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BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER. + * * * * * + + + LA RÉGION + DU + =TCHAD ET DU OUADAÏ= + + PAR + HENRI CARBOU + ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES + + * * * * * + + TOME PREMIER + + * * * * * + + Études ethnographiques. + Dialecte toubou + +[Décoration] + + PARIS + ERNEST LEROUX, ÉDITEUR + 28, RUE BONAPARTE, VIe. + * * * * * + 1912 + + + + + AVANT-PROPOS + + * * * * * + + +Le travail que nous présentons aujourd’hui à ceux qu’intéressent les +choses de l’Afrique Centrale était terminé vers le milieu de 1909 et +aurait évidemment dû paraître plus tôt. Mais la nécessité de demander +l’autorisation ministérielle pour publier l’ouvrage a fait perdre +beaucoup de temps, et notre départ d’urgence pour la Côte d’Ivoire était +ordonné, avant que le manuscrit fût de retour du Ministère. Par la +suite, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï nous ont fait +subordonner à notre rentrée en France la publication de ce travail, afin +de pouvoir remanier et compléter les parties qui n’étaient plus à jour. + +Le titre peut paraître ambitieux, et nous avouerons volontiers qu’il est +certaines populations du Baguirmi et des bords du Chari dont nous ne +parlerons pas. Nous avons surtout voulu indiquer, d’une façon générale, +quel était le pays dont traitait notre série d’études. On peut +constater, au surplus, que la liste des ouvrages déjà parus nous rendait +quelque peu difficile le choix d’un titre approprié. + +Ce travail a pour objet de compléter, dans une certaine mesure, les +renseignements donnés par les divers voyageurs sur quelques-unes des +populations habitant la région du Tchad et du Ouadaï. Nous citerons +souvent la relation de voyage de Nachtigal, soit pour ajouter quelques +éléments nouveaux à ce qui a déjà été rapporté par l’explorateur, soit +même pour rectifier quelques-unes de ses hypothèses. Sans doute, ainsi +que nous l’a dit M. René Basset, « Nachtigal n’est pas un guide toujours +sûr » ; il faut reconnaître néanmoins que le _Sahara und Sudan_ est un +ouvrage généralement si complet et si précis, en ce qui concerne la +majeure partie de l’Afrique Centrale, qu’il restera toujours, avec celui +de Barth, le bréviaire de ceux qui s’adonneront à l’étude de ce pays. + +Nous avons rédigé une petite étude de la langue toubou (dialecte des +Dazagada), qui est surtout un vocabulaire et un recueil des phrases les +plus usuelles. Ce dialecte se parle dans le nord du Ouadaï, au Borkou, +au Baḥr el Ghazal, au Kanem et à l’ouest du lac. Il diffère quelque peu +du teda, qui est la langue du Tibesti et de certaines régions à l’ouest +de ce massif. Cette étude, qui intéressera peut-être ceux qui seront +appelés à circuler dans ces pays plus ou moins désertiques, pourra être +rapprochée de celle que Barth, Reinisch et Gaudefroy-Demombynes ont +faite du teda. + +Le manuscrit primitif contenait une étude du dialecte arabe du Tchad, +qui est l’idiome commun à tous les indigènes, mais cette partie a été +détachée et publiée à part (Geuthner, éditeur). Nous avons supprimé +également les cartes qui permettaient de connaître en détail les régions +dont nous serons amené à parler : les lecteurs trouveront les +renseignements nécessaires à la clarté du texte sur les feuilles I et II +(la feuille V et le croquis du Ouadaï doivent paraître sous peu) de la +Carte générale de l’Afrique équatoriale française, au 1.000.000e +(Librairie Challamel). Nous avons cependant laissé un croquis d’ensemble +de l’Afrique Centrale, qui pourra être de quelque utilité. + +Somme toute, malgré les lacunes qu’il présente et les erreurs qui +doivent s’y être glissées, nous croyons que ce livre intéressera ceux +qui s’occupent d’études africaines et qu’il pourra être de quelque +utilité à ceux qui seront appelés à servir dans la région du Tchad. Et +c’est pourquoi nous ne regrettons pas la peine qu’il nous a coûtée. + +Nous ne saurions terminer sans exprimer ici notre vive reconnaissance à +M. René Basset, doyen de la Faculté des Lettres d’Alger dont la brochure +sur les pays du Tchad nous a donné la première idée de ce travail et qui +nous a fourni tous les renseignements utiles pour mener cette série +d’études à bonne fin ; il a bien voulu, en outre, revoir notre manuscrit +et nous indiquer les modifications à y apporter. + + H. CARBOU, + ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES. + +_Perpignan, octobre 1911._ + + * * * * * + + + + + PREMIÈRE PARTIE + + * * * * * + + LES POPULATIONS DU KANEM + + * * * * * + + I + + LES KANEMBOU + + * * * * * + + + _HISTORIQUE DU KANEM_ + + +Il importe tout d’abord de dire quelle est l’origine du mot _kanembou_. +D’après Kœlle[1], le monosyllabe _ma_ et son pluriel _bou_ servent à +indiquer dans la langue du Kanem et du Bornou, une idée de possession, +de relation ou d’origine. + + _kam bornou-ma_, un homme du Bornou, un Bornouan ; + + _bornou-bou_, les Bornouans ; + + _kam kanem-ma_, un homme du Kanem ; + + _kanem-bou_, les Kanembou. + +Mais cette règle souffre des exceptions. Barth fait remarquer « qu’il +n’a jamais entendu le mot _bornou-bou_ et que _ma_ est fréquemment uni à +un mot indiquant le pluriel »[2]. + +Nous signalerons également en fait que les Kanembou désignent un homme +de leur tribu sous le nom de _kanembô_. Pour eux, le mot est un +singulier et non un pluriel. + + _ouô kanembô_, je suis Kanembou. + +Pour désigner plusieurs habitants du Kanem, ils disent _ianembô_ : + + _endi ianembô_, nous sommes Kanembou. + +Ce pluriel, peu fréquent d’ailleurs, se fait par analogie avec celui de +_kam_, un homme. + + _kam ngourié_, un homme de Ngouri ; + + _iam ngourié_, des hommes de Ngouri. + +Mais, en kanembou, les terminaisons _a_, _oa_, _oua_, sont généralement +l’indice du pluriel. + + _kanouri_, un Bornouan ; pl. _kanoréa_, + + _dogo_, un forgeron ; pl. _dogoâ_, + + _toubô_, un Toubou ; pl. _toubouâ_[3]. + + _toubô toullô_, un Toubou ; + + _toubouâ ngobô_, de nombreux Toubou ; + + _dogô touôbé_, un forgeron toubou ; + + _dogoâ touôbé_, des forgerons toubou. + +Comme on le voit, _kanem-bou_ et _tou-bou_ sont ici deux singuliers. + +Remarquons enfin que le mot _tou-ma_ n’est pas employé pour désigner un +habitant du Tou[4], qu’une partie des indigènes habitant les îles du +Tchad porte le nom de _boudou-ma_[5] (qui est ici un pluriel) et que le +mot correspondant _boudou-bou_ n’est pas usité. + +Ainsi donc, la règle donnée par Kœlle, est loin d’être toujours +appliquée. Cependant la terminaison _bou_ est quelquefois employée, au +Kanem, pour désigner certaines fractions des Kanembou ou des Ḥaddâd. +Citons, entre autres noms : + + _intchal-bou_, fraction kanembou, originaire du village de Intchali ; + + _rekdô-bou_, — — — Roukdô ; + + _bari-bou_, — — — Bari. + +Mais on dit aussi, par exemple : + + _goudjirou_, fraction kanembou, originaire du village de Goudjer ; + + _ngourotelaou_, — — — Ngourotela. + +On peut croire, il est vrai, que la terminaison _ou_ des noms de +nombreuses fractions kanembou n’est autre que le mot _bou_ dont le _b_ +n’est pas ou est à peine articulé. C’est ainsi que les mots _intchalbou_ +et _rekdôbou_ sont presque prononcés _intchâlou_ et _rekdôou_[6]. + +Les exceptions à la règle de Kœlle sont peut-être dues à l’influence du +toubou. Dans cette dernière langue, on dit : + + _aou keunoumé_, un homme du Kanem ; + +et parfois aussi : + + _keunoumbé_, id. id. + + _ammâ (ambâ) keunoumâ_, les gens du Kanem ; + +et parfois aussi : + + _keunoumbâ_, id. id. + +Que le mot _kanembou_ soit un singulier ou un pluriel, il indique +évidemment le fait d’habiter le Kanem. + +_Kanem_ est une corruption de _keunoum_ ou _konoum_. On a expliqué ce +dernier mot au moyen du terme toubou _eunoum_ ou _onoum_, qui veut dire +« sud », et de la lettre _k_ qui sert à former le substantif. Mais les +Kanembou se servent du même mot pour désigner le sud et c’est surtout +dans leur langue que le _k_ sert à former le substantif. Il serait donc +plus juste de dire que _keunoum_ ou _konoum_ est un mot d’origine +kanembou. + +Les Kanembou, nombreux au Kanem et au Dagana, forment une population +négroïde qui suivit autrefois le mouvement vers le sud dirigé par des +Arabes mélangés à des Toubou. Ces différentes peuplades occupèrent le +Kanem, où avaient séjourné avant elles les Pouls[7], et fondèrent un +puissant royaume dont les Kanembou constituaient l’élément le plus +nombreux. + +Ce que nous savons de l’histoire de ce royaume nous a été appris par +l’explorateur allemand Barth. Au cours de son magnifique voyage +d’exploration en Afrique, Barth put se procurer « un abrégé, sec et +stérile » d’une chronique générale renfermant toute l’histoire du Bornou +et il put, en outre, prendre copie d’un document important, qui est le +récit assez détaillé des douze premières années du règne d’Idris Amsami +(de 1571 à 1582). Cette dernière chronique avait été écrite par le +secrétaire d’État du sultan Idris, l’imâm Aḥmed. Barth recueillit encore +quelques renseignements — moins importants, il est vrai — dans les +relations des écrivains arabes et des voyageurs modernes, et il put +alors rédiger son _Coup d’œil historique sur le Bornou_. + +Barth, rapporte, dans sa relation, que le fondateur du royaume du Kanem +est un nommé Sêf, réputé fils du roi Dzou Yezen, le dernier des +Ḥimyarites du Yémen[8]. La chronique dit que Sêf émigra au Kanem et +installa sa capitale à Ndjimi, dont on trouve actuellement les ruines +sur le chemin qui conduit de Mao à Iagoubri. Les Boulala, qui se +réclament également de Sêf, appellent ce dernier Moḥammed Sêf Allah, +Moḥammed Yémen et aussi Moḥammed el Kebir el Birnaoui — _el Birnaoui_, +parce qu’il construisit la ville fortifiée (ou _birni_) de Ndjimi —. + +« Sa personne et son règne — dit Barth — sont encore en partie ensevelis +dans les ténèbres du passé. Il est vraisemblable qu’il arriva au Kanem +du pays du Borkou et qu’il descendait de la tribu libyenne des Bardoa, +qui passe pour une subdivision des Berbères du désert. » + +Nachtigal semble accepter l’origine himyarique de la dynastie de +Moḥammed Sêf Allah. Voici d’ailleurs ce qu’il écrit à propos de ce +prince. « La chronique du Bornou fait remonter la dynastie actuelle à +Sêf, qui doit être un fils du dernier Ḥimyarite Dzou Yezen et est +d’ailleurs désigné, dans ma généalogie du Bornou, sous le nom de Sêf ben +Hasan de la Mekke... Bien que la chronique d’Aḥmed, sur laquelle se +fonde l’autorité de Barth, dise expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi, +au Kanem, et qu’il y fonda un royaume, l’assertion ne paraît acceptable +que sous toutes réserves. Il se peut qu’aux temps du Prophète, alors que +les peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des +restes de la monarchie himyaritique aient été poussés en Afrique, qu’ils +soient venus au pays des Bardoa (l’oasis de Koufra ou le Tou), que là +ils aient grandi en puissance et en considération et se soient peu à peu +avancés jusqu’au sud du désert ; mais cela a dû demander plusieurs +siècles et le cycle entier de l’exode n’a pu être fourni par Sêf lui- +même... La tradition populaire a seulement gardé le souvenir de +quelques-uns des ancêtres qui furent glorieux, et, pour ne pas avoir de +solution de continuité entre les rois du Kanem connus et le fondateur de +la dynastie, Sêf de la Mekke, on donna tout simplement à l’un ou à +l’autre des premiers seigneurs un chiffre inadmissible d’années de +règne. » + +M. René Basset a rectifié l’erreur que nous commettions en rattachant, +après Barth et Nachtigal, la dynastie du Bornou au roi himyarite Seif +ben dzou Yezen (سيف بن ذو يزن). D’après lui, cette tradition n’a aucune +espèce de valeur. Nous nous permettons d’ailleurs de reproduire les +explications qu’il nous donna à ce sujet. « Ce fut, _antérieurement à +l’hégire_, au commencement du VIIe siècle de notre ère que Seif, fils de +Dzou Yezen, un Ḥimyarite du Yémen, chassa de ce pays avec l’aide des +Persans — après avoir inutilement sollicité celle de l’empereur grec — +les Éthiopiens chrétiens qui l’avaient occupé (sous Aryah, Abrahah et +ses fils), à la suite de la persécution dirigée contre les chrétiens et +en particulier ceux de Nedjrân par le roi juif Dzou Noouâs. Jamais les +Ḥimyarites n’allèrent à la Mekke. Seif fut assassiné dans le Yémen par +des Éthiopiens qu’il avait tolérés. La fondation du Bornou est aussi +fabuleuse que celle de Paris par Pâris fils de Priam, de Lisbonne +(Olyssipo) par Ulysse, etc. Les suppositions de Barth et de Nachtigal +sont inexactes et proviennent de leur ignorance de l’histoire musulmane. +Nous savons par le détail ce qui se passa au commencement du VIIe +siècle, à l’apparition de l’islam. _Aucune_ tribu n’émigra au Soudan, +dont l’Arabie était séparée par l’Égypte, province byzantine, la Nubie, +royaume chrétien, l’Éthiopie ou Abyssinie, empire chrétien. Nous savons +comment finit l’empire himyarique avant Dzou Chenâtir, prédécesseur de +Dzou Noouâs..... C’est un chroniqueur moderne qui a rattaché de toutes +pièces la dynastie du Bornou à celle de Seif dzou Yezen, dont nous +connaissons l’histoire. Je suppose qu’un demi-lettré trouvant le nom de +Sêf Allah (سيف الله : l’épée de Dieu) voulut, pour lui donner plus +d’éclat, la rattacher à l’ancien Seif ben Dzou Yezen de Ḥimyar[9]. » + +Les Kanembou, les Boulala et les Toubou parlent tous de l’origine arabe +de la dynastie de Moḥammed Sêf Allah. Ce prince, selon eux, serait venu +du Yémen. On peut croire, en tout cas, que c’est bien lui qui a fondé +Ndjimi : la tradition le rapporte et le surnom de El Birnaoui, donné à +celui qui fut le premier roi du Kanem, semble le confirmer. + +Dans la généalogie des sultans boulalas[10], parmi les noms qui sont +portés avant Moḥammed Sêf Allah nous relevons ceux-ci : Tobba’ el +aououel el Yémen, Malek, Hares, Ismaïla et enfin Amer, le prédécesseur +de Sêf Allah et celui qui, d’après la tradition, serait venu au Borkou. +Nous avions cru que ces noms étaient ceux des princes qui avaient +successivement eu le commandement des Arabes émigrés du Yémen : nous +supposions que Tobba’ el aououel avait quitté le premier l’Arabie et que +Sêf Allah avait terminé ce long mouvement de migration vers l’ouest en +bâtissant Ndjimi et en fondant le royaume du Kanem. — C’était une +erreur, et M. René Basset n’eut aucune peine à nous le prouver. Voici +d’ailleurs ce qu’il nous disait au sujet de Tobba’ et aououel. « Nous +connaissons sa légende et son histoire. Du reste Tobba’ n’est pas un nom +propre : c’est le titre que portait le souverain du Yémen (l’empereur) +par rapport aux _qail_ (rois), aux _dzou_ ذو (seigneurs féodaux) — sans +parler de l’état ecclésiastique (_Nedjrân_) gouverné par son évêque et +de villes libres, colonies grecques, comme Ampelusia, etc. L’empire du +Yémen ressemblait à l’empire germanique au moyen âge et sans doute aussi +à l’empire parthe. Les noms que vous citez ont été jetés pêle-mêle par +les chroniqueurs dont je vous parle. » Le savant doyen de la Faculté des +Lettres d’Alger terminait en disant que tout ce récit était +invraisemblable, qu’il fallait le donner comme de la légende pure et de +la légende de ṭaleb. + +M. René Basset ne croit pas à l’origine arabe des sultans du Bornou : +cette hypothèse, selon lui, est radicalement fausse. Il ajoute +toutefois, un peu plus loin : « Que des Arabes — se disant chérifs — se +soient mélangés aux Toubous et aux Kanouris, c’est fort possible : cela +s’est passé chez les Berbères. Mais _ce n’étaient point des Ḥimyarites_. +Ceux-ci avaient une langue, une civilisation différentes de celles des +Arabes ». + +Léon l’Africain avait rapporté que le royaume du Bornou « était gouverné +par un puissant seigneur qui était de l’origine des Bardoa, peuple de +Libye. » Léon divisait les Numides en cinq fractions et rangeait parmi +elles les Targa (Touareg) et les Bardoa. Ces Bardoa (Berdoa, Berdeoa, +Berdeva, Birdeva) habitaient à l’est des Lemta, voisins des Targa. Leur +pays désertique s’étendait au nord jusqu’au Fezzan et au Barka, à l’est +jusqu’à Aoudjilah, et au sud jusqu’au Bornou. « Il y a grande sécheresse +— écrit Léon — et ne se trouve personne qui se puisse promettre sûreté à +le traverser, sinon les peuples de Guademis (Ghdamès), lesquels sont +fort alliés et grandement amis des habitants de ce désert, et se +fournissent de vivres et d’autres choses à Fezzan pour le pouvoir +passer[11]. » + +Comme ce pays des Bardoa n’est autre que le pays habité actuellement par +les Toubou, on crut pendant longtemps que les Toubou étaient des +Berbères[12]. Plus tard, Barth montra que la langue des Toubou et celle +des Kanouri avaient de nombreux points communs et conclut à la très +proche parenté de ces deux peuplades. + +Maqrizi et Léon l’Africain considéraient les Bardoa comme des Berbères +et ce dernier disait expressément que les rois du Bornou étaient de la +souche libyenne des Bardoa. Cependant la langue kanouri et la langue +toubou ne renferment que très peu d’éléments berbères. Aussi, pour +concilier ce fait avec les assertions des auteurs arabes, Barth admit +l’origine berbère de la dynastie de Sêf et supposa qu’au temps des deux +écrivains arabes une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert +libyque et était venue s’installer au pays des Toubou. Il crut, +d’ailleurs, pouvoir démontrer que les faits venaient confirmer l’origine +berbère assignée à la dynastie du Bornou. « C’est ainsi — dit-il — que +les Haoussa appellent encore aujourd’hui tout Kanouri _Ba Berbétché_ et +la nation elle-même _Berbéré_[13]. Plus loin, les chroniques disent +positivement qu’avant le temps de Selmaa, fils de Bikorou, (vers 1194 de +notre ère), les rois du Bornou avaient, comme les Arabes, le teint +rougeâtre et que Selmaa fut le premier roi nègre (_sillim_, ou plutôt +_tsillim_, signifie « noir », en kanouri). C’est aux Berbères ou, pour +parler d’une façon plus générale, à une subdivision de la race syro- +libyenne que semble remonter la coutume de ces princes, citée par Ibn +Batouta au sujet d’Idris son contemporain, de se couvrir le visage et de +ne laisser jamais voir leur bouche. D’après Maqrizi, cette habitude de +se voiler la face était commune à toute la tribu, et l’exemple actuel +des femmes manga confirme évidemment cette assertion. La même origine +doit être assignée à l’usage, aboli seulement depuis peu, d’élever +chaque nouveau roi au-dessus de la foule, porté sur un bouclier ; il en +est encore de même de l’institution toute aristocratique qui a subsisté +jusqu’à la dernière révolution, et qui consistait en un conseil de douze +chefs ou nobles, sans l’agrément duquel le roi ne pouvait entreprendre +rien d’important. + +« A la vérité, l’on pourrait invoquer contre cette origine berbère le +fait que la langue kanouri semble ne pas renfermer d’éléments berbères, +ce qui est réel, à peu d’exceptions près. Pour combattre cette +objection, il me suffira de citer l’exemple, bien plus récent, des +Boulala[14]. » + +Nachtigal, qui avait visité le Tibesti, contesta les allégations de +Barth. « J’incline à penser, pour ma part — dit-il — que la soi-disant +tribu berbère des Bardoa n’était autre qu’une tribu teda établie sur la +pente orientale du Tarso, dans l’enneri Bardaï, et qui, plus tard, a +rayonné de là vers les oasis de Koufarah, dont nous savons que, jusqu’à +notre siècle, les occupants ont été des Teda. Si Léon l’Africain et bien +d’autres ont donné aux habitants de la contrée en question ce nom de +Berbères, c’est sans doute par l’unique raison que ceux-ci ne +ressemblent ni à des Arabes, ni à des nègres, mais présentent le type +toubou-touareg, que les auteurs dont je parle ne connaissaient pas +suffisamment pour pouvoir le distinguer nettement de ce type berbère qui +leur était beaucoup plus familier[15]. » + +Les nombreux indigènes du Kanem et du Bornou qui forment la fraction +Maguemi se considèrent comme les descendants des princes qui régnèrent +au Kanem d’abord, au Bornou ensuite, princes que la tradition dit être +d’origine arabe. + +D’autre part, Nachtigal vient de nous montrer que les Bardoa étaient +très probablement des Toubou. + +Ainsi donc, nous voyons assigner aux rois du Kanem et du Bornou deux +origines différentes : arabe et toubou. On pourrait peut-être concilier +les deux opinions. Nous allons essayer de le faire et, pour cela, nous +montrerons les liens de parenté existant entre certaines fractions +toubou et le groupe indigène auquel appartenait l’ancienne famille +royale du Kanem. + +Nous voyons des Toubou, les Kreda par exemple, nous dire que leurs +ancêtres ont suivi la marche vers le Kanem dirigée par un prince +originaire de l’Arabie. En route, une partie de la population à laquelle +appartenaient ces Kreda se serait fixée dans le pays de Lougoum, près du +baḥr appelé Fôdi tinnémou[16]. Le reste aurait continué jusqu’au Kanem +avec le prince arabe qui est désigné sous le nom de Maï Denâ[17]. Les +Kreda considèrent ce chef comme étant leur ancêtre. + +D’autre part, nous savons que les Nguedjem sont d’origine boulala et +qu’ils descendent, par conséquent, d’une branche cadette de l’ancienne +famille royale du Kanem. Ces Nguedjem, qui ont la même origine que les +Maguemi, se réclament de Keï[18], du même ancêtre que certains Toubou +(trois des fractions kreda). + +Nous dirons, de plus, que les Maguemi du Kanem se considèrent comme +parents des Kreda Kodera. Et enfin nous terminerons en citant une +chanson de ces mêmes Kodera. + + _Tangodo aouché djentô_, les gens disent que je suis Kanembou. + + _Maï denâ daleï dogo_, mon ancêtre est Maïdena. + + _Aouché zoko lologué_, nombreux furent les Kanembou qui partirent avec + lui. + + _Fayentô fayagué_, etc.[19], ils campaient très nombreux... + +Ce Kanembou de la chanson se réclame de Maï Denâ et il dit : + + _leskoï abbatango_, mon père est noir-gris (_azreq_) + +Il ne pense donc point à une origine arabe. D’autre part, il se défend +d’être comme les Kanembou. De tout ce que nous venons de dire, il +résulte donc que les descendants des premiers rois du Kanem, ces Maguemi +— que Nachtigal nous montre au Bornou comme se disant d’origine arabe — +nous paraissent, au Kanem, être d’origine toubou. Il n’y aurait rien +d’étonnant, d’ailleurs, à ce que, à l’origine, les Arabes se soient +mélangés plus particulièrement à une certaine fraction toubou. Cette +fraction aurait été considérée par la suite comme celle d’où sortaient +tous les sultans, et les Maguemi du Kanem auraient même oublié que les +premiers princes étaient d’origine arabe. + +Ce fait expliquerait alors l’origine bardoa donnée aux rois du Bornou +par Léon l’Africain. Cela expliquerait également que les mères des +sultans du Kanem aient presque toutes été des femmes toubou. — Notons +d’ailleurs, en passant, que cet usage aurait été analogue à celui qui +forçait autrefois les sultans du Ouadaï, également d’origine arabe, à +prendre femme dans une des cinq tribus ouadaïennes considérées comme +nobles. — Cela expliquerait encore pourquoi on retrouve l’influence des +Toubou dans la constitution aristocratique du Kanem et dans l’usage du +mot toubou _maïna_[20] pour désigner les premiers princes. Cela +expliquerait enfin pourquoi l’influence des Toubou se faisait sentir +jusque dans les détails, comme dans cet usage des rois du Kanem — +signalé par Ibn Batouta — de se voiler le visage à l’aide d’un litham. + +Nachtigal croit que les Kanembou ont été les premiers occupants du Kanem +et qu’ils y étaient déjà installés à l’arrivée de Sêf. Il semble +cependant que des Kanembou ont suivi le mouvement dirigé par des princes +arabes, et auquel, comme nous le savons, participaient également des +Toubou (Bardoa, Tomaghera, Koyam). + + _Aouché zokô lologué_, le Kanembou partit en faisant le bruit du vent + (ils partirent nombreux). + +Il semble, de plus, qu’il n’y ait eu qu’un seul mouvement d’émigration +des Kanembou vers le Kanem. La tradition montre, en effet, qu’il y a eu +plusieurs déplacements successifs de cette espèce pour les Toubou, mais +elle ne parle que d’un seul mouvement vers le sud pour les Kanembou. + +On ne sait rien de précis sur la nature de ce mouvement d’émigration +conduit par des princes arabes. Il est probable qu’il est descendu du +Tibesti vers le Sud. Nous avons vu, en effet, que _Toubou_ est un mot +kanembou qui veut dire « habitant du Tou, du Tibesti », et nous savons +également que les Bardoa venus avec Sêf Allah étaient originaires du +Tibesti. + +La différence entre Kanembou et Toubou, qui ont entre eux d’étroites +relations de parenté, devait être déjà bien marquée à cette époque. + +Il est également probable que les Kanembou étaient installés du côté du +Borkou et qu’ils formaient la peuplade la plus méridionale. La tradition +dit que les Kanembou sont venus du Nord, d’un pays qu’ils appellent +Yayambal. De plus, le mot _Kanem_ signifie « pays du sud » et — comme +dit Élisée Reclus — « si les habitants ont ainsi appelé ce pays, la +cause en est évidemment à la mémoire qu’ils conservaient d’une contrée +plus septentrionale ayant été antérieurement leur patrie ». Nous voyons +encore que Nachtigal signale, au Bornou, la tribu kanouri des Koubouri, +dont une fraction porte le nom de Borkoubou (_Borkoubouâ_ signifie : +gens du Borkou). Et enfin la tradition nous dit que Amer, le +prédécesseur de Sêf, était venu au Borkou. + +On pourrait donc conclure en disant que le mouvement d’émigration s’est +fait par le Tibesti et le Borkou, que certains Toubou (Bardoa, +Tomaghera[21], Koyam) ont suivi le mouvement dès le Tibesti, et que les +Kanembou, installés plus au sud, du côté du Borkou, se sont joints plus +tard au même mouvement[22]. + +Quoi qu’il en soit de ces explications, il est certain que les Kanembou +ont été de beaucoup les plus nombreux dans le royaume de Sêf. Et, comme +cela aura lieu plus tard pour les Boulala, la langue du plus grand +nombre a prévalu contre celle (arabe ou toubou) des maîtres du pays. Ces +émigrés non kanembou se sont d’ailleurs fondus peu à peu dans la masse +de la population. Nous voyons, en effet, à la fin du XIIe siècle, le roi +Tsilim ben Bikorou prendre une femme kanembou, alors que jusqu’à lui les +femmes des rois étaient toutes des femmes toubou. Comme nous le +montrerons pour le Ouadaï, quand un pareil fait se produit, c’est que +les différences initiales existant entre les diverses populations se +sont considérablement atténuées. + +Les Maguemi du Kanem se disent d’origine royale mais se croient +Kanembou. Les Toumâgueri de Dibinentchi, qui sont d’origine toubou, se +croient également Kanembou. Nous avons d’ailleurs déjà vu des Toubou +dire : + + _Aouché Maï Denâ dalé dogô_ : Je suis Kanembou, mais fils du fils de + Maï Denâ. + +Tout cela semble donc indiquer que les Kanembou, étant les plus +nombreux, avaient absorbé les autres éléments et que la population +bigarrée, constituée par les premiers habitants du royaume du Kanem, a +dû devenir assez rapidement homogène. + +A l’origine, le royaume du Kanem comprend : des éléments d’origine arabe +— peu nombreux et qui se sont, d’ailleurs, alliés aux Toubou — des +Toubou et des Kanembou[23]. + +Les rois du pays sont les descendants de ces émigrants arabes, auxquels +s’adjoignirent successivement certains Toubou et les Kanembou. La +dynastie du roi Sêf Allah (Sêfiya ou Séfouâ) garda assez longtemps son +teint clair, et c’est le prince Tsilim ben Bekrou, dont la mère +appartenait à la tribu kanembou des Dibbiri, qui est expressément +mentionné comme le premier prince à la peau foncée. + +Les Kanembou formaient la majorité de la population du pays. Ils +semblent, dès l’origine, avoir eu les caractères qu’ils présentent +encore de nos jours et s’être attachés à la glèbe, formant ainsi la base +de la population soumise et laborieuse. + +Les Toubou étaient moins nombreux, et c’est ce qui explique pourquoi les +descendants de ces indigènes ont perdu leur personnalité et n’ont plus +gardé qu’un vague souvenir de leur origine. + +Le grand mouvement d’essor du jeune royaume eut lieu à la suite de +l’établissement de l’islam au Kanem, établissement dû au roi Oumê, au +XIe ou au XIIe siècle[24]. Le fils d’Oumê, Dounama, étendit son +influence jusqu’à l’Égypte[25]. Les successeurs de Dounama continuèrent +son œuvre et le premier roi nègre, Tsilim ben Bikorou (1194-1220), fut +l’un des princes les plus puissants de la Nigritie[26]. A la même +époque, les Beni Ḥafs, qui régnaient à Tunis, étaient à l’apogée de leur +splendeur et ils semblent avoir consolidé, par leur amitié, l’influence +des rois du Kanem dans le désert[27]. + +Le second Dounama (1221-1259) entreprit une guerre de sept ans contre +les Toubou. La chronique de Barth signale, en effet, vers cette époque, +l’arrivée de Teda, population nomade et indisciplinée, qui entra bientôt +en lutte avec le gouvernement régulier du Kanem. Dounama soumit, au +Nord, les Toubou et le Fezzan et conduisit, au Sud, les premières +expéditions contre le Bornou actuel. L’extension du royaume devint +énorme et la chronique rapporte que les domaines de Dounama s’étendaient +depuis le Nil jusqu’au delà du Niger (rivière Baramouassa)[28]. + +« La guerre contre les Toubou — dit Barth — fut cependant, pour +Dibbalami, l’origine de la décadence de son royaume. Les Kanouri +disaient, au figuré, qu’il avait brisé le _mounni_ ou talisman du +Bornou, et que tous les grands du royaume s’étaient élancés à l’envi +pour s’emparer du trésor qui s’en était échappé. Ceci semble être une +allusion aux désordres intérieurs survenus à l’instigation des divers +fils du roi, dont la puissance s’était accrue par la direction des +expéditions militaires que ce dernier leur avait confiée. Peut-être ce +talisman signifiait-il les _rapports étroits d’amitié et de parenté_ qui +existaient entre les Teda ou Toubou et les Kanouri et que détruisit, +selon toute apparence, la guerre de sept années en question. Bref, après +la mort de Dounama, les guerres civiles, les régicides et les +changements de dynastie se succédèrent sans interruption. » + +La remarque de Barth, au sujet des relations existant entre les Toubou +et le royaume du Kanem, concorde avec ce que nous avons déjà dit à ce +sujet. Il est probable d’ailleurs que c’est là la véritable explication +de la perte du mounni, car nous verrons plus loin qu’une fraction +d’origine royale, celle des Boulala, s’appuya sur les Toubou pour +combattre et vaincre les princes régnant au Kanem. + +« Le règne de Dounama fut suivi d’une période néfaste de deux siècles +environ, durant laquelle le royaume, désagrégé à l’intérieur par de +fréquentes compétitions, ne cessa d’être en butte aux attaques du +dehors. Les premiers princes de cette période continuèrent contre les +peuplades au sud de la rivière Yôou, les Sô[29] en particulier, les +entreprises guerrières de Dounama ». + +Il semble qu’une scission se soit produite dans la famille royale, après +le règne d’Ibrahim ben Dounama (1288-1304)[30]. Tandis que la branche +aînée restait à Ndjimi et continuait à régner au Kanem, deux branches +cadettes se seraient détachées pour aller s’installer du côté de +l’embouchure du Chari et des îles Karga, dans la région où se trouvent +les trois rochers appelés Ḥadjar el Lamis (ou Ḥadjer Tious). + +Les Boulala racontent qu’ils quittèrent le Kanem sous la conduite d’ʿAli +Gatel Magabirna, et la généalogie de leurs sultans porte Ibrahim ben +Dounama comme ayant eu un fils du nom d’ʿAli : on peut donc croire que +ʿAli Gatel Magabirna est le fils du sultan du Kanem Ibrahim ben Dounama. +Il est fort probable, d’ailleurs, que le fractionnement en deux tribus +de ces émigrés du Kanem n’a eu lieu que plus tard. La tradition rapporte +que deux frères en eurent le commandement ; les gens de l’aîné prirent +le nom de _Babalia_[31] et ceux du plus jeune le nom de _Boulala_ ou +_Bilala_[32]. Les Boulala se mélangèrent, dans les pays qu’ils +habitaient, à six fractions de la tribu arabe des Hémat. Plus tard, ils +attaquèrent le Kanem et il semble que pour vaincre la branche aînée, +Boulala et Toubou aient réuni leurs efforts. En tout cas, la lutte +devint ardente vers la fin du XIVe siècle. + +« Affaibli par les luttes que lui livraient un ou plusieurs de ses fils, +le sultan Daoud[33] (1377-1386) fut assailli par le prince boulala ʿAbd +el Djelil, chassé de sa capitale Ndjimie et tué dans un combat +(1385-1386)[34]. Son fils ʿOthman remporta ensuite quelques succès, +reprit Ndjimie, mais périt à son tour, à ce que l’on dit, dans sa propre +capitale (1390)[35]. A ce dernier succéda un autre ʿOthman, fils +d’Idris, qui partagea, deux années plus tard, le sort de son oncle et de +son cousin[36] ; quelques mois après, Abou Bekr Liyâtou, fils de Daoud, +fut à son tour massacré par les Boulala[37]. Enfin, ʿOmar, également +fils d’Idris, épuisé par ses infatigables ennemis, leur abandonna +entièrement le Kanem sur le conseil des docteurs (1394-1398) et +transféra sa résidence dans le Kagha, district d’une étendue de 40 à 50 +milles, situé dans le Bornou, entre Oudjé et Goudjeba[38]. + +« Non contents d’avoir arraché le Kanem aux mains de leurs rivaux, les +Boulala poursuivirent ceux-ci dans leur retraite. Forcée de se réfugier +dans des contrées à moitié insoumises, derrière des marécages qui +étaient précisément le berceau des Sô ennemis, réduite à n’avoir d’autre +résidence qu’un camp aux stations incertaines et toujours menacées, la +dynastie du Bornou semblait être à deux doigts de sa perte. Pendant +soixante-dix ans elle traîna ainsi un sort misérable, lorsque surgit le +grand roi ʿAli, fils de Dounama (1472-1505), célèbre au Bornou sous le +nom de Maï ʿAli Ghadjideni ; ce prince, qui ouvrit au royaume une +seconde ère de prospérité, peut être considéré comme le nouveau +fondateur du royaume du Bornou proprement dit[39]. » + +Ces habitants du Kanem, qui se réfugièrent au Bornou, se mélangèrent aux +habitants primitifs du pays, eurent des enfants des captives que leur +procuraient les hasards de leurs guerres, et c’est ainsi que se forma la +population kanouri, ou kanôri, qui conserva l’usage de la langue +kanembou. + +Ce nom de _kanouri_ est expliqué de différentes façons. Les uns disent +qu’il se compose du mot arabe _nour_ (lumière) et de la lettre _k_, qui +sert à former le substantif. _Kanouri_ voudrait donc dire « les gens de +la lumière », et ce nom aurait été donné aux habitants du Bornou parce +qu’ils furent les propagateurs de l’Islam dans le pays. + +Les autres disent que _Kanouri_ est une corruption de _Kanâri_, « les +gens du feu ». Ce nom viendrait de ce que les Pouls, musulmans +fanatiques, considèrent les habitants du Bornou comme voués, par suite +de leurs péchés, à toutes les flammes de l’enfer. + +Enfin Nachtigal croit que ce mot n’est qu’une corruption de _Kanemri_, +nom qui aurait été donné primitivement aux habitants du Bornou, à cause +de leur origine[40]. + +Voyons maintenant quelle est l’origine du mot _Bornou_. + +Les Arabes disent que ce nom vient de _berr Nouḥ_, la terre de Noé. Le +pays aurait été ainsi appelé soit parce qu’on croyait que l’arche de Noé +avait atterri au Ḥadjer Tious[41], soit — comme nous l’avons entendu +dire — parce que les princes chassés du Kanem se disaient originaires du +pays de Noé (_nâs men berr nouḥ_)[42]. + +Selon nous, la véritable origine du mot est toute autre. Nous allons +citer tout d’abord quelques noms de populations — avec les deux genres +et le pluriel — pour bien montrer de quelle manière ces mots sont formés +par les Arabes. + + _Boulalaï, Boulali_ un Boulala ; _Boulalîyé_[43], une Boulala ; + + _Kecherdaï_, _Kecherdawîyé_, + + _Kirdaï, Kirdaoui_, _Kirdawîyé_, + + _Ouadaoui, Ouadaouaï_, _Ouadaîyé_, + + _Toubaï_, _Toubaîyé_, + + _Kanemi, Kanemaï, Kanembaï_, _Kanembaîyé_, + + _Bernaï, Bornaï_, _Birnaouîyé_, + + _Boulala_, des Boulala. + + _Kecherda_, des Kecherda. + + _Kirdi_, des fétichistes. + + _Oudaoua, Nas Ouaddaï_, des Ouadaïens. + + _Toubou_, des Toubou. + + _Kanembou_, des Kanembou. + + _Bôrnou_, des Bornouans. + +Or, les généalogies boulala donnent à Sêf, le sultan qui fonda le birni +(résidence, capitale) de Ndjimi, le nom de Moḥammed Sêf Allah et aussi +de Moḥammed el Kebir _el Birnaoui_. Nous verrons plus loin que lorsque, +chassés par les Boulala, les rois du Kanem vinrent s’installer au +Bornou, ils y fondèrent une nouvelle capitale, dont le nom arabe est +Gasr (Qaṣr) Eggomo et que les Kanembou appellent Birni Gassaro. Un +habitant du Birni Gassaro a donc dû être appelé Birnaoui, Birnaï, et +c’est en somme le même mot qui est employé actuellement pour désigner un +habitant du Bornou, un Bornouan (Bernaoui, Bernaï, Bornaï)[44]. +Remarquons, d’ailleurs, que _Birnaouîyé_, une Bornouane, est bien le +féminin du mot _Birnaoui, Birnaï_. Les habitants du Birni Gassaro +étaient surtout des Kanembou (sing. _Kanembaï_) et des Toubou (sing. +_Toubaï_). Il serait donc compréhensible que, par analogie, le mot +_Bernaï, Bornaï_ ait fait au pluriel _Bôrnou_. Ce nom de Bôrnou fut plus +tard étendu à l’ensemble de la population kanouri et le pays fut appelé +« terâb hana Bornou, dar hana Bornou, makân hana Bornou ». De même +qu’aujourd’hui l’on dit couramment + + _nemchi fi Kreda_, je vais chez les Kreda ; + +au lieu de : + + _nem chi fi dâr Kreda_, je vais chez les Kreda. + + _nemchi fi Ouaddaï_, je vais au Ouadaï ; + +au lieu de : + + _nemchi fi dâr Ouaddaï_, je vais au Ouadaï. + +de même a-t-on dû dire alors + + _nemchi fi Bornou_ : je vais chez les Bornouans. + +Le mot Bornou a donc servi à désigner le pays aussi bien que les +habitants[45]. + +Telle est, croyons-nous, l’explication à donner du mot Bornou. + +Une ère de relèvement s’ouvrit pour le Bornou à l’avènement d’ʿAli ben +Dounama (1472-1505), dont le règne complète la dernière période du XVe +siècle. Ce prince rétablit l’ordre dans son royaume et fonda la ville +fortifiée de Gasr Eggomo (Birni Gassaro), à trois journées de marche à +l’ouest de l’emplacement de la future Kouka. ʿAli chercha à répandre au +dehors l’influence du Bornou et ses succès lui valurent le surnom de _El +Ghâzi_ (الغازي : le guerrier, le conquérant). Il reprit la lutte pour la +conquête du Kanem, où régnaient toujours les Boulala[46]. + +« Idris, surnommé Katakarmâbi[47] (1504-1526), le digne fils et +successeur d’ʿAli, accomplit ce que réclamaient impérieusement le repos +et la prospérité du Bornou, c’est-à-dire l’humiliation et la défaite des +Boulala. Peu après son avènement au trône, il marcha sur le Kanem, à la +tête d’une armée considérable, battit le prince Dounama, et rentra +triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent vingt-deux ans après que le +roi Daoud en eût été chassé pour être massacré ensuite. Depuis cette +époque, et jusqu’au commencement du dernier siècle, le Kanem est resté +une province du Bornou, mais n’est jamais redevenu le siège du +gouvernement ; et les rois qui succédèrent à Idris durent encore y faire +plusieurs expéditions militaires pour s’assurer définitivement sa bonne +et paisible possession. Idris Katakarmâbi, à peine la conquête terminée, +dut déjà revenir sur ses pas pour battre à son tour le frère de son +ennemi vaincu[48]. » + +Les successeurs d’ʿAli continuèrent sa politique et ʿAbdallah ben +Dounama (1564-1570) réussit à soumettre les Boulala d’une façon qui +semblait à peu près définitive[49]. + +Le royaume du Bornou atteignit l’apogée de sa puissance avec Idris ben +ʿAli, surnommé Amsâmi ou Alaôma (1571-1603)[50]. + +Idris battit les Sô et, du côté de l’Ouest, s’avança jusqu’à Kano et +Zinder. « Après l’humiliation des Kanaoua[51], vint celle des Touareg +(Imôchagh) ou Berbères, qui vivaient dans le nord-ouest du royaume. +Idris brisa, en trois expéditions militaires, toute la force de ces +diverses tribus, ainsi que celle des Berbères d’Aïr, et il s’attacha à +consolider l’indépendance des Teda ou Toubou, dont le territoire était +pour lui d’une haute importance, comme moyen de rapports entre le Bornou +et les contrées du littoral méditerranéen. Il est à remarquer que, dans +cette occasion, il fit un long séjour à Bilma, le grand centre +d’exportation du commerce du sel. + +« Cinq expéditions dans le Kanem marquent encore cette première période. +En montant sur le trône, Idris Alaôma avait conclu un traité de paix +avec le prince des Boulala ʿAbdallah qui, malgré ses défaites réitérées, +avait conservé une position tributaire presque indépendante. Il est +certainement remarquable, au point de vue de la civilisation de ce pays, +que les conditions de ce traité fussent rédigées en double expédition, +selon les formes diplomatiques, pour la garantie réciproque des parties +contractantes. + +« Après la mort d’ʿAbdallah, son fils Moḥammed ne tarda pas à être +détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la +dépendance du Bornou. La lutte qui s’ensuivit, fut en général, favorable +à Idris, quoiqu’il semble que son armée ait éprouvé des pertes +considérables. Ces pertes tenaient aux difficultés matérielles de la +campagne et aussi à ce qu’il fallait combattre un ennemi très mobile, +qui s’échappait constamment sans laisser de prise, pour se montrer de +nouveau au moment où l’on s’y attendait le moins. Idris réussit enfin à +soumettre tout le pays (y compris le Fitri qui semble avoir, depuis +lors, perdu son indépendance) et à replacer Moḥammed sur le trône ; mais +à peine était-il reparti qu’il dut revenir au Kanem pour prêter +assistance à son protégé[52]. » La guerre contre les Boulala avait été +surtout conduite par le vizir Idris ben Haroun, dont parlent encore les +Kanembou. + +Comme on le voit, la lutte fut continuelle entre les Bornouans et les +Boulala, tant que ces derniers restèrent au Kanem. La souveraineté du +Bornou semble, à ce moment-là, s’être étendue d’une façon plus +particulière aux districts de Fouli, Kologo, Nguigmi — c’est-à-dire à la +région du Kanem avoisinant les bords du lac —. Le reste du pays (Mâo, +Ngouri, Dibinentchi, Mondo) restait occupé par les Boulala. + +Après la mort d’Idris Amsâmi, la puissance du Bornou ne cessa de +décliner. Le Kanem, en particulier, échappa de nouveau aux princes de +Birni Gassaro et les Boulala y redevinrent les maîtres. La tradition +rapporte, en effet, que les Boulala régnaient au Kanem lorsque les +Toundjour, venus du Ouadaï, arrivèrent dans la région de Mondo, vers le +milieu du XVIIe siècle. Une lutte acharnée s’engagea entre les Toundjour +et les Boulala et ceux-ci, vaincus, durent quitter le pays. Ils allèrent +alors s’installer à l’est du Baḥr el Ghazal, dans la région de Massoa, +qu’ils quitteront plus tard pour aller conquérir le Fitri. + +Les Toundjour, victorieux, régnèrent dès lors au Kanem et leur chef +siégea à Mao. L’influence de cette tribu s’étendait d’ailleurs sur +d’autres populations que celles du Kanem, car tous les Arabes qui +nomadisaient dans les régions du Sud-Est (Dagana, Oulad Mehâreb, Oulad +Serrâr, etc.) payaient un tribut régulier au sultan des Toundjour. + +Le Bornou intervint plus tard, afin de reprendre son ancienne influence +au nord du lac. Un esclave haoussa chargé d’un commandement militaire, +Dalafno[53], longea la rive ouest du Tchad et vint attaquer les +Toundjour. Il les vainquit et leur imposa un tribut, au nom du sultan du +Bornou. + +Les Toundjour avaient été refoulés dans la région de Mondo : Dalafno et +ses gens s’installèrent à leur place, à Mao[54], et se fixèrent +définitivement dans le pays. A ce moment-là, une différence très +sensible existait déjà depuis longtemps entre les habitants du Kanem et +les descendants de ceux qui avaient autrefois émigré au Bornou — entre +les Ianembô[55] et les Kanôréa —. C’est pourquoi les nouveaux venus +furent appelés Bôrnou, ou encore, d’une façon plus particulière, +Dalatoua[56], en souvenir du chef qui les amena au Kanem. Le chef des +Dalatoua était l’alifa de Mao, qui commandait au Kanem et apportait +chaque année à Birni Gassaro l’impôt qui devait être payé au sultan du +Bornou. + +Les princes sans énergie qui succédèrent pendant deux siècles à Idris +Amsâmi laissèrent péricliter la force et la puissance de leur royaume. +Les Pouls, ces musulmans fanatiques, détruisirent les anciens domaines +des Haoussa et, en 1808, attaquèrent les troupes du Bornou près de Gasr +Eggomo. L’armée du sultan fut battue. « Celui-ci eut à peine le temps de +se sauver par la porte orientale avec tout son encombrant attirail de +cour, tandis que, sans pompe ni cérémonial, les Fellata victorieux +entraient dans la ville par le côté opposé. » Ce sultan, Aḥmed ben ʿAli, +prince sans aucune volonté, était incapable de mener vigoureusement la +lutte entre les Pouls. + +Le Bornou fut sauvé par un faqih kanembou, Moḥammed el Amin[57], homme +extrêmement énergique et adroit. Ce dernier fit appel à ses compatriotes +et à plusieurs cheïkhs considérables des Arabes-Choa : Mallem Terab et +El Gôni Dris (des Hassaouna), et Brahim Abdallahi (des Oulad Hemed). Les +Bornouans reprirent courage et se groupèrent autour du faqih, qui vit +s’accroître de jour en jour le nombre de ses partisans. Il put ainsi +lutter avec avantage contre les Pouls et il réussit à les refouler dans +la partie occidentale du royaume. Le sultan appela alors El Amin à sa +cour et lui confia le commandement de l’armée bornouane. Grâce aux +succès remportés par le faqih, Aḥmed put rentrer dans sa capitale, où il +mourut en 1810[58]. + +Dounama (1810-1817), son fils et successeur, essaya de lutter tout seul +contre les Pouls ; mais il fut chassé du Birni Gassaro et, réduit à +errer dans son propre royaume, il dut faire appel au faqih. Celui-ci +prit alors le titre de cheïkh. A la suite d’intrigues menées contre lui +par le sultan et sa cour, le faqih déposa Dounama et le fit +emprisonner : son oncle paternel, Moḥammed Nguéléroma, lui succéda. +Celui-ci fut bientôt déposé à son tour et Dounama redevint sultan : il +trouva la mort dans la guerre contre le Baguirmi, en 1817[59]. + +Il fut remplacé, pour la forme, par son frère Ibrahim (ou Ibram), qui +fut mis à mort en 1846, par ordre du cheïkh ʿOmar, fils et successeur de +Moḥammed el Amin[60]. ʿAli, fils d’Ibrahim, essaya de lutter avec l’aide +du Ouadaï contre le vrai maître du Bornou, ʿOmar, et périt dans un +combat, quelque temps après son avènement[61]. Ainsi finit la lignée des +Sêfiya. + +A cette dynastie succéda celle des Kanemiin, dont le cheïkh Moḥammed el +Amin el Kanemi avait été le fondateur. Celle-ci fut chassée du Bornou, +en 1893, par l’aventurier Rabaḥ, qui succomba à son tour, le 22 avril +1900, à la bataille de Koussouri[62]. + +A l’heure actuelle, Beker Guerbeï, petit-fils du cheïkh ʿOmar, est le +sultan du Bornou anglais, et ʿOmar Sanda un autre petit-fils d’ʿOmar, +règne sur le Bornou allemand. + +Le cheïkh El Amin avait fait bâtir une nouvelle capitale sur les bords +du lac Tchad : elle reçut le nom de Kouka[63]. L’ancien faqih eut +bientôt à combattre le sultan du Baguirmi, qui s’était affranchi de la +suzeraineté du Bornou et avait marqué son hostilité à l’usurpateur +bornouan. Le cheïkh fit appel au sultan du Ouadaï, ʿAbd el Kerim Saboun, +afin de pouvoir réduire le vassal rebelle. Saboun pilla Massnia, la +capitale du Baguirmi, mais, après y avoir installé un nouveau sultan, il +retourna au Ouadaï. Le prince intronisé fut d’ailleurs bientôt remplacé +par son frère Bourgoumanda qui, devenu vassal du Ouadaï, se déclara +l’ennemi du Bornou. Les Bornouans furent battus à Ngala[64], en 1817, et +cette défaite coûta la vie au sultan Dounama. Le cheïkh conclut alors +une autre alliance avec les Fezzanais. ʿAbd el Djelil et ses Oulad +Sliman vinrent pour la première fois dans ces régions et, en compagnie +des Bornouans, ravagèrent le nord du Baguirmi (1818). Cette guerre se +termina par une victoire du cheïkh à Ngala, en 1824[65]. + +Moḥammed el Amin, obligé de défendre le Bornou contre de multiples +ennemis, n’avait pas pu intervenir efficacement au Kanem, que les +sultans du Ouadaï réclamaient comme une ex-possession des Boulala : ʿAbd +el Kerim Saboun (1805-1815), avait déjà occupé les districts du sud-est +et son œuvre fut plus tard complétée par Moḥammed Chérif. L’influence du +Bornou ne se faisant presque plus sentir au Kanem, ce pays était troublé +par des luttes continuelles. Les Dalatoua et les Toundjour se battaient +pour avoir la prépondérance dans le pays, et cette rivalité coûta la vie +à plusieurs chefs et à un grand nombre de guerriers. Le fougbou Djeber, +mandé à Kouka par le sultan du Bornou, ne revint plus au Kanem. Les +Toundjour dirent alors que leur chef avait été assassiné ou empoisonné, +tandis que les Bornouans affirmèrent qu’il était simplement mort de +maladie. La mort de Djeber ne changea rien, d’ailleurs, et la lutte +continua entre les deux tribus ennemies. + +Les Dalatoua avaient toujours été soutenus par les Bornouans. Aussi les +Toundjour firent-ils un bon accueil aux Ouadaïens, lorsque ceux-ci +vinrent pour la première fois au Kanem. Toundjour et Ouadaïens +oublièrent leurs anciennes luttes pour se rappeler seulement que le +fondateur de la dynastie ouadaïenne, ʿAbd el Kerim ben Djamé, avait +épousé une femme toundjour, Aché. + +Les habitants du Kanem s’étaient réfugiés dans les îles du Tchad, à +l’arrivée des Ouadaïens. Ceux-ci reconnurent les Toundjour comme les +maîtres de la région, qui fut dès lors placée sous la suzeraineté du +Ouadaï : les autres populations devaient payer un tribut au fougbou de +Mondo. Cela ne dura pas longtemps : le chef ʿAli oueld Tchad fit appel +aux Bornouans et les Dalatoua recouvrèrent leur ancienne prépondérance +au Kanem. Cette situation fut d’ailleurs acceptée par le Ouadaï, et le +chef de Mao changea son titre d’_alifa_ pour celui d’_aguid_[66]. Ces +aguids allaient se faire reconnaître à Abéché et donnaient eux-mêmes +l’investiture, le turban de commandement (kademoul)[67], aux chefs +kanembou et ḥaddad. + +Le cheïkh Moḥammed el Kanemi mourut en 1835 et son fils ʿOmar lui +succéda. Pendant que celui-ci se débattait au Bornou au milieu des +difficultés que lui suscitaient les partisans de la dynastie légitime et +voyait son royaume ravagé par le sultan du Ouadaï Moḥammed Chérif +(1846), un événement important se produisait au nord du Tchad : +l’arrivée des Oulâd Slimân[68]. Ces Arabes vinrent s’installer au Kanem +et ce nouvel élément augmenta encore l’anarchie dans laquelle vivait ce +malheureux pays. + +Les Oulâd Slimân avaient combattu contre les Turcs pour la possession du +Fezzân, mais leur chef ʿAbd el Djelil avait été battu et tué à El Baghla +(1842). Sur le conseil donné par le cheïkh avant de mourir, les Oulâd +Slimân émigrèrent vers le Sud, vers les riches contrées qu’ils avaient +appris à connaître lorsque, alliés du Bornou, ils faisaient la guerre au +Baguirmi. Sous la conduite de Moḥammed, fils aîné d’ʿAbd el Djelil, ils +allèrent d’abord au Borkou, puis ils descendirent vers le Manga et le +Léloua (ou Liloa). + +L’arrivée de ces nomades bouleversa l’équilibre traditionnel du Kanem. +Ils devinrent les maîtres de la région, grâce à leur habitude de la +guerre et, surtout, à la supériorité de leur armement. Ils n’avaient +guère à combattre, en effet, que des populations armées de lances et de +sagaies, dont ils eurent facilement raison. Ils pressurèrent les +peuplades vaincues, pour lesquelles ils se montraient d’autant plus durs +que leur mépris était profond pour ces gens noirs (nâs zourq), qu’ils +traitaient de _kerâda_[69] (infidèles). + +Les Oulâd Slimân allèrent razzier partout et rayonnèrent du Kanem dans +toutes les directions. Enhardis par leurs succès, ils eurent le tort de +s’attaquer aux troupeaux des Touareg, dont les chameaux servaient à +faire le commerce du sel de Bilma. + +Les Oulâd Slimân enlevèrent des milliers de têtes de bétail dans les +environs de Kawar. Mal leur en prit, car, en 1850, les Kel Oui +rassemblèrent dans le pays d’Azbin tous les hommes valides de leurs +diverses tribus : leurs 7.000 guerriers montés surprirent les Arabes à +Medeli, près de Bir Alali, et en firent un effroyable carnage. Quelques +cavaliers seulement purent échapper. La tribu semblait ne plus devoir se +relever d’un coup aussi terrible et Barth, qui visita le Kanem à quelque +temps de là (1855), parle de sa « complète décadence ». + +ʿOmar crut qu’il pourrait tirer un grand parti de ces nomades turbulents +et que ceux-ci le défendraient au Kanem contre les empiétements du +Ouadaï. Il prit sous sa protection les débris de la tribu et pourvut les +Oulâd Slimân d’armes et de chevaux, en leur donnant la surveillance des +frontières bornouanes du côté du Ouadaï. + +Les Arabes se refirent vite. Ils s’allièrent à Barka Hallouf, le chef +des Gadoa[70], et ils furent dès lors les maîtres du Kanem. Ils +recommencèrent leurs pillages et, s’ils combattaient d’une façon +générale les aguids el baḥr[71] du Ouadaï, ils ne se gênaient guère pour +razzier les sujets du cheïkh ʿOmar, leur protecteur. Vers 1861, ils +soutinrent par les armes les prétentions au trône du Ouadaï d’un rival +du roi ʿAli. En 1871, au moment où Nachtigal visitait le Kanem, les +Oulâd Slimân étaient redevenus ce qu’ils étaient avant leur écrasement +par les Touareg. Ils pillaient au Kanem, au Dagana, et s’avançaient +jusqu’au Chari, dans le dar Kaddada. Cependant, au Kanem même, ils +furent toujours tenus en respect par les Ḥaddâd de la région de Ngouri +et Dibinentchi. Ils ne purent jamais rien contre les flèches +empoisonnées de ces derniers, avec lesquels ils évitaient d’ailleurs de +se mesurer. Du côté de l’Est, ils exécutèrent des razzias chez les +Kreda, les Kecherda et tous les nomades du nord du Ouadaï : Oulâd +Rachid, Maḥâmid et autres. Ils s’avancèrent même jusqu’au Darfour. Ils +allaient également piller plus au nord, au Borkou et chez les Bideyat. + +En somme, à ce moment-là, le Kanem était un bizarre assemblage de +populations qui se battaient constamment entre elles. Les Dalatoua de +Mao étaient toujours les ennemis des Toundjour. Les Kanembou et Ḥaddâd +de Dibinentchi luttaient contre les Kanembou et Ḥaddâd de Ngouri. Les +habitants du Kanem et les Kreda, faisant usage de mauvais procédés, +échangeaient les coups de main et les razzias. Les Oulâd Slimân +pillaient tout le monde. Les Ouadaïens faisaient de temps en temps leur +apparition dans le pays et prélevaient les impôts en pratiquant la +manière forte : les aguids el baḥr, avec leurs troupes grossies par des +auxiliaires (Kreda, Oulâd Hemed et habitants du Kanem), se battaient +parfois contre les Oulâd Slimân et leurs alliés Ouassili (Megâreba, +Ourfalla, Bedour, etc.) ou Gourân (Gadoa, Komassalla, Dogorda). Cette +situation dura jusqu’au moment de notre arrivée dans le pays. Le sultan +du Ouadaï avait vainement essayé de s’attacher les Oulâd Slimân, qu’il +ne pouvait atteindre facilement et qui pillaient constamment ses sujets +de l’Ouest. Après ʿAli, sous le règne du pusillanime Yousouf, +l’influence des Oulâd Slimân devint prépondérante au Kanem. + +Les Kouri et les Boudouma avaient toujours été à l’abri dans leurs îles +du Tchad. Ils se battaient entre eux et ils pillaient leurs voisins. Un +certain nombre de fractions kanembou (Ngalên, Korio, etc.) s’étaient +réfugiées dans les îles du lac et y menaient le même genre de vie que +les Kouri et les Boudouma. D’autres Kanembou et des Ḥaddâd partirent à +la recherche d’un pays moins troublé que le Kanem et allèrent +s’installer au Dagana. + +La puissance des Oulâd Slimân allait en grandissant. En 1872, la lutte +éclata entre eux et leur ancien allié Barka Hallouf, qui fut battu et +tué : une razzia complète des Gadoa et de leurs alliés s’ensuivit. Plus +tard, les prétentions des Arabes se tournèrent vers la région de Mao. +Nous avons déjà dit que les alifas (ou aguids) des Dalatoua allaient à +Abéché recevoir l’investiture et que les chefs kanembou et ḥaddâd +venaient prendre le kademoul à Mao. Les Oulâd Slimân destituèrent +l’alifa Meta et le remplacèrent par l’alifa Hadji. Le sultan Yousouf +accepta le changement et il rendit même aux Oulâd Slimân 200 chameaux +qui leur avaient été pris par l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb. + +Sauf la région de Ngouri et Dibinentchi, peuplée de Ḥaddâd, et le +district occupé par les Toundjour (Mondo), où les Ouadaïens venaient +assez fréquemment, le reste du Kanem appartenait aux Oulâd Slimân. Ceux- +ci razziaient les malheureux habitants de ce pays, déposaient les chefs +et rendaient la justice selon leur fantaisie. Les captifs qu’ils +faisaient — et, pour les Oulâd Slimân, aucune distinction ne pouvait +exister entre les Kerâda — étaient en grande partie vendus à Kawar. + +La région de Mondo elle-même ne fut pas épargnée par les Arabes. Vers +1883, ceux-ci réclamèrent un tribut au fougbou ʿOthman, qui refusa, +alléguant qu’il payait déjà l’impôt aux Ouadaïens. Mais ces derniers +étaient loin et, d’ailleurs, Yousouf n’était pas capable de faire +respecter les droits du Ouadaï au Kanem. Les Oulâd Slimân et l’alifa +Hadji — celui-ci très heureux de marcher contre l’ennemi séculaire — +saccagèrent la région de Mondo, massacrant et réduisant en esclavage les +malheureux Toundjour. Le fougbou ʿOthman et deux de ses parents (El Amin +et Abou Keren) furent emmenés à Mao et assommés à coups de massue par +les esclaves, à côté des fosses où leurs corps devaient être ensevelis. + +Mais le chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, fut assassiné et, après +lui, des dissensions intestines brisèrent l’unité de la tribu. Les +Miaïssa et Djebaïr, avec Cheref eddin, se battirent contre les Chirédat, +Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa et Medjaberé de Rhèt. Les populations +du Kanem prirent part à la lutte. L’alifa Djerab, de Mao, et les Gadoa +étaient avec Cheref eddin ; les Dogorda, les gens de Mondo et de Ngouri +avec Rhèt. Les Khouân soutenaient ce dernier. Pendant ce temps-là, les +Ouadaïens avaient eux aussi leurs querelles intérieures et ne pouvaient +pas intervenir au Kanem. + +C’est dans cet état d’anarchie que la mission Joalland-Meynier, contre +laquelle les gens de Ngouri essayèrent inutilement une faible +résistance, trouva le Kanem à la fin de 1899. Au début de 1900, eut lieu +le passage de la mission Foureau-Lamy. Les Snoussis entrèrent alors en +scène. Moḥammed el Barrani, délégué de Moḥammed el Mahdi, fils de +Senoussi, fonda en 1900 la zaouia de Bir Alali. El Barrani, +indépendamment de ses Khouân, avait avec lui des Touareg[72] de l’Aïr et +du Damerghou et les Ouassili de Rhèt. + +A la fin de 1901, eut lieu le premier combat de Bir Alali, qui coûta la +vie au capitaine Millot. Le 18 janvier 1902, le commandant Tétart enleva +la zaouia[73]. Les Senoussis se retirèrent alors au Borkou. Le Kanem fut +occupé et le groupe Djebaïr-Miaïssa, des Oulâd Slimân, fit sa +soumission. Le cheïkh Aḥmed, qui avait remplacé son frère Rhèt, tué +devant Bir Alali, rejoignit les Khouân avec le reste de la tribu. + +Pendant tout le reste de l’année 1902, nous eûmes encore à repousser des +attaques dirigées contre le Kanem : les Arabes dissidents secondaient +les lieutenants du Mahdi. Il y eut une série de combats autour de Bir +Alali, et le chef Abou Aguila se fit tuer avec tous ses Khouân sous les +murs du nouveau poste, dont la garnison était commandée par le capitaine +Fouque et le lieutenant Poupard. + +Il y eut ensuite des opérations de police contre les pillards arabes et +toubous affiliés aux Senoussis : les indigènes dissidents furent +malmenés par le lieutenant Mangin, qui commandait le peloton de +méharistes du Kanem, et le cheïkh Aḥmed fit sa soumission au lieutenant- +colonel Gouraud, en janvier 1905. + +L’hostilité des Senoussis n’a pas désarmé depuis et nous aurons +l’occasion de parler, à propos de cette secte, des pointes qui ont été +poussées au Borkou et dans l’Ennedi par les troupes du Kanem. + + + _LA POPULATION KANEMBOU_[74] + + +Il est facile de voir, d’après ce qui précède, que les mélanges doivent +avoir été fréquents entre les diverses peuplades du Kanem. De plus, les +indigènes n’ont gardé la plupart du temps qu’un souvenir assez confus de +leur origine. Il serait donc difficile d’établir des démarcations +absolues entre les diverses populations. + +C’est ainsi qu’on trouve des Nguedjem chez les Kanembou et les Boulala, +des Maguemi chez les Kanembou et les Bornouans ; qu’on voit des Maguemi +et des Kreda, des Kreda et des Nguedjem, des Nguedjem et des Boulala, +des Boulala et des Ḥaddâd prétendre avoir la même origine. Il est encore +plus difficile d’établir les différences qui existent entre les diverses +parties de chaque population. Les divisions adoptées par les indigènes +ne sont pas nécessairement logiques et parfois les événements ont amené +le groupement sous un même nom de fractions d’origine différente. Ainsi +les Goudjirou, considérés actuellement comme une tribu kanembou, sont en +réalité d’origine kouka. Le fait n’est d’ailleurs pas particulier au +Kanem et nous aurons encore l’occasion de le signaler. + +Les Kanembou comprennent plusieurs familles, qui se subdivisent +généralement elles-mêmes en un certain nombre de fractions[75]. Ces +fractions, très nombreuses d’ailleurs, n’impliquent pas de caractère +particulier. C’est simplement le nom d’un chef ou d’un personnage +important, un nouvel emplacement ou même un changement dans la vie +ordinaire de la fraction qui a donné lieu à un nouveau nom. + +Les Diâbou Assakéléa par exemple, sont ainsi appelés du nom d’Assakélé, +la fille d’un ancien sultan boulala du Kanem. De même, une fraction des +Kadjidi a pris le nom de Boudouma par suite de son voisinage avec les +insulaires du Tchad. On remarquera également qu’il y a des Ngalên chez +les Kadjidi et chez les Kankena. Ces deux fractions ngalên sont +installées dans la région du lac, où elles élèvent de grands troupeaux +de bœufs. De même que le plus beau taureau d’un troupeau — celui qui a +généralement les plus grandes cornes et qui sert de guide — porte le nom +de _kabour_, de même la plus belle vache porte le nom de _ngalên_[76]. +Les indigènes du Tchad, vivant surtout du produit de leurs troupeaux, +tiennent beaucoup à leurs bêtes laitières. Un beau kabour ne dépasse +guère dix thalers (30 fr.), tandis qu’une ngalên et son veau valent +trente thalers (90 fr.). Une ngalên est donc la bête du troupeau qui a +le plus de valeur. Le nom de _Ngalên_ a été donné aux indigènes de ces +deux fractions kanembou soit pour indiquer qu’ils étaient de grands +éleveurs de bœufs, soit pour montrer qu’ils étaient aux autres indigènes +ce que la vache ngalên est au reste du troupeau. C’est probablement tout +ce qu’il faut retenir des explications données par les indigènes. + +Quoi qu’il en soit de ces divisions, les Kanembou présentent à peu près +tous les mêmes caractères. Ils sont généralement assez grands, bien +constitués et ils ont le teint des négroïdes (azreq). On trouve bien +chez eux des individus à la peau plus ou moins rougeâtre, mais cela +tient à des alliances avec les Gourân ou même avec les Arabes. Quant au +nom de _iam kiamé_ (les hommes rouges), nous ne croyons pas qu’il ait +jamais été donné aux Kanembou, dont le teint est généralement noir, de +ce noir bronzé que l’on trouve si souvent dans la région du Tchad. En +tous cas, nous n’avons pas pu trouver confirmation du fait que les +Kanembou auraient été désignés sous ce titre. + +La tradition, comme nous l’avons déjà dit, rapporte qu’ils vinrent du +Nord et que, en compagnie d’Arabes et de Toubou, ils occupèrent le +Kanem, au lieu et place des Pouls partis vers l’Ouest. + +Les Kanembou qui s’installèrent plus tard au Bornou se mélangèrent à +diverses populations, le type primitif s’altéra et devint celui des +Kanôréa actuels du Bornou. La langue elle-même subit certaines +modifications, et, actuellement, l’idiome du Bornou et celui du Kanem +diffèrent quelque peu[77]. Les mœurs et les habitudes subirent des +changements profonds. Un seul fait suffira à le montrer : alors que le +métier de teinturier, qui a jadis été la grande industrie de Kouka, est +considéré au Bornou comme un métier normal, il est regardé au contraire +chez les Kanembou comme un travail dégradant, qui doit être abandonné +aux Ḥaddâd et aux captifs. + +La langue kanembou et la langue toubou appartiennent à la même famille +et il y a même entre elles de nombreux points communs[78]. Le fait +semble donc indiquer une étroite parenté entre les deux populations. La +tradition dit d’ailleurs que, avant la migration au Kanem, les Gourân et +les Kanembou habitaient des pays voisins. Les Kanembou ont cependant le +teint plus foncé que les Toubou ; ils n’ont pas, d’autre part, la +maigreur et l’élasticité que ceux-ci doivent à leur vie nomade. La +transition est formée entre les deux populations par ceux d’entre les +Toubou qui sont sédentaires et qui vivent au milieu des Kanembou. +Quoiqu’il soit facile parfois de reconnaître en eux des Toubou, on +remarque cependant que leurs formes sont plus pleines et plus massives +que celles de leurs frères nomades. Des mélanges fréquents se sont +d’ailleurs effectués entre les tribus vivant côte à côte, et nous +verrons des fractions kanembou se réclamer d’une origine toubou. + +Les Kanembou ont généralement la tête rasée. Ils gardent parfois la +barbe, mais pas la moustache. Comme beaucoup d’autres populations, ils +ont sur le visage certaines cicatrices particulières. Les femmes +kanembou arrangent leurs cheveux en petites tresses, tombant autour de +la tête et encadrant le visage. Elles enduisent leurs cheveux de beurre +et, au moyen de certaines graines (tèb, hélbé), elles arrivent à +épaissir les tresses et à les rendre raides comme des bâtonnets. Cela ne +tient pas au soleil, d’ailleurs. Le beurre et la sueur dégouttent alors +sur les épaules et c’est pourquoi l’odeur répandue dans un marché, à +l’heure de midi, ne réjouit guère l’Européen. Les femmes kanembou aiment +beaucoup l’ambre comme parure et, suivant leurs ressources, les morceaux +d’ambre dont se composent leurs colliers sont plus ou moins gros. + +Les Kanembou sont surtout agriculteurs. Leur grande préoccupation est la +récolte du mil, qu’ils sèment au début de la saison des pluies (juin- +juillet) et qu’ils coupent vers octobre ou novembre. Ils ont aussi +d’assez nombreux troupeaux, auxquels ils tiennent beaucoup. Ce sont des +gens relativement laborieux et très calmes. Avant notre arrivée dans le +pays, ils formaient la population la moins turbulente et la moins +pillarde. + +Les Kanembou ont constitué de tous temps la majorité des _mesâkin_[79] +du Kanem et ils ont vécu tour à tour sous la coupe des différents +maîtres du pays (siyâd ed dâr) : Boulala, Toundjour, Dalatoua, Ouadaïens +et Oulâd Slimân. Ils ont été pressurés et pillés sans merci pendant de +longs siècles. Malgré cela, ils ont gardé le souvenir du rôle qu’ils +jouèrent autrefois, sous les successeurs du roi Sêf. Ils se considèrent +comme une population de race supérieure, qui compte parmi ses ancêtres +des guerriers illustres. Cette idée leur fait garder des préjugés assez +curieux sur les occupations auxquelles peut ou ne peut pas se livrer un +Kanembou authentique. Et cela, ainsi que la différence d’armement, +permet de les distinguer des Ḥaddâd, car il est impossible de +différencier autrement les deux populations, attendu qu’elles ont le +même physique et la même langue. C’est ainsi qu’un Kanembou considère +comme indigne de lui de faire de la teinture, de tisser des gabag[80], +de dépouiller de leur peau les bêtes égorgées, d’être armé de flèches, +etc. Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet à propos des Ḥaddâd. + +Les Kanembou sont d’assez bons musulmans. Ils observent régulièrement +les pratiques de l’Islam : cinq prières par jour, jeûne du Ramadân, etc. +Ils ne mangent pas de cochon. Ils ne mangent pas non plus cette espèce +de grosse grenouille (ambourbeté), que mangent les Lisi[81] et les +fétichistes et que les habitants du Kanem considèrent comme un animal +impur. Ils ne boivent ni merissé[82] ni khall[83]. Ils ne prennent pas +de tabac. + +On ne trouve pas chez les Kanembou l’austérité et la rigidité des +principes que l’on remarque chez certains Toubou, les Kreda par exemple. +Leurs mœurs ne sont cependant pas relâchées comme celles de leurs frères +du Bornou. Tout homme coupable d’adultère doit payer une amende au mari +trompé, et tout séducteur d’une jeune fille est tenu d’épouser celle-ci. +Les femmes kanembou ne courent pas les aventures galantes et ne +s’adonnent pas ouvertement à la prostitution, ainsi que le font nombre +de Bornouanes. Elles n’ont pas le caractère irascible des femmes toubou +et ne gardent pas — comme on le dit de ces dernières — de couteau caché +sous leur pagne. + +Dans les tams-tams, les hommes sont armés de leurs sagaies et leur +cercle tourne au petit pas de course autour des instruments. Puis, +chacun d’eux se détache à son tour et se met à bondir frénétiquement sur +place, en sautant alternativement sur l’un et l’autre pied et en élevant +les jambes très haut. Il fait vibrer en même temps le bois de son +arme[84]. Cet exercice est très fatigant. Aussi est-ce un signe de +réelle vigueur que de pouvoir l’exécuter plus longtemps que les autres +hommes. Généralement les chefs se piquent de donner de la sorte une +preuve de leur supériorité physique. Pendant ce temps, les femmes +accompagnent le cercle des hommes en dansant : elles poussent leurs you- +you et agitent devant les chefs de petites branches vertes[85]. + +Quand les femmes sont toutes seules, elles se mettent en cercle et, tout +en frappant l’une contre l’autre leurs sandales de bois, elles agitent +la tête et secouent leurs cheveux. Ce genre d’amusement est pratiqué par +nombre d’autres populations, les Kotoko par exemple. Les Bornouanes, +elles, tout en sautant et en se trémoussant, font se heurter leurs gros +derrières ; ou bien elles balancent leurs bras le long du corps et font +choquer les paumes des mains par derrière et par devant, et sautent par +instants sur place en étendant les bras au-dessus de la tête et en +claquant des mains. + + +MAGUEMI : Regdôbou, Intchalbou, Iabriou (pour Iagoubribou), +Chilangourôou, Katria, Beredelôou, Berea, Diârou, Tdouga, Bouloua, +Fôrebou, Maniya, Ngalma Doukko. + +La tribu des Maguemi est très considérée au Kanem. Ce sont les +descendants de ces émigrés du Nord, de souche arabe, qui, avec l’aide +des Toubou et des Kanembou, fondèrent le royaume du Kanem d’abord, du +Bornou ensuite. Les anciens rois appartenaient à cette famille. De là la +considération dont jouissaient et jouissent encore les Maguemi. C’est +ainsi que, au temps où les Toundjour et les Dalatoua commandaient au +Kanem, un Maguemi ne devait pas être emprisonné : il ne pouvait être +puni que d’une amende. Mais, plus tard, les Ouadaïens et les Oulâd +Slimân ne se soucièrent pas de toutes ces nuances. + +Ce sont des Maguemi — dit la tradition — qui rétablirent la souveraineté +du Bornou au Kanem et qui vainquirent les Boulala. Les Maguemi se sont +mélangés aux Kanembou depuis de longs siècles et sont actuellement +considérés comme une tribu kanembou. Eux-mêmes, tout en se rappelant que +leur famille a autrefois donné des sultans au pays, se disent Kanembou. +Nous avons déjà vu que les Maguemi du Kanem et certains Toubou (Kreda +Kodera) prétendent être parents. Cette tribu kanembou doit être, en +somme, le produit d’un mélange d’Arabes, de Toubou et de Kanembou. + +De toutes les tribus kanembou, c’est celle des Maguemi qui renferme le +plus d’indigènes au teint rougeâtre Les Bouloua sont remarquables à ce +point de vue et, au premier abord, on les prendrait pour des Toundjour +ou des Arabes. Il faut dire toutefois qu’ils habitent la région de Mondo +et qu’ils se sont quelque peu mélangés aux Toundjour. + +Les Maguemi sont dispersés un peu partout, au Kanem et au Dagana. Ils +sont surtout nombreux du côté de Mondo. On en trouve encore à Iagoubri, +où ils ont un _fougbou_. Une fraction des Maguemi, les Diârou, se trouve +dans la région de Ndjikdada, où leur chef porte le nom de _dima_. Il y +en a enfin quelques-uns le long du bord septentrional du lac. + + +BÂDÉ : Maraïa, Kourouyou, Tomassiou, Ouâtaou, Ngourotelaou, Talvarou, +Aréguéa. + +Dans la région de Ngouri. + +Les habitants de Ngouri et ceux de Dibinentchi étaient autrefois en +lutte continuelle. Voici, d’après les indigènes, les deux incidents qui +amenèrent cette lutte : + +Les Kreda étaient dans les meilleurs termes avec les habitants de +Ngouri. Or, un jour, un Kreda qui allait vendre du bétail à Dibinentchi +fut dépouillé par les habitants de ce village. Une femme de Dibinentchi, +mariée à un homme de Ngouri, le quitta et retourna à Dibinentchi, où +elle prit un autre mari. Les habitants de Ngouri réclamèrent alors la +dot versée par le premier mari, mais les habitants de Dibinentchi +refusèrent de la verser. La lutte éclata et les Ḥaddâd de Ngouri et +Dibinentchi durent y prendre part. Cette rivalité a pris fin lors de +notre installation au Kanem. + + +KANKOU : Gouriâou, Iagrâou, Kaléguéa, Ngaraou. + +Dans la région de Ngouri et de Elkouli (Mondo). + + +BARIBOU. — Habitent la région de Bari. + + +DIABOU : Assakéléa, Dalla, Djila. + +Habitent la région de Ngouri et aussi celle de Douloumi (lac Tchad), où +ils se sont mélangés aux Kankena Ngalên. + +Nous avons déjà dit qu’Assakélé était la fille du sultan boulala Kalo, +qui régna autrefois au Kanem. Les chansons kanembou rapportent que Kaléa +djerma Meleï, captif du roi du Bornou chargé d’un commandement +militaire, résolut d’aller chercher la belle Assakélé jusque « dans le +feu » et d’en faire sa femme. Les guerriers bornouans, sous la conduite +de ce chef, marchèrent sur le Kanem, où ils trouvèrent Ndéfé, fils de la +sœur de Kalo, en train de couper des racines d’acacia-sayal, pour en +faire des bois de sagaie. Le djerma, qui se vit refuser Assakélé, +l’enleva de vive force et la guerre éclata entre lui et Kalo. Beaucoup +de chansons kanembou retracent les péripéties de la lutte séculaire +entre Bornouans et Boulala. + +Les Diâbou seraient les descendants des Boulala qui habitaient autrefois +la région de Métalla. + + +KADJIDI, KORIO, KANKENA. — Ces tribus se trouvent dans la région du lac +et s’étendent depuis le Kanem jusqu’aux terres des Kouri et des +Boudouma. Certaines fractions habitent le Tchad depuis longtemps, +d’autres depuis une époque relativement récente. + +La région du lac a toujours servi de refuge aux gens fuyant devant les +incursions de leurs ennemis, Ouadaïens, Oulâd Slimân, etc. ; et c’est +ainsi que certains Kanembou s’y sont fixés à demeure et sont devenus en +tous points semblables aux Kouri, leurs voisins. Comme ces derniers, ils +possèdent actuellement de nombreux troupeaux de bœufs du Tchad, de +grande taille et aux longues cornes. + +Au temps où les eaux du lac remplissaient les baḥrs de leur région, ils +se trouvaient dans des îles, tout comme les Boudouma encore +actuellement. Par suite du mouvement de recul des eaux du Tchad, les +baḥrs se sont vidés et ce n’est qu’après l’hivernage, au moment de la +crue du lac, qu’ils se remplissent plus ou moins. Certains Kanembou sont +même assez loin de l’eau libre du Tchad pour ne se retrouver dans des +îles — comme cela avait lieu normalement il y a une dizaine d’années — +que lors d’une crue exceptionnelle, comme celle de 1906. + +Les Kanembou du Tchad et les Kouri parlent généralement les deux +langues. + + +KADJIDI : Bôgara, Kougoua, Isa, Ngalên, Djôa, Medelaï, Boudouma. + +Dans la région de Bol (canton de Abba) et quelques-uns dans la région de +Michiléla (ancien canton de Salékanya). Nous avons déjà expliqué +pourquoi deux fractions de cette tribu ont été appelées Ngalên et +Boudouma. + +Les Kadjidi seraient le produit d’un mélange de Kanembou avec les +nombreux esclaves que les Maguemi possédaient autrefois au Kanem. + + +KORIO : Kadja, Kiriou, Keliou, Dalla, Oualéa. + +On trouve les Korio dans le canton de Kaboulou et chez les Kouri Kerawa. +Ils habitent principalement la région de Kaïra. Ces Kanembou se sont +fortement mélangés aux Kouri. + + +KANKENA : Malloua, Kaguimma, Kadjiraou, Kaoua, Dallâna, Aoudoua, +Maradoua, Seroua, Braïna, Dinâra, Ngalên, Solôo[86]. + +Les Kankena habitent, au Nord, la région de Mattégou et de Kamba, au +sud-est de Kouloa : ils exploitent des mares à natron. + +Du côté du Sud, ils forment le canton du kachalla Taher, à côté des +Kouri-Kerawa (chef Djibrin), et celui d’ʿAli Katchimi, dont le centre +est Douloumi, au nord-est des Kouri-Kaléâ (chef Mousa ould Daouda). + + +KOUBOURI[87] : Borkoubouâ, Amsa, Limanoa, Djilloua. + +A l’ouest de Mao et, du côté du lac, à Kiskawa, Kaléboa, Kologo et Diaga +Kobirom. + + +SOUGOURTI. — Du côté de Kologo. + + +TCHIROUA. — Du côté de Bir Alali. Ils parlent le kanembou et le gourân +et vivent à côté des Hawalla[88] (ou Famalla), population toubou mêlée +d’éléments kanembou. + +Leur chef porte le titre de _fougbou_. + + +TOUMÂGUERI. — D’origine toubou. Ils habitent la région de Dibinentchi. + + +FÔDDA. — Autour de Mondo et au Dagana. Les Fôdda seraient d’origine +toubou et apparentés aux Ngalamiya. Leur nom signifie d’ailleurs, en +toubou : habitants ou originaires du Baḥr el Ghazal (sing. _Fôdidé_). + + +NGUEDJIM : Mâda, Ngadja, Oullia, Magâ[89], Kaïlerou, Bogar-Kourâ, +Kaloua, Kaléa, Alia. + +Habitent la région de Dibinentchi. Leur chef porte le titre de +_galadima_. + +Au Kanem, on dit couramment que les Nguedjim sont les descendants des +captifs que possédaient les Boulala, lorsque ceux-ci régnaient au Kanem. +En kanembou, on dit d’un Nguedjim : _tambelaï kaléa koléa_ (fils de gros +nombril[90], captif et mauvaise tête). Eux se prétendent les descendants +des Nguedjem, c’est-à-dire de Boulala authentiques. Remarquons, en +effet, que les Boulala du Fitri comprennent trois fractions et que l’une +d’entre elles porte le nom de Nguedjem : Maglafia (probablement Mâga- +Lafia[91]), Batoa, Nguidjemi. + +Ces Nguedjim du Kanem semblent être les descendants de Boulala qui ne +prirent pas part à l’exode de leur tribu vers le Baḥr el Ghazal et qui +se mélangèrent peut-être à d’anciens captifs de Boulala restés avec eux. +Quoi qu’il en soit, les Nguedjim se sont étroitement unis aux Kanembou, +parlent le kanembou — qui est d’ailleurs la langue primitive des Boulala +— et sont considérés comme Kanembou. + + +GOUDJIROU : A Goudjer (Mondo). + +Les Goudjirou sont des Kouka qui, fuyant le Fitri au moment de la +conquête du pays par les Boulala, vinrent se réfugier au Kanem. Ils sont +considérés actuellement comme Kanembou et le nom qu’ils portent est +celui de l’endroit où ils se sont installés. Ils ne parlent plus le tar +lis et ne connaissent que le kanembou et le gourân. Ils se rappellent +cependant leur origine et se disent Kouka : _endi Kouka, tantâ Kouka_ +(nous sommes des Kouka). La région qu’ils habitent au Kanem est célèbre +par ses savonniers (balanites ægyptiaca) : + + _Nourout Mao toumer_, Mao est connue pour ses dattiers. + + _Nourout Goudjer hadjlidj..._, Goudjer l’est pour ses hadjlidj... + + +REMARQUE. — Nous venons de donner la classification généralement usitée +au Kanem. Il est facile de se rendre compte qu’elle n’a rien de +rigoureux. Plusieurs fractions kanembou (Koufri, Keï, Déberi ou Débberi, +Adjirou, etc.) ne sont d’ailleurs pas comprises dans cette nomenclature. +Il est vrai qu’elles comptent parmi les moins importantes. + +Nous verrons, plus loin, que la presque totalité des tribus ḥaddad porte +le même nom qu’un certain nombre de fractions kanembou. + + * * * * * + + + _DALATOUA_ + + +Nous avons déjà vu que les Dalatoua sont les descendants des Bornouans +venus au Kanem avec le chef Dalafno (ʿAbd Allah Afno). Ils se disent +d’origine maguemi. Ils habitent la région de Mao. On les appelle +Dalatoua et aussi Bôrnou. Ils sont commandés par un alifa (corruption de +khalifa). L’alifa actuel est Ari, dit Mala, fils de Mousa (celui qui fit +assassiner von Beurmann)[92]. + + * * * * * + + +[Note 1 : _Grammar of the Bornu or the Kanuri language_, p. 33.] + +[Note 2 : _Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer +Vokabularien_ : Einleitung, XLVI.] + +[Note 3 : Les Kanembou ont l’habitude d’articuler à peine certaines +consonnes. C’est ainsi qu’ils prononcent presque _tououâ_.] + +[Note 4 : Tou est le nom que les Tedâ donnent au Tibesti.] + +[Note 5 : On raconte qu’un captif du Bornou, se rendant sur les bords du +lac afin de ramasser de l’herbe (_boudou_) pour les chevaux, fut enlevé +par un groupe d’habitants des îles. De là le nom de _boudou-ma_ (les +hommes de l’herbe) qui fut donné à ces derniers. Selon une autre +version, l’insulaire du Tchad est appelé _boudou-ma_ (l’homme aux +herbes), parce qu’il vit au milieu des herbes du lac.] + +[Note 6 : Cette remarque peut s’appliquer aux noms des fractions des +Maguemi habitant le Bornou : _Oumêoua_ (gens d’Oumê), _Tsilimoua_ (gens +de Tsilîm), _Birioua_ (gens de Biri), _Dalaoua_ (gens de Dala). Ces noms +semblent, en effet, devoir être : _Oumêboua_, _Tsilimboua_, etc. On +pourrait alors conclure que le singulier est _bou_ et le pluriel +_boua_.] + +[Note 7 : Dans toute cette partie de l’Afrique, les Pouls sont appelés +Foulata par les autres indigènes ; les Arabes leur donnent le nom de +Fellahta.] + +[Note 8 : Cf. aussi Blau, _Chronik der Sulṭâne von Bornu_ (_Zeitschrift +der deutschen Morgenländischen Gesellschaft_. Leipzig, 1852), p. 309, +qui lui donne une étymologie fantastique, étrangère au Yémen, et +remontant jusqu’à Adam par Ismâʿîn (Ismaʿil) et Abraham.] + +[Note 9 : M. René Basset nous renvoie d’ailleurs aux historiens arabes +Tabari, Ibn el Athir, Abou ’l Féda, Masʿoudi, etc., et à la Qasidah +ḥimyarite de Nechouân.] + +[Note 10 : Nous verrons plus loin que les Boulala sont d’origine +kanembou. Voir IIIe partie.] + +[Note 11 : _Voyage de Léon l’Africain_, traduction de Jean Temporal +(1556), tome II.] + +[Note 12 : Blau (_op. laud._, note 2, p. 321) y voit des Arabes émigrés. +Il rapproche leur nom des Barda’ah (بردعة) mentionnés par Maqrizi +(_Abhandlung über die in Aegypten eingewanderten arabischen Stämme_, p. +11-51).] + +[Note 13 : Schön rapporte que l’idiome kanouri est désigné par les +Haoussa sous le nom de _baribari_. Le même nom (baribari, béribéri) sert +à désigner les habitants du Bornou et du Mounyo.] + +[Note 14 : Il est en effet exact que la population boulala ne parle plus +sa langue d’origine, le kanembou, et que, après avoir conquis le Fitri, +elle a adopté l’idiome des vaincus, le _tar lis_.] + +[Note 15 : On peut s’expliquer de la même manière les noms employés par +les Haoussa. + +« L’hypothèse de la dynastie berbère de Barth est inadmissible. Nous +connaissons par Ibn Khaldoun et d’autres auteurs toutes les tribus +berbères : aucune ne porte le nom de Bardoa. L’opinion de Nachtigal est +la vraie ». (_Note de M. René Basset._)] + +[Note 16 : En arabe, _baḥr er rigeïg_ : le fleuve mince.] + +[Note 17 : En arabe, _selṭan ed dounia_ : le maître du monde.] + +[Note 18 : La mère du troisième roi du Kanem, Dounama (ou Dougou), +appartenait à la fraction toubou des Kiiê. La chronique d’Aḥmed donne à +Ibrahim, fils de Sêf et père de Dounama, le titre de père du sultan. +C’est pourquoi Dounama est parfois considéré comme le véritable +fondateur de la dynastie du Kanem. D’après Nachtigal, c’est Dounama qui +reçoit le premier le titre de _maïna_ (prince), non décerné à ses +devanciers.] + +[Note 19 : Voir plus loin la chanson.] + +[Note 20 : _Maïna_, noble, prince (de _maï_, sultan).] + +[Note 21 : Notons, en passant, que le mot toubou _Tomaghera_ peut se +décomposer de la façon suivante : _Tou-magra_, les maîtres, les +seigneurs du Tou.] + +[Note 22 : Signalons à ce sujet que, d’après Barth, les Tedâ désignent +les Kanouri sous le nom de _Tougouba_. _Tou_ est le nom que les Tedâ +donnent à leur pays. Nous verrons, plus loin, que ce nom a probablement +été donné au Tibesti à cause de sa nature montagneuse. De plus, _tougou_ +désigne, chez les Toubou du sud, une grosse pierre qui sert à écraser le +grain. Par analogie avec ce que nous avons dit pour _Keunoumbé_ (pl. +_Keunoumbâ_), le mot _Tougoubé_ (pl. _Tougoubâ_) voudrait donc dire +habitant du Tougou, habitant d’une région montagneuse. + +Si ce nom s’applique aux Kanembou, que faut-il en conclure ? Il y a +bien, au nord du Borkou, les contreforts des monts du Tibesti et le pays +contient quelques petits reliefs de sable et de rocher. Mais n’est-on +pas en droit de supposer que les Kanembou ont peut-être habité une +partie du Tibesti, ou tout au moins la région avoisinant la partie sud +du Tibesti ?...] + +[Note 23 : La chronique d’Aḥmed dit que le roi Sêf établit sa domination +« sur les Berbères, les Toubou, les Kanembou et autres ». Cela laisse-t- +il supposer que quelques Berbères, venus du Nord, ont suivi le mouvement +d’émigration vers le Sud, ou bien ce nom de Berbères s’applique-t-il +simplement à l’un des peuples qui furent annexés au royaume ?...] + +[Note 24 : Il est appelé Ḥamî حمى dans la Chronique du Bornou.] + +[Note 25 : Cf. Blau, _op. laud._, p. 309-310.] + +[Note 26 : Il est appelé Salmama (سلممه) fils de ʿAbdallah Bakrouh (عبد +الله بكروه) dans la Chronique du Bornou (Blau, _op. laud._, p. +310-311).] + +[Note 27 : Il va sans dire que, en ce qui concerne l’historique du +Kanem, nous faisons le plus large emploi des renseignements donnés par +Barth, d’après ses deux chroniques.] + +[Note 28 : La Chronique du Bornou nomme Ghâiou ben Lafrad (غايو بن لفرد) +le prince contre qui il fit la guerre (Blau, _op. laud._, p. 311).] + +[Note 29 : Les Sô n’existent plus en tant que peuplade. Ils étaient +autrefois très puissants et habitaient, au sud du lac, la région +comprise entre le Chari et la komadougou Ouôbé. Ils furent battus et +dispersés par les sultans du Bornou. + +La tradition indigène les représente comme de vrais géants : à Ngala, où +se trouvent les tombeaux de 35 rois sô, on montre des vases +gigantesques, des cruches et des plats, dont se servaient autrefois ces +indigènes ; le Dr Decorse, au cours d’une excursion en pays sô, a +ramassé « des débris de poteries énormes, comme on n’en fait plus dans +le pays ». + +Les légendes kanembou ont synthétisé la peuplade sô en la personne d’un +énorme géant, païen et anthropophage, appelé Kirdi Sôou. Ce géant +dévorait les Kanembou. Pour débarrasser ses états d’un pareil fléau, le +sultan Liziramma envoya un de ses esclaves, le vaillant Dalafno, qui +alla attendre Kirdi Sôou près de l’endroit où le géant avait son +habitation. La femme de ce dernier était en train de préparer le repas +avec deux djourabs de mil (420 kilos) : elle avait rempli d’eau cinq +abreuvoirs de troupeaux (en kanouri : _kélé_) pour faire boire son mari. +Celui-ci arriva avec quatre éléphants suspendus à un bâton qu’il portait +sur son épaule gauche. Tout en marchant, il mangeait un cinquième +éléphant qu’il tenait dans sa main droite. Dalafno tua le géant d’un +coup de sagaie, qui traversa l’arbre derrière lequel s’était réfugié +celui-ci. Dans la chevelure de Kirdi Sôou, où de petits oiseaux avaient +fait leur nid, on trouva une grande quantité d’œufs — de quoi remplir +deux djourabs ; il fallut quatre chameaux pour transporter la tête chez +le sultan. + +Les Keribina du Bornou sont considérés comme les descendants des anciens +Sô, et on croit que les Kotoko se mélangèrent fortement à la peuplade +aujourd’hui disparue. Cf. Barth, _Reisen_, t. II, p. 301.] + +[Note 30 : Voir Barth (II, 314), qui fait de Bêri ou Ibrahim, un seul +personnage, fils de Dounama et de Zeineb de la race de Lekmámma, mais la +Chronique du Bornou (Blau, _op. laud._, p. 311) fait de Bêr le fils de +Dounama et de Zineb (fille de Lakmama et d’Ibrahîm le fils de Bêr, et de +Kakoûdi).] + +[Note 31 : Le mot _Babalia_ est probablement formé de _baba Ali_ (notre +père ʿAli), en souvenir d’ʿAli Gatel Magabirna.] + +[Note 32 : Le nom de _Boulala_, ou _Bilala_, vient de ce que l’un des +premiers chefs de cette tribu s’appelait _Boulal_, ou _Bilal_.] + +[Note 33 : Frère et successeur d’Idris ben Nikâle (1353-1376).] + +[Note 34 : Cf. Blau (_op. laud._, p. 312-313), qui appelle Malik el +Djalil le prince boulala qui le tua.] + +[Note 35 : Blau (_op. laud._, p. 313). Il mourut à Chêmih qui paraît +être Ndjimie.] + +[Note 36 : Blau (_op. laud._, p. 313) : il fut tué dans une guerre +contre les Boulala.] + +[Note 37 : Blau (_op. laud._, p. 313). Il aurait été tué à Sofyâri +Ghazroua.] + +[Note 38 : Blau (_op. laud._, p. 313), il mourut à Mâghia.] + +[Note 39 : Blau (_op. laud._, p. 315). Il mourut à Ghasrakmou. Ce qui +précède est résumé de Barth, _Reisen_, t. II, p. 306 et suiv.] + +[Note 40 : (_Sahara et Soudan_), p. 525. Le suffixe _ri_ sert, en +kanouri, à indiquer une idée de relation, d’origine : _maïri_, _meïri_, +royal ; _mandarari_, un habitant du Mandara ; _toubori_, un Toubou.] + +[Note 41 : Cf. Yver, article Bornū dans l’_Encyclopédie de l’Islam_, t. +I, p. 778, col. 2 et les auteurs cités.] + +[Note 42 : Remarquons, d’ailleurs, que l’on pourrait expliquer d’une +façon analogue le mot de _Kanouri_ : les gens de Noé. Il est bien +évident que l’étymologie de _Kanouri_ par l’arabe _nour_ ou _nar_ et +celle de Bornou par _berr Nouḥ_ n’ont aucune valeur.] + +[Note 43 : Prononcer _Boulalî-yé_, _Ouada-î-yé_, etc.] + +[Note 44 : Signalons, en passant, l’opinion suivante : « L’origine du +nom de _Bornou_, et de son dérivé _Béraouni_, pourrait bien se rattacher +à l’ancienne dynastie berbère, car ces noms ont une grande affinité avec +celui de Béranès, qui est la qualification nationale d’une des grandes +divisions du peuple berber ; et les Berbers eux-mêmes donnent le nom de +_Béraounis_ aux Tibbous. » (Vivien de Saint-Martin, article _Bornou_). + +Un habitant du Bornou est désigné par les Kanembou et les Bornouans sous +les noms de _Kanôri_ (pl. _Kanôréa_) et _Bornouma_ (pl. _Bornoubou_ — +d’après Kœlle). L’origine arabe du mot Bornou ne semble pas faire de +doute. C’est d’ailleurs l’opinion de Nachtigal. L’explorateur se sert +aussi, à plusieurs reprises, du mot _Beraouni_, pl. _Beraouna_, qui a +une tournure arabe et doit probablement être employé par des indigènes +parlant cette langue. Nous n’avons cependant entendu employer par les +Arabes que les noms cités plus haut (Bernaï, Bornaï). Ajoutons que, +selon M. René Basset, c’est une erreur de rattacher le mot _Bornou_ à +_Branes_ : il fait également remarquer que Bornou n’est pas le terme +indigène. + +Signalons enfin l’explication donnée par M. l’officier interprète +Landeroin (Mission Tilho). « Plusieurs Bornouans nous ont donné +l’étymologie suivante ; le mot Bornou viendrait de deux mots kénouris : +_Bouroum_, étendue d’eau ; _nouî_, il est mort, il a disparu. Autrefois, +ajoutent-ils, une grande partie du Bornou était recouverte par les eaux +du Tchad. Celui-ci s’étant peu à peu desséché, l’eau ayant disparu, les +indigènes dirent cette région : _Bouroum nouî_ « l’eau a disparu », et +par abréviation _Bour nou_, puis Bornou ».] + +[Note 45 : Ce que nous venons de dire pour les habitants du Birni +Gassaro peut se répéter pour les habitants du Birni Ndjimi, et on +comprend fort bien que le nom de Bornou, qui apparaît pour la première +fois chez l’historien Ibn Saʿïd, ait pu servir à désigner une partie du +Kanem. + +M. René Basset est d’avis que l’étymologie du mot _Bornou_ par _birni_ +est très vraisemblable.] + +[Note 46 : Barth (_Reisen_ t. II, p. 321-325), croit que c’est sous le +règne d’ʿAli ben Dounama, que Léon l’Africain visita le Soudan. Ce +voyageur arabe, né à Grenade en 1483, visita le Soudan au début du XVIe +siècle ; il fut pris par des corsaires chrétiens et amené à Rome en +1517. Il rapporte que le roi régnant alors au Bornou s’appelait Abran. +Ce roi « rassembla toute son exercite pour se ruer sur le roi de +Guangara (Wangara, à l’ouest du Bornou) ; et, ainsi qu’il marchait sur +les frontières de ce royaume, il fut averti qu’Homar, seigneur de Gaoga, +s’acheminait à la volte de Borno, qui fut cause de le faire changer de +chemin et de volonté ». + +Abran ou Ibran est une corruption du mot Ibrahim fréquemment employée +par les Kanembou. Or, comme prince du nom de Ibrahim qui aurait régné +vers cette époque-là au Bornou, nous ne voyons que Bîri (Ibrahim) ben +Dounama (1455-1461), de la généalogie bornouane de Nachtigal (?). Celui- +ci (_Sahara et Soudan_, p. 542), porte ʿAli ben Dounama comme ayant +régné de 1465 à 1492, et Barth croit que ce prince régna de 1472 à +1505.] + +[Note 47 : Ou Amâmi.] + +[Note 48 : Barth, _Reisen_, II, p. 325-336 ; Blau, _op. laud._, p 315.] + +[Note 49 : Barth, _Reisen_, II, 331 ; Blau, _op. laud._, p. 316.] + +[Note 50 : Barth, _Reisen_, II, p. 341-345 ; Blau, _op. laud._, p, 316.] + +[Note 51 : Habitants du Kano.] + +[Note 52 : Barth, t. II, p. 341-343 ; Redhouse, _History of Events +during expeditions against the tribes of Bulala_, p. 48-122.] + +[Note 53 : Ce mot est composé de _Dala_ (pour Abdallah) et de _Afno_, +qui est le nom donné au pays haoussa.] + +[Note 54 : Barth (_Reisen_, III, 451) fait toutefois observer qu’aucun +chef puissant ne résida à Mao qui était cependant une ville +florissante.] + +[Note 55 : Les Gourân désignent les Kanembou sous le nom de Aoussâ.] + +[Note 56 : Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, t. II, p. 252-253. Les Toubou +donnent aux Bornouans le nom de _Agâ_ et aux Dalatoua celui de _Kagâ_. +Nous ne pouvons pas expliquer ces deux noms d’une manière certaine. +Cependant le mot toubou _Agâ_ veut dire « dehors ». Peut-être a-t-on +donné aux Kanori le nom de _Aoussâ agâ_ (les Kanembou du dehors), pour +les distinguer de ceux qui étaient restés au Kanem, et, par abréviation, +a-t-on dit tout simplement _Agâ_. Le nom de _Kagâ_ s’explique au moyen +de _k, ké_ (avec) et du mot _Agâ_ : qui est avec les Agâ, qui a des +relations ou des liens de parenté avec les Agâ. — Une étymologie +différente se présente, d’autre part, à l’esprit. Nous savons que des +Toubou ayant pour ancêtre Kiié, ou Keï, ou Kaï, s’étaient mélangés aux +Kanembou et appartenaient à la famille royale. On les appelait Kagouâ +(ou Kagâ ?) Les gens venus du Bornou avec Dalafno appartenaient-ils à +cette tribu ? Peut-être aussi — mais c’est peu probable — y a-t-il une +certaine relation entre ces deux noms et celui du premier district +bornouan qu’occupèrent les princes du Kanem (Kagha).] + +[Note 57 : Il avait fait le pèlerinage de la Mekke et son nom complet +était : El Ḥadj Moḥammed el Amin el Kanemi.] + +[Note 58 : Barth, _Reisen_, II, p. 348-351 ; Blau, _op. laud._, p. 317 ; +Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, t. II, p. 408-409 ; Denham, _Voyages_, t. +II, p. 299-300 ; Von Oppenheim, _Rabeh und das Tschadseegebiet_, p. +183-184.] + +[Note 59 : Barth, _Reisen_, t. II, p. 351-356 ; Blau, _op. laud._, p. +317-318 ; Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, II, 409 ; Denham, _Voyages_, t. +II, p. 301-302 ; d’Escayrac de Lauture, _Mémoire sur le Soudan_, p. +67-69.] + +[Note 60 : D’Escayrac de Lauture, _Mémoire sur le Soudan_, p. 64 ; +Barth, _Reisen_, t. II, p. 356-357 ; Denham, _Voyages_, t. II, p. 302 ; +Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, t. II, p. 410-411.] + +[Note 61 : Blau, _op. laud._, p. 318 ; Barth, _Reisen_, t. II, p. 361 ; +Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, t. II, p. 412.] + +[Note 62 : Cf. Fouraud, _D’Alger au Congo par le Tchad_, p. 806-812 ; +Gentil, _La chute de l’empire de Rabah_, 126-132, 150-164, 211-225, +234-238 ; Decorse et Gaudefroy-Demombynes, _Rabah et les Arabes du +Chari_, p. 1-16, p. 28-36 ; Von Oppenheim, _Rabeh und das +Tchadseegebiet_, p. 113-117 ; Lippert, _Râbaḥ_, p. 246-250.] + +[Note 63 : Les indigènes l’appellent _Koukaoua_ et _Kikoa_. _Kouka_ est +le nom que les Kanouri donnent à l’_adansonia digitata_ ; _Koukaoua_, +_Kikoa_ signifient « la ville aux koukas ».] + +[Note 64 : Ngala était à la limite du Bornou et du Baguirmi.] + +[Note 65 : Barth, _Reisen_, II, 355-356 ; Denham, _Voyages_, t. II, p. +301 ; Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, t. II, 409-410 ; D’Escayrac de +Lauture, _Mémoire sur le Soudan_, p. 70-71.] + +[Note 66 : Le titre d’_alifa_ resta cependant le plus généralement +employé. A l’heure actuelle, le chef des Dalatoua du Mao est l’alifa +Ari, dit Mala (fils de l’ancien alifa Moussa).] + +[Note 67 : Le mot _kademoul_ est celui qu’emploient les Arabes Choa pour +désigner le turban, insigne du commandement. Les Kanembou disent _milma_ +et les Toubou _lodoun_.] + +[Note 68 : Sur l’histoire des Oulad Slimân, cf. Barth, _Reisen_, III, p. +56-61 ; Nachtigal, _Saharâ und Sûdân_, t. II, p. 18-22.] + +[Note 69 : En kanembou, le mot _kirdi_ veut dire « païen, infidèle, +ennemi » ; en toubou, _irdi_, _erdé_, « ennemi ». Pour les Arabes-Choa, +_kirdi_ est un collectif et le singulier de ce mot est _kirdaï_, +_kirdaoui_. Pour les Oulad Sliman, au contraire, _kirdi_ est un +singulier, et le pluriel de ce mot est _kerâda_. En Afrique centrale, le +mot _kirdi_ est très fréquemment employé pour désigner tous ceux qui ne +sont pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens. Telle est +probablement aussi la signification du nom d’ensemble donné à certaines +tribus païennes du Baḥr el Ghazal, signalées par Schweinfurth (_Au Cœur +de l’Afrique_, tome II, page 303), qui forment le groupe des _Krédis_ +(leur vrai nom est _Kreich_). Au Ouadaï, les fétichistes du Sud sont +appelés _Djenakheré_ ; au Darfour, on emploie le mot _Fertit_. +Signalons, au surplus, d’autres noms également usités : _kafirin_ +(infidèles), _michrikin_ (polythéistes) et _madjous_ (idolâtres). Les +Chrétiens sont généralement appelés _nesara_. Tous ces noms sont +arabes.] + +[Note 70 : Tribu toubou du Chitati.] + +[Note 71 : L’_aguid el baḥr_ était le gouverneur ouadaïen de la région +du Baḥr el Ghazal.] + +[Note 72 : Les Touaregs dissidents, restés avec les Khouân, +appartiennent principalement aux fractions suivantes : Tamaggaden, +Mazourak, Abandarhen, Keltemet et Haggaren.] + +[Note 73 : Ce combat coûta la vie au lieutenant Pradié. Le nom de cet +officier fut donné au poste que l’on créa à Bir Alali (Fort Pradié).] + +[Note 74 : Les Arabes donnent aux Kanembou le nom de _Hamedj_. Nous +n’avons pas pu obtenir une explication certaine de ce mot. Il nous a été +dit que les Arabes désignaient le sel indigène, qui a une couleur gris +sale, sous le nom de _hamadj_ (synonymes : _atron_, _tchourrourou_). Ce +nom s’applique surtout, d’ailleurs, aux mares d’eau natronée _hamadj, el +mé atron_. Les Kanembou auraient été appelés _Hamadj_ (ou Hamedj) à +cause de leur teint _azreq_ (noir gris).] + +[Note 75 : Nous ne nous occuperons que des Kanembou du Kanem. Nous +laisserons de côté ceux qui passèrent au Bornou à des époques +relativement récentes et qui sont encore considérés comme Kanembou.] + +[Note 76 : De _nguela_ : bon, beau (en toubou, _gâlé_ ; en tar lis, +_nguela_).] + +[Note 77 : Cette différence entre les deux dialectes est très ancienne, +car Léon l’Africain la signale : il dit qu’une certaine langue « est +observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont on use en +Gaoga ». Nous essaierons de démontrer plus loin, que le royaume de Gaoga +semble s’identifier avec celui du Kanem.] + +[Note 78 : Voir, à ce sujet, Barth : _Sammlung und Bearbeitung Central- +Afrikanischer Vokabularien_, tome I, Einleitung, LXXXIV.] + +[Note 79 : _Meskin_ (pl. _mesâkin_) : pauvre, miséreux, malheureux ; +sujet, vassal.] + +[Note 80 : Le _gabaga_ (collectif _gabag_) est une bande de coton, de 6 +à 8 centimètres de largeur en moyenne, qui sert de monnaie dans le pays. +Suivant la largeur de la bande, on donne de 6 à 12 gabag pour un thaler. +Les gabag les plus larges sont ceux de Moïto, les plus étroits ceux du +Baguirmi.] + +[Note 81 : Les Baguirmiens appellent _Lis_ ou _Lisi_ l’ensemble des +tribus suivantes : Boulala, Kouka et Médogo. Leur langue s’appelle _tar +lis_.] + +[Note 82 : Bière de mil, boisson fermentée faite avec le mil.] + +[Note 83 : Boisson fermentée faite avec des dattes et certains +ingrédients.] + +[Note 84 : Le bois des sagaies est généralement fait avec la racine d’un +certain acacia (_sayala_). Ce bois est très souple, et, quand les +indigènes lancent leur arme, on voit le manche se tordre littéralement +dans l’air.] + +[Note 85 : Les Kouri exécutent le même tam-tam. Nous pûmes le voir à +Douloumi, dans la région du lac, où nous avions eu à régler un différend +entre deux chefs kouris, Mousa ould Daouda (des Kalé) et Djibrin (des +Kerawa), dont les tribus sont divisées par une vieille rivalité. Les +deux chefs et leurs hommes cherchèrent à montrer qu’ils étaient plus +vigoureux et plus agiles que ceux de l’autre fraction. Mais Mousa ould +Daouda vint se plaindre que Djibrin et ses Kerawa envoyaient, en +dansant, du sable sur les Kalé, assis non loin de là. Et, pour éviter +toute cause de dispute, le tam-tam dut prendre fin.] + +[Note 86 : Le centre des Kankena aurait été primitivement la région de +Solo.] + +[Note 87 : _Koubouri_ semble être une abréviation de la forme bornouane +_Borkoubou-ri_.] + +[Note 88 : Appelés aussi _nâs médelâ_.] + +[Note 89 : Remarquons, en passant, que les Boulala du Fitri se donnent à +eux-mêmes le nom de _Maga_, _Magga_, _Maggué_.] + +[Note 90 : Quand l’accouchement a été opéré d’une façon défectueuse +l’enfant est affligé d’un nombril proéminent (hernie ombilicale). En +arabe, on donne à cet enfant le nom de _amm tamboul_. On trouve très +fréquemment ce genre de nombril chez les peuplades fétichistes du Sud, +où se recrutaient autrefois la plupart des esclaves. _Tambelaï_ veut +dire « fils d’une femme, _amm tamboul_, fils d’une esclave ».] + +[Note 91 : Lafia est le nom de la mère du sultan boulala Kalo.] + +[Note 92 : Cf. la préface de Merx à l’édition du _Vocabulary of the +Tigré language_ de M. von Beurmann, p. 3-4 ; Vivien de S. Martin, _Année +géographique_ (1863), p. 90-92 ; Nachtigal, _Sahara und Sûdân_, t. II, +p. 264-265.] + + + + + II + + LES ḤADDAD NICHAB + + * * * * * + + +Les Ḥaddâd nichâb forment une population extrêmement curieuse. Ils sont +d’abord les seuls, dans la région qui nous occupe, à être armés de +flèches. De plus, ils sont méprisés de tous les autres indigènes sans +exception. A ce dernier point de vue d’ailleurs, le nom de _ḥaddâd_ est +significatif pour qui sait en quelle piètre estime les peuplades de +l’Afrique centrale tiennent la caste des forgerons[93] : _ḥaddâd_ chez +les Arabes, _dogoâ_ chez les Kanembou, _azâ_ chez les Toubou, _noégué_ +chez les Boulala, _kabartou_ chez les Ouadaïens, les forgerons sont +toujours profondément méprisés. Ils sont considérés comme une race +inférieure et ne se marient qu’entre eux. Par extension, le nom de +Ḥaddâd a été donné aux indigènes dont le métier était jugé dégradant. Et +c’est ainsi que, généralement, on divise les Ḥaddâd en trois +catégories : + +1o Les Ḥaddâd forgerons. + +Arabe : _ḥaddâd sandala_[94] ; — kanembou : _dogoâ kakéla_[94] ; — +toubou : _azâ aguildâ_ (_éguillâ_)[94]. + +Ce sont les Ḥaddâd qui travaillent le fer. Ils ne forment pas un groupe +spécial, chaque population ayant ses forgerons. Il faut dire cependant +que, au Kanem, la majeure partie des forgerons est d’origine toubou. + +2o Les Ḥaddâd armés de flèches. + +Arabe : _ḥaddâd nichâb_[95] ; — kanembou : _dogoâ battara_[95] ; — +toubou : _azâ battardâ_. + +Ce sont les Ḥaddâd qui nous occupent. Au début de l’occupation du Kanem, +on les appelait « Kanembou de flèche », afin de les distinguer des vrais +Kanembou, que l’on désignait sous le nom de « Kanembou de lance ». Nous +avons déjà dit que, quoiqu’ils aient le même physique et parlent la même +langue, les Kanembou et les Ḥaddâd forment deux populations bien +différentes. + +3o Les Ḥaddâd chassant au filet. + +Arabe : _ḥaddâd cherek_[96] ; — kanembou : _dogoâ sésséguéa_[96] ; +toubou : _azâ séguidâ_[96]. + +Ce sont les Ḥaddâd chasseurs que l’on trouve un peu partout, au Kanem, +au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Ouadaï, et qui prennent le gibier dans +leurs filets. Comme ils habitent avec les Gourân, nous en parlerons à +propos de ceux-ci. + +Les Ḥaddâd armés de flèches, les _siyâd nichâb_, se donnent à eux-mêmes +le nom de forgerons. + + _ouô dogô_ (forgeron), je suis Haddâd. + + _endi dogoâ_, nous sommes Haddâd. + +Nous n’avons jamais entendu employer le mot de _danoâ_, dont parle +Nachtigal comme synonyme de _ḥaddâd_. Les indigènes que nous avons +interrogés à ce sujet prétendent ne pas connaître cette appellation. Il +nous a été dit cependant que les Arabes et les Gourân désignent parfois +sous le nom de _danâ_ l’ensemble formé par l’arc et les flèches : les +Arabes diraient alors : _ḥaddâd siyâd danâ_ et les Toubou : _azâ danâ_. +Nous signalerons également que, en tar lis, les Ḥaddâd sont désignés +sous le nom de _Noégué_. Dans cette langue, la terminaison _gué_ indique +le pluriel et est commune à tous les noms de population. Il reste donc +le radical _noé_, _noa_, qui semble bien être le même mot que _danoa_. + +Voici comment les Kanembou expliquent la formation du groupe des Ḥaddâd +nichâb. + +Au temps de la domination des Boulala au Kanem, il y avait, chez un +Boulala du nom de Abdou Doubouboul, un esclave païen appelé Kaoua. +Profitant d’une absence de son mari, la maîtresse de maison débaucha +l’obéissant Kaoua, qui dut certainement être ravi de la nouvelle +tournure que prenait son métier de captif. Plus tard, un enfant naquit +de ce commerce illégitime. Chose qui étonna tout le monde, ce rejeton +supposé de pure race boulala avait tout à fait la physionomie et les +allures d’un captif. Mais ce qui surprit encore davantage ce fut de le +voir, plus tard, tisser des _gabag_, écorcher les animaux tués, teindre +les vêtements, etc. Les Boulala furent stupéfaits de voir le jeune Hanna +Kouliaï[97] se livrer ainsi à des besognes viles, déshonorantes et +réservées aux seuls captifs. + +Un beau jour, celui-ci exhiba un arc et des flèches de sa fabrication. +On l’interrogea pour savoir ce qu’était cette chose bizarre qu’il avait +entre les mains, et il répondit : _da harba hanaï_ (ce sont mes armes). +Le père, au comble de l’exaspération, reprocha violemment à sa femme +d’avoir mis au monde un enfant qui n’avait rien de boulala et qui le +déshonorait aux yeux de tous ses concitoyens. Et il paraît que celle-ci +calma son mari en lui avouant la faute commise avec Kaoua. Enfin, ce +Hanna Kouliaï serait un des ancêtres des Ḥaddâd actuels : les fractions +Bôgara, Regâ, Amadiâ, Darkoâ descendraient de lui. + +Voici encore de quelle façon les Kanembou expliquent la formation +d’autres tribus ḥaddâd. + +Lorsque Drisi oueld Amsâ et les Maguemi refoulèrent les Boulala sur +Mondo, un Boulala prit son enfant et s’enfuit au grand galop de son +cheval. En arrivant du côté de Dibinentchi, la bête s’abattit pour ne +plus se relever. Le Boulala, qui était poursuivi, confia le petit garçon +à un forgeron boulala de Dibinentchi et prit la fuite. Il fut tué, +paraît-il, par les Maguemi qui le pourchassaient et ceux-ci se mirent à +la recherche de son fils dans le village de Dibinentchi. Le forgeron à +qui avait été confié l’enfant lui teignit les mains avec de l’indigo, +afin de le rendre pareil à ses deux jeunes fils. Lorsque les Maguemi +entrèrent chez le forgeron, celui-ci leur présenta trois enfants aux +mains bleues et il déclara ne pas avoir vu celui qu’on cherchait. Les +Maguemi le crurent et ils cherchèrent vainement ailleurs. + +Le petit Boulala ainsi sauvé, Toumâgueri[98], devint Ḥaddâd au même +titre que les deux fils de son père adoptif, Moloriou et Léguéréa, et +ils sont, tous les trois, les ancêtres des fractions haddad de même nom. + +Que faut-il déduire de toutes ces explications des Kanembou ? Qu’il y a +du sang boulala chez les Ḥaddâd ? Le fait paraît à peu près certain. Les +Boulala aussi bien que les Ḥaddâd le reconnaissent et, jadis, Gadaï, +sultan du Fitri, échangeait des cadeaux avec Milma Tchiloum, le chef des +Ḥaddâd Bôgara, en disant « qu’ils avaient un même ancêtre, _djidd +ouaḥed_, جد واحد ». Il faut d’ailleurs remarquer qu’il y a également des +Nguedjim chez les Ḥaddâd[99]. Peut-être ces Boulala, que l’on trouve à +l’origine de la population ḥaddâd, ne sont-ils que des captifs de +Boulala ![100]... Quoi qu’il en soit, ces Boulala ou captifs de Boulala +se seraient mélangés à des forgerons ou à des captifs plus ou moins +païens, et telle serait l’origine de la population des _siyâd nichâb_. + +Si toutefois l’on voulait admettre que les Kanembou Nguedjim et les +Ḥaddâd Nguedjim ont eu les mêmes ancêtres que les Boulala Nguidjemi du +Fitri, on pourrait peut-être s’expliquer le fossé creusé entre les deux +populations en disant que les Nguedjim alliés aux Kanembou étaient +devenus des Kanembou, tandis que les Nguedjim alliés aux forgerons et +aux captifs païens avaient été méprisés à l’égal de ces derniers et +avaient vite formé une population à part. + +Ce ne sont là, évidemment, que des hypothèses, mais il faut bien +chercher à expliquer la formation au Kanem, avec des éléments du Kanem, +d’une population nouvelle et méprisée de toutes les autres. + +Comment expliquer maintenant que cette population soit armée d’arcs et +de flèches ?... La question est difficile à résoudre. Les plus proches +peuplades armées de la sorte habitent le Bornou (Manga[101]) ou des pays +encore plus éloignés (Haoussa, Pouls). Ce n’est donc pas au Kanem que +les Ḥaddâd ont pu fréquenter des _siyâd nichâb_. Que faut-il en +conclure ?... Que l’idée de prendre un arc et des flèches leur a été +suggérée par des esclaves païens venus des régions du Sud, où se +trouvent des peuplades ainsi armées ?... Qu’ils ont peut-être pris cette +habitude en voyant passer des pèlerins se rendant à la Mekke et, pour la +plupart (Haoussa, Pouls), armés d’arcs et de flèches ?[102] A ce point +de vue là, on en est réduit aux conjectures. + +Remarquons d’ailleurs, en passant, que l’arc des Ḥaddâd est à double +courbure, tandis que celui des autres peuplades de l’Afrique centrale +est à courbure simple. + +Il ne faut pas oublier que, lorsqu’ils habitaient le Kanem, les Boulala +parlaient leur langue d’origine, le kanembou, dont ils devaient plus +tard perdre l’usage au Fitri. Leurs captifs, leurs forgerons parlaient +évidemment la même langue. Il est donc tout naturel que les Ḥaddâd aient +toujours parlé le kanembou. + +Au point de vue physique — avons-nous dit — les Ḥaddâd ressemblent aux +Kanembou et il est impossible de distinguer les deux populations. Même +en supposant qu’elles ne se soient jamais quelque peu mélangées — ce qui +serait surprenant — il suffira de rappeler que les Boulala avaient à +l’origine le type kanembou, pour faire comprendre qu’un type analogue a +dû être celui des indigènes qui ont formé, au début, le noyau du groupe +ḥaddâd. + +Les Ḥaddâd sont armés d’arcs et de flèches. Leur arc, à double courbure, +a environ 1 mètre de longueur. Il est en bois de nabaq (jujubier +sauvage). La corde est faite d’un boyau de bœuf : elle touche, non +tendue, la courbure centrale de l’arc. Les flèches, non empennées, sont +en roseau et ont environ quarante centimètres de longueur. Elles portent +une pointe de fer à deux crochets, qui se prolonge par une petite tige, +assez courte, pénétrant dans le roseau : cette pointe est fixée au fût +au moyen d’un mastic. Quand la flèche est lancée, le fer seul pénètre ; +le roseau tombe. La force dont est animée la tête est suffisante pour +lui faire traverser de part en part une panthère ordinaire : pour les +animaux plus gros, elle reste dans le corps. + +Ces flèches sont empoisonnées. La pointe de fer est revêtue d’un vernis +noir, brillant quand il est frais, terne et sale quand il est +ancien[103]. Ce produit s’obtient — paraît-il — en mélangeant les +graines pilées d’une certaine euphorbe (calotropis procera) à une espèce +de pâte noire que vendent les Bornouans et en faisant cuire le tout. On +se sert également du suc d’une très grande euphorbe (euphorbia +candelabrum ?), dont le nom kanembou est _gourourou_. Un animal meurt +généralement quelques heures après avoir reçu une flèche. La mort est +plus ou moins rapide suivant le degré de fraîcheur du poison. La portée +de la flèche est de 120 à 130 mètres au maximum. + +Les Ḥaddâd ont des carquois cylindriques en bois recouvert de peau. +Quand ils chassent, ils mettent les flèches dans un petit sac en cuir, +appelé _battara_. Le fer est placé à l’intérieur et une partie du roseau +dépasse le bord supérieur du sac. Il est ainsi très facile de prendre +une flèche et de la lancer. On dit couramment dans le pays : « Quand tu +galopes derrière un Ḥaddâd qui fuit, tu ne risques rien si la battara +ballotte derrière son dos. Mais, si le Ḥaddâd tient solidement la +battara avec son bras gauche, il faut te méfier et prendre le côté +droit ». + +Les Ḥaddâd furent mêlés à toutes les luttes du Kanem. Nous avons déjà vu +que leurs flèches avaient toujours fait peur aux Oulâd Slimân[104]. +Quand il y avait lutte, les Ḥaddâd se cachaient parmi les arbres et +décochaient ensuite une nuée de flèches à leurs ennemis : afin de +pouvoir tirer plus vite, ils prenaient entre leurs dents une certaine +quantité de dards. Cela leur donnait une supériorité incontestable sur +les indigènes armés de lances et de sagaies. Aussi, jadis, les Ḥaddâd en +profitaient-ils pour aller piller les Kreda du Baḥr el Ghazal, les Kouka +de Ngourra et les Arabes Dagana, Khozam et Êssela. + +Les Ḥaddâd sont de grands chasseurs. Ils chassent surtout pendant la +saison sèche, alors que, par suite de la rareté de l’eau, les bêtes +sauvages se tiennent à proximité des mares ou des lagunes. La viande de +chasse, les peaux, les dépouilles d’autruche et l’ivoire sont, pour +cette peuplade, une source de revenus. + +Quand le Ḥaddâd aperçoit la bête qu’il veut tuer, il se place sous le +vent et s’approche d’elle, en se dissimulant de son mieux. Arrivé à +bonne portée, il décoche sa flèche. Il se tient ensuite soigneusement +caché derrière son buisson et ne bouge plus, si la bête est dangereuse. +Celle-ci partie, il n’a plus qu’à attendre quelques heures. Quand il +juge que le poison a dû faire son effet, il suit la trace de l’animal +blessé et le retrouve mort[105]. Les Ḥaddâd sont d’ailleurs si habiles +que les accidents de chasse sont très rares. + +Nous allons donner quelques renseignements sur les principaux animaux +chassés par les Ḥaddâd. Les animaux seront désignés par leur nom en +arabe. + +Nous verrons tout d’abord, et par ordre de grandeur, les différentes +variétés d’antilopes du pays. + +_Am teguedem_. — C’est l’antilope-cochon, de petite taille et de couleur +gris-foncé. On la trouve dans la région au sud de la ligne Batah-Aouni- +Kanem, principalement sur les bords du Chari[106]. + +_R’ezâl_ غزال : gazelle. — Il y a plusieurs espèces de gazelle dans le +pays. On trouve cette antilope partout : au fur et à mesure qu’on +remonte vers le nord, sa taille devient plus petite et la couleur de sa +robe plus claire. + +_’Ariel_ : antilope mohor, biche robert. — Légèrement plus grande que la +gazelle ordinaire (gazella dorcas). Son corps est blanc et fauve. Elle +habite les régions au nord de la ligne Batah-Aouni-Dagana : nous en +avons vu cependant un troupeau au Médogo. Cette antilope peut se passer +d’eau. A l’hivernage, elle remonte vers le nord. + +_Bouniakoro_ ou _biniakoro_[107] (baguirmien) : variété de guib. — A le +poil assez long, roux et parsemé de petites taches blanches. On trouve +cette antilope au Baguirmi et vers le Sud, principalement le long du +Chari. + +_Ḥamraya_ (حمريا). — Plus grande que la précédente. Son poil est roux. +Les cornes du mâle sont à courbure brisée, comme celles de l’antilope +bubale. Pendant la saison sèche, on trouve parfois la gazelle dans des +endroits où il n’y a pas d’eau. L’antilope-ḥamraya, elle, vit +exclusivement sur les bords du lac, du Chari ou des lagunes. + +_Hamrasèd_. — De même taille et de même couleur que la précédente. La +forme des cornes est différente : au lieu d’être recourbées en arrière, +elles se recourbent latéralement vers l’intérieur, comme pour se +rejoindre. Vit dans les mêmes régions que l’antilope-ḥamraya. + +_Têtel_ : c’est le nom donné aux bubalinés (bubalis et damaliscus). — +Les bubalinés sont de grandes antilopes, à la face étroite et très +allongée. Les yeux sont placés à la racine des cornes. Le train de +derrière est très bas. Les cornes de l’antilope bubale (bubalis) sont à +courbure brisée ; sa livrée est fauve. On trouve cette antilope dans les +pays du sud, principalement le long du Chari. + +Le damaliscus abonde dans la région qui s’étend au nord du Baguirmi. +Cette antilope a des cornes de la même forme que celles de l’abouhurf : +sa livrée a une couleur brun-chocolat, avec de grandes plaques noires. +Pendant la saison sèche, on ne trouve cette antilope que dans les +endroits où il y a de l’eau (lagunes Ebé, Fitri, etc). Elle vit +généralement en bandes nombreuses, mais aussi par couples et même +isolée. A l’hivernage, elle remonte vers le nord (au nord du Kanem, chez +les Oulad Rachid et au Mourtcha), où elle trouve alors de nombreuses +mares au milieu des grandes étendues sablonneuses. + +_Ketenbour_. — Antilope au long poil gris. Le mâle a de grandes cornes +tirebouchonnées. Ne vit que dans les endroits où il y a de l’eau, +principalement le long du Chari. Le ketenbour ressemble quelque peu à +l’antilope-coudou, qui a également des cornes enroulées en vrilles. Mais +celle-ci a des rayures sur sa robe, tandis que la livrée du ketenbour +est uniformément grise. + +_Ouaḥch_[108] : oryx leucoryx, antilope à sabre. — Grande antilope, +lourde et puissante. A de longues cornes droites, rondes et très +effilées[109]. Les captifs adaptent ces cornes à un bois de sagaie et +s’en servent comme arme. La livrée de l’oryx est claire, jaunâtre en +dessus, blanche en dessous, avec des marques noires au chanfrein et aux +oreilles[110]. La peau, très épaisse, sert à faire des sandales et des +boucliers. Cette antilope habite les régions désertiques au nord du +Mourtcha et du Kanem. + +_Abou addas_ : antilope addax. — Antilope voisine de la précédente. Elle +possède de grandes cornes annelées, en spirale, et a sur le museau une +bande transversale blanche. Elle habite les mêmes régions que l’oryx. + +_Abouhurf_ : variété de kob. — La plus grande de toutes les antilopes de +la région. Elle est comme un bœuf de taille moyenne. Son pelage est +gris-roux sur le dos et blanc sous le ventre. Elle a une crinière +roussâtre depuis la nuque jusqu’au milieu du dos et depuis la gorge +jusqu’à la poitrine. La tête, petite par rapport au reste du corps, est +noire et blanche. Les cornes sont comme celles du damaliscus ou, encore +mieux, comme celles de l’egocère : grandes, annelées et recourbées vers +l’arrière. Cette antilope ne vit que dans les endroits où il y a de +l’eau et, pendant l’hivernage, se tient de préférence dans les régions +inondées[111]. Sa peau, très épaisse, sert à faire des sandales. + +Passons maintenant aux animaux autres que les antilopes. + +_Girafe_ (zeraf, زراف). — On la trouve partout. Elle vit généralement +par petites troupes. La girafe est chassée à courre par les Kreda et les +Arabes. Il faut pour cela d’excellents chevaux : le plus grand éloge que +les indigènes puissent faire d’un cheval c’est de dire qu’il sert à +chasser la girafe. + +La girafe disparaît peu à peu, à cause des facilités toutes spéciales +qu’offre la chasse de cet animal. Il arrive parfois que des chasseurs — +peu dignes de ce nom — abattent successivement la presque totalité des +têtes d’un troupeau, parce que les girafes, affolées, ne savent pas +s’enfuir. Aussi, dans le Soudan égyptien, la chasse à la girafe est-elle +formellement interdite. Une réglementation analogue devrait exister dans +le territoire du Tchad, si l’on veut éviter la disparition prochaine de +certaines espèces. + +La peau de la girafe sert à faire des sandales. + +_Autruche_ (na’âm, نعام). — Les Ḥaddâd chassent principalement +l’autruche, qu’on trouve en assez grande quantité dans le cercle de +Fort-Lamy, le Baguirmi septentrional, le Kanem, le Baḥr el Ghazal et au +nord de la Batah. + +Comme l’autruche a besoin de beaucoup d’eau, le Ḥaddâd s’embusque près +de l’endroit où elle a coutume de venir s’abreuver. Il y construit +quelquefois une petite hutte, dans laquelle il se dissimule. Le chasseur +peut également se poster près de l’emplacement d’un nid et y attendre le +retour des autruches. Parfois même se contente-t-il de planter +verticalement une flèche dans le sable du nid, en ayant soin de ne +laisser dépasser que le fer : le mâle se blesse en se couchant sur les +œufs et meurt quelques heures après. + +L’autruche est également chassée à courre. Après une poursuite de moins +de deux heures, le mâle adulte est épuisé et s’abat. On l’assomme alors +d’un coup de bâton sur la tête ou sur le cou. Dans certaines régions, on +capture cet oiseau au lacet. + +De petits troupeaux d’autruches domestiques existent dans les villages +arabes de la rive droite du Chari (chez les Beni Sêd, Hammadiyé, Assâlé, +etc.) : il est très curieux de voir les indigènes conduire ces animaux +exactement comme on fait en France pour les troupeaux d’oies. Lors du +recensement de 1909, le cercle de Fort-Lamy accusait un total de trois +cent soixante-quatorze autruches. On en trouve également quelques-unes +chez les Arabes du nord du Baguirmi et chez les Oulâd Mousa ; mais, dans +ces régions, l’élevage ne se fait point d’une façon systématique : les +indigènes ont eu l’occasion de capturer quelques petites autruches dans +la brousse et, comme on n’a pas à se préoccuper de la nourriture de ces +animaux, ils les ont laissés grandir dans le village. + +Le mâle devient rouge écarlate à l’époque du rut. Il peut alors être +dangereux, car il attaque l’homme avec ses pattes. La chasse de +l’autruche ne présente aucun danger. Nous avons cependant entendu +raconter l’histoire suivante : Un Ḥaddâd avait tué une autruche femelle +à côté de son nid. Il était en train de prendre la dépouille, quand le +mâle survint et tua le chasseur à coups de patte. Il paraît que, chaque +fois que l’autruche se levait de l’endroit où elle couvait les œufs, +elle recommençait à taper avec furie sur le cadavre, qui fut trouvé dans +un état lamentable. + +Lors de notre séjour au Tchad, une dépouille d’autruche mâle se vendait +de 5 à 6 thalers (15 à 18 fr.) sur les marchés du Dagana. Les indigènes +disaient d’ailleurs que le prix de vente des plumes avait beaucoup +baissé et que la dépouille d’autruche mâle valait jadis une vache (12 +thalers en moyenne, soit 36 fr.)[112]. + +Le lieutenant-colonel Moll, qui a fait une intéressante étude sur +l’exploitation de l’autruche dans la région du Tchad, écrivait en 1909 : +« Les plumes noires valent à Fort-Lamy 9 fr. (3 thalers) le « retel » +(livre bornouane pesant environ 400 gr.), les plumes grisâtres et +blanches 4 fr. 50 à 6 fr. (1 thaler 1/2 à 2 thalers) seulement[113] ». +Il était persuadé, à juste titre, que l’élevage de l’autruche pouvait +être une source sérieuse de revenus pour le pays et qu’il fallait +« interdire sévèrement la chasse à l’autruche sauvage, de façon à +maintenir le nombre des reproducteurs, les indigènes ne sachant pas +actuellement obtenir la reproduction en captivité ». Nous ajouterons +même qu’il faudrait également empêcher les indigènes de ramasser les +œufs trouvés dans la brousse, pour les manger, faire des calebasses à +boire avec la coquille ou tout autre chose étrangère à la reproduction +de l’espèce. On ne saurait croire la quantité considérable d’œufs +d’autruche, qui sont détruits chaque année par les habitants du pays — +indépendamment, bien entendu, des méfaits imputables aux bêtes sauvages. + +Avant la suppression de tout commerce avec le Ouadaï (1907), les +Djellaba achetaient les plumes d’autruche et l’ivoire des Ḥaddâd, pour +aller revendre le tout aux caravanes de Tripolitains qui venaient à +Abéché. + +_Phacochère_ (ḥallouf, حلوف). — On le trouve partout. Sa chair n’est +mangée que par les fétichistes et les musulmans médiocres. + +_Lion_ (doud, bach). — A crinière courte. On le trouve partout, même +dans les pays désertiques. Il abonde dans certaines régions : le long du +Chari, au Fitri, sur les bords de la Batah, etc. On l’entend souvent +rugir à la tombée du jour, la nuit et même le matin. + +_Panthère_ (nemer, noumer, نمر)[114]. — Comme le gibier est abondant +dans la région du Tchad, la panthère n’a pas la férocité de celle de +l’Algérie ou du Congo. Dans ce dernier pays, la panthère est très +dangereuse. Ainsi, à Bétou[115], elle venait tous les soirs rôder dans +le village indigène. Le jour de notre passage dans ce poste, elle enleva +un boy, qu’on retrouva le lendemain matin avec seulement le haut du +crâne dévoré. Plus tard, dans la Côte-d’Ivoire, nous avons également +constaté que la panthère du pays était singulièrement audacieuse : l’un +de ces animaux vint, en plein jour, égorger une chèvre à côté du poste +établi au pied de la montagne des Ngbans ; chez les Memlés, la panthère +franchit, à plusieurs reprises, la clôture en planches qui protégeait +les divers groupes de cases, pour enlever des moutons attachés à +l’intérieur des habitations. La panthère du Tchad attaque rarement +l’homme. Nous citerons toutefois l’exemple de deux indigènes, suivant +tranquillement un sentier, qui furent attaqués par une panthère. Comme +ils étaient armés, ils purent la tuer, après avoir été mis cependant en +fâcheux état. De pareils exemples sont très rares. + +_Guépard_ (semoua[116]). — Un peu plus petit que la panthère. La robe +est tachetée de noir sur fauve clair. Les ongles ne sont pas +rétractiles. Le mâle a une crinière et la face entourée d’une auréole de +longs poils. Cet animal n’est pas dangereux. Isolé, il s’attaque parfois +aux troupeaux de moutons. Mais les guépards chassent surtout par bandes. +Nous avons eu l’occasion de voir, par exemple, une antilope bubale ainsi +chassée venir s’abattre à côté du chemin que nous suivions. Les guépards +prirent la fuite à notre approche, et les Arabes qui étaient avec nous +ne manquèrent pas de s’écrier : _Allah djâb lénâ el leḥam !_[117] Les +indigènes racontent des histoires invraisemblables sur l’audace de ces +bandes de guépards, qui iraient jusqu’à attaquer le lion[118]. Le +guépard se laisse très facilement apprivoiser. L’ancien sultan de Zinder +en avait cinq ou six qui lui servaient à chasser la gazelle, le lièvre +et la pintade. + +_Chat-tigre_ (guétté nemouriyé)[119]. — Nous n’en avons vu que pendant +la nuit, à Massakory, où l’un de ces animaux venait presque tous les +soirs visiter le poulailler. + +_Hyène_ (marfeïn). — La hyène est très audacieuse. Elle enlève des +moutons et même des chiens dans les villages, et elle pénètre dans les +postes, où elle vient rôder autour des cuisines. Les indigènes nous ont +raconté des histoires de hyènes venant enlever, pendant la nuit, des +femmes et des enfants. Nous avouerons d’ailleurs que, par suite des +précisions apportées à leurs récits, nous avons été obligé de leur +accorder une certaine créance. + +_Chacal_ (bachoum). — Ne s’attaque guère qu’aux poulaillers. + +_Eléphant_ (fil, فيل). — L’éléphant se fait de plus en plus rare dans la +région du lac, où Barth et Nachtigal avaient signalé de grands troupeaux +et de nombreuses pistes de ces animaux. A l’heure actuelle, il n’y en a +plus guère. Ceux qui restent se réfugient dans des marécages aux grandes +herbes, et il est dangereux de les y poursuivre. On en trouve encore +quelques-uns, paraît-il, au nord-ouest du lac, dans la région de +Nguigmi, et certains petits troupeaux circulent dans le pays des Kreda +et des Kecherda. Les éléphants sont beaucoup plus nombreux dans les pays +marécageux du Sud : au Baguirmi, le long du Chari, dans la région du +Baḥr Salamat, etc. + +Pour la chasse à l’éléphant, les Ḥaddâd ont une lance spéciale, un peu +lourde et au fer empoisonné. L’un d’entre eux est posté sur un arbre et, +quand les éléphants sont rabattus de son côté, il plante sa lance dans +le corps de l’un de ces animaux. On dit aussi qu’un cavalier se fait +poursuivre par un vieux mâle et qu’il force la bête à passer au pied de +l’arbre, où se tient le Ḥaddâd armé de la lance. Les autres indigènes +creusent des fosses sur les pistes suivies par les éléphants[120]. Ils +peuvent aussi chasser l’éléphant à cheval. Un cavalier poursuit alors la +bête et lui fait, avec une grosse lance, une large blessure à la cuisse +ou à la jonction des deux cuisses. Il ne reste plus ensuite qu’à prendre +la trace de l’animal et à l’achever de loin, à coups de sagaie. + +_Rhinoceros_ (abouguern, ابو قرن). — N’a pas la peau renforcée par des +boucliers, comme les deux espèces vivant en Asie et à Java. Dans la +préface du _Voyage au Ouadaï_ du cheïkh Moḥammed el Tounsi, Jomard +cherche à distinguer l’_abouguern_ — qu’il appelle _unicorne_ et +_monoceros_ — du _kerkedân_[121]-, auquel il donne le nom de +« rhinocéros ordinaire à deux cornes ». Il cite, à l’appui de sa thèse, +un certain nombre d’opinions de savants et d’observations faites par +divers voyageurs, et il remonte même jusqu’au monoceros de Pline et au +réem de la Bible. En réalité, l’abouguern appartient au groupe des +rhinocéros à deux cornes. Il existe une espèce particulière d’abouguern, +dont la grande corne, très effilée, atteint 60 et même 80 centimètres. +Cette corne diffère par l’aspect de celle du rhinocéros ordinaire, qui +est courte et grosse : sa structure intime semble, d’ailleurs, être +également différente. Jomard croit que l’abouguern a la corne sur le +front, entre les deux yeux. C’est une erreur : la grande corne est +placée bien au-dessous des yeux. Le rhinocéros, qui se tient de +préférence dans les endroits marécageux, a presque toujours le corps +recouvert de grandes plaques de boue desséchée. On peut distinguer deux +nuances dans la couleur de la peau : les uns sont d’un gris blanchâtre +et les autres d’un gris beaucoup plus foncé. + +Le rhinocéros est bien l’animal le plus stupide qui se puisse imaginer : +ses accès de furie idiote le rendent d’ailleurs éminemment dangereux, +dans les endroits de grandes herbes ou de fourrés. Quand on rencontre un +rhinocéros dans la brousse, il fait généralement comme toutes les bêtes +sauvages : il s’enfuit. Il n’est pas rare cependant d’être chargé par un +abouguern dont on ne soupçonne même pas la présence. Nous pourrions +citer de nombreux exemples : une pauvre femme se rendant au marché fut +renversée par un rhinocéros qui, heureusement pour elle, s’acharna sur +son panier ; des indigènes, qui suivaient un sentier, se virent +assaillis de la même façon et l’un d’entre eux fut rejoint dans sa fuite +et cloué à un arbre par un coup de corne ; une compagnie, en train +d’exécuter un tir, vit également un de ces animaux foncer sur elle ; un +Arabe conduisant un bœuf fut chargé par un rhinocéros, qui éventra le +bœuf ; dans les pays où ils abondent, des rhinocéros ont parfois fait +irruption dans les villages, tuant et blessant un certain nombre de +personnes, etc. ; enfin — pour citer un exemple personnel — nous fûmes +chargé un jour, sur les bords du Chari, par un rhinocéros que nous +n’avions pas vu : il se précipita vers nous, d’un bouquet de grands +roseaux qui se trouvait à 200 mètres, en poussant au début une espèce de +mugissement, et il continua sa course avec un grognement bizarre et en +soufflant bruyamment. C’est pourquoi le rhinocéros est fort redouté des +indigènes. Il est en effet dangereux dans les endroits très fourrés, +quand l’herbe atteint une grande hauteur, ou quand les plantes rampantes +obligent le chasseur à lever la jambe très haut : c’est surtout là qu’il +se tient, d’ailleurs. En terrain découvert, on n’a rien à craindre de +cet animal, car il file toujours droit devant lui. + +Langsdorf porte un jugement peu favorable. « Le rhinocéros, dit-il, a +mauvais renom. Seul de tous les animaux de la brousse, il charge l’homme +à vue ou sitôt éventé ; mais, en terrain découvert, sa vue trop basse et +sa stupidité invétérée en font un adversaire relativement peu +redoutable. Les caravanes ont surtout à souffrir de ses attaques. Qu’un +rhinocéros, errant au hasard, vienne à croiser une piste où l’une +d’elles a passé, son odorat très fin aussitôt la décèle. A l’instant il +voit rouge. Dans un transport aveugle, il s’enfourne dans la piste et +arrive en trombe sur les hommes affolés. Les charges sont jetées à +droite et à gauche, au hasard, et les porteurs se dispersent en tous +sens. Parfois la bête s’acharne sur les caisses et les réduit en miettes +avant d’assouvir sa rage. Pourtant, il est rare qu’elle revienne sur ses +pas ; c’est une avalanche qui passe et continue sa course +dévastatrice[122]. » + +Selon nous Langsdorf a tort de croire que cet animal charge toujours +l’homme. Il nous est arrivé plusieurs fois, à la chasse, de tomber nez à +nez avec un rhinocéros, qui, entendant remuer les grandes herbes, nous +avait tranquillement attendu. Cet animal n’est vraiment dangereux que +lorsqu’on traverse des endroits fourrés ou quand on s’engage dans les +hautes herbes d’une région marécageuse. + +La corne du rhinocéros sert à faire des manches de couteau et des objets +de parure. Il paraît que les caravanes de Tripolitains achètent +volontiers les cornes qu’on leur présente. En tout cas, les Djellaba, +leurs pourvoyeurs, recueillaient toutes celles qu’ils pouvaient trouver +dans le pays. Peut-être cette marchandise est-elle expédiée en Extrême- +Orient, où la corne du rhinocéros est considérée comme aphrodisiaque et +se vend très cher. + +Le rhinocéros est répandu un peu partout. Il aime surtout les pays +marécageux : c’est pourquoi il abonde le long du Chari et au Baguirmi. +On le trouve également sur les bords du lac, dans la vallée de la Batah +et jusque chez les Kecherda. Les indigènes le chassent à cheval et le +tuent à coups de sagaie[123]. + +_Buffle_ (djamous, جاموس). — Extrêmement dangereux. Nous pourrions citer +de nombreux exemples de chasseurs qui, chargés par un ou plusieurs +buffles, furent obligés de se réfugier sur un arbre. Cet animal habite +surtout les régions marécageuses du Baguirmi et des bords du Chari. +Partout où il existe, au Congo, au Tchad, comme en Côte-d’Ivoire et dans +l’Ouganda, le buffle est fort redouté des indigènes. Le troupeau tout +entier fonce parfois sur le chasseur. Il est très dangereux, au surplus, +de poursuivre un buffle blessé : cet animal se dissimule dans les +roseaux ou dans les hautes herbes, et malheur à l’imprudent qui passe à +côté de son repaire. Nous ajouterons, à ce propos, qu’une grande +antilope du genre kob, habitant la forêt de la Côte-d’Ivoire, procède +d’une façon analogue : des chasseurs indigènes sont quelquefois éventrés +par cette bête — alors qu’un pareil accident est extrêmement rare dans +les pays du Tchad. + + * * * * * + + + _LES TRIBUS ḤADDAD_ + + +Presque toutes les tribus ḥaddâd portent le même nom que des fractions +kanembou. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant, car ces Ḥaddâd ont pris +le nom de la tribu kanembou avec laquelle ils vivaient et dont ils +dépendaient. Au lieu de dire _Ḥaddâd des Kankou_, par exemple, on a dit +tout simplement _Ḥaddâd Kankou_. Les fractions kanembou et Ḥaddâd de +même nom habitent généralement la même région : les Kankou à Ngouri et à +Mondo ; les Nguedjém et les Toumagueri à Dibinentchi, etc. + +Voici la liste des tribus ḥaddâd : + +Bôgara, à Dibinentchi et au Dagana ; + +Regâ et Amadiâ, à Dibinentchi ; + +Darkoâ, à Ngouri et Mondo. + +Toumâgueri, Molérou (Moloriou, Malero), Léguéréa, Nguedjim, Koufri, Keï, +à Dibinentchi. + +Déberi, Kaoua, Danka, Maguegnâ, Ngourodembaro, Brago, Kankou, à Ngouri +et Mondo. + +Bari Tchiloumbou, Magueï (Maguemi), Aïrou (Adjirou), Adjembô, à Ngouri. + +Une fraction des Ḥaddâd, les Mallem Massarou[124], qui prétendent être +d’origine toubou, sont des fagara (marabouts). Au Kanem, les forgerons +sont généralement des forgerons de Toubou (ar. : Ḥaddâd gourân ; kan. : +Dogoâ touôbé). Ils sont, pour la plupart, originaires du Chitati et +possèdent, comme armes, la lance et la sagaie. Il n’y a que les +forgerons d’une seule fraction — non toubou d’ailleurs — qui possèdent +un arc et des flèches : ce sont les _Ḥaddâd Kogoulourou_. + +Signalons également les _Ḥaddâd gotôn_, qui tissent des gabag et ne se +rattachent pas au groupe des Siyâd nichâb : on en trouve au Chitati. + +Enfin, il y a aussi des Ḥaddâd chez les Boudouma. « A côté des +Boudoumas, et dans leurs villages, se trouvent des _Dougous_ ou +_Ḥaddâdi_, méprisés, en demi-captivité ; ils sont exploités par les +chefs des villages boudoumas où ils exercent les métiers de forgerons, +pêcheurs et tisserands. C’est parmi leurs femmes que l’on trouve les +matrones. Ces Ḥaddâdi ont conservé le teint clair et se rapprochent +beaucoup plus du type Foulbé que les Boudoumas. Ces derniers, d’après +leurs coutumes, ne doivent jamais prendre comme captif un Foulbé[125]. » +Ces Ḥaddâd ont donc une origine tout à fait particulière et se +rattacheraient plus ou moins aux Pouls ou aux captifs de Pouls. Nous +avons déjà vu que, d’après la tradition, les Pouls furent les premiers +occupants du Kanem et du Chitati, et qu’ils partirent ensuite vers +l’Ouest. + +Nous savons ce qui distingue les Kanembou des Ḥaddâd. Il nous reste +maintenant à parler de la danse de ces derniers. + +Les Kanembou et les Ḥaddâd possèdent les trois instruments suivants : + +Le tam-tam ordinaire (ganga, gangaya), cylindre étroit et allongé, dont +chaque fond est une peau tendue et qui ressemble au tambourin +provençal[126]. Il peut se suspendre au cou au moyen d’une courroie et +est alors placé devant le corps soit horizontalement, soit +verticalement. + +Un tambour plus petit, dont la forme conique et légèrement arrondie ne +comporte qu’un seul fond ; il se suspend également au cou et on frappe +dessus avec deux baguettes ; enfin un tambour de même forme que le +précédent, mais beaucoup plus grand, la _noungara_ des Arabes. + +Les Ḥaddâd ont, de plus, un instrument qui leur est particulier +(_bala_). Il se compose de deux cylindres, plus étroits que la ganga, +accolés ensemble. Le bala rend un son métallique. + +Dans les danses ḥaddâd, les femmes tournent autour de l’instrument et +avancent en faisant de petits sauts et en agitant leur vêtement : les +hommes forment le cercle extérieur et tournent en levant chacune de +leurs jambes, successivement et très haut, et en agitant leur boubou. +Quand un jeune homme veut faire une déclaration à une danseuse, il +s’avance vers elle, le corps plié en deux, le buste presque horizontal, +en poussant un petit sifflement rythmé : la jeune fille danse alors sur +place. + +Enfin les Ḥaddâd font aussi leur tam-tam en armes. Ils tournent autour +de l’instrument et, tout en se balançant en cadence, bandent leur arc en +le dirigeant vers le ciel. + + * * * * * + + +[Note 93 : _Ḥaddad_ حداد, en arabe, veut dire « forgeron ». Le pluriel +est _ḥaddadin_ حدادين « forgerons ». Cependant, pour désigner la tribu, +le singulier est _ḥaddâdi_ حدادي et le collectif _ḥaddâd_. + +En arabe régulier, _nochchāb_ نُشّاب, _nochchābat_ نشَّابة (nom d’unité) +sert à désigner une flèche de bois ; _nachchāb_ نَشَّاب désigne un +fabricant de flèches de bois. _Ḥaddâd nichāb_ signifie donc : les +forgerons armés de flèches, les forgerons de flèche.] + +[Note 94 : _Sandala_ (ar. سندان), _kakéla_, _agueli_, enclume.] + +[Note 95 : _Nichâb_, flèches ; _battara_, étui à flèches.] + +[Note 96 : _Cherek_ شرك, _sésséguéa_, _ségui_, filet de chasse.] + +[Note 97 : _Kouliaï_ veut dire « fils de Koulia ». Ce dernier nom devait +être probablement celui de la femme boulala.] + +[Note 98 : Nous savons que les Tomâghera sont d’origine toubou +(Nachtigal, _Sahara und Sudan_, II, p. 337-338). Notons, en passant, +qu’il semble résulter de tout ceci l’existence de certains liens de +parenté entre Boulala et Toubou. Nous avons déjà signalé le fait et nous +aurons l’occasion d’en reparler.] + +[Note 99 : On pourra objecter, il est vrai, que beaucoup de noms de +fractions sont communs aux Kanembou et aux Ḥaddâd. Comme nous le dirons +plus loin, il est fort probable que les Ḥaddâd ont tout bonnement pris +les noms des tribus kanembou avec lesquelles ils vivaient.] + +[Note 100 : Rappelons, à ce sujet, ce que nous avons déjà dit de +l’origine esclave attribuée aux Kanembou Nguedjim du Kanem.] + +[Note 101 : Signalons, à ce sujet, les renseignements donnés par +Nachtigal sur les Manga, peuplade habitant la région du Bornou située au +nord de la haute komadougou Yôoubé. « C’est une race vigoureuse d’assez +haute taille, mais lourde, vilaine de traits, qui n’a pour tout vêtement +qu’un tablier de peau, et porte, en sus de l’arc, une petite hache de +combat à l’épaule. Ce genre d’armement, joint à sa façon d’enclore ses +bourgades de fourrés protecteurs, ainsi qu’à l’habitude des femmes de se +voiler le visage à la mode toubou, donnerait à penser que les Manga du +Bornou pourraient être un rameau détaché de ces Danoa, qui semblent +avoir peuplé originairement le district kânemois du Manga ; mais, d’un +autre côté, la similitude de noms peut fort bien être ici toute +fortuite, l’identité des Danoa avec les Manga est d’ailleurs loin d’être +démontrée, et une tribu aussi nombreuse n’aurait guère pu émigrer du +Kânem au Bornou sans qu’il en fût fait mention par les chroniques ou la +tradition. » (_Sahara und Sudan_, II, 430.) + +Nous avons eu l’occasion d’interroger des indigènes qui connaissaient +très bien les Manga et les Ḥaddâd. Il n’y a, paraît-il, aucune +ressemblance entre les deux populations. Les mœurs ne sont pas les +mêmes. Les détails de l’armement diffèrent : la hache de combat n’existe +pas chez les Ḥaddâd ; l’arc est à simple courbure chez les Manga et +leurs flèches ne sont pas comme celles des Ḥaddâd. Ils n’ont pas non +plus le sac en cuir (_battara_) et l’étui à flèches de ceux-ci. Enfin — +et c’est là la meilleure raison — les Ḥaddâd n’ont jamais entendu parler +d’une parenté quelconque avec les Manga.] + +[Note 102 : Des caravanes de pèlerins musulmans, se rendant à la Mekke, +traversent fréquemment la région du Tchad. Ces indigènes sont +quelquefois des Soudanais ou même des Sénégalais, mais le plus souvent +des Haoussa et des Pouls de la Nigéria anglaise et du Cameroun. Ils sont +presque toujours misérables ; les chevaux, les animaux porteurs (bœufs, +ânes) sont très rares, et les femmes portent sur la tête les calebasses +qui contiennent la fortune des ménages. Les pèlerins vendent quelques +objets de pacotille qu’ils ont emportés avec eux. Mais ce petit commerce +ne dure pas longtemps. Ils font alors, en route, des métiers de +fortune : ils vont chercher, par exemple, du bois sec qu’ils troquent +contre quelques poignées de mil. Ils vivent aussi de la charité +publique. Ces passages de pèlerins sont d’ailleurs très fréquents, et le +voyage à la Mekke n’a parfois été qu’un habile prétexte pour dissimuler +la traite des esclaves : en août 1907, par exemple, une caravane qui +traversait la région de Melfi renfermait 27 esclaves, la plupart enfants +de 6 à 10 ans, qui furent libérés et confiés à des gens du cercle ; des +constatations analogues furent faites au poste-frontière de Yao. C’est +pourquoi, dans ces dernières années, les caravanes étaient +minutieusement visitées, lorsqu’elles quittaient le territoire du Tchad +pour passer au Ouadaï. + +Nous donnons ci-dessous l’itinéraire qui était généralement suivi +autrefois : Nigéria anglaise, Dikoa, Koussouri, Fort-Lamy, Bikoro, Yao, +le Médogo, Birket-Fatmé, Am Ḥadjer, Abéché, le dar Sila, Dahor (dans le +Darfour), En Nouhout (premier poste anglais), El ʿObeïd, Douyèt (Douem), +sur le Baḥr el Abiad, Ouad Madâni, sur le Baḥr el Azreq, Gadâré +(Gedâref), Kassala (frontière abyssinienne), et de là Asmara ou +Massaoua, mais surtout Tokar et Souakin. Les voyageurs passent alors la +Mer Rouge, débarquent à Djedda et vont à la Mekke (el Mekka) à dos de +chameau. + +Les pèlerins sont vus d’un œil assez indifférent par les populations +musulmanes du Tchad et ils sont parfois même maltraités. Ces gens, +musulmans fanatiques, sont généralement armés d’arcs et de flèches +(Haoussa et Pouls). Leur grand nombre constitua jadis un grave danger +pour les États des bords du Chari. Le faqih Cheref ed Din, Poul de +naissance et originaire des pays du Niger, pénétra dans le Baguirmi, du +côté de Bougouman, en 1857, avec une troupe immense de pèlerins +qu’attirait sa réputation de sainteté : on le considérait comme Mahdi. +L’armée du faqih fut encore grossie par des Arabes, Pouls et autres +indigènes du Bornou et du Baguirmi, sa garde personnelle était +constituée par des Pouls de l’Ouest, armés d’arcs et de flèches. Le +sultan du Baguirmi, ʿAbd el Qâder fut battu et tué par Cheref eddin. +Mais celui-ci, après sa victoire, tourna du côté du Sud, vers Niellim et +le pays des Boua : la faim et la misère éprouvèrent cruellement la +multitude qui le suivait, et beaucoup de pèlerins l’abandonnèrent pour +retourner chez eux. Le faqih ayant été tué dans une reconnaissance, le +reste de ses troupes se dispersa. Les fétichistes et les Baguirmiens en +massacrèrent une partie : le fils et successeur d’ʿAbd el Qâder, +Moḥammed, se montra particulièrement dur envers les Arabes qui avaient +suivi le marabout poul, et sa cruauté lui valut d’être surnommé _Abou +Sekkin_ (l’homme au couteau). + +Avant la prise d’Abéché, les pèlerins étaient assez souvent maltraités +au Ouadaï. Ils pouvaient parfois se défendre et, en septembre 1904, des +Haoussa, attaqués dans le Médogo, repoussèrent leurs agresseurs. Les +Ouadaïens les ont accusés, à plusieurs reprises, d’avoir empoisonné des +puits : il ne faut voir là probablement qu’un prétexte à pillage et +qu’un trait de la haine qui anime les sujets de Doud-Mourra envers les +étrangers. En septembre 1907, plusieurs caravanes de pèlerins furent +pillées par le djerma Abou Sekkin et l’aguid el Basour. Aussi, dans ces +derniers temps, la route de la Batha était-elle désertée par les +pèlerins, qui passaient plus au Sud, dans le cercle de Melfi. Mais, au- +delà de la frontière, les mêmes risques se représentèrent et, en 1907, +le lieutenant Brûlé dut châtier les Arabes Hémat, détrousseurs et +assassins de pèlerins. + +La voie du Kouti était également fort utilisée. Elle présentait du +reste, l’avantage de se prêter tout particulièrement au trafic des +esclaves. Le sultan Senoussi, marchand d’esclaves lui-même, entretenait +les meilleures relations avec les Pouls fanatiques qui traversaient son +territoire. D’une façon générale, les captifs emmenés par les caravanes +appartenaient aux populations païennes du Logone et de la rive gauche du +Chari. Les pèlerins passaient à Ndélé, pénétraient dans le Soudan anglo- +égyptien à Kafiakindji et, par Kabeluzu et Abou Gobra, allaient +rejoindre la grande route de la Mekke à En Nouhout.] + +[Note 103 : Ce vernis craint beaucoup l’humidité.] + +[Note 104 : « Les flèches des Ḥaddâd — disaient les Oulâd Slimân — sont +semblables aux frelons ».] + +[Note 105 : Le poison a pour effet de rendre noir l’endroit de la +blessure. Les Ḥaddâd enlèvent cette partie et la jettent.] + +[Note 106 : Les petits céphalolophes se trouvent surtout dans la partie +sud du Baguirmi et du côté du Congo. Dans ce dernier pays, il existe une +antilope minuscule, dont les toutes petites cornes servent de parure aux +indigènes (Mandjia, Banda, etc.), qui les suspendent à leurs oreilles.] + +[Note 107 : C’est à tort que Nachtigal donne au kob le nom baguirmien de +_binia korô_. D’ailleurs, le mot _binia_ signifie « chèvre ».] + +[Note 108 : Le mot _ouaḥch_ وحش signifie régulièrement « bête sauvage, +animal du désert » ; mais _beger el ouaḥch_ بقر الوحش désigne +l’antilope.] + +[Note 109 : D’où son nom d’antilope à sabre.] + +[Note 110 : C’est pourquoi il est vulgairement appelé koba blanc.] + +[Note 111 : C’est pourquoi elle est appelée, dans l’Afrique australe, +_waterbock_, ou antilope d’eau. Les Allemands lui donnent également le +nom de _wasserbock_.] + +[Note 112 : Cela tenait à l’absence des caravaniers tripolitains et +surtout à la dépréciation des plumes d’autruche de Tripoli, au grand +profit des produits similaires du Cap. Depuis notre installation dans le +pays, les Tripolitains ne venaient plus ou presque plus. Ils préféraient +aller au Ouadaï, où le commerce des armes et des esclaves leur assurait +de copieux bénéfices. M. de Mathuisieulx rapporte que, vers 1903, les +plumes mâles (blanches ou noires) se vendaient, à Tripoli, de 26 à 32 +fr. la livre et les plumes femelles de 10 à 12 fr. « A peine déchargé +par les caravanes sur le marché tripolitain, ce précieux article est +lavé, classé et emballé ; il perd, selon sa qualité, de 10 à 20 0/0 +pendant ces trois travaux. A Paris, il est vendu jusqu’à 300 francs le +kilo par les dépositaires Arbib, Guetta et Ḥassan, dans les périodes +favorables ». (De Mathuisieulx, _Une mission en Tripolitaine_.)] + +[Note 113 : Moll, _La mise en valeur du Territoire du Tchad_ (_Bulletin +de l’Afrique française_, 1910).] + +[Note 114 : En kanembou : _ngam zezera_.] + +[Note 115 : Bétou : poste de la rive droite de l’Oubangui, en aval de +Bangui.] + +[Note 116 : En kanembou : _kirikadji_. En toubou : _djô_.] + +[Note 117 : الله جاب لنا اللحم : Dieu nous a procuré de la viande !] + +[Note 118 : Ils disent même que la seule odeur de l’urine du guépard +suffit pour faire rebrousser chemin au lion.] + +[Note 119 : قطة نمرية : chat-panthère. En kanembou _kouâou_. Les +indigènes nous ont apporté souvent de petits chats-tigres trouvés dans +la brousse : parmi les différentes espèces du pays, nous citerons le +serval, d’assez grande taille.] + +[Note 120 : On agit de même pour les hippopotames.] + +[Note 121 : En Égypte, le rhinocéros est appelé _khartyt_ et partout +ailleurs _kerkedân_ (كركدان).] + +[Note 122 : Langsdorf, _Voyage et chasses en Ouganda_.] + +[Note 123 : Cf. sur les traditions relatives au rhinocéros chez les +Arabes Mas’oudi, _Prairies d’or_, t. I, p. 385-388. Qazouini, _ʿAdjâib +el Makhbouqât_, p. 402-403 ; Ed-Damiri, _Ḥaïat el Ḥaïaouân_, t. II, p. +298-299 ; El Ibchihi, _Mostat’ref_, t. II, p. 149 ; Devic, _Le pays des +Zendjs_, p. 182-184 ; Reinaud, _Relation des Voyages dans l’Inde et à la +Chine_, t. II, p. 65-71 ; Hommel, _Die Namen der Säugethiere bei den +südsemitischen Völkern_, p. 327-329. Cf. aussi Barth, _Central-Afrik. +Vokabularien_, p. 194, note 4.] + +[Note 124 : Ce nom est curieux. Nous verrons plus loin que la tradition +fait venir les Toubou de l’Égypte. Or, _mallem_ معلم est synonyme de +_faqih_ فقيه, de _marabout_, مرابط, et _massarou_ semblerait être le +même mot que _miṣr_, l’Égypte (?)] + +[Note 125 : Freydenberg : _Le Tchad et le Bassin du Chari_.] + +[Note 126 : L’instrument de la danse des captifs fétichistes, +originaires surtout du Baguirmi, porte le nom de _bandala_. Ces +indigènes mettent, pour la danse, des anneaux de pied formés avec des +noyaux de déléb, à l’intérieur desquels se trouve un caillou. Ils +tournent en frappant le sol et en agitant ces anneaux.] + + + + + III + + LES TOUNDJOUR + + * * * * * + + +Les Toundjour ont joué un grand rôle dans l’Afrique Centrale, car ils +commandèrent au Darfour et au Ouadaï avant la dynastie des Kêra et celle +d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. Ils sont d’origine arabe et l’on dit qu’ils +descendent des Beni Hilâl[127] qui, au temps du Prophète, résidaient en +Arabie. + +Il est à peu près certain que ces indigènes ont habité pendant quelque +temps la région de Tunis : les Toundjour du Darfour, du Ouadaï, du Kanem +et du Bornou parlent tous de _Tounes el Khadhrâ_ (Tunis la verte), dont +ils célèbrent la beauté et qu’ils considèrent comme une patrie perdue. + + + _Oueddouna lé terâb Tounes el khadera_ + + _El mé Tounes berebbina bela rhalla_ + + _Oueddouna lé dar el ma ’indah t’ir_ + + _Tounes et khadrâ djenna berra..._[128] + + +Nachtigal rapporte que les Toundjour du Kanem ont donné le nom de Tunis +à l’un de leurs villages, en souvenir de la contrée où ils séjournèrent +avant leur émigration au Soudan. Il le répète par deux fois[129] : nous +avons cependant cherché en vain, dans la région de Mondo, un endroit +ainsi nommé, et les Toundjour, interrogés, déclarent n’avoir jamais eu +connaissance du fait. + +Nachtigal dit aussi que le sultan du Darfour, Moḥammed el Ḥasin, avait +un jour demandé à un chérif de Qaïrouân, la ville sainte de Tunisie, +« ce que devenaient là-bas les gens qui avaient les mêmes ancêtres que +les Toundjour ». L’explorateur ajoute qu’une généalogie des princes du +Darfour, écrite de la main du sultan Moḥammed el Fâdhel, rattachait les +Toundjour à la famille arabe des Qoréïchites. Cette généalogie remontait +à Aḥmed el Ma’qour de la façon suivante : Moḥammed el Fâdhel ben ʿAbd er +Raḥman ben Boukker ben Moussa, ben Soulîman Solong ben Kourou ben Djal +Idris ben Hadj Brahim Delil ben Rifa’a ben Aḥmed el Ma’qour[130]. + +Les Toundjour quittèrent la région de Tunis à une époque qu’il est +difficile de préciser : ils pénétrèrent dans le centre africain et +s’acheminèrent vers le Darfour, qui fut abordé par l’Ouest[131]. +Nachtigal croit que leur installation dans ce pays remonte au XVe +siècle. + +Deux Toundjour, les deux frères ʿAli et Aḥmed, parvinrent avec leurs +troupeaux jusqu’aux pentes occidentales du Djebel Marra. ʿAli, l’aîné et +le plus riche, venait d’épouser une jeune fille de sa tribu. Celle-ci +conçut un amour passionné pour son beau-frère, qui ne voulut pas +répondre à ses avances. Exaspérée par ce refus, elle fit croire à son +mari que le jeune Aḥmed la poursuivait de ses sollicitations, et ʿAli, +au cours d’une vive discussion, coupa, d’un coup de sabre, le tendon +d’Achille du pied droit de son frère. Aḥmed resta baigné dans son sang +jusqu’au moment où ʿAli, pris de repentir, envoya deux de ses esclaves, +Seyd et Birket (les ancêtres des tribus actuelles des Seyadiyé et des +Birket), avec ordre de prendre soin du blessé : défense expresse leur +avait été faite de ramener Aḥmed chez les Toundjour. + +A ce moment-là, les Dadjo commandaient dans la région du Djebel Marra : +Aḥmed el Ma’qour (l’homme au tendon coupé) fut transporté chez leur +chef, Kor ou Kouroma. « Le roi Kor était païen comme tous ses ancêtres ; +il n’avait jamais vu d’étranger, et n’avait aucune idée du monde et de +ce qui s’y passait. Il envoyait des troupes exécuter des razzias et +piller les tribus de la plaine, ou plus simplement encore se procurait +tout ce qui lui était nécessaire pour l’entretien de sa cour en +s’appropriant les richesses de ses sujets. Aḥmed lui plut ; il le +chargea de la direction de sa maison et fit de lui son conseiller +intime[132]. » Le Toundjour sut gagner complètement la confiance du roi +Kor, qui lui donna sa fille unique en mariage. A la mort de son beau- +père, Aḥmed prit le commandement des Dadjo, et ses compatriotes, +apprenant qu’un des leurs était devenu roi du Darfour, arrivèrent en +grand nombre dans ce pays. Les Dadjo, peuplade noire venue de l’Est, +étaient encore à l’état primitif. Les nouveaux venus leur étaient de +beaucoup supérieurs, aussi bien au point de vue des mœurs qu’au point de +vue intellectuel : aussi leur prédominance, en temps qu’élément de +population, s’affirma-t-elle très vite. + +Les Toundjour étaient alors païens, ou tout au moins assez peu +musulmans. Ils ne cherchèrent pas à faire du prosélytisme religieux et, +au milieu de toutes ces populations païennes, ils retombèrent même +quelque peu dans le paganisme primitif. C’est par eux cependant que les +mœurs et la langue arabes furent introduites dans le pays. Les Toundjour +raffermirent les liens qui unissaient les différentes populations et ils +en formèrent un groupe assez compact. + +La dynastie des Kêra, qui régna au Darfour jusqu’à la conquête de ce +pays par Zibêr, se réclamait également d’Aḥmed el Ma’qour. Cela +semblerait donc indiquer que les Toundjour et les Kêra s’étaient plus ou +moins mélangés. Les deux tribus sont d’ailleurs considérées comme ayant +d’étroites relations de parenté. + +Nachtigal, se basant sur les généalogies écrites et les traditions +populaires, résume comme il suit les événements qui amenèrent le passage +successif du pouvoir des mains des Dadjo dans celles des Toundjour et +des Kêra. + +1o Les Dadjo régnèrent quelques siècles au Darfour et leur souveraineté, +qui rayonnait autour du Djebel Marra, passa sans violence entre les +mains des Toundjour. + +2o Les Toundjour s’allièrent, dans le cours des temps, à la fraction +forienne des Kêra. De ce mélange sortit la dynastie royale des Kêra, +dont les princes enlevèrent de haute lutte aux Toundjour le commandement +du pays. + +3o C’est seulement sous le règne des Kêra que l’Islam fut consolidé au +Darfour, principalement par le sultan Soulîman Solong, vers l’an 1600. + +Il semble que le premier prince de la dynastie des Kêra, Dali, n’ait +appartenu aux Kêra que par sa mère. Voici dans quelles circonstances il +arriva au trône. Le dernier roi toundjour, Chaou, était un prince dur et +injuste qui tourmentait ses sujets d’une façon extraordinaire. Il +faisait creuser des puits dans les rochers des hautes régions, et il +voulait faire raser le sommet de la montagne Maïlo, afin d’y installer +sa capitale. Ce dernier travail dut être abandonné, et Chaou ne réussit +qu’à s’attirer la haine de tous ses sujets. Pendant qu’il marchait +contre des sujets rebelles de la montagne Sî, les grands dignitaires +dirent à son frère, Dâli, que le pays était lassé des violences du roi +Châou et ils le prièrent de s’emparer du pouvoir. Dâli accepta et le +sultan toundjour, abandonné de la plupart des siens, fut battu au combat +de nuit de Barra. Poursuivi par son frère, Chaou demeura introuvable : +la légende rapporte qu’il s’enfuit sur son cheval blanc et qu’il +disparut comme un fantôme. C’est ainsi que la dynastie des Toundjour fut +remplacée par celle des Kêra, dont le premier prince fut Dâli, ou Delil +Bahar. Cette dernière dynastie, à proprement parler, ne mérite son nom +que du côté maternel. Les Toundjour ne jouèrent plus, dès lors, de rôle +politique au Darfour. + +Alors que la domination des Toundjour était déjà détruite au Darfour, +avant l’introduction de l’islam dans ce pays, elle subsistait encore au +Ouadaï. Des Toundjour, venus de l’Est, y avaient établi leur +souveraineté, un siècle environ avant la diffusion de l’islamisme. Leur +capitale était installée dans le massif des Karranga, au pied du mont +Kadama. Quoique musulmans, les Toundjour ne cherchèrent pas à imposer +leur religion par la force et d’une façon systématique, comme devaient +le faire plus tard les Ouadaïens. Ils vivaient en bonne intelligence +avec les Arabes installés dans le pays. Cette bonne harmonie était due +au caractère relativement paisible des Toundjour et à la commune origine +des deux populations. Les Toundjour laissaient les Arabes aller et +venir, à leur gré, dans tout le Ouadaï. C’est ainsi qu’un nommé Djamé, +de la tribu des Dialim, vint s’installer près de l’emplacement de la +future capitale du pays, Ouara. Son fils, ʿAbd el Kerim ben Djamé el +ʿAbbâsi, un homme très pieux, fonda un groupe religieux à Bidderi, dans +le Baguirmi, qui devint un centre de propagande musulmane. Il retourna +ensuite au Ouadaï, où il résolut de renverser la domination des +Toundjour. + +Le sultan du pays était alors Daoud el Merenn. ʿAbd el Kerim manifesta +l’intention d’épouser sa fille, Aché. Selon les uns, Daoud voulut mettre +un terme aux prétentions d’ʿAbd el Kerim et ordonna de s’emparer de lui. +Celui-ci, obligé de fuir, dut son salut à la vitesse de son cheval. Il +réunit alors ses gens et certaines fractions arabes, avec lesquelles il +avait des relations d’amitié, par suite des mariages qu’il avait fait +conclure entre les femmes de sa tribu et un grand nombre de chefs arabes +influents : Maḥâmid, Maḥâriyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba, Abou +Chedera. La lutte éclata entre Daoud et ʿAbd el Kerim. Ce dernier avait +recommandé à ses hommes d’attacher de longues branches d’arbres à la +queue des chameaux. La poussière ainsi soulevée effraya Daoud, qui crut +avoir devant lui une armée immense : les Toundjour prirent alors la +fuite et leur roi fut tué. + +Selon les autres, ʿAbd el Kerim épousa Aché et profita d’une absence de +Daoud, parti en guerre contre des fétichistes, pour se faire proclamer +sultan. Daoud, en apprenant que son gendre s’était emparé du pouvoir, +revint pour le combattre. Mais un grand nombre de Toundjour, exténués +par la faim et la soif, tourmentés, d’autre part, du désir de revoir +leurs femmes et leurs enfants, abandonnèrent leur sultan. Celui-ci, +désespéré, s’enfuit avec les Toundjour qui lui étaient restés fidèles et +mourut de douleur. On raconte que son beau cheval blanc, oueld el +Gamaré[133], se réfugia dans les rochers du mont Kadama. L’imagination +des indigènes en a fait un génie (_djann, djinn_). Si quelqu’un le voit, +cela est d’un heureux présage pour l’année : les pluies seront +abondantes et la récolte du mil merveilleuse. On raconte encore que ceux +qui veulent faire saillir une jument l’amènent sur la montagne, où ils +la laissent pendant quelque temps. Le cheval blanc de Daoud va alors la +trouver et le produit de cet accouplement a des qualités extraordinaires +de vitesse. + +Quant à la pauvre Aché, dont se réclament à la fois les Toundjour et les +Ouadaïens, elle se désola des malheurs de sa tribu et pleura amèrement +sur le sort qui lui était fait. Après la victoire d’ʿAbd el Kerim, et +bien que celui-ci fût devenu le sultan, la fille de Daoud demeura +inconsolable du départ de son père, de ses frères, de ses parents, de +ses amis. Il y a une chanson touchante, ayant pour sujet les +lamentations de Aché, que les femmes toundjour chantent encore, lors des +mariages et de la circoncision des enfants. + + _Babé é ia babé é_, Mon père, mon père. + + _Ma ligina nebarek léh_, Nous n’avons pas pu obtenir pour lui la + bénédiction de Dieu[134]. + +Les Toundjour qui avaient quitté le Ouadaï vinrent s’installer au Kanem, +sous la conduite du fils de Daoud, Diab. Ils y trouvèrent les Boulala, +qui commandaient alors dans la région de Mao, Mondo, Ngouri et +Dibinentchi. Le pays dépendait du Bornou, mais les Boulala, qui +possédaient un certain nombre de forteresses[135], régnaient sur les +Kanembou et les Ḥaddâd vivant avec eux. La lutte éclata entre les +Boulala et les Toundjour : les premiers furent vaincus et allèrent alors +s’installer dans le Baḥr el Ghazal, à Massoa (ou Messaoua). + +Nous avons déjà montré que les Toundjour furent, plus tard, combattus +par les Dalatoua. Ceux-ci, envoyés par le sultan du Bornou pour rétablir +sa souveraineté au Kanem, refoulèrent leurs ennemis sur Mondo et +s’installèrent à Mao. Les Toundjour devaient, en signe de vassalité, +offrir un cheval au représentant du Bornou, c’est-à-dire à Dalafno. Ce +dernier remettait, en échange, à l’envoyé des Toundjour, un vêtement +blanc et un vêtement bleu. + +La lutte entre les deux populations fut d’ailleurs continuelle. Elle +coûta la vie à trois sultans des Toundjour (Meḥemmed ech Chaïb, Brahim, +ʿAbd el Kerim) et à plusieurs chefs des Dalatoua : c’est ainsi que +l’aguid ʿAli Meriemmi fut tué et que, plus tard, sous le règne du +fougbou[136] Djeber, les Dalatoua perdirent encore leur alifa dans une +nouvelle attaque sur Mondo. Le fougbou Djeber ayant été assassiné à +Kikoa, son fils Idrisi alla réclamer l’appui du sultan du Ouadaï, +Moḥammed Cherif[137]. Celui-ci envoya des troupes au Kanem : les +Dalatoua et les Kanembou s’enfuirent au Tchad, et les Toundjour +redevinrent les maîtres du pays. Cet état de choses se maintint jusqu’à +l’intervention des Bornouans, commandés par ʿAli oueld Tchad. + +Plus tard, l’arrivée des Oulâd Slimân (un peu avant 1850) bouleversa +complètement l’équilibre traditionnel du Kanem et fit passer au second +plan la rivalité du Bornou et du Ouadaï. A partir de ce moment-là, il y +eut surtout lutte entre les Oulâd Slimân et l’aguid el baḥr. Durant +l’éloignement des troupes ouadaïennes, les Arabes régnaient au Kanem. +Ainsi, profitant de ce que le fougbou ʿOthmân oueld Djeber était allé à +Ouara, ils intronisèrent à sa place le fougbou Yousouf. Ce dernier ne +régna d’ailleurs que dix jours : il fut chassé de Mondo par le fougbou +ʿOthmân et l’aguid el baḥr. + +A ce moment-là, le Kanem était une dépendance du grand djerma du Ouadaï, +ʿOthmân. Ce dernier venait rarement dans le pays et se faisait +habituellement représenter par un de ses subordonnés, le djerma Selemna. +Les Toundjour étaient tenus de payer, tous les deux ans, un tribut +régulier de seize chevaux. Cela, bien entendu, sans préjudice des +exigences que montraient entre temps l’aguid el baḥr, le djerma Selemna +ou le grand djerma lui-même. Ce dernier, par exemple, voulut un jour +lever une contribution supplémentaire sur les Toundjour de Monde. Il +était indispensable de tomber sur eux à l’improviste, pour les empêcher +de cacher leurs biens et leurs troupeaux. ʿOthmân quitta alors Ngourra +vers 2 heures du soir, marcha toute la nuit sans discontinuer et arriva +à Mondo au petit jour : il s’empara immédiatement du fougbou ʿOthmân et +celui-ci ne fut relâché que lorsque les Toundjour eurent donné onze +chevaux et deux grands midds (middèïn ar. مدّ) pleins de thalers et de +bracelets en argent. + +Nous avons déjà vu que, en 1884, le cheïkh ʿAbd el Djelil et ses alliés +(Tedâ, Dogorda, Komassalla, etc.) se joignirent à l’alifa de Mao, Hadji, +pour venir ravager la région de Mondo. Le fougbou ʿOthmân, chef des +Toundjour depuis 46 ans, fut mis à mort, en compagnie de deux de ses +parents. + +ʿAbd el Djelil donna alors le kademoul à Aḥmed oueld Meḥemmed, dont la +mère était une Dalatoua : le nouveau fougbou ne régna que pendant un an. +Des querelles intestines et l’intervention étrangère désolèrent le pays +des Toundjour, et beaucoup de ceux-ci s’enfuirent à Dibinentchi. Le +fougbou Adem oueld ʿOthmân succéda à Aḥmed. En 1893, il venait de faire +un séjour d’un an au Ouadaï et se trouvait au Fitri, au moment où un +nouveau rival, Aḥmed oueld Idrisi oueld Djeber, rassemblait des +Toundjour et des Ḥaddâd Déberi à Attaït et à Melekôou. La lutte éclata : +l’avantage resta au fougbou, et Aḥmed, vaincu et blessé, s’enfuit à Mao. +Plus tard, les Dalatoua proposèrent la paix aux Toundjour. Pour faire +oublier le passé, ils leur offrirent trois femmes et trois chevaux : les +Toundjour acceptèrent les trois chevaux et la paix fut jurée sur le +Qorân. + +Nous fîmes notre apparition dans le pays quelques années après (fin +1900). Le fougbou Adem oueld ʿOthman s’enfuit chez les Kreda, lorsqu’il +apprit que l’un de ses rivaux, le fougbou Meḥemmed oueld Yousouf, était +allé trouver le lieutenant-colonel Destenave. Un poste fut créé par nous +à Mondo en fin 1901, et Meḥemmed remplaça Adem comme chef des Toundjour. +Ce dernier essaya, avec l’aide des Kreda, d’avoir recours aux armes : +mais il fut battu par la garnison du poste et tué par un homme de +Meḥemmed, après avoir lui-même abattu son rival d’un coup de fusil. + +Le fougbou Ouachoun remplaça Meḥemmed et, en 1907, Haggar oueld Merkes +succéda à Ouachoun, compromis dans un vol de fusils. + + +CARACTÈRES DE LA POPULATION TOUNDJOUR. — On trouve chez les Toundjour le +teint clair des Arabes (_ḥamer_ : rouge), mais la nuance _akhdher_ +(litt. vert : bronze foncé) est la plus répandue. Quelques-uns d’entre +eux, assez rares d’ailleurs, ont le teint _azreq_ (noir-gris). + +Les Toundjour, quoique d’origine arabe, ne disent jamais _ana ʿarabi_ : +je suis Arabe. Ils se considèrent comme formant une population à part — +de souche arabe, il est vrai — qui n’est nullement apparentée aux tribus +choa du pays. Ils disent _ana toundjouraï_ : je suis Toundjour. Ces +indigènes forment, à tous les points de vue, une population +intermédiaire entre les Arabes et les Kanembou et Toubou. Cela tient +surtout à ce qu’ils se sont fortement mélangés aux peuplades voisines. + +L’arabe est leur idiome propre, mais ils ne le parlent pas de la même +façon que les Arabes du pays : les lettres gutturales et emphatiques ne +reçoivent pas l’accentuation que l’on remarque chez ceux-ci ; les sons +propres à la langue arabe sont toujours atténués. Pour quelqu’un qui en +a l’habitude, il est facile de saisir cette différence, qui est +d’ailleurs très sensible. Ajoutons, en passant, qu’on peut, de la même +façon, distinguer un Toundjour d’un indigène qui a sa langue propre +(_nadem el ierten_). + +Les Toundjour du Kanem et du Dagana parlent généralement trois langues : +l’arabe, le kanembou et le toubou. Ils n’ont appris les deux dernières +que parce qu’ils vivent au milieu des Kanembou, Ḥaddâd et Toubou. + +Les Toundjour sont moins bons musulmans que les Kanembou. Leurs femmes +savent faire la merissé : c’est sans doute un reste de leur séjour passé +au Ouadaï, car cette boisson n’est pas connue des populations +environnantes. Ils boivent aussi le khall, boisson fermentée obtenue en +faisant cuire des dattes dans de l’eau et en ajoutant au liquide qui +bout certains ingrédients indigènes : kommoun, chetta. + +Les Toundjour ont un chef qui porte le titre de fougbou, nom d’origine +kanembou. Ils habitent la région de Mondo, fertile en mil : des +Kanembou, des Ḥaddâd, des Kouka (Goudjer) et quelques Gourân vivent +mélangés à eux. Leur tribu comprend diverses fractions (nâs Fougbou, nâs +Youssef, nâs Abid, nâs Maïna, nâs Kagoustêma, nâs el Aguid, nâs el +Djellabi, nâs el Fagara, nâs Bouloul). Avant notre arrivée dans le pays, +alors que les caravanes de la Tripolitaine arrivaient régulièrement et +que les relations avec le Ouadaï étaient très faciles, Mondo possédait +une colonie importante de Djellaba. + +Les Toundjour vivaient autrefois en bonne intelligence avec les +Ouadaïens. Cela tenait tout d’abord au souvenir commun de Aché, la fille +du dernier roi toundjour et la femme du premier sultan ouadaïen. Cela +tenait également à ce que les Toundjour et les Ouadaïens étaient ennemis +des Dalatoua, des Bornouans et des Oulâd Slimân. C’est pourquoi les +aguids ouadaïens venaient souvent camper avec leurs troupes à côté du +village de Mondo, sur un emplacement que les indigènes montrent encore. + +Il y a aussi quelques Toundjour au Bornou. + +Au Ouadaï, ils sont nombreux dans le dar Zioud. Cette province est +d’ailleurs presque complètement arabisée : les éléments dominants y sont +les Toundjour et les Arabes — notamment les Zioud, qui ont donné leur +nom au pays. On trouve encore, au Ouadaï, beaucoup de Toundjour dans la +régions des Kachméré et des Karranga. C’est là qu’est situé le mont +Kadama, au pied duquel résidait autrefois le sultan Daoud. Signalons +également les quelques Toundjour de l’Abou Telfan : contrairement à ce +que croit Nachtigal, ces indigènes pratiquent l’islamisme. + +Enfin, au Darfour, les Toundjour vivent principalement à côté du Marra, +dans la province de Dara : le djebel Kharès est le centre de leur +district. Il y en a aussi de dispersés dans tout le centre du pays. Les +Toundjour du Darfour se sont fortement mélangés aux autres indigènes. +Ils sont commandés par un cheïkh, à propos duquel Moḥammed el Tounesi, +parlant des gouverneurs des provinces du Darfour, rapporte ce qui suit : +« Tous ont la même manière d’être et portent le même vêtement, excepté +le sultan de Toundjour, qui a le turban noir. Je lui demandai pourquoi +il avait, lui seul, le turban de cette couleur. Il me répondit que ses +aïeux avaient jadis été souverains du Dârfour et qu’ils en avaient été +dépossédés, excepté du Toundjour, qui, plus tard, avait aussi été +conquis par le sultan fôrien ; que, depuis ce temps, lui, portait un +turban noir en signe de deuil, et pour manifester ses regrets »[138]. + + * * * * * + + +[Note 127 : Les Hilâl (Benou Hilâl, Beni Hilâl) formaient une tribu +arabe nomade, établie, lors de l’avènement des califes abbassides, dans +les déserts du Hedjaz. Ils passèrent plus tard en Syrie et, vers la fin +du Xe siècle, ils furent déportés en masse dans la Haute Égypte par le +khalife El ʿAziz. Au milieu du XIe siècle, en 440 de l’hégire, ils +furent lancés sur la Tunisie par le khalife fatimite El Mostanṣer- +Billah. Cf. sur l’épopée des Hilâl, Bel, _La Djazya_, et les auteurs +cités.] + +[Note 128 : + + « Emmenez-nous dans le pays de Tunis la verte, + + « Même si nous n’avons pas de mil, l’eau de Tunis suffira à nous faire + vivre, + + « Emmenez nous dans le pays où il n’y a pas de taons, + + « Tunis la verte est un paradis loin (hors) d’ici..... »] + +[Note 129 : Tome II, page 329 ; tome III, page 449.] + +[Note 130 : Toutefois la généalogie donnée par d’Escayrac de Lauture +(_Le Désert et le Soudan_, p. 79-80) fait de Soulîman Solong, non un +Qoreïchite, mais le fils d’un Toumourki et d’une fille arabe de la tribu +des Bederyah du Kordofan. Mousa, son successeur, aurait été son frère, +non son fils ; il aurait eu comme héritiers ses deux fils, Idris et Abou +’l Qâsem, puis ʿOmar Lélé, fils d’Abou ’l Qâsem, Bakour (Boukker, Abou +Bekr) fils d’ʿOmar Lélé et son frère ʿAbd er Raḥmân, Téhérab, fils de +Bakour ʿAbd er Raḥmân II, fils ou frère de Téhérab, et enfin Moḥammed el +Fâdhel fils de ʿAbd er Raḥmân.] + +[Note 131 : Notons cependant que la tradition des Toundjour parle aussi +d’un séjour de leur tribu sur les bords du baḥr Nil. Il ne faut voir là, +très probablement, qu’un vague souvenir du temps où les Hilal étaient +fixés dans la haute Égypte. D’après Brun-Rollet (_Le Nil blanc et le +Soudan_, p. 75) on montre encore au sud de Khartoum, dans le pays des +Chillouks, le _Moqtaʿ_ (gué) d’Abou Zeïd (le chef des Hilâl) où il +franchit le Nil. « Il avait avec lui douze compagnons, dont deux +moururent à Kordofan de la piqûre d’un serpent, il traversa le Darfour +et le Grand désert, redressant les torts sur son passage, et avec cinq +fidèles arriva à Tunis. » D’Escayrac de Lauture (_Le Désert et le +Soudan_, p. 259 et suiv.) mentionne une tradition analogue : il ajoute +que les tribus arabes de la Haute Nubie et du Kordofan prétendaient +descendre d’Abou Zeid. Cf. R. Basset, _Un épisode d’une chanson de geste +arabe_ (_Bulletin de Correspondance africaine_, 1885, p. 136-148).] + +[Note 132 : Slatin-pacha, _Fer et Feu au Soudan_, tome I, page 55.] + +[Note 133 : _Gamira_, قَمِرَ, être blanc ; _gamar_, قَمَر, la lune ; +_oueld el gamaré_ signifie : qui est d’une blancheur éclatante.] + +[Note 134 : C’est à cette idée de regret que se rattache probablement le +surnom de _el Merenn_, qui semble provenir du verbe arabe _ranna_, رن : +élever la voix en pleurant, se lamenter.] + +[Note 135 : _Birni_ (kanembou), _dourdour_ (arabe), _gôrou_ (toubou).] + +[Note 136 : _Fougbou_ est le titre donné au chef des Toundjour. Le chef +des Dalatoua est appelé _alifa_ et aussi _aguid_.] + +[Note 137 : Les Ouadaïens avaient fait leur apparition au Kanem pendant +que le fougbou Moustafa régnait sur les Toundjour.] + +[Note 138 : Moḥammed el Tounesi, _Voyage au Darfour_, page 128. Cf. +aussi sur les Toundjour C. H. Becker qui les nomme Tundjer, et fait +venir ce nom de l’arabe _toudjdjar_, marchands (تجار = تنجر). Mais les +premiers Toundjour émigrés ne sont pas donnés pour des marchands, même +d’esclaves, comme les Djellaba de nos jours. Il les fait également venir +de l’Est (voir plus haut) (_Zur Geschichte der östlichen Sûdân, Der +Islam_, I, p. 161-162) ; Kampffmeyer (_Studien der arabischen +Beduinendialekte Inner Afrikas_, p. 166), les croit émigrés de Tunisie.] + + + + + IV + + LES OULAD SLIMAN + + * * * * * + + +Les Oulâd Slimân sont les derniers arrivés dans la région du Tchad. +Quoique d’origine arabe, ils sont considérés — ainsi que les Toundjour, +du reste — comme formant une population spéciale. On ne les désigne +jamais sous le nom de _’Arab_, qui est réservé aux seuls Arabes du pays +(Choa) : on les appelle Oulâd Slimân, Fezzân ou Fitzân, Ouassîli[139], +Ouachila, Ouassal et Minimini[140]. + +Les Oulâd Slimân présentent les caractères des Arabes de la +Tripolitaine, d’où la tribu est originaire et s’élèvent d’un degré au- +dessus des Arabes-Choa. Ce qui frappe le plus, tout d’abord, si l’on +compare les deux populations, ce sont les différences de teint, +d’habillement et d’armement : les Oulâd Slimân ont généralement le teint +clair (_aḥmer tchou_)[141], s’habillent comme les Arabes du Nord et sont +armés de fusils, tandis que les Choa ont le teint plus ou moins foncé, +sont habillés à la mode bornouane (_tob_) ou portent un vêtement +confectionné avec des gabag (_khaleg_), et ne possèdent guère que des +lances et des sagaies. De plus, les Oulâd Slimân parlent l’arabe de la +Tripolitaine et, quoiqu’ils aient fait beaucoup d’emprunts au dialecte +en usage dans les pays du Tchad, les deux idiomes présentent des +différences notables. + +Barth et surtout Nachtigal ont donné de longs détails sur la tribu des +Oulâd Slimân. Nous allons donc résumer rapidement l’historique de la +relation de Nachtigal et nous le compléterons par le récit des +événements postérieurs au voyage de l’explorateur allemand. + +Les Oulâd Slimân comprennent quatre familles : Djebaïr, Héouat, Miaïssa +et Chirédat. Ils jouèrent autrefois un grand rôle en Tripolitaine, où +ils combattirent avec acharnement la domination turque. Yousouf Pacha +les refoula en Égypte, mais Méhémet-Ali ne leur permit point de se fixer +dans ses États. Obligés de revenir dans la Tripolitaine, ils allèrent du +côté de Mourzouk et s’y battirent contre les troupes fezzanaises. Les +plus nobles d’entre eux, attirés dans un guet-apens, furent massacrés : +la tribu tout entière disparut alors de la scène pour une vingtaine +d’années. Le futur chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, était élevé à +la cour de Tripoli avec ses frères et son neveu. Il conquit la faveur de +Yousouf Pacha et se distingua, à la tête des siens, dans les diverses +expéditions militaires dirigées alors du Fezzan contre les Toubou, le +Kanem et même le Baguirmi. Nommé chef de district à Sebha (Fezzan), ʿAbd +el Djelil ne tarda pas à entrer en lutte avec les Turcs. Il leur +disputa, douze années durant, la domination du Fezzan. « Mortellement +blessé au combat d’El Baghla, il réunit, avant d’expirer, les anciens de +la tribu, et les conjura d’aller chercher une nouvelle patrie dans ces +beaux districts du sud, où lui-même avait fait ses premières armes, et +qui touchent aux riches pâtis à chameau du Bodelé et du Baḥr el +Ghazal. » + +Sous la conduite de son fils, le cheïkh Moḥammed, les Oulâd Slimân +gagnèrent d’abord le Borkou et allèrent ensuite se fixer au Kanem[142]. +Ils vainquirent toutes les tribus habitant le pays situé entre le +Tibesti, le Tchad et le nord du Ouadaï. Des Arabes de la Tripolitaine +(Guedadfa, Ourfalla, etc.), attirés par l’appât du riche butin à gagner +dans les contrées du Sud, vinrent grossir le nombre des guerriers Oulâd +Slimân. Ceux-ci attaquèrent les Touareg et leur enlevèrent, dit-on, près +de 50.000 chameaux, à Kawar et dans les environs de ce groupe d’oasis. +Les Kel Oui du pays d’Azbin et les tribus voisines rassemblèrent alors +7.000 guerriers montés et vinrent porter la guerre chez leurs ennemis du +Kanem (1850) : les Kecherda-Yoroumma — qui avaient eu à pâtir des +pillages exécutés par les Oulâd Slimân — leur servaient de guides. Les +Arabes s’étaient retranchés à Kiskawa, sur les bords du Tchad. +Malheureusement pour eux, ils ne tardèrent pas à abandonner leurs +positions et les Touareg les surprirent à Medeli, près de Bir Alali. Les +Oulâd Slimân furent écrasés et une vingtaine de cavaliers seulement +réussirent à échapper au désastre. Leur chef avait péri dans la déroute, +mortellement blessé par une femme toubou : son fils, Rhèt, entra au +service du cheïkh du Bornou, ʿOmar. Des discordes éclatèrent ensuite +parmi les Oulâd Slimân, et ceux-ci, peu nombreux, divisés et en butte +aux attaques de leurs ennemis, semblaient voués « à une complète +décadence ». Tel était l’avis de Barth, qui visitait le Kanem à ce +moment-là (octobre 1851). + +Mais la tribu parvint vite à se refaire. Le cheïkh ʿOmar l’avait +d’ailleurs pourvue d’armes et de chevaux, en lui donnant la surveillance +des frontières bornouanes du côté du Ouadaï. Les Oulâd Slimân luttèrent +encore contre les Touareg, qui — toujours guidés par les Kecherda — les +poursuivirent jusqu’au Borkou : cependant la paix finit par s’établir +entre les deux populations. En 1861, les Oulâd Slimân soutenaient par +les armes un compétiteur au trône du Ouadaï, occupé à ce moment-là par +le roi ʿAli. En 1871, lors du voyage de Nachtigal au Borkou et au Kanem, +ils avaient réussi, grâce à leurs aptitudes guerrières, à leur énergie, +à leur audace et aussi à leur supériorité de leur armement, à redonner à +la tribu son ancienne prépondérance. Ils combattaient l’action du Ouadaï +au Kanem, au Baḥr el Ghazal et au Borkou, et ils pillaient tout le pays +situé entre le nord du Tchad et le nord du Darfour. Le chef le plus +considéré de la tribu était ʿAbd el Djelil. Les Djebaïr (ʿAbd el Djelil, +Cheref eddin) et les Miaïssa entretenaient d’étroites relations d’amitié +et vivaient quelque peu en désaccord avec les Chirédat ; les Héouat +étaient peu nombreux. D’autres Ouassili (Ourfalla, Guedadfa, Megâreba, +etc.) vivaient avec les Oulâd Slimân, et des Arabes appartenant aux +tribus de la Tripolitaine (Ferdjan, Hasouna, etc.) venaient parfois +passer quelques années au Kanem et prendre part aux diverses expéditions +de pillage. + +Nachtigal fut très bien reçu par les Oulâd Slimân et put, grâce à leur +protection, visiter le Bornou et le Kanem. Il eut, plus tard, l’occasion +de rendre service à certains d’entre eux qui, faits prisonniers par les +Nakatzâ du chef Derbaï, avaient été expédiés au Ouadaï. Aussi le +souvenir du chérif Idris — c’était le nom donné à Nachtigal — est-il +resté très vif chez ces Arabes, qui en parlent tous dans d’excellents +termes. Nous avons causé avec les Oulâd Slimân des personnages cités +dans la relation de Nachtigal, ainsi que des divers incidents qui +marquèrent le temps passé par l’explorateur en compagnie de ces nomades. +Le fils de Hazaz (le compagnon de Nachtigal) se rappelle les moindres +détails du séjour du chérif Idris parmi ceux de la tribu. + +Lors de leur arrivée au Kanem, les Oulâd Slimân avaient fait alliance +avec Barka Hallouf, le chef des Gourân Gadoa. Celui-ci leur fournissait +du grain, du bétail, et leur était d’un précieux secours par sa +connaissance approfondie du pays et des habitants. Arabes et Toubou +firent ensemble de fructueuses opérations de pillage. + +Nous avons déjà dit que les Oulâd Slimân luttaient contre l’aguid el +baḥr, qui voulait sauvegarder la situation du Ouadaï au Kanem. Le sultan +ʿAli chercha vainement à s’attacher ces nomades. A deux reprises, il +demanda à voir une députation de leur tribu : en 1871, un groupe de +notables alla le trouver au Fitri, et, plus tard, les chefs les plus +vieux furent mandés à Abéché. Mais ʿAli eut beau prodiguer les présents +aux envoyés et montrer des égards envers les Oulâd Slimân prisonniers de +guerre, la situation au Kanem n’en fut point changée. C’est ainsi que +les Arabes attaquèrent les Nakatza et les Noarma de Oun — deux tribus +qui reconnaissaient la suzeraineté du roi ʿAli — vers le milieu de 1873. +Ils furent d’ailleurs battus et vingt-cinq d’entre eux restèrent +prisonniers des Toubou. + +Les Oulâd Slimân subissaient quelque peu l’influence des missionnaires +senoussis et, à deux reprises (au Kanem et au Borkou), la haine +fanatique de ces derniers pour les chrétiens faillit avoir des +conséquences fâcheuses pour Nachtigal. + +Indépendamment des troupes de l’aguid el baḥr, les Oulâd Slimân +comptaient encore parmi leurs ennemis un grand nombre de tribus, qu’ils +avaient plus ou moins attaquées ou pillées. Citons, parmi les +principales : les Touareg, les Ankatzâ de Oun, les Bideyat, les Maḥâmid, +les Oulâd Rachid et les Ḥaddâd du Kanem. L’alliance avec les Gadoa elle- +même finit, à la longue, par se transformer en hostilité entre les deux +tribus. Déjà, en 1871, quand les Oulâd Slimân étaient revenus du Borkou, +des dissentiments avaient éclaté entre eux et Barka Hallouf : les Arabes +reprochaient à ce dernier de leur avoir volé une partie des chevaux et +des esclaves donnés par le roi ʿAli. Des Arabes de la Tripolitaine étant +venus renforcer les Oulâd Slimân, ceux-ci prirent une attitude brutale +envers leur allié et Hallouf fut mis en demeure de restituer ce qui +avait été pris par les Gadoa et leurs amis ; on lui demanda également — +car les Oulâd Slimân le considéraient comme un de leurs « mesâkin » — de +payer un impôt en bétail. Hallouf refusa et sa tribu fut alors razziée +par les Arabes. Quand ces derniers revinrent au Borkou pour faire la +récolte des dattes, ils laissèrent une partie de leurs chevaux dans +l’Egueï. Ces animaux furent enlevés par Barka Hallouf, et les Oulâd +Slimân, rendus furieux, résolurent de se venger des Gadoa. Barka avait +rangé autour de lui : les Gadoâ, les Gourân Iroua et Bezâ, les Ḥaddâd +Cherek, les Nâs Kaguerô (Ḥaddâd gotôn), les Ḥaddâd nichâb de Er Régui, +et les Nâs el Baḥr[143] (Kanembou Koubouri de Kiskawa). ʿAbd el Djelil +et Cheref eddin avaient avec eux : les Oulâd Slimân, les Ourfalla, les +Guedadfa et des Tedâ. La lutte éclata entre les deux partis : Hallouf, +qui ne possédait presque pas de fusils, fut battu et tué et le Chitati +complètement razzié. + +Plus tard, les Arabes étant revenus à Barga, dans le Chitati, les Gadoa +demandèrent l’aman et s’engagèrent à reconnaître l’autorité d’ʿAbd el +Djelil. La paix ne dura pas d’ailleurs bien longtemps. Trois Oulâd +Slimân — dont Hazaz, le compagnon de Nachtigal — allèrent au Chitati et +s’y conduisirent vraisemblablement comme en pays conquis, car ils furent +attaqués par les Gadoa : Hazaz, grièvement blessé, mourut au retour dans +son campement. Les Arabes, exaspérés par cette agression, résolurent +alors d’exterminer les Gadoa. Mais ceux-ci s’étaient réfugiés dans les +îles du Tchad, et il ne restait au Chitati que les plus pauvres d’entre +eux, les mesâkin (1872). Cette situation dura deux ans, au bout desquels +les Oulâd Slimân écrivirent aux Gadoa pour les inviter à revenir au +Chitati. Ceux-ci acceptèrent, l’aman leur fut accordé et ils purent +vivre en paix avec leurs anciens ennemis. + +Les Arabes allèrent ensuite attaquer les Dalatoua : ils chassèrent de +Mao l’alifa Meta, qui se réfugia à Mondo, où se trouvait alors l’aguid +el baḥr Oualdi Chaïb. ʿAbd el Djelil envoya une lettre au sultan du +Ouadaï, Yousouf : il disait que les Oulâd Slimân avaient chassé l’alifa +Meta parce que celui-ci ruinait le Kanem et qu’ils voulaient, eux, y +faire régner la prospérité. Les Minimini, comme on le voit, savaient +trouver de beaux prétextes pour légitimer leurs pillages. Yousouf se +contenta d’accepter le fait accompli et répondit en termes très +aimables. Mais Oualdi Chaïb n’entendait pas reconnaître la prépondérance +des Arabes au Kanem, et il continua à garder une attitude hostile à +l’égard de ces derniers. Les Oulâd Slimân étaient en train de piller les +Togorda (ou Dogorda), lorsqu’ils eurent connaissance des dispositions +agressives de l’aguid el baḥr : on dit qu’ils lui envoyèrent aussitôt +une lettre pour lui proposer une rencontre. Oualdi Chaïb étant retourné +au Ouadaï, les Arabes remplacèrent l’alifa Meta par l’alifa Hadji, qui +envoya quatre chevaux et deux captifs à Yousouf, en lui faisant +connaître sa nomination. Le sultan accepta encore une fois de bonne +grâce ce qu’il ne pouvait empêcher. Les Oulâd Slimân étaient, à ce +moment-là, les vrais maîtres de la majeure partie du Kanem : les +indigènes de ce pays se livraient à l’agriculture et ne possédaient +guère que des moutons comme bétail, car les Arabes avaient razzié la +plupart des bœufs et des chameaux. + +Sur ces entrefaites, Oualdi Chaïb réclama aux Oulâd Slimân des Gourân et +des Arabes Hassaouna, qui avaient quitté la région soumise au Ouadaï +pour aller se réfugier dans le nord du Kanem : ils refusèrent de livrer +ces indigènes. L’aguid el baḥr, dont les troupes s’étaient déjà +rencontrées plusieurs fois avec les Oulâd Slimân, finit cependant par +obtenir un impôt en bœufs pour chacune des tribus en question. Le +règlement de cet incident amena une détente entre les deux influences +rivales qui se disputaient le commandement du Kanem. Les Togorda n’ayant +pas voulu donner le mil que leur réclamait Oualdi Chaïb, les Ouadaïens +et les Arabes se concertèrent pour tomber sur ces malheureux. Les +Togorda furent complètement razziés et un grand nombre de femmes et +d’enfants de leur tribu réduits en esclavage : les enfants furent vendus +à Dirgui (Kaouar), au Fezzân et jusqu’à Tripoli. Ce pillage fait en +commun contribua à réconcilier, pour un temps, les Ouadaïens et les +Oulâd Slimân. Oualdi Chaïb revint triomphalement à Abéché avec les +captifs et les troupeaux pris au Kanem. + +La paix accordée aux Gadoa ne dura pas longtemps. Les Oulâd Slimân +reprochaient à Allafi oueld Hallouf d’user de mauvais procédés à leur +égard : ce chef fut mandé par eux et mis à mort. Une nouvelle razzia des +Gadoa s’ensuivit et Koukounni Hallouf remplaça son frère Allafi à la +tête de la tribu. Le nouveau chef du Chitati, accusé de cacher son +bétail dans les îles du Tchad, fut bientôt destitué. D’autres chefs se +succédèrent dans le commandement éphémère que leur donnaient les Oulâd +Slimân. Les Gadoa étaient tenus de payer un tribut régulier à leurs +vainqueurs. Ceux-ci reprochèrent ensuite aux Gourân Médelâ de ne pas +verser un impôt suffisant et de leur avoir même volé du bétail : quatre +chefs Médelâ furent exécutés. Puis, les Arabes se tournèrent du côté des +Toundjour et demandèrent un tribut au fougbou ʿOthmân. Ce dernier, se +réclamant de la suzeraineté du Ouadaï, refusa de faire droit aux +exigences d’ʿAbd el Djelil. Il ne pouvait se soumettre — disait-il — +qu’après que la défaite de l’aguid el baḥr par les Arabes aurait affirmé +la souveraineté de ceux-ci sur la région de Mondo. Les Oulâd Slimân et +les Dalatoua (aguid Hadji) cernèrent alors Mondo, au lever du soleil, et +massacrèrent un grand nombre de Toundjour. On découvrit ʿOthmân caché +dans une petite case : le fougbou et deux de ses parents furent emmenés +à Mao et assommés à coups de massue (seder), à côté des fosses où leurs +corps devaient être ensevelis (1894). + +A ce moment-là, le Kanem — sauf toutefois la région de Ngouri, habitée +par des Ḥaddâd chasseurs — subissait la dure loi des pillards Oulâd +Slimân : l’arrivée de Rabah sur les bords du Chari sollicitait +d’ailleurs l’attention des Ouadaïens et ceux-ci ne songeaient guère à +intervenir au Kanem. L’aguid el baḥr Oualdi Chaïb avait été battu et tué +dans un combat livré aux troupes de l’aventurier, sous les murs de +Mandjaffa (1894). Haggar Kebir lui succéda et fit un beau jour son +apparition à Mondo. Le nouvel aguid menaça les Oulâd Slimân, sans +cependant les combattre : il séjourna quelque temps chez les Toundjour +et retourna ensuite dans le Baḥr el Ghazal. Sur ces entrefaites, les +Arabes partirent pour le Chitati, en laissant leurs chameaux à Tiné (au +nord d’Alali). Haggar enleva une partie de ce bétail et envoya 200 +chameaux à Abéché. Les Oulâd Slimân jurèrent alors de ne plus laisser +reparaître les Ouadaïens au Kanem ; mais le sultan Yousouf, mis au +courant de leurs intentions hostiles, renvoya les 200 chameaux aux +Arabes. Ce fut l’apogée de la puissance des Minimini. Des dissensions +intestines viendront ensuite briser l’unité de la tribu, et l’arrivée +des Français sur les bords du Tchad mettra fin — une fois pour toutes — +à l’anarchie chronique de ces régions et aux habitudes de pillage des +tribus les mieux armées. + +A l’époque où avait lieu l’attaque de Mondo, les Chirédat et les Héouat +faisaient bande à part. Ces deux fractions ayant demandé à venir vivre +avec les Djebaïr et les Miaïssa, le cheïkh ʿAbd el Djelil accepta, +malgré l’opposition de Cheref eddin. Un Gourân Médelâ, revêtu d’une peau +de mouton et muni d’un encrier et d’une plume, se présenta un jour dans +le campement d’ʿAbd el Djelil, où son soi-disant titre de faqih lui +valut de recevoir aussitôt l’hospitalité. Il se coucha devant la porte +du cheïkh et, pendant la nuit, le tua d’un coup de couteau (1895) : ce +Médelâ avait voulu venger la mort de deux de ses frères, enterrés +vivants par ordre d’ʿAbd el Djelil. + +On raconte aussi que le cheïkh paya de sa vie le peu de sympathie qu’il +avait montré pour la propagande senoussie. Les Chirédat, plus ou moins +accusés d’avoir participé au meurtre et redoutant d’ailleurs l’hostilité +de Cheref eddin, prirent la fuite. + +Des dissentiments se produisirent alors entre Cheref eddin et Rhèt, fils +d’ʿAbd el Djelil. La lutte éclata entre eux. Rhèt rangea autour de lui +les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa, Medjâbera, quelques +Khouan et de nombreux habitants du Kanem : Toundjour, Dalatoua de +l’alifa Hadji, Ḥaddâd de Kachalla Bouguer (Ngouri), Abourda, Gourân +Ankourdé, Haddad Déberi, Dogorda, Famalla, etc., — soit environ 5.000 +hommes. Cheref eddin soutenait Aḥmed, un jeune frère de Rhèt, avec +l’aide des Miaïssa, des Djebaïr, des Gadoa et des gens de l’alifa +Djerab. + +La principale rencontre entre les deux partis avait eu lieu à El Ousfer, +lorsque la mission Joalland-Meynier fit son apparition au Kanem +(novembre 1900). La mission Foureau-Lamy arriva quelques mois après +(février 1901). Les Oulâd Slimân recherchèrent l’appui des Français : +Rhèt entra en relations avec le capitaine Joalland et Cherfeddine alla à +Barroua demander l’aman au commandant Lamy. + +L’alifa Djerab, fils de l’alifa Mousa, commandait à Mao et était soutenu +par les Miaïssa. Son cousin germain, l’alifa Hadji, était l’allié de +Rhèt et des habitants de Dibinentchi, Ngouri et Mondo. + +Djerab, chassé de Mao par ses ennemis, vint à Dibinentchi faire sa +soumission au capitaine Joalland. Hadji se déclara contre nous, et les +gens de Mondo et de Ngouri attaquèrent même la mission : ils furent +facilement repoussés et Kachalla Bouguer, le chef des Ḥaddâd de Ngouri, +demanda alors l’aman. Quant à l’alifa Hadji, il fut tué, dans une +reconnaissance, par le brigadier de spahis Suleïman Seïdou[144]. + +Après l’anéantissement de la puissance de Rabah au Bornou (Koussri, 22 +avril 1900 ; Goudjeba, 23 août 1901), les Français cherchèrent à +s’étendre dans les pays de la rive droite du Chari. Notre influence +progressa sans incident notable jusqu’aux portes du Kanem, mais, dans ce +dernier pays, elle se heurta aux Senoussis, qui venaient d’entrer en +scène depuis peu. Le grand-maître de la confrérie avait envoyé un de ses +vicaires, Moḥammed el Barrâni, s’occuper du Kanem : le délégué du Mahdi +fonda la zaouia de Bir Alali et organisa la résistance contre les +progrès éventuels des Français dans la région. + +Au début de 1901, le commandant Tétart occupait la partie sud du Kanem +(Massakory et Ngouri). El Barrâni repoussa les avances qui lui furent +faites et ne voulut point entrer en relations avec nous : il fit même +mettre à mort l’alifa de Mao, Moḥammed Djerab, qui nous était dévoué. +Les troupes senoussies du Kanem comprenaient des Arabes de la +Tripolitaine et des oasis libyennes, des Oulâd Slimân et des Touareg de +l’Aïr et du Damerghou — notamment les Keloui-Mazourek de Khandjer, +gendre et neveu du grand chef targui Denda[145]. + +Dans les premiers jours de novembre 1901, une reconnaissance, commandée +par le capitaine Millot, fut envoyée de Fort-Lamy sur Ngouri. Elle +poussa sur Bir-Alali et, le 10, les Khouân l’attaquèrent à 2 kilomètres +environ au sud de la zaouia : le capitaine Millot fut tué et le +capitaine Bablon, qui avait pris le commandement, dut se replier vers le +Sud. « Il était maintenant avéré que les mahdistes n’admettraient jamais +notre voisinage. Nous ne pouvions pas de notre côté rester sur un tel +échec ; notre autorité en souffrait au Chari et les soldats de Barrâni, +grossissant les faits, envoyaient déjà vers le Sud-Algérien la nouvelle +de la grande victoire du Croissant sur les infidèles[146]. » + +Barrâni avait avec lui plus de 3.000 Touareg, qui constituaient son plus +solide appui. Ces nouveaux venus, étant les plus forts, commandaient +naturellement au Kanem : ils percevaient l’impôt et réglaient toute +question selon leur bon plaisir. Aussi les Oulâd Slimân, furieux de voir +leurs vieux ennemis faire la loi dans le pays, se tenaient-ils en +majeure partie à l’écart. + +L’action décisive contre Barrâni eut lieu en janvier 1902. Une colonne +de près de 600 hommes, sous les ordres du commandant Tétart, quitta +Ngouri pour attaquer de nouveau Bir-Alali : le 18, la zaouia fut enlevée +d’assaut et les vaincus s’enfuirent du côté du Borkou. + +Le cheïkh Rhèt ayant été tué dans les rangs des Senoussis, lors de la +première affaire de Bir-Alali, son frère Aḥmed avait abandonné Cheref +eddin et les Miaïssa, pour aller rejoindre les Chirédat et Ourfalla. +Ceux-ci entretenaient de relations avec les Khouân. L’attitude des +autres Oulâd Slimân était différente. Barrâni avait cependant réussi à +réconcilier momentanément les Touareg et les Miaïssa, et ces Arabes +avaient même pris une part assez active à la lutte contre les Français. +Mais, après la défaite, ils jugèrent plus utile de se rapprocher de +nous. Barrâni apprit avec colère leurs nouvelles dispositions et il +résolut de punir sévèrement ce qu’il considérait comme un manquement +criminel à la solidarité musulmane devant les infidèles. Il excita +l’hostilité des Touareg contre les dissidents : il dit même à Khandjer +que les Miaïssa avaient massacré une centaine de fuyards touareg après +le deuxième combat de Bir Alali. C’est pourquoi Barrâni, Khandjer et +Aḥmed se concertèrent pour tendre un guet-apens aux principaux notables +miaïssa. Cheref eddin fut mandé et il se rendit à cet appel avec douze +hommes de sa fraction : ils furent tous massacrés. Les Oulâd Slimân du +cheïkh Aḥmed et les Touareg tombèrent ensuite sur un groupe de +campements miaïssa, installés à Dira. + +La tribu des Miaïssa envoya alors deux délégués, dont le vieux cheïkh +ʿAmer ben Allam, demander l’aman au capitaine Bablon, à Bir Alali (fin +avril 1902). Cette offre de soumission fut accueillie avec méfiance, +tant à cause de la duplicité notoire des Oulâd Slimân que de leur +hostilité passée envers nous : cependant, sur l’ordre donné par le +Commandant du Territoire, elle fut acceptée en mai. + +Quelques mois après, sur l’indication donnée par les Miaïssa que les +Touareg préparaient un nouveau coup de main, des tirailleurs de Bir +Alali vinrent prendre position à Korofou, tout près de l’endroit où +stationnait la tribu ralliée. Le 11 août, les Touareg qui se ruaient à +l’attaque du camp miaïssa tombèrent sous le feu de nos tirailleurs et +une partie d’entre eux resta sur le carreau. Le reste s’enfuit, +poursuivi par les Oulâd Slimân, qui tuèrent un certain nombre de leurs +ennemis et ramenèrent quelque butin. + +Barrâni était complètement découragé depuis la seconde affaire de Bir +Alali. Le 31 mai, il avait fait une démonstration sans importance contre +la zaouia. D’autre part, Moḥammed el Mahdi était mort à Gouro, dans les +derniers mois de 1901. Son successeur, Si Aḥmed Chérif, fort mécontent +des échecs subis au Kanem, rappela Barrâni, auquel on reprochait de +manquer d’activité et même de courage : il le remplaça par le zélé et +fanatique Abou Aguila, originaire du Maroc ou du Sud-Oranais. + +Le 21 septembre 1902, les spahis et les Miaïssa exécutèrent un coup de +main très réussi contre le camp des Touareg du chef Kandjer, à 40 +kilomètres au N.-E. de Kologo : Kandjer fut tué dans l’action et cette +affaire eut comme résultat essentiel d’abattre considérablement le moral +des Touareg. + +Cependant Abou Aguila avait installé un camp au puits de Haddara, à 130 +kilomètres de Bir Alali sur la route du Borkou. Le nouveau délégué +ranimait l’ardeur défaillante des guerriers de la Senoussïa et se +préparait à attaquer les Français. Il était activement secondé par un +ancien partisan de Rabah, nommé Zin el Abdin, jadis employé par nous et +passé depuis peu chez nos ennemis, à la suite d’un vol de bétail fait de +complicité avec l’interprète arabe Redjem. Le 2 décembre 1902, au point +du jour, l’arrière-garde d’une reconnaissance, qui rentrait à Bir-Alali, +fut soudainement assaillie par les Senoussis à Tiouna, à 12 kilomètres +du poste : le lieutenant Poupard réussit toutefois à se dégager. Le +lendemain à neuf heures du soir, les Khouân essayèrent de surprendre le +poste. Le 4, au matin, la garnison exécuta une sortie et 164 fanatiques, +dont Abou Aguila, se firent tuer dans une tranchée de 150 mètres, qu’ils +avaient creusée pendant la nuit à environ 250 mètres du poste. Ce fut le +coup de grâce pour l’action de la Senoussïa dans l’intérieur du Kanem. +La plupart des Touareg, désemparés depuis la mort de Khandjer, +abandonnèrent la lutte et allèrent dans le 3e Territoire militaire +demander l’aman. Si Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se +replier sur le Borkou, il quitta lui-même Gouro, peu de temps après, et +rentra à Koufra. + +Nos auxiliaires miaïssa avaient eu une attitude douteuse dans les +diverses affaires qui se déroulèrent autour d’Alali, à la fin de 1902. +D’autres incidents marquèrent d’ailleurs l’assujettissement de ces +nomades à une vie régulière : en septembre 1903, ils tendirent même un +guet-apens à l’un de nos détachements ; les menées du cheïkh Hamouda lui +valurent d’être fusillé, et le cheïkh Boudma dut s’enfuir chez les +Ourfalla. + +Les Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed restèrent avec les Senoussis. Ils +menèrent quelques rezzous chez les indigènes ayant reconnu notre +domination. Mais ils furent malmenés par les reconnaissances dirigées +par nos officiers : le capitaine Durand, commandant l’escadron de spahis +— qui venait de soumettre les Kreda — les atteignit à Koal et leur +enleva mille chameaux (juin 1904) ; plus tard, ils furent surpris à +Fayanga par les méharistes du capitaine Mangin. Obligés de se réfugier +au Borkou, les Oulâd Slimân ne purent pas vivre d’accord avec les +Senoussis, qui y commandaient : ils furent même pillés par eux. Le +cheïkh Aḥmed vint alors à Bir Alali faire sa soumission au lieutenant- +colonel Gouraud, en février 1905. + + +La tribu des Oulâd Slimân se compose des quatre fractions suivantes : +Chirédat, Héouat, Miaïssa et Djebaïr. Les autres Ouassal (Megâreba, +Guedadfa, Ourfalla, etc.) sont des éléments détachés des tribus de la +Tripolitaine. Ces Arabes comprennent deux groupes ennemis : celui du +cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil (Chirédat, Héouat, Megâreba et +Guedadfa)[147] et celui du cheïkh Mayouf oueld Aḥmed Bendjouéli (Miaïssa +et Djebaïr). + +Le premier a fait défection en août 1910 et est passé chez les +Senoussis, avec lesquels certains Arabes du groupe n’avaient cessé +d’entretenir secrètement des relations. Durant les cinq années que les +Oulâd Slimân furent réunis sous notre autorité, des querelles +incessantes s’élevèrent entre les deux groupes : notre présence seule +les empêcha de régler leurs différends par les armes. On avait +d’ailleurs assigné à chacun d’eux une région de parcours particulière : +les gens d’Aḥmed vivaient dans le Liloa (ou Léloua), au nord de Bir +Alali, et ceux de Mayouf nomadisaient dans le Chitati. A ce moment-là, +l’ensemble des Oulâd Slimân du Kanem pouvait fournir 600 guerriers +environ. + +Le cheïkh Aḥmed est allé rejoindre les Ouassal dissidents. Ceux-ci +vivent avec les Senoussis et ont toujours pris part aux rezzous menés +contre nos protégés du Kanem ou du Baḥr el Ghazal. Ils comprennent : les +Bedour, et des groupes moins nombreux de Guedadfa, de Djimamla et de +Megâreba. + +Les Bedour (fraction des Ourfalla) habitaient autrefois le Kanem, où ils +avaient embrassé la cause de Rhèt. Quand nous fîmes notre apparition +dans le pays, les Bedour s’enfuirent dans le Baḥr el Ghazal, à Am Gotôn. +Après la soumission des Kreda, ils gagnèrent le Mourtcha et leur chef, +le vieil ʿAli Benetik, se rendit à Abéché pour présenter ses hommages au +sultan Doud-Mourra. Plus tard, ʿAli Benetik et son fils Oumran se +réfugièrent au Borkou. + +Les Guidadfa et les Djimanla sont peu nombreux. Avant la trahison +d’Aḥmed, les Megâreba dissidents comptaient environ 150 fusils. Ils +étaient restés en relations avec leurs frères du Kanem, qu’ils +poussaient à faire défection : beaucoup de ceux-ci passèrent d’ailleurs +chez les Senoussis, isolément ou par petits groupes. Actuellement, tous +les Megâreba sont en dissidence. Ces Arabes sont réputés pour leurs +instincts pillards : au surplus, la connaissance approfondie qu’ils ont +du Kanem et du Baḥr el Ghazal fait d’eux des adversaires redoutables. + +Tous ces Ouassal dissidents ont quitté le Borkou, dont le climat humide +ne se prête pas à l’élevage du chameau, et ils nomadisent actuellement +plus à l’Est, dans la région de Ouéta, Woï et Archeï. A côté d’eux, +vivent des Arabes Zouaya du désert de Libye, des Touareg dissidents et +deux groupes de Bideyat. + +Nachtigal n’a eu qu’à se louer de l’hospitalité qu’il a trouvée chez les +Oulâd Slimân et — tout en reconnaissant leur mépris atavique du travail +et leur amour invétéré du pillage — a parlé d’eux avec sympathie. Les +défauts signalés par l’explorateur rendent ces Arabes peu aptes à mener +une existence régulière. Ils ont vécu jusqu’ici de l’exploitation des +nègres et des Choa, de la traite et du travail des esclaves : sous notre +domination, ils ont dû renoncer à de pareilles habitudes et, de ce fait, +se sont trouvés considérablement appauvris. Incapables de s’adonner à un +travail quelconque, bons tout au plus à servir de guides et +d’auxiliaires dans les opérations contre les bandes des Senoussis, ils +ont toujours regretté le temps de leur pleine indépendance, heureuse +époque où ils pouvaient donner libre cours à leurs instincts tout +particuliers de rapine et de meurtre. Somme toute, ces gens-là ne +méritent aucun égard. Ils n’ont point voulu accepter la domination +turque, et ils détestent la nôtre : réduits par la force des armes, ils +restent moralement réfractaires. Leur mentalité, en l’honneur de +laquelle les romantiques eussent écrit des poèmes ébouriffants, les +condamne à végéter sous notre autorité. S’ils ne veulent point se +résigner au travail, ils deviendront les plus misérables des habitants +du Kanem. De fréquents croisements avec les populations voisines +pourraient, avec le temps, les transformer de façon sensible et les +rendre semblables aux paisibles Choa du Bornou et du Baguirmi. Mais leur +mépris des noirs, qu’ils appellent dédaigneusement _kerâda_, infidèles, +empêchera de longtemps encore toute transformation de ce genre. + +Les Oulâd Slimân possèdent, au surplus, les défauts habituels de leur +race. Voici le tableau peu flatteur que fait le capitaine Fouque du +moral de ses anciens administrés : « Hypocrite et faux à l’excès, le +Slimân n’a aucune parole et ne connaît pas la foi jurée ; tous ses actes +sont empreints d’une arrière-pensée en vue de l’intérêt immédiat et le +penchant à la trahison découle forcément de cette tournure d’esprit. Ce +sont des gens qui ne gagnent pas à être connus ; malgré leurs allures +doucereuses, ils se rendent vite antipathiques, puis se font détester au +dernier degré. Intelligents, ils savent exploiter tous les côtés faibles +de la nature humaine et malheur à l’autorité qui ne sait pas réfréner +par une main ferme les écarts dont ils sont coutumiers[148] ! » + +La défection du cheïkh Aḥmed a montré avec quelle désinvolture les Oulâd +Slimân savent changer de camp, lorsqu’ils croient y avoir intérêt. +L’échec du capitaine Sellier à Aïn Galakka, en 1908, et les succès +obtenus par les rezzous senoussis au Kanem, durant l’année 1909, avaient +considérablement affaibli le prestige de nos armes. D’autre part, +l’antagonisme entre le groupe d’Aḥmed et celui de Mayouf avait pris un +caractère aigu, et le lieutenant-colonel Moll, dans la tournée qu’il fit +en avril 1910, essaya vainement de les mettre d’accord. Fréquemment, des +Megâreba passaient chez les Khouân et servaient ensuite de guides aux +bandes qui venaient piller les pays soumis : ils poussaient, en outre, +leurs frères du Kanem à faire dissidence. Les intrigues des Senoussis +travaillaient de plus en plus le groupe d’Aḥmed et, en août 1910, la +désertion de ce cheïkh, montra combien notre influence avait perdu de +terrain. Notre attitude défensive à l’égard des Senoussis, que les +indigènes ne s’expliquaient point et prenaient pour de la pusillanimité, +était tout simplement conforme aux instructions ministérielles, qui +interdisaient d’aller au Borkou : au surplus, les événements du Ouadaï, +où nous nous trouvions engagés à fond, ne nous permettaient pas +d’entreprendre des opérations importantes sur un autre théâtre. + +Les Oulâd Slimân restés au Kanem constituent le groupe du cheïkh Mayouf +(Miaïssa et Djebaïr). Ces Arabes sont ceux qui nous ont toujours inspiré +le plus de confiance : ils sont détestés des Senoussis et ennemis des +gens d’Aḥmed, et ont par conséquent tout intérêt à rester sous notre +protection. Ils ne comptent pas de dissidents. Les Miaïssa forment la +fraction la plus nombreuse de leur tribu. + +En terminant, nous dirons que les Oulâd Slimân ne possèdent point la +vertu que, d’après leur histoire, on serait tenté de leur accorder : le +courage. Il semble bien que leurs succès passés aient tout simplement +tenu à la supériorité écrasante que leur donnaient leurs fusils sur de +malheureux nègres armés de sagaies. Le capitaine Cornet rapporte +certains faits, qui montrent de combien peu de sang-froid et de courage +firent preuve les auxiliaires Oulâd Slimân. On savait apprécier les +services qu’ils rendaient comme guides, mais leur valeur guerrière était +tenue en assez piètre estime. Après la paix d’Aïn Galakka, en 1907, un +ballot de poudre anglaise, trouvé dans le fortin, fut partagé entre les +auxiliaires ayant fait preuve de bravoure et échut à des Teda ou à des +captifs de races diverses, employés comme chameliers et palefreniers. +« Quant aux Oulâd Slimân, faussement réputés pour leur courage — écrit +le capitaine Cornet — ce ne sont que des pillards habitués à opérer par +surprise contre des gens armés de sagaies. » + +Cette opinion paraissait partagée des Arabes du Nord. Je me souviens, en +effet, qu’une des femmes des Senoussis faite prisonnière à Ouéta, et +remise en liberté quelques jours plus tard au Borkou, m’avait dit un +matin en cours de route : + +« — Que vas-tu faire de moi ? + +« — Tu seras libre à ton arrivée à Galakka. + +« — Je n’en crois rien. En tout cas, si tu m’envoies au Kanem, je te +demande en grâce de pas me donner comme captive aux Oulâd Slimân. + +« — Et pourquoi ? demandais-je curieusement. + +« — Mon mari évitait de se salir les pieds aux traces laissées par eux +dans le sable, répliqua-t-elle méprisante[149]. » Et le capitaine fait +remarquer que la femme qui parlait ainsi était une esclave du plus beau +noir, épousée par son ancien maître. + +Ajoutons que, lors de la dernière attaque d’Aïn Galakka, en 1908, +l’attitude des Oulâd Slimân qui nous servaient d’auxiliaires fut +notoirement piteuse. + + * * * * * + + +[Note 139 : _Ouassili_ (sing. _Ouassiliri_) est un terme kanouri qui +veut dire « les hommes blancs ». _Ouachîla_ et _Ouassal_ sont les mots +employés par les Toubou et les Arabes.] + +[Note 140 : Selon Nachtigal, Minimini serait un terme toubou, qui +voudrait dire « les dévoreurs ». Cette appellation tiendrait à la +gloutonnerie naturelle des Oulâd Slimân, ou bien à ce qu’ils dévoraient +(_akelou_) autrefois les régions qu’ils visitaient. Nous ne connaissons +pas l’étymologie toubou du mot _Minimini_. Nous ferons cependant +remarquer que les Bideyat et les Zegâoua sont également appelés Minimini +par les gens du Darfour. Cf. sur les O. Slimân, Kampffmeyer, _Studien_, +p. 166, et les auteurs cités.] + +[Note 141 : L’expression _aḥmer tchou_ est fréquemment employée pour +indiquer un teint très clair. Elle est formée du mot arabe _aḥmer_, qui +veut dire « rouge », et du mot toubou _tchou_, qui signifie « blanc ». +Notons, en passant, que les Oulâd Slimân se sont alliés aux femmes du +pays et que la race a perdu sa pureté primitive : le cheïkh Aḥmed ben +ʿAbd el Djelil, par exemple, est fils d’une Kecherda.] + +[Note 142 : L’émigration ne fut point totale, car certains Oulâd Slimân +demeurèrent avec leurs cousins de Tripolitaine. Les descendants de ces +Arabes font actuellement partie du groupe qui habite le pays de Ouaddân +(Temama, Myabis, Souhb, Amamra, Guedadfa, Ourfalla, Chirédat et +Héouat) : ce groupe est commandé par un Oulâd Slimân de pure race, Seïf +en Nacer, neveu de l’ancien cheïkh ʿAbd el Djelil. Les Oulâd Slimân de +la Tripolitaine et ceux du Kanem sont toujours resté en relations.] + +[Note 143 : Gens du lac.] + +[Note 144 : Djerab fut mis à mort par ordre d’un chef senoussi, Moḥammed +el Barrani. Il fut remplacé par son frère, l’alifa Meḥemmed. L’alifa +actuel, Mala, fils de Mousa et frère de Djerab, alla faire sa soumission +au lieutenant-colonel Destenave, et Meḥemmed dut se réfugier chez les +Kreda. + +L’alifa Mousa, fils de l’alifa Ali, est celui qui fit étrangler Maurice +de Beurmann (1863) : des captifs vigoureux passèrent une corde autour du +cou de l’explorateur et se mirent à tirer aux deux extrémités. Nachtigal +a fait un récit bien romanesque de la mort du malheureux de Beurmann. Ce +fut Mousa qui donna l’ordre de le tuer, et non l’aguid ouadaïen Chommi. +Les indigènes n’avaient pas encore vu d’Européen à ce moment là, et +beaucoup d’entre eux crurent qu’il s’agissait de l’exécution d’un juif +(ihoudi).] + +[Note 145 : C’est Khandjer qui avait fait assassiner à Zinder le +capitaine du génie Cazemajou et l’interprète Olive.] + +[Note 146 : Capitaine Fouque, _Le Kanem_ (_Revue des Troupes +coloniales_, 1906).] + +[Note 147 : Les Héouat, peu nombreux, sont considérés comme étant +d’origine médiocre : _ma ḥourr ketir_ ما حر كثير. Les Megâreba (Aïd +Garaga, Aïd Noufel, Goubaéli) sont plus nombreux que les Héouat.] + +[Note 148 : Fouque, _Le Kanem_.] + +[Note 149 : Cornet, _Au Tchad_.] + + + + + V + + LE LAC TCHAD + + * * * * * + + +Avant de quitter les habitants du Kanem, qui, pour la plupart ont +toujours vécu sur les bords du Tchad, il est nécessaire de donner +quelques renseignements sur ce lac, dont nous avons déjà tant parlé et +dont il sera encore question à propos de certains Toubou. Du reste, en +étudiant les Kreda, nous serons amené à nous occuper du Baḥr el Ghazal, +qui conduisait autrefois les eaux du Tchad dans les grandes dépressions +situés au sud du Borkou — la région désertique des Pays-Bas du Tchad — +et c’est une raison de plus pour donner quelques indications sur le lac +lui-même. + +Le lac Tchad, autrefois très étendu, fut toujours peu profond. Overweg +n’avait trouvé que 6 mètres d’eau dans sa partie la plus creuse, les +hauteurs d’eau variant d’habitude entre 6 et 15 pieds anglais (entre +1m,80 et 4m,50). Si l’on néglige quelques entonnoirs de minime +importance, les plus grandes profondeurs ne dépassaient point 4 mètres, +en 1904, et elles n’atteignaient même pas 3 mètres, en 1908. La mission +Tilho évalue la profondeur moyenne du lac à 1m,50 dans la zone des eaux +libres, et entre 2 et 3 mètres, dans la région des baḥrs. + +Nachtigal écrit, d’ailleurs, que le Tchad est une lagune du Chari comme +le Fitri est une lagune de la Batah, et Elisée Reclus, se basant sur les +données fournies par les explorateurs, remarque également « que le Tzâdé +est moins un lac qu’une inondation permanente » et que « parmi les +grands lacs, le Tzâdé doit être comparé surtout au Balkhach de Sibérie, +qui paraît une mer intérieure par ses énormes dimensions, et n’est autre +chose qu’une mince nappe versée par le courant de l’Ili ». + +Le lac étant, pour ainsi dire, tout en surface et n’ayant pas de +profondeur, se trouve soumis à tous les caprices des fleuves qui +l’alimentent. Les alluvions apportées par ces cours d’eau, les crues +variables du lac et le dessèchement progressif de toute cette partie de +l’Afrique modifient constamment la physionomie du Tchad : c’est pourquoi +il est impossible de fixer sa forme d’une façon définitive. + +Nachtigal avait déjà signalé que l’eau du lac couvrait autrefois des +espaces immenses. M. Chevalier écrit de même, en parlant de cette +région : « A l’époque néolithique, toute la contrée, le Baguirmi +compris, devait former un vaste lac dix fois plus grand qu’aujourd’hui +qui envoyait certainement très loin des ramifications, et communiquait +avec les dépressions du Mamoun et du Iro par des baḥrs immenses. Le Baḥr +el Ghazal allait alors baigner les montagnes du Borkou. Le Kanem et +l’est du Bornou disparaissaient sous les eaux et les rochers de Ḥadjer +el Hamis constituaient des récifs dans cette mer intérieure »[150]. + +La mission Tilho (1906-1909) vient de publier une très belle étude sur +le lac Tchad[151]. Nous en extrayons les renseignements qui suivent. + +« ZONE ASSÉCHÉE DU NORD. — Dans le premier semestre de l’année 1908, +toute la partie nord du lac Tchad jusqu’à la frontière franco-anglaise +(parallèle du thalweg de l’embouchure de la Komadougou Yoobé) était +entièrement asséchée, alors qu’en 1904 on naviguait normalement dans ces +mêmes parages par des fonds de 1 mètre à 1m,20. La frontière marque +approximativement la limite atteinte par les eaux du lac en février +1908... Là où, quatre ans auparavant, le lac Tchad, sous l’action des +grands vents d’Est, roulait ses flots grisâtres en vagues hautes de près +d’un mètre, s’étend aujourd’hui une steppe désolée, au sol gris-ardoise, +profondément fendillé sous l’effet du soleil, où déjà la végétation +arbustive est représentée par quelques oschars (_calotropis procera_). +Les caravanes de bœufs porteurs et de chameaux traversent couramment +cette zone qui représentait, au commencement de 1908, le quart environ +de la superficie totale de la cuvette lacustre, soit à peu près le +cinquième de celle de la Belgique. + +« La partie nord de l’archipel du Tchad n’a pas échappé à l’assèchement, +et le lit vide des baḥrs apparaît aujourd’hui comme le fond de vastes +tranchées entre les îles, tantôt dénudé, tantôt envahi par une épaisse +végétation. L’eau, en se retirant, a emporté, semble-t-il, tout ce qui +faisait le charme de ces contrées ; la vie indigène est, d’ailleurs, +moins large que par le passé : les cultures, en 1907, ont donné un +rendement médiocre ; une épizootie a ravagé les troupeaux de bœufs. Le +Sahara, qui confine à la partie septentrionale du Tchad, a-t-il déjà +marqué ces régions de son empreinte ? Les indigènes ne doutent pas de +voir les eaux du lac baigner de nouveau leurs îles, des cas +d’asséchement analogue à celui constaté par la Mission, sinon aussi +accentué, s’étant produit au siècle dernier. + +« ZONE DES EAUX LIBRES. — En quelques rares points, notamment à hauteur +de l’embouchure du Chari, le marais sans profondeur qu’est le Tchad +donne l’illusion de la mer. Mais l’illusion est de courte durée, et dans +une autre direction l’horizon est borné par une ligne de végétation +palustre (ambachs, roseaux, papyrus, liserons, herbes de fond et de +surface) haute de plusieurs mètres. + +« ZONE DES ÎLOTS-BANCS. — La zone des eaux dites libres du Tchad est +séparée de l’archipel par une zone d’îlots-bancs, formée par des hauts- +fonds recouverts d’une épaisse végétation palustre : quelques-uns de ces +hauts-fonds émergent aux basses eaux et servent de lieu de relâche aux +piroguiers et pêcheurs boudoumas. Quelques passes seulement conduisent +de la zone des eaux libres dans l’archipel à travers la zone des îlots- +bancs ; à mesure qu’on avance vers l’Est, le nombre des terres émergées +croît, en même temps qu’augmente leur hauteur au-dessus du niveau du +lac ; mais les rives se dissimulent obstinément sous la végétation +palustre. + +« ARCHIPEL. — L’archipel du Tchad est formé d’îles de sable siliceux, +dont la hauteur au-dessus du niveau du lac varie de 1 à 12 mètres +environ et dont les autres dimensions vont de quelques centaines de +mètres à quelques kilomètres... Depuis quelques années, la végétation +palustre s’est développée dans une proportion surprenante dans tout le +lac, et les rives de certaines îles sont bordées aujourd’hui par une +ceinture d’herbes et d’ambach haute parfois de 6 à 7 mètres ; nous avons +mesuré des troncs d’ambach de 45 centimètres de diamètre. La végétation +palustre forme une barrière tellement touffue en certains points que +l’accostage des îles n’est possible qu’après un véritable +débroussaillement à la hache. + +Les insulaires du Tchad élèvent d’importants troupeaux de bœufs, qu’ils +conduisent d’une île à l’autre à mesure qu’ils en ont épuisé les +pâturages. Les pasteurs, armés de pied en cap, emmenant avec eux femmes +et enfants, passent ainsi une bonne partie de leur existence en dehors +de leurs villages... Le Tchad n’est-il pas en voie de disparition ? +Telle est la question qui se pose, surtout après la baisse de niveau et +la diminution de la surface liquide constatées dans ces dernières +années. Praticable en 1902 pour des embarcations de faible tirant d’eau, +le lac a vu sa navigabilité diminuer progressivement à mesure que +l’asséchement devenait plus intense dans le Nord et que la végétation se +développait davantage. La cuvette actuelle restera, pour un nombre +d’années impossibles à chiffrer, le déversoir des grands fleuves que +sont le Chari et le Logone, des petits cours d’eau tels que la +Komadougou Yoobé et les rivières de la poche sud-ouest du lac. Si donc +on n’a pas affaire à un lac, à proprement parler, on aura au moins un +vaste marécage formé par les apports de ces cours d’eau, marécage qui +persistera toute l’année ou une fraction importante de l’année, suivant +l’intensité de l’évaporation..... » + +La conclusion est la suivante : + +« Le lac Tchad est soumis à des variations de niveau et de surface dues +principalement aux variations des apports de ses tributaires. + +« Dans l’état actuel de nos connaissances sur la climatologie du Centre- +Afrique et sur le Tchad lui-même, il paraît impossible de définir une +loi périodique de ces variations. + +« Le Tchad, déversoir de fleuves puissants, continuera à subsister +pendant une longue période de temps, au moins en tant que marais. » + + + _LES POPULATIONS DU LAC_[152] + + +Les îles du Tchad sont habitées par les Boudouma (ou Yédéna) et les +Kouri : les seconds se trouvent dans la partie sud-est de l’archipel, +communément appelée Karga. + +La langue des Boudouma diffère légèrement de celle des Kouri et présente +quelque analogie avec celle des Kotoko : ils prétendent descendre « d’un +ancêtre kanembou nommé Boulou, qui aurait épousé une jeune fille des Sô +nommée Sado Saorom ». Certaine tradition rapporte que des captifs de +Pouls se réfugièrent jadis dans l’archipel et vécurent dès lors avec les +insulaires[153]. + +Le mot _boudouma_ signifie « l’homme à l’herbe » ou « l’homme aux +herbes » (du kanouri _boudou_, herbe) ; _kouri_ veut dire « grosse +tête ». + +Les Boudouma ont toujours vécu isolés dans leurs îles : l’eau des baḥrs +les préservait de toute attaque du dehors et, jusqu’à notre arrivée dans +le pays, ils ne connurent point de sujétion. N’ayant pas de représailles +à craindre, ils profitaient de leur situation privilégiée pour s’adonner +à la piraterie sur les terres avoisinantes du Kanem et surtout du +Bornou. Notre domination a mis fin à cet état de choses, et, à l’heure +actuelle, les Boudouma — qui circulent à travers les îles du lac sur des +pirogues de paille et de roseaux — s’adonnent à la pêche, au commerce, à +la culture du mil et élèvent de beaux troupeaux de bœufs aux cornes +immenses. Ces bœufs ont, du reste, leur légende et les indigènes +prétendent qu’ils sont miraculeusement sortis du lac lui-même. Les +Boudouma sont, en général, restés fétichistes, tout en adoptant +certaines pratiques musulmanes. Il est probable, d’ailleurs, que l’Islam +est destiné à faire des progrès parmi cette population. + +Les Kouri se sont fortement mélangés aux Kanembou qui sont venus +s’installer à côté d’eux, et il est possible que la légère différence +existant entre leur langue et celle des Boudouma provienne de forts +emprunts faits par la première à l’idiome des Kanembou. Ils sont +complètement islamisés et, quoique présentant de nombreux points communs +avec leurs voisins de l’archipel, sont d’un naturel moins primitif et +d’un abord plus sympathique que les Boudouma. Leurs mœurs et coutumes +sont, à quelques détails près, celles des Kanembou. Néanmoins, la vie +des îles leur a imprimé un cachet tout particulier. + +Autrefois, les Kouri pillaient également leurs voisins de la terre +ferme, moins cependant que ne le faisaient les Boudouma : ils +entretinrent généralement des relations médiocrement bonnes avec les +Arabes et Kanembou du Dagana. Une attaque contre des Ḥaddâd récemment +venus du Kanem leur apprit à connaître les flèches empoisonnées de ces +chasseurs, et ils renoncèrent dès lors à toute idée d’agression contre +leurs voisins de l’Est. + +Les Kouri comprennent plusieurs subdivisions : les Kali ou Kaléâ +habitent la région de Berirem et ont pour chef le jeune et ardent Mousa +ould Daouda ; leurs voisins et rivaux, les Kerâoua, sont commandés par +Djibrin, qui réside à Monoukoum ; d’autres Kerâoua sont à Kanassarem +(chef Abba) ; les Kéléoua, qui se réclament d’une origine toubou, sont à +Michiléla ; les Yakoudiâ, Gayaâ, Médéâ, vivent avec les fractions +précédentes. + +Les luttes entre tribus étaient autrefois assez fréquentes chez les +Kouri, qui, au surplus, vivaient en désaccord avec les Boudouma. + +Dans les premières années de ce siècle, par suite de l’asséchement du +lac, les baḥrs qui entourent les îles des Kouri s’étaient en grande +partie vidés et, en 1905-1906, il fallait pousser jusqu’à Berirem pour +trouver enfin l’eau du Tchad. Au mois d’août 1906, nous circulâmes à +cheval dans toute la région Douloumi, Derouderou, Koukouya, Berirem, +Michiléla. Le seul obstacle rencontré fut le baḥr de Berirem, qui +contenait un peu plus d’un mètre d’eau, et que nous pûmes, du reste, +franchir à cheval. + +Il est vrai que, quelque temps après notre tournée en pays kouri, la +crue du lac fut exceptionnelle dans cette partie de l’archipel. L’eau du +Tchad envahit les baḥrs et arriva jusque tout près de Kabirom, ce qu’on +n’avait pas vu depuis longtemps. Les Kouri-Kaléâ et les Hamedj-Ngalên se +retrouvèrent dans des îles, comme par le passé. Ces indigènes, qui ne +pensaient pas revoir les eaux aussi subitement, avaient établi des +plantations de coton dans le lit des baḥrs. Quand l’eau du lac, refluant +vers l’est, atteignit la région qu’ils habitaient, ils pensèrent pouvoir +l’arrêter en établissant des barrages de terre. Mais, la crue augmentant +toujours, ces obstacles furent facilement franchis et les habitants +virent, avec douleur, leur récolte de coton perdue. + +D’après les renseignements donnés par la mission Tilho, l’eau du lac a +une tendance à revenir dans cette région : « certains baḥrs de +l’archipel S.-E., secs en 1903-1904, sont occupés par l’eau du lac en +1908 ; en quelques points même, le niveau paraît s’être élevé ». + +L’asséchement de la partie nord du lac jusqu’à hauteur environ du +parallèle de la Komadougou Yoobé et l’envahissement par l’eau constaté +en 1908 dans quelques baḥrs de la partie S.-E. peuvent peut-être +s’expliquer par l’existence d’un barrage, qui séparerait complètement la +partie sud du Tchad (cuvette du Chari) de la partie Nord (cuvette de la +Komadougou Yoobé). « Nous ne faisons l’hypothèse ci-dessus que sous les +plus expresses réserves. Nous ne voulons pas dire, non plus, que le +barrage en question sépare _définitivement, ni même généralement_, les +deux cuvettes ; nous nous bornons à signaler la possibilité accidentelle +de ce fait, car elle expliquerait, d’une façon simple, nous le répétons, +que le niveau dans le sud du Tchad soit resté stationnaire ou même ait +pu croître légèrement, alors qu’au contraire tout le nord du lac, sur +une distance de 60 kilomètres environ, s’est asséché[154] ». + + * * * * * + + +[Note 150 : Chevalier, _L’Afrique Centrale française_, page 413.] + +[Note 151 : _Documents scientifiques de la Mission Tilho_, tome I.] + +[Note 152 : Voir l’étude de M. l’officier-interprète Landeroin +(_Documents scientifiques de la Mission Tilho_, tome II).] + +[Note 153 : Par captifs, il faut vraisemblablement entendre « sujets ». +Nous avons déjà vu que, selon la tradition, les Pouls ont précédé les +Kanori sur les bords du lac. Les Boudouma semblent avoir toujours +entretenu de bonnes relations avec les Pouls de l’Ouest ; en tout cas, +il est d’un usage formel parmi eux de ne pas réduire en captivité des +gens appartenant à cette population. Il existe quelques villages de +Pouls dans l’archipel ; nous en avons trouvé deux chez les Kouri. Leurs +habitants se sont, du reste, fortement mélangés aux insulaires.] + +[Note 154 : Cf. Labatut, _Le territoire militaire du Tchad_ (_Bulletin +de la Société de Géographie d’Alger_, 1911, p. 146-151).] + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + * * * * * + + LES TOUBOU + + * * * * * + + I + + LA POPULATION TOUBOU + + * * * * * + + +Les indigènes que nous désignons du nom général de Toubou ne donnent +aucun nom à l’ensemble de leur famille. Nous ne les appelons ainsi +d’ailleurs que parce que, dans les premiers pays où les Européens les +ont rencontrés (Fezzan et Bornou), ce nom leur était donné par le reste +de la population. Nous savons que _Tou_ est le monosyllabe par lequel +les Tedâ désignent leur pays. Nachtigal croit que ce nom devait à +l’origine signifier montagne ou rocher. On retrouve d’ailleurs cette +racine dans le mot _tougou_ qui, chez les Toubou du Sud, sert à désigner +une grosse pierre plate, sur laquelle les femmes écrasent le mil au +moyen d’une pierre plus petite. Pour désigner un habitant du Tou, on dit +_Tedê-tou_[155], c’est-à-dire _Teda du Tou_. Cette expression est +probablement employée pour distinguer les Tedâ du Tibesti du Tedâ +habitant d’autres régions[156]. On dit aussi quelquefois _Tedê-emi_, +« ce qui prouve, dit avec raison Nachtigal, que le mot Tou, qui semble +aujourd’hui tombé en désuétude, avait autrefois le même sens qu’_emi_, +qui signifie montagne ou rocher[157] ». Le Tibesti semble donc avoir été +appelé Tou à cause de sa nature montagneuse. + +Nous avons déjà vu, à propos de la discussion sur les désinences _bou_ +et _ma_, que Toubou (pl. Toubouâ) servait à désigner un indigène +habitant le Tou ou originaire de ce pays. Ce mot est kanembou et les +Toubou ne le connaissent que pour l’avoir entendu employer par d’autres +populations. Les Bornouans, les indigènes qui parlent des langues +apparentées au kenga (Baguirmiens, Lisi), les Fezzanais se servent du +même mot. Les Arabes de la région du Tchad, les Choa, emploient +généralement le mot _Gourʿan_ pour désigner les Toubou du Sud. Au Bornou +cependant, ils se servent aussi du mot _Toubô_, sing. _Toubaï_. + +L’appellation _Tedê_ (pl. _Tedâ_)[158] est le pendant, en toubou, du nom +kanembou de _Toubou_ (pl. _Toubouâ_)[159]. + +La terminaison _dê_ (pl. _dâ_), ajoutée à un nom de pays, sert en effet, +chez les Toubou, à désigner l’habitant de ce pays. + + _Borkoudê_, habitant du Borkou ; pl. _Borkoudâ_. + + _Mourtchadê_, habitant du Mourtcha ; pl. _Mourtchadâ_. + + _Fodidê_ (pl. _Foddê_), habitant du Baḥr el Ghazal[160] ; pl. _Fodidâ_ + (_Foddâ_) + + _Daganadé_, habitant du Dagana ; pl. _Daganadâ_. + +D’après cette règle, et puisque _Tou_ désignait le pays, un habitant +devait donc être appelé _Toudê_, pl. _Toudâ_. Comme on appuie fortement +sur le _dê_ (voir plus haut _Foddê_), on a eu finalement _Tedê_, pl. +_Tedâ_[161]. + +_Toubou_ (pl. _Toubouâ_) et _Tedê_ (pl. _Tedâ_) veulent donc dire : +habitant du Tou, du Tibesti. Le premier est le mot kanembou, le second +est le mot toubou[162]. + +Les Toubou forment, au Fezzan, la majeure partie de la population du +district méridional de Gatroun. Ils occupent le Tibesti, le Borkou, les +vallées occidentales de l’Ennedi. Au Ouadaï, on en trouve chez les +Arabes Maḥâmid (Cheurafadâ), sur les bords de l’ouadi Yên (Norea) et au +Mourtcha (Kreda). Ils occupent, dans le Territoire du Tchad, la vallée +du Baḥr el Ghazal (Kecherda et Kreda) et ils sont nombreux au Kanem. On +en trouve également dans le Bornou septentrional et enfin, sur la route +du Kanem au Fezzan, dans les oasis de Kawar. + +Comme nous l’avons déjà dit, les Toubou ne se donnent pas de nom +d’ensemble. Les habitants du Tibesti sont appelés _Tedâ_ et ceux du +Borkou _ammâ Borkouâ_ ou _Borkoudâ_. Ceux-ci donnent le nom de Dâza aux +Toubou situés plus au Sud[163]. Mais ces derniers réservent ce nom de +Dâza aux seuls Kecherda et appellent Dazagadâ tous les indigènes qui +parlent leur langue (_dazaga_, _médi Dazagadâ_). Or la langue du Borkou +est la même que celle des Toubou du Sud et elle présente quelques +différences avec celle des Tedâ. On pourrait donc diviser les Toubou en +deux groupes : les Tedâ et les Dazagadâ. + +Une pareille division est loin d’être rigoureuse, puisque certains de +ces Dazagadâ du Borkou, du Kanem et du Bornou sont d’origine tedâ. Elle +n’offre d’ailleurs pas d’intérêt. La population toubou est une, malgré +les différences qui peuvent exister entre certaines de ces fractions. +Ces différences s’expliquent principalement par le fait que les Tedâ +sont toujours restés isolés dans leur pays montagneux du Tibesti, tandis +que la plupart des Dazagadâ vivaient au contact de diverses populations +(Kanembou, Kanouri, Arabes) et se mélangeaient peu ou prou avec celles- +ci. + +Il est difficile de savoir quel est le pays d’origine des Toubou. Le +_Tarikh el Khamis_[164] les ferait venir d’Égypte et les appellerait +_Nas Firaʿoun_ : les gens de Pharaon. Ce renseignement est d’autant plus +curieux que Barth a déjà signalé certaines analogies entre le toubou et +l’égyptien antique ou le copte[165]. Barth remarquait également que +« les expressions qui sont identiques ou qui se ressemblent chez le teda +et chez le tamachek ou l’un quelconque des dialectes berbères ainsi +nommés — parmi lesquels quelques savants sont toujours portés à ranger +le teda — se réduisent, en somme, à quelques cas extrêmement rares, +isolés et qu’on peut certainement à moitié expliquer par les relations +matérielles de l’existence et des échanges ». La langue toubou +semblerait donc présenter quelque affinité avec le groupe égyptien +(égyptien antique et copte) des langues chamitiques[166]. Il est peut- +être intéressant de rappeler ce que disait Moḥammed el Tounesi, au sujet +des Gourân, et de le rapprocher de ce qui précède. « Les Gourân sont de +petite taille, généralement d’un teint assez net et rapproché de la +coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne semblent pas être +d’origine soudanienne[167]. » + +Les Toubou, par suite de leur isolement dans le désert, ont vécu +longtemps ignorés des géographes. Les écrivains arabes parlaient bien +des Zoghâwa, des royaumes du Kanem et du Bornou, mais ce fut Maqrizi +(1360-1442) qui, le premier, signala la soi-disant tribu berbère des +Bardoa. Après lui, Léon l’Africain (1483-1552) parla également de la +tribu libyenne des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, Birdeva), qu’il +rangeait parmi les peuples numides. Léon signalait, en outre, la +population des Ghoran, dont il n’indique pas l’emplacement d’une façon +bien précise. Il place d’abord ces Ghoran au sud des royaumes de Borno +et de Gaoga. Il écrit plus loin, après avoir parlé des chemins du désert +qui vont de Fez à Tombut et de Télensin à Agadez : « et est beaucoup +plus fâcheux le chemin retrouvé par les modernes, qui est pour aller de +Fez au grand Caire par le désert de Libye : toutefois, en faisant ce +voyage, l’on passe à côté d’un grand lac[168] à l’entour duquel habitent +les peuplades de Sin et Ghorran ». Léon signale enfin que le royaume de +Nubie « devers midi se joint avec le désert du Goran » et que « le roi +de Nubie est souvent en guerre avec ceux du Goran, qui sont de la race +des Bomiens[169], mécaniquement habitants du désert, sans que personne +puisse rien comprendre à leur langage »[170]. Disons, en passant que +l’extension donnée par Léon l’Africain à cette peuplade des Gourân +semble être fort exagérée[171]. + +Moḥammed et Tounesi compléta dans son _Voyage au Ouadaï_ (1851), les +vagues renseignements donnés par Léon. « Les Gorân, écrit le cheïkh, +sont établis au nord du Ouadây. Cette population, riche en troupeaux, en +chevaux, en chameaux, est disséminée çà et là en une foule de petites +peuplades dont chacune se suffit à ses besoins »[172]. + +Au nord des Gourân, Et Tounesi signalait de plus les Toubou-Turkmân, qui +stationnaient du côté du désert de Libye[173], et les Toubou-Rechâd (ou +Toubou des montagnes), dans les pays desquels passait la route menant du +Ouadaï au Fezzan. Le cheïkh dépeignait ces Toubou comme des gens cupides +et avares, dont la langue était incompréhensible et les mœurs bizarres. +Ils formaient un groupe considérable de hordes, qui menaient la vie +nomade dans la partie sud-est du Sahara et rançonnaient les caravanes +traversant le pays. + +Les explorateurs Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg, Vogel +(1850-1855), le consul français Fresnel (1850), recueillirent aussi des +renseignements sur le Tibesti et ses habitants. + +Plus tard, Gerhard Rohlfs put même tracer, grâce aux notes qu’il avait +prises à Kawar (1866), une carte du territoire des Toubou. + +A la suite des renseignements donnés par Maqrizi et Léon l’Africain, +« le monde savant avait pris l’habitude de considérer les Toubou, sur le +territoire desquels devait nécessairement se trouver située la région +des Bardoa, comme des parents des Touareg, comme des Berbères plus ou +moins mélangés[174]. Et ce qui confirme cette idée, c’est que les +anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume bornouan, +passaient pour avoir émigré du Nord à travers ce désert libyen où +étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes instruits du +Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire, assignaient à la +dynastie bornouane une origine berbère. Léon l’Africain dit expressément +que le roi du Bornou était de la race libyenne des Bardoa. + +« Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études linguistiques, eut +cru devoir affirmer la très prochaine parenté des Kanouri et des Tedâ, +on s’empressa de rattacher ces derniers à la race nègre, dont on ne +doutait pas que les habitants du Bornou ne fissent partie, et Barth lui- +même, pour concilier son assertion avec celles de Léon l’Africain et de +Maqrizi, supposa qu’au temps de ces écrivains une tribu de Bardoa +conquérants avait émigré du désert libyque au pays des Toubou et s’y +était fixée à demeure[175]. » + +Nous avons déjà montré que Nachtigal, contestant en cela les allégations +de Barth, croyait que la tribu des Bardoa était une tribu tedâ habitant +anciennement la région du Tibesti appelé Bardaï ou Bardê[176]. Il +faisait remarquer que le désert a imposé un genre de vie uniforme aux +peuplades qui l’habitent et que celles-ci présentent à peu près les +mêmes caractères : d’après lui, les écrivains arabes s’étaient laissés +induire en erreur par l’analogie existant entre le type toubou et le +type berbère. Nachtigal ajoutait que les Toubou, s’ils n’étaient point +des Berbères, ne ressemblaient cependant pas à des nègres, et qu’ils +formaient une population intermédiaire entre les indigènes du Nord de +l’Afrique et les nègres du Soudan ; qu’il était difficile, d’ailleurs, +d’établir une démarcation absolue entre tous ces peuples et que, grâce +au climat et au mélange du sang, il n’y avait pas un saut brusque des +Touareg, des Toubou, des Bideyat et des Zoghâoua aux populations +soudaniennes avec lesquelles ils étaient en contact[177]. + +Nous avons déjà indiqué le rôle que certains Toubou ont joué dans la +fondation du royaume du Kanem. D’autres Toubou désignés sous le nom de +_Tedâ_ par la chronique de Barth, vinrent plus tard troubler l’ordre +établi et entrèrent en conflit avec les princes du pays. Nous savons que +les Boulala s’appuyèrent sur ces nomades dans leur lutte contre la +branche aînée. Cette alliance entre les deux populations a d’ailleurs dû +être facilitée par ce fait que les Maguemi, fraction à laquelle +appartenaient les princes boulala, étaient en partie d’origine +toubou[178]. En tout cas, Boulala et Toubou chassèrent de Ndjimi les +sultans du Kanem et ils les forcèrent à s’enfuir au Bornou. Les deux +populations victorieuses semblent s’être pénétrées et nous verrons plus +loin que plusieurs fractions toubou (Chennakorâ, Tchoandâ) se disent +d’origine boulala. Nous retrouverons d’ailleurs, chez les Boulala, +quelques traces de cette longue cohabitation avec les Toubou. + +Plus tard, les rois du Bornou reprirent le Kanem sur les Boulala et +ceux-ci furent chassés du pays des Toundjour. Les Toubou ne jouèrent +plus, dès lors, de rôle politique. + +Nachtigal a étudié les Toubou du Tibesti (Tedâ), du Borkou (Ammâ +Borkouâ) et du Kanem (Dazagadâ Konoumâ). Nous passerons donc rapidement +sur eux pour étudier d’une façon plus particulière les Toubou du Baḥr el +Ghazal et du Ouadaï. + + * * * * * + + +[Note 155 : Prononcer _Tedé_. L’accent circonflexe indique que l’accent +tonique doit porter sur la lettre _é_.] + +[Note 156 : On dit de même _ana Kanembou Kanem_ « Je suis un Kanembou du +Kanem », parce qu’il y a également des Kanembou au Dagana.] + +[Note 157 : On pourrait objecter cependant que l’expression _Tedê-emi_ +est peut-être _Tedê-mi_, qui veut dire « fils de Teda ». Cette façon de +s’exprimer, « fils de Boulala, Kouka fils de Kouka, etc. » est en effet +très familière aux indigènes.] + +[Note 158 : C’est donc à tort que Reinisch, considérant la forme Tibou +ou Tebou comme indigène a prétendu la rattacher à l’égyptien _Teḥennou_ +(_Die einheitliche Ursprung der Sprachen_, p. 4-6).] + +[Note 159 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer +Vokabularien_, p. LXVI.] + +[Note 160 : _Fôdi_ veut dire « fleuve, rivière, baḥr ». En parlant du +Baḥr el Ghazal, les Arabes disent tout simplement _el baḥr_ البحر et les +Toubou _fôdi_.] + +[Note 161 : Barth se trompe quand il croit que le mot _Tedâ_ est à la +fois le singulier et le pluriel. L’erreur a d’ailleurs été signalée par +Nachtigal.] + +[Note 162 : Nous n’avons jamais entendu employer le mot _Tibbou_, cité +par certains voyageurs et employé par beaucoup d’auteurs (Burckhart, +Lyon, Denham, Vivien de Saint-Martin, Élisée Reclus, Robert Cust, René +Basset, etc.).] + +[Note 163 : Les habitants du Borkou appellent ces Toubou « Dâza » et +aussi « Kecherda ». Cela laisserait-il supposer que les Kecherda ont été +les premiers à émigrer vers le Sud ?...] + +[Note 164 : Manuscrit arabe qui existerait au Ouadaï et qui contiendrait +des renseignements historiques sur les populations du Centre-Africain.] + +[Note 165 : Barth signale également certaines ressemblances entre le +kanouri et l’égyptien antique. Voir d’ailleurs, à ce sujet, _Sammlung +und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien : Einleitung_, p. +CLXXXV et suiv. (die Kanuri-Sprache, die Teda-Sprache). C’est aussi une +partie de la thèse de Reinisch dans l’ouvrage cité plus haut, p. 114, +note 158.] + +[Note 166 : Les idiomes toubou et kanouri sont classés parmi les langues +des nègres. On a coutume de réserver ce nom à un certain nombre +d’idiomes de la côte occidentale et du centre de l’Afrique (Atlantique- +Niger-Tchad-Nil). « Faute d’un meilleur nom, dit Robert Cust, ce groupe +est appelé nègre, désignation incontestablement inexacte. » + +Frédéric Müller range sous cette dénomination vingt-quatre langues ou +groupes de langues. Citons, entre autres, le sonrhaï, le haoussa, le +groupe bornou, le baghirmi et le maba. + +Robert Cust divise les langues d’Afrique en six groupes : sémitique, +hamitique, nouba-foulah, nègre, bantou, hottentot-bushman. Le groupe +nègre se subdivise lui-même en quatre sous-groupes : le troisième, ou +sous-groupe central, comprend cinquante-neuf langues et onze dialectes +parlés dans la région située autour du lac Tchad. Les idiomes les plus +connus de ce sous-groupe sont : le sonrhaï, le haoussa, le tibbou et le +kanouri. + +Tous les idiomes nègres ont un caractère franchement agglutinant ; mais +on ne saurait leur attribuer une origine commune.] + +[Note 167 : « Il existe un _Tarikh el Khamis_ d’Ed Diarbékri qui a été +publié au Qaire en deux volumes. L’épithète de _Nas Firaʿoun_ signifie +simplement que l’auteur relativement moderne du livre (XIVe siècle de +notre ère) rattachait au point de vue religieux les Toubou aux Égyptiens +infidèles. Et encore a-t-il mentionné les Toubous ? N’a-t-il pas dit +simplement que les infidèles égyptiens émigrèrent à l’ouest. Le _Tarikh +el Khamis_ d’Ed Diarbékri est-il le même que celui qui existerait au +Ouadaï ? Ceci n’est pas pour infirmer la parenté possible du toubou à +l’égyptien (sans tomber dans les rêveries de Reinisch), mais, en pareil +cas, la linguistique est un meilleur guide que les inventions +religieuses et les généalogies fabuleuses fabriquées par les tolba. Mais +si le toubou est apparenté à l’égyptien, il l’est par conséquent au +berbère qui appartient au groupe chamitique, appelé aussi proto- +sémitique. Le kanouri n’a rien de commun (Barth ne savait pas +l’égyptien) avec l’égyptien. » (RENÉ BASSET.)] + +[Note 168 : Le lac Tchad apparemment.] + +[Note 169 : « Una generazione di zingani » qui désigne les Bohémiens, +les Tsiganes.] + +[Note 170 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung_, p. LXVI-LXVIII.] + +[Note 171 : « Les Toubou sont mentionnés par les auteurs arabes du moyen +âge sous le nom de Koouâr. El Bekri (XIe siècle de notre ère) rapporte +des légendes sur leur soumission par ʿOqbah. » (R. B.)] + +[Note 172 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung_, p. LXVIII.] + +[Note 173 : Dans la région de l’enneri Marmar, sur le versant ouest du +Tibesti. _Turkmân_ est probablement _Tomâghera_ : l’intonation de ce +dernier mot a dû induire le cheïkh en erreur.] + +[Note 174 : Vivien de Saint-Martin appelait les Toubou « les plus +dégradés de tous les Berbers par le mélange de sang nègre » et « la race +métisse et tout à fait dégradée des Tibboû ».] + +[Note 175 : Nachtigal.] + +[Note 176 : Les différents noms donnés à cette tribu par Léon l’Africain +peuvent s’expliquer de la façon suivante : + +Forme kanembou : _Bardêboua_. Comme le _b_ est à peine prononcé, on +obtient : _Berdeoa, Berdoa, Bardoa_. Forme toubou : _Bardêda_, +_Bardêba_. Correspondrait aux noms de _Berdeva_, _Birdeva_.] + +[Note 177 : Voir, à ce sujet, l’intéressant chapitre de Nachtigal +intitulé _Völkerverhältnisse in der östlichen Sahara_ (tome II de sa +relation).] + +[Note 178 : Nous avons déjà signalé la chose. Remarquons d’ailleurs que +les mots _Maguemi_, _Magueï_, signifient « fils de Maga », et que les +Boulala se donnent à eux-mêmes le nom de _Mâga_ ou _Mâggué_. +_Bornougué_, les gens du Bornou ; _Mâggué_, les gens de Mâga. + +_Mâga_ semble être un mot toubou, composé de _maï_ (sultan) et du +suffixe _ga_ (idée de relation). _Mâga_ voudrait donc dire « gens du +sultan ».] + + + + + II + + LES TEDA + + * * * * * + + +Les Tedâ sont les plus purs d’entre les Toubou. Ils sont restés isolés +dans les montagnes du Tibesti, n’ayant guère de relations qu’avec le +Kawar, le Borkou et surtout le Fezzan, où quelques-uns de leurs +compatriotes sont installés dans le district méridional de Gatroun. + +La chaîne du Tibesti comprend plusieurs massifs importants. Le mont +Tarso, au Nord, forme une vaste croupe de 80 à 100 kilomètres de +développement, que Nachtigal a franchie à une altitude de 2.200 mètres. +Le plus haut sommet du Tarso est l’emi Tousidde, au pied duquel se +trouve le Trou au Natron[179]. Vers le centre de la chaîne, l’emi +Tasserterri forme un second massif, à la base duquel jaillit une source +thermale (_iériké_)[180]. Enfin, vers l’extrémité sud-est, se trouve +l’emi Koussi. « Ce massif est, au dire des habitants, aussi haut, sinon +plus, que le Tousidde. Il faut un jour entier pour en atteindre le +sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de la glace, et les chameaux +des gens qui l’habitent, les Koussoâs, comme on les appelle, sont, +paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord et des montagnes du +littoral... Un Borkouan m’a assuré qu’au sommet de cette montagne il +existe également un vaste et profond Trou au Natron et qu’à son pied +jaillissent deux sources thermales[181] ». L’aguid el Khouzam +d’Acyl[182], Barkaï, qui a été élevé au Borkou, nous a donné quelques +renseignements intéressants sur le massif du Koussi. + +L’hiver (_chité_, شتاء) y dure quatre mois. Comme il fait alors très +froid, les gens endossent plusieurs vêtements et s’enveloppent dans des +notos[183]. Ils mettent des gants en fourrure et se couvrent la tête +avec des bonnets de peau, qui ne laissent voir que les yeux. Ils se +chauffent constamment autour de grands feux. L’eau se gèle dans les +guirbés et les vieilles peaux de bouc qui suintent sont reliées au sol +par un filet de glace (_el mé djamad_, الما الجامد). La pluie ne tombe +que pendant quatre ou cinq jours, mais elle tombe alors à torrents et +d’une façon continue. + +Le Koussi est surtout connu par ses sources d’eau chaude, qui +jaillissent au milieu des rochers. Ces eaux ont en effet une grande +réputation. Les indigènes du Tibesti, du Borkou et d’ailleurs, qui +souffrent d’infirmités ou de rhumatismes, sont hissés sur des chameaux +et amenés au Koussi. Là, on les attache avec des cordes et on les fait +descendre dans l’eau brûlante. Comme les patients crient et se +débattent, on les retire un moment, puis on les replonge à nouveau dans +l’eau, et ainsi de suite. Il paraît que le remède est souverain. + +La région du Koussi est pauvre. Il n’y a guère que du kreb, du settir et +une variété de mil (_tédri_, en toubou), qui pousse à la saison des +pluies. Les habitants utilisent aussi une espèce de « pastèque amère », +de coloquinte[184], dont ils font bouillir les graines avec de la cendre +dans des bourmas. Les graines sont ensuite écossées et l’amande donne +une sorte de graisse végétale, que l’on mange avec les dattes. Enfin, la +plante verte[185] (_chîḥ_, شيح, en arabe ; _odosir_, en toubou), que les +femmes placent dans leurs cheveux et que l’on met au cou des enfants, +vient de l’emi Koussi. + +Le Tibesti, situé en plein Sahara, a un climat extraordinairement chaud +et sec. Ce pays montagneux est très pauvre et les dattes en sont la +principale ressource. Les animaux domestiques comprennent surtout des +chameaux et des chèvres. + +La vie misérable que mènent les Tedâ les rend âpres au gain et leur ôte +tout scrupule sur le choix des moyens. « Se dépouiller l’un l’autre est +leur constante préoccupation ; le mensonge, le vol, le meurtre, tout +pour cela leur est bon. » Aussi les Tedâ sont-ils d’une humeur défiante +et soupçonneuse. Qu’on ajoute à tout cela l’influence du _lakbi_ +(liqueur fermentée obtenue avec la sève du palmier), et l’on comprendra +la fréquence des querelles, des rixes et des luttes sanglantes. + +Les tribulations au Tibesti de Moḥammed et Tounesi et de Nachtigal nous +édifieront sur l’hostilité des Toubou envers les étrangers et sur la +façon dont ils rançonnent les caravanes qui traversent leur pays. + +La caravane du cheïkh Et Tounesi comprenait un homme de la tribu des +Toubou-Turkmân, qui avait été obligé autrefois de s’expatrier après +avoir commis un meurtre. Les gens de sa tribu, avertis, vinrent le +réclamer aux Ouadaïens de la caravane ; mais ceux-ci malmenèrent le chef +toubou et coupèrent même les jarrets à son chameau. Le lendemain, au +moment de partir, un chameau de la caravane disparut et un Ouadaïen fut +égorgé par les Toubou. « Nous trouvons, dit le cheïkh, le Ouadayen noyé +dans son sang et s’agitant encore des dernières convulsions de la mort. +A distance nous découvrons une nuée de chameaux, dont chacun portait +deux cavaliers à la face couverte d’un litham noir. On eût dit des +corbeaux juchés sur des chameaux. Ces sauvages faisaient manœuvrer leurs +montures avec une habileté et une légéreté incroyables. Le cheval n’est +pas plus rapide, plus docile, plus impatient sur le champ de bataille. » + +Pendant vingt jours, la caravane fut harcelée à tout instant par les +Toubou-Tourkmân, et la poursuite ne cessa que lorsque le cheïkh et ses +compagnons pénétrèrent dans le territoire des Toubou Rechâd. Là, de +nombreux indigènes vinrent s’installer à côté de l’endroit où campait la +caravane, et quand arriva le sultan, juché sur un chameau avec sa femme +en croupe[186], il fallut régaler tout ce monde. La troupe des Toubou +accompagna les étrangers et elle fut nourrie par ces derniers pendant +toute la traversée du territoire de la tribu. Le dernier jour, un cadeau +fut offert au sultan, qui en fit réclamer un autre pour lui et sa femme. +Puis, au moment où les voyageurs allaient charger leurs chameaux, le +sultan arrivait et « tout ce qu’il apercevait à son goût, cordes, +petites sébiles, il le happait et s’en faisait cadeau ». Après lui, ce +fut le tour de la sultane, puis celui d’une foule de Toubou, qui +disaient tous _Tané meilabou_ : je suis fils du sultan[187]. « Ils +parcourent la caravane ; tout ce qui leur plaît, ils l’enlèvent ; tout +ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le leur donner. Presque +aucun objet de quelque valeur ne nous resta. » + +Après ce pillage en règle, le cheïkh et ses compagnons purent enfin +partir « vexés, ennuyés, fatigués à l’excès de ces procédés odieux des +Toubou ». + +La qualité d’Européen valut à Nachtigal d’avoir à souffrir bien +davantage de l’hostilité et de la cupidité des habitants du Tibesti. +Quand l’explorateur visita le val Bardaï, il envoya un cadeau au sultan +(_dardaï_), qui était alors malade. Nachtigal fut vite dépouillé de ce +qu’il avait par les Toubou, maïnas ou non, qui lui réclamèrent tous +quelque chose. Quand il ne posséda plus rien, on ne voulut pas le +laisser partir. Il demanda vainement au sultan, qui avait enfin paru, de +lui permettre de regagner le Fezzan. Celui-ci visita la tente de +Nachtigal et, quand il n’y vit que deux caisses qui ne contenaient +presque rien, il se disposa à s’en aller. Le maïna Arami, le guide et le +protecteur de Nachtigal, fit alors un discours au sultan pour lui +montrer la nécessité de laisser partir l’Européen. Ce fut en vain +d’ailleurs, car le dardaï répondit simplement : « Le bois est vide, je +m’en vais. » Et ce fut tout. + +Nachtigal réussit néanmoins à prendre la fuite pendant la nuit. Au +moment de le quitter, les Tedâ qui l’avaient accompagné fouillèrent une +suprême fois dans ses caisses pour en retirer les objets à leur +convenance. Après tous ces pillages, il ne restait plus rien au +malheureux Nachtigal. Sa caravane offrait un spectacle lamentable sur la +route de Fezzan. « Moi-même, dit l’explorateur, les pieds absolument +nus, les jambes enveloppées de loques de coton qu’avec la plus grande +audace d’euphémisme on ne pouvait plus qualifier de pantalon, le torse +inclus dans un pardessus d’été parisien réduit à l’état le plus piteux, +je haletais sous le faix de deux fusils ». Nachtigal et ses compagnons +atteignirent toutefois sans encombre le district fezzanais de Gatroun. + +Les nobles (_maïnas_) jouent un grand rôle chez les Tedâ et le sultan +(_dardaï, dardê_) n’a pas beaucoup d’autorité. La tribu des Tomâghera +commande aux vallées septentrionales. A côté d’elle, les Gounda forment +également une tribu importante. La fraction dominante dans le sud du +pays est celle des Arinda. + + +_Les Senoussi_[188]. — Au point de vue religieux, les Tedâ sont des +musulmans très fanatiques. La haine des chrétiens est d’ailleurs +soigneusement entretenue par les Senoussis qui recrutent de nombreux +auxiliaires au Tibesti et au Borkou. Il est donc nécessaire, avant de +commencer l’étude des Toubou du Sud, de donner quelques renseignements +sur la secte qui lutte avec tant d’acharnement contre l’expansion +française en Afrique Centrale. + +Le fondateur de la confrérie est le cheïkh Sidi Moḥammed ben ʿAli Es- +Senoussi, qui, écrit Moḥammed el Hachaïchi, « descendait du prophète +Moḥammed par une filiation établie d’une façon certaine » (!). Il naquit +près de Mostaganem, vers la fin du XVIIIe siècle, et appartenait à la +grande tribu des Oulâd-Sidi-ʿAbd-Allah (dont l’ancêtre fut Si ʿAbd- +Allah-ben-Khaṭṭâb). Après avoir étudié à Fâs durant plusieurs années, il +décida de faire le pèlerinage de la Mekke. « Il passa à Temacin, +traversa le Djerid tunisien, la Tripolitaine, la Cyrénaïque et arriva en +Égypte... Il avait d’abord eu l’intention de s’arrêter au Caire, où il +comptait compléter son instruction à la djâmiʿ El-Azhar ; mais, dans ce +milieu semi-officiel d’uléma, ayant des charges à la cour du khédive ou +inféodés aux Osmanlis, il ne rencontra ni le genre d’enseignement qui +répondait à ses aspirations mystiques et puritaines, ni les +satisfactions d’amour propre qu’il avait auprès des tolba du Sahara. +Ayant même voulu, un jour, professer en public, il effraya les chefs de +la mosquée par la hardiesse de ses doctrines intransigeantes, et le +cheïkh El Hanich, un des grands personnages religieux du Caire, lança +contre lui un véritable anathème, le dénonçant au peuple musulman comme +un novateur et un réformateur religieux. On ajoute même qu’il essaya de +le faire empoisonner, et que ce ne fut que par miracle que Si Senoussi +s’échappa du Caire. Aussi, ce dernier conserva-t-il, toute sa vie, une +haine invétérée contre les Égyptiens[189]. » + +Le cheïkh Senoussi devint, à la Mekke, le disciple préféré de Si Aḥmed +ben Idris el Fâsi, le grand chef de l’ordre des Khadiria. Celui-ci, en +butte à la haine des uléma de la Mekke, qui le traitaient +d’« hérésiarque », dut se réfugier à Sobia, dans le Yémen : Es Senoussi +l’accompagna dans son exil. + +En 1835, à la mort de Si Aḥmed, l’ordre des Khadiria se scinda en deux +branches ennemies. Le cheïkh Senoussi fit bâtir une zaouia sur la +montagne d’Abou Kobaïs, à côté de la Mekke, et ses partisans prirent le +nom de _Senoussis_, tandis que ceux de la zaouia rivale devenaient les +_Mogharania_ et, plus tard, les _Soualiah_. + +De nombreux disciples suivirent l’enseignement donné par Sidi es +Senoussi dans la zaouia d’Abou Kobaïs, et les doctrines intransigeantes +qu’il professait se répandirent bientôt dans la plupart des régions de +l’Hedjaz, du Yémen et de l’Irak. Mais le clergé semi-officiel de la +Mekke manifesta son hostilité à l’égard du novateur, et celui-ci, tout +comme son maître, dut se résigner à quitter la ville sainte. En 1843, il +partit pour la Cyrénaïque ; il séjourna plusieurs années au djebel +Lakhdar, non loin de Benghazi, dans le pays de Derna, et sur cette +montagne s’édifièrent rapidement de nombreux établissements religieux. +Le cheïkh Senoussi rassembla ensuite un certain nombre d’adeptes et se +retira avec eux sur les confins de la Tripolitaine, dans l’oasis de +Djarhaboub, qu’il fit défricher et mettre en culture (1855). Il y fit +construire la grande zaouia, qui resta pendant longtemps le centre de la +confrérie et le point d’où la propagande senoussie rayonna sur le Nord +et le Centre de l’Afrique. C’est là qu’il mourut en 1859. Le bruit se +répandit, dans tout le Sahara oriental que la mort du saint homme avait +amené une éclipse de soleil et de lune, et de nombreux pèlerins +accoururent à Djarhaboub pour prier sous la coupole de son tombeau. +L’aîné de ses deux fils, Sidi Moḥammed el Mahdi, « connu aussi sous le +nom de El Bedr (la lune) à cause de sa beauté physique et de sa +popularité », devint le khalife de la confrérie. Son nom de Mahdi était +significatif ; les fidèles se racontaient, en outre, qu’il portait entre +les deux épaules « le signe des prophètes » et que, Sidi es Senoussi, +prévoyant la considération dont son fils jouirait plus tard, avait +coutume de lui baiser la main. + +Nous allons exposer succinctement les principes qui servirent de base au +cheïkh Es-Senoussi pour fonder une nouvelle confrérie religieuse dans +l’Islam et les méthodes qu’il préconisa pour assurer le triomphe de sa +doctrine. La chose est particulièrement intéressante, car nous +constaterons, plus loin, que le grand-maître actuel de l’ordre, Si Aḥmed +Chérif, s’est notablement écarté — par son attitude franchement hostile +à notre égard et ses accommodements avec les Turcs — de la ligne de +conduite adoptée par Sidi es Senoussi et, avec néanmoins des tendances +bien marquées au pouvoir temporel, par son fils aîné et successeur, Si +el Mahdi. + +« Les Snoussya, écrivait le commandant Rinn en 1884, ne sont ni des +novateurs, ni des réformateurs : ce qu’ils prêchent c’est d’abord +l’observance du « contrat primitif », c’est-à-dire les doctrines du +Coran et de la Sonna, dépouillées de toutes les innovations et hérésies +qui ont été introduites, soit par les détenteurs des pouvoirs +politiques, soit même par les cheikhs de plusieurs ordres religieux, qui +se sont écartés des règles tracées dans le Livre de Dieu et observées +par les vrais soufi[190]. + +« En somme, les doctrines des Snoussya ne sont autre chose que le retour +au Coran et au soufisme[191] des premiers siècles de l’Islam ; ce qui +revient à dire qu’elles affirment la nécessité de « l’Imamat » comme +gouvernement, et l’excellence absolue de la vie contemplative et dévote. +Nous avons dit déjà que la Loi musulmane entendait par « Imamat » la +« théocratie panislamique » et c’est, en effet, vers ce but gigantesque +et redoutable pour tous les gouvernements musulmans, que tendent tous +les actes et toutes les prédications des Snoussya. + +« Seulement, en gens intelligents et convaincus de l’excellence de leur +cause, les Snoussya ne demandent ni à la violence, ni aux excitations +révolutionnaires, la réalisation de leurs espérances. Ils poursuivent +leur but froidement, sans jamais avoir recours à des coups de force qui +pourraient compromettre ou retarder le résultat qu’ils cherchent, et +sans jamais avoir la moindre compromission, ou le moindre engagement +politique, avec les gouvernements musulmans ou chrétiens dont ils +veulent la destruction... + +« Les Snoussya sont certainement l’ordre religieux qui affecte le plus +de se tenir en dehors des choses politiques, et cependant c’est, en +matière politique, celui dont l’influence est la plus dangereuse... Ce +n’est pas la révolte que prêchent les chefs des Snoussya, c’est +l’émigration[192]. Car, à leurs yeux, l’émigration est le seul moyen +qu’ont, pour rentrer dans l’Islam, les vrais croyants vivant sous le +joug des chrétiens ou sous celui, non moins maudit, de tous les +souverains musulmans qui, comme ceux de Constantinople, du Caire, de +Tunis ou de Fez, sont à la merci des puissances européennes, et +subissent leurs pernicieuses influences... + +« L’esprit qui anime les Snoussya est absolument hostile à tout progrès, +qu’il vienne de nous ou même d’un souverain musulman, et leur haine +contre les Turcs, les Égyptiens, les Tunisiens, n’est pas moins vive que +celle qu’ils ont contre les Européens. + +« Leurs excitations incessantes pour ramener les Musulmans aux pures +doctrines de l’Islam primitif, sont un danger pour tous les +gouvernements, car ces doctrines austères, bases de toutes les religions +qui considèrent les hommes comme égaux devant Dieu, n’admettent pas +l’exercice d’un pouvoir temporel quelconque, en dehors de la théocratie +qui en est l’idéal logique. » + +Le commandant Rinn ajoute que les Allemands, en 1872, les Turcs, en +1877, et les Italiens, en 1881, essayèrent en vain de faire déroger Si +Cheikh el Mahdi aux règles qui avaient été posées par le fondateur de +l’ordre. + +Le cheïkh tunisien Moḥammed el Hachaïchi, qui se rendit à Koufra, en +juillet 1896, et fut reçu par Si el Mahdi, parle des Senoussis avec +beaucoup de sympathie. Il s’élève énergiquement contre la réputation de +fanatisme guerrier qui avait été faite aux Khouan de cet ordre +religieux : il affirme que leur grand chef n’est pas approvisionné +d’armes perfectionnées, qu’il ne bâtit point de forteresses et qu’il +n’est nullement l’adversaire déclaré de toutes les branches de la +religion chrétienne. « Je jure par Dieu — écrit ce voyageur naïf — que +ce sont là des mensonges. Ces calomnies ont leur source dans les dires +de quelques Européens sans aveu qui traînent dans les ports de la côte, +ou dans l’intolérance de certains Khouan ignorants, qui ne connaissent +le cheïkh que pour en avoir entendu parler... Je tiens à dire que tous +les habitants de cette partie du désert (le Sahara oriental) sont des +gens paisibles, au milieu desquels les voyageurs n’ont rien à craindre. +C’est qu’en effet le cheïkh a reçu de Dieu le don d’inspirer le respect +autour de lui. Non pas qu’il exerce aucune pression sur les populations +qui l’entourent, comme le ferait un émir ou un sultan ; mais, dans le +désert où il a établi sa demeure, il vit saintement, dans l’adoration et +la prière : il médite le Coran et s’efforce d’inculquer dans les cœurs +des croyants les enseignements qu’il renferme... L’extérieur de sa +personne et l’esprit de Dieu qui est en lui exercent sur le peuple une +influence incomparable et le soumettent absolument à sa volonté... + +« Chose digne de remarque, les frères obéissent aveuglément aux ordres +du cheïkh ; sur un ordre de lui, tous se feraient tuer : cependant il ne +leur ordonne autre chose que de prier et d’obéir à Dieu et à son +prophète. Il ne fait pas montre de sa puissance, qui est plus grande que +celle d’un roi ou d’un émir. Il se tient à l’écart des questions +politiques, il n’a garde de montrer de la préférence pour un +gouvernement plutôt que pour un autre. Il fuit toutes considérations de +ce genre ; mais il indique aux hommes la voie de Dieu et, dans les +régions où sa confrérie s’est établie, il s’efforce de faire régner la +justice et la paix. + +« Il envoie des frères, choisis parmi les plus savants, dans les tribus +idolâtres, pour faire connaître le Livre de Dieu et leur enseigner, avec +douceur, la vraie religion... Il ordonne aux tribus arabes de rester +soumises à leurs chefs, et celles qui ne se conforment pas à ses ordres +reçoivent des blâmes énergiques. + +« Il n’écrit pas aux tribus ou aux fractions, ni aux émirs, ni aux +notables, pour les attirer dans sa confrérie ; il n’affirme pas non plus +que sa confrérie est la meilleure de toutes celles qui existent, à moins +qu’il ne s’adresse à une tribu idolâtre ayant commis des exactions dans +le Sahara. » + +Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi a été la dupe des apparences, il s’est +laissé tromper par les bonnes paroles des Senoussis et, à ce point de +vue, son livre n’a aucune valeur ; il n’a nullement remarqué l’activité +de leur propagande religieuse et il était incapable de deviner les +mobiles secrets de leur action. Il nous représente la confrérie comme +parfaitement inoffensive. La réalité est tout autre ; d’ailleurs, il +nous suffira de rappeler que de fanatiques missionnaires senoussis +prêchaient le meurtre de Nachtigal, que Sidi el Mahdi a cherché à +établir sur les États musulmans de l’Afrique centrale une influence plus +politique que religieuse, que, depuis 1902, Si Aḥmed Chérif nous combat +avec acharnement et qu’il a récemment sollicité l’appui des Turcs afin +d’arrêter les progrès de l’occupation française — pour montrer combien +les assertions du cheïkh sont erronées. + +Sous le règne spirituel du fondateur de la confrérie, les missionnaires +senoussis avaient créé de nombreuses zaouias en Cyrénaïque — notamment +dans le district de Benghazi — au Fezzan et à Kaouar. Avec Sidi el +Mahdi, ils firent preuve de la même activité et d’importants résultats +marquèrent le succès obtenu par leur propagande. Les habitants de +Ghadamès et de Ghat prirent le ouerd des Senoussis, et de zélés +marabouts pénétrèrent dans les pays du Sud pour y répandre la bonne +parole : du temps de Nachtigal, une zaouia existait dans l’oasis de +Waou, au nord du Tou, et l’influence senoussie était déjà très grande au +Tibesti, au Borkou et même au Ouadaï, où le roi ʿAli était un fervent +adepte de la secte. + +La confrérie comptait des adhérents au Hidjâz, dans le Yémen, l’Irak, la +Syrie et en Égypte ; mais il était presque impossible à Sidi el Mahdi +d’exercer une autorité efficace sur des groupements aussi dispersés. +D’autre part, les agents senoussis réussissaient moins bien chez les +populations musulmanes du littoral méditerranéen, où existaient déjà des +confréries rivales et un clergé officiel, que chez les tribus primitives +du Sahara et les peuplades peu éclairées de l’Afrique Centrale. En 1875, +un nommé Moḥammed ben el Mahdi, qui avait répandu les doctrines des +Senoussis à Tunis et avait manifesté des sentiments répréhensibles à +l’égard des quatre imams officiels, fut expulsé de la Régence par ordre +du mouchir Moḥammed es Sadok Bey. Ce geste suffit à préserver la majeure +partie du pays de toute nouvelle propagande ; les Senoussis recrutèrent +néanmoins quelques adhérents dans le Djerid. Même situation en Algérie, +où les résultats obtenus furent médiocres. + +Sidi el Mahdi se persuada, à coup sûr, que l’avenir de la confrérie +était en Afrique Centrale, où ses émissaires travaillaient à répandre la +bonne doctrine ; il désirait, d’autre part, s’éloigner des pays +obéissant à l’action des Turcs. C’est pourquoi, au mois de juin 1895, il +prétexta un ordre formel de Dieu pour abandonner Djarhaboub et se rendre +dans l’oasis de Koufra, en plein désert de Libye. Ce choix était très +logique. La nouvelle résidence permettait à Sidi el Mahdi de mieux +établir, aux yeux des fidèles, son indépendance à l’égard des autorités +tripolitaines ; d’autre part, en s’enfonçant dans le désert, il devenait +en quelque sorte un personnage inaccessible, mystérieux, et cela devait +contribuer à augmenter encore sa réputation de sainteté et de +puissance ; enfin, il se trouvait mieux placé pour administrer +spirituellement les pays acquis à la confrérie. Sidi el Mahdi laissa à +Djarhaboub un certain nombre de personnages notoires : l’aîné de ses +neveux, Sidi el ʿAbed, qui devint son représentant dans la région ; son +ancien précepteur, « le grand savant, la mer immense, le très érudit +Sidi Aḥmed Er Rifi », qui n’y resta que peu de temps ; Sidi Moḥammed Bou +Seif, élève de Sidi Senoussi, etc. + +« Lorsque Sidi el Mahdi arriva à Koufra, que Dieu lui avait désigné pour +son séjour, il fut reçu par la grande tribu arabe des Zouaia et par +celle qui est établie à côté d’elle. Ces gens ravis de son arrivée, +partagèrent avec lui terres, palmiers, tout ce qu’ils possédaient. Les +peuplades voisines, notamment celle très importante des Tebou, et les +habitants du Sahara oriental vinrent le voir. + +« Le village où le cheikh s’est établi s’appelle Beled El Djouf. Il se +compose d’une soixantaine de maisons. Entre ce lieu et Ouadaï il y a +environ quarante-cinq jours de marche par chameaux... Beled El Djouf est +distant de Djerboub de vingt et un jours de marche, dont dix ou douze à +travers une région désertique qui l’entoure de tous côtés. C’est un +point central entre le Soudan, le Ouadaï, Tripoli, Ghat, le Caire et +Benghazi[193]. » + +Dès son arrivée à Koufra, Sidi el Mahdi chercha à étendre son influence +au Bornou et au Baguirmi : un de ses disciples, Moḥammed es Sounni, qui +fut envoyé à Dikoa pour amener Rabah à prendre le ouerd de la confrérie, +échoua complètement dans sa tentative ; Gaourang, tout en se réclamant +de la secte de Tidjania, écouta avec complaisance les émissaires +senoussis et entretint avec eux des rapports qui devaient le rendre, par +la suite, suspect d’hostilité à notre égard. Les relations de Sidi el +Mahdi avec le sultan du Ouadaï, Yousouf, devinrent plus fréquentes que +par le passé et, en 1898, Moḥammed es Sounni, de retour du Bornou, alla +s’installer à Abéché, où il espérait établir solidement l’autorité +spirituelle de son maître et jouer même un rôle politique — il devait, +du reste, échouer complètement. + +En 1899, l’arrivée des Français dans la région du Tchad remplit Sidi el +Mahdi d’inquiétude pour la réussite de ses projets. Il quitta Koufra, en +compagnie de Sidi Aḥmed Er Rifi, et vint s’installer à Gouro, dans le +sud du Tibesti, afin de pouvoir mieux surveiller les progrès de notre +occupation et, le cas écheant, s’employer énergiquement à lui faire +obstacle. Il envoya Moḥammed el Barrani fonder une zaouia au Kanem et +recruter des guerriers parmi les Touareg, les Oulâd Slimân et les +Toubou. Sidi el Mahdi mourut à Gouro, dans les derniers mois de 1901, +laissant sa succession à son neveu préféré, Si Aḥmed Chérif, qui l’avait +toujours accompagné[194] : les Senoussistes proclamèrent partout que le +saint homme s’était élevé au ciel dans un nuage et qu’il allait revenir, +vingt ans après, pour mener la guerre sainte. + +Nous avons déjà vu, en étudiant les Oulâd Slimân, que la lutte contre +les Senoussis débuta par un échec à Bir Alali, qui coûta la vie au +capitaine Millot (10 novembre 1901). Elle se poursuivit durant toute +l’année 1902 et, après la prise de la zaouia (18 janvier), la défaite et +la mort d’Abou Aguila (4 décembre), Si Aḥmed Chérif donna à ses agents +l’ordre de se replier sur le Borkou : il quitta lui-même Gouro, quelque +temps après, et rentra à Koufra, qui redevint le centre de la confrérie. + +La Senoussïa (appelée _Triqat el Moḥammedia_ par le cheïkh Senoussi, +dans son ouvrage sur les quarante confréries) s’appuie particulièrement +sur des Arabes de la Tripolitaine et des oasis libyennes (Ouassal, +Medjaberé, Botro, Zouaya, etc.) et des Touareg dissidents : Tamazgaden, +Mazourak Abandarhen, Keltemet, Azdjer et Haggaren[195]. Ses adeptes sont +désignés sous le nom de _Khouân_ et de _Fagara_[196]. « On dit « un tel +est un frère » pour indiquer qu’il appartient à la confrérie des +Senoussia... Il y a quatre catégories de frères. Ceux qui occupent le +rang le plus élevé dans les sciences sont dits _moudjtehed_. Parmi eux +est le savantissime cheikh Sidi Mohammed Er-Rifi, le plus grand +_moudjtehed_, l’élève du grand cheikh[197]. » + +La secte recrute également de nombreux auxiliaires parmi les Toubou du +Tibesti et du Borkou (Tedâ, Boulgedâ, Ankatzâ) et les Oulâd Slimân +réfractaires (Bedour, Megâreba, groupe du cheïkh Aḥmed). + +Les Senoussis lèvent des impôts et font toute espèce de commerce, +notamment celui des esclaves[198]. En faisant la description de Koufra, +Moḥammed el Hachaïchi écrit ceci : « Toutes les marchandises viennent +d’Ouadaï ou de Benghazi ; les provenances d’Ouadaï sont les plumes +d’autruche, les peaux, les dents d’éléphants, les étoffes bleues et les +esclaves, hommes ou femmes. » + +Jusqu’à ces derniers temps, les Khouân approvisionnaient le Ouadaï en +armes et en munitions, et les captifs provenant de ce pays étaient +dirigés, par leurs soins, vers la Tripolitaine. C’est ainsi que la +compagnie Bordeaux — dans son raid à l’est du Borkou, en mars et avril +1907 — enleva une caravane de captifs de l’Abou Telfan allant en +Cyrénaïque et une caravane de munitions se rendant de Koufra à Abéché. +On peut dire, d’ailleurs, que tout le commerce de la Tripolitaine avec +le Ouadaï est entre les mains des Senoussis : ceux-ci tiennent les +routes du désert et ils peuvent, à volonté, empêcher tout trafic. Les +agents de la confrérie reçoivent les impôts et les offrandes de tous +ceux qui voyagent dans ces régions : ils louent des chameaux et +délivrent des sauf-conduits, qui mettent les caravaniers à l’abri de +tout pillage[199]. + +La Senoussïa est très hostile aux chrétiens et Nachtigal, au cours de +son voyage d’exploration, a failli pâtir de cette haine forcenée[200]. +La secte nous a combattu, dès notre arrivée en Afrique Centrale. Si +Aḥmed Chérif, après avoir vainement essayé de mettre un terme à la lutte +entre Aḥmed Abou Rhazali et Doud-Mourra, afin de grouper tous les +Ouadaïens dans une même idée d’offensive contre les chrétiens, dut se +résigner à abandonner le Kanem. Mais il est resté notre implacable +ennemi et, pour préserver le Borkou de l’occupation française, il a +sollicité l’appui du sultan de Stamboul et a abrité ses guerriers sous +les plis du drapeau ottoman. Les adeptes de sa confrérie sont toujours +nos adversaires : ils razzient nos protégés, attaquent nos tirailleurs +et réduisent en esclavage ceux qui ont accepté la domination des +infidèles. Les Khouân fanatiques sont d’ailleurs très bien armés et ils +savent se fortifier : à plusieurs reprises, ils ont offert une +résistance très sérieuse dans les ouvrages qu’ils avaient construit au +Kanem et au Borkou (affaires de Bir Alali, affaires de Aïn Galakka). + +Nous avons déjà montré comment les Senoussis furent chassés du Kanem et +refoulés vers le Nord (fin 1902). Par la suite, le capitaine Mangin, qui +avait reconstitué le peloton méhariste du Kanem, parcourut la région au +nord du lac et reconnut toute la vallée du Baḥr el Ghazal : il poussa +même jusqu’au Borkou, par Youmado et le Djourab, et enleva la zaouia de +Faya, dans l’oasis de Oun, le 28 juin 1906. Un grand nombre de Toubou +nomades firent leur soumission. + +Mais les résultats obtenus par le capitaine Mangin ne pouvaient empêcher +les Khouân de continuer leurs incursions dans les pays obéissant à notre +autorité, et cinq de leurs rezzous vinrent s’abattre dans le territoire +de Zinder ou dans le nord du Kanem. En particulier, le fort rezzou +senoussi qui pilla la caravane de Touareg de l’Aïr campée à Fachi, le 18 +novembre 1906, fit preuve d’une audace très grande, mais fort +explicable, si l’on songe que nos ennemis connaissaient parfaitement la +région et étaient admirablement renseignés sur les mouvements de nos +troupes. Le fait mérite, d’ailleurs, quelques détails. + +Au début de 1906, le bruit courut que les Turcs voulaient occuper +l’oasis de Djanet[201], l’Aïr et le Kaouar. Or, en vertu de l’accord +franco-anglais du 21 mars 1899, ces pays se trouvaient dans la zone +d’influence française. Ordre fut alors donné aux troupes de Zinder de +réoccuper l’Aïr, qui avait été évacué pour raisons d’économie, et de +prendre possession du Kaouar. Cette dernière mission revint au +commandant Gadel, qui alla installer un poste à Bilma. Il se dirigea +ensuite sur Djado, à 274 kilomètres vers le Nord-Ouest. Cette oasis +était le point de réunion des rezzous constitués par les Touareg +dissidents (Azdjer de Rhat et Djanet, Kel Haggar du massif Ahaggar) et +les Tedâ venus du Tibesti ; les pillards partaient de là pour opérer en +Aïr ou dans les pays plus au Sud : c’est ainsi que, en 1905, ils avaient +razzié plusieurs caravanes de l’Alakos et du Koutous allant chercher du +sel au Kaouar. Le 13 septembre 1906, le commandant Gadel dispersa à +Orida, non loin de Djado, un djich qui allait piller Bilma. + +De retour au poste nouvellement créé, cet officier supérieur y laissa +une garnison, aux ordres du lieutenant Crépin ; le 5 novembre, il reprit +la route du Tchad avec une trentaine de tirailleurs, en compagnie de M. +Hanns Vischer, sujet suisse au service de l’Angleterre, qui se rendait +comme résident au Bornou par la route Tripoli-Kaouar. Le 7 au soir, +trois Toubou de Bilma venant du Kanem signalèrent à la petite troupe la +présence dans la région d’un fort rezzou parti du Borkou. Le commandant +rétrograda alors sur Bilma, où il arriva le 9. Il en repartit le 17, et, +le 18 au matin, le rezzou en question — qui comprenait environ 200 +Khouan et une centaine de Tedâ, tous très bien armés — tomba à Fachi sur +une caravane de Touareg de l’Aïr : ceux-ci eurent 30 morts et 35 +blessés, et 1.500 chameaux leur furent enlevés. Le 25, dans la Tintouma, +le commandant Gadel rencontra le rezzou victorieux, qui rentrait au +Borkou avec ses prises : il n’osa pas l’attaquer et il dut se contenter +de faire exécuter quelques salves à grande distance. + +En 1907, la compagnie du Kanem, dans un raid des plus heureux, coupa +pour un temps la route caravanière utilisée par les marchands +tripolitains qui se rendaient au Ouadaï (de Benghazi à Abéché, par +Koufra et Ouéta). Parti d’Alali le 19 mars, le capitaine Bordeaux +traversa l’Egueï, le Djourab et atteignit l’Ennedi en avril : le 8, il +surprit et enleva une caravane d’Arabes Zouaya, campée sur les bords de +la mare d’Ouéta ; une centaine de femmes et d’enfants, qui avaient été +achetés sur les marchés du Ouadaï, furent rendus à la liberté. Le +lendemain, un convoi de chameaux qui apportait des armes, des munitions +et du sel à Abéché vint donner dans la compagnie et fut également +capturé. Après avoir poussé une pointe sur Ouoï, dans l’Ennedi, le +capitaine Bordeaux prit le chemin du retour et décida de revenir au +Kanem en passant par le Borkou. Le 17 il trouva la zaouia de Faya +abandonnée : le chef senoussi Aḥmed Delal s’était replié sur le fortin +de ʿAïn Galakka, pourvu d’une bonne enceinte, où notre vieil ennemi du +Kanem, Sidi Barrani, avait rassemblé ses guerriers. Le 20 avril, le +capitaine Bordeaux vint attaquer ʿAïn Galakka, centre de la résistance +senoussie au Borkou. Ce point fut enlevé après vingt-quatre heures de +résistance. Le sergent Erhardt avait eu la main et la cuisse brisées +d’une même balle, au cours de l’action. Moḥammed el Barrani et son +lieutenant Sidi Chérif avaient été tués. Le 23, après avoir incendié le +poste senoussi, la colonne prit la route du sud et rentra sans incident +au Kanem, où elle arriva le 14 mai 1907. + +Pendant le reste de l’année 1907, rezzous et contre-rezzous se +succédèrent dans le nord du Territoire du Tchad. En septembre, les +Senoussis tombèrent sur les Arabes du Ouadaï réfugiés au Fitri, qui +étaient aller hiverner au Baḥr el Ghazal : ils leur enlevèrent des +chameaux et quarante femmes. Un détachement du Kanem, aux ordres du +lieutenant Gauckler fit aussitôt une tournée de police dans la partie +septentrionale du Baḥr el Ghazal et, opérant contre les pillards qui +venaient sans cesse au Kanem, poussa jusqu’à Ouargala-Chili, près d’Amm +Chalôba. Au retour, il dispersa un rezzou nakatzâ (septembre-octobre +1907). Peu après, un rezzou ennemi vint opérer en plein Kanem et enleva +cinq cents bœufs. Le peloton méhariste fut alors porté à Zigueï, puits +qui se trouve à 80 kilomètres au nord-est de Bir Alali, où un nouveau +poste fut créé. Un autre rezzou senoussiste, après avoir été à Koal, +vint piller les Kecherda du Chitati et, en décembre, le lieutenant +Ferrandi surprit et dispersa une bande de pillards du Borkou. + +Durant l’année 1908, les incursions des Khouan firent régner +l’insécurité dans la partie orientale de la région de Zinder et dans le +cercle de Mao : malgré la présence des postes de Bilma, Zigueï et +Nguigmi, des bandes de pillards pénétrèrent au Kanem, en Aïr et même +dans le cercle de Zinder. Le 7 janvier, le lieutenant Dromard, qui +escortait un convoi, dut repousser à Agadem l’attaque d’une troupe de +Toubou, Haggaren et Oulâd Slimân dissidents. Les pillards senoussis, +dans une incursion au Kanem, attaquèrent le peloton méhariste au +pâturage, massacrèrent 4 tirailleurs et enlevèrent 100 chameaux. Le +capitaine Sellier, qui commandait la compagnie du Kanem, reçut alors du +lieutenant-colonel Millot l’ordre d’aller raser le fortin de ʿAïn +Galakka, qui était redevenu le principal foyer de l’action senoussie au +Borkou. L’attaque de l’ouvrage eut lieu le 26 septembre et l’assaut fut +donné le 27 au matin. Mais les Khouân, retranchés derrière des murs de +1m,80 de haut, ne purent être délogés de leur position : cet échec nous +coûtait deux blessés européens, le lieutenant Langlois et un sergent, 12 +tirailleurs tués et 19 blessés. Le capitaine Sellier, se trouvant dans +l’impossibilité de renouveler son attaque, leva le camp le 28 et put +traverser au retour, sans être inquiété, les 500 kilomètres de désert +qui séparent le Borkou du Kanem. + +En 1909, notre action contre les Senoussis fut marquée, dans la région +de Zinder, par deux engagements heureux du capitaine Prévost, qui +commandait la garnison de Bilma. Cet officier dispersa à Achegour, le 31 +juillet, un rezzou d’Arabes tripolitains et de Toubou : cette affaire +coûta malheureusement la vie au lieutenant Dromard. Le 7 novembre, un +rezzou analogue fut rejoint et dispersé à Emi Madama. Le 27 novembre, un +djich senoussi qui s’abattit sur le Kanem fit preuve d’un mordant tout +particulier ; le camp des méhariste du Kanem, établi à Ouachenkalé, à 45 +kilomètres au N.-E. de Mao, fut attaqué à 3 heures du matin par 300 +guerriers du Borkou : le lieutenant Moutot blessé à l’épaule gauche, 30 +tirailleurs tués ou disparus, le camp brûlé et tous les animaux blessés +ou tués, tel était le bilan de cette malheureuse affaire. Le 6 décembre, +un autre rezzou venait piller au Kanem et poussait jusqu’à 35 kilomètres +de Mao. + +Quelques mois après, le 21 mai 1910, les Khouân renouvelèrent contre la +section méhariste de Maul, du bataillon de Zinder, le procédé de combat +qu’ils avaient déjà employé à Ouachenkalé. Ce détachement commandé par +le lieutenant Ripert, se trouvait au pâturage à 50 kilomètres environ de +Nguigmi. La zériba[202], derrière laquelle étaient retranchés les +tirailleurs, fut brusquement attaquée, à 3 heures du matin, par 500 +Arabes tripolitains. Le combat fut acharné et dura 4 heures. Les +tirailleurs, qui avaient d’abord été refoulés, durent donner cinq +assauts succesifs pour reprendre définitivement la zériba : 120 Arabes +et la plupart des chefs du rezzou restèrent sur le terrain ; de notre +côté, nous avions le vétérinaire Boiron tué, le sergent Léger blessé, 9 +tirailleurs tués et 19 blessés sur un effectif de 63 hommes. + +Ces quatre combats livrés aux Senoussis, en 1909 et 1910, nous +coûtaient : 2 officiers tués, 1 officier blessé, 1 sergent blessé, 61 +tirailleurs tués ou disparus et 52 blessés. Ces simples chiffres +suffisent à donner une idée de la valeur de nos adversaires dans le +Sahara oriental. + +Les incursions des Senoussis sur les territoires soumis à notre +domination continuèrent : dans les derniers mois de 1910, peu après la +défection du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil et de ses Oulâd Slimân, +un djich vint surprendre Delfianga, à 40 kilomètres au nord de Mao, et +enleva 21 indigènes et 10 chameaux. + +Enfin, au mois de février 1911, la compagnie méhariste de Zigueï, +commandée par le capitaine Cauvin, fit une reconnaissance dans le +Djourab, au sud du Borkou, et, le 22 à 6 heures du matin, tomba à +l’improviste sur des Senoussia campés à Foukka. Les guerriers ennemis +(Arabes, Touareg, Oulâd Slimân et Tedâ) furent mis en déroute, laissant +sur le carreau quelques-uns de leurs chefs et abandonnant des +prisonniers, des chameaux, des fusils à tir rapide et l’étendard blanc +que le chef du Borkou, ʿAbd allah Tower, avait au combat de Ouachenkalé, +en novembre 1909. + +La Senoussia avait autrefois acquis une certaine influence à Kano, à +Zinder, au Kanem et au Ouadaï, sans pouvoir réussir toutefois à +supplanter la secte des Tidjania, dont la doctrine est restée la plus +répandue dans le pays. Les Khouân reculent actuellement devant les +Européens et l’autorité de leur grand-maître ne s’exerce d’une façon +complète que sur Djarhaboub, Diâlo, Koufra, le Tibesti et le +Borkou[203]. + +Les Senoussis détestent les Turcs, qu’ils considèrent comme de mauvais +musulmans[204]. Jusqu’à ces derniers temps, leur confrérie avait pu +étendre son influence dans la Tripolitaine, notamment au Fezzan, sans +que les maîtres du pays eussent cherché à la combattre d’une façon +énergique. Il arrivait même que des fonctionnaires ottomans se faisaient +affilier à la secte, de telle sorte que, dans la réalité, le +commandement effectif de la région passait entre les mains du chef de la +zaouia senoussie. L’arrivée des Jeunes-Turcs au pouvoir parut devoir +modifier cet état de choses : leur action en Tripolitaine avait +d’ailleurs été antérieure à la révolution du 23 juillet, et _Le Temps_ a +publié, au début de 1909, une lettre intéressante faisant connaître le +rôle joué par ceux d’entre eux qui y étaient exilés. + +Le vali, Redjeb Pacha[205], d’origine albanaise, avait été mis par +disgrâce à la tête de ce vilayet éloigné. Il s’entoura de libéraux et +confia même certains postes de l’administration à des proscrits +politiques. Djelal, ancien professeur à Brousse, ancien inspecteur de +l’enseignement à Erzeroum, fut nommé moutessarif de Mourzouk[206]. Il +chercha à rendre au Fezzan son antique prospérité commerciale et par +suite, à rouvrir la route qui relie cette province au Bornou. Les +réformes du nouveau moutessarif et des proscrits-gouvernants qui le +secondaient furent bien accueillies de la population. Elles « ne +trouvèrent d’opposition que chez les négociants riches, tous affiliés à +la secte des Senoussis, et qui, par suite d’accords particuliers avec +les pillards toubous, continuent à jouir de l’immunité la plus complète +contre les risques du désert ». Djelal-bey fut donc amené à combattre +les abus dont bénéficiaient ces commerçants et à enrayer les progrès de +la secte hostile aux Turcs : c’est pourquoi il institua « une école et +une zaouia officielle opposées à la Senoussya et où se pratique un rite +libéral ». + +Les Turcs ont tout intérêt, comme nous, à combattre les menées des +Senoussis, à faire régner l’ordre dans le Sahara oriental et à hâter la +disparition des éléments de rapine et de meurtre, qui empêchent la +réalisation de tout ce que le pays peut comporter de développement. Une +entente avec eux sur les points suivants eût donc été très utile : +« Dispositions réservant absolument nos droits sur le Tibesti, +interdiction du commerce des armes, répression de la piraterie dans les +espaces désertiques, droit de suite contre les malfaiteurs dans le +Tibesti pour chacun des contractants ; on pouvait même prévoir une +solution s’élargissant jusqu’à embrasser tout le Fezzan ». + +La collaboration franco-turque dans ces régions n’est malheureusement +pas possible, par suite de l’hostilité des Jeunes-Turcs à notre égard. +Ceux-ci ont toujours essayé d’entraver notre action dans le Sahara +oriental. D’ailleurs, le nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs — qu’on +ne supposait pas, lors de la révolution de 1908, devoir être un jour si +hostiles à la France — nous a cherché partout chicane en Afrique[207]. + +Au temps du panislamisme hamidien, la Porte avait déjà revendiqué +Djanet, l’Aïr et le Kaouar. Le geste, sans être agressif, était peu +amical : ces pays ont très peu de valeur par eux-mêmes et, au surplus, +le sultan de Constantinople s’était toujours désintéressé du vilayet +tripolitain, dont une partie, d’ailleurs, échappe encore complètement à +l’action des autorités ottomanes. Les Jeunes-Turcs persistèrent à +considérer le Kaouar et le Tibesti comme une dépendance de la +Tripolitaine. Le moutessarif du Fezzan, Djelal-Bey, mena une politique +nettement hostile à l’influence française. Nous savons qu’il avait déjà +essayé de faire occuper Djanet. En mars 1908, il envoya des ordres à Maï +Adenou, chef nominal du Kaouar, pour faire arrêter un groupe de détenus +politiques, qui s’étaient enfuis de Mourzouk et avaient réussi à +atteindre Bilma. Le moutessarif priait en même temps, à titre officieux +et privé, le commandant du cercle de Bilma de ne pas s’opposer à +l’exécution de ces ordres. Inutile d’ajouter qu’on ne songea nullement à +inquiéter les fugitifs. Ceux-ci furent bien accueillis dans nos postes, +où ils reçurent même quelques secours, et ils purent gagner Nguigmi, la +Nigéria et, de là, retourner à Constantinople. En 1909, Djelal-Bey +voulut établir une petite garnison à Bardaï, dans le Tibesti, afin +d’arrêter notre expansion dans cette partie du Sahara : six pauvres +hères de Mourzouk, avec un drapeau, parvinrent au val Bardaï, grâce à la +protection de Maï Chafami, le chef toubou le plus influent du Fezzan, et +furent censés prendre possession du pays au nom du sultan turc[208]. + +D’autres incidents montrèrent encore combien étaient peu conciliantes +les dispositions des Turcs à notre égard. Il y eut d’abord les incidents +à la frontière tuniso-tripolitaine, en décembre 1909 et janvier 1910 : +cette question fut réglée par l’accord franco-turc du 19 mai 1910. Vint +ensuite l’échauffourée de Yat, en mars 1910. Le capitaine Cottes, +commandant le cercle d’Agadès, trouva à Yat, au nord de Bilma et à 10 +jours de marche au sud des monts Tummo — qui constituent la frontière +entre la Tripolitaine et les possessions françaises — une caravane +escortée par un détachement turc. Le capitaine fut prévenu dans la nuit +que la caravane dissimulait en réalité un rezzou de 60 Toubou du chef +Baduo, connu pour ses pillages en Azbin. Il voulut s’en assurer +aussitôt : mais les pillards, en cherchant à s’enfuir, provoquèrent une +escarmouche qui coûta la vie à une vingtaine d’entre eux. L’officier +turc, qui commandait l’escorte, voulut continuer sa route sur le Kaouar, +mais le capitaine Cottes l’obligea à regagner la frontière. Cet incident +motiva une protestation diplomatique de la Porte. En France, on s’étonna +que le nouveau moutessarif du Fezzan, Sami Bey — qui renouvelait, sur ce +point, les agissements peu amicaux de l’ancien gouverneur Djelal — eût +donné un laissez-passer et une escorte à une caravane comprenant un +groupe de pillards, et on trouva surtout étrange le fait d’envoyer un +détachement turc en territoire français. Il est vrai que les Toubou de +ces régions font à la fois des offres de soumission à Mourzouk et à +Bilma et créent, par leur attitude, une confusion dont ils cherchent à +tirer le meilleur parti. Mais cela ne saurait légitimer les prétentions +des Turcs à méconnaître les droits de la France dans ces pays. + +Il n’est donc pas possible d’obtenir la collaboration des Turcs du +Fezzan, pour mettre les pillards du Tibesti hors d’état de nuire : le +voudraient ils, d’ailleurs, qu’il leur serait difficile de nous aider en +quoi que ce soit, étant donné le peu de moyens dont ils disposent. On +peut néanmoins et on doit réclamer que les menées ottomanes au Tibesti +ne nous empêchent point de mettre à la raison les éléments de désordre +qui se trouvent sur une terre française. Or, dans les premiers jours de +mars 1911, on a annoncé que les Turcs avaient installé à Bardaï une +véritable garnison, composée d’une compagnie et de deux canons. Comme on +le voit, c’est toujours la même politique, hostile à la France, qui +prévaut au Fezzan. On peut s’étonner, tout d’abord, que les Turcs, qui +se préoccupent si peu de l’intérieur de la Tripolitaine, veuillent faire +acte de possession au Tibesti, qui est une terre française : notons, au +surplus, que ce pays est extrêmement pauvre et que les Tedâ, mangeurs de +dattes, qui l’habitent, passent leur temps à piller nos protégés et à +rançonner les caravanes. Mais, là comme ailleurs, le nationalisme +fanatique des Jeunes-Turcs essaie maladroitement de gêner l’action de la +France. M. Guicciardini, ministre des Affaires étrangères d’Italie, +faisait discrètement allusion à cet état d’esprit lorsqu’il déclarait, à +la séance de la Chambre italienne du 14 février 1910, que l’intégrité +des provinces turques en Afrique « est actuellement mieux garantie +encore par le nouveau régime de l’empire ottoman, qui ne tolérerait +aucun acte ayant un caractère menaçant pour ses provinces d’Afrique ». +Notre pays n’a jamais cherché — et cela pour bien des raisons — à gagner +du terrain aux dépens de la Tripolitaine : le danger était ailleurs, +mais le Comité « Union et Progrès » s’en est rendu compte trop tard. + +Le Tibesti, qui se trouve dans la zone française, est un nid de +brigands, où il faudra se décider à agir tôt ou tard. Pour le moment, +une pareille opération de police n’est point autorisée. A la séance de +la Chambre du 17 février 1910, sur une question de M. Messimy, M. +Trouillot s’était engagé à donner des instructions pour que ne fussent +point occupés les territoires du Tibesti et du Borkou. Depuis lors, M. +Messimy a été ministre des colonies et, naturellement, le principe de +non-intervention dans ces deux pays, qu’il avait défendu à la tribune, a +continué à être la base de notre politique dans le Sahara oriental. +Mais, en attendant que l’ordre ait été donné à nos troupes d’aller +occuper le Borkou et le Tibesti, les unités méharistes pourront limiter, +dans une certaine mesure, la possibilité pour les pillards toubous de +venir opérer en territoire soumis. + +La police du désert, dans la partie comprise entre la frontière +tripolitaine, le Tibesti, le Borkou, l’Ennedi et le lac Tchad, revient : + +Dans le territoire militaire du Niger, aux sections méharistes d’Agadès, +d’Itchouma (au nord de Bilma) et de Maul (au nord-est de Nguigmi), +doublées chacune d’un détachement monté, comprenant une quarantaine de +chameaux ; + +Dans le Territoire militaire du Tchad, aux compagnies méharistes de +Zigueï et d’Ourâda. + +La section méhariste d’Agadès est chargée de combattre les rezzous venus +du Nord (dissidents hoggars) et du Nord-Est (Azdjer, Arabes +tripolitains) ; elle doit, en outre, surveiller les nomades de l’Azbin +et veiller à la sécurité de la route Agadès-Fachi, que les Touareg +utilisent pour leur caravane annuelle du sel[209]. Cette caravane est +habituellement escortée par le détachement monté de l’Azbin. + +Le manque de pâturages dans le Kaouar n’a pas permis d’y installer des +méharistes. Le détachement monté de la garnison de Bilma fait la police +des oasis et doit agir éventuellement contre les bandes qui viendraient +piller dans les environs. Mais la protection du pays revient à la +section méhariste d’Itchouma, qui surveille la frontière tripolitaine et +les routes menant au Tibesti. + +La section méhariste de Maul est spécialement chargée de faire la police +dans la région comprise entre Nguigmi et Bilma et doit poursuivre les +rezzous venus du Tibesti ou du Borkou. L’action de cette unité est +également secondée par un détachement monté. + +La compagnie méhariste de Zigueï opère dans les régions au sud du +Borkou ; celle d’Ourâda, dans les pays qui s’étendent entre le Borkou et +l’Ennedi. Dans son discours au Conseil de gouvernement, en ouvrant la +session d’octobre 1910, M. Merlin, gouverneur général de l’Afrique +équatoriale française, reconnaissait « qu’il sera nécessaire d’en placer +une troisième entre les deux, de façon à couvrir complètement nos avant- +postes contre toute incursion venant du Borkou ou de l’Ennedi ». En +attendant la création de cette nouvelle compagnie méhariste, le poste de +Moussoro (50 tirailleurs et 50 goumiers) surveille le Baḥr el Ghazal, +administre les Kreda et les Kecherda et assure les communications avec +le Batah. + +Ces différentes unités ont à remplir une tâche difficile, car les +pillards senoussis, les Toubou, tout particulièrement, sont des +adversaires d’une très grande mobilité, excellant dans les coups de main +audacieux et rapides : ils enlèvent les courriers, pillent les +caravanes, razzient les indigènes qui reconnaissent notre autorité et +emmènent souvent des femmes et des enfants en esclavage. Toute caravane +qui n’est pas escortée ou qui s’aventure dans le désert, sans s’être +assuré au préalable la protection des Senoussis, risque fort de devenir +la proie des Toubou dissidents. En 1909, les Tomâghera de la vallée de +Marmar[210], dirigés par le fils de Zetimi, pillèrent même à Bibbela les +commerçants du Kaouar, jusque-là généralement respectés des pires +brigands. + +Quelques-unes des bandes qui parcourent cette partie du Sahara +comprennent un assez grand nombre de fusils. Dans le Sahara oriental, la +rencontre du commandant Gadel dans la Tintouma, les combats de +Ouachenkalé et de Karam, dans la région de Tonbouktou, les combats +d’Achorat et de Kiffa ont surabondamment démontré qu’un effectif de 60 +fusils, pour une section méhariste, était nettement insuffisant. Dans un +combat livré au désert, la protection du convoi, les pertes du début, +l’obligation de recueillir les blessés et les tués empêchent un pareil +détachement de manœuvrer : il est immédiatement fixé par le feu des +adversaires et, si ceux-ci sont nombreux, voué à l’enveloppement. On +pourra objecter, il est vrai, qu’un effectif supérieur serait alourdi +par le convoi relativement considérable qu’exige une pareille troupe et +que celle-ci perdrait en mobilité ce qu’elle gagnerait en puissance. +Sans doute : mais, quand on doit lutter contre des adversaires tels que +les Arabes et les Berbères, il est prudent et de bonne politique de ne +pas risquer un échec qui, à tous points de vue, serait fort regrettable. +D’ailleurs, il ne faut point oublier que, dans ces pays, tout échec se +transforme facilement en désastre. Nos adversaires, montés à méharis, +sont d’une très grande mobilité et une petite troupe peut être +enveloppée et complètement détruite. Le fait s’est d’ailleurs produit en +Mauritanie, à trois reprises différentes, durant l’année 1908[211]. On +semble s’être rendu compte, en haut lieu, de la nécessité de cette +augmentation d’effectif : tout récemment, en effet, nos forces +méharistes ont été augmentées de 32 hommes à Kiffa et de 60 à +Tombouctou. + +La direction de l’action senoussie dans le Tibesti méridional, au Borkou +et dans la région de Ouéta-Archeï appartient à Moḥammed es Sounni, +celui-là même qui échoua dans ses tentatives d’emprise politico- +religieuse sur le Bornou et le Ouadaï. Il est originaire du Maroc et a +une cinquantaine d’années. Sa résidence est à Gouro, à cinq jours de +Yên, sur la route qui mène du Borkou à Koufra. Le délégué de Si Aḥmed +Chérif se rendit à ʿAïn Galakka, en mai 1907, après le départ du +capitaine Bordeaux. Les deux fortins de Faya et d’Aïn Galakka furent +réoccupés et renforcés. Barrani fut remplacé par un de ses lieutenants, +Moursal Taouil, un ancien captif, qui devint le véritable chef du +Borkou. Disons, en passant, que la Senoussïa emploie volontiers des +anciens captifs, à qui elle donne généralement des emplois de second +ordre : indépendamment de Moursal Taouil, on comptait encore, parmi les +notables du Borkou, ʿAbdallah Tower, qui était fortement teinté, et +Aḥmed Belâl, captif de case. Comme nous le verrons plus loin, ce procédé +a été généralisé au Ouadaï. + +La deuxième attaque d’ʿAïn Galakka, en 1908, fut un échec pour la +compagnie du Kanem. Elle coûta la vie à Moursal Taouil, qui fut remplacé +par ʿAbd Allah Tower, celui qui avait construit le fortin en briques +sèches d’ʿAïn Galakka. Il entoura cet ouvrage d’une deuxième enceinte, +concentrique à la première, et l’intervalle fut comblé avec du sable. +Son lieutenant est Aḥmed Delal, qui a reconstruit Faya. + +Quoique l’échec du capitaine Sellier eût excité, au plus haut point, +l’enthousiasme et l’ardeur des Senoussis, beaucoup ne se sentirent pas +suffisamment à l’abri d’une nouvelle attaque française et les plus +riches d’entre eux se réfugièrent dans l’Ennedi : ils allèrent nomadiser +vers Ouéta, pour y faire pâturer leurs chameaux, auxquels ne convenait +pas, du reste, le climat humide du Borkou. Un commencement d’exode de +femmes et de biens des Senoussis d’ʿAïn Galakka sur Gouro eut lieu +également après le combat de Karam. De même, après le raid du capitaine +Bordeaux en 1907, la route caravanière de Benghazi à Abéché, par Ouéta, +avait été portée plus à l’Est. + +Par la suite, les pillards senoussis se montrèrent très entreprenants : +leur nouveau succès à Ouachenkalé et leurs incursions en plein Kanem +provoquèrent un certain flottement parmi les indigènes fidèles à notre +cause. D’autre part, les événements du Ouadaï liaient les mains au +lieutenant-colonel Moll, qui se trouvait dans l’impossibilité absolue +d’agir énergiquement contre nos adversaires. L’eût-il pu d’ailleurs, que +les instructions ministérielles lui interdisaient formellement d’aller +au Borkou. Un rapport de cet officier supérieur, en date du 2 février +1910, nous montre quelles étaient ses graves préoccupations à ce moment- +là. + +« La situation au Kanem, écrivait-il, s’est aggravée du fait du succès +des Khouân à Ouachenkalé et du fait de l’impunité dont ont bénéficié +leurs nombreux rezzous depuis notre insuccès à ʿAïn Galakka en septembre +1908. + +« La question Kanem-Ghazal-Borkou semble, en effet, évoluer. Naguère, au +moment de notre arrivée au Kanem, elle avait l’aspect d’une lutte entre +les troupes senoussies et les troupes françaises. + +« Une seconde phase fut remplie par des actes de pillage, des rezzous et +des contre-rezzous. Et maintenant, les Borkouans, impunis, deviennent de +plus en plus audacieux, leurs rezzous prennent de l’importance. Le +fanatisme senoussi reprend confiance. Les Khouân et les Tedâ s’unissent +tant par besoin de vivre que par haine du chrétien. Ils vont être les +acteurs de la troisième phase. Ils sont nombreux, puissamment armés, +audacieux, fanatisés. Leurs bandes sont grossies de tous les fidèles de +l’Afrique Occidentale qui ont fui, de gré ou de force, le roumi, de tous +les mécontents du Tchad et du Ouadaï, des pillards du Tibesti que nos +troupes gênent à Bilma, des Fezzanais et Tripolitains affiliés au +senoussisme ou dont nous appauvrissons le commerce d’esclaves. Tous ces +éléments hostiles, refoulés de toutes parts dans ce coin de terre +d’Islam encore vierge de tout contact impur, ont atteint leur limite de +compression, et cet état de compression même, comme s’il obéissait aux +lois naturelles de la physique, leur donne une force et une vigueur +toutes nouvelles. L’événement du Dar-Massalit ne peut que faire croître +leur audace. + +« Il serait regrettable que le territoire ne fût pas en mesure de +résister à cette force. Nos échecs à l’est du Tchad ne pourraient avoir +qu’une fâcheuse répercussion sur le territoire de Zinder et peut-être +sur tout notre domaine de l’Afrique du Nord. » + +En mai 1910, le lieutenant-colonel Moll installa à Zigueï la compagnie +méhariste du capitaine Cauvin et plaça une section d’artillerie à Mao. +Les Khouân poussaient les nomades à nous abandonner pour se joindre à +eux et, en août 1910, se produisit la défection des Oulâd Slimân du +cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil. Cet événement était de nature à +augmenter les inquiétudes du lieutenant-colonel Moll, car il prouvait +que notre prestige au Kanem avait beaucoup baissé et que la propagande +antifrançaise de la Senoussïa redoublait d’activité. + +La situation était d’ailleurs inquiétante. On signalait la formation de +nombreux djiouch et la présence d’importants groupements à ʿAïn Galakka. + +En outre, du Qaire parvenait la nouvelle qu’il fallait s’attendre à des +événements sérieux de ce côté. Le moyen le plus sûr de briser l’action +senoussie dans ces parages — et, comme conséquence, de rassurer les +populations soumises et d’empêcher de nouvelles défections — eût été +l’occupation du Borkou. Malheureusement, le lieutenant-colonel Moll +n’avait ni les moyens nécessaires ni l’autorisation d’agir ainsi, et, au +surplus, les événements du Dar Massalat sollicitaient toute son +attention. Dans une lettre personnelle, en date du 15 septembre 1910, il +se prononçait formellement pour une action militaire au Borkou. + +« Il existe, dit-il, une grande inquiétude chez les populations du +Kanem... Il y a certainement de l’agitation au Borkou, tout au moins +quelque chose qui se prépare... + +« J’ai récemment écrit à Brazzaville pour faire connaître mon opinion au +sujet du Borkou. Notre politique d’expectative, notre attitude défensive +sont inadmissibles. L’offensive seule convient pour parer les coups. +Autrement nous sommes toujours sur le qui-vive, en état d’alerte, +partout exposés. Et cela coûte plus cher. La défensive n’a jamais donné +de bons résultats. + +« Et de la part de la France c’est incompréhensible ! Nous nous laissons +à chaque instant, sans rien pouvoir, enlever des gens qui sont emmenés +en captivité. De petits rezzous insaisissables prennent ici ou là +hommes, femmes et enfants. Et c’est vendu au Borkou ! Il n’y a qu’un +remède : agir là-bas. C’est moins cher et plus conforme à nos désirs +d’humanité. + +« Plus nous attendrons, plus ce sera difficile et plus aussi nous aurons +de chance de nous voir enlever le Borkou par les Turcs. Ce sera joli. En +tout cas, un mouvement se dessine certainement contre nous. Nous ne +pourrons l’enrayer que par l’offensive. + +« Nous laissons, dans la défensive, le choix du moment et du point de +l’attaque à l’ennemi. Et notre front est grand[212]. » + +Il n’est pas exagéré de dire que l’occupation du Borkou règlera presque +entièrement la question senoussie. Les oasis du Borkou constituent le +grenier de la tourbe de pillards qui nomadise entre ce pays et l’Ennedi. +Le jour où elles seront enlevées aux Senoussis, le ravitaillement en +grains et en dattes des guerriers de Si Aḥmed Chérif sera rendu +extrêmement difficile. D’autre part, la prise d’Abéché et l’occupation +du Ouadaï leur ont enlevé tout espoir de s’approvisionner de ce côté : +notons, au surplus, que la contrebande des armes et la traite des +esclaves, deux choses très fructueuses, ont été radicalement supprimées +de ce fait[213]. Donc, le Ouadaï pacifié et le Borkou en notre pouvoir, +ce ne sont pas les pauvres oasis libyennes et le maigre commerce qui se +fera dans le Sahara oriental qui fourniront à la Senoussïa les +ressources nécessaires pour continuer la lutte contre nous. Si Aḥmed +Chérif aura encore les offrandes et peut-être le dévouement de certains +fidèles de la Cyrénaïque et d’ailleurs, et aussi la collaboration des +Tedâ du Tibesti : mais ce ne sera point suffisant. Les défections seront +dès lors nombreuses, beaucoup de dissidents reviendront à nous et, le +jour où le Tibesti sera également occupé, les irréductibles se +réfugieront dans le désert de Libye : à ce moment-là, l’action senoussie +en Afrique centrale aura vécu. + +On comprend donc l’intérêt vital qui s’attache, pour Si Aḥmed Chérif, à +la possession du Borkou, qui est en quelque sorte le dernier obstacle +opposé à l’expansion envahissante de la France dans le Sahara oriental. +Selon nous — et il ne faut voir là qu’une opinion personnelle — le chef +de la Senoussïa, sentant qu’il lui était impossible de nous arrêter par +ses propres moyens, a préféré renoncer à la politique traditionnelle de +son ordre plutôt que de perdre le Borkou. Il a donc fait appel aux Turcs +et, en France, on a appris avec stupeur que le drapeau ottoman avait été +arboré à ʿAïn Galakka en avril 1911 : le chef toubou Zetimi avait servi +de guide à l’officier et au tirailleur turcs de la garnison de Bardaï, +qui étaient venus au Borkou. Les journaux rapportèrent que la forteresse +de ʿAïn Galakka comptait 500 soldats senoussis et donnèrent diverses +explications de la présence des Turcs en cet endroit : d’après certains +renseignements, Si Aḥmed Chérif avait sollicité du gouverneur turc de +Benghazi l’envoi à ʿAïn Galakka d’un drapeau et d’un soldat ottomans ; +selon d’autres, l’acceptation de ce drapeau avait été imposée par les +autorités tripolitaines au chef senoussi ʿAbd el Laṭif el Toweri +(Abdallah Tower ?), sur des ordres venus de Constantinople. Cette +dernière hypothèse paraissait d’ailleurs peu vraisemblable. On a su, par +la suite, que le gouvernement turc était étranger à l’occupation. Mais +on apprit également que Si Aḥmed Chérif, renonçant à la belle +indépendance de ses prédécesseurs vis-à-vis de toute autorité +spirituelle ou temporelle, avait envoyé récemment une ambassade à +Constantinople, pour faire acte de soumission religieuse. Cette attitude +toute nouvelle lui a sans doute permis de solliciter et d’obtenir, des +autorités tripolitaines, la protection du drapeau ottoman pour la +forteresse de ʿAïn Galakka. En tout cas, « des représentations furent +faites par le département des affaires étrangères auprès du gouvernement +ottoman sur la nécessité de respecter le statut provisoire du Tibesti et +du Borkou ». De plus, une commission devant se réunir à l’automne de +1911, pour faire la délimitation de la Tripolitaine et du Sahara +français, le gouvernement impérial fut prévenu que « les commissaires +français se refuseraient à considérer les mesures prises par les +autorités turques, pour étendre la domination ottomane sur le Tibesti et +le Borkou, comme constituant des titres en faveur de la Turquie ». + +Depuis lors, le conflit italo-turc a constitué un fait nouveau d’une +grosse importance. Il est probable — étant donnés les dispositions du +gouvernement de M. Giolitti et l’état de l’opinion publique chez nos +voisins — que la Tripolitaine restera aux Italiens. Au point de vue +particulier de notre situation politique en Afrique Centrale, la chose +n’est pas pour nous déplaire : depuis l’avènement des Jeunes-Turcs, les +autorités ottomanes ont si souvent affiché leur mépris de la convention +franco-anglaise de 1899 qu’un changement de cette nature ne peut qu’être +avantageux pour nous. D’ailleurs l’Italie s’est engagée, vis-à-vis de la +France, à rester dans les limites que cet accord de 1899 a fixées pour +la Tripolitaine. Nous pourrons donc agir librement au Borkou et au +Tibesti ; d’autre part, dans un avenir plus ou moins éloigné, +l’occupation italienne dans l’intérieur du vilayet tripolitain sera +autrement effective que ne l’a été celle des Turcs, et il est +vraisemblable que les boutres arabes et maltais chargés d’armes et de +munitions de contrebande ne pourront plus débarquer facilement leur +cargaison à Benghazi ; la traite des esclaves sera aussi énergiquement +réprimée, car, malgré les dénégations des fonctionnaires ottomans, elle +se fait encore en Tripolitaine, le fait est notoire en Afrique Centrale +et, au surplus, des caravaniers senoussis ont été surpris avec des +convois d’esclaves à destination de la Cyrénaïque[214]. Enfin, le jour +où les détachements italiens et français se rencontreront à la frontière +et uniront cordialement leurs efforts pour traquer les dissidents, ceux- +ci devront se soumettre ou se réfugier dans le désert de Libye. A ce +moment-là, la pénétration européenne dans le Sahara oriental sera +définitivement assise. + +Que fera maintenant le grand-maître des Senoussis, Si Aḥmed Chérif ? Il +faut avouer qu’il n’a pas de chance. Juste au moment où il met tout son +espoir dans la protection des Turcs, les Italiens entreprennent +d’enlever à ceux-ci leur dernier coin d’Afrique. Si Aḥmed doit être bien +ennuyé. Les journaux se sont occupés de lui, ces derniers temps : ils +ont parlé de guerre sainte, de la levée en masse des Arabes pour +défendre la domination musulmane des Turcs contre l’agression italienne, +etc. Ils ont généralement oublié de dire que les Arabes détestent +l’administration ottomane et que beaucoup d’entre eux ne font aucune +distinction entre Turcs, Italiens, Français ou Anglais. Néanmoins la +solidarité musulmane est réelle, et une attitude hostile de Si Aḥmed +Chérif envers les Italiens pourrait avoir des conséquences sérieuses en +Cyrénaïque, où l’influence senoussie est grande (la confrérie possède +plus de 300 zaouias dans le seul pays de Benghazi). En manœuvrant avec +adresse au point de vue politique[215], les Italiens ne rencontreront +peut-être pas chez les Arabes la résistance acharnée que certains +prévoient : certes, ils auront à réduire des bandes plus ou moins +fanatisées, des contingents encadrés par les Turcs, ceux qui combattront +pour ne pas voir disparaître la traite des esclaves et la contrebande +des armes de guerre, et, au fur et à mesure de l’occupation du pays, des +éléments turbulents qui ont toujours été en dissidence. Mais cette +résistance pourra être brisée. Le corps de débarquement paraît être, du +reste, à hauteur de la tâche qui lui incombe. Peut-être les Italiens +seront-ils un peu déroutés par le caractère tout particulier des +colonnes à mener dans l’intérieur du pays : ils pourraient avoir là +quelques mécomptes... + +Quant à la confrérie des Senoussis, il faudra bien qu’elle se résigne +tôt ou tard à composer avec les Chrétiens, comme elle l’a fait récemment +avec les Turcs, et elle perdra alors le caractère de farouche +indépendance qui la distinguait jusqu’ici, pour n’être plus qu’un ordre +religieux comme les autres. + +Le sultan du Ouadaï, Doud-Mourra, était un adepte de la Senoussïa. Il +faut dire cependant que, dans ces dernières années, l’influence de la +secte à Abéché avait beaucoup diminué. El Mahdi n’avait déjà point su +dissimuler suffisamment ses prétentions au temporel, et cela avait +refroidi quelque peu l’enthousiasme des Ouadaïens pour la bonne +doctrine. Si Aḥmed Chérif chercha vainement à réconcilier Aḥmed abou +Rhazali et Doud-Mourra, qui se battaient pour le trône du Ouadaï, en +leur disant que tous les musulmans devaient s’unir pour combattre les +chrétiens : il ne fut pas écouté. Cependant, après la prise d’Abéché et +la fuite de Doud-Mourra, un rapprochement se fit entre le sultan du +Ouadaï et le grand-maître des Senoussia : ce dernier délégua même son +homme de confiance, Moḥammed es Sounni, pour réconcilier ʿAli Dinar et +Doud-Mourra[216] et décider les Foriens à nous combattre. + +Nous aurons l’occasion de reparler de la confrérie à propos du Ouadaï. + + * * * * * + + +[Note 179 : « Le Trou au Natron, dit Nachtigal, est un cratère +gigantesque, dont la dépression, arrondie en forme d’entonnoir, a bien +trois ou quatre heures de tour sur plus de 50 mètres de profondeur. Les +parois de ce roc, à pic dans la partie supérieure, présentent une +couleur sombre qui contraste avec des filets étroits de sel blanc qui +ont valu à l’ancien cratère son nom de Trou au Natron, et qui s’en vont +serpentant vers le centre de la dépression ».] + +[Note 180 : En dazaga, on dirait _ié kéddé_.] + +[Note 181 : Nachtigal.] + +[Note 182 : Acyl ou Abou Goudjia : prétendant ouadaïen soutenu par nos +armes.] + +[Note 183 : _Noto_, couverture faite de plusieurs peaux de mouton +(_faroua na’dja_, فروة النعجة), cousues ensemble.] + +[Note 184 : En arabe, _hamtal_ ou _handal_ (حنظل) ; en toubou, _aber_ ou +_aouor_.] + +[Note 185 : Cette plante est une espèce d’armoise (_semen contra_ ou +_artemisia herba alba_). Le « semen contra », à doses faibles, agit +comme emménagogue, c’est-à-dire qu’il provoque l’apparition des règles ; +à doses plus fortes, c’est un vermifuge agissant contre les ascarides +lombricoïdes, vers intestinaux très communs dans l’enfance, surtout de +trois à dix ans. Ces deux propriétés du chîḥ expliquent le port de cette +plante comme préservatif par les femmes et les enfants. + +M. René Basset nous dit qu’en Algérie et dans le nord de l’Afrique, le +chîḥ désigne également une sorte d’armoise (_artemisia alba_) ; chez les +nomades pauvres, on en fait une infusion qui remplace le thé.] + +[Note 186 : « La sultane était une vieille femme rabougrie, fripée, +ridée, ayant l’air d’une vieille pourvoyeuse..... Elle avait la face à +découvert, mais quelle face ! quel museau ! »] + +[Note 187 : C’est la traduction donnée par le cheïkh. Elle ne paraît pas +cependant être tout à fait exacte. Nous avons déjà vu que _meï_, _maï_, +veut dire « sultan ». Le mot teda _labou_ est probablement le même que +le mot dazagada _laou_ (la suppression du _b_ est très fréquente dans le +dialecte méridional). Or, _laou_ signifie « ami, camarade ». _Meilabou_ +voudrait donc dire « ami du sultan ».] + +[Note 188 : Pour l’étude de la confrérie des Senoussia, nous renvoyons +le lecteur aux ouvrages suivants : Rinn, _Marabouts et Khouan_. Alger, +1884, p. 481-515. — Duveyrier, _La confrérie religieuse musulmane de +Sidi-es-Senoussi et son domaine géographique_. Paris, 1884. — Depont et +Coppolani, _Les confréries religieuses musulmanes_. Alger, 1897, p. +544-571. — Moḥammed el Hachaïchi, _Voyage au pays des Senoussia_ +(traduit par V. Serres et Lasram). Paris, 1903.] + +[Note 189 : Rinn, _Marabouts et Khouan_, pages 485-486.] + +[Note 190 : C’est ce qu’on appelle _bidʿa_ « innovation » qui a donné +lieu à de nombreuses polémiques. Cf. Goldziher, _Vorlesungen über den +Islam_, p. 281 et suiv.] + +[Note 191 : « Le Soufisme, comme son nom l’indique en partie, n’est +autre chose que la recherche, par l’exercice de la vie contemplative et +les pratiques pieuses, d’un état de pureté morale et de spiritualisme +assez parfait pour permettre à l’âme des rapports plus directs avec la +Divinité. » (Rinn.)] + +[Note 192 : C’est, en effet, la tactique employée par les émissaires +senoussis dans la lutte qu’ils mènent contre nous sur les confins du +Kanem ; à l’heure actuelle, les Touareg, les Oulâd Slimân et les Toubou +dissidents forment la majeure partie des guerriers qui combattent notre +domination. + +Les idées qui guidaient l’action de la Senoussïa furent radicalement +modifiées par le fait de notre installation en Afrique Centrale, et, +depuis lors, la secte a eu recours aux intrigues politiques et à la +force des armes pour nous chasser de ce pays.] + +[Note 193 : Moḥammed el Hachaïchi.] + +[Note 194 : Sidi Moḥammed Chérif, frère de Si el Mahdi, était mort d’une +maladie de gorge, le 12 mars 1896, et avait laissé quatre enfants : +l’aîné était Sidi Moḥammed el ʿAbed, resté à la zaouia de Djarhaboub ; +le second, Si Aḥmed Chérif, avait un peu plus de vingt ans à la mort de +son oncle.] + +[Note 195 : Ces Touareg vivent en partie au Borkou et dans l’Ennedi. Les +autres se trouvent sur les confins du Tou ; des Azdjer de Guedasen +habitent l’oasis de Waou, au nord du Tibesti.] + +[Note 196 : _Khouan_, frères en religion.] + +[Note 197 : Moḥammed el Hachaïchi.] + +[Note 198 : Indépendamment de la traite des esclaves et de la +contrebande des armes et munitions de guerre, les Khouan font le +commerce de tout ce qui constitue le luxe en pays nègre (tapis, parfums, +thé, sucre, etc.), ainsi que des objets de piété et des étoffes. Lors de +la prise de Bir Alali, on trouva dans la zaouia une grande quantité de +ces articles.] + +[Note 199 : Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi donne des renseignements +intéressants sur le commerce qui se faisait, jusqu’à ces derniers temps, +entre la Cyrénaïque et le Ouadaï. + +« Depuis deux ans (depuis 1894), écrit-il, quelques négociants de +Tripoli et de Benghazi ont organisé une caravane qui, partant de cette +dernière ville, va à Ouadaï. Elle emporte toutes sortes de +marchandises : étoffes, sucres, thé, etc. (n’oublions pas les armes et +munitions de guerre). Elle reste trois mois en route et, arrivée à sa +destination, charge pendant 25 jours des plumes d’autruche, des dents +d’éléphants, des peaux (et elle achète des esclaves). Sauf incident, +elle est de retour à Benghazi moins d’un an après son départ. C’est le +cheikh Sidi El-Mahdi qui a ouvert cette voie au commerce. Les caravanes +traversent la région de Koufra, dans le Beled El Djouf, où il a sa +résidence ; grâce à lui, la sécurité est si complète entre Benghazi et +Ouadaï qu’on n’a jamais entendu dire qu’un négociant ait été victime +d’un vol quelconque, fût-ce d’une entrave de chameau. » (_Voyage au pays +des Senoussia_, page 59.)] + +[Note 200 : Un missionnaire de la Senoussia avait même promis le paradis +à ceux qui assassineraient l’explorateur.] + +[Note 201 : L’oasis de Djanet est une dépendance de l’Algérie-Tunisie ; +elle se trouve d’ailleurs à portée des méharistes d’In-Salah.] + +[Note 202 : _Zériba_, haie, clôture d’épines rapportées.] + +[Note 203 : Les indigènes aiment à raconter que le vieux Senoussi avait +prédit la chose.] + +[Note 204 : Ce sentiment n’est pas particulier aux Senoussis. D’une +façon générale, les Arabes de la Tripolitaine n’aiment point les Turcs, +qu’ils tiennent pour des étrangers, uniquement préoccupés des impôts à +faire payer par les habitants du pays. Les procédés en usage dans +l’administration ottomane, les abus fréquents qu’elle commet ne font +qu’augmenter cette aversion ; d’autre part, les soldats turcs, envoyés +pour faire rentrer l’impôt, se montrent volontiers très durs pour les +Arabes, qu’ils détestent tout particulièrement. C’est pourquoi un grand +nombre de Bédouins, plus de 30.000 dit-on, ne voulant pas payer les +taxes très lourdes qui frappaient leurs troupeaux, ont préféré émigrer +en territoire égyptien. Ils rentreront vraisemblablement dans la +Cyrénaïque, quand l’occupation italienne soumettra ce pays à une +administration régulière. + +Hassoun Karamanli Pacha, le syndic actuel de Tripoli, pressenti dès +1890, sur l’ordre de Crispi, au sujet d’une action italienne dans le +vilayet, avait déclaré que le pays était las de la domination ottomane. + +Le cheïkh Moḥammed el Haïchi signale la demi-hostilité qui règne entre +Turcs et Senoussis : « Je dois dire à ce sujet, écrit-il, que les Turcs, +même ceux des classes élevées, sont mal disposés envers le cheikh El +Mahdi..... De son côté, le cheikh El Mahdi ne sympathise pas avec eux, +c’est du moins ce que j’ai constaté quand je fréquentais les Khouans. + +« Le cheikh Sidi Ahmed Mokhtar, chef de la confrérie à Mourzouk, me +raconta le fait suivant : Le grand Sidi Moḥammed Senoussi aimait si peu +les Turcs qu’un jour il appela sur eux la malédiction divine en disant : +« O Dieu, faites que toutes les fois que les Turcs occuperont un pays de +la terre, ce pays soit occupé après eux par les Européens ! » (_Voyage +au pays des Senoussia_, page 106.)] + +[Note 205 : Le maréchal Redjeb Pacha, homme d’État éclairé, intelligent +et hardi, reçut le portefeuille de la Guerre dans le premier ministère +libéral qui fut constitué par les Jeunes-Turcs, après la révolution du +23 juillet : il mourut presque aussitôt.] + +[Note 206 : C’est Djelal qui faillit faire occuper l’oasis de Djanet (à +l’ouest de Rhat), située dans la zone d’influence française.] + +[Note 207 : A ce point de vue, l’occupation de la Tripolitaine par les +Italiens ne peut avoir que de bons résultats.] + +[Note 208 : Dès 1908, un kaïmakan, nommé Osman efendi, avait été envoyé +à Bardaï.] + +[Note 209 : Tous les ans, une caravane de 8 à 10.000 chameaux quitte les +pâturages à l’est de l’Aïr et va chercher du sel à Fachi.] + +[Note 210 : Ces Tedâ de l’enneri Marmar sont les fameux « Toubou- +Tourkman » qui tourmentèrent tant la caravane du cheïkh Moḥammed et +Tounesi.] + +[Note 211 : Signalons également, quoique le fait ait une importance +beaucoup moindre, l’affaire de Salal Akranga. En janvier 1909, une +reconnaissance d’indigènes fidèles, comprenant des Djagadâ soumis et des +Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el Djelil, partit du Kanem et se +heurta dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal, à un rezzou +senoussi de 400 fusils. L’enveloppement de la troupe amie s’exécuta avec +une rapidité déconcertante : nos auxiliaires furent décimés et un grand +nombre d’entre eux tombèrent entre les mains des Khouân.] + +[Note 212 : _Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910.] + +[Note 213 : On peut faire remarquer, il est vrai, qu’il restera encore +le Darfour. Mais ce pays est surtout tourné vers le Kordofan et le Baḥr +el Ghazal : El Facher ne se présente pas comme l’aboutissement direct de +la route caravanière venant de Koufra et ne saurait, à ce point de vue, +remplacer Abéché. D’autre part, en supposant que de fréquentes relations +s’établissent entre les pays senoussis et le Darfour, les caravanes +risqueraient fort d’être enlevées par la compagnie méhariste d’Ourâda, +qui a déjà parcouru l’Ennedi, avec le commandant Hilaire. Il se peut que +Si Aḥmed Chérif continue à être dans de bons termes avec le sultan ʿAli +Dinar et à s’entendre avec lui pour combattre notre action en Afrique +Centrale : mais tout cela ne saurait compenser la perte du Ouadaï pour +l’Islam irréductible et, au surplus, toute tentative de la confrérie des +Senoussis pour établir sa domination politico-religieuse au Darfour est +destinée à échouer complètement.] + +[Note 214 : A propos du Fezzan, le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi écrit ce +qui suit : « L’esclavage se pratique ostensiblement ; quand le +gouvernement apprend qu’un homme vend des esclaves, il se fait donner +par lui quelque cadeau important et il n’y a pas de poursuites ».] + +[Note 215 : La proclamation en langue arabe, que le général Caneva vient +d’adresser à la population de Tripoli, s’appuie très habilement sur la +nature toute particulière des rapports entre Turcs et Arabes : le +général dit « que le roi d’Italie a envoyé des navires et des troupes +non pour subjuguer le peuple de Tripolitaine et Cyrénaïque, et le +réduire en esclavage comme sous la domination turque, mais au contraire +pour lui rendre ses droits, lui donner la liberté et le protéger contre +les usurpateurs et contre tous ceux qui voudront l’attaquer. »] + +[Note 216 : On sait que Doud-Mourra, chassé du Massalit, a dû faire sa +soumission et est interné à Fort-Lamy.] + + + + + III + + LES AMMA BORKOUA + + * * * * * + + +Les Ammâ Borkouâ, qui parlent le dialecte dazaga des Toubou du Sud, +leurs voisins, présentent à peu près le même type que ceux-ci, « un +tantinet plus foncés de teint peut-être, à les prendre en bloc ». + +Le Borkou comprend un certain nombre d’oasis, qui sont réputées pour +leur dattes ; _timbé Borkouâ_, plus grosses que celles du Kanem. L’oasis +de Boudôou, au nord du pays, est surtout connue par ses mares d’eau +natronée et d’eau douce. Il y a en particulier un grand rahad[217], où +il suffit d’enfoncer le pied dans la croûte terreuse pour faire jaillir +une source assez considérable. L’eau natronée est recueillie et versée +sur des rochers, où elle s’évapore : le résidu est un sel blanc, avec +lequel on confectionne de petits pains, qui servent à alimenter le +commerce de ces régions. Les Arabes Maḥâmid, d’Ourâda, venaient +autrefois acheter ce sel aux Ammâ Boudoâ avec des _gabag_ et du +_thèb_[218]. Le sel est également exploité dans des carrières, comme à +Demi, chez les Bideyat ; mais il est alors rouge et terreux (_milḥ +aḥmer_) et moins estimé que l’autre. + +Les Ammâ Borkouâ comprennent des nomades et des sédentaires. Les nomades +constituent l’élément le plus important : la plupart d’entre eux sont +désignés sous le nom de _Boulguedâ_. Avant l’installation d’une unité +méhariste au nord du Kanem — à Bir Alali d’abord, à Zigueï ensuite — ils +faisaient paître leurs troupeaux dans l’immense dépression qui s’étend +au sud du Borkou, dépression que remplissaient jadis les eaux du Tchad +amenées par le Baḥr el Ghazal. Ces nomades allaient chaque année dans +leur oasis du Borkou, pour y faire la récolte des dattes et des quelques +céréales du pays. C’est dans ces oasis que demeuraient, pour travailler, +les captifs et les serfs. + +Les contre-rezzous de nos méharistes ont obligé les Boulguedâ à fuir +leurs anciens pâturages. Quelques-uns d’entre eux sont installés au +Borkou ; les autres vont nomadiser, avec leurs chameaux, du côté de +Ouéta, Archeï et Am Chalôba. Dans l’ensemble, les Boulguedâ se déplacent +dans la région marquée par le Tibesti méridional, le Borkou et le nord +du Ouadaï. Ils entretiennent des relations amicales avec les Tedâ du +Tibesti, notamment avec ceux de l’enneri Marmar. Enrôlés par la +Senoussïa, ils secondent l’action antifrançaise de cette secte et +prennent une part active aux rezzous menés contre le Kanem, le Kaouar et +l’Aïr. + +Certains Boulguedâ avaient cependant fait leur soumission et vivaient +sous la protection du poste de Zigueï. Mais, dans ces derniers temps, +les succès obtenus par les Khouân, le coup porté à notre prestige par +les événements du Ouadaï, la défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed +et la présence des Turcs à ʿAïn Galakka les ont incités à abandonner +notre cause. Nous avons perdu en eux d’excellents auxiliaires, qui +eussent pu rendre de précieux services, le jour où on se décidera enfin +à agir au Borkou. + +Une des tribus les plus importantes des Boulguedâ est celle des Djagadâ, +ou Diagadâ[219]. Ces nomades circulaient autrefois dans l’Egueï et le +Bodelé (Torô) : l’oasis de Kirdi, dans le Borkou, leur appartenait. Les +Diagadâ s’étaient soumis en grande partie à l’autorité française. + +Les Sangadâ[220] étaient maîtres du Korô, dans le Bodelé, et leur siège +au Borkou se trouvait dans l’oasis de Ngourr Tigré. + +Les Daleâ ou Daliâ[221] qui avaient leurs pacages dans le Tiggui, au +nord du Bodelé, sont originaires du Kirdi. Ils ont la réputation d’êtres +braves et entreprenants : ils habitent actuellement la palmeraie de +Kirdimmi. + +Les Bôlto ou Boultoâ occupaient la dépression du Kirri, au sud du +Borkou. Dans ce dernier pays, l’oasis d’Ollouboï leur appartenait. Cette +fraction, commandée par le kêdela Agré au moment du voyage de Nachtigal, +exerçait une sorte de suprématie sur les autres tribus. + +Les Irié ou Iria[222], originaires de l’oasis de Ngourr Mâ, passaient la +plus grande partie de l’année dans le Bathel. Ils résident actuellement +à Ngourr Mâ. + +Indépendamment des Boulguedâ, il y a encore deux fractions nomades : les +Ankatzâ et les Noreâ. + +Les Ankatzâ, ou Nakatzâ[223], seraient un mélange de Bideyat de l’Ennedi +et de Toubou de l’oasis de Oun ; des Noreâ ou Noarma vivent avec eux. +Cette tribu est nombreuse : elle est très riche en troupeaux et +possèdent beaucoup de fusils. Elle avait autrefois ses pâturages dans le +Djourab ; son siège au Borkou était l’oasis de Oun, où un grand nombre +de captifs (_agra_, _kamadja_) cultivaient la terre et ramassaient les +dattes. Notre action dans ces pays a rendu la liberté à un certain +nombre d’esclaves et forcé les Ankatzâ à abandonner le Djourab. Ceux-ci +— qui sont d’ailleurs des musulmans fanatiques — ne nous le pardonnent +point : ils sont devenus les auxiliaires ardents des Senoussis et +razzient nos protégés. La plus grande partie d’entre eux nomadise +actuellement dans la région d’Am Chalôba. + +Les Ankatzâ et les Noreâ sont des pillards fieffés. Ils ont toujours été +unis au Ouadaï et possédaient même un aguid ouadaïen. Ils combattaient +les Oulâd Slimân et leurs alliés, sous la coupe desquels vivaient les +Boulguedâ ; leurs rezzous opéraient au Kanem, chez les Maḥâmid d’Ourâda +et allaient piller également, vers l’Est, les régions tributaires du +Darfour. + +Les sédentaires, ou Dongosâ[224], habitent principalement les oasis de +Yên, Boudôou, Tiggui, Yarda et Forom. Ils sont beaucoup moins purs que +les nomades, qui les méprisent et auxquels ils sont assujettis. +Cependant les Yârda, quoique sédentaires, jouissaient autrefois d’une +certaine indépendance. Les gens de Yên (Yenoâ ou Oulâd Amian) sont les +plus nombreux. Leur oasis est à 3 km. du fortin senoussi de ʿAïn +Galakka. « Les Yenoâ occupent environ 300 cases. Leur chef, Soukou +Bangaï, est très dévoué aux Snoussis ; il recrute les travailleurs, +garde les chameaux du poste et fournit les courriers..... C’est à Yên +que les captifs et les tirailleurs de la zaouia ont leur famille et +viennent dormir. Partout apparaissent les traces de la protection du +poste : des burnous aux couleurs vives, des pains de sucre, du thé, des +Coran enluminés gisent dans les cases des principaux Téda et attestent +les services qu’ils ont rendus à la bonne cause[225]. » + +Vers le Nord-Est, au-delà de la ligne Boudôou-Oun, le pays redevient +désert : il n’y a pas de villages, pas de dattiers entre ces deux oasis +et elles sont simplement réunies par une piste que jalonnent quelques +puits. On trouve un petit groupement de Tedâ au nord du Borkou, à +Gouring. Plus à l’Est, la région avoisinante est habitée par quelques +Bideyat : Anî, Ouanianga (Ouagnanga) et Tourkôché. + +Le Borkou a été longtemps ravagé par les incursions des Oulâd Slimân, +des Touareg et des Maḥâmid. Les malheureux sédentaires, traqués de tous +les côtés, pillés sans merci, réduits en esclavage, menaient une +existence des plus précaires. Ils construisaient de grandes échelles +avec des troncs de palmier, et s’en servaient pour se réfugier sur les +quelques rochers isolés que l’on trouve dans le pays. Ils accumulaient +dans ces forteresses naturelles tout ce qu’ils avaient de plus précieux, +des vivres et de l’eau, et ils pouvaient ainsi attendre le départ de +leurs ennemis. Leur situation est encore la même, d’ailleurs. Les Khouân +sont actuellement les maîtres du pays, mais le sort des Kamadja ne s’est +point amélioré : Arabes et Tedâ dépouillent ces malheureux de tout ce +qu’ils possèdent, leur existence est toujours aussi misérable et ce sont +toujours les mêmes procédés qu’ils emploient pour se soustraire aux +exactions et dissimuler les emplacements de leurs villages. Voici, du +reste, ce que rapporte le lieutenant Ferrandi à ce sujet. « Conduits un +jour par des traces fraîches jusqu’au pied d’un piton où rien +n’apparaissait, nous découvrîmes au sommet une étroite entrée, fermée +par de lourdes pierres. Un petit village avait trouvé là son refuge +contre les Blancs et il fallut, pour entrer, parlementer longtemps. +Enfin un à un les vieillards, les femmes, les adultes sortirent et le +chef nous dit d’une voix tremblante : « Nous sommes des hommes de Yarda. +Je ne compte plus les jours où cette même grotte nous servit de refuge +tantôt contre les gens du Nord, tantôt contre ceux de l’Est, aujourd’hui +contre ceux du Sud. Nous sommes des Kamadja inoffensifs à qui tout le +monde en veut[226]. » + +Les Ammâ Borkouâ sont considérés comme _kirdi_ par les Arabes et les +Toubou du sud. Il est vrai qu’ils boivent du lakbi, mais ils n’en sont +pas moins des musulmans fanatiques. Leur zèle religieux est d’ailleurs +stimulé par les Khouân, qui recrutent de nombreux adeptes parmi les +Boulguedâ, les Ankatzâ et les Tedâ. + +Les Senoussis se sont retirés au Borkou, au début de 1903, après la +défaite et la mort d’Abou Aguila devant la zaouia de Bir Alali. Depuis +l’occupation du Ouadaï par les troupes françaises et l’installation +d’une compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, la +possession du Borkou est devenue pour les Khouân une question vitale. Ce +pays est leur grenier, leur seul centre de ravitaillement dans la partie +méridionale des contrées où ils règnent. D’autre part, la présence des +Français au Borkou amènerait nécessairement la soumission de la plupart +des dissidents et barrerait la route aux rezzous des Senoussis. Ceux-ci +seraient forcés de réintégrer les oasis du désert de Libye et +perdraient, de ce fait, une grande partie de leur puissance : au +surplus, le coup porté au prestige de Si Aḥmed Chérif serait très dur. +C’est pourquoi, désespérant d’arrêter par leurs propres moyens +l’expansion naturelle de l’influence française, les Senoussis ont fait +appel aux Turcs, que, jusqu’ici, ils détestaient cordialement et +mettaient sur le même pied que les Chrétiens. Depuis avril 1911, le +drapeau ottoman flotte sur le fortin de ʿAïn Galakka. Ce geste peu +amical des Jeunes-Turcs à l’égard de la France n’est point fait pour +nous étonner, car il vient après beaucoup d’autres. Espérons toutefois +qu’il ne retardera pas la prise de possession du Borkou par nos troupes +et que celles-ci réduiront enfin à l’impuissance nos derniers ennemis en +Afrique Centrale. Les Kamadja n’en seront point fâchés. + + * * * * * + + +[Note 217 : Mare, étang (avec de l’eau ou à sec).] + +[Note 218 : Graine odoriférante.] + +[Note 219 : Appelés aussi _Moussôou_, _nas Oda_.] + +[Note 220 : _Koroâ_ ou _Dabous Hallal_.] + +[Note 221 : _Nâs Maramma_.] + +[Note 222 : _Khayat er riḥ_, les coupe-vent.] + +[Note 223 : _Annâ_ (nom des Bideyat, en dazaga), _kazâ_ ou _katzâ_ +(mélangés).] + +[Note 224 : En arabe, _siyâd ed doungues_ سياد الدنقس, _sâkenin_ ساكنين. +On appelle _doungues_ les amas d’immondices, d’ordures, que l’on trouve +dans les villages. Le mot toubou _dongosâ_ a exactement la même +signification que _siyâd ed doungues_.] + +[Note 225 : Lieutenant Ferrandi, _Les oasis et les nomades du Sahara +oriental_ (_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910).] + +[Note 226 : Lieutenant Ferrandi, article cité.] + + + + + IV + + LES TOUBOU DU KANEM + + (DAZAGADA KONOUMA) + + * * * * * + + +Les Toubou sont nombreux au Kanem, surtout dans le nord du pays, mais le +type n’est plus aussi pur qu’au Tibesti ou même au Borkou. Ces Toubou se +sont unis aux diverses populations avec lesquelles ils vivaient en +contact, Kanembou, Toundjour, Arabes, surtout aux premiers. On retrouve +chez les nomades la maigreur et l’élasticité qui caractérisent les +Toubou, mais les formes sont déjà alourdies chez ceux qui mènent la vie +sédentaire. C’est pourquoi il n’est pas toujours facile de distinguer un +Gourân d’un Kanembou ou d’un Toundjour, surtout dans la région Ngouri- +Mondo, où le contact des trois populations a amené de nombreux mélanges. +On trouve fréquemment, dans le sud-est du Kanem, des Toubou qui parlent +le dazaga, le kanembou et l’arabe. + +Les Toubou du Kanem ne sont pas aussi bons musulmans que leurs frères du +Baḥr el-Ghazal. Beaucoup d’entre eux boivent le _khall_, boisson +fermentée obtenue avec des dattes et divers ingrédients. Les femmes sont +connues pour leur mauvais caractère. Elles cachent souvent un couteau +sous leur pagne, mais s’en servent moins toutefois que leurs sœurs du +Borkou et du Tibesti : celles-ci le portent fixé au coude par une gaîne +en cuir, tout comme leurs maris, et l’emploient fréquemment pour clore +les discussions. + +Parmi les Toubou soumis à notre domination, ceux qui nomadisaient +autrefois entre le Kanem et le Borkou ont été obligés de se rapprocher +du Kanem ou d’aller s’installer vers Nguigmi, pour se mettre à l’abri +des incursions des pillards du désert et vivre sous la protection de nos +méharistes. Ils ont dû s’astreindre à mener une existence de demi- +sédentaires, et ce changement ne leur fut point favorable. Nous +citerons, à ce propos, quelques lignes du capitaine Colonna de Leca : +« Les Toubou ralliés à notre cause ne peuvent pas s’éloigner des rives +du lac Tchad et leurs animaux dépérissent sous l’influence du paludisme. +Petit à petit, ils renoncent à la vie nomade pour devenir pâtres, +vachers ou agriculteurs ; ils traversent une crise de transformation qui +met en danger jusqu’à leur existence, car ils réussissent généralement +mal dans le travail agricole, auquel les générations antérieures ne les +ont nullement adaptés. Et cela augmente les difficultés politiques que +nous rencontrons chez les Toubous encore dissidents. Ceux-ci constatent +que leurs anciens frères qui ont accepté la domination française sont +voués à la misère ou réduits aux travaux de la terre, qui jusqu’ici +étaient réservés aux sédentaires et aux esclaves. Ils éprouvent pour +nous une aversion fort compréhensible. Tout autre serait leur état d’âme +s’ils voyaient leurs anciens frères prospérer sous notre +direction[227]. » + +La situation des Toubou ralliés est analogue à celle qui a été faite, +durant plusieurs années, aux Arabes réfugiés au Fitri. Ces nomades, +obligés de se déplacer entre le Baḥr el Ghazal et le Fitri, ont mené une +existence pénible : mal vus des sédentaires, en butte à l’hostilité des +Kreda, razziés par les Senoussis et les Ouadaïens ; ils ne pouvaient +guère prospérer ; d’autre part, l’humidité et les mouches du Fitri +faisaient parfois subir des pertes sérieuses aux troupeaux. Tout s’est +arrangé depuis la prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï, qui ont +permis à ces Arabes de revenir sur leurs anciennes terres. + +Nous avons déjà dit que beaucoup de Toubou qui avaient fait leur +soumission étaient allés rejoindre leurs frères dissidents. Ils ne +reviendront à nous que lorsque le Borkou sera occupé et qu’ils pourront +vivre en paix derrière la ligne marquée par les postes de méharistes. + +Nous allons voir rapidement quelles sont les différentes fractions +toubou du Kanem. + +_Gadoâ_ ou _Gadouâ_ — Cette fraction vit dans la partie orientale du +Chitati : elle est le produit d’un mélange de Toubou et de Kanembou. +Avec elle vivent de nombreux Ḥaddâd : Ḥaddâd chassant au filet (Ḥaddâd +cherek), Ḥaddâd forgerons (Ḥaddâd sandala), Ḥaddâd tissant des gabag +(Ḥaddâd gotôn), Ḥaddâd armés de flèches (Ḥaddâd nichâb). Il y a +également des Arabes du groupe Qaoualma (Oulâd Mansour) et quelques Tedâ +de la tribu des Madâ[228]. Sédentaires pendant l’hivernage, les Gadoâ se +déplacent avec leurs troupeaux pendant la saison sèche. Cette tribu, qui +est une des plus importantes du Kanem, a joué autrefois un grand rôle. + +Quand les Oulâd Slimân vinrent s’installer au Kanem le chef des Gadoâ, +Barka Hallouf, fit alliance avec eux et coopéra à toutes leurs +expéditions de pillage. Hallouf leur rendait de précieux services par sa +connaissance du pays et des habitants. De plus, la tribu nomade des +Oulâd Slimân était parfois dans l’impossibilité de se procurer le grain +nécessaire à sa substance. Grâce au travail de l’élément sédentaire de +sa tribu, Hallouf était toujours à même de leur en céder. + +L’alliance avec les Arabes donna aux Gadoâ la prépondérance sur toutes +les autres tribus. Mais les choses se gâtèrent en 1871 : des +dissentiments se produisirent entre les Oulâd Slimân et les Gadoâ, entre +ʿAbd el Djelil et Barka Hallouf. Après quelques pillages réciproques, la +lutte éclata ouvertement en 1872 : Barka Hallouf fut tué et le Chitati +razzié. Les Gadoâ demandèrent alors l’aman. A la suite du meurtre de +Hazaz, l’ancien compagnon de Nachtigal, la lutte reprit de plus belle. +Les Gadoâ se réfugièrent dans les îles du Tchad et il ne resta au +Chitati que ceux qui n’avaient rien à perdre, les _mesâkin_. + +Plus tard, le fils de Hallouf, Allafi oueld Hallouf, fit la paix avec +les Oulâd Slimân et revint au Chitati : il s’engageait à payer un tribut +aux Arabes. Ceux-ci trouvèrent bientôt que les Gadoâ ne leur envoyaient +que du bétail de peu de valeur (_bâṭel_) et qu’ils n’accordaient qu’une +maigre hospitalité aux Oulâd Slimân qui allaient au Chitati. Allafi fut +mandé par ʿAbd el Djelil. On lui reprocha d’avoir tué Hazaz, et il fut +mis en prison. Il fut plus tard emmené au Manga, où des captifs reçurent +l’ordre de l’assommer à coups de massue (_seder_). Les Oulâd Slimân +pillèrent de nouveau les Gadoâ et Koukounni Hallouf (Nanazèn), un autre +fils de Barka Hallouf reçut le commandement de la tribu. On ne tarda pas +à lui reprocher d’avoir caché du bétail dans les îles du Tchad : il fut +destitué. Koukounni ne fut pas remplacé et la tribu resta sans chef +pendant quelque temps. Plus tard, kêdela Méla fut mis à la tête des +Gadoâ et, après lui, fougbou Kabber, fougbou Adem. Les Gadoâ, qui +payaient un tribut aux Oulâd Slimân, restèrent soumis aux caprices de +ces pillards, jusqu’au jour où la mort de ʿAbd el Djelil ouvrit une ère +de discordes et de luttes pour les Arabes. Les Gadoâ prirent parti pour +les Miaïssa. + +_Youroâ._ — Vivent dans le Chitati, à côté des Gadoâ. Il y en a aussi +quelques-uns vers le Manga. Cette tribu serait apparentée aux Noreâ de +l’oasis de Oun. + +_Ouarabba, Orabba, Orobba, Ourobba._ — Tribu sédentaire quelque peu +mélangée d’éléments kanembou. Vit à Kôou, dans le Chitati, à côté des +Gadoa, et dans le Liloa, à côté des Dogorda. + +On trouve aussi des Ouarabba dans la région de Turbanguéda, sur la +Komadougou. + +_Ouandala._ — Étaient autrefois très nombreux dans la partie ouest du +Chitati. Le voisinage des Oulâd Slimân et la prépondérance acquise par +les Gadoa du chef Hallouf les déterminèrent à émigrer en masse à l’ouest +du lac. + +Avant la rectification de la frontière séparant la Nigéria du territoire +de Zinder, les Ouandala eurent des démêlés avec l’autorité anglaise : un +chef influent, Aba Senoussi, fut même condamné à être pendu. +Actuellement, les Ouandala sont surtout installés au nord de la +Komadougou Yôou, entre Nguigmi et le Kabi (pays de Kadjel). Lorsque nous +occupâmes cette région, un poste militaire fut aussitôt créé à +Turbanguéda, sur la Komadougou. + +Les Ouandala ont des villages et s’adonnent à la culture du mil, mais +leurs troupeaux de bœufs restent dans la brousse. Quelques Kecherda +(Eyima), venus autrefois du Baḥr el Ghazal, vivent avec eux. + +Deux chefs ouandala, Kaïdala Tokoï et Kaïdala Zezerti, habitent le +campement d’un grand chef des Kecherda de l’ouest, Moḥammed Kosso ; un +troisième chef ouandala, Kaïdala Gouat, a fait sa soumission en décembre +1907. + +Au Kanem, on trouve un certain nombre de Ouandala dans la partie ouest +du Chitati, vers Rig-Rig, et avec les Kecherda d’Isa Maïmi. + +_Dogorda._ — Les Dogorda seraient apparentés aux Noreâ de Oun et aux +Youroâ du Chitati. Cette tribu, très nombreuse, vit dans le Liloa (ou +Léloua) qui, tout comme le pays de Mao, est réputé pour ses dattiers. + +Les Dogorda luttèrent contre les Oulâd Slimân, quand ceux-ci vinrent +s’installer au Kanem. Après une longue résistance, ils furent obligés de +reconnaître la suzeraineté des Arabes, qui continuèrent d’ailleurs à les +piller de temps en temps. Les Dogorda servirent d’auxiliaires à leurs +vainqueurs, dans la lutte contre les aguids el baḥr. C’est ainsi, par +exemple, qu’ils prirent part au combat d’Abou Chatên contre l’aguid +Keneticha et que, plus tard, l’aguid El Gadem fut tué par eux. + +Les Dogorda ont la réputation d’être très courageux. On raconte que les +Ouadaïens de l’aguid El Gadem réussirent un jour à surprendre un grand +nombre de femmes et de jeunes filles dogorda, qu’on ligotta aussitôt +pour les empêcher de s’enfuir. On croyait obliger ainsi les guerriers de +la tribu à demander l’aman. Mais ceux-ci ne voulurent rien entendre et +continuèrent la lutte. + +_Haoualla_ ou _Famalla_. — Seraient apparentés aux Dogorda. Les Famalla, +qui ont beaucoup de sang kanembou, vivent à l’est du groupe de Bir +Alali, dans une région riche en dattiers. Leur chef porte le nom de +_Médelâ_. C’est pourquoi on donne très souvent aux gens de cette tribu +le nom de _Nas Médelâ_ ou, tout simplement, _Médelâ_. Ils sont +sédentaires. Les Famalla furent très maltraités autrefois par les Oulâd +Slimân. + +_Koumosalla_ et _Oulâd Salem_. — Au nord et au nord-ouest de Mao. Ils +sont sédentaires. On les appelle _Nas Kaïgamma_, du nom de leur chef. +Ils seraient venus du Baḥr el Ghazal. Ces fractions ne sont pas de pure +race toubou et Nachtigal croit qu’elles sont issues d’un mélange de Dâza +et de Boulala. + +_Yoroumma_ ou _Yorouma_. — Vivaient autrefois dans le Manga et étaient +en bons termes avec les Oulâd Slimân. Lors de notre arrivée dans le +pays, une partie de ces Toubou se réfugia au Borkou. + +Les Yoroumma appartiennent à la tribu des Kecherda, dont une fraction +porte d’ailleurs leur nom (Chennakora ou Yoroumma). Les Kecherda forment +actuellement deux groupes : ceux de l’Est habitent, au nord du Fitri, la +région appelée El Harr et vont hiverner dans le Baḥr el Ghazal, au nord +de Koal ; ceux de l’Ouest mènent une existence de demi-sédentaires dans +le cercle de Nguigmi. Cette tribu est autrefois venue du Nord. C’est +pourquoi les Yoroumma du Kanem disent être venus des régions de l’Egueï +et du Baḥr el Ghazal. + +_Abourda_ ou _Ouorda_. — A l’est de Mondo. On en trouve également du +côté du Manga, vivant près des Gounda (d’origine tibestienne) et des +Aterêta (d’origine borkouane). + +Il y a aussi des Ouorda dans le Kadjel. + +_Oreda._ — Vivent en sédentaires à Ndjikdada, dans la région de +Dibinentchi. Cette tribu était alliée à celle des Nguedjim. + +_Noreâ_ ou _Noarma_. — Kreda de la tribu de même nom, laquelle habite le +Baḥr el Ghazal. Ne pas les confondre avec les Noreâ de Oun. On trouve +quelques-uns de ces Kreda à côté de Mondo et au nord de Mao. + +_Bogaréâ_ ou _Oulâd Bouguer_. — Kreda de la tribu des Karda, qui vivent +en sédentaires dans la région de Iagoubri, entre Ngouri et Mao. Leur +chef porte le titre de _kachkadela_, composé du mot kanembou _kachalla_ +(ou _kadjalla_) et du mot toubou _kêdela_, qui servent tous les deux à +désigner le chef. Les Bogaréâ se sont mélangés aux Kanembou, comme +d’ailleurs la plupart des Toubou qui habitent le sud du Kanem. + +_Djoura._ — Kreda qui mènent la vie nomade du côté du Baḥr el Ghazal. +Ils vivent en bons termes avec les Karda. + + * * * * * + + + TOUBOU DES PAYS A L’OUEST DU LAC[229] + + +Quelques tribus toubous sont représentées à l’ouest du lac Tchad ; +plusieurs des fractions, ainsi isolées, ont pris un nom particulier. + +_Mousso_ ou _Moussôou_. — Appelés Kangou par les Kanouri. Sont peut-être +originaires du Baḥr el Ghazal, où l’on trouve les puits de Massoa ou +Moussôou. + +Les Mousso habitent la région de Kouka, au Bornou, où ils se sont +mélangés aux Mabeur. On en trouve aussi quelques-uns en territoire +français, au nord de la Komadougou. Ces Toubou dépendaient autrefois des +Ouandala, auxquels ils payaient un impôt. + +_Kabeto._ — Très anciennement fixés au Bornou. Ils habitent le pays au +sud de la Komadougou. + +_Madâ._ — Dans le nord du Bornou anglais. + +_Ladama_, _Hédirdé_. — Dans le Kadjel. Les Toubou du Kadjel cultivent le +mil ; ils possèdent des bœufs, des moutons et quelques rares chameaux. + +_Adoumara._ — Peu nombreux. Ils élevaient autrefois des chameaux dans le +Koutous. Ils vivent actuellement dans la région de Chirmalek et ne +possèdent que des bœufs et des moutons. + +_Tedâ._ — On trouve des Arinda dans le Kadjel. + +Des Gounda, originaires du Tibesti, vivent avec les Kecherda de l’Ouest, +dans les régions de Gouré et de Nguigmi. Venus du Tou, par Bilma, ils +restèrent quelque temps à Agadem : chassés de ce pays par les razzias +incessantes des Touareg, ils allèrent demeurer avec les Kecherda, dans +les pays avoisinant le lac Tchad. Lorsque ceux-ci quittèrent le Kadjel +pour remonter vers le Nord, les Gounda revinrent à Agadem. Mais ils n’y +restèrent pas longtemps et retournèrent s’installer définitivement avec +les Kecherda. Les deux tribus se sont d’ailleurs fortement mélangées. + + * * * * * + + +[Note 227 : Capitaine Colonna de Leca, _Voyage à travers le Sahara_ +(_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1909).] + +[Note 228 : En toubou, _madâ_ signifie « rouges » et correspond à +l’arabe _houmr_.] + +[Note 229 : Voir l’article du capitaine Martin, _Notes sur les Toubous_ +(_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910).] + + + + + V + + LES TOUBOU DU BAḤR EL GHAZAL ET DU OUADAÏ + + * * * * * + + +Nous allons étudier maintenant les Toubou vivant dans le Baḥr el +Ghazal : les Kreda et les Kecherda. + +Nous verrons également ceux qui habitent le Ouadaï : Kreda, Noreâ et +Cherafadâ. + +Tous ces Toubou sont soumis à l’autorité française. + + + I + + LES KREDA + + +Les Kreda, qui se donnent le nom de Karra, forment la fraction la plus +nombreuse des Gourân. Ils seraient venus, s’il faut en croire la +tradition, d’un pays appelé Lougoum. « Lorsque les Arabes venus de la +Mekke, disent-ils, se dirigèrent vers le Kanem, une partie de nos gens +suivit Maï Denâ[230] ; les autres restèrent au pays de Lougoum, sur les +bords du Baḥr er Rigueïg[231]. Ce n’est que plus tard que nos aïeux +descendirent du côté du Baḥr el Ghazal, où ils s’installèrent et où nous +sommes encore. » Ils célèbrent, dans leurs chansons, les délices du pays +de Lougoum et, de même que pour les Toundjour il n’y a pas de pays +comparable à Tunis la Verte, le pays des Lougoum est, d’après les Kreda, +le paradis du monde. + + _Lougoum tchosô_, Lougoum est un beau pays ; + + _Ferâ montô_, il y a de nombreux troupeaux de vaches ; + + _Askâ montô, etc.._, beaucoup de chevaux... + +Quand les Kreda quittèrent ce pays et qu’ils descendirent vers le Sud +pour aller s’installer au Baḥr el Ghazal, ils perdirent au change. _El +baḥr meskenna djidoudna_, disent-ils : le baḥr a appauvri nos aïeux. + + _Fôdi abba ntrô_, Le baḥr de nos pères ; + + _Dézeâ ntraou_, de nos aïeux ; + + _Moskenter_, nous a appauvris ; + + _meskin djênto, etc.._, nous a rendus « mesâkin »... + +Les Kreda vinrent donc s’installer dans la région du Baḥr el Ghazal, où +ils menaient la vie nomade. Ils occupaient la région nord du Baḥr, car, +à ce moment-là, la région moyenne était occupé par les Arabes : à +l’Ouest, les Dagana ; à l’Est, les Oulâd Hemed. + +Vers la fin du XVIIIe siècle, les Kreda commencèrent à descendre plus au +Sud et entamèrent avec les Arabes une longue série de luttes, pour la +possession de la partie du baḥr occupée par ces derniers. Les Arabes +furent refoulés petit à petit et la lutte se termina, en dernier lieu, +par le départ définitif des Arabes Dagana (1868). + +Entre temps, quelques Kreda, poussant vers l’Est, avaient trouvé la +région du Mourtcha. Elle leur convint et ils s’y fixèrent à demeure. +L’exode continua entre le Baḥr el Ghazal et le Mourtcha, et ce dernier +pays se couvrit de nombreux villages kreda. + +Dans le _Voyage au Ouadaï_, Nachtigal écrit, à propos des Kreda : « Les +Toubou étaient jadis sédentaires dans le Baḥr el Ghazal, et ils étaient +alors sous l’autorité du Bornou. Mais après qu’Arous[232] et Kharout es +Saghir[233] les eurent razziés à plusieurs reprises, ils abandonnèrent +leurs villages et devinrent nomades. Ils conservent d’ailleurs des +établissements dans le Baḥr el Ghazal ainsi que dans les pays d’Ambar et +de Rimela, où ils viennent résider temporairement ». + +L’intervention du Ouadaï chez les Kreda ne remonte pas au-delà de +Kharifeïn (1815-1829). ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), son père, était +allé au Baguirmi et au Kanem, mais il n’avait pas paru chez les Kreda. +Ce fut sous son fils, Kharifeïn, que, pour la première fois, les aguids +ouadaïens vinrent piller le Baḥr el Ghazal. Plus tard, sous Moḥammed +Chérif, Guignek et le djerma Saber, qui étaient en lutte avec le sultan, +se réfugièrent au Baḥr. Ils y furent rejoint, battus, et, par la même +occasion les Kreda furent razziés. Chérif poursuivit ensuite ses +adversaires du côté du Chari[234]. Cette année-là — qui fut, pour le +Kreda une année de famine — est restée tristement célèbre chez eux sous +le nom de _Senet omm adhem_ سنة ام عظام : l’année des ossements. On ne +voyait — paraît-il — qu’ossements blanchis dans toute la région du Baḥr +el Ghazal. + +A l’origine, les Kreda étaient tous nomades. La majeure partie d’entre +eux, d’ailleurs, mène toujours la vie nomade dans le Baḥr el Ghazal. Il +n’y a de Kreda sédentaires qu’au Mourtcha et dans quelques villages du +Kanem. Voici comment les premiers villages furent installés au Mourtcha. + +Du temps de Kharifeïn, certains Kreda poussaient leurs troupeaux jusqu’à +Er Remeli. Puis quelques _mehadjirin_[235], مهاجرين, trouvant le pays à +leur convenance, parce qu’il y avait de l’eau et que la terre se prêtait +bien à la culture du mil, allèrent demander à Moḥammed Chérif la +permission d’y installer un village. Ils ajoutèrent que leur exemple +serait bientôt suivi par d’autres Kreda du Baḥr el Ghazal. La permission +fut accordée et les Kreda construisirent quelques villages dans la +région d’Er Remeli. Mais Er Remeli se trouvait sur la route des +Ouadaïens, lorsque ceux-ci se rendaient d’Abéché au Fitri. Or, les +aguids et leurs troupes ont été de tous temps un véritable fléau pour +les pays traversés. C’est pourquoi, vers le milieu du règne de Chérif, +les Kreda sédentaires commencèrent à remonter plus au Nord. Ils allèrent +s’installer progressivement dans la région qu’ils habitent encore +actuellement, le Mourtcha, dont Ambar (Ngalamiya) est un des villages +les plus méridionaux. + +Nous avons déjà dit que les Kreda du Baḥr avaient toujours été +sédentaires. Il y eut cependant, à deux reprises différentes, des +villages et des cultures au Baḥr el Ghazal. Mais ce ne fut que +temporaire. Dès que les Kreda eurent pu acquérir quelques animaux, ils +reprirent la vie nomade. La première fois, sous Yousof (1874-1898), ce +fut lorsque l’aguid el baḥr, Oualdi Chaïb, _mangea_ les Kreda de telle +manière que beaucoup de ces malheureux, n’ayant plus rien, furent +obligés de construire des villages et de semer du mil, afin de pouvoir +vivre. La seconde fois, il y a une vingtaine d’années, vers 1886, ce fut +lorsqu’une épidémie bovine, _em massarin_, décima leurs troupeaux. Mais, +comme nous l’avons déjà dit, ces installations ne durèrent pas +longtemps. + +Contrairement à ce que croit Nachtigal, la misère a forcé les Kreda à +devenir pendant quelque temps, non pas nomades, mais sédentaires. D’une +façon générale d’ailleurs, des gens qui ont toujours été nomades se +résignent difficilement à renoncer à leur vie libre et +indépendante[236]. Et, toujours d’une façon générale, ils ne le font que +si la misère les y contraint — comme les Kreda dont nous venons de +parler — que si la vie nomade leur est rendue impossible par le climat +humide des nouvelles régions où ils se sont fixés (Arabes Dagana, +Salamat, etc.), ou enfin, et cela alors se comprend sans peine, que +s’ils y sont astreints et parce qu’on voit d’un mauvais œil leurs +déplacements continuels[237]. + +Les Kreda sont célèbres par leur turbulence. Avant notre arrivée dans le +pays, ils se battaient avec la plupart de leurs voisins : habitants du +Kanem, du Dagana, Kouka d’Aouni, Boulala du Fitri, etc. Il faut dire +aussi d’ailleurs que, indépendamment des attaques qui étaient une +riposte à des agressions de la part des Kreda, les beaux troupeaux de +bœufs de ces derniers et le grand nombre de leurs chevaux excitaient +bien des convoitises. + + _Ouachîla iertchentô bi sontôdo_ + + _Kinîna zaïla iertchentô Fadalassoudou_ + + _Bagreï Massnia karnak iertchentô....._ + + _Kouga Ouarado iertchentô, etc._ + +C’est nous qui avons mis fin à leur lutte séculaire avec les Arabes +Dagana, qu’ils venaient piller à tout instant. Nous verrons plus tard +que, du côté des Arabes, les cheïkhs Mousa Abou Doumou et ʿAli oueld +Handja furent les derniers héros de cette lutte. + +Du côté d’Aouni, c’était la même chose. Les Kreda arrivaient subitement, +au grand galop de leurs chevaux, et, indépendamment des quelques moutons +qu’ils pouvaient trouver chez ces malheureux Kouka, ils enlevaient aussi +femmes et enfants. Les ravisseurs disparaissaient ensuite rapidement. Il +était difficile aux Kouka de les poursuivre, étant donné le petit nombre +de chevaux qu’ils pouvaient rassembler contre des adversaires très bien +montés et s’enfuyant dans un pays où l’eau est relativement rare. Mais +il leur arrivait de temps en temps de tomber en nombre sur les Kreda et +de leur infliger de bonnes leçons. + +Même situation avec les Boulala. Les Kreda venaient également chez ceux- +ci enlever les troupeaux et surtout des femmes et des enfants. Les +Boulala se réunissaient alors, mais, tout comme les Kouka, ils +n’atteignaient que rarement leurs adversaires disparus. S’ils les +atteignaient d’ailleurs, le combat livré ne tournait pas toujours à leur +avantage. On dit que, lorsqu’ils surprenaient un campement ennemi, les +Boulala massacraient jusqu’aux femmes et aux enfants. + +Du côté du Kanem, les Kreda étaient plus circonspects. Là, les Dalatoua +aussi bien que les Toundjour avaient, indépendamment de leurs hommes, +des Ḥaddâd à leur disposition, et les flèches empoisonnées de ceux ci +inspiraient aux Kreda une terreur salutaire[238]. + +Quant aux Oulâd Slimân, ils allaient de temps en temps piller au Baḥr el +Ghazal. Les Kreda les craignaient beaucoup car ces Arabes étaient armés +de fusils[239]. Les aguids el baḥr protégeaient les Kreda d’une façon +plus ou moins efficace, car il arrivait parfois aux Ouadaïens d’être mis +en fuite par les Oulâd Slimân et leurs alliés. En tout cas, les Kreda ne +pouvaient guère lutter, à eux seuls, contre leurs redoutables +adversaires ; et, une fois entre autres, le cheïkh ʿAbd el Djelil se +battit avec les Kreda près du puits d’Alakhérit et en tua environ 300. + +Quelques-uns des Arabes Oulâd Hemed, qui avaient autrefois quitté le +Baḥr el Ghazal pour aller au Fitri, étaient revenus depuis et +partageaient le sort des Kreda. + +Nous savons déjà que la domination ouadaïenne n’empêchait nullement les +populations soumises de se piller réciproquement et de se battre entre +elles, d’une façon à peu près constante. Les Ouadaïens, par leurs +querelles intestines, ne faisaient d’ailleurs que donner l’exemple. + +Les aguids administrant les régions de l’Ouest (aguid el Baḥr, aguid el +Moukhelaya, aguid el Djaadné, le djerma) restaient la plus grande partie +de l’année à Abéché. Durant cette absence, leurs sujets avaient à se +défendre par leurs propres moyens contre les incursions des ennemis du +Ouadaï. La lutte contre ces derniers (Oulâd Slimân et autres Ouassali, +Dazagadâ du Kanem) avait commencé sous ʿAli (1858-1874). C’est l’aguid +el Baḥr qui était chargé de les combattre. Les Kreda, bon gré mal gré, +lui servaient d’auxiliaires, et aussi parfois les Kanembou, les +Toundjour, etc. + +Les premiers aguids el Baḥr — sous Moḥammed Chérif — traitèrent les +Kreda avec bienveillance : tels furent Bechara et Atoca[240]. L’aguid +Yaya Kouroum, un captif diongoraï, ne brillait pas par son courage. Une +fois entre autres que, selon la mode ouadaïenne, il venait de percevoir +un impôt en razziant les Kreda, il fut mis en demeure par ceux-ci +d’avoir à leur restituer les troupeaux. Et Yaya Kouroum rendit presque +tout, pour éviter un conflit avec ses administrés. Il dut se contenter +de bien peu de chose qu’il alla remettre au sultan. + +Mais cela changea avec Keneticha, un esclave bidey. On était alors sous +ʿAli. Cet aguid pilla les Kreda sans merci, et entama la lutte contre +les Oulâd Slimân et leurs alliés. Il a laissé une grande réputation de +bravoure. On raconte que, dans un combat, un coup de fusil tiré de près +avait mis le feu à son turban (_kademoul_). Comme Keneticha restait +impassible, ses gens se précipitèrent pour éteindre le feu. Et lui de +les rassurer, en disant que « le feu ne pouvait pas brûler le kademoul +d’un chef ». Il se battit deux fois avec les Oulâd Slimân : il fut +vainqueur la première et battu la seconde. + +El Gadem oueld Atoca — sous Yousouf — se montra, comme son frère, +bienveillant envers les Kreda. Il trouva la mort dans un combat livré +aux Dogorda. + +Abou Zenat ne fut aguid el baḥr que pendant un an : il avait peur des +Kreda. Il fut remplacé par le borgne Moḥammed oualdi Chaïb. Les +indigènes appelaient celui-ci _Kolo madé tchodogo_[241], parce que son +œil unique était tout rouge, ce qui, paraît-il, lui donnait l’air d’un +diable (_chèïṭân_). Cet aguid fut un pillard fieffé. Très aimé de +Yousouf, à cause des nombreuses prises qu’il envoyait à Abéché, il +razziait fréquemment les Kreda du Baḥr et de Mourtcha, ainsi que les +Kecherda. Il pillait tout aussi bien au Ouadaï, d’ailleurs et jusque sur +le marché d’Abéché. Il fut tué par Rabah devant Mandjaffa (1894). + +Son sucesseur, le Tedâ Haggar Kébir, fut encore pire. Il fit mettre à +mort un grand nombre de Kreda et il pilla le Baḥr, le Dagana, les Assâlè +et les Kouka de la Batah. Devenu aguid er Rachid à la place de Guelma, +il fut tué devant Am Dem (1902), dans la lutte entre Doud-Mourra et +Aḥmed abou Ghazali. + +A ce moment-là, nous avions déjà fait notre apparition dans le pays (fin +1899) : le Kanem était occupé (Bir Alali, janvier 1902), Yao aussi +(1902). Indépendamment de notre présence, la lutte entre Aḥmed abou +Ghazali et Acyl d’abord, entre Aḥmed et Doud-Mourra ensuite, avait +empêché les aguids el baḥr de paraître chez les Kreda. + +Au début de notre installation dans le pays, les Kreda pillèrent comme +par le passé, les populations soumises du Dagana et du Kanem. Mais la +riposte ne se fit pas attendre et, après avoir subi quelques razzias, +ils commencèrent à demander l’aman. Les dissidents furent malmenés et, +en fin de compte, tous les Kreda du Baḥr el Ghazal se soumirent (1904). +Ceux du Mourtcha continuèrent à appartenir au Ouadaï (aguid el +Moukhelaya). + +Du moment que le Baḥr el Ghazal nous appartenait, la charge d’aguid el +Baḥr n’était plus qu’un titre honorifique. Elle continua cependant à +exister au Ouadaï, de même d’ailleurs que celles de djerma du Kanem, +d’aguid ed Debaba, d’aguid ed Dagana, etc. + +Au début de 1905 eut lieu la fuite de Badjouri au Ouadaï. Après +l’arrestation d’Acyl, Badjouri était devenu le chef des Ouadaïens +réfugiés chez nous et il avait servi d’auxiliaire contre les Kreda +dissidents. Mais il avait aussi razzié des Kreda soumis (Noarma) et, +craignant nos châtiments de ce fait, il repassa au Ouadaï. Il quitta +Massakory, gagna le Baḥr et essaya, en route, de piller les Kreda. Mis +en fuite par ces derniers, Badjouri atteignit le pays des Kecherda, puis +Er Rouhoud. Il envoya de nombreux présents à Doud-Mourra, avec une +lettre dans laquelle il disait au sultan qu’il était resté deux ans chez +les Français, qu’il connaissait leur manière de combattre et que, par +suite, il pouvait lui être très utile. + +Doud-Mourra, après avoir fait attendre sa réponse pendant quelque temps, +manda Badjouri à Abéché et le nomma aguid el baḥr, en remplacement +d’Abou Zenat oueld Atoga. Badjouri fut chargé de garder la frontière +occidentale du Ouadaï et de razzier les Arabes réfugiés au Fitri, ainsi +que les Kreda du Baḥr el Ghazal. + +Comme nous le verrons plus loin, Badjouri pilla les Arabes à Rahad es +Salamat, en novembre 1905, et les Kreda du Baḥr, à la fin de 1906. + + +_Les tribus kreda._ — L’ancêtre commun à tous les Kreda est un nommé +Karra, qui a donné son nom à la tribu. Les Kreda forment deux groupes +inégaux : les Koyo et les Karda. Les premiers, qui se réclament d’un +descendant de Karra appelé Koyo et sont de beaucoup les plus nombreux, +comprennent : les Ngalamiya ou Yorda, les Noreâ ou Noarma, et les Yria. +Les Kreda comprennent donc, en somme, les quatre fractions suivantes : +Ngalamiya, Noarma, Yria et Karda. Nous les étudierons par ordre +d’importance. + +1o _Ngalamiya_ ou _Yorda_. — C’est la plus nombreuse des quatre +fractions[242]. Elle comprend : Brokhara, Tchoandâ, Nedjouma, Chelantâ, +Oulâd Toubô, Bayâ, Djeroâ, (Mallemâ, Tchiankarâ, Nioulou), Tagaramma, +Koderâ (Djihalâ, Mallemâ), Oualtchena, Oueddiê, Nedjouméa, Matchidâ. + +Il y a une certaine parenté entre les Tchoandâ et les Kanembou Nguedjim, +lesquels sont d’origine boulala. Cela laisserait donc supposer que, tout +comme les Kecherda Chennakora, les Tchoandâ sont le produit d’un mélange +de Gourân et de Boulala. + +Les Brokhara et les Kodera ont de nombreux Ḥaddâd chasseurs (Ḥaddâd +cherek). + +Les Ngalamiya sont les ennemis héréditaires des Karda. Ils ont toujours +été plus nombreux et plus puissants que leurs adversaires, sur lesquels +ils avaient l’avantage chaque fois que les deux fractions étaient seules +en présence. Mais les chefs des Karda avaient reçu du Ouadaï le +commandement de tous les Kreda du Baḥr. Ils prélevaient l’impôt et +servaient d’intermédiaire entre l’aguid el Baḥr et les Kreda. Ils +portaient d’ailleurs le titre de djerma : tels furent, par exemple, +djerma Kebir et son fils djerma Doungousou. Les Karda, avec l’appui des +Ouadaïens, avaient alors la haute main sur les Ngalamiya. Mais la +situation changeait lorsque les Karda étaient réduits à leurs seules +forces ; et, une fois entre autres les Ngalamiya les refoulèrent du côté +de Ngourra, les empêchant de revenir dans le Baḥr. Les Karda firent +alors appel à des Kouka, des Boulala, des Arabes Khozam et même quelques +Baguirmiens, afin de pouvoir reprendre l’avantage. + +Un incident contribua à augmenter l’animosité qui régnait entre les deux +tribus. Un jour, au cours d’une discussion, le chef karda ʿAmer abou +Mousa tua un jeune Kodera. Or, il est d’un usage formel chez les Kreda +que l’homme qui a commis un meurtre doit quitter le Baḥr pendant un +certain nombre d’années. Puis — à moins toutefois qu’il ne soit réputé +comme dangereux — la famille de la victime consent à prendre le prix du +sang (100 vaches) et le meurtrier peut rentrer dans sa tribu. + +Les Ngalamiya, selon la coutume, mirent alors les Karda en demeure de +chasser ʿAmer abou Mousa. Ceux-ci refusèrent et ce chef resta avec sa +fraction. Les Ngalamiya tirèrent vengeance de ce refus en razziant les +Karda. La lutte a continué depuis, et les deux fractions sont toujours +ennemies. Vers la fin de 1906, les Karda (ʿAmer abou Mousa et Digueï), +avec l’aide d’éléments non kreda, ont surpris et battu les Ngalamiya, +dont plusieurs chefs furent tués. + +Les Ngalamiya promènent leurs campements dans la région du Baḥr el +Ghazal voisine du Kanem. Ils ont toujours été d’accord avec les +Toundjour, qui les aidaient autrefois dans la lutte contre les Karda. +C’est chez eux qu’ils s’approvisionnaient en mil. Les autres fractions +kreda ne pouvaient pas toujours se ravitailler en grain au Kanem, au +Dagana, à Aouni ou au Fitri ; elles allaient parfois en chercher au +Mourtcha. + +2o _Karda_. — Les Karda sont, après les Ngalamiya, la fraction la plus +importante des Kreda. + +Ils comprennent : Arsâda ou Arsamadâ, Oulâd abou Bouker, Bettelouma, +Tagama, Adaya, Tongoyo, Guemmirâ, Saladâ[243], Addéâ, Méchéâ, Senda +(Bedossa, Aouadâ), Héllamâ, Sôoudâ, Ouânia[244]. + +Les Bedossa (Senda) ont des Ḥaddâd cherek. Comme nous l’avons déjà dit, +les chefs karda avaient autrefois le commandement de tous les Kreda. + +3o _Noreâ_ ou _Noarma_. — Ils sont moins nombreux que les Karda. Il ne +faut pas les confondre avec les Noarma de Oun ou de l’Ouadi Yên, +lesquels se rattachent aux _Amma Borkouâ_. Malgré l’identité des noms, +il n’existe pas d’étroite parenté entre les deux fractions. Pour en +donner une idée, il suffira de dire qu’un indigène, qui a tué un Noarma +de l’ouadi Yên, peut aller demeurer avec les Kreda Noarma. + +Cette fraction comprend les subdivisions suivantes : Béréâ, Aouchéyâ, +Keridâ, Derguima[245], Tchodéa, Madéâ, Todosséya, Bôltiya[246], +Abkourouma, Nouma, Méhméya. + +Les Norma ont été autrefois en lutte avec les Kodera (Ngalamiya), parce +que ces derniers avaient pillé un convoi de bœufs noarma rapportant du +mil du Kanem. Il y a une vingtaine d’années environ, les deux fractions +se battirent vivement pendant deux mois. + +4o _Yria_. — Ils sont à peu près aussi nombreux que les Noarma. + +Ils comprennent : Koyoma ou Kirdiâ[247], Boltignâ, Hadjeréa, Ioskôma, +Tchangaïma, Ouaharaya, Attéma, Débéréâ[248], Djogochillâ, Bassassâ, +Dogodâ. + + +_Caractères de la population kreda._ — Comme la plupart des Toubou, les +Kreda n’ont aucunement la physionomie du nègre : les cheveux sont +presque toujours lisses, les traits réguliers, le nez droit et les +lèvres minces. Certains d’entre eux ont le type sémite, mais ceux-là +sont moins nombreux que chez les Kecherda. + +Les Kreda ont généralement le teint _azreq_, c’est-à-dire noir-gris. Les +autres teintes sont : _akhder_ (litt. : vert), ou bronze foncé, et +_ḥamer_ (litt. : rouge), teinte cuivrée plus ou moins claire. Cette +teinte rougeâtre est la moins répandue. Elle provient d’alliances avec +des femmes toundjour ou des femmes arabes (Oulâd Hemed, Beni Ouaïl, +Dagana). Il est à remarquer d’ailleurs que cette même teinte claire +semble être plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, et que, +à ce point de vue là, certaines d’entre elles ressemblent à des femmes +arabes. + +D’une façon générale, les Kreda ont la tête rasée et ne gardent pas la +barbe ; toutefois beaucoup de jeunes gens possèdent une chevelure longue +et frisée. La coiffure de leurs femmes est celle des femmes arabes : de +petites tresses qui encadrent le visage. Les petites filles laissent +pousser une longue touffe de cheveux sur le sommet de la tête. + +Comme tous les nomades qui vivent dans des pays où l’eau est +relativement rare, les Kreda sont assez souvent d’une propreté +corporelle douteuse. Il nous a bien semblé cependant que les Kreda et +les Kecherda étaient supérieurs, au point de vue de la propreté, à tous +les Arabes, nomades ou non, et à certaines populations sédentaires +(Kouka, Boulala, etc.). + +La description que Nachtigal fait des Tedâ peut, à peu de chose près, +s’appliquer aux Kreda. Ils sont d’une taille généralement peu élevée, +sont bien proportionnés et très maigres. Leur maigreur ne les empêche +pas d’ailleurs d’être vigoureux, et leur résistance à la fatigue, à la +chaleur, à la faim, à la soif est proverbiale[249]. + +Ils sont nomades, sauf cependant au Mourtcha, et le lait entre pour une +large part dans leur alimentation. Ils sont bons musulmans et observent +strictement les pratiques de leur religion. Ils ne pratiquent pas +l’excision des femmes. Ils sont très sobres : ils ne boivent ni merissé +ni khal et ils ne prennent pas de tabac. + +Nous avons déjà vu que, autrefois, leurs instincts pillards les +rendaient très turbulents. On vante beaucoup leur agilité et l’adresse +de leurs cavaliers à éviter les sagaies pendant le combat. Ils sont +assez courageux, surtout quand il s’agit de défendre leurs troupeaux, +qui constituent d’ailleurs leur seule richesse et auxquels ils tiennent +beaucoup. Les exemples ne sont pas rares de Kreda se faisant tuer bien +inutilement, plutôt que d’abandonner leurs troupeaux. + +Nous donnerons une mention particulière à leurs femmes. Les femmes +gourân — surtout celles des Kreda et des Kecherda — ont une certaine +réputation. Les indigènes vantent la beauté de leurs traits, leurs longs +cheveux, leur taille svelte, et le bon cheïkh Moḥammed et Tounesi disait +des Gourân : « J’ai vu de leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté +remarquable, leurs yeux percent comme la flèche et vous pénètrent +jusqu’au cœur. » Les souverains du Ouadaï, d’ailleurs, les appréciaient +beaucoup et les aguids el Baḥr choisissaient les plus jolies jeunes +filles pour les envoyer grossir le harem du sultan[250]. Hababa Kili, +femme légitime du sultan ʿAli, et Hababa Zamzom, femme légitime du +sultan Youssef, appartenaient à la tribu des Kecherda[251]. Le fils de +la première, Aḥmed abou Rhazali, devint même sultan du Ouadaï : pendant +son règne — qui fut court, d’ailleurs — les Gourân jouirent d’une +certaine influence à la cour d’Abéché. Comme leurs sœurs du Tibesti, les +femmes kreda ont la réputation d’être fidèles à leur mari. Les vieilles +femmes, par suite de leur maigreur native et aussi de la vie qu’elles +mènent, sont particulièrement desséchées et flétries. + +Les Kreda ont de beaux troupeaux de bœufs. Ils ont aussi des moutons et +quelques rares chameaux. Ils possèdent de nombreux chevaux. Une partie +d’entre eux appartient à une espèce particulière au Baḥr, qu’on appelle +Khèl Ganastô[252]. + +Leur corps porte de grandes parties blanches, qui tranchent sur le reste +de la robe — exactement comme pour la biche-robert. Les Kreda leur font +boire du lait. Ils prétendent que ces chevaux sont supérieurs à tous les +autres comme vitesse et comme fond. Ils disent d’ailleurs _Ganastounga +danna bîdi_ : Celui qui ne possède pas un cheval de Ganastou est +semblable au piéton. C’est avec ces chevaux que les Kreda chassent la +girafe et l’autruche. + +Une légende s’est formée au sujet de l’origine de ces chevaux. On dit +qu’une jument qui pâturait fut saillie par un cheval tout blanc et aux +parties noires, animal fantastique qui disparut aussitôt après. Le +produit de ce croisement, qui appartenait à des Arabes, fut acquis par +les Kreda et eut comme descendance les chevaux Ganastou. + +Nous avons déjà vu que, chez les Kreda, les meurtriers doivent +s’expatrier pendant quelque temps. Ce temps est variable : un, deux, +trois, cinq ans. Bien entendu, les parents du meurtrier sont tenus de +payer le prix du sang (_dia_), avant le retour de celui-ci dans la +tribu. S’il est réputé dangereux, le meurtrier pourra même n’être jamais +plus accepté dans la tribu. Pour le meurtre d’un homme, le prix du sang +(_dia_), qui est théoriquement de cent chameaux ou de deux cents +vaches[253], n’est dans la pratique que de cent vaches. Pour une femme, +le prix du sang est la moitié du précédent, soit cinquante vaches. + + +_Régions occupées._ — On trouve des Kreda au Baḥr el Ghazal et au +Mourtcha : les premiers sont nomades, les autres sédentaires. + + +LE BAḤR EL GHAZAL. — Le nom de « Fleuve des Gazelles » n’est donné au +baḥr que dans la région des Kreda[254] : ceux-ci l’appellent tout +simplement _Fôdi_ (le fleuve), et les Kecherda désignent la partie où +ils ont coutume de passer l’hivernage sous le nom de _Sôro_, dans le +Dagana, le sillon du baḥr est appelé _Massakôry_. A l’ouest de ce +dernier pays, il ne porte plus de nom particulier : il se perd, du +reste, au milieu d’un grand nombre de baḥrs, qui étaient autrefois +remplis par les eaux du lac. + +Dans les environs de Massakôry, le lit du baḥr est à peine indiqué : +c’est une légère dépression, large de 100 à 150 mètres ; comme elle est +couverte de champs de mil sur presque toute sa longueur, l’Européen qui +passe là ne se doute guère qu’il franchit le Baḥr el Ghazal. A l’ouest +de Massakory, le baḥr s’élargit parfois, comme tout près de Zol Mustafa +Belleï : il se divise alors en plusieurs bras, qui enserrent d’anciennes +petites îles. Il lance à droite et à gauche des ramifications, qui +réunissent entre eux deux points du lit du baḥr ou qui finissent à une +certaine distance dans l’intérieur des terres : les indigènes leur +donnent le nom de _ridjoul el baḥr_ (pieds du baḥr). + +Au fur et à mesure qu’on se rapproche du lac, la dépression s’élargit et +se creuse. Les berges dominent alors le lit du baḥr d’une hauteur de 5 à +10 mètres. Mais, comme nous l’avons déjà dit, il devient bientôt +impossible de reconnaître quelle est la continuation du Baḥr el +Ghazal[255]. + +Au nord-est du Dagana, dans le pays des Kreda, le lit du baḥr se +rétrécit tout d’abord et n’a plus qu’une cinquantaine de mètres aux +environs d’El Achim ; il va ensuite en s’élargissant : vers Bir Gara il +atteint 300 mètres et, à hauteur de Bir Chedera, enserre quelques +anciennes îles. Cette partie du baḥr envoie également des ridjoul, dont +un important, entre autres, qui se dirige vers Mondo. Le sillon est +limité par des lignes de dunes. Plus loin encore, le lit du baḥr +continue à s’élargir et, au-delà de la région où les Kecherda viennent +passer l’hivernage, atteint une ampleur de plusieurs kilomètres : les +limites en sont nettement marquées par des dunes ou des falaises. D’une +façon générale, le sillon du Baḥr el Ghazal est indiqué par une +végétation plus abondante que sur les abords. + +On a maintes fois discuté la question de savoir si le Baḥr el Ghazal +était un affluent ou un effluent du Tchad. La première hypothèse a été +pendant longtemps admise. Cependant Denham et Clapperton avaient déjà +entendu dire au Bornou que les eaux du Tchad s’écoulaient jadis dans le +baḥr et que le flot de sortie avait été interrompu par le meurtre d’un +saint homme. Barth recueillait les mêmes renseignements auprès des +habitants du pays et se refusait à croire que le baḥr ait amené +autrefois les eaux du lac jusqu’au Borkou. Nachtigal, au cours de son +magnifique voyage d’exploration, devait solutionner provisoirement le +problème. + +D’abord, les témoignages des indigènes lui confirmèrent tout ce +qu’avaient déjà appris les autres voyageurs, au sujet de l’écoulement +des eaux du lac dans le Baḥr el Ghazal. De plus, Nachtigal — qui, à son +départ de Kouka, s’était muni d’un excellent anéroïde — constata que +l’Egueï et le Bodelé étaient au-dessous du niveau du lac. Il trouva +d’ailleurs, dans ces régions, une grande quantité de vertèbres de +poissons et de débris de coquillages. Se basant sur les observations +faites et sur les renseignements donnés par les habitants du pays, il +conclut en disant que « jadis le Baḥr el Ghazal conduisait les eaux du +lac dans les immenses dépressions du Bodelé, de l’Egueï et du Borkou +Sud[256]. » + +Certains voyageurs combattirent la solution donnée par Nachtigal et +soutinrent que l’hypothèse contraire était probablement la vraie. Le +dernier en date, le capitaine Freydenberg, écrit que la région du Bodelé +et du Borkou doit se trouver à une altitude supérieure à celle du +Tchad : les observations, faites avec des anéroïdes par Nachtigal et le +capitaine Mangin, auraient été systématiquement faussées par le centre +de basse pression qu’est le lac[257]. + +La mission Tilho effectua des mesures altimétriques qui confirmèrent +pleinement les altitudes qu’avait données Nachtigal pour l’Egueï, le +Toro et le Korou. De l’ensemble des observations faites, elle conclut : + +« 1o Que la cuvette tchadienne se continue, sans transition sensible +d’altitude (dunes mises à part) et sans différenciation morphologique, +par les terrains (Kanem, Chitati, Manga) qui la bordent à l’Est et au +Nord ; 2o qu’au-delà du Kanem et vers le Nord-Est dans la direction du +Borkou, le sol s’abaisse sensiblement jusqu’au Korou que l’on trouve à +80 mètres en contre-bas du Tchad. + +Nous avons cru pouvoir réunir sous la dénomination de « Pays-Bas du +Tchad » toutes les régions situées au niveau ou en contre-bas du lac et +nous les avons divisées en deux catégories : + +1o La région de steppe située en bordure et sensiblement au même niveau +que le lac et qui comprend, du Sud vers le Nord par l’Est : le Baḥr el +Ghazal, le Kanem, le Lilloa, le Chitati, le Manga ; + +2o La région désertique située au Nord-Est du lac et franchement en +contre-bas : l’Egueï, le Toro, le Korou, dont l’ensemble constitue le +Bodeli. » + +La mission constata, en particulier, que, pour la partie du Baḥr el +Ghazal visitée par elle, l’altitude des divers points d’observation ne +diffère pas sensiblement de celle de la nappe liquide du Tchad. « Ceci +est d’ailleurs d’accord avec tout ce que l’on a pu savoir de certain sur +l’envahissement du Ghazal par le Tchad à l’époque des fortes crues. Et +cela nous permet de dire en toute certitude que, pour la partie comprise +entre le lac et Fantrassou, le Baḥr el Ghazal n’est ni un affluent, ni +un émissaire, mais un simple prolongement du Tchad. + +Quant à la partie que nous n’avons pas visitée, comprise entre +Fantrassou et le Djérab, nous ne pouvons mieux faire, en attendant que +des mesures précises aient pu y être faites, que de nous ranger à +l’opinion du lieutenant Ferrandi qui l’a suivie sur tout son parcours, +et qui conclut en faveur d’une pente descendante continue depuis +Fantrassou jusqu’au Djérab..... La pente générale du terrain va donc en +s’abaissant du Tchad vers le Borkou, et non du Borkou vers le Tchad..... + +Les formations coquillifères de l’Egueï sont, d’après M. Garde, le +géologue de notre mission, « des dépôts sédimentaires et non +alluvionnaires », et l’envahissement de l’Egueï, du Toro et du Korou à +une époque relativement récente par des eaux tranquilles est, d’après +lui, un fait certain....... M. Louis Germain, le distingué spécialiste +du Muséum......., conclut ainsi : « Le Kanem, l’Egueï, le Toro, le Korou +et le Djérab étaient recouverts par les eaux à une époque récente et +certainement quaternaire. Le lac Tchad couvrait ainsi une énorme surface +d’où émergeaient, ça et là, quelques îles, qui, probablement, étaient de +peu d’étendue[258]. » + +Les eaux du Baḥr el Ghazal — qui constituait autrefois un véritable +prolongement du Tchad — subissaient nécessairement le contre-coup des +variations du lac. En ce qui concerne les quarante dernières années, il +est possible de savoir, dans une certaine mesure, jusqu’où arrivait +l’eau du Baḥr el Ghazal ou celle de la région appelée Karga[259] par les +indigènes. + +En 1870, l’eau du Baḥr el Ghazal pénétrait à environ 100 kilomètres dans +l’intérieur des terres. + +Vers la fin de 1872, des Oulâd Slimân se rendant de Mondo au Fitri, +voyaient l’eau du baḥr atteindre le poitrail de leurs chevaux. En mai +1873, il n’était plus possible de repasser le baḥr au même endroit +(vraisemblablement Tororo[260]) et les Oulâd Slimân, retour du Fitri, +durent chercher vers le Nord-Est un emplacement plus favorable. Les +indigènes croyaient alors que l’eau du Baḥr el Ghazal allait reprendre +possession de son ancien domaine jusqu’au Bodelé[261]. + +En mars 1873, Nachtigal avait constaté que l’eau dépassait El Gara et il +estimait à 80 kilomètres environ la longueur de la nappe liquide +remplissant le baḥr. + +Les eaux du Tchad reculant vers l’Ouest, les baḥrs se vidèrent et le +village de Branguel se trouva sur la terre ferme vers 1895. Doum-Doum, +Bolakolo, Maloui et Sourdjia étaient encore des îles. L’eau du Baḥr el +Ghazal[262] finissait alors entre Kondjerti et El Achim, et tous les +ridjoul étaient encore pleins d’eau (ridjoul de Balaboussou, Abou +Sourra, Abou Taïbé, Kankouri, etc.). + +Mais l’eau du baḥr continua à reculer et, en février 1900, lors du +passage de la mission saharienne, elle ne dépassait pas la région +Tagaga-Bolakolo-Maloui. A partir de ce moment-là, la vitesse de recul +s’accentua. En six ans, l’eau se déplaça d’une quarantaine de kilomètres +vers l’Ouest, jusqu’au baḥr de Berirem (août 1906). La région de l’eau +du lac ne commençait que là pour continuer à l’ouest de ce village : les +Kouri-Kaléâ se trouvaient sur la terre ferme — alors qu’au début de +l’occupation du Territoire (1901-1902), les vapeurs du Tchad apportaient +à Berirem le mil destiné à approvisionner l’intérieur du pays. Nous +avons déjà dit que la crue du lac de 1906 fut exceptionnelle et qu’en +octobre-novembre l’eau envahit de nouveau les baḥrs du pays Kouri[263]. + +On trouve, dans le Baḥr el Ghazal, de l’eau natronée ou sulfatée : il y +a aussi du natron en certains endroits, par exemple à Koal. A une +journée de marche environ au nord de Massakory, tout près de Koloula +Semaïla Madi, il existe une grande mare natronée très connue dans le +pays. Les troupeaux du Dagana et beaucoup d’autres troupeaux, +appartenant à des habitants du Kanem ou à des Arabes qui hivernent dans +le Baḥr el Ghazal, viennent tous les ans y faire une cure, au début de +la saison sèche. Les Arabes y prennent des chargements de natron, avant +de partir pour le Fitri : ils peuvent ainsi faire boire de temps en +temps à leurs chameaux une solution d’eau natronée ; les chameaux en +sont très friands et ce breuvage leur fait d’ailleurs le plus grand +bien[264]. + +Les Kreda du Baḥr el Ghazal occupent la région comprise entre Koal et +Massakory. C’est un pays sablonneux, où abondent palmiers-doum, nabaq, +makhèt, etc. L’eau est généralement peu profonde : 3 et 5 mètres. En +certains endroits, il suffit de gratter légèrement le sol ; en d’autres +points, au contraire, il faut creuser à 15, 16 ou même 18 mètres. Il y a +des _nayalas_ : on appelle ainsi les puisards qui, creusés peu +profondément, donnent de l’eau se répandant à la surface du sol comme +une source. + +Les Kreda mènent la vie nomade dans le baḥr et s’y déplacent avec leurs +troupeaux. Aujourd’hui, grâce à notre occupation, ils vivent en paix +avec leurs voisins et peuvent s’approvisionner facilement en mil soit au +Kanem, soit au Dagana, soit du côté d’Aouni. Il n’en était pas de même +autrefois, car ils vivaient alors en état d’hostilité avec leurs voisins +et ils faisaient une bien plus grande consommation qu’aujourd’hui de +fruits sauvages tels que le doum, le hadjlidj, le nabaq, le makhèt, +etc., ainsi que de graminées comme le kreb, l’abou sabé, etc. + + +LE MOURTCHA[265]. — Le Mourtcha est un pays également sablonneux, ondulé +et très peu couvert. Ce n’est guère que dans le lit de l’ouadi Rima que +l’on trouve des épineux assez denses. Ailleurs, les arbres sont rares et +rabougris et n’offrent même pas un léger abri contre la chaleur du jour. + +La région située au sud du Mourtcha, entre ce pays et celui des Oulad +Rachid, est particulièrement déshéritée. On y trouve quelques maigres +épineux, quelques rares hadjlidj, et l’herbe à chameau, le _brhèl_, que +les Gourân appellent _goâr_. Ajoutons que, à la saison sèche, il n’y a +pas une goutte d’eau et qu’on ne peut pas imaginer alors région plus +désolée. Les rares animaux qui l’habitent doivent être d’une sobriété +remarquable. + +Le mil vient bien au Mourtcha, et c’est la raison pour laquelle les +Kreda qui y sont tiennent à y rester. L’eau est rare et les puits ont +une profondeur de 50 à 60 mètres : mais ils sont solidement construits, +et aménagés de telle sorte que plusieurs personnes peuvent tirer de +l’eau en même temps. + +A la saison des pluies, l’herbe verte est assez abondante et les +troupeaux peuvent pâturer à leur aise. Mais l’herbe ne vient jamais à +une bien grande hauteur et, à la saison sèche, elle est rare et courte. +A ce moment-là, le pays ne convient guère au bétail : pas d’herbe et des +puits profonds. C’est pourquoi les habitants du Mourtcha expédient la +majeure partie des troupeaux chez leurs parents du Baḥr el Ghazal, où +les bêtes se trouvent d’ailleurs à l’abri des pillages ouadaïens. Ils ne +gardent avec eux qu’un certain nombre de vaches et quelques chèvres, +afin d’avoir le lait indispensable à leur nourriture. Pour faire boire +ces animaux, les captifs restent aux puits du matin au soir et tiennent +constamment remplis les trous (_hètan_) qui servent d’abreuvoirs. Comme +ce métier n’est pas intéressant, les Kreda leur mettent des fers aux +pieds (_guinzirt_), pour les empêcher de s’enfuir. + +Le Mourtcha était autrefois bien plus peuplé qu’aujourd’hui : les +villages étaient plus nombreux et plus considérables. L’aguid el +Moukhelaya avait le commandement de la plus grande partie des +habitants ; l’aguid ez-Zebada et l’imâm el Djezouli se partageaient le +reste. Mais les pillages des Ouadaïens firent que nombre de Kreda, pour +échapper plus facilement, allèrent au Baḥr el Ghazal rejoindre leurs +frères nomades. Ce mouvement s’est accentué depuis que nous sommes dans +le pays et que le Baḥr el Ghazal nous appartient. Les Kreda qui restent +au Mourtcha appartiennent à l’aguid el Moukhelaya. En juillet 1907, lors +de la reconnaissance de la 1re Cie (capitaine Jérusalémy, lieutenant +Carbou), le Mourtcha comprenait encore une cinquantaine de villages. Les +cases sont faites avec les tiges du mil. + +C’est près de Ras el Fil que se trouvait le village d’Ali Agré, un chef +toubou du Kanem réfugié au Ouadaï, qui renseignait les aguids sur nos +mouvements et faisait la contrebande des armes et des munitions. Après +le raid de la compagnie Jérusalémy, Ali Agré, en dissidence depuis 1902, +vint demander l’aman au Kanem (décembre 1907). Trois de ses hommes +furent alors chargés d’apporter une lettre du lieutenant-colonel Largeau +au sultan Doud-Mourra : ils furent emprisonnés à Abéché et on ne les +revit plus. + + + II + + LES KECHERDA + + +Les Gourân donnent aux Kecherda le nom de Dâza. On dit qu’une femme du +Prophète — car les musulmans rapportent tout à lui — quitta le domicile +conjugal, après une querelle de ménage, et passa de l’autre côté d’un +grand baḥr qui se trouvait à proximité. Mais, pendant cette fugue, le +diable (_djann, djinn_) sortit du baḥr et la rendit enceinte. Quand les +gens du Prophète allèrent la chercher, ils la trouvèrent dans cette +intéressante position. Mahomet la fit mettre dans une case à part, où +elle accoucha de deux jumeaux, un fils et une fille. Ils furent appelés +_El Djinn oueld el Djinoun_ et _Absa bit el Djinoun_. Ils eurent comme +descendants Allaï et, après lui, Ouollou, qui sont — paraît-il — les +ancêtres des Kecherda[266]. + +Les Kecherda comprennent quatre fractions : les Chennakora ou Yoroumma, +les Medoumia, les Saqerda ou Toumbouliâ et les Yria. + +Les Chennakora prétendent être d’origine boulala. Cela n’a rien +d’extraordinaire, et l’on comprend fort bien que les Boulala — au temps +où ils étaient au Kanem ou à Mossoua — se soient mélangés aux Gourân +avec lesquels ils étaient au contact. + +Les Medoumia se disent d’origine hébraïque[267]. Les autres Kecherda +leur reprochent cette origine, quand ils ont une querelle avec eux : +_neuntâ ihouda_, vous êtes juifs ! Et tel Medoumié s’écriera également, +quand il est en colère : _tané ihoudi_, je suis juif ! Il faut +reconnaître, en tout cas, que l’on trouve le type hébraïque d’une façon +bien caractérisée chez certains d’entre eux[268]. + +Les Saqerda seraient venus du Kanem, où l’on trouve d’ailleurs un +village de Saqerda à Sagardaré (entre Ntiali et Ngouri). Ils sont moins +nombreux que les Chennakora et les Medoumia. + +Les Yria sont peu nombreux. + +La tradition rapporte que, dans leur mouvement vers le Sud-Ouest en même +temps que les autres Dazagada, une scission se produisit chez les +Kecherda, alors qu’ils se trouvaient au Borkou. Les uns allèrent +s’installer dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal et les +autres se fixèrent dans la région comprise entre le lac et le Borkou, à +l’est de la route d’Agadem. Les pillages des Oulâd Slimân forcèrent +ceux-ci à descendre plus au Sud et, vers 1840, ils franchirent même la +Komadougou. Plus tard, ils revinrent au nord du lac et continuèrent à +mener l’existence de demi-nomades, dont ils avaient pris l’habitude au +Bornou. Ces Kecherda prirent part à la lutte menée par Barka Hallouf +contre les Oulâd Slimân : après la défaite des Gadoa, ils furent obligés +de s’enfuir. Ils sont actuellement installés dans la région comprise +entre Nguigmi et Gouré. + +Il y a donc deux groupes de Kecherda, l’un à l’Est (dans le Baḥr el +Ghazal, à côté des Kreda), l’autre à l’Ouest (à côté des Ouandala). + +Nous allons nous occuper successivement de chacun des deux groupes. + + +KECHERDA DE L’EST. — Après le départ des Arabes Oulâd Rachid, les +Kecherda de l’Est s’installèrent au Baḥr el Ghazal et dans la région +Alakhérit — Am Délé — Am Naïala, où ils sont encore. + +On lit, dans Nachtigal, à propos de ces Toubou : « Ils étaient très +nombreux, mais ont été cruellement traités par le Ouadaï ; il est vrai +qu’en revanche ils sont devenus meilleurs musulmans. » + +Il semble à peu près certain que les Kecherda — de même que tous les +Gourân — étaient déjà musulmans, lorsque les Ouadaïens embrassèrent +l’islamisme. La conversion de ceux-ci et la constitution du royaume +d’ʿAbd el Kerim ben Djamé ne remontent d’ailleurs qu’à trois cents ans à +peine et, en ce qui concerne cette période, la tradition est +suffisamment précise. C’est pourquoi il y a lieu de croire — ainsi que +le rapporte la tradition — que les Kecherda pratiquaient depuis +longtemps la religion de Moḥammed, quand les Ouadaïens firent leur +apparition au Baḥr el Ghazal. + +Les Kecherda habitent, au nord du Fitri, la région comprise entre les +Arabes Khouzam et les Kreda. On trouve également trois de leurs villages +au Kanem, à l’est et au sud de Mondo, et trois autres villages au +Mourtcha, au nord de Ras el Fil. Rappelons enfin que la tribu toubou du +Kanem, qui porte le nom de Yoroumma ou Yorouma, est d’origine Kecherda. + +Les Kecherda passent la saison sèche dans la région appelée _El Ḥarr_, +région de palmiers-doum, de hadjlidj et de kitré. Ils y font la +cueillette du doum, qui entre pour une large part dans leur +alimentation. Ils ne descendent guère au sud de Am Naïala (Alakhérit — +Am Délé — Am Tallèho — Am Naïla — Ouadi et Temraya). Cette région est +sablonneuse et parsemée de petites vallées, appelées _oudian_ (sing. +_ouadi_), et de dépressions plus profondes, appelées _rhoat_. C’est là +que se trouvent les puits et une végétation très abondante de palmiers- +doum. + +L’eau n’est pas profonde (1 à 3 m.). On trouve assez souvent de l’eau +natronée ou magnésiée dans la région et, à Alakhérit par exemple, elle +provoque une purgation énergique. Cette eau natronée convient +parfaitement aux chameaux des Kecherda. + +A l’hivernage, les Kecherda remontent vers le nord et vont s’installer +au Baḥr el Ghazal, du côté de Koal. Les Kecherda du Baḥr et du Mourtcha +étaient autrefois administrés par l’aguid el Moukhelaya. Ils furent +souvent pillés par lui et parfois aussi par l’aguid el Baḥr. C’est ainsi +que Oualdi Chaïb, poursuivant les Kecherda, qui le fuyaient à juste +titre, les rejoignit à Oualéat et les razzia complètement — les +« mangea » (_akelhoum_), comme disent les indigènes. + +Les Kecherda vivaient autrefois en mauvais termes avec leurs voisins +immédiats : les Kreda, à l’Ouest, et les Arabes, à l’Est. Ils étaient +aussi les ennemis du Fitri, où ils venaient assez souvent piller les +troupeaux et surtout enlever des femmes et des enfants. Les Boulala, +n’ayant que des chevaux habitués au Fitri, ne pouvaient guère +entreprendre de poursuite dans les régions sèches du Nord. Mais, quand +par hasard ils pouvaient surprendre des Kecherda, ils se montraient +impitoyables : ils tuaient tout, jusqu’aux femmes et aux enfants. + +Les Kecherda allaient même piller au Kanem. Il y a une trentaine +d’années, ils assaillirent Ngossorom, village ḥaddâd des Toundjour. Mais +le fougbou réunit ses Toundjour et ses Ḥaddâd, suivit la trace des +pillards et les surprit pendant la nuit. Plus près de nous, il y a une +quinzaine d’années environ les Kecherda se réunirent à quelques Noarma +et à quelques Chirédat (Oulâd Slimân) pour aller tomber, à Bir es Samoq, +sur les Kanembou des Toundjour. + +Quand nous fûmes installés à Yao, les Kecherda continuèrent à agir comme +par le passé. Cela amena notre intervention en mai-juin 1904 : les +Arabes Djaadné nous servirent de guides. Les Kecherda demandèrent alors +l’aman. L’année d’après, les Saqerda pillèrent des Arabes du Ouadaï +réfugiés chez nous (Zebada). Cela leur valut une répression sévère +(avril 1905), à la suite de laquelle les Saqerda passèrent au Ouadaï et +allèrent s’installer avec les Noarma. Ils vinrent dès lors faire des +incursions sur notre territoire et coopérèrent aux coups de main de +Badjouri. Mais ils furent pillés par les Ouadaïens et repassèrent chez +nous. + +Ajoutons enfin que, quoique situés sur la frontière, les Kecherda n’ont +jamais rien eu à craindre de l’aguid el Baḥr, Badjouri, avec lequel ils +vivent en bons termes. C’est ainsi que, en fin 1906, celui-ci razzia les +Kreda mais ne toucha pas aux Kecherda. Badjouri a d’ailleurs épousé la +sœur d’un notable Kecherda, l’amin Dezgouad. + +Les Kecherda sont bien moins nombreux que leurs voisins, les Kreda. Ils +sont riches en bétail, surtout en chameaux : les chameaux des Saqerda, +en particulier, sont très estimés. Ils ont également de nombreux et bons +chevaux. + +Les Kecherda présentent beaucoup d’analogie avec les Kreda. Ils en ont +le physique et, comme eux, sont très bons musulmans. Ils ne boivent ni +merissé ni khall. Quelques-uns d’entre eux, assez rares d’ailleurs, +chiquent du tabac. + + +KECHERDA DE L’OUEST. — Passons maintenant au groupe kecherda de l’Ouest. + +Ces Kecherda sont plus nombreux que leurs frères de l’Est, avec lesquels +d’ailleurs — et quoique éloignés — ils sont restés en relations. Les +Kecherda du secteur de Nguigmi vivaient autrefois dans la région de +Mallem Moussa (70 kilomètres au nord de Kouloua). C’étaient des pillards +fieffés, et ils razziaient volontiers — quand ils pouvaient le faire — +tout ce qui passait à leur portée. Ils allaient piller également du côté +du Bornou. Ils se procuraient ainsi des captifs, qu’ils vendaient +ensuite à Kawar. Comme tout le monde, ils payèrent leur tribut aux +pillards Oulâd Slimân. + +Plus tard, ils furent razziés à Mallem Moussa par les méharistes du +Kanem (capitaine Mangin). Depuis leur soumission, et par crainte des +pillards du Nord (Tedâ, Medjabera, Haggaren, etc.), il sont descendus +plus au Sud. Ils sont installés actuellement dans la région de Ez Zi et +de El Djiéga, entre Bir Koufeï et Nguigmi. Ils ont beaucoup de chevaux +et de nombreux troupeaux de bœufs et de chameaux. Leur chef, Moḥammed +Kosso, réside à Krizziria. + +Plus à l’Ouest, entre Nguigmi et le Kabi, on trouve encore quelques +Kecherda mélangés aux Ouandala. + +Une fraction des Kecherda de Nguigmi, les Tordou[269], a émigré depuis +quelques années au Kanem : elle s’est installée vers Rig-Rig, dans le +Chitati. Avec les Tordou vivent les Mustaouagani, Toubou mélangés +d’éléments kanembou. + +Il existe enfin un groupement de Kecherda dans le secteur de Gouré : il +est commandé par Kaïdalala Salé. + + * * * * * + + + III + + LES NOREA + + +Ces Dazagadâ sont originaires du Borkou. Il ne faut pas les confondre +avec les Kreda de même nom. Nous avons déjà vu que des Noreâ vivaient +avec les Ankatzâ de Oun et du Djourab. Il y a encore d’autres Noreâ au +nord du Ouadaï, où ils mènent la vie nomade. Ils sont d’ailleurs restés +en relations avec leurs frères du Borkou. + +Cette tribu des Noreâ, peu nombreuse, promène ses troupeaux dans la +région comprise entre Ḥadjer Djoumbo, Am Chalôba et le Borkou. A la +saison sèche, elle campe sur les bords de l’ouadi Yên, entre Ḥadjer +Djoumbo et Am Chalôba. A la saison des pluies, elle réside à Am Chalôba. +Elle va aussi au Borkou faire la récolte des dattes et du blé. + +Les Noarma possèdent des chevaux et de superbes troupeaux de chameaux. +Ils sont obligés de prendre des précautions extraordinaires, pour +soustraire leurs bêtes à la rapacité des Ouadaïens. Les chevaux restent +au campement, mais les troupeaux en sont toujours éloignés. Le lait est +mis dans des korios et apporté sur des chameaux. S’il y a une alerte +quelconque, des hommes sautent à cheval et vont immédiatement prévenir +leurs camarades préposés à la garde des troupeaux. Ceux-ci s’enfuient +alors dans des régions sans eau, où il est impossible aux Ouadaïens de +les atteindre. + +Les Noarma sont à peu près seuls dans le pays qu’ils habitent. Leurs +plus proches voisins sont les Tedâ d’Am Chalôba et les Arabes Maḥâmid +d’Ourada. Le lait de chamelle est la base de leur nourriture. Ils font +une grande consommation de hadjlid et ont souvent recours, comme +boisson, à l’eau contenue dans une espèce de pastèque (_bettèkh_), qui +pousse dans les régions sablonneuses. Leurs chameaux mangent cette +pastèque. + +Les Noarma paient l’impôt aux Ouadaïens et vivent d’accord avec eux. +S’ils prennent tant de précautions pour éviter d’être razziés, c’est +qu’ils connaissent parfaitement les habitudes de pillage des Ouadaïens. +Il est en effet dangereux d’avoir des troupeaux qui puissent exciter les +convoitises de ces derniers. De plus, comme les éleveurs de chameaux +peuvent s’enfuir dans des régions sans eau et échapper ainsi à toute +tentative de razzia, les Ouadaïens ne les aiment guère. C’est pourquoi, +en 1907, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné, enleva tous les chameaux +d’une fraction des Arabes Missiriyé. + +Les Noarma vont à Abéché vendre leur beurre et le sel rouge du Borkou. +Ils prennent des maqta[270] en échange et achètent avec cela des +chameaux et du mil. + +Les Noarma ont comme ennemis les Arabes Maḥâmid ; ils vivent à l’Ouest +et toujours assez loin de ceux-ci, car les deux tribus se volent les +chameaux. + +Les Noarma sont à peu près aussi nombreux que les Kecherda du Baḥr el +Ghazal. + + +NOTE. — L’occupation du Ouadaï par nos troupes et l’installation d’une +compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, ont amené les +Norea à faire leur soumission. + + * * * * * + + + IV + + LES CHEURAFADA[271] + + +Les Cheurafadâ vivent avec les Ayal Baba[272], Arabes auxquels sont +confiés les troupeaux du sultan. A l’hivernage, les deux fractions vont +ensemble dans la région d’Ourada, chez les Arabes Maḥâmid. A la saison +sèche, elles reviennent dans le pays de Mourra (village du sultan[273], +à deux jours à l’est d’Abéché, sur la route d’El Fâcher). Là, se +trouvent quelques villages, où vivent en sédentaires les plus pauvres +des Cheurafadâ. La majeure partie de la tribu fait avec ses troupeaux — +et en même temps que les Ayal Baba — la navette entre Mourra et Ourâda. +Les Cheurafadâ se mélangent volontiers aux Arabes : ils parlent le +gourân (médi Dazagadâ) et l’arabe. + +Les Ayal Baba sont chargés de garder les troupeaux du sultan. Chaque +année, au moment du retour à Mourra, le sultan envoie un lettré +(_faguih_) faire le recensement des troupeaux. Celui-ci reçoit, en +récompense, le dixième de l’augmentation du troupeau depuis l’année +précédente. Quant aux Ayal Baba, Arabes du sultan, ils ont pour eux le +lait et les menus bénéfices du métier. Les troupeaux du sultan sont +marqués d’un signe particulier, qui est la représentation indigène de la +trace du lion (_derb ed doud_). + + * * * * * + + +[Note 230 : Ce Maï Denâ (maître du monde) serait l’ancêtre des Maguemi.] + +[Note 231 : En toubou, _Fôdi tinnémou_ : le fleuve mince.] + +[Note 232 : Sultan du Ouadaï (1681 à 1707).] + +[Note 233 : Sultan du Ouadaï (1707 à 1745).] + +[Note 234 : Guignek se noya en passant le fleuve. Saber fut pris et mis +à mort.] + +[Note 235 : Élèves-marabouts qui vont de village à village.] + +[Note 236 : Ajoutons aussi que, dans des pays secs, c’est l’existence +qui convient le mieux aux troupeaux.] + +[Note 237 : On pourra objecter, il est vrai, que certaines tribus arabes +devenues sédentaires (Oulâd Hemed, Oulâd Aḥmed, etc.) ne se sont +résignées à reprendre la vie nomade que par peur des pillages ouadaïens. +Mais il est bien évident que la force des habitudes contractées comme +sédentaires et la perspective d’aller vivre de doum et de hadjlidj +devaient rendre pénible le changement d’existence. Ce que nous disons +plus haut ne s’applique qu’aux indigènes qui ont toujours mené la vie +nomade et qui, aussi bien par habitude que par nécessité, ne peuvent pas +s’astreindre à devenir sédentaires.] + +[Note 238 : Les Kreda vivaient assez d’accord avec les Toundjour : ils +se battirent cependant contre le fougbou Adem.] + +[Note 239 : _Narhoum fasel_ : leur feu est mauvais.] + +[Note 240 : D’origine kouka (_min ’ayal kemersa_), surnommé _Atoca pép_, +à cause de ses incongruités.] + +[Note 241 : _Kolo madé tchodogo_ (toubou) : le tueur à l’œil rouge.] + +[Note 242 : Le chef actuel s’appelle Isa Orî.] + +[Note 243 : Les Saladâ doivent avoir habité autrefois la région de Bir +Salâdo, dans l’Egueï.] + +[Note 244 : Les Ouânia sont probablement originaires de l’oasis de +Ouanianga, dont les habitants actuels (Bideyat) portent précisément le +nom de Ouania.] + +[Note 245 : Les Derguima (gens de Dergui) tirent certainement leur nom +de l’oasis de Dirgui, dans le Kawar.] + +[Note 246 : A rapprocher de Boltoâ, nom donné aux habitants de l’oasis +d’Ollouboï, dans le Borkou.] + +[Note 247 : Probablement originaires de l’oasis de Kirdi, au Borkou.] + +[Note 248 : Ce nom est le même que celui des Kanembou Déberi.] + +[Note 249 : « Quand un Gourân est perdu dans la brousse — disent les +indigènes — il ne marche pas pendant la chaleur du jour. Il reste alors +caché dans des trous de hyène, la bouche bien couverte du litham pour se +garder de la soif. Grâce à sa résistance physique, il peut tenir ainsi +pendant longtemps, sans boire ni manger. » On dit généralement qu’un +Toubou peut rester quatre jours sans boire.] + +[Note 250 : Il faut croire apparemment que le goût ouadaïen s’est +modifié, depuis le temps où Moḥammed et Tounesi écrivait les lignes +suivantes : « Ce qui m’a surpris, c’est que les Ouadaïens ont presque en +aversion la couleur des Gorâniennes. Ils trouvent leur teint trop +blanc ; aussi celles qu’on vend comme concubines ne sont jamais de haut +prix. » Le cheïkh varie d’ailleurs quelquefois dans ses appréciations +sur le degré de beauté des femmes. Dans son _Voyage au Darfour_ (page +272), par exemple, il range les femmes toubou parmi les plus laides des +femmes du Soudan. « Si on embrasse le Soudan tout entier, dit-il, depuis +l’est jusqu’à l’ouest, on remarque que les plus belles femmes sont sans +contredit celles de l’Afnô (Haoussa) ; après elles, toujours dans la +série la plus élevée, il faut ranger les Bâguirmiennes, puis les +Barnâouyennes et les Sennâriennes. A la série du second degré seront les +Ouadâyennes, et au-dessous les Fôriennes. Les plus laides de toutes sont +les femmes des Toubou et celles des Katakau ». + +Il est en effet exact que les femmes kotoko sont franchement laides. Il +n’en est pas de même des femmes toubou ; on a d’ailleurs le droit de +s’étonner que, après cette appréciation peu flatteuse pour elles, le +cheïkh vienne, à un autre moment, nous parler de leur « beauté +remarquable ».] + +[Note 251 : Hababa Kili était de la fraction des Saqerda et hababa +Zamzom de celle des Yria.] + +[Note 252 : Chevaux de Ganastô. Ganastô est le nom du chef de la +fraction Yria.] + +[Note 253 : Un chameau vaut deux vaches ou quarante moutons.] + +[Note 254 : Ce nom a été étendu à la région située le long du baḥr, +principalement du côté de l’Est, qui constitue la zone de parcours des +Kreda et des Oulâd Hemed nomades et le pays d’hivernage des Kecherda. +Selon cette définition, le Baḥr el Ghazal est limité par le Kanem, le +Dagana, le pays des Kouka, la région appelée El Ḥarr (au nord du Fitri, +les Kecherda vont y passer la saison sèche) et enfin, du côté du Borkou, +par la zone d’influence toubou.] + +[Note 255 : A Bolakolo, le baḥr se divise en deux : le bras le plus +important passe à Derdom, Hadid, Sôoué, Kabirom, Sigdia, Dabéram, +Douloumi, Martou, Arteï, Batcham et se continue dans le canton de +Kaboulou ; il envoie des ramifications à droite et à gauche, vers Doum- +Doum, vers Berirem, etc. + +On peut dire, en somme, que le Baḥr el Ghazal ne se dégage nettement du +lac que dans la région Bolakolo-Tagaga. Nachtigal, qui a longé cet +affluent en 1873, au moment où il contenait encore de l’eau, signale +d’ailleurs que Tagaga se trouve « près de l’endroit où le Baḥr el Ghazal +sort du lac ».] + +[Note 256 : Les observations de Nachtigal furent confirmées par le +regretté capitaine Mangin, qui avait beaucoup circulé avec ses +méharistes dans la région comprise entre Koal et le Borkou. Cet officier +croyait, avec Nachtigal, que le Baḥr el Ghazal était un effluent du +Tchad. + +Signalons, d’ailleurs, que cette hypothèse est conforme à la tradition +indigène. Les Kanembou, les Arabes et les Kreda — c’est-à-dire les plus +anciens habitants de la contrée — disent en effet que le Baḥr el Ghazal +conduisait autrefois les eaux du lac jusqu’au Borkou.] + +[Note 257 : Freydenberg, _Le Tchad et le Bassin du Chari_, page 79.] + +[Note 258 : _Documents scientifiques de la mission Tilho_, tome II.] + +[Note 259 : Pays des Kouri, à l’ouest du Dagana.] + +[Note 260 : Notons, en passant, que _tororo_ est le mot employé par les +habitants de la région pour désigner le bois d’ambadj (herminiera).] + +[Note 261 : Nachtigal.] + +[Note 262 : La largeur du baḥr n’excédait pas celle du lit que nous +voyons actuellement dans le Dagana et auquel, comme nous l’avons déjà +vu, les indigènes donnent les noms de Massakôry et de Baḥr el Ghazal. +Les Kouri venaient alors sur leurs pirogues dans le Dagana, pour y +vendre du poisson fumé et de la viande d’hippopotame boucanée.] + +[Note 263 : La lagune Fitri reçut également beaucoup d’eau cette année- +là. Il en fut de même pour la Batah de Laïri et le Baḥr Bourda, qui +amenaient respectivement autrefois les eaux du Chari et de la région du +Bar et Tiné (ou du Baḥr Rachid ?) jusque dans les pays de Moïto et de +Bokoro.] + +[Note 264 : Le natron (soude carbonatée plus ou moins mélangée) est +assez abondant dans toute cette partie de l’Afrique Centrale : mares à +natron du lac, sources natronées et natron du Baḥr el Ghazal et du pays +appelé El Ḥarr (Kecherda), du Kanem, du Bodelé et du Borkou.] + +[Note 265 : Nous désignons sous le nom de _Mourtcha_ le pays habité par +des Kreda sédentaires, dans la partie occidentale du Ouadaï (à l’est du +Baḥr el Ghazal, à l’ouest des Derren et au nord des Oulâd Rachid). Les +indigènes appelaient ainsi cette région. + +Mais, d’une façon générale, le nom de _Mourtcha_ est réservé au pays +situé au nord du Ouadaï et désigne plus particulièrement le grand +plateau gréseux, dont le centre est à peu près marqué par les points +d’eau d’Am Chalôba.] + +[Note 266 : « La légende sur l’origine des Kecherda se trouve appliquée +à d’autres pays de l’Afrique orientale, par exemple à l’histoire de la +fondation d’Adulis (Zoulla), en Abyssinie. » (René Basset.)] + +[Note 267 : Étant données la mésestime en laquelle la tribu kecherda est +tenue par les autres Toubou et l’origine hébraïque attribuée à l’une de +ses fractions, la racine _kecher, kacher_ du mot _kecherda_ nous paraît +assez curieuse.] + +[Note 268 : L’origine hébraïque des Medoumia est plus que suspecte : +elle a la même valeur que l’origine hébraïque attribuée aux Pouls et +Afghans. (René Basset.)] + +[Note 269 : Tordou est vraisemblablement le même mot que Torodoâ (gens +du Toro). Ces Kecherda doivent avoir habité autrefois la partie du Baḥr +el Ghazal septentrional qui porte le nom de Toro.] + +[Note 270 : Pièce d’étoffe légère d’environ 12 coudées, qui sert de +monnaie au Ouadaï.] + +[Note 271 : Cheurafadâ : gens du Cheurafa. — Cela veut-il dire qu’ils se +sont mélangés à une tribu arabe de Cheurafa ? Il n’y a cependant de +Cheurafa, au Ouadaï, que dans le sud du pays, à côté des Salamat.] + +[Note 272 : Ayal Baba : les enfants du père, les gens du sultan.] + +[Note 273 : D’où le nom de _Doud-Mourra_ (lion de Mourra), donné au +sultan. Son vrai nom est Moḥammed Sâlèh.] + + + + + VI + + LES ḤADDAD GOURAN + + * * * * * + + +Nous allons parler maintenant d’une population non moins curieuse que +celle des Ḥaddâd _Siyâd nichâb_ du Kanem : les Ḥaddâd Gourân. + +Les Ḥaddâd Gourân sont nombreux et ils sont, tout comme les autres +Ḥaddâd, méprisés des populations avec lesquelles ils vivent. Nabi +Djibrila[274] — racontent les indigènes — donna autrefois à deux frères +respectivement une enclume et un filet, en leur disant : « O vous, +hommes d’une race méprisable, allez et gagnez votre vie à l’aide de ce +que je viens de vous remettre ». Et ce sont leurs descendants — paraît- +il — qui constituent les deux principales fractions des Ḥaddâd Gourân : +les Ḥaddâd _Siyâd sandala_ (forgerons), et les Ḥaddâd _Siyâd cherek_ +(chassant au filet). + +Les premiers — en gourân : _Azâ aguildâ_ — sont les moins nombreux. Ils +travaillent le fer. On les trouve chez tous les Gourân, d’une façon +générale, mais aussi chez d’autres populations. Au Kanem, presque tous +les forgerons sont des Ḥaddâd Gourân — en kanembou : _Dogoâ +touôbé_[275]. Ils sont considérés comme formant une caste inférieure. +Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que, dans toute la région qui nous +occupe, le travail du fer était jugé dégradant. + +Passons aux Ḥaddâd chasseurs — en gourân : _Azâ séguidâ_. Ils +sembleraient devoir être des Ḥaddâd Kreda et, plus spécialement, des +Ḥaddâd Ngalamiya. Ils comprennent trois fractions : Ḥaddâd Brokhara, +Ḥaddâd Kodera et Ḥaddâd Bedossa (Oulâd Béchené). Les Ngalamiya nient +toute parenté avec eux et disent que ce sont simplement des Ḥaddâd de +Brokhara, de Kodera, de Bedossa (Ḥaddâd hana Brokhara, hana Kodera, +hana Bedossa). + +Ces Ḥaddâd sont tout aussi méprisés que les forgerons. Leur nom de +Ḥaddâd — quoiqu’ils ne travaillent pas le fer — est d’ailleurs +caractéristique à cet égard. Les indigènes racontent, sur ces pauvres +chasseurs, l’anecdote suivante : Moḥammed avait une petite biche +apprivoisée, à laquelle il tenait beaucoup. Comme il la laissait errer +en liberté, il avait demandé aux _siyâd cherek_ de ne pas la prendre +dans leurs filets. Mais ceux-ci avaient refusé et, malgré toute la +vigilance du Prophète, ils capturèrent la biche et l’égorgèrent. +Mahomet, furieux, les avait alors maudits : _Allah isill +barkatou !_[276] + +Ces Ḥaddâd sont les plus nombreux et on les trouve, exerçant leur +industrie, dans tout le pays qui s’étend entre le Kanem et la région +des Maḥâmid. Leurs filets ont environ 2m,50 de longueur et sont, à leur +extrémité, fixés à deux bâtons de 1m,50 à 1m,60 de hauteur. Ces bâtons +sont enfoncés peu profondément dans le sol et le filet se trouve ainsi +placé verticalement. Un grand nombre de filets sont dressés de la +sorte, les uns à côté des autres, sur une longueur considérable. A +partir des deux extrémités de la ligne des filets, les Ḥaddâd disposent +dans la brousse des espèces d’épouvantails — _khayâl ech cherek_ : ce +sont des peaux de mouton, noires,que l’on accroche aux arbres. Quand +tout est installé, les Ḥaddâd s’en vont au loin, se dispersent et se +mettent à battre la brousse, en poussant de grands cris. Les animaux, +effrayés par les cris et par les épouvantails, sont rabattus sur la +ligne des engins de chasse. Ils viennent donner dans les filets, qu’ils +renversent et dans lesquels ils se prennent les pattes. Sauf les gros +pachydermes (éléphant, rhinocéros, girafe), qui, eux, brisent tout, +tous les autres animaux sont capturés : toutes les variétés d’antilopes +(ouaḥch, ariél, têtel, etc.), les phacochères[277], les autruches, les +pintades[278], etc. Les Ḥaddâd les assomment à coups de bâton, pour ne +pas abîmer les peaux. Il arrive aussi fréquemment que des animaux comme +le lion, la panthère, la hyène, le chacal, etc., se prennent dans les +filets. Inutile de dire que ceux qui sont dangereux sont tués de loin, +à coups de sagaie. + +Les Ḥaddâd vont ensuite vendre les peaux et la viande séchée dans les +différents marchés. Ils y vendent également les diverses variétés de +sacs en peau qu’ils fabriquent : + +_dabia_, sac à ouverture étroite (riz, haricots, mil). + +_kourtâla_, musette pour le cheval. + +_kefâoua_, sac de chargement pour le chameau. + +_djourab_, grand sac pour le mil. + +Autrefois, les Ḥaddâd de l’Ouest étaient parfois malmenés et pillés par +les autres indigènes. Ils n’avaient alors qu’une peau de bête autour des +reins. Depuis que nous sommes dans le pays, ils jouissent en paix du +fruit de leur travail et ils ont des boubous, comme tout le monde. Mais +les indigènes prétendent que les Ḥaddâd conservent toujours, sous leur +vêtement, la peau de bête d’autrefois. + +Les Ḥaddâd mènent généralement la vie nomade. On les rencontre en grand +nombre chez les Gourân du Kanem, les Kreda, les Kecherda, au Mourtcha, +chez les Bornouans de l’Ouadi Rima et chez les Maḥâmid. Plus au Sud, on +en trouve aussi un village à Massaguet (sur la route de Fort-Lamy à +Massakory). + +Quand les Ḥaddâd partent en chasse, ils mettent leurs filets sur des +bœufs porteurs et des ânes, et tout le monde suit, même les petits +enfants, lesquels vont ainsi apprendre à gagner leur pitance dans la +brousse. + +Il y a aussi des Ḥaddâd cherek dans les pays du Sud, et ils ne sont pas +tous Gourân : certains d’entre eux se disent Arabes. Signalons, par +exemple, les Ḥaddâd arabes de la région d’Ourel, les Maskéa (près de +Gouêno, dans le Médogo), les Oulâd Ḥammad (à Tchalaga, près de Bédanga), +les Ḥaddâd cherek du Baguirmi, etc. + +On trouve également des Azâ chasseurs à l’ouest du lac. Citons, en +particulier, le groupe important qui nomadise dans le Koutous, au nord +de Gouré (chef Taïba). + + * * * * * + + +[Note 274 : L’ange Gabriel.] + +[Note 275 : Généralement originaires du Chitati.] + +[Note 276 : Que Dieu vous retire sa bénédiction ! (الله يسل بركته) Cette +légende se retrouve chez les Arabes, soit avec Jésus (ʿIsa) pour héros +(Aḥmed El Qalyoubi, _Kitâb en Naouâdir_. Le Qaire, 1302 hég., in-8, p. +16), soit avec le prophète Moḥammed (Moḥi eddin ibn el ʿArabi, _Kitâb el +Mosâmarât_. Le Qaire, 1305 hég., 2 vol. in-8, t. II, p. 135 ; Tamisier, +_Voyage en Arabie_. Paris, 1840, 2 vol. in-8, t. I, p. 330-334 ; +338-339). Cf. René Basset, _Contes et légendes arabes_, no CXX, _Jésus +et la Gazelle_ (_Revue des Traditions populaires_, t. XIII, 1898, p. +486-487).] + +[Note 277 : Les musulmans ne peuvent pas manger la viande de phacochère. +Aussi les Ḥaddâd se contentent-ils de recueillir la graisse, qui sert +d’onguent pour certaines maladies des chevaux.] + +[Note 278 : Il y a des filets spéciaux pour la chasse aux pintades.] + + + + + PETITE ÉTUDE PRATIQUE + DE LA LANGUE TOUBOU + (DIALECTE DES DAZAGADA)[279] + + * * * * * + + +La langue toubou ne présente, au point de vue de la prononciation, aucun +caractère particulier. Elle n’est pas gutturale comme l’arabe, elle +n’est pas nasillarde comme le kanembou et elle n’a pas l’accentuation +exagérée du tar lis (Kouka, Médogo, Boulala). L’accent tonique est sur +l’une des trois dernières syllabes. Il peut d’ailleurs varier, pour un +même mot, avec la place de ce mot dans la phrase. + +Nous ferons tout d’abord quelques remarques au sujet de la prononciation +de certaines lettres. + +Les lettres _d_ et _t_ sont parfois employées l’une pour l’autre[280] : + + { _tantaï brantergé_[281] ; + nous voulons, { + { _tantaï brandergé_. + +Même remarque pour _i_ et _é_, pour _k_ et _g_, _tch_ et _dj_ : + + je, moi, | _tani, tané_. + + { _tani kessergé_ ; + je fais, { + { _tani guessergé_. + + { _tané tchoassergé_ ; + je vends, { + { _tané djoassergé_. + +La lettre _k_ prend quelquefois un son nasal, intermédiaire entre _k_ et +_tch_. + + il a tué, _kidô, tchidô_ ; + + travail, _kida, tchîda_ ; + + nez, _kiâ, tchâ_. + +D’ailleurs, d’une façon générale, il ne faudra point s’étonner si un mot +toubou n’est pas toujours rendu de la même façon. On n’en comprendra que +mieux quelle doit être la prononciation exacte de ce mot. + +Comme beaucoup de langues africaines, le toubou a une syntaxe +rudimentaire. Quelques exemples le montreront facilement. + + Cet homme est allé chasser dans la brousse. _agné_ {homme} _aï_ {cet} + _ouôno_ {brousse} _îni_ {viande} _tchêdégé_ {il tue} + + Quand les Kreda n’ont pas de mil, ils mangent du doum. _Karra_ {Kreda} + _ngaéla_ {mil} _béï_ {ne pas} _sôou_ {doum} _ouôdégé_ {ils mangent} + + Chez les Kreda, l’intérieur des cases est tapissé en haut de peaux de + mouton afin d’empêcher le soleil de rentrer. _Karra_ {Kreda} _aroué_ + {peau} _arkôou_ {de mouton} _yegé_ {case} _derô_ {dedans} _ngouli_ {en + haut} _dintou_ {ils mettent} _ezeï_ {soleil} _yegé_ {case} _zodogé_ + {rentre} _beï_ {ne pas} + + Les Tedâ, ces mauvaises bêtes mortes, mangent le goar _Tedâ_ {Tedâ} + _agafrâ_ {bêtes mortes} _zentâ_ {mauvaises} _goâr_ {goar} _ntoda_ + {mangent} + + Les Baguirmiens de la forteresse de Massnia se sont levés _Bagreï_ + {Baguirmiens} _Massnia_ {Massnia} _karnak_ {forteresse} _iertchentô_ + {se sont levés} + + Et sont venus prendre nos troupeaux _Erdo_ {Ils sont venus} _ferâ_ + {vaches} _tantâ_ {nos} _gouyênto_ {ils ont pris} + + Ils les ont emmenés dans leur pays marécageux[282] _Dettou_ {Ils ont + emmené} _lôou_ {argile} _doro_ {dedans} _dintou_ {ils ont mis} + +L’article n’existe pas. Le verbe « être » se rend au moyen du pronom +personnel. + + Je parle la langue des chrétiens. _Tani_ {Moi} _médi_ {langue} + _nessara_ {chrétiens} _hanandregé_ {je sais} + + Je suis malade _Tani_ {Moi} _ouoché_ {malade} + +Les Kanembou font un grand usage de _ôô_ et les Boulala de _éé_[283]. +Ces sons explétifs servent à bien mettre en relief certains mots ou +certaines phrases. En toubou, on emploie _é_[284] et _a_. + + Un homme du Borkou _aou Borkou_ + + Des gens du Borkou _ammâ Borkouâ_ + + Les Ḥaddâd Bedossa tuent beaucoup de gibier _Azâ_ {Ḥaddâd} _berossâa_ + {Bedossa} _oudâni_ {gibier} _bodo_ {beaucoup} _tchetegé_ {tuent} + + Les Kanembou et les Bornouans ont un même ancêtre _Aoussâé_ {Kanembou} + _agâé_ {Bornouans} _dezé_ {ancêtre} _sontô_ {leur} _tron_ {un} + +Les Toubou emploient souvent le mot _dé_ qui, ajouté à un mot, est +parfois influencé par le son de la dernière voyelle de ce mot et devient +alors _da_, _di_, _dou_. Ce mot peut servir à indiquer : + +1o L’origine, la provenance, le but : + + homme du Dagana, _Daganadé_ ; + + homme du Borkou, _Borkoudé_. + + L’ancêtre des Kreda est venu du Borkou _Karra_ {Kreda} _dezé_ + {ancêtre} _sontô_ {leur} _Borkoudé_ {du Borkou} _ré_ {vint} + + Les Oulâd Slimân se sont levés de leur pays ; _Ouachîla_ {Oulâd + Slimân} _iertchentô_ {se sont levés} _bi_ {pays} _sonto-do_ {leur} + + Les Touareg se sont levés de leur pays et sont venus à + Fadalassou..... ; _Kinina_ {Touareg} _zaïla_ {pays} _iertchentô_ {se + sont levés} _Fadalassou-dou_ {à Fadalassou} + + Les Ouadaïens de Ouara se sont levés[285]..... _Kouga_ {Ouadaïens} + _Ouara-do_ {de Ouara} _iertchentô....._ {se sont levés} + +2o Une idée de relation : + + père, _abba_ ; + + oncle paternel, _abba-dé_ ; + + diable, démon, _miché_ ; + + fou, idiot (possédé du démon), _michi-dé_[286] ; + + faux, inexact, _mou_ ; + + menteur, _médé_ ; + + grand, _bô_ ; + + beaucoup, très, _bodo_ ; + + force, _dona_ ; + + fort, _donadé_ ; + + froid, _kiri_ ; + + qui a froid, _kiridé_. + +3o Le moyen : + + Les Kouri tuent l’hippopotame avec la sagaie _Koura_ {Kouri} _grinti_ + {hippopotame} _édi-di_ {sagaie} _tchitou_ {ils tuent} + +Le mot _dé_ est encore employé pour donner l’apparence toubou à des mots +d’origine arabe. + + tu es ivre, _entadé sekrantédé_ [_enta_, toi ; _sekrantédé_ (du mot + arabe : _sekrân_), ivre] ; + + je suis très fâché, _tané bodo deloumtédé_ [_deloumtédé_ (arabe : + _mazhloum_), lésé, fâché]. + +Les mots _dé, da, do, di_ sont enfin employés comme explétifs. + + La peau de cette femme est très sale _kassar_ {peau} _adéou_ {femme} + _aï_ {cette} _djêno_ {sale} _monto-dé_ {beaucoup} _di_ {elle a} + +Le mot _né_ ou _neï_ est parfois employé à la place de _dé_ : + + noble, _maï-na_ (de _maï_, sultan) ; + + humide, _inneï_ (de _î_, eau) ; + + Il s’approche de la case _yégé_ {case} _téde[287]-ni_ {il s’approche} + + Il lui lança une flèche _féré_ {flèche} _tchobô-ni_ {il frappa} + + J’ai beaucoup de bétail : des chevaux, des vaches et des moutons. + _reuzô_ {bétail} _monto_ {nombreux} _taré_ {j’ai} _askâ-né,_ + {chevaux,} _forâ-ni,_ {vaches} _arkoâ-ni._ {moutons.} + +Le suffixe _ou, ôou_ est parfois employé pour indiquer une idée de +relation et correspond aux mots français : du, des ; de, en. + + _koueï_, endroit — _ouni_, feu — _aké, akké_, bois. + + le feu (endroit), _koueï ouniou_ ; + + le bois à brûler, _aké ouniou_ ; + + la bride du cheval, _lidjom_ (ar.) _askéou_. + + _merdjan_ (ar.), corail — _lefêlla_ (ar.), argent — _aoué_, doigt + + corde de corail, _azi merdjanôou_ ; + + vase d’argent, _djoundou leféllôou_ ; + + bague (argent du doigt), _lefêlla aouéou_. + + _yégé_, case — _kaoué_, natte — _Aroua_, Arabes. + + case en nattes, _yégé kaouéou_. + + Les cases des Kreda sont plus grandes que celles des Arabes. _yégé_ + {case} _Karraou_ {des Kreda} _kaouéou_ {en nattes} _Arouaou_ {des + Arabes} _dou bo_ {case grande} + +Le mot _gé_ sert aussi à indiquer une idée de relation. + + _ié, î_, eau ; + + _igé_, puits ; + + _Aroua_, Arabes ; + + _araga_, langue arabe ; + + _Daza_, les Toubou du sud ; + + _dazaga_, langue des Toubou du sud ; + + _Dazagada_, ceux qui parlent le dazaga, + + Celui qui ne possède pas un cheval de Ganastou est semblable au + piéton. _Ganastounga_ {cheval de Ganasto} _danna_ {ne pas} _bidi_ {à + pied} + + moi, _tani_ ; + + de moi, mon, _tango_ ; + + grand, âgé, _bô_ ; + + vieillard, chef, _bougoudi_. + +Le mot _gé_ peut aussi avoir le sens de : semblable, pareil, comme. + + _ouni_, feu ; + + _oungo_, blessure (qui brûle, semblable au feu). + + * * * * * + + + =VERBES= + + +Les verbes n’ont guère que deux temps : le présent et le passé. + +_Impératif._ — La racine du verbe forme généralement l’impératif. + + prends, _gon, gouôn_ ; + + chante, _douônou_ (chanson) _gon_ ; + + donne, _tén_ ; + + place, mets, _nak, naou_ ; + + frappe, blesse, tire _ouöb_ ; + (un coup de fusil), + + tue, _ii_ ; + + dis, parle, _fa_ ; + + mange, _ouô_ ; + + bois, _iâ_ ; + + va, pars, _der, sotto_ ; + + enlève, ôte ; _ter, der_ ; + + viens, _ir, iourrou_ ; + + achète, _iob_ ; + + vends, _djoas_ ; + + regarde, _ra, ran_ ; + + laisse, _sop, sob, soor_ ; + + cours, _iak_ ; + + emmène, _déd_ ; + + écris, _rôno_ ; + + apporte, _korto, kourtou_ ; + + verse, _dok, dokk_ ; + + dors, _niango, gnango_ + + lève-toi, _iero, ierro_ ; + + ajoute, _zinnou_ ; + + veux, veuille, aime, _brano, dak_ ; + + reste, assieds-toi, patiente, _douboussou_. + +Le pluriel peut s’obtenir par l’adjonction de _dou, to_ au singulier. + + _ouô_, mange ; _ouodou_, mangez ; + + _gouôn_, prends ; _gouênto_, prenez ; + + _sop_, laisse ; _sôppo_, laissez. + + +_Présent._ — Le présent s’obtient, d’une façon générale, en ajoutant +certains suffixes à la racine du verbe. + + Singulier : Pluriel : + --- --- + 1re personne — _rgé_ ; 1re personne — _trgé_ ; + + 2e — — _ngé_ ; 2e — — _tngé_ ; + + 3e — — _egé, égé_ ; 3e — — _tegé, tégé_. + +Nous allons donner comme exemple le présent du verbe _djoas_, vends. + + je vends, _djoassergé_ ; nous vendons, _djoassedergé_ ; + + tu vends, _djoassengé_ ; vous vendez, _djoassedengé_ ; + + il vend, _djoasségé_ ; ils vendent. _djoassedégé_. + + +PREMIÈRE PERSONNE DU SINGULIER. — D’une façon générale, on peut dire que +le suffixe _rgé_ (_ergé, regé, régé_) est la caractéristique de la +première personne du singulier du présent du verbe. + + je prends, _tani gonergé_, + + je chante, _gouendergé_ ; + + je crie, je chante, _doôn gouendergé_ ; + + j’emporte, _dounergé_ ; + + j’emmène, _tani dédergé_ ; + + je donne, _tani énergé, iendergé, + adôwandergé_ ; + + j’apporte, _tani kourtergé_ ; + + je veux, je cherche, _tani branergé, brandergé_[288] ; + + je veux, j’aime, _dakergé, daregé_ ; + + je sais, _tani hanandregé_ ; + + je vois, _tani dôdergé_ ; + + je dis, je parle, _tani fadrégé_ ; + + je me tais, _tani dangergé_ ; + + je dis vrai, _tani djéré fadrégé_ ; + + je mens, _tani mou fadrégé_ ; + + je pleure, _tani yodergé_ ; + + je ris, _tani gazergé_ ; + + je mange, _tani bôregé, bourgé_ ; + + je bois, _tani iargé_ ; + + je reste, je m’assieds, je _tani doubouzergé, bouzergé_ ; + patiente, + + je vais, je pars, _tani darégé, deregé_ ; + + j’enlève, _tani térergé, tregé_ ; + + je viens, _tani roregé_ ; + + je sors, _tani tchorergé, tani agâ roregé_ ; + + j’achète, _tani iobergé_ ; + + je regarde, _tani randergé_ ; + + je salue, _tani kallahandregé_ ; + + je vole, _tani oundirgé_ ; + + j’attache, _tani tounergé, tondergé_ ; + + j’ai peur, _tani aouzergé_ ; + + je fais, _tani kessergé_ ; + + je peux, _tani rangergé_ ; + + je compte, _tani ketergé_ ; + + j’écris, _tani roonergé, roondregé_ ; + + je laisse, _tani sobergé, sorgé, soorgé_ ; + + je change, _tani forozergé_ ; + + je tranche, je coupe, je _tani kobergé, korgé_ ; + casse, + + je passe le baḥr, _tani fôdi kobergé_ ; + + je pisse, _tani kossozombregé_ ; + + je place, je mets, je pose, _tani nakergé, tindrigé_ ; + + je mets un vêtement, _tani algué mosrogé_ ; + + je me déshabille, _algué térergé_ ; + + je lave, _touloudergé_ ; + + je dors, _niangregé (gnangregé)_ ; + + je tue, _nidrigé, idrigé_ ; + + je tue un homme, _tani agné idrigé_ ; + + je frappe, je blesse, je tire _babergé, ioubergé, ébourgé, bourgé, + (un coup de fusil), tani (ouni) baargé_ ; + + je réussis, j’apprends, _tani hangregé, fangregé_[289] ; + + j’atteins, je joins, _tani goumbregé_ ; + + je cours, je fuis ; _tani iakergé, iarégé_ ; + + je cherche, _tani kouendregé_ ; + + je meurs, _tani donassergé_ ; + + je rentre, _tani derô dofodregé, zodergué_ ; + + je sors de ma maison, _tani yégénder roregé_ ; + + je me cache, je me dissimule, _tani djeradenergé_. + + +DEUXIÈME PERSONNE DU SINGULIER. — La deuxième personne du singulier a +généralement comme caractéristique le suffixe _ngé_ (_angé, engé, +ingé_). + + tu manges, _entaï boungé_ ; + + tu bois, _entaï yangé_ ; + + tu changes, _entaï forozengé_ ; + + tu veux, _entaï braningé_ ; + + tu écris, _entaï roonengé_ ; + + tu fais, _entaï kessengé, kessedengé_ ; + + tu laisses, _entaï soengé_. + + +TROISIÈME PERSONNE DU SINGULIER. — La troisième personne du singulier a +comme caractéristique le suffixe _gé_ (_égé, igé, ogé_ — _iengé_). Les +verbes dont la racine finit par _on_ et _an_ prennent la terminaison +_iengé_, _yengé_. + + il mange, _segeni ouôgé_ ; + + il parle, _segeni fadégé_ ; + + il rit, _segeni gazegé_ ; + + il insulte, _maré zakkégé_ ; + + il tue, il chasse, _maré tchidigé, tchédégé_ ; + + il fait, _maré kességé_ ; + + il sort, _segeni tchorogé_ ; + + il entre, _segeni zodégé_ ; + + il meurt, _segeni nossegé_ ; + + il laisse, _segeni soôgé_ ; + + il demande, _segeni djouodégé_ ; + + il entend, il comprend, _segeni bazégé_ ; + + il met, _segeni dintigé_ ; + + il prend, _segeni gougengé_ (au lieu de : + _gouongé_) ; + + il sait, _segeni anayengé_ (au lieu de : + _anangé_) ; + + il écrit, _segeni royengé_ (au lieu de : + _roongé_) ; + + il veut, _segeni brayengé_ (au lieu de : + _brangé_) ; + + il court, il s’enfuit, _segeni tchaougé, djaougé_ ; + + il dort, _segeni niakengé_ (_gnakengé_) ; + + il apporte, il donne, il _segeni djentégé._ + paie. + + +PREMIÈRE PERSONNE DU PLURIEL. — La première personne du pluriel est +caractérisée par le suffixe _trgé, drgé_ (_tergé, tregé, dergé, dregé_). + +On a déjà vu que les lettres _t_ et _d_ sont parfois employées l’une +pour l’autre. + + nous prenons, _tantaï gouentergé_ ; + + nous mangeons, _tantaï ouodregé_ ; + + nous buvons, _tantaï idrigé_ ; + + nous voulons, _tantaï brantergé_ ; + + nous écrivons, _tantaï roontregé_ ; + + nous faisons, _tantaï kessedregé_. + + +DEUXIÈME PERSONNE DU PLURIEL. — La deuxième personne du pluriel est +caractérisée par le suffixe _tengé, dengé_. + + vous prenez, _neuntaï gouentengé_ ; + + vous voulez, _neuntaï brantengé_ ; + + vous écrivez, _neuntaï roôntengé_ ; + + vous faites, _neuntaï kessedengé_ ; + + vous changez, _neuntaï foroztengé, forostengé_. + + +TROISIÈME PERSONNE DU PLURIEL. — La troisième personne du pluriel est +caractérisée par le suffixe _tegé, degé_. + + ils prennent, _segentâ gouyentégé_ ; + + ils mangent, _segentaï ouodégé_ ; + + ils vont, ils partent, _segentaï dourtigé_ ; + + ils veulent, _segentaï braïntégé_ ; + + ils écrivent, _segentaï roôntegé_ ; + + ils changent, _segentaï forozentegé, + forochentegé_ ; + + ils font, _segentaï kessedegé_ ; + + ils boivent, _segentaï kidigé_ ; + + ils courent, ils s’enfuient, _segentaï tcharkétégé_ ; + + ils apportent, ils donnent, ils _segentaï djintigé, + paient, ils font. djentégé_ ; + + ils savent, _merâ annayentégé_. + + +_Futur._ — Le futur se rend au moyen du présent. L’idée de futur peut +être indiquée soit par l’emploi d’un adverbe de temps, soit par l’emploi +du verbe « vouloir » : _brandergé, darégé_[290]. + + Demain j’irai au Baḥr el Ghazal. _Fekké_ {demain} _fôdi_ {baḥr} + _deregé_ {je vais} + + Je crois que j’irai bientôt à Boullong. _Aor_ {cœur} _dorô_ {dans} + _edin_ {bientôt} _Boullong_ {Boullong} _dérégué_ {je vais} + + J’irai au village. _Tani_ {moi} _berander_ {je veux} _ni_ {village} + _darégué_ {je vais} + + +_Passé._ — La règle que nous allons donner pour reconnaître le passé du +verbe est assez généralement applicable. + +Le passé est, comme le présent, caractérisé par certains suffixes. + +Ce sont les suivants : + + Singulier : Pluriel : + --- --- + 1re personne — _er_ ; 1re personne — _ter_ ; + + 2e — — _om_ ; 2e — — _tom_ ; + + 3e — — _ô_ ; 3e — — _tô_. + +Nous allons citer comme exemple le passé du verbe _dodergé_ : je vois. + + j’ai vu, _doder_ ; nous avons vu, _dôdtor_ ; + + tu as vu, _dodom_ ; vous avez vu, _dôdtom_ ; + + il a vu, _dôdo_ ; ils ont vu, _dôdto_. + + +PREMIÈRE PERSONNE DU SINGULIER. — Terminaisons _ar, er, or_. + + j’ai pu, _ranger_ ; + + j’ai réussi, j’ai obtenu, j’ai gagné, j’ai atteint, _hanger, + j’ai trouvé, j’ai appris, j’ai compris, fanger_ ; + + j’ai fait, _kesser_ ; + + j’ai donné, _ninder_ ; + + j’ai mangé, _bour_ ; + + j’ai acheté, _iober, + ior_ ; + + j’ai tiré un coup de fusil, _ouni + bar_ ; + + je suis venu, _dêré, têré + [291]_ ; + + j’ai laissé, _soôr_. + + +DEUXIÈME PERSONNE DU SINGULIER. — Terminaison _om_. + + tu as acheté, _iobem_ ; + + tu as vendu, _djoassem_ ; + + tu as frappé, tu as tué, _idoum[292]_ ; + + tu as trouvé, _hangem_ ; + + tu as eu peur, _aouzem_ ; + + tu as dit, _fâdem, tefâdem_ ; + + tu savais, _hanânem_ ; + + tu as pleuré, _iôdom_. + + +TROISIÈME PERSONNE DU SINGULIER. — Terminaison _ô, o, ou_. + + il s’est enfui, _tcharkô, tchâou_ ; + + il a tué, _tchidô_ ; + + il a frappé, il a blessé, _tchobô_ ; + + il est resté, il s’est arrêté, _bozô, tozô_ ; + + il a volé, _ouïnto_ ; + + il a entendu, il a compris, _bazô_ ; + + il a vu, _dôdo_ ; + + il est allé, _ntêdo_ ; + + il a refusé, _tchédo_ ; + + il est sorti, _tchorô_. + + +PLURIEL. — Comme pour le présent, le pluriel du passé s’obtient en +faisant précéder des dentales _t_ ou _d_ la terminaison du singulier. + + +PREMIÈRE PERSONNE DU PLURIEL. — Terminaisons _ter, der_. + + nous avons mangé, _beder_ ; + + nous avons voulu, _branter_ ; + + nous avons écrit, _roonter_ ; + + nous avons acheté, _iobeder_ ; + + nous avons vendu, _djoasseder_ ; + + nous avons grandi, _garter_ ; + + nous sommes devenus des hommes, _agnénter_ ; + + nous avons fait des enfants, _iala fossoder_ ; + + +DEUXIÈME PERSONNE DU PLURIEL. — Terminaisons _tom, dom_. + + vous avez attaché, _tountom_ ; + + vous avez emmené, _dêdtom_ ; + + vous avez vu, _rantom_ ; + + vous avez vendu, _djoassedom_ ; + + vous avez écrit, _roontom_ ; + + vous avez changé, _foroztom_ ; + + vous avez mangé, _boudom_ ; + + vous êtes venus, _rédom_. + + +TROISIÈME PERSONNE DU PLURIEL. — Terminaisons _to, tou, do, dou_. + + ils sont venus, _rédo_ ; + + { _deurtou, teurtou_ ; + ils sont allés, { + { _dourtou, tourtou_ ; + + ils se sont levés, _iertchentô_ ; + + ils ont pris, _gouïénto_ ; + + ils ont emmené, _dédtou_ ; + + ils ont placé, ils ont mis, _dintou, dintigda_ ; + + ils ont fait fuir, _foïênto_ ; + + ils ont tué, _tchédto_ ; + + ils ont détruit, ils ont cassé, _gertou, kertou_ ; + + ils ont vu, _ranto_. + + * * * * * + + + REMARQUES SUR LES VERBES + + +Parfois, quand il y a une phrase conditionnelle, on emploie la +terminaison _o_ ou _oô_, qui rappelle un peu les _ôô_ dont les Kanembou +émaillent leurs discours. Mais il ne semble pas qu’il y ait de temps +spécial. On se sert d’une forme correcte ou populaire, qu’on fait suivre +ou non de la terminaison _oô_. + + Si tu fais cela, je te tue. _enta_ {toi} _aï_ {cela} _kégé_ {comme} + _kossongodo_ {tu fais} _nidrigé_ {je te tue} + + Quand tu viendras dans ma case, je te donnerai un mouton. _enta_ {toi} + _yegétangô_ {ma case} _niroô_ {tu viens} _arkô_ {mouton} _adoandergé._ + {je te donnerai.} + + Si tu prends ce chemin, tu ne te tromperas pas. _zoulôn_ {chemin} _aï_ + {ce} _gouôn_ {prend} _tchénimi_ {tu ne te tromperas pas.} + + +_Participe passé._ — Le participe passé, peu employé, semble être +caractérisé par un _t_ placé avant la racine. + + _korgé, gorgé_, je casse ; _tegertô_, cassé ; + + _tonergé_, j’attache ; _toïontô_, attaché. + +Il est facile de voir que, dans ces deux exemples, le participe passé +est surtout formé par la troisième personne du pluriel du passé. + +Mais cette forme n’est pas générale. + + vieux, déchiré, _teredên_ ; + + plein, _tougoumtéré_ ; + + +FORME PASSIVE ET FORME RÉFLÉCHIE. — Les Dazagada n’emploient presque +pas, dans les verbes, la forme passive et la forme réfléchie. + + Je me lave _kassarnder_ {ma peau} _touloudergé_ {je lave} + + Il se lave _bérésenn_ {son visage} _touloudigé_ {il lave} + +Signalons cependant le rôle que jouent _t, tch, dj, djitti_, dans les +verbes qui expriment la forme passive ou la forme réfléchie. + + il lave, _touloudigé_ ; il se lave, _toultchingé_ ; + + ils prennent, _gouodjédégé_ ; ils se battent, _gouôttoga_. + + +MODIFICATIONS DES FORMES RÉGULIÈRES DU VERBE. — Nous avons vu, par les +exemples donnés, que la racine du verbe peut être modifiée avant de +s’adjoindre les suffixes indiqués dans la règle générale. + +1o Une des lettres de la racine disparaît. + + _iak_, cours ; _iarégé_, je cours ; + + _dak_, aime ; _daregé_, j’aime ; + + _iôb_, achète ; _ioregé_, j’achète. + +Cette modification est assez fréquente. Il peut arriver, d’ailleurs, que +la forme régulière et la forme modifiée soient toutes les deux en +usage : par exemple _dakergé_ et _daregé_, _iobergé_ et _ioregé_. + +2o La racine prend un préfixe. + + _ir_, viens ; _roregé_, je viens ; + + _ouô_, mange ; _boregé_, je mange. + +3o La racine prend un suffixe avant de recevoir la terminaison de la +règle générale. + + _gouôn_, prend ; _gouôndergé_[293], je prends ; + + _ra_, regarde ; _randergé_, je vois ; + + _fa_, dis, parle ; _fadrégé_, je dis, je parle. + +Cette modification est très fréquente. De même que pour les premiers +cas, la forme correcte et la forme modifiée peuvent être toutes les deux +en usage : _gouônergé_ et _gouôndergé_. + +4o La racine est altérée et subit à la fois plusieurs des modifications +précédentes. + + _der, ter_, va ; _tadégé_, il va ; + + _iâ_, bois ; _kidigé_, ils boivent ; + + _nak, place, _dintikda, ils ont mis ; + nâou_, mets ; dintou_, + + _tén_, donne, _iendergé_, je donne ; + + _ierro_, lève-toi ; _iertchentô_, ils se sont + levés. + +La racine peut d’ailleurs, pour un même verbe, être modifiée de +différentes façons. + + frappe, blesse, tire un coup de fusil (à quelqu’un) : _ouôb_ ; + + je frappe : _babergé, baargé, ébourgé, bourgé, ioubergé_. + + va, pars : _der, ter_ ; + + il est allé : _sourtou_[294], _ntêdo_. + +Terminons enfin en citant les verbes suivants : + + =Boire= : _iargé_, je bois ; + + _iangé_, tu bois ; + + _itchigé_, il boit ; + + _idrigé_, nous buvons ; + + _idingé_, vous buvez ; + + _tchidigé, kidigé_, ils boivent. + + =Mourir= : _donossergé_, je meurs ; + + _nonossengé_, tu meurs ; + + _nossegé_, il meurt. + + =Tuer= : _idrigé_, je tue ; + + _idengé_, tu tues ; + + _tchédégé_, il tue. + +Après ces exemples, on comprendra fort bien que les différentes +modifications à faire subir à la racine du verbe ne puissent s’apprendre +que par l’usage. + +On a naturellement remarqué que, étant donnée la facilité avec laquelle +les verbes sont modifiés, il peut parfois y avoir confusion. + + _bourgé_, je mange, je blesse ; + + _idrigé_, nous buvons, je tue. + +Mais ce n’est là qu’une difficulté apparente. + +Parfois, dans la pratique, les Dazagada suppriment la terminaison _gé_ +du présent. On pourrait alors croire qu’ils emploient le passé[295]. +C’est encore là une difficulté plus apparente que réelle. + +Nous allons voir d’ailleurs, par les exemples suivants, quelles sont les +modifications que les Dazagada font subir le plus fréquemment à la forme +régulière du verbe. + + _dédégé_, j’emporte, j’emmène ; au lieu de _dédergé_ ; + + _ntadégé_, tu vas ; — _ntadengé_ ; + + _houendé_, il sait ; — _houendégé_ ; + + _forossergé_, nous changeons ; — _forozedergé_ ; + + _dourtigé_, vous allez ; — _dourtengé_ ; + + _gessérégé_, ils font ; — _gesserdégé_ ; + + _douazo_, j’ai compris ; — _douazer_ ; + + _ii_, tu as frappé ; — _idoum_ ; + + _intchi_, il a tué ; — _tchidô_ ; + + _dourto_, nous sommes allés ; — _dourter_ ; + + _ranto_, vous avez vu ; — _rantom_ ; + + _soppo_, ils ont laissé ; — _sopto_. + +Nous éviterons de parler la langue toubou d’une façon plus correcte +qu’elle n’est parlée en réalité. Les nombreuses phrases qui vont suivre +montreront le dialecte des Dazagada tel qu’on le parle ordinairement, +avec les tournures et les abréviations le plus fréquemment employées. +Par conséquent, il sera très facile de voir dans quelle mesure les +Dazagada appliquent ce que nous avons dit plus haut, dans nos remarques +sur la conjugaison des verbes. + +Si parfois la modification que subit le verbe ne permet pas de voir +quelle est la racine, nous mettrons la forme correcte à côté de la forme +populaire. + + ces infidèles, fils de chiens, mangent des pintades, _yongorâ_ + {infidèles} _kidiâ_ {chiens} _iâla_ {fils} _gouleï_ {pintades} _ntoda_ + (_ouôdégué_) ; {mangent} + +Enfin, pour terminer nous attirerons l’attention sur la place de +l’accent tonique dans les verbes. On ne saisit qu’une partie de ce que +disent les Toubou, quand on n’a pas l’expérience de leur langue. C’est +ainsi que, au lieu de : + + _branergé boregé_ (je veux manger), on _branereg + entendra : bereg_ ; + + _deregé_ (je vais), — _dereg_ ; + + _ngouondergé, ngouonergé_ (je — _ngouonereg_ ; + prends), + + _tchêtegé_ (je tue), — _tcheteg_ ; + + _kouêndergé, kouenergé_, — _kouônereg_, + etc. + + +REMARQUE. — Les Kanembou articulent certaines consonnes d’un mot d’une +façon à peine sensible à l’oreille. + + _Tououâ_, les Tobou ; au lieu de : _Toubouâ_ ; + + _Rekdôou_, fraction kanembou ; — _Rekdôbou_ ; + + _Intchâlou_, id. — _Intchâlbou_ ; + + _Diâou_, id. — _Diârou_, etc. + +Les Toubou font un peu de même. Ils négligent parfois de prononcer +certaines consonnes, ou bien l’on croit entendre articuler une autre +consonne que celle qui est prononcée en réalité. C’est ainsi que les +Touareg, appelés _Kindin_ par les autres indigènes, sont appelés +_Kinina_ par les Toubou, et que la prononciation du _d_ le fait parfois +prendre pour un _r_ : _Berossa_, au lieu de _Bedossa_ ; _monto-ro_ au +lieu de _monto-do_ ; _bori_ au lieu de _bodi_, _zéré_, au lieu de _zédé_ +(vert), etc. + +Nous emploierons de temps en temps les deux prononciations : le mot +prononcé correctement et le mot que l’on croit entendre articuler par +les Toubou. + + Ḥaddad forgerons, _Azâ agildâ_ (_égillâ_) ; + + vert, _zédé_ (_zéré_) ; + + vieillard, chef, _bougdi_ (_bougouri_) ; + + * * * * * + + + LA FAMILLE + + * * * * * + + + le père, _abba_ ; + + la mère, _aïa_ ; + + le fils, _mé_ ; + + la fille, _dôou_ ; + + la vierge, la jeune fille, _dôou dôoudji_ ; + + le frère, _dinbiri_ ; + + le grand frère, _dagé_ ; + + le petit frère, _édi_[296] ; + + la sœur, _dedib_ ; + + la grande sœur, _droho_ ; + + le grand’père, l’aïeul, _dezeï, dezé_ ; + + grand’mère, _kaga_ ; + + oncle paternel, _abbadé_ ; + + oncle maternel, _ayadé_ ; + + tante, _baa_ ; + + homme, _agné_ ; + + femme, _adé_ ; + + veuf, _agné doui_ ; + + veuve, _adé doui_ ; + + enfant, jeune homme, _kallé_ ; + + ami, _saa, laou_ ; + + petit, jeune, _addi, addé_ ; + + grand, âgé, _bô_ ; + + vieux, âgé ; vieillard, chef, _bougdi, bougoudi_[297] ; + + vieille, âgée, _atché_ ; + + bon, _gâlé_ ; + + mauvais, _zeuntô, zontô, zountô_ ; + + patient, _kénédé_ ; + + joli, _gâlé_ ; + + beau, joli, _tiri, tri_ ; + + laid, _genasso_ ; + + gras, _karandé_ ; + + maigre, _derendo_ ; + + long, grand, haut, _douroussou_ ; + + court, petit, _kouéré_ ; + + moi, _tâni, tâné_ ; + + toi, _entâ, entaï_[298] — _naré_ ; + + lui, elle, _segen, segeni_ — _mâré_ ; + + mon, _nder_ — _tango_ ; + + ton, _nom, nema_ ; + + son, _seun, senn_ ; + + je suis vieux, _tani bougdi_ ; + + ma sœur est grande, _dedibnder bô_ ; + + mon enfant, _kallénder_ ; + + ma fille. _dôoutango_ ; + + mon père, _abbander_ ; + + mon fils, _métango_ ; + + ta mère, _aïanom_ ; + + son frère, _dinbirisenn_ ; + + ma grande sœur est jolie, _drohonder gâlé_ ; + + ton frère est petit, _dinbirinom addé_ ; + + tu es maigre, _entâ derendo_ ; + + un beau jeune homme de vingt _kallé gâlé digdembé_[299] ; + ans, + + une femme laide, _adé béré_ (visage) _genasso_ ; + + ma femme est méchante, je _adétango zonto, forozergé_ ; + changerai de femme, + + tu as frappé une petite fille, _entâ dôoué addi idoum_ ; + + j’aime beaucoup le miel, _abibiou_ {miel} _bodo_ {beaucoup} + _dakergé._ {j’aime} + + * * * * * + + + LE VILLAGE ET LE CAMPEMENT + + * * * * * + + + village, _geni_ ; + + campement, _ni, né, némanga_[300] ; + + ville, _geni bô, ni bô_ ; + + marché, _kâssogo_ ; + + case, _yégé, dou_ ; + + tas d’immondices ; _kouroundou_ ; + + silo, _bour_ {trou} _ngaéla_ ; {mil} + + chef, sultan, _derdé_ ; + + kademoul, turban du chef, _lôdoun, derdé derridé_[301] ; + + chef, seigneur, _maï_ (peu employé) ; + + maître du monde, _maï denâ_ ; + + noble, _maïna_ ; + + meskin, sujet, homme _téfé_, _aou_ {homme} _talakaa_[302] ; + pauvre, {pauvre} + + maître, patron, _mâgré_ (_maï âgré_) ; + + captif, _âgré_ ; + + captive, _béré_ ; + + interprète, _*tordjman_[303] ; + + faqih, _*malloum_ ; + + mosquée, _girki_ ; + + Coran, _*logorân bô_ ; + + je jure, _logorân bô bourgé_[304] (je frappe) ; + + livre, _ngôno_ ; + + papier, _tâfo_ ; + + écrit, _*ouâgéda_ (ورقة) ; + + amulette, _djofrom_ ; + + prière, _*selli_ ; + + je prie, _*sellinergé_ ; + + jeûne, _*euzoum_ ; + + je jeûne, _*euzoumergé_ ; + + diable, démon, _miché_ — _*chetân, *chedân_ ; + + paradis, _*andjalla_ (جنة) ; + + tribunal, loi, _*cheré_ ; + + partager, _genessou_ ; + + voleur, _oudé_ ; + + menteur, _médé, modé, madé_ ; + + langage, paroles, _médi_ ; + palabre, + + vrai, _djéré_ ; + + faux, _mou, djeré ché_ (ne pas) ; + + faute, mal, délit, crime, _djenïa_ ; + + amende, _*hokoum_ ; + + prison, _assar_ ; + + tam-tam, _*nangâra_ ; + + je bats le tam-tam, _nangâra babergé_ ; + + danse, _aoua_ ; + + je danse, je m’amuse, _aouamourgé_ ; + + chant, _dôna, doôn, douônou_ ; + + il chante, _dôno fadégé_ ; + + — _doôn gouadjégé_ ; + + cris, _kôrroro[305] loulou_ ; + + il crie, il fait du _lologé_ ; + bruit, + + — _loulou dindigé_ ; + + je crie, _kôrroro dounergé_ ; + + sagaie, _édi, addi_ ; + + lance, _édi bô_ ; + + le manche de la lance, _édidi_ ; + + le bâton, _kolaï_ ; + + couteau, _djana_ ; + + sabre, _agasso_ ; + + arc, _kapi_ ; + + flèche, _féré_ ; + + bouclier, _kifi_ ; + + fusil, _ouni_ (feu), _ounoufoul_ ; + + j’allume le feu, _ouni founergé_ ; + + éteins le feu, _ouni ii_ ; + + je tire un coup de fusil, _tani foulounergé_ ; + + je blesse d’un coup de _tani baargé_ ; + fusil, + + poudre, _*baroud_ ; + + cartouche, _*ressas_ ; + + cheval, _aské_ ; + + selle, _terké_ (سرج ?) ; + + tapis de selle, _*ferrâcha_ ; + + bride, _bidjom askéou_ ; + + bétail, _reuzô, ferâ_ (vaches) ; + + chien, _kidi_ ; + + couverture, _borkô_ ; + + vêtement d’homme, _algé_ ; + + vêtement de femme, _bedelé_ ; + + chemise, _gouadji_ ; + + pantalon, _achéren, achrên_ ; + + botte, _zerebîla_ ; + + burnous, _deïrom_ ; + + fez, _fîni_ ; + + thaler, _gourssa_ (du turk) ; + + forgeron, _azé_ ; + + fer, _âsso, âssou_ ; + + plomb, _*touta_ ; + + cuivre, laiton, _merré zédé_[306] ; + + cuivre rouge, _goureï_ ; + + argent, _*lefêlla_ (الفضة) ; + + or, _*deheb_ ; + + bracelet, _kafatto_ ; + + bague, _toukoulia_ ; + + — _lefêlla aouéou_ (du doigt) ; + + collier, _éré_ ; + + anneau de pied, _merré, merrâ_ ; + + rasoir, _bobori, boberi_ ; + + perles, _zédéa_ ; + + lourd, _tékkédé_ (ثقيل ?) ; + + léger, _kololôou_ ; + + blanc, _tchô_ ; + + noir, _iesko_ ; + + rouge, _mâdo_ ; + + jaune, _*safra_ ; + + vert, _zédé, zéré_ ; + + nous, _tentâ, tantâ, tantaï_ ; + + vous, _neuntâ, neuntaï, naraï_ ; + + ils, eux, _merâ, meraï_ ; + + — _segentâ, segentaï_ ; + + — _ambâ, ambaï_[307] ; + + notre, _tantâou, ntrâou, ntrô_ ; + + votre, _ntom_ ; + + leur, _sontô_ ; + + notre frère, _dinbiri tantaou_ ; + + votre frère, _dinbirintom_ ; + + leur frère, _dinbiri sontô_ ; + +Les pronoms compléments sont rendus par les mêmes mots que les pronoms +personnels. + + cette femme m’a mordu, _adé aï tani djogé_ ; + + regarde-moi, _raden_ (_ra-tani_) ; + +On leur ajoute parfois le suffixe _gé_. + + je te tuerai _tani entaga nidrigé_ ; + + les gens disent que je suis Kanembou _tangodo_ {moi} _aouché_ + {Kanembou} _djentô._ {ont fait} + +On peut aussi négliger le pronom complément, ou bien le remplacer par le +nom auquel il se rapporte. + + as-tu vu son _kidisenn dodomba_[308] + chien, + + je l’ai vu, _o doder_ ; + + je l’ai _tani_ {moi} _agné_ {homme} _aï_ {cet} + rattrapé, _njander[309]_ ; {ai rattrapé} + + j’ai, _târé_ (_târégé_) ; + + tu as, _taï_ (_tangé_) ; + + il a, _ti, di_ (_tâgé, tîgé_) ; + + nous avons, _tantaï tîdri, tédrou_ (_tadrégé_) ; + + vous avez, _naraï, neuntâ, tidéï, tidî_ (_tatengé, tadengé_) ; + + ils ont, _merâ tidî, didî,_ (_tadégé_) ; + + j’ai un _aské taré_ ; + cheval, + + oui, _o_ ; + + non, _aa_ ; + +L’interrogation s’exprime au moyen du mot _da_ ou de l’expression arabe +_o alla_. + + as-tu un couteau ? _entâ djana taï da_ ; + + as-tu le livre ? _ngounou taï da_ ; + + as-tu de la viande ? _ini taï da_ ; + + as-tu un sabre ? _agasso taï o alla_ ; + + oui, j’en ai un, _o agasso taré_ ; + +Les mots _aï dé_[310] rendent les pronoms démonstratifs ce, cette, ces ; +celui-ci, celle-ci, ceux-ci. + + cet homme, _agné aï_ ; + + cette femme-là, _adé aï_ ; + + ce couteau-là, _djana aï_ ; + + vend cela (cette chose-là), _éné aï djoas_ ; + + cet homme est-il malade ? _agné dé ouoché o + alla_ ; + + non, il est bien portant, _a a, kallaha_ ; + + je suis guéri (j’ai recouvré la _tani kallaha hanger_ ; + santé)[311] + + cet homme est un voleur, _agné aï oudé_ ; + + cet homme est venu, _agné aï ré_. + +Les pronoms démonstratifs ce... là, cette... là, etc. se rendant au +moyen de l’expression _aï maré_. + + cette femme est méchante, _adé mâré (adéma) zontô_ ; + (femme elle méchante), + + cette fille est jolie, _dôou maré gâlé_ ; + + ce que dit cet homme est vrai, _agné aï maré medisenn aï + djéré_ ; + + un homme a tué cette femme, _djel adé maré tchidou_ ; + + il y a[312], _tché_ ; + + assez, cela suffit, _tchî, tché_ ; + + encore, _nintchidou_ ; + + ajoute ; encore, _zinnou_[313] ; + + { _zinnouou tén_ ; + redonne-moi, donne-moi encore { + { _nintchidou té_ ; + + il n’y a pas, il manque, _beï_[314] ; + + ne pas, _ché-denni, danni_ ; + + non, ce n’est pas cela, _a a, maré danni_ ; + + fini, terminé, _tozo_ ; + + c’est fini, il n’y en a plus, _tozo-beï_ ; + + ce n’est pas fini, _tozo denni, tozonné_ ; + + il y a, _tchéké_ ; + + il y a encore, il reste, _saga tchéké_ ; + + il m’en reste deux, _tchou_ (deux) _sagatchéké_ ; + + derrière, _saga_ ; + + viens, _ir, irrou_ ; + + reviens, retourne, _sagaï ourrou_ ; + + il y a, il reste, _gabtché_ ; + + il manque, _gabtché ché_ ; + + cela est faux, _médi aï djéré ché_ ; + + il n’y a pas de voleur dans le _ni aï derô_ (dans) _oudé + village, béï_ ; + + je n’ai rien fait de mal, _tani djenïa taré denni_ ; + + — _tani djenïa kesser denni_ ; + + as-tu un fusil ? _entâ ounoufoul[315] taï da_ ; + + oui, j’en ai un, _o tché_ ; + + malade, _ouoché, kezêni_ ; + + bien portant, avec la santé, _kallaha_ (avec Dieu) ; + + { _kallaha_ ; + { + bonjour, salut, la paix, { _kallahada_ ; + { + { _kallahani_ ; + + est-ce que tu vas bien ? _kallahadé intchéré ; laha + dintchêda_[316] ; + + hier j’étais un peu malade, _ngodaï_ (hier) _tani addeï + mais aujourd’hui je vais bien, ouoché_ ; _bêni tané kallaha_ ; + + as-tu dormi en paix ? _lahada nissidâ_ ; + + as-tu fait une bonne sieste ? _lahada ntougoudâda_[317]. + +Pour donner à un verbe le sens négatif, il suffit de le faire +accompagner de _danni, denni_ : ne pas. + + j’ai, _taré_ ; + + je n’ai pas, _taré danni_ ; + + je vois, _randergé_ ; + + je ne vois rien, _tani daré[318] randergé_ ; + + j’ai peur, _aouzergé_ ; + + je n’ai pas peur, _aouzergé danni_ ; + +Dans la pratique, il y a une contraction du verbe et de la négation et +l’on dit : + + je n’ai pas peur, _aouzerenné_. + +Nous allons citer quelques exemples[319] : + + je veux, j’aime, _daregé_, verbe négatif, _darenné_ ; + + j’achète, _iobergé_, — _ioberenné_ ; + + je vends, _djoassergé_, — _djoasserenné_ ; + + je mange, _boregé_, — _borenné_ ; + + je donne, _iendergé_, — _iénderenné_ ; + +La forme que nous donnons ci-dessus est la forme correcte du verbe +négatif. Elle peut être altérée dans le langage courant. + + je n’ai pas peur, _aouzenné_ ; + + je ne donne pas, _iérenné_ ; + +Nous signalerons également la forme suivante : + + je ne fais pas, je laisse, je refuse, _kesserrô_ (au lieu de : + _kesserenné_) ; + + je n’atteins pas, je n’obtiens pas, je ne _hangerrô_ (au lieu de : + gagne pas, je n’ai pas, _hangerenné_) ; + +Enfin, le mot _dé_, employé comme suffixe d’un verbe, donne également à +ce verbe le sens négatif. + + j’ai peur, _tani aouzergé_ ; + + je n’ai pas peur, _tani aouzerdé_ ; + + j’ai de l’argent, _gours taré_ ; + + je n’ai pas d’argent, _gours tarédé_ ; + + j’ai fait, _kesser_ ; + + je ne l’ai pas fait, non, _kesserdé_ ; + + je vois, _tani randergé_ ; + + je ne vois pas, _tani iardé_ ; + + je comprends, je sais, _tani hanandregé_ ; + + je ne comprends pas, je ne sais _tani hanandredé_ ; + pas, + + je vais au village saluer mon _geni darégé dinbirinder + frère ; kallahandrégé_ ; + + je vais saluer le chef du _darégé derdé ni kallahandregé_ ; + village, + + le chef de ce village est un _derdé geni dé derdé bô_ ; + grand chef, + + comme, _kor, gouor_ ; + + comme cela, _aï gouor, aï ké_ ; + + grand comme la tête, _bô daou_ (tête) _aï gouor_ ; + + avec, _kéé_ ; + +_kéé_ peut parfois être réduit à un simple _k_ au commencement d’un mot +par exemple. + + _kallaha_ (_k-Allah_) : avec Dieu, la paix, bonjour, + + _kolo_ (_k-ôlou_) _mâdé_ : borgne rouge, avec un œil rouge ; + +« Kolo mâdé » était le surnom de l’aguid el baḥr Meḥammed oualdi Chaïb. + + je vais avec cet enfant, _tani kallé ai kéé darégé_ ; + + veux-tu venir avec moi, au _entâ tanikéé ni Karda dourtigé o + campement des Kreda ? alla ?_ + + je n’y vais pas, _denni_ (ne pas) ; + + est-ce qu’il est parti ? _têdo o alla denni_ ; + + je veux aller devant le _tani berander chera darégé_ ; + tribunal, + + je ne veux pas y aller, _chera denni_ ; + + regarde comme mon vêtement neuf _tani raden. Algétango eski_ + est joli, (neuf) _gâlé_ ; + + faqih, prends la plume, fais un _mallem legalem gouodji mektoub + écrit et donne-le moi, gessé djangé_ ; + + le faqih règle (tranche, coupe) _mallem médi eï gouéregé_[320] ; + cette affaire, + + ils sont d’accord, _segentâ médi toïontô_ (ils ont + attaché) ; + + je vais prier, _dédo sellindérégé_ ; + + mon ami apporte ses dix thalers _saander gourssa mordom kokoum + d’amende, djentégé_ ; + + paie l’amende ! _hokoumbergé djentégé_ ; + + cet homme m’insulte, _agné aï tani zakkégé_ ; + + ce captif ne veut pas _agré dé tchîdo_ (travail) + travailler, _dagenni_[321] (ne veut pas) ; + + c’est un mauvais captif, _zeuntô agré dé_ ; + + le blanc met ce captif en _nessara agré dé assar dintigé_ ; + prison, + + cette femme travaille, _adé méré tchîda gasségé_ ; + + cet homme sait très bien danser, _agné aï aoua montoro ouendé_ + (_ouendégé_) ; + + tout, tous, _gannâ, gennâ_ ; + + un, _tron_ ; + + chaque, chacun, tout, _gannâ tron_ ; + + personne, _gannâ denni_ ; + + chaque homme, _agné gannâ tron_ ; + + tous les hommes ont leur femme, _agnâ gannâ adéï didî_ ; + + seul, seulement, _aïéré_ ; + + moi-même, toi-même, etc. _tani aïéré, entâ aïéré_, etc. + + autre, _kôdé, kouédé_ ; + + j’ajoute, _kôdé tindrigé_ (je mets) ; + + — _kôdé iendergé_ (je donne) ; + + chose, _eni, éné_ ; + + autre chose, _eni kouédé_ ; + + cet homme vend ce qu’il a (sa _agne aï maré inisenn djoasségé_ ; + chose), + + va, _der, douro_ ; + + viens, _ir, iourrou_ ; + + reviens, _sagaï ourrou_ ; + + vite, vite, _korér korér_ — _koré koré_ ; + + viens vite, _korér ir_ ; + + — _korér iourrou_ ; + + va doucement, _kéaï kéaïdé sottô_ ; + + * * * * * + + + LES ANIMAUX + + * * * * * + + + berger, _dîdri_ ; + + troupeau, _reuzô_ ; + + tête de bétail, bête, (vache, chameau, _aï_, pl. _aïâ_[322] ; + etc.), + + de nombreuses bêtes, _aïâ monto_ ; + + vache, _for, four_, pl. + _ferâ_ ; + + troupeau de bœufs, _ferâ_[323] ; + + de nombreuses vaches, _ferâ monto_ ; + + une vache, _aï ferô_ ; + + bœuf, _dor_ ; + + veau, _derini_ ; + + chèvre, _arkô_ ; + + bouc, _arrô_ ; + + brebis, _adeni_ ; + + bélier, _ouni, ouôni_ ; + + de nombreux moutons, _adenâ monto_ ; + + chameau, _gôni, gouôni, + gouéni_ ; + + de nombreux chameaux, _gouenâ monto_ ; + + chamelle, _di_, pl. _dô, dou_ ; + + une chamelle, _aï di_ ; + + de nombreuses chamelles, _dô monto_[323] ; + + cheval, _aské_ ; + + j’abreuve le cheval, _aské ié iendergé_ ; + + étalon, _aské anker_[324] ; + + jument, _aské édî_ ; + + chien, _kidi_ ; + + de nombreux chiens, _kidiâ monto_ ; + + chienne, _kidi édî_ ; + + lévrier, _kidi zaïla_ ; + + chat, _ki, tchi_ (son + nasal) ; + + rat, _koro_ ; + + de nombreux rats, _korâ monto_ ; + + lapin, lièvre, _tchor_ ; + + porc, _gôdou_ ; + + lion, _dougouli_ ; + + panthère, _ouadjé_ ; + + hyène, _moloufour_ ; + + âne, _ager_ (pl. _agrâ_) ; + + ânesse, _ager édî_ ; + + girafe, _oulé_ ; + + antilope, _ouden, ouéden_ ; + + antilope bubale, _ngarân_ ; + + leucoryx, _trô_ ; + + hippopotame, _grinti_ ; + + éléphant, _koun_ ; + + défense, pointe, _té koun_ ; + + singe, _degel_ ; + + caïman, _âdé_ ; + + poisson, _bossô, boissô_ ; + + oiseau, _tchefouri, tchôouri_ ; + + poule, _kogoïa_ ; + + coq, _kogoïa anker_ ; + + pintade, _gouleï ouôno_ ; + + corbeau, _ouôgé_ (qui mange) ; + + milan, faucon, _elî_ ; + + vautour, _zinki_ ; + + autruche, _soôn_ ; + + fourmi, _mêlé_ ; + + termite, _tchenôou_ ; + + mouche, _sôdon_ (pl. + _sodona_) ; + + taon, _sôdon berkeï_ ; + + moustiques, _ntégi_ ; + + viande, gibier, _îni_ ; + + graisse, _ôdou_ ; + + peau, _aché_ ; + + enlève la peau, écorche, _aché der_ (_ter_) + + peau de mouton, _aroué_ ; + + peau de bœuf, _delâ_ ; + + lait, _ié_ ; + + lait frais, _ié deressô_ ; + + lait caillé, _kanéché_ ; + + beurre, _émpé_ ; + + beurre frais, _takéré_ ; + + corne, _yaga, yaï_ ; + + pied, _dégé_ ; + + trace (pied de cheval), _dégé aské_ ; + + patte, _koskol_ ; + + queue, _fédé_ ; + + fiente, _fourtché_ ; + + bête morte, _agâfer_ ; + + œuf, _kouli_ ; + + des œufs, _koulé_ ; + + nid, _yégé tchôourou_ ; + + plume, _legâlem_ ; + + aile, _afiré_ ; + + bec, _ki_ ; + + beaucoup, nombreux, _montô_ ; + + beaucoup, très, _bodo_ ; + + peu, _addi, addé_ ; + + +SINGULIER ET PLURIEL. — La lettre _é_ est généralement la +caractéristique du singulier. + + _dôou_, la fille ; + + _dôoué_, une fille ; + +On forme le pluriel soit en ajoutant _a, â_ au singulier, soit en +remplaçant par cette lettre la voyelle finale du singulier. + + _adé_, une femme ; + + _adéâ_, des femmes ; + + _kidi_, un chien ; + + _kidiâ, kidâ_ des chiens ; + + _azé_, un forgeron ; + + _azâ_, des forgerons ; + + _Karré_, un Kreda ; + + _Karrâ_, des Kreda ; + + _Dâzé_, un Kecherda ; + + _Dâza_, des Kecherda ; + + _bô_, pl. _bâ_, grand, long, haut ; + + _gâlé_, pl. _ngelâ_ bon joli ; + + _adéâ karrâ bodo ngelâ_, Les femmes kreda sont très jolies. + +Il y a aussi des pluriels en _ô, ou_, + + _di_, une chamelle ; + + _dô, dou_, des chamelles, des chameaux ; + + _édi_, lance, arme, + + _oudou_, lances, armes ; + + _tchefouri, tchôouri_, oiseau ; + + _tchefourô, tchôourou_, oiseaux. + +Les pluriels en _é_ sont assez rares. + + _kouli_, un œuf ; + + _koulé_, des œufs. + +Il y a enfin quelques pluriels irréguliers. + + _aou_, un homme, une personne ; + + _ammâ_[325], les gens. + + J’ai une vache qui a beaucoup de _tani for tron taré ié montédé + lait, ti_. + + Je veux vendre ma vache quinze _tani fornder berander gourssa + thalers, mordomé_ (dix) _safôou_ (cinq) + _tchoassergé_._Dâza dou + monto_. + + Les Kecherda ont beaucoup de _Dâza dou monto didi_. + chameaux. + + As-tu vu le slougui ? _entâ kidi zaïlaou + dodomba_[326]. + + Le chat a mangé dix rats, grands _ki korâ bâ_ (grands) _ké_ + comme la main, (main) _aïgouor mordom oué_. + + Tu manges de la viande, _entaï îni boungé_. + + Tu laisses le lait, _entaï ié soengé_. + + Veux-tu cinq thalers ? _entaï gourssa safôou braningé + o alla_. + + Les fétichistes mangent les bêtes _yongora agafra odégé_. + mortes, + + Les Kreda boivent beaucoup de lait, _Karra ié monta kidigé_. + + Cet homme m’a volé deux moutons, _agné dé arkondera_ (mes + moutons) _tchou_ (deux) + _oudjé_. + + Il a volé mon âne et s’est enfui, _agernder ouïnto tcharkô_. + + Je l’ai rattrapé, _tani agné aï ndjander_[327]. + + Les Kouri tuent l’hippopotame avec _Koura grinti édidi tchitou_. + la sagaie, + + Je dis la vérité. Je les ai vus dans _djéré fadrégé. Fôdi_ (baḥr) + le baḥr, _doro_ (dedans) _doder_. + + Ce chameau est malade. Les mouches _gouéni ouôché. Sodôn gouéni + l’ont piqué, ouôgé_. + + Je monte à cheval, _tané aské digé_. + + Sais-tu monter à cheval ? _entâ aské hananem migi da_. + + Je sais beaucoup, _bodou hanandregé_. + + Ce cheval court très vite, _aské bodou djaougé_. + + Je te donne un mouton, _tani arkô adôouandergé_. + + Les Kreda ont de nombreux troupeaux, _Karra reuzô monto dedî, algâ + mais ils ne mettent pas de vêtements eski mosso denni zezerâ_ + neufs et gardent des pagnes (déchirés) _doro tagantegé_. + déchirés, + + bois, _aké, akké_. + + La termite mange le bois, _tchenôou aké ouogé_. + + Regarde cet éléphant, _koun aï râ_. + + Qu’il est grand ! _mofindi_. + + Que mange ton singe ? _degelnom endi_ (quoi) + _ouogé_. + + Je vais vendre ma chamelle, _dêdo dinder djoassergé_. + + * * * * * + + + LES POPULATIONS + + * * * * * + + + homme, habitant, _aou_, pl. _ammâ, ambâ_, + + infidèle, _aou kirdi_ ; + + — _yongor_, pl. _yongora_ ; + + musulman, _aou meslem_ ; + + chrétien, _nessara_ ; + + Européen, _nessara tchô_ (blanc) ; + + Juif, _iôoudi_ ; + + les Toubou, _Dâza ganna_ ; + + les Toubou du Sud, les Gouran, _Dazagadâ_ ; + + les Kreda, _Karra_ ; + + les Teda, _Tedâ_ ; + + les Kanembou, _Aoussâ_ ; + + les Haddad, _Azâ_ ; + + Haddad forgerons, _Azâ agildâ_ (_égilla_) + + enclume, _égeli, ageli_ ; + + Haddad de filet, _Azâ segidâ_ ; + + filet, _ségi_ ; + + Haddad de flèche, _Azâ battardâ_ ; + + sac en peau pour les flèches, _battara_ ; + + Toundjour, _Kourâda_ ; + + Ouadaïens, _Koursa[328], Kouga_ ; + + Baguirmiens, _Bagréa, Beugréa_ ; + + Touareg, _Kinina_ ; + + Oulâd Slimân, _Ouachila_ ; + + Fezzanais, _Fizâna_ ; + + Kouka, _Kouka_ ; + + Boulala, _Boulala_ ; + + Kouri, _Kourâ_ ; + + Boudouma, _Kourâ Boudouma_ ; + + Arabes, _Aroua_ ; + + Haoussa, _Hâoussa_ ; + + Bornouans du Kanem (Dalatoua), _Kagâ_ ; + + Bornouans du Bornou (Kanori), _Azâ_ ; + + Les nomades (gens de la brousse), _ambâ ouoni_ ; + + ennemi, _erdé, irdi_ ; + + je pille, _boregé_ (je mange)[329] ; + + je détruis, je casse, _korgé_ ; + + La langue des chrétiens est _médi nessara tosso_ + difficile, (difficile). + + Les Ouadaïens se sont levés de leur _Koursa bi_ (pays) _sontô + pays et viennent nous faire iertchento, rêdo ngôou_ + (apporter) la guerre, (guerre) _djetégé_. + + Le chrétien a emmené le chef de _bougdi (bougouri) némanga + village, nessara ndêto (ndit)_. + + Ces hommes-là sont Kanembou, _amba da Aoussâ_. + + Nous voulons l’aman, _tantâ aman brantregé_. + + Ces gens-là sont méchants, _ammâ da zontâ_. + + Ils nous refusent l’aman, _aman braïn denni_ ; + + — _amma da aman tchêtto_. + + Les Kreda ont fait fuir les Arabes, _Karra Aroua foïento_. + + Ils ont pris du bétail aussi _reuzô monto tafô_ (terre) + nombreux que les grains de sable _kégé_ (comme, semblable) + (que la terre), _gouïento_. + + Les Arabes ont eu peur des Kreda. _Aroua Karra aouché_ (peur) + Ils s’enfuient, _ntô. Tcharkétégé_. + + Les Kreda n’ont pas peur, _Karra aouché ndenni_. + + Ils aiment beaucoup la guerre, _ngôou bodo braïntégé_. + + Cet homme-là a peur, _agné dé aouchéngé_ + (_aouzégé_). + + Cet homme-là n’a pas peur, _agné dé aouchénné_. + + Les Kreda aiment beaucoup se _Karra oudou_ (lances, armes) + battre, _monto braïntégé_. + + Les Oulâd Slimân ont de longs _Ouachila ouni_ (feu) + fusils, _douroussou di_. + + Les Kouri vont pêcher beaucoup de _Kourâ bossô idouro[330] + poisson, (dartégé) dertégué_. + + Badjouri a fait la guerre aux _Badjouri erdé_ (ennemi) + blancs. Il a fui. _nessara ké_ (avec). _Tchaou_. + + Les Boudouma sont infidèles, _Boudouma yongora_. + + Ils ne font pas salam, _selli denni_. + + Les chrétiens sont très savants, _Nessara éné_ (chose) _monto + ils connaissent tout, annaïentégé. Ganna + (indina)[331] annaientégé_. + + Les Bornouans sont des marchands, _Agâ tezer[332] djintigé_. + + Les Bornouans vendent beaucoup de _Agâ éné monto djoassédégé : + choses : pagnes, sucre, miel, algâ, souger, abibou, bassel, + oignons, tabac, tâoua_. + + Les Karda sont allés se battre avec _Karda teurtou_ (sont allés) + les Ngalamiya, _gôdou_ (ils se sont battus) + _Ngalamiya_ + + Les Karda ont détruit le village, _Karda teurtou ni gerto_ (ils + ont cassé). + + Les Kanembou et les Bornouans ont _Aoussaé Agaé dezé sontô tron_. + un même ancêtre, + + L’ancêtre des Kreda est venu du _Karra dezé sontô Borkoudé ré_. + Borkou, + + Les Boulala se sont jadis mélangés _Arouaï Boulalaï gené_ + aux Arabes. (autrefois) _kazâ_ (mélangés). + + Les Ouadaïens se battent avec les _Koursa Kaga ké_ (avec, + Bornouans. Ils ont beaucoup de ensemble) _gouottoga. Asker + soldats, bodo deï (didi)_. + + Pourquoi les Karda et les Ngalamiya _Ngalamiya Karda gouettegé + sont-ils en désaccord ? (se bosso_[333] (raison de guerre) + battent-ils ?) _gna_ (quelle). + + Je suis Tedâ (fils de Tedâ), _Tané Tedémi_ — _Tané Tedéou + mi_. + + J’ai vu cinq Teda, _Tané Tedâ fôou doder_. + + Les gens du Kanem sont très _amba Kounouma monto_. + nombreux, + + Nous sommes Kecherda, _tantâ Dâza_. + + Les Foulata ont détruit la ville _Foulata ni Agâ bô gerto_. + des Kanouri, + + Les Haddâd Bedossa tuent beaucoup _Azé Beurossâa oudani bori + de gibier, tcheteg_. + + Ils le prennent dans leurs filets, _ségi sontô doro gouïentégé_. + + J’ai peur du chrétien, _tani nessara aouzergé_. + + Je m’enfuirai, _tani yargé_. + + Les Kreda ont beaucoup de bétail : _Karra reuzô monto : askané + des chevaux, des brebis, des monto, adena monto, arkoani + chèvres, des vaches, monto, forani monto_. + + * * * * * + + + L’HOMME + + * * * * * + + + L’homme, la personne, _aou_ ; + + les gens, _ammâ_ ; + + tête, _dâou_ ; + + visage, figure, _bérê_ ; + + cou, gorge, _taï_ ; + + nez, _tchâ_ ; + + langue, _terché, tréché_ ; + + œil, _sa_ ; + + bouche, _ki, tchi_ ; + + dent, dents, _té, téâ_ ; + + lèvre supérieure, _tchi ngoulidé_ ; + + sur, dessus, en haut, _ngouli_ ; + + lèvre inférieure, _tchi geskeïdé_ ; + + dessous, en bas, _geskeï_ ; + + oreille, _si_ ; + + cheveux, _defeni, tounouhou_ ; + + barbe, _kayassa_ ; + + moustache, _charra_ ; + + peau, _kassar_ ; + + bras, _djessé_ ; + + avant-bras, _goui_ ; + + pied, _dégé ; dégé bidôou_ ; + + à pied, _bidi_ ; + + à cheval, _askédé_ ; + + jambe, _dégé_ ; + + cuisse, _gerré_ ; + + fesses, _modi, moura_ ; + + verge, _wo, foudi_, + + testicules, _bourto_ ; + + vulve, _ou, kogo_ ; + + main, _ké_ ; + + doigt, _aoué_ ; + + poitrine, _koundjou_ ; + + cœur, _aor, aouor_ ; + + je crois, je pense, _aor derô_ ; + + flanc, _terkên_ ; + + épaule, _âferi_ ; + + dos, _koussour, koussar_ ; + + ventre, _kedji_ ; + + sein, mamelle, _togom, tougoum_ ; + + os, _sôro_ ; + + ongles, _torkon_ ; + + sueur, _dêfi_, + + je sue, _tani dêfi_ ; + + abcès, tumeur, _droub tchorô_[334] ; + + pus, _dou_ ; + + plaie, blessure, _ngo, oungo_ ; + + aveugle, _arô_ ; + + borgne, _ôlou_ ; + + œil rouge, _kolo mâdé_ ; + + sourd, _mougo_ ; + + muet, _sôdor nôssédé_ ; + + imbécile, _magazi_ ; + + fou, idiot, _michidé_ ; + + propre, _bôli, djêno danni_ ; + + sale, _djêno_ ; + + plein de graisse, _empêdé djênidé_ ; + + fort, solide, _donadé_ ; + + faible, _lêdé_ ; + + fatigué, _lobbé, lobtché_ ; + + vivant, _niri_ ; + + mort, _noss, nôsso_ ; + + je meurs, _nossergé_ ; + + content, _hananer_ — _kannaï tchidou_ ; + + triste, _aouerdé_[335] ; + + bon, bien, _tchossô_ ; + + paresseux, _têfi_ ; + + vaillant, _kayasou_ ; + + faim, _agaï_ ; + + j’ai faim, _agaïdergé_ ; + + qui a faim, _ag édé, oudé, ouré_ ; + + qui a soif, _gôdé, gouédé_ ; + + ivre, _sekrantédé_ (ar. سكران), _égichidé_ ; + + dedans, _dorô, derô_ ; + + dehors, _agâ_ ; + + Je te crois (il y a dans mon _médinom aortango dorô tché_[336]. + cœur) + + J’ai mal à la tête, _dâou djezentégé_ (fait mal). + + J’ai mal au cœur, _aouornder djezentégé_. + + Je crois que je suis malade, _aouornder dorô tani ouoché_. + + Je réfléchis, je cherche, _dâounder derô bodo kouendregé_ + + Les Kreda sont courageux (leur _karra aorontô (aor sontô) + cœur est dur), kedjesso_[337]. + + J’ai faim, _tani oudé_. + + Mange du couscous, _ti ouô_. + + Tu as soif, _entâ gouédé_. + + Je suis un peu fatigué, _tani addeï lobbé_. + + Nous sommes très fatigués, _teuntâ bodo lobbâ_. + + Nous voulons nous reposer, _teuntâ berander dôssergé_. + + Ma mère est morte, _aïander noss_. + + Voilà pourquoi je suis malade, _djellando_ (à cause de) _tani + ouoché_. + + Pourquoi êtes-vous tristes ? _neuntâ indi djelando_ (pourquoi ?) + _aouerdâ_. + + Notre mère est morte, _aïâ tantâ noss_. + + Voilà pourquoi nous sommes _djellando tantâ aouerdâ_. + tristes, + + Je ne suis pas content, _tani aouornder tchossô_ (bien) + _ché_. + + Tu es très content aujourd’hui, _enta bêni_ (aujourd’hui) _bodo + aornom tchossô_. + + Les chrétiens ont beaucoup de _nessara kayassa monto_. + barbe, + + Cette femme-là m’a mordu, _adé dé tani djogé_ (_ouogé_). + + Cet homme-là a été tué, _aou dé noussedé_. + + Crois-tu ce qu’il dit ? _médisenn aï aor doro taï da_. + + Je le crois, _médisenn aor doro taré_. + + Je crois que c’est vrai, _médi djéréro aor doro taré_. + + Je n’ai pas vu ta femme, _adénema doderda_. + + Est-ce qu’elle est malade ? _ouoché oalla_. + + Elle n’est pas malade, _ouoché ché_. + + Elle est allée à Gamzous, _Gamzous tér_. + + Cette femme a mordu son mari à _adéï aï agnésenn si dero ouogé_. + l’oreille, + + Tu es triste, _aornom ouodô_ (amer). + + Cet homme est fâché, _agné aï bodo deloumtédé_. + + Cet enfant a une grosse tête, _kalléï dé dâou bô_. + + Il n’a pas de cheveux, _defenî danni. tounouhou denni_. + + La jeune fille kreda a des _dôou dôoudji karré togom ouor + seins fermes et de longs kachara monto_. + cheveux, + + Mon ami a un nez très long, _agné saander dé tcha dourousso_. + + La peau de cette femme est _kassar adéou da djêno montodé di_. + sale, + + Elle ne se lave pas, _toultchingé beï_. + + Je me lave, _bérênder touloudergé_. + + — _kassarnder touloudergé_. + + J’ai un œil qui me fait mal, _sa tron djezentégé_. + + J’ai frappé cet homme d’un coup _agné dé édidi ébourgé_. + de lance, + + Cet homme m’a fait une grande _agné aï tani tchobé_ (plaie) + blessure, _zogol gessô_. + + Les cheveux de ma sœur sont _kachara dedibnder empé monto di_. + pleins de beurre, + + Cet homme lui a donné un coup _aou dé terkên djenada tchobô_. + de couteau au flanc, + + Apporte-moi le rasoir. Je vais _bobori kourtô. Definisenn barander + lui raser les cheveux, koregé_ (_terergé_). + + La femme kreda a les cheveux _adé karré dâou kachara monto di_. + très longs, + + Cet homme est ivre, _agné dé sekrantédé_. + + Il crie et il chante parce _loulou_ (cris) _dindigéni doôn + qu’il est ivre, gouadjégéné sekrantédé djellando_. + + + LA CASE + + * * * * * + + + case, _yégé ; do, dou_. + + case en nattes du campement, _yégé kaouéou_. + + la porte, _yégé tchi_. + + lit, _kidi, tororo_. + + natte, _ragâ, kaoué_. + + calebasse, _aoueï_. + + pot en terre, bourma, _gouro_. + + cruche, _telti_. + + pierre pour piler le mil, _tougou_. + + bagages, _tîna_. + + caisse, _sendoug_ (ar.). + + panier, _sompô_. + + bouteille en paille tressée, kouria, _koltcha_. + + peau, _aroué_. + + grand sac en peau, _diouroumpou_. + + petit sac en peau, _kougou_. + + bouteille, petite calebasse, _gazas_. + + lait, _ié_. + + couscous, _ti_. + + sucre, _souger_. + + miel, _abibiou, assel_ (ar.). + + tabac, _tâoua, tâba_. + + je fume, _tané tâoua iargé_ (je + bois). + + bois à brûler, _aké ouniou_. + + feu, _ouni_. + + je mets le feu à la brousse, _ouni ouôno derô tindrigé_. + + le feu s’est éteint, _ouni nôssedé_. + + fumée, _zé_. + + feu (endroit), _koueï ouniou_. + + âtre, _mouskara_. + + corde, _ézi, euzi, âzi_. + + bande de coton, gabaga, _fédégé_, pl. _fédégâ_. + + sandale, _ézé_. + + déchiré, _teredên_. + + cassé, _tegertô_. + + vieux, hors d’usage, _kobodjé_. + + hôte, _eussourdé_. + + à côté, à, sur, _ouda, daa_. + + sur, dessus, en haut, _ngouli_. + + dessous, en bas, _geskeï_. + + As-tu faim ? _entâ agédé o alla_. + + Oh oui, je veux manger du couscous et _ô, tani berander ti boregé, + de la viande et boire du lait, îni boregé, ié iargé_. + + Je veux manger du poisson, _tani berander bossô + boregé_. + + Les Kreda font leur case avec des _Karra yégé kaouéou + nattes, kessédégé_. + + Prends mon cheval et mets-le dans ta _askétango gouôn donoum + case, ndereddi_[338]. + + Quand tu viendras, j’agirai ainsi, _entâ néroô aïkégé + kessergé_. + + Allons boire, _iourro orenta_ + (_iardergé_). + + Je t’ai donné trois thalers, _gourssa agouzou ninder_. + + Il m’en reste deux, _tchou sagatchéké_. + + Cet homme fait des nattes, _agné dé ragâ gességé_. + + Cet homme veut me tuer, _agné aï braïnté djittigé_. + + Je vais chez cet homme, _tani yegé agné aï darégé_. + + Je n’ai pas de mil, _ngaéla tarédé_. + + Cet homme est dans la case, _agné aï yegé dorô tché_. + + Je rentre dans la case, _yegué derô dofôdrégé_[339]. + + Viens avec moi et rentre dans la case, _tanikéé iourro, yegé derô + sofô_. + + Il sort de sa case. _agné dé yégédé tchorogé_. + + * * * * * + + + LA BROUSSE + + * * * * * + + + pays, _bi, lardo_[340] ; + + lieu, endroit, _koueï_ ; + + cet endroit-ci, _koueï aï, koyaï_ ; + + terre, _tâfo_ ; + + eau, _eyé, ié, ii, i_ ; + + brousse, _lé_ (herbe) ; + + — _ouâna, ouôno_ ; + + fleuve, _fôdi_ ; + + Ouadi (grand), _enderi_ ; + + Ouadi (petit), _koân_ ; + + mare, _barégé_ ; + + source, nayala, _tôet_ ; + + puits, _igé_ ; + + eau natronée, _erôou_ ; + + natron, _âré_ ; + + plein d’eau, _ié tougoumtéré_ ; + + sec, _ntchordo_ ; + + tout autour, _erri, erré_ ; + + devant, _kourri, koui_ ; + + derrière, _saga_ ; + + île, _tchoukou ; koueï erré kourri ié + kourridé_ ; + + sable, _anéché_ ; + + argile, boue, _lôou_ ; + + marécage, _lôou montodé_ ; + + roseaux, _aoueï_ ; + + pierres, _eï_ ; + + montagne, _eï_, pl. _eïâ_ ; + + — _eï monto_ ; + + caverne, grotte, _bour, bourrou_ ; + + chemin, _zouleun, zoulôn_ ; + + endroit où l’on campe, _fâgé_ ; + + bât de chameau, _gômbo_ ; + + sel, _kobcha_ ; + + pirogue, _talé, ndalé_ ; + + pirogue en bois, _mâgara_ ; + + pirogue en roseaux, _ndalé aoueïo_ ; + + filet (pour la pêche), _foudou_ ; + + morceau de bois, _akké_ ; + + voyageur, _djelloub_ ; + + comme, _kégé_ ; + + comme cela, _takégé_ ; + + même chose, semblable, _tourouzé, tourzou_ ; + + loin, _dogo_ ; + + près, _édin, édené_ ; + + près de, _édin, édin ké_ ; + + pluie, saison des pluies, _ngêlé_ ; + année, + + vent, _aouôn, aoueun_ ; + + nuage, _kedi, kodi_ ; + + pluie, tornade, _ié, i_ (eau) ; _ngêlé_ ; + + tonnerre, éclair, _kendjelé_ ; + + le froid, _kiri_ ; + + J’ai froid — Il fait _kiridé_ ; + froid, + + Il fait chaud, _keddé_ ; + + ciel, _saï_ ; + + étoile, _teski, teské_ ; + + lune, mois, _aouri, euouri_[341] ; + + soleil, _ezéï, ézé_ ; + + le soleil n’est pas encore _ezeï tché_ (il y a) ; + couché, + + le soleil est couché, _ezeï der, dôou_ ; + + jour, _béné_ ; + + nuit, _dogosso_ ; + + aurore, _belké, fidjeni, loufoïer_[342] ; + + 9 heures du matin, _oualtaha_[343] ; + + midi, _tougoudi_ ; + + je fais la sieste, _tougoudergé_ ; + + 2 à 3 heures du soir, _addour_[344] ; + + 6 heures du soir, _lahar_ ; + + repas du soir, _lessâ_[345] ; + + soir, _toaï_ ; + + coucher du soleil, _magôrfo_[346] ; + + est, _tadji_ ; + + ouest, _toouaïdji_ ; + + nord, _iâla_ ; + + sud, _eunoum_ ; + + poste, _géger_ ; + + mur, _gourou_ ; + + soldats, _askera_[347] ; + + où ? _kondôdou ; kondô tché_ ; + + qui, quel ? _ndja_ ; + + à qui ? _ndjaou_ ; + + ici, _koyaï_ (_koueï aï_) ; + + là, _addou_ ; + + quoi ? _indi_ ; + + qu’est-ce que cela ? _éné aï indi_ ; + + qu’est-ce qu’il fait ? _éné aï indi kességé_ ; + + à cause de, parce que, _djalando, djellando_ ; + + pour cette raison, c’est _éné aï djelando_ ; + pour quoi, + + pourquoi ? _indi djalando_ ; + + pourquoi faites-vous _indi djellando éni aï kessedengé_ ; + cela ? + + à cause de quoi ? _éné djellando_ — _édé djellando_ ; + + combien ? _indi gouor_ — _indi kora_ ; + + où vas-tu ? _kondôdou ntédégé_ ; + + je ne vais pas loin, _dogo denni_ ; + + je vais loin, _dogo darégé_ ; + + quelle est ta tribu ? _djilénom[348] dja_ ; + + dis-moi ta tribu, _djilénom tofa_ (_fa_) ; + + quel est ton nom ? _kiêrnom ndja_ ; + + qui es-tu ? _entâ ndja_ ; + + je suis Kreda, _tani Karré_ ; + + je suis Noarma, _tani Noéré_. + + Quelle est ta tribu ? Es- _enta djilénom ndja ? Ngalamiyé o alla, + tu Ngalamiya, du Mourtcha, Mourtchadé o alla, Dazé o alla_. + es-tu Kecherda ? + + A qui est ce fusil ? _ounoufoul aï ndjaou_ ; + + C’est loin comme de _Dagana-Gara kégé dogo_ ; + Massakory à El Gara, + + Est-ce que Falé est loin ? _Falé dogo ?_ + + D’Aouni à Falé c’est comme _Aounié-Falié, Falé-Koudou takégé_ ; + de Falé à Koudou, + + Je vais à Aouni, _tani Aouni darégé_ ; + + Cet homme me demande le _agné aï tani djouodégé zeulon Dagané + chemin du Dagana, kondodé tché_ ; + + Ce soir j’irai au Baḥr el _toaï fôdi derégé_ ; + Ghazal, + + Je vais prendre femme, _tani adé gouendergé_ ; + + Je veux prendre une femme _tani berander adé kérédôou[349] + kreda, gouendregé_ ; + + J’ai vu une biche, _tani oudên doder_ ; + + Je suis très content, _tani monto hananer_ ; + + Je n’ai pas pu aller à _Koussri ranger denni_ ; + Fort-Lamy, + + C’est impossible — On ne _aou raké denni_ ; + peut pas, + + Il y a beaucoup de boue _lôou monto zoulen da_ ; + sur le chemin, + + La mare est pleine de _barégé lôou montodé_ ; + boue, + + Quand il a plu, l’herbe _i dôou, lé_ (herbe) _zedo_ (verte) + verte a poussé, _gorô_ (_tchorô_) ; + + Il a plu énormément et la _i monto dôou, ié fôdi Fitri agâ_ + lagune du Fitri a débordé, (dehors) _tchorogé_ ; + + Tu as entendu ce qu’il a _médisenn bazo da_ ; + dit ? + + Il parle arabe. Je ne _araga fadégé. Tani hanandredé_ ; + comprends pas, + + Il y a beaucoup de gibier _ini monto ouôno tché_ ; + dans la brousse, + + Je m’embarque dans la _mâgara derô zodergé_ (je rentre) ; + pirogue, + + La mare de Djodol est à _Djodol koan ntchordo, i denni. Igé i + sec. Il n’y a de l’eau que di_. + dans le puits, + + Le soleil se lève, _ezeï tchorogé_ (sort). + + Oh, qu’il fait chaud ! Je _Keddé ! Ezeï bodo keddé, bi keddé ; + vais enlever mon vêtement, algé tregé_ (_derergé, terergé_) ; + + J’ai froid. Je vais mettre _tani kiridé. Algé kouédé mosrogé, + mon vêtement et un autre achrên kouédé tindrigé_. + pantalon, + + Demain de nombreux _fekké kassogo Daza monto rédégé_ ; + Kecherda viendront au + marché, + + Ils vendent des vaches _algâ djalando ferâ djoassédegé_ ; + afin de pouvoir acheter + des pagnes, + + Je comprends ce que tu me _médinoma ngodaï_ (hier) _dogosso_ + disais hier, (nuit) _hanandregé_ ; + + Tu as frappé ma femme, _adétango ii_ (_idoum_) ; + + Je te tuerai, _tani entaga nidrigé_ ; + + Parle. Qui t’a frappé ? _Fa. Ndjaï gouontcheï ?_ + + Dis donc ce que tu as à _médinom fa_ ; + dire, + + Donne-moi du lait, _ié tén_ ; + + Il n’y a pas de lait, _ié béï_ ; + + Je suis pauvre. Donne-moi _tani talaca. Ti addi tén adénder + un peu de couscous pour ma iender_ (je donne) ; + femme, + + Emmène mon cheval au _askétango gouôn. Nabagari déd_ + Baguirmi et tu le vendras (emmène). _Qourso meurtafôou_ + cinquante thalers, (cinquante) _djoas_. + + Il est allé chasser dans _agné aï ouôno ini tchédégé_. + la brousse, + + L’homme s’est arrêté, _agné tozo tché_ ; + + Pourquoi s’est-il arrêté ? _indi ntozo tché_ ; + + Qu’est-ce que tu fais là ? _indi koueï aï kessengé_ ; + + Je veux pisser, je pisse, _tani kossozombregé_ ; + + Je reste ici, _tani koyaï (kouar) tozo_ ; + + Cet homme s’en va, _agné aï noukoungé_ ; + + Il est resté derrière, _maré saga bozô_ ; + + Tu comprends ce que je te _médinder bazo da_ ; + dis ? + + Oui, j’ai compris, _ô douazo_ ; + + Je sais parler un peu le _tani médé Daza addé hanandrégé_ ; + gourân, + + Pourquoi as-tu fait cela ? _indi djellando kesseï_. + + Pourquoi vas-tu au _indi djellando kassogo ntédégé_ ; + marché ? + + Je vais vendre des gabag, _fédégâ djoassergé_ ; + + Cet homme sait bien manier _agné aï édi bodo anaïengé_ ; + la lance, + + Regarde ce cavalier. Il va _aou dé askédé ran. Bodo tchaougé_ ; + vite. + + Le chef est vieux, _derdaï bougdi_. + + Il a beaucoup _médé ed dounia[350] bodo anaïengé_ ; + d’expérience, + + Il sait tout, _agné aï indina anaïengé_ ; + + Cet homme va chasser dans _agné aï ouono îni tchédégé_ ; + la brousse, + + Il en a tué huit, _osso tchédo_ ; + + Un Haddad est allé hier à _azé ngodaï_ (hier) _ouôno dêdo (têdo) + la chasse, ini tchidigé_ ; + + Il marcha longtemps et il _bodo dêdo soôn tron kouléda issou_ + vit une autruche posée sur (était couchée) _tché dôdo_ ; + ses œufs, + + Il se dissimula, _djeradên_ (il se dissimula) _kéaï + s’approcha doucement et la kéaïdé dêdo_ (alla) _kolô tédeni_[351] + tua d’un coup de flèche, (s’approcha) _féré tchoboni_ (frappa) + _tchidou_ (tua) ; + + L’autruche tombe, agite _soon dedôou_ (tomba) _djingé_ (il fait) + ses ailes et meurt _afiré énédjengé_ (agite). _Adiné + bientôt, noussogé_ ; + + Le Haddad alla enlever la _azé sotto aroué soon gouyengé ni dêdo_. + dépouille et revint au + village, + + Où est mon frère ? _kondôdou dinbirinder_ ; + + A l’Ouadi, _koandou koueï_ ; + + Il est de ce côté-ci du _maré koandou koueï édené_ ; + baḥr, + + Il est de l’autre côté du _maré koandou koueï dogo_ ; + baḥr, + + Où est ton ami ? _kondo tché saanom_. + + Il est dans la case, il _yégé doro tché niakengé (gnakengé)_. + dort, + + A qui est ce couteau ? _djana dé ndjaou_. + + Quel est cet homme ? _agné aï ndja_. + + Quelle femme ? _adédé ndja_. + + Qu’est-ce que tu vends ? _enta endi tchoassengé_. + + Cet homme refuse de venir _agné aï tchédo koueï aï régé_. + ici, + + Les pieds enfoncent dans _dégé lôou derô zedegé_. + la boue, + + On ne peut pas aller à _aou Koussri raké (rankégé) denni_. + Fort-Lamy, + + Cet homme a pris le voleur _agné aï oudé djaentégé djelland + parce qu’il s’enfuyait, tchaou_. + + Qu’est-ce que tu es venu _koueï ntêdo entâ endi kessengé_. + faire ici ? + + Dis au boy d’aller dans la _boy dou fa ouono tédena_ (il va) _aké + brousse chercher du bois gouodji qorté_ (il coupe) _arkouaï + pour faire cuire le soento_[352]. + mouton, + + Allume le feu, _ouni founou_. + + Je mets du bois dans le _aké ouni dorô tindrigé_. + feu, + + Écorche ce mouton et mets- _arkoué ina_ (viande) _aché_ (peau) + le sur le feu pour le _derna_ (enlève), _ouni soentena_. + faire cuire, + + Quand il sera cuit, nous _bâfo_ (cuit) _bedergé_. + le mangerons, + + Je suis couché, je dors, _tani disrigé, tani dissigé_. + + Nous voulons nous reposer, _tantâ berander dossergé_. + + Un Kouri ira demain _Kouré tron fekké_ (demain) _têdo grinti + chasser l’hippopotame, tchidigé_. + + Il a une grande sagaie au _édi bo edîdidi[353] euzi_ (corde) + bois de laquelle est fixée _dorosso_ (longue) _daa_ (sur) + une longue corde, _toïonto_. + + Il lance la sagaie quand _grinti dodô edi kossotchengé[354] + il voit l’hippopotame et grinti tchobô, grinti fôdi dero zodô_ + celui-ci plonge sous (il est rentré). + l’eau, + + La corde le suivra et _euzi grinti kéé tadégé, grinti nosso + quand il sera mort le Kouré ini talé doro gouyentégé_. + Kouri mettra la viande + dans la barque, + + * * * * * + + + LE TEMPS + + * * * * * + + + saison des pluies, année, _ngêlé_ ; + + cette année-ci, _ngélé ai_ ; + + mois, _aouri, euouri_ ; + + jour, _bé, bi_ ; + + aujourd’hui _bêni, bêné_ ; + + demain, _fêkki, fêkké_ ; + + demain matin, _belké_ ; + + après-demain, _sâgadé_ ; + + dans 8 jours, _kâgo_ ; + + hier, _ngodaï_ ; + + avant-hier, _ngarto, ngardo_ ; + + hier dans la nuit, _ngodaï dogosso_ ; + + avant-hier soir, _ngarto toaï_ ; + + il y a cinq jours, _bêné dagassa_ (nuits) _fôou_ ; + + il y a deux jours, _bêné degessa tchou_ ; + + autrefois, il y a longtemps, _ânou, ânoou_ — _géné_ ; + + bientôt (près), _edin, edine, édené_ ; + + maintenant, _no, nou, onno_ ; + + après, ensuite, _nîngéré_ ; + + toujours, _ioum allaou ganna_[355] ; + + jamais, _abada_[356] ; + + avant, _gaddé_ ; + + après, _âskidou_ ; + + dimanche, _ezel lado_[357] ; + + lundi, _ezelé tenima_ ; + + mardi, _ezel talago_ ; + + mercredi, _ezel larafa_ ; + + jeudi, _ezel laïsso_ ; + + vendredi, _ezel eldjoa_ ; + + samedi, _ezel soudou_. + + Demain j’irai voir le campement _fekké tani dêdo né Karraou + kreda, randergé_. + + Demain j’irai au Baḥr el Ghazal, _fekké fôdi deregé_. + + Il y a cinq jours que je suis _dagassa fôou tani ouoché_. + malade, + + Il y a longtemps que les Dagana _bêni anôou Aroua Dagana + ont abandonné le baḥr aux Kreda, zoko_[358] (partirent) _fôdi Karou + sôppo_. + + Il y a dix ans, _ngela mordom bozo[359] tché_. + + Il y a dix ans, il n’y avait pas _bêni nguela mordom nessara lardo + d’Européens dans le pays, da bekki_. + + Dis-tu la vérité ? _médinom djéré da_. + + Je ne suis pas un menteur, _tani médé ché_. + + Donne-moi encore du lait, _ié tén nintchidou_. + + J’ai soif, _tani gouédé_. + + Ce mois-ci j’ai gagné dix _aouri aï algâ mordom fanger_. + pagnes, + + L’année dernière il a tué dix _ngelé kandjendédé agnâ mordom + hommes, tchêto_. + + Nous sommes à la fin du mois, _aouri edin_ (bientôt) _tozo_ + (fini). + + Le mois est fini, _aouri nôssedé_ (est mort). + + Vas-tu au marché aujourd’hui ou _bêni kassogo ntadégé o alla fêkké + demain ? ntadégé_. + + J’y suis allé hier et avant-hier _ngodaï dôgosso ngardo dôgosso + soir, dêdo_. + + Je comprends ce que tu me disais _médinoma ngodaï dogosso + hier, hanandregé_. + + As-tu vu mon chien ? _Kiditango dodomba o alla_. + + Oui, je l’ai vu aujourd’hui, _o bêni kidinom doder_. + + Aujourd’hui il fait froid, _bêni ouôou_. + + Ma femme est morte hier, _adénder ngodaï nosso_. + + Reste longtemps, _ânoou douboussou_. + + Cet homme est resté deux jours _agné dé ni dorô dogessâ (iouâ) + dans le village, tchou bozô_. + + Je crois que j’irai bientôt à _aor dorô edin Boullong dérégé_. + Boullong, + + Autrefois ils tuaient beaucoup _géné ammâ bodo tchétto_. + de gens, + + Cet homme veut que je parte, _agné aï brayengé tani darégé_. + + Depuis combien de jours ? _bêni dogessâ indi kora_. + + Dans combien de jours ? _bêni nintchidou_ (encore) + _degessâ indi kora_. + + J’ai vu cette femme il y a cinq _adé degessâ fôou doder_. + jours, + + Je m’en irai dans douze jours au _bêni nintchidou degessâ mordom + Baḥr el Ghazal, satchié tani fôdi derregé_. + + Reste longtemps dans le village, _yegé dorô anôou douboussou_. + + J’y resterai cinq jours et _tané derô dogossâ fôou + ensuite je reviendrai, doubouzergé nîngéré sagaï roregé_. + + * * * * * + + + LES PLANTES + + * * * * * + + + arbre, _akké_, pl. _akka_ ; + + arbre vert, _akké zédé_ ; + + arbre mort, _akké ntchordo_ (sec) ; + + feuilles, _kolou akkéou_ ; + + branches, _targaza_ ; + + écorce, _afên_ ; + + épines, _âlé_ ; + + doum, _sôou_ ; + + palmier-doum, _sogodoou, sôoudoou_ ; + + palmier-dattier, _sogodoou timbéou_ ; + + dattes, _timbé_ ; + + dattes du Borkou, _timbé Borkoua_ ; + + bois d’ambadj, _tororo_ ; + + mil, grain, _ngaéla_ ; + + blé, _alkam_[360] ; + + farine, _di_ ; + + son, _aronko_ ; + + maïs, _mâssera_ ; + + champ, lougan, _kôlo_ ; + + coton, _kouentougo_ ; + + melon, pastèque, _eulou_ ; + + arachides, _koldjé, koltchi_ ; + + huile d’arachides, _empé koltchi_ ; + + oignon, _bessel_[361] ; + + ail, _agoulou_ ; + + riz, _ris_[362] ; + + haricots, _gâlo, gâlou_ ; + + savonnier, hadjlidj, _alôou_ ; + + jujubier, nabag, _tchodogo_ ; + + châou, _ouedolou_ ; + + tamarin, ardéb, _madar_ ; + + karno, _kournou_ ; + + makhèt, _môdou_ ; + + kréb, _degêr_ ; + + bêche, _bônou_ ; + + hache, _tar, toar_ ; + + je coupe le mil, _ngaéla korgé_ ; + + je bats le mil, _tani ngaéla torgé_ ; + + vert, _zédé_ ; + + sec, _ntchordo_ ; + + humide, _inneï_ ; + + herbe verte, _lé zédé_ ; + + herbe sèche, _lé ntchordo_ ; + + mûr, _bâfo_ ; + + doux, _tchoussou, tchossô_ ; + + amer, _ôdo, ouodô_. + + Les Kreda mangent beaucoup de doum, _Karra sôou bodo odégé_. + + Quand les Kreda n’ont pas de mil, ils _Karra ngaéla beï sôou + mangent du doum, ouodégé_. + + Les chrétiens font de l’huile _koltcha empé guessérégé + d’arachides, nessara_. + + Les Kreda aiment beaucoup le bétail, _Aoussâ reuzô bodo + braïntégé_. + + Ils aiment aussi avoir beaucoup de _kolo braïntégé ngaéla + mil, monto_. + + Ils aiment la viande, _ini braïntegé_. + + Quand le mil ne vient pas chez les _Kouka ngaéla beï tégésso + Kouka, les femmes vont dans les koan derô adéa tourtou mêlé + ouadis, creusent dans les fourmilières loento_ (creusent) _dégêr + et apportent le kreb afin de manger, gouertêdo[363] ouédégé_. + + Les Boulala aiment beaucoup le cochon, _Boulala gôdou bodo dâko + (dakétégé)_. + + Je coupe cet arbre afin de faire _tani akké aï korgé + manger les feuilles à mes moutons, adenânder kolou akkéou + ouôdégé_. + + Je veux manger des dattes, _tani berander timbé + bourgé_. + + Cet homme récolte (coupe) son mil, _agné dé ngaéla koregé_. + + * * * * * + + + NOMS DE NOMBRE + + * * * * * + + + un, deux, trois, _tron, tchou, agozou_ ; + + quatre, cinq, six, _touzô, fôou, dessé_ ; + + sept, huit, neuf, _toudoussou, osso, issi_ ; + + dix, _merdôm, mordôm_ ; + + onze, _mordôm satrôn_ ; + + douze, _mordôm satchié_ ; + + treize, _mordôm sagozé_ ; + + quatorze, _mordôm satouzé_ ; + + quinze, _mordomé safôou_ — _merdom isafoé_ ; + + seize, _mordom isadessé_ ; + + dix-sept, _mordom isatoudoussié_ ; + + dix-huit, _mordom sossié_ ; + + dix-neuf, _mordom saïssié_ ; + + vingt, _digidom_ ; + + vingt et un, _digidom isatronié_ ; + + vingt-deux, _digidom isatchouié_ ; + + trente, _merta agozou_ ; + + quarante, _merta touzô_ ; + + cinquante, _merta fôou_ ; + + soixante, _mertadessé_ ; + + soixante-dix, _mertatoudoussou_ ; + + quatre-vingts, _merta osso_ ; + + quatre-vingt-dix, _merta issi_ ; + + cent, _kidri_ (pl. _kadra_) ; + + mille, _doubou_. + + J’ai acheté ce cheval pour _aské aï tani gourssa kidrié mertafôou + 155 thalers, safôou ior_ (_iober_). + + Combien vends-tu ce _arko aï indigouor tchoassengé fédégé + mouton ? Deux gabag, tchou_. + + Donne-moi 24 thalers et 8 _gourssa digidom satozo fédégé osso + gabag, tén_. + + J’ai vu 4.852 vaches, _tani ferâ doubou (godou) tozo kadara + osso meurtafôou satchou doder_. + + J’ai cinq gabag. Je vais _fédégé fôou taré. Saander iendregé_. + les donner à mon ami, + + Combien veux-tu de ce mil, _ngaéla aï fédégâ indikora damo_. + + Il y a dix ans, _ngela mordom bozo tché_. + + J’ai un thaler. Je cherche _tani gours taré. Empé kouendregé_. + du beurre, + + Je serais content si le _goursa kadara tchou mertafôou bodo + blanc me donnait 250 aornder tchésô nessara djentô_ + thalers, (donnait). + + * * * * * + + + JURONS + + * * * * * + + + Bête morte mauvaise, fils de chien blanc ! _agafro zonteï kidi tchô + Correspond à l’arabe : _tis ammek_, mé_ ou _aïanomaou_. + + Qu’une lance te traverse le foie ! _édi mahannom_ + (_massennom_) + _ntchéder_. + + Que la foudre te tue ! _kendjeleï ntchi_ + (_intchi_). + + Que la variole te tue ! _aré ntchi_. + + Qu’une maladie inconnue te tue ! _bâla hana dendeï + ntchi_[364]. + + Tu pues. Que Dieu te tue ! _dôdo Allah intchi_. + + * * * * * + + + CHANSONS KREDA + + * * * * * + + + + No 1. + + _Lougoum_ {Lougoum} _tchosô_ {bon} Lougoum est un beau pays. + + _Ferâ_ {vaches} _monto_ {beaucoup} Il y a de nombreux troupeaux de + vaches. + + _Askâ_ {chevaux} _monto_ {beaucoup} De nombreux chevaux. + + _Kendjâ_ {captifs} _monto_ De nombreux esclaves. + {beaucoup} + + _Ianki_ {bijou} _bô_ {grand, Beaucoup de bijoux. + beaucoup} + + _Adenâ_ {moutons} _monto_ De nombreux moutons. + {beaucoup} + + _Ené_ {chose} _ti_ {il a} _derdé_ Il y a des choses que ne + {sultan} _béï_ {ne pas} possède même pas un sultan. + + _Adâ_ {choses} _ganna_ {toutes} Nous y avions de tout. + _tédrou_ {nous avons} + + _Antchalla_ {paradis} _dinôou_ {du C’est le paradis du monde. + monde} + + _Bintrou_ {Notre pays} _bidi_ {à Notre pays est supérieur à tous + tout} _bél_ {supérieur} les autres. + + _Kallahantrô_ {notre paix} _bô_ Nous y jouissions d’une grande + {grande} paix, + + _Dougouli_ {lion} _danni_ {ne pas} Il n’y a pas de lions. + + _Ardi_ {ennemi, ennemis} _askédé_ Il n’y a pas de cavaliers + {à cheval} ennemis. + + _Degéssédé_ {ils courent} _danni_ Qui vous poursuivent. + {ne pas} + + _Mouloufour_ {hyène} _danni_ {ne Il n’y a pas de hyènes. + pas} + + _Koroâ_ {morts} _danni_ {ne pas} Il n’y a pas de nombreuses + morts. + + _Kézenné_ {maladies} _danni_ {ne Il n’y a pas de maladies. + pas} + + _Fôdi_ {le baḥr} _abbantrô_ {de nos Le baḥr de nos pères, + pères} + + _Dézéâ_ {de nos} _ntraou_ {aïeux} De nos aïeux. + + _Moskenter_[365] {nous sommes Nous a appauvris. + devenus pauvres} + + _Meskin_ {pauvres} _djênto_ {a Nous a rendus « messakin ». + fait, a rendu} + + _Onno_ {maintenant} _tchosô_ {doux} Maintenant le baḥr nous est + _iento_ {est devenu} devenu cher. + + _Fôdi_ {baḥr} _dero_ {dans} C’est là que nos mères nous + _dossodo_ {elles engendrèrent} mirent au monde. + + _Garter_ {nous avons grandi} Nous y avons grandi. + + _Doro_ {dans} _agnénter_ {nous Nous y sommes devenus des + sommes devenus des hommes} hommes. + + _Iala_ {enfants} _fossoder_ {nous Nous y avons créé notre + avons fait} famille. + + + No 2. + + _Béllé_ {Bellé} _aïatango_ {ma mère} _Rachid_ {Rachid} _dôou_ {fille} + + _Rachid_ {Rachid} _Mousaï_[366] {fils de Moussa} _dôou_ {fille} + + _Agné_ {homme} _agnâ_ {hommes} _tchédéga_ {il tue} _dôou_ {fille} + + _Katala_ {Katala} _el khèl_ {el khèl} _dôou_ {fille} + + _Seïta_ {Seïta} _eugou_ {femme sans mari} _mi_ {fils} _Eurous_ + {Eurous} _kéllâ_ {fier} _mi_ {fils} + + _Mélé_ {Mélé} _zedâ_ {qui fait fantazïa} _mi_ {fils} + + _Kallâ_ {Solitaire, fier} _berender_ {guerrier} + + _Mêlé_ {Mêlé} _djiokouni_ {sagaies} _dégregé_ {brise, casse} + + _Tchénakéné_ {Il balance les bras} _kadja_ {aisselles} _gôoug_ {il + écorche} + + _Eurous_ {Eurous} _degaï_ {pille} _édené_ {près} + + _Nôchi_ {peur} _dannami_ {il n’a pas} + + _Mêlé_ {Mélé} _Hilleï_ {fils de Hillé} _degâ_ {pille} _édiné_ {près} + + _Torra_ {Chevaux gras} _kédoummi_ {il possède} + + _Bézé_ {Rien} _dédou_ {il a} _kodjidé_ {fier} _ammi_ {il fait} + + _Euri[367]_ {Nu} _tchenanger_ {il va fièrement} + + + Ma mere est Béllé, fille de Rachid, + + Fille de Rachid, fils de Mousa, + + Fille de l’homme qui tue les hommes, + + Fille de _Katala el khèl_[368] + + Seïta, fils d’une femme sans mari (_’azaba_), est le fils d’Eurous le + fier (_oueld el Gaddali_). + + Fils de Mélé qui marche d’une façon noble. + + Du guerrier solitaire et fier. + + Mélé brise les sagaies. + + Quand il marche en balançant les bras, il s’écorche les aisselles. + + Eurous s’en va piller tout près, + + Car il n’a pas peur. + + Mélé, fils de Hillé, s’en va piller tout près. + + Ses chevaux sont gras. + + Même s’il n’a rien, il fait le fier. + + Même nu, il marche fièrement. + + + No 3. + + _Agra_ {esclaves} _agafrâ_ {bêtes mortes} _zentâ_ {mauvaises} _kidia_ + {chiens} _iala_ {enfants} + + _Kouka_ {Kouka} _yongra_ {infidèles} _gouleï_ {pintades} _ntoda_ + {mangent} + + _Daza_ {Kecherda} _agafrâ_ {bêtes mortes} _zentâ_ {mauvaises} _ala_ + {ala} _ntoda_ {mangent} + + _Tedâ_ {Tedâ} _agafrâ_ {bêtes mortes} _zentâ_ {mauvaises} _goar_ + {goar} _ntoda_ {mangent} + + _Ouachila_ {Oulâd Slimân} _iertchentô_ {se sont levés} _bi_ {pays} + _sontodo_ {leur} + + _Kinina_ {Touareg} _zaïla_ {région} _iertchentô_ {se sont levés} + _Fadalassoudou_ {à Fadalassou} + + _Bagréï_ {Baguirmiens} _Massnia_ {Massnia} _karnak_ {forteresse} + _iertchentô_ {se sont levés} + + _Erdo_ {ils sont venus} _farâ_ {vaches} _tantâ_ {nos} _gouïénto_ {ils + ont pris} + + _Dédtou_ {Ont emmené} _lôou_ {argile} _dorô_ {dedans} _dintou_ {ils + ont mis} + + _Kouga_ {Ouadaïens} _Ouarado_ {de Ouara} _iertchentô_ {se sont levés} + + _Farâ_ {vaches} _tantâ_ {nos} _gouïénto_ {ils ont pris} + + _Eï_ {pierres} _derô_ {dedans} _dintigda_ {ils ont mis} + + + Esclaves, mauvaises bêtes mortes, fils de chiens. + + Les Kouka infidèles sont des mangeurs de pintades. + + Les Kecherda, ces mauvaises bêtes mortes, mangent l’ala[369]. + + Les Teda, ces mauvaises bêtes mortes, mangent le goar[370]. + + Les Oulâd Slimân ont quitté leur pays. + + Les Touareg ont quitté leur pays et sont venus à Fadalassou. + + Les Baguirmiens de la forteresse de Massnia ont quitté leur pays. + + Et sont venus prendre nos vaches. + + Ils les ont emmenées dans leur pays marécageux. + + Les Ouadaïens de Ouara ont quitté leur pays, + + Ils ont pris nos vaches + + Et les ont emmenées dans leur pays montagneux. + + + No 4. + + _Tangodo_ {moi} _aouché_ {Kanembou} _djentô_ {ils ont fait} + + _Maïdenâ[371]_ {Maïdena} _daleï_ {ancêtre} _dogo_ {loin} + + _Aouché_ {Kanembou} _zoko_ {partit} _lologé[372]_ {il fait du bruit} + + _Faïentô_ {Ils avaient campé} _fayagé_ {il campe} + + _Kalanda_ {dépressions, vallées} _meursâda_ {vaches} _madâ_ {rouges} + + _Danké_ {entrée de la vallée} _deredo_ {veaux} _madâ_ {rouges} + + _Gourdjoufo_ {herbe verte, kourdjoufa} _askado_ {chevaux} _madâ_ + {rouges} + + _Zoukkô_ {repartaient} _ari_ {sauterelles} _kégé_ {comme} + + _Fayentô_ {campaient} _tchono_ {termites} _kégé_ {comme} + + _Lahalaro_ {bagages des femmes} _gouéni_ {chameau} + + _Ankoro_ {étalon} _sassa_ {case} _kégé_ {comme} + + _Ieskoï_ {noir} _abbatango_ {mon père} + + _Agafour_ {cadavre} _tchidô_ {il a tué} _tchofourô_ {oiseaux} + _tchengé_ {il donne} + + _Alalkidô_ {viande tuée} _iala_ {enfants} _detchengé_ {apporte} + + _Aouché_ {Kanembou} _middé_ {midd[373]} _mordomé_ {dix} _ché_ {ne pas} + + _Aouché_ {Kanembou} _toïonto_ {ils attachaient} _téga_ {pille} + _ouapaga_[374] {blesse} _ché_ {ne pas} + + _Aouché_ {Kanembou} _empé_ {beurre} _gourédé_ {bourma} _gouïenga_ {il + prend} _ché_ {ne pas} + + _Ngaéla_ {mil} _koréï_[375] {rouge} _gouïenga_ {il prend} _ché_ {ne + pas} + + _Aouché_ {Kanembou} _tchougoula_[376] {trou de voleur} _lodegani_ {il + creuse} _ché_ {ne pas} + + _Aouché_ {Kanembou} _arkô_ {mouton} _taï_ {cou} _gréga_[377] {tordre} + _ché_ {ne pas} + + _Aouché_ {Kanembou} _bedeni_ {mil mûr} _kachanga_ {paquets} _ché_ {ne + pas} + + _Aouché_ {Kanembou} _djoundou_[378] {panier} _lefellôou_[379] + {d’argent} + + _Azi_ {corde} _mardjanôou_[380] {en corail} + + _Aouché_ {Kanembou} _Maïdenâ_ {Maïdena} _dalé_ {ancêtre} _dogo_ {loin} + + + Les gens disent que je suis Kanembou, + + Mon ancêtre est Maïdena. + + Les Kanembou qui partirent avec lui faisaient beaucoup de bruit (le + bruit du vent). + + Ils campaient très nombreux. + + Les vallées sont pleines de vaches rouges. + + L’entrée de la vallée est pleine de veaux rouges. + + Le milieu de la vallée, où se trouve l’herbe verte, est pleine de + chevaux rouges. + + Ils repartaient nombreux comme les sauterelles. + + Ils laissaient l’herbe des campements mangée, rasée comme par des + termites. + + Les bagages des femmes sont aussi grands qu’un chameau. + + Les chevaux sont grands comme des cases. + + Mon père est noir (_azreq_ : noir-gris). + + Les vautours se repaissent des cadavres de ses ennemis. + + Il donne à ses enfants la viande de chasse. + + Je ne mesure pas le mil comme le Kanembou. + + On ne m’attache pas, on ne me dépouille pas et on ne me maltraite pas, + comme le Kanembou. + + Je ne vais pas porter du beurre dans les bourmas, comme le Kanembou. + + Je ne porte pas du mil rouge sur ma tête, comme le Kanembou. + + Je ne creuse pas de trou pour aller voler dans les cases, comme le + Kanembou. + + Je ne vais pas voler des moutons dans la brousse comme le Kanembou. + + Je ne porte pas des paquets de mil mûr sur ma tête comme le Kanembou. + + Je suis un Kanembou semblable à un panier d’argent, + + A une corde de puits en corail. + + Je suis un Kanembou, fils du fils de Maïdena. + + +NOTE. — Les Dazagada donnent aux Kanembou le nom de _Aoussâ_ (sing : +_Aouché_). + +Cette particularité avait fait dire à Nachtigal que les Haoussa, voisins +des premiers habitants du Bornou, s’étendaient peut être alors plus vers +l’Est qu’aujourd’hui, puisque les Dâza désignaient encore un habitant du +Bornou sous le nom de _Aousé_ (pl. _Aousa_)[381]. De plus, Nachtigal — +contestant en cela l’opinion de Barth — ne croyait pas les Boulala +apparentés aux Kanembou : il supposait que ces indigènes avaient habité +la basse Baṭaḥ avant d’envahir le Kanem. + +En se basant sur ces renseignements de Nachtigal, Élisée Reclus a pu +établir les considérations suivantes, qui semblent bien hasardées : « Le +mouvement de l’Est à l’Ouest qui s’est produit dans le Kanem s’est +propagé aussi dans le Bornou. Les Haoussaoua, qui maintenant ont été +repoussés dans le bassin du Bénué, paraissent avoir vécu sur les bords +du lac Tzâdé, car les habitants de la contrée sont encore désignés par +les Dâza sous le nom collectif d’Aoussa, qui n’est justifié que par la +tradition[382] ». + +Les Boulala ne venaient pas de l’Est quand ils ont entamé la lutte pour +la conquête du Kanem. Ils venaient de la région avoisinant l’embouchure +du Chari, le Ḥadjer Tious et les îles Karga. C’est là que, forcée de +quitter le Kanem, s’était réfugiée avec ses gens une branche cadette de +la famille royale. Ces Kanembou se mélangèrent à des Arabes Hémat et +furent appelés Boulala ou Bilala, du nom d’un de leurs chefs (Boulal ou +Bilal). Plus tard, ils s’emparèrent du Kanem. Comme on le voit, le +mouvement d’émigration vers le Bornou n’a pas du tout été provoqué par +l’arrivée d’une population venue de l’Est. + +D’autre part, ce sont les Kanembou et non les habitants du Bornou qui +sont désignés par les Dazagada sous le nom de Aoussâ, et il n’est pas du +tout certain que ce nom donné aux Kanembou démontre que les Haoussa +aient autrefois habité les bords du Tchad. + +Le mot Aoussâ peut en effet s’expliquer. Son singulier est _aouché_ (et +non _aousé_, comme dit Nachtigal). Or, _aouché_ peut avoir deux +significations en toubou : _aouché_, peur ; _aou-ché_ (homme — ne pas) : +qui n’est pas un homme[383]. + +Le pluriel devrait être régulièrement _aouchâ_. Mais les Toubou passent +très facilement de la lettre _s_ aux lettres _z_ et _ch_, et +réciproquement. + +Nous allons citer comme exemple le présent du verbe « changer ». + + _tani forozergé_ + + _entâ forozengé_ + + _segeni forochengé_ (_forochegé_) + + _tantâ forossergé_ (_forostergé_) ; + + _neuntaï forostengé_ ; + + _seguentaï forochentegé_. + +De même, de _aouché_, peur, on a fait _aouzergé_, j’ai peur. Enfin, les +Oulâd Slimân, qui sont souvent appelés Ouassili et Ouassal par les +autres indigènes, sont désignés sous le nom de Ouachila par les +Dazagada. + +L’accent tonique étant sur la lettre _â_ du pluriel, il n’est donc pas +étonnant que _aouché_ ait fait au pluriel _aoussâ_. + + * * * * * + + +[Note 279 : Les documents qui sont donnés ici devront être comparés avec +ceux qu’a réunis Barth (_Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer +Vokabularien_, LVI-CI) et dans le glossaire, col. 3, p. 2-294 ; +Reinisch, _Die einheitliche Ursprung der Sprachen der alten Welt_ et +Gaudefroy-Demombynes, _Documents sur les langues de l’Oubangui-Chari_, +p. 50-94.] + +[Note 280 : On prononce parfois _nd_ et _nt_.] + +[Note 281 : Le _g_ est toujours dur.] + +[Note 282 : Chanson kreda.] + +[Note 283 : Ils commencent parfois leurs phrases par _akôonoo_ (k) et +_élbéné_ (b), qui correspondent à l’arabe _goul ké_ (je dis comme cela). +On emploie _akôonoo_, _élbéné_ et _goulké_ afin d’attirer l’attention — +soit qu’il s’agisse d’une affaire un peu compliquée, soit que l’on parle +à une personne ne comprenant pas très bien la langue. + +Ex. : Je dis que la pluie va tomber — _goulké, el matar idor iga’_.] + +[Note 284 : C’est ce qui explique l’emploi simultané des pronoms _entâ_ +et _entaï_ (toi), _segentâ_ et _segentaï_ (ils, eux), etc.] + +[Note 285 : Chanson kreda.] + +[Note 286 : Correspond à l’arabe _chéïtan fi_.] + +[Note 287 : Abréviation de _tédégé_.] + +[Note 288 : Correspond au verbe arabe _dar_, _idour_ (دار, يدور).] + +[Note 289 : Correspond au verbe arabe _ligi_, _ielga_ (يلقى, لقى).] + +[Note 290 : Les verbes _darégé_, je veux, et _deregé_, je vais, sont +souvent employés l’un pour l’autre.] + +[Note 291 : Quand la racine est analogue à celle des deux derniers +verbes (_bar, der_), on néglige souvent de lui adjoindre le suffixe de +la première personne du passé.] + +[Note 292 : Correspond au verbe arabe _qetel, ieqtel_ (يقتل, قتل).] + +[Note 293 : La première personne du singulier et la première personne du +pluriel sont alors identiques : Je prends, _gouônergé, gouondergé_ ; +Nous prenons, _gouondergé_. On remédie à cet inconvénient en employant +le pronom : _tani gouendergé, tantâ gouendergé_. On pourrait aussi +employer la forme suivante : _tantâ gouendertégé_.] + +[Note 294 : Ce mot semble avoir subi l’influence du verbe arabe _sar_, +aller, marcher, partir.] + +[Note 295 : Il est en effet facile de voir que le passé peut souvent +s’obtenir du présent par la suppression de la terminaison _gé_.] + +[Note 296 : _de addi_, « petit, jeune ».] + +[Note 297 : Analogue à l’arabe _chèkh_.] + +[Note 298 : Ce mot est arabe et est le plus souvent employé.] + +[Note 299 : Le mot _digdembé_ est formé par la contraction de _digidom_ +« vingt » et de _bô_ « grand ».] + +[Note 300 : _némanga_ est peut-être composé des mots _né_ « campement » +et _maï_ « chef ». Dans ces conditions, la lettre _n_ serait employée +par euphonie, et le mot _némanga_ voudrait dire « campement du chef ».] + +[Note 301 : _derridé_ est probablement formé par la contraction de +_daou_ « tête » et de _erri_ « tout autour ».] + +[Note 302 : Probablement du touareg. Cf. Ghat : _talak’aï_ [Tifinagh : +ⵜⵍⵈⵉ] pauvre, sujet ; Ahaggar _talek’k’i_ [Tifinagh : ⵜⵍⵆ] (coll.) les +pauvres ; _ellouk’_ [Tifinagh : ⵍⵈ] être pauvre.] + +[Note 303 : Les mots marqués d’un astérisque sont empruntés à l’arabe.] + +[Note 304 : Correspond à l’expression arabe : _bedouggou el kitab_.] + +[Note 305 : Ce mot est employé en arabe : _bekorek_, je crie, +_korrorat_, cris.] + +[Note 306 : Le mot _zédé_ veut dire « vert ». Le mot _merré_ sert aussi +à désigner l’anneau de pied, la chevillère. Beaucoup de femmes indigènes +portent en effet des anneaux de pied en laiton.] + +[Note 307 : _ambâ, ambaï_ est probablement une corruption de _ammâ_, les +gens.] + +[Note 308 : _ba_ pour _da_.] + +[Note 309 : Il semble aussi que les premières lettres _t_ (_tané_), _n_ +(_naré_), _s_ (_segeni_) des pronoms personnels, employés comme préfixes +du verbe, peuvent servir à indiquer le complément : _tani nidrigé_, je +te tuerai ; _médinom tofa_, dis-moi ce que tu as à dire ; _yégé sofô_, +rentre dans la case.] + +[Note 310 : Le mot _dé_ est d’origine arabe : _er radjel da_, cet +homme.] + +[Note 311 : Analogue à l’expression arabe : _ligitou el ’afia_.] + +[Note 312 : _Tché_, dans le sens de : il y a, correspond à l’arabe +_fi_.] + +[Note 313 : A probablement comme origine le mot arabe _zid_.] + +[Note 314 : Correspond à l’arabe _ma fi_.] + +[Note 315 : De _ouni_, le feu.] + +[Note 316 : Le mot _dintchêda_ peut se décomposer ainsi : _endi_ (quoi), +_tché_ (il y a), _da_ (interrogatif).] + +[Note 317 : De : _tougoudi_, midi.] + +[Note 318 : _daré_ est une corruption de _danni_.] + +[Note 319 : Nous avons déjà vu une modification analogue dans : +_tozonné_ (_tozo denni_), ce n’est pas fini.] + +[Note 320 : Correspond à l’arabe : _el fagih ieqta’ el kalam_.] + +[Note 321 : _dakégé_, il aime, il veut.] + +[Note 322 : Correspond à l’arabe _behimé_.] + +[Note 323 : Les troupeaux ne contiennent généralement que le nombre de +mâles strictement nécessaire pour la reproduction. Le lait étant la base +de la nourriture des nomades, les bêtes à lait (chamelles, vaches, +chèvres) sont de beaucoup les plus nombreuses. D’où l’emploi du pluriel +féminin pour désigner les troupeaux.] + +[Note 324 : Le masculin est indiqué au moyen du mot _anker_ (mâle), le +féminin au moyen du mot _édî_ (femelle, de _adé_, femme).] + +[Note 325 : Le mot _aou_ doit être une corruption de _am_. En kanembou, +on dit _kam_, un homme (pl. _iam_).] + +[Note 326 : On remplace parfois le _da_ interrogatif par _ba_.] + +[Note 327 : Le verbe _djandergé, djantergé_, est très employé et a des +sens assez divers : faire, payer, obtenir, attraper.] + +[Note 328 : Ce mot a probablement comme origine le nom de _koursi_, sous +lequel on désignait les envoyés du sultan du Ouadaï.] + +[Note 329 : Analogue au verbe arabe _akel, iakoul_.] + +[Note 330 : Le mot _idouro_ a peut-être subi l’influence du verbe arabe +_dar, idour_, vouloir, chercher. Il est allé pêcher : _mecha idor el +hout_.] + +[Note 331 : _indi_ (quoi) et _na_ (interrogatif). Correspond à l’arabe : +_chenho chenho ia’rfou_ (ils connaissent tout).] + +[Note 332 : Du mot arabe _tadjer_, marchand, commerçant.] + +[Note 333 : _bossotergé_, ils se battent, ils se font la guerre.] + +[Note 334 : Le mot _droub_ est arabe (ضرب) et signifie : coup, tumeur. +Le mot _tchorô_ veut dire : il est sorti.] + +[Note 335 : De _aouor_, cœur.] + +[Note 336 : Correspond à l’arabe _fi gelbi_.] + +[Note 337 : Correspond à l’arabe _gelb gaoui_.] + +[Note 338 : _derô_ (dedans), _déd_ (place, mets).] + +[Note 339 : De _ifé_, dedans, intérieur.] + +[Note 340 : Mot arabe : _el ardh_ (الارض), la terre, le pays.] + +[Note 341 : Analogue à l’arabe _chahr_ : lune, mois.] + +[Note 342 : _fidjeni_ et _loufoïer_ sont des corruptions de l’arabe _el +fadjir_. Peut-être aussi y a-t-il une relation entre _belké_ et l’arabe +_bekri_.] + +[Note 343 : Arabe : _ed daha, ed douhr, el ’icha_.] + +[Note 344 : Ar. الظهر.] + +[Note 345 : Ar. العشاء.] + +[Note 346 : Ar. المغرب.] + +[Note 347 : Ar. عسكر.] + +[Note 348 : Ar. جيل.] + +[Note 349 : _Karré-dôou_, fille de Kreda.] + +[Note 350 : Traduction de l’expression arabe _kelam ed dounia_, langage +de l’univers, expérience.] + +[Note 351 : _tédeni_ est formé de _tédégé_, il va, et de _ni_.] + +[Note 352 : Je fais cuire _denergé, dentergé, soentergé_.] + +[Note 353 : _édidi_, le bois de la lance, et _di_.] + +[Note 354 : _kossonergé, koussounergé_, je lance. C’est pourquoi _kosso_ +exprime l’idée de lancer, de jeter, de verser quelque chose : +_kossozombregé_, j’urine. Comparer également _énédjengé_, il agite, avec +_kossodjengé_, il lance.] + +[Note 355 : Mot à mot : tous les jours de Dieu. Le mot _ganna_ seul est +toubou.] + +[Note 356 : Ar. ابدا.] + +[Note 357 : Les noms des jours sont d’origine arabe.] + +[Note 358 : _zokergé, zokkergé_, partir, changer d’emplacement, se +déplacer.] + +[Note 359 : Pour _tozo_, fini.] + +[Note 360 : Mot arabe : el gamh القمح.] + +[Note 361 : Ar. البصل.] + +[Note 362 : Ar. رز.] + +[Note 363 : Ce mot est peut-être une contraction de _kouar têdo_ : ici +viennent.] + +[Note 364 : L’expression correcte est : _bâla hana denni entaï intchi_. +L’expression _hana denni_ signifie : inconnue, que les gens ne +connaissent pas. Le mot _dendeï_ est la contraction de _denni entaï_.] + +[Note 365 : Vient de l’arabe _meskin_, pauvre, malheureux. La traduction +arabe de ce passage est : _baḥr abbahatna, baḥr djidoudna meskenna_.] + +[Note 366 : Cette expression est kanembou. Exemple : _Moustafa Bélleï_, +Moustafa fils de Béllé ; _Moussa Zaraï_, Moussa fils de Zara.] + +[Note 367 : Arabe : _’arian_, nu.] + +[Note 368 : Surnom arabe : qui tue les chevaux.] + +[Note 369 : Gros fruit comestible donné par un arbre de la brousse.] + +[Note 370 : Herbe à chameau contenant quelques graines comestibles.] + +[Note 371 : _Maï denâ_ signifie : maître du monde.] + +[Note 372 : _loulou_ : cris.] + +[Note 373 : Le _midd_, (pl. _moudd_) est un petit panier qui sert de +mesure. Il peut contenir quelques kilogrammes de mil ou de farine.] + +[Note 374 : De _iob_, blesser.] + +[Note 375 : _Koreï_, cuivre rouge.] + +[Note 376 : Arabe : _tchoukouli_, trou de voleur.] + +[Note 377 : _Korgé_ : je casse, je coupe.] + +[Note 378 : En arabe, _’èmera_.] + +[Note 379 : Arabe الفضة (?).] + +[Note 380 : Arabe مرجان.] + +[Note 381 : Tome II, page 417.] + +[Note 382 : Tome XII.] + +[Note 383 : Ces deux explications sont fort plausibles, étant donnée la +faible estime en laquelle les Dazagada tiennent les Kanembou.] + + + + + LE DIALECTE DES TEDA + ET + LE DIALECTE DES DAZAGADA + + * * * * * + + +Pour montrer ce que l’on sait, en Europe, de la langue toubou, nous ne +saurions mieux faire que de reproduire le passage suivant de la brochure +de M. René Basset sur la région du Tchad. + +« Du côté du Nord, le Kanem et le Ouadaï sont en contact avec les +Touaregs parlant un des dialectes du Sud, encore peu connu et par +conséquent à étudier, et les Teda ou Tibbou. Nous possédons sur la +langue de ceux-ci un nombre un peu plus considérable de documents qu’il +faut néanmoins contrôler, mais pas de texte : le vocabulaire inachevé +publié par Barth (_Centr. afrik. Vokab._) ; les matériaux utilisés par +Reinisch dans son ouvrage paradoxal (_Der einheitliche Ursprung der +Sprachen der alten Welt_) ; la notice grammaticale donnée par Fr. Müller +(_Grundriss der Sprachwissenchaft_), et les collections recueillies par +Nachtigal[384]. La connaissance complète de cette langue est d’autant +plus importante qu’on la tient pour apparentée au Kanouri qui se parle +dans le Kanem et le Bornou. » + +Notre étude du dialecte des Dazagada, faite surtout dans un but +pratique, ne peut-être qu’une petite contribution à la connaissance +complète de la langue toubou. Elle a été rédigée sur place, grâce à des +entretiens suivis avec des Kreda du Baḥr el Ghazal et du Mourtcha. + +Nous avons pu consulter en rentrant en France le _Sammlung und +Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien_ de Barth, ouvrage qui +contient un vocabulaire teda. Nous avons été légèrement déçu en le +parcourant et nous avouerons que la comparaison des vocabulaires teda et +dazagada a paru confirmer ce que nous avait déjà dit M. René Basset : +qu’il fallait quelque peu se méfier de l’oreille de Barth. + +Nous avons montré, d’ailleurs, que l’intonation des Toubou induit +facilement en erreur l’Européen qui n’a pas l’habitude de leur langue et +qu’on ne perçoit, au début, qu’une partie de ce que disent ces +indigènes. Il est donc naturel que l’explorateur allemand, qui a étudié +trop de langues africaines pour pouvoir les approfondir toutes, ait +parfois mal entendu certains mots toubou. + +Ceci posé, nous allons comparer rapidement les dialectes teda et +dazagada[385]. Voyons, tout d’abord, ce que rapporte Barth au sujet de +ses sources de renseignements. + +« Pendant notre séjour au Kanem, comme nous fûmes constamment en +relations pendant cette partie du voyage avec quelques-unes des +fractions méridionales de la tribu teda — tribu répandue sur des espaces +immenses et depuis très longtemps établie au Kanem — je mis tout d’abord +la main à un glossaire de la langue teda. Il est vraiment dommage que je +n’aie pas eu la force[386] et le temps suffisants pour mieux profiter de +cette occasion et, en particulier, pour recueillir, de la bouche de ces +indigènes, plus de phrases et d’histoires, c’est-à-dire la quintessence +de pareilles études linguistiques. C’est vraiment dommage, car je vis +par la suite que ce dialecte du Sud présente, du moins dans le +vocabulaire, des écarts extraordinaires avec le dialecte du Nord, celui +de mon Gathronien, que je connus plus tard et qui est dans l’ensemble +beaucoup plus pur que l’autre. Le résultat de cette première +connaissance de la langue teda fut de voir en somme très clairement que +cette langue était, quant aux racines, étroitement apparentée à la +langue kanouri et c’est cette conviction que j’exprimai dans une lettre +adressée à M. le professeur Richard Lepsius[387]. » + +La langue est la même chez les Teda et les Dazagada, quoiqu’il y ait des +différences très sensibles dans le vocabulaire. Nachtigal, dit +d’ailleurs, que l’affinité des deux idiomes toubous saute immédiatement +aux yeux et que, à tous les points de vue, ils se présentent au savant +comme des dialectes d’une même langue. Il ajoute aussi que certaines +divergences très nettes dans le vocabulaire font paraître le dazagada +comme étant le plus jeune et le plus développé. + +Le vocabulaire dazagada a subi quelque peu l’influence arabe, mais les +mots empruntés à cette dernière langue sont surtout ceux que nous +retrouvons chez toutes les populations musulmanes de cette partie de +l’Afrique. Il est d’ailleurs fort probable que le dialecte teda parlé à +Gathron a subi la même influence. Le vocabulaire de Barth contient, en +effet, quelques mots arabes, que l’explorateur n’a pas pu éliminer parce +que les termes correspondants n’existaient pas en teda. Barth n’a du +reste pas signalé tous les mots qui ont cette origine. Citons, entre +autres : + + De l’arabe + --- + _djaour-énerik_, je demande conseil, _chaour_, consulter. + je conseille, + + _debanerik_, j’abats, je tue, _debaḥ_, égorger. + + _sâga elikidé_, l’année prochaine, _sena el idji_[388], + l’année prochaine. + + _kobou lanergé_, je teins la chemise, _loun_, couleur. + +Par contre, c’est à tort que Barth assigne une origine arabe à certains +mots teda. Si le mot _ntom_ (de : vous, votre) ressemble au mot arabe +_entoum_ (vous), c’est pure coïncidence. Le mot _ntom_ — nous le verrons +plus loin — s’explique très bien par le mécanisme de la langue toubou, +et d’ailleurs les Arabes du Tchad ne disent pas _entoum_, mais _entou_. + +De même, si le mot _kaserik_ ressemble au mot arabe _kesser_, c’est que +Barth a mal interprété une phrase teda : + +_Tané denna kasserik_, veut dire : je suis désobéissant. + +Barth croyant que _kasserik_ est le verbe arabe _kesser_, briser, +casser, l’analyse ainsi : je brise l’ordre. Or la traduction exacte de +_Tané denna kassergé_, est : je ne fais rien. + +Il peut paraître étonnant que Barth se soit ainsi mépris sur un mot d’un +usage aussi constant que _denna_ (_denni, denna_ : ne pas). Il donne en +effet le mot _tanen_ pour rendre la négation. L’explorateur ne semble +pas s’être rendu compte que le _t_ et le _d_ sont souvent employés l’un +pour l’autre. D’ailleurs, comme il a parfois mal entendu, il est tout +naturel qu’il ait aussi mal interprété. Nous relèverons plus loin +quelques petites erreurs de son vocabulaire. + +Certains mots teda et dazagada ne diffèrent que très peu. Ainsi la +lettre initiale _h_ du teda est souvent remplacée par la lettre _f_ en +dazagada. + + Teda Dazagada + + --- --- + + _hékké_, demain, _fekké_. + + _lehilla_, argent, _lefêlla_. + + _déhi_, sueur, _défi_. + + _nohaderik_, je dis, _fadrégé_. + +La même lettre _h_ du teda peut aussi être remplacée par la lettre _s_ +en dazagada. + + Teda Dazagada + + --- --- + + _hôgodé_, après-demain, _sâgadé_. + + _henoua, hentoua_, son, ses, _seun, sontô_. + +La même lettre _k_ du teda est parfois remplacée par la lettre _g_ en +dazagada[389]. + + Teda Dazagada + + --- --- + + _kasoukou_, marché, _kâssogo_. + + _kazergé_, je ris, _gâzergé_. + +La même lettre _k_ du teda est parfois aussi remplacée, en dazagada, par +la lettre _tch_ ou un son analogue. + + Teda Dazagada + + --- --- + + _késou_, bon, _tchésô_. + + _toulkeni_, il lave, il se lave, _toultchingé_. + +Enfin, le mot dazagada peut s’obtenir du mot teda par la suppression de +certaines lettres, le _b_ par exemple[390]. + + Teda Dazagada + + --- --- + + _debona_, chant, _dona_. + + _nebraï_, vous, _narâï_. + + _sôbou_, palmier-doum, _sôou_. + + _kobergé_, je coupe, _korgé_. + + _tobergé_, je bats, je casse, _torgé_. + +Passons maintenant aux différences qui peuvent exister entre les pronoms +et les verbes. + +Le tableau suivant montre, d’une façon très claire, les relations qui +existent, en dazagada, entre les pronoms personnels, les pronoms +possessifs et les suffixes usités pour la conjugaison des verbes. + + Pron. Pron. possessifs Suff. du Suff. du + personnels présent passé + + --- --- --- --- + + _tani_ _nder_ _ergé_ _er_ + + _entâ, nâré_ _nom_ _engé_ _om_ + + _segeni_ _seun_ _gé_ _ô_ + + _tantâ_ _tantâou, _tergé_ _ter_ + ntrâou_ + + _nentâ, narâï_ _ntom_ _tengé_ _tom_ + + _segentâ_ _sontô_ _tegé_ _tô_ + +Les suffixes _engé, tengé_ sont des modifications des suffixes _omgé_, +et _tomgé_, lesquels devraient régulièrement être employés. Cela ressort +nettement des exemples des verbes négatifs donnés par Barth. + + _nebré boumo-ni_, tu ne manges pas + + _nebraï boutoumou-ni_, vous ne mangez pas + +Il suffit, en effet, de supprimer la terminaison négative _ni_ +(correspondant à notre _enné_) pour obtenir la forme régulière, qui +est : + + _boumgé_, au lieu de _boungé_ + + _boutoumgé_, — _boutoungé_ + +De plus, nous avons vu que, dans la conversation, on supprimait parfois +la terminaison _gé_ des verbes au présent. Or, dans ces conditions-là, +on n’a jamais la terminaison _oun_ ou _toun_, mais _oum_ et _toum_. + + Sais-tu monter a cheval ? _entâ hananem migi da_ + +Cela encore semble donc confirmer ce qui a été dit plus haut. + +Il suffit de jeter un coup d’œil sur le tableau des pronoms et des +suffixes des verbes pour voir que le pluriel s’obtient du singulier par +l’adjonction de _t_. + +Le mot _ntom_ s’explique donc fort bien. + +Les pronoms sont à peu près les mêmes en teda et en dazagada. + +Pour les verbes, Barth a parfois mal entendu et mal interprété. + +Les exemples de verbes négatifs cités par Barth confirment la règle que +nous avons donnée pour la conjugaison des verbes. + +En effet, en supprimant la terminaison négative _n, ni, in_, et en +ajoutant le _gé_, nous obtenons notre conjugaison. + +Ainsi, pour le verbe, _boregé_ (je mange), nous allons mettre en regard +le présent négatif de Barth et le présent du verbe dazagada. + + Teda Dazagada + + --- --- + + _bouri-n_ _boregé_, je mange + + _boumo-ni_ _boungé_, tu manges + + _kébou-in_ _ouôgé, djôgé_[391], il mange + + _bouteri-n_ _bedergé_, nous mangeons + + _boutoumou-ni_ _bedengé_ vous mangez + + _keboute-n_ _ouôdégé, djôdégé_[391], ils mangent. + +Le reste (noms, adjectifs, prépositions, etc.), est à peu près semblable +dans l’étude de Barth et dans la nôtre. + +Nous allons terminer par quelques exemples, pris dans le vocabulaire de +Barth, afin de montrer qu’il ne faut pas se tenir d’une façon trop +rigoureuse aux interprétations de l’explorateur. Celui-ci en convient +lui-même, d’ailleurs, car les mots « auffallend, unsicher » et les +points d’interrogation reviennent fréquemment sous sa plume. + + Que devons-nous faire ? _inaï indi kissetri_. + +Barth n’a pas su reconnaître dans _kessedrégé_ le verbe _kesser_, faire +— il attribuait à ce mot une origine arabe — et il croit que _kissetri_ +est la 3e personne du singulier. + + Au secours ! _kôrroro denneri_. + +Barth croit que _kôrroro_ vient de _kourtergé_, j’apporte. En dazagada, +_kôrroro donergé_ : je pousse (je chante) des cris. + + Le fruit mûrit, _ounnou bahaougé_. + +Barth croit que _ounnou_ est un nom de fruit. + +En dazagada, _onno bâfogé_ : maintenant il devient mûr. + + Le fruit est encore vert, _tinni bafeni_. + +Barth croit que _baf-e-n-i_ n’est pas une vraie forme teda. + +En dazagada, _bafenné_ : il n’est pas mûr[392]. + + +Nous aurions bien voulu parcourir les collections de vocabulaires +recueillis par Nachtigal, car la lecture d’un pareil travail éclaire +toujours certains points restés obscurs et provoque des remarques +intéressantes : nous n’avons malheureusement pas pu nous le procurer et +nous le regrettons fort. + + * * * * * + + +[Note 384 : M. René Basset nous a également signalé le livre de M. +Gaudefroy-Demombynes : _Documents sur les langues de l’Oubangui-Chari_. +Ce travail, que l’auteur a bien voulu nous envoyer, contient les +vocabulaires recueillis par le Dr Decorse dans la région du Tchad. En ce +qui concerne la langue des Toubou, il donne les indications fournies sur +le Teda par Reinisch, les renseignements particuliers du Dr Decorse, et +un vocabulaire gourân recueilli par un interprète militaire et +communiqué par M. René Basset.] + +[Note 385 : Nous allons simplement exposer les quelques remarques que +nous avons pu faire à ce sujet. Nous renvoyons d’ailleurs bien +volontiers au chapitre de Nachtigal intitulé _Zusammengehörigkeit der +beiden Tubu-Dialecte_ (tome II de sa relation, page 196).] + +[Note 386 : Barth était à ce moment-là très affaibli par la fièvre.] + +[Note 387 : Tome I, Einleitung, X. Nous avons déjà vu que le kanembou- +kanouri et le toubou sont deux langues de la même famille. Il y a +également d’étonnantes analogies de vocabulaire entre le toubou et le +tar lis, ou langue des Lisi (Boulala, Babalia, Kouka, Médogo). Nous en +parlons par expérience, et la chose nous a d’ailleurs d’autant plus +frappé que nous ne connaissions que quelques mots tar lis. + + toubou tar lis + --- --- + bon, _gâlé, ngâlé_, _ngela_ ; + + grand, _bô_, _bô_ ; + + petit, _addi, addé_, _ouâdé_ ; + + viens, _ir, iourrou, ourrou_, _our_ ; + + pirogue, _ndalé, ntalé_, _tâlé_, etc. +] + +[Note 388 : La forme correcte est : _sena el tedji_.] + +[Note 389 : Nous avons d’ailleurs déjà vu que, en dazagada, le _k_ et le +_g_ sont souvent employés l’un pour l’autre.] + +[Note 390 : Nous avons déjà vu que les exemples de cette nature sont +assez fréquents dans le dialecte dazagada lui-même.] + +[Note 391 : Suppression du _b_, transformation du _k_ en _dj_ et du _t_ +en _d_.] + +[Note 392 : Nous avons déjà vu, par les exemples, qu’on peut très +facilement former un verbe d’un adjectif. _dôna_, chant, _donergué_, je +chante ; _loulou_, cris, _loulougé_, il crie.] + + + + + TROISIÈME PARTIE + + * * * * * + + LES LISI + + * * * * * + + I + + LES BOULALA + + * * * * * + + _LE ROYAUME DE GAOGA_ + + +Léon l’Africain avait signalé le pays de Gaoga, situé entre le royaume +du Bornou et celui de Nubie. Par suite de l’analogie qui existait entre +ce nom et celui de la capitale du Songhaï (Gao, Gaouo, Gogo), on avait +cru pendant longtemps qu’il s’agissait de ce dernier royaume. Barth +réfuta cette opinion : « Après un examen sérieux des assertions de Léon, +dit-il, il est hors de doute pour moi que son Gaoga était le nom de la +dynastie fondée chez les Kouka par les Boulala — maîtres du littoral du +Fitri — en même temps que leur capitale, Yaouo (Djaouo) ; car, ainsi que +nous l’avons vu, cette dynastie avait fondé, au XVIe siècle, un puissant +royaume au nord-est du Tchad ». + +Cette hypothèse de Barth n’est pas acceptable. Nous verrons en effet +plus loin que les Boulala étaient tout d’abord installés au Kanem, et +qu’ils furent refoulés dans le Baḥr el Ghazal par les Toundjour. Ceux-ci +venaient du Ouadaï, d’où ils avaient été chassés par ʿAbd el Kerim ben +Djamé, qui venait d’y établir sa domination. Plus tard, les Boulala +quittèrent le Baḥr el Ghazal pour aller faire la conquête du Fitri, où +régnaient alors les Kouka. Il est donc bien évident que l’établissement +des Boulala à Yao, la capitale du Fitri, est postérieur à +l’établissement au Ouadaï de la dynastie de ʿAbd el Kerim ben Djamé. + +Or, Barth dit que, d’après la tradition indigène, le royaume des +Toundjour fut conquis par ʿAbd el Kerim en l’an 1020 de l’hégire (année +1611 de notre ère). Nachtigal, de son côté, croit que ʿAbd el Kerim a +régné au Ouadaï de 1635 à 1655. Par conséquent, l’établissement des +Boulala au Fitri est du XVIIe siècle. + +D’autre part, Léon l’Africain fut pris par des corsaires chrétiens et +amené à Rome en 1517, une centaine d’années environ avant l’invasion du +Fitri par les Boulala. + +Donc en admettant avec Barth que Gaoga est le nom d’une dynastie, il +n’est pas possible que ce soit celui d’une dynastie boulala installée à +Yao. Selon nous, le royaume de Gaoga n’est autre que celui du +Kânem[393], où les Boulala régnaient depuis un siècle environ, au moment +du voyage de Léon en Afrique. Il importe cependant de discuter les deux +hypothèses, et c’est pourquoi nous allons essayer de justifier, +successivement, l’opinion de Barth (royaume de Gaoga ayant son centre à +Yao) et la nôtre (royaume de Gaoga s’identifiant avec celui du Kanem). + +Barth croit que le mot de Gaoga vient du nom de la capitale du Fitri, +Yao. Voyons comment le fait pourrait s’expliquer. + +En _tar lis_ (langue des Kouka, Médogo, Boulala), la terminaison du +pluriel, _gé_[394], ajoutée à un nom de pays ou de tribu, sert à +désigner les gens de ce pays ou de cette tribu. + + Kanembou, _Kanembegé_. + + Haddad, _Noégé_. + + Bornouans, _Bornougé_. + + Boulala, _Mâga, Mâgga, Mâggé_. + +Par analogie, les habitants de Yao auraient été désignés sous le nom de +_Yaogé, Yaoga_ — ou _Gaoga_ — et ce nom aurait même été étendu aux +habitants du Fitri. + +Léon l’Africain dit que ce royaume de Gaoga avait environ 500 milles de +l’Ouest à l’Est, et à peu près autant du Sud au Nord. Les renseignements +qu’il donne sur le pays sont du reste assez vagues. Il dit que les +habitants « sont plutôt sans esprit qu’autrement » et que ceux qui +habitent dans les montagnes « couvrent leurs parties honteuses avec +quelques peaux ». Ces gens-là étaient pasteurs. La dynastie royale +descendait d’un ancien esclave, originaire du pays de Gaoga. Celui-ci +avait assassiné son maître, un riche marchand étranger, et, grâce aux +ressources qu’il s’était ainsi procurées, avait réussi à établir sa +domination dans le pays. Le roi qui régnait, à l’époque de Léon, était +un nommé Homara, bon musulman et en relations avec le Caire. + +Il est très difficile, comme on le voit, de préciser la position exacte +de ce royaume de Gaoga. Mais, si l’on veut admettre, avec Barth, que le +centre en était la région de Yao, on peut alors donner les explications +suivantes. + +Les premiers habitants connus du Fitri, du Médogo et des régions +comprises entre Boullong et l’Abou Telfan, appartenaient à la même +famille. Le pays occupé par eux avait à peu près 150 kilomètres de l’Est +à l’Ouest, et un peu moins du Nord au Sud. Ces indigènes ont +actuellement pour descendants : les Abou Semen, au Fitri ; les Médogo ; +les Kouka un peu partout et plus particulièrement dans la Batah ; les +Kenga dans la région Boullong-Mattaïa-Aboutiour ; enfin d’autres +indigènes, très mélangés, qui habitent le pays s’étendant jusqu’à l’Abou +Telfan. Ils parlent tous deux langues, très proches, tar lis et kenga, +ou des dialectes intermédiaires qui varient parfois de village en +village. + +Les indigènes de la région comprise entre Boullong et l’Abou Telfan +habitent au pied des montagnes et sont restés fétichistes. Les Abou +Semen ont également conservé quelques pratiques païennes. Ils sont tous +peu intelligents et abusent de la merissé (bière de mil). + +La population qui semble avoir été la plus puissante autrefois est celle +des Kouka, qui régna au Fitri sur les Abou Semen, jusqu’à l’arrivée des +Boulala. Le sultan des Kouka était en dernier lieu ʿAli Dinâr Gargâ, qui +devait vraisemblablement régner à Yao, le centre naturel du Fitri. + +On pourrait donc supposer que, au temps de Léon, ces Kouka ont été en +bonnes relations avec leurs frères de l’Est et du Sud et qu’ils ont même +exercé une espèce de suprématie dans toute cette région. On peut +d’ailleurs arguer, à l’appui de cette thèse, que la tradition +baguirmienne signale les Boulala, maîtres du Fitri, comme suzerains des +Pouls et autres populations habitant la région au nord du Ba Batchikam. +Car il nous faut dire que le royaume du Baguirmi n’existait pas encore : +les Kenga qui devaient le fonder habitaient alors la région de Mataïa, +et Nachtigal croit que le premier chef kenga venu au Baguirmi, Birni +Bessé, régna de 1522 à 1526. Nous avons déjà montré que les maîtres du +Fitri ne pouvaient pas alors être des Boulala. Ces indigènes étaient des +Kouka, qui avaient étendu leur suprématie jusque dans les pays habités +par des populations d’une autre race que la leur. + +L’étendue du pays, qui aurait reconnu l’influence des Kouka, se trouve +ainsi singulièrement élargie et on pourrait s’expliquer davantage le +chiffre de 500 milles donné par Léon. + +Il nous faut noter également que, d’après la tradition, les Kouka +étaient déjà musulmans depuis longtemps. Notons encore qu’il y avait au +Fitri, en même temps que les Kouka et les Abou Semen, les Am Melki (ou +Ab Melki), dont les descendants habitent encore Kessi et Yao. Ces +indigènes se prétendent d’origine arabe (tribu Hémat). Ils avaient donné +leur nom à la lagune, qui s’appelait alors Baḥr Am Melki, ou Baḥr el +Melik. Or, comme le sultan des Kouka portait le titre de _melik_, ce nom +de _Am Melki_ (gens du roi) est très curieux. Cela laisserait-il +supposer que les Kouka et les Am Melki étaient étroitement unis et que +les sultans kouka étaient d’origine arabe ?... Le cas ne serait pas +isolé dans l’histoire de toute cette partie de l’Afrique, les rois du +Bornou et du Ouadaï étant d’origine arabe. Un fakih, très au courant de +l’histoire du pays, nous affirmait même que les descendants de Ḥassen el +Kouk, les Kouka, étaient d’origine arabe. Il se trompait, mais il se +pourrait fort bien qu’il ait existé autrefois des relations très +étroites entre Kouka et Arabes. + +Nous avons indiqué les raisons qui militent en faveur de la thèse de +Barth. Reste à montrer maintenant celles qui feraient croire que le +royaume de Gaoga était celui du Kanem. + +Notons tout d’abord que ce dernier royaume n’est pas mentionné par Léon +l’Africain. Il existait pourtant, au moment où ce voyageur visitait +l’Afrique, c’est-à-dire au début du XVIe siècle. Nous avons vu que les +Boulala y régnaient depuis une centaine d’années environ : ils avaient +chassé de ce pays les princes de la branche aînée, qui avaient alors +fondé le royaume voisin du Bornou. On a donc le droit de s’étonner que +le Kanem ne soit pas mentionné. + +Voyons maintenant quelle est la situation géographique du royaume de +Gaoga. « L’Afrique, dit Léon, prend son commencement aux branches qui +proviennent du lac du désert de Gaoga, c’est à savoir devers le midi. » +Ce lac est apparemment le lac Tchad. « Gaoga, continue Léon, est un +royaume qui confine avec celui du Borno du côté du Ponant, s’étendant +devers Levant jusque sur les frontières du royaume de Nubie, qui est sur +le fleuve du Nil ; de la partie du Midi se termine avec un désert qui se +joint à un détour que fait le Nil, et devers Tramontane finit aux +déserts de Serta et bornes d’Égypte. » Ce détour que fait le Nil semble +être tout simplement le Chari. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce +sujet, de rappeler ce que dit Léon sur l’origine du Niger : « Le fleuve +Niger dresse son cours par le milieu de la terre des Noirs, lequel sort +en un désert appelé Seu ; c’est à savoir, du côté du levant, prenant son +commencement dans un grand lac, puis vient à se détourner devers ponant, +jusqu’à ce qu’il se joint avec l’Océan ; et, selon qu’affirment et nous +donnent à entendre nos cosmographes, le Niger est un bras provenant du +Nil, lequel, se perdant sous terre, vient surgir en ce lieu-là, formant +ce lac. Combien que plusieurs soient d’opinion que ce fleuve sort de +quelques montagnes, et courant vers l’occident, se convertit en un +lac ». + +Il paraît donc possible, au point de vue géographique, d’identifier le +royaume de Gaoga avec celui du Kanem. Voici maintenant quelques autres +coïncidences. + +Homar, seigneur de Gaoga, était l’ennemi du sultan Abran, qui régnait au +Bornou. Or, nous savons que les Boulala du Kanem et les Kanouri du +Bornou furent toujours en lutte. + +Après avoir parlé de diverses langues indigènes, Léon remarque que « une +autre est observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont +on se sert en Gaoga. » Ce fait semble démolir l’hypothèse de Barth +relative au royaume du Fitri. Nous avons vu, en effet, que les sultans +de Yao ne pouvaient pas être des Boulala et que, selon toute apparence, +ils étaient Kouka. Or, la langue de cette dernière tribu, le tar lis, +est bien différente de la langue du Bornou, alors que la langue du Kanem +— ou kanembou — et celle du Bornou — ou kanouri — sont presque +identiques. + +Signalons également que l’histoire de ce captif, originaire de Gaoga, +qui avait volé la liberté des habitants de ce pays, une centaine +d’années avant le voyage de Léon, rappelle un peu la conquête du Kanem, +à peu près vers la même époque, par la tribu des Boulala, originaire du +Kanem. + +Les habitants de Gaoga nous sont représentés comme ayant l’habitude « de +mener paître les bœufs et brebis ». Cela paraît naturel au Kanem ; cela +le semble beaucoup moins dans la région de la lagune Fitri. + +Les montagnes du pays de Gaoga, dont parle Léon, seraient celles qui se +trouvent dans la région d’Aouni et de Moïto[395]. + +Ajoutons encore qu’il n’est point étonnant que la puissance des Boulala, +maîtres du Kanem, ait pu prendre l’extension indiquée par le voyageur : +Léon dit que la terre Noire est divisée en quinze royaumes et qu’ils +« se sont tous quinze soumis à la puissance de trois rois ; c’est à +savoir de Tombut, lequel en tient et possède la plus grande partie ; du +roi de Borno, qui en tient le moindre, et l’autre partie est entre les +mains du royaume de Gaoga. » + +Il n’est pas possible que ce qui vient d’être rapporté au sujet de Gaoga +puisse s’appliquer au pays commandé par le sultan de Yao : il semble, en +effet, bien difficile que les régions montagneuses, situées à l’est et +au sud du Fitri, aient pu être soumises par les Kouka. + +Notons aussi, en dernier lieu, que les Toubou désignent les Bornouans +sous le nom de Agâ et les Bornouans du Kanem (ou Dalatoua) sous le nom +de Kagâ. Ce dernier nom, qui peut parfois être prononcé Gagâ, ressemble +beaucoup à Gaoga. + +C’est pourquoi, en définitive, nous croyons devoir identifier le royaume +de Gaoga avec celui du Kanem[396]. + +Barth était persuadé, comme Nachtigal, du reste, que la tribu des +Boulala était partie du Fitri pour aller faire la conquête du Kanem. +Selon lui, la puissance des Boulala se serait dès lors étendue sur le +Kanem et sur les pays à l’est du Tchad : le centre de leur royaume +aurait été Yao. + +Or, nous montrerons que les Boulala ne sont venus au Fitri qu’après +avoir été chassés du Kanem par les Toundjour. De plus, l’hypothèse d’un +royaume de Gaoga, fondé par les Kouka, est à rejeter. Il ne reste donc +plus que la solution indiquée, qui semble être la seule plausible. + +Ceci dit, voyons quel fut le rôle joué par les Kouka, au temps où cette +tribu commandait au Fitri. + +Au XVe siècle, les Kouka du Fitri prélevaient un impôt régulier sur les +Pouls qui habitaient la région nord du Baguirmi actuel. Les diverses +tribus arabes qui vivaient dans le pays (Assâlé, Khouzam, Êsselâ, Oulâd +Mousa, Daggageré) étaient parfois aussi obligées de payer un tribut. + +Vers la fin du XVe ou le commencement du XVIe siècle, les Kenga, venus +de l’Est, apparurent dans le pays. Ils nouèrent des relations amicales +avec les Pouls et les protégèrent contre les Kouka. Il est vrai qu’ils +exigèrent pour eux le tribut payé autrefois par les Pouls aux sultans du +Fitri. + +La lutte entre Baguirmiens et Kouka fut loin d’être favorable à ces +derniers. Les chefs Birni Bessé (1522-1536), Loubatko (1536-1548), +repoussèrent les attaques des Kouka. Mâlo (1548-1568) qui prit le titre +de _mbang_ et créa les grands dignitaires du Baguirmi, agrandit les +conquêtes de ses prédécesseurs. Il réussit également à faire payer un +tribut aux Kouka et aux gens du Médogo. C’est vers cette époque-là, +d’ailleurs, que le roi du Bornou Idris Amsamé (1571-1603), réunit pour +un temps le Fitri à son royaume. Ainsi pris entre les Bornouans et les +Baguirmiens, les Kouka ne pouvaient plus songer, comme par le passé, à +faire des incursions dans les pays voisins. C’est pourquoi ils se +montrèrent si durs envers les malheureux Abou Semen. + +Le mbang Bourgoumanda (1635-1665) dirigea une expédition vers le Borkou +et Kawar, en passant par le Médogo, le Fitri et le Baḥr el Ghazal. + +C’est probablement vers cette époque-là que les Boulala vinrent +conquérir le Fitri. + + + _HISTORIQUE DE LA POPULATION BOULALA_ + + +Barth écrivait, dans sa relation, que les Boulala étaient une fraction +des Kanouri. D’après lui, cette tribu fonda son empire sur le territoire +des Kouka, une race qui avait eu autrefois une grande puissance, +lorsqu’elle possédait tout le pays à l’est du Baguirmi jusque loin dans +l’intérieur du Darfour ; sa principale résidence était dans l’endroit +appelé Chebina, sur le Chebina ; actuellement, elle est sur le +territoire de Fitri[397]. Il ajoute plus haut que les Boulala étaient +conduits par Djêl, surnommé Chékomêmi (d’après sa mère Chékoma)[398]. + +Natchtigal contesta en partie les allégations de Barth. Il était +pourtant certain que la tribu des Boulala avait séjourné autrefois au +Kanem : le fait était rapporté par la tradition et par les chroniques, +et Nachtigal avait d’ailleurs trouvé trop de traces du passage des +Boulala dans cette région pour ne pas l’admettre. Mais il ne croyait pas +que ces indigènes fussent des Kanori. D’après lui, le point de départ +des Boulala avait été la région de la Batah et du Fitri : ils étaient +partis de là pour envahir le Kanem et ils avaient forcé les rois de ce +pays à transporter le siège de leur gouvernement au Bornou ; plus tard, +ils avaient émigré vers le lac Fitri, en laissant au Kanem quelques-uns +des leurs (Nguedjim) et quelques Kouka, originaires du Ouadaï et venus +autrefois avec eux. + +Voici, d’ailleurs, ce que pensait Nachtigal de l’origine kanouri +assignée par Barth aux Boulala : « Cela m’avait toujours paru +invraisemblable, dit-il, car il n’était pas admissible, si ces gens-là +avaient si longtemps habité le Kanem et étaient encore si proches du +Bornou, qu’ils eussent oublié complètement leur langue maternelle, le +kanouri »[399]. Natchtigal ajoutait, au surplus, que l’opinion de Barth +avait été « énergiquement combattue » par le sultan boulala Djourab : ce +dernier disait que les Boulala étaient le produit d’un mélange de Kouka +et d’Arabes Oulâd Hemed, et ce fait expliquait, d’après lui, pourquoi +les Boulala connaissaient à la fois la langue kouka et la langue arabe. +Nachtigal terminait enfin en disant qu’un grand État boulala avait réuni +à un moment donné « les territoires des Kouka, du Fitri et du Kanem ». + +On peut s’étonner qu’un prince instruit comme l’était Djourab, ait pu +donner de pareils renseignements à Nachtigal. Il n’était cependant pas +rare de trouver, de son temps, des Boulala qui savaient encore quelques +mots de kanouri, et la tradition, alors comme maintenant, confirmait ce +qu’avait déjà dit Barth au sujet de l’origine des Boulala. Il est vrai +que la population boulala avait été fortement modifiée par des mélanges +avec les Oulâd Hemed, les Toubou, les Kouka et les Abou Semen. +L’influence de ces deux dernières populations avait même été +prépondérante et avait contribué à donner aux Boulala la plupart des +caractères qu’ils présentent encore actuellement. + +L’opinion de Djourab peut donc s’expliquer. Elle a profondément étonné +cependant le sultan des Boulala et ses fagara lorsqu’ils l’ont connue, +car, d’après eux, c’est Barth qui a raison : les Boulala sont bien +d’origine kanouri, ou plutôt, pour être plus précis, d’origine kanembou. + +Ce sont des Kanembou qui, après avoir quitté le Kanem, ont vite formé, +par suite de leur mélange avec des Arabes Hémat, une tribu particulière, +celle des Boulala. Ils ont ensuite envahi le Kanem et forcé les rois de +ce pays à fuir au Bornou. Plus tard, après avoir été vaincus et soumis +par les Bornouans, ceux-là mêmes qu’ils avaient chassé du Kanem, ils +furent expulsés de ce pays par les Toundjour, venus du Ouadaï. Réfugiés +au Baḥr el Ghazal, ils le quittèrent pour envahir le Fitri, vainquirent +les Kouka, se mélangèrent à eux et aux Abou Semen, et perdirent peu à +peu l’usage du kanembou[400]. Aujourd’hui ils parlent tous le tar lis et +généralement aussi l’arabe. + +Telle est la version conforme non seulement à la tradition boulala, mais +encore aux traditions kanembou, toundjour et kouka. Elle nous a été +certifiée par le sultan du Fitri et ses fagara, et elle est confirmée +d’ailleurs par la généalogie des sultans boulala. + +Pour les 18 ou 19 premiers sultans, la généalogie boulala coïncide +presque entièrement avec la généalogie bornouane de Barth[401]. Nous les +donnons toutes deux ci-dessous. + + GÉNÉALOGIE BORNOUANE GÉNÉALOGIE BOULALA + --- --- + 1. Saef fils (supposé) de 20 années de règne 1. Moḥammed Sêf + Dhou-Yazan. Allah, appelé + aussi Moḥammed + el Kebir el + Birnaoui. + + 2. Ibrahim (Biram) ben Saef. 16 — 2. Ibrahima. + + 3. Doukou (Dougou) ben 3. Daqoui. + Ibrahim. + + 4. Founê ben Dougou. 60 — 4. Fena. + + 5. Aritsô ben Founê. 50 — 5. Araso. + + 6. Katôri ben Aritso. 6. Kader. + + 7. Adyôma (Ayôma) ben 20 — 7. Ouaïma. + Katôri. + + 8. Bouloû ben Ayôma. 16 — 8. Bouloua. + + 9. Arki ben Bouloû. 44 — 9. Araki. + + 10. Choû (Hoûa) ben Arki. 4 — 10. Baïsso. + + 11. Selma’a (Selma), ou ʿAbd 4 — 11. ʿAbdoullahi el + el Djelil ben Choû. Djelil. + + 12. Houmê (Oumê) ben ʿAbd el 1086-1097 12. Amena. + Djelil. + + 13. Doûnama ben Houmê. 1098-1150 13. Ed Denama. + + 14. Bîri ben Doûnama. 1151-1176 14. Bir. + + 15. ʿAbd Allah (Dâla) ben 1177-1193 15. ʿAbdoullahi. + Bikorou fils de Diri. + + 16. Selma’a ou ʿAbd el 1194-1220 16. Amena. + Djelil ben Bikorou. + + 17. Dounama ou Aḥmed ben 1221-1259 17. Ed Denama. + Selma’a, appelé (du nom + de sa mère) Dibbalâmi. + + 18. Kadê ou ʿAbd el Kadim 1259-1288 + ben Dounama (?) + + 19. Bîri (Ibrahim) ben 1288-1306 18. Ibrahim. + Dounama. + + 20. Nikâlé (Ibrahim) ben 1307-1326 19. Ali. + Biri. + +La généalogie boulala, qui nous a été présentée par Ḥassen Abou Sekkin, +fait remonter ses sultans au roi Sêf, appelé ici Moḥammed Sêf Allah et +qui porte également par ailleurs le nom de Moḥammed el Kebir el +Birnaoui. Ce Sêf Allah est le fondateur du birni (forteresse) de +Ndjimi : d’où son surnom de _El Birnaoui_[402]. + +On voit que, jusqu’à Ibrahim ben Dounama, les deux généalogies sont +presque identiques. Après Ibrahim, elles ne concordent plus. La +généalogie boulala est d’ailleurs, à partir de ce moment-là, +manifestement incomplète et même inexacte. Elle est incomplète parce +que, en partant de Ibrahim ben Dounama, les Bornouans comptent encore +cinquante sultans jusqu’au cheïkh ʿAmer ben el Kanemi, alors que les +Boulala n’en comptent qu’une vingtaine jusqu’à Djourab, contemporain du +cheïkh ʿAmer (20 sultans pour une période de près de 600 ans). Elle est +surtout incomplète parce qu’elle ne contient pas les noms de sultans +boulala notoires, comme Boulal et ʿAbd el Djelil, et de sultans boulala +dont le souvenir est resté au Kanem, et dont les chansons kanembou font +mention (Ḥassen, Derbali, Kalo etc.). Elle est inexacte enfin parce +qu’elle contient le nom de Idris Ansamé, ce roi du Bornou auquel se +rapporte la chronique découverte par Barth, qui n’était pas boulala. + +Ibrahim ben Denama est porté sur la généalogie boulala comme ayant un +fils appelé ʿAli. De plus, les Boulala se seraient séparés des maîtres +du Kanem sous la conduite d’un chef nommé ʿAli Gatel Magabirna[403]. Il +semble donc que c’est bien Ibrahim ben Denama qui fut le dernier sultan +commun aux Kanembou et à ceux qui devaient plus tard s’appeler Boulala. +La séparation aurait eu lieu par conséquent après le règne d’Ibrahim, +c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle. + +Tout ce que nous avons pu savoir, au sujet de cette séparation, c’est +que, après la mort d’un roi du Kanem, ses trois enfants ne s’accordèrent +pas. L’aîné resta au Kanem, tandis que les deux autres quittèrent le +pays avec leurs gens. Ils allèrent se fixer au sud-est du Tchad, tout +près de la région appelée Karga, dans le pays situé sur la rive droite +du Chari et où se trouve le Ḥadjer Tious, appelé aussi Ḥadjer el Lamis. + +Les Kanembou du cadet devaient former plus tard la tribu des Babalia. +Ceux du plus jeune(ʿAli Gatel Magabirna) étaient le noyau de la future +tribu des Boulala. Les gens de ʿAli se mélangèrent à six fractions de la +tribu arabe des Hémat (dont les Oulad Hemed font partie). C’est pourquoi +les Boulala parlent généralement tous l’arabe. + +Le nom de Boulala (ou Bilala) vient de ce que l’un des successeurs de +ʿAli s’appelait Boulal (ou Bilal). Boulala, Bilala voulait donc dire +« gens de Boulal, de Bilal ». Les exemples de ce genre-là sont +d’ailleurs très nombreux. Citons quelques-unes des tribus dont le nom a +été formé d’une façon analogue : Kouka, de Ḥassen el Kouk ; Dagana, de +ʿOthman abou Diguen ; Assâlé, de ʿAli el Êsselé ; Yessiyé, de Isa, etc. +Mais ce nom de Boulala, qui, d’après Nachtigal, ne comprendrait que les +habitants du Fitri, est antérieur à l’invasion du Kanem par les Kanembou +mélangés d’Arabes qui nous occupent, et, à plus forte raison, antérieur +à leur invasion du Fitri. + +Barth avait été surpris de ne pas trouver de singulier au mot _Boulala_. +Cela tient peut-être à ce que les indigènes disent parfois, _Ana +Boulala, Ana Kouka, Ana Dagana, Ana Dadjo_, etc., au lieu de _Ana +Boulalaï, Ana Koukaï, Ana Dagani, Ana Didjaï_, etc. Mais c’est le +singulier qui est le plus souvent employé, et l’on dit _Boulali, Bilali, +Boulalaï, Bilalaï_ (et non _Boulaloui_). + +Ces Kanembou arabisés, ces Boulala, prirent vite un caractère +particulier. Ils devinrent célèbres par leur turbulence et leur ardeur +guerrière, et ne tardèrent pas à attaquer les Kanembou du Kanem. La +branche aînée, qui régnait à Ndjimi, était d’ailleurs affaiblie par des +dissensions intestines. Cela permit aux Boulala de prendre une offensive +victorieuse. + +Nous avons déjà vu, à propos du Kanem, les péripéties de cette lutte. Le +roi Daoud (1377-1386) fut tué, trois de ses successeurs eurent le même +sort, et le quatrième, ʿOtmân ben Idris (1391-1392), transporta le siège +du gouvernement au Bornou. Les Boulala poursuivirent même leurs rivaux +jusque dans ce pays. + +Ainsi, moins d’un siècle après leur départ, les Boulala revenaient +s’installer en maîtres au Kanem. Ils y régnèrent pendant plus d’un +siècle. La dynastie boulala semble avoir été relativement puissante à ce +moment-là. Les habitants du Kanem parlent encore avec complaisance du +grand nombre de _derader_[404] (murs, forteresses) que les Boulala +avaient construit dans le pays. On en trouve d’ailleurs des ruines à +Ngossorom (au sud-est de Mondo), à Kélétoa, à Boulkouâ Gorou[405] et à +Deguerna (au nord-est de Mondo). L’enceinte de cette dernière peut avoir +plusieurs kilomètres de tour. + +Mais les Boulala n’étaient pas très nombreux, ainsi que semble +l’indiquer ce fragment de chanson kanembou. + + _Abangana Kalo kalégé_ + + _Kalo brouboutouga_ + + _Tcheragono kourma_ + + _Fodo boutâbé_ + + _Djidama Lafiaï laér suyé_ + + _Laérdjé kouéntoubilé_ + + Mon père Kalo, dont la mère est noire, + + Ne veut pas qu’on pousse sans raison les cris d’alarme (de + frayeur)[406] + + Sa tribu comprend peu de monde ; + + Il ne veut pas qu’ils meurent ; + + Sa mère est Djidama Lafia, son pantalon est de fer + + Le lacet de son pantalon est comme la braise. + +Les Boulala étaient toujours les ennemis du Bornou. Ils envahirent même +ce pays et attaquèrent le roi ʿAli Douramami (1472-1504). Mais le fils +de ce dernier, Idris Katakarmâbi, (1504-1526), reprit la lutte séculaire +contre les Boulala, peu après son avènement au trône, et porta la guerre +au Kanem. Les Boulala, trop peu nombreux pour résister avec leurs seules +forces, s’étaient alliés aux Toubou. Idris battit le prince boulala +Dounama et rentra triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent-vingt-deux +ans après la défaite et la mort de son ancêtre, le roi Daoud. Le Kanem +devint alors une province bornouane. + +Mais les Boulala n’étaient pas complètement réduits. La lutte reprit +sous les successeurs d’Idris, Moḥammed ben Idris (1526-1545), ʿAli +(1545), et Dounama ben Moḥammed (1546-1563). La résistance des Boulala +fut acharnée. Le héros de cette résistance fut, s’il faut en croire les +chansons kanembou, le prince boulala Kalo. Dans la seconde moitié du +XVIe siècle, sous ʿAbdallah ben Dounama, les Boulala, définitivement +vaincus, firent leur soumission. Ils occupaient, à ce moment-là, la +région de Mao, Mondo, Ngouri et Dibinentchi. + +Cette soumission semble d’ailleurs n’avoir été que passagère. La +turbulence des Boulala — turbulence dont ils donneront constamment des +preuves plus tard — les fit se soulever à nouveau contre le Bornou. Le +roi du Bornou Idris Amsami (1571-1603) avait, en montant sur le trône, +conclu un traité de paix avec le prince boulala ʿAbd Allah. + +Après la mort de ce dernier, son fils Moḥammed ne tarda pas à être +détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la +dépendance du Bornou. La guerre éclata, et Idris conduisit cinq +expéditions contre le Kanem. Les Boulala s’étaient alliés à une partie +des Toubou. La campagne fut dure, mais Idris réussit finalement à +soumettre tout le pays. Après lui, la puissance du Bornou alla en +déclinant et il semble que les Boulala en aient profité pour se rendre +indépendants et commander de nouveau au Kanem : c’est ce qu’affirment en +tous cas les Toundjour. + +Lorsque les Toundjour, chassés du Ouadaï par ʿAbd el Kerim ben Djamé, se +réfugièrent au Kanem, ils trouvèrent les Boulala régnant dans le pays +sur les Kanembou et les Ḥaddâd. Les Toundjour arrivèrent de l’Est dans +la région de Mondo et la lutte s’engagea immédiatement entre eux et les +Boulala. Elle fut acharnée. Les Toundjour ont encore conservé l’habitude +d’appeler _damm Boulala_ (sang des Boulala) une sorte d’argile noirâtre +qui se trouve dans leur pays, voulant montrer par cette image que le +sang de leurs ennemis avait jadis coulé abondamment. + +Les Boulala, chassés du Kanem, se réfugièrent dans la région de Massoa +(ou Messaoua), à l’est du Baḥr el Ghazal[407]. Là, ils construisirent un +grand _dourdour_ (mur), dont les ruines existent encore[408]. + +Les Boulala paraissent avoir vécu en bons termes avec les Toubou leurs +anciens alliés du Kanem, qui nomadisaient un peu partout et notamment +dans les régions avoisinant la partie nord du Baḥr el Ghazal. Des +mélanges fréquents durent même avoir lieu entre les deux populations : +nous avons déjà montré que des tribus toubou se disent d’origine +boulala ; nous verrons également, plus loin, un sultan boulala prendre +une femme toubou. + +Des querelles intestines divisèrent les Boulala et amenèrent +l’intervention du Baguirmi. Un prétendant boulala, qui se trouvait chez +les Babalia réussit, grâce à l’appui du mbang du Baguirmi, à conquérir +le kademoul. Le sultan légitime avait péri dans la lutte ; sa femme, +d’origine toubou, réussit à prendre la fuite avec son fils. Elle se +réfugia au Baguirmi et, pour mieux dissimuler l’identité de son enfant — +qui était un rival toujours possible et dont la vie, par cela même, +pouvait être menacée — elle le déguisa en petite fille : elle lui laissa +croître les cheveux, lui mit le kamfous, des perles autour des reins, de +telle sorte que personne ne pouvait reconnaître dans cette enfant le +fils de l’ancien sultan boulala. + +Mais, pendant que Djili Esa Toubou était ainsi caché au Baguirmi, toutes +sortes de malheurs s’abattaient sur les Boulala : la maladie les +décimait, la tribu ne réussissait plus dans ses expéditions de guerre, +les lances se brisaient d’elles-mêmes dans les mains des guerriers, etc. +Les fagara, interrogés, déclarèrent que cet état de choses durerait tant +que les Boulala n’auraient pas remis le sultan légitime à la tête de sa +tribu, que celui-ci existait quelque part au Baguirmi et qu’il fallait +aller l’y chercher. Des Boulala furent alors envoyés à la recherche de +Djili Esa Toubo : ils découvrirent la supercherie de sa mère et en +rapportèrent l’heureuse nouvelle à Massoa. Une députation alla aussitôt +chercher Djili : on lui coupa les cheveux, il fut circoncis et il devint +le chef des Boulala. Djili fut un chef très entreprenant. C’est lui qui +devait mener les Boulala à la conquête du Fitri. Barth le désigne sous +le nom de Djil Chikomémi, ce qui veut dire Djil, fils de Chikomé. Mais +les Boulala ne se servent que du nom de la mère et l’appellent Djili Esa +Toubo. + +La région sablonneuse de Massoa, fertile surtout en palmiers-doum et +hadjlidj, faisait vivre assez misérablement la tribu. De plus, pendant +la plus grande partie de l’année, on était obligé d’avoir recours à +l’eau de puits. Tout cela ne rendait pas le pays bien attrayant pour une +population sédentaire comme les Boulala. Aussi, lorsque les habitants du +Fitri, les Abou Semen (ou Am Semen), d’origine kenga, vinrent proposer à +Djili de faire la conquête de leur pays et de les débarrasser des Kouka, +le chef des Boulala accepta-t-il aussitôt. + +La lagune Fitri, alors bien plus étendue qu’aujourd’hui, était peuplée +d’hippopotames et de caïmans, et le poisson y était abondant. Le pays +était, sauf toutefois pendant l’hivernage, peuplé de gibier de toute +sorte : éléphants, buffles, girafes, antilopes, etc. De plus, +l’abondance de l’eau rendait la terre très fertile. Entre ce pays et la +région sablonneuse et sèche de Massoa, les Boulala ne devaient pas +hésiter. + +Le Fitri avait d’abord vu camper sur ses bords les Pouls, partis depuis +vers le Sud-Ouest. Il avait été ensuite occupé par des gens d’origine +kenga, venus des montagnes du Sud. Ceux-ci, qui habitaient des villages +autour de la lagune, furent soumis par les Kouka, population arrivée de +l’Est. Les Kouka, devenus ainsi les maîtres du pays, se montraient +particulièrement durs à l’égard des vaincus. + +Un jour, deux Boulala de Massoa vinrent enlever deux femmes au Fitri, à +Modomo. L’habitant de Modomo ainsi lésé, un Am Semenaï, suivit la trace +des ravisseurs et alla demander justice à Djili Esa Toubo. Celui-ci lui +fit rendre ses femmes et la réputation de justice et de bienveillance du +chef boulala se répandit chez les Am Semen. Sur ces entrefaites une +troupe de 79 cavaliers dadjo (fraction Tenilia), originaires du Sila et +du Moubi, vint camper dans les environs de Koudou et de Marasouba (Gos +Souar). Ces gens-là cherchaient, paraît-il, un pays qui leur convînt, +afin de pouvoir s’y installer. + +Les Am Semen allèrent alors les trouver et leur proposèrent de chasser +les Kouka, avec l’aide des Boulala. Les Dadjo acceptèrent et on décida +de dépêcher Délékaroua (pour les Am Semen) et Nebdounia (pour les Dadjo) +auprès de Djili Esa Toubo. Délékaroua prit avec lui du mil, de l’herbe +verte, du settèb (plante aquatique dont la tige est comestible) du +djadjélma (fruits de l’herminiera) et du poisson. Les deux envoyés +allèrent trouver Djili à Massoa, et Délékaroua fit une description +magnifique du Fitri au sultan. Il dit que la lagune avait de l’eau toute +l’année et que les habitants n’étaient point obligés de creuser des +puits, qu’il y avait constamment de l’herbe verte pour les chevaux, que +le pays donnait plusieurs récoltes de mil par an, qu’on trouvait dans la +lagune des plantes comestibles et du poisson, que le gibier était +abondant, etc. ; et il montra ce qu’il avait apporté. Délékaroua conclut +en proposant au sultan boulala de chasser les Kouka et de régner à leur +place sur le riche pays qu’était le Fitri. Djili accepta. Les Boulala de +Massoa, d’El Lihan se rassemblèrent, et il semble même qu’il fût fait +appel à des Babalia des bords du Tchad. Djili envahit alors le Fitri. + +La lutte fut acharnée entre les Boulala et les Kouka. Les premiers ne +remportaient aucun avantage décisif et la lutte semblait devoir +s’éterniser. Les Boulala, pour arriver à leurs fins, eurent alors +recours à la ruse. Ils feignirent de douter du courage des Kouka et +proposèrent à ces derniers un combat décisif : les deux troupes ne +monteraient que de jeunes chevaux, de telle sorte que, les lâches ne +pouvant plus s’enfuir aussi facilement, le parti vaincu n’aurait plus +qu’à céder définitivement la place. Les Kouka, voulant montrer qu’une +pareille rencontre ne leur faisait point peur, acceptèrent la +proposition. + +Les Boulala montèrent des chevaux adultes, auxquels ils avaient +préalablement coupé la crinière et tondu la queue. Ils donnèrent ainsi +le change à leurs ennemis qui, eux, ne montèrent que de jeunes chevaux. +Le combat s’engagea. Bientôt les jeunes chevaux des Kouka, accablés par +la fatigue, la chaleur et la soif, n’obéirent plus à la main de leurs +cavaliers. Les Boulala, montés sur des chevaux vigoureux, eurent alors +facilement raison de leurs adversaires. + +Les Kouka, vaincus, quittèrent en grande partie le Fitri et se +dispersèrent de tous les côtés. Ils se réfugièrent dans la vallée de la +Batah (jusqu’à Birket-Fatmé), au Médogo, du côté du Sud (Bouloulou, +Delbini, Bayo, etc.), du côté de l’Ouest (Guemra et surtout région +montagneuse d’Aouni) et même au Kanem (Goudjer). + +Les Kouka qui restèrent au Fitri et les Am Semen se trouvèrent dès lors +sous la domination des Boulala. Ces derniers parlaient le kanembou et +l’arabe. Mais ils se mélangèrent à la population du Fitri, dont ils +prirent les habitudes et la langue (_tar lis_), et ils perdirent peu à +peu l’usage du kanembou. La génération du père du sultan actuel fut la +dernière qui eut encore quelques notions de kanembou. + +Les Boulala vécurent dès lors à proximité du Baguirmi. La formation de +cet État, comme nous le verrons plus loin, remontait à environ un +siècle. Le chef qui avait, le premier, pris le titre de mbang était +ʿAbdallah. Barth et Nachtigal ne sont pas d’accord sur la date de son +règne : le premier croit qu’ʿAbdallah régna de 1620 à 1630 et le second +indique de 1568 à 1608. Nous avons déjà montré que ce n’étaient point +les Boulala qui, avant l’arrivée des Kenga dans le pays, prélevaient un +impôt sur les Pouls habitant au nord du Baḥr er Rigueïg. Les +prédécesseurs de ʿAbdallah — Birni Bessé, Loubatko, Malo — n’eurent donc +pas à les combattre et à les rejeter sur le Fitri. Les indigènes contre +lesquels durent lutter ces princes baguirmiens étaient des Kouka. +L’erreur s’explique par ce fait que les Boulala sont depuis très +longtemps les maîtres du Fitri (_siyâd Fitri_). On a ainsi pu être amené +à croire que les habitants du Fitri, ennemis des premiers sultans +Baguirmiens, étaient des Boulala. Cela se comprend d’autant mieux, +d’ailleurs, que les sultans boulala de Yao furent souvent en état +d’hostilité avec le Baguirmi. + +Il est impossible de dire exactement à quelle époque les Boulala vinrent +s’installer au Fitri. Nous savons simplement qu’ils furent chassés du +Kanem par les Toundjour, peu de temps après l’avènement de ʿAbd el Kerim +au Ouadaï (en 1635, date de Nachtigal). Mais nous ne savons pas combien +de temps ils restèrent à Messaoua. Nous avons vu cependant, à propos de +Djili Esa Toubo, qu’il se produisit une intervention des Baguirmiens +dans les affaires des Boulala. Comme, d’autre part, le premier mbang qui +ait fait son apparition au Baḥr el Ghazal est Bourgoumanda (1635-1665), +c’est donc vers cette époque que les Boulala seraient venus au Fitri. +Nous savons d’ailleurs que Bourgoumanda avait donné sa sœur en mariage +au chef des Boulala, et il ne serait pas étonnant que ce chef fût Djili +Esa Toubo, qui avait été élevé au Baguirmi et qui, venant s’installer à +côté de Bourgoumanda, avait tout intérêt à se concilier l’appui de ce +puissant prince. De plus, Djili appartenait à la famille royale du +Bornou et, à ce titre, devait jouir d’un certain prestige aux yeux de +Bourgoumanda. + +Quant à l’attaque des Ouadaïens contre le Fitri, elle a dû avoir lieu à +l’instigation des Kouka réfugiés dans la vallée de la Batah : il semble +tout naturel que ceux-ci aient appelé à leur secours le souverain du +Ouadaï, pour tâcher de reprendre le Fitri aux Boulala. Lors de cette +attaque, la sœur de Bourgoumanda, Zâra, tomba entre les mains des +Ouadaïens. Cela amena l’intervention du mbang, qui battit les bandes +ouadaïennes à Rabbana, à l’ouest de lagune, et délivra la prisonnière. + +Mais ces bonnes relations entre Baguirmiens et Boulala ne durèrent +point. Les sultans du Baguirmi aimaient la guerre et le pillage, et les +habitants du Fitri et du Médogo ne devaient pas être épargnés. De plus, +les Boulala profitaient des luttes intestines qui éclataient assez +souvent au Baguirmi, pour faire des razzias dans la région nord du pays. +Cela leur valait d’ailleurs de terribles ripostes de la part des +Baguirmiens. C’est ainsi que, sous le mbang Hadji, ou Moḥammed el Amin +(1751-1785), les Boulala furent atrocement persécutés par le fatcha +Kano. Ils étaient tellement traqués par ce dernier qu’ils ne se +sentaient jamais en sûreté : leurs chevaux étaient constamment bridés et +sellés, même la nuit, et, à la moindre alerte, les Boulala fuyaient au +grand galop l’approche des Baguirmiens. + +Sous le règne de ʿAbd er Raḥman Gaouranga (1785-1806), le Fitri fut +encore attaqué par une armée baguirmienne, ayant à sa tête le fatcha +Araouéli, le mbarma, l’alifa de Moïto et le ngarmané. Le sultan boulala, +Djourab el Kebir, qui avait succédé à son père Moḥammed Morcho, fut +battu et tué à Kabara. Les vainqueurs firent un riche butin et +rentrèrent ensuite au Baguirmi. Djourab el Kebir fut remplacé par son +oncle Abou Sekkin, frère de Moḥammed Morcho. Après la défaite de Kabara, +Abou Sekkin s’était enfui à Djeziré, sur la Batah. Il revint au Fitri, +après le départ du gros de l’armée baguirmienne, réussit à battre une +troupe ennemie à Takétté, et délivra le pays. + +Les Ouadaïens, qui avaient déjà fait autrefois leur apparition dans ces +contrées, revinrent sous le règne de ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815). +Ce sultan envahit le Baguirmi, s’empara de Massnia et fit un grand +massacre des habitants, dans lequel périt le mbang Gaouranga. Il +recueillit un butin considérable et, avant de quitter le pays, il +installa comme souverain un fils de Gaouranga, Ngarba Bira. Mais, après +son départ, le fatcha Araouéli battit le mbang, qui fut pris et tué, et +il le remplaça par son frère Bourgoumanda. Les Ouadaïens intervinrent +encore pour installer au Baguirmi le ngaré Daba, un autre fils de +Gaouranga, qui s’était réfugié au Ouadaï. Mais ils ne purent atteindre +leur but. La lutte ayant éclaté entre Bourgoumanda et son fatcha +Araouéli, le mbang fut finalement obligé de se jeter dans les bras de +Saboun. Celui-ci lui fournit des troupes, sous condition toutefois que +Bourgoumanda s’engagerait à payer dorénavant un tribut régulier. +Araouéli fut alors battu et fait prisonnier, et le Baguirmi devint un +état vassal du Ouadaï. + +Le Fitri reconnaissait également la suzeraineté du Ouadaï. Le sultan +boulala allait recevoir l’investiture à Abéché et payait un tribut +annuel. L’aide des Ouadaïens fut souvent réclamée par des princes +boulala aspirant au kademoul, et cette intervention étrangère fut un +élément de trouble de plus dans le foyer de divisions et de discordes +qu’était le Fitri. + +La situation des sultans boulala s’était profondément modifiée vis-à-vis +du Baguirmi. Ils pouvaient maintenant recourir aux Ouadaïens pour +résister aux attaques de leur puissant voisin. Leurs doléances étaient +d’ailleurs toujours bien accueillies à la cour d’Abéché, où l’on +n’aimait guère les Baguirmiens. Aussi Boulala et Baguirmiens étaient-ils +constamment en lutte. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri +et obligeaient les sultans boulala à abandonner Yao pour un temps. +D’autre part, les Boulala allaient piller les régions reconnaissant +l’autorité du Baguirmi, Debaba, Tania, Moïto, Aouni, etc., et parfois +même poussaient leurs razzias jusque dans le Baguirmi proprement dit. + +La situation était à peu près la même avec les autres voisins du Fitri. +Les Boulala vivaient en désaccord avec les Médogo et ils étaient dans un +état permanent d’hostilité avec les Gourân (Kreda et Kecherda). + +Le sultan boulala Abou Sekkin avait donné une de ses filles en mariage à +son neveu Dogo, un fils de Moḥammed Morcho. L’aguid el baḥr Atoga, étant +de passage au Fitri, manifesta à Abou Sekkin le désir d’épouser une +princesse boulala. Il voulait, par cette alliance, rehausser sa +situation et se ménager un appui chez les Boulala. Abou Sekkin ayant +proposé la fille de Moḥammed Morcho, Dogo refusa de laisser sa sœur se +marier avec Atoga. Le sultan, très froissé, prit alors sa fille, qui +était la femme de Dogo, et la donna à l’aguid el baḥr. Il est vrai qu’il +proposa à Dogo de lui donner en mariage sa seconde fille, qui était +alors très jeune : mais Dogo refusa et les rapports furent dès lors très +tendus entre le sultan et son neveu. Lors de la mort d’un fils d’Abou +Sekkin, Dogo vint avec ses gens organiser un grand tam-tam de +réjouissance sur le rocher de Yao. Le sultan, furieux, fit tuer le +musicien. + +Dogo quitta alors le Fitri avec ses gens et se réfugia au Médogo. Il +alla ensuite au Ouadaï proposer à l’aguid el Djaadné Masoud de venir au +Fitri attaquer Abou Sekkin. L’aguid refusa et Dogo, retournant au Fitri, +se fit battre par Abou Sekkin près de Kabara et mourut à Kéfri. Ses gens +s’enfuirent au Ouadaï, où le frère de Dogo, Mousa, décida enfin l’aguid +el Djaadné à intervenir en sa faveur. Abou Sekkin fut alors battu à +Déléb et se réfugia au Kanem, où il resta sept ans. Au bout de ce temps- +là, il revint au Fitri et battit Mousa à Toumsa. Ce dernier s’enfuit au +Ouadaï et alla demander aide et secours à Saboun, qui ne voulut pas +intervenir au Fitri et laissa Abou Sekkin régner sur ce pays. Ce dernier +vécut donc paisiblement à Yao, où il mourut vers 1821. + +Son fils Djourab lui succéda. Mais, à ce moment-là, le sultan du Ouadaï, +Yousof Kharifeïn (1815-1830), qui était en lutte avec Bourgoumanda, +intervint au Fitri. A l’approche des Ouadaïens, Djourab et son frère +ʿAbdoullahi s’enfuirent au Kanem et Mousa redevint alors le sultan des +Boulala (1824). Il ne régna d’ailleurs qu’une année. Djourab revint, +après le départ des Ouadaïens, et Mousa fut battu et tué à Melmé. +Djourab resta un an sultan du Fitri (1825-1826). Il voulut résister +lorsque les Ouadaïens revinrent, amenés par Nguerbaï, un frère de Mousa. +Mais il fut battu et dut s’enfuir au Yéssiyé. Il passa de là au +Baguirmi, puis au Bornou et au Kanem. Son frère ʿAbdoullahi, blessé, +s’était sauvé dans la lagune ; il réussit à s’échapper et à gagner le +Médogo. + +Rentré à Yao, Nguerbaï prescrivit le massacre de soixante-dix Boulala, +partisans de Djourab. Il ordonna de couper les parties sexuelles de ces +malheureux et de les leur placer dans la bouche. + +Un page (_touèr_) du sultan Chérif, Fataha el Djelil, grand ami de +ʿAbdoullahi, prit ce dernier au Médogo et l’emmena à Abéché. Une sœur de +ʿAbdoullahi donna cinquante pagnes à celui-ci, pour lui permettre +d’offrir au sultan un « salam » convenable. ʿAbdoullahi put donc habiter +Abéché, où il resta 15 ans. Nguerbaï, le sultan du Fitri, étant devenu +aveugle, son fils Maḥmoud alla à Abéché demander l’investiture. Mais +Chérif tenait à remplacer Nguerbaï par ʿAbdoullahi, qu’il connaissait +depuis longtemps. Il voulait s’attacher ainsi la famille de Djourab, que +Kharifèïn avait malmenée, et s’attirer les sympathies des Boulala, qui +avaient eu fort à souffrir des vengeances de Nguerbaï. Mais ʿAbdoullahi +ne voulut point accepter le kademoul. Mandé à plusieurs reprises par le +sultan, il refusa constamment. Chérif eut beau insister, ʿAbdoullahi +tint bon : il dit que son frère Djourab qu’il aimait beaucoup, avait +déjà été sultan des Boulala, qu’il appartenait par conséquent à ce +dernier de reprendre le kademoul, et que lui, ʿAbdoullahi, ne pourrait +devenir le chef des Boulala qu’après la mort de Djourab. Chérif se +rendit à ses raisons et le pria d’amener son frère à Abéché. ʿAdoullahi +partit pour Boullong, dont le chef lui donna un cheval : il gagna le +Bornou et rejoignit enfin Djourab au Kanem. Ce dernier reçut +l’investiture de Chérif et régna au Fitri de 1841 à 1879. Maḥmoud et les +descendants de Moḥammed Morcho, ainsi déçus dans leurs espérances, se +réfugièrent au Ouadaï avec leurs partisans. Ces Boulala forment encore +actuellement le grand village de Djurdjura, entre la Batah et les +montagnes du Médogo, et sont toujours les ennemis de leurs compatriotes +du Fitri. + +Le sultan Djourab avait déjà dépassé la trentaine, lorsqu’il revint au +Kanem pour prendre le commandement des Boulala. Homme intelligent et +instruit par l’expérience, il gouverna le Fitri avec beaucoup de bon +sens. Esprit cultivé, il a laissé parmi les Boulala une réputation de +savant (عالم _ʿâlem_). Il était l’ami du cheïkh ʿOmar, qu’il avait connu +pendant son exil au Bornou. Le sultan ʿAli, qui régna au Ouadaï à partir +de 1858, le tenait également en très haute estime. + +Les Boulala vivaient en désaccord avec leurs voisins du Baguirmi : les +deux populations échangeaient les coups de main et les pillages. Les +Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri, où ils venaient enlever +des troupeaux et faire des captifs. Les Boulala, de leur côté, +ripostaient en pénétrant dans le Baguirmi : ainsi l’aguid Doud, qui +commandait la cavalerie de Djourab, alla piller la région de Djogodé et +razzia Baloo ; un parti de Boulala poussa même jusqu’à Massnia. Comme le +Fitri dépendait directement du Ouadaï, cet état de choses devait +forcément avoir une répercussion fâcheuse sur les relations déjà peu +amicales que le sultan ʿAli entretenait avec le mbang Abou Sekkin. Ce +dernier avait d’ailleurs multiplié les insolences et les provocations +envers son suzerain d’Abéché. Une attaque dirigée contre le Fitri par le +fatcha, qui gouvernait alors la région de Moïto, fit éclater la guerre +entre le Ouadaï et le Baguirmi en 1870-1871. Le fatcha pénétra au Fitri +vers le milieu de 1870. Le tchéroma ʿAbdoullahi, qui se trouvait à +Melmé, prévint immédiatement son père : Djourab s’empressa de réunir ses +Boulala, fit avertir ʿAli et évacua Yao. Le sultan du Ouadaï, irrité +déjà depuis longtemps par l’insolence de son vassal, commença ses +préparatifs de guerre dès la fin de la saison des pluies et entra en +campagne au mois de décembre 1870. Djourab prit part au siège et à la +prise de Massnia avec son contingent de Boulala, dont le camp fut +installé au nord-est de la ville. Les Boulala retournèrent ensuite chez +eux chargés de butin. + +Ce fut Djourab qui reçut Nachtigal et son compagnon El Fadhel à Boukkou, +tout près de Melmé, en 1873. L’explorateur nous raconte comment Djourab +mettant à profit la grande considération dont il jouissait, aplanissait +les difficultés qui pouvaient s’élever entre ses sujets et les bandes +ouadaïennes circulant dans le pays, lesquelles, selon leur habitude, se +montraient avides et arrogantes. + +A la mort de Djourab, son fils Ḥassen Baïkouma prit le kademoul. Il +régna sept ans à Yao (1879-1886). Il y eut lutte d’ailleurs entre lui et +Gadaï, un autre fils de Djourab. Gadaï se réfugia avec ses partisans +dans la région d’Aouni, mais il ne réussit pas à prendre l’avantage sur +son frère. C’est à cette époque-là que passèrent rapidement au Fitri les +deux explorateurs italiens Massari et Matteucci, qui faisaient leur +traversée de l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Guinée (1880-1881). +Le sultan actuel des Boulala, Ḥassen Abou Sekkin, se rappelle très bien +leur passage. Massari et Matteucci ne restèrent à Yao ou dans les +environs que du 20 au 26 décembre 1880. Ils furent très bien reçus par +Ḥassen Baïkouma, le « simpatico sultano », qui les traita « con gran +gentilezza. » + +A la mort de Ḥassen Baïkouma, Gadaï alla à Abéché solliciter l’appui du +djerma ʿOthman, le gouverneur ouadaïen du Fitri, afin d’obtenir le +kademoul. Mais Djili, un autre fils de Djourab, réussit à s’installer à +Yao, avec l’aide de l’aguid el baḥr El Gadem. Il y resta trois ans +(1886-1889). Gadaï fut ensuite intronisé par le djerma ʿOthman, et Djili +se réfugia au Ouadaï. Le fils de ʿAbdoullahi, Ḥassen Abou Sekkin, qui +était détesté du djerma et de Gadaï, s’enfuit chez les Kirdi du Sud-Est. +Gadaï, pour conserver la faveur de ʿOthman, mit le pays en coupe réglée. +Partant de ce principe que le Fitri était la propriété du djerma et que +les Boulala devaient s’estimer très heureux de ce que celui-ci voulût +bien ne pas tout prendre, il ruina complètement ses sujets. Les suspects +étaient massacrés ou réduits en esclavage et il y eut de nombreux +villages détruits. Gadaï envoyait sans cesse au djerma des captifs et +des présents. Aussi jouissait-il de la faveur de ʿOthman, alors tout +puissant au Ouadaï, et semblait-il devoir régner paisiblement au Fitri. + +Cependant Ḥassen, toujours dans les montagnes des fétichistes, ne +désespérait point. L’histoire du Ouadaï et celle du Fitri avaient été +fertiles en changements de toute sorte et il avait le droit d’escompter +qu’un événement favorable pour lui pourrait se produire un beau jour. +D’ailleurs, et il aime bien le raconter, un faqih, d’une famille de +fagara très considérée au Fitri, lui avait prédit qu’il régnerait un +jour chez les Boulala. + +Sur ces entrefaites, les Français arrivaient au Tchad. En 1901, le +lieutenant-colonel Destenave entrait en lutte avec les Senoussia du +Kanem. En même temps, des troubles éclataient au Ouadaï et Acyl +s’enfuyait vers l’Ouest. Après avoir battu deux fois les troupes qui le +poursuivaient, le jeune prétendant ouadaïen allait s’installer près du +rocher de Kalkélé (à l’est de Moïto). Il s’était assuré la neutralité de +ʿAbd er Raḥman, sultan du Médogo, et Gadaï lui avait juré sur le Qorân +de rester également neutre. + +Une délégation, envoyée par Acyl, se présenta à Ngouri au Commissaire du +Gouvernement p. i. (8 novembre 1900), pour solliciter l’appui des +Français. Ḥassen, de son côté, était déjà venu à Fort-Lamy demander au +lieutenant-colonel Destenave de l’aider à chasser Gadaï du Fitri. Ce +dernier avait du reste ouvertement violé le serment fait à Acyl : il +renseignait Aḥmed abou Ghazali, le sultan du Ouadaï, sur les agissements +du prince fugitif, et il avait même fait massacrer quelques partisans de +celui-ci. Gadaï était donc devenu l’ennemi commun de nos deux protégés. + +Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec un peloton de spahis : +Acyl et Ḥassen l’accompagnaient. Acyl, avec ses 200 partisans, surprit +Gadaï à proximité de Malabesse. Ce dernier fut battu et tué, et Ḥassen +le remplaça comme sultan des Boulala. Le fils de Gadaï, le tchéroma +Ngaré, se réfugia à Aouni avec ses gens. Il essaya plus tard de chasser +Ḥassen de Yao, mais il fut vaincu sans peine par celui-ci. Il se rendit +alors chez Gaourang, qui l’envoya à Fort-Lamy. Le Commandant du +Territoire l’installa finalement à l’est de Massakory, où il fonda le +plus grand village du Dagana. + +Quant à Ḥassen, à qui ses ennemis reprochaient d’avoir amené les +chrétiens au Fitri, il devint à partir de ce moment-là un objet de haine +pour les Ouadaïens. Le djerma ʿOthman, qui voyait tarir sa plus belle +source de revenus, fut l’ennemi le plus acharné de Ḥassen. L’ex-sultan +Djili, qui se trouvait au Ouadaï, devint le prétendant boulala soutenu +par le djerma ʿOthman et les Ouadaïens. + +Il n’avait été laissé, au début, qu’un peloton de spahis en observation +à Yao. La situation générale ne permettait pas de défendre le Fitri et +le peloton devait se replier en cas d’attaque. Ce n’est qu’en juin 1904 +que de l’infanterie fut installée à Yao et que ce poste devint un poste +permanent. + +En août 1904, le lieutenant du Fitri recevait une lettre du djerma +ʿOthman, dans laquelle celui-ci disait « qu’il partageait les idées de +l’aguid el Djaadné et que, comme il avait été convenu, pas un homme du +Ouadaï n’irait dans le pays des blancs tant qu’un blanc ne viendrait pas +au Ouadaï ; que le pays était musulman et que les blancs avaient été +appelés et amenés par Ḥassen ; qu’il demandait l’évacuation du Fitri, du +Baguirmi et qu’il enjoignait aux blancs de rester dans le pays de Rabah, +sur la rive gauche du fleuve Chari ». Le Fitri ne fut naturellement pas +évacué. + +Le 31 janvier 1905, Kalamtam (captif du djerma ayant un commandement +militaire) attaqua le village de Yao. Il fut repoussé par le lieutenant +Repoux. L’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya, qui campaient à +1.500 m. du rocher de Yao, furent attaqués par le lieutenant, le 1er +février, à l’aurore, et prirent la fuite. Le capitaine Rivière, accouru +à la rescousse, surprit le 4 février vers 5 heures du matin, tout près +de Seïta, le camp ouadaïen endormi ; les aguids furent mis en déroute, +et les Ouadaïens s’enfuirent en abandonnant leurs chevaux, leurs selles +et une partie de leurs armes. L’affaire de Yao et celle de Saïta eurent +un grand retentissement dans tout le pays. + + _Khaber dja dehhaba_ + + _Kalamtam nazel (khater) fi Yao_ + + _Nesara gam drob_ + + _Khallo seridj braïké_[409] + + Une nouvelle est arrivée tout récemment + + Kalamtam est allé à Yao + + Le blanc s’est levé, a tiré des coups de fusil. + + Et ils ont abandonné leurs selles honteusement. + +Ces deux échecs firent beaucoup de tort au djerma ʿOthman déjà peu aimé +du sultan Doud-Mourra à cause de sa puissance au Ouadaï et de son +caractère intrigant. Ils augmentèrent par contre le ressentiment des +Ouadaïens contre Ḥassen et, en mars 1905, le djerma ʿOthman écrivait de +nouveau au commandant du poste de Yao « que les Ouadaïens avaient marché +sans sa permission, entraînés par Djili, qui voulait tuer Ḥassen son +ennemi ; qu’il y avait toujours eu la paix entre les Français et le +Ouadaï, et que ce qui avait pu la troubler c’était Ḥassen, lequel se +mettait toujours entre les Ouadaïens et les Français ». + +Le sultan Ḥassen est très dévot et aussi quelque peu couard. On raconte +même que, dans un combat contre les Kreda, il eut une défaillance +pitoyable. + + _Tari djédadaé_ + + _Seltan Boulala êb mela ed dar_ + + _Tchéroma Ḥassan fi Yao_ + + _Khalla djawadah_[410] + + Volant comme une poule + + Le sultan des Boulala a couvert le pays de honte ; + + Le tchéroma Ḥassan de Yao + + A abandonné son cheval. + +Aussi le gros Ḥassen se gardait-il soigneusement d’un coup de main des +Ouadaïens pour l’assassiner ou s’emparer de lui. La nuit venue, il +prenait toujours ses précautions : des Boulala, couchés en travers des +portes successives qui mènent à son appartement, gardaient avec soin sa +précieuse personne. Il avait constamment à portée de sa main une +carabine et un revolver chargés, car il se serait brûlé la cervelle, +disait-il, plutôt que de tomber vivant entre les mains de ses ennemis. +C’est un brave homme, d’ailleurs, qui adore le thé parfumé à la menthe +et bien sucré et il a dû être follement heureux lorsque, au commencement +de 1908, le poste-frontière a été transporté à Atya, sur la Batah, +couvrant ainsi le Médogo et Fitri. + + + _LA POPULATION BOULALA_ + + +Les vrais Boulala, les Boulala de race, sont la minorité au Fitri. Les +luttes intestines d’autrefois les ont décimés et ont fait s’exiler une +bonne partie d’entre eux. C’est donc une erreur de croire que tout +habitant du Fitri est un Boulala. Les Abou Semen forment la majorité et, +comme ces indigènes ne sont guère intelligents, c’est à eux surtout que +doit s’appliquer l’expression courante et peu flatteuse de « bête comme +un Boulala ». + +Les Boulala, qui, comme nous l’avons vu, sont d’origine kanembou, se +sont fortement mélangés aux Kouka et aux Abou Semen et ont le teint +beaucoup plus foncé que leurs frères du Kanem. Nachtigal disait qu’ils +avaient « le teint cuivré ou bronzé et souvent plus clair que celui des +Toubou ». Il est probable que Nachtigal s’est trompé. Mais, somme toute, +cela pouvait être vrai en 1873. Ce ne l’est plus maintenant. Le teint +des Boulala est généralement _asoued_ (noir)[411], parfois _azreq_ (noir +gris) et, plus rarement, _akhder_ (bronzé). La plupart des Boulala sont +grands et bien bâtis. On trouve parfois chez eux des nez épatés et des +lèvres lippues. Beaucoup de Boulala se rasent complètement, les autres +gardent la barbe et la moustache : ce dernier fait frappe d’ailleurs +l’Européen, car les autres indigènes (Arabes, Kanembou, etc.) ne gardent +généralement pas la moustache. Les Boulala se rasent la tête, mais +certains d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les arrangent +même en petites tresses, selon la mode ouadaïenne. + +Les Boulala sont médiocrement intelligents. Cela tient surtout à l’abus +de la merissé (bière de mil) et aussi au quasi-esclavage dans lequel ils +étaient plongés avant notre arrivée, car le sultan boulala gouvernait +alors en vrai despote. Ils étaient autrefois très turbulents et se +battaient souvent, soit avec leurs voisins, soit entre eux. + +Les femmes boulala sont grandes, bien faites et ont dans tout le pays +une certaine réputation de beauté. Le cheïkh Moḥammed el Tounesi +rangeait les Kouka, les Médogo et les Boulala sous le seul nom de Kouka +et distinguait trois divisions. C’est probablement des femmes boulala +qu’il veut parler, lorsqu’il dit : « Une des trois divisions fournit des +femmes magnifiques, préférables même aux plus attrayantes Abyssiniennes. +Ils ont de jeunes esclaves qui sont belles à ravir et d’une grâce à +soulever toutes les émotions du cœur ; leurs charmes troublent et +bouleversent l’âme aux plus dévots ascètes et les plongent dans des +désirs voluptueux ». Le bon cheïkh exagère toujours un peu. Il est vrai +cependant que les femmes boulala sont recherchées car, indépendamment de +leur beauté, elles ont l’avantage d’engendrer des enfants robustes et de +grande taille, ce qui est très apprécié des indigènes. Elles ont la +réputation d’avoir un tempérament très amoureux et d’être même quelque +peu débauchées. Les femmes boulala ont généralement la coiffure kouka, +l’horrible djemiré. Certaines, plus coquettes, arrangent leurs cheveux +selon la mode ouadaïenne : de petites tresses très longues qui tombent +tout autour de la tête et même sur le visage. Certains détails de la +coiffure différencient les femmes mariées de celles qui ne le sont pas. + +Les Boulala parlent la langue commune aux Kouka, Médogo et Boulala (_tar +lis_). Ils parlent aussi l’arabe et c’est cela surtout qui peut les +distinguer des Abou Semen. Parmi ces derniers, beaucoup ne font que +baragouiner quelques mots d’arabe, tandis que les gens de Boulal (_’yal +Boulal_) connaissent tous cette langue. D’ailleurs, et cela montre bien +que le tar lis n’est qu’une langue empruntée, toutes les chansons +boulala sont en arabe. + +Les Boulala sont de bien médiocres musulmans. Ils sont fiers cependant +d’appartenir à la religion de Moḥammed et parlent avec mépris des Kirdi +(fétichistes). Ils pratiquent la circoncision des garçons, mais pas +l’excision des filles. Ils observent les pratiques extérieures de +l’islamisme (prières, jeûnes du Ramadan, etc.), mais sans s’y tenir +d’une façon bien stricte. Ils célèbrent avec entrain les trois fêtes +habituelles (_el mouloud, el fetr, ed dahyyé_). Les deux dernières sont +les plus importantes : le sultan se transporte alors en grande pompe au +rocher de Yao sur lequel se trouve, vers l’extrémité ouest, l’empreinte +des mains et celle du front d’un saint homme qui y fit sa prière. Elles +sont si peu nettes, d’ailleurs, que le sultan fut obligé de chercher un +moment avant de pouvoir nous les montrer. Le saint homme en question +n’est pas Boulal, comme le croit Nachtigal, car Boulal n’est pas allé au +Fitri. + +Les Boulala mangent la viande de phacochère[412] (_hallouf_ ar. هلوف) et +ils font un grand usage de la boisson fermentée obtenue avec le gros mil +(_merissé_)[413]. Cette espèce de bière abrutit complètement ceux qui en +abusent. Nous citerons comme exemple le tchéroma ngaré, de Massakory, +qui en consommait plusieurs bourmas tous les jours. La plupart des rixes +qui éclatent sont provoquées par des gens ivres, rendus furieux par la +merissé. Les Boulala mangent également une espèce de grenouille +(_ambourbeté_), qui abonde au Fitri à la saison des pluies. Cet animal, +au corps très gros et aux pattes grêles, a un aspect assez répugnant. +Les femmes boulala vont dans la brousse en ramasser de pleins paniers. +L’intérieur des cases est souvent tapissé des mâchoires de cet ignoble +batracien. Quoique la chair de la grenouille ne soit pas prohibée par le +Qoran, elle est cependant considérée comme un aliment impur (_makrouh_), +et il n’y a guère que les fétichistes, les Boulala, les Kouka et les +Médogo qui en fassent leur nourriture. + +Les Boulala, quand ils peuvent le faire, ne s’en tiennent pas aux quatre +femmes légitimes autorisées par leur religion. Le sultan Ḥassen, par +exemple, avait au moins une trentaine de femmes et le tchéroma ngaré en +avait bien une quinzaine. Aussi les Kreda, qui sont des musulmans +rigides et austères, parlent-ils avec mépris des Boulala, ces gens sans +principes et sans mœurs, « qui couchent avec leurs femmes durant le +jour ». + +Nous avons vu que les Boulala étaient peu nombreux au Fitri. La majorité +des habitants du pays est formée par les sujets des Boulala (_mesâkin_ +Boulala), Abou Semen et Kouka : ces gens sont considérés comme n’étant +pas de race (ما حرين _ma hourrin, deremdi_, en tar lis). Dans la langue +du pays, les Boulala sont désignés sous le nom de Mâga ou Mâggâ. Les +plus purs d’entre eux sont à Melmé et à Yao. + +Nous avons déjà dit que les Boulala s’étaient autrefois mélangés aux +Arabes Hémat. Certains d’entre eux sont même considérés comme descendant +d’une façon plus particulière de ces derniers : ces Boulala se sont +alliés aux Am Melki, et ils forment actuellement le village de Kessi et +une partie de Yao (Tchéranga). + +Les Boulala se divisent en trois fractions : les gens du sultan +(_Maglafia_), ceux qui sont à la droite du sultan (_Batoa_) et ceux qui +sont à sa gauche (_Nguidjemi_). Les chefs des deux dernières fractions +portent respectivement les noms de Maidelâ et de Yéremi. Les nobles +portent le titre de maïna. Dans les Maglafia, le personnage le plus +considérable, après le sultan (_ngaré_), est son fils aîné (_tchéroma_), +l’héritier présomptif : la mère du tchéroma porte le nom de _goumbou_. +Après lui, viennent ceux qui portent les titres de _baïkouma, kélélé, +matéléma, ikhoudma, bourma_. + +Le sultan a un certain nombre de dignitaires. + +Le _galadima_, libre, de la fraction des Nguidjemi, est un conseiller. + +Le _guéréma_ (_kéréma_), captif du sultan, correspond au _fatcha_ du +Baguirmi. + +Le _djerma_, captif, est l’écuyer du sultan et le chef des serviteurs. +C’est lui qui selle le cheval du sultan. Il correspond au djerma Abou +Sekkin du Ouadaï, au djerma Rounga d’Acyl. + +Le _nguérmané_, libre, est l’homme de confiance du sultan, dont il fait +exécuter les ordres. Cet emploi est très important. Le nguérmané sert +aussi d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes, mais il n’est pas +castrat. + +Le _mbarma_, Am Semenaï, libre, est chargé de prélever les impôts. +L’_ikhoudma_ a à peu près les mêmes fonctions, et le _sendelma_, captif +ou libre, a également un petit emploi analogue. + +Le sultan était autrefois souverain absolu au Fitri. Son bon plaisir +n’était tempéré que par la crainte de voir un prétendant au kademoul +profiter du mécontentement que provoqueraient, chez les Boulala, des +exécutions ou des exactions trop nombreuses. Si cependant il avait +l’appui du grand djerma du Ouadaï, dont le Fitri était une dépendance, +le sultan boulala pouvait alors gouverner selon son caprice, sans se +préoccuper aucunement de l’irritation de ses sujets. Les armes +ouadaïennes l’auraient toujours maintenu à Yao, même contre le gré des +Boulala. C’est pourquoi Gadaï a pu ruiner impunément le Fitri, jusqu’au +moment de notre arrivée. + +Les Boulala observent les formalités en usage au Ouadaï, lorsqu’ils +paraissent devant leur sultan. Ils se présentent pieds nus, +s’accroupissent, découvrent leur épaule droite, détournent les yeux et +frappent doucement des mains en prononçant de nombreux _Allah +iensrek !_[414] et _Allah itawwel ’oumrek !_[415] + +Nachtigal rapporte que les Boulala « ont un sultan de leur race qui, +curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des Boulala, est +considéré comme étant de meilleure noblesse que le sultan du Ouadaï lui- +même. C’est ainsi que ce vassal a le pas sur son suzerain, que celui-ci +le salue le premier, que le vassal entre à cheval dans le palais royal +et que si tous deux se rencontrent à cheval, le sultan du Fitri attend +que le sultan du Ouadaï ait mis pied à terre ». Il est probable que ce +renseignement a été donné à Nachtigal par des Boulala. Ce que dit +l’explorateur nous a d’ailleurs été répété au Fitri. Mais les Boulala, +comme tous les autres indigènes, sont naturellement portés à exagérer +l’ancienne puissance de leur tribu. Les sultans du Ouadaï ont pu montrer +autrefois quelques égards envers des princes issus de l’illustre famille +des Séfiya, mais ce serait une erreur de croire que les orgueilleux +descendants de ʿAbd el Kerim reconnaissaient une supériorité quelconque +aux sultans boulala. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce sujet, de +savoir avec quelle désinvolture ces derniers étaient traités par le +djerma d’Abéché. + +Comme au Ouadaï, les femmes boulala ne peuvent passer qu’à une certaine +distance des groupes d’hommes, et en se traînant sur les genoux. Quand +un homme et une femme se rencontrent, celle-ci quitte le chemin, se met +à genoux et frappe des mains en disant « Afia ! » « Lalé ! ». Elle ne se +relève que lorsque l’homme est passé. + +Lors de leurs réjouissances, les Boulala exécutent généralement le tam- +tam kouka. Le cercle des hommes tourne lentement autour de l’instrument. +Les danseurs font de très petits pas, marchant presque sur place et se +dandinent lourdement en agitant leurs armes. Le cercle des femmes tourne +en sens inverse : elles agitent leur pagne d’un geste rythmé, en +balançant leurs mains tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche. Mais +les Boulala exécutent aussi le tam-tam des Arabes Hémat. Les femmes +balancent alors leurs bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en +fléchissant légèrement sur leurs jambes : toutes font ce mouvement en +même temps. Ou bien encore, leurs bras légèrement repliés sont placés +horizontalement et elles se balancent ainsi d’avant en arrière, etc. + +Nous avons vu que le Fitri avait été désolé par de fréquentes discordes +et que les princes vaincus quittaient toujours le pays avec leurs gens. +C’est pourquoi il y a actuellement des Boulala un peu partout. Les +Boulala qui se sont expatriés sont d’ailleurs plus nombreux que ceux +restés au Fitri. Du côté de l’Est, on en trouve à Djurdjura et dans +quelques villages du Médogo. Il y en a également dans la région au sud +du Mourtcha, entre les Oulâd Rachid et les Missiriyé. Nachtigal, qui +était passé par là en se rendant à Abéché, signalait le village boulala +de Mandélé. Ce village n’existe plus et a été remplacé par celui +d’Ourel ; les autres villages boulala de la région sont : Abou Ṭaher, El +Khatit, Er Reméli, Abou Cherganiyé, Abou Koïesti, etc. Ces Boulala sont +installés dans le pays depuis très longtemps. Les indigènes du Fitri ne +savent à quelle époque ils peuvent avoir émigré. On les désigne +d’ailleurs sous le nom de _Boulala gousar_ (les petits Boulala, ar. +قصار). A Abéché, il y a aussi quelques Boulala partisans du Djili : ils +comptaient parmi les clients du djerma ʿOthman, l’ancien suzerain du +Fitri. + +A l’ouest du Fitri, on trouve des Boulala au Baguirmi (Tchekna, +Abouguern, etc.), dans la région montagneuse de Moïto-Aouni (Gamzouz, +Débébé et Gono sont des villages boulala ; Mouti et Moïto sont en partie +boulala) et à côté de Massakory. Ce sont les fils des nombreux partisans +de Djourab qui quittèrent le Fitri lorsque Nguerbaï fut intronisé par +les Ouadaïens, ou bien encore des gens de Gadaï qui s’expatrièrent à +l’avènement de Ḥassen. + +On trouve des Boulala jusque dans le Baḥr Rachid, au nord de la lagune +Iro. + +Certains Boulala se sont mélangés aux Arabes, surtout aux Salamat, et se +sont identifiés à ceux-ci. Ils se rappellent leur origine boulala, mais +ne parlent plus que la langue arabe. On les appelle _Salamat Boulala_. +Ils sont assez nombreux au Ouadaï, dans le Baḥr Salamat. Nous citerons +également comme exemple, dans le Territoire, un des villages d’Ardébé. + +Les Nguedjim du Kanem, considérés actuellement comme Kanembou, sont +d’origine boulala. + +Il y a enfin des Boulala au Bornou : à Merkouba, Magomari, Goudjeba et +surtout à Mogodem, où ils étaient autrefois très nombreux. + + * * * * * + + +[Note 393 : Déjà El Idrisi (_Description de l’Afrique et de l’Espagne_, +p. 10 du texte, 11-12 de la traduction) dit que Kougha (كوغة, Gaoga) +était sur le bord septentrional du Nil : c’était une dépendance du +Wagarâ, _mais quelques-uns des noirs la placent dans le Kânem_. Cf. +aussi Desborough Cooley, _The Negroland of the Arabs_, p. 103-111.] + +[Note 394 : _Gué_ indique également le pluriel, en baguirmien.] + +[Note 395 : On pourra objecter que ce sont là des rochers isolés +(_ḥidjar_) plutôt que des montagnes. Il est vrai. Mais rien n’empêche de +croire que le royaume du Kanem, dont l’extension fut autrefois très +grande, n’ait exercé son autorité sur les montagnes du Ouadaï ou même du +Darfour. Dans notre démonstration, nous avons tenu le plus grand compte +des dimensions données par Léon l’Africain au royaume de Gaoga. Il se +peut néanmoins que les données peu précises fournies par ce voyageur ne +soient qu’un résumé des renseignements recueillis par lui auprès de +diverses gens ayant réellement visité l’Afrique centrale. C’est l’avis +du capitaine Modat, qui croit également qu’on doit placer au Darfour le +centre du royaume de Gaoga. Que certains détails donnés par Léon +puissent s’appliquer au Darfour, c’est possible. Mais, au XVIe siècle, +il n’existait pas dans ce pays un État musulman comme celui de Gaoga. +D’autres raisons, au surplus, combattent cette thèse. En définitive, +nous restons persuadé que c’est le royaume du Kanem qui fut autrefois +appelé Gaoga.] + +[Note 396 : « Léon nomme un certain royaume de Gaoga, que nous ne +pouvons placer qu’entre le Chary et le Nil et qui aurait embrassé tout +l’espace compris entre ces deux fleuves. » D’Escayrac de Lauture, +_Mémoire sur le Soudan_, page 54. Cet auteur ajoute d’ailleurs que les +assertions de Léon « ont besoin de preuves ».] + +[Note 397 : Barth, _Reisen_ t. III, p. 382.] + +[Note 398 : Barth, _Reisen_, III, p. 381.] + +[Note 399 : Nachtigal, tome III, page 38.] + +[Note 400 : D’après Gaden (_Manuel de la langue baguirmienne_, p. 1) les +Boulala auraient adopté la langue des Kouka après avoir conquis sur eux +le Fitri.] + +[Note 401 : _Reisen_, II, 307.] + +[Note 402 : Sêf aurait eu trois fils : Ibrahim, Haroun et Djili el +Kebir.] + +[Note 403 : _Maga-birna_ : Boulala du birni.] + +[Note 404 : Pluriel de _dourdour_.] + +[Note 405 : _Gorou_, en toubou, signifie : mur, enceinte.] + +[Note 406 : En arabe : _korrorat ma bedora_.] + +[Note 407 : La tradition rapporte que, à ce moment-là, les Boulala +avaient encore le teint rougeâtre.] + +[Note 408 : On trouve aussi, dans cette région, des ruines de +constructions boulala à Bir Andjallaï.] + +[Note 409 : Chanson arabe.] + +[Note 410 : Chanson boulala (Toutes les chansons des Boulala sont en +arabe).] + +[Note 411 : Sultan Ḥassen, tchéroma ngaré de Massakory, etc.] + +[Note 412 : Sanglier du pays.] + +[Note 413 : Appelée par ailleurs _dolo_ et _pipi_.] + +[Note 414 : Que Dieu t’accorde la victoire ! الله ينصرك.] + +[Note 415 : Que Dieu prolonge ton existence ! الله يطول عمرك.] + + + + + II + + LE FITRI + + * * * * * + + +La partie du Fitri qui se trouve au nord de la lagune est un des coins +les plus peuplés du pays que nous étudions. Cela tient à l’abondance de +l’eau et à la fertilité du sol. + +Le Fitri a à peu près 60 kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur 64 du Nord +au Sud. Il contient 106 villages environ, avec une population de 13 à +15.000 habitants. Cette population augmentera vraisemblablement, car le +Fitri est un centre d’attraction qui jouira désormais d’une sécurité +absolue, par suite de l’occupation du Ouadaï par nos troupes. + +Quand on connaît le Fitri, pays inondé pendant l’hivernage et où les +moustiques et les taons abondent durant une grande partie de l’année, on +se demande comment les indigènes peuvent aimer un pays pareil, et +surtout comment ils peuvent rester dans les villages à proximité de la +lagune. Et cependant un grand nombre de Boulala, installés au Baguirmi, +au Dagana et ailleurs, n’aspirent qu’à y revenir. Tous donnent les mêmes +raisons : « Le Fitri est le pays de nos pères, de nos mères, _dar +abbahatna, ammahatna_. C’est là que nous sommes nés. Le Fitri est un +pays excellent, _semèhh bel hèn_. Il y a de l’eau toute l’année dans la +lagune et nous ne sommes point obligés de creuser des puits. Nous avons +toujours de l’herbe verte pour les chevaux. Le mil, le sorgho, le maïs +viennent mieux au Fitri que partout ailleurs. Si la récolte est +mauvaise, nous avons le riz sauvage, le kréb et l’abou sabé, qui +poussent dans la brousse. La lagune nous donne du poisson, du settèb et +du djadjélma. Jamais la faim ne tourmente les habitants du Fitri. De +plus, la terre du Fitri nous donne du coton, avec lequel nous +confectionnons des gabag pour nous habiller. _Fitri akhèr men ed diar +koullhoum, Fitri h’élou léna_ : le Fitri est supérieur à tous les autres +pays, le Fitri nous est cher (nous est doux) »[416]. + +Nachtigal, qui disait un jour à un Boulala que le Fitri était un pays +très désagréable, avait reçu une réponse analogue. Ce dernier lui avait +répondu d’un air profondément étonné : « Mais y a-t-il donc un pays +meilleur que le Fitri ! » + +La terre du Fitri est généralement argileuse (_tiné_, ar. طين). De +couleur noirâtre, cette terre est toute crevassée pendant la saison +sèche[417] et la marche y est extrêmement pénible. Elle constitue +parfois, surtout à l’Ouest et au Nord-Ouest de la lagune, de grandes +plaines absolument nues. + +Dès les premières pluies, le pays se couvre de mares. De plus l’eau de +la lagune reflue dans des bras (_regaba_), qui rayonnent dans tous les +sens. On trouve bien quelques coins sablonneux (_gos_), mais la région +franchement sablonneuse ne commence guère que vers l’extrémité nord, du +côté de Rahad es Salamat. + +La lagune a une vingtaine de kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur à peu +près autant du Nord au Sud. Elle est alimentée par les pluies de +l’hivernage et surtout par l’apport d’eau de la Batah et des autres +baḥrs de moindre importance (baḥr Zillé, baḥr Marcha, baḥr Guéria). La +lagune est plus petite qu’autrefois et elle a beaucoup moins d’eau. +Quand Nachtigal visita le Fitri, à la fin de mars 1873, les hippopotames +et les caïmans abondaient dans la lagune. Mais il y eut ensuite une +série d’hivernages peu pluvieux et le pays fut désolé par la sécheresse +(surtout en 1901). Il n’y avait presque pas d’eau dans la lagune et les +indigènes purent tuer très facilement les hippopotames et les caïmans. +Il semble d’ailleurs qu’une espèce d’épidémie ait décimé en même temps +les animaux sauvages, car les antilopes bubales, les buffles et les +éléphants moururent en grand nombre. Les habitants de Boullong, Boul et +Guéria purent vendre ainsi un gros stock d’ivoire, qu’ils n’avaient eu +qu’à ramasser dans la brousse. + +La lagune est habitée par une grande quantité d’oiseaux (canards, +pélicans, oiseaux-trompette, etc.). En 1906, des Boulala apportèrent au +lieutenant de Yao une patte de grand échassier, à laquelle se trouvait +passé un petit anneau en métal portant le nom de Vogel. Les Boulala +avaient trouvé cet oiseau sur les bords de la lagune et ils l’avaient +assommé à coups de bâton, pour le manger ensuite. Or, Vogel a été +assassiné aux environs d’Abéché en 1856. Il y avait donc 50 ans que +l’anneau avait été mis à la patte de l’échassier. Le fait est assez +curieux. + +Pendant l’hivernage, le pays est inondé et on est obligé de faire un +grand détour vers le Nord pour se rendre à Yao. On prend alors la route +Kokoro-Amaguera-Guéla-Agana et Borio. Pendant la saison sèche de 1905, +la lagune avait environ 0m,50 d’eau vers Modo et 1m,60 vers Nguélo. +L’hivernage de 1906 fut très pluvieux. Il y eut une crue subite et +extraordinaire de la Batah en septembre, et plusieurs indigènes furent +noyés. Le sultan Ḥassen prétendait que, depuis 1890, la lagune n’avait +pas reçu une pareille quantité d’eau. Aussi, vers la fin de la saison +sèche qui suivit, la lagune contenait-elle encore plus de 2 mètres +d’eau. + +Il y a deux petites îles dans la lagune, Modo et Modjo, où l’on cultive +du coton. Les habitants vivent au milieu des nuées de moustiques, qui +les harcèlent même pendant le jour. On va à ces îles en pirogue. + +La lagune est couverte d’herbes et de bois d’ambadj, ou herminiera +(_tororo_). Les fruits de l’ambadj (_djadjélma_) et la tige d’une plante +aquatique à fleurs blanches (_settèb_) sont comestibles. Le bois +d’ambadj servait autrefois à confectionner des boucliers très légers +(_daraga_, ar. درقة). Avant le combat, on les plongeait dans l’eau, afin +d’en rendre le bois plus dur. Les Boulala n’emploient plus ces boucliers +et, à l’heure actuelle, on n’en trouve guère que chez les Kouri du +Tchad. Le bois d’ambadj sert aussi à confectionner des lits très légers +(_tororo_). La lagune contient des grenouilles (_ambourbeté_) et une +espèce de poisson puant[418], très mou et avec de longs filaires dans le +corps, qui s’enveloppe dans une coque en terre pour passer la saison +sèche. Ce sont là les seules ressources que la lagune peut fournir aux +Boulala. + +La saison des pluies commence en juin pour finir en octobre. Pendant la +saison des pluies et jusqu’en mars, les taons (_tèr_) et les moustiques +(ناموس _namous_) sont la plaie du pays. Les moustiquaires en étoffe sont +rares au Fitri. Le lit des Boulala (سرير _serir_) est généralement +entouré de nattes : cela forme ainsi un petit réduit carré, dont on +ferme soigneusement l’ouverture. Les Boulala font aussi des fourreaux en +nattes, dans lesquels ils s’introduisent et qu’ils ferment ensuite sur +eux. + +Les Boulala n’ont presque pas de bétail : seulement quelques moutons. +Ils ont des chevaux, mais ils sont obligés de prendre des précautions +extraordinaires, pendant l’hivernage, pour les préserver de la maladie : +ces animaux ne sortent pas et on fait de la fumée dans leurs cases, pour +les mettre à l’abri de la piqûre des taons. Malgré ces précautions, +l’hivernage est parfois désastreux pour les chevaux. Les quelques vaches +qui restent au Fitri, pendant la saison des pluies, ne sortent que +recouvertes d’un grand filet en corde tressée, traînant presque jusqu’à +terre. Il faut dire cependant que, dans le nord du pays, ces +inconvénients sont moins graves et que l’on trouve de beaux troupeaux +dans certains villages, habités par les Arabes ; mais ces villages sont +installés dans des endroits sablonneux. + +Les Arabes du Ouadaï, réfugiés au Fitri, passaient la fin de la saison +sèche sur les bords de la lagune. Avant cette époque, les chameaux +porteurs qui venaient à Yao étaient recouverts d’un grand filet, pour +les préserver des piqûres des taons : mais les pauvres bêtes étaient +parfois couvertes de sang et rendues absolument affolées par les +attaques de ces affreux insectes. Il y a toujours des taons sur les +bords de la lagune, et les nomades disaient que c’était à cause de cela +que les portées de leurs chamelles ne réussissaient plus guère. Aussi +profiteront-ils certainement de ce que le Ouadaï a été occupé pour +aller, comme autrefois, passer la saison sèche sur les bords de la +Batah. + +La terre du Fitri est grasse et les indigènes y peuvent faire deux +récoltes. Ils cultivent le petit mil (دخن _doukhn_), le sorgho +(_bérbéré_), le manioc et le coton. Dans la brousse, on trouve diverses +graines comestibles (_kréb, abou sabé, helefof_, etc.), et surtout le +riz sauvage (رز _rizz_), extraordinairement abondant, qui est une grande +ressource pour les Boulala. Dans le nord du Fitri, il y a beaucoup de +palmiers-doum. + +Avec la feuille fibreuse de l’hyphaene (_zaf_), les Boulala fabriquent +des nattes (_raga_) et des paniers (_sossel_). Le _zaf_ sert aussi à +confectionner une corde grossière, mais on emploie l’écorce de la +« calotropis procera » pour fabriquer de la bonne corde. + +Le damaliscus abonde au Fitri pendant la saison sèche : il n’y a plus +d’eau alors dans les mares et, comme cette antilope ne peut se passer de +boire, elle est obligée de se tenir à proximité de la lagune. Pendant le +jour, elle reste dans la brousse. Elle ne vient boire que pendant la +nuit, et elle en profite, du reste, pour dévaster les champs de sorgho, +au grand désespoir des Boulala. Au petit jour elle décampe. Les +habitants du Fitri ne sont pas chasseurs. Ils n’ont d’ailleurs que des +lances ou des sagaies, presque pas de fusils, et ils ne savent pas, +comme les Kouka, se servir de chiens pour chasser le gibier. Ils +laissent donc les damaliscus tranquilles et ces antilopes sont +relativement peu craintives. C’est ainsi que, allant à Yao par la route +d’hivernage, en février 1907, avec une troupe de tirailleurs montés, +nous avons vu, dans la plaine crevassée située entre Guéla et Agana, une +grande quantité de ces antilopes : une troupe d’entre elles coupait +tranquillement le chemin que nous suivions, à une centaine de mètres +devant nous, sans se soucier aucunement de notre présence. Dans l’après- +midi du même jour nous trouvions encore une bande très nombreuse de ces +antilopes. Elles étaient paisiblement couchées à l’ombre, à environ 150 +m. à gauche de notre route. Les tirailleurs, en passant, s’amusaient à +gesticuler et à crier pour leur faire peur. Mais, à part un vieux mâle +qui s’était levé et nous observait, le troupeau ne bougea point. Plus +tard, nous eûmes l’occasion de voir deux damaliscus qui, revenant de la +lagune, s’étaient arrêtés à côté du poste de Yao et regardaient les +tirailleurs faire l’exercice. Tout cela n’étonnerait point, s’il +s’agissait d’animaux sauvages ne voyant l’homme que très rarement. Mais +ces antilopes passent 6 ou 7 mois de l’année au Fitri, et c’est pourquoi +la chose est assez curieuse. + +Il y a également au Fitri, mais en moins grande quantité, la gazelle +(غزال _r’ezal_), l’antilope bubale (_têtel_), l’antilope grise à cornes +tirebouchonnées (_ketenbour_), le kob (_abouhurf_) et le phacochère +(_hallouf_, ar. هلوف). + +Le lion (_doud, bach_) était autrefois très abondant au Fitri. Nachtigal +rapporte même qu’il attaquait l’homme, et le fait est confirmé par les +Boulala. Cependant, d’une façon générale, le lion n’est pas dangereux, +car, dans ces pays giboyeux d’Afrique, il trouve facilement de quoi +apaiser sa faim : il se sauve la plupart du temps, lorsqu’il rencontre +un homme dans la brousse. Au sujet du lion du Fitri, Nachtigal rapporte +une certaine histoire, qui lui avait été racontée, au Bornou, par le +faqih ouadaïen Adem. Celui-ci disait, que pendant la nuit, un lion avait +enlevé sa captive, qui était couchée auprès du feu. Le faqih et ses +compagnons s’étaient alors levés et avaient poursuivi le lion, en +l’insultant et en le frappant à coups de bâton. Et le lion avait lâché +la captive[419]. Présentée ainsi, la chose peut paraître étrange. +Nachtigal dit cependant que le faqih Adem était « ein glaubhafter +Mann ». Il y a donc lieu de croire ce dernier. D’ailleurs, les Bellas et +les Pouls de la région de Zinder emploient un procédé analogue pour +mettre le lion en fuite, lorsqu’il réussit à pénétrer, la nuit, dans un +troupeau : ces indigènes prennent une torche de paille enflammée et ils +frappent le lion à coups de bâton. + +Le lion était autrefois beaucoup plus abondant qu’à l’heure actuelle, au +Fitri. Cela tient sans doute à ce que le nombre des armes à feu s’est +considérablement accru, par suite de notre arrivée dans le pays. Ce +fauve est cependant loin d’être rare et, au poste de Yao, on l’entend +rugir fréquemment du côté du Nord, vers Kenga. Il prélève son impôt sur +les troupeaux des Arabes nomades, qui passent la saison sèche au Fitri, +et ces indigènes sont venus à plusieurs reprises porter leur doléances +au lieutenant de Yao. + + +_Habitants du Fitri._ — La majeure partie de la population du Fitri est +formée par les Abou Semen (sing. : _Abou Semenaï_ ou _Am Semenaï_). Les +chefs des villages boulala portent le nom de _khalifa_ et les chefs des +villages am semen celui de _kaïdala_. + +Il y a aussi des villages kouka (Malabesse, Kabara, Moyo, Seïta). + +Des Arabes, qui habitaient autrefois le pays au nord de la Batah, sont +venus s’installer au Fitri et y ont fondé des villages : Djaadné (Rahad +es Salamat, Kokoro, Berraïa, Souar, Amtalha, Guern el r’ezal), Oulâd +Hemed (Tiakalé, Abouguidad). + +Il y a aussi des Kreda Djeroa (Azara), des Bornouans et des gens +d’origine dadjo (Koudou)[420]. + +Il y a enfin un village de Djellaba (Melmé). Ces marchands font du +commerce entre le Médogo, Tchekna et Fort-Lamy. Leur village a beaucoup +perdu de son importance depuis notre arrivée dans le pays : le trafic +des captifs et des armes ayant été supprimé, et tout commerce avec le +Ouadaï interdit, les Djellaba ne pouvaient plus se livrer à leurs +fructueuses opérations d’antan. + + * * * * * + + +[Note 416 : فترى خير من الديار كلهم فترى حلو لنا.] + +[Note 417 : C’est la « terre cassée » du commandant Lenfant.] + +[Note 418 : Dipneuste.] + +[Note 419 : Nachtigal, tome III, page 41.] + +[Note 420 : Les habitants de Debeker, au sud-est d’Aouni, et +d’Abouguern, près de Moïto, sont également d’origine dadjo.] + + + + + III + + LES BABALIA + + * * * * * + + +Nous avons déjà montré que, après Ibrahim ben Dounama (1288-1306), des +Kanembou quittèrent le Kanem et vinrent s’installer dans le pays situé +entre le bas Chari et la région du Tchad appelée Karga, non loin des +trois rochers de Ḥadjer Tious (ou Ḥadjer el Lamis). + +Les indigènes disent que cette émigration a eu lieu sous la conduite de +deux princes appartenant à une branche cadette de la famille royale du +Kanem, mais il est fort probable que le fractionnement en deux tribus ne +s’est produit que plus tard. Nous avons dit que le chef du mouvement +s’appelait ʿAli Gatel Magabirna. La tradition rapporte que les gens du +plus âgé des deux princes, qu’on dit être frères, ont formé la tribu des +Babalia, et ceux du plus jeune la tribu des Boulala. Le nom de Babalia +paraît vouloir signifier « les gens du père Ali » (_nas baba Ali_). + +Les Babalia n’ont pas joué de rôle historique. Ils ont eu peut-être un +certain degré de puissance, car ces indigènes aiment à raconter que +leurs ancêtres possédaient autrefois 750 karnak (forteresses). Peut-être +aussi faut-il rapporter ce qu’ils disent à la dynastie royale du +Kanem..... + +Quoi qu’il en soit, les Babalia se battirent entre eux et se +dispersèrent. On les trouve actuellement un peu partout : dans la région +du Tchad, où ils vivent avec les Arabes Assâlé (Bout el Fil), à Tchekna, +Erla, Morbo, Boul, etc. + +Ils n’ont gardé qu’un souvenir assez vague de leur première origine. +Beaucoup d’entre eux racontent qu’ils sont les derniers descendants +d’une tribu venue autrefois de l’Yémen ou de Médine — allusion à +l’origine arabe des princes de la dynastie des Sêfiya, à laquelle +étaient en effet apparentés les ancêtres des Babalia et des Boulala. + +Les Babalia parlent la langue des populations au milieu desquelles ils +vivent : arabe, baguirmien, kenga, tar lis. Un lien de sympathie, une +idée de solidarité ont survécu au naufrage de la tribu. C’est ainsi, par +exemple, qu’un Babalia de Morbo, se rendant à Tchekna, sera très bien +reçu par ses frères, s’il vient à faire connaître sa qualité de Babalia. + + * * * * * + + + + + IV + + LES KOUKA + + * * * * * + + +Les Kouka sont originaires du pays montagneux qui porte le nom de Ḥadjer +Mogomo (Mâo, Mabré, Béna, Oubri, etc.), situé à l’est de Guéra. Leur +ancêtre Ḥassen el Kouk, qui a donné son nom à la tribu, alla s’installer +à Dolkho, dans le Médogo actuel, entre El Birni et Migni. Les Médogo +habitaient alors le pays d’Amfourou, tout près de El Birni. + +Médogo[421] et Kouka prétendaient avoir des droits sur la région dont le +centre est la montagne appelée aujourd’hui Ḥadjer Médogo. Les deux +tribus étant proches parentes, on décida de ne pas se battre : le +différend serait tranché par la montagne elle-même. Le chef des Kouka +était fils de Ḥassen Béli, et l’ancêtre des Médogo s’appelait Moudgo +abou Léya. On demanderait donc à la montagne si elle devait appartenir +aux gens de Béli ou à ceux de Moudgo[422]. + +Les Médogo avaient, au préalable, caché un vieillard dans les rochers. +Le matin du jour où devait avoir lieu la consultation, ils firent +_sadaga_[423] et donnèrent la liberté à un taureau, consacré à la +montagne, afin de s’attirer les bonnes grâces de celle-ci[424]. +L’épreuve eut ensuite lieu. Les Kouka crièrent les premiers : _Ko +Béli_ ! _Ko Béli_ ! Mais la montagne ne répondit rien. Après eux, les +Médogo appelèrent : _Ko[425] Moudgo_ ! Et la réponse se fit entendre +immédiatement : _Oï_ ! Cela parut concluant aux Kouka, qui allèrent +alors s’installer au Fitri, où ils régnèrent sur les Abou Semen. + +Nous avons déjà parlé, à propos des Boulala, des relations entre Am +Melki et Kouka et du rôle que ceux-ci jouèrent au Fitri et dans la +région au nord du Ba Batchikam. Nous avons également raconté comment ils +furent vaincus par les Boulala. Après sa défaite, le chef des Kouka, +ʿAli Dinar Gargâ, s’enfuit vers l’Est et mourut du côté de Korbo. +Obligée de quitter le Fitri, sa tribu se fractionna et les Kouka +partirent dans diverses directions. Quelques-uns, peu nombreux, +restèrent au Fitri ; les autres allèrent s’installer dans les montagnes +d’Aouni, au Tania, à Boul et Guéria, au Médogo, surtout dans la vallée +de Batah (Koundiourou, El Krenik), et jusques au Kanem (Goudjer). Les +Kouka ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique. + +Les Kouka sont grands et bien bâtis ; leur teint est noir (_asoued_). +Leurs femmes ont l’habitude de porter sur la tête une grosse tresse, +faite soit avec des cheveux, soit avec du poil de mouton. Cette tresse +(_djemiré_), grosse sur le front comme la moitié du poignet, finit sur +la nuque en se recourbant en l’air. Elle est enduite de beurre et +saupoudrée de terre rouge (_rechad_). Sur le front, à la naissance de la +tresse, se trouve un petit morceau de bois noir, de forme carrée. Les +cheveux pendent, de chaque côté du visage, en tresses plus ou moins +épaisses. Comme chez tous les autres indigènes, certains petits détails +dans la coiffure servent à distinguer les femmes mariées de celles qui +ne le sont pas. L’hygiène de la tête laisse fort à désirer, chez les +femmes kouka, et leur coiffure, qui n’est déjà pas esthétique, répand +parfois une odeur infecte : il arrive même que les vers se mettent dans +la tresse en poil de chèvre. Il faut dire, d’ailleurs, que les Kouka +sont connus pour leur grande saleté. Les autres indigènes trouvent +qu’ils sentent mauvais — ce qui n’est pas peu dire[426] : « _Kouka +afenin ! Aïn men Kouka misl el khadem afen ! Nadem ma bechilha mera_. +Les Kouka sentent mauvais ! La femme kouka est semblable à une captive, +elle pue ! Personne n’en veut comme femme. » + +Les Kouka, comme tous les Lisi, sont de médiocres musulmans. Ils mangent +la viande de phacochère (_hallouf_) et la grenouille (_ambourbeté_). Ils +ont de nombreux chiens[427], avec lesquels ils chassent le gibier de la +brousse (têtel, abouhourf, hallouf, etc). L’animal, poursuivi par les +chiens, s’arrête pour leur tenir tête, et les Kouka profitent de ce +qu’il est ainsi occupé à faire face aux chiens, pour le tuer à coups de +sagaie. Le guépard (_semoua_) est arrêté de la même manière. + +Les Kouka ont toujours été opprimés et pillés par leurs maîtres. Ceux +qui habitent entre le Dagana et le Fitri (Ngourra, Débébé, Abou Koakib, +Mouti, Gamzous, Aouni, Aïssené, Falé) ont chacun de leurs villages +installé au pied d’une montagne. Cette montagne servait de refuge en cas +d’alerte, lorsque les Kreda ou les Ouadaïens étaient signalés. + +Au nord de la région habitée par ces Kouka, commence le pays sec et +sablonneux des Kreda[428]. Vers le Sud, se trouvent les rochers de +Kalkélé, Abou Gattïé, Gono et Moïto. La dépression de Moïto, inondée +pendant l’hivernage, ne contient cependant pas de mares permanentes. La +mare qui dure le plus est celle d’Abou Ndroua, à l’ouest de Gono. Tous +les indigènes s’accordent à dire qu’il y avait autrefois un lac +permanent à Moïto et que sur ses bords vivaient des pêcheurs kotoko. + +M. Chevalier a signalé la présence de l’ancien lac Baro, entre Aouni et +Ngourra : « Le Baro, dit-il, est une grande dépression sans arbres. +Ancienne lagune comblée, il n’y a pas de berges et son niveau, au +centre, se trouve à 5 m. à peine au-dessous des terrains environnants. +Des glacis gazonnés de plantes annuelles s’élèvent en pente insensible +jusqu’à une lisière boisée. Cette lagune, sensiblement alignée +N.-E.-S.-O., s’étend depuis les environs de Gamzouz jusqu’à Ngourra, +c’est-à-dire sur une longueur de plus de 60 km. » M. Chevalier ajoute +que le Baro est sans rapport avec le Baḥr el Ghazal et que « c’est donc +vraisemblablement la terminaison d’un ancien bras du Tchad, sans +relation depuis longtemps avec le lac »[429]. + +Le nom de baro est également donné par les indigènes aux parties du +terrain qui gardent longtemps l’eau de l’hivernage et dans lesquelles +poussent le kreb et le riz sauvage[430] : on en trouve quelques-unes sur +la route de Moïto à Massakory. + +La région de Moïto est appelée Tinguili par les Kouka, et le pays +montagneux Moïto-Ngourra-Aouni est quelquefois désigné sous le nom de +_Dâr el Ḥadjer_ (pays des montagnes). Les montagnes de Moïto et d’Aouni +présentent les mêmes caractères que celles du Sud-Est. Presque toutes +contiennent des grottes (_karkour_, pl. _karakir_), dans lesquelles on +trouve parfois de l’eau. Cette eau peut être à fleur du sol[431], comme +a Débébé et à Moïto, ou dans des puits d’une vingtaine de mètres de +profondeur, comme à Aouni. + +Après avoir d’abord dépendu du Baguirmi, les Kouka d’Aouni relevèrent, +plus tard, de l’aguid el Baḥr. Ils étaient traités comme les Abou Semen +et les Djenakheré, et les Ouadaïens ne se faisaient aucun scrupule de +les réduire en esclavage. C’est ainsi, par exemple, que Haggar Kebir, +arrivant du Baḥr el Ghazal, vint assiéger la montagne d’Abou Koakib, +dans le courant de 1898. + +Les habitants du village s’étaient réfugiés au milieu des rochers. Mais +il n’y avait pas d’eau dans la montagne, et Haggar, qui le savait, +s’installa tranquillement autour du puits qui se trouve dans la plaine. +Les Kouka restèrent quatre jours dans cette horrible situation : des +enfants moururent de soif. Enfin, ne pouvant plus tenir, ces malheureux +furent obligés de quitter leur retraite, le 4e jour, et de se livrer aux +Ouadaïens. Haggar prit 70 femmes et jeunes filles, 30 enfants, et partit +pour Abéché, laissant les habitants d’Abou Koakib dans le plus atroce +désespoir. Tels étaient, avant notre arrivée dans le pays, les exploits +ordinaires des bandes ouadaïennes. + +Acyl essaya aussi, avant son arrestation (1903), de piller les Kouka +d’Aouni. Mais il échoua piteusement. Les habitants se réfugièrent, avec +leurs troupeaux, dans la montagne. Comme celle-ci contient de la terre +végétale et qu’il avait plu, les animaux y trouvèrent de l’herbe en +quantité suffisante. Les Kouka, ayant du mil et de l’eau, purent +attendre tranquillement le départ des Ouadaïens, qui se retirèrent sans +avoir rien pris. Diado échoua dans les mêmes conditions, à Gamzouz. + +Il n’y a plus de Kouka au Tania. On en trouve à Guemra (sur la route de +Bokoro à Moïto), à Sigdia et Bouloulou (sur la route de Bokoro à +Lahmeur), à Delbini et Tchok (sur la route de Bokoro à Abouraï). + +Autrefois la Baṭaḥ[432] de Laïri, qui sert encore de déversoir au Baḥr +er Riguéïg, apportait les eaux du Chari, pendant l’hivernage, jusque +dans la grande mare au sud-est de Moïto, au nord de Rededioun, entre +Gogo et Imméda[433]. Lorsque la Baṭaḥ était ainsi pleine d’eau, les +Kouka de Tchok, Delbini et Bouloulou prenaient le poisson dans de grands +paniers d’osier, de forme cylindrique et de plusieurs mètres de +longueur, comme le font, encore actuellement, les Kouka de Boul et +Guéria. Mais, surtout depuis 1902, le régime de la Baṭaḥ a beaucoup +changé. L’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa. Quand le Chari +monte beaucoup, l’eau dépasse El Bakhas. Tout cela dépend naturellement +de la crue du fleuve et non de la quantité d’eau tombée dans le pays. +Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui fut cependant très pluvieux dans +la région du Tchad, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa. L’hivernage de 1907 +fut beaucoup moins pluvieux, et nous avons cependant trouvé, au +commencement de septembre 1907, plus de 1m,50 d’eau à El Bakhas. + +Les indigènes racontent également que, pendant les hivernages pluvieux, +les eaux du bassin du Fitri, amenées par le baḥr Guéria, et celles du +baḥr et Tiné, arrivant par le baḥr Bourda, communiquent entre elles, +grâce à l’inondation de la zone intermédiaire, et se mélangent dans la +lagune Ebé. D’après eux, on pourrait reconnaître la provenance du +poisson pêché alors dans la lagune Ebé, et dire si ce poisson est du +Baḥr et Tiné ou de la lagune Fitri. La communication ne se produirait +qu’exceptionnellement : elle aurait eu lieu par exemple, pendant +l’hivernage de 1901[434]. + +Il y a aussi quelques villages de Kouka au Fitri et au Médogo. On trouve +enfin des Kouka au Ouadaï, sur les deux rives de la Baṭaḥ, depuis Lemka +jusqu’à Birket-Fatmé. + +La Baṭaḥ vient du côté de la frontière du Darfour et traverse la région +moyenne du Ouadaï. A El Melemm (le confluent), au sud du pays kachméré, +elle reçoit le plus important de ses affluents, la Béṭèḥa (petite +Baṭaḥ). Cette dernière rivière est formée par le Mondjobok, ou +Mourra[435], et par la résultante du Lobbode et du Delal. Après El +Melemm, la Baṭaḥ continue à traverser le pays des Massalat (Am Ḥadjer, +Mourdaf), passe dans celui des Masmadjé (Naïmoun, Abéchaï, Es Safik, +Kindoué, Birket-Fatmé) et pénètre ensuite dans le dar Kouka. Nous ne +connaissons que la partie de la Baṭaḥ comprise entre le Fitri et Birket- +Fatmé. + +La Baṭaḥ est à sec pendant la plus grande partie de l’année. Son lit, +qui est couvert d’un sable très fin, peut avoir une centaine de mètres +dans sa plus grande largeur. L’eau est peu profonde et il suffit, +généralement, de creuser des puisards de moins de deux mètres pour en +obtenir. La profondeur de l’eau peut varier d’ailleurs avec les endroits +et, pour un même point, avec les différentes époques de l’année. A +Seïta, au mois de février, on avait l’eau à 1m,50. Au même endroit, vers +le mois de juin, les puits avaient cinq à six mètres, alors que, plus +loin, à Sourra, à Atya, à Birket Fatmé, il suffisait de creuser le sol +peu profondément pour obtenir de l’eau. Il y a aussi, dans le lit de la +Baṭaḥ, des mares (_birké_), qui s’assèchent plus ou moins rapidement. + +Le baḥr fournit toujours de l’eau en quantité suffisante, pour subvenir +aux besoins des populations sédentaires et nomades, qui habitent ou qui +campent sur ses bords. Ainsi, pendant la saison sèche de 1903, qui avait +été cependant précédée d’une période de pluies insuffisantes, la Baṭaḥ +ne cessa pas de donner de l’eau. + +Les rives de la Baṭaḥ sont couvertes d’une végétation touffue, qui +contraste parfois avec le reste du pays, notamment avec la partie située +au nord[436]. Sur ses bords, vivent de nombreux cynocéphales[437], des +rhinocéros, des lions et toute sorte de gibier : antilopes, girafes, +etc. Les rhinocéros et les lions sont particulièrement nombreux et +rendent la région assez dangereuse : on trouve souvent leurs traces à +côté des puisards creusés dans la Baṭaḥ. Quand le poste-frontière d’Atya +fut créé (commencement de 1908), le lion venait, pendant la nuit, rôder +tout autour de l’enceinte. D’ailleurs, les fauves ne se montraient pas +seulement que la nuit, et, une fois entre autres, l’un des tirailleurs +préposés à la garde du troupeau du poste tua trois lions dans la même +journée. + +Les indigènes affirment que, en amont de Birket Fatmé, on trouve des +fosses d’eau permanente dans le lit de la Baṭaḥ : elles contiendraient +du poisson et même des caïmans (?). Les Massalat sont, paraît-il, une +population de pêcheurs. En tout cas, à Birket-Fatmé, nous n’avons vu +qu’une mare insignifiante, et encore ne contenait-elle que de l’eau de +pluie, car l’hivernage était déjà commencé (juillet 1907). + +A partir de Seïta, la Baṭaḥ se divise en un grand nombre de bras. Elle +reçoit alors, sur sa rive gauche, les baḥrs Millémé, Zillé et Marcha. + +La crue de la Baṭaḥ a lieu vers le commencement de septembre. Elle roule +alors, pendant une huitaine de jours, une quantité d’eau plus ou moins +considérable. L’hivernage de 1907 ayant été peu pluvieux, la Baṭaḥ n’a +coulé que pendant quatre ou cinq jours : l’eau couvrait alors un tiers +de la rive et avait environ 1m,50 de hauteur. + +Les Kouka ont été pillés sans merci par les Ouadaïens, et la région +qu’ils habitent, si peuplée et si prospère autrefois, a actuellement +l’air désolé et misérable. C’est que la ligne de la Baṭaḥ était la voie +ordinaire des aguids ouadaïens, venant se poster à Atya, Koundiourou ou +El Krenik pour surveiller la frontière du Fitri. Leurs hommes et leurs +chevaux vivaient sur le pays : on s’emparait du mil et des quelques +moutons que possédaient les malheureux Kouka, et on leur enlevait même +le vêtement qu’ils avaient sur le corps. Rien ne saurait donner une idée +de la rapacité et de la brutalité de la valetaille[438], qui accompagne +généralement les bandes ouadaïennes. Abusant de la terreur qu’inspirent +les aguids, ils se font apporter, par les habitants, des vivres et +surtout de la merissé. Au moment du départ, ils enlèvent jusqu’aux +ustensiles de cuisine et jusqu’aux nattes des pauvres Kouka. C’est +quelque chose d’incroyable. En février 1907, lors d’une reconnaissance à +la frontière du Fitri, nous avions campé dans un rahd, qui se trouve à +l’est de Malabesse. Là, nous avions remarqué que des nattes étaient +cachées dans les arbres. Comme nous nous en étonnions, le chef du +village nous avait alors expliqué que, par peur des Ouadaïens, les +habitants cachaient de la sorte tout ce qu’ils possédaient de plus +précieux. Ils n’avaient pas tout à fait tort d’ailleurs, car, dans le +courant de la même année, le village fut attaqué et incendié par le +koursi Hesseïni. Aussi, les indigènes, qui savent de quelle manière les +gens du Ouadaï entendent le pillage, ont-ils l’habitude de dire : « _Kan +ieqderou, et terab koullah bechillouh_. S’ils pouvaient le faire, ils +emporteraient même la terre avec eux ». Déjà, avant la création du poste +d’Atya, beaucoup de Kouka avaient émigré au Fitri et au Médogo, où nos +armes et l’autorité du sultan ʿAbd er Raḥman les mettaient à l’abri des +incursions ouadaïennes. L’occupation du pays par nos troupes empêchera +désormais les aguids de venir piller ces pauvres gens, qui, avec les +Diongor de l’Abou Telfan, ont eu beaucoup à souffrir de la domination du +Ouadaï[439]. + +Les Kouka comprennent un certain nombre de fractions. Les plus +considérés d’entre eux portent le nom de _Kouka ḥourrin_ (ou _ḥirar_). +Les autres, _Kouka ma ḥourrin, Kouka haouanin_ (_deremdi_), étaient +aussi maltraités que les Abou Semen du Fitri : parmi ces derniers, nous +citerons tout particulièrement les Kouka Amdena. + + * * * * * + + +[Note 421 : Les Médogo appartiennent à la même famille que les Kenga et +les Kouka. Le chef ouadaïen Moudgo vint s’installer dans le pays, avec +ses Abou Senoun, et y établit sa domination sans lutte. Ouadaïens et +aborigènes formèrent, en se mélangeant, la population actuelle des +Médogo. L’arrivée de Moudgo dans la région à l’est du Fitri est bien +antérieure à l’installation, au Ouadaï, de la dynastie d’ʿAbd el Kerim +ben Djamé.] + +[Note 422 : Les Médogo avaient dit aux Kouka : « _Neseï besara. El +ḥadjer ouagef da. Nadouh bes_. Nous allons tenter une épreuve. La +montagne est devant nous. Appelez-là ! » Le mot _besara_ signifie, +régulièrement : pénétration, perspicacité. Il est employé ici dans le +sens de _mebsara_ (ar. بصر) : preuve évidente.] + +[Note 423 : Aumône, sacrifice.] + +[Note 424 : Ce taureau est appelé _boubkoyo_ par les indigènes.] + +[Note 425 : _Kô_, signifie : montagne, en tar lis et en kenga. En +baguirmien, _kô_ signifie : terre, poussière, cailloux ; pour désigner +une montagne, on emploie le mot _toto_.] + +[Note 426 : Nous nous rappellerons toujours certain recensement du +village d’Aouni : le soleil était déjà haut et l’odeur des Kouka nous +incommodait tellement que nous étions obligés de rester à une certaine +distance d’eux. Il est facile d’imaginer dans quelles mauvaises +conditions hygiéniques vivent ces indigènes. Ce qu’écrit le lieutenant- +colonel Mangin, dans _Troupes Noires_ (_Revue de Paris_, 1er et 15 +juillet 1909). « La race nègre est le produit d’une dure sélection qui +s’opère par une effrayante mortalité infantile » nous fait songer à une +constatation qui s’imposa à nous, lors du recensement des Kouka : dans +beaucoup de villages, celui d’Aouni en particulier, presque toutes les +femmes étaient enceintes ou avaient un petit enfant dans le dos, et +cependant le chiffre des gamins déjà avancés en âge était dérisoire.] + +[Note 427 : Aussi n’y a-t-il pas moyen de dormir, quand on campe dans un +village du Kouka. C’est, durant toute la nuit, un véritable concert +d’aboîments.] + +[Note 428 : La ligne Massakory-Aouni est la limite sud de la région +sablonneuse.] + +[Note 429 : Chevalier, _L’Afrique centrale française_, page 352.] + +[Note 430 : C’est peut-être là l’explication du nom de Baro, donné à +l’ancien lac dont parle M. Chevalier.] + +[Note 431 : _El mé raged_.] + +[Note 432 : C’est une erreur d’écrire _Ba-Tah_, sous prétexte que dans +certains idiomes de l’Afrique Centrale le monosyllabe _ba_ signifie +fleuve, rivière (_Ba Mbassa, Ba Batchikam_, etc.). Le mot _baṭaḥ_ est +arabe. En arabe régulier, _baṭḥa_ بطحاء, _abṭaḥ_ ابطح, _baṭiḥa_ بطيحة +signifient : vaste lit d’un torrent. Dans le dialecte du Tchad, _baṭaḥ_ +بطح a un sens analogue et désigne une rivière temporaire, un baḥr.] + +[Note 433 : C’est d’ailleurs de là que vient le nom de _Debaba_, donné à +la région. Debaba a le même sens que le mot régulier _medebb_ : lieu où +l’eau s’écoule. La partie de la Baṭaḥ comprise entre Bouloulou et +Lahmeur est aussi appelée _el birké_ : étang, bassin, mare.] + +[Note 434 : L’eau dépassa alors le village de Tchok.] + +[Note 435 : Passe au village de Mourra, où est né l’ex-sultan du Ouadaï, +Doud-Mourra : le lion de Mourra.] + +[Note 436 : « A une heure de Mandélé, 8 décembre 1880. — Continua la via +eccelente, la pianura immensa, la vegetazione ubertosa e, presso +all’acqua, richissima ». Matteucci.] + +[Note 437 : Il y en a d’énormes.] + +[Note 438 : On désigne parfois ces gens-là sous le nom de +« charognards », et il faut avouer qu’ils méritent bien cette +appellation.] + +[Note 439 : Le pays kouka et dadjo fut notamment ravagé par l’aguid el +Djaadné, en avril 1904. Les Ouadaïens avaient un excellent moyen pour +savoir où était caché le mil des indigènes qu’ils pillaient. Ils +prenaient les hommes les moins maigres du village et tenaient à chacun +d’eux le raisonnement suivant : « Tu es gras, donc tu te nourris bien, +donc tu as du mil, que tu as caché. Tu vas nous montrer immédiatement +l’endroit où il se trouve ». Le pauvre diable était obligé de +s’exécuter : sans cela, les mauvais traitements venaient à bout de sa +résistance ; s’il s’entêtait, il risquait la mutilation, voire même la +mort.] + + + + + V + + LES MÉDOGO + + * * * * * + + +Le pays actuel du Médogo était occupé par des indigènes de même origine +que les Kouka et les Kenga, lorsque Moudgo arriva dans la région avec +ses Ouadaïens (Abou Senoun et Mandala). Il réussit à y établir sa +souveraineté, par le seul ascendant d’un état de civilisation plus +avancé. Ses successeurs, Léya, Batara, Salemi, continuèrent son œuvre. +Nous avons déjà vu, à propos des Kouka, comment les descendants de +Moudgo restèrent les seuls maîtres du pays. En souvenir de cet +événement, un taureau est consacré à la montagne et erre en liberté. +Quand il meurt, il est remplacé : Boubkoyo a toujours un successeur. La +fusion se fit petit à petit entre les Abou Senoun et les autres +indigènes. Leurs descendants furent appelés _Médogo_ (sing. +_Médagaoui_)[440], du nom du chef ouadaïen qui était venu autrefois +s’installer dans le pays. La montagne reçut le nom de Ḥadjer Médogo. + +Le sultan du Médogo, qui réside à El Birni, au pied de la montagne, +commande le pays limité par le Fitri, à l’Ouest, et la Baṭaḥ, au Nord et +à l’Est. Du côté du Sud, sa souveraineté s’étend jusqu’à Djahia. + +Autrefois, les Médogo étaient quelque peu en rivalité avec les Boulalala +du Fitri. D’autre part, des luttes intestines pour la conquête du +pouvoir éclataient assez fréquemment. C’est ainsi que le gros village de +Dokotchi[441], sur la Baṭaḥ, fut formé par les gens d’un prétendant +vaincu, qui avait dû quitter le Médogo. + +Les seuls Européens qui aient visité le Médogo, avant l’arrivée des +Français dans la région du Tchad, sont les deux voyageurs italiens +Massari et Matteucci. Ils ne firent d’ailleurs que traverser rapidement +le pays, du 13 au 19 décembre 1880. Partis de Mandélé, sur la Baṭaḥ, ils +passèrent au pied de la montagne du Médogo et se dirigèrent vers le +Fitri, par la route de Gamsa. Le « diario » de Matteucci ne présente que +peu d’intérêt[442]. Cet explorateur pensait décidément trop à sa « cara +Bologna[443] » : il n’avait pas le temps de s’occuper du pays. + +Le Médogo dépendait de l’aguid el Djaadné, qui y faisait lever l’impôt : +il venait quelquefois piller ce pays, comme en juillet 1904. Cependant, +l’origine maba de leurs sultans valait aux indigènes de la région +certains ménagements de la part des Ouadaïens. Quand nous fûmes +installés au Fitri, le Médogo entra dans notre zone d’influence et se +détacha de plus en plus du Ouadaï. Jusqu’au commencement de 1908, la +situation du sultan ʿAbd er Raḥman resta extrêmement délicate, car il +n’était pas à l’abri d’un coup de main de la part des Ouadaïens, et, +d’un autre côté, son intérêt lui commandait pourtant de se rapprocher +des Français. La création du poste-frontière d’Atya a mis fin à cet état +de choses. + +Le centre de la plaine du Médogo est à peu près marqué par la montagne +appelée Ḥadjer Médogo, au pied de laquelle se trouvent plusieurs +villages, dont la résidence du sultan, El Birni. La montagne a environ +200 m. de hauteur. A son sommet, se trouvent treize puits ou sources, +qui donnent une eau très claire. La montagne servait autrefois de refuge +en cas de danger. Signalons encore les collines rocheuses de Petit +Migni, Grand Migni, et Abou Zerafa. + +La montagne de Djahia, vers le Sud-Ouest, est plus importante que le +Ḥadjer Médogo. Ses habitants (nas Djahia) ont gardé une semi- +indépendance. Les Djahia n’avaient pas à redouter d’attaque, car on ne +peut pénétrer dans la montagne que par un sentier étroit et difficile, +commandé par plusieurs plates-formes. En 1902, ils assaillirent pendant +la nuit l’escadron de spahis, qui avait campé dans la plaine, non loin +de leurs rochers. + +La population du Médogo est très variée : Médogo, Kouka, Boulala, Pouls, +Bornouans (Goumro, Malouaya, Barouella), Dadjo et Arabes. Il y a, en +outre, des populations mixtes : les Djahia, par exemple, qui tiennent le +milieu entre les Kenga et les Kouka. Ces indigènes sont restés confinés +dans leur montagne et ont pris un cachet particulier. Leur langue est +intermédiaire entre le kenga et le tar lis, et leurs femmes portent la +grosse tresse des femmes kouka, abou semen, médogo et boulala. Ils sont +presque tous fétichistes. + + * * * * * + + +[Note 440 : Le sultan du pays est appelé ʿAbd er Raḥman el Médagaoui.] + +[Note 441 : Les gens de Dokotchi et ceux de ʿAbd er Raḥman se battirent +encore en septembre 1907.] + +[Note 442 : _Pellegrino Matteucci ed il suo diario inedito_, pages 661 +et 662.] + +[Note 443 : « E ripenso a Bologna !... Il pensare a Bologna non +basta.... Bologna, la mia cara Bologna, è sempre la note dominante del +mio pensiero, etc., etc. ».] + + + + + QUATRIÈME PARTIE + + * * * * * + + LES FÉTICHISTES + + * * * * * + + +Les fétichistes sont nombreux dans les montagnes du Sud. Nous étudierons +les deux populations que nous avons surtout connues, les Kenga et les +Diongor. Nous parlerons également des Abou Semen du Fitri d’origine +kenga, et enfin, pour terminer, nous dirons quelques mots des Sokoro, +Fagnia et Boua. + + * * * * * + + + + + I + + LES KENGA + + * * * * * + + _LES KENGA ET LES LISI_ + + +Les populations suivantes : Kenga, Abou Semen, Baguirmiens, Kouka et +Médogo, ont la même origine. La tradition le rapporte et la très proche +parenté de leurs langues le confirme. + +Les Kouka, les Médogo et les Boulala sont appelés _Lis_ ou _Lisi_ par +les Baguirmiens. Ils parlent la même langue, le _tar Lis_[444]. Les Abou +Semen parlent le tar lis, qui est la langue du Fitri, et se servent +aussi, entre eux, d’un dialecte kenga. La langue du Baguirmi _tar +Bagrimma_, dérive du kenga. Il existe enfin une multitude de dialectes, +qui tiennent à la fois du kenga, du bagrimma, et du tar lis. Ces +dialectes varient parfois de village à village, mais, étant donné que +les indigènes connaissent généralement les trois langues, lesquelles +sont d’ailleurs proches parentes, cela ne présente aucun inconvénient. + +Les indigènes rapportent que les Baguirmiens sont les descendants de +chasseurs kenga, qui vinrent s’installer dans la région actuelle du +Baguirmi et y organisèrent un royaume. Les Abou Semen du Fitri sont +également d’origine kenga : nous le verrons plus loin. Nous avons déjà +montré, d’autre part, que les Boulala sont des Kanembou qui firent la +conquête du Fitri et s’y mélangèrent aux Abou Semen et aux Kouka. Les +populations initiales sont donc : les Kenga, les Kouka et les +Médogo[445]. Ces peuplades ont entre elles des liens étroits de parenté +et sont venues, toutes les trois, des régions montagneuses situées à +l’est du Guéra. Voici d’ailleurs, d’après les indigènes, quels seraient +leurs ancêtres. + +Ngaréla, ancêtre des Kenga de Mataïa. + +Kadingna, ancêtre des Kenga du chef Séri (Aboutiour). + +Godéo, ancêtre des Kenga du chef Chèkher (Aboutiour). + +Tchéré, ancêtre des Kenga de l’aguid el Khèl Aboutiour). + +Massnia, ancêtre des Baguirmiens. + +Hérélla, ancêtre des gens d’Erla. + +Djiguilbi, ancêtre des For (Baguirmiens). + +Ḥassen el Kouk, ancêtre des Kouka. + +Moudgo abou Léya, ancêtre des Médogo. + +Nous nous sommes déjà occupés des Kouka et des Médogo, à propos des +Lisi. Nous allons maintenant étudier les Kenga. + + + _LA POPULATION KENGA_ + + +Les Kenga habitent le pays de Boullong, Mataïa, Abouṭiour, Barma, etc. +Ils ne sont plus très nombreux, une grande partie de cette population +ayant autrefois émigré, principalement au Baguirmi et au Fitri. + +Comme tous les indigènes de ces pays du Sud, les Kenga ont leurs +villages installés au pied de quelques petites montagnes : ils cultivent +leurs champs de mil dans la plaine. Autrefois, après la récolte, ils +mettaient le grain dans des cachettes disposées au milieu des rochers. +Si la montagne ne contenait pas de source ou de puits, des réserves +d’eau étaient tenues prêtes, en même temps que les réserves de mil. +Quand les ennemis approchaient, les Ouadaïens, par exemple, qui venaient +souvent piller le pays et y enlever des esclaves, des cris stridents +signalaient leur arrivée[446]. Les habitants du village se réfugiaient +aussitôt dans la montagne et se cachaient au milieu des gros blocs de +rochers. Si la montagne était assez grande, les Kenga pouvaient ainsi +échapper aux Ouadaïens, lesquels n’osaient guère s’aventurer dans les +_ḥadjer_[447], car les Kenga les repoussaient facilement à coups de +sagaie et en faisant rouler sur eux de grands quartiers de roc. Si les +Ouadaïens tentaient une espèce de siège, les Kenga consommaient leur mil +et leur eau de réserve et attendaient patiemment le départ de leurs +ennemis. Mais il arrivait parfois, car les plus hautes de ces montagnes +ont à peine quelques centaines de mètres, que les Kenga n’étaient ni +suffisamment abrités ni suffisamment éloignés des Ouadaïens, qui +pouvaient alors les tuer à distance. + +Les Kenga ont le teint noir (_azreq_ : noir-gris, _asoued_ : noir). La +nuance chocolat, que l’on trouve parfois dans cette population, semble +être plus fréquente chez les femmes. Les Kenga sont grands et bien +bâtis. Ils ont les cheveux longs et arrangés en petites tresses. Les +femmes mariées ont la tête rasée. Les cheveux des jeunes filles sont +coupés très courts et certaines parties de la tête sont rasées, de façon +à obtenir ainsi des dessins particuliers. Les femmes et les jeunes +filles portent des anneaux de cuivre aux bras : à la cheville, elles ont +des anneaux spéciaux, qui se prolongent derrière, à la façon d’un +éperon, en formant une espèce de gros losange. + +Les Kenga sont de grands buveurs de merissé, boisson fermentée faite +avec le mil. Ils sont fétichistes et ont des pratiques religieuses très +grossières. Ces pratiques ressemblent beaucoup, d’ailleurs, à celles des +autres fétichistes de cette partie de l’Afrique : Dadjo, Sara, Banda, +Kreich, etc. Ils ont une petite case pour leur divinité et ils y +déposent des bourmas pleines de merissé. Abouṭiour possède un de ces +sanctuaires (_margaïa_), qui est réputé dans toute la région. Les Kenga +suspendent aussi, à un grand bâton planté en terre, les os des animaux +tués à la chasse[448]. + +Les Kenga croient aux sorciers et aux jeteurs de sort (en arabe, +_massas_ ; en kenga, _merla_). Quand on veut interroger la divinité, +pour savoir si l’hivernage sera pluvieux, si la récolte de mil sera +abondante, si les _siyâd ed doukhmat_[449] viendront piller le pays, +etc., les indigènes se rassemblent autour de la margaïa. La cérémonie +commence tout d’abord par un bruit assourdissant de bandalas et de +gangas, qui sont battues à tour de bras. Une femme, revêtue d’un grand +vêtement blanc et coiffée d’une calotte rouge, est assise sur un +foundouq[450] renversé. La divinité communique volontiers avec la +prêtresse, et c’est pourquoi, dans les cas graves, celle-ci est +interrogée en grande pompe par les chefs de la tribu. L’être suprême +parle par la bouche de cette sibylle, qui prophétise ou fait connaître +les ordres de celui qui l’inspire. Les Kenga disent que l’inspiration +divine provoque chez elle un tremblement convulsif, accompagné d’une +sueur abondante, et que ses yeux sont alors égarés[451]. + +Ces indigènes croient aussi au mauvais œil. Lorsqu’une personne meurt et +que sa mort ne semble pas naturelle, ce n’est point Dieu qui l’a tuée, +c’est quelqu’un de méchant qui lui a jeté un sort (_massas_). On +recherche alors ce dernier. Quand on le découvre, on lui prend sa femme, +ses enfants, ses biens et on le tue sans pitié. Cette croyance aux +sorciers est tellement ancrée dans l’esprit des Kenga, que parfois un +malade se croit persécuté et crie : « _Foulan iechrob dammi, iakoul +kebdi_, etc.[452] ». Les parents du malade courent alors à la maison du +prétendu sorcier et le massacrent ; ou bien celui-ci est traîné devant +la personne à laquelle il a jeté un sort et il est mis en demeure de +faire cesser ses maléfices. Le malheureux a beau se défendre, si le +malade continue à souffrir, on frappe son prétendu persécuteur à coups +de chicotte ; si le malade meurt, on tue le sorcier. + +Quand un Kenga a rendu le dernier soupir, les femmes poussent +immédiatement des cris suraigus pendant plusieurs heures. Viennent +ensuite les lamentations et les pleurs, qui durent environ deux jours. +Pendant ce temps, une fosse est creusée dans un champ de mil, à côté du +village. Les hommes se tiennent accroupis et silencieux tout autour. Les +habitants des villages voisins viennent prendre part au deuil : les +hommes s’asseoient au milieu de ceux qui entourent la fosse et les +femmes se joignent aux pleureuses. + +L’enterrement a ensuite lieu. Deux hommes prennent le cadavre sur leurs +épaules, et, dans les cas de mort considérés comme suspects, on +interroge le défunt pour savoir qui l’a tué. « Dis-nous qui t’a tué ?... +Est-ce la divinité[453] ?.... Est-ce un sorcier ?.... Si c’est un +sorcier, nous te vengerons..., etc. ». On pose ainsi des questions au +cadavre. Si l’on vient à croire que celui-ci répond par l’affirmative à +l’un des noms qui sont cités, l’indigène qui lui a jeté un sort est +immédiatement appréhendé et tué. Si le prétendu sorcier se défend de +toute mauvaise action, on lui fait subir une épreuve. On lui ordonne de +monter au sommet d’un arbre et de se jeter en bas. S’il ne se fait aucun +mal, c’est qu’il a raison : il n’est pas sorcier. Si, au contraire, il +se tue ou bien se casse les reins ou les jambes, il est traîné en dehors +de la place et jeté en pâture aux vautours. Aboutiour possède un grand +acacia (_harazaya_), qui servait beaucoup autrefois à ce genre +d’épreuves[454]. + +Le tam-tam des Kenga est très curieux, car il offre de réelles +différences avec les divertissements qu’on est habitué à voir chez les +populations musulmanes. + +Au centre, se tiennent les instruments. Autour d’eux, tournent les +jeunes filles qui, pour cette occasion, se surchargent les bras et les +jambes d’anneaux en cuivre. Elles mettent autour des reins un petit +pagne de cotonnade rayée[455], sur lequel est disposée une ceinture de +petites perles (_loulou_). Cette ceinture, étroite devant, s’élargit sur +la croupe et recouvre le pagne presque entièrement. Elle est faite de +petites perles de différentes couleurs, blanches, bleues, rouges, etc., +et produit un joli effet. Autour du cou, elles ont diverses parures, qui +tombent sur la poitrine. Le cercle des jeunes filles tourne lentement, +chacune d’elles ayant la main droite sur l’épaule droite de celle qui la +précède. Puis, les jeunes filles font à-droite, tournent le dos aux +musiciens et, se prenant les mains, balancent les bras en cadence, +d’avant en arrière et d’arrière en avant. Leur cercle continue à tourner +doucement de la sorte, en faisant un bruit métallique d’anneaux +entrechoqués. + +Les hommes forment le cercle extérieur. Ils portent sur la tête, +différents ornements en paille tressée : couronnes, coiffures bizarres, +etc. Ils marchent lentement, en cadence, et font de temps en temps face +aux jeunes filles. Ils agitent leurs armes : couteaux, couteaux de jet +(_kourbadj_), sabres, casse-tête, bâtons avec un grand crochet en fer +(pour désarçonner les cavaliers), etc. Les jeunes filles chantent et les +hommes reprennent[456]. Puis, tout d’un coup, les hommes se précipitent +sur les jeunes filles, en brandissant leurs armes et en poussant de +grands cris. + +Les femmes mariées se reconnaissent à ce qu’elles ont la tête rasée et à +ce qu’elles portent, autour des reins, une ceinture faite de plusieurs +rangées d’une fibre rouge. Elles peuvent prendre place avec les jeunes +filles. + +A dire vrai le tam-tam des Kenga nous a paru plus agréable que celui des +indigènes musulmans. Ceux-ci, les Arabes mis à part, ne chantent +généralement pas. De plus, leurs femmes ont la triste habitude de passer +de fréquentes couches de beurre sur leur chevelure. Le beurre, divers +autres ingrédients, la poussière, finissent par transformer les cheveux +en une série de grosses tresses, qui pendent de chaque côté du visage. +Quand il y a tam-tam, la chaleur et la transpiration amènent le +ramollissement de tout ce qui est contenu dans les cheveux : le beurre +fond et dégoutte sur le cou et les épaules. Comme l’hygiène de la tête, +chez ces populations, ne consiste guère que dans l’application fréquente +de couches de beurre, il en résulte, lors des tams-tams, ou dans un +marché, à l’heure de midi, une odeur particulière qui saisit fortement à +la gorge, surtout quand on n’y est pas habitué. Cela n’a pas lieu chez +les Kenga et, quoiqu’ils ne soient pas plus propres que les autres +indigènes, on n’est pas incommodé par l’odeur dont nous venons de +parler. + +Les Kenga seraient venus de Mogo, au sud-est de l’Abou Telfan. Ils +refoulèrent les Am Tchorlo, Kouka qui occupaient alors le pays actuel de +Boullong, Mataïa, Abouṭiour. Ils vainquirent leurs voisins, les Babalia, +et leur imposèrent un tribut. La domination des Kenga s’étendit ainsi +jusqu’à Guéria et la lagune Ebé. Nous avons déjà dit que le royaume du +Baguirmi fut fondé par des Kenga de Mataïa. + +Les Kenga furent ensuite soumis par les Ouadaïens. Leur pays dépendait +de l’aguid el Djaadné, à qui ils payaient régulièrement un tribut[457]. +Cela n’empêchait pas d’ailleurs les Ouadaïens de venir les piller de +temps en temps. Les Kenga se réfugiaient alors dans leurs montagnes. + +Ces montagnes ont quelques kilomètres de tour et moins de deux cents +mètres de hauteur ; chaque village est situé au pied de l’une d’entre +elles. Ces montagnes, qui ont été rongées par les eaux de pluie[458], se +composent de gros blocs de rochers, aux contours polis et arrondis, +entassés les uns sur les autres. La forme et l’aspect rougeâtre de l’une +d’entre elles, Abouṭiour (ابو طيور), la font ressembler, de loin, à un +énorme bonnet phrygien. Son nom[459] vient de ce que de nombreux +pélicans ont installé leurs nids au sommet de la montagne, qui est tout +blanchi par leurs excréments. Ces oiseaux vont pêcher le poisson dans +les lagunes Ebé et Fitri. Les petits pélicans, qui tombent au pied de la +montagne et ne peuvent s’enfuir, agrémentent l’ordinaire des Kenga. + +Les Kenga de Mataïa et d’Abouṭiour disent appartenir à la même famille +que les sultans du Baguirmi. Les divers chefs kenga conservent la lance +d’un de leurs ancêtres et, dans les grands jours, un homme, qui marche +devant eux, la porte avec la plus grande vénération. + +Chaque village a un chef, parfois même deux. Une vieille rivalité divise +toujours les habitants de Mataïa et ceux d’Aboutiour : les premiers +auraient enlevé autrefois, paraît-il, des femmes du village d’Abouṭiour. +Les Kenga étendaient, dans le temps, leur domination sur certains +villages situés au pied du massif de Guéra. Encore actuellement, +d’ailleurs, des Diongor viennent chaque année aider les Kenga à faire la +récolte du mil. + +On trouve des Kenga à Boullong, Mataïa, Abouṭiour, et dans les villages +environnants. On en trouve aussi quelques-uns au sud de cette région et, +du côté de l’Est, dans le massif de Guéra. + +La crainte des incursions ouadaïennes et l’habitude prise de vivre +cachés dans leurs montagnes ont fini par donner aux fétichistes de toute +cette contrée une mentalité particulière. Ils sont méfiants, hostiles +aux étrangers, et pillent assez souvent ceux qui passent au pied de +leurs rochers. Ils se figurent que la montagne les met à l’abri de toute +répression et, non contents de commettre des exactions au détriment de +paisibles commerçants indigènes, ils ont parfois même pris une attitude +hostile à notre égard. En octobre 1907, lors de l’arrestation d’un chef +kenga de Mataïa, Bendjéré, les gens du village attaquèrent le +détachement du lieutenant Carbou, et cet officier dut faire ouvrir le +feu, afin de pouvoir se dégager. + +Il ne semble pas, du reste, que les Kirdi aient renoncé à leurs +habitudes de pillage, car des nouvelles assez récentes ont signalé des +désordres et des brigandages dans toute cette région montagneuse. + + * * * * * + + +[Note 444 : _Tar Lis_ ou _tar Lisi_ : langue des Lis, des Lisi.] + +[Note 445 : Cela n’est vrai que jusqu’à un certain point pour les +Médogo. Ces indigènes tirent leur nom du chef ouadaïen Moudgo, qui vint +avec ses gens s’installer dans la région montagneuse située à l’est du +Fitri. Mais ce noyau d’étrangers se fondit dans la masse de la +population habitant déjà le pays des Ḥadjer, laquelle appartenait à la +même famille que les Kenga et les Kouka.] + +[Note 446 : Ces cris bizarres sont obtenus en déplaçant rapidement la +main sur le côté droit de la bouche.] + +[Note 447 : _Ḥadjer_ : cailloux, pierres, montagne.] + +[Note 448 : Les Kenga creusent dans la brousse de grandes fosses, qui +sont soigneusement dissimulées par des branchages de la terre et de +l’herbe : il leur arrive de prendre ainsi beaucoup de grosses antilopes +(bubale, damaliscus, ketenbour, etc.).] + +[Note 449 : Surnom donné aux Ouadaïens. Voir tome II.] + +[Note 450 : Grand vase en bois, qui sert à piler le mil.] + +[Note 451 : « Le mode de consultation et de réponse de la femme +interrogée rappelle tout à fait le procédé employé par la pythonisse de +Delphes. Il n’y a bien entendu aucun emprunt, aucune imitation, mais il +est curieux de relever l’identité du procédé, ce qui prouve qu’à +l’époque où fut instituée la consultation de l’Oracle de Delphes, la +mentalité des Grecs ne était au même stade que celle des Kenga. » (Note +de M. René Basset.)] + +[Note 452 : « Un tel boit mon sang, mange mon foie..... »] + +[Note 453 : Quand un indigène meurt de mort naturelle, les autres disent +que c’est Dieu qui l’a tué : _Allah bes qetelah_.] + +[Note 454 : Il est bien évident que, depuis que nous occupons le pays +des Kenga, ces pratiques barbares ne sont plus tolérées.] + +[Note 455 : Le petit pagne blanc, avec de larges raies bleues, est le +vêtement habituel des femmes kenga.] + +[Note 456 : Lors d’un grand tam-tam que nous avons vu à Abouṭiour, les +habitants de ce village chantaient la victoire des blancs sur le djerma +Abou Sekkin et l’aguid el Baḥr Badjouri, qui avaient pris honteusement +la fuite à Abou Nabaq.] + +[Note 457 : Deux subordonnés de cet aguid, le djerma Smaïn et le koursi +Hesseïni ould Amtelaïd, vinrent piller le village d’Abouṭiour en mars +1906.] + +[Note 458 : Les montagnes sont toujours entourées d’une bande +sablonneuse qui est plus ou moins large.] + +[Note 459 : _Abou Ṭiour_ : la montagne aux oiseaux.] + + + + + II + + LES ABOU SEMEN + + * * * * * + + +Le terme de _Abou Semen_ ou _Am Semen_ est employé, au Fitri, pour +désigner les indigènes qui habitaient le pays avant l’arrivée des +Boulala. + +Ces gens-là n’étaient pas de bons musulmans, mais ils observaient +certaines pratiques de l’islamisme. On ne pouvait donc pas les appeller +_Kirdi_ (fétichistes). On se servit alors d’un terme mitigé et on leur +donna le nom de _Abou Semin, Abou Semen_ (les hommes qui jeûnent)[460], +parce qu’ils suivaient les prescriptions du Coran pendant le +Ramadan[461]. + +Voyons maintenant quelle est l’origine de ces Abou Semen. D’après la +tradition, le Fitri a d’abord été occupé par les Pouls. A ceux-ci +succédèrent des Kenga venus du Sud-Est, qui s’installèrent autour de la +lagune, cultivèrent le mil et le coton et pêchèrent le poisson du Fitri. +Que ces indigènes fussent pour la plupart d’origine kenga, cela ne doit +faire aucun doute. Le fait est d’abord rapporté par la tradition. De +plus, les Abou Semen se servent entre eux du kenga et ils conservent +encore quelques-unes des pratiques fétichistes de leurs frères des +montagnes. Enfin le nom de _Kenga_, donné par eux à l’un des villages du +Fitri, est, à cet égard, caractéristique. C’est surtout aux indigènes +d’origine kenga que s’applique le nom d’Abou Semen. + +Le Fitri fut ensuite conquis par les gens de Ḥassen el Kouk, qui +venaient de quitter le Médogo. Les Abou Semen subirent alors la +domination des Kouka, et elle leur fut très dure. Plus tard, les Am +Semen firent appel aux Boulala, qui vainquirent les Kouka et les +chassèrent du Fitri. + +Les Kenga (Gollo, Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, Gorko, Kenga, +etc.)[462], les Dadjo (Koudou), les Kouka (Malabesse Kabara, Moyo, +Seïta), habitant le Fitri, sont désignés généralement du nom d’Abou +Semen ou Am Semen (sing. : Am Semenaï). + +Les Abou Semen sont fort méprisés : on les considère comme une +population d’esclaves (_ʿabīd, ma haouanīn, ma ḥourrīn ; deremdi ou +nderinderi_). Ils furent autrefois odieusement maltraités par les +Boulala : le sultan Gadaï, qui ruina le Fitri pour obtenir la faveur des +Ouadaïens, envoyait à Abéché de nombreux esclaves abou semen. + + * * * * * + + +[Note 460 : صام _ṣam_, يصوم, _iṣoum_ : jeûner ; _ṣoum_ et _ṣiam_ : +jeûne.] + +[Note 461 : C’est du moins l’explication qui nous a été donnée dans le +pays. M. René Basset croit qu’elle a été imaginée après coup. +« L’étymologie de _semen_ expliqué par l’arabe _soum_ ne me paraît pas +admissible. Comment expliquer le _n_ ? »] + +[Note 462 : Les premiers Kenga qui vinrent au Fitri s’installèrent sur +les bords de la lagune, à Gollo ; ceux qui suivirent se fixèrent à +Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, etc.] + + + + + III + + LES DIONGOR + + * * * * * + + +Les Diongor habitent le Guéra et l’Abou Telfan. Au point de vue +physique, ils ressemblent aux Kenga. On les reconnaît cependant à ce +qu’ils ont sur le front des lignes de petits points. Leurs femmes ont +des scarifications sur le ventre et sur les reins : elles ont la lèvre +inférieure percée et elles introduisent dans cet orifice une longue +paille ou un morceau de cuir, qui tombe sur la poitrine. Les mœurs et la +religion sont les mêmes que chez les Kenga. La langue est différente. + +Les Diongor habitent surtout le massif de Guéra. Ce massif semble être +le plus important de tous ceux qui se trouvent dans la région comprise +entre le Darfour, le Tibesti et le lac Tchad. Il a une longueur d’une +vingtaine de kilomètres environ et, au milieu des petites montagnes +isolées qui l’environnent, il produit un aspect imposant par sa masse et +son élévation. Sa hauteur est notablement inférieure à 1.000 m. La +montagne est couverte de villages diongor ; on en trouve partout : au +pied, sur les flancs et sur le sommet. + +Le pays est situé, depuis quelques années, dans notre zone d’influence. +L’affaire de Tialo (1906), qui coûta la vie au djerma Smaïn, a enlevé +cette région aux Ouadaïens, qui n’y paraissent plus guère. C’est +pourquoi les Diongor du pied de la montagne peuvent actuellement +cultiver la plaine en toute sécurité. Ils récoltent principalement les +différentes variétés de mil, le sorgho, le maïs, les arachides et le +tabac[463]. Il y a également des champs de culture à l’intérieur de la +montagne, laquelle contient de l’eau durant toute l’année. Grâce au +refuge qu’elle constituait pour eux, les Diongor restèrent toujours +indépendants. Mais comme les villages sont nombreux, une centaine +environ, dont quelques-uns comptent plusieurs milliers d’habitants, les +Diongor étaient obligés d’utiliser la moindre parcelle de terrain. Rien +ne saurait donner une idée de la vie que menaient ces pauvres gens, +seuls à être restés indépendants dans leur âpre montagne, alors que les +pays d’alentour étaient sans cesse sillonnés et pillés par les +Ouadaïens. A la saison des pluies, quand l’eau entraînait le peu de +terre qui constituait le champ de mil de maint Diongor, celui-ci +reconstituait son champ avec de la terre rapportée, afin de pouvoir se +procurer le mil indispensable à sa misérable existence. Inutile de dire +que les habitants du pied de la montagne voyaient très souvent leurs +récoltes devenir la proie des Ouadaïens, lorsqu’elles n’étaient pas tout +bonnement saccagées ou incendiées. Les Diongor surpris dans la plaine +étaient réduits en esclavage. + +La montagne était le refuge des Diongor et les faisait vivre. Tous les +efforts des Ouadaïens, pour réduire ce foyer d’indépendance, échouèrent +piteusement. Le sultan ʿAli lui-même y subit un sanglant échec, et le +souvenir de cette aventure est resté très vif dans l’esprit des +indigènes. Il est naturel d’ailleurs que, étant donnée la personnalité +de ʿAli, le vainqueur du mbang Abou Sekkin, la victoire des Diongor ait +eu un grand retentissement. + +On raconte que ce sultan avait dit un jour à l’un de ses familiers : +« Dis-moi donc quel est le pays qui n’obéit pas à mes ordres ? » L’autre +lui répondit alors : « Oui, tous les pays, depuis le Darfour jusqu’au +Tchad et depuis le Chari jusqu’au Borkou reconnaissant ta puissance. +Seuls, les Djenakheré du Guéra sont restés indépendants et jamais +personne n’a réussi à pénétrer dans leur montagne ». ʿAli fut, dit-on, +piqué par cette réflexion et il voulut réduire les Diongor. + +Le sultan du Ouadaï s’avança vers le Guéra avec son armée et attaqua le +massif du côté de son extrémité nord. Mais les Ouadaïens, obligés de se +servir des mains pour escalader les flancs abrupts de la montagne, ne +purent pas utiliser leurs fusils à pierre. De plus, les Diongor +faisaient rouler sur eux d’énormes blocs de rochers, qui rebondissaient +le long de la montagne et venaient écraser des groupes entiers d’hommes. +Les soldats de ʿAli, épouvantés par cette lutte inégale et reconnaissant +d’ailleurs l’inutilité de leurs efforts, prirent la fuite. C’est alors +que s’avança, au bruit sourd des noungaras, le contingent du valeureux +Meri, aguid ez Zebada, le chef favori du sultan. Tout en marchant à la +montagne, Méri se moquait des fuyards et leur faisait ses adieux sur un +ton enjoué : « _Sama léna_ ! Adieu, mes amis, car je ne sais si je vous +reverrai ». Il se précipita sur les rochers, à la tête de ses hommes, en +brandissant son fusil et en criant son mépris aux inabordables Diongor : +« la Djenakheré, Kirdi, Oulâd el Kafir ! » Mais il fut bientôt tué, et +sa troupe se replia en désordre sur le reste de l’armée. + +De nombreux Ouadaïens trouvèrent la mort dans cette affaire. Il faut +d’ailleurs que le sultan ʿAli, homme d’une énergie et d’une ténacité peu +communes, ait subi des pertes considérables, pour qu’il se soit résigné +à être vaincu par des fétichistes. Les Diongor, après avoir dépouillé +les cadavres, en firent un grand tas, et ce monceau de morts cachait, +paraît-il, le tronc d’un gros arbre, que l’on peut encore voir sur les +lieux. Cet échec fut très sensible à ʿAli, qui mourut sur la route du +retour à Abéché. + +Les habitants du Guéra furent dès lors laissés tranquilles[464]. Seul, +Acyl, quelque temps avant son arrestation (1903), essaya de pénétrer +dans la montagne. Son camp était installé dans la plaine, non loin du +village diongor de Am Mbazera (au sud-ouest de l’endroit attaqué par +ʿAli). C’est à peine si les gens d’Acyl purent escalader les quelques +contreforts qui se trouvent de ce côté du massif. Quand ils virent les +énormes rochers qui roulaient sur eux, ils prirent prudemment la fuite. + +Grâce à l’impunité que leur assurait la montagne, les Diongor tombaient +sur tous ceux qui passaient à leur portée[465]. D’un autre côté, il +était imprudent pour eux de s’aventurer dans la plaine. Ces habitudes de +pillage réciproque étaient normales dans toute la région des +fétichistes. C’est pourquoi, à force de vivre en se tenant sur leur +gardes, le caractère de tous ces Kirdi, des Diongor en particulier, a +été rendu méfiant. Ils sont toujours portés à croire que l’on veut, +suivant la méthode ouadaïenne, les piller, les molester, enlever leurs +femmes et leurs enfants et les réduire eux-mêmes en esclavage. Rendus +très craintifs par les attaques auxquelles ils ont été en butte pendant +de longs siècles, l’apparition d’une troupe dans la plaine les fait +sauter sur leurs armes et se sauver dans la montagne, car ils sont +persuadés que l’on vient à eux avec des intentions hostiles. Il faudra +quelque temps pour leur faire entendre le contraire, ces primitifs ne +comprenant pas, au premier abord, quel but, autre que le pillage, +peuvent se proposer les étrangers qui viennent dans leur pays. C’est +pourquoi ils ne se décideront que bien lentement à quitter les +misérables champs de l’intérieur de la montagne, pour aller cultiver la +magnifique plaine qui s’étend tout autour. + +Les Diongor ont de nombreux chevaux et quelques petites chèvres, qui +broutent autour des cases[466]. Chaque village du pied de la montagne +possède un petit groupe d’Arabes Hémat (ʿAmer), qui ont des vaches et +quelques moutons et fournissent leurs protecteurs de lait et de beurre. +Les montagnes de toute cette région des fétichistes produisent du miel. + +Les gens de Guéra, quoique insoumis, dépendaient nominalement de l’aguid +el Djaadné. + +Les Diongor habitent aussi l’Abou Telfan, où se trouve une ligne de +collines rocheuses presque orientée du Nord au Sud. On raconte que +Moḥammed Chérif, arrivant dans la région avec ses Ouadaïens, y chercha +vainement un endroit pour camper. Il se serait alors écrié : _dâr da +tolfan_, ce pays est idiot ! Le mot resta et le pays fut appelé _Abou +Telfan_ : le pays idiot. + +Autrefois, les Arabes Missiriyé (_ḥoumr_ et _zourg_) venaient passer la +saison sèche dans cette région, qui était restée jusque-là à l’abri des +razzias ouadaïennes. Mais depuis 1905, tout a bien changé. Après son +échec de Yao, le djerma ʿOthmân alla piller l’Abou Telfan et, depuis, la +situation n’a fait que s’aggraver. Les Missiriyé ne viennent plus dans +le pays, et les pauvres Diongor, obligés de se cacher dans la montagne +pour ne pas être réduits en esclavage, ne peuvent pas cultiver leurs +champs de mil. La misère était si grande dans l’Abou Telfan, en 1906, +les Ouadaïens y avaient fait de si belle besogne, que les Diongor +vendaient leurs enfants pour quelques moudd de farine de mil. Disons +d’ailleurs, en passant, que, chez les fétichistes (Kenga, Diongor, +etc.), il n’est pas rare de voir les parents céder leurs enfants pour +payer une dette ou pour faire un achat quelconque[467]. + +Les Ouadaïens, voyant leurs ressources en esclaves diminuer de jour en +jour, se sont rabattus sur ce malheureux pays, qu’ils ont ruiné et +dépeuplé. En 1907, le capitaine Bordeaux trouva, dans une caravane de +Tripolitains se rendant d’Abéché à Benghazi, un lot d’esclaves capturés +dans l’Abou Telfan. Ces pauvres gens furent délivrés et renvoyés chez +eux, par le Kanem, Bokoro et Yao. + +Avant les razzias fréquentes de ces dernières années, l’Abou Telfan +comprenait environ une cinquantaine de villages. Le sultan du Médogo, +ʿAbd er Raḥman, était en relations très amicales avec une partie de ses +habitants. On y trouve, indépendamment des Diongor, quelques Toundjour +et Pouls. Les Oulâd ʿAmer, qui y étaient autrefois, ont quitté le pays +et sont actuellement installés entre Moïto et Bokoro. L’Abou Telfan est +rentré, depuis quelque temps, dans notre zone d’influence et, de ce +fait, la situation de ce pays va en s’améliorant. + +Les Diongor s’enduisent le corps d’huile et d’onguents. Comme ils ne se +lavent guère, ils répandent une odeur désagréable. D’étroites relations +de parenté les unissent aux Saba, qui habitent la région de Sorki : les +deux populations auraient une origine commune et parleraient la même +langue. En tout cas, Kossat, le second du chef de Sorki, reçut un +excellent accueil des habitants de Guéra. Les Saba de Sorki, très +nombreux, ont le commandement sur les autres indigènes habitant leur +pays : Boua, Fagnan, Komin (du côté de Kidil), Bolgo et aussi quelques +Arabes. + +Les Kirdi de la région comprise entre les montagnes des Kenga et celles +de l’Abou Telfan forment une population plus ou moins mêlée. + +Les Korbo sont apparentés aux Diongor. Ils parlent une langue se +rapprochant de celle parlée au Guéra. On dit que ces indigènes seraient +le produit d’un mélange de Diongor, de Dadjo et même de Pouls (?). On +commence déjà à trouver chez eux les déformations des lèvres, qui vont +s’exagérant au fur et à mesure que l’on descend vers le Sud et +atteignent leur maximum de hideur chez les femmes de certaines tribus +sara. Le groupe de Korbo comprend plusieurs villages, situés au pied des +montagnes : Korbo, Narbé, Toumka, Garbodjo, Tialo. Les habitants +possèdent quelques troupeaux et surtout des chevaux. La montagne de +Korbo est une véritable forteresse et ses nombreux habitants ont pu +défier bien des attaques. Au commencement de 1903, Acyl y essuya un +échec sérieux, qui coûta la vie à son cousin Adem Kordé. + +Les Kirdi du groupe de Bara sont apparentés à ceux de Korbo. + +Les Dadjo sont également nombreux dans toute cette région. Ils habitent +Déléb, Douziad, Kedja, Azi, Amdakou, Abéréché[468] et les villages à +l’ouest de Bara : Sewilwil, Zama, etc. Ils forment également les groupes +de Banda[469] et de Mongo. La colline rocheuse de Mongo est entourée +d’un certain nombre de villages : Térémélé, Robiana, Baldié, Gadiéra, +Djokhana, Tagda. Les habitants de ces lieux possèdent quelques troupeaux +et, réfugiés dans leurs rochers, ils peuvent faire une certaine +résistance. Les Dadjo dépendaient autrefois soit de El Mâgné (Azi, +Douziad, Abéréché, etc.), soit de l’aguid el Masmadjé (Sewilwil, Banda, +Mongo, etc.). Ils sont assimilés aux Kirdi par les autres indigènes : +beaucoup d’entre eux ont cependant adopté les pratiques musulmanes. + +Indépendamment des Diongor et des Dadjo, ces montagnes sont encore +habitées par des Kenga, des Kouka, etc., qui se sont mélangés au reste +de la population. On y trouve des femmes qui ont des coiffures analogues +à celles des femmes lisi[470]. + + * * * * * + + +[Note 463 : Dans toute cette contrée, les Kirdi se sont fait une +spécialité de la fabrication des bourmas de toute grandeur et des pipes +en terre cuite.] + +[Note 464 : Cependant l’aguid el Djaadné, en août 1904, après avoir +simulé une marche sur le Fitri, tourna brusquement au Sud et alla piller +Zama.] + +[Note 465 : Les insulaires du Tchad (Boudouma et Kouri) agissaient de +même.] + +[Note 466 : Ces animaux cherchent parfois leur nourriture dans les +immondices. C’est pourquoi des indigènes de Boullong, venus avec notre +détachement, ne voulurent pas manger d’un cabri que nous avait offert le +chef d’Am Mbazera. Ils disaient que les cabris de ce village se +nourrissaient de _doungues_ (immondices, ordures). Nous avons constaté +plus tard, que les indigènes de la Côte-d’Ivoire ne partagent pas du +tout cette manière de voir : leurs moutons et leurs cabris qui se +tiennent constamment dans les villages et se nourrissent surtout +d’épluchures de bananes et d’ignames, fournissent d’ailleurs une viande +excellente ; celle des « moutons de case » est même tout +particulièrement appréciée.] + +[Note 467 : C’est ainsi que nous avons trouvé au Guéra des Toundjour du +Kanem, qui y étaient venus acheter des captifs. Un Diongor leur avait +vendu son enfant pour quelques pagnes avec lesquels il comptait payer +une dette urgente. Indépendamment des captifs que l’on se procure ainsi, +d’une façon régulière, il y a également les indigènes qui sont enlevés +et réduits en esclavage, soit qu’ils appartiennent à des fractions +ennemies, soit qu’ils aient tout bonnement le tort de passer à côté de +la montagne. Ceux qui, parmi ces derniers, ont été pris très jeunes, +s’attachent à leurs ravisseurs et ne veulent plus ensuite les quitter. +Nous citerons, par exemple, le fait suivant : Lors d’une reconnaissance +dans le Guéra (octobre 1907), certains indigènes soumis, qui avaient à +se plaindre des Diongor, suivirent notre détachement. Un Kenga +d’Abouṭiour, entre autres, réclama son fils qui, tout jeune, avait été +enlevé par les gens d’Am Mbazera. L’enfant avait grandi depuis et se +trouvait, à ce moment-là, âgé d’environ 13 à 14 ans. Quand nous voulûmes +le rendre à son père, il se mit à pleurer et à se rouler par terre, en +disant qu’il ne partirait pas, qu’il voulait rester avec les +Diongor..... Très ennuyé, comme on peut croire, par cette situation +bizarre, nous essayâmes de lui parler de la peine qu’il allait faire à +ses parents, en particulier à sa mère, laquelle attendait à Abouṭiour le +retour de l’enfant perdu. Le jeune Kenga devenu Diongor se releva alors +et répondit avec la plus grande vivacité. Son discours, qui nous fut +traduit en arabe, débutait à peu près ainsi : « Mon père, ma mère, +_marada_, je m’en f..... Je ne les connais pas et je ne veux pas les +connaître. Je suis toujours resté avec les Diongor, je me considère moi- +même comme Diongor et je ne veux pas aller demeurer avec les Kenga. Ici +je bois de la mérissé, etc... »] + +[Note 468 : Ces villages se trouvent sur la route d’Abou Zérafa au +Guéra, ou dans les environs. Ils furent souvent pillés par les +Ouadaïens, Acyl razzia complètement Azi, en 1902.] + +[Note 469 : Notons que deux villages de cette région portent les noms de +Sara (chez les Kenga) et de Banda (chez les Dadjo) : le fait est très +curieux.] + +[Note 470 : L’occupation du Ouadaï par nos troupes, en assurant la +tranquillité des pays fétichistes, va permettre aux indigènes de +descendre dans la plaine pour y faire leurs plantations. Kenga, Diongor, +Dadjo pourront circuler et faire du commerce en toute sécurité, et la +région trouvera enfin une prospérité qu’elle n’a jamais connue. +Cependant, après les événements du Massalat, des Ouadaïens réfractaires +se sont réfugiés dans l’Abou Telfan, dans les premiers mois de 1911 : il +sera donc nécessaire de les traquer et de débarrasser définitivement le +pays de ces bandes malfaisantes, qui n’ont jamais laissé derrière elles +que la ruine et la désolation.] + + + + + IV + + LES SOKORO + + * * * * * + + +Les Sokoro habitent la région de Babna, Bédanga, Bondjo et Méré. On en +trouve aussi quelques-uns entre Bédanga et Melfi (Ngogmi-Boudia). + +Ces indigènes appartiennent à la même famille que les Kenga : leur +langue est apparentée au kenga et Nachtigal dit qu’elle présente +quelques points de contact avec le maba[471]. + + * * * * * + + +[Note 471 : _Sahara und Sûdân_, t. II, p. 689.] + + + + + V + + LES FAGNIA + + * * * * * + + +Les Fagnia ou Fagnan habitent principalement, au sud de Boli, la région +comprise entre le pays des Boua et le lac Iro. Ces indigènes, qui +étaient souvent razziés par les Arabes et par l’alifa de Korbol, durent +se réfugier sur des rochers, où ils installèrent leurs villages. Ils +sont agriculteurs. Certains d’entre eux, surtout dans les districts du +Sud, sont musulmans, et cela leur vaut d’être appelés Nouba par les +Arabes. + + * * * * * + + + + + VI + + LES BOUA + + * * * * * + + +Les Boua résident dans tout le pays au sud de Melfi, et particulièrement +dans la région Damraou-Korbol-Gamkoul. Ces indigènes ont la réputation +d’être très belliqueux. Ils habitaient autrefois du côté de Merdja, au +nord-est de Melfi, où ils eurent à repousser une attaque des Pouls. + +L’alifa de Korbol, qui commandait aux Boua, était le vassal du sultan du +Baguirmi. Les luttes furent d’ailleurs fréquentes entre Baguirmiens et +Boua. Au moment où nous occupâmes le pays, l’alifa avait réussi à +s’affranchir de toute dépendance. C’est nous qui avons rétabli +l’autorité de Gaourang sur les Boua. L’accord ne régnant pas entre le +sultan et l’alifa, ce dernier fut exilé à Bol : on le renvoya plus tard +à Tchekna. Les Boua du chef Ouédou ont fait, tout dernièrement, une +tentative d’exode au Bornou (1908). + +Les Boua sont bien bâtis et vigoureux : leur teint noir est généralement +assez foncé. Quoique divisés en un grand nombre de fractions, ils +possèdent cependant un dialecte commun. Leur langue se rapproche plus ou +moins du baguirmien et Nachtigal dit qu’elle présente, sur certains +points, quelque analogie avec celle des Pouls[472]. + +Les Boua sont des fétichistes vaguement islamisés. Ils sont +agriculteurs, et leurs villages se trouvent au pied des rochers qui +parsèment le pays. + + + FIN DU TOME PREMIER + + +[Note 472 : _Sahara und Sûdân_, II, 689.] + + + + + APPENDICE + + * * * * * + + Addition à l’article _Les Senoussi_, ch. II : LES TOUBOU (p. 127 et + suivantes). + +Une section méhariste est installée en réserve à Tahoua. Elle aide la +section de l’Azbin à assurer la protection de l’azalaï, caravane de +Touareg qui, deux fois l’an, va chercher le sel du Kaouar : l’azalaï de +mars comprend 3.000 chameaux ; l’azalaï d’octobre a plus d’importance et +compte environ 10.000 chameaux. + + * * * * * + + +Les Senoussia ont fortifié solidement le point de ʿAïn Galakka. De +nombreux guerriers — il y a, paraît-il, plus de 500 réguliers, pourvus +d’un uniforme et armés de fusils à tir rapide — assurent la domination +de Si Aḥmed Chérif au Borkou. + +Une garnison ottomane, avec 6 pièces de canon et un colonel, se trouvait +à Bardaï, dans le Tibesti. Il est probable qu’elle évacua le pays dès le +début de la guerre italo-turque. Les Turcs ne se sont jamais installés à +ʿAïn Galakka, où les Senoussia restent les maîtres absolus. Il est donc +fort probable, ainsi que nous l’avons déjà dit, que les Khouân n’ont +arboré le drapeau ottoman que pour faire échec à l’occupation française. + +Si Aḥmed Chérif attache une importance capitale à la possession de ʿAïn +Galakka. Le bruit a même couru qu’il songeait à évacuer Koufra pour +venir s’installer au Borkou. Il convient de n’accueillir ce +renseignement que sous toutes réserves : l’oasis de Koufra est un point +très bien situé, en plein centre des contrées qui reconnaissent +l’autorité spirituelle de Si Aḥmed Chérif, et il semble peu probable que +ce dernier se résigne à l’abandonner. + +La sécheresse de l’année 1911 a provoqué une disette effroyable dans le +Tibesti et le Borkou, qui, en temps normal, sont déjà des pays +essentiellement déshérités. Les dattes et les quelques céréales de la +contrée n’ont fourni que de lamentables récoltes. Les habitants ont été +obligés, pour vivre, d’abattre un grand nombre de chameaux. + +Les Senoussia du Borkou mènent une vie misérable, par suite de +l’impossibilité où ils se trouvent d’assurer leur ravitaillement en +grain. Au surplus, les fructueuses razzias de bétail, au détriment des +indigènes soumis à notre autorité, deviennent de plus en plus +problématiques. Néanmoins, les Khouân restent toujours nos adversaires +irréductibles : un de leurs rezzous est venu, en août 1911, piller la +région de Djadjidouna, en plein Territoire de Zinder. + +Notons également qu’une mission allemande — comprenant un officier, mais +soi-disant scientifique — a, malgré l’opposition diplomatique de la +France, pénétré au Tibesti, venant de Mourzouk. Ce fait, s’ajoutant à +d’autres intrigues allemandes en Tripolitaine, a dû avoir une sérieuse +influence sur la brusque décision des Italiens d’envahir le vilayet, +pour profiter de la situation créée par l’affaire marocaine et, d’autre +part, mettre un terme à certaines convoitises étrangères. + + * * * * * + + + + + =TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER= + + * * * * * + + + Pages. + + AVANT-PROPOS I + + PREMIÈRE PARTIE + + I. — _Les populations du Kanem._ + + I. — Les Kanembou 1 + + II. — Les Ḥaddâd nichâb 49 + + III. — Les Toundjour 73 + + IV. — Les Oulâd Slimân 85 + + V. — Le lac Tchad 104 + + DEUXIÈME PARTIE + + II. — _Les Toubou._ + + I. — La population toubou 113 + + II. — Les Tedâ 122 + + III. — Les Ammâ Borkouâ 161 + + IV. — Les Toubou du Kanem 167 + + V. — Les Toubou du Baḥr el Ghazal et du Ouadaï. + + Les Kreda 175 + + Les Kecherda 199 + + Les Noreâ 204 + + Les Cheurafadâ 207 + + VI. — Les Ḥaddâd Gourân 209 + + VII. — _Petite étude pratique de la langue toubou_ + (dialecte des Dazagada) 213 + + TROISIÈME PARTIE + + III. — _Les Lisi._ + + I. — Les Boulala 291 + + II. — Le Fitri 291 + + III. — Les Babalia 337 + + IV. — Les Kouka 339 + + V. — Les Médogo 349 + + QUATRIÈME PARTIE + + IV. — _Les Fétichistes_ 353 + + I. — Les Kenga 354 + + II. — Les Abou Semen 363 + + III. — Les Diongor 365 + + IV. — Les Sokoro 373 + + V. — Les Fagnia 374 + + VI. — Les Boua 375 + + APPENDICE 377 + + + * * * * * + ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, RUE GARNIER. + + + + +Note du transcripteur : + + + Page 25, note 52, " _agaiast the tribus_ " a été remplacé par + " _against the tribes_ " + + Page 32, " bornouanes du côté du Oudaï " a été remplacé par " Ouadaï " + + Page 43, " partout, au Kanem et et au Dagana " a été remplacé par + " Kanem et au " + + Page 73, " _Tounes et khadrâ djenna_ " a été remplacé par " _el_ " + + Page 74, " abordé par par l’Ouest " a été remplacé par " abordé par + l’Ouest " + + Page 104, " données fournies par les explorarateurs " a été remplacé + par " explorateurs " + + Page 105, " La mission Thilo " a été remplacé par " Tilho " + + Page 115, " _Fodidê_ (pr. _Foddê_) " a été remplacé par " pl. " + + Page 132, " le désert ou il a établi " a été remplacé par " où " + + Page 135, " le cas échant, s’employer énergiquement " a été remplacé + par " écheant " + + Page 171, " seraient apparentés au Noreâ " a été remplacé par " aux " + + Page 199, la section " III — LES KECHERDA " changée à " II " + + Page 200, " sont actuellement intallés dans " a été remplacé par + " installés " + + Page 204, la section " IV — LES NOREA " changée à " III " + + Page 206, " L’occcupation du Ouadaï par nos " a été remplacé par + " L’occupation " + + Page 207, le chapitre intitulé " IV — LA CHEURAFADA " de la 2e partie + a été traité comme une section du chapitre V. + + Page 213, note 279, " _Sprachen der ulten Welt_ " a été remplacé par + " _alten_ " + + Page 217, sous _Karraou_, " des Arabes " a été remplacé par " des + Kreda " + + Page 238, note 309, " que les premières lettes " a été remplacé par + " lettres " + + Page 279, sous [_Ngaéla koréï_] _gouïenga_, " il rend " a été remplacé + par " il prend " + + Page 280, Référence manquante placée après _djoundou_ {panier} (p. + 279), et celle-ci et sa note considérées comme note 378 (aurait été à + la note 380). Cf. Carbou, _Méthode pratique pour l'étude de l'arabe + parlé au Ouaday..._, 1913, p. 182. + + Page 284, " dialecte des Dazagarda, faite " a été remplacé par + " Dazagada " + + Page 285, note 387, " y a éga-ment d’étonnantes analogies " a été + remplacé par " également " + + Page 287, " ne dazagada, par la lettre _tch_ " a été remplacé par + " en " + + Page 295, " d’origine arabe (tribut Hémat) " a été remplacé par + " tribu " + + Page 296, " Ce fait semble semble démolir " a été remplacé par " Ce + fait semble démolir " + + Page 298, " Bart était persuadé " a été remplacé par " Barth " + + Page 311, " premiers sultan Baguirmiens " a été remplacé par + " sultans " + + Page 313, " à payer donéravant un tribut " a été remplacé par + " dorénavant " + + Page 318, " mit le le pays en coupe réglée " a été remplacé par " mit + le pays " + + Page 318, " Ce dernier avait du resté " a été remplacé par " reste " + + Page 341, " répond parfois une odeur " a été remplacé par " répand " + + Page 357, " _siyād ed doukhmat_ " a été remplacé par " _siyâd_ " + + La plupart des occurrences de "cheik" ont été remplacées par "cheïk". + + Concernant les lettres diacritées d'un point souscrit, le point a été + supprimé dans quelques cas de : Ibraḥim, Abdallaḥ, Maḥdi ; et il a été + ajouté dans quelques cas de : Ahmed, Bahr, Haddâd, Hadjer, Hassan, + Hassen, Mahâmid, Mahariyé, Mehâreb, Mohammed, Moustafa. + + L'ʿaïn en forme de ʿ a été ajouté dans quelques cas de : Abd, + Abdoullahi, Ali, Amer, Omar, Othman. + + De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe + ont été apportés. + + Toute traduction interlinéaire a été placée sur une seule ligne à + l'aide de "{}". + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78226 *** diff --git a/78226-h/78226-h.htm b/78226-h/78226-h.htm new file mode 100644 index 0000000..cdad85c --- /dev/null +++ b/78226-h/78226-h.htm @@ -0,0 +1,25981 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> +<title>La région du Tchad et du Ouadaï, Tome 1 (de 2) | Project +Gutenberg</title> +<meta charset="utf-8"> +<link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> +<style> +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} +h1 +{ + text-align: center; + font-size: 100%; + font-weight: normal; + text-indent: 0; 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+} +.row { + max-width: 50em; + margin: auto; +} +.row:after { + content: ""; + display: table; + clear: both; +} +img { + width: inherit; + max-width: 100%; +} +.iwdecor1 { + width: 40px; +} +.isymw1 { width: 3.75em; } +.isymw2 { width: 3.3em; } +.isymw3 { width: 2em; } +.iw1 { width: 600px; } +</style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78226 ***</div> +<div class="margins"> +<div class="transnote x-ebookmaker-drop"> +<p class="center less spaced15"><a href="#toc">Table des +matières</a> — <a class="crosslink" href= +"https://www.gutenberg.org/files/78227/78227-h/78227-h.htm">Tome +second</a></p> +</div> + +<div class="page"> +<p class="center spaced13 space-below1">PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ +DES LETTRES D’ALGER<br> +<span class="med">BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE</span></p> + +<hr class="decor width8"> + +<p class="center med">Tome XLVII</p> + +<hr class="decor width8"> + +<p class="center spaced2"><span class="less">LA RÉGION</span><br> +<span class="xlarge">DU TCHAD ET DU OUADAÏ</span> +</p> +</div> + +<div class="page"> +<hr class="decor width8"> + +<p class="center vsmall">ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN +ET C<sup>ie</sup>, 4, RUE GARNIER.</p> + +<hr class="decor width8"> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="titlepage"> +<h1><span class="large">LA RÉGION</span><br> +<span class="small">DU</span><br> +<span class="xxlarge">TCHAD ET DU OUADAÏ</span> +</h1> + +<p class="center vsmall letter-spaced01">PAR</p> + +<p class="center spaced13 space-above15"><span class= +"sc">Henri</span> CARBOU<br> +<span class="vsmall">ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES</span></p> + +<hr class="decor width4 spaced3"> + +<p class="center med letter-spaced01">TOME PREMIER</p> + +<hr class="decor width2"> + +<p class="center less bold spaced15">Études ethnographiques.<br> +Dialecte toubou</p> + +<div class="figdecor"> +<figure class="iwdecor1"><img src='images/logo.jpg' alt= +'[Décoration]'> +</figure> +</div> + +<p class="publisher">PARIS<br> +<span class="less">ERNEST LEROUX, ÉDITEUR</span><br> +<span class="small">28, RUE BONAPARTE, VI<sup>e</sup>.</span></p> + +<hr class="decor width1"> + +<p class="center less">1912</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="large"><span class="pagenum" id= +"Page_I">[I]</span><a id="ava"></a>AVANT-PROPOS</h2> + +<hr class="decor width6"> + +<p class="space-above15">Le travail que nous présentons aujourd’hui +à ceux qu’intéressent les choses de l’Afrique Centrale était +terminé vers le milieu de 1909 et aurait évidemment dû paraître +plus tôt. Mais la nécessité de demander l’autorisation +ministérielle pour publier l’ouvrage a fait perdre beaucoup de +temps, et notre départ d’urgence pour la Côte d’Ivoire était +ordonné, avant que le manuscrit fût de retour du Ministère. Par la +suite, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï nous ont fait +subordonner à notre rentrée en France la publication de ce travail, +afin de pouvoir remanier et compléter les parties qui n’étaient +plus à jour.</p> + +<p>Le titre peut paraître ambitieux, et nous avouerons volontiers +qu’il est certaines populations du Baguirmi et des bords du Chari +dont nous ne parlerons pas. Nous avons surtout voulu indiquer, +d’une façon générale, quel était le pays dont traitait notre série +d’études. On peut constater, au surplus, que la liste des ouvrages +déjà parus nous rendait quelque peu difficile le choix d’un titre +approprié.</p> + +<p>Ce travail a pour objet de compléter, dans une certaine mesure, +les renseignements donnés par les divers voyageurs sur +quelques-unes des populations habitant la région du Tchad et du +Ouadaï. Nous citerons souvent la relation de voyage de Nachtigal, +soit pour ajouter quelques éléments nouveaux à ce qui a déjà été +rapporté par l’explorateur, soit même pour rectifier quelques-unes +de ses hypothèses. Sans doute, ainsi que nous l’a dit M. René +Basset, « Nachtigal n’est pas un guide toujours +sûr » ; il faut reconnaître néanmoins que le <em>Sahara +und Sudan</em> est un ouvrage généralement si complet et si précis, +en ce qui concerne la majeure partie de l’Afrique Centrale, qu’il +restera toujours, avec celui de Barth, le bréviaire de ceux qui +s’adonneront à l’étude de ce pays.</p> + +<p>Nous avons rédigé une petite étude de la langue toubou (dialecte +des Dazagada), qui est surtout un vocabulaire et un +recueil<span class="pagenum" id="Page_II">[II]</span> des phrases +les plus usuelles. Ce dialecte se parle dans le nord du Ouadaï, au +Borkou, au Baḥr el Ghazal, au Kanem et à l’ouest du lac. Il diffère +quelque peu du teda, qui est la langue du Tibesti et de certaines +régions à l’ouest de ce massif. Cette étude, qui intéressera +peut-être ceux qui seront appelés à circuler dans ces pays plus ou +moins désertiques, pourra être rapprochée de celle que Barth, +Reinisch et Gaudefroy-Demombynes ont faite du teda.</p> + +<p>Le manuscrit primitif contenait une étude du dialecte arabe du +Tchad, qui est l’idiome commun à tous les indigènes, mais cette +partie a été détachée et publiée à part (Geuthner, éditeur). Nous +avons supprimé également les cartes qui permettaient de connaître +en détail les régions dont nous serons amené à parler : les +lecteurs trouveront les renseignements nécessaires à la clarté du +texte sur les feuilles I et II (la feuille V et le croquis du +Ouadaï doivent paraître sous peu) de la Carte générale de l’Afrique +équatoriale française, au 1.000.000<sup>e</sup> (Librairie +Challamel). Nous avons cependant laissé un croquis d’ensemble de +l’Afrique Centrale, qui pourra être de quelque utilité.</p> + +<p>Somme toute, malgré les lacunes qu’il présente et les erreurs +qui doivent s’y être glissées, nous croyons que ce livre +intéressera ceux qui s’occupent d’études africaines et qu’il pourra +être de quelque utilité à ceux qui seront appelés à servir dans la +région du Tchad. Et c’est pourquoi nous ne regrettons pas la peine +qu’il nous a coûtée.</p> + +<p>Nous ne saurions terminer sans exprimer ici notre vive +reconnaissance à M. René Basset, doyen de la Faculté des Lettres +d’Alger dont la brochure sur les pays du Tchad nous a donné la +première idée de ce travail et qui nous a fourni tous les +renseignements utiles pour mener cette série d’études à bonne +fin ; il a bien voulu, en outre, revoir notre manuscrit et +nous indiquer les modifications à y apporter.</p> + +<div class="sign1"> +<p>H. CARBOU,<br> +<span class="small">ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES.</span></p> +</div> + +<p><em>Perpignan, octobre 1911.</em> +</p> + +<hr class="decor width8"> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="large"><span class="pagenum" id= +"Page_1">[1]</span><a id="p1"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<hr class="decor width3"> + +<p class="center xlarge">LES POPULATIONS DU KANEM</p> + +<hr class="decordb width20"> + +<h3 class="nopb"><a id="p1c01"></a>I</h3> + +<p class="sch1">LES KANEMBOU</p> + +<hr class="decor width4"> + +<h4><em>HISTORIQUE DU KANEM</em> +</h4> + +<p>Il importe tout d’abord de dire quelle est l’origine du mot +<em>kanembou</em>. D’après Kœlle<a id="FNanchor_1"></a><a href= +"#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, le monosyllabe <em>ma</em> +et son pluriel <em>bou</em> servent à indiquer dans la langue du +Kanem et du Bornou, une idée de possession, de relation ou +d’origine.</p> + +<table class="padded1"> +<tr> +<td class="tdr"><em>kam bornou-ma</em>,</td> +<td>un homme du Bornou, un Bornouan ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr"><em>bornou-bou</em>,</td> +<td>les Bornouans ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr"><em>kam kanem-ma</em>,</td> +<td>un homme du Kanem ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr"><em>kanem-bou</em>,</td> +<td>les Kanembou.</td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum" id="Page_2">[2]</span>Mais cette règle +souffre des exceptions. Barth fait remarquer « qu’il n’a +jamais entendu le mot <em>bornou-bou</em> et que <em>ma</em> est +fréquemment uni à un mot indiquant le pluriel »<a id= +"FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class= +"fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>Nous signalerons également en fait que les Kanembou désignent un +homme de leur tribu sous le nom de <em>kanembô</em>. Pour eux, le +mot est un singulier et non un pluriel.</p> + +<p class="center spaced2"><em>ouô kanembô</em>, je suis +Kanembou.</p> + +<p>Pour désigner plusieurs habitants du Kanem, ils disent +<em>ianembô</em> :</p> + +<p class="center spaced2"><em>endi ianembô</em>, nous sommes +Kanembou.</p> + +<p>Ce pluriel, peu fréquent d’ailleurs, se fait par analogie avec +celui de <em>kam</em>, un homme.</p> + +<ul class="simple1"> +<li><em>kam ngourié</em>, un homme de Ngouri ;</li> + +<li><em>iam ngourié</em>, des hommes de Ngouri.</li> +</ul> + +<p>Mais, en kanembou, les terminaisons <em>a</em>, <em>oa</em>, +<em>oua</em>, sont généralement l’indice du pluriel.</p> + +<ul class="simple2"> +<li><em>kanouri</em>, un Bornouan ; pl. <em>kanoréa</em>,</li> + +<li><em>dogo</em>, un forgeron ; pl. <em>dogoâ</em>,</li> + +<li><em>toubô</em>, un Toubou ; pl. <em>toubouâ</em><a id= +"FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class= +"fnanchor">[3]</a>.</li> + +<li><em>toubô toullô</em>, un Toubou ;</li> + +<li><em>toubouâ ngobô</em>, de nombreux Toubou ;</li> + +<li><em>dogô touôbé</em>, un forgeron toubou ;</li> + +<li><em>dogoâ touôbé</em>, des forgerons toubou.</li> +</ul> + +<p>Comme on le voit, <em>kanem-bou</em> et <em>tou-bou</em> sont +ici deux singuliers.</p> + +<p>Remarquons enfin que le mot <em>tou-ma</em> n’est pas employé +pour désigner un habitant du Tou<a id="FNanchor_4"></a><a href= +"#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, qu’une partie des indigènes +habitant les îles du Tchad porte le nom de <em>boudou-ma</em><a id= +"FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class= +"fnanchor">[5]</a><span class="pagenum" id="Page_3">[3]</span> (qui +est ici un pluriel) et que le mot correspondant <em>boudou-bou</em> +n’est pas usité.</p> + +<p>Ainsi donc, la règle donnée par Kœlle, est loin d’être toujours +appliquée. Cependant la terminaison <em>bou</em> est quelquefois +employée, au Kanem, pour désigner certaines fractions des Kanembou +ou des Ḥaddâd. Citons, entre autres noms :</p> + +<ul class="simple3"> +<li><em>intchal-bou</em>, fraction kanembou, originaire du village +de Intchali ;</li> + +<li><em>rekdô-bou</em>, <span class= +"word-spaced18"> — </span> <span class= +"word-spaced14"> — </span> <span class= +"word-spaced8"> — </span> Roukdô ;</li> + +<li><em>bari-bou</em>, <span class= +"word-spaced18"> — </span> <span class= +"word-spaced14"> — </span> <span class= +"word-spaced8"> — </span> Bari.</li> +</ul> + +<p>Mais on dit aussi, par exemple :</p> + +<ul class="simple3"> +<li><em>goudjirou</em>, fraction kanembou, originaire du village de +Goudjer ;</li> + +<li><em>ngourotelaou</em>, <span class= +"word-spaced18"> — </span> <span class= +"word-spaced14"> — </span> <span class= +"word-spaced8"> — </span> Ngourotela.</li> +</ul> + +<p>On peut croire, il est vrai, que la terminaison <em>ou</em> des +noms de nombreuses fractions kanembou n’est autre que le mot +<em>bou</em> dont le <em>b</em> n’est pas ou est à peine articulé. +C’est ainsi que les mots <em>intchalbou</em> et <em>rekdôbou</em> +sont presque prononcés <em>intchâlou</em> et <em>rekdôou</em><a id= +"FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class= +"fnanchor">[6]</a>.</p> + +<p>Les exceptions à la règle de Kœlle sont peut-être dues à +l’influence du toubou. Dans cette dernière langue, on +dit :</p> + +<p class="center spaced2"><em>aou keunoumé</em>, un homme du +Kanem ;</p> + +<p class="nind">et parfois aussi :</p> + +<ul class="simple2"> +<li><em>keunoumbé</em>, <span class= +"word-spaced8"> id. </span> <span class= +"word-spaced8"> id. </span></li> + +<li><em>ammâ (ambâ) keunoumâ</em>, les gens du Kanem ;</li> +</ul> + +<p class="nind">et parfois aussi :</p> + +<p class="center spaced2"><em>keunoumbâ</em>, <span class= +"word-spaced8"> id. </span> <span class= +"word-spaced8"> id. </span></p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_4">[4]</span>Que le mot +<em>kanembou</em> soit un singulier ou un pluriel, il indique +évidemment le fait d’habiter le Kanem.</p> + +<p><em>Kanem</em> est une corruption de <em>keunoum</em> ou +<em>konoum</em>. On a expliqué ce dernier mot au moyen du terme +toubou <em>eunoum</em> ou <em>onoum</em>, qui veut dire +« sud », et de la lettre <em>k</em> qui sert à former le +substantif. Mais les Kanembou se servent du même mot pour désigner +le sud et c’est surtout dans leur langue que le <em>k</em> sert à +former le substantif. Il serait donc plus juste de dire que +<em>keunoum</em> ou <em>konoum</em> est un mot d’origine +kanembou.</p> + +<p>Les Kanembou, nombreux au Kanem et au Dagana, forment une +population négroïde qui suivit autrefois le mouvement vers le sud +dirigé par des Arabes mélangés à des Toubou. Ces différentes +peuplades occupèrent le Kanem, où avaient séjourné avant elles les +Pouls<a id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class= +"fnanchor">[7]</a>, et fondèrent un puissant royaume dont les +Kanembou constituaient l’élément le plus nombreux.</p> + +<p>Ce que nous savons de l’histoire de ce royaume nous a été appris +par l’explorateur allemand Barth. Au cours de son magnifique voyage +d’exploration en Afrique, Barth put se procurer « un abrégé, +sec et stérile » d’une chronique générale renfermant toute +l’histoire du Bornou et il put, en outre, prendre copie d’un +document important, qui est le récit assez détaillé des douze +premières années du règne d’Idris Amsami (de 1571 à 1582). Cette +dernière chronique avait été écrite par le secrétaire d’État du +sultan Idris, l’imâm Aḥmed. Barth recueillit encore quelques +renseignements — moins importants, il est vrai — dans les relations +des écrivains arabes et des voyageurs modernes, et il put alors +rédiger son <em>Coup d’œil historique sur le Bornou</em>.</p> + +<p>Barth, rapporte, dans sa relation, que le fondateur du royaume +du Kanem est un nommé Sêf, réputé fils du roi Dzou Yezen, le +dernier des Ḥimyarites du Yémen<a id="FNanchor_8"></a><a href= +"#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. La chronique<span class= +"pagenum" id="Page_5">[5]</span> dit que Sêf émigra au Kanem et +installa sa capitale à Ndjimi, dont on trouve actuellement les +ruines sur le chemin qui conduit de Mao à Iagoubri. Les Boulala, +qui se réclament également de Sêf, appellent ce dernier Moḥammed +Sêf Allah, Moḥammed Yémen et aussi Moḥammed el Kebir el Birnaoui — +<em>el Birnaoui</em>, parce qu’il construisit la ville fortifiée +(ou <em>birni</em>) de Ndjimi —.</p> + +<p>« Sa personne et son règne — dit Barth — sont encore en +partie ensevelis dans les ténèbres du passé. Il est vraisemblable +qu’il arriva au Kanem du pays du Borkou et qu’il descendait de la +tribu libyenne des Bardoa, qui passe pour une subdivision des +Berbères du désert. »</p> + +<p>Nachtigal semble accepter l’origine himyarique de la dynastie de +Moḥammed Sêf Allah. Voici d’ailleurs ce qu’il écrit à propos de ce +prince. « La chronique du Bornou fait remonter la dynastie +actuelle à Sêf, qui doit être un fils du dernier Ḥimyarite Dzou +Yezen et est d’ailleurs désigné, dans ma généalogie du Bornou, sous +le nom de Sêf ben Hasan de la Mekke... Bien que la chronique +d’Aḥmed, sur laquelle se fonde l’autorité de Barth, dise +expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi, au Kanem, et qu’il y fonda +un royaume, l’assertion ne paraît acceptable que sous toutes +réserves. Il se peut qu’aux temps du Prophète, alors que les +peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des +restes de la monarchie himyaritique aient été poussés en Afrique, +qu’ils soient venus au pays des Bardoa (l’oasis de Koufra ou le +Tou), que là ils aient grandi en puissance et en considération et +se soient peu à peu avancés jusqu’au sud du désert ; mais cela +a dû demander plusieurs siècles et le cycle entier de l’exode n’a +pu être fourni par Sêf lui-même... La tradition populaire a +seulement gardé le souvenir de quelques-uns des ancêtres qui furent +glorieux, et, pour ne pas avoir de solution de continuité entre les +rois du Kanem connus et le fondateur<span class="pagenum" id= +"Page_6">[6]</span> de la dynastie, Sêf de la Mekke, on donna tout +simplement à l’un ou à l’autre des premiers seigneurs un chiffre +inadmissible d’années de règne. »</p> + +<p>M. René Basset a rectifié l’erreur que nous commettions en +rattachant, après Barth et Nachtigal, la dynastie du Bornou au roi +himyarite Seif ben dzou Yezen (<span class="arabic">سيف بن ذو +يزن</span>). D’après lui, cette tradition n’a aucune espèce de +valeur. Nous nous permettons d’ailleurs de reproduire les +explications qu’il nous donna à ce sujet. « Ce fut, +<em>antérieurement à l’hégire</em>, au commencement du <span class= +"sc2">VII</span><sup>e</sup> siècle de notre ère que Seif, fils de +Dzou Yezen, un Ḥimyarite du Yémen, chassa de ce pays avec l’aide +des Persans — après avoir inutilement sollicité celle de l’empereur +grec — les Éthiopiens chrétiens qui l’avaient occupé (sous Aryah, +Abrahah et ses fils), à la suite de la persécution dirigée contre +les chrétiens et en particulier ceux de Nedjrân par le roi juif +Dzou Noouâs. Jamais les Ḥimyarites n’allèrent à la Mekke. Seif fut +assassiné dans le Yémen par des Éthiopiens qu’il avait tolérés. La +fondation du Bornou est aussi fabuleuse que celle de Paris par +Pâris fils de Priam, de Lisbonne (Olyssipo) par Ulysse, etc. Les +suppositions de Barth et de Nachtigal sont inexactes et proviennent +de leur ignorance de l’histoire musulmane. Nous savons par le +détail ce qui se passa au commencement du <span class= +"sc2">VII</span><sup>e</sup> siècle, à l’apparition de l’islam. +<em>Aucune</em> tribu n’émigra au Soudan, dont l’Arabie était +séparée par l’Égypte, province byzantine, la Nubie, royaume +chrétien, l’Éthiopie ou Abyssinie, empire chrétien. Nous savons +comment finit l’empire himyarique avant Dzou Chenâtir, prédécesseur +de Dzou Noouâs..... C’est un chroniqueur moderne qui a rattaché de +toutes pièces la dynastie du Bornou à celle de Seif dzou Yezen, +dont nous connaissons l’histoire. Je suppose qu’un demi-lettré +trouvant le nom de Sêf Allah (<span class="arabic">سيف +الله</span> : l’épée de Dieu) voulut, pour lui donner plus +d’éclat, la rattacher à l’ancien Seif ben Dzou Yezen de +Ḥimyar<a id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class= +"fnanchor">[9]</a>. »</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_7">[7]</span>Les Kanembou, les +Boulala et les Toubou parlent tous de l’origine arabe de la +dynastie de Moḥammed Sêf Allah. Ce prince, selon eux, serait venu +du Yémen. On peut croire, en tout cas, que c’est bien lui qui a +fondé Ndjimi : la tradition le rapporte et le surnom de El +Birnaoui, donné à celui qui fut le premier roi du Kanem, semble le +confirmer.</p> + +<p>Dans la généalogie des sultans boulalas<a id= +"FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, +parmi les noms qui sont portés avant Moḥammed Sêf Allah nous +relevons ceux-ci : Tobba’ el aououel el Yémen, Malek, Hares, +Ismaïla et enfin Amer, le prédécesseur de Sêf Allah et celui qui, +d’après la tradition, serait venu au Borkou. Nous avions cru que +ces noms étaient ceux des princes qui avaient successivement eu le +commandement des Arabes émigrés du Yémen : nous supposions que +Tobba’ el aououel avait quitté le premier l’Arabie et que Sêf Allah +avait terminé ce long mouvement de migration vers l’ouest en +bâtissant Ndjimi et en fondant le royaume du Kanem. — C’était une +erreur, et M. René Basset n’eut aucune peine à nous le prouver. +Voici d’ailleurs ce qu’il nous disait au sujet de Tobba’ et +aououel. « Nous connaissons sa légende et son histoire. Du +reste Tobba’ n’est pas un nom propre : c’est le titre que +portait le souverain du Yémen (l’empereur) par rapport aux +<em>qail</em> (rois), aux <em>dzou</em> <span class= +"arabic">ذو</span> (seigneurs féodaux) — sans parler de l’état +ecclésiastique (<em>Nedjrân</em>) gouverné par son évêque et de +villes libres, colonies grecques, comme Ampelusia, etc. L’empire du +Yémen ressemblait à l’empire germanique au moyen âge et sans doute +aussi à l’empire parthe. Les noms que vous citez ont été jetés +pêle-mêle par les chroniqueurs dont je vous parle. » Le savant +doyen de la Faculté des Lettres d’Alger terminait en disant que +tout ce récit était invraisemblable, qu’il fallait le donner comme +de la légende pure et de la légende de ṭaleb.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_8">[8]</span>M. René Basset ne +croit pas à l’origine arabe des sultans du Bornou : cette +hypothèse, selon lui, est radicalement fausse. Il ajoute toutefois, +un peu plus loin : « Que des Arabes — se disant chérifs — +se soient mélangés aux Toubous et aux Kanouris, c’est fort +possible : cela s’est passé chez les Berbères. Mais <em>ce +n’étaient point des Ḥimyarites</em>. Ceux-ci avaient une langue, +une civilisation différentes de celles des Arabes ».</p> + +<p>Léon l’Africain avait rapporté que le royaume du Bornou +« était gouverné par un puissant seigneur qui était de +l’origine des Bardoa, peuple de Libye. » Léon divisait les +Numides en cinq fractions et rangeait parmi elles les Targa +(Touareg) et les Bardoa. Ces Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, +Birdeva) habitaient à l’est des Lemta, voisins des Targa. Leur pays +désertique s’étendait au nord jusqu’au Fezzan et au Barka, à l’est +jusqu’à Aoudjilah, et au sud jusqu’au Bornou. « Il y a grande +sécheresse — écrit Léon — et ne se trouve personne qui se puisse +promettre sûreté à le traverser, sinon les peuples de Guademis +(Ghdamès), lesquels sont fort alliés et grandement amis des +habitants de ce désert, et se fournissent de vivres et d’autres +choses à Fezzan pour le pouvoir passer<a id= +"FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class= +"fnanchor">[11]</a>. »</p> + +<p>Comme ce pays des Bardoa n’est autre que le pays habité +actuellement par les Toubou, on crut pendant longtemps que les +Toubou étaient des Berbères<a id="FNanchor_12"></a><a href= +"#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Plus tard, Barth montra +que la langue des Toubou et celle des Kanouri avaient de nombreux +points communs et conclut à la très proche parenté de ces deux +peuplades.</p> + +<p>Maqrizi et Léon l’Africain considéraient les Bardoa comme des +Berbères et ce dernier disait expressément que les rois +du<span class="pagenum" id="Page_9">[9]</span> Bornou étaient de la +souche libyenne des Bardoa. Cependant la langue kanouri et la +langue toubou ne renferment que très peu d’éléments berbères. +Aussi, pour concilier ce fait avec les assertions des auteurs +arabes, Barth admit l’origine berbère de la dynastie de Sêf et +supposa qu’au temps des deux écrivains arabes une tribu de Bardoa +conquérants avait émigré du désert libyque et était venue +s’installer au pays des Toubou. Il crut, d’ailleurs, pouvoir +démontrer que les faits venaient confirmer l’origine berbère +assignée à la dynastie du Bornou. « C’est ainsi — dit-il — que +les Haoussa appellent encore aujourd’hui tout Kanouri <em>Ba +Berbétché</em> et la nation elle-même <em>Berbéré</em><a id= +"FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. +Plus loin, les chroniques disent positivement qu’avant le temps de +Selmaa, fils de Bikorou, (vers 1194 de notre ère), les rois du +Bornou avaient, comme les Arabes, le teint rougeâtre et que Selmaa +fut le premier roi nègre (<em>sillim</em>, ou plutôt +<em>tsillim</em>, signifie « noir », en kanouri). C’est +aux Berbères ou, pour parler d’une façon plus générale, à une +subdivision de la race syro-libyenne que semble remonter la coutume +de ces princes, citée par Ibn Batouta au sujet d’Idris son +contemporain, de se couvrir le visage et de ne laisser jamais voir +leur bouche. D’après Maqrizi, cette habitude de se voiler la face +était commune à toute la tribu, et l’exemple actuel des femmes +manga confirme évidemment cette assertion. La même origine doit +être assignée à l’usage, aboli seulement depuis peu, d’élever +chaque nouveau roi au-dessus de la foule, porté sur un +bouclier ; il en est encore de même de l’institution toute +aristocratique qui a subsisté jusqu’à la dernière révolution, et +qui consistait en un conseil de douze chefs ou nobles, sans +l’agrément duquel le roi ne pouvait entreprendre rien +d’important.</p> + +<p>« A la vérité, l’on pourrait invoquer contre cette origine +berbère le fait que la langue kanouri semble ne pas +renfermer<span class="pagenum" id="Page_10">[10]</span> d’éléments +berbères, ce qui est réel, à peu d’exceptions près. Pour combattre +cette objection, il me suffira de citer l’exemple, bien plus +récent, des Boulala<a id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" +class="fnanchor">[14]</a>. »</p> + +<p>Nachtigal, qui avait visité le Tibesti, contesta les allégations +de Barth. « J’incline à penser, pour ma part — dit-il — que la +soi-disant tribu berbère des Bardoa n’était autre qu’une tribu teda +établie sur la pente orientale du Tarso, dans l’enneri Bardaï, et +qui, plus tard, a rayonné de là vers les oasis de Koufarah, dont +nous savons que, jusqu’à notre siècle, les occupants ont été des +Teda. Si Léon l’Africain et bien d’autres ont donné aux habitants +de la contrée en question ce nom de Berbères, c’est sans doute par +l’unique raison que ceux-ci ne ressemblent ni à des Arabes, ni à +des nègres, mais présentent le type toubou-touareg, que les auteurs +dont je parle ne connaissaient pas suffisamment pour pouvoir le +distinguer nettement de ce type berbère qui leur était beaucoup +plus familier<a id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class= +"fnanchor">[15]</a>. »</p> + +<p>Les nombreux indigènes du Kanem et du Bornou qui forment la +fraction Maguemi se considèrent comme les descendants des princes +qui régnèrent au Kanem d’abord, au Bornou ensuite, princes que la +tradition dit être d’origine arabe.</p> + +<p>D’autre part, Nachtigal vient de nous montrer que les Bardoa +étaient très probablement des Toubou.</p> + +<p>Ainsi donc, nous voyons assigner aux rois du Kanem et du Bornou +deux origines différentes : arabe et toubou. On pourrait +peut-être concilier les deux opinions. Nous allons<span class= +"pagenum" id="Page_11">[11]</span> essayer de le faire et, pour +cela, nous montrerons les liens de parenté existant entre certaines +fractions toubou et le groupe indigène auquel appartenait +l’ancienne famille royale du Kanem.</p> + +<p>Nous voyons des Toubou, les Kreda par exemple, nous dire que +leurs ancêtres ont suivi la marche vers le Kanem dirigée par un +prince originaire de l’Arabie. En route, une partie de la +population à laquelle appartenaient ces Kreda se serait fixée dans +le pays de Lougoum, près du baḥr appelé Fôdi tinnémou<a id= +"FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. +Le reste aurait continué jusqu’au Kanem avec le prince arabe qui +est désigné sous le nom de Maï Denâ<a id="FNanchor_17"></a><a href= +"#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. Les Kreda considèrent ce +chef comme étant leur ancêtre.</p> + +<p>D’autre part, nous savons que les Nguedjem sont d’origine +boulala et qu’ils descendent, par conséquent, d’une branche cadette +de l’ancienne famille royale du Kanem. Ces Nguedjem, qui ont la +même origine que les Maguemi, se réclament de Keï<a id= +"FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, +du même ancêtre que certains Toubou (trois des fractions +kreda).</p> + +<p>Nous dirons, de plus, que les Maguemi du Kanem se considèrent +comme parents des Kreda Kodera. Et enfin nous terminerons en citant +une chanson de ces mêmes Kodera.</p> + +<ul class="simple3"> +<li><em>Tangodo aouché djentô</em>, les gens disent que je suis +Kanembou.</li> + +<li><em>Maï denâ daleï dogo</em>, mon ancêtre est Maïdena.</li> + +<li><em>Aouché zoko lologué</em>, nombreux furent les Kanembou qui +partirent avec lui.</li> + +<li><em>Fayentô fayagué</em>, etc.<a id="FNanchor_19"></a><a href= +"#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, ils campaient très +nombreux...</li> +</ul> + +<p><span class="pagenum" id="Page_12">[12]</span>Ce Kanembou de la +chanson se réclame de Maï Denâ et il dit :</p> + +<p class="center spaced2"><em>leskoï abbatango</em>, mon père est +noir-gris (<em>azreq</em>)</p> + +<p>Il ne pense donc point à une origine arabe. D’autre part, il se +défend d’être comme les Kanembou. De tout ce que nous venons de +dire, il résulte donc que les descendants des premiers rois du +Kanem, ces Maguemi — que Nachtigal nous montre au Bornou comme se +disant d’origine arabe — nous paraissent, au Kanem, être d’origine +toubou. Il n’y aurait rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que, à +l’origine, les Arabes se soient mélangés plus particulièrement à +une certaine fraction toubou. Cette fraction aurait été considérée +par la suite comme celle d’où sortaient tous les sultans, et les +Maguemi du Kanem auraient même oublié que les premiers princes +étaient d’origine arabe.</p> + +<p>Ce fait expliquerait alors l’origine bardoa donnée aux rois du +Bornou par Léon l’Africain. Cela expliquerait également que les +mères des sultans du Kanem aient presque toutes été des femmes +toubou. — Notons d’ailleurs, en passant, que cet usage aurait été +analogue à celui qui forçait autrefois les sultans du Ouadaï, +également d’origine arabe, à prendre femme dans une des cinq tribus +ouadaïennes considérées comme nobles. — Cela expliquerait encore +pourquoi on retrouve l’influence des Toubou dans la constitution +aristocratique du Kanem et dans l’usage du mot toubou +<em>maïna</em><a id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class= +"fnanchor">[20]</a> pour désigner les premiers princes. Cela +expliquerait enfin pourquoi l’influence des Toubou se faisait +sentir jusque dans les détails, comme dans cet usage des rois du +Kanem — signalé par Ibn Batouta — de se voiler le visage à l’aide +d’un litham.</p> + +<p>Nachtigal croit que les Kanembou ont été les premiers occupants +du Kanem et qu’ils y étaient déjà installés à l’arrivée de Sêf. Il +semble cependant que des Kanembou ont suivi le mouvement dirigé par +des princes arabes, et auquel,<span class="pagenum" id= +"Page_13">[13]</span> comme nous le savons, participaient également +des Toubou (Bardoa, Tomaghera, Koyam).</p> + +<p class="hang2 space-above1 space-below1"><em>Aouché zokô +lologué</em>, le Kanembou partit en faisant le bruit du vent (ils +partirent nombreux).</p> + +<p>Il semble, de plus, qu’il n’y ait eu qu’un seul mouvement +d’émigration des Kanembou vers le Kanem. La tradition montre, en +effet, qu’il y a eu plusieurs déplacements successifs de cette +espèce pour les Toubou, mais elle ne parle que d’un seul mouvement +vers le sud pour les Kanembou.</p> + +<p>On ne sait rien de précis sur la nature de ce mouvement +d’émigration conduit par des princes arabes. Il est probable qu’il +est descendu du Tibesti vers le Sud. Nous avons vu, en effet, que +<em>Toubou</em> est un mot kanembou qui veut dire « habitant +du Tou, du Tibesti », et nous savons également que les Bardoa +venus avec Sêf Allah étaient originaires du Tibesti.</p> + +<p>La différence entre Kanembou et Toubou, qui ont entre eux +d’étroites relations de parenté, devait être déjà bien marquée à +cette époque.</p> + +<p>Il est également probable que les Kanembou étaient installés du +côté du Borkou et qu’ils formaient la peuplade la plus méridionale. +La tradition dit que les Kanembou sont venus du Nord, d’un pays +qu’ils appellent Yayambal. De plus, le mot <em>Kanem</em> signifie +« pays du sud » et — comme dit Élisée Reclus — « si +les habitants ont ainsi appelé ce pays, la cause en est évidemment +à la mémoire qu’ils conservaient d’une contrée plus septentrionale +ayant été antérieurement leur patrie ». Nous voyons encore que +Nachtigal signale, au Bornou, la tribu kanouri des Koubouri, dont +une fraction porte le nom de Borkoubou (<em>Borkoubouâ</em> +signifie : gens du Borkou). Et enfin la tradition nous dit que +Amer, le prédécesseur de Sêf, était venu au Borkou.</p> + +<p>On pourrait donc conclure en disant que le mouvement +d’émigration s’est fait par le Tibesti et le Borkou, que certains +Toubou (Bardoa, Tomaghera<a id="FNanchor_21"></a><a href= +"#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, Koyam) ont suivi le +mouvement<span class="pagenum" id="Page_14">[14]</span> dès le +Tibesti, et que les Kanembou, installés plus au sud, du côté du +Borkou, se sont joints plus tard au même mouvement<a id= +"FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class= +"fnanchor">[22]</a>.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit de ces explications, il est certain que les +Kanembou ont été de beaucoup les plus nombreux dans le royaume de +Sêf. Et, comme cela aura lieu plus tard pour les Boulala, la langue +du plus grand nombre a prévalu contre celle (arabe ou toubou) des +maîtres du pays. Ces émigrés non kanembou se sont d’ailleurs fondus +peu à peu dans la masse de la population. Nous voyons, en effet, à +la fin du <span class="sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle, le roi +Tsilim ben Bikorou prendre une femme kanembou, alors que jusqu’à +lui les femmes des rois étaient toutes des femmes toubou. Comme +nous le montrerons pour le Ouadaï, quand un pareil fait se produit, +c’est que les différences initiales existant entre les diverses +populations se sont considérablement atténuées.</p> + +<p>Les Maguemi du Kanem se disent d’origine royale mais se croient +Kanembou. Les Toumâgueri de Dibinentchi, qui sont d’origine toubou, +se croient également Kanembou. Nous avons d’ailleurs déjà vu des +Toubou dire :</p> + +<p class="hang2 space-above1 space-below1"><em>Aouché Maï Denâ dalé +dogô</em> : Je suis Kanembou, mais fils du fils de Maï +Denâ.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_15">[15]</span>Tout cela semble +donc indiquer que les Kanembou, étant les plus nombreux, avaient +absorbé les autres éléments et que la population bigarrée, +constituée par les premiers habitants du royaume du Kanem, a dû +devenir assez rapidement homogène.</p> + +<p>A l’origine, le royaume du Kanem comprend : des éléments +d’origine arabe — peu nombreux et qui se sont, d’ailleurs, alliés +aux Toubou — des Toubou et des Kanembou<a id= +"FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class= +"fnanchor">[23]</a>.</p> + +<p>Les rois du pays sont les descendants de ces émigrants arabes, +auxquels s’adjoignirent successivement certains Toubou et les +Kanembou. La dynastie du roi Sêf Allah (Sêfiya ou Séfouâ) garda +assez longtemps son teint clair, et c’est le prince Tsilim ben +Bekrou, dont la mère appartenait à la tribu kanembou des Dibbiri, +qui est expressément mentionné comme le premier prince à la peau +foncée.</p> + +<p>Les Kanembou formaient la majorité de la population du pays. Ils +semblent, dès l’origine, avoir eu les caractères qu’ils présentent +encore de nos jours et s’être attachés à la glèbe, formant ainsi la +base de la population soumise et laborieuse.</p> + +<p>Les Toubou étaient moins nombreux, et c’est ce qui explique +pourquoi les descendants de ces indigènes ont perdu leur +personnalité et n’ont plus gardé qu’un vague souvenir de leur +origine.</p> + +<p>Le grand mouvement d’essor du jeune royaume eut lieu à la suite +de l’établissement de l’islam au Kanem, établissement dû au roi +Oumê, au <span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> ou au <span class= +"sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_24"></a><a href= +"#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Le fils d’Oumê, Dounama, +étendit son influence jusqu’à l’Égypte<a id= +"FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. +Les successeurs de Dounama continuèrent son œuvre et le premier roi +nègre, Tsilim ben Bikorou (1194-1220), fut l’un des princes les +plus<span class="pagenum" id="Page_16">[16]</span> puissants de la +Nigritie<a id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class= +"fnanchor">[26]</a>. A la même époque, les Beni Ḥafs, qui régnaient +à Tunis, étaient à l’apogée de leur splendeur et ils semblent avoir +consolidé, par leur amitié, l’influence des rois du Kanem dans le +désert<a id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class= +"fnanchor">[27]</a>.</p> + +<p>Le second Dounama (1221-1259) entreprit une guerre de sept ans +contre les Toubou. La chronique de Barth signale, en effet, vers +cette époque, l’arrivée de Teda, population nomade et +indisciplinée, qui entra bientôt en lutte avec le gouvernement +régulier du Kanem. Dounama soumit, au Nord, les Toubou et le Fezzan +et conduisit, au Sud, les premières expéditions contre le Bornou +actuel. L’extension du royaume devint énorme et la chronique +rapporte que les domaines de Dounama s’étendaient depuis le Nil +jusqu’au delà du Niger (rivière Baramouassa)<a id= +"FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class= +"fnanchor">[28]</a>.</p> + +<p>« La guerre contre les Toubou — dit Barth — fut cependant, +pour Dibbalami, l’origine de la décadence de son royaume. Les +Kanouri disaient, au figuré, qu’il avait brisé le <em>mounni</em> +ou talisman du Bornou, et que tous les grands du royaume s’étaient +élancés à l’envi pour s’emparer du trésor qui s’en était échappé. +Ceci semble être une allusion aux désordres intérieurs survenus à +l’instigation des divers fils du roi, dont la puissance s’était +accrue par la direction des expéditions militaires que ce dernier +leur avait confiée. Peut-être ce talisman signifiait-il les +<em>rapports étroits d’amitié et de parenté</em> qui existaient +entre les Teda ou Toubou et les Kanouri et que détruisit, selon +toute apparence, la guerre de sept années en question. Bref, après +la mort de Dounama, les guerres civiles, les régicides et les +changements de dynastie se succédèrent sans +interruption. »</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_17">[17]</span>La remarque de +Barth, au sujet des relations existant entre les Toubou et le +royaume du Kanem, concorde avec ce que nous avons déjà dit à ce +sujet. Il est probable d’ailleurs que c’est là la véritable +explication de la perte du mounni, car nous verrons plus loin +qu’une fraction d’origine royale, celle des Boulala, s’appuya sur +les Toubou pour combattre et vaincre les princes régnant au +Kanem.</p> + +<p>« Le règne de Dounama fut suivi d’une période néfaste de +deux siècles environ, durant laquelle le royaume, désagrégé à +l’intérieur par de fréquentes compétitions, ne cessa d’être en +butte aux attaques du dehors. Les premiers princes de cette période +continuèrent contre les peuplades au sud de la rivière Yôou, les +Sô<a id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class= +"fnanchor">[29]</a> en particulier, les entreprises guerrières de +Dounama ».</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_18">[18]</span>Il semble qu’une +scission se soit produite dans la famille royale, après le règne +d’Ibrahim ben Dounama (1288-1304)<a id="FNanchor_30"></a><a href= +"#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. Tandis que la branche +aînée restait à Ndjimi et continuait à régner au Kanem, deux +branches cadettes se seraient détachées pour aller s’installer du +côté de l’embouchure du Chari et des îles Karga, dans la région où +se trouvent les trois rochers appelés Ḥadjar el Lamis (ou Ḥadjer +Tious).</p> + +<p>Les Boulala racontent qu’ils quittèrent le Kanem sous la +conduite d’ʿAli Gatel Magabirna, et la généalogie de leurs sultans +porte Ibrahim ben Dounama comme ayant eu un fils du nom +d’ʿAli : on peut donc croire que ʿAli Gatel Magabirna est le +fils du sultan du Kanem Ibrahim ben Dounama. Il est fort probable, +d’ailleurs, que le fractionnement en deux tribus de ces émigrés du +Kanem n’a eu lieu que plus tard. La tradition rapporte que deux +frères en eurent le commandement ; les gens de l’aîné prirent +le nom de <em>Babalia</em><a id="FNanchor_31"></a><a href= +"#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> et ceux du plus jeune le +nom de <em>Boulala</em> ou <em>Bilala</em><a id= +"FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. +Les Boulala se mélangèrent, dans les pays qu’ils habitaient, à six +fractions de la tribu arabe des Hémat. Plus tard, ils attaquèrent +le Kanem et il semble que pour vaincre la branche aînée, Boulala et +Toubou aient réuni leurs efforts. En tout cas, la lutte devint +ardente vers la fin du <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup> +siècle.</p> + +<p>« Affaibli par les luttes que lui livraient un ou plusieurs +de ses fils, le sultan Daoud<a id="FNanchor_33"></a><a href= +"#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> (1377-1386) fut assailli +par le prince boulala ʿAbd el Djelil, chassé de sa capitale Ndjimie +et<span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span> tué dans un combat +(1385-1386)<a id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class= +"fnanchor">[34]</a>. Son fils ʿOthman remporta ensuite quelques +succès, reprit Ndjimie, mais périt à son tour, à ce que l’on dit, +dans sa propre capitale (1390)<a id="FNanchor_35"></a><a href= +"#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. A ce dernier succéda un +autre ʿOthman, fils d’Idris, qui partagea, deux années plus tard, +le sort de son oncle et de son cousin<a id= +"FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class= +"fnanchor">[36]</a> ; quelques mois après, Abou Bekr Liyâtou, +fils de Daoud, fut à son tour massacré par les Boulala<a id= +"FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>. +Enfin, ʿOmar, également fils d’Idris, épuisé par ses infatigables +ennemis, leur abandonna entièrement le Kanem sur le conseil des +docteurs (1394-1398) et transféra sa résidence dans le Kagha, +district d’une étendue de 40 à 50 milles, situé dans le Bornou, +entre Oudjé et Goudjeba<a id="FNanchor_38"></a><a href= +"#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> + +<p>« Non contents d’avoir arraché le Kanem aux mains de leurs +rivaux, les Boulala poursuivirent ceux-ci dans leur retraite. +Forcée de se réfugier dans des contrées à moitié insoumises, +derrière des marécages qui étaient précisément le berceau des Sô +ennemis, réduite à n’avoir d’autre résidence qu’un camp aux +stations incertaines et toujours menacées, la dynastie du Bornou +semblait être à deux doigts de sa perte. Pendant soixante-dix ans +elle traîna ainsi un sort misérable, lorsque surgit le grand roi +ʿAli, fils de Dounama (1472-1505), célèbre au Bornou sous le nom de +Maï ʿAli Ghadjideni ; ce prince, qui ouvrit au royaume une +seconde ère de prospérité, peut être considéré comme le nouveau +fondateur du royaume du Bornou proprement dit<a id= +"FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class= +"fnanchor">[39]</a>. »</p> + +<p>Ces habitants du Kanem, qui se réfugièrent au Bornou, se +mélangèrent aux habitants primitifs du pays, eurent des enfants des +captives que leur procuraient les hasards de leurs<span class= +"pagenum" id="Page_20">[20]</span> guerres, et c’est ainsi que se +forma la population kanouri, ou kanôri, qui conserva l’usage de la +langue kanembou.</p> + +<p>Ce nom de <em>kanouri</em> est expliqué de différentes façons. +Les uns disent qu’il se compose du mot arabe <em>nour</em> +(lumière) et de la lettre <em>k</em>, qui sert à former le +substantif. <em>Kanouri</em> voudrait donc dire « les gens de +la lumière », et ce nom aurait été donné aux habitants du +Bornou parce qu’ils furent les propagateurs de l’Islam dans le +pays.</p> + +<p>Les autres disent que <em>Kanouri</em> est une corruption de +<em>Kanâri</em>, « les gens du feu ». Ce nom viendrait de +ce que les Pouls, musulmans fanatiques, considèrent les habitants +du Bornou comme voués, par suite de leurs péchés, à toutes les +flammes de l’enfer.</p> + +<p>Enfin Nachtigal croit que ce mot n’est qu’une corruption de +<em>Kanemri</em>, nom qui aurait été donné primitivement aux +habitants du Bornou, à cause de leur origine<a id= +"FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class= +"fnanchor">[40]</a>.</p> + +<p>Voyons maintenant quelle est l’origine du mot +<em>Bornou</em>.</p> + +<p>Les Arabes disent que ce nom vient de <em>berr Nouḥ</em>, la +terre de Noé. Le pays aurait été ainsi appelé soit parce qu’on +croyait que l’arche de Noé avait atterri au Ḥadjer Tious<a id= +"FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>, +soit — comme nous l’avons entendu dire — parce que les princes +chassés du Kanem se disaient originaires du pays de Noé (<em>nâs +men berr nouḥ</em>)<a id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" +class="fnanchor">[42]</a>.</p> + +<p>Selon nous, la véritable origine du mot est toute autre. Nous +allons citer tout d’abord quelques noms de populations — avec les +deux genres et le pluriel — pour bien montrer de quelle manière ces +mots sont formés par les Arabes.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_21">[21]</span><em>Boulalaï, +Boulali</em> un Boulala ;</td> +<td><em>Boulalîyé</em><a id="FNanchor_43"></a><a href= +"#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, une Boulala ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Kecherdaï</em>,</td> +<td><em>Kecherdawîyé</em>,</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Kirdaï, Kirdaoui</em>,</td> +<td><em>Kirdawîyé</em>,</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Ouadaoui, Ouadaouaï</em>,</td> +<td><em>Ouadaîyé</em>,</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Toubaï</em>,</td> +<td><em>Toubaîyé</em>,</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Kanemi, Kanemaï, Kanembaï</em>,</td> +<td><em>Kanembaîyé</em>,</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Bernaï, Bornaï</em>,</td> +<td><em>Birnaouîyé</em>,</td> +</tr> +</table> + +<ul class="simple4"> +<li><em>Boulala</em>, des Boulala.</li> + +<li><em>Kecherda</em>, des Kecherda.</li> + +<li><em>Kirdi</em>, des fétichistes.</li> + +<li><em>Oudaoua, Nas Ouaddaï</em>, des Ouadaïens.</li> + +<li><em>Toubou</em>, des Toubou.</li> + +<li><em>Kanembou</em>, des Kanembou.</li> + +<li><em>Bôrnou</em>, des Bornouans.</li> +</ul> + +<p>Or, les généalogies boulala donnent à Sêf, le sultan qui fonda +le birni (résidence, capitale) de Ndjimi, le nom de Moḥammed Sêf +Allah et aussi de Moḥammed el Kebir <em>el Birnaoui</em>. Nous +verrons plus loin que lorsque, chassés par les Boulala, les rois du +Kanem vinrent s’installer au Bornou, ils y fondèrent une nouvelle +capitale, dont le nom arabe est Gasr (Qaṣr) Eggomo et que les +Kanembou appellent Birni Gassaro. Un habitant du Birni Gassaro a +donc dû être appelé Birnaoui, Birnaï, et c’est en somme le même mot +qui est employé actuellement pour désigner un habitant du Bornou, +un Bornouan (Bernaoui, Bernaï, Bornaï)<a id= +"FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. +Remarquons, d’ailleurs,<span class="pagenum" id= +"Page_22">[22]</span> que <em>Birnaouîyé</em>, une Bornouane, est +bien le féminin du mot <em>Birnaoui, Birnaï</em>. Les habitants du +Birni Gassaro étaient surtout des Kanembou (sing. +<em>Kanembaï</em>) et des Toubou (sing. <em>Toubaï</em>). Il serait +donc compréhensible que, par analogie, le mot <em>Bernaï, +Bornaï</em> ait fait au pluriel <em>Bôrnou</em>. Ce nom de Bôrnou +fut plus tard étendu à l’ensemble de la population kanouri et le +pays fut appelé « terâb hana Bornou, dar hana Bornou, makân +hana Bornou ». De même qu’aujourd’hui l’on dit couramment</p> + +<ul class="simple5"> +<li><em>nemchi fi Kreda</em>, je vais chez les Kreda ;</li> +</ul> + +<p class="nind">au lieu de :</p> + +<ul class="simple5"> +<li><em>nem chi fi dâr Kreda</em>, je vais chez les Kreda.</li> + +<li><em>nemchi fi Ouaddaï</em>, je vais au Ouadaï ;</li> +</ul> + +<p class="nind">au lieu de :</p> + +<ul class="simple5"> +<li><em>nemchi fi dâr Ouaddaï</em>, je vais au Ouadaï.</li> +</ul> + +<p class="nind">de même a-t-on dû dire alors</p> + +<ul class="simple5"> +<li><em>nemchi fi Bornou</em> : je vais chez les +Bornouans.</li> +</ul> + +<p>Le mot Bornou a donc servi à désigner le pays aussi bien que les +habitants<a id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class= +"fnanchor">[45]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_23">[23]</span>Telle est, +croyons-nous, l’explication à donner du mot Bornou.</p> + +<p>Une ère de relèvement s’ouvrit pour le Bornou à l’avènement +d’ʿAli ben Dounama (1472-1505), dont le règne complète la dernière +période du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle. Ce +prince rétablit l’ordre dans son royaume et fonda la ville +fortifiée de Gasr Eggomo (Birni Gassaro), à trois journées de +marche à l’ouest de l’emplacement de la future Kouka. ʿAli chercha +à répandre au dehors l’influence du Bornou et ses succès lui +valurent le surnom de <em>El Ghâzi</em> (<span class= +"arabic">الغازي</span> : le guerrier, le conquérant). Il +reprit la lutte pour la conquête du Kanem, où régnaient toujours +les Boulala<a id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class= +"fnanchor">[46]</a>.</p> + +<p>« Idris, surnommé Katakarmâbi<a id= +"FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> +(1504-1526), le digne fils et successeur d’ʿAli, accomplit ce que +réclamaient impérieusement le repos et la prospérité du Bornou, +c’est-à-dire l’humiliation et la défaite des Boulala. Peu après son +avènement au trône, il marcha sur le Kanem, à la tête d’une armée +considérable, battit le prince Dounama, et rentra triomphalement +dans l’ancienne Ndjimi, cent vingt-deux ans après que le roi Daoud +en eût été chassé pour être massacré ensuite.<span class="pagenum" +id="Page_24">[24]</span> Depuis cette époque, et jusqu’au +commencement du dernier siècle, le Kanem est resté une province du +Bornou, mais n’est jamais redevenu le siège du gouvernement ; +et les rois qui succédèrent à Idris durent encore y faire plusieurs +expéditions militaires pour s’assurer définitivement sa bonne et +paisible possession. Idris Katakarmâbi, à peine la conquête +terminée, dut déjà revenir sur ses pas pour battre à son tour le +frère de son ennemi vaincu<a id="FNanchor_48"></a><a href= +"#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. »</p> + +<p>Les successeurs d’ʿAli continuèrent sa politique et ʿAbdallah +ben Dounama (1564-1570) réussit à soumettre les Boulala d’une façon +qui semblait à peu près définitive<a id="FNanchor_49"></a><a href= +"#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> + +<p>Le royaume du Bornou atteignit l’apogée de sa puissance avec +Idris ben ʿAli, surnommé Amsâmi ou Alaôma (1571-1603)<a id= +"FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class= +"fnanchor">[50]</a>.</p> + +<p>Idris battit les Sô et, du côté de l’Ouest, s’avança jusqu’à +Kano et Zinder. « Après l’humiliation des Kanaoua<a id= +"FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, +vint celle des Touareg (Imôchagh) ou Berbères, qui vivaient dans le +nord-ouest du royaume. Idris brisa, en trois expéditions +militaires, toute la force de ces diverses tribus, ainsi que celle +des Berbères d’Aïr, et il s’attacha à consolider l’indépendance des +Teda ou Toubou, dont le territoire était pour lui d’une haute +importance, comme moyen de rapports entre le Bornou et les contrées +du littoral méditerranéen. Il est à remarquer que, dans cette +occasion, il fit un long séjour à Bilma, le grand centre +d’exportation du commerce du sel.</p> + +<p>« Cinq expéditions dans le Kanem marquent encore cette +première période. En montant sur le trône, Idris Alaôma avait +conclu un traité de paix avec le prince des Boulala ʿAbdallah qui, +malgré ses défaites réitérées, avait conservé une position +tributaire presque indépendante. Il est certainement remarquable, +au point de vue de la civilisation de ce pays, que les conditions +de ce traité fussent rédigées en<span class="pagenum" id= +"Page_25">[25]</span> double expédition, selon les formes +diplomatiques, pour la garantie réciproque des parties +contractantes.</p> + +<p>« Après la mort d’ʿAbdallah, son fils Moḥammed ne tarda pas +à être détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et +s’affranchit de la dépendance du Bornou. La lutte qui s’ensuivit, +fut en général, favorable à Idris, quoiqu’il semble que son armée +ait éprouvé des pertes considérables. Ces pertes tenaient aux +difficultés matérielles de la campagne et aussi à ce qu’il fallait +combattre un ennemi très mobile, qui s’échappait constamment sans +laisser de prise, pour se montrer de nouveau au moment où l’on s’y +attendait le moins. Idris réussit enfin à soumettre tout le pays (y +compris le Fitri qui semble avoir, depuis lors, perdu son +indépendance) et à replacer Moḥammed sur le trône ; mais à +peine était-il reparti qu’il dut revenir au Kanem pour prêter +assistance à son protégé<a id="FNanchor_52"></a><a href= +"#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. » La guerre contre +les Boulala avait été surtout conduite par le vizir Idris ben +Haroun, dont parlent encore les Kanembou.</p> + +<p>Comme on le voit, la lutte fut continuelle entre les Bornouans +et les Boulala, tant que ces derniers restèrent au Kanem. La +souveraineté du Bornou semble, à ce moment-là, s’être étendue d’une +façon plus particulière aux districts de Fouli, Kologo, Nguigmi — +c’est-à-dire à la région du Kanem avoisinant les bords du lac —. Le +reste du pays (Mâo, Ngouri, Dibinentchi, Mondo) restait occupé par +les Boulala.</p> + +<p>Après la mort d’Idris Amsâmi, la puissance du Bornou ne cessa de +décliner. Le Kanem, en particulier, échappa de nouveau aux princes +de Birni Gassaro et les Boulala y redevinrent les maîtres. La +tradition rapporte, en effet, que les Boulala régnaient au Kanem +lorsque les Toundjour, venus du Ouadaï, arrivèrent dans la région +de Mondo, vers le milieu du <span class= +"sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Une lutte acharnée s’engagea +entre les Toundjour et les Boulala et ceux-ci, vaincus, durent +quitter<span class="pagenum" id="Page_26">[26]</span> le pays. Ils +allèrent alors s’installer à l’est du Baḥr el Ghazal, dans la +région de Massoa, qu’ils quitteront plus tard pour aller conquérir +le Fitri.</p> + +<p>Les Toundjour, victorieux, régnèrent dès lors au Kanem et leur +chef siégea à Mao. L’influence de cette tribu s’étendait d’ailleurs +sur d’autres populations que celles du Kanem, car tous les Arabes +qui nomadisaient dans les régions du Sud-Est (Dagana, Oulad +Mehâreb, Oulad Serrâr, etc.) payaient un tribut régulier au sultan +des Toundjour.</p> + +<p>Le Bornou intervint plus tard, afin de reprendre son ancienne +influence au nord du lac. Un esclave haoussa chargé d’un +commandement militaire, Dalafno<a id="FNanchor_53"></a><a href= +"#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, longea la rive ouest du +Tchad et vint attaquer les Toundjour. Il les vainquit et leur +imposa un tribut, au nom du sultan du Bornou.</p> + +<p>Les Toundjour avaient été refoulés dans la région de +Mondo : Dalafno et ses gens s’installèrent à leur place, à +Mao<a id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class= +"fnanchor">[54]</a>, et se fixèrent définitivement dans le pays. A +ce moment-là, une différence très sensible existait déjà depuis +longtemps entre les habitants du Kanem et les descendants de ceux +qui avaient autrefois émigré au Bornou — entre les Ianembô<a id= +"FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> +et les Kanôréa —. C’est pourquoi les nouveaux venus furent appelés +Bôrnou, ou encore, d’une façon plus particulière, Dalatoua<a id= +"FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, +en souvenir du chef qui les amena au Kanem. Le chef<span class= +"pagenum" id="Page_27">[27]</span> des Dalatoua était l’alifa de +Mao, qui commandait au Kanem et apportait chaque année à Birni +Gassaro l’impôt qui devait être payé au sultan du Bornou.</p> + +<p>Les princes sans énergie qui succédèrent pendant deux siècles à +Idris Amsâmi laissèrent péricliter la force et la puissance de leur +royaume. Les Pouls, ces musulmans fanatiques, détruisirent les +anciens domaines des Haoussa et, en 1808, attaquèrent les troupes +du Bornou près de Gasr Eggomo. L’armée du sultan fut battue. +« Celui-ci eut à peine le temps de se sauver par la porte +orientale avec tout son encombrant attirail de cour, tandis que, +sans pompe ni cérémonial, les Fellata victorieux entraient dans la +ville par le côté opposé. » Ce sultan, Aḥmed ben ʿAli, prince +sans aucune volonté, était incapable de mener vigoureusement la +lutte entre les Pouls.</p> + +<p>Le Bornou fut sauvé par un faqih kanembou, Moḥammed el +Amin<a id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class= +"fnanchor">[57]</a>, homme extrêmement énergique et adroit. Ce +dernier fit appel à ses compatriotes et à plusieurs cheïkhs +considérables des Arabes-Choa : Mallem Terab et El Gôni Dris +(des Hassaouna), et Brahim Abdallahi (des Oulad Hemed). Les +Bornouans reprirent courage et se groupèrent autour du faqih, qui +vit s’accroître de jour en jour le nombre de ses partisans. Il put +ainsi lutter avec avantage contre les Pouls et il réussit à les +refouler dans la partie occidentale du royaume. Le sultan appela +alors El Amin à sa cour et lui confia le commandement de l’armée +bornouane. Grâce aux succès remportés<span class="pagenum" id= +"Page_28">[28]</span> par le faqih, Aḥmed put rentrer dans sa +capitale, où il mourut en 1810<a id="FNanchor_58"></a><a href= +"#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> + +<p>Dounama (1810-1817), son fils et successeur, essaya de lutter +tout seul contre les Pouls ; mais il fut chassé du Birni +Gassaro et, réduit à errer dans son propre royaume, il dut faire +appel au faqih. Celui-ci prit alors le titre de cheïkh. A la suite +d’intrigues menées contre lui par le sultan et sa cour, le faqih +déposa Dounama et le fit emprisonner : son oncle paternel, +Moḥammed Nguéléroma, lui succéda. Celui-ci fut bientôt déposé à son +tour et Dounama redevint sultan : il trouva la mort dans la +guerre contre le Baguirmi, en 1817<a id="FNanchor_59"></a><a href= +"#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p> + +<p>Il fut remplacé, pour la forme, par son frère Ibrahim (ou +Ibram), qui fut mis à mort en 1846, par ordre du cheïkh ʿOmar, fils +et successeur de Moḥammed el Amin<a id="FNanchor_60"></a><a href= +"#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. ʿAli, fils d’Ibrahim, +essaya de lutter avec l’aide du Ouadaï contre le vrai maître du +Bornou, ʿOmar, et périt dans un combat, quelque temps après son +avènement<a id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class= +"fnanchor">[61]</a>. Ainsi finit la lignée des Sêfiya.</p> + +<p>A cette dynastie succéda celle des Kanemiin, dont le cheïkh +Moḥammed el Amin el Kanemi avait été le fondateur. Celle-ci fut +chassée du Bornou, en 1893, par l’aventurier Rabaḥ, qui succomba à +son tour, le 22 avril 1900, à la bataille de Koussouri<a id= +"FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class= +"fnanchor">[62]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_29">[29]</span>A l’heure +actuelle, Beker Guerbeï, petit-fils du cheïkh ʿOmar, est le sultan +du Bornou anglais, et ʿOmar Sanda un autre petit-fils d’ʿOmar, +règne sur le Bornou allemand.</p> + +<p>Le cheïkh El Amin avait fait bâtir une nouvelle capitale sur les +bords du lac Tchad : elle reçut le nom de Kouka<a id= +"FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. +L’ancien faqih eut bientôt à combattre le sultan du Baguirmi, qui +s’était affranchi de la suzeraineté du Bornou et avait marqué son +hostilité à l’usurpateur bornouan. Le cheïkh fit appel au sultan du +Ouadaï, ʿAbd el Kerim Saboun, afin de pouvoir réduire le vassal +rebelle. Saboun pilla Massnia, la capitale du Baguirmi, mais, après +y avoir installé un nouveau sultan, il retourna au Ouadaï. Le +prince intronisé fut d’ailleurs bientôt remplacé par son frère +Bourgoumanda qui, devenu vassal du Ouadaï, se déclara l’ennemi du +Bornou. Les Bornouans furent battus à Ngala<a id= +"FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>, +en 1817, et cette défaite coûta la vie au sultan Dounama. Le cheïkh +conclut alors une autre alliance avec les Fezzanais. ʿAbd el Djelil +et ses Oulad Sliman vinrent pour la première fois dans ces régions +et, en compagnie des Bornouans, ravagèrent le nord du Baguirmi +(1818). Cette guerre se termina par une victoire du cheïkh à Ngala, +en 1824<a id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class= +"fnanchor">[65]</a>.</p> + +<p>Moḥammed el Amin, obligé de défendre le Bornou contre de +multiples ennemis, n’avait pas pu intervenir efficacement au Kanem, +que les sultans du Ouadaï réclamaient comme une ex-possession des +Boulala : ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), avait déjà occupé +les districts du sud-est et son œuvre fut plus tard complétée par +Moḥammed Chérif. L’influence<span class="pagenum" id= +"Page_30">[30]</span> du Bornou ne se faisant presque plus sentir +au Kanem, ce pays était troublé par des luttes continuelles. Les +Dalatoua et les Toundjour se battaient pour avoir la prépondérance +dans le pays, et cette rivalité coûta la vie à plusieurs chefs et à +un grand nombre de guerriers. Le fougbou Djeber, mandé à Kouka par +le sultan du Bornou, ne revint plus au Kanem. Les Toundjour dirent +alors que leur chef avait été assassiné ou empoisonné, tandis que +les Bornouans affirmèrent qu’il était simplement mort de maladie. +La mort de Djeber ne changea rien, d’ailleurs, et la lutte continua +entre les deux tribus ennemies.</p> + +<p>Les Dalatoua avaient toujours été soutenus par les Bornouans. +Aussi les Toundjour firent-ils un bon accueil aux Ouadaïens, +lorsque ceux-ci vinrent pour la première fois au Kanem. Toundjour +et Ouadaïens oublièrent leurs anciennes luttes pour se rappeler +seulement que le fondateur de la dynastie ouadaïenne, ʿAbd el Kerim +ben Djamé, avait épousé une femme toundjour, Aché.</p> + +<p>Les habitants du Kanem s’étaient réfugiés dans les îles du +Tchad, à l’arrivée des Ouadaïens. Ceux-ci reconnurent les Toundjour +comme les maîtres de la région, qui fut dès lors placée sous la +suzeraineté du Ouadaï : les autres populations devaient payer +un tribut au fougbou de Mondo. Cela ne dura pas longtemps : le +chef ʿAli oueld Tchad fit appel aux Bornouans et les Dalatoua +recouvrèrent leur ancienne prépondérance au Kanem. Cette situation +fut d’ailleurs acceptée par le Ouadaï, et le chef de Mao changea +son titre d’<em>alifa</em> pour celui d’<em>aguid</em><a id= +"FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. +Ces aguids allaient se faire reconnaître à Abéché et donnaient +eux-mêmes l’investiture, le turban de commandement (kademoul)<a id= +"FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, +aux chefs kanembou et ḥaddad.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_31">[31]</span>Le cheïkh Moḥammed +el Kanemi mourut en 1835 et son fils ʿOmar lui succéda. Pendant que +celui-ci se débattait au Bornou au milieu des difficultés que lui +suscitaient les partisans de la dynastie légitime et voyait son +royaume ravagé par le sultan du Ouadaï Moḥammed Chérif (1846), un +événement important se produisait au nord du Tchad : l’arrivée +des Oulâd Slimân<a id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" +class="fnanchor">[68]</a>. Ces Arabes vinrent s’installer au Kanem +et ce nouvel élément augmenta encore l’anarchie dans laquelle +vivait ce malheureux pays.</p> + +<p>Les Oulâd Slimân avaient combattu contre les Turcs pour la +possession du Fezzân, mais leur chef ʿAbd el Djelil avait été battu +et tué à El Baghla (1842). Sur le conseil donné par le cheïkh avant +de mourir, les Oulâd Slimân émigrèrent vers le Sud, vers les riches +contrées qu’ils avaient appris à connaître lorsque, alliés du +Bornou, ils faisaient la guerre au Baguirmi. Sous la conduite de +Moḥammed, fils aîné d’ʿAbd el Djelil, ils allèrent d’abord au +Borkou, puis ils descendirent vers le Manga et le Léloua (ou +Liloa).</p> + +<p>L’arrivée de ces nomades bouleversa l’équilibre traditionnel du +Kanem. Ils devinrent les maîtres de la région, grâce à leur +habitude de la guerre et, surtout, à la supériorité de leur +armement. Ils n’avaient guère à combattre, en effet, que des +populations armées de lances et de sagaies, dont ils eurent +facilement raison. Ils pressurèrent les peuplades vaincues, pour +lesquelles ils se montraient d’autant plus durs que leur mépris +était profond pour ces gens noirs (nâs zourq), qu’ils traitaient de +<em>kerâda</em><a id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" +class="fnanchor">[69]</a> (infidèles).</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span>Les Oulâd Slimân +allèrent razzier partout et rayonnèrent du Kanem dans toutes les +directions. Enhardis par leurs succès, ils eurent le tort de +s’attaquer aux troupeaux des Touareg, dont les chameaux servaient à +faire le commerce du sel de Bilma.</p> + +<p>Les Oulâd Slimân enlevèrent des milliers de têtes de bétail dans +les environs de Kawar. Mal leur en prit, car, en 1850, les Kel Oui +rassemblèrent dans le pays d’Azbin tous les hommes valides de leurs +diverses tribus : leurs 7.000 guerriers montés surprirent les +Arabes à Medeli, près de Bir Alali, et en firent un effroyable +carnage. Quelques cavaliers seulement purent échapper. La tribu +semblait ne plus devoir se relever d’un coup aussi terrible et +Barth, qui visita le Kanem à quelque temps de là (1855), parle de +sa « complète décadence ».</p> + +<p>ʿOmar crut qu’il pourrait tirer un grand parti de ces nomades +turbulents et que ceux-ci le défendraient au Kanem contre les +empiétements du Ouadaï. Il prit sous sa protection les débris de la +tribu et pourvut les Oulâd Slimân d’armes et de chevaux, en leur +donnant la surveillance des frontières bornouanes du côté du +Ouadaï.</p> + +<p>Les Arabes se refirent vite. Ils s’allièrent à Barka Hallouf, le +chef des Gadoa<a id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class= +"fnanchor">[70]</a>, et ils furent dès lors les maîtres du Kanem. +Ils recommencèrent leurs pillages et, s’ils combattaient d’une +façon générale les aguids el baḥr<a id="FNanchor_71"></a><a href= +"#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> du Ouadaï, ils ne se +gênaient guère pour razzier les sujets du cheïkh ʿOmar, +leur<span class="pagenum" id="Page_33">[33]</span> protecteur. Vers +1861, ils soutinrent par les armes les prétentions au trône du +Ouadaï d’un rival du roi ʿAli. En 1871, au moment où Nachtigal +visitait le Kanem, les Oulâd Slimân étaient redevenus ce qu’ils +étaient avant leur écrasement par les Touareg. Ils pillaient au +Kanem, au Dagana, et s’avançaient jusqu’au Chari, dans le dar +Kaddada. Cependant, au Kanem même, ils furent toujours tenus en +respect par les Ḥaddâd de la région de Ngouri et Dibinentchi. Ils +ne purent jamais rien contre les flèches empoisonnées de ces +derniers, avec lesquels ils évitaient d’ailleurs de se mesurer. Du +côté de l’Est, ils exécutèrent des razzias chez les Kreda, les +Kecherda et tous les nomades du nord du Ouadaï : Oulâd Rachid, +Maḥâmid et autres. Ils s’avancèrent même jusqu’au Darfour. Ils +allaient également piller plus au nord, au Borkou et chez les +Bideyat.</p> + +<p>En somme, à ce moment-là, le Kanem était un bizarre assemblage +de populations qui se battaient constamment entre elles. Les +Dalatoua de Mao étaient toujours les ennemis des Toundjour. Les +Kanembou et Ḥaddâd de Dibinentchi luttaient contre les Kanembou et +Ḥaddâd de Ngouri. Les habitants du Kanem et les Kreda, faisant +usage de mauvais procédés, échangeaient les coups de main et les +razzias. Les Oulâd Slimân pillaient tout le monde. Les Ouadaïens +faisaient de temps en temps leur apparition dans le pays et +prélevaient les impôts en pratiquant la manière forte : les +aguids el baḥr, avec leurs troupes grossies par des auxiliaires +(Kreda, Oulâd Hemed et habitants du Kanem), se battaient parfois +contre les Oulâd Slimân et leurs alliés Ouassili (Megâreba, +Ourfalla, Bedour, etc.) ou Gourân (Gadoa, Komassalla, Dogorda). +Cette situation dura jusqu’au moment de notre arrivée dans le pays. +Le sultan du Ouadaï avait vainement essayé de s’attacher les Oulâd +Slimân, qu’il ne pouvait atteindre facilement et qui pillaient +constamment ses sujets de l’Ouest. Après ʿAli, sous le règne du +pusillanime Yousouf, l’influence des Oulâd Slimân devint +prépondérante au Kanem.</p> + +<p>Les Kouri et les Boudouma avaient toujours été à +l’abri<span class="pagenum" id="Page_34">[34]</span> dans leurs +îles du Tchad. Ils se battaient entre eux et ils pillaient leurs +voisins. Un certain nombre de fractions kanembou (Ngalên, Korio, +etc.) s’étaient réfugiées dans les îles du lac et y menaient le +même genre de vie que les Kouri et les Boudouma. D’autres Kanembou +et des Ḥaddâd partirent à la recherche d’un pays moins troublé que +le Kanem et allèrent s’installer au Dagana.</p> + +<p>La puissance des Oulâd Slimân allait en grandissant. En 1872, la +lutte éclata entre eux et leur ancien allié Barka Hallouf, qui fut +battu et tué : une razzia complète des Gadoa et de leurs +alliés s’ensuivit. Plus tard, les prétentions des Arabes se +tournèrent vers la région de Mao. Nous avons déjà dit que les +alifas (ou aguids) des Dalatoua allaient à Abéché recevoir +l’investiture et que les chefs kanembou et ḥaddâd venaient prendre +le kademoul à Mao. Les Oulâd Slimân destituèrent l’alifa Meta et le +remplacèrent par l’alifa Hadji. Le sultan Yousouf accepta le +changement et il rendit même aux Oulâd Slimân 200 chameaux qui leur +avaient été pris par l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb.</p> + +<p>Sauf la région de Ngouri et Dibinentchi, peuplée de Ḥaddâd, et +le district occupé par les Toundjour (Mondo), où les Ouadaïens +venaient assez fréquemment, le reste du Kanem appartenait aux Oulâd +Slimân. Ceux-ci razziaient les malheureux habitants de ce pays, +déposaient les chefs et rendaient la justice selon leur fantaisie. +Les captifs qu’ils faisaient — et, pour les Oulâd Slimân, aucune +distinction ne pouvait exister entre les Kerâda — étaient en grande +partie vendus à Kawar.</p> + +<p>La région de Mondo elle-même ne fut pas épargnée par les Arabes. +Vers 1883, ceux-ci réclamèrent un tribut au fougbou ʿOthman, qui +refusa, alléguant qu’il payait déjà l’impôt aux Ouadaïens. Mais ces +derniers étaient loin et, d’ailleurs, Yousouf n’était pas capable +de faire respecter les droits du Ouadaï au Kanem. Les Oulâd Slimân +et l’alifa Hadji — celui-ci très heureux de marcher contre l’ennemi +séculaire — saccagèrent la région de Mondo, massacrant et réduisant +en esclavage les malheureux Toundjour. Le fougbou ʿOthman et +deux<span class="pagenum" id="Page_35">[35]</span> de ses parents +(El Amin et Abou Keren) furent emmenés à Mao et assommés à coups de +massue par les esclaves, à côté des fosses où leurs corps devaient +être ensevelis.</p> + +<p>Mais le chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, fut assassiné et, +après lui, des dissensions intestines brisèrent l’unité de la +tribu. Les Miaïssa et Djebaïr, avec Cheref eddin, se battirent +contre les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa et +Medjaberé de Rhèt. Les populations du Kanem prirent part à la +lutte. L’alifa Djerab, de Mao, et les Gadoa étaient avec Cheref +eddin ; les Dogorda, les gens de Mondo et de Ngouri avec Rhèt. +Les Khouân soutenaient ce dernier. Pendant ce temps-là, les +Ouadaïens avaient eux aussi leurs querelles intérieures et ne +pouvaient pas intervenir au Kanem.</p> + +<p>C’est dans cet état d’anarchie que la mission Joalland-Meynier, +contre laquelle les gens de Ngouri essayèrent inutilement une +faible résistance, trouva le Kanem à la fin de 1899. Au début de +1900, eut lieu le passage de la mission Foureau-Lamy. Les Snoussis +entrèrent alors en scène. Moḥammed el Barrani, délégué de Moḥammed +el Mahdi, fils de Senoussi, fonda en 1900 la zaouia de Bir Alali. +El Barrani, indépendamment de ses Khouân, avait avec lui des +Touareg<a id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class= +"fnanchor">[72]</a> de l’Aïr et du Damerghou et les Ouassili de +Rhèt.</p> + +<p>A la fin de 1901, eut lieu le premier combat de Bir Alali, qui +coûta la vie au capitaine Millot. Le 18 janvier 1902, le commandant +Tétart enleva la zaouia<a id="FNanchor_73"></a><a href= +"#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>. Les Senoussis se +retirèrent alors au Borkou. Le Kanem fut occupé et le groupe +Djebaïr-Miaïssa, des Oulâd Slimân, fit sa soumission. Le cheïkh +Aḥmed, qui avait remplacé son frère Rhèt, tué devant Bir Alali, +rejoignit les Khouân avec le reste de la tribu.</p> + +<p>Pendant tout le reste de l’année 1902, nous eûmes encore à +repousser des attaques dirigées contre le Kanem : les +Arabes<span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span> dissidents +secondaient les lieutenants du Mahdi. Il y eut une série de combats +autour de Bir Alali, et le chef Abou Aguila se fit tuer avec tous +ses Khouân sous les murs du nouveau poste, dont la garnison était +commandée par le capitaine Fouque et le lieutenant Poupard.</p> + +<p>Il y eut ensuite des opérations de police contre les pillards +arabes et toubous affiliés aux Senoussis : les indigènes +dissidents furent malmenés par le lieutenant Mangin, qui commandait +le peloton de méharistes du Kanem, et le cheïkh Aḥmed fit sa +soumission au lieutenant-colonel Gouraud, en janvier 1905.</p> + +<p>L’hostilité des Senoussis n’a pas désarmé depuis et nous aurons +l’occasion de parler, à propos de cette secte, des pointes qui ont +été poussées au Borkou et dans l’Ennedi par les troupes du +Kanem.</p> + +<h4><em>LA POPULATION KANEMBOU</em><a id="FNanchor_74"></a><a href= +"#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> +</h4> + +<p>Il est facile de voir, d’après ce qui précède, que les mélanges +doivent avoir été fréquents entre les diverses peuplades du Kanem. +De plus, les indigènes n’ont gardé la plupart du temps qu’un +souvenir assez confus de leur origine. Il serait donc difficile +d’établir des démarcations absolues entre les diverses +populations.</p> + +<p>C’est ainsi qu’on trouve des Nguedjem chez les Kanembou et les +Boulala, des Maguemi chez les Kanembou et les Bornouans ; +qu’on voit des Maguemi et des Kreda, des Kreda et des Nguedjem, des +Nguedjem et des Boulala, des Boulala et<span class="pagenum" id= +"Page_37">[37]</span> des Ḥaddâd prétendre avoir la même origine. +Il est encore plus difficile d’établir les différences qui existent +entre les diverses parties de chaque population. Les divisions +adoptées par les indigènes ne sont pas nécessairement logiques et +parfois les événements ont amené le groupement sous un même nom de +fractions d’origine différente. Ainsi les Goudjirou, considérés +actuellement comme une tribu kanembou, sont en réalité d’origine +kouka. Le fait n’est d’ailleurs pas particulier au Kanem et nous +aurons encore l’occasion de le signaler.</p> + +<p>Les Kanembou comprennent plusieurs familles, qui se subdivisent +généralement elles-mêmes en un certain nombre de fractions<a id= +"FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>. +Ces fractions, très nombreuses d’ailleurs, n’impliquent pas de +caractère particulier. C’est simplement le nom d’un chef ou d’un +personnage important, un nouvel emplacement ou même un changement +dans la vie ordinaire de la fraction qui a donné lieu à un nouveau +nom.</p> + +<p>Les Diâbou Assakéléa par exemple, sont ainsi appelés du nom +d’Assakélé, la fille d’un ancien sultan boulala du Kanem. De même, +une fraction des Kadjidi a pris le nom de Boudouma par suite de son +voisinage avec les insulaires du Tchad. On remarquera également +qu’il y a des Ngalên chez les Kadjidi et chez les Kankena. Ces deux +fractions ngalên sont installées dans la région du lac, où elles +élèvent de grands troupeaux de bœufs. De même que le plus beau +taureau d’un troupeau — celui qui a généralement les plus grandes +cornes et qui sert de guide — porte le nom de <em>kabour</em>, de +même la plus belle vache porte le nom de <em>ngalên</em><a id= +"FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>. +Les indigènes du Tchad, vivant surtout du produit de leurs +troupeaux, tiennent beaucoup à leurs bêtes laitières. Un beau +kabour ne dépasse guère dix thalers (30 fr.), tandis +qu’une<span class="pagenum" id="Page_38">[38]</span> ngalên et son +veau valent trente thalers (90 fr.). Une ngalên est donc la bête du +troupeau qui a le plus de valeur. Le nom de <em>Ngalên</em> a été +donné aux indigènes de ces deux fractions kanembou soit pour +indiquer qu’ils étaient de grands éleveurs de bœufs, soit pour +montrer qu’ils étaient aux autres indigènes ce que la vache ngalên +est au reste du troupeau. C’est probablement tout ce qu’il faut +retenir des explications données par les indigènes.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit de ces divisions, les Kanembou présentent à +peu près tous les mêmes caractères. Ils sont généralement assez +grands, bien constitués et ils ont le teint des négroïdes (azreq). +On trouve bien chez eux des individus à la peau plus ou moins +rougeâtre, mais cela tient à des alliances avec les Gourân ou même +avec les Arabes. Quant au nom de <em>iam kiamé</em> (les hommes +rouges), nous ne croyons pas qu’il ait jamais été donné aux +Kanembou, dont le teint est généralement noir, de ce noir bronzé +que l’on trouve si souvent dans la région du Tchad. En tous cas, +nous n’avons pas pu trouver confirmation du fait que les Kanembou +auraient été désignés sous ce titre.</p> + +<p>La tradition, comme nous l’avons déjà dit, rapporte qu’ils +vinrent du Nord et que, en compagnie d’Arabes et de Toubou, ils +occupèrent le Kanem, au lieu et place des Pouls partis vers +l’Ouest.</p> + +<p>Les Kanembou qui s’installèrent plus tard au Bornou se +mélangèrent à diverses populations, le type primitif s’altéra et +devint celui des Kanôréa actuels du Bornou. La langue elle-même +subit certaines modifications, et, actuellement, l’idiome du Bornou +et celui du Kanem diffèrent quelque peu<a id= +"FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. +Les mœurs et les habitudes subirent des changements profonds. Un +seul fait suffira à le montrer : alors que le +métier<span class="pagenum" id="Page_39">[39]</span> de teinturier, +qui a jadis été la grande industrie de Kouka, est considéré au +Bornou comme un métier normal, il est regardé au contraire chez les +Kanembou comme un travail dégradant, qui doit être abandonné aux +Ḥaddâd et aux captifs.</p> + +<p>La langue kanembou et la langue toubou appartiennent à la même +famille et il y a même entre elles de nombreux points communs<a id= +"FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. +Le fait semble donc indiquer une étroite parenté entre les deux +populations. La tradition dit d’ailleurs que, avant la migration au +Kanem, les Gourân et les Kanembou habitaient des pays voisins. Les +Kanembou ont cependant le teint plus foncé que les Toubou ; +ils n’ont pas, d’autre part, la maigreur et l’élasticité que +ceux-ci doivent à leur vie nomade. La transition est formée entre +les deux populations par ceux d’entre les Toubou qui sont +sédentaires et qui vivent au milieu des Kanembou. Quoiqu’il soit +facile parfois de reconnaître en eux des Toubou, on remarque +cependant que leurs formes sont plus pleines et plus massives que +celles de leurs frères nomades. Des mélanges fréquents se sont +d’ailleurs effectués entre les tribus vivant côte à côte, et nous +verrons des fractions kanembou se réclamer d’une origine +toubou.</p> + +<p>Les Kanembou ont généralement la tête rasée. Ils gardent parfois +la barbe, mais pas la moustache. Comme beaucoup d’autres +populations, ils ont sur le visage certaines cicatrices +particulières. Les femmes kanembou arrangent leurs cheveux en +petites tresses, tombant autour de la tête et encadrant le visage. +Elles enduisent leurs cheveux de beurre et, au moyen de certaines +graines (tèb, hélbé), elles arrivent à épaissir les tresses et à +les rendre raides comme des bâtonnets. Cela ne tient pas au soleil, +d’ailleurs. Le beurre et la sueur dégouttent alors sur les épaules +et c’est pourquoi l’odeur répandue dans un marché, à l’heure de +midi, ne réjouit guère l’Européen. Les femmes kanembou aiment +beaucoup<span class="pagenum" id="Page_40">[40]</span> l’ambre +comme parure et, suivant leurs ressources, les morceaux d’ambre +dont se composent leurs colliers sont plus ou moins gros.</p> + +<p>Les Kanembou sont surtout agriculteurs. Leur grande +préoccupation est la récolte du mil, qu’ils sèment au début de la +saison des pluies (juin-juillet) et qu’ils coupent vers octobre ou +novembre. Ils ont aussi d’assez nombreux troupeaux, auxquels ils +tiennent beaucoup. Ce sont des gens relativement laborieux et très +calmes. Avant notre arrivée dans le pays, ils formaient la +population la moins turbulente et la moins pillarde.</p> + +<p>Les Kanembou ont constitué de tous temps la majorité des +<em>mesâkin</em><a id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" +class="fnanchor">[79]</a> du Kanem et ils ont vécu tour à tour sous +la coupe des différents maîtres du pays (siyâd ed dâr) : +Boulala, Toundjour, Dalatoua, Ouadaïens et Oulâd Slimân. Ils ont +été pressurés et pillés sans merci pendant de longs siècles. Malgré +cela, ils ont gardé le souvenir du rôle qu’ils jouèrent autrefois, +sous les successeurs du roi Sêf. Ils se considèrent comme une +population de race supérieure, qui compte parmi ses ancêtres des +guerriers illustres. Cette idée leur fait garder des préjugés assez +curieux sur les occupations auxquelles peut ou ne peut pas se +livrer un Kanembou authentique. Et cela, ainsi que la différence +d’armement, permet de les distinguer des Ḥaddâd, car il est +impossible de différencier autrement les deux populations, attendu +qu’elles ont le même physique et la même langue. C’est ainsi qu’un +Kanembou considère comme indigne de lui de faire de la teinture, de +tisser des gabag<a id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" +class="fnanchor">[80]</a>, de dépouiller de leur peau les bêtes +égorgées, d’être armé de flèches, etc. Nous reviendrons d’ailleurs +sur ce sujet à propos des Ḥaddâd.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span>Les Kanembou sont +d’assez bons musulmans. Ils observent régulièrement les pratiques +de l’Islam : cinq prières par jour, jeûne du Ramadân, etc. Ils +ne mangent pas de cochon. Ils ne mangent pas non plus cette espèce +de grosse grenouille (ambourbeté), que mangent les Lisi<a id= +"FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> +et les fétichistes et que les habitants du Kanem considèrent comme +un animal impur. Ils ne boivent ni merissé<a id= +"FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> +ni khall<a id="FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class= +"fnanchor">[83]</a>. Ils ne prennent pas de tabac.</p> + +<p>On ne trouve pas chez les Kanembou l’austérité et la rigidité +des principes que l’on remarque chez certains Toubou, les Kreda par +exemple. Leurs mœurs ne sont cependant pas relâchées comme celles +de leurs frères du Bornou. Tout homme coupable d’adultère doit +payer une amende au mari trompé, et tout séducteur d’une jeune +fille est tenu d’épouser celle-ci. Les femmes kanembou ne courent +pas les aventures galantes et ne s’adonnent pas ouvertement à la +prostitution, ainsi que le font nombre de Bornouanes. Elles n’ont +pas le caractère irascible des femmes toubou et ne gardent pas — +comme on le dit de ces dernières — de couteau caché sous leur +pagne.</p> + +<p>Dans les tams-tams, les hommes sont armés de leurs sagaies et +leur cercle tourne au petit pas de course autour des instruments. +Puis, chacun d’eux se détache à son tour et se met à bondir +frénétiquement sur place, en sautant alternativement sur l’un et +l’autre pied et en élevant les jambes très haut. Il fait vibrer en +même temps le bois de son arme<a id="FNanchor_84"></a><a href= +"#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Cet exercice est très +fatigant. Aussi est-ce un signe de réelle vigueur que de pouvoir +l’exécuter plus longtemps que les autres hommes. Généralement les +chefs se piquent de donner de la<span class="pagenum" id= +"Page_42">[42]</span> sorte une preuve de leur supériorité +physique. Pendant ce temps, les femmes accompagnent le cercle des +hommes en dansant : elles poussent leurs you-you et agitent +devant les chefs de petites branches vertes<a id= +"FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class= +"fnanchor">[85]</a>.</p> + +<p>Quand les femmes sont toutes seules, elles se mettent en cercle +et, tout en frappant l’une contre l’autre leurs sandales de bois, +elles agitent la tête et secouent leurs cheveux. Ce genre +d’amusement est pratiqué par nombre d’autres populations, les +Kotoko par exemple. Les Bornouanes, elles, tout en sautant et en se +trémoussant, font se heurter leurs gros derrières ; ou bien +elles balancent leurs bras le long du corps et font choquer les +paumes des mains par derrière et par devant, et sautent par +instants sur place en étendant les bras au-dessus de la tête et en +claquant des mains.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Maguemi</span> : +Regdôbou, Intchalbou, Iabriou (pour Iagoubribou), Chilangourôou, +Katria, Beredelôou, Berea, Diârou, Tdouga, Bouloua, Fôrebou, +Maniya, Ngalma Doukko.</p> + +<p>La tribu des Maguemi est très considérée au Kanem. Ce sont les +descendants de ces émigrés du Nord, de souche arabe, qui, avec +l’aide des Toubou et des Kanembou, fondèrent le royaume du Kanem +d’abord, du Bornou ensuite. Les anciens rois appartenaient à cette +famille. De là la considération dont jouissaient et jouissent +encore les Maguemi. C’est ainsi que, au temps où les Toundjour et +les Dalatoua commandaient au Kanem, un Maguemi ne devait pas être +emprisonné : il ne pouvait être puni que d’une amende. Mais, +plus tard, les<span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span> +Ouadaïens et les Oulâd Slimân ne se soucièrent pas de toutes ces +nuances.</p> + +<p>Ce sont des Maguemi — dit la tradition — qui rétablirent la +souveraineté du Bornou au Kanem et qui vainquirent les Boulala. Les +Maguemi se sont mélangés aux Kanembou depuis de longs siècles et +sont actuellement considérés comme une tribu kanembou. Eux-mêmes, +tout en se rappelant que leur famille a autrefois donné des sultans +au pays, se disent Kanembou. Nous avons déjà vu que les Maguemi du +Kanem et certains Toubou (Kreda Kodera) prétendent être parents. +Cette tribu kanembou doit être, en somme, le produit d’un mélange +d’Arabes, de Toubou et de Kanembou.</p> + +<p>De toutes les tribus kanembou, c’est celle des Maguemi qui +renferme le plus d’indigènes au teint rougeâtre Les Bouloua sont +remarquables à ce point de vue et, au premier abord, on les +prendrait pour des Toundjour ou des Arabes. Il faut dire toutefois +qu’ils habitent la région de Mondo et qu’ils se sont quelque peu +mélangés aux Toundjour.</p> + +<p>Les Maguemi sont dispersés un peu partout, au Kanem et au +Dagana. Ils sont surtout nombreux du côté de Mondo. On en trouve +encore à Iagoubri, où ils ont un <em>fougbou</em>. Une fraction des +Maguemi, les Diârou, se trouve dans la région de Ndjikdada, où leur +chef porte le nom de <em>dima</em>. Il y en a enfin quelques-uns le +long du bord septentrional du lac.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Bâdé</span> : +Maraïa, Kourouyou, Tomassiou, Ouâtaou, Ngourotelaou, Talvarou, +Aréguéa.</p> + +<p>Dans la région de Ngouri.</p> + +<p>Les habitants de Ngouri et ceux de Dibinentchi étaient autrefois +en lutte continuelle. Voici, d’après les indigènes, les deux +incidents qui amenèrent cette lutte :</p> + +<p>Les Kreda étaient dans les meilleurs termes avec les habitants +de Ngouri. Or, un jour, un Kreda qui allait vendre du bétail à +Dibinentchi fut dépouillé par les habitants de ce village. Une +femme de Dibinentchi, mariée à un homme de Ngouri, le quitta et +retourna à Dibinentchi, où elle prit un<span class="pagenum" id= +"Page_44">[44]</span> autre mari. Les habitants de Ngouri +réclamèrent alors la dot versée par le premier mari, mais les +habitants de Dibinentchi refusèrent de la verser. La lutte éclata +et les Ḥaddâd de Ngouri et Dibinentchi durent y prendre part. Cette +rivalité a pris fin lors de notre installation au Kanem.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Kankou</span> : +Gouriâou, Iagrâou, Kaléguéa, Ngaraou.</p> + +<p>Dans la région de Ngouri et de Elkouli (Mondo).</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Baribou</span>. — +Habitent la région de Bari.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Diabou</span> : +Assakéléa, Dalla, Djila.</p> + +<p>Habitent la région de Ngouri et aussi celle de Douloumi (lac +Tchad), où ils se sont mélangés aux Kankena Ngalên.</p> + +<p>Nous avons déjà dit qu’Assakélé était la fille du sultan boulala +Kalo, qui régna autrefois au Kanem. Les chansons kanembou +rapportent que Kaléa djerma Meleï, captif du roi du Bornou chargé +d’un commandement militaire, résolut d’aller chercher la belle +Assakélé jusque « dans le feu » et d’en faire sa femme. +Les guerriers bornouans, sous la conduite de ce chef, marchèrent +sur le Kanem, où ils trouvèrent Ndéfé, fils de la sœur de Kalo, en +train de couper des racines d’acacia-sayal, pour en faire des bois +de sagaie. Le djerma, qui se vit refuser Assakélé, l’enleva de vive +force et la guerre éclata entre lui et Kalo. Beaucoup de chansons +kanembou retracent les péripéties de la lutte séculaire entre +Bornouans et Boulala.</p> + +<p>Les Diâbou seraient les descendants des Boulala qui habitaient +autrefois la région de Métalla.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Kadjidi, Korio, +Kankena</span>. — Ces tribus se trouvent dans la région du lac et +s’étendent depuis le Kanem jusqu’aux terres des Kouri et des +Boudouma. Certaines fractions habitent le Tchad depuis longtemps, +d’autres depuis une époque relativement récente.</p> + +<p>La région du lac a toujours servi de refuge aux gens fuyant +devant les incursions de leurs ennemis, Ouadaïens, Oulâd Slimân, +etc. ; et c’est ainsi que certains Kanembou s’y +sont<span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span> fixés à demeure +et sont devenus en tous points semblables aux Kouri, leurs voisins. +Comme ces derniers, ils possèdent actuellement de nombreux +troupeaux de bœufs du Tchad, de grande taille et aux longues +cornes.</p> + +<p>Au temps où les eaux du lac remplissaient les baḥrs de leur +région, ils se trouvaient dans des îles, tout comme les Boudouma +encore actuellement. Par suite du mouvement de recul des eaux du +Tchad, les baḥrs se sont vidés et ce n’est qu’après l’hivernage, au +moment de la crue du lac, qu’ils se remplissent plus ou moins. +Certains Kanembou sont même assez loin de l’eau libre du Tchad pour +ne se retrouver dans des îles — comme cela avait lieu normalement +il y a une dizaine d’années — que lors d’une crue exceptionnelle, +comme celle de 1906.</p> + +<p>Les Kanembou du Tchad et les Kouri parlent généralement les deux +langues.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Kadjidi</span> : +Bôgara, Kougoua, Isa, Ngalên, Djôa, Medelaï, Boudouma.</p> + +<p>Dans la région de Bol (canton de Abba) et quelques-uns dans la +région de Michiléla (ancien canton de Salékanya). Nous avons déjà +expliqué pourquoi deux fractions de cette tribu ont été appelées +Ngalên et Boudouma.</p> + +<p>Les Kadjidi seraient le produit d’un mélange de Kanembou avec +les nombreux esclaves que les Maguemi possédaient autrefois au +Kanem.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Korio</span> : +Kadja, Kiriou, Keliou, Dalla, Oualéa.</p> + +<p>On trouve les Korio dans le canton de Kaboulou et chez les Kouri +Kerawa. Ils habitent principalement la région de Kaïra. Ces +Kanembou se sont fortement mélangés aux Kouri.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Kankena</span> : +Malloua, Kaguimma, Kadjiraou, Kaoua, Dallâna, Aoudoua, Maradoua, +Seroua, Braïna, Dinâra, Ngalên, Solôo<a id= +"FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class= +"fnanchor">[86]</a>.</p> + +<p>Les Kankena habitent, au Nord, la région de Mattégou +et<span class="pagenum" id="Page_46">[46]</span> de Kamba, au +sud-est de Kouloa : ils exploitent des mares à natron.</p> + +<p>Du côté du Sud, ils forment le canton du kachalla Taher, à côté +des Kouri-Kerawa (chef Djibrin), et celui d’ʿAli Katchimi, dont le +centre est Douloumi, au nord-est des Kouri-Kaléâ (chef Mousa ould +Daouda).</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Koubouri</span><a id= +"FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class= +"fnanchor">[87]</a> : Borkoubouâ, Amsa, Limanoa, Djilloua.</p> + +<p>A l’ouest de Mao et, du côté du lac, à Kiskawa, Kaléboa, Kologo +et Diaga Kobirom.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Sougourti</span>. — Du +côté de Kologo.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Tchiroua</span>. — Du +côté de Bir Alali. Ils parlent le kanembou et le gourân et vivent à +côté des Hawalla<a id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" +class="fnanchor">[88]</a> (ou Famalla), population toubou mêlée +d’éléments kanembou.</p> + +<p>Leur chef porte le titre de <em>fougbou</em>.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Toumâgueri</span>. — +D’origine toubou. Ils habitent la région de Dibinentchi.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Fôdda</span>. — Autour de +Mondo et au Dagana. Les Fôdda seraient d’origine toubou et +apparentés aux Ngalamiya. Leur nom signifie d’ailleurs, en +toubou : habitants ou originaires du Baḥr el Ghazal (sing. +<em>Fôdidé</em>).</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Nguedjim</span> : +Mâda, Ngadja, Oullia, Magâ<a id="FNanchor_89"></a><a href= +"#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>, Kaïlerou, Bogar-Kourâ, +Kaloua, Kaléa, Alia.</p> + +<p>Habitent la région de Dibinentchi. Leur chef porte le titre de +<em>galadima</em>.</p> + +<p>Au Kanem, on dit couramment que les Nguedjim sont les +descendants des captifs que possédaient les Boulala, lorsque +ceux-ci régnaient au Kanem. En kanembou, on dit d’un<span class= +"pagenum" id="Page_47">[47]</span> Nguedjim : <em>tambelaï +kaléa koléa</em> (fils de gros nombril<a id= +"FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, +captif et mauvaise tête). Eux se prétendent les descendants des +Nguedjem, c’est-à-dire de Boulala authentiques. Remarquons, en +effet, que les Boulala du Fitri comprennent trois fractions et que +l’une d’entre elles porte le nom de Nguedjem : Maglafia +(probablement Mâga-Lafia<a id="FNanchor_91"></a><a href= +"#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>), Batoa, Nguidjemi.</p> + +<p>Ces Nguedjim du Kanem semblent être les descendants de Boulala +qui ne prirent pas part à l’exode de leur tribu vers le Baḥr el +Ghazal et qui se mélangèrent peut-être à d’anciens captifs de +Boulala restés avec eux. Quoi qu’il en soit, les Nguedjim se sont +étroitement unis aux Kanembou, parlent le kanembou — qui est +d’ailleurs la langue primitive des Boulala — et sont considérés +comme Kanembou.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Goudjirou</span> : A +Goudjer (Mondo).</p> + +<p>Les Goudjirou sont des Kouka qui, fuyant le Fitri au moment de +la conquête du pays par les Boulala, vinrent se réfugier au Kanem. +Ils sont considérés actuellement comme Kanembou et le nom qu’ils +portent est celui de l’endroit où ils se sont installés. Ils ne +parlent plus le tar lis et ne connaissent que le kanembou et le +gourân. Ils se rappellent cependant leur origine et se disent +Kouka : <em>endi Kouka, tantâ Kouka</em> (nous sommes des +Kouka). La région qu’ils habitent au Kanem est célèbre par ses +savonniers (balanites ægyptiaca) :</p> + +<ul class="simple3"> +<li><em>Nourout Mao toumer</em>, Mao est connue pour ses +dattiers.</li> + +<li><em>Nourout Goudjer hadjlidj...</em>, Goudjer l’est pour ses +hadjlidj...</li> +</ul> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Remarque</span>. — Nous +venons de donner la classification généralement usitée au Kanem. Il +est facile de se rendre<span class="pagenum" id= +"Page_48">[48]</span> compte qu’elle n’a rien de rigoureux. +Plusieurs fractions kanembou (Koufri, Keï, Déberi ou Débberi, +Adjirou, etc.) ne sont d’ailleurs pas comprises dans cette +nomenclature. Il est vrai qu’elles comptent parmi les moins +importantes.</p> + +<p>Nous verrons, plus loin, que la presque totalité des tribus +ḥaddad porte le même nom qu’un certain nombre de fractions +kanembou.</p> + +<hr class="decor width3"> + +<h4><em>DALATOUA</em> +</h4> + +<p>Nous avons déjà vu que les Dalatoua sont les descendants des +Bornouans venus au Kanem avec le chef Dalafno (ʿAbd Allah Afno). +Ils se disent d’origine maguemi. Ils habitent la région de Mao. On +les appelle Dalatoua et aussi Bôrnou. Ils sont commandés par un +alifa (corruption de khalifa). L’alifa actuel est Ari, dit Mala, +fils de Mousa (celui qui fit assassiner von Beurmann)<a id= +"FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class= +"fnanchor">[92]</a>.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp1c01"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class= +"label">[1]</span></a><em>Grammar of the Bornu or the Kanuri +language</em>, p. 33.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class= +"label">[2]</span></a><em>Sammlung und Bearbeitung +Central-Afrikanischer Vokabularien</em> : Einleitung, +XLVI.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class= +"label">[3]</span></a>Les Kanembou ont l’habitude d’articuler à +peine certaines consonnes. C’est ainsi qu’ils prononcent presque +<em>tououâ</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class= +"label">[4]</span></a>Tou est le nom que les Tedâ donnent au +Tibesti.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class= +"label">[5]</span></a>On raconte qu’un captif du Bornou, se rendant +sur les bords du lac afin de ramasser de l’herbe (<em>boudou</em>) +pour les chevaux, fut enlevé par un groupe d’habitants des îles. De +là le nom de <em>boudou-ma</em> (les hommes de l’herbe) qui fut +donné à ces derniers. Selon une autre version, l’insulaire du Tchad +est appelé <em>boudou-ma</em> (l’homme aux herbes), parce qu’il vit +au milieu des herbes du lac.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class= +"label">[6]</span></a>Cette remarque peut s’appliquer aux noms des +fractions des Maguemi habitant le Bornou : <em>Oumêoua</em> +(gens d’Oumê), <em>Tsilimoua</em> (gens de Tsilîm), +<em>Birioua</em> (gens de Biri), <em>Dalaoua</em> (gens de Dala). +Ces noms semblent, en effet, devoir être : <em>Oumêboua</em>, +<em>Tsilimboua</em>, etc. On pourrait alors conclure que le +singulier est <em>bou</em> et le pluriel <em>boua</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class= +"label">[7]</span></a>Dans toute cette partie de l’Afrique, les +Pouls sont appelés Foulata par les autres indigènes ; les +Arabes leur donnent le nom de Fellahta.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class= +"label">[8]</span></a>Cf. aussi Blau, <em>Chronik der Sulṭâne von +Bornu</em> (<em>Zeitschrift der deutschen Morgenländischen +Gesellschaft</em>. Leipzig, 1852), p. 309, qui lui donne une +étymologie fantastique, étrangère au Yémen, et remontant jusqu’à +Adam par Ismâʿîn (Ismaʿil) et Abraham.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class= +"label">[9]</span></a>M. René Basset nous renvoie d’ailleurs aux +historiens arabes Tabari, Ibn el Athir, Abou ’l Féda, Masʿoudi, +etc., et à la Qasidah ḥimyarite de Nechouân.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class= +"label">[10]</span></a>Nous verrons plus loin que les Boulala sont +d’origine kanembou. Voir <a href="#p3c01">III<sup>e</sup> +partie.</a></p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class= +"label">[11]</span></a><em>Voyage de Léon l’Africain</em>, +traduction de Jean Temporal (1556), tome II.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class= +"label">[12]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, note 2, p. 321) y +voit des Arabes émigrés. Il rapproche leur nom des Barda’ah +(<span class="arabic">بردعة</span>) mentionnés par Maqrizi +(<em>Abhandlung über die in Aegypten eingewanderten arabischen +Stämme</em>, p. 11-51).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class= +"label">[13]</span></a>Schön rapporte que l’idiome kanouri est +désigné par les Haoussa sous le nom de <em>baribari</em>. Le même +nom (baribari, béribéri) sert à désigner les habitants du Bornou et +du Mounyo.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class= +"label">[14]</span></a>Il est en effet exact que la population +boulala ne parle plus sa langue d’origine, le kanembou, et que, +après avoir conquis le Fitri, elle a adopté l’idiome des vaincus, +le <em>tar lis</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class= +"label">[15]</span></a>On peut s’expliquer de la même manière les +noms employés par les Haoussa.</p> + +<p>« L’hypothèse de la dynastie berbère de Barth est +inadmissible. Nous connaissons par Ibn Khaldoun et d’autres auteurs +toutes les tribus berbères : aucune ne porte le nom de Bardoa. +L’opinion de Nachtigal est la vraie ». (<em>Note de M. René +Basset.</em>)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class= +"label">[16]</span></a>En arabe, <em>baḥr er rigeïg</em> : le +fleuve mince.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class= +"label">[17]</span></a>En arabe, <em>selṭan ed dounia</em> : +le maître du monde.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class= +"label">[18]</span></a>La mère du troisième roi du Kanem, Dounama +(ou Dougou), appartenait à la fraction toubou des Kiiê. La +chronique d’Aḥmed donne à Ibrahim, fils de Sêf et père de Dounama, +le titre de père du sultan. C’est pourquoi Dounama est parfois +considéré comme le véritable fondateur de la dynastie du Kanem. +D’après Nachtigal, c’est Dounama qui reçoit le premier le titre de +<em>maïna</em> (prince), non décerné à ses devanciers.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class= +"label">[19]</span></a>Voir plus loin la <a href= +"#song4">chanson.</a></p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class= +"label">[20]</span></a><em>Maïna</em>, noble, prince (de +<em>maï</em>, sultan).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class= +"label">[21]</span></a>Notons, en passant, que le mot toubou +<em>Tomaghera</em> peut se décomposer de la façon suivante : +<em>Tou-magra</em>, les maîtres, les seigneurs du Tou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class= +"label">[22]</span></a>Signalons à ce sujet que, d’après Barth, les +Tedâ désignent les Kanouri sous le nom de <em>Tougouba</em>. +<em>Tou</em> est le nom que les Tedâ donnent à leur pays. Nous +verrons, plus loin, que ce nom a probablement été donné au Tibesti +à cause de sa nature montagneuse. De plus, <em>tougou</em> désigne, +chez les Toubou du sud, une grosse pierre qui sert à écraser le +grain. Par analogie avec ce que nous avons dit pour +<em>Keunoumbé</em> (pl. <em>Keunoumbâ</em>), le mot +<em>Tougoubé</em> (pl. <em>Tougoubâ</em>) voudrait donc dire +habitant du Tougou, habitant d’une région montagneuse.</p> + +<p>Si ce nom s’applique aux Kanembou, que faut-il en +conclure ? Il y a bien, au nord du Borkou, les contreforts des +monts du Tibesti et le pays contient quelques petits reliefs de +sable et de rocher. Mais n’est-on pas en droit de supposer que les +Kanembou ont peut-être habité une partie du Tibesti, ou tout au +moins la région avoisinant la partie sud du Tibesti ?...</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class= +"label">[23]</span></a>La chronique d’Aḥmed dit que le roi Sêf +établit sa domination « sur les Berbères, les Toubou, les +Kanembou et autres ». Cela laisse-t-il supposer que quelques +Berbères, venus du Nord, ont suivi le mouvement d’émigration vers +le Sud, ou bien ce nom de Berbères s’applique-t-il simplement à +l’un des peuples qui furent annexés au royaume ?...</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class= +"label">[24]</span></a>Il est appelé Ḥamî <span class= +"arabic">حمى</span> dans la Chronique du Bornou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class= +"label">[25]</span></a>Cf. Blau, <em>op. laud.</em>, p. +309-310.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class= +"label">[26]</span></a>Il est appelé Salmama (<span class= +"arabic">سلممه</span>) fils de ʿAbdallah Bakrouh (<span class= +"arabic">عبد الله بكروه</span>) dans la Chronique du Bornou (Blau, +<em>op. laud.</em>, p. 310-311).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class= +"label">[27]</span></a>Il va sans dire que, en ce qui concerne +l’historique du Kanem, nous faisons le plus large emploi des +renseignements donnés par Barth, d’après ses deux chroniques.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class= +"label">[28]</span></a>La Chronique du Bornou nomme Ghâiou ben +Lafrad (غايو بن لفرد) le prince contre qui il fit la guerre (Blau, +<em>op. laud.</em>, p. 311).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class= +"label">[29]</span></a>Les Sô n’existent plus en tant que peuplade. +Ils étaient autrefois très puissants et habitaient, au sud du lac, +la région comprise entre le Chari et la komadougou Ouôbé. Ils +furent battus et dispersés par les sultans du Bornou.</p> + +<p>La tradition indigène les représente comme de vrais +géants : à Ngala, où se trouvent les tombeaux de 35 rois sô, +on montre des vases gigantesques, des cruches et des plats, dont se +servaient autrefois ces indigènes ; le D<sup>r</sup> Decorse, +au cours d’une excursion en pays sô, a ramassé « des débris de +poteries énormes, comme on n’en fait plus dans le pays ».</p> + +<p>Les légendes kanembou ont synthétisé la peuplade sô en la +personne d’un énorme géant, païen et anthropophage, appelé Kirdi +Sôou. Ce géant dévorait les Kanembou. Pour débarrasser ses états +d’un pareil fléau, le sultan Liziramma envoya un de ses esclaves, +le vaillant Dalafno, qui alla attendre Kirdi Sôou près de l’endroit +où le géant avait son habitation. La femme de ce dernier était en +train de préparer le repas avec deux djourabs de mil (420 +kilos) : elle avait rempli d’eau cinq abreuvoirs de troupeaux +(en kanouri : <em>kélé</em>) pour faire boire son mari. +Celui-ci arriva avec quatre éléphants suspendus à un bâton qu’il +portait sur son épaule gauche. Tout en marchant, il mangeait un +cinquième éléphant qu’il tenait dans sa main droite. Dalafno tua le +géant d’un coup de sagaie, qui traversa l’arbre derrière lequel +s’était réfugié celui-ci. Dans la chevelure de Kirdi Sôou, où de +petits oiseaux avaient fait leur nid, on trouva une grande quantité +d’œufs — de quoi remplir deux djourabs ; il fallut quatre +chameaux pour transporter la tête chez le sultan.</p> + +<p>Les Keribina du Bornou sont considérés comme les descendants des +anciens Sô, et on croit que les Kotoko se mélangèrent fortement à +la peuplade aujourd’hui disparue. Cf. Barth, <em>Reisen</em>, t. +II, p. 301.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class= +"label">[30]</span></a>Voir Barth (II, 314), qui fait de Bêri ou +Ibrahim, un seul personnage, fils de Dounama et de Zeineb de la +race de Lekmámma, mais la Chronique du Bornou (Blau, <em>op. +laud.</em>, p. 311) fait de Bêr le fils de Dounama et de Zineb +(fille de Lakmama et d’Ibrahîm le fils de Bêr, et de Kakoûdi).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class= +"label">[31]</span></a>Le mot <em>Babalia</em> est probablement +formé de <em>baba Ali</em> (notre père ʿAli), en souvenir d’ʿAli +Gatel Magabirna.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class= +"label">[32]</span></a>Le nom de <em>Boulala</em>, ou +<em>Bilala</em>, vient de ce que l’un des premiers chefs de cette +tribu s’appelait <em>Boulal</em>, ou <em>Bilal</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class= +"label">[33]</span></a>Frère et successeur d’Idris ben Nikâle +(1353-1376).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class= +"label">[34]</span></a>Cf. Blau (<em>op. laud.</em>, p. 312-313), +qui appelle Malik el Djalil le prince boulala qui le tua.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class= +"label">[35]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, p. 313). Il mourut +à Chêmih qui paraît être Ndjimie.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class= +"label">[36]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, p. 313) : il +fut tué dans une guerre contre les Boulala.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class= +"label">[37]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, p. 313). Il aurait +été tué à Sofyâri Ghazroua.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class= +"label">[38]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, p. 313), il mourut +à Mâghia.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class= +"label">[39]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, p. 315). Il mourut +à Ghasrakmou. Ce qui précède est résumé de Barth, <em>Reisen</em>, +t. II, p. 306 et suiv.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class= +"label">[40]</span></a>(<em>Sahara et Soudan</em>), p. 525. Le +suffixe <em>ri</em> sert, en kanouri, à indiquer une idée de +relation, d’origine : <em>maïri</em>, <em>meïri</em>, +royal ; <em>mandarari</em>, un habitant du Mandara ; +<em>toubori</em>, un Toubou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class= +"label">[41]</span></a>Cf. Yver, article Bornū dans +l’<em>Encyclopédie de l’Islam</em>, t. I, p. 778, col. 2 et les +auteurs cités.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class= +"label">[42]</span></a>Remarquons, d’ailleurs, que l’on pourrait +expliquer d’une façon analogue le mot de <em>Kanouri</em> : +les gens de Noé. Il est bien évident que l’étymologie de +<em>Kanouri</em> par l’arabe <em>nour</em> ou <em>nar</em> et celle +de Bornou par <em>berr Nouḥ</em> n’ont aucune valeur.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class= +"label">[43]</span></a>Prononcer <em>Boulalî-yé</em>, +<em>Ouada-î-yé</em>, etc.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class= +"label">[44]</span></a>Signalons, en passant, l’opinion +suivante : « L’origine du nom de <em>Bornou</em>, et de +son dérivé <em>Béraouni</em>, pourrait bien se rattacher à +l’ancienne dynastie berbère, car ces noms ont une grande affinité +avec celui de Béranès, qui est la qualification nationale d’une des +grandes divisions du peuple berber ; et les Berbers eux-mêmes +donnent le nom de <em>Béraounis</em> aux Tibbous. » (Vivien de +Saint-Martin, article <em>Bornou</em>).</p> + +<p>Un habitant du Bornou est désigné par les Kanembou et les +Bornouans sous les noms de <em>Kanôri</em> (pl. <em>Kanôréa</em>) +et <em>Bornouma</em> (pl. <em>Bornoubou</em> — d’après Kœlle). +L’origine arabe du mot Bornou ne semble pas faire de doute. C’est +d’ailleurs l’opinion de Nachtigal. L’explorateur se sert aussi, à +plusieurs reprises, du mot <em>Beraouni</em>, pl. +<em>Beraouna</em>, qui a une tournure arabe et doit probablement +être employé par des indigènes parlant cette langue. Nous n’avons +cependant entendu employer par les Arabes que les noms cités plus +haut (Bernaï, Bornaï). Ajoutons que, selon M. René Basset, c’est +une erreur de rattacher le mot <em>Bornou</em> à +<em>Branes</em> : il fait également remarquer que Bornou n’est +pas le terme indigène.</p> + +<p>Signalons enfin l’explication donnée par M. l’officier +interprète Landeroin (Mission Tilho). « Plusieurs Bornouans +nous ont donné l’étymologie suivante ; le mot Bornou viendrait +de deux mots kénouris : <em>Bouroum</em>, étendue d’eau ; +<em>nouî</em>, il est mort, il a disparu. Autrefois, ajoutent-ils, +une grande partie du Bornou était recouverte par les eaux du Tchad. +Celui-ci s’étant peu à peu desséché, l’eau ayant disparu, les +indigènes dirent cette région : <em>Bouroum nouî</em> +« l’eau a disparu », et par abréviation <em>Bour +nou</em>, puis Bornou ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class= +"label">[45]</span></a>Ce que nous venons de dire pour les +habitants du Birni Gassaro peut se répéter pour les habitants du +Birni Ndjimi, et on comprend fort bien que le nom de Bornou, qui +apparaît pour la première fois chez l’historien Ibn Saʿïd, ait pu +servir à désigner une partie du Kanem.</p> + +<p>M. René Basset est d’avis que l’étymologie du mot +<em>Bornou</em> par <em>birni</em> est très vraisemblable.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class= +"label">[46]</span></a>Barth (<em>Reisen</em> t. II, p. 321-325), +croit que c’est sous le règne d’ʿAli ben Dounama, que Léon +l’Africain visita le Soudan. Ce voyageur arabe, né à Grenade en +1483, visita le Soudan au début du <span class= +"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle ; il fut pris par des +corsaires chrétiens et amené à Rome en 1517. Il rapporte que le roi +régnant alors au Bornou s’appelait Abran. Ce roi « rassembla +toute son exercite pour se ruer sur le roi de Guangara (Wangara, à +l’ouest du Bornou) ; et, ainsi qu’il marchait sur les +frontières de ce royaume, il fut averti qu’Homar, seigneur de +Gaoga, s’acheminait à la volte de Borno, qui fut cause de le faire +changer de chemin et de volonté ».</p> + +<p>Abran ou Ibran est une corruption du mot Ibrahim fréquemment +employée par les Kanembou. Or, comme prince du nom de Ibrahim qui +aurait régné vers cette époque-là au Bornou, nous ne voyons que +Bîri (Ibrahim) ben Dounama (1455-1461), de la généalogie bornouane +de Nachtigal (?). Celui-ci (<em>Sahara et Soudan</em>, p. 542), +porte ʿAli ben Dounama comme ayant régné de 1465 à 1492, et Barth +croit que ce prince régna de 1472 à 1505.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class= +"label">[47]</span></a>Ou Amâmi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class= +"label">[48]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, II, p. +325-336 ; Blau, <em>op. laud.</em>, p 315.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class= +"label">[49]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, II, 331 ; Blau, +<em>op. laud.</em>, p. 316.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class= +"label">[50]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, II, p. +341-345 ; Blau, <em>op. laud.</em>, p, 316.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class= +"label">[51]</span></a>Habitants du Kano.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class= +"label">[52]</span></a>Barth, t. II, p. 341-343 ; Redhouse, +<em>History of Events during expeditions against the tribes of +Bulala</em>, p. 48-122.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class= +"label">[53]</span></a>Ce mot est composé de <em>Dala</em> (pour +Abdallah) et de <em>Afno</em>, qui est le nom donné au pays +haoussa.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class= +"label">[54]</span></a>Barth (<em>Reisen</em>, III, 451) fait +toutefois observer qu’aucun chef puissant ne résida à Mao qui était +cependant une ville florissante.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class= +"label">[55]</span></a>Les Gourân désignent les Kanembou sous le +nom de Aoussâ.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class= +"label">[56]</span></a>Nachtigal, <em>Sahara und Sûdan</em>, t. II, +p. 252-253. Les Toubou donnent aux Bornouans le nom de <em>Agâ</em> +et aux Dalatoua celui de <em>Kagâ</em>. Nous ne pouvons pas +expliquer ces deux noms d’une manière certaine. Cependant le mot +toubou <em>Agâ</em> veut dire « dehors ». Peut-être +a-t-on donné aux Kanori le nom de <em>Aoussâ agâ</em> (les Kanembou +du dehors), pour les distinguer de ceux qui étaient restés au +Kanem, et, par abréviation, a-t-on dit tout simplement +<em>Agâ</em>. Le nom de <em>Kagâ</em> s’explique au moyen de <em>k, +ké</em> (avec) et du mot <em>Agâ</em> : qui est avec les Agâ, +qui a des relations ou des liens de parenté avec les Agâ. — Une +étymologie différente se présente, d’autre part, à l’esprit. Nous +savons que des Toubou ayant pour ancêtre Kiié, ou Keï, ou Kaï, +s’étaient mélangés aux Kanembou et appartenaient à la famille +royale. On les appelait Kagouâ (ou Kagâ ?) Les gens venus du +Bornou avec Dalafno appartenaient-ils à cette tribu ? +Peut-être aussi — mais c’est peu probable — y a-t-il une certaine +relation entre ces deux noms et celui du premier district bornouan +qu’occupèrent les princes du Kanem (Kagha).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class= +"label">[57]</span></a>Il avait fait le pèlerinage de la Mekke et +son nom complet était : El Ḥadj Moḥammed el Amin el +Kanemi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class= +"label">[58]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, II, p. +348-351 ; Blau, <em>op. laud.</em>, p. 317 ; Nachtigal, +<em>Sahara und Sûdan</em>, t. II, p. 408-409 ; Denham, +<em>Voyages</em>, t. II, p. 299-300 ; Von Oppenheim, <em>Rabeh +und das Tschadseegebiet</em>, p. 183-184.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class= +"label">[59]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, t. II, p. +351-356 ; Blau, <em>op. laud.</em>, p. 317-318 ; +Nachtigal, <em>Sahara und Sûdan</em>, II, 409 ; Denham, +<em>Voyages</em>, t. II, p. 301-302 ; d’Escayrac de Lauture, +<em>Mémoire sur le Soudan</em>, p. 67-69.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class= +"label">[60]</span></a>D’Escayrac de Lauture, <em>Mémoire sur le +Soudan</em>, p. 64 ; Barth, <em>Reisen</em>, t. II, p. +356-357 ; Denham, <em>Voyages</em>, t. II, p. 302 ; +Nachtigal, <em>Sahara und Sûdan</em>, t. II, p. 410-411.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class= +"label">[61]</span></a>Blau, <em>op. laud.</em>, p. 318 ; +Barth, <em>Reisen</em>, t. II, p. 361 ; Nachtigal, <em>Sahara +und Sûdan</em>, t. II, p. 412.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class= +"label">[62]</span></a>Cf. Fouraud, <em>D’Alger au Congo par le +Tchad</em>, p. 806-812 ; Gentil, <em>La chute de l’empire de +Rabah</em>, 126-132, 150-164, 211-225, 234-238 ; Decorse et +Gaudefroy-Demombynes, <em>Rabah et les Arabes du Chari</em>, p. +1-16, p. 28-36 ; Von Oppenheim, <em>Rabeh und das +Tchadseegebiet</em>, p. 113-117 ; Lippert, <em>Râbaḥ</em>, p. +246-250.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class= +"label">[63]</span></a>Les indigènes l’appellent <em>Koukaoua</em> +et <em>Kikoa</em>. <em>Kouka</em> est le nom que les Kanouri +donnent à l’<i>adansonia digitata</i> ; <em>Koukaoua</em>, +<em>Kikoa</em> signifient « la ville aux koukas ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class= +"label">[64]</span></a>Ngala était à la limite du Bornou et du +Baguirmi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class= +"label">[65]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, II, 355-356 ; +Denham, <em>Voyages</em>, t. II, p. 301 ; Nachtigal, +<em>Sahara und Sûdan</em>, t. II, 409-410 ; D’Escayrac de +Lauture, <em>Mémoire sur le Soudan</em>, p. 70-71.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class= +"label">[66]</span></a>Le titre d’<em>alifa</em> resta cependant le +plus généralement employé. A l’heure actuelle, le chef des Dalatoua +du Mao est l’alifa Ari, dit Mala (fils de l’ancien alifa +Moussa).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class= +"label">[67]</span></a>Le mot <em>kademoul</em> est celui +qu’emploient les Arabes Choa pour désigner le turban, insigne du +commandement. Les Kanembou disent <em>milma</em> et les Toubou +<em>lodoun</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class= +"label">[68]</span></a>Sur l’histoire des Oulad Slimân, cf. Barth, +<em>Reisen</em>, III, p. 56-61 ; Nachtigal, <em>Saharâ und +Sûdân</em>, t. II, p. 18-22.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class= +"label">[69]</span></a>En kanembou, le mot <em>kirdi</em> veut dire +« païen, infidèle, ennemi » ; en toubou, +<em>irdi</em>, <em>erdé</em>, « ennemi ». Pour les +Arabes-Choa, <em>kirdi</em> est un collectif et le singulier de ce +mot est <em>kirdaï</em>, <em>kirdaoui</em>. Pour les Oulad Sliman, +au contraire, <em>kirdi</em> est un singulier, et le pluriel de ce +mot est <em>kerâda</em>. En Afrique centrale, le mot <em>kirdi</em> +est très fréquemment employé pour désigner tous ceux qui ne sont +pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens. Telle est +probablement aussi la signification du nom d’ensemble donné à +certaines tribus païennes du Baḥr el Ghazal, signalées par +Schweinfurth (<em>Au Cœur de l’Afrique</em>, tome II, page 303), +qui forment le groupe des <em>Krédis</em> (leur vrai nom est +<em>Kreich</em>). Au Ouadaï, les fétichistes du Sud sont appelés +<em>Djenakheré</em> ; au Darfour, on emploie le mot +<em>Fertit</em>. Signalons, au surplus, d’autres noms également +usités : <em>kafirin</em> (infidèles), <em>michrikin</em> +(polythéistes) et <em>madjous</em> (idolâtres). Les Chrétiens sont +généralement appelés <em>nesara</em>. Tous ces noms sont +arabes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class= +"label">[70]</span></a>Tribu toubou du Chitati.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class= +"label">[71]</span></a>L’<em>aguid el baḥr</em> était le gouverneur +ouadaïen de la région du Baḥr el Ghazal.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class= +"label">[72]</span></a>Les Touaregs dissidents, restés avec les +Khouân, appartiennent principalement aux fractions suivantes : +Tamaggaden, Mazourak, Abandarhen, Keltemet et Haggaren.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class= +"label">[73]</span></a>Ce combat coûta la vie au lieutenant Pradié. +Le nom de cet officier fut donné au poste que l’on créa à Bir Alali +(Fort Pradié).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class= +"label">[74]</span></a>Les Arabes donnent aux Kanembou le nom de +<em>Hamedj</em>. Nous n’avons pas pu obtenir une explication +certaine de ce mot. Il nous a été dit que les Arabes désignaient le +sel indigène, qui a une couleur gris sale, sous le nom de +<em>hamadj</em> (synonymes : <em>atron</em>, +<em>tchourrourou</em>). Ce nom s’applique surtout, d’ailleurs, aux +mares d’eau natronée <em>hamadj, el mé atron</em>. Les Kanembou +auraient été appelés <em>Hamadj</em> (ou Hamedj) à cause de leur +teint <em>azreq</em> (noir gris).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class= +"label">[75]</span></a>Nous ne nous occuperons que des Kanembou du +Kanem. Nous laisserons de côté ceux qui passèrent au Bornou à des +époques relativement récentes et qui sont encore considérés comme +Kanembou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class= +"label">[76]</span></a>De <em>nguela</em> : bon, beau (en +toubou, <em>gâlé</em> ; en tar lis, <em>nguela</em>).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class= +"label">[77]</span></a>Cette différence entre les deux dialectes +est très ancienne, car Léon l’Africain la signale : il dit +qu’une certaine langue « est observée au royaume de Borno, qui +suit de bien près celle dont on use en Gaoga ». Nous +essaierons de démontrer plus loin, que le royaume de Gaoga semble +s’identifier avec celui du Kanem.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class= +"label">[78]</span></a>Voir, à ce sujet, Barth : <em>Sammlung +und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien</em>, tome I, +Einleitung, LXXXIV.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class= +"label">[79]</span></a><em>Meskin</em> (pl. +<em>mesâkin</em>) : pauvre, miséreux, malheureux ; sujet, +vassal.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class= +"label">[80]</span></a>Le <em>gabaga</em> (collectif +<em>gabag</em>) est une bande de coton, de 6 à 8 centimètres de +largeur en moyenne, qui sert de monnaie dans le pays. Suivant la +largeur de la bande, on donne de 6 à 12 gabag pour un thaler. Les +gabag les plus larges sont ceux de Moïto, les plus étroits ceux du +Baguirmi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class= +"label">[81]</span></a>Les Baguirmiens appellent <em>Lis</em> ou +<em>Lisi</em> l’ensemble des tribus suivantes : Boulala, Kouka +et Médogo. Leur langue s’appelle <em>tar lis</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class= +"label">[82]</span></a>Bière de mil, boisson fermentée faite avec +le mil.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class= +"label">[83]</span></a>Boisson fermentée faite avec des dattes et +certains ingrédients.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class= +"label">[84]</span></a>Le bois des sagaies est généralement fait +avec la racine d’un certain acacia (<em>sayala</em>). Ce bois est +très souple, et, quand les indigènes lancent leur arme, on voit le +manche se tordre littéralement dans l’air.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class= +"label">[85]</span></a>Les Kouri exécutent le même tam-tam. Nous +pûmes le voir à Douloumi, dans la région du lac, où nous avions eu +à régler un différend entre deux chefs kouris, Mousa ould Daouda +(des Kalé) et Djibrin (des Kerawa), dont les tribus sont divisées +par une vieille rivalité. Les deux chefs et leurs hommes +cherchèrent à montrer qu’ils étaient plus vigoureux et plus agiles +que ceux de l’autre fraction. Mais Mousa ould Daouda vint se +plaindre que Djibrin et ses Kerawa envoyaient, en dansant, du sable +sur les Kalé, assis non loin de là. Et, pour éviter toute cause de +dispute, le tam-tam dut prendre fin.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class= +"label">[86]</span></a>Le centre des Kankena aurait été +primitivement la région de Solo.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class= +"label">[87]</span></a><em>Koubouri</em> semble être une +abréviation de la forme bornouane <em>Borkoubou-ri</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class= +"label">[88]</span></a>Appelés aussi <em>nâs médelâ</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class= +"label">[89]</span></a>Remarquons, en passant, que les Boulala du +Fitri se donnent à eux-mêmes le nom de <em>Maga</em>, +<em>Magga</em>, <em>Maggué</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class= +"label">[90]</span></a>Quand l’accouchement a été opéré d’une façon +défectueuse l’enfant est affligé d’un nombril proéminent (hernie +ombilicale). En arabe, on donne à cet enfant le nom de <em>amm +tamboul</em>. On trouve très fréquemment ce genre de nombril chez +les peuplades fétichistes du Sud, où se recrutaient autrefois la +plupart des esclaves. <em>Tambelaï</em> veut dire « fils d’une +femme, <em>amm tamboul</em>, fils d’une esclave ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class= +"label">[91]</span></a>Lafia est le nom de la mère du sultan +boulala Kalo.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class= +"label">[92]</span></a>Cf. la préface de Merx à l’édition du +<em>Vocabulary of the Tigré language</em> de M. von Beurmann, p. +3-4 ; Vivien de S. Martin, <em>Année géographique</em> (1863), +p. 90-92 ; Nachtigal, <em>Sahara und Sûdân</em>, t. II, p. +264-265.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_49">[49]</span><a id= +"p1c02"></a>II</h3> + +<p class="sch1">LES ḤADDAD NICHAB</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Ḥaddâd nichâb forment une population +extrêmement curieuse. Ils sont d’abord les seuls, dans la région +qui nous occupe, à être armés de flèches. De plus, ils sont +méprisés de tous les autres indigènes sans exception. A ce dernier +point de vue d’ailleurs, le nom de <em>ḥaddâd</em> est significatif +pour qui sait en quelle piètre estime les peuplades de l’Afrique +centrale tiennent la caste des forgerons<a id= +"FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" class= +"fnanchor">[93]</a> : <em>ḥaddâd</em> chez les Arabes, +<em>dogoâ</em> chez les Kanembou, <em>azâ</em> chez les Toubou, +<em>noégué</em> chez les Boulala, <em>kabartou</em> chez les +Ouadaïens, les forgerons sont toujours profondément méprisés. Ils +sont considérés comme une race inférieure et ne se marient qu’entre +eux. Par extension, le nom de Ḥaddâd a été donné aux indigènes dont +le métier était jugé dégradant. Et c’est ainsi que, généralement, +on divise les Ḥaddâd en trois catégories :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Les Ḥaddâd forgerons.</p> + +<p>Arabe : <em>ḥaddâd sandala</em><a id= +"FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class= +"fnanchor">[94]</a> ; — kanembou : <em>dogoâ +kakéla</em><a href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a> ; +— toubou : <em>azâ aguildâ</em> (<em>éguillâ</em>)<a href= +"#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_50">[50]</span>Ce sont les Ḥaddâd +qui travaillent le fer. Ils ne forment pas un groupe spécial, +chaque population ayant ses forgerons. Il faut dire cependant que, +au Kanem, la majeure partie des forgerons est d’origine toubou.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Les Ḥaddâd armés de flèches.</p> + +<p>Arabe : <em>ḥaddâd nichâb</em><a id= +"FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class= +"fnanchor">[95]</a> ; — kanembou : <em>dogoâ +battara</em><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> ; +— toubou : <em>azâ battardâ</em>.</p> + +<p>Ce sont les Ḥaddâd qui nous occupent. Au début de l’occupation +du Kanem, on les appelait « Kanembou de flèche », afin de +les distinguer des vrais Kanembou, que l’on désignait sous le nom +de « Kanembou de lance ». Nous avons déjà dit que, +quoiqu’ils aient le même physique et parlent la même langue, les +Kanembou et les Ḥaddâd forment deux populations bien +différentes.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Les Ḥaddâd chassant au filet.</p> + +<p>Arabe : <em>ḥaddâd cherek</em><a id= +"FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class= +"fnanchor">[96]</a> ; — kanembou : <em>dogoâ +sésséguéa</em><a href="#Footnote_96" class= +"fnanchor">[96]</a> ; toubou : <em>azâ +séguidâ</em><a href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p> + +<p>Ce sont les Ḥaddâd chasseurs que l’on trouve un peu partout, au +Kanem, au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Ouadaï, et qui prennent le +gibier dans leurs filets. Comme ils habitent avec les Gourân, nous +en parlerons à propos de ceux-ci.</p> + +<p>Les Ḥaddâd armés de flèches, les <em>siyâd nichâb</em>, se +donnent à eux-mêmes le nom de forgerons.</p> + +<ul class="simple1"> +<li><em>ouô dogô</em> (forgeron), je suis Haddâd.</li> + +<li><em>endi dogoâ</em>, nous sommes Haddâd.</li> +</ul> + +<p>Nous n’avons jamais entendu employer le mot de <em>danoâ</em>, +dont parle Nachtigal comme synonyme de <em>ḥaddâd</em>. Les +indigènes que nous avons interrogés à ce sujet prétendent ne pas +connaître cette appellation. Il nous a été dit cependant que les +Arabes et les Gourân désignent parfois sous le nom de <em>danâ</em> +l’ensemble formé par l’arc et les flèches : les Arabes +diraient alors : <em>ḥaddâd siyâd danâ</em> et les +Toubou : <em>azâ danâ</em>. Nous signalerons également que, en +tar lis, les Ḥaddâd sont<span class="pagenum" id= +"Page_51">[51]</span> désignés sous le nom de <em>Noégué</em>. Dans +cette langue, la terminaison <em>gué</em> indique le pluriel et est +commune à tous les noms de population. Il reste donc le radical +<em>noé</em>, <em>noa</em>, qui semble bien être le même mot que +<em>danoa</em>.</p> + +<p>Voici comment les Kanembou expliquent la formation du groupe des +Ḥaddâd nichâb.</p> + +<p>Au temps de la domination des Boulala au Kanem, il y avait, chez +un Boulala du nom de Abdou Doubouboul, un esclave païen appelé +Kaoua. Profitant d’une absence de son mari, la maîtresse de maison +débaucha l’obéissant Kaoua, qui dut certainement être ravi de la +nouvelle tournure que prenait son métier de captif. Plus tard, un +enfant naquit de ce commerce illégitime. Chose qui étonna tout le +monde, ce rejeton supposé de pure race boulala avait tout à fait la +physionomie et les allures d’un captif. Mais ce qui surprit encore +davantage ce fut de le voir, plus tard, tisser des <em>gabag</em>, +écorcher les animaux tués, teindre les vêtements, etc. Les Boulala +furent stupéfaits de voir le jeune Hanna Kouliaï<a id= +"FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a> +se livrer ainsi à des besognes viles, déshonorantes et réservées +aux seuls captifs.</p> + +<p>Un beau jour, celui-ci exhiba un arc et des flèches de sa +fabrication. On l’interrogea pour savoir ce qu’était cette chose +bizarre qu’il avait entre les mains, et il répondit : <em>da +harba hanaï</em> (ce sont mes armes). Le père, au comble de +l’exaspération, reprocha violemment à sa femme d’avoir mis au monde +un enfant qui n’avait rien de boulala et qui le déshonorait aux +yeux de tous ses concitoyens. Et il paraît que celle-ci calma son +mari en lui avouant la faute commise avec Kaoua. Enfin, ce Hanna +Kouliaï serait un des ancêtres des Ḥaddâd actuels : les +fractions Bôgara, Regâ, Amadiâ, Darkoâ descendraient de lui.</p> + +<p>Voici encore de quelle façon les Kanembou expliquent la +formation d’autres tribus ḥaddâd.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span>Lorsque Drisi +oueld Amsâ et les Maguemi refoulèrent les Boulala sur Mondo, un +Boulala prit son enfant et s’enfuit au grand galop de son cheval. +En arrivant du côté de Dibinentchi, la bête s’abattit pour ne plus +se relever. Le Boulala, qui était poursuivi, confia le petit garçon +à un forgeron boulala de Dibinentchi et prit la fuite. Il fut tué, +paraît-il, par les Maguemi qui le pourchassaient et ceux-ci se +mirent à la recherche de son fils dans le village de Dibinentchi. +Le forgeron à qui avait été confié l’enfant lui teignit les mains +avec de l’indigo, afin de le rendre pareil à ses deux jeunes fils. +Lorsque les Maguemi entrèrent chez le forgeron, celui-ci leur +présenta trois enfants aux mains bleues et il déclara ne pas avoir +vu celui qu’on cherchait. Les Maguemi le crurent et ils cherchèrent +vainement ailleurs.</p> + +<p>Le petit Boulala ainsi sauvé, Toumâgueri<a id= +"FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>, +devint Ḥaddâd au même titre que les deux fils de son père adoptif, +Moloriou et Léguéréa, et ils sont, tous les trois, les ancêtres des +fractions haddad de même nom.</p> + +<p>Que faut-il déduire de toutes ces explications des +Kanembou ? Qu’il y a du sang boulala chez les Ḥaddâd ? Le +fait paraît à peu près certain. Les Boulala aussi bien que les +Ḥaddâd le reconnaissent et, jadis, Gadaï, sultan du Fitri, +échangeait des cadeaux avec Milma Tchiloum, le chef des Ḥaddâd +Bôgara, en disant « qu’ils avaient un même ancêtre, <em>djidd +ouaḥed</em>, <span class="arabic">جد واحد</span> ». Il faut +d’ailleurs remarquer qu’il y a également des Nguedjim chez les +Ḥaddâd<a id="FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class= +"fnanchor">[99]</a>. Peut-être ces Boulala, que l’on trouve à +l’origine de la population ḥaddâd,<span class="pagenum" id= +"Page_53">[53]</span> ne sont-ils que des captifs de +Boulala !<a id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" +class="fnanchor">[100]</a>... Quoi qu’il en soit, ces Boulala ou +captifs de Boulala se seraient mélangés à des forgerons ou à des +captifs plus ou moins païens, et telle serait l’origine de la +population des <em>siyâd nichâb</em>.</p> + +<p>Si toutefois l’on voulait admettre que les Kanembou Nguedjim et +les Ḥaddâd Nguedjim ont eu les mêmes ancêtres que les Boulala +Nguidjemi du Fitri, on pourrait peut-être s’expliquer le fossé +creusé entre les deux populations en disant que les Nguedjim alliés +aux Kanembou étaient devenus des Kanembou, tandis que les Nguedjim +alliés aux forgerons et aux captifs païens avaient été méprisés à +l’égal de ces derniers et avaient vite formé une population à +part.</p> + +<p>Ce ne sont là, évidemment, que des hypothèses, mais il faut bien +chercher à expliquer la formation au Kanem, avec des éléments du +Kanem, d’une population nouvelle et méprisée de toutes les +autres.</p> + +<p>Comment expliquer maintenant que cette population soit armée +d’arcs et de flèches ?... La question est difficile à +résoudre. Les plus proches peuplades armées de la sorte habitent le +Bornou (Manga<a id="FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" +class="fnanchor">[101]</a>) ou des pays encore plus +éloignés<span class="pagenum" id="Page_54">[54]</span> (Haoussa, +Pouls). Ce n’est donc pas au Kanem que les Ḥaddâd ont pu fréquenter +des <em>siyâd nichâb</em>. Que faut-il en conclure ?... Que +l’idée de prendre un arc et des flèches leur a été suggérée par des +esclaves païens venus des régions du Sud, où se trouvent des +peuplades ainsi armées ?... Qu’ils ont peut-être pris cette +habitude en voyant passer des pèlerins se rendant à la Mekke et, +pour la plupart (Haoussa, Pouls), armés d’arcs et de +flèches ?<a id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" +class="fnanchor">[102]</a> A ce point de vue là, on en est réduit +aux conjectures.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span>Remarquons +d’ailleurs, en passant, que l’arc des Ḥaddâd<span class="pagenum" +id="Page_56">[56]</span> est à double courbure, tandis que celui +des autres peuplades de l’Afrique centrale est à courbure +simple.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier que, lorsqu’ils habitaient le Kanem, les +Boulala parlaient leur langue d’origine, le kanembou, dont ils +devaient plus tard perdre l’usage au Fitri. Leurs captifs, leurs +forgerons parlaient évidemment la même langue. Il est donc tout +naturel que les Ḥaddâd aient toujours parlé le kanembou.</p> + +<p>Au point de vue physique — avons-nous dit — les Ḥaddâd +ressemblent aux Kanembou et il est impossible de distinguer les +deux populations. Même en supposant qu’elles ne se soient jamais +quelque peu mélangées — ce qui serait surprenant — il suffira de +rappeler que les Boulala avaient à l’origine le type kanembou, pour +faire comprendre qu’un type analogue a dû être celui des indigènes +qui ont formé, au début, le noyau du groupe ḥaddâd.</p> + +<p>Les Ḥaddâd sont armés d’arcs et de flèches. Leur arc, à double +courbure, a environ 1 mètre de longueur. Il est en bois de nabaq +(jujubier sauvage). La corde est faite d’un boyau de bœuf : +elle touche, non tendue, la courbure centrale de l’arc. Les +flèches, non empennées, sont en roseau et ont environ quarante +centimètres de longueur. Elles portent une pointe de fer à deux +crochets, qui se prolonge par une petite tige, assez courte, +pénétrant dans le roseau : cette pointe est fixée au fût au +moyen d’un mastic. Quand la flèche est lancée, le fer seul +pénètre ; le roseau tombe. La force dont est animée la tête +est suffisante pour lui faire traverser de part en part une +panthère ordinaire : pour les animaux plus gros, elle reste +dans le corps.</p> + +<p>Ces flèches sont empoisonnées. La pointe de fer est revêtue d’un +vernis noir, brillant quand il est frais, terne et sale<span class= +"pagenum" id="Page_57">[57]</span> quand il est ancien<a id= +"FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class= +"fnanchor">[103]</a>. Ce produit s’obtient — paraît-il — en +mélangeant les graines pilées d’une certaine euphorbe (calotropis +procera) à une espèce de pâte noire que vendent les Bornouans et en +faisant cuire le tout. On se sert également du suc d’une très +grande euphorbe (euphorbia candelabrum ?), dont le nom +kanembou est <em>gourourou</em>. Un animal meurt généralement +quelques heures après avoir reçu une flèche. La mort est plus ou +moins rapide suivant le degré de fraîcheur du poison. La portée de +la flèche est de 120 à 130 mètres au maximum.</p> + +<p>Les Ḥaddâd ont des carquois cylindriques en bois recouvert de +peau. Quand ils chassent, ils mettent les flèches dans un petit sac +en cuir, appelé <em>battara</em>. Le fer est placé à l’intérieur et +une partie du roseau dépasse le bord supérieur du sac. Il est ainsi +très facile de prendre une flèche et de la lancer. On dit +couramment dans le pays : « Quand tu galopes derrière un +Ḥaddâd qui fuit, tu ne risques rien si la battara ballotte derrière +son dos. Mais, si le Ḥaddâd tient solidement la battara avec son +bras gauche, il faut te méfier et prendre le côté droit ».</p> + +<p>Les Ḥaddâd furent mêlés à toutes les luttes du Kanem. Nous avons +déjà vu que leurs flèches avaient toujours fait peur aux Oulâd +Slimân<a id="FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class= +"fnanchor">[104]</a>. Quand il y avait lutte, les Ḥaddâd se +cachaient parmi les arbres et décochaient ensuite une nuée de +flèches à leurs ennemis : afin de pouvoir tirer plus vite, ils +prenaient entre leurs dents une certaine quantité de dards. Cela +leur donnait une supériorité incontestable sur les indigènes armés +de lances et de sagaies. Aussi, jadis, les Ḥaddâd en +profitaient-ils pour aller piller les Kreda du Baḥr el Ghazal, les +Kouka de Ngourra et les Arabes Dagana, Khozam et Êssela.</p> + +<p>Les Ḥaddâd sont de grands chasseurs. Ils chassent surtout +pendant la saison sèche, alors que, par suite de la rareté +de<span class="pagenum" id="Page_58">[58]</span> l’eau, les bêtes +sauvages se tiennent à proximité des mares ou des lagunes. La +viande de chasse, les peaux, les dépouilles d’autruche et l’ivoire +sont, pour cette peuplade, une source de revenus.</p> + +<p>Quand le Ḥaddâd aperçoit la bête qu’il veut tuer, il se place +sous le vent et s’approche d’elle, en se dissimulant de son mieux. +Arrivé à bonne portée, il décoche sa flèche. Il se tient ensuite +soigneusement caché derrière son buisson et ne bouge plus, si la +bête est dangereuse. Celle-ci partie, il n’a plus qu’à attendre +quelques heures. Quand il juge que le poison a dû faire son effet, +il suit la trace de l’animal blessé et le retrouve mort<a id= +"FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class= +"fnanchor">[105]</a>. Les Ḥaddâd sont d’ailleurs si habiles que les +accidents de chasse sont très rares.</p> + +<p>Nous allons donner quelques renseignements sur les principaux +animaux chassés par les Ḥaddâd. Les animaux seront désignés par +leur nom en arabe.</p> + +<p>Nous verrons tout d’abord, et par ordre de grandeur, les +différentes variétés d’antilopes du pays.</p> + +<p><em>Am teguedem</em>. — C’est l’antilope-cochon, de petite +taille et de couleur gris-foncé. On la trouve dans la région au sud +de la ligne Batah-Aouni-Kanem, principalement sur les bords du +Chari<a id="FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class= +"fnanchor">[106]</a>.</p> + +<p><em>R’ezâl</em> <span class="arabic">غزال</span> : gazelle. +— Il y a plusieurs espèces de gazelle dans le pays. On trouve cette +antilope partout : au fur et à mesure qu’on remonte vers le +nord, sa taille devient plus petite et la couleur de sa robe plus +claire.</p> + +<p><em>’Ariel</em> : antilope mohor, biche robert. — +Légèrement plus grande que la gazelle ordinaire (gazella dorcas). +Son corps est blanc et fauve. Elle habite les régions au nord de la +ligne Batah-Aouni-Dagana : nous en avons vu cependant un +troupeau<span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span> au Médogo. +Cette antilope peut se passer d’eau. A l’hivernage, elle remonte +vers le nord.</p> + +<p><em>Bouniakoro</em> ou <em>biniakoro</em><a id= +"FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class= +"fnanchor">[107]</a> (baguirmien) : variété de guib. — A le +poil assez long, roux et parsemé de petites taches blanches. On +trouve cette antilope au Baguirmi et vers le Sud, principalement le +long du Chari.</p> + +<p><em>Ḥamraya</em> (<span class="arabic">حمريا</span>). — Plus +grande que la précédente. Son poil est roux. Les cornes du mâle +sont à courbure brisée, comme celles de l’antilope bubale. Pendant +la saison sèche, on trouve parfois la gazelle dans des endroits où +il n’y a pas d’eau. L’antilope-ḥamraya, elle, vit exclusivement sur +les bords du lac, du Chari ou des lagunes.</p> + +<p><em>Hamrasèd</em>. — De même taille et de même couleur que la +précédente. La forme des cornes est différente : au lieu +d’être recourbées en arrière, elles se recourbent latéralement vers +l’intérieur, comme pour se rejoindre. Vit dans les mêmes régions +que l’antilope-ḥamraya.</p> + +<p><em>Têtel</em> : c’est le nom donné aux bubalinés (bubalis +et damaliscus). — Les bubalinés sont de grandes antilopes, à la +face étroite et très allongée. Les yeux sont placés à la racine des +cornes. Le train de derrière est très bas. Les cornes de l’antilope +bubale (bubalis) sont à courbure brisée ; sa livrée est fauve. +On trouve cette antilope dans les pays du sud, principalement le +long du Chari.</p> + +<p>Le damaliscus abonde dans la région qui s’étend au nord du +Baguirmi. Cette antilope a des cornes de la même forme que celles +de l’abouhurf : sa livrée a une couleur brun-chocolat, avec de +grandes plaques noires. Pendant la saison sèche, on ne trouve cette +antilope que dans les endroits où il y a de l’eau (lagunes Ebé, +Fitri, etc). Elle vit généralement en bandes nombreuses, mais aussi +par couples et même isolée. A l’hivernage, elle remonte vers le +nord (au nord du Kanem, chez les Oulad Rachid et au Mourtcha), où +elle trouve alors<span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span> de +nombreuses mares au milieu des grandes étendues sablonneuses.</p> + +<p><em>Ketenbour</em>. — Antilope au long poil gris. Le mâle a de +grandes cornes tirebouchonnées. Ne vit que dans les endroits où il +y a de l’eau, principalement le long du Chari. Le ketenbour +ressemble quelque peu à l’antilope-coudou, qui a également des +cornes enroulées en vrilles. Mais celle-ci a des rayures sur sa +robe, tandis que la livrée du ketenbour est uniformément grise.</p> + +<p><em>Ouaḥch</em><a id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" +class="fnanchor">[108]</a> : oryx leucoryx, antilope à sabre. +— Grande antilope, lourde et puissante. A de longues cornes +droites, rondes et très effilées<a id="FNanchor_109"></a><a href= +"#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>. Les captifs adaptent +ces cornes à un bois de sagaie et s’en servent comme arme. La +livrée de l’oryx est claire, jaunâtre en dessus, blanche en +dessous, avec des marques noires au chanfrein et aux oreilles<a id= +"FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class= +"fnanchor">[110]</a>. La peau, très épaisse, sert à faire des +sandales et des boucliers. Cette antilope habite les régions +désertiques au nord du Mourtcha et du Kanem.</p> + +<p><em>Abou addas</em> : antilope addax. — Antilope voisine de +la précédente. Elle possède de grandes cornes annelées, en spirale, +et a sur le museau une bande transversale blanche. Elle habite les +mêmes régions que l’oryx.</p> + +<p><em>Abouhurf</em> : variété de kob. — La plus grande de +toutes les antilopes de la région. Elle est comme un bœuf de taille +moyenne. Son pelage est gris-roux sur le dos et blanc sous le +ventre. Elle a une crinière roussâtre depuis la nuque jusqu’au +milieu du dos et depuis la gorge jusqu’à la poitrine. La tête, +petite par rapport au reste du corps, est noire et blanche. Les +cornes sont comme celles du damaliscus ou, encore mieux, comme +celles de l’egocère : grandes, annelées et recourbées vers +l’arrière. Cette antilope ne vit que dans les endroits +où<span class="pagenum" id="Page_61">[61]</span> il y a de l’eau +et, pendant l’hivernage, se tient de préférence dans les régions +inondées<a id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class= +"fnanchor">[111]</a>. Sa peau, très épaisse, sert à faire des +sandales.</p> + +<p>Passons maintenant aux animaux autres que les antilopes.</p> + +<p><em>Girafe</em> (zeraf, <span class="arabic">زراف</span>). — On +la trouve partout. Elle vit généralement par petites troupes. La +girafe est chassée à courre par les Kreda et les Arabes. Il faut +pour cela d’excellents chevaux : le plus grand éloge que les +indigènes puissent faire d’un cheval c’est de dire qu’il sert à +chasser la girafe.</p> + +<p>La girafe disparaît peu à peu, à cause des facilités toutes +spéciales qu’offre la chasse de cet animal. Il arrive parfois que +des chasseurs — peu dignes de ce nom — abattent successivement la +presque totalité des têtes d’un troupeau, parce que les girafes, +affolées, ne savent pas s’enfuir. Aussi, dans le Soudan égyptien, +la chasse à la girafe est-elle formellement interdite. Une +réglementation analogue devrait exister dans le territoire du +Tchad, si l’on veut éviter la disparition prochaine de certaines +espèces.</p> + +<p>La peau de la girafe sert à faire des sandales.</p> + +<p><em>Autruche</em> (na’âm, <span class="arabic">نعام</span>). — +Les Ḥaddâd chassent principalement l’autruche, qu’on trouve en +assez grande quantité dans le cercle de Fort-Lamy, le Baguirmi +septentrional, le Kanem, le Baḥr el Ghazal et au nord de la +Batah.</p> + +<p>Comme l’autruche a besoin de beaucoup d’eau, le Ḥaddâd +s’embusque près de l’endroit où elle a coutume de venir s’abreuver. +Il y construit quelquefois une petite hutte, dans laquelle il se +dissimule. Le chasseur peut également se poster près de +l’emplacement d’un nid et y attendre le retour des autruches. +Parfois même se contente-t-il de planter verticalement une flèche +dans le sable du nid, en ayant soin de ne laisser dépasser que le +fer : le mâle se blesse en se couchant sur les œufs et meurt +quelques heures après.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_62">[62]</span>L’autruche est +également chassée à courre. Après une poursuite de moins de deux +heures, le mâle adulte est épuisé et s’abat. On l’assomme alors +d’un coup de bâton sur la tête ou sur le cou. Dans certaines +régions, on capture cet oiseau au lacet.</p> + +<p>De petits troupeaux d’autruches domestiques existent dans les +villages arabes de la rive droite du Chari (chez les Beni Sêd, +Hammadiyé, Assâlé, etc.) : il est très curieux de voir les +indigènes conduire ces animaux exactement comme on fait en France +pour les troupeaux d’oies. Lors du recensement de 1909, le cercle +de Fort-Lamy accusait un total de trois cent soixante-quatorze +autruches. On en trouve également quelques-unes chez les Arabes du +nord du Baguirmi et chez les Oulâd Mousa ; mais, dans ces +régions, l’élevage ne se fait point d’une façon systématique : +les indigènes ont eu l’occasion de capturer quelques petites +autruches dans la brousse et, comme on n’a pas à se préoccuper de +la nourriture de ces animaux, ils les ont laissés grandir dans le +village.</p> + +<p>Le mâle devient rouge écarlate à l’époque du rut. Il peut alors +être dangereux, car il attaque l’homme avec ses pattes. La chasse +de l’autruche ne présente aucun danger. Nous avons cependant +entendu raconter l’histoire suivante : Un Ḥaddâd avait tué une +autruche femelle à côté de son nid. Il était en train de prendre la +dépouille, quand le mâle survint et tua le chasseur à coups de +patte. Il paraît que, chaque fois que l’autruche se levait de +l’endroit où elle couvait les œufs, elle recommençait à taper avec +furie sur le cadavre, qui fut trouvé dans un état lamentable.</p> + +<p>Lors de notre séjour au Tchad, une dépouille d’autruche mâle se +vendait de 5 à 6 thalers (15 à 18 fr.) sur les marchés du Dagana. +Les indigènes disaient d’ailleurs que le prix de vente des plumes +avait beaucoup baissé et que la dépouille d’autruche mâle valait +jadis une vache (12 thalers en moyenne, soit 36 fr.)<a id= +"FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class= +"fnanchor">[112]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_63">[63]</span>Le +lieutenant-colonel Moll, qui a fait une intéressante étude sur +l’exploitation de l’autruche dans la région du Tchad, écrivait en +1909 : « Les plumes noires valent à Fort-Lamy 9 fr. (3 +thalers) le « retel » (livre bornouane pesant environ 400 +gr.), les plumes grisâtres et blanches 4 fr. 50 à 6 fr. (1 thaler +1/2 à 2 thalers) seulement<a id="FNanchor_113"></a><a href= +"#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a> ». Il était +persuadé, à juste titre, que l’élevage de l’autruche pouvait être +une source sérieuse de revenus pour le pays et qu’il fallait +« interdire sévèrement la chasse à l’autruche sauvage, de +façon à maintenir le nombre des reproducteurs, les indigènes ne +sachant pas actuellement obtenir la reproduction en +captivité ». Nous ajouterons même qu’il faudrait également +empêcher les indigènes de ramasser les œufs trouvés dans la +brousse, pour les manger, faire des calebasses à boire avec la +coquille ou tout autre chose étrangère à la reproduction de +l’espèce. On ne saurait croire la quantité considérable d’œufs +d’autruche, qui sont détruits chaque année par les habitants du +pays — indépendamment, bien entendu, des méfaits imputables aux +bêtes sauvages.</p> + +<p>Avant la suppression de tout commerce avec le Ouadaï (1907), les +Djellaba achetaient les plumes d’autruche et l’ivoire des Ḥaddâd, +pour aller revendre le tout aux caravanes de Tripolitains qui +venaient à Abéché.</p> + +<p><em>Phacochère</em> (ḥallouf, <span class="arabic">حلوف</span>). +— On le trouve partout. Sa<span class="pagenum" id= +"Page_64">[64]</span> chair n’est mangée que par les fétichistes et +les musulmans médiocres.</p> + +<p><em>Lion</em> (doud, bach). — A crinière courte. On le trouve +partout, même dans les pays désertiques. Il abonde dans certaines +régions : le long du Chari, au Fitri, sur les bords de la +Batah, etc. On l’entend souvent rugir à la tombée du jour, la nuit +et même le matin.</p> + +<p><em>Panthère</em> (nemer, noumer, <span class= +"arabic">نمر</span>)<a id="FNanchor_114"></a><a href= +"#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>. — Comme le gibier est +abondant dans la région du Tchad, la panthère n’a pas la férocité +de celle de l’Algérie ou du Congo. Dans ce dernier pays, la +panthère est très dangereuse. Ainsi, à Bétou<a id= +"FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class= +"fnanchor">[115]</a>, elle venait tous les soirs rôder dans le +village indigène. Le jour de notre passage dans ce poste, elle +enleva un boy, qu’on retrouva le lendemain matin avec seulement le +haut du crâne dévoré. Plus tard, dans la Côte-d’Ivoire, nous avons +également constaté que la panthère du pays était singulièrement +audacieuse : l’un de ces animaux vint, en plein jour, égorger +une chèvre à côté du poste établi au pied de la montagne des +Ngbans ; chez les Memlés, la panthère franchit, à plusieurs +reprises, la clôture en planches qui protégeait les divers groupes +de cases, pour enlever des moutons attachés à l’intérieur des +habitations. La panthère du Tchad attaque rarement l’homme. Nous +citerons toutefois l’exemple de deux indigènes, suivant +tranquillement un sentier, qui furent attaqués par une panthère. +Comme ils étaient armés, ils purent la tuer, après avoir été mis +cependant en fâcheux état. De pareils exemples sont très rares.</p> + +<p><em>Guépard</em> (semoua<a id="FNanchor_116"></a><a href= +"#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>). — Un peu plus petit +que la panthère. La robe est tachetée de noir sur fauve clair. Les +ongles ne sont pas rétractiles. Le mâle a une crinière et la face +entourée d’une auréole de longs poils. Cet animal n’est pas +dangereux. Isolé, il s’attaque parfois aux troupeaux de +moutons.<span class="pagenum" id="Page_65">[65]</span> Mais les +guépards chassent surtout par bandes. Nous avons eu l’occasion de +voir, par exemple, une antilope bubale ainsi chassée venir +s’abattre à côté du chemin que nous suivions. Les guépards prirent +la fuite à notre approche, et les Arabes qui étaient avec nous ne +manquèrent pas de s’écrier : <em>Allah djâb lénâ el +leḥam !</em><a id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117" +class="fnanchor">[117]</a> Les indigènes racontent des histoires +invraisemblables sur l’audace de ces bandes de guépards, qui +iraient jusqu’à attaquer le lion<a id="FNanchor_118"></a><a href= +"#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. Le guépard se laisse +très facilement apprivoiser. L’ancien sultan de Zinder en avait +cinq ou six qui lui servaient à chasser la gazelle, le lièvre et la +pintade.</p> + +<p><em>Chat-tigre</em> (guétté nemouriyé)<a id= +"FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119" class= +"fnanchor">[119]</a>. — Nous n’en avons vu que pendant la nuit, à +Massakory, où l’un de ces animaux venait presque tous les soirs +visiter le poulailler.</p> + +<p><em>Hyène</em> (marfeïn). — La hyène est très audacieuse. Elle +enlève des moutons et même des chiens dans les villages, et elle +pénètre dans les postes, où elle vient rôder autour des cuisines. +Les indigènes nous ont raconté des histoires de hyènes venant +enlever, pendant la nuit, des femmes et des enfants. Nous avouerons +d’ailleurs que, par suite des précisions apportées à leurs récits, +nous avons été obligé de leur accorder une certaine créance.</p> + +<p><em>Chacal</em> (bachoum). — Ne s’attaque guère qu’aux +poulaillers.</p> + +<p><em>Eléphant</em> (fil, <span class="arabic">فيل</span>). — +L’éléphant se fait de plus en plus rare dans la région du lac, où +Barth et Nachtigal avaient signalé de grands troupeaux et de +nombreuses pistes de ces animaux. A l’heure actuelle, il n’y en a +plus guère. Ceux qui<span class="pagenum" id="Page_66">[66]</span> +restent se réfugient dans des marécages aux grandes herbes, et il +est dangereux de les y poursuivre. On en trouve encore +quelques-uns, paraît-il, au nord-ouest du lac, dans la région de +Nguigmi, et certains petits troupeaux circulent dans le pays des +Kreda et des Kecherda. Les éléphants sont beaucoup plus nombreux +dans les pays marécageux du Sud : au Baguirmi, le long du +Chari, dans la région du Baḥr Salamat, etc.</p> + +<p>Pour la chasse à l’éléphant, les Ḥaddâd ont une lance spéciale, +un peu lourde et au fer empoisonné. L’un d’entre eux est posté sur +un arbre et, quand les éléphants sont rabattus de son côté, il +plante sa lance dans le corps de l’un de ces animaux. On dit aussi +qu’un cavalier se fait poursuivre par un vieux mâle et qu’il force +la bête à passer au pied de l’arbre, où se tient le Ḥaddâd armé de +la lance. Les autres indigènes creusent des fosses sur les pistes +suivies par les éléphants<a id="FNanchor_120"></a><a href= +"#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. Ils peuvent aussi +chasser l’éléphant à cheval. Un cavalier poursuit alors la bête et +lui fait, avec une grosse lance, une large blessure à la cuisse ou +à la jonction des deux cuisses. Il ne reste plus ensuite qu’à +prendre la trace de l’animal et à l’achever de loin, à coups de +sagaie.</p> + +<p><em>Rhinoceros</em> (abouguern, <span class="arabic">ابو +قرن</span>). — N’a pas la peau renforcée par des boucliers, comme +les deux espèces vivant en Asie et à Java. Dans la préface du +<em>Voyage au Ouadaï</em> du cheïkh Moḥammed el Tounsi, Jomard +cherche à distinguer l’<em>abouguern</em> — qu’il appelle +<em>unicorne</em> et <em>monoceros</em> — du +<em>kerkedân</em><a id="FNanchor_121"></a><a href="#Footnote_121" +class="fnanchor">[121]</a>-, auquel il donne le nom de +« rhinocéros ordinaire à deux cornes ». Il cite, à +l’appui de sa thèse, un certain nombre d’opinions de savants et +d’observations faites par divers voyageurs, et il remonte même +jusqu’au monoceros de Pline et au réem de la Bible. En réalité, +l’abouguern appartient au groupe des rhinocéros à deux cornes. Il +existe une espèce particulière d’abouguern, dont la grande corne, +très effilée,<span class="pagenum" id="Page_67">[67]</span> atteint +60 et même 80 centimètres. Cette corne diffère par l’aspect de +celle du rhinocéros ordinaire, qui est courte et grosse : sa +structure intime semble, d’ailleurs, être également différente. +Jomard croit que l’abouguern a la corne sur le front, entre les +deux yeux. C’est une erreur : la grande corne est placée bien +au-dessous des yeux. Le rhinocéros, qui se tient de préférence dans +les endroits marécageux, a presque toujours le corps recouvert de +grandes plaques de boue desséchée. On peut distinguer deux nuances +dans la couleur de la peau : les uns sont d’un gris blanchâtre +et les autres d’un gris beaucoup plus foncé.</p> + +<p>Le rhinocéros est bien l’animal le plus stupide qui se puisse +imaginer : ses accès de furie idiote le rendent d’ailleurs +éminemment dangereux, dans les endroits de grandes herbes ou de +fourrés. Quand on rencontre un rhinocéros dans la brousse, il fait +généralement comme toutes les bêtes sauvages : il s’enfuit. Il +n’est pas rare cependant d’être chargé par un abouguern dont on ne +soupçonne même pas la présence. Nous pourrions citer de nombreux +exemples : une pauvre femme se rendant au marché fut renversée +par un rhinocéros qui, heureusement pour elle, s’acharna sur son +panier ; des indigènes, qui suivaient un sentier, se virent +assaillis de la même façon et l’un d’entre eux fut rejoint dans sa +fuite et cloué à un arbre par un coup de corne ; une +compagnie, en train d’exécuter un tir, vit également un de ces +animaux foncer sur elle ; un Arabe conduisant un bœuf fut +chargé par un rhinocéros, qui éventra le bœuf ; dans les pays +où ils abondent, des rhinocéros ont parfois fait irruption dans les +villages, tuant et blessant un certain nombre de personnes, +etc. ; enfin — pour citer un exemple personnel — nous fûmes +chargé un jour, sur les bords du Chari, par un rhinocéros que nous +n’avions pas vu : il se précipita vers nous, d’un bouquet de +grands roseaux qui se trouvait à 200 mètres, en poussant au début +une espèce de mugissement, et il continua sa course avec un +grognement bizarre et en soufflant bruyamment. C’est pourquoi le +rhinocéros est fort redouté des indigènes.<span class="pagenum" id= +"Page_68">[68]</span> Il est en effet dangereux dans les endroits +très fourrés, quand l’herbe atteint une grande hauteur, ou quand +les plantes rampantes obligent le chasseur à lever la jambe très +haut : c’est surtout là qu’il se tient, d’ailleurs. En terrain +découvert, on n’a rien à craindre de cet animal, car il file +toujours droit devant lui.</p> + +<p>Langsdorf porte un jugement peu favorable. « Le rhinocéros, +dit-il, a mauvais renom. Seul de tous les animaux de la brousse, il +charge l’homme à vue ou sitôt éventé ; mais, en terrain +découvert, sa vue trop basse et sa stupidité invétérée en font un +adversaire relativement peu redoutable. Les caravanes ont surtout à +souffrir de ses attaques. Qu’un rhinocéros, errant au hasard, +vienne à croiser une piste où l’une d’elles a passé, son odorat +très fin aussitôt la décèle. A l’instant il voit rouge. Dans un +transport aveugle, il s’enfourne dans la piste et arrive en trombe +sur les hommes affolés. Les charges sont jetées à droite et à +gauche, au hasard, et les porteurs se dispersent en tous sens. +Parfois la bête s’acharne sur les caisses et les réduit en miettes +avant d’assouvir sa rage. Pourtant, il est rare qu’elle revienne +sur ses pas ; c’est une avalanche qui passe et continue sa +course dévastatrice<a id="FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122" +class="fnanchor">[122]</a>. »</p> + +<p>Selon nous Langsdorf a tort de croire que cet animal charge +toujours l’homme. Il nous est arrivé plusieurs fois, à la chasse, +de tomber nez à nez avec un rhinocéros, qui, entendant remuer les +grandes herbes, nous avait tranquillement attendu. Cet animal n’est +vraiment dangereux que lorsqu’on traverse des endroits fourrés ou +quand on s’engage dans les hautes herbes d’une région +marécageuse.</p> + +<p>La corne du rhinocéros sert à faire des manches de couteau et +des objets de parure. Il paraît que les caravanes de Tripolitains +achètent volontiers les cornes qu’on leur présente. En tout cas, +les Djellaba, leurs pourvoyeurs, recueillaient toutes celles qu’ils +pouvaient trouver dans le pays. Peut-être cette marchandise +est-elle expédiée en Extrême-Orient,<span class="pagenum" id= +"Page_69">[69]</span> où la corne du rhinocéros est considérée +comme aphrodisiaque et se vend très cher.</p> + +<p>Le rhinocéros est répandu un peu partout. Il aime surtout les +pays marécageux : c’est pourquoi il abonde le long du Chari et +au Baguirmi. On le trouve également sur les bords du lac, dans la +vallée de la Batah et jusque chez les Kecherda. Les indigènes le +chassent à cheval et le tuent à coups de sagaie<a id= +"FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class= +"fnanchor">[123]</a>.</p> + +<p><em>Buffle</em> (djamous, <span class="arabic">جاموس</span>). — +Extrêmement dangereux. Nous pourrions citer de nombreux exemples de +chasseurs qui, chargés par un ou plusieurs buffles, furent obligés +de se réfugier sur un arbre. Cet animal habite surtout les régions +marécageuses du Baguirmi et des bords du Chari. Partout où il +existe, au Congo, au Tchad, comme en Côte-d’Ivoire et dans +l’Ouganda, le buffle est fort redouté des indigènes. Le troupeau +tout entier fonce parfois sur le chasseur. Il est très dangereux, +au surplus, de poursuivre un buffle blessé : cet animal se +dissimule dans les roseaux ou dans les hautes herbes, et malheur à +l’imprudent qui passe à côté de son repaire. Nous ajouterons, à ce +propos, qu’une grande antilope du genre kob, habitant la forêt de +la Côte-d’Ivoire, procède d’une façon analogue : des chasseurs +indigènes sont quelquefois éventrés par cette bête — alors qu’un +pareil accident est extrêmement rare dans les pays du Tchad.</p> + +<hr class="decor width4"> + +<h4><span class="pagenum" id="Page_70">[70]</span><em>LES TRIBUS +ḤADDAD</em> +</h4> + +<p>Presque toutes les tribus ḥaddâd portent le même nom que des +fractions kanembou. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant, car ces +Ḥaddâd ont pris le nom de la tribu kanembou avec laquelle ils +vivaient et dont ils dépendaient. Au lieu de dire <em>Ḥaddâd des +Kankou</em>, par exemple, on a dit tout simplement <em>Ḥaddâd +Kankou</em>. Les fractions kanembou et Ḥaddâd de même nom habitent +généralement la même région : les Kankou à Ngouri et à +Mondo ; les Nguedjém et les Toumagueri à Dibinentchi, etc.</p> + +<p>Voici la liste des tribus ḥaddâd :</p> + +<p>Bôgara, à Dibinentchi et au Dagana ;</p> + +<p>Regâ et Amadiâ, à Dibinentchi ;</p> + +<p>Darkoâ, à Ngouri et Mondo.</p> + +<p>Toumâgueri, Molérou (Moloriou, Malero), Léguéréa, Nguedjim, +Koufri, Keï, à Dibinentchi.</p> + +<p>Déberi, Kaoua, Danka, Maguegnâ, Ngourodembaro, Brago, Kankou, à +Ngouri et Mondo.</p> + +<p>Bari Tchiloumbou, Magueï (Maguemi), Aïrou (Adjirou), Adjembô, à +Ngouri.</p> + +<p>Une fraction des Ḥaddâd, les Mallem Massarou<a id= +"FNanchor_124"></a><a href="#Footnote_124" class= +"fnanchor">[124]</a>, qui prétendent être d’origine toubou, sont +des fagara (marabouts). Au Kanem, les forgerons sont généralement +des forgerons de Toubou (ar. : Ḥaddâd gourân ; +kan. : Dogoâ touôbé). Ils sont, pour la plupart, originaires +du Chitati et possèdent, comme armes, la lance et la sagaie. Il n’y +a que les forgerons d’une seule fraction — non toubou d’ailleurs — +qui possèdent un arc et des flèches : ce sont les <em>Ḥaddâd +Kogoulourou</em>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_71">[71]</span>Signalons +également les <em>Ḥaddâd gotôn</em>, qui tissent des gabag et ne se +rattachent pas au groupe des Siyâd nichâb : on en trouve au +Chitati.</p> + +<p>Enfin, il y a aussi des Ḥaddâd chez les Boudouma. « A côté +des Boudoumas, et dans leurs villages, se trouvent des +<em>Dougous</em> ou <em>Ḥaddâdi</em>, méprisés, en +demi-captivité ; ils sont exploités par les chefs des villages +boudoumas où ils exercent les métiers de forgerons, pêcheurs et +tisserands. C’est parmi leurs femmes que l’on trouve les matrones. +Ces Ḥaddâdi ont conservé le teint clair et se rapprochent beaucoup +plus du type Foulbé que les Boudoumas. Ces derniers, d’après leurs +coutumes, ne doivent jamais prendre comme captif un Foulbé<a id= +"FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class= +"fnanchor">[125]</a>. » Ces Ḥaddâd ont donc une origine tout à +fait particulière et se rattacheraient plus ou moins aux Pouls ou +aux captifs de Pouls. Nous avons déjà vu que, d’après la tradition, +les Pouls furent les premiers occupants du Kanem et du Chitati, et +qu’ils partirent ensuite vers l’Ouest.</p> + +<p>Nous savons ce qui distingue les Kanembou des Ḥaddâd. Il nous +reste maintenant à parler de la danse de ces derniers.</p> + +<p>Les Kanembou et les Ḥaddâd possèdent les trois instruments +suivants :</p> + +<p>Le tam-tam ordinaire (ganga, gangaya), cylindre étroit et +allongé, dont chaque fond est une peau tendue et qui ressemble au +tambourin provençal<a id="FNanchor_126"></a><a href="#Footnote_126" +class="fnanchor">[126]</a>. Il peut se suspendre au cou au moyen +d’une courroie et est alors placé devant le corps soit +horizontalement, soit verticalement.</p> + +<p>Un tambour plus petit, dont la forme conique et légèrement +arrondie ne comporte qu’un seul fond ; il se suspend également +au cou et on frappe dessus avec deux baguettes ;<span class= +"pagenum" id="Page_72">[72]</span> enfin un tambour de même forme +que le précédent, mais beaucoup plus grand, la <em>noungara</em> +des Arabes.</p> + +<p>Les Ḥaddâd ont, de plus, un instrument qui leur est particulier +(<em>bala</em>). Il se compose de deux cylindres, plus étroits que +la ganga, accolés ensemble. Le bala rend un son métallique.</p> + +<p>Dans les danses ḥaddâd, les femmes tournent autour de +l’instrument et avancent en faisant de petits sauts et en agitant +leur vêtement : les hommes forment le cercle extérieur et +tournent en levant chacune de leurs jambes, successivement et très +haut, et en agitant leur boubou. Quand un jeune homme veut faire +une déclaration à une danseuse, il s’avance vers elle, le corps +plié en deux, le buste presque horizontal, en poussant un petit +sifflement rythmé : la jeune fille danse alors sur place.</p> + +<p>Enfin les Ḥaddâd font aussi leur tam-tam en armes. Ils tournent +autour de l’instrument et, tout en se balançant en cadence, bandent +leur arc en le dirigeant vers le ciel.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp1c02"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class= +"label">[93]</span></a><em>Ḥaddad</em> <span class= +"arabic">حداد</span>, en arabe, veut dire « forgeron ». +Le pluriel est <em>ḥaddadin</em> <span class="arabic">حدادين</span> +« forgerons ». Cependant, pour désigner la tribu, le +singulier est <em>ḥaddâdi</em> <span class="arabic">حدادي</span> et +le collectif <em>ḥaddâd</em>.</p> + +<p>En arabe régulier, <em>nochchāb</em> <span class= +"arabic">نُشّاب</span>, <em>nochchābat</em> <span class= +"arabic">نشَّابة</span> (nom d’unité) sert à désigner une flèche de +bois ; <em>nachchāb</em> <span class="arabic">نَشَّاب</span> +désigne un fabricant de flèches de bois. <em>Ḥaddâd nichāb</em> +signifie donc : les forgerons armés de flèches, les forgerons +de flèche.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class= +"label">[94]</span></a><em>Sandala</em> (ar. <span class= +"arabic">سندان</span>), <em>kakéla</em>, <em>agueli</em>, +enclume.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class= +"label">[95]</span></a><em>Nichâb</em>, flèches ; +<em>battara</em>, étui à flèches.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class= +"label">[96]</span></a><em>Cherek</em> <span class= +"arabic">شرك</span>, <em>sésséguéa</em>, <em>ségui</em>, filet de +chasse.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class= +"label">[97]</span></a><em>Kouliaï</em> veut dire « fils de +Koulia ». Ce dernier nom devait être probablement celui de la +femme boulala.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class= +"label">[98]</span></a>Nous savons que les Tomâghera sont d’origine +toubou (Nachtigal, <em>Sahara und Sudan</em>, II, p. 337-338). +Notons, en passant, qu’il semble résulter de tout ceci l’existence +de certains liens de parenté entre Boulala et Toubou. Nous avons +déjà signalé le fait et nous aurons l’occasion d’en reparler.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class= +"label">[99]</span></a>On pourra objecter, il est vrai, que +beaucoup de noms de fractions sont communs aux Kanembou et aux +Ḥaddâd. Comme nous le dirons plus loin, il est fort probable que +les Ḥaddâd ont tout bonnement pris les noms des tribus kanembou +avec lesquelles ils vivaient.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class= +"label">[100]</span></a>Rappelons, à ce sujet, ce que nous avons +déjà dit de l’origine esclave attribuée aux Kanembou Nguedjim du +Kanem.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class= +"label">[101]</span></a>Signalons, à ce sujet, les renseignements +donnés par Nachtigal sur les Manga, peuplade habitant la région du +Bornou située au nord de la haute komadougou Yôoubé. « C’est +une race vigoureuse d’assez haute taille, mais lourde, vilaine de +traits, qui n’a pour tout vêtement qu’un tablier de peau, et porte, +en sus de l’arc, une petite hache de combat à l’épaule. Ce genre +d’armement, joint à sa façon d’enclore ses bourgades de fourrés +protecteurs, ainsi qu’à l’habitude des femmes de se voiler le +visage à la mode toubou, donnerait à penser que les Manga du Bornou +pourraient être un rameau détaché de ces Danoa, qui semblent avoir +peuplé originairement le district kânemois du Manga ; mais, +d’un autre côté, la similitude de noms peut fort bien être ici +toute fortuite, l’identité des Danoa avec les Manga est d’ailleurs +loin d’être démontrée, et une tribu aussi nombreuse n’aurait guère +pu émigrer du Kânem au Bornou sans qu’il en fût fait mention par +les chroniques ou la tradition. » (<em>Sahara und Sudan</em>, +II, 430.)</p> + +<p>Nous avons eu l’occasion d’interroger des indigènes qui +connaissaient très bien les Manga et les Ḥaddâd. Il n’y a, +paraît-il, aucune ressemblance entre les deux populations. Les +mœurs ne sont pas les mêmes. Les détails de l’armement +diffèrent : la hache de combat n’existe pas chez les +Ḥaddâd ; l’arc est à simple courbure chez les Manga et leurs +flèches ne sont pas comme celles des Ḥaddâd. Ils n’ont pas non plus +le sac en cuir (<em>battara</em>) et l’étui à flèches de ceux-ci. +Enfin — et c’est là la meilleure raison — les Ḥaddâd n’ont jamais +entendu parler d’une parenté quelconque avec les Manga.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class= +"label">[102]</span></a>Des caravanes de pèlerins musulmans, se +rendant à la Mekke, traversent fréquemment la région du Tchad. Ces +indigènes sont quelquefois des Soudanais ou même des Sénégalais, +mais le plus souvent des Haoussa et des Pouls de la Nigéria +anglaise et du Cameroun. Ils sont presque toujours +misérables ; les chevaux, les animaux porteurs (bœufs, ânes) +sont très rares, et les femmes portent sur la tête les calebasses +qui contiennent la fortune des ménages. Les pèlerins vendent +quelques objets de pacotille qu’ils ont emportés avec eux. Mais ce +petit commerce ne dure pas longtemps. Ils font alors, en route, des +métiers de fortune : ils vont chercher, par exemple, du bois +sec qu’ils troquent contre quelques poignées de mil. Ils vivent +aussi de la charité publique. Ces passages de pèlerins sont +d’ailleurs très fréquents, et le voyage à la Mekke n’a parfois été +qu’un habile prétexte pour dissimuler la traite des esclaves : +en août 1907, par exemple, une caravane qui traversait la région de +Melfi renfermait 27 esclaves, la plupart enfants de 6 à 10 ans, qui +furent libérés et confiés à des gens du cercle ; des +constatations analogues furent faites au poste-frontière de Yao. +C’est pourquoi, dans ces dernières années, les caravanes étaient +minutieusement visitées, lorsqu’elles quittaient le territoire du +Tchad pour passer au Ouadaï.</p> + +<p>Nous donnons ci-dessous l’itinéraire qui était généralement +suivi autrefois : Nigéria anglaise, Dikoa, Koussouri, +Fort-Lamy, Bikoro, Yao, le Médogo, Birket-Fatmé, Am Ḥadjer, Abéché, +le dar Sila, Dahor (dans le Darfour), En Nouhout (premier poste +anglais), El ʿObeïd, Douyèt (Douem), sur le Baḥr el Abiad, Ouad +Madâni, sur le Baḥr el Azreq, Gadâré (Gedâref), Kassala (frontière +abyssinienne), et de là Asmara ou Massaoua, mais surtout Tokar et +Souakin. Les voyageurs passent alors la Mer Rouge, débarquent à +Djedda et vont à la Mekke (el Mekka) à dos de chameau.</p> + +<p>Les pèlerins sont vus d’un œil assez indifférent par les +populations musulmanes du Tchad et ils sont parfois même +maltraités. Ces gens, musulmans fanatiques, sont généralement armés +d’arcs et de flèches (Haoussa et Pouls). Leur grand nombre +constitua jadis un grave danger pour les États des bords du Chari. +Le faqih Cheref ed Din, Poul de naissance et originaire des pays du +Niger, pénétra dans le Baguirmi, du côté de Bougouman, en 1857, +avec une troupe immense de pèlerins qu’attirait sa réputation de +sainteté : on le considérait comme Mahdi. L’armée du faqih fut +encore grossie par des Arabes, Pouls et autres indigènes du Bornou +et du Baguirmi, sa garde personnelle était constituée par des Pouls +de l’Ouest, armés d’arcs et de flèches. Le sultan du Baguirmi, ʿAbd +el Qâder fut battu et tué par Cheref eddin. Mais celui-ci, après sa +victoire, tourna du côté du Sud, vers Niellim et le pays des +Boua : la faim et la misère éprouvèrent cruellement la +multitude qui le suivait, et beaucoup de pèlerins l’abandonnèrent +pour retourner chez eux. Le faqih ayant été tué dans une +reconnaissance, le reste de ses troupes se dispersa. Les +fétichistes et les Baguirmiens en massacrèrent une partie : le +fils et successeur d’ʿAbd el Qâder, Moḥammed, se montra +particulièrement dur envers les Arabes qui avaient suivi le +marabout poul, et sa cruauté lui valut d’être surnommé <em>Abou +Sekkin</em> (l’homme au couteau).</p> + +<p>Avant la prise d’Abéché, les pèlerins étaient assez souvent +maltraités au Ouadaï. Ils pouvaient parfois se défendre et, en +septembre 1904, des Haoussa, attaqués dans le Médogo, repoussèrent +leurs agresseurs. Les Ouadaïens les ont accusés, à plusieurs +reprises, d’avoir empoisonné des puits : il ne faut voir là +probablement qu’un prétexte à pillage et qu’un trait de la haine +qui anime les sujets de Doud-Mourra envers les étrangers. En +septembre 1907, plusieurs caravanes de pèlerins furent pillées par +le djerma Abou Sekkin et l’aguid el Basour. Aussi, dans ces +derniers temps, la route de la Batha était-elle désertée par les +pèlerins, qui passaient plus au Sud, dans le cercle de Melfi. Mais, +au-delà de la frontière, les mêmes risques se représentèrent et, en +1907, le lieutenant Brûlé dut châtier les Arabes Hémat, +détrousseurs et assassins de pèlerins.</p> + +<p>La voie du Kouti était également fort utilisée. Elle présentait +du reste, l’avantage de se prêter tout particulièrement au trafic +des esclaves. Le sultan Senoussi, marchand d’esclaves lui-même, +entretenait les meilleures relations avec les Pouls fanatiques qui +traversaient son territoire. D’une façon générale, les captifs +emmenés par les caravanes appartenaient aux populations païennes du +Logone et de la rive gauche du Chari. Les pèlerins passaient à +Ndélé, pénétraient dans le Soudan anglo-égyptien à Kafiakindji et, +par Kabeluzu et Abou Gobra, allaient rejoindre la grande route de +la Mekke à En Nouhout.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class= +"label">[103]</span></a>Ce vernis craint beaucoup l’humidité.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class= +"label">[104]</span></a>« Les flèches des Ḥaddâd — disaient +les Oulâd Slimân — sont semblables aux frelons ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class= +"label">[105]</span></a>Le poison a pour effet de rendre noir +l’endroit de la blessure. Les Ḥaddâd enlèvent cette partie et la +jettent.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class= +"label">[106]</span></a>Les petits céphalolophes se trouvent +surtout dans la partie sud du Baguirmi et du côté du Congo. Dans ce +dernier pays, il existe une antilope minuscule, dont les toutes +petites cornes servent de parure aux indigènes (Mandjia, Banda, +etc.), qui les suspendent à leurs oreilles.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class= +"label">[107]</span></a>C’est à tort que Nachtigal donne au kob le +nom baguirmien de <em>binia korô</em>. D’ailleurs, le mot +<em>binia</em> signifie « chèvre ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class= +"label">[108]</span></a>Le mot <em>ouaḥch</em> <span class= +"arabic">وحش</span> signifie régulièrement « bête sauvage, +animal du désert » ; mais <em>beger el ouaḥch</em> +<span class="arabic">بقر الوحش</span> désigne l’antilope.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class= +"label">[109]</span></a>D’où son nom d’antilope à sabre.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class= +"label">[110]</span></a>C’est pourquoi il est vulgairement appelé +koba blanc.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class= +"label">[111]</span></a>C’est pourquoi elle est appelée, dans +l’Afrique australe, <em>waterbock</em>, ou antilope d’eau. Les +Allemands lui donnent également le nom de <em>wasserbock</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class= +"label">[112]</span></a>Cela tenait à l’absence des caravaniers +tripolitains et surtout à la dépréciation des plumes d’autruche de +Tripoli, au grand profit des produits similaires du Cap. Depuis +notre installation dans le pays, les Tripolitains ne venaient plus +ou presque plus. Ils préféraient aller au Ouadaï, où le commerce +des armes et des esclaves leur assurait de copieux bénéfices. M. de +Mathuisieulx rapporte que, vers 1903, les plumes mâles (blanches ou +noires) se vendaient, à Tripoli, de 26 à 32 fr. la livre et les +plumes femelles de 10 à 12 fr. « A peine déchargé par les +caravanes sur le marché tripolitain, ce précieux article est lavé, +classé et emballé ; il perd, selon sa qualité, de 10 à 20 0/0 +pendant ces trois travaux. A Paris, il est vendu jusqu’à 300 francs +le kilo par les dépositaires Arbib, Guetta et Ḥassan, dans les +périodes favorables ». (De Mathuisieulx, <em>Une mission en +Tripolitaine</em>.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class= +"label">[113]</span></a>Moll, <em>La mise en valeur du Territoire +du Tchad</em> (<em>Bulletin de l’Afrique française</em>, 1910).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class= +"label">[114]</span></a>En kanembou : <em>ngam +zezera</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class= +"label">[115]</span></a>Bétou : poste de la rive droite de +l’Oubangui, en aval de Bangui.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class= +"label">[116]</span></a>En kanembou : <em>kirikadji</em>. En +toubou : <em>djô</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class= +"label">[117]</span></a><span class="arabic">الله جاب لنا +اللحم</span> : Dieu nous a procuré de la viande !</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class= +"label">[118]</span></a>Ils disent même que la seule odeur de +l’urine du guépard suffit pour faire rebrousser chemin au lion.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class= +"label">[119]</span></a><span class="arabic">قطة +نمرية</span> : chat-panthère. En kanembou <em>kouâou</em>. Les +indigènes nous ont apporté souvent de petits chats-tigres trouvés +dans la brousse : parmi les différentes espèces du pays, nous +citerons le serval, d’assez grande taille.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class= +"label">[120]</span></a>On agit de même pour les hippopotames.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class= +"label">[121]</span></a>En Égypte, le rhinocéros est appelé +<em>khartyt</em> et partout ailleurs <em>kerkedân</em> +(<span class="arabic">كركدان</span>).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class= +"label">[122]</span></a>Langsdorf, <em>Voyage et chasses en +Ouganda</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class= +"label">[123]</span></a>Cf. sur les traditions relatives au +rhinocéros chez les Arabes Mas’oudi, <em>Prairies d’or</em>, t. I, +p. 385-388. Qazouini, <em>ʿAdjâib el Makhbouqât</em>, p. +402-403 ; Ed-Damiri, <em>Ḥaïat el Ḥaïaouân</em>, t. II, p. +298-299 ; El Ibchihi, <em>Mostat’ref</em>, t. II, p. +149 ; Devic, <em>Le pays des Zendjs</em>, p. 182-184 ; +Reinaud, <em>Relation des Voyages dans l’Inde et à la Chine</em>, +t. II, p. 65-71 ; Hommel, <em>Die Namen der Säugethiere bei +den südsemitischen Völkern</em>, p. 327-329. Cf. aussi Barth, +<em>Central-Afrik. Vokabularien</em>, p. 194, note 4.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class= +"label">[124]</span></a>Ce nom est curieux. Nous verrons plus loin +que la tradition fait venir les Toubou de l’Égypte. Or, +<em>mallem</em> <span class="arabic">معلم</span> est synonyme de +<em>faqih</em> <span class="arabic">فقيه</span>, de +<em>marabout</em>, <span class="arabic">مرابط</span>, et +<em>massarou</em> semblerait être le même mot que <em>miṣr</em>, +l’Égypte (?)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class= +"label">[125]</span></a>Freydenberg : <em>Le Tchad et le +Bassin du Chari</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class= +"label">[126]</span></a>L’instrument de la danse des captifs +fétichistes, originaires surtout du Baguirmi, porte le nom de +<em>bandala</em>. Ces indigènes mettent, pour la danse, des anneaux +de pied formés avec des noyaux de déléb, à l’intérieur desquels se +trouve un caillou. Ils tournent en frappant le sol et en agitant +ces anneaux.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_73">[73]</span><a id= +"p1c03"></a>III</h3> + +<p class="sch1">LES TOUNDJOUR</p> + +<hr class="decor width3"> + +<p class="space-above15">Les Toundjour ont joué un grand rôle dans +l’Afrique Centrale, car ils commandèrent au Darfour et au Ouadaï +avant la dynastie des Kêra et celle d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. Ils +sont d’origine arabe et l’on dit qu’ils descendent des Beni +Hilâl<a id="FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127" class= +"fnanchor">[127]</a> qui, au temps du Prophète, résidaient en +Arabie.</p> + +<p>Il est à peu près certain que ces indigènes ont habité pendant +quelque temps la région de Tunis : les Toundjour du Darfour, +du Ouadaï, du Kanem et du Bornou parlent tous de <em>Tounes el +Khadhrâ</em> (Tunis la verte), dont ils célèbrent la beauté et +qu’ils considèrent comme une patrie perdue.</p> + +<div class="linegrp-container"> +<div class="linegrp"> +<div class="group"> +<div class="line indent0"><em>Oueddouna lé terâb Tounes el +khadera</em> +</div> + +<div class="line indent0"><em>El mé Tounes berebbina bela +rhalla</em> +</div> + +<div class="line indent0"><em>Oueddouna lé dar el ma ’indah +t’ir</em> +</div> + +<div class="line indent0"><em>Tounes et khadrâ djenna +berra...</em><a id="FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128" +class="fnanchor">[128]</a> +</div> +</div> +</div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_74">[74]</span>Nachtigal rapporte +que les Toundjour du Kanem ont donné le nom de Tunis à l’un de +leurs villages, en souvenir de la contrée où ils séjournèrent avant +leur émigration au Soudan. Il le répète par deux fois<a id= +"FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class= +"fnanchor">[129]</a> : nous avons cependant cherché en vain, +dans la région de Mondo, un endroit ainsi nommé, et les Toundjour, +interrogés, déclarent n’avoir jamais eu connaissance du fait.</p> + +<p>Nachtigal dit aussi que le sultan du Darfour, Moḥammed el Ḥasin, +avait un jour demandé à un chérif de Qaïrouân, la ville sainte de +Tunisie, « ce que devenaient là-bas les gens qui avaient les +mêmes ancêtres que les Toundjour ». L’explorateur ajoute +qu’une généalogie des princes du Darfour, écrite de la main du +sultan Moḥammed el Fâdhel, rattachait les Toundjour à la famille +arabe des Qoréïchites. Cette généalogie remontait à Aḥmed el +Ma’qour de la façon suivante : Moḥammed el Fâdhel ben ʿAbd er +Raḥman ben Boukker ben Moussa, ben Soulîman Solong ben Kourou ben +Djal Idris ben Hadj Brahim Delil ben Rifa’a ben Aḥmed el +Ma’qour<a id="FNanchor_130"></a><a href="#Footnote_130" class= +"fnanchor">[130]</a>.</p> + +<p>Les Toundjour quittèrent la région de Tunis à une époque qu’il +est difficile de préciser : ils pénétrèrent dans le centre +africain et s’acheminèrent vers le Darfour, qui fut abordé par +l’Ouest<a id="FNanchor_131"></a><a href="#Footnote_131" class= +"fnanchor">[131]</a>. Nachtigal croit que leur installation dans ce +pays remonte au <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span>Deux Toundjour, +les deux frères ʿAli et Aḥmed, parvinrent avec leurs troupeaux +jusqu’aux pentes occidentales du Djebel Marra. ʿAli, l’aîné et le +plus riche, venait d’épouser une jeune fille de sa tribu. Celle-ci +conçut un amour passionné pour son beau-frère, qui ne voulut pas +répondre à ses avances. Exaspérée par ce refus, elle fit croire à +son mari que le jeune Aḥmed la poursuivait de ses sollicitations, +et ʿAli, au cours d’une vive discussion, coupa, d’un coup de sabre, +le tendon d’Achille du pied droit de son frère. Aḥmed resta baigné +dans son sang jusqu’au moment où ʿAli, pris de repentir, envoya +deux de ses esclaves, Seyd et Birket (les ancêtres des tribus +actuelles des Seyadiyé et des Birket), avec ordre de prendre soin +du blessé : défense expresse leur avait été faite de ramener +Aḥmed chez les Toundjour.</p> + +<p>A ce moment-là, les Dadjo commandaient dans la région du Djebel +Marra : Aḥmed el Ma’qour (l’homme au tendon coupé) fut +transporté chez leur chef, Kor ou Kouroma. « Le roi Kor était +païen comme tous ses ancêtres ; il n’avait jamais vu +d’étranger, et n’avait aucune idée du monde et de ce qui s’y +passait. Il envoyait des troupes exécuter des razzias et piller les +tribus de la plaine, ou plus simplement encore se procurait tout ce +qui lui était nécessaire pour l’entretien de sa cour en +s’appropriant les richesses de ses sujets. Aḥmed lui plut ; il +le chargea de la direction de sa maison et fit de lui son +conseiller intime<a id="FNanchor_132"></a><a href="#Footnote_132" +class="fnanchor">[132]</a>. » Le Toundjour sut gagner +complètement<span class="pagenum" id="Page_76">[76]</span> la +confiance du roi Kor, qui lui donna sa fille unique en mariage. A +la mort de son beau-père, Aḥmed prit le commandement des Dadjo, et +ses compatriotes, apprenant qu’un des leurs était devenu roi du +Darfour, arrivèrent en grand nombre dans ce pays. Les Dadjo, +peuplade noire venue de l’Est, étaient encore à l’état primitif. +Les nouveaux venus leur étaient de beaucoup supérieurs, aussi bien +au point de vue des mœurs qu’au point de vue intellectuel : +aussi leur prédominance, en temps qu’élément de population, +s’affirma-t-elle très vite.</p> + +<p>Les Toundjour étaient alors païens, ou tout au moins assez peu +musulmans. Ils ne cherchèrent pas à faire du prosélytisme religieux +et, au milieu de toutes ces populations païennes, ils retombèrent +même quelque peu dans le paganisme primitif. C’est par eux +cependant que les mœurs et la langue arabes furent introduites dans +le pays. Les Toundjour raffermirent les liens qui unissaient les +différentes populations et ils en formèrent un groupe assez +compact.</p> + +<p>La dynastie des Kêra, qui régna au Darfour jusqu’à la conquête +de ce pays par Zibêr, se réclamait également d’Aḥmed el Ma’qour. +Cela semblerait donc indiquer que les Toundjour et les Kêra +s’étaient plus ou moins mélangés. Les deux tribus sont d’ailleurs +considérées comme ayant d’étroites relations de parenté.</p> + +<p>Nachtigal, se basant sur les généalogies écrites et les +traditions populaires, résume comme il suit les événements qui +amenèrent le passage successif du pouvoir des mains des Dadjo dans +celles des Toundjour et des Kêra.</p> + +<p>1<sup>o</sup> Les Dadjo régnèrent quelques siècles au Darfour et +leur souveraineté, qui rayonnait autour du Djebel Marra, passa sans +violence entre les mains des Toundjour.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Les Toundjour s’allièrent, dans le cours des +temps, à la fraction forienne des Kêra. De ce mélange sortit la +dynastie royale des Kêra, dont les princes enlevèrent de haute +lutte aux Toundjour le commandement du pays.</p> + +<p>3<sup>o</sup> C’est seulement sous le règne des Kêra que l’Islam +fut<span class="pagenum" id="Page_77">[77]</span> consolidé au +Darfour, principalement par le sultan Soulîman Solong, vers l’an +1600.</p> + +<p>Il semble que le premier prince de la dynastie des Kêra, Dali, +n’ait appartenu aux Kêra que par sa mère. Voici dans quelles +circonstances il arriva au trône. Le dernier roi toundjour, Chaou, +était un prince dur et injuste qui tourmentait ses sujets d’une +façon extraordinaire. Il faisait creuser des puits dans les rochers +des hautes régions, et il voulait faire raser le sommet de la +montagne Maïlo, afin d’y installer sa capitale. Ce dernier travail +dut être abandonné, et Chaou ne réussit qu’à s’attirer la haine de +tous ses sujets. Pendant qu’il marchait contre des sujets rebelles +de la montagne Sî, les grands dignitaires dirent à son frère, Dâli, +que le pays était lassé des violences du roi Châou et ils le +prièrent de s’emparer du pouvoir. Dâli accepta et le sultan +toundjour, abandonné de la plupart des siens, fut battu au combat +de nuit de Barra. Poursuivi par son frère, Chaou demeura +introuvable : la légende rapporte qu’il s’enfuit sur son +cheval blanc et qu’il disparut comme un fantôme. C’est ainsi que la +dynastie des Toundjour fut remplacée par celle des Kêra, dont le +premier prince fut Dâli, ou Delil Bahar. Cette dernière dynastie, à +proprement parler, ne mérite son nom que du côté maternel. Les +Toundjour ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique au +Darfour.</p> + +<p>Alors que la domination des Toundjour était déjà détruite au +Darfour, avant l’introduction de l’islam dans ce pays, elle +subsistait encore au Ouadaï. Des Toundjour, venus de l’Est, y +avaient établi leur souveraineté, un siècle environ avant la +diffusion de l’islamisme. Leur capitale était installée dans le +massif des Karranga, au pied du mont Kadama. Quoique musulmans, les +Toundjour ne cherchèrent pas à imposer leur religion par la force +et d’une façon systématique, comme devaient le faire plus tard les +Ouadaïens. Ils vivaient en bonne intelligence avec les Arabes +installés dans le pays. Cette bonne harmonie était due au caractère +relativement paisible des Toundjour et à la commune origine des +deux populations.<span class="pagenum" id="Page_78">[78]</span> Les +Toundjour laissaient les Arabes aller et venir, à leur gré, dans +tout le Ouadaï. C’est ainsi qu’un nommé Djamé, de la tribu des +Dialim, vint s’installer près de l’emplacement de la future +capitale du pays, Ouara. Son fils, ʿAbd el Kerim ben Djamé el +ʿAbbâsi, un homme très pieux, fonda un groupe religieux à Bidderi, +dans le Baguirmi, qui devint un centre de propagande musulmane. Il +retourna ensuite au Ouadaï, où il résolut de renverser la +domination des Toundjour.</p> + +<p>Le sultan du pays était alors Daoud el Merenn. ʿAbd el Kerim +manifesta l’intention d’épouser sa fille, Aché. Selon les uns, +Daoud voulut mettre un terme aux prétentions d’ʿAbd el Kerim et +ordonna de s’emparer de lui. Celui-ci, obligé de fuir, dut son +salut à la vitesse de son cheval. Il réunit alors ses gens et +certaines fractions arabes, avec lesquelles il avait des relations +d’amitié, par suite des mariages qu’il avait fait conclure entre +les femmes de sa tribu et un grand nombre de chefs arabes +influents : Maḥâmid, Maḥâriyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba, +Abou Chedera. La lutte éclata entre Daoud et ʿAbd el Kerim. Ce +dernier avait recommandé à ses hommes d’attacher de longues +branches d’arbres à la queue des chameaux. La poussière ainsi +soulevée effraya Daoud, qui crut avoir devant lui une armée +immense : les Toundjour prirent alors la fuite et leur roi fut +tué.</p> + +<p>Selon les autres, ʿAbd el Kerim épousa Aché et profita d’une +absence de Daoud, parti en guerre contre des fétichistes, pour se +faire proclamer sultan. Daoud, en apprenant que son gendre s’était +emparé du pouvoir, revint pour le combattre. Mais un grand nombre +de Toundjour, exténués par la faim et la soif, tourmentés, d’autre +part, du désir de revoir leurs femmes et leurs enfants, +abandonnèrent leur sultan. Celui-ci, désespéré, s’enfuit avec les +Toundjour qui lui étaient restés fidèles et mourut de douleur. On +raconte que son beau cheval blanc, oueld el Gamaré<a id= +"FNanchor_133"></a><a href="#Footnote_133" class= +"fnanchor">[133]</a>, se réfugia dans les rochers du +mont<span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span> Kadama. +L’imagination des indigènes en a fait un génie (<em>djann, +djinn</em>). Si quelqu’un le voit, cela est d’un heureux présage +pour l’année : les pluies seront abondantes et la récolte du +mil merveilleuse. On raconte encore que ceux qui veulent faire +saillir une jument l’amènent sur la montagne, où ils la laissent +pendant quelque temps. Le cheval blanc de Daoud va alors la trouver +et le produit de cet accouplement a des qualités extraordinaires de +vitesse.</p> + +<p>Quant à la pauvre Aché, dont se réclament à la fois les +Toundjour et les Ouadaïens, elle se désola des malheurs de sa tribu +et pleura amèrement sur le sort qui lui était fait. Après la +victoire d’ʿAbd el Kerim, et bien que celui-ci fût devenu le +sultan, la fille de Daoud demeura inconsolable du départ de son +père, de ses frères, de ses parents, de ses amis. Il y a une +chanson touchante, ayant pour sujet les lamentations de Aché, que +les femmes toundjour chantent encore, lors des mariages et de la +circoncision des enfants.</p> + +<ul class="simple5"> +<li><em>Babé é ia babé é</em>, Mon père, mon père.</li> + +<li><em>Ma ligina nebarek léh</em>, Nous n’avons pas pu obtenir +pour lui la bénédiction de Dieu<a id="FNanchor_134"></a><a href= +"#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</li> +</ul> + +<p>Les Toundjour qui avaient quitté le Ouadaï vinrent s’installer +au Kanem, sous la conduite du fils de Daoud, Diab. Ils y trouvèrent +les Boulala, qui commandaient alors dans la région de Mao, Mondo, +Ngouri et Dibinentchi. Le pays dépendait du Bornou, mais les +Boulala, qui possédaient un certain nombre de forteresses<a id= +"FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class= +"fnanchor">[135]</a>, régnaient sur les Kanembou et les Ḥaddâd +vivant avec eux. La lutte éclata entre les Boulala et les +Toundjour : les premiers furent vaincus et allèrent alors +s’installer dans le Baḥr el Ghazal, à Massoa (ou Messaoua).</p> + +<p>Nous avons déjà montré que les Toundjour furent, plus tard, +combattus par les Dalatoua. Ceux-ci, envoyés par le<span class= +"pagenum" id="Page_80">[80]</span> sultan du Bornou pour rétablir +sa souveraineté au Kanem, refoulèrent leurs ennemis sur Mondo et +s’installèrent à Mao. Les Toundjour devaient, en signe de +vassalité, offrir un cheval au représentant du Bornou, c’est-à-dire +à Dalafno. Ce dernier remettait, en échange, à l’envoyé des +Toundjour, un vêtement blanc et un vêtement bleu.</p> + +<p>La lutte entre les deux populations fut d’ailleurs continuelle. +Elle coûta la vie à trois sultans des Toundjour (Meḥemmed ech +Chaïb, Brahim, ʿAbd el Kerim) et à plusieurs chefs des +Dalatoua : c’est ainsi que l’aguid ʿAli Meriemmi fut tué et +que, plus tard, sous le règne du fougbou<a id= +"FNanchor_136"></a><a href="#Footnote_136" class= +"fnanchor">[136]</a> Djeber, les Dalatoua perdirent encore leur +alifa dans une nouvelle attaque sur Mondo. Le fougbou Djeber ayant +été assassiné à Kikoa, son fils Idrisi alla réclamer l’appui du +sultan du Ouadaï, Moḥammed Cherif<a id="FNanchor_137"></a><a href= +"#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>. Celui-ci envoya des +troupes au Kanem : les Dalatoua et les Kanembou s’enfuirent au +Tchad, et les Toundjour redevinrent les maîtres du pays. Cet état +de choses se maintint jusqu’à l’intervention des Bornouans, +commandés par ʿAli oueld Tchad.</p> + +<p>Plus tard, l’arrivée des Oulâd Slimân (un peu avant 1850) +bouleversa complètement l’équilibre traditionnel du Kanem et fit +passer au second plan la rivalité du Bornou et du Ouadaï. A partir +de ce moment-là, il y eut surtout lutte entre les Oulâd Slimân et +l’aguid el baḥr. Durant l’éloignement des troupes ouadaïennes, les +Arabes régnaient au Kanem. Ainsi, profitant de ce que le fougbou +ʿOthmân oueld Djeber était allé à Ouara, ils intronisèrent à sa +place le fougbou Yousouf. Ce dernier ne régna d’ailleurs que dix +jours : il fut chassé de Mondo par le fougbou ʿOthmân et +l’aguid el baḥr.</p> + +<p>A ce moment-là, le Kanem était une dépendance du grand djerma du +Ouadaï, ʿOthmân. Ce dernier venait rarement dans<span class= +"pagenum" id="Page_81">[81]</span> le pays et se faisait +habituellement représenter par un de ses subordonnés, le djerma +Selemna. Les Toundjour étaient tenus de payer, tous les deux ans, +un tribut régulier de seize chevaux. Cela, bien entendu, sans +préjudice des exigences que montraient entre temps l’aguid el baḥr, +le djerma Selemna ou le grand djerma lui-même. Ce dernier, par +exemple, voulut un jour lever une contribution supplémentaire sur +les Toundjour de Monde. Il était indispensable de tomber sur eux à +l’improviste, pour les empêcher de cacher leurs biens et leurs +troupeaux. ʿOthmân quitta alors Ngourra vers 2 heures du soir, +marcha toute la nuit sans discontinuer et arriva à Mondo au petit +jour : il s’empara immédiatement du fougbou ʿOthmân et +celui-ci ne fut relâché que lorsque les Toundjour eurent donné onze +chevaux et deux grands midds (middèïn ar. <span class= +"arabic">مدّ</span>) pleins de thalers et de bracelets en +argent.</p> + +<p>Nous avons déjà vu que, en 1884, le cheïkh ʿAbd el Djelil et ses +alliés (Tedâ, Dogorda, Komassalla, etc.) se joignirent à l’alifa de +Mao, Hadji, pour venir ravager la région de Mondo. Le fougbou +ʿOthmân, chef des Toundjour depuis 46 ans, fut mis à mort, en +compagnie de deux de ses parents.</p> + +<p>ʿAbd el Djelil donna alors le kademoul à Aḥmed oueld Meḥemmed, +dont la mère était une Dalatoua : le nouveau fougbou ne régna +que pendant un an. Des querelles intestines et l’intervention +étrangère désolèrent le pays des Toundjour, et beaucoup de ceux-ci +s’enfuirent à Dibinentchi. Le fougbou Adem oueld ʿOthmân succéda à +Aḥmed. En 1893, il venait de faire un séjour d’un an au Ouadaï et +se trouvait au Fitri, au moment où un nouveau rival, Aḥmed oueld +Idrisi oueld Djeber, rassemblait des Toundjour et des Ḥaddâd Déberi +à Attaït et à Melekôou. La lutte éclata : l’avantage resta au +fougbou, et Aḥmed, vaincu et blessé, s’enfuit à Mao. Plus tard, les +Dalatoua proposèrent la paix aux Toundjour. Pour faire oublier le +passé, ils leur offrirent trois femmes et trois chevaux : les +Toundjour acceptèrent les trois chevaux et la paix fut jurée sur le +Qorân.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_82">[82]</span>Nous fîmes notre +apparition dans le pays quelques années après (fin 1900). Le +fougbou Adem oueld ʿOthman s’enfuit chez les Kreda, lorsqu’il +apprit que l’un de ses rivaux, le fougbou Meḥemmed oueld Yousouf, +était allé trouver le lieutenant-colonel Destenave. Un poste fut +créé par nous à Mondo en fin 1901, et Meḥemmed remplaça Adem comme +chef des Toundjour. Ce dernier essaya, avec l’aide des Kreda, +d’avoir recours aux armes : mais il fut battu par la garnison +du poste et tué par un homme de Meḥemmed, après avoir lui-même +abattu son rival d’un coup de fusil.</p> + +<p>Le fougbou Ouachoun remplaça Meḥemmed et, en 1907, Haggar oueld +Merkes succéda à Ouachoun, compromis dans un vol de fusils.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Caractères de la +population toundjour</span>. — On trouve chez les Toundjour le +teint clair des Arabes (<em>ḥamer</em> : rouge), mais la +nuance <em>akhdher</em> (litt. vert : bronze foncé) est la +plus répandue. Quelques-uns d’entre eux, assez rares d’ailleurs, +ont le teint <em>azreq</em> (noir-gris).</p> + +<p>Les Toundjour, quoique d’origine arabe, ne disent jamais <em>ana +ʿarabi</em> : je suis Arabe. Ils se considèrent comme formant +une population à part — de souche arabe, il est vrai — qui n’est +nullement apparentée aux tribus choa du pays. Ils disent <em>ana +toundjouraï</em> : je suis Toundjour. Ces indigènes forment, à +tous les points de vue, une population intermédiaire entre les +Arabes et les Kanembou et Toubou. Cela tient surtout à ce qu’ils se +sont fortement mélangés aux peuplades voisines.</p> + +<p>L’arabe est leur idiome propre, mais ils ne le parlent pas de la +même façon que les Arabes du pays : les lettres gutturales et +emphatiques ne reçoivent pas l’accentuation que l’on remarque chez +ceux-ci ; les sons propres à la langue arabe sont toujours +atténués. Pour quelqu’un qui en a l’habitude, il est facile de +saisir cette différence, qui est d’ailleurs très sensible. +Ajoutons, en passant, qu’on peut, de la même façon, distinguer un +Toundjour d’un indigène qui a sa langue propre (<em>nadem el +ierten</em>).</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span>Les Toundjour du +Kanem et du Dagana parlent généralement trois langues : +l’arabe, le kanembou et le toubou. Ils n’ont appris les deux +dernières que parce qu’ils vivent au milieu des Kanembou, Ḥaddâd et +Toubou.</p> + +<p>Les Toundjour sont moins bons musulmans que les Kanembou. Leurs +femmes savent faire la merissé : c’est sans doute un reste de +leur séjour passé au Ouadaï, car cette boisson n’est pas connue des +populations environnantes. Ils boivent aussi le khall, boisson +fermentée obtenue en faisant cuire des dattes dans de l’eau et en +ajoutant au liquide qui bout certains ingrédients indigènes : +kommoun, chetta.</p> + +<p>Les Toundjour ont un chef qui porte le titre de fougbou, nom +d’origine kanembou. Ils habitent la région de Mondo, fertile en +mil : des Kanembou, des Ḥaddâd, des Kouka (Goudjer) et +quelques Gourân vivent mélangés à eux. Leur tribu comprend diverses +fractions (nâs Fougbou, nâs Youssef, nâs Abid, nâs Maïna, nâs +Kagoustêma, nâs el Aguid, nâs el Djellabi, nâs el Fagara, nâs +Bouloul). Avant notre arrivée dans le pays, alors que les caravanes +de la Tripolitaine arrivaient régulièrement et que les relations +avec le Ouadaï étaient très faciles, Mondo possédait une colonie +importante de Djellaba.</p> + +<p>Les Toundjour vivaient autrefois en bonne intelligence avec les +Ouadaïens. Cela tenait tout d’abord au souvenir commun de Aché, la +fille du dernier roi toundjour et la femme du premier sultan +ouadaïen. Cela tenait également à ce que les Toundjour et les +Ouadaïens étaient ennemis des Dalatoua, des Bornouans et des Oulâd +Slimân. C’est pourquoi les aguids ouadaïens venaient souvent camper +avec leurs troupes à côté du village de Mondo, sur un emplacement +que les indigènes montrent encore.</p> + +<p>Il y a aussi quelques Toundjour au Bornou.</p> + +<p>Au Ouadaï, ils sont nombreux dans le dar Zioud. Cette province +est d’ailleurs presque complètement arabisée : les éléments +dominants y sont les Toundjour et les Arabes — notamment les Zioud, +qui ont donné leur nom au pays. On<span class="pagenum" id= +"Page_84">[84]</span> trouve encore, au Ouadaï, beaucoup de +Toundjour dans la régions des Kachméré et des Karranga. C’est là +qu’est situé le mont Kadama, au pied duquel résidait autrefois le +sultan Daoud. Signalons également les quelques Toundjour de l’Abou +Telfan : contrairement à ce que croit Nachtigal, ces indigènes +pratiquent l’islamisme.</p> + +<p>Enfin, au Darfour, les Toundjour vivent principalement à côté du +Marra, dans la province de Dara : le djebel Kharès est le +centre de leur district. Il y en a aussi de dispersés dans tout le +centre du pays. Les Toundjour du Darfour se sont fortement mélangés +aux autres indigènes. Ils sont commandés par un cheïkh, à propos +duquel Moḥammed el Tounesi, parlant des gouverneurs des provinces +du Darfour, rapporte ce qui suit : « Tous ont la même +manière d’être et portent le même vêtement, excepté le sultan de +Toundjour, qui a le turban noir. Je lui demandai pourquoi il avait, +lui seul, le turban de cette couleur. Il me répondit que ses aïeux +avaient jadis été souverains du Dârfour et qu’ils en avaient été +dépossédés, excepté du Toundjour, qui, plus tard, avait aussi été +conquis par le sultan fôrien ; que, depuis ce temps, lui, +portait un turban noir en signe de deuil, et pour manifester ses +regrets »<a id="FNanchor_138"></a><a href="#Footnote_138" +class="fnanchor">[138]</a>.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp1c03"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class= +"label">[127]</span></a>Les Hilâl (Benou Hilâl, Beni Hilâl) +formaient une tribu arabe nomade, établie, lors de l’avènement des +califes abbassides, dans les déserts du Hedjaz. Ils passèrent plus +tard en Syrie et, vers la fin du <span class= +"sc2">X</span><sup>e</sup> siècle, ils furent déportés en masse +dans la Haute Égypte par le khalife El ʿAziz. Au milieu du +<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle, en 440 de l’hégire, +ils furent lancés sur la Tunisie par le khalife fatimite El +Mostanṣer-Billah. Cf. sur l’épopée des Hilâl, Bel, <em>La +Djazya</em>, et les auteurs cités.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class= +"label">[128]</span></a> +</p> + +<p class="hang2">« Emmenez-nous dans le pays de Tunis la +verte,</p> + +<p class="hang2">« Même si nous n’avons pas de mil, l’eau de +Tunis suffira à nous faire vivre,</p> + +<p class="hang2">« Emmenez nous dans le pays où il n’y a pas +de taons,</p> + +<p class="hang2">« Tunis la verte est un paradis loin (hors) +d’ici..... »</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class= +"label">[129]</span></a>Tome II, page 329 ; tome III, page +449.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class= +"label">[130]</span></a>Toutefois la généalogie donnée par +d’Escayrac de Lauture (<em>Le Désert et le Soudan</em>, p. 79-80) +fait de Soulîman Solong, non un Qoreïchite, mais le fils d’un +Toumourki et d’une fille arabe de la tribu des Bederyah du +Kordofan. Mousa, son successeur, aurait été son frère, non son +fils ; il aurait eu comme héritiers ses deux fils, Idris et +Abou ’l Qâsem, puis ʿOmar Lélé, fils d’Abou ’l Qâsem, Bakour +(Boukker, Abou Bekr) fils d’ʿOmar Lélé et son frère ʿAbd er Raḥmân, +Téhérab, fils de Bakour ʿAbd er Raḥmân II, fils ou frère de +Téhérab, et enfin Moḥammed el Fâdhel fils de ʿAbd er Raḥmân.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class= +"label">[131]</span></a>Notons cependant que la tradition des +Toundjour parle aussi d’un séjour de leur tribu sur les bords du +baḥr Nil. Il ne faut voir là, très probablement, qu’un vague +souvenir du temps où les Hilal étaient fixés dans la haute Égypte. +D’après Brun-Rollet (<em>Le Nil blanc et le Soudan</em>, p. 75) on +montre encore au sud de Khartoum, dans le pays des Chillouks, le +<em>Moqtaʿ</em> (gué) d’Abou Zeïd (le chef des Hilâl) où il +franchit le Nil. « Il avait avec lui douze compagnons, dont +deux moururent à Kordofan de la piqûre d’un serpent, il traversa le +Darfour et le Grand désert, redressant les torts sur son passage, +et avec cinq fidèles arriva à Tunis. » D’Escayrac de Lauture +(<em>Le Désert et le Soudan</em>, p. 259 et suiv.) mentionne une +tradition analogue : il ajoute que les tribus arabes de la +Haute Nubie et du Kordofan prétendaient descendre d’Abou Zeid. Cf. +R. Basset, <em>Un épisode d’une chanson de geste arabe</em> +(<em>Bulletin de Correspondance africaine</em>, 1885, p. +136-148).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class= +"label">[132]</span></a>Slatin-pacha, <em>Fer et Feu au +Soudan</em>, tome I, page 55.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class= +"label">[133]</span></a><em>Gamira</em>, <span class= +"arabic">قَمِرَ</span>, être blanc ; <em>gamar</em>, +<span class="arabic">قَمَر</span>, la lune ; <em>oueld el +gamaré</em> signifie : qui est d’une blancheur éclatante.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class= +"label">[134]</span></a>C’est à cette idée de regret que se +rattache probablement le surnom de <em>el Merenn</em>, qui semble +provenir du verbe arabe <em>ranna</em>, <span class= +"arabic">رن</span> : élever la voix en pleurant, se +lamenter.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class= +"label">[135]</span></a><em>Birni</em> (kanembou), +<em>dourdour</em> (arabe), <em>gôrou</em> (toubou).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class= +"label">[136]</span></a><em>Fougbou</em> est le titre donné au chef +des Toundjour. Le chef des Dalatoua est appelé <em>alifa</em> et +aussi <em>aguid</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class= +"label">[137]</span></a>Les Ouadaïens avaient fait leur apparition +au Kanem pendant que le fougbou Moustafa régnait sur les +Toundjour.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class= +"label">[138]</span></a>Moḥammed el Tounesi, <em>Voyage au +Darfour</em>, page 128. Cf. aussi sur les Toundjour C. H. Becker +qui les nomme Tundjer, et fait venir ce nom de l’arabe +<em>toudjdjar</em>, marchands (<span class="arabic">تجار</span> = +<span class="arabic">تنجر</span>). Mais les premiers Toundjour +émigrés ne sont pas donnés pour des marchands, même d’esclaves, +comme les Djellaba de nos jours. Il les fait également venir de +l’Est (voir plus haut) (<em>Zur Geschichte der östlichen Sûdân, Der +Islam</em>, I, p. 161-162) ; Kampffmeyer (<em>Studien der +arabischen Beduinendialekte Inner Afrikas</em>, p. 166), les croit +émigrés de Tunisie.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_85">[85]</span><a id= +"p1c04"></a>IV</h3> + +<p class="sch1">LES OULAD SLIMAN</p> + +<hr class="decor width3"> + +<p class="space-above15">Les Oulâd Slimân sont les derniers arrivés +dans la région du Tchad. Quoique d’origine arabe, ils sont +considérés — ainsi que les Toundjour, du reste — comme formant une +population spéciale. On ne les désigne jamais sous le nom de +<em>’Arab</em>, qui est réservé aux seuls Arabes du pays +(Choa) : on les appelle Oulâd Slimân, Fezzân ou Fitzân, +Ouassîli<a id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class= +"fnanchor">[139]</a>, Ouachila, Ouassal et Minimini<a id= +"FNanchor_140"></a><a href="#Footnote_140" class= +"fnanchor">[140]</a>.</p> + +<p>Les Oulâd Slimân présentent les caractères des Arabes de la +Tripolitaine, d’où la tribu est originaire et s’élèvent d’un degré +au-dessus des Arabes-Choa. Ce qui frappe le plus, tout d’abord, si +l’on compare les deux populations, ce sont les différences de +teint, d’habillement et d’armement : les Oulâd<span class= +"pagenum" id="Page_86">[86]</span> Slimân ont généralement le teint +clair (<em>aḥmer tchou</em>)<a id="FNanchor_141"></a><a href= +"#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, s’habillent comme les +Arabes du Nord et sont armés de fusils, tandis que les Choa ont le +teint plus ou moins foncé, sont habillés à la mode bornouane +(<em>tob</em>) ou portent un vêtement confectionné avec des gabag +(<em>khaleg</em>), et ne possèdent guère que des lances et des +sagaies. De plus, les Oulâd Slimân parlent l’arabe de la +Tripolitaine et, quoiqu’ils aient fait beaucoup d’emprunts au +dialecte en usage dans les pays du Tchad, les deux idiomes +présentent des différences notables.</p> + +<p>Barth et surtout Nachtigal ont donné de longs détails sur la +tribu des Oulâd Slimân. Nous allons donc résumer rapidement +l’historique de la relation de Nachtigal et nous le compléterons +par le récit des événements postérieurs au voyage de l’explorateur +allemand.</p> + +<p>Les Oulâd Slimân comprennent quatre familles : Djebaïr, +Héouat, Miaïssa et Chirédat. Ils jouèrent autrefois un grand rôle +en Tripolitaine, où ils combattirent avec acharnement la domination +turque. Yousouf Pacha les refoula en Égypte, mais Méhémet-Ali ne +leur permit point de se fixer dans ses États. Obligés de revenir +dans la Tripolitaine, ils allèrent du côté de Mourzouk et s’y +battirent contre les troupes fezzanaises. Les plus nobles d’entre +eux, attirés dans un guet-apens, furent massacrés : la tribu +tout entière disparut alors de la scène pour une vingtaine +d’années. Le futur chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, était +élevé à la cour de Tripoli avec ses frères et son neveu. Il conquit +la faveur de Yousouf Pacha et se distingua, à la tête des siens, +dans les diverses expéditions militaires dirigées alors du Fezzan +contre les Toubou, le Kanem et même le Baguirmi. Nommé chef de +district à Sebha (Fezzan), ʿAbd el Djelil ne tarda pas à entrer en +lutte<span class="pagenum" id="Page_87">[87]</span> avec les Turcs. +Il leur disputa, douze années durant, la domination du Fezzan. +« Mortellement blessé au combat d’El Baghla, il réunit, avant +d’expirer, les anciens de la tribu, et les conjura d’aller chercher +une nouvelle patrie dans ces beaux districts du sud, où lui-même +avait fait ses premières armes, et qui touchent aux riches pâtis à +chameau du Bodelé et du Baḥr el Ghazal. »</p> + +<p>Sous la conduite de son fils, le cheïkh Moḥammed, les Oulâd +Slimân gagnèrent d’abord le Borkou et allèrent ensuite se fixer au +Kanem<a id="FNanchor_142"></a><a href="#Footnote_142" class= +"fnanchor">[142]</a>. Ils vainquirent toutes les tribus habitant le +pays situé entre le Tibesti, le Tchad et le nord du Ouadaï. Des +Arabes de la Tripolitaine (Guedadfa, Ourfalla, etc.), attirés par +l’appât du riche butin à gagner dans les contrées du Sud, vinrent +grossir le nombre des guerriers Oulâd Slimân. Ceux-ci attaquèrent +les Touareg et leur enlevèrent, dit-on, près de 50.000 chameaux, à +Kawar et dans les environs de ce groupe d’oasis. Les Kel Oui du +pays d’Azbin et les tribus voisines rassemblèrent alors 7.000 +guerriers montés et vinrent porter la guerre chez leurs ennemis du +Kanem (1850) : les Kecherda-Yoroumma — qui avaient eu à pâtir +des pillages exécutés par les Oulâd Slimân — leur servaient de +guides. Les Arabes s’étaient retranchés à Kiskawa, sur les bords du +Tchad. Malheureusement pour eux, ils ne tardèrent pas à abandonner +leurs positions et les Touareg les surprirent à Medeli, près de Bir +Alali. Les Oulâd Slimân furent écrasés et une vingtaine de +cavaliers seulement réussirent à échapper au désastre. Leur chef +avait péri dans la déroute, mortellement blessé par une femme +toubou : son fils, Rhèt, entra au service du cheïkh +du<span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span> Bornou, ʿOmar. Des +discordes éclatèrent ensuite parmi les Oulâd Slimân, et ceux-ci, +peu nombreux, divisés et en butte aux attaques de leurs ennemis, +semblaient voués « à une complète décadence ». Tel était +l’avis de Barth, qui visitait le Kanem à ce moment-là (octobre +1851).</p> + +<p>Mais la tribu parvint vite à se refaire. Le cheïkh ʿOmar l’avait +d’ailleurs pourvue d’armes et de chevaux, en lui donnant la +surveillance des frontières bornouanes du côté du Ouadaï. Les Oulâd +Slimân luttèrent encore contre les Touareg, qui — toujours guidés +par les Kecherda — les poursuivirent jusqu’au Borkou : +cependant la paix finit par s’établir entre les deux populations. +En 1861, les Oulâd Slimân soutenaient par les armes un compétiteur +au trône du Ouadaï, occupé à ce moment-là par le roi ʿAli. En 1871, +lors du voyage de Nachtigal au Borkou et au Kanem, ils avaient +réussi, grâce à leurs aptitudes guerrières, à leur énergie, à leur +audace et aussi à leur supériorité de leur armement, à redonner à +la tribu son ancienne prépondérance. Ils combattaient l’action du +Ouadaï au Kanem, au Baḥr el Ghazal et au Borkou, et ils pillaient +tout le pays situé entre le nord du Tchad et le nord du Darfour. Le +chef le plus considéré de la tribu était ʿAbd el Djelil. Les +Djebaïr (ʿAbd el Djelil, Cheref eddin) et les Miaïssa entretenaient +d’étroites relations d’amitié et vivaient quelque peu en désaccord +avec les Chirédat ; les Héouat étaient peu nombreux. D’autres +Ouassili (Ourfalla, Guedadfa, Megâreba, etc.) vivaient avec les +Oulâd Slimân, et des Arabes appartenant aux tribus de la +Tripolitaine (Ferdjan, Hasouna, etc.) venaient parfois passer +quelques années au Kanem et prendre part aux diverses expéditions +de pillage.</p> + +<p>Nachtigal fut très bien reçu par les Oulâd Slimân et put, grâce +à leur protection, visiter le Bornou et le Kanem. Il eut, plus +tard, l’occasion de rendre service à certains d’entre eux qui, +faits prisonniers par les Nakatzâ du chef Derbaï, avaient été +expédiés au Ouadaï. Aussi le souvenir du chérif Idris — c’était le +nom donné à Nachtigal — est-il resté très vif chez<span class= +"pagenum" id="Page_89">[89]</span> ces Arabes, qui en parlent tous +dans d’excellents termes. Nous avons causé avec les Oulâd Slimân +des personnages cités dans la relation de Nachtigal, ainsi que des +divers incidents qui marquèrent le temps passé par l’explorateur en +compagnie de ces nomades. Le fils de Hazaz (le compagnon de +Nachtigal) se rappelle les moindres détails du séjour du chérif +Idris parmi ceux de la tribu.</p> + +<p>Lors de leur arrivée au Kanem, les Oulâd Slimân avaient fait +alliance avec Barka Hallouf, le chef des Gourân Gadoa. Celui-ci +leur fournissait du grain, du bétail, et leur était d’un précieux +secours par sa connaissance approfondie du pays et des habitants. +Arabes et Toubou firent ensemble de fructueuses opérations de +pillage.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que les Oulâd Slimân luttaient contre +l’aguid el baḥr, qui voulait sauvegarder la situation du Ouadaï au +Kanem. Le sultan ʿAli chercha vainement à s’attacher ces nomades. A +deux reprises, il demanda à voir une députation de leur +tribu : en 1871, un groupe de notables alla le trouver au +Fitri, et, plus tard, les chefs les plus vieux furent mandés à +Abéché. Mais ʿAli eut beau prodiguer les présents aux envoyés et +montrer des égards envers les Oulâd Slimân prisonniers de guerre, +la situation au Kanem n’en fut point changée. C’est ainsi que les +Arabes attaquèrent les Nakatza et les Noarma de Oun — deux tribus +qui reconnaissaient la suzeraineté du roi ʿAli — vers le milieu de +1873. Ils furent d’ailleurs battus et vingt-cinq d’entre eux +restèrent prisonniers des Toubou.</p> + +<p>Les Oulâd Slimân subissaient quelque peu l’influence des +missionnaires senoussis et, à deux reprises (au Kanem et au +Borkou), la haine fanatique de ces derniers pour les chrétiens +faillit avoir des conséquences fâcheuses pour Nachtigal.</p> + +<p>Indépendamment des troupes de l’aguid el baḥr, les Oulâd Slimân +comptaient encore parmi leurs ennemis un grand nombre de tribus, +qu’ils avaient plus ou moins attaquées ou pillées. Citons, parmi +les principales : les Touareg, les<span class="pagenum" id= +"Page_90">[90]</span> Ankatzâ de Oun, les Bideyat, les Maḥâmid, les +Oulâd Rachid et les Ḥaddâd du Kanem. L’alliance avec les Gadoa +elle-même finit, à la longue, par se transformer en hostilité entre +les deux tribus. Déjà, en 1871, quand les Oulâd Slimân étaient +revenus du Borkou, des dissentiments avaient éclaté entre eux et +Barka Hallouf : les Arabes reprochaient à ce dernier de leur +avoir volé une partie des chevaux et des esclaves donnés par le roi +ʿAli. Des Arabes de la Tripolitaine étant venus renforcer les Oulâd +Slimân, ceux-ci prirent une attitude brutale envers leur allié et +Hallouf fut mis en demeure de restituer ce qui avait été pris par +les Gadoa et leurs amis ; on lui demanda également — car les +Oulâd Slimân le considéraient comme un de leurs +« mesâkin » — de payer un impôt en bétail. Hallouf refusa +et sa tribu fut alors razziée par les Arabes. Quand ces derniers +revinrent au Borkou pour faire la récolte des dattes, ils +laissèrent une partie de leurs chevaux dans l’Egueï. Ces animaux +furent enlevés par Barka Hallouf, et les Oulâd Slimân, rendus +furieux, résolurent de se venger des Gadoa. Barka avait rangé +autour de lui : les Gadoâ, les Gourân Iroua et Bezâ, les +Ḥaddâd Cherek, les Nâs Kaguerô (Ḥaddâd gotôn), les Ḥaddâd nichâb de +Er Régui, et les Nâs el Baḥr<a id="FNanchor_143"></a><a href= +"#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> (Kanembou Koubouri de +Kiskawa). ʿAbd el Djelil et Cheref eddin avaient avec eux : +les Oulâd Slimân, les Ourfalla, les Guedadfa et des Tedâ. La lutte +éclata entre les deux partis : Hallouf, qui ne possédait +presque pas de fusils, fut battu et tué et le Chitati complètement +razzié.</p> + +<p>Plus tard, les Arabes étant revenus à Barga, dans le Chitati, +les Gadoa demandèrent l’aman et s’engagèrent à reconnaître +l’autorité d’ʿAbd el Djelil. La paix ne dura pas d’ailleurs bien +longtemps. Trois Oulâd Slimân — dont Hazaz, le compagnon de +Nachtigal — allèrent au Chitati et s’y conduisirent +vraisemblablement comme en pays conquis, car ils furent attaqués +par les Gadoa : Hazaz, grièvement blessé, mourut au retour +dans son campement. Les Arabes, exaspérés<span class="pagenum" id= +"Page_91">[91]</span> par cette agression, résolurent alors +d’exterminer les Gadoa. Mais ceux-ci s’étaient réfugiés dans les +îles du Tchad, et il ne restait au Chitati que les plus pauvres +d’entre eux, les mesâkin (1872). Cette situation dura deux ans, au +bout desquels les Oulâd Slimân écrivirent aux Gadoa pour les +inviter à revenir au Chitati. Ceux-ci acceptèrent, l’aman leur fut +accordé et ils purent vivre en paix avec leurs anciens ennemis.</p> + +<p>Les Arabes allèrent ensuite attaquer les Dalatoua : ils +chassèrent de Mao l’alifa Meta, qui se réfugia à Mondo, où se +trouvait alors l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb. ʿAbd el Djelil envoya +une lettre au sultan du Ouadaï, Yousouf : il disait que les +Oulâd Slimân avaient chassé l’alifa Meta parce que celui-ci ruinait +le Kanem et qu’ils voulaient, eux, y faire régner la prospérité. +Les Minimini, comme on le voit, savaient trouver de beaux prétextes +pour légitimer leurs pillages. Yousouf se contenta d’accepter le +fait accompli et répondit en termes très aimables. Mais Oualdi +Chaïb n’entendait pas reconnaître la prépondérance des Arabes au +Kanem, et il continua à garder une attitude hostile à l’égard de +ces derniers. Les Oulâd Slimân étaient en train de piller les +Togorda (ou Dogorda), lorsqu’ils eurent connaissance des +dispositions agressives de l’aguid el baḥr : on dit qu’ils lui +envoyèrent aussitôt une lettre pour lui proposer une rencontre. +Oualdi Chaïb étant retourné au Ouadaï, les Arabes remplacèrent +l’alifa Meta par l’alifa Hadji, qui envoya quatre chevaux et deux +captifs à Yousouf, en lui faisant connaître sa nomination. Le +sultan accepta encore une fois de bonne grâce ce qu’il ne pouvait +empêcher. Les Oulâd Slimân étaient, à ce moment-là, les vrais +maîtres de la majeure partie du Kanem : les indigènes de ce +pays se livraient à l’agriculture et ne possédaient guère que des +moutons comme bétail, car les Arabes avaient razzié la plupart des +bœufs et des chameaux.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Oualdi Chaïb réclama aux Oulâd Slimân des +Gourân et des Arabes Hassaouna, qui avaient quitté la région +soumise au Ouadaï pour aller se réfugier dans le nord<span class= +"pagenum" id="Page_92">[92]</span> du Kanem : ils refusèrent +de livrer ces indigènes. L’aguid el baḥr, dont les troupes +s’étaient déjà rencontrées plusieurs fois avec les Oulâd Slimân, +finit cependant par obtenir un impôt en bœufs pour chacune des +tribus en question. Le règlement de cet incident amena une détente +entre les deux influences rivales qui se disputaient le +commandement du Kanem. Les Togorda n’ayant pas voulu donner le mil +que leur réclamait Oualdi Chaïb, les Ouadaïens et les Arabes se +concertèrent pour tomber sur ces malheureux. Les Togorda furent +complètement razziés et un grand nombre de femmes et d’enfants de +leur tribu réduits en esclavage : les enfants furent vendus à +Dirgui (Kaouar), au Fezzân et jusqu’à Tripoli. Ce pillage fait en +commun contribua à réconcilier, pour un temps, les Ouadaïens et les +Oulâd Slimân. Oualdi Chaïb revint triomphalement à Abéché avec les +captifs et les troupeaux pris au Kanem.</p> + +<p>La paix accordée aux Gadoa ne dura pas longtemps. Les Oulâd +Slimân reprochaient à Allafi oueld Hallouf d’user de mauvais +procédés à leur égard : ce chef fut mandé par eux et mis à +mort. Une nouvelle razzia des Gadoa s’ensuivit et Koukounni Hallouf +remplaça son frère Allafi à la tête de la tribu. Le nouveau chef du +Chitati, accusé de cacher son bétail dans les îles du Tchad, fut +bientôt destitué. D’autres chefs se succédèrent dans le +commandement éphémère que leur donnaient les Oulâd Slimân. Les +Gadoa étaient tenus de payer un tribut régulier à leurs vainqueurs. +Ceux-ci reprochèrent ensuite aux Gourân Médelâ de ne pas verser un +impôt suffisant et de leur avoir même volé du bétail : quatre +chefs Médelâ furent exécutés. Puis, les Arabes se tournèrent du +côté des Toundjour et demandèrent un tribut au fougbou ʿOthmân. Ce +dernier, se réclamant de la suzeraineté du Ouadaï, refusa de faire +droit aux exigences d’ʿAbd el Djelil. Il ne pouvait se soumettre — +disait-il — qu’après que la défaite de l’aguid el baḥr par les +Arabes aurait affirmé la souveraineté de ceux-ci sur la région de +Mondo. Les Oulâd Slimân et les Dalatoua (aguid Hadji) cernèrent +alors Mondo, au lever du<span class="pagenum" id= +"Page_93">[93]</span> soleil, et massacrèrent un grand nombre de +Toundjour. On découvrit ʿOthmân caché dans une petite case : +le fougbou et deux de ses parents furent emmenés à Mao et assommés +à coups de massue (seder), à côté des fosses où leurs corps +devaient être ensevelis (1894).</p> + +<p>A ce moment-là, le Kanem — sauf toutefois la région de Ngouri, +habitée par des Ḥaddâd chasseurs — subissait la dure loi des +pillards Oulâd Slimân : l’arrivée de Rabah sur les bords du +Chari sollicitait d’ailleurs l’attention des Ouadaïens et ceux-ci +ne songeaient guère à intervenir au Kanem. L’aguid el baḥr Oualdi +Chaïb avait été battu et tué dans un combat livré aux troupes de +l’aventurier, sous les murs de Mandjaffa (1894). Haggar Kebir lui +succéda et fit un beau jour son apparition à Mondo. Le nouvel aguid +menaça les Oulâd Slimân, sans cependant les combattre : il +séjourna quelque temps chez les Toundjour et retourna ensuite dans +le Baḥr el Ghazal. Sur ces entrefaites, les Arabes partirent pour +le Chitati, en laissant leurs chameaux à Tiné (au nord d’Alali). +Haggar enleva une partie de ce bétail et envoya 200 chameaux à +Abéché. Les Oulâd Slimân jurèrent alors de ne plus laisser +reparaître les Ouadaïens au Kanem ; mais le sultan Yousouf, +mis au courant de leurs intentions hostiles, renvoya les 200 +chameaux aux Arabes. Ce fut l’apogée de la puissance des Minimini. +Des dissensions intestines viendront ensuite briser l’unité de la +tribu, et l’arrivée des Français sur les bords du Tchad mettra fin +— une fois pour toutes — à l’anarchie chronique de ces régions et +aux habitudes de pillage des tribus les mieux armées.</p> + +<p>A l’époque où avait lieu l’attaque de Mondo, les Chirédat et les +Héouat faisaient bande à part. Ces deux fractions ayant demandé à +venir vivre avec les Djebaïr et les Miaïssa, le cheïkh ʿAbd el +Djelil accepta, malgré l’opposition de Cheref eddin. Un Gourân +Médelâ, revêtu d’une peau de mouton et muni d’un encrier et d’une +plume, se présenta un jour dans le campement d’ʿAbd el Djelil, où +son soi-disant titre de faqih lui valut de recevoir aussitôt +l’hospitalité. Il se coucha<span class="pagenum" id= +"Page_94">[94]</span> devant la porte du cheïkh et, pendant la +nuit, le tua d’un coup de couteau (1895) : ce Médelâ avait +voulu venger la mort de deux de ses frères, enterrés vivants par +ordre d’ʿAbd el Djelil.</p> + +<p>On raconte aussi que le cheïkh paya de sa vie le peu de +sympathie qu’il avait montré pour la propagande senoussie. Les +Chirédat, plus ou moins accusés d’avoir participé au meurtre et +redoutant d’ailleurs l’hostilité de Cheref eddin, prirent la +fuite.</p> + +<p>Des dissentiments se produisirent alors entre Cheref eddin et +Rhèt, fils d’ʿAbd el Djelil. La lutte éclata entre eux. Rhèt rangea +autour de lui les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa, +Medjâbera, quelques Khouan et de nombreux habitants du Kanem : +Toundjour, Dalatoua de l’alifa Hadji, Ḥaddâd de Kachalla Bouguer +(Ngouri), Abourda, Gourân Ankourdé, Haddad Déberi, Dogorda, +Famalla, etc., — soit environ 5.000 hommes. Cheref eddin soutenait +Aḥmed, un jeune frère de Rhèt, avec l’aide des Miaïssa, des +Djebaïr, des Gadoa et des gens de l’alifa Djerab.</p> + +<p>La principale rencontre entre les deux partis avait eu lieu à El +Ousfer, lorsque la mission Joalland-Meynier fit son apparition au +Kanem (novembre 1900). La mission Foureau-Lamy arriva quelques mois +après (février 1901). Les Oulâd Slimân recherchèrent l’appui des +Français : Rhèt entra en relations avec le capitaine Joalland +et Cherfeddine alla à Barroua demander l’aman au commandant +Lamy.</p> + +<p>L’alifa Djerab, fils de l’alifa Mousa, commandait à Mao et était +soutenu par les Miaïssa. Son cousin germain, l’alifa Hadji, était +l’allié de Rhèt et des habitants de Dibinentchi, Ngouri et +Mondo.</p> + +<p>Djerab, chassé de Mao par ses ennemis, vint à Dibinentchi faire +sa soumission au capitaine Joalland. Hadji se déclara contre nous, +et les gens de Mondo et de Ngouri attaquèrent même la +mission : ils furent facilement repoussés et Kachalla Bouguer, +le chef des Ḥaddâd de Ngouri, demanda alors l’aman. Quant à l’alifa +Hadji, il fut tué, dans<span class="pagenum" id= +"Page_95">[95]</span> une reconnaissance, par le brigadier de +spahis Suleïman Seïdou<a id="FNanchor_144"></a><a href= +"#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p> + +<p>Après l’anéantissement de la puissance de Rabah au Bornou +(Koussri, 22 avril 1900 ; Goudjeba, 23 août 1901), les +Français cherchèrent à s’étendre dans les pays de la rive droite du +Chari. Notre influence progressa sans incident notable jusqu’aux +portes du Kanem, mais, dans ce dernier pays, elle se heurta aux +Senoussis, qui venaient d’entrer en scène depuis peu. Le +grand-maître de la confrérie avait envoyé un de ses vicaires, +Moḥammed el Barrâni, s’occuper du Kanem : le délégué du Mahdi +fonda la zaouia de Bir Alali et organisa la résistance contre les +progrès éventuels des Français dans la région.</p> + +<p>Au début de 1901, le commandant Tétart occupait la partie sud du +Kanem (Massakory et Ngouri). El Barrâni repoussa les avances qui +lui furent faites et ne voulut point entrer en relations avec +nous : il fit même mettre à mort l’alifa de Mao, Moḥammed +Djerab, qui nous était dévoué. Les troupes senoussies du Kanem +comprenaient des Arabes de la Tripolitaine et des oasis libyennes, +des Oulâd Slimân et des Touareg de l’Aïr et du Damerghou — +notamment les Keloui-Mazourek de Khandjer, gendre et neveu du grand +chef targui Denda<a id="FNanchor_145"></a><a href="#Footnote_145" +class="fnanchor">[145]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_96">[96]</span>Dans les premiers +jours de novembre 1901, une reconnaissance, commandée par le +capitaine Millot, fut envoyée de Fort-Lamy sur Ngouri. Elle poussa +sur Bir-Alali et, le 10, les Khouân l’attaquèrent à 2 kilomètres +environ au sud de la zaouia : le capitaine Millot fut tué et +le capitaine Bablon, qui avait pris le commandement, dut se replier +vers le Sud. « Il était maintenant avéré que les mahdistes +n’admettraient jamais notre voisinage. Nous ne pouvions pas de +notre côté rester sur un tel échec ; notre autorité en +souffrait au Chari et les soldats de Barrâni, grossissant les +faits, envoyaient déjà vers le Sud-Algérien la nouvelle de la +grande victoire du Croissant sur les infidèles<a id= +"FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146" class= +"fnanchor">[146]</a>. »</p> + +<p>Barrâni avait avec lui plus de 3.000 Touareg, qui constituaient +son plus solide appui. Ces nouveaux venus, étant les plus forts, +commandaient naturellement au Kanem : ils percevaient l’impôt +et réglaient toute question selon leur bon plaisir. Aussi les Oulâd +Slimân, furieux de voir leurs vieux ennemis faire la loi dans le +pays, se tenaient-ils en majeure partie à l’écart.</p> + +<p>L’action décisive contre Barrâni eut lieu en janvier 1902. Une +colonne de près de 600 hommes, sous les ordres du commandant +Tétart, quitta Ngouri pour attaquer de nouveau Bir-Alali : le +18, la zaouia fut enlevée d’assaut et les vaincus s’enfuirent du +côté du Borkou.</p> + +<p>Le cheïkh Rhèt ayant été tué dans les rangs des Senoussis, lors +de la première affaire de Bir-Alali, son frère Aḥmed avait +abandonné Cheref eddin et les Miaïssa, pour aller rejoindre les +Chirédat et Ourfalla. Ceux-ci entretenaient de relations avec les +Khouân. L’attitude des autres Oulâd Slimân était différente. +Barrâni avait cependant réussi à réconcilier momentanément les +Touareg et les Miaïssa, et ces Arabes avaient même pris une part +assez active à la lutte contre les Français. Mais, après la +défaite, ils jugèrent plus utile de se rapprocher de nous. Barrâni +apprit avec colère<span class="pagenum" id="Page_97">[97]</span> +leurs nouvelles dispositions et il résolut de punir sévèrement ce +qu’il considérait comme un manquement criminel à la solidarité +musulmane devant les infidèles. Il excita l’hostilité des Touareg +contre les dissidents : il dit même à Khandjer que les Miaïssa +avaient massacré une centaine de fuyards touareg après le deuxième +combat de Bir Alali. C’est pourquoi Barrâni, Khandjer et Aḥmed se +concertèrent pour tendre un guet-apens aux principaux notables +miaïssa. Cheref eddin fut mandé et il se rendit à cet appel avec +douze hommes de sa fraction : ils furent tous massacrés. Les +Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed et les Touareg tombèrent ensuite sur +un groupe de campements miaïssa, installés à Dira.</p> + +<p>La tribu des Miaïssa envoya alors deux délégués, dont le vieux +cheïkh ʿAmer ben Allam, demander l’aman au capitaine Bablon, à Bir +Alali (fin avril 1902). Cette offre de soumission fut accueillie +avec méfiance, tant à cause de la duplicité notoire des Oulâd +Slimân que de leur hostilité passée envers nous : cependant, +sur l’ordre donné par le Commandant du Territoire, elle fut +acceptée en mai.</p> + +<p>Quelques mois après, sur l’indication donnée par les Miaïssa que +les Touareg préparaient un nouveau coup de main, des tirailleurs de +Bir Alali vinrent prendre position à Korofou, tout près de +l’endroit où stationnait la tribu ralliée. Le 11 août, les Touareg +qui se ruaient à l’attaque du camp miaïssa tombèrent sous le feu de +nos tirailleurs et une partie d’entre eux resta sur le carreau. Le +reste s’enfuit, poursuivi par les Oulâd Slimân, qui tuèrent un +certain nombre de leurs ennemis et ramenèrent quelque butin.</p> + +<p>Barrâni était complètement découragé depuis la seconde affaire +de Bir Alali. Le 31 mai, il avait fait une démonstration sans +importance contre la zaouia. D’autre part, Moḥammed el Mahdi était +mort à Gouro, dans les derniers mois de 1901. Son successeur, Si +Aḥmed Chérif, fort mécontent des échecs subis au Kanem, rappela +Barrâni, auquel on reprochait de manquer d’activité et même de +courage : il le remplaça par<span class="pagenum" id= +"Page_98">[98]</span> le zélé et fanatique Abou Aguila, originaire +du Maroc ou du Sud-Oranais.</p> + +<p>Le 21 septembre 1902, les spahis et les Miaïssa exécutèrent un +coup de main très réussi contre le camp des Touareg du chef +Kandjer, à 40 kilomètres au N.-E. de Kologo : Kandjer fut tué +dans l’action et cette affaire eut comme résultat essentiel +d’abattre considérablement le moral des Touareg.</p> + +<p>Cependant Abou Aguila avait installé un camp au puits de +Haddara, à 130 kilomètres de Bir Alali sur la route du Borkou. Le +nouveau délégué ranimait l’ardeur défaillante des guerriers de la +Senoussïa et se préparait à attaquer les Français. Il était +activement secondé par un ancien partisan de Rabah, nommé Zin el +Abdin, jadis employé par nous et passé depuis peu chez nos ennemis, +à la suite d’un vol de bétail fait de complicité avec l’interprète +arabe Redjem. Le 2 décembre 1902, au point du jour, l’arrière-garde +d’une reconnaissance, qui rentrait à Bir-Alali, fut soudainement +assaillie par les Senoussis à Tiouna, à 12 kilomètres du +poste : le lieutenant Poupard réussit toutefois à se dégager. +Le lendemain à neuf heures du soir, les Khouân essayèrent de +surprendre le poste. Le 4, au matin, la garnison exécuta une sortie +et 164 fanatiques, dont Abou Aguila, se firent tuer dans une +tranchée de 150 mètres, qu’ils avaient creusée pendant la nuit à +environ 250 mètres du poste. Ce fut le coup de grâce pour l’action +de la Senoussïa dans l’intérieur du Kanem. La plupart des Touareg, +désemparés depuis la mort de Khandjer, abandonnèrent la lutte et +allèrent dans le 3<sup>e</sup> Territoire militaire demander +l’aman. Si Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se replier +sur le Borkou, il quitta lui-même Gouro, peu de temps après, et +rentra à Koufra.</p> + +<p>Nos auxiliaires miaïssa avaient eu une attitude douteuse dans +les diverses affaires qui se déroulèrent autour d’Alali, à la fin +de 1902. D’autres incidents marquèrent d’ailleurs +l’assujettissement de ces nomades à une vie régulière : en +septembre 1903, ils tendirent même un guet-apens à l’un de +nos<span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span> +détachements ; les menées du cheïkh Hamouda lui valurent +d’être fusillé, et le cheïkh Boudma dut s’enfuir chez les +Ourfalla.</p> + +<p>Les Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed restèrent avec les Senoussis. +Ils menèrent quelques rezzous chez les indigènes ayant reconnu +notre domination. Mais ils furent malmenés par les reconnaissances +dirigées par nos officiers : le capitaine Durand, commandant +l’escadron de spahis — qui venait de soumettre les Kreda — les +atteignit à Koal et leur enleva mille chameaux (juin 1904) ; +plus tard, ils furent surpris à Fayanga par les méharistes du +capitaine Mangin. Obligés de se réfugier au Borkou, les Oulâd +Slimân ne purent pas vivre d’accord avec les Senoussis, qui y +commandaient : ils furent même pillés par eux. Le cheïkh Aḥmed +vint alors à Bir Alali faire sa soumission au lieutenant-colonel +Gouraud, en février 1905.</p> + +<p class="space-above15">La tribu des Oulâd Slimân se compose des +quatre fractions suivantes : Chirédat, Héouat, Miaïssa et +Djebaïr. Les autres Ouassal (Megâreba, Guedadfa, Ourfalla, etc.) +sont des éléments détachés des tribus de la Tripolitaine. Ces +Arabes comprennent deux groupes ennemis : celui du cheïkh +Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil (Chirédat, Héouat, Megâreba et +Guedadfa)<a id="FNanchor_147"></a><a href="#Footnote_147" class= +"fnanchor">[147]</a> et celui du cheïkh Mayouf oueld Aḥmed +Bendjouéli (Miaïssa et Djebaïr).</p> + +<p>Le premier a fait défection en août 1910 et est passé chez les +Senoussis, avec lesquels certains Arabes du groupe n’avaient cessé +d’entretenir secrètement des relations. Durant les cinq années que +les Oulâd Slimân furent réunis sous notre autorité, des querelles +incessantes s’élevèrent entre les deux groupes : notre +présence seule les empêcha de régler leurs différends par les +armes. On avait d’ailleurs assigné à chacun d’eux une région de +parcours particulière : les gens d’Aḥmed<span class="pagenum" +id="Page_100">[100]</span> vivaient dans le Liloa (ou Léloua), au +nord de Bir Alali, et ceux de Mayouf nomadisaient dans le Chitati. +A ce moment-là, l’ensemble des Oulâd Slimân du Kanem pouvait +fournir 600 guerriers environ.</p> + +<p>Le cheïkh Aḥmed est allé rejoindre les Ouassal dissidents. +Ceux-ci vivent avec les Senoussis et ont toujours pris part aux +rezzous menés contre nos protégés du Kanem ou du Baḥr el Ghazal. +Ils comprennent : les Bedour, et des groupes moins nombreux de +Guedadfa, de Djimamla et de Megâreba.</p> + +<p>Les Bedour (fraction des Ourfalla) habitaient autrefois le +Kanem, où ils avaient embrassé la cause de Rhèt. Quand nous fîmes +notre apparition dans le pays, les Bedour s’enfuirent dans le Baḥr +el Ghazal, à Am Gotôn. Après la soumission des Kreda, ils gagnèrent +le Mourtcha et leur chef, le vieil ʿAli Benetik, se rendit à Abéché +pour présenter ses hommages au sultan Doud-Mourra. Plus tard, ʿAli +Benetik et son fils Oumran se réfugièrent au Borkou.</p> + +<p>Les Guidadfa et les Djimanla sont peu nombreux. Avant la +trahison d’Aḥmed, les Megâreba dissidents comptaient environ 150 +fusils. Ils étaient restés en relations avec leurs frères du Kanem, +qu’ils poussaient à faire défection : beaucoup de ceux-ci +passèrent d’ailleurs chez les Senoussis, isolément ou par petits +groupes. Actuellement, tous les Megâreba sont en dissidence. Ces +Arabes sont réputés pour leurs instincts pillards : au +surplus, la connaissance approfondie qu’ils ont du Kanem et du Baḥr +el Ghazal fait d’eux des adversaires redoutables.</p> + +<p>Tous ces Ouassal dissidents ont quitté le Borkou, dont le climat +humide ne se prête pas à l’élevage du chameau, et ils nomadisent +actuellement plus à l’Est, dans la région de Ouéta, Woï et Archeï. +A côté d’eux, vivent des Arabes Zouaya du désert de Libye, des +Touareg dissidents et deux groupes de Bideyat.</p> + +<p>Nachtigal n’a eu qu’à se louer de l’hospitalité qu’il a trouvée +chez les Oulâd Slimân et — tout en reconnaissant leur mépris +atavique du travail et leur amour invétéré du pillage —<span class= +"pagenum" id="Page_101">[101]</span> a parlé d’eux avec sympathie. +Les défauts signalés par l’explorateur rendent ces Arabes peu aptes +à mener une existence régulière. Ils ont vécu jusqu’ici de +l’exploitation des nègres et des Choa, de la traite et du travail +des esclaves : sous notre domination, ils ont dû renoncer à de +pareilles habitudes et, de ce fait, se sont trouvés +considérablement appauvris. Incapables de s’adonner à un travail +quelconque, bons tout au plus à servir de guides et d’auxiliaires +dans les opérations contre les bandes des Senoussis, ils ont +toujours regretté le temps de leur pleine indépendance, heureuse +époque où ils pouvaient donner libre cours à leurs instincts tout +particuliers de rapine et de meurtre. Somme toute, ces gens-là ne +méritent aucun égard. Ils n’ont point voulu accepter la domination +turque, et ils détestent la nôtre : réduits par la force des +armes, ils restent moralement réfractaires. Leur mentalité, en +l’honneur de laquelle les romantiques eussent écrit des poèmes +ébouriffants, les condamne à végéter sous notre autorité. S’ils ne +veulent point se résigner au travail, ils deviendront les plus +misérables des habitants du Kanem. De fréquents croisements avec +les populations voisines pourraient, avec le temps, les transformer +de façon sensible et les rendre semblables aux paisibles Choa du +Bornou et du Baguirmi. Mais leur mépris des noirs, qu’ils appellent +dédaigneusement <em>kerâda</em>, infidèles, empêchera de longtemps +encore toute transformation de ce genre.</p> + +<p>Les Oulâd Slimân possèdent, au surplus, les défauts habituels de +leur race. Voici le tableau peu flatteur que fait le capitaine +Fouque du moral de ses anciens administrés : « Hypocrite +et faux à l’excès, le Slimân n’a aucune parole et ne connaît pas la +foi jurée ; tous ses actes sont empreints d’une arrière-pensée +en vue de l’intérêt immédiat et le penchant à la trahison découle +forcément de cette tournure d’esprit. Ce sont des gens qui ne +gagnent pas à être connus ; malgré leurs allures doucereuses, +ils se rendent vite antipathiques, puis se font détester au dernier +degré. Intelligents, ils savent exploiter tous les côtés faibles de +la nature humaine<span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span> +et malheur à l’autorité qui ne sait pas réfréner par une main ferme +les écarts dont ils sont coutumiers<a id= +"FNanchor_148"></a><a href="#Footnote_148" class= +"fnanchor">[148]</a> ! »</p> + +<p>La défection du cheïkh Aḥmed a montré avec quelle désinvolture +les Oulâd Slimân savent changer de camp, lorsqu’ils croient y avoir +intérêt. L’échec du capitaine Sellier à Aïn Galakka, en 1908, et +les succès obtenus par les rezzous senoussis au Kanem, durant +l’année 1909, avaient considérablement affaibli le prestige de nos +armes. D’autre part, l’antagonisme entre le groupe d’Aḥmed et celui +de Mayouf avait pris un caractère aigu, et le lieutenant-colonel +Moll, dans la tournée qu’il fit en avril 1910, essaya vainement de +les mettre d’accord. Fréquemment, des Megâreba passaient chez les +Khouân et servaient ensuite de guides aux bandes qui venaient +piller les pays soumis : ils poussaient, en outre, leurs +frères du Kanem à faire dissidence. Les intrigues des Senoussis +travaillaient de plus en plus le groupe d’Aḥmed et, en août 1910, +la désertion de ce cheïkh, montra combien notre influence avait +perdu de terrain. Notre attitude défensive à l’égard des Senoussis, +que les indigènes ne s’expliquaient point et prenaient pour de la +pusillanimité, était tout simplement conforme aux instructions +ministérielles, qui interdisaient d’aller au Borkou : au +surplus, les événements du Ouadaï, où nous nous trouvions engagés à +fond, ne nous permettaient pas d’entreprendre des opérations +importantes sur un autre théâtre.</p> + +<p>Les Oulâd Slimân restés au Kanem constituent le groupe du cheïkh +Mayouf (Miaïssa et Djebaïr). Ces Arabes sont ceux qui nous ont +toujours inspiré le plus de confiance : ils sont détestés des +Senoussis et ennemis des gens d’Aḥmed, et ont par conséquent tout +intérêt à rester sous notre protection. Ils ne comptent pas de +dissidents. Les Miaïssa forment la fraction la plus nombreuse de +leur tribu.</p> + +<p>En terminant, nous dirons que les Oulâd Slimân ne possèdent +point la vertu que, d’après leur histoire, on serait<span class= +"pagenum" id="Page_103">[103]</span> tenté de leur accorder : +le courage. Il semble bien que leurs succès passés aient tout +simplement tenu à la supériorité écrasante que leur donnaient leurs +fusils sur de malheureux nègres armés de sagaies. Le capitaine +Cornet rapporte certains faits, qui montrent de combien peu de +sang-froid et de courage firent preuve les auxiliaires Oulâd +Slimân. On savait apprécier les services qu’ils rendaient comme +guides, mais leur valeur guerrière était tenue en assez piètre +estime. Après la paix d’Aïn Galakka, en 1907, un ballot de poudre +anglaise, trouvé dans le fortin, fut partagé entre les auxiliaires +ayant fait preuve de bravoure et échut à des Teda ou à des captifs +de races diverses, employés comme chameliers et palefreniers. +« Quant aux Oulâd Slimân, faussement réputés pour leur courage +— écrit le capitaine Cornet — ce ne sont que des pillards habitués +à opérer par surprise contre des gens armés de sagaies. »</p> + +<p>Cette opinion paraissait partagée des Arabes du Nord. Je me +souviens, en effet, qu’une des femmes des Senoussis faite +prisonnière à Ouéta, et remise en liberté quelques jours plus tard +au Borkou, m’avait dit un matin en cours de route :</p> + +<p>« — Que vas-tu faire de moi ?</p> + +<p>« — Tu seras libre à ton arrivée à Galakka.</p> + +<p>« — Je n’en crois rien. En tout cas, si tu m’envoies au +Kanem, je te demande en grâce de pas me donner comme captive aux +Oulâd Slimân.</p> + +<p>« — Et pourquoi ? demandais-je curieusement.</p> + +<p>« — Mon mari évitait de se salir les pieds aux traces +laissées par eux dans le sable, répliqua-t-elle méprisante<a id= +"FNanchor_149"></a><a href="#Footnote_149" class= +"fnanchor">[149]</a>. » Et le capitaine fait remarquer que la +femme qui parlait ainsi était une esclave du plus beau noir, +épousée par son ancien maître.</p> + +<p>Ajoutons que, lors de la dernière attaque d’Aïn Galakka, en +1908, l’attitude des Oulâd Slimân qui nous servaient d’auxiliaires +fut notoirement piteuse.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp1c04"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class= +"label">[139]</span></a><em>Ouassili</em> (sing. +<em>Ouassiliri</em>) est un terme kanouri qui veut dire « les +hommes blancs ». <em>Ouachîla</em> et <em>Ouassal</em> sont +les mots employés par les Toubou et les Arabes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class= +"label">[140]</span></a>Selon Nachtigal, Minimini serait un terme +toubou, qui voudrait dire « les dévoreurs ». Cette +appellation tiendrait à la gloutonnerie naturelle des Oulâd Slimân, +ou bien à ce qu’ils dévoraient (<em>akelou</em>) autrefois les +régions qu’ils visitaient. Nous ne connaissons pas l’étymologie +toubou du mot <em>Minimini</em>. Nous ferons cependant remarquer +que les Bideyat et les Zegâoua sont également appelés Minimini par +les gens du Darfour. Cf. sur les O. Slimân, Kampffmeyer, +<em>Studien</em>, p. 166, et les auteurs cités.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class= +"label">[141]</span></a>L’expression <em>aḥmer tchou</em> est +fréquemment employée pour indiquer un teint très clair. Elle est +formée du mot arabe <em>aḥmer</em>, qui veut dire +« rouge », et du mot toubou <em>tchou</em>, qui signifie +« blanc ». Notons, en passant, que les Oulâd Slimân se +sont alliés aux femmes du pays et que la race a perdu sa pureté +primitive : le cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el Djelil, par exemple, +est fils d’une Kecherda.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class= +"label">[142]</span></a>L’émigration ne fut point totale, car +certains Oulâd Slimân demeurèrent avec leurs cousins de +Tripolitaine. Les descendants de ces Arabes font actuellement +partie du groupe qui habite le pays de Ouaddân (Temama, Myabis, +Souhb, Amamra, Guedadfa, Ourfalla, Chirédat et Héouat) : ce +groupe est commandé par un Oulâd Slimân de pure race, Seïf en +Nacer, neveu de l’ancien cheïkh ʿAbd el Djelil. Les Oulâd Slimân de +la Tripolitaine et ceux du Kanem sont toujours resté en +relations.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class= +"label">[143]</span></a>Gens du lac.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class= +"label">[144]</span></a>Djerab fut mis à mort par ordre d’un chef +senoussi, Moḥammed el Barrani. Il fut remplacé par son frère, +l’alifa Meḥemmed. L’alifa actuel, Mala, fils de Mousa et frère de +Djerab, alla faire sa soumission au lieutenant-colonel Destenave, +et Meḥemmed dut se réfugier chez les Kreda.</p> + +<p>L’alifa Mousa, fils de l’alifa Ali, est celui qui fit étrangler +Maurice de Beurmann (1863) : des captifs vigoureux passèrent +une corde autour du cou de l’explorateur et se mirent à tirer aux +deux extrémités. Nachtigal a fait un récit bien romanesque de la +mort du malheureux de Beurmann. Ce fut Mousa qui donna l’ordre de +le tuer, et non l’aguid ouadaïen Chommi. Les indigènes n’avaient +pas encore vu d’Européen à ce moment là, et beaucoup d’entre eux +crurent qu’il s’agissait de l’exécution d’un juif (ihoudi).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class= +"label">[145]</span></a>C’est Khandjer qui avait fait assassiner à +Zinder le capitaine du génie Cazemajou et l’interprète Olive.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class= +"label">[146]</span></a>Capitaine Fouque, <em>Le Kanem</em> +(<em>Revue des Troupes coloniales</em>, 1906).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class= +"label">[147]</span></a>Les Héouat, peu nombreux, sont considérés +comme étant d’origine médiocre : <em>ma ḥourr ketir</em> +<span class="arabic">ما حر كثير</span>. Les Megâreba (Aïd Garaga, +Aïd Noufel, Goubaéli) sont plus nombreux que les Héouat.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_148"></a><a href="#FNanchor_148"><span class= +"label">[148]</span></a>Fouque, <em>Le Kanem</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_149"></a><a href="#FNanchor_149"><span class= +"label">[149]</span></a>Cornet, <em>Au Tchad</em>.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_104">[104]</span><a id= +"p1c05"></a>V</h3> + +<p class="sch1">LE LAC TCHAD</p> + +<hr class="decor width3"> + +<p class="space-above15">Avant de quitter les habitants du Kanem, +qui, pour la plupart ont toujours vécu sur les bords du Tchad, il +est nécessaire de donner quelques renseignements sur ce lac, dont +nous avons déjà tant parlé et dont il sera encore question à propos +de certains Toubou. Du reste, en étudiant les Kreda, nous serons +amené à nous occuper du Baḥr el Ghazal, qui conduisait autrefois +les eaux du Tchad dans les grandes dépressions situés au sud du +Borkou — la région désertique des Pays-Bas du Tchad — et c’est une +raison de plus pour donner quelques indications sur le lac +lui-même.</p> + +<p>Le lac Tchad, autrefois très étendu, fut toujours peu profond. +Overweg n’avait trouvé que 6 mètres d’eau dans sa partie la plus +creuse, les hauteurs d’eau variant d’habitude entre 6 et 15 pieds +anglais (entre 1<sup>m</sup>,80 et 4<sup>m</sup>,50). Si l’on +néglige quelques entonnoirs de minime importance, les plus grandes +profondeurs ne dépassaient point 4 mètres, en 1904, et elles +n’atteignaient même pas 3 mètres, en 1908. La mission Tilho évalue +la profondeur moyenne du lac à 1<sup>m</sup>,50 dans la zone des +eaux libres, et entre 2 et 3 mètres, dans la région des baḥrs.</p> + +<p>Nachtigal écrit, d’ailleurs, que le Tchad est une lagune du +Chari comme le Fitri est une lagune de la Batah, et Elisée Reclus, +se basant sur les données fournies par les explorateurs, remarque +également « que le Tzâdé est moins un lac qu’une inondation +permanente » et que « parmi les grands<span class= +"pagenum" id="Page_105">[105]</span> lacs, le Tzâdé doit être +comparé surtout au Balkhach de Sibérie, qui paraît une mer +intérieure par ses énormes dimensions, et n’est autre chose qu’une +mince nappe versée par le courant de l’Ili ».</p> + +<p>Le lac étant, pour ainsi dire, tout en surface et n’ayant pas de +profondeur, se trouve soumis à tous les caprices des fleuves qui +l’alimentent. Les alluvions apportées par ces cours d’eau, les +crues variables du lac et le dessèchement progressif de toute cette +partie de l’Afrique modifient constamment la physionomie du +Tchad : c’est pourquoi il est impossible de fixer sa forme +d’une façon définitive.</p> + +<p>Nachtigal avait déjà signalé que l’eau du lac couvrait autrefois +des espaces immenses. M. Chevalier écrit de même, en parlant de +cette région : « A l’époque néolithique, toute la +contrée, le Baguirmi compris, devait former un vaste lac dix fois +plus grand qu’aujourd’hui qui envoyait certainement très loin des +ramifications, et communiquait avec les dépressions du Mamoun et du +Iro par des baḥrs immenses. Le Baḥr el Ghazal allait alors baigner +les montagnes du Borkou. Le Kanem et l’est du Bornou +disparaissaient sous les eaux et les rochers de Ḥadjer el Hamis +constituaient des récifs dans cette mer intérieure »<a id= +"FNanchor_150"></a><a href="#Footnote_150" class= +"fnanchor">[150]</a>.</p> + +<p>La mission Tilho (1906-1909) vient de publier une très belle +étude sur le lac Tchad<a id="FNanchor_151"></a><a href= +"#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>. Nous en extrayons les +renseignements qui suivent.</p> + +<p>« <span class="sc">Zone asséchée du Nord</span>. — Dans le +premier semestre de l’année 1908, toute la partie nord du lac Tchad +jusqu’à la frontière franco-anglaise (parallèle du thalweg de +l’embouchure de la Komadougou Yoobé) était entièrement asséchée, +alors qu’en 1904 on naviguait normalement dans ces mêmes parages +par des fonds de 1 mètre à 1<sup>m</sup>,20. La frontière marque +approximativement la limite atteinte par les eaux du lac en février +1908... Là où, quatre ans auparavant, le lac<span class="pagenum" +id="Page_106">[106]</span> Tchad, sous l’action des grands vents +d’Est, roulait ses flots grisâtres en vagues hautes de près d’un +mètre, s’étend aujourd’hui une steppe désolée, au sol gris-ardoise, +profondément fendillé sous l’effet du soleil, où déjà la végétation +arbustive est représentée par quelques oschars (<i>calotropis +procera</i>). Les caravanes de bœufs porteurs et de chameaux +traversent couramment cette zone qui représentait, au commencement +de 1908, le quart environ de la superficie totale de la cuvette +lacustre, soit à peu près le cinquième de celle de la Belgique.</p> + +<p>« La partie nord de l’archipel du Tchad n’a pas échappé à +l’assèchement, et le lit vide des baḥrs apparaît aujourd’hui comme +le fond de vastes tranchées entre les îles, tantôt dénudé, tantôt +envahi par une épaisse végétation. L’eau, en se retirant, a +emporté, semble-t-il, tout ce qui faisait le charme de ces +contrées ; la vie indigène est, d’ailleurs, moins large que +par le passé : les cultures, en 1907, ont donné un rendement +médiocre ; une épizootie a ravagé les troupeaux de bœufs. Le +Sahara, qui confine à la partie septentrionale du Tchad, a-t-il +déjà marqué ces régions de son empreinte ? Les indigènes ne +doutent pas de voir les eaux du lac baigner de nouveau leurs îles, +des cas d’asséchement analogue à celui constaté par la Mission, +sinon aussi accentué, s’étant produit au siècle dernier.</p> + +<p>« <span class="sc">Zone des eaux libres</span>. — En +quelques rares points, notamment à hauteur de l’embouchure du +Chari, le marais sans profondeur qu’est le Tchad donne l’illusion +de la mer. Mais l’illusion est de courte durée, et dans une autre +direction l’horizon est borné par une ligne de végétation palustre +(ambachs, roseaux, papyrus, liserons, herbes de fond et de surface) +haute de plusieurs mètres.</p> + +<p>« <span class="sc">Zone des îlots-bancs</span>. — La zone +des eaux dites libres du Tchad est séparée de l’archipel par une +zone d’îlots-bancs, formée par des hauts-fonds recouverts d’une +épaisse végétation palustre : quelques-uns de ces hauts-fonds +émergent aux basses eaux et servent de lieu de relâche aux +piroguiers et<span class="pagenum" id="Page_107">[107]</span> +pêcheurs boudoumas. Quelques passes seulement conduisent de la zone +des eaux libres dans l’archipel à travers la zone des +îlots-bancs ; à mesure qu’on avance vers l’Est, le nombre des +terres émergées croît, en même temps qu’augmente leur hauteur +au-dessus du niveau du lac ; mais les rives se dissimulent +obstinément sous la végétation palustre.</p> + +<p>« <span class="sc">Archipel</span>. — L’archipel du Tchad +est formé d’îles de sable siliceux, dont la hauteur au-dessus du +niveau du lac varie de 1 à 12 mètres environ et dont les autres +dimensions vont de quelques centaines de mètres à quelques +kilomètres... Depuis quelques années, la végétation palustre s’est +développée dans une proportion surprenante dans tout le lac, et les +rives de certaines îles sont bordées aujourd’hui par une ceinture +d’herbes et d’ambach haute parfois de 6 à 7 mètres ; nous +avons mesuré des troncs d’ambach de 45 centimètres de diamètre. La +végétation palustre forme une barrière tellement touffue en +certains points que l’accostage des îles n’est possible qu’après un +véritable débroussaillement à la hache.</p> + +<p>Les insulaires du Tchad élèvent d’importants troupeaux de bœufs, +qu’ils conduisent d’une île à l’autre à mesure qu’ils en ont épuisé +les pâturages. Les pasteurs, armés de pied en cap, emmenant avec +eux femmes et enfants, passent ainsi une bonne partie de leur +existence en dehors de leurs villages... Le Tchad n’est-il pas en +voie de disparition ? Telle est la question qui se pose, +surtout après la baisse de niveau et la diminution de la surface +liquide constatées dans ces dernières années. Praticable en 1902 +pour des embarcations de faible tirant d’eau, le lac a vu sa +navigabilité diminuer progressivement à mesure que l’asséchement +devenait plus intense dans le Nord et que la végétation se +développait davantage. La cuvette actuelle restera, pour un nombre +d’années impossibles à chiffrer, le déversoir des grands fleuves +que sont le Chari et le Logone, des petits cours d’eau tels que la +Komadougou Yoobé et les rivières de la poche sud-ouest du lac. Si +donc on n’a pas affaire à un lac, à proprement parler, on aura au +moins un vaste marécage formé<span class="pagenum" id= +"Page_108">[108]</span> par les apports de ces cours d’eau, +marécage qui persistera toute l’année ou une fraction importante de +l’année, suivant l’intensité de l’évaporation..... »</p> + +<p>La conclusion est la suivante :</p> + +<p>« Le lac Tchad est soumis à des variations de niveau et de +surface dues principalement aux variations des apports de ses +tributaires.</p> + +<p>« Dans l’état actuel de nos connaissances sur la +climatologie du Centre-Afrique et sur le Tchad lui-même, il paraît +impossible de définir une loi périodique de ces variations.</p> + +<p>« Le Tchad, déversoir de fleuves puissants, continuera à +subsister pendant une longue période de temps, au moins en tant que +marais. »</p> + +<h4><em>LES POPULATIONS DU LAC</em><a id= +"FNanchor_152"></a><a href="#Footnote_152" class= +"fnanchor">[152]</a> +</h4> + +<p>Les îles du Tchad sont habitées par les Boudouma (ou Yédéna) et +les Kouri : les seconds se trouvent dans la partie sud-est de +l’archipel, communément appelée Karga.</p> + +<p>La langue des Boudouma diffère légèrement de celle des Kouri et +présente quelque analogie avec celle des Kotoko : ils +prétendent descendre « d’un ancêtre kanembou nommé Boulou, qui +aurait épousé une jeune fille des Sô nommée Sado Saorom ». +Certaine tradition rapporte que des captifs de Pouls se réfugièrent +jadis dans l’archipel et vécurent dès lors avec les +insulaires<a id="FNanchor_153"></a><a href="#Footnote_153" class= +"fnanchor">[153]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span>Le mot +<em>boudouma</em> signifie « l’homme à l’herbe » ou +« l’homme aux herbes » (du kanouri <em>boudou</em>, +herbe) ; <em>kouri</em> veut dire « grosse +tête ».</p> + +<p>Les Boudouma ont toujours vécu isolés dans leurs îles : +l’eau des baḥrs les préservait de toute attaque du dehors et, +jusqu’à notre arrivée dans le pays, ils ne connurent point de +sujétion. N’ayant pas de représailles à craindre, ils profitaient +de leur situation privilégiée pour s’adonner à la piraterie sur les +terres avoisinantes du Kanem et surtout du Bornou. Notre domination +a mis fin à cet état de choses, et, à l’heure actuelle, les +Boudouma — qui circulent à travers les îles du lac sur des pirogues +de paille et de roseaux — s’adonnent à la pêche, au commerce, à la +culture du mil et élèvent de beaux troupeaux de bœufs aux cornes +immenses. Ces bœufs ont, du reste, leur légende et les indigènes +prétendent qu’ils sont miraculeusement sortis du lac lui-même. Les +Boudouma sont, en général, restés fétichistes, tout en adoptant +certaines pratiques musulmanes. Il est probable, d’ailleurs, que +l’Islam est destiné à faire des progrès parmi cette population.</p> + +<p>Les Kouri se sont fortement mélangés aux Kanembou qui sont venus +s’installer à côté d’eux, et il est possible que la légère +différence existant entre leur langue et celle des Boudouma +provienne de forts emprunts faits par la première à l’idiome des +Kanembou. Ils sont complètement islamisés et, quoique présentant de +nombreux points communs avec leurs voisins de l’archipel, sont d’un +naturel moins primitif et d’un abord plus sympathique que les +Boudouma. Leurs mœurs et coutumes sont, à quelques détails près, +celles des Kanembou. Néanmoins, la vie des îles leur a imprimé un +cachet tout particulier.</p> + +<p>Autrefois, les Kouri pillaient également leurs voisins de la +terre ferme, moins cependant que ne le faisaient les +Boudouma : ils entretinrent généralement des relations +médiocrement bonnes avec les Arabes et Kanembou du Dagana. Une +attaque contre des Ḥaddâd récemment venus du Kanem leur apprit à +connaître les flèches empoisonnées de ces chasseurs,<span class= +"pagenum" id="Page_110">[110]</span> et ils renoncèrent dès lors à +toute idée d’agression contre leurs voisins de l’Est.</p> + +<p>Les Kouri comprennent plusieurs subdivisions : les Kali ou +Kaléâ habitent la région de Berirem et ont pour chef le jeune et +ardent Mousa ould Daouda ; leurs voisins et rivaux, les +Kerâoua, sont commandés par Djibrin, qui réside à Monoukoum ; +d’autres Kerâoua sont à Kanassarem (chef Abba) ; les Kéléoua, +qui se réclament d’une origine toubou, sont à Michiléla ; les +Yakoudiâ, Gayaâ, Médéâ, vivent avec les fractions précédentes.</p> + +<p>Les luttes entre tribus étaient autrefois assez fréquentes chez +les Kouri, qui, au surplus, vivaient en désaccord avec les +Boudouma.</p> + +<p>Dans les premières années de ce siècle, par suite de +l’asséchement du lac, les baḥrs qui entourent les îles des Kouri +s’étaient en grande partie vidés et, en 1905-1906, il fallait +pousser jusqu’à Berirem pour trouver enfin l’eau du Tchad. Au mois +d’août 1906, nous circulâmes à cheval dans toute la région +Douloumi, Derouderou, Koukouya, Berirem, Michiléla. Le seul +obstacle rencontré fut le baḥr de Berirem, qui contenait un peu +plus d’un mètre d’eau, et que nous pûmes, du reste, franchir à +cheval.</p> + +<p>Il est vrai que, quelque temps après notre tournée en pays +kouri, la crue du lac fut exceptionnelle dans cette partie de +l’archipel. L’eau du Tchad envahit les baḥrs et arriva jusque tout +près de Kabirom, ce qu’on n’avait pas vu depuis longtemps. Les +Kouri-Kaléâ et les Hamedj-Ngalên se retrouvèrent dans des îles, +comme par le passé. Ces indigènes, qui ne pensaient pas revoir les +eaux aussi subitement, avaient établi des plantations de coton dans +le lit des baḥrs. Quand l’eau du lac, refluant vers l’est, +atteignit la région qu’ils habitaient, ils pensèrent pouvoir +l’arrêter en établissant des barrages de terre. Mais, la crue +augmentant toujours, ces obstacles furent facilement franchis et +les habitants virent, avec douleur, leur récolte de coton +perdue.</p> + +<p>D’après les renseignements donnés par la mission +Tilho,<span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span> l’eau du lac +a une tendance à revenir dans cette région : « certains +baḥrs de l’archipel S.-E., secs en 1903-1904, sont occupés par +l’eau du lac en 1908 ; en quelques points même, le niveau +paraît s’être élevé ».</p> + +<p>L’asséchement de la partie nord du lac jusqu’à hauteur environ +du parallèle de la Komadougou Yoobé et l’envahissement par l’eau +constaté en 1908 dans quelques baḥrs de la partie S.-E. peuvent +peut-être s’expliquer par l’existence d’un barrage, qui séparerait +complètement la partie sud du Tchad (cuvette du Chari) de la partie +Nord (cuvette de la Komadougou Yoobé). « Nous ne faisons +l’hypothèse ci-dessus que sous les plus expresses réserves. Nous ne +voulons pas dire, non plus, que le barrage en question sépare +<em>définitivement, ni même généralement</em>, les deux +cuvettes ; nous nous bornons à signaler la possibilité +accidentelle de ce fait, car elle expliquerait, d’une façon simple, +nous le répétons, que le niveau dans le sud du Tchad soit resté +stationnaire ou même ait pu croître légèrement, alors qu’au +contraire tout le nord du lac, sur une distance de 60 kilomètres +environ, s’est asséché<a id="FNanchor_154"></a><a href= +"#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a> ».</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp1c05"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_150"></a><a href="#FNanchor_150"><span class= +"label">[150]</span></a>Chevalier, <em>L’Afrique Centrale +française</em>, page 413.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_151"></a><a href="#FNanchor_151"><span class= +"label">[151]</span></a><em>Documents scientifiques de la Mission +Tilho</em>, tome I.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_152"></a><a href="#FNanchor_152"><span class= +"label">[152]</span></a>Voir l’étude de M. l’officier-interprète +Landeroin (<em>Documents scientifiques de la Mission Tilho</em>, +tome II).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_153"></a><a href="#FNanchor_153"><span class= +"label">[153]</span></a>Par captifs, il faut vraisemblablement +entendre « sujets ». Nous avons déjà vu que, selon la +tradition, les Pouls ont précédé les Kanori sur les bords du lac. +Les Boudouma semblent avoir toujours entretenu de bonnes relations +avec les Pouls de l’Ouest ; en tout cas, il est d’un usage +formel parmi eux de ne pas réduire en captivité des gens +appartenant à cette population. Il existe quelques villages de +Pouls dans l’archipel ; nous en avons trouvé deux chez les +Kouri. Leurs habitants se sont, du reste, fortement mélangés aux +insulaires.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_154"></a><a href="#FNanchor_154"><span class= +"label">[154]</span></a>Cf. Labatut, <em>Le territoire militaire du +Tchad</em> (<em>Bulletin de la Société de Géographie d’Alger</em>, +1911, p. 146-151).</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="large"><span class="pagenum" id= +"Page_113">[113]</span><a id="p2"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="center xlarge">LES TOUBOU</p> + +<hr class="decordb width20"> + +<h3 class="nopb"><a id="p2c01"></a>I</h3> + +<p class="sch1">LA POPULATION TOUBOU</p> + +<hr class="decor width5"> + +<p class="space-above15">Les indigènes que nous désignons du nom +général de Toubou ne donnent aucun nom à l’ensemble de leur +famille. Nous ne les appelons ainsi d’ailleurs que parce que, dans +les premiers pays où les Européens les ont rencontrés (Fezzan et +Bornou), ce nom leur était donné par le reste de la population. +Nous savons que <em>Tou</em> est le monosyllabe par lequel les Tedâ +désignent leur pays. Nachtigal croit que ce nom devait à l’origine +signifier montagne ou rocher. On retrouve d’ailleurs cette racine +dans le mot <em>tougou</em> qui, chez les Toubou du Sud, sert à +désigner une grosse pierre plate, sur laquelle<span class="pagenum" +id="Page_114">[114]</span> les femmes écrasent le mil au moyen +d’une pierre plus petite. Pour désigner un habitant du Tou, on dit +<em>Tedê-tou</em><a id="FNanchor_155"></a><a href="#Footnote_155" +class="fnanchor">[155]</a>, c’est-à-dire <em>Teda du Tou</em>. +Cette expression est probablement employée pour distinguer les Tedâ +du Tibesti du Tedâ habitant d’autres régions<a id= +"FNanchor_156"></a><a href="#Footnote_156" class= +"fnanchor">[156]</a>. On dit aussi quelquefois <em>Tedê-emi</em>, +« ce qui prouve, dit avec raison Nachtigal, que le mot Tou, +qui semble aujourd’hui tombé en désuétude, avait autrefois le même +sens qu’<em>emi</em>, qui signifie montagne ou rocher<a id= +"FNanchor_157"></a><a href="#Footnote_157" class= +"fnanchor">[157]</a> ». Le Tibesti semble donc avoir été +appelé Tou à cause de sa nature montagneuse.</p> + +<p>Nous avons déjà vu, à propos de la discussion sur les désinences +<em>bou</em> et <em>ma</em>, que Toubou (pl. Toubouâ) servait à +désigner un indigène habitant le Tou ou originaire de ce pays. Ce +mot est kanembou et les Toubou ne le connaissent que pour l’avoir +entendu employer par d’autres populations. Les Bornouans, les +indigènes qui parlent des langues apparentées au kenga +(Baguirmiens, Lisi), les Fezzanais se servent du même mot. Les +Arabes de la région du Tchad, les Choa, emploient généralement le +mot <em>Gourʿan</em> pour désigner les Toubou du Sud. Au Bornou +cependant, ils se servent aussi du mot <em>Toubô</em>, sing. +<em>Toubaï</em>.</p> + +<p>L’appellation <em>Tedê</em> (pl. <em>Tedâ</em>)<a id= +"FNanchor_158"></a><a href="#Footnote_158" class= +"fnanchor">[158]</a> est le pendant, en toubou, du nom kanembou de +<em>Toubou</em> (pl. <em>Toubouâ</em>)<a id= +"FNanchor_159"></a><a href="#Footnote_159" class= +"fnanchor">[159]</a>.</p> + +<p>La terminaison <em>dê</em> (pl. <em>dâ</em>), ajoutée à un nom +de pays, sert en effet, chez les Toubou, à désigner l’habitant de +ce pays.</p> + +<ul class="simple5"> +<li><span class="pagenum" id= +"Page_115">[115]</span><em>Borkoudê</em>, habitant du Borkou ; +pl. <em>Borkoudâ</em>.</li> + +<li><em>Mourtchadê</em>, habitant du Mourtcha ; pl. +<em>Mourtchadâ</em>.</li> + +<li><em>Fodidê</em> (pl. <em>Foddê</em>), habitant du Baḥr el +Ghazal<a id="FNanchor_160"></a><a href="#Footnote_160" class= +"fnanchor">[160]</a> ; pl. <em>Fodidâ</em> +(<em>Foddâ</em>)</li> + +<li><em>Daganadé</em>, habitant du Dagana ; pl. +<em>Daganadâ</em>.</li> +</ul> + +<p>D’après cette règle, et puisque <em>Tou</em> désignait le pays, +un habitant devait donc être appelé <em>Toudê</em>, pl. +<em>Toudâ</em>. Comme on appuie fortement sur le <em>dê</em> (voir +plus haut <em>Foddê</em>), on a eu finalement <em>Tedê</em>, pl. +<em>Tedâ</em><a id="FNanchor_161"></a><a href="#Footnote_161" +class="fnanchor">[161]</a>.</p> + +<p><em>Toubou</em> (pl. <em>Toubouâ</em>) et <em>Tedê</em> (pl. +<em>Tedâ</em>) veulent donc dire : habitant du Tou, du +Tibesti. Le premier est le mot kanembou, le second est le mot +toubou<a id="FNanchor_162"></a><a href="#Footnote_162" class= +"fnanchor">[162]</a>.</p> + +<p>Les Toubou forment, au Fezzan, la majeure partie de la +population du district méridional de Gatroun. Ils occupent le +Tibesti, le Borkou, les vallées occidentales de l’Ennedi. Au +Ouadaï, on en trouve chez les Arabes Maḥâmid (Cheurafadâ), sur les +bords de l’ouadi Yên (Norea) et au Mourtcha (Kreda). Ils occupent, +dans le Territoire du Tchad, la vallée du Baḥr el Ghazal (Kecherda +et Kreda) et ils sont nombreux au Kanem. On en trouve également +dans le Bornou septentrional et enfin, sur la route du Kanem au +Fezzan, dans les oasis de Kawar.</p> + +<p>Comme nous l’avons déjà dit, les Toubou ne se donnent pas de nom +d’ensemble. Les habitants du Tibesti sont appelés <em>Tedâ</em> et +ceux du Borkou <em>ammâ Borkouâ</em> ou <em>Borkoudâ</em>. Ceux-ci +donnent le nom de Dâza aux Toubou situés plus au Sud<a id= +"FNanchor_163"></a><a href="#Footnote_163" class= +"fnanchor">[163]</a>.<span class="pagenum" id= +"Page_116">[116]</span> Mais ces derniers réservent ce nom de Dâza +aux seuls Kecherda et appellent Dazagadâ tous les indigènes qui +parlent leur langue (<em>dazaga</em>, <em>médi Dazagadâ</em>). Or +la langue du Borkou est la même que celle des Toubou du Sud et elle +présente quelques différences avec celle des Tedâ. On pourrait donc +diviser les Toubou en deux groupes : les Tedâ et les +Dazagadâ.</p> + +<p>Une pareille division est loin d’être rigoureuse, puisque +certains de ces Dazagadâ du Borkou, du Kanem et du Bornou sont +d’origine tedâ. Elle n’offre d’ailleurs pas d’intérêt. La +population toubou est une, malgré les différences qui peuvent +exister entre certaines de ces fractions. Ces différences +s’expliquent principalement par le fait que les Tedâ sont toujours +restés isolés dans leur pays montagneux du Tibesti, tandis que la +plupart des Dazagadâ vivaient au contact de diverses populations +(Kanembou, Kanouri, Arabes) et se mélangeaient peu ou prou avec +celles-ci.</p> + +<p>Il est difficile de savoir quel est le pays d’origine des +Toubou. Le <em>Tarikh el Khamis</em><a id= +"FNanchor_164"></a><a href="#Footnote_164" class= +"fnanchor">[164]</a> les ferait venir d’Égypte et les appellerait +<em>Nas Firaʿoun</em> : les gens de Pharaon. Ce renseignement +est d’autant plus curieux que Barth a déjà signalé certaines +analogies entre le toubou et l’égyptien antique ou le copte<a id= +"FNanchor_165"></a><a href="#Footnote_165" class= +"fnanchor">[165]</a>. Barth remarquait également que « les +expressions qui sont identiques ou qui se ressemblent chez le teda +et chez le tamachek ou l’un quelconque des dialectes berbères ainsi +nommés — parmi lesquels quelques savants sont toujours portés à +ranger le teda — se réduisent, en somme, à quelques cas extrêmement +rares, isolés et qu’on peut certainement à moitié expliquer par les +relations matérielles de l’existence<span class="pagenum" id= +"Page_117">[117]</span> et des échanges ». La langue toubou +semblerait donc présenter quelque affinité avec le groupe égyptien +(égyptien antique et copte) des langues chamitiques<a id= +"FNanchor_166"></a><a href="#Footnote_166" class= +"fnanchor">[166]</a>. Il est peut-être intéressant de rappeler ce +que disait Moḥammed el Tounesi, au sujet des Gourân, et de le +rapprocher de ce qui précède. « Les Gourân sont de petite +taille, généralement d’un teint assez net et rapproché de la +coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne semblent pas +être d’origine soudanienne<a id="FNanchor_167"></a><a href= +"#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>. »</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_118">[118]</span>Les Toubou, par +suite de leur isolement dans le désert, ont vécu longtemps ignorés +des géographes. Les écrivains arabes parlaient bien des Zoghâwa, +des royaumes du Kanem et du Bornou, mais ce fut Maqrizi (1360-1442) +qui, le premier, signala la soi-disant tribu berbère des Bardoa. +Après lui, Léon l’Africain (1483-1552) parla également de la tribu +libyenne des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, Birdeva), qu’il +rangeait parmi les peuples numides. Léon signalait, en outre, la +population des Ghoran, dont il n’indique pas l’emplacement d’une +façon bien précise. Il place d’abord ces Ghoran au sud des royaumes +de Borno et de Gaoga. Il écrit plus loin, après avoir parlé des +chemins du désert qui vont de Fez à Tombut et de Télensin à +Agadez : « et est beaucoup plus fâcheux le chemin +retrouvé par les modernes, qui est pour aller de Fez au grand Caire +par le désert de Libye : toutefois, en faisant ce voyage, l’on +passe à côté d’un grand lac<a id="FNanchor_168"></a><a href= +"#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a> à l’entour duquel +habitent les peuplades de Sin et Ghorran ». Léon signale enfin +que le royaume de Nubie « devers midi se joint avec le désert +du Goran » et que « le roi de Nubie est souvent en guerre +avec ceux du Goran, qui sont de la race des Bomiens<a id= +"FNanchor_169"></a><a href="#Footnote_169" class= +"fnanchor">[169]</a>, mécaniquement habitants du désert, sans que +personne puisse rien comprendre à leur langage »<a id= +"FNanchor_170"></a><a href="#Footnote_170" class= +"fnanchor">[170]</a>. Disons, en passant que l’extension donnée par +Léon l’Africain à cette peuplade des Gourân semble être fort +exagérée<a id="FNanchor_171"></a><a href="#Footnote_171" class= +"fnanchor">[171]</a>.</p> + +<p>Moḥammed et Tounesi compléta dans son <em>Voyage au Ouadaï</em> +(1851), les vagues renseignements donnés par Léon. « Les +Gorân, écrit le cheïkh, sont établis au nord du Ouadây. Cette +population, riche en troupeaux, en chevaux, en<span class="pagenum" +id="Page_119">[119]</span> chameaux, est disséminée çà et là en une +foule de petites peuplades dont chacune se suffit à ses +besoins »<a id="FNanchor_172"></a><a href="#Footnote_172" +class="fnanchor">[172]</a>.</p> + +<p>Au nord des Gourân, Et Tounesi signalait de plus les +Toubou-Turkmân, qui stationnaient du côté du désert de Libye<a id= +"FNanchor_173"></a><a href="#Footnote_173" class= +"fnanchor">[173]</a>, et les Toubou-Rechâd (ou Toubou des +montagnes), dans les pays desquels passait la route menant du +Ouadaï au Fezzan. Le cheïkh dépeignait ces Toubou comme des gens +cupides et avares, dont la langue était incompréhensible et les +mœurs bizarres. Ils formaient un groupe considérable de hordes, qui +menaient la vie nomade dans la partie sud-est du Sahara et +rançonnaient les caravanes traversant le pays.</p> + +<p>Les explorateurs Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg, Vogel +(1850-1855), le consul français Fresnel (1850), recueillirent aussi +des renseignements sur le Tibesti et ses habitants.</p> + +<p>Plus tard, Gerhard Rohlfs put même tracer, grâce aux notes qu’il +avait prises à Kawar (1866), une carte du territoire des +Toubou.</p> + +<p>A la suite des renseignements donnés par Maqrizi et Léon +l’Africain, « le monde savant avait pris l’habitude de +considérer les Toubou, sur le territoire desquels devait +nécessairement se trouver située la région des Bardoa, comme des +parents des Touareg, comme des Berbères plus ou moins +mélangés<a id="FNanchor_174"></a><a href="#Footnote_174" class= +"fnanchor">[174]</a>. Et ce qui confirme cette idée, c’est que les +anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume +bornouan, passaient pour avoir émigré du Nord à travers ce désert +libyen où étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes +instruits du Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire, +assignaient à la dynastie bornouane<span class="pagenum" id= +"Page_120">[120]</span> une origine berbère. Léon l’Africain dit +expressément que le roi du Bornou était de la race libyenne des +Bardoa.</p> + +<p>« Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études +linguistiques, eut cru devoir affirmer la très prochaine parenté +des Kanouri et des Tedâ, on s’empressa de rattacher ces derniers à +la race nègre, dont on ne doutait pas que les habitants du Bornou +ne fissent partie, et Barth lui-même, pour concilier son assertion +avec celles de Léon l’Africain et de Maqrizi, supposa qu’au temps +de ces écrivains une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du +désert libyque au pays des Toubou et s’y était fixée à +demeure<a id="FNanchor_175"></a><a href="#Footnote_175" class= +"fnanchor">[175]</a>. »</p> + +<p>Nous avons déjà montré que Nachtigal, contestant en cela les +allégations de Barth, croyait que la tribu des Bardoa était une +tribu tedâ habitant anciennement la région du Tibesti appelé Bardaï +ou Bardê<a id="FNanchor_176"></a><a href="#Footnote_176" class= +"fnanchor">[176]</a>. Il faisait remarquer que le désert a imposé +un genre de vie uniforme aux peuplades qui l’habitent et que +celles-ci présentent à peu près les mêmes caractères : d’après +lui, les écrivains arabes s’étaient laissés induire en erreur par +l’analogie existant entre le type toubou et le type berbère. +Nachtigal ajoutait que les Toubou, s’ils n’étaient point des +Berbères, ne ressemblaient cependant pas à des nègres, et qu’ils +formaient une population intermédiaire entre les indigènes du Nord +de l’Afrique et les nègres du Soudan ; qu’il était difficile, +d’ailleurs, d’établir une démarcation absolue entre tous ces +peuples et que, grâce au climat et au mélange du sang, il n’y avait +pas un saut brusque des Touareg, des Toubou, des Bideyat et des +Zoghâoua aux populations soudaniennes avec lesquelles ils étaient +en contact<a id="FNanchor_177"></a><a href="#Footnote_177" class= +"fnanchor">[177]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span>Nous avons déjà +indiqué le rôle que certains Toubou ont joué dans la fondation du +royaume du Kanem. D’autres Toubou désignés sous le nom de +<em>Tedâ</em> par la chronique de Barth, vinrent plus tard troubler +l’ordre établi et entrèrent en conflit avec les princes du pays. +Nous savons que les Boulala s’appuyèrent sur ces nomades dans leur +lutte contre la branche aînée. Cette alliance entre les deux +populations a d’ailleurs dû être facilitée par ce fait que les +Maguemi, fraction à laquelle appartenaient les princes boulala, +étaient en partie d’origine toubou<a id="FNanchor_178"></a><a href= +"#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>. En tout cas, Boulala et +Toubou chassèrent de Ndjimi les sultans du Kanem et ils les +forcèrent à s’enfuir au Bornou. Les deux populations victorieuses +semblent s’être pénétrées et nous verrons plus loin que plusieurs +fractions toubou (Chennakorâ, Tchoandâ) se disent d’origine +boulala. Nous retrouverons d’ailleurs, chez les Boulala, quelques +traces de cette longue cohabitation avec les Toubou.</p> + +<p>Plus tard, les rois du Bornou reprirent le Kanem sur les Boulala +et ceux-ci furent chassés du pays des Toundjour. Les Toubou ne +jouèrent plus, dès lors, de rôle politique.</p> + +<p>Nachtigal a étudié les Toubou du Tibesti (Tedâ), du Borkou (Ammâ +Borkouâ) et du Kanem (Dazagadâ Konoumâ). Nous passerons donc +rapidement sur eux pour étudier d’une façon plus particulière les +Toubou du Baḥr el Ghazal et du Ouadaï.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c01"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_155"></a><a href="#FNanchor_155"><span class= +"label">[155]</span></a>Prononcer <em>Tedé</em>. L’accent +circonflexe indique que l’accent tonique doit porter sur la lettre +<em>é</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_156"></a><a href="#FNanchor_156"><span class= +"label">[156]</span></a>On dit de même <em>ana Kanembou Kanem</em> +« Je suis un Kanembou du Kanem », parce qu’il y a +également des Kanembou au Dagana.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_157"></a><a href="#FNanchor_157"><span class= +"label">[157]</span></a>On pourrait objecter cependant que +l’expression <em>Tedê-emi</em> est peut-être <em>Tedê-mi</em>, qui +veut dire « fils de Teda ». Cette façon de s’exprimer, +« fils de Boulala, Kouka fils de Kouka, etc. » est en +effet très familière aux indigènes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_158"></a><a href="#FNanchor_158"><span class= +"label">[158]</span></a>C’est donc à tort que Reinisch, considérant +la forme Tibou ou Tebou comme indigène a prétendu la rattacher à +l’égyptien <em>Teḥennou</em> (<em>Die einheitliche Ursprung der +Sprachen</em>, p. 4-6).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_159"></a><a href="#FNanchor_159"><span class= +"label">[159]</span></a>Cf. Barth, <em>Sammlung und Bearbeitung +Central-Afrikanischer Vokabularien</em>, p. <span class= +"sc2">LXVI</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_160"></a><a href="#FNanchor_160"><span class= +"label">[160]</span></a><em>Fôdi</em> veut dire « fleuve, +rivière, baḥr ». En parlant du Baḥr el Ghazal, les Arabes +disent tout simplement <em>el baḥr</em> <span class= +"arabic">البحر</span> et les Toubou <em>fôdi</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_161"></a><a href="#FNanchor_161"><span class= +"label">[161]</span></a>Barth se trompe quand il croit que le mot +<em>Tedâ</em> est à la fois le singulier et le pluriel. L’erreur a +d’ailleurs été signalée par Nachtigal.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_162"></a><a href="#FNanchor_162"><span class= +"label">[162]</span></a>Nous n’avons jamais entendu employer le mot +<em>Tibbou</em>, cité par certains voyageurs et employé par +beaucoup d’auteurs (Burckhart, Lyon, Denham, Vivien de +Saint-Martin, Élisée Reclus, Robert Cust, René Basset, etc.).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_163"></a><a href="#FNanchor_163"><span class= +"label">[163]</span></a>Les habitants du Borkou appellent ces +Toubou « Dâza » et aussi « Kecherda ». Cela +laisserait-il supposer que les Kecherda ont été les premiers à +émigrer vers le Sud ?...</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_164"></a><a href="#FNanchor_164"><span class= +"label">[164]</span></a>Manuscrit arabe qui existerait au Ouadaï et +qui contiendrait des renseignements historiques sur les populations +du Centre-Africain.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_165"></a><a href="#FNanchor_165"><span class= +"label">[165]</span></a>Barth signale également certaines +ressemblances entre le kanouri et l’égyptien antique. Voir +d’ailleurs, à ce sujet, <em>Sammlung und Bearbeitung +Central-Afrikanischer Vokabularien : Einleitung</em>, p. +<span class="sc2">CLXXXV</span> et suiv. (die Kanuri-Sprache, die +Teda-Sprache). C’est aussi une partie de la thèse de Reinisch dans +l’ouvrage cité plus haut, p. 114, note <a href= +"#Footnote_158">158.</a></p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_166"></a><a href="#FNanchor_166"><span class= +"label">[166]</span></a>Les idiomes toubou et kanouri sont classés +parmi les langues des nègres. On a coutume de réserver ce nom à un +certain nombre d’idiomes de la côte occidentale et du centre de +l’Afrique (Atlantique-Niger-Tchad-Nil). « Faute d’un meilleur +nom, dit Robert Cust, ce groupe est appelé nègre, désignation +incontestablement inexacte. »</p> + +<p>Frédéric Müller range sous cette dénomination vingt-quatre +langues ou groupes de langues. Citons, entre autres, le sonrhaï, le +haoussa, le groupe bornou, le baghirmi et le maba.</p> + +<p>Robert Cust divise les langues d’Afrique en six groupes : +sémitique, hamitique, nouba-foulah, nègre, bantou, +hottentot-bushman. Le groupe nègre se subdivise lui-même en quatre +sous-groupes : le troisième, ou sous-groupe central, comprend +cinquante-neuf langues et onze dialectes parlés dans la région +située autour du lac Tchad. Les idiomes les plus connus de ce +sous-groupe sont : le sonrhaï, le haoussa, le tibbou et le +kanouri.</p> + +<p>Tous les idiomes nègres ont un caractère franchement +agglutinant ; mais on ne saurait leur attribuer une origine +commune.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_167"></a><a href="#FNanchor_167"><span class= +"label">[167]</span></a>« Il existe un <em>Tarikh el +Khamis</em> d’Ed Diarbékri qui a été publié au Qaire en deux +volumes. L’épithète de <em>Nas Firaʿoun</em> signifie simplement +que l’auteur relativement moderne du livre (<span class= +"sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle de notre ère) rattachait au +point de vue religieux les Toubou aux Égyptiens infidèles. Et +encore a-t-il mentionné les Toubous ? N’a-t-il pas dit +simplement que les infidèles égyptiens émigrèrent à l’ouest. Le +<em>Tarikh el Khamis</em> d’Ed Diarbékri est-il le même que celui +qui existerait au Ouadaï ? Ceci n’est pas pour infirmer la +parenté possible du toubou à l’égyptien (sans tomber dans les +rêveries de Reinisch), mais, en pareil cas, la linguistique est un +meilleur guide que les inventions religieuses et les généalogies +fabuleuses fabriquées par les tolba. Mais si le toubou est +apparenté à l’égyptien, il l’est par conséquent au berbère qui +appartient au groupe chamitique, appelé aussi proto-sémitique. Le +kanouri n’a rien de commun (Barth ne savait pas l’égyptien) avec +l’égyptien. » (RENÉ BASSET.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_168"></a><a href="#FNanchor_168"><span class= +"label">[168]</span></a>Le lac Tchad apparemment.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_169"></a><a href="#FNanchor_169"><span class= +"label">[169]</span></a>« Una generazione di zingani » +qui désigne les Bohémiens, les Tsiganes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_170"></a><a href="#FNanchor_170"><span class= +"label">[170]</span></a>Cf. Barth, <em>Sammlung und +Bearbeitung</em>, p. <span class="sc2">LXVI-LXVIII</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_171"></a><a href="#FNanchor_171"><span class= +"label">[171]</span></a>« Les Toubou sont mentionnés par les +auteurs arabes du moyen âge sous le nom de Koouâr. El Bekri +(<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle de notre ère) +rapporte des légendes sur leur soumission par ʿOqbah. » (R. +B.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_172"></a><a href="#FNanchor_172"><span class= +"label">[172]</span></a>Cf. Barth, <em>Sammlung und +Bearbeitung</em>, p. <span class="sc2">LXVIII</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_173"></a><a href="#FNanchor_173"><span class= +"label">[173]</span></a>Dans la région de l’enneri Marmar, sur le +versant ouest du Tibesti. <em>Turkmân</em> est probablement +<em>Tomâghera</em> : l’intonation de ce dernier mot a dû +induire le cheïkh en erreur.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_174"></a><a href="#FNanchor_174"><span class= +"label">[174]</span></a>Vivien de Saint-Martin appelait les Toubou +« les plus dégradés de tous les Berbers par le mélange de sang +nègre » et « la race métisse et tout à fait dégradée des +Tibboû ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_175"></a><a href="#FNanchor_175"><span class= +"label">[175]</span></a>Nachtigal.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_176"></a><a href="#FNanchor_176"><span class= +"label">[176]</span></a>Les différents noms donnés à cette tribu +par Léon l’Africain peuvent s’expliquer de la façon +suivante :</p> + +<p>Forme kanembou : <em>Bardêboua</em>. Comme le <em>b</em> +est à peine prononcé, on obtient : <em>Berdeoa, Berdoa, +Bardoa</em>. Forme toubou : <em>Bardêda</em>, +<em>Bardêba</em>. Correspondrait aux noms de <em>Berdeva</em>, +<em>Birdeva</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_177"></a><a href="#FNanchor_177"><span class= +"label">[177]</span></a>Voir, à ce sujet, l’intéressant chapitre de +Nachtigal intitulé <em>Völkerverhältnisse in der östlichen +Sahara</em> (tome II de sa relation).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_178"></a><a href="#FNanchor_178"><span class= +"label">[178]</span></a>Nous avons déjà signalé la chose. +Remarquons d’ailleurs que les mots <em>Maguemi</em>, +<em>Magueï</em>, signifient « fils de Maga », et que les +Boulala se donnent à eux-mêmes le nom de <em>Mâga</em> ou +<em>Mâggué</em>. <em>Bornougué</em>, les gens du Bornou ; +<em>Mâggué</em>, les gens de Mâga.</p> + +<p><em>Mâga</em> semble être un mot toubou, composé de <em>maï</em> +(sultan) et du suffixe <em>ga</em> (idée de relation). +<em>Mâga</em> voudrait donc dire « gens du sultan ».</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_122">[122]</span><a id= +"p2c02"></a>II</h3> + +<p class="sch1">LES TEDA</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Tedâ sont les plus purs d’entre les +Toubou. Ils sont restés isolés dans les montagnes du Tibesti, +n’ayant guère de relations qu’avec le Kawar, le Borkou et surtout +le Fezzan, où quelques-uns de leurs compatriotes sont installés +dans le district méridional de Gatroun.</p> + +<p>La chaîne du Tibesti comprend plusieurs massifs importants. Le +mont Tarso, au Nord, forme une vaste croupe de 80 à 100 kilomètres +de développement, que Nachtigal a franchie à une altitude de 2.200 +mètres. Le plus haut sommet du Tarso est l’emi Tousidde, au pied +duquel se trouve le Trou au Natron<a id="FNanchor_179"></a><a href= +"#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>. Vers le centre de la +chaîne, l’emi Tasserterri forme un second massif, à la base duquel +jaillit une source thermale (<em>iériké</em>)<a id= +"FNanchor_180"></a><a href="#Footnote_180" class= +"fnanchor">[180]</a>. Enfin, vers l’extrémité sud-est, se trouve +l’emi Koussi. « Ce massif est, au dire des habitants, aussi +haut, sinon plus, que le Tousidde. Il faut un jour entier pour en +atteindre le sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de la +glace, et les chameaux des gens qui l’habitent, les +Koussoâs,<span class="pagenum" id="Page_123">[123]</span> comme on +les appelle, sont, paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord +et des montagnes du littoral... Un Borkouan m’a assuré qu’au sommet +de cette montagne il existe également un vaste et profond Trou au +Natron et qu’à son pied jaillissent deux sources thermales<a id= +"FNanchor_181"></a><a href="#Footnote_181" class= +"fnanchor">[181]</a> ». L’aguid el Khouzam d’Acyl<a id= +"FNanchor_182"></a><a href="#Footnote_182" class= +"fnanchor">[182]</a>, Barkaï, qui a été élevé au Borkou, nous a +donné quelques renseignements intéressants sur le massif du +Koussi.</p> + +<p>L’hiver (<em>chité</em>, <span class="arabic">شتاء</span>) y +dure quatre mois. Comme il fait alors très froid, les gens +endossent plusieurs vêtements et s’enveloppent dans des notos<a id= +"FNanchor_183"></a><a href="#Footnote_183" class= +"fnanchor">[183]</a>. Ils mettent des gants en fourrure et se +couvrent la tête avec des bonnets de peau, qui ne laissent voir que +les yeux. Ils se chauffent constamment autour de grands feux. L’eau +se gèle dans les guirbés et les vieilles peaux de bouc qui suintent +sont reliées au sol par un filet de glace (<em>el mé djamad</em>, +<span class="arabic">الما الجامد</span>). La pluie ne tombe que +pendant quatre ou cinq jours, mais elle tombe alors à torrents et +d’une façon continue.</p> + +<p>Le Koussi est surtout connu par ses sources d’eau chaude, qui +jaillissent au milieu des rochers. Ces eaux ont en effet une grande +réputation. Les indigènes du Tibesti, du Borkou et d’ailleurs, qui +souffrent d’infirmités ou de rhumatismes, sont hissés sur des +chameaux et amenés au Koussi. Là, on les attache avec des cordes et +on les fait descendre dans l’eau brûlante. Comme les patients +crient et se débattent, on les retire un moment, puis on les +replonge à nouveau dans l’eau, et ainsi de suite. Il paraît que le +remède est souverain.</p> + +<p>La région du Koussi est pauvre. Il n’y a guère que du kreb, du +settir et une variété de mil (<em>tédri</em>, en toubou), qui +pousse à la saison des pluies. Les habitants utilisent aussi une +espèce de « pastèque amère », de coloquinte<a id= +"FNanchor_184"></a><a href="#Footnote_184" class= +"fnanchor">[184]</a>, dont ils font<span class="pagenum" id= +"Page_124">[124]</span> bouillir les graines avec de la cendre dans +des bourmas. Les graines sont ensuite écossées et l’amande donne +une sorte de graisse végétale, que l’on mange avec les dattes. +Enfin, la plante verte<a id="FNanchor_185"></a><a href= +"#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a> (<em>chîḥ</em>, +<span class="arabic">شيح</span>, en arabe ; <em>odosir</em>, +en toubou), que les femmes placent dans leurs cheveux et que l’on +met au cou des enfants, vient de l’emi Koussi.</p> + +<p>Le Tibesti, situé en plein Sahara, a un climat +extraordinairement chaud et sec. Ce pays montagneux est très pauvre +et les dattes en sont la principale ressource. Les animaux +domestiques comprennent surtout des chameaux et des chèvres.</p> + +<p>La vie misérable que mènent les Tedâ les rend âpres au gain et +leur ôte tout scrupule sur le choix des moyens. « Se +dépouiller l’un l’autre est leur constante préoccupation ; le +mensonge, le vol, le meurtre, tout pour cela leur est bon. » +Aussi les Tedâ sont-ils d’une humeur défiante et soupçonneuse. +Qu’on ajoute à tout cela l’influence du <em>lakbi</em> (liqueur +fermentée obtenue avec la sève du palmier), et l’on comprendra la +fréquence des querelles, des rixes et des luttes sanglantes.</p> + +<p>Les tribulations au Tibesti de Moḥammed et Tounesi et de +Nachtigal nous édifieront sur l’hostilité des Toubou envers les +étrangers et sur la façon dont ils rançonnent les caravanes qui +traversent leur pays.</p> + +<p>La caravane du cheïkh Et Tounesi comprenait un homme de la tribu +des Toubou-Turkmân, qui avait été obligé autrefois<span class= +"pagenum" id="Page_125">[125]</span> de s’expatrier après avoir +commis un meurtre. Les gens de sa tribu, avertis, vinrent le +réclamer aux Ouadaïens de la caravane ; mais ceux-ci +malmenèrent le chef toubou et coupèrent même les jarrets à son +chameau. Le lendemain, au moment de partir, un chameau de la +caravane disparut et un Ouadaïen fut égorgé par les Toubou. +« Nous trouvons, dit le cheïkh, le Ouadayen noyé dans son sang +et s’agitant encore des dernières convulsions de la mort. A +distance nous découvrons une nuée de chameaux, dont chacun portait +deux cavaliers à la face couverte d’un litham noir. On eût dit des +corbeaux juchés sur des chameaux. Ces sauvages faisaient manœuvrer +leurs montures avec une habileté et une légéreté incroyables. Le +cheval n’est pas plus rapide, plus docile, plus impatient sur le +champ de bataille. »</p> + +<p>Pendant vingt jours, la caravane fut harcelée à tout instant par +les Toubou-Tourkmân, et la poursuite ne cessa que lorsque le cheïkh +et ses compagnons pénétrèrent dans le territoire des Toubou Rechâd. +Là, de nombreux indigènes vinrent s’installer à côté de l’endroit +où campait la caravane, et quand arriva le sultan, juché sur un +chameau avec sa femme en croupe<a id="FNanchor_186"></a><a href= +"#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, il fallut régaler tout +ce monde. La troupe des Toubou accompagna les étrangers et elle fut +nourrie par ces derniers pendant toute la traversée du territoire +de la tribu. Le dernier jour, un cadeau fut offert au sultan, qui +en fit réclamer un autre pour lui et sa femme. Puis, au moment où +les voyageurs allaient charger leurs chameaux, le sultan arrivait +et « tout ce qu’il apercevait à son goût, cordes, petites +sébiles, il le happait et s’en faisait cadeau ». Après lui, ce +fut le tour de la sultane, puis celui d’une foule de Toubou, qui +disaient tous <em>Tané meilabou</em> : je suis fils du +sultan<a id="FNanchor_187"></a><a href="#Footnote_187" class= +"fnanchor">[187]</a>. « Ils parcourent la<span class="pagenum" +id="Page_126">[126]</span> caravane ; tout ce qui leur plaît, +ils l’enlèvent ; tout ce qu’ils s’avisent de nous demander, il +faut le leur donner. Presque aucun objet de quelque valeur ne nous +resta. »</p> + +<p>Après ce pillage en règle, le cheïkh et ses compagnons purent +enfin partir « vexés, ennuyés, fatigués à l’excès de ces +procédés odieux des Toubou ».</p> + +<p>La qualité d’Européen valut à Nachtigal d’avoir à souffrir bien +davantage de l’hostilité et de la cupidité des habitants du +Tibesti. Quand l’explorateur visita le val Bardaï, il envoya un +cadeau au sultan (<em>dardaï</em>), qui était alors malade. +Nachtigal fut vite dépouillé de ce qu’il avait par les Toubou, +maïnas ou non, qui lui réclamèrent tous quelque chose. Quand il ne +posséda plus rien, on ne voulut pas le laisser partir. Il demanda +vainement au sultan, qui avait enfin paru, de lui permettre de +regagner le Fezzan. Celui-ci visita la tente de Nachtigal et, quand +il n’y vit que deux caisses qui ne contenaient presque rien, il se +disposa à s’en aller. Le maïna Arami, le guide et le protecteur de +Nachtigal, fit alors un discours au sultan pour lui montrer la +nécessité de laisser partir l’Européen. Ce fut en vain d’ailleurs, +car le dardaï répondit simplement : « Le bois est vide, +je m’en vais. » Et ce fut tout.</p> + +<p>Nachtigal réussit néanmoins à prendre la fuite pendant la nuit. +Au moment de le quitter, les Tedâ qui l’avaient accompagné +fouillèrent une suprême fois dans ses caisses pour en retirer les +objets à leur convenance. Après tous ces pillages, il ne restait +plus rien au malheureux Nachtigal. Sa caravane offrait un spectacle +lamentable sur la route de Fezzan. « Moi-même, dit +l’explorateur, les pieds absolument nus, les jambes enveloppées de +loques de coton qu’avec la plus grande audace d’euphémisme on ne +pouvait plus qualifier de pantalon, le torse inclus dans un +pardessus d’été parisien réduit à l’état<span class="pagenum" id= +"Page_127">[127]</span> le plus piteux, je haletais sous le faix de +deux fusils ». Nachtigal et ses compagnons atteignirent +toutefois sans encombre le district fezzanais de Gatroun.</p> + +<p>Les nobles (<em>maïnas</em>) jouent un grand rôle chez les Tedâ +et le sultan (<em>dardaï, dardê</em>) n’a pas beaucoup d’autorité. +La tribu des Tomâghera commande aux vallées septentrionales. A côté +d’elle, les Gounda forment également une tribu importante. La +fraction dominante dans le sud du pays est celle des Arinda.</p> + +<p class="space-above15"><span class="letter-spaced large"><em>Les +Senoussi</em></span><a id="FNanchor_188"></a><a href= +"#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>. — Au point de vue +religieux, les Tedâ sont des musulmans très fanatiques. La haine +des chrétiens est d’ailleurs soigneusement entretenue par les +Senoussis qui recrutent de nombreux auxiliaires au Tibesti et au +Borkou. Il est donc nécessaire, avant de commencer l’étude des +Toubou du Sud, de donner quelques renseignements sur la secte qui +lutte avec tant d’acharnement contre l’expansion française en +Afrique Centrale.</p> + +<p>Le fondateur de la confrérie est le cheïkh Sidi Moḥammed ben +ʿAli Es-Senoussi, qui, écrit Moḥammed el Hachaïchi, +« descendait du prophète Moḥammed par une filiation établie +d’une façon certaine » (!). Il naquit près de Mostaganem, vers +la fin du <span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et +appartenait à la grande tribu des Oulâd-Sidi-ʿAbd-Allah (dont +l’ancêtre fut Si ʿAbd-Allah-ben-Khaṭṭâb). Après avoir étudié à Fâs +durant plusieurs années, il décida de faire le pèlerinage de la +Mekke. « Il passa à Temacin, traversa le Djerid tunisien, la +Tripolitaine, la Cyrénaïque et arriva en Égypte... Il avait d’abord +eu l’intention de s’arrêter au Caire, où il comptait compléter son +instruction<span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span> à la +djâmiʿ El-Azhar ; mais, dans ce milieu semi-officiel d’uléma, +ayant des charges à la cour du khédive ou inféodés aux Osmanlis, il +ne rencontra ni le genre d’enseignement qui répondait à ses +aspirations mystiques et puritaines, ni les satisfactions d’amour +propre qu’il avait auprès des tolba du Sahara. Ayant même voulu, un +jour, professer en public, il effraya les chefs de la mosquée par +la hardiesse de ses doctrines intransigeantes, et le cheïkh El +Hanich, un des grands personnages religieux du Caire, lança contre +lui un véritable anathème, le dénonçant au peuple musulman comme un +novateur et un réformateur religieux. On ajoute même qu’il essaya +de le faire empoisonner, et que ce ne fut que par miracle que Si +Senoussi s’échappa du Caire. Aussi, ce dernier conserva-t-il, toute +sa vie, une haine invétérée contre les Égyptiens<a id= +"FNanchor_189"></a><a href="#Footnote_189" class= +"fnanchor">[189]</a>. »</p> + +<p>Le cheïkh Senoussi devint, à la Mekke, le disciple préféré de Si +Aḥmed ben Idris el Fâsi, le grand chef de l’ordre des Khadiria. +Celui-ci, en butte à la haine des uléma de la Mekke, qui le +traitaient d’« hérésiarque », dut se réfugier à Sobia, +dans le Yémen : Es Senoussi l’accompagna dans son exil.</p> + +<p>En 1835, à la mort de Si Aḥmed, l’ordre des Khadiria se scinda +en deux branches ennemies. Le cheïkh Senoussi fit bâtir une zaouia +sur la montagne d’Abou Kobaïs, à côté de la Mekke, et ses partisans +prirent le nom de <em>Senoussis</em>, tandis que ceux de la zaouia +rivale devenaient les <em>Mogharania</em> et, plus tard, les +<em>Soualiah</em>.</p> + +<p>De nombreux disciples suivirent l’enseignement donné par Sidi es +Senoussi dans la zaouia d’Abou Kobaïs, et les doctrines +intransigeantes qu’il professait se répandirent bientôt dans la +plupart des régions de l’Hedjaz, du Yémen et de l’Irak. Mais le +clergé semi-officiel de la Mekke manifesta son hostilité à l’égard +du novateur, et celui-ci, tout comme son maître, dut se résigner à +quitter la ville sainte. En 1843, il partit pour la +Cyrénaïque ; il séjourna plusieurs années au +djebel<span class="pagenum" id="Page_129">[129]</span> Lakhdar, non +loin de Benghazi, dans le pays de Derna, et sur cette montagne +s’édifièrent rapidement de nombreux établissements religieux. Le +cheïkh Senoussi rassembla ensuite un certain nombre d’adeptes et se +retira avec eux sur les confins de la Tripolitaine, dans l’oasis de +Djarhaboub, qu’il fit défricher et mettre en culture (1855). Il y +fit construire la grande zaouia, qui resta pendant longtemps le +centre de la confrérie et le point d’où la propagande senoussie +rayonna sur le Nord et le Centre de l’Afrique. C’est là qu’il +mourut en 1859. Le bruit se répandit, dans tout le Sahara oriental +que la mort du saint homme avait amené une éclipse de soleil et de +lune, et de nombreux pèlerins accoururent à Djarhaboub pour prier +sous la coupole de son tombeau. L’aîné de ses deux fils, Sidi +Moḥammed el Mahdi, « connu aussi sous le nom de El Bedr (la +lune) à cause de sa beauté physique et de sa popularité », +devint le khalife de la confrérie. Son nom de Mahdi était +significatif ; les fidèles se racontaient, en outre, qu’il +portait entre les deux épaules « le signe des prophètes » +et que, Sidi es Senoussi, prévoyant la considération dont son fils +jouirait plus tard, avait coutume de lui baiser la main.</p> + +<p>Nous allons exposer succinctement les principes qui servirent de +base au cheïkh Es-Senoussi pour fonder une nouvelle confrérie +religieuse dans l’Islam et les méthodes qu’il préconisa pour +assurer le triomphe de sa doctrine. La chose est particulièrement +intéressante, car nous constaterons, plus loin, que le grand-maître +actuel de l’ordre, Si Aḥmed Chérif, s’est notablement écarté — par +son attitude franchement hostile à notre égard et ses +accommodements avec les Turcs — de la ligne de conduite adoptée par +Sidi es Senoussi et, avec néanmoins des tendances bien marquées au +pouvoir temporel, par son fils aîné et successeur, Si el Mahdi.</p> + +<p>« Les Snoussya, écrivait le commandant Rinn en 1884, ne +sont ni des novateurs, ni des réformateurs : ce qu’ils +prêchent c’est d’abord l’observance du « contrat +primitif », c’est-à-dire les doctrines du Coran et de la +Sonna, dépouillées de toutes les innovations et hérésies qui ont +été introduites, soit par les<span class="pagenum" id= +"Page_130">[130]</span> détenteurs des pouvoirs politiques, soit +même par les cheikhs de plusieurs ordres religieux, qui se sont +écartés des règles tracées dans le Livre de Dieu et observées par +les vrais soufi<a id="FNanchor_190"></a><a href="#Footnote_190" +class="fnanchor">[190]</a>.</p> + +<p>« En somme, les doctrines des Snoussya ne sont autre chose +que le retour au Coran et au soufisme<a id= +"FNanchor_191"></a><a href="#Footnote_191" class= +"fnanchor">[191]</a> des premiers siècles de l’Islam ; ce qui +revient à dire qu’elles affirment la nécessité de +« l’Imamat » comme gouvernement, et l’excellence absolue +de la vie contemplative et dévote. Nous avons dit déjà que la Loi +musulmane entendait par « Imamat » la « théocratie +panislamique » et c’est, en effet, vers ce but gigantesque et +redoutable pour tous les gouvernements musulmans, que tendent tous +les actes et toutes les prédications des Snoussya.</p> + +<p>« Seulement, en gens intelligents et convaincus de +l’excellence de leur cause, les Snoussya ne demandent ni à la +violence, ni aux excitations révolutionnaires, la réalisation de +leurs espérances. Ils poursuivent leur but froidement, sans jamais +avoir recours à des coups de force qui pourraient compromettre ou +retarder le résultat qu’ils cherchent, et sans jamais avoir la +moindre compromission, ou le moindre engagement politique, avec les +gouvernements musulmans ou chrétiens dont ils veulent la +destruction...</p> + +<p>« Les Snoussya sont certainement l’ordre religieux qui +affecte le plus de se tenir en dehors des choses politiques, et +cependant c’est, en matière politique, celui dont l’influence est +la plus dangereuse... Ce n’est pas la révolte que prêchent les +chefs des Snoussya, c’est l’émigration<a id= +"FNanchor_192"></a><a href="#Footnote_192" class= +"fnanchor">[192]</a>. Car, à leurs yeux,<span class="pagenum" id= +"Page_131">[131]</span> l’émigration est le seul moyen qu’ont, pour +rentrer dans l’Islam, les vrais croyants vivant sous le joug des +chrétiens ou sous celui, non moins maudit, de tous les souverains +musulmans qui, comme ceux de Constantinople, du Caire, de Tunis ou +de Fez, sont à la merci des puissances européennes, et subissent +leurs pernicieuses influences...</p> + +<p>« L’esprit qui anime les Snoussya est absolument hostile à +tout progrès, qu’il vienne de nous ou même d’un souverain musulman, +et leur haine contre les Turcs, les Égyptiens, les Tunisiens, n’est +pas moins vive que celle qu’ils ont contre les Européens.</p> + +<p>« Leurs excitations incessantes pour ramener les Musulmans +aux pures doctrines de l’Islam primitif, sont un danger pour tous +les gouvernements, car ces doctrines austères, bases de toutes les +religions qui considèrent les hommes comme égaux devant Dieu, +n’admettent pas l’exercice d’un pouvoir temporel quelconque, en +dehors de la théocratie qui en est l’idéal logique. »</p> + +<p>Le commandant Rinn ajoute que les Allemands, en 1872, les Turcs, +en 1877, et les Italiens, en 1881, essayèrent en vain de faire +déroger Si Cheikh el Mahdi aux règles qui avaient été posées par le +fondateur de l’ordre.</p> + +<p>Le cheïkh tunisien Moḥammed el Hachaïchi, qui se rendit à +Koufra, en juillet 1896, et fut reçu par Si el Mahdi, parle des +Senoussis avec beaucoup de sympathie. Il s’élève énergiquement +contre la réputation de fanatisme guerrier qui avait été faite aux +Khouan de cet ordre religieux : il affirme que leur grand chef +n’est pas approvisionné d’armes perfectionnées, qu’il ne bâtit +point de forteresses et qu’il n’est nullement l’adversaire déclaré +de toutes les branches de la religion<span class="pagenum" id= +"Page_132">[132]</span> chrétienne. « Je jure par Dieu — écrit +ce voyageur naïf — que ce sont là des mensonges. Ces calomnies ont +leur source dans les dires de quelques Européens sans aveu qui +traînent dans les ports de la côte, ou dans l’intolérance de +certains Khouan ignorants, qui ne connaissent le cheïkh que pour en +avoir entendu parler... Je tiens à dire que tous les habitants de +cette partie du désert (le Sahara oriental) sont des gens +paisibles, au milieu desquels les voyageurs n’ont rien à craindre. +C’est qu’en effet le cheïkh a reçu de Dieu le don d’inspirer le +respect autour de lui. Non pas qu’il exerce aucune pression sur les +populations qui l’entourent, comme le ferait un émir ou un +sultan ; mais, dans le désert où il a établi sa demeure, il +vit saintement, dans l’adoration et la prière : il médite le +Coran et s’efforce d’inculquer dans les cœurs des croyants les +enseignements qu’il renferme... L’extérieur de sa personne et +l’esprit de Dieu qui est en lui exercent sur le peuple une +influence incomparable et le soumettent absolument à sa +volonté...</p> + +<p>« Chose digne de remarque, les frères obéissent aveuglément +aux ordres du cheïkh ; sur un ordre de lui, tous se feraient +tuer : cependant il ne leur ordonne autre chose que de prier +et d’obéir à Dieu et à son prophète. Il ne fait pas montre de sa +puissance, qui est plus grande que celle d’un roi ou d’un émir. Il +se tient à l’écart des questions politiques, il n’a garde de +montrer de la préférence pour un gouvernement plutôt que pour un +autre. Il fuit toutes considérations de ce genre ; mais il +indique aux hommes la voie de Dieu et, dans les régions où sa +confrérie s’est établie, il s’efforce de faire régner la justice et +la paix.</p> + +<p>« Il envoie des frères, choisis parmi les plus savants, +dans les tribus idolâtres, pour faire connaître le Livre de Dieu et +leur enseigner, avec douceur, la vraie religion... Il ordonne aux +tribus arabes de rester soumises à leurs chefs, et celles qui ne se +conforment pas à ses ordres reçoivent des blâmes énergiques.</p> + +<p>« Il n’écrit pas aux tribus ou aux fractions, ni aux émirs, +ni<span class="pagenum" id="Page_133">[133]</span> aux notables, +pour les attirer dans sa confrérie ; il n’affirme pas non plus +que sa confrérie est la meilleure de toutes celles qui existent, à +moins qu’il ne s’adresse à une tribu idolâtre ayant commis des +exactions dans le Sahara. »</p> + +<p>Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi a été la dupe des apparences, il +s’est laissé tromper par les bonnes paroles des Senoussis et, à ce +point de vue, son livre n’a aucune valeur ; il n’a nullement +remarqué l’activité de leur propagande religieuse et il était +incapable de deviner les mobiles secrets de leur action. Il nous +représente la confrérie comme parfaitement inoffensive. La réalité +est tout autre ; d’ailleurs, il nous suffira de rappeler que +de fanatiques missionnaires senoussis prêchaient le meurtre de +Nachtigal, que Sidi el Mahdi a cherché à établir sur les États +musulmans de l’Afrique centrale une influence plus politique que +religieuse, que, depuis 1902, Si Aḥmed Chérif nous combat avec +acharnement et qu’il a récemment sollicité l’appui des Turcs afin +d’arrêter les progrès de l’occupation française — pour montrer +combien les assertions du cheïkh sont erronées.</p> + +<p>Sous le règne spirituel du fondateur de la confrérie, les +missionnaires senoussis avaient créé de nombreuses zaouias en +Cyrénaïque — notamment dans le district de Benghazi — au Fezzan et +à Kaouar. Avec Sidi el Mahdi, ils firent preuve de la même activité +et d’importants résultats marquèrent le succès obtenu par leur +propagande. Les habitants de Ghadamès et de Ghat prirent le ouerd +des Senoussis, et de zélés marabouts pénétrèrent dans les pays du +Sud pour y répandre la bonne parole : du temps de Nachtigal, +une zaouia existait dans l’oasis de Waou, au nord du Tou, et +l’influence senoussie était déjà très grande au Tibesti, au Borkou +et même au Ouadaï, où le roi ʿAli était un fervent adepte de la +secte.</p> + +<p>La confrérie comptait des adhérents au Hidjâz, dans le Yémen, +l’Irak, la Syrie et en Égypte ; mais il était presque +impossible à Sidi el Mahdi d’exercer une autorité efficace sur des +groupements aussi dispersés. D’autre part, les agents senoussis +réussissaient moins bien chez les populations<span class="pagenum" +id="Page_134">[134]</span> musulmanes du littoral méditerranéen, où +existaient déjà des confréries rivales et un clergé officiel, que +chez les tribus primitives du Sahara et les peuplades peu éclairées +de l’Afrique Centrale. En 1875, un nommé Moḥammed ben el Mahdi, qui +avait répandu les doctrines des Senoussis à Tunis et avait +manifesté des sentiments répréhensibles à l’égard des quatre imams +officiels, fut expulsé de la Régence par ordre du mouchir Moḥammed +es Sadok Bey. Ce geste suffit à préserver la majeure partie du pays +de toute nouvelle propagande ; les Senoussis recrutèrent +néanmoins quelques adhérents dans le Djerid. Même situation en +Algérie, où les résultats obtenus furent médiocres.</p> + +<p>Sidi el Mahdi se persuada, à coup sûr, que l’avenir de la +confrérie était en Afrique Centrale, où ses émissaires +travaillaient à répandre la bonne doctrine ; il désirait, +d’autre part, s’éloigner des pays obéissant à l’action des Turcs. +C’est pourquoi, au mois de juin 1895, il prétexta un ordre formel +de Dieu pour abandonner Djarhaboub et se rendre dans l’oasis de +Koufra, en plein désert de Libye. Ce choix était très logique. La +nouvelle résidence permettait à Sidi el Mahdi de mieux établir, aux +yeux des fidèles, son indépendance à l’égard des autorités +tripolitaines ; d’autre part, en s’enfonçant dans le désert, +il devenait en quelque sorte un personnage inaccessible, +mystérieux, et cela devait contribuer à augmenter encore sa +réputation de sainteté et de puissance ; enfin, il se trouvait +mieux placé pour administrer spirituellement les pays acquis à la +confrérie. Sidi el Mahdi laissa à Djarhaboub un certain nombre de +personnages notoires : l’aîné de ses neveux, Sidi el ʿAbed, +qui devint son représentant dans la région ; son ancien +précepteur, « le grand savant, la mer immense, le très érudit +Sidi Aḥmed Er Rifi », qui n’y resta que peu de temps ; +Sidi Moḥammed Bou Seif, élève de Sidi Senoussi, etc.</p> + +<p>« Lorsque Sidi el Mahdi arriva à Koufra, que Dieu lui avait +désigné pour son séjour, il fut reçu par la grande tribu arabe des +Zouaia et par celle qui est établie à côté d’elle. Ces +gens<span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span> ravis de son +arrivée, partagèrent avec lui terres, palmiers, tout ce qu’ils +possédaient. Les peuplades voisines, notamment celle très +importante des Tebou, et les habitants du Sahara oriental vinrent +le voir.</p> + +<p>« Le village où le cheikh s’est établi s’appelle Beled El +Djouf. Il se compose d’une soixantaine de maisons. Entre ce lieu et +Ouadaï il y a environ quarante-cinq jours de marche par chameaux... +Beled El Djouf est distant de Djerboub de vingt et un jours de +marche, dont dix ou douze à travers une région désertique qui +l’entoure de tous côtés. C’est un point central entre le Soudan, le +Ouadaï, Tripoli, Ghat, le Caire et Benghazi<a id= +"FNanchor_193"></a><a href="#Footnote_193" class= +"fnanchor">[193]</a>. »</p> + +<p>Dès son arrivée à Koufra, Sidi el Mahdi chercha à étendre son +influence au Bornou et au Baguirmi : un de ses disciples, +Moḥammed es Sounni, qui fut envoyé à Dikoa pour amener Rabah à +prendre le ouerd de la confrérie, échoua complètement dans sa +tentative ; Gaourang, tout en se réclamant de la secte de +Tidjania, écouta avec complaisance les émissaires senoussis et +entretint avec eux des rapports qui devaient le rendre, par la +suite, suspect d’hostilité à notre égard. Les relations de Sidi el +Mahdi avec le sultan du Ouadaï, Yousouf, devinrent plus fréquentes +que par le passé et, en 1898, Moḥammed es Sounni, de retour du +Bornou, alla s’installer à Abéché, où il espérait établir +solidement l’autorité spirituelle de son maître et jouer même un +rôle politique — il devait, du reste, échouer complètement.</p> + +<p>En 1899, l’arrivée des Français dans la région du Tchad remplit +Sidi el Mahdi d’inquiétude pour la réussite de ses projets. Il +quitta Koufra, en compagnie de Sidi Aḥmed Er Rifi, et vint +s’installer à Gouro, dans le sud du Tibesti, afin de pouvoir mieux +surveiller les progrès de notre occupation et, le cas écheant, +s’employer énergiquement à lui faire obstacle. Il envoya Moḥammed +el Barrani fonder une zaouia au Kanem et recruter des guerriers +parmi les Touareg, les Oulâd Slimân<span class="pagenum" id= +"Page_136">[136]</span> et les Toubou. Sidi el Mahdi mourut à +Gouro, dans les derniers mois de 1901, laissant sa succession à son +neveu préféré, Si Aḥmed Chérif, qui l’avait toujours +accompagné<a id="FNanchor_194"></a><a href="#Footnote_194" class= +"fnanchor">[194]</a> : les Senoussistes proclamèrent partout +que le saint homme s’était élevé au ciel dans un nuage et qu’il +allait revenir, vingt ans après, pour mener la guerre sainte.</p> + +<p>Nous avons déjà vu, en étudiant les Oulâd Slimân, que la lutte +contre les Senoussis débuta par un échec à Bir Alali, qui coûta la +vie au capitaine Millot (10 novembre 1901). Elle se poursuivit +durant toute l’année 1902 et, après la prise de la zaouia (18 +janvier), la défaite et la mort d’Abou Aguila (4 décembre), Si +Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se replier sur le +Borkou : il quitta lui-même Gouro, quelque temps après, et +rentra à Koufra, qui redevint le centre de la confrérie.</p> + +<p>La Senoussïa (appelée <em>Triqat el Moḥammedia</em> par le +cheïkh Senoussi, dans son ouvrage sur les quarante confréries) +s’appuie particulièrement sur des Arabes de la Tripolitaine et des +oasis libyennes (Ouassal, Medjaberé, Botro, Zouaya, etc.) et des +Touareg dissidents : Tamazgaden, Mazourak Abandarhen, +Keltemet, Azdjer et Haggaren<a id="FNanchor_195"></a><a href= +"#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>. Ses adeptes sont +désignés sous le nom de <em>Khouân</em> et de <em>Fagara</em><a id= +"FNanchor_196"></a><a href="#Footnote_196" class= +"fnanchor">[196]</a>. « On dit « un tel est un +frère » pour indiquer qu’il appartient à la confrérie des +Senoussia... Il y a quatre catégories de frères. Ceux qui occupent +le rang le plus élevé dans les sciences sont dits +<em>moudjtehed</em>. Parmi eux est le savantissime cheikh Sidi +Mohammed Er-Rifi, le plus grand <em>moudjtehed</em>, l’élève du +grand cheikh<a id="FNanchor_197"></a><a href="#Footnote_197" class= +"fnanchor">[197]</a>. »</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_137">[137]</span>La secte recrute +également de nombreux auxiliaires parmi les Toubou du Tibesti et du +Borkou (Tedâ, Boulgedâ, Ankatzâ) et les Oulâd Slimân réfractaires +(Bedour, Megâreba, groupe du cheïkh Aḥmed).</p> + +<p>Les Senoussis lèvent des impôts et font toute espèce de +commerce, notamment celui des esclaves<a id= +"FNanchor_198"></a><a href="#Footnote_198" class= +"fnanchor">[198]</a>. En faisant la description de Koufra, Moḥammed +el Hachaïchi écrit ceci : « Toutes les marchandises +viennent d’Ouadaï ou de Benghazi ; les provenances d’Ouadaï +sont les plumes d’autruche, les peaux, les dents d’éléphants, les +étoffes bleues et les esclaves, hommes ou femmes. »</p> + +<p>Jusqu’à ces derniers temps, les Khouân approvisionnaient le +Ouadaï en armes et en munitions, et les captifs provenant de ce +pays étaient dirigés, par leurs soins, vers la Tripolitaine. C’est +ainsi que la compagnie Bordeaux — dans son raid à l’est du Borkou, +en mars et avril 1907 — enleva une caravane de captifs de l’Abou +Telfan allant en Cyrénaïque et une caravane de munitions se rendant +de Koufra à Abéché. On peut dire, d’ailleurs, que tout le commerce +de la Tripolitaine avec le Ouadaï est entre les mains des +Senoussis : ceux-ci tiennent les routes du désert et ils +peuvent, à volonté, empêcher tout trafic. Les agents de la +confrérie reçoivent les impôts et les offrandes de tous ceux qui +voyagent dans ces régions : ils louent des chameaux et +délivrent des sauf-conduits, qui mettent les caravaniers à l’abri +de tout pillage<a id="FNanchor_199"></a><a href="#Footnote_199" +class="fnanchor">[199]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_138">[138]</span>La Senoussïa est +très hostile aux chrétiens et Nachtigal, au cours de son voyage +d’exploration, a failli pâtir de cette haine forcenée<a id= +"FNanchor_200"></a><a href="#Footnote_200" class= +"fnanchor">[200]</a>. La secte nous a combattu, dès notre arrivée +en Afrique Centrale. Si Aḥmed Chérif, après avoir vainement essayé +de mettre un terme à la lutte entre Aḥmed Abou Rhazali et +Doud-Mourra, afin de grouper tous les Ouadaïens dans une même idée +d’offensive contre les chrétiens, dut se résigner à abandonner le +Kanem. Mais il est resté notre implacable ennemi et, pour préserver +le Borkou de l’occupation française, il a sollicité l’appui du +sultan de Stamboul et a abrité ses guerriers sous les plis du +drapeau ottoman. Les adeptes de sa confrérie sont toujours nos +adversaires : ils razzient nos protégés, attaquent nos +tirailleurs et réduisent en esclavage ceux qui ont accepté la +domination des infidèles. Les Khouân fanatiques sont d’ailleurs +très bien armés et ils savent se fortifier : à plusieurs +reprises, ils ont offert une résistance très sérieuse dans les +ouvrages qu’ils avaient construit au Kanem et au Borkou (affaires +de Bir Alali, affaires de Aïn Galakka).</p> + +<p>Nous avons déjà montré comment les Senoussis furent chassés du +Kanem et refoulés vers le Nord (fin 1902). Par la suite, le +capitaine Mangin, qui avait reconstitué le peloton méhariste du +Kanem, parcourut la région au nord du lac et reconnut toute la +vallée du Baḥr el Ghazal : il poussa même jusqu’au Borkou, par +Youmado et le Djourab, et enleva la<span class="pagenum" id= +"Page_139">[139]</span> zaouia de Faya, dans l’oasis de Oun, le 28 +juin 1906. Un grand nombre de Toubou nomades firent leur +soumission.</p> + +<p>Mais les résultats obtenus par le capitaine Mangin ne pouvaient +empêcher les Khouân de continuer leurs incursions dans les pays +obéissant à notre autorité, et cinq de leurs rezzous vinrent +s’abattre dans le territoire de Zinder ou dans le nord du Kanem. En +particulier, le fort rezzou senoussi qui pilla la caravane de +Touareg de l’Aïr campée à Fachi, le 18 novembre 1906, fit preuve +d’une audace très grande, mais fort explicable, si l’on songe que +nos ennemis connaissaient parfaitement la région et étaient +admirablement renseignés sur les mouvements de nos troupes. Le fait +mérite, d’ailleurs, quelques détails.</p> + +<p>Au début de 1906, le bruit courut que les Turcs voulaient +occuper l’oasis de Djanet<a id="FNanchor_201"></a><a href= +"#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>, l’Aïr et le Kaouar. Or, +en vertu de l’accord franco-anglais du 21 mars 1899, ces pays se +trouvaient dans la zone d’influence française. Ordre fut alors +donné aux troupes de Zinder de réoccuper l’Aïr, qui avait été +évacué pour raisons d’économie, et de prendre possession du Kaouar. +Cette dernière mission revint au commandant Gadel, qui alla +installer un poste à Bilma. Il se dirigea ensuite sur Djado, à 274 +kilomètres vers le Nord-Ouest. Cette oasis était le point de +réunion des rezzous constitués par les Touareg dissidents (Azdjer +de Rhat et Djanet, Kel Haggar du massif Ahaggar) et les Tedâ venus +du Tibesti ; les pillards partaient de là pour opérer en Aïr +ou dans les pays plus au Sud : c’est ainsi que, en 1905, ils +avaient razzié plusieurs caravanes de l’Alakos et du Koutous allant +chercher du sel au Kaouar. Le 13 septembre 1906, le commandant +Gadel dispersa à Orida, non loin de Djado, un djich qui allait +piller Bilma.</p> + +<p>De retour au poste nouvellement créé, cet officier supérieur y +laissa une garnison, aux ordres du lieutenant Crépin ; le 5 +novembre, il reprit la route du Tchad avec une trentaine +de<span class="pagenum" id="Page_140">[140]</span> tirailleurs, en +compagnie de M. Hanns Vischer, sujet suisse au service de +l’Angleterre, qui se rendait comme résident au Bornou par la route +Tripoli-Kaouar. Le 7 au soir, trois Toubou de Bilma venant du Kanem +signalèrent à la petite troupe la présence dans la région d’un fort +rezzou parti du Borkou. Le commandant rétrograda alors sur Bilma, +où il arriva le 9. Il en repartit le 17, et, le 18 au matin, le +rezzou en question — qui comprenait environ 200 Khouan et une +centaine de Tedâ, tous très bien armés — tomba à Fachi sur une +caravane de Touareg de l’Aïr : ceux-ci eurent 30 morts et 35 +blessés, et 1.500 chameaux leur furent enlevés. Le 25, dans la +Tintouma, le commandant Gadel rencontra le rezzou victorieux, qui +rentrait au Borkou avec ses prises : il n’osa pas l’attaquer +et il dut se contenter de faire exécuter quelques salves à grande +distance.</p> + +<p>En 1907, la compagnie du Kanem, dans un raid des plus heureux, +coupa pour un temps la route caravanière utilisée par les marchands +tripolitains qui se rendaient au Ouadaï (de Benghazi à Abéché, par +Koufra et Ouéta). Parti d’Alali le 19 mars, le capitaine Bordeaux +traversa l’Egueï, le Djourab et atteignit l’Ennedi en avril : +le 8, il surprit et enleva une caravane d’Arabes Zouaya, campée sur +les bords de la mare d’Ouéta ; une centaine de femmes et +d’enfants, qui avaient été achetés sur les marchés du Ouadaï, +furent rendus à la liberté. Le lendemain, un convoi de chameaux qui +apportait des armes, des munitions et du sel à Abéché vint donner +dans la compagnie et fut également capturé. Après avoir poussé une +pointe sur Ouoï, dans l’Ennedi, le capitaine Bordeaux prit le +chemin du retour et décida de revenir au Kanem en passant par le +Borkou. Le 17 il trouva la zaouia de Faya abandonnée : le chef +senoussi Aḥmed Delal s’était replié sur le fortin de ʿAïn Galakka, +pourvu d’une bonne enceinte, où notre vieil ennemi du Kanem, Sidi +Barrani, avait rassemblé ses guerriers. Le 20 avril, le capitaine +Bordeaux vint attaquer ʿAïn Galakka, centre de la résistance +senoussie au Borkou. Ce point fut enlevé après vingt-quatre heures +de résistance.<span class="pagenum" id="Page_141">[141]</span> Le +sergent Erhardt avait eu la main et la cuisse brisées d’une même +balle, au cours de l’action. Moḥammed el Barrani et son lieutenant +Sidi Chérif avaient été tués. Le 23, après avoir incendié le poste +senoussi, la colonne prit la route du sud et rentra sans incident +au Kanem, où elle arriva le 14 mai 1907.</p> + +<p>Pendant le reste de l’année 1907, rezzous et contre-rezzous se +succédèrent dans le nord du Territoire du Tchad. En septembre, les +Senoussis tombèrent sur les Arabes du Ouadaï réfugiés au Fitri, qui +étaient aller hiverner au Baḥr el Ghazal : ils leur enlevèrent +des chameaux et quarante femmes. Un détachement du Kanem, aux +ordres du lieutenant Gauckler fit aussitôt une tournée de police +dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal et, opérant contre +les pillards qui venaient sans cesse au Kanem, poussa jusqu’à +Ouargala-Chili, près d’Amm Chalôba. Au retour, il dispersa un +rezzou nakatzâ (septembre-octobre 1907). Peu après, un rezzou +ennemi vint opérer en plein Kanem et enleva cinq cents bœufs. Le +peloton méhariste fut alors porté à Zigueï, puits qui se trouve à +80 kilomètres au nord-est de Bir Alali, où un nouveau poste fut +créé. Un autre rezzou senoussiste, après avoir été à Koal, vint +piller les Kecherda du Chitati et, en décembre, le lieutenant +Ferrandi surprit et dispersa une bande de pillards du Borkou.</p> + +<p>Durant l’année 1908, les incursions des Khouan firent régner +l’insécurité dans la partie orientale de la région de Zinder et +dans le cercle de Mao : malgré la présence des postes de +Bilma, Zigueï et Nguigmi, des bandes de pillards pénétrèrent au +Kanem, en Aïr et même dans le cercle de Zinder. Le 7 janvier, le +lieutenant Dromard, qui escortait un convoi, dut repousser à Agadem +l’attaque d’une troupe de Toubou, Haggaren et Oulâd Slimân +dissidents. Les pillards senoussis, dans une incursion au Kanem, +attaquèrent le peloton méhariste au pâturage, massacrèrent 4 +tirailleurs et enlevèrent 100 chameaux. Le capitaine Sellier, qui +commandait la compagnie du Kanem, reçut alors du lieutenant-colonel +Millot l’ordre d’aller raser le fortin de ʿAïn Galakka, qui était +redevenu<span class="pagenum" id="Page_142">[142]</span> le +principal foyer de l’action senoussie au Borkou. L’attaque de +l’ouvrage eut lieu le 26 septembre et l’assaut fut donné le 27 au +matin. Mais les Khouân, retranchés derrière des murs de +1<sup>m</sup>,80 de haut, ne purent être délogés de leur +position : cet échec nous coûtait deux blessés européens, le +lieutenant Langlois et un sergent, 12 tirailleurs tués et 19 +blessés. Le capitaine Sellier, se trouvant dans l’impossibilité de +renouveler son attaque, leva le camp le 28 et put traverser au +retour, sans être inquiété, les 500 kilomètres de désert qui +séparent le Borkou du Kanem.</p> + +<p>En 1909, notre action contre les Senoussis fut marquée, dans la +région de Zinder, par deux engagements heureux du capitaine +Prévost, qui commandait la garnison de Bilma. Cet officier dispersa +à Achegour, le 31 juillet, un rezzou d’Arabes tripolitains et de +Toubou : cette affaire coûta malheureusement la vie au +lieutenant Dromard. Le 7 novembre, un rezzou analogue fut rejoint +et dispersé à Emi Madama. Le 27 novembre, un djich senoussi qui +s’abattit sur le Kanem fit preuve d’un mordant tout +particulier ; le camp des méhariste du Kanem, établi à +Ouachenkalé, à 45 kilomètres au N.-E. de Mao, fut attaqué à 3 +heures du matin par 300 guerriers du Borkou : le lieutenant +Moutot blessé à l’épaule gauche, 30 tirailleurs tués ou disparus, +le camp brûlé et tous les animaux blessés ou tués, tel était le +bilan de cette malheureuse affaire. Le 6 décembre, un autre rezzou +venait piller au Kanem et poussait jusqu’à 35 kilomètres de +Mao.</p> + +<p>Quelques mois après, le 21 mai 1910, les Khouân renouvelèrent +contre la section méhariste de Maul, du bataillon de Zinder, le +procédé de combat qu’ils avaient déjà employé à Ouachenkalé. Ce +détachement commandé par le lieutenant Ripert, se trouvait au +pâturage à 50 kilomètres environ de Nguigmi. La zériba<a id= +"FNanchor_202"></a><a href="#Footnote_202" class= +"fnanchor">[202]</a>, derrière laquelle étaient retranchés les +tirailleurs, fut brusquement attaquée, à 3 heures du matin, par 500 +Arabes tripolitains. Le combat fut acharné et dura 4 +heures.<span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span> Les +tirailleurs, qui avaient d’abord été refoulés, durent donner cinq +assauts succesifs pour reprendre définitivement la zériba : +120 Arabes et la plupart des chefs du rezzou restèrent sur le +terrain ; de notre côté, nous avions le vétérinaire Boiron +tué, le sergent Léger blessé, 9 tirailleurs tués et 19 blessés sur +un effectif de 63 hommes.</p> + +<p>Ces quatre combats livrés aux Senoussis, en 1909 et 1910, nous +coûtaient : 2 officiers tués, 1 officier blessé, 1 sergent +blessé, 61 tirailleurs tués ou disparus et 52 blessés. Ces simples +chiffres suffisent à donner une idée de la valeur de nos +adversaires dans le Sahara oriental.</p> + +<p>Les incursions des Senoussis sur les territoires soumis à notre +domination continuèrent : dans les derniers mois de 1910, peu +après la défection du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil et de ses +Oulâd Slimân, un djich vint surprendre Delfianga, à 40 kilomètres +au nord de Mao, et enleva 21 indigènes et 10 chameaux.</p> + +<p>Enfin, au mois de février 1911, la compagnie méhariste de +Zigueï, commandée par le capitaine Cauvin, fit une reconnaissance +dans le Djourab, au sud du Borkou, et, le 22 à 6 heures du matin, +tomba à l’improviste sur des Senoussia campés à Foukka. Les +guerriers ennemis (Arabes, Touareg, Oulâd Slimân et Tedâ) furent +mis en déroute, laissant sur le carreau quelques-uns de leurs chefs +et abandonnant des prisonniers, des chameaux, des fusils à tir +rapide et l’étendard blanc que le chef du Borkou, ʿAbd allah Tower, +avait au combat de Ouachenkalé, en novembre 1909.</p> + +<p>La Senoussia avait autrefois acquis une certaine influence à +Kano, à Zinder, au Kanem et au Ouadaï, sans pouvoir réussir +toutefois à supplanter la secte des Tidjania, dont la doctrine est +restée la plus répandue dans le pays. Les Khouân reculent +actuellement devant les Européens et l’autorité de leur +grand-maître ne s’exerce d’une façon complète que sur Djarhaboub, +Diâlo, Koufra, le Tibesti et le Borkou<a id= +"FNanchor_203"></a><a href="#Footnote_203" class= +"fnanchor">[203]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span>Les Senoussis +détestent les Turcs, qu’ils considèrent comme de mauvais +musulmans<a id="FNanchor_204"></a><a href="#Footnote_204" class= +"fnanchor">[204]</a>. Jusqu’à ces derniers temps, leur confrérie +avait pu étendre son influence dans la Tripolitaine, notamment au +Fezzan, sans que les maîtres du pays eussent cherché à la combattre +d’une façon énergique. Il arrivait même que des fonctionnaires +ottomans se faisaient affilier à la secte, de telle sorte que, dans +la réalité, le commandement effectif de la région passait entre les +mains du chef de la zaouia senoussie. L’arrivée des Jeunes-Turcs au +pouvoir parut devoir modifier cet état de choses : leur action +en Tripolitaine avait d’ailleurs été antérieure à la révolution du +23 juillet, et <em>Le Temps</em> a publié, au début de 1909, une +lettre intéressante<span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span> +faisant connaître le rôle joué par ceux d’entre eux qui y étaient +exilés.</p> + +<p>Le vali, Redjeb Pacha<a id="FNanchor_205"></a><a href= +"#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>, d’origine albanaise, +avait été mis par disgrâce à la tête de ce vilayet éloigné. Il +s’entoura de libéraux et confia même certains postes de +l’administration à des proscrits politiques. Djelal, ancien +professeur à Brousse, ancien inspecteur de l’enseignement à +Erzeroum, fut nommé moutessarif de Mourzouk<a id= +"FNanchor_206"></a><a href="#Footnote_206" class= +"fnanchor">[206]</a>. Il chercha à rendre au Fezzan son antique +prospérité commerciale et par suite, à rouvrir la route qui relie +cette province au Bornou. Les réformes du nouveau moutessarif et +des proscrits-gouvernants qui le secondaient furent bien +accueillies de la population. Elles « ne trouvèrent +d’opposition que chez les négociants riches, tous affiliés à la +secte des Senoussis, et qui, par suite d’accords particuliers avec +les pillards toubous, continuent à jouir de l’immunité la plus +complète contre les risques du désert ». Djelal-bey fut donc +amené à combattre les abus dont bénéficiaient ces commerçants et à +enrayer les progrès de la secte hostile aux Turcs : c’est +pourquoi il institua « une école et une zaouia officielle +opposées à la Senoussya et où se pratique un rite +libéral ».</p> + +<p>Les Turcs ont tout intérêt, comme nous, à combattre les menées +des Senoussis, à faire régner l’ordre dans le Sahara oriental et à +hâter la disparition des éléments de rapine et de meurtre, qui +empêchent la réalisation de tout ce que le pays peut comporter de +développement. Une entente avec eux sur les points suivants eût +donc été très utile : « Dispositions réservant absolument +nos droits sur le Tibesti, interdiction du commerce des armes, +répression de la piraterie dans les espaces désertiques, droit de +suite contre les malfaiteurs<span class="pagenum" id= +"Page_146">[146]</span> dans le Tibesti pour chacun des +contractants ; on pouvait même prévoir une solution +s’élargissant jusqu’à embrasser tout le Fezzan ».</p> + +<p>La collaboration franco-turque dans ces régions n’est +malheureusement pas possible, par suite de l’hostilité des +Jeunes-Turcs à notre égard. Ceux-ci ont toujours essayé d’entraver +notre action dans le Sahara oriental. D’ailleurs, le nationalisme +fanatique des Jeunes-Turcs — qu’on ne supposait pas, lors de la +révolution de 1908, devoir être un jour si hostiles à la France — +nous a cherché partout chicane en Afrique<a id= +"FNanchor_207"></a><a href="#Footnote_207" class= +"fnanchor">[207]</a>.</p> + +<p>Au temps du panislamisme hamidien, la Porte avait déjà +revendiqué Djanet, l’Aïr et le Kaouar. Le geste, sans être +agressif, était peu amical : ces pays ont très peu de valeur +par eux-mêmes et, au surplus, le sultan de Constantinople s’était +toujours désintéressé du vilayet tripolitain, dont une partie, +d’ailleurs, échappe encore complètement à l’action des autorités +ottomanes. Les Jeunes-Turcs persistèrent à considérer le Kaouar et +le Tibesti comme une dépendance de la Tripolitaine. Le moutessarif +du Fezzan, Djelal-Bey, mena une politique nettement hostile à +l’influence française. Nous savons qu’il avait déjà essayé de faire +occuper Djanet. En mars 1908, il envoya des ordres à Maï Adenou, +chef nominal du Kaouar, pour faire arrêter un groupe de détenus +politiques, qui s’étaient enfuis de Mourzouk et avaient réussi à +atteindre Bilma. Le moutessarif priait en même temps, à titre +officieux et privé, le commandant du cercle de Bilma de ne pas +s’opposer à l’exécution de ces ordres. Inutile d’ajouter qu’on ne +songea nullement à inquiéter les fugitifs. Ceux-ci furent bien +accueillis dans nos postes, où ils reçurent même quelques secours, +et ils purent gagner Nguigmi, la Nigéria et, de là, retourner à +Constantinople. En 1909, Djelal-Bey voulut établir une petite +garnison à Bardaï, dans le Tibesti, afin d’arrêter notre expansion +dans cette partie du Sahara :<span class="pagenum" id= +"Page_147">[147]</span> six pauvres hères de Mourzouk, avec un +drapeau, parvinrent au val Bardaï, grâce à la protection de Maï +Chafami, le chef toubou le plus influent du Fezzan, et furent +censés prendre possession du pays au nom du sultan turc<a id= +"FNanchor_208"></a><a href="#Footnote_208" class= +"fnanchor">[208]</a>.</p> + +<p>D’autres incidents montrèrent encore combien étaient peu +conciliantes les dispositions des Turcs à notre égard. Il y eut +d’abord les incidents à la frontière tuniso-tripolitaine, en +décembre 1909 et janvier 1910 : cette question fut réglée par +l’accord franco-turc du 19 mai 1910. Vint ensuite l’échauffourée de +Yat, en mars 1910. Le capitaine Cottes, commandant le cercle +d’Agadès, trouva à Yat, au nord de Bilma et à 10 jours de marche au +sud des monts Tummo — qui constituent la frontière entre la +Tripolitaine et les possessions françaises — une caravane escortée +par un détachement turc. Le capitaine fut prévenu dans la nuit que +la caravane dissimulait en réalité un rezzou de 60 Toubou du chef +Baduo, connu pour ses pillages en Azbin. Il voulut s’en assurer +aussitôt : mais les pillards, en cherchant à s’enfuir, +provoquèrent une escarmouche qui coûta la vie à une vingtaine +d’entre eux. L’officier turc, qui commandait l’escorte, voulut +continuer sa route sur le Kaouar, mais le capitaine Cottes +l’obligea à regagner la frontière. Cet incident motiva une +protestation diplomatique de la Porte. En France, on s’étonna que +le nouveau moutessarif du Fezzan, Sami Bey — qui renouvelait, sur +ce point, les agissements peu amicaux de l’ancien gouverneur Djelal +— eût donné un laissez-passer et une escorte à une caravane +comprenant un groupe de pillards, et on trouva surtout étrange le +fait d’envoyer un détachement turc en territoire français. Il est +vrai que les Toubou de ces régions font à la fois des offres de +soumission à Mourzouk et à Bilma et créent, par leur attitude, une +confusion dont ils cherchent à tirer le meilleur parti. Mais cela +ne saurait légitimer les prétentions des Turcs à méconnaître les +droits de la France dans ces pays.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_148">[148]</span>Il n’est donc +pas possible d’obtenir la collaboration des Turcs du Fezzan, pour +mettre les pillards du Tibesti hors d’état de nuire : le +voudraient ils, d’ailleurs, qu’il leur serait difficile de nous +aider en quoi que ce soit, étant donné le peu de moyens dont ils +disposent. On peut néanmoins et on doit réclamer que les menées +ottomanes au Tibesti ne nous empêchent point de mettre à la raison +les éléments de désordre qui se trouvent sur une terre française. +Or, dans les premiers jours de mars 1911, on a annoncé que les +Turcs avaient installé à Bardaï une véritable garnison, composée +d’une compagnie et de deux canons. Comme on le voit, c’est toujours +la même politique, hostile à la France, qui prévaut au Fezzan. On +peut s’étonner, tout d’abord, que les Turcs, qui se préoccupent si +peu de l’intérieur de la Tripolitaine, veuillent faire acte de +possession au Tibesti, qui est une terre française : notons, +au surplus, que ce pays est extrêmement pauvre et que les Tedâ, +mangeurs de dattes, qui l’habitent, passent leur temps à piller nos +protégés et à rançonner les caravanes. Mais, là comme ailleurs, le +nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs essaie maladroitement de +gêner l’action de la France. M. Guicciardini, ministre des Affaires +étrangères d’Italie, faisait discrètement allusion à cet état +d’esprit lorsqu’il déclarait, à la séance de la Chambre italienne +du 14 février 1910, que l’intégrité des provinces turques en +Afrique « est actuellement mieux garantie encore par le +nouveau régime de l’empire ottoman, qui ne tolérerait aucun acte +ayant un caractère menaçant pour ses provinces d’Afrique ». +Notre pays n’a jamais cherché — et cela pour bien des raisons — à +gagner du terrain aux dépens de la Tripolitaine : le danger +était ailleurs, mais le Comité « Union et Progrès » s’en +est rendu compte trop tard.</p> + +<p>Le Tibesti, qui se trouve dans la zone française, est un nid de +brigands, où il faudra se décider à agir tôt ou tard. Pour le +moment, une pareille opération de police n’est point autorisée. A +la séance de la Chambre du 17 février 1910, sur une question de M. +Messimy, M. Trouillot s’était engagé à donner<span class="pagenum" +id="Page_149">[149]</span> des instructions pour que ne fussent +point occupés les territoires du Tibesti et du Borkou. Depuis lors, +M. Messimy a été ministre des colonies et, naturellement, le +principe de non-intervention dans ces deux pays, qu’il avait +défendu à la tribune, a continué à être la base de notre politique +dans le Sahara oriental. Mais, en attendant que l’ordre ait été +donné à nos troupes d’aller occuper le Borkou et le Tibesti, les +unités méharistes pourront limiter, dans une certaine mesure, la +possibilité pour les pillards toubous de venir opérer en territoire +soumis.</p> + +<p>La police du désert, dans la partie comprise entre la frontière +tripolitaine, le Tibesti, le Borkou, l’Ennedi et le lac Tchad, +revient :</p> + +<p>Dans le territoire militaire du Niger, aux sections méharistes +d’Agadès, d’Itchouma (au nord de Bilma) et de Maul (au nord-est de +Nguigmi), doublées chacune d’un détachement monté, comprenant une +quarantaine de chameaux ;</p> + +<p>Dans le Territoire militaire du Tchad, aux compagnies méharistes +de Zigueï et d’Ourâda.</p> + +<p>La section méhariste d’Agadès est chargée de combattre les +rezzous venus du Nord (dissidents hoggars) et du Nord-Est (Azdjer, +Arabes tripolitains) ; elle doit, en outre, surveiller les +nomades de l’Azbin et veiller à la sécurité de la route +Agadès-Fachi, que les Touareg utilisent pour leur caravane annuelle +du sel<a id="FNanchor_209"></a><a href="#Footnote_209" class= +"fnanchor">[209]</a>. Cette caravane est habituellement escortée +par le détachement monté de l’Azbin.</p> + +<p>Le manque de pâturages dans le Kaouar n’a pas permis d’y +installer des méharistes. Le détachement monté de la garnison de +Bilma fait la police des oasis et doit agir éventuellement contre +les bandes qui viendraient piller dans les environs. Mais la +protection du pays revient à la section méhariste d’Itchouma, qui +surveille la frontière tripolitaine et les routes menant au +Tibesti.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_150">[150]</span>La section +méhariste de Maul est spécialement chargée de faire la police dans +la région comprise entre Nguigmi et Bilma et doit poursuivre les +rezzous venus du Tibesti ou du Borkou. L’action de cette unité est +également secondée par un détachement monté.</p> + +<p>La compagnie méhariste de Zigueï opère dans les régions au sud +du Borkou ; celle d’Ourâda, dans les pays qui s’étendent entre +le Borkou et l’Ennedi. Dans son discours au Conseil de +gouvernement, en ouvrant la session d’octobre 1910, M. Merlin, +gouverneur général de l’Afrique équatoriale française, +reconnaissait « qu’il sera nécessaire d’en placer une +troisième entre les deux, de façon à couvrir complètement nos +avant-postes contre toute incursion venant du Borkou ou de +l’Ennedi ». En attendant la création de cette nouvelle +compagnie méhariste, le poste de Moussoro (50 tirailleurs et 50 +goumiers) surveille le Baḥr el Ghazal, administre les Kreda et les +Kecherda et assure les communications avec le Batah.</p> + +<p>Ces différentes unités ont à remplir une tâche difficile, car +les pillards senoussis, les Toubou, tout particulièrement, sont des +adversaires d’une très grande mobilité, excellant dans les coups de +main audacieux et rapides : ils enlèvent les courriers, +pillent les caravanes, razzient les indigènes qui reconnaissent +notre autorité et emmènent souvent des femmes et des enfants en +esclavage. Toute caravane qui n’est pas escortée ou qui s’aventure +dans le désert, sans s’être assuré au préalable la protection des +Senoussis, risque fort de devenir la proie des Toubou dissidents. +En 1909, les Tomâghera de la vallée de Marmar<a id= +"FNanchor_210"></a><a href="#Footnote_210" class= +"fnanchor">[210]</a>, dirigés par le fils de Zetimi, pillèrent même +à Bibbela les commerçants du Kaouar, jusque-là généralement +respectés des pires brigands.</p> + +<p>Quelques-unes des bandes qui parcourent cette partie du Sahara +comprennent un assez grand nombre de fusils. Dans le Sahara +oriental, la rencontre du commandant Gadel dans<span class= +"pagenum" id="Page_151">[151]</span> la Tintouma, les combats de +Ouachenkalé et de Karam, dans la région de Tonbouktou, les combats +d’Achorat et de Kiffa ont surabondamment démontré qu’un effectif de +60 fusils, pour une section méhariste, était nettement insuffisant. +Dans un combat livré au désert, la protection du convoi, les pertes +du début, l’obligation de recueillir les blessés et les tués +empêchent un pareil détachement de manœuvrer : il est +immédiatement fixé par le feu des adversaires et, si ceux-ci sont +nombreux, voué à l’enveloppement. On pourra objecter, il est vrai, +qu’un effectif supérieur serait alourdi par le convoi relativement +considérable qu’exige une pareille troupe et que celle-ci perdrait +en mobilité ce qu’elle gagnerait en puissance. Sans doute : +mais, quand on doit lutter contre des adversaires tels que les +Arabes et les Berbères, il est prudent et de bonne politique de ne +pas risquer un échec qui, à tous points de vue, serait fort +regrettable. D’ailleurs, il ne faut point oublier que, dans ces +pays, tout échec se transforme facilement en désastre. Nos +adversaires, montés à méharis, sont d’une très grande mobilité et +une petite troupe peut être enveloppée et complètement détruite. Le +fait s’est d’ailleurs produit en Mauritanie, à trois reprises +différentes, durant l’année 1908<a id="FNanchor_211"></a><a href= +"#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>. On semble s’être rendu +compte, en haut lieu, de la nécessité de cette augmentation +d’effectif : tout récemment, en effet, nos forces méharistes +ont été augmentées de 32 hommes à Kiffa et de 60 à Tombouctou.</p> + +<p>La direction de l’action senoussie dans le Tibesti méridional, +au Borkou et dans la région de Ouéta-Archeï appartient à Moḥammed +es Sounni, celui-là même qui échoua dans ses<span class="pagenum" +id="Page_152">[152]</span> tentatives d’emprise politico-religieuse +sur le Bornou et le Ouadaï. Il est originaire du Maroc et a une +cinquantaine d’années. Sa résidence est à Gouro, à cinq jours de +Yên, sur la route qui mène du Borkou à Koufra. Le délégué de Si +Aḥmed Chérif se rendit à ʿAïn Galakka, en mai 1907, après le départ +du capitaine Bordeaux. Les deux fortins de Faya et d’Aïn Galakka +furent réoccupés et renforcés. Barrani fut remplacé par un de ses +lieutenants, Moursal Taouil, un ancien captif, qui devint le +véritable chef du Borkou. Disons, en passant, que la Senoussïa +emploie volontiers des anciens captifs, à qui elle donne +généralement des emplois de second ordre : indépendamment de +Moursal Taouil, on comptait encore, parmi les notables du Borkou, +ʿAbdallah Tower, qui était fortement teinté, et Aḥmed Belâl, captif +de case. Comme nous le verrons plus loin, ce procédé a été +généralisé au Ouadaï.</p> + +<p>La deuxième attaque d’ʿAïn Galakka, en 1908, fut un échec pour +la compagnie du Kanem. Elle coûta la vie à Moursal Taouil, qui fut +remplacé par ʿAbd Allah Tower, celui qui avait construit le fortin +en briques sèches d’ʿAïn Galakka. Il entoura cet ouvrage d’une +deuxième enceinte, concentrique à la première, et l’intervalle fut +comblé avec du sable. Son lieutenant est Aḥmed Delal, qui a +reconstruit Faya.</p> + +<p>Quoique l’échec du capitaine Sellier eût excité, au plus haut +point, l’enthousiasme et l’ardeur des Senoussis, beaucoup ne se +sentirent pas suffisamment à l’abri d’une nouvelle attaque +française et les plus riches d’entre eux se réfugièrent dans +l’Ennedi : ils allèrent nomadiser vers Ouéta, pour y faire +pâturer leurs chameaux, auxquels ne convenait pas, du reste, le +climat humide du Borkou. Un commencement d’exode de femmes et de +biens des Senoussis d’ʿAïn Galakka sur Gouro eut lieu également +après le combat de Karam. De même, après le raid du capitaine +Bordeaux en 1907, la route caravanière de Benghazi à Abéché, par +Ouéta, avait été portée plus à l’Est.</p> + +<p>Par la suite, les pillards senoussis se montrèrent très +entreprenants :<span class="pagenum" id= +"Page_153">[153]</span> leur nouveau succès à Ouachenkalé et leurs +incursions en plein Kanem provoquèrent un certain flottement parmi +les indigènes fidèles à notre cause. D’autre part, les événements +du Ouadaï liaient les mains au lieutenant-colonel Moll, qui se +trouvait dans l’impossibilité absolue d’agir énergiquement contre +nos adversaires. L’eût-il pu d’ailleurs, que les instructions +ministérielles lui interdisaient formellement d’aller au Borkou. Un +rapport de cet officier supérieur, en date du 2 février 1910, nous +montre quelles étaient ses graves préoccupations à ce +moment-là.</p> + +<p>« La situation au Kanem, écrivait-il, s’est aggravée du +fait du succès des Khouân à Ouachenkalé et du fait de l’impunité +dont ont bénéficié leurs nombreux rezzous depuis notre insuccès à +ʿAïn Galakka en septembre 1908.</p> + +<p>« La question Kanem-Ghazal-Borkou semble, en effet, +évoluer. Naguère, au moment de notre arrivée au Kanem, elle avait +l’aspect d’une lutte entre les troupes senoussies et les troupes +françaises.</p> + +<p>« Une seconde phase fut remplie par des actes de pillage, +des rezzous et des contre-rezzous. Et maintenant, les Borkouans, +impunis, deviennent de plus en plus audacieux, leurs rezzous +prennent de l’importance. Le fanatisme senoussi reprend confiance. +Les Khouân et les Tedâ s’unissent tant par besoin de vivre que par +haine du chrétien. Ils vont être les acteurs de la troisième phase. +Ils sont nombreux, puissamment armés, audacieux, fanatisés. Leurs +bandes sont grossies de tous les fidèles de l’Afrique Occidentale +qui ont fui, de gré ou de force, le roumi, de tous les mécontents +du Tchad et du Ouadaï, des pillards du Tibesti que nos troupes +gênent à Bilma, des Fezzanais et Tripolitains affiliés au +senoussisme ou dont nous appauvrissons le commerce d’esclaves. Tous +ces éléments hostiles, refoulés de toutes parts dans ce coin de +terre d’Islam encore vierge de tout contact impur, ont atteint leur +limite de compression, et cet état de compression même, comme s’il +obéissait aux lois naturelles de la physique, leur donne une force +et une vigueur toutes<span class="pagenum" id= +"Page_154">[154]</span> nouvelles. L’événement du Dar-Massalit ne +peut que faire croître leur audace.</p> + +<p>« Il serait regrettable que le territoire ne fût pas en +mesure de résister à cette force. Nos échecs à l’est du Tchad ne +pourraient avoir qu’une fâcheuse répercussion sur le territoire de +Zinder et peut-être sur tout notre domaine de l’Afrique du +Nord. »</p> + +<p>En mai 1910, le lieutenant-colonel Moll installa à Zigueï la +compagnie méhariste du capitaine Cauvin et plaça une section +d’artillerie à Mao. Les Khouân poussaient les nomades à nous +abandonner pour se joindre à eux et, en août 1910, se produisit la +défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil. +Cet événement était de nature à augmenter les inquiétudes du +lieutenant-colonel Moll, car il prouvait que notre prestige au +Kanem avait beaucoup baissé et que la propagande antifrançaise de +la Senoussïa redoublait d’activité.</p> + +<p>La situation était d’ailleurs inquiétante. On signalait la +formation de nombreux djiouch et la présence d’importants +groupements à ʿAïn Galakka.</p> + +<p>En outre, du Qaire parvenait la nouvelle qu’il fallait +s’attendre à des événements sérieux de ce côté. Le moyen le plus +sûr de briser l’action senoussie dans ces parages — et, comme +conséquence, de rassurer les populations soumises et d’empêcher de +nouvelles défections — eût été l’occupation du Borkou. +Malheureusement, le lieutenant-colonel Moll n’avait ni les moyens +nécessaires ni l’autorisation d’agir ainsi, et, au surplus, les +événements du Dar Massalat sollicitaient toute son attention. Dans +une lettre personnelle, en date du 15 septembre 1910, il se +prononçait formellement pour une action militaire au Borkou.</p> + +<p>« Il existe, dit-il, une grande inquiétude chez les +populations du Kanem... Il y a certainement de l’agitation au +Borkou, tout au moins quelque chose qui se prépare...</p> + +<p>« J’ai récemment écrit à Brazzaville pour faire connaître +mon opinion au sujet du Borkou. Notre politique +d’expectative,<span class="pagenum" id="Page_155">[155]</span> +notre attitude défensive sont inadmissibles. L’offensive seule +convient pour parer les coups. Autrement nous sommes toujours sur +le qui-vive, en état d’alerte, partout exposés. Et cela coûte plus +cher. La défensive n’a jamais donné de bons résultats.</p> + +<p>« Et de la part de la France c’est incompréhensible ! +Nous nous laissons à chaque instant, sans rien pouvoir, enlever des +gens qui sont emmenés en captivité. De petits rezzous +insaisissables prennent ici ou là hommes, femmes et enfants. Et +c’est vendu au Borkou ! Il n’y a qu’un remède : agir +là-bas. C’est moins cher et plus conforme à nos désirs +d’humanité.</p> + +<p>« Plus nous attendrons, plus ce sera difficile et plus +aussi nous aurons de chance de nous voir enlever le Borkou par les +Turcs. Ce sera joli. En tout cas, un mouvement se dessine +certainement contre nous. Nous ne pourrons l’enrayer que par +l’offensive.</p> + +<p>« Nous laissons, dans la défensive, le choix du moment et +du point de l’attaque à l’ennemi. Et notre front est grand<a id= +"FNanchor_212"></a><a href="#Footnote_212" class= +"fnanchor">[212]</a>. »</p> + +<p>Il n’est pas exagéré de dire que l’occupation du Borkou règlera +presque entièrement la question senoussie. Les oasis du Borkou +constituent le grenier de la tourbe de pillards qui nomadise entre +ce pays et l’Ennedi. Le jour où elles seront enlevées aux +Senoussis, le ravitaillement en grains et en dattes des guerriers +de Si Aḥmed Chérif sera rendu extrêmement difficile. D’autre part, +la prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï leur ont enlevé tout +espoir de s’approvisionner de ce côté : notons, au surplus, +que la contrebande des armes et la traite des esclaves, deux choses +très fructueuses, ont été radicalement supprimées de ce fait<a id= +"FNanchor_213"></a><a href="#Footnote_213" class= +"fnanchor">[213]</a>. Donc, le Ouadaï pacifié<span class="pagenum" +id="Page_156">[156]</span> et le Borkou en notre pouvoir, ce ne +sont pas les pauvres oasis libyennes et le maigre commerce qui se +fera dans le Sahara oriental qui fourniront à la Senoussïa les +ressources nécessaires pour continuer la lutte contre nous. Si +Aḥmed Chérif aura encore les offrandes et peut-être le dévouement +de certains fidèles de la Cyrénaïque et d’ailleurs, et aussi la +collaboration des Tedâ du Tibesti : mais ce ne sera point +suffisant. Les défections seront dès lors nombreuses, beaucoup de +dissidents reviendront à nous et, le jour où le Tibesti sera +également occupé, les irréductibles se réfugieront dans le désert +de Libye : à ce moment-là, l’action senoussie en Afrique +centrale aura vécu.</p> + +<p>On comprend donc l’intérêt vital qui s’attache, pour Si Aḥmed +Chérif, à la possession du Borkou, qui est en quelque sorte le +dernier obstacle opposé à l’expansion envahissante de la France +dans le Sahara oriental. Selon nous — et il ne faut voir là qu’une +opinion personnelle — le chef de la Senoussïa, sentant qu’il lui +était impossible de nous arrêter par ses propres moyens, a préféré +renoncer à la politique traditionnelle de son ordre plutôt que de +perdre le Borkou. Il a donc fait appel aux Turcs et, en France, on +a appris avec stupeur que le drapeau ottoman avait été arboré à +ʿAïn Galakka en avril 1911 : le chef toubou Zetimi avait servi +de guide à l’officier et au tirailleur turcs de la garnison de +Bardaï, qui étaient venus au Borkou. Les journaux rapportèrent que +la forteresse de ʿAïn Galakka comptait 500 soldats senoussis et +donnèrent diverses explications de la présence des Turcs en cet +endroit : d’après certains renseignements, Si Aḥmed +Chérif<span class="pagenum" id="Page_157">[157]</span> avait +sollicité du gouverneur turc de Benghazi l’envoi à ʿAïn Galakka +d’un drapeau et d’un soldat ottomans ; selon d’autres, +l’acceptation de ce drapeau avait été imposée par les autorités +tripolitaines au chef senoussi ʿAbd el Laṭif el Toweri (Abdallah +Tower ?), sur des ordres venus de Constantinople. Cette +dernière hypothèse paraissait d’ailleurs peu vraisemblable. On a +su, par la suite, que le gouvernement turc était étranger à +l’occupation. Mais on apprit également que Si Aḥmed Chérif, +renonçant à la belle indépendance de ses prédécesseurs vis-à-vis de +toute autorité spirituelle ou temporelle, avait envoyé récemment +une ambassade à Constantinople, pour faire acte de soumission +religieuse. Cette attitude toute nouvelle lui a sans doute permis +de solliciter et d’obtenir, des autorités tripolitaines, la +protection du drapeau ottoman pour la forteresse de ʿAïn Galakka. +En tout cas, « des représentations furent faites par le +département des affaires étrangères auprès du gouvernement ottoman +sur la nécessité de respecter le statut provisoire du Tibesti et du +Borkou ». De plus, une commission devant se réunir à l’automne +de 1911, pour faire la délimitation de la Tripolitaine et du Sahara +français, le gouvernement impérial fut prévenu que « les +commissaires français se refuseraient à considérer les mesures +prises par les autorités turques, pour étendre la domination +ottomane sur le Tibesti et le Borkou, comme constituant des titres +en faveur de la Turquie ».</p> + +<p>Depuis lors, le conflit italo-turc a constitué un fait nouveau +d’une grosse importance. Il est probable — étant donnés les +dispositions du gouvernement de M. Giolitti et l’état de l’opinion +publique chez nos voisins — que la Tripolitaine restera aux +Italiens. Au point de vue particulier de notre situation politique +en Afrique Centrale, la chose n’est pas pour nous déplaire : +depuis l’avènement des Jeunes-Turcs, les autorités ottomanes ont si +souvent affiché leur mépris de la convention franco-anglaise de +1899 qu’un changement de cette nature ne peut qu’être avantageux +pour nous. D’ailleurs l’Italie s’est engagée, vis-à-vis de la +France, à rester dans les<span class="pagenum" id= +"Page_158">[158]</span> limites que cet accord de 1899 a fixées +pour la Tripolitaine. Nous pourrons donc agir librement au Borkou +et au Tibesti ; d’autre part, dans un avenir plus ou moins +éloigné, l’occupation italienne dans l’intérieur du vilayet +tripolitain sera autrement effective que ne l’a été celle des +Turcs, et il est vraisemblable que les boutres arabes et maltais +chargés d’armes et de munitions de contrebande ne pourront plus +débarquer facilement leur cargaison à Benghazi ; la traite des +esclaves sera aussi énergiquement réprimée, car, malgré les +dénégations des fonctionnaires ottomans, elle se fait encore en +Tripolitaine, le fait est notoire en Afrique Centrale et, au +surplus, des caravaniers senoussis ont été surpris avec des convois +d’esclaves à destination de la Cyrénaïque<a id= +"FNanchor_214"></a><a href="#Footnote_214" class= +"fnanchor">[214]</a>. Enfin, le jour où les détachements italiens +et français se rencontreront à la frontière et uniront cordialement +leurs efforts pour traquer les dissidents, ceux-ci devront se +soumettre ou se réfugier dans le désert de Libye. A ce moment-là, +la pénétration européenne dans le Sahara oriental sera +définitivement assise.</p> + +<p>Que fera maintenant le grand-maître des Senoussis, Si Aḥmed +Chérif ? Il faut avouer qu’il n’a pas de chance. Juste au +moment où il met tout son espoir dans la protection des Turcs, les +Italiens entreprennent d’enlever à ceux-ci leur dernier coin +d’Afrique. Si Aḥmed doit être bien ennuyé. Les journaux se sont +occupés de lui, ces derniers temps : ils ont parlé de guerre +sainte, de la levée en masse des Arabes pour défendre la domination +musulmane des Turcs contre l’agression italienne, etc. Ils ont +généralement oublié de dire que les Arabes détestent +l’administration ottomane et que beaucoup d’entre eux ne font +aucune distinction entre Turcs, Italiens, Français ou Anglais. +Néanmoins la solidarité musulmane<span class="pagenum" id= +"Page_159">[159]</span> est réelle, et une attitude hostile de Si +Aḥmed Chérif envers les Italiens pourrait avoir des conséquences +sérieuses en Cyrénaïque, où l’influence senoussie est grande (la +confrérie possède plus de 300 zaouias dans le seul pays de +Benghazi). En manœuvrant avec adresse au point de vue +politique<a id="FNanchor_215"></a><a href="#Footnote_215" class= +"fnanchor">[215]</a>, les Italiens ne rencontreront peut-être pas +chez les Arabes la résistance acharnée que certains +prévoient : certes, ils auront à réduire des bandes plus ou +moins fanatisées, des contingents encadrés par les Turcs, ceux qui +combattront pour ne pas voir disparaître la traite des esclaves et +la contrebande des armes de guerre, et, au fur et à mesure de +l’occupation du pays, des éléments turbulents qui ont toujours été +en dissidence. Mais cette résistance pourra être brisée. Le corps +de débarquement paraît être, du reste, à hauteur de la tâche qui +lui incombe. Peut-être les Italiens seront-ils un peu déroutés par +le caractère tout particulier des colonnes à mener dans l’intérieur +du pays : ils pourraient avoir là quelques mécomptes...</p> + +<p>Quant à la confrérie des Senoussis, il faudra bien qu’elle se +résigne tôt ou tard à composer avec les Chrétiens, comme elle l’a +fait récemment avec les Turcs, et elle perdra alors le caractère de +farouche indépendance qui la distinguait jusqu’ici, pour n’être +plus qu’un ordre religieux comme les autres.</p> + +<p>Le sultan du Ouadaï, Doud-Mourra, était un adepte de la +Senoussïa. Il faut dire cependant que, dans ces dernières années, +l’influence de la secte à Abéché avait beaucoup diminué. El Mahdi +n’avait déjà point su dissimuler suffisamment<span class="pagenum" +id="Page_160">[160]</span> ses prétentions au temporel, et cela +avait refroidi quelque peu l’enthousiasme des Ouadaïens pour la +bonne doctrine. Si Aḥmed Chérif chercha vainement à réconcilier +Aḥmed abou Rhazali et Doud-Mourra, qui se battaient pour le trône +du Ouadaï, en leur disant que tous les musulmans devaient s’unir +pour combattre les chrétiens : il ne fut pas écouté. +Cependant, après la prise d’Abéché et la fuite de Doud-Mourra, un +rapprochement se fit entre le sultan du Ouadaï et le grand-maître +des Senoussia : ce dernier délégua même son homme de +confiance, Moḥammed es Sounni, pour réconcilier ʿAli Dinar et +Doud-Mourra<a id="FNanchor_216"></a><a href="#Footnote_216" class= +"fnanchor">[216]</a> et décider les Foriens à nous combattre.</p> + +<p>Nous aurons l’occasion de reparler de la confrérie à propos du +Ouadaï.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c02"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_179"></a><a href="#FNanchor_179"><span class= +"label">[179]</span></a>« Le Trou au Natron, dit Nachtigal, +est un cratère gigantesque, dont la dépression, arrondie en forme +d’entonnoir, a bien trois ou quatre heures de tour sur plus de 50 +mètres de profondeur. Les parois de ce roc, à pic dans la partie +supérieure, présentent une couleur sombre qui contraste avec des +filets étroits de sel blanc qui ont valu à l’ancien cratère son nom +de Trou au Natron, et qui s’en vont serpentant vers le centre de la +dépression ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_180"></a><a href="#FNanchor_180"><span class= +"label">[180]</span></a>En dazaga, on dirait <em>ié kéddé</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_181"></a><a href="#FNanchor_181"><span class= +"label">[181]</span></a>Nachtigal.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_182"></a><a href="#FNanchor_182"><span class= +"label">[182]</span></a>Acyl ou Abou Goudjia : prétendant +ouadaïen soutenu par nos armes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_183"></a><a href="#FNanchor_183"><span class= +"label">[183]</span></a><em>Noto</em>, couverture faite de +plusieurs peaux de mouton (<em>faroua na’dja</em>, <span class= +"arabic">فروة النعجة</span>), cousues ensemble.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_184"></a><a href="#FNanchor_184"><span class= +"label">[184]</span></a>En arabe, <em>hamtal</em> ou +<em>handal</em> (<span class="arabic">حنظل</span>) ; en +toubou, <em>aber</em> ou <em>aouor</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_185"></a><a href="#FNanchor_185"><span class= +"label">[185]</span></a>Cette plante est une espèce d’armoise +(<em>semen contra</em> ou <i>artemisia herba alba</i>). Le +« semen contra », à doses faibles, agit comme +emménagogue, c’est-à-dire qu’il provoque l’apparition des +règles ; à doses plus fortes, c’est un vermifuge agissant +contre les ascarides lombricoïdes, vers intestinaux très communs +dans l’enfance, surtout de trois à dix ans. Ces deux propriétés du +chîḥ expliquent le port de cette plante comme préservatif par les +femmes et les enfants.</p> + +<p>M. René Basset nous dit qu’en Algérie et dans le nord de +l’Afrique, le chîḥ désigne également une sorte d’armoise +(<i>artemisia alba</i>) ; chez les nomades pauvres, on en fait +une infusion qui remplace le thé.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_186"></a><a href="#FNanchor_186"><span class= +"label">[186]</span></a>« La sultane était une vieille femme +rabougrie, fripée, ridée, ayant l’air d’une vieille +pourvoyeuse..... Elle avait la face à découvert, mais quelle +face ! quel museau ! »</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_187"></a><a href="#FNanchor_187"><span class= +"label">[187]</span></a>C’est la traduction donnée par le cheïkh. +Elle ne paraît pas cependant être tout à fait exacte. Nous avons +déjà vu que <em>meï</em>, <em>maï</em>, veut dire +« sultan ». Le mot teda <em>labou</em> est probablement +le même que le mot dazagada <em>laou</em> (la suppression du +<em>b</em> est très fréquente dans le dialecte méridional). Or, +<em>laou</em> signifie « ami, camarade ». +<em>Meilabou</em> voudrait donc dire « ami du +sultan ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_188"></a><a href="#FNanchor_188"><span class= +"label">[188]</span></a>Pour l’étude de la confrérie des Senoussia, +nous renvoyons le lecteur aux ouvrages suivants : Rinn, +<em>Marabouts et Khouan</em>. Alger, 1884, p. 481-515. — Duveyrier, +<em>La confrérie religieuse musulmane de Sidi-es-Senoussi et son +domaine géographique</em>. Paris, 1884. — Depont et Coppolani, +<em>Les confréries religieuses musulmanes</em>. Alger, 1897, p. +544-571. — Moḥammed el Hachaïchi, <em>Voyage au pays des +Senoussia</em> (traduit par V. Serres et Lasram). Paris, 1903.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_189"></a><a href="#FNanchor_189"><span class= +"label">[189]</span></a>Rinn, <em>Marabouts et Khouan</em>, pages +485-486.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_190"></a><a href="#FNanchor_190"><span class= +"label">[190]</span></a>C’est ce qu’on appelle <em>bidʿa</em> +« innovation » qui a donné lieu à de nombreuses +polémiques. Cf. Goldziher, <em>Vorlesungen über den Islam</em>, p. +281 et suiv.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_191"></a><a href="#FNanchor_191"><span class= +"label">[191]</span></a>« Le Soufisme, comme son nom l’indique +en partie, n’est autre chose que la recherche, par l’exercice de la +vie contemplative et les pratiques pieuses, d’un état de pureté +morale et de spiritualisme assez parfait pour permettre à l’âme des +rapports plus directs avec la Divinité. » (Rinn.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_192"></a><a href="#FNanchor_192"><span class= +"label">[192]</span></a>C’est, en effet, la tactique employée par +les émissaires senoussis dans la lutte qu’ils mènent contre nous +sur les confins du Kanem ; à l’heure actuelle, les Touareg, +les Oulâd Slimân et les Toubou dissidents forment la majeure partie +des guerriers qui combattent notre domination.</p> + +<p>Les idées qui guidaient l’action de la Senoussïa furent +radicalement modifiées par le fait de notre installation en Afrique +Centrale, et, depuis lors, la secte a eu recours aux intrigues +politiques et à la force des armes pour nous chasser de ce +pays.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_193"></a><a href="#FNanchor_193"><span class= +"label">[193]</span></a>Moḥammed el Hachaïchi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_194"></a><a href="#FNanchor_194"><span class= +"label">[194]</span></a>Sidi Moḥammed Chérif, frère de Si el Mahdi, +était mort d’une maladie de gorge, le 12 mars 1896, et avait laissé +quatre enfants : l’aîné était Sidi Moḥammed el ʿAbed, resté à +la zaouia de Djarhaboub ; le second, Si Aḥmed Chérif, avait un +peu plus de vingt ans à la mort de son oncle.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_195"></a><a href="#FNanchor_195"><span class= +"label">[195]</span></a>Ces Touareg vivent en partie au Borkou et +dans l’Ennedi. Les autres se trouvent sur les confins du Tou ; +des Azdjer de Guedasen habitent l’oasis de Waou, au nord du +Tibesti.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_196"></a><a href="#FNanchor_196"><span class= +"label">[196]</span></a><em>Khouan</em>, frères en religion.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_197"></a><a href="#FNanchor_197"><span class= +"label">[197]</span></a>Moḥammed el Hachaïchi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_198"></a><a href="#FNanchor_198"><span class= +"label">[198]</span></a>Indépendamment de la traite des esclaves et +de la contrebande des armes et munitions de guerre, les Khouan font +le commerce de tout ce qui constitue le luxe en pays nègre (tapis, +parfums, thé, sucre, etc.), ainsi que des objets de piété et des +étoffes. Lors de la prise de Bir Alali, on trouva dans la zaouia +une grande quantité de ces articles.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_199"></a><a href="#FNanchor_199"><span class= +"label">[199]</span></a>Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi donne des +renseignements intéressants sur le commerce qui se faisait, jusqu’à +ces derniers temps, entre la Cyrénaïque et le Ouadaï.</p> + +<p>« Depuis deux ans (depuis 1894), écrit-il, quelques +négociants de Tripoli et de Benghazi ont organisé une caravane qui, +partant de cette dernière ville, va à Ouadaï. Elle emporte toutes +sortes de marchandises : étoffes, sucres, thé, etc. +(n’oublions pas les armes et munitions de guerre). Elle reste trois +mois en route et, arrivée à sa destination, charge pendant 25 jours +des plumes d’autruche, des dents d’éléphants, des peaux (et elle +achète des esclaves). Sauf incident, elle est de retour à Benghazi +moins d’un an après son départ. C’est le cheikh Sidi El-Mahdi qui a +ouvert cette voie au commerce. Les caravanes traversent la région +de Koufra, dans le Beled El Djouf, où il a sa résidence ; +grâce à lui, la sécurité est si complète entre Benghazi et Ouadaï +qu’on n’a jamais entendu dire qu’un négociant ait été victime d’un +vol quelconque, fût-ce d’une entrave de chameau. » (<em>Voyage +au pays des Senoussia</em>, page 59.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_200"></a><a href="#FNanchor_200"><span class= +"label">[200]</span></a>Un missionnaire de la Senoussia avait même +promis le paradis à ceux qui assassineraient l’explorateur.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_201"></a><a href="#FNanchor_201"><span class= +"label">[201]</span></a>L’oasis de Djanet est une dépendance de +l’Algérie-Tunisie ; elle se trouve d’ailleurs à portée des +méharistes d’In-Salah.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_202"></a><a href="#FNanchor_202"><span class= +"label">[202]</span></a><em>Zériba</em>, haie, clôture d’épines +rapportées.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_203"></a><a href="#FNanchor_203"><span class= +"label">[203]</span></a>Les indigènes aiment à raconter que le +vieux Senoussi avait prédit la chose.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_204"></a><a href="#FNanchor_204"><span class= +"label">[204]</span></a>Ce sentiment n’est pas particulier aux +Senoussis. D’une façon générale, les Arabes de la Tripolitaine +n’aiment point les Turcs, qu’ils tiennent pour des étrangers, +uniquement préoccupés des impôts à faire payer par les habitants du +pays. Les procédés en usage dans l’administration ottomane, les +abus fréquents qu’elle commet ne font qu’augmenter cette +aversion ; d’autre part, les soldats turcs, envoyés pour faire +rentrer l’impôt, se montrent volontiers très durs pour les Arabes, +qu’ils détestent tout particulièrement. C’est pourquoi un grand +nombre de Bédouins, plus de 30.000 dit-on, ne voulant pas payer les +taxes très lourdes qui frappaient leurs troupeaux, ont préféré +émigrer en territoire égyptien. Ils rentreront vraisemblablement +dans la Cyrénaïque, quand l’occupation italienne soumettra ce pays +à une administration régulière.</p> + +<p>Hassoun Karamanli Pacha, le syndic actuel de Tripoli, pressenti +dès 1890, sur l’ordre de Crispi, au sujet d’une action italienne +dans le vilayet, avait déclaré que le pays était las de la +domination ottomane.</p> + +<p>Le cheïkh Moḥammed el Haïchi signale la demi-hostilité qui règne +entre Turcs et Senoussis : « Je dois dire à ce sujet, +écrit-il, que les Turcs, même ceux des classes élevées, sont mal +disposés envers le cheikh El Mahdi..... De son côté, le cheikh El +Mahdi ne sympathise pas avec eux, c’est du moins ce que j’ai +constaté quand je fréquentais les Khouans.</p> + +<p>« Le cheikh Sidi Ahmed Mokhtar, chef de la confrérie à +Mourzouk, me raconta le fait suivant : Le grand Sidi Moḥammed +Senoussi aimait si peu les Turcs qu’un jour il appela sur eux la +malédiction divine en disant : « O Dieu, faites que +toutes les fois que les Turcs occuperont un pays de la terre, ce +pays soit occupé après eux par les Européens ! » +(<em>Voyage au pays des Senoussia</em>, page 106.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_205"></a><a href="#FNanchor_205"><span class= +"label">[205]</span></a>Le maréchal Redjeb Pacha, homme d’État +éclairé, intelligent et hardi, reçut le portefeuille de la Guerre +dans le premier ministère libéral qui fut constitué par les +Jeunes-Turcs, après la révolution du 23 juillet : il mourut +presque aussitôt.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_206"></a><a href="#FNanchor_206"><span class= +"label">[206]</span></a>C’est Djelal qui faillit faire occuper +l’oasis de Djanet (à l’ouest de Rhat), située dans la zone +d’influence française.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_207"></a><a href="#FNanchor_207"><span class= +"label">[207]</span></a>A ce point de vue, l’occupation de la +Tripolitaine par les Italiens ne peut avoir que de bons +résultats.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_208"></a><a href="#FNanchor_208"><span class= +"label">[208]</span></a>Dès 1908, un kaïmakan, nommé Osman efendi, +avait été envoyé à Bardaï.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_209"></a><a href="#FNanchor_209"><span class= +"label">[209]</span></a>Tous les ans, une caravane de 8 à 10.000 +chameaux quitte les pâturages à l’est de l’Aïr et va chercher du +sel à Fachi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_210"></a><a href="#FNanchor_210"><span class= +"label">[210]</span></a>Ces Tedâ de l’enneri Marmar sont les fameux +« Toubou-Tourkman » qui tourmentèrent tant la caravane du +cheïkh Moḥammed et Tounesi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_211"></a><a href="#FNanchor_211"><span class= +"label">[211]</span></a>Signalons également, quoique le fait ait +une importance beaucoup moindre, l’affaire de Salal Akranga. En +janvier 1909, une reconnaissance d’indigènes fidèles, comprenant +des Djagadâ soumis et des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el +Djelil, partit du Kanem et se heurta dans la partie septentrionale +du Baḥr el Ghazal, à un rezzou senoussi de 400 fusils. +L’enveloppement de la troupe amie s’exécuta avec une rapidité +déconcertante : nos auxiliaires furent décimés et un grand +nombre d’entre eux tombèrent entre les mains des Khouân.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_212"></a><a href="#FNanchor_212"><span class= +"label">[212]</span></a><em>Bulletin du Comité de l’Afrique +française</em>, 1910.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_213"></a><a href="#FNanchor_213"><span class= +"label">[213]</span></a>On peut faire remarquer, il est vrai, qu’il +restera encore le Darfour. Mais ce pays est surtout tourné vers le +Kordofan et le Baḥr el Ghazal : El Facher ne se présente pas +comme l’aboutissement direct de la route caravanière venant de +Koufra et ne saurait, à ce point de vue, remplacer Abéché. D’autre +part, en supposant que de fréquentes relations s’établissent entre +les pays senoussis et le Darfour, les caravanes risqueraient fort +d’être enlevées par la compagnie méhariste d’Ourâda, qui a déjà +parcouru l’Ennedi, avec le commandant Hilaire. Il se peut que Si +Aḥmed Chérif continue à être dans de bons termes avec le sultan +ʿAli Dinar et à s’entendre avec lui pour combattre notre action en +Afrique Centrale : mais tout cela ne saurait compenser la +perte du Ouadaï pour l’Islam irréductible et, au surplus, toute +tentative de la confrérie des Senoussis pour établir sa domination +politico-religieuse au Darfour est destinée à échouer +complètement.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_214"></a><a href="#FNanchor_214"><span class= +"label">[214]</span></a>A propos du Fezzan, le cheïkh Moḥammed el +Hachaïchi écrit ce qui suit : « L’esclavage se pratique +ostensiblement ; quand le gouvernement apprend qu’un homme +vend des esclaves, il se fait donner par lui quelque cadeau +important et il n’y a pas de poursuites ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_215"></a><a href="#FNanchor_215"><span class= +"label">[215]</span></a>La proclamation en langue arabe, que le +général Caneva vient d’adresser à la population de Tripoli, +s’appuie très habilement sur la nature toute particulière des +rapports entre Turcs et Arabes : le général dit « que le +roi d’Italie a envoyé des navires et des troupes non pour subjuguer +le peuple de Tripolitaine et Cyrénaïque, et le réduire en esclavage +comme sous la domination turque, mais au contraire pour lui rendre +ses droits, lui donner la liberté et le protéger contre les +usurpateurs et contre tous ceux qui voudront l’attaquer. »</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_216"></a><a href="#FNanchor_216"><span class= +"label">[216]</span></a>On sait que Doud-Mourra, chassé du +Massalit, a dû faire sa soumission et est interné à Fort-Lamy.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span><a id= +"p2c03"></a>III</h3> + +<p class="sch1">LES AMMA BORKOUA</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Ammâ Borkouâ, qui parlent le dialecte +dazaga des Toubou du Sud, leurs voisins, présentent à peu près le +même type que ceux-ci, « un tantinet plus foncés de teint +peut-être, à les prendre en bloc ».</p> + +<p>Le Borkou comprend un certain nombre d’oasis, qui sont réputées +pour leur dattes ; <em>timbé Borkouâ</em>, plus grosses que +celles du Kanem. L’oasis de Boudôou, au nord du pays, est surtout +connue par ses mares d’eau natronée et d’eau douce. Il y a en +particulier un grand rahad<a id="FNanchor_217"></a><a href= +"#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>, où il suffit d’enfoncer +le pied dans la croûte terreuse pour faire jaillir une source assez +considérable. L’eau natronée est recueillie et versée sur des +rochers, où elle s’évapore : le résidu est un sel blanc, avec +lequel on confectionne de petits pains, qui servent à alimenter le +commerce de ces régions. Les Arabes Maḥâmid, d’Ourâda, venaient +autrefois acheter ce sel aux Ammâ Boudoâ avec des <em>gabag</em> et +du <em>thèb</em><a id="FNanchor_218"></a><a href="#Footnote_218" +class="fnanchor">[218]</a>. Le sel est également exploité dans des +carrières, comme à Demi, chez les Bideyat ; mais il est alors +rouge et terreux (<em>milḥ aḥmer</em>) et moins estimé que +l’autre.</p> + +<p>Les Ammâ Borkouâ comprennent des nomades et des +sédentaires.<span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span> Les +nomades constituent l’élément le plus important : la plupart +d’entre eux sont désignés sous le nom de <em>Boulguedâ</em>. Avant +l’installation d’une unité méhariste au nord du Kanem — à Bir Alali +d’abord, à Zigueï ensuite — ils faisaient paître leurs troupeaux +dans l’immense dépression qui s’étend au sud du Borkou, dépression +que remplissaient jadis les eaux du Tchad amenées par le Baḥr el +Ghazal. Ces nomades allaient chaque année dans leur oasis du +Borkou, pour y faire la récolte des dattes et des quelques céréales +du pays. C’est dans ces oasis que demeuraient, pour travailler, les +captifs et les serfs.</p> + +<p>Les contre-rezzous de nos méharistes ont obligé les Boulguedâ à +fuir leurs anciens pâturages. Quelques-uns d’entre eux sont +installés au Borkou ; les autres vont nomadiser, avec leurs +chameaux, du côté de Ouéta, Archeï et Am Chalôba. Dans l’ensemble, +les Boulguedâ se déplacent dans la région marquée par le Tibesti +méridional, le Borkou et le nord du Ouadaï. Ils entretiennent des +relations amicales avec les Tedâ du Tibesti, notamment avec ceux de +l’enneri Marmar. Enrôlés par la Senoussïa, ils secondent l’action +antifrançaise de cette secte et prennent une part active aux +rezzous menés contre le Kanem, le Kaouar et l’Aïr.</p> + +<p>Certains Boulguedâ avaient cependant fait leur soumission et +vivaient sous la protection du poste de Zigueï. Mais, dans ces +derniers temps, les succès obtenus par les Khouân, le coup porté à +notre prestige par les événements du Ouadaï, la défection des Oulâd +Slimân du cheïkh Aḥmed et la présence des Turcs à ʿAïn Galakka les +ont incités à abandonner notre cause. Nous avons perdu en eux +d’excellents auxiliaires, qui eussent pu rendre de précieux +services, le jour où on se décidera enfin à agir au Borkou.</p> + +<p>Une des tribus les plus importantes des Boulguedâ est celle des +Djagadâ, ou Diagadâ<a id="FNanchor_219"></a><a href="#Footnote_219" +class="fnanchor">[219]</a>. Ces nomades circulaient autrefois dans +l’Egueï et le Bodelé (Torô) : l’oasis de Kirdi, dans +le<span class="pagenum" id="Page_163">[163]</span> Borkou, leur +appartenait. Les Diagadâ s’étaient soumis en grande partie à +l’autorité française.</p> + +<p>Les Sangadâ<a id="FNanchor_220"></a><a href="#Footnote_220" +class="fnanchor">[220]</a> étaient maîtres du Korô, dans le Bodelé, +et leur siège au Borkou se trouvait dans l’oasis de Ngourr +Tigré.</p> + +<p>Les Daleâ ou Daliâ<a id="FNanchor_221"></a><a href= +"#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a> qui avaient leurs +pacages dans le Tiggui, au nord du Bodelé, sont originaires du +Kirdi. Ils ont la réputation d’êtres braves et entreprenants : +ils habitent actuellement la palmeraie de Kirdimmi.</p> + +<p>Les Bôlto ou Boultoâ occupaient la dépression du Kirri, au sud +du Borkou. Dans ce dernier pays, l’oasis d’Ollouboï leur +appartenait. Cette fraction, commandée par le kêdela Agré au moment +du voyage de Nachtigal, exerçait une sorte de suprématie sur les +autres tribus.</p> + +<p>Les Irié ou Iria<a id="FNanchor_222"></a><a href="#Footnote_222" +class="fnanchor">[222]</a>, originaires de l’oasis de Ngourr Mâ, +passaient la plus grande partie de l’année dans le Bathel. Ils +résident actuellement à Ngourr Mâ.</p> + +<p>Indépendamment des Boulguedâ, il y a encore deux fractions +nomades : les Ankatzâ et les Noreâ.</p> + +<p>Les Ankatzâ, ou Nakatzâ<a id="FNanchor_223"></a><a href= +"#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>, seraient un mélange de +Bideyat de l’Ennedi et de Toubou de l’oasis de Oun ; des Noreâ +ou Noarma vivent avec eux. Cette tribu est nombreuse : elle +est très riche en troupeaux et possèdent beaucoup de fusils. Elle +avait autrefois ses pâturages dans le Djourab ; son siège au +Borkou était l’oasis de Oun, où un grand nombre de captifs +(<em>agra</em>, <em>kamadja</em>) cultivaient la terre et +ramassaient les dattes. Notre action dans ces pays a rendu la +liberté à un certain nombre d’esclaves et forcé les Ankatzâ à +abandonner le Djourab. Ceux-ci — qui sont d’ailleurs des musulmans +fanatiques — ne nous le pardonnent point : ils sont devenus +les auxiliaires ardents des Senoussis et razzient nos +protégés.<span class="pagenum" id="Page_164">[164]</span> La plus +grande partie d’entre eux nomadise actuellement dans la région d’Am +Chalôba.</p> + +<p>Les Ankatzâ et les Noreâ sont des pillards fieffés. Ils ont +toujours été unis au Ouadaï et possédaient même un aguid ouadaïen. +Ils combattaient les Oulâd Slimân et leurs alliés, sous la coupe +desquels vivaient les Boulguedâ ; leurs rezzous opéraient au +Kanem, chez les Maḥâmid d’Ourâda et allaient piller également, vers +l’Est, les régions tributaires du Darfour.</p> + +<p>Les sédentaires, ou Dongosâ<a id="FNanchor_224"></a><a href= +"#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>, habitent principalement +les oasis de Yên, Boudôou, Tiggui, Yarda et Forom. Ils sont +beaucoup moins purs que les nomades, qui les méprisent et auxquels +ils sont assujettis. Cependant les Yârda, quoique sédentaires, +jouissaient autrefois d’une certaine indépendance. Les gens de Yên +(Yenoâ ou Oulâd Amian) sont les plus nombreux. Leur oasis est à 3 +km. du fortin senoussi de ʿAïn Galakka. « Les Yenoâ occupent +environ 300 cases. Leur chef, Soukou Bangaï, est très dévoué aux +Snoussis ; il recrute les travailleurs, garde les chameaux du +poste et fournit les courriers..... C’est à Yên que les captifs et +les tirailleurs de la zaouia ont leur famille et viennent dormir. +Partout apparaissent les traces de la protection du poste : +des burnous aux couleurs vives, des pains de sucre, du thé, des +Coran enluminés gisent dans les cases des principaux Téda et +attestent les services qu’ils ont rendus à la bonne cause<a id= +"FNanchor_225"></a><a href="#Footnote_225" class= +"fnanchor">[225]</a>. »</p> + +<p>Vers le Nord-Est, au-delà de la ligne Boudôou-Oun, le pays +redevient désert : il n’y a pas de villages, pas de dattiers +entre ces deux oasis et elles sont simplement réunies par une piste +que jalonnent quelques puits. On trouve un petit +groupement<span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span> de Tedâ +au nord du Borkou, à Gouring. Plus à l’Est, la région avoisinante +est habitée par quelques Bideyat : Anî, Ouanianga (Ouagnanga) +et Tourkôché.</p> + +<p>Le Borkou a été longtemps ravagé par les incursions des Oulâd +Slimân, des Touareg et des Maḥâmid. Les malheureux sédentaires, +traqués de tous les côtés, pillés sans merci, réduits en esclavage, +menaient une existence des plus précaires. Ils construisaient de +grandes échelles avec des troncs de palmier, et s’en servaient pour +se réfugier sur les quelques rochers isolés que l’on trouve dans le +pays. Ils accumulaient dans ces forteresses naturelles tout ce +qu’ils avaient de plus précieux, des vivres et de l’eau, et ils +pouvaient ainsi attendre le départ de leurs ennemis. Leur situation +est encore la même, d’ailleurs. Les Khouân sont actuellement les +maîtres du pays, mais le sort des Kamadja ne s’est point +amélioré : Arabes et Tedâ dépouillent ces malheureux de tout +ce qu’ils possèdent, leur existence est toujours aussi misérable et +ce sont toujours les mêmes procédés qu’ils emploient pour se +soustraire aux exactions et dissimuler les emplacements de leurs +villages. Voici, du reste, ce que rapporte le lieutenant Ferrandi à +ce sujet. « Conduits un jour par des traces fraîches jusqu’au +pied d’un piton où rien n’apparaissait, nous découvrîmes au sommet +une étroite entrée, fermée par de lourdes pierres. Un petit village +avait trouvé là son refuge contre les Blancs et il fallut, pour +entrer, parlementer longtemps. Enfin un à un les vieillards, les +femmes, les adultes sortirent et le chef nous dit d’une voix +tremblante : « Nous sommes des hommes de Yarda. Je ne +compte plus les jours où cette même grotte nous servit de refuge +tantôt contre les gens du Nord, tantôt contre ceux de l’Est, +aujourd’hui contre ceux du Sud. Nous sommes des Kamadja inoffensifs +à qui tout le monde en veut<a id="FNanchor_226"></a><a href= +"#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>. »</p> + +<p>Les Ammâ Borkouâ sont considérés comme <em>kirdi</em> par les +Arabes et les Toubou du sud. Il est vrai qu’ils boivent +du<span class="pagenum" id="Page_166">[166]</span> lakbi, mais ils +n’en sont pas moins des musulmans fanatiques. Leur zèle religieux +est d’ailleurs stimulé par les Khouân, qui recrutent de nombreux +adeptes parmi les Boulguedâ, les Ankatzâ et les Tedâ.</p> + +<p>Les Senoussis se sont retirés au Borkou, au début de 1903, après +la défaite et la mort d’Abou Aguila devant la zaouia de Bir Alali. +Depuis l’occupation du Ouadaï par les troupes françaises et +l’installation d’une compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes +Maḥâmid, la possession du Borkou est devenue pour les Khouân une +question vitale. Ce pays est leur grenier, leur seul centre de +ravitaillement dans la partie méridionale des contrées où ils +règnent. D’autre part, la présence des Français au Borkou amènerait +nécessairement la soumission de la plupart des dissidents et +barrerait la route aux rezzous des Senoussis. Ceux-ci seraient +forcés de réintégrer les oasis du désert de Libye et perdraient, de +ce fait, une grande partie de leur puissance : au surplus, le +coup porté au prestige de Si Aḥmed Chérif serait très dur. C’est +pourquoi, désespérant d’arrêter par leurs propres moyens +l’expansion naturelle de l’influence française, les Senoussis ont +fait appel aux Turcs, que, jusqu’ici, ils détestaient cordialement +et mettaient sur le même pied que les Chrétiens. Depuis avril 1911, +le drapeau ottoman flotte sur le fortin de ʿAïn Galakka. Ce geste +peu amical des Jeunes-Turcs à l’égard de la France n’est point fait +pour nous étonner, car il vient après beaucoup d’autres. Espérons +toutefois qu’il ne retardera pas la prise de possession du Borkou +par nos troupes et que celles-ci réduiront enfin à l’impuissance +nos derniers ennemis en Afrique Centrale. Les Kamadja n’en seront +point fâchés.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c03"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_217"></a><a href="#FNanchor_217"><span class= +"label">[217]</span></a>Mare, étang (avec de l’eau ou à sec).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_218"></a><a href="#FNanchor_218"><span class= +"label">[218]</span></a>Graine odoriférante.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_219"></a><a href="#FNanchor_219"><span class= +"label">[219]</span></a>Appelés aussi <em>Moussôou</em>, <em>nas +Oda</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_220"></a><a href="#FNanchor_220"><span class= +"label">[220]</span></a><em>Koroâ</em> ou <em>Dabous +Hallal</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_221"></a><a href="#FNanchor_221"><span class= +"label">[221]</span></a><em>Nâs Maramma</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_222"></a><a href="#FNanchor_222"><span class= +"label">[222]</span></a><em>Khayat er riḥ</em>, les coupe-vent.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_223"></a><a href="#FNanchor_223"><span class= +"label">[223]</span></a><em>Annâ</em> (nom des Bideyat, en dazaga), +<em>kazâ</em> ou <em>katzâ</em> (mélangés).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_224"></a><a href="#FNanchor_224"><span class= +"label">[224]</span></a>En arabe, <em>siyâd ed doungues</em> +<span class="arabic">سياد الدنقس</span>, <em>sâkenin</em> +<span class="arabic">ساكنين</span>. On appelle <em>doungues</em> +les amas d’immondices, d’ordures, que l’on trouve dans les +villages. Le mot toubou <em>dongosâ</em> a exactement la même +signification que <em>siyâd ed doungues</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_225"></a><a href="#FNanchor_225"><span class= +"label">[225]</span></a>Lieutenant Ferrandi, <em>Les oasis et les +nomades du Sahara oriental</em> (<em>Bulletin du Comité de +l’Afrique française</em>, 1910).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_226"></a><a href="#FNanchor_226"><span class= +"label">[226]</span></a>Lieutenant Ferrandi, article cité.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_167">[167]</span><a id= +"p2c04"></a>IV</h3> + +<p class="sch1">LES TOUBOU DU KANEM</p> + +<p class="sch2">(DAZAGADA KONOUMA)</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Toubou sont nombreux au Kanem, surtout +dans le nord du pays, mais le type n’est plus aussi pur qu’au +Tibesti ou même au Borkou. Ces Toubou se sont unis aux diverses +populations avec lesquelles ils vivaient en contact, Kanembou, +Toundjour, Arabes, surtout aux premiers. On retrouve chez les +nomades la maigreur et l’élasticité qui caractérisent les Toubou, +mais les formes sont déjà alourdies chez ceux qui mènent la vie +sédentaire. C’est pourquoi il n’est pas toujours facile de +distinguer un Gourân d’un Kanembou ou d’un Toundjour, surtout dans +la région Ngouri-Mondo, où le contact des trois populations a amené +de nombreux mélanges. On trouve fréquemment, dans le sud-est du +Kanem, des Toubou qui parlent le dazaga, le kanembou et +l’arabe.</p> + +<p>Les Toubou du Kanem ne sont pas aussi bons musulmans que leurs +frères du Baḥr el-Ghazal. Beaucoup d’entre eux boivent le +<em>khall</em>, boisson fermentée obtenue avec des dattes et divers +ingrédients. Les femmes sont connues pour leur mauvais caractère. +Elles cachent souvent un couteau sous leur pagne, mais s’en servent +moins toutefois que leurs sœurs du Borkou et du Tibesti : +celles-ci le portent fixé au coude par une gaîne en cuir, tout +comme leurs maris, et l’emploient fréquemment pour clore les +discussions.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_168">[168]</span>Parmi les Toubou +soumis à notre domination, ceux qui nomadisaient autrefois entre le +Kanem et le Borkou ont été obligés de se rapprocher du Kanem ou +d’aller s’installer vers Nguigmi, pour se mettre à l’abri des +incursions des pillards du désert et vivre sous la protection de +nos méharistes. Ils ont dû s’astreindre à mener une existence de +demi-sédentaires, et ce changement ne leur fut point favorable. +Nous citerons, à ce propos, quelques lignes du capitaine Colonna de +Leca : « Les Toubou ralliés à notre cause ne peuvent pas +s’éloigner des rives du lac Tchad et leurs animaux dépérissent sous +l’influence du paludisme. Petit à petit, ils renoncent à la vie +nomade pour devenir pâtres, vachers ou agriculteurs ; ils +traversent une crise de transformation qui met en danger jusqu’à +leur existence, car ils réussissent généralement mal dans le +travail agricole, auquel les générations antérieures ne les ont +nullement adaptés. Et cela augmente les difficultés politiques que +nous rencontrons chez les Toubous encore dissidents. Ceux-ci +constatent que leurs anciens frères qui ont accepté la domination +française sont voués à la misère ou réduits aux travaux de la +terre, qui jusqu’ici étaient réservés aux sédentaires et aux +esclaves. Ils éprouvent pour nous une aversion fort compréhensible. +Tout autre serait leur état d’âme s’ils voyaient leurs anciens +frères prospérer sous notre direction<a id= +"FNanchor_227"></a><a href="#Footnote_227" class= +"fnanchor">[227]</a>. »</p> + +<p>La situation des Toubou ralliés est analogue à celle qui a été +faite, durant plusieurs années, aux Arabes réfugiés au Fitri. Ces +nomades, obligés de se déplacer entre le Baḥr el Ghazal et le +Fitri, ont mené une existence pénible : mal vus des +sédentaires, en butte à l’hostilité des Kreda, razziés par les +Senoussis et les Ouadaïens ; ils ne pouvaient guère +prospérer ; d’autre part, l’humidité et les mouches du Fitri +faisaient parfois subir des pertes sérieuses aux troupeaux. Tout +s’est arrangé depuis la prise d’Abéché et l’occupation +du<span class="pagenum" id="Page_169">[169]</span> Ouadaï, qui ont +permis à ces Arabes de revenir sur leurs anciennes terres.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que beaucoup de Toubou qui avaient fait leur +soumission étaient allés rejoindre leurs frères dissidents. Ils ne +reviendront à nous que lorsque le Borkou sera occupé et qu’ils +pourront vivre en paix derrière la ligne marquée par les postes de +méharistes.</p> + +<p>Nous allons voir rapidement quelles sont les différentes +fractions toubou du Kanem.</p> + +<p><em>Gadoâ</em> ou <em>Gadouâ</em> — Cette fraction vit dans la +partie orientale du Chitati : elle est le produit d’un mélange +de Toubou et de Kanembou. Avec elle vivent de nombreux +Ḥaddâd : Ḥaddâd chassant au filet (Ḥaddâd cherek), Ḥaddâd +forgerons (Ḥaddâd sandala), Ḥaddâd tissant des gabag (Ḥaddâd +gotôn), Ḥaddâd armés de flèches (Ḥaddâd nichâb). Il y a également +des Arabes du groupe Qaoualma (Oulâd Mansour) et quelques Tedâ de +la tribu des Madâ<a id="FNanchor_228"></a><a href="#Footnote_228" +class="fnanchor">[228]</a>. Sédentaires pendant l’hivernage, les +Gadoâ se déplacent avec leurs troupeaux pendant la saison sèche. +Cette tribu, qui est une des plus importantes du Kanem, a joué +autrefois un grand rôle.</p> + +<p>Quand les Oulâd Slimân vinrent s’installer au Kanem le chef des +Gadoâ, Barka Hallouf, fit alliance avec eux et coopéra à toutes +leurs expéditions de pillage. Hallouf leur rendait de précieux +services par sa connaissance du pays et des habitants. De plus, la +tribu nomade des Oulâd Slimân était parfois dans l’impossibilité de +se procurer le grain nécessaire à sa substance. Grâce au travail de +l’élément sédentaire de sa tribu, Hallouf était toujours à même de +leur en céder.</p> + +<p>L’alliance avec les Arabes donna aux Gadoâ la prépondérance sur +toutes les autres tribus. Mais les choses se gâtèrent en +1871 : des dissentiments se produisirent entre les Oulâd +Slimân et les Gadoâ, entre ʿAbd el Djelil et Barka Hallouf. Après +quelques pillages réciproques, la lutte éclata ouvertement en +1872 : Barka Hallouf fut tué et le Chitati razzié. +Les<span class="pagenum" id="Page_170">[170]</span> Gadoâ +demandèrent alors l’aman. A la suite du meurtre de Hazaz, l’ancien +compagnon de Nachtigal, la lutte reprit de plus belle. Les Gadoâ se +réfugièrent dans les îles du Tchad et il ne resta au Chitati que +ceux qui n’avaient rien à perdre, les <em>mesâkin</em>.</p> + +<p>Plus tard, le fils de Hallouf, Allafi oueld Hallouf, fit la paix +avec les Oulâd Slimân et revint au Chitati : il s’engageait à +payer un tribut aux Arabes. Ceux-ci trouvèrent bientôt que les +Gadoâ ne leur envoyaient que du bétail de peu de valeur +(<em>bâṭel</em>) et qu’ils n’accordaient qu’une maigre hospitalité +aux Oulâd Slimân qui allaient au Chitati. Allafi fut mandé par ʿAbd +el Djelil. On lui reprocha d’avoir tué Hazaz, et il fut mis en +prison. Il fut plus tard emmené au Manga, où des captifs reçurent +l’ordre de l’assommer à coups de massue (<em>seder</em>). Les Oulâd +Slimân pillèrent de nouveau les Gadoâ et Koukounni Hallouf +(Nanazèn), un autre fils de Barka Hallouf reçut le commandement de +la tribu. On ne tarda pas à lui reprocher d’avoir caché du bétail +dans les îles du Tchad : il fut destitué. Koukounni ne fut pas +remplacé et la tribu resta sans chef pendant quelque temps. Plus +tard, kêdela Méla fut mis à la tête des Gadoâ et, après lui, +fougbou Kabber, fougbou Adem. Les Gadoâ, qui payaient un tribut aux +Oulâd Slimân, restèrent soumis aux caprices de ces pillards, +jusqu’au jour où la mort de ʿAbd el Djelil ouvrit une ère de +discordes et de luttes pour les Arabes. Les Gadoâ prirent parti +pour les Miaïssa.</p> + +<p><em>Youroâ.</em> — Vivent dans le Chitati, à côté des Gadoâ. Il +y en a aussi quelques-uns vers le Manga. Cette tribu serait +apparentée aux Noreâ de l’oasis de Oun.</p> + +<p><em>Ouarabba, Orabba, Orobba, Ourobba.</em> — Tribu sédentaire +quelque peu mélangée d’éléments kanembou. Vit à Kôou, dans le +Chitati, à côté des Gadoa, et dans le Liloa, à côté des +Dogorda.</p> + +<p>On trouve aussi des Ouarabba dans la région de Turbanguéda, sur +la Komadougou.</p> + +<p><em>Ouandala.</em> — Étaient autrefois très nombreux dans la +partie<span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span> ouest du +Chitati. Le voisinage des Oulâd Slimân et la prépondérance acquise +par les Gadoa du chef Hallouf les déterminèrent à émigrer en masse +à l’ouest du lac.</p> + +<p>Avant la rectification de la frontière séparant la Nigéria du +territoire de Zinder, les Ouandala eurent des démêlés avec +l’autorité anglaise : un chef influent, Aba Senoussi, fut même +condamné à être pendu. Actuellement, les Ouandala sont surtout +installés au nord de la Komadougou Yôou, entre Nguigmi et le Kabi +(pays de Kadjel). Lorsque nous occupâmes cette région, un poste +militaire fut aussitôt créé à Turbanguéda, sur la Komadougou.</p> + +<p>Les Ouandala ont des villages et s’adonnent à la culture du mil, +mais leurs troupeaux de bœufs restent dans la brousse. Quelques +Kecherda (Eyima), venus autrefois du Baḥr el Ghazal, vivent avec +eux.</p> + +<p>Deux chefs ouandala, Kaïdala Tokoï et Kaïdala Zezerti, habitent +le campement d’un grand chef des Kecherda de l’ouest, Moḥammed +Kosso ; un troisième chef ouandala, Kaïdala Gouat, a fait sa +soumission en décembre 1907.</p> + +<p>Au Kanem, on trouve un certain nombre de Ouandala dans la partie +ouest du Chitati, vers Rig-Rig, et avec les Kecherda d’Isa +Maïmi.</p> + +<p><em>Dogorda.</em> — Les Dogorda seraient apparentés aux Noreâ de +Oun et aux Youroâ du Chitati. Cette tribu, très nombreuse, vit dans +le Liloa (ou Léloua) qui, tout comme le pays de Mao, est réputé +pour ses dattiers.</p> + +<p>Les Dogorda luttèrent contre les Oulâd Slimân, quand ceux-ci +vinrent s’installer au Kanem. Après une longue résistance, ils +furent obligés de reconnaître la suzeraineté des Arabes, qui +continuèrent d’ailleurs à les piller de temps en temps. Les Dogorda +servirent d’auxiliaires à leurs vainqueurs, dans la lutte contre +les aguids el baḥr. C’est ainsi, par exemple, qu’ils prirent part +au combat d’Abou Chatên contre l’aguid Keneticha et que, plus tard, +l’aguid El Gadem fut tué par eux.</p> + +<p>Les Dogorda ont la réputation d’être très courageux. +On<span class="pagenum" id="Page_172">[172]</span> raconte que les +Ouadaïens de l’aguid El Gadem réussirent un jour à surprendre un +grand nombre de femmes et de jeunes filles dogorda, qu’on ligotta +aussitôt pour les empêcher de s’enfuir. On croyait obliger ainsi +les guerriers de la tribu à demander l’aman. Mais ceux-ci ne +voulurent rien entendre et continuèrent la lutte.</p> + +<p><em>Haoualla</em> ou <em>Famalla</em>. — Seraient apparentés aux +Dogorda. Les Famalla, qui ont beaucoup de sang kanembou, vivent à +l’est du groupe de Bir Alali, dans une région riche en dattiers. +Leur chef porte le nom de <em>Médelâ</em>. C’est pourquoi on donne +très souvent aux gens de cette tribu le nom de <em>Nas Médelâ</em> +ou, tout simplement, <em>Médelâ</em>. Ils sont sédentaires. Les +Famalla furent très maltraités autrefois par les Oulâd Slimân.</p> + +<p><em>Koumosalla</em> et <em>Oulâd Salem</em>. — Au nord et au +nord-ouest de Mao. Ils sont sédentaires. On les appelle <em>Nas +Kaïgamma</em>, du nom de leur chef. Ils seraient venus du Baḥr el +Ghazal. Ces fractions ne sont pas de pure race toubou et Nachtigal +croit qu’elles sont issues d’un mélange de Dâza et de Boulala.</p> + +<p><em>Yoroumma</em> ou <em>Yorouma</em>. — Vivaient autrefois dans +le Manga et étaient en bons termes avec les Oulâd Slimân. Lors de +notre arrivée dans le pays, une partie de ces Toubou se réfugia au +Borkou.</p> + +<p>Les Yoroumma appartiennent à la tribu des Kecherda, dont une +fraction porte d’ailleurs leur nom (Chennakora ou Yoroumma). Les +Kecherda forment actuellement deux groupes : ceux de l’Est +habitent, au nord du Fitri, la région appelée El Harr et vont +hiverner dans le Baḥr el Ghazal, au nord de Koal ; ceux de +l’Ouest mènent une existence de demi-sédentaires dans le cercle de +Nguigmi. Cette tribu est autrefois venue du Nord. C’est pourquoi +les Yoroumma du Kanem disent être venus des régions de l’Egueï et +du Baḥr el Ghazal.</p> + +<p><em>Abourda</em> ou <em>Ouorda</em>. — A l’est de Mondo. On en +trouve également du côté du Manga, vivant près des Gounda +(d’origine tibestienne) et des Aterêta (d’origine borkouane).</p> + +<p>Il y a aussi des Ouorda dans le Kadjel.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span><em>Oreda.</em> +— Vivent en sédentaires à Ndjikdada, dans la région de Dibinentchi. +Cette tribu était alliée à celle des Nguedjim.</p> + +<p><em>Noreâ</em> ou <em>Noarma</em>. — Kreda de la tribu de même +nom, laquelle habite le Baḥr el Ghazal. Ne pas les confondre avec +les Noreâ de Oun. On trouve quelques-uns de ces Kreda à côté de +Mondo et au nord de Mao.</p> + +<p><em>Bogaréâ</em> ou <em>Oulâd Bouguer</em>. — Kreda de la tribu +des Karda, qui vivent en sédentaires dans la région de Iagoubri, +entre Ngouri et Mao. Leur chef porte le titre de +<em>kachkadela</em>, composé du mot kanembou <em>kachalla</em> (ou +<em>kadjalla</em>) et du mot toubou <em>kêdela</em>, qui servent +tous les deux à désigner le chef. Les Bogaréâ se sont mélangés aux +Kanembou, comme d’ailleurs la plupart des Toubou qui habitent le +sud du Kanem.</p> + +<p><em>Djoura.</em> — Kreda qui mènent la vie nomade du côté du +Baḥr el Ghazal. Ils vivent en bons termes avec les Karda.</p> + +<hr class="decor width4"> + +<h4><span class="sserif">TOUBOU DES PAYS A L’OUEST DU +LAC</span><a id="FNanchor_229"></a><a href="#Footnote_229" class= +"fnanchor">[229]</a> +</h4> + +<p>Quelques tribus toubous sont représentées à l’ouest du lac +Tchad ; plusieurs des fractions, ainsi isolées, ont pris un +nom particulier.</p> + +<p><em>Mousso</em> ou <em>Moussôou</em>. — Appelés Kangou par les +Kanouri. Sont peut-être originaires du Baḥr el Ghazal, où l’on +trouve les puits de Massoa ou Moussôou.</p> + +<p>Les Mousso habitent la région de Kouka, au Bornou, où ils se +sont mélangés aux Mabeur. On en trouve aussi quelques-uns en +territoire français, au nord de la Komadougou. Ces Toubou +dépendaient autrefois des Ouandala, auxquels ils payaient un +impôt.</p> + +<p><em>Kabeto.</em> — Très anciennement fixés au Bornou. Ils +habitent le pays au sud de la Komadougou.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_174">[174]</span><em>Madâ.</em> — +Dans le nord du Bornou anglais.</p> + +<p><em>Ladama</em>, <em>Hédirdé</em>. — Dans le Kadjel. Les Toubou +du Kadjel cultivent le mil ; ils possèdent des bœufs, des +moutons et quelques rares chameaux.</p> + +<p><em>Adoumara.</em> — Peu nombreux. Ils élevaient autrefois des +chameaux dans le Koutous. Ils vivent actuellement dans la région de +Chirmalek et ne possèdent que des bœufs et des moutons.</p> + +<p><em>Tedâ.</em> — On trouve des Arinda dans le Kadjel.</p> + +<p>Des Gounda, originaires du Tibesti, vivent avec les Kecherda de +l’Ouest, dans les régions de Gouré et de Nguigmi. Venus du Tou, par +Bilma, ils restèrent quelque temps à Agadem : chassés de ce +pays par les razzias incessantes des Touareg, ils allèrent demeurer +avec les Kecherda, dans les pays avoisinant le lac Tchad. Lorsque +ceux-ci quittèrent le Kadjel pour remonter vers le Nord, les Gounda +revinrent à Agadem. Mais ils n’y restèrent pas longtemps et +retournèrent s’installer définitivement avec les Kecherda. Les deux +tribus se sont d’ailleurs fortement mélangées.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c04"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_227"></a><a href="#FNanchor_227"><span class= +"label">[227]</span></a>Capitaine Colonna de Leca, <em>Voyage à +travers le Sahara</em> (<em>Bulletin du Comité de l’Afrique +française</em>, 1909).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_228"></a><a href="#FNanchor_228"><span class= +"label">[228]</span></a>En toubou, <em>madâ</em> signifie +« rouges » et correspond à l’arabe <em>houmr</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_229"></a><a href="#FNanchor_229"><span class= +"label">[229]</span></a>Voir l’article du capitaine Martin, +<em>Notes sur les Toubous</em> (<em>Bulletin du Comité de l’Afrique +française</em>, 1910).</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_175">[175]</span><a id= +"p2c05"></a>V</h3> + +<p class="sch1">LES TOUBOU DU BAḤR EL GHAZAL ET DU OUADAÏ</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Nous allons étudier maintenant les Toubou +vivant dans le Baḥr el Ghazal : les Kreda et les Kecherda.</p> + +<p>Nous verrons également ceux qui habitent le Ouadaï : Kreda, +Noreâ et Cherafadâ.</p> + +<p>Tous ces Toubou sont soumis à l’autorité française.</p> + +<h4><a id="p2c05s1"></a>I</h4> + +<p class="sch3">LES KREDA</p> + +<p>Les Kreda, qui se donnent le nom de Karra, forment la fraction +la plus nombreuse des Gourân. Ils seraient venus, s’il faut en +croire la tradition, d’un pays appelé Lougoum. « Lorsque les +Arabes venus de la Mekke, disent-ils, se dirigèrent vers le Kanem, +une partie de nos gens suivit Maï Denâ<a id= +"FNanchor_230"></a><a href="#Footnote_230" class= +"fnanchor">[230]</a> ; les autres restèrent au pays de +Lougoum, sur les bords<span class="pagenum" id= +"Page_176">[176]</span> du Baḥr er Rigueïg<a id= +"FNanchor_231"></a><a href="#Footnote_231" class= +"fnanchor">[231]</a>. Ce n’est que plus tard que nos aïeux +descendirent du côté du Baḥr el Ghazal, où ils s’installèrent et où +nous sommes encore. » Ils célèbrent, dans leurs chansons, les +délices du pays de Lougoum et, de même que pour les Toundjour il +n’y a pas de pays comparable à Tunis la Verte, le pays des Lougoum +est, d’après les Kreda, le paradis du monde.</p> + +<ul class="simple5"> +<li><em>Lougoum tchosô</em>, Lougoum est un beau pays ;</li> + +<li><em>Ferâ montô</em>, il y a de nombreux troupeaux de +vaches ;</li> + +<li><em>Askâ montô, etc..</em>, beaucoup de chevaux...</li> +</ul> + +<p>Quand les Kreda quittèrent ce pays et qu’ils descendirent vers +le Sud pour aller s’installer au Baḥr el Ghazal, ils perdirent au +change. <em>El baḥr meskenna djidoudna</em>, disent-ils : le +baḥr a appauvri nos aïeux.</p> + +<ul class="simple5"> +<li><em>Fôdi abba ntrô</em>, Le baḥr de nos pères ;</li> + +<li><em>Dézeâ ntraou</em>, de nos aïeux ;</li> + +<li><em>Moskenter</em>, nous a appauvris ;</li> + +<li><em>meskin djênto, etc..</em>, nous a rendus +« mesâkin »...</li> +</ul> + +<p>Les Kreda vinrent donc s’installer dans la région du Baḥr el +Ghazal, où ils menaient la vie nomade. Ils occupaient la région +nord du Baḥr, car, à ce moment-là, la région moyenne était occupé +par les Arabes : à l’Ouest, les Dagana ; à l’Est, les +Oulâd Hemed.</p> + +<p>Vers la fin du <span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup> +siècle, les Kreda commencèrent à descendre plus au Sud et +entamèrent avec les Arabes une longue série de luttes, pour la +possession de la partie du baḥr occupée par ces derniers. Les +Arabes furent refoulés petit à petit et la lutte se termina, en +dernier lieu, par le départ définitif des Arabes Dagana (1868).</p> + +<p>Entre temps, quelques Kreda, poussant vers l’Est, avaient trouvé +la région du Mourtcha. Elle leur convint et ils s’y fixèrent à +demeure. L’exode continua entre le Baḥr el Ghazal<span class= +"pagenum" id="Page_177">[177]</span> et le Mourtcha, et ce dernier +pays se couvrit de nombreux villages kreda.</p> + +<p>Dans le <em>Voyage au Ouadaï</em>, Nachtigal écrit, à propos des +Kreda : « Les Toubou étaient jadis sédentaires dans le +Baḥr el Ghazal, et ils étaient alors sous l’autorité du Bornou. +Mais après qu’Arous<a id="FNanchor_232"></a><a href="#Footnote_232" +class="fnanchor">[232]</a> et Kharout es Saghir<a id= +"FNanchor_233"></a><a href="#Footnote_233" class= +"fnanchor">[233]</a> les eurent razziés à plusieurs reprises, ils +abandonnèrent leurs villages et devinrent nomades. Ils conservent +d’ailleurs des établissements dans le Baḥr el Ghazal ainsi que dans +les pays d’Ambar et de Rimela, où ils viennent résider +temporairement ».</p> + +<p>L’intervention du Ouadaï chez les Kreda ne remonte pas au-delà +de Kharifeïn (1815-1829). ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), son +père, était allé au Baguirmi et au Kanem, mais il n’avait pas paru +chez les Kreda. Ce fut sous son fils, Kharifeïn, que, pour la +première fois, les aguids ouadaïens vinrent piller le Baḥr el +Ghazal. Plus tard, sous Moḥammed Chérif, Guignek et le djerma +Saber, qui étaient en lutte avec le sultan, se réfugièrent au Baḥr. +Ils y furent rejoint, battus, et, par la même occasion les Kreda +furent razziés. Chérif poursuivit ensuite ses adversaires du côté +du Chari<a id="FNanchor_234"></a><a href="#Footnote_234" class= +"fnanchor">[234]</a>. Cette année-là — qui fut, pour le Kreda une +année de famine — est restée tristement célèbre chez eux sous le +nom de <em>Senet omm adhem</em> <span class="arabic">سنة ام +عظام</span> : l’année des ossements. On ne voyait — paraît-il +— qu’ossements blanchis dans toute la région du Baḥr el Ghazal.</p> + +<p>A l’origine, les Kreda étaient tous nomades. La majeure partie +d’entre eux, d’ailleurs, mène toujours la vie nomade dans le Baḥr +el Ghazal. Il n’y a de Kreda sédentaires qu’au Mourtcha et dans +quelques villages du Kanem. Voici comment les premiers villages +furent installés au Mourtcha.</p> + +<p>Du temps de Kharifeïn, certains Kreda poussaient +leurs<span class="pagenum" id="Page_178">[178]</span> troupeaux +jusqu’à Er Remeli. Puis quelques <em>mehadjirin</em><a id= +"FNanchor_235"></a><a href="#Footnote_235" class= +"fnanchor">[235]</a>, <span class="arabic">مهاجرين</span>, trouvant +le pays à leur convenance, parce qu’il y avait de l’eau et que la +terre se prêtait bien à la culture du mil, allèrent demander à +Moḥammed Chérif la permission d’y installer un village. Ils +ajoutèrent que leur exemple serait bientôt suivi par d’autres Kreda +du Baḥr el Ghazal. La permission fut accordée et les Kreda +construisirent quelques villages dans la région d’Er Remeli. Mais +Er Remeli se trouvait sur la route des Ouadaïens, lorsque ceux-ci +se rendaient d’Abéché au Fitri. Or, les aguids et leurs troupes ont +été de tous temps un véritable fléau pour les pays traversés. C’est +pourquoi, vers le milieu du règne de Chérif, les Kreda sédentaires +commencèrent à remonter plus au Nord. Ils allèrent s’installer +progressivement dans la région qu’ils habitent encore actuellement, +le Mourtcha, dont Ambar (Ngalamiya) est un des villages les plus +méridionaux.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que les Kreda du Baḥr avaient toujours été +sédentaires. Il y eut cependant, à deux reprises différentes, des +villages et des cultures au Baḥr el Ghazal. Mais ce ne fut que +temporaire. Dès que les Kreda eurent pu acquérir quelques animaux, +ils reprirent la vie nomade. La première fois, sous Yousof +(1874-1898), ce fut lorsque l’aguid el baḥr, Oualdi Chaïb, +<em>mangea</em> les Kreda de telle manière que beaucoup de ces +malheureux, n’ayant plus rien, furent obligés de construire des +villages et de semer du mil, afin de pouvoir vivre. La seconde +fois, il y a une vingtaine d’années, vers 1886, ce fut lorsqu’une +épidémie bovine, <em>em massarin</em>, décima leurs troupeaux. +Mais, comme nous l’avons déjà dit, ces installations ne durèrent +pas longtemps.</p> + +<p>Contrairement à ce que croit Nachtigal, la misère a forcé les +Kreda à devenir pendant quelque temps, non pas nomades, mais +sédentaires. D’une façon générale d’ailleurs, des gens qui ont +toujours été nomades se résignent difficilement à<span class= +"pagenum" id="Page_179">[179]</span> renoncer à leur vie libre et +indépendante<a id="FNanchor_236"></a><a href="#Footnote_236" class= +"fnanchor">[236]</a>. Et, toujours d’une façon générale, ils ne le +font que si la misère les y contraint — comme les Kreda dont nous +venons de parler — que si la vie nomade leur est rendue impossible +par le climat humide des nouvelles régions où ils se sont fixés +(Arabes Dagana, Salamat, etc.), ou enfin, et cela alors se comprend +sans peine, que s’ils y sont astreints et parce qu’on voit d’un +mauvais œil leurs déplacements continuels<a id= +"FNanchor_237"></a><a href="#Footnote_237" class= +"fnanchor">[237]</a>.</p> + +<p>Les Kreda sont célèbres par leur turbulence. Avant notre arrivée +dans le pays, ils se battaient avec la plupart de leurs +voisins : habitants du Kanem, du Dagana, Kouka d’Aouni, +Boulala du Fitri, etc. Il faut dire aussi d’ailleurs que, +indépendamment des attaques qui étaient une riposte à des +agressions de la part des Kreda, les beaux troupeaux de bœufs de +ces derniers et le grand nombre de leurs chevaux excitaient bien +des convoitises.</p> + +<ul class="simple4"> +<li><em>Ouachîla iertchentô bi sontôdo</em> +</li> + +<li><em>Kinîna zaïla iertchentô Fadalassoudou</em> +</li> + +<li><em>Bagreï Massnia karnak iertchentô.....</em> +</li> + +<li><em>Kouga Ouarado iertchentô, etc.</em> +</li> +</ul> + +<p>C’est nous qui avons mis fin à leur lutte séculaire avec les +Arabes Dagana, qu’ils venaient piller à tout instant. Nous verrons +plus tard que, du côté des Arabes, les cheïkhs Mousa Abou Doumou et +ʿAli oueld Handja furent les derniers héros de cette lutte.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span>Du côté d’Aouni, +c’était la même chose. Les Kreda arrivaient subitement, au grand +galop de leurs chevaux, et, indépendamment des quelques moutons +qu’ils pouvaient trouver chez ces malheureux Kouka, ils enlevaient +aussi femmes et enfants. Les ravisseurs disparaissaient ensuite +rapidement. Il était difficile aux Kouka de les poursuivre, étant +donné le petit nombre de chevaux qu’ils pouvaient rassembler contre +des adversaires très bien montés et s’enfuyant dans un pays où +l’eau est relativement rare. Mais il leur arrivait de temps en +temps de tomber en nombre sur les Kreda et de leur infliger de +bonnes leçons.</p> + +<p>Même situation avec les Boulala. Les Kreda venaient également +chez ceux-ci enlever les troupeaux et surtout des femmes et des +enfants. Les Boulala se réunissaient alors, mais, tout comme les +Kouka, ils n’atteignaient que rarement leurs adversaires disparus. +S’ils les atteignaient d’ailleurs, le combat livré ne tournait pas +toujours à leur avantage. On dit que, lorsqu’ils surprenaient un +campement ennemi, les Boulala massacraient jusqu’aux femmes et aux +enfants.</p> + +<p>Du côté du Kanem, les Kreda étaient plus circonspects. Là, les +Dalatoua aussi bien que les Toundjour avaient, indépendamment de +leurs hommes, des Ḥaddâd à leur disposition, et les flèches +empoisonnées de ceux ci inspiraient aux Kreda une terreur +salutaire<a id="FNanchor_238"></a><a href="#Footnote_238" class= +"fnanchor">[238]</a>.</p> + +<p>Quant aux Oulâd Slimân, ils allaient de temps en temps piller au +Baḥr el Ghazal. Les Kreda les craignaient beaucoup car ces Arabes +étaient armés de fusils<a id="FNanchor_239"></a><a href= +"#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>. Les aguids el baḥr +protégeaient les Kreda d’une façon plus ou moins efficace, car il +arrivait parfois aux Ouadaïens d’être mis en fuite par les Oulâd +Slimân et leurs alliés. En tout cas, les Kreda ne pouvaient guère +lutter, à eux seuls, contre leurs redoutables adversaires ; +et, une fois entre autres, le cheïkh ʿAbd el Djelil<span class= +"pagenum" id="Page_181">[181]</span> se battit avec les Kreda près +du puits d’Alakhérit et en tua environ 300.</p> + +<p>Quelques-uns des Arabes Oulâd Hemed, qui avaient autrefois +quitté le Baḥr el Ghazal pour aller au Fitri, étaient revenus +depuis et partageaient le sort des Kreda.</p> + +<p>Nous savons déjà que la domination ouadaïenne n’empêchait +nullement les populations soumises de se piller réciproquement et +de se battre entre elles, d’une façon à peu près constante. Les +Ouadaïens, par leurs querelles intestines, ne faisaient d’ailleurs +que donner l’exemple.</p> + +<p>Les aguids administrant les régions de l’Ouest (aguid el Baḥr, +aguid el Moukhelaya, aguid el Djaadné, le djerma) restaient la plus +grande partie de l’année à Abéché. Durant cette absence, leurs +sujets avaient à se défendre par leurs propres moyens contre les +incursions des ennemis du Ouadaï. La lutte contre ces derniers +(Oulâd Slimân et autres Ouassali, Dazagadâ du Kanem) avait commencé +sous ʿAli (1858-1874). C’est l’aguid el Baḥr qui était chargé de +les combattre. Les Kreda, bon gré mal gré, lui servaient +d’auxiliaires, et aussi parfois les Kanembou, les Toundjour, +etc.</p> + +<p>Les premiers aguids el Baḥr — sous Moḥammed Chérif — traitèrent +les Kreda avec bienveillance : tels furent Bechara et +Atoca<a id="FNanchor_240"></a><a href="#Footnote_240" class= +"fnanchor">[240]</a>. L’aguid Yaya Kouroum, un captif diongoraï, ne +brillait pas par son courage. Une fois entre autres que, selon la +mode ouadaïenne, il venait de percevoir un impôt en razziant les +Kreda, il fut mis en demeure par ceux-ci d’avoir à leur restituer +les troupeaux. Et Yaya Kouroum rendit presque tout, pour éviter un +conflit avec ses administrés. Il dut se contenter de bien peu de +chose qu’il alla remettre au sultan.</p> + +<p>Mais cela changea avec Keneticha, un esclave bidey. On était +alors sous ʿAli. Cet aguid pilla les Kreda sans merci, et entama la +lutte contre les Oulâd Slimân et leurs alliés. Il a<span class= +"pagenum" id="Page_182">[182]</span> laissé une grande réputation +de bravoure. On raconte que, dans un combat, un coup de fusil tiré +de près avait mis le feu à son turban (<em>kademoul</em>). Comme +Keneticha restait impassible, ses gens se précipitèrent pour +éteindre le feu. Et lui de les rassurer, en disant que « le +feu ne pouvait pas brûler le kademoul d’un chef ». Il se +battit deux fois avec les Oulâd Slimân : il fut vainqueur la +première et battu la seconde.</p> + +<p>El Gadem oueld Atoca — sous Yousouf — se montra, comme son +frère, bienveillant envers les Kreda. Il trouva la mort dans un +combat livré aux Dogorda.</p> + +<p>Abou Zenat ne fut aguid el baḥr que pendant un an : il +avait peur des Kreda. Il fut remplacé par le borgne Moḥammed oualdi +Chaïb. Les indigènes appelaient celui-ci <em>Kolo madé +tchodogo</em><a id="FNanchor_241"></a><a href="#Footnote_241" +class="fnanchor">[241]</a>, parce que son œil unique était tout +rouge, ce qui, paraît-il, lui donnait l’air d’un diable +(<em>chèïṭân</em>). Cet aguid fut un pillard fieffé. Très aimé de +Yousouf, à cause des nombreuses prises qu’il envoyait à Abéché, il +razziait fréquemment les Kreda du Baḥr et de Mourtcha, ainsi que +les Kecherda. Il pillait tout aussi bien au Ouadaï, d’ailleurs et +jusque sur le marché d’Abéché. Il fut tué par Rabah devant +Mandjaffa (1894).</p> + +<p>Son sucesseur, le Tedâ Haggar Kébir, fut encore pire. Il fit +mettre à mort un grand nombre de Kreda et il pilla le Baḥr, le +Dagana, les Assâlè et les Kouka de la Batah. Devenu aguid er Rachid +à la place de Guelma, il fut tué devant Am Dem (1902), dans la +lutte entre Doud-Mourra et Aḥmed abou Ghazali.</p> + +<p>A ce moment-là, nous avions déjà fait notre apparition dans le +pays (fin 1899) : le Kanem était occupé (Bir Alali, janvier +1902), Yao aussi (1902). Indépendamment de notre présence, la lutte +entre Aḥmed abou Ghazali et Acyl d’abord, entre Aḥmed et +Doud-Mourra ensuite, avait empêché les aguids el baḥr de paraître +chez les Kreda.</p> + +<p>Au début de notre installation dans le pays, les +Kreda<span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span> pillèrent +comme par le passé, les populations soumises du Dagana et du Kanem. +Mais la riposte ne se fit pas attendre et, après avoir subi +quelques razzias, ils commencèrent à demander l’aman. Les +dissidents furent malmenés et, en fin de compte, tous les Kreda du +Baḥr el Ghazal se soumirent (1904). Ceux du Mourtcha continuèrent à +appartenir au Ouadaï (aguid el Moukhelaya).</p> + +<p>Du moment que le Baḥr el Ghazal nous appartenait, la charge +d’aguid el Baḥr n’était plus qu’un titre honorifique. Elle continua +cependant à exister au Ouadaï, de même d’ailleurs que celles de +djerma du Kanem, d’aguid ed Debaba, d’aguid ed Dagana, etc.</p> + +<p>Au début de 1905 eut lieu la fuite de Badjouri au Ouadaï. Après +l’arrestation d’Acyl, Badjouri était devenu le chef des Ouadaïens +réfugiés chez nous et il avait servi d’auxiliaire contre les Kreda +dissidents. Mais il avait aussi razzié des Kreda soumis (Noarma) +et, craignant nos châtiments de ce fait, il repassa au Ouadaï. Il +quitta Massakory, gagna le Baḥr et essaya, en route, de piller les +Kreda. Mis en fuite par ces derniers, Badjouri atteignit le pays +des Kecherda, puis Er Rouhoud. Il envoya de nombreux présents à +Doud-Mourra, avec une lettre dans laquelle il disait au sultan +qu’il était resté deux ans chez les Français, qu’il connaissait +leur manière de combattre et que, par suite, il pouvait lui être +très utile.</p> + +<p>Doud-Mourra, après avoir fait attendre sa réponse pendant +quelque temps, manda Badjouri à Abéché et le nomma aguid el baḥr, +en remplacement d’Abou Zenat oueld Atoga. Badjouri fut chargé de +garder la frontière occidentale du Ouadaï et de razzier les Arabes +réfugiés au Fitri, ainsi que les Kreda du Baḥr el Ghazal.</p> + +<p>Comme nous le verrons plus loin, Badjouri pilla les Arabes à +Rahad es Salamat, en novembre 1905, et les Kreda du Baḥr, à la fin +de 1906.</p> + +<p class="space-above15"><span class="letter-spaced large"><em>Les +tribus kreda.</em></span> — L’ancêtre commun à tous les Kreda est +un nommé Karra, qui a donné son nom à la tribu. Les<span class= +"pagenum" id="Page_184">[184]</span> Kreda forment deux groupes +inégaux : les Koyo et les Karda. Les premiers, qui se +réclament d’un descendant de Karra appelé Koyo et sont de beaucoup +les plus nombreux, comprennent : les Ngalamiya ou Yorda, les +Noreâ ou Noarma, et les Yria. Les Kreda comprennent donc, en somme, +les quatre fractions suivantes : Ngalamiya, Noarma, Yria et +Karda. Nous les étudierons par ordre d’importance.</p> + +<p>1<sup>o</sup> <em>Ngalamiya</em> ou <em>Yorda</em>. — C’est la +plus nombreuse des quatre fractions<a id= +"FNanchor_242"></a><a href="#Footnote_242" class= +"fnanchor">[242]</a>. Elle comprend : Brokhara, Tchoandâ, +Nedjouma, Chelantâ, Oulâd Toubô, Bayâ, Djeroâ, (Mallemâ, +Tchiankarâ, Nioulou), Tagaramma, Koderâ (Djihalâ, Mallemâ), +Oualtchena, Oueddiê, Nedjouméa, Matchidâ.</p> + +<p>Il y a une certaine parenté entre les Tchoandâ et les Kanembou +Nguedjim, lesquels sont d’origine boulala. Cela laisserait donc +supposer que, tout comme les Kecherda Chennakora, les Tchoandâ sont +le produit d’un mélange de Gourân et de Boulala.</p> + +<p>Les Brokhara et les Kodera ont de nombreux Ḥaddâd chasseurs +(Ḥaddâd cherek).</p> + +<p>Les Ngalamiya sont les ennemis héréditaires des Karda. Ils ont +toujours été plus nombreux et plus puissants que leurs adversaires, +sur lesquels ils avaient l’avantage chaque fois que les deux +fractions étaient seules en présence. Mais les chefs des Karda +avaient reçu du Ouadaï le commandement de tous les Kreda du Baḥr. +Ils prélevaient l’impôt et servaient d’intermédiaire entre l’aguid +el Baḥr et les Kreda. Ils portaient d’ailleurs le titre de +djerma : tels furent, par exemple, djerma Kebir et son fils +djerma Doungousou. Les Karda, avec l’appui des Ouadaïens, avaient +alors la haute main sur les Ngalamiya. Mais la situation changeait +lorsque les Karda étaient réduits à leurs seules forces ; et, +une fois entre autres les Ngalamiya les refoulèrent du côté de +Ngourra, les empêchant de revenir dans le Baḥr. Les Karda firent +alors appel à des Kouka, des Boulala, des Arabes Khozam et même +quelques<span class="pagenum" id="Page_185">[185]</span> +Baguirmiens, afin de pouvoir reprendre l’avantage.</p> + +<p>Un incident contribua à augmenter l’animosité qui régnait entre +les deux tribus. Un jour, au cours d’une discussion, le chef karda +ʿAmer abou Mousa tua un jeune Kodera. Or, il est d’un usage formel +chez les Kreda que l’homme qui a commis un meurtre doit quitter le +Baḥr pendant un certain nombre d’années. Puis — à moins toutefois +qu’il ne soit réputé comme dangereux — la famille de la victime +consent à prendre le prix du sang (100 vaches) et le meurtrier peut +rentrer dans sa tribu.</p> + +<p>Les Ngalamiya, selon la coutume, mirent alors les Karda en +demeure de chasser ʿAmer abou Mousa. Ceux-ci refusèrent et ce chef +resta avec sa fraction. Les Ngalamiya tirèrent vengeance de ce +refus en razziant les Karda. La lutte a continué depuis, et les +deux fractions sont toujours ennemies. Vers la fin de 1906, les +Karda (ʿAmer abou Mousa et Digueï), avec l’aide d’éléments non +kreda, ont surpris et battu les Ngalamiya, dont plusieurs chefs +furent tués.</p> + +<p>Les Ngalamiya promènent leurs campements dans la région du Baḥr +el Ghazal voisine du Kanem. Ils ont toujours été d’accord avec les +Toundjour, qui les aidaient autrefois dans la lutte contre les +Karda. C’est chez eux qu’ils s’approvisionnaient en mil. Les autres +fractions kreda ne pouvaient pas toujours se ravitailler en grain +au Kanem, au Dagana, à Aouni ou au Fitri ; elles allaient +parfois en chercher au Mourtcha.</p> + +<p>2<sup>o</sup> <em>Karda</em>. — Les Karda sont, après les +Ngalamiya, la fraction la plus importante des Kreda.</p> + +<p>Ils comprennent : Arsâda ou Arsamadâ, Oulâd abou Bouker, +Bettelouma, Tagama, Adaya, Tongoyo, Guemmirâ, Saladâ<a id= +"FNanchor_243"></a><a href="#Footnote_243" class= +"fnanchor">[243]</a>, Addéâ, Méchéâ, Senda (Bedossa, Aouadâ), +Héllamâ, Sôoudâ, Ouânia<a id="FNanchor_244"></a><a href= +"#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_186">[186]</span>Les Bedossa +(Senda) ont des Ḥaddâd cherek. Comme nous l’avons déjà dit, les +chefs karda avaient autrefois le commandement de tous les +Kreda.</p> + +<p>3<sup>o</sup> <em>Noreâ</em> ou <em>Noarma</em>. — Ils sont +moins nombreux que les Karda. Il ne faut pas les confondre avec les +Noarma de Oun ou de l’Ouadi Yên, lesquels se rattachent aux +<em>Amma Borkouâ</em>. Malgré l’identité des noms, il n’existe pas +d’étroite parenté entre les deux fractions. Pour en donner une +idée, il suffira de dire qu’un indigène, qui a tué un Noarma de +l’ouadi Yên, peut aller demeurer avec les Kreda Noarma.</p> + +<p>Cette fraction comprend les subdivisions suivantes : Béréâ, +Aouchéyâ, Keridâ, Derguima<a id="FNanchor_245"></a><a href= +"#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>, Tchodéa, Madéâ, +Todosséya, Bôltiya<a id="FNanchor_246"></a><a href="#Footnote_246" +class="fnanchor">[246]</a>, Abkourouma, Nouma, Méhméya.</p> + +<p>Les Norma ont été autrefois en lutte avec les Kodera +(Ngalamiya), parce que ces derniers avaient pillé un convoi de +bœufs noarma rapportant du mil du Kanem. Il y a une vingtaine +d’années environ, les deux fractions se battirent vivement pendant +deux mois.</p> + +<p>4<sup>o</sup> <em>Yria</em>. — Ils sont à peu près aussi +nombreux que les Noarma.</p> + +<p>Ils comprennent : Koyoma ou Kirdiâ<a id= +"FNanchor_247"></a><a href="#Footnote_247" class= +"fnanchor">[247]</a>, Boltignâ, Hadjeréa, Ioskôma, Tchangaïma, +Ouaharaya, Attéma, Débéréâ<a id="FNanchor_248"></a><a href= +"#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>, Djogochillâ, Bassassâ, +Dogodâ.</p> + +<p class="space-above15"><span class= +"letter-spaced large"><em>Caractères de la population +kreda.</em></span> — Comme la plupart des Toubou, les Kreda n’ont +aucunement la physionomie du nègre : les cheveux sont presque +toujours lisses, les traits réguliers, le nez droit et les lèvres +minces. Certains d’entre eux ont le type sémite, mais ceux-là sont +moins nombreux que chez les Kecherda.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span>Les Kreda ont +généralement le teint <em>azreq</em>, c’est-à-dire noir-gris. Les +autres teintes sont : <em>akhder</em> (litt. : vert), ou +bronze foncé, et <em>ḥamer</em> (litt. : rouge), teinte +cuivrée plus ou moins claire. Cette teinte rougeâtre est la moins +répandue. Elle provient d’alliances avec des femmes toundjour ou +des femmes arabes (Oulâd Hemed, Beni Ouaïl, Dagana). Il est à +remarquer d’ailleurs que cette même teinte claire semble être plus +fréquente chez les femmes que chez les hommes, et que, à ce point +de vue là, certaines d’entre elles ressemblent à des femmes +arabes.</p> + +<p>D’une façon générale, les Kreda ont la tête rasée et ne gardent +pas la barbe ; toutefois beaucoup de jeunes gens possèdent une +chevelure longue et frisée. La coiffure de leurs femmes est celle +des femmes arabes : de petites tresses qui encadrent le +visage. Les petites filles laissent pousser une longue touffe de +cheveux sur le sommet de la tête.</p> + +<p>Comme tous les nomades qui vivent dans des pays où l’eau est +relativement rare, les Kreda sont assez souvent d’une propreté +corporelle douteuse. Il nous a bien semblé cependant que les Kreda +et les Kecherda étaient supérieurs, au point de vue de la propreté, +à tous les Arabes, nomades ou non, et à certaines populations +sédentaires (Kouka, Boulala, etc.).</p> + +<p>La description que Nachtigal fait des Tedâ peut, à peu de chose +près, s’appliquer aux Kreda. Ils sont d’une taille généralement peu +élevée, sont bien proportionnés et très maigres. Leur maigreur ne +les empêche pas d’ailleurs d’être vigoureux, et leur résistance à +la fatigue, à la chaleur, à la faim, à la soif est +proverbiale<a id="FNanchor_249"></a><a href="#Footnote_249" class= +"fnanchor">[249]</a>.</p> + +<p>Ils sont nomades, sauf cependant au Mourtcha, et le +lait<span class="pagenum" id="Page_188">[188]</span> entre pour une +large part dans leur alimentation. Ils sont bons musulmans et +observent strictement les pratiques de leur religion. Ils ne +pratiquent pas l’excision des femmes. Ils sont très sobres : +ils ne boivent ni merissé ni khal et ils ne prennent pas de +tabac.</p> + +<p>Nous avons déjà vu que, autrefois, leurs instincts pillards les +rendaient très turbulents. On vante beaucoup leur agilité et +l’adresse de leurs cavaliers à éviter les sagaies pendant le +combat. Ils sont assez courageux, surtout quand il s’agit de +défendre leurs troupeaux, qui constituent d’ailleurs leur seule +richesse et auxquels ils tiennent beaucoup. Les exemples ne sont +pas rares de Kreda se faisant tuer bien inutilement, plutôt que +d’abandonner leurs troupeaux.</p> + +<p>Nous donnerons une mention particulière à leurs femmes. Les +femmes gourân — surtout celles des Kreda et des Kecherda — ont une +certaine réputation. Les indigènes vantent la beauté de leurs +traits, leurs longs cheveux, leur taille svelte, et le bon cheïkh +Moḥammed et Tounesi disait des Gourân : « J’ai vu de +leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté remarquable, leurs yeux +percent comme la flèche et vous pénètrent jusqu’au cœur. » Les +souverains du Ouadaï, d’ailleurs, les appréciaient beaucoup et les +aguids el Baḥr choisissaient les plus jolies jeunes filles pour les +envoyer grossir le harem du sultan<a id="FNanchor_250"></a><a href= +"#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>. Hababa Kili, femme +légitime du<span class="pagenum" id="Page_189">[189]</span> sultan +ʿAli, et Hababa Zamzom, femme légitime du sultan Youssef, +appartenaient à la tribu des Kecherda<a id= +"FNanchor_251"></a><a href="#Footnote_251" class= +"fnanchor">[251]</a>. Le fils de la première, Aḥmed abou Rhazali, +devint même sultan du Ouadaï : pendant son règne — qui fut +court, d’ailleurs — les Gourân jouirent d’une certaine influence à +la cour d’Abéché. Comme leurs sœurs du Tibesti, les femmes kreda +ont la réputation d’être fidèles à leur mari. Les vieilles femmes, +par suite de leur maigreur native et aussi de la vie qu’elles +mènent, sont particulièrement desséchées et flétries.</p> + +<p>Les Kreda ont de beaux troupeaux de bœufs. Ils ont aussi des +moutons et quelques rares chameaux. Ils possèdent de nombreux +chevaux. Une partie d’entre eux appartient à une espèce +particulière au Baḥr, qu’on appelle Khèl Ganastô<a id= +"FNanchor_252"></a><a href="#Footnote_252" class= +"fnanchor">[252]</a>.</p> + +<p>Leur corps porte de grandes parties blanches, qui tranchent sur +le reste de la robe — exactement comme pour la biche-robert. Les +Kreda leur font boire du lait. Ils prétendent que ces chevaux sont +supérieurs à tous les autres comme vitesse et comme fond. Ils +disent d’ailleurs <em>Ganastounga danna bîdi</em> : Celui qui +ne possède pas un cheval de Ganastou est semblable au piéton. C’est +avec ces chevaux que les Kreda chassent la girafe et +l’autruche.</p> + +<p>Une légende s’est formée au sujet de l’origine de ces chevaux. +On dit qu’une jument qui pâturait fut saillie par un cheval tout +blanc et aux parties noires, animal fantastique qui disparut +aussitôt après. Le produit de ce croisement, qui appartenait à des +Arabes, fut acquis par les Kreda et eut comme descendance les +chevaux Ganastou.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_190">[190]</span>Nous avons déjà +vu que, chez les Kreda, les meurtriers doivent s’expatrier pendant +quelque temps. Ce temps est variable : un, deux, trois, cinq +ans. Bien entendu, les parents du meurtrier sont tenus de payer le +prix du sang (<em>dia</em>), avant le retour de celui-ci dans la +tribu. S’il est réputé dangereux, le meurtrier pourra même n’être +jamais plus accepté dans la tribu. Pour le meurtre d’un homme, le +prix du sang (<em>dia</em>), qui est théoriquement de cent chameaux +ou de deux cents vaches<a id="FNanchor_253"></a><a href= +"#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>, n’est dans la pratique +que de cent vaches. Pour une femme, le prix du sang est la moitié +du précédent, soit cinquante vaches.</p> + +<p class="space-above15"><span class= +"letter-spaced large"><em>Régions occupées.</em></span> — On trouve +des Kreda au Baḥr el Ghazal et au Mourtcha : les premiers sont +nomades, les autres sédentaires.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Le Baḥr el Ghazal</span>. +— Le nom de « Fleuve des Gazelles » n’est donné au baḥr +que dans la région des Kreda<a id="FNanchor_254"></a><a href= +"#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a> : ceux-ci +l’appellent tout simplement <em>Fôdi</em> (le fleuve), et les +Kecherda désignent la partie où ils ont coutume de passer +l’hivernage sous le nom de <em>Sôro</em>, dans le Dagana, le sillon +du baḥr est appelé <em>Massakôry</em>. A l’ouest de ce dernier +pays, il ne porte plus de nom particulier : il se perd, du +reste, au milieu d’un grand nombre de baḥrs, qui étaient autrefois +remplis par les eaux du lac.</p> + +<p>Dans les environs de Massakôry, le lit du baḥr est à peine +indiqué : c’est une légère dépression, large de 100 à 150 +mètres ; comme elle est couverte de champs de mil sur presque +toute sa longueur, l’Européen qui passe là ne se<span class= +"pagenum" id="Page_191">[191]</span> doute guère qu’il franchit le +Baḥr el Ghazal. A l’ouest de Massakory, le baḥr s’élargit parfois, +comme tout près de Zol Mustafa Belleï : il se divise alors en +plusieurs bras, qui enserrent d’anciennes petites îles. Il lance à +droite et à gauche des ramifications, qui réunissent entre eux deux +points du lit du baḥr ou qui finissent à une certaine distance dans +l’intérieur des terres : les indigènes leur donnent le nom de +<em>ridjoul el baḥr</em> (pieds du baḥr).</p> + +<p>Au fur et à mesure qu’on se rapproche du lac, la dépression +s’élargit et se creuse. Les berges dominent alors le lit du baḥr +d’une hauteur de 5 à 10 mètres. Mais, comme nous l’avons déjà dit, +il devient bientôt impossible de reconnaître quelle est la +continuation du Baḥr el Ghazal<a id="FNanchor_255"></a><a href= +"#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>.</p> + +<p>Au nord-est du Dagana, dans le pays des Kreda, le lit du baḥr se +rétrécit tout d’abord et n’a plus qu’une cinquantaine de mètres aux +environs d’El Achim ; il va ensuite en s’élargissant : +vers Bir Gara il atteint 300 mètres et, à hauteur de Bir Chedera, +enserre quelques anciennes îles. Cette partie du baḥr envoie +également des ridjoul, dont un important, entre autres, qui se +dirige vers Mondo. Le sillon est limité par des lignes de dunes. +Plus loin encore, le lit du baḥr continue à s’élargir et, au-delà +de la région où les Kecherda viennent passer l’hivernage, atteint +une ampleur de plusieurs kilomètres : les limites en sont +nettement marquées par des dunes ou des falaises. D’une façon +générale, le sillon du Baḥr el Ghazal est indiqué par une +végétation plus abondante que sur les abords.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_192">[192]</span>On a maintes +fois discuté la question de savoir si le Baḥr el Ghazal était un +affluent ou un effluent du Tchad. La première hypothèse a été +pendant longtemps admise. Cependant Denham et Clapperton avaient +déjà entendu dire au Bornou que les eaux du Tchad s’écoulaient +jadis dans le baḥr et que le flot de sortie avait été interrompu +par le meurtre d’un saint homme. Barth recueillait les mêmes +renseignements auprès des habitants du pays et se refusait à croire +que le baḥr ait amené autrefois les eaux du lac jusqu’au Borkou. +Nachtigal, au cours de son magnifique voyage d’exploration, devait +solutionner provisoirement le problème.</p> + +<p>D’abord, les témoignages des indigènes lui confirmèrent tout ce +qu’avaient déjà appris les autres voyageurs, au sujet de +l’écoulement des eaux du lac dans le Baḥr el Ghazal. De plus, +Nachtigal — qui, à son départ de Kouka, s’était muni d’un excellent +anéroïde — constata que l’Egueï et le Bodelé étaient au-dessous du +niveau du lac. Il trouva d’ailleurs, dans ces régions, une grande +quantité de vertèbres de poissons et de débris de coquillages. Se +basant sur les observations faites et sur les renseignements donnés +par les habitants du pays, il conclut en disant que « jadis le +Baḥr el Ghazal conduisait les eaux du lac dans les immenses +dépressions du Bodelé, de l’Egueï et du Borkou Sud<a id= +"FNanchor_256"></a><a href="#Footnote_256" class= +"fnanchor">[256]</a>. »</p> + +<p>Certains voyageurs combattirent la solution donnée par Nachtigal +et soutinrent que l’hypothèse contraire était probablement la +vraie. Le dernier en date, le capitaine Freydenberg, écrit que la +région du Bodelé et du Borkou doit se<span class="pagenum" id= +"Page_193">[193]</span> trouver à une altitude supérieure à celle +du Tchad : les observations, faites avec des anéroïdes par +Nachtigal et le capitaine Mangin, auraient été systématiquement +faussées par le centre de basse pression qu’est le lac<a id= +"FNanchor_257"></a><a href="#Footnote_257" class= +"fnanchor">[257]</a>.</p> + +<p>La mission Tilho effectua des mesures altimétriques qui +confirmèrent pleinement les altitudes qu’avait données Nachtigal +pour l’Egueï, le Toro et le Korou. De l’ensemble des observations +faites, elle conclut :</p> + +<p>« 1<sup>o</sup> Que la cuvette tchadienne se continue, sans +transition sensible d’altitude (dunes mises à part) et sans +différenciation morphologique, par les terrains (Kanem, Chitati, +Manga) qui la bordent à l’Est et au Nord ; 2<sup>o</sup> +qu’au-delà du Kanem et vers le Nord-Est dans la direction du +Borkou, le sol s’abaisse sensiblement jusqu’au Korou que l’on +trouve à 80 mètres en contre-bas du Tchad.</p> + +<p>Nous avons cru pouvoir réunir sous la dénomination de +« Pays-Bas du Tchad » toutes les régions situées au +niveau ou en contre-bas du lac et nous les avons divisées en deux +catégories :</p> + +<p>1<sup>o</sup> La région de steppe située en bordure et +sensiblement au même niveau que le lac et qui comprend, du Sud vers +le Nord par l’Est : le Baḥr el Ghazal, le Kanem, le Lilloa, le +Chitati, le Manga ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> La région désertique située au Nord-Est du lac et +franchement en contre-bas : l’Egueï, le Toro, le Korou, dont +l’ensemble constitue le Bodeli. »</p> + +<p>La mission constata, en particulier, que, pour la partie du Baḥr +el Ghazal visitée par elle, l’altitude des divers points +d’observation ne diffère pas sensiblement de celle de la nappe +liquide du Tchad. « Ceci est d’ailleurs d’accord avec tout ce +que l’on a pu savoir de certain sur l’envahissement du Ghazal par +le Tchad à l’époque des fortes crues. Et cela nous permet de dire +en toute certitude que, pour la partie comprise entre le lac et +Fantrassou, le Baḥr el Ghazal n’est<span class="pagenum" id= +"Page_194">[194]</span> ni un affluent, ni un émissaire, mais un +simple prolongement du Tchad.</p> + +<p>Quant à la partie que nous n’avons pas visitée, comprise entre +Fantrassou et le Djérab, nous ne pouvons mieux faire, en attendant +que des mesures précises aient pu y être faites, que de nous ranger +à l’opinion du lieutenant Ferrandi qui l’a suivie sur tout son +parcours, et qui conclut en faveur d’une pente descendante continue +depuis Fantrassou jusqu’au Djérab..... La pente générale du terrain +va donc en s’abaissant du Tchad vers le Borkou, et non du Borkou +vers le Tchad.....</p> + +<p>Les formations coquillifères de l’Egueï sont, d’après M. Garde, +le géologue de notre mission, « des dépôts sédimentaires et +non alluvionnaires », et l’envahissement de l’Egueï, du Toro +et du Korou à une époque relativement récente par des eaux +tranquilles est, d’après lui, un fait certain....... M. Louis +Germain, le distingué spécialiste du Muséum......., conclut +ainsi : « Le Kanem, l’Egueï, le Toro, le Korou et le +Djérab étaient recouverts par les eaux à une époque récente et +certainement quaternaire. Le lac Tchad couvrait ainsi une énorme +surface d’où émergeaient, ça et là, quelques îles, qui, +probablement, étaient de peu d’étendue<a id= +"FNanchor_258"></a><a href="#Footnote_258" class= +"fnanchor">[258]</a>. »</p> + +<p>Les eaux du Baḥr el Ghazal — qui constituait autrefois un +véritable prolongement du Tchad — subissaient nécessairement le +contre-coup des variations du lac. En ce qui concerne les quarante +dernières années, il est possible de savoir, dans une certaine +mesure, jusqu’où arrivait l’eau du Baḥr el Ghazal ou celle de la +région appelée Karga<a id="FNanchor_259"></a><a href= +"#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a> par les indigènes.</p> + +<p>En 1870, l’eau du Baḥr el Ghazal pénétrait à environ 100 +kilomètres dans l’intérieur des terres.</p> + +<p>Vers la fin de 1872, des Oulâd Slimân se rendant de Mondo au +Fitri, voyaient l’eau du baḥr atteindre le poitrail de leurs +chevaux. En mai 1873, il n’était plus possible de<span class= +"pagenum" id="Page_195">[195]</span> repasser le baḥr au même +endroit (vraisemblablement Tororo<a id="FNanchor_260"></a><a href= +"#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>) et les Oulâd Slimân, +retour du Fitri, durent chercher vers le Nord-Est un emplacement +plus favorable. Les indigènes croyaient alors que l’eau du Baḥr el +Ghazal allait reprendre possession de son ancien domaine jusqu’au +Bodelé<a id="FNanchor_261"></a><a href="#Footnote_261" class= +"fnanchor">[261]</a>.</p> + +<p>En mars 1873, Nachtigal avait constaté que l’eau dépassait El +Gara et il estimait à 80 kilomètres environ la longueur de la nappe +liquide remplissant le baḥr.</p> + +<p>Les eaux du Tchad reculant vers l’Ouest, les baḥrs se vidèrent +et le village de Branguel se trouva sur la terre ferme vers 1895. +Doum-Doum, Bolakolo, Maloui et Sourdjia étaient encore des îles. +L’eau du Baḥr el Ghazal<a id="FNanchor_262"></a><a href= +"#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a> finissait alors entre +Kondjerti et El Achim, et tous les ridjoul étaient encore pleins +d’eau (ridjoul de Balaboussou, Abou Sourra, Abou Taïbé, Kankouri, +etc.).</p> + +<p>Mais l’eau du baḥr continua à reculer et, en février 1900, lors +du passage de la mission saharienne, elle ne dépassait pas la +région Tagaga-Bolakolo-Maloui. A partir de ce moment-là, la vitesse +de recul s’accentua. En six ans, l’eau se déplaça d’une quarantaine +de kilomètres vers l’Ouest, jusqu’au baḥr de Berirem (août 1906). +La région de l’eau du lac ne commençait que là pour continuer à +l’ouest de ce village : les Kouri-Kaléâ se trouvaient sur la +terre ferme — alors qu’au début de l’occupation du Territoire +(1901-1902), les vapeurs du Tchad apportaient à Berirem le mil +destiné à approvisionner l’intérieur du pays. Nous avons déjà dit +que la crue du lac de 1906 fut exceptionnelle et qu’en +octobre-novembre<span class="pagenum" id="Page_196">[196]</span> +l’eau envahit de nouveau les baḥrs du pays Kouri<a id= +"FNanchor_263"></a><a href="#Footnote_263" class= +"fnanchor">[263]</a>.</p> + +<p>On trouve, dans le Baḥr el Ghazal, de l’eau natronée ou +sulfatée : il y a aussi du natron en certains endroits, par +exemple à Koal. A une journée de marche environ au nord de +Massakory, tout près de Koloula Semaïla Madi, il existe une grande +mare natronée très connue dans le pays. Les troupeaux du Dagana et +beaucoup d’autres troupeaux, appartenant à des habitants du Kanem +ou à des Arabes qui hivernent dans le Baḥr el Ghazal, viennent tous +les ans y faire une cure, au début de la saison sèche. Les Arabes y +prennent des chargements de natron, avant de partir pour le +Fitri : ils peuvent ainsi faire boire de temps en temps à +leurs chameaux une solution d’eau natronée ; les chameaux en +sont très friands et ce breuvage leur fait d’ailleurs le plus grand +bien<a id="FNanchor_264"></a><a href="#Footnote_264" class= +"fnanchor">[264]</a>.</p> + +<p>Les Kreda du Baḥr el Ghazal occupent la région comprise entre +Koal et Massakory. C’est un pays sablonneux, où abondent +palmiers-doum, nabaq, makhèt, etc. L’eau est généralement peu +profonde : 3 et 5 mètres. En certains endroits, il suffit de +gratter légèrement le sol ; en d’autres points, au contraire, +il faut creuser à 15, 16 ou même 18 mètres. Il y a des +<em>nayalas</em> : on appelle ainsi les puisards qui, creusés +peu profondément, donnent de l’eau se répandant à la surface du sol +comme une source.</p> + +<p>Les Kreda mènent la vie nomade dans le baḥr et s’y déplacent +avec leurs troupeaux. Aujourd’hui, grâce à notre occupation, ils +vivent en paix avec leurs voisins et peuvent s’approvisionner +facilement en mil soit au Kanem, soit au<span class="pagenum" id= +"Page_197">[197]</span> Dagana, soit du côté d’Aouni. Il n’en était +pas de même autrefois, car ils vivaient alors en état d’hostilité +avec leurs voisins et ils faisaient une bien plus grande +consommation qu’aujourd’hui de fruits sauvages tels que le doum, le +hadjlidj, le nabaq, le makhèt, etc., ainsi que de graminées comme +le kreb, l’abou sabé, etc.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Le Mourtcha</span><a id= +"FNanchor_265"></a><a href="#Footnote_265" class= +"fnanchor">[265]</a>. — Le Mourtcha est un pays également +sablonneux, ondulé et très peu couvert. Ce n’est guère que dans le +lit de l’ouadi Rima que l’on trouve des épineux assez denses. +Ailleurs, les arbres sont rares et rabougris et n’offrent même pas +un léger abri contre la chaleur du jour.</p> + +<p>La région située au sud du Mourtcha, entre ce pays et celui des +Oulad Rachid, est particulièrement déshéritée. On y trouve quelques +maigres épineux, quelques rares hadjlidj, et l’herbe à chameau, le +<em>brhèl</em>, que les Gourân appellent <em>goâr</em>. Ajoutons +que, à la saison sèche, il n’y a pas une goutte d’eau et qu’on ne +peut pas imaginer alors région plus désolée. Les rares animaux qui +l’habitent doivent être d’une sobriété remarquable.</p> + +<p>Le mil vient bien au Mourtcha, et c’est la raison pour laquelle +les Kreda qui y sont tiennent à y rester. L’eau est rare et les +puits ont une profondeur de 50 à 60 mètres : mais ils sont +solidement construits, et aménagés de telle sorte que plusieurs +personnes peuvent tirer de l’eau en même temps.</p> + +<p>A la saison des pluies, l’herbe verte est assez abondante et les +troupeaux peuvent pâturer à leur aise. Mais l’herbe ne<span class= +"pagenum" id="Page_198">[198]</span> vient jamais à une bien grande +hauteur et, à la saison sèche, elle est rare et courte. A ce +moment-là, le pays ne convient guère au bétail : pas d’herbe +et des puits profonds. C’est pourquoi les habitants du Mourtcha +expédient la majeure partie des troupeaux chez leurs parents du +Baḥr el Ghazal, où les bêtes se trouvent d’ailleurs à l’abri des +pillages ouadaïens. Ils ne gardent avec eux qu’un certain nombre de +vaches et quelques chèvres, afin d’avoir le lait indispensable à +leur nourriture. Pour faire boire ces animaux, les captifs restent +aux puits du matin au soir et tiennent constamment remplis les +trous (<em>hètan</em>) qui servent d’abreuvoirs. Comme ce métier +n’est pas intéressant, les Kreda leur mettent des fers aux pieds +(<em>guinzirt</em>), pour les empêcher de s’enfuir.</p> + +<p>Le Mourtcha était autrefois bien plus peuplé +qu’aujourd’hui : les villages étaient plus nombreux et plus +considérables. L’aguid el Moukhelaya avait le commandement de la +plus grande partie des habitants ; l’aguid ez-Zebada et l’imâm +el Djezouli se partageaient le reste. Mais les pillages des +Ouadaïens firent que nombre de Kreda, pour échapper plus +facilement, allèrent au Baḥr el Ghazal rejoindre leurs frères +nomades. Ce mouvement s’est accentué depuis que nous sommes dans le +pays et que le Baḥr el Ghazal nous appartient. Les Kreda qui +restent au Mourtcha appartiennent à l’aguid el Moukhelaya. En +juillet 1907, lors de la reconnaissance de la 1<sup>re</sup> +C<sup>ie</sup> (capitaine Jérusalémy, lieutenant Carbou), le +Mourtcha comprenait encore une cinquantaine de villages. Les cases +sont faites avec les tiges du mil.</p> + +<p>C’est près de Ras el Fil que se trouvait le village d’Ali Agré, +un chef toubou du Kanem réfugié au Ouadaï, qui renseignait les +aguids sur nos mouvements et faisait la contrebande des armes et +des munitions. Après le raid de la compagnie Jérusalémy, Ali Agré, +en dissidence depuis 1902, vint demander l’aman au Kanem (décembre +1907). Trois de ses hommes furent alors chargés d’apporter une +lettre du lieutenant-colonel Largeau au sultan Doud-Mourra : +ils furent emprisonnés à Abéché et on ne les revit plus.</p> + +<h4><span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span><a id= +"p2c05s2"></a>II</h4> + +<p class="sch3">LES KECHERDA</p> + +<p>Les Gourân donnent aux Kecherda le nom de Dâza. On dit qu’une +femme du Prophète — car les musulmans rapportent tout à lui — +quitta le domicile conjugal, après une querelle de ménage, et passa +de l’autre côté d’un grand baḥr qui se trouvait à proximité. Mais, +pendant cette fugue, le diable (<em>djann, djinn</em>) sortit du +baḥr et la rendit enceinte. Quand les gens du Prophète allèrent la +chercher, ils la trouvèrent dans cette intéressante position. +Mahomet la fit mettre dans une case à part, où elle accoucha de +deux jumeaux, un fils et une fille. Ils furent appelés <em>El Djinn +oueld el Djinoun</em> et <em>Absa bit el Djinoun</em>. Ils eurent +comme descendants Allaï et, après lui, Ouollou, qui sont — +paraît-il — les ancêtres des Kecherda<a id= +"FNanchor_266"></a><a href="#Footnote_266" class= +"fnanchor">[266]</a>.</p> + +<p>Les Kecherda comprennent quatre fractions : les Chennakora +ou Yoroumma, les Medoumia, les Saqerda ou Toumbouliâ et les +Yria.</p> + +<p>Les Chennakora prétendent être d’origine boulala. Cela n’a rien +d’extraordinaire, et l’on comprend fort bien que les Boulala — au +temps où ils étaient au Kanem ou à Mossoua — se soient mélangés aux +Gourân avec lesquels ils étaient au contact.</p> + +<p>Les Medoumia se disent d’origine hébraïque<a id= +"FNanchor_267"></a><a href="#Footnote_267" class= +"fnanchor">[267]</a>. Les autres Kecherda leur reprochent cette +origine, quand ils ont une querelle avec eux : <em>neuntâ +ihouda</em>, vous êtes juifs ! Et tel<span class="pagenum" id= +"Page_200">[200]</span> Medoumié s’écriera également, quand il est +en colère : <em>tané ihoudi</em>, je suis juif ! Il faut +reconnaître, en tout cas, que l’on trouve le type hébraïque d’une +façon bien caractérisée chez certains d’entre eux<a id= +"FNanchor_268"></a><a href="#Footnote_268" class= +"fnanchor">[268]</a>.</p> + +<p>Les Saqerda seraient venus du Kanem, où l’on trouve d’ailleurs +un village de Saqerda à Sagardaré (entre Ntiali et Ngouri). Ils +sont moins nombreux que les Chennakora et les Medoumia.</p> + +<p>Les Yria sont peu nombreux.</p> + +<p>La tradition rapporte que, dans leur mouvement vers le Sud-Ouest +en même temps que les autres Dazagada, une scission se produisit +chez les Kecherda, alors qu’ils se trouvaient au Borkou. Les uns +allèrent s’installer dans la partie septentrionale du Baḥr el +Ghazal et les autres se fixèrent dans la région comprise entre le +lac et le Borkou, à l’est de la route d’Agadem. Les pillages des +Oulâd Slimân forcèrent ceux-ci à descendre plus au Sud et, vers +1840, ils franchirent même la Komadougou. Plus tard, ils revinrent +au nord du lac et continuèrent à mener l’existence de demi-nomades, +dont ils avaient pris l’habitude au Bornou. Ces Kecherda prirent +part à la lutte menée par Barka Hallouf contre les Oulâd +Slimân : après la défaite des Gadoa, ils furent obligés de +s’enfuir. Ils sont actuellement installés dans la région comprise +entre Nguigmi et Gouré.</p> + +<p>Il y a donc deux groupes de Kecherda, l’un à l’Est (dans le Baḥr +el Ghazal, à côté des Kreda), l’autre à l’Ouest (à côté des +Ouandala).</p> + +<p>Nous allons nous occuper successivement de chacun des deux +groupes.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Kecherda de l’Est</span>. +— Après le départ des Arabes Oulâd Rachid, les Kecherda de l’Est +s’installèrent au Baḥr el Ghazal<span class="pagenum" id= +"Page_201">[201]</span> et dans la région Alakhérit — Am Délé — Am +Naïala, où ils sont encore.</p> + +<p>On lit, dans Nachtigal, à propos de ces Toubou : « Ils +étaient très nombreux, mais ont été cruellement traités par le +Ouadaï ; il est vrai qu’en revanche ils sont devenus meilleurs +musulmans. »</p> + +<p>Il semble à peu près certain que les Kecherda — de même que tous +les Gourân — étaient déjà musulmans, lorsque les Ouadaïens +embrassèrent l’islamisme. La conversion de ceux-ci et la +constitution du royaume d’ʿAbd el Kerim ben Djamé ne remontent +d’ailleurs qu’à trois cents ans à peine et, en ce qui concerne +cette période, la tradition est suffisamment précise. C’est +pourquoi il y a lieu de croire — ainsi que le rapporte la tradition +— que les Kecherda pratiquaient depuis longtemps la religion de +Moḥammed, quand les Ouadaïens firent leur apparition au Baḥr el +Ghazal.</p> + +<p>Les Kecherda habitent, au nord du Fitri, la région comprise +entre les Arabes Khouzam et les Kreda. On trouve également trois de +leurs villages au Kanem, à l’est et au sud de Mondo, et trois +autres villages au Mourtcha, au nord de Ras el Fil. Rappelons enfin +que la tribu toubou du Kanem, qui porte le nom de Yoroumma ou +Yorouma, est d’origine Kecherda.</p> + +<p>Les Kecherda passent la saison sèche dans la région appelée +<em>El Ḥarr</em>, région de palmiers-doum, de hadjlidj et de kitré. +Ils y font la cueillette du doum, qui entre pour une large part +dans leur alimentation. Ils ne descendent guère au sud de Am Naïala +(Alakhérit — Am Délé — Am Tallèho — Am Naïla — Ouadi et Temraya). +Cette région est sablonneuse et parsemée de petites vallées, +appelées <em>oudian</em> (sing. <em>ouadi</em>), et de dépressions +plus profondes, appelées <em>rhoat</em>. C’est là que se trouvent +les puits et une végétation très abondante de palmiers-doum.</p> + +<p>L’eau n’est pas profonde (1 à 3 m.). On trouve assez souvent de +l’eau natronée ou magnésiée dans la région et, à Alakhérit par +exemple, elle provoque une purgation énergique.<span class= +"pagenum" id="Page_202">[202]</span> Cette eau natronée convient +parfaitement aux chameaux des Kecherda.</p> + +<p>A l’hivernage, les Kecherda remontent vers le nord et vont +s’installer au Baḥr el Ghazal, du côté de Koal. Les Kecherda du +Baḥr et du Mourtcha étaient autrefois administrés par l’aguid el +Moukhelaya. Ils furent souvent pillés par lui et parfois aussi par +l’aguid el Baḥr. C’est ainsi que Oualdi Chaïb, poursuivant les +Kecherda, qui le fuyaient à juste titre, les rejoignit à Oualéat et +les razzia complètement — les « mangea » +(<em>akelhoum</em>), comme disent les indigènes.</p> + +<p>Les Kecherda vivaient autrefois en mauvais termes avec leurs +voisins immédiats : les Kreda, à l’Ouest, et les Arabes, à +l’Est. Ils étaient aussi les ennemis du Fitri, où ils venaient +assez souvent piller les troupeaux et surtout enlever des femmes et +des enfants. Les Boulala, n’ayant que des chevaux habitués au +Fitri, ne pouvaient guère entreprendre de poursuite dans les +régions sèches du Nord. Mais, quand par hasard ils pouvaient +surprendre des Kecherda, ils se montraient impitoyables : ils +tuaient tout, jusqu’aux femmes et aux enfants.</p> + +<p>Les Kecherda allaient même piller au Kanem. Il y a une trentaine +d’années, ils assaillirent Ngossorom, village ḥaddâd des Toundjour. +Mais le fougbou réunit ses Toundjour et ses Ḥaddâd, suivit la trace +des pillards et les surprit pendant la nuit. Plus près de nous, il +y a une quinzaine d’années environ les Kecherda se réunirent à +quelques Noarma et à quelques Chirédat (Oulâd Slimân) pour aller +tomber, à Bir es Samoq, sur les Kanembou des Toundjour.</p> + +<p>Quand nous fûmes installés à Yao, les Kecherda continuèrent à +agir comme par le passé. Cela amena notre intervention en mai-juin +1904 : les Arabes Djaadné nous servirent de guides. Les +Kecherda demandèrent alors l’aman. L’année d’après, les Saqerda +pillèrent des Arabes du Ouadaï réfugiés chez nous (Zebada). Cela +leur valut une répression sévère (avril 1905), à la suite de +laquelle les Saqerda passèrent au Ouadaï et allèrent s’installer +avec les Noarma. Ils<span class="pagenum" id= +"Page_203">[203]</span> vinrent dès lors faire des incursions sur +notre territoire et coopérèrent aux coups de main de Badjouri. Mais +ils furent pillés par les Ouadaïens et repassèrent chez nous.</p> + +<p>Ajoutons enfin que, quoique situés sur la frontière, les +Kecherda n’ont jamais rien eu à craindre de l’aguid el Baḥr, +Badjouri, avec lequel ils vivent en bons termes. C’est ainsi que, +en fin 1906, celui-ci razzia les Kreda mais ne toucha pas aux +Kecherda. Badjouri a d’ailleurs épousé la sœur d’un notable +Kecherda, l’amin Dezgouad.</p> + +<p>Les Kecherda sont bien moins nombreux que leurs voisins, les +Kreda. Ils sont riches en bétail, surtout en chameaux : les +chameaux des Saqerda, en particulier, sont très estimés. Ils ont +également de nombreux et bons chevaux.</p> + +<p>Les Kecherda présentent beaucoup d’analogie avec les Kreda. Ils +en ont le physique et, comme eux, sont très bons musulmans. Ils ne +boivent ni merissé ni khall. Quelques-uns d’entre eux, assez rares +d’ailleurs, chiquent du tabac.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Kecherda de +l’Ouest</span>. — Passons maintenant au groupe kecherda de +l’Ouest.</p> + +<p>Ces Kecherda sont plus nombreux que leurs frères de l’Est, avec +lesquels d’ailleurs — et quoique éloignés — ils sont restés en +relations. Les Kecherda du secteur de Nguigmi vivaient autrefois +dans la région de Mallem Moussa (70 kilomètres au nord de Kouloua). +C’étaient des pillards fieffés, et ils razziaient volontiers — +quand ils pouvaient le faire — tout ce qui passait à leur portée. +Ils allaient piller également du côté du Bornou. Ils se procuraient +ainsi des captifs, qu’ils vendaient ensuite à Kawar. Comme tout le +monde, ils payèrent leur tribut aux pillards Oulâd Slimân.</p> + +<p>Plus tard, ils furent razziés à Mallem Moussa par les méharistes +du Kanem (capitaine Mangin). Depuis leur soumission, et par crainte +des pillards du Nord (Tedâ, Medjabera, Haggaren, etc.), il sont +descendus plus au Sud. Ils sont installés actuellement dans la +région de Ez Zi et de El Djiéga, entre Bir Koufeï et Nguigmi. Ils +ont beaucoup de<span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span> +chevaux et de nombreux troupeaux de bœufs et de chameaux. Leur +chef, Moḥammed Kosso, réside à Krizziria.</p> + +<p>Plus à l’Ouest, entre Nguigmi et le Kabi, on trouve encore +quelques Kecherda mélangés aux Ouandala.</p> + +<p>Une fraction des Kecherda de Nguigmi, les Tordou<a id= +"FNanchor_269"></a><a href="#Footnote_269" class= +"fnanchor">[269]</a>, a émigré depuis quelques années au +Kanem : elle s’est installée vers Rig-Rig, dans le Chitati. +Avec les Tordou vivent les Mustaouagani, Toubou mélangés d’éléments +kanembou.</p> + +<p>Il existe enfin un groupement de Kecherda dans le secteur de +Gouré : il est commandé par Kaïdalala Salé.</p> + +<hr class="decor width4"> + +<h4><a id="p2c05s3"></a>III</h4> + +<p class="sch3">LES NOREA</p> + +<p>Ces Dazagadâ sont originaires du Borkou. Il ne faut pas les +confondre avec les Kreda de même nom. Nous avons déjà vu que des +Noreâ vivaient avec les Ankatzâ de Oun et du Djourab. Il y a encore +d’autres Noreâ au nord du Ouadaï, où ils mènent la vie nomade. Ils +sont d’ailleurs restés en relations avec leurs frères du +Borkou.</p> + +<p>Cette tribu des Noreâ, peu nombreuse, promène ses troupeaux dans +la région comprise entre Ḥadjer Djoumbo, Am Chalôba et le Borkou. A +la saison sèche, elle campe sur les bords de l’ouadi Yên, entre +Ḥadjer Djoumbo et Am Chalôba. A la saison des pluies, elle réside à +Am Chalôba. Elle va aussi au Borkou faire la récolte des dattes et +du blé.</p> + +<p>Les Noarma possèdent des chevaux et de superbes +troupeaux<span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> de +chameaux. Ils sont obligés de prendre des précautions +extraordinaires, pour soustraire leurs bêtes à la rapacité des +Ouadaïens. Les chevaux restent au campement, mais les troupeaux en +sont toujours éloignés. Le lait est mis dans des korios et apporté +sur des chameaux. S’il y a une alerte quelconque, des hommes +sautent à cheval et vont immédiatement prévenir leurs camarades +préposés à la garde des troupeaux. Ceux-ci s’enfuient alors dans +des régions sans eau, où il est impossible aux Ouadaïens de les +atteindre.</p> + +<p>Les Noarma sont à peu près seuls dans le pays qu’ils habitent. +Leurs plus proches voisins sont les Tedâ d’Am Chalôba et les Arabes +Maḥâmid d’Ourada. Le lait de chamelle est la base de leur +nourriture. Ils font une grande consommation de hadjlid et ont +souvent recours, comme boisson, à l’eau contenue dans une espèce de +pastèque (<em>bettèkh</em>), qui pousse dans les régions +sablonneuses. Leurs chameaux mangent cette pastèque.</p> + +<p>Les Noarma paient l’impôt aux Ouadaïens et vivent d’accord avec +eux. S’ils prennent tant de précautions pour éviter d’être razziés, +c’est qu’ils connaissent parfaitement les habitudes de pillage des +Ouadaïens. Il est en effet dangereux d’avoir des troupeaux qui +puissent exciter les convoitises de ces derniers. De plus, comme +les éleveurs de chameaux peuvent s’enfuir dans des régions sans eau +et échapper ainsi à toute tentative de razzia, les Ouadaïens ne les +aiment guère. C’est pourquoi, en 1907, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el +Mâgné, enleva tous les chameaux d’une fraction des Arabes +Missiriyé.</p> + +<p>Les Noarma vont à Abéché vendre leur beurre et le sel rouge du +Borkou. Ils prennent des maqta<a id="FNanchor_270"></a><a href= +"#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a> en échange et achètent +avec cela des chameaux et du mil.</p> + +<p>Les Noarma ont comme ennemis les Arabes Maḥâmid ; +ils<span class="pagenum" id="Page_206">[206]</span> vivent à +l’Ouest et toujours assez loin de ceux-ci, car les deux tribus se +volent les chameaux.</p> + +<p>Les Noarma sont à peu près aussi nombreux que les Kecherda du +Baḥr el Ghazal.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Note</span>. — +L’occupation du Ouadaï par nos troupes et l’installation d’une +compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, ont amené +les Norea à faire leur soumission.</p> + +<hr class="decor width4"> + +<h4><span class="pagenum" id="Page_207">[207]</span><a id= +"p2c05s4"></a>IV</h4> + +<p class="sch3">LES CHEURAFADA<a id="FNanchor_271"></a><a href= +"#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a></p> + +<p>Les Cheurafadâ vivent avec les Ayal Baba<a id= +"FNanchor_272"></a><a href="#Footnote_272" class= +"fnanchor">[272]</a>, Arabes auxquels sont confiés les troupeaux du +sultan. A l’hivernage, les deux fractions vont ensemble dans la +région d’Ourada, chez les Arabes Maḥâmid. A la saison sèche, elles +reviennent dans le pays de Mourra (village du sultan<a id= +"FNanchor_273"></a><a href="#Footnote_273" class= +"fnanchor">[273]</a>, à deux jours à l’est d’Abéché, sur la route +d’El Fâcher). Là, se trouvent quelques villages, où vivent en +sédentaires les plus pauvres des Cheurafadâ. La majeure partie de +la tribu fait avec ses troupeaux — et en même temps que les Ayal +Baba — la navette entre Mourra et Ourâda. Les Cheurafadâ se +mélangent volontiers aux Arabes : ils parlent le gourân (médi +Dazagadâ) et l’arabe.</p> + +<p>Les Ayal Baba sont chargés de garder les troupeaux du sultan. +Chaque année, au moment du retour à Mourra, le sultan envoie un +lettré (<em>faguih</em>) faire le recensement des troupeaux. +Celui-ci reçoit, en récompense, le dixième de l’augmentation du +troupeau depuis l’année précédente. Quant aux Ayal Baba, Arabes du +sultan, ils ont pour eux le lait et<span class="pagenum" id= +"Page_208">[208]</span> les menus bénéfices du métier. Les +troupeaux du sultan sont marqués d’un signe particulier, qui est la +représentation indigène de la trace du lion (<em>derb ed +doud</em>).</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c05"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_230"></a><a href="#FNanchor_230"><span class= +"label">[230]</span></a>Ce Maï Denâ (maître du monde) serait +l’ancêtre des Maguemi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_231"></a><a href="#FNanchor_231"><span class= +"label">[231]</span></a>En toubou, <em>Fôdi tinnémou</em> : le +fleuve mince.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_232"></a><a href="#FNanchor_232"><span class= +"label">[232]</span></a>Sultan du Ouadaï (1681 à 1707).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_233"></a><a href="#FNanchor_233"><span class= +"label">[233]</span></a>Sultan du Ouadaï (1707 à 1745).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_234"></a><a href="#FNanchor_234"><span class= +"label">[234]</span></a>Guignek se noya en passant le fleuve. Saber +fut pris et mis à mort.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_235"></a><a href="#FNanchor_235"><span class= +"label">[235]</span></a>Élèves-marabouts qui vont de village à +village.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_236"></a><a href="#FNanchor_236"><span class= +"label">[236]</span></a>Ajoutons aussi que, dans des pays secs, +c’est l’existence qui convient le mieux aux troupeaux.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_237"></a><a href="#FNanchor_237"><span class= +"label">[237]</span></a>On pourra objecter, il est vrai, que +certaines tribus arabes devenues sédentaires (Oulâd Hemed, Oulâd +Aḥmed, etc.) ne se sont résignées à reprendre la vie nomade que par +peur des pillages ouadaïens. Mais il est bien évident que la force +des habitudes contractées comme sédentaires et la perspective +d’aller vivre de doum et de hadjlidj devaient rendre pénible le +changement d’existence. Ce que nous disons plus haut ne s’applique +qu’aux indigènes qui ont toujours mené la vie nomade et qui, aussi +bien par habitude que par nécessité, ne peuvent pas s’astreindre à +devenir sédentaires.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_238"></a><a href="#FNanchor_238"><span class= +"label">[238]</span></a>Les Kreda vivaient assez d’accord avec les +Toundjour : ils se battirent cependant contre le fougbou +Adem.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_239"></a><a href="#FNanchor_239"><span class= +"label">[239]</span></a><em>Narhoum fasel</em> : leur feu est +mauvais.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_240"></a><a href="#FNanchor_240"><span class= +"label">[240]</span></a>D’origine kouka (<em>min ’ayal +kemersa</em>), surnommé <em>Atoca pép</em>, à cause de ses +incongruités.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_241"></a><a href="#FNanchor_241"><span class= +"label">[241]</span></a><em>Kolo madé tchodogo</em> (toubou) : +le tueur à l’œil rouge.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_242"></a><a href="#FNanchor_242"><span class= +"label">[242]</span></a>Le chef actuel s’appelle Isa Orî.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_243"></a><a href="#FNanchor_243"><span class= +"label">[243]</span></a>Les Saladâ doivent avoir habité autrefois +la région de Bir Salâdo, dans l’Egueï.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_244"></a><a href="#FNanchor_244"><span class= +"label">[244]</span></a>Les Ouânia sont probablement originaires de +l’oasis de Ouanianga, dont les habitants actuels (Bideyat) portent +précisément le nom de Ouania.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_245"></a><a href="#FNanchor_245"><span class= +"label">[245]</span></a>Les Derguima (gens de Dergui) tirent +certainement leur nom de l’oasis de Dirgui, dans le Kawar.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_246"></a><a href="#FNanchor_246"><span class= +"label">[246]</span></a>A rapprocher de Boltoâ, nom donné aux +habitants de l’oasis d’Ollouboï, dans le Borkou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_247"></a><a href="#FNanchor_247"><span class= +"label">[247]</span></a>Probablement originaires de l’oasis de +Kirdi, au Borkou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_248"></a><a href="#FNanchor_248"><span class= +"label">[248]</span></a>Ce nom est le même que celui des Kanembou +Déberi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_249"></a><a href="#FNanchor_249"><span class= +"label">[249]</span></a>« Quand un Gourân est perdu dans la +brousse — disent les indigènes — il ne marche pas pendant la +chaleur du jour. Il reste alors caché dans des trous de hyène, la +bouche bien couverte du litham pour se garder de la soif. Grâce à +sa résistance physique, il peut tenir ainsi pendant longtemps, sans +boire ni manger. » On dit généralement qu’un Toubou peut +rester quatre jours sans boire.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_250"></a><a href="#FNanchor_250"><span class= +"label">[250]</span></a>Il faut croire apparemment que le goût +ouadaïen s’est modifié, depuis le temps où Moḥammed et Tounesi +écrivait les lignes suivantes : « Ce qui m’a surpris, +c’est que les Ouadaïens ont presque en aversion la couleur des +Gorâniennes. Ils trouvent leur teint trop blanc ; aussi celles +qu’on vend comme concubines ne sont jamais de haut prix. » Le +cheïkh varie d’ailleurs quelquefois dans ses appréciations sur le +degré de beauté des femmes. Dans son <em>Voyage au Darfour</em> +(page 272), par exemple, il range les femmes toubou parmi les plus +laides des femmes du Soudan. « Si on embrasse le Soudan tout +entier, dit-il, depuis l’est jusqu’à l’ouest, on remarque que les +plus belles femmes sont sans contredit celles de l’Afnô +(Haoussa) ; après elles, toujours dans la série la plus +élevée, il faut ranger les Bâguirmiennes, puis les Barnâouyennes et +les Sennâriennes. A la série du second degré seront les +Ouadâyennes, et au-dessous les Fôriennes. Les plus laides de toutes +sont les femmes des Toubou et celles des Katakau ».</p> + +<p>Il est en effet exact que les femmes kotoko sont franchement +laides. Il n’en est pas de même des femmes toubou ; on a +d’ailleurs le droit de s’étonner que, après cette appréciation peu +flatteuse pour elles, le cheïkh vienne, à un autre moment, nous +parler de leur « beauté remarquable ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_251"></a><a href="#FNanchor_251"><span class= +"label">[251]</span></a>Hababa Kili était de la fraction des +Saqerda et hababa Zamzom de celle des Yria.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_252"></a><a href="#FNanchor_252"><span class= +"label">[252]</span></a>Chevaux de Ganastô. Ganastô est le nom du +chef de la fraction Yria.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_253"></a><a href="#FNanchor_253"><span class= +"label">[253]</span></a>Un chameau vaut deux vaches ou quarante +moutons.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_254"></a><a href="#FNanchor_254"><span class= +"label">[254]</span></a>Ce nom a été étendu à la région située le +long du baḥr, principalement du côté de l’Est, qui constitue la +zone de parcours des Kreda et des Oulâd Hemed nomades et le pays +d’hivernage des Kecherda. Selon cette définition, le Baḥr el Ghazal +est limité par le Kanem, le Dagana, le pays des Kouka, la région +appelée El Ḥarr (au nord du Fitri, les Kecherda vont y passer la +saison sèche) et enfin, du côté du Borkou, par la zone d’influence +toubou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_255"></a><a href="#FNanchor_255"><span class= +"label">[255]</span></a>A Bolakolo, le baḥr se divise en +deux : le bras le plus important passe à Derdom, Hadid, Sôoué, +Kabirom, Sigdia, Dabéram, Douloumi, Martou, Arteï, Batcham et se +continue dans le canton de Kaboulou ; il envoie des +ramifications à droite et à gauche, vers Doum-Doum, vers Berirem, +etc.</p> + +<p>On peut dire, en somme, que le Baḥr el Ghazal ne se dégage +nettement du lac que dans la région Bolakolo-Tagaga. Nachtigal, qui +a longé cet affluent en 1873, au moment où il contenait encore de +l’eau, signale d’ailleurs que Tagaga se trouve « près de +l’endroit où le Baḥr el Ghazal sort du lac ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_256"></a><a href="#FNanchor_256"><span class= +"label">[256]</span></a>Les observations de Nachtigal furent +confirmées par le regretté capitaine Mangin, qui avait beaucoup +circulé avec ses méharistes dans la région comprise entre Koal et +le Borkou. Cet officier croyait, avec Nachtigal, que le Baḥr el +Ghazal était un effluent du Tchad.</p> + +<p>Signalons, d’ailleurs, que cette hypothèse est conforme à la +tradition indigène. Les Kanembou, les Arabes et les Kreda — +c’est-à-dire les plus anciens habitants de la contrée — disent en +effet que le Baḥr el Ghazal conduisait autrefois les eaux du lac +jusqu’au Borkou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_257"></a><a href="#FNanchor_257"><span class= +"label">[257]</span></a>Freydenberg, <em>Le Tchad et le Bassin du +Chari</em>, page 79.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_258"></a><a href="#FNanchor_258"><span class= +"label">[258]</span></a><em>Documents scientifiques de la mission +Tilho</em>, tome II.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_259"></a><a href="#FNanchor_259"><span class= +"label">[259]</span></a>Pays des Kouri, à l’ouest du Dagana.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_260"></a><a href="#FNanchor_260"><span class= +"label">[260]</span></a>Notons, en passant, que <em>tororo</em> est +le mot employé par les habitants de la région pour désigner le bois +d’ambadj (herminiera).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_261"></a><a href="#FNanchor_261"><span class= +"label">[261]</span></a>Nachtigal.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_262"></a><a href="#FNanchor_262"><span class= +"label">[262]</span></a>La largeur du baḥr n’excédait pas celle du +lit que nous voyons actuellement dans le Dagana et auquel, comme +nous l’avons déjà vu, les indigènes donnent les noms de Massakôry +et de Baḥr el Ghazal. Les Kouri venaient alors sur leurs pirogues +dans le Dagana, pour y vendre du poisson fumé et de la viande +d’hippopotame boucanée.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_263"></a><a href="#FNanchor_263"><span class= +"label">[263]</span></a>La lagune Fitri reçut également beaucoup +d’eau cette année-là. Il en fut de même pour la Batah de Laïri et +le Baḥr Bourda, qui amenaient respectivement autrefois les eaux du +Chari et de la région du Bar et Tiné (ou du Baḥr Rachid ?) +jusque dans les pays de Moïto et de Bokoro.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_264"></a><a href="#FNanchor_264"><span class= +"label">[264]</span></a>Le natron (soude carbonatée plus ou moins +mélangée) est assez abondant dans toute cette partie de l’Afrique +Centrale : mares à natron du lac, sources natronées et natron +du Baḥr el Ghazal et du pays appelé El Ḥarr (Kecherda), du Kanem, +du Bodelé et du Borkou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_265"></a><a href="#FNanchor_265"><span class= +"label">[265]</span></a>Nous désignons sous le nom de +<em>Mourtcha</em> le pays habité par des Kreda sédentaires, dans la +partie occidentale du Ouadaï (à l’est du Baḥr el Ghazal, à l’ouest +des Derren et au nord des Oulâd Rachid). Les indigènes appelaient +ainsi cette région.</p> + +<p>Mais, d’une façon générale, le nom de <em>Mourtcha</em> est +réservé au pays situé au nord du Ouadaï et désigne plus +particulièrement le grand plateau gréseux, dont le centre est à peu +près marqué par les points d’eau d’Am Chalôba.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_266"></a><a href="#FNanchor_266"><span class= +"label">[266]</span></a>« La légende sur l’origine des +Kecherda se trouve appliquée à d’autres pays de l’Afrique +orientale, par exemple à l’histoire de la fondation d’Adulis +(Zoulla), en Abyssinie. » (René Basset.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_267"></a><a href="#FNanchor_267"><span class= +"label">[267]</span></a>Étant données la mésestime en laquelle la +tribu kecherda est tenue par les autres Toubou et l’origine +hébraïque attribuée à l’une de ses fractions, la racine <em>kecher, +kacher</em> du mot <em>kecherda</em> nous paraît assez +curieuse.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_268"></a><a href="#FNanchor_268"><span class= +"label">[268]</span></a>L’origine hébraïque des Medoumia est plus +que suspecte : elle a la même valeur que l’origine hébraïque +attribuée aux Pouls et Afghans. (René Basset.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_269"></a><a href="#FNanchor_269"><span class= +"label">[269]</span></a>Tordou est vraisemblablement le même mot +que Torodoâ (gens du Toro). Ces Kecherda doivent avoir habité +autrefois la partie du Baḥr el Ghazal septentrional qui porte le +nom de Toro.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_270"></a><a href="#FNanchor_270"><span class= +"label">[270]</span></a>Pièce d’étoffe légère d’environ 12 coudées, +qui sert de monnaie au Ouadaï.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_271"></a><a href="#FNanchor_271"><span class= +"label">[271]</span></a>Cheurafadâ : gens du Cheurafa. — Cela +veut-il dire qu’ils se sont mélangés à une tribu arabe de +Cheurafa ? Il n’y a cependant de Cheurafa, au Ouadaï, que dans +le sud du pays, à côté des Salamat.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_272"></a><a href="#FNanchor_272"><span class= +"label">[272]</span></a>Ayal Baba : les enfants du père, les +gens du sultan.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_273"></a><a href="#FNanchor_273"><span class= +"label">[273]</span></a>D’où le nom de <em>Doud-Mourra</em> (lion +de Mourra), donné au sultan. Son vrai nom est Moḥammed Sâlèh.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_209">[209]</span><a id= +"p2c06"></a>VI</h3> + +<p class="sch1">LES ḤADDAD GOURAN</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Nous allons parler maintenant d’une +population non moins curieuse que celle des Ḥaddâd <em>Siyâd +nichâb</em> du Kanem : les Ḥaddâd Gourân.</p> + +<p>Les Ḥaddâd Gourân sont nombreux et ils sont, tout comme les +autres Ḥaddâd, méprisés des populations avec lesquelles ils vivent. +Nabi Djibrila<a id="FNanchor_274"></a><a href="#Footnote_274" +class="fnanchor">[274]</a> — racontent les indigènes — donna +autrefois à deux frères respectivement une enclume et un filet, en +leur disant : « O vous, hommes d’une race méprisable, +allez et gagnez votre vie à l’aide de ce que je viens de vous +remettre ». Et ce sont leurs descendants — paraît-il — qui +constituent les deux principales fractions des Ḥaddâd Gourân : +les Ḥaddâd <em>Siyâd sandala</em> (forgerons), et les Ḥaddâd +<em>Siyâd cherek</em> (chassant au filet).</p> + +<p>Les premiers — en gourân : <em>Azâ aguildâ</em> — sont les +moins nombreux. Ils travaillent le fer. On les trouve chez tous les +Gourân, d’une façon générale, mais aussi chez d’autres populations. +Au Kanem, presque tous les forgerons sont des Ḥaddâd Gourân — en +kanembou : <em>Dogoâ touôbé</em><a id= +"FNanchor_275"></a><a href="#Footnote_275" class= +"fnanchor">[275]</a>. Ils sont considérés comme formant une caste +inférieure. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que, dans toute la +région qui nous occupe, le travail du fer était jugé dégradant.</p> + +<p>Passons aux Ḥaddâd chasseurs — en gourân : <em>Azâ +séguidâ</em>.<span class="pagenum" id="Page_210">[210]</span> Ils +sembleraient devoir être des Ḥaddâd Kreda et, plus spécialement, +des Ḥaddâd Ngalamiya. Ils comprennent trois fractions : Ḥaddâd +Brokhara, Ḥaddâd Kodera et Ḥaddâd Bedossa (Oulâd Béchené). Les +Ngalamiya nient toute parenté avec eux et disent que ce sont +simplement des Ḥaddâd de Brokhara, de Kodera, de Bedossa (Ḥaddâd +hana Brokhara, hana Kodera, hana Bedossa).</p> + +<p>Ces Ḥaddâd sont tout aussi méprisés que les forgerons. Leur nom +de Ḥaddâd — quoiqu’ils ne travaillent pas le fer — est d’ailleurs +caractéristique à cet égard. Les indigènes racontent, sur ces +pauvres chasseurs, l’anecdote suivante : Moḥammed avait une +petite biche apprivoisée, à laquelle il tenait beaucoup. Comme il +la laissait errer en liberté, il avait demandé aux <em>siyâd +cherek</em> de ne pas la prendre dans leurs filets. Mais ceux-ci +avaient refusé et, malgré toute la vigilance du Prophète, ils +capturèrent la biche et l’égorgèrent. Mahomet, furieux, les avait +alors maudits : <em>Allah isill barkatou !</em><a id= +"FNanchor_276"></a><a href="#Footnote_276" class= +"fnanchor">[276]</a></p> + +<p>Ces Ḥaddâd sont les plus nombreux et on les trouve, exerçant +leur industrie, dans tout le pays qui s’étend entre le Kanem et la +région des Maḥâmid. Leurs filets ont environ 2<sup>m</sup>,50 de +longueur et sont, à leur extrémité, fixés à deux bâtons de +1<sup>m</sup>,50 à 1<sup>m</sup>,60 de hauteur. Ces bâtons sont +enfoncés peu profondément dans le sol et le filet se trouve ainsi +placé verticalement. Un grand nombre de filets sont dressés de la +sorte, les uns à côté des autres, sur une longueur considérable. A +partir des deux extrémités de la ligne des filets, les Ḥaddâd +disposent dans la brousse des espèces d’épouvantails — <em>khayâl +ech cherek</em> : ce sont des peaux de mouton, +noires,<span class="pagenum" id="Page_211">[211]</span> que l’on +accroche aux arbres. Quand tout est installé, les Ḥaddâd s’en vont +au loin, se dispersent et se mettent à battre la brousse, en +poussant de grands cris. Les animaux, effrayés par les cris et par +les épouvantails, sont rabattus sur la ligne des engins de chasse. +Ils viennent donner dans les filets, qu’ils renversent et dans +lesquels ils se prennent les pattes. Sauf les gros pachydermes +(éléphant, rhinocéros, girafe), qui, eux, brisent tout, tous les +autres animaux sont capturés : toutes les variétés d’antilopes +(ouaḥch, ariél, têtel, etc.), les phacochères<a id= +"FNanchor_277"></a><a href="#Footnote_277" class= +"fnanchor">[277]</a>, les autruches, les pintades<a id= +"FNanchor_278"></a><a href="#Footnote_278" class= +"fnanchor">[278]</a>, etc. Les Ḥaddâd les assomment à coups de +bâton, pour ne pas abîmer les peaux. Il arrive aussi fréquemment +que des animaux comme le lion, la panthère, la hyène, le chacal, +etc., se prennent dans les filets. Inutile de dire que ceux qui +sont dangereux sont tués de loin, à coups de sagaie.</p> + +<p>Les Ḥaddâd vont ensuite vendre les peaux et la viande séchée +dans les différents marchés. Ils y vendent également les diverses +variétés de sacs en peau qu’ils fabriquent :</p> + +<p><em>dabia</em>, sac à ouverture étroite (riz, haricots, +mil).</p> + +<p><em>kourtâla</em>, musette pour le cheval.</p> + +<p><em>kefâoua</em>, sac de chargement pour le chameau.</p> + +<p><em>djourab</em>, grand sac pour le mil.</p> + +<p>Autrefois, les Ḥaddâd de l’Ouest étaient parfois malmenés et +pillés par les autres indigènes. Ils n’avaient alors qu’une peau de +bête autour des reins. Depuis que nous sommes dans le pays, ils +jouissent en paix du fruit de leur travail et ils ont des boubous, +comme tout le monde. Mais les indigènes prétendent que les Ḥaddâd +conservent toujours, sous leur vêtement, la peau de bête +d’autrefois.</p> + +<p>Les Ḥaddâd mènent généralement la vie nomade. On les rencontre +en grand nombre chez les Gourân du Kanem, les<span class="pagenum" +id="Page_212">[212]</span> Kreda, les Kecherda, au Mourtcha, chez +les Bornouans de l’Ouadi Rima et chez les Maḥâmid. Plus au Sud, on +en trouve aussi un village à Massaguet (sur la route de Fort-Lamy à +Massakory).</p> + +<p>Quand les Ḥaddâd partent en chasse, ils mettent leurs filets sur +des bœufs porteurs et des ânes, et tout le monde suit, même les +petits enfants, lesquels vont ainsi apprendre à gagner leur pitance +dans la brousse.</p> + +<p>Il y a aussi des Ḥaddâd cherek dans les pays du Sud, et ils ne +sont pas tous Gourân : certains d’entre eux se disent Arabes. +Signalons, par exemple, les Ḥaddâd arabes de la région d’Ourel, les +Maskéa (près de Gouêno, dans le Médogo), les Oulâd Ḥammad (à +Tchalaga, près de Bédanga), les Ḥaddâd cherek du Baguirmi, etc.</p> + +<p>On trouve également des Azâ chasseurs à l’ouest du lac. Citons, +en particulier, le groupe important qui nomadise dans le Koutous, +au nord de Gouré (chef Taïba).</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c06"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_274"></a><a href="#FNanchor_274"><span class= +"label">[274]</span></a>L’ange Gabriel.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_275"></a><a href="#FNanchor_275"><span class= +"label">[275]</span></a>Généralement originaires du Chitati.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_276"></a><a href="#FNanchor_276"><span class= +"label">[276]</span></a>Que Dieu vous retire sa bénédiction ! +(<span class="arabic">الله يسل بركته</span>) Cette légende se +retrouve chez les Arabes, soit avec Jésus (ʿIsa) pour héros (Aḥmed +El Qalyoubi, <em>Kitâb en Naouâdir</em>. Le Qaire, 1302 hég., in-8, +p. 16), soit avec le prophète Moḥammed (Moḥi eddin ibn el ʿArabi, +<em>Kitâb el Mosâmarât</em>. Le Qaire, 1305 hég., 2 vol. in-8, t. +II, p. 135 ; Tamisier, <em>Voyage en Arabie</em>. Paris, 1840, +2 vol. in-8, t. I, p. 330-334 ; 338-339). Cf. René Basset, +<em>Contes et légendes arabes</em>, n<sup>o</sup> CXX, <em>Jésus et +la Gazelle</em> (<em>Revue des Traditions populaires</em>, t. XIII, +1898, p. 486-487).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_277"></a><a href="#FNanchor_277"><span class= +"label">[277]</span></a>Les musulmans ne peuvent pas manger la +viande de phacochère. Aussi les Ḥaddâd se contentent-ils de +recueillir la graisse, qui sert d’onguent pour certaines maladies +des chevaux.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_278"></a><a href="#FNanchor_278"><span class= +"label">[278]</span></a>Il y a des filets spéciaux pour la chasse +aux pintades.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3 class="spaced17"><span class="pagenum" id= +"Page_213">[213]</span><a id="p2c07"></a>PETITE ÉTUDE PRATIQUE<br> +<span class="xlarge">DE LA LANGUE TOUBOU</span><br> +<span class="sserif">(DIALECTE DES DAZAGADA)</span><a id= +"FNanchor_279"></a><a href="#Footnote_279" class= +"fnanchor">[279]</a></h3> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">La langue toubou ne présente, au point de +vue de la prononciation, aucun caractère particulier. Elle n’est +pas gutturale comme l’arabe, elle n’est pas nasillarde comme le +kanembou et elle n’a pas l’accentuation exagérée du tar lis (Kouka, +Médogo, Boulala). L’accent tonique est sur l’une des trois +dernières syllabes. Il peut d’ailleurs varier, pour un même mot, +avec la place de ce mot dans la phrase.</p> + +<p>Nous ferons tout d’abord quelques remarques au sujet de la +prononciation de certaines lettres.</p> + +<p>Les lettres <em>d</em> et <em>t</em> sont parfois employées +l’une pour l’autre<a id="FNanchor_280"></a><a href="#Footnote_280" +class="fnanchor">[280]</a> :</p> + +<table class="padded1"> +<tr> +<td rowspan="2">nous voulons,</td> +<td rowspan="2">⎰<br> +⎱</td> +<td><em>tantaï brantergé</em><a id="FNanchor_281"></a><a href= +"#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tantaï brandergé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Même remarque pour <em>i</em> et <em>é</em>, pour <em>k</em> et +<em>g</em>, <em>tch</em> et <em>dj</em> :</p> + +<table class="padded1"> +<tr> +<td>je, moi,</td> +<td>|</td> +<td><em>tani, tané</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td rowspan="2">je fais,</td> +<td rowspan="2">⎰<br> +⎱</td> +<td><em>tani kessergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tani guessergé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td rowspan="2">je vends,</td> +<td rowspan="2">⎰<br> +⎱</td> +<td><em>tané tchoassergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tané djoassergé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum" id="Page_214">[214]</span>La lettre +<em>k</em> prend quelquefois un son nasal, intermédiaire entre +<em>k</em> et <em>tch</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>il a tué,</td> +<td><em>kidô, tchidô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>travail,</td> +<td><em>kida, tchîda</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nez,</td> +<td><em>kiâ, tchâ</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>D’ailleurs, d’une façon générale, il ne faudra point s’étonner +si un mot toubou n’est pas toujours rendu de la même façon. On n’en +comprendra que mieux quelle doit être la prononciation exacte de ce +mot.</p> + +<p>Comme beaucoup de langues africaines, le toubou a une syntaxe +rudimentaire. Quelques exemples le montreront facilement.</p> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Cet homme est allé chasser dans la brousse.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>agné</em></span><span class= +"trbelow">homme</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>aï</em></span><span class="trbelow">cet</span></span> +<span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ouôno</em></span><span class= +"trbelow">brousse</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>îni</em></span><span class= +"trbelow">viande</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchêdégé</em></span><span class="trbelow">il +tue</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Quand les Kreda n’ont pas de mil, ils mangent du +doum.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Karra</em></span><span class= +"trbelow">Kreda</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ngaéla</em></span><span class= +"trbelow">mil</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>béï</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>sôou</em></span><span class= +"trbelow">doum</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ouôdégé</em></span><span class="trbelow">ils +mangent</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Chez les Kreda, l’intérieur des cases est tapissé +en haut de peaux de mouton afin d’empêcher le soleil de +rentrer.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Karra</em></span><span class= +"trbelow">Kreda</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>aroué</em></span><span class= +"trbelow">peau</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>arkôou</em></span><span class="trbelow">de +mouton</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>yegé</em></span><span class= +"trbelow">case</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>derô</em></span><span class= +"trbelow">dedans</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ngouli</em></span><span class="trbelow">en +haut</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dintou</em></span><span class="trbelow">ils +mettent</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ezeï</em></span><span class= +"trbelow">soleil</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>yegé</em></span><span class= +"trbelow">case</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>zodogé</em></span><span class= +"trbelow">rentre</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>beï</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="trgrp"> +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Les Tedâ, ces mauvaises bêtes mortes, mangent le +goar</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Tedâ</em></span><span class= +"trbelow">Tedâ</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>agafrâ</em></span><span class="trbelow">bêtes +mortes</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>zentâ</em></span><span class= +"trbelow">mauvaises</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>goâr</em></span><span class= +"trbelow">goar</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ntoda</em></span><span class= +"trbelow">mangent</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Les Baguirmiens de la forteresse de Massnia se +sont levés</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Bagreï</em></span><span class= +"trbelow">Baguirmiens</span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>Massnia</em></span><span class= +"trbelow">Massnia</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>karnak</em></span><span class= +"trbelow">forteresse</span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se +sont levés</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Et sont venus prendre nos troupeaux</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Erdo</em></span><span class="trbelow">Ils sont +venus</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ferâ</em></span><span class= +"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tantâ</em></span><span class= +"trbelow">nos</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gouyênto</em></span><span class="trbelow">ils ont +pris</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Ils les ont emmenés dans leur pays +marécageux<a id="FNanchor_282"></a><a href="#Footnote_282" class= +"fnanchor">[282]</a></p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Dettou</em></span><span class="trbelow">Ils ont +emmené</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>lôou</em></span><span class= +"trbelow">argile</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>doro</em></span><span class= +"trbelow">dedans</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dintou</em></span><span class="trbelow">ils ont +mis</span></span></p> +</div> +</div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span>L’article +n’existe pas. Le verbe « être » se rend au moyen du +pronom personnel.</p> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Je parle la langue des chrétiens.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Tani</em></span><span class= +"trbelow">Moi</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>médi</em></span><span class= +"trbelow">langue</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>nessara</em></span><span class= +"trbelow">chrétiens</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>hanandregé</em></span><span class="trbelow">je +sais</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Je suis malade</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Tani</em></span><span class= +"trbelow">Moi</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ouoché</em></span><span class= +"trbelow">malade</span></span></p> +</div> +</div> + +<p>Les Kanembou font un grand usage de <em>ôô</em> et les Boulala +de <em>éé</em><a id="FNanchor_283"></a><a href="#Footnote_283" +class="fnanchor">[283]</a>. Ces sons explétifs servent à bien +mettre en relief certains mots ou certaines phrases. En toubou, on +emploie <em>é</em><a id="FNanchor_284"></a><a href="#Footnote_284" +class="fnanchor">[284]</a> et <em>a</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>Un homme du Borkou</td> +<td><em>aou Borkou</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td>Des gens du Borkou</td> +<td><em>ammâ Borkouâ</em> +</td> +</tr> +</table> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Les Ḥaddâd Bedossa tuent beaucoup de gibier</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Azâ</em></span><span class= +"trbelow">Ḥaddâd</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>berossâa</em></span><span class= +"trbelow">Bedossa</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>oudâni</em></span><span class= +"trbelow">gibier</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bodo</em></span><span class= +"trbelow">beaucoup</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchetegé</em></span><span class= +"trbelow">tuent</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Les Kanembou et les Bornouans ont un même +ancêtre</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Aoussâé</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>agâé</em></span><span class= +"trbelow">Bornouans</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dezé</em></span><span class= +"trbelow">ancêtre</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>sontô</em></span><span class= +"trbelow">leur</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tron</em></span><span class= +"trbelow">un</span></span></p> +</div> +</div> + +<p>Les Toubou emploient souvent le mot <em>dé</em> qui, ajouté à un +mot, est parfois influencé par le son de la dernière voyelle de ce +mot et devient alors <em>da</em>, <em>di</em>, <em>dou</em>. Ce mot +peut servir à indiquer :</p> + +<p>1<sup>o</sup> L’origine, la provenance, le but :</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>homme du Dagana,</td> +<td><em>Daganadé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>homme du Borkou,</td> +<td><em>Borkoudé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="pagenum" id= +"Page_216">[216]</span>L’ancêtre des Kreda est venu du Borkou</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Karra</em></span><span class= +"trbelow">Kreda</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dezé</em></span><span class= +"trbelow">ancêtre</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>sontô</em></span><span class= +"trbelow">leur</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Borkoudé</em></span><span class="trbelow">du +Borkou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ré</em></span><span class= +"trbelow">vint</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="trgrp"> +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Les Oulâd Slimân se sont levés de leur +pays ;</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ouachîla</em></span><span class="trbelow">Oulâd +Slimân</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se sont +levés</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bi</em></span><span class= +"trbelow">pays</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>sonto-do</em></span><span class= +"trbelow">leur</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Les Touareg se sont levés de leur pays et sont +venus à Fadalassou..... ;</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Kinina</em></span><span class= +"trbelow">Touareg</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>zaïla</em></span><span class= +"trbelow">pays</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se sont +levés</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Fadalassou-dou</em></span><span class="trbelow">à +Fadalassou</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Les Ouadaïens de Ouara se sont levés<a id= +"FNanchor_285"></a><a href="#Footnote_285" class= +"fnanchor">[285]</a>.....</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Kouga</em></span><span class= +"trbelow">Ouadaïens</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ouara-do</em></span><span class="trbelow">de +Ouara</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>iertchentô.....</em></span><span class="trbelow">se +sont levés</span></span></p> +</div> +</div> +</div> + +<p>2<sup>o</sup> Une idée de relation :</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>père,</td> +<td><em>abba</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>oncle paternel,</td> +<td><em>abba-dé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>diable, démon,</td> +<td><em>miché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fou, idiot (possédé du démon),</td> +<td><em>michi-dé</em><a id="FNanchor_286"></a><a href= +"#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>faux, inexact,</td> +<td><em>mou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>menteur,</td> +<td><em>médé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>grand,</td> +<td><em>bô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>beaucoup, très,</td> +<td><em>bodo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>force,</td> +<td><em>dona</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fort,</td> +<td><em>donadé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>froid,</td> +<td><em>kiri</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>qui a froid,</td> +<td><em>kiridé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>3<sup>o</sup> Le moyen :</p> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Les Kouri tuent l’hippopotame avec la sagaie</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Koura</em></span><span class= +"trbelow">Kouri</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>grinti</em></span><span class= +"trbelow">hippopotame</span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>édi-di</em></span><span class= +"trbelow">sagaie</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchitou</em></span><span class="trbelow">ils +tuent</span></span></p> +</div> +</div> + +<p>Le mot <em>dé</em> est encore employé pour donner l’apparence +toubou à des mots d’origine arabe.</p> + +<ul class="simple4"> +<li>tu es ivre, <em>entadé sekrantédé</em> [<em>enta</em>, +toi ; <em>sekrantédé</em> (du mot arabe : +<em>sekrân</em>), ivre] ;</li> + +<li>je suis très fâché, <em>tané bodo deloumtédé</em> +[<em>deloumtédé</em> (arabe : <em>mazhloum</em>), lésé, +fâché].</li> +</ul> + +<p>Les mots <em>dé, da, do, di</em> sont enfin employés comme +explétifs.</p> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="pagenum" id="Page_217">[217]</span>La +peau de cette femme est très sale</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kassar</em></span><span class= +"trbelow">peau</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>adéou</em></span><span class= +"trbelow">femme</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>aï</em></span><span class= +"trbelow">cette</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>djêno</em></span><span class= +"trbelow">sale</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>monto-dé</em></span><span class= +"trbelow">beaucoup</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>di</em></span><span class="trbelow">elle +a</span></span></p> +</div> +</div> + +<p>Le mot <em>né</em> ou <em>neï</em> est parfois employé à la +place de <em>dé</em> :</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>noble,</td> +<td><em>maï-na</em> (de <em>maï</em>, sultan) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>humide,</td> +<td><em>inneï</em> (de <em>î</em>, eau) ;</td> +</tr> +</table> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Il s’approche de la case</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>yégé</em></span><span class= +"trbelow">case</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>téde<a id="FNanchor_287"></a><a href="#Footnote_287" +class="fnanchor">[287]</a>-ni</em></span><span class="trbelow">il +s’approche</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Il lui lança une flèche</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>féré</em></span><span class= +"trbelow">flèche</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchobô-ni</em></span><span class="trbelow">il +frappa</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">J’ai beaucoup de bétail : des chevaux, des +vaches et des moutons.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>reuzô</em></span><span class= +"trbelow">bétail</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>monto</em></span><span class= +"trbelow">nombreux</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>taré</em></span><span class= +"trbelow">j’ai</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>askâ-né,</em></span><span class= +"trbelow">chevaux,</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>forâ-ni,</em></span><span class= +"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>arkoâ-ni.</em></span><span class= +"trbelow">moutons.</span></span></p> +</div> +</div> + +<p>Le suffixe <em>ou, ôou</em> est parfois employé pour indiquer +une idée de relation et correspond aux mots français : du, +des ; de, en.</p> + +<p class="center"><em>koueï</em>, endroit — <em>ouni</em>, feu — +<em>aké, akké</em>, bois.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>le feu (endroit),</td> +<td><em>koueï ouniou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le bois à brûler,</td> +<td><em>aké ouniou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>la bride du cheval,</td> +<td><em>lidjom</em> (ar.) <em>askéou</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="center"><em>merdjan</em> (ar.), corail — <em>lefêlla</em> +(ar.), argent — <em>aoué</em>, doigt</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>corde de corail,</td> +<td><em>azi merdjanôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vase d’argent,</td> +<td><em>djoundou leféllôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bague (argent du doigt),</td> +<td><em>lefêlla aouéou</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="center"><em>yégé</em>, case — <em>kaoué</em>, natte — +<em>Aroua</em>, Arabes.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>case en nattes,</td> +<td><em>yégé kaouéou</em>.</td> +</tr> +</table> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Les cases des Kreda sont plus grandes que celles +des Arabes.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>yégé</em></span><span class= +"trbelow">case</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Karraou</em></span><span class="trbelow">des +Kreda</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kaouéou</em></span><span class="trbelow">en +nattes</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Arouaou</em></span><span class="trbelow">des +Arabes</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dou bo</em></span><span class="trbelow">case +grande</span></span></p> +</div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_218">[218]</span>Le mot +<em>gé</em> sert aussi à indiquer une idée de relation.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>ié, î</em>,</td> +<td>eau ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>igé</em>,</td> +<td>puits ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Aroua</em>,</td> +<td>Arabes ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>araga</em>,</td> +<td>langue arabe ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Daza</em>,</td> +<td>les Toubou du sud ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>dazaga</em>,</td> +<td>langue des Toubou du sud ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Dazagada</em>,</td> +<td>ceux qui parlent le dazaga,</td> +</tr> +</table> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Celui qui ne possède pas un cheval de Ganastou est +semblable au piéton.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ganastounga</em></span><span class="trbelow">cheval +de Ganasto</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>danna</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bidi</em></span><span class="trbelow">à +pied</span></span></p> +</div> +</div> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>moi,</td> +<td><em>tani</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>de moi, mon,</td> +<td><em>tango</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>grand, âgé,</td> +<td><em>bô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vieillard, chef,</td> +<td><em>bougoudi</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Le mot <em>gé</em> peut aussi avoir le sens de : semblable, +pareil, comme.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>ouni</em>,</td> +<td>feu ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>oungo</em>,</td> +<td>blessure (qui brûle, semblable au feu).</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width4"> + +<h4 class="bold letter-spaced01">VERBES</h4> + +<p>Les verbes n’ont guère que deux temps : le présent et le +passé.</p> + +<p><span class="letter-spaced large"><em>Impératif.</em></span> — +La racine du verbe forme généralement l’impératif.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>prends,</td> +<td><em>gon, gouôn</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chante,</td> +<td><em>douônou</em> (chanson) <em>gon</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>donne,</td> +<td><em>tén</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>place, mets,</td> +<td><em>nak, naou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>frappe, blesse, tire (un coup de fusil),</td> +<td><em>ouöb</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tue,</td> +<td><em>ii</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dis, parle,</td> +<td><em>fa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mange,</td> +<td><em>ouô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bois,</td> +<td><em>iâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>va, pars,</td> +<td><em>der, sotto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>enlève, ôte ;</td> +<td><em>ter, der</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>viens,</td> +<td><em>ir, iourrou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>achète,</td> +<td><em>iob</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_219">[219]</span>vends,</td> +<td><em>djoas</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>regarde,</td> +<td><em>ra, ran</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>laisse,</td> +<td><em>sop, sob, soor</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cours,</td> +<td><em>iak</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>emmène,</td> +<td><em>déd</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>écris,</td> +<td><em>rôno</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>apporte,</td> +<td><em>korto, kourtou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>verse,</td> +<td><em>dok, dokk</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dors,</td> +<td><em>niango, gnango</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td>lève-toi,</td> +<td><em>iero, ierro</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ajoute,</td> +<td><em>zinnou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>veux, veuille, aime,</td> +<td><em>brano, dak</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>reste, assieds-toi, patiente,</td> +<td><em>douboussou</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Le pluriel peut s’obtenir par l’adjonction de <em>dou, to</em> +au singulier.</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<td><em>ouô</em>,</td> +<td>mange ;</td> +<td><em>ouodou</em>,</td> +<td>mangez ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>gouôn</em>,</td> +<td>prends ;</td> +<td><em>gouênto</em>,</td> +<td>prenez ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>sop</em>,</td> +<td>laisse ;</td> +<td><em>sôppo</em>,</td> +<td>laissez.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class= +"letter-spaced large"><em>Présent.</em></span> — Le présent +s’obtient, d’une façon générale, en ajoutant certains suffixes à la +racine du verbe.</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<th colspan="2">Singulier :</th> +<th colspan="2">Pluriel :</th> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced6"> </td> +<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced6"> </td> +</tr> + +<tr> +<td>1<sup>re</sup> personne</td> +<td>— <em>rgé</em> ;</td> +<td>1<sup>re</sup> personne</td> +<td>— <em>trgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="word-spaced12">2<sup>e</sup> —</td> +<td>— <em>ngé</em> ;</td> +<td class="word-spaced12">2<sup>e</sup> —</td> +<td>— <em>tngé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="word-spaced12">3<sup>e</sup> —</td> +<td>— <em>egé, égé</em> ;</td> +<td class="word-spaced12">3<sup>e</sup> —</td> +<td>— <em>tegé, tégé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Nous allons donner comme exemple le présent du verbe +<em>djoas</em>, vends.</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<td>je vends,</td> +<td><em>djoassergé</em> ;</td> +<td>nous vendons,</td> +<td><em>djoassedergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu vends,</td> +<td><em>djoassengé</em> ;</td> +<td>vous vendez,</td> +<td><em>djoassedengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il vend,</td> +<td><em>djoasségé</em> ;</td> +<td>ils vendent.</td> +<td><em>djoassedégé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Première personne du +singulier</span>. — D’une façon générale, on peut dire que le +suffixe <em>rgé</em> (<em>ergé, regé, régé</em>) est la +caractéristique de la première personne du singulier du présent du +verbe.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>je prends,</td> +<td><em>tani gonergé</em>,</td> +</tr> + +<tr> +<td>je chante,</td> +<td><em>gouendergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je crie, je chante,</td> +<td><em>doôn gouendergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’emporte,</td> +<td><em>dounergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’emmène,</td> +<td><em>tani dédergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_220">[220]</span>je donne,</td> +<td><em>tani énergé, iendergé, adôwandergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’apporte,</td> +<td><em>tani kourtergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je veux, je cherche,</td> +<td><em>tani branergé, brandergé</em><a id= +"FNanchor_288"></a><a href="#Footnote_288" class= +"fnanchor">[288]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je veux, j’aime,</td> +<td><em>dakergé, daregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je sais,</td> +<td><em>tani hanandregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je vois,</td> +<td><em>tani dôdergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je dis, je parle,</td> +<td><em>tani fadrégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je me tais,</td> +<td><em>tani dangergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je dis vrai,</td> +<td><em>tani djéré fadrégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je mens,</td> +<td><em>tani mou fadrégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je pleure,</td> +<td><em>tani yodergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je ris,</td> +<td><em>tani gazergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je mange,</td> +<td><em>tani bôregé, bourgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je bois,</td> +<td><em>tani iargé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je reste, je m’assieds, je patiente,</td> +<td><em>tani doubouzergé, bouzergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je vais, je pars,</td> +<td><em>tani darégé, deregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’enlève,</td> +<td><em>tani térergé, tregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je viens,</td> +<td><em>tani roregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je sors,</td> +<td><em>tani tchorergé, tani agâ roregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’achète,</td> +<td><em>tani iobergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je regarde,</td> +<td><em>tani randergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je salue,</td> +<td><em>tani kallahandregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je vole,</td> +<td><em>tani oundirgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’attache,</td> +<td><em>tani tounergé, tondergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai peur,</td> +<td><em>tani aouzergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je fais,</td> +<td><em>tani kessergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je peux,</td> +<td><em>tani rangergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je compte,</td> +<td><em>tani ketergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’écris,</td> +<td><em>tani roonergé, roondregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je laisse,</td> +<td><em>tani sobergé, sorgé, soorgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je change,</td> +<td><em>tani forozergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je tranche, je coupe, je casse,</td> +<td><em>tani kobergé, korgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je passe le baḥr,</td> +<td><em>tani fôdi kobergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je pisse,</td> +<td><em>tani kossozombregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span>je place, je +mets, je pose,</td> +<td><em>tani nakergé, tindrigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je mets un vêtement,</td> +<td><em>tani algué mosrogé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je me déshabille,</td> +<td><em>algué térergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je lave,</td> +<td><em>touloudergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je dors,</td> +<td><em>niangregé (gnangregé)</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je tue,</td> +<td><em>nidrigé, idrigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je tue un homme,</td> +<td><em>tani agné idrigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je frappe, je blesse, je tire (un coup de fusil),</td> +<td><em>babergé, ioubergé, ébourgé, bourgé, tani (ouni) +baargé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je réussis, j’apprends,</td> +<td><em>tani hangregé, fangregé</em><a id= +"FNanchor_289"></a><a href="#Footnote_289" class= +"fnanchor">[289]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’atteins, je joins,</td> +<td><em>tani goumbregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je cours, je fuis ;</td> +<td><em>tani iakergé, iarégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je cherche,</td> +<td><em>tani kouendregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je meurs,</td> +<td><em>tani donassergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je rentre,</td> +<td><em>tani derô dofodregé, zodergué</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je sors de ma maison,</td> +<td><em>tani yégénder roregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je me cache, je me dissimule,</td> +<td><em>tani djeradenergé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Deuxième personne du +singulier</span>. — La deuxième personne du singulier a +généralement comme caractéristique le suffixe <em>ngé</em> +(<em>angé, engé, ingé</em>).</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>tu manges,</td> +<td><em>entaï boungé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu bois,</td> +<td><em>entaï yangé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu changes,</td> +<td><em>entaï forozengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu veux,</td> +<td><em>entaï braningé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu écris,</td> +<td><em>entaï roonengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu fais,</td> +<td><em>entaï kessengé, kessedengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu laisses,</td> +<td><em>entaï soengé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Troisième personne du +singulier</span>. — La troisième personne du singulier a comme +caractéristique le suffixe <em>gé</em> (<em>égé, igé, ogé</em> — +<em>iengé</em>). Les verbes dont la racine finit par <em>on</em> et +<em>an</em> prennent la terminaison <em>iengé</em>, +<em>yengé</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>il mange,</td> +<td><em>segeni ouôgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il parle,</td> +<td><em>segeni fadégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_222">[222]</span>il rit,</td> +<td><em>segeni gazegé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il insulte,</td> +<td><em>maré zakkégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il tue, il chasse,</td> +<td><em>maré tchidigé, tchédégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il fait,</td> +<td><em>maré kességé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il sort,</td> +<td><em>segeni tchorogé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il entre,</td> +<td><em>segeni zodégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il meurt,</td> +<td><em>segeni nossegé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il laisse,</td> +<td><em>segeni soôgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il demande,</td> +<td><em>segeni djouodégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il entend, il comprend,</td> +<td><em>segeni bazégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il met,</td> +<td><em>segeni dintigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il prend,</td> +<td><em>segeni gougengé</em> (au lieu de : +<em>gouongé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il sait,</td> +<td><em>segeni anayengé</em> (au lieu de : +<em>anangé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il écrit,</td> +<td><em>segeni royengé</em> (au lieu de : +<em>roongé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il veut,</td> +<td><em>segeni brayengé</em> (au lieu de : +<em>brangé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il court, il s’enfuit,</td> +<td><em>segeni tchaougé, djaougé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il dort,</td> +<td><em>segeni niakengé</em> (<em>gnakengé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il apporte, il donne, il paie.</td> +<td><em>segeni djentégé.</em> +</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Première personne du +pluriel</span>. — La première personne du pluriel est caractérisée +par le suffixe <em>trgé, drgé</em> (<em>tergé, tregé, dergé, +dregé</em>).</p> + +<p>On a déjà vu que les lettres <em>t</em> et <em>d</em> sont +parfois employées l’une pour l’autre.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>nous prenons,</td> +<td><em>tantaï gouentergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous mangeons,</td> +<td><em>tantaï ouodregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous buvons,</td> +<td><em>tantaï idrigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous voulons,</td> +<td><em>tantaï brantergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous écrivons,</td> +<td><em>tantaï roontregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous faisons,</td> +<td><em>tantaï kessedregé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Deuxième personne du +pluriel</span>. — La deuxième personne du pluriel est caractérisée +par le suffixe <em>tengé, dengé</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span>vous +prenez,</td> +<td><em>neuntaï gouentengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous voulez,</td> +<td><em>neuntaï brantengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous écrivez,</td> +<td><em>neuntaï roôntengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous faites,</td> +<td><em>neuntaï kessedengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous changez,</td> +<td><em>neuntaï foroztengé, forostengé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Troisième personne du +pluriel</span>. — La troisième personne du pluriel est caractérisée +par le suffixe <em>tegé, degé</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>ils prennent,</td> +<td><em>segentâ gouyentégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils mangent,</td> +<td><em>segentaï ouodégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils vont, ils partent,</td> +<td><em>segentaï dourtigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils veulent,</td> +<td><em>segentaï braïntégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils écrivent,</td> +<td><em>segentaï roôntegé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils changent,</td> +<td><em>segentaï forozentegé, forochentegé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils font,</td> +<td><em>segentaï kessedegé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils boivent,</td> +<td><em>segentaï kidigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils courent, ils s’enfuient,</td> +<td><em>segentaï tcharkétégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils apportent, ils donnent, ils paient, ils font.</td> +<td><em>segentaï djintigé, djentégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils savent,</td> +<td><em>merâ annayentégé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class= +"letter-spaced large"><em>Futur.</em></span> — Le futur se rend au +moyen du présent. L’idée de futur peut être indiquée soit par +l’emploi d’un adverbe de temps, soit par l’emploi du verbe +« vouloir » : <em>brandergé, darégé</em><a id= +"FNanchor_290"></a><a href="#Footnote_290" class= +"fnanchor">[290]</a>.</p> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Demain j’irai au Baḥr el Ghazal.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Fekké</em></span><span class= +"trbelow">demain</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>fôdi</em></span><span class= +"trbelow">baḥr</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>deregé</em></span><span class="trbelow">je +vais</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Je crois que j’irai bientôt à Boullong.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Aor</em></span><span class= +"trbelow">cœur</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dorô</em></span><span class= +"trbelow">dans</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>edin</em></span><span class= +"trbelow">bientôt</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Boullong</em></span><span class= +"trbelow">Boullong</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dérégué</em></span><span class="trbelow">je +vais</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">J’irai au village.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Tani</em></span><span class= +"trbelow">moi</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>berander</em></span><span class="trbelow">je +veux</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ni</em></span><span class= +"trbelow">village</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>darégué</em></span><span class="trbelow">je +vais</span></span></p> +</div> +</div> + +<p class="space-above15"><span class= +"letter-spaced large"><em>Passé.</em></span> — La règle que nous +allons donner pour reconnaître le passé du verbe est assez +généralement applicable.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_224">[224]</span>Le passé est, +comme le présent, caractérisé par certains suffixes.</p> + +<p>Ce sont les suivants :</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<th colspan="2">Singulier :</th> +<th colspan="2">Pluriel :</th> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced6"> </td> +<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced6"> </td> +</tr> + +<tr> +<td>1<sup>re</sup> personne</td> +<td>— <em>er</em> ;</td> +<td>1<sup>re</sup> personne</td> +<td>— <em>ter</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="word-spaced12">2<sup>e</sup> —</td> +<td>— <em>om</em> ;</td> +<td class="word-spaced12">2<sup>e</sup> —</td> +<td>— <em>tom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="word-spaced12">3<sup>e</sup> —</td> +<td>— <em>ô</em> ;</td> +<td class="word-spaced12">3<sup>e</sup> —</td> +<td>— <em>tô</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Nous allons citer comme exemple le passé du verbe +<em>dodergé</em> : je vois.</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<td>j’ai vu,</td> +<td><em>doder</em> ;</td> +<td>nous avons vu,</td> +<td><em>dôdtor</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu as vu,</td> +<td><em>dodom</em> ;</td> +<td>vous avez vu,</td> +<td><em>dôdtom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il a vu,</td> +<td class="pad-right2"><em>dôdo</em> ;</td> +<td>ils ont vu,</td> +<td><em>dôdto</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Première personne du +singulier</span>. — Terminaisons <em>ar, er, or</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>j’ai pu,</td> +<td><em>ranger</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai réussi, j’ai obtenu, j’ai gagné, j’ai atteint, j’ai +trouvé, j’ai appris, j’ai compris,</td> +<td><em>hanger, fanger</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai fait,</td> +<td><em>kesser</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai donné,</td> +<td><em>ninder</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai mangé,</td> +<td><em>bour</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai acheté,</td> +<td><em>iober, ior</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai tiré un coup de fusil,</td> +<td><em>ouni bar</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je suis venu,</td> +<td><em>dêré, têré<a id="FNanchor_291"></a><a href="#Footnote_291" +class="fnanchor">[291]</a></em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai laissé,</td> +<td><em>soôr</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Deuxième personne du +singulier</span>. — Terminaison <em>om</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>tu as acheté,</td> +<td><em>iobem</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu as vendu,</td> +<td><em>djoassem</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu as frappé, tu as tué,</td> +<td><em>idoum<a id="FNanchor_292"></a><a href="#Footnote_292" +class="fnanchor">[292]</a></em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu as trouvé,</td> +<td><em>hangem</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_225">[225]</span>tu as eu +peur,</td> +<td><em>aouzem</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu as dit,</td> +<td><em>fâdem, tefâdem</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu savais,</td> +<td><em>hanânem</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu as pleuré,</td> +<td><em>iôdom</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Troisième personne du +singulier</span>. — Terminaison <em>ô, o, ou</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>il s’est enfui,</td> +<td><em>tcharkô, tchâou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il a tué,</td> +<td><em>tchidô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il a frappé, il a blessé,</td> +<td><em>tchobô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il est resté, il s’est arrêté,</td> +<td><em>bozô, tozô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il a volé,</td> +<td><em>ouïnto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il a entendu, il a compris,</td> +<td><em>bazô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il a vu,</td> +<td><em>dôdo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il est allé,</td> +<td><em>ntêdo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il a refusé,</td> +<td><em>tchédo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il est sorti,</td> +<td><em>tchorô</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15">PLURIEL. — Comme pour le présent, le +pluriel du passé s’obtient en faisant précéder des dentales +<em>t</em> ou <em>d</em> la terminaison du singulier.</p> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Première personne du +pluriel</span>. — Terminaisons <em>ter, der</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>nous avons mangé,</td> +<td><em>beder</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous avons voulu,</td> +<td><em>branter</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous avons écrit,</td> +<td><em>roonter</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous avons acheté,</td> +<td><em>iobeder</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous avons vendu,</td> +<td><em>djoasseder</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous avons grandi,</td> +<td><em>garter</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous sommes devenus des hommes,</td> +<td><em>agnénter</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous avons fait des enfants,</td> +<td><em>iala fossoder</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Deuxième personne du +pluriel</span>. — Terminaisons <em>tom, dom</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>vous avez attaché,</td> +<td><em>tountom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous avez emmené,</td> +<td><em>dêdtom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous avez vu,</td> +<td><em>rantom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous avez vendu,</td> +<td><em>djoassedom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous avez écrit,</td> +<td><em>roontom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous avez changé,</td> +<td><em>foroztom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous avez mangé,</td> +<td><em>boudom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous êtes venus,</td> +<td><em>rédom</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="pagenum" id= +"Page_226">[226]</span><span class="sc">Troisième personne du +pluriel</span>. — Terminaisons <em>to, tou, do, dou</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>ils sont venus,</td> +<td> +</td> +<td><em>rédo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td rowspan="2">ils sont allés,</td> +<td rowspan="2">⎰<br> +⎱</td> +<td><em>deurtou, teurtou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>dourtou, tourtou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils se sont levés,</td> +<td> +</td> +<td><em>iertchentô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils ont pris,</td> +<td> +</td> +<td><em>gouïénto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils ont emmené,</td> +<td> +</td> +<td><em>dédtou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils ont placé, ils ont mis,</td> +<td> +</td> +<td><em>dintou, dintigda</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils ont fait fuir,</td> +<td> +</td> +<td><em>foïênto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils ont tué,</td> +<td> +</td> +<td><em>tchédto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils ont détruit, ils ont cassé,</td> +<td> +</td> +<td><em>gertou, kertou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils ont vu,</td> +<td> +</td> +<td><em>ranto</em>.</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width3"> + +<h4 class="sserif">REMARQUES SUR LES VERBES</h4> + +<p>Parfois, quand il y a une phrase conditionnelle, on emploie la +terminaison <em>o</em> ou <em>oô</em>, qui rappelle un peu les +<em>ôô</em> dont les Kanembou émaillent leurs discours. Mais il ne +semble pas qu’il y ait de temps spécial. On se sert d’une forme +correcte ou populaire, qu’on fait suivre ou non de la terminaison +<em>oô</em>.</p> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Si tu fais cela, je te tue.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>enta</em></span><span class= +"trbelow">toi</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>aï</em></span><span class= +"trbelow">cela</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kégé</em></span><span class= +"trbelow">comme</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kossongodo</em></span><span class="trbelow">tu +fais</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>nidrigé</em></span><span class="trbelow">je te +tue</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Quand tu viendras dans ma case, je te donnerai un +mouton.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>enta</em></span><span class= +"trbelow">toi</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>yegétangô</em></span><span class="trbelow">ma +case</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>niroô</em></span><span class="trbelow">tu +viens</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>arkô</em></span><span class= +"trbelow">mouton</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>adoandergé.</em></span><span class="trbelow">je te +donnerai.</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Si tu prends ce chemin, tu ne te tromperas +pas.</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>zoulôn</em></span><span class= +"trbelow">chemin</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>aï</em></span><span class="trbelow">ce</span></span> +<span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gouôn</em></span><span class= +"trbelow">prend</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchénimi</em></span><span class="trbelow">tu ne te +tromperas pas.</span></span></p> +</div> +</div> + +<p class="space-above15"><span class= +"letter-spaced large"><em>Participe passé.</em></span> — Le +participe passé, peu employé, semble être caractérisé par un +<em>t</em> placé avant la racine.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>korgé, gorgé</em>, je casse ;</td> +<td><em>tegertô</em>, cassé ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tonergé</em>, j’attache ;</td> +<td><em>toïontô</em>, attaché.</td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum" id="Page_227">[227]</span>Il est facile de +voir que, dans ces deux exemples, le participe passé est surtout +formé par la troisième personne du pluriel du passé.</p> + +<p>Mais cette forme n’est pas générale.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>vieux, déchiré,</td> +<td><em>teredên</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>plein,</td> +<td><em>tougoumtéré</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Forme passive et forme +réfléchie</span>. — Les Dazagada n’emploient presque pas, dans les +verbes, la forme passive et la forme réfléchie.</p> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Je me lave</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kassarnder</em></span><span class="trbelow">ma +peau</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>touloudergé</em></span><span class="trbelow">je +lave</span></span></p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">Il se lave</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bérésenn</em></span><span class="trbelow">son +visage</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>touloudigé</em></span><span class="trbelow">il +lave</span></span></p> +</div> +</div> + +<p>Signalons cependant le rôle que jouent <em>t, tch, dj, +djitti</em>, dans les verbes qui expriment la forme passive ou la +forme réfléchie.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>il lave, <em>touloudigé</em> ;</td> +<td>il se lave, <em>toultchingé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils prennent, <em>gouodjédégé</em> ;</td> +<td>ils se battent, <em>gouôttoga</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Modifications des formes +régulières du verbe</span>. — Nous avons vu, par les exemples +donnés, que la racine du verbe peut être modifiée avant de +s’adjoindre les suffixes indiqués dans la règle générale.</p> + +<p>1<sup>o</sup> Une des lettres de la racine disparaît.</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<td><em>iak</em>,</td> +<td>cours ;</td> +<td><em>iarégé</em>,</td> +<td>je cours ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>dak</em>,</td> +<td>aime ;</td> +<td><em>daregé</em>,</td> +<td>j’aime ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>iôb</em>,</td> +<td>achète ;</td> +<td><em>ioregé</em>,</td> +<td>j’achète.</td> +</tr> +</table> + +<p>Cette modification est assez fréquente. Il peut arriver, +d’ailleurs, que la forme régulière et la forme modifiée soient +toutes les deux en usage : par exemple <em>dakergé</em> et +<em>daregé</em>, <em>iobergé</em> et <em>ioregé</em>.</p> + +<p>2<sup>o</sup> La racine prend un préfixe.</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<td><em>ir</em>,</td> +<td>viens ;</td> +<td><em>roregé</em>,</td> +<td>je viens ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ouô</em>,</td> +<td>mange ;</td> +<td><em>boregé</em>,</td> +<td>je mange.</td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum" id="Page_228">[228]</span>3<sup>o</sup> La +racine prend un suffixe avant de recevoir la terminaison de la +règle générale.</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<td><em>gouôn</em>,</td> +<td>prend ;</td> +<td><em>gouôndergé</em><a id="FNanchor_293"></a><a href= +"#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>,</td> +<td>je prends ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ra</em>,</td> +<td>regarde ;</td> +<td><em>randergé</em>,</td> +<td>je vois ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>fa</em>,</td> +<td>dis, parle ;</td> +<td><em>fadrégé</em>,</td> +<td>je dis, je parle.</td> +</tr> +</table> + +<p>Cette modification est très fréquente. De même que pour les +premiers cas, la forme correcte et la forme modifiée peuvent être +toutes les deux en usage : <em>gouônergé</em> et +<em>gouôndergé</em>.</p> + +<p>4<sup>o</sup> La racine est altérée et subit à la fois plusieurs +des modifications précédentes.</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<td><em>der, ter</em>,</td> +<td>va ;</td> +<td><em>tadégé</em>,</td> +<td>il va ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>iâ</em>,</td> +<td>bois ;</td> +<td><em>kidigé</em>,</td> +<td>ils boivent ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>nak, nâou</em>,</td> +<td>place, mets ;</td> +<td><em>dintikda, dintou</em>,</td> +<td>ils ont mis ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tén</em>,</td> +<td>donne,</td> +<td><em>iendergé</em>,</td> +<td>je donne ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ierro</em>,</td> +<td>lève-toi ;</td> +<td><em>iertchentô</em>,</td> +<td>ils se sont levés.</td> +</tr> +</table> + +<p>La racine peut d’ailleurs, pour un même verbe, être modifiée de +différentes façons.</p> + +<ul class="simple5"> +<li>frappe, blesse, tire un coup de fusil (à quelqu’un) : +<em>ouôb</em> ;</li> + +<li>je frappe : <em>babergé, baargé, ébourgé, bourgé, +ioubergé</em>.</li> +</ul> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>va, pars :</td> +<td><em>der, ter</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il est allé :</td> +<td><em>sourtou</em><a id="FNanchor_294"></a><a href= +"#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>, <em>ntêdo</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Terminons enfin en citant les verbes suivants :</p> + +<table class="padded3"> +<tr> +<td><span class="bold">Boire</span> :</td> +<td><em>iargé</em>,</td> +<td>je bois ;</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td><em>iangé</em>,</td> +<td>tu bois ;</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td><em>itchigé</em>,</td> +<td>il boit ;</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td><em>idrigé</em>,</td> +<td>nous buvons ;</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td><em>idingé</em>,</td> +<td>vous buvez ;</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td><em>tchidigé, kidigé</em>,</td> +<td>ils boivent.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_229">[229]</span><span class= +"bold">Mourir</span> :</td> +<td><em>donossergé</em>,</td> +<td>je meurs ;</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td><em>nonossengé</em>,</td> +<td>tu meurs ;</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td><em>nossegé</em>,</td> +<td>il meurt.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="bold">Tuer</span> :</td> +<td><em>idrigé</em>,</td> +<td>je tue ;</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td><em>idengé</em>,</td> +<td>tu tues ;</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td><em>tchédégé</em>,</td> +<td>il tue.</td> +</tr> +</table> + +<p>Après ces exemples, on comprendra fort bien que les différentes +modifications à faire subir à la racine du verbe ne puissent +s’apprendre que par l’usage.</p> + +<p>On a naturellement remarqué que, étant donnée la facilité avec +laquelle les verbes sont modifiés, il peut parfois y avoir +confusion.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>bourgé</em>,</td> +<td>je mange, je blesse ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>idrigé</em>,</td> +<td>nous buvons, je tue.</td> +</tr> +</table> + +<p>Mais ce n’est là qu’une difficulté apparente.</p> + +<p>Parfois, dans la pratique, les Dazagada suppriment la +terminaison <em>gé</em> du présent. On pourrait alors croire qu’ils +emploient le passé<a id="FNanchor_295"></a><a href="#Footnote_295" +class="fnanchor">[295]</a>. C’est encore là une difficulté plus +apparente que réelle.</p> + +<p>Nous allons voir d’ailleurs, par les exemples suivants, quelles +sont les modifications que les Dazagada font subir le plus +fréquemment à la forme régulière du verbe.</p> + +<table class="padded1"> +<tr> +<td><em>dédégé</em>, j’emporte, j’emmène ;</td> +<td>au lieu de</td> +<td><em>dédergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ntadégé</em>, tu vas ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>ntadengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>houendé</em>, il sait ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>houendégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>forossergé</em>, nous changeons ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>forozedergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>dourtigé</em>, vous allez ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>dourtengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>gessérégé</em>, ils font ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>gesserdégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>douazo</em>, j’ai compris ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>douazer</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ii</em>, tu as frappé ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>idoum</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>intchi</em>, il a tué ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>tchidô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>dourto</em>, nous sommes allés ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>dourter</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ranto</em>, vous avez vu ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>rantom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>soppo</em>, ils ont laissé ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>sopto</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum" id="Page_230">[230]</span>Nous éviterons +de parler la langue toubou d’une façon plus correcte qu’elle n’est +parlée en réalité. Les nombreuses phrases qui vont suivre +montreront le dialecte des Dazagada tel qu’on le parle +ordinairement, avec les tournures et les abréviations le plus +fréquemment employées. Par conséquent, il sera très facile de voir +dans quelle mesure les Dazagada appliquent ce que nous avons dit +plus haut, dans nos remarques sur la conjugaison des verbes.</p> + +<p>Si parfois la modification que subit le verbe ne permet pas de +voir quelle est la racine, nous mettrons la forme correcte à côté +de la forme populaire.</p> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">ces infidèles, fils de chiens, mangent des +pintades,</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>yongorâ</em></span><span class= +"trbelow">infidèles</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kidiâ</em></span><span class= +"trbelow">chiens</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>iâla</em></span><span class= +"trbelow">fils</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gouleï</em></span><span class= +"trbelow">pintades</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ntoda</em> +(<em>ouôdégué</em>) ;</span><span class= +"trbelow">mangent</span></span></p> +</div> +</div> + +<p>Enfin, pour terminer nous attirerons l’attention sur la place de +l’accent tonique dans les verbes. On ne saisit qu’une partie de ce +que disent les Toubou, quand on n’a pas l’expérience de leur +langue. C’est ainsi que, au lieu de :</p> + +<table> +<tr> +<td><em>branergé boregé</em> (je veux manger),</td> +<td>on entendra :</td> +<td><em>branereg bereg</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>deregé</em> (je vais),</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>dereg</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ngouondergé, ngouonergé</em> (je prends),</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>ngouonereg</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tchêtegé</em> (je tue),</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>tcheteg</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kouêndergé, kouenergé</em>,</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>kouônereg</em>, etc.</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Remarque</span>. — Les +Kanembou articulent certaines consonnes d’un mot d’une façon à +peine sensible à l’oreille.</p> + +<table> +<tr> +<td><em>Tououâ</em>, les Tobou ;</td> +<td>au lieu de :</td> +<td><em>Toubouâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Rekdôou</em>, fraction kanembou ;</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>Rekdôbou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Intchâlou</em>, <span class= +"word-spaced12"> id. </span></td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>Intchâlbou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Diâou</em>, <span class= +"word-spaced12"> id. </span></td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>Diârou</em>, etc.</td> +</tr> +</table> + +<p>Les Toubou font un peu de même. Ils négligent parfois de +prononcer certaines consonnes, ou bien l’on croit entendre +articuler une autre consonne que celle qui est prononcée en +réalité. C’est ainsi que les Touareg, appelés <em>Kindin</em> par +les autres indigènes, sont appelés <em>Kinina</em> par +les<span class="pagenum" id="Page_231">[231]</span> Toubou, et que +la prononciation du <em>d</em> le fait parfois prendre pour un +<em>r</em> : <em>Berossa</em>, au lieu de +<em>Bedossa</em> ; <em>monto-ro</em> au lieu de +<em>monto-do</em> ; <em>bori</em> au lieu de <em>bodi</em>, +<em>zéré</em>, au lieu de <em>zédé</em> (vert), etc.</p> + +<p>Nous emploierons de temps en temps les deux +prononciations : le mot prononcé correctement et le mot que +l’on croit entendre articuler par les Toubou.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>Ḥaddad forgerons,</td> +<td><em>Azâ agildâ</em> (<em>égillâ</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vert,</td> +<td><em>zédé</em> (<em>zéré</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vieillard, chef,</td> +<td><em>bougdi</em> (<em>bougouri</em>) ;</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_232">[232]</span>LA FAMILLE</h4> + +<hr class="decor width3"> + +<table class="vocab"> +<tr> +<td>le père,</td> +<td><em>abba</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>la mère,</td> +<td><em>aïa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le fils,</td> +<td><em>mé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>la fille,</td> +<td><em>dôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>la vierge, la jeune fille,</td> +<td><em>dôou dôoudji</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le frère,</td> +<td><em>dinbiri</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le grand frère,</td> +<td><em>dagé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le petit frère,</td> +<td><em>édi</em><a id="FNanchor_296"></a><a href="#Footnote_296" +class="fnanchor">[296]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>la sœur,</td> +<td><em>dedib</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>la grande sœur,</td> +<td><em>droho</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le grand’père, l’aïeul,</td> +<td><em>dezeï, dezé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>grand’mère,</td> +<td><em>kaga</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>oncle paternel,</td> +<td><em>abbadé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>oncle maternel,</td> +<td><em>ayadé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tante,</td> +<td><em>baa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>homme,</td> +<td><em>agné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>femme,</td> +<td><em>adé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>veuf,</td> +<td><em>agné doui</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>veuve,</td> +<td><em>adé doui</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>enfant, jeune homme,</td> +<td><em>kallé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ami,</td> +<td><em>saa, laou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>petit, jeune,</td> +<td><em>addi, addé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>grand, âgé,</td> +<td><em>bô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vieux, âgé ; vieillard, chef,</td> +<td><em>bougdi, bougoudi</em><a id="FNanchor_297"></a><a href= +"#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vieille, âgée,</td> +<td><em>atché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bon,</td> +<td><em>gâlé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mauvais,</td> +<td><em>zeuntô, zontô, zountô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>patient,</td> +<td><em>kénédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>joli,</td> +<td><em>gâlé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>beau, joli,</td> +<td><em>tiri, tri</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_233">[233]</span>laid,</td> +<td><em>genasso</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>gras,</td> +<td><em>karandé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>maigre,</td> +<td><em>derendo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>long, grand, haut,</td> +<td><em>douroussou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>court, petit,</td> +<td><em>kouéré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>moi,</td> +<td><em>tâni, tâné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>toi,</td> +<td><em>entâ, entaï</em><a id="FNanchor_298"></a><a href= +"#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a> — +<em>naré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lui, elle,</td> +<td><em>segen, segeni</em> — <em>mâré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mon,</td> +<td><em>nder</em> — <em>tango</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ton,</td> +<td><em>nom, nema</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>son,</td> +<td><em>seun, senn</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="sect15top">je suis vieux,</td> +<td class="sect15top"><em>tani bougdi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ma sœur est grande,</td> +<td><em>dedibnder bô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mon enfant,</td> +<td><em>kallénder</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ma fille.</td> +<td><em>dôoutango</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mon père,</td> +<td><em>abbander</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mon fils,</td> +<td><em>métango</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ta mère,</td> +<td><em>aïanom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>son frère,</td> +<td><em>dinbirisenn</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ma grande sœur est jolie,</td> +<td><em>drohonder gâlé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ton frère est petit,</td> +<td><em>dinbirinom addé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu es maigre,</td> +<td><em>entâ derendo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>un beau jeune homme de vingt ans,</td> +<td><em>kallé gâlé digdembé</em><a id="FNanchor_299"></a><a href= +"#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>une femme laide,</td> +<td><em>adé béré</em> (visage) <em>genasso</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ma femme est méchante, je changerai de femme,</td> +<td><em>adétango zonto, forozergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu as frappé une petite fille,</td> +<td><em>entâ dôoué addi idoum</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’aime beaucoup le miel,</td> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>abibiou</em></span><span class= +"trbelow">miel</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bodo</em></span><span class= +"trbelow">beaucoup</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dakergé.</em></span><span class= +"trbelow">j’aime</span></span></td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_234">[234]</span>LE VILLAGE ET LE CAMPEMENT</h4> + +<hr class="decor width6"> + +<table class="vocab"> +<tr> +<td>village,</td> +<td><em>geni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>campement,</td> +<td><em>ni, né, némanga</em><a id="FNanchor_300"></a><a href= +"#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ville,</td> +<td><em>geni bô, ni bô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>marché,</td> +<td><em>kâssogo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>case,</td> +<td><em>yégé, dou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tas d’immondices ;</td> +<td><em>kouroundou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>silo,</td> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bour</em></span><span class= +"trbelow">trou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ngaéla</em> ;</span><span class= +"trbelow">mil</span></span></td> +</tr> + +<tr> +<td>chef, sultan,</td> +<td><em>derdé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>kademoul, turban du chef,</td> +<td><em>lôdoun, derdé derridé</em><a id="FNanchor_301"></a><a href= +"#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chef, seigneur,</td> +<td><em>maï</em> (peu employé) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>maître du monde,</td> +<td><em>maï denâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>noble,</td> +<td><em>maïna</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>meskin, sujet, homme pauvre,</td> +<td><em>téfé</em>, <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>aou</em></span><span class= +"trbelow">homme</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>talakaa</em><a id="FNanchor_302"></a><a href= +"#Footnote_302" class= +"fnanchor">[302]</a> ;</span><span class="trbelow">pauvre</span></span></td> +</tr> + +<tr> +<td>maître, patron,</td> +<td><em>mâgré</em> (<em>maï âgré</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>captif,</td> +<td><em>âgré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>captive,</td> +<td><em>béré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>interprète,</td> +<td><em>*tordjman</em><a id="FNanchor_303"></a><a href= +"#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>faqih,</td> +<td><em>*malloum</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mosquée,</td> +<td><em>girki</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Coran,</td> +<td><em>*logorân bô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je jure,</td> +<td><em>logorân bô bourgé</em><a id="FNanchor_304"></a><a href= +"#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a> (je frappe) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span>livre,</td> +<td><em>ngôno</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>papier,</td> +<td><em>tâfo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>écrit,</td> +<td><em>*ouâgéda</em> (<span class= +"arabic">ورقة</span>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>amulette,</td> +<td><em>djofrom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>prière,</td> +<td><em>*selli</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je prie,</td> +<td><em>*sellinergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>jeûne,</td> +<td><em>*euzoum</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je jeûne,</td> +<td><em>*euzoumergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>diable, démon,</td> +<td><em>miché</em> — <em>*chetân, *chedân</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>paradis,</td> +<td><em>*andjalla</em> (<span class= +"arabic">جنة</span>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tribunal, loi,</td> +<td><em>*cheré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>partager,</td> +<td><em>genessou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>voleur,</td> +<td><em>oudé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>menteur,</td> +<td><em>médé, modé, madé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>langage, paroles, palabre,</td> +<td><em>médi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vrai,</td> +<td><em>djéré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>faux,</td> +<td><em>mou, djeré ché</em> (ne pas) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>faute, mal, délit, crime,</td> +<td><em>djenïa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>amende,</td> +<td><em>*hokoum</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>prison,</td> +<td><em>assar</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tam-tam,</td> +<td><em>*nangâra</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je bats le tam-tam,</td> +<td><em>nangâra babergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>danse,</td> +<td><em>aoua</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je danse, je m’amuse,</td> +<td><em>aouamourgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chant,</td> +<td><em>dôna, doôn, douônou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il chante,</td> +<td><em>dôno fadégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad1">—</td> +<td><em>doôn gouadjégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cris,</td> +<td><em>kôrroro<a id="FNanchor_305"></a><a href="#Footnote_305" +class="fnanchor">[305]</a> loulou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il crie, il fait du bruit,</td> +<td><em>lologé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>loulou dindigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je crie,</td> +<td><em>kôrroro dounergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sagaie,</td> +<td><em>édi, addi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lance,</td> +<td><em>édi bô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le manche de la lance,</td> +<td><em>édidi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le bâton,</td> +<td><em>kolaï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>couteau,</td> +<td><em>djana</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sabre,</td> +<td><em>agasso</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_236">[236]</span>arc,</td> +<td><em>kapi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>flèche,</td> +<td><em>féré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bouclier,</td> +<td><em>kifi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fusil,</td> +<td><em>ouni</em> (feu), <em>ounoufoul</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’allume le feu,</td> +<td><em>ouni founergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>éteins le feu,</td> +<td><em>ouni ii</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je tire un coup de fusil,</td> +<td><em>tani foulounergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je blesse d’un coup de fusil,</td> +<td><em>tani baargé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>poudre,</td> +<td><em>*baroud</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cartouche,</td> +<td><em>*ressas</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cheval,</td> +<td><em>aské</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>selle,</td> +<td><em>terké</em> (<span class= +"arabic">سرج</span> ?) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tapis de selle,</td> +<td><em>*ferrâcha</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bride,</td> +<td><em>bidjom askéou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bétail,</td> +<td><em>reuzô, ferâ</em> (vaches) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chien,</td> +<td><em>kidi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>couverture,</td> +<td><em>borkô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vêtement d’homme,</td> +<td><em>algé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vêtement de femme,</td> +<td><em>bedelé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chemise,</td> +<td><em>gouadji</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pantalon,</td> +<td><em>achéren, achrên</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>botte,</td> +<td><em>zerebîla</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>burnous,</td> +<td><em>deïrom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fez,</td> +<td><em>fîni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>thaler,</td> +<td><em>gourssa</em> (du turk) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>forgeron,</td> +<td><em>azé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fer,</td> +<td><em>âsso, âssou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>plomb,</td> +<td><em>*touta</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cuivre, laiton,</td> +<td><em>merré zédé</em><a id="FNanchor_306"></a><a href= +"#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cuivre rouge,</td> +<td><em>goureï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>argent,</td> +<td><em>*lefêlla</em> (<span class= +"arabic">الفضة</span>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>or,</td> +<td><em>*deheb</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bracelet,</td> +<td><em>kafatto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bague,</td> +<td><em>toukoulia</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad1">—</td> +<td><em>lefêlla aouéou</em> (du doigt) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_237">[237]</span>collier,</td> +<td><em>éré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>anneau de pied,</td> +<td><em>merré, merrâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>rasoir,</td> +<td><em>bobori, boberi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>perles,</td> +<td><em>zédéa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lourd,</td> +<td><em>tékkédé</em> (<span class= +"arabic">ثقيل</span> ?) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>léger,</td> +<td><em>kololôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>blanc,</td> +<td><em>tchô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>noir,</td> +<td><em>iesko</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>rouge,</td> +<td><em>mâdo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>jaune,</td> +<td><em>*safra</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vert,</td> +<td><em>zédé, zéré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous,</td> +<td><em>tentâ, tantâ, tantaï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous,</td> +<td><em>neuntâ, neuntaï, naraï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils, eux,</td> +<td><em>merâ, meraï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad1">—</td> +<td><em>segentâ, segentaï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad1">—</td> +<td><em>ambâ, ambaï</em><a id="FNanchor_307"></a><a href= +"#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>notre,</td> +<td><em>tantâou, ntrâou, ntrô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>votre,</td> +<td><em>ntom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>leur,</td> +<td><em>sontô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>notre frère,</td> +<td><em>dinbiri tantaou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>votre frère,</td> +<td><em>dinbirintom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>leur frère,</td> +<td><em>dinbiri sontô</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<p>Les pronoms compléments sont rendus par les mêmes mots que les +pronoms personnels.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>cette femme m’a mordu,</td> +<td><em>adé aï tani djogé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>regarde-moi,</td> +<td><em>raden</em> (<em>ra-tani</em>) ;</td> +</tr> +</table> + +<p>On leur ajoute parfois le suffixe <em>gé</em>.</p> + +<div class="trgrp"> +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">je te tuerai</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><em>tani entaga nidrigé</em> ;</p> +</div> +</div> + +<div class="row"> +<div class="column"> +<p class="hang1">les gens disent que je suis Kanembou</p> +</div> + +<div class="column"> +<p class="hang1"><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tangodo</em></span><span class= +"trbelow">moi</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>djentô.</em></span><span class="trbelow">ont +fait</span></span></p> +</div> +</div> +</div> + +<p>On peut aussi négliger le pronom complément, ou bien le +remplacer par le nom auquel il se rapporte.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span>as-tu vu son +chien,</td> +<td><em>kidisenn dodomba</em><a id="FNanchor_308"></a><a href= +"#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td>je l’ai vu,</td> +<td><em>o doder</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je l’ai rattrapé,</td> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tani</em></span><span class= +"trbelow">moi</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>agné</em></span><span class= +"trbelow">homme</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>aï</em></span><span class="trbelow">cet</span></span> +<span class="trpair"><span class="trabove"><em>njander</em><a id= +"FNanchor_309"></a><a href="#Footnote_309" class= +"fnanchor">[309]</a> ;</span><span class="trbelow">ai +rattrapé</span></span></td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai,</td> +<td><em>târé</em> (<em>târégé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tu as,</td> +<td><em>taï</em> (<em>tangé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il a,</td> +<td><em>ti, di</em> (<em>tâgé, tîgé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nous avons,</td> +<td><em>tantaï tîdri, tédrou</em> (<em>tadrégé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vous avez,</td> +<td><em>naraï, neuntâ, tidéï, tidî</em> (<em>tatengé, +tadengé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils ont,</td> +<td><em>merâ tidî, didî,</em> (<em>tadégé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai un cheval,</td> +<td><em>aské taré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>oui,</td> +<td><em>o</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>non,</td> +<td><em>aa</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<p>L’interrogation s’exprime au moyen du mot <em>da</em> ou de +l’expression arabe <em>o alla</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>as-tu un couteau ?</td> +<td><em>entâ djana taï da</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>as-tu le livre ?</td> +<td><em>ngounou taï da</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>as-tu de la viande ?</td> +<td><em>ini taï da</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>as-tu un sabre ?</td> +<td><em>agasso taï o alla</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>oui, j’en ai un,</td> +<td><em>o agasso taré</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<p>Les mots <em>aï dé</em><a id="FNanchor_310"></a><a href= +"#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a> rendent les pronoms +démonstratifs ce, cette, ces ; celui-ci, celle-ci, +ceux-ci.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>cet homme,</td> +<td><em>agné aï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cette femme-là,</td> +<td><em>adé aï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ce couteau-là,</td> +<td><em>djana aï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vend cela (cette chose-là),</td> +<td><em>éné aï djoas</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cet homme est-il malade ?</td> +<td><em>agné dé ouoché o alla</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>non, il est bien portant,</td> +<td><em>a a, kallaha</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_239">[239]</span>je suis guéri +(j’ai recouvré la santé)<a id="FNanchor_311"></a><a href= +"#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a></td> +<td><em>tani kallaha hanger</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cet homme est un voleur,</td> +<td><em>agné aï oudé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cet homme est venu,</td> +<td><em>agné aï ré</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Les pronoms démonstratifs ce... là, cette... là, etc. se rendant +au moyen de l’expression <em>aï maré</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>cette femme est méchante, (femme elle méchante),</td> +<td> +</td> +<td><em>adé mâré (adéma) zontô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cette fille est jolie,</td> +<td> +</td> +<td><em>dôou maré gâlé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ce que dit cet homme est vrai,</td> +<td> +</td> +<td><em>agné aï maré medisenn aï djéré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>un homme a tué cette femme,</td> +<td> +</td> +<td><em>djel adé maré tchidou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il y a<a id="FNanchor_312"></a><a href="#Footnote_312" class= +"fnanchor">[312]</a>,</td> +<td> +</td> +<td><em>tché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>assez, cela suffit,</td> +<td> +</td> +<td><em>tchî, tché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>encore,</td> +<td> +</td> +<td><em>nintchidou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ajoute ; encore,</td> +<td> +</td> +<td><em>zinnou</em><a id="FNanchor_313"></a><a href="#Footnote_313" +class="fnanchor">[313]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td rowspan="2">redonne-moi, donne-moi encore</td> +<td rowspan="2">⎰<br> +⎱</td> +<td><em>zinnouou tén</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>nintchidou té</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il n’y a pas, il manque,</td> +<td> +</td> +<td><em>beï</em><a id="FNanchor_314"></a><a href="#Footnote_314" +class="fnanchor">[314]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ne pas,</td> +<td> +</td> +<td><em>ché-denni, danni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>non, ce n’est pas cela,</td> +<td> +</td> +<td><em>a a, maré danni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fini, terminé,</td> +<td> +</td> +<td><em>tozo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>c’est fini, il n’y en a plus,</td> +<td> +</td> +<td><em>tozo-beï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ce n’est pas fini,</td> +<td> +</td> +<td><em>tozo denni, tozonné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il y a,</td> +<td> +</td> +<td><em>tchéké</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il y a encore, il reste,</td> +<td> +</td> +<td><em>saga tchéké</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il m’en reste deux,</td> +<td> +</td> +<td><em>tchou</em> (deux) <em>sagatchéké</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>derrière,</td> +<td> +</td> +<td><em>saga</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>viens,</td> +<td> +</td> +<td><em>ir, irrou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>reviens, retourne,</td> +<td> +</td> +<td><em>sagaï ourrou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il y a, il reste,</td> +<td> +</td> +<td><em>gabtché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il manque,</td> +<td> +</td> +<td><em>gabtché ché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cela est faux,</td> +<td> +</td> +<td><em>médi aï djéré ché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_240">[240]</span>il n’y a pas de +voleur dans le village,</td> +<td> +</td> +<td><em>ni aï derô</em> (dans) <em>oudé béï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je n’ai rien fait de mal,</td> +<td> +</td> +<td><em>tani djenïa taré denni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc">—</td> +<td> +</td> +<td><em>tani djenïa kesser denni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>as-tu un fusil ?</td> +<td> +</td> +<td><em>entâ ounoufoul<a id="FNanchor_315"></a><a href= +"#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a> taï da</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>oui, j’en ai un,</td> +<td> +</td> +<td><em>o tché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>malade,</td> +<td> +</td> +<td><em>ouoché, kezêni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bien portant, avec la santé,</td> +<td> +</td> +<td><em>kallaha</em> (avec Dieu) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td rowspan="3">bonjour, salut, la paix,</td> +<td rowspan="3">⎰<br> +⎱</td> +<td><em>kallaha</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kallahada</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kallahani</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>est-ce que tu vas bien ?</td> +<td> +</td> +<td><em>kallahadé intchéré ; laha dintchêda</em><a id= +"FNanchor_316"></a><a href="#Footnote_316" class= +"fnanchor">[316]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>hier j’étais un peu malade, mais aujourd’hui je vais bien,</td> +<td> +</td> +<td><em>ngodaï</em> (hier) <em>tani addeï ouoché</em> ; +<em>bêni tané kallaha</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>as-tu dormi en paix ?</td> +<td> +</td> +<td><em>lahada nissidâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>as-tu fait une bonne sieste ?</td> +<td> +</td> +<td><em>lahada ntougoudâda</em><a id="FNanchor_317"></a><a href= +"#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Pour donner à un verbe le sens négatif, il suffit de le faire +accompagner de <em>danni, denni</em> : ne pas.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>j’ai,</td> +<td><em>taré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je n’ai pas,</td> +<td><em>taré danni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je vois,</td> +<td><em>randergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je ne vois rien,</td> +<td><em>tani daré<a id="FNanchor_318"></a><a href="#Footnote_318" +class="fnanchor">[318]</a> randergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai peur,</td> +<td><em>aouzergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je n’ai pas peur,</td> +<td><em>aouzergé danni</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<p>Dans la pratique, il y a une contraction du verbe et de la +négation et l’on dit :</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>je n’ai pas peur,</td> +<td><em>aouzerenné</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p><span class="pagenum" id="Page_241">[241]</span>Nous allons +citer quelques exemples<a id="FNanchor_319"></a><a href= +"#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a> :</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<td>je veux, j’aime,</td> +<td><em>daregé</em>,</td> +<td>verbe négatif,</td> +<td><em>darenné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’achète,</td> +<td><em>iobergé</em>,</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>ioberenné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je vends,</td> +<td><em>djoassergé</em>,</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>djoasserenné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je mange,</td> +<td><em>boregé</em>,</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>borenné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je donne,</td> +<td><em>iendergé</em>,</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>iénderenné</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<p>La forme que nous donnons ci-dessus est la forme correcte du +verbe négatif. Elle peut être altérée dans le langage courant.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>je n’ai pas peur,</td> +<td><em>aouzenné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je ne donne pas,</td> +<td><em>iérenné</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<p>Nous signalerons également la forme suivante :</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>je ne fais pas, je laisse, je refuse,</td> +<td><em>kesserrô</em> (au lieu de : +<em>kesserenné</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je n’atteins pas, je n’obtiens pas, je ne gagne pas, je n’ai +pas,</td> +<td><em>hangerrô</em> (au lieu de : +<em>hangerenné</em>) ;</td> +</tr> +</table> + +<p>Enfin, le mot <em>dé</em>, employé comme suffixe d’un verbe, +donne également à ce verbe le sens négatif.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>j’ai peur,</td> +<td><em>tani aouzergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je n’ai pas peur,</td> +<td><em>tani aouzerdé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai de l’argent,</td> +<td><em>gours taré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je n’ai pas d’argent,</td> +<td><em>gours tarédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai fait,</td> +<td><em>kesser</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je ne l’ai pas fait, non,</td> +<td><em>kesserdé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je vois,</td> +<td><em>tani randergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je ne vois pas,</td> +<td><em>tani iardé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je comprends, je sais,</td> +<td><em>tani hanandregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je ne comprends pas, je ne sais pas,</td> +<td><em>tani hanandredé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je vais au village saluer mon frère ;</td> +<td><em>geni darégé dinbirinder kallahandrégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je vais saluer le chef du village,</td> +<td><em>darégé derdé ni kallahandregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_242">[242]</span>le chef de ce +village est un grand chef,</td> +<td><em>derdé geni dé derdé bô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>comme,</td> +<td><em>kor, gouor</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>comme cela,</td> +<td><em>aï gouor, aï ké</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>grand comme la tête,</td> +<td><em>bô daou</em> (tête) <em>aï gouor</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>avec,</td> +<td><em>kéé</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<p><em>kéé</em> peut parfois être réduit à un simple <em>k</em> au +commencement d’un mot par exemple.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>kallaha</em> (<em>k-Allah</em>) :</td> +<td>avec Dieu, la paix, bonjour,</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kolo</em> (<em>k-ôlou</em>) <em>mâdé</em> :</td> +<td>borgne rouge, avec un œil rouge ;</td> +</tr> +</table> + +<p>« Kolo mâdé » était le surnom de l’aguid el baḥr +Meḥammed oualdi Chaïb.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>je vais avec cet enfant,</td> +<td><em>tani kallé ai kéé darégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>veux-tu venir avec moi, au campement des Kreda ?</td> +<td><em>entâ tanikéé ni Karda dourtigé o alla ?</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td>je n’y vais pas,</td> +<td><em>denni</em> (ne pas) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>est-ce qu’il est parti ?</td> +<td><em>têdo o alla denni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je veux aller devant le tribunal,</td> +<td><em>tani berander chera darégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je ne veux pas y aller,</td> +<td><em>chera denni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>regarde comme mon vêtement neuf est joli,</td> +<td><em>tani raden. Algétango eski</em> (neuf) +<em>gâlé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>faqih, prends la plume, fais un écrit et donne-le moi,</td> +<td><em>mallem legalem gouodji mektoub gessé +djangé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le faqih règle (tranche, coupe) cette affaire,</td> +<td><em>mallem médi eï gouéregé</em><a id= +"FNanchor_320"></a><a href="#Footnote_320" class= +"fnanchor">[320]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ils sont d’accord,</td> +<td><em>segentâ médi toïontô</em> (ils ont attaché) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je vais prier,</td> +<td><em>dédo sellindérégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mon ami apporte ses dix thalers d’amende,</td> +<td><em>saander gourssa mordom kokoum djentégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>paie l’amende !</td> +<td><em>hokoumbergé djentégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cet homme m’insulte,</td> +<td><em>agné aï tani zakkégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ce captif ne veut pas travailler,</td> +<td><em>agré dé tchîdo</em> (travail) <em>dagenni</em><a id= +"FNanchor_321"></a><a href="#Footnote_321" class= +"fnanchor">[321]</a> (ne veut pas) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_243">[243]</span>c’est un +mauvais captif,</td> +<td><em>zeuntô agré dé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le blanc met ce captif en prison,</td> +<td><em>nessara agré dé assar dintigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cette femme travaille,</td> +<td><em>adé méré tchîda gasségé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cet homme sait très bien danser,</td> +<td><em>agné aï aoua montoro ouendé</em> +(<em>ouendégé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tout, tous,</td> +<td><em>gannâ, gennâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>un,</td> +<td><em>tron</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chaque, chacun, tout,</td> +<td><em>gannâ tron</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>personne,</td> +<td><em>gannâ denni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chaque homme,</td> +<td><em>agné gannâ tron</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tous les hommes ont leur femme,</td> +<td><em>agnâ gannâ adéï didî</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>seul, seulement,</td> +<td><em>aïéré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>moi-même, toi-même, etc.</td> +<td><em>tani aïéré, entâ aïéré</em>, etc.</td> +</tr> + +<tr> +<td>autre,</td> +<td><em>kôdé, kouédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ajoute,</td> +<td><em>kôdé tindrigé</em> (je mets) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad1">—</td> +<td><em>kôdé iendergé</em> (je donne) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chose,</td> +<td><em>eni, éné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>autre chose,</td> +<td><em>eni kouédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cet homme vend ce qu’il a (sa chose),</td> +<td><em>agne aï maré inisenn djoasségé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>va,</td> +<td><em>der, douro</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>viens,</td> +<td><em>ir, iourrou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>reviens,</td> +<td><em>sagaï ourrou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vite, vite,</td> +<td><em>korér korér</em> — <em>koré koré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>viens vite,</td> +<td><em>korér ir</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad1">—</td> +<td><em>korér iourrou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>va doucement,</td> +<td><em>kéaï kéaïdé sottô</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_244">[244]</span>LES ANIMAUX</h4> + +<hr class="decor width3"> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>berger,</td> +<td><em>dîdri</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>troupeau,</td> +<td><em>reuzô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tête de bétail, bête, (vache, chameau, etc.),</td> +<td><em>aï</em>, pl. <em>aïâ</em><a id="FNanchor_322"></a><a href= +"#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>de nombreuses bêtes,</td> +<td><em>aïâ monto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vache,</td> +<td><em>for, four</em>, pl. <em>ferâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>troupeau de bœufs,</td> +<td><em>ferâ</em><a id="FNanchor_323"></a><a href="#Footnote_323" +class="fnanchor">[323]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>de nombreuses vaches,</td> +<td><em>ferâ monto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>une vache,</td> +<td><em>aï ferô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bœuf,</td> +<td><em>dor</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>veau,</td> +<td><em>derini</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chèvre,</td> +<td><em>arkô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bouc,</td> +<td><em>arrô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>brebis,</td> +<td><em>adeni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bélier,</td> +<td><em>ouni, ouôni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>de nombreux moutons,</td> +<td><em>adenâ monto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chameau,</td> +<td><em>gôni, gouôni, gouéni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>de nombreux chameaux,</td> +<td><em>gouenâ monto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chamelle,</td> +<td><em>di</em>, pl. <em>dô, dou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>une chamelle,</td> +<td><em>aï di</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>de nombreuses chamelles,</td> +<td><em>dô monto</em><a href="#Footnote_323" class= +"fnanchor">[323]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cheval,</td> +<td><em>aské</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’abreuve le cheval,</td> +<td><em>aské ié iendergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>étalon,</td> +<td><em>aské anker</em><a id="FNanchor_324"></a><a href= +"#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_245">[245]</span>jument,</td> +<td><em>aské édî</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chien,</td> +<td><em>kidi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>de nombreux chiens,</td> +<td><em>kidiâ monto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chienne,</td> +<td><em>kidi édî</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lévrier,</td> +<td><em>kidi zaïla</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chat,</td> +<td><em>ki, tchi</em> (son nasal) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>rat,</td> +<td><em>koro</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>de nombreux rats,</td> +<td><em>korâ monto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lapin, lièvre,</td> +<td><em>tchor</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>porc,</td> +<td><em>gôdou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lion,</td> +<td><em>dougouli</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>panthère,</td> +<td><em>ouadjé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>hyène,</td> +<td><em>moloufour</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>âne,</td> +<td><em>ager</em> (pl. <em>agrâ</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ânesse,</td> +<td><em>ager édî</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>girafe,</td> +<td><em>oulé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>antilope,</td> +<td><em>ouden, ouéden</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>antilope bubale,</td> +<td><em>ngarân</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>leucoryx,</td> +<td><em>trô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>hippopotame,</td> +<td><em>grinti</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>éléphant,</td> +<td><em>koun</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>défense, pointe,</td> +<td><em>té koun</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>singe,</td> +<td><em>degel</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>caïman,</td> +<td><em>âdé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>poisson,</td> +<td><em>bossô, boissô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>oiseau,</td> +<td><em>tchefouri, tchôouri</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>poule,</td> +<td><em>kogoïa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>coq,</td> +<td><em>kogoïa anker</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pintade,</td> +<td><em>gouleï ouôno</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>corbeau,</td> +<td><em>ouôgé</em> (qui mange) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>milan, faucon,</td> +<td><em>elî</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vautour,</td> +<td><em>zinki</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>autruche,</td> +<td><em>soôn</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fourmi,</td> +<td><em>mêlé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>termite,</td> +<td><em>tchenôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mouche,</td> +<td><em>sôdon</em> (pl. <em>sodona</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>taon,</td> +<td><em>sôdon berkeï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>moustiques,</td> +<td><em>ntégi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>viande, gibier,</td> +<td><em>îni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_246">[246]</span>graisse,</td> +<td><em>ôdou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>peau,</td> +<td><em>aché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>enlève la peau, écorche,</td> +<td><em>aché der</em> (<em>ter</em>)</td> +</tr> + +<tr> +<td>peau de mouton,</td> +<td><em>aroué</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>peau de bœuf,</td> +<td><em>delâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lait,</td> +<td><em>ié</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lait frais,</td> +<td><em>ié deressô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lait caillé,</td> +<td><em>kanéché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>beurre,</td> +<td><em>émpé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>beurre frais,</td> +<td><em>takéré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>corne,</td> +<td><em>yaga, yaï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pied,</td> +<td><em>dégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>trace (pied de cheval),</td> +<td><em>dégé aské</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>patte,</td> +<td><em>koskol</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>queue,</td> +<td><em>fédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fiente,</td> +<td><em>fourtché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bête morte,</td> +<td><em>agâfer</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>œuf,</td> +<td><em>kouli</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>des œufs,</td> +<td><em>koulé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nid,</td> +<td><em>yégé tchôourou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>plume,</td> +<td><em>legâlem</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>aile,</td> +<td><em>afiré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bec,</td> +<td><em>ki</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="sect15top">beaucoup, nombreux,</td> +<td class="sect15top"><em>montô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>beaucoup, très,</td> +<td><em>bodo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>peu,</td> +<td><em>addi, addé</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Singulier et +pluriel</span>. — La lettre <em>é</em> est généralement la +caractéristique du singulier.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>dôou</em>,</td> +<td>la fille ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>dôoué</em>,</td> +<td>une fille ;</td> +</tr> +</table> + +<p>On forme le pluriel soit en ajoutant <em>a, â</em> au singulier, +soit en remplaçant par cette lettre la voyelle finale du +singulier.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>adé</em>,</td> +<td>une femme ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>adéâ</em>,</td> +<td>des femmes ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kidi</em>,</td> +<td>un chien ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kidiâ, kidâ</em> +</td> +<td>des chiens ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id= +"Page_247">[247]</span><em>azé</em>,</td> +<td>un forgeron ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>azâ</em>,</td> +<td>des forgerons ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Karré</em>,</td> +<td>un Kreda ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Karrâ</em>,</td> +<td>des Kreda ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Dâzé</em>,</td> +<td>un Kecherda ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Dâza</em>,</td> +<td>des Kecherda ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>bô</em>, pl. <em>bâ</em>,</td> +<td>grand, long, haut ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>gâlé</em>, pl. <em>ngelâ</em></td> +<td>bon joli ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>adéâ karrâ bodo ngelâ</em>,</td> +<td>Les femmes kreda sont très jolies.</td> +</tr> +</table> + +<p>Il y a aussi des pluriels en <em>ô, ou</em>,</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>di</em>,</td> +<td>une chamelle ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>dô, dou</em>,</td> +<td>des chamelles, des chameaux ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>édi</em>,</td> +<td>lance, arme,</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>oudou</em>,</td> +<td>lances, armes ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tchefouri, tchôouri</em>,</td> +<td>oiseau ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tchefourô, tchôourou</em>,</td> +<td>oiseaux.</td> +</tr> +</table> + +<p>Les pluriels en <em>é</em> sont assez rares.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>kouli</em>,</td> +<td>un œuf ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>koulé</em>,</td> +<td>des œufs.</td> +</tr> +</table> + +<p>Il y a enfin quelques pluriels irréguliers.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>aou</em>,</td> +<td>un homme, une personne ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ammâ</em><a id="FNanchor_325"></a><a href="#Footnote_325" +class="fnanchor">[325]</a>,</td> +<td>les gens.</td> +</tr> +</table> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>J’ai une vache qui a beaucoup de lait,</td> +<td><em>tani for tron taré ié montédé ti</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je veux vendre ma vache quinze thalers,</td> +<td><em>tani fornder berander gourssa mordomé</em> (dix) +<em>safôou</em> (cinq) <em>tchoassergé</em>.<em>Dâza dou +monto</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kecherda ont beaucoup de chameaux.</td> +<td><em>Dâza dou monto didi</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>As-tu vu le slougui ?</td> +<td><em>entâ kidi zaïlaou dodomba</em><a id= +"FNanchor_326"></a><a href="#Footnote_326" class= +"fnanchor">[326]</a>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_248">[248]</span>Le chat a mangé +dix rats, grands comme la main,</td> +<td><em>ki korâ bâ</em> (grands) <em>ké</em> (main) <em>aïgouor +mordom oué</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Tu manges de la viande,</td> +<td><em>entaï îni boungé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Tu laisses le lait,</td> +<td><em>entaï ié soengé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Veux-tu cinq thalers ?</td> +<td><em>entaï gourssa safôou braningé o alla</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les fétichistes mangent les bêtes mortes,</td> +<td><em>yongora agafra odégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kreda boivent beaucoup de lait,</td> +<td><em>Karra ié monta kidigé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme m’a volé deux moutons,</td> +<td><em>agné dé arkondera</em> (mes moutons) <em>tchou</em> (deux) +<em>oudjé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il a volé mon âne et s’est enfui,</td> +<td><em>agernder ouïnto tcharkô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je l’ai rattrapé,</td> +<td><em>tani agné aï ndjander</em><a id="FNanchor_327"></a><a href= +"#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kouri tuent l’hippopotame avec la sagaie,</td> +<td><em>Koura grinti édidi tchitou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je dis la vérité. Je les ai vus dans le baḥr,</td> +<td><em>djéré fadrégé. Fôdi</em> (baḥr) <em>doro</em> (dedans) +<em>doder</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ce chameau est malade. Les mouches l’ont piqué,</td> +<td><em>gouéni ouôché. Sodôn gouéni ouôgé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je monte à cheval,</td> +<td><em>tané aské digé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Sais-tu monter à cheval ?</td> +<td><em>entâ aské hananem migi da</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je sais beaucoup,</td> +<td><em>bodou hanandregé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ce cheval court très vite,</td> +<td><em>aské bodou djaougé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je te donne un mouton,</td> +<td><em>tani arkô adôouandergé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kreda ont de nombreux troupeaux, mais ils ne mettent pas de +vêtements neufs et gardent des pagnes déchirés,</td> +<td><em>Karra reuzô monto dedî, algâ eski mosso denni zezerâ</em> +(déchirés) <em>doro tagantegé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>bois,</td> +<td><em>aké, akké</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>La termite mange le bois,</td> +<td><em>tchenôou aké ouogé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Regarde cet éléphant,</td> +<td><em>koun aï râ</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Qu’il est grand !</td> +<td><em>mofindi</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Que mange ton singe ?</td> +<td><em>degelnom endi</em> (quoi) <em>ouogé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je vais vendre ma chamelle,</td> +<td><em>dêdo dinder djoassergé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_249">[249]</span>LES POPULATIONS</h4> + +<hr class="decor width5"> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>homme, habitant,</td> +<td><em>aou</em>, pl. <em>ammâ, ambâ</em>,</td> +</tr> + +<tr> +<td>infidèle,</td> +<td><em>aou kirdi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad1">—</td> +<td><em>yongor</em>, pl. <em>yongora</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>musulman,</td> +<td><em>aou meslem</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chrétien,</td> +<td><em>nessara</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Européen,</td> +<td><em>nessara tchô</em> (blanc) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Juif,</td> +<td><em>iôoudi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>les Toubou,</td> +<td><em>Dâza ganna</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>les Toubou du Sud, les Gouran,</td> +<td><em>Dazagadâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>les Kreda,</td> +<td><em>Karra</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>les Teda,</td> +<td><em>Tedâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>les Kanembou,</td> +<td><em>Aoussâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>les Haddad,</td> +<td><em>Azâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Haddad forgerons,</td> +<td><em>Azâ agildâ</em> (<em>égilla</em>)</td> +</tr> + +<tr> +<td>enclume,</td> +<td><em>égeli, ageli</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Haddad de filet,</td> +<td><em>Azâ segidâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>filet,</td> +<td><em>ségi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Haddad de flèche,</td> +<td><em>Azâ battardâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sac en peau pour les flèches,</td> +<td><em>battara</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Toundjour,</td> +<td><em>Kourâda</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ouadaïens,</td> +<td><em>Koursa<a id="FNanchor_328"></a><a href="#Footnote_328" +class="fnanchor">[328]</a>, Kouga</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Baguirmiens,</td> +<td><em>Bagréa, Beugréa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Touareg,</td> +<td><em>Kinina</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Oulâd Slimân,</td> +<td><em>Ouachila</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Fezzanais,</td> +<td><em>Fizâna</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Kouka,</td> +<td><em>Kouka</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Boulala,</td> +<td><em>Boulala</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Kouri,</td> +<td><em>Kourâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Boudouma,</td> +<td><em>Kourâ Boudouma</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_250">[250]</span>Arabes,</td> +<td><em>Aroua</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Haoussa,</td> +<td><em>Hâoussa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Bornouans du Kanem (Dalatoua),</td> +<td><em>Kagâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Bornouans du Bornou (Kanori),</td> +<td><em>Azâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les nomades (gens de la brousse),</td> +<td><em>ambâ ouoni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ennemi,</td> +<td><em>erdé, irdi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je pille,</td> +<td><em>boregé</em> (je mange)<a id="FNanchor_329"></a><a href= +"#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je détruis, je casse,</td> +<td><em>korgé</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<table class="vocab"> +<tr> +<td>La langue des chrétiens est difficile,</td> +<td><em>médi nessara tosso</em> (difficile).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Ouadaïens se sont levés de leur pays et viennent nous faire +(apporter) la guerre,</td> +<td><em>Koursa bi</em> (pays) <em>sontô iertchento, rêdo ngôou</em> +(guerre) <em>djetégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Le chrétien a emmené le chef de village,</td> +<td><em>bougdi (bougouri) némanga nessara ndêto (ndit)</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ces hommes-là sont Kanembou,</td> +<td><em>amba da Aoussâ</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Nous voulons l’aman,</td> +<td><em>tantâ aman brantregé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ces gens-là sont méchants,</td> +<td><em>ammâ da zontâ</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ils nous refusent l’aman,</td> +<td><em>aman braïn denni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>amma da aman tchêtto</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kreda ont fait fuir les Arabes,</td> +<td><em>Karra Aroua foïento</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ils ont pris du bétail aussi nombreux que les grains de sable +(que la terre),</td> +<td><em>reuzô monto tafô</em> (terre) <em>kégé</em> (comme, +semblable) <em>gouïento</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Arabes ont eu peur des Kreda. Ils s’enfuient,</td> +<td><em>Aroua Karra aouché</em> (peur) <em>ntô. +Tcharkétégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kreda n’ont pas peur,</td> +<td><em>Karra aouché ndenni</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ils aiment beaucoup la guerre,</td> +<td><em>ngôou bodo braïntégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme-là a peur,</td> +<td><em>agné dé aouchéngé</em> (<em>aouzégé</em>).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme-là n’a pas peur,</td> +<td><em>agné dé aouchénné</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kreda aiment beaucoup se battre,</td> +<td><em>Karra oudou</em> (lances, armes) <em>monto +braïntégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Oulâd Slimân ont de longs fusils,</td> +<td><em>Ouachila ouni</em> (feu) <em>douroussou di</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_251">[251]</span>Les Kouri vont +pêcher beaucoup de poisson,</td> +<td><em>Kourâ bossô idouro<a id="FNanchor_330"></a><a href= +"#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a> (dartégé) +dertégué</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Badjouri a fait la guerre aux blancs. Il a fui.</td> +<td><em>Badjouri erdé</em> (ennemi) <em>nessara ké</em> (avec). +<em>Tchaou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Boudouma sont infidèles,</td> +<td><em>Boudouma yongora</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ils ne font pas salam,</td> +<td><em>selli denni</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les chrétiens sont très savants, ils connaissent tout,</td> +<td><em>Nessara éné</em> (chose) <em>monto annaïentégé. Ganna +(indina)<a id="FNanchor_331"></a><a href="#Footnote_331" class= +"fnanchor">[331]</a> annaientégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Bornouans sont des marchands,</td> +<td><em>Agâ tezer<a id="FNanchor_332"></a><a href="#Footnote_332" +class="fnanchor">[332]</a> djintigé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Bornouans vendent beaucoup de choses : pagnes, sucre, +miel, oignons, tabac,</td> +<td><em>Agâ éné monto djoassédégé : algâ, souger, abibou, +bassel, tâoua</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Karda sont allés se battre avec les Ngalamiya,</td> +<td><em>Karda teurtou</em> (sont allés) <em>gôdou</em> (ils se sont +battus) <em>Ngalamiya</em></td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Karda ont détruit le village,</td> +<td><em>Karda teurtou ni gerto</em> (ils ont cassé).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kanembou et les Bornouans ont un même ancêtre,</td> +<td><em>Aoussaé Agaé dezé sontô tron</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>L’ancêtre des Kreda est venu du Borkou,</td> +<td><em>Karra dezé sontô Borkoudé ré</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Boulala se sont jadis mélangés aux Arabes.</td> +<td><em>Arouaï Boulalaï gené</em> (autrefois) <em>kazâ</em> +(mélangés).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Ouadaïens se battent avec les Bornouans. Ils ont beaucoup +de soldats,</td> +<td><em>Koursa Kaga ké</em> (avec, ensemble) <em>gouottoga. Asker +bodo deï (didi)</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Pourquoi les Karda et les Ngalamiya sont-ils en +désaccord ? (se battent-ils ?)</td> +<td><em>Ngalamiya Karda gouettegé bosso</em><a id= +"FNanchor_333"></a><a href="#Footnote_333" class= +"fnanchor">[333]</a> (raison de guerre) <em>gna</em> (quelle).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je suis Tedâ (fils de Tedâ),</td> +<td><em>Tané Tedémi</em> — <em>Tané Tedéou mi</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai vu cinq Teda,</td> +<td><em>Tané Tedâ fôou doder</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_252">[252]</span>Les gens du +Kanem sont très nombreux,</td> +<td><em>amba Kounouma monto</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Nous sommes Kecherda,</td> +<td><em>tantâ Dâza</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Foulata ont détruit la ville des Kanouri,</td> +<td><em>Foulata ni Agâ bô gerto</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Haddâd Bedossa tuent beaucoup de gibier,</td> +<td><em>Azé Beurossâa oudani bori tcheteg</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ils le prennent dans leurs filets,</td> +<td><em>ségi sontô doro gouïentégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai peur du chrétien,</td> +<td><em>tani nessara aouzergé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je m’enfuirai,</td> +<td><em>tani yargé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kreda ont beaucoup de bétail : des chevaux, des +brebis, des chèvres, des vaches,</td> +<td><em>Karra reuzô monto : askané monto, adena monto, arkoani +monto, forani monto</em>.</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_253">[253]</span>L’HOMME</h4> + +<hr class="decor width3"> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>L’homme, la personne,</td> +<td><em>aou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>les gens,</td> +<td><em>ammâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tête,</td> +<td><em>dâou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>visage, figure,</td> +<td><em>bérê</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cou, gorge,</td> +<td><em>taï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nez,</td> +<td><em>tchâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>langue,</td> +<td><em>terché, tréché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>œil,</td> +<td><em>sa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bouche,</td> +<td><em>ki, tchi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dent, dents,</td> +<td><em>té, téâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lèvre supérieure,</td> +<td><em>tchi ngoulidé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sur, dessus, en haut,</td> +<td><em>ngouli</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lèvre inférieure,</td> +<td><em>tchi geskeïdé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dessous, en bas,</td> +<td><em>geskeï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>oreille,</td> +<td><em>si</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cheveux,</td> +<td><em>defeni, tounouhou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>barbe,</td> +<td><em>kayassa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>moustache,</td> +<td><em>charra</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>peau,</td> +<td><em>kassar</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bras,</td> +<td><em>djessé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>avant-bras,</td> +<td><em>goui</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pied,</td> +<td><em>dégé ; dégé bidôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>à pied,</td> +<td><em>bidi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>à cheval,</td> +<td><em>askédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>jambe,</td> +<td><em>dégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cuisse,</td> +<td><em>gerré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fesses,</td> +<td><em>modi, moura</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>verge,</td> +<td><em>wo, foudi</em>,</td> +</tr> + +<tr> +<td>testicules,</td> +<td><em>bourto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vulve,</td> +<td><em>ou, kogo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>main,</td> +<td><em>ké</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>doigt,</td> +<td><em>aoué</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span>poitrine,</td> +<td><em>koundjou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cœur,</td> +<td><em>aor, aouor</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je crois, je pense,</td> +<td><em>aor derô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>flanc,</td> +<td><em>terkên</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>épaule,</td> +<td><em>âferi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dos,</td> +<td><em>koussour, koussar</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ventre,</td> +<td><em>kedji</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sein, mamelle,</td> +<td><em>togom, tougoum</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>os,</td> +<td><em>sôro</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ongles,</td> +<td><em>torkon</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sueur,</td> +<td><em>dêfi</em>,</td> +</tr> + +<tr> +<td>je sue,</td> +<td><em>tani dêfi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>abcès, tumeur,</td> +<td><em>droub tchorô</em><a id="FNanchor_334"></a><a href= +"#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pus,</td> +<td><em>dou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>plaie, blessure,</td> +<td><em>ngo, oungo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>aveugle,</td> +<td><em>arô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>borgne,</td> +<td><em>ôlou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>œil rouge,</td> +<td><em>kolo mâdé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sourd,</td> +<td><em>mougo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>muet,</td> +<td><em>sôdor nôssédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>imbécile,</td> +<td><em>magazi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fou, idiot,</td> +<td><em>michidé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>propre,</td> +<td><em>bôli, djêno danni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sale,</td> +<td><em>djêno</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>plein de graisse,</td> +<td><em>empêdé djênidé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fort, solide,</td> +<td><em>donadé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>faible,</td> +<td><em>lêdé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fatigué,</td> +<td><em>lobbé, lobtché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vivant,</td> +<td><em>niri</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mort,</td> +<td><em>noss, nôsso</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je meurs,</td> +<td><em>nossergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>content,</td> +<td><em>hananer</em> — <em>kannaï tchidou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>triste,</td> +<td><em>aouerdé</em><a id="FNanchor_335"></a><a href= +"#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bon, bien,</td> +<td><em>tchossô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>paresseux,</td> +<td><em>têfi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_255">[255]</span>vaillant,</td> +<td><em>kayasou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>faim,</td> +<td><em>agaï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>j’ai faim,</td> +<td><em>agaïdergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>qui a faim,</td> +<td><em>ag édé, oudé, ouré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>qui a soif,</td> +<td><em>gôdé, gouédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ivre,</td> +<td><em>sekrantédé</em> (ar. <span class="arabic">سكران</span>), +<em>égichidé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dedans,</td> +<td><em>dorô, derô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dehors,</td> +<td><em>agâ</em> ;</td> +</tr> +</table> + +<table class="vocab"> +<tr> +<td>Je te crois (il y a dans mon cœur)</td> +<td><em>médinom aortango dorô tché</em><a id= +"FNanchor_336"></a><a href="#Footnote_336" class= +"fnanchor">[336]</a>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai mal à la tête,</td> +<td><em>dâou djezentégé</em> (fait mal).</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai mal au cœur,</td> +<td><em>aouornder djezentégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je crois que je suis malade,</td> +<td><em>aouornder dorô tani ouoché</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je réfléchis, je cherche,</td> +<td><em>dâounder derô bodo kouendregé</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kreda sont courageux (leur cœur est dur),</td> +<td><em>karra aorontô (aor sontô) kedjesso</em><a id= +"FNanchor_337"></a><a href="#Footnote_337" class= +"fnanchor">[337]</a>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai faim,</td> +<td><em>tani oudé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Mange du couscous,</td> +<td><em>ti ouô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Tu as soif,</td> +<td><em>entâ gouédé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je suis un peu fatigué,</td> +<td><em>tani addeï lobbé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Nous sommes très fatigués,</td> +<td><em>teuntâ bodo lobbâ</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Nous voulons nous reposer,</td> +<td><em>teuntâ berander dôssergé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ma mère est morte,</td> +<td><em>aïander noss</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Voilà pourquoi je suis malade,</td> +<td><em>djellando</em> (à cause de) <em>tani ouoché</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Pourquoi êtes-vous tristes ?</td> +<td><em>neuntâ indi djelando</em> (pourquoi ?) +<em>aouerdâ</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Notre mère est morte,</td> +<td><em>aïâ tantâ noss</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Voilà pourquoi nous sommes tristes,</td> +<td><em>djellando tantâ aouerdâ</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je ne suis pas content,</td> +<td><em>tani aouornder tchossô</em> (bien) <em>ché</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Tu es très content aujourd’hui,</td> +<td><em>enta bêni</em> (aujourd’hui) <em>bodo aornom +tchossô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les chrétiens ont beaucoup de barbe,</td> +<td><em>nessara kayassa monto</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cette femme-là m’a mordu,</td> +<td><em>adé dé tani djogé</em> (<em>ouogé</em>).</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_256">[256]</span>Cet homme-là a +été tué,</td> +<td><em>aou dé noussedé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Crois-tu ce qu’il dit ?</td> +<td><em>médisenn aï aor doro taï da</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je le crois,</td> +<td><em>médisenn aor doro taré</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je crois que c’est vrai,</td> +<td><em>médi djéréro aor doro taré</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je n’ai pas vu ta femme,</td> +<td><em>adénema doderda</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Est-ce qu’elle est malade ?</td> +<td><em>ouoché oalla</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Elle n’est pas malade,</td> +<td><em>ouoché ché</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Elle est allée à Gamzous,</td> +<td><em>Gamzous tér</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cette femme a mordu son mari à l’oreille,</td> +<td><em>adéï aï agnésenn si dero ouogé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Tu es triste,</td> +<td><em>aornom ouodô</em> (amer).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme est fâché,</td> +<td><em>agné aï bodo deloumtédé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet enfant a une grosse tête,</td> +<td><em>kalléï dé dâou bô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il n’a pas de cheveux,</td> +<td><em>defenî danni. tounouhou denni</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>La jeune fille kreda a des seins fermes et de longs +cheveux,</td> +<td><em>dôou dôoudji karré togom ouor kachara monto</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Mon ami a un nez très long,</td> +<td><em>agné saander dé tcha dourousso</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>La peau de cette femme est sale,</td> +<td><em>kassar adéou da djêno montodé di</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Elle ne se lave pas,</td> +<td><em>toultchingé beï</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je me lave,</td> +<td><em>bérênder touloudergé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>kassarnder touloudergé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai un œil qui me fait mal,</td> +<td><em>sa tron djezentégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai frappé cet homme d’un coup de lance,</td> +<td><em>agné dé édidi ébourgé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme m’a fait une grande blessure,</td> +<td><em>agné aï tani tchobé</em> (plaie) <em>zogol gessô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les cheveux de ma sœur sont pleins de beurre,</td> +<td><em>kachara dedibnder empé monto di</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme lui a donné un coup de couteau au flanc,</td> +<td><em>aou dé terkên djenada tchobô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Apporte-moi le rasoir. Je vais lui raser les cheveux,</td> +<td><em>bobori kourtô. Definisenn barander koregé</em> +(<em>terergé</em>).</td> +</tr> + +<tr> +<td>La femme kreda a les cheveux très longs,</td> +<td><em>adé karré dâou kachara monto di</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme est ivre,</td> +<td><em>agné dé sekrantédé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il crie et il chante parce qu’il est ivre,</td> +<td><em>loulou</em> (cris) <em>dindigéni doôn gouadjégéné +sekrantédé djellando</em>.</td> +</tr> +</table> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_257">[257]</span>LA CASE</h4> + +<hr class="decor width3"> + +<table class="vocab"> +<tr> +<td>case,</td> +<td><em>yégé ; do, dou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>case en nattes du campement,</td> +<td><em>yégé kaouéou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>la porte,</td> +<td><em>yégé tchi</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>lit,</td> +<td><em>kidi, tororo</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>natte,</td> +<td><em>ragâ, kaoué</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>calebasse,</td> +<td><em>aoueï</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>pot en terre, bourma,</td> +<td><em>gouro</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>cruche,</td> +<td><em>telti</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>pierre pour piler le mil,</td> +<td><em>tougou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>bagages,</td> +<td><em>tîna</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>caisse,</td> +<td><em>sendoug</em> (ar.).</td> +</tr> + +<tr> +<td>panier,</td> +<td><em>sompô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>bouteille en paille tressée, kouria,</td> +<td><em>koltcha</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>peau,</td> +<td><em>aroué</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>grand sac en peau,</td> +<td><em>diouroumpou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>petit sac en peau,</td> +<td><em>kougou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>bouteille, petite calebasse,</td> +<td><em>gazas</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>lait,</td> +<td><em>ié</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>couscous,</td> +<td><em>ti</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>sucre,</td> +<td><em>souger</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>miel,</td> +<td><em>abibiou, assel</em> (ar.).</td> +</tr> + +<tr> +<td>tabac,</td> +<td><em>tâoua, tâba</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>je fume,</td> +<td><em>tané tâoua iargé</em> (je bois).</td> +</tr> + +<tr> +<td>bois à brûler,</td> +<td><em>aké ouniou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>feu,</td> +<td><em>ouni</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>je mets le feu à la brousse,</td> +<td><em>ouni ouôno derô tindrigé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>le feu s’est éteint,</td> +<td><em>ouni nôssedé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>fumée,</td> +<td><em>zé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>feu (endroit),</td> +<td><em>koueï ouniou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>âtre,</td> +<td><em>mouskara</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>corde,</td> +<td><em>ézi, euzi, âzi</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>bande de coton, gabaga,</td> +<td><em>fédégé</em>, pl. <em>fédégâ</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>sandale,</td> +<td><em>ézé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_258">[258]</span>déchiré,</td> +<td><em>teredên</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>cassé,</td> +<td><em>tegertô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>vieux, hors d’usage,</td> +<td><em>kobodjé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>hôte,</td> +<td><em>eussourdé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>à côté, à, sur,</td> +<td><em>ouda, daa</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>sur, dessus, en haut,</td> +<td><em>ngouli</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>dessous, en bas,</td> +<td><em>geskeï</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="sect15top">As-tu faim ?</td> +<td class="sect15top"><em>entâ agédé o alla</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Oh oui, je veux manger du couscous et de la viande et boire du +lait,</td> +<td><em>ô, tani berander ti boregé, îni boregé, ié iargé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je veux manger du poisson,</td> +<td><em>tani berander bossô boregé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kreda font leur case avec des nattes,</td> +<td><em>Karra yégé kaouéou kessédégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Prends mon cheval et mets-le dans ta case,</td> +<td><em>askétango gouôn donoum ndereddi</em><a id= +"FNanchor_338"></a><a href="#Footnote_338" class= +"fnanchor">[338]</a>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Quand tu viendras, j’agirai ainsi,</td> +<td><em>entâ néroô aïkégé kessergé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Allons boire,</td> +<td><em>iourro orenta</em> (<em>iardergé</em>).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je t’ai donné trois thalers,</td> +<td><em>gourssa agouzou ninder</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il m’en reste deux,</td> +<td><em>tchou sagatchéké</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme fait des nattes,</td> +<td><em>agné dé ragâ gességé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme veut me tuer,</td> +<td><em>agné aï braïnté djittigé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je vais chez cet homme,</td> +<td><em>tani yegé agné aï darégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je n’ai pas de mil,</td> +<td><em>ngaéla tarédé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme est dans la case,</td> +<td><em>agné aï yegé dorô tché</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je rentre dans la case,</td> +<td><em>yegué derô dofôdrégé</em><a id="FNanchor_339"></a><a href= +"#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Viens avec moi et rentre dans la case,</td> +<td><em>tanikéé iourro, yegé derô sofô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il sort de sa case.</td> +<td><em>agné dé yégédé tchorogé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_259">[259]</span>LA BROUSSE</h4> + +<hr class="decor width4"> + +<table class="vocab"> +<tr> +<td>pays,</td> +<td><em>bi, lardo</em><a id="FNanchor_340"></a><a href= +"#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lieu, endroit,</td> +<td><em>koueï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cet endroit-ci,</td> +<td><em>koueï aï, koyaï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>terre,</td> +<td><em>tâfo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>eau,</td> +<td><em>eyé, ié, ii, i</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>brousse,</td> +<td><em>lé</em> (herbe) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad1">—</td> +<td><em>ouâna, ouôno</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>fleuve,</td> +<td><em>fôdi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ouadi (grand),</td> +<td><em>enderi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ouadi (petit),</td> +<td><em>koân</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mare,</td> +<td><em>barégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>source, nayala,</td> +<td><em>tôet</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>puits,</td> +<td><em>igé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>eau natronée,</td> +<td><em>erôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>natron,</td> +<td><em>âré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>plein d’eau,</td> +<td><em>ié tougoumtéré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sec,</td> +<td><em>ntchordo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tout autour,</td> +<td><em>erri, erré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>devant,</td> +<td><em>kourri, koui</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>derrière,</td> +<td><em>saga</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>île,</td> +<td><em>tchoukou ; koueï erré kourri ié +kourridé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sable,</td> +<td><em>anéché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>argile, boue,</td> +<td><em>lôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>marécage,</td> +<td><em>lôou montodé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>roseaux,</td> +<td><em>aoueï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pierres,</td> +<td><em>eï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>montagne,</td> +<td><em>eï</em>, pl. <em>eïâ</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad1">—</td> +<td><em>eï monto</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>caverne, grotte,</td> +<td><em>bour, bourrou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>chemin,</td> +<td><em>zouleun, zoulôn</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_260">[260]</span>endroit où l’on +campe,</td> +<td><em>fâgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bât de chameau,</td> +<td><em>gômbo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sel,</td> +<td><em>kobcha</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pirogue,</td> +<td><em>talé, ndalé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pirogue en bois,</td> +<td><em>mâgara</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pirogue en roseaux,</td> +<td><em>ndalé aoueïo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>filet (pour la pêche),</td> +<td><em>foudou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>morceau de bois,</td> +<td><em>akké</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>voyageur,</td> +<td><em>djelloub</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>comme,</td> +<td><em>kégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>comme cela,</td> +<td><em>takégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>même chose, semblable,</td> +<td><em>tourouzé, tourzou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>loin,</td> +<td><em>dogo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>près,</td> +<td><em>édin, édené</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>près de,</td> +<td><em>édin, édin ké</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pluie, saison des pluies, année,</td> +<td><em>ngêlé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vent,</td> +<td><em>aouôn, aoueun</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nuage,</td> +<td><em>kedi, kodi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pluie, tornade,</td> +<td><em>ié, i</em> (eau) ; <em>ngêlé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tonnerre, éclair,</td> +<td><em>kendjelé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le froid,</td> +<td><em>kiri</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai froid — Il fait froid,</td> +<td><em>kiridé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il fait chaud,</td> +<td><em>keddé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ciel,</td> +<td><em>saï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>étoile,</td> +<td><em>teski, teské</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lune, mois,</td> +<td><em>aouri, euouri</em><a id="FNanchor_341"></a><a href= +"#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>soleil,</td> +<td><em>ezéï, ézé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le soleil n’est pas encore couché,</td> +<td><em>ezeï tché</em> (il y a) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>le soleil est couché,</td> +<td><em>ezeï der, dôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>jour,</td> +<td><em>béné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nuit,</td> +<td><em>dogosso</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>aurore,</td> +<td><em>belké, fidjeni, loufoïer</em><a id= +"FNanchor_342"></a><a href="#Footnote_342" class= +"fnanchor">[342]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>9 heures du matin,</td> +<td><em>oualtaha</em><a id="FNanchor_343"></a><a href= +"#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>midi,</td> +<td><em>tougoudi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_261">[261]</span>je fais la +sieste,</td> +<td><em>tougoudergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>2 à 3 heures du soir,</td> +<td><em>addour</em><a id="FNanchor_344"></a><a href="#Footnote_344" +class="fnanchor">[344]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>6 heures du soir,</td> +<td><em>lahar</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>repas du soir,</td> +<td><em>lessâ</em><a id="FNanchor_345"></a><a href="#Footnote_345" +class="fnanchor">[345]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>soir,</td> +<td><em>toaï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>coucher du soleil,</td> +<td><em>magôrfo</em><a id="FNanchor_346"></a><a href= +"#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>est,</td> +<td><em>tadji</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ouest,</td> +<td><em>toouaïdji</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>nord,</td> +<td><em>iâla</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sud,</td> +<td><em>eunoum</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>poste,</td> +<td><em>géger</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mur,</td> +<td><em>gourou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>soldats,</td> +<td><em>askera</em><a id="FNanchor_347"></a><a href="#Footnote_347" +class="fnanchor">[347]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>où ?</td> +<td><em>kondôdou ; kondô tché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>qui, quel ?</td> +<td><em>ndja</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>à qui ?</td> +<td><em>ndjaou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ici,</td> +<td><em>koyaï</em> (<em>koueï aï</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>là,</td> +<td><em>addou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>quoi ?</td> +<td><em>indi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>qu’est-ce que cela ?</td> +<td><em>éné aï indi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>qu’est-ce qu’il fait ?</td> +<td><em>éné aï indi kességé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>à cause de, parce que,</td> +<td><em>djalando, djellando</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pour cette raison, c’est pour quoi,</td> +<td><em>éné aï djelando</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pourquoi ?</td> +<td><em>indi djalando</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pourquoi faites-vous cela ?</td> +<td><em>indi djellando éni aï kessedengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>à cause de quoi ?</td> +<td><em>éné djellando</em> — <em>édé djellando</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>combien ?</td> +<td><em>indi gouor</em> — <em>indi kora</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>où vas-tu ?</td> +<td><em>kondôdou ntédégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je ne vais pas loin,</td> +<td><em>dogo denni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je vais loin,</td> +<td><em>dogo darégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>quelle est ta tribu ?</td> +<td><em>djilénom<a id="FNanchor_348"></a><a href="#Footnote_348" +class="fnanchor">[348]</a> dja</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dis-moi ta tribu,</td> +<td><em>djilénom tofa</em> (<em>fa</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_262">[262]</span>quel est ton +nom ?</td> +<td><em>kiêrnom ndja</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>qui es-tu ?</td> +<td><em>entâ ndja</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je suis Kreda,</td> +<td><em>tani Karré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je suis Noarma,</td> +<td><em>tani Noéré</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="sect15top">Quelle est ta tribu ? Es-tu Ngalamiya, +du Mourtcha, es-tu Kecherda ?</td> +<td class="sect15top"><em>enta djilénom ndja ? Ngalamiyé o +alla, Mourtchadé o alla, Dazé o alla</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>A qui est ce fusil ?</td> +<td><em>ounoufoul aï ndjaou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>C’est loin comme de Massakory à El Gara,</td> +<td><em>Dagana-Gara kégé dogo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Est-ce que Falé est loin ?</td> +<td><em>Falé dogo ?</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td>D’Aouni à Falé c’est comme de Falé à Koudou,</td> +<td><em>Aounié-Falié, Falé-Koudou takégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je vais à Aouni,</td> +<td><em>tani Aouni darégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme me demande le chemin du Dagana,</td> +<td><em>agné aï tani djouodégé zeulon Dagané kondodé +tché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ce soir j’irai au Baḥr el Ghazal,</td> +<td><em>toaï fôdi derégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je vais prendre femme,</td> +<td><em>tani adé gouendergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je veux prendre une femme kreda,</td> +<td><em>tani berander adé kérédôou<a id="FNanchor_349"></a><a href= +"#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a> +gouendregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai vu une biche,</td> +<td><em>tani oudên doder</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je suis très content,</td> +<td><em>tani monto hananer</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je n’ai pas pu aller à Fort-Lamy,</td> +<td><em>Koussri ranger denni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>C’est impossible — On ne peut pas,</td> +<td><em>aou raké denni</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il y a beaucoup de boue sur le chemin,</td> +<td><em>lôou monto zoulen da</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>La mare est pleine de boue,</td> +<td><em>barégé lôou montodé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Quand il a plu, l’herbe verte a poussé,</td> +<td><em>i dôou, lé</em> (herbe) <em>zedo</em> (verte) <em>gorô</em> +(<em>tchorô</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il a plu énormément et la lagune du Fitri a débordé,</td> +<td><em>i monto dôou, ié fôdi Fitri agâ</em> (dehors) +<em>tchorogé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Tu as entendu ce qu’il a dit ?</td> +<td><em>médisenn bazo da</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il parle arabe. Je ne comprends pas,</td> +<td><em>araga fadégé. Tani hanandredé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il y a beaucoup de gibier dans la brousse,</td> +<td><em>ini monto ouôno tché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_263">[263]</span>Je m’embarque +dans la pirogue,</td> +<td><em>mâgara derô zodergé</em> (je rentre) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>La mare de Djodol est à sec. Il n’y a de l’eau que dans le +puits,</td> +<td><em>Djodol koan ntchordo, i denni. Igé i di</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Le soleil se lève,</td> +<td><em>ezeï tchorogé</em> (sort).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Oh, qu’il fait chaud ! Je vais enlever mon vêtement,</td> +<td><em>Keddé ! Ezeï bodo keddé, bi keddé ; algé +tregé</em> (<em>derergé, terergé</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai froid. Je vais mettre mon vêtement et un autre +pantalon,</td> +<td><em>tani kiridé. Algé kouédé mosrogé, achrên kouédé +tindrigé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Demain de nombreux Kecherda viendront au marché,</td> +<td><em>fekké kassogo Daza monto rédégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ils vendent des vaches afin de pouvoir acheter des pagnes,</td> +<td><em>algâ djalando ferâ djoassédegé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je comprends ce que tu me disais hier,</td> +<td><em>médinoma ngodaï</em> (hier) <em>dogosso</em> (nuit) +<em>hanandregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Tu as frappé ma femme,</td> +<td><em>adétango ii</em> (<em>idoum</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je te tuerai,</td> +<td><em>tani entaga nidrigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Parle. Qui t’a frappé ?</td> +<td><em>Fa. Ndjaï gouontcheï ?</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td>Dis donc ce que tu as à dire,</td> +<td><em>médinom fa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Donne-moi du lait,</td> +<td><em>ié tén</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il n’y a pas de lait,</td> +<td><em>ié béï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je suis pauvre. Donne-moi un peu de couscous pour ma +femme,</td> +<td><em>tani talaca. Ti addi tén adénder iender</em> (je +donne) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Emmène mon cheval au Baguirmi et tu le vendras cinquante +thalers,</td> +<td><em>askétango gouôn. Nabagari déd</em> (emmène). <em>Qourso +meurtafôou</em> (cinquante) <em>djoas</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il est allé chasser dans la brousse,</td> +<td><em>agné aï ouôno ini tchédégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>L’homme s’est arrêté,</td> +<td><em>agné tozo tché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Pourquoi s’est-il arrêté ?</td> +<td><em>indi ntozo tché</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Qu’est-ce que tu fais là ?</td> +<td><em>indi koueï aï kessengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je veux pisser, je pisse,</td> +<td><em>tani kossozombregé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je reste ici,</td> +<td><em>tani koyaï (kouar) tozo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme s’en va,</td> +<td><em>agné aï noukoungé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il est resté derrière,</td> +<td><em>maré saga bozô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Tu comprends ce que je te dis ?</td> +<td><em>médinder bazo da</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Oui, j’ai compris,</td> +<td><em>ô douazo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je sais parler un peu le gourân,</td> +<td><em>tani médé Daza addé hanandrégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_264">[264]</span>Pourquoi as-tu +fait cela ?</td> +<td><em>indi djellando kesseï</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Pourquoi vas-tu au marché ?</td> +<td><em>indi djellando kassogo ntédégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je vais vendre des gabag,</td> +<td><em>fédégâ djoassergé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme sait bien manier la lance,</td> +<td><em>agné aï édi bodo anaïengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Regarde ce cavalier. Il va vite.</td> +<td><em>aou dé askédé ran. Bodo tchaougé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Le chef est vieux,</td> +<td><em>derdaï bougdi</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il a beaucoup d’expérience,</td> +<td><em>médé ed dounia<a id="FNanchor_350"></a><a href= +"#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a> bodo +anaïengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il sait tout,</td> +<td><em>agné aï indina anaïengé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme va chasser dans la brousse,</td> +<td><em>agné aï ouono îni tchédégé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il en a tué huit,</td> +<td><em>osso tchédo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Un Haddad est allé hier à la chasse,</td> +<td><em>azé ngodaï</em> (hier) <em>ouôno dêdo (têdo) ini +tchidigé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il marcha longtemps et il vit une autruche posée sur ses +œufs,</td> +<td><em>bodo dêdo soôn tron kouléda issou</em> (était couchée) +<em>tché dôdo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il se dissimula, s’approcha doucement et la tua d’un coup de +flèche,</td> +<td><em>djeradên</em> (il se dissimula) <em>kéaï kéaïdé dêdo</em> +(alla) <em>kolô tédeni</em><a id="FNanchor_351"></a><a href= +"#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a> (s’approcha) <em>féré +tchoboni</em> (frappa) <em>tchidou</em> (tua) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>L’autruche tombe, agite ses ailes et meurt bientôt,</td> +<td><em>soon dedôou</em> (tomba) <em>djingé</em> (il fait) +<em>afiré énédjengé</em> (agite). <em>Adiné +noussogé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Le Haddad alla enlever la dépouille et revint au village,</td> +<td><em>azé sotto aroué soon gouyengé ni dêdo</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Où est mon frère ?</td> +<td><em>kondôdou dinbirinder</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>A l’Ouadi,</td> +<td><em>koandou koueï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il est de ce côté-ci du baḥr,</td> +<td><em>maré koandou koueï édené</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il est de l’autre côté du baḥr,</td> +<td><em>maré koandou koueï dogo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>Où est ton ami ?</td> +<td><em>kondo tché saanom</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il est dans la case, il dort,</td> +<td><em>yégé doro tché niakengé (gnakengé)</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>A qui est ce couteau ?</td> +<td><em>djana dé ndjaou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Quel est cet homme ?</td> +<td><em>agné aï ndja</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_265">[265]</span>Quelle +femme ?</td> +<td><em>adédé ndja</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Qu’est-ce que tu vends ?</td> +<td><em>enta endi tchoassengé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme refuse de venir ici,</td> +<td><em>agné aï tchédo koueï aï régé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les pieds enfoncent dans la boue,</td> +<td><em>dégé lôou derô zedegé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>On ne peut pas aller à Fort-Lamy,</td> +<td><em>aou Koussri raké (rankégé) denni</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme a pris le voleur parce qu’il s’enfuyait,</td> +<td><em>agné aï oudé djaentégé djelland tchaou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Qu’est-ce que tu es venu faire ici ?</td> +<td><em>koueï ntêdo entâ endi kessengé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Dis au boy d’aller dans la brousse chercher du bois pour faire +cuire le mouton,</td> +<td><em>boy dou fa ouono tédena</em> (il va) <em>aké gouodji +qorté</em> (il coupe) <em>arkouaï soento</em><a id= +"FNanchor_352"></a><a href="#Footnote_352" class= +"fnanchor">[352]</a>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Allume le feu,</td> +<td><em>ouni founou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je mets du bois dans le feu,</td> +<td><em>aké ouni dorô tindrigé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Écorche ce mouton et mets-le sur le feu pour le faire +cuire,</td> +<td><em>arkoué ina</em> (viande) <em>aché</em> (peau) +<em>derna</em> (enlève), <em>ouni soentena</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Quand il sera cuit, nous le mangerons,</td> +<td><em>bâfo</em> (cuit) <em>bedergé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je suis couché, je dors,</td> +<td><em>tani disrigé, tani dissigé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Nous voulons nous reposer,</td> +<td><em>tantâ berander dossergé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Un Kouri ira demain chasser l’hippopotame,</td> +<td><em>Kouré tron fekké</em> (demain) <em>têdo grinti +tchidigé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il a une grande sagaie au bois de laquelle est fixée une longue +corde,</td> +<td><em>édi bo edîdidi<a id="FNanchor_353"></a><a href= +"#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a> euzi</em> (corde) +<em>dorosso</em> (longue) <em>daa</em> (sur) <em>toïonto</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il lance la sagaie quand il voit l’hippopotame et celui-ci +plonge sous l’eau,</td> +<td><em>grinti dodô edi kossotchengé<a id= +"FNanchor_354"></a><a href="#Footnote_354" class= +"fnanchor">[354]</a> grinti tchobô, grinti fôdi dero zodô</em> (il +est rentré).</td> +</tr> + +<tr> +<td>La corde le suivra et quand il sera mort le Kouri mettra la +viande dans la barque,</td> +<td><em>euzi grinti kéé tadégé, grinti nosso Kouré ini talé doro +gouyentégé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_266">[266]</span>LE TEMPS</h4> + +<hr class="decor width3"> + +<table class="vocab"> +<tr> +<td>saison des pluies, année,</td> +<td><em>ngêlé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cette année-ci,</td> +<td><em>ngélé ai</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mois,</td> +<td><em>aouri, euouri</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>jour,</td> +<td><em>bé, bi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>aujourd’hui</td> +<td><em>bêni, bêné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>demain,</td> +<td><em>fêkki, fêkké</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>demain matin,</td> +<td><em>belké</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>après-demain,</td> +<td><em>sâgadé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dans 8 jours,</td> +<td><em>kâgo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>hier,</td> +<td><em>ngodaï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>avant-hier,</td> +<td><em>ngarto, ngardo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>hier dans la nuit,</td> +<td><em>ngodaï dogosso</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>avant-hier soir,</td> +<td><em>ngarto toaï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il y a cinq jours,</td> +<td><em>bêné dagassa</em> (nuits) <em>fôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>il y a deux jours,</td> +<td><em>bêné degessa tchou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>autrefois, il y a longtemps,</td> +<td><em>ânou, ânoou</em> — <em>géné</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bientôt (près),</td> +<td><em>edin, edine, édené</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>maintenant,</td> +<td><em>no, nou, onno</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>après, ensuite,</td> +<td><em>nîngéré</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>toujours,</td> +<td><em>ioum allaou ganna</em><a id="FNanchor_355"></a><a href= +"#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>jamais,</td> +<td><em>abada</em><a id="FNanchor_356"></a><a href="#Footnote_356" +class="fnanchor">[356]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>avant,</td> +<td><em>gaddé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>après,</td> +<td><em>âskidou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dimanche,</td> +<td><em>ezel lado</em><a id="FNanchor_357"></a><a href= +"#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>lundi,</td> +<td><em>ezelé tenima</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mardi,</td> +<td><em>ezel talago</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mercredi,</td> +<td><em>ezel larafa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>jeudi,</td> +<td><em>ezel laïsso</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vendredi,</td> +<td><em>ezel eldjoa</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>samedi,</td> +<td><em>ezel soudou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_267">[267]</span>Demain j’irai +voir le campement kreda,</td> +<td><em>fekké tani dêdo né Karraou randergé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Demain j’irai au Baḥr el Ghazal,</td> +<td><em>fekké fôdi deregé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il y a cinq jours que je suis malade,</td> +<td><em>dagassa fôou tani ouoché</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il y a longtemps que les Dagana ont abandonné le baḥr aux +Kreda,</td> +<td><em>bêni anôou Aroua Dagana zoko</em><a id= +"FNanchor_358"></a><a href="#Footnote_358" class= +"fnanchor">[358]</a> (partirent) <em>fôdi Karou sôppo</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il y a dix ans,</td> +<td><em>ngela mordom bozo<a id="FNanchor_359"></a><a href= +"#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a> tché</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il y a dix ans, il n’y avait pas d’Européens dans le pays,</td> +<td><em>bêni nguela mordom nessara lardo da bekki</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Dis-tu la vérité ?</td> +<td><em>médinom djéré da</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je ne suis pas un menteur,</td> +<td><em>tani médé ché</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Donne-moi encore du lait,</td> +<td><em>ié tén nintchidou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai soif,</td> +<td><em>tani gouédé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ce mois-ci j’ai gagné dix pagnes,</td> +<td><em>aouri aï algâ mordom fanger</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>L’année dernière il a tué dix hommes,</td> +<td><em>ngelé kandjendédé agnâ mordom tchêto</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Nous sommes à la fin du mois,</td> +<td><em>aouri edin</em> (bientôt) <em>tozo</em> (fini).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Le mois est fini,</td> +<td><em>aouri nôssedé</em> (est mort).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Vas-tu au marché aujourd’hui ou demain ?</td> +<td><em>bêni kassogo ntadégé o alla fêkké ntadégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’y suis allé hier et avant-hier soir,</td> +<td><em>ngodaï dôgosso ngardo dôgosso dêdo</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je comprends ce que tu me disais hier,</td> +<td><em>médinoma ngodaï dogosso hanandregé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>As-tu vu mon chien ?</td> +<td><em>Kiditango dodomba o alla</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Oui, je l’ai vu aujourd’hui,</td> +<td><em>o bêni kidinom doder</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Aujourd’hui il fait froid,</td> +<td><em>bêni ouôou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ma femme est morte hier,</td> +<td><em>adénder ngodaï nosso</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Reste longtemps,</td> +<td><em>ânoou douboussou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme est resté deux jours dans le village,</td> +<td><em>agné dé ni dorô dogessâ (iouâ) tchou bozô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je crois que j’irai bientôt à Boullong,</td> +<td><em>aor dorô edin Boullong dérégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_268">[268]</span>Autrefois ils +tuaient beaucoup de gens,</td> +<td><em>géné ammâ bodo tchétto</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme veut que je parte,</td> +<td><em>agné aï brayengé tani darégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Depuis combien de jours ?</td> +<td><em>bêni dogessâ indi kora</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Dans combien de jours ?</td> +<td><em>bêni nintchidou</em> (encore) <em>degessâ indi +kora</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai vu cette femme il y a cinq jours,</td> +<td><em>adé degessâ fôou doder</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je m’en irai dans douze jours au Baḥr el Ghazal,</td> +<td><em>bêni nintchidou degessâ mordom satchié tani fôdi +derregé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Reste longtemps dans le village,</td> +<td><em>yegé dorô anôou douboussou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’y resterai cinq jours et ensuite je reviendrai,</td> +<td><em>tané derô dogossâ fôou doubouzergé nîngéré sagaï +roregé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_269">[269]</span>LES PLANTES</h4> + +<hr class="decor width3"> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>arbre,</td> +<td><em>akké</em>, pl. <em>akka</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>arbre vert,</td> +<td><em>akké zédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>arbre mort,</td> +<td><em>akké ntchordo</em> (sec) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>feuilles,</td> +<td><em>kolou akkéou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>branches,</td> +<td><em>targaza</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>écorce,</td> +<td><em>afên</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>épines,</td> +<td><em>âlé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>doum,</td> +<td><em>sôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>palmier-doum,</td> +<td><em>sogodoou, sôoudoou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>palmier-dattier,</td> +<td><em>sogodoou timbéou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dattes,</td> +<td><em>timbé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dattes du Borkou,</td> +<td><em>timbé Borkoua</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bois d’ambadj,</td> +<td><em>tororo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mil, grain,</td> +<td><em>ngaéla</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>blé,</td> +<td><em>alkam</em><a id="FNanchor_360"></a><a href="#Footnote_360" +class="fnanchor">[360]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>farine,</td> +<td><em>di</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>son,</td> +<td><em>aronko</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>maïs,</td> +<td><em>mâssera</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>champ, lougan,</td> +<td><em>kôlo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>coton,</td> +<td><em>kouentougo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>melon, pastèque,</td> +<td><em>eulou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>arachides,</td> +<td><em>koldjé, koltchi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>huile d’arachides,</td> +<td><em>empé koltchi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>oignon,</td> +<td><em>bessel</em><a id="FNanchor_361"></a><a href="#Footnote_361" +class="fnanchor">[361]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>ail,</td> +<td><em>agoulou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>riz,</td> +<td><em>ris</em><a id="FNanchor_362"></a><a href="#Footnote_362" +class="fnanchor">[362]</a> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>haricots,</td> +<td><em>gâlo, gâlou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>savonnier, hadjlidj,</td> +<td><em>alôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>jujubier, nabag,</td> +<td><em>tchodogo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_270">[270]</span>châou,</td> +<td><em>ouedolou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>tamarin, ardéb,</td> +<td><em>madar</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>karno,</td> +<td><em>kournou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>makhèt,</td> +<td><em>môdou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>kréb,</td> +<td><em>degêr</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>bêche,</td> +<td><em>bônou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>hache,</td> +<td><em>tar, toar</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je coupe le mil,</td> +<td><em>ngaéla korgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>je bats le mil,</td> +<td><em>tani ngaéla torgé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vert,</td> +<td><em>zédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sec,</td> +<td><em>ntchordo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>humide,</td> +<td><em>inneï</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>herbe verte,</td> +<td><em>lé zédé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>herbe sèche,</td> +<td><em>lé ntchordo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mûr,</td> +<td><em>bâfo</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>doux,</td> +<td><em>tchoussou, tchossô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>amer,</td> +<td><em>ôdo, ouodô</em>.</td> +</tr> +</table> + +<table class="vocab"> +<tr> +<td>Les Kreda mangent beaucoup de doum,</td> +<td><em>Karra sôou bodo odégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Quand les Kreda n’ont pas de mil, ils mangent du doum,</td> +<td><em>Karra ngaéla beï sôou ouodégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les chrétiens font de l’huile d’arachides,</td> +<td><em>koltcha empé guessérégé nessara</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Kreda aiment beaucoup le bétail,</td> +<td><em>Aoussâ reuzô bodo braïntégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ils aiment aussi avoir beaucoup de mil,</td> +<td><em>kolo braïntégé ngaéla monto</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ils aiment la viande,</td> +<td><em>ini braïntegé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Quand le mil ne vient pas chez les Kouka, les femmes vont dans +les ouadis, creusent dans les fourmilières et apportent le kreb +afin de manger,</td> +<td><em>Kouka ngaéla beï tégésso koan derô adéa tourtou mêlé +loento</em> (creusent) <em>dégêr gouertêdo<a id= +"FNanchor_363"></a><a href="#Footnote_363" class= +"fnanchor">[363]</a> ouédégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Les Boulala aiment beaucoup le cochon,</td> +<td><em>Boulala gôdou bodo dâko (dakétégé)</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_271">[271]</span>Je coupe cet +arbre afin de faire manger les feuilles à mes moutons,</td> +<td><em>tani akké aï korgé adenânder kolou akkéou +ouôdégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je veux manger des dattes,</td> +<td><em>tani berander timbé bourgé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Cet homme récolte (coupe) son mil,</td> +<td><em>agné dé ngaéla koregé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_272">[272]</span>NOMS DE NOMBRE</h4> + +<hr class="decor width3"> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>un, deux, trois,</td> +<td><em>tron, tchou, agozou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>quatre, cinq, six,</td> +<td><em>touzô, fôou, dessé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>sept, huit, neuf,</td> +<td><em>toudoussou, osso, issi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dix,</td> +<td><em>merdôm, mordôm</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>onze,</td> +<td><em>mordôm satrôn</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>douze,</td> +<td><em>mordôm satchié</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>treize,</td> +<td><em>mordôm sagozé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>quatorze,</td> +<td><em>mordôm satouzé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>quinze,</td> +<td><em>mordomé safôou</em> — <em>merdom isafoé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>seize,</td> +<td><em>mordom isadessé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dix-sept,</td> +<td><em>mordom isatoudoussié</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dix-huit,</td> +<td><em>mordom sossié</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>dix-neuf,</td> +<td><em>mordom saïssié</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vingt,</td> +<td><em>digidom</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vingt et un,</td> +<td><em>digidom isatronié</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>vingt-deux,</td> +<td><em>digidom isatchouié</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>trente,</td> +<td><em>merta agozou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>quarante,</td> +<td><em>merta touzô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cinquante,</td> +<td><em>merta fôou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>soixante,</td> +<td><em>mertadessé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>soixante-dix,</td> +<td><em>mertatoudoussou</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>quatre-vingts,</td> +<td><em>merta osso</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>quatre-vingt-dix,</td> +<td><em>merta issi</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>cent,</td> +<td><em>kidri</em> (pl. <em>kadra</em>) ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>mille,</td> +<td><em>doubou</em>.</td> +</tr> +</table> + +<table class="vocab"> +<tr> +<td>J’ai acheté ce cheval pour 155 thalers,</td> +<td><em>aské aï tani gourssa kidrié mertafôou safôou ior</em> +(<em>iober</em>).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Combien vends-tu ce mouton ? Deux gabag,</td> +<td><em>arko aï indigouor tchoassengé fédégé tchou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Donne-moi 24 thalers et 8 gabag,</td> +<td><em>gourssa digidom satozo fédégé osso tén</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai vu 4.852 vaches,</td> +<td><em>tani ferâ doubou (godou) tozo kadara osso meurtafôou +satchou doder</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_273">[273]</span>J’ai cinq +gabag. Je vais les donner à mon ami,</td> +<td><em>fédégé fôou taré. Saander iendregé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Combien veux-tu de ce mil,</td> +<td><em>ngaéla aï fédégâ indikora damo</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Il y a dix ans,</td> +<td><em>ngela mordom bozo tché</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>J’ai un thaler. Je cherche du beurre,</td> +<td><em>tani gours taré. Empé kouendregé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Je serais content si le blanc me donnait 250 thalers,</td> +<td><em>goursa kadara tchou mertafôou bodo aornder tchésô nessara +djentô</em> (donnait).</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif">JURONS</h4> + +<hr class="decor width3"> + +<table class="vocab"> +<tr> +<td>Bête morte mauvaise, fils de chien blanc ! Correspond à +l’arabe : <em>tis ammek</em>,</td> +<td><em>agafro zonteï kidi tchô mé</em> ou <em>aïanomaou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Qu’une lance te traverse le foie !</td> +<td><em>édi mahannom</em> (<em>massennom</em>) +<em>ntchéder</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Que la foudre te tue !</td> +<td><em>kendjeleï ntchi</em> (<em>intchi</em>).</td> +</tr> + +<tr> +<td>Que la variole te tue !</td> +<td><em>aré ntchi</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Qu’une maladie inconnue te tue !</td> +<td><em>bâla hana dendeï ntchi</em><a id= +"FNanchor_364"></a><a href="#Footnote_364" class= +"fnanchor">[364]</a>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Tu pues. Que Dieu te tue !</td> +<td><em>dôdo Allah intchi</em>.</td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width6"> + +<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id= +"Page_274">[274]</span>CHANSONS KREDA</h4> + +<hr class="decor width5"> + +<h5>N<sup>o</sup> 1.</h5> + +<table class="song"> +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Lougoum</em></span><span class= +"trbelow">Lougoum</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchosô</em></span><span class= +"trbelow">bon</span></span></td> +<td>Lougoum est un beau pays.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ferâ</em></span><span class= +"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>monto</em></span><span class= +"trbelow">beaucoup</span></span></td> +<td>Il y a de nombreux troupeaux de vaches.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Askâ</em></span><span class= +"trbelow">chevaux</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>monto</em></span><span class= +"trbelow">beaucoup</span></span></td> +<td>De nombreux chevaux.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Kendjâ</em></span><span class= +"trbelow">captifs</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>monto</em></span><span class= +"trbelow">beaucoup</span></span></td> +<td>De nombreux esclaves.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ianki</em></span><span class= +"trbelow">bijou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bô</em></span><span class="trbelow">grand, +beaucoup</span></span></td> +<td>Beaucoup de bijoux.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Adenâ</em></span><span class= +"trbelow">moutons</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>monto</em></span><span class= +"trbelow">beaucoup</span></span></td> +<td>De nombreux moutons.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ené</em></span><span class= +"trbelow">chose</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ti</em></span><span class="trbelow">il +a</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>derdé</em></span><span class= +"trbelow">sultan</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>béï</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></td> +<td>Il y a des choses que ne possède même pas un sultan.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Adâ</em></span><span class= +"trbelow">choses</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ganna</em></span><span class= +"trbelow">toutes</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tédrou</em></span><span class="trbelow">nous +avons</span></span></td> +<td>Nous y avions de tout.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Antchalla</em></span><span class= +"trbelow">paradis</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dinôou</em></span><span class="trbelow">du +monde</span></span></td> +<td>C’est le paradis du monde.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Bintrou</em></span><span class="trbelow">Notre +pays</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bidi</em></span><span class="trbelow">à +tout</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bél</em></span><span class= +"trbelow">supérieur</span></span></td> +<td>Notre pays est supérieur à tous les autres.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Kallahantrô</em></span><span class="trbelow">notre +paix</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bô</em></span><span class= +"trbelow">grande</span></span></td> +<td>Nous y jouissions d’une grande paix,</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Dougouli</em></span><span class= +"trbelow">lion</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>danni</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></td> +<td>Il n’y a pas de lions.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ardi</em></span><span class="trbelow">ennemi, +ennemis</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>askédé</em></span><span class="trbelow">à +cheval</span></span></td> +<td>Il n’y a pas de cavaliers ennemis.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Degéssédé</em></span><span class="trbelow">ils +courent</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>danni</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></td> +<td>Qui vous poursuivent.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Mouloufour</em></span><span class= +"trbelow">hyène</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>danni</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></td> +<td>Il n’y a pas de hyènes.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class="trabove"><span class= +"pagenum" id= +"Page_275">[275]</span><em>Koroâ</em></span><span class= +"trbelow">morts</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>danni</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></td> +<td>Il n’y a pas de nombreuses morts.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Kézenné</em></span><span class= +"trbelow">maladies</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>danni</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></td> +<td>Il n’y a pas de maladies.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Fôdi</em></span><span class="trbelow">le +baḥr</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>abbantrô</em></span><span class="trbelow">de nos +pères</span></span></td> +<td>Le baḥr de nos pères,</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Dézéâ</em></span><span class="trbelow">de +nos</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ntraou</em></span><span class= +"trbelow">aïeux</span></span></td> +<td>De nos aïeux.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Moskenter</em><a id="FNanchor_365"></a><a href= +"#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a></span><span class= +"trbelow">nous sommes devenus pauvres</span></span> +</td> +<td>Nous a appauvris.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Meskin</em></span><span class= +"trbelow">pauvres</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>djênto</em></span><span class="trbelow">a fait, a +rendu</span></span></td> +<td>Nous a rendus « messakin ».</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Onno</em></span><span class= +"trbelow">maintenant</span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>tchosô</em></span><span class= +"trbelow">doux</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>iento</em></span><span class="trbelow">est +devenu</span></span></td> +<td>Maintenant le baḥr nous est devenu cher.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Fôdi</em></span><span class= +"trbelow">baḥr</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dero</em></span><span class= +"trbelow">dans</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dossodo</em></span><span class="trbelow">elles +engendrèrent</span></span></td> +<td>C’est là que nos mères nous mirent au monde.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Garter</em></span><span class="trbelow">nous avons +grandi</span></span> +</td> +<td>Nous y avons grandi.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Doro</em></span><span class= +"trbelow">dans</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>agnénter</em></span><span class="trbelow">nous sommes +devenus des hommes</span></span></td> +<td>Nous y sommes devenus des hommes.</td> +</tr> + +<tr> +<td><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Iala</em></span><span class= +"trbelow">enfants</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>fossoder</em></span><span class="trbelow">nous avons +fait</span></span></td> +<td>Nous y avons créé notre famille.</td> +</tr> +</table> + +<h5>N<sup>o</sup> 2.</h5> + +<ul class="song"> +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Béllé</em></span><span class= +"trbelow">Bellé</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>aïatango</em></span><span class="trbelow">ma +mère</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Rachid</em></span><span class= +"trbelow">Rachid</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dôou</em></span><span class= +"trbelow">fille</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Rachid</em></span><span class= +"trbelow">Rachid</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Mousaï</em><a id="FNanchor_366"></a><a href= +"#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a></span><span class= +"trbelow">fils de Moussa</span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>dôou</em></span><span class= +"trbelow">fille</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Agné</em></span><span class= +"trbelow">homme</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>agnâ</em></span><span class= +"trbelow">hommes</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchédéga</em></span><span class="trbelow">il +tue</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dôou</em></span><span class= +"trbelow">fille</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Katala</em></span><span class= +"trbelow">Katala</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>el khèl</em></span><span class="trbelow">el +khèl</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dôou</em></span><span class= +"trbelow">fille</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Seïta</em></span><span class= +"trbelow">Seïta</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>eugou</em></span><span class="trbelow">femme sans +mari</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>mi</em></span><span class= +"trbelow">fils</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Eurous</em></span><span class= +"trbelow">Eurous</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kéllâ</em></span><span class= +"trbelow">fier</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>mi</em></span><span class= +"trbelow">fils</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class="trabove"><span class= +"pagenum" id= +"Page_276">[276]</span><em>Mélé</em></span><span class="trbelow">Mélé</span></span> +<span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>zedâ</em></span><span class="trbelow">qui fait +fantazïa</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>mi</em></span><span class= +"trbelow">fils</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Kallâ</em></span><span class="trbelow">Solitaire, +fier</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>berender</em></span><span class= +"trbelow">guerrier</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Mêlé</em></span><span class= +"trbelow">Mêlé</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>djiokouni</em></span><span class= +"trbelow">sagaies</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dégregé</em></span><span class="trbelow">brise, +casse</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Tchénakéné</em></span><span class="trbelow">Il +balance les bras</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kadja</em></span><span class= +"trbelow">aisselles</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gôoug</em></span><span class="trbelow">il +écorche</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Eurous</em></span><span class= +"trbelow">Eurous</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>degaï</em></span><span class= +"trbelow">pille</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>édené</em></span><span class= +"trbelow">près</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Nôchi</em></span><span class= +"trbelow">peur</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dannami</em></span><span class="trbelow">il n’a +pas</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Mêlé</em></span><span class= +"trbelow">Mélé</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Hilleï</em></span><span class="trbelow">fils de +Hillé</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>degâ</em></span><span class= +"trbelow">pille</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>édiné</em></span><span class= +"trbelow">près</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Torra</em></span><span class="trbelow">Chevaux +gras</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kédoummi</em></span><span class="trbelow">il +possède</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Bézé</em></span><span class= +"trbelow">Rien</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dédou</em></span><span class="trbelow">il +a</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kodjidé</em></span><span class= +"trbelow">fier</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ammi</em></span><span class="trbelow">il +fait</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class="trabove"><em>Euri<a id= +"FNanchor_367"></a><a href="#Footnote_367" class= +"fnanchor">[367]</a></em></span><span class= +"trbelow">Nu</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchenanger</em></span><span class="trbelow">il va +fièrement</span></span></li> +</ul> + +<ul class="simple5"> +<li>Ma mere est Béllé, fille de Rachid,</li> + +<li>Fille de Rachid, fils de Mousa,</li> + +<li>Fille de l’homme qui tue les hommes,</li> + +<li>Fille de <em>Katala el khèl</em><a id= +"FNanchor_368"></a><a href="#Footnote_368" class= +"fnanchor">[368]</a></li> + +<li>Seïta, fils d’une femme sans mari (<em>’azaba</em>), est le +fils d’Eurous le fier (<em>oueld el Gaddali</em>).</li> + +<li>Fils de Mélé qui marche d’une façon noble.</li> + +<li>Du guerrier solitaire et fier.</li> + +<li>Mélé brise les sagaies.</li> + +<li>Quand il marche en balançant les bras, il s’écorche les +aisselles.</li> + +<li>Eurous s’en va piller tout près,</li> + +<li>Car il n’a pas peur.</li> + +<li>Mélé, fils de Hillé, s’en va piller tout près.</li> + +<li>Ses chevaux sont gras.</li> + +<li>Même s’il n’a rien, il fait le fier.</li> + +<li>Même nu, il marche fièrement.</li> +</ul> + +<h5><span class="pagenum" id="Page_277">[277]</span>N<sup>o</sup> +3.</h5> + +<ul class="song"> +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Agra</em></span><span class= +"trbelow">esclaves</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>agafrâ</em></span><span class="trbelow">bêtes +mortes</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>zentâ</em></span><span class= +"trbelow">mauvaises</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kidia</em></span><span class= +"trbelow">chiens</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>iala</em></span><span class= +"trbelow">enfants</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Kouka</em></span><span class= +"trbelow">Kouka</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>yongra</em></span><span class= +"trbelow">infidèles</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gouleï</em></span><span class= +"trbelow">pintades</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ntoda</em></span><span class= +"trbelow">mangent</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Daza</em></span><span class= +"trbelow">Kecherda</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>agafrâ</em></span><span class="trbelow">bêtes +mortes</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>zentâ</em></span><span class= +"trbelow">mauvaises</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ala</em></span><span class= +"trbelow">ala</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ntoda</em></span><span class= +"trbelow">mangent</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Tedâ</em></span><span class= +"trbelow">Tedâ</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>agafrâ</em></span><span class="trbelow">bêtes +mortes</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>zentâ</em></span><span class= +"trbelow">mauvaises</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>goar</em></span><span class= +"trbelow">goar</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ntoda</em></span><span class= +"trbelow">mangent</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ouachila</em></span><span class="trbelow">Oulâd +Slimân</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se sont +levés</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bi</em></span><span class= +"trbelow">pays</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>sontodo</em></span><span class= +"trbelow">leur</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Kinina</em></span><span class= +"trbelow">Touareg</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>zaïla</em></span><span class= +"trbelow">région</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se sont +levés</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Fadalassoudou</em></span><span class="trbelow">à +Fadalassou</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Bagréï</em></span><span class= +"trbelow">Baguirmiens</span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>Massnia</em></span><span class= +"trbelow">Massnia</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>karnak</em></span><span class= +"trbelow">forteresse</span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se +sont levés</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Erdo</em></span><span class="trbelow">ils sont +venus</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>farâ</em></span><span class= +"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tantâ</em></span><span class= +"trbelow">nos</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gouïénto</em></span><span class="trbelow">ils ont +pris</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Dédtou</em></span><span class="trbelow">Ont +emmené</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>lôou</em></span><span class= +"trbelow">argile</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dorô</em></span><span class= +"trbelow">dedans</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dintou</em></span><span class="trbelow">ils ont +mis</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Kouga</em></span><span class= +"trbelow">Ouadaïens</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ouarado</em></span><span class="trbelow">de +Ouara</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se sont +levés</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Farâ</em></span><span class= +"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tantâ</em></span><span class= +"trbelow">nos</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gouïénto</em></span><span class="trbelow">ils ont +pris</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Eï</em></span><span class= +"trbelow">pierres</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>derô</em></span><span class= +"trbelow">dedans</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dintigda</em></span><span class="trbelow">ils ont +mis</span></span></li> +</ul> + +<ul class="simple5"> +<li>Esclaves, mauvaises bêtes mortes, fils de chiens.</li> + +<li>Les Kouka infidèles sont des mangeurs de pintades.</li> + +<li>Les Kecherda, ces mauvaises bêtes mortes, mangent l’ala<a id= +"FNanchor_369"></a><a href="#Footnote_369" class= +"fnanchor">[369]</a>.</li> + +<li>Les Teda, ces mauvaises bêtes mortes, mangent le goar<a id= +"FNanchor_370"></a><a href="#Footnote_370" class= +"fnanchor">[370]</a>.</li> + +<li>Les Oulâd Slimân ont quitté leur pays.</li> + +<li>Les Touareg ont quitté leur pays et sont venus à +Fadalassou.</li> + +<li>Les Baguirmiens de la forteresse de Massnia ont quitté leur +pays.</li> + +<li>Et sont venus prendre nos vaches.</li> + +<li><span class="pagenum" id="Page_278">[278]</span>Ils les ont +emmenées dans leur pays marécageux.</li> + +<li>Les Ouadaïens de Ouara ont quitté leur pays,</li> + +<li>Ils ont pris nos vaches</li> + +<li>Et les ont emmenées dans leur pays montagneux.</li> +</ul> + +<h5><a id="song4"></a>N<sup>o</sup> 4.</h5> + +<ul class="song"> +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Tangodo</em></span><span class= +"trbelow">moi</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>djentô</em></span><span class="trbelow">ils ont +fait</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class="trabove"><em>Maïdenâ<a id= +"FNanchor_371"></a><a href="#Footnote_371" class= +"fnanchor">[371]</a></em></span><span class= +"trbelow">Maïdena</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>daleï</em></span><span class= +"trbelow">ancêtre</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dogo</em></span><span class= +"trbelow">loin</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>zoko</em></span><span class= +"trbelow">partit</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>lologé<a id="FNanchor_372"></a><a href= +"#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a></em></span><span class= +"trbelow">il fait du bruit</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Faïentô</em></span><span class="trbelow">Ils avaient +campé</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>fayagé</em></span><span class="trbelow">il +campe</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Kalanda</em></span><span class="trbelow">dépressions, +vallées</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>meursâda</em></span><span class= +"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>madâ</em></span><span class= +"trbelow">rouges</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Danké</em></span><span class="trbelow">entrée de la +vallée</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>deredo</em></span><span class= +"trbelow">veaux</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>madâ</em></span><span class= +"trbelow">rouges</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Gourdjoufo</em></span><span class="trbelow">herbe +verte, kourdjoufa</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>askado</em></span><span class= +"trbelow">chevaux</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>madâ</em></span><span class= +"trbelow">rouges</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Zoukkô</em></span><span class= +"trbelow">repartaient</span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>ari</em></span><span class= +"trbelow">sauterelles</span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>kégé</em></span><span class= +"trbelow">comme</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Fayentô</em></span><span class= +"trbelow">campaient</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchono</em></span><span class= +"trbelow">termites</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kégé</em></span><span class= +"trbelow">comme</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Lahalaro</em></span><span class="trbelow">bagages des +femmes</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gouéni</em></span><span class= +"trbelow">chameau</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ankoro</em></span><span class= +"trbelow">étalon</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>sassa</em></span><span class= +"trbelow">case</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kégé</em></span><span class= +"trbelow">comme</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ieskoï</em></span><span class= +"trbelow">noir</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>abbatango</em></span><span class="trbelow">mon +père</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Agafour</em></span><span class= +"trbelow">cadavre</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchidô</em></span><span class="trbelow">il a +tué</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchofourô</em></span><span class= +"trbelow">oiseaux</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchengé</em></span><span class="trbelow">il +donne</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Alalkidô</em></span><span class="trbelow">viande +tuée</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>iala</em></span><span class= +"trbelow">enfants</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>detchengé</em></span><span class= +"trbelow">apporte</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class="trabove"><span class= +"pagenum" id= +"Page_279">[279]</span><em>Aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>middé</em></span><span class="trbelow">midd<a id= +"FNanchor_373"></a><a href="#Footnote_373" class= +"fnanchor">[373]</a></span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>mordomé</em></span><span class= +"trbelow">dix</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>toïonto</em></span><span class="trbelow">ils +attachaient</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>téga</em></span><span class= +"trbelow">pille</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ouapaga</em><a id="FNanchor_374"></a><a href= +"#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a></span><span class= +"trbelow">blesse</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>empé</em></span><span class= +"trbelow">beurre</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gourédé</em></span><span class= +"trbelow">bourma</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gouïenga</em></span><span class="trbelow">il +prend</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Ngaéla</em></span><span class= +"trbelow">mil</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>koréï</em><a id="FNanchor_375"></a><a href= +"#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a></span><span class= +"trbelow">rouge</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gouïenga</em></span><span class="trbelow">il +prend</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>tchougoula</em><a id="FNanchor_376"></a><a href= +"#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a></span><span class= +"trbelow">trou de voleur</span></span> <span class= +"trpair"><span class="trabove"><em>lodegani</em></span><span class= +"trbelow">il creuse</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>arkô</em></span><span class= +"trbelow">mouton</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>taï</em></span><span class= +"trbelow">cou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>gréga</em><a id="FNanchor_377"></a><a href= +"#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a></span><span class= +"trbelow">tordre</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>bedeni</em></span><span class="trbelow">mil +mûr</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>kachanga</em></span><span class= +"trbelow">paquets</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne +pas</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>djoundou</em><a id="FNanchor_378"></a><a href= +"#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a><a href="#tnoteref1" +class="tnoteref"></a></span><span class= +"trbelow">panier</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>lefellôou</em><a id="FNanchor_379"></a><a href= +"#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a></span><span class= +"trbelow">d’argent</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Azi</em></span><span class= +"trbelow">corde</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>mardjanôou</em><a id="FNanchor_380"></a><a href= +"#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a></span><span class= +"trbelow">en corail</span></span></li> + +<li><span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Aouché</em></span><span class= +"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>Maïdenâ</em></span><span class= +"trbelow">Maïdena</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dalé</em></span><span class= +"trbelow">ancêtre</span></span> <span class="trpair"><span class= +"trabove"><em>dogo</em></span><span class= +"trbelow">loin</span></span></li> +</ul> + +<ul class="simple5"> +<li>Les gens disent que je suis Kanembou,</li> + +<li>Mon ancêtre est Maïdena.</li> + +<li>Les Kanembou qui partirent avec lui faisaient beaucoup de bruit +(le bruit du vent).</li> + +<li>Ils campaient très nombreux.</li> + +<li>Les vallées sont pleines de vaches rouges.</li> + +<li>L’entrée de la vallée est pleine de veaux rouges.</li> + +<li>Le milieu de la vallée, où se trouve l’herbe verte, est pleine +de chevaux rouges.</li> + +<li>Ils repartaient nombreux comme les sauterelles.</li> + +<li>Ils laissaient l’herbe des campements mangée, rasée comme par +des termites.</li> + +<li><span class="pagenum" id="Page_280">[280]</span>Les bagages des +femmes sont aussi grands qu’un chameau.</li> + +<li>Les chevaux sont grands comme des cases.</li> + +<li>Mon père est noir (<em>azreq</em> : noir-gris).</li> + +<li>Les vautours se repaissent des cadavres de ses ennemis.</li> + +<li>Il donne à ses enfants la viande de chasse.</li> + +<li>Je ne mesure pas le mil comme le Kanembou.</li> + +<li>On ne m’attache pas, on ne me dépouille pas et on ne me +maltraite pas, comme le Kanembou.</li> + +<li>Je ne vais pas porter du beurre dans les bourmas, comme le +Kanembou.</li> + +<li>Je ne porte pas du mil rouge sur ma tête, comme le +Kanembou.</li> + +<li>Je ne creuse pas de trou pour aller voler dans les cases, comme +le Kanembou.</li> + +<li>Je ne vais pas voler des moutons dans la brousse comme le +Kanembou.</li> + +<li>Je ne porte pas des paquets de mil mûr sur ma tête comme le +Kanembou.</li> + +<li>Je suis un Kanembou semblable à un panier d’argent,</li> + +<li>A une corde de puits en corail.</li> + +<li>Je suis un Kanembou, fils du fils de Maïdena.</li> +</ul> + +<p class="space-above15"><span class="sc">Note</span>. — Les +Dazagada donnent aux Kanembou le nom de <em>Aoussâ</em> +(sing : <em>Aouché</em>).</p> + +<p>Cette particularité avait fait dire à Nachtigal que les Haoussa, +voisins des premiers habitants du Bornou, s’étendaient peut être +alors plus vers l’Est qu’aujourd’hui, puisque les Dâza désignaient +encore un habitant du Bornou sous le nom de <em>Aousé</em> (pl. +<em>Aousa</em>)<a id="FNanchor_381"></a><a href="#Footnote_381" +class="fnanchor">[381]</a>. De plus, Nachtigal — contestant en cela +l’opinion de Barth — ne croyait pas les Boulala apparentés aux +Kanembou : il supposait que ces indigènes avaient habité la +basse Baṭaḥ avant d’envahir le Kanem.</p> + +<p>En se basant sur ces renseignements de Nachtigal, Élisée Reclus +a pu établir les considérations suivantes, qui semblent bien +hasardées : « Le mouvement de l’Est à l’Ouest +qui<span class="pagenum" id="Page_281">[281]</span> s’est produit +dans le Kanem s’est propagé aussi dans le Bornou. Les Haoussaoua, +qui maintenant ont été repoussés dans le bassin du Bénué, +paraissent avoir vécu sur les bords du lac Tzâdé, car les habitants +de la contrée sont encore désignés par les Dâza sous le nom +collectif d’Aoussa, qui n’est justifié que par la tradition<a id= +"FNanchor_382"></a><a href="#Footnote_382" class= +"fnanchor">[382]</a> ».</p> + +<p>Les Boulala ne venaient pas de l’Est quand ils ont entamé la +lutte pour la conquête du Kanem. Ils venaient de la région +avoisinant l’embouchure du Chari, le Ḥadjer Tious et les îles +Karga. C’est là que, forcée de quitter le Kanem, s’était réfugiée +avec ses gens une branche cadette de la famille royale. Ces +Kanembou se mélangèrent à des Arabes Hémat et furent appelés +Boulala ou Bilala, du nom d’un de leurs chefs (Boulal ou Bilal). +Plus tard, ils s’emparèrent du Kanem. Comme on le voit, le +mouvement d’émigration vers le Bornou n’a pas du tout été provoqué +par l’arrivée d’une population venue de l’Est.</p> + +<p>D’autre part, ce sont les Kanembou et non les habitants du +Bornou qui sont désignés par les Dazagada sous le nom de Aoussâ, et +il n’est pas du tout certain que ce nom donné aux Kanembou démontre +que les Haoussa aient autrefois habité les bords du Tchad.</p> + +<p>Le mot Aoussâ peut en effet s’expliquer. Son singulier est +<em>aouché</em> (et non <em>aousé</em>, comme dit Nachtigal). Or, +<em>aouché</em> peut avoir deux significations en toubou : +<em>aouché</em>, peur ; <em>aou-ché</em> (homme — ne +pas) : qui n’est pas un homme<a id="FNanchor_383"></a><a href= +"#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>.</p> + +<p>Le pluriel devrait être régulièrement <em>aouchâ</em>. Mais les +Toubou passent très facilement de la lettre <em>s</em> aux lettres +<em>z</em> et <em>ch</em>, et réciproquement.</p> + +<p>Nous allons citer comme exemple le présent du verbe +« changer ».</p> + +<ul class="simple1"> +<li><em>tani forozergé</em> +</li> + +<li><em>entâ forozengé</em> +</li> + +<li><span class="pagenum" id="Page_282">[282]</span><em>segeni +forochengé</em> (<em>forochegé</em>)</li> + +<li><em>tantâ forossergé</em> (<em>forostergé</em>) ;</li> + +<li><em>neuntaï forostengé</em> ;</li> + +<li><em>seguentaï forochentegé</em>.</li> +</ul> + +<p>De même, de <em>aouché</em>, peur, on a fait <em>aouzergé</em>, +j’ai peur. Enfin, les Oulâd Slimân, qui sont souvent appelés +Ouassili et Ouassal par les autres indigènes, sont désignés sous le +nom de Ouachila par les Dazagada.</p> + +<p>L’accent tonique étant sur la lettre <em>â</em> du pluriel, il +n’est donc pas étonnant que <em>aouché</em> ait fait au pluriel +<em>aoussâ</em>.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c07"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_279"></a><a href="#FNanchor_279"><span class= +"label">[279]</span></a>Les documents qui sont donnés ici devront +être comparés avec ceux qu’a réunis Barth (<em>Sammlung und +Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien</em>, <span class= +"sc2">LVI-CI</span>) et dans le glossaire, col. 3, p. 2-294 ; +Reinisch, <em>Die einheitliche Ursprung der Sprachen der alten +Welt</em> et Gaudefroy-Demombynes, <em>Documents sur les langues de +l’Oubangui-Chari</em>, p. 50-94.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_280"></a><a href="#FNanchor_280"><span class= +"label">[280]</span></a>On prononce parfois <em>nd</em> et +<em>nt</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_281"></a><a href="#FNanchor_281"><span class= +"label">[281]</span></a>Le <em>g</em> est toujours dur.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_282"></a><a href="#FNanchor_282"><span class= +"label">[282]</span></a>Chanson kreda.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_283"></a><a href="#FNanchor_283"><span class= +"label">[283]</span></a>Ils commencent parfois leurs phrases par +<em>akôonoo</em> (k) et <em>élbéné</em> (b), qui correspondent à +l’arabe <em>goul ké</em> (je dis comme cela). On emploie +<em>akôonoo</em>, <em>élbéné</em> et <em>goulké</em> afin d’attirer +l’attention — soit qu’il s’agisse d’une affaire un peu compliquée, +soit que l’on parle à une personne ne comprenant pas très bien la +langue.</p> + +<p>Ex. : Je dis que la pluie va tomber — <em>goulké, el matar +idor iga’</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_284"></a><a href="#FNanchor_284"><span class= +"label">[284]</span></a>C’est ce qui explique l’emploi simultané +des pronoms <em>entâ</em> et <em>entaï</em> (toi), <em>segentâ</em> +et <em>segentaï</em> (ils, eux), etc.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_285"></a><a href="#FNanchor_285"><span class= +"label">[285]</span></a>Chanson kreda.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_286"></a><a href="#FNanchor_286"><span class= +"label">[286]</span></a>Correspond à l’arabe <em>chéïtan +fi</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_287"></a><a href="#FNanchor_287"><span class= +"label">[287]</span></a>Abréviation de <em>tédégé</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_288"></a><a href="#FNanchor_288"><span class= +"label">[288]</span></a>Correspond au verbe arabe <em>dar</em>, +<em>idour</em> (<span class="arabic">دار, يدور</span>).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_289"></a><a href="#FNanchor_289"><span class= +"label">[289]</span></a>Correspond au verbe arabe <em>ligi</em>, +<em>ielga</em> (<span class="arabic">يلقى, لقى</span>).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_290"></a><a href="#FNanchor_290"><span class= +"label">[290]</span></a>Les verbes <em>darégé</em>, je veux, et +<em>deregé</em>, je vais, sont souvent employés l’un pour +l’autre.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_291"></a><a href="#FNanchor_291"><span class= +"label">[291]</span></a>Quand la racine est analogue à celle des +deux derniers verbes (<em>bar, der</em>), on néglige souvent de lui +adjoindre le suffixe de la première personne du passé.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_292"></a><a href="#FNanchor_292"><span class= +"label">[292]</span></a>Correspond au verbe arabe <em>qetel, +ieqtel</em> (<span class="arabic">يقتل, قتل</span>).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_293"></a><a href="#FNanchor_293"><span class= +"label">[293]</span></a>La première personne du singulier et la +première personne du pluriel sont alors identiques : Je +prends, <em>gouônergé, gouondergé</em> ; Nous prenons, +<em>gouondergé</em>. On remédie à cet inconvénient en employant le +pronom : <em>tani gouendergé, tantâ gouendergé</em>. On +pourrait aussi employer la forme suivante : <em>tantâ +gouendertégé</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_294"></a><a href="#FNanchor_294"><span class= +"label">[294]</span></a>Ce mot semble avoir subi l’influence du +verbe arabe <em>sar</em>, aller, marcher, partir.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_295"></a><a href="#FNanchor_295"><span class= +"label">[295]</span></a>Il est en effet facile de voir que le passé +peut souvent s’obtenir du présent par la suppression de la +terminaison <em>gé</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_296"></a><a href="#FNanchor_296"><span class= +"label">[296]</span></a><em>de addi</em>, « petit, +jeune ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_297"></a><a href="#FNanchor_297"><span class= +"label">[297]</span></a>Analogue à l’arabe <em>chèkh</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_298"></a><a href="#FNanchor_298"><span class= +"label">[298]</span></a>Ce mot est arabe et est le plus souvent +employé.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_299"></a><a href="#FNanchor_299"><span class= +"label">[299]</span></a>Le mot <em>digdembé</em> est formé par la +contraction de <em>digidom</em> « vingt » et de +<em>bô</em> « grand ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_300"></a><a href="#FNanchor_300"><span class= +"label">[300]</span></a><em>némanga</em> est peut-être composé des +mots <em>né</em> « campement » et <em>maï</em> +« chef ». Dans ces conditions, la lettre <em>n</em> +serait employée par euphonie, et le mot <em>némanga</em> voudrait +dire « campement du chef ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_301"></a><a href="#FNanchor_301"><span class= +"label">[301]</span></a><em>derridé</em> est probablement formé par +la contraction de <em>daou</em> « tête » et de +<em>erri</em> « tout autour ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_302"></a><a href="#FNanchor_302"><span class= +"label">[302]</span></a>Probablement du touareg. Cf. Ghat : +<em>talak’aï</em> <img src='images/isym1.jpg' alt='ⵜⵍⵈⵉ' class= +"isymw1"> pauvre, sujet ; Ahaggar <em>talek’k’i</em> <img src= +'images/isym2.jpg' alt='ⵜⵍⵆ' class="isymw3"> (coll.) les +pauvres ; <em>ellouk’</em> <img src='images/isym3.jpg' alt= +'ⵍⵈ' class="isymw2"> être pauvre.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_303"></a><a href="#FNanchor_303"><span class= +"label">[303]</span></a>Les mots marqués d’un astérisque sont +empruntés à l’arabe.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_304"></a><a href="#FNanchor_304"><span class= +"label">[304]</span></a>Correspond à l’expression arabe : +<em>bedouggou el kitab</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_305"></a><a href="#FNanchor_305"><span class= +"label">[305]</span></a>Ce mot est employé en arabe : +<em>bekorek</em>, je crie, <em>korrorat</em>, cris.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_306"></a><a href="#FNanchor_306"><span class= +"label">[306]</span></a>Le mot <em>zédé</em> veut dire +« vert ». Le mot <em>merré</em> sert aussi à désigner +l’anneau de pied, la chevillère. Beaucoup de femmes indigènes +portent en effet des anneaux de pied en laiton.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_307"></a><a href="#FNanchor_307"><span class= +"label">[307]</span></a><em>ambâ, ambaï</em> est probablement une +corruption de <em>ammâ</em>, les gens.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_308"></a><a href="#FNanchor_308"><span class= +"label">[308]</span></a><em>ba</em> pour <em>da</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_309"></a><a href="#FNanchor_309"><span class= +"label">[309]</span></a>Il semble aussi que les premières lettres +<em>t</em> (<em>tané</em>), <em>n</em> (<em>naré</em>), <em>s</em> +(<em>segeni</em>) des pronoms personnels, employés comme préfixes +du verbe, peuvent servir à indiquer le complément : <em>tani +nidrigé</em>, je te tuerai ; <em>médinom tofa</em>, dis-moi ce +que tu as à dire ; <em>yégé sofô</em>, rentre dans la +case.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_310"></a><a href="#FNanchor_310"><span class= +"label">[310]</span></a>Le mot <em>dé</em> est d’origine +arabe : <em>er radjel da</em>, cet homme.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_311"></a><a href="#FNanchor_311"><span class= +"label">[311]</span></a>Analogue à l’expression arabe : +<em>ligitou el ’afia</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_312"></a><a href="#FNanchor_312"><span class= +"label">[312]</span></a><em>Tché</em>, dans le sens de : il y +a, correspond à l’arabe <em>fi</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_313"></a><a href="#FNanchor_313"><span class= +"label">[313]</span></a>A probablement comme origine le mot arabe +<em>zid</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_314"></a><a href="#FNanchor_314"><span class= +"label">[314]</span></a>Correspond à l’arabe <em>ma fi</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_315"></a><a href="#FNanchor_315"><span class= +"label">[315]</span></a>De <em>ouni</em>, le feu.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_316"></a><a href="#FNanchor_316"><span class= +"label">[316]</span></a>Le mot <em>dintchêda</em> peut se +décomposer ainsi : <em>endi</em> (quoi), <em>tché</em> (il y +a), <em>da</em> (interrogatif).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_317"></a><a href="#FNanchor_317"><span class= +"label">[317]</span></a>De : <em>tougoudi</em>, midi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_318"></a><a href="#FNanchor_318"><span class= +"label">[318]</span></a><em>daré</em> est une corruption de +<em>danni</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_319"></a><a href="#FNanchor_319"><span class= +"label">[319]</span></a>Nous avons déjà vu une modification +analogue dans : <em>tozonné</em> (<em>tozo denni</em>), ce +n’est pas fini.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_320"></a><a href="#FNanchor_320"><span class= +"label">[320]</span></a>Correspond à l’arabe : <em>el fagih +ieqta’ el kalam</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_321"></a><a href="#FNanchor_321"><span class= +"label">[321]</span></a><em>dakégé</em>, il aime, il veut.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_322"></a><a href="#FNanchor_322"><span class= +"label">[322]</span></a>Correspond à l’arabe <em>behimé</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_323"></a><a href="#FNanchor_323"><span class= +"label">[323]</span></a>Les troupeaux ne contiennent généralement +que le nombre de mâles strictement nécessaire pour la reproduction. +Le lait étant la base de la nourriture des nomades, les bêtes à +lait (chamelles, vaches, chèvres) sont de beaucoup les plus +nombreuses. D’où l’emploi du pluriel féminin pour désigner les +troupeaux.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_324"></a><a href="#FNanchor_324"><span class= +"label">[324]</span></a>Le masculin est indiqué au moyen du mot +<em>anker</em> (mâle), le féminin au moyen du mot <em>édî</em> +(femelle, de <em>adé</em>, femme).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_325"></a><a href="#FNanchor_325"><span class= +"label">[325]</span></a>Le mot <em>aou</em> doit être une +corruption de <em>am</em>. En kanembou, on dit <em>kam</em>, un +homme (pl. <em>iam</em>).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_326"></a><a href="#FNanchor_326"><span class= +"label">[326]</span></a>On remplace parfois le <em>da</em> +interrogatif par <em>ba</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_327"></a><a href="#FNanchor_327"><span class= +"label">[327]</span></a>Le verbe <em>djandergé, djantergé</em>, est +très employé et a des sens assez divers : faire, payer, +obtenir, attraper.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_328"></a><a href="#FNanchor_328"><span class= +"label">[328]</span></a>Ce mot a probablement comme origine le nom +de <em>koursi</em>, sous lequel on désignait les envoyés du sultan +du Ouadaï.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_329"></a><a href="#FNanchor_329"><span class= +"label">[329]</span></a>Analogue au verbe arabe <em>akel, +iakoul</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_330"></a><a href="#FNanchor_330"><span class= +"label">[330]</span></a>Le mot <em>idouro</em> a peut-être subi +l’influence du verbe arabe <em>dar, idour</em>, vouloir, chercher. +Il est allé pêcher : <em>mecha idor el hout</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_331"></a><a href="#FNanchor_331"><span class= +"label">[331]</span></a><em>indi</em> (quoi) et <em>na</em> +(interrogatif). Correspond à l’arabe : <em>chenho chenho +ia’rfou</em> (ils connaissent tout).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_332"></a><a href="#FNanchor_332"><span class= +"label">[332]</span></a>Du mot arabe <em>tadjer</em>, marchand, +commerçant.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_333"></a><a href="#FNanchor_333"><span class= +"label">[333]</span></a><em>bossotergé</em>, ils se battent, ils se +font la guerre.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_334"></a><a href="#FNanchor_334"><span class= +"label">[334]</span></a>Le mot <em>droub</em> est arabe +(<span class="arabic">ضرب</span>) et signifie : coup, tumeur. +Le mot <em>tchorô</em> veut dire : il est sorti.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_335"></a><a href="#FNanchor_335"><span class= +"label">[335]</span></a>De <em>aouor</em>, cœur.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_336"></a><a href="#FNanchor_336"><span class= +"label">[336]</span></a>Correspond à l’arabe <em>fi gelbi</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_337"></a><a href="#FNanchor_337"><span class= +"label">[337]</span></a>Correspond à l’arabe <em>gelb +gaoui</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_338"></a><a href="#FNanchor_338"><span class= +"label">[338]</span></a><em>derô</em> (dedans), <em>déd</em> +(place, mets).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_339"></a><a href="#FNanchor_339"><span class= +"label">[339]</span></a>De <em>ifé</em>, dedans, intérieur.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_340"></a><a href="#FNanchor_340"><span class= +"label">[340]</span></a>Mot arabe : <em>el ardh</em> +(<span class="arabic">الارض</span>), la terre, le pays.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_341"></a><a href="#FNanchor_341"><span class= +"label">[341]</span></a>Analogue à l’arabe <em>chahr</em> : +lune, mois.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_342"></a><a href="#FNanchor_342"><span class= +"label">[342]</span></a><em>fidjeni</em> et <em>loufoïer</em> sont +des corruptions de l’arabe <em>el fadjir</em>. Peut-être aussi y +a-t-il une relation entre <em>belké</em> et l’arabe +<em>bekri</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_343"></a><a href="#FNanchor_343"><span class= +"label">[343]</span></a>Arabe : <em>ed daha, ed douhr, el +’icha</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_344"></a><a href="#FNanchor_344"><span class= +"label">[344]</span></a>Ar. <span class="arabic">الظهر</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_345"></a><a href="#FNanchor_345"><span class= +"label">[345]</span></a>Ar. <span class="arabic">العشاء</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_346"></a><a href="#FNanchor_346"><span class= +"label">[346]</span></a>Ar. <span class="arabic">المغرب</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_347"></a><a href="#FNanchor_347"><span class= +"label">[347]</span></a>Ar. <span class="arabic">عسكر</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_348"></a><a href="#FNanchor_348"><span class= +"label">[348]</span></a>Ar. <span class="arabic">جيل</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_349"></a><a href="#FNanchor_349"><span class= +"label">[349]</span></a><em>Karré-dôou</em>, fille de Kreda.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_350"></a><a href="#FNanchor_350"><span class= +"label">[350]</span></a>Traduction de l’expression arabe <em>kelam +ed dounia</em>, langage de l’univers, expérience.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_351"></a><a href="#FNanchor_351"><span class= +"label">[351]</span></a><em>tédeni</em> est formé de +<em>tédégé</em>, il va, et de <em>ni</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_352"></a><a href="#FNanchor_352"><span class= +"label">[352]</span></a>Je fais cuire <em>denergé, dentergé, +soentergé</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_353"></a><a href="#FNanchor_353"><span class= +"label">[353]</span></a><em>édidi</em>, le bois de la lance, et +<em>di</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_354"></a><a href="#FNanchor_354"><span class= +"label">[354]</span></a><em>kossonergé, koussounergé</em>, je +lance. C’est pourquoi <em>kosso</em> exprime l’idée de lancer, de +jeter, de verser quelque chose : <em>kossozombregé</em>, +j’urine. Comparer également <em>énédjengé</em>, il agite, avec +<em>kossodjengé</em>, il lance.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_355"></a><a href="#FNanchor_355"><span class= +"label">[355]</span></a>Mot à mot : tous les jours de Dieu. Le +mot <em>ganna</em> seul est toubou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_356"></a><a href="#FNanchor_356"><span class= +"label">[356]</span></a>Ar. <span class="arabic">ابدا</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_357"></a><a href="#FNanchor_357"><span class= +"label">[357]</span></a>Les noms des jours sont d’origine +arabe.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_358"></a><a href="#FNanchor_358"><span class= +"label">[358]</span></a><em>zokergé, zokkergé</em>, partir, changer +d’emplacement, se déplacer.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_359"></a><a href="#FNanchor_359"><span class= +"label">[359]</span></a>Pour <em>tozo</em>, fini.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_360"></a><a href="#FNanchor_360"><span class= +"label">[360]</span></a>Mot arabe : el gamh <span class= +"arabic">القمح</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_361"></a><a href="#FNanchor_361"><span class= +"label">[361]</span></a>Ar. <span class="arabic">البصل</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_362"></a><a href="#FNanchor_362"><span class= +"label">[362]</span></a>Ar. <span class="arabic">رز</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_363"></a><a href="#FNanchor_363"><span class= +"label">[363]</span></a>Ce mot est peut-être une contraction de +<em>kouar têdo</em> : ici viennent.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_364"></a><a href="#FNanchor_364"><span class= +"label">[364]</span></a>L’expression correcte est : <em>bâla +hana denni entaï intchi</em>. L’expression <em>hana denni</em> +signifie : inconnue, que les gens ne connaissent pas. Le mot +<em>dendeï</em> est la contraction de <em>denni entaï</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_365"></a><a href="#FNanchor_365"><span class= +"label">[365]</span></a>Vient de l’arabe <em>meskin</em>, pauvre, +malheureux. La traduction arabe de ce passage est : <em>baḥr +abbahatna, baḥr djidoudna meskenna</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_366"></a><a href="#FNanchor_366"><span class= +"label">[366]</span></a>Cette expression est kanembou. +Exemple : <em>Moustafa Bélleï</em>, Moustafa fils de +Béllé ; <em>Moussa Zaraï</em>, Moussa fils de Zara.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_367"></a><a href="#FNanchor_367"><span class= +"label">[367]</span></a>Arabe : <em>’arian</em>, nu.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_368"></a><a href="#FNanchor_368"><span class= +"label">[368]</span></a>Surnom arabe : qui tue les +chevaux.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_369"></a><a href="#FNanchor_369"><span class= +"label">[369]</span></a>Gros fruit comestible donné par un arbre de +la brousse.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_370"></a><a href="#FNanchor_370"><span class= +"label">[370]</span></a>Herbe à chameau contenant quelques graines +comestibles.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_371"></a><a href="#FNanchor_371"><span class= +"label">[371]</span></a><em>Maï denâ</em> signifie : maître du +monde.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_372"></a><a href="#FNanchor_372"><span class= +"label">[372]</span></a><em>loulou</em> : cris.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_373"></a><a href="#FNanchor_373"><span class= +"label">[373]</span></a>Le <em>midd</em>, (pl. <em>moudd</em>) est +un petit panier qui sert de mesure. Il peut contenir quelques +kilogrammes de mil ou de farine.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_374"></a><a href="#FNanchor_374"><span class= +"label">[374]</span></a>De <em>iob</em>, blesser.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_375"></a><a href="#FNanchor_375"><span class= +"label">[375]</span></a><em>Koreï</em>, cuivre rouge.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_376"></a><a href="#FNanchor_376"><span class= +"label">[376]</span></a>Arabe : <em>tchoukouli</em>, trou de +voleur.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_377"></a><a href="#FNanchor_377"><span class= +"label">[377]</span></a><em>Korgé</em> : je casse, je +coupe.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_378"></a><a href="#FNanchor_378"><span class= +"label">[378]</span></a>En arabe, <em>’èmera</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_379"></a><a href="#FNanchor_379"><span class= +"label">[379]</span></a>Arabe <span class="arabic">الفضة</span> +(?).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_380"></a><a href="#FNanchor_380"><span class= +"label">[380]</span></a>Arabe <span class= +"arabic">مرجان</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_381"></a><a href="#FNanchor_381"><span class= +"label">[381]</span></a>Tome II, page 417.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_382"></a><a href="#FNanchor_382"><span class= +"label">[382]</span></a>Tome XII.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_383"></a><a href="#FNanchor_383"><span class= +"label">[383]</span></a>Ces deux explications sont fort plausibles, +étant donnée la faible estime en laquelle les Dazagada tiennent les +Kanembou.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3 class="spaced2"><span class="pagenum" id= +"Page_283">[283]</span><a id="p2c07b"></a><span class="large">LE +DIALECTE DES TEDA</span><br> +<span class="small">ET</span><br> +<span class="large">LE DIALECTE DES DAZAGADA</span> +</h3> + +<hr class="decor width3"> + +<p class="space-above15">Pour montrer ce que l’on sait, en Europe, +de la langue toubou, nous ne saurions mieux faire que de reproduire +le passage suivant de la brochure de M. René Basset sur la région +du Tchad.</p> + +<p>« Du côté du Nord, le Kanem et le Ouadaï sont en contact +avec les Touaregs parlant un des dialectes du Sud, encore peu connu +et par conséquent à étudier, et les Teda ou Tibbou. Nous possédons +sur la langue de ceux-ci un nombre un peu plus considérable de +documents qu’il faut néanmoins contrôler, mais pas de texte : +le vocabulaire inachevé publié par Barth (<em>Centr. afrik. +Vokab.</em>) ; les matériaux utilisés par Reinisch dans son +ouvrage paradoxal (<em>Der einheitliche Ursprung der Sprachen der +alten Welt</em>) ; la notice grammaticale donnée par Fr. +Müller (<em>Grundriss der Sprachwissenchaft</em>), et les +collections recueillies par Nachtigal<a id= +"FNanchor_384"></a><a href="#Footnote_384" class= +"fnanchor">[384]</a>. La connaissance complète de cette langue est +d’autant plus importante qu’on la tient<span class="pagenum" id= +"Page_284">[284]</span> pour apparentée au Kanouri qui se parle +dans le Kanem et le Bornou. »</p> + +<p>Notre étude du dialecte des Dazagada, faite surtout dans un but +pratique, ne peut-être qu’une petite contribution à la connaissance +complète de la langue toubou. Elle a été rédigée sur place, grâce à +des entretiens suivis avec des Kreda du Baḥr el Ghazal et du +Mourtcha.</p> + +<p>Nous avons pu consulter en rentrant en France le <em>Sammlung +und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien</em> de Barth, +ouvrage qui contient un vocabulaire teda. Nous avons été légèrement +déçu en le parcourant et nous avouerons que la comparaison des +vocabulaires teda et dazagada a paru confirmer ce que nous avait +déjà dit M. René Basset : qu’il fallait quelque peu se méfier +de l’oreille de Barth.</p> + +<p>Nous avons montré, d’ailleurs, que l’intonation des Toubou +induit facilement en erreur l’Européen qui n’a pas l’habitude de +leur langue et qu’on ne perçoit, au début, qu’une partie de ce que +disent ces indigènes. Il est donc naturel que l’explorateur +allemand, qui a étudié trop de langues africaines pour pouvoir les +approfondir toutes, ait parfois mal entendu certains mots +toubou.</p> + +<p>Ceci posé, nous allons comparer rapidement les dialectes teda et +dazagada<a id="FNanchor_385"></a><a href="#Footnote_385" class= +"fnanchor">[385]</a>. Voyons, tout d’abord, ce que rapporte Barth +au sujet de ses sources de renseignements.</p> + +<p>« Pendant notre séjour au Kanem, comme nous fûmes +constamment en relations pendant cette partie du voyage avec +quelques-unes des fractions méridionales de la tribu teda — tribu +répandue sur des espaces immenses et depuis très longtemps établie +au Kanem — je mis tout d’abord la main à un glossaire de la langue +teda. Il est vraiment dommage que je n’aie pas eu la force<a id= +"FNanchor_386"></a><a href="#Footnote_386" class= +"fnanchor">[386]</a> et le temps suffisants pour<span class= +"pagenum" id="Page_285">[285]</span> mieux profiter de cette +occasion et, en particulier, pour recueillir, de la bouche de ces +indigènes, plus de phrases et d’histoires, c’est-à-dire la +quintessence de pareilles études linguistiques. C’est vraiment +dommage, car je vis par la suite que ce dialecte du Sud présente, +du moins dans le vocabulaire, des écarts extraordinaires avec le +dialecte du Nord, celui de mon Gathronien, que je connus plus tard +et qui est dans l’ensemble beaucoup plus pur que l’autre. Le +résultat de cette première connaissance de la langue teda fut de +voir en somme très clairement que cette langue était, quant aux +racines, étroitement apparentée à la langue kanouri et c’est cette +conviction que j’exprimai dans une lettre adressée à M. le +professeur Richard Lepsius<a id="FNanchor_387"></a><a href= +"#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>. »</p> + +<p>La langue est la même chez les Teda et les Dazagada, quoiqu’il y +ait des différences très sensibles dans le vocabulaire. Nachtigal, +dit d’ailleurs, que l’affinité des deux idiomes toubous saute +immédiatement aux yeux et que, à tous les points de vue, ils se +présentent au savant comme des dialectes d’une même langue. Il +ajoute aussi que certaines divergences très nettes dans le +vocabulaire font paraître le dazagada comme étant le plus jeune et +le plus développé.</p> + +<p>Le vocabulaire dazagada a subi quelque peu l’influence arabe, +mais les mots empruntés à cette dernière langue sont surtout ceux +que nous retrouvons chez toutes les populations<span class= +"pagenum" id="Page_286">[286]</span> musulmanes de cette partie de +l’Afrique. Il est d’ailleurs fort probable que le dialecte teda +parlé à Gathron a subi la même influence. Le vocabulaire de Barth +contient, en effet, quelques mots arabes, que l’explorateur n’a pas +pu éliminer parce que les termes correspondants n’existaient pas en +teda. Barth n’a du reste pas signalé tous les mots qui ont cette +origine. Citons, entre autres :</p> + +<table> +<tr> +<th> +</th> +<th>De l’arabe</th> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="tdc strike word-spaced6"> </td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad-right2"><em>djaour-énerik</em>, je demande conseil, +je conseille,</td> +<td><em>chaour</em>, consulter.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>debanerik</em>, j’abats, je tue,</td> +<td><em>debaḥ</em>, égorger.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>sâga elikidé</em>, l’année prochaine,</td> +<td><em>sena el idji</em><a id="FNanchor_388"></a><a href= +"#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>, l’année prochaine.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kobou lanergé</em>, je teins la chemise,</td> +<td><em>loun</em>, couleur.</td> +</tr> +</table> + +<p>Par contre, c’est à tort que Barth assigne une origine arabe à +certains mots teda. Si le mot <em>ntom</em> (de : vous, votre) +ressemble au mot arabe <em>entoum</em> (vous), c’est pure +coïncidence. Le mot <em>ntom</em> — nous le verrons plus loin — +s’explique très bien par le mécanisme de la langue toubou, et +d’ailleurs les Arabes du Tchad ne disent pas <em>entoum</em>, mais +<em>entou</em>.</p> + +<p>De même, si le mot <em>kaserik</em> ressemble au mot arabe +<em>kesser</em>, c’est que Barth a mal interprété une phrase +teda :</p> + +<p><em>Tané denna kasserik</em>, veut dire : je suis +désobéissant.</p> + +<p>Barth croyant que <em>kasserik</em> est le verbe arabe +<em>kesser</em>, briser, casser, l’analyse ainsi : je brise +l’ordre. Or la traduction exacte de <em>Tané denna kassergé</em>, +est : je ne fais rien.</p> + +<p>Il peut paraître étonnant que Barth se soit ainsi mépris sur un +mot d’un usage aussi constant que <em>denna</em> (<em>denni, +denna</em> : ne pas). Il donne en effet le mot <em>tanen</em> +pour rendre la négation. L’explorateur ne semble pas s’être rendu +compte que le <em>t</em> et le <em>d</em> sont souvent employés +l’un pour l’autre. D’ailleurs, comme il a parfois mal entendu, il +est<span class="pagenum" id="Page_287">[287]</span> tout naturel +qu’il ait aussi mal interprété. Nous relèverons plus loin quelques +petites erreurs de son vocabulaire.</p> + +<p>Certains mots teda et dazagada ne diffèrent que très peu. Ainsi +la lettre initiale <em>h</em> du teda est souvent remplacée par la +lettre <em>f</em> en dazagada.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<th>Teda</th> +<th>Dazagada</th> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +</tr> + +<tr> +<td><em>hékké</em>, demain,</td> +<td><em>fekké</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>lehilla</em>, argent,</td> +<td><em>lefêlla</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>déhi</em>, sueur,</td> +<td><em>défi</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>nohaderik</em>, je dis,</td> +<td><em>fadrégé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>La même lettre <em>h</em> du teda peut aussi être remplacée par +la lettre <em>s</em> en dazagada.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<th>Teda</th> +<th>Dazagada</th> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +</tr> + +<tr> +<td><em>hôgodé</em>, après-demain,</td> +<td><em>sâgadé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>henoua, hentoua</em>, son, ses,</td> +<td><em>seun, sontô</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>La même lettre <em>k</em> du teda est parfois remplacée par la +lettre <em>g</em> en dazagada<a id="FNanchor_389"></a><a href= +"#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<th>Teda</th> +<th>Dazagada</th> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kasoukou</em>, marché,</td> +<td><em>kâssogo</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kazergé</em>, je ris,</td> +<td><em>gâzergé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>La même lettre <em>k</em> du teda est parfois aussi remplacée, +en dazagada, par la lettre <em>tch</em> ou un son analogue.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<th>Teda</th> +<th>Dazagada</th> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +</tr> + +<tr> +<td><em>késou</em>, bon,</td> +<td><em>tchésô</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>toulkeni</em>, il lave, il se lave,</td> +<td><em>toultchingé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Enfin, le mot dazagada peut s’obtenir du mot teda par la +suppression de certaines lettres, le <em>b</em> par exemple<a id= +"FNanchor_390"></a><a href="#Footnote_390" class= +"fnanchor">[390]</a>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<th><span class="pagenum" id="Page_288">[288]</span>Teda</th> +<th>Dazagada</th> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +</tr> + +<tr> +<td><em>debona</em>, chant,</td> +<td><em>dona</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>nebraï</em>, vous,</td> +<td><em>narâï</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>sôbou</em>, palmier-doum,</td> +<td><em>sôou</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kobergé</em>, je coupe,</td> +<td><em>korgé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tobergé</em>, je bats, je casse,</td> +<td><em>torgé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Passons maintenant aux différences qui peuvent exister entre les +pronoms et les verbes. Le tableau suivant montre, d’une façon très +claire, les relations qui existent, en dazagada, entre les pronoms +personnels, les pronoms possessifs et les suffixes usités pour la +conjugaison des verbes.</p> + +<table class="padded4"> +<tr> +<th>Pron. personnels</th> +<th>Pron. possessifs</th> +<th>Suff. du présent</th> +<th>Suff. du passé</th> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tani</em> +</td> +<td><em>nder</em> +</td> +<td><em>ergé</em> +</td> +<td><em>er</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>entâ, nâré</em> +</td> +<td><em>nom</em> +</td> +<td><em>engé</em> +</td> +<td><em>om</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>segeni</em> +</td> +<td><em>seun</em> +</td> +<td><em>gé</em> +</td> +<td><em>ô</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>tantâ</em> +</td> +<td><em>tantâou, ntrâou</em> +</td> +<td><em>tergé</em> +</td> +<td><em>ter</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>nentâ, narâï</em> +</td> +<td><em>ntom</em> +</td> +<td><em>tengé</em> +</td> +<td><em>tom</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>segentâ</em> +</td> +<td><em>sontô</em> +</td> +<td><em>tegé</em> +</td> +<td><em>tô</em> +</td> +</tr> +</table> + +<p>Les suffixes <em>engé, tengé</em> sont des modifications des +suffixes <em>omgé</em>, et <em>tomgé</em>, lesquels devraient +régulièrement être employés. Cela ressort nettement des exemples +des verbes négatifs donnés par Barth.</p> + +<ul class="simple5"> +<li><em>nebré boumo-ni</em>, tu ne manges pas</li> + +<li><em>nebraï boutoumou-ni</em>, vous ne mangez pas</li> +</ul> + +<p>Il suffit, en effet, de supprimer la terminaison négative +<em>ni</em> (correspondant à notre <em>enné</em>) pour obtenir la +forme régulière, qui est :</p> + +<table class="padded3"> +<tr> +<td><em>boumgé</em>,</td> +<td>au lieu de</td> +<td><em>boungé</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>boutoumgé</em>,</td> +<td class="tdc">—</td> +<td><em>boutoungé</em> +</td> +</tr> +</table> + +<p>De plus, nous avons vu que, dans la conversation, on supprimait +parfois la terminaison <em>gé</em> des verbes au présent. Or, dans +ces conditions-là, on n’a jamais la terminaison <em>oun</em> ou +<em>toun</em>, mais <em>oum</em> et <em>toum</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_289">[289]</span>Sais-tu monter +a cheval ?</td> +<td><em>entâ hananem migi da</em> +</td> +</tr> +</table> + +<p>Cela encore semble donc confirmer ce qui a été dit plus +haut.</p> + +<p>Il suffit de jeter un coup d’œil sur le tableau des pronoms et +des suffixes des verbes pour voir que le pluriel s’obtient du +singulier par l’adjonction de <em>t</em>.</p> + +<p>Le mot <em>ntom</em> s’explique donc fort bien.</p> + +<p>Les pronoms sont à peu près les mêmes en teda et en +dazagada.</p> + +<p>Pour les verbes, Barth a parfois mal entendu et mal +interprété.</p> + +<p>Les exemples de verbes négatifs cités par Barth confirment la +règle que nous avons donnée pour la conjugaison des verbes.</p> + +<p>En effet, en supprimant la terminaison négative <em>n, ni, +in</em>, et en ajoutant le <em>gé</em>, nous obtenons notre +conjugaison.</p> + +<p>Ainsi, pour le verbe, <em>boregé</em> (je mange), nous allons +mettre en regard le présent négatif de Barth et le présent du verbe +dazagada.</p> + +<table class="padded3"> +<tr> +<th>Teda</th> +<th>Dazagada</th> +<th> +</th> +</tr> + +<tr> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>bouri-n</em> +</td> +<td><em>boregé</em>,</td> +<td>je mange</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>boumo-ni</em> +</td> +<td><em>boungé</em>,</td> +<td>tu manges</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>kébou-in</em> +</td> +<td><em>ouôgé, djôgé</em><a id="FNanchor_391"></a><a href= +"#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>,</td> +<td>il mange</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>bouteri-n</em> +</td> +<td><em>bedergé</em>,</td> +<td>nous mangeons</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>boutoumou-ni</em> +</td> +<td><em>bedengé</em> +</td> +<td>vous mangez</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>keboute-n</em> +</td> +<td><em>ouôdégé, djôdégé</em><a href="#Footnote_391" class= +"fnanchor">[391]</a>,</td> +<td>ils mangent.</td> +</tr> +</table> + +<p>Le reste (noms, adjectifs, prépositions, etc.), est à peu près +semblable dans l’étude de Barth et dans la nôtre.</p> + +<p>Nous allons terminer par quelques exemples, pris dans le +vocabulaire de Barth, afin de montrer qu’il ne faut pas se tenir +d’une façon trop rigoureuse aux interprétations de l’explorateur. +Celui-ci en convient lui-même, d’ailleurs, car les<span class= +"pagenum" id="Page_290">[290]</span> mots « auffallend, +unsicher » et les points d’interrogation reviennent +fréquemment sous sa plume.</p> + +<p class="center spaced2">Que devons-nous faire ? <em>inaï +indi kissetri</em>.</p> + +<p>Barth n’a pas su reconnaître dans <em>kessedrégé</em> le verbe +<em>kesser</em>, faire — il attribuait à ce mot une origine arabe — +et il croit que <em>kissetri</em> est la 3<sup>e</sup> personne du +singulier.</p> + +<p class="center spaced2">Au secours ! <em>kôrroro +denneri</em>.</p> + +<p>Barth croit que <em>kôrroro</em> vient de <em>kourtergé</em>, +j’apporte. En dazagada, <em>kôrroro donergé</em> : je pousse +(je chante) des cris.</p> + +<p class="center spaced2">Le fruit mûrit, <em>ounnou +bahaougé</em>.</p> + +<p>Barth croit que <em>ounnou</em> est un nom de fruit.</p> + +<p>En dazagada, <em>onno bâfogé</em> : maintenant il devient +mûr.</p> + +<p class="center spaced2">Le fruit est encore vert, <em>tinni +bafeni</em>.</p> + +<p>Barth croit que <em>baf-e-n-i</em> n’est pas une vraie forme +teda.</p> + +<p>En dazagada, <em>bafenné</em> : il n’est pas mûr<a id= +"FNanchor_392"></a><a href="#Footnote_392" class= +"fnanchor">[392]</a>.</p> + +<p class="space-above15">Nous aurions bien voulu parcourir les +collections de vocabulaires recueillis par Nachtigal, car la +lecture d’un pareil travail éclaire toujours certains points restés +obscurs et provoque des remarques intéressantes : nous n’avons +malheureusement pas pu nous le procurer et nous le regrettons +fort.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c07b"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_384"></a><a href="#FNanchor_384"><span class= +"label">[384]</span></a>M. René Basset nous a également signalé le +livre de M. Gaudefroy-Demombynes : <em>Documents sur les +langues de l’Oubangui-Chari</em>. Ce travail, que l’auteur a bien +voulu nous envoyer, contient les vocabulaires recueillis par le +D<sup>r</sup> Decorse dans la région du Tchad. En ce qui concerne +la langue des Toubou, il donne les indications fournies sur le Teda +par Reinisch, les renseignements particuliers du D<sup>r</sup> +Decorse, et un vocabulaire gourân recueilli par un interprète +militaire et communiqué par M. René Basset.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_385"></a><a href="#FNanchor_385"><span class= +"label">[385]</span></a>Nous allons simplement exposer les quelques +remarques que nous avons pu faire à ce sujet. Nous renvoyons +d’ailleurs bien volontiers au chapitre de Nachtigal intitulé +<em>Zusammengehörigkeit der beiden Tubu-Dialecte</em> (tome II de +sa relation, page 196).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_386"></a><a href="#FNanchor_386"><span class= +"label">[386]</span></a>Barth était à ce moment-là très affaibli +par la fièvre.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_387"></a><a href="#FNanchor_387"><span class= +"label">[387]</span></a>Tome I, Einleitung, X. Nous avons déjà vu +que le kanembou-kanouri et le toubou sont deux langues de la même +famille. Il y a également d’étonnantes analogies de vocabulaire +entre le toubou et le tar lis, ou langue des Lisi (Boulala, +Babalia, Kouka, Médogo). Nous en parlons par expérience, et la +chose nous a d’ailleurs d’autant plus frappé que nous ne +connaissions que quelques mots tar lis.</p> + +<table class="padded"> +<tr> +<th> +</th> +<th>toubou</th> +<th>tar lis</th> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="tdc strike word-spaced6"> </td> +<td class="tdc strike word-spaced6"> </td> +</tr> + +<tr> +<td>bon,</td> +<td><em>gâlé, ngâlé</em>,</td> +<td><em>ngela</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>grand,</td> +<td><em>bô</em>,</td> +<td><em>bô</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>petit,</td> +<td><em>addi, addé</em>,</td> +<td><em>ouâdé</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>viens,</td> +<td><em>ir, iourrou, ourrou</em>,</td> +<td><em>our</em> ;</td> +</tr> + +<tr> +<td>pirogue,</td> +<td><em>ndalé, ntalé</em>,</td> +<td><em>tâlé</em>, etc.</td> +</tr> +</table> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_388"></a><a href="#FNanchor_388"><span class= +"label">[388]</span></a>La forme correcte est : <em>sena el +tedji</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_389"></a><a href="#FNanchor_389"><span class= +"label">[389]</span></a>Nous avons d’ailleurs déjà vu que, en +dazagada, le <em>k</em> et le <em>g</em> sont souvent employés l’un +pour l’autre.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_390"></a><a href="#FNanchor_390"><span class= +"label">[390]</span></a>Nous avons déjà vu que les exemples de +cette nature sont assez fréquents dans le dialecte dazagada +lui-même.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_391"></a><a href="#FNanchor_391"><span class= +"label">[391]</span></a>Suppression du <em>b</em>, transformation +du <em>k</em> en <em>dj</em> et du <em>t</em> en <em>d</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_392"></a><a href="#FNanchor_392"><span class= +"label">[392]</span></a>Nous avons déjà vu, par les exemples, qu’on +peut très facilement former un verbe d’un adjectif. <em>dôna</em>, +chant, <em>donergué</em>, je chante ; <em>loulou</em>, cris, +<em>loulougé</em>, il crie.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="large"><span class="pagenum" id= +"Page_291">[291]</span><a id="p3"></a>TROISIÈME PARTIE</h2> + +<hr class="decor width5"> + +<p class="center xlarge">LES LISI</p> + +<hr class="decordb width20"> + +<h3 class="nopb"><a id="p3c01"></a>I</h3> + +<p class="sch1">LES BOULALA</p> + +<hr class="decor width2"> + +<h4><em>LE ROYAUME DE GAOGA</em> +</h4> + +<p>Léon l’Africain avait signalé le pays de Gaoga, situé entre le +royaume du Bornou et celui de Nubie. Par suite de l’analogie qui +existait entre ce nom et celui de la capitale du Songhaï (Gao, +Gaouo, Gogo), on avait cru pendant longtemps qu’il s’agissait de ce +dernier royaume. Barth réfuta cette opinion : « Après un +examen sérieux des assertions de Léon, dit-il, il est hors de doute +pour moi que son Gaoga était le nom de la dynastie fondée chez les +Kouka par les Boulala — maîtres du littoral du Fitri — en même +temps que leur capitale, Yaouo (Djaouo) ; car, ainsi que +nous<span class="pagenum" id="Page_292">[292]</span> l’avons vu, +cette dynastie avait fondé, au <span class= +"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un puissant royaume au +nord-est du Tchad ».</p> + +<p>Cette hypothèse de Barth n’est pas acceptable. Nous verrons en +effet plus loin que les Boulala étaient tout d’abord installés au +Kanem, et qu’ils furent refoulés dans le Baḥr el Ghazal par les +Toundjour. Ceux-ci venaient du Ouadaï, d’où ils avaient été chassés +par ʿAbd el Kerim ben Djamé, qui venait d’y établir sa domination. +Plus tard, les Boulala quittèrent le Baḥr el Ghazal pour aller +faire la conquête du Fitri, où régnaient alors les Kouka. Il est +donc bien évident que l’établissement des Boulala à Yao, la +capitale du Fitri, est postérieur à l’établissement au Ouadaï de la +dynastie de ʿAbd el Kerim ben Djamé.</p> + +<p>Or, Barth dit que, d’après la tradition indigène, le royaume des +Toundjour fut conquis par ʿAbd el Kerim en l’an 1020 de l’hégire +(année 1611 de notre ère). Nachtigal, de son côté, croit que ʿAbd +el Kerim a régné au Ouadaï de 1635 à 1655. Par conséquent, +l’établissement des Boulala au Fitri est du <span class= +"sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>D’autre part, Léon l’Africain fut pris par des corsaires +chrétiens et amené à Rome en 1517, une centaine d’années environ +avant l’invasion du Fitri par les Boulala.</p> + +<p>Donc en admettant avec Barth que Gaoga est le nom d’une +dynastie, il n’est pas possible que ce soit celui d’une dynastie +boulala installée à Yao. Selon nous, le royaume de Gaoga n’est +autre que celui du Kânem<a id="FNanchor_393"></a><a href= +"#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>, où les Boulala +régnaient depuis un siècle environ, au moment du voyage de Léon en +Afrique. Il importe cependant de discuter les deux hypothèses, et +c’est pourquoi nous allons essayer de justifier, successivement, +l’opinion de Barth (royaume de Gaoga ayant son<span class="pagenum" +id="Page_293">[293]</span> centre à Yao) et la nôtre (royaume de +Gaoga s’identifiant avec celui du Kanem).</p> + +<p>Barth croit que le mot de Gaoga vient du nom de la capitale du +Fitri, Yao. Voyons comment le fait pourrait s’expliquer.</p> + +<p>En <em>tar lis</em> (langue des Kouka, Médogo, Boulala), la +terminaison du pluriel, <em>gé</em><a id= +"FNanchor_394"></a><a href="#Footnote_394" class= +"fnanchor">[394]</a>, ajoutée à un nom de pays ou de tribu, sert à +désigner les gens de ce pays ou de cette tribu.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>Kanembou,</td> +<td><em>Kanembegé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Haddad,</td> +<td><em>Noégé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Bornouans,</td> +<td><em>Bornougé</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Boulala,</td> +<td><em>Mâga, Mâgga, Mâggé</em>.</td> +</tr> +</table> + +<p>Par analogie, les habitants de Yao auraient été désignés sous le +nom de <em>Yaogé, Yaoga</em> — ou <em>Gaoga</em> — et ce nom aurait +même été étendu aux habitants du Fitri.</p> + +<p>Léon l’Africain dit que ce royaume de Gaoga avait environ 500 +milles de l’Ouest à l’Est, et à peu près autant du Sud au Nord. Les +renseignements qu’il donne sur le pays sont du reste assez vagues. +Il dit que les habitants « sont plutôt sans esprit +qu’autrement » et que ceux qui habitent dans les montagnes +« couvrent leurs parties honteuses avec quelques peaux ». +Ces gens-là étaient pasteurs. La dynastie royale descendait d’un +ancien esclave, originaire du pays de Gaoga. Celui-ci avait +assassiné son maître, un riche marchand étranger, et, grâce aux +ressources qu’il s’était ainsi procurées, avait réussi à établir sa +domination dans le pays. Le roi qui régnait, à l’époque de Léon, +était un nommé Homara, bon musulman et en relations avec le +Caire.</p> + +<p>Il est très difficile, comme on le voit, de préciser la position +exacte de ce royaume de Gaoga. Mais, si l’on veut admettre, avec +Barth, que le centre en était la région de Yao, on peut alors +donner les explications suivantes.</p> + +<p>Les premiers habitants connus du Fitri, du Médogo et +des<span class="pagenum" id="Page_294">[294]</span> régions +comprises entre Boullong et l’Abou Telfan, appartenaient à la même +famille. Le pays occupé par eux avait à peu près 150 kilomètres de +l’Est à l’Ouest, et un peu moins du Nord au Sud. Ces indigènes ont +actuellement pour descendants : les Abou Semen, au +Fitri ; les Médogo ; les Kouka un peu partout et plus +particulièrement dans la Batah ; les Kenga dans la région +Boullong-Mattaïa-Aboutiour ; enfin d’autres indigènes, très +mélangés, qui habitent le pays s’étendant jusqu’à l’Abou Telfan. +Ils parlent tous deux langues, très proches, tar lis et kenga, ou +des dialectes intermédiaires qui varient parfois de village en +village.</p> + +<p>Les indigènes de la région comprise entre Boullong et l’Abou +Telfan habitent au pied des montagnes et sont restés fétichistes. +Les Abou Semen ont également conservé quelques pratiques païennes. +Ils sont tous peu intelligents et abusent de la merissé (bière de +mil).</p> + +<p>La population qui semble avoir été la plus puissante autrefois +est celle des Kouka, qui régna au Fitri sur les Abou Semen, jusqu’à +l’arrivée des Boulala. Le sultan des Kouka était en dernier lieu +ʿAli Dinâr Gargâ, qui devait vraisemblablement régner à Yao, le +centre naturel du Fitri.</p> + +<p>On pourrait donc supposer que, au temps de Léon, ces Kouka ont +été en bonnes relations avec leurs frères de l’Est et du Sud et +qu’ils ont même exercé une espèce de suprématie dans toute cette +région. On peut d’ailleurs arguer, à l’appui de cette thèse, que la +tradition baguirmienne signale les Boulala, maîtres du Fitri, comme +suzerains des Pouls et autres populations habitant la région au +nord du Ba Batchikam. Car il nous faut dire que le royaume du +Baguirmi n’existait pas encore : les Kenga qui devaient le +fonder habitaient alors la région de Mataïa, et Nachtigal croit que +le premier chef kenga venu au Baguirmi, Birni Bessé, régna de 1522 +à 1526. Nous avons déjà montré que les maîtres du Fitri ne +pouvaient pas alors être des Boulala. Ces indigènes étaient des +Kouka, qui avaient étendu leur suprématie jusque<span class= +"pagenum" id="Page_295">[295]</span> dans les pays habités par des +populations d’une autre race que la leur.</p> + +<p>L’étendue du pays, qui aurait reconnu l’influence des Kouka, se +trouve ainsi singulièrement élargie et on pourrait s’expliquer +davantage le chiffre de 500 milles donné par Léon.</p> + +<p>Il nous faut noter également que, d’après la tradition, les +Kouka étaient déjà musulmans depuis longtemps. Notons encore qu’il +y avait au Fitri, en même temps que les Kouka et les Abou Semen, +les Am Melki (ou Ab Melki), dont les descendants habitent encore +Kessi et Yao. Ces indigènes se prétendent d’origine arabe (tribu +Hémat). Ils avaient donné leur nom à la lagune, qui s’appelait +alors Baḥr Am Melki, ou Baḥr el Melik. Or, comme le sultan des +Kouka portait le titre de <em>melik</em>, ce nom de <em>Am +Melki</em> (gens du roi) est très curieux. Cela laisserait-il +supposer que les Kouka et les Am Melki étaient étroitement unis et +que les sultans kouka étaient d’origine arabe ?... Le cas ne +serait pas isolé dans l’histoire de toute cette partie de +l’Afrique, les rois du Bornou et du Ouadaï étant d’origine arabe. +Un fakih, très au courant de l’histoire du pays, nous affirmait +même que les descendants de Ḥassen el Kouk, les Kouka, étaient +d’origine arabe. Il se trompait, mais il se pourrait fort bien +qu’il ait existé autrefois des relations très étroites entre Kouka +et Arabes.</p> + +<p>Nous avons indiqué les raisons qui militent en faveur de la +thèse de Barth. Reste à montrer maintenant celles qui feraient +croire que le royaume de Gaoga était celui du Kanem.</p> + +<p>Notons tout d’abord que ce dernier royaume n’est pas mentionné +par Léon l’Africain. Il existait pourtant, au moment où ce voyageur +visitait l’Afrique, c’est-à-dire au début du <span class= +"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Nous avons vu que les Boulala +y régnaient depuis une centaine d’années environ : ils avaient +chassé de ce pays les princes de la branche aînée, qui avaient +alors fondé le royaume voisin du Bornou. On a donc le droit de +s’étonner que le Kanem ne soit pas mentionné.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_296">[296]</span>Voyons +maintenant quelle est la situation géographique du royaume de +Gaoga. « L’Afrique, dit Léon, prend son commencement aux +branches qui proviennent du lac du désert de Gaoga, c’est à savoir +devers le midi. » Ce lac est apparemment le lac Tchad. +« Gaoga, continue Léon, est un royaume qui confine avec celui +du Borno du côté du Ponant, s’étendant devers Levant jusque sur les +frontières du royaume de Nubie, qui est sur le fleuve du Nil ; +de la partie du Midi se termine avec un désert qui se joint à un +détour que fait le Nil, et devers Tramontane finit aux déserts de +Serta et bornes d’Égypte. » Ce détour que fait le Nil semble +être tout simplement le Chari. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé +à ce sujet, de rappeler ce que dit Léon sur l’origine du +Niger : « Le fleuve Niger dresse son cours par le milieu +de la terre des Noirs, lequel sort en un désert appelé Seu ; +c’est à savoir, du côté du levant, prenant son commencement dans un +grand lac, puis vient à se détourner devers ponant, jusqu’à ce +qu’il se joint avec l’Océan ; et, selon qu’affirment et nous +donnent à entendre nos cosmographes, le Niger est un bras provenant +du Nil, lequel, se perdant sous terre, vient surgir en ce lieu-là, +formant ce lac. Combien que plusieurs soient d’opinion que ce +fleuve sort de quelques montagnes, et courant vers l’occident, se +convertit en un lac ».</p> + +<p>Il paraît donc possible, au point de vue géographique, +d’identifier le royaume de Gaoga avec celui du Kanem. Voici +maintenant quelques autres coïncidences.</p> + +<p>Homar, seigneur de Gaoga, était l’ennemi du sultan Abran, qui +régnait au Bornou. Or, nous savons que les Boulala du Kanem et les +Kanouri du Bornou furent toujours en lutte.</p> + +<p>Après avoir parlé de diverses langues indigènes, Léon remarque +que « une autre est observée au royaume de Borno, qui suit de +bien près celle dont on se sert en Gaoga. » Ce fait semble +démolir l’hypothèse de Barth relative au royaume du Fitri. Nous +avons vu, en effet, que les sultans de Yao ne pouvaient pas être +des Boulala et que, selon<span class="pagenum" id= +"Page_297">[297]</span> toute apparence, ils étaient Kouka. Or, la +langue de cette dernière tribu, le tar lis, est bien différente de +la langue du Bornou, alors que la langue du Kanem — ou kanembou — +et celle du Bornou — ou kanouri — sont presque identiques.</p> + +<p>Signalons également que l’histoire de ce captif, originaire de +Gaoga, qui avait volé la liberté des habitants de ce pays, une +centaine d’années avant le voyage de Léon, rappelle un peu la +conquête du Kanem, à peu près vers la même époque, par la tribu des +Boulala, originaire du Kanem.</p> + +<p>Les habitants de Gaoga nous sont représentés comme ayant +l’habitude « de mener paître les bœufs et brebis ». Cela +paraît naturel au Kanem ; cela le semble beaucoup moins dans +la région de la lagune Fitri.</p> + +<p>Les montagnes du pays de Gaoga, dont parle Léon, seraient celles +qui se trouvent dans la région d’Aouni et de Moïto<a id= +"FNanchor_395"></a><a href="#Footnote_395" class= +"fnanchor">[395]</a>.</p> + +<p>Ajoutons encore qu’il n’est point étonnant que la puissance des +Boulala, maîtres du Kanem, ait pu prendre l’extension indiquée par +le voyageur : Léon dit que la terre Noire est divisée en +quinze royaumes et qu’ils « se sont tous quinze soumis à la +puissance de trois rois ; c’est à savoir de Tombut, lequel en +tient et possède la plus grande partie ;<span class="pagenum" +id="Page_298">[298]</span> du roi de Borno, qui en tient le +moindre, et l’autre partie est entre les mains du royaume de +Gaoga. »</p> + +<p>Il n’est pas possible que ce qui vient d’être rapporté au sujet +de Gaoga puisse s’appliquer au pays commandé par le sultan de +Yao : il semble, en effet, bien difficile que les régions +montagneuses, situées à l’est et au sud du Fitri, aient pu être +soumises par les Kouka.</p> + +<p>Notons aussi, en dernier lieu, que les Toubou désignent les +Bornouans sous le nom de Agâ et les Bornouans du Kanem (ou +Dalatoua) sous le nom de Kagâ. Ce dernier nom, qui peut parfois +être prononcé Gagâ, ressemble beaucoup à Gaoga.</p> + +<p>C’est pourquoi, en définitive, nous croyons devoir identifier le +royaume de Gaoga avec celui du Kanem<a id= +"FNanchor_396"></a><a href="#Footnote_396" class= +"fnanchor">[396]</a>.</p> + +<p>Barth était persuadé, comme Nachtigal, du reste, que la tribu +des Boulala était partie du Fitri pour aller faire la conquête du +Kanem. Selon lui, la puissance des Boulala se serait dès lors +étendue sur le Kanem et sur les pays à l’est du Tchad : le +centre de leur royaume aurait été Yao.</p> + +<p>Or, nous montrerons que les Boulala ne sont venus au Fitri +qu’après avoir été chassés du Kanem par les Toundjour. De plus, +l’hypothèse d’un royaume de Gaoga, fondé par les Kouka, est à +rejeter. Il ne reste donc plus que la solution indiquée, qui semble +être la seule plausible.</p> + +<p>Ceci dit, voyons quel fut le rôle joué par les Kouka, au temps +où cette tribu commandait au Fitri.</p> + +<p>Au <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, les Kouka du +Fitri prélevaient un impôt régulier sur les Pouls qui habitaient la +région nord du Baguirmi actuel. Les diverses tribus arabes qui +vivaient dans le pays (Assâlé, Khouzam, Êsselâ, Oulâd Mousa, +Daggageré)<span class="pagenum" id="Page_299">[299]</span> étaient +parfois aussi obligées de payer un tribut.</p> + +<p>Vers la fin du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> ou le +commencement du <span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, +les Kenga, venus de l’Est, apparurent dans le pays. Ils nouèrent +des relations amicales avec les Pouls et les protégèrent contre les +Kouka. Il est vrai qu’ils exigèrent pour eux le tribut payé +autrefois par les Pouls aux sultans du Fitri.</p> + +<p>La lutte entre Baguirmiens et Kouka fut loin d’être favorable à +ces derniers. Les chefs Birni Bessé (1522-1536), Loubatko +(1536-1548), repoussèrent les attaques des Kouka. Mâlo (1548-1568) +qui prit le titre de <em>mbang</em> et créa les grands dignitaires +du Baguirmi, agrandit les conquêtes de ses prédécesseurs. Il +réussit également à faire payer un tribut aux Kouka et aux gens du +Médogo. C’est vers cette époque-là, d’ailleurs, que le roi du +Bornou Idris Amsamé (1571-1603), réunit pour un temps le Fitri à +son royaume. Ainsi pris entre les Bornouans et les Baguirmiens, les +Kouka ne pouvaient plus songer, comme par le passé, à faire des +incursions dans les pays voisins. C’est pourquoi ils se montrèrent +si durs envers les malheureux Abou Semen.</p> + +<p>Le mbang Bourgoumanda (1635-1665) dirigea une expédition vers le +Borkou et Kawar, en passant par le Médogo, le Fitri et le Baḥr el +Ghazal.</p> + +<p>C’est probablement vers cette époque-là que les Boulala vinrent +conquérir le Fitri.</p> + +<h4><em>HISTORIQUE DE LA POPULATION BOULALA</em> +</h4> + +<p>Barth écrivait, dans sa relation, que les Boulala étaient une +fraction des Kanouri. D’après lui, cette tribu fonda son empire sur +le territoire des Kouka, une race qui avait eu autrefois une grande +puissance, lorsqu’elle possédait tout le pays à l’est du Baguirmi +jusque loin dans l’intérieur du Darfour ; sa principale +résidence était dans l’endroit appelé Chebina, sur le +Chebina ; actuellement, elle est sur le territoire<span class= +"pagenum" id="Page_300">[300]</span> de Fitri<a id= +"FNanchor_397"></a><a href="#Footnote_397" class= +"fnanchor">[397]</a>. Il ajoute plus haut que les Boulala étaient +conduits par Djêl, surnommé Chékomêmi (d’après sa mère +Chékoma)<a id="FNanchor_398"></a><a href="#Footnote_398" class= +"fnanchor">[398]</a>.</p> + +<p>Natchtigal contesta en partie les allégations de Barth. Il était +pourtant certain que la tribu des Boulala avait séjourné autrefois +au Kanem : le fait était rapporté par la tradition et par les +chroniques, et Nachtigal avait d’ailleurs trouvé trop de traces du +passage des Boulala dans cette région pour ne pas l’admettre. Mais +il ne croyait pas que ces indigènes fussent des Kanori. D’après +lui, le point de départ des Boulala avait été la région de la Batah +et du Fitri : ils étaient partis de là pour envahir le Kanem +et ils avaient forcé les rois de ce pays à transporter le siège de +leur gouvernement au Bornou ; plus tard, ils avaient émigré +vers le lac Fitri, en laissant au Kanem quelques-uns des leurs +(Nguedjim) et quelques Kouka, originaires du Ouadaï et venus +autrefois avec eux.</p> + +<p>Voici, d’ailleurs, ce que pensait Nachtigal de l’origine kanouri +assignée par Barth aux Boulala : « Cela m’avait toujours +paru invraisemblable, dit-il, car il n’était pas admissible, si ces +gens-là avaient si longtemps habité le Kanem et étaient encore si +proches du Bornou, qu’ils eussent oublié complètement leur langue +maternelle, le kanouri »<a id="FNanchor_399"></a><a href= +"#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>. Natchtigal ajoutait, au +surplus, que l’opinion de Barth avait été « énergiquement +combattue » par le sultan boulala Djourab : ce dernier +disait que les Boulala étaient le produit d’un mélange de Kouka et +d’Arabes Oulâd Hemed, et ce fait expliquait, d’après lui, pourquoi +les Boulala connaissaient à la fois la langue kouka et la langue +arabe. Nachtigal terminait enfin en disant qu’un grand État boulala +avait réuni à un moment donné « les territoires des Kouka, du +Fitri et du Kanem ».</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_301">[301]</span>On peut +s’étonner qu’un prince instruit comme l’était Djourab, ait pu +donner de pareils renseignements à Nachtigal. Il n’était cependant +pas rare de trouver, de son temps, des Boulala qui savaient encore +quelques mots de kanouri, et la tradition, alors comme maintenant, +confirmait ce qu’avait déjà dit Barth au sujet de l’origine des +Boulala. Il est vrai que la population boulala avait été fortement +modifiée par des mélanges avec les Oulâd Hemed, les Toubou, les +Kouka et les Abou Semen. L’influence de ces deux dernières +populations avait même été prépondérante et avait contribué à +donner aux Boulala la plupart des caractères qu’ils présentent +encore actuellement.</p> + +<p>L’opinion de Djourab peut donc s’expliquer. Elle a profondément +étonné cependant le sultan des Boulala et ses fagara lorsqu’ils +l’ont connue, car, d’après eux, c’est Barth qui a raison : les +Boulala sont bien d’origine kanouri, ou plutôt, pour être plus +précis, d’origine kanembou.</p> + +<p>Ce sont des Kanembou qui, après avoir quitté le Kanem, ont vite +formé, par suite de leur mélange avec des Arabes Hémat, une tribu +particulière, celle des Boulala. Ils ont ensuite envahi le Kanem et +forcé les rois de ce pays à fuir au Bornou. Plus tard, après avoir +été vaincus et soumis par les Bornouans, ceux-là mêmes qu’ils +avaient chassé du Kanem, ils furent expulsés de ce pays par les +Toundjour, venus du Ouadaï. Réfugiés au Baḥr el Ghazal, ils le +quittèrent pour envahir le Fitri, vainquirent les Kouka, se +mélangèrent à eux et aux Abou Semen, et perdirent peu à peu l’usage +du kanembou<a id="FNanchor_400"></a><a href="#Footnote_400" class= +"fnanchor">[400]</a>. Aujourd’hui ils parlent tous le tar lis et +généralement aussi l’arabe.</p> + +<p>Telle est la version conforme non seulement à la tradition +boulala, mais encore aux traditions kanembou, toundjour et kouka. +Elle nous a été certifiée par le sultan du Fitri et ses<span class= +"pagenum" id="Page_302">[302]</span> fagara, et elle est confirmée +d’ailleurs par la généalogie des sultans boulala.</p> + +<p>Pour les 18 ou 19 premiers sultans, la généalogie boulala +coïncide presque entièrement avec la généalogie bornouane de +Barth<a id="FNanchor_401"></a><a href="#Footnote_401" class= +"fnanchor">[401]</a>. Nous les donnons toutes deux ci-dessous.</p> + +<table id="t302"> +<tr> +<th colspan="2" class="sc">Généalogie bornouane</th> +<th> +</th> +<th> +</th> +<th colspan="2" class="sc">Généalogie boulala</th> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced4"> </td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced4"> </td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">1.</td> +<td class="tdl-top hang1">Saef fils (supposé) de Dhou-Yazan.</td> +<td class="tdr-top">20</td> +<td class="tdl-top">années de règne</td> +<td class="tdr-top">1.</td> +<td class="tdl-top hang1">Moḥammed Sêf Allah, appelé aussi Moḥammed +el Kebir el Birnaoui.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">2.</td> +<td class="tdl-top hang1">Ibrahim (Biram) ben Saef.</td> +<td class="tdr-top">16</td> +<td class="tdc-top">—</td> +<td class="tdr-top">2.</td> +<td class="tdl-top hang1">Ibrahima.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">3.</td> +<td class="tdl-top hang1">Doukou (Dougou) ben Ibrahim.</td> +<td> +</td> +<td class="tdc-top">—</td> +<td class="tdr-top">3.</td> +<td class="tdl-top hang1">Daqoui.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">4.</td> +<td class="tdl-top hang1">Founê ben Dougou.</td> +<td class="tdr-top">60</td> +<td class="tdc-top">—</td> +<td class="tdr-top">4.</td> +<td class="tdl-top hang1">Fena.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">5.</td> +<td class="tdl-top hang1">Aritsô ben Founê.</td> +<td class="tdr-top">50</td> +<td class="tdc-top">—</td> +<td class="tdr-top">5.</td> +<td class="tdl-top hang1">Araso.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">6.</td> +<td class="tdl-top hang1">Katôri ben Aritso.</td> +<td> +</td> +<td class="tdc-top">—</td> +<td class="tdr-top">6.</td> +<td class="tdl-top hang1">Kader.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">7.</td> +<td class="tdl-top hang1">Adyôma (Ayôma) ben Katôri.</td> +<td class="tdr-top">20</td> +<td class="tdc-top">—</td> +<td class="tdr-top">7.</td> +<td class="tdl-top hang1">Ouaïma.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">8.</td> +<td class="tdl-top hang1">Bouloû ben Ayôma.</td> +<td class="tdr-top">16</td> +<td class="tdc-top">—</td> +<td class="tdr-top">8.</td> +<td class="tdl-top hang1">Bouloua.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">9.</td> +<td class="tdl-top hang1">Arki ben Bouloû.</td> +<td class="tdr-top">44</td> +<td class="tdc-top">—</td> +<td class="tdr-top">9.</td> +<td class="tdl-top hang1">Araki.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">10.</td> +<td class="tdl-top hang1">Choû (Hoûa) ben Arki.</td> +<td class="tdr-top">4</td> +<td class="tdc-top">—</td> +<td class="tdr-top">10.</td> +<td class="tdl-top hang1">Baïsso.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">11.</td> +<td class="tdl-top hang1">Selma’a (Selma), ou ʿAbd el Djelil ben +Choû.</td> +<td class="tdr-top">4</td> +<td class="tdc-top">—</td> +<td class="tdr-top">11.</td> +<td class="tdl-top hang1">ʿAbdoullahi el Djelil.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">12.</td> +<td class="tdl-top hang1">Houmê (Oumê) ben ʿAbd el Djelil.</td> +<td colspan="2" class="tdl-top">1086-1097</td> +<td class="tdr-top">12.</td> +<td class="tdl-top hang1">Amena.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">13.</td> +<td class="tdl-top hang1">Doûnama ben Houmê.</td> +<td colspan="2" class="tdl-top">1098-1150</td> +<td class="tdr-top">13.</td> +<td class="tdl-top hang1">Ed Denama.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">14.</td> +<td class="tdl-top hang1">Bîri ben Doûnama.</td> +<td colspan="2" class="tdl-top">1151-1176</td> +<td class="tdr-top">14.</td> +<td class="tdl-top hang1">Bir.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">15.</td> +<td class="tdl-top hang1">ʿAbd Allah (Dâla) ben Bikorou fils de +Diri.</td> +<td colspan="2" class="tdl-top">1177-1193</td> +<td class="tdr-top">15.</td> +<td class="tdl-top hang1">ʿAbdoullahi.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">16.</td> +<td class="tdl-top hang1">Selma’a ou ʿAbd el Djelil ben +Bikorou.</td> +<td colspan="2" class="tdl-top">1194-1220</td> +<td class="tdr-top">16.</td> +<td class="tdl-top hang1">Amena.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">17.</td> +<td class="tdl-top hang1">Dounama ou Aḥmed ben Selma’a, appelé (du +nom de sa mère) Dibbalâmi.</td> +<td colspan="2" class="tdl-top">1221-1259</td> +<td class="tdr-top">17.</td> +<td class="tdl-top hang1">Ed Denama.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">18.</td> +<td class="tdl-top hang1">Kadê ou ʿAbd el Kadim ben Dounama +(?)</td> +<td colspan="2" class="tdl-top">1259-1288</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">19.</td> +<td class="tdl-top hang1">Bîri (Ibrahim) ben Dounama.</td> +<td colspan="2" class="tdl-top">1288-1306</td> +<td class="tdr-top">18.</td> +<td class="tdl-top hang1">Ibrahim.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top">20.</td> +<td class="tdl-top hang1">Nikâlé (Ibrahim) ben Biri.</td> +<td colspan="2" class="tdl-top">1307-1326</td> +<td class="tdr-top">19.</td> +<td class="tdl-top hang1">Ali.</td> +</tr> +</table> + +<p>La généalogie boulala, qui nous a été présentée par Ḥassen Abou +Sekkin, fait remonter ses sultans au roi Sêf, appelé ici Moḥammed +Sêf Allah et qui porte également par ailleurs<span class="pagenum" +id="Page_303">[303]</span> le nom de Moḥammed el Kebir el Birnaoui. +Ce Sêf Allah est le fondateur du birni (forteresse) de +Ndjimi : d’où son surnom de <em>El Birnaoui</em><a id= +"FNanchor_402"></a><a href="#Footnote_402" class= +"fnanchor">[402]</a>.</p> + +<p>On voit que, jusqu’à Ibrahim ben Dounama, les deux généalogies +sont presque identiques. Après Ibrahim, elles ne concordent plus. +La généalogie boulala est d’ailleurs, à partir de ce moment-là, +manifestement incomplète et même inexacte. Elle est incomplète +parce que, en partant de Ibrahim ben Dounama, les Bornouans +comptent encore cinquante sultans jusqu’au cheïkh ʿAmer ben el +Kanemi, alors que les Boulala n’en comptent qu’une vingtaine +jusqu’à Djourab, contemporain du cheïkh ʿAmer (20 sultans pour une +période de près de 600 ans). Elle est surtout incomplète parce +qu’elle ne contient pas les noms de sultans boulala notoires, comme +Boulal et ʿAbd el Djelil, et de sultans boulala dont le souvenir +est resté au Kanem, et dont les chansons kanembou font mention +(Ḥassen, Derbali, Kalo etc.). Elle est inexacte enfin parce qu’elle +contient le nom de Idris Ansamé, ce roi du Bornou auquel se +rapporte la chronique découverte par Barth, qui n’était pas +boulala.</p> + +<p>Ibrahim ben Denama est porté sur la généalogie boulala comme +ayant un fils appelé ʿAli. De plus, les Boulala se seraient séparés +des maîtres du Kanem sous la conduite d’un chef nommé ʿAli Gatel +Magabirna<a id="FNanchor_403"></a><a href="#Footnote_403" class= +"fnanchor">[403]</a>. Il semble donc que c’est bien Ibrahim ben +Denama qui fut le dernier sultan commun aux Kanembou et à ceux qui +devaient plus tard s’appeler Boulala. La séparation aurait eu lieu +par conséquent après le règne d’Ibrahim, c’est-à-dire au +commencement du <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup> +siècle.</p> + +<p>Tout ce que nous avons pu savoir, au sujet de cette séparation, +c’est que, après la mort d’un roi du Kanem, ses trois enfants ne +s’accordèrent pas. L’aîné resta au Kanem, tandis que les deux +autres quittèrent le pays avec leurs gens. Ils<span class="pagenum" +id="Page_304">[304]</span> allèrent se fixer au sud-est du Tchad, +tout près de la région appelée Karga, dans le pays situé sur la +rive droite du Chari et où se trouve le Ḥadjer Tious, appelé aussi +Ḥadjer el Lamis.</p> + +<p>Les Kanembou du cadet devaient former plus tard la tribu des +Babalia. Ceux du plus jeune(ʿAli Gatel Magabirna) étaient le noyau +de la future tribu des Boulala. Les gens de ʿAli se mélangèrent à +six fractions de la tribu arabe des Hémat (dont les Oulad Hemed +font partie). C’est pourquoi les Boulala parlent généralement tous +l’arabe.</p> + +<p>Le nom de Boulala (ou Bilala) vient de ce que l’un des +successeurs de ʿAli s’appelait Boulal (ou Bilal). Boulala, Bilala +voulait donc dire « gens de Boulal, de Bilal ». Les +exemples de ce genre-là sont d’ailleurs très nombreux. Citons +quelques-unes des tribus dont le nom a été formé d’une façon +analogue : Kouka, de Ḥassen el Kouk ; Dagana, de ʿOthman +abou Diguen ; Assâlé, de ʿAli el Êsselé ; Yessiyé, de +Isa, etc. Mais ce nom de Boulala, qui, d’après Nachtigal, ne +comprendrait que les habitants du Fitri, est antérieur à l’invasion +du Kanem par les Kanembou mélangés d’Arabes qui nous occupent, et, +à plus forte raison, antérieur à leur invasion du Fitri.</p> + +<p>Barth avait été surpris de ne pas trouver de singulier au mot +<em>Boulala</em>. Cela tient peut-être à ce que les indigènes +disent parfois, <em>Ana Boulala, Ana Kouka, Ana Dagana, Ana +Dadjo</em>, etc., au lieu de <em>Ana Boulalaï, Ana Koukaï, Ana +Dagani, Ana Didjaï</em>, etc. Mais c’est le singulier qui est le +plus souvent employé, et l’on dit <em>Boulali, Bilali, Boulalaï, +Bilalaï</em> (et non <em>Boulaloui</em>).</p> + +<p>Ces Kanembou arabisés, ces Boulala, prirent vite un caractère +particulier. Ils devinrent célèbres par leur turbulence et leur +ardeur guerrière, et ne tardèrent pas à attaquer les Kanembou du +Kanem. La branche aînée, qui régnait à Ndjimi, était d’ailleurs +affaiblie par des dissensions intestines. Cela permit aux Boulala +de prendre une offensive victorieuse.</p> + +<p>Nous avons déjà vu, à propos du Kanem, les péripéties +de<span class="pagenum" id="Page_305">[305]</span> cette lutte. Le +roi Daoud (1377-1386) fut tué, trois de ses successeurs eurent le +même sort, et le quatrième, ʿOtmân ben Idris (1391-1392), +transporta le siège du gouvernement au Bornou. Les Boulala +poursuivirent même leurs rivaux jusque dans ce pays.</p> + +<p>Ainsi, moins d’un siècle après leur départ, les Boulala +revenaient s’installer en maîtres au Kanem. Ils y régnèrent pendant +plus d’un siècle. La dynastie boulala semble avoir été relativement +puissante à ce moment-là. Les habitants du Kanem parlent encore +avec complaisance du grand nombre de <em>derader</em><a id= +"FNanchor_404"></a><a href="#Footnote_404" class= +"fnanchor">[404]</a> (murs, forteresses) que les Boulala avaient +construit dans le pays. On en trouve d’ailleurs des ruines à +Ngossorom (au sud-est de Mondo), à Kélétoa, à Boulkouâ Gorou<a id= +"FNanchor_405"></a><a href="#Footnote_405" class= +"fnanchor">[405]</a> et à Deguerna (au nord-est de Mondo). +L’enceinte de cette dernière peut avoir plusieurs kilomètres de +tour.</p> + +<p>Mais les Boulala n’étaient pas très nombreux, ainsi que semble +l’indiquer ce fragment de chanson kanembou.</p> + +<ul class="simple1"> +<li><em>Abangana Kalo kalégé</em> +</li> + +<li><em>Kalo brouboutouga</em> +</li> + +<li><em>Tcheragono kourma</em> +</li> + +<li><em>Fodo boutâbé</em> +</li> + +<li><em>Djidama Lafiaï laér suyé</em> +</li> + +<li><em>Laérdjé kouéntoubilé</em> +</li> +</ul> + +<ul class="simple5"> +<li>Mon père Kalo, dont la mère est noire,</li> + +<li>Ne veut pas qu’on pousse sans raison les cris d’alarme (de +frayeur)<a id="FNanchor_406"></a><a href="#Footnote_406" class= +"fnanchor">[406]</a></li> + +<li>Sa tribu comprend peu de monde ;</li> + +<li>Il ne veut pas qu’ils meurent ;</li> + +<li>Sa mère est Djidama Lafia, son pantalon est de fer</li> + +<li>Le lacet de son pantalon est comme la braise.</li> +</ul> + +<p>Les Boulala étaient toujours les ennemis du Bornou. Ils +envahirent même ce pays et attaquèrent le roi ʿAli Douramami +(1472-1504). Mais le fils de ce dernier, Idris +Katakarmâbi,<span class="pagenum" id="Page_306">[306]</span> +(1504-1526), reprit la lutte séculaire contre les Boulala, peu +après son avènement au trône, et porta la guerre au Kanem. Les +Boulala, trop peu nombreux pour résister avec leurs seules forces, +s’étaient alliés aux Toubou. Idris battit le prince boulala Dounama +et rentra triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent-vingt-deux +ans après la défaite et la mort de son ancêtre, le roi Daoud. Le +Kanem devint alors une province bornouane.</p> + +<p>Mais les Boulala n’étaient pas complètement réduits. La lutte +reprit sous les successeurs d’Idris, Moḥammed ben Idris +(1526-1545), ʿAli (1545), et Dounama ben Moḥammed (1546-1563). La +résistance des Boulala fut acharnée. Le héros de cette résistance +fut, s’il faut en croire les chansons kanembou, le prince boulala +Kalo. Dans la seconde moitié du <span class= +"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, sous ʿAbdallah ben Dounama, +les Boulala, définitivement vaincus, firent leur soumission. Ils +occupaient, à ce moment-là, la région de Mao, Mondo, Ngouri et +Dibinentchi.</p> + +<p>Cette soumission semble d’ailleurs n’avoir été que passagère. La +turbulence des Boulala — turbulence dont ils donneront constamment +des preuves plus tard — les fit se soulever à nouveau contre le +Bornou. Le roi du Bornou Idris Amsami (1571-1603) avait, en montant +sur le trône, conclu un traité de paix avec le prince boulala ʿAbd +Allah.</p> + +<p>Après la mort de ce dernier, son fils Moḥammed ne tarda pas à +être détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et +s’affranchit de la dépendance du Bornou. La guerre éclata, et Idris +conduisit cinq expéditions contre le Kanem. Les Boulala s’étaient +alliés à une partie des Toubou. La campagne fut dure, mais Idris +réussit finalement à soumettre tout le pays. Après lui, la +puissance du Bornou alla en déclinant et il semble que les Boulala +en aient profité pour se rendre indépendants et commander de +nouveau au Kanem : c’est ce qu’affirment en tous cas les +Toundjour.</p> + +<p>Lorsque les Toundjour, chassés du Ouadaï par ʿAbd el Kerim ben +Djamé, se réfugièrent au Kanem, ils trouvèrent<span class="pagenum" +id="Page_307">[307]</span> les Boulala régnant dans le pays sur les +Kanembou et les Ḥaddâd. Les Toundjour arrivèrent de l’Est dans la +région de Mondo et la lutte s’engagea immédiatement entre eux et +les Boulala. Elle fut acharnée. Les Toundjour ont encore conservé +l’habitude d’appeler <em>damm Boulala</em> (sang des Boulala) une +sorte d’argile noirâtre qui se trouve dans leur pays, voulant +montrer par cette image que le sang de leurs ennemis avait jadis +coulé abondamment.</p> + +<p>Les Boulala, chassés du Kanem, se réfugièrent dans la région de +Massoa (ou Messaoua), à l’est du Baḥr el Ghazal<a id= +"FNanchor_407"></a><a href="#Footnote_407" class= +"fnanchor">[407]</a>. Là, ils construisirent un grand +<em>dourdour</em> (mur), dont les ruines existent encore<a id= +"FNanchor_408"></a><a href="#Footnote_408" class= +"fnanchor">[408]</a>.</p> + +<p>Les Boulala paraissent avoir vécu en bons termes avec les Toubou +leurs anciens alliés du Kanem, qui nomadisaient un peu partout et +notamment dans les régions avoisinant la partie nord du Baḥr el +Ghazal. Des mélanges fréquents durent même avoir lieu entre les +deux populations : nous avons déjà montré que des tribus +toubou se disent d’origine boulala ; nous verrons également, +plus loin, un sultan boulala prendre une femme toubou.</p> + +<p>Des querelles intestines divisèrent les Boulala et amenèrent +l’intervention du Baguirmi. Un prétendant boulala, qui se trouvait +chez les Babalia réussit, grâce à l’appui du mbang du Baguirmi, à +conquérir le kademoul. Le sultan légitime avait péri dans la +lutte ; sa femme, d’origine toubou, réussit à prendre la fuite +avec son fils. Elle se réfugia au Baguirmi et, pour mieux +dissimuler l’identité de son enfant — qui était un rival toujours +possible et dont la vie, par cela même, pouvait être menacée — elle +le déguisa en petite fille : elle lui laissa croître les +cheveux, lui mit le kamfous, des perles autour des reins, de telle +sorte que personne<span class="pagenum" id="Page_308">[308]</span> +ne pouvait reconnaître dans cette enfant le fils de l’ancien sultan +boulala.</p> + +<p>Mais, pendant que Djili Esa Toubou était ainsi caché au +Baguirmi, toutes sortes de malheurs s’abattaient sur les +Boulala : la maladie les décimait, la tribu ne réussissait +plus dans ses expéditions de guerre, les lances se brisaient +d’elles-mêmes dans les mains des guerriers, etc. Les fagara, +interrogés, déclarèrent que cet état de choses durerait tant que +les Boulala n’auraient pas remis le sultan légitime à la tête de sa +tribu, que celui-ci existait quelque part au Baguirmi et qu’il +fallait aller l’y chercher. Des Boulala furent alors envoyés à la +recherche de Djili Esa Toubo : ils découvrirent la supercherie +de sa mère et en rapportèrent l’heureuse nouvelle à Massoa. Une +députation alla aussitôt chercher Djili : on lui coupa les +cheveux, il fut circoncis et il devint le chef des Boulala. Djili +fut un chef très entreprenant. C’est lui qui devait mener les +Boulala à la conquête du Fitri. Barth le désigne sous le nom de +Djil Chikomémi, ce qui veut dire Djil, fils de Chikomé. Mais les +Boulala ne se servent que du nom de la mère et l’appellent Djili +Esa Toubo.</p> + +<p>La région sablonneuse de Massoa, fertile surtout en +palmiers-doum et hadjlidj, faisait vivre assez misérablement la +tribu. De plus, pendant la plus grande partie de l’année, on était +obligé d’avoir recours à l’eau de puits. Tout cela ne rendait pas +le pays bien attrayant pour une population sédentaire comme les +Boulala. Aussi, lorsque les habitants du Fitri, les Abou Semen (ou +Am Semen), d’origine kenga, vinrent proposer à Djili de faire la +conquête de leur pays et de les débarrasser des Kouka, le chef des +Boulala accepta-t-il aussitôt.</p> + +<p>La lagune Fitri, alors bien plus étendue qu’aujourd’hui, était +peuplée d’hippopotames et de caïmans, et le poisson y était +abondant. Le pays était, sauf toutefois pendant l’hivernage, peuplé +de gibier de toute sorte : éléphants, buffles, girafes, +antilopes, etc. De plus, l’abondance de l’eau rendait la terre très +fertile. Entre ce pays et la région sablonneuse<span class= +"pagenum" id="Page_309">[309]</span> et sèche de Massoa, les +Boulala ne devaient pas hésiter.</p> + +<p>Le Fitri avait d’abord vu camper sur ses bords les Pouls, partis +depuis vers le Sud-Ouest. Il avait été ensuite occupé par des gens +d’origine kenga, venus des montagnes du Sud. Ceux-ci, qui +habitaient des villages autour de la lagune, furent soumis par les +Kouka, population arrivée de l’Est. Les Kouka, devenus ainsi les +maîtres du pays, se montraient particulièrement durs à l’égard des +vaincus.</p> + +<p>Un jour, deux Boulala de Massoa vinrent enlever deux femmes au +Fitri, à Modomo. L’habitant de Modomo ainsi lésé, un Am Semenaï, +suivit la trace des ravisseurs et alla demander justice à Djili Esa +Toubo. Celui-ci lui fit rendre ses femmes et la réputation de +justice et de bienveillance du chef boulala se répandit chez les Am +Semen. Sur ces entrefaites une troupe de 79 cavaliers dadjo +(fraction Tenilia), originaires du Sila et du Moubi, vint camper +dans les environs de Koudou et de Marasouba (Gos Souar). Ces +gens-là cherchaient, paraît-il, un pays qui leur convînt, afin de +pouvoir s’y installer.</p> + +<p>Les Am Semen allèrent alors les trouver et leur proposèrent de +chasser les Kouka, avec l’aide des Boulala. Les Dadjo acceptèrent +et on décida de dépêcher Délékaroua (pour les Am Semen) et +Nebdounia (pour les Dadjo) auprès de Djili Esa Toubo. Délékaroua +prit avec lui du mil, de l’herbe verte, du settèb (plante aquatique +dont la tige est comestible) du djadjélma (fruits de l’herminiera) +et du poisson. Les deux envoyés allèrent trouver Djili à Massoa, et +Délékaroua fit une description magnifique du Fitri au sultan. Il +dit que la lagune avait de l’eau toute l’année et que les habitants +n’étaient point obligés de creuser des puits, qu’il y avait +constamment de l’herbe verte pour les chevaux, que le pays donnait +plusieurs récoltes de mil par an, qu’on trouvait dans la lagune des +plantes comestibles et du poisson, que le gibier était abondant, +etc. ; et il montra ce qu’il avait apporté. Délékaroua conclut +en proposant au sultan boulala de chasser les Kouka et de régner à +leur place sur le riche<span class="pagenum" id= +"Page_310">[310]</span> pays qu’était le Fitri. Djili accepta. Les +Boulala de Massoa, d’El Lihan se rassemblèrent, et il semble même +qu’il fût fait appel à des Babalia des bords du Tchad. Djili +envahit alors le Fitri.</p> + +<p>La lutte fut acharnée entre les Boulala et les Kouka. Les +premiers ne remportaient aucun avantage décisif et la lutte +semblait devoir s’éterniser. Les Boulala, pour arriver à leurs +fins, eurent alors recours à la ruse. Ils feignirent de douter du +courage des Kouka et proposèrent à ces derniers un combat +décisif : les deux troupes ne monteraient que de jeunes +chevaux, de telle sorte que, les lâches ne pouvant plus s’enfuir +aussi facilement, le parti vaincu n’aurait plus qu’à céder +définitivement la place. Les Kouka, voulant montrer qu’une pareille +rencontre ne leur faisait point peur, acceptèrent la +proposition.</p> + +<p>Les Boulala montèrent des chevaux adultes, auxquels ils avaient +préalablement coupé la crinière et tondu la queue. Ils donnèrent +ainsi le change à leurs ennemis qui, eux, ne montèrent que de +jeunes chevaux. Le combat s’engagea. Bientôt les jeunes chevaux des +Kouka, accablés par la fatigue, la chaleur et la soif, n’obéirent +plus à la main de leurs cavaliers. Les Boulala, montés sur des +chevaux vigoureux, eurent alors facilement raison de leurs +adversaires.</p> + +<p>Les Kouka, vaincus, quittèrent en grande partie le Fitri et se +dispersèrent de tous les côtés. Ils se réfugièrent dans la vallée +de la Batah (jusqu’à Birket-Fatmé), au Médogo, du côté du Sud +(Bouloulou, Delbini, Bayo, etc.), du côté de l’Ouest (Guemra et +surtout région montagneuse d’Aouni) et même au Kanem (Goudjer).</p> + +<p>Les Kouka qui restèrent au Fitri et les Am Semen se trouvèrent +dès lors sous la domination des Boulala. Ces derniers parlaient le +kanembou et l’arabe. Mais ils se mélangèrent à la population du +Fitri, dont ils prirent les habitudes et la langue (<em>tar +lis</em>), et ils perdirent peu à peu l’usage du kanembou. La +génération du père du sultan actuel fut la dernière qui eut encore +quelques notions de kanembou.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_311">[311]</span>Les Boulala +vécurent dès lors à proximité du Baguirmi. La formation de cet +État, comme nous le verrons plus loin, remontait à environ un +siècle. Le chef qui avait, le premier, pris le titre de mbang était +ʿAbdallah. Barth et Nachtigal ne sont pas d’accord sur la date de +son règne : le premier croit qu’ʿAbdallah régna de 1620 à 1630 +et le second indique de 1568 à 1608. Nous avons déjà montré que ce +n’étaient point les Boulala qui, avant l’arrivée des Kenga dans le +pays, prélevaient un impôt sur les Pouls habitant au nord du Baḥr +er Rigueïg. Les prédécesseurs de ʿAbdallah — Birni Bessé, Loubatko, +Malo — n’eurent donc pas à les combattre et à les rejeter sur le +Fitri. Les indigènes contre lesquels durent lutter ces princes +baguirmiens étaient des Kouka. L’erreur s’explique par ce fait que +les Boulala sont depuis très longtemps les maîtres du Fitri +(<em>siyâd Fitri</em>). On a ainsi pu être amené à croire que les +habitants du Fitri, ennemis des premiers sultans Baguirmiens, +étaient des Boulala. Cela se comprend d’autant mieux, d’ailleurs, +que les sultans boulala de Yao furent souvent en état d’hostilité +avec le Baguirmi.</p> + +<p>Il est impossible de dire exactement à quelle époque les Boulala +vinrent s’installer au Fitri. Nous savons simplement qu’ils furent +chassés du Kanem par les Toundjour, peu de temps après l’avènement +de ʿAbd el Kerim au Ouadaï (en 1635, date de Nachtigal). Mais nous +ne savons pas combien de temps ils restèrent à Messaoua. Nous avons +vu cependant, à propos de Djili Esa Toubo, qu’il se produisit une +intervention des Baguirmiens dans les affaires des Boulala. Comme, +d’autre part, le premier mbang qui ait fait son apparition au Baḥr +el Ghazal est Bourgoumanda (1635-1665), c’est donc vers cette +époque que les Boulala seraient venus au Fitri. Nous savons +d’ailleurs que Bourgoumanda avait donné sa sœur en mariage au chef +des Boulala, et il ne serait pas étonnant que ce chef fût Djili Esa +Toubo, qui avait été élevé au Baguirmi et qui, venant s’installer à +côté de Bourgoumanda, avait tout intérêt à se concilier l’appui de +ce puissant prince. De plus, Djili appartenait à la famille royale +du Bornou et, à ce titre,<span class="pagenum" id= +"Page_312">[312]</span> devait jouir d’un certain prestige aux yeux +de Bourgoumanda.</p> + +<p>Quant à l’attaque des Ouadaïens contre le Fitri, elle a dû avoir +lieu à l’instigation des Kouka réfugiés dans la vallée de la +Batah : il semble tout naturel que ceux-ci aient appelé à leur +secours le souverain du Ouadaï, pour tâcher de reprendre le Fitri +aux Boulala. Lors de cette attaque, la sœur de Bourgoumanda, Zâra, +tomba entre les mains des Ouadaïens. Cela amena l’intervention du +mbang, qui battit les bandes ouadaïennes à Rabbana, à l’ouest de +lagune, et délivra la prisonnière.</p> + +<p>Mais ces bonnes relations entre Baguirmiens et Boulala ne +durèrent point. Les sultans du Baguirmi aimaient la guerre et le +pillage, et les habitants du Fitri et du Médogo ne devaient pas +être épargnés. De plus, les Boulala profitaient des luttes +intestines qui éclataient assez souvent au Baguirmi, pour faire des +razzias dans la région nord du pays. Cela leur valait d’ailleurs de +terribles ripostes de la part des Baguirmiens. C’est ainsi que, +sous le mbang Hadji, ou Moḥammed el Amin (1751-1785), les Boulala +furent atrocement persécutés par le fatcha Kano. Ils étaient +tellement traqués par ce dernier qu’ils ne se sentaient jamais en +sûreté : leurs chevaux étaient constamment bridés et sellés, +même la nuit, et, à la moindre alerte, les Boulala fuyaient au +grand galop l’approche des Baguirmiens.</p> + +<p>Sous le règne de ʿAbd er Raḥman Gaouranga (1785-1806), le Fitri +fut encore attaqué par une armée baguirmienne, ayant à sa tête le +fatcha Araouéli, le mbarma, l’alifa de Moïto et le ngarmané. Le +sultan boulala, Djourab el Kebir, qui avait succédé à son père +Moḥammed Morcho, fut battu et tué à Kabara. Les vainqueurs firent +un riche butin et rentrèrent ensuite au Baguirmi. Djourab el Kebir +fut remplacé par son oncle Abou Sekkin, frère de Moḥammed Morcho. +Après la défaite de Kabara, Abou Sekkin s’était enfui à Djeziré, +sur la Batah. Il revint au Fitri, après le départ du gros de +l’armée baguirmienne, réussit à battre une troupe ennemie à +Takétté, et délivra le pays.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_313">[313]</span>Les Ouadaïens, +qui avaient déjà fait autrefois leur apparition dans ces contrées, +revinrent sous le règne de ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815). Ce +sultan envahit le Baguirmi, s’empara de Massnia et fit un grand +massacre des habitants, dans lequel périt le mbang Gaouranga. Il +recueillit un butin considérable et, avant de quitter le pays, il +installa comme souverain un fils de Gaouranga, Ngarba Bira. Mais, +après son départ, le fatcha Araouéli battit le mbang, qui fut pris +et tué, et il le remplaça par son frère Bourgoumanda. Les Ouadaïens +intervinrent encore pour installer au Baguirmi le ngaré Daba, un +autre fils de Gaouranga, qui s’était réfugié au Ouadaï. Mais ils ne +purent atteindre leur but. La lutte ayant éclaté entre Bourgoumanda +et son fatcha Araouéli, le mbang fut finalement obligé de se jeter +dans les bras de Saboun. Celui-ci lui fournit des troupes, sous +condition toutefois que Bourgoumanda s’engagerait à payer +dorénavant un tribut régulier. Araouéli fut alors battu et fait +prisonnier, et le Baguirmi devint un état vassal du Ouadaï.</p> + +<p>Le Fitri reconnaissait également la suzeraineté du Ouadaï. Le +sultan boulala allait recevoir l’investiture à Abéché et payait un +tribut annuel. L’aide des Ouadaïens fut souvent réclamée par des +princes boulala aspirant au kademoul, et cette intervention +étrangère fut un élément de trouble de plus dans le foyer de +divisions et de discordes qu’était le Fitri.</p> + +<p>La situation des sultans boulala s’était profondément modifiée +vis-à-vis du Baguirmi. Ils pouvaient maintenant recourir aux +Ouadaïens pour résister aux attaques de leur puissant voisin. Leurs +doléances étaient d’ailleurs toujours bien accueillies à la cour +d’Abéché, où l’on n’aimait guère les Baguirmiens. Aussi Boulala et +Baguirmiens étaient-ils constamment en lutte. Les Baguirmiens +faisaient des incursions au Fitri et obligeaient les sultans +boulala à abandonner Yao pour un temps. D’autre part, les Boulala +allaient piller les régions reconnaissant l’autorité du Baguirmi, +Debaba, Tania, Moïto, Aouni, etc., et parfois même poussaient leurs +razzias jusque dans le Baguirmi proprement dit.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_314">[314]</span>La situation +était à peu près la même avec les autres voisins du Fitri. Les +Boulala vivaient en désaccord avec les Médogo et ils étaient dans +un état permanent d’hostilité avec les Gourân (Kreda et +Kecherda).</p> + +<p>Le sultan boulala Abou Sekkin avait donné une de ses filles en +mariage à son neveu Dogo, un fils de Moḥammed Morcho. L’aguid el +baḥr Atoga, étant de passage au Fitri, manifesta à Abou Sekkin le +désir d’épouser une princesse boulala. Il voulait, par cette +alliance, rehausser sa situation et se ménager un appui chez les +Boulala. Abou Sekkin ayant proposé la fille de Moḥammed Morcho, +Dogo refusa de laisser sa sœur se marier avec Atoga. Le sultan, +très froissé, prit alors sa fille, qui était la femme de Dogo, et +la donna à l’aguid el baḥr. Il est vrai qu’il proposa à Dogo de lui +donner en mariage sa seconde fille, qui était alors très +jeune : mais Dogo refusa et les rapports furent dès lors très +tendus entre le sultan et son neveu. Lors de la mort d’un fils +d’Abou Sekkin, Dogo vint avec ses gens organiser un grand tam-tam +de réjouissance sur le rocher de Yao. Le sultan, furieux, fit tuer +le musicien.</p> + +<p>Dogo quitta alors le Fitri avec ses gens et se réfugia au +Médogo. Il alla ensuite au Ouadaï proposer à l’aguid el Djaadné +Masoud de venir au Fitri attaquer Abou Sekkin. L’aguid refusa et +Dogo, retournant au Fitri, se fit battre par Abou Sekkin près de +Kabara et mourut à Kéfri. Ses gens s’enfuirent au Ouadaï, où le +frère de Dogo, Mousa, décida enfin l’aguid el Djaadné à intervenir +en sa faveur. Abou Sekkin fut alors battu à Déléb et se réfugia au +Kanem, où il resta sept ans. Au bout de ce temps-là, il revint au +Fitri et battit Mousa à Toumsa. Ce dernier s’enfuit au Ouadaï et +alla demander aide et secours à Saboun, qui ne voulut pas +intervenir au Fitri et laissa Abou Sekkin régner sur ce pays. Ce +dernier vécut donc paisiblement à Yao, où il mourut vers 1821.</p> + +<p>Son fils Djourab lui succéda. Mais, à ce moment-là, le sultan du +Ouadaï, Yousof Kharifeïn (1815-1830), qui était en<span class= +"pagenum" id="Page_315">[315]</span> lutte avec Bourgoumanda, +intervint au Fitri. A l’approche des Ouadaïens, Djourab et son +frère ʿAbdoullahi s’enfuirent au Kanem et Mousa redevint alors le +sultan des Boulala (1824). Il ne régna d’ailleurs qu’une année. +Djourab revint, après le départ des Ouadaïens, et Mousa fut battu +et tué à Melmé. Djourab resta un an sultan du Fitri (1825-1826). Il +voulut résister lorsque les Ouadaïens revinrent, amenés par +Nguerbaï, un frère de Mousa. Mais il fut battu et dut s’enfuir au +Yéssiyé. Il passa de là au Baguirmi, puis au Bornou et au Kanem. +Son frère ʿAbdoullahi, blessé, s’était sauvé dans la lagune ; +il réussit à s’échapper et à gagner le Médogo.</p> + +<p>Rentré à Yao, Nguerbaï prescrivit le massacre de soixante-dix +Boulala, partisans de Djourab. Il ordonna de couper les parties +sexuelles de ces malheureux et de les leur placer dans la +bouche.</p> + +<p>Un page (<em>touèr</em>) du sultan Chérif, Fataha el Djelil, +grand ami de ʿAbdoullahi, prit ce dernier au Médogo et l’emmena à +Abéché. Une sœur de ʿAbdoullahi donna cinquante pagnes à celui-ci, +pour lui permettre d’offrir au sultan un « salam » +convenable. ʿAbdoullahi put donc habiter Abéché, où il resta 15 +ans. Nguerbaï, le sultan du Fitri, étant devenu aveugle, son fils +Maḥmoud alla à Abéché demander l’investiture. Mais Chérif tenait à +remplacer Nguerbaï par ʿAbdoullahi, qu’il connaissait depuis +longtemps. Il voulait s’attacher ainsi la famille de Djourab, que +Kharifèïn avait malmenée, et s’attirer les sympathies des Boulala, +qui avaient eu fort à souffrir des vengeances de Nguerbaï. Mais +ʿAbdoullahi ne voulut point accepter le kademoul. Mandé à plusieurs +reprises par le sultan, il refusa constamment. Chérif eut beau +insister, ʿAbdoullahi tint bon : il dit que son frère Djourab +qu’il aimait beaucoup, avait déjà été sultan des Boulala, qu’il +appartenait par conséquent à ce dernier de reprendre le kademoul, +et que lui, ʿAbdoullahi, ne pourrait devenir le chef des Boulala +qu’après la mort de Djourab. Chérif se rendit à ses raisons et le +pria d’amener son frère à<span class="pagenum" id= +"Page_316">[316]</span> Abéché. ʿAdoullahi partit pour Boullong, +dont le chef lui donna un cheval : il gagna le Bornou et +rejoignit enfin Djourab au Kanem. Ce dernier reçut l’investiture de +Chérif et régna au Fitri de 1841 à 1879. Maḥmoud et les descendants +de Moḥammed Morcho, ainsi déçus dans leurs espérances, se +réfugièrent au Ouadaï avec leurs partisans. Ces Boulala forment +encore actuellement le grand village de Djurdjura, entre la Batah +et les montagnes du Médogo, et sont toujours les ennemis de leurs +compatriotes du Fitri.</p> + +<p>Le sultan Djourab avait déjà dépassé la trentaine, lorsqu’il +revint au Kanem pour prendre le commandement des Boulala. Homme +intelligent et instruit par l’expérience, il gouverna le Fitri avec +beaucoup de bon sens. Esprit cultivé, il a laissé parmi les Boulala +une réputation de savant (<span class="arabic">عالم</span> +<em>ʿâlem</em>). Il était l’ami du cheïkh ʿOmar, qu’il avait connu +pendant son exil au Bornou. Le sultan ʿAli, qui régna au Ouadaï à +partir de 1858, le tenait également en très haute estime.</p> + +<p>Les Boulala vivaient en désaccord avec leurs voisins du +Baguirmi : les deux populations échangeaient les coups de main +et les pillages. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri, +où ils venaient enlever des troupeaux et faire des captifs. Les +Boulala, de leur côté, ripostaient en pénétrant dans le +Baguirmi : ainsi l’aguid Doud, qui commandait la cavalerie de +Djourab, alla piller la région de Djogodé et razzia Baloo ; un +parti de Boulala poussa même jusqu’à Massnia. Comme le Fitri +dépendait directement du Ouadaï, cet état de choses devait +forcément avoir une répercussion fâcheuse sur les relations déjà +peu amicales que le sultan ʿAli entretenait avec le mbang Abou +Sekkin. Ce dernier avait d’ailleurs multiplié les insolences et les +provocations envers son suzerain d’Abéché. Une attaque dirigée +contre le Fitri par le fatcha, qui gouvernait alors la région de +Moïto, fit éclater la guerre entre le Ouadaï et le Baguirmi en +1870-1871. Le fatcha pénétra au Fitri vers le milieu de 1870. Le +tchéroma ʿAbdoullahi, qui se trouvait à Melmé, prévint +immédiatement son père : Djourab s’empressa de réunir ses +Boulala,<span class="pagenum" id="Page_317">[317]</span> fit +avertir ʿAli et évacua Yao. Le sultan du Ouadaï, irrité déjà depuis +longtemps par l’insolence de son vassal, commença ses préparatifs +de guerre dès la fin de la saison des pluies et entra en campagne +au mois de décembre 1870. Djourab prit part au siège et à la prise +de Massnia avec son contingent de Boulala, dont le camp fut +installé au nord-est de la ville. Les Boulala retournèrent ensuite +chez eux chargés de butin.</p> + +<p>Ce fut Djourab qui reçut Nachtigal et son compagnon El Fadhel à +Boukkou, tout près de Melmé, en 1873. L’explorateur nous raconte +comment Djourab mettant à profit la grande considération dont il +jouissait, aplanissait les difficultés qui pouvaient s’élever entre +ses sujets et les bandes ouadaïennes circulant dans le pays, +lesquelles, selon leur habitude, se montraient avides et +arrogantes.</p> + +<p>A la mort de Djourab, son fils Ḥassen Baïkouma prit le kademoul. +Il régna sept ans à Yao (1879-1886). Il y eut lutte d’ailleurs +entre lui et Gadaï, un autre fils de Djourab. Gadaï se réfugia avec +ses partisans dans la région d’Aouni, mais il ne réussit pas à +prendre l’avantage sur son frère. C’est à cette époque-là que +passèrent rapidement au Fitri les deux explorateurs italiens +Massari et Matteucci, qui faisaient leur traversée de l’Afrique, de +la mer Rouge au golfe de Guinée (1880-1881). Le sultan actuel des +Boulala, Ḥassen Abou Sekkin, se rappelle très bien leur passage. +Massari et Matteucci ne restèrent à Yao ou dans les environs que du +20 au 26 décembre 1880. Ils furent très bien reçus par Ḥassen +Baïkouma, le « simpatico sultano », qui les traita +« con gran gentilezza. »</p> + +<p>A la mort de Ḥassen Baïkouma, Gadaï alla à Abéché solliciter +l’appui du djerma ʿOthman, le gouverneur ouadaïen du Fitri, afin +d’obtenir le kademoul. Mais Djili, un autre fils de Djourab, +réussit à s’installer à Yao, avec l’aide de l’aguid el baḥr El +Gadem. Il y resta trois ans (1886-1889). Gadaï fut ensuite +intronisé par le djerma ʿOthman, et Djili se réfugia au Ouadaï. Le +fils de ʿAbdoullahi, Ḥassen Abou Sekkin, qui était<span class= +"pagenum" id="Page_318">[318]</span> détesté du djerma et de Gadaï, +s’enfuit chez les Kirdi du Sud-Est. Gadaï, pour conserver la faveur +de ʿOthman, mit le pays en coupe réglée. Partant de ce principe que +le Fitri était la propriété du djerma et que les Boulala devaient +s’estimer très heureux de ce que celui-ci voulût bien ne pas tout +prendre, il ruina complètement ses sujets. Les suspects étaient +massacrés ou réduits en esclavage et il y eut de nombreux villages +détruits. Gadaï envoyait sans cesse au djerma des captifs et des +présents. Aussi jouissait-il de la faveur de ʿOthman, alors tout +puissant au Ouadaï, et semblait-il devoir régner paisiblement au +Fitri.</p> + +<p>Cependant Ḥassen, toujours dans les montagnes des fétichistes, +ne désespérait point. L’histoire du Ouadaï et celle du Fitri +avaient été fertiles en changements de toute sorte et il avait le +droit d’escompter qu’un événement favorable pour lui pourrait se +produire un beau jour. D’ailleurs, et il aime bien le raconter, un +faqih, d’une famille de fagara très considérée au Fitri, lui avait +prédit qu’il régnerait un jour chez les Boulala.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, les Français arrivaient au Tchad. En 1901, +le lieutenant-colonel Destenave entrait en lutte avec les Senoussia +du Kanem. En même temps, des troubles éclataient au Ouadaï et Acyl +s’enfuyait vers l’Ouest. Après avoir battu deux fois les troupes +qui le poursuivaient, le jeune prétendant ouadaïen allait +s’installer près du rocher de Kalkélé (à l’est de Moïto). Il +s’était assuré la neutralité de ʿAbd er Raḥman, sultan du Médogo, +et Gadaï lui avait juré sur le Qorân de rester également +neutre.</p> + +<p>Une délégation, envoyée par Acyl, se présenta à Ngouri au +Commissaire du Gouvernement p. i. (8 novembre 1900), pour +solliciter l’appui des Français. Ḥassen, de son côté, était déjà +venu à Fort-Lamy demander au lieutenant-colonel Destenave de +l’aider à chasser Gadaï du Fitri. Ce dernier avait du reste +ouvertement violé le serment fait à Acyl : il renseignait +Aḥmed abou Ghazali, le sultan du Ouadaï, sur les agissements du +prince fugitif, et il avait même fait<span class="pagenum" id= +"Page_319">[319]</span> massacrer quelques partisans de celui-ci. +Gadaï était donc devenu l’ennemi commun de nos deux protégés.</p> + +<p>Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec un peloton de +spahis : Acyl et Ḥassen l’accompagnaient. Acyl, avec ses 200 +partisans, surprit Gadaï à proximité de Malabesse. Ce dernier fut +battu et tué, et Ḥassen le remplaça comme sultan des Boulala. Le +fils de Gadaï, le tchéroma Ngaré, se réfugia à Aouni avec ses gens. +Il essaya plus tard de chasser Ḥassen de Yao, mais il fut vaincu +sans peine par celui-ci. Il se rendit alors chez Gaourang, qui +l’envoya à Fort-Lamy. Le Commandant du Territoire l’installa +finalement à l’est de Massakory, où il fonda le plus grand village +du Dagana.</p> + +<p>Quant à Ḥassen, à qui ses ennemis reprochaient d’avoir amené les +chrétiens au Fitri, il devint à partir de ce moment-là un objet de +haine pour les Ouadaïens. Le djerma ʿOthman, qui voyait tarir sa +plus belle source de revenus, fut l’ennemi le plus acharné de +Ḥassen. L’ex-sultan Djili, qui se trouvait au Ouadaï, devint le +prétendant boulala soutenu par le djerma ʿOthman et les +Ouadaïens.</p> + +<p>Il n’avait été laissé, au début, qu’un peloton de spahis en +observation à Yao. La situation générale ne permettait pas de +défendre le Fitri et le peloton devait se replier en cas d’attaque. +Ce n’est qu’en juin 1904 que de l’infanterie fut installée à Yao et +que ce poste devint un poste permanent.</p> + +<p>En août 1904, le lieutenant du Fitri recevait une lettre du +djerma ʿOthman, dans laquelle celui-ci disait « qu’il +partageait les idées de l’aguid el Djaadné et que, comme il avait +été convenu, pas un homme du Ouadaï n’irait dans le pays des blancs +tant qu’un blanc ne viendrait pas au Ouadaï ; que le pays +était musulman et que les blancs avaient été appelés et amenés par +Ḥassen ; qu’il demandait l’évacuation du Fitri, du Baguirmi et +qu’il enjoignait aux blancs de rester dans le pays de Rabah, sur la +rive gauche du fleuve Chari ». Le Fitri ne fut naturellement +pas évacué.</p> + +<p>Le 31 janvier 1905, Kalamtam (captif du djerma ayant un +commandement militaire) attaqua le village de Yao. Il +fut<span class="pagenum" id="Page_320">[320]</span> repoussé par le +lieutenant Repoux. L’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya, qui +campaient à 1.500 m. du rocher de Yao, furent attaqués par le +lieutenant, le 1<sup>er</sup> février, à l’aurore, et prirent la +fuite. Le capitaine Rivière, accouru à la rescousse, surprit le 4 +février vers 5 heures du matin, tout près de Seïta, le camp +ouadaïen endormi ; les aguids furent mis en déroute, et les +Ouadaïens s’enfuirent en abandonnant leurs chevaux, leurs selles et +une partie de leurs armes. L’affaire de Yao et celle de Saïta +eurent un grand retentissement dans tout le pays.</p> + +<ul class="simple1"> +<li><em>Khaber dja dehhaba</em> +</li> + +<li><em>Kalamtam nazel (khater) fi Yao</em> +</li> + +<li><em>Nesara gam drob</em> +</li> + +<li><em>Khallo seridj braïké</em><a id="FNanchor_409"></a><a href= +"#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a> +</li> +</ul> + +<ul class="simple5"> +<li>Une nouvelle est arrivée tout récemment</li> + +<li>Kalamtam est allé à Yao</li> + +<li>Le blanc s’est levé, a tiré des coups de fusil.</li> + +<li>Et ils ont abandonné leurs selles honteusement.</li> +</ul> + +<p>Ces deux échecs firent beaucoup de tort au djerma ʿOthman déjà +peu aimé du sultan Doud-Mourra à cause de sa puissance au Ouadaï et +de son caractère intrigant. Ils augmentèrent par contre le +ressentiment des Ouadaïens contre Ḥassen et, en mars 1905, le +djerma ʿOthman écrivait de nouveau au commandant du poste de Yao +« que les Ouadaïens avaient marché sans sa permission, +entraînés par Djili, qui voulait tuer Ḥassen son ennemi ; +qu’il y avait toujours eu la paix entre les Français et le Ouadaï, +et que ce qui avait pu la troubler c’était Ḥassen, lequel se +mettait toujours entre les Ouadaïens et les Français ».</p> + +<p>Le sultan Ḥassen est très dévot et aussi quelque peu couard. On +raconte même que, dans un combat contre les Kreda, il eut une +défaillance pitoyable.</p> + +<ul class="simple1"> +<li><span class="pagenum" id="Page_321">[321]</span><em>Tari +djédadaé</em> +</li> + +<li><em>Seltan Boulala êb mela ed dar</em> +</li> + +<li><em>Tchéroma Ḥassan fi Yao</em> +</li> + +<li><em>Khalla djawadah</em><a id="FNanchor_410"></a><a href= +"#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a> +</li> +</ul> + +<ul class="simple5"> +<li>Volant comme une poule</li> + +<li>Le sultan des Boulala a couvert le pays de honte ;</li> + +<li>Le tchéroma Ḥassan de Yao</li> + +<li>A abandonné son cheval.</li> +</ul> + +<p>Aussi le gros Ḥassen se gardait-il soigneusement d’un coup de +main des Ouadaïens pour l’assassiner ou s’emparer de lui. La nuit +venue, il prenait toujours ses précautions : des Boulala, +couchés en travers des portes successives qui mènent à son +appartement, gardaient avec soin sa précieuse personne. Il avait +constamment à portée de sa main une carabine et un revolver +chargés, car il se serait brûlé la cervelle, disait-il, plutôt que +de tomber vivant entre les mains de ses ennemis. C’est un brave +homme, d’ailleurs, qui adore le thé parfumé à la menthe et bien +sucré et il a dû être follement heureux lorsque, au commencement de +1908, le poste-frontière a été transporté à Atya, sur la Batah, +couvrant ainsi le Médogo et Fitri.</p> + +<h4><em>LA POPULATION BOULALA</em> +</h4> + +<p>Les vrais Boulala, les Boulala de race, sont la minorité au +Fitri. Les luttes intestines d’autrefois les ont décimés et ont +fait s’exiler une bonne partie d’entre eux. C’est donc une erreur +de croire que tout habitant du Fitri est un Boulala. Les Abou Semen +forment la majorité et, comme ces indigènes ne sont guère +intelligents, c’est à eux surtout que doit s’appliquer l’expression +courante et peu flatteuse de « bête comme un +Boulala ».</p> + +<p>Les Boulala, qui, comme nous l’avons vu, sont +d’origine<span class="pagenum" id="Page_322">[322]</span> kanembou, +se sont fortement mélangés aux Kouka et aux Abou Semen et ont le +teint beaucoup plus foncé que leurs frères du Kanem. Nachtigal +disait qu’ils avaient « le teint cuivré ou bronzé et souvent +plus clair que celui des Toubou ». Il est probable que +Nachtigal s’est trompé. Mais, somme toute, cela pouvait être vrai +en 1873. Ce ne l’est plus maintenant. Le teint des Boulala est +généralement <em>asoued</em> (noir)<a id= +"FNanchor_411"></a><a href="#Footnote_411" class= +"fnanchor">[411]</a>, parfois <em>azreq</em> (noir gris) et, plus +rarement, <em>akhder</em> (bronzé). La plupart des Boulala sont +grands et bien bâtis. On trouve parfois chez eux des nez épatés et +des lèvres lippues. Beaucoup de Boulala se rasent complètement, les +autres gardent la barbe et la moustache : ce dernier fait +frappe d’ailleurs l’Européen, car les autres indigènes (Arabes, +Kanembou, etc.) ne gardent généralement pas la moustache. Les +Boulala se rasent la tête, mais certains d’entre eux laissent +croître leurs cheveux et les arrangent même en petites tresses, +selon la mode ouadaïenne.</p> + +<p>Les Boulala sont médiocrement intelligents. Cela tient surtout à +l’abus de la merissé (bière de mil) et aussi au quasi-esclavage +dans lequel ils étaient plongés avant notre arrivée, car le sultan +boulala gouvernait alors en vrai despote. Ils étaient autrefois +très turbulents et se battaient souvent, soit avec leurs voisins, +soit entre eux.</p> + +<p>Les femmes boulala sont grandes, bien faites et ont dans tout le +pays une certaine réputation de beauté. Le cheïkh Moḥammed el +Tounesi rangeait les Kouka, les Médogo et les Boulala sous le seul +nom de Kouka et distinguait trois divisions. C’est probablement des +femmes boulala qu’il veut parler, lorsqu’il dit : « Une +des trois divisions fournit des femmes magnifiques, préférables +même aux plus attrayantes Abyssiniennes. Ils ont de jeunes esclaves +qui sont belles à ravir et d’une grâce à soulever toutes les +émotions du cœur ; leurs charmes troublent et bouleversent +l’âme aux plus dévots ascètes et les plongent dans des désirs +voluptueux ».<span class="pagenum" id="Page_323">[323]</span> +Le bon cheïkh exagère toujours un peu. Il est vrai cependant que +les femmes boulala sont recherchées car, indépendamment de leur +beauté, elles ont l’avantage d’engendrer des enfants robustes et de +grande taille, ce qui est très apprécié des indigènes. Elles ont la +réputation d’avoir un tempérament très amoureux et d’être même +quelque peu débauchées. Les femmes boulala ont généralement la +coiffure kouka, l’horrible djemiré. Certaines, plus coquettes, +arrangent leurs cheveux selon la mode ouadaïenne : de petites +tresses très longues qui tombent tout autour de la tête et même sur +le visage. Certains détails de la coiffure différencient les femmes +mariées de celles qui ne le sont pas.</p> + +<p>Les Boulala parlent la langue commune aux Kouka, Médogo et +Boulala (<em>tar lis</em>). Ils parlent aussi l’arabe et c’est cela +surtout qui peut les distinguer des Abou Semen. Parmi ces derniers, +beaucoup ne font que baragouiner quelques mots d’arabe, tandis que +les gens de Boulal (<em>’yal Boulal</em>) connaissent tous cette +langue. D’ailleurs, et cela montre bien que le tar lis n’est qu’une +langue empruntée, toutes les chansons boulala sont en arabe.</p> + +<p>Les Boulala sont de bien médiocres musulmans. Ils sont fiers +cependant d’appartenir à la religion de Moḥammed et parlent avec +mépris des Kirdi (fétichistes). Ils pratiquent la circoncision des +garçons, mais pas l’excision des filles. Ils observent les +pratiques extérieures de l’islamisme (prières, jeûnes du Ramadan, +etc.), mais sans s’y tenir d’une façon bien stricte. Ils célèbrent +avec entrain les trois fêtes habituelles (<em>el mouloud, el fetr, +ed dahyyé</em>). Les deux dernières sont les plus +importantes : le sultan se transporte alors en grande pompe au +rocher de Yao sur lequel se trouve, vers l’extrémité ouest, +l’empreinte des mains et celle du front d’un saint homme qui y fit +sa prière. Elles sont si peu nettes, d’ailleurs, que le sultan fut +obligé de chercher un moment avant de pouvoir nous les montrer. Le +saint homme en question n’est pas Boulal, comme le croit Nachtigal, +car Boulal n’est pas allé au Fitri.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_324">[324]</span>Les Boulala +mangent la viande de phacochère<a id="FNanchor_412"></a><a href= +"#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a> (<em>hallouf</em> ar. +<span class="arabic">هلوف</span>) et ils font un grand usage de la +boisson fermentée obtenue avec le gros mil (<em>merissé</em>)<a id= +"FNanchor_413"></a><a href="#Footnote_413" class= +"fnanchor">[413]</a>. Cette espèce de bière abrutit complètement +ceux qui en abusent. Nous citerons comme exemple le tchéroma ngaré, +de Massakory, qui en consommait plusieurs bourmas tous les jours. +La plupart des rixes qui éclatent sont provoquées par des gens +ivres, rendus furieux par la merissé. Les Boulala mangent également +une espèce de grenouille (<em>ambourbeté</em>), qui abonde au Fitri +à la saison des pluies. Cet animal, au corps très gros et aux +pattes grêles, a un aspect assez répugnant. Les femmes boulala vont +dans la brousse en ramasser de pleins paniers. L’intérieur des +cases est souvent tapissé des mâchoires de cet ignoble batracien. +Quoique la chair de la grenouille ne soit pas prohibée par le +Qoran, elle est cependant considérée comme un aliment impur +(<em>makrouh</em>), et il n’y a guère que les fétichistes, les +Boulala, les Kouka et les Médogo qui en fassent leur +nourriture.</p> + +<p>Les Boulala, quand ils peuvent le faire, ne s’en tiennent pas +aux quatre femmes légitimes autorisées par leur religion. Le sultan +Ḥassen, par exemple, avait au moins une trentaine de femmes et le +tchéroma ngaré en avait bien une quinzaine. Aussi les Kreda, qui +sont des musulmans rigides et austères, parlent-ils avec mépris des +Boulala, ces gens sans principes et sans mœurs, « qui couchent +avec leurs femmes durant le jour ».</p> + +<p>Nous avons vu que les Boulala étaient peu nombreux au Fitri. La +majorité des habitants du pays est formée par les sujets des +Boulala (<em>mesâkin</em> Boulala), Abou Semen et Kouka : ces +gens sont considérés comme n’étant pas de race (<span class= +"arabic">ما حرين</span> <em>ma hourrin, deremdi</em>, en tar lis). +Dans la langue du pays, les Boulala sont désignés sous le nom de +Mâga ou Mâggâ. Les plus purs d’entre eux sont à Melmé et à Yao.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_325">[325]</span>Nous avons déjà +dit que les Boulala s’étaient autrefois mélangés aux Arabes Hémat. +Certains d’entre eux sont même considérés comme descendant d’une +façon plus particulière de ces derniers : ces Boulala se sont +alliés aux Am Melki, et ils forment actuellement le village de +Kessi et une partie de Yao (Tchéranga).</p> + +<p>Les Boulala se divisent en trois fractions : les gens du +sultan (<em>Maglafia</em>), ceux qui sont à la droite du sultan +(<em>Batoa</em>) et ceux qui sont à sa gauche (<em>Nguidjemi</em>). +Les chefs des deux dernières fractions portent respectivement les +noms de Maidelâ et de Yéremi. Les nobles portent le titre de maïna. +Dans les Maglafia, le personnage le plus considérable, après le +sultan (<em>ngaré</em>), est son fils aîné (<em>tchéroma</em>), +l’héritier présomptif : la mère du tchéroma porte le nom de +<em>goumbou</em>. Après lui, viennent ceux qui portent les titres +de <em>baïkouma, kélélé, matéléma, ikhoudma, bourma</em>.</p> + +<p>Le sultan a un certain nombre de dignitaires.</p> + +<p>Le <em>galadima</em>, libre, de la fraction des Nguidjemi, est +un conseiller.</p> + +<p>Le <em>guéréma</em> (<em>kéréma</em>), captif du sultan, +correspond au <em>fatcha</em> du Baguirmi.</p> + +<p>Le <em>djerma</em>, captif, est l’écuyer du sultan et le chef +des serviteurs. C’est lui qui selle le cheval du sultan. Il +correspond au djerma Abou Sekkin du Ouadaï, au djerma Rounga +d’Acyl.</p> + +<p>Le <em>nguérmané</em>, libre, est l’homme de confiance du +sultan, dont il fait exécuter les ordres. Cet emploi est très +important. Le nguérmané sert aussi d’intermédiaire entre le sultan +et ses femmes, mais il n’est pas castrat.</p> + +<p>Le <em>mbarma</em>, Am Semenaï, libre, est chargé de prélever +les impôts. L’<em>ikhoudma</em> a à peu près les mêmes fonctions, +et le <em>sendelma</em>, captif ou libre, a également un petit +emploi analogue.</p> + +<p>Le sultan était autrefois souverain absolu au Fitri. Son bon +plaisir n’était tempéré que par la crainte de voir un prétendant au +kademoul profiter du mécontentement que<span class="pagenum" id= +"Page_326">[326]</span> provoqueraient, chez les Boulala, des +exécutions ou des exactions trop nombreuses. Si cependant il avait +l’appui du grand djerma du Ouadaï, dont le Fitri était une +dépendance, le sultan boulala pouvait alors gouverner selon son +caprice, sans se préoccuper aucunement de l’irritation de ses +sujets. Les armes ouadaïennes l’auraient toujours maintenu à Yao, +même contre le gré des Boulala. C’est pourquoi Gadaï a pu ruiner +impunément le Fitri, jusqu’au moment de notre arrivée.</p> + +<p>Les Boulala observent les formalités en usage au Ouadaï, +lorsqu’ils paraissent devant leur sultan. Ils se présentent pieds +nus, s’accroupissent, découvrent leur épaule droite, détournent les +yeux et frappent doucement des mains en prononçant de nombreux +<em>Allah iensrek !</em><a id="FNanchor_414"></a><a href= +"#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a> et <em>Allah itawwel +’oumrek !</em><a id="FNanchor_415"></a><a href="#Footnote_415" +class="fnanchor">[415]</a></p> + +<p>Nachtigal rapporte que les Boulala « ont un sultan de leur +race qui, curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des +Boulala, est considéré comme étant de meilleure noblesse que le +sultan du Ouadaï lui-même. C’est ainsi que ce vassal a le pas sur +son suzerain, que celui-ci le salue le premier, que le vassal entre +à cheval dans le palais royal et que si tous deux se rencontrent à +cheval, le sultan du Fitri attend que le sultan du Ouadaï ait mis +pied à terre ». Il est probable que ce renseignement a été +donné à Nachtigal par des Boulala. Ce que dit l’explorateur nous a +d’ailleurs été répété au Fitri. Mais les Boulala, comme tous les +autres indigènes, sont naturellement portés à exagérer l’ancienne +puissance de leur tribu. Les sultans du Ouadaï ont pu montrer +autrefois quelques égards envers des princes issus de l’illustre +famille des Séfiya, mais ce serait une erreur de croire que les +orgueilleux descendants de ʿAbd el Kerim reconnaissaient une +supériorité quelconque aux sultans boulala. Il suffit d’ailleurs, +pour être fixé à ce sujet, de savoir avec quelle désinvolture ces +derniers étaient traités par le djerma d’Abéché.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_327">[327]</span>Comme au Ouadaï, +les femmes boulala ne peuvent passer qu’à une certaine distance des +groupes d’hommes, et en se traînant sur les genoux. Quand un homme +et une femme se rencontrent, celle-ci quitte le chemin, se met à +genoux et frappe des mains en disant « Afia ! » +« Lalé ! ». Elle ne se relève que lorsque l’homme +est passé.</p> + +<p>Lors de leurs réjouissances, les Boulala exécutent généralement +le tam-tam kouka. Le cercle des hommes tourne lentement autour de +l’instrument. Les danseurs font de très petits pas, marchant +presque sur place et se dandinent lourdement en agitant leurs +armes. Le cercle des femmes tourne en sens inverse : elles +agitent leur pagne d’un geste rythmé, en balançant leurs mains +tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche. Mais les Boulala +exécutent aussi le tam-tam des Arabes Hémat. Les femmes balancent +alors leurs bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en fléchissant +légèrement sur leurs jambes : toutes font ce mouvement en même +temps. Ou bien encore, leurs bras légèrement repliés sont placés +horizontalement et elles se balancent ainsi d’avant en arrière, +etc.</p> + +<p>Nous avons vu que le Fitri avait été désolé par de fréquentes +discordes et que les princes vaincus quittaient toujours le pays +avec leurs gens. C’est pourquoi il y a actuellement des Boulala un +peu partout. Les Boulala qui se sont expatriés sont d’ailleurs plus +nombreux que ceux restés au Fitri. Du côté de l’Est, on en trouve à +Djurdjura et dans quelques villages du Médogo. Il y en a également +dans la région au sud du Mourtcha, entre les Oulâd Rachid et les +Missiriyé. Nachtigal, qui était passé par là en se rendant à +Abéché, signalait le village boulala de Mandélé. Ce village +n’existe plus et a été remplacé par celui d’Ourel ; les autres +villages boulala de la région sont : Abou Ṭaher, El Khatit, Er +Reméli, Abou Cherganiyé, Abou Koïesti, etc. Ces Boulala sont +installés dans le pays depuis très longtemps. Les indigènes du +Fitri ne savent à quelle époque ils peuvent avoir émigré. On les +désigne d’ailleurs sous le nom de <em>Boulala gousar</em> (les +petits Boulala, ar. <span class="arabic">قصار</span>). A Abéché, il +y a aussi quelques Boulala<span class="pagenum" id= +"Page_328">[328]</span> partisans du Djili : ils comptaient +parmi les clients du djerma ʿOthman, l’ancien suzerain du +Fitri.</p> + +<p>A l’ouest du Fitri, on trouve des Boulala au Baguirmi (Tchekna, +Abouguern, etc.), dans la région montagneuse de Moïto-Aouni +(Gamzouz, Débébé et Gono sont des villages boulala ; Mouti et +Moïto sont en partie boulala) et à côté de Massakory. Ce sont les +fils des nombreux partisans de Djourab qui quittèrent le Fitri +lorsque Nguerbaï fut intronisé par les Ouadaïens, ou bien encore +des gens de Gadaï qui s’expatrièrent à l’avènement de Ḥassen.</p> + +<p>On trouve des Boulala jusque dans le Baḥr Rachid, au nord de la +lagune Iro.</p> + +<p>Certains Boulala se sont mélangés aux Arabes, surtout aux +Salamat, et se sont identifiés à ceux-ci. Ils se rappellent leur +origine boulala, mais ne parlent plus que la langue arabe. On les +appelle <em>Salamat Boulala</em>. Ils sont assez nombreux au +Ouadaï, dans le Baḥr Salamat. Nous citerons également comme +exemple, dans le Territoire, un des villages d’Ardébé.</p> + +<p>Les Nguedjim du Kanem, considérés actuellement comme Kanembou, +sont d’origine boulala.</p> + +<p>Il y a enfin des Boulala au Bornou : à Merkouba, Magomari, +Goudjeba et surtout à Mogodem, où ils étaient autrefois très +nombreux.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp3c01"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_393"></a><a href="#FNanchor_393"><span class= +"label">[393]</span></a>Déjà El Idrisi (<em>Description de +l’Afrique et de l’Espagne</em>, p. 10 du texte, 11-12 de la +traduction) dit que Kougha (<span class="arabic">كوغة</span>, +Gaoga) était sur le bord septentrional du Nil : c’était une +dépendance du Wagarâ, <em>mais quelques-uns des noirs la placent +dans le Kânem</em>. Cf. aussi Desborough Cooley, <em>The Negroland +of the Arabs</em>, p. 103-111.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_394"></a><a href="#FNanchor_394"><span class= +"label">[394]</span></a><em>Gué</em> indique également le pluriel, +en baguirmien.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_395"></a><a href="#FNanchor_395"><span class= +"label">[395]</span></a>On pourra objecter que ce sont là des +rochers isolés (<em>ḥidjar</em>) plutôt que des montagnes. Il est +vrai. Mais rien n’empêche de croire que le royaume du Kanem, dont +l’extension fut autrefois très grande, n’ait exercé son autorité +sur les montagnes du Ouadaï ou même du Darfour. Dans notre +démonstration, nous avons tenu le plus grand compte des dimensions +données par Léon l’Africain au royaume de Gaoga. Il se peut +néanmoins que les données peu précises fournies par ce voyageur ne +soient qu’un résumé des renseignements recueillis par lui auprès de +diverses gens ayant réellement visité l’Afrique centrale. C’est +l’avis du capitaine Modat, qui croit également qu’on doit placer au +Darfour le centre du royaume de Gaoga. Que certains détails donnés +par Léon puissent s’appliquer au Darfour, c’est possible. Mais, au +<span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il n’existait pas +dans ce pays un État musulman comme celui de Gaoga. D’autres +raisons, au surplus, combattent cette thèse. En définitive, nous +restons persuadé que c’est le royaume du Kanem qui fut autrefois +appelé Gaoga.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_396"></a><a href="#FNanchor_396"><span class= +"label">[396]</span></a>« Léon nomme un certain royaume de +Gaoga, que nous ne pouvons placer qu’entre le Chary et le Nil et +qui aurait embrassé tout l’espace compris entre ces deux +fleuves. » D’Escayrac de Lauture, <em>Mémoire sur le +Soudan</em>, page 54. Cet auteur ajoute d’ailleurs que les +assertions de Léon « ont besoin de preuves ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_397"></a><a href="#FNanchor_397"><span class= +"label">[397]</span></a>Barth, <em>Reisen</em> t. III, p. 382.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_398"></a><a href="#FNanchor_398"><span class= +"label">[398]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, III, p. 381.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_399"></a><a href="#FNanchor_399"><span class= +"label">[399]</span></a>Nachtigal, tome III, page 38.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_400"></a><a href="#FNanchor_400"><span class= +"label">[400]</span></a>D’après Gaden (<em>Manuel de la langue +baguirmienne</em>, p. 1) les Boulala auraient adopté la langue des +Kouka après avoir conquis sur eux le Fitri.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_401"></a><a href="#FNanchor_401"><span class= +"label">[401]</span></a><em>Reisen</em>, II, 307.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_402"></a><a href="#FNanchor_402"><span class= +"label">[402]</span></a>Sêf aurait eu trois fils : Ibrahim, +Haroun et Djili el Kebir.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_403"></a><a href="#FNanchor_403"><span class= +"label">[403]</span></a><em>Maga-birna</em> : Boulala du +birni.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_404"></a><a href="#FNanchor_404"><span class= +"label">[404]</span></a>Pluriel de <em>dourdour</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_405"></a><a href="#FNanchor_405"><span class= +"label">[405]</span></a><em>Gorou</em>, en toubou, signifie : +mur, enceinte.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_406"></a><a href="#FNanchor_406"><span class= +"label">[406]</span></a>En arabe : <em>korrorat ma +bedora</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_407"></a><a href="#FNanchor_407"><span class= +"label">[407]</span></a>La tradition rapporte que, à ce moment-là, +les Boulala avaient encore le teint rougeâtre.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_408"></a><a href="#FNanchor_408"><span class= +"label">[408]</span></a>On trouve aussi, dans cette région, des +ruines de constructions boulala à Bir Andjallaï.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_409"></a><a href="#FNanchor_409"><span class= +"label">[409]</span></a>Chanson arabe.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_410"></a><a href="#FNanchor_410"><span class= +"label">[410]</span></a>Chanson boulala (Toutes les chansons des +Boulala sont en arabe).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_411"></a><a href="#FNanchor_411"><span class= +"label">[411]</span></a>Sultan Ḥassen, tchéroma ngaré de Massakory, +etc.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_412"></a><a href="#FNanchor_412"><span class= +"label">[412]</span></a>Sanglier du pays.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_413"></a><a href="#FNanchor_413"><span class= +"label">[413]</span></a>Appelée par ailleurs <em>dolo</em> et +<em>pipi</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_414"></a><a href="#FNanchor_414"><span class= +"label">[414]</span></a>Que Dieu t’accorde la victoire ! +<span class="arabic">الله ينصرك</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_415"></a><a href="#FNanchor_415"><span class= +"label">[415]</span></a>Que Dieu prolonge ton existence ! +<span class="arabic">الله يطول عمرك</span>.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_329">[329]</span><a id= +"p3c02"></a>II</h3> + +<p class="sch1">LE FITRI</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">La partie du Fitri qui se trouve au nord +de la lagune est un des coins les plus peuplés du pays que nous +étudions. Cela tient à l’abondance de l’eau et à la fertilité du +sol.</p> + +<p>Le Fitri a à peu près 60 kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur 64 +du Nord au Sud. Il contient 106 villages environ, avec une +population de 13 à 15.000 habitants. Cette population augmentera +vraisemblablement, car le Fitri est un centre d’attraction qui +jouira désormais d’une sécurité absolue, par suite de l’occupation +du Ouadaï par nos troupes.</p> + +<p>Quand on connaît le Fitri, pays inondé pendant l’hivernage et où +les moustiques et les taons abondent durant une grande partie de +l’année, on se demande comment les indigènes peuvent aimer un pays +pareil, et surtout comment ils peuvent rester dans les villages à +proximité de la lagune. Et cependant un grand nombre de Boulala, +installés au Baguirmi, au Dagana et ailleurs, n’aspirent qu’à y +revenir. Tous donnent les mêmes raisons : « Le Fitri est +le pays de nos pères, de nos mères, <em>dar abbahatna, +ammahatna</em>. C’est là que nous sommes nés. Le Fitri est un pays +excellent, <em>semèhh bel hèn</em>. Il y a de l’eau toute l’année +dans la lagune et nous ne sommes point obligés de creuser des +puits. Nous avons toujours de l’herbe verte pour les chevaux. Le +mil, le sorgho, le maïs viennent mieux au Fitri que partout +ailleurs. Si la récolte est mauvaise, nous avons le <a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78227/78227-h/78227-h.htm#Page_277"> +riz sauvage</a>, le kréb et l’abou sabé, qui poussent dans la +brousse. La lagune<span class="pagenum" id="Page_330">[330]</span> +nous donne du poisson, du settèb et du djadjélma. Jamais la faim ne +tourmente les habitants du Fitri. De plus, la terre du Fitri nous +donne du coton, avec lequel nous confectionnons des gabag pour nous +habiller. <em>Fitri akhèr men ed diar koullhoum, Fitri h’élou +léna</em> : le Fitri est supérieur à tous les autres pays, le +Fitri nous est cher (nous est doux) »<a id= +"FNanchor_416"></a><a href="#Footnote_416" class= +"fnanchor">[416]</a>.</p> + +<p>Nachtigal, qui disait un jour à un Boulala que le Fitri était un +pays très désagréable, avait reçu une réponse analogue. Ce dernier +lui avait répondu d’un air profondément étonné : « Mais y +a-t-il donc un pays meilleur que le Fitri ! »</p> + +<p>La terre du Fitri est généralement argileuse (<em>tiné</em>, ar. +<span class="arabic">طين</span>). De couleur noirâtre, cette terre +est toute crevassée pendant la saison sèche<a id= +"FNanchor_417"></a><a href="#Footnote_417" class= +"fnanchor">[417]</a> et la marche y est extrêmement pénible. Elle +constitue parfois, surtout à l’Ouest et au Nord-Ouest de la lagune, +de grandes plaines absolument nues.</p> + +<p>Dès les premières pluies, le pays se couvre de mares. De plus +l’eau de la lagune reflue dans des bras (<em>regaba</em>), qui +rayonnent dans tous les sens. On trouve bien quelques coins +sablonneux (<em>gos</em>), mais la région franchement sablonneuse +ne commence guère que vers l’extrémité nord, du côté de Rahad es +Salamat.</p> + +<p>La lagune a une vingtaine de kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur +à peu près autant du Nord au Sud. Elle est alimentée par les pluies +de l’hivernage et surtout par l’apport d’eau de la Batah et des +autres baḥrs de moindre importance (baḥr Zillé, baḥr Marcha, baḥr +Guéria). La lagune est plus petite qu’autrefois et elle a beaucoup +moins d’eau. Quand Nachtigal visita le Fitri, à la fin de mars +1873, les hippopotames et les caïmans abondaient dans la lagune. +Mais il y eut ensuite une série d’hivernages peu pluvieux et le +pays fut désolé par la sécheresse (surtout en 1901). Il n’y avait +presque pas d’eau dans la lagune et les indigènes purent tuer très +facilement les hippopotames et les caïmans. Il semble +d’ailleurs<span class="pagenum" id="Page_331">[331]</span> qu’une +espèce d’épidémie ait décimé en même temps les animaux sauvages, +car les antilopes bubales, les buffles et les éléphants moururent +en grand nombre. Les habitants de Boullong, Boul et Guéria purent +vendre ainsi un gros stock d’ivoire, qu’ils n’avaient eu qu’à +ramasser dans la brousse.</p> + +<p>La lagune est habitée par une grande quantité d’oiseaux +(canards, pélicans, oiseaux-trompette, etc.). En 1906, des Boulala +apportèrent au lieutenant de Yao une patte de grand échassier, à +laquelle se trouvait passé un petit anneau en métal portant le nom +de Vogel. Les Boulala avaient trouvé cet oiseau sur les bords de la +lagune et ils l’avaient assommé à coups de bâton, pour le manger +ensuite. Or, Vogel a été assassiné aux environs d’Abéché en 1856. +Il y avait donc 50 ans que l’anneau avait été mis à la patte de +l’échassier. Le fait est assez curieux.</p> + +<p>Pendant l’hivernage, le pays est inondé et on est obligé de +faire un grand détour vers le Nord pour se rendre à Yao. On prend +alors la route Kokoro-Amaguera-Guéla-Agana et Borio. Pendant la +saison sèche de 1905, la lagune avait environ 0<sup>m</sup>,50 +d’eau vers Modo et 1<sup>m</sup>,60 vers Nguélo. L’hivernage de +1906 fut très pluvieux. Il y eut une crue subite et extraordinaire +de la Batah en septembre, et plusieurs indigènes furent noyés. Le +sultan Ḥassen prétendait que, depuis 1890, la lagune n’avait pas +reçu une pareille quantité d’eau. Aussi, vers la fin de la saison +sèche qui suivit, la lagune contenait-elle encore plus de 2 mètres +d’eau.</p> + +<p>Il y a deux petites îles dans la lagune, Modo et Modjo, où l’on +cultive du coton. Les habitants vivent au milieu des nuées de +moustiques, qui les harcèlent même pendant le jour. On va à ces +îles en pirogue.</p> + +<p>La lagune est couverte d’herbes et de bois d’ambadj, ou +herminiera (<em>tororo</em>). Les fruits de l’ambadj +(<em>djadjélma</em>) et la tige d’une plante aquatique à fleurs +blanches (<em>settèb</em>) sont comestibles. Le bois d’ambadj +servait autrefois à confectionner des boucliers très légers +(<em>daraga</em>, ar. <span class="arabic">درقة</span>). Avant le +combat, on les plongeait dans l’eau, afin d’en rendre le +bois<span class="pagenum" id="Page_332">[332]</span> plus dur. Les +Boulala n’emploient plus ces boucliers et, à l’heure actuelle, on +n’en trouve guère que chez les Kouri du Tchad. Le bois d’ambadj +sert aussi à confectionner des lits très légers (<em>tororo</em>). +La lagune contient des grenouilles (<em>ambourbeté</em>) et une +espèce de poisson puant<a id="FNanchor_418"></a><a href= +"#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>, très mou et avec de +longs filaires dans le corps, qui s’enveloppe dans une coque en +terre pour passer la saison sèche. Ce sont là les seules ressources +que la lagune peut fournir aux Boulala.</p> + +<p>La saison des pluies commence en juin pour finir en octobre. +Pendant la saison des pluies et jusqu’en mars, les taons +(<em>tèr</em>) et les moustiques (<span class="arabic">ناموس</span> +<em>namous</em>) sont la plaie du pays. Les moustiquaires en étoffe +sont rares au Fitri. Le lit des Boulala (<span class= +"arabic">سرير</span> <em>serir</em>) est généralement entouré de +nattes : cela forme ainsi un petit réduit carré, dont on ferme +soigneusement l’ouverture. Les Boulala font aussi des fourreaux en +nattes, dans lesquels ils s’introduisent et qu’ils ferment ensuite +sur eux.</p> + +<p>Les Boulala n’ont presque pas de bétail : seulement +quelques moutons. Ils ont des chevaux, mais ils sont obligés de +prendre des précautions extraordinaires, pendant l’hivernage, pour +les préserver de la maladie : ces animaux ne sortent pas et on +fait de la fumée dans leurs cases, pour les mettre à l’abri de la +piqûre des taons. Malgré ces précautions, l’hivernage est parfois +désastreux pour les chevaux. Les quelques vaches qui restent au +Fitri, pendant la saison des pluies, ne sortent que recouvertes +d’un grand filet en corde tressée, traînant presque jusqu’à terre. +Il faut dire cependant que, dans le nord du pays, ces inconvénients +sont moins graves et que l’on trouve de beaux troupeaux dans +certains villages, habités par les Arabes ; mais ces villages +sont installés dans des endroits sablonneux.</p> + +<p>Les Arabes du Ouadaï, réfugiés au Fitri, passaient la fin de la +saison sèche sur les bords de la lagune. Avant cette époque, les +chameaux porteurs qui venaient à Yao étaient<span class="pagenum" +id="Page_333">[333]</span> recouverts d’un grand filet, pour les +préserver des piqûres des taons : mais les pauvres bêtes +étaient parfois couvertes de sang et rendues absolument affolées +par les attaques de ces affreux insectes. Il y a toujours des taons +sur les bords de la lagune, et les nomades disaient que c’était à +cause de cela que les portées de leurs chamelles ne réussissaient +plus guère. Aussi profiteront-ils certainement de ce que le Ouadaï +a été occupé pour aller, comme autrefois, passer la saison sèche +sur les bords de la Batah.</p> + +<p>La terre du Fitri est grasse et les indigènes y peuvent faire +deux récoltes. Ils cultivent le petit mil (<span class= +"arabic">دخن</span> <em>doukhn</em>), le sorgho (<em>bérbéré</em>), +le manioc et le coton. Dans la brousse, on trouve diverses graines +comestibles (<em>kréb, abou sabé, helefof</em>, etc.), et surtout +le <a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78227/78227-h/78227-h.htm#Page_277"> +riz sauvage</a> (<span class="arabic">رز</span> <em>rizz</em>), +extraordinairement abondant, qui est une grande ressource pour les +Boulala. Dans le nord du Fitri, il y a beaucoup de +palmiers-doum.</p> + +<p>Avec la feuille fibreuse de l’hyphaene (<em>zaf</em>), les +Boulala fabriquent des nattes (<em>raga</em>) et des paniers +(<em>sossel</em>). Le <em>zaf</em> sert aussi à confectionner une +corde grossière, mais on emploie l’écorce de la « calotropis +procera » pour fabriquer de la bonne corde.</p> + +<p>Le damaliscus abonde au Fitri pendant la saison sèche : il +n’y a plus d’eau alors dans les mares et, comme cette antilope ne +peut se passer de boire, elle est obligée de se tenir à proximité +de la lagune. Pendant le jour, elle reste dans la brousse. Elle ne +vient boire que pendant la nuit, et elle en profite, du reste, pour +dévaster les champs de sorgho, au grand désespoir des Boulala. Au +petit jour elle décampe. Les habitants du Fitri ne sont pas +chasseurs. Ils n’ont d’ailleurs que des lances ou des sagaies, +presque pas de fusils, et ils ne savent pas, comme les Kouka, se +servir de chiens pour chasser le gibier. Ils laissent donc les +damaliscus tranquilles et ces antilopes sont relativement peu +craintives. C’est ainsi que, allant à Yao par la route d’hivernage, +en février 1907, avec une troupe de tirailleurs montés, +nous<span class="pagenum" id="Page_334">[334]</span> avons vu, dans +la plaine crevassée située entre Guéla et Agana, une grande +quantité de ces antilopes : une troupe d’entre elles coupait +tranquillement le chemin que nous suivions, à une centaine de +mètres devant nous, sans se soucier aucunement de notre présence. +Dans l’après-midi du même jour nous trouvions encore une bande très +nombreuse de ces antilopes. Elles étaient paisiblement couchées à +l’ombre, à environ 150 m. à gauche de notre route. Les tirailleurs, +en passant, s’amusaient à gesticuler et à crier pour leur faire +peur. Mais, à part un vieux mâle qui s’était levé et nous +observait, le troupeau ne bougea point. Plus tard, nous eûmes +l’occasion de voir deux damaliscus qui, revenant de la lagune, +s’étaient arrêtés à côté du poste de Yao et regardaient les +tirailleurs faire l’exercice. Tout cela n’étonnerait point, s’il +s’agissait d’animaux sauvages ne voyant l’homme que très rarement. +Mais ces antilopes passent 6 ou 7 mois de l’année au Fitri, et +c’est pourquoi la chose est assez curieuse.</p> + +<p>Il y a également au Fitri, mais en moins grande quantité, la +gazelle (<span class="arabic">غزال</span> <em>r’ezal</em>), +l’antilope bubale (<em>têtel</em>), l’antilope grise à cornes +tirebouchonnées (<em>ketenbour</em>), le kob (<em>abouhurf</em>) et +le phacochère (<em>hallouf</em>, ar. <span class= +"arabic">هلوف</span>).</p> + +<p>Le lion (<em>doud, bach</em>) était autrefois très abondant au +Fitri. Nachtigal rapporte même qu’il attaquait l’homme, et le fait +est confirmé par les Boulala. Cependant, d’une façon générale, le +lion n’est pas dangereux, car, dans ces pays giboyeux d’Afrique, il +trouve facilement de quoi apaiser sa faim : il se sauve la +plupart du temps, lorsqu’il rencontre un homme dans la brousse. Au +sujet du lion du Fitri, Nachtigal rapporte une certaine histoire, +qui lui avait été racontée, au Bornou, par le faqih ouadaïen Adem. +Celui-ci disait, que pendant la nuit, un lion avait enlevé sa +captive, qui était couchée auprès du feu. Le faqih et ses +compagnons s’étaient alors levés et avaient poursuivi le lion, en +l’insultant et en le frappant à coups de bâton. Et le lion avait +lâché la captive<a id="FNanchor_419"></a><a href="#Footnote_419" +class="fnanchor">[419]</a>.<span class="pagenum" id= +"Page_335">[335]</span> Présentée ainsi, la chose peut paraître +étrange. Nachtigal dit cependant que le faqih Adem était « ein +glaubhafter Mann ». Il y a donc lieu de croire ce dernier. +D’ailleurs, les Bellas et les Pouls de la région de Zinder +emploient un procédé analogue pour mettre le lion en fuite, +lorsqu’il réussit à pénétrer, la nuit, dans un troupeau : ces +indigènes prennent une torche de paille enflammée et ils frappent +le lion à coups de bâton.</p> + +<p>Le lion était autrefois beaucoup plus abondant qu’à l’heure +actuelle, au Fitri. Cela tient sans doute à ce que le nombre des +armes à feu s’est considérablement accru, par suite de notre +arrivée dans le pays. Ce fauve est cependant loin d’être rare et, +au poste de Yao, on l’entend rugir fréquemment du côté du Nord, +vers Kenga. Il prélève son impôt sur les troupeaux des Arabes +nomades, qui passent la saison sèche au Fitri, et ces indigènes +sont venus à plusieurs reprises porter leur doléances au lieutenant +de Yao.</p> + +<p class="space-above15"><span class= +"letter-spaced large"><em>Habitants du Fitri.</em></span> — La +majeure partie de la population du Fitri est formée par les Abou +Semen (sing. : <em>Abou Semenaï</em> ou <em>Am Semenaï</em>). +Les chefs des villages boulala portent le nom de <em>khalifa</em> +et les chefs des villages am semen celui de <em>kaïdala</em>.</p> + +<p>Il y a aussi des villages kouka (Malabesse, Kabara, Moyo, +Seïta).</p> + +<p>Des Arabes, qui habitaient autrefois le pays au nord de la +Batah, sont venus s’installer au Fitri et y ont fondé des +villages : Djaadné (Rahad es Salamat, Kokoro, Berraïa, Souar, +Amtalha, Guern el r’ezal), Oulâd Hemed (Tiakalé, Abouguidad).</p> + +<p>Il y a aussi des Kreda Djeroa (Azara), des Bornouans et des gens +d’origine dadjo (Koudou)<a id="FNanchor_420"></a><a href= +"#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>.</p> + +<p>Il y a enfin un village de Djellaba (Melmé). Ces +marchands<span class="pagenum" id="Page_336">[336]</span> font du +commerce entre le Médogo, Tchekna et Fort-Lamy. Leur village a +beaucoup perdu de son importance depuis notre arrivée dans le +pays : le trafic des captifs et des armes ayant été supprimé, +et tout commerce avec le Ouadaï interdit, les Djellaba ne pouvaient +plus se livrer à leurs fructueuses opérations d’antan.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp3c02"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_416"></a><a href="#FNanchor_416"><span class= +"label">[416]</span></a><span class="arabic">فترى خير من الديار +كلهم فترى حلو لنا</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_417"></a><a href="#FNanchor_417"><span class= +"label">[417]</span></a>C’est la « terre cassée » du +commandant Lenfant.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_418"></a><a href="#FNanchor_418"><span class= +"label">[418]</span></a>Dipneuste.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_419"></a><a href="#FNanchor_419"><span class= +"label">[419]</span></a>Nachtigal, tome III, page 41.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_420"></a><a href="#FNanchor_420"><span class= +"label">[420]</span></a>Les habitants de Debeker, au sud-est +d’Aouni, et d’Abouguern, près de Moïto, sont également d’origine +dadjo.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_337">[337]</span><a id= +"p3c03"></a>III</h3> + +<p class="sch1">LES BABALIA</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Nous avons déjà montré que, après Ibrahim +ben Dounama (1288-1306), des Kanembou quittèrent le Kanem et +vinrent s’installer dans le pays situé entre le bas Chari et la +région du Tchad appelée Karga, non loin des trois rochers de Ḥadjer +Tious (ou Ḥadjer el Lamis).</p> + +<p>Les indigènes disent que cette émigration a eu lieu sous la +conduite de deux princes appartenant à une branche cadette de la +famille royale du Kanem, mais il est fort probable que le +fractionnement en deux tribus ne s’est produit que plus tard. Nous +avons dit que le chef du mouvement s’appelait ʿAli Gatel Magabirna. +La tradition rapporte que les gens du plus âgé des deux princes, +qu’on dit être frères, ont formé la tribu des Babalia, et ceux du +plus jeune la tribu des Boulala. Le nom de Babalia paraît vouloir +signifier « les gens du père Ali » (<em>nas baba +Ali</em>).</p> + +<p>Les Babalia n’ont pas joué de rôle historique. Ils ont eu +peut-être un certain degré de puissance, car ces indigènes aiment à +raconter que leurs ancêtres possédaient autrefois 750 karnak +(forteresses). Peut-être aussi faut-il rapporter ce qu’ils disent à +la dynastie royale du Kanem.....</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, les Babalia se battirent entre eux et se +dispersèrent. On les trouve actuellement un peu partout : dans +la région du Tchad, où ils vivent avec les Arabes Assâlé (Bout el +Fil), à Tchekna, Erla, Morbo, Boul, etc.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_338">[338]</span>Ils n’ont gardé +qu’un souvenir assez vague de leur première origine. Beaucoup +d’entre eux racontent qu’ils sont les derniers descendants d’une +tribu venue autrefois de l’Yémen ou de Médine — allusion à +l’origine arabe des princes de la dynastie des Sêfiya, à laquelle +étaient en effet apparentés les ancêtres des Babalia et des +Boulala.</p> + +<p>Les Babalia parlent la langue des populations au milieu +desquelles ils vivent : arabe, baguirmien, kenga, tar lis. Un +lien de sympathie, une idée de solidarité ont survécu au naufrage +de la tribu. C’est ainsi, par exemple, qu’un Babalia de Morbo, se +rendant à Tchekna, sera très bien reçu par ses frères, s’il vient à +faire connaître sa qualité de Babalia.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_339">[339]</span><a id= +"p3c04"></a>IV</h3> + +<p class="sch1">LES KOUKA</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Kouka sont originaires du pays +montagneux qui porte le nom de Ḥadjer Mogomo (Mâo, Mabré, Béna, +Oubri, etc.), situé à l’est de Guéra. Leur ancêtre Ḥassen el Kouk, +qui a donné son nom à la tribu, alla s’installer à Dolkho, dans le +Médogo actuel, entre El Birni et Migni. Les Médogo habitaient alors +le pays d’Amfourou, tout près de El Birni.</p> + +<p>Médogo<a id="FNanchor_421"></a><a href="#Footnote_421" class= +"fnanchor">[421]</a> et Kouka prétendaient avoir des droits sur la +région dont le centre est la montagne appelée aujourd’hui Ḥadjer +Médogo. Les deux tribus étant proches parentes, on décida de ne pas +se battre : le différend serait tranché par la montagne +elle-même. Le chef des Kouka était fils de Ḥassen Béli, et +l’ancêtre des Médogo s’appelait Moudgo abou Léya. On demanderait +donc à la montagne si elle devait appartenir aux gens de Béli ou à +ceux de Moudgo<a id="FNanchor_422"></a><a href="#Footnote_422" +class="fnanchor">[422]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_340">[340]</span>Les Médogo +avaient, au préalable, caché un vieillard dans les rochers. Le +matin du jour où devait avoir lieu la consultation, ils firent +<em>sadaga</em><a id="FNanchor_423"></a><a href="#Footnote_423" +class="fnanchor">[423]</a> et donnèrent la liberté à un taureau, +consacré à la montagne, afin de s’attirer les bonnes grâces de +celle-ci<a id="FNanchor_424"></a><a href="#Footnote_424" class= +"fnanchor">[424]</a>. L’épreuve eut ensuite lieu. Les Kouka +crièrent les premiers : <em>Ko Béli</em> ! <em>Ko +Béli</em> ! Mais la montagne ne répondit rien. Après eux, les +Médogo appelèrent : <em>Ko<a id="FNanchor_425"></a><a href= +"#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a> Moudgo</em> ! Et la +réponse se fit entendre immédiatement : <em>Oï</em> ! +Cela parut concluant aux Kouka, qui allèrent alors s’installer au +Fitri, où ils régnèrent sur les Abou Semen.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé, à propos des Boulala, des relations entre +Am Melki et Kouka et du rôle que ceux-ci jouèrent au Fitri et dans +la région au nord du Ba Batchikam. Nous avons également raconté +comment ils furent vaincus par les Boulala. Après sa défaite, le +chef des Kouka, ʿAli Dinar Gargâ, s’enfuit vers l’Est et mourut du +côté de Korbo. Obligée de quitter le Fitri, sa tribu se fractionna +et les Kouka partirent dans diverses directions. Quelques-uns, peu +nombreux, restèrent au Fitri ; les autres allèrent s’installer +dans les montagnes d’Aouni, au Tania, à Boul et Guéria, au Médogo, +surtout dans la vallée de Batah (Koundiourou, El Krenik), et +jusques au Kanem (Goudjer). Les Kouka ne jouèrent plus, dès lors, +de rôle politique.</p> + +<p>Les Kouka sont grands et bien bâtis ; leur teint est noir +(<em>asoued</em>). Leurs femmes ont l’habitude de porter sur la +tête une grosse tresse, faite soit avec des cheveux, soit avec du +poil de mouton. Cette tresse (<em>djemiré</em>), grosse sur le +front comme la moitié du poignet, finit sur la nuque en se +recourbant en l’air. Elle est enduite de beurre et saupoudrée de +terre rouge (<em>rechad</em>). Sur le front, à la naissance de la +tresse, se trouve un petit morceau de bois noir, de forme +carrée.<span class="pagenum" id="Page_341">[341]</span> Les cheveux +pendent, de chaque côté du visage, en tresses plus ou moins +épaisses. Comme chez tous les autres indigènes, certains petits +détails dans la coiffure servent à distinguer les femmes mariées de +celles qui ne le sont pas. L’hygiène de la tête laisse fort à +désirer, chez les femmes kouka, et leur coiffure, qui n’est déjà +pas esthétique, répand parfois une odeur infecte : il arrive +même que les vers se mettent dans la tresse en poil de chèvre. Il +faut dire, d’ailleurs, que les Kouka sont connus pour leur grande +saleté. Les autres indigènes trouvent qu’ils sentent mauvais — ce +qui n’est pas peu dire<a id="FNanchor_426"></a><a href= +"#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a> : « <em>Kouka +afenin ! Aïn men Kouka misl el khadem afen ! Nadem ma +bechilha mera</em>. Les Kouka sentent mauvais ! La femme kouka +est semblable à une captive, elle pue ! Personne n’en veut +comme femme. »</p> + +<p>Les Kouka, comme tous les Lisi, sont de médiocres musulmans. Ils +mangent la viande de phacochère (<em>hallouf</em>) et la grenouille +(<em>ambourbeté</em>). Ils ont de nombreux chiens<a id= +"FNanchor_427"></a><a href="#Footnote_427" class= +"fnanchor">[427]</a>, avec lesquels ils chassent le gibier de la +brousse (têtel, abouhourf, hallouf, etc). L’animal, poursuivi par +les chiens, s’arrête pour leur tenir tête, et les Kouka profitent +de ce qu’il est ainsi occupé à faire face aux chiens, pour le tuer +à coups de sagaie. Le guépard (<em>semoua</em>) est arrêté de la +même manière.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_342">[342]</span>Les Kouka ont +toujours été opprimés et pillés par leurs maîtres. Ceux qui +habitent entre le Dagana et le Fitri (Ngourra, Débébé, Abou Koakib, +Mouti, Gamzous, Aouni, Aïssené, Falé) ont chacun de leurs villages +installé au pied d’une montagne. Cette montagne servait de refuge +en cas d’alerte, lorsque les Kreda ou les Ouadaïens étaient +signalés.</p> + +<p>Au nord de la région habitée par ces Kouka, commence le pays sec +et sablonneux des Kreda<a id="FNanchor_428"></a><a href= +"#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>. Vers le Sud, se +trouvent les rochers de Kalkélé, Abou Gattïé, Gono et Moïto. La +dépression de Moïto, inondée pendant l’hivernage, ne contient +cependant pas de mares permanentes. La mare qui dure le plus est +celle d’Abou Ndroua, à l’ouest de Gono. Tous les indigènes +s’accordent à dire qu’il y avait autrefois un lac permanent à Moïto +et que sur ses bords vivaient des pêcheurs kotoko.</p> + +<p>M. Chevalier a signalé la présence de l’ancien lac Baro, entre +Aouni et Ngourra : « Le Baro, dit-il, est une grande +dépression sans arbres. Ancienne lagune comblée, il n’y a pas de +berges et son niveau, au centre, se trouve à 5 m. à peine +au-dessous des terrains environnants. Des glacis gazonnés de +plantes annuelles s’élèvent en pente insensible jusqu’à une lisière +boisée. Cette lagune, sensiblement alignée N.-E.-S.-O., s’étend +depuis les environs de Gamzouz jusqu’à Ngourra, c’est-à-dire sur +une longueur de plus de 60 km. » M. Chevalier ajoute que le +Baro est sans rapport avec le Baḥr el Ghazal et que « c’est +donc vraisemblablement la terminaison d’un ancien bras du Tchad, +sans relation depuis longtemps avec le lac »<a id= +"FNanchor_429"></a><a href="#Footnote_429" class= +"fnanchor">[429]</a>.</p> + +<p>Le nom de baro est également donné par les indigènes aux parties +du terrain qui gardent longtemps l’eau de l’hivernage et dans +lesquelles poussent le kreb et le <a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78227/78227-h/78227-h.htm#Page_277"> +riz sauvage</a><a id="FNanchor_430"></a><a href="#Footnote_430" +class="fnanchor">[430]</a> : on<span class="pagenum" id= +"Page_343">[343]</span> en trouve quelques-unes sur la route de +Moïto à Massakory.</p> + +<p>La région de Moïto est appelée Tinguili par les Kouka, et le +pays montagneux Moïto-Ngourra-Aouni est quelquefois désigné sous le +nom de <em>Dâr el Ḥadjer</em> (pays des montagnes). Les montagnes +de Moïto et d’Aouni présentent les mêmes caractères que celles du +Sud-Est. Presque toutes contiennent des grottes (<em>karkour</em>, +pl. <em>karakir</em>), dans lesquelles on trouve parfois de l’eau. +Cette eau peut être à fleur du sol<a id="FNanchor_431"></a><a href= +"#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>, comme a Débébé et à +Moïto, ou dans des puits d’une vingtaine de mètres de profondeur, +comme à Aouni.</p> + +<p>Après avoir d’abord dépendu du Baguirmi, les Kouka d’Aouni +relevèrent, plus tard, de l’aguid el Baḥr. Ils étaient traités +comme les Abou Semen et les Djenakheré, et les Ouadaïens ne se +faisaient aucun scrupule de les réduire en esclavage. C’est ainsi, +par exemple, que Haggar Kebir, arrivant du Baḥr el Ghazal, vint +assiéger la montagne d’Abou Koakib, dans le courant de 1898.</p> + +<p>Les habitants du village s’étaient réfugiés au milieu des +rochers. Mais il n’y avait pas d’eau dans la montagne, et Haggar, +qui le savait, s’installa tranquillement autour du puits qui se +trouve dans la plaine. Les Kouka restèrent quatre jours dans cette +horrible situation : des enfants moururent de soif. Enfin, ne +pouvant plus tenir, ces malheureux furent obligés de quitter leur +retraite, le 4<sup>e</sup> jour, et de se livrer aux Ouadaïens. +Haggar prit 70 femmes et jeunes filles, 30 enfants, et partit pour +Abéché, laissant les habitants d’Abou Koakib dans le plus atroce +désespoir. Tels étaient, avant notre arrivée dans le pays, les +exploits ordinaires des bandes ouadaïennes.</p> + +<p>Acyl essaya aussi, avant son arrestation (1903), de piller les +Kouka d’Aouni. Mais il échoua piteusement. Les habitants se +réfugièrent, avec leurs troupeaux, dans la montagne. Comme celle-ci +contient de la terre végétale et qu’il avait plu, les animaux y +trouvèrent de l’herbe en quantité<span class="pagenum" id= +"Page_344">[344]</span> suffisante. Les Kouka, ayant du mil et de +l’eau, purent attendre tranquillement le départ des Ouadaïens, qui +se retirèrent sans avoir rien pris. Diado échoua dans les mêmes +conditions, à Gamzouz.</p> + +<p>Il n’y a plus de Kouka au Tania. On en trouve à Guemra (sur la +route de Bokoro à Moïto), à Sigdia et Bouloulou (sur la route de +Bokoro à Lahmeur), à Delbini et Tchok (sur la route de Bokoro à +Abouraï).</p> + +<p>Autrefois la Baṭaḥ<a id="FNanchor_432"></a><a href= +"#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a> de Laïri, qui sert +encore de déversoir au Baḥr er Riguéïg, apportait les eaux du +Chari, pendant l’hivernage, jusque dans la grande mare au sud-est +de Moïto, au nord de Rededioun, entre Gogo et Imméda<a id= +"FNanchor_433"></a><a href="#Footnote_433" class= +"fnanchor">[433]</a>. Lorsque la Baṭaḥ était ainsi pleine d’eau, +les Kouka de Tchok, Delbini et Bouloulou prenaient le poisson dans +de grands paniers d’osier, de forme cylindrique et de plusieurs +mètres de longueur, comme le font, encore actuellement, les Kouka +de Boul et Guéria. Mais, surtout depuis 1902, le régime de la Baṭaḥ +a beaucoup changé. L’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa. +Quand le Chari monte beaucoup, l’eau dépasse El Bakhas. Tout cela +dépend naturellement de la crue du fleuve et non de la quantité +d’eau tombée dans le pays. Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui +fut cependant très pluvieux dans la région du Tchad, l’eau ne +dépassa pas Nabagaïa. L’hivernage de 1907 fut beaucoup moins +pluvieux, et nous avons cependant trouvé, au commencement de +septembre 1907, plus de 1<sup>m</sup>,50 d’eau à El Bakhas.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_345">[345]</span>Les indigènes +racontent également que, pendant les hivernages pluvieux, les eaux +du bassin du Fitri, amenées par le baḥr Guéria, et celles du baḥr +et Tiné, arrivant par le baḥr Bourda, communiquent entre elles, +grâce à l’inondation de la zone intermédiaire, et se mélangent dans +la lagune Ebé. D’après eux, on pourrait reconnaître la provenance +du poisson pêché alors dans la lagune Ebé, et dire si ce poisson +est du Baḥr et Tiné ou de la lagune Fitri. La communication ne se +produirait qu’exceptionnellement : elle aurait eu lieu par +exemple, pendant l’hivernage de 1901<a id= +"FNanchor_434"></a><a href="#Footnote_434" class= +"fnanchor">[434]</a>.</p> + +<p>Il y a aussi quelques villages de Kouka au Fitri et au Médogo. +On trouve enfin des Kouka au Ouadaï, sur les deux rives de la +Baṭaḥ, depuis Lemka jusqu’à Birket-Fatmé.</p> + +<p>La Baṭaḥ vient du côté de la frontière du Darfour et traverse la +région moyenne du Ouadaï. A El Melemm (le confluent), au sud du +pays kachméré, elle reçoit le plus important de ses affluents, la +Béṭèḥa (petite Baṭaḥ). Cette dernière rivière est formée par le +Mondjobok, ou Mourra<a id="FNanchor_435"></a><a href= +"#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>, et par la résultante du +Lobbode et du Delal. Après El Melemm, la Baṭaḥ continue à traverser +le pays des Massalat (Am Ḥadjer, Mourdaf), passe dans celui des +Masmadjé (Naïmoun, Abéchaï, Es Safik, Kindoué, Birket-Fatmé) et +pénètre ensuite dans le dar Kouka. Nous ne connaissons que la +partie de la Baṭaḥ comprise entre le Fitri et Birket-Fatmé.</p> + +<p>La Baṭaḥ est à sec pendant la plus grande partie de l’année. Son +lit, qui est couvert d’un sable très fin, peut avoir une centaine +de mètres dans sa plus grande largeur. L’eau est peu profonde et il +suffit, généralement, de creuser des puisards de moins de deux +mètres pour en obtenir. La profondeur de l’eau peut varier +d’ailleurs avec les endroits et, pour un même point, avec les +différentes époques de l’année. A Seïta, au mois de février, on +avait l’eau à 1<sup>m</sup>,50. Au même<span class="pagenum" id= +"Page_346">[346]</span> endroit, vers le mois de juin, les puits +avaient cinq à six mètres, alors que, plus loin, à Sourra, à Atya, +à Birket Fatmé, il suffisait de creuser le sol peu profondément +pour obtenir de l’eau. Il y a aussi, dans le lit de la Baṭaḥ, des +mares (<em>birké</em>), qui s’assèchent plus ou moins +rapidement.</p> + +<p>Le baḥr fournit toujours de l’eau en quantité suffisante, pour +subvenir aux besoins des populations sédentaires et nomades, qui +habitent ou qui campent sur ses bords. Ainsi, pendant la saison +sèche de 1903, qui avait été cependant précédée d’une période de +pluies insuffisantes, la Baṭaḥ ne cessa pas de donner de l’eau.</p> + +<p>Les rives de la Baṭaḥ sont couvertes d’une végétation touffue, +qui contraste parfois avec le reste du pays, notamment avec la +partie située au nord<a id="FNanchor_436"></a><a href= +"#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>. Sur ses bords, vivent +de nombreux cynocéphales<a id="FNanchor_437"></a><a href= +"#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>, des rhinocéros, des +lions et toute sorte de gibier : antilopes, girafes, etc. Les +rhinocéros et les lions sont particulièrement nombreux et rendent +la région assez dangereuse : on trouve souvent leurs traces à +côté des puisards creusés dans la Baṭaḥ. Quand le poste-frontière +d’Atya fut créé (commencement de 1908), le lion venait, pendant la +nuit, rôder tout autour de l’enceinte. D’ailleurs, les fauves ne se +montraient pas seulement que la nuit, et, une fois entre autres, +l’un des tirailleurs préposés à la garde du troupeau du poste tua +trois lions dans la même journée.</p> + +<p>Les indigènes affirment que, en amont de Birket Fatmé, on trouve +des fosses d’eau permanente dans le lit de la Baṭaḥ : elles +contiendraient du poisson et même des caïmans (?). Les Massalat +sont, paraît-il, une population de pêcheurs. En tout cas, à +Birket-Fatmé, nous n’avons vu qu’une mare insignifiante, et encore +ne contenait-elle que de l’eau de pluie, car l’hivernage était déjà +commencé (juillet 1907).</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_347">[347]</span>A partir de +Seïta, la Baṭaḥ se divise en un grand nombre de bras. Elle reçoit +alors, sur sa rive gauche, les baḥrs Millémé, Zillé et Marcha.</p> + +<p>La crue de la Baṭaḥ a lieu vers le commencement de septembre. +Elle roule alors, pendant une huitaine de jours, une quantité d’eau +plus ou moins considérable. L’hivernage de 1907 ayant été peu +pluvieux, la Baṭaḥ n’a coulé que pendant quatre ou cinq +jours : l’eau couvrait alors un tiers de la rive et avait +environ 1<sup>m</sup>,50 de hauteur.</p> + +<p>Les Kouka ont été pillés sans merci par les Ouadaïens, et la +région qu’ils habitent, si peuplée et si prospère autrefois, a +actuellement l’air désolé et misérable. C’est que la ligne de la +Baṭaḥ était la voie ordinaire des aguids ouadaïens, venant se +poster à Atya, Koundiourou ou El Krenik pour surveiller la +frontière du Fitri. Leurs hommes et leurs chevaux vivaient sur le +pays : on s’emparait du mil et des quelques moutons que +possédaient les malheureux Kouka, et on leur enlevait même le +vêtement qu’ils avaient sur le corps. Rien ne saurait donner une +idée de la rapacité et de la brutalité de la valetaille<a id= +"FNanchor_438"></a><a href="#Footnote_438" class= +"fnanchor">[438]</a>, qui accompagne généralement les bandes +ouadaïennes. Abusant de la terreur qu’inspirent les aguids, ils se +font apporter, par les habitants, des vivres et surtout de la +merissé. Au moment du départ, ils enlèvent jusqu’aux ustensiles de +cuisine et jusqu’aux nattes des pauvres Kouka. C’est quelque chose +d’incroyable. En février 1907, lors d’une reconnaissance à la +frontière du Fitri, nous avions campé dans un rahd, qui se trouve à +l’est de Malabesse. Là, nous avions remarqué que des nattes étaient +cachées dans les arbres. Comme nous nous en étonnions, le chef du +village nous avait alors expliqué que, par peur des Ouadaïens, les +habitants cachaient de la sorte tout ce qu’ils possédaient de plus +précieux. Ils n’avaient pas tout à fait tort d’ailleurs, car, dans +le courant de la même année,<span class="pagenum" id= +"Page_348">[348]</span> le village fut attaqué et incendié par le +koursi Hesseïni. Aussi, les indigènes, qui savent de quelle manière +les gens du Ouadaï entendent le pillage, ont-ils l’habitude de +dire : « <em>Kan ieqderou, et terab koullah +bechillouh</em>. S’ils pouvaient le faire, ils emporteraient même +la terre avec eux ». Déjà, avant la création du poste d’Atya, +beaucoup de Kouka avaient émigré au Fitri et au Médogo, où nos +armes et l’autorité du sultan ʿAbd er Raḥman les mettaient à l’abri +des incursions ouadaïennes. L’occupation du pays par nos troupes +empêchera désormais les aguids de venir piller ces pauvres gens, +qui, avec les Diongor de l’Abou Telfan, ont eu beaucoup à souffrir +de la domination du Ouadaï<a id="FNanchor_439"></a><a href= +"#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>.</p> + +<p>Les Kouka comprennent un certain nombre de fractions. Les plus +considérés d’entre eux portent le nom de <em>Kouka ḥourrin</em> (ou +<em>ḥirar</em>). Les autres, <em>Kouka ma ḥourrin, Kouka +haouanin</em> (<em>deremdi</em>), étaient aussi maltraités que les +Abou Semen du Fitri : parmi ces derniers, nous citerons tout +particulièrement les Kouka Amdena.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp3c04"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_421"></a><a href="#FNanchor_421"><span class= +"label">[421]</span></a>Les Médogo appartiennent à la même famille +que les Kenga et les Kouka. Le chef ouadaïen Moudgo vint +s’installer dans le pays, avec ses Abou Senoun, et y établit sa +domination sans lutte. Ouadaïens et aborigènes formèrent, en se +mélangeant, la population actuelle des Médogo. L’arrivée de Moudgo +dans la région à l’est du Fitri est bien antérieure à +l’installation, au Ouadaï, de la dynastie d’ʿAbd el Kerim ben +Djamé.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_422"></a><a href="#FNanchor_422"><span class= +"label">[422]</span></a>Les Médogo avaient dit aux Kouka : +« <em>Neseï besara. El ḥadjer ouagef da. Nadouh bes</em>. Nous +allons tenter une épreuve. La montagne est devant nous. +Appelez-là ! » Le mot <em>besara</em> signifie, +régulièrement : pénétration, perspicacité. Il est employé ici +dans le sens de <em>mebsara</em> (ar. <span class= +"arabic">بصر</span>) : preuve évidente.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_423"></a><a href="#FNanchor_423"><span class= +"label">[423]</span></a>Aumône, sacrifice.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_424"></a><a href="#FNanchor_424"><span class= +"label">[424]</span></a>Ce taureau est appelé <em>boubkoyo</em> par +les indigènes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_425"></a><a href="#FNanchor_425"><span class= +"label">[425]</span></a><em>Kô</em>, signifie : montagne, en +tar lis et en kenga. En baguirmien, <em>kô</em> signifie : +terre, poussière, cailloux ; pour désigner une montagne, on +emploie le mot <em>toto</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_426"></a><a href="#FNanchor_426"><span class= +"label">[426]</span></a>Nous nous rappellerons toujours certain +recensement du village d’Aouni : le soleil était déjà haut et +l’odeur des Kouka nous incommodait tellement que nous étions +obligés de rester à une certaine distance d’eux. Il est facile +d’imaginer dans quelles mauvaises conditions hygiéniques vivent ces +indigènes. Ce qu’écrit le lieutenant-colonel Mangin, dans +<em>Troupes Noires</em> (<em>Revue de Paris</em>, 1<sup>er</sup> et +15 juillet 1909). « La race nègre est le produit d’une dure +sélection qui s’opère par une effrayante mortalité infantile » +nous fait songer à une constatation qui s’imposa à nous, lors du +recensement des Kouka : dans beaucoup de villages, celui +d’Aouni en particulier, presque toutes les femmes étaient enceintes +ou avaient un petit enfant dans le dos, et cependant le chiffre des +gamins déjà avancés en âge était dérisoire.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_427"></a><a href="#FNanchor_427"><span class= +"label">[427]</span></a>Aussi n’y a-t-il pas moyen de dormir, quand +on campe dans un village du Kouka. C’est, durant toute la nuit, un +véritable concert d’aboîments.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_428"></a><a href="#FNanchor_428"><span class= +"label">[428]</span></a>La ligne Massakory-Aouni est la limite sud +de la région sablonneuse.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_429"></a><a href="#FNanchor_429"><span class= +"label">[429]</span></a>Chevalier, <em>L’Afrique centrale +française</em>, page 352.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_430"></a><a href="#FNanchor_430"><span class= +"label">[430]</span></a>C’est peut-être là l’explication du nom de +Baro, donné à l’ancien lac dont parle M. Chevalier.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_431"></a><a href="#FNanchor_431"><span class= +"label">[431]</span></a><em>El mé raged</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_432"></a><a href="#FNanchor_432"><span class= +"label">[432]</span></a>C’est une erreur d’écrire <em>Ba-Tah</em>, +sous prétexte que dans certains idiomes de l’Afrique Centrale le +monosyllabe <em>ba</em> signifie fleuve, rivière (<em>Ba Mbassa, Ba +Batchikam</em>, etc.). Le mot <em>baṭaḥ</em> est arabe. En arabe +régulier, <em>baṭḥa</em> <span class="arabic">بطحاء</span>, +<em>abṭaḥ</em> <span class="arabic">ابطح</span>, <em>baṭiḥa</em> +<span class="arabic">بطيحة</span> signifient : vaste lit d’un +torrent. Dans le dialecte du Tchad, <em>baṭaḥ</em> <span class= +"arabic">بطح</span> a un sens analogue et désigne une rivière +temporaire, un baḥr.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_433"></a><a href="#FNanchor_433"><span class= +"label">[433]</span></a>C’est d’ailleurs de là que vient le nom de +<em>Debaba</em>, donné à la région. Debaba a le même sens que le +mot régulier <em>medebb</em> : lieu où l’eau s’écoule. La +partie de la Baṭaḥ comprise entre Bouloulou et Lahmeur est aussi +appelée <em>el birké</em> : étang, bassin, mare.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_434"></a><a href="#FNanchor_434"><span class= +"label">[434]</span></a>L’eau dépassa alors le village de +Tchok.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_435"></a><a href="#FNanchor_435"><span class= +"label">[435]</span></a>Passe au village de Mourra, où est né +l’ex-sultan du Ouadaï, Doud-Mourra : le lion de Mourra.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_436"></a><a href="#FNanchor_436"><span class= +"label">[436]</span></a>« A une heure de Mandélé, 8 décembre +1880. — Continua la via eccelente, la pianura immensa, la +vegetazione ubertosa e, presso all’acqua, richissima ». +Matteucci.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_437"></a><a href="#FNanchor_437"><span class= +"label">[437]</span></a>Il y en a d’énormes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_438"></a><a href="#FNanchor_438"><span class= +"label">[438]</span></a>On désigne parfois ces gens-là sous le nom +de « charognards », et il faut avouer qu’ils méritent +bien cette appellation.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_439"></a><a href="#FNanchor_439"><span class= +"label">[439]</span></a>Le pays kouka et dadjo fut notamment ravagé +par l’aguid el Djaadné, en avril 1904. Les Ouadaïens avaient un +excellent moyen pour savoir où était caché le mil des indigènes +qu’ils pillaient. Ils prenaient les hommes les moins maigres du +village et tenaient à chacun d’eux le raisonnement suivant : +« Tu es gras, donc tu te nourris bien, donc tu as du mil, que +tu as caché. Tu vas nous montrer immédiatement l’endroit où il se +trouve ». Le pauvre diable était obligé de s’exécuter : +sans cela, les mauvais traitements venaient à bout de sa +résistance ; s’il s’entêtait, il risquait la mutilation, voire +même la mort.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_349">[349]</span><a id= +"p3c05"></a>V</h3> + +<p class="sch1">LES MÉDOGO</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Le pays actuel du Médogo était occupé par +des indigènes de même origine que les Kouka et les Kenga, lorsque +Moudgo arriva dans la région avec ses Ouadaïens (Abou Senoun et +Mandala). Il réussit à y établir sa souveraineté, par le seul +ascendant d’un état de civilisation plus avancé. Ses successeurs, +Léya, Batara, Salemi, continuèrent son œuvre. Nous avons déjà vu, à +propos des Kouka, comment les descendants de Moudgo restèrent les +seuls maîtres du pays. En souvenir de cet événement, un taureau est +consacré à la montagne et erre en liberté. Quand il meurt, il est +remplacé : Boubkoyo a toujours un successeur. La fusion se fit +petit à petit entre les Abou Senoun et les autres indigènes. Leurs +descendants furent appelés <em>Médogo</em> (sing. +<em>Médagaoui</em>)<a id="FNanchor_440"></a><a href="#Footnote_440" +class="fnanchor">[440]</a>, du nom du chef ouadaïen qui était venu +autrefois s’installer dans le pays. La montagne reçut le nom de +Ḥadjer Médogo.</p> + +<p>Le sultan du Médogo, qui réside à El Birni, au pied de la +montagne, commande le pays limité par le Fitri, à l’Ouest, et la +Baṭaḥ, au Nord et à l’Est. Du côté du Sud, sa souveraineté s’étend +jusqu’à Djahia.</p> + +<p>Autrefois, les Médogo étaient quelque peu en rivalité avec les +Boulalala du Fitri. D’autre part, des luttes intestines pour la +conquête du pouvoir éclataient assez fréquemment. C’est<span class= +"pagenum" id="Page_350">[350]</span> ainsi que le gros village de +Dokotchi<a id="FNanchor_441"></a><a href="#Footnote_441" class= +"fnanchor">[441]</a>, sur la Baṭaḥ, fut formé par les gens d’un +prétendant vaincu, qui avait dû quitter le Médogo.</p> + +<p>Les seuls Européens qui aient visité le Médogo, avant l’arrivée +des Français dans la région du Tchad, sont les deux voyageurs +italiens Massari et Matteucci. Ils ne firent d’ailleurs que +traverser rapidement le pays, du 13 au 19 décembre 1880. Partis de +Mandélé, sur la Baṭaḥ, ils passèrent au pied de la montagne du +Médogo et se dirigèrent vers le Fitri, par la route de Gamsa. Le +« diario » de Matteucci ne présente que peu +d’intérêt<a id="FNanchor_442"></a><a href="#Footnote_442" class= +"fnanchor">[442]</a>. Cet explorateur pensait décidément trop à sa +« cara Bologna<a id="FNanchor_443"></a><a href="#Footnote_443" +class="fnanchor">[443]</a> » : il n’avait pas le temps de +s’occuper du pays.</p> + +<p>Le Médogo dépendait de l’aguid el Djaadné, qui y faisait lever +l’impôt : il venait quelquefois piller ce pays, comme en +juillet 1904. Cependant, l’origine maba de leurs sultans valait aux +indigènes de la région certains ménagements de la part des +Ouadaïens. Quand nous fûmes installés au Fitri, le Médogo entra +dans notre zone d’influence et se détacha de plus en plus du +Ouadaï. Jusqu’au commencement de 1908, la situation du sultan ʿAbd +er Raḥman resta extrêmement délicate, car il n’était pas à l’abri +d’un coup de main de la part des Ouadaïens, et, d’un autre côté, +son intérêt lui commandait pourtant de se rapprocher des Français. +La création du poste-frontière d’Atya a mis fin à cet état de +choses.</p> + +<p>Le centre de la plaine du Médogo est à peu près marqué par la +montagne appelée Ḥadjer Médogo, au pied de laquelle se trouvent +plusieurs villages, dont la résidence du sultan, El Birni. La +montagne a environ 200 m. de hauteur. A son sommet, se trouvent +treize puits ou sources, qui donnent<span class="pagenum" id= +"Page_351">[351]</span> une eau très claire. La montagne servait +autrefois de refuge en cas de danger. Signalons encore les collines +rocheuses de Petit Migni, Grand Migni, et Abou Zerafa.</p> + +<p>La montagne de Djahia, vers le Sud-Ouest, est plus importante +que le Ḥadjer Médogo. Ses habitants (nas Djahia) ont gardé une +semi-indépendance. Les Djahia n’avaient pas à redouter d’attaque, +car on ne peut pénétrer dans la montagne que par un sentier étroit +et difficile, commandé par plusieurs plates-formes. En 1902, ils +assaillirent pendant la nuit l’escadron de spahis, qui avait campé +dans la plaine, non loin de leurs rochers.</p> + +<p>La population du Médogo est très variée : Médogo, Kouka, +Boulala, Pouls, Bornouans (Goumro, Malouaya, Barouella), Dadjo et +Arabes. Il y a, en outre, des populations mixtes : les Djahia, +par exemple, qui tiennent le milieu entre les Kenga et les Kouka. +Ces indigènes sont restés confinés dans leur montagne et ont pris +un cachet particulier. Leur langue est intermédiaire entre le kenga +et le tar lis, et leurs femmes portent la grosse tresse des femmes +kouka, abou semen, médogo et boulala. Ils sont presque tous +fétichistes.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp3c05"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_440"></a><a href="#FNanchor_440"><span class= +"label">[440]</span></a>Le sultan du pays est appelé ʿAbd er Raḥman +el Médagaoui.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_441"></a><a href="#FNanchor_441"><span class= +"label">[441]</span></a>Les gens de Dokotchi et ceux de ʿAbd er +Raḥman se battirent encore en septembre 1907.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_442"></a><a href="#FNanchor_442"><span class= +"label">[442]</span></a><em>Pellegrino Matteucci ed il suo diario +inedito</em>, pages 661 et 662.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_443"></a><a href="#FNanchor_443"><span class= +"label">[443]</span></a>« E ripenso a Bologna !... Il +pensare a Bologna non basta.... Bologna, la mia cara Bologna, è +sempre la note dominante del mio pensiero, etc., etc. ».</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="large"><span class="pagenum" id= +"Page_353">[353]</span><a id="p4"></a>QUATRIÈME PARTIE</h2> + +<hr class="decor width5"> + +<p class="center xlarge">LES FÉTICHISTES</p> + +<hr class="decordb width20"> + +<p>Les fétichistes sont nombreux dans les montagnes du Sud. Nous +étudierons les deux populations que nous avons surtout connues, les +Kenga et les Diongor. Nous parlerons également des Abou Semen du +Fitri d’origine kenga, et enfin, pour terminer, nous dirons +quelques mots des Sokoro, Fagnia et Boua.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_354">[354]</span><a id= +"p4c01"></a>I</h3> + +<p class="sch1">LES KENGA</p> + +<hr class="decor width4"> + +<h4><em>LES KENGA ET LES LISI</em> +</h4> + +<p>Les populations suivantes : Kenga, Abou Semen, Baguirmiens, +Kouka et Médogo, ont la même origine. La tradition le rapporte et +la très proche parenté de leurs langues le confirme.</p> + +<p>Les Kouka, les Médogo et les Boulala sont appelés <em>Lis</em> +ou <em>Lisi</em> par les Baguirmiens. Ils parlent la même langue, +le <em>tar Lis</em><a id="FNanchor_444"></a><a href="#Footnote_444" +class="fnanchor">[444]</a>. Les Abou Semen parlent le tar lis, qui +est la langue du Fitri, et se servent aussi, entre eux, d’un +dialecte kenga. La langue du Baguirmi <em>tar Bagrimma</em>, dérive +du kenga. Il existe enfin une multitude de dialectes, qui tiennent +à la fois du kenga, du bagrimma, et du tar lis. Ces dialectes +varient parfois de village à village, mais, étant donné que les +indigènes connaissent généralement les trois langues, lesquelles +sont d’ailleurs proches parentes, cela ne présente aucun +inconvénient.</p> + +<p>Les indigènes rapportent que les Baguirmiens sont les +descendants de chasseurs kenga, qui vinrent s’installer dans la +région actuelle du Baguirmi et y organisèrent un royaume. Les Abou +Semen du Fitri sont également d’origine kenga : nous le +verrons plus loin. Nous avons déjà montré, d’autre part, que les +Boulala sont des Kanembou qui firent<span class="pagenum" id= +"Page_355">[355]</span> la conquête du Fitri et s’y mélangèrent aux +Abou Semen et aux Kouka. Les populations initiales sont donc : +les Kenga, les Kouka et les Médogo<a id="FNanchor_445"></a><a href= +"#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>. Ces peuplades ont entre +elles des liens étroits de parenté et sont venues, toutes les +trois, des régions montagneuses situées à l’est du Guéra. Voici +d’ailleurs, d’après les indigènes, quels seraient leurs +ancêtres.</p> + +<p>Ngaréla, ancêtre des Kenga de Mataïa.</p> + +<p>Kadingna, ancêtre des Kenga du chef Séri (Aboutiour).</p> + +<p>Godéo, ancêtre des Kenga du chef Chèkher (Aboutiour).</p> + +<p>Tchéré, ancêtre des Kenga de l’aguid el Khèl Aboutiour).</p> + +<p>Massnia, ancêtre des Baguirmiens.</p> + +<p>Hérélla, ancêtre des gens d’Erla.</p> + +<p>Djiguilbi, ancêtre des For (Baguirmiens).</p> + +<p>Ḥassen el Kouk, ancêtre des Kouka.</p> + +<p>Moudgo abou Léya, ancêtre des Médogo.</p> + +<p>Nous nous sommes déjà occupés des Kouka et des Médogo, à propos +des Lisi. Nous allons maintenant étudier les Kenga.</p> + +<h4><em>LA POPULATION KENGA</em> +</h4> + +<p>Les Kenga habitent le pays de Boullong, Mataïa, Abouṭiour, +Barma, etc. Ils ne sont plus très nombreux, une grande partie de +cette population ayant autrefois émigré, principalement au Baguirmi +et au Fitri.</p> + +<p>Comme tous les indigènes de ces pays du Sud, les Kenga ont leurs +villages installés au pied de quelques petites montagnes : ils +cultivent leurs champs de mil dans la plaine. Autrefois, après la +récolte, ils mettaient le grain dans des cachettes<span class= +"pagenum" id="Page_356">[356]</span> disposées au milieu des +rochers. Si la montagne ne contenait pas de source ou de puits, des +réserves d’eau étaient tenues prêtes, en même temps que les +réserves de mil. Quand les ennemis approchaient, les Ouadaïens, par +exemple, qui venaient souvent piller le pays et y enlever des +esclaves, des cris stridents signalaient leur arrivée<a id= +"FNanchor_446"></a><a href="#Footnote_446" class= +"fnanchor">[446]</a>. Les habitants du village se réfugiaient +aussitôt dans la montagne et se cachaient au milieu des gros blocs +de rochers. Si la montagne était assez grande, les Kenga pouvaient +ainsi échapper aux Ouadaïens, lesquels n’osaient guère s’aventurer +dans les <em>ḥadjer</em><a id="FNanchor_447"></a><a href= +"#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a>, car les Kenga les +repoussaient facilement à coups de sagaie et en faisant rouler sur +eux de grands quartiers de roc. Si les Ouadaïens tentaient une +espèce de siège, les Kenga consommaient leur mil et leur eau de +réserve et attendaient patiemment le départ de leurs ennemis. Mais +il arrivait parfois, car les plus hautes de ces montagnes ont à +peine quelques centaines de mètres, que les Kenga n’étaient ni +suffisamment abrités ni suffisamment éloignés des Ouadaïens, qui +pouvaient alors les tuer à distance.</p> + +<p>Les Kenga ont le teint noir (<em>azreq</em> : noir-gris, +<em>asoued</em> : noir). La nuance chocolat, que l’on trouve +parfois dans cette population, semble être plus fréquente chez les +femmes. Les Kenga sont grands et bien bâtis. Ils ont les cheveux +longs et arrangés en petites tresses. Les femmes mariées ont la +tête rasée. Les cheveux des jeunes filles sont coupés très courts +et certaines parties de la tête sont rasées, de façon à obtenir +ainsi des dessins particuliers. Les femmes et les jeunes filles +portent des anneaux de cuivre aux bras : à la cheville, elles +ont des anneaux spéciaux, qui se prolongent derrière, à la façon +d’un éperon, en formant une espèce de gros losange.</p> + +<p>Les Kenga sont de grands buveurs de merissé, boisson<span class= +"pagenum" id="Page_357">[357]</span> fermentée faite avec le mil. +Ils sont fétichistes et ont des pratiques religieuses très +grossières. Ces pratiques ressemblent beaucoup, d’ailleurs, à +celles des autres fétichistes de cette partie de l’Afrique : +Dadjo, Sara, Banda, Kreich, etc. Ils ont une petite case pour leur +divinité et ils y déposent des bourmas pleines de merissé. +Abouṭiour possède un de ces sanctuaires (<em>margaïa</em>), qui est +réputé dans toute la région. Les Kenga suspendent aussi, à un grand +bâton planté en terre, les os des animaux tués à la chasse<a id= +"FNanchor_448"></a><a href="#Footnote_448" class= +"fnanchor">[448]</a>.</p> + +<p>Les Kenga croient aux sorciers et aux jeteurs de sort (en arabe, +<em>massas</em> ; en kenga, <em>merla</em>). Quand on veut +interroger la divinité, pour savoir si l’hivernage sera pluvieux, +si la récolte de mil sera abondante, si les <em>siyâd ed +doukhmat</em><a id="FNanchor_449"></a><a href="#Footnote_449" +class="fnanchor">[449]</a> viendront piller le pays, etc., les +indigènes se rassemblent autour de la margaïa. La cérémonie +commence tout d’abord par un bruit assourdissant de bandalas et de +gangas, qui sont battues à tour de bras. Une femme, revêtue d’un +grand vêtement blanc et coiffée d’une calotte rouge, est assise sur +un foundouq<a id="FNanchor_450"></a><a href="#Footnote_450" class= +"fnanchor">[450]</a> renversé. La divinité communique volontiers +avec la prêtresse, et c’est pourquoi, dans les cas graves, celle-ci +est interrogée en grande pompe par les chefs de la tribu. L’être +suprême parle par la bouche de cette sibylle, qui prophétise ou +fait connaître les ordres de celui qui l’inspire. Les Kenga disent +que l’inspiration divine provoque chez elle un tremblement +convulsif, accompagné d’une sueur abondante, et que ses yeux sont +alors égarés<a id="FNanchor_451"></a><a href="#Footnote_451" class= +"fnanchor">[451]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_358">[358]</span>Ces indigènes +croient aussi au mauvais œil. Lorsqu’une personne meurt et que sa +mort ne semble pas naturelle, ce n’est point Dieu qui l’a tuée, +c’est quelqu’un de méchant qui lui a jeté un sort +(<em>massas</em>). On recherche alors ce dernier. Quand on le +découvre, on lui prend sa femme, ses enfants, ses biens et on le +tue sans pitié. Cette croyance aux sorciers est tellement ancrée +dans l’esprit des Kenga, que parfois un malade se croit persécuté +et crie : « <em>Foulan iechrob dammi, iakoul kebdi</em>, +etc.<a id="FNanchor_452"></a><a href="#Footnote_452" class= +"fnanchor">[452]</a> ». Les parents du malade courent alors à +la maison du prétendu sorcier et le massacrent ; ou bien +celui-ci est traîné devant la personne à laquelle il a jeté un sort +et il est mis en demeure de faire cesser ses maléfices. Le +malheureux a beau se défendre, si le malade continue à souffrir, on +frappe son prétendu persécuteur à coups de chicotte ; si le +malade meurt, on tue le sorcier.</p> + +<p>Quand un Kenga a rendu le dernier soupir, les femmes poussent +immédiatement des cris suraigus pendant plusieurs heures. Viennent +ensuite les lamentations et les pleurs, qui durent environ deux +jours. Pendant ce temps, une fosse est creusée dans un champ de +mil, à côté du village. Les hommes se tiennent accroupis et +silencieux tout autour. Les habitants des villages voisins viennent +prendre part au deuil : les hommes s’asseoient au milieu de +ceux qui entourent la fosse et les femmes se joignent aux +pleureuses.</p> + +<p>L’enterrement a ensuite lieu. Deux hommes prennent le cadavre +sur leurs épaules, et, dans les cas de mort considérés comme +suspects, on interroge le défunt pour savoir qui l’a tué. +« Dis-nous qui t’a tué ?... Est-ce la divinité<a id= +"FNanchor_453"></a><a href="#Footnote_453" class= +"fnanchor">[453]</a> ?.... Est-ce un sorcier ?.... Si +c’est un sorcier, nous te vengerons..., etc. ». On pose ainsi +des questions au cadavre. Si<span class="pagenum" id= +"Page_359">[359]</span> l’on vient à croire que celui-ci répond par +l’affirmative à l’un des noms qui sont cités, l’indigène qui lui a +jeté un sort est immédiatement appréhendé et tué. Si le prétendu +sorcier se défend de toute mauvaise action, on lui fait subir une +épreuve. On lui ordonne de monter au sommet d’un arbre et de se +jeter en bas. S’il ne se fait aucun mal, c’est qu’il a +raison : il n’est pas sorcier. Si, au contraire, il se tue ou +bien se casse les reins ou les jambes, il est traîné en dehors de +la place et jeté en pâture aux vautours. Aboutiour possède un grand +acacia (<em>harazaya</em>), qui servait beaucoup autrefois à ce +genre d’épreuves<a id="FNanchor_454"></a><a href="#Footnote_454" +class="fnanchor">[454]</a>.</p> + +<p>Le tam-tam des Kenga est très curieux, car il offre de réelles +différences avec les divertissements qu’on est habitué à voir chez +les populations musulmanes.</p> + +<p>Au centre, se tiennent les instruments. Autour d’eux, tournent +les jeunes filles qui, pour cette occasion, se surchargent les bras +et les jambes d’anneaux en cuivre. Elles mettent autour des reins +un petit pagne de cotonnade rayée<a id="FNanchor_455"></a><a href= +"#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>, sur lequel est disposée +une ceinture de petites perles (<em>loulou</em>). Cette ceinture, +étroite devant, s’élargit sur la croupe et recouvre le pagne +presque entièrement. Elle est faite de petites perles de +différentes couleurs, blanches, bleues, rouges, etc., et produit un +joli effet. Autour du cou, elles ont diverses parures, qui tombent +sur la poitrine. Le cercle des jeunes filles tourne lentement, +chacune d’elles ayant la main droite sur l’épaule droite de celle +qui la précède. Puis, les jeunes filles font à-droite, tournent le +dos aux musiciens et, se prenant les mains, balancent les bras en +cadence, d’avant en arrière et d’arrière en avant. Leur cercle +continue à tourner doucement de la sorte, en faisant un bruit +métallique d’anneaux entrechoqués.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_360">[360]</span>Les hommes +forment le cercle extérieur. Ils portent sur la tête, différents +ornements en paille tressée : couronnes, coiffures bizarres, +etc. Ils marchent lentement, en cadence, et font de temps en temps +face aux jeunes filles. Ils agitent leurs armes : couteaux, +couteaux de jet (<em>kourbadj</em>), sabres, casse-tête, bâtons +avec un grand crochet en fer (pour désarçonner les cavaliers), etc. +Les jeunes filles chantent et les hommes reprennent<a id= +"FNanchor_456"></a><a href="#Footnote_456" class= +"fnanchor">[456]</a>. Puis, tout d’un coup, les hommes se +précipitent sur les jeunes filles, en brandissant leurs armes et en +poussant de grands cris.</p> + +<p>Les femmes mariées se reconnaissent à ce qu’elles ont la tête +rasée et à ce qu’elles portent, autour des reins, une ceinture +faite de plusieurs rangées d’une fibre rouge. Elles peuvent prendre +place avec les jeunes filles.</p> + +<p>A dire vrai le tam-tam des Kenga nous a paru plus agréable que +celui des indigènes musulmans. Ceux-ci, les Arabes mis à part, ne +chantent généralement pas. De plus, leurs femmes ont la triste +habitude de passer de fréquentes couches de beurre sur leur +chevelure. Le beurre, divers autres ingrédients, la poussière, +finissent par transformer les cheveux en une série de grosses +tresses, qui pendent de chaque côté du visage. Quand il y a +tam-tam, la chaleur et la transpiration amènent le ramollissement +de tout ce qui est contenu dans les cheveux : le beurre fond +et dégoutte sur le cou et les épaules. Comme l’hygiène de la tête, +chez ces populations, ne consiste guère que dans l’application +fréquente de couches de beurre, il en résulte, lors des tams-tams, +ou dans un marché, à l’heure de midi, une odeur particulière qui +saisit fortement à la gorge, surtout quand on n’y est pas habitué. +Cela n’a pas lieu chez les Kenga et, quoiqu’ils ne soient pas plus +propres que les autres indigènes,<span class="pagenum" id= +"Page_361">[361]</span> on n’est pas incommodé par l’odeur dont +nous venons de parler.</p> + +<p>Les Kenga seraient venus de Mogo, au sud-est de l’Abou Telfan. +Ils refoulèrent les Am Tchorlo, Kouka qui occupaient alors le pays +actuel de Boullong, Mataïa, Abouṭiour. Ils vainquirent leurs +voisins, les Babalia, et leur imposèrent un tribut. La domination +des Kenga s’étendit ainsi jusqu’à Guéria et la lagune Ebé. Nous +avons déjà dit que le royaume du Baguirmi fut fondé par des Kenga +de Mataïa.</p> + +<p>Les Kenga furent ensuite soumis par les Ouadaïens. Leur pays +dépendait de l’aguid el Djaadné, à qui ils payaient régulièrement +un tribut<a id="FNanchor_457"></a><a href="#Footnote_457" class= +"fnanchor">[457]</a>. Cela n’empêchait pas d’ailleurs les Ouadaïens +de venir les piller de temps en temps. Les Kenga se réfugiaient +alors dans leurs montagnes.</p> + +<p>Ces montagnes ont quelques kilomètres de tour et moins de deux +cents mètres de hauteur ; chaque village est situé au pied de +l’une d’entre elles. Ces montagnes, qui ont été rongées par les +eaux de pluie<a id="FNanchor_458"></a><a href="#Footnote_458" +class="fnanchor">[458]</a>, se composent de gros blocs de rochers, +aux contours polis et arrondis, entassés les uns sur les autres. La +forme et l’aspect rougeâtre de l’une d’entre elles, Abouṭiour +(<span class="arabic">ابو طيور</span>), la font ressembler, de +loin, à un énorme bonnet phrygien. Son nom<a id= +"FNanchor_459"></a><a href="#Footnote_459" class= +"fnanchor">[459]</a> vient de ce que de nombreux pélicans ont +installé leurs nids au sommet de la montagne, qui est tout blanchi +par leurs excréments. Ces oiseaux vont pêcher le poisson dans les +lagunes Ebé et Fitri. Les petits pélicans, qui tombent au pied de +la montagne et ne peuvent s’enfuir, agrémentent l’ordinaire des +Kenga.</p> + +<p>Les Kenga de Mataïa et d’Abouṭiour disent appartenir à la même +famille que les sultans du Baguirmi. Les divers chefs kenga +conservent la lance d’un de leurs ancêtres et,<span class="pagenum" +id="Page_362">[362]</span> dans les grands jours, un homme, qui +marche devant eux, la porte avec la plus grande vénération.</p> + +<p>Chaque village a un chef, parfois même deux. Une vieille +rivalité divise toujours les habitants de Mataïa et ceux +d’Aboutiour : les premiers auraient enlevé autrefois, +paraît-il, des femmes du village d’Abouṭiour. Les Kenga étendaient, +dans le temps, leur domination sur certains villages situés au pied +du massif de Guéra. Encore actuellement, d’ailleurs, des Diongor +viennent chaque année aider les Kenga à faire la récolte du +mil.</p> + +<p>On trouve des Kenga à Boullong, Mataïa, Abouṭiour, et dans les +villages environnants. On en trouve aussi quelques-uns au sud de +cette région et, du côté de l’Est, dans le massif de Guéra.</p> + +<p>La crainte des incursions ouadaïennes et l’habitude prise de +vivre cachés dans leurs montagnes ont fini par donner aux +fétichistes de toute cette contrée une mentalité particulière. Ils +sont méfiants, hostiles aux étrangers, et pillent assez souvent +ceux qui passent au pied de leurs rochers. Ils se figurent que la +montagne les met à l’abri de toute répression et, non contents de +commettre des exactions au détriment de paisibles commerçants +indigènes, ils ont parfois même pris une attitude hostile à notre +égard. En octobre 1907, lors de l’arrestation d’un chef kenga de +Mataïa, Bendjéré, les gens du village attaquèrent le détachement du +lieutenant Carbou, et cet officier dut faire ouvrir le feu, afin de +pouvoir se dégager.</p> + +<p>Il ne semble pas, du reste, que les Kirdi aient renoncé à leurs +habitudes de pillage, car des nouvelles assez récentes ont signalé +des désordres et des brigandages dans toute cette région +montagneuse.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp4c01"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_444"></a><a href="#FNanchor_444"><span class= +"label">[444]</span></a><em>Tar Lis</em> ou <em>tar +Lisi</em> : langue des Lis, des Lisi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_445"></a><a href="#FNanchor_445"><span class= +"label">[445]</span></a>Cela n’est vrai que jusqu’à un certain +point pour les Médogo. Ces indigènes tirent leur nom du chef +ouadaïen Moudgo, qui vint avec ses gens s’installer dans la région +montagneuse située à l’est du Fitri. Mais ce noyau d’étrangers se +fondit dans la masse de la population habitant déjà le pays des +Ḥadjer, laquelle appartenait à la même famille que les Kenga et les +Kouka.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_446"></a><a href="#FNanchor_446"><span class= +"label">[446]</span></a>Ces cris bizarres sont obtenus en déplaçant +rapidement la main sur le côté droit de la bouche.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_447"></a><a href="#FNanchor_447"><span class= +"label">[447]</span></a><em>Ḥadjer</em> : cailloux, pierres, +montagne.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_448"></a><a href="#FNanchor_448"><span class= +"label">[448]</span></a>Les Kenga creusent dans la brousse de +grandes fosses, qui sont soigneusement dissimulées par des +branchages de la terre et de l’herbe : il leur arrive de +prendre ainsi beaucoup de grosses antilopes (bubale, damaliscus, +ketenbour, etc.).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_449"></a><a href="#FNanchor_449"><span class= +"label">[449]</span></a>Surnom donné aux Ouadaïens. <a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78227/78227-h/78227-h.htm#Footnote_215"> +Voir tome II.</a></p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_450"></a><a href="#FNanchor_450"><span class= +"label">[450]</span></a>Grand vase en bois, qui sert à piler le +mil.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_451"></a><a href="#FNanchor_451"><span class= +"label">[451]</span></a>« Le mode de consultation et de +réponse de la femme interrogée rappelle tout à fait le procédé +employé par la pythonisse de Delphes. Il n’y a bien entendu aucun +emprunt, aucune imitation, mais il est curieux de relever +l’identité du procédé, ce qui prouve qu’à l’époque où fut instituée +la consultation de l’Oracle de Delphes, la mentalité des Grecs ne +était au même stade que celle des Kenga. » (Note de M. René +Basset.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_452"></a><a href="#FNanchor_452"><span class= +"label">[452]</span></a>« Un tel boit mon sang, mange mon +foie..... »</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_453"></a><a href="#FNanchor_453"><span class= +"label">[453]</span></a>Quand un indigène meurt de mort naturelle, +les autres disent que c’est Dieu qui l’a tué : <em>Allah bes +qetelah</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_454"></a><a href="#FNanchor_454"><span class= +"label">[454]</span></a>Il est bien évident que, depuis que nous +occupons le pays des Kenga, ces pratiques barbares ne sont plus +tolérées.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_455"></a><a href="#FNanchor_455"><span class= +"label">[455]</span></a>Le petit pagne blanc, avec de larges raies +bleues, est le vêtement habituel des femmes kenga.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_456"></a><a href="#FNanchor_456"><span class= +"label">[456]</span></a>Lors d’un grand tam-tam que nous avons vu à +Abouṭiour, les habitants de ce village chantaient la victoire des +blancs sur le djerma Abou Sekkin et l’aguid el Baḥr Badjouri, qui +avaient pris honteusement la fuite à Abou Nabaq.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_457"></a><a href="#FNanchor_457"><span class= +"label">[457]</span></a>Deux subordonnés de cet aguid, le djerma +Smaïn et le koursi Hesseïni ould Amtelaïd, vinrent piller le +village d’Abouṭiour en mars 1906.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_458"></a><a href="#FNanchor_458"><span class= +"label">[458]</span></a>Les montagnes sont toujours entourées d’une +bande sablonneuse qui est plus ou moins large.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_459"></a><a href="#FNanchor_459"><span class= +"label">[459]</span></a><em>Abou Ṭiour</em> : la montagne aux +oiseaux.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_363">[363]</span><a id= +"p4c02"></a>II</h3> + +<p class="sch1">LES ABOU SEMEN</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Le terme de <em>Abou Semen</em> ou <em>Am +Semen</em> est employé, au Fitri, pour désigner les indigènes qui +habitaient le pays avant l’arrivée des Boulala.</p> + +<p>Ces gens-là n’étaient pas de bons musulmans, mais ils +observaient certaines pratiques de l’islamisme. On ne pouvait donc +pas les appeller <em>Kirdi</em> (fétichistes). On se servit alors +d’un terme mitigé et on leur donna le nom de <em>Abou Semin, Abou +Semen</em> (les hommes qui jeûnent)<a id= +"FNanchor_460"></a><a href="#Footnote_460" class= +"fnanchor">[460]</a>, parce qu’ils suivaient les prescriptions du +Coran pendant le Ramadan<a id="FNanchor_461"></a><a href= +"#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>.</p> + +<p>Voyons maintenant quelle est l’origine de ces Abou Semen. +D’après la tradition, le Fitri a d’abord été occupé par les Pouls. +A ceux-ci succédèrent des Kenga venus du Sud-Est, qui +s’installèrent autour de la lagune, cultivèrent le mil et le coton +et pêchèrent le poisson du Fitri. Que ces indigènes fussent pour la +plupart d’origine kenga, cela ne doit faire aucun doute. Le fait +est d’abord rapporté par la tradition. De plus, les Abou Semen se +servent entre eux du kenga et ils conservent encore quelques-unes +des pratiques fétichistes de leurs frères des montagnes. Enfin le +nom de <em>Kenga</em>, donné par eux à l’un des villages du Fitri, +est, à cet égard,<span class="pagenum" id="Page_364">[364]</span> +caractéristique. C’est surtout aux indigènes d’origine kenga que +s’applique le nom d’Abou Semen.</p> + +<p>Le Fitri fut ensuite conquis par les gens de Ḥassen el Kouk, qui +venaient de quitter le Médogo. Les Abou Semen subirent alors la +domination des Kouka, et elle leur fut très dure. Plus tard, les Am +Semen firent appel aux Boulala, qui vainquirent les Kouka et les +chassèrent du Fitri.</p> + +<p>Les Kenga (Gollo, Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, Gorko, Kenga, +etc.)<a id="FNanchor_462"></a><a href="#Footnote_462" class= +"fnanchor">[462]</a>, les Dadjo (Koudou), les Kouka (Malabesse +Kabara, Moyo, Seïta), habitant le Fitri, sont désignés généralement +du nom d’Abou Semen ou Am Semen (sing. : Am Semenaï).</p> + +<p>Les Abou Semen sont fort méprisés : on les considère comme +une population d’esclaves (<em>ʿabīd, ma haouanīn, ma +ḥourrīn ; deremdi ou nderinderi</em>). Ils furent autrefois +odieusement maltraités par les Boulala : le sultan Gadaï, qui +ruina le Fitri pour obtenir la faveur des Ouadaïens, envoyait à +Abéché de nombreux esclaves abou semen.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp4c02"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_460"></a><a href="#FNanchor_460"><span class= +"label">[460]</span></a><span class="arabic">صام</span> +<em>ṣam</em>, <span class="arabic">يصوم</span>, +<em>iṣoum</em> : jeûner ; <em>ṣoum</em> et +<em>ṣiam</em> : jeûne.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_461"></a><a href="#FNanchor_461"><span class= +"label">[461]</span></a>C’est du moins l’explication qui nous a été +donnée dans le pays. M. René Basset croit qu’elle a été imaginée +après coup. « L’étymologie de <em>semen</em> expliqué par +l’arabe <em>soum</em> ne me paraît pas admissible. Comment +expliquer le <em>n</em> ? »</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_462"></a><a href="#FNanchor_462"><span class= +"label">[462]</span></a>Les premiers Kenga qui vinrent au Fitri +s’installèrent sur les bords de la lagune, à Gollo ; ceux qui +suivirent se fixèrent à Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, etc.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_365">[365]</span><a id= +"p4c03"></a>III</h3> + +<p class="sch1">LES DIONGOR</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Diongor habitent le Guéra et l’Abou +Telfan. Au point de vue physique, ils ressemblent aux Kenga. On les +reconnaît cependant à ce qu’ils ont sur le front des lignes de +petits points. Leurs femmes ont des scarifications sur le ventre et +sur les reins : elles ont la lèvre inférieure percée et elles +introduisent dans cet orifice une longue paille ou un morceau de +cuir, qui tombe sur la poitrine. Les mœurs et la religion sont les +mêmes que chez les Kenga. La langue est différente.</p> + +<p>Les Diongor habitent surtout le massif de Guéra. Ce massif +semble être le plus important de tous ceux qui se trouvent dans la +région comprise entre le Darfour, le Tibesti et le lac Tchad. Il a +une longueur d’une vingtaine de kilomètres environ et, au milieu +des petites montagnes isolées qui l’environnent, il produit un +aspect imposant par sa masse et son élévation. Sa hauteur est +notablement inférieure à 1.000 m. La montagne est couverte de +villages diongor ; on en trouve partout : au pied, sur +les flancs et sur le sommet.</p> + +<p>Le pays est situé, depuis quelques années, dans notre zone +d’influence. L’affaire de Tialo (1906), qui coûta la vie au djerma +Smaïn, a enlevé cette région aux Ouadaïens, qui n’y paraissent plus +guère. C’est pourquoi les Diongor du pied de la montagne peuvent +actuellement cultiver la plaine en toute sécurité. Ils récoltent +principalement les différentes variétés de mil, le sorgho, le maïs, +les arachides et le<span class="pagenum" id="Page_366">[366]</span> +tabac<a id="FNanchor_463"></a><a href="#Footnote_463" class= +"fnanchor">[463]</a>. Il y a également des champs de culture à +l’intérieur de la montagne, laquelle contient de l’eau durant toute +l’année. Grâce au refuge qu’elle constituait pour eux, les Diongor +restèrent toujours indépendants. Mais comme les villages sont +nombreux, une centaine environ, dont quelques-uns comptent +plusieurs milliers d’habitants, les Diongor étaient obligés +d’utiliser la moindre parcelle de terrain. Rien ne saurait donner +une idée de la vie que menaient ces pauvres gens, seuls à être +restés indépendants dans leur âpre montagne, alors que les pays +d’alentour étaient sans cesse sillonnés et pillés par les +Ouadaïens. A la saison des pluies, quand l’eau entraînait le peu de +terre qui constituait le champ de mil de maint Diongor, celui-ci +reconstituait son champ avec de la terre rapportée, afin de pouvoir +se procurer le mil indispensable à sa misérable existence. Inutile +de dire que les habitants du pied de la montagne voyaient très +souvent leurs récoltes devenir la proie des Ouadaïens, lorsqu’elles +n’étaient pas tout bonnement saccagées ou incendiées. Les Diongor +surpris dans la plaine étaient réduits en esclavage.</p> + +<p>La montagne était le refuge des Diongor et les faisait vivre. +Tous les efforts des Ouadaïens, pour réduire ce foyer +d’indépendance, échouèrent piteusement. Le sultan ʿAli lui-même y +subit un sanglant échec, et le souvenir de cette aventure est resté +très vif dans l’esprit des indigènes. Il est naturel d’ailleurs +que, étant donnée la personnalité de ʿAli, le vainqueur du mbang +Abou Sekkin, la victoire des Diongor ait eu un grand +retentissement.</p> + +<p>On raconte que ce sultan avait dit un jour à l’un de ses +familiers : « Dis-moi donc quel est le pays qui n’obéit +pas à mes ordres ? » L’autre lui répondit alors : +« Oui, tous les pays, depuis le Darfour jusqu’au Tchad et +depuis le Chari jusqu’au Borkou reconnaissant ta puissance. Seuls, +les<span class="pagenum" id="Page_367">[367]</span> Djenakheré du +Guéra sont restés indépendants et jamais personne n’a réussi à +pénétrer dans leur montagne ». ʿAli fut, dit-on, piqué par +cette réflexion et il voulut réduire les Diongor.</p> + +<p>Le sultan du Ouadaï s’avança vers le Guéra avec son armée et +attaqua le massif du côté de son extrémité nord. Mais les +Ouadaïens, obligés de se servir des mains pour escalader les flancs +abrupts de la montagne, ne purent pas utiliser leurs fusils à +pierre. De plus, les Diongor faisaient rouler sur eux d’énormes +blocs de rochers, qui rebondissaient le long de la montagne et +venaient écraser des groupes entiers d’hommes. Les soldats de ʿAli, +épouvantés par cette lutte inégale et reconnaissant d’ailleurs +l’inutilité de leurs efforts, prirent la fuite. C’est alors que +s’avança, au bruit sourd des noungaras, le contingent du valeureux +Meri, aguid ez Zebada, le chef favori du sultan. Tout en marchant à +la montagne, Méri se moquait des fuyards et leur faisait ses adieux +sur un ton enjoué : « <em>Sama léna</em> ! Adieu, +mes amis, car je ne sais si je vous reverrai ». Il se +précipita sur les rochers, à la tête de ses hommes, en brandissant +son fusil et en criant son mépris aux inabordables Diongor : +« la Djenakheré, Kirdi, Oulâd el Kafir ! » Mais il +fut bientôt tué, et sa troupe se replia en désordre sur le reste de +l’armée.</p> + +<p>De nombreux Ouadaïens trouvèrent la mort dans cette affaire. Il +faut d’ailleurs que le sultan ʿAli, homme d’une énergie et d’une +ténacité peu communes, ait subi des pertes considérables, pour +qu’il se soit résigné à être vaincu par des fétichistes. Les +Diongor, après avoir dépouillé les cadavres, en firent un grand +tas, et ce monceau de morts cachait, paraît-il, le tronc d’un gros +arbre, que l’on peut encore voir sur les lieux. Cet échec fut très +sensible à ʿAli, qui mourut sur la route du retour à Abéché.</p> + +<p>Les habitants du Guéra furent dès lors laissés tranquilles<a id= +"FNanchor_464"></a><a href="#Footnote_464" class= +"fnanchor">[464]</a>.<span class="pagenum" id= +"Page_368">[368]</span> Seul, Acyl, quelque temps avant son +arrestation (1903), essaya de pénétrer dans la montagne. Son camp +était installé dans la plaine, non loin du village diongor de Am +Mbazera (au sud-ouest de l’endroit attaqué par ʿAli). C’est à peine +si les gens d’Acyl purent escalader les quelques contreforts qui se +trouvent de ce côté du massif. Quand ils virent les énormes rochers +qui roulaient sur eux, ils prirent prudemment la fuite.</p> + +<p>Grâce à l’impunité que leur assurait la montagne, les Diongor +tombaient sur tous ceux qui passaient à leur portée<a id= +"FNanchor_465"></a><a href="#Footnote_465" class= +"fnanchor">[465]</a>. D’un autre côté, il était imprudent pour eux +de s’aventurer dans la plaine. Ces habitudes de pillage réciproque +étaient normales dans toute la région des fétichistes. C’est +pourquoi, à force de vivre en se tenant sur leur gardes, le +caractère de tous ces Kirdi, des Diongor en particulier, a été +rendu méfiant. Ils sont toujours portés à croire que l’on veut, +suivant la méthode ouadaïenne, les piller, les molester, enlever +leurs femmes et leurs enfants et les réduire eux-mêmes en +esclavage. Rendus très craintifs par les attaques auxquelles ils +ont été en butte pendant de longs siècles, l’apparition d’une +troupe dans la plaine les fait sauter sur leurs armes et se sauver +dans la montagne, car ils sont persuadés que l’on vient à eux avec +des intentions hostiles. Il faudra quelque temps pour leur faire +entendre le contraire, ces primitifs ne comprenant pas, au premier +abord, quel but, autre que le pillage, peuvent se proposer les +étrangers qui viennent dans leur pays. C’est pourquoi ils ne se +décideront que bien lentement à quitter les misérables champs de +l’intérieur de la montagne, pour aller cultiver la magnifique +plaine qui s’étend tout autour.</p> + +<p>Les Diongor ont de nombreux chevaux et quelques petites chèvres, +qui broutent autour des cases<a id="FNanchor_466"></a><a href= +"#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>. Chaque village du pied +de la montagne possède un petit groupe d’Arabes Hémat (ʿAmer), qui +ont des vaches et quelques moutons et fournissent<span class= +"pagenum" id="Page_369">[369]</span> leurs protecteurs de lait et +de beurre. Les montagnes de toute cette région des fétichistes +produisent du miel.</p> + +<p>Les gens de Guéra, quoique insoumis, dépendaient nominalement de +l’aguid el Djaadné.</p> + +<p>Les Diongor habitent aussi l’Abou Telfan, où se trouve une ligne +de collines rocheuses presque orientée du Nord au Sud. On raconte +que Moḥammed Chérif, arrivant dans la région avec ses Ouadaïens, y +chercha vainement un endroit pour camper. Il se serait alors +écrié : <em>dâr da tolfan</em>, ce pays est idiot ! Le +mot resta et le pays fut appelé <em>Abou Telfan</em> : le pays +idiot.</p> + +<p>Autrefois, les Arabes Missiriyé (<em>ḥoumr</em> et +<em>zourg</em>) venaient passer la saison sèche dans cette région, +qui était restée jusque-là à l’abri des razzias ouadaïennes. Mais +depuis 1905, tout a bien changé. Après son échec de Yao, le djerma +ʿOthmân alla piller l’Abou Telfan et, depuis, la situation n’a fait +que s’aggraver. Les Missiriyé ne viennent plus dans le pays, et les +pauvres Diongor, obligés de se cacher dans la montagne pour ne pas +être réduits en esclavage, ne peuvent pas cultiver leurs champs de +mil. La misère était si grande dans l’Abou Telfan, en 1906, les +Ouadaïens y avaient fait de si belle besogne, que les Diongor +vendaient leurs enfants pour quelques moudd de farine de mil. +Disons d’ailleurs, en passant, que, chez les fétichistes (Kenga, +Diongor, etc.), il n’est pas rare de voir les parents céder leurs +enfants pour payer une dette ou pour faire un achat +quelconque<a id="FNanchor_467"></a><a href="#Footnote_467" class= +"fnanchor">[467]</a>.</p> + +<p>Les Ouadaïens, voyant leurs ressources en esclaves +diminuer<span class="pagenum" id="Page_370">[370]</span> de jour en +jour, se sont rabattus sur ce malheureux pays, qu’ils ont ruiné et +dépeuplé. En 1907, le capitaine Bordeaux trouva, dans une caravane +de Tripolitains se rendant d’Abéché à Benghazi, un lot d’esclaves +capturés dans l’Abou Telfan. Ces pauvres gens furent délivrés et +renvoyés chez eux, par le Kanem, Bokoro et Yao.</p> + +<p>Avant les razzias fréquentes de ces dernières années, l’Abou +Telfan comprenait environ une cinquantaine de villages. Le sultan +du Médogo, ʿAbd er Raḥman, était en relations très amicales avec +une partie de ses habitants. On y trouve, indépendamment des +Diongor, quelques Toundjour et Pouls. Les Oulâd ʿAmer, qui y +étaient autrefois, ont quitté le pays et sont actuellement +installés entre Moïto et Bokoro. L’Abou Telfan est rentré, depuis +quelque temps, dans notre zone d’influence<span class="pagenum" id= +"Page_371">[371]</span> et, de ce fait, la situation de ce pays va +en s’améliorant.</p> + +<p>Les Diongor s’enduisent le corps d’huile et d’onguents. Comme +ils ne se lavent guère, ils répandent une odeur désagréable. +D’étroites relations de parenté les unissent aux Saba, qui habitent +la région de Sorki : les deux populations auraient une origine +commune et parleraient la même langue. En tout cas, Kossat, le +second du chef de Sorki, reçut un excellent accueil des habitants +de Guéra. Les Saba de Sorki, très nombreux, ont le commandement sur +les autres indigènes habitant leur pays : Boua, Fagnan, Komin +(du côté de Kidil), Bolgo et aussi quelques Arabes.</p> + +<p>Les Kirdi de la région comprise entre les montagnes des Kenga et +celles de l’Abou Telfan forment une population plus ou moins +mêlée.</p> + +<p>Les Korbo sont apparentés aux Diongor. Ils parlent une langue se +rapprochant de celle parlée au Guéra. On dit que ces indigènes +seraient le produit d’un mélange de Diongor, de Dadjo et même de +Pouls (?). On commence déjà à trouver chez eux les déformations des +lèvres, qui vont s’exagérant au fur et à mesure que l’on descend +vers le Sud et atteignent leur maximum de hideur chez les femmes de +certaines tribus sara. Le groupe de Korbo comprend plusieurs +villages, situés au pied des montagnes : Korbo, Narbé, Toumka, +Garbodjo, Tialo. Les habitants possèdent quelques troupeaux et +surtout des chevaux. La montagne de Korbo est une véritable +forteresse et ses nombreux habitants ont pu défier bien des +attaques. Au commencement de 1903, Acyl y essuya un échec sérieux, +qui coûta la vie à son cousin Adem Kordé.</p> + +<p>Les Kirdi du groupe de Bara sont apparentés à ceux de Korbo.</p> + +<p>Les Dadjo sont également nombreux dans toute cette région. Ils +habitent Déléb, Douziad, Kedja, Azi, Amdakou, Abéréché<a id= +"FNanchor_468"></a><a href="#Footnote_468" class= +"fnanchor">[468]</a> et les villages à l’ouest de Bara : +Sewilwil, Zama,<span class="pagenum" id="Page_372">[372]</span> +etc. Ils forment également les groupes de Banda<a id= +"FNanchor_469"></a><a href="#Footnote_469" class= +"fnanchor">[469]</a> et de Mongo. La colline rocheuse de Mongo est +entourée d’un certain nombre de villages : Térémélé, Robiana, +Baldié, Gadiéra, Djokhana, Tagda. Les habitants de ces lieux +possèdent quelques troupeaux et, réfugiés dans leurs rochers, ils +peuvent faire une certaine résistance. Les Dadjo dépendaient +autrefois soit de El Mâgné (Azi, Douziad, Abéréché, etc.), soit de +l’aguid el Masmadjé (Sewilwil, Banda, Mongo, etc.). Ils sont +assimilés aux Kirdi par les autres indigènes : beaucoup +d’entre eux ont cependant adopté les pratiques musulmanes.</p> + +<p>Indépendamment des Diongor et des Dadjo, ces montagnes sont +encore habitées par des Kenga, des Kouka, etc., qui se sont +mélangés au reste de la population. On y trouve des femmes qui ont +des coiffures analogues à celles des femmes lisi<a id= +"FNanchor_470"></a><a href="#Footnote_470" class= +"fnanchor">[470]</a>.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp4c03"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_463"></a><a href="#FNanchor_463"><span class= +"label">[463]</span></a>Dans toute cette contrée, les Kirdi se sont +fait une spécialité de la fabrication des bourmas de toute grandeur +et des pipes en terre cuite.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_464"></a><a href="#FNanchor_464"><span class= +"label">[464]</span></a>Cependant l’aguid el Djaadné, en août 1904, +après avoir simulé une marche sur le Fitri, tourna brusquement au +Sud et alla piller Zama.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_465"></a><a href="#FNanchor_465"><span class= +"label">[465]</span></a>Les insulaires du Tchad (Boudouma et Kouri) +agissaient de même.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_466"></a><a href="#FNanchor_466"><span class= +"label">[466]</span></a>Ces animaux cherchent parfois leur +nourriture dans les immondices. C’est pourquoi des indigènes de +Boullong, venus avec notre détachement, ne voulurent pas manger +d’un cabri que nous avait offert le chef d’Am Mbazera. Ils disaient +que les cabris de ce village se nourrissaient de <em>doungues</em> +(immondices, ordures). Nous avons constaté plus tard, que les +indigènes de la Côte-d’Ivoire ne partagent pas du tout cette +manière de voir : leurs moutons et leurs cabris qui se +tiennent constamment dans les villages et se nourrissent surtout +d’épluchures de bananes et d’ignames, fournissent d’ailleurs une +viande excellente ; celle des « moutons de case » +est même tout particulièrement appréciée.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_467"></a><a href="#FNanchor_467"><span class= +"label">[467]</span></a>C’est ainsi que nous avons trouvé au Guéra +des Toundjour du Kanem, qui y étaient venus acheter des captifs. Un +Diongor leur avait vendu son enfant pour quelques pagnes avec +lesquels il comptait payer une dette urgente. Indépendamment des +captifs que l’on se procure ainsi, d’une façon régulière, il y a +également les indigènes qui sont enlevés et réduits en esclavage, +soit qu’ils appartiennent à des fractions ennemies, soit qu’ils +aient tout bonnement le tort de passer à côté de la montagne. Ceux +qui, parmi ces derniers, ont été pris très jeunes, s’attachent à +leurs ravisseurs et ne veulent plus ensuite les quitter. Nous +citerons, par exemple, le fait suivant : Lors d’une +reconnaissance dans le Guéra (octobre 1907), certains indigènes +soumis, qui avaient à se plaindre des Diongor, suivirent notre +détachement. Un Kenga d’Abouṭiour, entre autres, réclama son fils +qui, tout jeune, avait été enlevé par les gens d’Am Mbazera. +L’enfant avait grandi depuis et se trouvait, à ce moment-là, âgé +d’environ 13 à 14 ans. Quand nous voulûmes le rendre à son père, il +se mit à pleurer et à se rouler par terre, en disant qu’il ne +partirait pas, qu’il voulait rester avec les Diongor..... Très +ennuyé, comme on peut croire, par cette situation bizarre, nous +essayâmes de lui parler de la peine qu’il allait faire à ses +parents, en particulier à sa mère, laquelle attendait à Abouṭiour +le retour de l’enfant perdu. Le jeune Kenga devenu Diongor se +releva alors et répondit avec la plus grande vivacité. Son +discours, qui nous fut traduit en arabe, débutait à peu près +ainsi : « Mon père, ma mère, <em>marada</em>, je m’en +f..... Je ne les connais pas et je ne veux pas les connaître. Je +suis toujours resté avec les Diongor, je me considère moi-même +comme Diongor et je ne veux pas aller demeurer avec les Kenga. Ici +je bois de la mérissé, etc... »</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_468"></a><a href="#FNanchor_468"><span class= +"label">[468]</span></a>Ces villages se trouvent sur la route +d’Abou Zérafa au Guéra, ou dans les environs. Ils furent souvent +pillés par les Ouadaïens, Acyl razzia complètement Azi, en +1902.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_469"></a><a href="#FNanchor_469"><span class= +"label">[469]</span></a>Notons que deux villages de cette région +portent les noms de Sara (chez les Kenga) et de Banda (chez les +Dadjo) : le fait est très curieux.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_470"></a><a href="#FNanchor_470"><span class= +"label">[470]</span></a>L’occupation du Ouadaï par nos troupes, en +assurant la tranquillité des pays fétichistes, va permettre aux +indigènes de descendre dans la plaine pour y faire leurs +plantations. Kenga, Diongor, Dadjo pourront circuler et faire du +commerce en toute sécurité, et la région trouvera enfin une +prospérité qu’elle n’a jamais connue. Cependant, après les +événements du Massalat, des Ouadaïens réfractaires se sont réfugiés +dans l’Abou Telfan, dans les premiers mois de 1911 : il sera +donc nécessaire de les traquer et de débarrasser définitivement le +pays de ces bandes malfaisantes, qui n’ont jamais laissé derrière +elles que la ruine et la désolation.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_373">[373]</span><a id= +"p4c04"></a>IV</h3> + +<p class="sch1">LES SOKORO</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Sokoro habitent la région de Babna, +Bédanga, Bondjo et Méré. On en trouve aussi quelques-uns entre +Bédanga et Melfi (Ngogmi-Boudia).</p> + +<p>Ces indigènes appartiennent à la même famille que les +Kenga : leur langue est apparentée au kenga et Nachtigal dit +qu’elle présente quelques points de contact avec le maba<a id= +"FNanchor_471"></a><a href="#Footnote_471" class= +"fnanchor">[471]</a>.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp4c04"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_471"></a><a href="#FNanchor_471"><span class= +"label">[471]</span></a><em>Sahara und Sûdân</em>, t. II, p. +689.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_374">[374]</span><a id= +"p4c05"></a>V</h3> + +<p class="sch1">LES FAGNIA</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Fagnia ou Fagnan habitent +principalement, au sud de Boli, la région comprise entre le pays +des Boua et le lac Iro. Ces indigènes, qui étaient souvent razziés +par les Arabes et par l’alifa de Korbol, durent se réfugier sur des +rochers, où ils installèrent leurs villages. Ils sont agriculteurs. +Certains d’entre eux, surtout dans les districts du Sud, sont +musulmans, et cela leur vaut d’être appelés Nouba par les +Arabes.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_375">[375]</span><a id= +"p4c06"></a>VI</h3> + +<p class="sch1">LES BOUA</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Boua résident dans tout le pays au sud +de Melfi, et particulièrement dans la région +Damraou-Korbol-Gamkoul. Ces indigènes ont la réputation d’être très +belliqueux. Ils habitaient autrefois du côté de Merdja, au nord-est +de Melfi, où ils eurent à repousser une attaque des Pouls.</p> + +<p>L’alifa de Korbol, qui commandait aux Boua, était le vassal du +sultan du Baguirmi. Les luttes furent d’ailleurs fréquentes entre +Baguirmiens et Boua. Au moment où nous occupâmes le pays, l’alifa +avait réussi à s’affranchir de toute dépendance. C’est nous qui +avons rétabli l’autorité de Gaourang sur les Boua. L’accord ne +régnant pas entre le sultan et l’alifa, ce dernier fut exilé à +Bol : on le renvoya plus tard à Tchekna. Les Boua du chef +Ouédou ont fait, tout dernièrement, une tentative d’exode au Bornou +(1908).</p> + +<p>Les Boua sont bien bâtis et vigoureux : leur teint noir est +généralement assez foncé. Quoique divisés en un grand nombre de +fractions, ils possèdent cependant un dialecte commun. Leur langue +se rapproche plus ou moins du baguirmien et Nachtigal dit qu’elle +présente, sur certains points, quelque analogie avec celle des +Pouls<a id="FNanchor_472"></a><a href="#Footnote_472" class= +"fnanchor">[472]</a>.</p> + +<p>Les Boua sont des fétichistes vaguement islamisés. Ils sont +agriculteurs, et leurs villages se trouvent au pied des rochers qui +parsèment le pays.</p> + +<p class="center">FIN DU TOME PREMIER</p> + +<div class="footnotes" id="ftp4c06"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_472"></a><a href="#FNanchor_472"><span class= +"label">[472]</span></a><em>Sahara und Sûdân</em>, II, 689.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="large"><span class="pagenum" id= +"Page_377">[377]</span><a id="app"></a>APPENDICE</h2> + +<hr class="decor width5"> + +<p class="pad4 less space-above15 space-below1">Addition à +l’article <em>Les Senoussi</em>, ch. II : <span class="sc">Les +Toubou</span> (<a href="#Page_127">p. 127</a> et suivantes).</p> + +<p>Une section méhariste est installée en réserve à Tahoua. Elle +aide la section de l’Azbin à assurer la protection de l’azalaï, +caravane de Touareg qui, deux fois l’an, va chercher le sel du +Kaouar : l’azalaï de mars comprend 3.000 chameaux ; +l’azalaï d’octobre a plus d’importance et compte environ 10.000 +chameaux.</p> + +<hr class="decor width3"> + +<p class="space-above15">Les Senoussia ont fortifié solidement le +point de ʿAïn Galakka. De nombreux guerriers — il y a, paraît-il, +plus de 500 réguliers, pourvus d’un uniforme et armés de fusils à +tir rapide — assurent la domination de Si Aḥmed Chérif au +Borkou.</p> + +<p>Une garnison ottomane, avec 6 pièces de canon et un colonel, se +trouvait à Bardaï, dans le Tibesti. Il est probable qu’elle évacua +le pays dès le début de la guerre italo-turque. Les Turcs ne se +sont jamais installés à ʿAïn Galakka, où les Senoussia restent les +maîtres absolus. Il est donc fort probable, ainsi que nous l’avons +déjà dit, que les Khouân n’ont arboré le drapeau ottoman que pour +faire échec à l’occupation française.</p> + +<p>Si Aḥmed Chérif attache une importance capitale à la possession +de ʿAïn Galakka. Le bruit a même couru qu’il songeait<span class= +"pagenum" id="Page_378">[378]</span> à évacuer Koufra pour venir +s’installer au Borkou. Il convient de n’accueillir ce renseignement +que sous toutes réserves : l’oasis de Koufra est un point très +bien situé, en plein centre des contrées qui reconnaissent +l’autorité spirituelle de Si Aḥmed Chérif, et il semble peu +probable que ce dernier se résigne à l’abandonner.</p> + +<p>La sécheresse de l’année 1911 a provoqué une disette effroyable +dans le Tibesti et le Borkou, qui, en temps normal, sont déjà des +pays essentiellement déshérités. Les dattes et les quelques +céréales de la contrée n’ont fourni que de lamentables récoltes. +Les habitants ont été obligés, pour vivre, d’abattre un grand +nombre de chameaux.</p> + +<p>Les Senoussia du Borkou mènent une vie misérable, par suite de +l’impossibilité où ils se trouvent d’assurer leur ravitaillement en +grain. Au surplus, les fructueuses razzias de bétail, au détriment +des indigènes soumis à notre autorité, deviennent de plus en plus +problématiques. Néanmoins, les Khouân restent toujours nos +adversaires irréductibles : un de leurs rezzous est venu, en +août 1911, piller la région de Djadjidouna, en plein Territoire de +Zinder.</p> + +<p>Notons également qu’une mission allemande — comprenant un +officier, mais soi-disant scientifique — a, malgré l’opposition +diplomatique de la France, pénétré au Tibesti, venant de Mourzouk. +Ce fait, s’ajoutant à d’autres intrigues allemandes en +Tripolitaine, a dû avoir une sérieuse influence sur la brusque +décision des Italiens d’envahir le vilayet, pour profiter de la +situation créée par l’affaire marocaine et, d’autre part, mettre un +terme à certaines convoitises étrangères.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="bold"><span class="pagenum" id= +"Page_379">[379]</span><a id="toc"></a>TABLE DES MATIÈRES DU TOME +PREMIER</h2> + +<hr class="decor width6"> + +<table class="toc"> +<tr> +<td> +</td> +<td class="tdr med">Pages.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="sc">Avant-propos</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#ava">I</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc large sect">PREMIÈRE PARTIE</td> +</tr> + +<tr> +<td>I. — <em>Les populations du Kanem.</em></td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">I. — Les Kanembou</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p1c01">1</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">II. — Les Ḥaddâd nichâb</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p1c02">49</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">III. — Les Toundjour</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p1c03">73</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">IV. — Les Oulâd Slimân</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p1c04">85</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">V. — Le lac Tchad</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p1c05">104</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc large sect">DEUXIÈME PARTIE</td> +</tr> + +<tr> +<td>II. — <em>Les Toubou.</em></td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">I. — La population toubou</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c01">113</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">II. — Les Tedâ</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c02">122</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">III. — Les Ammâ Borkouâ</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c03">161</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">IV. — Les Toubou du Kanem</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c04">167</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">V. — Les Toubou du Baḥr el Ghazal et du +Ouadaï.</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad6">Les Kreda</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c05s1">175</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad6">Les Kecherda</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c05s2">199</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad6">Les Noreâ</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c05s3">204</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad6">Les Cheurafadâ</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c05s4">207</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">VI. — Les Ḥaddâd Gourân</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c06">209</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad3">VII. — <em>Petite étude pratique de la langue +toubou</em> (dialecte des Dazagada)</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c07">213</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc large sect">TROISIÈME PARTIE</td> +</tr> + +<tr> +<td>III. — <em>Les Lisi.</em></td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">I. — Les Boulala</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p3c01">291</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">II. — Le Fitri</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p3c02">291</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4"><span class="pagenum" id= +"Page_380">[380]</span>III. — Les Babalia</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p3c03">337</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">IV. — Les Kouka</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p3c04">339</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">V. — Les Médogo</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p3c05">349</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc large sect">QUATRIÈME PARTIE</td> +</tr> + +<tr> +<td>IV. — <em>Les Fétichistes</em></td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p4">353</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">I. — Les Kenga</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p4c01">354</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">II. — Les Abou Semen</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p4c02">363</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">III. — Les Diongor</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p4c03">365</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">IV. — Les Sokoro</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p4c04">373</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">V. — Les Fagnia</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p4c05">374</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">VI. — Les Boua</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p4c06">375</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="sect sc">Appendice</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#app">377</a> +</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above2"> +</p> + +<hr class="decor width20"> + +<p class="center vsmall">ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN +ET C<sup>ie</sup>, RUE GARNIER.</p> + +<p class="space-above15 x-ebookmaker-drop"> +</p> + +<div class="transnote"> +<h2>Note du transcripteur :</h2> + +<ul> +<li>Page <a href="#Page_25">25</a>, note <a href= +"#Footnote_52">52</a>, " <em>agaiast the tribus</em> " a +été remplacé par " <em>against the tribes</em> "</li> + +<li>Page <a href="#Page_43">43</a>, " partout, au Kanem et et +au Dagana " a été remplacé par " Kanem et au "</li> + +<li>Page <a href="#Page_73">73</a>, " <em>Tounes et khadrâ +djenna</em> " a été remplacé par +" <em>el</em> "</li> + +<li>Page <a href="#Page_74">74</a>, " abordé par par +l’Ouest " a été remplacé par " abordé par +l’Ouest "</li> + +<li>Page <a href="#Page_104">104</a>, " données fournies par +les explorarateurs " a été remplacé par +" explorateurs "</li> + +<li>Page <a href="#Page_105">105</a>, " La mission +Thilo " a été remplacé par " Tilho "</li> + +<li>Page <a href="#Page_115">115</a>, " <em>Fodidê</em> (pr. +<em>Foddê</em>) " a été remplacé par " pl. "</li> + +<li>Page <a href="#Page_132">132</a>, " le désert ou il a +établi " a été remplacé par " où "</li> + +<li>Page <a href="#Page_135">135</a>, " le cas échant, +s’employer énergiquement " a été remplacé par +" écheant "</li> + +<li>Page <a href="#Page_171">171</a>, " seraient apparentés au +Noreâ " a été remplacé par " aux "</li> + +<li>Page <a href="#Page_199">199</a>, la section " III — LES +KECHERDA " changée à " II "</li> + +<li>Page <a href="#Page_200">200</a>, " sont actuellement +intallés dans " a été remplacé par +" installés "</li> + +<li>Page <a href="#Page_204">204</a>, la section " IV — LES +NOREA " changée à " III "</li> + +<li>Page <a href="#Page_206">206</a>, " L’occcupation du +Ouadaï par nos " a été remplacé par +" L’occupation "</li> + +<li>Page <a href="#Page_207">207</a>, le chapitre intitulé +" IV — LA CHEURAFADA " de la 2e partie a été traité comme +une section du chapitre V.</li> + +<li>Page <a href="#Page_213">213</a>, note <a href= +"#Footnote_279">279</a>, " <em>Sprachen der ulten +Welt</em> " a été remplacé par +" <em>alten</em> "</li> + +<li>Page <a href="#Page_217">217</a>, sous <em>Karraou</em>, +" des Arabes " a été remplacé par " des +Kreda "</li> + +<li>Page <a href="#Page_238">238</a>, note <a href= +"#Footnote_309">309</a>, " que les premières lettes " a +été remplacé par " lettres "</li> + +<li>Page <a href="#Page_279">279</a>, sous [<em>Ngaéla koréï</em>] +<em>gouïenga</em>, " il rend " a été remplacé par +" il prend "</li> + +<li><a id="tnoteref1" class="tnoteref"></a>Page <a href= +"#Page_280">280</a>, Référence manquante placée après +<em>djoundou</em> {panier} (<a href="#Page_279">p. 279</a>), et +celle-ci et sa note considérées comme <a href="#Footnote_378">note +378</a> (aurait été à la note 380).<br> +<span class="less">Cf. Carbou, <em>Méthode pratique pour l'étude de +l'arabe parlé au Ouaday...</em>, 1913, p. 182.</span></li> + +<li>Page <a href="#Page_284">284</a>, " dialecte des +Dazagarda, faite " a été remplacé par +" Dazagada "</li> + +<li>Page <a href="#Page_285">285</a>, note <a href= +"#Footnote_387">387</a>, " y a éga-ment d’étonnantes +analogies " a été remplacé par " également "</li> + +<li>Page <a href="#Page_287">287</a>, " ne dazagada, par la +lettre <em>tch</em> " a été remplacé par " en "</li> + +<li>Page <a href="#Page_295">295</a>, " d’origine arabe +(tribut Hémat) " a été remplacé par " tribu "</li> + +<li>Page <a href="#Page_296">296</a>, " Ce fait semble semble +démolir " a été remplacé par " Ce fait semble +démolir "</li> + +<li>Page <a href="#Page_298">298</a>, " Bart était +persuadé " a été remplacé par " Barth "</li> + +<li>Page <a href="#Page_311">311</a>, " premiers sultan +Baguirmiens " a été remplacé par " sultans "</li> + +<li>Page <a href="#Page_313">313</a>, " à payer donéravant un +tribut " a été remplacé par " dorénavant "</li> + +<li>Page <a href="#Page_318">318</a>, " mit le le pays en +coupe réglée " a été remplacé par " mit le +pays "</li> + +<li>Page <a href="#Page_318">318</a>, " Ce dernier avait du +resté " a été remplacé par " reste "</li> + +<li>Page <a href="#Page_341">341</a>, " répond parfois une +odeur " a été remplacé par " répand "</li> + +<li>Page <a href="#Page_357">357</a>, " <em>siyād ed +doukhmat</em> " a été remplacé par +" <em>siyâd</em> "</li> + +<li>La plupart des occurrences de "cheik" ont été remplacées par +"cheïk".</li> + +<li>Concernant les lettres diacritées d'un point souscrit, le point +a été supprimé dans quelques cas de : Ibraḥim, Abdallaḥ, Maḥdi ; et +il a été ajouté dans quelques cas de : Ahmed, Bahr, Haddâd, Hadjer, +Hassan, Hassen, Mahâmid, Mahariyé, Mehâreb, Mohammed, +Moustafa.</li> + +<li>L'ʿaïn en forme de ʿ a été ajouté dans quelques cas de : Abd, +Abdoullahi, Ali, Amer, Omar, Othman.</li> + +<li>De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et +d’orthographe ont été apportés.</li> +</ul> +</div> +</div> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78226 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78226-h/images/cover.jpg b/78226-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f4cf7ec --- /dev/null +++ b/78226-h/images/cover.jpg diff --git a/78226-h/images/isym1.jpg b/78226-h/images/isym1.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4e0e928 --- /dev/null +++ b/78226-h/images/isym1.jpg diff --git a/78226-h/images/isym2.jpg b/78226-h/images/isym2.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..86b11f7 --- /dev/null +++ b/78226-h/images/isym2.jpg diff --git a/78226-h/images/isym3.jpg b/78226-h/images/isym3.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..35dbd6a --- /dev/null +++ b/78226-h/images/isym3.jpg diff --git a/78226-h/images/logo.jpg b/78226-h/images/logo.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6a1a5d5 --- /dev/null +++ b/78226-h/images/logo.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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