summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorwww-data <www-data@mail.pglaf.org>2026-03-17 08:27:55 -0700
committerwww-data <www-data@mail.pglaf.org>2026-03-17 08:27:55 -0700
commit629ff6eb7469babfb65118fc51c209489be40cfa (patch)
treeb525ae41a8e114132d15e683f6f9a5be489d8e9b
Initial commit of ebook 78226 filesHEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--78226-0.txt15552
-rw-r--r--78226-h/78226-h.htm25981
-rw-r--r--78226-h/images/cover.jpgbin0 -> 91773 bytes
-rw-r--r--78226-h/images/isym1.jpgbin0 -> 1946 bytes
-rw-r--r--78226-h/images/isym2.jpgbin0 -> 1340 bytes
-rw-r--r--78226-h/images/isym3.jpgbin0 -> 1615 bytes
-rw-r--r--78226-h/images/logo.jpgbin0 -> 12878 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
10 files changed, 41549 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/78226-0.txt b/78226-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..32618a2
--- /dev/null
+++ b/78226-0.txt
@@ -0,0 +1,15552 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78226 ***
+ PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ DES LETTRES D’ALGER
+ BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE
+
+ * * * * *
+ Tome XLVII
+ * * * * *
+
+ LA RÉGION
+ DU TCHAD ET DU OUADAÏ
+
+ * * * * *
+ ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER.
+ * * * * *
+
+
+ LA RÉGION
+ DU
+ =TCHAD ET DU OUADAÏ=
+
+ PAR
+ HENRI CARBOU
+ ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES
+
+ * * * * *
+
+ TOME PREMIER
+
+ * * * * *
+
+ Études ethnographiques.
+ Dialecte toubou
+
+[Décoration]
+
+ PARIS
+ ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
+ 28, RUE BONAPARTE, VIe.
+ * * * * *
+ 1912
+
+
+
+
+ AVANT-PROPOS
+
+ * * * * *
+
+
+Le travail que nous présentons aujourd’hui à ceux qu’intéressent les
+choses de l’Afrique Centrale était terminé vers le milieu de 1909 et
+aurait évidemment dû paraître plus tôt. Mais la nécessité de demander
+l’autorisation ministérielle pour publier l’ouvrage a fait perdre
+beaucoup de temps, et notre départ d’urgence pour la Côte d’Ivoire était
+ordonné, avant que le manuscrit fût de retour du Ministère. Par la
+suite, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï nous ont fait
+subordonner à notre rentrée en France la publication de ce travail, afin
+de pouvoir remanier et compléter les parties qui n’étaient plus à jour.
+
+Le titre peut paraître ambitieux, et nous avouerons volontiers qu’il est
+certaines populations du Baguirmi et des bords du Chari dont nous ne
+parlerons pas. Nous avons surtout voulu indiquer, d’une façon générale,
+quel était le pays dont traitait notre série d’études. On peut
+constater, au surplus, que la liste des ouvrages déjà parus nous rendait
+quelque peu difficile le choix d’un titre approprié.
+
+Ce travail a pour objet de compléter, dans une certaine mesure, les
+renseignements donnés par les divers voyageurs sur quelques-unes des
+populations habitant la région du Tchad et du Ouadaï. Nous citerons
+souvent la relation de voyage de Nachtigal, soit pour ajouter quelques
+éléments nouveaux à ce qui a déjà été rapporté par l’explorateur, soit
+même pour rectifier quelques-unes de ses hypothèses. Sans doute, ainsi
+que nous l’a dit M. René Basset, « Nachtigal n’est pas un guide toujours
+sûr » ; il faut reconnaître néanmoins que le _Sahara und Sudan_ est un
+ouvrage généralement si complet et si précis, en ce qui concerne la
+majeure partie de l’Afrique Centrale, qu’il restera toujours, avec celui
+de Barth, le bréviaire de ceux qui s’adonneront à l’étude de ce pays.
+
+Nous avons rédigé une petite étude de la langue toubou (dialecte des
+Dazagada), qui est surtout un vocabulaire et un recueil des phrases les
+plus usuelles. Ce dialecte se parle dans le nord du Ouadaï, au Borkou,
+au Baḥr el Ghazal, au Kanem et à l’ouest du lac. Il diffère quelque peu
+du teda, qui est la langue du Tibesti et de certaines régions à l’ouest
+de ce massif. Cette étude, qui intéressera peut-être ceux qui seront
+appelés à circuler dans ces pays plus ou moins désertiques, pourra être
+rapprochée de celle que Barth, Reinisch et Gaudefroy-Demombynes ont
+faite du teda.
+
+Le manuscrit primitif contenait une étude du dialecte arabe du Tchad,
+qui est l’idiome commun à tous les indigènes, mais cette partie a été
+détachée et publiée à part (Geuthner, éditeur). Nous avons supprimé
+également les cartes qui permettaient de connaître en détail les régions
+dont nous serons amené à parler : les lecteurs trouveront les
+renseignements nécessaires à la clarté du texte sur les feuilles I et II
+(la feuille V et le croquis du Ouadaï doivent paraître sous peu) de la
+Carte générale de l’Afrique équatoriale française, au 1.000.000e
+(Librairie Challamel). Nous avons cependant laissé un croquis d’ensemble
+de l’Afrique Centrale, qui pourra être de quelque utilité.
+
+Somme toute, malgré les lacunes qu’il présente et les erreurs qui
+doivent s’y être glissées, nous croyons que ce livre intéressera ceux
+qui s’occupent d’études africaines et qu’il pourra être de quelque
+utilité à ceux qui seront appelés à servir dans la région du Tchad. Et
+c’est pourquoi nous ne regrettons pas la peine qu’il nous a coûtée.
+
+Nous ne saurions terminer sans exprimer ici notre vive reconnaissance à
+M. René Basset, doyen de la Faculté des Lettres d’Alger dont la brochure
+sur les pays du Tchad nous a donné la première idée de ce travail et qui
+nous a fourni tous les renseignements utiles pour mener cette série
+d’études à bonne fin ; il a bien voulu, en outre, revoir notre manuscrit
+et nous indiquer les modifications à y apporter.
+
+ H. CARBOU,
+ ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES.
+
+_Perpignan, octobre 1911._
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ * * * * *
+
+ LES POPULATIONS DU KANEM
+
+ * * * * *
+
+ I
+
+ LES KANEMBOU
+
+ * * * * *
+
+
+ _HISTORIQUE DU KANEM_
+
+
+Il importe tout d’abord de dire quelle est l’origine du mot _kanembou_.
+D’après Kœlle[1], le monosyllabe _ma_ et son pluriel _bou_ servent à
+indiquer dans la langue du Kanem et du Bornou, une idée de possession,
+de relation ou d’origine.
+
+ _kam bornou-ma_, un homme du Bornou, un Bornouan ;
+
+ _bornou-bou_, les Bornouans ;
+
+ _kam kanem-ma_, un homme du Kanem ;
+
+ _kanem-bou_, les Kanembou.
+
+Mais cette règle souffre des exceptions. Barth fait remarquer « qu’il
+n’a jamais entendu le mot _bornou-bou_ et que _ma_ est fréquemment uni à
+un mot indiquant le pluriel »[2].
+
+Nous signalerons également en fait que les Kanembou désignent un homme
+de leur tribu sous le nom de _kanembô_. Pour eux, le mot est un
+singulier et non un pluriel.
+
+ _ouô kanembô_, je suis Kanembou.
+
+Pour désigner plusieurs habitants du Kanem, ils disent _ianembô_ :
+
+ _endi ianembô_, nous sommes Kanembou.
+
+Ce pluriel, peu fréquent d’ailleurs, se fait par analogie avec celui de
+_kam_, un homme.
+
+ _kam ngourié_, un homme de Ngouri ;
+
+ _iam ngourié_, des hommes de Ngouri.
+
+Mais, en kanembou, les terminaisons _a_, _oa_, _oua_, sont généralement
+l’indice du pluriel.
+
+ _kanouri_, un Bornouan ; pl. _kanoréa_,
+
+ _dogo_, un forgeron ; pl. _dogoâ_,
+
+ _toubô_, un Toubou ; pl. _toubouâ_[3].
+
+ _toubô toullô_, un Toubou ;
+
+ _toubouâ ngobô_, de nombreux Toubou ;
+
+ _dogô touôbé_, un forgeron toubou ;
+
+ _dogoâ touôbé_, des forgerons toubou.
+
+Comme on le voit, _kanem-bou_ et _tou-bou_ sont ici deux singuliers.
+
+Remarquons enfin que le mot _tou-ma_ n’est pas employé pour désigner un
+habitant du Tou[4], qu’une partie des indigènes habitant les îles du
+Tchad porte le nom de _boudou-ma_[5] (qui est ici un pluriel) et que le
+mot correspondant _boudou-bou_ n’est pas usité.
+
+Ainsi donc, la règle donnée par Kœlle, est loin d’être toujours
+appliquée. Cependant la terminaison _bou_ est quelquefois employée, au
+Kanem, pour désigner certaines fractions des Kanembou ou des Ḥaddâd.
+Citons, entre autres noms :
+
+ _intchal-bou_, fraction kanembou, originaire du village de Intchali ;
+
+ _rekdô-bou_, — — — Roukdô ;
+
+ _bari-bou_, — — — Bari.
+
+Mais on dit aussi, par exemple :
+
+ _goudjirou_, fraction kanembou, originaire du village de Goudjer ;
+
+ _ngourotelaou_, — — — Ngourotela.
+
+On peut croire, il est vrai, que la terminaison _ou_ des noms de
+nombreuses fractions kanembou n’est autre que le mot _bou_ dont le _b_
+n’est pas ou est à peine articulé. C’est ainsi que les mots _intchalbou_
+et _rekdôbou_ sont presque prononcés _intchâlou_ et _rekdôou_[6].
+
+Les exceptions à la règle de Kœlle sont peut-être dues à l’influence du
+toubou. Dans cette dernière langue, on dit :
+
+ _aou keunoumé_, un homme du Kanem ;
+
+et parfois aussi :
+
+ _keunoumbé_, id. id.
+
+ _ammâ (ambâ) keunoumâ_, les gens du Kanem ;
+
+et parfois aussi :
+
+ _keunoumbâ_, id. id.
+
+Que le mot _kanembou_ soit un singulier ou un pluriel, il indique
+évidemment le fait d’habiter le Kanem.
+
+_Kanem_ est une corruption de _keunoum_ ou _konoum_. On a expliqué ce
+dernier mot au moyen du terme toubou _eunoum_ ou _onoum_, qui veut dire
+« sud », et de la lettre _k_ qui sert à former le substantif. Mais les
+Kanembou se servent du même mot pour désigner le sud et c’est surtout
+dans leur langue que le _k_ sert à former le substantif. Il serait donc
+plus juste de dire que _keunoum_ ou _konoum_ est un mot d’origine
+kanembou.
+
+Les Kanembou, nombreux au Kanem et au Dagana, forment une population
+négroïde qui suivit autrefois le mouvement vers le sud dirigé par des
+Arabes mélangés à des Toubou. Ces différentes peuplades occupèrent le
+Kanem, où avaient séjourné avant elles les Pouls[7], et fondèrent un
+puissant royaume dont les Kanembou constituaient l’élément le plus
+nombreux.
+
+Ce que nous savons de l’histoire de ce royaume nous a été appris par
+l’explorateur allemand Barth. Au cours de son magnifique voyage
+d’exploration en Afrique, Barth put se procurer « un abrégé, sec et
+stérile » d’une chronique générale renfermant toute l’histoire du Bornou
+et il put, en outre, prendre copie d’un document important, qui est le
+récit assez détaillé des douze premières années du règne d’Idris Amsami
+(de 1571 à 1582). Cette dernière chronique avait été écrite par le
+secrétaire d’État du sultan Idris, l’imâm Aḥmed. Barth recueillit encore
+quelques renseignements — moins importants, il est vrai — dans les
+relations des écrivains arabes et des voyageurs modernes, et il put
+alors rédiger son _Coup d’œil historique sur le Bornou_.
+
+Barth, rapporte, dans sa relation, que le fondateur du royaume du Kanem
+est un nommé Sêf, réputé fils du roi Dzou Yezen, le dernier des
+Ḥimyarites du Yémen[8]. La chronique dit que Sêf émigra au Kanem et
+installa sa capitale à Ndjimi, dont on trouve actuellement les ruines
+sur le chemin qui conduit de Mao à Iagoubri. Les Boulala, qui se
+réclament également de Sêf, appellent ce dernier Moḥammed Sêf Allah,
+Moḥammed Yémen et aussi Moḥammed el Kebir el Birnaoui — _el Birnaoui_,
+parce qu’il construisit la ville fortifiée (ou _birni_) de Ndjimi —.
+
+« Sa personne et son règne — dit Barth — sont encore en partie ensevelis
+dans les ténèbres du passé. Il est vraisemblable qu’il arriva au Kanem
+du pays du Borkou et qu’il descendait de la tribu libyenne des Bardoa,
+qui passe pour une subdivision des Berbères du désert. »
+
+Nachtigal semble accepter l’origine himyarique de la dynastie de
+Moḥammed Sêf Allah. Voici d’ailleurs ce qu’il écrit à propos de ce
+prince. « La chronique du Bornou fait remonter la dynastie actuelle à
+Sêf, qui doit être un fils du dernier Ḥimyarite Dzou Yezen et est
+d’ailleurs désigné, dans ma généalogie du Bornou, sous le nom de Sêf ben
+Hasan de la Mekke... Bien que la chronique d’Aḥmed, sur laquelle se
+fonde l’autorité de Barth, dise expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi,
+au Kanem, et qu’il y fonda un royaume, l’assertion ne paraît acceptable
+que sous toutes réserves. Il se peut qu’aux temps du Prophète, alors que
+les peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des
+restes de la monarchie himyaritique aient été poussés en Afrique, qu’ils
+soient venus au pays des Bardoa (l’oasis de Koufra ou le Tou), que là
+ils aient grandi en puissance et en considération et se soient peu à peu
+avancés jusqu’au sud du désert ; mais cela a dû demander plusieurs
+siècles et le cycle entier de l’exode n’a pu être fourni par Sêf lui-
+même... La tradition populaire a seulement gardé le souvenir de
+quelques-uns des ancêtres qui furent glorieux, et, pour ne pas avoir de
+solution de continuité entre les rois du Kanem connus et le fondateur de
+la dynastie, Sêf de la Mekke, on donna tout simplement à l’un ou à
+l’autre des premiers seigneurs un chiffre inadmissible d’années de
+règne. »
+
+M. René Basset a rectifié l’erreur que nous commettions en rattachant,
+après Barth et Nachtigal, la dynastie du Bornou au roi himyarite Seif
+ben dzou Yezen (سيف بن ذو يزن). D’après lui, cette tradition n’a aucune
+espèce de valeur. Nous nous permettons d’ailleurs de reproduire les
+explications qu’il nous donna à ce sujet. « Ce fut, _antérieurement à
+l’hégire_, au commencement du VIIe siècle de notre ère que Seif, fils de
+Dzou Yezen, un Ḥimyarite du Yémen, chassa de ce pays avec l’aide des
+Persans — après avoir inutilement sollicité celle de l’empereur grec —
+les Éthiopiens chrétiens qui l’avaient occupé (sous Aryah, Abrahah et
+ses fils), à la suite de la persécution dirigée contre les chrétiens et
+en particulier ceux de Nedjrân par le roi juif Dzou Noouâs. Jamais les
+Ḥimyarites n’allèrent à la Mekke. Seif fut assassiné dans le Yémen par
+des Éthiopiens qu’il avait tolérés. La fondation du Bornou est aussi
+fabuleuse que celle de Paris par Pâris fils de Priam, de Lisbonne
+(Olyssipo) par Ulysse, etc. Les suppositions de Barth et de Nachtigal
+sont inexactes et proviennent de leur ignorance de l’histoire musulmane.
+Nous savons par le détail ce qui se passa au commencement du VIIe
+siècle, à l’apparition de l’islam. _Aucune_ tribu n’émigra au Soudan,
+dont l’Arabie était séparée par l’Égypte, province byzantine, la Nubie,
+royaume chrétien, l’Éthiopie ou Abyssinie, empire chrétien. Nous savons
+comment finit l’empire himyarique avant Dzou Chenâtir, prédécesseur de
+Dzou Noouâs..... C’est un chroniqueur moderne qui a rattaché de toutes
+pièces la dynastie du Bornou à celle de Seif dzou Yezen, dont nous
+connaissons l’histoire. Je suppose qu’un demi-lettré trouvant le nom de
+Sêf Allah (سيف الله : l’épée de Dieu) voulut, pour lui donner plus
+d’éclat, la rattacher à l’ancien Seif ben Dzou Yezen de Ḥimyar[9]. »
+
+Les Kanembou, les Boulala et les Toubou parlent tous de l’origine arabe
+de la dynastie de Moḥammed Sêf Allah. Ce prince, selon eux, serait venu
+du Yémen. On peut croire, en tout cas, que c’est bien lui qui a fondé
+Ndjimi : la tradition le rapporte et le surnom de El Birnaoui, donné à
+celui qui fut le premier roi du Kanem, semble le confirmer.
+
+Dans la généalogie des sultans boulalas[10], parmi les noms qui sont
+portés avant Moḥammed Sêf Allah nous relevons ceux-ci : Tobba’ el
+aououel el Yémen, Malek, Hares, Ismaïla et enfin Amer, le prédécesseur
+de Sêf Allah et celui qui, d’après la tradition, serait venu au Borkou.
+Nous avions cru que ces noms étaient ceux des princes qui avaient
+successivement eu le commandement des Arabes émigrés du Yémen : nous
+supposions que Tobba’ el aououel avait quitté le premier l’Arabie et que
+Sêf Allah avait terminé ce long mouvement de migration vers l’ouest en
+bâtissant Ndjimi et en fondant le royaume du Kanem. — C’était une
+erreur, et M. René Basset n’eut aucune peine à nous le prouver. Voici
+d’ailleurs ce qu’il nous disait au sujet de Tobba’ et aououel. « Nous
+connaissons sa légende et son histoire. Du reste Tobba’ n’est pas un nom
+propre : c’est le titre que portait le souverain du Yémen (l’empereur)
+par rapport aux _qail_ (rois), aux _dzou_ ذو (seigneurs féodaux) — sans
+parler de l’état ecclésiastique (_Nedjrân_) gouverné par son évêque et
+de villes libres, colonies grecques, comme Ampelusia, etc. L’empire du
+Yémen ressemblait à l’empire germanique au moyen âge et sans doute aussi
+à l’empire parthe. Les noms que vous citez ont été jetés pêle-mêle par
+les chroniqueurs dont je vous parle. » Le savant doyen de la Faculté des
+Lettres d’Alger terminait en disant que tout ce récit était
+invraisemblable, qu’il fallait le donner comme de la légende pure et de
+la légende de ṭaleb.
+
+M. René Basset ne croit pas à l’origine arabe des sultans du Bornou :
+cette hypothèse, selon lui, est radicalement fausse. Il ajoute
+toutefois, un peu plus loin : « Que des Arabes — se disant chérifs — se
+soient mélangés aux Toubous et aux Kanouris, c’est fort possible : cela
+s’est passé chez les Berbères. Mais _ce n’étaient point des Ḥimyarites_.
+Ceux-ci avaient une langue, une civilisation différentes de celles des
+Arabes ».
+
+Léon l’Africain avait rapporté que le royaume du Bornou « était gouverné
+par un puissant seigneur qui était de l’origine des Bardoa, peuple de
+Libye. » Léon divisait les Numides en cinq fractions et rangeait parmi
+elles les Targa (Touareg) et les Bardoa. Ces Bardoa (Berdoa, Berdeoa,
+Berdeva, Birdeva) habitaient à l’est des Lemta, voisins des Targa. Leur
+pays désertique s’étendait au nord jusqu’au Fezzan et au Barka, à l’est
+jusqu’à Aoudjilah, et au sud jusqu’au Bornou. « Il y a grande sécheresse
+— écrit Léon — et ne se trouve personne qui se puisse promettre sûreté à
+le traverser, sinon les peuples de Guademis (Ghdamès), lesquels sont
+fort alliés et grandement amis des habitants de ce désert, et se
+fournissent de vivres et d’autres choses à Fezzan pour le pouvoir
+passer[11]. »
+
+Comme ce pays des Bardoa n’est autre que le pays habité actuellement par
+les Toubou, on crut pendant longtemps que les Toubou étaient des
+Berbères[12]. Plus tard, Barth montra que la langue des Toubou et celle
+des Kanouri avaient de nombreux points communs et conclut à la très
+proche parenté de ces deux peuplades.
+
+Maqrizi et Léon l’Africain considéraient les Bardoa comme des Berbères
+et ce dernier disait expressément que les rois du Bornou étaient de la
+souche libyenne des Bardoa. Cependant la langue kanouri et la langue
+toubou ne renferment que très peu d’éléments berbères. Aussi, pour
+concilier ce fait avec les assertions des auteurs arabes, Barth admit
+l’origine berbère de la dynastie de Sêf et supposa qu’au temps des deux
+écrivains arabes une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert
+libyque et était venue s’installer au pays des Toubou. Il crut,
+d’ailleurs, pouvoir démontrer que les faits venaient confirmer l’origine
+berbère assignée à la dynastie du Bornou. « C’est ainsi — dit-il — que
+les Haoussa appellent encore aujourd’hui tout Kanouri _Ba Berbétché_ et
+la nation elle-même _Berbéré_[13]. Plus loin, les chroniques disent
+positivement qu’avant le temps de Selmaa, fils de Bikorou, (vers 1194 de
+notre ère), les rois du Bornou avaient, comme les Arabes, le teint
+rougeâtre et que Selmaa fut le premier roi nègre (_sillim_, ou plutôt
+_tsillim_, signifie « noir », en kanouri). C’est aux Berbères ou, pour
+parler d’une façon plus générale, à une subdivision de la race syro-
+libyenne que semble remonter la coutume de ces princes, citée par Ibn
+Batouta au sujet d’Idris son contemporain, de se couvrir le visage et de
+ne laisser jamais voir leur bouche. D’après Maqrizi, cette habitude de
+se voiler la face était commune à toute la tribu, et l’exemple actuel
+des femmes manga confirme évidemment cette assertion. La même origine
+doit être assignée à l’usage, aboli seulement depuis peu, d’élever
+chaque nouveau roi au-dessus de la foule, porté sur un bouclier ; il en
+est encore de même de l’institution toute aristocratique qui a subsisté
+jusqu’à la dernière révolution, et qui consistait en un conseil de douze
+chefs ou nobles, sans l’agrément duquel le roi ne pouvait entreprendre
+rien d’important.
+
+« A la vérité, l’on pourrait invoquer contre cette origine berbère le
+fait que la langue kanouri semble ne pas renfermer d’éléments berbères,
+ce qui est réel, à peu d’exceptions près. Pour combattre cette
+objection, il me suffira de citer l’exemple, bien plus récent, des
+Boulala[14]. »
+
+Nachtigal, qui avait visité le Tibesti, contesta les allégations de
+Barth. « J’incline à penser, pour ma part — dit-il — que la soi-disant
+tribu berbère des Bardoa n’était autre qu’une tribu teda établie sur la
+pente orientale du Tarso, dans l’enneri Bardaï, et qui, plus tard, a
+rayonné de là vers les oasis de Koufarah, dont nous savons que, jusqu’à
+notre siècle, les occupants ont été des Teda. Si Léon l’Africain et bien
+d’autres ont donné aux habitants de la contrée en question ce nom de
+Berbères, c’est sans doute par l’unique raison que ceux-ci ne
+ressemblent ni à des Arabes, ni à des nègres, mais présentent le type
+toubou-touareg, que les auteurs dont je parle ne connaissaient pas
+suffisamment pour pouvoir le distinguer nettement de ce type berbère qui
+leur était beaucoup plus familier[15]. »
+
+Les nombreux indigènes du Kanem et du Bornou qui forment la fraction
+Maguemi se considèrent comme les descendants des princes qui régnèrent
+au Kanem d’abord, au Bornou ensuite, princes que la tradition dit être
+d’origine arabe.
+
+D’autre part, Nachtigal vient de nous montrer que les Bardoa étaient
+très probablement des Toubou.
+
+Ainsi donc, nous voyons assigner aux rois du Kanem et du Bornou deux
+origines différentes : arabe et toubou. On pourrait peut-être concilier
+les deux opinions. Nous allons essayer de le faire et, pour cela, nous
+montrerons les liens de parenté existant entre certaines fractions
+toubou et le groupe indigène auquel appartenait l’ancienne famille
+royale du Kanem.
+
+Nous voyons des Toubou, les Kreda par exemple, nous dire que leurs
+ancêtres ont suivi la marche vers le Kanem dirigée par un prince
+originaire de l’Arabie. En route, une partie de la population à laquelle
+appartenaient ces Kreda se serait fixée dans le pays de Lougoum, près du
+baḥr appelé Fôdi tinnémou[16]. Le reste aurait continué jusqu’au Kanem
+avec le prince arabe qui est désigné sous le nom de Maï Denâ[17]. Les
+Kreda considèrent ce chef comme étant leur ancêtre.
+
+D’autre part, nous savons que les Nguedjem sont d’origine boulala et
+qu’ils descendent, par conséquent, d’une branche cadette de l’ancienne
+famille royale du Kanem. Ces Nguedjem, qui ont la même origine que les
+Maguemi, se réclament de Keï[18], du même ancêtre que certains Toubou
+(trois des fractions kreda).
+
+Nous dirons, de plus, que les Maguemi du Kanem se considèrent comme
+parents des Kreda Kodera. Et enfin nous terminerons en citant une
+chanson de ces mêmes Kodera.
+
+ _Tangodo aouché djentô_, les gens disent que je suis Kanembou.
+
+ _Maï denâ daleï dogo_, mon ancêtre est Maïdena.
+
+ _Aouché zoko lologué_, nombreux furent les Kanembou qui partirent avec
+ lui.
+
+ _Fayentô fayagué_, etc.[19], ils campaient très nombreux...
+
+Ce Kanembou de la chanson se réclame de Maï Denâ et il dit :
+
+ _leskoï abbatango_, mon père est noir-gris (_azreq_)
+
+Il ne pense donc point à une origine arabe. D’autre part, il se défend
+d’être comme les Kanembou. De tout ce que nous venons de dire, il
+résulte donc que les descendants des premiers rois du Kanem, ces Maguemi
+— que Nachtigal nous montre au Bornou comme se disant d’origine arabe —
+nous paraissent, au Kanem, être d’origine toubou. Il n’y aurait rien
+d’étonnant, d’ailleurs, à ce que, à l’origine, les Arabes se soient
+mélangés plus particulièrement à une certaine fraction toubou. Cette
+fraction aurait été considérée par la suite comme celle d’où sortaient
+tous les sultans, et les Maguemi du Kanem auraient même oublié que les
+premiers princes étaient d’origine arabe.
+
+Ce fait expliquerait alors l’origine bardoa donnée aux rois du Bornou
+par Léon l’Africain. Cela expliquerait également que les mères des
+sultans du Kanem aient presque toutes été des femmes toubou. — Notons
+d’ailleurs, en passant, que cet usage aurait été analogue à celui qui
+forçait autrefois les sultans du Ouadaï, également d’origine arabe, à
+prendre femme dans une des cinq tribus ouadaïennes considérées comme
+nobles. — Cela expliquerait encore pourquoi on retrouve l’influence des
+Toubou dans la constitution aristocratique du Kanem et dans l’usage du
+mot toubou _maïna_[20] pour désigner les premiers princes. Cela
+expliquerait enfin pourquoi l’influence des Toubou se faisait sentir
+jusque dans les détails, comme dans cet usage des rois du Kanem —
+signalé par Ibn Batouta — de se voiler le visage à l’aide d’un litham.
+
+Nachtigal croit que les Kanembou ont été les premiers occupants du Kanem
+et qu’ils y étaient déjà installés à l’arrivée de Sêf. Il semble
+cependant que des Kanembou ont suivi le mouvement dirigé par des princes
+arabes, et auquel, comme nous le savons, participaient également des
+Toubou (Bardoa, Tomaghera, Koyam).
+
+ _Aouché zokô lologué_, le Kanembou partit en faisant le bruit du vent
+ (ils partirent nombreux).
+
+Il semble, de plus, qu’il n’y ait eu qu’un seul mouvement d’émigration
+des Kanembou vers le Kanem. La tradition montre, en effet, qu’il y a eu
+plusieurs déplacements successifs de cette espèce pour les Toubou, mais
+elle ne parle que d’un seul mouvement vers le sud pour les Kanembou.
+
+On ne sait rien de précis sur la nature de ce mouvement d’émigration
+conduit par des princes arabes. Il est probable qu’il est descendu du
+Tibesti vers le Sud. Nous avons vu, en effet, que _Toubou_ est un mot
+kanembou qui veut dire « habitant du Tou, du Tibesti », et nous savons
+également que les Bardoa venus avec Sêf Allah étaient originaires du
+Tibesti.
+
+La différence entre Kanembou et Toubou, qui ont entre eux d’étroites
+relations de parenté, devait être déjà bien marquée à cette époque.
+
+Il est également probable que les Kanembou étaient installés du côté du
+Borkou et qu’ils formaient la peuplade la plus méridionale. La tradition
+dit que les Kanembou sont venus du Nord, d’un pays qu’ils appellent
+Yayambal. De plus, le mot _Kanem_ signifie « pays du sud » et — comme
+dit Élisée Reclus — « si les habitants ont ainsi appelé ce pays, la
+cause en est évidemment à la mémoire qu’ils conservaient d’une contrée
+plus septentrionale ayant été antérieurement leur patrie ». Nous voyons
+encore que Nachtigal signale, au Bornou, la tribu kanouri des Koubouri,
+dont une fraction porte le nom de Borkoubou (_Borkoubouâ_ signifie :
+gens du Borkou). Et enfin la tradition nous dit que Amer, le
+prédécesseur de Sêf, était venu au Borkou.
+
+On pourrait donc conclure en disant que le mouvement d’émigration s’est
+fait par le Tibesti et le Borkou, que certains Toubou (Bardoa,
+Tomaghera[21], Koyam) ont suivi le mouvement dès le Tibesti, et que les
+Kanembou, installés plus au sud, du côté du Borkou, se sont joints plus
+tard au même mouvement[22].
+
+Quoi qu’il en soit de ces explications, il est certain que les Kanembou
+ont été de beaucoup les plus nombreux dans le royaume de Sêf. Et, comme
+cela aura lieu plus tard pour les Boulala, la langue du plus grand
+nombre a prévalu contre celle (arabe ou toubou) des maîtres du pays. Ces
+émigrés non kanembou se sont d’ailleurs fondus peu à peu dans la masse
+de la population. Nous voyons, en effet, à la fin du XIIe siècle, le roi
+Tsilim ben Bikorou prendre une femme kanembou, alors que jusqu’à lui les
+femmes des rois étaient toutes des femmes toubou. Comme nous le
+montrerons pour le Ouadaï, quand un pareil fait se produit, c’est que
+les différences initiales existant entre les diverses populations se
+sont considérablement atténuées.
+
+Les Maguemi du Kanem se disent d’origine royale mais se croient
+Kanembou. Les Toumâgueri de Dibinentchi, qui sont d’origine toubou, se
+croient également Kanembou. Nous avons d’ailleurs déjà vu des Toubou
+dire :
+
+ _Aouché Maï Denâ dalé dogô_ : Je suis Kanembou, mais fils du fils de
+ Maï Denâ.
+
+Tout cela semble donc indiquer que les Kanembou, étant les plus
+nombreux, avaient absorbé les autres éléments et que la population
+bigarrée, constituée par les premiers habitants du royaume du Kanem, a
+dû devenir assez rapidement homogène.
+
+A l’origine, le royaume du Kanem comprend : des éléments d’origine arabe
+— peu nombreux et qui se sont, d’ailleurs, alliés aux Toubou — des
+Toubou et des Kanembou[23].
+
+Les rois du pays sont les descendants de ces émigrants arabes, auxquels
+s’adjoignirent successivement certains Toubou et les Kanembou. La
+dynastie du roi Sêf Allah (Sêfiya ou Séfouâ) garda assez longtemps son
+teint clair, et c’est le prince Tsilim ben Bekrou, dont la mère
+appartenait à la tribu kanembou des Dibbiri, qui est expressément
+mentionné comme le premier prince à la peau foncée.
+
+Les Kanembou formaient la majorité de la population du pays. Ils
+semblent, dès l’origine, avoir eu les caractères qu’ils présentent
+encore de nos jours et s’être attachés à la glèbe, formant ainsi la base
+de la population soumise et laborieuse.
+
+Les Toubou étaient moins nombreux, et c’est ce qui explique pourquoi les
+descendants de ces indigènes ont perdu leur personnalité et n’ont plus
+gardé qu’un vague souvenir de leur origine.
+
+Le grand mouvement d’essor du jeune royaume eut lieu à la suite de
+l’établissement de l’islam au Kanem, établissement dû au roi Oumê, au
+XIe ou au XIIe siècle[24]. Le fils d’Oumê, Dounama, étendit son
+influence jusqu’à l’Égypte[25]. Les successeurs de Dounama continuèrent
+son œuvre et le premier roi nègre, Tsilim ben Bikorou (1194-1220), fut
+l’un des princes les plus puissants de la Nigritie[26]. A la même
+époque, les Beni Ḥafs, qui régnaient à Tunis, étaient à l’apogée de leur
+splendeur et ils semblent avoir consolidé, par leur amitié, l’influence
+des rois du Kanem dans le désert[27].
+
+Le second Dounama (1221-1259) entreprit une guerre de sept ans contre
+les Toubou. La chronique de Barth signale, en effet, vers cette époque,
+l’arrivée de Teda, population nomade et indisciplinée, qui entra bientôt
+en lutte avec le gouvernement régulier du Kanem. Dounama soumit, au
+Nord, les Toubou et le Fezzan et conduisit, au Sud, les premières
+expéditions contre le Bornou actuel. L’extension du royaume devint
+énorme et la chronique rapporte que les domaines de Dounama s’étendaient
+depuis le Nil jusqu’au delà du Niger (rivière Baramouassa)[28].
+
+« La guerre contre les Toubou — dit Barth — fut cependant, pour
+Dibbalami, l’origine de la décadence de son royaume. Les Kanouri
+disaient, au figuré, qu’il avait brisé le _mounni_ ou talisman du
+Bornou, et que tous les grands du royaume s’étaient élancés à l’envi
+pour s’emparer du trésor qui s’en était échappé. Ceci semble être une
+allusion aux désordres intérieurs survenus à l’instigation des divers
+fils du roi, dont la puissance s’était accrue par la direction des
+expéditions militaires que ce dernier leur avait confiée. Peut-être ce
+talisman signifiait-il les _rapports étroits d’amitié et de parenté_ qui
+existaient entre les Teda ou Toubou et les Kanouri et que détruisit,
+selon toute apparence, la guerre de sept années en question. Bref, après
+la mort de Dounama, les guerres civiles, les régicides et les
+changements de dynastie se succédèrent sans interruption. »
+
+La remarque de Barth, au sujet des relations existant entre les Toubou
+et le royaume du Kanem, concorde avec ce que nous avons déjà dit à ce
+sujet. Il est probable d’ailleurs que c’est là la véritable explication
+de la perte du mounni, car nous verrons plus loin qu’une fraction
+d’origine royale, celle des Boulala, s’appuya sur les Toubou pour
+combattre et vaincre les princes régnant au Kanem.
+
+« Le règne de Dounama fut suivi d’une période néfaste de deux siècles
+environ, durant laquelle le royaume, désagrégé à l’intérieur par de
+fréquentes compétitions, ne cessa d’être en butte aux attaques du
+dehors. Les premiers princes de cette période continuèrent contre les
+peuplades au sud de la rivière Yôou, les Sô[29] en particulier, les
+entreprises guerrières de Dounama ».
+
+Il semble qu’une scission se soit produite dans la famille royale, après
+le règne d’Ibrahim ben Dounama (1288-1304)[30]. Tandis que la branche
+aînée restait à Ndjimi et continuait à régner au Kanem, deux branches
+cadettes se seraient détachées pour aller s’installer du côté de
+l’embouchure du Chari et des îles Karga, dans la région où se trouvent
+les trois rochers appelés Ḥadjar el Lamis (ou Ḥadjer Tious).
+
+Les Boulala racontent qu’ils quittèrent le Kanem sous la conduite d’ʿAli
+Gatel Magabirna, et la généalogie de leurs sultans porte Ibrahim ben
+Dounama comme ayant eu un fils du nom d’ʿAli : on peut donc croire que
+ʿAli Gatel Magabirna est le fils du sultan du Kanem Ibrahim ben Dounama.
+Il est fort probable, d’ailleurs, que le fractionnement en deux tribus
+de ces émigrés du Kanem n’a eu lieu que plus tard. La tradition rapporte
+que deux frères en eurent le commandement ; les gens de l’aîné prirent
+le nom de _Babalia_[31] et ceux du plus jeune le nom de _Boulala_ ou
+_Bilala_[32]. Les Boulala se mélangèrent, dans les pays qu’ils
+habitaient, à six fractions de la tribu arabe des Hémat. Plus tard, ils
+attaquèrent le Kanem et il semble que pour vaincre la branche aînée,
+Boulala et Toubou aient réuni leurs efforts. En tout cas, la lutte
+devint ardente vers la fin du XIVe siècle.
+
+« Affaibli par les luttes que lui livraient un ou plusieurs de ses fils,
+le sultan Daoud[33] (1377-1386) fut assailli par le prince boulala ʿAbd
+el Djelil, chassé de sa capitale Ndjimie et tué dans un combat
+(1385-1386)[34]. Son fils ʿOthman remporta ensuite quelques succès,
+reprit Ndjimie, mais périt à son tour, à ce que l’on dit, dans sa propre
+capitale (1390)[35]. A ce dernier succéda un autre ʿOthman, fils
+d’Idris, qui partagea, deux années plus tard, le sort de son oncle et de
+son cousin[36] ; quelques mois après, Abou Bekr Liyâtou, fils de Daoud,
+fut à son tour massacré par les Boulala[37]. Enfin, ʿOmar, également
+fils d’Idris, épuisé par ses infatigables ennemis, leur abandonna
+entièrement le Kanem sur le conseil des docteurs (1394-1398) et
+transféra sa résidence dans le Kagha, district d’une étendue de 40 à 50
+milles, situé dans le Bornou, entre Oudjé et Goudjeba[38].
+
+« Non contents d’avoir arraché le Kanem aux mains de leurs rivaux, les
+Boulala poursuivirent ceux-ci dans leur retraite. Forcée de se réfugier
+dans des contrées à moitié insoumises, derrière des marécages qui
+étaient précisément le berceau des Sô ennemis, réduite à n’avoir d’autre
+résidence qu’un camp aux stations incertaines et toujours menacées, la
+dynastie du Bornou semblait être à deux doigts de sa perte. Pendant
+soixante-dix ans elle traîna ainsi un sort misérable, lorsque surgit le
+grand roi ʿAli, fils de Dounama (1472-1505), célèbre au Bornou sous le
+nom de Maï ʿAli Ghadjideni ; ce prince, qui ouvrit au royaume une
+seconde ère de prospérité, peut être considéré comme le nouveau
+fondateur du royaume du Bornou proprement dit[39]. »
+
+Ces habitants du Kanem, qui se réfugièrent au Bornou, se mélangèrent aux
+habitants primitifs du pays, eurent des enfants des captives que leur
+procuraient les hasards de leurs guerres, et c’est ainsi que se forma la
+population kanouri, ou kanôri, qui conserva l’usage de la langue
+kanembou.
+
+Ce nom de _kanouri_ est expliqué de différentes façons. Les uns disent
+qu’il se compose du mot arabe _nour_ (lumière) et de la lettre _k_, qui
+sert à former le substantif. _Kanouri_ voudrait donc dire « les gens de
+la lumière », et ce nom aurait été donné aux habitants du Bornou parce
+qu’ils furent les propagateurs de l’Islam dans le pays.
+
+Les autres disent que _Kanouri_ est une corruption de _Kanâri_, « les
+gens du feu ». Ce nom viendrait de ce que les Pouls, musulmans
+fanatiques, considèrent les habitants du Bornou comme voués, par suite
+de leurs péchés, à toutes les flammes de l’enfer.
+
+Enfin Nachtigal croit que ce mot n’est qu’une corruption de _Kanemri_,
+nom qui aurait été donné primitivement aux habitants du Bornou, à cause
+de leur origine[40].
+
+Voyons maintenant quelle est l’origine du mot _Bornou_.
+
+Les Arabes disent que ce nom vient de _berr Nouḥ_, la terre de Noé. Le
+pays aurait été ainsi appelé soit parce qu’on croyait que l’arche de Noé
+avait atterri au Ḥadjer Tious[41], soit — comme nous l’avons entendu
+dire — parce que les princes chassés du Kanem se disaient originaires du
+pays de Noé (_nâs men berr nouḥ_)[42].
+
+Selon nous, la véritable origine du mot est toute autre. Nous allons
+citer tout d’abord quelques noms de populations — avec les deux genres
+et le pluriel — pour bien montrer de quelle manière ces mots sont formés
+par les Arabes.
+
+ _Boulalaï, Boulali_ un Boulala ; _Boulalîyé_[43], une Boulala ;
+
+ _Kecherdaï_, _Kecherdawîyé_,
+
+ _Kirdaï, Kirdaoui_, _Kirdawîyé_,
+
+ _Ouadaoui, Ouadaouaï_, _Ouadaîyé_,
+
+ _Toubaï_, _Toubaîyé_,
+
+ _Kanemi, Kanemaï, Kanembaï_, _Kanembaîyé_,
+
+ _Bernaï, Bornaï_, _Birnaouîyé_,
+
+ _Boulala_, des Boulala.
+
+ _Kecherda_, des Kecherda.
+
+ _Kirdi_, des fétichistes.
+
+ _Oudaoua, Nas Ouaddaï_, des Ouadaïens.
+
+ _Toubou_, des Toubou.
+
+ _Kanembou_, des Kanembou.
+
+ _Bôrnou_, des Bornouans.
+
+Or, les généalogies boulala donnent à Sêf, le sultan qui fonda le birni
+(résidence, capitale) de Ndjimi, le nom de Moḥammed Sêf Allah et aussi
+de Moḥammed el Kebir _el Birnaoui_. Nous verrons plus loin que lorsque,
+chassés par les Boulala, les rois du Kanem vinrent s’installer au
+Bornou, ils y fondèrent une nouvelle capitale, dont le nom arabe est
+Gasr (Qaṣr) Eggomo et que les Kanembou appellent Birni Gassaro. Un
+habitant du Birni Gassaro a donc dû être appelé Birnaoui, Birnaï, et
+c’est en somme le même mot qui est employé actuellement pour désigner un
+habitant du Bornou, un Bornouan (Bernaoui, Bernaï, Bornaï)[44].
+Remarquons, d’ailleurs, que _Birnaouîyé_, une Bornouane, est bien le
+féminin du mot _Birnaoui, Birnaï_. Les habitants du Birni Gassaro
+étaient surtout des Kanembou (sing. _Kanembaï_) et des Toubou (sing.
+_Toubaï_). Il serait donc compréhensible que, par analogie, le mot
+_Bernaï, Bornaï_ ait fait au pluriel _Bôrnou_. Ce nom de Bôrnou fut plus
+tard étendu à l’ensemble de la population kanouri et le pays fut appelé
+« terâb hana Bornou, dar hana Bornou, makân hana Bornou ». De même
+qu’aujourd’hui l’on dit couramment
+
+ _nemchi fi Kreda_, je vais chez les Kreda ;
+
+au lieu de :
+
+ _nem chi fi dâr Kreda_, je vais chez les Kreda.
+
+ _nemchi fi Ouaddaï_, je vais au Ouadaï ;
+
+au lieu de :
+
+ _nemchi fi dâr Ouaddaï_, je vais au Ouadaï.
+
+de même a-t-on dû dire alors
+
+ _nemchi fi Bornou_ : je vais chez les Bornouans.
+
+Le mot Bornou a donc servi à désigner le pays aussi bien que les
+habitants[45].
+
+Telle est, croyons-nous, l’explication à donner du mot Bornou.
+
+Une ère de relèvement s’ouvrit pour le Bornou à l’avènement d’ʿAli ben
+Dounama (1472-1505), dont le règne complète la dernière période du XVe
+siècle. Ce prince rétablit l’ordre dans son royaume et fonda la ville
+fortifiée de Gasr Eggomo (Birni Gassaro), à trois journées de marche à
+l’ouest de l’emplacement de la future Kouka. ʿAli chercha à répandre au
+dehors l’influence du Bornou et ses succès lui valurent le surnom de _El
+Ghâzi_ (الغازي : le guerrier, le conquérant). Il reprit la lutte pour la
+conquête du Kanem, où régnaient toujours les Boulala[46].
+
+« Idris, surnommé Katakarmâbi[47] (1504-1526), le digne fils et
+successeur d’ʿAli, accomplit ce que réclamaient impérieusement le repos
+et la prospérité du Bornou, c’est-à-dire l’humiliation et la défaite des
+Boulala. Peu après son avènement au trône, il marcha sur le Kanem, à la
+tête d’une armée considérable, battit le prince Dounama, et rentra
+triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent vingt-deux ans après que le
+roi Daoud en eût été chassé pour être massacré ensuite. Depuis cette
+époque, et jusqu’au commencement du dernier siècle, le Kanem est resté
+une province du Bornou, mais n’est jamais redevenu le siège du
+gouvernement ; et les rois qui succédèrent à Idris durent encore y faire
+plusieurs expéditions militaires pour s’assurer définitivement sa bonne
+et paisible possession. Idris Katakarmâbi, à peine la conquête terminée,
+dut déjà revenir sur ses pas pour battre à son tour le frère de son
+ennemi vaincu[48]. »
+
+Les successeurs d’ʿAli continuèrent sa politique et ʿAbdallah ben
+Dounama (1564-1570) réussit à soumettre les Boulala d’une façon qui
+semblait à peu près définitive[49].
+
+Le royaume du Bornou atteignit l’apogée de sa puissance avec Idris ben
+ʿAli, surnommé Amsâmi ou Alaôma (1571-1603)[50].
+
+Idris battit les Sô et, du côté de l’Ouest, s’avança jusqu’à Kano et
+Zinder. « Après l’humiliation des Kanaoua[51], vint celle des Touareg
+(Imôchagh) ou Berbères, qui vivaient dans le nord-ouest du royaume.
+Idris brisa, en trois expéditions militaires, toute la force de ces
+diverses tribus, ainsi que celle des Berbères d’Aïr, et il s’attacha à
+consolider l’indépendance des Teda ou Toubou, dont le territoire était
+pour lui d’une haute importance, comme moyen de rapports entre le Bornou
+et les contrées du littoral méditerranéen. Il est à remarquer que, dans
+cette occasion, il fit un long séjour à Bilma, le grand centre
+d’exportation du commerce du sel.
+
+« Cinq expéditions dans le Kanem marquent encore cette première période.
+En montant sur le trône, Idris Alaôma avait conclu un traité de paix
+avec le prince des Boulala ʿAbdallah qui, malgré ses défaites réitérées,
+avait conservé une position tributaire presque indépendante. Il est
+certainement remarquable, au point de vue de la civilisation de ce pays,
+que les conditions de ce traité fussent rédigées en double expédition,
+selon les formes diplomatiques, pour la garantie réciproque des parties
+contractantes.
+
+« Après la mort d’ʿAbdallah, son fils Moḥammed ne tarda pas à être
+détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la
+dépendance du Bornou. La lutte qui s’ensuivit, fut en général, favorable
+à Idris, quoiqu’il semble que son armée ait éprouvé des pertes
+considérables. Ces pertes tenaient aux difficultés matérielles de la
+campagne et aussi à ce qu’il fallait combattre un ennemi très mobile,
+qui s’échappait constamment sans laisser de prise, pour se montrer de
+nouveau au moment où l’on s’y attendait le moins. Idris réussit enfin à
+soumettre tout le pays (y compris le Fitri qui semble avoir, depuis
+lors, perdu son indépendance) et à replacer Moḥammed sur le trône ; mais
+à peine était-il reparti qu’il dut revenir au Kanem pour prêter
+assistance à son protégé[52]. » La guerre contre les Boulala avait été
+surtout conduite par le vizir Idris ben Haroun, dont parlent encore les
+Kanembou.
+
+Comme on le voit, la lutte fut continuelle entre les Bornouans et les
+Boulala, tant que ces derniers restèrent au Kanem. La souveraineté du
+Bornou semble, à ce moment-là, s’être étendue d’une façon plus
+particulière aux districts de Fouli, Kologo, Nguigmi — c’est-à-dire à la
+région du Kanem avoisinant les bords du lac —. Le reste du pays (Mâo,
+Ngouri, Dibinentchi, Mondo) restait occupé par les Boulala.
+
+Après la mort d’Idris Amsâmi, la puissance du Bornou ne cessa de
+décliner. Le Kanem, en particulier, échappa de nouveau aux princes de
+Birni Gassaro et les Boulala y redevinrent les maîtres. La tradition
+rapporte, en effet, que les Boulala régnaient au Kanem lorsque les
+Toundjour, venus du Ouadaï, arrivèrent dans la région de Mondo, vers le
+milieu du XVIIe siècle. Une lutte acharnée s’engagea entre les Toundjour
+et les Boulala et ceux-ci, vaincus, durent quitter le pays. Ils allèrent
+alors s’installer à l’est du Baḥr el Ghazal, dans la région de Massoa,
+qu’ils quitteront plus tard pour aller conquérir le Fitri.
+
+Les Toundjour, victorieux, régnèrent dès lors au Kanem et leur chef
+siégea à Mao. L’influence de cette tribu s’étendait d’ailleurs sur
+d’autres populations que celles du Kanem, car tous les Arabes qui
+nomadisaient dans les régions du Sud-Est (Dagana, Oulad Mehâreb, Oulad
+Serrâr, etc.) payaient un tribut régulier au sultan des Toundjour.
+
+Le Bornou intervint plus tard, afin de reprendre son ancienne influence
+au nord du lac. Un esclave haoussa chargé d’un commandement militaire,
+Dalafno[53], longea la rive ouest du Tchad et vint attaquer les
+Toundjour. Il les vainquit et leur imposa un tribut, au nom du sultan du
+Bornou.
+
+Les Toundjour avaient été refoulés dans la région de Mondo : Dalafno et
+ses gens s’installèrent à leur place, à Mao[54], et se fixèrent
+définitivement dans le pays. A ce moment-là, une différence très
+sensible existait déjà depuis longtemps entre les habitants du Kanem et
+les descendants de ceux qui avaient autrefois émigré au Bornou — entre
+les Ianembô[55] et les Kanôréa —. C’est pourquoi les nouveaux venus
+furent appelés Bôrnou, ou encore, d’une façon plus particulière,
+Dalatoua[56], en souvenir du chef qui les amena au Kanem. Le chef des
+Dalatoua était l’alifa de Mao, qui commandait au Kanem et apportait
+chaque année à Birni Gassaro l’impôt qui devait être payé au sultan du
+Bornou.
+
+Les princes sans énergie qui succédèrent pendant deux siècles à Idris
+Amsâmi laissèrent péricliter la force et la puissance de leur royaume.
+Les Pouls, ces musulmans fanatiques, détruisirent les anciens domaines
+des Haoussa et, en 1808, attaquèrent les troupes du Bornou près de Gasr
+Eggomo. L’armée du sultan fut battue. « Celui-ci eut à peine le temps de
+se sauver par la porte orientale avec tout son encombrant attirail de
+cour, tandis que, sans pompe ni cérémonial, les Fellata victorieux
+entraient dans la ville par le côté opposé. » Ce sultan, Aḥmed ben ʿAli,
+prince sans aucune volonté, était incapable de mener vigoureusement la
+lutte entre les Pouls.
+
+Le Bornou fut sauvé par un faqih kanembou, Moḥammed el Amin[57], homme
+extrêmement énergique et adroit. Ce dernier fit appel à ses compatriotes
+et à plusieurs cheïkhs considérables des Arabes-Choa : Mallem Terab et
+El Gôni Dris (des Hassaouna), et Brahim Abdallahi (des Oulad Hemed). Les
+Bornouans reprirent courage et se groupèrent autour du faqih, qui vit
+s’accroître de jour en jour le nombre de ses partisans. Il put ainsi
+lutter avec avantage contre les Pouls et il réussit à les refouler dans
+la partie occidentale du royaume. Le sultan appela alors El Amin à sa
+cour et lui confia le commandement de l’armée bornouane. Grâce aux
+succès remportés par le faqih, Aḥmed put rentrer dans sa capitale, où il
+mourut en 1810[58].
+
+Dounama (1810-1817), son fils et successeur, essaya de lutter tout seul
+contre les Pouls ; mais il fut chassé du Birni Gassaro et, réduit à
+errer dans son propre royaume, il dut faire appel au faqih. Celui-ci
+prit alors le titre de cheïkh. A la suite d’intrigues menées contre lui
+par le sultan et sa cour, le faqih déposa Dounama et le fit
+emprisonner : son oncle paternel, Moḥammed Nguéléroma, lui succéda.
+Celui-ci fut bientôt déposé à son tour et Dounama redevint sultan : il
+trouva la mort dans la guerre contre le Baguirmi, en 1817[59].
+
+Il fut remplacé, pour la forme, par son frère Ibrahim (ou Ibram), qui
+fut mis à mort en 1846, par ordre du cheïkh ʿOmar, fils et successeur de
+Moḥammed el Amin[60]. ʿAli, fils d’Ibrahim, essaya de lutter avec l’aide
+du Ouadaï contre le vrai maître du Bornou, ʿOmar, et périt dans un
+combat, quelque temps après son avènement[61]. Ainsi finit la lignée des
+Sêfiya.
+
+A cette dynastie succéda celle des Kanemiin, dont le cheïkh Moḥammed el
+Amin el Kanemi avait été le fondateur. Celle-ci fut chassée du Bornou,
+en 1893, par l’aventurier Rabaḥ, qui succomba à son tour, le 22 avril
+1900, à la bataille de Koussouri[62].
+
+A l’heure actuelle, Beker Guerbeï, petit-fils du cheïkh ʿOmar, est le
+sultan du Bornou anglais, et ʿOmar Sanda un autre petit-fils d’ʿOmar,
+règne sur le Bornou allemand.
+
+Le cheïkh El Amin avait fait bâtir une nouvelle capitale sur les bords
+du lac Tchad : elle reçut le nom de Kouka[63]. L’ancien faqih eut
+bientôt à combattre le sultan du Baguirmi, qui s’était affranchi de la
+suzeraineté du Bornou et avait marqué son hostilité à l’usurpateur
+bornouan. Le cheïkh fit appel au sultan du Ouadaï, ʿAbd el Kerim Saboun,
+afin de pouvoir réduire le vassal rebelle. Saboun pilla Massnia, la
+capitale du Baguirmi, mais, après y avoir installé un nouveau sultan, il
+retourna au Ouadaï. Le prince intronisé fut d’ailleurs bientôt remplacé
+par son frère Bourgoumanda qui, devenu vassal du Ouadaï, se déclara
+l’ennemi du Bornou. Les Bornouans furent battus à Ngala[64], en 1817, et
+cette défaite coûta la vie au sultan Dounama. Le cheïkh conclut alors
+une autre alliance avec les Fezzanais. ʿAbd el Djelil et ses Oulad
+Sliman vinrent pour la première fois dans ces régions et, en compagnie
+des Bornouans, ravagèrent le nord du Baguirmi (1818). Cette guerre se
+termina par une victoire du cheïkh à Ngala, en 1824[65].
+
+Moḥammed el Amin, obligé de défendre le Bornou contre de multiples
+ennemis, n’avait pas pu intervenir efficacement au Kanem, que les
+sultans du Ouadaï réclamaient comme une ex-possession des Boulala : ʿAbd
+el Kerim Saboun (1805-1815), avait déjà occupé les districts du sud-est
+et son œuvre fut plus tard complétée par Moḥammed Chérif. L’influence du
+Bornou ne se faisant presque plus sentir au Kanem, ce pays était troublé
+par des luttes continuelles. Les Dalatoua et les Toundjour se battaient
+pour avoir la prépondérance dans le pays, et cette rivalité coûta la vie
+à plusieurs chefs et à un grand nombre de guerriers. Le fougbou Djeber,
+mandé à Kouka par le sultan du Bornou, ne revint plus au Kanem. Les
+Toundjour dirent alors que leur chef avait été assassiné ou empoisonné,
+tandis que les Bornouans affirmèrent qu’il était simplement mort de
+maladie. La mort de Djeber ne changea rien, d’ailleurs, et la lutte
+continua entre les deux tribus ennemies.
+
+Les Dalatoua avaient toujours été soutenus par les Bornouans. Aussi les
+Toundjour firent-ils un bon accueil aux Ouadaïens, lorsque ceux-ci
+vinrent pour la première fois au Kanem. Toundjour et Ouadaïens
+oublièrent leurs anciennes luttes pour se rappeler seulement que le
+fondateur de la dynastie ouadaïenne, ʿAbd el Kerim ben Djamé, avait
+épousé une femme toundjour, Aché.
+
+Les habitants du Kanem s’étaient réfugiés dans les îles du Tchad, à
+l’arrivée des Ouadaïens. Ceux-ci reconnurent les Toundjour comme les
+maîtres de la région, qui fut dès lors placée sous la suzeraineté du
+Ouadaï : les autres populations devaient payer un tribut au fougbou de
+Mondo. Cela ne dura pas longtemps : le chef ʿAli oueld Tchad fit appel
+aux Bornouans et les Dalatoua recouvrèrent leur ancienne prépondérance
+au Kanem. Cette situation fut d’ailleurs acceptée par le Ouadaï, et le
+chef de Mao changea son titre d’_alifa_ pour celui d’_aguid_[66]. Ces
+aguids allaient se faire reconnaître à Abéché et donnaient eux-mêmes
+l’investiture, le turban de commandement (kademoul)[67], aux chefs
+kanembou et ḥaddad.
+
+Le cheïkh Moḥammed el Kanemi mourut en 1835 et son fils ʿOmar lui
+succéda. Pendant que celui-ci se débattait au Bornou au milieu des
+difficultés que lui suscitaient les partisans de la dynastie légitime et
+voyait son royaume ravagé par le sultan du Ouadaï Moḥammed Chérif
+(1846), un événement important se produisait au nord du Tchad :
+l’arrivée des Oulâd Slimân[68]. Ces Arabes vinrent s’installer au Kanem
+et ce nouvel élément augmenta encore l’anarchie dans laquelle vivait ce
+malheureux pays.
+
+Les Oulâd Slimân avaient combattu contre les Turcs pour la possession du
+Fezzân, mais leur chef ʿAbd el Djelil avait été battu et tué à El Baghla
+(1842). Sur le conseil donné par le cheïkh avant de mourir, les Oulâd
+Slimân émigrèrent vers le Sud, vers les riches contrées qu’ils avaient
+appris à connaître lorsque, alliés du Bornou, ils faisaient la guerre au
+Baguirmi. Sous la conduite de Moḥammed, fils aîné d’ʿAbd el Djelil, ils
+allèrent d’abord au Borkou, puis ils descendirent vers le Manga et le
+Léloua (ou Liloa).
+
+L’arrivée de ces nomades bouleversa l’équilibre traditionnel du Kanem.
+Ils devinrent les maîtres de la région, grâce à leur habitude de la
+guerre et, surtout, à la supériorité de leur armement. Ils n’avaient
+guère à combattre, en effet, que des populations armées de lances et de
+sagaies, dont ils eurent facilement raison. Ils pressurèrent les
+peuplades vaincues, pour lesquelles ils se montraient d’autant plus durs
+que leur mépris était profond pour ces gens noirs (nâs zourq), qu’ils
+traitaient de _kerâda_[69] (infidèles).
+
+Les Oulâd Slimân allèrent razzier partout et rayonnèrent du Kanem dans
+toutes les directions. Enhardis par leurs succès, ils eurent le tort de
+s’attaquer aux troupeaux des Touareg, dont les chameaux servaient à
+faire le commerce du sel de Bilma.
+
+Les Oulâd Slimân enlevèrent des milliers de têtes de bétail dans les
+environs de Kawar. Mal leur en prit, car, en 1850, les Kel Oui
+rassemblèrent dans le pays d’Azbin tous les hommes valides de leurs
+diverses tribus : leurs 7.000 guerriers montés surprirent les Arabes à
+Medeli, près de Bir Alali, et en firent un effroyable carnage. Quelques
+cavaliers seulement purent échapper. La tribu semblait ne plus devoir se
+relever d’un coup aussi terrible et Barth, qui visita le Kanem à quelque
+temps de là (1855), parle de sa « complète décadence ».
+
+ʿOmar crut qu’il pourrait tirer un grand parti de ces nomades turbulents
+et que ceux-ci le défendraient au Kanem contre les empiétements du
+Ouadaï. Il prit sous sa protection les débris de la tribu et pourvut les
+Oulâd Slimân d’armes et de chevaux, en leur donnant la surveillance des
+frontières bornouanes du côté du Ouadaï.
+
+Les Arabes se refirent vite. Ils s’allièrent à Barka Hallouf, le chef
+des Gadoa[70], et ils furent dès lors les maîtres du Kanem. Ils
+recommencèrent leurs pillages et, s’ils combattaient d’une façon
+générale les aguids el baḥr[71] du Ouadaï, ils ne se gênaient guère pour
+razzier les sujets du cheïkh ʿOmar, leur protecteur. Vers 1861, ils
+soutinrent par les armes les prétentions au trône du Ouadaï d’un rival
+du roi ʿAli. En 1871, au moment où Nachtigal visitait le Kanem, les
+Oulâd Slimân étaient redevenus ce qu’ils étaient avant leur écrasement
+par les Touareg. Ils pillaient au Kanem, au Dagana, et s’avançaient
+jusqu’au Chari, dans le dar Kaddada. Cependant, au Kanem même, ils
+furent toujours tenus en respect par les Ḥaddâd de la région de Ngouri
+et Dibinentchi. Ils ne purent jamais rien contre les flèches
+empoisonnées de ces derniers, avec lesquels ils évitaient d’ailleurs de
+se mesurer. Du côté de l’Est, ils exécutèrent des razzias chez les
+Kreda, les Kecherda et tous les nomades du nord du Ouadaï : Oulâd
+Rachid, Maḥâmid et autres. Ils s’avancèrent même jusqu’au Darfour. Ils
+allaient également piller plus au nord, au Borkou et chez les Bideyat.
+
+En somme, à ce moment-là, le Kanem était un bizarre assemblage de
+populations qui se battaient constamment entre elles. Les Dalatoua de
+Mao étaient toujours les ennemis des Toundjour. Les Kanembou et Ḥaddâd
+de Dibinentchi luttaient contre les Kanembou et Ḥaddâd de Ngouri. Les
+habitants du Kanem et les Kreda, faisant usage de mauvais procédés,
+échangeaient les coups de main et les razzias. Les Oulâd Slimân
+pillaient tout le monde. Les Ouadaïens faisaient de temps en temps leur
+apparition dans le pays et prélevaient les impôts en pratiquant la
+manière forte : les aguids el baḥr, avec leurs troupes grossies par des
+auxiliaires (Kreda, Oulâd Hemed et habitants du Kanem), se battaient
+parfois contre les Oulâd Slimân et leurs alliés Ouassili (Megâreba,
+Ourfalla, Bedour, etc.) ou Gourân (Gadoa, Komassalla, Dogorda). Cette
+situation dura jusqu’au moment de notre arrivée dans le pays. Le sultan
+du Ouadaï avait vainement essayé de s’attacher les Oulâd Slimân, qu’il
+ne pouvait atteindre facilement et qui pillaient constamment ses sujets
+de l’Ouest. Après ʿAli, sous le règne du pusillanime Yousouf,
+l’influence des Oulâd Slimân devint prépondérante au Kanem.
+
+Les Kouri et les Boudouma avaient toujours été à l’abri dans leurs îles
+du Tchad. Ils se battaient entre eux et ils pillaient leurs voisins. Un
+certain nombre de fractions kanembou (Ngalên, Korio, etc.) s’étaient
+réfugiées dans les îles du lac et y menaient le même genre de vie que
+les Kouri et les Boudouma. D’autres Kanembou et des Ḥaddâd partirent à
+la recherche d’un pays moins troublé que le Kanem et allèrent
+s’installer au Dagana.
+
+La puissance des Oulâd Slimân allait en grandissant. En 1872, la lutte
+éclata entre eux et leur ancien allié Barka Hallouf, qui fut battu et
+tué : une razzia complète des Gadoa et de leurs alliés s’ensuivit. Plus
+tard, les prétentions des Arabes se tournèrent vers la région de Mao.
+Nous avons déjà dit que les alifas (ou aguids) des Dalatoua allaient à
+Abéché recevoir l’investiture et que les chefs kanembou et ḥaddâd
+venaient prendre le kademoul à Mao. Les Oulâd Slimân destituèrent
+l’alifa Meta et le remplacèrent par l’alifa Hadji. Le sultan Yousouf
+accepta le changement et il rendit même aux Oulâd Slimân 200 chameaux
+qui leur avaient été pris par l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb.
+
+Sauf la région de Ngouri et Dibinentchi, peuplée de Ḥaddâd, et le
+district occupé par les Toundjour (Mondo), où les Ouadaïens venaient
+assez fréquemment, le reste du Kanem appartenait aux Oulâd Slimân. Ceux-
+ci razziaient les malheureux habitants de ce pays, déposaient les chefs
+et rendaient la justice selon leur fantaisie. Les captifs qu’ils
+faisaient — et, pour les Oulâd Slimân, aucune distinction ne pouvait
+exister entre les Kerâda — étaient en grande partie vendus à Kawar.
+
+La région de Mondo elle-même ne fut pas épargnée par les Arabes. Vers
+1883, ceux-ci réclamèrent un tribut au fougbou ʿOthman, qui refusa,
+alléguant qu’il payait déjà l’impôt aux Ouadaïens. Mais ces derniers
+étaient loin et, d’ailleurs, Yousouf n’était pas capable de faire
+respecter les droits du Ouadaï au Kanem. Les Oulâd Slimân et l’alifa
+Hadji — celui-ci très heureux de marcher contre l’ennemi séculaire —
+saccagèrent la région de Mondo, massacrant et réduisant en esclavage les
+malheureux Toundjour. Le fougbou ʿOthman et deux de ses parents (El Amin
+et Abou Keren) furent emmenés à Mao et assommés à coups de massue par
+les esclaves, à côté des fosses où leurs corps devaient être ensevelis.
+
+Mais le chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, fut assassiné et, après
+lui, des dissensions intestines brisèrent l’unité de la tribu. Les
+Miaïssa et Djebaïr, avec Cheref eddin, se battirent contre les Chirédat,
+Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa et Medjaberé de Rhèt. Les populations
+du Kanem prirent part à la lutte. L’alifa Djerab, de Mao, et les Gadoa
+étaient avec Cheref eddin ; les Dogorda, les gens de Mondo et de Ngouri
+avec Rhèt. Les Khouân soutenaient ce dernier. Pendant ce temps-là, les
+Ouadaïens avaient eux aussi leurs querelles intérieures et ne pouvaient
+pas intervenir au Kanem.
+
+C’est dans cet état d’anarchie que la mission Joalland-Meynier, contre
+laquelle les gens de Ngouri essayèrent inutilement une faible
+résistance, trouva le Kanem à la fin de 1899. Au début de 1900, eut lieu
+le passage de la mission Foureau-Lamy. Les Snoussis entrèrent alors en
+scène. Moḥammed el Barrani, délégué de Moḥammed el Mahdi, fils de
+Senoussi, fonda en 1900 la zaouia de Bir Alali. El Barrani,
+indépendamment de ses Khouân, avait avec lui des Touareg[72] de l’Aïr et
+du Damerghou et les Ouassili de Rhèt.
+
+A la fin de 1901, eut lieu le premier combat de Bir Alali, qui coûta la
+vie au capitaine Millot. Le 18 janvier 1902, le commandant Tétart enleva
+la zaouia[73]. Les Senoussis se retirèrent alors au Borkou. Le Kanem fut
+occupé et le groupe Djebaïr-Miaïssa, des Oulâd Slimân, fit sa
+soumission. Le cheïkh Aḥmed, qui avait remplacé son frère Rhèt, tué
+devant Bir Alali, rejoignit les Khouân avec le reste de la tribu.
+
+Pendant tout le reste de l’année 1902, nous eûmes encore à repousser des
+attaques dirigées contre le Kanem : les Arabes dissidents secondaient
+les lieutenants du Mahdi. Il y eut une série de combats autour de Bir
+Alali, et le chef Abou Aguila se fit tuer avec tous ses Khouân sous les
+murs du nouveau poste, dont la garnison était commandée par le capitaine
+Fouque et le lieutenant Poupard.
+
+Il y eut ensuite des opérations de police contre les pillards arabes et
+toubous affiliés aux Senoussis : les indigènes dissidents furent
+malmenés par le lieutenant Mangin, qui commandait le peloton de
+méharistes du Kanem, et le cheïkh Aḥmed fit sa soumission au lieutenant-
+colonel Gouraud, en janvier 1905.
+
+L’hostilité des Senoussis n’a pas désarmé depuis et nous aurons
+l’occasion de parler, à propos de cette secte, des pointes qui ont été
+poussées au Borkou et dans l’Ennedi par les troupes du Kanem.
+
+
+ _LA POPULATION KANEMBOU_[74]
+
+
+Il est facile de voir, d’après ce qui précède, que les mélanges doivent
+avoir été fréquents entre les diverses peuplades du Kanem. De plus, les
+indigènes n’ont gardé la plupart du temps qu’un souvenir assez confus de
+leur origine. Il serait donc difficile d’établir des démarcations
+absolues entre les diverses populations.
+
+C’est ainsi qu’on trouve des Nguedjem chez les Kanembou et les Boulala,
+des Maguemi chez les Kanembou et les Bornouans ; qu’on voit des Maguemi
+et des Kreda, des Kreda et des Nguedjem, des Nguedjem et des Boulala,
+des Boulala et des Ḥaddâd prétendre avoir la même origine. Il est encore
+plus difficile d’établir les différences qui existent entre les diverses
+parties de chaque population. Les divisions adoptées par les indigènes
+ne sont pas nécessairement logiques et parfois les événements ont amené
+le groupement sous un même nom de fractions d’origine différente. Ainsi
+les Goudjirou, considérés actuellement comme une tribu kanembou, sont en
+réalité d’origine kouka. Le fait n’est d’ailleurs pas particulier au
+Kanem et nous aurons encore l’occasion de le signaler.
+
+Les Kanembou comprennent plusieurs familles, qui se subdivisent
+généralement elles-mêmes en un certain nombre de fractions[75]. Ces
+fractions, très nombreuses d’ailleurs, n’impliquent pas de caractère
+particulier. C’est simplement le nom d’un chef ou d’un personnage
+important, un nouvel emplacement ou même un changement dans la vie
+ordinaire de la fraction qui a donné lieu à un nouveau nom.
+
+Les Diâbou Assakéléa par exemple, sont ainsi appelés du nom d’Assakélé,
+la fille d’un ancien sultan boulala du Kanem. De même, une fraction des
+Kadjidi a pris le nom de Boudouma par suite de son voisinage avec les
+insulaires du Tchad. On remarquera également qu’il y a des Ngalên chez
+les Kadjidi et chez les Kankena. Ces deux fractions ngalên sont
+installées dans la région du lac, où elles élèvent de grands troupeaux
+de bœufs. De même que le plus beau taureau d’un troupeau — celui qui a
+généralement les plus grandes cornes et qui sert de guide — porte le nom
+de _kabour_, de même la plus belle vache porte le nom de _ngalên_[76].
+Les indigènes du Tchad, vivant surtout du produit de leurs troupeaux,
+tiennent beaucoup à leurs bêtes laitières. Un beau kabour ne dépasse
+guère dix thalers (30 fr.), tandis qu’une ngalên et son veau valent
+trente thalers (90 fr.). Une ngalên est donc la bête du troupeau qui a
+le plus de valeur. Le nom de _Ngalên_ a été donné aux indigènes de ces
+deux fractions kanembou soit pour indiquer qu’ils étaient de grands
+éleveurs de bœufs, soit pour montrer qu’ils étaient aux autres indigènes
+ce que la vache ngalên est au reste du troupeau. C’est probablement tout
+ce qu’il faut retenir des explications données par les indigènes.
+
+Quoi qu’il en soit de ces divisions, les Kanembou présentent à peu près
+tous les mêmes caractères. Ils sont généralement assez grands, bien
+constitués et ils ont le teint des négroïdes (azreq). On trouve bien
+chez eux des individus à la peau plus ou moins rougeâtre, mais cela
+tient à des alliances avec les Gourân ou même avec les Arabes. Quant au
+nom de _iam kiamé_ (les hommes rouges), nous ne croyons pas qu’il ait
+jamais été donné aux Kanembou, dont le teint est généralement noir, de
+ce noir bronzé que l’on trouve si souvent dans la région du Tchad. En
+tous cas, nous n’avons pas pu trouver confirmation du fait que les
+Kanembou auraient été désignés sous ce titre.
+
+La tradition, comme nous l’avons déjà dit, rapporte qu’ils vinrent du
+Nord et que, en compagnie d’Arabes et de Toubou, ils occupèrent le
+Kanem, au lieu et place des Pouls partis vers l’Ouest.
+
+Les Kanembou qui s’installèrent plus tard au Bornou se mélangèrent à
+diverses populations, le type primitif s’altéra et devint celui des
+Kanôréa actuels du Bornou. La langue elle-même subit certaines
+modifications, et, actuellement, l’idiome du Bornou et celui du Kanem
+diffèrent quelque peu[77]. Les mœurs et les habitudes subirent des
+changements profonds. Un seul fait suffira à le montrer : alors que le
+métier de teinturier, qui a jadis été la grande industrie de Kouka, est
+considéré au Bornou comme un métier normal, il est regardé au contraire
+chez les Kanembou comme un travail dégradant, qui doit être abandonné
+aux Ḥaddâd et aux captifs.
+
+La langue kanembou et la langue toubou appartiennent à la même famille
+et il y a même entre elles de nombreux points communs[78]. Le fait
+semble donc indiquer une étroite parenté entre les deux populations. La
+tradition dit d’ailleurs que, avant la migration au Kanem, les Gourân et
+les Kanembou habitaient des pays voisins. Les Kanembou ont cependant le
+teint plus foncé que les Toubou ; ils n’ont pas, d’autre part, la
+maigreur et l’élasticité que ceux-ci doivent à leur vie nomade. La
+transition est formée entre les deux populations par ceux d’entre les
+Toubou qui sont sédentaires et qui vivent au milieu des Kanembou.
+Quoiqu’il soit facile parfois de reconnaître en eux des Toubou, on
+remarque cependant que leurs formes sont plus pleines et plus massives
+que celles de leurs frères nomades. Des mélanges fréquents se sont
+d’ailleurs effectués entre les tribus vivant côte à côte, et nous
+verrons des fractions kanembou se réclamer d’une origine toubou.
+
+Les Kanembou ont généralement la tête rasée. Ils gardent parfois la
+barbe, mais pas la moustache. Comme beaucoup d’autres populations, ils
+ont sur le visage certaines cicatrices particulières. Les femmes
+kanembou arrangent leurs cheveux en petites tresses, tombant autour de
+la tête et encadrant le visage. Elles enduisent leurs cheveux de beurre
+et, au moyen de certaines graines (tèb, hélbé), elles arrivent à
+épaissir les tresses et à les rendre raides comme des bâtonnets. Cela ne
+tient pas au soleil, d’ailleurs. Le beurre et la sueur dégouttent alors
+sur les épaules et c’est pourquoi l’odeur répandue dans un marché, à
+l’heure de midi, ne réjouit guère l’Européen. Les femmes kanembou aiment
+beaucoup l’ambre comme parure et, suivant leurs ressources, les morceaux
+d’ambre dont se composent leurs colliers sont plus ou moins gros.
+
+Les Kanembou sont surtout agriculteurs. Leur grande préoccupation est la
+récolte du mil, qu’ils sèment au début de la saison des pluies (juin-
+juillet) et qu’ils coupent vers octobre ou novembre. Ils ont aussi
+d’assez nombreux troupeaux, auxquels ils tiennent beaucoup. Ce sont des
+gens relativement laborieux et très calmes. Avant notre arrivée dans le
+pays, ils formaient la population la moins turbulente et la moins
+pillarde.
+
+Les Kanembou ont constitué de tous temps la majorité des _mesâkin_[79]
+du Kanem et ils ont vécu tour à tour sous la coupe des différents
+maîtres du pays (siyâd ed dâr) : Boulala, Toundjour, Dalatoua, Ouadaïens
+et Oulâd Slimân. Ils ont été pressurés et pillés sans merci pendant de
+longs siècles. Malgré cela, ils ont gardé le souvenir du rôle qu’ils
+jouèrent autrefois, sous les successeurs du roi Sêf. Ils se considèrent
+comme une population de race supérieure, qui compte parmi ses ancêtres
+des guerriers illustres. Cette idée leur fait garder des préjugés assez
+curieux sur les occupations auxquelles peut ou ne peut pas se livrer un
+Kanembou authentique. Et cela, ainsi que la différence d’armement,
+permet de les distinguer des Ḥaddâd, car il est impossible de
+différencier autrement les deux populations, attendu qu’elles ont le
+même physique et la même langue. C’est ainsi qu’un Kanembou considère
+comme indigne de lui de faire de la teinture, de tisser des gabag[80],
+de dépouiller de leur peau les bêtes égorgées, d’être armé de flèches,
+etc. Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet à propos des Ḥaddâd.
+
+Les Kanembou sont d’assez bons musulmans. Ils observent régulièrement
+les pratiques de l’Islam : cinq prières par jour, jeûne du Ramadân, etc.
+Ils ne mangent pas de cochon. Ils ne mangent pas non plus cette espèce
+de grosse grenouille (ambourbeté), que mangent les Lisi[81] et les
+fétichistes et que les habitants du Kanem considèrent comme un animal
+impur. Ils ne boivent ni merissé[82] ni khall[83]. Ils ne prennent pas
+de tabac.
+
+On ne trouve pas chez les Kanembou l’austérité et la rigidité des
+principes que l’on remarque chez certains Toubou, les Kreda par exemple.
+Leurs mœurs ne sont cependant pas relâchées comme celles de leurs frères
+du Bornou. Tout homme coupable d’adultère doit payer une amende au mari
+trompé, et tout séducteur d’une jeune fille est tenu d’épouser celle-ci.
+Les femmes kanembou ne courent pas les aventures galantes et ne
+s’adonnent pas ouvertement à la prostitution, ainsi que le font nombre
+de Bornouanes. Elles n’ont pas le caractère irascible des femmes toubou
+et ne gardent pas — comme on le dit de ces dernières — de couteau caché
+sous leur pagne.
+
+Dans les tams-tams, les hommes sont armés de leurs sagaies et leur
+cercle tourne au petit pas de course autour des instruments. Puis,
+chacun d’eux se détache à son tour et se met à bondir frénétiquement sur
+place, en sautant alternativement sur l’un et l’autre pied et en élevant
+les jambes très haut. Il fait vibrer en même temps le bois de son
+arme[84]. Cet exercice est très fatigant. Aussi est-ce un signe de
+réelle vigueur que de pouvoir l’exécuter plus longtemps que les autres
+hommes. Généralement les chefs se piquent de donner de la sorte une
+preuve de leur supériorité physique. Pendant ce temps, les femmes
+accompagnent le cercle des hommes en dansant : elles poussent leurs you-
+you et agitent devant les chefs de petites branches vertes[85].
+
+Quand les femmes sont toutes seules, elles se mettent en cercle et, tout
+en frappant l’une contre l’autre leurs sandales de bois, elles agitent
+la tête et secouent leurs cheveux. Ce genre d’amusement est pratiqué par
+nombre d’autres populations, les Kotoko par exemple. Les Bornouanes,
+elles, tout en sautant et en se trémoussant, font se heurter leurs gros
+derrières ; ou bien elles balancent leurs bras le long du corps et font
+choquer les paumes des mains par derrière et par devant, et sautent par
+instants sur place en étendant les bras au-dessus de la tête et en
+claquant des mains.
+
+
+MAGUEMI : Regdôbou, Intchalbou, Iabriou (pour Iagoubribou),
+Chilangourôou, Katria, Beredelôou, Berea, Diârou, Tdouga, Bouloua,
+Fôrebou, Maniya, Ngalma Doukko.
+
+La tribu des Maguemi est très considérée au Kanem. Ce sont les
+descendants de ces émigrés du Nord, de souche arabe, qui, avec l’aide
+des Toubou et des Kanembou, fondèrent le royaume du Kanem d’abord, du
+Bornou ensuite. Les anciens rois appartenaient à cette famille. De là la
+considération dont jouissaient et jouissent encore les Maguemi. C’est
+ainsi que, au temps où les Toundjour et les Dalatoua commandaient au
+Kanem, un Maguemi ne devait pas être emprisonné : il ne pouvait être
+puni que d’une amende. Mais, plus tard, les Ouadaïens et les Oulâd
+Slimân ne se soucièrent pas de toutes ces nuances.
+
+Ce sont des Maguemi — dit la tradition — qui rétablirent la souveraineté
+du Bornou au Kanem et qui vainquirent les Boulala. Les Maguemi se sont
+mélangés aux Kanembou depuis de longs siècles et sont actuellement
+considérés comme une tribu kanembou. Eux-mêmes, tout en se rappelant que
+leur famille a autrefois donné des sultans au pays, se disent Kanembou.
+Nous avons déjà vu que les Maguemi du Kanem et certains Toubou (Kreda
+Kodera) prétendent être parents. Cette tribu kanembou doit être, en
+somme, le produit d’un mélange d’Arabes, de Toubou et de Kanembou.
+
+De toutes les tribus kanembou, c’est celle des Maguemi qui renferme le
+plus d’indigènes au teint rougeâtre Les Bouloua sont remarquables à ce
+point de vue et, au premier abord, on les prendrait pour des Toundjour
+ou des Arabes. Il faut dire toutefois qu’ils habitent la région de Mondo
+et qu’ils se sont quelque peu mélangés aux Toundjour.
+
+Les Maguemi sont dispersés un peu partout, au Kanem et au Dagana. Ils
+sont surtout nombreux du côté de Mondo. On en trouve encore à Iagoubri,
+où ils ont un _fougbou_. Une fraction des Maguemi, les Diârou, se trouve
+dans la région de Ndjikdada, où leur chef porte le nom de _dima_. Il y
+en a enfin quelques-uns le long du bord septentrional du lac.
+
+
+BÂDÉ : Maraïa, Kourouyou, Tomassiou, Ouâtaou, Ngourotelaou, Talvarou,
+Aréguéa.
+
+Dans la région de Ngouri.
+
+Les habitants de Ngouri et ceux de Dibinentchi étaient autrefois en
+lutte continuelle. Voici, d’après les indigènes, les deux incidents qui
+amenèrent cette lutte :
+
+Les Kreda étaient dans les meilleurs termes avec les habitants de
+Ngouri. Or, un jour, un Kreda qui allait vendre du bétail à Dibinentchi
+fut dépouillé par les habitants de ce village. Une femme de Dibinentchi,
+mariée à un homme de Ngouri, le quitta et retourna à Dibinentchi, où
+elle prit un autre mari. Les habitants de Ngouri réclamèrent alors la
+dot versée par le premier mari, mais les habitants de Dibinentchi
+refusèrent de la verser. La lutte éclata et les Ḥaddâd de Ngouri et
+Dibinentchi durent y prendre part. Cette rivalité a pris fin lors de
+notre installation au Kanem.
+
+
+KANKOU : Gouriâou, Iagrâou, Kaléguéa, Ngaraou.
+
+Dans la région de Ngouri et de Elkouli (Mondo).
+
+
+BARIBOU. — Habitent la région de Bari.
+
+
+DIABOU : Assakéléa, Dalla, Djila.
+
+Habitent la région de Ngouri et aussi celle de Douloumi (lac Tchad), où
+ils se sont mélangés aux Kankena Ngalên.
+
+Nous avons déjà dit qu’Assakélé était la fille du sultan boulala Kalo,
+qui régna autrefois au Kanem. Les chansons kanembou rapportent que Kaléa
+djerma Meleï, captif du roi du Bornou chargé d’un commandement
+militaire, résolut d’aller chercher la belle Assakélé jusque « dans le
+feu » et d’en faire sa femme. Les guerriers bornouans, sous la conduite
+de ce chef, marchèrent sur le Kanem, où ils trouvèrent Ndéfé, fils de la
+sœur de Kalo, en train de couper des racines d’acacia-sayal, pour en
+faire des bois de sagaie. Le djerma, qui se vit refuser Assakélé,
+l’enleva de vive force et la guerre éclata entre lui et Kalo. Beaucoup
+de chansons kanembou retracent les péripéties de la lutte séculaire
+entre Bornouans et Boulala.
+
+Les Diâbou seraient les descendants des Boulala qui habitaient autrefois
+la région de Métalla.
+
+
+KADJIDI, KORIO, KANKENA. — Ces tribus se trouvent dans la région du lac
+et s’étendent depuis le Kanem jusqu’aux terres des Kouri et des
+Boudouma. Certaines fractions habitent le Tchad depuis longtemps,
+d’autres depuis une époque relativement récente.
+
+La région du lac a toujours servi de refuge aux gens fuyant devant les
+incursions de leurs ennemis, Ouadaïens, Oulâd Slimân, etc. ; et c’est
+ainsi que certains Kanembou s’y sont fixés à demeure et sont devenus en
+tous points semblables aux Kouri, leurs voisins. Comme ces derniers, ils
+possèdent actuellement de nombreux troupeaux de bœufs du Tchad, de
+grande taille et aux longues cornes.
+
+Au temps où les eaux du lac remplissaient les baḥrs de leur région, ils
+se trouvaient dans des îles, tout comme les Boudouma encore
+actuellement. Par suite du mouvement de recul des eaux du Tchad, les
+baḥrs se sont vidés et ce n’est qu’après l’hivernage, au moment de la
+crue du lac, qu’ils se remplissent plus ou moins. Certains Kanembou sont
+même assez loin de l’eau libre du Tchad pour ne se retrouver dans des
+îles — comme cela avait lieu normalement il y a une dizaine d’années —
+que lors d’une crue exceptionnelle, comme celle de 1906.
+
+Les Kanembou du Tchad et les Kouri parlent généralement les deux
+langues.
+
+
+KADJIDI : Bôgara, Kougoua, Isa, Ngalên, Djôa, Medelaï, Boudouma.
+
+Dans la région de Bol (canton de Abba) et quelques-uns dans la région de
+Michiléla (ancien canton de Salékanya). Nous avons déjà expliqué
+pourquoi deux fractions de cette tribu ont été appelées Ngalên et
+Boudouma.
+
+Les Kadjidi seraient le produit d’un mélange de Kanembou avec les
+nombreux esclaves que les Maguemi possédaient autrefois au Kanem.
+
+
+KORIO : Kadja, Kiriou, Keliou, Dalla, Oualéa.
+
+On trouve les Korio dans le canton de Kaboulou et chez les Kouri Kerawa.
+Ils habitent principalement la région de Kaïra. Ces Kanembou se sont
+fortement mélangés aux Kouri.
+
+
+KANKENA : Malloua, Kaguimma, Kadjiraou, Kaoua, Dallâna, Aoudoua,
+Maradoua, Seroua, Braïna, Dinâra, Ngalên, Solôo[86].
+
+Les Kankena habitent, au Nord, la région de Mattégou et de Kamba, au
+sud-est de Kouloa : ils exploitent des mares à natron.
+
+Du côté du Sud, ils forment le canton du kachalla Taher, à côté des
+Kouri-Kerawa (chef Djibrin), et celui d’ʿAli Katchimi, dont le centre
+est Douloumi, au nord-est des Kouri-Kaléâ (chef Mousa ould Daouda).
+
+
+KOUBOURI[87] : Borkoubouâ, Amsa, Limanoa, Djilloua.
+
+A l’ouest de Mao et, du côté du lac, à Kiskawa, Kaléboa, Kologo et Diaga
+Kobirom.
+
+
+SOUGOURTI. — Du côté de Kologo.
+
+
+TCHIROUA. — Du côté de Bir Alali. Ils parlent le kanembou et le gourân
+et vivent à côté des Hawalla[88] (ou Famalla), population toubou mêlée
+d’éléments kanembou.
+
+Leur chef porte le titre de _fougbou_.
+
+
+TOUMÂGUERI. — D’origine toubou. Ils habitent la région de Dibinentchi.
+
+
+FÔDDA. — Autour de Mondo et au Dagana. Les Fôdda seraient d’origine
+toubou et apparentés aux Ngalamiya. Leur nom signifie d’ailleurs, en
+toubou : habitants ou originaires du Baḥr el Ghazal (sing. _Fôdidé_).
+
+
+NGUEDJIM : Mâda, Ngadja, Oullia, Magâ[89], Kaïlerou, Bogar-Kourâ,
+Kaloua, Kaléa, Alia.
+
+Habitent la région de Dibinentchi. Leur chef porte le titre de
+_galadima_.
+
+Au Kanem, on dit couramment que les Nguedjim sont les descendants des
+captifs que possédaient les Boulala, lorsque ceux-ci régnaient au Kanem.
+En kanembou, on dit d’un Nguedjim : _tambelaï kaléa koléa_ (fils de gros
+nombril[90], captif et mauvaise tête). Eux se prétendent les descendants
+des Nguedjem, c’est-à-dire de Boulala authentiques. Remarquons, en
+effet, que les Boulala du Fitri comprennent trois fractions et que l’une
+d’entre elles porte le nom de Nguedjem : Maglafia (probablement Mâga-
+Lafia[91]), Batoa, Nguidjemi.
+
+Ces Nguedjim du Kanem semblent être les descendants de Boulala qui ne
+prirent pas part à l’exode de leur tribu vers le Baḥr el Ghazal et qui
+se mélangèrent peut-être à d’anciens captifs de Boulala restés avec eux.
+Quoi qu’il en soit, les Nguedjim se sont étroitement unis aux Kanembou,
+parlent le kanembou — qui est d’ailleurs la langue primitive des Boulala
+— et sont considérés comme Kanembou.
+
+
+GOUDJIROU : A Goudjer (Mondo).
+
+Les Goudjirou sont des Kouka qui, fuyant le Fitri au moment de la
+conquête du pays par les Boulala, vinrent se réfugier au Kanem. Ils sont
+considérés actuellement comme Kanembou et le nom qu’ils portent est
+celui de l’endroit où ils se sont installés. Ils ne parlent plus le tar
+lis et ne connaissent que le kanembou et le gourân. Ils se rappellent
+cependant leur origine et se disent Kouka : _endi Kouka, tantâ Kouka_
+(nous sommes des Kouka). La région qu’ils habitent au Kanem est célèbre
+par ses savonniers (balanites ægyptiaca) :
+
+ _Nourout Mao toumer_, Mao est connue pour ses dattiers.
+
+ _Nourout Goudjer hadjlidj..._, Goudjer l’est pour ses hadjlidj...
+
+
+REMARQUE. — Nous venons de donner la classification généralement usitée
+au Kanem. Il est facile de se rendre compte qu’elle n’a rien de
+rigoureux. Plusieurs fractions kanembou (Koufri, Keï, Déberi ou Débberi,
+Adjirou, etc.) ne sont d’ailleurs pas comprises dans cette nomenclature.
+Il est vrai qu’elles comptent parmi les moins importantes.
+
+Nous verrons, plus loin, que la presque totalité des tribus ḥaddad porte
+le même nom qu’un certain nombre de fractions kanembou.
+
+ * * * * *
+
+
+ _DALATOUA_
+
+
+Nous avons déjà vu que les Dalatoua sont les descendants des Bornouans
+venus au Kanem avec le chef Dalafno (ʿAbd Allah Afno). Ils se disent
+d’origine maguemi. Ils habitent la région de Mao. On les appelle
+Dalatoua et aussi Bôrnou. Ils sont commandés par un alifa (corruption de
+khalifa). L’alifa actuel est Ari, dit Mala, fils de Mousa (celui qui fit
+assassiner von Beurmann)[92].
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 1 : _Grammar of the Bornu or the Kanuri language_, p. 33.]
+
+[Note 2 : _Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer
+Vokabularien_ : Einleitung, XLVI.]
+
+[Note 3 : Les Kanembou ont l’habitude d’articuler à peine certaines
+consonnes. C’est ainsi qu’ils prononcent presque _tououâ_.]
+
+[Note 4 : Tou est le nom que les Tedâ donnent au Tibesti.]
+
+[Note 5 : On raconte qu’un captif du Bornou, se rendant sur les bords du
+lac afin de ramasser de l’herbe (_boudou_) pour les chevaux, fut enlevé
+par un groupe d’habitants des îles. De là le nom de _boudou-ma_ (les
+hommes de l’herbe) qui fut donné à ces derniers. Selon une autre
+version, l’insulaire du Tchad est appelé _boudou-ma_ (l’homme aux
+herbes), parce qu’il vit au milieu des herbes du lac.]
+
+[Note 6 : Cette remarque peut s’appliquer aux noms des fractions des
+Maguemi habitant le Bornou : _Oumêoua_ (gens d’Oumê), _Tsilimoua_ (gens
+de Tsilîm), _Birioua_ (gens de Biri), _Dalaoua_ (gens de Dala). Ces noms
+semblent, en effet, devoir être : _Oumêboua_, _Tsilimboua_, etc. On
+pourrait alors conclure que le singulier est _bou_ et le pluriel
+_boua_.]
+
+[Note 7 : Dans toute cette partie de l’Afrique, les Pouls sont appelés
+Foulata par les autres indigènes ; les Arabes leur donnent le nom de
+Fellahta.]
+
+[Note 8 : Cf. aussi Blau, _Chronik der Sulṭâne von Bornu_ (_Zeitschrift
+der deutschen Morgenländischen Gesellschaft_. Leipzig, 1852), p. 309,
+qui lui donne une étymologie fantastique, étrangère au Yémen, et
+remontant jusqu’à Adam par Ismâʿîn (Ismaʿil) et Abraham.]
+
+[Note 9 : M. René Basset nous renvoie d’ailleurs aux historiens arabes
+Tabari, Ibn el Athir, Abou ’l Féda, Masʿoudi, etc., et à la Qasidah
+ḥimyarite de Nechouân.]
+
+[Note 10 : Nous verrons plus loin que les Boulala sont d’origine
+kanembou. Voir IIIe partie.]
+
+[Note 11 : _Voyage de Léon l’Africain_, traduction de Jean Temporal
+(1556), tome II.]
+
+[Note 12 : Blau (_op. laud._, note 2, p. 321) y voit des Arabes émigrés.
+Il rapproche leur nom des Barda’ah (بردعة) mentionnés par Maqrizi
+(_Abhandlung über die in Aegypten eingewanderten arabischen Stämme_, p.
+11-51).]
+
+[Note 13 : Schön rapporte que l’idiome kanouri est désigné par les
+Haoussa sous le nom de _baribari_. Le même nom (baribari, béribéri) sert
+à désigner les habitants du Bornou et du Mounyo.]
+
+[Note 14 : Il est en effet exact que la population boulala ne parle plus
+sa langue d’origine, le kanembou, et que, après avoir conquis le Fitri,
+elle a adopté l’idiome des vaincus, le _tar lis_.]
+
+[Note 15 : On peut s’expliquer de la même manière les noms employés par
+les Haoussa.
+
+« L’hypothèse de la dynastie berbère de Barth est inadmissible. Nous
+connaissons par Ibn Khaldoun et d’autres auteurs toutes les tribus
+berbères : aucune ne porte le nom de Bardoa. L’opinion de Nachtigal est
+la vraie ». (_Note de M. René Basset._)]
+
+[Note 16 : En arabe, _baḥr er rigeïg_ : le fleuve mince.]
+
+[Note 17 : En arabe, _selṭan ed dounia_ : le maître du monde.]
+
+[Note 18 : La mère du troisième roi du Kanem, Dounama (ou Dougou),
+appartenait à la fraction toubou des Kiiê. La chronique d’Aḥmed donne à
+Ibrahim, fils de Sêf et père de Dounama, le titre de père du sultan.
+C’est pourquoi Dounama est parfois considéré comme le véritable
+fondateur de la dynastie du Kanem. D’après Nachtigal, c’est Dounama qui
+reçoit le premier le titre de _maïna_ (prince), non décerné à ses
+devanciers.]
+
+[Note 19 : Voir plus loin la chanson.]
+
+[Note 20 : _Maïna_, noble, prince (de _maï_, sultan).]
+
+[Note 21 : Notons, en passant, que le mot toubou _Tomaghera_ peut se
+décomposer de la façon suivante : _Tou-magra_, les maîtres, les
+seigneurs du Tou.]
+
+[Note 22 : Signalons à ce sujet que, d’après Barth, les Tedâ désignent
+les Kanouri sous le nom de _Tougouba_. _Tou_ est le nom que les Tedâ
+donnent à leur pays. Nous verrons, plus loin, que ce nom a probablement
+été donné au Tibesti à cause de sa nature montagneuse. De plus, _tougou_
+désigne, chez les Toubou du sud, une grosse pierre qui sert à écraser le
+grain. Par analogie avec ce que nous avons dit pour _Keunoumbé_ (pl.
+_Keunoumbâ_), le mot _Tougoubé_ (pl. _Tougoubâ_) voudrait donc dire
+habitant du Tougou, habitant d’une région montagneuse.
+
+Si ce nom s’applique aux Kanembou, que faut-il en conclure ? Il y a
+bien, au nord du Borkou, les contreforts des monts du Tibesti et le pays
+contient quelques petits reliefs de sable et de rocher. Mais n’est-on
+pas en droit de supposer que les Kanembou ont peut-être habité une
+partie du Tibesti, ou tout au moins la région avoisinant la partie sud
+du Tibesti ?...]
+
+[Note 23 : La chronique d’Aḥmed dit que le roi Sêf établit sa domination
+« sur les Berbères, les Toubou, les Kanembou et autres ». Cela laisse-t-
+il supposer que quelques Berbères, venus du Nord, ont suivi le mouvement
+d’émigration vers le Sud, ou bien ce nom de Berbères s’applique-t-il
+simplement à l’un des peuples qui furent annexés au royaume ?...]
+
+[Note 24 : Il est appelé Ḥamî حمى dans la Chronique du Bornou.]
+
+[Note 25 : Cf. Blau, _op. laud._, p. 309-310.]
+
+[Note 26 : Il est appelé Salmama (سلممه) fils de ʿAbdallah Bakrouh (عبد
+الله بكروه) dans la Chronique du Bornou (Blau, _op. laud._, p.
+310-311).]
+
+[Note 27 : Il va sans dire que, en ce qui concerne l’historique du
+Kanem, nous faisons le plus large emploi des renseignements donnés par
+Barth, d’après ses deux chroniques.]
+
+[Note 28 : La Chronique du Bornou nomme Ghâiou ben Lafrad (غايو بن لفرد)
+le prince contre qui il fit la guerre (Blau, _op. laud._, p. 311).]
+
+[Note 29 : Les Sô n’existent plus en tant que peuplade. Ils étaient
+autrefois très puissants et habitaient, au sud du lac, la région
+comprise entre le Chari et la komadougou Ouôbé. Ils furent battus et
+dispersés par les sultans du Bornou.
+
+La tradition indigène les représente comme de vrais géants : à Ngala, où
+se trouvent les tombeaux de 35 rois sô, on montre des vases
+gigantesques, des cruches et des plats, dont se servaient autrefois ces
+indigènes ; le Dr Decorse, au cours d’une excursion en pays sô, a
+ramassé « des débris de poteries énormes, comme on n’en fait plus dans
+le pays ».
+
+Les légendes kanembou ont synthétisé la peuplade sô en la personne d’un
+énorme géant, païen et anthropophage, appelé Kirdi Sôou. Ce géant
+dévorait les Kanembou. Pour débarrasser ses états d’un pareil fléau, le
+sultan Liziramma envoya un de ses esclaves, le vaillant Dalafno, qui
+alla attendre Kirdi Sôou près de l’endroit où le géant avait son
+habitation. La femme de ce dernier était en train de préparer le repas
+avec deux djourabs de mil (420 kilos) : elle avait rempli d’eau cinq
+abreuvoirs de troupeaux (en kanouri : _kélé_) pour faire boire son mari.
+Celui-ci arriva avec quatre éléphants suspendus à un bâton qu’il portait
+sur son épaule gauche. Tout en marchant, il mangeait un cinquième
+éléphant qu’il tenait dans sa main droite. Dalafno tua le géant d’un
+coup de sagaie, qui traversa l’arbre derrière lequel s’était réfugié
+celui-ci. Dans la chevelure de Kirdi Sôou, où de petits oiseaux avaient
+fait leur nid, on trouva une grande quantité d’œufs — de quoi remplir
+deux djourabs ; il fallut quatre chameaux pour transporter la tête chez
+le sultan.
+
+Les Keribina du Bornou sont considérés comme les descendants des anciens
+Sô, et on croit que les Kotoko se mélangèrent fortement à la peuplade
+aujourd’hui disparue. Cf. Barth, _Reisen_, t. II, p. 301.]
+
+[Note 30 : Voir Barth (II, 314), qui fait de Bêri ou Ibrahim, un seul
+personnage, fils de Dounama et de Zeineb de la race de Lekmámma, mais la
+Chronique du Bornou (Blau, _op. laud._, p. 311) fait de Bêr le fils de
+Dounama et de Zineb (fille de Lakmama et d’Ibrahîm le fils de Bêr, et de
+Kakoûdi).]
+
+[Note 31 : Le mot _Babalia_ est probablement formé de _baba Ali_ (notre
+père ʿAli), en souvenir d’ʿAli Gatel Magabirna.]
+
+[Note 32 : Le nom de _Boulala_, ou _Bilala_, vient de ce que l’un des
+premiers chefs de cette tribu s’appelait _Boulal_, ou _Bilal_.]
+
+[Note 33 : Frère et successeur d’Idris ben Nikâle (1353-1376).]
+
+[Note 34 : Cf. Blau (_op. laud._, p. 312-313), qui appelle Malik el
+Djalil le prince boulala qui le tua.]
+
+[Note 35 : Blau (_op. laud._, p. 313). Il mourut à Chêmih qui paraît
+être Ndjimie.]
+
+[Note 36 : Blau (_op. laud._, p. 313) : il fut tué dans une guerre
+contre les Boulala.]
+
+[Note 37 : Blau (_op. laud._, p. 313). Il aurait été tué à Sofyâri
+Ghazroua.]
+
+[Note 38 : Blau (_op. laud._, p. 313), il mourut à Mâghia.]
+
+[Note 39 : Blau (_op. laud._, p. 315). Il mourut à Ghasrakmou. Ce qui
+précède est résumé de Barth, _Reisen_, t. II, p. 306 et suiv.]
+
+[Note 40 : (_Sahara et Soudan_), p. 525. Le suffixe _ri_ sert, en
+kanouri, à indiquer une idée de relation, d’origine : _maïri_, _meïri_,
+royal ; _mandarari_, un habitant du Mandara ; _toubori_, un Toubou.]
+
+[Note 41 : Cf. Yver, article Bornū dans l’_Encyclopédie de l’Islam_, t.
+I, p. 778, col. 2 et les auteurs cités.]
+
+[Note 42 : Remarquons, d’ailleurs, que l’on pourrait expliquer d’une
+façon analogue le mot de _Kanouri_ : les gens de Noé. Il est bien
+évident que l’étymologie de _Kanouri_ par l’arabe _nour_ ou _nar_ et
+celle de Bornou par _berr Nouḥ_ n’ont aucune valeur.]
+
+[Note 43 : Prononcer _Boulalî-yé_, _Ouada-î-yé_, etc.]
+
+[Note 44 : Signalons, en passant, l’opinion suivante : « L’origine du
+nom de _Bornou_, et de son dérivé _Béraouni_, pourrait bien se rattacher
+à l’ancienne dynastie berbère, car ces noms ont une grande affinité avec
+celui de Béranès, qui est la qualification nationale d’une des grandes
+divisions du peuple berber ; et les Berbers eux-mêmes donnent le nom de
+_Béraounis_ aux Tibbous. » (Vivien de Saint-Martin, article _Bornou_).
+
+Un habitant du Bornou est désigné par les Kanembou et les Bornouans sous
+les noms de _Kanôri_ (pl. _Kanôréa_) et _Bornouma_ (pl. _Bornoubou_ —
+d’après Kœlle). L’origine arabe du mot Bornou ne semble pas faire de
+doute. C’est d’ailleurs l’opinion de Nachtigal. L’explorateur se sert
+aussi, à plusieurs reprises, du mot _Beraouni_, pl. _Beraouna_, qui a
+une tournure arabe et doit probablement être employé par des indigènes
+parlant cette langue. Nous n’avons cependant entendu employer par les
+Arabes que les noms cités plus haut (Bernaï, Bornaï). Ajoutons que,
+selon M. René Basset, c’est une erreur de rattacher le mot _Bornou_ à
+_Branes_ : il fait également remarquer que Bornou n’est pas le terme
+indigène.
+
+Signalons enfin l’explication donnée par M. l’officier interprète
+Landeroin (Mission Tilho). « Plusieurs Bornouans nous ont donné
+l’étymologie suivante ; le mot Bornou viendrait de deux mots kénouris :
+_Bouroum_, étendue d’eau ; _nouî_, il est mort, il a disparu. Autrefois,
+ajoutent-ils, une grande partie du Bornou était recouverte par les eaux
+du Tchad. Celui-ci s’étant peu à peu desséché, l’eau ayant disparu, les
+indigènes dirent cette région : _Bouroum nouî_ « l’eau a disparu », et
+par abréviation _Bour nou_, puis Bornou ».]
+
+[Note 45 : Ce que nous venons de dire pour les habitants du Birni
+Gassaro peut se répéter pour les habitants du Birni Ndjimi, et on
+comprend fort bien que le nom de Bornou, qui apparaît pour la première
+fois chez l’historien Ibn Saʿïd, ait pu servir à désigner une partie du
+Kanem.
+
+M. René Basset est d’avis que l’étymologie du mot _Bornou_ par _birni_
+est très vraisemblable.]
+
+[Note 46 : Barth (_Reisen_ t. II, p. 321-325), croit que c’est sous le
+règne d’ʿAli ben Dounama, que Léon l’Africain visita le Soudan. Ce
+voyageur arabe, né à Grenade en 1483, visita le Soudan au début du XVIe
+siècle ; il fut pris par des corsaires chrétiens et amené à Rome en
+1517. Il rapporte que le roi régnant alors au Bornou s’appelait Abran.
+Ce roi « rassembla toute son exercite pour se ruer sur le roi de
+Guangara (Wangara, à l’ouest du Bornou) ; et, ainsi qu’il marchait sur
+les frontières de ce royaume, il fut averti qu’Homar, seigneur de Gaoga,
+s’acheminait à la volte de Borno, qui fut cause de le faire changer de
+chemin et de volonté ».
+
+Abran ou Ibran est une corruption du mot Ibrahim fréquemment employée
+par les Kanembou. Or, comme prince du nom de Ibrahim qui aurait régné
+vers cette époque-là au Bornou, nous ne voyons que Bîri (Ibrahim) ben
+Dounama (1455-1461), de la généalogie bornouane de Nachtigal (?). Celui-
+ci (_Sahara et Soudan_, p. 542), porte ʿAli ben Dounama comme ayant
+régné de 1465 à 1492, et Barth croit que ce prince régna de 1472 à
+1505.]
+
+[Note 47 : Ou Amâmi.]
+
+[Note 48 : Barth, _Reisen_, II, p. 325-336 ; Blau, _op. laud._, p 315.]
+
+[Note 49 : Barth, _Reisen_, II, 331 ; Blau, _op. laud._, p. 316.]
+
+[Note 50 : Barth, _Reisen_, II, p. 341-345 ; Blau, _op. laud._, p, 316.]
+
+[Note 51 : Habitants du Kano.]
+
+[Note 52 : Barth, t. II, p. 341-343 ; Redhouse, _History of Events
+during expeditions against the tribes of Bulala_, p. 48-122.]
+
+[Note 53 : Ce mot est composé de _Dala_ (pour Abdallah) et de _Afno_,
+qui est le nom donné au pays haoussa.]
+
+[Note 54 : Barth (_Reisen_, III, 451) fait toutefois observer qu’aucun
+chef puissant ne résida à Mao qui était cependant une ville
+florissante.]
+
+[Note 55 : Les Gourân désignent les Kanembou sous le nom de Aoussâ.]
+
+[Note 56 : Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, t. II, p. 252-253. Les Toubou
+donnent aux Bornouans le nom de _Agâ_ et aux Dalatoua celui de _Kagâ_.
+Nous ne pouvons pas expliquer ces deux noms d’une manière certaine.
+Cependant le mot toubou _Agâ_ veut dire « dehors ». Peut-être a-t-on
+donné aux Kanori le nom de _Aoussâ agâ_ (les Kanembou du dehors), pour
+les distinguer de ceux qui étaient restés au Kanem, et, par abréviation,
+a-t-on dit tout simplement _Agâ_. Le nom de _Kagâ_ s’explique au moyen
+de _k, ké_ (avec) et du mot _Agâ_ : qui est avec les Agâ, qui a des
+relations ou des liens de parenté avec les Agâ. — Une étymologie
+différente se présente, d’autre part, à l’esprit. Nous savons que des
+Toubou ayant pour ancêtre Kiié, ou Keï, ou Kaï, s’étaient mélangés aux
+Kanembou et appartenaient à la famille royale. On les appelait Kagouâ
+(ou Kagâ ?) Les gens venus du Bornou avec Dalafno appartenaient-ils à
+cette tribu ? Peut-être aussi — mais c’est peu probable — y a-t-il une
+certaine relation entre ces deux noms et celui du premier district
+bornouan qu’occupèrent les princes du Kanem (Kagha).]
+
+[Note 57 : Il avait fait le pèlerinage de la Mekke et son nom complet
+était : El Ḥadj Moḥammed el Amin el Kanemi.]
+
+[Note 58 : Barth, _Reisen_, II, p. 348-351 ; Blau, _op. laud._, p. 317 ;
+Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, t. II, p. 408-409 ; Denham, _Voyages_, t.
+II, p. 299-300 ; Von Oppenheim, _Rabeh und das Tschadseegebiet_, p.
+183-184.]
+
+[Note 59 : Barth, _Reisen_, t. II, p. 351-356 ; Blau, _op. laud._, p.
+317-318 ; Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, II, 409 ; Denham, _Voyages_, t.
+II, p. 301-302 ; d’Escayrac de Lauture, _Mémoire sur le Soudan_, p.
+67-69.]
+
+[Note 60 : D’Escayrac de Lauture, _Mémoire sur le Soudan_, p. 64 ;
+Barth, _Reisen_, t. II, p. 356-357 ; Denham, _Voyages_, t. II, p. 302 ;
+Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, t. II, p. 410-411.]
+
+[Note 61 : Blau, _op. laud._, p. 318 ; Barth, _Reisen_, t. II, p. 361 ;
+Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, t. II, p. 412.]
+
+[Note 62 : Cf. Fouraud, _D’Alger au Congo par le Tchad_, p. 806-812 ;
+Gentil, _La chute de l’empire de Rabah_, 126-132, 150-164, 211-225,
+234-238 ; Decorse et Gaudefroy-Demombynes, _Rabah et les Arabes du
+Chari_, p. 1-16, p. 28-36 ; Von Oppenheim, _Rabeh und das
+Tchadseegebiet_, p. 113-117 ; Lippert, _Râbaḥ_, p. 246-250.]
+
+[Note 63 : Les indigènes l’appellent _Koukaoua_ et _Kikoa_. _Kouka_ est
+le nom que les Kanouri donnent à l’_adansonia digitata_ ; _Koukaoua_,
+_Kikoa_ signifient « la ville aux koukas ».]
+
+[Note 64 : Ngala était à la limite du Bornou et du Baguirmi.]
+
+[Note 65 : Barth, _Reisen_, II, 355-356 ; Denham, _Voyages_, t. II, p.
+301 ; Nachtigal, _Sahara und Sûdan_, t. II, 409-410 ; D’Escayrac de
+Lauture, _Mémoire sur le Soudan_, p. 70-71.]
+
+[Note 66 : Le titre d’_alifa_ resta cependant le plus généralement
+employé. A l’heure actuelle, le chef des Dalatoua du Mao est l’alifa
+Ari, dit Mala (fils de l’ancien alifa Moussa).]
+
+[Note 67 : Le mot _kademoul_ est celui qu’emploient les Arabes Choa pour
+désigner le turban, insigne du commandement. Les Kanembou disent _milma_
+et les Toubou _lodoun_.]
+
+[Note 68 : Sur l’histoire des Oulad Slimân, cf. Barth, _Reisen_, III, p.
+56-61 ; Nachtigal, _Saharâ und Sûdân_, t. II, p. 18-22.]
+
+[Note 69 : En kanembou, le mot _kirdi_ veut dire « païen, infidèle,
+ennemi » ; en toubou, _irdi_, _erdé_, « ennemi ». Pour les Arabes-Choa,
+_kirdi_ est un collectif et le singulier de ce mot est _kirdaï_,
+_kirdaoui_. Pour les Oulad Sliman, au contraire, _kirdi_ est un
+singulier, et le pluriel de ce mot est _kerâda_. En Afrique centrale, le
+mot _kirdi_ est très fréquemment employé pour désigner tous ceux qui ne
+sont pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens. Telle est
+probablement aussi la signification du nom d’ensemble donné à certaines
+tribus païennes du Baḥr el Ghazal, signalées par Schweinfurth (_Au Cœur
+de l’Afrique_, tome II, page 303), qui forment le groupe des _Krédis_
+(leur vrai nom est _Kreich_). Au Ouadaï, les fétichistes du Sud sont
+appelés _Djenakheré_ ; au Darfour, on emploie le mot _Fertit_.
+Signalons, au surplus, d’autres noms également usités : _kafirin_
+(infidèles), _michrikin_ (polythéistes) et _madjous_ (idolâtres). Les
+Chrétiens sont généralement appelés _nesara_. Tous ces noms sont
+arabes.]
+
+[Note 70 : Tribu toubou du Chitati.]
+
+[Note 71 : L’_aguid el baḥr_ était le gouverneur ouadaïen de la région
+du Baḥr el Ghazal.]
+
+[Note 72 : Les Touaregs dissidents, restés avec les Khouân,
+appartiennent principalement aux fractions suivantes : Tamaggaden,
+Mazourak, Abandarhen, Keltemet et Haggaren.]
+
+[Note 73 : Ce combat coûta la vie au lieutenant Pradié. Le nom de cet
+officier fut donné au poste que l’on créa à Bir Alali (Fort Pradié).]
+
+[Note 74 : Les Arabes donnent aux Kanembou le nom de _Hamedj_. Nous
+n’avons pas pu obtenir une explication certaine de ce mot. Il nous a été
+dit que les Arabes désignaient le sel indigène, qui a une couleur gris
+sale, sous le nom de _hamadj_ (synonymes : _atron_, _tchourrourou_). Ce
+nom s’applique surtout, d’ailleurs, aux mares d’eau natronée _hamadj, el
+mé atron_. Les Kanembou auraient été appelés _Hamadj_ (ou Hamedj) à
+cause de leur teint _azreq_ (noir gris).]
+
+[Note 75 : Nous ne nous occuperons que des Kanembou du Kanem. Nous
+laisserons de côté ceux qui passèrent au Bornou à des époques
+relativement récentes et qui sont encore considérés comme Kanembou.]
+
+[Note 76 : De _nguela_ : bon, beau (en toubou, _gâlé_ ; en tar lis,
+_nguela_).]
+
+[Note 77 : Cette différence entre les deux dialectes est très ancienne,
+car Léon l’Africain la signale : il dit qu’une certaine langue « est
+observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont on use en
+Gaoga ». Nous essaierons de démontrer plus loin, que le royaume de Gaoga
+semble s’identifier avec celui du Kanem.]
+
+[Note 78 : Voir, à ce sujet, Barth : _Sammlung und Bearbeitung Central-
+Afrikanischer Vokabularien_, tome I, Einleitung, LXXXIV.]
+
+[Note 79 : _Meskin_ (pl. _mesâkin_) : pauvre, miséreux, malheureux ;
+sujet, vassal.]
+
+[Note 80 : Le _gabaga_ (collectif _gabag_) est une bande de coton, de 6
+à 8 centimètres de largeur en moyenne, qui sert de monnaie dans le pays.
+Suivant la largeur de la bande, on donne de 6 à 12 gabag pour un thaler.
+Les gabag les plus larges sont ceux de Moïto, les plus étroits ceux du
+Baguirmi.]
+
+[Note 81 : Les Baguirmiens appellent _Lis_ ou _Lisi_ l’ensemble des
+tribus suivantes : Boulala, Kouka et Médogo. Leur langue s’appelle _tar
+lis_.]
+
+[Note 82 : Bière de mil, boisson fermentée faite avec le mil.]
+
+[Note 83 : Boisson fermentée faite avec des dattes et certains
+ingrédients.]
+
+[Note 84 : Le bois des sagaies est généralement fait avec la racine d’un
+certain acacia (_sayala_). Ce bois est très souple, et, quand les
+indigènes lancent leur arme, on voit le manche se tordre littéralement
+dans l’air.]
+
+[Note 85 : Les Kouri exécutent le même tam-tam. Nous pûmes le voir à
+Douloumi, dans la région du lac, où nous avions eu à régler un différend
+entre deux chefs kouris, Mousa ould Daouda (des Kalé) et Djibrin (des
+Kerawa), dont les tribus sont divisées par une vieille rivalité. Les
+deux chefs et leurs hommes cherchèrent à montrer qu’ils étaient plus
+vigoureux et plus agiles que ceux de l’autre fraction. Mais Mousa ould
+Daouda vint se plaindre que Djibrin et ses Kerawa envoyaient, en
+dansant, du sable sur les Kalé, assis non loin de là. Et, pour éviter
+toute cause de dispute, le tam-tam dut prendre fin.]
+
+[Note 86 : Le centre des Kankena aurait été primitivement la région de
+Solo.]
+
+[Note 87 : _Koubouri_ semble être une abréviation de la forme bornouane
+_Borkoubou-ri_.]
+
+[Note 88 : Appelés aussi _nâs médelâ_.]
+
+[Note 89 : Remarquons, en passant, que les Boulala du Fitri se donnent à
+eux-mêmes le nom de _Maga_, _Magga_, _Maggué_.]
+
+[Note 90 : Quand l’accouchement a été opéré d’une façon défectueuse
+l’enfant est affligé d’un nombril proéminent (hernie ombilicale). En
+arabe, on donne à cet enfant le nom de _amm tamboul_. On trouve très
+fréquemment ce genre de nombril chez les peuplades fétichistes du Sud,
+où se recrutaient autrefois la plupart des esclaves. _Tambelaï_ veut
+dire « fils d’une femme, _amm tamboul_, fils d’une esclave ».]
+
+[Note 91 : Lafia est le nom de la mère du sultan boulala Kalo.]
+
+[Note 92 : Cf. la préface de Merx à l’édition du _Vocabulary of the
+Tigré language_ de M. von Beurmann, p. 3-4 ; Vivien de S. Martin, _Année
+géographique_ (1863), p. 90-92 ; Nachtigal, _Sahara und Sûdân_, t. II,
+p. 264-265.]
+
+
+
+
+ II
+
+ LES ḤADDAD NICHAB
+
+ * * * * *
+
+
+Les Ḥaddâd nichâb forment une population extrêmement curieuse. Ils sont
+d’abord les seuls, dans la région qui nous occupe, à être armés de
+flèches. De plus, ils sont méprisés de tous les autres indigènes sans
+exception. A ce dernier point de vue d’ailleurs, le nom de _ḥaddâd_ est
+significatif pour qui sait en quelle piètre estime les peuplades de
+l’Afrique centrale tiennent la caste des forgerons[93] : _ḥaddâd_ chez
+les Arabes, _dogoâ_ chez les Kanembou, _azâ_ chez les Toubou, _noégué_
+chez les Boulala, _kabartou_ chez les Ouadaïens, les forgerons sont
+toujours profondément méprisés. Ils sont considérés comme une race
+inférieure et ne se marient qu’entre eux. Par extension, le nom de
+Ḥaddâd a été donné aux indigènes dont le métier était jugé dégradant. Et
+c’est ainsi que, généralement, on divise les Ḥaddâd en trois
+catégories :
+
+1o Les Ḥaddâd forgerons.
+
+Arabe : _ḥaddâd sandala_[94] ; — kanembou : _dogoâ kakéla_[94] ; —
+toubou : _azâ aguildâ_ (_éguillâ_)[94].
+
+Ce sont les Ḥaddâd qui travaillent le fer. Ils ne forment pas un groupe
+spécial, chaque population ayant ses forgerons. Il faut dire cependant
+que, au Kanem, la majeure partie des forgerons est d’origine toubou.
+
+2o Les Ḥaddâd armés de flèches.
+
+Arabe : _ḥaddâd nichâb_[95] ; — kanembou : _dogoâ battara_[95] ; —
+toubou : _azâ battardâ_.
+
+Ce sont les Ḥaddâd qui nous occupent. Au début de l’occupation du Kanem,
+on les appelait « Kanembou de flèche », afin de les distinguer des vrais
+Kanembou, que l’on désignait sous le nom de « Kanembou de lance ». Nous
+avons déjà dit que, quoiqu’ils aient le même physique et parlent la même
+langue, les Kanembou et les Ḥaddâd forment deux populations bien
+différentes.
+
+3o Les Ḥaddâd chassant au filet.
+
+Arabe : _ḥaddâd cherek_[96] ; — kanembou : _dogoâ sésséguéa_[96] ;
+toubou : _azâ séguidâ_[96].
+
+Ce sont les Ḥaddâd chasseurs que l’on trouve un peu partout, au Kanem,
+au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Ouadaï, et qui prennent le gibier dans
+leurs filets. Comme ils habitent avec les Gourân, nous en parlerons à
+propos de ceux-ci.
+
+Les Ḥaddâd armés de flèches, les _siyâd nichâb_, se donnent à eux-mêmes
+le nom de forgerons.
+
+ _ouô dogô_ (forgeron), je suis Haddâd.
+
+ _endi dogoâ_, nous sommes Haddâd.
+
+Nous n’avons jamais entendu employer le mot de _danoâ_, dont parle
+Nachtigal comme synonyme de _ḥaddâd_. Les indigènes que nous avons
+interrogés à ce sujet prétendent ne pas connaître cette appellation. Il
+nous a été dit cependant que les Arabes et les Gourân désignent parfois
+sous le nom de _danâ_ l’ensemble formé par l’arc et les flèches : les
+Arabes diraient alors : _ḥaddâd siyâd danâ_ et les Toubou : _azâ danâ_.
+Nous signalerons également que, en tar lis, les Ḥaddâd sont désignés
+sous le nom de _Noégué_. Dans cette langue, la terminaison _gué_ indique
+le pluriel et est commune à tous les noms de population. Il reste donc
+le radical _noé_, _noa_, qui semble bien être le même mot que _danoa_.
+
+Voici comment les Kanembou expliquent la formation du groupe des Ḥaddâd
+nichâb.
+
+Au temps de la domination des Boulala au Kanem, il y avait, chez un
+Boulala du nom de Abdou Doubouboul, un esclave païen appelé Kaoua.
+Profitant d’une absence de son mari, la maîtresse de maison débaucha
+l’obéissant Kaoua, qui dut certainement être ravi de la nouvelle
+tournure que prenait son métier de captif. Plus tard, un enfant naquit
+de ce commerce illégitime. Chose qui étonna tout le monde, ce rejeton
+supposé de pure race boulala avait tout à fait la physionomie et les
+allures d’un captif. Mais ce qui surprit encore davantage ce fut de le
+voir, plus tard, tisser des _gabag_, écorcher les animaux tués, teindre
+les vêtements, etc. Les Boulala furent stupéfaits de voir le jeune Hanna
+Kouliaï[97] se livrer ainsi à des besognes viles, déshonorantes et
+réservées aux seuls captifs.
+
+Un beau jour, celui-ci exhiba un arc et des flèches de sa fabrication.
+On l’interrogea pour savoir ce qu’était cette chose bizarre qu’il avait
+entre les mains, et il répondit : _da harba hanaï_ (ce sont mes armes).
+Le père, au comble de l’exaspération, reprocha violemment à sa femme
+d’avoir mis au monde un enfant qui n’avait rien de boulala et qui le
+déshonorait aux yeux de tous ses concitoyens. Et il paraît que celle-ci
+calma son mari en lui avouant la faute commise avec Kaoua. Enfin, ce
+Hanna Kouliaï serait un des ancêtres des Ḥaddâd actuels : les fractions
+Bôgara, Regâ, Amadiâ, Darkoâ descendraient de lui.
+
+Voici encore de quelle façon les Kanembou expliquent la formation
+d’autres tribus ḥaddâd.
+
+Lorsque Drisi oueld Amsâ et les Maguemi refoulèrent les Boulala sur
+Mondo, un Boulala prit son enfant et s’enfuit au grand galop de son
+cheval. En arrivant du côté de Dibinentchi, la bête s’abattit pour ne
+plus se relever. Le Boulala, qui était poursuivi, confia le petit garçon
+à un forgeron boulala de Dibinentchi et prit la fuite. Il fut tué,
+paraît-il, par les Maguemi qui le pourchassaient et ceux-ci se mirent à
+la recherche de son fils dans le village de Dibinentchi. Le forgeron à
+qui avait été confié l’enfant lui teignit les mains avec de l’indigo,
+afin de le rendre pareil à ses deux jeunes fils. Lorsque les Maguemi
+entrèrent chez le forgeron, celui-ci leur présenta trois enfants aux
+mains bleues et il déclara ne pas avoir vu celui qu’on cherchait. Les
+Maguemi le crurent et ils cherchèrent vainement ailleurs.
+
+Le petit Boulala ainsi sauvé, Toumâgueri[98], devint Ḥaddâd au même
+titre que les deux fils de son père adoptif, Moloriou et Léguéréa, et
+ils sont, tous les trois, les ancêtres des fractions haddad de même nom.
+
+Que faut-il déduire de toutes ces explications des Kanembou ? Qu’il y a
+du sang boulala chez les Ḥaddâd ? Le fait paraît à peu près certain. Les
+Boulala aussi bien que les Ḥaddâd le reconnaissent et, jadis, Gadaï,
+sultan du Fitri, échangeait des cadeaux avec Milma Tchiloum, le chef des
+Ḥaddâd Bôgara, en disant « qu’ils avaient un même ancêtre, _djidd
+ouaḥed_, جد واحد ». Il faut d’ailleurs remarquer qu’il y a également des
+Nguedjim chez les Ḥaddâd[99]. Peut-être ces Boulala, que l’on trouve à
+l’origine de la population ḥaddâd, ne sont-ils que des captifs de
+Boulala ![100]... Quoi qu’il en soit, ces Boulala ou captifs de Boulala
+se seraient mélangés à des forgerons ou à des captifs plus ou moins
+païens, et telle serait l’origine de la population des _siyâd nichâb_.
+
+Si toutefois l’on voulait admettre que les Kanembou Nguedjim et les
+Ḥaddâd Nguedjim ont eu les mêmes ancêtres que les Boulala Nguidjemi du
+Fitri, on pourrait peut-être s’expliquer le fossé creusé entre les deux
+populations en disant que les Nguedjim alliés aux Kanembou étaient
+devenus des Kanembou, tandis que les Nguedjim alliés aux forgerons et
+aux captifs païens avaient été méprisés à l’égal de ces derniers et
+avaient vite formé une population à part.
+
+Ce ne sont là, évidemment, que des hypothèses, mais il faut bien
+chercher à expliquer la formation au Kanem, avec des éléments du Kanem,
+d’une population nouvelle et méprisée de toutes les autres.
+
+Comment expliquer maintenant que cette population soit armée d’arcs et
+de flèches ?... La question est difficile à résoudre. Les plus proches
+peuplades armées de la sorte habitent le Bornou (Manga[101]) ou des pays
+encore plus éloignés (Haoussa, Pouls). Ce n’est donc pas au Kanem que
+les Ḥaddâd ont pu fréquenter des _siyâd nichâb_. Que faut-il en
+conclure ?... Que l’idée de prendre un arc et des flèches leur a été
+suggérée par des esclaves païens venus des régions du Sud, où se
+trouvent des peuplades ainsi armées ?... Qu’ils ont peut-être pris cette
+habitude en voyant passer des pèlerins se rendant à la Mekke et, pour la
+plupart (Haoussa, Pouls), armés d’arcs et de flèches ?[102] A ce point
+de vue là, on en est réduit aux conjectures.
+
+Remarquons d’ailleurs, en passant, que l’arc des Ḥaddâd est à double
+courbure, tandis que celui des autres peuplades de l’Afrique centrale
+est à courbure simple.
+
+Il ne faut pas oublier que, lorsqu’ils habitaient le Kanem, les Boulala
+parlaient leur langue d’origine, le kanembou, dont ils devaient plus
+tard perdre l’usage au Fitri. Leurs captifs, leurs forgerons parlaient
+évidemment la même langue. Il est donc tout naturel que les Ḥaddâd aient
+toujours parlé le kanembou.
+
+Au point de vue physique — avons-nous dit — les Ḥaddâd ressemblent aux
+Kanembou et il est impossible de distinguer les deux populations. Même
+en supposant qu’elles ne se soient jamais quelque peu mélangées — ce qui
+serait surprenant — il suffira de rappeler que les Boulala avaient à
+l’origine le type kanembou, pour faire comprendre qu’un type analogue a
+dû être celui des indigènes qui ont formé, au début, le noyau du groupe
+ḥaddâd.
+
+Les Ḥaddâd sont armés d’arcs et de flèches. Leur arc, à double courbure,
+a environ 1 mètre de longueur. Il est en bois de nabaq (jujubier
+sauvage). La corde est faite d’un boyau de bœuf : elle touche, non
+tendue, la courbure centrale de l’arc. Les flèches, non empennées, sont
+en roseau et ont environ quarante centimètres de longueur. Elles portent
+une pointe de fer à deux crochets, qui se prolonge par une petite tige,
+assez courte, pénétrant dans le roseau : cette pointe est fixée au fût
+au moyen d’un mastic. Quand la flèche est lancée, le fer seul pénètre ;
+le roseau tombe. La force dont est animée la tête est suffisante pour
+lui faire traverser de part en part une panthère ordinaire : pour les
+animaux plus gros, elle reste dans le corps.
+
+Ces flèches sont empoisonnées. La pointe de fer est revêtue d’un vernis
+noir, brillant quand il est frais, terne et sale quand il est
+ancien[103]. Ce produit s’obtient — paraît-il — en mélangeant les
+graines pilées d’une certaine euphorbe (calotropis procera) à une espèce
+de pâte noire que vendent les Bornouans et en faisant cuire le tout. On
+se sert également du suc d’une très grande euphorbe (euphorbia
+candelabrum ?), dont le nom kanembou est _gourourou_. Un animal meurt
+généralement quelques heures après avoir reçu une flèche. La mort est
+plus ou moins rapide suivant le degré de fraîcheur du poison. La portée
+de la flèche est de 120 à 130 mètres au maximum.
+
+Les Ḥaddâd ont des carquois cylindriques en bois recouvert de peau.
+Quand ils chassent, ils mettent les flèches dans un petit sac en cuir,
+appelé _battara_. Le fer est placé à l’intérieur et une partie du roseau
+dépasse le bord supérieur du sac. Il est ainsi très facile de prendre
+une flèche et de la lancer. On dit couramment dans le pays : « Quand tu
+galopes derrière un Ḥaddâd qui fuit, tu ne risques rien si la battara
+ballotte derrière son dos. Mais, si le Ḥaddâd tient solidement la
+battara avec son bras gauche, il faut te méfier et prendre le côté
+droit ».
+
+Les Ḥaddâd furent mêlés à toutes les luttes du Kanem. Nous avons déjà vu
+que leurs flèches avaient toujours fait peur aux Oulâd Slimân[104].
+Quand il y avait lutte, les Ḥaddâd se cachaient parmi les arbres et
+décochaient ensuite une nuée de flèches à leurs ennemis : afin de
+pouvoir tirer plus vite, ils prenaient entre leurs dents une certaine
+quantité de dards. Cela leur donnait une supériorité incontestable sur
+les indigènes armés de lances et de sagaies. Aussi, jadis, les Ḥaddâd en
+profitaient-ils pour aller piller les Kreda du Baḥr el Ghazal, les Kouka
+de Ngourra et les Arabes Dagana, Khozam et Êssela.
+
+Les Ḥaddâd sont de grands chasseurs. Ils chassent surtout pendant la
+saison sèche, alors que, par suite de la rareté de l’eau, les bêtes
+sauvages se tiennent à proximité des mares ou des lagunes. La viande de
+chasse, les peaux, les dépouilles d’autruche et l’ivoire sont, pour
+cette peuplade, une source de revenus.
+
+Quand le Ḥaddâd aperçoit la bête qu’il veut tuer, il se place sous le
+vent et s’approche d’elle, en se dissimulant de son mieux. Arrivé à
+bonne portée, il décoche sa flèche. Il se tient ensuite soigneusement
+caché derrière son buisson et ne bouge plus, si la bête est dangereuse.
+Celle-ci partie, il n’a plus qu’à attendre quelques heures. Quand il
+juge que le poison a dû faire son effet, il suit la trace de l’animal
+blessé et le retrouve mort[105]. Les Ḥaddâd sont d’ailleurs si habiles
+que les accidents de chasse sont très rares.
+
+Nous allons donner quelques renseignements sur les principaux animaux
+chassés par les Ḥaddâd. Les animaux seront désignés par leur nom en
+arabe.
+
+Nous verrons tout d’abord, et par ordre de grandeur, les différentes
+variétés d’antilopes du pays.
+
+_Am teguedem_. — C’est l’antilope-cochon, de petite taille et de couleur
+gris-foncé. On la trouve dans la région au sud de la ligne Batah-Aouni-
+Kanem, principalement sur les bords du Chari[106].
+
+_R’ezâl_ غزال : gazelle. — Il y a plusieurs espèces de gazelle dans le
+pays. On trouve cette antilope partout : au fur et à mesure qu’on
+remonte vers le nord, sa taille devient plus petite et la couleur de sa
+robe plus claire.
+
+_’Ariel_ : antilope mohor, biche robert. — Légèrement plus grande que la
+gazelle ordinaire (gazella dorcas). Son corps est blanc et fauve. Elle
+habite les régions au nord de la ligne Batah-Aouni-Dagana : nous en
+avons vu cependant un troupeau au Médogo. Cette antilope peut se passer
+d’eau. A l’hivernage, elle remonte vers le nord.
+
+_Bouniakoro_ ou _biniakoro_[107] (baguirmien) : variété de guib. — A le
+poil assez long, roux et parsemé de petites taches blanches. On trouve
+cette antilope au Baguirmi et vers le Sud, principalement le long du
+Chari.
+
+_Ḥamraya_ (حمريا). — Plus grande que la précédente. Son poil est roux.
+Les cornes du mâle sont à courbure brisée, comme celles de l’antilope
+bubale. Pendant la saison sèche, on trouve parfois la gazelle dans des
+endroits où il n’y a pas d’eau. L’antilope-ḥamraya, elle, vit
+exclusivement sur les bords du lac, du Chari ou des lagunes.
+
+_Hamrasèd_. — De même taille et de même couleur que la précédente. La
+forme des cornes est différente : au lieu d’être recourbées en arrière,
+elles se recourbent latéralement vers l’intérieur, comme pour se
+rejoindre. Vit dans les mêmes régions que l’antilope-ḥamraya.
+
+_Têtel_ : c’est le nom donné aux bubalinés (bubalis et damaliscus). —
+Les bubalinés sont de grandes antilopes, à la face étroite et très
+allongée. Les yeux sont placés à la racine des cornes. Le train de
+derrière est très bas. Les cornes de l’antilope bubale (bubalis) sont à
+courbure brisée ; sa livrée est fauve. On trouve cette antilope dans les
+pays du sud, principalement le long du Chari.
+
+Le damaliscus abonde dans la région qui s’étend au nord du Baguirmi.
+Cette antilope a des cornes de la même forme que celles de l’abouhurf :
+sa livrée a une couleur brun-chocolat, avec de grandes plaques noires.
+Pendant la saison sèche, on ne trouve cette antilope que dans les
+endroits où il y a de l’eau (lagunes Ebé, Fitri, etc). Elle vit
+généralement en bandes nombreuses, mais aussi par couples et même
+isolée. A l’hivernage, elle remonte vers le nord (au nord du Kanem, chez
+les Oulad Rachid et au Mourtcha), où elle trouve alors de nombreuses
+mares au milieu des grandes étendues sablonneuses.
+
+_Ketenbour_. — Antilope au long poil gris. Le mâle a de grandes cornes
+tirebouchonnées. Ne vit que dans les endroits où il y a de l’eau,
+principalement le long du Chari. Le ketenbour ressemble quelque peu à
+l’antilope-coudou, qui a également des cornes enroulées en vrilles. Mais
+celle-ci a des rayures sur sa robe, tandis que la livrée du ketenbour
+est uniformément grise.
+
+_Ouaḥch_[108] : oryx leucoryx, antilope à sabre. — Grande antilope,
+lourde et puissante. A de longues cornes droites, rondes et très
+effilées[109]. Les captifs adaptent ces cornes à un bois de sagaie et
+s’en servent comme arme. La livrée de l’oryx est claire, jaunâtre en
+dessus, blanche en dessous, avec des marques noires au chanfrein et aux
+oreilles[110]. La peau, très épaisse, sert à faire des sandales et des
+boucliers. Cette antilope habite les régions désertiques au nord du
+Mourtcha et du Kanem.
+
+_Abou addas_ : antilope addax. — Antilope voisine de la précédente. Elle
+possède de grandes cornes annelées, en spirale, et a sur le museau une
+bande transversale blanche. Elle habite les mêmes régions que l’oryx.
+
+_Abouhurf_ : variété de kob. — La plus grande de toutes les antilopes de
+la région. Elle est comme un bœuf de taille moyenne. Son pelage est
+gris-roux sur le dos et blanc sous le ventre. Elle a une crinière
+roussâtre depuis la nuque jusqu’au milieu du dos et depuis la gorge
+jusqu’à la poitrine. La tête, petite par rapport au reste du corps, est
+noire et blanche. Les cornes sont comme celles du damaliscus ou, encore
+mieux, comme celles de l’egocère : grandes, annelées et recourbées vers
+l’arrière. Cette antilope ne vit que dans les endroits où il y a de
+l’eau et, pendant l’hivernage, se tient de préférence dans les régions
+inondées[111]. Sa peau, très épaisse, sert à faire des sandales.
+
+Passons maintenant aux animaux autres que les antilopes.
+
+_Girafe_ (zeraf, زراف). — On la trouve partout. Elle vit généralement
+par petites troupes. La girafe est chassée à courre par les Kreda et les
+Arabes. Il faut pour cela d’excellents chevaux : le plus grand éloge que
+les indigènes puissent faire d’un cheval c’est de dire qu’il sert à
+chasser la girafe.
+
+La girafe disparaît peu à peu, à cause des facilités toutes spéciales
+qu’offre la chasse de cet animal. Il arrive parfois que des chasseurs —
+peu dignes de ce nom — abattent successivement la presque totalité des
+têtes d’un troupeau, parce que les girafes, affolées, ne savent pas
+s’enfuir. Aussi, dans le Soudan égyptien, la chasse à la girafe est-elle
+formellement interdite. Une réglementation analogue devrait exister dans
+le territoire du Tchad, si l’on veut éviter la disparition prochaine de
+certaines espèces.
+
+La peau de la girafe sert à faire des sandales.
+
+_Autruche_ (na’âm, نعام). — Les Ḥaddâd chassent principalement
+l’autruche, qu’on trouve en assez grande quantité dans le cercle de
+Fort-Lamy, le Baguirmi septentrional, le Kanem, le Baḥr el Ghazal et au
+nord de la Batah.
+
+Comme l’autruche a besoin de beaucoup d’eau, le Ḥaddâd s’embusque près
+de l’endroit où elle a coutume de venir s’abreuver. Il y construit
+quelquefois une petite hutte, dans laquelle il se dissimule. Le chasseur
+peut également se poster près de l’emplacement d’un nid et y attendre le
+retour des autruches. Parfois même se contente-t-il de planter
+verticalement une flèche dans le sable du nid, en ayant soin de ne
+laisser dépasser que le fer : le mâle se blesse en se couchant sur les
+œufs et meurt quelques heures après.
+
+L’autruche est également chassée à courre. Après une poursuite de moins
+de deux heures, le mâle adulte est épuisé et s’abat. On l’assomme alors
+d’un coup de bâton sur la tête ou sur le cou. Dans certaines régions, on
+capture cet oiseau au lacet.
+
+De petits troupeaux d’autruches domestiques existent dans les villages
+arabes de la rive droite du Chari (chez les Beni Sêd, Hammadiyé, Assâlé,
+etc.) : il est très curieux de voir les indigènes conduire ces animaux
+exactement comme on fait en France pour les troupeaux d’oies. Lors du
+recensement de 1909, le cercle de Fort-Lamy accusait un total de trois
+cent soixante-quatorze autruches. On en trouve également quelques-unes
+chez les Arabes du nord du Baguirmi et chez les Oulâd Mousa ; mais, dans
+ces régions, l’élevage ne se fait point d’une façon systématique : les
+indigènes ont eu l’occasion de capturer quelques petites autruches dans
+la brousse et, comme on n’a pas à se préoccuper de la nourriture de ces
+animaux, ils les ont laissés grandir dans le village.
+
+Le mâle devient rouge écarlate à l’époque du rut. Il peut alors être
+dangereux, car il attaque l’homme avec ses pattes. La chasse de
+l’autruche ne présente aucun danger. Nous avons cependant entendu
+raconter l’histoire suivante : Un Ḥaddâd avait tué une autruche femelle
+à côté de son nid. Il était en train de prendre la dépouille, quand le
+mâle survint et tua le chasseur à coups de patte. Il paraît que, chaque
+fois que l’autruche se levait de l’endroit où elle couvait les œufs,
+elle recommençait à taper avec furie sur le cadavre, qui fut trouvé dans
+un état lamentable.
+
+Lors de notre séjour au Tchad, une dépouille d’autruche mâle se vendait
+de 5 à 6 thalers (15 à 18 fr.) sur les marchés du Dagana. Les indigènes
+disaient d’ailleurs que le prix de vente des plumes avait beaucoup
+baissé et que la dépouille d’autruche mâle valait jadis une vache (12
+thalers en moyenne, soit 36 fr.)[112].
+
+Le lieutenant-colonel Moll, qui a fait une intéressante étude sur
+l’exploitation de l’autruche dans la région du Tchad, écrivait en 1909 :
+« Les plumes noires valent à Fort-Lamy 9 fr. (3 thalers) le « retel »
+(livre bornouane pesant environ 400 gr.), les plumes grisâtres et
+blanches 4 fr. 50 à 6 fr. (1 thaler 1/2 à 2 thalers) seulement[113] ».
+Il était persuadé, à juste titre, que l’élevage de l’autruche pouvait
+être une source sérieuse de revenus pour le pays et qu’il fallait
+« interdire sévèrement la chasse à l’autruche sauvage, de façon à
+maintenir le nombre des reproducteurs, les indigènes ne sachant pas
+actuellement obtenir la reproduction en captivité ». Nous ajouterons
+même qu’il faudrait également empêcher les indigènes de ramasser les
+œufs trouvés dans la brousse, pour les manger, faire des calebasses à
+boire avec la coquille ou tout autre chose étrangère à la reproduction
+de l’espèce. On ne saurait croire la quantité considérable d’œufs
+d’autruche, qui sont détruits chaque année par les habitants du pays —
+indépendamment, bien entendu, des méfaits imputables aux bêtes sauvages.
+
+Avant la suppression de tout commerce avec le Ouadaï (1907), les
+Djellaba achetaient les plumes d’autruche et l’ivoire des Ḥaddâd, pour
+aller revendre le tout aux caravanes de Tripolitains qui venaient à
+Abéché.
+
+_Phacochère_ (ḥallouf, حلوف). — On le trouve partout. Sa chair n’est
+mangée que par les fétichistes et les musulmans médiocres.
+
+_Lion_ (doud, bach). — A crinière courte. On le trouve partout, même
+dans les pays désertiques. Il abonde dans certaines régions : le long du
+Chari, au Fitri, sur les bords de la Batah, etc. On l’entend souvent
+rugir à la tombée du jour, la nuit et même le matin.
+
+_Panthère_ (nemer, noumer, نمر)[114]. — Comme le gibier est abondant
+dans la région du Tchad, la panthère n’a pas la férocité de celle de
+l’Algérie ou du Congo. Dans ce dernier pays, la panthère est très
+dangereuse. Ainsi, à Bétou[115], elle venait tous les soirs rôder dans
+le village indigène. Le jour de notre passage dans ce poste, elle enleva
+un boy, qu’on retrouva le lendemain matin avec seulement le haut du
+crâne dévoré. Plus tard, dans la Côte-d’Ivoire, nous avons également
+constaté que la panthère du pays était singulièrement audacieuse : l’un
+de ces animaux vint, en plein jour, égorger une chèvre à côté du poste
+établi au pied de la montagne des Ngbans ; chez les Memlés, la panthère
+franchit, à plusieurs reprises, la clôture en planches qui protégeait
+les divers groupes de cases, pour enlever des moutons attachés à
+l’intérieur des habitations. La panthère du Tchad attaque rarement
+l’homme. Nous citerons toutefois l’exemple de deux indigènes, suivant
+tranquillement un sentier, qui furent attaqués par une panthère. Comme
+ils étaient armés, ils purent la tuer, après avoir été mis cependant en
+fâcheux état. De pareils exemples sont très rares.
+
+_Guépard_ (semoua[116]). — Un peu plus petit que la panthère. La robe
+est tachetée de noir sur fauve clair. Les ongles ne sont pas
+rétractiles. Le mâle a une crinière et la face entourée d’une auréole de
+longs poils. Cet animal n’est pas dangereux. Isolé, il s’attaque parfois
+aux troupeaux de moutons. Mais les guépards chassent surtout par bandes.
+Nous avons eu l’occasion de voir, par exemple, une antilope bubale ainsi
+chassée venir s’abattre à côté du chemin que nous suivions. Les guépards
+prirent la fuite à notre approche, et les Arabes qui étaient avec nous
+ne manquèrent pas de s’écrier : _Allah djâb lénâ el leḥam !_[117] Les
+indigènes racontent des histoires invraisemblables sur l’audace de ces
+bandes de guépards, qui iraient jusqu’à attaquer le lion[118]. Le
+guépard se laisse très facilement apprivoiser. L’ancien sultan de Zinder
+en avait cinq ou six qui lui servaient à chasser la gazelle, le lièvre
+et la pintade.
+
+_Chat-tigre_ (guétté nemouriyé)[119]. — Nous n’en avons vu que pendant
+la nuit, à Massakory, où l’un de ces animaux venait presque tous les
+soirs visiter le poulailler.
+
+_Hyène_ (marfeïn). — La hyène est très audacieuse. Elle enlève des
+moutons et même des chiens dans les villages, et elle pénètre dans les
+postes, où elle vient rôder autour des cuisines. Les indigènes nous ont
+raconté des histoires de hyènes venant enlever, pendant la nuit, des
+femmes et des enfants. Nous avouerons d’ailleurs que, par suite des
+précisions apportées à leurs récits, nous avons été obligé de leur
+accorder une certaine créance.
+
+_Chacal_ (bachoum). — Ne s’attaque guère qu’aux poulaillers.
+
+_Eléphant_ (fil, فيل). — L’éléphant se fait de plus en plus rare dans la
+région du lac, où Barth et Nachtigal avaient signalé de grands troupeaux
+et de nombreuses pistes de ces animaux. A l’heure actuelle, il n’y en a
+plus guère. Ceux qui restent se réfugient dans des marécages aux grandes
+herbes, et il est dangereux de les y poursuivre. On en trouve encore
+quelques-uns, paraît-il, au nord-ouest du lac, dans la région de
+Nguigmi, et certains petits troupeaux circulent dans le pays des Kreda
+et des Kecherda. Les éléphants sont beaucoup plus nombreux dans les pays
+marécageux du Sud : au Baguirmi, le long du Chari, dans la région du
+Baḥr Salamat, etc.
+
+Pour la chasse à l’éléphant, les Ḥaddâd ont une lance spéciale, un peu
+lourde et au fer empoisonné. L’un d’entre eux est posté sur un arbre et,
+quand les éléphants sont rabattus de son côté, il plante sa lance dans
+le corps de l’un de ces animaux. On dit aussi qu’un cavalier se fait
+poursuivre par un vieux mâle et qu’il force la bête à passer au pied de
+l’arbre, où se tient le Ḥaddâd armé de la lance. Les autres indigènes
+creusent des fosses sur les pistes suivies par les éléphants[120]. Ils
+peuvent aussi chasser l’éléphant à cheval. Un cavalier poursuit alors la
+bête et lui fait, avec une grosse lance, une large blessure à la cuisse
+ou à la jonction des deux cuisses. Il ne reste plus ensuite qu’à prendre
+la trace de l’animal et à l’achever de loin, à coups de sagaie.
+
+_Rhinoceros_ (abouguern, ابو قرن). — N’a pas la peau renforcée par des
+boucliers, comme les deux espèces vivant en Asie et à Java. Dans la
+préface du _Voyage au Ouadaï_ du cheïkh Moḥammed el Tounsi, Jomard
+cherche à distinguer l’_abouguern_ — qu’il appelle _unicorne_ et
+_monoceros_ — du _kerkedân_[121]-, auquel il donne le nom de
+« rhinocéros ordinaire à deux cornes ». Il cite, à l’appui de sa thèse,
+un certain nombre d’opinions de savants et d’observations faites par
+divers voyageurs, et il remonte même jusqu’au monoceros de Pline et au
+réem de la Bible. En réalité, l’abouguern appartient au groupe des
+rhinocéros à deux cornes. Il existe une espèce particulière d’abouguern,
+dont la grande corne, très effilée, atteint 60 et même 80 centimètres.
+Cette corne diffère par l’aspect de celle du rhinocéros ordinaire, qui
+est courte et grosse : sa structure intime semble, d’ailleurs, être
+également différente. Jomard croit que l’abouguern a la corne sur le
+front, entre les deux yeux. C’est une erreur : la grande corne est
+placée bien au-dessous des yeux. Le rhinocéros, qui se tient de
+préférence dans les endroits marécageux, a presque toujours le corps
+recouvert de grandes plaques de boue desséchée. On peut distinguer deux
+nuances dans la couleur de la peau : les uns sont d’un gris blanchâtre
+et les autres d’un gris beaucoup plus foncé.
+
+Le rhinocéros est bien l’animal le plus stupide qui se puisse imaginer :
+ses accès de furie idiote le rendent d’ailleurs éminemment dangereux,
+dans les endroits de grandes herbes ou de fourrés. Quand on rencontre un
+rhinocéros dans la brousse, il fait généralement comme toutes les bêtes
+sauvages : il s’enfuit. Il n’est pas rare cependant d’être chargé par un
+abouguern dont on ne soupçonne même pas la présence. Nous pourrions
+citer de nombreux exemples : une pauvre femme se rendant au marché fut
+renversée par un rhinocéros qui, heureusement pour elle, s’acharna sur
+son panier ; des indigènes, qui suivaient un sentier, se virent
+assaillis de la même façon et l’un d’entre eux fut rejoint dans sa fuite
+et cloué à un arbre par un coup de corne ; une compagnie, en train
+d’exécuter un tir, vit également un de ces animaux foncer sur elle ; un
+Arabe conduisant un bœuf fut chargé par un rhinocéros, qui éventra le
+bœuf ; dans les pays où ils abondent, des rhinocéros ont parfois fait
+irruption dans les villages, tuant et blessant un certain nombre de
+personnes, etc. ; enfin — pour citer un exemple personnel — nous fûmes
+chargé un jour, sur les bords du Chari, par un rhinocéros que nous
+n’avions pas vu : il se précipita vers nous, d’un bouquet de grands
+roseaux qui se trouvait à 200 mètres, en poussant au début une espèce de
+mugissement, et il continua sa course avec un grognement bizarre et en
+soufflant bruyamment. C’est pourquoi le rhinocéros est fort redouté des
+indigènes. Il est en effet dangereux dans les endroits très fourrés,
+quand l’herbe atteint une grande hauteur, ou quand les plantes rampantes
+obligent le chasseur à lever la jambe très haut : c’est surtout là qu’il
+se tient, d’ailleurs. En terrain découvert, on n’a rien à craindre de
+cet animal, car il file toujours droit devant lui.
+
+Langsdorf porte un jugement peu favorable. « Le rhinocéros, dit-il, a
+mauvais renom. Seul de tous les animaux de la brousse, il charge l’homme
+à vue ou sitôt éventé ; mais, en terrain découvert, sa vue trop basse et
+sa stupidité invétérée en font un adversaire relativement peu
+redoutable. Les caravanes ont surtout à souffrir de ses attaques. Qu’un
+rhinocéros, errant au hasard, vienne à croiser une piste où l’une
+d’elles a passé, son odorat très fin aussitôt la décèle. A l’instant il
+voit rouge. Dans un transport aveugle, il s’enfourne dans la piste et
+arrive en trombe sur les hommes affolés. Les charges sont jetées à
+droite et à gauche, au hasard, et les porteurs se dispersent en tous
+sens. Parfois la bête s’acharne sur les caisses et les réduit en miettes
+avant d’assouvir sa rage. Pourtant, il est rare qu’elle revienne sur ses
+pas ; c’est une avalanche qui passe et continue sa course
+dévastatrice[122]. »
+
+Selon nous Langsdorf a tort de croire que cet animal charge toujours
+l’homme. Il nous est arrivé plusieurs fois, à la chasse, de tomber nez à
+nez avec un rhinocéros, qui, entendant remuer les grandes herbes, nous
+avait tranquillement attendu. Cet animal n’est vraiment dangereux que
+lorsqu’on traverse des endroits fourrés ou quand on s’engage dans les
+hautes herbes d’une région marécageuse.
+
+La corne du rhinocéros sert à faire des manches de couteau et des objets
+de parure. Il paraît que les caravanes de Tripolitains achètent
+volontiers les cornes qu’on leur présente. En tout cas, les Djellaba,
+leurs pourvoyeurs, recueillaient toutes celles qu’ils pouvaient trouver
+dans le pays. Peut-être cette marchandise est-elle expédiée en Extrême-
+Orient, où la corne du rhinocéros est considérée comme aphrodisiaque et
+se vend très cher.
+
+Le rhinocéros est répandu un peu partout. Il aime surtout les pays
+marécageux : c’est pourquoi il abonde le long du Chari et au Baguirmi.
+On le trouve également sur les bords du lac, dans la vallée de la Batah
+et jusque chez les Kecherda. Les indigènes le chassent à cheval et le
+tuent à coups de sagaie[123].
+
+_Buffle_ (djamous, جاموس). — Extrêmement dangereux. Nous pourrions citer
+de nombreux exemples de chasseurs qui, chargés par un ou plusieurs
+buffles, furent obligés de se réfugier sur un arbre. Cet animal habite
+surtout les régions marécageuses du Baguirmi et des bords du Chari.
+Partout où il existe, au Congo, au Tchad, comme en Côte-d’Ivoire et dans
+l’Ouganda, le buffle est fort redouté des indigènes. Le troupeau tout
+entier fonce parfois sur le chasseur. Il est très dangereux, au surplus,
+de poursuivre un buffle blessé : cet animal se dissimule dans les
+roseaux ou dans les hautes herbes, et malheur à l’imprudent qui passe à
+côté de son repaire. Nous ajouterons, à ce propos, qu’une grande
+antilope du genre kob, habitant la forêt de la Côte-d’Ivoire, procède
+d’une façon analogue : des chasseurs indigènes sont quelquefois éventrés
+par cette bête — alors qu’un pareil accident est extrêmement rare dans
+les pays du Tchad.
+
+ * * * * *
+
+
+ _LES TRIBUS ḤADDAD_
+
+
+Presque toutes les tribus ḥaddâd portent le même nom que des fractions
+kanembou. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant, car ces Ḥaddâd ont pris
+le nom de la tribu kanembou avec laquelle ils vivaient et dont ils
+dépendaient. Au lieu de dire _Ḥaddâd des Kankou_, par exemple, on a dit
+tout simplement _Ḥaddâd Kankou_. Les fractions kanembou et Ḥaddâd de
+même nom habitent généralement la même région : les Kankou à Ngouri et à
+Mondo ; les Nguedjém et les Toumagueri à Dibinentchi, etc.
+
+Voici la liste des tribus ḥaddâd :
+
+Bôgara, à Dibinentchi et au Dagana ;
+
+Regâ et Amadiâ, à Dibinentchi ;
+
+Darkoâ, à Ngouri et Mondo.
+
+Toumâgueri, Molérou (Moloriou, Malero), Léguéréa, Nguedjim, Koufri, Keï,
+à Dibinentchi.
+
+Déberi, Kaoua, Danka, Maguegnâ, Ngourodembaro, Brago, Kankou, à Ngouri
+et Mondo.
+
+Bari Tchiloumbou, Magueï (Maguemi), Aïrou (Adjirou), Adjembô, à Ngouri.
+
+Une fraction des Ḥaddâd, les Mallem Massarou[124], qui prétendent être
+d’origine toubou, sont des fagara (marabouts). Au Kanem, les forgerons
+sont généralement des forgerons de Toubou (ar. : Ḥaddâd gourân ; kan. :
+Dogoâ touôbé). Ils sont, pour la plupart, originaires du Chitati et
+possèdent, comme armes, la lance et la sagaie. Il n’y a que les
+forgerons d’une seule fraction — non toubou d’ailleurs — qui possèdent
+un arc et des flèches : ce sont les _Ḥaddâd Kogoulourou_.
+
+Signalons également les _Ḥaddâd gotôn_, qui tissent des gabag et ne se
+rattachent pas au groupe des Siyâd nichâb : on en trouve au Chitati.
+
+Enfin, il y a aussi des Ḥaddâd chez les Boudouma. « A côté des
+Boudoumas, et dans leurs villages, se trouvent des _Dougous_ ou
+_Ḥaddâdi_, méprisés, en demi-captivité ; ils sont exploités par les
+chefs des villages boudoumas où ils exercent les métiers de forgerons,
+pêcheurs et tisserands. C’est parmi leurs femmes que l’on trouve les
+matrones. Ces Ḥaddâdi ont conservé le teint clair et se rapprochent
+beaucoup plus du type Foulbé que les Boudoumas. Ces derniers, d’après
+leurs coutumes, ne doivent jamais prendre comme captif un Foulbé[125]. »
+Ces Ḥaddâd ont donc une origine tout à fait particulière et se
+rattacheraient plus ou moins aux Pouls ou aux captifs de Pouls. Nous
+avons déjà vu que, d’après la tradition, les Pouls furent les premiers
+occupants du Kanem et du Chitati, et qu’ils partirent ensuite vers
+l’Ouest.
+
+Nous savons ce qui distingue les Kanembou des Ḥaddâd. Il nous reste
+maintenant à parler de la danse de ces derniers.
+
+Les Kanembou et les Ḥaddâd possèdent les trois instruments suivants :
+
+Le tam-tam ordinaire (ganga, gangaya), cylindre étroit et allongé, dont
+chaque fond est une peau tendue et qui ressemble au tambourin
+provençal[126]. Il peut se suspendre au cou au moyen d’une courroie et
+est alors placé devant le corps soit horizontalement, soit
+verticalement.
+
+Un tambour plus petit, dont la forme conique et légèrement arrondie ne
+comporte qu’un seul fond ; il se suspend également au cou et on frappe
+dessus avec deux baguettes ; enfin un tambour de même forme que le
+précédent, mais beaucoup plus grand, la _noungara_ des Arabes.
+
+Les Ḥaddâd ont, de plus, un instrument qui leur est particulier
+(_bala_). Il se compose de deux cylindres, plus étroits que la ganga,
+accolés ensemble. Le bala rend un son métallique.
+
+Dans les danses ḥaddâd, les femmes tournent autour de l’instrument et
+avancent en faisant de petits sauts et en agitant leur vêtement : les
+hommes forment le cercle extérieur et tournent en levant chacune de
+leurs jambes, successivement et très haut, et en agitant leur boubou.
+Quand un jeune homme veut faire une déclaration à une danseuse, il
+s’avance vers elle, le corps plié en deux, le buste presque horizontal,
+en poussant un petit sifflement rythmé : la jeune fille danse alors sur
+place.
+
+Enfin les Ḥaddâd font aussi leur tam-tam en armes. Ils tournent autour
+de l’instrument et, tout en se balançant en cadence, bandent leur arc en
+le dirigeant vers le ciel.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 93 : _Ḥaddad_ حداد, en arabe, veut dire « forgeron ». Le pluriel
+est _ḥaddadin_ حدادين « forgerons ». Cependant, pour désigner la tribu,
+le singulier est _ḥaddâdi_ حدادي et le collectif _ḥaddâd_.
+
+En arabe régulier, _nochchāb_ نُشّاب, _nochchābat_ نشَّابة (nom d’unité)
+sert à désigner une flèche de bois ; _nachchāb_ نَشَّاب désigne un
+fabricant de flèches de bois. _Ḥaddâd nichāb_ signifie donc : les
+forgerons armés de flèches, les forgerons de flèche.]
+
+[Note 94 : _Sandala_ (ar. سندان), _kakéla_, _agueli_, enclume.]
+
+[Note 95 : _Nichâb_, flèches ; _battara_, étui à flèches.]
+
+[Note 96 : _Cherek_ شرك, _sésséguéa_, _ségui_, filet de chasse.]
+
+[Note 97 : _Kouliaï_ veut dire « fils de Koulia ». Ce dernier nom devait
+être probablement celui de la femme boulala.]
+
+[Note 98 : Nous savons que les Tomâghera sont d’origine toubou
+(Nachtigal, _Sahara und Sudan_, II, p. 337-338). Notons, en passant,
+qu’il semble résulter de tout ceci l’existence de certains liens de
+parenté entre Boulala et Toubou. Nous avons déjà signalé le fait et nous
+aurons l’occasion d’en reparler.]
+
+[Note 99 : On pourra objecter, il est vrai, que beaucoup de noms de
+fractions sont communs aux Kanembou et aux Ḥaddâd. Comme nous le dirons
+plus loin, il est fort probable que les Ḥaddâd ont tout bonnement pris
+les noms des tribus kanembou avec lesquelles ils vivaient.]
+
+[Note 100 : Rappelons, à ce sujet, ce que nous avons déjà dit de
+l’origine esclave attribuée aux Kanembou Nguedjim du Kanem.]
+
+[Note 101 : Signalons, à ce sujet, les renseignements donnés par
+Nachtigal sur les Manga, peuplade habitant la région du Bornou située au
+nord de la haute komadougou Yôoubé. « C’est une race vigoureuse d’assez
+haute taille, mais lourde, vilaine de traits, qui n’a pour tout vêtement
+qu’un tablier de peau, et porte, en sus de l’arc, une petite hache de
+combat à l’épaule. Ce genre d’armement, joint à sa façon d’enclore ses
+bourgades de fourrés protecteurs, ainsi qu’à l’habitude des femmes de se
+voiler le visage à la mode toubou, donnerait à penser que les Manga du
+Bornou pourraient être un rameau détaché de ces Danoa, qui semblent
+avoir peuplé originairement le district kânemois du Manga ; mais, d’un
+autre côté, la similitude de noms peut fort bien être ici toute
+fortuite, l’identité des Danoa avec les Manga est d’ailleurs loin d’être
+démontrée, et une tribu aussi nombreuse n’aurait guère pu émigrer du
+Kânem au Bornou sans qu’il en fût fait mention par les chroniques ou la
+tradition. » (_Sahara und Sudan_, II, 430.)
+
+Nous avons eu l’occasion d’interroger des indigènes qui connaissaient
+très bien les Manga et les Ḥaddâd. Il n’y a, paraît-il, aucune
+ressemblance entre les deux populations. Les mœurs ne sont pas les
+mêmes. Les détails de l’armement diffèrent : la hache de combat n’existe
+pas chez les Ḥaddâd ; l’arc est à simple courbure chez les Manga et
+leurs flèches ne sont pas comme celles des Ḥaddâd. Ils n’ont pas non
+plus le sac en cuir (_battara_) et l’étui à flèches de ceux-ci. Enfin —
+et c’est là la meilleure raison — les Ḥaddâd n’ont jamais entendu parler
+d’une parenté quelconque avec les Manga.]
+
+[Note 102 : Des caravanes de pèlerins musulmans, se rendant à la Mekke,
+traversent fréquemment la région du Tchad. Ces indigènes sont
+quelquefois des Soudanais ou même des Sénégalais, mais le plus souvent
+des Haoussa et des Pouls de la Nigéria anglaise et du Cameroun. Ils sont
+presque toujours misérables ; les chevaux, les animaux porteurs (bœufs,
+ânes) sont très rares, et les femmes portent sur la tête les calebasses
+qui contiennent la fortune des ménages. Les pèlerins vendent quelques
+objets de pacotille qu’ils ont emportés avec eux. Mais ce petit commerce
+ne dure pas longtemps. Ils font alors, en route, des métiers de
+fortune : ils vont chercher, par exemple, du bois sec qu’ils troquent
+contre quelques poignées de mil. Ils vivent aussi de la charité
+publique. Ces passages de pèlerins sont d’ailleurs très fréquents, et le
+voyage à la Mekke n’a parfois été qu’un habile prétexte pour dissimuler
+la traite des esclaves : en août 1907, par exemple, une caravane qui
+traversait la région de Melfi renfermait 27 esclaves, la plupart enfants
+de 6 à 10 ans, qui furent libérés et confiés à des gens du cercle ; des
+constatations analogues furent faites au poste-frontière de Yao. C’est
+pourquoi, dans ces dernières années, les caravanes étaient
+minutieusement visitées, lorsqu’elles quittaient le territoire du Tchad
+pour passer au Ouadaï.
+
+Nous donnons ci-dessous l’itinéraire qui était généralement suivi
+autrefois : Nigéria anglaise, Dikoa, Koussouri, Fort-Lamy, Bikoro, Yao,
+le Médogo, Birket-Fatmé, Am Ḥadjer, Abéché, le dar Sila, Dahor (dans le
+Darfour), En Nouhout (premier poste anglais), El ʿObeïd, Douyèt (Douem),
+sur le Baḥr el Abiad, Ouad Madâni, sur le Baḥr el Azreq, Gadâré
+(Gedâref), Kassala (frontière abyssinienne), et de là Asmara ou
+Massaoua, mais surtout Tokar et Souakin. Les voyageurs passent alors la
+Mer Rouge, débarquent à Djedda et vont à la Mekke (el Mekka) à dos de
+chameau.
+
+Les pèlerins sont vus d’un œil assez indifférent par les populations
+musulmanes du Tchad et ils sont parfois même maltraités. Ces gens,
+musulmans fanatiques, sont généralement armés d’arcs et de flèches
+(Haoussa et Pouls). Leur grand nombre constitua jadis un grave danger
+pour les États des bords du Chari. Le faqih Cheref ed Din, Poul de
+naissance et originaire des pays du Niger, pénétra dans le Baguirmi, du
+côté de Bougouman, en 1857, avec une troupe immense de pèlerins
+qu’attirait sa réputation de sainteté : on le considérait comme Mahdi.
+L’armée du faqih fut encore grossie par des Arabes, Pouls et autres
+indigènes du Bornou et du Baguirmi, sa garde personnelle était
+constituée par des Pouls de l’Ouest, armés d’arcs et de flèches. Le
+sultan du Baguirmi, ʿAbd el Qâder fut battu et tué par Cheref eddin.
+Mais celui-ci, après sa victoire, tourna du côté du Sud, vers Niellim et
+le pays des Boua : la faim et la misère éprouvèrent cruellement la
+multitude qui le suivait, et beaucoup de pèlerins l’abandonnèrent pour
+retourner chez eux. Le faqih ayant été tué dans une reconnaissance, le
+reste de ses troupes se dispersa. Les fétichistes et les Baguirmiens en
+massacrèrent une partie : le fils et successeur d’ʿAbd el Qâder,
+Moḥammed, se montra particulièrement dur envers les Arabes qui avaient
+suivi le marabout poul, et sa cruauté lui valut d’être surnommé _Abou
+Sekkin_ (l’homme au couteau).
+
+Avant la prise d’Abéché, les pèlerins étaient assez souvent maltraités
+au Ouadaï. Ils pouvaient parfois se défendre et, en septembre 1904, des
+Haoussa, attaqués dans le Médogo, repoussèrent leurs agresseurs. Les
+Ouadaïens les ont accusés, à plusieurs reprises, d’avoir empoisonné des
+puits : il ne faut voir là probablement qu’un prétexte à pillage et
+qu’un trait de la haine qui anime les sujets de Doud-Mourra envers les
+étrangers. En septembre 1907, plusieurs caravanes de pèlerins furent
+pillées par le djerma Abou Sekkin et l’aguid el Basour. Aussi, dans ces
+derniers temps, la route de la Batha était-elle désertée par les
+pèlerins, qui passaient plus au Sud, dans le cercle de Melfi. Mais, au-
+delà de la frontière, les mêmes risques se représentèrent et, en 1907,
+le lieutenant Brûlé dut châtier les Arabes Hémat, détrousseurs et
+assassins de pèlerins.
+
+La voie du Kouti était également fort utilisée. Elle présentait du
+reste, l’avantage de se prêter tout particulièrement au trafic des
+esclaves. Le sultan Senoussi, marchand d’esclaves lui-même, entretenait
+les meilleures relations avec les Pouls fanatiques qui traversaient son
+territoire. D’une façon générale, les captifs emmenés par les caravanes
+appartenaient aux populations païennes du Logone et de la rive gauche du
+Chari. Les pèlerins passaient à Ndélé, pénétraient dans le Soudan anglo-
+égyptien à Kafiakindji et, par Kabeluzu et Abou Gobra, allaient
+rejoindre la grande route de la Mekke à En Nouhout.]
+
+[Note 103 : Ce vernis craint beaucoup l’humidité.]
+
+[Note 104 : « Les flèches des Ḥaddâd — disaient les Oulâd Slimân — sont
+semblables aux frelons ».]
+
+[Note 105 : Le poison a pour effet de rendre noir l’endroit de la
+blessure. Les Ḥaddâd enlèvent cette partie et la jettent.]
+
+[Note 106 : Les petits céphalolophes se trouvent surtout dans la partie
+sud du Baguirmi et du côté du Congo. Dans ce dernier pays, il existe une
+antilope minuscule, dont les toutes petites cornes servent de parure aux
+indigènes (Mandjia, Banda, etc.), qui les suspendent à leurs oreilles.]
+
+[Note 107 : C’est à tort que Nachtigal donne au kob le nom baguirmien de
+_binia korô_. D’ailleurs, le mot _binia_ signifie « chèvre ».]
+
+[Note 108 : Le mot _ouaḥch_ وحش signifie régulièrement « bête sauvage,
+animal du désert » ; mais _beger el ouaḥch_ بقر الوحش désigne
+l’antilope.]
+
+[Note 109 : D’où son nom d’antilope à sabre.]
+
+[Note 110 : C’est pourquoi il est vulgairement appelé koba blanc.]
+
+[Note 111 : C’est pourquoi elle est appelée, dans l’Afrique australe,
+_waterbock_, ou antilope d’eau. Les Allemands lui donnent également le
+nom de _wasserbock_.]
+
+[Note 112 : Cela tenait à l’absence des caravaniers tripolitains et
+surtout à la dépréciation des plumes d’autruche de Tripoli, au grand
+profit des produits similaires du Cap. Depuis notre installation dans le
+pays, les Tripolitains ne venaient plus ou presque plus. Ils préféraient
+aller au Ouadaï, où le commerce des armes et des esclaves leur assurait
+de copieux bénéfices. M. de Mathuisieulx rapporte que, vers 1903, les
+plumes mâles (blanches ou noires) se vendaient, à Tripoli, de 26 à 32
+fr. la livre et les plumes femelles de 10 à 12 fr. « A peine déchargé
+par les caravanes sur le marché tripolitain, ce précieux article est
+lavé, classé et emballé ; il perd, selon sa qualité, de 10 à 20 0/0
+pendant ces trois travaux. A Paris, il est vendu jusqu’à 300 francs le
+kilo par les dépositaires Arbib, Guetta et Ḥassan, dans les périodes
+favorables ». (De Mathuisieulx, _Une mission en Tripolitaine_.)]
+
+[Note 113 : Moll, _La mise en valeur du Territoire du Tchad_ (_Bulletin
+de l’Afrique française_, 1910).]
+
+[Note 114 : En kanembou : _ngam zezera_.]
+
+[Note 115 : Bétou : poste de la rive droite de l’Oubangui, en aval de
+Bangui.]
+
+[Note 116 : En kanembou : _kirikadji_. En toubou : _djô_.]
+
+[Note 117 : الله جاب لنا اللحم : Dieu nous a procuré de la viande !]
+
+[Note 118 : Ils disent même que la seule odeur de l’urine du guépard
+suffit pour faire rebrousser chemin au lion.]
+
+[Note 119 : قطة نمرية : chat-panthère. En kanembou _kouâou_. Les
+indigènes nous ont apporté souvent de petits chats-tigres trouvés dans
+la brousse : parmi les différentes espèces du pays, nous citerons le
+serval, d’assez grande taille.]
+
+[Note 120 : On agit de même pour les hippopotames.]
+
+[Note 121 : En Égypte, le rhinocéros est appelé _khartyt_ et partout
+ailleurs _kerkedân_ (كركدان).]
+
+[Note 122 : Langsdorf, _Voyage et chasses en Ouganda_.]
+
+[Note 123 : Cf. sur les traditions relatives au rhinocéros chez les
+Arabes Mas’oudi, _Prairies d’or_, t. I, p. 385-388. Qazouini, _ʿAdjâib
+el Makhbouqât_, p. 402-403 ; Ed-Damiri, _Ḥaïat el Ḥaïaouân_, t. II, p.
+298-299 ; El Ibchihi, _Mostat’ref_, t. II, p. 149 ; Devic, _Le pays des
+Zendjs_, p. 182-184 ; Reinaud, _Relation des Voyages dans l’Inde et à la
+Chine_, t. II, p. 65-71 ; Hommel, _Die Namen der Säugethiere bei den
+südsemitischen Völkern_, p. 327-329. Cf. aussi Barth, _Central-Afrik.
+Vokabularien_, p. 194, note 4.]
+
+[Note 124 : Ce nom est curieux. Nous verrons plus loin que la tradition
+fait venir les Toubou de l’Égypte. Or, _mallem_ معلم est synonyme de
+_faqih_ فقيه, de _marabout_, مرابط, et _massarou_ semblerait être le
+même mot que _miṣr_, l’Égypte (?)]
+
+[Note 125 : Freydenberg : _Le Tchad et le Bassin du Chari_.]
+
+[Note 126 : L’instrument de la danse des captifs fétichistes,
+originaires surtout du Baguirmi, porte le nom de _bandala_. Ces
+indigènes mettent, pour la danse, des anneaux de pied formés avec des
+noyaux de déléb, à l’intérieur desquels se trouve un caillou. Ils
+tournent en frappant le sol et en agitant ces anneaux.]
+
+
+
+
+ III
+
+ LES TOUNDJOUR
+
+ * * * * *
+
+
+Les Toundjour ont joué un grand rôle dans l’Afrique Centrale, car ils
+commandèrent au Darfour et au Ouadaï avant la dynastie des Kêra et celle
+d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. Ils sont d’origine arabe et l’on dit qu’ils
+descendent des Beni Hilâl[127] qui, au temps du Prophète, résidaient en
+Arabie.
+
+Il est à peu près certain que ces indigènes ont habité pendant quelque
+temps la région de Tunis : les Toundjour du Darfour, du Ouadaï, du Kanem
+et du Bornou parlent tous de _Tounes el Khadhrâ_ (Tunis la verte), dont
+ils célèbrent la beauté et qu’ils considèrent comme une patrie perdue.
+
+
+ _Oueddouna lé terâb Tounes el khadera_
+
+ _El mé Tounes berebbina bela rhalla_
+
+ _Oueddouna lé dar el ma ’indah t’ir_
+
+ _Tounes et khadrâ djenna berra..._[128]
+
+
+Nachtigal rapporte que les Toundjour du Kanem ont donné le nom de Tunis
+à l’un de leurs villages, en souvenir de la contrée où ils séjournèrent
+avant leur émigration au Soudan. Il le répète par deux fois[129] : nous
+avons cependant cherché en vain, dans la région de Mondo, un endroit
+ainsi nommé, et les Toundjour, interrogés, déclarent n’avoir jamais eu
+connaissance du fait.
+
+Nachtigal dit aussi que le sultan du Darfour, Moḥammed el Ḥasin, avait
+un jour demandé à un chérif de Qaïrouân, la ville sainte de Tunisie,
+« ce que devenaient là-bas les gens qui avaient les mêmes ancêtres que
+les Toundjour ». L’explorateur ajoute qu’une généalogie des princes du
+Darfour, écrite de la main du sultan Moḥammed el Fâdhel, rattachait les
+Toundjour à la famille arabe des Qoréïchites. Cette généalogie remontait
+à Aḥmed el Ma’qour de la façon suivante : Moḥammed el Fâdhel ben ʿAbd er
+Raḥman ben Boukker ben Moussa, ben Soulîman Solong ben Kourou ben Djal
+Idris ben Hadj Brahim Delil ben Rifa’a ben Aḥmed el Ma’qour[130].
+
+Les Toundjour quittèrent la région de Tunis à une époque qu’il est
+difficile de préciser : ils pénétrèrent dans le centre africain et
+s’acheminèrent vers le Darfour, qui fut abordé par l’Ouest[131].
+Nachtigal croit que leur installation dans ce pays remonte au XVe
+siècle.
+
+Deux Toundjour, les deux frères ʿAli et Aḥmed, parvinrent avec leurs
+troupeaux jusqu’aux pentes occidentales du Djebel Marra. ʿAli, l’aîné et
+le plus riche, venait d’épouser une jeune fille de sa tribu. Celle-ci
+conçut un amour passionné pour son beau-frère, qui ne voulut pas
+répondre à ses avances. Exaspérée par ce refus, elle fit croire à son
+mari que le jeune Aḥmed la poursuivait de ses sollicitations, et ʿAli,
+au cours d’une vive discussion, coupa, d’un coup de sabre, le tendon
+d’Achille du pied droit de son frère. Aḥmed resta baigné dans son sang
+jusqu’au moment où ʿAli, pris de repentir, envoya deux de ses esclaves,
+Seyd et Birket (les ancêtres des tribus actuelles des Seyadiyé et des
+Birket), avec ordre de prendre soin du blessé : défense expresse leur
+avait été faite de ramener Aḥmed chez les Toundjour.
+
+A ce moment-là, les Dadjo commandaient dans la région du Djebel Marra :
+Aḥmed el Ma’qour (l’homme au tendon coupé) fut transporté chez leur
+chef, Kor ou Kouroma. « Le roi Kor était païen comme tous ses ancêtres ;
+il n’avait jamais vu d’étranger, et n’avait aucune idée du monde et de
+ce qui s’y passait. Il envoyait des troupes exécuter des razzias et
+piller les tribus de la plaine, ou plus simplement encore se procurait
+tout ce qui lui était nécessaire pour l’entretien de sa cour en
+s’appropriant les richesses de ses sujets. Aḥmed lui plut ; il le
+chargea de la direction de sa maison et fit de lui son conseiller
+intime[132]. » Le Toundjour sut gagner complètement la confiance du roi
+Kor, qui lui donna sa fille unique en mariage. A la mort de son beau-
+père, Aḥmed prit le commandement des Dadjo, et ses compatriotes,
+apprenant qu’un des leurs était devenu roi du Darfour, arrivèrent en
+grand nombre dans ce pays. Les Dadjo, peuplade noire venue de l’Est,
+étaient encore à l’état primitif. Les nouveaux venus leur étaient de
+beaucoup supérieurs, aussi bien au point de vue des mœurs qu’au point de
+vue intellectuel : aussi leur prédominance, en temps qu’élément de
+population, s’affirma-t-elle très vite.
+
+Les Toundjour étaient alors païens, ou tout au moins assez peu
+musulmans. Ils ne cherchèrent pas à faire du prosélytisme religieux et,
+au milieu de toutes ces populations païennes, ils retombèrent même
+quelque peu dans le paganisme primitif. C’est par eux cependant que les
+mœurs et la langue arabes furent introduites dans le pays. Les Toundjour
+raffermirent les liens qui unissaient les différentes populations et ils
+en formèrent un groupe assez compact.
+
+La dynastie des Kêra, qui régna au Darfour jusqu’à la conquête de ce
+pays par Zibêr, se réclamait également d’Aḥmed el Ma’qour. Cela
+semblerait donc indiquer que les Toundjour et les Kêra s’étaient plus ou
+moins mélangés. Les deux tribus sont d’ailleurs considérées comme ayant
+d’étroites relations de parenté.
+
+Nachtigal, se basant sur les généalogies écrites et les traditions
+populaires, résume comme il suit les événements qui amenèrent le passage
+successif du pouvoir des mains des Dadjo dans celles des Toundjour et
+des Kêra.
+
+1o Les Dadjo régnèrent quelques siècles au Darfour et leur souveraineté,
+qui rayonnait autour du Djebel Marra, passa sans violence entre les
+mains des Toundjour.
+
+2o Les Toundjour s’allièrent, dans le cours des temps, à la fraction
+forienne des Kêra. De ce mélange sortit la dynastie royale des Kêra,
+dont les princes enlevèrent de haute lutte aux Toundjour le commandement
+du pays.
+
+3o C’est seulement sous le règne des Kêra que l’Islam fut consolidé au
+Darfour, principalement par le sultan Soulîman Solong, vers l’an 1600.
+
+Il semble que le premier prince de la dynastie des Kêra, Dali, n’ait
+appartenu aux Kêra que par sa mère. Voici dans quelles circonstances il
+arriva au trône. Le dernier roi toundjour, Chaou, était un prince dur et
+injuste qui tourmentait ses sujets d’une façon extraordinaire. Il
+faisait creuser des puits dans les rochers des hautes régions, et il
+voulait faire raser le sommet de la montagne Maïlo, afin d’y installer
+sa capitale. Ce dernier travail dut être abandonné, et Chaou ne réussit
+qu’à s’attirer la haine de tous ses sujets. Pendant qu’il marchait
+contre des sujets rebelles de la montagne Sî, les grands dignitaires
+dirent à son frère, Dâli, que le pays était lassé des violences du roi
+Châou et ils le prièrent de s’emparer du pouvoir. Dâli accepta et le
+sultan toundjour, abandonné de la plupart des siens, fut battu au combat
+de nuit de Barra. Poursuivi par son frère, Chaou demeura introuvable :
+la légende rapporte qu’il s’enfuit sur son cheval blanc et qu’il
+disparut comme un fantôme. C’est ainsi que la dynastie des Toundjour fut
+remplacée par celle des Kêra, dont le premier prince fut Dâli, ou Delil
+Bahar. Cette dernière dynastie, à proprement parler, ne mérite son nom
+que du côté maternel. Les Toundjour ne jouèrent plus, dès lors, de rôle
+politique au Darfour.
+
+Alors que la domination des Toundjour était déjà détruite au Darfour,
+avant l’introduction de l’islam dans ce pays, elle subsistait encore au
+Ouadaï. Des Toundjour, venus de l’Est, y avaient établi leur
+souveraineté, un siècle environ avant la diffusion de l’islamisme. Leur
+capitale était installée dans le massif des Karranga, au pied du mont
+Kadama. Quoique musulmans, les Toundjour ne cherchèrent pas à imposer
+leur religion par la force et d’une façon systématique, comme devaient
+le faire plus tard les Ouadaïens. Ils vivaient en bonne intelligence
+avec les Arabes installés dans le pays. Cette bonne harmonie était due
+au caractère relativement paisible des Toundjour et à la commune origine
+des deux populations. Les Toundjour laissaient les Arabes aller et
+venir, à leur gré, dans tout le Ouadaï. C’est ainsi qu’un nommé Djamé,
+de la tribu des Dialim, vint s’installer près de l’emplacement de la
+future capitale du pays, Ouara. Son fils, ʿAbd el Kerim ben Djamé el
+ʿAbbâsi, un homme très pieux, fonda un groupe religieux à Bidderi, dans
+le Baguirmi, qui devint un centre de propagande musulmane. Il retourna
+ensuite au Ouadaï, où il résolut de renverser la domination des
+Toundjour.
+
+Le sultan du pays était alors Daoud el Merenn. ʿAbd el Kerim manifesta
+l’intention d’épouser sa fille, Aché. Selon les uns, Daoud voulut mettre
+un terme aux prétentions d’ʿAbd el Kerim et ordonna de s’emparer de lui.
+Celui-ci, obligé de fuir, dut son salut à la vitesse de son cheval. Il
+réunit alors ses gens et certaines fractions arabes, avec lesquelles il
+avait des relations d’amitié, par suite des mariages qu’il avait fait
+conclure entre les femmes de sa tribu et un grand nombre de chefs arabes
+influents : Maḥâmid, Maḥâriyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba, Abou
+Chedera. La lutte éclata entre Daoud et ʿAbd el Kerim. Ce dernier avait
+recommandé à ses hommes d’attacher de longues branches d’arbres à la
+queue des chameaux. La poussière ainsi soulevée effraya Daoud, qui crut
+avoir devant lui une armée immense : les Toundjour prirent alors la
+fuite et leur roi fut tué.
+
+Selon les autres, ʿAbd el Kerim épousa Aché et profita d’une absence de
+Daoud, parti en guerre contre des fétichistes, pour se faire proclamer
+sultan. Daoud, en apprenant que son gendre s’était emparé du pouvoir,
+revint pour le combattre. Mais un grand nombre de Toundjour, exténués
+par la faim et la soif, tourmentés, d’autre part, du désir de revoir
+leurs femmes et leurs enfants, abandonnèrent leur sultan. Celui-ci,
+désespéré, s’enfuit avec les Toundjour qui lui étaient restés fidèles et
+mourut de douleur. On raconte que son beau cheval blanc, oueld el
+Gamaré[133], se réfugia dans les rochers du mont Kadama. L’imagination
+des indigènes en a fait un génie (_djann, djinn_). Si quelqu’un le voit,
+cela est d’un heureux présage pour l’année : les pluies seront
+abondantes et la récolte du mil merveilleuse. On raconte encore que ceux
+qui veulent faire saillir une jument l’amènent sur la montagne, où ils
+la laissent pendant quelque temps. Le cheval blanc de Daoud va alors la
+trouver et le produit de cet accouplement a des qualités extraordinaires
+de vitesse.
+
+Quant à la pauvre Aché, dont se réclament à la fois les Toundjour et les
+Ouadaïens, elle se désola des malheurs de sa tribu et pleura amèrement
+sur le sort qui lui était fait. Après la victoire d’ʿAbd el Kerim, et
+bien que celui-ci fût devenu le sultan, la fille de Daoud demeura
+inconsolable du départ de son père, de ses frères, de ses parents, de
+ses amis. Il y a une chanson touchante, ayant pour sujet les
+lamentations de Aché, que les femmes toundjour chantent encore, lors des
+mariages et de la circoncision des enfants.
+
+ _Babé é ia babé é_, Mon père, mon père.
+
+ _Ma ligina nebarek léh_, Nous n’avons pas pu obtenir pour lui la
+ bénédiction de Dieu[134].
+
+Les Toundjour qui avaient quitté le Ouadaï vinrent s’installer au Kanem,
+sous la conduite du fils de Daoud, Diab. Ils y trouvèrent les Boulala,
+qui commandaient alors dans la région de Mao, Mondo, Ngouri et
+Dibinentchi. Le pays dépendait du Bornou, mais les Boulala, qui
+possédaient un certain nombre de forteresses[135], régnaient sur les
+Kanembou et les Ḥaddâd vivant avec eux. La lutte éclata entre les
+Boulala et les Toundjour : les premiers furent vaincus et allèrent alors
+s’installer dans le Baḥr el Ghazal, à Massoa (ou Messaoua).
+
+Nous avons déjà montré que les Toundjour furent, plus tard, combattus
+par les Dalatoua. Ceux-ci, envoyés par le sultan du Bornou pour rétablir
+sa souveraineté au Kanem, refoulèrent leurs ennemis sur Mondo et
+s’installèrent à Mao. Les Toundjour devaient, en signe de vassalité,
+offrir un cheval au représentant du Bornou, c’est-à-dire à Dalafno. Ce
+dernier remettait, en échange, à l’envoyé des Toundjour, un vêtement
+blanc et un vêtement bleu.
+
+La lutte entre les deux populations fut d’ailleurs continuelle. Elle
+coûta la vie à trois sultans des Toundjour (Meḥemmed ech Chaïb, Brahim,
+ʿAbd el Kerim) et à plusieurs chefs des Dalatoua : c’est ainsi que
+l’aguid ʿAli Meriemmi fut tué et que, plus tard, sous le règne du
+fougbou[136] Djeber, les Dalatoua perdirent encore leur alifa dans une
+nouvelle attaque sur Mondo. Le fougbou Djeber ayant été assassiné à
+Kikoa, son fils Idrisi alla réclamer l’appui du sultan du Ouadaï,
+Moḥammed Cherif[137]. Celui-ci envoya des troupes au Kanem : les
+Dalatoua et les Kanembou s’enfuirent au Tchad, et les Toundjour
+redevinrent les maîtres du pays. Cet état de choses se maintint jusqu’à
+l’intervention des Bornouans, commandés par ʿAli oueld Tchad.
+
+Plus tard, l’arrivée des Oulâd Slimân (un peu avant 1850) bouleversa
+complètement l’équilibre traditionnel du Kanem et fit passer au second
+plan la rivalité du Bornou et du Ouadaï. A partir de ce moment-là, il y
+eut surtout lutte entre les Oulâd Slimân et l’aguid el baḥr. Durant
+l’éloignement des troupes ouadaïennes, les Arabes régnaient au Kanem.
+Ainsi, profitant de ce que le fougbou ʿOthmân oueld Djeber était allé à
+Ouara, ils intronisèrent à sa place le fougbou Yousouf. Ce dernier ne
+régna d’ailleurs que dix jours : il fut chassé de Mondo par le fougbou
+ʿOthmân et l’aguid el baḥr.
+
+A ce moment-là, le Kanem était une dépendance du grand djerma du Ouadaï,
+ʿOthmân. Ce dernier venait rarement dans le pays et se faisait
+habituellement représenter par un de ses subordonnés, le djerma Selemna.
+Les Toundjour étaient tenus de payer, tous les deux ans, un tribut
+régulier de seize chevaux. Cela, bien entendu, sans préjudice des
+exigences que montraient entre temps l’aguid el baḥr, le djerma Selemna
+ou le grand djerma lui-même. Ce dernier, par exemple, voulut un jour
+lever une contribution supplémentaire sur les Toundjour de Monde. Il
+était indispensable de tomber sur eux à l’improviste, pour les empêcher
+de cacher leurs biens et leurs troupeaux. ʿOthmân quitta alors Ngourra
+vers 2 heures du soir, marcha toute la nuit sans discontinuer et arriva
+à Mondo au petit jour : il s’empara immédiatement du fougbou ʿOthmân et
+celui-ci ne fut relâché que lorsque les Toundjour eurent donné onze
+chevaux et deux grands midds (middèïn ar. مدّ) pleins de thalers et de
+bracelets en argent.
+
+Nous avons déjà vu que, en 1884, le cheïkh ʿAbd el Djelil et ses alliés
+(Tedâ, Dogorda, Komassalla, etc.) se joignirent à l’alifa de Mao, Hadji,
+pour venir ravager la région de Mondo. Le fougbou ʿOthmân, chef des
+Toundjour depuis 46 ans, fut mis à mort, en compagnie de deux de ses
+parents.
+
+ʿAbd el Djelil donna alors le kademoul à Aḥmed oueld Meḥemmed, dont la
+mère était une Dalatoua : le nouveau fougbou ne régna que pendant un an.
+Des querelles intestines et l’intervention étrangère désolèrent le pays
+des Toundjour, et beaucoup de ceux-ci s’enfuirent à Dibinentchi. Le
+fougbou Adem oueld ʿOthmân succéda à Aḥmed. En 1893, il venait de faire
+un séjour d’un an au Ouadaï et se trouvait au Fitri, au moment où un
+nouveau rival, Aḥmed oueld Idrisi oueld Djeber, rassemblait des
+Toundjour et des Ḥaddâd Déberi à Attaït et à Melekôou. La lutte éclata :
+l’avantage resta au fougbou, et Aḥmed, vaincu et blessé, s’enfuit à Mao.
+Plus tard, les Dalatoua proposèrent la paix aux Toundjour. Pour faire
+oublier le passé, ils leur offrirent trois femmes et trois chevaux : les
+Toundjour acceptèrent les trois chevaux et la paix fut jurée sur le
+Qorân.
+
+Nous fîmes notre apparition dans le pays quelques années après (fin
+1900). Le fougbou Adem oueld ʿOthman s’enfuit chez les Kreda, lorsqu’il
+apprit que l’un de ses rivaux, le fougbou Meḥemmed oueld Yousouf, était
+allé trouver le lieutenant-colonel Destenave. Un poste fut créé par nous
+à Mondo en fin 1901, et Meḥemmed remplaça Adem comme chef des Toundjour.
+Ce dernier essaya, avec l’aide des Kreda, d’avoir recours aux armes :
+mais il fut battu par la garnison du poste et tué par un homme de
+Meḥemmed, après avoir lui-même abattu son rival d’un coup de fusil.
+
+Le fougbou Ouachoun remplaça Meḥemmed et, en 1907, Haggar oueld Merkes
+succéda à Ouachoun, compromis dans un vol de fusils.
+
+
+CARACTÈRES DE LA POPULATION TOUNDJOUR. — On trouve chez les Toundjour le
+teint clair des Arabes (_ḥamer_ : rouge), mais la nuance _akhdher_
+(litt. vert : bronze foncé) est la plus répandue. Quelques-uns d’entre
+eux, assez rares d’ailleurs, ont le teint _azreq_ (noir-gris).
+
+Les Toundjour, quoique d’origine arabe, ne disent jamais _ana ʿarabi_ :
+je suis Arabe. Ils se considèrent comme formant une population à part —
+de souche arabe, il est vrai — qui n’est nullement apparentée aux tribus
+choa du pays. Ils disent _ana toundjouraï_ : je suis Toundjour. Ces
+indigènes forment, à tous les points de vue, une population
+intermédiaire entre les Arabes et les Kanembou et Toubou. Cela tient
+surtout à ce qu’ils se sont fortement mélangés aux peuplades voisines.
+
+L’arabe est leur idiome propre, mais ils ne le parlent pas de la même
+façon que les Arabes du pays : les lettres gutturales et emphatiques ne
+reçoivent pas l’accentuation que l’on remarque chez ceux-ci ; les sons
+propres à la langue arabe sont toujours atténués. Pour quelqu’un qui en
+a l’habitude, il est facile de saisir cette différence, qui est
+d’ailleurs très sensible. Ajoutons, en passant, qu’on peut, de la même
+façon, distinguer un Toundjour d’un indigène qui a sa langue propre
+(_nadem el ierten_).
+
+Les Toundjour du Kanem et du Dagana parlent généralement trois langues :
+l’arabe, le kanembou et le toubou. Ils n’ont appris les deux dernières
+que parce qu’ils vivent au milieu des Kanembou, Ḥaddâd et Toubou.
+
+Les Toundjour sont moins bons musulmans que les Kanembou. Leurs femmes
+savent faire la merissé : c’est sans doute un reste de leur séjour passé
+au Ouadaï, car cette boisson n’est pas connue des populations
+environnantes. Ils boivent aussi le khall, boisson fermentée obtenue en
+faisant cuire des dattes dans de l’eau et en ajoutant au liquide qui
+bout certains ingrédients indigènes : kommoun, chetta.
+
+Les Toundjour ont un chef qui porte le titre de fougbou, nom d’origine
+kanembou. Ils habitent la région de Mondo, fertile en mil : des
+Kanembou, des Ḥaddâd, des Kouka (Goudjer) et quelques Gourân vivent
+mélangés à eux. Leur tribu comprend diverses fractions (nâs Fougbou, nâs
+Youssef, nâs Abid, nâs Maïna, nâs Kagoustêma, nâs el Aguid, nâs el
+Djellabi, nâs el Fagara, nâs Bouloul). Avant notre arrivée dans le pays,
+alors que les caravanes de la Tripolitaine arrivaient régulièrement et
+que les relations avec le Ouadaï étaient très faciles, Mondo possédait
+une colonie importante de Djellaba.
+
+Les Toundjour vivaient autrefois en bonne intelligence avec les
+Ouadaïens. Cela tenait tout d’abord au souvenir commun de Aché, la fille
+du dernier roi toundjour et la femme du premier sultan ouadaïen. Cela
+tenait également à ce que les Toundjour et les Ouadaïens étaient ennemis
+des Dalatoua, des Bornouans et des Oulâd Slimân. C’est pourquoi les
+aguids ouadaïens venaient souvent camper avec leurs troupes à côté du
+village de Mondo, sur un emplacement que les indigènes montrent encore.
+
+Il y a aussi quelques Toundjour au Bornou.
+
+Au Ouadaï, ils sont nombreux dans le dar Zioud. Cette province est
+d’ailleurs presque complètement arabisée : les éléments dominants y sont
+les Toundjour et les Arabes — notamment les Zioud, qui ont donné leur
+nom au pays. On trouve encore, au Ouadaï, beaucoup de Toundjour dans la
+régions des Kachméré et des Karranga. C’est là qu’est situé le mont
+Kadama, au pied duquel résidait autrefois le sultan Daoud. Signalons
+également les quelques Toundjour de l’Abou Telfan : contrairement à ce
+que croit Nachtigal, ces indigènes pratiquent l’islamisme.
+
+Enfin, au Darfour, les Toundjour vivent principalement à côté du Marra,
+dans la province de Dara : le djebel Kharès est le centre de leur
+district. Il y en a aussi de dispersés dans tout le centre du pays. Les
+Toundjour du Darfour se sont fortement mélangés aux autres indigènes.
+Ils sont commandés par un cheïkh, à propos duquel Moḥammed el Tounesi,
+parlant des gouverneurs des provinces du Darfour, rapporte ce qui suit :
+« Tous ont la même manière d’être et portent le même vêtement, excepté
+le sultan de Toundjour, qui a le turban noir. Je lui demandai pourquoi
+il avait, lui seul, le turban de cette couleur. Il me répondit que ses
+aïeux avaient jadis été souverains du Dârfour et qu’ils en avaient été
+dépossédés, excepté du Toundjour, qui, plus tard, avait aussi été
+conquis par le sultan fôrien ; que, depuis ce temps, lui, portait un
+turban noir en signe de deuil, et pour manifester ses regrets »[138].
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 127 : Les Hilâl (Benou Hilâl, Beni Hilâl) formaient une tribu
+arabe nomade, établie, lors de l’avènement des califes abbassides, dans
+les déserts du Hedjaz. Ils passèrent plus tard en Syrie et, vers la fin
+du Xe siècle, ils furent déportés en masse dans la Haute Égypte par le
+khalife El ʿAziz. Au milieu du XIe siècle, en 440 de l’hégire, ils
+furent lancés sur la Tunisie par le khalife fatimite El Mostanṣer-
+Billah. Cf. sur l’épopée des Hilâl, Bel, _La Djazya_, et les auteurs
+cités.]
+
+[Note 128 :
+
+ « Emmenez-nous dans le pays de Tunis la verte,
+
+ « Même si nous n’avons pas de mil, l’eau de Tunis suffira à nous faire
+ vivre,
+
+ « Emmenez nous dans le pays où il n’y a pas de taons,
+
+ « Tunis la verte est un paradis loin (hors) d’ici..... »]
+
+[Note 129 : Tome II, page 329 ; tome III, page 449.]
+
+[Note 130 : Toutefois la généalogie donnée par d’Escayrac de Lauture
+(_Le Désert et le Soudan_, p. 79-80) fait de Soulîman Solong, non un
+Qoreïchite, mais le fils d’un Toumourki et d’une fille arabe de la tribu
+des Bederyah du Kordofan. Mousa, son successeur, aurait été son frère,
+non son fils ; il aurait eu comme héritiers ses deux fils, Idris et Abou
+’l Qâsem, puis ʿOmar Lélé, fils d’Abou ’l Qâsem, Bakour (Boukker, Abou
+Bekr) fils d’ʿOmar Lélé et son frère ʿAbd er Raḥmân, Téhérab, fils de
+Bakour ʿAbd er Raḥmân II, fils ou frère de Téhérab, et enfin Moḥammed el
+Fâdhel fils de ʿAbd er Raḥmân.]
+
+[Note 131 : Notons cependant que la tradition des Toundjour parle aussi
+d’un séjour de leur tribu sur les bords du baḥr Nil. Il ne faut voir là,
+très probablement, qu’un vague souvenir du temps où les Hilal étaient
+fixés dans la haute Égypte. D’après Brun-Rollet (_Le Nil blanc et le
+Soudan_, p. 75) on montre encore au sud de Khartoum, dans le pays des
+Chillouks, le _Moqtaʿ_ (gué) d’Abou Zeïd (le chef des Hilâl) où il
+franchit le Nil. « Il avait avec lui douze compagnons, dont deux
+moururent à Kordofan de la piqûre d’un serpent, il traversa le Darfour
+et le Grand désert, redressant les torts sur son passage, et avec cinq
+fidèles arriva à Tunis. » D’Escayrac de Lauture (_Le Désert et le
+Soudan_, p. 259 et suiv.) mentionne une tradition analogue : il ajoute
+que les tribus arabes de la Haute Nubie et du Kordofan prétendaient
+descendre d’Abou Zeid. Cf. R. Basset, _Un épisode d’une chanson de geste
+arabe_ (_Bulletin de Correspondance africaine_, 1885, p. 136-148).]
+
+[Note 132 : Slatin-pacha, _Fer et Feu au Soudan_, tome I, page 55.]
+
+[Note 133 : _Gamira_, قَمِرَ, être blanc ; _gamar_, قَمَر, la lune ;
+_oueld el gamaré_ signifie : qui est d’une blancheur éclatante.]
+
+[Note 134 : C’est à cette idée de regret que se rattache probablement le
+surnom de _el Merenn_, qui semble provenir du verbe arabe _ranna_, رن :
+élever la voix en pleurant, se lamenter.]
+
+[Note 135 : _Birni_ (kanembou), _dourdour_ (arabe), _gôrou_ (toubou).]
+
+[Note 136 : _Fougbou_ est le titre donné au chef des Toundjour. Le chef
+des Dalatoua est appelé _alifa_ et aussi _aguid_.]
+
+[Note 137 : Les Ouadaïens avaient fait leur apparition au Kanem pendant
+que le fougbou Moustafa régnait sur les Toundjour.]
+
+[Note 138 : Moḥammed el Tounesi, _Voyage au Darfour_, page 128. Cf.
+aussi sur les Toundjour C. H. Becker qui les nomme Tundjer, et fait
+venir ce nom de l’arabe _toudjdjar_, marchands (تجار = تنجر). Mais les
+premiers Toundjour émigrés ne sont pas donnés pour des marchands, même
+d’esclaves, comme les Djellaba de nos jours. Il les fait également venir
+de l’Est (voir plus haut) (_Zur Geschichte der östlichen Sûdân, Der
+Islam_, I, p. 161-162) ; Kampffmeyer (_Studien der arabischen
+Beduinendialekte Inner Afrikas_, p. 166), les croit émigrés de Tunisie.]
+
+
+
+
+ IV
+
+ LES OULAD SLIMAN
+
+ * * * * *
+
+
+Les Oulâd Slimân sont les derniers arrivés dans la région du Tchad.
+Quoique d’origine arabe, ils sont considérés — ainsi que les Toundjour,
+du reste — comme formant une population spéciale. On ne les désigne
+jamais sous le nom de _’Arab_, qui est réservé aux seuls Arabes du pays
+(Choa) : on les appelle Oulâd Slimân, Fezzân ou Fitzân, Ouassîli[139],
+Ouachila, Ouassal et Minimini[140].
+
+Les Oulâd Slimân présentent les caractères des Arabes de la
+Tripolitaine, d’où la tribu est originaire et s’élèvent d’un degré au-
+dessus des Arabes-Choa. Ce qui frappe le plus, tout d’abord, si l’on
+compare les deux populations, ce sont les différences de teint,
+d’habillement et d’armement : les Oulâd Slimân ont généralement le teint
+clair (_aḥmer tchou_)[141], s’habillent comme les Arabes du Nord et sont
+armés de fusils, tandis que les Choa ont le teint plus ou moins foncé,
+sont habillés à la mode bornouane (_tob_) ou portent un vêtement
+confectionné avec des gabag (_khaleg_), et ne possèdent guère que des
+lances et des sagaies. De plus, les Oulâd Slimân parlent l’arabe de la
+Tripolitaine et, quoiqu’ils aient fait beaucoup d’emprunts au dialecte
+en usage dans les pays du Tchad, les deux idiomes présentent des
+différences notables.
+
+Barth et surtout Nachtigal ont donné de longs détails sur la tribu des
+Oulâd Slimân. Nous allons donc résumer rapidement l’historique de la
+relation de Nachtigal et nous le compléterons par le récit des
+événements postérieurs au voyage de l’explorateur allemand.
+
+Les Oulâd Slimân comprennent quatre familles : Djebaïr, Héouat, Miaïssa
+et Chirédat. Ils jouèrent autrefois un grand rôle en Tripolitaine, où
+ils combattirent avec acharnement la domination turque. Yousouf Pacha
+les refoula en Égypte, mais Méhémet-Ali ne leur permit point de se fixer
+dans ses États. Obligés de revenir dans la Tripolitaine, ils allèrent du
+côté de Mourzouk et s’y battirent contre les troupes fezzanaises. Les
+plus nobles d’entre eux, attirés dans un guet-apens, furent massacrés :
+la tribu tout entière disparut alors de la scène pour une vingtaine
+d’années. Le futur chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, était élevé à
+la cour de Tripoli avec ses frères et son neveu. Il conquit la faveur de
+Yousouf Pacha et se distingua, à la tête des siens, dans les diverses
+expéditions militaires dirigées alors du Fezzan contre les Toubou, le
+Kanem et même le Baguirmi. Nommé chef de district à Sebha (Fezzan), ʿAbd
+el Djelil ne tarda pas à entrer en lutte avec les Turcs. Il leur
+disputa, douze années durant, la domination du Fezzan. « Mortellement
+blessé au combat d’El Baghla, il réunit, avant d’expirer, les anciens de
+la tribu, et les conjura d’aller chercher une nouvelle patrie dans ces
+beaux districts du sud, où lui-même avait fait ses premières armes, et
+qui touchent aux riches pâtis à chameau du Bodelé et du Baḥr el
+Ghazal. »
+
+Sous la conduite de son fils, le cheïkh Moḥammed, les Oulâd Slimân
+gagnèrent d’abord le Borkou et allèrent ensuite se fixer au Kanem[142].
+Ils vainquirent toutes les tribus habitant le pays situé entre le
+Tibesti, le Tchad et le nord du Ouadaï. Des Arabes de la Tripolitaine
+(Guedadfa, Ourfalla, etc.), attirés par l’appât du riche butin à gagner
+dans les contrées du Sud, vinrent grossir le nombre des guerriers Oulâd
+Slimân. Ceux-ci attaquèrent les Touareg et leur enlevèrent, dit-on, près
+de 50.000 chameaux, à Kawar et dans les environs de ce groupe d’oasis.
+Les Kel Oui du pays d’Azbin et les tribus voisines rassemblèrent alors
+7.000 guerriers montés et vinrent porter la guerre chez leurs ennemis du
+Kanem (1850) : les Kecherda-Yoroumma — qui avaient eu à pâtir des
+pillages exécutés par les Oulâd Slimân — leur servaient de guides. Les
+Arabes s’étaient retranchés à Kiskawa, sur les bords du Tchad.
+Malheureusement pour eux, ils ne tardèrent pas à abandonner leurs
+positions et les Touareg les surprirent à Medeli, près de Bir Alali. Les
+Oulâd Slimân furent écrasés et une vingtaine de cavaliers seulement
+réussirent à échapper au désastre. Leur chef avait péri dans la déroute,
+mortellement blessé par une femme toubou : son fils, Rhèt, entra au
+service du cheïkh du Bornou, ʿOmar. Des discordes éclatèrent ensuite
+parmi les Oulâd Slimân, et ceux-ci, peu nombreux, divisés et en butte
+aux attaques de leurs ennemis, semblaient voués « à une complète
+décadence ». Tel était l’avis de Barth, qui visitait le Kanem à ce
+moment-là (octobre 1851).
+
+Mais la tribu parvint vite à se refaire. Le cheïkh ʿOmar l’avait
+d’ailleurs pourvue d’armes et de chevaux, en lui donnant la surveillance
+des frontières bornouanes du côté du Ouadaï. Les Oulâd Slimân luttèrent
+encore contre les Touareg, qui — toujours guidés par les Kecherda — les
+poursuivirent jusqu’au Borkou : cependant la paix finit par s’établir
+entre les deux populations. En 1861, les Oulâd Slimân soutenaient par
+les armes un compétiteur au trône du Ouadaï, occupé à ce moment-là par
+le roi ʿAli. En 1871, lors du voyage de Nachtigal au Borkou et au Kanem,
+ils avaient réussi, grâce à leurs aptitudes guerrières, à leur énergie,
+à leur audace et aussi à leur supériorité de leur armement, à redonner à
+la tribu son ancienne prépondérance. Ils combattaient l’action du Ouadaï
+au Kanem, au Baḥr el Ghazal et au Borkou, et ils pillaient tout le pays
+situé entre le nord du Tchad et le nord du Darfour. Le chef le plus
+considéré de la tribu était ʿAbd el Djelil. Les Djebaïr (ʿAbd el Djelil,
+Cheref eddin) et les Miaïssa entretenaient d’étroites relations d’amitié
+et vivaient quelque peu en désaccord avec les Chirédat ; les Héouat
+étaient peu nombreux. D’autres Ouassili (Ourfalla, Guedadfa, Megâreba,
+etc.) vivaient avec les Oulâd Slimân, et des Arabes appartenant aux
+tribus de la Tripolitaine (Ferdjan, Hasouna, etc.) venaient parfois
+passer quelques années au Kanem et prendre part aux diverses expéditions
+de pillage.
+
+Nachtigal fut très bien reçu par les Oulâd Slimân et put, grâce à leur
+protection, visiter le Bornou et le Kanem. Il eut, plus tard, l’occasion
+de rendre service à certains d’entre eux qui, faits prisonniers par les
+Nakatzâ du chef Derbaï, avaient été expédiés au Ouadaï. Aussi le
+souvenir du chérif Idris — c’était le nom donné à Nachtigal — est-il
+resté très vif chez ces Arabes, qui en parlent tous dans d’excellents
+termes. Nous avons causé avec les Oulâd Slimân des personnages cités
+dans la relation de Nachtigal, ainsi que des divers incidents qui
+marquèrent le temps passé par l’explorateur en compagnie de ces nomades.
+Le fils de Hazaz (le compagnon de Nachtigal) se rappelle les moindres
+détails du séjour du chérif Idris parmi ceux de la tribu.
+
+Lors de leur arrivée au Kanem, les Oulâd Slimân avaient fait alliance
+avec Barka Hallouf, le chef des Gourân Gadoa. Celui-ci leur fournissait
+du grain, du bétail, et leur était d’un précieux secours par sa
+connaissance approfondie du pays et des habitants. Arabes et Toubou
+firent ensemble de fructueuses opérations de pillage.
+
+Nous avons déjà dit que les Oulâd Slimân luttaient contre l’aguid el
+baḥr, qui voulait sauvegarder la situation du Ouadaï au Kanem. Le sultan
+ʿAli chercha vainement à s’attacher ces nomades. A deux reprises, il
+demanda à voir une députation de leur tribu : en 1871, un groupe de
+notables alla le trouver au Fitri, et, plus tard, les chefs les plus
+vieux furent mandés à Abéché. Mais ʿAli eut beau prodiguer les présents
+aux envoyés et montrer des égards envers les Oulâd Slimân prisonniers de
+guerre, la situation au Kanem n’en fut point changée. C’est ainsi que
+les Arabes attaquèrent les Nakatza et les Noarma de Oun — deux tribus
+qui reconnaissaient la suzeraineté du roi ʿAli — vers le milieu de 1873.
+Ils furent d’ailleurs battus et vingt-cinq d’entre eux restèrent
+prisonniers des Toubou.
+
+Les Oulâd Slimân subissaient quelque peu l’influence des missionnaires
+senoussis et, à deux reprises (au Kanem et au Borkou), la haine
+fanatique de ces derniers pour les chrétiens faillit avoir des
+conséquences fâcheuses pour Nachtigal.
+
+Indépendamment des troupes de l’aguid el baḥr, les Oulâd Slimân
+comptaient encore parmi leurs ennemis un grand nombre de tribus, qu’ils
+avaient plus ou moins attaquées ou pillées. Citons, parmi les
+principales : les Touareg, les Ankatzâ de Oun, les Bideyat, les Maḥâmid,
+les Oulâd Rachid et les Ḥaddâd du Kanem. L’alliance avec les Gadoa elle-
+même finit, à la longue, par se transformer en hostilité entre les deux
+tribus. Déjà, en 1871, quand les Oulâd Slimân étaient revenus du Borkou,
+des dissentiments avaient éclaté entre eux et Barka Hallouf : les Arabes
+reprochaient à ce dernier de leur avoir volé une partie des chevaux et
+des esclaves donnés par le roi ʿAli. Des Arabes de la Tripolitaine étant
+venus renforcer les Oulâd Slimân, ceux-ci prirent une attitude brutale
+envers leur allié et Hallouf fut mis en demeure de restituer ce qui
+avait été pris par les Gadoa et leurs amis ; on lui demanda également —
+car les Oulâd Slimân le considéraient comme un de leurs « mesâkin » — de
+payer un impôt en bétail. Hallouf refusa et sa tribu fut alors razziée
+par les Arabes. Quand ces derniers revinrent au Borkou pour faire la
+récolte des dattes, ils laissèrent une partie de leurs chevaux dans
+l’Egueï. Ces animaux furent enlevés par Barka Hallouf, et les Oulâd
+Slimân, rendus furieux, résolurent de se venger des Gadoa. Barka avait
+rangé autour de lui : les Gadoâ, les Gourân Iroua et Bezâ, les Ḥaddâd
+Cherek, les Nâs Kaguerô (Ḥaddâd gotôn), les Ḥaddâd nichâb de Er Régui,
+et les Nâs el Baḥr[143] (Kanembou Koubouri de Kiskawa). ʿAbd el Djelil
+et Cheref eddin avaient avec eux : les Oulâd Slimân, les Ourfalla, les
+Guedadfa et des Tedâ. La lutte éclata entre les deux partis : Hallouf,
+qui ne possédait presque pas de fusils, fut battu et tué et le Chitati
+complètement razzié.
+
+Plus tard, les Arabes étant revenus à Barga, dans le Chitati, les Gadoa
+demandèrent l’aman et s’engagèrent à reconnaître l’autorité d’ʿAbd el
+Djelil. La paix ne dura pas d’ailleurs bien longtemps. Trois Oulâd
+Slimân — dont Hazaz, le compagnon de Nachtigal — allèrent au Chitati et
+s’y conduisirent vraisemblablement comme en pays conquis, car ils furent
+attaqués par les Gadoa : Hazaz, grièvement blessé, mourut au retour dans
+son campement. Les Arabes, exaspérés par cette agression, résolurent
+alors d’exterminer les Gadoa. Mais ceux-ci s’étaient réfugiés dans les
+îles du Tchad, et il ne restait au Chitati que les plus pauvres d’entre
+eux, les mesâkin (1872). Cette situation dura deux ans, au bout desquels
+les Oulâd Slimân écrivirent aux Gadoa pour les inviter à revenir au
+Chitati. Ceux-ci acceptèrent, l’aman leur fut accordé et ils purent
+vivre en paix avec leurs anciens ennemis.
+
+Les Arabes allèrent ensuite attaquer les Dalatoua : ils chassèrent de
+Mao l’alifa Meta, qui se réfugia à Mondo, où se trouvait alors l’aguid
+el baḥr Oualdi Chaïb. ʿAbd el Djelil envoya une lettre au sultan du
+Ouadaï, Yousouf : il disait que les Oulâd Slimân avaient chassé l’alifa
+Meta parce que celui-ci ruinait le Kanem et qu’ils voulaient, eux, y
+faire régner la prospérité. Les Minimini, comme on le voit, savaient
+trouver de beaux prétextes pour légitimer leurs pillages. Yousouf se
+contenta d’accepter le fait accompli et répondit en termes très
+aimables. Mais Oualdi Chaïb n’entendait pas reconnaître la prépondérance
+des Arabes au Kanem, et il continua à garder une attitude hostile à
+l’égard de ces derniers. Les Oulâd Slimân étaient en train de piller les
+Togorda (ou Dogorda), lorsqu’ils eurent connaissance des dispositions
+agressives de l’aguid el baḥr : on dit qu’ils lui envoyèrent aussitôt
+une lettre pour lui proposer une rencontre. Oualdi Chaïb étant retourné
+au Ouadaï, les Arabes remplacèrent l’alifa Meta par l’alifa Hadji, qui
+envoya quatre chevaux et deux captifs à Yousouf, en lui faisant
+connaître sa nomination. Le sultan accepta encore une fois de bonne
+grâce ce qu’il ne pouvait empêcher. Les Oulâd Slimân étaient, à ce
+moment-là, les vrais maîtres de la majeure partie du Kanem : les
+indigènes de ce pays se livraient à l’agriculture et ne possédaient
+guère que des moutons comme bétail, car les Arabes avaient razzié la
+plupart des bœufs et des chameaux.
+
+Sur ces entrefaites, Oualdi Chaïb réclama aux Oulâd Slimân des Gourân et
+des Arabes Hassaouna, qui avaient quitté la région soumise au Ouadaï
+pour aller se réfugier dans le nord du Kanem : ils refusèrent de livrer
+ces indigènes. L’aguid el baḥr, dont les troupes s’étaient déjà
+rencontrées plusieurs fois avec les Oulâd Slimân, finit cependant par
+obtenir un impôt en bœufs pour chacune des tribus en question. Le
+règlement de cet incident amena une détente entre les deux influences
+rivales qui se disputaient le commandement du Kanem. Les Togorda n’ayant
+pas voulu donner le mil que leur réclamait Oualdi Chaïb, les Ouadaïens
+et les Arabes se concertèrent pour tomber sur ces malheureux. Les
+Togorda furent complètement razziés et un grand nombre de femmes et
+d’enfants de leur tribu réduits en esclavage : les enfants furent vendus
+à Dirgui (Kaouar), au Fezzân et jusqu’à Tripoli. Ce pillage fait en
+commun contribua à réconcilier, pour un temps, les Ouadaïens et les
+Oulâd Slimân. Oualdi Chaïb revint triomphalement à Abéché avec les
+captifs et les troupeaux pris au Kanem.
+
+La paix accordée aux Gadoa ne dura pas longtemps. Les Oulâd Slimân
+reprochaient à Allafi oueld Hallouf d’user de mauvais procédés à leur
+égard : ce chef fut mandé par eux et mis à mort. Une nouvelle razzia des
+Gadoa s’ensuivit et Koukounni Hallouf remplaça son frère Allafi à la
+tête de la tribu. Le nouveau chef du Chitati, accusé de cacher son
+bétail dans les îles du Tchad, fut bientôt destitué. D’autres chefs se
+succédèrent dans le commandement éphémère que leur donnaient les Oulâd
+Slimân. Les Gadoa étaient tenus de payer un tribut régulier à leurs
+vainqueurs. Ceux-ci reprochèrent ensuite aux Gourân Médelâ de ne pas
+verser un impôt suffisant et de leur avoir même volé du bétail : quatre
+chefs Médelâ furent exécutés. Puis, les Arabes se tournèrent du côté des
+Toundjour et demandèrent un tribut au fougbou ʿOthmân. Ce dernier, se
+réclamant de la suzeraineté du Ouadaï, refusa de faire droit aux
+exigences d’ʿAbd el Djelil. Il ne pouvait se soumettre — disait-il —
+qu’après que la défaite de l’aguid el baḥr par les Arabes aurait affirmé
+la souveraineté de ceux-ci sur la région de Mondo. Les Oulâd Slimân et
+les Dalatoua (aguid Hadji) cernèrent alors Mondo, au lever du soleil, et
+massacrèrent un grand nombre de Toundjour. On découvrit ʿOthmân caché
+dans une petite case : le fougbou et deux de ses parents furent emmenés
+à Mao et assommés à coups de massue (seder), à côté des fosses où leurs
+corps devaient être ensevelis (1894).
+
+A ce moment-là, le Kanem — sauf toutefois la région de Ngouri, habitée
+par des Ḥaddâd chasseurs — subissait la dure loi des pillards Oulâd
+Slimân : l’arrivée de Rabah sur les bords du Chari sollicitait
+d’ailleurs l’attention des Ouadaïens et ceux-ci ne songeaient guère à
+intervenir au Kanem. L’aguid el baḥr Oualdi Chaïb avait été battu et tué
+dans un combat livré aux troupes de l’aventurier, sous les murs de
+Mandjaffa (1894). Haggar Kebir lui succéda et fit un beau jour son
+apparition à Mondo. Le nouvel aguid menaça les Oulâd Slimân, sans
+cependant les combattre : il séjourna quelque temps chez les Toundjour
+et retourna ensuite dans le Baḥr el Ghazal. Sur ces entrefaites, les
+Arabes partirent pour le Chitati, en laissant leurs chameaux à Tiné (au
+nord d’Alali). Haggar enleva une partie de ce bétail et envoya 200
+chameaux à Abéché. Les Oulâd Slimân jurèrent alors de ne plus laisser
+reparaître les Ouadaïens au Kanem ; mais le sultan Yousouf, mis au
+courant de leurs intentions hostiles, renvoya les 200 chameaux aux
+Arabes. Ce fut l’apogée de la puissance des Minimini. Des dissensions
+intestines viendront ensuite briser l’unité de la tribu, et l’arrivée
+des Français sur les bords du Tchad mettra fin — une fois pour toutes —
+à l’anarchie chronique de ces régions et aux habitudes de pillage des
+tribus les mieux armées.
+
+A l’époque où avait lieu l’attaque de Mondo, les Chirédat et les Héouat
+faisaient bande à part. Ces deux fractions ayant demandé à venir vivre
+avec les Djebaïr et les Miaïssa, le cheïkh ʿAbd el Djelil accepta,
+malgré l’opposition de Cheref eddin. Un Gourân Médelâ, revêtu d’une peau
+de mouton et muni d’un encrier et d’une plume, se présenta un jour dans
+le campement d’ʿAbd el Djelil, où son soi-disant titre de faqih lui
+valut de recevoir aussitôt l’hospitalité. Il se coucha devant la porte
+du cheïkh et, pendant la nuit, le tua d’un coup de couteau (1895) : ce
+Médelâ avait voulu venger la mort de deux de ses frères, enterrés
+vivants par ordre d’ʿAbd el Djelil.
+
+On raconte aussi que le cheïkh paya de sa vie le peu de sympathie qu’il
+avait montré pour la propagande senoussie. Les Chirédat, plus ou moins
+accusés d’avoir participé au meurtre et redoutant d’ailleurs l’hostilité
+de Cheref eddin, prirent la fuite.
+
+Des dissentiments se produisirent alors entre Cheref eddin et Rhèt, fils
+d’ʿAbd el Djelil. La lutte éclata entre eux. Rhèt rangea autour de lui
+les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa, Medjâbera, quelques
+Khouan et de nombreux habitants du Kanem : Toundjour, Dalatoua de
+l’alifa Hadji, Ḥaddâd de Kachalla Bouguer (Ngouri), Abourda, Gourân
+Ankourdé, Haddad Déberi, Dogorda, Famalla, etc., — soit environ 5.000
+hommes. Cheref eddin soutenait Aḥmed, un jeune frère de Rhèt, avec
+l’aide des Miaïssa, des Djebaïr, des Gadoa et des gens de l’alifa
+Djerab.
+
+La principale rencontre entre les deux partis avait eu lieu à El Ousfer,
+lorsque la mission Joalland-Meynier fit son apparition au Kanem
+(novembre 1900). La mission Foureau-Lamy arriva quelques mois après
+(février 1901). Les Oulâd Slimân recherchèrent l’appui des Français :
+Rhèt entra en relations avec le capitaine Joalland et Cherfeddine alla à
+Barroua demander l’aman au commandant Lamy.
+
+L’alifa Djerab, fils de l’alifa Mousa, commandait à Mao et était soutenu
+par les Miaïssa. Son cousin germain, l’alifa Hadji, était l’allié de
+Rhèt et des habitants de Dibinentchi, Ngouri et Mondo.
+
+Djerab, chassé de Mao par ses ennemis, vint à Dibinentchi faire sa
+soumission au capitaine Joalland. Hadji se déclara contre nous, et les
+gens de Mondo et de Ngouri attaquèrent même la mission : ils furent
+facilement repoussés et Kachalla Bouguer, le chef des Ḥaddâd de Ngouri,
+demanda alors l’aman. Quant à l’alifa Hadji, il fut tué, dans une
+reconnaissance, par le brigadier de spahis Suleïman Seïdou[144].
+
+Après l’anéantissement de la puissance de Rabah au Bornou (Koussri, 22
+avril 1900 ; Goudjeba, 23 août 1901), les Français cherchèrent à
+s’étendre dans les pays de la rive droite du Chari. Notre influence
+progressa sans incident notable jusqu’aux portes du Kanem, mais, dans ce
+dernier pays, elle se heurta aux Senoussis, qui venaient d’entrer en
+scène depuis peu. Le grand-maître de la confrérie avait envoyé un de ses
+vicaires, Moḥammed el Barrâni, s’occuper du Kanem : le délégué du Mahdi
+fonda la zaouia de Bir Alali et organisa la résistance contre les
+progrès éventuels des Français dans la région.
+
+Au début de 1901, le commandant Tétart occupait la partie sud du Kanem
+(Massakory et Ngouri). El Barrâni repoussa les avances qui lui furent
+faites et ne voulut point entrer en relations avec nous : il fit même
+mettre à mort l’alifa de Mao, Moḥammed Djerab, qui nous était dévoué.
+Les troupes senoussies du Kanem comprenaient des Arabes de la
+Tripolitaine et des oasis libyennes, des Oulâd Slimân et des Touareg de
+l’Aïr et du Damerghou — notamment les Keloui-Mazourek de Khandjer,
+gendre et neveu du grand chef targui Denda[145].
+
+Dans les premiers jours de novembre 1901, une reconnaissance, commandée
+par le capitaine Millot, fut envoyée de Fort-Lamy sur Ngouri. Elle
+poussa sur Bir-Alali et, le 10, les Khouân l’attaquèrent à 2 kilomètres
+environ au sud de la zaouia : le capitaine Millot fut tué et le
+capitaine Bablon, qui avait pris le commandement, dut se replier vers le
+Sud. « Il était maintenant avéré que les mahdistes n’admettraient jamais
+notre voisinage. Nous ne pouvions pas de notre côté rester sur un tel
+échec ; notre autorité en souffrait au Chari et les soldats de Barrâni,
+grossissant les faits, envoyaient déjà vers le Sud-Algérien la nouvelle
+de la grande victoire du Croissant sur les infidèles[146]. »
+
+Barrâni avait avec lui plus de 3.000 Touareg, qui constituaient son plus
+solide appui. Ces nouveaux venus, étant les plus forts, commandaient
+naturellement au Kanem : ils percevaient l’impôt et réglaient toute
+question selon leur bon plaisir. Aussi les Oulâd Slimân, furieux de voir
+leurs vieux ennemis faire la loi dans le pays, se tenaient-ils en
+majeure partie à l’écart.
+
+L’action décisive contre Barrâni eut lieu en janvier 1902. Une colonne
+de près de 600 hommes, sous les ordres du commandant Tétart, quitta
+Ngouri pour attaquer de nouveau Bir-Alali : le 18, la zaouia fut enlevée
+d’assaut et les vaincus s’enfuirent du côté du Borkou.
+
+Le cheïkh Rhèt ayant été tué dans les rangs des Senoussis, lors de la
+première affaire de Bir-Alali, son frère Aḥmed avait abandonné Cheref
+eddin et les Miaïssa, pour aller rejoindre les Chirédat et Ourfalla.
+Ceux-ci entretenaient de relations avec les Khouân. L’attitude des
+autres Oulâd Slimân était différente. Barrâni avait cependant réussi à
+réconcilier momentanément les Touareg et les Miaïssa, et ces Arabes
+avaient même pris une part assez active à la lutte contre les Français.
+Mais, après la défaite, ils jugèrent plus utile de se rapprocher de
+nous. Barrâni apprit avec colère leurs nouvelles dispositions et il
+résolut de punir sévèrement ce qu’il considérait comme un manquement
+criminel à la solidarité musulmane devant les infidèles. Il excita
+l’hostilité des Touareg contre les dissidents : il dit même à Khandjer
+que les Miaïssa avaient massacré une centaine de fuyards touareg après
+le deuxième combat de Bir Alali. C’est pourquoi Barrâni, Khandjer et
+Aḥmed se concertèrent pour tendre un guet-apens aux principaux notables
+miaïssa. Cheref eddin fut mandé et il se rendit à cet appel avec douze
+hommes de sa fraction : ils furent tous massacrés. Les Oulâd Slimân du
+cheïkh Aḥmed et les Touareg tombèrent ensuite sur un groupe de
+campements miaïssa, installés à Dira.
+
+La tribu des Miaïssa envoya alors deux délégués, dont le vieux cheïkh
+ʿAmer ben Allam, demander l’aman au capitaine Bablon, à Bir Alali (fin
+avril 1902). Cette offre de soumission fut accueillie avec méfiance,
+tant à cause de la duplicité notoire des Oulâd Slimân que de leur
+hostilité passée envers nous : cependant, sur l’ordre donné par le
+Commandant du Territoire, elle fut acceptée en mai.
+
+Quelques mois après, sur l’indication donnée par les Miaïssa que les
+Touareg préparaient un nouveau coup de main, des tirailleurs de Bir
+Alali vinrent prendre position à Korofou, tout près de l’endroit où
+stationnait la tribu ralliée. Le 11 août, les Touareg qui se ruaient à
+l’attaque du camp miaïssa tombèrent sous le feu de nos tirailleurs et
+une partie d’entre eux resta sur le carreau. Le reste s’enfuit,
+poursuivi par les Oulâd Slimân, qui tuèrent un certain nombre de leurs
+ennemis et ramenèrent quelque butin.
+
+Barrâni était complètement découragé depuis la seconde affaire de Bir
+Alali. Le 31 mai, il avait fait une démonstration sans importance contre
+la zaouia. D’autre part, Moḥammed el Mahdi était mort à Gouro, dans les
+derniers mois de 1901. Son successeur, Si Aḥmed Chérif, fort mécontent
+des échecs subis au Kanem, rappela Barrâni, auquel on reprochait de
+manquer d’activité et même de courage : il le remplaça par le zélé et
+fanatique Abou Aguila, originaire du Maroc ou du Sud-Oranais.
+
+Le 21 septembre 1902, les spahis et les Miaïssa exécutèrent un coup de
+main très réussi contre le camp des Touareg du chef Kandjer, à 40
+kilomètres au N.-E. de Kologo : Kandjer fut tué dans l’action et cette
+affaire eut comme résultat essentiel d’abattre considérablement le moral
+des Touareg.
+
+Cependant Abou Aguila avait installé un camp au puits de Haddara, à 130
+kilomètres de Bir Alali sur la route du Borkou. Le nouveau délégué
+ranimait l’ardeur défaillante des guerriers de la Senoussïa et se
+préparait à attaquer les Français. Il était activement secondé par un
+ancien partisan de Rabah, nommé Zin el Abdin, jadis employé par nous et
+passé depuis peu chez nos ennemis, à la suite d’un vol de bétail fait de
+complicité avec l’interprète arabe Redjem. Le 2 décembre 1902, au point
+du jour, l’arrière-garde d’une reconnaissance, qui rentrait à Bir-Alali,
+fut soudainement assaillie par les Senoussis à Tiouna, à 12 kilomètres
+du poste : le lieutenant Poupard réussit toutefois à se dégager. Le
+lendemain à neuf heures du soir, les Khouân essayèrent de surprendre le
+poste. Le 4, au matin, la garnison exécuta une sortie et 164 fanatiques,
+dont Abou Aguila, se firent tuer dans une tranchée de 150 mètres, qu’ils
+avaient creusée pendant la nuit à environ 250 mètres du poste. Ce fut le
+coup de grâce pour l’action de la Senoussïa dans l’intérieur du Kanem.
+La plupart des Touareg, désemparés depuis la mort de Khandjer,
+abandonnèrent la lutte et allèrent dans le 3e Territoire militaire
+demander l’aman. Si Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se
+replier sur le Borkou, il quitta lui-même Gouro, peu de temps après, et
+rentra à Koufra.
+
+Nos auxiliaires miaïssa avaient eu une attitude douteuse dans les
+diverses affaires qui se déroulèrent autour d’Alali, à la fin de 1902.
+D’autres incidents marquèrent d’ailleurs l’assujettissement de ces
+nomades à une vie régulière : en septembre 1903, ils tendirent même un
+guet-apens à l’un de nos détachements ; les menées du cheïkh Hamouda lui
+valurent d’être fusillé, et le cheïkh Boudma dut s’enfuir chez les
+Ourfalla.
+
+Les Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed restèrent avec les Senoussis. Ils
+menèrent quelques rezzous chez les indigènes ayant reconnu notre
+domination. Mais ils furent malmenés par les reconnaissances dirigées
+par nos officiers : le capitaine Durand, commandant l’escadron de spahis
+— qui venait de soumettre les Kreda — les atteignit à Koal et leur
+enleva mille chameaux (juin 1904) ; plus tard, ils furent surpris à
+Fayanga par les méharistes du capitaine Mangin. Obligés de se réfugier
+au Borkou, les Oulâd Slimân ne purent pas vivre d’accord avec les
+Senoussis, qui y commandaient : ils furent même pillés par eux. Le
+cheïkh Aḥmed vint alors à Bir Alali faire sa soumission au lieutenant-
+colonel Gouraud, en février 1905.
+
+
+La tribu des Oulâd Slimân se compose des quatre fractions suivantes :
+Chirédat, Héouat, Miaïssa et Djebaïr. Les autres Ouassal (Megâreba,
+Guedadfa, Ourfalla, etc.) sont des éléments détachés des tribus de la
+Tripolitaine. Ces Arabes comprennent deux groupes ennemis : celui du
+cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil (Chirédat, Héouat, Megâreba et
+Guedadfa)[147] et celui du cheïkh Mayouf oueld Aḥmed Bendjouéli (Miaïssa
+et Djebaïr).
+
+Le premier a fait défection en août 1910 et est passé chez les
+Senoussis, avec lesquels certains Arabes du groupe n’avaient cessé
+d’entretenir secrètement des relations. Durant les cinq années que les
+Oulâd Slimân furent réunis sous notre autorité, des querelles
+incessantes s’élevèrent entre les deux groupes : notre présence seule
+les empêcha de régler leurs différends par les armes. On avait
+d’ailleurs assigné à chacun d’eux une région de parcours particulière :
+les gens d’Aḥmed vivaient dans le Liloa (ou Léloua), au nord de Bir
+Alali, et ceux de Mayouf nomadisaient dans le Chitati. A ce moment-là,
+l’ensemble des Oulâd Slimân du Kanem pouvait fournir 600 guerriers
+environ.
+
+Le cheïkh Aḥmed est allé rejoindre les Ouassal dissidents. Ceux-ci
+vivent avec les Senoussis et ont toujours pris part aux rezzous menés
+contre nos protégés du Kanem ou du Baḥr el Ghazal. Ils comprennent : les
+Bedour, et des groupes moins nombreux de Guedadfa, de Djimamla et de
+Megâreba.
+
+Les Bedour (fraction des Ourfalla) habitaient autrefois le Kanem, où ils
+avaient embrassé la cause de Rhèt. Quand nous fîmes notre apparition
+dans le pays, les Bedour s’enfuirent dans le Baḥr el Ghazal, à Am Gotôn.
+Après la soumission des Kreda, ils gagnèrent le Mourtcha et leur chef,
+le vieil ʿAli Benetik, se rendit à Abéché pour présenter ses hommages au
+sultan Doud-Mourra. Plus tard, ʿAli Benetik et son fils Oumran se
+réfugièrent au Borkou.
+
+Les Guidadfa et les Djimanla sont peu nombreux. Avant la trahison
+d’Aḥmed, les Megâreba dissidents comptaient environ 150 fusils. Ils
+étaient restés en relations avec leurs frères du Kanem, qu’ils
+poussaient à faire défection : beaucoup de ceux-ci passèrent d’ailleurs
+chez les Senoussis, isolément ou par petits groupes. Actuellement, tous
+les Megâreba sont en dissidence. Ces Arabes sont réputés pour leurs
+instincts pillards : au surplus, la connaissance approfondie qu’ils ont
+du Kanem et du Baḥr el Ghazal fait d’eux des adversaires redoutables.
+
+Tous ces Ouassal dissidents ont quitté le Borkou, dont le climat humide
+ne se prête pas à l’élevage du chameau, et ils nomadisent actuellement
+plus à l’Est, dans la région de Ouéta, Woï et Archeï. A côté d’eux,
+vivent des Arabes Zouaya du désert de Libye, des Touareg dissidents et
+deux groupes de Bideyat.
+
+Nachtigal n’a eu qu’à se louer de l’hospitalité qu’il a trouvée chez les
+Oulâd Slimân et — tout en reconnaissant leur mépris atavique du travail
+et leur amour invétéré du pillage — a parlé d’eux avec sympathie. Les
+défauts signalés par l’explorateur rendent ces Arabes peu aptes à mener
+une existence régulière. Ils ont vécu jusqu’ici de l’exploitation des
+nègres et des Choa, de la traite et du travail des esclaves : sous notre
+domination, ils ont dû renoncer à de pareilles habitudes et, de ce fait,
+se sont trouvés considérablement appauvris. Incapables de s’adonner à un
+travail quelconque, bons tout au plus à servir de guides et
+d’auxiliaires dans les opérations contre les bandes des Senoussis, ils
+ont toujours regretté le temps de leur pleine indépendance, heureuse
+époque où ils pouvaient donner libre cours à leurs instincts tout
+particuliers de rapine et de meurtre. Somme toute, ces gens-là ne
+méritent aucun égard. Ils n’ont point voulu accepter la domination
+turque, et ils détestent la nôtre : réduits par la force des armes, ils
+restent moralement réfractaires. Leur mentalité, en l’honneur de
+laquelle les romantiques eussent écrit des poèmes ébouriffants, les
+condamne à végéter sous notre autorité. S’ils ne veulent point se
+résigner au travail, ils deviendront les plus misérables des habitants
+du Kanem. De fréquents croisements avec les populations voisines
+pourraient, avec le temps, les transformer de façon sensible et les
+rendre semblables aux paisibles Choa du Bornou et du Baguirmi. Mais leur
+mépris des noirs, qu’ils appellent dédaigneusement _kerâda_, infidèles,
+empêchera de longtemps encore toute transformation de ce genre.
+
+Les Oulâd Slimân possèdent, au surplus, les défauts habituels de leur
+race. Voici le tableau peu flatteur que fait le capitaine Fouque du
+moral de ses anciens administrés : « Hypocrite et faux à l’excès, le
+Slimân n’a aucune parole et ne connaît pas la foi jurée ; tous ses actes
+sont empreints d’une arrière-pensée en vue de l’intérêt immédiat et le
+penchant à la trahison découle forcément de cette tournure d’esprit. Ce
+sont des gens qui ne gagnent pas à être connus ; malgré leurs allures
+doucereuses, ils se rendent vite antipathiques, puis se font détester au
+dernier degré. Intelligents, ils savent exploiter tous les côtés faibles
+de la nature humaine et malheur à l’autorité qui ne sait pas réfréner
+par une main ferme les écarts dont ils sont coutumiers[148] ! »
+
+La défection du cheïkh Aḥmed a montré avec quelle désinvolture les Oulâd
+Slimân savent changer de camp, lorsqu’ils croient y avoir intérêt.
+L’échec du capitaine Sellier à Aïn Galakka, en 1908, et les succès
+obtenus par les rezzous senoussis au Kanem, durant l’année 1909, avaient
+considérablement affaibli le prestige de nos armes. D’autre part,
+l’antagonisme entre le groupe d’Aḥmed et celui de Mayouf avait pris un
+caractère aigu, et le lieutenant-colonel Moll, dans la tournée qu’il fit
+en avril 1910, essaya vainement de les mettre d’accord. Fréquemment, des
+Megâreba passaient chez les Khouân et servaient ensuite de guides aux
+bandes qui venaient piller les pays soumis : ils poussaient, en outre,
+leurs frères du Kanem à faire dissidence. Les intrigues des Senoussis
+travaillaient de plus en plus le groupe d’Aḥmed et, en août 1910, la
+désertion de ce cheïkh, montra combien notre influence avait perdu de
+terrain. Notre attitude défensive à l’égard des Senoussis, que les
+indigènes ne s’expliquaient point et prenaient pour de la pusillanimité,
+était tout simplement conforme aux instructions ministérielles, qui
+interdisaient d’aller au Borkou : au surplus, les événements du Ouadaï,
+où nous nous trouvions engagés à fond, ne nous permettaient pas
+d’entreprendre des opérations importantes sur un autre théâtre.
+
+Les Oulâd Slimân restés au Kanem constituent le groupe du cheïkh Mayouf
+(Miaïssa et Djebaïr). Ces Arabes sont ceux qui nous ont toujours inspiré
+le plus de confiance : ils sont détestés des Senoussis et ennemis des
+gens d’Aḥmed, et ont par conséquent tout intérêt à rester sous notre
+protection. Ils ne comptent pas de dissidents. Les Miaïssa forment la
+fraction la plus nombreuse de leur tribu.
+
+En terminant, nous dirons que les Oulâd Slimân ne possèdent point la
+vertu que, d’après leur histoire, on serait tenté de leur accorder : le
+courage. Il semble bien que leurs succès passés aient tout simplement
+tenu à la supériorité écrasante que leur donnaient leurs fusils sur de
+malheureux nègres armés de sagaies. Le capitaine Cornet rapporte
+certains faits, qui montrent de combien peu de sang-froid et de courage
+firent preuve les auxiliaires Oulâd Slimân. On savait apprécier les
+services qu’ils rendaient comme guides, mais leur valeur guerrière était
+tenue en assez piètre estime. Après la paix d’Aïn Galakka, en 1907, un
+ballot de poudre anglaise, trouvé dans le fortin, fut partagé entre les
+auxiliaires ayant fait preuve de bravoure et échut à des Teda ou à des
+captifs de races diverses, employés comme chameliers et palefreniers.
+« Quant aux Oulâd Slimân, faussement réputés pour leur courage — écrit
+le capitaine Cornet — ce ne sont que des pillards habitués à opérer par
+surprise contre des gens armés de sagaies. »
+
+Cette opinion paraissait partagée des Arabes du Nord. Je me souviens, en
+effet, qu’une des femmes des Senoussis faite prisonnière à Ouéta, et
+remise en liberté quelques jours plus tard au Borkou, m’avait dit un
+matin en cours de route :
+
+« — Que vas-tu faire de moi ?
+
+« — Tu seras libre à ton arrivée à Galakka.
+
+« — Je n’en crois rien. En tout cas, si tu m’envoies au Kanem, je te
+demande en grâce de pas me donner comme captive aux Oulâd Slimân.
+
+« — Et pourquoi ? demandais-je curieusement.
+
+« — Mon mari évitait de se salir les pieds aux traces laissées par eux
+dans le sable, répliqua-t-elle méprisante[149]. » Et le capitaine fait
+remarquer que la femme qui parlait ainsi était une esclave du plus beau
+noir, épousée par son ancien maître.
+
+Ajoutons que, lors de la dernière attaque d’Aïn Galakka, en 1908,
+l’attitude des Oulâd Slimân qui nous servaient d’auxiliaires fut
+notoirement piteuse.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 139 : _Ouassili_ (sing. _Ouassiliri_) est un terme kanouri qui
+veut dire « les hommes blancs ». _Ouachîla_ et _Ouassal_ sont les mots
+employés par les Toubou et les Arabes.]
+
+[Note 140 : Selon Nachtigal, Minimini serait un terme toubou, qui
+voudrait dire « les dévoreurs ». Cette appellation tiendrait à la
+gloutonnerie naturelle des Oulâd Slimân, ou bien à ce qu’ils dévoraient
+(_akelou_) autrefois les régions qu’ils visitaient. Nous ne connaissons
+pas l’étymologie toubou du mot _Minimini_. Nous ferons cependant
+remarquer que les Bideyat et les Zegâoua sont également appelés Minimini
+par les gens du Darfour. Cf. sur les O. Slimân, Kampffmeyer, _Studien_,
+p. 166, et les auteurs cités.]
+
+[Note 141 : L’expression _aḥmer tchou_ est fréquemment employée pour
+indiquer un teint très clair. Elle est formée du mot arabe _aḥmer_, qui
+veut dire « rouge », et du mot toubou _tchou_, qui signifie « blanc ».
+Notons, en passant, que les Oulâd Slimân se sont alliés aux femmes du
+pays et que la race a perdu sa pureté primitive : le cheïkh Aḥmed ben
+ʿAbd el Djelil, par exemple, est fils d’une Kecherda.]
+
+[Note 142 : L’émigration ne fut point totale, car certains Oulâd Slimân
+demeurèrent avec leurs cousins de Tripolitaine. Les descendants de ces
+Arabes font actuellement partie du groupe qui habite le pays de Ouaddân
+(Temama, Myabis, Souhb, Amamra, Guedadfa, Ourfalla, Chirédat et
+Héouat) : ce groupe est commandé par un Oulâd Slimân de pure race, Seïf
+en Nacer, neveu de l’ancien cheïkh ʿAbd el Djelil. Les Oulâd Slimân de
+la Tripolitaine et ceux du Kanem sont toujours resté en relations.]
+
+[Note 143 : Gens du lac.]
+
+[Note 144 : Djerab fut mis à mort par ordre d’un chef senoussi, Moḥammed
+el Barrani. Il fut remplacé par son frère, l’alifa Meḥemmed. L’alifa
+actuel, Mala, fils de Mousa et frère de Djerab, alla faire sa soumission
+au lieutenant-colonel Destenave, et Meḥemmed dut se réfugier chez les
+Kreda.
+
+L’alifa Mousa, fils de l’alifa Ali, est celui qui fit étrangler Maurice
+de Beurmann (1863) : des captifs vigoureux passèrent une corde autour du
+cou de l’explorateur et se mirent à tirer aux deux extrémités. Nachtigal
+a fait un récit bien romanesque de la mort du malheureux de Beurmann. Ce
+fut Mousa qui donna l’ordre de le tuer, et non l’aguid ouadaïen Chommi.
+Les indigènes n’avaient pas encore vu d’Européen à ce moment là, et
+beaucoup d’entre eux crurent qu’il s’agissait de l’exécution d’un juif
+(ihoudi).]
+
+[Note 145 : C’est Khandjer qui avait fait assassiner à Zinder le
+capitaine du génie Cazemajou et l’interprète Olive.]
+
+[Note 146 : Capitaine Fouque, _Le Kanem_ (_Revue des Troupes
+coloniales_, 1906).]
+
+[Note 147 : Les Héouat, peu nombreux, sont considérés comme étant
+d’origine médiocre : _ma ḥourr ketir_ ما حر كثير. Les Megâreba (Aïd
+Garaga, Aïd Noufel, Goubaéli) sont plus nombreux que les Héouat.]
+
+[Note 148 : Fouque, _Le Kanem_.]
+
+[Note 149 : Cornet, _Au Tchad_.]
+
+
+
+
+ V
+
+ LE LAC TCHAD
+
+ * * * * *
+
+
+Avant de quitter les habitants du Kanem, qui, pour la plupart ont
+toujours vécu sur les bords du Tchad, il est nécessaire de donner
+quelques renseignements sur ce lac, dont nous avons déjà tant parlé et
+dont il sera encore question à propos de certains Toubou. Du reste, en
+étudiant les Kreda, nous serons amené à nous occuper du Baḥr el Ghazal,
+qui conduisait autrefois les eaux du Tchad dans les grandes dépressions
+situés au sud du Borkou — la région désertique des Pays-Bas du Tchad —
+et c’est une raison de plus pour donner quelques indications sur le lac
+lui-même.
+
+Le lac Tchad, autrefois très étendu, fut toujours peu profond. Overweg
+n’avait trouvé que 6 mètres d’eau dans sa partie la plus creuse, les
+hauteurs d’eau variant d’habitude entre 6 et 15 pieds anglais (entre
+1m,80 et 4m,50). Si l’on néglige quelques entonnoirs de minime
+importance, les plus grandes profondeurs ne dépassaient point 4 mètres,
+en 1904, et elles n’atteignaient même pas 3 mètres, en 1908. La mission
+Tilho évalue la profondeur moyenne du lac à 1m,50 dans la zone des eaux
+libres, et entre 2 et 3 mètres, dans la région des baḥrs.
+
+Nachtigal écrit, d’ailleurs, que le Tchad est une lagune du Chari comme
+le Fitri est une lagune de la Batah, et Elisée Reclus, se basant sur les
+données fournies par les explorateurs, remarque également « que le Tzâdé
+est moins un lac qu’une inondation permanente » et que « parmi les
+grands lacs, le Tzâdé doit être comparé surtout au Balkhach de Sibérie,
+qui paraît une mer intérieure par ses énormes dimensions, et n’est autre
+chose qu’une mince nappe versée par le courant de l’Ili ».
+
+Le lac étant, pour ainsi dire, tout en surface et n’ayant pas de
+profondeur, se trouve soumis à tous les caprices des fleuves qui
+l’alimentent. Les alluvions apportées par ces cours d’eau, les crues
+variables du lac et le dessèchement progressif de toute cette partie de
+l’Afrique modifient constamment la physionomie du Tchad : c’est pourquoi
+il est impossible de fixer sa forme d’une façon définitive.
+
+Nachtigal avait déjà signalé que l’eau du lac couvrait autrefois des
+espaces immenses. M. Chevalier écrit de même, en parlant de cette
+région : « A l’époque néolithique, toute la contrée, le Baguirmi
+compris, devait former un vaste lac dix fois plus grand qu’aujourd’hui
+qui envoyait certainement très loin des ramifications, et communiquait
+avec les dépressions du Mamoun et du Iro par des baḥrs immenses. Le Baḥr
+el Ghazal allait alors baigner les montagnes du Borkou. Le Kanem et
+l’est du Bornou disparaissaient sous les eaux et les rochers de Ḥadjer
+el Hamis constituaient des récifs dans cette mer intérieure »[150].
+
+La mission Tilho (1906-1909) vient de publier une très belle étude sur
+le lac Tchad[151]. Nous en extrayons les renseignements qui suivent.
+
+« ZONE ASSÉCHÉE DU NORD. — Dans le premier semestre de l’année 1908,
+toute la partie nord du lac Tchad jusqu’à la frontière franco-anglaise
+(parallèle du thalweg de l’embouchure de la Komadougou Yoobé) était
+entièrement asséchée, alors qu’en 1904 on naviguait normalement dans ces
+mêmes parages par des fonds de 1 mètre à 1m,20. La frontière marque
+approximativement la limite atteinte par les eaux du lac en février
+1908... Là où, quatre ans auparavant, le lac Tchad, sous l’action des
+grands vents d’Est, roulait ses flots grisâtres en vagues hautes de près
+d’un mètre, s’étend aujourd’hui une steppe désolée, au sol gris-ardoise,
+profondément fendillé sous l’effet du soleil, où déjà la végétation
+arbustive est représentée par quelques oschars (_calotropis procera_).
+Les caravanes de bœufs porteurs et de chameaux traversent couramment
+cette zone qui représentait, au commencement de 1908, le quart environ
+de la superficie totale de la cuvette lacustre, soit à peu près le
+cinquième de celle de la Belgique.
+
+« La partie nord de l’archipel du Tchad n’a pas échappé à l’assèchement,
+et le lit vide des baḥrs apparaît aujourd’hui comme le fond de vastes
+tranchées entre les îles, tantôt dénudé, tantôt envahi par une épaisse
+végétation. L’eau, en se retirant, a emporté, semble-t-il, tout ce qui
+faisait le charme de ces contrées ; la vie indigène est, d’ailleurs,
+moins large que par le passé : les cultures, en 1907, ont donné un
+rendement médiocre ; une épizootie a ravagé les troupeaux de bœufs. Le
+Sahara, qui confine à la partie septentrionale du Tchad, a-t-il déjà
+marqué ces régions de son empreinte ? Les indigènes ne doutent pas de
+voir les eaux du lac baigner de nouveau leurs îles, des cas
+d’asséchement analogue à celui constaté par la Mission, sinon aussi
+accentué, s’étant produit au siècle dernier.
+
+« ZONE DES EAUX LIBRES. — En quelques rares points, notamment à hauteur
+de l’embouchure du Chari, le marais sans profondeur qu’est le Tchad
+donne l’illusion de la mer. Mais l’illusion est de courte durée, et dans
+une autre direction l’horizon est borné par une ligne de végétation
+palustre (ambachs, roseaux, papyrus, liserons, herbes de fond et de
+surface) haute de plusieurs mètres.
+
+« ZONE DES ÎLOTS-BANCS. — La zone des eaux dites libres du Tchad est
+séparée de l’archipel par une zone d’îlots-bancs, formée par des hauts-
+fonds recouverts d’une épaisse végétation palustre : quelques-uns de ces
+hauts-fonds émergent aux basses eaux et servent de lieu de relâche aux
+piroguiers et pêcheurs boudoumas. Quelques passes seulement conduisent
+de la zone des eaux libres dans l’archipel à travers la zone des îlots-
+bancs ; à mesure qu’on avance vers l’Est, le nombre des terres émergées
+croît, en même temps qu’augmente leur hauteur au-dessus du niveau du
+lac ; mais les rives se dissimulent obstinément sous la végétation
+palustre.
+
+« ARCHIPEL. — L’archipel du Tchad est formé d’îles de sable siliceux,
+dont la hauteur au-dessus du niveau du lac varie de 1 à 12 mètres
+environ et dont les autres dimensions vont de quelques centaines de
+mètres à quelques kilomètres... Depuis quelques années, la végétation
+palustre s’est développée dans une proportion surprenante dans tout le
+lac, et les rives de certaines îles sont bordées aujourd’hui par une
+ceinture d’herbes et d’ambach haute parfois de 6 à 7 mètres ; nous avons
+mesuré des troncs d’ambach de 45 centimètres de diamètre. La végétation
+palustre forme une barrière tellement touffue en certains points que
+l’accostage des îles n’est possible qu’après un véritable
+débroussaillement à la hache.
+
+Les insulaires du Tchad élèvent d’importants troupeaux de bœufs, qu’ils
+conduisent d’une île à l’autre à mesure qu’ils en ont épuisé les
+pâturages. Les pasteurs, armés de pied en cap, emmenant avec eux femmes
+et enfants, passent ainsi une bonne partie de leur existence en dehors
+de leurs villages... Le Tchad n’est-il pas en voie de disparition ?
+Telle est la question qui se pose, surtout après la baisse de niveau et
+la diminution de la surface liquide constatées dans ces dernières
+années. Praticable en 1902 pour des embarcations de faible tirant d’eau,
+le lac a vu sa navigabilité diminuer progressivement à mesure que
+l’asséchement devenait plus intense dans le Nord et que la végétation se
+développait davantage. La cuvette actuelle restera, pour un nombre
+d’années impossibles à chiffrer, le déversoir des grands fleuves que
+sont le Chari et le Logone, des petits cours d’eau tels que la
+Komadougou Yoobé et les rivières de la poche sud-ouest du lac. Si donc
+on n’a pas affaire à un lac, à proprement parler, on aura au moins un
+vaste marécage formé par les apports de ces cours d’eau, marécage qui
+persistera toute l’année ou une fraction importante de l’année, suivant
+l’intensité de l’évaporation..... »
+
+La conclusion est la suivante :
+
+« Le lac Tchad est soumis à des variations de niveau et de surface dues
+principalement aux variations des apports de ses tributaires.
+
+« Dans l’état actuel de nos connaissances sur la climatologie du Centre-
+Afrique et sur le Tchad lui-même, il paraît impossible de définir une
+loi périodique de ces variations.
+
+« Le Tchad, déversoir de fleuves puissants, continuera à subsister
+pendant une longue période de temps, au moins en tant que marais. »
+
+
+ _LES POPULATIONS DU LAC_[152]
+
+
+Les îles du Tchad sont habitées par les Boudouma (ou Yédéna) et les
+Kouri : les seconds se trouvent dans la partie sud-est de l’archipel,
+communément appelée Karga.
+
+La langue des Boudouma diffère légèrement de celle des Kouri et présente
+quelque analogie avec celle des Kotoko : ils prétendent descendre « d’un
+ancêtre kanembou nommé Boulou, qui aurait épousé une jeune fille des Sô
+nommée Sado Saorom ». Certaine tradition rapporte que des captifs de
+Pouls se réfugièrent jadis dans l’archipel et vécurent dès lors avec les
+insulaires[153].
+
+Le mot _boudouma_ signifie « l’homme à l’herbe » ou « l’homme aux
+herbes » (du kanouri _boudou_, herbe) ; _kouri_ veut dire « grosse
+tête ».
+
+Les Boudouma ont toujours vécu isolés dans leurs îles : l’eau des baḥrs
+les préservait de toute attaque du dehors et, jusqu’à notre arrivée dans
+le pays, ils ne connurent point de sujétion. N’ayant pas de représailles
+à craindre, ils profitaient de leur situation privilégiée pour s’adonner
+à la piraterie sur les terres avoisinantes du Kanem et surtout du
+Bornou. Notre domination a mis fin à cet état de choses, et, à l’heure
+actuelle, les Boudouma — qui circulent à travers les îles du lac sur des
+pirogues de paille et de roseaux — s’adonnent à la pêche, au commerce, à
+la culture du mil et élèvent de beaux troupeaux de bœufs aux cornes
+immenses. Ces bœufs ont, du reste, leur légende et les indigènes
+prétendent qu’ils sont miraculeusement sortis du lac lui-même. Les
+Boudouma sont, en général, restés fétichistes, tout en adoptant
+certaines pratiques musulmanes. Il est probable, d’ailleurs, que l’Islam
+est destiné à faire des progrès parmi cette population.
+
+Les Kouri se sont fortement mélangés aux Kanembou qui sont venus
+s’installer à côté d’eux, et il est possible que la légère différence
+existant entre leur langue et celle des Boudouma provienne de forts
+emprunts faits par la première à l’idiome des Kanembou. Ils sont
+complètement islamisés et, quoique présentant de nombreux points communs
+avec leurs voisins de l’archipel, sont d’un naturel moins primitif et
+d’un abord plus sympathique que les Boudouma. Leurs mœurs et coutumes
+sont, à quelques détails près, celles des Kanembou. Néanmoins, la vie
+des îles leur a imprimé un cachet tout particulier.
+
+Autrefois, les Kouri pillaient également leurs voisins de la terre
+ferme, moins cependant que ne le faisaient les Boudouma : ils
+entretinrent généralement des relations médiocrement bonnes avec les
+Arabes et Kanembou du Dagana. Une attaque contre des Ḥaddâd récemment
+venus du Kanem leur apprit à connaître les flèches empoisonnées de ces
+chasseurs, et ils renoncèrent dès lors à toute idée d’agression contre
+leurs voisins de l’Est.
+
+Les Kouri comprennent plusieurs subdivisions : les Kali ou Kaléâ
+habitent la région de Berirem et ont pour chef le jeune et ardent Mousa
+ould Daouda ; leurs voisins et rivaux, les Kerâoua, sont commandés par
+Djibrin, qui réside à Monoukoum ; d’autres Kerâoua sont à Kanassarem
+(chef Abba) ; les Kéléoua, qui se réclament d’une origine toubou, sont à
+Michiléla ; les Yakoudiâ, Gayaâ, Médéâ, vivent avec les fractions
+précédentes.
+
+Les luttes entre tribus étaient autrefois assez fréquentes chez les
+Kouri, qui, au surplus, vivaient en désaccord avec les Boudouma.
+
+Dans les premières années de ce siècle, par suite de l’asséchement du
+lac, les baḥrs qui entourent les îles des Kouri s’étaient en grande
+partie vidés et, en 1905-1906, il fallait pousser jusqu’à Berirem pour
+trouver enfin l’eau du Tchad. Au mois d’août 1906, nous circulâmes à
+cheval dans toute la région Douloumi, Derouderou, Koukouya, Berirem,
+Michiléla. Le seul obstacle rencontré fut le baḥr de Berirem, qui
+contenait un peu plus d’un mètre d’eau, et que nous pûmes, du reste,
+franchir à cheval.
+
+Il est vrai que, quelque temps après notre tournée en pays kouri, la
+crue du lac fut exceptionnelle dans cette partie de l’archipel. L’eau du
+Tchad envahit les baḥrs et arriva jusque tout près de Kabirom, ce qu’on
+n’avait pas vu depuis longtemps. Les Kouri-Kaléâ et les Hamedj-Ngalên se
+retrouvèrent dans des îles, comme par le passé. Ces indigènes, qui ne
+pensaient pas revoir les eaux aussi subitement, avaient établi des
+plantations de coton dans le lit des baḥrs. Quand l’eau du lac, refluant
+vers l’est, atteignit la région qu’ils habitaient, ils pensèrent pouvoir
+l’arrêter en établissant des barrages de terre. Mais, la crue augmentant
+toujours, ces obstacles furent facilement franchis et les habitants
+virent, avec douleur, leur récolte de coton perdue.
+
+D’après les renseignements donnés par la mission Tilho, l’eau du lac a
+une tendance à revenir dans cette région : « certains baḥrs de
+l’archipel S.-E., secs en 1903-1904, sont occupés par l’eau du lac en
+1908 ; en quelques points même, le niveau paraît s’être élevé ».
+
+L’asséchement de la partie nord du lac jusqu’à hauteur environ du
+parallèle de la Komadougou Yoobé et l’envahissement par l’eau constaté
+en 1908 dans quelques baḥrs de la partie S.-E. peuvent peut-être
+s’expliquer par l’existence d’un barrage, qui séparerait complètement la
+partie sud du Tchad (cuvette du Chari) de la partie Nord (cuvette de la
+Komadougou Yoobé). « Nous ne faisons l’hypothèse ci-dessus que sous les
+plus expresses réserves. Nous ne voulons pas dire, non plus, que le
+barrage en question sépare _définitivement, ni même généralement_, les
+deux cuvettes ; nous nous bornons à signaler la possibilité accidentelle
+de ce fait, car elle expliquerait, d’une façon simple, nous le répétons,
+que le niveau dans le sud du Tchad soit resté stationnaire ou même ait
+pu croître légèrement, alors qu’au contraire tout le nord du lac, sur
+une distance de 60 kilomètres environ, s’est asséché[154] ».
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 150 : Chevalier, _L’Afrique Centrale française_, page 413.]
+
+[Note 151 : _Documents scientifiques de la Mission Tilho_, tome I.]
+
+[Note 152 : Voir l’étude de M. l’officier-interprète Landeroin
+(_Documents scientifiques de la Mission Tilho_, tome II).]
+
+[Note 153 : Par captifs, il faut vraisemblablement entendre « sujets ».
+Nous avons déjà vu que, selon la tradition, les Pouls ont précédé les
+Kanori sur les bords du lac. Les Boudouma semblent avoir toujours
+entretenu de bonnes relations avec les Pouls de l’Ouest ; en tout cas,
+il est d’un usage formel parmi eux de ne pas réduire en captivité des
+gens appartenant à cette population. Il existe quelques villages de
+Pouls dans l’archipel ; nous en avons trouvé deux chez les Kouri. Leurs
+habitants se sont, du reste, fortement mélangés aux insulaires.]
+
+[Note 154 : Cf. Labatut, _Le territoire militaire du Tchad_ (_Bulletin
+de la Société de Géographie d’Alger_, 1911, p. 146-151).]
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ * * * * *
+
+ LES TOUBOU
+
+ * * * * *
+
+ I
+
+ LA POPULATION TOUBOU
+
+ * * * * *
+
+
+Les indigènes que nous désignons du nom général de Toubou ne donnent
+aucun nom à l’ensemble de leur famille. Nous ne les appelons ainsi
+d’ailleurs que parce que, dans les premiers pays où les Européens les
+ont rencontrés (Fezzan et Bornou), ce nom leur était donné par le reste
+de la population. Nous savons que _Tou_ est le monosyllabe par lequel
+les Tedâ désignent leur pays. Nachtigal croit que ce nom devait à
+l’origine signifier montagne ou rocher. On retrouve d’ailleurs cette
+racine dans le mot _tougou_ qui, chez les Toubou du Sud, sert à désigner
+une grosse pierre plate, sur laquelle les femmes écrasent le mil au
+moyen d’une pierre plus petite. Pour désigner un habitant du Tou, on dit
+_Tedê-tou_[155], c’est-à-dire _Teda du Tou_. Cette expression est
+probablement employée pour distinguer les Tedâ du Tibesti du Tedâ
+habitant d’autres régions[156]. On dit aussi quelquefois _Tedê-emi_,
+« ce qui prouve, dit avec raison Nachtigal, que le mot Tou, qui semble
+aujourd’hui tombé en désuétude, avait autrefois le même sens qu’_emi_,
+qui signifie montagne ou rocher[157] ». Le Tibesti semble donc avoir été
+appelé Tou à cause de sa nature montagneuse.
+
+Nous avons déjà vu, à propos de la discussion sur les désinences _bou_
+et _ma_, que Toubou (pl. Toubouâ) servait à désigner un indigène
+habitant le Tou ou originaire de ce pays. Ce mot est kanembou et les
+Toubou ne le connaissent que pour l’avoir entendu employer par d’autres
+populations. Les Bornouans, les indigènes qui parlent des langues
+apparentées au kenga (Baguirmiens, Lisi), les Fezzanais se servent du
+même mot. Les Arabes de la région du Tchad, les Choa, emploient
+généralement le mot _Gourʿan_ pour désigner les Toubou du Sud. Au Bornou
+cependant, ils se servent aussi du mot _Toubô_, sing. _Toubaï_.
+
+L’appellation _Tedê_ (pl. _Tedâ_)[158] est le pendant, en toubou, du nom
+kanembou de _Toubou_ (pl. _Toubouâ_)[159].
+
+La terminaison _dê_ (pl. _dâ_), ajoutée à un nom de pays, sert en effet,
+chez les Toubou, à désigner l’habitant de ce pays.
+
+ _Borkoudê_, habitant du Borkou ; pl. _Borkoudâ_.
+
+ _Mourtchadê_, habitant du Mourtcha ; pl. _Mourtchadâ_.
+
+ _Fodidê_ (pl. _Foddê_), habitant du Baḥr el Ghazal[160] ; pl. _Fodidâ_
+ (_Foddâ_)
+
+ _Daganadé_, habitant du Dagana ; pl. _Daganadâ_.
+
+D’après cette règle, et puisque _Tou_ désignait le pays, un habitant
+devait donc être appelé _Toudê_, pl. _Toudâ_. Comme on appuie fortement
+sur le _dê_ (voir plus haut _Foddê_), on a eu finalement _Tedê_, pl.
+_Tedâ_[161].
+
+_Toubou_ (pl. _Toubouâ_) et _Tedê_ (pl. _Tedâ_) veulent donc dire :
+habitant du Tou, du Tibesti. Le premier est le mot kanembou, le second
+est le mot toubou[162].
+
+Les Toubou forment, au Fezzan, la majeure partie de la population du
+district méridional de Gatroun. Ils occupent le Tibesti, le Borkou, les
+vallées occidentales de l’Ennedi. Au Ouadaï, on en trouve chez les
+Arabes Maḥâmid (Cheurafadâ), sur les bords de l’ouadi Yên (Norea) et au
+Mourtcha (Kreda). Ils occupent, dans le Territoire du Tchad, la vallée
+du Baḥr el Ghazal (Kecherda et Kreda) et ils sont nombreux au Kanem. On
+en trouve également dans le Bornou septentrional et enfin, sur la route
+du Kanem au Fezzan, dans les oasis de Kawar.
+
+Comme nous l’avons déjà dit, les Toubou ne se donnent pas de nom
+d’ensemble. Les habitants du Tibesti sont appelés _Tedâ_ et ceux du
+Borkou _ammâ Borkouâ_ ou _Borkoudâ_. Ceux-ci donnent le nom de Dâza aux
+Toubou situés plus au Sud[163]. Mais ces derniers réservent ce nom de
+Dâza aux seuls Kecherda et appellent Dazagadâ tous les indigènes qui
+parlent leur langue (_dazaga_, _médi Dazagadâ_). Or la langue du Borkou
+est la même que celle des Toubou du Sud et elle présente quelques
+différences avec celle des Tedâ. On pourrait donc diviser les Toubou en
+deux groupes : les Tedâ et les Dazagadâ.
+
+Une pareille division est loin d’être rigoureuse, puisque certains de
+ces Dazagadâ du Borkou, du Kanem et du Bornou sont d’origine tedâ. Elle
+n’offre d’ailleurs pas d’intérêt. La population toubou est une, malgré
+les différences qui peuvent exister entre certaines de ces fractions.
+Ces différences s’expliquent principalement par le fait que les Tedâ
+sont toujours restés isolés dans leur pays montagneux du Tibesti, tandis
+que la plupart des Dazagadâ vivaient au contact de diverses populations
+(Kanembou, Kanouri, Arabes) et se mélangeaient peu ou prou avec celles-
+ci.
+
+Il est difficile de savoir quel est le pays d’origine des Toubou. Le
+_Tarikh el Khamis_[164] les ferait venir d’Égypte et les appellerait
+_Nas Firaʿoun_ : les gens de Pharaon. Ce renseignement est d’autant plus
+curieux que Barth a déjà signalé certaines analogies entre le toubou et
+l’égyptien antique ou le copte[165]. Barth remarquait également que
+« les expressions qui sont identiques ou qui se ressemblent chez le teda
+et chez le tamachek ou l’un quelconque des dialectes berbères ainsi
+nommés — parmi lesquels quelques savants sont toujours portés à ranger
+le teda — se réduisent, en somme, à quelques cas extrêmement rares,
+isolés et qu’on peut certainement à moitié expliquer par les relations
+matérielles de l’existence et des échanges ». La langue toubou
+semblerait donc présenter quelque affinité avec le groupe égyptien
+(égyptien antique et copte) des langues chamitiques[166]. Il est peut-
+être intéressant de rappeler ce que disait Moḥammed el Tounesi, au sujet
+des Gourân, et de le rapprocher de ce qui précède. « Les Gourân sont de
+petite taille, généralement d’un teint assez net et rapproché de la
+coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne semblent pas être
+d’origine soudanienne[167]. »
+
+Les Toubou, par suite de leur isolement dans le désert, ont vécu
+longtemps ignorés des géographes. Les écrivains arabes parlaient bien
+des Zoghâwa, des royaumes du Kanem et du Bornou, mais ce fut Maqrizi
+(1360-1442) qui, le premier, signala la soi-disant tribu berbère des
+Bardoa. Après lui, Léon l’Africain (1483-1552) parla également de la
+tribu libyenne des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, Birdeva), qu’il
+rangeait parmi les peuples numides. Léon signalait, en outre, la
+population des Ghoran, dont il n’indique pas l’emplacement d’une façon
+bien précise. Il place d’abord ces Ghoran au sud des royaumes de Borno
+et de Gaoga. Il écrit plus loin, après avoir parlé des chemins du désert
+qui vont de Fez à Tombut et de Télensin à Agadez : « et est beaucoup
+plus fâcheux le chemin retrouvé par les modernes, qui est pour aller de
+Fez au grand Caire par le désert de Libye : toutefois, en faisant ce
+voyage, l’on passe à côté d’un grand lac[168] à l’entour duquel habitent
+les peuplades de Sin et Ghorran ». Léon signale enfin que le royaume de
+Nubie « devers midi se joint avec le désert du Goran » et que « le roi
+de Nubie est souvent en guerre avec ceux du Goran, qui sont de la race
+des Bomiens[169], mécaniquement habitants du désert, sans que personne
+puisse rien comprendre à leur langage »[170]. Disons, en passant que
+l’extension donnée par Léon l’Africain à cette peuplade des Gourân
+semble être fort exagérée[171].
+
+Moḥammed et Tounesi compléta dans son _Voyage au Ouadaï_ (1851), les
+vagues renseignements donnés par Léon. « Les Gorân, écrit le cheïkh,
+sont établis au nord du Ouadây. Cette population, riche en troupeaux, en
+chevaux, en chameaux, est disséminée çà et là en une foule de petites
+peuplades dont chacune se suffit à ses besoins »[172].
+
+Au nord des Gourân, Et Tounesi signalait de plus les Toubou-Turkmân, qui
+stationnaient du côté du désert de Libye[173], et les Toubou-Rechâd (ou
+Toubou des montagnes), dans les pays desquels passait la route menant du
+Ouadaï au Fezzan. Le cheïkh dépeignait ces Toubou comme des gens cupides
+et avares, dont la langue était incompréhensible et les mœurs bizarres.
+Ils formaient un groupe considérable de hordes, qui menaient la vie
+nomade dans la partie sud-est du Sahara et rançonnaient les caravanes
+traversant le pays.
+
+Les explorateurs Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg, Vogel
+(1850-1855), le consul français Fresnel (1850), recueillirent aussi des
+renseignements sur le Tibesti et ses habitants.
+
+Plus tard, Gerhard Rohlfs put même tracer, grâce aux notes qu’il avait
+prises à Kawar (1866), une carte du territoire des Toubou.
+
+A la suite des renseignements donnés par Maqrizi et Léon l’Africain,
+« le monde savant avait pris l’habitude de considérer les Toubou, sur le
+territoire desquels devait nécessairement se trouver située la région
+des Bardoa, comme des parents des Touareg, comme des Berbères plus ou
+moins mélangés[174]. Et ce qui confirme cette idée, c’est que les
+anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume bornouan,
+passaient pour avoir émigré du Nord à travers ce désert libyen où
+étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes instruits du
+Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire, assignaient à la
+dynastie bornouane une origine berbère. Léon l’Africain dit expressément
+que le roi du Bornou était de la race libyenne des Bardoa.
+
+« Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études linguistiques, eut
+cru devoir affirmer la très prochaine parenté des Kanouri et des Tedâ,
+on s’empressa de rattacher ces derniers à la race nègre, dont on ne
+doutait pas que les habitants du Bornou ne fissent partie, et Barth lui-
+même, pour concilier son assertion avec celles de Léon l’Africain et de
+Maqrizi, supposa qu’au temps de ces écrivains une tribu de Bardoa
+conquérants avait émigré du désert libyque au pays des Toubou et s’y
+était fixée à demeure[175]. »
+
+Nous avons déjà montré que Nachtigal, contestant en cela les allégations
+de Barth, croyait que la tribu des Bardoa était une tribu tedâ habitant
+anciennement la région du Tibesti appelé Bardaï ou Bardê[176]. Il
+faisait remarquer que le désert a imposé un genre de vie uniforme aux
+peuplades qui l’habitent et que celles-ci présentent à peu près les
+mêmes caractères : d’après lui, les écrivains arabes s’étaient laissés
+induire en erreur par l’analogie existant entre le type toubou et le
+type berbère. Nachtigal ajoutait que les Toubou, s’ils n’étaient point
+des Berbères, ne ressemblaient cependant pas à des nègres, et qu’ils
+formaient une population intermédiaire entre les indigènes du Nord de
+l’Afrique et les nègres du Soudan ; qu’il était difficile, d’ailleurs,
+d’établir une démarcation absolue entre tous ces peuples et que, grâce
+au climat et au mélange du sang, il n’y avait pas un saut brusque des
+Touareg, des Toubou, des Bideyat et des Zoghâoua aux populations
+soudaniennes avec lesquelles ils étaient en contact[177].
+
+Nous avons déjà indiqué le rôle que certains Toubou ont joué dans la
+fondation du royaume du Kanem. D’autres Toubou désignés sous le nom de
+_Tedâ_ par la chronique de Barth, vinrent plus tard troubler l’ordre
+établi et entrèrent en conflit avec les princes du pays. Nous savons que
+les Boulala s’appuyèrent sur ces nomades dans leur lutte contre la
+branche aînée. Cette alliance entre les deux populations a d’ailleurs dû
+être facilitée par ce fait que les Maguemi, fraction à laquelle
+appartenaient les princes boulala, étaient en partie d’origine
+toubou[178]. En tout cas, Boulala et Toubou chassèrent de Ndjimi les
+sultans du Kanem et ils les forcèrent à s’enfuir au Bornou. Les deux
+populations victorieuses semblent s’être pénétrées et nous verrons plus
+loin que plusieurs fractions toubou (Chennakorâ, Tchoandâ) se disent
+d’origine boulala. Nous retrouverons d’ailleurs, chez les Boulala,
+quelques traces de cette longue cohabitation avec les Toubou.
+
+Plus tard, les rois du Bornou reprirent le Kanem sur les Boulala et
+ceux-ci furent chassés du pays des Toundjour. Les Toubou ne jouèrent
+plus, dès lors, de rôle politique.
+
+Nachtigal a étudié les Toubou du Tibesti (Tedâ), du Borkou (Ammâ
+Borkouâ) et du Kanem (Dazagadâ Konoumâ). Nous passerons donc rapidement
+sur eux pour étudier d’une façon plus particulière les Toubou du Baḥr el
+Ghazal et du Ouadaï.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 155 : Prononcer _Tedé_. L’accent circonflexe indique que l’accent
+tonique doit porter sur la lettre _é_.]
+
+[Note 156 : On dit de même _ana Kanembou Kanem_ « Je suis un Kanembou du
+Kanem », parce qu’il y a également des Kanembou au Dagana.]
+
+[Note 157 : On pourrait objecter cependant que l’expression _Tedê-emi_
+est peut-être _Tedê-mi_, qui veut dire « fils de Teda ». Cette façon de
+s’exprimer, « fils de Boulala, Kouka fils de Kouka, etc. » est en effet
+très familière aux indigènes.]
+
+[Note 158 : C’est donc à tort que Reinisch, considérant la forme Tibou
+ou Tebou comme indigène a prétendu la rattacher à l’égyptien _Teḥennou_
+(_Die einheitliche Ursprung der Sprachen_, p. 4-6).]
+
+[Note 159 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer
+Vokabularien_, p. LXVI.]
+
+[Note 160 : _Fôdi_ veut dire « fleuve, rivière, baḥr ». En parlant du
+Baḥr el Ghazal, les Arabes disent tout simplement _el baḥr_ البحر et les
+Toubou _fôdi_.]
+
+[Note 161 : Barth se trompe quand il croit que le mot _Tedâ_ est à la
+fois le singulier et le pluriel. L’erreur a d’ailleurs été signalée par
+Nachtigal.]
+
+[Note 162 : Nous n’avons jamais entendu employer le mot _Tibbou_, cité
+par certains voyageurs et employé par beaucoup d’auteurs (Burckhart,
+Lyon, Denham, Vivien de Saint-Martin, Élisée Reclus, Robert Cust, René
+Basset, etc.).]
+
+[Note 163 : Les habitants du Borkou appellent ces Toubou « Dâza » et
+aussi « Kecherda ». Cela laisserait-il supposer que les Kecherda ont été
+les premiers à émigrer vers le Sud ?...]
+
+[Note 164 : Manuscrit arabe qui existerait au Ouadaï et qui contiendrait
+des renseignements historiques sur les populations du Centre-Africain.]
+
+[Note 165 : Barth signale également certaines ressemblances entre le
+kanouri et l’égyptien antique. Voir d’ailleurs, à ce sujet, _Sammlung
+und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien : Einleitung_, p.
+CLXXXV et suiv. (die Kanuri-Sprache, die Teda-Sprache). C’est aussi une
+partie de la thèse de Reinisch dans l’ouvrage cité plus haut, p. 114,
+note 158.]
+
+[Note 166 : Les idiomes toubou et kanouri sont classés parmi les langues
+des nègres. On a coutume de réserver ce nom à un certain nombre
+d’idiomes de la côte occidentale et du centre de l’Afrique (Atlantique-
+Niger-Tchad-Nil). « Faute d’un meilleur nom, dit Robert Cust, ce groupe
+est appelé nègre, désignation incontestablement inexacte. »
+
+Frédéric Müller range sous cette dénomination vingt-quatre langues ou
+groupes de langues. Citons, entre autres, le sonrhaï, le haoussa, le
+groupe bornou, le baghirmi et le maba.
+
+Robert Cust divise les langues d’Afrique en six groupes : sémitique,
+hamitique, nouba-foulah, nègre, bantou, hottentot-bushman. Le groupe
+nègre se subdivise lui-même en quatre sous-groupes : le troisième, ou
+sous-groupe central, comprend cinquante-neuf langues et onze dialectes
+parlés dans la région située autour du lac Tchad. Les idiomes les plus
+connus de ce sous-groupe sont : le sonrhaï, le haoussa, le tibbou et le
+kanouri.
+
+Tous les idiomes nègres ont un caractère franchement agglutinant ; mais
+on ne saurait leur attribuer une origine commune.]
+
+[Note 167 : « Il existe un _Tarikh el Khamis_ d’Ed Diarbékri qui a été
+publié au Qaire en deux volumes. L’épithète de _Nas Firaʿoun_ signifie
+simplement que l’auteur relativement moderne du livre (XIVe siècle de
+notre ère) rattachait au point de vue religieux les Toubou aux Égyptiens
+infidèles. Et encore a-t-il mentionné les Toubous ? N’a-t-il pas dit
+simplement que les infidèles égyptiens émigrèrent à l’ouest. Le _Tarikh
+el Khamis_ d’Ed Diarbékri est-il le même que celui qui existerait au
+Ouadaï ? Ceci n’est pas pour infirmer la parenté possible du toubou à
+l’égyptien (sans tomber dans les rêveries de Reinisch), mais, en pareil
+cas, la linguistique est un meilleur guide que les inventions
+religieuses et les généalogies fabuleuses fabriquées par les tolba. Mais
+si le toubou est apparenté à l’égyptien, il l’est par conséquent au
+berbère qui appartient au groupe chamitique, appelé aussi proto-
+sémitique. Le kanouri n’a rien de commun (Barth ne savait pas
+l’égyptien) avec l’égyptien. » (RENÉ BASSET.)]
+
+[Note 168 : Le lac Tchad apparemment.]
+
+[Note 169 : « Una generazione di zingani » qui désigne les Bohémiens,
+les Tsiganes.]
+
+[Note 170 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung_, p. LXVI-LXVIII.]
+
+[Note 171 : « Les Toubou sont mentionnés par les auteurs arabes du moyen
+âge sous le nom de Koouâr. El Bekri (XIe siècle de notre ère) rapporte
+des légendes sur leur soumission par ʿOqbah. » (R. B.)]
+
+[Note 172 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung_, p. LXVIII.]
+
+[Note 173 : Dans la région de l’enneri Marmar, sur le versant ouest du
+Tibesti. _Turkmân_ est probablement _Tomâghera_ : l’intonation de ce
+dernier mot a dû induire le cheïkh en erreur.]
+
+[Note 174 : Vivien de Saint-Martin appelait les Toubou « les plus
+dégradés de tous les Berbers par le mélange de sang nègre » et « la race
+métisse et tout à fait dégradée des Tibboû ».]
+
+[Note 175 : Nachtigal.]
+
+[Note 176 : Les différents noms donnés à cette tribu par Léon l’Africain
+peuvent s’expliquer de la façon suivante :
+
+Forme kanembou : _Bardêboua_. Comme le _b_ est à peine prononcé, on
+obtient : _Berdeoa, Berdoa, Bardoa_. Forme toubou : _Bardêda_,
+_Bardêba_. Correspondrait aux noms de _Berdeva_, _Birdeva_.]
+
+[Note 177 : Voir, à ce sujet, l’intéressant chapitre de Nachtigal
+intitulé _Völkerverhältnisse in der östlichen Sahara_ (tome II de sa
+relation).]
+
+[Note 178 : Nous avons déjà signalé la chose. Remarquons d’ailleurs que
+les mots _Maguemi_, _Magueï_, signifient « fils de Maga », et que les
+Boulala se donnent à eux-mêmes le nom de _Mâga_ ou _Mâggué_.
+_Bornougué_, les gens du Bornou ; _Mâggué_, les gens de Mâga.
+
+_Mâga_ semble être un mot toubou, composé de _maï_ (sultan) et du
+suffixe _ga_ (idée de relation). _Mâga_ voudrait donc dire « gens du
+sultan ».]
+
+
+
+
+ II
+
+ LES TEDA
+
+ * * * * *
+
+
+Les Tedâ sont les plus purs d’entre les Toubou. Ils sont restés isolés
+dans les montagnes du Tibesti, n’ayant guère de relations qu’avec le
+Kawar, le Borkou et surtout le Fezzan, où quelques-uns de leurs
+compatriotes sont installés dans le district méridional de Gatroun.
+
+La chaîne du Tibesti comprend plusieurs massifs importants. Le mont
+Tarso, au Nord, forme une vaste croupe de 80 à 100 kilomètres de
+développement, que Nachtigal a franchie à une altitude de 2.200 mètres.
+Le plus haut sommet du Tarso est l’emi Tousidde, au pied duquel se
+trouve le Trou au Natron[179]. Vers le centre de la chaîne, l’emi
+Tasserterri forme un second massif, à la base duquel jaillit une source
+thermale (_iériké_)[180]. Enfin, vers l’extrémité sud-est, se trouve
+l’emi Koussi. « Ce massif est, au dire des habitants, aussi haut, sinon
+plus, que le Tousidde. Il faut un jour entier pour en atteindre le
+sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de la glace, et les chameaux
+des gens qui l’habitent, les Koussoâs, comme on les appelle, sont,
+paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord et des montagnes du
+littoral... Un Borkouan m’a assuré qu’au sommet de cette montagne il
+existe également un vaste et profond Trou au Natron et qu’à son pied
+jaillissent deux sources thermales[181] ». L’aguid el Khouzam
+d’Acyl[182], Barkaï, qui a été élevé au Borkou, nous a donné quelques
+renseignements intéressants sur le massif du Koussi.
+
+L’hiver (_chité_, شتاء) y dure quatre mois. Comme il fait alors très
+froid, les gens endossent plusieurs vêtements et s’enveloppent dans des
+notos[183]. Ils mettent des gants en fourrure et se couvrent la tête
+avec des bonnets de peau, qui ne laissent voir que les yeux. Ils se
+chauffent constamment autour de grands feux. L’eau se gèle dans les
+guirbés et les vieilles peaux de bouc qui suintent sont reliées au sol
+par un filet de glace (_el mé djamad_, الما الجامد). La pluie ne tombe
+que pendant quatre ou cinq jours, mais elle tombe alors à torrents et
+d’une façon continue.
+
+Le Koussi est surtout connu par ses sources d’eau chaude, qui
+jaillissent au milieu des rochers. Ces eaux ont en effet une grande
+réputation. Les indigènes du Tibesti, du Borkou et d’ailleurs, qui
+souffrent d’infirmités ou de rhumatismes, sont hissés sur des chameaux
+et amenés au Koussi. Là, on les attache avec des cordes et on les fait
+descendre dans l’eau brûlante. Comme les patients crient et se
+débattent, on les retire un moment, puis on les replonge à nouveau dans
+l’eau, et ainsi de suite. Il paraît que le remède est souverain.
+
+La région du Koussi est pauvre. Il n’y a guère que du kreb, du settir et
+une variété de mil (_tédri_, en toubou), qui pousse à la saison des
+pluies. Les habitants utilisent aussi une espèce de « pastèque amère »,
+de coloquinte[184], dont ils font bouillir les graines avec de la cendre
+dans des bourmas. Les graines sont ensuite écossées et l’amande donne
+une sorte de graisse végétale, que l’on mange avec les dattes. Enfin, la
+plante verte[185] (_chîḥ_, شيح, en arabe ; _odosir_, en toubou), que les
+femmes placent dans leurs cheveux et que l’on met au cou des enfants,
+vient de l’emi Koussi.
+
+Le Tibesti, situé en plein Sahara, a un climat extraordinairement chaud
+et sec. Ce pays montagneux est très pauvre et les dattes en sont la
+principale ressource. Les animaux domestiques comprennent surtout des
+chameaux et des chèvres.
+
+La vie misérable que mènent les Tedâ les rend âpres au gain et leur ôte
+tout scrupule sur le choix des moyens. « Se dépouiller l’un l’autre est
+leur constante préoccupation ; le mensonge, le vol, le meurtre, tout
+pour cela leur est bon. » Aussi les Tedâ sont-ils d’une humeur défiante
+et soupçonneuse. Qu’on ajoute à tout cela l’influence du _lakbi_
+(liqueur fermentée obtenue avec la sève du palmier), et l’on comprendra
+la fréquence des querelles, des rixes et des luttes sanglantes.
+
+Les tribulations au Tibesti de Moḥammed et Tounesi et de Nachtigal nous
+édifieront sur l’hostilité des Toubou envers les étrangers et sur la
+façon dont ils rançonnent les caravanes qui traversent leur pays.
+
+La caravane du cheïkh Et Tounesi comprenait un homme de la tribu des
+Toubou-Turkmân, qui avait été obligé autrefois de s’expatrier après
+avoir commis un meurtre. Les gens de sa tribu, avertis, vinrent le
+réclamer aux Ouadaïens de la caravane ; mais ceux-ci malmenèrent le chef
+toubou et coupèrent même les jarrets à son chameau. Le lendemain, au
+moment de partir, un chameau de la caravane disparut et un Ouadaïen fut
+égorgé par les Toubou. « Nous trouvons, dit le cheïkh, le Ouadayen noyé
+dans son sang et s’agitant encore des dernières convulsions de la mort.
+A distance nous découvrons une nuée de chameaux, dont chacun portait
+deux cavaliers à la face couverte d’un litham noir. On eût dit des
+corbeaux juchés sur des chameaux. Ces sauvages faisaient manœuvrer leurs
+montures avec une habileté et une légéreté incroyables. Le cheval n’est
+pas plus rapide, plus docile, plus impatient sur le champ de bataille. »
+
+Pendant vingt jours, la caravane fut harcelée à tout instant par les
+Toubou-Tourkmân, et la poursuite ne cessa que lorsque le cheïkh et ses
+compagnons pénétrèrent dans le territoire des Toubou Rechâd. Là, de
+nombreux indigènes vinrent s’installer à côté de l’endroit où campait la
+caravane, et quand arriva le sultan, juché sur un chameau avec sa femme
+en croupe[186], il fallut régaler tout ce monde. La troupe des Toubou
+accompagna les étrangers et elle fut nourrie par ces derniers pendant
+toute la traversée du territoire de la tribu. Le dernier jour, un cadeau
+fut offert au sultan, qui en fit réclamer un autre pour lui et sa femme.
+Puis, au moment où les voyageurs allaient charger leurs chameaux, le
+sultan arrivait et « tout ce qu’il apercevait à son goût, cordes,
+petites sébiles, il le happait et s’en faisait cadeau ». Après lui, ce
+fut le tour de la sultane, puis celui d’une foule de Toubou, qui
+disaient tous _Tané meilabou_ : je suis fils du sultan[187]. « Ils
+parcourent la caravane ; tout ce qui leur plaît, ils l’enlèvent ; tout
+ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le leur donner. Presque
+aucun objet de quelque valeur ne nous resta. »
+
+Après ce pillage en règle, le cheïkh et ses compagnons purent enfin
+partir « vexés, ennuyés, fatigués à l’excès de ces procédés odieux des
+Toubou ».
+
+La qualité d’Européen valut à Nachtigal d’avoir à souffrir bien
+davantage de l’hostilité et de la cupidité des habitants du Tibesti.
+Quand l’explorateur visita le val Bardaï, il envoya un cadeau au sultan
+(_dardaï_), qui était alors malade. Nachtigal fut vite dépouillé de ce
+qu’il avait par les Toubou, maïnas ou non, qui lui réclamèrent tous
+quelque chose. Quand il ne posséda plus rien, on ne voulut pas le
+laisser partir. Il demanda vainement au sultan, qui avait enfin paru, de
+lui permettre de regagner le Fezzan. Celui-ci visita la tente de
+Nachtigal et, quand il n’y vit que deux caisses qui ne contenaient
+presque rien, il se disposa à s’en aller. Le maïna Arami, le guide et le
+protecteur de Nachtigal, fit alors un discours au sultan pour lui
+montrer la nécessité de laisser partir l’Européen. Ce fut en vain
+d’ailleurs, car le dardaï répondit simplement : « Le bois est vide, je
+m’en vais. » Et ce fut tout.
+
+Nachtigal réussit néanmoins à prendre la fuite pendant la nuit. Au
+moment de le quitter, les Tedâ qui l’avaient accompagné fouillèrent une
+suprême fois dans ses caisses pour en retirer les objets à leur
+convenance. Après tous ces pillages, il ne restait plus rien au
+malheureux Nachtigal. Sa caravane offrait un spectacle lamentable sur la
+route de Fezzan. « Moi-même, dit l’explorateur, les pieds absolument
+nus, les jambes enveloppées de loques de coton qu’avec la plus grande
+audace d’euphémisme on ne pouvait plus qualifier de pantalon, le torse
+inclus dans un pardessus d’été parisien réduit à l’état le plus piteux,
+je haletais sous le faix de deux fusils ». Nachtigal et ses compagnons
+atteignirent toutefois sans encombre le district fezzanais de Gatroun.
+
+Les nobles (_maïnas_) jouent un grand rôle chez les Tedâ et le sultan
+(_dardaï, dardê_) n’a pas beaucoup d’autorité. La tribu des Tomâghera
+commande aux vallées septentrionales. A côté d’elle, les Gounda forment
+également une tribu importante. La fraction dominante dans le sud du
+pays est celle des Arinda.
+
+
+_Les Senoussi_[188]. — Au point de vue religieux, les Tedâ sont des
+musulmans très fanatiques. La haine des chrétiens est d’ailleurs
+soigneusement entretenue par les Senoussis qui recrutent de nombreux
+auxiliaires au Tibesti et au Borkou. Il est donc nécessaire, avant de
+commencer l’étude des Toubou du Sud, de donner quelques renseignements
+sur la secte qui lutte avec tant d’acharnement contre l’expansion
+française en Afrique Centrale.
+
+Le fondateur de la confrérie est le cheïkh Sidi Moḥammed ben ʿAli Es-
+Senoussi, qui, écrit Moḥammed el Hachaïchi, « descendait du prophète
+Moḥammed par une filiation établie d’une façon certaine » (!). Il naquit
+près de Mostaganem, vers la fin du XVIIIe siècle, et appartenait à la
+grande tribu des Oulâd-Sidi-ʿAbd-Allah (dont l’ancêtre fut Si ʿAbd-
+Allah-ben-Khaṭṭâb). Après avoir étudié à Fâs durant plusieurs années, il
+décida de faire le pèlerinage de la Mekke. « Il passa à Temacin,
+traversa le Djerid tunisien, la Tripolitaine, la Cyrénaïque et arriva en
+Égypte... Il avait d’abord eu l’intention de s’arrêter au Caire, où il
+comptait compléter son instruction à la djâmiʿ El-Azhar ; mais, dans ce
+milieu semi-officiel d’uléma, ayant des charges à la cour du khédive ou
+inféodés aux Osmanlis, il ne rencontra ni le genre d’enseignement qui
+répondait à ses aspirations mystiques et puritaines, ni les
+satisfactions d’amour propre qu’il avait auprès des tolba du Sahara.
+Ayant même voulu, un jour, professer en public, il effraya les chefs de
+la mosquée par la hardiesse de ses doctrines intransigeantes, et le
+cheïkh El Hanich, un des grands personnages religieux du Caire, lança
+contre lui un véritable anathème, le dénonçant au peuple musulman comme
+un novateur et un réformateur religieux. On ajoute même qu’il essaya de
+le faire empoisonner, et que ce ne fut que par miracle que Si Senoussi
+s’échappa du Caire. Aussi, ce dernier conserva-t-il, toute sa vie, une
+haine invétérée contre les Égyptiens[189]. »
+
+Le cheïkh Senoussi devint, à la Mekke, le disciple préféré de Si Aḥmed
+ben Idris el Fâsi, le grand chef de l’ordre des Khadiria. Celui-ci, en
+butte à la haine des uléma de la Mekke, qui le traitaient
+d’« hérésiarque », dut se réfugier à Sobia, dans le Yémen : Es Senoussi
+l’accompagna dans son exil.
+
+En 1835, à la mort de Si Aḥmed, l’ordre des Khadiria se scinda en deux
+branches ennemies. Le cheïkh Senoussi fit bâtir une zaouia sur la
+montagne d’Abou Kobaïs, à côté de la Mekke, et ses partisans prirent le
+nom de _Senoussis_, tandis que ceux de la zaouia rivale devenaient les
+_Mogharania_ et, plus tard, les _Soualiah_.
+
+De nombreux disciples suivirent l’enseignement donné par Sidi es
+Senoussi dans la zaouia d’Abou Kobaïs, et les doctrines intransigeantes
+qu’il professait se répandirent bientôt dans la plupart des régions de
+l’Hedjaz, du Yémen et de l’Irak. Mais le clergé semi-officiel de la
+Mekke manifesta son hostilité à l’égard du novateur, et celui-ci, tout
+comme son maître, dut se résigner à quitter la ville sainte. En 1843, il
+partit pour la Cyrénaïque ; il séjourna plusieurs années au djebel
+Lakhdar, non loin de Benghazi, dans le pays de Derna, et sur cette
+montagne s’édifièrent rapidement de nombreux établissements religieux.
+Le cheïkh Senoussi rassembla ensuite un certain nombre d’adeptes et se
+retira avec eux sur les confins de la Tripolitaine, dans l’oasis de
+Djarhaboub, qu’il fit défricher et mettre en culture (1855). Il y fit
+construire la grande zaouia, qui resta pendant longtemps le centre de la
+confrérie et le point d’où la propagande senoussie rayonna sur le Nord
+et le Centre de l’Afrique. C’est là qu’il mourut en 1859. Le bruit se
+répandit, dans tout le Sahara oriental que la mort du saint homme avait
+amené une éclipse de soleil et de lune, et de nombreux pèlerins
+accoururent à Djarhaboub pour prier sous la coupole de son tombeau.
+L’aîné de ses deux fils, Sidi Moḥammed el Mahdi, « connu aussi sous le
+nom de El Bedr (la lune) à cause de sa beauté physique et de sa
+popularité », devint le khalife de la confrérie. Son nom de Mahdi était
+significatif ; les fidèles se racontaient, en outre, qu’il portait entre
+les deux épaules « le signe des prophètes » et que, Sidi es Senoussi,
+prévoyant la considération dont son fils jouirait plus tard, avait
+coutume de lui baiser la main.
+
+Nous allons exposer succinctement les principes qui servirent de base au
+cheïkh Es-Senoussi pour fonder une nouvelle confrérie religieuse dans
+l’Islam et les méthodes qu’il préconisa pour assurer le triomphe de sa
+doctrine. La chose est particulièrement intéressante, car nous
+constaterons, plus loin, que le grand-maître actuel de l’ordre, Si Aḥmed
+Chérif, s’est notablement écarté — par son attitude franchement hostile
+à notre égard et ses accommodements avec les Turcs — de la ligne de
+conduite adoptée par Sidi es Senoussi et, avec néanmoins des tendances
+bien marquées au pouvoir temporel, par son fils aîné et successeur, Si
+el Mahdi.
+
+« Les Snoussya, écrivait le commandant Rinn en 1884, ne sont ni des
+novateurs, ni des réformateurs : ce qu’ils prêchent c’est d’abord
+l’observance du « contrat primitif », c’est-à-dire les doctrines du
+Coran et de la Sonna, dépouillées de toutes les innovations et hérésies
+qui ont été introduites, soit par les détenteurs des pouvoirs
+politiques, soit même par les cheikhs de plusieurs ordres religieux, qui
+se sont écartés des règles tracées dans le Livre de Dieu et observées
+par les vrais soufi[190].
+
+« En somme, les doctrines des Snoussya ne sont autre chose que le retour
+au Coran et au soufisme[191] des premiers siècles de l’Islam ; ce qui
+revient à dire qu’elles affirment la nécessité de « l’Imamat » comme
+gouvernement, et l’excellence absolue de la vie contemplative et dévote.
+Nous avons dit déjà que la Loi musulmane entendait par « Imamat » la
+« théocratie panislamique » et c’est, en effet, vers ce but gigantesque
+et redoutable pour tous les gouvernements musulmans, que tendent tous
+les actes et toutes les prédications des Snoussya.
+
+« Seulement, en gens intelligents et convaincus de l’excellence de leur
+cause, les Snoussya ne demandent ni à la violence, ni aux excitations
+révolutionnaires, la réalisation de leurs espérances. Ils poursuivent
+leur but froidement, sans jamais avoir recours à des coups de force qui
+pourraient compromettre ou retarder le résultat qu’ils cherchent, et
+sans jamais avoir la moindre compromission, ou le moindre engagement
+politique, avec les gouvernements musulmans ou chrétiens dont ils
+veulent la destruction...
+
+« Les Snoussya sont certainement l’ordre religieux qui affecte le plus
+de se tenir en dehors des choses politiques, et cependant c’est, en
+matière politique, celui dont l’influence est la plus dangereuse... Ce
+n’est pas la révolte que prêchent les chefs des Snoussya, c’est
+l’émigration[192]. Car, à leurs yeux, l’émigration est le seul moyen
+qu’ont, pour rentrer dans l’Islam, les vrais croyants vivant sous le
+joug des chrétiens ou sous celui, non moins maudit, de tous les
+souverains musulmans qui, comme ceux de Constantinople, du Caire, de
+Tunis ou de Fez, sont à la merci des puissances européennes, et
+subissent leurs pernicieuses influences...
+
+« L’esprit qui anime les Snoussya est absolument hostile à tout progrès,
+qu’il vienne de nous ou même d’un souverain musulman, et leur haine
+contre les Turcs, les Égyptiens, les Tunisiens, n’est pas moins vive que
+celle qu’ils ont contre les Européens.
+
+« Leurs excitations incessantes pour ramener les Musulmans aux pures
+doctrines de l’Islam primitif, sont un danger pour tous les
+gouvernements, car ces doctrines austères, bases de toutes les religions
+qui considèrent les hommes comme égaux devant Dieu, n’admettent pas
+l’exercice d’un pouvoir temporel quelconque, en dehors de la théocratie
+qui en est l’idéal logique. »
+
+Le commandant Rinn ajoute que les Allemands, en 1872, les Turcs, en
+1877, et les Italiens, en 1881, essayèrent en vain de faire déroger Si
+Cheikh el Mahdi aux règles qui avaient été posées par le fondateur de
+l’ordre.
+
+Le cheïkh tunisien Moḥammed el Hachaïchi, qui se rendit à Koufra, en
+juillet 1896, et fut reçu par Si el Mahdi, parle des Senoussis avec
+beaucoup de sympathie. Il s’élève énergiquement contre la réputation de
+fanatisme guerrier qui avait été faite aux Khouan de cet ordre
+religieux : il affirme que leur grand chef n’est pas approvisionné
+d’armes perfectionnées, qu’il ne bâtit point de forteresses et qu’il
+n’est nullement l’adversaire déclaré de toutes les branches de la
+religion chrétienne. « Je jure par Dieu — écrit ce voyageur naïf — que
+ce sont là des mensonges. Ces calomnies ont leur source dans les dires
+de quelques Européens sans aveu qui traînent dans les ports de la côte,
+ou dans l’intolérance de certains Khouan ignorants, qui ne connaissent
+le cheïkh que pour en avoir entendu parler... Je tiens à dire que tous
+les habitants de cette partie du désert (le Sahara oriental) sont des
+gens paisibles, au milieu desquels les voyageurs n’ont rien à craindre.
+C’est qu’en effet le cheïkh a reçu de Dieu le don d’inspirer le respect
+autour de lui. Non pas qu’il exerce aucune pression sur les populations
+qui l’entourent, comme le ferait un émir ou un sultan ; mais, dans le
+désert où il a établi sa demeure, il vit saintement, dans l’adoration et
+la prière : il médite le Coran et s’efforce d’inculquer dans les cœurs
+des croyants les enseignements qu’il renferme... L’extérieur de sa
+personne et l’esprit de Dieu qui est en lui exercent sur le peuple une
+influence incomparable et le soumettent absolument à sa volonté...
+
+« Chose digne de remarque, les frères obéissent aveuglément aux ordres
+du cheïkh ; sur un ordre de lui, tous se feraient tuer : cependant il ne
+leur ordonne autre chose que de prier et d’obéir à Dieu et à son
+prophète. Il ne fait pas montre de sa puissance, qui est plus grande que
+celle d’un roi ou d’un émir. Il se tient à l’écart des questions
+politiques, il n’a garde de montrer de la préférence pour un
+gouvernement plutôt que pour un autre. Il fuit toutes considérations de
+ce genre ; mais il indique aux hommes la voie de Dieu et, dans les
+régions où sa confrérie s’est établie, il s’efforce de faire régner la
+justice et la paix.
+
+« Il envoie des frères, choisis parmi les plus savants, dans les tribus
+idolâtres, pour faire connaître le Livre de Dieu et leur enseigner, avec
+douceur, la vraie religion... Il ordonne aux tribus arabes de rester
+soumises à leurs chefs, et celles qui ne se conforment pas à ses ordres
+reçoivent des blâmes énergiques.
+
+« Il n’écrit pas aux tribus ou aux fractions, ni aux émirs, ni aux
+notables, pour les attirer dans sa confrérie ; il n’affirme pas non plus
+que sa confrérie est la meilleure de toutes celles qui existent, à moins
+qu’il ne s’adresse à une tribu idolâtre ayant commis des exactions dans
+le Sahara. »
+
+Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi a été la dupe des apparences, il s’est
+laissé tromper par les bonnes paroles des Senoussis et, à ce point de
+vue, son livre n’a aucune valeur ; il n’a nullement remarqué l’activité
+de leur propagande religieuse et il était incapable de deviner les
+mobiles secrets de leur action. Il nous représente la confrérie comme
+parfaitement inoffensive. La réalité est tout autre ; d’ailleurs, il
+nous suffira de rappeler que de fanatiques missionnaires senoussis
+prêchaient le meurtre de Nachtigal, que Sidi el Mahdi a cherché à
+établir sur les États musulmans de l’Afrique centrale une influence plus
+politique que religieuse, que, depuis 1902, Si Aḥmed Chérif nous combat
+avec acharnement et qu’il a récemment sollicité l’appui des Turcs afin
+d’arrêter les progrès de l’occupation française — pour montrer combien
+les assertions du cheïkh sont erronées.
+
+Sous le règne spirituel du fondateur de la confrérie, les missionnaires
+senoussis avaient créé de nombreuses zaouias en Cyrénaïque — notamment
+dans le district de Benghazi — au Fezzan et à Kaouar. Avec Sidi el
+Mahdi, ils firent preuve de la même activité et d’importants résultats
+marquèrent le succès obtenu par leur propagande. Les habitants de
+Ghadamès et de Ghat prirent le ouerd des Senoussis, et de zélés
+marabouts pénétrèrent dans les pays du Sud pour y répandre la bonne
+parole : du temps de Nachtigal, une zaouia existait dans l’oasis de
+Waou, au nord du Tou, et l’influence senoussie était déjà très grande au
+Tibesti, au Borkou et même au Ouadaï, où le roi ʿAli était un fervent
+adepte de la secte.
+
+La confrérie comptait des adhérents au Hidjâz, dans le Yémen, l’Irak, la
+Syrie et en Égypte ; mais il était presque impossible à Sidi el Mahdi
+d’exercer une autorité efficace sur des groupements aussi dispersés.
+D’autre part, les agents senoussis réussissaient moins bien chez les
+populations musulmanes du littoral méditerranéen, où existaient déjà des
+confréries rivales et un clergé officiel, que chez les tribus primitives
+du Sahara et les peuplades peu éclairées de l’Afrique Centrale. En 1875,
+un nommé Moḥammed ben el Mahdi, qui avait répandu les doctrines des
+Senoussis à Tunis et avait manifesté des sentiments répréhensibles à
+l’égard des quatre imams officiels, fut expulsé de la Régence par ordre
+du mouchir Moḥammed es Sadok Bey. Ce geste suffit à préserver la majeure
+partie du pays de toute nouvelle propagande ; les Senoussis recrutèrent
+néanmoins quelques adhérents dans le Djerid. Même situation en Algérie,
+où les résultats obtenus furent médiocres.
+
+Sidi el Mahdi se persuada, à coup sûr, que l’avenir de la confrérie
+était en Afrique Centrale, où ses émissaires travaillaient à répandre la
+bonne doctrine ; il désirait, d’autre part, s’éloigner des pays
+obéissant à l’action des Turcs. C’est pourquoi, au mois de juin 1895, il
+prétexta un ordre formel de Dieu pour abandonner Djarhaboub et se rendre
+dans l’oasis de Koufra, en plein désert de Libye. Ce choix était très
+logique. La nouvelle résidence permettait à Sidi el Mahdi de mieux
+établir, aux yeux des fidèles, son indépendance à l’égard des autorités
+tripolitaines ; d’autre part, en s’enfonçant dans le désert, il devenait
+en quelque sorte un personnage inaccessible, mystérieux, et cela devait
+contribuer à augmenter encore sa réputation de sainteté et de
+puissance ; enfin, il se trouvait mieux placé pour administrer
+spirituellement les pays acquis à la confrérie. Sidi el Mahdi laissa à
+Djarhaboub un certain nombre de personnages notoires : l’aîné de ses
+neveux, Sidi el ʿAbed, qui devint son représentant dans la région ; son
+ancien précepteur, « le grand savant, la mer immense, le très érudit
+Sidi Aḥmed Er Rifi », qui n’y resta que peu de temps ; Sidi Moḥammed Bou
+Seif, élève de Sidi Senoussi, etc.
+
+« Lorsque Sidi el Mahdi arriva à Koufra, que Dieu lui avait désigné pour
+son séjour, il fut reçu par la grande tribu arabe des Zouaia et par
+celle qui est établie à côté d’elle. Ces gens ravis de son arrivée,
+partagèrent avec lui terres, palmiers, tout ce qu’ils possédaient. Les
+peuplades voisines, notamment celle très importante des Tebou, et les
+habitants du Sahara oriental vinrent le voir.
+
+« Le village où le cheikh s’est établi s’appelle Beled El Djouf. Il se
+compose d’une soixantaine de maisons. Entre ce lieu et Ouadaï il y a
+environ quarante-cinq jours de marche par chameaux... Beled El Djouf est
+distant de Djerboub de vingt et un jours de marche, dont dix ou douze à
+travers une région désertique qui l’entoure de tous côtés. C’est un
+point central entre le Soudan, le Ouadaï, Tripoli, Ghat, le Caire et
+Benghazi[193]. »
+
+Dès son arrivée à Koufra, Sidi el Mahdi chercha à étendre son influence
+au Bornou et au Baguirmi : un de ses disciples, Moḥammed es Sounni, qui
+fut envoyé à Dikoa pour amener Rabah à prendre le ouerd de la confrérie,
+échoua complètement dans sa tentative ; Gaourang, tout en se réclamant
+de la secte de Tidjania, écouta avec complaisance les émissaires
+senoussis et entretint avec eux des rapports qui devaient le rendre, par
+la suite, suspect d’hostilité à notre égard. Les relations de Sidi el
+Mahdi avec le sultan du Ouadaï, Yousouf, devinrent plus fréquentes que
+par le passé et, en 1898, Moḥammed es Sounni, de retour du Bornou, alla
+s’installer à Abéché, où il espérait établir solidement l’autorité
+spirituelle de son maître et jouer même un rôle politique — il devait,
+du reste, échouer complètement.
+
+En 1899, l’arrivée des Français dans la région du Tchad remplit Sidi el
+Mahdi d’inquiétude pour la réussite de ses projets. Il quitta Koufra, en
+compagnie de Sidi Aḥmed Er Rifi, et vint s’installer à Gouro, dans le
+sud du Tibesti, afin de pouvoir mieux surveiller les progrès de notre
+occupation et, le cas écheant, s’employer énergiquement à lui faire
+obstacle. Il envoya Moḥammed el Barrani fonder une zaouia au Kanem et
+recruter des guerriers parmi les Touareg, les Oulâd Slimân et les
+Toubou. Sidi el Mahdi mourut à Gouro, dans les derniers mois de 1901,
+laissant sa succession à son neveu préféré, Si Aḥmed Chérif, qui l’avait
+toujours accompagné[194] : les Senoussistes proclamèrent partout que le
+saint homme s’était élevé au ciel dans un nuage et qu’il allait revenir,
+vingt ans après, pour mener la guerre sainte.
+
+Nous avons déjà vu, en étudiant les Oulâd Slimân, que la lutte contre
+les Senoussis débuta par un échec à Bir Alali, qui coûta la vie au
+capitaine Millot (10 novembre 1901). Elle se poursuivit durant toute
+l’année 1902 et, après la prise de la zaouia (18 janvier), la défaite et
+la mort d’Abou Aguila (4 décembre), Si Aḥmed Chérif donna à ses agents
+l’ordre de se replier sur le Borkou : il quitta lui-même Gouro, quelque
+temps après, et rentra à Koufra, qui redevint le centre de la confrérie.
+
+La Senoussïa (appelée _Triqat el Moḥammedia_ par le cheïkh Senoussi,
+dans son ouvrage sur les quarante confréries) s’appuie particulièrement
+sur des Arabes de la Tripolitaine et des oasis libyennes (Ouassal,
+Medjaberé, Botro, Zouaya, etc.) et des Touareg dissidents : Tamazgaden,
+Mazourak Abandarhen, Keltemet, Azdjer et Haggaren[195]. Ses adeptes sont
+désignés sous le nom de _Khouân_ et de _Fagara_[196]. « On dit « un tel
+est un frère » pour indiquer qu’il appartient à la confrérie des
+Senoussia... Il y a quatre catégories de frères. Ceux qui occupent le
+rang le plus élevé dans les sciences sont dits _moudjtehed_. Parmi eux
+est le savantissime cheikh Sidi Mohammed Er-Rifi, le plus grand
+_moudjtehed_, l’élève du grand cheikh[197]. »
+
+La secte recrute également de nombreux auxiliaires parmi les Toubou du
+Tibesti et du Borkou (Tedâ, Boulgedâ, Ankatzâ) et les Oulâd Slimân
+réfractaires (Bedour, Megâreba, groupe du cheïkh Aḥmed).
+
+Les Senoussis lèvent des impôts et font toute espèce de commerce,
+notamment celui des esclaves[198]. En faisant la description de Koufra,
+Moḥammed el Hachaïchi écrit ceci : « Toutes les marchandises viennent
+d’Ouadaï ou de Benghazi ; les provenances d’Ouadaï sont les plumes
+d’autruche, les peaux, les dents d’éléphants, les étoffes bleues et les
+esclaves, hommes ou femmes. »
+
+Jusqu’à ces derniers temps, les Khouân approvisionnaient le Ouadaï en
+armes et en munitions, et les captifs provenant de ce pays étaient
+dirigés, par leurs soins, vers la Tripolitaine. C’est ainsi que la
+compagnie Bordeaux — dans son raid à l’est du Borkou, en mars et avril
+1907 — enleva une caravane de captifs de l’Abou Telfan allant en
+Cyrénaïque et une caravane de munitions se rendant de Koufra à Abéché.
+On peut dire, d’ailleurs, que tout le commerce de la Tripolitaine avec
+le Ouadaï est entre les mains des Senoussis : ceux-ci tiennent les
+routes du désert et ils peuvent, à volonté, empêcher tout trafic. Les
+agents de la confrérie reçoivent les impôts et les offrandes de tous
+ceux qui voyagent dans ces régions : ils louent des chameaux et
+délivrent des sauf-conduits, qui mettent les caravaniers à l’abri de
+tout pillage[199].
+
+La Senoussïa est très hostile aux chrétiens et Nachtigal, au cours de
+son voyage d’exploration, a failli pâtir de cette haine forcenée[200].
+La secte nous a combattu, dès notre arrivée en Afrique Centrale. Si
+Aḥmed Chérif, après avoir vainement essayé de mettre un terme à la lutte
+entre Aḥmed Abou Rhazali et Doud-Mourra, afin de grouper tous les
+Ouadaïens dans une même idée d’offensive contre les chrétiens, dut se
+résigner à abandonner le Kanem. Mais il est resté notre implacable
+ennemi et, pour préserver le Borkou de l’occupation française, il a
+sollicité l’appui du sultan de Stamboul et a abrité ses guerriers sous
+les plis du drapeau ottoman. Les adeptes de sa confrérie sont toujours
+nos adversaires : ils razzient nos protégés, attaquent nos tirailleurs
+et réduisent en esclavage ceux qui ont accepté la domination des
+infidèles. Les Khouân fanatiques sont d’ailleurs très bien armés et ils
+savent se fortifier : à plusieurs reprises, ils ont offert une
+résistance très sérieuse dans les ouvrages qu’ils avaient construit au
+Kanem et au Borkou (affaires de Bir Alali, affaires de Aïn Galakka).
+
+Nous avons déjà montré comment les Senoussis furent chassés du Kanem et
+refoulés vers le Nord (fin 1902). Par la suite, le capitaine Mangin, qui
+avait reconstitué le peloton méhariste du Kanem, parcourut la région au
+nord du lac et reconnut toute la vallée du Baḥr el Ghazal : il poussa
+même jusqu’au Borkou, par Youmado et le Djourab, et enleva la zaouia de
+Faya, dans l’oasis de Oun, le 28 juin 1906. Un grand nombre de Toubou
+nomades firent leur soumission.
+
+Mais les résultats obtenus par le capitaine Mangin ne pouvaient empêcher
+les Khouân de continuer leurs incursions dans les pays obéissant à notre
+autorité, et cinq de leurs rezzous vinrent s’abattre dans le territoire
+de Zinder ou dans le nord du Kanem. En particulier, le fort rezzou
+senoussi qui pilla la caravane de Touareg de l’Aïr campée à Fachi, le 18
+novembre 1906, fit preuve d’une audace très grande, mais fort
+explicable, si l’on songe que nos ennemis connaissaient parfaitement la
+région et étaient admirablement renseignés sur les mouvements de nos
+troupes. Le fait mérite, d’ailleurs, quelques détails.
+
+Au début de 1906, le bruit courut que les Turcs voulaient occuper
+l’oasis de Djanet[201], l’Aïr et le Kaouar. Or, en vertu de l’accord
+franco-anglais du 21 mars 1899, ces pays se trouvaient dans la zone
+d’influence française. Ordre fut alors donné aux troupes de Zinder de
+réoccuper l’Aïr, qui avait été évacué pour raisons d’économie, et de
+prendre possession du Kaouar. Cette dernière mission revint au
+commandant Gadel, qui alla installer un poste à Bilma. Il se dirigea
+ensuite sur Djado, à 274 kilomètres vers le Nord-Ouest. Cette oasis
+était le point de réunion des rezzous constitués par les Touareg
+dissidents (Azdjer de Rhat et Djanet, Kel Haggar du massif Ahaggar) et
+les Tedâ venus du Tibesti ; les pillards partaient de là pour opérer en
+Aïr ou dans les pays plus au Sud : c’est ainsi que, en 1905, ils avaient
+razzié plusieurs caravanes de l’Alakos et du Koutous allant chercher du
+sel au Kaouar. Le 13 septembre 1906, le commandant Gadel dispersa à
+Orida, non loin de Djado, un djich qui allait piller Bilma.
+
+De retour au poste nouvellement créé, cet officier supérieur y laissa
+une garnison, aux ordres du lieutenant Crépin ; le 5 novembre, il reprit
+la route du Tchad avec une trentaine de tirailleurs, en compagnie de M.
+Hanns Vischer, sujet suisse au service de l’Angleterre, qui se rendait
+comme résident au Bornou par la route Tripoli-Kaouar. Le 7 au soir,
+trois Toubou de Bilma venant du Kanem signalèrent à la petite troupe la
+présence dans la région d’un fort rezzou parti du Borkou. Le commandant
+rétrograda alors sur Bilma, où il arriva le 9. Il en repartit le 17, et,
+le 18 au matin, le rezzou en question — qui comprenait environ 200
+Khouan et une centaine de Tedâ, tous très bien armés — tomba à Fachi sur
+une caravane de Touareg de l’Aïr : ceux-ci eurent 30 morts et 35
+blessés, et 1.500 chameaux leur furent enlevés. Le 25, dans la Tintouma,
+le commandant Gadel rencontra le rezzou victorieux, qui rentrait au
+Borkou avec ses prises : il n’osa pas l’attaquer et il dut se contenter
+de faire exécuter quelques salves à grande distance.
+
+En 1907, la compagnie du Kanem, dans un raid des plus heureux, coupa
+pour un temps la route caravanière utilisée par les marchands
+tripolitains qui se rendaient au Ouadaï (de Benghazi à Abéché, par
+Koufra et Ouéta). Parti d’Alali le 19 mars, le capitaine Bordeaux
+traversa l’Egueï, le Djourab et atteignit l’Ennedi en avril : le 8, il
+surprit et enleva une caravane d’Arabes Zouaya, campée sur les bords de
+la mare d’Ouéta ; une centaine de femmes et d’enfants, qui avaient été
+achetés sur les marchés du Ouadaï, furent rendus à la liberté. Le
+lendemain, un convoi de chameaux qui apportait des armes, des munitions
+et du sel à Abéché vint donner dans la compagnie et fut également
+capturé. Après avoir poussé une pointe sur Ouoï, dans l’Ennedi, le
+capitaine Bordeaux prit le chemin du retour et décida de revenir au
+Kanem en passant par le Borkou. Le 17 il trouva la zaouia de Faya
+abandonnée : le chef senoussi Aḥmed Delal s’était replié sur le fortin
+de ʿAïn Galakka, pourvu d’une bonne enceinte, où notre vieil ennemi du
+Kanem, Sidi Barrani, avait rassemblé ses guerriers. Le 20 avril, le
+capitaine Bordeaux vint attaquer ʿAïn Galakka, centre de la résistance
+senoussie au Borkou. Ce point fut enlevé après vingt-quatre heures de
+résistance. Le sergent Erhardt avait eu la main et la cuisse brisées
+d’une même balle, au cours de l’action. Moḥammed el Barrani et son
+lieutenant Sidi Chérif avaient été tués. Le 23, après avoir incendié le
+poste senoussi, la colonne prit la route du sud et rentra sans incident
+au Kanem, où elle arriva le 14 mai 1907.
+
+Pendant le reste de l’année 1907, rezzous et contre-rezzous se
+succédèrent dans le nord du Territoire du Tchad. En septembre, les
+Senoussis tombèrent sur les Arabes du Ouadaï réfugiés au Fitri, qui
+étaient aller hiverner au Baḥr el Ghazal : ils leur enlevèrent des
+chameaux et quarante femmes. Un détachement du Kanem, aux ordres du
+lieutenant Gauckler fit aussitôt une tournée de police dans la partie
+septentrionale du Baḥr el Ghazal et, opérant contre les pillards qui
+venaient sans cesse au Kanem, poussa jusqu’à Ouargala-Chili, près d’Amm
+Chalôba. Au retour, il dispersa un rezzou nakatzâ (septembre-octobre
+1907). Peu après, un rezzou ennemi vint opérer en plein Kanem et enleva
+cinq cents bœufs. Le peloton méhariste fut alors porté à Zigueï, puits
+qui se trouve à 80 kilomètres au nord-est de Bir Alali, où un nouveau
+poste fut créé. Un autre rezzou senoussiste, après avoir été à Koal,
+vint piller les Kecherda du Chitati et, en décembre, le lieutenant
+Ferrandi surprit et dispersa une bande de pillards du Borkou.
+
+Durant l’année 1908, les incursions des Khouan firent régner
+l’insécurité dans la partie orientale de la région de Zinder et dans le
+cercle de Mao : malgré la présence des postes de Bilma, Zigueï et
+Nguigmi, des bandes de pillards pénétrèrent au Kanem, en Aïr et même
+dans le cercle de Zinder. Le 7 janvier, le lieutenant Dromard, qui
+escortait un convoi, dut repousser à Agadem l’attaque d’une troupe de
+Toubou, Haggaren et Oulâd Slimân dissidents. Les pillards senoussis,
+dans une incursion au Kanem, attaquèrent le peloton méhariste au
+pâturage, massacrèrent 4 tirailleurs et enlevèrent 100 chameaux. Le
+capitaine Sellier, qui commandait la compagnie du Kanem, reçut alors du
+lieutenant-colonel Millot l’ordre d’aller raser le fortin de ʿAïn
+Galakka, qui était redevenu le principal foyer de l’action senoussie au
+Borkou. L’attaque de l’ouvrage eut lieu le 26 septembre et l’assaut fut
+donné le 27 au matin. Mais les Khouân, retranchés derrière des murs de
+1m,80 de haut, ne purent être délogés de leur position : cet échec nous
+coûtait deux blessés européens, le lieutenant Langlois et un sergent, 12
+tirailleurs tués et 19 blessés. Le capitaine Sellier, se trouvant dans
+l’impossibilité de renouveler son attaque, leva le camp le 28 et put
+traverser au retour, sans être inquiété, les 500 kilomètres de désert
+qui séparent le Borkou du Kanem.
+
+En 1909, notre action contre les Senoussis fut marquée, dans la région
+de Zinder, par deux engagements heureux du capitaine Prévost, qui
+commandait la garnison de Bilma. Cet officier dispersa à Achegour, le 31
+juillet, un rezzou d’Arabes tripolitains et de Toubou : cette affaire
+coûta malheureusement la vie au lieutenant Dromard. Le 7 novembre, un
+rezzou analogue fut rejoint et dispersé à Emi Madama. Le 27 novembre, un
+djich senoussi qui s’abattit sur le Kanem fit preuve d’un mordant tout
+particulier ; le camp des méhariste du Kanem, établi à Ouachenkalé, à 45
+kilomètres au N.-E. de Mao, fut attaqué à 3 heures du matin par 300
+guerriers du Borkou : le lieutenant Moutot blessé à l’épaule gauche, 30
+tirailleurs tués ou disparus, le camp brûlé et tous les animaux blessés
+ou tués, tel était le bilan de cette malheureuse affaire. Le 6 décembre,
+un autre rezzou venait piller au Kanem et poussait jusqu’à 35 kilomètres
+de Mao.
+
+Quelques mois après, le 21 mai 1910, les Khouân renouvelèrent contre la
+section méhariste de Maul, du bataillon de Zinder, le procédé de combat
+qu’ils avaient déjà employé à Ouachenkalé. Ce détachement commandé par
+le lieutenant Ripert, se trouvait au pâturage à 50 kilomètres environ de
+Nguigmi. La zériba[202], derrière laquelle étaient retranchés les
+tirailleurs, fut brusquement attaquée, à 3 heures du matin, par 500
+Arabes tripolitains. Le combat fut acharné et dura 4 heures. Les
+tirailleurs, qui avaient d’abord été refoulés, durent donner cinq
+assauts succesifs pour reprendre définitivement la zériba : 120 Arabes
+et la plupart des chefs du rezzou restèrent sur le terrain ; de notre
+côté, nous avions le vétérinaire Boiron tué, le sergent Léger blessé, 9
+tirailleurs tués et 19 blessés sur un effectif de 63 hommes.
+
+Ces quatre combats livrés aux Senoussis, en 1909 et 1910, nous
+coûtaient : 2 officiers tués, 1 officier blessé, 1 sergent blessé, 61
+tirailleurs tués ou disparus et 52 blessés. Ces simples chiffres
+suffisent à donner une idée de la valeur de nos adversaires dans le
+Sahara oriental.
+
+Les incursions des Senoussis sur les territoires soumis à notre
+domination continuèrent : dans les derniers mois de 1910, peu après la
+défection du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil et de ses Oulâd Slimân,
+un djich vint surprendre Delfianga, à 40 kilomètres au nord de Mao, et
+enleva 21 indigènes et 10 chameaux.
+
+Enfin, au mois de février 1911, la compagnie méhariste de Zigueï,
+commandée par le capitaine Cauvin, fit une reconnaissance dans le
+Djourab, au sud du Borkou, et, le 22 à 6 heures du matin, tomba à
+l’improviste sur des Senoussia campés à Foukka. Les guerriers ennemis
+(Arabes, Touareg, Oulâd Slimân et Tedâ) furent mis en déroute, laissant
+sur le carreau quelques-uns de leurs chefs et abandonnant des
+prisonniers, des chameaux, des fusils à tir rapide et l’étendard blanc
+que le chef du Borkou, ʿAbd allah Tower, avait au combat de Ouachenkalé,
+en novembre 1909.
+
+La Senoussia avait autrefois acquis une certaine influence à Kano, à
+Zinder, au Kanem et au Ouadaï, sans pouvoir réussir toutefois à
+supplanter la secte des Tidjania, dont la doctrine est restée la plus
+répandue dans le pays. Les Khouân reculent actuellement devant les
+Européens et l’autorité de leur grand-maître ne s’exerce d’une façon
+complète que sur Djarhaboub, Diâlo, Koufra, le Tibesti et le
+Borkou[203].
+
+Les Senoussis détestent les Turcs, qu’ils considèrent comme de mauvais
+musulmans[204]. Jusqu’à ces derniers temps, leur confrérie avait pu
+étendre son influence dans la Tripolitaine, notamment au Fezzan, sans
+que les maîtres du pays eussent cherché à la combattre d’une façon
+énergique. Il arrivait même que des fonctionnaires ottomans se faisaient
+affilier à la secte, de telle sorte que, dans la réalité, le
+commandement effectif de la région passait entre les mains du chef de la
+zaouia senoussie. L’arrivée des Jeunes-Turcs au pouvoir parut devoir
+modifier cet état de choses : leur action en Tripolitaine avait
+d’ailleurs été antérieure à la révolution du 23 juillet, et _Le Temps_ a
+publié, au début de 1909, une lettre intéressante faisant connaître le
+rôle joué par ceux d’entre eux qui y étaient exilés.
+
+Le vali, Redjeb Pacha[205], d’origine albanaise, avait été mis par
+disgrâce à la tête de ce vilayet éloigné. Il s’entoura de libéraux et
+confia même certains postes de l’administration à des proscrits
+politiques. Djelal, ancien professeur à Brousse, ancien inspecteur de
+l’enseignement à Erzeroum, fut nommé moutessarif de Mourzouk[206]. Il
+chercha à rendre au Fezzan son antique prospérité commerciale et par
+suite, à rouvrir la route qui relie cette province au Bornou. Les
+réformes du nouveau moutessarif et des proscrits-gouvernants qui le
+secondaient furent bien accueillies de la population. Elles « ne
+trouvèrent d’opposition que chez les négociants riches, tous affiliés à
+la secte des Senoussis, et qui, par suite d’accords particuliers avec
+les pillards toubous, continuent à jouir de l’immunité la plus complète
+contre les risques du désert ». Djelal-bey fut donc amené à combattre
+les abus dont bénéficiaient ces commerçants et à enrayer les progrès de
+la secte hostile aux Turcs : c’est pourquoi il institua « une école et
+une zaouia officielle opposées à la Senoussya et où se pratique un rite
+libéral ».
+
+Les Turcs ont tout intérêt, comme nous, à combattre les menées des
+Senoussis, à faire régner l’ordre dans le Sahara oriental et à hâter la
+disparition des éléments de rapine et de meurtre, qui empêchent la
+réalisation de tout ce que le pays peut comporter de développement. Une
+entente avec eux sur les points suivants eût donc été très utile :
+« Dispositions réservant absolument nos droits sur le Tibesti,
+interdiction du commerce des armes, répression de la piraterie dans les
+espaces désertiques, droit de suite contre les malfaiteurs dans le
+Tibesti pour chacun des contractants ; on pouvait même prévoir une
+solution s’élargissant jusqu’à embrasser tout le Fezzan ».
+
+La collaboration franco-turque dans ces régions n’est malheureusement
+pas possible, par suite de l’hostilité des Jeunes-Turcs à notre égard.
+Ceux-ci ont toujours essayé d’entraver notre action dans le Sahara
+oriental. D’ailleurs, le nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs — qu’on
+ne supposait pas, lors de la révolution de 1908, devoir être un jour si
+hostiles à la France — nous a cherché partout chicane en Afrique[207].
+
+Au temps du panislamisme hamidien, la Porte avait déjà revendiqué
+Djanet, l’Aïr et le Kaouar. Le geste, sans être agressif, était peu
+amical : ces pays ont très peu de valeur par eux-mêmes et, au surplus,
+le sultan de Constantinople s’était toujours désintéressé du vilayet
+tripolitain, dont une partie, d’ailleurs, échappe encore complètement à
+l’action des autorités ottomanes. Les Jeunes-Turcs persistèrent à
+considérer le Kaouar et le Tibesti comme une dépendance de la
+Tripolitaine. Le moutessarif du Fezzan, Djelal-Bey, mena une politique
+nettement hostile à l’influence française. Nous savons qu’il avait déjà
+essayé de faire occuper Djanet. En mars 1908, il envoya des ordres à Maï
+Adenou, chef nominal du Kaouar, pour faire arrêter un groupe de détenus
+politiques, qui s’étaient enfuis de Mourzouk et avaient réussi à
+atteindre Bilma. Le moutessarif priait en même temps, à titre officieux
+et privé, le commandant du cercle de Bilma de ne pas s’opposer à
+l’exécution de ces ordres. Inutile d’ajouter qu’on ne songea nullement à
+inquiéter les fugitifs. Ceux-ci furent bien accueillis dans nos postes,
+où ils reçurent même quelques secours, et ils purent gagner Nguigmi, la
+Nigéria et, de là, retourner à Constantinople. En 1909, Djelal-Bey
+voulut établir une petite garnison à Bardaï, dans le Tibesti, afin
+d’arrêter notre expansion dans cette partie du Sahara : six pauvres
+hères de Mourzouk, avec un drapeau, parvinrent au val Bardaï, grâce à la
+protection de Maï Chafami, le chef toubou le plus influent du Fezzan, et
+furent censés prendre possession du pays au nom du sultan turc[208].
+
+D’autres incidents montrèrent encore combien étaient peu conciliantes
+les dispositions des Turcs à notre égard. Il y eut d’abord les incidents
+à la frontière tuniso-tripolitaine, en décembre 1909 et janvier 1910 :
+cette question fut réglée par l’accord franco-turc du 19 mai 1910. Vint
+ensuite l’échauffourée de Yat, en mars 1910. Le capitaine Cottes,
+commandant le cercle d’Agadès, trouva à Yat, au nord de Bilma et à 10
+jours de marche au sud des monts Tummo — qui constituent la frontière
+entre la Tripolitaine et les possessions françaises — une caravane
+escortée par un détachement turc. Le capitaine fut prévenu dans la nuit
+que la caravane dissimulait en réalité un rezzou de 60 Toubou du chef
+Baduo, connu pour ses pillages en Azbin. Il voulut s’en assurer
+aussitôt : mais les pillards, en cherchant à s’enfuir, provoquèrent une
+escarmouche qui coûta la vie à une vingtaine d’entre eux. L’officier
+turc, qui commandait l’escorte, voulut continuer sa route sur le Kaouar,
+mais le capitaine Cottes l’obligea à regagner la frontière. Cet incident
+motiva une protestation diplomatique de la Porte. En France, on s’étonna
+que le nouveau moutessarif du Fezzan, Sami Bey — qui renouvelait, sur ce
+point, les agissements peu amicaux de l’ancien gouverneur Djelal — eût
+donné un laissez-passer et une escorte à une caravane comprenant un
+groupe de pillards, et on trouva surtout étrange le fait d’envoyer un
+détachement turc en territoire français. Il est vrai que les Toubou de
+ces régions font à la fois des offres de soumission à Mourzouk et à
+Bilma et créent, par leur attitude, une confusion dont ils cherchent à
+tirer le meilleur parti. Mais cela ne saurait légitimer les prétentions
+des Turcs à méconnaître les droits de la France dans ces pays.
+
+Il n’est donc pas possible d’obtenir la collaboration des Turcs du
+Fezzan, pour mettre les pillards du Tibesti hors d’état de nuire : le
+voudraient ils, d’ailleurs, qu’il leur serait difficile de nous aider en
+quoi que ce soit, étant donné le peu de moyens dont ils disposent. On
+peut néanmoins et on doit réclamer que les menées ottomanes au Tibesti
+ne nous empêchent point de mettre à la raison les éléments de désordre
+qui se trouvent sur une terre française. Or, dans les premiers jours de
+mars 1911, on a annoncé que les Turcs avaient installé à Bardaï une
+véritable garnison, composée d’une compagnie et de deux canons. Comme on
+le voit, c’est toujours la même politique, hostile à la France, qui
+prévaut au Fezzan. On peut s’étonner, tout d’abord, que les Turcs, qui
+se préoccupent si peu de l’intérieur de la Tripolitaine, veuillent faire
+acte de possession au Tibesti, qui est une terre française : notons, au
+surplus, que ce pays est extrêmement pauvre et que les Tedâ, mangeurs de
+dattes, qui l’habitent, passent leur temps à piller nos protégés et à
+rançonner les caravanes. Mais, là comme ailleurs, le nationalisme
+fanatique des Jeunes-Turcs essaie maladroitement de gêner l’action de la
+France. M. Guicciardini, ministre des Affaires étrangères d’Italie,
+faisait discrètement allusion à cet état d’esprit lorsqu’il déclarait, à
+la séance de la Chambre italienne du 14 février 1910, que l’intégrité
+des provinces turques en Afrique « est actuellement mieux garantie
+encore par le nouveau régime de l’empire ottoman, qui ne tolérerait
+aucun acte ayant un caractère menaçant pour ses provinces d’Afrique ».
+Notre pays n’a jamais cherché — et cela pour bien des raisons — à gagner
+du terrain aux dépens de la Tripolitaine : le danger était ailleurs,
+mais le Comité « Union et Progrès » s’en est rendu compte trop tard.
+
+Le Tibesti, qui se trouve dans la zone française, est un nid de
+brigands, où il faudra se décider à agir tôt ou tard. Pour le moment,
+une pareille opération de police n’est point autorisée. A la séance de
+la Chambre du 17 février 1910, sur une question de M. Messimy, M.
+Trouillot s’était engagé à donner des instructions pour que ne fussent
+point occupés les territoires du Tibesti et du Borkou. Depuis lors, M.
+Messimy a été ministre des colonies et, naturellement, le principe de
+non-intervention dans ces deux pays, qu’il avait défendu à la tribune, a
+continué à être la base de notre politique dans le Sahara oriental.
+Mais, en attendant que l’ordre ait été donné à nos troupes d’aller
+occuper le Borkou et le Tibesti, les unités méharistes pourront limiter,
+dans une certaine mesure, la possibilité pour les pillards toubous de
+venir opérer en territoire soumis.
+
+La police du désert, dans la partie comprise entre la frontière
+tripolitaine, le Tibesti, le Borkou, l’Ennedi et le lac Tchad, revient :
+
+Dans le territoire militaire du Niger, aux sections méharistes d’Agadès,
+d’Itchouma (au nord de Bilma) et de Maul (au nord-est de Nguigmi),
+doublées chacune d’un détachement monté, comprenant une quarantaine de
+chameaux ;
+
+Dans le Territoire militaire du Tchad, aux compagnies méharistes de
+Zigueï et d’Ourâda.
+
+La section méhariste d’Agadès est chargée de combattre les rezzous venus
+du Nord (dissidents hoggars) et du Nord-Est (Azdjer, Arabes
+tripolitains) ; elle doit, en outre, surveiller les nomades de l’Azbin
+et veiller à la sécurité de la route Agadès-Fachi, que les Touareg
+utilisent pour leur caravane annuelle du sel[209]. Cette caravane est
+habituellement escortée par le détachement monté de l’Azbin.
+
+Le manque de pâturages dans le Kaouar n’a pas permis d’y installer des
+méharistes. Le détachement monté de la garnison de Bilma fait la police
+des oasis et doit agir éventuellement contre les bandes qui viendraient
+piller dans les environs. Mais la protection du pays revient à la
+section méhariste d’Itchouma, qui surveille la frontière tripolitaine et
+les routes menant au Tibesti.
+
+La section méhariste de Maul est spécialement chargée de faire la police
+dans la région comprise entre Nguigmi et Bilma et doit poursuivre les
+rezzous venus du Tibesti ou du Borkou. L’action de cette unité est
+également secondée par un détachement monté.
+
+La compagnie méhariste de Zigueï opère dans les régions au sud du
+Borkou ; celle d’Ourâda, dans les pays qui s’étendent entre le Borkou et
+l’Ennedi. Dans son discours au Conseil de gouvernement, en ouvrant la
+session d’octobre 1910, M. Merlin, gouverneur général de l’Afrique
+équatoriale française, reconnaissait « qu’il sera nécessaire d’en placer
+une troisième entre les deux, de façon à couvrir complètement nos avant-
+postes contre toute incursion venant du Borkou ou de l’Ennedi ». En
+attendant la création de cette nouvelle compagnie méhariste, le poste de
+Moussoro (50 tirailleurs et 50 goumiers) surveille le Baḥr el Ghazal,
+administre les Kreda et les Kecherda et assure les communications avec
+le Batah.
+
+Ces différentes unités ont à remplir une tâche difficile, car les
+pillards senoussis, les Toubou, tout particulièrement, sont des
+adversaires d’une très grande mobilité, excellant dans les coups de main
+audacieux et rapides : ils enlèvent les courriers, pillent les
+caravanes, razzient les indigènes qui reconnaissent notre autorité et
+emmènent souvent des femmes et des enfants en esclavage. Toute caravane
+qui n’est pas escortée ou qui s’aventure dans le désert, sans s’être
+assuré au préalable la protection des Senoussis, risque fort de devenir
+la proie des Toubou dissidents. En 1909, les Tomâghera de la vallée de
+Marmar[210], dirigés par le fils de Zetimi, pillèrent même à Bibbela les
+commerçants du Kaouar, jusque-là généralement respectés des pires
+brigands.
+
+Quelques-unes des bandes qui parcourent cette partie du Sahara
+comprennent un assez grand nombre de fusils. Dans le Sahara oriental, la
+rencontre du commandant Gadel dans la Tintouma, les combats de
+Ouachenkalé et de Karam, dans la région de Tonbouktou, les combats
+d’Achorat et de Kiffa ont surabondamment démontré qu’un effectif de 60
+fusils, pour une section méhariste, était nettement insuffisant. Dans un
+combat livré au désert, la protection du convoi, les pertes du début,
+l’obligation de recueillir les blessés et les tués empêchent un pareil
+détachement de manœuvrer : il est immédiatement fixé par le feu des
+adversaires et, si ceux-ci sont nombreux, voué à l’enveloppement. On
+pourra objecter, il est vrai, qu’un effectif supérieur serait alourdi
+par le convoi relativement considérable qu’exige une pareille troupe et
+que celle-ci perdrait en mobilité ce qu’elle gagnerait en puissance.
+Sans doute : mais, quand on doit lutter contre des adversaires tels que
+les Arabes et les Berbères, il est prudent et de bonne politique de ne
+pas risquer un échec qui, à tous points de vue, serait fort regrettable.
+D’ailleurs, il ne faut point oublier que, dans ces pays, tout échec se
+transforme facilement en désastre. Nos adversaires, montés à méharis,
+sont d’une très grande mobilité et une petite troupe peut être
+enveloppée et complètement détruite. Le fait s’est d’ailleurs produit en
+Mauritanie, à trois reprises différentes, durant l’année 1908[211]. On
+semble s’être rendu compte, en haut lieu, de la nécessité de cette
+augmentation d’effectif : tout récemment, en effet, nos forces
+méharistes ont été augmentées de 32 hommes à Kiffa et de 60 à
+Tombouctou.
+
+La direction de l’action senoussie dans le Tibesti méridional, au Borkou
+et dans la région de Ouéta-Archeï appartient à Moḥammed es Sounni,
+celui-là même qui échoua dans ses tentatives d’emprise politico-
+religieuse sur le Bornou et le Ouadaï. Il est originaire du Maroc et a
+une cinquantaine d’années. Sa résidence est à Gouro, à cinq jours de
+Yên, sur la route qui mène du Borkou à Koufra. Le délégué de Si Aḥmed
+Chérif se rendit à ʿAïn Galakka, en mai 1907, après le départ du
+capitaine Bordeaux. Les deux fortins de Faya et d’Aïn Galakka furent
+réoccupés et renforcés. Barrani fut remplacé par un de ses lieutenants,
+Moursal Taouil, un ancien captif, qui devint le véritable chef du
+Borkou. Disons, en passant, que la Senoussïa emploie volontiers des
+anciens captifs, à qui elle donne généralement des emplois de second
+ordre : indépendamment de Moursal Taouil, on comptait encore, parmi les
+notables du Borkou, ʿAbdallah Tower, qui était fortement teinté, et
+Aḥmed Belâl, captif de case. Comme nous le verrons plus loin, ce procédé
+a été généralisé au Ouadaï.
+
+La deuxième attaque d’ʿAïn Galakka, en 1908, fut un échec pour la
+compagnie du Kanem. Elle coûta la vie à Moursal Taouil, qui fut remplacé
+par ʿAbd Allah Tower, celui qui avait construit le fortin en briques
+sèches d’ʿAïn Galakka. Il entoura cet ouvrage d’une deuxième enceinte,
+concentrique à la première, et l’intervalle fut comblé avec du sable.
+Son lieutenant est Aḥmed Delal, qui a reconstruit Faya.
+
+Quoique l’échec du capitaine Sellier eût excité, au plus haut point,
+l’enthousiasme et l’ardeur des Senoussis, beaucoup ne se sentirent pas
+suffisamment à l’abri d’une nouvelle attaque française et les plus
+riches d’entre eux se réfugièrent dans l’Ennedi : ils allèrent nomadiser
+vers Ouéta, pour y faire pâturer leurs chameaux, auxquels ne convenait
+pas, du reste, le climat humide du Borkou. Un commencement d’exode de
+femmes et de biens des Senoussis d’ʿAïn Galakka sur Gouro eut lieu
+également après le combat de Karam. De même, après le raid du capitaine
+Bordeaux en 1907, la route caravanière de Benghazi à Abéché, par Ouéta,
+avait été portée plus à l’Est.
+
+Par la suite, les pillards senoussis se montrèrent très entreprenants :
+leur nouveau succès à Ouachenkalé et leurs incursions en plein Kanem
+provoquèrent un certain flottement parmi les indigènes fidèles à notre
+cause. D’autre part, les événements du Ouadaï liaient les mains au
+lieutenant-colonel Moll, qui se trouvait dans l’impossibilité absolue
+d’agir énergiquement contre nos adversaires. L’eût-il pu d’ailleurs, que
+les instructions ministérielles lui interdisaient formellement d’aller
+au Borkou. Un rapport de cet officier supérieur, en date du 2 février
+1910, nous montre quelles étaient ses graves préoccupations à ce moment-
+là.
+
+« La situation au Kanem, écrivait-il, s’est aggravée du fait du succès
+des Khouân à Ouachenkalé et du fait de l’impunité dont ont bénéficié
+leurs nombreux rezzous depuis notre insuccès à ʿAïn Galakka en septembre
+1908.
+
+« La question Kanem-Ghazal-Borkou semble, en effet, évoluer. Naguère, au
+moment de notre arrivée au Kanem, elle avait l’aspect d’une lutte entre
+les troupes senoussies et les troupes françaises.
+
+« Une seconde phase fut remplie par des actes de pillage, des rezzous et
+des contre-rezzous. Et maintenant, les Borkouans, impunis, deviennent de
+plus en plus audacieux, leurs rezzous prennent de l’importance. Le
+fanatisme senoussi reprend confiance. Les Khouân et les Tedâ s’unissent
+tant par besoin de vivre que par haine du chrétien. Ils vont être les
+acteurs de la troisième phase. Ils sont nombreux, puissamment armés,
+audacieux, fanatisés. Leurs bandes sont grossies de tous les fidèles de
+l’Afrique Occidentale qui ont fui, de gré ou de force, le roumi, de tous
+les mécontents du Tchad et du Ouadaï, des pillards du Tibesti que nos
+troupes gênent à Bilma, des Fezzanais et Tripolitains affiliés au
+senoussisme ou dont nous appauvrissons le commerce d’esclaves. Tous ces
+éléments hostiles, refoulés de toutes parts dans ce coin de terre
+d’Islam encore vierge de tout contact impur, ont atteint leur limite de
+compression, et cet état de compression même, comme s’il obéissait aux
+lois naturelles de la physique, leur donne une force et une vigueur
+toutes nouvelles. L’événement du Dar-Massalit ne peut que faire croître
+leur audace.
+
+« Il serait regrettable que le territoire ne fût pas en mesure de
+résister à cette force. Nos échecs à l’est du Tchad ne pourraient avoir
+qu’une fâcheuse répercussion sur le territoire de Zinder et peut-être
+sur tout notre domaine de l’Afrique du Nord. »
+
+En mai 1910, le lieutenant-colonel Moll installa à Zigueï la compagnie
+méhariste du capitaine Cauvin et plaça une section d’artillerie à Mao.
+Les Khouân poussaient les nomades à nous abandonner pour se joindre à
+eux et, en août 1910, se produisit la défection des Oulâd Slimân du
+cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil. Cet événement était de nature à
+augmenter les inquiétudes du lieutenant-colonel Moll, car il prouvait
+que notre prestige au Kanem avait beaucoup baissé et que la propagande
+antifrançaise de la Senoussïa redoublait d’activité.
+
+La situation était d’ailleurs inquiétante. On signalait la formation de
+nombreux djiouch et la présence d’importants groupements à ʿAïn Galakka.
+
+En outre, du Qaire parvenait la nouvelle qu’il fallait s’attendre à des
+événements sérieux de ce côté. Le moyen le plus sûr de briser l’action
+senoussie dans ces parages — et, comme conséquence, de rassurer les
+populations soumises et d’empêcher de nouvelles défections — eût été
+l’occupation du Borkou. Malheureusement, le lieutenant-colonel Moll
+n’avait ni les moyens nécessaires ni l’autorisation d’agir ainsi, et, au
+surplus, les événements du Dar Massalat sollicitaient toute son
+attention. Dans une lettre personnelle, en date du 15 septembre 1910, il
+se prononçait formellement pour une action militaire au Borkou.
+
+« Il existe, dit-il, une grande inquiétude chez les populations du
+Kanem... Il y a certainement de l’agitation au Borkou, tout au moins
+quelque chose qui se prépare...
+
+« J’ai récemment écrit à Brazzaville pour faire connaître mon opinion au
+sujet du Borkou. Notre politique d’expectative, notre attitude défensive
+sont inadmissibles. L’offensive seule convient pour parer les coups.
+Autrement nous sommes toujours sur le qui-vive, en état d’alerte,
+partout exposés. Et cela coûte plus cher. La défensive n’a jamais donné
+de bons résultats.
+
+« Et de la part de la France c’est incompréhensible ! Nous nous laissons
+à chaque instant, sans rien pouvoir, enlever des gens qui sont emmenés
+en captivité. De petits rezzous insaisissables prennent ici ou là
+hommes, femmes et enfants. Et c’est vendu au Borkou ! Il n’y a qu’un
+remède : agir là-bas. C’est moins cher et plus conforme à nos désirs
+d’humanité.
+
+« Plus nous attendrons, plus ce sera difficile et plus aussi nous aurons
+de chance de nous voir enlever le Borkou par les Turcs. Ce sera joli. En
+tout cas, un mouvement se dessine certainement contre nous. Nous ne
+pourrons l’enrayer que par l’offensive.
+
+« Nous laissons, dans la défensive, le choix du moment et du point de
+l’attaque à l’ennemi. Et notre front est grand[212]. »
+
+Il n’est pas exagéré de dire que l’occupation du Borkou règlera presque
+entièrement la question senoussie. Les oasis du Borkou constituent le
+grenier de la tourbe de pillards qui nomadise entre ce pays et l’Ennedi.
+Le jour où elles seront enlevées aux Senoussis, le ravitaillement en
+grains et en dattes des guerriers de Si Aḥmed Chérif sera rendu
+extrêmement difficile. D’autre part, la prise d’Abéché et l’occupation
+du Ouadaï leur ont enlevé tout espoir de s’approvisionner de ce côté :
+notons, au surplus, que la contrebande des armes et la traite des
+esclaves, deux choses très fructueuses, ont été radicalement supprimées
+de ce fait[213]. Donc, le Ouadaï pacifié et le Borkou en notre pouvoir,
+ce ne sont pas les pauvres oasis libyennes et le maigre commerce qui se
+fera dans le Sahara oriental qui fourniront à la Senoussïa les
+ressources nécessaires pour continuer la lutte contre nous. Si Aḥmed
+Chérif aura encore les offrandes et peut-être le dévouement de certains
+fidèles de la Cyrénaïque et d’ailleurs, et aussi la collaboration des
+Tedâ du Tibesti : mais ce ne sera point suffisant. Les défections seront
+dès lors nombreuses, beaucoup de dissidents reviendront à nous et, le
+jour où le Tibesti sera également occupé, les irréductibles se
+réfugieront dans le désert de Libye : à ce moment-là, l’action senoussie
+en Afrique centrale aura vécu.
+
+On comprend donc l’intérêt vital qui s’attache, pour Si Aḥmed Chérif, à
+la possession du Borkou, qui est en quelque sorte le dernier obstacle
+opposé à l’expansion envahissante de la France dans le Sahara oriental.
+Selon nous — et il ne faut voir là qu’une opinion personnelle — le chef
+de la Senoussïa, sentant qu’il lui était impossible de nous arrêter par
+ses propres moyens, a préféré renoncer à la politique traditionnelle de
+son ordre plutôt que de perdre le Borkou. Il a donc fait appel aux Turcs
+et, en France, on a appris avec stupeur que le drapeau ottoman avait été
+arboré à ʿAïn Galakka en avril 1911 : le chef toubou Zetimi avait servi
+de guide à l’officier et au tirailleur turcs de la garnison de Bardaï,
+qui étaient venus au Borkou. Les journaux rapportèrent que la forteresse
+de ʿAïn Galakka comptait 500 soldats senoussis et donnèrent diverses
+explications de la présence des Turcs en cet endroit : d’après certains
+renseignements, Si Aḥmed Chérif avait sollicité du gouverneur turc de
+Benghazi l’envoi à ʿAïn Galakka d’un drapeau et d’un soldat ottomans ;
+selon d’autres, l’acceptation de ce drapeau avait été imposée par les
+autorités tripolitaines au chef senoussi ʿAbd el Laṭif el Toweri
+(Abdallah Tower ?), sur des ordres venus de Constantinople. Cette
+dernière hypothèse paraissait d’ailleurs peu vraisemblable. On a su, par
+la suite, que le gouvernement turc était étranger à l’occupation. Mais
+on apprit également que Si Aḥmed Chérif, renonçant à la belle
+indépendance de ses prédécesseurs vis-à-vis de toute autorité
+spirituelle ou temporelle, avait envoyé récemment une ambassade à
+Constantinople, pour faire acte de soumission religieuse. Cette attitude
+toute nouvelle lui a sans doute permis de solliciter et d’obtenir, des
+autorités tripolitaines, la protection du drapeau ottoman pour la
+forteresse de ʿAïn Galakka. En tout cas, « des représentations furent
+faites par le département des affaires étrangères auprès du gouvernement
+ottoman sur la nécessité de respecter le statut provisoire du Tibesti et
+du Borkou ». De plus, une commission devant se réunir à l’automne de
+1911, pour faire la délimitation de la Tripolitaine et du Sahara
+français, le gouvernement impérial fut prévenu que « les commissaires
+français se refuseraient à considérer les mesures prises par les
+autorités turques, pour étendre la domination ottomane sur le Tibesti et
+le Borkou, comme constituant des titres en faveur de la Turquie ».
+
+Depuis lors, le conflit italo-turc a constitué un fait nouveau d’une
+grosse importance. Il est probable — étant donnés les dispositions du
+gouvernement de M. Giolitti et l’état de l’opinion publique chez nos
+voisins — que la Tripolitaine restera aux Italiens. Au point de vue
+particulier de notre situation politique en Afrique Centrale, la chose
+n’est pas pour nous déplaire : depuis l’avènement des Jeunes-Turcs, les
+autorités ottomanes ont si souvent affiché leur mépris de la convention
+franco-anglaise de 1899 qu’un changement de cette nature ne peut qu’être
+avantageux pour nous. D’ailleurs l’Italie s’est engagée, vis-à-vis de la
+France, à rester dans les limites que cet accord de 1899 a fixées pour
+la Tripolitaine. Nous pourrons donc agir librement au Borkou et au
+Tibesti ; d’autre part, dans un avenir plus ou moins éloigné,
+l’occupation italienne dans l’intérieur du vilayet tripolitain sera
+autrement effective que ne l’a été celle des Turcs, et il est
+vraisemblable que les boutres arabes et maltais chargés d’armes et de
+munitions de contrebande ne pourront plus débarquer facilement leur
+cargaison à Benghazi ; la traite des esclaves sera aussi énergiquement
+réprimée, car, malgré les dénégations des fonctionnaires ottomans, elle
+se fait encore en Tripolitaine, le fait est notoire en Afrique Centrale
+et, au surplus, des caravaniers senoussis ont été surpris avec des
+convois d’esclaves à destination de la Cyrénaïque[214]. Enfin, le jour
+où les détachements italiens et français se rencontreront à la frontière
+et uniront cordialement leurs efforts pour traquer les dissidents, ceux-
+ci devront se soumettre ou se réfugier dans le désert de Libye. A ce
+moment-là, la pénétration européenne dans le Sahara oriental sera
+définitivement assise.
+
+Que fera maintenant le grand-maître des Senoussis, Si Aḥmed Chérif ? Il
+faut avouer qu’il n’a pas de chance. Juste au moment où il met tout son
+espoir dans la protection des Turcs, les Italiens entreprennent
+d’enlever à ceux-ci leur dernier coin d’Afrique. Si Aḥmed doit être bien
+ennuyé. Les journaux se sont occupés de lui, ces derniers temps : ils
+ont parlé de guerre sainte, de la levée en masse des Arabes pour
+défendre la domination musulmane des Turcs contre l’agression italienne,
+etc. Ils ont généralement oublié de dire que les Arabes détestent
+l’administration ottomane et que beaucoup d’entre eux ne font aucune
+distinction entre Turcs, Italiens, Français ou Anglais. Néanmoins la
+solidarité musulmane est réelle, et une attitude hostile de Si Aḥmed
+Chérif envers les Italiens pourrait avoir des conséquences sérieuses en
+Cyrénaïque, où l’influence senoussie est grande (la confrérie possède
+plus de 300 zaouias dans le seul pays de Benghazi). En manœuvrant avec
+adresse au point de vue politique[215], les Italiens ne rencontreront
+peut-être pas chez les Arabes la résistance acharnée que certains
+prévoient : certes, ils auront à réduire des bandes plus ou moins
+fanatisées, des contingents encadrés par les Turcs, ceux qui combattront
+pour ne pas voir disparaître la traite des esclaves et la contrebande
+des armes de guerre, et, au fur et à mesure de l’occupation du pays, des
+éléments turbulents qui ont toujours été en dissidence. Mais cette
+résistance pourra être brisée. Le corps de débarquement paraît être, du
+reste, à hauteur de la tâche qui lui incombe. Peut-être les Italiens
+seront-ils un peu déroutés par le caractère tout particulier des
+colonnes à mener dans l’intérieur du pays : ils pourraient avoir là
+quelques mécomptes...
+
+Quant à la confrérie des Senoussis, il faudra bien qu’elle se résigne
+tôt ou tard à composer avec les Chrétiens, comme elle l’a fait récemment
+avec les Turcs, et elle perdra alors le caractère de farouche
+indépendance qui la distinguait jusqu’ici, pour n’être plus qu’un ordre
+religieux comme les autres.
+
+Le sultan du Ouadaï, Doud-Mourra, était un adepte de la Senoussïa. Il
+faut dire cependant que, dans ces dernières années, l’influence de la
+secte à Abéché avait beaucoup diminué. El Mahdi n’avait déjà point su
+dissimuler suffisamment ses prétentions au temporel, et cela avait
+refroidi quelque peu l’enthousiasme des Ouadaïens pour la bonne
+doctrine. Si Aḥmed Chérif chercha vainement à réconcilier Aḥmed abou
+Rhazali et Doud-Mourra, qui se battaient pour le trône du Ouadaï, en
+leur disant que tous les musulmans devaient s’unir pour combattre les
+chrétiens : il ne fut pas écouté. Cependant, après la prise d’Abéché et
+la fuite de Doud-Mourra, un rapprochement se fit entre le sultan du
+Ouadaï et le grand-maître des Senoussia : ce dernier délégua même son
+homme de confiance, Moḥammed es Sounni, pour réconcilier ʿAli Dinar et
+Doud-Mourra[216] et décider les Foriens à nous combattre.
+
+Nous aurons l’occasion de reparler de la confrérie à propos du Ouadaï.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 179 : « Le Trou au Natron, dit Nachtigal, est un cratère
+gigantesque, dont la dépression, arrondie en forme d’entonnoir, a bien
+trois ou quatre heures de tour sur plus de 50 mètres de profondeur. Les
+parois de ce roc, à pic dans la partie supérieure, présentent une
+couleur sombre qui contraste avec des filets étroits de sel blanc qui
+ont valu à l’ancien cratère son nom de Trou au Natron, et qui s’en vont
+serpentant vers le centre de la dépression ».]
+
+[Note 180 : En dazaga, on dirait _ié kéddé_.]
+
+[Note 181 : Nachtigal.]
+
+[Note 182 : Acyl ou Abou Goudjia : prétendant ouadaïen soutenu par nos
+armes.]
+
+[Note 183 : _Noto_, couverture faite de plusieurs peaux de mouton
+(_faroua na’dja_, فروة النعجة), cousues ensemble.]
+
+[Note 184 : En arabe, _hamtal_ ou _handal_ (حنظل) ; en toubou, _aber_ ou
+_aouor_.]
+
+[Note 185 : Cette plante est une espèce d’armoise (_semen contra_ ou
+_artemisia herba alba_). Le « semen contra », à doses faibles, agit
+comme emménagogue, c’est-à-dire qu’il provoque l’apparition des règles ;
+à doses plus fortes, c’est un vermifuge agissant contre les ascarides
+lombricoïdes, vers intestinaux très communs dans l’enfance, surtout de
+trois à dix ans. Ces deux propriétés du chîḥ expliquent le port de cette
+plante comme préservatif par les femmes et les enfants.
+
+M. René Basset nous dit qu’en Algérie et dans le nord de l’Afrique, le
+chîḥ désigne également une sorte d’armoise (_artemisia alba_) ; chez les
+nomades pauvres, on en fait une infusion qui remplace le thé.]
+
+[Note 186 : « La sultane était une vieille femme rabougrie, fripée,
+ridée, ayant l’air d’une vieille pourvoyeuse..... Elle avait la face à
+découvert, mais quelle face ! quel museau ! »]
+
+[Note 187 : C’est la traduction donnée par le cheïkh. Elle ne paraît pas
+cependant être tout à fait exacte. Nous avons déjà vu que _meï_, _maï_,
+veut dire « sultan ». Le mot teda _labou_ est probablement le même que
+le mot dazagada _laou_ (la suppression du _b_ est très fréquente dans le
+dialecte méridional). Or, _laou_ signifie « ami, camarade ». _Meilabou_
+voudrait donc dire « ami du sultan ».]
+
+[Note 188 : Pour l’étude de la confrérie des Senoussia, nous renvoyons
+le lecteur aux ouvrages suivants : Rinn, _Marabouts et Khouan_. Alger,
+1884, p. 481-515. — Duveyrier, _La confrérie religieuse musulmane de
+Sidi-es-Senoussi et son domaine géographique_. Paris, 1884. — Depont et
+Coppolani, _Les confréries religieuses musulmanes_. Alger, 1897, p.
+544-571. — Moḥammed el Hachaïchi, _Voyage au pays des Senoussia_
+(traduit par V. Serres et Lasram). Paris, 1903.]
+
+[Note 189 : Rinn, _Marabouts et Khouan_, pages 485-486.]
+
+[Note 190 : C’est ce qu’on appelle _bidʿa_ « innovation » qui a donné
+lieu à de nombreuses polémiques. Cf. Goldziher, _Vorlesungen über den
+Islam_, p. 281 et suiv.]
+
+[Note 191 : « Le Soufisme, comme son nom l’indique en partie, n’est
+autre chose que la recherche, par l’exercice de la vie contemplative et
+les pratiques pieuses, d’un état de pureté morale et de spiritualisme
+assez parfait pour permettre à l’âme des rapports plus directs avec la
+Divinité. » (Rinn.)]
+
+[Note 192 : C’est, en effet, la tactique employée par les émissaires
+senoussis dans la lutte qu’ils mènent contre nous sur les confins du
+Kanem ; à l’heure actuelle, les Touareg, les Oulâd Slimân et les Toubou
+dissidents forment la majeure partie des guerriers qui combattent notre
+domination.
+
+Les idées qui guidaient l’action de la Senoussïa furent radicalement
+modifiées par le fait de notre installation en Afrique Centrale, et,
+depuis lors, la secte a eu recours aux intrigues politiques et à la
+force des armes pour nous chasser de ce pays.]
+
+[Note 193 : Moḥammed el Hachaïchi.]
+
+[Note 194 : Sidi Moḥammed Chérif, frère de Si el Mahdi, était mort d’une
+maladie de gorge, le 12 mars 1896, et avait laissé quatre enfants :
+l’aîné était Sidi Moḥammed el ʿAbed, resté à la zaouia de Djarhaboub ;
+le second, Si Aḥmed Chérif, avait un peu plus de vingt ans à la mort de
+son oncle.]
+
+[Note 195 : Ces Touareg vivent en partie au Borkou et dans l’Ennedi. Les
+autres se trouvent sur les confins du Tou ; des Azdjer de Guedasen
+habitent l’oasis de Waou, au nord du Tibesti.]
+
+[Note 196 : _Khouan_, frères en religion.]
+
+[Note 197 : Moḥammed el Hachaïchi.]
+
+[Note 198 : Indépendamment de la traite des esclaves et de la
+contrebande des armes et munitions de guerre, les Khouan font le
+commerce de tout ce qui constitue le luxe en pays nègre (tapis, parfums,
+thé, sucre, etc.), ainsi que des objets de piété et des étoffes. Lors de
+la prise de Bir Alali, on trouva dans la zaouia une grande quantité de
+ces articles.]
+
+[Note 199 : Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi donne des renseignements
+intéressants sur le commerce qui se faisait, jusqu’à ces derniers temps,
+entre la Cyrénaïque et le Ouadaï.
+
+« Depuis deux ans (depuis 1894), écrit-il, quelques négociants de
+Tripoli et de Benghazi ont organisé une caravane qui, partant de cette
+dernière ville, va à Ouadaï. Elle emporte toutes sortes de
+marchandises : étoffes, sucres, thé, etc. (n’oublions pas les armes et
+munitions de guerre). Elle reste trois mois en route et, arrivée à sa
+destination, charge pendant 25 jours des plumes d’autruche, des dents
+d’éléphants, des peaux (et elle achète des esclaves). Sauf incident,
+elle est de retour à Benghazi moins d’un an après son départ. C’est le
+cheikh Sidi El-Mahdi qui a ouvert cette voie au commerce. Les caravanes
+traversent la région de Koufra, dans le Beled El Djouf, où il a sa
+résidence ; grâce à lui, la sécurité est si complète entre Benghazi et
+Ouadaï qu’on n’a jamais entendu dire qu’un négociant ait été victime
+d’un vol quelconque, fût-ce d’une entrave de chameau. » (_Voyage au pays
+des Senoussia_, page 59.)]
+
+[Note 200 : Un missionnaire de la Senoussia avait même promis le paradis
+à ceux qui assassineraient l’explorateur.]
+
+[Note 201 : L’oasis de Djanet est une dépendance de l’Algérie-Tunisie ;
+elle se trouve d’ailleurs à portée des méharistes d’In-Salah.]
+
+[Note 202 : _Zériba_, haie, clôture d’épines rapportées.]
+
+[Note 203 : Les indigènes aiment à raconter que le vieux Senoussi avait
+prédit la chose.]
+
+[Note 204 : Ce sentiment n’est pas particulier aux Senoussis. D’une
+façon générale, les Arabes de la Tripolitaine n’aiment point les Turcs,
+qu’ils tiennent pour des étrangers, uniquement préoccupés des impôts à
+faire payer par les habitants du pays. Les procédés en usage dans
+l’administration ottomane, les abus fréquents qu’elle commet ne font
+qu’augmenter cette aversion ; d’autre part, les soldats turcs, envoyés
+pour faire rentrer l’impôt, se montrent volontiers très durs pour les
+Arabes, qu’ils détestent tout particulièrement. C’est pourquoi un grand
+nombre de Bédouins, plus de 30.000 dit-on, ne voulant pas payer les
+taxes très lourdes qui frappaient leurs troupeaux, ont préféré émigrer
+en territoire égyptien. Ils rentreront vraisemblablement dans la
+Cyrénaïque, quand l’occupation italienne soumettra ce pays à une
+administration régulière.
+
+Hassoun Karamanli Pacha, le syndic actuel de Tripoli, pressenti dès
+1890, sur l’ordre de Crispi, au sujet d’une action italienne dans le
+vilayet, avait déclaré que le pays était las de la domination ottomane.
+
+Le cheïkh Moḥammed el Haïchi signale la demi-hostilité qui règne entre
+Turcs et Senoussis : « Je dois dire à ce sujet, écrit-il, que les Turcs,
+même ceux des classes élevées, sont mal disposés envers le cheikh El
+Mahdi..... De son côté, le cheikh El Mahdi ne sympathise pas avec eux,
+c’est du moins ce que j’ai constaté quand je fréquentais les Khouans.
+
+« Le cheikh Sidi Ahmed Mokhtar, chef de la confrérie à Mourzouk, me
+raconta le fait suivant : Le grand Sidi Moḥammed Senoussi aimait si peu
+les Turcs qu’un jour il appela sur eux la malédiction divine en disant :
+« O Dieu, faites que toutes les fois que les Turcs occuperont un pays de
+la terre, ce pays soit occupé après eux par les Européens ! » (_Voyage
+au pays des Senoussia_, page 106.)]
+
+[Note 205 : Le maréchal Redjeb Pacha, homme d’État éclairé, intelligent
+et hardi, reçut le portefeuille de la Guerre dans le premier ministère
+libéral qui fut constitué par les Jeunes-Turcs, après la révolution du
+23 juillet : il mourut presque aussitôt.]
+
+[Note 206 : C’est Djelal qui faillit faire occuper l’oasis de Djanet (à
+l’ouest de Rhat), située dans la zone d’influence française.]
+
+[Note 207 : A ce point de vue, l’occupation de la Tripolitaine par les
+Italiens ne peut avoir que de bons résultats.]
+
+[Note 208 : Dès 1908, un kaïmakan, nommé Osman efendi, avait été envoyé
+à Bardaï.]
+
+[Note 209 : Tous les ans, une caravane de 8 à 10.000 chameaux quitte les
+pâturages à l’est de l’Aïr et va chercher du sel à Fachi.]
+
+[Note 210 : Ces Tedâ de l’enneri Marmar sont les fameux « Toubou-
+Tourkman » qui tourmentèrent tant la caravane du cheïkh Moḥammed et
+Tounesi.]
+
+[Note 211 : Signalons également, quoique le fait ait une importance
+beaucoup moindre, l’affaire de Salal Akranga. En janvier 1909, une
+reconnaissance d’indigènes fidèles, comprenant des Djagadâ soumis et des
+Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el Djelil, partit du Kanem et se
+heurta dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal, à un rezzou
+senoussi de 400 fusils. L’enveloppement de la troupe amie s’exécuta avec
+une rapidité déconcertante : nos auxiliaires furent décimés et un grand
+nombre d’entre eux tombèrent entre les mains des Khouân.]
+
+[Note 212 : _Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910.]
+
+[Note 213 : On peut faire remarquer, il est vrai, qu’il restera encore
+le Darfour. Mais ce pays est surtout tourné vers le Kordofan et le Baḥr
+el Ghazal : El Facher ne se présente pas comme l’aboutissement direct de
+la route caravanière venant de Koufra et ne saurait, à ce point de vue,
+remplacer Abéché. D’autre part, en supposant que de fréquentes relations
+s’établissent entre les pays senoussis et le Darfour, les caravanes
+risqueraient fort d’être enlevées par la compagnie méhariste d’Ourâda,
+qui a déjà parcouru l’Ennedi, avec le commandant Hilaire. Il se peut que
+Si Aḥmed Chérif continue à être dans de bons termes avec le sultan ʿAli
+Dinar et à s’entendre avec lui pour combattre notre action en Afrique
+Centrale : mais tout cela ne saurait compenser la perte du Ouadaï pour
+l’Islam irréductible et, au surplus, toute tentative de la confrérie des
+Senoussis pour établir sa domination politico-religieuse au Darfour est
+destinée à échouer complètement.]
+
+[Note 214 : A propos du Fezzan, le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi écrit ce
+qui suit : « L’esclavage se pratique ostensiblement ; quand le
+gouvernement apprend qu’un homme vend des esclaves, il se fait donner
+par lui quelque cadeau important et il n’y a pas de poursuites ».]
+
+[Note 215 : La proclamation en langue arabe, que le général Caneva vient
+d’adresser à la population de Tripoli, s’appuie très habilement sur la
+nature toute particulière des rapports entre Turcs et Arabes : le
+général dit « que le roi d’Italie a envoyé des navires et des troupes
+non pour subjuguer le peuple de Tripolitaine et Cyrénaïque, et le
+réduire en esclavage comme sous la domination turque, mais au contraire
+pour lui rendre ses droits, lui donner la liberté et le protéger contre
+les usurpateurs et contre tous ceux qui voudront l’attaquer. »]
+
+[Note 216 : On sait que Doud-Mourra, chassé du Massalit, a dû faire sa
+soumission et est interné à Fort-Lamy.]
+
+
+
+
+ III
+
+ LES AMMA BORKOUA
+
+ * * * * *
+
+
+Les Ammâ Borkouâ, qui parlent le dialecte dazaga des Toubou du Sud,
+leurs voisins, présentent à peu près le même type que ceux-ci, « un
+tantinet plus foncés de teint peut-être, à les prendre en bloc ».
+
+Le Borkou comprend un certain nombre d’oasis, qui sont réputées pour
+leur dattes ; _timbé Borkouâ_, plus grosses que celles du Kanem. L’oasis
+de Boudôou, au nord du pays, est surtout connue par ses mares d’eau
+natronée et d’eau douce. Il y a en particulier un grand rahad[217], où
+il suffit d’enfoncer le pied dans la croûte terreuse pour faire jaillir
+une source assez considérable. L’eau natronée est recueillie et versée
+sur des rochers, où elle s’évapore : le résidu est un sel blanc, avec
+lequel on confectionne de petits pains, qui servent à alimenter le
+commerce de ces régions. Les Arabes Maḥâmid, d’Ourâda, venaient
+autrefois acheter ce sel aux Ammâ Boudoâ avec des _gabag_ et du
+_thèb_[218]. Le sel est également exploité dans des carrières, comme à
+Demi, chez les Bideyat ; mais il est alors rouge et terreux (_milḥ
+aḥmer_) et moins estimé que l’autre.
+
+Les Ammâ Borkouâ comprennent des nomades et des sédentaires. Les nomades
+constituent l’élément le plus important : la plupart d’entre eux sont
+désignés sous le nom de _Boulguedâ_. Avant l’installation d’une unité
+méhariste au nord du Kanem — à Bir Alali d’abord, à Zigueï ensuite — ils
+faisaient paître leurs troupeaux dans l’immense dépression qui s’étend
+au sud du Borkou, dépression que remplissaient jadis les eaux du Tchad
+amenées par le Baḥr el Ghazal. Ces nomades allaient chaque année dans
+leur oasis du Borkou, pour y faire la récolte des dattes et des quelques
+céréales du pays. C’est dans ces oasis que demeuraient, pour travailler,
+les captifs et les serfs.
+
+Les contre-rezzous de nos méharistes ont obligé les Boulguedâ à fuir
+leurs anciens pâturages. Quelques-uns d’entre eux sont installés au
+Borkou ; les autres vont nomadiser, avec leurs chameaux, du côté de
+Ouéta, Archeï et Am Chalôba. Dans l’ensemble, les Boulguedâ se déplacent
+dans la région marquée par le Tibesti méridional, le Borkou et le nord
+du Ouadaï. Ils entretiennent des relations amicales avec les Tedâ du
+Tibesti, notamment avec ceux de l’enneri Marmar. Enrôlés par la
+Senoussïa, ils secondent l’action antifrançaise de cette secte et
+prennent une part active aux rezzous menés contre le Kanem, le Kaouar et
+l’Aïr.
+
+Certains Boulguedâ avaient cependant fait leur soumission et vivaient
+sous la protection du poste de Zigueï. Mais, dans ces derniers temps,
+les succès obtenus par les Khouân, le coup porté à notre prestige par
+les événements du Ouadaï, la défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed
+et la présence des Turcs à ʿAïn Galakka les ont incités à abandonner
+notre cause. Nous avons perdu en eux d’excellents auxiliaires, qui
+eussent pu rendre de précieux services, le jour où on se décidera enfin
+à agir au Borkou.
+
+Une des tribus les plus importantes des Boulguedâ est celle des Djagadâ,
+ou Diagadâ[219]. Ces nomades circulaient autrefois dans l’Egueï et le
+Bodelé (Torô) : l’oasis de Kirdi, dans le Borkou, leur appartenait. Les
+Diagadâ s’étaient soumis en grande partie à l’autorité française.
+
+Les Sangadâ[220] étaient maîtres du Korô, dans le Bodelé, et leur siège
+au Borkou se trouvait dans l’oasis de Ngourr Tigré.
+
+Les Daleâ ou Daliâ[221] qui avaient leurs pacages dans le Tiggui, au
+nord du Bodelé, sont originaires du Kirdi. Ils ont la réputation d’êtres
+braves et entreprenants : ils habitent actuellement la palmeraie de
+Kirdimmi.
+
+Les Bôlto ou Boultoâ occupaient la dépression du Kirri, au sud du
+Borkou. Dans ce dernier pays, l’oasis d’Ollouboï leur appartenait. Cette
+fraction, commandée par le kêdela Agré au moment du voyage de Nachtigal,
+exerçait une sorte de suprématie sur les autres tribus.
+
+Les Irié ou Iria[222], originaires de l’oasis de Ngourr Mâ, passaient la
+plus grande partie de l’année dans le Bathel. Ils résident actuellement
+à Ngourr Mâ.
+
+Indépendamment des Boulguedâ, il y a encore deux fractions nomades : les
+Ankatzâ et les Noreâ.
+
+Les Ankatzâ, ou Nakatzâ[223], seraient un mélange de Bideyat de l’Ennedi
+et de Toubou de l’oasis de Oun ; des Noreâ ou Noarma vivent avec eux.
+Cette tribu est nombreuse : elle est très riche en troupeaux et
+possèdent beaucoup de fusils. Elle avait autrefois ses pâturages dans le
+Djourab ; son siège au Borkou était l’oasis de Oun, où un grand nombre
+de captifs (_agra_, _kamadja_) cultivaient la terre et ramassaient les
+dattes. Notre action dans ces pays a rendu la liberté à un certain
+nombre d’esclaves et forcé les Ankatzâ à abandonner le Djourab. Ceux-ci
+— qui sont d’ailleurs des musulmans fanatiques — ne nous le pardonnent
+point : ils sont devenus les auxiliaires ardents des Senoussis et
+razzient nos protégés. La plus grande partie d’entre eux nomadise
+actuellement dans la région d’Am Chalôba.
+
+Les Ankatzâ et les Noreâ sont des pillards fieffés. Ils ont toujours été
+unis au Ouadaï et possédaient même un aguid ouadaïen. Ils combattaient
+les Oulâd Slimân et leurs alliés, sous la coupe desquels vivaient les
+Boulguedâ ; leurs rezzous opéraient au Kanem, chez les Maḥâmid d’Ourâda
+et allaient piller également, vers l’Est, les régions tributaires du
+Darfour.
+
+Les sédentaires, ou Dongosâ[224], habitent principalement les oasis de
+Yên, Boudôou, Tiggui, Yarda et Forom. Ils sont beaucoup moins purs que
+les nomades, qui les méprisent et auxquels ils sont assujettis.
+Cependant les Yârda, quoique sédentaires, jouissaient autrefois d’une
+certaine indépendance. Les gens de Yên (Yenoâ ou Oulâd Amian) sont les
+plus nombreux. Leur oasis est à 3 km. du fortin senoussi de ʿAïn
+Galakka. « Les Yenoâ occupent environ 300 cases. Leur chef, Soukou
+Bangaï, est très dévoué aux Snoussis ; il recrute les travailleurs,
+garde les chameaux du poste et fournit les courriers..... C’est à Yên
+que les captifs et les tirailleurs de la zaouia ont leur famille et
+viennent dormir. Partout apparaissent les traces de la protection du
+poste : des burnous aux couleurs vives, des pains de sucre, du thé, des
+Coran enluminés gisent dans les cases des principaux Téda et attestent
+les services qu’ils ont rendus à la bonne cause[225]. »
+
+Vers le Nord-Est, au-delà de la ligne Boudôou-Oun, le pays redevient
+désert : il n’y a pas de villages, pas de dattiers entre ces deux oasis
+et elles sont simplement réunies par une piste que jalonnent quelques
+puits. On trouve un petit groupement de Tedâ au nord du Borkou, à
+Gouring. Plus à l’Est, la région avoisinante est habitée par quelques
+Bideyat : Anî, Ouanianga (Ouagnanga) et Tourkôché.
+
+Le Borkou a été longtemps ravagé par les incursions des Oulâd Slimân,
+des Touareg et des Maḥâmid. Les malheureux sédentaires, traqués de tous
+les côtés, pillés sans merci, réduits en esclavage, menaient une
+existence des plus précaires. Ils construisaient de grandes échelles
+avec des troncs de palmier, et s’en servaient pour se réfugier sur les
+quelques rochers isolés que l’on trouve dans le pays. Ils accumulaient
+dans ces forteresses naturelles tout ce qu’ils avaient de plus précieux,
+des vivres et de l’eau, et ils pouvaient ainsi attendre le départ de
+leurs ennemis. Leur situation est encore la même, d’ailleurs. Les Khouân
+sont actuellement les maîtres du pays, mais le sort des Kamadja ne s’est
+point amélioré : Arabes et Tedâ dépouillent ces malheureux de tout ce
+qu’ils possèdent, leur existence est toujours aussi misérable et ce sont
+toujours les mêmes procédés qu’ils emploient pour se soustraire aux
+exactions et dissimuler les emplacements de leurs villages. Voici, du
+reste, ce que rapporte le lieutenant Ferrandi à ce sujet. « Conduits un
+jour par des traces fraîches jusqu’au pied d’un piton où rien
+n’apparaissait, nous découvrîmes au sommet une étroite entrée, fermée
+par de lourdes pierres. Un petit village avait trouvé là son refuge
+contre les Blancs et il fallut, pour entrer, parlementer longtemps.
+Enfin un à un les vieillards, les femmes, les adultes sortirent et le
+chef nous dit d’une voix tremblante : « Nous sommes des hommes de Yarda.
+Je ne compte plus les jours où cette même grotte nous servit de refuge
+tantôt contre les gens du Nord, tantôt contre ceux de l’Est, aujourd’hui
+contre ceux du Sud. Nous sommes des Kamadja inoffensifs à qui tout le
+monde en veut[226]. »
+
+Les Ammâ Borkouâ sont considérés comme _kirdi_ par les Arabes et les
+Toubou du sud. Il est vrai qu’ils boivent du lakbi, mais ils n’en sont
+pas moins des musulmans fanatiques. Leur zèle religieux est d’ailleurs
+stimulé par les Khouân, qui recrutent de nombreux adeptes parmi les
+Boulguedâ, les Ankatzâ et les Tedâ.
+
+Les Senoussis se sont retirés au Borkou, au début de 1903, après la
+défaite et la mort d’Abou Aguila devant la zaouia de Bir Alali. Depuis
+l’occupation du Ouadaï par les troupes françaises et l’installation
+d’une compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, la
+possession du Borkou est devenue pour les Khouân une question vitale. Ce
+pays est leur grenier, leur seul centre de ravitaillement dans la partie
+méridionale des contrées où ils règnent. D’autre part, la présence des
+Français au Borkou amènerait nécessairement la soumission de la plupart
+des dissidents et barrerait la route aux rezzous des Senoussis. Ceux-ci
+seraient forcés de réintégrer les oasis du désert de Libye et
+perdraient, de ce fait, une grande partie de leur puissance : au
+surplus, le coup porté au prestige de Si Aḥmed Chérif serait très dur.
+C’est pourquoi, désespérant d’arrêter par leurs propres moyens
+l’expansion naturelle de l’influence française, les Senoussis ont fait
+appel aux Turcs, que, jusqu’ici, ils détestaient cordialement et
+mettaient sur le même pied que les Chrétiens. Depuis avril 1911, le
+drapeau ottoman flotte sur le fortin de ʿAïn Galakka. Ce geste peu
+amical des Jeunes-Turcs à l’égard de la France n’est point fait pour
+nous étonner, car il vient après beaucoup d’autres. Espérons toutefois
+qu’il ne retardera pas la prise de possession du Borkou par nos troupes
+et que celles-ci réduiront enfin à l’impuissance nos derniers ennemis en
+Afrique Centrale. Les Kamadja n’en seront point fâchés.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 217 : Mare, étang (avec de l’eau ou à sec).]
+
+[Note 218 : Graine odoriférante.]
+
+[Note 219 : Appelés aussi _Moussôou_, _nas Oda_.]
+
+[Note 220 : _Koroâ_ ou _Dabous Hallal_.]
+
+[Note 221 : _Nâs Maramma_.]
+
+[Note 222 : _Khayat er riḥ_, les coupe-vent.]
+
+[Note 223 : _Annâ_ (nom des Bideyat, en dazaga), _kazâ_ ou _katzâ_
+(mélangés).]
+
+[Note 224 : En arabe, _siyâd ed doungues_ سياد الدنقس, _sâkenin_ ساكنين.
+On appelle _doungues_ les amas d’immondices, d’ordures, que l’on trouve
+dans les villages. Le mot toubou _dongosâ_ a exactement la même
+signification que _siyâd ed doungues_.]
+
+[Note 225 : Lieutenant Ferrandi, _Les oasis et les nomades du Sahara
+oriental_ (_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910).]
+
+[Note 226 : Lieutenant Ferrandi, article cité.]
+
+
+
+
+ IV
+
+ LES TOUBOU DU KANEM
+
+ (DAZAGADA KONOUMA)
+
+ * * * * *
+
+
+Les Toubou sont nombreux au Kanem, surtout dans le nord du pays, mais le
+type n’est plus aussi pur qu’au Tibesti ou même au Borkou. Ces Toubou se
+sont unis aux diverses populations avec lesquelles ils vivaient en
+contact, Kanembou, Toundjour, Arabes, surtout aux premiers. On retrouve
+chez les nomades la maigreur et l’élasticité qui caractérisent les
+Toubou, mais les formes sont déjà alourdies chez ceux qui mènent la vie
+sédentaire. C’est pourquoi il n’est pas toujours facile de distinguer un
+Gourân d’un Kanembou ou d’un Toundjour, surtout dans la région Ngouri-
+Mondo, où le contact des trois populations a amené de nombreux mélanges.
+On trouve fréquemment, dans le sud-est du Kanem, des Toubou qui parlent
+le dazaga, le kanembou et l’arabe.
+
+Les Toubou du Kanem ne sont pas aussi bons musulmans que leurs frères du
+Baḥr el-Ghazal. Beaucoup d’entre eux boivent le _khall_, boisson
+fermentée obtenue avec des dattes et divers ingrédients. Les femmes sont
+connues pour leur mauvais caractère. Elles cachent souvent un couteau
+sous leur pagne, mais s’en servent moins toutefois que leurs sœurs du
+Borkou et du Tibesti : celles-ci le portent fixé au coude par une gaîne
+en cuir, tout comme leurs maris, et l’emploient fréquemment pour clore
+les discussions.
+
+Parmi les Toubou soumis à notre domination, ceux qui nomadisaient
+autrefois entre le Kanem et le Borkou ont été obligés de se rapprocher
+du Kanem ou d’aller s’installer vers Nguigmi, pour se mettre à l’abri
+des incursions des pillards du désert et vivre sous la protection de nos
+méharistes. Ils ont dû s’astreindre à mener une existence de demi-
+sédentaires, et ce changement ne leur fut point favorable. Nous
+citerons, à ce propos, quelques lignes du capitaine Colonna de Leca :
+« Les Toubou ralliés à notre cause ne peuvent pas s’éloigner des rives
+du lac Tchad et leurs animaux dépérissent sous l’influence du paludisme.
+Petit à petit, ils renoncent à la vie nomade pour devenir pâtres,
+vachers ou agriculteurs ; ils traversent une crise de transformation qui
+met en danger jusqu’à leur existence, car ils réussissent généralement
+mal dans le travail agricole, auquel les générations antérieures ne les
+ont nullement adaptés. Et cela augmente les difficultés politiques que
+nous rencontrons chez les Toubous encore dissidents. Ceux-ci constatent
+que leurs anciens frères qui ont accepté la domination française sont
+voués à la misère ou réduits aux travaux de la terre, qui jusqu’ici
+étaient réservés aux sédentaires et aux esclaves. Ils éprouvent pour
+nous une aversion fort compréhensible. Tout autre serait leur état d’âme
+s’ils voyaient leurs anciens frères prospérer sous notre
+direction[227]. »
+
+La situation des Toubou ralliés est analogue à celle qui a été faite,
+durant plusieurs années, aux Arabes réfugiés au Fitri. Ces nomades,
+obligés de se déplacer entre le Baḥr el Ghazal et le Fitri, ont mené une
+existence pénible : mal vus des sédentaires, en butte à l’hostilité des
+Kreda, razziés par les Senoussis et les Ouadaïens ; ils ne pouvaient
+guère prospérer ; d’autre part, l’humidité et les mouches du Fitri
+faisaient parfois subir des pertes sérieuses aux troupeaux. Tout s’est
+arrangé depuis la prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï, qui ont
+permis à ces Arabes de revenir sur leurs anciennes terres.
+
+Nous avons déjà dit que beaucoup de Toubou qui avaient fait leur
+soumission étaient allés rejoindre leurs frères dissidents. Ils ne
+reviendront à nous que lorsque le Borkou sera occupé et qu’ils pourront
+vivre en paix derrière la ligne marquée par les postes de méharistes.
+
+Nous allons voir rapidement quelles sont les différentes fractions
+toubou du Kanem.
+
+_Gadoâ_ ou _Gadouâ_ — Cette fraction vit dans la partie orientale du
+Chitati : elle est le produit d’un mélange de Toubou et de Kanembou.
+Avec elle vivent de nombreux Ḥaddâd : Ḥaddâd chassant au filet (Ḥaddâd
+cherek), Ḥaddâd forgerons (Ḥaddâd sandala), Ḥaddâd tissant des gabag
+(Ḥaddâd gotôn), Ḥaddâd armés de flèches (Ḥaddâd nichâb). Il y a
+également des Arabes du groupe Qaoualma (Oulâd Mansour) et quelques Tedâ
+de la tribu des Madâ[228]. Sédentaires pendant l’hivernage, les Gadoâ se
+déplacent avec leurs troupeaux pendant la saison sèche. Cette tribu, qui
+est une des plus importantes du Kanem, a joué autrefois un grand rôle.
+
+Quand les Oulâd Slimân vinrent s’installer au Kanem le chef des Gadoâ,
+Barka Hallouf, fit alliance avec eux et coopéra à toutes leurs
+expéditions de pillage. Hallouf leur rendait de précieux services par sa
+connaissance du pays et des habitants. De plus, la tribu nomade des
+Oulâd Slimân était parfois dans l’impossibilité de se procurer le grain
+nécessaire à sa substance. Grâce au travail de l’élément sédentaire de
+sa tribu, Hallouf était toujours à même de leur en céder.
+
+L’alliance avec les Arabes donna aux Gadoâ la prépondérance sur toutes
+les autres tribus. Mais les choses se gâtèrent en 1871 : des
+dissentiments se produisirent entre les Oulâd Slimân et les Gadoâ, entre
+ʿAbd el Djelil et Barka Hallouf. Après quelques pillages réciproques, la
+lutte éclata ouvertement en 1872 : Barka Hallouf fut tué et le Chitati
+razzié. Les Gadoâ demandèrent alors l’aman. A la suite du meurtre de
+Hazaz, l’ancien compagnon de Nachtigal, la lutte reprit de plus belle.
+Les Gadoâ se réfugièrent dans les îles du Tchad et il ne resta au
+Chitati que ceux qui n’avaient rien à perdre, les _mesâkin_.
+
+Plus tard, le fils de Hallouf, Allafi oueld Hallouf, fit la paix avec
+les Oulâd Slimân et revint au Chitati : il s’engageait à payer un tribut
+aux Arabes. Ceux-ci trouvèrent bientôt que les Gadoâ ne leur envoyaient
+que du bétail de peu de valeur (_bâṭel_) et qu’ils n’accordaient qu’une
+maigre hospitalité aux Oulâd Slimân qui allaient au Chitati. Allafi fut
+mandé par ʿAbd el Djelil. On lui reprocha d’avoir tué Hazaz, et il fut
+mis en prison. Il fut plus tard emmené au Manga, où des captifs reçurent
+l’ordre de l’assommer à coups de massue (_seder_). Les Oulâd Slimân
+pillèrent de nouveau les Gadoâ et Koukounni Hallouf (Nanazèn), un autre
+fils de Barka Hallouf reçut le commandement de la tribu. On ne tarda pas
+à lui reprocher d’avoir caché du bétail dans les îles du Tchad : il fut
+destitué. Koukounni ne fut pas remplacé et la tribu resta sans chef
+pendant quelque temps. Plus tard, kêdela Méla fut mis à la tête des
+Gadoâ et, après lui, fougbou Kabber, fougbou Adem. Les Gadoâ, qui
+payaient un tribut aux Oulâd Slimân, restèrent soumis aux caprices de
+ces pillards, jusqu’au jour où la mort de ʿAbd el Djelil ouvrit une ère
+de discordes et de luttes pour les Arabes. Les Gadoâ prirent parti pour
+les Miaïssa.
+
+_Youroâ._ — Vivent dans le Chitati, à côté des Gadoâ. Il y en a aussi
+quelques-uns vers le Manga. Cette tribu serait apparentée aux Noreâ de
+l’oasis de Oun.
+
+_Ouarabba, Orabba, Orobba, Ourobba._ — Tribu sédentaire quelque peu
+mélangée d’éléments kanembou. Vit à Kôou, dans le Chitati, à côté des
+Gadoa, et dans le Liloa, à côté des Dogorda.
+
+On trouve aussi des Ouarabba dans la région de Turbanguéda, sur la
+Komadougou.
+
+_Ouandala._ — Étaient autrefois très nombreux dans la partie ouest du
+Chitati. Le voisinage des Oulâd Slimân et la prépondérance acquise par
+les Gadoa du chef Hallouf les déterminèrent à émigrer en masse à l’ouest
+du lac.
+
+Avant la rectification de la frontière séparant la Nigéria du territoire
+de Zinder, les Ouandala eurent des démêlés avec l’autorité anglaise : un
+chef influent, Aba Senoussi, fut même condamné à être pendu.
+Actuellement, les Ouandala sont surtout installés au nord de la
+Komadougou Yôou, entre Nguigmi et le Kabi (pays de Kadjel). Lorsque nous
+occupâmes cette région, un poste militaire fut aussitôt créé à
+Turbanguéda, sur la Komadougou.
+
+Les Ouandala ont des villages et s’adonnent à la culture du mil, mais
+leurs troupeaux de bœufs restent dans la brousse. Quelques Kecherda
+(Eyima), venus autrefois du Baḥr el Ghazal, vivent avec eux.
+
+Deux chefs ouandala, Kaïdala Tokoï et Kaïdala Zezerti, habitent le
+campement d’un grand chef des Kecherda de l’ouest, Moḥammed Kosso ; un
+troisième chef ouandala, Kaïdala Gouat, a fait sa soumission en décembre
+1907.
+
+Au Kanem, on trouve un certain nombre de Ouandala dans la partie ouest
+du Chitati, vers Rig-Rig, et avec les Kecherda d’Isa Maïmi.
+
+_Dogorda._ — Les Dogorda seraient apparentés aux Noreâ de Oun et aux
+Youroâ du Chitati. Cette tribu, très nombreuse, vit dans le Liloa (ou
+Léloua) qui, tout comme le pays de Mao, est réputé pour ses dattiers.
+
+Les Dogorda luttèrent contre les Oulâd Slimân, quand ceux-ci vinrent
+s’installer au Kanem. Après une longue résistance, ils furent obligés de
+reconnaître la suzeraineté des Arabes, qui continuèrent d’ailleurs à les
+piller de temps en temps. Les Dogorda servirent d’auxiliaires à leurs
+vainqueurs, dans la lutte contre les aguids el baḥr. C’est ainsi, par
+exemple, qu’ils prirent part au combat d’Abou Chatên contre l’aguid
+Keneticha et que, plus tard, l’aguid El Gadem fut tué par eux.
+
+Les Dogorda ont la réputation d’être très courageux. On raconte que les
+Ouadaïens de l’aguid El Gadem réussirent un jour à surprendre un grand
+nombre de femmes et de jeunes filles dogorda, qu’on ligotta aussitôt
+pour les empêcher de s’enfuir. On croyait obliger ainsi les guerriers de
+la tribu à demander l’aman. Mais ceux-ci ne voulurent rien entendre et
+continuèrent la lutte.
+
+_Haoualla_ ou _Famalla_. — Seraient apparentés aux Dogorda. Les Famalla,
+qui ont beaucoup de sang kanembou, vivent à l’est du groupe de Bir
+Alali, dans une région riche en dattiers. Leur chef porte le nom de
+_Médelâ_. C’est pourquoi on donne très souvent aux gens de cette tribu
+le nom de _Nas Médelâ_ ou, tout simplement, _Médelâ_. Ils sont
+sédentaires. Les Famalla furent très maltraités autrefois par les Oulâd
+Slimân.
+
+_Koumosalla_ et _Oulâd Salem_. — Au nord et au nord-ouest de Mao. Ils
+sont sédentaires. On les appelle _Nas Kaïgamma_, du nom de leur chef.
+Ils seraient venus du Baḥr el Ghazal. Ces fractions ne sont pas de pure
+race toubou et Nachtigal croit qu’elles sont issues d’un mélange de Dâza
+et de Boulala.
+
+_Yoroumma_ ou _Yorouma_. — Vivaient autrefois dans le Manga et étaient
+en bons termes avec les Oulâd Slimân. Lors de notre arrivée dans le
+pays, une partie de ces Toubou se réfugia au Borkou.
+
+Les Yoroumma appartiennent à la tribu des Kecherda, dont une fraction
+porte d’ailleurs leur nom (Chennakora ou Yoroumma). Les Kecherda forment
+actuellement deux groupes : ceux de l’Est habitent, au nord du Fitri, la
+région appelée El Harr et vont hiverner dans le Baḥr el Ghazal, au nord
+de Koal ; ceux de l’Ouest mènent une existence de demi-sédentaires dans
+le cercle de Nguigmi. Cette tribu est autrefois venue du Nord. C’est
+pourquoi les Yoroumma du Kanem disent être venus des régions de l’Egueï
+et du Baḥr el Ghazal.
+
+_Abourda_ ou _Ouorda_. — A l’est de Mondo. On en trouve également du
+côté du Manga, vivant près des Gounda (d’origine tibestienne) et des
+Aterêta (d’origine borkouane).
+
+Il y a aussi des Ouorda dans le Kadjel.
+
+_Oreda._ — Vivent en sédentaires à Ndjikdada, dans la région de
+Dibinentchi. Cette tribu était alliée à celle des Nguedjim.
+
+_Noreâ_ ou _Noarma_. — Kreda de la tribu de même nom, laquelle habite le
+Baḥr el Ghazal. Ne pas les confondre avec les Noreâ de Oun. On trouve
+quelques-uns de ces Kreda à côté de Mondo et au nord de Mao.
+
+_Bogaréâ_ ou _Oulâd Bouguer_. — Kreda de la tribu des Karda, qui vivent
+en sédentaires dans la région de Iagoubri, entre Ngouri et Mao. Leur
+chef porte le titre de _kachkadela_, composé du mot kanembou _kachalla_
+(ou _kadjalla_) et du mot toubou _kêdela_, qui servent tous les deux à
+désigner le chef. Les Bogaréâ se sont mélangés aux Kanembou, comme
+d’ailleurs la plupart des Toubou qui habitent le sud du Kanem.
+
+_Djoura._ — Kreda qui mènent la vie nomade du côté du Baḥr el Ghazal.
+Ils vivent en bons termes avec les Karda.
+
+ * * * * *
+
+
+ TOUBOU DES PAYS A L’OUEST DU LAC[229]
+
+
+Quelques tribus toubous sont représentées à l’ouest du lac Tchad ;
+plusieurs des fractions, ainsi isolées, ont pris un nom particulier.
+
+_Mousso_ ou _Moussôou_. — Appelés Kangou par les Kanouri. Sont peut-être
+originaires du Baḥr el Ghazal, où l’on trouve les puits de Massoa ou
+Moussôou.
+
+Les Mousso habitent la région de Kouka, au Bornou, où ils se sont
+mélangés aux Mabeur. On en trouve aussi quelques-uns en territoire
+français, au nord de la Komadougou. Ces Toubou dépendaient autrefois des
+Ouandala, auxquels ils payaient un impôt.
+
+_Kabeto._ — Très anciennement fixés au Bornou. Ils habitent le pays au
+sud de la Komadougou.
+
+_Madâ._ — Dans le nord du Bornou anglais.
+
+_Ladama_, _Hédirdé_. — Dans le Kadjel. Les Toubou du Kadjel cultivent le
+mil ; ils possèdent des bœufs, des moutons et quelques rares chameaux.
+
+_Adoumara._ — Peu nombreux. Ils élevaient autrefois des chameaux dans le
+Koutous. Ils vivent actuellement dans la région de Chirmalek et ne
+possèdent que des bœufs et des moutons.
+
+_Tedâ._ — On trouve des Arinda dans le Kadjel.
+
+Des Gounda, originaires du Tibesti, vivent avec les Kecherda de l’Ouest,
+dans les régions de Gouré et de Nguigmi. Venus du Tou, par Bilma, ils
+restèrent quelque temps à Agadem : chassés de ce pays par les razzias
+incessantes des Touareg, ils allèrent demeurer avec les Kecherda, dans
+les pays avoisinant le lac Tchad. Lorsque ceux-ci quittèrent le Kadjel
+pour remonter vers le Nord, les Gounda revinrent à Agadem. Mais ils n’y
+restèrent pas longtemps et retournèrent s’installer définitivement avec
+les Kecherda. Les deux tribus se sont d’ailleurs fortement mélangées.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 227 : Capitaine Colonna de Leca, _Voyage à travers le Sahara_
+(_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1909).]
+
+[Note 228 : En toubou, _madâ_ signifie « rouges » et correspond à
+l’arabe _houmr_.]
+
+[Note 229 : Voir l’article du capitaine Martin, _Notes sur les Toubous_
+(_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910).]
+
+
+
+
+ V
+
+ LES TOUBOU DU BAḤR EL GHAZAL ET DU OUADAÏ
+
+ * * * * *
+
+
+Nous allons étudier maintenant les Toubou vivant dans le Baḥr el
+Ghazal : les Kreda et les Kecherda.
+
+Nous verrons également ceux qui habitent le Ouadaï : Kreda, Noreâ et
+Cherafadâ.
+
+Tous ces Toubou sont soumis à l’autorité française.
+
+
+ I
+
+ LES KREDA
+
+
+Les Kreda, qui se donnent le nom de Karra, forment la fraction la plus
+nombreuse des Gourân. Ils seraient venus, s’il faut en croire la
+tradition, d’un pays appelé Lougoum. « Lorsque les Arabes venus de la
+Mekke, disent-ils, se dirigèrent vers le Kanem, une partie de nos gens
+suivit Maï Denâ[230] ; les autres restèrent au pays de Lougoum, sur les
+bords du Baḥr er Rigueïg[231]. Ce n’est que plus tard que nos aïeux
+descendirent du côté du Baḥr el Ghazal, où ils s’installèrent et où nous
+sommes encore. » Ils célèbrent, dans leurs chansons, les délices du pays
+de Lougoum et, de même que pour les Toundjour il n’y a pas de pays
+comparable à Tunis la Verte, le pays des Lougoum est, d’après les Kreda,
+le paradis du monde.
+
+ _Lougoum tchosô_, Lougoum est un beau pays ;
+
+ _Ferâ montô_, il y a de nombreux troupeaux de vaches ;
+
+ _Askâ montô, etc.._, beaucoup de chevaux...
+
+Quand les Kreda quittèrent ce pays et qu’ils descendirent vers le Sud
+pour aller s’installer au Baḥr el Ghazal, ils perdirent au change. _El
+baḥr meskenna djidoudna_, disent-ils : le baḥr a appauvri nos aïeux.
+
+ _Fôdi abba ntrô_, Le baḥr de nos pères ;
+
+ _Dézeâ ntraou_, de nos aïeux ;
+
+ _Moskenter_, nous a appauvris ;
+
+ _meskin djênto, etc.._, nous a rendus « mesâkin »...
+
+Les Kreda vinrent donc s’installer dans la région du Baḥr el Ghazal, où
+ils menaient la vie nomade. Ils occupaient la région nord du Baḥr, car,
+à ce moment-là, la région moyenne était occupé par les Arabes : à
+l’Ouest, les Dagana ; à l’Est, les Oulâd Hemed.
+
+Vers la fin du XVIIIe siècle, les Kreda commencèrent à descendre plus au
+Sud et entamèrent avec les Arabes une longue série de luttes, pour la
+possession de la partie du baḥr occupée par ces derniers. Les Arabes
+furent refoulés petit à petit et la lutte se termina, en dernier lieu,
+par le départ définitif des Arabes Dagana (1868).
+
+Entre temps, quelques Kreda, poussant vers l’Est, avaient trouvé la
+région du Mourtcha. Elle leur convint et ils s’y fixèrent à demeure.
+L’exode continua entre le Baḥr el Ghazal et le Mourtcha, et ce dernier
+pays se couvrit de nombreux villages kreda.
+
+Dans le _Voyage au Ouadaï_, Nachtigal écrit, à propos des Kreda : « Les
+Toubou étaient jadis sédentaires dans le Baḥr el Ghazal, et ils étaient
+alors sous l’autorité du Bornou. Mais après qu’Arous[232] et Kharout es
+Saghir[233] les eurent razziés à plusieurs reprises, ils abandonnèrent
+leurs villages et devinrent nomades. Ils conservent d’ailleurs des
+établissements dans le Baḥr el Ghazal ainsi que dans les pays d’Ambar et
+de Rimela, où ils viennent résider temporairement ».
+
+L’intervention du Ouadaï chez les Kreda ne remonte pas au-delà de
+Kharifeïn (1815-1829). ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), son père, était
+allé au Baguirmi et au Kanem, mais il n’avait pas paru chez les Kreda.
+Ce fut sous son fils, Kharifeïn, que, pour la première fois, les aguids
+ouadaïens vinrent piller le Baḥr el Ghazal. Plus tard, sous Moḥammed
+Chérif, Guignek et le djerma Saber, qui étaient en lutte avec le sultan,
+se réfugièrent au Baḥr. Ils y furent rejoint, battus, et, par la même
+occasion les Kreda furent razziés. Chérif poursuivit ensuite ses
+adversaires du côté du Chari[234]. Cette année-là — qui fut, pour le
+Kreda une année de famine — est restée tristement célèbre chez eux sous
+le nom de _Senet omm adhem_ سنة ام عظام : l’année des ossements. On ne
+voyait — paraît-il — qu’ossements blanchis dans toute la région du Baḥr
+el Ghazal.
+
+A l’origine, les Kreda étaient tous nomades. La majeure partie d’entre
+eux, d’ailleurs, mène toujours la vie nomade dans le Baḥr el Ghazal. Il
+n’y a de Kreda sédentaires qu’au Mourtcha et dans quelques villages du
+Kanem. Voici comment les premiers villages furent installés au Mourtcha.
+
+Du temps de Kharifeïn, certains Kreda poussaient leurs troupeaux jusqu’à
+Er Remeli. Puis quelques _mehadjirin_[235], مهاجرين, trouvant le pays à
+leur convenance, parce qu’il y avait de l’eau et que la terre se prêtait
+bien à la culture du mil, allèrent demander à Moḥammed Chérif la
+permission d’y installer un village. Ils ajoutèrent que leur exemple
+serait bientôt suivi par d’autres Kreda du Baḥr el Ghazal. La permission
+fut accordée et les Kreda construisirent quelques villages dans la
+région d’Er Remeli. Mais Er Remeli se trouvait sur la route des
+Ouadaïens, lorsque ceux-ci se rendaient d’Abéché au Fitri. Or, les
+aguids et leurs troupes ont été de tous temps un véritable fléau pour
+les pays traversés. C’est pourquoi, vers le milieu du règne de Chérif,
+les Kreda sédentaires commencèrent à remonter plus au Nord. Ils allèrent
+s’installer progressivement dans la région qu’ils habitent encore
+actuellement, le Mourtcha, dont Ambar (Ngalamiya) est un des villages
+les plus méridionaux.
+
+Nous avons déjà dit que les Kreda du Baḥr avaient toujours été
+sédentaires. Il y eut cependant, à deux reprises différentes, des
+villages et des cultures au Baḥr el Ghazal. Mais ce ne fut que
+temporaire. Dès que les Kreda eurent pu acquérir quelques animaux, ils
+reprirent la vie nomade. La première fois, sous Yousof (1874-1898), ce
+fut lorsque l’aguid el baḥr, Oualdi Chaïb, _mangea_ les Kreda de telle
+manière que beaucoup de ces malheureux, n’ayant plus rien, furent
+obligés de construire des villages et de semer du mil, afin de pouvoir
+vivre. La seconde fois, il y a une vingtaine d’années, vers 1886, ce fut
+lorsqu’une épidémie bovine, _em massarin_, décima leurs troupeaux. Mais,
+comme nous l’avons déjà dit, ces installations ne durèrent pas
+longtemps.
+
+Contrairement à ce que croit Nachtigal, la misère a forcé les Kreda à
+devenir pendant quelque temps, non pas nomades, mais sédentaires. D’une
+façon générale d’ailleurs, des gens qui ont toujours été nomades se
+résignent difficilement à renoncer à leur vie libre et
+indépendante[236]. Et, toujours d’une façon générale, ils ne le font que
+si la misère les y contraint — comme les Kreda dont nous venons de
+parler — que si la vie nomade leur est rendue impossible par le climat
+humide des nouvelles régions où ils se sont fixés (Arabes Dagana,
+Salamat, etc.), ou enfin, et cela alors se comprend sans peine, que
+s’ils y sont astreints et parce qu’on voit d’un mauvais œil leurs
+déplacements continuels[237].
+
+Les Kreda sont célèbres par leur turbulence. Avant notre arrivée dans le
+pays, ils se battaient avec la plupart de leurs voisins : habitants du
+Kanem, du Dagana, Kouka d’Aouni, Boulala du Fitri, etc. Il faut dire
+aussi d’ailleurs que, indépendamment des attaques qui étaient une
+riposte à des agressions de la part des Kreda, les beaux troupeaux de
+bœufs de ces derniers et le grand nombre de leurs chevaux excitaient
+bien des convoitises.
+
+ _Ouachîla iertchentô bi sontôdo_
+
+ _Kinîna zaïla iertchentô Fadalassoudou_
+
+ _Bagreï Massnia karnak iertchentô....._
+
+ _Kouga Ouarado iertchentô, etc._
+
+C’est nous qui avons mis fin à leur lutte séculaire avec les Arabes
+Dagana, qu’ils venaient piller à tout instant. Nous verrons plus tard
+que, du côté des Arabes, les cheïkhs Mousa Abou Doumou et ʿAli oueld
+Handja furent les derniers héros de cette lutte.
+
+Du côté d’Aouni, c’était la même chose. Les Kreda arrivaient subitement,
+au grand galop de leurs chevaux, et, indépendamment des quelques moutons
+qu’ils pouvaient trouver chez ces malheureux Kouka, ils enlevaient aussi
+femmes et enfants. Les ravisseurs disparaissaient ensuite rapidement. Il
+était difficile aux Kouka de les poursuivre, étant donné le petit nombre
+de chevaux qu’ils pouvaient rassembler contre des adversaires très bien
+montés et s’enfuyant dans un pays où l’eau est relativement rare. Mais
+il leur arrivait de temps en temps de tomber en nombre sur les Kreda et
+de leur infliger de bonnes leçons.
+
+Même situation avec les Boulala. Les Kreda venaient également chez ceux-
+ci enlever les troupeaux et surtout des femmes et des enfants. Les
+Boulala se réunissaient alors, mais, tout comme les Kouka, ils
+n’atteignaient que rarement leurs adversaires disparus. S’ils les
+atteignaient d’ailleurs, le combat livré ne tournait pas toujours à leur
+avantage. On dit que, lorsqu’ils surprenaient un campement ennemi, les
+Boulala massacraient jusqu’aux femmes et aux enfants.
+
+Du côté du Kanem, les Kreda étaient plus circonspects. Là, les Dalatoua
+aussi bien que les Toundjour avaient, indépendamment de leurs hommes,
+des Ḥaddâd à leur disposition, et les flèches empoisonnées de ceux ci
+inspiraient aux Kreda une terreur salutaire[238].
+
+Quant aux Oulâd Slimân, ils allaient de temps en temps piller au Baḥr el
+Ghazal. Les Kreda les craignaient beaucoup car ces Arabes étaient armés
+de fusils[239]. Les aguids el baḥr protégeaient les Kreda d’une façon
+plus ou moins efficace, car il arrivait parfois aux Ouadaïens d’être mis
+en fuite par les Oulâd Slimân et leurs alliés. En tout cas, les Kreda ne
+pouvaient guère lutter, à eux seuls, contre leurs redoutables
+adversaires ; et, une fois entre autres, le cheïkh ʿAbd el Djelil se
+battit avec les Kreda près du puits d’Alakhérit et en tua environ 300.
+
+Quelques-uns des Arabes Oulâd Hemed, qui avaient autrefois quitté le
+Baḥr el Ghazal pour aller au Fitri, étaient revenus depuis et
+partageaient le sort des Kreda.
+
+Nous savons déjà que la domination ouadaïenne n’empêchait nullement les
+populations soumises de se piller réciproquement et de se battre entre
+elles, d’une façon à peu près constante. Les Ouadaïens, par leurs
+querelles intestines, ne faisaient d’ailleurs que donner l’exemple.
+
+Les aguids administrant les régions de l’Ouest (aguid el Baḥr, aguid el
+Moukhelaya, aguid el Djaadné, le djerma) restaient la plus grande partie
+de l’année à Abéché. Durant cette absence, leurs sujets avaient à se
+défendre par leurs propres moyens contre les incursions des ennemis du
+Ouadaï. La lutte contre ces derniers (Oulâd Slimân et autres Ouassali,
+Dazagadâ du Kanem) avait commencé sous ʿAli (1858-1874). C’est l’aguid
+el Baḥr qui était chargé de les combattre. Les Kreda, bon gré mal gré,
+lui servaient d’auxiliaires, et aussi parfois les Kanembou, les
+Toundjour, etc.
+
+Les premiers aguids el Baḥr — sous Moḥammed Chérif — traitèrent les
+Kreda avec bienveillance : tels furent Bechara et Atoca[240]. L’aguid
+Yaya Kouroum, un captif diongoraï, ne brillait pas par son courage. Une
+fois entre autres que, selon la mode ouadaïenne, il venait de percevoir
+un impôt en razziant les Kreda, il fut mis en demeure par ceux-ci
+d’avoir à leur restituer les troupeaux. Et Yaya Kouroum rendit presque
+tout, pour éviter un conflit avec ses administrés. Il dut se contenter
+de bien peu de chose qu’il alla remettre au sultan.
+
+Mais cela changea avec Keneticha, un esclave bidey. On était alors sous
+ʿAli. Cet aguid pilla les Kreda sans merci, et entama la lutte contre
+les Oulâd Slimân et leurs alliés. Il a laissé une grande réputation de
+bravoure. On raconte que, dans un combat, un coup de fusil tiré de près
+avait mis le feu à son turban (_kademoul_). Comme Keneticha restait
+impassible, ses gens se précipitèrent pour éteindre le feu. Et lui de
+les rassurer, en disant que « le feu ne pouvait pas brûler le kademoul
+d’un chef ». Il se battit deux fois avec les Oulâd Slimân : il fut
+vainqueur la première et battu la seconde.
+
+El Gadem oueld Atoca — sous Yousouf — se montra, comme son frère,
+bienveillant envers les Kreda. Il trouva la mort dans un combat livré
+aux Dogorda.
+
+Abou Zenat ne fut aguid el baḥr que pendant un an : il avait peur des
+Kreda. Il fut remplacé par le borgne Moḥammed oualdi Chaïb. Les
+indigènes appelaient celui-ci _Kolo madé tchodogo_[241], parce que son
+œil unique était tout rouge, ce qui, paraît-il, lui donnait l’air d’un
+diable (_chèïṭân_). Cet aguid fut un pillard fieffé. Très aimé de
+Yousouf, à cause des nombreuses prises qu’il envoyait à Abéché, il
+razziait fréquemment les Kreda du Baḥr et de Mourtcha, ainsi que les
+Kecherda. Il pillait tout aussi bien au Ouadaï, d’ailleurs et jusque sur
+le marché d’Abéché. Il fut tué par Rabah devant Mandjaffa (1894).
+
+Son sucesseur, le Tedâ Haggar Kébir, fut encore pire. Il fit mettre à
+mort un grand nombre de Kreda et il pilla le Baḥr, le Dagana, les Assâlè
+et les Kouka de la Batah. Devenu aguid er Rachid à la place de Guelma,
+il fut tué devant Am Dem (1902), dans la lutte entre Doud-Mourra et
+Aḥmed abou Ghazali.
+
+A ce moment-là, nous avions déjà fait notre apparition dans le pays (fin
+1899) : le Kanem était occupé (Bir Alali, janvier 1902), Yao aussi
+(1902). Indépendamment de notre présence, la lutte entre Aḥmed abou
+Ghazali et Acyl d’abord, entre Aḥmed et Doud-Mourra ensuite, avait
+empêché les aguids el baḥr de paraître chez les Kreda.
+
+Au début de notre installation dans le pays, les Kreda pillèrent comme
+par le passé, les populations soumises du Dagana et du Kanem. Mais la
+riposte ne se fit pas attendre et, après avoir subi quelques razzias,
+ils commencèrent à demander l’aman. Les dissidents furent malmenés et,
+en fin de compte, tous les Kreda du Baḥr el Ghazal se soumirent (1904).
+Ceux du Mourtcha continuèrent à appartenir au Ouadaï (aguid el
+Moukhelaya).
+
+Du moment que le Baḥr el Ghazal nous appartenait, la charge d’aguid el
+Baḥr n’était plus qu’un titre honorifique. Elle continua cependant à
+exister au Ouadaï, de même d’ailleurs que celles de djerma du Kanem,
+d’aguid ed Debaba, d’aguid ed Dagana, etc.
+
+Au début de 1905 eut lieu la fuite de Badjouri au Ouadaï. Après
+l’arrestation d’Acyl, Badjouri était devenu le chef des Ouadaïens
+réfugiés chez nous et il avait servi d’auxiliaire contre les Kreda
+dissidents. Mais il avait aussi razzié des Kreda soumis (Noarma) et,
+craignant nos châtiments de ce fait, il repassa au Ouadaï. Il quitta
+Massakory, gagna le Baḥr et essaya, en route, de piller les Kreda. Mis
+en fuite par ces derniers, Badjouri atteignit le pays des Kecherda, puis
+Er Rouhoud. Il envoya de nombreux présents à Doud-Mourra, avec une
+lettre dans laquelle il disait au sultan qu’il était resté deux ans chez
+les Français, qu’il connaissait leur manière de combattre et que, par
+suite, il pouvait lui être très utile.
+
+Doud-Mourra, après avoir fait attendre sa réponse pendant quelque temps,
+manda Badjouri à Abéché et le nomma aguid el baḥr, en remplacement
+d’Abou Zenat oueld Atoga. Badjouri fut chargé de garder la frontière
+occidentale du Ouadaï et de razzier les Arabes réfugiés au Fitri, ainsi
+que les Kreda du Baḥr el Ghazal.
+
+Comme nous le verrons plus loin, Badjouri pilla les Arabes à Rahad es
+Salamat, en novembre 1905, et les Kreda du Baḥr, à la fin de 1906.
+
+
+_Les tribus kreda._ — L’ancêtre commun à tous les Kreda est un nommé
+Karra, qui a donné son nom à la tribu. Les Kreda forment deux groupes
+inégaux : les Koyo et les Karda. Les premiers, qui se réclament d’un
+descendant de Karra appelé Koyo et sont de beaucoup les plus nombreux,
+comprennent : les Ngalamiya ou Yorda, les Noreâ ou Noarma, et les Yria.
+Les Kreda comprennent donc, en somme, les quatre fractions suivantes :
+Ngalamiya, Noarma, Yria et Karda. Nous les étudierons par ordre
+d’importance.
+
+1o _Ngalamiya_ ou _Yorda_. — C’est la plus nombreuse des quatre
+fractions[242]. Elle comprend : Brokhara, Tchoandâ, Nedjouma, Chelantâ,
+Oulâd Toubô, Bayâ, Djeroâ, (Mallemâ, Tchiankarâ, Nioulou), Tagaramma,
+Koderâ (Djihalâ, Mallemâ), Oualtchena, Oueddiê, Nedjouméa, Matchidâ.
+
+Il y a une certaine parenté entre les Tchoandâ et les Kanembou Nguedjim,
+lesquels sont d’origine boulala. Cela laisserait donc supposer que, tout
+comme les Kecherda Chennakora, les Tchoandâ sont le produit d’un mélange
+de Gourân et de Boulala.
+
+Les Brokhara et les Kodera ont de nombreux Ḥaddâd chasseurs (Ḥaddâd
+cherek).
+
+Les Ngalamiya sont les ennemis héréditaires des Karda. Ils ont toujours
+été plus nombreux et plus puissants que leurs adversaires, sur lesquels
+ils avaient l’avantage chaque fois que les deux fractions étaient seules
+en présence. Mais les chefs des Karda avaient reçu du Ouadaï le
+commandement de tous les Kreda du Baḥr. Ils prélevaient l’impôt et
+servaient d’intermédiaire entre l’aguid el Baḥr et les Kreda. Ils
+portaient d’ailleurs le titre de djerma : tels furent, par exemple,
+djerma Kebir et son fils djerma Doungousou. Les Karda, avec l’appui des
+Ouadaïens, avaient alors la haute main sur les Ngalamiya. Mais la
+situation changeait lorsque les Karda étaient réduits à leurs seules
+forces ; et, une fois entre autres les Ngalamiya les refoulèrent du côté
+de Ngourra, les empêchant de revenir dans le Baḥr. Les Karda firent
+alors appel à des Kouka, des Boulala, des Arabes Khozam et même quelques
+Baguirmiens, afin de pouvoir reprendre l’avantage.
+
+Un incident contribua à augmenter l’animosité qui régnait entre les deux
+tribus. Un jour, au cours d’une discussion, le chef karda ʿAmer abou
+Mousa tua un jeune Kodera. Or, il est d’un usage formel chez les Kreda
+que l’homme qui a commis un meurtre doit quitter le Baḥr pendant un
+certain nombre d’années. Puis — à moins toutefois qu’il ne soit réputé
+comme dangereux — la famille de la victime consent à prendre le prix du
+sang (100 vaches) et le meurtrier peut rentrer dans sa tribu.
+
+Les Ngalamiya, selon la coutume, mirent alors les Karda en demeure de
+chasser ʿAmer abou Mousa. Ceux-ci refusèrent et ce chef resta avec sa
+fraction. Les Ngalamiya tirèrent vengeance de ce refus en razziant les
+Karda. La lutte a continué depuis, et les deux fractions sont toujours
+ennemies. Vers la fin de 1906, les Karda (ʿAmer abou Mousa et Digueï),
+avec l’aide d’éléments non kreda, ont surpris et battu les Ngalamiya,
+dont plusieurs chefs furent tués.
+
+Les Ngalamiya promènent leurs campements dans la région du Baḥr el
+Ghazal voisine du Kanem. Ils ont toujours été d’accord avec les
+Toundjour, qui les aidaient autrefois dans la lutte contre les Karda.
+C’est chez eux qu’ils s’approvisionnaient en mil. Les autres fractions
+kreda ne pouvaient pas toujours se ravitailler en grain au Kanem, au
+Dagana, à Aouni ou au Fitri ; elles allaient parfois en chercher au
+Mourtcha.
+
+2o _Karda_. — Les Karda sont, après les Ngalamiya, la fraction la plus
+importante des Kreda.
+
+Ils comprennent : Arsâda ou Arsamadâ, Oulâd abou Bouker, Bettelouma,
+Tagama, Adaya, Tongoyo, Guemmirâ, Saladâ[243], Addéâ, Méchéâ, Senda
+(Bedossa, Aouadâ), Héllamâ, Sôoudâ, Ouânia[244].
+
+Les Bedossa (Senda) ont des Ḥaddâd cherek. Comme nous l’avons déjà dit,
+les chefs karda avaient autrefois le commandement de tous les Kreda.
+
+3o _Noreâ_ ou _Noarma_. — Ils sont moins nombreux que les Karda. Il ne
+faut pas les confondre avec les Noarma de Oun ou de l’Ouadi Yên,
+lesquels se rattachent aux _Amma Borkouâ_. Malgré l’identité des noms,
+il n’existe pas d’étroite parenté entre les deux fractions. Pour en
+donner une idée, il suffira de dire qu’un indigène, qui a tué un Noarma
+de l’ouadi Yên, peut aller demeurer avec les Kreda Noarma.
+
+Cette fraction comprend les subdivisions suivantes : Béréâ, Aouchéyâ,
+Keridâ, Derguima[245], Tchodéa, Madéâ, Todosséya, Bôltiya[246],
+Abkourouma, Nouma, Méhméya.
+
+Les Norma ont été autrefois en lutte avec les Kodera (Ngalamiya), parce
+que ces derniers avaient pillé un convoi de bœufs noarma rapportant du
+mil du Kanem. Il y a une vingtaine d’années environ, les deux fractions
+se battirent vivement pendant deux mois.
+
+4o _Yria_. — Ils sont à peu près aussi nombreux que les Noarma.
+
+Ils comprennent : Koyoma ou Kirdiâ[247], Boltignâ, Hadjeréa, Ioskôma,
+Tchangaïma, Ouaharaya, Attéma, Débéréâ[248], Djogochillâ, Bassassâ,
+Dogodâ.
+
+
+_Caractères de la population kreda._ — Comme la plupart des Toubou, les
+Kreda n’ont aucunement la physionomie du nègre : les cheveux sont
+presque toujours lisses, les traits réguliers, le nez droit et les
+lèvres minces. Certains d’entre eux ont le type sémite, mais ceux-là
+sont moins nombreux que chez les Kecherda.
+
+Les Kreda ont généralement le teint _azreq_, c’est-à-dire noir-gris. Les
+autres teintes sont : _akhder_ (litt. : vert), ou bronze foncé, et
+_ḥamer_ (litt. : rouge), teinte cuivrée plus ou moins claire. Cette
+teinte rougeâtre est la moins répandue. Elle provient d’alliances avec
+des femmes toundjour ou des femmes arabes (Oulâd Hemed, Beni Ouaïl,
+Dagana). Il est à remarquer d’ailleurs que cette même teinte claire
+semble être plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, et que,
+à ce point de vue là, certaines d’entre elles ressemblent à des femmes
+arabes.
+
+D’une façon générale, les Kreda ont la tête rasée et ne gardent pas la
+barbe ; toutefois beaucoup de jeunes gens possèdent une chevelure longue
+et frisée. La coiffure de leurs femmes est celle des femmes arabes : de
+petites tresses qui encadrent le visage. Les petites filles laissent
+pousser une longue touffe de cheveux sur le sommet de la tête.
+
+Comme tous les nomades qui vivent dans des pays où l’eau est
+relativement rare, les Kreda sont assez souvent d’une propreté
+corporelle douteuse. Il nous a bien semblé cependant que les Kreda et
+les Kecherda étaient supérieurs, au point de vue de la propreté, à tous
+les Arabes, nomades ou non, et à certaines populations sédentaires
+(Kouka, Boulala, etc.).
+
+La description que Nachtigal fait des Tedâ peut, à peu de chose près,
+s’appliquer aux Kreda. Ils sont d’une taille généralement peu élevée,
+sont bien proportionnés et très maigres. Leur maigreur ne les empêche
+pas d’ailleurs d’être vigoureux, et leur résistance à la fatigue, à la
+chaleur, à la faim, à la soif est proverbiale[249].
+
+Ils sont nomades, sauf cependant au Mourtcha, et le lait entre pour une
+large part dans leur alimentation. Ils sont bons musulmans et observent
+strictement les pratiques de leur religion. Ils ne pratiquent pas
+l’excision des femmes. Ils sont très sobres : ils ne boivent ni merissé
+ni khal et ils ne prennent pas de tabac.
+
+Nous avons déjà vu que, autrefois, leurs instincts pillards les
+rendaient très turbulents. On vante beaucoup leur agilité et l’adresse
+de leurs cavaliers à éviter les sagaies pendant le combat. Ils sont
+assez courageux, surtout quand il s’agit de défendre leurs troupeaux,
+qui constituent d’ailleurs leur seule richesse et auxquels ils tiennent
+beaucoup. Les exemples ne sont pas rares de Kreda se faisant tuer bien
+inutilement, plutôt que d’abandonner leurs troupeaux.
+
+Nous donnerons une mention particulière à leurs femmes. Les femmes
+gourân — surtout celles des Kreda et des Kecherda — ont une certaine
+réputation. Les indigènes vantent la beauté de leurs traits, leurs longs
+cheveux, leur taille svelte, et le bon cheïkh Moḥammed et Tounesi disait
+des Gourân : « J’ai vu de leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté
+remarquable, leurs yeux percent comme la flèche et vous pénètrent
+jusqu’au cœur. » Les souverains du Ouadaï, d’ailleurs, les appréciaient
+beaucoup et les aguids el Baḥr choisissaient les plus jolies jeunes
+filles pour les envoyer grossir le harem du sultan[250]. Hababa Kili,
+femme légitime du sultan ʿAli, et Hababa Zamzom, femme légitime du
+sultan Youssef, appartenaient à la tribu des Kecherda[251]. Le fils de
+la première, Aḥmed abou Rhazali, devint même sultan du Ouadaï : pendant
+son règne — qui fut court, d’ailleurs — les Gourân jouirent d’une
+certaine influence à la cour d’Abéché. Comme leurs sœurs du Tibesti, les
+femmes kreda ont la réputation d’être fidèles à leur mari. Les vieilles
+femmes, par suite de leur maigreur native et aussi de la vie qu’elles
+mènent, sont particulièrement desséchées et flétries.
+
+Les Kreda ont de beaux troupeaux de bœufs. Ils ont aussi des moutons et
+quelques rares chameaux. Ils possèdent de nombreux chevaux. Une partie
+d’entre eux appartient à une espèce particulière au Baḥr, qu’on appelle
+Khèl Ganastô[252].
+
+Leur corps porte de grandes parties blanches, qui tranchent sur le reste
+de la robe — exactement comme pour la biche-robert. Les Kreda leur font
+boire du lait. Ils prétendent que ces chevaux sont supérieurs à tous les
+autres comme vitesse et comme fond. Ils disent d’ailleurs _Ganastounga
+danna bîdi_ : Celui qui ne possède pas un cheval de Ganastou est
+semblable au piéton. C’est avec ces chevaux que les Kreda chassent la
+girafe et l’autruche.
+
+Une légende s’est formée au sujet de l’origine de ces chevaux. On dit
+qu’une jument qui pâturait fut saillie par un cheval tout blanc et aux
+parties noires, animal fantastique qui disparut aussitôt après. Le
+produit de ce croisement, qui appartenait à des Arabes, fut acquis par
+les Kreda et eut comme descendance les chevaux Ganastou.
+
+Nous avons déjà vu que, chez les Kreda, les meurtriers doivent
+s’expatrier pendant quelque temps. Ce temps est variable : un, deux,
+trois, cinq ans. Bien entendu, les parents du meurtrier sont tenus de
+payer le prix du sang (_dia_), avant le retour de celui-ci dans la
+tribu. S’il est réputé dangereux, le meurtrier pourra même n’être jamais
+plus accepté dans la tribu. Pour le meurtre d’un homme, le prix du sang
+(_dia_), qui est théoriquement de cent chameaux ou de deux cents
+vaches[253], n’est dans la pratique que de cent vaches. Pour une femme,
+le prix du sang est la moitié du précédent, soit cinquante vaches.
+
+
+_Régions occupées._ — On trouve des Kreda au Baḥr el Ghazal et au
+Mourtcha : les premiers sont nomades, les autres sédentaires.
+
+
+LE BAḤR EL GHAZAL. — Le nom de « Fleuve des Gazelles » n’est donné au
+baḥr que dans la région des Kreda[254] : ceux-ci l’appellent tout
+simplement _Fôdi_ (le fleuve), et les Kecherda désignent la partie où
+ils ont coutume de passer l’hivernage sous le nom de _Sôro_, dans le
+Dagana, le sillon du baḥr est appelé _Massakôry_. A l’ouest de ce
+dernier pays, il ne porte plus de nom particulier : il se perd, du
+reste, au milieu d’un grand nombre de baḥrs, qui étaient autrefois
+remplis par les eaux du lac.
+
+Dans les environs de Massakôry, le lit du baḥr est à peine indiqué :
+c’est une légère dépression, large de 100 à 150 mètres ; comme elle est
+couverte de champs de mil sur presque toute sa longueur, l’Européen qui
+passe là ne se doute guère qu’il franchit le Baḥr el Ghazal. A l’ouest
+de Massakory, le baḥr s’élargit parfois, comme tout près de Zol Mustafa
+Belleï : il se divise alors en plusieurs bras, qui enserrent d’anciennes
+petites îles. Il lance à droite et à gauche des ramifications, qui
+réunissent entre eux deux points du lit du baḥr ou qui finissent à une
+certaine distance dans l’intérieur des terres : les indigènes leur
+donnent le nom de _ridjoul el baḥr_ (pieds du baḥr).
+
+Au fur et à mesure qu’on se rapproche du lac, la dépression s’élargit et
+se creuse. Les berges dominent alors le lit du baḥr d’une hauteur de 5 à
+10 mètres. Mais, comme nous l’avons déjà dit, il devient bientôt
+impossible de reconnaître quelle est la continuation du Baḥr el
+Ghazal[255].
+
+Au nord-est du Dagana, dans le pays des Kreda, le lit du baḥr se
+rétrécit tout d’abord et n’a plus qu’une cinquantaine de mètres aux
+environs d’El Achim ; il va ensuite en s’élargissant : vers Bir Gara il
+atteint 300 mètres et, à hauteur de Bir Chedera, enserre quelques
+anciennes îles. Cette partie du baḥr envoie également des ridjoul, dont
+un important, entre autres, qui se dirige vers Mondo. Le sillon est
+limité par des lignes de dunes. Plus loin encore, le lit du baḥr
+continue à s’élargir et, au-delà de la région où les Kecherda viennent
+passer l’hivernage, atteint une ampleur de plusieurs kilomètres : les
+limites en sont nettement marquées par des dunes ou des falaises. D’une
+façon générale, le sillon du Baḥr el Ghazal est indiqué par une
+végétation plus abondante que sur les abords.
+
+On a maintes fois discuté la question de savoir si le Baḥr el Ghazal
+était un affluent ou un effluent du Tchad. La première hypothèse a été
+pendant longtemps admise. Cependant Denham et Clapperton avaient déjà
+entendu dire au Bornou que les eaux du Tchad s’écoulaient jadis dans le
+baḥr et que le flot de sortie avait été interrompu par le meurtre d’un
+saint homme. Barth recueillait les mêmes renseignements auprès des
+habitants du pays et se refusait à croire que le baḥr ait amené
+autrefois les eaux du lac jusqu’au Borkou. Nachtigal, au cours de son
+magnifique voyage d’exploration, devait solutionner provisoirement le
+problème.
+
+D’abord, les témoignages des indigènes lui confirmèrent tout ce
+qu’avaient déjà appris les autres voyageurs, au sujet de l’écoulement
+des eaux du lac dans le Baḥr el Ghazal. De plus, Nachtigal — qui, à son
+départ de Kouka, s’était muni d’un excellent anéroïde — constata que
+l’Egueï et le Bodelé étaient au-dessous du niveau du lac. Il trouva
+d’ailleurs, dans ces régions, une grande quantité de vertèbres de
+poissons et de débris de coquillages. Se basant sur les observations
+faites et sur les renseignements donnés par les habitants du pays, il
+conclut en disant que « jadis le Baḥr el Ghazal conduisait les eaux du
+lac dans les immenses dépressions du Bodelé, de l’Egueï et du Borkou
+Sud[256]. »
+
+Certains voyageurs combattirent la solution donnée par Nachtigal et
+soutinrent que l’hypothèse contraire était probablement la vraie. Le
+dernier en date, le capitaine Freydenberg, écrit que la région du Bodelé
+et du Borkou doit se trouver à une altitude supérieure à celle du
+Tchad : les observations, faites avec des anéroïdes par Nachtigal et le
+capitaine Mangin, auraient été systématiquement faussées par le centre
+de basse pression qu’est le lac[257].
+
+La mission Tilho effectua des mesures altimétriques qui confirmèrent
+pleinement les altitudes qu’avait données Nachtigal pour l’Egueï, le
+Toro et le Korou. De l’ensemble des observations faites, elle conclut :
+
+« 1o Que la cuvette tchadienne se continue, sans transition sensible
+d’altitude (dunes mises à part) et sans différenciation morphologique,
+par les terrains (Kanem, Chitati, Manga) qui la bordent à l’Est et au
+Nord ; 2o qu’au-delà du Kanem et vers le Nord-Est dans la direction du
+Borkou, le sol s’abaisse sensiblement jusqu’au Korou que l’on trouve à
+80 mètres en contre-bas du Tchad.
+
+Nous avons cru pouvoir réunir sous la dénomination de « Pays-Bas du
+Tchad » toutes les régions situées au niveau ou en contre-bas du lac et
+nous les avons divisées en deux catégories :
+
+1o La région de steppe située en bordure et sensiblement au même niveau
+que le lac et qui comprend, du Sud vers le Nord par l’Est : le Baḥr el
+Ghazal, le Kanem, le Lilloa, le Chitati, le Manga ;
+
+2o La région désertique située au Nord-Est du lac et franchement en
+contre-bas : l’Egueï, le Toro, le Korou, dont l’ensemble constitue le
+Bodeli. »
+
+La mission constata, en particulier, que, pour la partie du Baḥr el
+Ghazal visitée par elle, l’altitude des divers points d’observation ne
+diffère pas sensiblement de celle de la nappe liquide du Tchad. « Ceci
+est d’ailleurs d’accord avec tout ce que l’on a pu savoir de certain sur
+l’envahissement du Ghazal par le Tchad à l’époque des fortes crues. Et
+cela nous permet de dire en toute certitude que, pour la partie comprise
+entre le lac et Fantrassou, le Baḥr el Ghazal n’est ni un affluent, ni
+un émissaire, mais un simple prolongement du Tchad.
+
+Quant à la partie que nous n’avons pas visitée, comprise entre
+Fantrassou et le Djérab, nous ne pouvons mieux faire, en attendant que
+des mesures précises aient pu y être faites, que de nous ranger à
+l’opinion du lieutenant Ferrandi qui l’a suivie sur tout son parcours,
+et qui conclut en faveur d’une pente descendante continue depuis
+Fantrassou jusqu’au Djérab..... La pente générale du terrain va donc en
+s’abaissant du Tchad vers le Borkou, et non du Borkou vers le Tchad.....
+
+Les formations coquillifères de l’Egueï sont, d’après M. Garde, le
+géologue de notre mission, « des dépôts sédimentaires et non
+alluvionnaires », et l’envahissement de l’Egueï, du Toro et du Korou à
+une époque relativement récente par des eaux tranquilles est, d’après
+lui, un fait certain....... M. Louis Germain, le distingué spécialiste
+du Muséum......., conclut ainsi : « Le Kanem, l’Egueï, le Toro, le Korou
+et le Djérab étaient recouverts par les eaux à une époque récente et
+certainement quaternaire. Le lac Tchad couvrait ainsi une énorme surface
+d’où émergeaient, ça et là, quelques îles, qui, probablement, étaient de
+peu d’étendue[258]. »
+
+Les eaux du Baḥr el Ghazal — qui constituait autrefois un véritable
+prolongement du Tchad — subissaient nécessairement le contre-coup des
+variations du lac. En ce qui concerne les quarante dernières années, il
+est possible de savoir, dans une certaine mesure, jusqu’où arrivait
+l’eau du Baḥr el Ghazal ou celle de la région appelée Karga[259] par les
+indigènes.
+
+En 1870, l’eau du Baḥr el Ghazal pénétrait à environ 100 kilomètres dans
+l’intérieur des terres.
+
+Vers la fin de 1872, des Oulâd Slimân se rendant de Mondo au Fitri,
+voyaient l’eau du baḥr atteindre le poitrail de leurs chevaux. En mai
+1873, il n’était plus possible de repasser le baḥr au même endroit
+(vraisemblablement Tororo[260]) et les Oulâd Slimân, retour du Fitri,
+durent chercher vers le Nord-Est un emplacement plus favorable. Les
+indigènes croyaient alors que l’eau du Baḥr el Ghazal allait reprendre
+possession de son ancien domaine jusqu’au Bodelé[261].
+
+En mars 1873, Nachtigal avait constaté que l’eau dépassait El Gara et il
+estimait à 80 kilomètres environ la longueur de la nappe liquide
+remplissant le baḥr.
+
+Les eaux du Tchad reculant vers l’Ouest, les baḥrs se vidèrent et le
+village de Branguel se trouva sur la terre ferme vers 1895. Doum-Doum,
+Bolakolo, Maloui et Sourdjia étaient encore des îles. L’eau du Baḥr el
+Ghazal[262] finissait alors entre Kondjerti et El Achim, et tous les
+ridjoul étaient encore pleins d’eau (ridjoul de Balaboussou, Abou
+Sourra, Abou Taïbé, Kankouri, etc.).
+
+Mais l’eau du baḥr continua à reculer et, en février 1900, lors du
+passage de la mission saharienne, elle ne dépassait pas la région
+Tagaga-Bolakolo-Maloui. A partir de ce moment-là, la vitesse de recul
+s’accentua. En six ans, l’eau se déplaça d’une quarantaine de kilomètres
+vers l’Ouest, jusqu’au baḥr de Berirem (août 1906). La région de l’eau
+du lac ne commençait que là pour continuer à l’ouest de ce village : les
+Kouri-Kaléâ se trouvaient sur la terre ferme — alors qu’au début de
+l’occupation du Territoire (1901-1902), les vapeurs du Tchad apportaient
+à Berirem le mil destiné à approvisionner l’intérieur du pays. Nous
+avons déjà dit que la crue du lac de 1906 fut exceptionnelle et qu’en
+octobre-novembre l’eau envahit de nouveau les baḥrs du pays Kouri[263].
+
+On trouve, dans le Baḥr el Ghazal, de l’eau natronée ou sulfatée : il y
+a aussi du natron en certains endroits, par exemple à Koal. A une
+journée de marche environ au nord de Massakory, tout près de Koloula
+Semaïla Madi, il existe une grande mare natronée très connue dans le
+pays. Les troupeaux du Dagana et beaucoup d’autres troupeaux,
+appartenant à des habitants du Kanem ou à des Arabes qui hivernent dans
+le Baḥr el Ghazal, viennent tous les ans y faire une cure, au début de
+la saison sèche. Les Arabes y prennent des chargements de natron, avant
+de partir pour le Fitri : ils peuvent ainsi faire boire de temps en
+temps à leurs chameaux une solution d’eau natronée ; les chameaux en
+sont très friands et ce breuvage leur fait d’ailleurs le plus grand
+bien[264].
+
+Les Kreda du Baḥr el Ghazal occupent la région comprise entre Koal et
+Massakory. C’est un pays sablonneux, où abondent palmiers-doum, nabaq,
+makhèt, etc. L’eau est généralement peu profonde : 3 et 5 mètres. En
+certains endroits, il suffit de gratter légèrement le sol ; en d’autres
+points, au contraire, il faut creuser à 15, 16 ou même 18 mètres. Il y a
+des _nayalas_ : on appelle ainsi les puisards qui, creusés peu
+profondément, donnent de l’eau se répandant à la surface du sol comme
+une source.
+
+Les Kreda mènent la vie nomade dans le baḥr et s’y déplacent avec leurs
+troupeaux. Aujourd’hui, grâce à notre occupation, ils vivent en paix
+avec leurs voisins et peuvent s’approvisionner facilement en mil soit au
+Kanem, soit au Dagana, soit du côté d’Aouni. Il n’en était pas de même
+autrefois, car ils vivaient alors en état d’hostilité avec leurs voisins
+et ils faisaient une bien plus grande consommation qu’aujourd’hui de
+fruits sauvages tels que le doum, le hadjlidj, le nabaq, le makhèt,
+etc., ainsi que de graminées comme le kreb, l’abou sabé, etc.
+
+
+LE MOURTCHA[265]. — Le Mourtcha est un pays également sablonneux, ondulé
+et très peu couvert. Ce n’est guère que dans le lit de l’ouadi Rima que
+l’on trouve des épineux assez denses. Ailleurs, les arbres sont rares et
+rabougris et n’offrent même pas un léger abri contre la chaleur du jour.
+
+La région située au sud du Mourtcha, entre ce pays et celui des Oulad
+Rachid, est particulièrement déshéritée. On y trouve quelques maigres
+épineux, quelques rares hadjlidj, et l’herbe à chameau, le _brhèl_, que
+les Gourân appellent _goâr_. Ajoutons que, à la saison sèche, il n’y a
+pas une goutte d’eau et qu’on ne peut pas imaginer alors région plus
+désolée. Les rares animaux qui l’habitent doivent être d’une sobriété
+remarquable.
+
+Le mil vient bien au Mourtcha, et c’est la raison pour laquelle les
+Kreda qui y sont tiennent à y rester. L’eau est rare et les puits ont
+une profondeur de 50 à 60 mètres : mais ils sont solidement construits,
+et aménagés de telle sorte que plusieurs personnes peuvent tirer de
+l’eau en même temps.
+
+A la saison des pluies, l’herbe verte est assez abondante et les
+troupeaux peuvent pâturer à leur aise. Mais l’herbe ne vient jamais à
+une bien grande hauteur et, à la saison sèche, elle est rare et courte.
+A ce moment-là, le pays ne convient guère au bétail : pas d’herbe et des
+puits profonds. C’est pourquoi les habitants du Mourtcha expédient la
+majeure partie des troupeaux chez leurs parents du Baḥr el Ghazal, où
+les bêtes se trouvent d’ailleurs à l’abri des pillages ouadaïens. Ils ne
+gardent avec eux qu’un certain nombre de vaches et quelques chèvres,
+afin d’avoir le lait indispensable à leur nourriture. Pour faire boire
+ces animaux, les captifs restent aux puits du matin au soir et tiennent
+constamment remplis les trous (_hètan_) qui servent d’abreuvoirs. Comme
+ce métier n’est pas intéressant, les Kreda leur mettent des fers aux
+pieds (_guinzirt_), pour les empêcher de s’enfuir.
+
+Le Mourtcha était autrefois bien plus peuplé qu’aujourd’hui : les
+villages étaient plus nombreux et plus considérables. L’aguid el
+Moukhelaya avait le commandement de la plus grande partie des
+habitants ; l’aguid ez-Zebada et l’imâm el Djezouli se partageaient le
+reste. Mais les pillages des Ouadaïens firent que nombre de Kreda, pour
+échapper plus facilement, allèrent au Baḥr el Ghazal rejoindre leurs
+frères nomades. Ce mouvement s’est accentué depuis que nous sommes dans
+le pays et que le Baḥr el Ghazal nous appartient. Les Kreda qui restent
+au Mourtcha appartiennent à l’aguid el Moukhelaya. En juillet 1907, lors
+de la reconnaissance de la 1re Cie (capitaine Jérusalémy, lieutenant
+Carbou), le Mourtcha comprenait encore une cinquantaine de villages. Les
+cases sont faites avec les tiges du mil.
+
+C’est près de Ras el Fil que se trouvait le village d’Ali Agré, un chef
+toubou du Kanem réfugié au Ouadaï, qui renseignait les aguids sur nos
+mouvements et faisait la contrebande des armes et des munitions. Après
+le raid de la compagnie Jérusalémy, Ali Agré, en dissidence depuis 1902,
+vint demander l’aman au Kanem (décembre 1907). Trois de ses hommes
+furent alors chargés d’apporter une lettre du lieutenant-colonel Largeau
+au sultan Doud-Mourra : ils furent emprisonnés à Abéché et on ne les
+revit plus.
+
+
+ II
+
+ LES KECHERDA
+
+
+Les Gourân donnent aux Kecherda le nom de Dâza. On dit qu’une femme du
+Prophète — car les musulmans rapportent tout à lui — quitta le domicile
+conjugal, après une querelle de ménage, et passa de l’autre côté d’un
+grand baḥr qui se trouvait à proximité. Mais, pendant cette fugue, le
+diable (_djann, djinn_) sortit du baḥr et la rendit enceinte. Quand les
+gens du Prophète allèrent la chercher, ils la trouvèrent dans cette
+intéressante position. Mahomet la fit mettre dans une case à part, où
+elle accoucha de deux jumeaux, un fils et une fille. Ils furent appelés
+_El Djinn oueld el Djinoun_ et _Absa bit el Djinoun_. Ils eurent comme
+descendants Allaï et, après lui, Ouollou, qui sont — paraît-il — les
+ancêtres des Kecherda[266].
+
+Les Kecherda comprennent quatre fractions : les Chennakora ou Yoroumma,
+les Medoumia, les Saqerda ou Toumbouliâ et les Yria.
+
+Les Chennakora prétendent être d’origine boulala. Cela n’a rien
+d’extraordinaire, et l’on comprend fort bien que les Boulala — au temps
+où ils étaient au Kanem ou à Mossoua — se soient mélangés aux Gourân
+avec lesquels ils étaient au contact.
+
+Les Medoumia se disent d’origine hébraïque[267]. Les autres Kecherda
+leur reprochent cette origine, quand ils ont une querelle avec eux :
+_neuntâ ihouda_, vous êtes juifs ! Et tel Medoumié s’écriera également,
+quand il est en colère : _tané ihoudi_, je suis juif ! Il faut
+reconnaître, en tout cas, que l’on trouve le type hébraïque d’une façon
+bien caractérisée chez certains d’entre eux[268].
+
+Les Saqerda seraient venus du Kanem, où l’on trouve d’ailleurs un
+village de Saqerda à Sagardaré (entre Ntiali et Ngouri). Ils sont moins
+nombreux que les Chennakora et les Medoumia.
+
+Les Yria sont peu nombreux.
+
+La tradition rapporte que, dans leur mouvement vers le Sud-Ouest en même
+temps que les autres Dazagada, une scission se produisit chez les
+Kecherda, alors qu’ils se trouvaient au Borkou. Les uns allèrent
+s’installer dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal et les
+autres se fixèrent dans la région comprise entre le lac et le Borkou, à
+l’est de la route d’Agadem. Les pillages des Oulâd Slimân forcèrent
+ceux-ci à descendre plus au Sud et, vers 1840, ils franchirent même la
+Komadougou. Plus tard, ils revinrent au nord du lac et continuèrent à
+mener l’existence de demi-nomades, dont ils avaient pris l’habitude au
+Bornou. Ces Kecherda prirent part à la lutte menée par Barka Hallouf
+contre les Oulâd Slimân : après la défaite des Gadoa, ils furent obligés
+de s’enfuir. Ils sont actuellement installés dans la région comprise
+entre Nguigmi et Gouré.
+
+Il y a donc deux groupes de Kecherda, l’un à l’Est (dans le Baḥr el
+Ghazal, à côté des Kreda), l’autre à l’Ouest (à côté des Ouandala).
+
+Nous allons nous occuper successivement de chacun des deux groupes.
+
+
+KECHERDA DE L’EST. — Après le départ des Arabes Oulâd Rachid, les
+Kecherda de l’Est s’installèrent au Baḥr el Ghazal et dans la région
+Alakhérit — Am Délé — Am Naïala, où ils sont encore.
+
+On lit, dans Nachtigal, à propos de ces Toubou : « Ils étaient très
+nombreux, mais ont été cruellement traités par le Ouadaï ; il est vrai
+qu’en revanche ils sont devenus meilleurs musulmans. »
+
+Il semble à peu près certain que les Kecherda — de même que tous les
+Gourân — étaient déjà musulmans, lorsque les Ouadaïens embrassèrent
+l’islamisme. La conversion de ceux-ci et la constitution du royaume
+d’ʿAbd el Kerim ben Djamé ne remontent d’ailleurs qu’à trois cents ans à
+peine et, en ce qui concerne cette période, la tradition est
+suffisamment précise. C’est pourquoi il y a lieu de croire — ainsi que
+le rapporte la tradition — que les Kecherda pratiquaient depuis
+longtemps la religion de Moḥammed, quand les Ouadaïens firent leur
+apparition au Baḥr el Ghazal.
+
+Les Kecherda habitent, au nord du Fitri, la région comprise entre les
+Arabes Khouzam et les Kreda. On trouve également trois de leurs villages
+au Kanem, à l’est et au sud de Mondo, et trois autres villages au
+Mourtcha, au nord de Ras el Fil. Rappelons enfin que la tribu toubou du
+Kanem, qui porte le nom de Yoroumma ou Yorouma, est d’origine Kecherda.
+
+Les Kecherda passent la saison sèche dans la région appelée _El Ḥarr_,
+région de palmiers-doum, de hadjlidj et de kitré. Ils y font la
+cueillette du doum, qui entre pour une large part dans leur
+alimentation. Ils ne descendent guère au sud de Am Naïala (Alakhérit —
+Am Délé — Am Tallèho — Am Naïla — Ouadi et Temraya). Cette région est
+sablonneuse et parsemée de petites vallées, appelées _oudian_ (sing.
+_ouadi_), et de dépressions plus profondes, appelées _rhoat_. C’est là
+que se trouvent les puits et une végétation très abondante de palmiers-
+doum.
+
+L’eau n’est pas profonde (1 à 3 m.). On trouve assez souvent de l’eau
+natronée ou magnésiée dans la région et, à Alakhérit par exemple, elle
+provoque une purgation énergique. Cette eau natronée convient
+parfaitement aux chameaux des Kecherda.
+
+A l’hivernage, les Kecherda remontent vers le nord et vont s’installer
+au Baḥr el Ghazal, du côté de Koal. Les Kecherda du Baḥr et du Mourtcha
+étaient autrefois administrés par l’aguid el Moukhelaya. Ils furent
+souvent pillés par lui et parfois aussi par l’aguid el Baḥr. C’est ainsi
+que Oualdi Chaïb, poursuivant les Kecherda, qui le fuyaient à juste
+titre, les rejoignit à Oualéat et les razzia complètement — les
+« mangea » (_akelhoum_), comme disent les indigènes.
+
+Les Kecherda vivaient autrefois en mauvais termes avec leurs voisins
+immédiats : les Kreda, à l’Ouest, et les Arabes, à l’Est. Ils étaient
+aussi les ennemis du Fitri, où ils venaient assez souvent piller les
+troupeaux et surtout enlever des femmes et des enfants. Les Boulala,
+n’ayant que des chevaux habitués au Fitri, ne pouvaient guère
+entreprendre de poursuite dans les régions sèches du Nord. Mais, quand
+par hasard ils pouvaient surprendre des Kecherda, ils se montraient
+impitoyables : ils tuaient tout, jusqu’aux femmes et aux enfants.
+
+Les Kecherda allaient même piller au Kanem. Il y a une trentaine
+d’années, ils assaillirent Ngossorom, village ḥaddâd des Toundjour. Mais
+le fougbou réunit ses Toundjour et ses Ḥaddâd, suivit la trace des
+pillards et les surprit pendant la nuit. Plus près de nous, il y a une
+quinzaine d’années environ les Kecherda se réunirent à quelques Noarma
+et à quelques Chirédat (Oulâd Slimân) pour aller tomber, à Bir es Samoq,
+sur les Kanembou des Toundjour.
+
+Quand nous fûmes installés à Yao, les Kecherda continuèrent à agir comme
+par le passé. Cela amena notre intervention en mai-juin 1904 : les
+Arabes Djaadné nous servirent de guides. Les Kecherda demandèrent alors
+l’aman. L’année d’après, les Saqerda pillèrent des Arabes du Ouadaï
+réfugiés chez nous (Zebada). Cela leur valut une répression sévère
+(avril 1905), à la suite de laquelle les Saqerda passèrent au Ouadaï et
+allèrent s’installer avec les Noarma. Ils vinrent dès lors faire des
+incursions sur notre territoire et coopérèrent aux coups de main de
+Badjouri. Mais ils furent pillés par les Ouadaïens et repassèrent chez
+nous.
+
+Ajoutons enfin que, quoique situés sur la frontière, les Kecherda n’ont
+jamais rien eu à craindre de l’aguid el Baḥr, Badjouri, avec lequel ils
+vivent en bons termes. C’est ainsi que, en fin 1906, celui-ci razzia les
+Kreda mais ne toucha pas aux Kecherda. Badjouri a d’ailleurs épousé la
+sœur d’un notable Kecherda, l’amin Dezgouad.
+
+Les Kecherda sont bien moins nombreux que leurs voisins, les Kreda. Ils
+sont riches en bétail, surtout en chameaux : les chameaux des Saqerda,
+en particulier, sont très estimés. Ils ont également de nombreux et bons
+chevaux.
+
+Les Kecherda présentent beaucoup d’analogie avec les Kreda. Ils en ont
+le physique et, comme eux, sont très bons musulmans. Ils ne boivent ni
+merissé ni khall. Quelques-uns d’entre eux, assez rares d’ailleurs,
+chiquent du tabac.
+
+
+KECHERDA DE L’OUEST. — Passons maintenant au groupe kecherda de l’Ouest.
+
+Ces Kecherda sont plus nombreux que leurs frères de l’Est, avec lesquels
+d’ailleurs — et quoique éloignés — ils sont restés en relations. Les
+Kecherda du secteur de Nguigmi vivaient autrefois dans la région de
+Mallem Moussa (70 kilomètres au nord de Kouloua). C’étaient des pillards
+fieffés, et ils razziaient volontiers — quand ils pouvaient le faire —
+tout ce qui passait à leur portée. Ils allaient piller également du côté
+du Bornou. Ils se procuraient ainsi des captifs, qu’ils vendaient
+ensuite à Kawar. Comme tout le monde, ils payèrent leur tribut aux
+pillards Oulâd Slimân.
+
+Plus tard, ils furent razziés à Mallem Moussa par les méharistes du
+Kanem (capitaine Mangin). Depuis leur soumission, et par crainte des
+pillards du Nord (Tedâ, Medjabera, Haggaren, etc.), il sont descendus
+plus au Sud. Ils sont installés actuellement dans la région de Ez Zi et
+de El Djiéga, entre Bir Koufeï et Nguigmi. Ils ont beaucoup de chevaux
+et de nombreux troupeaux de bœufs et de chameaux. Leur chef, Moḥammed
+Kosso, réside à Krizziria.
+
+Plus à l’Ouest, entre Nguigmi et le Kabi, on trouve encore quelques
+Kecherda mélangés aux Ouandala.
+
+Une fraction des Kecherda de Nguigmi, les Tordou[269], a émigré depuis
+quelques années au Kanem : elle s’est installée vers Rig-Rig, dans le
+Chitati. Avec les Tordou vivent les Mustaouagani, Toubou mélangés
+d’éléments kanembou.
+
+Il existe enfin un groupement de Kecherda dans le secteur de Gouré : il
+est commandé par Kaïdalala Salé.
+
+ * * * * *
+
+
+ III
+
+ LES NOREA
+
+
+Ces Dazagadâ sont originaires du Borkou. Il ne faut pas les confondre
+avec les Kreda de même nom. Nous avons déjà vu que des Noreâ vivaient
+avec les Ankatzâ de Oun et du Djourab. Il y a encore d’autres Noreâ au
+nord du Ouadaï, où ils mènent la vie nomade. Ils sont d’ailleurs restés
+en relations avec leurs frères du Borkou.
+
+Cette tribu des Noreâ, peu nombreuse, promène ses troupeaux dans la
+région comprise entre Ḥadjer Djoumbo, Am Chalôba et le Borkou. A la
+saison sèche, elle campe sur les bords de l’ouadi Yên, entre Ḥadjer
+Djoumbo et Am Chalôba. A la saison des pluies, elle réside à Am Chalôba.
+Elle va aussi au Borkou faire la récolte des dattes et du blé.
+
+Les Noarma possèdent des chevaux et de superbes troupeaux de chameaux.
+Ils sont obligés de prendre des précautions extraordinaires, pour
+soustraire leurs bêtes à la rapacité des Ouadaïens. Les chevaux restent
+au campement, mais les troupeaux en sont toujours éloignés. Le lait est
+mis dans des korios et apporté sur des chameaux. S’il y a une alerte
+quelconque, des hommes sautent à cheval et vont immédiatement prévenir
+leurs camarades préposés à la garde des troupeaux. Ceux-ci s’enfuient
+alors dans des régions sans eau, où il est impossible aux Ouadaïens de
+les atteindre.
+
+Les Noarma sont à peu près seuls dans le pays qu’ils habitent. Leurs
+plus proches voisins sont les Tedâ d’Am Chalôba et les Arabes Maḥâmid
+d’Ourada. Le lait de chamelle est la base de leur nourriture. Ils font
+une grande consommation de hadjlid et ont souvent recours, comme
+boisson, à l’eau contenue dans une espèce de pastèque (_bettèkh_), qui
+pousse dans les régions sablonneuses. Leurs chameaux mangent cette
+pastèque.
+
+Les Noarma paient l’impôt aux Ouadaïens et vivent d’accord avec eux.
+S’ils prennent tant de précautions pour éviter d’être razziés, c’est
+qu’ils connaissent parfaitement les habitudes de pillage des Ouadaïens.
+Il est en effet dangereux d’avoir des troupeaux qui puissent exciter les
+convoitises de ces derniers. De plus, comme les éleveurs de chameaux
+peuvent s’enfuir dans des régions sans eau et échapper ainsi à toute
+tentative de razzia, les Ouadaïens ne les aiment guère. C’est pourquoi,
+en 1907, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné, enleva tous les chameaux
+d’une fraction des Arabes Missiriyé.
+
+Les Noarma vont à Abéché vendre leur beurre et le sel rouge du Borkou.
+Ils prennent des maqta[270] en échange et achètent avec cela des
+chameaux et du mil.
+
+Les Noarma ont comme ennemis les Arabes Maḥâmid ; ils vivent à l’Ouest
+et toujours assez loin de ceux-ci, car les deux tribus se volent les
+chameaux.
+
+Les Noarma sont à peu près aussi nombreux que les Kecherda du Baḥr el
+Ghazal.
+
+
+NOTE. — L’occupation du Ouadaï par nos troupes et l’installation d’une
+compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, ont amené les
+Norea à faire leur soumission.
+
+ * * * * *
+
+
+ IV
+
+ LES CHEURAFADA[271]
+
+
+Les Cheurafadâ vivent avec les Ayal Baba[272], Arabes auxquels sont
+confiés les troupeaux du sultan. A l’hivernage, les deux fractions vont
+ensemble dans la région d’Ourada, chez les Arabes Maḥâmid. A la saison
+sèche, elles reviennent dans le pays de Mourra (village du sultan[273],
+à deux jours à l’est d’Abéché, sur la route d’El Fâcher). Là, se
+trouvent quelques villages, où vivent en sédentaires les plus pauvres
+des Cheurafadâ. La majeure partie de la tribu fait avec ses troupeaux —
+et en même temps que les Ayal Baba — la navette entre Mourra et Ourâda.
+Les Cheurafadâ se mélangent volontiers aux Arabes : ils parlent le
+gourân (médi Dazagadâ) et l’arabe.
+
+Les Ayal Baba sont chargés de garder les troupeaux du sultan. Chaque
+année, au moment du retour à Mourra, le sultan envoie un lettré
+(_faguih_) faire le recensement des troupeaux. Celui-ci reçoit, en
+récompense, le dixième de l’augmentation du troupeau depuis l’année
+précédente. Quant aux Ayal Baba, Arabes du sultan, ils ont pour eux le
+lait et les menus bénéfices du métier. Les troupeaux du sultan sont
+marqués d’un signe particulier, qui est la représentation indigène de la
+trace du lion (_derb ed doud_).
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 230 : Ce Maï Denâ (maître du monde) serait l’ancêtre des Maguemi.]
+
+[Note 231 : En toubou, _Fôdi tinnémou_ : le fleuve mince.]
+
+[Note 232 : Sultan du Ouadaï (1681 à 1707).]
+
+[Note 233 : Sultan du Ouadaï (1707 à 1745).]
+
+[Note 234 : Guignek se noya en passant le fleuve. Saber fut pris et mis
+à mort.]
+
+[Note 235 : Élèves-marabouts qui vont de village à village.]
+
+[Note 236 : Ajoutons aussi que, dans des pays secs, c’est l’existence
+qui convient le mieux aux troupeaux.]
+
+[Note 237 : On pourra objecter, il est vrai, que certaines tribus arabes
+devenues sédentaires (Oulâd Hemed, Oulâd Aḥmed, etc.) ne se sont
+résignées à reprendre la vie nomade que par peur des pillages ouadaïens.
+Mais il est bien évident que la force des habitudes contractées comme
+sédentaires et la perspective d’aller vivre de doum et de hadjlidj
+devaient rendre pénible le changement d’existence. Ce que nous disons
+plus haut ne s’applique qu’aux indigènes qui ont toujours mené la vie
+nomade et qui, aussi bien par habitude que par nécessité, ne peuvent pas
+s’astreindre à devenir sédentaires.]
+
+[Note 238 : Les Kreda vivaient assez d’accord avec les Toundjour : ils
+se battirent cependant contre le fougbou Adem.]
+
+[Note 239 : _Narhoum fasel_ : leur feu est mauvais.]
+
+[Note 240 : D’origine kouka (_min ’ayal kemersa_), surnommé _Atoca pép_,
+à cause de ses incongruités.]
+
+[Note 241 : _Kolo madé tchodogo_ (toubou) : le tueur à l’œil rouge.]
+
+[Note 242 : Le chef actuel s’appelle Isa Orî.]
+
+[Note 243 : Les Saladâ doivent avoir habité autrefois la région de Bir
+Salâdo, dans l’Egueï.]
+
+[Note 244 : Les Ouânia sont probablement originaires de l’oasis de
+Ouanianga, dont les habitants actuels (Bideyat) portent précisément le
+nom de Ouania.]
+
+[Note 245 : Les Derguima (gens de Dergui) tirent certainement leur nom
+de l’oasis de Dirgui, dans le Kawar.]
+
+[Note 246 : A rapprocher de Boltoâ, nom donné aux habitants de l’oasis
+d’Ollouboï, dans le Borkou.]
+
+[Note 247 : Probablement originaires de l’oasis de Kirdi, au Borkou.]
+
+[Note 248 : Ce nom est le même que celui des Kanembou Déberi.]
+
+[Note 249 : « Quand un Gourân est perdu dans la brousse — disent les
+indigènes — il ne marche pas pendant la chaleur du jour. Il reste alors
+caché dans des trous de hyène, la bouche bien couverte du litham pour se
+garder de la soif. Grâce à sa résistance physique, il peut tenir ainsi
+pendant longtemps, sans boire ni manger. » On dit généralement qu’un
+Toubou peut rester quatre jours sans boire.]
+
+[Note 250 : Il faut croire apparemment que le goût ouadaïen s’est
+modifié, depuis le temps où Moḥammed et Tounesi écrivait les lignes
+suivantes : « Ce qui m’a surpris, c’est que les Ouadaïens ont presque en
+aversion la couleur des Gorâniennes. Ils trouvent leur teint trop
+blanc ; aussi celles qu’on vend comme concubines ne sont jamais de haut
+prix. » Le cheïkh varie d’ailleurs quelquefois dans ses appréciations
+sur le degré de beauté des femmes. Dans son _Voyage au Darfour_ (page
+272), par exemple, il range les femmes toubou parmi les plus laides des
+femmes du Soudan. « Si on embrasse le Soudan tout entier, dit-il, depuis
+l’est jusqu’à l’ouest, on remarque que les plus belles femmes sont sans
+contredit celles de l’Afnô (Haoussa) ; après elles, toujours dans la
+série la plus élevée, il faut ranger les Bâguirmiennes, puis les
+Barnâouyennes et les Sennâriennes. A la série du second degré seront les
+Ouadâyennes, et au-dessous les Fôriennes. Les plus laides de toutes sont
+les femmes des Toubou et celles des Katakau ».
+
+Il est en effet exact que les femmes kotoko sont franchement laides. Il
+n’en est pas de même des femmes toubou ; on a d’ailleurs le droit de
+s’étonner que, après cette appréciation peu flatteuse pour elles, le
+cheïkh vienne, à un autre moment, nous parler de leur « beauté
+remarquable ».]
+
+[Note 251 : Hababa Kili était de la fraction des Saqerda et hababa
+Zamzom de celle des Yria.]
+
+[Note 252 : Chevaux de Ganastô. Ganastô est le nom du chef de la
+fraction Yria.]
+
+[Note 253 : Un chameau vaut deux vaches ou quarante moutons.]
+
+[Note 254 : Ce nom a été étendu à la région située le long du baḥr,
+principalement du côté de l’Est, qui constitue la zone de parcours des
+Kreda et des Oulâd Hemed nomades et le pays d’hivernage des Kecherda.
+Selon cette définition, le Baḥr el Ghazal est limité par le Kanem, le
+Dagana, le pays des Kouka, la région appelée El Ḥarr (au nord du Fitri,
+les Kecherda vont y passer la saison sèche) et enfin, du côté du Borkou,
+par la zone d’influence toubou.]
+
+[Note 255 : A Bolakolo, le baḥr se divise en deux : le bras le plus
+important passe à Derdom, Hadid, Sôoué, Kabirom, Sigdia, Dabéram,
+Douloumi, Martou, Arteï, Batcham et se continue dans le canton de
+Kaboulou ; il envoie des ramifications à droite et à gauche, vers Doum-
+Doum, vers Berirem, etc.
+
+On peut dire, en somme, que le Baḥr el Ghazal ne se dégage nettement du
+lac que dans la région Bolakolo-Tagaga. Nachtigal, qui a longé cet
+affluent en 1873, au moment où il contenait encore de l’eau, signale
+d’ailleurs que Tagaga se trouve « près de l’endroit où le Baḥr el Ghazal
+sort du lac ».]
+
+[Note 256 : Les observations de Nachtigal furent confirmées par le
+regretté capitaine Mangin, qui avait beaucoup circulé avec ses
+méharistes dans la région comprise entre Koal et le Borkou. Cet officier
+croyait, avec Nachtigal, que le Baḥr el Ghazal était un effluent du
+Tchad.
+
+Signalons, d’ailleurs, que cette hypothèse est conforme à la tradition
+indigène. Les Kanembou, les Arabes et les Kreda — c’est-à-dire les plus
+anciens habitants de la contrée — disent en effet que le Baḥr el Ghazal
+conduisait autrefois les eaux du lac jusqu’au Borkou.]
+
+[Note 257 : Freydenberg, _Le Tchad et le Bassin du Chari_, page 79.]
+
+[Note 258 : _Documents scientifiques de la mission Tilho_, tome II.]
+
+[Note 259 : Pays des Kouri, à l’ouest du Dagana.]
+
+[Note 260 : Notons, en passant, que _tororo_ est le mot employé par les
+habitants de la région pour désigner le bois d’ambadj (herminiera).]
+
+[Note 261 : Nachtigal.]
+
+[Note 262 : La largeur du baḥr n’excédait pas celle du lit que nous
+voyons actuellement dans le Dagana et auquel, comme nous l’avons déjà
+vu, les indigènes donnent les noms de Massakôry et de Baḥr el Ghazal.
+Les Kouri venaient alors sur leurs pirogues dans le Dagana, pour y
+vendre du poisson fumé et de la viande d’hippopotame boucanée.]
+
+[Note 263 : La lagune Fitri reçut également beaucoup d’eau cette année-
+là. Il en fut de même pour la Batah de Laïri et le Baḥr Bourda, qui
+amenaient respectivement autrefois les eaux du Chari et de la région du
+Bar et Tiné (ou du Baḥr Rachid ?) jusque dans les pays de Moïto et de
+Bokoro.]
+
+[Note 264 : Le natron (soude carbonatée plus ou moins mélangée) est
+assez abondant dans toute cette partie de l’Afrique Centrale : mares à
+natron du lac, sources natronées et natron du Baḥr el Ghazal et du pays
+appelé El Ḥarr (Kecherda), du Kanem, du Bodelé et du Borkou.]
+
+[Note 265 : Nous désignons sous le nom de _Mourtcha_ le pays habité par
+des Kreda sédentaires, dans la partie occidentale du Ouadaï (à l’est du
+Baḥr el Ghazal, à l’ouest des Derren et au nord des Oulâd Rachid). Les
+indigènes appelaient ainsi cette région.
+
+Mais, d’une façon générale, le nom de _Mourtcha_ est réservé au pays
+situé au nord du Ouadaï et désigne plus particulièrement le grand
+plateau gréseux, dont le centre est à peu près marqué par les points
+d’eau d’Am Chalôba.]
+
+[Note 266 : « La légende sur l’origine des Kecherda se trouve appliquée
+à d’autres pays de l’Afrique orientale, par exemple à l’histoire de la
+fondation d’Adulis (Zoulla), en Abyssinie. » (René Basset.)]
+
+[Note 267 : Étant données la mésestime en laquelle la tribu kecherda est
+tenue par les autres Toubou et l’origine hébraïque attribuée à l’une de
+ses fractions, la racine _kecher, kacher_ du mot _kecherda_ nous paraît
+assez curieuse.]
+
+[Note 268 : L’origine hébraïque des Medoumia est plus que suspecte :
+elle a la même valeur que l’origine hébraïque attribuée aux Pouls et
+Afghans. (René Basset.)]
+
+[Note 269 : Tordou est vraisemblablement le même mot que Torodoâ (gens
+du Toro). Ces Kecherda doivent avoir habité autrefois la partie du Baḥr
+el Ghazal septentrional qui porte le nom de Toro.]
+
+[Note 270 : Pièce d’étoffe légère d’environ 12 coudées, qui sert de
+monnaie au Ouadaï.]
+
+[Note 271 : Cheurafadâ : gens du Cheurafa. — Cela veut-il dire qu’ils se
+sont mélangés à une tribu arabe de Cheurafa ? Il n’y a cependant de
+Cheurafa, au Ouadaï, que dans le sud du pays, à côté des Salamat.]
+
+[Note 272 : Ayal Baba : les enfants du père, les gens du sultan.]
+
+[Note 273 : D’où le nom de _Doud-Mourra_ (lion de Mourra), donné au
+sultan. Son vrai nom est Moḥammed Sâlèh.]
+
+
+
+
+ VI
+
+ LES ḤADDAD GOURAN
+
+ * * * * *
+
+
+Nous allons parler maintenant d’une population non moins curieuse que
+celle des Ḥaddâd _Siyâd nichâb_ du Kanem : les Ḥaddâd Gourân.
+
+Les Ḥaddâd Gourân sont nombreux et ils sont, tout comme les autres
+Ḥaddâd, méprisés des populations avec lesquelles ils vivent. Nabi
+Djibrila[274] — racontent les indigènes — donna autrefois à deux frères
+respectivement une enclume et un filet, en leur disant : « O vous,
+hommes d’une race méprisable, allez et gagnez votre vie à l’aide de ce
+que je viens de vous remettre ». Et ce sont leurs descendants — paraît-
+il — qui constituent les deux principales fractions des Ḥaddâd Gourân :
+les Ḥaddâd _Siyâd sandala_ (forgerons), et les Ḥaddâd _Siyâd cherek_
+(chassant au filet).
+
+Les premiers — en gourân : _Azâ aguildâ_ — sont les moins nombreux. Ils
+travaillent le fer. On les trouve chez tous les Gourân, d’une façon
+générale, mais aussi chez d’autres populations. Au Kanem, presque tous
+les forgerons sont des Ḥaddâd Gourân — en kanembou : _Dogoâ
+touôbé_[275]. Ils sont considérés comme formant une caste inférieure.
+Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que, dans toute la région qui nous
+occupe, le travail du fer était jugé dégradant.
+
+Passons aux Ḥaddâd chasseurs — en gourân : _Azâ séguidâ_. Ils
+sembleraient devoir être des Ḥaddâd Kreda et, plus spécialement, des
+Ḥaddâd Ngalamiya. Ils comprennent trois fractions : Ḥaddâd Brokhara,
+Ḥaddâd Kodera et Ḥaddâd Bedossa (Oulâd Béchené). Les Ngalamiya nient
+toute parenté avec eux et disent que ce sont simplement des Ḥaddâd de
+Brokhara, de Kodera, de Bedossa (Ḥaddâd hana Brokhara, hana Kodera,
+hana Bedossa).
+
+Ces Ḥaddâd sont tout aussi méprisés que les forgerons. Leur nom de
+Ḥaddâd — quoiqu’ils ne travaillent pas le fer — est d’ailleurs
+caractéristique à cet égard. Les indigènes racontent, sur ces pauvres
+chasseurs, l’anecdote suivante : Moḥammed avait une petite biche
+apprivoisée, à laquelle il tenait beaucoup. Comme il la laissait errer
+en liberté, il avait demandé aux _siyâd cherek_ de ne pas la prendre
+dans leurs filets. Mais ceux-ci avaient refusé et, malgré toute la
+vigilance du Prophète, ils capturèrent la biche et l’égorgèrent.
+Mahomet, furieux, les avait alors maudits : _Allah isill
+barkatou !_[276]
+
+Ces Ḥaddâd sont les plus nombreux et on les trouve, exerçant leur
+industrie, dans tout le pays qui s’étend entre le Kanem et la région
+des Maḥâmid. Leurs filets ont environ 2m,50 de longueur et sont, à leur
+extrémité, fixés à deux bâtons de 1m,50 à 1m,60 de hauteur. Ces bâtons
+sont enfoncés peu profondément dans le sol et le filet se trouve ainsi
+placé verticalement. Un grand nombre de filets sont dressés de la
+sorte, les uns à côté des autres, sur une longueur considérable. A
+partir des deux extrémités de la ligne des filets, les Ḥaddâd disposent
+dans la brousse des espèces d’épouvantails — _khayâl ech cherek_ : ce
+sont des peaux de mouton, noires,que l’on accroche aux arbres. Quand
+tout est installé, les Ḥaddâd s’en vont au loin, se dispersent et se
+mettent à battre la brousse, en poussant de grands cris. Les animaux,
+effrayés par les cris et par les épouvantails, sont rabattus sur la
+ligne des engins de chasse. Ils viennent donner dans les filets, qu’ils
+renversent et dans lesquels ils se prennent les pattes. Sauf les gros
+pachydermes (éléphant, rhinocéros, girafe), qui, eux, brisent tout,
+tous les autres animaux sont capturés : toutes les variétés d’antilopes
+(ouaḥch, ariél, têtel, etc.), les phacochères[277], les autruches, les
+pintades[278], etc. Les Ḥaddâd les assomment à coups de bâton, pour ne
+pas abîmer les peaux. Il arrive aussi fréquemment que des animaux comme
+le lion, la panthère, la hyène, le chacal, etc., se prennent dans les
+filets. Inutile de dire que ceux qui sont dangereux sont tués de loin,
+à coups de sagaie.
+
+Les Ḥaddâd vont ensuite vendre les peaux et la viande séchée dans les
+différents marchés. Ils y vendent également les diverses variétés de
+sacs en peau qu’ils fabriquent :
+
+_dabia_, sac à ouverture étroite (riz, haricots, mil).
+
+_kourtâla_, musette pour le cheval.
+
+_kefâoua_, sac de chargement pour le chameau.
+
+_djourab_, grand sac pour le mil.
+
+Autrefois, les Ḥaddâd de l’Ouest étaient parfois malmenés et pillés par
+les autres indigènes. Ils n’avaient alors qu’une peau de bête autour des
+reins. Depuis que nous sommes dans le pays, ils jouissent en paix du
+fruit de leur travail et ils ont des boubous, comme tout le monde. Mais
+les indigènes prétendent que les Ḥaddâd conservent toujours, sous leur
+vêtement, la peau de bête d’autrefois.
+
+Les Ḥaddâd mènent généralement la vie nomade. On les rencontre en grand
+nombre chez les Gourân du Kanem, les Kreda, les Kecherda, au Mourtcha,
+chez les Bornouans de l’Ouadi Rima et chez les Maḥâmid. Plus au Sud, on
+en trouve aussi un village à Massaguet (sur la route de Fort-Lamy à
+Massakory).
+
+Quand les Ḥaddâd partent en chasse, ils mettent leurs filets sur des
+bœufs porteurs et des ânes, et tout le monde suit, même les petits
+enfants, lesquels vont ainsi apprendre à gagner leur pitance dans la
+brousse.
+
+Il y a aussi des Ḥaddâd cherek dans les pays du Sud, et ils ne sont pas
+tous Gourân : certains d’entre eux se disent Arabes. Signalons, par
+exemple, les Ḥaddâd arabes de la région d’Ourel, les Maskéa (près de
+Gouêno, dans le Médogo), les Oulâd Ḥammad (à Tchalaga, près de Bédanga),
+les Ḥaddâd cherek du Baguirmi, etc.
+
+On trouve également des Azâ chasseurs à l’ouest du lac. Citons, en
+particulier, le groupe important qui nomadise dans le Koutous, au nord
+de Gouré (chef Taïba).
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 274 : L’ange Gabriel.]
+
+[Note 275 : Généralement originaires du Chitati.]
+
+[Note 276 : Que Dieu vous retire sa bénédiction ! (الله يسل بركته) Cette
+légende se retrouve chez les Arabes, soit avec Jésus (ʿIsa) pour héros
+(Aḥmed El Qalyoubi, _Kitâb en Naouâdir_. Le Qaire, 1302 hég., in-8, p.
+16), soit avec le prophète Moḥammed (Moḥi eddin ibn el ʿArabi, _Kitâb el
+Mosâmarât_. Le Qaire, 1305 hég., 2 vol. in-8, t. II, p. 135 ; Tamisier,
+_Voyage en Arabie_. Paris, 1840, 2 vol. in-8, t. I, p. 330-334 ;
+338-339). Cf. René Basset, _Contes et légendes arabes_, no CXX, _Jésus
+et la Gazelle_ (_Revue des Traditions populaires_, t. XIII, 1898, p.
+486-487).]
+
+[Note 277 : Les musulmans ne peuvent pas manger la viande de phacochère.
+Aussi les Ḥaddâd se contentent-ils de recueillir la graisse, qui sert
+d’onguent pour certaines maladies des chevaux.]
+
+[Note 278 : Il y a des filets spéciaux pour la chasse aux pintades.]
+
+
+
+
+ PETITE ÉTUDE PRATIQUE
+ DE LA LANGUE TOUBOU
+ (DIALECTE DES DAZAGADA)[279]
+
+ * * * * *
+
+
+La langue toubou ne présente, au point de vue de la prononciation, aucun
+caractère particulier. Elle n’est pas gutturale comme l’arabe, elle
+n’est pas nasillarde comme le kanembou et elle n’a pas l’accentuation
+exagérée du tar lis (Kouka, Médogo, Boulala). L’accent tonique est sur
+l’une des trois dernières syllabes. Il peut d’ailleurs varier, pour un
+même mot, avec la place de ce mot dans la phrase.
+
+Nous ferons tout d’abord quelques remarques au sujet de la prononciation
+de certaines lettres.
+
+Les lettres _d_ et _t_ sont parfois employées l’une pour l’autre[280] :
+
+ { _tantaï brantergé_[281] ;
+ nous voulons, {
+ { _tantaï brandergé_.
+
+Même remarque pour _i_ et _é_, pour _k_ et _g_, _tch_ et _dj_ :
+
+ je, moi, | _tani, tané_.
+
+ { _tani kessergé_ ;
+ je fais, {
+ { _tani guessergé_.
+
+ { _tané tchoassergé_ ;
+ je vends, {
+ { _tané djoassergé_.
+
+La lettre _k_ prend quelquefois un son nasal, intermédiaire entre _k_ et
+_tch_.
+
+ il a tué, _kidô, tchidô_ ;
+
+ travail, _kida, tchîda_ ;
+
+ nez, _kiâ, tchâ_.
+
+D’ailleurs, d’une façon générale, il ne faudra point s’étonner si un mot
+toubou n’est pas toujours rendu de la même façon. On n’en comprendra que
+mieux quelle doit être la prononciation exacte de ce mot.
+
+Comme beaucoup de langues africaines, le toubou a une syntaxe
+rudimentaire. Quelques exemples le montreront facilement.
+
+ Cet homme est allé chasser dans la brousse. _agné_ {homme} _aï_ {cet}
+ _ouôno_ {brousse} _îni_ {viande} _tchêdégé_ {il tue}
+
+ Quand les Kreda n’ont pas de mil, ils mangent du doum. _Karra_ {Kreda}
+ _ngaéla_ {mil} _béï_ {ne pas} _sôou_ {doum} _ouôdégé_ {ils mangent}
+
+ Chez les Kreda, l’intérieur des cases est tapissé en haut de peaux de
+ mouton afin d’empêcher le soleil de rentrer. _Karra_ {Kreda} _aroué_
+ {peau} _arkôou_ {de mouton} _yegé_ {case} _derô_ {dedans} _ngouli_ {en
+ haut} _dintou_ {ils mettent} _ezeï_ {soleil} _yegé_ {case} _zodogé_
+ {rentre} _beï_ {ne pas}
+
+ Les Tedâ, ces mauvaises bêtes mortes, mangent le goar _Tedâ_ {Tedâ}
+ _agafrâ_ {bêtes mortes} _zentâ_ {mauvaises} _goâr_ {goar} _ntoda_
+ {mangent}
+
+ Les Baguirmiens de la forteresse de Massnia se sont levés _Bagreï_
+ {Baguirmiens} _Massnia_ {Massnia} _karnak_ {forteresse} _iertchentô_
+ {se sont levés}
+
+ Et sont venus prendre nos troupeaux _Erdo_ {Ils sont venus} _ferâ_
+ {vaches} _tantâ_ {nos} _gouyênto_ {ils ont pris}
+
+ Ils les ont emmenés dans leur pays marécageux[282] _Dettou_ {Ils ont
+ emmené} _lôou_ {argile} _doro_ {dedans} _dintou_ {ils ont mis}
+
+L’article n’existe pas. Le verbe « être » se rend au moyen du pronom
+personnel.
+
+ Je parle la langue des chrétiens. _Tani_ {Moi} _médi_ {langue}
+ _nessara_ {chrétiens} _hanandregé_ {je sais}
+
+ Je suis malade _Tani_ {Moi} _ouoché_ {malade}
+
+Les Kanembou font un grand usage de _ôô_ et les Boulala de _éé_[283].
+Ces sons explétifs servent à bien mettre en relief certains mots ou
+certaines phrases. En toubou, on emploie _é_[284] et _a_.
+
+ Un homme du Borkou _aou Borkou_
+
+ Des gens du Borkou _ammâ Borkouâ_
+
+ Les Ḥaddâd Bedossa tuent beaucoup de gibier _Azâ_ {Ḥaddâd} _berossâa_
+ {Bedossa} _oudâni_ {gibier} _bodo_ {beaucoup} _tchetegé_ {tuent}
+
+ Les Kanembou et les Bornouans ont un même ancêtre _Aoussâé_ {Kanembou}
+ _agâé_ {Bornouans} _dezé_ {ancêtre} _sontô_ {leur} _tron_ {un}
+
+Les Toubou emploient souvent le mot _dé_ qui, ajouté à un mot, est
+parfois influencé par le son de la dernière voyelle de ce mot et devient
+alors _da_, _di_, _dou_. Ce mot peut servir à indiquer :
+
+1o L’origine, la provenance, le but :
+
+ homme du Dagana, _Daganadé_ ;
+
+ homme du Borkou, _Borkoudé_.
+
+ L’ancêtre des Kreda est venu du Borkou _Karra_ {Kreda} _dezé_
+ {ancêtre} _sontô_ {leur} _Borkoudé_ {du Borkou} _ré_ {vint}
+
+ Les Oulâd Slimân se sont levés de leur pays ; _Ouachîla_ {Oulâd
+ Slimân} _iertchentô_ {se sont levés} _bi_ {pays} _sonto-do_ {leur}
+
+ Les Touareg se sont levés de leur pays et sont venus à
+ Fadalassou..... ; _Kinina_ {Touareg} _zaïla_ {pays} _iertchentô_ {se
+ sont levés} _Fadalassou-dou_ {à Fadalassou}
+
+ Les Ouadaïens de Ouara se sont levés[285]..... _Kouga_ {Ouadaïens}
+ _Ouara-do_ {de Ouara} _iertchentô....._ {se sont levés}
+
+2o Une idée de relation :
+
+ père, _abba_ ;
+
+ oncle paternel, _abba-dé_ ;
+
+ diable, démon, _miché_ ;
+
+ fou, idiot (possédé du démon), _michi-dé_[286] ;
+
+ faux, inexact, _mou_ ;
+
+ menteur, _médé_ ;
+
+ grand, _bô_ ;
+
+ beaucoup, très, _bodo_ ;
+
+ force, _dona_ ;
+
+ fort, _donadé_ ;
+
+ froid, _kiri_ ;
+
+ qui a froid, _kiridé_.
+
+3o Le moyen :
+
+ Les Kouri tuent l’hippopotame avec la sagaie _Koura_ {Kouri} _grinti_
+ {hippopotame} _édi-di_ {sagaie} _tchitou_ {ils tuent}
+
+Le mot _dé_ est encore employé pour donner l’apparence toubou à des mots
+d’origine arabe.
+
+ tu es ivre, _entadé sekrantédé_ [_enta_, toi ; _sekrantédé_ (du mot
+ arabe : _sekrân_), ivre] ;
+
+ je suis très fâché, _tané bodo deloumtédé_ [_deloumtédé_ (arabe :
+ _mazhloum_), lésé, fâché].
+
+Les mots _dé, da, do, di_ sont enfin employés comme explétifs.
+
+ La peau de cette femme est très sale _kassar_ {peau} _adéou_ {femme}
+ _aï_ {cette} _djêno_ {sale} _monto-dé_ {beaucoup} _di_ {elle a}
+
+Le mot _né_ ou _neï_ est parfois employé à la place de _dé_ :
+
+ noble, _maï-na_ (de _maï_, sultan) ;
+
+ humide, _inneï_ (de _î_, eau) ;
+
+ Il s’approche de la case _yégé_ {case} _téde[287]-ni_ {il s’approche}
+
+ Il lui lança une flèche _féré_ {flèche} _tchobô-ni_ {il frappa}
+
+ J’ai beaucoup de bétail : des chevaux, des vaches et des moutons.
+ _reuzô_ {bétail} _monto_ {nombreux} _taré_ {j’ai} _askâ-né,_
+ {chevaux,} _forâ-ni,_ {vaches} _arkoâ-ni._ {moutons.}
+
+Le suffixe _ou, ôou_ est parfois employé pour indiquer une idée de
+relation et correspond aux mots français : du, des ; de, en.
+
+ _koueï_, endroit — _ouni_, feu — _aké, akké_, bois.
+
+ le feu (endroit), _koueï ouniou_ ;
+
+ le bois à brûler, _aké ouniou_ ;
+
+ la bride du cheval, _lidjom_ (ar.) _askéou_.
+
+ _merdjan_ (ar.), corail — _lefêlla_ (ar.), argent — _aoué_, doigt
+
+ corde de corail, _azi merdjanôou_ ;
+
+ vase d’argent, _djoundou leféllôou_ ;
+
+ bague (argent du doigt), _lefêlla aouéou_.
+
+ _yégé_, case — _kaoué_, natte — _Aroua_, Arabes.
+
+ case en nattes, _yégé kaouéou_.
+
+ Les cases des Kreda sont plus grandes que celles des Arabes. _yégé_
+ {case} _Karraou_ {des Kreda} _kaouéou_ {en nattes} _Arouaou_ {des
+ Arabes} _dou bo_ {case grande}
+
+Le mot _gé_ sert aussi à indiquer une idée de relation.
+
+ _ié, î_, eau ;
+
+ _igé_, puits ;
+
+ _Aroua_, Arabes ;
+
+ _araga_, langue arabe ;
+
+ _Daza_, les Toubou du sud ;
+
+ _dazaga_, langue des Toubou du sud ;
+
+ _Dazagada_, ceux qui parlent le dazaga,
+
+ Celui qui ne possède pas un cheval de Ganastou est semblable au
+ piéton. _Ganastounga_ {cheval de Ganasto} _danna_ {ne pas} _bidi_ {à
+ pied}
+
+ moi, _tani_ ;
+
+ de moi, mon, _tango_ ;
+
+ grand, âgé, _bô_ ;
+
+ vieillard, chef, _bougoudi_.
+
+Le mot _gé_ peut aussi avoir le sens de : semblable, pareil, comme.
+
+ _ouni_, feu ;
+
+ _oungo_, blessure (qui brûle, semblable au feu).
+
+ * * * * *
+
+
+ =VERBES=
+
+
+Les verbes n’ont guère que deux temps : le présent et le passé.
+
+_Impératif._ — La racine du verbe forme généralement l’impératif.
+
+ prends, _gon, gouôn_ ;
+
+ chante, _douônou_ (chanson) _gon_ ;
+
+ donne, _tén_ ;
+
+ place, mets, _nak, naou_ ;
+
+ frappe, blesse, tire _ouöb_ ;
+ (un coup de fusil),
+
+ tue, _ii_ ;
+
+ dis, parle, _fa_ ;
+
+ mange, _ouô_ ;
+
+ bois, _iâ_ ;
+
+ va, pars, _der, sotto_ ;
+
+ enlève, ôte ; _ter, der_ ;
+
+ viens, _ir, iourrou_ ;
+
+ achète, _iob_ ;
+
+ vends, _djoas_ ;
+
+ regarde, _ra, ran_ ;
+
+ laisse, _sop, sob, soor_ ;
+
+ cours, _iak_ ;
+
+ emmène, _déd_ ;
+
+ écris, _rôno_ ;
+
+ apporte, _korto, kourtou_ ;
+
+ verse, _dok, dokk_ ;
+
+ dors, _niango, gnango_
+
+ lève-toi, _iero, ierro_ ;
+
+ ajoute, _zinnou_ ;
+
+ veux, veuille, aime, _brano, dak_ ;
+
+ reste, assieds-toi, patiente, _douboussou_.
+
+Le pluriel peut s’obtenir par l’adjonction de _dou, to_ au singulier.
+
+ _ouô_, mange ; _ouodou_, mangez ;
+
+ _gouôn_, prends ; _gouênto_, prenez ;
+
+ _sop_, laisse ; _sôppo_, laissez.
+
+
+_Présent._ — Le présent s’obtient, d’une façon générale, en ajoutant
+certains suffixes à la racine du verbe.
+
+ Singulier : Pluriel :
+ --- ---
+ 1re personne — _rgé_ ; 1re personne — _trgé_ ;
+
+ 2e — — _ngé_ ; 2e — — _tngé_ ;
+
+ 3e — — _egé, égé_ ; 3e — — _tegé, tégé_.
+
+Nous allons donner comme exemple le présent du verbe _djoas_, vends.
+
+ je vends, _djoassergé_ ; nous vendons, _djoassedergé_ ;
+
+ tu vends, _djoassengé_ ; vous vendez, _djoassedengé_ ;
+
+ il vend, _djoasségé_ ; ils vendent. _djoassedégé_.
+
+
+PREMIÈRE PERSONNE DU SINGULIER. — D’une façon générale, on peut dire que
+le suffixe _rgé_ (_ergé, regé, régé_) est la caractéristique de la
+première personne du singulier du présent du verbe.
+
+ je prends, _tani gonergé_,
+
+ je chante, _gouendergé_ ;
+
+ je crie, je chante, _doôn gouendergé_ ;
+
+ j’emporte, _dounergé_ ;
+
+ j’emmène, _tani dédergé_ ;
+
+ je donne, _tani énergé, iendergé,
+ adôwandergé_ ;
+
+ j’apporte, _tani kourtergé_ ;
+
+ je veux, je cherche, _tani branergé, brandergé_[288] ;
+
+ je veux, j’aime, _dakergé, daregé_ ;
+
+ je sais, _tani hanandregé_ ;
+
+ je vois, _tani dôdergé_ ;
+
+ je dis, je parle, _tani fadrégé_ ;
+
+ je me tais, _tani dangergé_ ;
+
+ je dis vrai, _tani djéré fadrégé_ ;
+
+ je mens, _tani mou fadrégé_ ;
+
+ je pleure, _tani yodergé_ ;
+
+ je ris, _tani gazergé_ ;
+
+ je mange, _tani bôregé, bourgé_ ;
+
+ je bois, _tani iargé_ ;
+
+ je reste, je m’assieds, je _tani doubouzergé, bouzergé_ ;
+ patiente,
+
+ je vais, je pars, _tani darégé, deregé_ ;
+
+ j’enlève, _tani térergé, tregé_ ;
+
+ je viens, _tani roregé_ ;
+
+ je sors, _tani tchorergé, tani agâ roregé_ ;
+
+ j’achète, _tani iobergé_ ;
+
+ je regarde, _tani randergé_ ;
+
+ je salue, _tani kallahandregé_ ;
+
+ je vole, _tani oundirgé_ ;
+
+ j’attache, _tani tounergé, tondergé_ ;
+
+ j’ai peur, _tani aouzergé_ ;
+
+ je fais, _tani kessergé_ ;
+
+ je peux, _tani rangergé_ ;
+
+ je compte, _tani ketergé_ ;
+
+ j’écris, _tani roonergé, roondregé_ ;
+
+ je laisse, _tani sobergé, sorgé, soorgé_ ;
+
+ je change, _tani forozergé_ ;
+
+ je tranche, je coupe, je _tani kobergé, korgé_ ;
+ casse,
+
+ je passe le baḥr, _tani fôdi kobergé_ ;
+
+ je pisse, _tani kossozombregé_ ;
+
+ je place, je mets, je pose, _tani nakergé, tindrigé_ ;
+
+ je mets un vêtement, _tani algué mosrogé_ ;
+
+ je me déshabille, _algué térergé_ ;
+
+ je lave, _touloudergé_ ;
+
+ je dors, _niangregé (gnangregé)_ ;
+
+ je tue, _nidrigé, idrigé_ ;
+
+ je tue un homme, _tani agné idrigé_ ;
+
+ je frappe, je blesse, je tire _babergé, ioubergé, ébourgé, bourgé,
+ (un coup de fusil), tani (ouni) baargé_ ;
+
+ je réussis, j’apprends, _tani hangregé, fangregé_[289] ;
+
+ j’atteins, je joins, _tani goumbregé_ ;
+
+ je cours, je fuis ; _tani iakergé, iarégé_ ;
+
+ je cherche, _tani kouendregé_ ;
+
+ je meurs, _tani donassergé_ ;
+
+ je rentre, _tani derô dofodregé, zodergué_ ;
+
+ je sors de ma maison, _tani yégénder roregé_ ;
+
+ je me cache, je me dissimule, _tani djeradenergé_.
+
+
+DEUXIÈME PERSONNE DU SINGULIER. — La deuxième personne du singulier a
+généralement comme caractéristique le suffixe _ngé_ (_angé, engé,
+ingé_).
+
+ tu manges, _entaï boungé_ ;
+
+ tu bois, _entaï yangé_ ;
+
+ tu changes, _entaï forozengé_ ;
+
+ tu veux, _entaï braningé_ ;
+
+ tu écris, _entaï roonengé_ ;
+
+ tu fais, _entaï kessengé, kessedengé_ ;
+
+ tu laisses, _entaï soengé_.
+
+
+TROISIÈME PERSONNE DU SINGULIER. — La troisième personne du singulier a
+comme caractéristique le suffixe _gé_ (_égé, igé, ogé_ — _iengé_). Les
+verbes dont la racine finit par _on_ et _an_ prennent la terminaison
+_iengé_, _yengé_.
+
+ il mange, _segeni ouôgé_ ;
+
+ il parle, _segeni fadégé_ ;
+
+ il rit, _segeni gazegé_ ;
+
+ il insulte, _maré zakkégé_ ;
+
+ il tue, il chasse, _maré tchidigé, tchédégé_ ;
+
+ il fait, _maré kességé_ ;
+
+ il sort, _segeni tchorogé_ ;
+
+ il entre, _segeni zodégé_ ;
+
+ il meurt, _segeni nossegé_ ;
+
+ il laisse, _segeni soôgé_ ;
+
+ il demande, _segeni djouodégé_ ;
+
+ il entend, il comprend, _segeni bazégé_ ;
+
+ il met, _segeni dintigé_ ;
+
+ il prend, _segeni gougengé_ (au lieu de :
+ _gouongé_) ;
+
+ il sait, _segeni anayengé_ (au lieu de :
+ _anangé_) ;
+
+ il écrit, _segeni royengé_ (au lieu de :
+ _roongé_) ;
+
+ il veut, _segeni brayengé_ (au lieu de :
+ _brangé_) ;
+
+ il court, il s’enfuit, _segeni tchaougé, djaougé_ ;
+
+ il dort, _segeni niakengé_ (_gnakengé_) ;
+
+ il apporte, il donne, il _segeni djentégé._
+ paie.
+
+
+PREMIÈRE PERSONNE DU PLURIEL. — La première personne du pluriel est
+caractérisée par le suffixe _trgé, drgé_ (_tergé, tregé, dergé, dregé_).
+
+On a déjà vu que les lettres _t_ et _d_ sont parfois employées l’une
+pour l’autre.
+
+ nous prenons, _tantaï gouentergé_ ;
+
+ nous mangeons, _tantaï ouodregé_ ;
+
+ nous buvons, _tantaï idrigé_ ;
+
+ nous voulons, _tantaï brantergé_ ;
+
+ nous écrivons, _tantaï roontregé_ ;
+
+ nous faisons, _tantaï kessedregé_.
+
+
+DEUXIÈME PERSONNE DU PLURIEL. — La deuxième personne du pluriel est
+caractérisée par le suffixe _tengé, dengé_.
+
+ vous prenez, _neuntaï gouentengé_ ;
+
+ vous voulez, _neuntaï brantengé_ ;
+
+ vous écrivez, _neuntaï roôntengé_ ;
+
+ vous faites, _neuntaï kessedengé_ ;
+
+ vous changez, _neuntaï foroztengé, forostengé_.
+
+
+TROISIÈME PERSONNE DU PLURIEL. — La troisième personne du pluriel est
+caractérisée par le suffixe _tegé, degé_.
+
+ ils prennent, _segentâ gouyentégé_ ;
+
+ ils mangent, _segentaï ouodégé_ ;
+
+ ils vont, ils partent, _segentaï dourtigé_ ;
+
+ ils veulent, _segentaï braïntégé_ ;
+
+ ils écrivent, _segentaï roôntegé_ ;
+
+ ils changent, _segentaï forozentegé,
+ forochentegé_ ;
+
+ ils font, _segentaï kessedegé_ ;
+
+ ils boivent, _segentaï kidigé_ ;
+
+ ils courent, ils s’enfuient, _segentaï tcharkétégé_ ;
+
+ ils apportent, ils donnent, ils _segentaï djintigé,
+ paient, ils font. djentégé_ ;
+
+ ils savent, _merâ annayentégé_.
+
+
+_Futur._ — Le futur se rend au moyen du présent. L’idée de futur peut
+être indiquée soit par l’emploi d’un adverbe de temps, soit par l’emploi
+du verbe « vouloir » : _brandergé, darégé_[290].
+
+ Demain j’irai au Baḥr el Ghazal. _Fekké_ {demain} _fôdi_ {baḥr}
+ _deregé_ {je vais}
+
+ Je crois que j’irai bientôt à Boullong. _Aor_ {cœur} _dorô_ {dans}
+ _edin_ {bientôt} _Boullong_ {Boullong} _dérégué_ {je vais}
+
+ J’irai au village. _Tani_ {moi} _berander_ {je veux} _ni_ {village}
+ _darégué_ {je vais}
+
+
+_Passé._ — La règle que nous allons donner pour reconnaître le passé du
+verbe est assez généralement applicable.
+
+Le passé est, comme le présent, caractérisé par certains suffixes.
+
+Ce sont les suivants :
+
+ Singulier : Pluriel :
+ --- ---
+ 1re personne — _er_ ; 1re personne — _ter_ ;
+
+ 2e — — _om_ ; 2e — — _tom_ ;
+
+ 3e — — _ô_ ; 3e — — _tô_.
+
+Nous allons citer comme exemple le passé du verbe _dodergé_ : je vois.
+
+ j’ai vu, _doder_ ; nous avons vu, _dôdtor_ ;
+
+ tu as vu, _dodom_ ; vous avez vu, _dôdtom_ ;
+
+ il a vu, _dôdo_ ; ils ont vu, _dôdto_.
+
+
+PREMIÈRE PERSONNE DU SINGULIER. — Terminaisons _ar, er, or_.
+
+ j’ai pu, _ranger_ ;
+
+ j’ai réussi, j’ai obtenu, j’ai gagné, j’ai atteint, _hanger,
+ j’ai trouvé, j’ai appris, j’ai compris, fanger_ ;
+
+ j’ai fait, _kesser_ ;
+
+ j’ai donné, _ninder_ ;
+
+ j’ai mangé, _bour_ ;
+
+ j’ai acheté, _iober,
+ ior_ ;
+
+ j’ai tiré un coup de fusil, _ouni
+ bar_ ;
+
+ je suis venu, _dêré, têré
+ [291]_ ;
+
+ j’ai laissé, _soôr_.
+
+
+DEUXIÈME PERSONNE DU SINGULIER. — Terminaison _om_.
+
+ tu as acheté, _iobem_ ;
+
+ tu as vendu, _djoassem_ ;
+
+ tu as frappé, tu as tué, _idoum[292]_ ;
+
+ tu as trouvé, _hangem_ ;
+
+ tu as eu peur, _aouzem_ ;
+
+ tu as dit, _fâdem, tefâdem_ ;
+
+ tu savais, _hanânem_ ;
+
+ tu as pleuré, _iôdom_.
+
+
+TROISIÈME PERSONNE DU SINGULIER. — Terminaison _ô, o, ou_.
+
+ il s’est enfui, _tcharkô, tchâou_ ;
+
+ il a tué, _tchidô_ ;
+
+ il a frappé, il a blessé, _tchobô_ ;
+
+ il est resté, il s’est arrêté, _bozô, tozô_ ;
+
+ il a volé, _ouïnto_ ;
+
+ il a entendu, il a compris, _bazô_ ;
+
+ il a vu, _dôdo_ ;
+
+ il est allé, _ntêdo_ ;
+
+ il a refusé, _tchédo_ ;
+
+ il est sorti, _tchorô_.
+
+
+PLURIEL. — Comme pour le présent, le pluriel du passé s’obtient en
+faisant précéder des dentales _t_ ou _d_ la terminaison du singulier.
+
+
+PREMIÈRE PERSONNE DU PLURIEL. — Terminaisons _ter, der_.
+
+ nous avons mangé, _beder_ ;
+
+ nous avons voulu, _branter_ ;
+
+ nous avons écrit, _roonter_ ;
+
+ nous avons acheté, _iobeder_ ;
+
+ nous avons vendu, _djoasseder_ ;
+
+ nous avons grandi, _garter_ ;
+
+ nous sommes devenus des hommes, _agnénter_ ;
+
+ nous avons fait des enfants, _iala fossoder_ ;
+
+
+DEUXIÈME PERSONNE DU PLURIEL. — Terminaisons _tom, dom_.
+
+ vous avez attaché, _tountom_ ;
+
+ vous avez emmené, _dêdtom_ ;
+
+ vous avez vu, _rantom_ ;
+
+ vous avez vendu, _djoassedom_ ;
+
+ vous avez écrit, _roontom_ ;
+
+ vous avez changé, _foroztom_ ;
+
+ vous avez mangé, _boudom_ ;
+
+ vous êtes venus, _rédom_.
+
+
+TROISIÈME PERSONNE DU PLURIEL. — Terminaisons _to, tou, do, dou_.
+
+ ils sont venus, _rédo_ ;
+
+ { _deurtou, teurtou_ ;
+ ils sont allés, {
+ { _dourtou, tourtou_ ;
+
+ ils se sont levés, _iertchentô_ ;
+
+ ils ont pris, _gouïénto_ ;
+
+ ils ont emmené, _dédtou_ ;
+
+ ils ont placé, ils ont mis, _dintou, dintigda_ ;
+
+ ils ont fait fuir, _foïênto_ ;
+
+ ils ont tué, _tchédto_ ;
+
+ ils ont détruit, ils ont cassé, _gertou, kertou_ ;
+
+ ils ont vu, _ranto_.
+
+ * * * * *
+
+
+ REMARQUES SUR LES VERBES
+
+
+Parfois, quand il y a une phrase conditionnelle, on emploie la
+terminaison _o_ ou _oô_, qui rappelle un peu les _ôô_ dont les Kanembou
+émaillent leurs discours. Mais il ne semble pas qu’il y ait de temps
+spécial. On se sert d’une forme correcte ou populaire, qu’on fait suivre
+ou non de la terminaison _oô_.
+
+ Si tu fais cela, je te tue. _enta_ {toi} _aï_ {cela} _kégé_ {comme}
+ _kossongodo_ {tu fais} _nidrigé_ {je te tue}
+
+ Quand tu viendras dans ma case, je te donnerai un mouton. _enta_ {toi}
+ _yegétangô_ {ma case} _niroô_ {tu viens} _arkô_ {mouton} _adoandergé._
+ {je te donnerai.}
+
+ Si tu prends ce chemin, tu ne te tromperas pas. _zoulôn_ {chemin} _aï_
+ {ce} _gouôn_ {prend} _tchénimi_ {tu ne te tromperas pas.}
+
+
+_Participe passé._ — Le participe passé, peu employé, semble être
+caractérisé par un _t_ placé avant la racine.
+
+ _korgé, gorgé_, je casse ; _tegertô_, cassé ;
+
+ _tonergé_, j’attache ; _toïontô_, attaché.
+
+Il est facile de voir que, dans ces deux exemples, le participe passé
+est surtout formé par la troisième personne du pluriel du passé.
+
+Mais cette forme n’est pas générale.
+
+ vieux, déchiré, _teredên_ ;
+
+ plein, _tougoumtéré_ ;
+
+
+FORME PASSIVE ET FORME RÉFLÉCHIE. — Les Dazagada n’emploient presque
+pas, dans les verbes, la forme passive et la forme réfléchie.
+
+ Je me lave _kassarnder_ {ma peau} _touloudergé_ {je lave}
+
+ Il se lave _bérésenn_ {son visage} _touloudigé_ {il lave}
+
+Signalons cependant le rôle que jouent _t, tch, dj, djitti_, dans les
+verbes qui expriment la forme passive ou la forme réfléchie.
+
+ il lave, _touloudigé_ ; il se lave, _toultchingé_ ;
+
+ ils prennent, _gouodjédégé_ ; ils se battent, _gouôttoga_.
+
+
+MODIFICATIONS DES FORMES RÉGULIÈRES DU VERBE. — Nous avons vu, par les
+exemples donnés, que la racine du verbe peut être modifiée avant de
+s’adjoindre les suffixes indiqués dans la règle générale.
+
+1o Une des lettres de la racine disparaît.
+
+ _iak_, cours ; _iarégé_, je cours ;
+
+ _dak_, aime ; _daregé_, j’aime ;
+
+ _iôb_, achète ; _ioregé_, j’achète.
+
+Cette modification est assez fréquente. Il peut arriver, d’ailleurs, que
+la forme régulière et la forme modifiée soient toutes les deux en
+usage : par exemple _dakergé_ et _daregé_, _iobergé_ et _ioregé_.
+
+2o La racine prend un préfixe.
+
+ _ir_, viens ; _roregé_, je viens ;
+
+ _ouô_, mange ; _boregé_, je mange.
+
+3o La racine prend un suffixe avant de recevoir la terminaison de la
+règle générale.
+
+ _gouôn_, prend ; _gouôndergé_[293], je prends ;
+
+ _ra_, regarde ; _randergé_, je vois ;
+
+ _fa_, dis, parle ; _fadrégé_, je dis, je parle.
+
+Cette modification est très fréquente. De même que pour les premiers
+cas, la forme correcte et la forme modifiée peuvent être toutes les deux
+en usage : _gouônergé_ et _gouôndergé_.
+
+4o La racine est altérée et subit à la fois plusieurs des modifications
+précédentes.
+
+ _der, ter_, va ; _tadégé_, il va ;
+
+ _iâ_, bois ; _kidigé_, ils boivent ;
+
+ _nak, place, _dintikda, ils ont mis ;
+ nâou_, mets ; dintou_,
+
+ _tén_, donne, _iendergé_, je donne ;
+
+ _ierro_, lève-toi ; _iertchentô_, ils se sont
+ levés.
+
+La racine peut d’ailleurs, pour un même verbe, être modifiée de
+différentes façons.
+
+ frappe, blesse, tire un coup de fusil (à quelqu’un) : _ouôb_ ;
+
+ je frappe : _babergé, baargé, ébourgé, bourgé, ioubergé_.
+
+ va, pars : _der, ter_ ;
+
+ il est allé : _sourtou_[294], _ntêdo_.
+
+Terminons enfin en citant les verbes suivants :
+
+ =Boire= : _iargé_, je bois ;
+
+ _iangé_, tu bois ;
+
+ _itchigé_, il boit ;
+
+ _idrigé_, nous buvons ;
+
+ _idingé_, vous buvez ;
+
+ _tchidigé, kidigé_, ils boivent.
+
+ =Mourir= : _donossergé_, je meurs ;
+
+ _nonossengé_, tu meurs ;
+
+ _nossegé_, il meurt.
+
+ =Tuer= : _idrigé_, je tue ;
+
+ _idengé_, tu tues ;
+
+ _tchédégé_, il tue.
+
+Après ces exemples, on comprendra fort bien que les différentes
+modifications à faire subir à la racine du verbe ne puissent s’apprendre
+que par l’usage.
+
+On a naturellement remarqué que, étant donnée la facilité avec laquelle
+les verbes sont modifiés, il peut parfois y avoir confusion.
+
+ _bourgé_, je mange, je blesse ;
+
+ _idrigé_, nous buvons, je tue.
+
+Mais ce n’est là qu’une difficulté apparente.
+
+Parfois, dans la pratique, les Dazagada suppriment la terminaison _gé_
+du présent. On pourrait alors croire qu’ils emploient le passé[295].
+C’est encore là une difficulté plus apparente que réelle.
+
+Nous allons voir d’ailleurs, par les exemples suivants, quelles sont les
+modifications que les Dazagada font subir le plus fréquemment à la forme
+régulière du verbe.
+
+ _dédégé_, j’emporte, j’emmène ; au lieu de _dédergé_ ;
+
+ _ntadégé_, tu vas ; — _ntadengé_ ;
+
+ _houendé_, il sait ; — _houendégé_ ;
+
+ _forossergé_, nous changeons ; — _forozedergé_ ;
+
+ _dourtigé_, vous allez ; — _dourtengé_ ;
+
+ _gessérégé_, ils font ; — _gesserdégé_ ;
+
+ _douazo_, j’ai compris ; — _douazer_ ;
+
+ _ii_, tu as frappé ; — _idoum_ ;
+
+ _intchi_, il a tué ; — _tchidô_ ;
+
+ _dourto_, nous sommes allés ; — _dourter_ ;
+
+ _ranto_, vous avez vu ; — _rantom_ ;
+
+ _soppo_, ils ont laissé ; — _sopto_.
+
+Nous éviterons de parler la langue toubou d’une façon plus correcte
+qu’elle n’est parlée en réalité. Les nombreuses phrases qui vont suivre
+montreront le dialecte des Dazagada tel qu’on le parle ordinairement,
+avec les tournures et les abréviations le plus fréquemment employées.
+Par conséquent, il sera très facile de voir dans quelle mesure les
+Dazagada appliquent ce que nous avons dit plus haut, dans nos remarques
+sur la conjugaison des verbes.
+
+Si parfois la modification que subit le verbe ne permet pas de voir
+quelle est la racine, nous mettrons la forme correcte à côté de la forme
+populaire.
+
+ ces infidèles, fils de chiens, mangent des pintades, _yongorâ_
+ {infidèles} _kidiâ_ {chiens} _iâla_ {fils} _gouleï_ {pintades} _ntoda_
+ (_ouôdégué_) ; {mangent}
+
+Enfin, pour terminer nous attirerons l’attention sur la place de
+l’accent tonique dans les verbes. On ne saisit qu’une partie de ce que
+disent les Toubou, quand on n’a pas l’expérience de leur langue. C’est
+ainsi que, au lieu de :
+
+ _branergé boregé_ (je veux manger), on _branereg
+ entendra : bereg_ ;
+
+ _deregé_ (je vais), — _dereg_ ;
+
+ _ngouondergé, ngouonergé_ (je — _ngouonereg_ ;
+ prends),
+
+ _tchêtegé_ (je tue), — _tcheteg_ ;
+
+ _kouêndergé, kouenergé_, — _kouônereg_,
+ etc.
+
+
+REMARQUE. — Les Kanembou articulent certaines consonnes d’un mot d’une
+façon à peine sensible à l’oreille.
+
+ _Tououâ_, les Tobou ; au lieu de : _Toubouâ_ ;
+
+ _Rekdôou_, fraction kanembou ; — _Rekdôbou_ ;
+
+ _Intchâlou_, id. — _Intchâlbou_ ;
+
+ _Diâou_, id. — _Diârou_, etc.
+
+Les Toubou font un peu de même. Ils négligent parfois de prononcer
+certaines consonnes, ou bien l’on croit entendre articuler une autre
+consonne que celle qui est prononcée en réalité. C’est ainsi que les
+Touareg, appelés _Kindin_ par les autres indigènes, sont appelés
+_Kinina_ par les Toubou, et que la prononciation du _d_ le fait parfois
+prendre pour un _r_ : _Berossa_, au lieu de _Bedossa_ ; _monto-ro_ au
+lieu de _monto-do_ ; _bori_ au lieu de _bodi_, _zéré_, au lieu de _zédé_
+(vert), etc.
+
+Nous emploierons de temps en temps les deux prononciations : le mot
+prononcé correctement et le mot que l’on croit entendre articuler par
+les Toubou.
+
+ Ḥaddad forgerons, _Azâ agildâ_ (_égillâ_) ;
+
+ vert, _zédé_ (_zéré_) ;
+
+ vieillard, chef, _bougdi_ (_bougouri_) ;
+
+ * * * * *
+
+
+ LA FAMILLE
+
+ * * * * *
+
+
+ le père, _abba_ ;
+
+ la mère, _aïa_ ;
+
+ le fils, _mé_ ;
+
+ la fille, _dôou_ ;
+
+ la vierge, la jeune fille, _dôou dôoudji_ ;
+
+ le frère, _dinbiri_ ;
+
+ le grand frère, _dagé_ ;
+
+ le petit frère, _édi_[296] ;
+
+ la sœur, _dedib_ ;
+
+ la grande sœur, _droho_ ;
+
+ le grand’père, l’aïeul, _dezeï, dezé_ ;
+
+ grand’mère, _kaga_ ;
+
+ oncle paternel, _abbadé_ ;
+
+ oncle maternel, _ayadé_ ;
+
+ tante, _baa_ ;
+
+ homme, _agné_ ;
+
+ femme, _adé_ ;
+
+ veuf, _agné doui_ ;
+
+ veuve, _adé doui_ ;
+
+ enfant, jeune homme, _kallé_ ;
+
+ ami, _saa, laou_ ;
+
+ petit, jeune, _addi, addé_ ;
+
+ grand, âgé, _bô_ ;
+
+ vieux, âgé ; vieillard, chef, _bougdi, bougoudi_[297] ;
+
+ vieille, âgée, _atché_ ;
+
+ bon, _gâlé_ ;
+
+ mauvais, _zeuntô, zontô, zountô_ ;
+
+ patient, _kénédé_ ;
+
+ joli, _gâlé_ ;
+
+ beau, joli, _tiri, tri_ ;
+
+ laid, _genasso_ ;
+
+ gras, _karandé_ ;
+
+ maigre, _derendo_ ;
+
+ long, grand, haut, _douroussou_ ;
+
+ court, petit, _kouéré_ ;
+
+ moi, _tâni, tâné_ ;
+
+ toi, _entâ, entaï_[298] — _naré_ ;
+
+ lui, elle, _segen, segeni_ — _mâré_ ;
+
+ mon, _nder_ — _tango_ ;
+
+ ton, _nom, nema_ ;
+
+ son, _seun, senn_ ;
+
+ je suis vieux, _tani bougdi_ ;
+
+ ma sœur est grande, _dedibnder bô_ ;
+
+ mon enfant, _kallénder_ ;
+
+ ma fille. _dôoutango_ ;
+
+ mon père, _abbander_ ;
+
+ mon fils, _métango_ ;
+
+ ta mère, _aïanom_ ;
+
+ son frère, _dinbirisenn_ ;
+
+ ma grande sœur est jolie, _drohonder gâlé_ ;
+
+ ton frère est petit, _dinbirinom addé_ ;
+
+ tu es maigre, _entâ derendo_ ;
+
+ un beau jeune homme de vingt _kallé gâlé digdembé_[299] ;
+ ans,
+
+ une femme laide, _adé béré_ (visage) _genasso_ ;
+
+ ma femme est méchante, je _adétango zonto, forozergé_ ;
+ changerai de femme,
+
+ tu as frappé une petite fille, _entâ dôoué addi idoum_ ;
+
+ j’aime beaucoup le miel, _abibiou_ {miel} _bodo_ {beaucoup}
+ _dakergé._ {j’aime}
+
+ * * * * *
+
+
+ LE VILLAGE ET LE CAMPEMENT
+
+ * * * * *
+
+
+ village, _geni_ ;
+
+ campement, _ni, né, némanga_[300] ;
+
+ ville, _geni bô, ni bô_ ;
+
+ marché, _kâssogo_ ;
+
+ case, _yégé, dou_ ;
+
+ tas d’immondices ; _kouroundou_ ;
+
+ silo, _bour_ {trou} _ngaéla_ ; {mil}
+
+ chef, sultan, _derdé_ ;
+
+ kademoul, turban du chef, _lôdoun, derdé derridé_[301] ;
+
+ chef, seigneur, _maï_ (peu employé) ;
+
+ maître du monde, _maï denâ_ ;
+
+ noble, _maïna_ ;
+
+ meskin, sujet, homme _téfé_, _aou_ {homme} _talakaa_[302] ;
+ pauvre, {pauvre}
+
+ maître, patron, _mâgré_ (_maï âgré_) ;
+
+ captif, _âgré_ ;
+
+ captive, _béré_ ;
+
+ interprète, _*tordjman_[303] ;
+
+ faqih, _*malloum_ ;
+
+ mosquée, _girki_ ;
+
+ Coran, _*logorân bô_ ;
+
+ je jure, _logorân bô bourgé_[304] (je frappe) ;
+
+ livre, _ngôno_ ;
+
+ papier, _tâfo_ ;
+
+ écrit, _*ouâgéda_ (ورقة) ;
+
+ amulette, _djofrom_ ;
+
+ prière, _*selli_ ;
+
+ je prie, _*sellinergé_ ;
+
+ jeûne, _*euzoum_ ;
+
+ je jeûne, _*euzoumergé_ ;
+
+ diable, démon, _miché_ — _*chetân, *chedân_ ;
+
+ paradis, _*andjalla_ (جنة) ;
+
+ tribunal, loi, _*cheré_ ;
+
+ partager, _genessou_ ;
+
+ voleur, _oudé_ ;
+
+ menteur, _médé, modé, madé_ ;
+
+ langage, paroles, _médi_ ;
+ palabre,
+
+ vrai, _djéré_ ;
+
+ faux, _mou, djeré ché_ (ne pas) ;
+
+ faute, mal, délit, crime, _djenïa_ ;
+
+ amende, _*hokoum_ ;
+
+ prison, _assar_ ;
+
+ tam-tam, _*nangâra_ ;
+
+ je bats le tam-tam, _nangâra babergé_ ;
+
+ danse, _aoua_ ;
+
+ je danse, je m’amuse, _aouamourgé_ ;
+
+ chant, _dôna, doôn, douônou_ ;
+
+ il chante, _dôno fadégé_ ;
+
+ — _doôn gouadjégé_ ;
+
+ cris, _kôrroro[305] loulou_ ;
+
+ il crie, il fait du _lologé_ ;
+ bruit,
+
+ — _loulou dindigé_ ;
+
+ je crie, _kôrroro dounergé_ ;
+
+ sagaie, _édi, addi_ ;
+
+ lance, _édi bô_ ;
+
+ le manche de la lance, _édidi_ ;
+
+ le bâton, _kolaï_ ;
+
+ couteau, _djana_ ;
+
+ sabre, _agasso_ ;
+
+ arc, _kapi_ ;
+
+ flèche, _féré_ ;
+
+ bouclier, _kifi_ ;
+
+ fusil, _ouni_ (feu), _ounoufoul_ ;
+
+ j’allume le feu, _ouni founergé_ ;
+
+ éteins le feu, _ouni ii_ ;
+
+ je tire un coup de fusil, _tani foulounergé_ ;
+
+ je blesse d’un coup de _tani baargé_ ;
+ fusil,
+
+ poudre, _*baroud_ ;
+
+ cartouche, _*ressas_ ;
+
+ cheval, _aské_ ;
+
+ selle, _terké_ (سرج ?) ;
+
+ tapis de selle, _*ferrâcha_ ;
+
+ bride, _bidjom askéou_ ;
+
+ bétail, _reuzô, ferâ_ (vaches) ;
+
+ chien, _kidi_ ;
+
+ couverture, _borkô_ ;
+
+ vêtement d’homme, _algé_ ;
+
+ vêtement de femme, _bedelé_ ;
+
+ chemise, _gouadji_ ;
+
+ pantalon, _achéren, achrên_ ;
+
+ botte, _zerebîla_ ;
+
+ burnous, _deïrom_ ;
+
+ fez, _fîni_ ;
+
+ thaler, _gourssa_ (du turk) ;
+
+ forgeron, _azé_ ;
+
+ fer, _âsso, âssou_ ;
+
+ plomb, _*touta_ ;
+
+ cuivre, laiton, _merré zédé_[306] ;
+
+ cuivre rouge, _goureï_ ;
+
+ argent, _*lefêlla_ (الفضة) ;
+
+ or, _*deheb_ ;
+
+ bracelet, _kafatto_ ;
+
+ bague, _toukoulia_ ;
+
+ — _lefêlla aouéou_ (du doigt) ;
+
+ collier, _éré_ ;
+
+ anneau de pied, _merré, merrâ_ ;
+
+ rasoir, _bobori, boberi_ ;
+
+ perles, _zédéa_ ;
+
+ lourd, _tékkédé_ (ثقيل ?) ;
+
+ léger, _kololôou_ ;
+
+ blanc, _tchô_ ;
+
+ noir, _iesko_ ;
+
+ rouge, _mâdo_ ;
+
+ jaune, _*safra_ ;
+
+ vert, _zédé, zéré_ ;
+
+ nous, _tentâ, tantâ, tantaï_ ;
+
+ vous, _neuntâ, neuntaï, naraï_ ;
+
+ ils, eux, _merâ, meraï_ ;
+
+ — _segentâ, segentaï_ ;
+
+ — _ambâ, ambaï_[307] ;
+
+ notre, _tantâou, ntrâou, ntrô_ ;
+
+ votre, _ntom_ ;
+
+ leur, _sontô_ ;
+
+ notre frère, _dinbiri tantaou_ ;
+
+ votre frère, _dinbirintom_ ;
+
+ leur frère, _dinbiri sontô_ ;
+
+Les pronoms compléments sont rendus par les mêmes mots que les pronoms
+personnels.
+
+ cette femme m’a mordu, _adé aï tani djogé_ ;
+
+ regarde-moi, _raden_ (_ra-tani_) ;
+
+On leur ajoute parfois le suffixe _gé_.
+
+ je te tuerai _tani entaga nidrigé_ ;
+
+ les gens disent que je suis Kanembou _tangodo_ {moi} _aouché_
+ {Kanembou} _djentô._ {ont fait}
+
+On peut aussi négliger le pronom complément, ou bien le remplacer par le
+nom auquel il se rapporte.
+
+ as-tu vu son _kidisenn dodomba_[308]
+ chien,
+
+ je l’ai vu, _o doder_ ;
+
+ je l’ai _tani_ {moi} _agné_ {homme} _aï_ {cet}
+ rattrapé, _njander[309]_ ; {ai rattrapé}
+
+ j’ai, _târé_ (_târégé_) ;
+
+ tu as, _taï_ (_tangé_) ;
+
+ il a, _ti, di_ (_tâgé, tîgé_) ;
+
+ nous avons, _tantaï tîdri, tédrou_ (_tadrégé_) ;
+
+ vous avez, _naraï, neuntâ, tidéï, tidî_ (_tatengé, tadengé_) ;
+
+ ils ont, _merâ tidî, didî,_ (_tadégé_) ;
+
+ j’ai un _aské taré_ ;
+ cheval,
+
+ oui, _o_ ;
+
+ non, _aa_ ;
+
+L’interrogation s’exprime au moyen du mot _da_ ou de l’expression arabe
+_o alla_.
+
+ as-tu un couteau ? _entâ djana taï da_ ;
+
+ as-tu le livre ? _ngounou taï da_ ;
+
+ as-tu de la viande ? _ini taï da_ ;
+
+ as-tu un sabre ? _agasso taï o alla_ ;
+
+ oui, j’en ai un, _o agasso taré_ ;
+
+Les mots _aï dé_[310] rendent les pronoms démonstratifs ce, cette, ces ;
+celui-ci, celle-ci, ceux-ci.
+
+ cet homme, _agné aï_ ;
+
+ cette femme-là, _adé aï_ ;
+
+ ce couteau-là, _djana aï_ ;
+
+ vend cela (cette chose-là), _éné aï djoas_ ;
+
+ cet homme est-il malade ? _agné dé ouoché o
+ alla_ ;
+
+ non, il est bien portant, _a a, kallaha_ ;
+
+ je suis guéri (j’ai recouvré la _tani kallaha hanger_ ;
+ santé)[311]
+
+ cet homme est un voleur, _agné aï oudé_ ;
+
+ cet homme est venu, _agné aï ré_.
+
+Les pronoms démonstratifs ce... là, cette... là, etc. se rendant au
+moyen de l’expression _aï maré_.
+
+ cette femme est méchante, _adé mâré (adéma) zontô_ ;
+ (femme elle méchante),
+
+ cette fille est jolie, _dôou maré gâlé_ ;
+
+ ce que dit cet homme est vrai, _agné aï maré medisenn aï
+ djéré_ ;
+
+ un homme a tué cette femme, _djel adé maré tchidou_ ;
+
+ il y a[312], _tché_ ;
+
+ assez, cela suffit, _tchî, tché_ ;
+
+ encore, _nintchidou_ ;
+
+ ajoute ; encore, _zinnou_[313] ;
+
+ { _zinnouou tén_ ;
+ redonne-moi, donne-moi encore {
+ { _nintchidou té_ ;
+
+ il n’y a pas, il manque, _beï_[314] ;
+
+ ne pas, _ché-denni, danni_ ;
+
+ non, ce n’est pas cela, _a a, maré danni_ ;
+
+ fini, terminé, _tozo_ ;
+
+ c’est fini, il n’y en a plus, _tozo-beï_ ;
+
+ ce n’est pas fini, _tozo denni, tozonné_ ;
+
+ il y a, _tchéké_ ;
+
+ il y a encore, il reste, _saga tchéké_ ;
+
+ il m’en reste deux, _tchou_ (deux) _sagatchéké_ ;
+
+ derrière, _saga_ ;
+
+ viens, _ir, irrou_ ;
+
+ reviens, retourne, _sagaï ourrou_ ;
+
+ il y a, il reste, _gabtché_ ;
+
+ il manque, _gabtché ché_ ;
+
+ cela est faux, _médi aï djéré ché_ ;
+
+ il n’y a pas de voleur dans le _ni aï derô_ (dans) _oudé
+ village, béï_ ;
+
+ je n’ai rien fait de mal, _tani djenïa taré denni_ ;
+
+ — _tani djenïa kesser denni_ ;
+
+ as-tu un fusil ? _entâ ounoufoul[315] taï da_ ;
+
+ oui, j’en ai un, _o tché_ ;
+
+ malade, _ouoché, kezêni_ ;
+
+ bien portant, avec la santé, _kallaha_ (avec Dieu) ;
+
+ { _kallaha_ ;
+ {
+ bonjour, salut, la paix, { _kallahada_ ;
+ {
+ { _kallahani_ ;
+
+ est-ce que tu vas bien ? _kallahadé intchéré ; laha
+ dintchêda_[316] ;
+
+ hier j’étais un peu malade, _ngodaï_ (hier) _tani addeï
+ mais aujourd’hui je vais bien, ouoché_ ; _bêni tané kallaha_ ;
+
+ as-tu dormi en paix ? _lahada nissidâ_ ;
+
+ as-tu fait une bonne sieste ? _lahada ntougoudâda_[317].
+
+Pour donner à un verbe le sens négatif, il suffit de le faire
+accompagner de _danni, denni_ : ne pas.
+
+ j’ai, _taré_ ;
+
+ je n’ai pas, _taré danni_ ;
+
+ je vois, _randergé_ ;
+
+ je ne vois rien, _tani daré[318] randergé_ ;
+
+ j’ai peur, _aouzergé_ ;
+
+ je n’ai pas peur, _aouzergé danni_ ;
+
+Dans la pratique, il y a une contraction du verbe et de la négation et
+l’on dit :
+
+ je n’ai pas peur, _aouzerenné_.
+
+Nous allons citer quelques exemples[319] :
+
+ je veux, j’aime, _daregé_, verbe négatif, _darenné_ ;
+
+ j’achète, _iobergé_, — _ioberenné_ ;
+
+ je vends, _djoassergé_, — _djoasserenné_ ;
+
+ je mange, _boregé_, — _borenné_ ;
+
+ je donne, _iendergé_, — _iénderenné_ ;
+
+La forme que nous donnons ci-dessus est la forme correcte du verbe
+négatif. Elle peut être altérée dans le langage courant.
+
+ je n’ai pas peur, _aouzenné_ ;
+
+ je ne donne pas, _iérenné_ ;
+
+Nous signalerons également la forme suivante :
+
+ je ne fais pas, je laisse, je refuse, _kesserrô_ (au lieu de :
+ _kesserenné_) ;
+
+ je n’atteins pas, je n’obtiens pas, je ne _hangerrô_ (au lieu de :
+ gagne pas, je n’ai pas, _hangerenné_) ;
+
+Enfin, le mot _dé_, employé comme suffixe d’un verbe, donne également à
+ce verbe le sens négatif.
+
+ j’ai peur, _tani aouzergé_ ;
+
+ je n’ai pas peur, _tani aouzerdé_ ;
+
+ j’ai de l’argent, _gours taré_ ;
+
+ je n’ai pas d’argent, _gours tarédé_ ;
+
+ j’ai fait, _kesser_ ;
+
+ je ne l’ai pas fait, non, _kesserdé_ ;
+
+ je vois, _tani randergé_ ;
+
+ je ne vois pas, _tani iardé_ ;
+
+ je comprends, je sais, _tani hanandregé_ ;
+
+ je ne comprends pas, je ne sais _tani hanandredé_ ;
+ pas,
+
+ je vais au village saluer mon _geni darégé dinbirinder
+ frère ; kallahandrégé_ ;
+
+ je vais saluer le chef du _darégé derdé ni kallahandregé_ ;
+ village,
+
+ le chef de ce village est un _derdé geni dé derdé bô_ ;
+ grand chef,
+
+ comme, _kor, gouor_ ;
+
+ comme cela, _aï gouor, aï ké_ ;
+
+ grand comme la tête, _bô daou_ (tête) _aï gouor_ ;
+
+ avec, _kéé_ ;
+
+_kéé_ peut parfois être réduit à un simple _k_ au commencement d’un mot
+par exemple.
+
+ _kallaha_ (_k-Allah_) : avec Dieu, la paix, bonjour,
+
+ _kolo_ (_k-ôlou_) _mâdé_ : borgne rouge, avec un œil rouge ;
+
+« Kolo mâdé » était le surnom de l’aguid el baḥr Meḥammed oualdi Chaïb.
+
+ je vais avec cet enfant, _tani kallé ai kéé darégé_ ;
+
+ veux-tu venir avec moi, au _entâ tanikéé ni Karda dourtigé o
+ campement des Kreda ? alla ?_
+
+ je n’y vais pas, _denni_ (ne pas) ;
+
+ est-ce qu’il est parti ? _têdo o alla denni_ ;
+
+ je veux aller devant le _tani berander chera darégé_ ;
+ tribunal,
+
+ je ne veux pas y aller, _chera denni_ ;
+
+ regarde comme mon vêtement neuf _tani raden. Algétango eski_
+ est joli, (neuf) _gâlé_ ;
+
+ faqih, prends la plume, fais un _mallem legalem gouodji mektoub
+ écrit et donne-le moi, gessé djangé_ ;
+
+ le faqih règle (tranche, coupe) _mallem médi eï gouéregé_[320] ;
+ cette affaire,
+
+ ils sont d’accord, _segentâ médi toïontô_ (ils ont
+ attaché) ;
+
+ je vais prier, _dédo sellindérégé_ ;
+
+ mon ami apporte ses dix thalers _saander gourssa mordom kokoum
+ d’amende, djentégé_ ;
+
+ paie l’amende ! _hokoumbergé djentégé_ ;
+
+ cet homme m’insulte, _agné aï tani zakkégé_ ;
+
+ ce captif ne veut pas _agré dé tchîdo_ (travail)
+ travailler, _dagenni_[321] (ne veut pas) ;
+
+ c’est un mauvais captif, _zeuntô agré dé_ ;
+
+ le blanc met ce captif en _nessara agré dé assar dintigé_ ;
+ prison,
+
+ cette femme travaille, _adé méré tchîda gasségé_ ;
+
+ cet homme sait très bien danser, _agné aï aoua montoro ouendé_
+ (_ouendégé_) ;
+
+ tout, tous, _gannâ, gennâ_ ;
+
+ un, _tron_ ;
+
+ chaque, chacun, tout, _gannâ tron_ ;
+
+ personne, _gannâ denni_ ;
+
+ chaque homme, _agné gannâ tron_ ;
+
+ tous les hommes ont leur femme, _agnâ gannâ adéï didî_ ;
+
+ seul, seulement, _aïéré_ ;
+
+ moi-même, toi-même, etc. _tani aïéré, entâ aïéré_, etc.
+
+ autre, _kôdé, kouédé_ ;
+
+ j’ajoute, _kôdé tindrigé_ (je mets) ;
+
+ — _kôdé iendergé_ (je donne) ;
+
+ chose, _eni, éné_ ;
+
+ autre chose, _eni kouédé_ ;
+
+ cet homme vend ce qu’il a (sa _agne aï maré inisenn djoasségé_ ;
+ chose),
+
+ va, _der, douro_ ;
+
+ viens, _ir, iourrou_ ;
+
+ reviens, _sagaï ourrou_ ;
+
+ vite, vite, _korér korér_ — _koré koré_ ;
+
+ viens vite, _korér ir_ ;
+
+ — _korér iourrou_ ;
+
+ va doucement, _kéaï kéaïdé sottô_ ;
+
+ * * * * *
+
+
+ LES ANIMAUX
+
+ * * * * *
+
+
+ berger, _dîdri_ ;
+
+ troupeau, _reuzô_ ;
+
+ tête de bétail, bête, (vache, chameau, _aï_, pl. _aïâ_[322] ;
+ etc.),
+
+ de nombreuses bêtes, _aïâ monto_ ;
+
+ vache, _for, four_, pl.
+ _ferâ_ ;
+
+ troupeau de bœufs, _ferâ_[323] ;
+
+ de nombreuses vaches, _ferâ monto_ ;
+
+ une vache, _aï ferô_ ;
+
+ bœuf, _dor_ ;
+
+ veau, _derini_ ;
+
+ chèvre, _arkô_ ;
+
+ bouc, _arrô_ ;
+
+ brebis, _adeni_ ;
+
+ bélier, _ouni, ouôni_ ;
+
+ de nombreux moutons, _adenâ monto_ ;
+
+ chameau, _gôni, gouôni,
+ gouéni_ ;
+
+ de nombreux chameaux, _gouenâ monto_ ;
+
+ chamelle, _di_, pl. _dô, dou_ ;
+
+ une chamelle, _aï di_ ;
+
+ de nombreuses chamelles, _dô monto_[323] ;
+
+ cheval, _aské_ ;
+
+ j’abreuve le cheval, _aské ié iendergé_ ;
+
+ étalon, _aské anker_[324] ;
+
+ jument, _aské édî_ ;
+
+ chien, _kidi_ ;
+
+ de nombreux chiens, _kidiâ monto_ ;
+
+ chienne, _kidi édî_ ;
+
+ lévrier, _kidi zaïla_ ;
+
+ chat, _ki, tchi_ (son
+ nasal) ;
+
+ rat, _koro_ ;
+
+ de nombreux rats, _korâ monto_ ;
+
+ lapin, lièvre, _tchor_ ;
+
+ porc, _gôdou_ ;
+
+ lion, _dougouli_ ;
+
+ panthère, _ouadjé_ ;
+
+ hyène, _moloufour_ ;
+
+ âne, _ager_ (pl. _agrâ_) ;
+
+ ânesse, _ager édî_ ;
+
+ girafe, _oulé_ ;
+
+ antilope, _ouden, ouéden_ ;
+
+ antilope bubale, _ngarân_ ;
+
+ leucoryx, _trô_ ;
+
+ hippopotame, _grinti_ ;
+
+ éléphant, _koun_ ;
+
+ défense, pointe, _té koun_ ;
+
+ singe, _degel_ ;
+
+ caïman, _âdé_ ;
+
+ poisson, _bossô, boissô_ ;
+
+ oiseau, _tchefouri, tchôouri_ ;
+
+ poule, _kogoïa_ ;
+
+ coq, _kogoïa anker_ ;
+
+ pintade, _gouleï ouôno_ ;
+
+ corbeau, _ouôgé_ (qui mange) ;
+
+ milan, faucon, _elî_ ;
+
+ vautour, _zinki_ ;
+
+ autruche, _soôn_ ;
+
+ fourmi, _mêlé_ ;
+
+ termite, _tchenôou_ ;
+
+ mouche, _sôdon_ (pl.
+ _sodona_) ;
+
+ taon, _sôdon berkeï_ ;
+
+ moustiques, _ntégi_ ;
+
+ viande, gibier, _îni_ ;
+
+ graisse, _ôdou_ ;
+
+ peau, _aché_ ;
+
+ enlève la peau, écorche, _aché der_ (_ter_)
+
+ peau de mouton, _aroué_ ;
+
+ peau de bœuf, _delâ_ ;
+
+ lait, _ié_ ;
+
+ lait frais, _ié deressô_ ;
+
+ lait caillé, _kanéché_ ;
+
+ beurre, _émpé_ ;
+
+ beurre frais, _takéré_ ;
+
+ corne, _yaga, yaï_ ;
+
+ pied, _dégé_ ;
+
+ trace (pied de cheval), _dégé aské_ ;
+
+ patte, _koskol_ ;
+
+ queue, _fédé_ ;
+
+ fiente, _fourtché_ ;
+
+ bête morte, _agâfer_ ;
+
+ œuf, _kouli_ ;
+
+ des œufs, _koulé_ ;
+
+ nid, _yégé tchôourou_ ;
+
+ plume, _legâlem_ ;
+
+ aile, _afiré_ ;
+
+ bec, _ki_ ;
+
+ beaucoup, nombreux, _montô_ ;
+
+ beaucoup, très, _bodo_ ;
+
+ peu, _addi, addé_ ;
+
+
+SINGULIER ET PLURIEL. — La lettre _é_ est généralement la
+caractéristique du singulier.
+
+ _dôou_, la fille ;
+
+ _dôoué_, une fille ;
+
+On forme le pluriel soit en ajoutant _a, â_ au singulier, soit en
+remplaçant par cette lettre la voyelle finale du singulier.
+
+ _adé_, une femme ;
+
+ _adéâ_, des femmes ;
+
+ _kidi_, un chien ;
+
+ _kidiâ, kidâ_ des chiens ;
+
+ _azé_, un forgeron ;
+
+ _azâ_, des forgerons ;
+
+ _Karré_, un Kreda ;
+
+ _Karrâ_, des Kreda ;
+
+ _Dâzé_, un Kecherda ;
+
+ _Dâza_, des Kecherda ;
+
+ _bô_, pl. _bâ_, grand, long, haut ;
+
+ _gâlé_, pl. _ngelâ_ bon joli ;
+
+ _adéâ karrâ bodo ngelâ_, Les femmes kreda sont très jolies.
+
+Il y a aussi des pluriels en _ô, ou_,
+
+ _di_, une chamelle ;
+
+ _dô, dou_, des chamelles, des chameaux ;
+
+ _édi_, lance, arme,
+
+ _oudou_, lances, armes ;
+
+ _tchefouri, tchôouri_, oiseau ;
+
+ _tchefourô, tchôourou_, oiseaux.
+
+Les pluriels en _é_ sont assez rares.
+
+ _kouli_, un œuf ;
+
+ _koulé_, des œufs.
+
+Il y a enfin quelques pluriels irréguliers.
+
+ _aou_, un homme, une personne ;
+
+ _ammâ_[325], les gens.
+
+ J’ai une vache qui a beaucoup de _tani for tron taré ié montédé
+ lait, ti_.
+
+ Je veux vendre ma vache quinze _tani fornder berander gourssa
+ thalers, mordomé_ (dix) _safôou_ (cinq)
+ _tchoassergé_._Dâza dou
+ monto_.
+
+ Les Kecherda ont beaucoup de _Dâza dou monto didi_.
+ chameaux.
+
+ As-tu vu le slougui ? _entâ kidi zaïlaou
+ dodomba_[326].
+
+ Le chat a mangé dix rats, grands _ki korâ bâ_ (grands) _ké_
+ comme la main, (main) _aïgouor mordom oué_.
+
+ Tu manges de la viande, _entaï îni boungé_.
+
+ Tu laisses le lait, _entaï ié soengé_.
+
+ Veux-tu cinq thalers ? _entaï gourssa safôou braningé
+ o alla_.
+
+ Les fétichistes mangent les bêtes _yongora agafra odégé_.
+ mortes,
+
+ Les Kreda boivent beaucoup de lait, _Karra ié monta kidigé_.
+
+ Cet homme m’a volé deux moutons, _agné dé arkondera_ (mes
+ moutons) _tchou_ (deux)
+ _oudjé_.
+
+ Il a volé mon âne et s’est enfui, _agernder ouïnto tcharkô_.
+
+ Je l’ai rattrapé, _tani agné aï ndjander_[327].
+
+ Les Kouri tuent l’hippopotame avec _Koura grinti édidi tchitou_.
+ la sagaie,
+
+ Je dis la vérité. Je les ai vus dans _djéré fadrégé. Fôdi_ (baḥr)
+ le baḥr, _doro_ (dedans) _doder_.
+
+ Ce chameau est malade. Les mouches _gouéni ouôché. Sodôn gouéni
+ l’ont piqué, ouôgé_.
+
+ Je monte à cheval, _tané aské digé_.
+
+ Sais-tu monter à cheval ? _entâ aské hananem migi da_.
+
+ Je sais beaucoup, _bodou hanandregé_.
+
+ Ce cheval court très vite, _aské bodou djaougé_.
+
+ Je te donne un mouton, _tani arkô adôouandergé_.
+
+ Les Kreda ont de nombreux troupeaux, _Karra reuzô monto dedî, algâ
+ mais ils ne mettent pas de vêtements eski mosso denni zezerâ_
+ neufs et gardent des pagnes (déchirés) _doro tagantegé_.
+ déchirés,
+
+ bois, _aké, akké_.
+
+ La termite mange le bois, _tchenôou aké ouogé_.
+
+ Regarde cet éléphant, _koun aï râ_.
+
+ Qu’il est grand ! _mofindi_.
+
+ Que mange ton singe ? _degelnom endi_ (quoi)
+ _ouogé_.
+
+ Je vais vendre ma chamelle, _dêdo dinder djoassergé_.
+
+ * * * * *
+
+
+ LES POPULATIONS
+
+ * * * * *
+
+
+ homme, habitant, _aou_, pl. _ammâ, ambâ_,
+
+ infidèle, _aou kirdi_ ;
+
+ — _yongor_, pl. _yongora_ ;
+
+ musulman, _aou meslem_ ;
+
+ chrétien, _nessara_ ;
+
+ Européen, _nessara tchô_ (blanc) ;
+
+ Juif, _iôoudi_ ;
+
+ les Toubou, _Dâza ganna_ ;
+
+ les Toubou du Sud, les Gouran, _Dazagadâ_ ;
+
+ les Kreda, _Karra_ ;
+
+ les Teda, _Tedâ_ ;
+
+ les Kanembou, _Aoussâ_ ;
+
+ les Haddad, _Azâ_ ;
+
+ Haddad forgerons, _Azâ agildâ_ (_égilla_)
+
+ enclume, _égeli, ageli_ ;
+
+ Haddad de filet, _Azâ segidâ_ ;
+
+ filet, _ségi_ ;
+
+ Haddad de flèche, _Azâ battardâ_ ;
+
+ sac en peau pour les flèches, _battara_ ;
+
+ Toundjour, _Kourâda_ ;
+
+ Ouadaïens, _Koursa[328], Kouga_ ;
+
+ Baguirmiens, _Bagréa, Beugréa_ ;
+
+ Touareg, _Kinina_ ;
+
+ Oulâd Slimân, _Ouachila_ ;
+
+ Fezzanais, _Fizâna_ ;
+
+ Kouka, _Kouka_ ;
+
+ Boulala, _Boulala_ ;
+
+ Kouri, _Kourâ_ ;
+
+ Boudouma, _Kourâ Boudouma_ ;
+
+ Arabes, _Aroua_ ;
+
+ Haoussa, _Hâoussa_ ;
+
+ Bornouans du Kanem (Dalatoua), _Kagâ_ ;
+
+ Bornouans du Bornou (Kanori), _Azâ_ ;
+
+ Les nomades (gens de la brousse), _ambâ ouoni_ ;
+
+ ennemi, _erdé, irdi_ ;
+
+ je pille, _boregé_ (je mange)[329] ;
+
+ je détruis, je casse, _korgé_ ;
+
+ La langue des chrétiens est _médi nessara tosso_
+ difficile, (difficile).
+
+ Les Ouadaïens se sont levés de leur _Koursa bi_ (pays) _sontô
+ pays et viennent nous faire iertchento, rêdo ngôou_
+ (apporter) la guerre, (guerre) _djetégé_.
+
+ Le chrétien a emmené le chef de _bougdi (bougouri) némanga
+ village, nessara ndêto (ndit)_.
+
+ Ces hommes-là sont Kanembou, _amba da Aoussâ_.
+
+ Nous voulons l’aman, _tantâ aman brantregé_.
+
+ Ces gens-là sont méchants, _ammâ da zontâ_.
+
+ Ils nous refusent l’aman, _aman braïn denni_ ;
+
+ — _amma da aman tchêtto_.
+
+ Les Kreda ont fait fuir les Arabes, _Karra Aroua foïento_.
+
+ Ils ont pris du bétail aussi _reuzô monto tafô_ (terre)
+ nombreux que les grains de sable _kégé_ (comme, semblable)
+ (que la terre), _gouïento_.
+
+ Les Arabes ont eu peur des Kreda. _Aroua Karra aouché_ (peur)
+ Ils s’enfuient, _ntô. Tcharkétégé_.
+
+ Les Kreda n’ont pas peur, _Karra aouché ndenni_.
+
+ Ils aiment beaucoup la guerre, _ngôou bodo braïntégé_.
+
+ Cet homme-là a peur, _agné dé aouchéngé_
+ (_aouzégé_).
+
+ Cet homme-là n’a pas peur, _agné dé aouchénné_.
+
+ Les Kreda aiment beaucoup se _Karra oudou_ (lances, armes)
+ battre, _monto braïntégé_.
+
+ Les Oulâd Slimân ont de longs _Ouachila ouni_ (feu)
+ fusils, _douroussou di_.
+
+ Les Kouri vont pêcher beaucoup de _Kourâ bossô idouro[330]
+ poisson, (dartégé) dertégué_.
+
+ Badjouri a fait la guerre aux _Badjouri erdé_ (ennemi)
+ blancs. Il a fui. _nessara ké_ (avec). _Tchaou_.
+
+ Les Boudouma sont infidèles, _Boudouma yongora_.
+
+ Ils ne font pas salam, _selli denni_.
+
+ Les chrétiens sont très savants, _Nessara éné_ (chose) _monto
+ ils connaissent tout, annaïentégé. Ganna
+ (indina)[331] annaientégé_.
+
+ Les Bornouans sont des marchands, _Agâ tezer[332] djintigé_.
+
+ Les Bornouans vendent beaucoup de _Agâ éné monto djoassédégé :
+ choses : pagnes, sucre, miel, algâ, souger, abibou, bassel,
+ oignons, tabac, tâoua_.
+
+ Les Karda sont allés se battre avec _Karda teurtou_ (sont allés)
+ les Ngalamiya, _gôdou_ (ils se sont battus)
+ _Ngalamiya_
+
+ Les Karda ont détruit le village, _Karda teurtou ni gerto_ (ils
+ ont cassé).
+
+ Les Kanembou et les Bornouans ont _Aoussaé Agaé dezé sontô tron_.
+ un même ancêtre,
+
+ L’ancêtre des Kreda est venu du _Karra dezé sontô Borkoudé ré_.
+ Borkou,
+
+ Les Boulala se sont jadis mélangés _Arouaï Boulalaï gené_
+ aux Arabes. (autrefois) _kazâ_ (mélangés).
+
+ Les Ouadaïens se battent avec les _Koursa Kaga ké_ (avec,
+ Bornouans. Ils ont beaucoup de ensemble) _gouottoga. Asker
+ soldats, bodo deï (didi)_.
+
+ Pourquoi les Karda et les Ngalamiya _Ngalamiya Karda gouettegé
+ sont-ils en désaccord ? (se bosso_[333] (raison de guerre)
+ battent-ils ?) _gna_ (quelle).
+
+ Je suis Tedâ (fils de Tedâ), _Tané Tedémi_ — _Tané Tedéou
+ mi_.
+
+ J’ai vu cinq Teda, _Tané Tedâ fôou doder_.
+
+ Les gens du Kanem sont très _amba Kounouma monto_.
+ nombreux,
+
+ Nous sommes Kecherda, _tantâ Dâza_.
+
+ Les Foulata ont détruit la ville _Foulata ni Agâ bô gerto_.
+ des Kanouri,
+
+ Les Haddâd Bedossa tuent beaucoup _Azé Beurossâa oudani bori
+ de gibier, tcheteg_.
+
+ Ils le prennent dans leurs filets, _ségi sontô doro gouïentégé_.
+
+ J’ai peur du chrétien, _tani nessara aouzergé_.
+
+ Je m’enfuirai, _tani yargé_.
+
+ Les Kreda ont beaucoup de bétail : _Karra reuzô monto : askané
+ des chevaux, des brebis, des monto, adena monto, arkoani
+ chèvres, des vaches, monto, forani monto_.
+
+ * * * * *
+
+
+ L’HOMME
+
+ * * * * *
+
+
+ L’homme, la personne, _aou_ ;
+
+ les gens, _ammâ_ ;
+
+ tête, _dâou_ ;
+
+ visage, figure, _bérê_ ;
+
+ cou, gorge, _taï_ ;
+
+ nez, _tchâ_ ;
+
+ langue, _terché, tréché_ ;
+
+ œil, _sa_ ;
+
+ bouche, _ki, tchi_ ;
+
+ dent, dents, _té, téâ_ ;
+
+ lèvre supérieure, _tchi ngoulidé_ ;
+
+ sur, dessus, en haut, _ngouli_ ;
+
+ lèvre inférieure, _tchi geskeïdé_ ;
+
+ dessous, en bas, _geskeï_ ;
+
+ oreille, _si_ ;
+
+ cheveux, _defeni, tounouhou_ ;
+
+ barbe, _kayassa_ ;
+
+ moustache, _charra_ ;
+
+ peau, _kassar_ ;
+
+ bras, _djessé_ ;
+
+ avant-bras, _goui_ ;
+
+ pied, _dégé ; dégé bidôou_ ;
+
+ à pied, _bidi_ ;
+
+ à cheval, _askédé_ ;
+
+ jambe, _dégé_ ;
+
+ cuisse, _gerré_ ;
+
+ fesses, _modi, moura_ ;
+
+ verge, _wo, foudi_,
+
+ testicules, _bourto_ ;
+
+ vulve, _ou, kogo_ ;
+
+ main, _ké_ ;
+
+ doigt, _aoué_ ;
+
+ poitrine, _koundjou_ ;
+
+ cœur, _aor, aouor_ ;
+
+ je crois, je pense, _aor derô_ ;
+
+ flanc, _terkên_ ;
+
+ épaule, _âferi_ ;
+
+ dos, _koussour, koussar_ ;
+
+ ventre, _kedji_ ;
+
+ sein, mamelle, _togom, tougoum_ ;
+
+ os, _sôro_ ;
+
+ ongles, _torkon_ ;
+
+ sueur, _dêfi_,
+
+ je sue, _tani dêfi_ ;
+
+ abcès, tumeur, _droub tchorô_[334] ;
+
+ pus, _dou_ ;
+
+ plaie, blessure, _ngo, oungo_ ;
+
+ aveugle, _arô_ ;
+
+ borgne, _ôlou_ ;
+
+ œil rouge, _kolo mâdé_ ;
+
+ sourd, _mougo_ ;
+
+ muet, _sôdor nôssédé_ ;
+
+ imbécile, _magazi_ ;
+
+ fou, idiot, _michidé_ ;
+
+ propre, _bôli, djêno danni_ ;
+
+ sale, _djêno_ ;
+
+ plein de graisse, _empêdé djênidé_ ;
+
+ fort, solide, _donadé_ ;
+
+ faible, _lêdé_ ;
+
+ fatigué, _lobbé, lobtché_ ;
+
+ vivant, _niri_ ;
+
+ mort, _noss, nôsso_ ;
+
+ je meurs, _nossergé_ ;
+
+ content, _hananer_ — _kannaï tchidou_ ;
+
+ triste, _aouerdé_[335] ;
+
+ bon, bien, _tchossô_ ;
+
+ paresseux, _têfi_ ;
+
+ vaillant, _kayasou_ ;
+
+ faim, _agaï_ ;
+
+ j’ai faim, _agaïdergé_ ;
+
+ qui a faim, _ag édé, oudé, ouré_ ;
+
+ qui a soif, _gôdé, gouédé_ ;
+
+ ivre, _sekrantédé_ (ar. سكران), _égichidé_ ;
+
+ dedans, _dorô, derô_ ;
+
+ dehors, _agâ_ ;
+
+ Je te crois (il y a dans mon _médinom aortango dorô tché_[336].
+ cœur)
+
+ J’ai mal à la tête, _dâou djezentégé_ (fait mal).
+
+ J’ai mal au cœur, _aouornder djezentégé_.
+
+ Je crois que je suis malade, _aouornder dorô tani ouoché_.
+
+ Je réfléchis, je cherche, _dâounder derô bodo kouendregé_
+
+ Les Kreda sont courageux (leur _karra aorontô (aor sontô)
+ cœur est dur), kedjesso_[337].
+
+ J’ai faim, _tani oudé_.
+
+ Mange du couscous, _ti ouô_.
+
+ Tu as soif, _entâ gouédé_.
+
+ Je suis un peu fatigué, _tani addeï lobbé_.
+
+ Nous sommes très fatigués, _teuntâ bodo lobbâ_.
+
+ Nous voulons nous reposer, _teuntâ berander dôssergé_.
+
+ Ma mère est morte, _aïander noss_.
+
+ Voilà pourquoi je suis malade, _djellando_ (à cause de) _tani
+ ouoché_.
+
+ Pourquoi êtes-vous tristes ? _neuntâ indi djelando_ (pourquoi ?)
+ _aouerdâ_.
+
+ Notre mère est morte, _aïâ tantâ noss_.
+
+ Voilà pourquoi nous sommes _djellando tantâ aouerdâ_.
+ tristes,
+
+ Je ne suis pas content, _tani aouornder tchossô_ (bien)
+ _ché_.
+
+ Tu es très content aujourd’hui, _enta bêni_ (aujourd’hui) _bodo
+ aornom tchossô_.
+
+ Les chrétiens ont beaucoup de _nessara kayassa monto_.
+ barbe,
+
+ Cette femme-là m’a mordu, _adé dé tani djogé_ (_ouogé_).
+
+ Cet homme-là a été tué, _aou dé noussedé_.
+
+ Crois-tu ce qu’il dit ? _médisenn aï aor doro taï da_.
+
+ Je le crois, _médisenn aor doro taré_.
+
+ Je crois que c’est vrai, _médi djéréro aor doro taré_.
+
+ Je n’ai pas vu ta femme, _adénema doderda_.
+
+ Est-ce qu’elle est malade ? _ouoché oalla_.
+
+ Elle n’est pas malade, _ouoché ché_.
+
+ Elle est allée à Gamzous, _Gamzous tér_.
+
+ Cette femme a mordu son mari à _adéï aï agnésenn si dero ouogé_.
+ l’oreille,
+
+ Tu es triste, _aornom ouodô_ (amer).
+
+ Cet homme est fâché, _agné aï bodo deloumtédé_.
+
+ Cet enfant a une grosse tête, _kalléï dé dâou bô_.
+
+ Il n’a pas de cheveux, _defenî danni. tounouhou denni_.
+
+ La jeune fille kreda a des _dôou dôoudji karré togom ouor
+ seins fermes et de longs kachara monto_.
+ cheveux,
+
+ Mon ami a un nez très long, _agné saander dé tcha dourousso_.
+
+ La peau de cette femme est _kassar adéou da djêno montodé di_.
+ sale,
+
+ Elle ne se lave pas, _toultchingé beï_.
+
+ Je me lave, _bérênder touloudergé_.
+
+ — _kassarnder touloudergé_.
+
+ J’ai un œil qui me fait mal, _sa tron djezentégé_.
+
+ J’ai frappé cet homme d’un coup _agné dé édidi ébourgé_.
+ de lance,
+
+ Cet homme m’a fait une grande _agné aï tani tchobé_ (plaie)
+ blessure, _zogol gessô_.
+
+ Les cheveux de ma sœur sont _kachara dedibnder empé monto di_.
+ pleins de beurre,
+
+ Cet homme lui a donné un coup _aou dé terkên djenada tchobô_.
+ de couteau au flanc,
+
+ Apporte-moi le rasoir. Je vais _bobori kourtô. Definisenn barander
+ lui raser les cheveux, koregé_ (_terergé_).
+
+ La femme kreda a les cheveux _adé karré dâou kachara monto di_.
+ très longs,
+
+ Cet homme est ivre, _agné dé sekrantédé_.
+
+ Il crie et il chante parce _loulou_ (cris) _dindigéni doôn
+ qu’il est ivre, gouadjégéné sekrantédé djellando_.
+
+
+ LA CASE
+
+ * * * * *
+
+
+ case, _yégé ; do, dou_.
+
+ case en nattes du campement, _yégé kaouéou_.
+
+ la porte, _yégé tchi_.
+
+ lit, _kidi, tororo_.
+
+ natte, _ragâ, kaoué_.
+
+ calebasse, _aoueï_.
+
+ pot en terre, bourma, _gouro_.
+
+ cruche, _telti_.
+
+ pierre pour piler le mil, _tougou_.
+
+ bagages, _tîna_.
+
+ caisse, _sendoug_ (ar.).
+
+ panier, _sompô_.
+
+ bouteille en paille tressée, kouria, _koltcha_.
+
+ peau, _aroué_.
+
+ grand sac en peau, _diouroumpou_.
+
+ petit sac en peau, _kougou_.
+
+ bouteille, petite calebasse, _gazas_.
+
+ lait, _ié_.
+
+ couscous, _ti_.
+
+ sucre, _souger_.
+
+ miel, _abibiou, assel_ (ar.).
+
+ tabac, _tâoua, tâba_.
+
+ je fume, _tané tâoua iargé_ (je
+ bois).
+
+ bois à brûler, _aké ouniou_.
+
+ feu, _ouni_.
+
+ je mets le feu à la brousse, _ouni ouôno derô tindrigé_.
+
+ le feu s’est éteint, _ouni nôssedé_.
+
+ fumée, _zé_.
+
+ feu (endroit), _koueï ouniou_.
+
+ âtre, _mouskara_.
+
+ corde, _ézi, euzi, âzi_.
+
+ bande de coton, gabaga, _fédégé_, pl. _fédégâ_.
+
+ sandale, _ézé_.
+
+ déchiré, _teredên_.
+
+ cassé, _tegertô_.
+
+ vieux, hors d’usage, _kobodjé_.
+
+ hôte, _eussourdé_.
+
+ à côté, à, sur, _ouda, daa_.
+
+ sur, dessus, en haut, _ngouli_.
+
+ dessous, en bas, _geskeï_.
+
+ As-tu faim ? _entâ agédé o alla_.
+
+ Oh oui, je veux manger du couscous et _ô, tani berander ti boregé,
+ de la viande et boire du lait, îni boregé, ié iargé_.
+
+ Je veux manger du poisson, _tani berander bossô
+ boregé_.
+
+ Les Kreda font leur case avec des _Karra yégé kaouéou
+ nattes, kessédégé_.
+
+ Prends mon cheval et mets-le dans ta _askétango gouôn donoum
+ case, ndereddi_[338].
+
+ Quand tu viendras, j’agirai ainsi, _entâ néroô aïkégé
+ kessergé_.
+
+ Allons boire, _iourro orenta_
+ (_iardergé_).
+
+ Je t’ai donné trois thalers, _gourssa agouzou ninder_.
+
+ Il m’en reste deux, _tchou sagatchéké_.
+
+ Cet homme fait des nattes, _agné dé ragâ gességé_.
+
+ Cet homme veut me tuer, _agné aï braïnté djittigé_.
+
+ Je vais chez cet homme, _tani yegé agné aï darégé_.
+
+ Je n’ai pas de mil, _ngaéla tarédé_.
+
+ Cet homme est dans la case, _agné aï yegé dorô tché_.
+
+ Je rentre dans la case, _yegué derô dofôdrégé_[339].
+
+ Viens avec moi et rentre dans la case, _tanikéé iourro, yegé derô
+ sofô_.
+
+ Il sort de sa case. _agné dé yégédé tchorogé_.
+
+ * * * * *
+
+
+ LA BROUSSE
+
+ * * * * *
+
+
+ pays, _bi, lardo_[340] ;
+
+ lieu, endroit, _koueï_ ;
+
+ cet endroit-ci, _koueï aï, koyaï_ ;
+
+ terre, _tâfo_ ;
+
+ eau, _eyé, ié, ii, i_ ;
+
+ brousse, _lé_ (herbe) ;
+
+ — _ouâna, ouôno_ ;
+
+ fleuve, _fôdi_ ;
+
+ Ouadi (grand), _enderi_ ;
+
+ Ouadi (petit), _koân_ ;
+
+ mare, _barégé_ ;
+
+ source, nayala, _tôet_ ;
+
+ puits, _igé_ ;
+
+ eau natronée, _erôou_ ;
+
+ natron, _âré_ ;
+
+ plein d’eau, _ié tougoumtéré_ ;
+
+ sec, _ntchordo_ ;
+
+ tout autour, _erri, erré_ ;
+
+ devant, _kourri, koui_ ;
+
+ derrière, _saga_ ;
+
+ île, _tchoukou ; koueï erré kourri ié
+ kourridé_ ;
+
+ sable, _anéché_ ;
+
+ argile, boue, _lôou_ ;
+
+ marécage, _lôou montodé_ ;
+
+ roseaux, _aoueï_ ;
+
+ pierres, _eï_ ;
+
+ montagne, _eï_, pl. _eïâ_ ;
+
+ — _eï monto_ ;
+
+ caverne, grotte, _bour, bourrou_ ;
+
+ chemin, _zouleun, zoulôn_ ;
+
+ endroit où l’on campe, _fâgé_ ;
+
+ bât de chameau, _gômbo_ ;
+
+ sel, _kobcha_ ;
+
+ pirogue, _talé, ndalé_ ;
+
+ pirogue en bois, _mâgara_ ;
+
+ pirogue en roseaux, _ndalé aoueïo_ ;
+
+ filet (pour la pêche), _foudou_ ;
+
+ morceau de bois, _akké_ ;
+
+ voyageur, _djelloub_ ;
+
+ comme, _kégé_ ;
+
+ comme cela, _takégé_ ;
+
+ même chose, semblable, _tourouzé, tourzou_ ;
+
+ loin, _dogo_ ;
+
+ près, _édin, édené_ ;
+
+ près de, _édin, édin ké_ ;
+
+ pluie, saison des pluies, _ngêlé_ ;
+ année,
+
+ vent, _aouôn, aoueun_ ;
+
+ nuage, _kedi, kodi_ ;
+
+ pluie, tornade, _ié, i_ (eau) ; _ngêlé_ ;
+
+ tonnerre, éclair, _kendjelé_ ;
+
+ le froid, _kiri_ ;
+
+ J’ai froid — Il fait _kiridé_ ;
+ froid,
+
+ Il fait chaud, _keddé_ ;
+
+ ciel, _saï_ ;
+
+ étoile, _teski, teské_ ;
+
+ lune, mois, _aouri, euouri_[341] ;
+
+ soleil, _ezéï, ézé_ ;
+
+ le soleil n’est pas encore _ezeï tché_ (il y a) ;
+ couché,
+
+ le soleil est couché, _ezeï der, dôou_ ;
+
+ jour, _béné_ ;
+
+ nuit, _dogosso_ ;
+
+ aurore, _belké, fidjeni, loufoïer_[342] ;
+
+ 9 heures du matin, _oualtaha_[343] ;
+
+ midi, _tougoudi_ ;
+
+ je fais la sieste, _tougoudergé_ ;
+
+ 2 à 3 heures du soir, _addour_[344] ;
+
+ 6 heures du soir, _lahar_ ;
+
+ repas du soir, _lessâ_[345] ;
+
+ soir, _toaï_ ;
+
+ coucher du soleil, _magôrfo_[346] ;
+
+ est, _tadji_ ;
+
+ ouest, _toouaïdji_ ;
+
+ nord, _iâla_ ;
+
+ sud, _eunoum_ ;
+
+ poste, _géger_ ;
+
+ mur, _gourou_ ;
+
+ soldats, _askera_[347] ;
+
+ où ? _kondôdou ; kondô tché_ ;
+
+ qui, quel ? _ndja_ ;
+
+ à qui ? _ndjaou_ ;
+
+ ici, _koyaï_ (_koueï aï_) ;
+
+ là, _addou_ ;
+
+ quoi ? _indi_ ;
+
+ qu’est-ce que cela ? _éné aï indi_ ;
+
+ qu’est-ce qu’il fait ? _éné aï indi kességé_ ;
+
+ à cause de, parce que, _djalando, djellando_ ;
+
+ pour cette raison, c’est _éné aï djelando_ ;
+ pour quoi,
+
+ pourquoi ? _indi djalando_ ;
+
+ pourquoi faites-vous _indi djellando éni aï kessedengé_ ;
+ cela ?
+
+ à cause de quoi ? _éné djellando_ — _édé djellando_ ;
+
+ combien ? _indi gouor_ — _indi kora_ ;
+
+ où vas-tu ? _kondôdou ntédégé_ ;
+
+ je ne vais pas loin, _dogo denni_ ;
+
+ je vais loin, _dogo darégé_ ;
+
+ quelle est ta tribu ? _djilénom[348] dja_ ;
+
+ dis-moi ta tribu, _djilénom tofa_ (_fa_) ;
+
+ quel est ton nom ? _kiêrnom ndja_ ;
+
+ qui es-tu ? _entâ ndja_ ;
+
+ je suis Kreda, _tani Karré_ ;
+
+ je suis Noarma, _tani Noéré_.
+
+ Quelle est ta tribu ? Es- _enta djilénom ndja ? Ngalamiyé o alla,
+ tu Ngalamiya, du Mourtcha, Mourtchadé o alla, Dazé o alla_.
+ es-tu Kecherda ?
+
+ A qui est ce fusil ? _ounoufoul aï ndjaou_ ;
+
+ C’est loin comme de _Dagana-Gara kégé dogo_ ;
+ Massakory à El Gara,
+
+ Est-ce que Falé est loin ? _Falé dogo ?_
+
+ D’Aouni à Falé c’est comme _Aounié-Falié, Falé-Koudou takégé_ ;
+ de Falé à Koudou,
+
+ Je vais à Aouni, _tani Aouni darégé_ ;
+
+ Cet homme me demande le _agné aï tani djouodégé zeulon Dagané
+ chemin du Dagana, kondodé tché_ ;
+
+ Ce soir j’irai au Baḥr el _toaï fôdi derégé_ ;
+ Ghazal,
+
+ Je vais prendre femme, _tani adé gouendergé_ ;
+
+ Je veux prendre une femme _tani berander adé kérédôou[349]
+ kreda, gouendregé_ ;
+
+ J’ai vu une biche, _tani oudên doder_ ;
+
+ Je suis très content, _tani monto hananer_ ;
+
+ Je n’ai pas pu aller à _Koussri ranger denni_ ;
+ Fort-Lamy,
+
+ C’est impossible — On ne _aou raké denni_ ;
+ peut pas,
+
+ Il y a beaucoup de boue _lôou monto zoulen da_ ;
+ sur le chemin,
+
+ La mare est pleine de _barégé lôou montodé_ ;
+ boue,
+
+ Quand il a plu, l’herbe _i dôou, lé_ (herbe) _zedo_ (verte)
+ verte a poussé, _gorô_ (_tchorô_) ;
+
+ Il a plu énormément et la _i monto dôou, ié fôdi Fitri agâ_
+ lagune du Fitri a débordé, (dehors) _tchorogé_ ;
+
+ Tu as entendu ce qu’il a _médisenn bazo da_ ;
+ dit ?
+
+ Il parle arabe. Je ne _araga fadégé. Tani hanandredé_ ;
+ comprends pas,
+
+ Il y a beaucoup de gibier _ini monto ouôno tché_ ;
+ dans la brousse,
+
+ Je m’embarque dans la _mâgara derô zodergé_ (je rentre) ;
+ pirogue,
+
+ La mare de Djodol est à _Djodol koan ntchordo, i denni. Igé i
+ sec. Il n’y a de l’eau que di_.
+ dans le puits,
+
+ Le soleil se lève, _ezeï tchorogé_ (sort).
+
+ Oh, qu’il fait chaud ! Je _Keddé ! Ezeï bodo keddé, bi keddé ;
+ vais enlever mon vêtement, algé tregé_ (_derergé, terergé_) ;
+
+ J’ai froid. Je vais mettre _tani kiridé. Algé kouédé mosrogé,
+ mon vêtement et un autre achrên kouédé tindrigé_.
+ pantalon,
+
+ Demain de nombreux _fekké kassogo Daza monto rédégé_ ;
+ Kecherda viendront au
+ marché,
+
+ Ils vendent des vaches _algâ djalando ferâ djoassédegé_ ;
+ afin de pouvoir acheter
+ des pagnes,
+
+ Je comprends ce que tu me _médinoma ngodaï_ (hier) _dogosso_
+ disais hier, (nuit) _hanandregé_ ;
+
+ Tu as frappé ma femme, _adétango ii_ (_idoum_) ;
+
+ Je te tuerai, _tani entaga nidrigé_ ;
+
+ Parle. Qui t’a frappé ? _Fa. Ndjaï gouontcheï ?_
+
+ Dis donc ce que tu as à _médinom fa_ ;
+ dire,
+
+ Donne-moi du lait, _ié tén_ ;
+
+ Il n’y a pas de lait, _ié béï_ ;
+
+ Je suis pauvre. Donne-moi _tani talaca. Ti addi tén adénder
+ un peu de couscous pour ma iender_ (je donne) ;
+ femme,
+
+ Emmène mon cheval au _askétango gouôn. Nabagari déd_
+ Baguirmi et tu le vendras (emmène). _Qourso meurtafôou_
+ cinquante thalers, (cinquante) _djoas_.
+
+ Il est allé chasser dans _agné aï ouôno ini tchédégé_.
+ la brousse,
+
+ L’homme s’est arrêté, _agné tozo tché_ ;
+
+ Pourquoi s’est-il arrêté ? _indi ntozo tché_ ;
+
+ Qu’est-ce que tu fais là ? _indi koueï aï kessengé_ ;
+
+ Je veux pisser, je pisse, _tani kossozombregé_ ;
+
+ Je reste ici, _tani koyaï (kouar) tozo_ ;
+
+ Cet homme s’en va, _agné aï noukoungé_ ;
+
+ Il est resté derrière, _maré saga bozô_ ;
+
+ Tu comprends ce que je te _médinder bazo da_ ;
+ dis ?
+
+ Oui, j’ai compris, _ô douazo_ ;
+
+ Je sais parler un peu le _tani médé Daza addé hanandrégé_ ;
+ gourân,
+
+ Pourquoi as-tu fait cela ? _indi djellando kesseï_.
+
+ Pourquoi vas-tu au _indi djellando kassogo ntédégé_ ;
+ marché ?
+
+ Je vais vendre des gabag, _fédégâ djoassergé_ ;
+
+ Cet homme sait bien manier _agné aï édi bodo anaïengé_ ;
+ la lance,
+
+ Regarde ce cavalier. Il va _aou dé askédé ran. Bodo tchaougé_ ;
+ vite.
+
+ Le chef est vieux, _derdaï bougdi_.
+
+ Il a beaucoup _médé ed dounia[350] bodo anaïengé_ ;
+ d’expérience,
+
+ Il sait tout, _agné aï indina anaïengé_ ;
+
+ Cet homme va chasser dans _agné aï ouono îni tchédégé_ ;
+ la brousse,
+
+ Il en a tué huit, _osso tchédo_ ;
+
+ Un Haddad est allé hier à _azé ngodaï_ (hier) _ouôno dêdo (têdo)
+ la chasse, ini tchidigé_ ;
+
+ Il marcha longtemps et il _bodo dêdo soôn tron kouléda issou_
+ vit une autruche posée sur (était couchée) _tché dôdo_ ;
+ ses œufs,
+
+ Il se dissimula, _djeradên_ (il se dissimula) _kéaï
+ s’approcha doucement et la kéaïdé dêdo_ (alla) _kolô tédeni_[351]
+ tua d’un coup de flèche, (s’approcha) _féré tchoboni_ (frappa)
+ _tchidou_ (tua) ;
+
+ L’autruche tombe, agite _soon dedôou_ (tomba) _djingé_ (il fait)
+ ses ailes et meurt _afiré énédjengé_ (agite). _Adiné
+ bientôt, noussogé_ ;
+
+ Le Haddad alla enlever la _azé sotto aroué soon gouyengé ni dêdo_.
+ dépouille et revint au
+ village,
+
+ Où est mon frère ? _kondôdou dinbirinder_ ;
+
+ A l’Ouadi, _koandou koueï_ ;
+
+ Il est de ce côté-ci du _maré koandou koueï édené_ ;
+ baḥr,
+
+ Il est de l’autre côté du _maré koandou koueï dogo_ ;
+ baḥr,
+
+ Où est ton ami ? _kondo tché saanom_.
+
+ Il est dans la case, il _yégé doro tché niakengé (gnakengé)_.
+ dort,
+
+ A qui est ce couteau ? _djana dé ndjaou_.
+
+ Quel est cet homme ? _agné aï ndja_.
+
+ Quelle femme ? _adédé ndja_.
+
+ Qu’est-ce que tu vends ? _enta endi tchoassengé_.
+
+ Cet homme refuse de venir _agné aï tchédo koueï aï régé_.
+ ici,
+
+ Les pieds enfoncent dans _dégé lôou derô zedegé_.
+ la boue,
+
+ On ne peut pas aller à _aou Koussri raké (rankégé) denni_.
+ Fort-Lamy,
+
+ Cet homme a pris le voleur _agné aï oudé djaentégé djelland
+ parce qu’il s’enfuyait, tchaou_.
+
+ Qu’est-ce que tu es venu _koueï ntêdo entâ endi kessengé_.
+ faire ici ?
+
+ Dis au boy d’aller dans la _boy dou fa ouono tédena_ (il va) _aké
+ brousse chercher du bois gouodji qorté_ (il coupe) _arkouaï
+ pour faire cuire le soento_[352].
+ mouton,
+
+ Allume le feu, _ouni founou_.
+
+ Je mets du bois dans le _aké ouni dorô tindrigé_.
+ feu,
+
+ Écorche ce mouton et mets- _arkoué ina_ (viande) _aché_ (peau)
+ le sur le feu pour le _derna_ (enlève), _ouni soentena_.
+ faire cuire,
+
+ Quand il sera cuit, nous _bâfo_ (cuit) _bedergé_.
+ le mangerons,
+
+ Je suis couché, je dors, _tani disrigé, tani dissigé_.
+
+ Nous voulons nous reposer, _tantâ berander dossergé_.
+
+ Un Kouri ira demain _Kouré tron fekké_ (demain) _têdo grinti
+ chasser l’hippopotame, tchidigé_.
+
+ Il a une grande sagaie au _édi bo edîdidi[353] euzi_ (corde)
+ bois de laquelle est fixée _dorosso_ (longue) _daa_ (sur)
+ une longue corde, _toïonto_.
+
+ Il lance la sagaie quand _grinti dodô edi kossotchengé[354]
+ il voit l’hippopotame et grinti tchobô, grinti fôdi dero zodô_
+ celui-ci plonge sous (il est rentré).
+ l’eau,
+
+ La corde le suivra et _euzi grinti kéé tadégé, grinti nosso
+ quand il sera mort le Kouré ini talé doro gouyentégé_.
+ Kouri mettra la viande
+ dans la barque,
+
+ * * * * *
+
+
+ LE TEMPS
+
+ * * * * *
+
+
+ saison des pluies, année, _ngêlé_ ;
+
+ cette année-ci, _ngélé ai_ ;
+
+ mois, _aouri, euouri_ ;
+
+ jour, _bé, bi_ ;
+
+ aujourd’hui _bêni, bêné_ ;
+
+ demain, _fêkki, fêkké_ ;
+
+ demain matin, _belké_ ;
+
+ après-demain, _sâgadé_ ;
+
+ dans 8 jours, _kâgo_ ;
+
+ hier, _ngodaï_ ;
+
+ avant-hier, _ngarto, ngardo_ ;
+
+ hier dans la nuit, _ngodaï dogosso_ ;
+
+ avant-hier soir, _ngarto toaï_ ;
+
+ il y a cinq jours, _bêné dagassa_ (nuits) _fôou_ ;
+
+ il y a deux jours, _bêné degessa tchou_ ;
+
+ autrefois, il y a longtemps, _ânou, ânoou_ — _géné_ ;
+
+ bientôt (près), _edin, edine, édené_ ;
+
+ maintenant, _no, nou, onno_ ;
+
+ après, ensuite, _nîngéré_ ;
+
+ toujours, _ioum allaou ganna_[355] ;
+
+ jamais, _abada_[356] ;
+
+ avant, _gaddé_ ;
+
+ après, _âskidou_ ;
+
+ dimanche, _ezel lado_[357] ;
+
+ lundi, _ezelé tenima_ ;
+
+ mardi, _ezel talago_ ;
+
+ mercredi, _ezel larafa_ ;
+
+ jeudi, _ezel laïsso_ ;
+
+ vendredi, _ezel eldjoa_ ;
+
+ samedi, _ezel soudou_.
+
+ Demain j’irai voir le campement _fekké tani dêdo né Karraou
+ kreda, randergé_.
+
+ Demain j’irai au Baḥr el Ghazal, _fekké fôdi deregé_.
+
+ Il y a cinq jours que je suis _dagassa fôou tani ouoché_.
+ malade,
+
+ Il y a longtemps que les Dagana _bêni anôou Aroua Dagana
+ ont abandonné le baḥr aux Kreda, zoko_[358] (partirent) _fôdi Karou
+ sôppo_.
+
+ Il y a dix ans, _ngela mordom bozo[359] tché_.
+
+ Il y a dix ans, il n’y avait pas _bêni nguela mordom nessara lardo
+ d’Européens dans le pays, da bekki_.
+
+ Dis-tu la vérité ? _médinom djéré da_.
+
+ Je ne suis pas un menteur, _tani médé ché_.
+
+ Donne-moi encore du lait, _ié tén nintchidou_.
+
+ J’ai soif, _tani gouédé_.
+
+ Ce mois-ci j’ai gagné dix _aouri aï algâ mordom fanger_.
+ pagnes,
+
+ L’année dernière il a tué dix _ngelé kandjendédé agnâ mordom
+ hommes, tchêto_.
+
+ Nous sommes à la fin du mois, _aouri edin_ (bientôt) _tozo_
+ (fini).
+
+ Le mois est fini, _aouri nôssedé_ (est mort).
+
+ Vas-tu au marché aujourd’hui ou _bêni kassogo ntadégé o alla fêkké
+ demain ? ntadégé_.
+
+ J’y suis allé hier et avant-hier _ngodaï dôgosso ngardo dôgosso
+ soir, dêdo_.
+
+ Je comprends ce que tu me disais _médinoma ngodaï dogosso
+ hier, hanandregé_.
+
+ As-tu vu mon chien ? _Kiditango dodomba o alla_.
+
+ Oui, je l’ai vu aujourd’hui, _o bêni kidinom doder_.
+
+ Aujourd’hui il fait froid, _bêni ouôou_.
+
+ Ma femme est morte hier, _adénder ngodaï nosso_.
+
+ Reste longtemps, _ânoou douboussou_.
+
+ Cet homme est resté deux jours _agné dé ni dorô dogessâ (iouâ)
+ dans le village, tchou bozô_.
+
+ Je crois que j’irai bientôt à _aor dorô edin Boullong dérégé_.
+ Boullong,
+
+ Autrefois ils tuaient beaucoup _géné ammâ bodo tchétto_.
+ de gens,
+
+ Cet homme veut que je parte, _agné aï brayengé tani darégé_.
+
+ Depuis combien de jours ? _bêni dogessâ indi kora_.
+
+ Dans combien de jours ? _bêni nintchidou_ (encore)
+ _degessâ indi kora_.
+
+ J’ai vu cette femme il y a cinq _adé degessâ fôou doder_.
+ jours,
+
+ Je m’en irai dans douze jours au _bêni nintchidou degessâ mordom
+ Baḥr el Ghazal, satchié tani fôdi derregé_.
+
+ Reste longtemps dans le village, _yegé dorô anôou douboussou_.
+
+ J’y resterai cinq jours et _tané derô dogossâ fôou
+ ensuite je reviendrai, doubouzergé nîngéré sagaï roregé_.
+
+ * * * * *
+
+
+ LES PLANTES
+
+ * * * * *
+
+
+ arbre, _akké_, pl. _akka_ ;
+
+ arbre vert, _akké zédé_ ;
+
+ arbre mort, _akké ntchordo_ (sec) ;
+
+ feuilles, _kolou akkéou_ ;
+
+ branches, _targaza_ ;
+
+ écorce, _afên_ ;
+
+ épines, _âlé_ ;
+
+ doum, _sôou_ ;
+
+ palmier-doum, _sogodoou, sôoudoou_ ;
+
+ palmier-dattier, _sogodoou timbéou_ ;
+
+ dattes, _timbé_ ;
+
+ dattes du Borkou, _timbé Borkoua_ ;
+
+ bois d’ambadj, _tororo_ ;
+
+ mil, grain, _ngaéla_ ;
+
+ blé, _alkam_[360] ;
+
+ farine, _di_ ;
+
+ son, _aronko_ ;
+
+ maïs, _mâssera_ ;
+
+ champ, lougan, _kôlo_ ;
+
+ coton, _kouentougo_ ;
+
+ melon, pastèque, _eulou_ ;
+
+ arachides, _koldjé, koltchi_ ;
+
+ huile d’arachides, _empé koltchi_ ;
+
+ oignon, _bessel_[361] ;
+
+ ail, _agoulou_ ;
+
+ riz, _ris_[362] ;
+
+ haricots, _gâlo, gâlou_ ;
+
+ savonnier, hadjlidj, _alôou_ ;
+
+ jujubier, nabag, _tchodogo_ ;
+
+ châou, _ouedolou_ ;
+
+ tamarin, ardéb, _madar_ ;
+
+ karno, _kournou_ ;
+
+ makhèt, _môdou_ ;
+
+ kréb, _degêr_ ;
+
+ bêche, _bônou_ ;
+
+ hache, _tar, toar_ ;
+
+ je coupe le mil, _ngaéla korgé_ ;
+
+ je bats le mil, _tani ngaéla torgé_ ;
+
+ vert, _zédé_ ;
+
+ sec, _ntchordo_ ;
+
+ humide, _inneï_ ;
+
+ herbe verte, _lé zédé_ ;
+
+ herbe sèche, _lé ntchordo_ ;
+
+ mûr, _bâfo_ ;
+
+ doux, _tchoussou, tchossô_ ;
+
+ amer, _ôdo, ouodô_.
+
+ Les Kreda mangent beaucoup de doum, _Karra sôou bodo odégé_.
+
+ Quand les Kreda n’ont pas de mil, ils _Karra ngaéla beï sôou
+ mangent du doum, ouodégé_.
+
+ Les chrétiens font de l’huile _koltcha empé guessérégé
+ d’arachides, nessara_.
+
+ Les Kreda aiment beaucoup le bétail, _Aoussâ reuzô bodo
+ braïntégé_.
+
+ Ils aiment aussi avoir beaucoup de _kolo braïntégé ngaéla
+ mil, monto_.
+
+ Ils aiment la viande, _ini braïntegé_.
+
+ Quand le mil ne vient pas chez les _Kouka ngaéla beï tégésso
+ Kouka, les femmes vont dans les koan derô adéa tourtou mêlé
+ ouadis, creusent dans les fourmilières loento_ (creusent) _dégêr
+ et apportent le kreb afin de manger, gouertêdo[363] ouédégé_.
+
+ Les Boulala aiment beaucoup le cochon, _Boulala gôdou bodo dâko
+ (dakétégé)_.
+
+ Je coupe cet arbre afin de faire _tani akké aï korgé
+ manger les feuilles à mes moutons, adenânder kolou akkéou
+ ouôdégé_.
+
+ Je veux manger des dattes, _tani berander timbé
+ bourgé_.
+
+ Cet homme récolte (coupe) son mil, _agné dé ngaéla koregé_.
+
+ * * * * *
+
+
+ NOMS DE NOMBRE
+
+ * * * * *
+
+
+ un, deux, trois, _tron, tchou, agozou_ ;
+
+ quatre, cinq, six, _touzô, fôou, dessé_ ;
+
+ sept, huit, neuf, _toudoussou, osso, issi_ ;
+
+ dix, _merdôm, mordôm_ ;
+
+ onze, _mordôm satrôn_ ;
+
+ douze, _mordôm satchié_ ;
+
+ treize, _mordôm sagozé_ ;
+
+ quatorze, _mordôm satouzé_ ;
+
+ quinze, _mordomé safôou_ — _merdom isafoé_ ;
+
+ seize, _mordom isadessé_ ;
+
+ dix-sept, _mordom isatoudoussié_ ;
+
+ dix-huit, _mordom sossié_ ;
+
+ dix-neuf, _mordom saïssié_ ;
+
+ vingt, _digidom_ ;
+
+ vingt et un, _digidom isatronié_ ;
+
+ vingt-deux, _digidom isatchouié_ ;
+
+ trente, _merta agozou_ ;
+
+ quarante, _merta touzô_ ;
+
+ cinquante, _merta fôou_ ;
+
+ soixante, _mertadessé_ ;
+
+ soixante-dix, _mertatoudoussou_ ;
+
+ quatre-vingts, _merta osso_ ;
+
+ quatre-vingt-dix, _merta issi_ ;
+
+ cent, _kidri_ (pl. _kadra_) ;
+
+ mille, _doubou_.
+
+ J’ai acheté ce cheval pour _aské aï tani gourssa kidrié mertafôou
+ 155 thalers, safôou ior_ (_iober_).
+
+ Combien vends-tu ce _arko aï indigouor tchoassengé fédégé
+ mouton ? Deux gabag, tchou_.
+
+ Donne-moi 24 thalers et 8 _gourssa digidom satozo fédégé osso
+ gabag, tén_.
+
+ J’ai vu 4.852 vaches, _tani ferâ doubou (godou) tozo kadara
+ osso meurtafôou satchou doder_.
+
+ J’ai cinq gabag. Je vais _fédégé fôou taré. Saander iendregé_.
+ les donner à mon ami,
+
+ Combien veux-tu de ce mil, _ngaéla aï fédégâ indikora damo_.
+
+ Il y a dix ans, _ngela mordom bozo tché_.
+
+ J’ai un thaler. Je cherche _tani gours taré. Empé kouendregé_.
+ du beurre,
+
+ Je serais content si le _goursa kadara tchou mertafôou bodo
+ blanc me donnait 250 aornder tchésô nessara djentô_
+ thalers, (donnait).
+
+ * * * * *
+
+
+ JURONS
+
+ * * * * *
+
+
+ Bête morte mauvaise, fils de chien blanc ! _agafro zonteï kidi tchô
+ Correspond à l’arabe : _tis ammek_, mé_ ou _aïanomaou_.
+
+ Qu’une lance te traverse le foie ! _édi mahannom_
+ (_massennom_)
+ _ntchéder_.
+
+ Que la foudre te tue ! _kendjeleï ntchi_
+ (_intchi_).
+
+ Que la variole te tue ! _aré ntchi_.
+
+ Qu’une maladie inconnue te tue ! _bâla hana dendeï
+ ntchi_[364].
+
+ Tu pues. Que Dieu te tue ! _dôdo Allah intchi_.
+
+ * * * * *
+
+
+ CHANSONS KREDA
+
+ * * * * *
+
+
+
+ No 1.
+
+ _Lougoum_ {Lougoum} _tchosô_ {bon} Lougoum est un beau pays.
+
+ _Ferâ_ {vaches} _monto_ {beaucoup} Il y a de nombreux troupeaux de
+ vaches.
+
+ _Askâ_ {chevaux} _monto_ {beaucoup} De nombreux chevaux.
+
+ _Kendjâ_ {captifs} _monto_ De nombreux esclaves.
+ {beaucoup}
+
+ _Ianki_ {bijou} _bô_ {grand, Beaucoup de bijoux.
+ beaucoup}
+
+ _Adenâ_ {moutons} _monto_ De nombreux moutons.
+ {beaucoup}
+
+ _Ené_ {chose} _ti_ {il a} _derdé_ Il y a des choses que ne
+ {sultan} _béï_ {ne pas} possède même pas un sultan.
+
+ _Adâ_ {choses} _ganna_ {toutes} Nous y avions de tout.
+ _tédrou_ {nous avons}
+
+ _Antchalla_ {paradis} _dinôou_ {du C’est le paradis du monde.
+ monde}
+
+ _Bintrou_ {Notre pays} _bidi_ {à Notre pays est supérieur à tous
+ tout} _bél_ {supérieur} les autres.
+
+ _Kallahantrô_ {notre paix} _bô_ Nous y jouissions d’une grande
+ {grande} paix,
+
+ _Dougouli_ {lion} _danni_ {ne pas} Il n’y a pas de lions.
+
+ _Ardi_ {ennemi, ennemis} _askédé_ Il n’y a pas de cavaliers
+ {à cheval} ennemis.
+
+ _Degéssédé_ {ils courent} _danni_ Qui vous poursuivent.
+ {ne pas}
+
+ _Mouloufour_ {hyène} _danni_ {ne Il n’y a pas de hyènes.
+ pas}
+
+ _Koroâ_ {morts} _danni_ {ne pas} Il n’y a pas de nombreuses
+ morts.
+
+ _Kézenné_ {maladies} _danni_ {ne Il n’y a pas de maladies.
+ pas}
+
+ _Fôdi_ {le baḥr} _abbantrô_ {de nos Le baḥr de nos pères,
+ pères}
+
+ _Dézéâ_ {de nos} _ntraou_ {aïeux} De nos aïeux.
+
+ _Moskenter_[365] {nous sommes Nous a appauvris.
+ devenus pauvres}
+
+ _Meskin_ {pauvres} _djênto_ {a Nous a rendus « messakin ».
+ fait, a rendu}
+
+ _Onno_ {maintenant} _tchosô_ {doux} Maintenant le baḥr nous est
+ _iento_ {est devenu} devenu cher.
+
+ _Fôdi_ {baḥr} _dero_ {dans} C’est là que nos mères nous
+ _dossodo_ {elles engendrèrent} mirent au monde.
+
+ _Garter_ {nous avons grandi} Nous y avons grandi.
+
+ _Doro_ {dans} _agnénter_ {nous Nous y sommes devenus des
+ sommes devenus des hommes} hommes.
+
+ _Iala_ {enfants} _fossoder_ {nous Nous y avons créé notre
+ avons fait} famille.
+
+
+ No 2.
+
+ _Béllé_ {Bellé} _aïatango_ {ma mère} _Rachid_ {Rachid} _dôou_ {fille}
+
+ _Rachid_ {Rachid} _Mousaï_[366] {fils de Moussa} _dôou_ {fille}
+
+ _Agné_ {homme} _agnâ_ {hommes} _tchédéga_ {il tue} _dôou_ {fille}
+
+ _Katala_ {Katala} _el khèl_ {el khèl} _dôou_ {fille}
+
+ _Seïta_ {Seïta} _eugou_ {femme sans mari} _mi_ {fils} _Eurous_
+ {Eurous} _kéllâ_ {fier} _mi_ {fils}
+
+ _Mélé_ {Mélé} _zedâ_ {qui fait fantazïa} _mi_ {fils}
+
+ _Kallâ_ {Solitaire, fier} _berender_ {guerrier}
+
+ _Mêlé_ {Mêlé} _djiokouni_ {sagaies} _dégregé_ {brise, casse}
+
+ _Tchénakéné_ {Il balance les bras} _kadja_ {aisselles} _gôoug_ {il
+ écorche}
+
+ _Eurous_ {Eurous} _degaï_ {pille} _édené_ {près}
+
+ _Nôchi_ {peur} _dannami_ {il n’a pas}
+
+ _Mêlé_ {Mélé} _Hilleï_ {fils de Hillé} _degâ_ {pille} _édiné_ {près}
+
+ _Torra_ {Chevaux gras} _kédoummi_ {il possède}
+
+ _Bézé_ {Rien} _dédou_ {il a} _kodjidé_ {fier} _ammi_ {il fait}
+
+ _Euri[367]_ {Nu} _tchenanger_ {il va fièrement}
+
+
+ Ma mere est Béllé, fille de Rachid,
+
+ Fille de Rachid, fils de Mousa,
+
+ Fille de l’homme qui tue les hommes,
+
+ Fille de _Katala el khèl_[368]
+
+ Seïta, fils d’une femme sans mari (_’azaba_), est le fils d’Eurous le
+ fier (_oueld el Gaddali_).
+
+ Fils de Mélé qui marche d’une façon noble.
+
+ Du guerrier solitaire et fier.
+
+ Mélé brise les sagaies.
+
+ Quand il marche en balançant les bras, il s’écorche les aisselles.
+
+ Eurous s’en va piller tout près,
+
+ Car il n’a pas peur.
+
+ Mélé, fils de Hillé, s’en va piller tout près.
+
+ Ses chevaux sont gras.
+
+ Même s’il n’a rien, il fait le fier.
+
+ Même nu, il marche fièrement.
+
+
+ No 3.
+
+ _Agra_ {esclaves} _agafrâ_ {bêtes mortes} _zentâ_ {mauvaises} _kidia_
+ {chiens} _iala_ {enfants}
+
+ _Kouka_ {Kouka} _yongra_ {infidèles} _gouleï_ {pintades} _ntoda_
+ {mangent}
+
+ _Daza_ {Kecherda} _agafrâ_ {bêtes mortes} _zentâ_ {mauvaises} _ala_
+ {ala} _ntoda_ {mangent}
+
+ _Tedâ_ {Tedâ} _agafrâ_ {bêtes mortes} _zentâ_ {mauvaises} _goar_
+ {goar} _ntoda_ {mangent}
+
+ _Ouachila_ {Oulâd Slimân} _iertchentô_ {se sont levés} _bi_ {pays}
+ _sontodo_ {leur}
+
+ _Kinina_ {Touareg} _zaïla_ {région} _iertchentô_ {se sont levés}
+ _Fadalassoudou_ {à Fadalassou}
+
+ _Bagréï_ {Baguirmiens} _Massnia_ {Massnia} _karnak_ {forteresse}
+ _iertchentô_ {se sont levés}
+
+ _Erdo_ {ils sont venus} _farâ_ {vaches} _tantâ_ {nos} _gouïénto_ {ils
+ ont pris}
+
+ _Dédtou_ {Ont emmené} _lôou_ {argile} _dorô_ {dedans} _dintou_ {ils
+ ont mis}
+
+ _Kouga_ {Ouadaïens} _Ouarado_ {de Ouara} _iertchentô_ {se sont levés}
+
+ _Farâ_ {vaches} _tantâ_ {nos} _gouïénto_ {ils ont pris}
+
+ _Eï_ {pierres} _derô_ {dedans} _dintigda_ {ils ont mis}
+
+
+ Esclaves, mauvaises bêtes mortes, fils de chiens.
+
+ Les Kouka infidèles sont des mangeurs de pintades.
+
+ Les Kecherda, ces mauvaises bêtes mortes, mangent l’ala[369].
+
+ Les Teda, ces mauvaises bêtes mortes, mangent le goar[370].
+
+ Les Oulâd Slimân ont quitté leur pays.
+
+ Les Touareg ont quitté leur pays et sont venus à Fadalassou.
+
+ Les Baguirmiens de la forteresse de Massnia ont quitté leur pays.
+
+ Et sont venus prendre nos vaches.
+
+ Ils les ont emmenées dans leur pays marécageux.
+
+ Les Ouadaïens de Ouara ont quitté leur pays,
+
+ Ils ont pris nos vaches
+
+ Et les ont emmenées dans leur pays montagneux.
+
+
+ No 4.
+
+ _Tangodo_ {moi} _aouché_ {Kanembou} _djentô_ {ils ont fait}
+
+ _Maïdenâ[371]_ {Maïdena} _daleï_ {ancêtre} _dogo_ {loin}
+
+ _Aouché_ {Kanembou} _zoko_ {partit} _lologé[372]_ {il fait du bruit}
+
+ _Faïentô_ {Ils avaient campé} _fayagé_ {il campe}
+
+ _Kalanda_ {dépressions, vallées} _meursâda_ {vaches} _madâ_ {rouges}
+
+ _Danké_ {entrée de la vallée} _deredo_ {veaux} _madâ_ {rouges}
+
+ _Gourdjoufo_ {herbe verte, kourdjoufa} _askado_ {chevaux} _madâ_
+ {rouges}
+
+ _Zoukkô_ {repartaient} _ari_ {sauterelles} _kégé_ {comme}
+
+ _Fayentô_ {campaient} _tchono_ {termites} _kégé_ {comme}
+
+ _Lahalaro_ {bagages des femmes} _gouéni_ {chameau}
+
+ _Ankoro_ {étalon} _sassa_ {case} _kégé_ {comme}
+
+ _Ieskoï_ {noir} _abbatango_ {mon père}
+
+ _Agafour_ {cadavre} _tchidô_ {il a tué} _tchofourô_ {oiseaux}
+ _tchengé_ {il donne}
+
+ _Alalkidô_ {viande tuée} _iala_ {enfants} _detchengé_ {apporte}
+
+ _Aouché_ {Kanembou} _middé_ {midd[373]} _mordomé_ {dix} _ché_ {ne pas}
+
+ _Aouché_ {Kanembou} _toïonto_ {ils attachaient} _téga_ {pille}
+ _ouapaga_[374] {blesse} _ché_ {ne pas}
+
+ _Aouché_ {Kanembou} _empé_ {beurre} _gourédé_ {bourma} _gouïenga_ {il
+ prend} _ché_ {ne pas}
+
+ _Ngaéla_ {mil} _koréï_[375] {rouge} _gouïenga_ {il prend} _ché_ {ne
+ pas}
+
+ _Aouché_ {Kanembou} _tchougoula_[376] {trou de voleur} _lodegani_ {il
+ creuse} _ché_ {ne pas}
+
+ _Aouché_ {Kanembou} _arkô_ {mouton} _taï_ {cou} _gréga_[377] {tordre}
+ _ché_ {ne pas}
+
+ _Aouché_ {Kanembou} _bedeni_ {mil mûr} _kachanga_ {paquets} _ché_ {ne
+ pas}
+
+ _Aouché_ {Kanembou} _djoundou_[378] {panier} _lefellôou_[379]
+ {d’argent}
+
+ _Azi_ {corde} _mardjanôou_[380] {en corail}
+
+ _Aouché_ {Kanembou} _Maïdenâ_ {Maïdena} _dalé_ {ancêtre} _dogo_ {loin}
+
+
+ Les gens disent que je suis Kanembou,
+
+ Mon ancêtre est Maïdena.
+
+ Les Kanembou qui partirent avec lui faisaient beaucoup de bruit (le
+ bruit du vent).
+
+ Ils campaient très nombreux.
+
+ Les vallées sont pleines de vaches rouges.
+
+ L’entrée de la vallée est pleine de veaux rouges.
+
+ Le milieu de la vallée, où se trouve l’herbe verte, est pleine de
+ chevaux rouges.
+
+ Ils repartaient nombreux comme les sauterelles.
+
+ Ils laissaient l’herbe des campements mangée, rasée comme par des
+ termites.
+
+ Les bagages des femmes sont aussi grands qu’un chameau.
+
+ Les chevaux sont grands comme des cases.
+
+ Mon père est noir (_azreq_ : noir-gris).
+
+ Les vautours se repaissent des cadavres de ses ennemis.
+
+ Il donne à ses enfants la viande de chasse.
+
+ Je ne mesure pas le mil comme le Kanembou.
+
+ On ne m’attache pas, on ne me dépouille pas et on ne me maltraite pas,
+ comme le Kanembou.
+
+ Je ne vais pas porter du beurre dans les bourmas, comme le Kanembou.
+
+ Je ne porte pas du mil rouge sur ma tête, comme le Kanembou.
+
+ Je ne creuse pas de trou pour aller voler dans les cases, comme le
+ Kanembou.
+
+ Je ne vais pas voler des moutons dans la brousse comme le Kanembou.
+
+ Je ne porte pas des paquets de mil mûr sur ma tête comme le Kanembou.
+
+ Je suis un Kanembou semblable à un panier d’argent,
+
+ A une corde de puits en corail.
+
+ Je suis un Kanembou, fils du fils de Maïdena.
+
+
+NOTE. — Les Dazagada donnent aux Kanembou le nom de _Aoussâ_ (sing :
+_Aouché_).
+
+Cette particularité avait fait dire à Nachtigal que les Haoussa, voisins
+des premiers habitants du Bornou, s’étendaient peut être alors plus vers
+l’Est qu’aujourd’hui, puisque les Dâza désignaient encore un habitant du
+Bornou sous le nom de _Aousé_ (pl. _Aousa_)[381]. De plus, Nachtigal —
+contestant en cela l’opinion de Barth — ne croyait pas les Boulala
+apparentés aux Kanembou : il supposait que ces indigènes avaient habité
+la basse Baṭaḥ avant d’envahir le Kanem.
+
+En se basant sur ces renseignements de Nachtigal, Élisée Reclus a pu
+établir les considérations suivantes, qui semblent bien hasardées : « Le
+mouvement de l’Est à l’Ouest qui s’est produit dans le Kanem s’est
+propagé aussi dans le Bornou. Les Haoussaoua, qui maintenant ont été
+repoussés dans le bassin du Bénué, paraissent avoir vécu sur les bords
+du lac Tzâdé, car les habitants de la contrée sont encore désignés par
+les Dâza sous le nom collectif d’Aoussa, qui n’est justifié que par la
+tradition[382] ».
+
+Les Boulala ne venaient pas de l’Est quand ils ont entamé la lutte pour
+la conquête du Kanem. Ils venaient de la région avoisinant l’embouchure
+du Chari, le Ḥadjer Tious et les îles Karga. C’est là que, forcée de
+quitter le Kanem, s’était réfugiée avec ses gens une branche cadette de
+la famille royale. Ces Kanembou se mélangèrent à des Arabes Hémat et
+furent appelés Boulala ou Bilala, du nom d’un de leurs chefs (Boulal ou
+Bilal). Plus tard, ils s’emparèrent du Kanem. Comme on le voit, le
+mouvement d’émigration vers le Bornou n’a pas du tout été provoqué par
+l’arrivée d’une population venue de l’Est.
+
+D’autre part, ce sont les Kanembou et non les habitants du Bornou qui
+sont désignés par les Dazagada sous le nom de Aoussâ, et il n’est pas du
+tout certain que ce nom donné aux Kanembou démontre que les Haoussa
+aient autrefois habité les bords du Tchad.
+
+Le mot Aoussâ peut en effet s’expliquer. Son singulier est _aouché_ (et
+non _aousé_, comme dit Nachtigal). Or, _aouché_ peut avoir deux
+significations en toubou : _aouché_, peur ; _aou-ché_ (homme — ne pas) :
+qui n’est pas un homme[383].
+
+Le pluriel devrait être régulièrement _aouchâ_. Mais les Toubou passent
+très facilement de la lettre _s_ aux lettres _z_ et _ch_, et
+réciproquement.
+
+Nous allons citer comme exemple le présent du verbe « changer ».
+
+ _tani forozergé_
+
+ _entâ forozengé_
+
+ _segeni forochengé_ (_forochegé_)
+
+ _tantâ forossergé_ (_forostergé_) ;
+
+ _neuntaï forostengé_ ;
+
+ _seguentaï forochentegé_.
+
+De même, de _aouché_, peur, on a fait _aouzergé_, j’ai peur. Enfin, les
+Oulâd Slimân, qui sont souvent appelés Ouassili et Ouassal par les
+autres indigènes, sont désignés sous le nom de Ouachila par les
+Dazagada.
+
+L’accent tonique étant sur la lettre _â_ du pluriel, il n’est donc pas
+étonnant que _aouché_ ait fait au pluriel _aoussâ_.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 279 : Les documents qui sont donnés ici devront être comparés avec
+ceux qu’a réunis Barth (_Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer
+Vokabularien_, LVI-CI) et dans le glossaire, col. 3, p. 2-294 ;
+Reinisch, _Die einheitliche Ursprung der Sprachen der alten Welt_ et
+Gaudefroy-Demombynes, _Documents sur les langues de l’Oubangui-Chari_,
+p. 50-94.]
+
+[Note 280 : On prononce parfois _nd_ et _nt_.]
+
+[Note 281 : Le _g_ est toujours dur.]
+
+[Note 282 : Chanson kreda.]
+
+[Note 283 : Ils commencent parfois leurs phrases par _akôonoo_ (k) et
+_élbéné_ (b), qui correspondent à l’arabe _goul ké_ (je dis comme cela).
+On emploie _akôonoo_, _élbéné_ et _goulké_ afin d’attirer l’attention —
+soit qu’il s’agisse d’une affaire un peu compliquée, soit que l’on parle
+à une personne ne comprenant pas très bien la langue.
+
+Ex. : Je dis que la pluie va tomber — _goulké, el matar idor iga’_.]
+
+[Note 284 : C’est ce qui explique l’emploi simultané des pronoms _entâ_
+et _entaï_ (toi), _segentâ_ et _segentaï_ (ils, eux), etc.]
+
+[Note 285 : Chanson kreda.]
+
+[Note 286 : Correspond à l’arabe _chéïtan fi_.]
+
+[Note 287 : Abréviation de _tédégé_.]
+
+[Note 288 : Correspond au verbe arabe _dar_, _idour_ (دار, يدور).]
+
+[Note 289 : Correspond au verbe arabe _ligi_, _ielga_ (يلقى, لقى).]
+
+[Note 290 : Les verbes _darégé_, je veux, et _deregé_, je vais, sont
+souvent employés l’un pour l’autre.]
+
+[Note 291 : Quand la racine est analogue à celle des deux derniers
+verbes (_bar, der_), on néglige souvent de lui adjoindre le suffixe de
+la première personne du passé.]
+
+[Note 292 : Correspond au verbe arabe _qetel, ieqtel_ (يقتل, قتل).]
+
+[Note 293 : La première personne du singulier et la première personne du
+pluriel sont alors identiques : Je prends, _gouônergé, gouondergé_ ;
+Nous prenons, _gouondergé_. On remédie à cet inconvénient en employant
+le pronom : _tani gouendergé, tantâ gouendergé_. On pourrait aussi
+employer la forme suivante : _tantâ gouendertégé_.]
+
+[Note 294 : Ce mot semble avoir subi l’influence du verbe arabe _sar_,
+aller, marcher, partir.]
+
+[Note 295 : Il est en effet facile de voir que le passé peut souvent
+s’obtenir du présent par la suppression de la terminaison _gé_.]
+
+[Note 296 : _de addi_, « petit, jeune ».]
+
+[Note 297 : Analogue à l’arabe _chèkh_.]
+
+[Note 298 : Ce mot est arabe et est le plus souvent employé.]
+
+[Note 299 : Le mot _digdembé_ est formé par la contraction de _digidom_
+« vingt » et de _bô_ « grand ».]
+
+[Note 300 : _némanga_ est peut-être composé des mots _né_ « campement »
+et _maï_ « chef ». Dans ces conditions, la lettre _n_ serait employée
+par euphonie, et le mot _némanga_ voudrait dire « campement du chef ».]
+
+[Note 301 : _derridé_ est probablement formé par la contraction de
+_daou_ « tête » et de _erri_ « tout autour ».]
+
+[Note 302 : Probablement du touareg. Cf. Ghat : _talak’aï_ [Tifinagh :
+ⵜⵍⵈⵉ] pauvre, sujet ; Ahaggar _talek’k’i_ [Tifinagh : ⵜⵍⵆ] (coll.) les
+pauvres ; _ellouk’_ [Tifinagh : ⵍⵈ] être pauvre.]
+
+[Note 303 : Les mots marqués d’un astérisque sont empruntés à l’arabe.]
+
+[Note 304 : Correspond à l’expression arabe : _bedouggou el kitab_.]
+
+[Note 305 : Ce mot est employé en arabe : _bekorek_, je crie,
+_korrorat_, cris.]
+
+[Note 306 : Le mot _zédé_ veut dire « vert ». Le mot _merré_ sert aussi
+à désigner l’anneau de pied, la chevillère. Beaucoup de femmes indigènes
+portent en effet des anneaux de pied en laiton.]
+
+[Note 307 : _ambâ, ambaï_ est probablement une corruption de _ammâ_, les
+gens.]
+
+[Note 308 : _ba_ pour _da_.]
+
+[Note 309 : Il semble aussi que les premières lettres _t_ (_tané_), _n_
+(_naré_), _s_ (_segeni_) des pronoms personnels, employés comme préfixes
+du verbe, peuvent servir à indiquer le complément : _tani nidrigé_, je
+te tuerai ; _médinom tofa_, dis-moi ce que tu as à dire ; _yégé sofô_,
+rentre dans la case.]
+
+[Note 310 : Le mot _dé_ est d’origine arabe : _er radjel da_, cet
+homme.]
+
+[Note 311 : Analogue à l’expression arabe : _ligitou el ’afia_.]
+
+[Note 312 : _Tché_, dans le sens de : il y a, correspond à l’arabe
+_fi_.]
+
+[Note 313 : A probablement comme origine le mot arabe _zid_.]
+
+[Note 314 : Correspond à l’arabe _ma fi_.]
+
+[Note 315 : De _ouni_, le feu.]
+
+[Note 316 : Le mot _dintchêda_ peut se décomposer ainsi : _endi_ (quoi),
+_tché_ (il y a), _da_ (interrogatif).]
+
+[Note 317 : De : _tougoudi_, midi.]
+
+[Note 318 : _daré_ est une corruption de _danni_.]
+
+[Note 319 : Nous avons déjà vu une modification analogue dans :
+_tozonné_ (_tozo denni_), ce n’est pas fini.]
+
+[Note 320 : Correspond à l’arabe : _el fagih ieqta’ el kalam_.]
+
+[Note 321 : _dakégé_, il aime, il veut.]
+
+[Note 322 : Correspond à l’arabe _behimé_.]
+
+[Note 323 : Les troupeaux ne contiennent généralement que le nombre de
+mâles strictement nécessaire pour la reproduction. Le lait étant la base
+de la nourriture des nomades, les bêtes à lait (chamelles, vaches,
+chèvres) sont de beaucoup les plus nombreuses. D’où l’emploi du pluriel
+féminin pour désigner les troupeaux.]
+
+[Note 324 : Le masculin est indiqué au moyen du mot _anker_ (mâle), le
+féminin au moyen du mot _édî_ (femelle, de _adé_, femme).]
+
+[Note 325 : Le mot _aou_ doit être une corruption de _am_. En kanembou,
+on dit _kam_, un homme (pl. _iam_).]
+
+[Note 326 : On remplace parfois le _da_ interrogatif par _ba_.]
+
+[Note 327 : Le verbe _djandergé, djantergé_, est très employé et a des
+sens assez divers : faire, payer, obtenir, attraper.]
+
+[Note 328 : Ce mot a probablement comme origine le nom de _koursi_, sous
+lequel on désignait les envoyés du sultan du Ouadaï.]
+
+[Note 329 : Analogue au verbe arabe _akel, iakoul_.]
+
+[Note 330 : Le mot _idouro_ a peut-être subi l’influence du verbe arabe
+_dar, idour_, vouloir, chercher. Il est allé pêcher : _mecha idor el
+hout_.]
+
+[Note 331 : _indi_ (quoi) et _na_ (interrogatif). Correspond à l’arabe :
+_chenho chenho ia’rfou_ (ils connaissent tout).]
+
+[Note 332 : Du mot arabe _tadjer_, marchand, commerçant.]
+
+[Note 333 : _bossotergé_, ils se battent, ils se font la guerre.]
+
+[Note 334 : Le mot _droub_ est arabe (ضرب) et signifie : coup, tumeur.
+Le mot _tchorô_ veut dire : il est sorti.]
+
+[Note 335 : De _aouor_, cœur.]
+
+[Note 336 : Correspond à l’arabe _fi gelbi_.]
+
+[Note 337 : Correspond à l’arabe _gelb gaoui_.]
+
+[Note 338 : _derô_ (dedans), _déd_ (place, mets).]
+
+[Note 339 : De _ifé_, dedans, intérieur.]
+
+[Note 340 : Mot arabe : _el ardh_ (الارض), la terre, le pays.]
+
+[Note 341 : Analogue à l’arabe _chahr_ : lune, mois.]
+
+[Note 342 : _fidjeni_ et _loufoïer_ sont des corruptions de l’arabe _el
+fadjir_. Peut-être aussi y a-t-il une relation entre _belké_ et l’arabe
+_bekri_.]
+
+[Note 343 : Arabe : _ed daha, ed douhr, el ’icha_.]
+
+[Note 344 : Ar. الظهر.]
+
+[Note 345 : Ar. العشاء.]
+
+[Note 346 : Ar. المغرب.]
+
+[Note 347 : Ar. عسكر.]
+
+[Note 348 : Ar. جيل.]
+
+[Note 349 : _Karré-dôou_, fille de Kreda.]
+
+[Note 350 : Traduction de l’expression arabe _kelam ed dounia_, langage
+de l’univers, expérience.]
+
+[Note 351 : _tédeni_ est formé de _tédégé_, il va, et de _ni_.]
+
+[Note 352 : Je fais cuire _denergé, dentergé, soentergé_.]
+
+[Note 353 : _édidi_, le bois de la lance, et _di_.]
+
+[Note 354 : _kossonergé, koussounergé_, je lance. C’est pourquoi _kosso_
+exprime l’idée de lancer, de jeter, de verser quelque chose :
+_kossozombregé_, j’urine. Comparer également _énédjengé_, il agite, avec
+_kossodjengé_, il lance.]
+
+[Note 355 : Mot à mot : tous les jours de Dieu. Le mot _ganna_ seul est
+toubou.]
+
+[Note 356 : Ar. ابدا.]
+
+[Note 357 : Les noms des jours sont d’origine arabe.]
+
+[Note 358 : _zokergé, zokkergé_, partir, changer d’emplacement, se
+déplacer.]
+
+[Note 359 : Pour _tozo_, fini.]
+
+[Note 360 : Mot arabe : el gamh القمح.]
+
+[Note 361 : Ar. البصل.]
+
+[Note 362 : Ar. رز.]
+
+[Note 363 : Ce mot est peut-être une contraction de _kouar têdo_ : ici
+viennent.]
+
+[Note 364 : L’expression correcte est : _bâla hana denni entaï intchi_.
+L’expression _hana denni_ signifie : inconnue, que les gens ne
+connaissent pas. Le mot _dendeï_ est la contraction de _denni entaï_.]
+
+[Note 365 : Vient de l’arabe _meskin_, pauvre, malheureux. La traduction
+arabe de ce passage est : _baḥr abbahatna, baḥr djidoudna meskenna_.]
+
+[Note 366 : Cette expression est kanembou. Exemple : _Moustafa Bélleï_,
+Moustafa fils de Béllé ; _Moussa Zaraï_, Moussa fils de Zara.]
+
+[Note 367 : Arabe : _’arian_, nu.]
+
+[Note 368 : Surnom arabe : qui tue les chevaux.]
+
+[Note 369 : Gros fruit comestible donné par un arbre de la brousse.]
+
+[Note 370 : Herbe à chameau contenant quelques graines comestibles.]
+
+[Note 371 : _Maï denâ_ signifie : maître du monde.]
+
+[Note 372 : _loulou_ : cris.]
+
+[Note 373 : Le _midd_, (pl. _moudd_) est un petit panier qui sert de
+mesure. Il peut contenir quelques kilogrammes de mil ou de farine.]
+
+[Note 374 : De _iob_, blesser.]
+
+[Note 375 : _Koreï_, cuivre rouge.]
+
+[Note 376 : Arabe : _tchoukouli_, trou de voleur.]
+
+[Note 377 : _Korgé_ : je casse, je coupe.]
+
+[Note 378 : En arabe, _’èmera_.]
+
+[Note 379 : Arabe الفضة (?).]
+
+[Note 380 : Arabe مرجان.]
+
+[Note 381 : Tome II, page 417.]
+
+[Note 382 : Tome XII.]
+
+[Note 383 : Ces deux explications sont fort plausibles, étant donnée la
+faible estime en laquelle les Dazagada tiennent les Kanembou.]
+
+
+
+
+ LE DIALECTE DES TEDA
+ ET
+ LE DIALECTE DES DAZAGADA
+
+ * * * * *
+
+
+Pour montrer ce que l’on sait, en Europe, de la langue toubou, nous ne
+saurions mieux faire que de reproduire le passage suivant de la brochure
+de M. René Basset sur la région du Tchad.
+
+« Du côté du Nord, le Kanem et le Ouadaï sont en contact avec les
+Touaregs parlant un des dialectes du Sud, encore peu connu et par
+conséquent à étudier, et les Teda ou Tibbou. Nous possédons sur la
+langue de ceux-ci un nombre un peu plus considérable de documents qu’il
+faut néanmoins contrôler, mais pas de texte : le vocabulaire inachevé
+publié par Barth (_Centr. afrik. Vokab._) ; les matériaux utilisés par
+Reinisch dans son ouvrage paradoxal (_Der einheitliche Ursprung der
+Sprachen der alten Welt_) ; la notice grammaticale donnée par Fr. Müller
+(_Grundriss der Sprachwissenchaft_), et les collections recueillies par
+Nachtigal[384]. La connaissance complète de cette langue est d’autant
+plus importante qu’on la tient pour apparentée au Kanouri qui se parle
+dans le Kanem et le Bornou. »
+
+Notre étude du dialecte des Dazagada, faite surtout dans un but
+pratique, ne peut-être qu’une petite contribution à la connaissance
+complète de la langue toubou. Elle a été rédigée sur place, grâce à des
+entretiens suivis avec des Kreda du Baḥr el Ghazal et du Mourtcha.
+
+Nous avons pu consulter en rentrant en France le _Sammlung und
+Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien_ de Barth, ouvrage qui
+contient un vocabulaire teda. Nous avons été légèrement déçu en le
+parcourant et nous avouerons que la comparaison des vocabulaires teda et
+dazagada a paru confirmer ce que nous avait déjà dit M. René Basset :
+qu’il fallait quelque peu se méfier de l’oreille de Barth.
+
+Nous avons montré, d’ailleurs, que l’intonation des Toubou induit
+facilement en erreur l’Européen qui n’a pas l’habitude de leur langue et
+qu’on ne perçoit, au début, qu’une partie de ce que disent ces
+indigènes. Il est donc naturel que l’explorateur allemand, qui a étudié
+trop de langues africaines pour pouvoir les approfondir toutes, ait
+parfois mal entendu certains mots toubou.
+
+Ceci posé, nous allons comparer rapidement les dialectes teda et
+dazagada[385]. Voyons, tout d’abord, ce que rapporte Barth au sujet de
+ses sources de renseignements.
+
+« Pendant notre séjour au Kanem, comme nous fûmes constamment en
+relations pendant cette partie du voyage avec quelques-unes des
+fractions méridionales de la tribu teda — tribu répandue sur des espaces
+immenses et depuis très longtemps établie au Kanem — je mis tout d’abord
+la main à un glossaire de la langue teda. Il est vraiment dommage que je
+n’aie pas eu la force[386] et le temps suffisants pour mieux profiter de
+cette occasion et, en particulier, pour recueillir, de la bouche de ces
+indigènes, plus de phrases et d’histoires, c’est-à-dire la quintessence
+de pareilles études linguistiques. C’est vraiment dommage, car je vis
+par la suite que ce dialecte du Sud présente, du moins dans le
+vocabulaire, des écarts extraordinaires avec le dialecte du Nord, celui
+de mon Gathronien, que je connus plus tard et qui est dans l’ensemble
+beaucoup plus pur que l’autre. Le résultat de cette première
+connaissance de la langue teda fut de voir en somme très clairement que
+cette langue était, quant aux racines, étroitement apparentée à la
+langue kanouri et c’est cette conviction que j’exprimai dans une lettre
+adressée à M. le professeur Richard Lepsius[387]. »
+
+La langue est la même chez les Teda et les Dazagada, quoiqu’il y ait des
+différences très sensibles dans le vocabulaire. Nachtigal, dit
+d’ailleurs, que l’affinité des deux idiomes toubous saute immédiatement
+aux yeux et que, à tous les points de vue, ils se présentent au savant
+comme des dialectes d’une même langue. Il ajoute aussi que certaines
+divergences très nettes dans le vocabulaire font paraître le dazagada
+comme étant le plus jeune et le plus développé.
+
+Le vocabulaire dazagada a subi quelque peu l’influence arabe, mais les
+mots empruntés à cette dernière langue sont surtout ceux que nous
+retrouvons chez toutes les populations musulmanes de cette partie de
+l’Afrique. Il est d’ailleurs fort probable que le dialecte teda parlé à
+Gathron a subi la même influence. Le vocabulaire de Barth contient, en
+effet, quelques mots arabes, que l’explorateur n’a pas pu éliminer parce
+que les termes correspondants n’existaient pas en teda. Barth n’a du
+reste pas signalé tous les mots qui ont cette origine. Citons, entre
+autres :
+
+ De l’arabe
+ ---
+ _djaour-énerik_, je demande conseil, _chaour_, consulter.
+ je conseille,
+
+ _debanerik_, j’abats, je tue, _debaḥ_, égorger.
+
+ _sâga elikidé_, l’année prochaine, _sena el idji_[388],
+ l’année prochaine.
+
+ _kobou lanergé_, je teins la chemise, _loun_, couleur.
+
+Par contre, c’est à tort que Barth assigne une origine arabe à certains
+mots teda. Si le mot _ntom_ (de : vous, votre) ressemble au mot arabe
+_entoum_ (vous), c’est pure coïncidence. Le mot _ntom_ — nous le verrons
+plus loin — s’explique très bien par le mécanisme de la langue toubou,
+et d’ailleurs les Arabes du Tchad ne disent pas _entoum_, mais _entou_.
+
+De même, si le mot _kaserik_ ressemble au mot arabe _kesser_, c’est que
+Barth a mal interprété une phrase teda :
+
+_Tané denna kasserik_, veut dire : je suis désobéissant.
+
+Barth croyant que _kasserik_ est le verbe arabe _kesser_, briser,
+casser, l’analyse ainsi : je brise l’ordre. Or la traduction exacte de
+_Tané denna kassergé_, est : je ne fais rien.
+
+Il peut paraître étonnant que Barth se soit ainsi mépris sur un mot d’un
+usage aussi constant que _denna_ (_denni, denna_ : ne pas). Il donne en
+effet le mot _tanen_ pour rendre la négation. L’explorateur ne semble
+pas s’être rendu compte que le _t_ et le _d_ sont souvent employés l’un
+pour l’autre. D’ailleurs, comme il a parfois mal entendu, il est tout
+naturel qu’il ait aussi mal interprété. Nous relèverons plus loin
+quelques petites erreurs de son vocabulaire.
+
+Certains mots teda et dazagada ne diffèrent que très peu. Ainsi la
+lettre initiale _h_ du teda est souvent remplacée par la lettre _f_ en
+dazagada.
+
+ Teda Dazagada
+
+ --- ---
+
+ _hékké_, demain, _fekké_.
+
+ _lehilla_, argent, _lefêlla_.
+
+ _déhi_, sueur, _défi_.
+
+ _nohaderik_, je dis, _fadrégé_.
+
+La même lettre _h_ du teda peut aussi être remplacée par la lettre _s_
+en dazagada.
+
+ Teda Dazagada
+
+ --- ---
+
+ _hôgodé_, après-demain, _sâgadé_.
+
+ _henoua, hentoua_, son, ses, _seun, sontô_.
+
+La même lettre _k_ du teda est parfois remplacée par la lettre _g_ en
+dazagada[389].
+
+ Teda Dazagada
+
+ --- ---
+
+ _kasoukou_, marché, _kâssogo_.
+
+ _kazergé_, je ris, _gâzergé_.
+
+La même lettre _k_ du teda est parfois aussi remplacée, en dazagada, par
+la lettre _tch_ ou un son analogue.
+
+ Teda Dazagada
+
+ --- ---
+
+ _késou_, bon, _tchésô_.
+
+ _toulkeni_, il lave, il se lave, _toultchingé_.
+
+Enfin, le mot dazagada peut s’obtenir du mot teda par la suppression de
+certaines lettres, le _b_ par exemple[390].
+
+ Teda Dazagada
+
+ --- ---
+
+ _debona_, chant, _dona_.
+
+ _nebraï_, vous, _narâï_.
+
+ _sôbou_, palmier-doum, _sôou_.
+
+ _kobergé_, je coupe, _korgé_.
+
+ _tobergé_, je bats, je casse, _torgé_.
+
+Passons maintenant aux différences qui peuvent exister entre les pronoms
+et les verbes.
+
+Le tableau suivant montre, d’une façon très claire, les relations qui
+existent, en dazagada, entre les pronoms personnels, les pronoms
+possessifs et les suffixes usités pour la conjugaison des verbes.
+
+ Pron. Pron. possessifs Suff. du Suff. du
+ personnels présent passé
+
+ --- --- --- ---
+
+ _tani_ _nder_ _ergé_ _er_
+
+ _entâ, nâré_ _nom_ _engé_ _om_
+
+ _segeni_ _seun_ _gé_ _ô_
+
+ _tantâ_ _tantâou, _tergé_ _ter_
+ ntrâou_
+
+ _nentâ, narâï_ _ntom_ _tengé_ _tom_
+
+ _segentâ_ _sontô_ _tegé_ _tô_
+
+Les suffixes _engé, tengé_ sont des modifications des suffixes _omgé_,
+et _tomgé_, lesquels devraient régulièrement être employés. Cela ressort
+nettement des exemples des verbes négatifs donnés par Barth.
+
+ _nebré boumo-ni_, tu ne manges pas
+
+ _nebraï boutoumou-ni_, vous ne mangez pas
+
+Il suffit, en effet, de supprimer la terminaison négative _ni_
+(correspondant à notre _enné_) pour obtenir la forme régulière, qui
+est :
+
+ _boumgé_, au lieu de _boungé_
+
+ _boutoumgé_, — _boutoungé_
+
+De plus, nous avons vu que, dans la conversation, on supprimait parfois
+la terminaison _gé_ des verbes au présent. Or, dans ces conditions-là,
+on n’a jamais la terminaison _oun_ ou _toun_, mais _oum_ et _toum_.
+
+ Sais-tu monter a cheval ? _entâ hananem migi da_
+
+Cela encore semble donc confirmer ce qui a été dit plus haut.
+
+Il suffit de jeter un coup d’œil sur le tableau des pronoms et des
+suffixes des verbes pour voir que le pluriel s’obtient du singulier par
+l’adjonction de _t_.
+
+Le mot _ntom_ s’explique donc fort bien.
+
+Les pronoms sont à peu près les mêmes en teda et en dazagada.
+
+Pour les verbes, Barth a parfois mal entendu et mal interprété.
+
+Les exemples de verbes négatifs cités par Barth confirment la règle que
+nous avons donnée pour la conjugaison des verbes.
+
+En effet, en supprimant la terminaison négative _n, ni, in_, et en
+ajoutant le _gé_, nous obtenons notre conjugaison.
+
+Ainsi, pour le verbe, _boregé_ (je mange), nous allons mettre en regard
+le présent négatif de Barth et le présent du verbe dazagada.
+
+ Teda Dazagada
+
+ --- ---
+
+ _bouri-n_ _boregé_, je mange
+
+ _boumo-ni_ _boungé_, tu manges
+
+ _kébou-in_ _ouôgé, djôgé_[391], il mange
+
+ _bouteri-n_ _bedergé_, nous mangeons
+
+ _boutoumou-ni_ _bedengé_ vous mangez
+
+ _keboute-n_ _ouôdégé, djôdégé_[391], ils mangent.
+
+Le reste (noms, adjectifs, prépositions, etc.), est à peu près semblable
+dans l’étude de Barth et dans la nôtre.
+
+Nous allons terminer par quelques exemples, pris dans le vocabulaire de
+Barth, afin de montrer qu’il ne faut pas se tenir d’une façon trop
+rigoureuse aux interprétations de l’explorateur. Celui-ci en convient
+lui-même, d’ailleurs, car les mots « auffallend, unsicher » et les
+points d’interrogation reviennent fréquemment sous sa plume.
+
+ Que devons-nous faire ? _inaï indi kissetri_.
+
+Barth n’a pas su reconnaître dans _kessedrégé_ le verbe _kesser_, faire
+— il attribuait à ce mot une origine arabe — et il croit que _kissetri_
+est la 3e personne du singulier.
+
+ Au secours ! _kôrroro denneri_.
+
+Barth croit que _kôrroro_ vient de _kourtergé_, j’apporte. En dazagada,
+_kôrroro donergé_ : je pousse (je chante) des cris.
+
+ Le fruit mûrit, _ounnou bahaougé_.
+
+Barth croit que _ounnou_ est un nom de fruit.
+
+En dazagada, _onno bâfogé_ : maintenant il devient mûr.
+
+ Le fruit est encore vert, _tinni bafeni_.
+
+Barth croit que _baf-e-n-i_ n’est pas une vraie forme teda.
+
+En dazagada, _bafenné_ : il n’est pas mûr[392].
+
+
+Nous aurions bien voulu parcourir les collections de vocabulaires
+recueillis par Nachtigal, car la lecture d’un pareil travail éclaire
+toujours certains points restés obscurs et provoque des remarques
+intéressantes : nous n’avons malheureusement pas pu nous le procurer et
+nous le regrettons fort.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 384 : M. René Basset nous a également signalé le livre de M.
+Gaudefroy-Demombynes : _Documents sur les langues de l’Oubangui-Chari_.
+Ce travail, que l’auteur a bien voulu nous envoyer, contient les
+vocabulaires recueillis par le Dr Decorse dans la région du Tchad. En ce
+qui concerne la langue des Toubou, il donne les indications fournies sur
+le Teda par Reinisch, les renseignements particuliers du Dr Decorse, et
+un vocabulaire gourân recueilli par un interprète militaire et
+communiqué par M. René Basset.]
+
+[Note 385 : Nous allons simplement exposer les quelques remarques que
+nous avons pu faire à ce sujet. Nous renvoyons d’ailleurs bien
+volontiers au chapitre de Nachtigal intitulé _Zusammengehörigkeit der
+beiden Tubu-Dialecte_ (tome II de sa relation, page 196).]
+
+[Note 386 : Barth était à ce moment-là très affaibli par la fièvre.]
+
+[Note 387 : Tome I, Einleitung, X. Nous avons déjà vu que le kanembou-
+kanouri et le toubou sont deux langues de la même famille. Il y a
+également d’étonnantes analogies de vocabulaire entre le toubou et le
+tar lis, ou langue des Lisi (Boulala, Babalia, Kouka, Médogo). Nous en
+parlons par expérience, et la chose nous a d’ailleurs d’autant plus
+frappé que nous ne connaissions que quelques mots tar lis.
+
+ toubou tar lis
+ --- ---
+ bon, _gâlé, ngâlé_, _ngela_ ;
+
+ grand, _bô_, _bô_ ;
+
+ petit, _addi, addé_, _ouâdé_ ;
+
+ viens, _ir, iourrou, ourrou_, _our_ ;
+
+ pirogue, _ndalé, ntalé_, _tâlé_, etc.
+]
+
+[Note 388 : La forme correcte est : _sena el tedji_.]
+
+[Note 389 : Nous avons d’ailleurs déjà vu que, en dazagada, le _k_ et le
+_g_ sont souvent employés l’un pour l’autre.]
+
+[Note 390 : Nous avons déjà vu que les exemples de cette nature sont
+assez fréquents dans le dialecte dazagada lui-même.]
+
+[Note 391 : Suppression du _b_, transformation du _k_ en _dj_ et du _t_
+en _d_.]
+
+[Note 392 : Nous avons déjà vu, par les exemples, qu’on peut très
+facilement former un verbe d’un adjectif. _dôna_, chant, _donergué_, je
+chante ; _loulou_, cris, _loulougé_, il crie.]
+
+
+
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+ * * * * *
+
+ LES LISI
+
+ * * * * *
+
+ I
+
+ LES BOULALA
+
+ * * * * *
+
+ _LE ROYAUME DE GAOGA_
+
+
+Léon l’Africain avait signalé le pays de Gaoga, situé entre le royaume
+du Bornou et celui de Nubie. Par suite de l’analogie qui existait entre
+ce nom et celui de la capitale du Songhaï (Gao, Gaouo, Gogo), on avait
+cru pendant longtemps qu’il s’agissait de ce dernier royaume. Barth
+réfuta cette opinion : « Après un examen sérieux des assertions de Léon,
+dit-il, il est hors de doute pour moi que son Gaoga était le nom de la
+dynastie fondée chez les Kouka par les Boulala — maîtres du littoral du
+Fitri — en même temps que leur capitale, Yaouo (Djaouo) ; car, ainsi que
+nous l’avons vu, cette dynastie avait fondé, au XVIe siècle, un puissant
+royaume au nord-est du Tchad ».
+
+Cette hypothèse de Barth n’est pas acceptable. Nous verrons en effet
+plus loin que les Boulala étaient tout d’abord installés au Kanem, et
+qu’ils furent refoulés dans le Baḥr el Ghazal par les Toundjour. Ceux-ci
+venaient du Ouadaï, d’où ils avaient été chassés par ʿAbd el Kerim ben
+Djamé, qui venait d’y établir sa domination. Plus tard, les Boulala
+quittèrent le Baḥr el Ghazal pour aller faire la conquête du Fitri, où
+régnaient alors les Kouka. Il est donc bien évident que l’établissement
+des Boulala à Yao, la capitale du Fitri, est postérieur à
+l’établissement au Ouadaï de la dynastie de ʿAbd el Kerim ben Djamé.
+
+Or, Barth dit que, d’après la tradition indigène, le royaume des
+Toundjour fut conquis par ʿAbd el Kerim en l’an 1020 de l’hégire (année
+1611 de notre ère). Nachtigal, de son côté, croit que ʿAbd el Kerim a
+régné au Ouadaï de 1635 à 1655. Par conséquent, l’établissement des
+Boulala au Fitri est du XVIIe siècle.
+
+D’autre part, Léon l’Africain fut pris par des corsaires chrétiens et
+amené à Rome en 1517, une centaine d’années environ avant l’invasion du
+Fitri par les Boulala.
+
+Donc en admettant avec Barth que Gaoga est le nom d’une dynastie, il
+n’est pas possible que ce soit celui d’une dynastie boulala installée à
+Yao. Selon nous, le royaume de Gaoga n’est autre que celui du
+Kânem[393], où les Boulala régnaient depuis un siècle environ, au moment
+du voyage de Léon en Afrique. Il importe cependant de discuter les deux
+hypothèses, et c’est pourquoi nous allons essayer de justifier,
+successivement, l’opinion de Barth (royaume de Gaoga ayant son centre à
+Yao) et la nôtre (royaume de Gaoga s’identifiant avec celui du Kanem).
+
+Barth croit que le mot de Gaoga vient du nom de la capitale du Fitri,
+Yao. Voyons comment le fait pourrait s’expliquer.
+
+En _tar lis_ (langue des Kouka, Médogo, Boulala), la terminaison du
+pluriel, _gé_[394], ajoutée à un nom de pays ou de tribu, sert à
+désigner les gens de ce pays ou de cette tribu.
+
+ Kanembou, _Kanembegé_.
+
+ Haddad, _Noégé_.
+
+ Bornouans, _Bornougé_.
+
+ Boulala, _Mâga, Mâgga, Mâggé_.
+
+Par analogie, les habitants de Yao auraient été désignés sous le nom de
+_Yaogé, Yaoga_ — ou _Gaoga_ — et ce nom aurait même été étendu aux
+habitants du Fitri.
+
+Léon l’Africain dit que ce royaume de Gaoga avait environ 500 milles de
+l’Ouest à l’Est, et à peu près autant du Sud au Nord. Les renseignements
+qu’il donne sur le pays sont du reste assez vagues. Il dit que les
+habitants « sont plutôt sans esprit qu’autrement » et que ceux qui
+habitent dans les montagnes « couvrent leurs parties honteuses avec
+quelques peaux ». Ces gens-là étaient pasteurs. La dynastie royale
+descendait d’un ancien esclave, originaire du pays de Gaoga. Celui-ci
+avait assassiné son maître, un riche marchand étranger, et, grâce aux
+ressources qu’il s’était ainsi procurées, avait réussi à établir sa
+domination dans le pays. Le roi qui régnait, à l’époque de Léon, était
+un nommé Homara, bon musulman et en relations avec le Caire.
+
+Il est très difficile, comme on le voit, de préciser la position exacte
+de ce royaume de Gaoga. Mais, si l’on veut admettre, avec Barth, que le
+centre en était la région de Yao, on peut alors donner les explications
+suivantes.
+
+Les premiers habitants connus du Fitri, du Médogo et des régions
+comprises entre Boullong et l’Abou Telfan, appartenaient à la même
+famille. Le pays occupé par eux avait à peu près 150 kilomètres de l’Est
+à l’Ouest, et un peu moins du Nord au Sud. Ces indigènes ont
+actuellement pour descendants : les Abou Semen, au Fitri ; les Médogo ;
+les Kouka un peu partout et plus particulièrement dans la Batah ; les
+Kenga dans la région Boullong-Mattaïa-Aboutiour ; enfin d’autres
+indigènes, très mélangés, qui habitent le pays s’étendant jusqu’à l’Abou
+Telfan. Ils parlent tous deux langues, très proches, tar lis et kenga,
+ou des dialectes intermédiaires qui varient parfois de village en
+village.
+
+Les indigènes de la région comprise entre Boullong et l’Abou Telfan
+habitent au pied des montagnes et sont restés fétichistes. Les Abou
+Semen ont également conservé quelques pratiques païennes. Ils sont tous
+peu intelligents et abusent de la merissé (bière de mil).
+
+La population qui semble avoir été la plus puissante autrefois est celle
+des Kouka, qui régna au Fitri sur les Abou Semen, jusqu’à l’arrivée des
+Boulala. Le sultan des Kouka était en dernier lieu ʿAli Dinâr Gargâ, qui
+devait vraisemblablement régner à Yao, le centre naturel du Fitri.
+
+On pourrait donc supposer que, au temps de Léon, ces Kouka ont été en
+bonnes relations avec leurs frères de l’Est et du Sud et qu’ils ont même
+exercé une espèce de suprématie dans toute cette région. On peut
+d’ailleurs arguer, à l’appui de cette thèse, que la tradition
+baguirmienne signale les Boulala, maîtres du Fitri, comme suzerains des
+Pouls et autres populations habitant la région au nord du Ba Batchikam.
+Car il nous faut dire que le royaume du Baguirmi n’existait pas encore :
+les Kenga qui devaient le fonder habitaient alors la région de Mataïa,
+et Nachtigal croit que le premier chef kenga venu au Baguirmi, Birni
+Bessé, régna de 1522 à 1526. Nous avons déjà montré que les maîtres du
+Fitri ne pouvaient pas alors être des Boulala. Ces indigènes étaient des
+Kouka, qui avaient étendu leur suprématie jusque dans les pays habités
+par des populations d’une autre race que la leur.
+
+L’étendue du pays, qui aurait reconnu l’influence des Kouka, se trouve
+ainsi singulièrement élargie et on pourrait s’expliquer davantage le
+chiffre de 500 milles donné par Léon.
+
+Il nous faut noter également que, d’après la tradition, les Kouka
+étaient déjà musulmans depuis longtemps. Notons encore qu’il y avait au
+Fitri, en même temps que les Kouka et les Abou Semen, les Am Melki (ou
+Ab Melki), dont les descendants habitent encore Kessi et Yao. Ces
+indigènes se prétendent d’origine arabe (tribu Hémat). Ils avaient donné
+leur nom à la lagune, qui s’appelait alors Baḥr Am Melki, ou Baḥr el
+Melik. Or, comme le sultan des Kouka portait le titre de _melik_, ce nom
+de _Am Melki_ (gens du roi) est très curieux. Cela laisserait-il
+supposer que les Kouka et les Am Melki étaient étroitement unis et que
+les sultans kouka étaient d’origine arabe ?... Le cas ne serait pas
+isolé dans l’histoire de toute cette partie de l’Afrique, les rois du
+Bornou et du Ouadaï étant d’origine arabe. Un fakih, très au courant de
+l’histoire du pays, nous affirmait même que les descendants de Ḥassen el
+Kouk, les Kouka, étaient d’origine arabe. Il se trompait, mais il se
+pourrait fort bien qu’il ait existé autrefois des relations très
+étroites entre Kouka et Arabes.
+
+Nous avons indiqué les raisons qui militent en faveur de la thèse de
+Barth. Reste à montrer maintenant celles qui feraient croire que le
+royaume de Gaoga était celui du Kanem.
+
+Notons tout d’abord que ce dernier royaume n’est pas mentionné par Léon
+l’Africain. Il existait pourtant, au moment où ce voyageur visitait
+l’Afrique, c’est-à-dire au début du XVIe siècle. Nous avons vu que les
+Boulala y régnaient depuis une centaine d’années environ : ils avaient
+chassé de ce pays les princes de la branche aînée, qui avaient alors
+fondé le royaume voisin du Bornou. On a donc le droit de s’étonner que
+le Kanem ne soit pas mentionné.
+
+Voyons maintenant quelle est la situation géographique du royaume de
+Gaoga. « L’Afrique, dit Léon, prend son commencement aux branches qui
+proviennent du lac du désert de Gaoga, c’est à savoir devers le midi. »
+Ce lac est apparemment le lac Tchad. « Gaoga, continue Léon, est un
+royaume qui confine avec celui du Borno du côté du Ponant, s’étendant
+devers Levant jusque sur les frontières du royaume de Nubie, qui est sur
+le fleuve du Nil ; de la partie du Midi se termine avec un désert qui se
+joint à un détour que fait le Nil, et devers Tramontane finit aux
+déserts de Serta et bornes d’Égypte. » Ce détour que fait le Nil semble
+être tout simplement le Chari. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce
+sujet, de rappeler ce que dit Léon sur l’origine du Niger : « Le fleuve
+Niger dresse son cours par le milieu de la terre des Noirs, lequel sort
+en un désert appelé Seu ; c’est à savoir, du côté du levant, prenant son
+commencement dans un grand lac, puis vient à se détourner devers ponant,
+jusqu’à ce qu’il se joint avec l’Océan ; et, selon qu’affirment et nous
+donnent à entendre nos cosmographes, le Niger est un bras provenant du
+Nil, lequel, se perdant sous terre, vient surgir en ce lieu-là, formant
+ce lac. Combien que plusieurs soient d’opinion que ce fleuve sort de
+quelques montagnes, et courant vers l’occident, se convertit en un
+lac ».
+
+Il paraît donc possible, au point de vue géographique, d’identifier le
+royaume de Gaoga avec celui du Kanem. Voici maintenant quelques autres
+coïncidences.
+
+Homar, seigneur de Gaoga, était l’ennemi du sultan Abran, qui régnait au
+Bornou. Or, nous savons que les Boulala du Kanem et les Kanouri du
+Bornou furent toujours en lutte.
+
+Après avoir parlé de diverses langues indigènes, Léon remarque que « une
+autre est observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont
+on se sert en Gaoga. » Ce fait semble démolir l’hypothèse de Barth
+relative au royaume du Fitri. Nous avons vu, en effet, que les sultans
+de Yao ne pouvaient pas être des Boulala et que, selon toute apparence,
+ils étaient Kouka. Or, la langue de cette dernière tribu, le tar lis,
+est bien différente de la langue du Bornou, alors que la langue du Kanem
+— ou kanembou — et celle du Bornou — ou kanouri — sont presque
+identiques.
+
+Signalons également que l’histoire de ce captif, originaire de Gaoga,
+qui avait volé la liberté des habitants de ce pays, une centaine
+d’années avant le voyage de Léon, rappelle un peu la conquête du Kanem,
+à peu près vers la même époque, par la tribu des Boulala, originaire du
+Kanem.
+
+Les habitants de Gaoga nous sont représentés comme ayant l’habitude « de
+mener paître les bœufs et brebis ». Cela paraît naturel au Kanem ; cela
+le semble beaucoup moins dans la région de la lagune Fitri.
+
+Les montagnes du pays de Gaoga, dont parle Léon, seraient celles qui se
+trouvent dans la région d’Aouni et de Moïto[395].
+
+Ajoutons encore qu’il n’est point étonnant que la puissance des Boulala,
+maîtres du Kanem, ait pu prendre l’extension indiquée par le voyageur :
+Léon dit que la terre Noire est divisée en quinze royaumes et qu’ils
+« se sont tous quinze soumis à la puissance de trois rois ; c’est à
+savoir de Tombut, lequel en tient et possède la plus grande partie ; du
+roi de Borno, qui en tient le moindre, et l’autre partie est entre les
+mains du royaume de Gaoga. »
+
+Il n’est pas possible que ce qui vient d’être rapporté au sujet de Gaoga
+puisse s’appliquer au pays commandé par le sultan de Yao : il semble, en
+effet, bien difficile que les régions montagneuses, situées à l’est et
+au sud du Fitri, aient pu être soumises par les Kouka.
+
+Notons aussi, en dernier lieu, que les Toubou désignent les Bornouans
+sous le nom de Agâ et les Bornouans du Kanem (ou Dalatoua) sous le nom
+de Kagâ. Ce dernier nom, qui peut parfois être prononcé Gagâ, ressemble
+beaucoup à Gaoga.
+
+C’est pourquoi, en définitive, nous croyons devoir identifier le royaume
+de Gaoga avec celui du Kanem[396].
+
+Barth était persuadé, comme Nachtigal, du reste, que la tribu des
+Boulala était partie du Fitri pour aller faire la conquête du Kanem.
+Selon lui, la puissance des Boulala se serait dès lors étendue sur le
+Kanem et sur les pays à l’est du Tchad : le centre de leur royaume
+aurait été Yao.
+
+Or, nous montrerons que les Boulala ne sont venus au Fitri qu’après
+avoir été chassés du Kanem par les Toundjour. De plus, l’hypothèse d’un
+royaume de Gaoga, fondé par les Kouka, est à rejeter. Il ne reste donc
+plus que la solution indiquée, qui semble être la seule plausible.
+
+Ceci dit, voyons quel fut le rôle joué par les Kouka, au temps où cette
+tribu commandait au Fitri.
+
+Au XVe siècle, les Kouka du Fitri prélevaient un impôt régulier sur les
+Pouls qui habitaient la région nord du Baguirmi actuel. Les diverses
+tribus arabes qui vivaient dans le pays (Assâlé, Khouzam, Êsselâ, Oulâd
+Mousa, Daggageré) étaient parfois aussi obligées de payer un tribut.
+
+Vers la fin du XVe ou le commencement du XVIe siècle, les Kenga, venus
+de l’Est, apparurent dans le pays. Ils nouèrent des relations amicales
+avec les Pouls et les protégèrent contre les Kouka. Il est vrai qu’ils
+exigèrent pour eux le tribut payé autrefois par les Pouls aux sultans du
+Fitri.
+
+La lutte entre Baguirmiens et Kouka fut loin d’être favorable à ces
+derniers. Les chefs Birni Bessé (1522-1536), Loubatko (1536-1548),
+repoussèrent les attaques des Kouka. Mâlo (1548-1568) qui prit le titre
+de _mbang_ et créa les grands dignitaires du Baguirmi, agrandit les
+conquêtes de ses prédécesseurs. Il réussit également à faire payer un
+tribut aux Kouka et aux gens du Médogo. C’est vers cette époque-là,
+d’ailleurs, que le roi du Bornou Idris Amsamé (1571-1603), réunit pour
+un temps le Fitri à son royaume. Ainsi pris entre les Bornouans et les
+Baguirmiens, les Kouka ne pouvaient plus songer, comme par le passé, à
+faire des incursions dans les pays voisins. C’est pourquoi ils se
+montrèrent si durs envers les malheureux Abou Semen.
+
+Le mbang Bourgoumanda (1635-1665) dirigea une expédition vers le Borkou
+et Kawar, en passant par le Médogo, le Fitri et le Baḥr el Ghazal.
+
+C’est probablement vers cette époque-là que les Boulala vinrent
+conquérir le Fitri.
+
+
+ _HISTORIQUE DE LA POPULATION BOULALA_
+
+
+Barth écrivait, dans sa relation, que les Boulala étaient une fraction
+des Kanouri. D’après lui, cette tribu fonda son empire sur le territoire
+des Kouka, une race qui avait eu autrefois une grande puissance,
+lorsqu’elle possédait tout le pays à l’est du Baguirmi jusque loin dans
+l’intérieur du Darfour ; sa principale résidence était dans l’endroit
+appelé Chebina, sur le Chebina ; actuellement, elle est sur le
+territoire de Fitri[397]. Il ajoute plus haut que les Boulala étaient
+conduits par Djêl, surnommé Chékomêmi (d’après sa mère Chékoma)[398].
+
+Natchtigal contesta en partie les allégations de Barth. Il était
+pourtant certain que la tribu des Boulala avait séjourné autrefois au
+Kanem : le fait était rapporté par la tradition et par les chroniques,
+et Nachtigal avait d’ailleurs trouvé trop de traces du passage des
+Boulala dans cette région pour ne pas l’admettre. Mais il ne croyait pas
+que ces indigènes fussent des Kanori. D’après lui, le point de départ
+des Boulala avait été la région de la Batah et du Fitri : ils étaient
+partis de là pour envahir le Kanem et ils avaient forcé les rois de ce
+pays à transporter le siège de leur gouvernement au Bornou ; plus tard,
+ils avaient émigré vers le lac Fitri, en laissant au Kanem quelques-uns
+des leurs (Nguedjim) et quelques Kouka, originaires du Ouadaï et venus
+autrefois avec eux.
+
+Voici, d’ailleurs, ce que pensait Nachtigal de l’origine kanouri
+assignée par Barth aux Boulala : « Cela m’avait toujours paru
+invraisemblable, dit-il, car il n’était pas admissible, si ces gens-là
+avaient si longtemps habité le Kanem et étaient encore si proches du
+Bornou, qu’ils eussent oublié complètement leur langue maternelle, le
+kanouri »[399]. Natchtigal ajoutait, au surplus, que l’opinion de Barth
+avait été « énergiquement combattue » par le sultan boulala Djourab : ce
+dernier disait que les Boulala étaient le produit d’un mélange de Kouka
+et d’Arabes Oulâd Hemed, et ce fait expliquait, d’après lui, pourquoi
+les Boulala connaissaient à la fois la langue kouka et la langue arabe.
+Nachtigal terminait enfin en disant qu’un grand État boulala avait réuni
+à un moment donné « les territoires des Kouka, du Fitri et du Kanem ».
+
+On peut s’étonner qu’un prince instruit comme l’était Djourab, ait pu
+donner de pareils renseignements à Nachtigal. Il n’était cependant pas
+rare de trouver, de son temps, des Boulala qui savaient encore quelques
+mots de kanouri, et la tradition, alors comme maintenant, confirmait ce
+qu’avait déjà dit Barth au sujet de l’origine des Boulala. Il est vrai
+que la population boulala avait été fortement modifiée par des mélanges
+avec les Oulâd Hemed, les Toubou, les Kouka et les Abou Semen.
+L’influence de ces deux dernières populations avait même été
+prépondérante et avait contribué à donner aux Boulala la plupart des
+caractères qu’ils présentent encore actuellement.
+
+L’opinion de Djourab peut donc s’expliquer. Elle a profondément étonné
+cependant le sultan des Boulala et ses fagara lorsqu’ils l’ont connue,
+car, d’après eux, c’est Barth qui a raison : les Boulala sont bien
+d’origine kanouri, ou plutôt, pour être plus précis, d’origine kanembou.
+
+Ce sont des Kanembou qui, après avoir quitté le Kanem, ont vite formé,
+par suite de leur mélange avec des Arabes Hémat, une tribu particulière,
+celle des Boulala. Ils ont ensuite envahi le Kanem et forcé les rois de
+ce pays à fuir au Bornou. Plus tard, après avoir été vaincus et soumis
+par les Bornouans, ceux-là mêmes qu’ils avaient chassé du Kanem, ils
+furent expulsés de ce pays par les Toundjour, venus du Ouadaï. Réfugiés
+au Baḥr el Ghazal, ils le quittèrent pour envahir le Fitri, vainquirent
+les Kouka, se mélangèrent à eux et aux Abou Semen, et perdirent peu à
+peu l’usage du kanembou[400]. Aujourd’hui ils parlent tous le tar lis et
+généralement aussi l’arabe.
+
+Telle est la version conforme non seulement à la tradition boulala, mais
+encore aux traditions kanembou, toundjour et kouka. Elle nous a été
+certifiée par le sultan du Fitri et ses fagara, et elle est confirmée
+d’ailleurs par la généalogie des sultans boulala.
+
+Pour les 18 ou 19 premiers sultans, la généalogie boulala coïncide
+presque entièrement avec la généalogie bornouane de Barth[401]. Nous les
+donnons toutes deux ci-dessous.
+
+ GÉNÉALOGIE BORNOUANE GÉNÉALOGIE BOULALA
+ --- ---
+ 1. Saef fils (supposé) de 20 années de règne 1. Moḥammed Sêf
+ Dhou-Yazan. Allah, appelé
+ aussi Moḥammed
+ el Kebir el
+ Birnaoui.
+
+ 2. Ibrahim (Biram) ben Saef. 16 — 2. Ibrahima.
+
+ 3. Doukou (Dougou) ben 3. Daqoui.
+ Ibrahim.
+
+ 4. Founê ben Dougou. 60 — 4. Fena.
+
+ 5. Aritsô ben Founê. 50 — 5. Araso.
+
+ 6. Katôri ben Aritso. 6. Kader.
+
+ 7. Adyôma (Ayôma) ben 20 — 7. Ouaïma.
+ Katôri.
+
+ 8. Bouloû ben Ayôma. 16 — 8. Bouloua.
+
+ 9. Arki ben Bouloû. 44 — 9. Araki.
+
+ 10. Choû (Hoûa) ben Arki. 4 — 10. Baïsso.
+
+ 11. Selma’a (Selma), ou ʿAbd 4 — 11. ʿAbdoullahi el
+ el Djelil ben Choû. Djelil.
+
+ 12. Houmê (Oumê) ben ʿAbd el 1086-1097 12. Amena.
+ Djelil.
+
+ 13. Doûnama ben Houmê. 1098-1150 13. Ed Denama.
+
+ 14. Bîri ben Doûnama. 1151-1176 14. Bir.
+
+ 15. ʿAbd Allah (Dâla) ben 1177-1193 15. ʿAbdoullahi.
+ Bikorou fils de Diri.
+
+ 16. Selma’a ou ʿAbd el 1194-1220 16. Amena.
+ Djelil ben Bikorou.
+
+ 17. Dounama ou Aḥmed ben 1221-1259 17. Ed Denama.
+ Selma’a, appelé (du nom
+ de sa mère) Dibbalâmi.
+
+ 18. Kadê ou ʿAbd el Kadim 1259-1288
+ ben Dounama (?)
+
+ 19. Bîri (Ibrahim) ben 1288-1306 18. Ibrahim.
+ Dounama.
+
+ 20. Nikâlé (Ibrahim) ben 1307-1326 19. Ali.
+ Biri.
+
+La généalogie boulala, qui nous a été présentée par Ḥassen Abou Sekkin,
+fait remonter ses sultans au roi Sêf, appelé ici Moḥammed Sêf Allah et
+qui porte également par ailleurs le nom de Moḥammed el Kebir el
+Birnaoui. Ce Sêf Allah est le fondateur du birni (forteresse) de
+Ndjimi : d’où son surnom de _El Birnaoui_[402].
+
+On voit que, jusqu’à Ibrahim ben Dounama, les deux généalogies sont
+presque identiques. Après Ibrahim, elles ne concordent plus. La
+généalogie boulala est d’ailleurs, à partir de ce moment-là,
+manifestement incomplète et même inexacte. Elle est incomplète parce
+que, en partant de Ibrahim ben Dounama, les Bornouans comptent encore
+cinquante sultans jusqu’au cheïkh ʿAmer ben el Kanemi, alors que les
+Boulala n’en comptent qu’une vingtaine jusqu’à Djourab, contemporain du
+cheïkh ʿAmer (20 sultans pour une période de près de 600 ans). Elle est
+surtout incomplète parce qu’elle ne contient pas les noms de sultans
+boulala notoires, comme Boulal et ʿAbd el Djelil, et de sultans boulala
+dont le souvenir est resté au Kanem, et dont les chansons kanembou font
+mention (Ḥassen, Derbali, Kalo etc.). Elle est inexacte enfin parce
+qu’elle contient le nom de Idris Ansamé, ce roi du Bornou auquel se
+rapporte la chronique découverte par Barth, qui n’était pas boulala.
+
+Ibrahim ben Denama est porté sur la généalogie boulala comme ayant un
+fils appelé ʿAli. De plus, les Boulala se seraient séparés des maîtres
+du Kanem sous la conduite d’un chef nommé ʿAli Gatel Magabirna[403]. Il
+semble donc que c’est bien Ibrahim ben Denama qui fut le dernier sultan
+commun aux Kanembou et à ceux qui devaient plus tard s’appeler Boulala.
+La séparation aurait eu lieu par conséquent après le règne d’Ibrahim,
+c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle.
+
+Tout ce que nous avons pu savoir, au sujet de cette séparation, c’est
+que, après la mort d’un roi du Kanem, ses trois enfants ne s’accordèrent
+pas. L’aîné resta au Kanem, tandis que les deux autres quittèrent le
+pays avec leurs gens. Ils allèrent se fixer au sud-est du Tchad, tout
+près de la région appelée Karga, dans le pays situé sur la rive droite
+du Chari et où se trouve le Ḥadjer Tious, appelé aussi Ḥadjer el Lamis.
+
+Les Kanembou du cadet devaient former plus tard la tribu des Babalia.
+Ceux du plus jeune(ʿAli Gatel Magabirna) étaient le noyau de la future
+tribu des Boulala. Les gens de ʿAli se mélangèrent à six fractions de la
+tribu arabe des Hémat (dont les Oulad Hemed font partie). C’est pourquoi
+les Boulala parlent généralement tous l’arabe.
+
+Le nom de Boulala (ou Bilala) vient de ce que l’un des successeurs de
+ʿAli s’appelait Boulal (ou Bilal). Boulala, Bilala voulait donc dire
+« gens de Boulal, de Bilal ». Les exemples de ce genre-là sont
+d’ailleurs très nombreux. Citons quelques-unes des tribus dont le nom a
+été formé d’une façon analogue : Kouka, de Ḥassen el Kouk ; Dagana, de
+ʿOthman abou Diguen ; Assâlé, de ʿAli el Êsselé ; Yessiyé, de Isa, etc.
+Mais ce nom de Boulala, qui, d’après Nachtigal, ne comprendrait que les
+habitants du Fitri, est antérieur à l’invasion du Kanem par les Kanembou
+mélangés d’Arabes qui nous occupent, et, à plus forte raison, antérieur
+à leur invasion du Fitri.
+
+Barth avait été surpris de ne pas trouver de singulier au mot _Boulala_.
+Cela tient peut-être à ce que les indigènes disent parfois, _Ana
+Boulala, Ana Kouka, Ana Dagana, Ana Dadjo_, etc., au lieu de _Ana
+Boulalaï, Ana Koukaï, Ana Dagani, Ana Didjaï_, etc. Mais c’est le
+singulier qui est le plus souvent employé, et l’on dit _Boulali, Bilali,
+Boulalaï, Bilalaï_ (et non _Boulaloui_).
+
+Ces Kanembou arabisés, ces Boulala, prirent vite un caractère
+particulier. Ils devinrent célèbres par leur turbulence et leur ardeur
+guerrière, et ne tardèrent pas à attaquer les Kanembou du Kanem. La
+branche aînée, qui régnait à Ndjimi, était d’ailleurs affaiblie par des
+dissensions intestines. Cela permit aux Boulala de prendre une offensive
+victorieuse.
+
+Nous avons déjà vu, à propos du Kanem, les péripéties de cette lutte. Le
+roi Daoud (1377-1386) fut tué, trois de ses successeurs eurent le même
+sort, et le quatrième, ʿOtmân ben Idris (1391-1392), transporta le siège
+du gouvernement au Bornou. Les Boulala poursuivirent même leurs rivaux
+jusque dans ce pays.
+
+Ainsi, moins d’un siècle après leur départ, les Boulala revenaient
+s’installer en maîtres au Kanem. Ils y régnèrent pendant plus d’un
+siècle. La dynastie boulala semble avoir été relativement puissante à ce
+moment-là. Les habitants du Kanem parlent encore avec complaisance du
+grand nombre de _derader_[404] (murs, forteresses) que les Boulala
+avaient construit dans le pays. On en trouve d’ailleurs des ruines à
+Ngossorom (au sud-est de Mondo), à Kélétoa, à Boulkouâ Gorou[405] et à
+Deguerna (au nord-est de Mondo). L’enceinte de cette dernière peut avoir
+plusieurs kilomètres de tour.
+
+Mais les Boulala n’étaient pas très nombreux, ainsi que semble
+l’indiquer ce fragment de chanson kanembou.
+
+ _Abangana Kalo kalégé_
+
+ _Kalo brouboutouga_
+
+ _Tcheragono kourma_
+
+ _Fodo boutâbé_
+
+ _Djidama Lafiaï laér suyé_
+
+ _Laérdjé kouéntoubilé_
+
+ Mon père Kalo, dont la mère est noire,
+
+ Ne veut pas qu’on pousse sans raison les cris d’alarme (de
+ frayeur)[406]
+
+ Sa tribu comprend peu de monde ;
+
+ Il ne veut pas qu’ils meurent ;
+
+ Sa mère est Djidama Lafia, son pantalon est de fer
+
+ Le lacet de son pantalon est comme la braise.
+
+Les Boulala étaient toujours les ennemis du Bornou. Ils envahirent même
+ce pays et attaquèrent le roi ʿAli Douramami (1472-1504). Mais le fils
+de ce dernier, Idris Katakarmâbi, (1504-1526), reprit la lutte séculaire
+contre les Boulala, peu après son avènement au trône, et porta la guerre
+au Kanem. Les Boulala, trop peu nombreux pour résister avec leurs seules
+forces, s’étaient alliés aux Toubou. Idris battit le prince boulala
+Dounama et rentra triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent-vingt-deux
+ans après la défaite et la mort de son ancêtre, le roi Daoud. Le Kanem
+devint alors une province bornouane.
+
+Mais les Boulala n’étaient pas complètement réduits. La lutte reprit
+sous les successeurs d’Idris, Moḥammed ben Idris (1526-1545), ʿAli
+(1545), et Dounama ben Moḥammed (1546-1563). La résistance des Boulala
+fut acharnée. Le héros de cette résistance fut, s’il faut en croire les
+chansons kanembou, le prince boulala Kalo. Dans la seconde moitié du
+XVIe siècle, sous ʿAbdallah ben Dounama, les Boulala, définitivement
+vaincus, firent leur soumission. Ils occupaient, à ce moment-là, la
+région de Mao, Mondo, Ngouri et Dibinentchi.
+
+Cette soumission semble d’ailleurs n’avoir été que passagère. La
+turbulence des Boulala — turbulence dont ils donneront constamment des
+preuves plus tard — les fit se soulever à nouveau contre le Bornou. Le
+roi du Bornou Idris Amsami (1571-1603) avait, en montant sur le trône,
+conclu un traité de paix avec le prince boulala ʿAbd Allah.
+
+Après la mort de ce dernier, son fils Moḥammed ne tarda pas à être
+détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la
+dépendance du Bornou. La guerre éclata, et Idris conduisit cinq
+expéditions contre le Kanem. Les Boulala s’étaient alliés à une partie
+des Toubou. La campagne fut dure, mais Idris réussit finalement à
+soumettre tout le pays. Après lui, la puissance du Bornou alla en
+déclinant et il semble que les Boulala en aient profité pour se rendre
+indépendants et commander de nouveau au Kanem : c’est ce qu’affirment en
+tous cas les Toundjour.
+
+Lorsque les Toundjour, chassés du Ouadaï par ʿAbd el Kerim ben Djamé, se
+réfugièrent au Kanem, ils trouvèrent les Boulala régnant dans le pays
+sur les Kanembou et les Ḥaddâd. Les Toundjour arrivèrent de l’Est dans
+la région de Mondo et la lutte s’engagea immédiatement entre eux et les
+Boulala. Elle fut acharnée. Les Toundjour ont encore conservé l’habitude
+d’appeler _damm Boulala_ (sang des Boulala) une sorte d’argile noirâtre
+qui se trouve dans leur pays, voulant montrer par cette image que le
+sang de leurs ennemis avait jadis coulé abondamment.
+
+Les Boulala, chassés du Kanem, se réfugièrent dans la région de Massoa
+(ou Messaoua), à l’est du Baḥr el Ghazal[407]. Là, ils construisirent un
+grand _dourdour_ (mur), dont les ruines existent encore[408].
+
+Les Boulala paraissent avoir vécu en bons termes avec les Toubou leurs
+anciens alliés du Kanem, qui nomadisaient un peu partout et notamment
+dans les régions avoisinant la partie nord du Baḥr el Ghazal. Des
+mélanges fréquents durent même avoir lieu entre les deux populations :
+nous avons déjà montré que des tribus toubou se disent d’origine
+boulala ; nous verrons également, plus loin, un sultan boulala prendre
+une femme toubou.
+
+Des querelles intestines divisèrent les Boulala et amenèrent
+l’intervention du Baguirmi. Un prétendant boulala, qui se trouvait chez
+les Babalia réussit, grâce à l’appui du mbang du Baguirmi, à conquérir
+le kademoul. Le sultan légitime avait péri dans la lutte ; sa femme,
+d’origine toubou, réussit à prendre la fuite avec son fils. Elle se
+réfugia au Baguirmi et, pour mieux dissimuler l’identité de son enfant —
+qui était un rival toujours possible et dont la vie, par cela même,
+pouvait être menacée — elle le déguisa en petite fille : elle lui laissa
+croître les cheveux, lui mit le kamfous, des perles autour des reins, de
+telle sorte que personne ne pouvait reconnaître dans cette enfant le
+fils de l’ancien sultan boulala.
+
+Mais, pendant que Djili Esa Toubou était ainsi caché au Baguirmi, toutes
+sortes de malheurs s’abattaient sur les Boulala : la maladie les
+décimait, la tribu ne réussissait plus dans ses expéditions de guerre,
+les lances se brisaient d’elles-mêmes dans les mains des guerriers, etc.
+Les fagara, interrogés, déclarèrent que cet état de choses durerait tant
+que les Boulala n’auraient pas remis le sultan légitime à la tête de sa
+tribu, que celui-ci existait quelque part au Baguirmi et qu’il fallait
+aller l’y chercher. Des Boulala furent alors envoyés à la recherche de
+Djili Esa Toubo : ils découvrirent la supercherie de sa mère et en
+rapportèrent l’heureuse nouvelle à Massoa. Une députation alla aussitôt
+chercher Djili : on lui coupa les cheveux, il fut circoncis et il devint
+le chef des Boulala. Djili fut un chef très entreprenant. C’est lui qui
+devait mener les Boulala à la conquête du Fitri. Barth le désigne sous
+le nom de Djil Chikomémi, ce qui veut dire Djil, fils de Chikomé. Mais
+les Boulala ne se servent que du nom de la mère et l’appellent Djili Esa
+Toubo.
+
+La région sablonneuse de Massoa, fertile surtout en palmiers-doum et
+hadjlidj, faisait vivre assez misérablement la tribu. De plus, pendant
+la plus grande partie de l’année, on était obligé d’avoir recours à
+l’eau de puits. Tout cela ne rendait pas le pays bien attrayant pour une
+population sédentaire comme les Boulala. Aussi, lorsque les habitants du
+Fitri, les Abou Semen (ou Am Semen), d’origine kenga, vinrent proposer à
+Djili de faire la conquête de leur pays et de les débarrasser des Kouka,
+le chef des Boulala accepta-t-il aussitôt.
+
+La lagune Fitri, alors bien plus étendue qu’aujourd’hui, était peuplée
+d’hippopotames et de caïmans, et le poisson y était abondant. Le pays
+était, sauf toutefois pendant l’hivernage, peuplé de gibier de toute
+sorte : éléphants, buffles, girafes, antilopes, etc. De plus,
+l’abondance de l’eau rendait la terre très fertile. Entre ce pays et la
+région sablonneuse et sèche de Massoa, les Boulala ne devaient pas
+hésiter.
+
+Le Fitri avait d’abord vu camper sur ses bords les Pouls, partis depuis
+vers le Sud-Ouest. Il avait été ensuite occupé par des gens d’origine
+kenga, venus des montagnes du Sud. Ceux-ci, qui habitaient des villages
+autour de la lagune, furent soumis par les Kouka, population arrivée de
+l’Est. Les Kouka, devenus ainsi les maîtres du pays, se montraient
+particulièrement durs à l’égard des vaincus.
+
+Un jour, deux Boulala de Massoa vinrent enlever deux femmes au Fitri, à
+Modomo. L’habitant de Modomo ainsi lésé, un Am Semenaï, suivit la trace
+des ravisseurs et alla demander justice à Djili Esa Toubo. Celui-ci lui
+fit rendre ses femmes et la réputation de justice et de bienveillance du
+chef boulala se répandit chez les Am Semen. Sur ces entrefaites une
+troupe de 79 cavaliers dadjo (fraction Tenilia), originaires du Sila et
+du Moubi, vint camper dans les environs de Koudou et de Marasouba (Gos
+Souar). Ces gens-là cherchaient, paraît-il, un pays qui leur convînt,
+afin de pouvoir s’y installer.
+
+Les Am Semen allèrent alors les trouver et leur proposèrent de chasser
+les Kouka, avec l’aide des Boulala. Les Dadjo acceptèrent et on décida
+de dépêcher Délékaroua (pour les Am Semen) et Nebdounia (pour les Dadjo)
+auprès de Djili Esa Toubo. Délékaroua prit avec lui du mil, de l’herbe
+verte, du settèb (plante aquatique dont la tige est comestible) du
+djadjélma (fruits de l’herminiera) et du poisson. Les deux envoyés
+allèrent trouver Djili à Massoa, et Délékaroua fit une description
+magnifique du Fitri au sultan. Il dit que la lagune avait de l’eau toute
+l’année et que les habitants n’étaient point obligés de creuser des
+puits, qu’il y avait constamment de l’herbe verte pour les chevaux, que
+le pays donnait plusieurs récoltes de mil par an, qu’on trouvait dans la
+lagune des plantes comestibles et du poisson, que le gibier était
+abondant, etc. ; et il montra ce qu’il avait apporté. Délékaroua conclut
+en proposant au sultan boulala de chasser les Kouka et de régner à leur
+place sur le riche pays qu’était le Fitri. Djili accepta. Les Boulala de
+Massoa, d’El Lihan se rassemblèrent, et il semble même qu’il fût fait
+appel à des Babalia des bords du Tchad. Djili envahit alors le Fitri.
+
+La lutte fut acharnée entre les Boulala et les Kouka. Les premiers ne
+remportaient aucun avantage décisif et la lutte semblait devoir
+s’éterniser. Les Boulala, pour arriver à leurs fins, eurent alors
+recours à la ruse. Ils feignirent de douter du courage des Kouka et
+proposèrent à ces derniers un combat décisif : les deux troupes ne
+monteraient que de jeunes chevaux, de telle sorte que, les lâches ne
+pouvant plus s’enfuir aussi facilement, le parti vaincu n’aurait plus
+qu’à céder définitivement la place. Les Kouka, voulant montrer qu’une
+pareille rencontre ne leur faisait point peur, acceptèrent la
+proposition.
+
+Les Boulala montèrent des chevaux adultes, auxquels ils avaient
+préalablement coupé la crinière et tondu la queue. Ils donnèrent ainsi
+le change à leurs ennemis qui, eux, ne montèrent que de jeunes chevaux.
+Le combat s’engagea. Bientôt les jeunes chevaux des Kouka, accablés par
+la fatigue, la chaleur et la soif, n’obéirent plus à la main de leurs
+cavaliers. Les Boulala, montés sur des chevaux vigoureux, eurent alors
+facilement raison de leurs adversaires.
+
+Les Kouka, vaincus, quittèrent en grande partie le Fitri et se
+dispersèrent de tous les côtés. Ils se réfugièrent dans la vallée de la
+Batah (jusqu’à Birket-Fatmé), au Médogo, du côté du Sud (Bouloulou,
+Delbini, Bayo, etc.), du côté de l’Ouest (Guemra et surtout région
+montagneuse d’Aouni) et même au Kanem (Goudjer).
+
+Les Kouka qui restèrent au Fitri et les Am Semen se trouvèrent dès lors
+sous la domination des Boulala. Ces derniers parlaient le kanembou et
+l’arabe. Mais ils se mélangèrent à la population du Fitri, dont ils
+prirent les habitudes et la langue (_tar lis_), et ils perdirent peu à
+peu l’usage du kanembou. La génération du père du sultan actuel fut la
+dernière qui eut encore quelques notions de kanembou.
+
+Les Boulala vécurent dès lors à proximité du Baguirmi. La formation de
+cet État, comme nous le verrons plus loin, remontait à environ un
+siècle. Le chef qui avait, le premier, pris le titre de mbang était
+ʿAbdallah. Barth et Nachtigal ne sont pas d’accord sur la date de son
+règne : le premier croit qu’ʿAbdallah régna de 1620 à 1630 et le second
+indique de 1568 à 1608. Nous avons déjà montré que ce n’étaient point
+les Boulala qui, avant l’arrivée des Kenga dans le pays, prélevaient un
+impôt sur les Pouls habitant au nord du Baḥr er Rigueïg. Les
+prédécesseurs de ʿAbdallah — Birni Bessé, Loubatko, Malo — n’eurent donc
+pas à les combattre et à les rejeter sur le Fitri. Les indigènes contre
+lesquels durent lutter ces princes baguirmiens étaient des Kouka.
+L’erreur s’explique par ce fait que les Boulala sont depuis très
+longtemps les maîtres du Fitri (_siyâd Fitri_). On a ainsi pu être amené
+à croire que les habitants du Fitri, ennemis des premiers sultans
+Baguirmiens, étaient des Boulala. Cela se comprend d’autant mieux,
+d’ailleurs, que les sultans boulala de Yao furent souvent en état
+d’hostilité avec le Baguirmi.
+
+Il est impossible de dire exactement à quelle époque les Boulala vinrent
+s’installer au Fitri. Nous savons simplement qu’ils furent chassés du
+Kanem par les Toundjour, peu de temps après l’avènement de ʿAbd el Kerim
+au Ouadaï (en 1635, date de Nachtigal). Mais nous ne savons pas combien
+de temps ils restèrent à Messaoua. Nous avons vu cependant, à propos de
+Djili Esa Toubo, qu’il se produisit une intervention des Baguirmiens
+dans les affaires des Boulala. Comme, d’autre part, le premier mbang qui
+ait fait son apparition au Baḥr el Ghazal est Bourgoumanda (1635-1665),
+c’est donc vers cette époque que les Boulala seraient venus au Fitri.
+Nous savons d’ailleurs que Bourgoumanda avait donné sa sœur en mariage
+au chef des Boulala, et il ne serait pas étonnant que ce chef fût Djili
+Esa Toubo, qui avait été élevé au Baguirmi et qui, venant s’installer à
+côté de Bourgoumanda, avait tout intérêt à se concilier l’appui de ce
+puissant prince. De plus, Djili appartenait à la famille royale du
+Bornou et, à ce titre, devait jouir d’un certain prestige aux yeux de
+Bourgoumanda.
+
+Quant à l’attaque des Ouadaïens contre le Fitri, elle a dû avoir lieu à
+l’instigation des Kouka réfugiés dans la vallée de la Batah : il semble
+tout naturel que ceux-ci aient appelé à leur secours le souverain du
+Ouadaï, pour tâcher de reprendre le Fitri aux Boulala. Lors de cette
+attaque, la sœur de Bourgoumanda, Zâra, tomba entre les mains des
+Ouadaïens. Cela amena l’intervention du mbang, qui battit les bandes
+ouadaïennes à Rabbana, à l’ouest de lagune, et délivra la prisonnière.
+
+Mais ces bonnes relations entre Baguirmiens et Boulala ne durèrent
+point. Les sultans du Baguirmi aimaient la guerre et le pillage, et les
+habitants du Fitri et du Médogo ne devaient pas être épargnés. De plus,
+les Boulala profitaient des luttes intestines qui éclataient assez
+souvent au Baguirmi, pour faire des razzias dans la région nord du pays.
+Cela leur valait d’ailleurs de terribles ripostes de la part des
+Baguirmiens. C’est ainsi que, sous le mbang Hadji, ou Moḥammed el Amin
+(1751-1785), les Boulala furent atrocement persécutés par le fatcha
+Kano. Ils étaient tellement traqués par ce dernier qu’ils ne se
+sentaient jamais en sûreté : leurs chevaux étaient constamment bridés et
+sellés, même la nuit, et, à la moindre alerte, les Boulala fuyaient au
+grand galop l’approche des Baguirmiens.
+
+Sous le règne de ʿAbd er Raḥman Gaouranga (1785-1806), le Fitri fut
+encore attaqué par une armée baguirmienne, ayant à sa tête le fatcha
+Araouéli, le mbarma, l’alifa de Moïto et le ngarmané. Le sultan boulala,
+Djourab el Kebir, qui avait succédé à son père Moḥammed Morcho, fut
+battu et tué à Kabara. Les vainqueurs firent un riche butin et
+rentrèrent ensuite au Baguirmi. Djourab el Kebir fut remplacé par son
+oncle Abou Sekkin, frère de Moḥammed Morcho. Après la défaite de Kabara,
+Abou Sekkin s’était enfui à Djeziré, sur la Batah. Il revint au Fitri,
+après le départ du gros de l’armée baguirmienne, réussit à battre une
+troupe ennemie à Takétté, et délivra le pays.
+
+Les Ouadaïens, qui avaient déjà fait autrefois leur apparition dans ces
+contrées, revinrent sous le règne de ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815).
+Ce sultan envahit le Baguirmi, s’empara de Massnia et fit un grand
+massacre des habitants, dans lequel périt le mbang Gaouranga. Il
+recueillit un butin considérable et, avant de quitter le pays, il
+installa comme souverain un fils de Gaouranga, Ngarba Bira. Mais, après
+son départ, le fatcha Araouéli battit le mbang, qui fut pris et tué, et
+il le remplaça par son frère Bourgoumanda. Les Ouadaïens intervinrent
+encore pour installer au Baguirmi le ngaré Daba, un autre fils de
+Gaouranga, qui s’était réfugié au Ouadaï. Mais ils ne purent atteindre
+leur but. La lutte ayant éclaté entre Bourgoumanda et son fatcha
+Araouéli, le mbang fut finalement obligé de se jeter dans les bras de
+Saboun. Celui-ci lui fournit des troupes, sous condition toutefois que
+Bourgoumanda s’engagerait à payer dorénavant un tribut régulier.
+Araouéli fut alors battu et fait prisonnier, et le Baguirmi devint un
+état vassal du Ouadaï.
+
+Le Fitri reconnaissait également la suzeraineté du Ouadaï. Le sultan
+boulala allait recevoir l’investiture à Abéché et payait un tribut
+annuel. L’aide des Ouadaïens fut souvent réclamée par des princes
+boulala aspirant au kademoul, et cette intervention étrangère fut un
+élément de trouble de plus dans le foyer de divisions et de discordes
+qu’était le Fitri.
+
+La situation des sultans boulala s’était profondément modifiée vis-à-vis
+du Baguirmi. Ils pouvaient maintenant recourir aux Ouadaïens pour
+résister aux attaques de leur puissant voisin. Leurs doléances étaient
+d’ailleurs toujours bien accueillies à la cour d’Abéché, où l’on
+n’aimait guère les Baguirmiens. Aussi Boulala et Baguirmiens étaient-ils
+constamment en lutte. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri
+et obligeaient les sultans boulala à abandonner Yao pour un temps.
+D’autre part, les Boulala allaient piller les régions reconnaissant
+l’autorité du Baguirmi, Debaba, Tania, Moïto, Aouni, etc., et parfois
+même poussaient leurs razzias jusque dans le Baguirmi proprement dit.
+
+La situation était à peu près la même avec les autres voisins du Fitri.
+Les Boulala vivaient en désaccord avec les Médogo et ils étaient dans un
+état permanent d’hostilité avec les Gourân (Kreda et Kecherda).
+
+Le sultan boulala Abou Sekkin avait donné une de ses filles en mariage à
+son neveu Dogo, un fils de Moḥammed Morcho. L’aguid el baḥr Atoga, étant
+de passage au Fitri, manifesta à Abou Sekkin le désir d’épouser une
+princesse boulala. Il voulait, par cette alliance, rehausser sa
+situation et se ménager un appui chez les Boulala. Abou Sekkin ayant
+proposé la fille de Moḥammed Morcho, Dogo refusa de laisser sa sœur se
+marier avec Atoga. Le sultan, très froissé, prit alors sa fille, qui
+était la femme de Dogo, et la donna à l’aguid el baḥr. Il est vrai qu’il
+proposa à Dogo de lui donner en mariage sa seconde fille, qui était
+alors très jeune : mais Dogo refusa et les rapports furent dès lors très
+tendus entre le sultan et son neveu. Lors de la mort d’un fils d’Abou
+Sekkin, Dogo vint avec ses gens organiser un grand tam-tam de
+réjouissance sur le rocher de Yao. Le sultan, furieux, fit tuer le
+musicien.
+
+Dogo quitta alors le Fitri avec ses gens et se réfugia au Médogo. Il
+alla ensuite au Ouadaï proposer à l’aguid el Djaadné Masoud de venir au
+Fitri attaquer Abou Sekkin. L’aguid refusa et Dogo, retournant au Fitri,
+se fit battre par Abou Sekkin près de Kabara et mourut à Kéfri. Ses gens
+s’enfuirent au Ouadaï, où le frère de Dogo, Mousa, décida enfin l’aguid
+el Djaadné à intervenir en sa faveur. Abou Sekkin fut alors battu à
+Déléb et se réfugia au Kanem, où il resta sept ans. Au bout de ce temps-
+là, il revint au Fitri et battit Mousa à Toumsa. Ce dernier s’enfuit au
+Ouadaï et alla demander aide et secours à Saboun, qui ne voulut pas
+intervenir au Fitri et laissa Abou Sekkin régner sur ce pays. Ce dernier
+vécut donc paisiblement à Yao, où il mourut vers 1821.
+
+Son fils Djourab lui succéda. Mais, à ce moment-là, le sultan du Ouadaï,
+Yousof Kharifeïn (1815-1830), qui était en lutte avec Bourgoumanda,
+intervint au Fitri. A l’approche des Ouadaïens, Djourab et son frère
+ʿAbdoullahi s’enfuirent au Kanem et Mousa redevint alors le sultan des
+Boulala (1824). Il ne régna d’ailleurs qu’une année. Djourab revint,
+après le départ des Ouadaïens, et Mousa fut battu et tué à Melmé.
+Djourab resta un an sultan du Fitri (1825-1826). Il voulut résister
+lorsque les Ouadaïens revinrent, amenés par Nguerbaï, un frère de Mousa.
+Mais il fut battu et dut s’enfuir au Yéssiyé. Il passa de là au
+Baguirmi, puis au Bornou et au Kanem. Son frère ʿAbdoullahi, blessé,
+s’était sauvé dans la lagune ; il réussit à s’échapper et à gagner le
+Médogo.
+
+Rentré à Yao, Nguerbaï prescrivit le massacre de soixante-dix Boulala,
+partisans de Djourab. Il ordonna de couper les parties sexuelles de ces
+malheureux et de les leur placer dans la bouche.
+
+Un page (_touèr_) du sultan Chérif, Fataha el Djelil, grand ami de
+ʿAbdoullahi, prit ce dernier au Médogo et l’emmena à Abéché. Une sœur de
+ʿAbdoullahi donna cinquante pagnes à celui-ci, pour lui permettre
+d’offrir au sultan un « salam » convenable. ʿAbdoullahi put donc habiter
+Abéché, où il resta 15 ans. Nguerbaï, le sultan du Fitri, étant devenu
+aveugle, son fils Maḥmoud alla à Abéché demander l’investiture. Mais
+Chérif tenait à remplacer Nguerbaï par ʿAbdoullahi, qu’il connaissait
+depuis longtemps. Il voulait s’attacher ainsi la famille de Djourab, que
+Kharifèïn avait malmenée, et s’attirer les sympathies des Boulala, qui
+avaient eu fort à souffrir des vengeances de Nguerbaï. Mais ʿAbdoullahi
+ne voulut point accepter le kademoul. Mandé à plusieurs reprises par le
+sultan, il refusa constamment. Chérif eut beau insister, ʿAbdoullahi
+tint bon : il dit que son frère Djourab qu’il aimait beaucoup, avait
+déjà été sultan des Boulala, qu’il appartenait par conséquent à ce
+dernier de reprendre le kademoul, et que lui, ʿAbdoullahi, ne pourrait
+devenir le chef des Boulala qu’après la mort de Djourab. Chérif se
+rendit à ses raisons et le pria d’amener son frère à Abéché. ʿAdoullahi
+partit pour Boullong, dont le chef lui donna un cheval : il gagna le
+Bornou et rejoignit enfin Djourab au Kanem. Ce dernier reçut
+l’investiture de Chérif et régna au Fitri de 1841 à 1879. Maḥmoud et les
+descendants de Moḥammed Morcho, ainsi déçus dans leurs espérances, se
+réfugièrent au Ouadaï avec leurs partisans. Ces Boulala forment encore
+actuellement le grand village de Djurdjura, entre la Batah et les
+montagnes du Médogo, et sont toujours les ennemis de leurs compatriotes
+du Fitri.
+
+Le sultan Djourab avait déjà dépassé la trentaine, lorsqu’il revint au
+Kanem pour prendre le commandement des Boulala. Homme intelligent et
+instruit par l’expérience, il gouverna le Fitri avec beaucoup de bon
+sens. Esprit cultivé, il a laissé parmi les Boulala une réputation de
+savant (عالم _ʿâlem_). Il était l’ami du cheïkh ʿOmar, qu’il avait connu
+pendant son exil au Bornou. Le sultan ʿAli, qui régna au Ouadaï à partir
+de 1858, le tenait également en très haute estime.
+
+Les Boulala vivaient en désaccord avec leurs voisins du Baguirmi : les
+deux populations échangeaient les coups de main et les pillages. Les
+Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri, où ils venaient enlever
+des troupeaux et faire des captifs. Les Boulala, de leur côté,
+ripostaient en pénétrant dans le Baguirmi : ainsi l’aguid Doud, qui
+commandait la cavalerie de Djourab, alla piller la région de Djogodé et
+razzia Baloo ; un parti de Boulala poussa même jusqu’à Massnia. Comme le
+Fitri dépendait directement du Ouadaï, cet état de choses devait
+forcément avoir une répercussion fâcheuse sur les relations déjà peu
+amicales que le sultan ʿAli entretenait avec le mbang Abou Sekkin. Ce
+dernier avait d’ailleurs multiplié les insolences et les provocations
+envers son suzerain d’Abéché. Une attaque dirigée contre le Fitri par le
+fatcha, qui gouvernait alors la région de Moïto, fit éclater la guerre
+entre le Ouadaï et le Baguirmi en 1870-1871. Le fatcha pénétra au Fitri
+vers le milieu de 1870. Le tchéroma ʿAbdoullahi, qui se trouvait à
+Melmé, prévint immédiatement son père : Djourab s’empressa de réunir ses
+Boulala, fit avertir ʿAli et évacua Yao. Le sultan du Ouadaï, irrité
+déjà depuis longtemps par l’insolence de son vassal, commença ses
+préparatifs de guerre dès la fin de la saison des pluies et entra en
+campagne au mois de décembre 1870. Djourab prit part au siège et à la
+prise de Massnia avec son contingent de Boulala, dont le camp fut
+installé au nord-est de la ville. Les Boulala retournèrent ensuite chez
+eux chargés de butin.
+
+Ce fut Djourab qui reçut Nachtigal et son compagnon El Fadhel à Boukkou,
+tout près de Melmé, en 1873. L’explorateur nous raconte comment Djourab
+mettant à profit la grande considération dont il jouissait, aplanissait
+les difficultés qui pouvaient s’élever entre ses sujets et les bandes
+ouadaïennes circulant dans le pays, lesquelles, selon leur habitude, se
+montraient avides et arrogantes.
+
+A la mort de Djourab, son fils Ḥassen Baïkouma prit le kademoul. Il
+régna sept ans à Yao (1879-1886). Il y eut lutte d’ailleurs entre lui et
+Gadaï, un autre fils de Djourab. Gadaï se réfugia avec ses partisans
+dans la région d’Aouni, mais il ne réussit pas à prendre l’avantage sur
+son frère. C’est à cette époque-là que passèrent rapidement au Fitri les
+deux explorateurs italiens Massari et Matteucci, qui faisaient leur
+traversée de l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Guinée (1880-1881).
+Le sultan actuel des Boulala, Ḥassen Abou Sekkin, se rappelle très bien
+leur passage. Massari et Matteucci ne restèrent à Yao ou dans les
+environs que du 20 au 26 décembre 1880. Ils furent très bien reçus par
+Ḥassen Baïkouma, le « simpatico sultano », qui les traita « con gran
+gentilezza. »
+
+A la mort de Ḥassen Baïkouma, Gadaï alla à Abéché solliciter l’appui du
+djerma ʿOthman, le gouverneur ouadaïen du Fitri, afin d’obtenir le
+kademoul. Mais Djili, un autre fils de Djourab, réussit à s’installer à
+Yao, avec l’aide de l’aguid el baḥr El Gadem. Il y resta trois ans
+(1886-1889). Gadaï fut ensuite intronisé par le djerma ʿOthman, et Djili
+se réfugia au Ouadaï. Le fils de ʿAbdoullahi, Ḥassen Abou Sekkin, qui
+était détesté du djerma et de Gadaï, s’enfuit chez les Kirdi du Sud-Est.
+Gadaï, pour conserver la faveur de ʿOthman, mit le pays en coupe réglée.
+Partant de ce principe que le Fitri était la propriété du djerma et que
+les Boulala devaient s’estimer très heureux de ce que celui-ci voulût
+bien ne pas tout prendre, il ruina complètement ses sujets. Les suspects
+étaient massacrés ou réduits en esclavage et il y eut de nombreux
+villages détruits. Gadaï envoyait sans cesse au djerma des captifs et
+des présents. Aussi jouissait-il de la faveur de ʿOthman, alors tout
+puissant au Ouadaï, et semblait-il devoir régner paisiblement au Fitri.
+
+Cependant Ḥassen, toujours dans les montagnes des fétichistes, ne
+désespérait point. L’histoire du Ouadaï et celle du Fitri avaient été
+fertiles en changements de toute sorte et il avait le droit d’escompter
+qu’un événement favorable pour lui pourrait se produire un beau jour.
+D’ailleurs, et il aime bien le raconter, un faqih, d’une famille de
+fagara très considérée au Fitri, lui avait prédit qu’il régnerait un
+jour chez les Boulala.
+
+Sur ces entrefaites, les Français arrivaient au Tchad. En 1901, le
+lieutenant-colonel Destenave entrait en lutte avec les Senoussia du
+Kanem. En même temps, des troubles éclataient au Ouadaï et Acyl
+s’enfuyait vers l’Ouest. Après avoir battu deux fois les troupes qui le
+poursuivaient, le jeune prétendant ouadaïen allait s’installer près du
+rocher de Kalkélé (à l’est de Moïto). Il s’était assuré la neutralité de
+ʿAbd er Raḥman, sultan du Médogo, et Gadaï lui avait juré sur le Qorân
+de rester également neutre.
+
+Une délégation, envoyée par Acyl, se présenta à Ngouri au Commissaire du
+Gouvernement p. i. (8 novembre 1900), pour solliciter l’appui des
+Français. Ḥassen, de son côté, était déjà venu à Fort-Lamy demander au
+lieutenant-colonel Destenave de l’aider à chasser Gadaï du Fitri. Ce
+dernier avait du reste ouvertement violé le serment fait à Acyl : il
+renseignait Aḥmed abou Ghazali, le sultan du Ouadaï, sur les agissements
+du prince fugitif, et il avait même fait massacrer quelques partisans de
+celui-ci. Gadaï était donc devenu l’ennemi commun de nos deux protégés.
+
+Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec un peloton de spahis :
+Acyl et Ḥassen l’accompagnaient. Acyl, avec ses 200 partisans, surprit
+Gadaï à proximité de Malabesse. Ce dernier fut battu et tué, et Ḥassen
+le remplaça comme sultan des Boulala. Le fils de Gadaï, le tchéroma
+Ngaré, se réfugia à Aouni avec ses gens. Il essaya plus tard de chasser
+Ḥassen de Yao, mais il fut vaincu sans peine par celui-ci. Il se rendit
+alors chez Gaourang, qui l’envoya à Fort-Lamy. Le Commandant du
+Territoire l’installa finalement à l’est de Massakory, où il fonda le
+plus grand village du Dagana.
+
+Quant à Ḥassen, à qui ses ennemis reprochaient d’avoir amené les
+chrétiens au Fitri, il devint à partir de ce moment-là un objet de haine
+pour les Ouadaïens. Le djerma ʿOthman, qui voyait tarir sa plus belle
+source de revenus, fut l’ennemi le plus acharné de Ḥassen. L’ex-sultan
+Djili, qui se trouvait au Ouadaï, devint le prétendant boulala soutenu
+par le djerma ʿOthman et les Ouadaïens.
+
+Il n’avait été laissé, au début, qu’un peloton de spahis en observation
+à Yao. La situation générale ne permettait pas de défendre le Fitri et
+le peloton devait se replier en cas d’attaque. Ce n’est qu’en juin 1904
+que de l’infanterie fut installée à Yao et que ce poste devint un poste
+permanent.
+
+En août 1904, le lieutenant du Fitri recevait une lettre du djerma
+ʿOthman, dans laquelle celui-ci disait « qu’il partageait les idées de
+l’aguid el Djaadné et que, comme il avait été convenu, pas un homme du
+Ouadaï n’irait dans le pays des blancs tant qu’un blanc ne viendrait pas
+au Ouadaï ; que le pays était musulman et que les blancs avaient été
+appelés et amenés par Ḥassen ; qu’il demandait l’évacuation du Fitri, du
+Baguirmi et qu’il enjoignait aux blancs de rester dans le pays de Rabah,
+sur la rive gauche du fleuve Chari ». Le Fitri ne fut naturellement pas
+évacué.
+
+Le 31 janvier 1905, Kalamtam (captif du djerma ayant un commandement
+militaire) attaqua le village de Yao. Il fut repoussé par le lieutenant
+Repoux. L’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya, qui campaient à
+1.500 m. du rocher de Yao, furent attaqués par le lieutenant, le 1er
+février, à l’aurore, et prirent la fuite. Le capitaine Rivière, accouru
+à la rescousse, surprit le 4 février vers 5 heures du matin, tout près
+de Seïta, le camp ouadaïen endormi ; les aguids furent mis en déroute,
+et les Ouadaïens s’enfuirent en abandonnant leurs chevaux, leurs selles
+et une partie de leurs armes. L’affaire de Yao et celle de Saïta eurent
+un grand retentissement dans tout le pays.
+
+ _Khaber dja dehhaba_
+
+ _Kalamtam nazel (khater) fi Yao_
+
+ _Nesara gam drob_
+
+ _Khallo seridj braïké_[409]
+
+ Une nouvelle est arrivée tout récemment
+
+ Kalamtam est allé à Yao
+
+ Le blanc s’est levé, a tiré des coups de fusil.
+
+ Et ils ont abandonné leurs selles honteusement.
+
+Ces deux échecs firent beaucoup de tort au djerma ʿOthman déjà peu aimé
+du sultan Doud-Mourra à cause de sa puissance au Ouadaï et de son
+caractère intrigant. Ils augmentèrent par contre le ressentiment des
+Ouadaïens contre Ḥassen et, en mars 1905, le djerma ʿOthman écrivait de
+nouveau au commandant du poste de Yao « que les Ouadaïens avaient marché
+sans sa permission, entraînés par Djili, qui voulait tuer Ḥassen son
+ennemi ; qu’il y avait toujours eu la paix entre les Français et le
+Ouadaï, et que ce qui avait pu la troubler c’était Ḥassen, lequel se
+mettait toujours entre les Ouadaïens et les Français ».
+
+Le sultan Ḥassen est très dévot et aussi quelque peu couard. On raconte
+même que, dans un combat contre les Kreda, il eut une défaillance
+pitoyable.
+
+ _Tari djédadaé_
+
+ _Seltan Boulala êb mela ed dar_
+
+ _Tchéroma Ḥassan fi Yao_
+
+ _Khalla djawadah_[410]
+
+ Volant comme une poule
+
+ Le sultan des Boulala a couvert le pays de honte ;
+
+ Le tchéroma Ḥassan de Yao
+
+ A abandonné son cheval.
+
+Aussi le gros Ḥassen se gardait-il soigneusement d’un coup de main des
+Ouadaïens pour l’assassiner ou s’emparer de lui. La nuit venue, il
+prenait toujours ses précautions : des Boulala, couchés en travers des
+portes successives qui mènent à son appartement, gardaient avec soin sa
+précieuse personne. Il avait constamment à portée de sa main une
+carabine et un revolver chargés, car il se serait brûlé la cervelle,
+disait-il, plutôt que de tomber vivant entre les mains de ses ennemis.
+C’est un brave homme, d’ailleurs, qui adore le thé parfumé à la menthe
+et bien sucré et il a dû être follement heureux lorsque, au commencement
+de 1908, le poste-frontière a été transporté à Atya, sur la Batah,
+couvrant ainsi le Médogo et Fitri.
+
+
+ _LA POPULATION BOULALA_
+
+
+Les vrais Boulala, les Boulala de race, sont la minorité au Fitri. Les
+luttes intestines d’autrefois les ont décimés et ont fait s’exiler une
+bonne partie d’entre eux. C’est donc une erreur de croire que tout
+habitant du Fitri est un Boulala. Les Abou Semen forment la majorité et,
+comme ces indigènes ne sont guère intelligents, c’est à eux surtout que
+doit s’appliquer l’expression courante et peu flatteuse de « bête comme
+un Boulala ».
+
+Les Boulala, qui, comme nous l’avons vu, sont d’origine kanembou, se
+sont fortement mélangés aux Kouka et aux Abou Semen et ont le teint
+beaucoup plus foncé que leurs frères du Kanem. Nachtigal disait qu’ils
+avaient « le teint cuivré ou bronzé et souvent plus clair que celui des
+Toubou ». Il est probable que Nachtigal s’est trompé. Mais, somme toute,
+cela pouvait être vrai en 1873. Ce ne l’est plus maintenant. Le teint
+des Boulala est généralement _asoued_ (noir)[411], parfois _azreq_ (noir
+gris) et, plus rarement, _akhder_ (bronzé). La plupart des Boulala sont
+grands et bien bâtis. On trouve parfois chez eux des nez épatés et des
+lèvres lippues. Beaucoup de Boulala se rasent complètement, les autres
+gardent la barbe et la moustache : ce dernier fait frappe d’ailleurs
+l’Européen, car les autres indigènes (Arabes, Kanembou, etc.) ne gardent
+généralement pas la moustache. Les Boulala se rasent la tête, mais
+certains d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les arrangent
+même en petites tresses, selon la mode ouadaïenne.
+
+Les Boulala sont médiocrement intelligents. Cela tient surtout à l’abus
+de la merissé (bière de mil) et aussi au quasi-esclavage dans lequel ils
+étaient plongés avant notre arrivée, car le sultan boulala gouvernait
+alors en vrai despote. Ils étaient autrefois très turbulents et se
+battaient souvent, soit avec leurs voisins, soit entre eux.
+
+Les femmes boulala sont grandes, bien faites et ont dans tout le pays
+une certaine réputation de beauté. Le cheïkh Moḥammed el Tounesi
+rangeait les Kouka, les Médogo et les Boulala sous le seul nom de Kouka
+et distinguait trois divisions. C’est probablement des femmes boulala
+qu’il veut parler, lorsqu’il dit : « Une des trois divisions fournit des
+femmes magnifiques, préférables même aux plus attrayantes Abyssiniennes.
+Ils ont de jeunes esclaves qui sont belles à ravir et d’une grâce à
+soulever toutes les émotions du cœur ; leurs charmes troublent et
+bouleversent l’âme aux plus dévots ascètes et les plongent dans des
+désirs voluptueux ». Le bon cheïkh exagère toujours un peu. Il est vrai
+cependant que les femmes boulala sont recherchées car, indépendamment de
+leur beauté, elles ont l’avantage d’engendrer des enfants robustes et de
+grande taille, ce qui est très apprécié des indigènes. Elles ont la
+réputation d’avoir un tempérament très amoureux et d’être même quelque
+peu débauchées. Les femmes boulala ont généralement la coiffure kouka,
+l’horrible djemiré. Certaines, plus coquettes, arrangent leurs cheveux
+selon la mode ouadaïenne : de petites tresses très longues qui tombent
+tout autour de la tête et même sur le visage. Certains détails de la
+coiffure différencient les femmes mariées de celles qui ne le sont pas.
+
+Les Boulala parlent la langue commune aux Kouka, Médogo et Boulala (_tar
+lis_). Ils parlent aussi l’arabe et c’est cela surtout qui peut les
+distinguer des Abou Semen. Parmi ces derniers, beaucoup ne font que
+baragouiner quelques mots d’arabe, tandis que les gens de Boulal (_’yal
+Boulal_) connaissent tous cette langue. D’ailleurs, et cela montre bien
+que le tar lis n’est qu’une langue empruntée, toutes les chansons
+boulala sont en arabe.
+
+Les Boulala sont de bien médiocres musulmans. Ils sont fiers cependant
+d’appartenir à la religion de Moḥammed et parlent avec mépris des Kirdi
+(fétichistes). Ils pratiquent la circoncision des garçons, mais pas
+l’excision des filles. Ils observent les pratiques extérieures de
+l’islamisme (prières, jeûnes du Ramadan, etc.), mais sans s’y tenir
+d’une façon bien stricte. Ils célèbrent avec entrain les trois fêtes
+habituelles (_el mouloud, el fetr, ed dahyyé_). Les deux dernières sont
+les plus importantes : le sultan se transporte alors en grande pompe au
+rocher de Yao sur lequel se trouve, vers l’extrémité ouest, l’empreinte
+des mains et celle du front d’un saint homme qui y fit sa prière. Elles
+sont si peu nettes, d’ailleurs, que le sultan fut obligé de chercher un
+moment avant de pouvoir nous les montrer. Le saint homme en question
+n’est pas Boulal, comme le croit Nachtigal, car Boulal n’est pas allé au
+Fitri.
+
+Les Boulala mangent la viande de phacochère[412] (_hallouf_ ar. هلوف) et
+ils font un grand usage de la boisson fermentée obtenue avec le gros mil
+(_merissé_)[413]. Cette espèce de bière abrutit complètement ceux qui en
+abusent. Nous citerons comme exemple le tchéroma ngaré, de Massakory,
+qui en consommait plusieurs bourmas tous les jours. La plupart des rixes
+qui éclatent sont provoquées par des gens ivres, rendus furieux par la
+merissé. Les Boulala mangent également une espèce de grenouille
+(_ambourbeté_), qui abonde au Fitri à la saison des pluies. Cet animal,
+au corps très gros et aux pattes grêles, a un aspect assez répugnant.
+Les femmes boulala vont dans la brousse en ramasser de pleins paniers.
+L’intérieur des cases est souvent tapissé des mâchoires de cet ignoble
+batracien. Quoique la chair de la grenouille ne soit pas prohibée par le
+Qoran, elle est cependant considérée comme un aliment impur (_makrouh_),
+et il n’y a guère que les fétichistes, les Boulala, les Kouka et les
+Médogo qui en fassent leur nourriture.
+
+Les Boulala, quand ils peuvent le faire, ne s’en tiennent pas aux quatre
+femmes légitimes autorisées par leur religion. Le sultan Ḥassen, par
+exemple, avait au moins une trentaine de femmes et le tchéroma ngaré en
+avait bien une quinzaine. Aussi les Kreda, qui sont des musulmans
+rigides et austères, parlent-ils avec mépris des Boulala, ces gens sans
+principes et sans mœurs, « qui couchent avec leurs femmes durant le
+jour ».
+
+Nous avons vu que les Boulala étaient peu nombreux au Fitri. La majorité
+des habitants du pays est formée par les sujets des Boulala (_mesâkin_
+Boulala), Abou Semen et Kouka : ces gens sont considérés comme n’étant
+pas de race (ما حرين _ma hourrin, deremdi_, en tar lis). Dans la langue
+du pays, les Boulala sont désignés sous le nom de Mâga ou Mâggâ. Les
+plus purs d’entre eux sont à Melmé et à Yao.
+
+Nous avons déjà dit que les Boulala s’étaient autrefois mélangés aux
+Arabes Hémat. Certains d’entre eux sont même considérés comme descendant
+d’une façon plus particulière de ces derniers : ces Boulala se sont
+alliés aux Am Melki, et ils forment actuellement le village de Kessi et
+une partie de Yao (Tchéranga).
+
+Les Boulala se divisent en trois fractions : les gens du sultan
+(_Maglafia_), ceux qui sont à la droite du sultan (_Batoa_) et ceux qui
+sont à sa gauche (_Nguidjemi_). Les chefs des deux dernières fractions
+portent respectivement les noms de Maidelâ et de Yéremi. Les nobles
+portent le titre de maïna. Dans les Maglafia, le personnage le plus
+considérable, après le sultan (_ngaré_), est son fils aîné (_tchéroma_),
+l’héritier présomptif : la mère du tchéroma porte le nom de _goumbou_.
+Après lui, viennent ceux qui portent les titres de _baïkouma, kélélé,
+matéléma, ikhoudma, bourma_.
+
+Le sultan a un certain nombre de dignitaires.
+
+Le _galadima_, libre, de la fraction des Nguidjemi, est un conseiller.
+
+Le _guéréma_ (_kéréma_), captif du sultan, correspond au _fatcha_ du
+Baguirmi.
+
+Le _djerma_, captif, est l’écuyer du sultan et le chef des serviteurs.
+C’est lui qui selle le cheval du sultan. Il correspond au djerma Abou
+Sekkin du Ouadaï, au djerma Rounga d’Acyl.
+
+Le _nguérmané_, libre, est l’homme de confiance du sultan, dont il fait
+exécuter les ordres. Cet emploi est très important. Le nguérmané sert
+aussi d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes, mais il n’est pas
+castrat.
+
+Le _mbarma_, Am Semenaï, libre, est chargé de prélever les impôts.
+L’_ikhoudma_ a à peu près les mêmes fonctions, et le _sendelma_, captif
+ou libre, a également un petit emploi analogue.
+
+Le sultan était autrefois souverain absolu au Fitri. Son bon plaisir
+n’était tempéré que par la crainte de voir un prétendant au kademoul
+profiter du mécontentement que provoqueraient, chez les Boulala, des
+exécutions ou des exactions trop nombreuses. Si cependant il avait
+l’appui du grand djerma du Ouadaï, dont le Fitri était une dépendance,
+le sultan boulala pouvait alors gouverner selon son caprice, sans se
+préoccuper aucunement de l’irritation de ses sujets. Les armes
+ouadaïennes l’auraient toujours maintenu à Yao, même contre le gré des
+Boulala. C’est pourquoi Gadaï a pu ruiner impunément le Fitri, jusqu’au
+moment de notre arrivée.
+
+Les Boulala observent les formalités en usage au Ouadaï, lorsqu’ils
+paraissent devant leur sultan. Ils se présentent pieds nus,
+s’accroupissent, découvrent leur épaule droite, détournent les yeux et
+frappent doucement des mains en prononçant de nombreux _Allah
+iensrek !_[414] et _Allah itawwel ’oumrek !_[415]
+
+Nachtigal rapporte que les Boulala « ont un sultan de leur race qui,
+curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des Boulala, est
+considéré comme étant de meilleure noblesse que le sultan du Ouadaï lui-
+même. C’est ainsi que ce vassal a le pas sur son suzerain, que celui-ci
+le salue le premier, que le vassal entre à cheval dans le palais royal
+et que si tous deux se rencontrent à cheval, le sultan du Fitri attend
+que le sultan du Ouadaï ait mis pied à terre ». Il est probable que ce
+renseignement a été donné à Nachtigal par des Boulala. Ce que dit
+l’explorateur nous a d’ailleurs été répété au Fitri. Mais les Boulala,
+comme tous les autres indigènes, sont naturellement portés à exagérer
+l’ancienne puissance de leur tribu. Les sultans du Ouadaï ont pu montrer
+autrefois quelques égards envers des princes issus de l’illustre famille
+des Séfiya, mais ce serait une erreur de croire que les orgueilleux
+descendants de ʿAbd el Kerim reconnaissaient une supériorité quelconque
+aux sultans boulala. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce sujet, de
+savoir avec quelle désinvolture ces derniers étaient traités par le
+djerma d’Abéché.
+
+Comme au Ouadaï, les femmes boulala ne peuvent passer qu’à une certaine
+distance des groupes d’hommes, et en se traînant sur les genoux. Quand
+un homme et une femme se rencontrent, celle-ci quitte le chemin, se met
+à genoux et frappe des mains en disant « Afia ! » « Lalé ! ». Elle ne se
+relève que lorsque l’homme est passé.
+
+Lors de leurs réjouissances, les Boulala exécutent généralement le tam-
+tam kouka. Le cercle des hommes tourne lentement autour de l’instrument.
+Les danseurs font de très petits pas, marchant presque sur place et se
+dandinent lourdement en agitant leurs armes. Le cercle des femmes tourne
+en sens inverse : elles agitent leur pagne d’un geste rythmé, en
+balançant leurs mains tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche. Mais
+les Boulala exécutent aussi le tam-tam des Arabes Hémat. Les femmes
+balancent alors leurs bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en
+fléchissant légèrement sur leurs jambes : toutes font ce mouvement en
+même temps. Ou bien encore, leurs bras légèrement repliés sont placés
+horizontalement et elles se balancent ainsi d’avant en arrière, etc.
+
+Nous avons vu que le Fitri avait été désolé par de fréquentes discordes
+et que les princes vaincus quittaient toujours le pays avec leurs gens.
+C’est pourquoi il y a actuellement des Boulala un peu partout. Les
+Boulala qui se sont expatriés sont d’ailleurs plus nombreux que ceux
+restés au Fitri. Du côté de l’Est, on en trouve à Djurdjura et dans
+quelques villages du Médogo. Il y en a également dans la région au sud
+du Mourtcha, entre les Oulâd Rachid et les Missiriyé. Nachtigal, qui
+était passé par là en se rendant à Abéché, signalait le village boulala
+de Mandélé. Ce village n’existe plus et a été remplacé par celui
+d’Ourel ; les autres villages boulala de la région sont : Abou Ṭaher, El
+Khatit, Er Reméli, Abou Cherganiyé, Abou Koïesti, etc. Ces Boulala sont
+installés dans le pays depuis très longtemps. Les indigènes du Fitri ne
+savent à quelle époque ils peuvent avoir émigré. On les désigne
+d’ailleurs sous le nom de _Boulala gousar_ (les petits Boulala, ar.
+قصار). A Abéché, il y a aussi quelques Boulala partisans du Djili : ils
+comptaient parmi les clients du djerma ʿOthman, l’ancien suzerain du
+Fitri.
+
+A l’ouest du Fitri, on trouve des Boulala au Baguirmi (Tchekna,
+Abouguern, etc.), dans la région montagneuse de Moïto-Aouni (Gamzouz,
+Débébé et Gono sont des villages boulala ; Mouti et Moïto sont en partie
+boulala) et à côté de Massakory. Ce sont les fils des nombreux partisans
+de Djourab qui quittèrent le Fitri lorsque Nguerbaï fut intronisé par
+les Ouadaïens, ou bien encore des gens de Gadaï qui s’expatrièrent à
+l’avènement de Ḥassen.
+
+On trouve des Boulala jusque dans le Baḥr Rachid, au nord de la lagune
+Iro.
+
+Certains Boulala se sont mélangés aux Arabes, surtout aux Salamat, et se
+sont identifiés à ceux-ci. Ils se rappellent leur origine boulala, mais
+ne parlent plus que la langue arabe. On les appelle _Salamat Boulala_.
+Ils sont assez nombreux au Ouadaï, dans le Baḥr Salamat. Nous citerons
+également comme exemple, dans le Territoire, un des villages d’Ardébé.
+
+Les Nguedjim du Kanem, considérés actuellement comme Kanembou, sont
+d’origine boulala.
+
+Il y a enfin des Boulala au Bornou : à Merkouba, Magomari, Goudjeba et
+surtout à Mogodem, où ils étaient autrefois très nombreux.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 393 : Déjà El Idrisi (_Description de l’Afrique et de l’Espagne_,
+p. 10 du texte, 11-12 de la traduction) dit que Kougha (كوغة, Gaoga)
+était sur le bord septentrional du Nil : c’était une dépendance du
+Wagarâ, _mais quelques-uns des noirs la placent dans le Kânem_. Cf.
+aussi Desborough Cooley, _The Negroland of the Arabs_, p. 103-111.]
+
+[Note 394 : _Gué_ indique également le pluriel, en baguirmien.]
+
+[Note 395 : On pourra objecter que ce sont là des rochers isolés
+(_ḥidjar_) plutôt que des montagnes. Il est vrai. Mais rien n’empêche de
+croire que le royaume du Kanem, dont l’extension fut autrefois très
+grande, n’ait exercé son autorité sur les montagnes du Ouadaï ou même du
+Darfour. Dans notre démonstration, nous avons tenu le plus grand compte
+des dimensions données par Léon l’Africain au royaume de Gaoga. Il se
+peut néanmoins que les données peu précises fournies par ce voyageur ne
+soient qu’un résumé des renseignements recueillis par lui auprès de
+diverses gens ayant réellement visité l’Afrique centrale. C’est l’avis
+du capitaine Modat, qui croit également qu’on doit placer au Darfour le
+centre du royaume de Gaoga. Que certains détails donnés par Léon
+puissent s’appliquer au Darfour, c’est possible. Mais, au XVIe siècle,
+il n’existait pas dans ce pays un État musulman comme celui de Gaoga.
+D’autres raisons, au surplus, combattent cette thèse. En définitive,
+nous restons persuadé que c’est le royaume du Kanem qui fut autrefois
+appelé Gaoga.]
+
+[Note 396 : « Léon nomme un certain royaume de Gaoga, que nous ne
+pouvons placer qu’entre le Chary et le Nil et qui aurait embrassé tout
+l’espace compris entre ces deux fleuves. » D’Escayrac de Lauture,
+_Mémoire sur le Soudan_, page 54. Cet auteur ajoute d’ailleurs que les
+assertions de Léon « ont besoin de preuves ».]
+
+[Note 397 : Barth, _Reisen_ t. III, p. 382.]
+
+[Note 398 : Barth, _Reisen_, III, p. 381.]
+
+[Note 399 : Nachtigal, tome III, page 38.]
+
+[Note 400 : D’après Gaden (_Manuel de la langue baguirmienne_, p. 1) les
+Boulala auraient adopté la langue des Kouka après avoir conquis sur eux
+le Fitri.]
+
+[Note 401 : _Reisen_, II, 307.]
+
+[Note 402 : Sêf aurait eu trois fils : Ibrahim, Haroun et Djili el
+Kebir.]
+
+[Note 403 : _Maga-birna_ : Boulala du birni.]
+
+[Note 404 : Pluriel de _dourdour_.]
+
+[Note 405 : _Gorou_, en toubou, signifie : mur, enceinte.]
+
+[Note 406 : En arabe : _korrorat ma bedora_.]
+
+[Note 407 : La tradition rapporte que, à ce moment-là, les Boulala
+avaient encore le teint rougeâtre.]
+
+[Note 408 : On trouve aussi, dans cette région, des ruines de
+constructions boulala à Bir Andjallaï.]
+
+[Note 409 : Chanson arabe.]
+
+[Note 410 : Chanson boulala (Toutes les chansons des Boulala sont en
+arabe).]
+
+[Note 411 : Sultan Ḥassen, tchéroma ngaré de Massakory, etc.]
+
+[Note 412 : Sanglier du pays.]
+
+[Note 413 : Appelée par ailleurs _dolo_ et _pipi_.]
+
+[Note 414 : Que Dieu t’accorde la victoire ! الله ينصرك.]
+
+[Note 415 : Que Dieu prolonge ton existence ! الله يطول عمرك.]
+
+
+
+
+ II
+
+ LE FITRI
+
+ * * * * *
+
+
+La partie du Fitri qui se trouve au nord de la lagune est un des coins
+les plus peuplés du pays que nous étudions. Cela tient à l’abondance de
+l’eau et à la fertilité du sol.
+
+Le Fitri a à peu près 60 kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur 64 du Nord
+au Sud. Il contient 106 villages environ, avec une population de 13 à
+15.000 habitants. Cette population augmentera vraisemblablement, car le
+Fitri est un centre d’attraction qui jouira désormais d’une sécurité
+absolue, par suite de l’occupation du Ouadaï par nos troupes.
+
+Quand on connaît le Fitri, pays inondé pendant l’hivernage et où les
+moustiques et les taons abondent durant une grande partie de l’année, on
+se demande comment les indigènes peuvent aimer un pays pareil, et
+surtout comment ils peuvent rester dans les villages à proximité de la
+lagune. Et cependant un grand nombre de Boulala, installés au Baguirmi,
+au Dagana et ailleurs, n’aspirent qu’à y revenir. Tous donnent les mêmes
+raisons : « Le Fitri est le pays de nos pères, de nos mères, _dar
+abbahatna, ammahatna_. C’est là que nous sommes nés. Le Fitri est un
+pays excellent, _semèhh bel hèn_. Il y a de l’eau toute l’année dans la
+lagune et nous ne sommes point obligés de creuser des puits. Nous avons
+toujours de l’herbe verte pour les chevaux. Le mil, le sorgho, le maïs
+viennent mieux au Fitri que partout ailleurs. Si la récolte est
+mauvaise, nous avons le riz sauvage, le kréb et l’abou sabé, qui
+poussent dans la brousse. La lagune nous donne du poisson, du settèb et
+du djadjélma. Jamais la faim ne tourmente les habitants du Fitri. De
+plus, la terre du Fitri nous donne du coton, avec lequel nous
+confectionnons des gabag pour nous habiller. _Fitri akhèr men ed diar
+koullhoum, Fitri h’élou léna_ : le Fitri est supérieur à tous les autres
+pays, le Fitri nous est cher (nous est doux) »[416].
+
+Nachtigal, qui disait un jour à un Boulala que le Fitri était un pays
+très désagréable, avait reçu une réponse analogue. Ce dernier lui avait
+répondu d’un air profondément étonné : « Mais y a-t-il donc un pays
+meilleur que le Fitri ! »
+
+La terre du Fitri est généralement argileuse (_tiné_, ar. طين). De
+couleur noirâtre, cette terre est toute crevassée pendant la saison
+sèche[417] et la marche y est extrêmement pénible. Elle constitue
+parfois, surtout à l’Ouest et au Nord-Ouest de la lagune, de grandes
+plaines absolument nues.
+
+Dès les premières pluies, le pays se couvre de mares. De plus l’eau de
+la lagune reflue dans des bras (_regaba_), qui rayonnent dans tous les
+sens. On trouve bien quelques coins sablonneux (_gos_), mais la région
+franchement sablonneuse ne commence guère que vers l’extrémité nord, du
+côté de Rahad es Salamat.
+
+La lagune a une vingtaine de kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur à peu
+près autant du Nord au Sud. Elle est alimentée par les pluies de
+l’hivernage et surtout par l’apport d’eau de la Batah et des autres
+baḥrs de moindre importance (baḥr Zillé, baḥr Marcha, baḥr Guéria). La
+lagune est plus petite qu’autrefois et elle a beaucoup moins d’eau.
+Quand Nachtigal visita le Fitri, à la fin de mars 1873, les hippopotames
+et les caïmans abondaient dans la lagune. Mais il y eut ensuite une
+série d’hivernages peu pluvieux et le pays fut désolé par la sécheresse
+(surtout en 1901). Il n’y avait presque pas d’eau dans la lagune et les
+indigènes purent tuer très facilement les hippopotames et les caïmans.
+Il semble d’ailleurs qu’une espèce d’épidémie ait décimé en même temps
+les animaux sauvages, car les antilopes bubales, les buffles et les
+éléphants moururent en grand nombre. Les habitants de Boullong, Boul et
+Guéria purent vendre ainsi un gros stock d’ivoire, qu’ils n’avaient eu
+qu’à ramasser dans la brousse.
+
+La lagune est habitée par une grande quantité d’oiseaux (canards,
+pélicans, oiseaux-trompette, etc.). En 1906, des Boulala apportèrent au
+lieutenant de Yao une patte de grand échassier, à laquelle se trouvait
+passé un petit anneau en métal portant le nom de Vogel. Les Boulala
+avaient trouvé cet oiseau sur les bords de la lagune et ils l’avaient
+assommé à coups de bâton, pour le manger ensuite. Or, Vogel a été
+assassiné aux environs d’Abéché en 1856. Il y avait donc 50 ans que
+l’anneau avait été mis à la patte de l’échassier. Le fait est assez
+curieux.
+
+Pendant l’hivernage, le pays est inondé et on est obligé de faire un
+grand détour vers le Nord pour se rendre à Yao. On prend alors la route
+Kokoro-Amaguera-Guéla-Agana et Borio. Pendant la saison sèche de 1905,
+la lagune avait environ 0m,50 d’eau vers Modo et 1m,60 vers Nguélo.
+L’hivernage de 1906 fut très pluvieux. Il y eut une crue subite et
+extraordinaire de la Batah en septembre, et plusieurs indigènes furent
+noyés. Le sultan Ḥassen prétendait que, depuis 1890, la lagune n’avait
+pas reçu une pareille quantité d’eau. Aussi, vers la fin de la saison
+sèche qui suivit, la lagune contenait-elle encore plus de 2 mètres
+d’eau.
+
+Il y a deux petites îles dans la lagune, Modo et Modjo, où l’on cultive
+du coton. Les habitants vivent au milieu des nuées de moustiques, qui
+les harcèlent même pendant le jour. On va à ces îles en pirogue.
+
+La lagune est couverte d’herbes et de bois d’ambadj, ou herminiera
+(_tororo_). Les fruits de l’ambadj (_djadjélma_) et la tige d’une plante
+aquatique à fleurs blanches (_settèb_) sont comestibles. Le bois
+d’ambadj servait autrefois à confectionner des boucliers très légers
+(_daraga_, ar. درقة). Avant le combat, on les plongeait dans l’eau, afin
+d’en rendre le bois plus dur. Les Boulala n’emploient plus ces boucliers
+et, à l’heure actuelle, on n’en trouve guère que chez les Kouri du
+Tchad. Le bois d’ambadj sert aussi à confectionner des lits très légers
+(_tororo_). La lagune contient des grenouilles (_ambourbeté_) et une
+espèce de poisson puant[418], très mou et avec de longs filaires dans le
+corps, qui s’enveloppe dans une coque en terre pour passer la saison
+sèche. Ce sont là les seules ressources que la lagune peut fournir aux
+Boulala.
+
+La saison des pluies commence en juin pour finir en octobre. Pendant la
+saison des pluies et jusqu’en mars, les taons (_tèr_) et les moustiques
+(ناموس _namous_) sont la plaie du pays. Les moustiquaires en étoffe sont
+rares au Fitri. Le lit des Boulala (سرير _serir_) est généralement
+entouré de nattes : cela forme ainsi un petit réduit carré, dont on
+ferme soigneusement l’ouverture. Les Boulala font aussi des fourreaux en
+nattes, dans lesquels ils s’introduisent et qu’ils ferment ensuite sur
+eux.
+
+Les Boulala n’ont presque pas de bétail : seulement quelques moutons.
+Ils ont des chevaux, mais ils sont obligés de prendre des précautions
+extraordinaires, pendant l’hivernage, pour les préserver de la maladie :
+ces animaux ne sortent pas et on fait de la fumée dans leurs cases, pour
+les mettre à l’abri de la piqûre des taons. Malgré ces précautions,
+l’hivernage est parfois désastreux pour les chevaux. Les quelques vaches
+qui restent au Fitri, pendant la saison des pluies, ne sortent que
+recouvertes d’un grand filet en corde tressée, traînant presque jusqu’à
+terre. Il faut dire cependant que, dans le nord du pays, ces
+inconvénients sont moins graves et que l’on trouve de beaux troupeaux
+dans certains villages, habités par les Arabes ; mais ces villages sont
+installés dans des endroits sablonneux.
+
+Les Arabes du Ouadaï, réfugiés au Fitri, passaient la fin de la saison
+sèche sur les bords de la lagune. Avant cette époque, les chameaux
+porteurs qui venaient à Yao étaient recouverts d’un grand filet, pour
+les préserver des piqûres des taons : mais les pauvres bêtes étaient
+parfois couvertes de sang et rendues absolument affolées par les
+attaques de ces affreux insectes. Il y a toujours des taons sur les
+bords de la lagune, et les nomades disaient que c’était à cause de cela
+que les portées de leurs chamelles ne réussissaient plus guère. Aussi
+profiteront-ils certainement de ce que le Ouadaï a été occupé pour
+aller, comme autrefois, passer la saison sèche sur les bords de la
+Batah.
+
+La terre du Fitri est grasse et les indigènes y peuvent faire deux
+récoltes. Ils cultivent le petit mil (دخن _doukhn_), le sorgho
+(_bérbéré_), le manioc et le coton. Dans la brousse, on trouve diverses
+graines comestibles (_kréb, abou sabé, helefof_, etc.), et surtout le
+riz sauvage (رز _rizz_), extraordinairement abondant, qui est une grande
+ressource pour les Boulala. Dans le nord du Fitri, il y a beaucoup de
+palmiers-doum.
+
+Avec la feuille fibreuse de l’hyphaene (_zaf_), les Boulala fabriquent
+des nattes (_raga_) et des paniers (_sossel_). Le _zaf_ sert aussi à
+confectionner une corde grossière, mais on emploie l’écorce de la
+« calotropis procera » pour fabriquer de la bonne corde.
+
+Le damaliscus abonde au Fitri pendant la saison sèche : il n’y a plus
+d’eau alors dans les mares et, comme cette antilope ne peut se passer de
+boire, elle est obligée de se tenir à proximité de la lagune. Pendant le
+jour, elle reste dans la brousse. Elle ne vient boire que pendant la
+nuit, et elle en profite, du reste, pour dévaster les champs de sorgho,
+au grand désespoir des Boulala. Au petit jour elle décampe. Les
+habitants du Fitri ne sont pas chasseurs. Ils n’ont d’ailleurs que des
+lances ou des sagaies, presque pas de fusils, et ils ne savent pas,
+comme les Kouka, se servir de chiens pour chasser le gibier. Ils
+laissent donc les damaliscus tranquilles et ces antilopes sont
+relativement peu craintives. C’est ainsi que, allant à Yao par la route
+d’hivernage, en février 1907, avec une troupe de tirailleurs montés,
+nous avons vu, dans la plaine crevassée située entre Guéla et Agana, une
+grande quantité de ces antilopes : une troupe d’entre elles coupait
+tranquillement le chemin que nous suivions, à une centaine de mètres
+devant nous, sans se soucier aucunement de notre présence. Dans l’après-
+midi du même jour nous trouvions encore une bande très nombreuse de ces
+antilopes. Elles étaient paisiblement couchées à l’ombre, à environ 150
+m. à gauche de notre route. Les tirailleurs, en passant, s’amusaient à
+gesticuler et à crier pour leur faire peur. Mais, à part un vieux mâle
+qui s’était levé et nous observait, le troupeau ne bougea point. Plus
+tard, nous eûmes l’occasion de voir deux damaliscus qui, revenant de la
+lagune, s’étaient arrêtés à côté du poste de Yao et regardaient les
+tirailleurs faire l’exercice. Tout cela n’étonnerait point, s’il
+s’agissait d’animaux sauvages ne voyant l’homme que très rarement. Mais
+ces antilopes passent 6 ou 7 mois de l’année au Fitri, et c’est pourquoi
+la chose est assez curieuse.
+
+Il y a également au Fitri, mais en moins grande quantité, la gazelle
+(غزال _r’ezal_), l’antilope bubale (_têtel_), l’antilope grise à cornes
+tirebouchonnées (_ketenbour_), le kob (_abouhurf_) et le phacochère
+(_hallouf_, ar. هلوف).
+
+Le lion (_doud, bach_) était autrefois très abondant au Fitri. Nachtigal
+rapporte même qu’il attaquait l’homme, et le fait est confirmé par les
+Boulala. Cependant, d’une façon générale, le lion n’est pas dangereux,
+car, dans ces pays giboyeux d’Afrique, il trouve facilement de quoi
+apaiser sa faim : il se sauve la plupart du temps, lorsqu’il rencontre
+un homme dans la brousse. Au sujet du lion du Fitri, Nachtigal rapporte
+une certaine histoire, qui lui avait été racontée, au Bornou, par le
+faqih ouadaïen Adem. Celui-ci disait, que pendant la nuit, un lion avait
+enlevé sa captive, qui était couchée auprès du feu. Le faqih et ses
+compagnons s’étaient alors levés et avaient poursuivi le lion, en
+l’insultant et en le frappant à coups de bâton. Et le lion avait lâché
+la captive[419]. Présentée ainsi, la chose peut paraître étrange.
+Nachtigal dit cependant que le faqih Adem était « ein glaubhafter
+Mann ». Il y a donc lieu de croire ce dernier. D’ailleurs, les Bellas et
+les Pouls de la région de Zinder emploient un procédé analogue pour
+mettre le lion en fuite, lorsqu’il réussit à pénétrer, la nuit, dans un
+troupeau : ces indigènes prennent une torche de paille enflammée et ils
+frappent le lion à coups de bâton.
+
+Le lion était autrefois beaucoup plus abondant qu’à l’heure actuelle, au
+Fitri. Cela tient sans doute à ce que le nombre des armes à feu s’est
+considérablement accru, par suite de notre arrivée dans le pays. Ce
+fauve est cependant loin d’être rare et, au poste de Yao, on l’entend
+rugir fréquemment du côté du Nord, vers Kenga. Il prélève son impôt sur
+les troupeaux des Arabes nomades, qui passent la saison sèche au Fitri,
+et ces indigènes sont venus à plusieurs reprises porter leur doléances
+au lieutenant de Yao.
+
+
+_Habitants du Fitri._ — La majeure partie de la population du Fitri est
+formée par les Abou Semen (sing. : _Abou Semenaï_ ou _Am Semenaï_). Les
+chefs des villages boulala portent le nom de _khalifa_ et les chefs des
+villages am semen celui de _kaïdala_.
+
+Il y a aussi des villages kouka (Malabesse, Kabara, Moyo, Seïta).
+
+Des Arabes, qui habitaient autrefois le pays au nord de la Batah, sont
+venus s’installer au Fitri et y ont fondé des villages : Djaadné (Rahad
+es Salamat, Kokoro, Berraïa, Souar, Amtalha, Guern el r’ezal), Oulâd
+Hemed (Tiakalé, Abouguidad).
+
+Il y a aussi des Kreda Djeroa (Azara), des Bornouans et des gens
+d’origine dadjo (Koudou)[420].
+
+Il y a enfin un village de Djellaba (Melmé). Ces marchands font du
+commerce entre le Médogo, Tchekna et Fort-Lamy. Leur village a beaucoup
+perdu de son importance depuis notre arrivée dans le pays : le trafic
+des captifs et des armes ayant été supprimé, et tout commerce avec le
+Ouadaï interdit, les Djellaba ne pouvaient plus se livrer à leurs
+fructueuses opérations d’antan.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 416 : فترى خير من الديار كلهم فترى حلو لنا.]
+
+[Note 417 : C’est la « terre cassée » du commandant Lenfant.]
+
+[Note 418 : Dipneuste.]
+
+[Note 419 : Nachtigal, tome III, page 41.]
+
+[Note 420 : Les habitants de Debeker, au sud-est d’Aouni, et
+d’Abouguern, près de Moïto, sont également d’origine dadjo.]
+
+
+
+
+ III
+
+ LES BABALIA
+
+ * * * * *
+
+
+Nous avons déjà montré que, après Ibrahim ben Dounama (1288-1306), des
+Kanembou quittèrent le Kanem et vinrent s’installer dans le pays situé
+entre le bas Chari et la région du Tchad appelée Karga, non loin des
+trois rochers de Ḥadjer Tious (ou Ḥadjer el Lamis).
+
+Les indigènes disent que cette émigration a eu lieu sous la conduite de
+deux princes appartenant à une branche cadette de la famille royale du
+Kanem, mais il est fort probable que le fractionnement en deux tribus ne
+s’est produit que plus tard. Nous avons dit que le chef du mouvement
+s’appelait ʿAli Gatel Magabirna. La tradition rapporte que les gens du
+plus âgé des deux princes, qu’on dit être frères, ont formé la tribu des
+Babalia, et ceux du plus jeune la tribu des Boulala. Le nom de Babalia
+paraît vouloir signifier « les gens du père Ali » (_nas baba Ali_).
+
+Les Babalia n’ont pas joué de rôle historique. Ils ont eu peut-être un
+certain degré de puissance, car ces indigènes aiment à raconter que
+leurs ancêtres possédaient autrefois 750 karnak (forteresses). Peut-être
+aussi faut-il rapporter ce qu’ils disent à la dynastie royale du
+Kanem.....
+
+Quoi qu’il en soit, les Babalia se battirent entre eux et se
+dispersèrent. On les trouve actuellement un peu partout : dans la région
+du Tchad, où ils vivent avec les Arabes Assâlé (Bout el Fil), à Tchekna,
+Erla, Morbo, Boul, etc.
+
+Ils n’ont gardé qu’un souvenir assez vague de leur première origine.
+Beaucoup d’entre eux racontent qu’ils sont les derniers descendants
+d’une tribu venue autrefois de l’Yémen ou de Médine — allusion à
+l’origine arabe des princes de la dynastie des Sêfiya, à laquelle
+étaient en effet apparentés les ancêtres des Babalia et des Boulala.
+
+Les Babalia parlent la langue des populations au milieu desquelles ils
+vivent : arabe, baguirmien, kenga, tar lis. Un lien de sympathie, une
+idée de solidarité ont survécu au naufrage de la tribu. C’est ainsi, par
+exemple, qu’un Babalia de Morbo, se rendant à Tchekna, sera très bien
+reçu par ses frères, s’il vient à faire connaître sa qualité de Babalia.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ IV
+
+ LES KOUKA
+
+ * * * * *
+
+
+Les Kouka sont originaires du pays montagneux qui porte le nom de Ḥadjer
+Mogomo (Mâo, Mabré, Béna, Oubri, etc.), situé à l’est de Guéra. Leur
+ancêtre Ḥassen el Kouk, qui a donné son nom à la tribu, alla s’installer
+à Dolkho, dans le Médogo actuel, entre El Birni et Migni. Les Médogo
+habitaient alors le pays d’Amfourou, tout près de El Birni.
+
+Médogo[421] et Kouka prétendaient avoir des droits sur la région dont le
+centre est la montagne appelée aujourd’hui Ḥadjer Médogo. Les deux
+tribus étant proches parentes, on décida de ne pas se battre : le
+différend serait tranché par la montagne elle-même. Le chef des Kouka
+était fils de Ḥassen Béli, et l’ancêtre des Médogo s’appelait Moudgo
+abou Léya. On demanderait donc à la montagne si elle devait appartenir
+aux gens de Béli ou à ceux de Moudgo[422].
+
+Les Médogo avaient, au préalable, caché un vieillard dans les rochers.
+Le matin du jour où devait avoir lieu la consultation, ils firent
+_sadaga_[423] et donnèrent la liberté à un taureau, consacré à la
+montagne, afin de s’attirer les bonnes grâces de celle-ci[424].
+L’épreuve eut ensuite lieu. Les Kouka crièrent les premiers : _Ko
+Béli_ ! _Ko Béli_ ! Mais la montagne ne répondit rien. Après eux, les
+Médogo appelèrent : _Ko[425] Moudgo_ ! Et la réponse se fit entendre
+immédiatement : _Oï_ ! Cela parut concluant aux Kouka, qui allèrent
+alors s’installer au Fitri, où ils régnèrent sur les Abou Semen.
+
+Nous avons déjà parlé, à propos des Boulala, des relations entre Am
+Melki et Kouka et du rôle que ceux-ci jouèrent au Fitri et dans la
+région au nord du Ba Batchikam. Nous avons également raconté comment ils
+furent vaincus par les Boulala. Après sa défaite, le chef des Kouka,
+ʿAli Dinar Gargâ, s’enfuit vers l’Est et mourut du côté de Korbo.
+Obligée de quitter le Fitri, sa tribu se fractionna et les Kouka
+partirent dans diverses directions. Quelques-uns, peu nombreux,
+restèrent au Fitri ; les autres allèrent s’installer dans les montagnes
+d’Aouni, au Tania, à Boul et Guéria, au Médogo, surtout dans la vallée
+de Batah (Koundiourou, El Krenik), et jusques au Kanem (Goudjer). Les
+Kouka ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique.
+
+Les Kouka sont grands et bien bâtis ; leur teint est noir (_asoued_).
+Leurs femmes ont l’habitude de porter sur la tête une grosse tresse,
+faite soit avec des cheveux, soit avec du poil de mouton. Cette tresse
+(_djemiré_), grosse sur le front comme la moitié du poignet, finit sur
+la nuque en se recourbant en l’air. Elle est enduite de beurre et
+saupoudrée de terre rouge (_rechad_). Sur le front, à la naissance de la
+tresse, se trouve un petit morceau de bois noir, de forme carrée. Les
+cheveux pendent, de chaque côté du visage, en tresses plus ou moins
+épaisses. Comme chez tous les autres indigènes, certains petits détails
+dans la coiffure servent à distinguer les femmes mariées de celles qui
+ne le sont pas. L’hygiène de la tête laisse fort à désirer, chez les
+femmes kouka, et leur coiffure, qui n’est déjà pas esthétique, répand
+parfois une odeur infecte : il arrive même que les vers se mettent dans
+la tresse en poil de chèvre. Il faut dire, d’ailleurs, que les Kouka
+sont connus pour leur grande saleté. Les autres indigènes trouvent
+qu’ils sentent mauvais — ce qui n’est pas peu dire[426] : « _Kouka
+afenin ! Aïn men Kouka misl el khadem afen ! Nadem ma bechilha mera_.
+Les Kouka sentent mauvais ! La femme kouka est semblable à une captive,
+elle pue ! Personne n’en veut comme femme. »
+
+Les Kouka, comme tous les Lisi, sont de médiocres musulmans. Ils mangent
+la viande de phacochère (_hallouf_) et la grenouille (_ambourbeté_). Ils
+ont de nombreux chiens[427], avec lesquels ils chassent le gibier de la
+brousse (têtel, abouhourf, hallouf, etc). L’animal, poursuivi par les
+chiens, s’arrête pour leur tenir tête, et les Kouka profitent de ce
+qu’il est ainsi occupé à faire face aux chiens, pour le tuer à coups de
+sagaie. Le guépard (_semoua_) est arrêté de la même manière.
+
+Les Kouka ont toujours été opprimés et pillés par leurs maîtres. Ceux
+qui habitent entre le Dagana et le Fitri (Ngourra, Débébé, Abou Koakib,
+Mouti, Gamzous, Aouni, Aïssené, Falé) ont chacun de leurs villages
+installé au pied d’une montagne. Cette montagne servait de refuge en cas
+d’alerte, lorsque les Kreda ou les Ouadaïens étaient signalés.
+
+Au nord de la région habitée par ces Kouka, commence le pays sec et
+sablonneux des Kreda[428]. Vers le Sud, se trouvent les rochers de
+Kalkélé, Abou Gattïé, Gono et Moïto. La dépression de Moïto, inondée
+pendant l’hivernage, ne contient cependant pas de mares permanentes. La
+mare qui dure le plus est celle d’Abou Ndroua, à l’ouest de Gono. Tous
+les indigènes s’accordent à dire qu’il y avait autrefois un lac
+permanent à Moïto et que sur ses bords vivaient des pêcheurs kotoko.
+
+M. Chevalier a signalé la présence de l’ancien lac Baro, entre Aouni et
+Ngourra : « Le Baro, dit-il, est une grande dépression sans arbres.
+Ancienne lagune comblée, il n’y a pas de berges et son niveau, au
+centre, se trouve à 5 m. à peine au-dessous des terrains environnants.
+Des glacis gazonnés de plantes annuelles s’élèvent en pente insensible
+jusqu’à une lisière boisée. Cette lagune, sensiblement alignée
+N.-E.-S.-O., s’étend depuis les environs de Gamzouz jusqu’à Ngourra,
+c’est-à-dire sur une longueur de plus de 60 km. » M. Chevalier ajoute
+que le Baro est sans rapport avec le Baḥr el Ghazal et que « c’est donc
+vraisemblablement la terminaison d’un ancien bras du Tchad, sans
+relation depuis longtemps avec le lac »[429].
+
+Le nom de baro est également donné par les indigènes aux parties du
+terrain qui gardent longtemps l’eau de l’hivernage et dans lesquelles
+poussent le kreb et le riz sauvage[430] : on en trouve quelques-unes sur
+la route de Moïto à Massakory.
+
+La région de Moïto est appelée Tinguili par les Kouka, et le pays
+montagneux Moïto-Ngourra-Aouni est quelquefois désigné sous le nom de
+_Dâr el Ḥadjer_ (pays des montagnes). Les montagnes de Moïto et d’Aouni
+présentent les mêmes caractères que celles du Sud-Est. Presque toutes
+contiennent des grottes (_karkour_, pl. _karakir_), dans lesquelles on
+trouve parfois de l’eau. Cette eau peut être à fleur du sol[431], comme
+a Débébé et à Moïto, ou dans des puits d’une vingtaine de mètres de
+profondeur, comme à Aouni.
+
+Après avoir d’abord dépendu du Baguirmi, les Kouka d’Aouni relevèrent,
+plus tard, de l’aguid el Baḥr. Ils étaient traités comme les Abou Semen
+et les Djenakheré, et les Ouadaïens ne se faisaient aucun scrupule de
+les réduire en esclavage. C’est ainsi, par exemple, que Haggar Kebir,
+arrivant du Baḥr el Ghazal, vint assiéger la montagne d’Abou Koakib,
+dans le courant de 1898.
+
+Les habitants du village s’étaient réfugiés au milieu des rochers. Mais
+il n’y avait pas d’eau dans la montagne, et Haggar, qui le savait,
+s’installa tranquillement autour du puits qui se trouve dans la plaine.
+Les Kouka restèrent quatre jours dans cette horrible situation : des
+enfants moururent de soif. Enfin, ne pouvant plus tenir, ces malheureux
+furent obligés de quitter leur retraite, le 4e jour, et de se livrer aux
+Ouadaïens. Haggar prit 70 femmes et jeunes filles, 30 enfants, et partit
+pour Abéché, laissant les habitants d’Abou Koakib dans le plus atroce
+désespoir. Tels étaient, avant notre arrivée dans le pays, les exploits
+ordinaires des bandes ouadaïennes.
+
+Acyl essaya aussi, avant son arrestation (1903), de piller les Kouka
+d’Aouni. Mais il échoua piteusement. Les habitants se réfugièrent, avec
+leurs troupeaux, dans la montagne. Comme celle-ci contient de la terre
+végétale et qu’il avait plu, les animaux y trouvèrent de l’herbe en
+quantité suffisante. Les Kouka, ayant du mil et de l’eau, purent
+attendre tranquillement le départ des Ouadaïens, qui se retirèrent sans
+avoir rien pris. Diado échoua dans les mêmes conditions, à Gamzouz.
+
+Il n’y a plus de Kouka au Tania. On en trouve à Guemra (sur la route de
+Bokoro à Moïto), à Sigdia et Bouloulou (sur la route de Bokoro à
+Lahmeur), à Delbini et Tchok (sur la route de Bokoro à Abouraï).
+
+Autrefois la Baṭaḥ[432] de Laïri, qui sert encore de déversoir au Baḥr
+er Riguéïg, apportait les eaux du Chari, pendant l’hivernage, jusque
+dans la grande mare au sud-est de Moïto, au nord de Rededioun, entre
+Gogo et Imméda[433]. Lorsque la Baṭaḥ était ainsi pleine d’eau, les
+Kouka de Tchok, Delbini et Bouloulou prenaient le poisson dans de grands
+paniers d’osier, de forme cylindrique et de plusieurs mètres de
+longueur, comme le font, encore actuellement, les Kouka de Boul et
+Guéria. Mais, surtout depuis 1902, le régime de la Baṭaḥ a beaucoup
+changé. L’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa. Quand le Chari
+monte beaucoup, l’eau dépasse El Bakhas. Tout cela dépend naturellement
+de la crue du fleuve et non de la quantité d’eau tombée dans le pays.
+Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui fut cependant très pluvieux dans
+la région du Tchad, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa. L’hivernage de 1907
+fut beaucoup moins pluvieux, et nous avons cependant trouvé, au
+commencement de septembre 1907, plus de 1m,50 d’eau à El Bakhas.
+
+Les indigènes racontent également que, pendant les hivernages pluvieux,
+les eaux du bassin du Fitri, amenées par le baḥr Guéria, et celles du
+baḥr et Tiné, arrivant par le baḥr Bourda, communiquent entre elles,
+grâce à l’inondation de la zone intermédiaire, et se mélangent dans la
+lagune Ebé. D’après eux, on pourrait reconnaître la provenance du
+poisson pêché alors dans la lagune Ebé, et dire si ce poisson est du
+Baḥr et Tiné ou de la lagune Fitri. La communication ne se produirait
+qu’exceptionnellement : elle aurait eu lieu par exemple, pendant
+l’hivernage de 1901[434].
+
+Il y a aussi quelques villages de Kouka au Fitri et au Médogo. On trouve
+enfin des Kouka au Ouadaï, sur les deux rives de la Baṭaḥ, depuis Lemka
+jusqu’à Birket-Fatmé.
+
+La Baṭaḥ vient du côté de la frontière du Darfour et traverse la région
+moyenne du Ouadaï. A El Melemm (le confluent), au sud du pays kachméré,
+elle reçoit le plus important de ses affluents, la Béṭèḥa (petite
+Baṭaḥ). Cette dernière rivière est formée par le Mondjobok, ou
+Mourra[435], et par la résultante du Lobbode et du Delal. Après El
+Melemm, la Baṭaḥ continue à traverser le pays des Massalat (Am Ḥadjer,
+Mourdaf), passe dans celui des Masmadjé (Naïmoun, Abéchaï, Es Safik,
+Kindoué, Birket-Fatmé) et pénètre ensuite dans le dar Kouka. Nous ne
+connaissons que la partie de la Baṭaḥ comprise entre le Fitri et Birket-
+Fatmé.
+
+La Baṭaḥ est à sec pendant la plus grande partie de l’année. Son lit,
+qui est couvert d’un sable très fin, peut avoir une centaine de mètres
+dans sa plus grande largeur. L’eau est peu profonde et il suffit,
+généralement, de creuser des puisards de moins de deux mètres pour en
+obtenir. La profondeur de l’eau peut varier d’ailleurs avec les endroits
+et, pour un même point, avec les différentes époques de l’année. A
+Seïta, au mois de février, on avait l’eau à 1m,50. Au même endroit, vers
+le mois de juin, les puits avaient cinq à six mètres, alors que, plus
+loin, à Sourra, à Atya, à Birket Fatmé, il suffisait de creuser le sol
+peu profondément pour obtenir de l’eau. Il y a aussi, dans le lit de la
+Baṭaḥ, des mares (_birké_), qui s’assèchent plus ou moins rapidement.
+
+Le baḥr fournit toujours de l’eau en quantité suffisante, pour subvenir
+aux besoins des populations sédentaires et nomades, qui habitent ou qui
+campent sur ses bords. Ainsi, pendant la saison sèche de 1903, qui avait
+été cependant précédée d’une période de pluies insuffisantes, la Baṭaḥ
+ne cessa pas de donner de l’eau.
+
+Les rives de la Baṭaḥ sont couvertes d’une végétation touffue, qui
+contraste parfois avec le reste du pays, notamment avec la partie située
+au nord[436]. Sur ses bords, vivent de nombreux cynocéphales[437], des
+rhinocéros, des lions et toute sorte de gibier : antilopes, girafes,
+etc. Les rhinocéros et les lions sont particulièrement nombreux et
+rendent la région assez dangereuse : on trouve souvent leurs traces à
+côté des puisards creusés dans la Baṭaḥ. Quand le poste-frontière d’Atya
+fut créé (commencement de 1908), le lion venait, pendant la nuit, rôder
+tout autour de l’enceinte. D’ailleurs, les fauves ne se montraient pas
+seulement que la nuit, et, une fois entre autres, l’un des tirailleurs
+préposés à la garde du troupeau du poste tua trois lions dans la même
+journée.
+
+Les indigènes affirment que, en amont de Birket Fatmé, on trouve des
+fosses d’eau permanente dans le lit de la Baṭaḥ : elles contiendraient
+du poisson et même des caïmans (?). Les Massalat sont, paraît-il, une
+population de pêcheurs. En tout cas, à Birket-Fatmé, nous n’avons vu
+qu’une mare insignifiante, et encore ne contenait-elle que de l’eau de
+pluie, car l’hivernage était déjà commencé (juillet 1907).
+
+A partir de Seïta, la Baṭaḥ se divise en un grand nombre de bras. Elle
+reçoit alors, sur sa rive gauche, les baḥrs Millémé, Zillé et Marcha.
+
+La crue de la Baṭaḥ a lieu vers le commencement de septembre. Elle roule
+alors, pendant une huitaine de jours, une quantité d’eau plus ou moins
+considérable. L’hivernage de 1907 ayant été peu pluvieux, la Baṭaḥ n’a
+coulé que pendant quatre ou cinq jours : l’eau couvrait alors un tiers
+de la rive et avait environ 1m,50 de hauteur.
+
+Les Kouka ont été pillés sans merci par les Ouadaïens, et la région
+qu’ils habitent, si peuplée et si prospère autrefois, a actuellement
+l’air désolé et misérable. C’est que la ligne de la Baṭaḥ était la voie
+ordinaire des aguids ouadaïens, venant se poster à Atya, Koundiourou ou
+El Krenik pour surveiller la frontière du Fitri. Leurs hommes et leurs
+chevaux vivaient sur le pays : on s’emparait du mil et des quelques
+moutons que possédaient les malheureux Kouka, et on leur enlevait même
+le vêtement qu’ils avaient sur le corps. Rien ne saurait donner une idée
+de la rapacité et de la brutalité de la valetaille[438], qui accompagne
+généralement les bandes ouadaïennes. Abusant de la terreur qu’inspirent
+les aguids, ils se font apporter, par les habitants, des vivres et
+surtout de la merissé. Au moment du départ, ils enlèvent jusqu’aux
+ustensiles de cuisine et jusqu’aux nattes des pauvres Kouka. C’est
+quelque chose d’incroyable. En février 1907, lors d’une reconnaissance à
+la frontière du Fitri, nous avions campé dans un rahd, qui se trouve à
+l’est de Malabesse. Là, nous avions remarqué que des nattes étaient
+cachées dans les arbres. Comme nous nous en étonnions, le chef du
+village nous avait alors expliqué que, par peur des Ouadaïens, les
+habitants cachaient de la sorte tout ce qu’ils possédaient de plus
+précieux. Ils n’avaient pas tout à fait tort d’ailleurs, car, dans le
+courant de la même année, le village fut attaqué et incendié par le
+koursi Hesseïni. Aussi, les indigènes, qui savent de quelle manière les
+gens du Ouadaï entendent le pillage, ont-ils l’habitude de dire : « _Kan
+ieqderou, et terab koullah bechillouh_. S’ils pouvaient le faire, ils
+emporteraient même la terre avec eux ». Déjà, avant la création du poste
+d’Atya, beaucoup de Kouka avaient émigré au Fitri et au Médogo, où nos
+armes et l’autorité du sultan ʿAbd er Raḥman les mettaient à l’abri des
+incursions ouadaïennes. L’occupation du pays par nos troupes empêchera
+désormais les aguids de venir piller ces pauvres gens, qui, avec les
+Diongor de l’Abou Telfan, ont eu beaucoup à souffrir de la domination du
+Ouadaï[439].
+
+Les Kouka comprennent un certain nombre de fractions. Les plus
+considérés d’entre eux portent le nom de _Kouka ḥourrin_ (ou _ḥirar_).
+Les autres, _Kouka ma ḥourrin, Kouka haouanin_ (_deremdi_), étaient
+aussi maltraités que les Abou Semen du Fitri : parmi ces derniers, nous
+citerons tout particulièrement les Kouka Amdena.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 421 : Les Médogo appartiennent à la même famille que les Kenga et
+les Kouka. Le chef ouadaïen Moudgo vint s’installer dans le pays, avec
+ses Abou Senoun, et y établit sa domination sans lutte. Ouadaïens et
+aborigènes formèrent, en se mélangeant, la population actuelle des
+Médogo. L’arrivée de Moudgo dans la région à l’est du Fitri est bien
+antérieure à l’installation, au Ouadaï, de la dynastie d’ʿAbd el Kerim
+ben Djamé.]
+
+[Note 422 : Les Médogo avaient dit aux Kouka : « _Neseï besara. El
+ḥadjer ouagef da. Nadouh bes_. Nous allons tenter une épreuve. La
+montagne est devant nous. Appelez-là ! » Le mot _besara_ signifie,
+régulièrement : pénétration, perspicacité. Il est employé ici dans le
+sens de _mebsara_ (ar. بصر) : preuve évidente.]
+
+[Note 423 : Aumône, sacrifice.]
+
+[Note 424 : Ce taureau est appelé _boubkoyo_ par les indigènes.]
+
+[Note 425 : _Kô_, signifie : montagne, en tar lis et en kenga. En
+baguirmien, _kô_ signifie : terre, poussière, cailloux ; pour désigner
+une montagne, on emploie le mot _toto_.]
+
+[Note 426 : Nous nous rappellerons toujours certain recensement du
+village d’Aouni : le soleil était déjà haut et l’odeur des Kouka nous
+incommodait tellement que nous étions obligés de rester à une certaine
+distance d’eux. Il est facile d’imaginer dans quelles mauvaises
+conditions hygiéniques vivent ces indigènes. Ce qu’écrit le lieutenant-
+colonel Mangin, dans _Troupes Noires_ (_Revue de Paris_, 1er et 15
+juillet 1909). « La race nègre est le produit d’une dure sélection qui
+s’opère par une effrayante mortalité infantile » nous fait songer à une
+constatation qui s’imposa à nous, lors du recensement des Kouka : dans
+beaucoup de villages, celui d’Aouni en particulier, presque toutes les
+femmes étaient enceintes ou avaient un petit enfant dans le dos, et
+cependant le chiffre des gamins déjà avancés en âge était dérisoire.]
+
+[Note 427 : Aussi n’y a-t-il pas moyen de dormir, quand on campe dans un
+village du Kouka. C’est, durant toute la nuit, un véritable concert
+d’aboîments.]
+
+[Note 428 : La ligne Massakory-Aouni est la limite sud de la région
+sablonneuse.]
+
+[Note 429 : Chevalier, _L’Afrique centrale française_, page 352.]
+
+[Note 430 : C’est peut-être là l’explication du nom de Baro, donné à
+l’ancien lac dont parle M. Chevalier.]
+
+[Note 431 : _El mé raged_.]
+
+[Note 432 : C’est une erreur d’écrire _Ba-Tah_, sous prétexte que dans
+certains idiomes de l’Afrique Centrale le monosyllabe _ba_ signifie
+fleuve, rivière (_Ba Mbassa, Ba Batchikam_, etc.). Le mot _baṭaḥ_ est
+arabe. En arabe régulier, _baṭḥa_ بطحاء, _abṭaḥ_ ابطح, _baṭiḥa_ بطيحة
+signifient : vaste lit d’un torrent. Dans le dialecte du Tchad, _baṭaḥ_
+بطح a un sens analogue et désigne une rivière temporaire, un baḥr.]
+
+[Note 433 : C’est d’ailleurs de là que vient le nom de _Debaba_, donné à
+la région. Debaba a le même sens que le mot régulier _medebb_ : lieu où
+l’eau s’écoule. La partie de la Baṭaḥ comprise entre Bouloulou et
+Lahmeur est aussi appelée _el birké_ : étang, bassin, mare.]
+
+[Note 434 : L’eau dépassa alors le village de Tchok.]
+
+[Note 435 : Passe au village de Mourra, où est né l’ex-sultan du Ouadaï,
+Doud-Mourra : le lion de Mourra.]
+
+[Note 436 : « A une heure de Mandélé, 8 décembre 1880. — Continua la via
+eccelente, la pianura immensa, la vegetazione ubertosa e, presso
+all’acqua, richissima ». Matteucci.]
+
+[Note 437 : Il y en a d’énormes.]
+
+[Note 438 : On désigne parfois ces gens-là sous le nom de
+« charognards », et il faut avouer qu’ils méritent bien cette
+appellation.]
+
+[Note 439 : Le pays kouka et dadjo fut notamment ravagé par l’aguid el
+Djaadné, en avril 1904. Les Ouadaïens avaient un excellent moyen pour
+savoir où était caché le mil des indigènes qu’ils pillaient. Ils
+prenaient les hommes les moins maigres du village et tenaient à chacun
+d’eux le raisonnement suivant : « Tu es gras, donc tu te nourris bien,
+donc tu as du mil, que tu as caché. Tu vas nous montrer immédiatement
+l’endroit où il se trouve ». Le pauvre diable était obligé de
+s’exécuter : sans cela, les mauvais traitements venaient à bout de sa
+résistance ; s’il s’entêtait, il risquait la mutilation, voire même la
+mort.]
+
+
+
+
+ V
+
+ LES MÉDOGO
+
+ * * * * *
+
+
+Le pays actuel du Médogo était occupé par des indigènes de même origine
+que les Kouka et les Kenga, lorsque Moudgo arriva dans la région avec
+ses Ouadaïens (Abou Senoun et Mandala). Il réussit à y établir sa
+souveraineté, par le seul ascendant d’un état de civilisation plus
+avancé. Ses successeurs, Léya, Batara, Salemi, continuèrent son œuvre.
+Nous avons déjà vu, à propos des Kouka, comment les descendants de
+Moudgo restèrent les seuls maîtres du pays. En souvenir de cet
+événement, un taureau est consacré à la montagne et erre en liberté.
+Quand il meurt, il est remplacé : Boubkoyo a toujours un successeur. La
+fusion se fit petit à petit entre les Abou Senoun et les autres
+indigènes. Leurs descendants furent appelés _Médogo_ (sing.
+_Médagaoui_)[440], du nom du chef ouadaïen qui était venu autrefois
+s’installer dans le pays. La montagne reçut le nom de Ḥadjer Médogo.
+
+Le sultan du Médogo, qui réside à El Birni, au pied de la montagne,
+commande le pays limité par le Fitri, à l’Ouest, et la Baṭaḥ, au Nord et
+à l’Est. Du côté du Sud, sa souveraineté s’étend jusqu’à Djahia.
+
+Autrefois, les Médogo étaient quelque peu en rivalité avec les Boulalala
+du Fitri. D’autre part, des luttes intestines pour la conquête du
+pouvoir éclataient assez fréquemment. C’est ainsi que le gros village de
+Dokotchi[441], sur la Baṭaḥ, fut formé par les gens d’un prétendant
+vaincu, qui avait dû quitter le Médogo.
+
+Les seuls Européens qui aient visité le Médogo, avant l’arrivée des
+Français dans la région du Tchad, sont les deux voyageurs italiens
+Massari et Matteucci. Ils ne firent d’ailleurs que traverser rapidement
+le pays, du 13 au 19 décembre 1880. Partis de Mandélé, sur la Baṭaḥ, ils
+passèrent au pied de la montagne du Médogo et se dirigèrent vers le
+Fitri, par la route de Gamsa. Le « diario » de Matteucci ne présente que
+peu d’intérêt[442]. Cet explorateur pensait décidément trop à sa « cara
+Bologna[443] » : il n’avait pas le temps de s’occuper du pays.
+
+Le Médogo dépendait de l’aguid el Djaadné, qui y faisait lever l’impôt :
+il venait quelquefois piller ce pays, comme en juillet 1904. Cependant,
+l’origine maba de leurs sultans valait aux indigènes de la région
+certains ménagements de la part des Ouadaïens. Quand nous fûmes
+installés au Fitri, le Médogo entra dans notre zone d’influence et se
+détacha de plus en plus du Ouadaï. Jusqu’au commencement de 1908, la
+situation du sultan ʿAbd er Raḥman resta extrêmement délicate, car il
+n’était pas à l’abri d’un coup de main de la part des Ouadaïens, et,
+d’un autre côté, son intérêt lui commandait pourtant de se rapprocher
+des Français. La création du poste-frontière d’Atya a mis fin à cet état
+de choses.
+
+Le centre de la plaine du Médogo est à peu près marqué par la montagne
+appelée Ḥadjer Médogo, au pied de laquelle se trouvent plusieurs
+villages, dont la résidence du sultan, El Birni. La montagne a environ
+200 m. de hauteur. A son sommet, se trouvent treize puits ou sources,
+qui donnent une eau très claire. La montagne servait autrefois de refuge
+en cas de danger. Signalons encore les collines rocheuses de Petit
+Migni, Grand Migni, et Abou Zerafa.
+
+La montagne de Djahia, vers le Sud-Ouest, est plus importante que le
+Ḥadjer Médogo. Ses habitants (nas Djahia) ont gardé une semi-
+indépendance. Les Djahia n’avaient pas à redouter d’attaque, car on ne
+peut pénétrer dans la montagne que par un sentier étroit et difficile,
+commandé par plusieurs plates-formes. En 1902, ils assaillirent pendant
+la nuit l’escadron de spahis, qui avait campé dans la plaine, non loin
+de leurs rochers.
+
+La population du Médogo est très variée : Médogo, Kouka, Boulala, Pouls,
+Bornouans (Goumro, Malouaya, Barouella), Dadjo et Arabes. Il y a, en
+outre, des populations mixtes : les Djahia, par exemple, qui tiennent le
+milieu entre les Kenga et les Kouka. Ces indigènes sont restés confinés
+dans leur montagne et ont pris un cachet particulier. Leur langue est
+intermédiaire entre le kenga et le tar lis, et leurs femmes portent la
+grosse tresse des femmes kouka, abou semen, médogo et boulala. Ils sont
+presque tous fétichistes.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 440 : Le sultan du pays est appelé ʿAbd er Raḥman el Médagaoui.]
+
+[Note 441 : Les gens de Dokotchi et ceux de ʿAbd er Raḥman se battirent
+encore en septembre 1907.]
+
+[Note 442 : _Pellegrino Matteucci ed il suo diario inedito_, pages 661
+et 662.]
+
+[Note 443 : « E ripenso a Bologna !... Il pensare a Bologna non
+basta.... Bologna, la mia cara Bologna, è sempre la note dominante del
+mio pensiero, etc., etc. ».]
+
+
+
+
+ QUATRIÈME PARTIE
+
+ * * * * *
+
+ LES FÉTICHISTES
+
+ * * * * *
+
+
+Les fétichistes sont nombreux dans les montagnes du Sud. Nous étudierons
+les deux populations que nous avons surtout connues, les Kenga et les
+Diongor. Nous parlerons également des Abou Semen du Fitri d’origine
+kenga, et enfin, pour terminer, nous dirons quelques mots des Sokoro,
+Fagnia et Boua.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ I
+
+ LES KENGA
+
+ * * * * *
+
+ _LES KENGA ET LES LISI_
+
+
+Les populations suivantes : Kenga, Abou Semen, Baguirmiens, Kouka et
+Médogo, ont la même origine. La tradition le rapporte et la très proche
+parenté de leurs langues le confirme.
+
+Les Kouka, les Médogo et les Boulala sont appelés _Lis_ ou _Lisi_ par
+les Baguirmiens. Ils parlent la même langue, le _tar Lis_[444]. Les Abou
+Semen parlent le tar lis, qui est la langue du Fitri, et se servent
+aussi, entre eux, d’un dialecte kenga. La langue du Baguirmi _tar
+Bagrimma_, dérive du kenga. Il existe enfin une multitude de dialectes,
+qui tiennent à la fois du kenga, du bagrimma, et du tar lis. Ces
+dialectes varient parfois de village à village, mais, étant donné que
+les indigènes connaissent généralement les trois langues, lesquelles
+sont d’ailleurs proches parentes, cela ne présente aucun inconvénient.
+
+Les indigènes rapportent que les Baguirmiens sont les descendants de
+chasseurs kenga, qui vinrent s’installer dans la région actuelle du
+Baguirmi et y organisèrent un royaume. Les Abou Semen du Fitri sont
+également d’origine kenga : nous le verrons plus loin. Nous avons déjà
+montré, d’autre part, que les Boulala sont des Kanembou qui firent la
+conquête du Fitri et s’y mélangèrent aux Abou Semen et aux Kouka. Les
+populations initiales sont donc : les Kenga, les Kouka et les
+Médogo[445]. Ces peuplades ont entre elles des liens étroits de parenté
+et sont venues, toutes les trois, des régions montagneuses situées à
+l’est du Guéra. Voici d’ailleurs, d’après les indigènes, quels seraient
+leurs ancêtres.
+
+Ngaréla, ancêtre des Kenga de Mataïa.
+
+Kadingna, ancêtre des Kenga du chef Séri (Aboutiour).
+
+Godéo, ancêtre des Kenga du chef Chèkher (Aboutiour).
+
+Tchéré, ancêtre des Kenga de l’aguid el Khèl Aboutiour).
+
+Massnia, ancêtre des Baguirmiens.
+
+Hérélla, ancêtre des gens d’Erla.
+
+Djiguilbi, ancêtre des For (Baguirmiens).
+
+Ḥassen el Kouk, ancêtre des Kouka.
+
+Moudgo abou Léya, ancêtre des Médogo.
+
+Nous nous sommes déjà occupés des Kouka et des Médogo, à propos des
+Lisi. Nous allons maintenant étudier les Kenga.
+
+
+ _LA POPULATION KENGA_
+
+
+Les Kenga habitent le pays de Boullong, Mataïa, Abouṭiour, Barma, etc.
+Ils ne sont plus très nombreux, une grande partie de cette population
+ayant autrefois émigré, principalement au Baguirmi et au Fitri.
+
+Comme tous les indigènes de ces pays du Sud, les Kenga ont leurs
+villages installés au pied de quelques petites montagnes : ils cultivent
+leurs champs de mil dans la plaine. Autrefois, après la récolte, ils
+mettaient le grain dans des cachettes disposées au milieu des rochers.
+Si la montagne ne contenait pas de source ou de puits, des réserves
+d’eau étaient tenues prêtes, en même temps que les réserves de mil.
+Quand les ennemis approchaient, les Ouadaïens, par exemple, qui venaient
+souvent piller le pays et y enlever des esclaves, des cris stridents
+signalaient leur arrivée[446]. Les habitants du village se réfugiaient
+aussitôt dans la montagne et se cachaient au milieu des gros blocs de
+rochers. Si la montagne était assez grande, les Kenga pouvaient ainsi
+échapper aux Ouadaïens, lesquels n’osaient guère s’aventurer dans les
+_ḥadjer_[447], car les Kenga les repoussaient facilement à coups de
+sagaie et en faisant rouler sur eux de grands quartiers de roc. Si les
+Ouadaïens tentaient une espèce de siège, les Kenga consommaient leur mil
+et leur eau de réserve et attendaient patiemment le départ de leurs
+ennemis. Mais il arrivait parfois, car les plus hautes de ces montagnes
+ont à peine quelques centaines de mètres, que les Kenga n’étaient ni
+suffisamment abrités ni suffisamment éloignés des Ouadaïens, qui
+pouvaient alors les tuer à distance.
+
+Les Kenga ont le teint noir (_azreq_ : noir-gris, _asoued_ : noir). La
+nuance chocolat, que l’on trouve parfois dans cette population, semble
+être plus fréquente chez les femmes. Les Kenga sont grands et bien
+bâtis. Ils ont les cheveux longs et arrangés en petites tresses. Les
+femmes mariées ont la tête rasée. Les cheveux des jeunes filles sont
+coupés très courts et certaines parties de la tête sont rasées, de façon
+à obtenir ainsi des dessins particuliers. Les femmes et les jeunes
+filles portent des anneaux de cuivre aux bras : à la cheville, elles ont
+des anneaux spéciaux, qui se prolongent derrière, à la façon d’un
+éperon, en formant une espèce de gros losange.
+
+Les Kenga sont de grands buveurs de merissé, boisson fermentée faite
+avec le mil. Ils sont fétichistes et ont des pratiques religieuses très
+grossières. Ces pratiques ressemblent beaucoup, d’ailleurs, à celles des
+autres fétichistes de cette partie de l’Afrique : Dadjo, Sara, Banda,
+Kreich, etc. Ils ont une petite case pour leur divinité et ils y
+déposent des bourmas pleines de merissé. Abouṭiour possède un de ces
+sanctuaires (_margaïa_), qui est réputé dans toute la région. Les Kenga
+suspendent aussi, à un grand bâton planté en terre, les os des animaux
+tués à la chasse[448].
+
+Les Kenga croient aux sorciers et aux jeteurs de sort (en arabe,
+_massas_ ; en kenga, _merla_). Quand on veut interroger la divinité,
+pour savoir si l’hivernage sera pluvieux, si la récolte de mil sera
+abondante, si les _siyâd ed doukhmat_[449] viendront piller le pays,
+etc., les indigènes se rassemblent autour de la margaïa. La cérémonie
+commence tout d’abord par un bruit assourdissant de bandalas et de
+gangas, qui sont battues à tour de bras. Une femme, revêtue d’un grand
+vêtement blanc et coiffée d’une calotte rouge, est assise sur un
+foundouq[450] renversé. La divinité communique volontiers avec la
+prêtresse, et c’est pourquoi, dans les cas graves, celle-ci est
+interrogée en grande pompe par les chefs de la tribu. L’être suprême
+parle par la bouche de cette sibylle, qui prophétise ou fait connaître
+les ordres de celui qui l’inspire. Les Kenga disent que l’inspiration
+divine provoque chez elle un tremblement convulsif, accompagné d’une
+sueur abondante, et que ses yeux sont alors égarés[451].
+
+Ces indigènes croient aussi au mauvais œil. Lorsqu’une personne meurt et
+que sa mort ne semble pas naturelle, ce n’est point Dieu qui l’a tuée,
+c’est quelqu’un de méchant qui lui a jeté un sort (_massas_). On
+recherche alors ce dernier. Quand on le découvre, on lui prend sa femme,
+ses enfants, ses biens et on le tue sans pitié. Cette croyance aux
+sorciers est tellement ancrée dans l’esprit des Kenga, que parfois un
+malade se croit persécuté et crie : « _Foulan iechrob dammi, iakoul
+kebdi_, etc.[452] ». Les parents du malade courent alors à la maison du
+prétendu sorcier et le massacrent ; ou bien celui-ci est traîné devant
+la personne à laquelle il a jeté un sort et il est mis en demeure de
+faire cesser ses maléfices. Le malheureux a beau se défendre, si le
+malade continue à souffrir, on frappe son prétendu persécuteur à coups
+de chicotte ; si le malade meurt, on tue le sorcier.
+
+Quand un Kenga a rendu le dernier soupir, les femmes poussent
+immédiatement des cris suraigus pendant plusieurs heures. Viennent
+ensuite les lamentations et les pleurs, qui durent environ deux jours.
+Pendant ce temps, une fosse est creusée dans un champ de mil, à côté du
+village. Les hommes se tiennent accroupis et silencieux tout autour. Les
+habitants des villages voisins viennent prendre part au deuil : les
+hommes s’asseoient au milieu de ceux qui entourent la fosse et les
+femmes se joignent aux pleureuses.
+
+L’enterrement a ensuite lieu. Deux hommes prennent le cadavre sur leurs
+épaules, et, dans les cas de mort considérés comme suspects, on
+interroge le défunt pour savoir qui l’a tué. « Dis-nous qui t’a tué ?...
+Est-ce la divinité[453] ?.... Est-ce un sorcier ?.... Si c’est un
+sorcier, nous te vengerons..., etc. ». On pose ainsi des questions au
+cadavre. Si l’on vient à croire que celui-ci répond par l’affirmative à
+l’un des noms qui sont cités, l’indigène qui lui a jeté un sort est
+immédiatement appréhendé et tué. Si le prétendu sorcier se défend de
+toute mauvaise action, on lui fait subir une épreuve. On lui ordonne de
+monter au sommet d’un arbre et de se jeter en bas. S’il ne se fait aucun
+mal, c’est qu’il a raison : il n’est pas sorcier. Si, au contraire, il
+se tue ou bien se casse les reins ou les jambes, il est traîné en dehors
+de la place et jeté en pâture aux vautours. Aboutiour possède un grand
+acacia (_harazaya_), qui servait beaucoup autrefois à ce genre
+d’épreuves[454].
+
+Le tam-tam des Kenga est très curieux, car il offre de réelles
+différences avec les divertissements qu’on est habitué à voir chez les
+populations musulmanes.
+
+Au centre, se tiennent les instruments. Autour d’eux, tournent les
+jeunes filles qui, pour cette occasion, se surchargent les bras et les
+jambes d’anneaux en cuivre. Elles mettent autour des reins un petit
+pagne de cotonnade rayée[455], sur lequel est disposée une ceinture de
+petites perles (_loulou_). Cette ceinture, étroite devant, s’élargit sur
+la croupe et recouvre le pagne presque entièrement. Elle est faite de
+petites perles de différentes couleurs, blanches, bleues, rouges, etc.,
+et produit un joli effet. Autour du cou, elles ont diverses parures, qui
+tombent sur la poitrine. Le cercle des jeunes filles tourne lentement,
+chacune d’elles ayant la main droite sur l’épaule droite de celle qui la
+précède. Puis, les jeunes filles font à-droite, tournent le dos aux
+musiciens et, se prenant les mains, balancent les bras en cadence,
+d’avant en arrière et d’arrière en avant. Leur cercle continue à tourner
+doucement de la sorte, en faisant un bruit métallique d’anneaux
+entrechoqués.
+
+Les hommes forment le cercle extérieur. Ils portent sur la tête,
+différents ornements en paille tressée : couronnes, coiffures bizarres,
+etc. Ils marchent lentement, en cadence, et font de temps en temps face
+aux jeunes filles. Ils agitent leurs armes : couteaux, couteaux de jet
+(_kourbadj_), sabres, casse-tête, bâtons avec un grand crochet en fer
+(pour désarçonner les cavaliers), etc. Les jeunes filles chantent et les
+hommes reprennent[456]. Puis, tout d’un coup, les hommes se précipitent
+sur les jeunes filles, en brandissant leurs armes et en poussant de
+grands cris.
+
+Les femmes mariées se reconnaissent à ce qu’elles ont la tête rasée et à
+ce qu’elles portent, autour des reins, une ceinture faite de plusieurs
+rangées d’une fibre rouge. Elles peuvent prendre place avec les jeunes
+filles.
+
+A dire vrai le tam-tam des Kenga nous a paru plus agréable que celui des
+indigènes musulmans. Ceux-ci, les Arabes mis à part, ne chantent
+généralement pas. De plus, leurs femmes ont la triste habitude de passer
+de fréquentes couches de beurre sur leur chevelure. Le beurre, divers
+autres ingrédients, la poussière, finissent par transformer les cheveux
+en une série de grosses tresses, qui pendent de chaque côté du visage.
+Quand il y a tam-tam, la chaleur et la transpiration amènent le
+ramollissement de tout ce qui est contenu dans les cheveux : le beurre
+fond et dégoutte sur le cou et les épaules. Comme l’hygiène de la tête,
+chez ces populations, ne consiste guère que dans l’application fréquente
+de couches de beurre, il en résulte, lors des tams-tams, ou dans un
+marché, à l’heure de midi, une odeur particulière qui saisit fortement à
+la gorge, surtout quand on n’y est pas habitué. Cela n’a pas lieu chez
+les Kenga et, quoiqu’ils ne soient pas plus propres que les autres
+indigènes, on n’est pas incommodé par l’odeur dont nous venons de
+parler.
+
+Les Kenga seraient venus de Mogo, au sud-est de l’Abou Telfan. Ils
+refoulèrent les Am Tchorlo, Kouka qui occupaient alors le pays actuel de
+Boullong, Mataïa, Abouṭiour. Ils vainquirent leurs voisins, les Babalia,
+et leur imposèrent un tribut. La domination des Kenga s’étendit ainsi
+jusqu’à Guéria et la lagune Ebé. Nous avons déjà dit que le royaume du
+Baguirmi fut fondé par des Kenga de Mataïa.
+
+Les Kenga furent ensuite soumis par les Ouadaïens. Leur pays dépendait
+de l’aguid el Djaadné, à qui ils payaient régulièrement un tribut[457].
+Cela n’empêchait pas d’ailleurs les Ouadaïens de venir les piller de
+temps en temps. Les Kenga se réfugiaient alors dans leurs montagnes.
+
+Ces montagnes ont quelques kilomètres de tour et moins de deux cents
+mètres de hauteur ; chaque village est situé au pied de l’une d’entre
+elles. Ces montagnes, qui ont été rongées par les eaux de pluie[458], se
+composent de gros blocs de rochers, aux contours polis et arrondis,
+entassés les uns sur les autres. La forme et l’aspect rougeâtre de l’une
+d’entre elles, Abouṭiour (ابو طيور), la font ressembler, de loin, à un
+énorme bonnet phrygien. Son nom[459] vient de ce que de nombreux
+pélicans ont installé leurs nids au sommet de la montagne, qui est tout
+blanchi par leurs excréments. Ces oiseaux vont pêcher le poisson dans
+les lagunes Ebé et Fitri. Les petits pélicans, qui tombent au pied de la
+montagne et ne peuvent s’enfuir, agrémentent l’ordinaire des Kenga.
+
+Les Kenga de Mataïa et d’Abouṭiour disent appartenir à la même famille
+que les sultans du Baguirmi. Les divers chefs kenga conservent la lance
+d’un de leurs ancêtres et, dans les grands jours, un homme, qui marche
+devant eux, la porte avec la plus grande vénération.
+
+Chaque village a un chef, parfois même deux. Une vieille rivalité divise
+toujours les habitants de Mataïa et ceux d’Aboutiour : les premiers
+auraient enlevé autrefois, paraît-il, des femmes du village d’Abouṭiour.
+Les Kenga étendaient, dans le temps, leur domination sur certains
+villages situés au pied du massif de Guéra. Encore actuellement,
+d’ailleurs, des Diongor viennent chaque année aider les Kenga à faire la
+récolte du mil.
+
+On trouve des Kenga à Boullong, Mataïa, Abouṭiour, et dans les villages
+environnants. On en trouve aussi quelques-uns au sud de cette région et,
+du côté de l’Est, dans le massif de Guéra.
+
+La crainte des incursions ouadaïennes et l’habitude prise de vivre
+cachés dans leurs montagnes ont fini par donner aux fétichistes de toute
+cette contrée une mentalité particulière. Ils sont méfiants, hostiles
+aux étrangers, et pillent assez souvent ceux qui passent au pied de
+leurs rochers. Ils se figurent que la montagne les met à l’abri de toute
+répression et, non contents de commettre des exactions au détriment de
+paisibles commerçants indigènes, ils ont parfois même pris une attitude
+hostile à notre égard. En octobre 1907, lors de l’arrestation d’un chef
+kenga de Mataïa, Bendjéré, les gens du village attaquèrent le
+détachement du lieutenant Carbou, et cet officier dut faire ouvrir le
+feu, afin de pouvoir se dégager.
+
+Il ne semble pas, du reste, que les Kirdi aient renoncé à leurs
+habitudes de pillage, car des nouvelles assez récentes ont signalé des
+désordres et des brigandages dans toute cette région montagneuse.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 444 : _Tar Lis_ ou _tar Lisi_ : langue des Lis, des Lisi.]
+
+[Note 445 : Cela n’est vrai que jusqu’à un certain point pour les
+Médogo. Ces indigènes tirent leur nom du chef ouadaïen Moudgo, qui vint
+avec ses gens s’installer dans la région montagneuse située à l’est du
+Fitri. Mais ce noyau d’étrangers se fondit dans la masse de la
+population habitant déjà le pays des Ḥadjer, laquelle appartenait à la
+même famille que les Kenga et les Kouka.]
+
+[Note 446 : Ces cris bizarres sont obtenus en déplaçant rapidement la
+main sur le côté droit de la bouche.]
+
+[Note 447 : _Ḥadjer_ : cailloux, pierres, montagne.]
+
+[Note 448 : Les Kenga creusent dans la brousse de grandes fosses, qui
+sont soigneusement dissimulées par des branchages de la terre et de
+l’herbe : il leur arrive de prendre ainsi beaucoup de grosses antilopes
+(bubale, damaliscus, ketenbour, etc.).]
+
+[Note 449 : Surnom donné aux Ouadaïens. Voir tome II.]
+
+[Note 450 : Grand vase en bois, qui sert à piler le mil.]
+
+[Note 451 : « Le mode de consultation et de réponse de la femme
+interrogée rappelle tout à fait le procédé employé par la pythonisse de
+Delphes. Il n’y a bien entendu aucun emprunt, aucune imitation, mais il
+est curieux de relever l’identité du procédé, ce qui prouve qu’à
+l’époque où fut instituée la consultation de l’Oracle de Delphes, la
+mentalité des Grecs ne était au même stade que celle des Kenga. » (Note
+de M. René Basset.)]
+
+[Note 452 : « Un tel boit mon sang, mange mon foie..... »]
+
+[Note 453 : Quand un indigène meurt de mort naturelle, les autres disent
+que c’est Dieu qui l’a tué : _Allah bes qetelah_.]
+
+[Note 454 : Il est bien évident que, depuis que nous occupons le pays
+des Kenga, ces pratiques barbares ne sont plus tolérées.]
+
+[Note 455 : Le petit pagne blanc, avec de larges raies bleues, est le
+vêtement habituel des femmes kenga.]
+
+[Note 456 : Lors d’un grand tam-tam que nous avons vu à Abouṭiour, les
+habitants de ce village chantaient la victoire des blancs sur le djerma
+Abou Sekkin et l’aguid el Baḥr Badjouri, qui avaient pris honteusement
+la fuite à Abou Nabaq.]
+
+[Note 457 : Deux subordonnés de cet aguid, le djerma Smaïn et le koursi
+Hesseïni ould Amtelaïd, vinrent piller le village d’Abouṭiour en mars
+1906.]
+
+[Note 458 : Les montagnes sont toujours entourées d’une bande
+sablonneuse qui est plus ou moins large.]
+
+[Note 459 : _Abou Ṭiour_ : la montagne aux oiseaux.]
+
+
+
+
+ II
+
+ LES ABOU SEMEN
+
+ * * * * *
+
+
+Le terme de _Abou Semen_ ou _Am Semen_ est employé, au Fitri, pour
+désigner les indigènes qui habitaient le pays avant l’arrivée des
+Boulala.
+
+Ces gens-là n’étaient pas de bons musulmans, mais ils observaient
+certaines pratiques de l’islamisme. On ne pouvait donc pas les appeller
+_Kirdi_ (fétichistes). On se servit alors d’un terme mitigé et on leur
+donna le nom de _Abou Semin, Abou Semen_ (les hommes qui jeûnent)[460],
+parce qu’ils suivaient les prescriptions du Coran pendant le
+Ramadan[461].
+
+Voyons maintenant quelle est l’origine de ces Abou Semen. D’après la
+tradition, le Fitri a d’abord été occupé par les Pouls. A ceux-ci
+succédèrent des Kenga venus du Sud-Est, qui s’installèrent autour de la
+lagune, cultivèrent le mil et le coton et pêchèrent le poisson du Fitri.
+Que ces indigènes fussent pour la plupart d’origine kenga, cela ne doit
+faire aucun doute. Le fait est d’abord rapporté par la tradition. De
+plus, les Abou Semen se servent entre eux du kenga et ils conservent
+encore quelques-unes des pratiques fétichistes de leurs frères des
+montagnes. Enfin le nom de _Kenga_, donné par eux à l’un des villages du
+Fitri, est, à cet égard, caractéristique. C’est surtout aux indigènes
+d’origine kenga que s’applique le nom d’Abou Semen.
+
+Le Fitri fut ensuite conquis par les gens de Ḥassen el Kouk, qui
+venaient de quitter le Médogo. Les Abou Semen subirent alors la
+domination des Kouka, et elle leur fut très dure. Plus tard, les Am
+Semen firent appel aux Boulala, qui vainquirent les Kouka et les
+chassèrent du Fitri.
+
+Les Kenga (Gollo, Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, Gorko, Kenga,
+etc.)[462], les Dadjo (Koudou), les Kouka (Malabesse Kabara, Moyo,
+Seïta), habitant le Fitri, sont désignés généralement du nom d’Abou
+Semen ou Am Semen (sing. : Am Semenaï).
+
+Les Abou Semen sont fort méprisés : on les considère comme une
+population d’esclaves (_ʿabīd, ma haouanīn, ma ḥourrīn ; deremdi ou
+nderinderi_). Ils furent autrefois odieusement maltraités par les
+Boulala : le sultan Gadaï, qui ruina le Fitri pour obtenir la faveur des
+Ouadaïens, envoyait à Abéché de nombreux esclaves abou semen.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 460 : صام _ṣam_, يصوم, _iṣoum_ : jeûner ; _ṣoum_ et _ṣiam_ :
+jeûne.]
+
+[Note 461 : C’est du moins l’explication qui nous a été donnée dans le
+pays. M. René Basset croit qu’elle a été imaginée après coup.
+« L’étymologie de _semen_ expliqué par l’arabe _soum_ ne me paraît pas
+admissible. Comment expliquer le _n_ ? »]
+
+[Note 462 : Les premiers Kenga qui vinrent au Fitri s’installèrent sur
+les bords de la lagune, à Gollo ; ceux qui suivirent se fixèrent à
+Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, etc.]
+
+
+
+
+ III
+
+ LES DIONGOR
+
+ * * * * *
+
+
+Les Diongor habitent le Guéra et l’Abou Telfan. Au point de vue
+physique, ils ressemblent aux Kenga. On les reconnaît cependant à ce
+qu’ils ont sur le front des lignes de petits points. Leurs femmes ont
+des scarifications sur le ventre et sur les reins : elles ont la lèvre
+inférieure percée et elles introduisent dans cet orifice une longue
+paille ou un morceau de cuir, qui tombe sur la poitrine. Les mœurs et la
+religion sont les mêmes que chez les Kenga. La langue est différente.
+
+Les Diongor habitent surtout le massif de Guéra. Ce massif semble être
+le plus important de tous ceux qui se trouvent dans la région comprise
+entre le Darfour, le Tibesti et le lac Tchad. Il a une longueur d’une
+vingtaine de kilomètres environ et, au milieu des petites montagnes
+isolées qui l’environnent, il produit un aspect imposant par sa masse et
+son élévation. Sa hauteur est notablement inférieure à 1.000 m. La
+montagne est couverte de villages diongor ; on en trouve partout : au
+pied, sur les flancs et sur le sommet.
+
+Le pays est situé, depuis quelques années, dans notre zone d’influence.
+L’affaire de Tialo (1906), qui coûta la vie au djerma Smaïn, a enlevé
+cette région aux Ouadaïens, qui n’y paraissent plus guère. C’est
+pourquoi les Diongor du pied de la montagne peuvent actuellement
+cultiver la plaine en toute sécurité. Ils récoltent principalement les
+différentes variétés de mil, le sorgho, le maïs, les arachides et le
+tabac[463]. Il y a également des champs de culture à l’intérieur de la
+montagne, laquelle contient de l’eau durant toute l’année. Grâce au
+refuge qu’elle constituait pour eux, les Diongor restèrent toujours
+indépendants. Mais comme les villages sont nombreux, une centaine
+environ, dont quelques-uns comptent plusieurs milliers d’habitants, les
+Diongor étaient obligés d’utiliser la moindre parcelle de terrain. Rien
+ne saurait donner une idée de la vie que menaient ces pauvres gens,
+seuls à être restés indépendants dans leur âpre montagne, alors que les
+pays d’alentour étaient sans cesse sillonnés et pillés par les
+Ouadaïens. A la saison des pluies, quand l’eau entraînait le peu de
+terre qui constituait le champ de mil de maint Diongor, celui-ci
+reconstituait son champ avec de la terre rapportée, afin de pouvoir se
+procurer le mil indispensable à sa misérable existence. Inutile de dire
+que les habitants du pied de la montagne voyaient très souvent leurs
+récoltes devenir la proie des Ouadaïens, lorsqu’elles n’étaient pas tout
+bonnement saccagées ou incendiées. Les Diongor surpris dans la plaine
+étaient réduits en esclavage.
+
+La montagne était le refuge des Diongor et les faisait vivre. Tous les
+efforts des Ouadaïens, pour réduire ce foyer d’indépendance, échouèrent
+piteusement. Le sultan ʿAli lui-même y subit un sanglant échec, et le
+souvenir de cette aventure est resté très vif dans l’esprit des
+indigènes. Il est naturel d’ailleurs que, étant donnée la personnalité
+de ʿAli, le vainqueur du mbang Abou Sekkin, la victoire des Diongor ait
+eu un grand retentissement.
+
+On raconte que ce sultan avait dit un jour à l’un de ses familiers :
+« Dis-moi donc quel est le pays qui n’obéit pas à mes ordres ? » L’autre
+lui répondit alors : « Oui, tous les pays, depuis le Darfour jusqu’au
+Tchad et depuis le Chari jusqu’au Borkou reconnaissant ta puissance.
+Seuls, les Djenakheré du Guéra sont restés indépendants et jamais
+personne n’a réussi à pénétrer dans leur montagne ». ʿAli fut, dit-on,
+piqué par cette réflexion et il voulut réduire les Diongor.
+
+Le sultan du Ouadaï s’avança vers le Guéra avec son armée et attaqua le
+massif du côté de son extrémité nord. Mais les Ouadaïens, obligés de se
+servir des mains pour escalader les flancs abrupts de la montagne, ne
+purent pas utiliser leurs fusils à pierre. De plus, les Diongor
+faisaient rouler sur eux d’énormes blocs de rochers, qui rebondissaient
+le long de la montagne et venaient écraser des groupes entiers d’hommes.
+Les soldats de ʿAli, épouvantés par cette lutte inégale et reconnaissant
+d’ailleurs l’inutilité de leurs efforts, prirent la fuite. C’est alors
+que s’avança, au bruit sourd des noungaras, le contingent du valeureux
+Meri, aguid ez Zebada, le chef favori du sultan. Tout en marchant à la
+montagne, Méri se moquait des fuyards et leur faisait ses adieux sur un
+ton enjoué : « _Sama léna_ ! Adieu, mes amis, car je ne sais si je vous
+reverrai ». Il se précipita sur les rochers, à la tête de ses hommes, en
+brandissant son fusil et en criant son mépris aux inabordables Diongor :
+« la Djenakheré, Kirdi, Oulâd el Kafir ! » Mais il fut bientôt tué, et
+sa troupe se replia en désordre sur le reste de l’armée.
+
+De nombreux Ouadaïens trouvèrent la mort dans cette affaire. Il faut
+d’ailleurs que le sultan ʿAli, homme d’une énergie et d’une ténacité peu
+communes, ait subi des pertes considérables, pour qu’il se soit résigné
+à être vaincu par des fétichistes. Les Diongor, après avoir dépouillé
+les cadavres, en firent un grand tas, et ce monceau de morts cachait,
+paraît-il, le tronc d’un gros arbre, que l’on peut encore voir sur les
+lieux. Cet échec fut très sensible à ʿAli, qui mourut sur la route du
+retour à Abéché.
+
+Les habitants du Guéra furent dès lors laissés tranquilles[464]. Seul,
+Acyl, quelque temps avant son arrestation (1903), essaya de pénétrer
+dans la montagne. Son camp était installé dans la plaine, non loin du
+village diongor de Am Mbazera (au sud-ouest de l’endroit attaqué par
+ʿAli). C’est à peine si les gens d’Acyl purent escalader les quelques
+contreforts qui se trouvent de ce côté du massif. Quand ils virent les
+énormes rochers qui roulaient sur eux, ils prirent prudemment la fuite.
+
+Grâce à l’impunité que leur assurait la montagne, les Diongor tombaient
+sur tous ceux qui passaient à leur portée[465]. D’un autre côté, il
+était imprudent pour eux de s’aventurer dans la plaine. Ces habitudes de
+pillage réciproque étaient normales dans toute la région des
+fétichistes. C’est pourquoi, à force de vivre en se tenant sur leur
+gardes, le caractère de tous ces Kirdi, des Diongor en particulier, a
+été rendu méfiant. Ils sont toujours portés à croire que l’on veut,
+suivant la méthode ouadaïenne, les piller, les molester, enlever leurs
+femmes et leurs enfants et les réduire eux-mêmes en esclavage. Rendus
+très craintifs par les attaques auxquelles ils ont été en butte pendant
+de longs siècles, l’apparition d’une troupe dans la plaine les fait
+sauter sur leurs armes et se sauver dans la montagne, car ils sont
+persuadés que l’on vient à eux avec des intentions hostiles. Il faudra
+quelque temps pour leur faire entendre le contraire, ces primitifs ne
+comprenant pas, au premier abord, quel but, autre que le pillage,
+peuvent se proposer les étrangers qui viennent dans leur pays. C’est
+pourquoi ils ne se décideront que bien lentement à quitter les
+misérables champs de l’intérieur de la montagne, pour aller cultiver la
+magnifique plaine qui s’étend tout autour.
+
+Les Diongor ont de nombreux chevaux et quelques petites chèvres, qui
+broutent autour des cases[466]. Chaque village du pied de la montagne
+possède un petit groupe d’Arabes Hémat (ʿAmer), qui ont des vaches et
+quelques moutons et fournissent leurs protecteurs de lait et de beurre.
+Les montagnes de toute cette région des fétichistes produisent du miel.
+
+Les gens de Guéra, quoique insoumis, dépendaient nominalement de l’aguid
+el Djaadné.
+
+Les Diongor habitent aussi l’Abou Telfan, où se trouve une ligne de
+collines rocheuses presque orientée du Nord au Sud. On raconte que
+Moḥammed Chérif, arrivant dans la région avec ses Ouadaïens, y chercha
+vainement un endroit pour camper. Il se serait alors écrié : _dâr da
+tolfan_, ce pays est idiot ! Le mot resta et le pays fut appelé _Abou
+Telfan_ : le pays idiot.
+
+Autrefois, les Arabes Missiriyé (_ḥoumr_ et _zourg_) venaient passer la
+saison sèche dans cette région, qui était restée jusque-là à l’abri des
+razzias ouadaïennes. Mais depuis 1905, tout a bien changé. Après son
+échec de Yao, le djerma ʿOthmân alla piller l’Abou Telfan et, depuis, la
+situation n’a fait que s’aggraver. Les Missiriyé ne viennent plus dans
+le pays, et les pauvres Diongor, obligés de se cacher dans la montagne
+pour ne pas être réduits en esclavage, ne peuvent pas cultiver leurs
+champs de mil. La misère était si grande dans l’Abou Telfan, en 1906,
+les Ouadaïens y avaient fait de si belle besogne, que les Diongor
+vendaient leurs enfants pour quelques moudd de farine de mil. Disons
+d’ailleurs, en passant, que, chez les fétichistes (Kenga, Diongor,
+etc.), il n’est pas rare de voir les parents céder leurs enfants pour
+payer une dette ou pour faire un achat quelconque[467].
+
+Les Ouadaïens, voyant leurs ressources en esclaves diminuer de jour en
+jour, se sont rabattus sur ce malheureux pays, qu’ils ont ruiné et
+dépeuplé. En 1907, le capitaine Bordeaux trouva, dans une caravane de
+Tripolitains se rendant d’Abéché à Benghazi, un lot d’esclaves capturés
+dans l’Abou Telfan. Ces pauvres gens furent délivrés et renvoyés chez
+eux, par le Kanem, Bokoro et Yao.
+
+Avant les razzias fréquentes de ces dernières années, l’Abou Telfan
+comprenait environ une cinquantaine de villages. Le sultan du Médogo,
+ʿAbd er Raḥman, était en relations très amicales avec une partie de ses
+habitants. On y trouve, indépendamment des Diongor, quelques Toundjour
+et Pouls. Les Oulâd ʿAmer, qui y étaient autrefois, ont quitté le pays
+et sont actuellement installés entre Moïto et Bokoro. L’Abou Telfan est
+rentré, depuis quelque temps, dans notre zone d’influence et, de ce
+fait, la situation de ce pays va en s’améliorant.
+
+Les Diongor s’enduisent le corps d’huile et d’onguents. Comme ils ne se
+lavent guère, ils répandent une odeur désagréable. D’étroites relations
+de parenté les unissent aux Saba, qui habitent la région de Sorki : les
+deux populations auraient une origine commune et parleraient la même
+langue. En tout cas, Kossat, le second du chef de Sorki, reçut un
+excellent accueil des habitants de Guéra. Les Saba de Sorki, très
+nombreux, ont le commandement sur les autres indigènes habitant leur
+pays : Boua, Fagnan, Komin (du côté de Kidil), Bolgo et aussi quelques
+Arabes.
+
+Les Kirdi de la région comprise entre les montagnes des Kenga et celles
+de l’Abou Telfan forment une population plus ou moins mêlée.
+
+Les Korbo sont apparentés aux Diongor. Ils parlent une langue se
+rapprochant de celle parlée au Guéra. On dit que ces indigènes seraient
+le produit d’un mélange de Diongor, de Dadjo et même de Pouls (?). On
+commence déjà à trouver chez eux les déformations des lèvres, qui vont
+s’exagérant au fur et à mesure que l’on descend vers le Sud et
+atteignent leur maximum de hideur chez les femmes de certaines tribus
+sara. Le groupe de Korbo comprend plusieurs villages, situés au pied des
+montagnes : Korbo, Narbé, Toumka, Garbodjo, Tialo. Les habitants
+possèdent quelques troupeaux et surtout des chevaux. La montagne de
+Korbo est une véritable forteresse et ses nombreux habitants ont pu
+défier bien des attaques. Au commencement de 1903, Acyl y essuya un
+échec sérieux, qui coûta la vie à son cousin Adem Kordé.
+
+Les Kirdi du groupe de Bara sont apparentés à ceux de Korbo.
+
+Les Dadjo sont également nombreux dans toute cette région. Ils habitent
+Déléb, Douziad, Kedja, Azi, Amdakou, Abéréché[468] et les villages à
+l’ouest de Bara : Sewilwil, Zama, etc. Ils forment également les groupes
+de Banda[469] et de Mongo. La colline rocheuse de Mongo est entourée
+d’un certain nombre de villages : Térémélé, Robiana, Baldié, Gadiéra,
+Djokhana, Tagda. Les habitants de ces lieux possèdent quelques troupeaux
+et, réfugiés dans leurs rochers, ils peuvent faire une certaine
+résistance. Les Dadjo dépendaient autrefois soit de El Mâgné (Azi,
+Douziad, Abéréché, etc.), soit de l’aguid el Masmadjé (Sewilwil, Banda,
+Mongo, etc.). Ils sont assimilés aux Kirdi par les autres indigènes :
+beaucoup d’entre eux ont cependant adopté les pratiques musulmanes.
+
+Indépendamment des Diongor et des Dadjo, ces montagnes sont encore
+habitées par des Kenga, des Kouka, etc., qui se sont mélangés au reste
+de la population. On y trouve des femmes qui ont des coiffures analogues
+à celles des femmes lisi[470].
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 463 : Dans toute cette contrée, les Kirdi se sont fait une
+spécialité de la fabrication des bourmas de toute grandeur et des pipes
+en terre cuite.]
+
+[Note 464 : Cependant l’aguid el Djaadné, en août 1904, après avoir
+simulé une marche sur le Fitri, tourna brusquement au Sud et alla piller
+Zama.]
+
+[Note 465 : Les insulaires du Tchad (Boudouma et Kouri) agissaient de
+même.]
+
+[Note 466 : Ces animaux cherchent parfois leur nourriture dans les
+immondices. C’est pourquoi des indigènes de Boullong, venus avec notre
+détachement, ne voulurent pas manger d’un cabri que nous avait offert le
+chef d’Am Mbazera. Ils disaient que les cabris de ce village se
+nourrissaient de _doungues_ (immondices, ordures). Nous avons constaté
+plus tard, que les indigènes de la Côte-d’Ivoire ne partagent pas du
+tout cette manière de voir : leurs moutons et leurs cabris qui se
+tiennent constamment dans les villages et se nourrissent surtout
+d’épluchures de bananes et d’ignames, fournissent d’ailleurs une viande
+excellente ; celle des « moutons de case » est même tout
+particulièrement appréciée.]
+
+[Note 467 : C’est ainsi que nous avons trouvé au Guéra des Toundjour du
+Kanem, qui y étaient venus acheter des captifs. Un Diongor leur avait
+vendu son enfant pour quelques pagnes avec lesquels il comptait payer
+une dette urgente. Indépendamment des captifs que l’on se procure ainsi,
+d’une façon régulière, il y a également les indigènes qui sont enlevés
+et réduits en esclavage, soit qu’ils appartiennent à des fractions
+ennemies, soit qu’ils aient tout bonnement le tort de passer à côté de
+la montagne. Ceux qui, parmi ces derniers, ont été pris très jeunes,
+s’attachent à leurs ravisseurs et ne veulent plus ensuite les quitter.
+Nous citerons, par exemple, le fait suivant : Lors d’une reconnaissance
+dans le Guéra (octobre 1907), certains indigènes soumis, qui avaient à
+se plaindre des Diongor, suivirent notre détachement. Un Kenga
+d’Abouṭiour, entre autres, réclama son fils qui, tout jeune, avait été
+enlevé par les gens d’Am Mbazera. L’enfant avait grandi depuis et se
+trouvait, à ce moment-là, âgé d’environ 13 à 14 ans. Quand nous voulûmes
+le rendre à son père, il se mit à pleurer et à se rouler par terre, en
+disant qu’il ne partirait pas, qu’il voulait rester avec les
+Diongor..... Très ennuyé, comme on peut croire, par cette situation
+bizarre, nous essayâmes de lui parler de la peine qu’il allait faire à
+ses parents, en particulier à sa mère, laquelle attendait à Abouṭiour le
+retour de l’enfant perdu. Le jeune Kenga devenu Diongor se releva alors
+et répondit avec la plus grande vivacité. Son discours, qui nous fut
+traduit en arabe, débutait à peu près ainsi : « Mon père, ma mère,
+_marada_, je m’en f..... Je ne les connais pas et je ne veux pas les
+connaître. Je suis toujours resté avec les Diongor, je me considère moi-
+même comme Diongor et je ne veux pas aller demeurer avec les Kenga. Ici
+je bois de la mérissé, etc... »]
+
+[Note 468 : Ces villages se trouvent sur la route d’Abou Zérafa au
+Guéra, ou dans les environs. Ils furent souvent pillés par les
+Ouadaïens, Acyl razzia complètement Azi, en 1902.]
+
+[Note 469 : Notons que deux villages de cette région portent les noms de
+Sara (chez les Kenga) et de Banda (chez les Dadjo) : le fait est très
+curieux.]
+
+[Note 470 : L’occupation du Ouadaï par nos troupes, en assurant la
+tranquillité des pays fétichistes, va permettre aux indigènes de
+descendre dans la plaine pour y faire leurs plantations. Kenga, Diongor,
+Dadjo pourront circuler et faire du commerce en toute sécurité, et la
+région trouvera enfin une prospérité qu’elle n’a jamais connue.
+Cependant, après les événements du Massalat, des Ouadaïens réfractaires
+se sont réfugiés dans l’Abou Telfan, dans les premiers mois de 1911 : il
+sera donc nécessaire de les traquer et de débarrasser définitivement le
+pays de ces bandes malfaisantes, qui n’ont jamais laissé derrière elles
+que la ruine et la désolation.]
+
+
+
+
+ IV
+
+ LES SOKORO
+
+ * * * * *
+
+
+Les Sokoro habitent la région de Babna, Bédanga, Bondjo et Méré. On en
+trouve aussi quelques-uns entre Bédanga et Melfi (Ngogmi-Boudia).
+
+Ces indigènes appartiennent à la même famille que les Kenga : leur
+langue est apparentée au kenga et Nachtigal dit qu’elle présente
+quelques points de contact avec le maba[471].
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 471 : _Sahara und Sûdân_, t. II, p. 689.]
+
+
+
+
+ V
+
+ LES FAGNIA
+
+ * * * * *
+
+
+Les Fagnia ou Fagnan habitent principalement, au sud de Boli, la région
+comprise entre le pays des Boua et le lac Iro. Ces indigènes, qui
+étaient souvent razziés par les Arabes et par l’alifa de Korbol, durent
+se réfugier sur des rochers, où ils installèrent leurs villages. Ils
+sont agriculteurs. Certains d’entre eux, surtout dans les districts du
+Sud, sont musulmans, et cela leur vaut d’être appelés Nouba par les
+Arabes.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ VI
+
+ LES BOUA
+
+ * * * * *
+
+
+Les Boua résident dans tout le pays au sud de Melfi, et particulièrement
+dans la région Damraou-Korbol-Gamkoul. Ces indigènes ont la réputation
+d’être très belliqueux. Ils habitaient autrefois du côté de Merdja, au
+nord-est de Melfi, où ils eurent à repousser une attaque des Pouls.
+
+L’alifa de Korbol, qui commandait aux Boua, était le vassal du sultan du
+Baguirmi. Les luttes furent d’ailleurs fréquentes entre Baguirmiens et
+Boua. Au moment où nous occupâmes le pays, l’alifa avait réussi à
+s’affranchir de toute dépendance. C’est nous qui avons rétabli
+l’autorité de Gaourang sur les Boua. L’accord ne régnant pas entre le
+sultan et l’alifa, ce dernier fut exilé à Bol : on le renvoya plus tard
+à Tchekna. Les Boua du chef Ouédou ont fait, tout dernièrement, une
+tentative d’exode au Bornou (1908).
+
+Les Boua sont bien bâtis et vigoureux : leur teint noir est généralement
+assez foncé. Quoique divisés en un grand nombre de fractions, ils
+possèdent cependant un dialecte commun. Leur langue se rapproche plus ou
+moins du baguirmien et Nachtigal dit qu’elle présente, sur certains
+points, quelque analogie avec celle des Pouls[472].
+
+Les Boua sont des fétichistes vaguement islamisés. Ils sont
+agriculteurs, et leurs villages se trouvent au pied des rochers qui
+parsèment le pays.
+
+
+ FIN DU TOME PREMIER
+
+
+[Note 472 : _Sahara und Sûdân_, II, 689.]
+
+
+
+
+ APPENDICE
+
+ * * * * *
+
+ Addition à l’article _Les Senoussi_, ch. II : LES TOUBOU (p. 127 et
+ suivantes).
+
+Une section méhariste est installée en réserve à Tahoua. Elle aide la
+section de l’Azbin à assurer la protection de l’azalaï, caravane de
+Touareg qui, deux fois l’an, va chercher le sel du Kaouar : l’azalaï de
+mars comprend 3.000 chameaux ; l’azalaï d’octobre a plus d’importance et
+compte environ 10.000 chameaux.
+
+ * * * * *
+
+
+Les Senoussia ont fortifié solidement le point de ʿAïn Galakka. De
+nombreux guerriers — il y a, paraît-il, plus de 500 réguliers, pourvus
+d’un uniforme et armés de fusils à tir rapide — assurent la domination
+de Si Aḥmed Chérif au Borkou.
+
+Une garnison ottomane, avec 6 pièces de canon et un colonel, se trouvait
+à Bardaï, dans le Tibesti. Il est probable qu’elle évacua le pays dès le
+début de la guerre italo-turque. Les Turcs ne se sont jamais installés à
+ʿAïn Galakka, où les Senoussia restent les maîtres absolus. Il est donc
+fort probable, ainsi que nous l’avons déjà dit, que les Khouân n’ont
+arboré le drapeau ottoman que pour faire échec à l’occupation française.
+
+Si Aḥmed Chérif attache une importance capitale à la possession de ʿAïn
+Galakka. Le bruit a même couru qu’il songeait à évacuer Koufra pour
+venir s’installer au Borkou. Il convient de n’accueillir ce
+renseignement que sous toutes réserves : l’oasis de Koufra est un point
+très bien situé, en plein centre des contrées qui reconnaissent
+l’autorité spirituelle de Si Aḥmed Chérif, et il semble peu probable que
+ce dernier se résigne à l’abandonner.
+
+La sécheresse de l’année 1911 a provoqué une disette effroyable dans le
+Tibesti et le Borkou, qui, en temps normal, sont déjà des pays
+essentiellement déshérités. Les dattes et les quelques céréales de la
+contrée n’ont fourni que de lamentables récoltes. Les habitants ont été
+obligés, pour vivre, d’abattre un grand nombre de chameaux.
+
+Les Senoussia du Borkou mènent une vie misérable, par suite de
+l’impossibilité où ils se trouvent d’assurer leur ravitaillement en
+grain. Au surplus, les fructueuses razzias de bétail, au détriment des
+indigènes soumis à notre autorité, deviennent de plus en plus
+problématiques. Néanmoins, les Khouân restent toujours nos adversaires
+irréductibles : un de leurs rezzous est venu, en août 1911, piller la
+région de Djadjidouna, en plein Territoire de Zinder.
+
+Notons également qu’une mission allemande — comprenant un officier, mais
+soi-disant scientifique — a, malgré l’opposition diplomatique de la
+France, pénétré au Tibesti, venant de Mourzouk. Ce fait, s’ajoutant à
+d’autres intrigues allemandes en Tripolitaine, a dû avoir une sérieuse
+influence sur la brusque décision des Italiens d’envahir le vilayet,
+pour profiter de la situation créée par l’affaire marocaine et, d’autre
+part, mettre un terme à certaines convoitises étrangères.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ =TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER=
+
+ * * * * *
+
+
+ Pages.
+
+ AVANT-PROPOS I
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ I. — _Les populations du Kanem._
+
+ I. — Les Kanembou 1
+
+ II. — Les Ḥaddâd nichâb 49
+
+ III. — Les Toundjour 73
+
+ IV. — Les Oulâd Slimân 85
+
+ V. — Le lac Tchad 104
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ II. — _Les Toubou._
+
+ I. — La population toubou 113
+
+ II. — Les Tedâ 122
+
+ III. — Les Ammâ Borkouâ 161
+
+ IV. — Les Toubou du Kanem 167
+
+ V. — Les Toubou du Baḥr el Ghazal et du Ouadaï.
+
+ Les Kreda 175
+
+ Les Kecherda 199
+
+ Les Noreâ 204
+
+ Les Cheurafadâ 207
+
+ VI. — Les Ḥaddâd Gourân 209
+
+ VII. — _Petite étude pratique de la langue toubou_
+ (dialecte des Dazagada) 213
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+ III. — _Les Lisi._
+
+ I. — Les Boulala 291
+
+ II. — Le Fitri 291
+
+ III. — Les Babalia 337
+
+ IV. — Les Kouka 339
+
+ V. — Les Médogo 349
+
+ QUATRIÈME PARTIE
+
+ IV. — _Les Fétichistes_ 353
+
+ I. — Les Kenga 354
+
+ II. — Les Abou Semen 363
+
+ III. — Les Diongor 365
+
+ IV. — Les Sokoro 373
+
+ V. — Les Fagnia 374
+
+ VI. — Les Boua 375
+
+ APPENDICE 377
+
+
+ * * * * *
+ ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, RUE GARNIER.
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Page 25, note 52, " _agaiast the tribus_ " a été remplacé par
+ " _against the tribes_ "
+
+ Page 32, " bornouanes du côté du Oudaï " a été remplacé par " Ouadaï "
+
+ Page 43, " partout, au Kanem et et au Dagana " a été remplacé par
+ " Kanem et au "
+
+ Page 73, " _Tounes et khadrâ djenna_ " a été remplacé par " _el_ "
+
+ Page 74, " abordé par par l’Ouest " a été remplacé par " abordé par
+ l’Ouest "
+
+ Page 104, " données fournies par les explorarateurs " a été remplacé
+ par " explorateurs "
+
+ Page 105, " La mission Thilo " a été remplacé par " Tilho "
+
+ Page 115, " _Fodidê_ (pr. _Foddê_) " a été remplacé par " pl. "
+
+ Page 132, " le désert ou il a établi " a été remplacé par " où "
+
+ Page 135, " le cas échant, s’employer énergiquement " a été remplacé
+ par " écheant "
+
+ Page 171, " seraient apparentés au Noreâ " a été remplacé par " aux "
+
+ Page 199, la section " III — LES KECHERDA " changée à " II "
+
+ Page 200, " sont actuellement intallés dans " a été remplacé par
+ " installés "
+
+ Page 204, la section " IV — LES NOREA " changée à " III "
+
+ Page 206, " L’occcupation du Ouadaï par nos " a été remplacé par
+ " L’occupation "
+
+ Page 207, le chapitre intitulé " IV — LA CHEURAFADA " de la 2e partie
+ a été traité comme une section du chapitre V.
+
+ Page 213, note 279, " _Sprachen der ulten Welt_ " a été remplacé par
+ " _alten_ "
+
+ Page 217, sous _Karraou_, " des Arabes " a été remplacé par " des
+ Kreda "
+
+ Page 238, note 309, " que les premières lettes " a été remplacé par
+ " lettres "
+
+ Page 279, sous [_Ngaéla koréï_] _gouïenga_, " il rend " a été remplacé
+ par " il prend "
+
+ Page 280, Référence manquante placée après _djoundou_ {panier} (p.
+ 279), et celle-ci et sa note considérées comme note 378 (aurait été à
+ la note 380). Cf. Carbou, _Méthode pratique pour l'étude de l'arabe
+ parlé au Ouaday..._, 1913, p. 182.
+
+ Page 284, " dialecte des Dazagarda, faite " a été remplacé par
+ " Dazagada "
+
+ Page 285, note 387, " y a éga-ment d’étonnantes analogies " a été
+ remplacé par " également "
+
+ Page 287, " ne dazagada, par la lettre _tch_ " a été remplacé par
+ " en "
+
+ Page 295, " d’origine arabe (tribut Hémat) " a été remplacé par
+ " tribu "
+
+ Page 296, " Ce fait semble semble démolir " a été remplacé par " Ce
+ fait semble démolir "
+
+ Page 298, " Bart était persuadé " a été remplacé par " Barth "
+
+ Page 311, " premiers sultan Baguirmiens " a été remplacé par
+ " sultans "
+
+ Page 313, " à payer donéravant un tribut " a été remplacé par
+ " dorénavant "
+
+ Page 318, " mit le le pays en coupe réglée " a été remplacé par " mit
+ le pays "
+
+ Page 318, " Ce dernier avait du resté " a été remplacé par " reste "
+
+ Page 341, " répond parfois une odeur " a été remplacé par " répand "
+
+ Page 357, " _siyād ed doukhmat_ " a été remplacé par " _siyâd_ "
+
+ La plupart des occurrences de "cheik" ont été remplacées par "cheïk".
+
+ Concernant les lettres diacritées d'un point souscrit, le point a été
+ supprimé dans quelques cas de : Ibraḥim, Abdallaḥ, Maḥdi ; et il a été
+ ajouté dans quelques cas de : Ahmed, Bahr, Haddâd, Hadjer, Hassan,
+ Hassen, Mahâmid, Mahariyé, Mehâreb, Mohammed, Moustafa.
+
+ L'ʿaïn en forme de ʿ a été ajouté dans quelques cas de : Abd,
+ Abdoullahi, Ali, Amer, Omar, Othman.
+
+ De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe
+ ont été apportés.
+
+ Toute traduction interlinéaire a été placée sur une seule ligne à
+ l'aide de "{}".
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78226 ***
diff --git a/78226-h/78226-h.htm b/78226-h/78226-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..cdad85c
--- /dev/null
+++ b/78226-h/78226-h.htm
@@ -0,0 +1,25981 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+<title>La région du Tchad et du Ouadaï, Tome 1 (de 2) | Project
+Gutenberg</title>
+<meta charset="utf-8">
+<link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+<style>
+body {
+ margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+}
+h1
+{
+ text-align: center;
+ font-size: 100%;
+ font-weight: normal;
+ text-indent: 0;
+ line-height: 2;
+ margin-top: 1em;
+ margin-bottom: 0.5em;
+ clear: both;
+}
+h2 {
+ font-size: 100%;
+ text-align: center;
+ font-weight: normal;
+ line-height: 1.1;
+ margin-top: 2em;
+ page-break-before: always;
+ clear: both;
+}
+h3 {
+ font-size: 100%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 1em;
+ font-weight: normal;
+ text-align: center;
+ page-break-before: always;
+ clear: both;
+}
+h3.nopb {
+ page-break-before: avoid;
+}
+h4, h5 {
+ font-size: 100%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 1em;
+ font-weight: normal;
+ text-align: center;
+ page-break-before: avoid;
+ clear: both;
+}
+hr.chap {
+ color: Gray;
+ background-color: Gray;
+ width: 65%;
+ margin-top: 1em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+}
+hr.decor {
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+}
+hr.decordb {
+ border-bottom: 5px double black;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+}
+hr.spaced2 {
+ margin-top: 1em;
+ margin-bottom: 1em;
+}
+hr.spaced3 {
+ margin-top: 1.5em;
+ margin-bottom: 1.5em;
+}
+.x-ebookmaker hr.chap { display: none; visibility: hidden; }
+.spaced2 {
+ line-height: 2;
+}
+.spaced13 {
+ line-height: 1.3;
+}
+.spaced15 {
+ line-height: 1.5;
+}
+.spaced17 {
+ line-height: 1.7;
+}
+.space-above2 {
+ margin-top: 2em;
+}
+.space-above1 {
+ margin-top: 1em;
+}
+.space-above15 {
+ margin-top: 1.5em;
+}
+.space-below1 {
+ margin-bottom: 1em;
+}
+.space-below15 {
+ margin-bottom: 1.5em;
+}
+.letter-spaced {
+ letter-spacing: 0.05em;
+}
+.letter-spaced01 {
+ letter-spacing: 0.1em;
+}
+.word-spaced4 {
+ word-spacing: 0.4em;
+}
+.word-spaced6 {
+ word-spacing: 0.8em;
+}
+.word-spaced8 {
+ word-spacing: 1.2em;
+}
+.word-spaced12 {
+ word-spacing: 2em;
+}
+.word-spaced14 {
+ word-spacing: 2.4em;
+}
+.word-spaced18 {
+ word-spacing: 3.2em;
+}
+.crosslink:after {
+ content: '↗';
+}
+a.tnoteref {
+ text-decoration: none;
+}
+.tnoteref:after {
+ content: '¶';
+}
+.nind {
+ text-indent: 0;
+}
+.hang1 {
+ text-indent: -1em;
+ padding-left: 1em;
+ }
+.bibent {
+ text-indent: -1em;
+ padding-left: 1em;
+ }
+.hang2 {
+ text-indent: -1em;
+ padding-left: 2.5em;
+ }
+.publisher {
+ margin-top: 1.5em;
+ font-size: 100%;
+ line-height: 1.5;
+ text-align: center;
+ text-indent: 0;
+}
+p {
+ text-align: justify;
+ text-indent: 1.5em;
+ line-height: 1.2;
+ max-width: 1200px;
+ margin: auto;
+ margin-top: .51em;
+ margin-bottom: .49em;
+}
+.xxlarge {
+ font-size: 150%;
+ font-weight: bold;
+ word-spacing: 0.2em;
+}
+.xlarge {
+ font-size: 130%;
+}
+.large {font-size: 110%;}
+.less {font-size: 95%;}
+.med {font-size: 85%;}
+.small {font-size: 75%;}
+.vsmall {font-size: 70%;}
+.bold {font-weight: bold;}
+.strike {
+ text-decoration: line-through;
+}
+.sserif {
+ font-family: sans-serif, serif;
+}
+.arabic {
+}
+.sc {
+ font-variant: small-caps;
+ }
+.sc2 {
+ font-variant: small-caps;
+ font-size: 80%;
+ }
+.center {
+ text-align: center;
+ text-indent: 0;
+ }
+.pad3 {
+ padding-left: 3em
+ }
+.pad4 {
+ padding-left: 4em
+ }
+.pad6 {
+ padding-left: 6em
+ }
+.sch1 {
+ text-indent: 0;
+ text-align: center;
+ font-size: 110%;
+ margin-bottom: 1em;
+}
+.sch2 {
+ font-size: 100%;
+ text-indent: 0;
+ text-align: center;
+ font-family: sans-serif, serif;
+ margin-bottom: 1em;
+}
+.sch3 {
+ font-size: 90%;
+ text-indent: 0;
+ text-align: center;
+ font-family: sans-serif, serif;
+ margin-bottom: 1em;
+}
+.footnotes {
+ border: dashed 1px;
+ max-width: 1200px;
+ margin: auto;
+}
+.footnote {
+ margin-top: 0.5em;
+ margin-left: 10%;
+ margin-right: 5%;
+ font-size: 90%;
+}
+.footnote .label {
+ float: left;
+ margin-left: -12%;
+ text-align: right;
+}
+.fnanchor {
+ vertical-align: super;
+ font-size: .8em;
+ text-decoration: none;
+ font-style: normal;
+ font-weight: normal;
+}
+.pagenum {
+ position: absolute;
+ left: 92%;
+ font-size: small;
+ text-align: right;
+ font-style: normal;
+ font-weight: normal;
+ font-variant: normal;
+ letter-spacing: normal;
+ color: silver;
+ text-indent: 0;
+}
+.linegrp-container {
+ text-align: center
+ }
+.linegrp {
+ display: inline-block;
+ text-align: left;
+ font-size: 100%;
+ }
+.linegrp .group {
+ margin: 1em 0 1em 0
+ }
+.line {
+ padding-left: 3em;
+ line-height: 1.4em;
+ }
+.indent0 {
+ text-indent: -3em
+ }
+.trpair {
+ text-indent: 0;
+ display: inline-block;
+ white-space: nowrap;
+ vertical-align: -0.5em;
+ text-align: center;
+ }
+.trpair::after {
+ content: " "
+ }
+.trabove {
+ display: block;
+ line-height: 1em;
+ padding: 0 0.1em
+ }
+.trbelow {
+ display: block;
+ font-size: 90%;
+ line-height: 1em;
+ padding: 0.1em 0.1em
+ }
+ul.song {
+ list-style-type: none;
+ padding: 0.5em;
+ text-align: left;
+ max-width: 25em;
+ margin: auto;
+}
+ul.song > li {
+ padding-top: 0.4em;
+ text-indent: -1em;
+ padding-left: 1em;
+}
+ul.simple1 {
+ list-style-type: none;
+ padding: 0.5em;
+ text-align: left;
+ max-width: 20em;
+ margin: auto;
+}
+ul.simple1 > li {
+ padding-top: 0.1em;
+ text-indent: -1em;
+ padding-left: 1em;
+}
+ul.simple2 {
+ list-style-type: none;
+ padding: 0.5em;
+ text-align: center;
+ margin: auto;
+}
+ul.simple2 > li {
+ padding-top: 0.1em;
+}
+ul.simple3 {
+ list-style-type: none;
+ padding: 0.5em;
+ text-align: left;
+ margin: auto;
+}
+ul.simple3 > li {
+ padding-top: 0.1em;
+ text-indent: -1em;
+ padding-left: 1em;
+}
+ul.simple4 {
+ list-style-type: none;
+ padding: 0.5em;
+ text-align: left;
+ max-width: 25em;
+ margin: auto;
+}
+ul.simple4 > li {
+ padding-top: 0.1em;
+ text-indent: -1em;
+ padding-left: 1em;
+}
+ul.simple5 {
+ list-style-type: none;
+ padding: 0.5em;
+ text-align: left;
+ max-width: 30em;
+ margin: auto;
+}
+ul.simple5 > li {
+ padding-top: 0.1em;
+ text-indent: -1em;
+ padding-left: 1em;
+}
+div.margins {
+ width: 1200px;
+ max-width: 100%;
+ margin: auto;
+}
+div.page {
+ text-align: center;
+ page-break-before: always;
+}
+div.titlepage {
+ text-align: center;
+ page-break-before: always;
+ page-break-inside: avoid;
+ margin: auto;
+ margin-top: 4em;
+}
+@media screen and (max-width: 1500px) {
+div.titlepage {
+ font-size: 85%;
+}
+}
+.x-ebookmaker div.titlepage {
+ font-size: 80%;
+}
+.transnote {
+ background-color: #E6E6FA;
+ color: black;
+ font-size:smaller;
+ padding:0.5em;
+ font-family:sans-serif, serif;
+}
+table {
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ font-size: 100%;
+}
+table.toc {
+ max-width: 40em;
+ font-size: 90%;
+}
+table.toc td {
+ padding-top: 0.25em;
+ padding-bottom: 0.25em;
+ padding-right: 0.4em;
+ word-spacing: 0.1em;
+}
+table.tree {
+ border-collapse: collapse;
+ margin-top: 1em;
+ margin-bottom: 1em;
+}
+.x-ebookmaker table.tree {
+ width: 100%;
+}
+table.tree tr {
+ height: 1em;
+}
+table.tree td {
+ padding: 0;
+}
+table.treepadded1 td {
+ padding-right: 0.5em;
+}
+.x-ebookmaker table.tree td {
+ font-size: 60%;
+}
+.bline {
+ border-bottom-style: solid;
+ border-bottom-width: 1px;
+}
+.blb {
+ border-left-width: 1px;
+ border-left-style: solid;
+ border-bottom-width: 1px;
+ border-bottom-style: solid;
+}
+.linel {
+ border-left-width: 1px;
+ border-left-style: solid;
+}
+.liner {
+ border-right-width: 1px;
+ border-right-style: solid;
+}
+.blt {
+ border-left-width: 1px;
+ border-left-style: solid;
+ border-top-style: solid;
+ border-top-width: 1px;
+}
+.brb {
+ border-right-width: 1px;
+ border-right-style: solid;
+ border-bottom-width: 1px;
+ border-bottom-style: solid;
+}
+.brt {
+ border-right-width: 1px;
+ border-right-style: solid;
+ border-top-style: solid;
+ border-top-width: 1px;
+}
+table td.width-brace1 {
+ width: 0.5em;
+}
+table.vocab td {
+ text-align: left;
+ vertical-align: top;
+ text-indent: -1em;
+ padding-left: 1em;
+}
+table.vocab td.tdc {
+ text-align: center;
+ text-indent: 0;
+}
+table.vocab td.pad1 {
+ padding-left: 2em;
+}
+table.tless td {
+ font-size: 90%;
+}
+table.bd-collapse {
+ border-collapse: collapse;
+}
+table td.sect15top {
+ padding-top: 1.5em;
+}
+table td.sect1top {
+ padding-top: 1em;
+}
+table td.sect {
+ padding-top: 1em;
+}
+table td.pad-right2 {
+ padding-right: 2em;
+}
+table td.pad1 {
+ padding-left: 1em;
+}
+div.sign1 {
+ width: 18em;
+ margin-right: 0;
+ margin-left: auto;
+}
+div.sign1 > p {
+ text-align: center;
+ text-indent: 0;
+ line-height: 1.7;
+}
+table.padded td {
+ padding-right: 2em;
+}
+table.padded1 td:first-child {
+ padding-right: 2em;
+}
+table.padded2 td:first-child, table.padded2 th:first-child {
+ padding-right: 2em;
+}
+table.padded2 td:nth-child(2), table.padded2 th:nth-child(2) {
+ padding-right: 2em;
+}
+table.padded3 td, table.padded3 th {
+ padding-right: 2em;
+}
+table.padded4 td {
+ padding-right: 1.5em;
+}
+table.padded4 th {
+ padding-right: 1.5em;
+}
+th {
+ font-size: 90%;
+ font-weight: normal;
+ text-align: center;
+}
+td, td > p {
+ margin-top: 0.25em;
+ line-height: 1.1em;
+}
+.tdl-top {
+ text-align: left;
+ vertical-align: top;
+ }
+.tdr-top {
+ text-align: right;
+ vertical-align: top;
+ }
+.tdr-bot {
+ text-align: right;
+ vertical-align: bottom;
+ }
+.tdl {text-align: left;}
+.tdr {text-align: right;}
+.tdc {text-align: center;}
+.tdc-top {
+ text-align: center;
+ vertical-align: top;
+ }
+.width-full {
+ width: 100%;
+}
+.width20 {
+ width: 20em;
+}
+.width10 {
+ width: 10em;
+}
+.width8 {
+ width: 8em;
+}
+.width6 {
+ width: 6em;
+}
+.width5 {
+ width: 5em;
+}
+.width4 {
+ width: 4em;
+}
+.width3 {
+ width: 3em;
+}
+.width2 {
+ width: 2em;
+}
+.width1 {
+ width: 1em;
+}
+div.figcenterplate {
+ margin: auto;
+ margin-top: 1em;
+ margin-bottom: 1em;
+ text-align: center;
+ max-width: 100%;
+ page-break-before: always;
+}
+div.figdecor {
+ margin: auto;
+ margin-top: 1.5em;
+ margin-bottom: 1.5em;
+ text-align: center;
+ max-width: 100%;
+}
+figure {
+ display: inline-block;
+ margin: 0 auto;
+ text-align: center;
+ max-width: 100%;
+}
+figure p {
+ text-indent: 0;
+ margin-top: 0;
+ margin-bottom: 0;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ }
+figure p.cp1 {
+ text-align: center;
+ font-size: 100%;
+ letter-spacing: 0.05em;
+}
+table td.ipub {
+ font-size: 65%;
+ width: 33%;
+}
+figure p.small {
+ text-align: center;
+ font-size: 70%;
+}
+.trgrp {
+}
+.column {
+ float: left;
+ width: 50%;
+}
+.column > p {
+ padding-right: 1em;
+}
+.row {
+ max-width: 50em;
+ margin: auto;
+}
+.row:after {
+ content: "";
+ display: table;
+ clear: both;
+}
+img {
+ width: inherit;
+ max-width: 100%;
+}
+.iwdecor1 {
+ width: 40px;
+}
+.isymw1 { width: 3.75em; }
+.isymw2 { width: 3.3em; }
+.isymw3 { width: 2em; }
+.iw1 { width: 600px; }
+</style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78226 ***</div>
+<div class="margins">
+<div class="transnote x-ebookmaker-drop">
+<p class="center less spaced15"><a href="#toc">Table des
+matières</a> — <a class="crosslink" href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78227/78227-h/78227-h.htm">Tome
+second</a></p>
+</div>
+
+<div class="page">
+<p class="center spaced13 space-below1">PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ
+DES LETTRES D’ALGER<br>
+<span class="med">BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE</span></p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<p class="center med">Tome XLVII</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<p class="center spaced2"><span class="less">LA RÉGION</span><br>
+<span class="xlarge">DU TCHAD ET DU OUADAÏ</span>
+</p>
+</div>
+
+<div class="page">
+<hr class="decor width8">
+
+<p class="center vsmall">ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN
+ET C<sup>ie</sup>, 4, RUE GARNIER.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="titlepage">
+<h1><span class="large">LA RÉGION</span><br>
+<span class="small">DU</span><br>
+<span class="xxlarge">TCHAD ET DU OUADAÏ</span>
+</h1>
+
+<p class="center vsmall letter-spaced01">PAR</p>
+
+<p class="center spaced13 space-above15"><span class=
+"sc">Henri</span> CARBOU<br>
+<span class="vsmall">ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES</span></p>
+
+<hr class="decor width4 spaced3">
+
+<p class="center med letter-spaced01">TOME PREMIER</p>
+
+<hr class="decor width2">
+
+<p class="center less bold spaced15">Études ethnographiques.<br>
+Dialecte toubou</p>
+
+<div class="figdecor">
+<figure class="iwdecor1"><img src='images/logo.jpg' alt=
+'[Décoration]'>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="publisher">PARIS<br>
+<span class="less">ERNEST LEROUX, ÉDITEUR</span><br>
+<span class="small">28, RUE BONAPARTE, VI<sup>e</sup>.</span></p>
+
+<hr class="decor width1">
+
+<p class="center less">1912</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large"><span class="pagenum" id=
+"Page_I">[I]</span><a id="ava"></a>AVANT-PROPOS</h2>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<p class="space-above15">Le travail que nous présentons aujourd’hui
+à ceux qu’intéressent les choses de l’Afrique Centrale était
+terminé vers le milieu de 1909 et aurait évidemment dû paraître
+plus tôt. Mais la nécessité de demander l’autorisation
+ministérielle pour publier l’ouvrage a fait perdre beaucoup de
+temps, et notre départ d’urgence pour la Côte d’Ivoire était
+ordonné, avant que le manuscrit fût de retour du Ministère. Par la
+suite, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï nous ont fait
+subordonner à notre rentrée en France la publication de ce travail,
+afin de pouvoir remanier et compléter les parties qui n’étaient
+plus à jour.</p>
+
+<p>Le titre peut paraître ambitieux, et nous avouerons volontiers
+qu’il est certaines populations du Baguirmi et des bords du Chari
+dont nous ne parlerons pas. Nous avons surtout voulu indiquer,
+d’une façon générale, quel était le pays dont traitait notre série
+d’études. On peut constater, au surplus, que la liste des ouvrages
+déjà parus nous rendait quelque peu difficile le choix d’un titre
+approprié.</p>
+
+<p>Ce travail a pour objet de compléter, dans une certaine mesure,
+les renseignements donnés par les divers voyageurs sur
+quelques-unes des populations habitant la région du Tchad et du
+Ouadaï. Nous citerons souvent la relation de voyage de Nachtigal,
+soit pour ajouter quelques éléments nouveaux à ce qui a déjà été
+rapporté par l’explorateur, soit même pour rectifier quelques-unes
+de ses hypothèses. Sans doute, ainsi que nous l’a dit M. René
+Basset, «&nbsp;Nachtigal n’est pas un guide toujours
+sûr&nbsp;»&nbsp;; il faut reconnaître néanmoins que le <em>Sahara
+und Sudan</em> est un ouvrage généralement si complet et si précis,
+en ce qui concerne la majeure partie de l’Afrique Centrale, qu’il
+restera toujours, avec celui de Barth, le bréviaire de ceux qui
+s’adonneront à l’étude de ce pays.</p>
+
+<p>Nous avons rédigé une petite étude de la langue toubou (dialecte
+des Dazagada), qui est surtout un vocabulaire et un
+recueil<span class="pagenum" id="Page_II">[II]</span> des phrases
+les plus usuelles. Ce dialecte se parle dans le nord du Ouadaï, au
+Borkou, au Baḥr el Ghazal, au Kanem et à l’ouest du lac. Il diffère
+quelque peu du teda, qui est la langue du Tibesti et de certaines
+régions à l’ouest de ce massif. Cette étude, qui intéressera
+peut-être ceux qui seront appelés à circuler dans ces pays plus ou
+moins désertiques, pourra être rapprochée de celle que Barth,
+Reinisch et Gaudefroy-Demombynes ont faite du teda.</p>
+
+<p>Le manuscrit primitif contenait une étude du dialecte arabe du
+Tchad, qui est l’idiome commun à tous les indigènes, mais cette
+partie a été détachée et publiée à part (Geuthner, éditeur). Nous
+avons supprimé également les cartes qui permettaient de connaître
+en détail les régions dont nous serons amené à parler&nbsp;: les
+lecteurs trouveront les renseignements nécessaires à la clarté du
+texte sur les feuilles I et II (la feuille V et le croquis du
+Ouadaï doivent paraître sous peu) de la Carte générale de l’Afrique
+équatoriale française, au 1.000.000<sup>e</sup> (Librairie
+Challamel). Nous avons cependant laissé un croquis d’ensemble de
+l’Afrique Centrale, qui pourra être de quelque utilité.</p>
+
+<p>Somme toute, malgré les lacunes qu’il présente et les erreurs
+qui doivent s’y être glissées, nous croyons que ce livre
+intéressera ceux qui s’occupent d’études africaines et qu’il pourra
+être de quelque utilité à ceux qui seront appelés à servir dans la
+région du Tchad. Et c’est pourquoi nous ne regrettons pas la peine
+qu’il nous a coûtée.</p>
+
+<p>Nous ne saurions terminer sans exprimer ici notre vive
+reconnaissance à M. René Basset, doyen de la Faculté des Lettres
+d’Alger dont la brochure sur les pays du Tchad nous a donné la
+première idée de ce travail et qui nous a fourni tous les
+renseignements utiles pour mener cette série d’études à bonne
+fin&nbsp;; il a bien voulu, en outre, revoir notre manuscrit et
+nous indiquer les modifications à y apporter.</p>
+
+<div class="sign1">
+<p>H. CARBOU,<br>
+<span class="small">ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES.</span></p>
+</div>
+
+<p><em>Perpignan, octobre 1911.</em>
+</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large"><span class="pagenum" id=
+"Page_1">[1]</span><a id="p1"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<p class="center xlarge">LES POPULATIONS DU KANEM</p>
+
+<hr class="decordb width20">
+
+<h3 class="nopb"><a id="p1c01"></a>I</h3>
+
+<p class="sch1">LES KANEMBOU</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<h4><em>HISTORIQUE DU KANEM</em>
+</h4>
+
+<p>Il importe tout d’abord de dire quelle est l’origine du mot
+<em>kanembou</em>. D’après Kœlle<a id="FNanchor_1"></a><a href=
+"#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, le monosyllabe <em>ma</em>
+et son pluriel <em>bou</em> servent à indiquer dans la langue du
+Kanem et du Bornou, une idée de possession, de relation ou
+d’origine.</p>
+
+<table class="padded1">
+<tr>
+<td class="tdr"><em>kam bornou-ma</em>,</td>
+<td>un homme du Bornou, un Bornouan&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr"><em>bornou-bou</em>,</td>
+<td>les Bornouans&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr"><em>kam kanem-ma</em>,</td>
+<td>un homme du Kanem&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr"><em>kanem-bou</em>,</td>
+<td>les Kanembou.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_2">[2]</span>Mais cette règle
+souffre des exceptions. Barth fait remarquer «&nbsp;qu’il n’a
+jamais entendu le mot <em>bornou-bou</em> et que <em>ma</em> est
+fréquemment uni à un mot indiquant le pluriel&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class=
+"fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>Nous signalerons également en fait que les Kanembou désignent un
+homme de leur tribu sous le nom de <em>kanembô</em>. Pour eux, le
+mot est un singulier et non un pluriel.</p>
+
+<p class="center spaced2"><em>ouô kanembô</em>, je suis
+Kanembou.</p>
+
+<p>Pour désigner plusieurs habitants du Kanem, ils disent
+<em>ianembô</em>&nbsp;:</p>
+
+<p class="center spaced2"><em>endi ianembô</em>, nous sommes
+Kanembou.</p>
+
+<p>Ce pluriel, peu fréquent d’ailleurs, se fait par analogie avec
+celui de <em>kam</em>, un homme.</p>
+
+<ul class="simple1">
+<li><em>kam ngourié</em>, un homme de Ngouri&nbsp;;</li>
+
+<li><em>iam ngourié</em>, des hommes de Ngouri.</li>
+</ul>
+
+<p>Mais, en kanembou, les terminaisons <em>a</em>, <em>oa</em>,
+<em>oua</em>, sont généralement l’indice du pluriel.</p>
+
+<ul class="simple2">
+<li><em>kanouri</em>, un Bornouan&nbsp;; pl. <em>kanoréa</em>,</li>
+
+<li><em>dogo</em>, un forgeron&nbsp;; pl. <em>dogoâ</em>,</li>
+
+<li><em>toubô</em>, un Toubou&nbsp;; pl. <em>toubouâ</em><a id=
+"FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class=
+"fnanchor">[3]</a>.</li>
+
+<li><em>toubô toullô</em>, un Toubou&nbsp;;</li>
+
+<li><em>toubouâ ngobô</em>, de nombreux Toubou&nbsp;;</li>
+
+<li><em>dogô touôbé</em>, un forgeron toubou&nbsp;;</li>
+
+<li><em>dogoâ touôbé</em>, des forgerons toubou.</li>
+</ul>
+
+<p>Comme on le voit, <em>kanem-bou</em> et <em>tou-bou</em> sont
+ici deux singuliers.</p>
+
+<p>Remarquons enfin que le mot <em>tou-ma</em> n’est pas employé
+pour désigner un habitant du Tou<a id="FNanchor_4"></a><a href=
+"#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, qu’une partie des indigènes
+habitant les îles du Tchad porte le nom de <em>boudou-ma</em><a id=
+"FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class=
+"fnanchor">[5]</a><span class="pagenum" id="Page_3">[3]</span> (qui
+est ici un pluriel) et que le mot correspondant <em>boudou-bou</em>
+n’est pas usité.</p>
+
+<p>Ainsi donc, la règle donnée par Kœlle, est loin d’être toujours
+appliquée. Cependant la terminaison <em>bou</em> est quelquefois
+employée, au Kanem, pour désigner certaines fractions des Kanembou
+ou des Ḥaddâd. Citons, entre autres noms&nbsp;:</p>
+
+<ul class="simple3">
+<li><em>intchal-bou</em>, fraction kanembou, originaire du village
+de Intchali&nbsp;;</li>
+
+<li><em>rekdô-bou</em>, <span class=
+"word-spaced18">&nbsp;—&nbsp;</span> <span class=
+"word-spaced14">&nbsp;—&nbsp;</span> <span class=
+"word-spaced8">&nbsp;—&nbsp;</span> Roukdô&nbsp;;</li>
+
+<li><em>bari-bou</em>, <span class=
+"word-spaced18">&nbsp;—&nbsp;</span> <span class=
+"word-spaced14">&nbsp;—&nbsp;</span> <span class=
+"word-spaced8">&nbsp;—&nbsp;</span> Bari.</li>
+</ul>
+
+<p>Mais on dit aussi, par exemple&nbsp;:</p>
+
+<ul class="simple3">
+<li><em>goudjirou</em>, fraction kanembou, originaire du village de
+Goudjer&nbsp;;</li>
+
+<li><em>ngourotelaou</em>, <span class=
+"word-spaced18">&nbsp;—&nbsp;</span> <span class=
+"word-spaced14">&nbsp;—&nbsp;</span> <span class=
+"word-spaced8">&nbsp;—&nbsp;</span> Ngourotela.</li>
+</ul>
+
+<p>On peut croire, il est vrai, que la terminaison <em>ou</em> des
+noms de nombreuses fractions kanembou n’est autre que le mot
+<em>bou</em> dont le <em>b</em> n’est pas ou est à peine articulé.
+C’est ainsi que les mots <em>intchalbou</em> et <em>rekdôbou</em>
+sont presque prononcés <em>intchâlou</em> et <em>rekdôou</em><a id=
+"FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class=
+"fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p>Les exceptions à la règle de Kœlle sont peut-être dues à
+l’influence du toubou. Dans cette dernière langue, on
+dit&nbsp;:</p>
+
+<p class="center spaced2"><em>aou keunoumé</em>, un homme du
+Kanem&nbsp;;</p>
+
+<p class="nind">et parfois aussi&nbsp;:</p>
+
+<ul class="simple2">
+<li><em>keunoumbé</em>, <span class=
+"word-spaced8">&nbsp;id.&nbsp;</span> <span class=
+"word-spaced8">&nbsp;id.&nbsp;</span></li>
+
+<li><em>ammâ (ambâ) keunoumâ</em>, les gens du Kanem&nbsp;;</li>
+</ul>
+
+<p class="nind">et parfois aussi&nbsp;:</p>
+
+<p class="center spaced2"><em>keunoumbâ</em>, <span class=
+"word-spaced8">&nbsp;id.&nbsp;</span> <span class=
+"word-spaced8">&nbsp;id.&nbsp;</span></p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_4">[4]</span>Que le mot
+<em>kanembou</em> soit un singulier ou un pluriel, il indique
+évidemment le fait d’habiter le Kanem.</p>
+
+<p><em>Kanem</em> est une corruption de <em>keunoum</em> ou
+<em>konoum</em>. On a expliqué ce dernier mot au moyen du terme
+toubou <em>eunoum</em> ou <em>onoum</em>, qui veut dire
+«&nbsp;sud&nbsp;», et de la lettre <em>k</em> qui sert à former le
+substantif. Mais les Kanembou se servent du même mot pour désigner
+le sud et c’est surtout dans leur langue que le <em>k</em> sert à
+former le substantif. Il serait donc plus juste de dire que
+<em>keunoum</em> ou <em>konoum</em> est un mot d’origine
+kanembou.</p>
+
+<p>Les Kanembou, nombreux au Kanem et au Dagana, forment une
+population négroïde qui suivit autrefois le mouvement vers le sud
+dirigé par des Arabes mélangés à des Toubou. Ces différentes
+peuplades occupèrent le Kanem, où avaient séjourné avant elles les
+Pouls<a id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class=
+"fnanchor">[7]</a>, et fondèrent un puissant royaume dont les
+Kanembou constituaient l’élément le plus nombreux.</p>
+
+<p>Ce que nous savons de l’histoire de ce royaume nous a été appris
+par l’explorateur allemand Barth. Au cours de son magnifique voyage
+d’exploration en Afrique, Barth put se procurer «&nbsp;un abrégé,
+sec et stérile&nbsp;» d’une chronique générale renfermant toute
+l’histoire du Bornou et il put, en outre, prendre copie d’un
+document important, qui est le récit assez détaillé des douze
+premières années du règne d’Idris Amsami (de 1571 à 1582). Cette
+dernière chronique avait été écrite par le secrétaire d’État du
+sultan Idris, l’imâm Aḥmed. Barth recueillit encore quelques
+renseignements — moins importants, il est vrai — dans les relations
+des écrivains arabes et des voyageurs modernes, et il put alors
+rédiger son <em>Coup d’œil historique sur le Bornou</em>.</p>
+
+<p>Barth, rapporte, dans sa relation, que le fondateur du royaume
+du Kanem est un nommé Sêf, réputé fils du roi Dzou Yezen, le
+dernier des Ḥimyarites du Yémen<a id="FNanchor_8"></a><a href=
+"#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. La chronique<span class=
+"pagenum" id="Page_5">[5]</span> dit que Sêf émigra au Kanem et
+installa sa capitale à Ndjimi, dont on trouve actuellement les
+ruines sur le chemin qui conduit de Mao à Iagoubri. Les Boulala,
+qui se réclament également de Sêf, appellent ce dernier Moḥammed
+Sêf Allah, Moḥammed Yémen et aussi Moḥammed el Kebir el Birnaoui —
+<em>el Birnaoui</em>, parce qu’il construisit la ville fortifiée
+(ou <em>birni</em>) de Ndjimi —.</p>
+
+<p>«&nbsp;Sa personne et son règne — dit Barth — sont encore en
+partie ensevelis dans les ténèbres du passé. Il est vraisemblable
+qu’il arriva au Kanem du pays du Borkou et qu’il descendait de la
+tribu libyenne des Bardoa, qui passe pour une subdivision des
+Berbères du désert.&nbsp;»</p>
+
+<p>Nachtigal semble accepter l’origine himyarique de la dynastie de
+Moḥammed Sêf Allah. Voici d’ailleurs ce qu’il écrit à propos de ce
+prince. «&nbsp;La chronique du Bornou fait remonter la dynastie
+actuelle à Sêf, qui doit être un fils du dernier Ḥimyarite Dzou
+Yezen et est d’ailleurs désigné, dans ma généalogie du Bornou, sous
+le nom de Sêf ben Hasan de la Mekke... Bien que la chronique
+d’Aḥmed, sur laquelle se fonde l’autorité de Barth, dise
+expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi, au Kanem, et qu’il y fonda
+un royaume, l’assertion ne paraît acceptable que sous toutes
+réserves. Il se peut qu’aux temps du Prophète, alors que les
+peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des
+restes de la monarchie himyaritique aient été poussés en Afrique,
+qu’ils soient venus au pays des Bardoa (l’oasis de Koufra ou le
+Tou), que là ils aient grandi en puissance et en considération et
+se soient peu à peu avancés jusqu’au sud du désert&nbsp;; mais cela
+a dû demander plusieurs siècles et le cycle entier de l’exode n’a
+pu être fourni par Sêf lui-même... La tradition populaire a
+seulement gardé le souvenir de quelques-uns des ancêtres qui furent
+glorieux, et, pour ne pas avoir de solution de continuité entre les
+rois du Kanem connus et le fondateur<span class="pagenum" id=
+"Page_6">[6]</span> de la dynastie, Sêf de la Mekke, on donna tout
+simplement à l’un ou à l’autre des premiers seigneurs un chiffre
+inadmissible d’années de règne.&nbsp;»</p>
+
+<p>M. René Basset a rectifié l’erreur que nous commettions en
+rattachant, après Barth et Nachtigal, la dynastie du Bornou au roi
+himyarite Seif ben dzou Yezen (<span class="arabic">سيف بن ذو
+يزن</span>). D’après lui, cette tradition n’a aucune espèce de
+valeur. Nous nous permettons d’ailleurs de reproduire les
+explications qu’il nous donna à ce sujet. «&nbsp;Ce fut,
+<em>antérieurement à l’hégire</em>, au commencement du <span class=
+"sc2">VII</span><sup>e</sup> siècle de notre ère que Seif, fils de
+Dzou Yezen, un Ḥimyarite du Yémen, chassa de ce pays avec l’aide
+des Persans — après avoir inutilement sollicité celle de l’empereur
+grec — les Éthiopiens chrétiens qui l’avaient occupé (sous Aryah,
+Abrahah et ses fils), à la suite de la persécution dirigée contre
+les chrétiens et en particulier ceux de Nedjrân par le roi juif
+Dzou Noouâs. Jamais les Ḥimyarites n’allèrent à la Mekke. Seif fut
+assassiné dans le Yémen par des Éthiopiens qu’il avait tolérés. La
+fondation du Bornou est aussi fabuleuse que celle de Paris par
+Pâris fils de Priam, de Lisbonne (Olyssipo) par Ulysse, etc. Les
+suppositions de Barth et de Nachtigal sont inexactes et proviennent
+de leur ignorance de l’histoire musulmane. Nous savons par le
+détail ce qui se passa au commencement du <span class=
+"sc2">VII</span><sup>e</sup> siècle, à l’apparition de l’islam.
+<em>Aucune</em> tribu n’émigra au Soudan, dont l’Arabie était
+séparée par l’Égypte, province byzantine, la Nubie, royaume
+chrétien, l’Éthiopie ou Abyssinie, empire chrétien. Nous savons
+comment finit l’empire himyarique avant Dzou Chenâtir, prédécesseur
+de Dzou Noouâs..... C’est un chroniqueur moderne qui a rattaché de
+toutes pièces la dynastie du Bornou à celle de Seif dzou Yezen,
+dont nous connaissons l’histoire. Je suppose qu’un demi-lettré
+trouvant le nom de Sêf Allah (<span class="arabic">سيف
+الله</span>&nbsp;: l’épée de Dieu) voulut, pour lui donner plus
+d’éclat, la rattacher à l’ancien Seif ben Dzou Yezen de
+Ḥimyar<a id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class=
+"fnanchor">[9]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_7">[7]</span>Les Kanembou, les
+Boulala et les Toubou parlent tous de l’origine arabe de la
+dynastie de Moḥammed Sêf Allah. Ce prince, selon eux, serait venu
+du Yémen. On peut croire, en tout cas, que c’est bien lui qui a
+fondé Ndjimi&nbsp;: la tradition le rapporte et le surnom de El
+Birnaoui, donné à celui qui fut le premier roi du Kanem, semble le
+confirmer.</p>
+
+<p>Dans la généalogie des sultans boulalas<a id=
+"FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>,
+parmi les noms qui sont portés avant Moḥammed Sêf Allah nous
+relevons ceux-ci&nbsp;: Tobba’ el aououel el Yémen, Malek, Hares,
+Ismaïla et enfin Amer, le prédécesseur de Sêf Allah et celui qui,
+d’après la tradition, serait venu au Borkou. Nous avions cru que
+ces noms étaient ceux des princes qui avaient successivement eu le
+commandement des Arabes émigrés du Yémen&nbsp;: nous supposions que
+Tobba’ el aououel avait quitté le premier l’Arabie et que Sêf Allah
+avait terminé ce long mouvement de migration vers l’ouest en
+bâtissant Ndjimi et en fondant le royaume du Kanem. — C’était une
+erreur, et M. René Basset n’eut aucune peine à nous le prouver.
+Voici d’ailleurs ce qu’il nous disait au sujet de Tobba’ et
+aououel. «&nbsp;Nous connaissons sa légende et son histoire. Du
+reste Tobba’ n’est pas un nom propre&nbsp;: c’est le titre que
+portait le souverain du Yémen (l’empereur) par rapport aux
+<em>qail</em> (rois), aux <em>dzou</em> <span class=
+"arabic">ذو</span> (seigneurs féodaux) — sans parler de l’état
+ecclésiastique (<em>Nedjrân</em>) gouverné par son évêque et de
+villes libres, colonies grecques, comme Ampelusia, etc. L’empire du
+Yémen ressemblait à l’empire germanique au moyen âge et sans doute
+aussi à l’empire parthe. Les noms que vous citez ont été jetés
+pêle-mêle par les chroniqueurs dont je vous parle.&nbsp;» Le savant
+doyen de la Faculté des Lettres d’Alger terminait en disant que
+tout ce récit était invraisemblable, qu’il fallait le donner comme
+de la légende pure et de la légende de ṭaleb.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_8">[8]</span>M. René Basset ne
+croit pas à l’origine arabe des sultans du Bornou&nbsp;: cette
+hypothèse, selon lui, est radicalement fausse. Il ajoute toutefois,
+un peu plus loin&nbsp;: «&nbsp;Que des Arabes — se disant chérifs —
+se soient mélangés aux Toubous et aux Kanouris, c’est fort
+possible&nbsp;: cela s’est passé chez les Berbères. Mais <em>ce
+n’étaient point des Ḥimyarites</em>. Ceux-ci avaient une langue,
+une civilisation différentes de celles des Arabes&nbsp;».</p>
+
+<p>Léon l’Africain avait rapporté que le royaume du Bornou
+«&nbsp;était gouverné par un puissant seigneur qui était de
+l’origine des Bardoa, peuple de Libye.&nbsp;» Léon divisait les
+Numides en cinq fractions et rangeait parmi elles les Targa
+(Touareg) et les Bardoa. Ces Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva,
+Birdeva) habitaient à l’est des Lemta, voisins des Targa. Leur pays
+désertique s’étendait au nord jusqu’au Fezzan et au Barka, à l’est
+jusqu’à Aoudjilah, et au sud jusqu’au Bornou. «&nbsp;Il y a grande
+sécheresse — écrit Léon — et ne se trouve personne qui se puisse
+promettre sûreté à le traverser, sinon les peuples de Guademis
+(Ghdamès), lesquels sont fort alliés et grandement amis des
+habitants de ce désert, et se fournissent de vivres et d’autres
+choses à Fezzan pour le pouvoir passer<a id=
+"FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class=
+"fnanchor">[11]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Comme ce pays des Bardoa n’est autre que le pays habité
+actuellement par les Toubou, on crut pendant longtemps que les
+Toubou étaient des Berbères<a id="FNanchor_12"></a><a href=
+"#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Plus tard, Barth montra
+que la langue des Toubou et celle des Kanouri avaient de nombreux
+points communs et conclut à la très proche parenté de ces deux
+peuplades.</p>
+
+<p>Maqrizi et Léon l’Africain considéraient les Bardoa comme des
+Berbères et ce dernier disait expressément que les rois
+du<span class="pagenum" id="Page_9">[9]</span> Bornou étaient de la
+souche libyenne des Bardoa. Cependant la langue kanouri et la
+langue toubou ne renferment que très peu d’éléments berbères.
+Aussi, pour concilier ce fait avec les assertions des auteurs
+arabes, Barth admit l’origine berbère de la dynastie de Sêf et
+supposa qu’au temps des deux écrivains arabes une tribu de Bardoa
+conquérants avait émigré du désert libyque et était venue
+s’installer au pays des Toubou. Il crut, d’ailleurs, pouvoir
+démontrer que les faits venaient confirmer l’origine berbère
+assignée à la dynastie du Bornou. «&nbsp;C’est ainsi — dit-il — que
+les Haoussa appellent encore aujourd’hui tout Kanouri <em>Ba
+Berbétché</em> et la nation elle-même <em>Berbéré</em><a id=
+"FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.
+Plus loin, les chroniques disent positivement qu’avant le temps de
+Selmaa, fils de Bikorou, (vers 1194 de notre ère), les rois du
+Bornou avaient, comme les Arabes, le teint rougeâtre et que Selmaa
+fut le premier roi nègre (<em>sillim</em>, ou plutôt
+<em>tsillim</em>, signifie «&nbsp;noir&nbsp;», en kanouri). C’est
+aux Berbères ou, pour parler d’une façon plus générale, à une
+subdivision de la race syro-libyenne que semble remonter la coutume
+de ces princes, citée par Ibn Batouta au sujet d’Idris son
+contemporain, de se couvrir le visage et de ne laisser jamais voir
+leur bouche. D’après Maqrizi, cette habitude de se voiler la face
+était commune à toute la tribu, et l’exemple actuel des femmes
+manga confirme évidemment cette assertion. La même origine doit
+être assignée à l’usage, aboli seulement depuis peu, d’élever
+chaque nouveau roi au-dessus de la foule, porté sur un
+bouclier&nbsp;; il en est encore de même de l’institution toute
+aristocratique qui a subsisté jusqu’à la dernière révolution, et
+qui consistait en un conseil de douze chefs ou nobles, sans
+l’agrément duquel le roi ne pouvait entreprendre rien
+d’important.</p>
+
+<p>«&nbsp;A la vérité, l’on pourrait invoquer contre cette origine
+berbère le fait que la langue kanouri semble ne pas
+renfermer<span class="pagenum" id="Page_10">[10]</span> d’éléments
+berbères, ce qui est réel, à peu d’exceptions près. Pour combattre
+cette objection, il me suffira de citer l’exemple, bien plus
+récent, des Boulala<a id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14"
+class="fnanchor">[14]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Nachtigal, qui avait visité le Tibesti, contesta les allégations
+de Barth. «&nbsp;J’incline à penser, pour ma part — dit-il — que la
+soi-disant tribu berbère des Bardoa n’était autre qu’une tribu teda
+établie sur la pente orientale du Tarso, dans l’enneri Bardaï, et
+qui, plus tard, a rayonné de là vers les oasis de Koufarah, dont
+nous savons que, jusqu’à notre siècle, les occupants ont été des
+Teda. Si Léon l’Africain et bien d’autres ont donné aux habitants
+de la contrée en question ce nom de Berbères, c’est sans doute par
+l’unique raison que ceux-ci ne ressemblent ni à des Arabes, ni à
+des nègres, mais présentent le type toubou-touareg, que les auteurs
+dont je parle ne connaissaient pas suffisamment pour pouvoir le
+distinguer nettement de ce type berbère qui leur était beaucoup
+plus familier<a id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class=
+"fnanchor">[15]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les nombreux indigènes du Kanem et du Bornou qui forment la
+fraction Maguemi se considèrent comme les descendants des princes
+qui régnèrent au Kanem d’abord, au Bornou ensuite, princes que la
+tradition dit être d’origine arabe.</p>
+
+<p>D’autre part, Nachtigal vient de nous montrer que les Bardoa
+étaient très probablement des Toubou.</p>
+
+<p>Ainsi donc, nous voyons assigner aux rois du Kanem et du Bornou
+deux origines différentes&nbsp;: arabe et toubou. On pourrait
+peut-être concilier les deux opinions. Nous allons<span class=
+"pagenum" id="Page_11">[11]</span> essayer de le faire et, pour
+cela, nous montrerons les liens de parenté existant entre certaines
+fractions toubou et le groupe indigène auquel appartenait
+l’ancienne famille royale du Kanem.</p>
+
+<p>Nous voyons des Toubou, les Kreda par exemple, nous dire que
+leurs ancêtres ont suivi la marche vers le Kanem dirigée par un
+prince originaire de l’Arabie. En route, une partie de la
+population à laquelle appartenaient ces Kreda se serait fixée dans
+le pays de Lougoum, près du baḥr appelé Fôdi tinnémou<a id=
+"FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.
+Le reste aurait continué jusqu’au Kanem avec le prince arabe qui
+est désigné sous le nom de Maï Denâ<a id="FNanchor_17"></a><a href=
+"#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. Les Kreda considèrent ce
+chef comme étant leur ancêtre.</p>
+
+<p>D’autre part, nous savons que les Nguedjem sont d’origine
+boulala et qu’ils descendent, par conséquent, d’une branche cadette
+de l’ancienne famille royale du Kanem. Ces Nguedjem, qui ont la
+même origine que les Maguemi, se réclament de Keï<a id=
+"FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>,
+du même ancêtre que certains Toubou (trois des fractions
+kreda).</p>
+
+<p>Nous dirons, de plus, que les Maguemi du Kanem se considèrent
+comme parents des Kreda Kodera. Et enfin nous terminerons en citant
+une chanson de ces mêmes Kodera.</p>
+
+<ul class="simple3">
+<li><em>Tangodo aouché djentô</em>, les gens disent que je suis
+Kanembou.</li>
+
+<li><em>Maï denâ daleï dogo</em>, mon ancêtre est Maïdena.</li>
+
+<li><em>Aouché zoko lologué</em>, nombreux furent les Kanembou qui
+partirent avec lui.</li>
+
+<li><em>Fayentô fayagué</em>, etc.<a id="FNanchor_19"></a><a href=
+"#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, ils campaient très
+nombreux...</li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_12">[12]</span>Ce Kanembou de la
+chanson se réclame de Maï Denâ et il dit&nbsp;:</p>
+
+<p class="center spaced2"><em>leskoï abbatango</em>, mon père est
+noir-gris (<em>azreq</em>)</p>
+
+<p>Il ne pense donc point à une origine arabe. D’autre part, il se
+défend d’être comme les Kanembou. De tout ce que nous venons de
+dire, il résulte donc que les descendants des premiers rois du
+Kanem, ces Maguemi — que Nachtigal nous montre au Bornou comme se
+disant d’origine arabe — nous paraissent, au Kanem, être d’origine
+toubou. Il n’y aurait rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que, à
+l’origine, les Arabes se soient mélangés plus particulièrement à
+une certaine fraction toubou. Cette fraction aurait été considérée
+par la suite comme celle d’où sortaient tous les sultans, et les
+Maguemi du Kanem auraient même oublié que les premiers princes
+étaient d’origine arabe.</p>
+
+<p>Ce fait expliquerait alors l’origine bardoa donnée aux rois du
+Bornou par Léon l’Africain. Cela expliquerait également que les
+mères des sultans du Kanem aient presque toutes été des femmes
+toubou. — Notons d’ailleurs, en passant, que cet usage aurait été
+analogue à celui qui forçait autrefois les sultans du Ouadaï,
+également d’origine arabe, à prendre femme dans une des cinq tribus
+ouadaïennes considérées comme nobles. — Cela expliquerait encore
+pourquoi on retrouve l’influence des Toubou dans la constitution
+aristocratique du Kanem et dans l’usage du mot toubou
+<em>maïna</em><a id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class=
+"fnanchor">[20]</a> pour désigner les premiers princes. Cela
+expliquerait enfin pourquoi l’influence des Toubou se faisait
+sentir jusque dans les détails, comme dans cet usage des rois du
+Kanem — signalé par Ibn Batouta — de se voiler le visage à l’aide
+d’un litham.</p>
+
+<p>Nachtigal croit que les Kanembou ont été les premiers occupants
+du Kanem et qu’ils y étaient déjà installés à l’arrivée de Sêf. Il
+semble cependant que des Kanembou ont suivi le mouvement dirigé par
+des princes arabes, et auquel,<span class="pagenum" id=
+"Page_13">[13]</span> comme nous le savons, participaient également
+des Toubou (Bardoa, Tomaghera, Koyam).</p>
+
+<p class="hang2 space-above1 space-below1"><em>Aouché zokô
+lologué</em>, le Kanembou partit en faisant le bruit du vent (ils
+partirent nombreux).</p>
+
+<p>Il semble, de plus, qu’il n’y ait eu qu’un seul mouvement
+d’émigration des Kanembou vers le Kanem. La tradition montre, en
+effet, qu’il y a eu plusieurs déplacements successifs de cette
+espèce pour les Toubou, mais elle ne parle que d’un seul mouvement
+vers le sud pour les Kanembou.</p>
+
+<p>On ne sait rien de précis sur la nature de ce mouvement
+d’émigration conduit par des princes arabes. Il est probable qu’il
+est descendu du Tibesti vers le Sud. Nous avons vu, en effet, que
+<em>Toubou</em> est un mot kanembou qui veut dire «&nbsp;habitant
+du Tou, du Tibesti&nbsp;», et nous savons également que les Bardoa
+venus avec Sêf Allah étaient originaires du Tibesti.</p>
+
+<p>La différence entre Kanembou et Toubou, qui ont entre eux
+d’étroites relations de parenté, devait être déjà bien marquée à
+cette époque.</p>
+
+<p>Il est également probable que les Kanembou étaient installés du
+côté du Borkou et qu’ils formaient la peuplade la plus méridionale.
+La tradition dit que les Kanembou sont venus du Nord, d’un pays
+qu’ils appellent Yayambal. De plus, le mot <em>Kanem</em> signifie
+«&nbsp;pays du sud&nbsp;» et — comme dit Élisée Reclus — «&nbsp;si
+les habitants ont ainsi appelé ce pays, la cause en est évidemment
+à la mémoire qu’ils conservaient d’une contrée plus septentrionale
+ayant été antérieurement leur patrie&nbsp;». Nous voyons encore que
+Nachtigal signale, au Bornou, la tribu kanouri des Koubouri, dont
+une fraction porte le nom de Borkoubou (<em>Borkoubouâ</em>
+signifie&nbsp;: gens du Borkou). Et enfin la tradition nous dit que
+Amer, le prédécesseur de Sêf, était venu au Borkou.</p>
+
+<p>On pourrait donc conclure en disant que le mouvement
+d’émigration s’est fait par le Tibesti et le Borkou, que certains
+Toubou (Bardoa, Tomaghera<a id="FNanchor_21"></a><a href=
+"#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, Koyam) ont suivi le
+mouvement<span class="pagenum" id="Page_14">[14]</span> dès le
+Tibesti, et que les Kanembou, installés plus au sud, du côté du
+Borkou, se sont joints plus tard au même mouvement<a id=
+"FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class=
+"fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit de ces explications, il est certain que les
+Kanembou ont été de beaucoup les plus nombreux dans le royaume de
+Sêf. Et, comme cela aura lieu plus tard pour les Boulala, la langue
+du plus grand nombre a prévalu contre celle (arabe ou toubou) des
+maîtres du pays. Ces émigrés non kanembou se sont d’ailleurs fondus
+peu à peu dans la masse de la population. Nous voyons, en effet, à
+la fin du <span class="sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle, le roi
+Tsilim ben Bikorou prendre une femme kanembou, alors que jusqu’à
+lui les femmes des rois étaient toutes des femmes toubou. Comme
+nous le montrerons pour le Ouadaï, quand un pareil fait se produit,
+c’est que les différences initiales existant entre les diverses
+populations se sont considérablement atténuées.</p>
+
+<p>Les Maguemi du Kanem se disent d’origine royale mais se croient
+Kanembou. Les Toumâgueri de Dibinentchi, qui sont d’origine toubou,
+se croient également Kanembou. Nous avons d’ailleurs déjà vu des
+Toubou dire&nbsp;:</p>
+
+<p class="hang2 space-above1 space-below1"><em>Aouché Maï Denâ dalé
+dogô</em>&nbsp;: Je suis Kanembou, mais fils du fils de Maï
+Denâ.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_15">[15]</span>Tout cela semble
+donc indiquer que les Kanembou, étant les plus nombreux, avaient
+absorbé les autres éléments et que la population bigarrée,
+constituée par les premiers habitants du royaume du Kanem, a dû
+devenir assez rapidement homogène.</p>
+
+<p>A l’origine, le royaume du Kanem comprend&nbsp;: des éléments
+d’origine arabe — peu nombreux et qui se sont, d’ailleurs, alliés
+aux Toubou — des Toubou et des Kanembou<a id=
+"FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class=
+"fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<p>Les rois du pays sont les descendants de ces émigrants arabes,
+auxquels s’adjoignirent successivement certains Toubou et les
+Kanembou. La dynastie du roi Sêf Allah (Sêfiya ou Séfouâ) garda
+assez longtemps son teint clair, et c’est le prince Tsilim ben
+Bekrou, dont la mère appartenait à la tribu kanembou des Dibbiri,
+qui est expressément mentionné comme le premier prince à la peau
+foncée.</p>
+
+<p>Les Kanembou formaient la majorité de la population du pays. Ils
+semblent, dès l’origine, avoir eu les caractères qu’ils présentent
+encore de nos jours et s’être attachés à la glèbe, formant ainsi la
+base de la population soumise et laborieuse.</p>
+
+<p>Les Toubou étaient moins nombreux, et c’est ce qui explique
+pourquoi les descendants de ces indigènes ont perdu leur
+personnalité et n’ont plus gardé qu’un vague souvenir de leur
+origine.</p>
+
+<p>Le grand mouvement d’essor du jeune royaume eut lieu à la suite
+de l’établissement de l’islam au Kanem, établissement dû au roi
+Oumê, au <span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> ou au <span class=
+"sc2">XII</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_24"></a><a href=
+"#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Le fils d’Oumê, Dounama,
+étendit son influence jusqu’à l’Égypte<a id=
+"FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.
+Les successeurs de Dounama continuèrent son œuvre et le premier roi
+nègre, Tsilim ben Bikorou (1194-1220), fut l’un des princes les
+plus<span class="pagenum" id="Page_16">[16]</span> puissants de la
+Nigritie<a id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class=
+"fnanchor">[26]</a>. A la même époque, les Beni Ḥafs, qui régnaient
+à Tunis, étaient à l’apogée de leur splendeur et ils semblent avoir
+consolidé, par leur amitié, l’influence des rois du Kanem dans le
+désert<a id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class=
+"fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<p>Le second Dounama (1221-1259) entreprit une guerre de sept ans
+contre les Toubou. La chronique de Barth signale, en effet, vers
+cette époque, l’arrivée de Teda, population nomade et
+indisciplinée, qui entra bientôt en lutte avec le gouvernement
+régulier du Kanem. Dounama soumit, au Nord, les Toubou et le Fezzan
+et conduisit, au Sud, les premières expéditions contre le Bornou
+actuel. L’extension du royaume devint énorme et la chronique
+rapporte que les domaines de Dounama s’étendaient depuis le Nil
+jusqu’au delà du Niger (rivière Baramouassa)<a id=
+"FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class=
+"fnanchor">[28]</a>.</p>
+
+<p>«&nbsp;La guerre contre les Toubou — dit Barth — fut cependant,
+pour Dibbalami, l’origine de la décadence de son royaume. Les
+Kanouri disaient, au figuré, qu’il avait brisé le <em>mounni</em>
+ou talisman du Bornou, et que tous les grands du royaume s’étaient
+élancés à l’envi pour s’emparer du trésor qui s’en était échappé.
+Ceci semble être une allusion aux désordres intérieurs survenus à
+l’instigation des divers fils du roi, dont la puissance s’était
+accrue par la direction des expéditions militaires que ce dernier
+leur avait confiée. Peut-être ce talisman signifiait-il les
+<em>rapports étroits d’amitié et de parenté</em> qui existaient
+entre les Teda ou Toubou et les Kanouri et que détruisit, selon
+toute apparence, la guerre de sept années en question. Bref, après
+la mort de Dounama, les guerres civiles, les régicides et les
+changements de dynastie se succédèrent sans
+interruption.&nbsp;»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_17">[17]</span>La remarque de
+Barth, au sujet des relations existant entre les Toubou et le
+royaume du Kanem, concorde avec ce que nous avons déjà dit à ce
+sujet. Il est probable d’ailleurs que c’est là la véritable
+explication de la perte du mounni, car nous verrons plus loin
+qu’une fraction d’origine royale, celle des Boulala, s’appuya sur
+les Toubou pour combattre et vaincre les princes régnant au
+Kanem.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le règne de Dounama fut suivi d’une période néfaste de
+deux siècles environ, durant laquelle le royaume, désagrégé à
+l’intérieur par de fréquentes compétitions, ne cessa d’être en
+butte aux attaques du dehors. Les premiers princes de cette période
+continuèrent contre les peuplades au sud de la rivière Yôou, les
+Sô<a id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class=
+"fnanchor">[29]</a> en particulier, les entreprises guerrières de
+Dounama&nbsp;».</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_18">[18]</span>Il semble qu’une
+scission se soit produite dans la famille royale, après le règne
+d’Ibrahim ben Dounama (1288-1304)<a id="FNanchor_30"></a><a href=
+"#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. Tandis que la branche
+aînée restait à Ndjimi et continuait à régner au Kanem, deux
+branches cadettes se seraient détachées pour aller s’installer du
+côté de l’embouchure du Chari et des îles Karga, dans la région où
+se trouvent les trois rochers appelés Ḥadjar el Lamis (ou Ḥadjer
+Tious).</p>
+
+<p>Les Boulala racontent qu’ils quittèrent le Kanem sous la
+conduite d’ʿAli Gatel Magabirna, et la généalogie de leurs sultans
+porte Ibrahim ben Dounama comme ayant eu un fils du nom
+d’ʿAli&nbsp;: on peut donc croire que ʿAli Gatel Magabirna est le
+fils du sultan du Kanem Ibrahim ben Dounama. Il est fort probable,
+d’ailleurs, que le fractionnement en deux tribus de ces émigrés du
+Kanem n’a eu lieu que plus tard. La tradition rapporte que deux
+frères en eurent le commandement&nbsp;; les gens de l’aîné prirent
+le nom de <em>Babalia</em><a id="FNanchor_31"></a><a href=
+"#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> et ceux du plus jeune le
+nom de <em>Boulala</em> ou <em>Bilala</em><a id=
+"FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.
+Les Boulala se mélangèrent, dans les pays qu’ils habitaient, à six
+fractions de la tribu arabe des Hémat. Plus tard, ils attaquèrent
+le Kanem et il semble que pour vaincre la branche aînée, Boulala et
+Toubou aient réuni leurs efforts. En tout cas, la lutte devint
+ardente vers la fin du <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle.</p>
+
+<p>«&nbsp;Affaibli par les luttes que lui livraient un ou plusieurs
+de ses fils, le sultan Daoud<a id="FNanchor_33"></a><a href=
+"#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> (1377-1386) fut assailli
+par le prince boulala ʿAbd el Djelil, chassé de sa capitale Ndjimie
+et<span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span> tué dans un combat
+(1385-1386)<a id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class=
+"fnanchor">[34]</a>. Son fils ʿOthman remporta ensuite quelques
+succès, reprit Ndjimie, mais périt à son tour, à ce que l’on dit,
+dans sa propre capitale (1390)<a id="FNanchor_35"></a><a href=
+"#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. A ce dernier succéda un
+autre ʿOthman, fils d’Idris, qui partagea, deux années plus tard,
+le sort de son oncle et de son cousin<a id=
+"FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class=
+"fnanchor">[36]</a>&nbsp;; quelques mois après, Abou Bekr Liyâtou,
+fils de Daoud, fut à son tour massacré par les Boulala<a id=
+"FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.
+Enfin, ʿOmar, également fils d’Idris, épuisé par ses infatigables
+ennemis, leur abandonna entièrement le Kanem sur le conseil des
+docteurs (1394-1398) et transféra sa résidence dans le Kagha,
+district d’une étendue de 40 à 50 milles, situé dans le Bornou,
+entre Oudjé et Goudjeba<a id="FNanchor_38"></a><a href=
+"#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p>
+
+<p>«&nbsp;Non contents d’avoir arraché le Kanem aux mains de leurs
+rivaux, les Boulala poursuivirent ceux-ci dans leur retraite.
+Forcée de se réfugier dans des contrées à moitié insoumises,
+derrière des marécages qui étaient précisément le berceau des Sô
+ennemis, réduite à n’avoir d’autre résidence qu’un camp aux
+stations incertaines et toujours menacées, la dynastie du Bornou
+semblait être à deux doigts de sa perte. Pendant soixante-dix ans
+elle traîna ainsi un sort misérable, lorsque surgit le grand roi
+ʿAli, fils de Dounama (1472-1505), célèbre au Bornou sous le nom de
+Maï ʿAli Ghadjideni&nbsp;; ce prince, qui ouvrit au royaume une
+seconde ère de prospérité, peut être considéré comme le nouveau
+fondateur du royaume du Bornou proprement dit<a id=
+"FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class=
+"fnanchor">[39]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Ces habitants du Kanem, qui se réfugièrent au Bornou, se
+mélangèrent aux habitants primitifs du pays, eurent des enfants des
+captives que leur procuraient les hasards de leurs<span class=
+"pagenum" id="Page_20">[20]</span> guerres, et c’est ainsi que se
+forma la population kanouri, ou kanôri, qui conserva l’usage de la
+langue kanembou.</p>
+
+<p>Ce nom de <em>kanouri</em> est expliqué de différentes façons.
+Les uns disent qu’il se compose du mot arabe <em>nour</em>
+(lumière) et de la lettre <em>k</em>, qui sert à former le
+substantif. <em>Kanouri</em> voudrait donc dire «&nbsp;les gens de
+la lumière&nbsp;», et ce nom aurait été donné aux habitants du
+Bornou parce qu’ils furent les propagateurs de l’Islam dans le
+pays.</p>
+
+<p>Les autres disent que <em>Kanouri</em> est une corruption de
+<em>Kanâri</em>, «&nbsp;les gens du feu&nbsp;». Ce nom viendrait de
+ce que les Pouls, musulmans fanatiques, considèrent les habitants
+du Bornou comme voués, par suite de leurs péchés, à toutes les
+flammes de l’enfer.</p>
+
+<p>Enfin Nachtigal croit que ce mot n’est qu’une corruption de
+<em>Kanemri</em>, nom qui aurait été donné primitivement aux
+habitants du Bornou, à cause de leur origine<a id=
+"FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class=
+"fnanchor">[40]</a>.</p>
+
+<p>Voyons maintenant quelle est l’origine du mot
+<em>Bornou</em>.</p>
+
+<p>Les Arabes disent que ce nom vient de <em>berr Nouḥ</em>, la
+terre de Noé. Le pays aurait été ainsi appelé soit parce qu’on
+croyait que l’arche de Noé avait atterri au Ḥadjer Tious<a id=
+"FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>,
+soit — comme nous l’avons entendu dire — parce que les princes
+chassés du Kanem se disaient originaires du pays de Noé (<em>nâs
+men berr nouḥ</em>)<a id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42"
+class="fnanchor">[42]</a>.</p>
+
+<p>Selon nous, la véritable origine du mot est toute autre. Nous
+allons citer tout d’abord quelques noms de populations — avec les
+deux genres et le pluriel — pour bien montrer de quelle manière ces
+mots sont formés par les Arabes.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_21">[21]</span><em>Boulalaï,
+Boulali</em> un Boulala&nbsp;;</td>
+<td><em>Boulalîyé</em><a id="FNanchor_43"></a><a href=
+"#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, une Boulala&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Kecherdaï</em>,</td>
+<td><em>Kecherdawîyé</em>,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Kirdaï, Kirdaoui</em>,</td>
+<td><em>Kirdawîyé</em>,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Ouadaoui, Ouadaouaï</em>,</td>
+<td><em>Ouadaîyé</em>,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Toubaï</em>,</td>
+<td><em>Toubaîyé</em>,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Kanemi, Kanemaï, Kanembaï</em>,</td>
+<td><em>Kanembaîyé</em>,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Bernaï, Bornaï</em>,</td>
+<td><em>Birnaouîyé</em>,</td>
+</tr>
+</table>
+
+<ul class="simple4">
+<li><em>Boulala</em>, des Boulala.</li>
+
+<li><em>Kecherda</em>, des Kecherda.</li>
+
+<li><em>Kirdi</em>, des fétichistes.</li>
+
+<li><em>Oudaoua, Nas Ouaddaï</em>, des Ouadaïens.</li>
+
+<li><em>Toubou</em>, des Toubou.</li>
+
+<li><em>Kanembou</em>, des Kanembou.</li>
+
+<li><em>Bôrnou</em>, des Bornouans.</li>
+</ul>
+
+<p>Or, les généalogies boulala donnent à Sêf, le sultan qui fonda
+le birni (résidence, capitale) de Ndjimi, le nom de Moḥammed Sêf
+Allah et aussi de Moḥammed el Kebir <em>el Birnaoui</em>. Nous
+verrons plus loin que lorsque, chassés par les Boulala, les rois du
+Kanem vinrent s’installer au Bornou, ils y fondèrent une nouvelle
+capitale, dont le nom arabe est Gasr (Qaṣr) Eggomo et que les
+Kanembou appellent Birni Gassaro. Un habitant du Birni Gassaro a
+donc dû être appelé Birnaoui, Birnaï, et c’est en somme le même mot
+qui est employé actuellement pour désigner un habitant du Bornou,
+un Bornouan (Bernaoui, Bernaï, Bornaï)<a id=
+"FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.
+Remarquons, d’ailleurs,<span class="pagenum" id=
+"Page_22">[22]</span> que <em>Birnaouîyé</em>, une Bornouane, est
+bien le féminin du mot <em>Birnaoui, Birnaï</em>. Les habitants du
+Birni Gassaro étaient surtout des Kanembou (sing.
+<em>Kanembaï</em>) et des Toubou (sing. <em>Toubaï</em>). Il serait
+donc compréhensible que, par analogie, le mot <em>Bernaï,
+Bornaï</em> ait fait au pluriel <em>Bôrnou</em>. Ce nom de Bôrnou
+fut plus tard étendu à l’ensemble de la population kanouri et le
+pays fut appelé «&nbsp;terâb hana Bornou, dar hana Bornou, makân
+hana Bornou&nbsp;». De même qu’aujourd’hui l’on dit couramment</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li><em>nemchi fi Kreda</em>, je vais chez les Kreda&nbsp;;</li>
+</ul>
+
+<p class="nind">au lieu de&nbsp;:</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li><em>nem chi fi dâr Kreda</em>, je vais chez les Kreda.</li>
+
+<li><em>nemchi fi Ouaddaï</em>, je vais au Ouadaï&nbsp;;</li>
+</ul>
+
+<p class="nind">au lieu de&nbsp;:</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li><em>nemchi fi dâr Ouaddaï</em>, je vais au Ouadaï.</li>
+</ul>
+
+<p class="nind">de même a-t-on dû dire alors</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li><em>nemchi fi Bornou</em>&nbsp;: je vais chez les
+Bornouans.</li>
+</ul>
+
+<p>Le mot Bornou a donc servi à désigner le pays aussi bien que les
+habitants<a id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class=
+"fnanchor">[45]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_23">[23]</span>Telle est,
+croyons-nous, l’explication à donner du mot Bornou.</p>
+
+<p>Une ère de relèvement s’ouvrit pour le Bornou à l’avènement
+d’ʿAli ben Dounama (1472-1505), dont le règne complète la dernière
+période du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle. Ce
+prince rétablit l’ordre dans son royaume et fonda la ville
+fortifiée de Gasr Eggomo (Birni Gassaro), à trois journées de
+marche à l’ouest de l’emplacement de la future Kouka. ʿAli chercha
+à répandre au dehors l’influence du Bornou et ses succès lui
+valurent le surnom de <em>El Ghâzi</em> (<span class=
+"arabic">الغازي</span>&nbsp;: le guerrier, le conquérant). Il
+reprit la lutte pour la conquête du Kanem, où régnaient toujours
+les Boulala<a id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class=
+"fnanchor">[46]</a>.</p>
+
+<p>«&nbsp;Idris, surnommé Katakarmâbi<a id=
+"FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>
+(1504-1526), le digne fils et successeur d’ʿAli, accomplit ce que
+réclamaient impérieusement le repos et la prospérité du Bornou,
+c’est-à-dire l’humiliation et la défaite des Boulala. Peu après son
+avènement au trône, il marcha sur le Kanem, à la tête d’une armée
+considérable, battit le prince Dounama, et rentra triomphalement
+dans l’ancienne Ndjimi, cent vingt-deux ans après que le roi Daoud
+en eût été chassé pour être massacré ensuite.<span class="pagenum"
+id="Page_24">[24]</span> Depuis cette époque, et jusqu’au
+commencement du dernier siècle, le Kanem est resté une province du
+Bornou, mais n’est jamais redevenu le siège du gouvernement&nbsp;;
+et les rois qui succédèrent à Idris durent encore y faire plusieurs
+expéditions militaires pour s’assurer définitivement sa bonne et
+paisible possession. Idris Katakarmâbi, à peine la conquête
+terminée, dut déjà revenir sur ses pas pour battre à son tour le
+frère de son ennemi vaincu<a id="FNanchor_48"></a><a href=
+"#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les successeurs d’ʿAli continuèrent sa politique et ʿAbdallah
+ben Dounama (1564-1570) réussit à soumettre les Boulala d’une façon
+qui semblait à peu près définitive<a id="FNanchor_49"></a><a href=
+"#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
+
+<p>Le royaume du Bornou atteignit l’apogée de sa puissance avec
+Idris ben ʿAli, surnommé Amsâmi ou Alaôma (1571-1603)<a id=
+"FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class=
+"fnanchor">[50]</a>.</p>
+
+<p>Idris battit les Sô et, du côté de l’Ouest, s’avança jusqu’à
+Kano et Zinder. «&nbsp;Après l’humiliation des Kanaoua<a id=
+"FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>,
+vint celle des Touareg (Imôchagh) ou Berbères, qui vivaient dans le
+nord-ouest du royaume. Idris brisa, en trois expéditions
+militaires, toute la force de ces diverses tribus, ainsi que celle
+des Berbères d’Aïr, et il s’attacha à consolider l’indépendance des
+Teda ou Toubou, dont le territoire était pour lui d’une haute
+importance, comme moyen de rapports entre le Bornou et les contrées
+du littoral méditerranéen. Il est à remarquer que, dans cette
+occasion, il fit un long séjour à Bilma, le grand centre
+d’exportation du commerce du sel.</p>
+
+<p>«&nbsp;Cinq expéditions dans le Kanem marquent encore cette
+première période. En montant sur le trône, Idris Alaôma avait
+conclu un traité de paix avec le prince des Boulala ʿAbdallah qui,
+malgré ses défaites réitérées, avait conservé une position
+tributaire presque indépendante. Il est certainement remarquable,
+au point de vue de la civilisation de ce pays, que les conditions
+de ce traité fussent rédigées en<span class="pagenum" id=
+"Page_25">[25]</span> double expédition, selon les formes
+diplomatiques, pour la garantie réciproque des parties
+contractantes.</p>
+
+<p>«&nbsp;Après la mort d’ʿAbdallah, son fils Moḥammed ne tarda pas
+à être détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et
+s’affranchit de la dépendance du Bornou. La lutte qui s’ensuivit,
+fut en général, favorable à Idris, quoiqu’il semble que son armée
+ait éprouvé des pertes considérables. Ces pertes tenaient aux
+difficultés matérielles de la campagne et aussi à ce qu’il fallait
+combattre un ennemi très mobile, qui s’échappait constamment sans
+laisser de prise, pour se montrer de nouveau au moment où l’on s’y
+attendait le moins. Idris réussit enfin à soumettre tout le pays (y
+compris le Fitri qui semble avoir, depuis lors, perdu son
+indépendance) et à replacer Moḥammed sur le trône&nbsp;; mais à
+peine était-il reparti qu’il dut revenir au Kanem pour prêter
+assistance à son protégé<a id="FNanchor_52"></a><a href=
+"#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.&nbsp;» La guerre contre
+les Boulala avait été surtout conduite par le vizir Idris ben
+Haroun, dont parlent encore les Kanembou.</p>
+
+<p>Comme on le voit, la lutte fut continuelle entre les Bornouans
+et les Boulala, tant que ces derniers restèrent au Kanem. La
+souveraineté du Bornou semble, à ce moment-là, s’être étendue d’une
+façon plus particulière aux districts de Fouli, Kologo, Nguigmi —
+c’est-à-dire à la région du Kanem avoisinant les bords du lac —. Le
+reste du pays (Mâo, Ngouri, Dibinentchi, Mondo) restait occupé par
+les Boulala.</p>
+
+<p>Après la mort d’Idris Amsâmi, la puissance du Bornou ne cessa de
+décliner. Le Kanem, en particulier, échappa de nouveau aux princes
+de Birni Gassaro et les Boulala y redevinrent les maîtres. La
+tradition rapporte, en effet, que les Boulala régnaient au Kanem
+lorsque les Toundjour, venus du Ouadaï, arrivèrent dans la région
+de Mondo, vers le milieu du <span class=
+"sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Une lutte acharnée s’engagea
+entre les Toundjour et les Boulala et ceux-ci, vaincus, durent
+quitter<span class="pagenum" id="Page_26">[26]</span> le pays. Ils
+allèrent alors s’installer à l’est du Baḥr el Ghazal, dans la
+région de Massoa, qu’ils quitteront plus tard pour aller conquérir
+le Fitri.</p>
+
+<p>Les Toundjour, victorieux, régnèrent dès lors au Kanem et leur
+chef siégea à Mao. L’influence de cette tribu s’étendait d’ailleurs
+sur d’autres populations que celles du Kanem, car tous les Arabes
+qui nomadisaient dans les régions du Sud-Est (Dagana, Oulad
+Mehâreb, Oulad Serrâr, etc.) payaient un tribut régulier au sultan
+des Toundjour.</p>
+
+<p>Le Bornou intervint plus tard, afin de reprendre son ancienne
+influence au nord du lac. Un esclave haoussa chargé d’un
+commandement militaire, Dalafno<a id="FNanchor_53"></a><a href=
+"#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, longea la rive ouest du
+Tchad et vint attaquer les Toundjour. Il les vainquit et leur
+imposa un tribut, au nom du sultan du Bornou.</p>
+
+<p>Les Toundjour avaient été refoulés dans la région de
+Mondo&nbsp;: Dalafno et ses gens s’installèrent à leur place, à
+Mao<a id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class=
+"fnanchor">[54]</a>, et se fixèrent définitivement dans le pays. A
+ce moment-là, une différence très sensible existait déjà depuis
+longtemps entre les habitants du Kanem et les descendants de ceux
+qui avaient autrefois émigré au Bornou — entre les Ianembô<a id=
+"FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>
+et les Kanôréa —. C’est pourquoi les nouveaux venus furent appelés
+Bôrnou, ou encore, d’une façon plus particulière, Dalatoua<a id=
+"FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>,
+en souvenir du chef qui les amena au Kanem. Le chef<span class=
+"pagenum" id="Page_27">[27]</span> des Dalatoua était l’alifa de
+Mao, qui commandait au Kanem et apportait chaque année à Birni
+Gassaro l’impôt qui devait être payé au sultan du Bornou.</p>
+
+<p>Les princes sans énergie qui succédèrent pendant deux siècles à
+Idris Amsâmi laissèrent péricliter la force et la puissance de leur
+royaume. Les Pouls, ces musulmans fanatiques, détruisirent les
+anciens domaines des Haoussa et, en 1808, attaquèrent les troupes
+du Bornou près de Gasr Eggomo. L’armée du sultan fut battue.
+«&nbsp;Celui-ci eut à peine le temps de se sauver par la porte
+orientale avec tout son encombrant attirail de cour, tandis que,
+sans pompe ni cérémonial, les Fellata victorieux entraient dans la
+ville par le côté opposé.&nbsp;» Ce sultan, Aḥmed ben ʿAli, prince
+sans aucune volonté, était incapable de mener vigoureusement la
+lutte entre les Pouls.</p>
+
+<p>Le Bornou fut sauvé par un faqih kanembou, Moḥammed el
+Amin<a id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class=
+"fnanchor">[57]</a>, homme extrêmement énergique et adroit. Ce
+dernier fit appel à ses compatriotes et à plusieurs cheïkhs
+considérables des Arabes-Choa&nbsp;: Mallem Terab et El Gôni Dris
+(des Hassaouna), et Brahim Abdallahi (des Oulad Hemed). Les
+Bornouans reprirent courage et se groupèrent autour du faqih, qui
+vit s’accroître de jour en jour le nombre de ses partisans. Il put
+ainsi lutter avec avantage contre les Pouls et il réussit à les
+refouler dans la partie occidentale du royaume. Le sultan appela
+alors El Amin à sa cour et lui confia le commandement de l’armée
+bornouane. Grâce aux succès remportés<span class="pagenum" id=
+"Page_28">[28]</span> par le faqih, Aḥmed put rentrer dans sa
+capitale, où il mourut en 1810<a id="FNanchor_58"></a><a href=
+"#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
+
+<p>Dounama (1810-1817), son fils et successeur, essaya de lutter
+tout seul contre les Pouls&nbsp;; mais il fut chassé du Birni
+Gassaro et, réduit à errer dans son propre royaume, il dut faire
+appel au faqih. Celui-ci prit alors le titre de cheïkh. A la suite
+d’intrigues menées contre lui par le sultan et sa cour, le faqih
+déposa Dounama et le fit emprisonner&nbsp;: son oncle paternel,
+Moḥammed Nguéléroma, lui succéda. Celui-ci fut bientôt déposé à son
+tour et Dounama redevint sultan&nbsp;: il trouva la mort dans la
+guerre contre le Baguirmi, en 1817<a id="FNanchor_59"></a><a href=
+"#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
+
+<p>Il fut remplacé, pour la forme, par son frère Ibrahim (ou
+Ibram), qui fut mis à mort en 1846, par ordre du cheïkh ʿOmar, fils
+et successeur de Moḥammed el Amin<a id="FNanchor_60"></a><a href=
+"#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. ʿAli, fils d’Ibrahim,
+essaya de lutter avec l’aide du Ouadaï contre le vrai maître du
+Bornou, ʿOmar, et périt dans un combat, quelque temps après son
+avènement<a id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class=
+"fnanchor">[61]</a>. Ainsi finit la lignée des Sêfiya.</p>
+
+<p>A cette dynastie succéda celle des Kanemiin, dont le cheïkh
+Moḥammed el Amin el Kanemi avait été le fondateur. Celle-ci fut
+chassée du Bornou, en 1893, par l’aventurier Rabaḥ, qui succomba à
+son tour, le 22 avril 1900, à la bataille de Koussouri<a id=
+"FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class=
+"fnanchor">[62]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_29">[29]</span>A l’heure
+actuelle, Beker Guerbeï, petit-fils du cheïkh ʿOmar, est le sultan
+du Bornou anglais, et ʿOmar Sanda un autre petit-fils d’ʿOmar,
+règne sur le Bornou allemand.</p>
+
+<p>Le cheïkh El Amin avait fait bâtir une nouvelle capitale sur les
+bords du lac Tchad&nbsp;: elle reçut le nom de Kouka<a id=
+"FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.
+L’ancien faqih eut bientôt à combattre le sultan du Baguirmi, qui
+s’était affranchi de la suzeraineté du Bornou et avait marqué son
+hostilité à l’usurpateur bornouan. Le cheïkh fit appel au sultan du
+Ouadaï, ʿAbd el Kerim Saboun, afin de pouvoir réduire le vassal
+rebelle. Saboun pilla Massnia, la capitale du Baguirmi, mais, après
+y avoir installé un nouveau sultan, il retourna au Ouadaï. Le
+prince intronisé fut d’ailleurs bientôt remplacé par son frère
+Bourgoumanda qui, devenu vassal du Ouadaï, se déclara l’ennemi du
+Bornou. Les Bornouans furent battus à Ngala<a id=
+"FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>,
+en 1817, et cette défaite coûta la vie au sultan Dounama. Le cheïkh
+conclut alors une autre alliance avec les Fezzanais. ʿAbd el Djelil
+et ses Oulad Sliman vinrent pour la première fois dans ces régions
+et, en compagnie des Bornouans, ravagèrent le nord du Baguirmi
+(1818). Cette guerre se termina par une victoire du cheïkh à Ngala,
+en 1824<a id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class=
+"fnanchor">[65]</a>.</p>
+
+<p>Moḥammed el Amin, obligé de défendre le Bornou contre de
+multiples ennemis, n’avait pas pu intervenir efficacement au Kanem,
+que les sultans du Ouadaï réclamaient comme une ex-possession des
+Boulala&nbsp;: ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), avait déjà occupé
+les districts du sud-est et son œuvre fut plus tard complétée par
+Moḥammed Chérif. L’influence<span class="pagenum" id=
+"Page_30">[30]</span> du Bornou ne se faisant presque plus sentir
+au Kanem, ce pays était troublé par des luttes continuelles. Les
+Dalatoua et les Toundjour se battaient pour avoir la prépondérance
+dans le pays, et cette rivalité coûta la vie à plusieurs chefs et à
+un grand nombre de guerriers. Le fougbou Djeber, mandé à Kouka par
+le sultan du Bornou, ne revint plus au Kanem. Les Toundjour dirent
+alors que leur chef avait été assassiné ou empoisonné, tandis que
+les Bornouans affirmèrent qu’il était simplement mort de maladie.
+La mort de Djeber ne changea rien, d’ailleurs, et la lutte continua
+entre les deux tribus ennemies.</p>
+
+<p>Les Dalatoua avaient toujours été soutenus par les Bornouans.
+Aussi les Toundjour firent-ils un bon accueil aux Ouadaïens,
+lorsque ceux-ci vinrent pour la première fois au Kanem. Toundjour
+et Ouadaïens oublièrent leurs anciennes luttes pour se rappeler
+seulement que le fondateur de la dynastie ouadaïenne, ʿAbd el Kerim
+ben Djamé, avait épousé une femme toundjour, Aché.</p>
+
+<p>Les habitants du Kanem s’étaient réfugiés dans les îles du
+Tchad, à l’arrivée des Ouadaïens. Ceux-ci reconnurent les Toundjour
+comme les maîtres de la région, qui fut dès lors placée sous la
+suzeraineté du Ouadaï&nbsp;: les autres populations devaient payer
+un tribut au fougbou de Mondo. Cela ne dura pas longtemps&nbsp;: le
+chef ʿAli oueld Tchad fit appel aux Bornouans et les Dalatoua
+recouvrèrent leur ancienne prépondérance au Kanem. Cette situation
+fut d’ailleurs acceptée par le Ouadaï, et le chef de Mao changea
+son titre d’<em>alifa</em> pour celui d’<em>aguid</em><a id=
+"FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>.
+Ces aguids allaient se faire reconnaître à Abéché et donnaient
+eux-mêmes l’investiture, le turban de commandement (kademoul)<a id=
+"FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>,
+aux chefs kanembou et ḥaddad.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_31">[31]</span>Le cheïkh Moḥammed
+el Kanemi mourut en 1835 et son fils ʿOmar lui succéda. Pendant que
+celui-ci se débattait au Bornou au milieu des difficultés que lui
+suscitaient les partisans de la dynastie légitime et voyait son
+royaume ravagé par le sultan du Ouadaï Moḥammed Chérif (1846), un
+événement important se produisait au nord du Tchad&nbsp;: l’arrivée
+des Oulâd Slimân<a id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68"
+class="fnanchor">[68]</a>. Ces Arabes vinrent s’installer au Kanem
+et ce nouvel élément augmenta encore l’anarchie dans laquelle
+vivait ce malheureux pays.</p>
+
+<p>Les Oulâd Slimân avaient combattu contre les Turcs pour la
+possession du Fezzân, mais leur chef ʿAbd el Djelil avait été battu
+et tué à El Baghla (1842). Sur le conseil donné par le cheïkh avant
+de mourir, les Oulâd Slimân émigrèrent vers le Sud, vers les riches
+contrées qu’ils avaient appris à connaître lorsque, alliés du
+Bornou, ils faisaient la guerre au Baguirmi. Sous la conduite de
+Moḥammed, fils aîné d’ʿAbd el Djelil, ils allèrent d’abord au
+Borkou, puis ils descendirent vers le Manga et le Léloua (ou
+Liloa).</p>
+
+<p>L’arrivée de ces nomades bouleversa l’équilibre traditionnel du
+Kanem. Ils devinrent les maîtres de la région, grâce à leur
+habitude de la guerre et, surtout, à la supériorité de leur
+armement. Ils n’avaient guère à combattre, en effet, que des
+populations armées de lances et de sagaies, dont ils eurent
+facilement raison. Ils pressurèrent les peuplades vaincues, pour
+lesquelles ils se montraient d’autant plus durs que leur mépris
+était profond pour ces gens noirs (nâs zourq), qu’ils traitaient de
+<em>kerâda</em><a id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69"
+class="fnanchor">[69]</a> (infidèles).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span>Les Oulâd Slimân
+allèrent razzier partout et rayonnèrent du Kanem dans toutes les
+directions. Enhardis par leurs succès, ils eurent le tort de
+s’attaquer aux troupeaux des Touareg, dont les chameaux servaient à
+faire le commerce du sel de Bilma.</p>
+
+<p>Les Oulâd Slimân enlevèrent des milliers de têtes de bétail dans
+les environs de Kawar. Mal leur en prit, car, en 1850, les Kel Oui
+rassemblèrent dans le pays d’Azbin tous les hommes valides de leurs
+diverses tribus&nbsp;: leurs 7.000 guerriers montés surprirent les
+Arabes à Medeli, près de Bir Alali, et en firent un effroyable
+carnage. Quelques cavaliers seulement purent échapper. La tribu
+semblait ne plus devoir se relever d’un coup aussi terrible et
+Barth, qui visita le Kanem à quelque temps de là (1855), parle de
+sa «&nbsp;complète décadence&nbsp;».</p>
+
+<p>ʿOmar crut qu’il pourrait tirer un grand parti de ces nomades
+turbulents et que ceux-ci le défendraient au Kanem contre les
+empiétements du Ouadaï. Il prit sous sa protection les débris de la
+tribu et pourvut les Oulâd Slimân d’armes et de chevaux, en leur
+donnant la surveillance des frontières bornouanes du côté du
+Ouadaï.</p>
+
+<p>Les Arabes se refirent vite. Ils s’allièrent à Barka Hallouf, le
+chef des Gadoa<a id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class=
+"fnanchor">[70]</a>, et ils furent dès lors les maîtres du Kanem.
+Ils recommencèrent leurs pillages et, s’ils combattaient d’une
+façon générale les aguids el baḥr<a id="FNanchor_71"></a><a href=
+"#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> du Ouadaï, ils ne se
+gênaient guère pour razzier les sujets du cheïkh ʿOmar,
+leur<span class="pagenum" id="Page_33">[33]</span> protecteur. Vers
+1861, ils soutinrent par les armes les prétentions au trône du
+Ouadaï d’un rival du roi ʿAli. En 1871, au moment où Nachtigal
+visitait le Kanem, les Oulâd Slimân étaient redevenus ce qu’ils
+étaient avant leur écrasement par les Touareg. Ils pillaient au
+Kanem, au Dagana, et s’avançaient jusqu’au Chari, dans le dar
+Kaddada. Cependant, au Kanem même, ils furent toujours tenus en
+respect par les Ḥaddâd de la région de Ngouri et Dibinentchi. Ils
+ne purent jamais rien contre les flèches empoisonnées de ces
+derniers, avec lesquels ils évitaient d’ailleurs de se mesurer. Du
+côté de l’Est, ils exécutèrent des razzias chez les Kreda, les
+Kecherda et tous les nomades du nord du Ouadaï&nbsp;: Oulâd Rachid,
+Maḥâmid et autres. Ils s’avancèrent même jusqu’au Darfour. Ils
+allaient également piller plus au nord, au Borkou et chez les
+Bideyat.</p>
+
+<p>En somme, à ce moment-là, le Kanem était un bizarre assemblage
+de populations qui se battaient constamment entre elles. Les
+Dalatoua de Mao étaient toujours les ennemis des Toundjour. Les
+Kanembou et Ḥaddâd de Dibinentchi luttaient contre les Kanembou et
+Ḥaddâd de Ngouri. Les habitants du Kanem et les Kreda, faisant
+usage de mauvais procédés, échangeaient les coups de main et les
+razzias. Les Oulâd Slimân pillaient tout le monde. Les Ouadaïens
+faisaient de temps en temps leur apparition dans le pays et
+prélevaient les impôts en pratiquant la manière forte&nbsp;: les
+aguids el baḥr, avec leurs troupes grossies par des auxiliaires
+(Kreda, Oulâd Hemed et habitants du Kanem), se battaient parfois
+contre les Oulâd Slimân et leurs alliés Ouassili (Megâreba,
+Ourfalla, Bedour, etc.) ou Gourân (Gadoa, Komassalla, Dogorda).
+Cette situation dura jusqu’au moment de notre arrivée dans le pays.
+Le sultan du Ouadaï avait vainement essayé de s’attacher les Oulâd
+Slimân, qu’il ne pouvait atteindre facilement et qui pillaient
+constamment ses sujets de l’Ouest. Après ʿAli, sous le règne du
+pusillanime Yousouf, l’influence des Oulâd Slimân devint
+prépondérante au Kanem.</p>
+
+<p>Les Kouri et les Boudouma avaient toujours été à
+l’abri<span class="pagenum" id="Page_34">[34]</span> dans leurs
+îles du Tchad. Ils se battaient entre eux et ils pillaient leurs
+voisins. Un certain nombre de fractions kanembou (Ngalên, Korio,
+etc.) s’étaient réfugiées dans les îles du lac et y menaient le
+même genre de vie que les Kouri et les Boudouma. D’autres Kanembou
+et des Ḥaddâd partirent à la recherche d’un pays moins troublé que
+le Kanem et allèrent s’installer au Dagana.</p>
+
+<p>La puissance des Oulâd Slimân allait en grandissant. En 1872, la
+lutte éclata entre eux et leur ancien allié Barka Hallouf, qui fut
+battu et tué&nbsp;: une razzia complète des Gadoa et de leurs
+alliés s’ensuivit. Plus tard, les prétentions des Arabes se
+tournèrent vers la région de Mao. Nous avons déjà dit que les
+alifas (ou aguids) des Dalatoua allaient à Abéché recevoir
+l’investiture et que les chefs kanembou et ḥaddâd venaient prendre
+le kademoul à Mao. Les Oulâd Slimân destituèrent l’alifa Meta et le
+remplacèrent par l’alifa Hadji. Le sultan Yousouf accepta le
+changement et il rendit même aux Oulâd Slimân 200 chameaux qui leur
+avaient été pris par l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb.</p>
+
+<p>Sauf la région de Ngouri et Dibinentchi, peuplée de Ḥaddâd, et
+le district occupé par les Toundjour (Mondo), où les Ouadaïens
+venaient assez fréquemment, le reste du Kanem appartenait aux Oulâd
+Slimân. Ceux-ci razziaient les malheureux habitants de ce pays,
+déposaient les chefs et rendaient la justice selon leur fantaisie.
+Les captifs qu’ils faisaient — et, pour les Oulâd Slimân, aucune
+distinction ne pouvait exister entre les Kerâda — étaient en grande
+partie vendus à Kawar.</p>
+
+<p>La région de Mondo elle-même ne fut pas épargnée par les Arabes.
+Vers 1883, ceux-ci réclamèrent un tribut au fougbou ʿOthman, qui
+refusa, alléguant qu’il payait déjà l’impôt aux Ouadaïens. Mais ces
+derniers étaient loin et, d’ailleurs, Yousouf n’était pas capable
+de faire respecter les droits du Ouadaï au Kanem. Les Oulâd Slimân
+et l’alifa Hadji — celui-ci très heureux de marcher contre l’ennemi
+séculaire — saccagèrent la région de Mondo, massacrant et réduisant
+en esclavage les malheureux Toundjour. Le fougbou ʿOthman et
+deux<span class="pagenum" id="Page_35">[35]</span> de ses parents
+(El Amin et Abou Keren) furent emmenés à Mao et assommés à coups de
+massue par les esclaves, à côté des fosses où leurs corps devaient
+être ensevelis.</p>
+
+<p>Mais le chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, fut assassiné et,
+après lui, des dissensions intestines brisèrent l’unité de la
+tribu. Les Miaïssa et Djebaïr, avec Cheref eddin, se battirent
+contre les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa et
+Medjaberé de Rhèt. Les populations du Kanem prirent part à la
+lutte. L’alifa Djerab, de Mao, et les Gadoa étaient avec Cheref
+eddin&nbsp;; les Dogorda, les gens de Mondo et de Ngouri avec Rhèt.
+Les Khouân soutenaient ce dernier. Pendant ce temps-là, les
+Ouadaïens avaient eux aussi leurs querelles intérieures et ne
+pouvaient pas intervenir au Kanem.</p>
+
+<p>C’est dans cet état d’anarchie que la mission Joalland-Meynier,
+contre laquelle les gens de Ngouri essayèrent inutilement une
+faible résistance, trouva le Kanem à la fin de 1899. Au début de
+1900, eut lieu le passage de la mission Foureau-Lamy. Les Snoussis
+entrèrent alors en scène. Moḥammed el Barrani, délégué de Moḥammed
+el Mahdi, fils de Senoussi, fonda en 1900 la zaouia de Bir Alali.
+El Barrani, indépendamment de ses Khouân, avait avec lui des
+Touareg<a id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class=
+"fnanchor">[72]</a> de l’Aïr et du Damerghou et les Ouassili de
+Rhèt.</p>
+
+<p>A la fin de 1901, eut lieu le premier combat de Bir Alali, qui
+coûta la vie au capitaine Millot. Le 18 janvier 1902, le commandant
+Tétart enleva la zaouia<a id="FNanchor_73"></a><a href=
+"#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>. Les Senoussis se
+retirèrent alors au Borkou. Le Kanem fut occupé et le groupe
+Djebaïr-Miaïssa, des Oulâd Slimân, fit sa soumission. Le cheïkh
+Aḥmed, qui avait remplacé son frère Rhèt, tué devant Bir Alali,
+rejoignit les Khouân avec le reste de la tribu.</p>
+
+<p>Pendant tout le reste de l’année 1902, nous eûmes encore à
+repousser des attaques dirigées contre le Kanem&nbsp;: les
+Arabes<span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span> dissidents
+secondaient les lieutenants du Mahdi. Il y eut une série de combats
+autour de Bir Alali, et le chef Abou Aguila se fit tuer avec tous
+ses Khouân sous les murs du nouveau poste, dont la garnison était
+commandée par le capitaine Fouque et le lieutenant Poupard.</p>
+
+<p>Il y eut ensuite des opérations de police contre les pillards
+arabes et toubous affiliés aux Senoussis&nbsp;: les indigènes
+dissidents furent malmenés par le lieutenant Mangin, qui commandait
+le peloton de méharistes du Kanem, et le cheïkh Aḥmed fit sa
+soumission au lieutenant-colonel Gouraud, en janvier 1905.</p>
+
+<p>L’hostilité des Senoussis n’a pas désarmé depuis et nous aurons
+l’occasion de parler, à propos de cette secte, des pointes qui ont
+été poussées au Borkou et dans l’Ennedi par les troupes du
+Kanem.</p>
+
+<h4><em>LA POPULATION KANEMBOU</em><a id="FNanchor_74"></a><a href=
+"#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>
+</h4>
+
+<p>Il est facile de voir, d’après ce qui précède, que les mélanges
+doivent avoir été fréquents entre les diverses peuplades du Kanem.
+De plus, les indigènes n’ont gardé la plupart du temps qu’un
+souvenir assez confus de leur origine. Il serait donc difficile
+d’établir des démarcations absolues entre les diverses
+populations.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’on trouve des Nguedjem chez les Kanembou et les
+Boulala, des Maguemi chez les Kanembou et les Bornouans&nbsp;;
+qu’on voit des Maguemi et des Kreda, des Kreda et des Nguedjem, des
+Nguedjem et des Boulala, des Boulala et<span class="pagenum" id=
+"Page_37">[37]</span> des Ḥaddâd prétendre avoir la même origine.
+Il est encore plus difficile d’établir les différences qui existent
+entre les diverses parties de chaque population. Les divisions
+adoptées par les indigènes ne sont pas nécessairement logiques et
+parfois les événements ont amené le groupement sous un même nom de
+fractions d’origine différente. Ainsi les Goudjirou, considérés
+actuellement comme une tribu kanembou, sont en réalité d’origine
+kouka. Le fait n’est d’ailleurs pas particulier au Kanem et nous
+aurons encore l’occasion de le signaler.</p>
+
+<p>Les Kanembou comprennent plusieurs familles, qui se subdivisent
+généralement elles-mêmes en un certain nombre de fractions<a id=
+"FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.
+Ces fractions, très nombreuses d’ailleurs, n’impliquent pas de
+caractère particulier. C’est simplement le nom d’un chef ou d’un
+personnage important, un nouvel emplacement ou même un changement
+dans la vie ordinaire de la fraction qui a donné lieu à un nouveau
+nom.</p>
+
+<p>Les Diâbou Assakéléa par exemple, sont ainsi appelés du nom
+d’Assakélé, la fille d’un ancien sultan boulala du Kanem. De même,
+une fraction des Kadjidi a pris le nom de Boudouma par suite de son
+voisinage avec les insulaires du Tchad. On remarquera également
+qu’il y a des Ngalên chez les Kadjidi et chez les Kankena. Ces deux
+fractions ngalên sont installées dans la région du lac, où elles
+élèvent de grands troupeaux de bœufs. De même que le plus beau
+taureau d’un troupeau — celui qui a généralement les plus grandes
+cornes et qui sert de guide — porte le nom de <em>kabour</em>, de
+même la plus belle vache porte le nom de <em>ngalên</em><a id=
+"FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.
+Les indigènes du Tchad, vivant surtout du produit de leurs
+troupeaux, tiennent beaucoup à leurs bêtes laitières. Un beau
+kabour ne dépasse guère dix thalers (30 fr.), tandis
+qu’une<span class="pagenum" id="Page_38">[38]</span> ngalên et son
+veau valent trente thalers (90 fr.). Une ngalên est donc la bête du
+troupeau qui a le plus de valeur. Le nom de <em>Ngalên</em> a été
+donné aux indigènes de ces deux fractions kanembou soit pour
+indiquer qu’ils étaient de grands éleveurs de bœufs, soit pour
+montrer qu’ils étaient aux autres indigènes ce que la vache ngalên
+est au reste du troupeau. C’est probablement tout ce qu’il faut
+retenir des explications données par les indigènes.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit de ces divisions, les Kanembou présentent à
+peu près tous les mêmes caractères. Ils sont généralement assez
+grands, bien constitués et ils ont le teint des négroïdes (azreq).
+On trouve bien chez eux des individus à la peau plus ou moins
+rougeâtre, mais cela tient à des alliances avec les Gourân ou même
+avec les Arabes. Quant au nom de <em>iam kiamé</em> (les hommes
+rouges), nous ne croyons pas qu’il ait jamais été donné aux
+Kanembou, dont le teint est généralement noir, de ce noir bronzé
+que l’on trouve si souvent dans la région du Tchad. En tous cas,
+nous n’avons pas pu trouver confirmation du fait que les Kanembou
+auraient été désignés sous ce titre.</p>
+
+<p>La tradition, comme nous l’avons déjà dit, rapporte qu’ils
+vinrent du Nord et que, en compagnie d’Arabes et de Toubou, ils
+occupèrent le Kanem, au lieu et place des Pouls partis vers
+l’Ouest.</p>
+
+<p>Les Kanembou qui s’installèrent plus tard au Bornou se
+mélangèrent à diverses populations, le type primitif s’altéra et
+devint celui des Kanôréa actuels du Bornou. La langue elle-même
+subit certaines modifications, et, actuellement, l’idiome du Bornou
+et celui du Kanem diffèrent quelque peu<a id=
+"FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>.
+Les mœurs et les habitudes subirent des changements profonds. Un
+seul fait suffira à le montrer&nbsp;: alors que le
+métier<span class="pagenum" id="Page_39">[39]</span> de teinturier,
+qui a jadis été la grande industrie de Kouka, est considéré au
+Bornou comme un métier normal, il est regardé au contraire chez les
+Kanembou comme un travail dégradant, qui doit être abandonné aux
+Ḥaddâd et aux captifs.</p>
+
+<p>La langue kanembou et la langue toubou appartiennent à la même
+famille et il y a même entre elles de nombreux points communs<a id=
+"FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.
+Le fait semble donc indiquer une étroite parenté entre les deux
+populations. La tradition dit d’ailleurs que, avant la migration au
+Kanem, les Gourân et les Kanembou habitaient des pays voisins. Les
+Kanembou ont cependant le teint plus foncé que les Toubou&nbsp;;
+ils n’ont pas, d’autre part, la maigreur et l’élasticité que
+ceux-ci doivent à leur vie nomade. La transition est formée entre
+les deux populations par ceux d’entre les Toubou qui sont
+sédentaires et qui vivent au milieu des Kanembou. Quoiqu’il soit
+facile parfois de reconnaître en eux des Toubou, on remarque
+cependant que leurs formes sont plus pleines et plus massives que
+celles de leurs frères nomades. Des mélanges fréquents se sont
+d’ailleurs effectués entre les tribus vivant côte à côte, et nous
+verrons des fractions kanembou se réclamer d’une origine
+toubou.</p>
+
+<p>Les Kanembou ont généralement la tête rasée. Ils gardent parfois
+la barbe, mais pas la moustache. Comme beaucoup d’autres
+populations, ils ont sur le visage certaines cicatrices
+particulières. Les femmes kanembou arrangent leurs cheveux en
+petites tresses, tombant autour de la tête et encadrant le visage.
+Elles enduisent leurs cheveux de beurre et, au moyen de certaines
+graines (tèb, hélbé), elles arrivent à épaissir les tresses et à
+les rendre raides comme des bâtonnets. Cela ne tient pas au soleil,
+d’ailleurs. Le beurre et la sueur dégouttent alors sur les épaules
+et c’est pourquoi l’odeur répandue dans un marché, à l’heure de
+midi, ne réjouit guère l’Européen. Les femmes kanembou aiment
+beaucoup<span class="pagenum" id="Page_40">[40]</span> l’ambre
+comme parure et, suivant leurs ressources, les morceaux d’ambre
+dont se composent leurs colliers sont plus ou moins gros.</p>
+
+<p>Les Kanembou sont surtout agriculteurs. Leur grande
+préoccupation est la récolte du mil, qu’ils sèment au début de la
+saison des pluies (juin-juillet) et qu’ils coupent vers octobre ou
+novembre. Ils ont aussi d’assez nombreux troupeaux, auxquels ils
+tiennent beaucoup. Ce sont des gens relativement laborieux et très
+calmes. Avant notre arrivée dans le pays, ils formaient la
+population la moins turbulente et la moins pillarde.</p>
+
+<p>Les Kanembou ont constitué de tous temps la majorité des
+<em>mesâkin</em><a id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79"
+class="fnanchor">[79]</a> du Kanem et ils ont vécu tour à tour sous
+la coupe des différents maîtres du pays (siyâd ed dâr)&nbsp;:
+Boulala, Toundjour, Dalatoua, Ouadaïens et Oulâd Slimân. Ils ont
+été pressurés et pillés sans merci pendant de longs siècles. Malgré
+cela, ils ont gardé le souvenir du rôle qu’ils jouèrent autrefois,
+sous les successeurs du roi Sêf. Ils se considèrent comme une
+population de race supérieure, qui compte parmi ses ancêtres des
+guerriers illustres. Cette idée leur fait garder des préjugés assez
+curieux sur les occupations auxquelles peut ou ne peut pas se
+livrer un Kanembou authentique. Et cela, ainsi que la différence
+d’armement, permet de les distinguer des Ḥaddâd, car il est
+impossible de différencier autrement les deux populations, attendu
+qu’elles ont le même physique et la même langue. C’est ainsi qu’un
+Kanembou considère comme indigne de lui de faire de la teinture, de
+tisser des gabag<a id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80"
+class="fnanchor">[80]</a>, de dépouiller de leur peau les bêtes
+égorgées, d’être armé de flèches, etc. Nous reviendrons d’ailleurs
+sur ce sujet à propos des Ḥaddâd.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span>Les Kanembou sont
+d’assez bons musulmans. Ils observent régulièrement les pratiques
+de l’Islam&nbsp;: cinq prières par jour, jeûne du Ramadân, etc. Ils
+ne mangent pas de cochon. Ils ne mangent pas non plus cette espèce
+de grosse grenouille (ambourbeté), que mangent les Lisi<a id=
+"FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>
+et les fétichistes et que les habitants du Kanem considèrent comme
+un animal impur. Ils ne boivent ni merissé<a id=
+"FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>
+ni khall<a id="FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class=
+"fnanchor">[83]</a>. Ils ne prennent pas de tabac.</p>
+
+<p>On ne trouve pas chez les Kanembou l’austérité et la rigidité
+des principes que l’on remarque chez certains Toubou, les Kreda par
+exemple. Leurs mœurs ne sont cependant pas relâchées comme celles
+de leurs frères du Bornou. Tout homme coupable d’adultère doit
+payer une amende au mari trompé, et tout séducteur d’une jeune
+fille est tenu d’épouser celle-ci. Les femmes kanembou ne courent
+pas les aventures galantes et ne s’adonnent pas ouvertement à la
+prostitution, ainsi que le font nombre de Bornouanes. Elles n’ont
+pas le caractère irascible des femmes toubou et ne gardent pas —
+comme on le dit de ces dernières — de couteau caché sous leur
+pagne.</p>
+
+<p>Dans les tams-tams, les hommes sont armés de leurs sagaies et
+leur cercle tourne au petit pas de course autour des instruments.
+Puis, chacun d’eux se détache à son tour et se met à bondir
+frénétiquement sur place, en sautant alternativement sur l’un et
+l’autre pied et en élevant les jambes très haut. Il fait vibrer en
+même temps le bois de son arme<a id="FNanchor_84"></a><a href=
+"#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Cet exercice est très
+fatigant. Aussi est-ce un signe de réelle vigueur que de pouvoir
+l’exécuter plus longtemps que les autres hommes. Généralement les
+chefs se piquent de donner de la<span class="pagenum" id=
+"Page_42">[42]</span> sorte une preuve de leur supériorité
+physique. Pendant ce temps, les femmes accompagnent le cercle des
+hommes en dansant&nbsp;: elles poussent leurs you-you et agitent
+devant les chefs de petites branches vertes<a id=
+"FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class=
+"fnanchor">[85]</a>.</p>
+
+<p>Quand les femmes sont toutes seules, elles se mettent en cercle
+et, tout en frappant l’une contre l’autre leurs sandales de bois,
+elles agitent la tête et secouent leurs cheveux. Ce genre
+d’amusement est pratiqué par nombre d’autres populations, les
+Kotoko par exemple. Les Bornouanes, elles, tout en sautant et en se
+trémoussant, font se heurter leurs gros derrières&nbsp;; ou bien
+elles balancent leurs bras le long du corps et font choquer les
+paumes des mains par derrière et par devant, et sautent par
+instants sur place en étendant les bras au-dessus de la tête et en
+claquant des mains.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Maguemi</span>&nbsp;:
+Regdôbou, Intchalbou, Iabriou (pour Iagoubribou), Chilangourôou,
+Katria, Beredelôou, Berea, Diârou, Tdouga, Bouloua, Fôrebou,
+Maniya, Ngalma Doukko.</p>
+
+<p>La tribu des Maguemi est très considérée au Kanem. Ce sont les
+descendants de ces émigrés du Nord, de souche arabe, qui, avec
+l’aide des Toubou et des Kanembou, fondèrent le royaume du Kanem
+d’abord, du Bornou ensuite. Les anciens rois appartenaient à cette
+famille. De là la considération dont jouissaient et jouissent
+encore les Maguemi. C’est ainsi que, au temps où les Toundjour et
+les Dalatoua commandaient au Kanem, un Maguemi ne devait pas être
+emprisonné&nbsp;: il ne pouvait être puni que d’une amende. Mais,
+plus tard, les<span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span>
+Ouadaïens et les Oulâd Slimân ne se soucièrent pas de toutes ces
+nuances.</p>
+
+<p>Ce sont des Maguemi — dit la tradition — qui rétablirent la
+souveraineté du Bornou au Kanem et qui vainquirent les Boulala. Les
+Maguemi se sont mélangés aux Kanembou depuis de longs siècles et
+sont actuellement considérés comme une tribu kanembou. Eux-mêmes,
+tout en se rappelant que leur famille a autrefois donné des sultans
+au pays, se disent Kanembou. Nous avons déjà vu que les Maguemi du
+Kanem et certains Toubou (Kreda Kodera) prétendent être parents.
+Cette tribu kanembou doit être, en somme, le produit d’un mélange
+d’Arabes, de Toubou et de Kanembou.</p>
+
+<p>De toutes les tribus kanembou, c’est celle des Maguemi qui
+renferme le plus d’indigènes au teint rougeâtre Les Bouloua sont
+remarquables à ce point de vue et, au premier abord, on les
+prendrait pour des Toundjour ou des Arabes. Il faut dire toutefois
+qu’ils habitent la région de Mondo et qu’ils se sont quelque peu
+mélangés aux Toundjour.</p>
+
+<p>Les Maguemi sont dispersés un peu partout, au Kanem et au
+Dagana. Ils sont surtout nombreux du côté de Mondo. On en trouve
+encore à Iagoubri, où ils ont un <em>fougbou</em>. Une fraction des
+Maguemi, les Diârou, se trouve dans la région de Ndjikdada, où leur
+chef porte le nom de <em>dima</em>. Il y en a enfin quelques-uns le
+long du bord septentrional du lac.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Bâdé</span>&nbsp;:
+Maraïa, Kourouyou, Tomassiou, Ouâtaou, Ngourotelaou, Talvarou,
+Aréguéa.</p>
+
+<p>Dans la région de Ngouri.</p>
+
+<p>Les habitants de Ngouri et ceux de Dibinentchi étaient autrefois
+en lutte continuelle. Voici, d’après les indigènes, les deux
+incidents qui amenèrent cette lutte&nbsp;:</p>
+
+<p>Les Kreda étaient dans les meilleurs termes avec les habitants
+de Ngouri. Or, un jour, un Kreda qui allait vendre du bétail à
+Dibinentchi fut dépouillé par les habitants de ce village. Une
+femme de Dibinentchi, mariée à un homme de Ngouri, le quitta et
+retourna à Dibinentchi, où elle prit un<span class="pagenum" id=
+"Page_44">[44]</span> autre mari. Les habitants de Ngouri
+réclamèrent alors la dot versée par le premier mari, mais les
+habitants de Dibinentchi refusèrent de la verser. La lutte éclata
+et les Ḥaddâd de Ngouri et Dibinentchi durent y prendre part. Cette
+rivalité a pris fin lors de notre installation au Kanem.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Kankou</span>&nbsp;:
+Gouriâou, Iagrâou, Kaléguéa, Ngaraou.</p>
+
+<p>Dans la région de Ngouri et de Elkouli (Mondo).</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Baribou</span>. —
+Habitent la région de Bari.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Diabou</span>&nbsp;:
+Assakéléa, Dalla, Djila.</p>
+
+<p>Habitent la région de Ngouri et aussi celle de Douloumi (lac
+Tchad), où ils se sont mélangés aux Kankena Ngalên.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit qu’Assakélé était la fille du sultan boulala
+Kalo, qui régna autrefois au Kanem. Les chansons kanembou
+rapportent que Kaléa djerma Meleï, captif du roi du Bornou chargé
+d’un commandement militaire, résolut d’aller chercher la belle
+Assakélé jusque «&nbsp;dans le feu&nbsp;» et d’en faire sa femme.
+Les guerriers bornouans, sous la conduite de ce chef, marchèrent
+sur le Kanem, où ils trouvèrent Ndéfé, fils de la sœur de Kalo, en
+train de couper des racines d’acacia-sayal, pour en faire des bois
+de sagaie. Le djerma, qui se vit refuser Assakélé, l’enleva de vive
+force et la guerre éclata entre lui et Kalo. Beaucoup de chansons
+kanembou retracent les péripéties de la lutte séculaire entre
+Bornouans et Boulala.</p>
+
+<p>Les Diâbou seraient les descendants des Boulala qui habitaient
+autrefois la région de Métalla.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Kadjidi, Korio,
+Kankena</span>. — Ces tribus se trouvent dans la région du lac et
+s’étendent depuis le Kanem jusqu’aux terres des Kouri et des
+Boudouma. Certaines fractions habitent le Tchad depuis longtemps,
+d’autres depuis une époque relativement récente.</p>
+
+<p>La région du lac a toujours servi de refuge aux gens fuyant
+devant les incursions de leurs ennemis, Ouadaïens, Oulâd Slimân,
+etc.&nbsp;; et c’est ainsi que certains Kanembou s’y
+sont<span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span> fixés à demeure
+et sont devenus en tous points semblables aux Kouri, leurs voisins.
+Comme ces derniers, ils possèdent actuellement de nombreux
+troupeaux de bœufs du Tchad, de grande taille et aux longues
+cornes.</p>
+
+<p>Au temps où les eaux du lac remplissaient les baḥrs de leur
+région, ils se trouvaient dans des îles, tout comme les Boudouma
+encore actuellement. Par suite du mouvement de recul des eaux du
+Tchad, les baḥrs se sont vidés et ce n’est qu’après l’hivernage, au
+moment de la crue du lac, qu’ils se remplissent plus ou moins.
+Certains Kanembou sont même assez loin de l’eau libre du Tchad pour
+ne se retrouver dans des îles — comme cela avait lieu normalement
+il y a une dizaine d’années — que lors d’une crue exceptionnelle,
+comme celle de 1906.</p>
+
+<p>Les Kanembou du Tchad et les Kouri parlent généralement les deux
+langues.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Kadjidi</span>&nbsp;:
+Bôgara, Kougoua, Isa, Ngalên, Djôa, Medelaï, Boudouma.</p>
+
+<p>Dans la région de Bol (canton de Abba) et quelques-uns dans la
+région de Michiléla (ancien canton de Salékanya). Nous avons déjà
+expliqué pourquoi deux fractions de cette tribu ont été appelées
+Ngalên et Boudouma.</p>
+
+<p>Les Kadjidi seraient le produit d’un mélange de Kanembou avec
+les nombreux esclaves que les Maguemi possédaient autrefois au
+Kanem.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Korio</span>&nbsp;:
+Kadja, Kiriou, Keliou, Dalla, Oualéa.</p>
+
+<p>On trouve les Korio dans le canton de Kaboulou et chez les Kouri
+Kerawa. Ils habitent principalement la région de Kaïra. Ces
+Kanembou se sont fortement mélangés aux Kouri.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Kankena</span>&nbsp;:
+Malloua, Kaguimma, Kadjiraou, Kaoua, Dallâna, Aoudoua, Maradoua,
+Seroua, Braïna, Dinâra, Ngalên, Solôo<a id=
+"FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class=
+"fnanchor">[86]</a>.</p>
+
+<p>Les Kankena habitent, au Nord, la région de Mattégou
+et<span class="pagenum" id="Page_46">[46]</span> de Kamba, au
+sud-est de Kouloa&nbsp;: ils exploitent des mares à natron.</p>
+
+<p>Du côté du Sud, ils forment le canton du kachalla Taher, à côté
+des Kouri-Kerawa (chef Djibrin), et celui d’ʿAli Katchimi, dont le
+centre est Douloumi, au nord-est des Kouri-Kaléâ (chef Mousa ould
+Daouda).</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Koubouri</span><a id=
+"FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class=
+"fnanchor">[87]</a>&nbsp;: Borkoubouâ, Amsa, Limanoa, Djilloua.</p>
+
+<p>A l’ouest de Mao et, du côté du lac, à Kiskawa, Kaléboa, Kologo
+et Diaga Kobirom.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Sougourti</span>. — Du
+côté de Kologo.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Tchiroua</span>. — Du
+côté de Bir Alali. Ils parlent le kanembou et le gourân et vivent à
+côté des Hawalla<a id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88"
+class="fnanchor">[88]</a> (ou Famalla), population toubou mêlée
+d’éléments kanembou.</p>
+
+<p>Leur chef porte le titre de <em>fougbou</em>.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Toumâgueri</span>. —
+D’origine toubou. Ils habitent la région de Dibinentchi.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Fôdda</span>. — Autour de
+Mondo et au Dagana. Les Fôdda seraient d’origine toubou et
+apparentés aux Ngalamiya. Leur nom signifie d’ailleurs, en
+toubou&nbsp;: habitants ou originaires du Baḥr el Ghazal (sing.
+<em>Fôdidé</em>).</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Nguedjim</span>&nbsp;:
+Mâda, Ngadja, Oullia, Magâ<a id="FNanchor_89"></a><a href=
+"#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>, Kaïlerou, Bogar-Kourâ,
+Kaloua, Kaléa, Alia.</p>
+
+<p>Habitent la région de Dibinentchi. Leur chef porte le titre de
+<em>galadima</em>.</p>
+
+<p>Au Kanem, on dit couramment que les Nguedjim sont les
+descendants des captifs que possédaient les Boulala, lorsque
+ceux-ci régnaient au Kanem. En kanembou, on dit d’un<span class=
+"pagenum" id="Page_47">[47]</span> Nguedjim&nbsp;: <em>tambelaï
+kaléa koléa</em> (fils de gros nombril<a id=
+"FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>,
+captif et mauvaise tête). Eux se prétendent les descendants des
+Nguedjem, c’est-à-dire de Boulala authentiques. Remarquons, en
+effet, que les Boulala du Fitri comprennent trois fractions et que
+l’une d’entre elles porte le nom de Nguedjem&nbsp;: Maglafia
+(probablement Mâga-Lafia<a id="FNanchor_91"></a><a href=
+"#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>), Batoa, Nguidjemi.</p>
+
+<p>Ces Nguedjim du Kanem semblent être les descendants de Boulala
+qui ne prirent pas part à l’exode de leur tribu vers le Baḥr el
+Ghazal et qui se mélangèrent peut-être à d’anciens captifs de
+Boulala restés avec eux. Quoi qu’il en soit, les Nguedjim se sont
+étroitement unis aux Kanembou, parlent le kanembou — qui est
+d’ailleurs la langue primitive des Boulala — et sont considérés
+comme Kanembou.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Goudjirou</span>&nbsp;: A
+Goudjer (Mondo).</p>
+
+<p>Les Goudjirou sont des Kouka qui, fuyant le Fitri au moment de
+la conquête du pays par les Boulala, vinrent se réfugier au Kanem.
+Ils sont considérés actuellement comme Kanembou et le nom qu’ils
+portent est celui de l’endroit où ils se sont installés. Ils ne
+parlent plus le tar lis et ne connaissent que le kanembou et le
+gourân. Ils se rappellent cependant leur origine et se disent
+Kouka&nbsp;: <em>endi Kouka, tantâ Kouka</em> (nous sommes des
+Kouka). La région qu’ils habitent au Kanem est célèbre par ses
+savonniers (balanites ægyptiaca)&nbsp;:</p>
+
+<ul class="simple3">
+<li><em>Nourout Mao toumer</em>, Mao est connue pour ses
+dattiers.</li>
+
+<li><em>Nourout Goudjer hadjlidj...</em>, Goudjer l’est pour ses
+hadjlidj...</li>
+</ul>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Remarque</span>. — Nous
+venons de donner la classification généralement usitée au Kanem. Il
+est facile de se rendre<span class="pagenum" id=
+"Page_48">[48]</span> compte qu’elle n’a rien de rigoureux.
+Plusieurs fractions kanembou (Koufri, Keï, Déberi ou Débberi,
+Adjirou, etc.) ne sont d’ailleurs pas comprises dans cette
+nomenclature. Il est vrai qu’elles comptent parmi les moins
+importantes.</p>
+
+<p>Nous verrons, plus loin, que la presque totalité des tribus
+ḥaddad porte le même nom qu’un certain nombre de fractions
+kanembou.</p>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<h4><em>DALATOUA</em>
+</h4>
+
+<p>Nous avons déjà vu que les Dalatoua sont les descendants des
+Bornouans venus au Kanem avec le chef Dalafno (ʿAbd Allah Afno).
+Ils se disent d’origine maguemi. Ils habitent la région de Mao. On
+les appelle Dalatoua et aussi Bôrnou. Ils sont commandés par un
+alifa (corruption de khalifa). L’alifa actuel est Ari, dit Mala,
+fils de Mousa (celui qui fit assassiner von Beurmann)<a id=
+"FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class=
+"fnanchor">[92]</a>.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp1c01">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class=
+"label">[1]</span></a><em>Grammar of the Bornu or the Kanuri
+language</em>, p. 33.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class=
+"label">[2]</span></a><em>Sammlung und Bearbeitung
+Central-Afrikanischer Vokabularien</em>&nbsp;: Einleitung,
+XLVI.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class=
+"label">[3]</span></a>Les Kanembou ont l’habitude d’articuler à
+peine certaines consonnes. C’est ainsi qu’ils prononcent presque
+<em>tououâ</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class=
+"label">[4]</span></a>Tou est le nom que les Tedâ donnent au
+Tibesti.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class=
+"label">[5]</span></a>On raconte qu’un captif du Bornou, se rendant
+sur les bords du lac afin de ramasser de l’herbe (<em>boudou</em>)
+pour les chevaux, fut enlevé par un groupe d’habitants des îles. De
+là le nom de <em>boudou-ma</em> (les hommes de l’herbe) qui fut
+donné à ces derniers. Selon une autre version, l’insulaire du Tchad
+est appelé <em>boudou-ma</em> (l’homme aux herbes), parce qu’il vit
+au milieu des herbes du lac.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class=
+"label">[6]</span></a>Cette remarque peut s’appliquer aux noms des
+fractions des Maguemi habitant le Bornou&nbsp;: <em>Oumêoua</em>
+(gens d’Oumê), <em>Tsilimoua</em> (gens de Tsilîm),
+<em>Birioua</em> (gens de Biri), <em>Dalaoua</em> (gens de Dala).
+Ces noms semblent, en effet, devoir être&nbsp;: <em>Oumêboua</em>,
+<em>Tsilimboua</em>, etc. On pourrait alors conclure que le
+singulier est <em>bou</em> et le pluriel <em>boua</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class=
+"label">[7]</span></a>Dans toute cette partie de l’Afrique, les
+Pouls sont appelés Foulata par les autres indigènes&nbsp;; les
+Arabes leur donnent le nom de Fellahta.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class=
+"label">[8]</span></a>Cf. aussi Blau, <em>Chronik der Sulṭâne von
+Bornu</em> (<em>Zeitschrift der deutschen Morgenländischen
+Gesellschaft</em>. Leipzig, 1852), p. 309, qui lui donne une
+étymologie fantastique, étrangère au Yémen, et remontant jusqu’à
+Adam par Ismâʿîn (Ismaʿil) et Abraham.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class=
+"label">[9]</span></a>M. René Basset nous renvoie d’ailleurs aux
+historiens arabes Tabari, Ibn el Athir, Abou ’l Féda, Masʿoudi,
+etc., et à la Qasidah ḥimyarite de Nechouân.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class=
+"label">[10]</span></a>Nous verrons plus loin que les Boulala sont
+d’origine kanembou. Voir <a href="#p3c01">III<sup>e</sup>
+partie.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class=
+"label">[11]</span></a><em>Voyage de Léon l’Africain</em>,
+traduction de Jean Temporal (1556), tome II.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class=
+"label">[12]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, note 2, p. 321) y
+voit des Arabes émigrés. Il rapproche leur nom des Barda’ah
+(<span class="arabic">بردعة</span>) mentionnés par Maqrizi
+(<em>Abhandlung über die in Aegypten eingewanderten arabischen
+Stämme</em>, p. 11-51).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class=
+"label">[13]</span></a>Schön rapporte que l’idiome kanouri est
+désigné par les Haoussa sous le nom de <em>baribari</em>. Le même
+nom (baribari, béribéri) sert à désigner les habitants du Bornou et
+du Mounyo.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class=
+"label">[14]</span></a>Il est en effet exact que la population
+boulala ne parle plus sa langue d’origine, le kanembou, et que,
+après avoir conquis le Fitri, elle a adopté l’idiome des vaincus,
+le <em>tar lis</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class=
+"label">[15]</span></a>On peut s’expliquer de la même manière les
+noms employés par les Haoussa.</p>
+
+<p>«&nbsp;L’hypothèse de la dynastie berbère de Barth est
+inadmissible. Nous connaissons par Ibn Khaldoun et d’autres auteurs
+toutes les tribus berbères&nbsp;: aucune ne porte le nom de Bardoa.
+L’opinion de Nachtigal est la vraie&nbsp;». (<em>Note de M. René
+Basset.</em>)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class=
+"label">[16]</span></a>En arabe, <em>baḥr er rigeïg</em>&nbsp;: le
+fleuve mince.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class=
+"label">[17]</span></a>En arabe, <em>selṭan ed dounia</em>&nbsp;:
+le maître du monde.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class=
+"label">[18]</span></a>La mère du troisième roi du Kanem, Dounama
+(ou Dougou), appartenait à la fraction toubou des Kiiê. La
+chronique d’Aḥmed donne à Ibrahim, fils de Sêf et père de Dounama,
+le titre de père du sultan. C’est pourquoi Dounama est parfois
+considéré comme le véritable fondateur de la dynastie du Kanem.
+D’après Nachtigal, c’est Dounama qui reçoit le premier le titre de
+<em>maïna</em> (prince), non décerné à ses devanciers.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class=
+"label">[19]</span></a>Voir plus loin la <a href=
+"#song4">chanson.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class=
+"label">[20]</span></a><em>Maïna</em>, noble, prince (de
+<em>maï</em>, sultan).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class=
+"label">[21]</span></a>Notons, en passant, que le mot toubou
+<em>Tomaghera</em> peut se décomposer de la façon suivante&nbsp;:
+<em>Tou-magra</em>, les maîtres, les seigneurs du Tou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class=
+"label">[22]</span></a>Signalons à ce sujet que, d’après Barth, les
+Tedâ désignent les Kanouri sous le nom de <em>Tougouba</em>.
+<em>Tou</em> est le nom que les Tedâ donnent à leur pays. Nous
+verrons, plus loin, que ce nom a probablement été donné au Tibesti
+à cause de sa nature montagneuse. De plus, <em>tougou</em> désigne,
+chez les Toubou du sud, une grosse pierre qui sert à écraser le
+grain. Par analogie avec ce que nous avons dit pour
+<em>Keunoumbé</em> (pl. <em>Keunoumbâ</em>), le mot
+<em>Tougoubé</em> (pl. <em>Tougoubâ</em>) voudrait donc dire
+habitant du Tougou, habitant d’une région montagneuse.</p>
+
+<p>Si ce nom s’applique aux Kanembou, que faut-il en
+conclure&nbsp;? Il y a bien, au nord du Borkou, les contreforts des
+monts du Tibesti et le pays contient quelques petits reliefs de
+sable et de rocher. Mais n’est-on pas en droit de supposer que les
+Kanembou ont peut-être habité une partie du Tibesti, ou tout au
+moins la région avoisinant la partie sud du Tibesti&nbsp;?...</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class=
+"label">[23]</span></a>La chronique d’Aḥmed dit que le roi Sêf
+établit sa domination «&nbsp;sur les Berbères, les Toubou, les
+Kanembou et autres&nbsp;». Cela laisse-t-il supposer que quelques
+Berbères, venus du Nord, ont suivi le mouvement d’émigration vers
+le Sud, ou bien ce nom de Berbères s’applique-t-il simplement à
+l’un des peuples qui furent annexés au royaume&nbsp;?...</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class=
+"label">[24]</span></a>Il est appelé Ḥamî <span class=
+"arabic">حمى</span> dans la Chronique du Bornou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class=
+"label">[25]</span></a>Cf. Blau, <em>op. laud.</em>, p.
+309-310.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class=
+"label">[26]</span></a>Il est appelé Salmama (<span class=
+"arabic">سلممه</span>) fils de ʿAbdallah Bakrouh (<span class=
+"arabic">عبد الله بكروه</span>) dans la Chronique du Bornou (Blau,
+<em>op. laud.</em>, p. 310-311).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class=
+"label">[27]</span></a>Il va sans dire que, en ce qui concerne
+l’historique du Kanem, nous faisons le plus large emploi des
+renseignements donnés par Barth, d’après ses deux chroniques.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class=
+"label">[28]</span></a>La Chronique du Bornou nomme Ghâiou ben
+Lafrad (غايو بن لفرد) le prince contre qui il fit la guerre (Blau,
+<em>op. laud.</em>, p. 311).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class=
+"label">[29]</span></a>Les Sô n’existent plus en tant que peuplade.
+Ils étaient autrefois très puissants et habitaient, au sud du lac,
+la région comprise entre le Chari et la komadougou Ouôbé. Ils
+furent battus et dispersés par les sultans du Bornou.</p>
+
+<p>La tradition indigène les représente comme de vrais
+géants&nbsp;: à Ngala, où se trouvent les tombeaux de 35 rois sô,
+on montre des vases gigantesques, des cruches et des plats, dont se
+servaient autrefois ces indigènes&nbsp;; le D<sup>r</sup> Decorse,
+au cours d’une excursion en pays sô, a ramassé «&nbsp;des débris de
+poteries énormes, comme on n’en fait plus dans le pays&nbsp;».</p>
+
+<p>Les légendes kanembou ont synthétisé la peuplade sô en la
+personne d’un énorme géant, païen et anthropophage, appelé Kirdi
+Sôou. Ce géant dévorait les Kanembou. Pour débarrasser ses états
+d’un pareil fléau, le sultan Liziramma envoya un de ses esclaves,
+le vaillant Dalafno, qui alla attendre Kirdi Sôou près de l’endroit
+où le géant avait son habitation. La femme de ce dernier était en
+train de préparer le repas avec deux djourabs de mil (420
+kilos)&nbsp;: elle avait rempli d’eau cinq abreuvoirs de troupeaux
+(en kanouri&nbsp;: <em>kélé</em>) pour faire boire son mari.
+Celui-ci arriva avec quatre éléphants suspendus à un bâton qu’il
+portait sur son épaule gauche. Tout en marchant, il mangeait un
+cinquième éléphant qu’il tenait dans sa main droite. Dalafno tua le
+géant d’un coup de sagaie, qui traversa l’arbre derrière lequel
+s’était réfugié celui-ci. Dans la chevelure de Kirdi Sôou, où de
+petits oiseaux avaient fait leur nid, on trouva une grande quantité
+d’œufs — de quoi remplir deux djourabs&nbsp;; il fallut quatre
+chameaux pour transporter la tête chez le sultan.</p>
+
+<p>Les Keribina du Bornou sont considérés comme les descendants des
+anciens Sô, et on croit que les Kotoko se mélangèrent fortement à
+la peuplade aujourd’hui disparue. Cf. Barth, <em>Reisen</em>, t.
+II, p. 301.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class=
+"label">[30]</span></a>Voir Barth (II, 314), qui fait de Bêri ou
+Ibrahim, un seul personnage, fils de Dounama et de Zeineb de la
+race de Lekmámma, mais la Chronique du Bornou (Blau, <em>op.
+laud.</em>, p. 311) fait de Bêr le fils de Dounama et de Zineb
+(fille de Lakmama et d’Ibrahîm le fils de Bêr, et de Kakoûdi).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class=
+"label">[31]</span></a>Le mot <em>Babalia</em> est probablement
+formé de <em>baba Ali</em> (notre père ʿAli), en souvenir d’ʿAli
+Gatel Magabirna.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class=
+"label">[32]</span></a>Le nom de <em>Boulala</em>, ou
+<em>Bilala</em>, vient de ce que l’un des premiers chefs de cette
+tribu s’appelait <em>Boulal</em>, ou <em>Bilal</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class=
+"label">[33]</span></a>Frère et successeur d’Idris ben Nikâle
+(1353-1376).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class=
+"label">[34]</span></a>Cf. Blau (<em>op. laud.</em>, p. 312-313),
+qui appelle Malik el Djalil le prince boulala qui le tua.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class=
+"label">[35]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, p. 313). Il mourut
+à Chêmih qui paraît être Ndjimie.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class=
+"label">[36]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, p. 313)&nbsp;: il
+fut tué dans une guerre contre les Boulala.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class=
+"label">[37]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, p. 313). Il aurait
+été tué à Sofyâri Ghazroua.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class=
+"label">[38]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, p. 313), il mourut
+à Mâghia.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class=
+"label">[39]</span></a>Blau (<em>op. laud.</em>, p. 315). Il mourut
+à Ghasrakmou. Ce qui précède est résumé de Barth, <em>Reisen</em>,
+t. II, p. 306 et suiv.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class=
+"label">[40]</span></a>(<em>Sahara et Soudan</em>), p. 525. Le
+suffixe <em>ri</em> sert, en kanouri, à indiquer une idée de
+relation, d’origine&nbsp;: <em>maïri</em>, <em>meïri</em>,
+royal&nbsp;; <em>mandarari</em>, un habitant du Mandara&nbsp;;
+<em>toubori</em>, un Toubou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class=
+"label">[41]</span></a>Cf. Yver, article Bornū dans
+l’<em>Encyclopédie de l’Islam</em>, t. I, p. 778, col. 2 et les
+auteurs cités.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class=
+"label">[42]</span></a>Remarquons, d’ailleurs, que l’on pourrait
+expliquer d’une façon analogue le mot de <em>Kanouri</em>&nbsp;:
+les gens de Noé. Il est bien évident que l’étymologie de
+<em>Kanouri</em> par l’arabe <em>nour</em> ou <em>nar</em> et celle
+de Bornou par <em>berr Nouḥ</em> n’ont aucune valeur.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class=
+"label">[43]</span></a>Prononcer <em>Boulalî-yé</em>,
+<em>Ouada-î-yé</em>, etc.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class=
+"label">[44]</span></a>Signalons, en passant, l’opinion
+suivante&nbsp;: «&nbsp;L’origine du nom de <em>Bornou</em>, et de
+son dérivé <em>Béraouni</em>, pourrait bien se rattacher à
+l’ancienne dynastie berbère, car ces noms ont une grande affinité
+avec celui de Béranès, qui est la qualification nationale d’une des
+grandes divisions du peuple berber&nbsp;; et les Berbers eux-mêmes
+donnent le nom de <em>Béraounis</em> aux Tibbous.&nbsp;» (Vivien de
+Saint-Martin, article <em>Bornou</em>).</p>
+
+<p>Un habitant du Bornou est désigné par les Kanembou et les
+Bornouans sous les noms de <em>Kanôri</em> (pl. <em>Kanôréa</em>)
+et <em>Bornouma</em> (pl. <em>Bornoubou</em> — d’après Kœlle).
+L’origine arabe du mot Bornou ne semble pas faire de doute. C’est
+d’ailleurs l’opinion de Nachtigal. L’explorateur se sert aussi, à
+plusieurs reprises, du mot <em>Beraouni</em>, pl.
+<em>Beraouna</em>, qui a une tournure arabe et doit probablement
+être employé par des indigènes parlant cette langue. Nous n’avons
+cependant entendu employer par les Arabes que les noms cités plus
+haut (Bernaï, Bornaï). Ajoutons que, selon M. René Basset, c’est
+une erreur de rattacher le mot <em>Bornou</em> à
+<em>Branes</em>&nbsp;: il fait également remarquer que Bornou n’est
+pas le terme indigène.</p>
+
+<p>Signalons enfin l’explication donnée par M. l’officier
+interprète Landeroin (Mission Tilho). «&nbsp;Plusieurs Bornouans
+nous ont donné l’étymologie suivante&nbsp;; le mot Bornou viendrait
+de deux mots kénouris&nbsp;: <em>Bouroum</em>, étendue d’eau&nbsp;;
+<em>nouî</em>, il est mort, il a disparu. Autrefois, ajoutent-ils,
+une grande partie du Bornou était recouverte par les eaux du Tchad.
+Celui-ci s’étant peu à peu desséché, l’eau ayant disparu, les
+indigènes dirent cette région&nbsp;: <em>Bouroum nouî</em>
+«&nbsp;l’eau a disparu&nbsp;», et par abréviation <em>Bour
+nou</em>, puis Bornou&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class=
+"label">[45]</span></a>Ce que nous venons de dire pour les
+habitants du Birni Gassaro peut se répéter pour les habitants du
+Birni Ndjimi, et on comprend fort bien que le nom de Bornou, qui
+apparaît pour la première fois chez l’historien Ibn Saʿïd, ait pu
+servir à désigner une partie du Kanem.</p>
+
+<p>M. René Basset est d’avis que l’étymologie du mot
+<em>Bornou</em> par <em>birni</em> est très vraisemblable.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class=
+"label">[46]</span></a>Barth (<em>Reisen</em> t. II, p. 321-325),
+croit que c’est sous le règne d’ʿAli ben Dounama, que Léon
+l’Africain visita le Soudan. Ce voyageur arabe, né à Grenade en
+1483, visita le Soudan au début du <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle&nbsp;; il fut pris par des
+corsaires chrétiens et amené à Rome en 1517. Il rapporte que le roi
+régnant alors au Bornou s’appelait Abran. Ce roi «&nbsp;rassembla
+toute son exercite pour se ruer sur le roi de Guangara (Wangara, à
+l’ouest du Bornou)&nbsp;; et, ainsi qu’il marchait sur les
+frontières de ce royaume, il fut averti qu’Homar, seigneur de
+Gaoga, s’acheminait à la volte de Borno, qui fut cause de le faire
+changer de chemin et de volonté&nbsp;».</p>
+
+<p>Abran ou Ibran est une corruption du mot Ibrahim fréquemment
+employée par les Kanembou. Or, comme prince du nom de Ibrahim qui
+aurait régné vers cette époque-là au Bornou, nous ne voyons que
+Bîri (Ibrahim) ben Dounama (1455-1461), de la généalogie bornouane
+de Nachtigal (?). Celui-ci (<em>Sahara et Soudan</em>, p. 542),
+porte ʿAli ben Dounama comme ayant régné de 1465 à 1492, et Barth
+croit que ce prince régna de 1472 à 1505.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class=
+"label">[47]</span></a>Ou Amâmi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class=
+"label">[48]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, II, p.
+325-336&nbsp;; Blau, <em>op. laud.</em>, p 315.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class=
+"label">[49]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, II, 331&nbsp;; Blau,
+<em>op. laud.</em>, p. 316.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class=
+"label">[50]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, II, p.
+341-345&nbsp;; Blau, <em>op. laud.</em>, p, 316.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class=
+"label">[51]</span></a>Habitants du Kano.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class=
+"label">[52]</span></a>Barth, t. II, p. 341-343&nbsp;; Redhouse,
+<em>History of Events during expeditions against the tribes of
+Bulala</em>, p. 48-122.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class=
+"label">[53]</span></a>Ce mot est composé de <em>Dala</em> (pour
+Abdallah) et de <em>Afno</em>, qui est le nom donné au pays
+haoussa.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class=
+"label">[54]</span></a>Barth (<em>Reisen</em>, III, 451) fait
+toutefois observer qu’aucun chef puissant ne résida à Mao qui était
+cependant une ville florissante.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class=
+"label">[55]</span></a>Les Gourân désignent les Kanembou sous le
+nom de Aoussâ.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class=
+"label">[56]</span></a>Nachtigal, <em>Sahara und Sûdan</em>, t. II,
+p. 252-253. Les Toubou donnent aux Bornouans le nom de <em>Agâ</em>
+et aux Dalatoua celui de <em>Kagâ</em>. Nous ne pouvons pas
+expliquer ces deux noms d’une manière certaine. Cependant le mot
+toubou <em>Agâ</em> veut dire «&nbsp;dehors&nbsp;». Peut-être
+a-t-on donné aux Kanori le nom de <em>Aoussâ agâ</em> (les Kanembou
+du dehors), pour les distinguer de ceux qui étaient restés au
+Kanem, et, par abréviation, a-t-on dit tout simplement
+<em>Agâ</em>. Le nom de <em>Kagâ</em> s’explique au moyen de <em>k,
+ké</em> (avec) et du mot <em>Agâ</em>&nbsp;: qui est avec les Agâ,
+qui a des relations ou des liens de parenté avec les Agâ. — Une
+étymologie différente se présente, d’autre part, à l’esprit. Nous
+savons que des Toubou ayant pour ancêtre Kiié, ou Keï, ou Kaï,
+s’étaient mélangés aux Kanembou et appartenaient à la famille
+royale. On les appelait Kagouâ (ou Kagâ&nbsp;?) Les gens venus du
+Bornou avec Dalafno appartenaient-ils à cette tribu&nbsp;?
+Peut-être aussi — mais c’est peu probable — y a-t-il une certaine
+relation entre ces deux noms et celui du premier district bornouan
+qu’occupèrent les princes du Kanem (Kagha).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class=
+"label">[57]</span></a>Il avait fait le pèlerinage de la Mekke et
+son nom complet était&nbsp;: El Ḥadj Moḥammed el Amin el
+Kanemi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class=
+"label">[58]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, II, p.
+348-351&nbsp;; Blau, <em>op. laud.</em>, p. 317&nbsp;; Nachtigal,
+<em>Sahara und Sûdan</em>, t. II, p. 408-409&nbsp;; Denham,
+<em>Voyages</em>, t. II, p. 299-300&nbsp;; Von Oppenheim, <em>Rabeh
+und das Tschadseegebiet</em>, p. 183-184.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class=
+"label">[59]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, t. II, p.
+351-356&nbsp;; Blau, <em>op. laud.</em>, p. 317-318&nbsp;;
+Nachtigal, <em>Sahara und Sûdan</em>, II, 409&nbsp;; Denham,
+<em>Voyages</em>, t. II, p. 301-302&nbsp;; d’Escayrac de Lauture,
+<em>Mémoire sur le Soudan</em>, p. 67-69.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class=
+"label">[60]</span></a>D’Escayrac de Lauture, <em>Mémoire sur le
+Soudan</em>, p. 64&nbsp;; Barth, <em>Reisen</em>, t. II, p.
+356-357&nbsp;; Denham, <em>Voyages</em>, t. II, p. 302&nbsp;;
+Nachtigal, <em>Sahara und Sûdan</em>, t. II, p. 410-411.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class=
+"label">[61]</span></a>Blau, <em>op. laud.</em>, p. 318&nbsp;;
+Barth, <em>Reisen</em>, t. II, p. 361&nbsp;; Nachtigal, <em>Sahara
+und Sûdan</em>, t. II, p. 412.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class=
+"label">[62]</span></a>Cf. Fouraud, <em>D’Alger au Congo par le
+Tchad</em>, p. 806-812&nbsp;; Gentil, <em>La chute de l’empire de
+Rabah</em>, 126-132, 150-164, 211-225, 234-238&nbsp;; Decorse et
+Gaudefroy-Demombynes, <em>Rabah et les Arabes du Chari</em>, p.
+1-16, p. 28-36&nbsp;; Von Oppenheim, <em>Rabeh und das
+Tchadseegebiet</em>, p. 113-117&nbsp;; Lippert, <em>Râbaḥ</em>, p.
+246-250.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class=
+"label">[63]</span></a>Les indigènes l’appellent <em>Koukaoua</em>
+et <em>Kikoa</em>. <em>Kouka</em> est le nom que les Kanouri
+donnent à l’<i>adansonia digitata</i>&nbsp;; <em>Koukaoua</em>,
+<em>Kikoa</em> signifient «&nbsp;la ville aux koukas&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class=
+"label">[64]</span></a>Ngala était à la limite du Bornou et du
+Baguirmi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class=
+"label">[65]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, II, 355-356&nbsp;;
+Denham, <em>Voyages</em>, t. II, p. 301&nbsp;; Nachtigal,
+<em>Sahara und Sûdan</em>, t. II, 409-410&nbsp;; D’Escayrac de
+Lauture, <em>Mémoire sur le Soudan</em>, p. 70-71.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class=
+"label">[66]</span></a>Le titre d’<em>alifa</em> resta cependant le
+plus généralement employé. A l’heure actuelle, le chef des Dalatoua
+du Mao est l’alifa Ari, dit Mala (fils de l’ancien alifa
+Moussa).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class=
+"label">[67]</span></a>Le mot <em>kademoul</em> est celui
+qu’emploient les Arabes Choa pour désigner le turban, insigne du
+commandement. Les Kanembou disent <em>milma</em> et les Toubou
+<em>lodoun</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class=
+"label">[68]</span></a>Sur l’histoire des Oulad Slimân, cf. Barth,
+<em>Reisen</em>, III, p. 56-61&nbsp;; Nachtigal, <em>Saharâ und
+Sûdân</em>, t. II, p. 18-22.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class=
+"label">[69]</span></a>En kanembou, le mot <em>kirdi</em> veut dire
+«&nbsp;païen, infidèle, ennemi&nbsp;»&nbsp;; en toubou,
+<em>irdi</em>, <em>erdé</em>, «&nbsp;ennemi&nbsp;». Pour les
+Arabes-Choa, <em>kirdi</em> est un collectif et le singulier de ce
+mot est <em>kirdaï</em>, <em>kirdaoui</em>. Pour les Oulad Sliman,
+au contraire, <em>kirdi</em> est un singulier, et le pluriel de ce
+mot est <em>kerâda</em>. En Afrique centrale, le mot <em>kirdi</em>
+est très fréquemment employé pour désigner tous ceux qui ne sont
+pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens. Telle est
+probablement aussi la signification du nom d’ensemble donné à
+certaines tribus païennes du Baḥr el Ghazal, signalées par
+Schweinfurth (<em>Au Cœur de l’Afrique</em>, tome II, page 303),
+qui forment le groupe des <em>Krédis</em> (leur vrai nom est
+<em>Kreich</em>). Au Ouadaï, les fétichistes du Sud sont appelés
+<em>Djenakheré</em>&nbsp;; au Darfour, on emploie le mot
+<em>Fertit</em>. Signalons, au surplus, d’autres noms également
+usités&nbsp;: <em>kafirin</em> (infidèles), <em>michrikin</em>
+(polythéistes) et <em>madjous</em> (idolâtres). Les Chrétiens sont
+généralement appelés <em>nesara</em>. Tous ces noms sont
+arabes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class=
+"label">[70]</span></a>Tribu toubou du Chitati.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class=
+"label">[71]</span></a>L’<em>aguid el baḥr</em> était le gouverneur
+ouadaïen de la région du Baḥr el Ghazal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class=
+"label">[72]</span></a>Les Touaregs dissidents, restés avec les
+Khouân, appartiennent principalement aux fractions suivantes&nbsp;:
+Tamaggaden, Mazourak, Abandarhen, Keltemet et Haggaren.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class=
+"label">[73]</span></a>Ce combat coûta la vie au lieutenant Pradié.
+Le nom de cet officier fut donné au poste que l’on créa à Bir Alali
+(Fort Pradié).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class=
+"label">[74]</span></a>Les Arabes donnent aux Kanembou le nom de
+<em>Hamedj</em>. Nous n’avons pas pu obtenir une explication
+certaine de ce mot. Il nous a été dit que les Arabes désignaient le
+sel indigène, qui a une couleur gris sale, sous le nom de
+<em>hamadj</em> (synonymes&nbsp;: <em>atron</em>,
+<em>tchourrourou</em>). Ce nom s’applique surtout, d’ailleurs, aux
+mares d’eau natronée <em>hamadj, el mé atron</em>. Les Kanembou
+auraient été appelés <em>Hamadj</em> (ou Hamedj) à cause de leur
+teint <em>azreq</em> (noir gris).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class=
+"label">[75]</span></a>Nous ne nous occuperons que des Kanembou du
+Kanem. Nous laisserons de côté ceux qui passèrent au Bornou à des
+époques relativement récentes et qui sont encore considérés comme
+Kanembou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class=
+"label">[76]</span></a>De <em>nguela</em>&nbsp;: bon, beau (en
+toubou, <em>gâlé</em>&nbsp;; en tar lis, <em>nguela</em>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class=
+"label">[77]</span></a>Cette différence entre les deux dialectes
+est très ancienne, car Léon l’Africain la signale&nbsp;: il dit
+qu’une certaine langue «&nbsp;est observée au royaume de Borno, qui
+suit de bien près celle dont on use en Gaoga&nbsp;». Nous
+essaierons de démontrer plus loin, que le royaume de Gaoga semble
+s’identifier avec celui du Kanem.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class=
+"label">[78]</span></a>Voir, à ce sujet, Barth&nbsp;: <em>Sammlung
+und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien</em>, tome I,
+Einleitung, LXXXIV.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class=
+"label">[79]</span></a><em>Meskin</em> (pl.
+<em>mesâkin</em>)&nbsp;: pauvre, miséreux, malheureux&nbsp;; sujet,
+vassal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class=
+"label">[80]</span></a>Le <em>gabaga</em> (collectif
+<em>gabag</em>) est une bande de coton, de 6 à 8 centimètres de
+largeur en moyenne, qui sert de monnaie dans le pays. Suivant la
+largeur de la bande, on donne de 6 à 12 gabag pour un thaler. Les
+gabag les plus larges sont ceux de Moïto, les plus étroits ceux du
+Baguirmi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class=
+"label">[81]</span></a>Les Baguirmiens appellent <em>Lis</em> ou
+<em>Lisi</em> l’ensemble des tribus suivantes&nbsp;: Boulala, Kouka
+et Médogo. Leur langue s’appelle <em>tar lis</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class=
+"label">[82]</span></a>Bière de mil, boisson fermentée faite avec
+le mil.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class=
+"label">[83]</span></a>Boisson fermentée faite avec des dattes et
+certains ingrédients.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class=
+"label">[84]</span></a>Le bois des sagaies est généralement fait
+avec la racine d’un certain acacia (<em>sayala</em>). Ce bois est
+très souple, et, quand les indigènes lancent leur arme, on voit le
+manche se tordre littéralement dans l’air.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class=
+"label">[85]</span></a>Les Kouri exécutent le même tam-tam. Nous
+pûmes le voir à Douloumi, dans la région du lac, où nous avions eu
+à régler un différend entre deux chefs kouris, Mousa ould Daouda
+(des Kalé) et Djibrin (des Kerawa), dont les tribus sont divisées
+par une vieille rivalité. Les deux chefs et leurs hommes
+cherchèrent à montrer qu’ils étaient plus vigoureux et plus agiles
+que ceux de l’autre fraction. Mais Mousa ould Daouda vint se
+plaindre que Djibrin et ses Kerawa envoyaient, en dansant, du sable
+sur les Kalé, assis non loin de là. Et, pour éviter toute cause de
+dispute, le tam-tam dut prendre fin.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class=
+"label">[86]</span></a>Le centre des Kankena aurait été
+primitivement la région de Solo.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class=
+"label">[87]</span></a><em>Koubouri</em> semble être une
+abréviation de la forme bornouane <em>Borkoubou-ri</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class=
+"label">[88]</span></a>Appelés aussi <em>nâs médelâ</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class=
+"label">[89]</span></a>Remarquons, en passant, que les Boulala du
+Fitri se donnent à eux-mêmes le nom de <em>Maga</em>,
+<em>Magga</em>, <em>Maggué</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class=
+"label">[90]</span></a>Quand l’accouchement a été opéré d’une façon
+défectueuse l’enfant est affligé d’un nombril proéminent (hernie
+ombilicale). En arabe, on donne à cet enfant le nom de <em>amm
+tamboul</em>. On trouve très fréquemment ce genre de nombril chez
+les peuplades fétichistes du Sud, où se recrutaient autrefois la
+plupart des esclaves. <em>Tambelaï</em> veut dire «&nbsp;fils d’une
+femme, <em>amm tamboul</em>, fils d’une esclave&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class=
+"label">[91]</span></a>Lafia est le nom de la mère du sultan
+boulala Kalo.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class=
+"label">[92]</span></a>Cf. la préface de Merx à l’édition du
+<em>Vocabulary of the Tigré language</em> de M. von Beurmann, p.
+3-4&nbsp;; Vivien de S. Martin, <em>Année géographique</em> (1863),
+p. 90-92&nbsp;; Nachtigal, <em>Sahara und Sûdân</em>, t. II, p.
+264-265.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_49">[49]</span><a id=
+"p1c02"></a>II</h3>
+
+<p class="sch1">LES ḤADDAD NICHAB</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Ḥaddâd nichâb forment une population
+extrêmement curieuse. Ils sont d’abord les seuls, dans la région
+qui nous occupe, à être armés de flèches. De plus, ils sont
+méprisés de tous les autres indigènes sans exception. A ce dernier
+point de vue d’ailleurs, le nom de <em>ḥaddâd</em> est significatif
+pour qui sait en quelle piètre estime les peuplades de l’Afrique
+centrale tiennent la caste des forgerons<a id=
+"FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" class=
+"fnanchor">[93]</a>&nbsp;: <em>ḥaddâd</em> chez les Arabes,
+<em>dogoâ</em> chez les Kanembou, <em>azâ</em> chez les Toubou,
+<em>noégué</em> chez les Boulala, <em>kabartou</em> chez les
+Ouadaïens, les forgerons sont toujours profondément méprisés. Ils
+sont considérés comme une race inférieure et ne se marient qu’entre
+eux. Par extension, le nom de Ḥaddâd a été donné aux indigènes dont
+le métier était jugé dégradant. Et c’est ainsi que, généralement,
+on divise les Ḥaddâd en trois catégories&nbsp;:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Les Ḥaddâd forgerons.</p>
+
+<p>Arabe&nbsp;: <em>ḥaddâd sandala</em><a id=
+"FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class=
+"fnanchor">[94]</a>&nbsp;; — kanembou&nbsp;: <em>dogoâ
+kakéla</em><a href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>&nbsp;;
+— toubou&nbsp;: <em>azâ aguildâ</em> (<em>éguillâ</em>)<a href=
+"#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_50">[50]</span>Ce sont les Ḥaddâd
+qui travaillent le fer. Ils ne forment pas un groupe spécial,
+chaque population ayant ses forgerons. Il faut dire cependant que,
+au Kanem, la majeure partie des forgerons est d’origine toubou.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Les Ḥaddâd armés de flèches.</p>
+
+<p>Arabe&nbsp;: <em>ḥaddâd nichâb</em><a id=
+"FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class=
+"fnanchor">[95]</a>&nbsp;; — kanembou&nbsp;: <em>dogoâ
+battara</em><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>&nbsp;;
+— toubou&nbsp;: <em>azâ battardâ</em>.</p>
+
+<p>Ce sont les Ḥaddâd qui nous occupent. Au début de l’occupation
+du Kanem, on les appelait «&nbsp;Kanembou de flèche&nbsp;», afin de
+les distinguer des vrais Kanembou, que l’on désignait sous le nom
+de «&nbsp;Kanembou de lance&nbsp;». Nous avons déjà dit que,
+quoiqu’ils aient le même physique et parlent la même langue, les
+Kanembou et les Ḥaddâd forment deux populations bien
+différentes.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Les Ḥaddâd chassant au filet.</p>
+
+<p>Arabe&nbsp;: <em>ḥaddâd cherek</em><a id=
+"FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class=
+"fnanchor">[96]</a>&nbsp;; — kanembou&nbsp;: <em>dogoâ
+sésséguéa</em><a href="#Footnote_96" class=
+"fnanchor">[96]</a>&nbsp;; toubou&nbsp;: <em>azâ
+séguidâ</em><a href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p>
+
+<p>Ce sont les Ḥaddâd chasseurs que l’on trouve un peu partout, au
+Kanem, au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Ouadaï, et qui prennent le
+gibier dans leurs filets. Comme ils habitent avec les Gourân, nous
+en parlerons à propos de ceux-ci.</p>
+
+<p>Les Ḥaddâd armés de flèches, les <em>siyâd nichâb</em>, se
+donnent à eux-mêmes le nom de forgerons.</p>
+
+<ul class="simple1">
+<li><em>ouô dogô</em> (forgeron), je suis Haddâd.</li>
+
+<li><em>endi dogoâ</em>, nous sommes Haddâd.</li>
+</ul>
+
+<p>Nous n’avons jamais entendu employer le mot de <em>danoâ</em>,
+dont parle Nachtigal comme synonyme de <em>ḥaddâd</em>. Les
+indigènes que nous avons interrogés à ce sujet prétendent ne pas
+connaître cette appellation. Il nous a été dit cependant que les
+Arabes et les Gourân désignent parfois sous le nom de <em>danâ</em>
+l’ensemble formé par l’arc et les flèches&nbsp;: les Arabes
+diraient alors&nbsp;: <em>ḥaddâd siyâd danâ</em> et les
+Toubou&nbsp;: <em>azâ danâ</em>. Nous signalerons également que, en
+tar lis, les Ḥaddâd sont<span class="pagenum" id=
+"Page_51">[51]</span> désignés sous le nom de <em>Noégué</em>. Dans
+cette langue, la terminaison <em>gué</em> indique le pluriel et est
+commune à tous les noms de population. Il reste donc le radical
+<em>noé</em>, <em>noa</em>, qui semble bien être le même mot que
+<em>danoa</em>.</p>
+
+<p>Voici comment les Kanembou expliquent la formation du groupe des
+Ḥaddâd nichâb.</p>
+
+<p>Au temps de la domination des Boulala au Kanem, il y avait, chez
+un Boulala du nom de Abdou Doubouboul, un esclave païen appelé
+Kaoua. Profitant d’une absence de son mari, la maîtresse de maison
+débaucha l’obéissant Kaoua, qui dut certainement être ravi de la
+nouvelle tournure que prenait son métier de captif. Plus tard, un
+enfant naquit de ce commerce illégitime. Chose qui étonna tout le
+monde, ce rejeton supposé de pure race boulala avait tout à fait la
+physionomie et les allures d’un captif. Mais ce qui surprit encore
+davantage ce fut de le voir, plus tard, tisser des <em>gabag</em>,
+écorcher les animaux tués, teindre les vêtements, etc. Les Boulala
+furent stupéfaits de voir le jeune Hanna Kouliaï<a id=
+"FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>
+se livrer ainsi à des besognes viles, déshonorantes et réservées
+aux seuls captifs.</p>
+
+<p>Un beau jour, celui-ci exhiba un arc et des flèches de sa
+fabrication. On l’interrogea pour savoir ce qu’était cette chose
+bizarre qu’il avait entre les mains, et il répondit&nbsp;: <em>da
+harba hanaï</em> (ce sont mes armes). Le père, au comble de
+l’exaspération, reprocha violemment à sa femme d’avoir mis au monde
+un enfant qui n’avait rien de boulala et qui le déshonorait aux
+yeux de tous ses concitoyens. Et il paraît que celle-ci calma son
+mari en lui avouant la faute commise avec Kaoua. Enfin, ce Hanna
+Kouliaï serait un des ancêtres des Ḥaddâd actuels&nbsp;: les
+fractions Bôgara, Regâ, Amadiâ, Darkoâ descendraient de lui.</p>
+
+<p>Voici encore de quelle façon les Kanembou expliquent la
+formation d’autres tribus ḥaddâd.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span>Lorsque Drisi
+oueld Amsâ et les Maguemi refoulèrent les Boulala sur Mondo, un
+Boulala prit son enfant et s’enfuit au grand galop de son cheval.
+En arrivant du côté de Dibinentchi, la bête s’abattit pour ne plus
+se relever. Le Boulala, qui était poursuivi, confia le petit garçon
+à un forgeron boulala de Dibinentchi et prit la fuite. Il fut tué,
+paraît-il, par les Maguemi qui le pourchassaient et ceux-ci se
+mirent à la recherche de son fils dans le village de Dibinentchi.
+Le forgeron à qui avait été confié l’enfant lui teignit les mains
+avec de l’indigo, afin de le rendre pareil à ses deux jeunes fils.
+Lorsque les Maguemi entrèrent chez le forgeron, celui-ci leur
+présenta trois enfants aux mains bleues et il déclara ne pas avoir
+vu celui qu’on cherchait. Les Maguemi le crurent et ils cherchèrent
+vainement ailleurs.</p>
+
+<p>Le petit Boulala ainsi sauvé, Toumâgueri<a id=
+"FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>,
+devint Ḥaddâd au même titre que les deux fils de son père adoptif,
+Moloriou et Léguéréa, et ils sont, tous les trois, les ancêtres des
+fractions haddad de même nom.</p>
+
+<p>Que faut-il déduire de toutes ces explications des
+Kanembou&nbsp;? Qu’il y a du sang boulala chez les Ḥaddâd&nbsp;? Le
+fait paraît à peu près certain. Les Boulala aussi bien que les
+Ḥaddâd le reconnaissent et, jadis, Gadaï, sultan du Fitri,
+échangeait des cadeaux avec Milma Tchiloum, le chef des Ḥaddâd
+Bôgara, en disant «&nbsp;qu’ils avaient un même ancêtre, <em>djidd
+ouaḥed</em>, <span class="arabic">جد واحد</span>&nbsp;». Il faut
+d’ailleurs remarquer qu’il y a également des Nguedjim chez les
+Ḥaddâd<a id="FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class=
+"fnanchor">[99]</a>. Peut-être ces Boulala, que l’on trouve à
+l’origine de la population ḥaddâd,<span class="pagenum" id=
+"Page_53">[53]</span> ne sont-ils que des captifs de
+Boulala&nbsp;!<a id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100"
+class="fnanchor">[100]</a>... Quoi qu’il en soit, ces Boulala ou
+captifs de Boulala se seraient mélangés à des forgerons ou à des
+captifs plus ou moins païens, et telle serait l’origine de la
+population des <em>siyâd nichâb</em>.</p>
+
+<p>Si toutefois l’on voulait admettre que les Kanembou Nguedjim et
+les Ḥaddâd Nguedjim ont eu les mêmes ancêtres que les Boulala
+Nguidjemi du Fitri, on pourrait peut-être s’expliquer le fossé
+creusé entre les deux populations en disant que les Nguedjim alliés
+aux Kanembou étaient devenus des Kanembou, tandis que les Nguedjim
+alliés aux forgerons et aux captifs païens avaient été méprisés à
+l’égal de ces derniers et avaient vite formé une population à
+part.</p>
+
+<p>Ce ne sont là, évidemment, que des hypothèses, mais il faut bien
+chercher à expliquer la formation au Kanem, avec des éléments du
+Kanem, d’une population nouvelle et méprisée de toutes les
+autres.</p>
+
+<p>Comment expliquer maintenant que cette population soit armée
+d’arcs et de flèches&nbsp;?... La question est difficile à
+résoudre. Les plus proches peuplades armées de la sorte habitent le
+Bornou (Manga<a id="FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101"
+class="fnanchor">[101]</a>) ou des pays encore plus
+éloignés<span class="pagenum" id="Page_54">[54]</span> (Haoussa,
+Pouls). Ce n’est donc pas au Kanem que les Ḥaddâd ont pu fréquenter
+des <em>siyâd nichâb</em>. Que faut-il en conclure&nbsp;?... Que
+l’idée de prendre un arc et des flèches leur a été suggérée par des
+esclaves païens venus des régions du Sud, où se trouvent des
+peuplades ainsi armées&nbsp;?... Qu’ils ont peut-être pris cette
+habitude en voyant passer des pèlerins se rendant à la Mekke et,
+pour la plupart (Haoussa, Pouls), armés d’arcs et de
+flèches&nbsp;?<a id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102"
+class="fnanchor">[102]</a> A ce point de vue là, on en est réduit
+aux conjectures.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span>Remarquons
+d’ailleurs, en passant, que l’arc des Ḥaddâd<span class="pagenum"
+id="Page_56">[56]</span> est à double courbure, tandis que celui
+des autres peuplades de l’Afrique centrale est à courbure
+simple.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier que, lorsqu’ils habitaient le Kanem, les
+Boulala parlaient leur langue d’origine, le kanembou, dont ils
+devaient plus tard perdre l’usage au Fitri. Leurs captifs, leurs
+forgerons parlaient évidemment la même langue. Il est donc tout
+naturel que les Ḥaddâd aient toujours parlé le kanembou.</p>
+
+<p>Au point de vue physique — avons-nous dit — les Ḥaddâd
+ressemblent aux Kanembou et il est impossible de distinguer les
+deux populations. Même en supposant qu’elles ne se soient jamais
+quelque peu mélangées — ce qui serait surprenant — il suffira de
+rappeler que les Boulala avaient à l’origine le type kanembou, pour
+faire comprendre qu’un type analogue a dû être celui des indigènes
+qui ont formé, au début, le noyau du groupe ḥaddâd.</p>
+
+<p>Les Ḥaddâd sont armés d’arcs et de flèches. Leur arc, à double
+courbure, a environ 1 mètre de longueur. Il est en bois de nabaq
+(jujubier sauvage). La corde est faite d’un boyau de bœuf&nbsp;:
+elle touche, non tendue, la courbure centrale de l’arc. Les
+flèches, non empennées, sont en roseau et ont environ quarante
+centimètres de longueur. Elles portent une pointe de fer à deux
+crochets, qui se prolonge par une petite tige, assez courte,
+pénétrant dans le roseau&nbsp;: cette pointe est fixée au fût au
+moyen d’un mastic. Quand la flèche est lancée, le fer seul
+pénètre&nbsp;; le roseau tombe. La force dont est animée la tête
+est suffisante pour lui faire traverser de part en part une
+panthère ordinaire&nbsp;: pour les animaux plus gros, elle reste
+dans le corps.</p>
+
+<p>Ces flèches sont empoisonnées. La pointe de fer est revêtue d’un
+vernis noir, brillant quand il est frais, terne et sale<span class=
+"pagenum" id="Page_57">[57]</span> quand il est ancien<a id=
+"FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class=
+"fnanchor">[103]</a>. Ce produit s’obtient — paraît-il — en
+mélangeant les graines pilées d’une certaine euphorbe (calotropis
+procera) à une espèce de pâte noire que vendent les Bornouans et en
+faisant cuire le tout. On se sert également du suc d’une très
+grande euphorbe (euphorbia candelabrum&nbsp;?), dont le nom
+kanembou est <em>gourourou</em>. Un animal meurt généralement
+quelques heures après avoir reçu une flèche. La mort est plus ou
+moins rapide suivant le degré de fraîcheur du poison. La portée de
+la flèche est de 120 à 130 mètres au maximum.</p>
+
+<p>Les Ḥaddâd ont des carquois cylindriques en bois recouvert de
+peau. Quand ils chassent, ils mettent les flèches dans un petit sac
+en cuir, appelé <em>battara</em>. Le fer est placé à l’intérieur et
+une partie du roseau dépasse le bord supérieur du sac. Il est ainsi
+très facile de prendre une flèche et de la lancer. On dit
+couramment dans le pays&nbsp;: «&nbsp;Quand tu galopes derrière un
+Ḥaddâd qui fuit, tu ne risques rien si la battara ballotte derrière
+son dos. Mais, si le Ḥaddâd tient solidement la battara avec son
+bras gauche, il faut te méfier et prendre le côté droit&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Ḥaddâd furent mêlés à toutes les luttes du Kanem. Nous avons
+déjà vu que leurs flèches avaient toujours fait peur aux Oulâd
+Slimân<a id="FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class=
+"fnanchor">[104]</a>. Quand il y avait lutte, les Ḥaddâd se
+cachaient parmi les arbres et décochaient ensuite une nuée de
+flèches à leurs ennemis&nbsp;: afin de pouvoir tirer plus vite, ils
+prenaient entre leurs dents une certaine quantité de dards. Cela
+leur donnait une supériorité incontestable sur les indigènes armés
+de lances et de sagaies. Aussi, jadis, les Ḥaddâd en
+profitaient-ils pour aller piller les Kreda du Baḥr el Ghazal, les
+Kouka de Ngourra et les Arabes Dagana, Khozam et Êssela.</p>
+
+<p>Les Ḥaddâd sont de grands chasseurs. Ils chassent surtout
+pendant la saison sèche, alors que, par suite de la rareté
+de<span class="pagenum" id="Page_58">[58]</span> l’eau, les bêtes
+sauvages se tiennent à proximité des mares ou des lagunes. La
+viande de chasse, les peaux, les dépouilles d’autruche et l’ivoire
+sont, pour cette peuplade, une source de revenus.</p>
+
+<p>Quand le Ḥaddâd aperçoit la bête qu’il veut tuer, il se place
+sous le vent et s’approche d’elle, en se dissimulant de son mieux.
+Arrivé à bonne portée, il décoche sa flèche. Il se tient ensuite
+soigneusement caché derrière son buisson et ne bouge plus, si la
+bête est dangereuse. Celle-ci partie, il n’a plus qu’à attendre
+quelques heures. Quand il juge que le poison a dû faire son effet,
+il suit la trace de l’animal blessé et le retrouve mort<a id=
+"FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class=
+"fnanchor">[105]</a>. Les Ḥaddâd sont d’ailleurs si habiles que les
+accidents de chasse sont très rares.</p>
+
+<p>Nous allons donner quelques renseignements sur les principaux
+animaux chassés par les Ḥaddâd. Les animaux seront désignés par
+leur nom en arabe.</p>
+
+<p>Nous verrons tout d’abord, et par ordre de grandeur, les
+différentes variétés d’antilopes du pays.</p>
+
+<p><em>Am teguedem</em>. — C’est l’antilope-cochon, de petite
+taille et de couleur gris-foncé. On la trouve dans la région au sud
+de la ligne Batah-Aouni-Kanem, principalement sur les bords du
+Chari<a id="FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class=
+"fnanchor">[106]</a>.</p>
+
+<p><em>R’ezâl</em> <span class="arabic">غزال</span>&nbsp;: gazelle.
+— Il y a plusieurs espèces de gazelle dans le pays. On trouve cette
+antilope partout&nbsp;: au fur et à mesure qu’on remonte vers le
+nord, sa taille devient plus petite et la couleur de sa robe plus
+claire.</p>
+
+<p><em>’Ariel</em>&nbsp;: antilope mohor, biche robert. —
+Légèrement plus grande que la gazelle ordinaire (gazella dorcas).
+Son corps est blanc et fauve. Elle habite les régions au nord de la
+ligne Batah-Aouni-Dagana&nbsp;: nous en avons vu cependant un
+troupeau<span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span> au Médogo.
+Cette antilope peut se passer d’eau. A l’hivernage, elle remonte
+vers le nord.</p>
+
+<p><em>Bouniakoro</em> ou <em>biniakoro</em><a id=
+"FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class=
+"fnanchor">[107]</a> (baguirmien)&nbsp;: variété de guib. — A le
+poil assez long, roux et parsemé de petites taches blanches. On
+trouve cette antilope au Baguirmi et vers le Sud, principalement le
+long du Chari.</p>
+
+<p><em>Ḥamraya</em> (<span class="arabic">حمريا</span>). — Plus
+grande que la précédente. Son poil est roux. Les cornes du mâle
+sont à courbure brisée, comme celles de l’antilope bubale. Pendant
+la saison sèche, on trouve parfois la gazelle dans des endroits où
+il n’y a pas d’eau. L’antilope-ḥamraya, elle, vit exclusivement sur
+les bords du lac, du Chari ou des lagunes.</p>
+
+<p><em>Hamrasèd</em>. — De même taille et de même couleur que la
+précédente. La forme des cornes est différente&nbsp;: au lieu
+d’être recourbées en arrière, elles se recourbent latéralement vers
+l’intérieur, comme pour se rejoindre. Vit dans les mêmes régions
+que l’antilope-ḥamraya.</p>
+
+<p><em>Têtel</em>&nbsp;: c’est le nom donné aux bubalinés (bubalis
+et damaliscus). — Les bubalinés sont de grandes antilopes, à la
+face étroite et très allongée. Les yeux sont placés à la racine des
+cornes. Le train de derrière est très bas. Les cornes de l’antilope
+bubale (bubalis) sont à courbure brisée&nbsp;; sa livrée est fauve.
+On trouve cette antilope dans les pays du sud, principalement le
+long du Chari.</p>
+
+<p>Le damaliscus abonde dans la région qui s’étend au nord du
+Baguirmi. Cette antilope a des cornes de la même forme que celles
+de l’abouhurf&nbsp;: sa livrée a une couleur brun-chocolat, avec de
+grandes plaques noires. Pendant la saison sèche, on ne trouve cette
+antilope que dans les endroits où il y a de l’eau (lagunes Ebé,
+Fitri, etc). Elle vit généralement en bandes nombreuses, mais aussi
+par couples et même isolée. A l’hivernage, elle remonte vers le
+nord (au nord du Kanem, chez les Oulad Rachid et au Mourtcha), où
+elle trouve alors<span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span> de
+nombreuses mares au milieu des grandes étendues sablonneuses.</p>
+
+<p><em>Ketenbour</em>. — Antilope au long poil gris. Le mâle a de
+grandes cornes tirebouchonnées. Ne vit que dans les endroits où il
+y a de l’eau, principalement le long du Chari. Le ketenbour
+ressemble quelque peu à l’antilope-coudou, qui a également des
+cornes enroulées en vrilles. Mais celle-ci a des rayures sur sa
+robe, tandis que la livrée du ketenbour est uniformément grise.</p>
+
+<p><em>Ouaḥch</em><a id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108"
+class="fnanchor">[108]</a>&nbsp;: oryx leucoryx, antilope à sabre.
+— Grande antilope, lourde et puissante. A de longues cornes
+droites, rondes et très effilées<a id="FNanchor_109"></a><a href=
+"#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>. Les captifs adaptent
+ces cornes à un bois de sagaie et s’en servent comme arme. La
+livrée de l’oryx est claire, jaunâtre en dessus, blanche en
+dessous, avec des marques noires au chanfrein et aux oreilles<a id=
+"FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class=
+"fnanchor">[110]</a>. La peau, très épaisse, sert à faire des
+sandales et des boucliers. Cette antilope habite les régions
+désertiques au nord du Mourtcha et du Kanem.</p>
+
+<p><em>Abou addas</em>&nbsp;: antilope addax. — Antilope voisine de
+la précédente. Elle possède de grandes cornes annelées, en spirale,
+et a sur le museau une bande transversale blanche. Elle habite les
+mêmes régions que l’oryx.</p>
+
+<p><em>Abouhurf</em>&nbsp;: variété de kob. — La plus grande de
+toutes les antilopes de la région. Elle est comme un bœuf de taille
+moyenne. Son pelage est gris-roux sur le dos et blanc sous le
+ventre. Elle a une crinière roussâtre depuis la nuque jusqu’au
+milieu du dos et depuis la gorge jusqu’à la poitrine. La tête,
+petite par rapport au reste du corps, est noire et blanche. Les
+cornes sont comme celles du damaliscus ou, encore mieux, comme
+celles de l’egocère&nbsp;: grandes, annelées et recourbées vers
+l’arrière. Cette antilope ne vit que dans les endroits
+où<span class="pagenum" id="Page_61">[61]</span> il y a de l’eau
+et, pendant l’hivernage, se tient de préférence dans les régions
+inondées<a id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class=
+"fnanchor">[111]</a>. Sa peau, très épaisse, sert à faire des
+sandales.</p>
+
+<p>Passons maintenant aux animaux autres que les antilopes.</p>
+
+<p><em>Girafe</em> (zeraf, <span class="arabic">زراف</span>). — On
+la trouve partout. Elle vit généralement par petites troupes. La
+girafe est chassée à courre par les Kreda et les Arabes. Il faut
+pour cela d’excellents chevaux&nbsp;: le plus grand éloge que les
+indigènes puissent faire d’un cheval c’est de dire qu’il sert à
+chasser la girafe.</p>
+
+<p>La girafe disparaît peu à peu, à cause des facilités toutes
+spéciales qu’offre la chasse de cet animal. Il arrive parfois que
+des chasseurs — peu dignes de ce nom — abattent successivement la
+presque totalité des têtes d’un troupeau, parce que les girafes,
+affolées, ne savent pas s’enfuir. Aussi, dans le Soudan égyptien,
+la chasse à la girafe est-elle formellement interdite. Une
+réglementation analogue devrait exister dans le territoire du
+Tchad, si l’on veut éviter la disparition prochaine de certaines
+espèces.</p>
+
+<p>La peau de la girafe sert à faire des sandales.</p>
+
+<p><em>Autruche</em> (na’âm, <span class="arabic">نعام</span>). —
+Les Ḥaddâd chassent principalement l’autruche, qu’on trouve en
+assez grande quantité dans le cercle de Fort-Lamy, le Baguirmi
+septentrional, le Kanem, le Baḥr el Ghazal et au nord de la
+Batah.</p>
+
+<p>Comme l’autruche a besoin de beaucoup d’eau, le Ḥaddâd
+s’embusque près de l’endroit où elle a coutume de venir s’abreuver.
+Il y construit quelquefois une petite hutte, dans laquelle il se
+dissimule. Le chasseur peut également se poster près de
+l’emplacement d’un nid et y attendre le retour des autruches.
+Parfois même se contente-t-il de planter verticalement une flèche
+dans le sable du nid, en ayant soin de ne laisser dépasser que le
+fer&nbsp;: le mâle se blesse en se couchant sur les œufs et meurt
+quelques heures après.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_62">[62]</span>L’autruche est
+également chassée à courre. Après une poursuite de moins de deux
+heures, le mâle adulte est épuisé et s’abat. On l’assomme alors
+d’un coup de bâton sur la tête ou sur le cou. Dans certaines
+régions, on capture cet oiseau au lacet.</p>
+
+<p>De petits troupeaux d’autruches domestiques existent dans les
+villages arabes de la rive droite du Chari (chez les Beni Sêd,
+Hammadiyé, Assâlé, etc.)&nbsp;: il est très curieux de voir les
+indigènes conduire ces animaux exactement comme on fait en France
+pour les troupeaux d’oies. Lors du recensement de 1909, le cercle
+de Fort-Lamy accusait un total de trois cent soixante-quatorze
+autruches. On en trouve également quelques-unes chez les Arabes du
+nord du Baguirmi et chez les Oulâd Mousa&nbsp;; mais, dans ces
+régions, l’élevage ne se fait point d’une façon systématique&nbsp;:
+les indigènes ont eu l’occasion de capturer quelques petites
+autruches dans la brousse et, comme on n’a pas à se préoccuper de
+la nourriture de ces animaux, ils les ont laissés grandir dans le
+village.</p>
+
+<p>Le mâle devient rouge écarlate à l’époque du rut. Il peut alors
+être dangereux, car il attaque l’homme avec ses pattes. La chasse
+de l’autruche ne présente aucun danger. Nous avons cependant
+entendu raconter l’histoire suivante&nbsp;: Un Ḥaddâd avait tué une
+autruche femelle à côté de son nid. Il était en train de prendre la
+dépouille, quand le mâle survint et tua le chasseur à coups de
+patte. Il paraît que, chaque fois que l’autruche se levait de
+l’endroit où elle couvait les œufs, elle recommençait à taper avec
+furie sur le cadavre, qui fut trouvé dans un état lamentable.</p>
+
+<p>Lors de notre séjour au Tchad, une dépouille d’autruche mâle se
+vendait de 5 à 6 thalers (15 à 18 fr.) sur les marchés du Dagana.
+Les indigènes disaient d’ailleurs que le prix de vente des plumes
+avait beaucoup baissé et que la dépouille d’autruche mâle valait
+jadis une vache (12 thalers en moyenne, soit 36 fr.)<a id=
+"FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class=
+"fnanchor">[112]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_63">[63]</span>Le
+lieutenant-colonel Moll, qui a fait une intéressante étude sur
+l’exploitation de l’autruche dans la région du Tchad, écrivait en
+1909&nbsp;: «&nbsp;Les plumes noires valent à Fort-Lamy 9 fr. (3
+thalers) le «&nbsp;retel&nbsp;» (livre bornouane pesant environ 400
+gr.), les plumes grisâtres et blanches 4 fr. 50 à 6 fr. (1 thaler
+1/2 à 2 thalers) seulement<a id="FNanchor_113"></a><a href=
+"#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>&nbsp;». Il était
+persuadé, à juste titre, que l’élevage de l’autruche pouvait être
+une source sérieuse de revenus pour le pays et qu’il fallait
+«&nbsp;interdire sévèrement la chasse à l’autruche sauvage, de
+façon à maintenir le nombre des reproducteurs, les indigènes ne
+sachant pas actuellement obtenir la reproduction en
+captivité&nbsp;». Nous ajouterons même qu’il faudrait également
+empêcher les indigènes de ramasser les œufs trouvés dans la
+brousse, pour les manger, faire des calebasses à boire avec la
+coquille ou tout autre chose étrangère à la reproduction de
+l’espèce. On ne saurait croire la quantité considérable d’œufs
+d’autruche, qui sont détruits chaque année par les habitants du
+pays — indépendamment, bien entendu, des méfaits imputables aux
+bêtes sauvages.</p>
+
+<p>Avant la suppression de tout commerce avec le Ouadaï (1907), les
+Djellaba achetaient les plumes d’autruche et l’ivoire des Ḥaddâd,
+pour aller revendre le tout aux caravanes de Tripolitains qui
+venaient à Abéché.</p>
+
+<p><em>Phacochère</em> (ḥallouf, <span class="arabic">حلوف</span>).
+— On le trouve partout. Sa<span class="pagenum" id=
+"Page_64">[64]</span> chair n’est mangée que par les fétichistes et
+les musulmans médiocres.</p>
+
+<p><em>Lion</em> (doud, bach). — A crinière courte. On le trouve
+partout, même dans les pays désertiques. Il abonde dans certaines
+régions&nbsp;: le long du Chari, au Fitri, sur les bords de la
+Batah, etc. On l’entend souvent rugir à la tombée du jour, la nuit
+et même le matin.</p>
+
+<p><em>Panthère</em> (nemer, noumer, <span class=
+"arabic">نمر</span>)<a id="FNanchor_114"></a><a href=
+"#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>. — Comme le gibier est
+abondant dans la région du Tchad, la panthère n’a pas la férocité
+de celle de l’Algérie ou du Congo. Dans ce dernier pays, la
+panthère est très dangereuse. Ainsi, à Bétou<a id=
+"FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class=
+"fnanchor">[115]</a>, elle venait tous les soirs rôder dans le
+village indigène. Le jour de notre passage dans ce poste, elle
+enleva un boy, qu’on retrouva le lendemain matin avec seulement le
+haut du crâne dévoré. Plus tard, dans la Côte-d’Ivoire, nous avons
+également constaté que la panthère du pays était singulièrement
+audacieuse&nbsp;: l’un de ces animaux vint, en plein jour, égorger
+une chèvre à côté du poste établi au pied de la montagne des
+Ngbans&nbsp;; chez les Memlés, la panthère franchit, à plusieurs
+reprises, la clôture en planches qui protégeait les divers groupes
+de cases, pour enlever des moutons attachés à l’intérieur des
+habitations. La panthère du Tchad attaque rarement l’homme. Nous
+citerons toutefois l’exemple de deux indigènes, suivant
+tranquillement un sentier, qui furent attaqués par une panthère.
+Comme ils étaient armés, ils purent la tuer, après avoir été mis
+cependant en fâcheux état. De pareils exemples sont très rares.</p>
+
+<p><em>Guépard</em> (semoua<a id="FNanchor_116"></a><a href=
+"#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>). — Un peu plus petit
+que la panthère. La robe est tachetée de noir sur fauve clair. Les
+ongles ne sont pas rétractiles. Le mâle a une crinière et la face
+entourée d’une auréole de longs poils. Cet animal n’est pas
+dangereux. Isolé, il s’attaque parfois aux troupeaux de
+moutons.<span class="pagenum" id="Page_65">[65]</span> Mais les
+guépards chassent surtout par bandes. Nous avons eu l’occasion de
+voir, par exemple, une antilope bubale ainsi chassée venir
+s’abattre à côté du chemin que nous suivions. Les guépards prirent
+la fuite à notre approche, et les Arabes qui étaient avec nous ne
+manquèrent pas de s’écrier&nbsp;: <em>Allah djâb lénâ el
+leḥam&nbsp;!</em><a id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117"
+class="fnanchor">[117]</a> Les indigènes racontent des histoires
+invraisemblables sur l’audace de ces bandes de guépards, qui
+iraient jusqu’à attaquer le lion<a id="FNanchor_118"></a><a href=
+"#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. Le guépard se laisse
+très facilement apprivoiser. L’ancien sultan de Zinder en avait
+cinq ou six qui lui servaient à chasser la gazelle, le lièvre et la
+pintade.</p>
+
+<p><em>Chat-tigre</em> (guétté nemouriyé)<a id=
+"FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119" class=
+"fnanchor">[119]</a>. — Nous n’en avons vu que pendant la nuit, à
+Massakory, où l’un de ces animaux venait presque tous les soirs
+visiter le poulailler.</p>
+
+<p><em>Hyène</em> (marfeïn). — La hyène est très audacieuse. Elle
+enlève des moutons et même des chiens dans les villages, et elle
+pénètre dans les postes, où elle vient rôder autour des cuisines.
+Les indigènes nous ont raconté des histoires de hyènes venant
+enlever, pendant la nuit, des femmes et des enfants. Nous avouerons
+d’ailleurs que, par suite des précisions apportées à leurs récits,
+nous avons été obligé de leur accorder une certaine créance.</p>
+
+<p><em>Chacal</em> (bachoum). — Ne s’attaque guère qu’aux
+poulaillers.</p>
+
+<p><em>Eléphant</em> (fil, <span class="arabic">فيل</span>). —
+L’éléphant se fait de plus en plus rare dans la région du lac, où
+Barth et Nachtigal avaient signalé de grands troupeaux et de
+nombreuses pistes de ces animaux. A l’heure actuelle, il n’y en a
+plus guère. Ceux qui<span class="pagenum" id="Page_66">[66]</span>
+restent se réfugient dans des marécages aux grandes herbes, et il
+est dangereux de les y poursuivre. On en trouve encore
+quelques-uns, paraît-il, au nord-ouest du lac, dans la région de
+Nguigmi, et certains petits troupeaux circulent dans le pays des
+Kreda et des Kecherda. Les éléphants sont beaucoup plus nombreux
+dans les pays marécageux du Sud&nbsp;: au Baguirmi, le long du
+Chari, dans la région du Baḥr Salamat, etc.</p>
+
+<p>Pour la chasse à l’éléphant, les Ḥaddâd ont une lance spéciale,
+un peu lourde et au fer empoisonné. L’un d’entre eux est posté sur
+un arbre et, quand les éléphants sont rabattus de son côté, il
+plante sa lance dans le corps de l’un de ces animaux. On dit aussi
+qu’un cavalier se fait poursuivre par un vieux mâle et qu’il force
+la bête à passer au pied de l’arbre, où se tient le Ḥaddâd armé de
+la lance. Les autres indigènes creusent des fosses sur les pistes
+suivies par les éléphants<a id="FNanchor_120"></a><a href=
+"#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. Ils peuvent aussi
+chasser l’éléphant à cheval. Un cavalier poursuit alors la bête et
+lui fait, avec une grosse lance, une large blessure à la cuisse ou
+à la jonction des deux cuisses. Il ne reste plus ensuite qu’à
+prendre la trace de l’animal et à l’achever de loin, à coups de
+sagaie.</p>
+
+<p><em>Rhinoceros</em> (abouguern, <span class="arabic">ابو
+قرن</span>). — N’a pas la peau renforcée par des boucliers, comme
+les deux espèces vivant en Asie et à Java. Dans la préface du
+<em>Voyage au Ouadaï</em> du cheïkh Moḥammed el Tounsi, Jomard
+cherche à distinguer l’<em>abouguern</em> — qu’il appelle
+<em>unicorne</em> et <em>monoceros</em> — du
+<em>kerkedân</em><a id="FNanchor_121"></a><a href="#Footnote_121"
+class="fnanchor">[121]</a>-, auquel il donne le nom de
+«&nbsp;rhinocéros ordinaire à deux cornes&nbsp;». Il cite, à
+l’appui de sa thèse, un certain nombre d’opinions de savants et
+d’observations faites par divers voyageurs, et il remonte même
+jusqu’au monoceros de Pline et au réem de la Bible. En réalité,
+l’abouguern appartient au groupe des rhinocéros à deux cornes. Il
+existe une espèce particulière d’abouguern, dont la grande corne,
+très effilée,<span class="pagenum" id="Page_67">[67]</span> atteint
+60 et même 80 centimètres. Cette corne diffère par l’aspect de
+celle du rhinocéros ordinaire, qui est courte et grosse&nbsp;: sa
+structure intime semble, d’ailleurs, être également différente.
+Jomard croit que l’abouguern a la corne sur le front, entre les
+deux yeux. C’est une erreur&nbsp;: la grande corne est placée bien
+au-dessous des yeux. Le rhinocéros, qui se tient de préférence dans
+les endroits marécageux, a presque toujours le corps recouvert de
+grandes plaques de boue desséchée. On peut distinguer deux nuances
+dans la couleur de la peau&nbsp;: les uns sont d’un gris blanchâtre
+et les autres d’un gris beaucoup plus foncé.</p>
+
+<p>Le rhinocéros est bien l’animal le plus stupide qui se puisse
+imaginer&nbsp;: ses accès de furie idiote le rendent d’ailleurs
+éminemment dangereux, dans les endroits de grandes herbes ou de
+fourrés. Quand on rencontre un rhinocéros dans la brousse, il fait
+généralement comme toutes les bêtes sauvages&nbsp;: il s’enfuit. Il
+n’est pas rare cependant d’être chargé par un abouguern dont on ne
+soupçonne même pas la présence. Nous pourrions citer de nombreux
+exemples&nbsp;: une pauvre femme se rendant au marché fut renversée
+par un rhinocéros qui, heureusement pour elle, s’acharna sur son
+panier&nbsp;; des indigènes, qui suivaient un sentier, se virent
+assaillis de la même façon et l’un d’entre eux fut rejoint dans sa
+fuite et cloué à un arbre par un coup de corne&nbsp;; une
+compagnie, en train d’exécuter un tir, vit également un de ces
+animaux foncer sur elle&nbsp;; un Arabe conduisant un bœuf fut
+chargé par un rhinocéros, qui éventra le bœuf&nbsp;; dans les pays
+où ils abondent, des rhinocéros ont parfois fait irruption dans les
+villages, tuant et blessant un certain nombre de personnes,
+etc.&nbsp;; enfin — pour citer un exemple personnel — nous fûmes
+chargé un jour, sur les bords du Chari, par un rhinocéros que nous
+n’avions pas vu&nbsp;: il se précipita vers nous, d’un bouquet de
+grands roseaux qui se trouvait à 200 mètres, en poussant au début
+une espèce de mugissement, et il continua sa course avec un
+grognement bizarre et en soufflant bruyamment. C’est pourquoi le
+rhinocéros est fort redouté des indigènes.<span class="pagenum" id=
+"Page_68">[68]</span> Il est en effet dangereux dans les endroits
+très fourrés, quand l’herbe atteint une grande hauteur, ou quand
+les plantes rampantes obligent le chasseur à lever la jambe très
+haut&nbsp;: c’est surtout là qu’il se tient, d’ailleurs. En terrain
+découvert, on n’a rien à craindre de cet animal, car il file
+toujours droit devant lui.</p>
+
+<p>Langsdorf porte un jugement peu favorable. «&nbsp;Le rhinocéros,
+dit-il, a mauvais renom. Seul de tous les animaux de la brousse, il
+charge l’homme à vue ou sitôt éventé&nbsp;; mais, en terrain
+découvert, sa vue trop basse et sa stupidité invétérée en font un
+adversaire relativement peu redoutable. Les caravanes ont surtout à
+souffrir de ses attaques. Qu’un rhinocéros, errant au hasard,
+vienne à croiser une piste où l’une d’elles a passé, son odorat
+très fin aussitôt la décèle. A l’instant il voit rouge. Dans un
+transport aveugle, il s’enfourne dans la piste et arrive en trombe
+sur les hommes affolés. Les charges sont jetées à droite et à
+gauche, au hasard, et les porteurs se dispersent en tous sens.
+Parfois la bête s’acharne sur les caisses et les réduit en miettes
+avant d’assouvir sa rage. Pourtant, il est rare qu’elle revienne
+sur ses pas&nbsp;; c’est une avalanche qui passe et continue sa
+course dévastatrice<a id="FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122"
+class="fnanchor">[122]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Selon nous Langsdorf a tort de croire que cet animal charge
+toujours l’homme. Il nous est arrivé plusieurs fois, à la chasse,
+de tomber nez à nez avec un rhinocéros, qui, entendant remuer les
+grandes herbes, nous avait tranquillement attendu. Cet animal n’est
+vraiment dangereux que lorsqu’on traverse des endroits fourrés ou
+quand on s’engage dans les hautes herbes d’une région
+marécageuse.</p>
+
+<p>La corne du rhinocéros sert à faire des manches de couteau et
+des objets de parure. Il paraît que les caravanes de Tripolitains
+achètent volontiers les cornes qu’on leur présente. En tout cas,
+les Djellaba, leurs pourvoyeurs, recueillaient toutes celles qu’ils
+pouvaient trouver dans le pays. Peut-être cette marchandise
+est-elle expédiée en Extrême-Orient,<span class="pagenum" id=
+"Page_69">[69]</span> où la corne du rhinocéros est considérée
+comme aphrodisiaque et se vend très cher.</p>
+
+<p>Le rhinocéros est répandu un peu partout. Il aime surtout les
+pays marécageux&nbsp;: c’est pourquoi il abonde le long du Chari et
+au Baguirmi. On le trouve également sur les bords du lac, dans la
+vallée de la Batah et jusque chez les Kecherda. Les indigènes le
+chassent à cheval et le tuent à coups de sagaie<a id=
+"FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class=
+"fnanchor">[123]</a>.</p>
+
+<p><em>Buffle</em> (djamous, <span class="arabic">جاموس</span>). —
+Extrêmement dangereux. Nous pourrions citer de nombreux exemples de
+chasseurs qui, chargés par un ou plusieurs buffles, furent obligés
+de se réfugier sur un arbre. Cet animal habite surtout les régions
+marécageuses du Baguirmi et des bords du Chari. Partout où il
+existe, au Congo, au Tchad, comme en Côte-d’Ivoire et dans
+l’Ouganda, le buffle est fort redouté des indigènes. Le troupeau
+tout entier fonce parfois sur le chasseur. Il est très dangereux,
+au surplus, de poursuivre un buffle blessé&nbsp;: cet animal se
+dissimule dans les roseaux ou dans les hautes herbes, et malheur à
+l’imprudent qui passe à côté de son repaire. Nous ajouterons, à ce
+propos, qu’une grande antilope du genre kob, habitant la forêt de
+la Côte-d’Ivoire, procède d’une façon analogue&nbsp;: des chasseurs
+indigènes sont quelquefois éventrés par cette bête — alors qu’un
+pareil accident est extrêmement rare dans les pays du Tchad.</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<h4><span class="pagenum" id="Page_70">[70]</span><em>LES TRIBUS
+ḤADDAD</em>
+</h4>
+
+<p>Presque toutes les tribus ḥaddâd portent le même nom que des
+fractions kanembou. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant, car ces
+Ḥaddâd ont pris le nom de la tribu kanembou avec laquelle ils
+vivaient et dont ils dépendaient. Au lieu de dire <em>Ḥaddâd des
+Kankou</em>, par exemple, on a dit tout simplement <em>Ḥaddâd
+Kankou</em>. Les fractions kanembou et Ḥaddâd de même nom habitent
+généralement la même région&nbsp;: les Kankou à Ngouri et à
+Mondo&nbsp;; les Nguedjém et les Toumagueri à Dibinentchi, etc.</p>
+
+<p>Voici la liste des tribus ḥaddâd&nbsp;:</p>
+
+<p>Bôgara, à Dibinentchi et au Dagana&nbsp;;</p>
+
+<p>Regâ et Amadiâ, à Dibinentchi&nbsp;;</p>
+
+<p>Darkoâ, à Ngouri et Mondo.</p>
+
+<p>Toumâgueri, Molérou (Moloriou, Malero), Léguéréa, Nguedjim,
+Koufri, Keï, à Dibinentchi.</p>
+
+<p>Déberi, Kaoua, Danka, Maguegnâ, Ngourodembaro, Brago, Kankou, à
+Ngouri et Mondo.</p>
+
+<p>Bari Tchiloumbou, Magueï (Maguemi), Aïrou (Adjirou), Adjembô, à
+Ngouri.</p>
+
+<p>Une fraction des Ḥaddâd, les Mallem Massarou<a id=
+"FNanchor_124"></a><a href="#Footnote_124" class=
+"fnanchor">[124]</a>, qui prétendent être d’origine toubou, sont
+des fagara (marabouts). Au Kanem, les forgerons sont généralement
+des forgerons de Toubou (ar.&nbsp;: Ḥaddâd gourân&nbsp;;
+kan.&nbsp;: Dogoâ touôbé). Ils sont, pour la plupart, originaires
+du Chitati et possèdent, comme armes, la lance et la sagaie. Il n’y
+a que les forgerons d’une seule fraction — non toubou d’ailleurs —
+qui possèdent un arc et des flèches&nbsp;: ce sont les <em>Ḥaddâd
+Kogoulourou</em>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_71">[71]</span>Signalons
+également les <em>Ḥaddâd gotôn</em>, qui tissent des gabag et ne se
+rattachent pas au groupe des Siyâd nichâb&nbsp;: on en trouve au
+Chitati.</p>
+
+<p>Enfin, il y a aussi des Ḥaddâd chez les Boudouma. «&nbsp;A côté
+des Boudoumas, et dans leurs villages, se trouvent des
+<em>Dougous</em> ou <em>Ḥaddâdi</em>, méprisés, en
+demi-captivité&nbsp;; ils sont exploités par les chefs des villages
+boudoumas où ils exercent les métiers de forgerons, pêcheurs et
+tisserands. C’est parmi leurs femmes que l’on trouve les matrones.
+Ces Ḥaddâdi ont conservé le teint clair et se rapprochent beaucoup
+plus du type Foulbé que les Boudoumas. Ces derniers, d’après leurs
+coutumes, ne doivent jamais prendre comme captif un Foulbé<a id=
+"FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class=
+"fnanchor">[125]</a>.&nbsp;» Ces Ḥaddâd ont donc une origine tout à
+fait particulière et se rattacheraient plus ou moins aux Pouls ou
+aux captifs de Pouls. Nous avons déjà vu que, d’après la tradition,
+les Pouls furent les premiers occupants du Kanem et du Chitati, et
+qu’ils partirent ensuite vers l’Ouest.</p>
+
+<p>Nous savons ce qui distingue les Kanembou des Ḥaddâd. Il nous
+reste maintenant à parler de la danse de ces derniers.</p>
+
+<p>Les Kanembou et les Ḥaddâd possèdent les trois instruments
+suivants&nbsp;:</p>
+
+<p>Le tam-tam ordinaire (ganga, gangaya), cylindre étroit et
+allongé, dont chaque fond est une peau tendue et qui ressemble au
+tambourin provençal<a id="FNanchor_126"></a><a href="#Footnote_126"
+class="fnanchor">[126]</a>. Il peut se suspendre au cou au moyen
+d’une courroie et est alors placé devant le corps soit
+horizontalement, soit verticalement.</p>
+
+<p>Un tambour plus petit, dont la forme conique et légèrement
+arrondie ne comporte qu’un seul fond&nbsp;; il se suspend également
+au cou et on frappe dessus avec deux baguettes&nbsp;;<span class=
+"pagenum" id="Page_72">[72]</span> enfin un tambour de même forme
+que le précédent, mais beaucoup plus grand, la <em>noungara</em>
+des Arabes.</p>
+
+<p>Les Ḥaddâd ont, de plus, un instrument qui leur est particulier
+(<em>bala</em>). Il se compose de deux cylindres, plus étroits que
+la ganga, accolés ensemble. Le bala rend un son métallique.</p>
+
+<p>Dans les danses ḥaddâd, les femmes tournent autour de
+l’instrument et avancent en faisant de petits sauts et en agitant
+leur vêtement&nbsp;: les hommes forment le cercle extérieur et
+tournent en levant chacune de leurs jambes, successivement et très
+haut, et en agitant leur boubou. Quand un jeune homme veut faire
+une déclaration à une danseuse, il s’avance vers elle, le corps
+plié en deux, le buste presque horizontal, en poussant un petit
+sifflement rythmé&nbsp;: la jeune fille danse alors sur place.</p>
+
+<p>Enfin les Ḥaddâd font aussi leur tam-tam en armes. Ils tournent
+autour de l’instrument et, tout en se balançant en cadence, bandent
+leur arc en le dirigeant vers le ciel.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp1c02">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class=
+"label">[93]</span></a><em>Ḥaddad</em> <span class=
+"arabic">حداد</span>, en arabe, veut dire «&nbsp;forgeron&nbsp;».
+Le pluriel est <em>ḥaddadin</em> <span class="arabic">حدادين</span>
+«&nbsp;forgerons&nbsp;». Cependant, pour désigner la tribu, le
+singulier est <em>ḥaddâdi</em> <span class="arabic">حدادي</span> et
+le collectif <em>ḥaddâd</em>.</p>
+
+<p>En arabe régulier, <em>nochchāb</em> <span class=
+"arabic">نُشّاب</span>, <em>nochchābat</em> <span class=
+"arabic">نشَّابة</span> (nom d’unité) sert à désigner une flèche de
+bois&nbsp;; <em>nachchāb</em> <span class="arabic">نَشَّاب</span>
+désigne un fabricant de flèches de bois. <em>Ḥaddâd nichāb</em>
+signifie donc&nbsp;: les forgerons armés de flèches, les forgerons
+de flèche.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class=
+"label">[94]</span></a><em>Sandala</em> (ar. <span class=
+"arabic">سندان</span>), <em>kakéla</em>, <em>agueli</em>,
+enclume.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class=
+"label">[95]</span></a><em>Nichâb</em>, flèches&nbsp;;
+<em>battara</em>, étui à flèches.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class=
+"label">[96]</span></a><em>Cherek</em> <span class=
+"arabic">شرك</span>, <em>sésséguéa</em>, <em>ségui</em>, filet de
+chasse.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class=
+"label">[97]</span></a><em>Kouliaï</em> veut dire «&nbsp;fils de
+Koulia&nbsp;». Ce dernier nom devait être probablement celui de la
+femme boulala.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class=
+"label">[98]</span></a>Nous savons que les Tomâghera sont d’origine
+toubou (Nachtigal, <em>Sahara und Sudan</em>, II, p. 337-338).
+Notons, en passant, qu’il semble résulter de tout ceci l’existence
+de certains liens de parenté entre Boulala et Toubou. Nous avons
+déjà signalé le fait et nous aurons l’occasion d’en reparler.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class=
+"label">[99]</span></a>On pourra objecter, il est vrai, que
+beaucoup de noms de fractions sont communs aux Kanembou et aux
+Ḥaddâd. Comme nous le dirons plus loin, il est fort probable que
+les Ḥaddâd ont tout bonnement pris les noms des tribus kanembou
+avec lesquelles ils vivaient.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class=
+"label">[100]</span></a>Rappelons, à ce sujet, ce que nous avons
+déjà dit de l’origine esclave attribuée aux Kanembou Nguedjim du
+Kanem.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class=
+"label">[101]</span></a>Signalons, à ce sujet, les renseignements
+donnés par Nachtigal sur les Manga, peuplade habitant la région du
+Bornou située au nord de la haute komadougou Yôoubé. «&nbsp;C’est
+une race vigoureuse d’assez haute taille, mais lourde, vilaine de
+traits, qui n’a pour tout vêtement qu’un tablier de peau, et porte,
+en sus de l’arc, une petite hache de combat à l’épaule. Ce genre
+d’armement, joint à sa façon d’enclore ses bourgades de fourrés
+protecteurs, ainsi qu’à l’habitude des femmes de se voiler le
+visage à la mode toubou, donnerait à penser que les Manga du Bornou
+pourraient être un rameau détaché de ces Danoa, qui semblent avoir
+peuplé originairement le district kânemois du Manga&nbsp;; mais,
+d’un autre côté, la similitude de noms peut fort bien être ici
+toute fortuite, l’identité des Danoa avec les Manga est d’ailleurs
+loin d’être démontrée, et une tribu aussi nombreuse n’aurait guère
+pu émigrer du Kânem au Bornou sans qu’il en fût fait mention par
+les chroniques ou la tradition.&nbsp;» (<em>Sahara und Sudan</em>,
+II, 430.)</p>
+
+<p>Nous avons eu l’occasion d’interroger des indigènes qui
+connaissaient très bien les Manga et les Ḥaddâd. Il n’y a,
+paraît-il, aucune ressemblance entre les deux populations. Les
+mœurs ne sont pas les mêmes. Les détails de l’armement
+diffèrent&nbsp;: la hache de combat n’existe pas chez les
+Ḥaddâd&nbsp;; l’arc est à simple courbure chez les Manga et leurs
+flèches ne sont pas comme celles des Ḥaddâd. Ils n’ont pas non plus
+le sac en cuir (<em>battara</em>) et l’étui à flèches de ceux-ci.
+Enfin — et c’est là la meilleure raison — les Ḥaddâd n’ont jamais
+entendu parler d’une parenté quelconque avec les Manga.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class=
+"label">[102]</span></a>Des caravanes de pèlerins musulmans, se
+rendant à la Mekke, traversent fréquemment la région du Tchad. Ces
+indigènes sont quelquefois des Soudanais ou même des Sénégalais,
+mais le plus souvent des Haoussa et des Pouls de la Nigéria
+anglaise et du Cameroun. Ils sont presque toujours
+misérables&nbsp;; les chevaux, les animaux porteurs (bœufs, ânes)
+sont très rares, et les femmes portent sur la tête les calebasses
+qui contiennent la fortune des ménages. Les pèlerins vendent
+quelques objets de pacotille qu’ils ont emportés avec eux. Mais ce
+petit commerce ne dure pas longtemps. Ils font alors, en route, des
+métiers de fortune&nbsp;: ils vont chercher, par exemple, du bois
+sec qu’ils troquent contre quelques poignées de mil. Ils vivent
+aussi de la charité publique. Ces passages de pèlerins sont
+d’ailleurs très fréquents, et le voyage à la Mekke n’a parfois été
+qu’un habile prétexte pour dissimuler la traite des esclaves&nbsp;:
+en août 1907, par exemple, une caravane qui traversait la région de
+Melfi renfermait 27 esclaves, la plupart enfants de 6 à 10 ans, qui
+furent libérés et confiés à des gens du cercle&nbsp;; des
+constatations analogues furent faites au poste-frontière de Yao.
+C’est pourquoi, dans ces dernières années, les caravanes étaient
+minutieusement visitées, lorsqu’elles quittaient le territoire du
+Tchad pour passer au Ouadaï.</p>
+
+<p>Nous donnons ci-dessous l’itinéraire qui était généralement
+suivi autrefois&nbsp;: Nigéria anglaise, Dikoa, Koussouri,
+Fort-Lamy, Bikoro, Yao, le Médogo, Birket-Fatmé, Am Ḥadjer, Abéché,
+le dar Sila, Dahor (dans le Darfour), En Nouhout (premier poste
+anglais), El ʿObeïd, Douyèt (Douem), sur le Baḥr el Abiad, Ouad
+Madâni, sur le Baḥr el Azreq, Gadâré (Gedâref), Kassala (frontière
+abyssinienne), et de là Asmara ou Massaoua, mais surtout Tokar et
+Souakin. Les voyageurs passent alors la Mer Rouge, débarquent à
+Djedda et vont à la Mekke (el Mekka) à dos de chameau.</p>
+
+<p>Les pèlerins sont vus d’un œil assez indifférent par les
+populations musulmanes du Tchad et ils sont parfois même
+maltraités. Ces gens, musulmans fanatiques, sont généralement armés
+d’arcs et de flèches (Haoussa et Pouls). Leur grand nombre
+constitua jadis un grave danger pour les États des bords du Chari.
+Le faqih Cheref ed Din, Poul de naissance et originaire des pays du
+Niger, pénétra dans le Baguirmi, du côté de Bougouman, en 1857,
+avec une troupe immense de pèlerins qu’attirait sa réputation de
+sainteté&nbsp;: on le considérait comme Mahdi. L’armée du faqih fut
+encore grossie par des Arabes, Pouls et autres indigènes du Bornou
+et du Baguirmi, sa garde personnelle était constituée par des Pouls
+de l’Ouest, armés d’arcs et de flèches. Le sultan du Baguirmi, ʿAbd
+el Qâder fut battu et tué par Cheref eddin. Mais celui-ci, après sa
+victoire, tourna du côté du Sud, vers Niellim et le pays des
+Boua&nbsp;: la faim et la misère éprouvèrent cruellement la
+multitude qui le suivait, et beaucoup de pèlerins l’abandonnèrent
+pour retourner chez eux. Le faqih ayant été tué dans une
+reconnaissance, le reste de ses troupes se dispersa. Les
+fétichistes et les Baguirmiens en massacrèrent une partie&nbsp;: le
+fils et successeur d’ʿAbd el Qâder, Moḥammed, se montra
+particulièrement dur envers les Arabes qui avaient suivi le
+marabout poul, et sa cruauté lui valut d’être surnommé <em>Abou
+Sekkin</em> (l’homme au couteau).</p>
+
+<p>Avant la prise d’Abéché, les pèlerins étaient assez souvent
+maltraités au Ouadaï. Ils pouvaient parfois se défendre et, en
+septembre 1904, des Haoussa, attaqués dans le Médogo, repoussèrent
+leurs agresseurs. Les Ouadaïens les ont accusés, à plusieurs
+reprises, d’avoir empoisonné des puits&nbsp;: il ne faut voir là
+probablement qu’un prétexte à pillage et qu’un trait de la haine
+qui anime les sujets de Doud-Mourra envers les étrangers. En
+septembre 1907, plusieurs caravanes de pèlerins furent pillées par
+le djerma Abou Sekkin et l’aguid el Basour. Aussi, dans ces
+derniers temps, la route de la Batha était-elle désertée par les
+pèlerins, qui passaient plus au Sud, dans le cercle de Melfi. Mais,
+au-delà de la frontière, les mêmes risques se représentèrent et, en
+1907, le lieutenant Brûlé dut châtier les Arabes Hémat,
+détrousseurs et assassins de pèlerins.</p>
+
+<p>La voie du Kouti était également fort utilisée. Elle présentait
+du reste, l’avantage de se prêter tout particulièrement au trafic
+des esclaves. Le sultan Senoussi, marchand d’esclaves lui-même,
+entretenait les meilleures relations avec les Pouls fanatiques qui
+traversaient son territoire. D’une façon générale, les captifs
+emmenés par les caravanes appartenaient aux populations païennes du
+Logone et de la rive gauche du Chari. Les pèlerins passaient à
+Ndélé, pénétraient dans le Soudan anglo-égyptien à Kafiakindji et,
+par Kabeluzu et Abou Gobra, allaient rejoindre la grande route de
+la Mekke à En Nouhout.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class=
+"label">[103]</span></a>Ce vernis craint beaucoup l’humidité.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class=
+"label">[104]</span></a>«&nbsp;Les flèches des Ḥaddâd — disaient
+les Oulâd Slimân — sont semblables aux frelons&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class=
+"label">[105]</span></a>Le poison a pour effet de rendre noir
+l’endroit de la blessure. Les Ḥaddâd enlèvent cette partie et la
+jettent.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class=
+"label">[106]</span></a>Les petits céphalolophes se trouvent
+surtout dans la partie sud du Baguirmi et du côté du Congo. Dans ce
+dernier pays, il existe une antilope minuscule, dont les toutes
+petites cornes servent de parure aux indigènes (Mandjia, Banda,
+etc.), qui les suspendent à leurs oreilles.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class=
+"label">[107]</span></a>C’est à tort que Nachtigal donne au kob le
+nom baguirmien de <em>binia korô</em>. D’ailleurs, le mot
+<em>binia</em> signifie «&nbsp;chèvre&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class=
+"label">[108]</span></a>Le mot <em>ouaḥch</em> <span class=
+"arabic">وحش</span> signifie régulièrement «&nbsp;bête sauvage,
+animal du désert&nbsp;»&nbsp;; mais <em>beger el ouaḥch</em>
+<span class="arabic">بقر الوحش</span> désigne l’antilope.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class=
+"label">[109]</span></a>D’où son nom d’antilope à sabre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class=
+"label">[110]</span></a>C’est pourquoi il est vulgairement appelé
+koba blanc.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class=
+"label">[111]</span></a>C’est pourquoi elle est appelée, dans
+l’Afrique australe, <em>waterbock</em>, ou antilope d’eau. Les
+Allemands lui donnent également le nom de <em>wasserbock</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class=
+"label">[112]</span></a>Cela tenait à l’absence des caravaniers
+tripolitains et surtout à la dépréciation des plumes d’autruche de
+Tripoli, au grand profit des produits similaires du Cap. Depuis
+notre installation dans le pays, les Tripolitains ne venaient plus
+ou presque plus. Ils préféraient aller au Ouadaï, où le commerce
+des armes et des esclaves leur assurait de copieux bénéfices. M. de
+Mathuisieulx rapporte que, vers 1903, les plumes mâles (blanches ou
+noires) se vendaient, à Tripoli, de 26 à 32 fr. la livre et les
+plumes femelles de 10 à 12 fr. «&nbsp;A peine déchargé par les
+caravanes sur le marché tripolitain, ce précieux article est lavé,
+classé et emballé&nbsp;; il perd, selon sa qualité, de 10 à 20 0/0
+pendant ces trois travaux. A Paris, il est vendu jusqu’à 300 francs
+le kilo par les dépositaires Arbib, Guetta et Ḥassan, dans les
+périodes favorables&nbsp;». (De Mathuisieulx, <em>Une mission en
+Tripolitaine</em>.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class=
+"label">[113]</span></a>Moll, <em>La mise en valeur du Territoire
+du Tchad</em> (<em>Bulletin de l’Afrique française</em>, 1910).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class=
+"label">[114]</span></a>En kanembou&nbsp;: <em>ngam
+zezera</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class=
+"label">[115]</span></a>Bétou&nbsp;: poste de la rive droite de
+l’Oubangui, en aval de Bangui.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class=
+"label">[116]</span></a>En kanembou&nbsp;: <em>kirikadji</em>. En
+toubou&nbsp;: <em>djô</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class=
+"label">[117]</span></a><span class="arabic">الله جاب لنا
+اللحم</span>&nbsp;: Dieu nous a procuré de la viande&nbsp;!</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class=
+"label">[118]</span></a>Ils disent même que la seule odeur de
+l’urine du guépard suffit pour faire rebrousser chemin au lion.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class=
+"label">[119]</span></a><span class="arabic">قطة
+نمرية</span>&nbsp;: chat-panthère. En kanembou <em>kouâou</em>. Les
+indigènes nous ont apporté souvent de petits chats-tigres trouvés
+dans la brousse&nbsp;: parmi les différentes espèces du pays, nous
+citerons le serval, d’assez grande taille.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class=
+"label">[120]</span></a>On agit de même pour les hippopotames.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class=
+"label">[121]</span></a>En Égypte, le rhinocéros est appelé
+<em>khartyt</em> et partout ailleurs <em>kerkedân</em>
+(<span class="arabic">كركدان</span>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class=
+"label">[122]</span></a>Langsdorf, <em>Voyage et chasses en
+Ouganda</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class=
+"label">[123]</span></a>Cf. sur les traditions relatives au
+rhinocéros chez les Arabes Mas’oudi, <em>Prairies d’or</em>, t. I,
+p. 385-388. Qazouini, <em>ʿAdjâib el Makhbouqât</em>, p.
+402-403&nbsp;; Ed-Damiri, <em>Ḥaïat el Ḥaïaouân</em>, t. II, p.
+298-299&nbsp;; El Ibchihi, <em>Mostat’ref</em>, t. II, p.
+149&nbsp;; Devic, <em>Le pays des Zendjs</em>, p. 182-184&nbsp;;
+Reinaud, <em>Relation des Voyages dans l’Inde et à la Chine</em>,
+t. II, p. 65-71&nbsp;; Hommel, <em>Die Namen der Säugethiere bei
+den südsemitischen Völkern</em>, p. 327-329. Cf. aussi Barth,
+<em>Central-Afrik. Vokabularien</em>, p. 194, note 4.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class=
+"label">[124]</span></a>Ce nom est curieux. Nous verrons plus loin
+que la tradition fait venir les Toubou de l’Égypte. Or,
+<em>mallem</em> <span class="arabic">معلم</span> est synonyme de
+<em>faqih</em> <span class="arabic">فقيه</span>, de
+<em>marabout</em>, <span class="arabic">مرابط</span>, et
+<em>massarou</em> semblerait être le même mot que <em>miṣr</em>,
+l’Égypte (?)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class=
+"label">[125]</span></a>Freydenberg&nbsp;: <em>Le Tchad et le
+Bassin du Chari</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class=
+"label">[126]</span></a>L’instrument de la danse des captifs
+fétichistes, originaires surtout du Baguirmi, porte le nom de
+<em>bandala</em>. Ces indigènes mettent, pour la danse, des anneaux
+de pied formés avec des noyaux de déléb, à l’intérieur desquels se
+trouve un caillou. Ils tournent en frappant le sol et en agitant
+ces anneaux.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_73">[73]</span><a id=
+"p1c03"></a>III</h3>
+
+<p class="sch1">LES TOUNDJOUR</p>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<p class="space-above15">Les Toundjour ont joué un grand rôle dans
+l’Afrique Centrale, car ils commandèrent au Darfour et au Ouadaï
+avant la dynastie des Kêra et celle d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. Ils
+sont d’origine arabe et l’on dit qu’ils descendent des Beni
+Hilâl<a id="FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127" class=
+"fnanchor">[127]</a> qui, au temps du Prophète, résidaient en
+Arabie.</p>
+
+<p>Il est à peu près certain que ces indigènes ont habité pendant
+quelque temps la région de Tunis&nbsp;: les Toundjour du Darfour,
+du Ouadaï, du Kanem et du Bornou parlent tous de <em>Tounes el
+Khadhrâ</em> (Tunis la verte), dont ils célèbrent la beauté et
+qu’ils considèrent comme une patrie perdue.</p>
+
+<div class="linegrp-container">
+<div class="linegrp">
+<div class="group">
+<div class="line indent0"><em>Oueddouna lé terâb Tounes el
+khadera</em>
+</div>
+
+<div class="line indent0"><em>El mé Tounes berebbina bela
+rhalla</em>
+</div>
+
+<div class="line indent0"><em>Oueddouna lé dar el ma ’indah
+t’ir</em>
+</div>
+
+<div class="line indent0"><em>Tounes et khadrâ djenna
+berra...</em><a id="FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128"
+class="fnanchor">[128]</a>
+</div>
+</div>
+</div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_74">[74]</span>Nachtigal rapporte
+que les Toundjour du Kanem ont donné le nom de Tunis à l’un de
+leurs villages, en souvenir de la contrée où ils séjournèrent avant
+leur émigration au Soudan. Il le répète par deux fois<a id=
+"FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class=
+"fnanchor">[129]</a>&nbsp;: nous avons cependant cherché en vain,
+dans la région de Mondo, un endroit ainsi nommé, et les Toundjour,
+interrogés, déclarent n’avoir jamais eu connaissance du fait.</p>
+
+<p>Nachtigal dit aussi que le sultan du Darfour, Moḥammed el Ḥasin,
+avait un jour demandé à un chérif de Qaïrouân, la ville sainte de
+Tunisie, «&nbsp;ce que devenaient là-bas les gens qui avaient les
+mêmes ancêtres que les Toundjour&nbsp;». L’explorateur ajoute
+qu’une généalogie des princes du Darfour, écrite de la main du
+sultan Moḥammed el Fâdhel, rattachait les Toundjour à la famille
+arabe des Qoréïchites. Cette généalogie remontait à Aḥmed el
+Ma’qour de la façon suivante&nbsp;: Moḥammed el Fâdhel ben ʿAbd er
+Raḥman ben Boukker ben Moussa, ben Soulîman Solong ben Kourou ben
+Djal Idris ben Hadj Brahim Delil ben Rifa’a ben Aḥmed el
+Ma’qour<a id="FNanchor_130"></a><a href="#Footnote_130" class=
+"fnanchor">[130]</a>.</p>
+
+<p>Les Toundjour quittèrent la région de Tunis à une époque qu’il
+est difficile de préciser&nbsp;: ils pénétrèrent dans le centre
+africain et s’acheminèrent vers le Darfour, qui fut abordé par
+l’Ouest<a id="FNanchor_131"></a><a href="#Footnote_131" class=
+"fnanchor">[131]</a>. Nachtigal croit que leur installation dans ce
+pays remonte au <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span>Deux Toundjour,
+les deux frères ʿAli et Aḥmed, parvinrent avec leurs troupeaux
+jusqu’aux pentes occidentales du Djebel Marra. ʿAli, l’aîné et le
+plus riche, venait d’épouser une jeune fille de sa tribu. Celle-ci
+conçut un amour passionné pour son beau-frère, qui ne voulut pas
+répondre à ses avances. Exaspérée par ce refus, elle fit croire à
+son mari que le jeune Aḥmed la poursuivait de ses sollicitations,
+et ʿAli, au cours d’une vive discussion, coupa, d’un coup de sabre,
+le tendon d’Achille du pied droit de son frère. Aḥmed resta baigné
+dans son sang jusqu’au moment où ʿAli, pris de repentir, envoya
+deux de ses esclaves, Seyd et Birket (les ancêtres des tribus
+actuelles des Seyadiyé et des Birket), avec ordre de prendre soin
+du blessé&nbsp;: défense expresse leur avait été faite de ramener
+Aḥmed chez les Toundjour.</p>
+
+<p>A ce moment-là, les Dadjo commandaient dans la région du Djebel
+Marra&nbsp;: Aḥmed el Ma’qour (l’homme au tendon coupé) fut
+transporté chez leur chef, Kor ou Kouroma. «&nbsp;Le roi Kor était
+païen comme tous ses ancêtres&nbsp;; il n’avait jamais vu
+d’étranger, et n’avait aucune idée du monde et de ce qui s’y
+passait. Il envoyait des troupes exécuter des razzias et piller les
+tribus de la plaine, ou plus simplement encore se procurait tout ce
+qui lui était nécessaire pour l’entretien de sa cour en
+s’appropriant les richesses de ses sujets. Aḥmed lui plut&nbsp;; il
+le chargea de la direction de sa maison et fit de lui son
+conseiller intime<a id="FNanchor_132"></a><a href="#Footnote_132"
+class="fnanchor">[132]</a>.&nbsp;» Le Toundjour sut gagner
+complètement<span class="pagenum" id="Page_76">[76]</span> la
+confiance du roi Kor, qui lui donna sa fille unique en mariage. A
+la mort de son beau-père, Aḥmed prit le commandement des Dadjo, et
+ses compatriotes, apprenant qu’un des leurs était devenu roi du
+Darfour, arrivèrent en grand nombre dans ce pays. Les Dadjo,
+peuplade noire venue de l’Est, étaient encore à l’état primitif.
+Les nouveaux venus leur étaient de beaucoup supérieurs, aussi bien
+au point de vue des mœurs qu’au point de vue intellectuel&nbsp;:
+aussi leur prédominance, en temps qu’élément de population,
+s’affirma-t-elle très vite.</p>
+
+<p>Les Toundjour étaient alors païens, ou tout au moins assez peu
+musulmans. Ils ne cherchèrent pas à faire du prosélytisme religieux
+et, au milieu de toutes ces populations païennes, ils retombèrent
+même quelque peu dans le paganisme primitif. C’est par eux
+cependant que les mœurs et la langue arabes furent introduites dans
+le pays. Les Toundjour raffermirent les liens qui unissaient les
+différentes populations et ils en formèrent un groupe assez
+compact.</p>
+
+<p>La dynastie des Kêra, qui régna au Darfour jusqu’à la conquête
+de ce pays par Zibêr, se réclamait également d’Aḥmed el Ma’qour.
+Cela semblerait donc indiquer que les Toundjour et les Kêra
+s’étaient plus ou moins mélangés. Les deux tribus sont d’ailleurs
+considérées comme ayant d’étroites relations de parenté.</p>
+
+<p>Nachtigal, se basant sur les généalogies écrites et les
+traditions populaires, résume comme il suit les événements qui
+amenèrent le passage successif du pouvoir des mains des Dadjo dans
+celles des Toundjour et des Kêra.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Les Dadjo régnèrent quelques siècles au Darfour et
+leur souveraineté, qui rayonnait autour du Djebel Marra, passa sans
+violence entre les mains des Toundjour.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Les Toundjour s’allièrent, dans le cours des
+temps, à la fraction forienne des Kêra. De ce mélange sortit la
+dynastie royale des Kêra, dont les princes enlevèrent de haute
+lutte aux Toundjour le commandement du pays.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> C’est seulement sous le règne des Kêra que l’Islam
+fut<span class="pagenum" id="Page_77">[77]</span> consolidé au
+Darfour, principalement par le sultan Soulîman Solong, vers l’an
+1600.</p>
+
+<p>Il semble que le premier prince de la dynastie des Kêra, Dali,
+n’ait appartenu aux Kêra que par sa mère. Voici dans quelles
+circonstances il arriva au trône. Le dernier roi toundjour, Chaou,
+était un prince dur et injuste qui tourmentait ses sujets d’une
+façon extraordinaire. Il faisait creuser des puits dans les rochers
+des hautes régions, et il voulait faire raser le sommet de la
+montagne Maïlo, afin d’y installer sa capitale. Ce dernier travail
+dut être abandonné, et Chaou ne réussit qu’à s’attirer la haine de
+tous ses sujets. Pendant qu’il marchait contre des sujets rebelles
+de la montagne Sî, les grands dignitaires dirent à son frère, Dâli,
+que le pays était lassé des violences du roi Châou et ils le
+prièrent de s’emparer du pouvoir. Dâli accepta et le sultan
+toundjour, abandonné de la plupart des siens, fut battu au combat
+de nuit de Barra. Poursuivi par son frère, Chaou demeura
+introuvable&nbsp;: la légende rapporte qu’il s’enfuit sur son
+cheval blanc et qu’il disparut comme un fantôme. C’est ainsi que la
+dynastie des Toundjour fut remplacée par celle des Kêra, dont le
+premier prince fut Dâli, ou Delil Bahar. Cette dernière dynastie, à
+proprement parler, ne mérite son nom que du côté maternel. Les
+Toundjour ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique au
+Darfour.</p>
+
+<p>Alors que la domination des Toundjour était déjà détruite au
+Darfour, avant l’introduction de l’islam dans ce pays, elle
+subsistait encore au Ouadaï. Des Toundjour, venus de l’Est, y
+avaient établi leur souveraineté, un siècle environ avant la
+diffusion de l’islamisme. Leur capitale était installée dans le
+massif des Karranga, au pied du mont Kadama. Quoique musulmans, les
+Toundjour ne cherchèrent pas à imposer leur religion par la force
+et d’une façon systématique, comme devaient le faire plus tard les
+Ouadaïens. Ils vivaient en bonne intelligence avec les Arabes
+installés dans le pays. Cette bonne harmonie était due au caractère
+relativement paisible des Toundjour et à la commune origine des
+deux populations.<span class="pagenum" id="Page_78">[78]</span> Les
+Toundjour laissaient les Arabes aller et venir, à leur gré, dans
+tout le Ouadaï. C’est ainsi qu’un nommé Djamé, de la tribu des
+Dialim, vint s’installer près de l’emplacement de la future
+capitale du pays, Ouara. Son fils, ʿAbd el Kerim ben Djamé el
+ʿAbbâsi, un homme très pieux, fonda un groupe religieux à Bidderi,
+dans le Baguirmi, qui devint un centre de propagande musulmane. Il
+retourna ensuite au Ouadaï, où il résolut de renverser la
+domination des Toundjour.</p>
+
+<p>Le sultan du pays était alors Daoud el Merenn. ʿAbd el Kerim
+manifesta l’intention d’épouser sa fille, Aché. Selon les uns,
+Daoud voulut mettre un terme aux prétentions d’ʿAbd el Kerim et
+ordonna de s’emparer de lui. Celui-ci, obligé de fuir, dut son
+salut à la vitesse de son cheval. Il réunit alors ses gens et
+certaines fractions arabes, avec lesquelles il avait des relations
+d’amitié, par suite des mariages qu’il avait fait conclure entre
+les femmes de sa tribu et un grand nombre de chefs arabes
+influents&nbsp;: Maḥâmid, Maḥâriyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba,
+Abou Chedera. La lutte éclata entre Daoud et ʿAbd el Kerim. Ce
+dernier avait recommandé à ses hommes d’attacher de longues
+branches d’arbres à la queue des chameaux. La poussière ainsi
+soulevée effraya Daoud, qui crut avoir devant lui une armée
+immense&nbsp;: les Toundjour prirent alors la fuite et leur roi fut
+tué.</p>
+
+<p>Selon les autres, ʿAbd el Kerim épousa Aché et profita d’une
+absence de Daoud, parti en guerre contre des fétichistes, pour se
+faire proclamer sultan. Daoud, en apprenant que son gendre s’était
+emparé du pouvoir, revint pour le combattre. Mais un grand nombre
+de Toundjour, exténués par la faim et la soif, tourmentés, d’autre
+part, du désir de revoir leurs femmes et leurs enfants,
+abandonnèrent leur sultan. Celui-ci, désespéré, s’enfuit avec les
+Toundjour qui lui étaient restés fidèles et mourut de douleur. On
+raconte que son beau cheval blanc, oueld el Gamaré<a id=
+"FNanchor_133"></a><a href="#Footnote_133" class=
+"fnanchor">[133]</a>, se réfugia dans les rochers du
+mont<span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span> Kadama.
+L’imagination des indigènes en a fait un génie (<em>djann,
+djinn</em>). Si quelqu’un le voit, cela est d’un heureux présage
+pour l’année&nbsp;: les pluies seront abondantes et la récolte du
+mil merveilleuse. On raconte encore que ceux qui veulent faire
+saillir une jument l’amènent sur la montagne, où ils la laissent
+pendant quelque temps. Le cheval blanc de Daoud va alors la trouver
+et le produit de cet accouplement a des qualités extraordinaires de
+vitesse.</p>
+
+<p>Quant à la pauvre Aché, dont se réclament à la fois les
+Toundjour et les Ouadaïens, elle se désola des malheurs de sa tribu
+et pleura amèrement sur le sort qui lui était fait. Après la
+victoire d’ʿAbd el Kerim, et bien que celui-ci fût devenu le
+sultan, la fille de Daoud demeura inconsolable du départ de son
+père, de ses frères, de ses parents, de ses amis. Il y a une
+chanson touchante, ayant pour sujet les lamentations de Aché, que
+les femmes toundjour chantent encore, lors des mariages et de la
+circoncision des enfants.</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li><em>Babé é ia babé é</em>, Mon père, mon père.</li>
+
+<li><em>Ma ligina nebarek léh</em>, Nous n’avons pas pu obtenir
+pour lui la bénédiction de Dieu<a id="FNanchor_134"></a><a href=
+"#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</li>
+</ul>
+
+<p>Les Toundjour qui avaient quitté le Ouadaï vinrent s’installer
+au Kanem, sous la conduite du fils de Daoud, Diab. Ils y trouvèrent
+les Boulala, qui commandaient alors dans la région de Mao, Mondo,
+Ngouri et Dibinentchi. Le pays dépendait du Bornou, mais les
+Boulala, qui possédaient un certain nombre de forteresses<a id=
+"FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class=
+"fnanchor">[135]</a>, régnaient sur les Kanembou et les Ḥaddâd
+vivant avec eux. La lutte éclata entre les Boulala et les
+Toundjour&nbsp;: les premiers furent vaincus et allèrent alors
+s’installer dans le Baḥr el Ghazal, à Massoa (ou Messaoua).</p>
+
+<p>Nous avons déjà montré que les Toundjour furent, plus tard,
+combattus par les Dalatoua. Ceux-ci, envoyés par le<span class=
+"pagenum" id="Page_80">[80]</span> sultan du Bornou pour rétablir
+sa souveraineté au Kanem, refoulèrent leurs ennemis sur Mondo et
+s’installèrent à Mao. Les Toundjour devaient, en signe de
+vassalité, offrir un cheval au représentant du Bornou, c’est-à-dire
+à Dalafno. Ce dernier remettait, en échange, à l’envoyé des
+Toundjour, un vêtement blanc et un vêtement bleu.</p>
+
+<p>La lutte entre les deux populations fut d’ailleurs continuelle.
+Elle coûta la vie à trois sultans des Toundjour (Meḥemmed ech
+Chaïb, Brahim, ʿAbd el Kerim) et à plusieurs chefs des
+Dalatoua&nbsp;: c’est ainsi que l’aguid ʿAli Meriemmi fut tué et
+que, plus tard, sous le règne du fougbou<a id=
+"FNanchor_136"></a><a href="#Footnote_136" class=
+"fnanchor">[136]</a> Djeber, les Dalatoua perdirent encore leur
+alifa dans une nouvelle attaque sur Mondo. Le fougbou Djeber ayant
+été assassiné à Kikoa, son fils Idrisi alla réclamer l’appui du
+sultan du Ouadaï, Moḥammed Cherif<a id="FNanchor_137"></a><a href=
+"#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>. Celui-ci envoya des
+troupes au Kanem&nbsp;: les Dalatoua et les Kanembou s’enfuirent au
+Tchad, et les Toundjour redevinrent les maîtres du pays. Cet état
+de choses se maintint jusqu’à l’intervention des Bornouans,
+commandés par ʿAli oueld Tchad.</p>
+
+<p>Plus tard, l’arrivée des Oulâd Slimân (un peu avant 1850)
+bouleversa complètement l’équilibre traditionnel du Kanem et fit
+passer au second plan la rivalité du Bornou et du Ouadaï. A partir
+de ce moment-là, il y eut surtout lutte entre les Oulâd Slimân et
+l’aguid el baḥr. Durant l’éloignement des troupes ouadaïennes, les
+Arabes régnaient au Kanem. Ainsi, profitant de ce que le fougbou
+ʿOthmân oueld Djeber était allé à Ouara, ils intronisèrent à sa
+place le fougbou Yousouf. Ce dernier ne régna d’ailleurs que dix
+jours&nbsp;: il fut chassé de Mondo par le fougbou ʿOthmân et
+l’aguid el baḥr.</p>
+
+<p>A ce moment-là, le Kanem était une dépendance du grand djerma du
+Ouadaï, ʿOthmân. Ce dernier venait rarement dans<span class=
+"pagenum" id="Page_81">[81]</span> le pays et se faisait
+habituellement représenter par un de ses subordonnés, le djerma
+Selemna. Les Toundjour étaient tenus de payer, tous les deux ans,
+un tribut régulier de seize chevaux. Cela, bien entendu, sans
+préjudice des exigences que montraient entre temps l’aguid el baḥr,
+le djerma Selemna ou le grand djerma lui-même. Ce dernier, par
+exemple, voulut un jour lever une contribution supplémentaire sur
+les Toundjour de Monde. Il était indispensable de tomber sur eux à
+l’improviste, pour les empêcher de cacher leurs biens et leurs
+troupeaux. ʿOthmân quitta alors Ngourra vers 2 heures du soir,
+marcha toute la nuit sans discontinuer et arriva à Mondo au petit
+jour&nbsp;: il s’empara immédiatement du fougbou ʿOthmân et
+celui-ci ne fut relâché que lorsque les Toundjour eurent donné onze
+chevaux et deux grands midds (middèïn ar. <span class=
+"arabic">مدّ</span>) pleins de thalers et de bracelets en
+argent.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu que, en 1884, le cheïkh ʿAbd el Djelil et ses
+alliés (Tedâ, Dogorda, Komassalla, etc.) se joignirent à l’alifa de
+Mao, Hadji, pour venir ravager la région de Mondo. Le fougbou
+ʿOthmân, chef des Toundjour depuis 46 ans, fut mis à mort, en
+compagnie de deux de ses parents.</p>
+
+<p>ʿAbd el Djelil donna alors le kademoul à Aḥmed oueld Meḥemmed,
+dont la mère était une Dalatoua&nbsp;: le nouveau fougbou ne régna
+que pendant un an. Des querelles intestines et l’intervention
+étrangère désolèrent le pays des Toundjour, et beaucoup de ceux-ci
+s’enfuirent à Dibinentchi. Le fougbou Adem oueld ʿOthmân succéda à
+Aḥmed. En 1893, il venait de faire un séjour d’un an au Ouadaï et
+se trouvait au Fitri, au moment où un nouveau rival, Aḥmed oueld
+Idrisi oueld Djeber, rassemblait des Toundjour et des Ḥaddâd Déberi
+à Attaït et à Melekôou. La lutte éclata&nbsp;: l’avantage resta au
+fougbou, et Aḥmed, vaincu et blessé, s’enfuit à Mao. Plus tard, les
+Dalatoua proposèrent la paix aux Toundjour. Pour faire oublier le
+passé, ils leur offrirent trois femmes et trois chevaux&nbsp;: les
+Toundjour acceptèrent les trois chevaux et la paix fut jurée sur le
+Qorân.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_82">[82]</span>Nous fîmes notre
+apparition dans le pays quelques années après (fin 1900). Le
+fougbou Adem oueld ʿOthman s’enfuit chez les Kreda, lorsqu’il
+apprit que l’un de ses rivaux, le fougbou Meḥemmed oueld Yousouf,
+était allé trouver le lieutenant-colonel Destenave. Un poste fut
+créé par nous à Mondo en fin 1901, et Meḥemmed remplaça Adem comme
+chef des Toundjour. Ce dernier essaya, avec l’aide des Kreda,
+d’avoir recours aux armes&nbsp;: mais il fut battu par la garnison
+du poste et tué par un homme de Meḥemmed, après avoir lui-même
+abattu son rival d’un coup de fusil.</p>
+
+<p>Le fougbou Ouachoun remplaça Meḥemmed et, en 1907, Haggar oueld
+Merkes succéda à Ouachoun, compromis dans un vol de fusils.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Caractères de la
+population toundjour</span>. — On trouve chez les Toundjour le
+teint clair des Arabes (<em>ḥamer</em>&nbsp;: rouge), mais la
+nuance <em>akhdher</em> (litt. vert&nbsp;: bronze foncé) est la
+plus répandue. Quelques-uns d’entre eux, assez rares d’ailleurs,
+ont le teint <em>azreq</em> (noir-gris).</p>
+
+<p>Les Toundjour, quoique d’origine arabe, ne disent jamais <em>ana
+ʿarabi</em>&nbsp;: je suis Arabe. Ils se considèrent comme formant
+une population à part — de souche arabe, il est vrai — qui n’est
+nullement apparentée aux tribus choa du pays. Ils disent <em>ana
+toundjouraï</em>&nbsp;: je suis Toundjour. Ces indigènes forment, à
+tous les points de vue, une population intermédiaire entre les
+Arabes et les Kanembou et Toubou. Cela tient surtout à ce qu’ils se
+sont fortement mélangés aux peuplades voisines.</p>
+
+<p>L’arabe est leur idiome propre, mais ils ne le parlent pas de la
+même façon que les Arabes du pays&nbsp;: les lettres gutturales et
+emphatiques ne reçoivent pas l’accentuation que l’on remarque chez
+ceux-ci&nbsp;; les sons propres à la langue arabe sont toujours
+atténués. Pour quelqu’un qui en a l’habitude, il est facile de
+saisir cette différence, qui est d’ailleurs très sensible.
+Ajoutons, en passant, qu’on peut, de la même façon, distinguer un
+Toundjour d’un indigène qui a sa langue propre (<em>nadem el
+ierten</em>).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span>Les Toundjour du
+Kanem et du Dagana parlent généralement trois langues&nbsp;:
+l’arabe, le kanembou et le toubou. Ils n’ont appris les deux
+dernières que parce qu’ils vivent au milieu des Kanembou, Ḥaddâd et
+Toubou.</p>
+
+<p>Les Toundjour sont moins bons musulmans que les Kanembou. Leurs
+femmes savent faire la merissé&nbsp;: c’est sans doute un reste de
+leur séjour passé au Ouadaï, car cette boisson n’est pas connue des
+populations environnantes. Ils boivent aussi le khall, boisson
+fermentée obtenue en faisant cuire des dattes dans de l’eau et en
+ajoutant au liquide qui bout certains ingrédients indigènes&nbsp;:
+kommoun, chetta.</p>
+
+<p>Les Toundjour ont un chef qui porte le titre de fougbou, nom
+d’origine kanembou. Ils habitent la région de Mondo, fertile en
+mil&nbsp;: des Kanembou, des Ḥaddâd, des Kouka (Goudjer) et
+quelques Gourân vivent mélangés à eux. Leur tribu comprend diverses
+fractions (nâs Fougbou, nâs Youssef, nâs Abid, nâs Maïna, nâs
+Kagoustêma, nâs el Aguid, nâs el Djellabi, nâs el Fagara, nâs
+Bouloul). Avant notre arrivée dans le pays, alors que les caravanes
+de la Tripolitaine arrivaient régulièrement et que les relations
+avec le Ouadaï étaient très faciles, Mondo possédait une colonie
+importante de Djellaba.</p>
+
+<p>Les Toundjour vivaient autrefois en bonne intelligence avec les
+Ouadaïens. Cela tenait tout d’abord au souvenir commun de Aché, la
+fille du dernier roi toundjour et la femme du premier sultan
+ouadaïen. Cela tenait également à ce que les Toundjour et les
+Ouadaïens étaient ennemis des Dalatoua, des Bornouans et des Oulâd
+Slimân. C’est pourquoi les aguids ouadaïens venaient souvent camper
+avec leurs troupes à côté du village de Mondo, sur un emplacement
+que les indigènes montrent encore.</p>
+
+<p>Il y a aussi quelques Toundjour au Bornou.</p>
+
+<p>Au Ouadaï, ils sont nombreux dans le dar Zioud. Cette province
+est d’ailleurs presque complètement arabisée&nbsp;: les éléments
+dominants y sont les Toundjour et les Arabes — notamment les Zioud,
+qui ont donné leur nom au pays. On<span class="pagenum" id=
+"Page_84">[84]</span> trouve encore, au Ouadaï, beaucoup de
+Toundjour dans la régions des Kachméré et des Karranga. C’est là
+qu’est situé le mont Kadama, au pied duquel résidait autrefois le
+sultan Daoud. Signalons également les quelques Toundjour de l’Abou
+Telfan&nbsp;: contrairement à ce que croit Nachtigal, ces indigènes
+pratiquent l’islamisme.</p>
+
+<p>Enfin, au Darfour, les Toundjour vivent principalement à côté du
+Marra, dans la province de Dara&nbsp;: le djebel Kharès est le
+centre de leur district. Il y en a aussi de dispersés dans tout le
+centre du pays. Les Toundjour du Darfour se sont fortement mélangés
+aux autres indigènes. Ils sont commandés par un cheïkh, à propos
+duquel Moḥammed el Tounesi, parlant des gouverneurs des provinces
+du Darfour, rapporte ce qui suit&nbsp;: «&nbsp;Tous ont la même
+manière d’être et portent le même vêtement, excepté le sultan de
+Toundjour, qui a le turban noir. Je lui demandai pourquoi il avait,
+lui seul, le turban de cette couleur. Il me répondit que ses aïeux
+avaient jadis été souverains du Dârfour et qu’ils en avaient été
+dépossédés, excepté du Toundjour, qui, plus tard, avait aussi été
+conquis par le sultan fôrien&nbsp;; que, depuis ce temps, lui,
+portait un turban noir en signe de deuil, et pour manifester ses
+regrets&nbsp;»<a id="FNanchor_138"></a><a href="#Footnote_138"
+class="fnanchor">[138]</a>.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp1c03">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class=
+"label">[127]</span></a>Les Hilâl (Benou Hilâl, Beni Hilâl)
+formaient une tribu arabe nomade, établie, lors de l’avènement des
+califes abbassides, dans les déserts du Hedjaz. Ils passèrent plus
+tard en Syrie et, vers la fin du <span class=
+"sc2">X</span><sup>e</sup> siècle, ils furent déportés en masse
+dans la Haute Égypte par le khalife El ʿAziz. Au milieu du
+<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle, en 440 de l’hégire,
+ils furent lancés sur la Tunisie par le khalife fatimite El
+Mostanṣer-Billah. Cf. sur l’épopée des Hilâl, Bel, <em>La
+Djazya</em>, et les auteurs cités.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class=
+"label">[128]</span></a>
+</p>
+
+<p class="hang2">«&nbsp;Emmenez-nous dans le pays de Tunis la
+verte,</p>
+
+<p class="hang2">«&nbsp;Même si nous n’avons pas de mil, l’eau de
+Tunis suffira à nous faire vivre,</p>
+
+<p class="hang2">«&nbsp;Emmenez nous dans le pays où il n’y a pas
+de taons,</p>
+
+<p class="hang2">«&nbsp;Tunis la verte est un paradis loin (hors)
+d’ici.....&nbsp;»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class=
+"label">[129]</span></a>Tome II, page 329&nbsp;; tome III, page
+449.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class=
+"label">[130]</span></a>Toutefois la généalogie donnée par
+d’Escayrac de Lauture (<em>Le Désert et le Soudan</em>, p. 79-80)
+fait de Soulîman Solong, non un Qoreïchite, mais le fils d’un
+Toumourki et d’une fille arabe de la tribu des Bederyah du
+Kordofan. Mousa, son successeur, aurait été son frère, non son
+fils&nbsp;; il aurait eu comme héritiers ses deux fils, Idris et
+Abou ’l Qâsem, puis ʿOmar Lélé, fils d’Abou ’l Qâsem, Bakour
+(Boukker, Abou Bekr) fils d’ʿOmar Lélé et son frère ʿAbd er Raḥmân,
+Téhérab, fils de Bakour ʿAbd er Raḥmân II, fils ou frère de
+Téhérab, et enfin Moḥammed el Fâdhel fils de ʿAbd er Raḥmân.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class=
+"label">[131]</span></a>Notons cependant que la tradition des
+Toundjour parle aussi d’un séjour de leur tribu sur les bords du
+baḥr Nil. Il ne faut voir là, très probablement, qu’un vague
+souvenir du temps où les Hilal étaient fixés dans la haute Égypte.
+D’après Brun-Rollet (<em>Le Nil blanc et le Soudan</em>, p. 75) on
+montre encore au sud de Khartoum, dans le pays des Chillouks, le
+<em>Moqtaʿ</em> (gué) d’Abou Zeïd (le chef des Hilâl) où il
+franchit le Nil. «&nbsp;Il avait avec lui douze compagnons, dont
+deux moururent à Kordofan de la piqûre d’un serpent, il traversa le
+Darfour et le Grand désert, redressant les torts sur son passage,
+et avec cinq fidèles arriva à Tunis.&nbsp;» D’Escayrac de Lauture
+(<em>Le Désert et le Soudan</em>, p. 259 et suiv.) mentionne une
+tradition analogue&nbsp;: il ajoute que les tribus arabes de la
+Haute Nubie et du Kordofan prétendaient descendre d’Abou Zeid. Cf.
+R. Basset, <em>Un épisode d’une chanson de geste arabe</em>
+(<em>Bulletin de Correspondance africaine</em>, 1885, p.
+136-148).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class=
+"label">[132]</span></a>Slatin-pacha, <em>Fer et Feu au
+Soudan</em>, tome I, page 55.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class=
+"label">[133]</span></a><em>Gamira</em>, <span class=
+"arabic">قَمِرَ</span>, être blanc&nbsp;; <em>gamar</em>,
+<span class="arabic">قَمَر</span>, la lune&nbsp;; <em>oueld el
+gamaré</em> signifie&nbsp;: qui est d’une blancheur éclatante.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class=
+"label">[134]</span></a>C’est à cette idée de regret que se
+rattache probablement le surnom de <em>el Merenn</em>, qui semble
+provenir du verbe arabe <em>ranna</em>, <span class=
+"arabic">رن</span>&nbsp;: élever la voix en pleurant, se
+lamenter.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class=
+"label">[135]</span></a><em>Birni</em> (kanembou),
+<em>dourdour</em> (arabe), <em>gôrou</em> (toubou).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class=
+"label">[136]</span></a><em>Fougbou</em> est le titre donné au chef
+des Toundjour. Le chef des Dalatoua est appelé <em>alifa</em> et
+aussi <em>aguid</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class=
+"label">[137]</span></a>Les Ouadaïens avaient fait leur apparition
+au Kanem pendant que le fougbou Moustafa régnait sur les
+Toundjour.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class=
+"label">[138]</span></a>Moḥammed el Tounesi, <em>Voyage au
+Darfour</em>, page 128. Cf. aussi sur les Toundjour C. H. Becker
+qui les nomme Tundjer, et fait venir ce nom de l’arabe
+<em>toudjdjar</em>, marchands (<span class="arabic">تجار</span> =
+<span class="arabic">تنجر</span>). Mais les premiers Toundjour
+émigrés ne sont pas donnés pour des marchands, même d’esclaves,
+comme les Djellaba de nos jours. Il les fait également venir de
+l’Est (voir plus haut) (<em>Zur Geschichte der östlichen Sûdân, Der
+Islam</em>, I, p. 161-162)&nbsp;; Kampffmeyer (<em>Studien der
+arabischen Beduinendialekte Inner Afrikas</em>, p. 166), les croit
+émigrés de Tunisie.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_85">[85]</span><a id=
+"p1c04"></a>IV</h3>
+
+<p class="sch1">LES OULAD SLIMAN</p>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<p class="space-above15">Les Oulâd Slimân sont les derniers arrivés
+dans la région du Tchad. Quoique d’origine arabe, ils sont
+considérés — ainsi que les Toundjour, du reste — comme formant une
+population spéciale. On ne les désigne jamais sous le nom de
+<em>’Arab</em>, qui est réservé aux seuls Arabes du pays
+(Choa)&nbsp;: on les appelle Oulâd Slimân, Fezzân ou Fitzân,
+Ouassîli<a id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class=
+"fnanchor">[139]</a>, Ouachila, Ouassal et Minimini<a id=
+"FNanchor_140"></a><a href="#Footnote_140" class=
+"fnanchor">[140]</a>.</p>
+
+<p>Les Oulâd Slimân présentent les caractères des Arabes de la
+Tripolitaine, d’où la tribu est originaire et s’élèvent d’un degré
+au-dessus des Arabes-Choa. Ce qui frappe le plus, tout d’abord, si
+l’on compare les deux populations, ce sont les différences de
+teint, d’habillement et d’armement&nbsp;: les Oulâd<span class=
+"pagenum" id="Page_86">[86]</span> Slimân ont généralement le teint
+clair (<em>aḥmer tchou</em>)<a id="FNanchor_141"></a><a href=
+"#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, s’habillent comme les
+Arabes du Nord et sont armés de fusils, tandis que les Choa ont le
+teint plus ou moins foncé, sont habillés à la mode bornouane
+(<em>tob</em>) ou portent un vêtement confectionné avec des gabag
+(<em>khaleg</em>), et ne possèdent guère que des lances et des
+sagaies. De plus, les Oulâd Slimân parlent l’arabe de la
+Tripolitaine et, quoiqu’ils aient fait beaucoup d’emprunts au
+dialecte en usage dans les pays du Tchad, les deux idiomes
+présentent des différences notables.</p>
+
+<p>Barth et surtout Nachtigal ont donné de longs détails sur la
+tribu des Oulâd Slimân. Nous allons donc résumer rapidement
+l’historique de la relation de Nachtigal et nous le compléterons
+par le récit des événements postérieurs au voyage de l’explorateur
+allemand.</p>
+
+<p>Les Oulâd Slimân comprennent quatre familles&nbsp;: Djebaïr,
+Héouat, Miaïssa et Chirédat. Ils jouèrent autrefois un grand rôle
+en Tripolitaine, où ils combattirent avec acharnement la domination
+turque. Yousouf Pacha les refoula en Égypte, mais Méhémet-Ali ne
+leur permit point de se fixer dans ses États. Obligés de revenir
+dans la Tripolitaine, ils allèrent du côté de Mourzouk et s’y
+battirent contre les troupes fezzanaises. Les plus nobles d’entre
+eux, attirés dans un guet-apens, furent massacrés&nbsp;: la tribu
+tout entière disparut alors de la scène pour une vingtaine
+d’années. Le futur chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, était
+élevé à la cour de Tripoli avec ses frères et son neveu. Il conquit
+la faveur de Yousouf Pacha et se distingua, à la tête des siens,
+dans les diverses expéditions militaires dirigées alors du Fezzan
+contre les Toubou, le Kanem et même le Baguirmi. Nommé chef de
+district à Sebha (Fezzan), ʿAbd el Djelil ne tarda pas à entrer en
+lutte<span class="pagenum" id="Page_87">[87]</span> avec les Turcs.
+Il leur disputa, douze années durant, la domination du Fezzan.
+«&nbsp;Mortellement blessé au combat d’El Baghla, il réunit, avant
+d’expirer, les anciens de la tribu, et les conjura d’aller chercher
+une nouvelle patrie dans ces beaux districts du sud, où lui-même
+avait fait ses premières armes, et qui touchent aux riches pâtis à
+chameau du Bodelé et du Baḥr el Ghazal.&nbsp;»</p>
+
+<p>Sous la conduite de son fils, le cheïkh Moḥammed, les Oulâd
+Slimân gagnèrent d’abord le Borkou et allèrent ensuite se fixer au
+Kanem<a id="FNanchor_142"></a><a href="#Footnote_142" class=
+"fnanchor">[142]</a>. Ils vainquirent toutes les tribus habitant le
+pays situé entre le Tibesti, le Tchad et le nord du Ouadaï. Des
+Arabes de la Tripolitaine (Guedadfa, Ourfalla, etc.), attirés par
+l’appât du riche butin à gagner dans les contrées du Sud, vinrent
+grossir le nombre des guerriers Oulâd Slimân. Ceux-ci attaquèrent
+les Touareg et leur enlevèrent, dit-on, près de 50.000 chameaux, à
+Kawar et dans les environs de ce groupe d’oasis. Les Kel Oui du
+pays d’Azbin et les tribus voisines rassemblèrent alors 7.000
+guerriers montés et vinrent porter la guerre chez leurs ennemis du
+Kanem (1850)&nbsp;: les Kecherda-Yoroumma — qui avaient eu à pâtir
+des pillages exécutés par les Oulâd Slimân — leur servaient de
+guides. Les Arabes s’étaient retranchés à Kiskawa, sur les bords du
+Tchad. Malheureusement pour eux, ils ne tardèrent pas à abandonner
+leurs positions et les Touareg les surprirent à Medeli, près de Bir
+Alali. Les Oulâd Slimân furent écrasés et une vingtaine de
+cavaliers seulement réussirent à échapper au désastre. Leur chef
+avait péri dans la déroute, mortellement blessé par une femme
+toubou&nbsp;: son fils, Rhèt, entra au service du cheïkh
+du<span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span> Bornou, ʿOmar. Des
+discordes éclatèrent ensuite parmi les Oulâd Slimân, et ceux-ci,
+peu nombreux, divisés et en butte aux attaques de leurs ennemis,
+semblaient voués «&nbsp;à une complète décadence&nbsp;». Tel était
+l’avis de Barth, qui visitait le Kanem à ce moment-là (octobre
+1851).</p>
+
+<p>Mais la tribu parvint vite à se refaire. Le cheïkh ʿOmar l’avait
+d’ailleurs pourvue d’armes et de chevaux, en lui donnant la
+surveillance des frontières bornouanes du côté du Ouadaï. Les Oulâd
+Slimân luttèrent encore contre les Touareg, qui — toujours guidés
+par les Kecherda — les poursuivirent jusqu’au Borkou&nbsp;:
+cependant la paix finit par s’établir entre les deux populations.
+En 1861, les Oulâd Slimân soutenaient par les armes un compétiteur
+au trône du Ouadaï, occupé à ce moment-là par le roi ʿAli. En 1871,
+lors du voyage de Nachtigal au Borkou et au Kanem, ils avaient
+réussi, grâce à leurs aptitudes guerrières, à leur énergie, à leur
+audace et aussi à leur supériorité de leur armement, à redonner à
+la tribu son ancienne prépondérance. Ils combattaient l’action du
+Ouadaï au Kanem, au Baḥr el Ghazal et au Borkou, et ils pillaient
+tout le pays situé entre le nord du Tchad et le nord du Darfour. Le
+chef le plus considéré de la tribu était ʿAbd el Djelil. Les
+Djebaïr (ʿAbd el Djelil, Cheref eddin) et les Miaïssa entretenaient
+d’étroites relations d’amitié et vivaient quelque peu en désaccord
+avec les Chirédat&nbsp;; les Héouat étaient peu nombreux. D’autres
+Ouassili (Ourfalla, Guedadfa, Megâreba, etc.) vivaient avec les
+Oulâd Slimân, et des Arabes appartenant aux tribus de la
+Tripolitaine (Ferdjan, Hasouna, etc.) venaient parfois passer
+quelques années au Kanem et prendre part aux diverses expéditions
+de pillage.</p>
+
+<p>Nachtigal fut très bien reçu par les Oulâd Slimân et put, grâce
+à leur protection, visiter le Bornou et le Kanem. Il eut, plus
+tard, l’occasion de rendre service à certains d’entre eux qui,
+faits prisonniers par les Nakatzâ du chef Derbaï, avaient été
+expédiés au Ouadaï. Aussi le souvenir du chérif Idris — c’était le
+nom donné à Nachtigal — est-il resté très vif chez<span class=
+"pagenum" id="Page_89">[89]</span> ces Arabes, qui en parlent tous
+dans d’excellents termes. Nous avons causé avec les Oulâd Slimân
+des personnages cités dans la relation de Nachtigal, ainsi que des
+divers incidents qui marquèrent le temps passé par l’explorateur en
+compagnie de ces nomades. Le fils de Hazaz (le compagnon de
+Nachtigal) se rappelle les moindres détails du séjour du chérif
+Idris parmi ceux de la tribu.</p>
+
+<p>Lors de leur arrivée au Kanem, les Oulâd Slimân avaient fait
+alliance avec Barka Hallouf, le chef des Gourân Gadoa. Celui-ci
+leur fournissait du grain, du bétail, et leur était d’un précieux
+secours par sa connaissance approfondie du pays et des habitants.
+Arabes et Toubou firent ensemble de fructueuses opérations de
+pillage.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que les Oulâd Slimân luttaient contre
+l’aguid el baḥr, qui voulait sauvegarder la situation du Ouadaï au
+Kanem. Le sultan ʿAli chercha vainement à s’attacher ces nomades. A
+deux reprises, il demanda à voir une députation de leur
+tribu&nbsp;: en 1871, un groupe de notables alla le trouver au
+Fitri, et, plus tard, les chefs les plus vieux furent mandés à
+Abéché. Mais ʿAli eut beau prodiguer les présents aux envoyés et
+montrer des égards envers les Oulâd Slimân prisonniers de guerre,
+la situation au Kanem n’en fut point changée. C’est ainsi que les
+Arabes attaquèrent les Nakatza et les Noarma de Oun — deux tribus
+qui reconnaissaient la suzeraineté du roi ʿAli — vers le milieu de
+1873. Ils furent d’ailleurs battus et vingt-cinq d’entre eux
+restèrent prisonniers des Toubou.</p>
+
+<p>Les Oulâd Slimân subissaient quelque peu l’influence des
+missionnaires senoussis et, à deux reprises (au Kanem et au
+Borkou), la haine fanatique de ces derniers pour les chrétiens
+faillit avoir des conséquences fâcheuses pour Nachtigal.</p>
+
+<p>Indépendamment des troupes de l’aguid el baḥr, les Oulâd Slimân
+comptaient encore parmi leurs ennemis un grand nombre de tribus,
+qu’ils avaient plus ou moins attaquées ou pillées. Citons, parmi
+les principales&nbsp;: les Touareg, les<span class="pagenum" id=
+"Page_90">[90]</span> Ankatzâ de Oun, les Bideyat, les Maḥâmid, les
+Oulâd Rachid et les Ḥaddâd du Kanem. L’alliance avec les Gadoa
+elle-même finit, à la longue, par se transformer en hostilité entre
+les deux tribus. Déjà, en 1871, quand les Oulâd Slimân étaient
+revenus du Borkou, des dissentiments avaient éclaté entre eux et
+Barka Hallouf&nbsp;: les Arabes reprochaient à ce dernier de leur
+avoir volé une partie des chevaux et des esclaves donnés par le roi
+ʿAli. Des Arabes de la Tripolitaine étant venus renforcer les Oulâd
+Slimân, ceux-ci prirent une attitude brutale envers leur allié et
+Hallouf fut mis en demeure de restituer ce qui avait été pris par
+les Gadoa et leurs amis&nbsp;; on lui demanda également — car les
+Oulâd Slimân le considéraient comme un de leurs
+«&nbsp;mesâkin&nbsp;» — de payer un impôt en bétail. Hallouf refusa
+et sa tribu fut alors razziée par les Arabes. Quand ces derniers
+revinrent au Borkou pour faire la récolte des dattes, ils
+laissèrent une partie de leurs chevaux dans l’Egueï. Ces animaux
+furent enlevés par Barka Hallouf, et les Oulâd Slimân, rendus
+furieux, résolurent de se venger des Gadoa. Barka avait rangé
+autour de lui&nbsp;: les Gadoâ, les Gourân Iroua et Bezâ, les
+Ḥaddâd Cherek, les Nâs Kaguerô (Ḥaddâd gotôn), les Ḥaddâd nichâb de
+Er Régui, et les Nâs el Baḥr<a id="FNanchor_143"></a><a href=
+"#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> (Kanembou Koubouri de
+Kiskawa). ʿAbd el Djelil et Cheref eddin avaient avec eux&nbsp;:
+les Oulâd Slimân, les Ourfalla, les Guedadfa et des Tedâ. La lutte
+éclata entre les deux partis&nbsp;: Hallouf, qui ne possédait
+presque pas de fusils, fut battu et tué et le Chitati complètement
+razzié.</p>
+
+<p>Plus tard, les Arabes étant revenus à Barga, dans le Chitati,
+les Gadoa demandèrent l’aman et s’engagèrent à reconnaître
+l’autorité d’ʿAbd el Djelil. La paix ne dura pas d’ailleurs bien
+longtemps. Trois Oulâd Slimân — dont Hazaz, le compagnon de
+Nachtigal — allèrent au Chitati et s’y conduisirent
+vraisemblablement comme en pays conquis, car ils furent attaqués
+par les Gadoa&nbsp;: Hazaz, grièvement blessé, mourut au retour
+dans son campement. Les Arabes, exaspérés<span class="pagenum" id=
+"Page_91">[91]</span> par cette agression, résolurent alors
+d’exterminer les Gadoa. Mais ceux-ci s’étaient réfugiés dans les
+îles du Tchad, et il ne restait au Chitati que les plus pauvres
+d’entre eux, les mesâkin (1872). Cette situation dura deux ans, au
+bout desquels les Oulâd Slimân écrivirent aux Gadoa pour les
+inviter à revenir au Chitati. Ceux-ci acceptèrent, l’aman leur fut
+accordé et ils purent vivre en paix avec leurs anciens ennemis.</p>
+
+<p>Les Arabes allèrent ensuite attaquer les Dalatoua&nbsp;: ils
+chassèrent de Mao l’alifa Meta, qui se réfugia à Mondo, où se
+trouvait alors l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb. ʿAbd el Djelil envoya
+une lettre au sultan du Ouadaï, Yousouf&nbsp;: il disait que les
+Oulâd Slimân avaient chassé l’alifa Meta parce que celui-ci ruinait
+le Kanem et qu’ils voulaient, eux, y faire régner la prospérité.
+Les Minimini, comme on le voit, savaient trouver de beaux prétextes
+pour légitimer leurs pillages. Yousouf se contenta d’accepter le
+fait accompli et répondit en termes très aimables. Mais Oualdi
+Chaïb n’entendait pas reconnaître la prépondérance des Arabes au
+Kanem, et il continua à garder une attitude hostile à l’égard de
+ces derniers. Les Oulâd Slimân étaient en train de piller les
+Togorda (ou Dogorda), lorsqu’ils eurent connaissance des
+dispositions agressives de l’aguid el baḥr&nbsp;: on dit qu’ils lui
+envoyèrent aussitôt une lettre pour lui proposer une rencontre.
+Oualdi Chaïb étant retourné au Ouadaï, les Arabes remplacèrent
+l’alifa Meta par l’alifa Hadji, qui envoya quatre chevaux et deux
+captifs à Yousouf, en lui faisant connaître sa nomination. Le
+sultan accepta encore une fois de bonne grâce ce qu’il ne pouvait
+empêcher. Les Oulâd Slimân étaient, à ce moment-là, les vrais
+maîtres de la majeure partie du Kanem&nbsp;: les indigènes de ce
+pays se livraient à l’agriculture et ne possédaient guère que des
+moutons comme bétail, car les Arabes avaient razzié la plupart des
+bœufs et des chameaux.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Oualdi Chaïb réclama aux Oulâd Slimân des
+Gourân et des Arabes Hassaouna, qui avaient quitté la région
+soumise au Ouadaï pour aller se réfugier dans le nord<span class=
+"pagenum" id="Page_92">[92]</span> du Kanem&nbsp;: ils refusèrent
+de livrer ces indigènes. L’aguid el baḥr, dont les troupes
+s’étaient déjà rencontrées plusieurs fois avec les Oulâd Slimân,
+finit cependant par obtenir un impôt en bœufs pour chacune des
+tribus en question. Le règlement de cet incident amena une détente
+entre les deux influences rivales qui se disputaient le
+commandement du Kanem. Les Togorda n’ayant pas voulu donner le mil
+que leur réclamait Oualdi Chaïb, les Ouadaïens et les Arabes se
+concertèrent pour tomber sur ces malheureux. Les Togorda furent
+complètement razziés et un grand nombre de femmes et d’enfants de
+leur tribu réduits en esclavage&nbsp;: les enfants furent vendus à
+Dirgui (Kaouar), au Fezzân et jusqu’à Tripoli. Ce pillage fait en
+commun contribua à réconcilier, pour un temps, les Ouadaïens et les
+Oulâd Slimân. Oualdi Chaïb revint triomphalement à Abéché avec les
+captifs et les troupeaux pris au Kanem.</p>
+
+<p>La paix accordée aux Gadoa ne dura pas longtemps. Les Oulâd
+Slimân reprochaient à Allafi oueld Hallouf d’user de mauvais
+procédés à leur égard&nbsp;: ce chef fut mandé par eux et mis à
+mort. Une nouvelle razzia des Gadoa s’ensuivit et Koukounni Hallouf
+remplaça son frère Allafi à la tête de la tribu. Le nouveau chef du
+Chitati, accusé de cacher son bétail dans les îles du Tchad, fut
+bientôt destitué. D’autres chefs se succédèrent dans le
+commandement éphémère que leur donnaient les Oulâd Slimân. Les
+Gadoa étaient tenus de payer un tribut régulier à leurs vainqueurs.
+Ceux-ci reprochèrent ensuite aux Gourân Médelâ de ne pas verser un
+impôt suffisant et de leur avoir même volé du bétail&nbsp;: quatre
+chefs Médelâ furent exécutés. Puis, les Arabes se tournèrent du
+côté des Toundjour et demandèrent un tribut au fougbou ʿOthmân. Ce
+dernier, se réclamant de la suzeraineté du Ouadaï, refusa de faire
+droit aux exigences d’ʿAbd el Djelil. Il ne pouvait se soumettre —
+disait-il — qu’après que la défaite de l’aguid el baḥr par les
+Arabes aurait affirmé la souveraineté de ceux-ci sur la région de
+Mondo. Les Oulâd Slimân et les Dalatoua (aguid Hadji) cernèrent
+alors Mondo, au lever du<span class="pagenum" id=
+"Page_93">[93]</span> soleil, et massacrèrent un grand nombre de
+Toundjour. On découvrit ʿOthmân caché dans une petite case&nbsp;:
+le fougbou et deux de ses parents furent emmenés à Mao et assommés
+à coups de massue (seder), à côté des fosses où leurs corps
+devaient être ensevelis (1894).</p>
+
+<p>A ce moment-là, le Kanem — sauf toutefois la région de Ngouri,
+habitée par des Ḥaddâd chasseurs — subissait la dure loi des
+pillards Oulâd Slimân&nbsp;: l’arrivée de Rabah sur les bords du
+Chari sollicitait d’ailleurs l’attention des Ouadaïens et ceux-ci
+ne songeaient guère à intervenir au Kanem. L’aguid el baḥr Oualdi
+Chaïb avait été battu et tué dans un combat livré aux troupes de
+l’aventurier, sous les murs de Mandjaffa (1894). Haggar Kebir lui
+succéda et fit un beau jour son apparition à Mondo. Le nouvel aguid
+menaça les Oulâd Slimân, sans cependant les combattre&nbsp;: il
+séjourna quelque temps chez les Toundjour et retourna ensuite dans
+le Baḥr el Ghazal. Sur ces entrefaites, les Arabes partirent pour
+le Chitati, en laissant leurs chameaux à Tiné (au nord d’Alali).
+Haggar enleva une partie de ce bétail et envoya 200 chameaux à
+Abéché. Les Oulâd Slimân jurèrent alors de ne plus laisser
+reparaître les Ouadaïens au Kanem&nbsp;; mais le sultan Yousouf,
+mis au courant de leurs intentions hostiles, renvoya les 200
+chameaux aux Arabes. Ce fut l’apogée de la puissance des Minimini.
+Des dissensions intestines viendront ensuite briser l’unité de la
+tribu, et l’arrivée des Français sur les bords du Tchad mettra fin
+— une fois pour toutes — à l’anarchie chronique de ces régions et
+aux habitudes de pillage des tribus les mieux armées.</p>
+
+<p>A l’époque où avait lieu l’attaque de Mondo, les Chirédat et les
+Héouat faisaient bande à part. Ces deux fractions ayant demandé à
+venir vivre avec les Djebaïr et les Miaïssa, le cheïkh ʿAbd el
+Djelil accepta, malgré l’opposition de Cheref eddin. Un Gourân
+Médelâ, revêtu d’une peau de mouton et muni d’un encrier et d’une
+plume, se présenta un jour dans le campement d’ʿAbd el Djelil, où
+son soi-disant titre de faqih lui valut de recevoir aussitôt
+l’hospitalité. Il se coucha<span class="pagenum" id=
+"Page_94">[94]</span> devant la porte du cheïkh et, pendant la
+nuit, le tua d’un coup de couteau (1895)&nbsp;: ce Médelâ avait
+voulu venger la mort de deux de ses frères, enterrés vivants par
+ordre d’ʿAbd el Djelil.</p>
+
+<p>On raconte aussi que le cheïkh paya de sa vie le peu de
+sympathie qu’il avait montré pour la propagande senoussie. Les
+Chirédat, plus ou moins accusés d’avoir participé au meurtre et
+redoutant d’ailleurs l’hostilité de Cheref eddin, prirent la
+fuite.</p>
+
+<p>Des dissentiments se produisirent alors entre Cheref eddin et
+Rhèt, fils d’ʿAbd el Djelil. La lutte éclata entre eux. Rhèt rangea
+autour de lui les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa,
+Medjâbera, quelques Khouan et de nombreux habitants du Kanem&nbsp;:
+Toundjour, Dalatoua de l’alifa Hadji, Ḥaddâd de Kachalla Bouguer
+(Ngouri), Abourda, Gourân Ankourdé, Haddad Déberi, Dogorda,
+Famalla, etc., — soit environ 5.000 hommes. Cheref eddin soutenait
+Aḥmed, un jeune frère de Rhèt, avec l’aide des Miaïssa, des
+Djebaïr, des Gadoa et des gens de l’alifa Djerab.</p>
+
+<p>La principale rencontre entre les deux partis avait eu lieu à El
+Ousfer, lorsque la mission Joalland-Meynier fit son apparition au
+Kanem (novembre 1900). La mission Foureau-Lamy arriva quelques mois
+après (février 1901). Les Oulâd Slimân recherchèrent l’appui des
+Français&nbsp;: Rhèt entra en relations avec le capitaine Joalland
+et Cherfeddine alla à Barroua demander l’aman au commandant
+Lamy.</p>
+
+<p>L’alifa Djerab, fils de l’alifa Mousa, commandait à Mao et était
+soutenu par les Miaïssa. Son cousin germain, l’alifa Hadji, était
+l’allié de Rhèt et des habitants de Dibinentchi, Ngouri et
+Mondo.</p>
+
+<p>Djerab, chassé de Mao par ses ennemis, vint à Dibinentchi faire
+sa soumission au capitaine Joalland. Hadji se déclara contre nous,
+et les gens de Mondo et de Ngouri attaquèrent même la
+mission&nbsp;: ils furent facilement repoussés et Kachalla Bouguer,
+le chef des Ḥaddâd de Ngouri, demanda alors l’aman. Quant à l’alifa
+Hadji, il fut tué, dans<span class="pagenum" id=
+"Page_95">[95]</span> une reconnaissance, par le brigadier de
+spahis Suleïman Seïdou<a id="FNanchor_144"></a><a href=
+"#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p>
+
+<p>Après l’anéantissement de la puissance de Rabah au Bornou
+(Koussri, 22 avril 1900&nbsp;; Goudjeba, 23 août 1901), les
+Français cherchèrent à s’étendre dans les pays de la rive droite du
+Chari. Notre influence progressa sans incident notable jusqu’aux
+portes du Kanem, mais, dans ce dernier pays, elle se heurta aux
+Senoussis, qui venaient d’entrer en scène depuis peu. Le
+grand-maître de la confrérie avait envoyé un de ses vicaires,
+Moḥammed el Barrâni, s’occuper du Kanem&nbsp;: le délégué du Mahdi
+fonda la zaouia de Bir Alali et organisa la résistance contre les
+progrès éventuels des Français dans la région.</p>
+
+<p>Au début de 1901, le commandant Tétart occupait la partie sud du
+Kanem (Massakory et Ngouri). El Barrâni repoussa les avances qui
+lui furent faites et ne voulut point entrer en relations avec
+nous&nbsp;: il fit même mettre à mort l’alifa de Mao, Moḥammed
+Djerab, qui nous était dévoué. Les troupes senoussies du Kanem
+comprenaient des Arabes de la Tripolitaine et des oasis libyennes,
+des Oulâd Slimân et des Touareg de l’Aïr et du Damerghou —
+notamment les Keloui-Mazourek de Khandjer, gendre et neveu du grand
+chef targui Denda<a id="FNanchor_145"></a><a href="#Footnote_145"
+class="fnanchor">[145]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_96">[96]</span>Dans les premiers
+jours de novembre 1901, une reconnaissance, commandée par le
+capitaine Millot, fut envoyée de Fort-Lamy sur Ngouri. Elle poussa
+sur Bir-Alali et, le 10, les Khouân l’attaquèrent à 2 kilomètres
+environ au sud de la zaouia&nbsp;: le capitaine Millot fut tué et
+le capitaine Bablon, qui avait pris le commandement, dut se replier
+vers le Sud. «&nbsp;Il était maintenant avéré que les mahdistes
+n’admettraient jamais notre voisinage. Nous ne pouvions pas de
+notre côté rester sur un tel échec&nbsp;; notre autorité en
+souffrait au Chari et les soldats de Barrâni, grossissant les
+faits, envoyaient déjà vers le Sud-Algérien la nouvelle de la
+grande victoire du Croissant sur les infidèles<a id=
+"FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146" class=
+"fnanchor">[146]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Barrâni avait avec lui plus de 3.000 Touareg, qui constituaient
+son plus solide appui. Ces nouveaux venus, étant les plus forts,
+commandaient naturellement au Kanem&nbsp;: ils percevaient l’impôt
+et réglaient toute question selon leur bon plaisir. Aussi les Oulâd
+Slimân, furieux de voir leurs vieux ennemis faire la loi dans le
+pays, se tenaient-ils en majeure partie à l’écart.</p>
+
+<p>L’action décisive contre Barrâni eut lieu en janvier 1902. Une
+colonne de près de 600 hommes, sous les ordres du commandant
+Tétart, quitta Ngouri pour attaquer de nouveau Bir-Alali&nbsp;: le
+18, la zaouia fut enlevée d’assaut et les vaincus s’enfuirent du
+côté du Borkou.</p>
+
+<p>Le cheïkh Rhèt ayant été tué dans les rangs des Senoussis, lors
+de la première affaire de Bir-Alali, son frère Aḥmed avait
+abandonné Cheref eddin et les Miaïssa, pour aller rejoindre les
+Chirédat et Ourfalla. Ceux-ci entretenaient de relations avec les
+Khouân. L’attitude des autres Oulâd Slimân était différente.
+Barrâni avait cependant réussi à réconcilier momentanément les
+Touareg et les Miaïssa, et ces Arabes avaient même pris une part
+assez active à la lutte contre les Français. Mais, après la
+défaite, ils jugèrent plus utile de se rapprocher de nous. Barrâni
+apprit avec colère<span class="pagenum" id="Page_97">[97]</span>
+leurs nouvelles dispositions et il résolut de punir sévèrement ce
+qu’il considérait comme un manquement criminel à la solidarité
+musulmane devant les infidèles. Il excita l’hostilité des Touareg
+contre les dissidents&nbsp;: il dit même à Khandjer que les Miaïssa
+avaient massacré une centaine de fuyards touareg après le deuxième
+combat de Bir Alali. C’est pourquoi Barrâni, Khandjer et Aḥmed se
+concertèrent pour tendre un guet-apens aux principaux notables
+miaïssa. Cheref eddin fut mandé et il se rendit à cet appel avec
+douze hommes de sa fraction&nbsp;: ils furent tous massacrés. Les
+Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed et les Touareg tombèrent ensuite sur
+un groupe de campements miaïssa, installés à Dira.</p>
+
+<p>La tribu des Miaïssa envoya alors deux délégués, dont le vieux
+cheïkh ʿAmer ben Allam, demander l’aman au capitaine Bablon, à Bir
+Alali (fin avril 1902). Cette offre de soumission fut accueillie
+avec méfiance, tant à cause de la duplicité notoire des Oulâd
+Slimân que de leur hostilité passée envers nous&nbsp;: cependant,
+sur l’ordre donné par le Commandant du Territoire, elle fut
+acceptée en mai.</p>
+
+<p>Quelques mois après, sur l’indication donnée par les Miaïssa que
+les Touareg préparaient un nouveau coup de main, des tirailleurs de
+Bir Alali vinrent prendre position à Korofou, tout près de
+l’endroit où stationnait la tribu ralliée. Le 11 août, les Touareg
+qui se ruaient à l’attaque du camp miaïssa tombèrent sous le feu de
+nos tirailleurs et une partie d’entre eux resta sur le carreau. Le
+reste s’enfuit, poursuivi par les Oulâd Slimân, qui tuèrent un
+certain nombre de leurs ennemis et ramenèrent quelque butin.</p>
+
+<p>Barrâni était complètement découragé depuis la seconde affaire
+de Bir Alali. Le 31 mai, il avait fait une démonstration sans
+importance contre la zaouia. D’autre part, Moḥammed el Mahdi était
+mort à Gouro, dans les derniers mois de 1901. Son successeur, Si
+Aḥmed Chérif, fort mécontent des échecs subis au Kanem, rappela
+Barrâni, auquel on reprochait de manquer d’activité et même de
+courage&nbsp;: il le remplaça par<span class="pagenum" id=
+"Page_98">[98]</span> le zélé et fanatique Abou Aguila, originaire
+du Maroc ou du Sud-Oranais.</p>
+
+<p>Le 21 septembre 1902, les spahis et les Miaïssa exécutèrent un
+coup de main très réussi contre le camp des Touareg du chef
+Kandjer, à 40 kilomètres au N.-E. de Kologo&nbsp;: Kandjer fut tué
+dans l’action et cette affaire eut comme résultat essentiel
+d’abattre considérablement le moral des Touareg.</p>
+
+<p>Cependant Abou Aguila avait installé un camp au puits de
+Haddara, à 130 kilomètres de Bir Alali sur la route du Borkou. Le
+nouveau délégué ranimait l’ardeur défaillante des guerriers de la
+Senoussïa et se préparait à attaquer les Français. Il était
+activement secondé par un ancien partisan de Rabah, nommé Zin el
+Abdin, jadis employé par nous et passé depuis peu chez nos ennemis,
+à la suite d’un vol de bétail fait de complicité avec l’interprète
+arabe Redjem. Le 2 décembre 1902, au point du jour, l’arrière-garde
+d’une reconnaissance, qui rentrait à Bir-Alali, fut soudainement
+assaillie par les Senoussis à Tiouna, à 12 kilomètres du
+poste&nbsp;: le lieutenant Poupard réussit toutefois à se dégager.
+Le lendemain à neuf heures du soir, les Khouân essayèrent de
+surprendre le poste. Le 4, au matin, la garnison exécuta une sortie
+et 164 fanatiques, dont Abou Aguila, se firent tuer dans une
+tranchée de 150 mètres, qu’ils avaient creusée pendant la nuit à
+environ 250 mètres du poste. Ce fut le coup de grâce pour l’action
+de la Senoussïa dans l’intérieur du Kanem. La plupart des Touareg,
+désemparés depuis la mort de Khandjer, abandonnèrent la lutte et
+allèrent dans le 3<sup>e</sup> Territoire militaire demander
+l’aman. Si Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se replier
+sur le Borkou, il quitta lui-même Gouro, peu de temps après, et
+rentra à Koufra.</p>
+
+<p>Nos auxiliaires miaïssa avaient eu une attitude douteuse dans
+les diverses affaires qui se déroulèrent autour d’Alali, à la fin
+de 1902. D’autres incidents marquèrent d’ailleurs
+l’assujettissement de ces nomades à une vie régulière&nbsp;: en
+septembre 1903, ils tendirent même un guet-apens à l’un de
+nos<span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span>
+détachements&nbsp;; les menées du cheïkh Hamouda lui valurent
+d’être fusillé, et le cheïkh Boudma dut s’enfuir chez les
+Ourfalla.</p>
+
+<p>Les Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed restèrent avec les Senoussis.
+Ils menèrent quelques rezzous chez les indigènes ayant reconnu
+notre domination. Mais ils furent malmenés par les reconnaissances
+dirigées par nos officiers&nbsp;: le capitaine Durand, commandant
+l’escadron de spahis — qui venait de soumettre les Kreda — les
+atteignit à Koal et leur enleva mille chameaux (juin 1904)&nbsp;;
+plus tard, ils furent surpris à Fayanga par les méharistes du
+capitaine Mangin. Obligés de se réfugier au Borkou, les Oulâd
+Slimân ne purent pas vivre d’accord avec les Senoussis, qui y
+commandaient&nbsp;: ils furent même pillés par eux. Le cheïkh Aḥmed
+vint alors à Bir Alali faire sa soumission au lieutenant-colonel
+Gouraud, en février 1905.</p>
+
+<p class="space-above15">La tribu des Oulâd Slimân se compose des
+quatre fractions suivantes&nbsp;: Chirédat, Héouat, Miaïssa et
+Djebaïr. Les autres Ouassal (Megâreba, Guedadfa, Ourfalla, etc.)
+sont des éléments détachés des tribus de la Tripolitaine. Ces
+Arabes comprennent deux groupes ennemis&nbsp;: celui du cheïkh
+Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil (Chirédat, Héouat, Megâreba et
+Guedadfa)<a id="FNanchor_147"></a><a href="#Footnote_147" class=
+"fnanchor">[147]</a> et celui du cheïkh Mayouf oueld Aḥmed
+Bendjouéli (Miaïssa et Djebaïr).</p>
+
+<p>Le premier a fait défection en août 1910 et est passé chez les
+Senoussis, avec lesquels certains Arabes du groupe n’avaient cessé
+d’entretenir secrètement des relations. Durant les cinq années que
+les Oulâd Slimân furent réunis sous notre autorité, des querelles
+incessantes s’élevèrent entre les deux groupes&nbsp;: notre
+présence seule les empêcha de régler leurs différends par les
+armes. On avait d’ailleurs assigné à chacun d’eux une région de
+parcours particulière&nbsp;: les gens d’Aḥmed<span class="pagenum"
+id="Page_100">[100]</span> vivaient dans le Liloa (ou Léloua), au
+nord de Bir Alali, et ceux de Mayouf nomadisaient dans le Chitati.
+A ce moment-là, l’ensemble des Oulâd Slimân du Kanem pouvait
+fournir 600 guerriers environ.</p>
+
+<p>Le cheïkh Aḥmed est allé rejoindre les Ouassal dissidents.
+Ceux-ci vivent avec les Senoussis et ont toujours pris part aux
+rezzous menés contre nos protégés du Kanem ou du Baḥr el Ghazal.
+Ils comprennent&nbsp;: les Bedour, et des groupes moins nombreux de
+Guedadfa, de Djimamla et de Megâreba.</p>
+
+<p>Les Bedour (fraction des Ourfalla) habitaient autrefois le
+Kanem, où ils avaient embrassé la cause de Rhèt. Quand nous fîmes
+notre apparition dans le pays, les Bedour s’enfuirent dans le Baḥr
+el Ghazal, à Am Gotôn. Après la soumission des Kreda, ils gagnèrent
+le Mourtcha et leur chef, le vieil ʿAli Benetik, se rendit à Abéché
+pour présenter ses hommages au sultan Doud-Mourra. Plus tard, ʿAli
+Benetik et son fils Oumran se réfugièrent au Borkou.</p>
+
+<p>Les Guidadfa et les Djimanla sont peu nombreux. Avant la
+trahison d’Aḥmed, les Megâreba dissidents comptaient environ 150
+fusils. Ils étaient restés en relations avec leurs frères du Kanem,
+qu’ils poussaient à faire défection&nbsp;: beaucoup de ceux-ci
+passèrent d’ailleurs chez les Senoussis, isolément ou par petits
+groupes. Actuellement, tous les Megâreba sont en dissidence. Ces
+Arabes sont réputés pour leurs instincts pillards&nbsp;: au
+surplus, la connaissance approfondie qu’ils ont du Kanem et du Baḥr
+el Ghazal fait d’eux des adversaires redoutables.</p>
+
+<p>Tous ces Ouassal dissidents ont quitté le Borkou, dont le climat
+humide ne se prête pas à l’élevage du chameau, et ils nomadisent
+actuellement plus à l’Est, dans la région de Ouéta, Woï et Archeï.
+A côté d’eux, vivent des Arabes Zouaya du désert de Libye, des
+Touareg dissidents et deux groupes de Bideyat.</p>
+
+<p>Nachtigal n’a eu qu’à se louer de l’hospitalité qu’il a trouvée
+chez les Oulâd Slimân et — tout en reconnaissant leur mépris
+atavique du travail et leur amour invétéré du pillage —<span class=
+"pagenum" id="Page_101">[101]</span> a parlé d’eux avec sympathie.
+Les défauts signalés par l’explorateur rendent ces Arabes peu aptes
+à mener une existence régulière. Ils ont vécu jusqu’ici de
+l’exploitation des nègres et des Choa, de la traite et du travail
+des esclaves&nbsp;: sous notre domination, ils ont dû renoncer à de
+pareilles habitudes et, de ce fait, se sont trouvés
+considérablement appauvris. Incapables de s’adonner à un travail
+quelconque, bons tout au plus à servir de guides et d’auxiliaires
+dans les opérations contre les bandes des Senoussis, ils ont
+toujours regretté le temps de leur pleine indépendance, heureuse
+époque où ils pouvaient donner libre cours à leurs instincts tout
+particuliers de rapine et de meurtre. Somme toute, ces gens-là ne
+méritent aucun égard. Ils n’ont point voulu accepter la domination
+turque, et ils détestent la nôtre&nbsp;: réduits par la force des
+armes, ils restent moralement réfractaires. Leur mentalité, en
+l’honneur de laquelle les romantiques eussent écrit des poèmes
+ébouriffants, les condamne à végéter sous notre autorité. S’ils ne
+veulent point se résigner au travail, ils deviendront les plus
+misérables des habitants du Kanem. De fréquents croisements avec
+les populations voisines pourraient, avec le temps, les transformer
+de façon sensible et les rendre semblables aux paisibles Choa du
+Bornou et du Baguirmi. Mais leur mépris des noirs, qu’ils appellent
+dédaigneusement <em>kerâda</em>, infidèles, empêchera de longtemps
+encore toute transformation de ce genre.</p>
+
+<p>Les Oulâd Slimân possèdent, au surplus, les défauts habituels de
+leur race. Voici le tableau peu flatteur que fait le capitaine
+Fouque du moral de ses anciens administrés&nbsp;: «&nbsp;Hypocrite
+et faux à l’excès, le Slimân n’a aucune parole et ne connaît pas la
+foi jurée&nbsp;; tous ses actes sont empreints d’une arrière-pensée
+en vue de l’intérêt immédiat et le penchant à la trahison découle
+forcément de cette tournure d’esprit. Ce sont des gens qui ne
+gagnent pas à être connus&nbsp;; malgré leurs allures doucereuses,
+ils se rendent vite antipathiques, puis se font détester au dernier
+degré. Intelligents, ils savent exploiter tous les côtés faibles de
+la nature humaine<span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span>
+et malheur à l’autorité qui ne sait pas réfréner par une main ferme
+les écarts dont ils sont coutumiers<a id=
+"FNanchor_148"></a><a href="#Footnote_148" class=
+"fnanchor">[148]</a>&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>La défection du cheïkh Aḥmed a montré avec quelle désinvolture
+les Oulâd Slimân savent changer de camp, lorsqu’ils croient y avoir
+intérêt. L’échec du capitaine Sellier à Aïn Galakka, en 1908, et
+les succès obtenus par les rezzous senoussis au Kanem, durant
+l’année 1909, avaient considérablement affaibli le prestige de nos
+armes. D’autre part, l’antagonisme entre le groupe d’Aḥmed et celui
+de Mayouf avait pris un caractère aigu, et le lieutenant-colonel
+Moll, dans la tournée qu’il fit en avril 1910, essaya vainement de
+les mettre d’accord. Fréquemment, des Megâreba passaient chez les
+Khouân et servaient ensuite de guides aux bandes qui venaient
+piller les pays soumis&nbsp;: ils poussaient, en outre, leurs
+frères du Kanem à faire dissidence. Les intrigues des Senoussis
+travaillaient de plus en plus le groupe d’Aḥmed et, en août 1910,
+la désertion de ce cheïkh, montra combien notre influence avait
+perdu de terrain. Notre attitude défensive à l’égard des Senoussis,
+que les indigènes ne s’expliquaient point et prenaient pour de la
+pusillanimité, était tout simplement conforme aux instructions
+ministérielles, qui interdisaient d’aller au Borkou&nbsp;: au
+surplus, les événements du Ouadaï, où nous nous trouvions engagés à
+fond, ne nous permettaient pas d’entreprendre des opérations
+importantes sur un autre théâtre.</p>
+
+<p>Les Oulâd Slimân restés au Kanem constituent le groupe du cheïkh
+Mayouf (Miaïssa et Djebaïr). Ces Arabes sont ceux qui nous ont
+toujours inspiré le plus de confiance&nbsp;: ils sont détestés des
+Senoussis et ennemis des gens d’Aḥmed, et ont par conséquent tout
+intérêt à rester sous notre protection. Ils ne comptent pas de
+dissidents. Les Miaïssa forment la fraction la plus nombreuse de
+leur tribu.</p>
+
+<p>En terminant, nous dirons que les Oulâd Slimân ne possèdent
+point la vertu que, d’après leur histoire, on serait<span class=
+"pagenum" id="Page_103">[103]</span> tenté de leur accorder&nbsp;:
+le courage. Il semble bien que leurs succès passés aient tout
+simplement tenu à la supériorité écrasante que leur donnaient leurs
+fusils sur de malheureux nègres armés de sagaies. Le capitaine
+Cornet rapporte certains faits, qui montrent de combien peu de
+sang-froid et de courage firent preuve les auxiliaires Oulâd
+Slimân. On savait apprécier les services qu’ils rendaient comme
+guides, mais leur valeur guerrière était tenue en assez piètre
+estime. Après la paix d’Aïn Galakka, en 1907, un ballot de poudre
+anglaise, trouvé dans le fortin, fut partagé entre les auxiliaires
+ayant fait preuve de bravoure et échut à des Teda ou à des captifs
+de races diverses, employés comme chameliers et palefreniers.
+«&nbsp;Quant aux Oulâd Slimân, faussement réputés pour leur courage
+— écrit le capitaine Cornet — ce ne sont que des pillards habitués
+à opérer par surprise contre des gens armés de sagaies.&nbsp;»</p>
+
+<p>Cette opinion paraissait partagée des Arabes du Nord. Je me
+souviens, en effet, qu’une des femmes des Senoussis faite
+prisonnière à Ouéta, et remise en liberté quelques jours plus tard
+au Borkou, m’avait dit un matin en cours de route&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;— Que vas-tu faire de moi&nbsp;?</p>
+
+<p>«&nbsp;— Tu seras libre à ton arrivée à Galakka.</p>
+
+<p>«&nbsp;— Je n’en crois rien. En tout cas, si tu m’envoies au
+Kanem, je te demande en grâce de pas me donner comme captive aux
+Oulâd Slimân.</p>
+
+<p>«&nbsp;— Et pourquoi&nbsp;? demandais-je curieusement.</p>
+
+<p>«&nbsp;— Mon mari évitait de se salir les pieds aux traces
+laissées par eux dans le sable, répliqua-t-elle méprisante<a id=
+"FNanchor_149"></a><a href="#Footnote_149" class=
+"fnanchor">[149]</a>.&nbsp;» Et le capitaine fait remarquer que la
+femme qui parlait ainsi était une esclave du plus beau noir,
+épousée par son ancien maître.</p>
+
+<p>Ajoutons que, lors de la dernière attaque d’Aïn Galakka, en
+1908, l’attitude des Oulâd Slimân qui nous servaient d’auxiliaires
+fut notoirement piteuse.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp1c04">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class=
+"label">[139]</span></a><em>Ouassili</em> (sing.
+<em>Ouassiliri</em>) est un terme kanouri qui veut dire «&nbsp;les
+hommes blancs&nbsp;». <em>Ouachîla</em> et <em>Ouassal</em> sont
+les mots employés par les Toubou et les Arabes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class=
+"label">[140]</span></a>Selon Nachtigal, Minimini serait un terme
+toubou, qui voudrait dire «&nbsp;les dévoreurs&nbsp;». Cette
+appellation tiendrait à la gloutonnerie naturelle des Oulâd Slimân,
+ou bien à ce qu’ils dévoraient (<em>akelou</em>) autrefois les
+régions qu’ils visitaient. Nous ne connaissons pas l’étymologie
+toubou du mot <em>Minimini</em>. Nous ferons cependant remarquer
+que les Bideyat et les Zegâoua sont également appelés Minimini par
+les gens du Darfour. Cf. sur les O. Slimân, Kampffmeyer,
+<em>Studien</em>, p. 166, et les auteurs cités.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class=
+"label">[141]</span></a>L’expression <em>aḥmer tchou</em> est
+fréquemment employée pour indiquer un teint très clair. Elle est
+formée du mot arabe <em>aḥmer</em>, qui veut dire
+«&nbsp;rouge&nbsp;», et du mot toubou <em>tchou</em>, qui signifie
+«&nbsp;blanc&nbsp;». Notons, en passant, que les Oulâd Slimân se
+sont alliés aux femmes du pays et que la race a perdu sa pureté
+primitive&nbsp;: le cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el Djelil, par exemple,
+est fils d’une Kecherda.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class=
+"label">[142]</span></a>L’émigration ne fut point totale, car
+certains Oulâd Slimân demeurèrent avec leurs cousins de
+Tripolitaine. Les descendants de ces Arabes font actuellement
+partie du groupe qui habite le pays de Ouaddân (Temama, Myabis,
+Souhb, Amamra, Guedadfa, Ourfalla, Chirédat et Héouat)&nbsp;: ce
+groupe est commandé par un Oulâd Slimân de pure race, Seïf en
+Nacer, neveu de l’ancien cheïkh ʿAbd el Djelil. Les Oulâd Slimân de
+la Tripolitaine et ceux du Kanem sont toujours resté en
+relations.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class=
+"label">[143]</span></a>Gens du lac.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class=
+"label">[144]</span></a>Djerab fut mis à mort par ordre d’un chef
+senoussi, Moḥammed el Barrani. Il fut remplacé par son frère,
+l’alifa Meḥemmed. L’alifa actuel, Mala, fils de Mousa et frère de
+Djerab, alla faire sa soumission au lieutenant-colonel Destenave,
+et Meḥemmed dut se réfugier chez les Kreda.</p>
+
+<p>L’alifa Mousa, fils de l’alifa Ali, est celui qui fit étrangler
+Maurice de Beurmann (1863)&nbsp;: des captifs vigoureux passèrent
+une corde autour du cou de l’explorateur et se mirent à tirer aux
+deux extrémités. Nachtigal a fait un récit bien romanesque de la
+mort du malheureux de Beurmann. Ce fut Mousa qui donna l’ordre de
+le tuer, et non l’aguid ouadaïen Chommi. Les indigènes n’avaient
+pas encore vu d’Européen à ce moment là, et beaucoup d’entre eux
+crurent qu’il s’agissait de l’exécution d’un juif (ihoudi).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class=
+"label">[145]</span></a>C’est Khandjer qui avait fait assassiner à
+Zinder le capitaine du génie Cazemajou et l’interprète Olive.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class=
+"label">[146]</span></a>Capitaine Fouque, <em>Le Kanem</em>
+(<em>Revue des Troupes coloniales</em>, 1906).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class=
+"label">[147]</span></a>Les Héouat, peu nombreux, sont considérés
+comme étant d’origine médiocre&nbsp;: <em>ma ḥourr ketir</em>
+<span class="arabic">ما حر كثير</span>. Les Megâreba (Aïd Garaga,
+Aïd Noufel, Goubaéli) sont plus nombreux que les Héouat.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_148"></a><a href="#FNanchor_148"><span class=
+"label">[148]</span></a>Fouque, <em>Le Kanem</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_149"></a><a href="#FNanchor_149"><span class=
+"label">[149]</span></a>Cornet, <em>Au Tchad</em>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_104">[104]</span><a id=
+"p1c05"></a>V</h3>
+
+<p class="sch1">LE LAC TCHAD</p>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<p class="space-above15">Avant de quitter les habitants du Kanem,
+qui, pour la plupart ont toujours vécu sur les bords du Tchad, il
+est nécessaire de donner quelques renseignements sur ce lac, dont
+nous avons déjà tant parlé et dont il sera encore question à propos
+de certains Toubou. Du reste, en étudiant les Kreda, nous serons
+amené à nous occuper du Baḥr el Ghazal, qui conduisait autrefois
+les eaux du Tchad dans les grandes dépressions situés au sud du
+Borkou — la région désertique des Pays-Bas du Tchad — et c’est une
+raison de plus pour donner quelques indications sur le lac
+lui-même.</p>
+
+<p>Le lac Tchad, autrefois très étendu, fut toujours peu profond.
+Overweg n’avait trouvé que 6 mètres d’eau dans sa partie la plus
+creuse, les hauteurs d’eau variant d’habitude entre 6 et 15 pieds
+anglais (entre 1<sup>m</sup>,80 et 4<sup>m</sup>,50). Si l’on
+néglige quelques entonnoirs de minime importance, les plus grandes
+profondeurs ne dépassaient point 4 mètres, en 1904, et elles
+n’atteignaient même pas 3 mètres, en 1908. La mission Tilho évalue
+la profondeur moyenne du lac à 1<sup>m</sup>,50 dans la zone des
+eaux libres, et entre 2 et 3 mètres, dans la région des baḥrs.</p>
+
+<p>Nachtigal écrit, d’ailleurs, que le Tchad est une lagune du
+Chari comme le Fitri est une lagune de la Batah, et Elisée Reclus,
+se basant sur les données fournies par les explorateurs, remarque
+également «&nbsp;que le Tzâdé est moins un lac qu’une inondation
+permanente&nbsp;» et que «&nbsp;parmi les grands<span class=
+"pagenum" id="Page_105">[105]</span> lacs, le Tzâdé doit être
+comparé surtout au Balkhach de Sibérie, qui paraît une mer
+intérieure par ses énormes dimensions, et n’est autre chose qu’une
+mince nappe versée par le courant de l’Ili&nbsp;».</p>
+
+<p>Le lac étant, pour ainsi dire, tout en surface et n’ayant pas de
+profondeur, se trouve soumis à tous les caprices des fleuves qui
+l’alimentent. Les alluvions apportées par ces cours d’eau, les
+crues variables du lac et le dessèchement progressif de toute cette
+partie de l’Afrique modifient constamment la physionomie du
+Tchad&nbsp;: c’est pourquoi il est impossible de fixer sa forme
+d’une façon définitive.</p>
+
+<p>Nachtigal avait déjà signalé que l’eau du lac couvrait autrefois
+des espaces immenses. M. Chevalier écrit de même, en parlant de
+cette région&nbsp;: «&nbsp;A l’époque néolithique, toute la
+contrée, le Baguirmi compris, devait former un vaste lac dix fois
+plus grand qu’aujourd’hui qui envoyait certainement très loin des
+ramifications, et communiquait avec les dépressions du Mamoun et du
+Iro par des baḥrs immenses. Le Baḥr el Ghazal allait alors baigner
+les montagnes du Borkou. Le Kanem et l’est du Bornou
+disparaissaient sous les eaux et les rochers de Ḥadjer el Hamis
+constituaient des récifs dans cette mer intérieure&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_150"></a><a href="#Footnote_150" class=
+"fnanchor">[150]</a>.</p>
+
+<p>La mission Tilho (1906-1909) vient de publier une très belle
+étude sur le lac Tchad<a id="FNanchor_151"></a><a href=
+"#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>. Nous en extrayons les
+renseignements qui suivent.</p>
+
+<p>«&nbsp;<span class="sc">Zone asséchée du Nord</span>. — Dans le
+premier semestre de l’année 1908, toute la partie nord du lac Tchad
+jusqu’à la frontière franco-anglaise (parallèle du thalweg de
+l’embouchure de la Komadougou Yoobé) était entièrement asséchée,
+alors qu’en 1904 on naviguait normalement dans ces mêmes parages
+par des fonds de 1 mètre à 1<sup>m</sup>,20. La frontière marque
+approximativement la limite atteinte par les eaux du lac en février
+1908... Là où, quatre ans auparavant, le lac<span class="pagenum"
+id="Page_106">[106]</span> Tchad, sous l’action des grands vents
+d’Est, roulait ses flots grisâtres en vagues hautes de près d’un
+mètre, s’étend aujourd’hui une steppe désolée, au sol gris-ardoise,
+profondément fendillé sous l’effet du soleil, où déjà la végétation
+arbustive est représentée par quelques oschars (<i>calotropis
+procera</i>). Les caravanes de bœufs porteurs et de chameaux
+traversent couramment cette zone qui représentait, au commencement
+de 1908, le quart environ de la superficie totale de la cuvette
+lacustre, soit à peu près le cinquième de celle de la Belgique.</p>
+
+<p>«&nbsp;La partie nord de l’archipel du Tchad n’a pas échappé à
+l’assèchement, et le lit vide des baḥrs apparaît aujourd’hui comme
+le fond de vastes tranchées entre les îles, tantôt dénudé, tantôt
+envahi par une épaisse végétation. L’eau, en se retirant, a
+emporté, semble-t-il, tout ce qui faisait le charme de ces
+contrées&nbsp;; la vie indigène est, d’ailleurs, moins large que
+par le passé&nbsp;: les cultures, en 1907, ont donné un rendement
+médiocre&nbsp;; une épizootie a ravagé les troupeaux de bœufs. Le
+Sahara, qui confine à la partie septentrionale du Tchad, a-t-il
+déjà marqué ces régions de son empreinte&nbsp;? Les indigènes ne
+doutent pas de voir les eaux du lac baigner de nouveau leurs îles,
+des cas d’asséchement analogue à celui constaté par la Mission,
+sinon aussi accentué, s’étant produit au siècle dernier.</p>
+
+<p>«&nbsp;<span class="sc">Zone des eaux libres</span>. — En
+quelques rares points, notamment à hauteur de l’embouchure du
+Chari, le marais sans profondeur qu’est le Tchad donne l’illusion
+de la mer. Mais l’illusion est de courte durée, et dans une autre
+direction l’horizon est borné par une ligne de végétation palustre
+(ambachs, roseaux, papyrus, liserons, herbes de fond et de surface)
+haute de plusieurs mètres.</p>
+
+<p>«&nbsp;<span class="sc">Zone des îlots-bancs</span>. — La zone
+des eaux dites libres du Tchad est séparée de l’archipel par une
+zone d’îlots-bancs, formée par des hauts-fonds recouverts d’une
+épaisse végétation palustre&nbsp;: quelques-uns de ces hauts-fonds
+émergent aux basses eaux et servent de lieu de relâche aux
+piroguiers et<span class="pagenum" id="Page_107">[107]</span>
+pêcheurs boudoumas. Quelques passes seulement conduisent de la zone
+des eaux libres dans l’archipel à travers la zone des
+îlots-bancs&nbsp;; à mesure qu’on avance vers l’Est, le nombre des
+terres émergées croît, en même temps qu’augmente leur hauteur
+au-dessus du niveau du lac&nbsp;; mais les rives se dissimulent
+obstinément sous la végétation palustre.</p>
+
+<p>«&nbsp;<span class="sc">Archipel</span>. — L’archipel du Tchad
+est formé d’îles de sable siliceux, dont la hauteur au-dessus du
+niveau du lac varie de 1 à 12 mètres environ et dont les autres
+dimensions vont de quelques centaines de mètres à quelques
+kilomètres... Depuis quelques années, la végétation palustre s’est
+développée dans une proportion surprenante dans tout le lac, et les
+rives de certaines îles sont bordées aujourd’hui par une ceinture
+d’herbes et d’ambach haute parfois de 6 à 7 mètres&nbsp;; nous
+avons mesuré des troncs d’ambach de 45 centimètres de diamètre. La
+végétation palustre forme une barrière tellement touffue en
+certains points que l’accostage des îles n’est possible qu’après un
+véritable débroussaillement à la hache.</p>
+
+<p>Les insulaires du Tchad élèvent d’importants troupeaux de bœufs,
+qu’ils conduisent d’une île à l’autre à mesure qu’ils en ont épuisé
+les pâturages. Les pasteurs, armés de pied en cap, emmenant avec
+eux femmes et enfants, passent ainsi une bonne partie de leur
+existence en dehors de leurs villages... Le Tchad n’est-il pas en
+voie de disparition&nbsp;? Telle est la question qui se pose,
+surtout après la baisse de niveau et la diminution de la surface
+liquide constatées dans ces dernières années. Praticable en 1902
+pour des embarcations de faible tirant d’eau, le lac a vu sa
+navigabilité diminuer progressivement à mesure que l’asséchement
+devenait plus intense dans le Nord et que la végétation se
+développait davantage. La cuvette actuelle restera, pour un nombre
+d’années impossibles à chiffrer, le déversoir des grands fleuves
+que sont le Chari et le Logone, des petits cours d’eau tels que la
+Komadougou Yoobé et les rivières de la poche sud-ouest du lac. Si
+donc on n’a pas affaire à un lac, à proprement parler, on aura au
+moins un vaste marécage formé<span class="pagenum" id=
+"Page_108">[108]</span> par les apports de ces cours d’eau,
+marécage qui persistera toute l’année ou une fraction importante de
+l’année, suivant l’intensité de l’évaporation.....&nbsp;»</p>
+
+<p>La conclusion est la suivante&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;Le lac Tchad est soumis à des variations de niveau et de
+surface dues principalement aux variations des apports de ses
+tributaires.</p>
+
+<p>«&nbsp;Dans l’état actuel de nos connaissances sur la
+climatologie du Centre-Afrique et sur le Tchad lui-même, il paraît
+impossible de définir une loi périodique de ces variations.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le Tchad, déversoir de fleuves puissants, continuera à
+subsister pendant une longue période de temps, au moins en tant que
+marais.&nbsp;»</p>
+
+<h4><em>LES POPULATIONS DU LAC</em><a id=
+"FNanchor_152"></a><a href="#Footnote_152" class=
+"fnanchor">[152]</a>
+</h4>
+
+<p>Les îles du Tchad sont habitées par les Boudouma (ou Yédéna) et
+les Kouri&nbsp;: les seconds se trouvent dans la partie sud-est de
+l’archipel, communément appelée Karga.</p>
+
+<p>La langue des Boudouma diffère légèrement de celle des Kouri et
+présente quelque analogie avec celle des Kotoko&nbsp;: ils
+prétendent descendre «&nbsp;d’un ancêtre kanembou nommé Boulou, qui
+aurait épousé une jeune fille des Sô nommée Sado Saorom&nbsp;».
+Certaine tradition rapporte que des captifs de Pouls se réfugièrent
+jadis dans l’archipel et vécurent dès lors avec les
+insulaires<a id="FNanchor_153"></a><a href="#Footnote_153" class=
+"fnanchor">[153]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span>Le mot
+<em>boudouma</em> signifie «&nbsp;l’homme à l’herbe&nbsp;» ou
+«&nbsp;l’homme aux herbes&nbsp;» (du kanouri <em>boudou</em>,
+herbe)&nbsp;; <em>kouri</em> veut dire «&nbsp;grosse
+tête&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Boudouma ont toujours vécu isolés dans leurs îles&nbsp;:
+l’eau des baḥrs les préservait de toute attaque du dehors et,
+jusqu’à notre arrivée dans le pays, ils ne connurent point de
+sujétion. N’ayant pas de représailles à craindre, ils profitaient
+de leur situation privilégiée pour s’adonner à la piraterie sur les
+terres avoisinantes du Kanem et surtout du Bornou. Notre domination
+a mis fin à cet état de choses, et, à l’heure actuelle, les
+Boudouma — qui circulent à travers les îles du lac sur des pirogues
+de paille et de roseaux — s’adonnent à la pêche, au commerce, à la
+culture du mil et élèvent de beaux troupeaux de bœufs aux cornes
+immenses. Ces bœufs ont, du reste, leur légende et les indigènes
+prétendent qu’ils sont miraculeusement sortis du lac lui-même. Les
+Boudouma sont, en général, restés fétichistes, tout en adoptant
+certaines pratiques musulmanes. Il est probable, d’ailleurs, que
+l’Islam est destiné à faire des progrès parmi cette population.</p>
+
+<p>Les Kouri se sont fortement mélangés aux Kanembou qui sont venus
+s’installer à côté d’eux, et il est possible que la légère
+différence existant entre leur langue et celle des Boudouma
+provienne de forts emprunts faits par la première à l’idiome des
+Kanembou. Ils sont complètement islamisés et, quoique présentant de
+nombreux points communs avec leurs voisins de l’archipel, sont d’un
+naturel moins primitif et d’un abord plus sympathique que les
+Boudouma. Leurs mœurs et coutumes sont, à quelques détails près,
+celles des Kanembou. Néanmoins, la vie des îles leur a imprimé un
+cachet tout particulier.</p>
+
+<p>Autrefois, les Kouri pillaient également leurs voisins de la
+terre ferme, moins cependant que ne le faisaient les
+Boudouma&nbsp;: ils entretinrent généralement des relations
+médiocrement bonnes avec les Arabes et Kanembou du Dagana. Une
+attaque contre des Ḥaddâd récemment venus du Kanem leur apprit à
+connaître les flèches empoisonnées de ces chasseurs,<span class=
+"pagenum" id="Page_110">[110]</span> et ils renoncèrent dès lors à
+toute idée d’agression contre leurs voisins de l’Est.</p>
+
+<p>Les Kouri comprennent plusieurs subdivisions&nbsp;: les Kali ou
+Kaléâ habitent la région de Berirem et ont pour chef le jeune et
+ardent Mousa ould Daouda&nbsp;; leurs voisins et rivaux, les
+Kerâoua, sont commandés par Djibrin, qui réside à Monoukoum&nbsp;;
+d’autres Kerâoua sont à Kanassarem (chef Abba)&nbsp;; les Kéléoua,
+qui se réclament d’une origine toubou, sont à Michiléla&nbsp;; les
+Yakoudiâ, Gayaâ, Médéâ, vivent avec les fractions précédentes.</p>
+
+<p>Les luttes entre tribus étaient autrefois assez fréquentes chez
+les Kouri, qui, au surplus, vivaient en désaccord avec les
+Boudouma.</p>
+
+<p>Dans les premières années de ce siècle, par suite de
+l’asséchement du lac, les baḥrs qui entourent les îles des Kouri
+s’étaient en grande partie vidés et, en 1905-1906, il fallait
+pousser jusqu’à Berirem pour trouver enfin l’eau du Tchad. Au mois
+d’août 1906, nous circulâmes à cheval dans toute la région
+Douloumi, Derouderou, Koukouya, Berirem, Michiléla. Le seul
+obstacle rencontré fut le baḥr de Berirem, qui contenait un peu
+plus d’un mètre d’eau, et que nous pûmes, du reste, franchir à
+cheval.</p>
+
+<p>Il est vrai que, quelque temps après notre tournée en pays
+kouri, la crue du lac fut exceptionnelle dans cette partie de
+l’archipel. L’eau du Tchad envahit les baḥrs et arriva jusque tout
+près de Kabirom, ce qu’on n’avait pas vu depuis longtemps. Les
+Kouri-Kaléâ et les Hamedj-Ngalên se retrouvèrent dans des îles,
+comme par le passé. Ces indigènes, qui ne pensaient pas revoir les
+eaux aussi subitement, avaient établi des plantations de coton dans
+le lit des baḥrs. Quand l’eau du lac, refluant vers l’est,
+atteignit la région qu’ils habitaient, ils pensèrent pouvoir
+l’arrêter en établissant des barrages de terre. Mais, la crue
+augmentant toujours, ces obstacles furent facilement franchis et
+les habitants virent, avec douleur, leur récolte de coton
+perdue.</p>
+
+<p>D’après les renseignements donnés par la mission
+Tilho,<span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span> l’eau du lac
+a une tendance à revenir dans cette région&nbsp;: «&nbsp;certains
+baḥrs de l’archipel S.-E., secs en 1903-1904, sont occupés par
+l’eau du lac en 1908&nbsp;; en quelques points même, le niveau
+paraît s’être élevé&nbsp;».</p>
+
+<p>L’asséchement de la partie nord du lac jusqu’à hauteur environ
+du parallèle de la Komadougou Yoobé et l’envahissement par l’eau
+constaté en 1908 dans quelques baḥrs de la partie S.-E. peuvent
+peut-être s’expliquer par l’existence d’un barrage, qui séparerait
+complètement la partie sud du Tchad (cuvette du Chari) de la partie
+Nord (cuvette de la Komadougou Yoobé). «&nbsp;Nous ne faisons
+l’hypothèse ci-dessus que sous les plus expresses réserves. Nous ne
+voulons pas dire, non plus, que le barrage en question sépare
+<em>définitivement, ni même généralement</em>, les deux
+cuvettes&nbsp;; nous nous bornons à signaler la possibilité
+accidentelle de ce fait, car elle expliquerait, d’une façon simple,
+nous le répétons, que le niveau dans le sud du Tchad soit resté
+stationnaire ou même ait pu croître légèrement, alors qu’au
+contraire tout le nord du lac, sur une distance de 60 kilomètres
+environ, s’est asséché<a id="FNanchor_154"></a><a href=
+"#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>&nbsp;».</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp1c05">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_150"></a><a href="#FNanchor_150"><span class=
+"label">[150]</span></a>Chevalier, <em>L’Afrique Centrale
+française</em>, page 413.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_151"></a><a href="#FNanchor_151"><span class=
+"label">[151]</span></a><em>Documents scientifiques de la Mission
+Tilho</em>, tome I.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_152"></a><a href="#FNanchor_152"><span class=
+"label">[152]</span></a>Voir l’étude de M. l’officier-interprète
+Landeroin (<em>Documents scientifiques de la Mission Tilho</em>,
+tome II).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_153"></a><a href="#FNanchor_153"><span class=
+"label">[153]</span></a>Par captifs, il faut vraisemblablement
+entendre «&nbsp;sujets&nbsp;». Nous avons déjà vu que, selon la
+tradition, les Pouls ont précédé les Kanori sur les bords du lac.
+Les Boudouma semblent avoir toujours entretenu de bonnes relations
+avec les Pouls de l’Ouest&nbsp;; en tout cas, il est d’un usage
+formel parmi eux de ne pas réduire en captivité des gens
+appartenant à cette population. Il existe quelques villages de
+Pouls dans l’archipel&nbsp;; nous en avons trouvé deux chez les
+Kouri. Leurs habitants se sont, du reste, fortement mélangés aux
+insulaires.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_154"></a><a href="#FNanchor_154"><span class=
+"label">[154]</span></a>Cf. Labatut, <em>Le territoire militaire du
+Tchad</em> (<em>Bulletin de la Société de Géographie d’Alger</em>,
+1911, p. 146-151).</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large"><span class="pagenum" id=
+"Page_113">[113]</span><a id="p2"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="center xlarge">LES TOUBOU</p>
+
+<hr class="decordb width20">
+
+<h3 class="nopb"><a id="p2c01"></a>I</h3>
+
+<p class="sch1">LA POPULATION TOUBOU</p>
+
+<hr class="decor width5">
+
+<p class="space-above15">Les indigènes que nous désignons du nom
+général de Toubou ne donnent aucun nom à l’ensemble de leur
+famille. Nous ne les appelons ainsi d’ailleurs que parce que, dans
+les premiers pays où les Européens les ont rencontrés (Fezzan et
+Bornou), ce nom leur était donné par le reste de la population.
+Nous savons que <em>Tou</em> est le monosyllabe par lequel les Tedâ
+désignent leur pays. Nachtigal croit que ce nom devait à l’origine
+signifier montagne ou rocher. On retrouve d’ailleurs cette racine
+dans le mot <em>tougou</em> qui, chez les Toubou du Sud, sert à
+désigner une grosse pierre plate, sur laquelle<span class="pagenum"
+id="Page_114">[114]</span> les femmes écrasent le mil au moyen
+d’une pierre plus petite. Pour désigner un habitant du Tou, on dit
+<em>Tedê-tou</em><a id="FNanchor_155"></a><a href="#Footnote_155"
+class="fnanchor">[155]</a>, c’est-à-dire <em>Teda du Tou</em>.
+Cette expression est probablement employée pour distinguer les Tedâ
+du Tibesti du Tedâ habitant d’autres régions<a id=
+"FNanchor_156"></a><a href="#Footnote_156" class=
+"fnanchor">[156]</a>. On dit aussi quelquefois <em>Tedê-emi</em>,
+«&nbsp;ce qui prouve, dit avec raison Nachtigal, que le mot Tou,
+qui semble aujourd’hui tombé en désuétude, avait autrefois le même
+sens qu’<em>emi</em>, qui signifie montagne ou rocher<a id=
+"FNanchor_157"></a><a href="#Footnote_157" class=
+"fnanchor">[157]</a>&nbsp;». Le Tibesti semble donc avoir été
+appelé Tou à cause de sa nature montagneuse.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu, à propos de la discussion sur les désinences
+<em>bou</em> et <em>ma</em>, que Toubou (pl. Toubouâ) servait à
+désigner un indigène habitant le Tou ou originaire de ce pays. Ce
+mot est kanembou et les Toubou ne le connaissent que pour l’avoir
+entendu employer par d’autres populations. Les Bornouans, les
+indigènes qui parlent des langues apparentées au kenga
+(Baguirmiens, Lisi), les Fezzanais se servent du même mot. Les
+Arabes de la région du Tchad, les Choa, emploient généralement le
+mot <em>Gourʿan</em> pour désigner les Toubou du Sud. Au Bornou
+cependant, ils se servent aussi du mot <em>Toubô</em>, sing.
+<em>Toubaï</em>.</p>
+
+<p>L’appellation <em>Tedê</em> (pl. <em>Tedâ</em>)<a id=
+"FNanchor_158"></a><a href="#Footnote_158" class=
+"fnanchor">[158]</a> est le pendant, en toubou, du nom kanembou de
+<em>Toubou</em> (pl. <em>Toubouâ</em>)<a id=
+"FNanchor_159"></a><a href="#Footnote_159" class=
+"fnanchor">[159]</a>.</p>
+
+<p>La terminaison <em>dê</em> (pl. <em>dâ</em>), ajoutée à un nom
+de pays, sert en effet, chez les Toubou, à désigner l’habitant de
+ce pays.</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li><span class="pagenum" id=
+"Page_115">[115]</span><em>Borkoudê</em>, habitant du Borkou&nbsp;;
+pl. <em>Borkoudâ</em>.</li>
+
+<li><em>Mourtchadê</em>, habitant du Mourtcha&nbsp;; pl.
+<em>Mourtchadâ</em>.</li>
+
+<li><em>Fodidê</em> (pl. <em>Foddê</em>), habitant du Baḥr el
+Ghazal<a id="FNanchor_160"></a><a href="#Footnote_160" class=
+"fnanchor">[160]</a>&nbsp;; pl. <em>Fodidâ</em>
+(<em>Foddâ</em>)</li>
+
+<li><em>Daganadé</em>, habitant du Dagana&nbsp;; pl.
+<em>Daganadâ</em>.</li>
+</ul>
+
+<p>D’après cette règle, et puisque <em>Tou</em> désignait le pays,
+un habitant devait donc être appelé <em>Toudê</em>, pl.
+<em>Toudâ</em>. Comme on appuie fortement sur le <em>dê</em> (voir
+plus haut <em>Foddê</em>), on a eu finalement <em>Tedê</em>, pl.
+<em>Tedâ</em><a id="FNanchor_161"></a><a href="#Footnote_161"
+class="fnanchor">[161]</a>.</p>
+
+<p><em>Toubou</em> (pl. <em>Toubouâ</em>) et <em>Tedê</em> (pl.
+<em>Tedâ</em>) veulent donc dire&nbsp;: habitant du Tou, du
+Tibesti. Le premier est le mot kanembou, le second est le mot
+toubou<a id="FNanchor_162"></a><a href="#Footnote_162" class=
+"fnanchor">[162]</a>.</p>
+
+<p>Les Toubou forment, au Fezzan, la majeure partie de la
+population du district méridional de Gatroun. Ils occupent le
+Tibesti, le Borkou, les vallées occidentales de l’Ennedi. Au
+Ouadaï, on en trouve chez les Arabes Maḥâmid (Cheurafadâ), sur les
+bords de l’ouadi Yên (Norea) et au Mourtcha (Kreda). Ils occupent,
+dans le Territoire du Tchad, la vallée du Baḥr el Ghazal (Kecherda
+et Kreda) et ils sont nombreux au Kanem. On en trouve également
+dans le Bornou septentrional et enfin, sur la route du Kanem au
+Fezzan, dans les oasis de Kawar.</p>
+
+<p>Comme nous l’avons déjà dit, les Toubou ne se donnent pas de nom
+d’ensemble. Les habitants du Tibesti sont appelés <em>Tedâ</em> et
+ceux du Borkou <em>ammâ Borkouâ</em> ou <em>Borkoudâ</em>. Ceux-ci
+donnent le nom de Dâza aux Toubou situés plus au Sud<a id=
+"FNanchor_163"></a><a href="#Footnote_163" class=
+"fnanchor">[163]</a>.<span class="pagenum" id=
+"Page_116">[116]</span> Mais ces derniers réservent ce nom de Dâza
+aux seuls Kecherda et appellent Dazagadâ tous les indigènes qui
+parlent leur langue (<em>dazaga</em>, <em>médi Dazagadâ</em>). Or
+la langue du Borkou est la même que celle des Toubou du Sud et elle
+présente quelques différences avec celle des Tedâ. On pourrait donc
+diviser les Toubou en deux groupes&nbsp;: les Tedâ et les
+Dazagadâ.</p>
+
+<p>Une pareille division est loin d’être rigoureuse, puisque
+certains de ces Dazagadâ du Borkou, du Kanem et du Bornou sont
+d’origine tedâ. Elle n’offre d’ailleurs pas d’intérêt. La
+population toubou est une, malgré les différences qui peuvent
+exister entre certaines de ces fractions. Ces différences
+s’expliquent principalement par le fait que les Tedâ sont toujours
+restés isolés dans leur pays montagneux du Tibesti, tandis que la
+plupart des Dazagadâ vivaient au contact de diverses populations
+(Kanembou, Kanouri, Arabes) et se mélangeaient peu ou prou avec
+celles-ci.</p>
+
+<p>Il est difficile de savoir quel est le pays d’origine des
+Toubou. Le <em>Tarikh el Khamis</em><a id=
+"FNanchor_164"></a><a href="#Footnote_164" class=
+"fnanchor">[164]</a> les ferait venir d’Égypte et les appellerait
+<em>Nas Firaʿoun</em>&nbsp;: les gens de Pharaon. Ce renseignement
+est d’autant plus curieux que Barth a déjà signalé certaines
+analogies entre le toubou et l’égyptien antique ou le copte<a id=
+"FNanchor_165"></a><a href="#Footnote_165" class=
+"fnanchor">[165]</a>. Barth remarquait également que «&nbsp;les
+expressions qui sont identiques ou qui se ressemblent chez le teda
+et chez le tamachek ou l’un quelconque des dialectes berbères ainsi
+nommés — parmi lesquels quelques savants sont toujours portés à
+ranger le teda — se réduisent, en somme, à quelques cas extrêmement
+rares, isolés et qu’on peut certainement à moitié expliquer par les
+relations matérielles de l’existence<span class="pagenum" id=
+"Page_117">[117]</span> et des échanges&nbsp;». La langue toubou
+semblerait donc présenter quelque affinité avec le groupe égyptien
+(égyptien antique et copte) des langues chamitiques<a id=
+"FNanchor_166"></a><a href="#Footnote_166" class=
+"fnanchor">[166]</a>. Il est peut-être intéressant de rappeler ce
+que disait Moḥammed el Tounesi, au sujet des Gourân, et de le
+rapprocher de ce qui précède. «&nbsp;Les Gourân sont de petite
+taille, généralement d’un teint assez net et rapproché de la
+coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne semblent pas
+être d’origine soudanienne<a id="FNanchor_167"></a><a href=
+"#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_118">[118]</span>Les Toubou, par
+suite de leur isolement dans le désert, ont vécu longtemps ignorés
+des géographes. Les écrivains arabes parlaient bien des Zoghâwa,
+des royaumes du Kanem et du Bornou, mais ce fut Maqrizi (1360-1442)
+qui, le premier, signala la soi-disant tribu berbère des Bardoa.
+Après lui, Léon l’Africain (1483-1552) parla également de la tribu
+libyenne des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, Birdeva), qu’il
+rangeait parmi les peuples numides. Léon signalait, en outre, la
+population des Ghoran, dont il n’indique pas l’emplacement d’une
+façon bien précise. Il place d’abord ces Ghoran au sud des royaumes
+de Borno et de Gaoga. Il écrit plus loin, après avoir parlé des
+chemins du désert qui vont de Fez à Tombut et de Télensin à
+Agadez&nbsp;: «&nbsp;et est beaucoup plus fâcheux le chemin
+retrouvé par les modernes, qui est pour aller de Fez au grand Caire
+par le désert de Libye&nbsp;: toutefois, en faisant ce voyage, l’on
+passe à côté d’un grand lac<a id="FNanchor_168"></a><a href=
+"#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a> à l’entour duquel
+habitent les peuplades de Sin et Ghorran&nbsp;». Léon signale enfin
+que le royaume de Nubie «&nbsp;devers midi se joint avec le désert
+du Goran&nbsp;» et que «&nbsp;le roi de Nubie est souvent en guerre
+avec ceux du Goran, qui sont de la race des Bomiens<a id=
+"FNanchor_169"></a><a href="#Footnote_169" class=
+"fnanchor">[169]</a>, mécaniquement habitants du désert, sans que
+personne puisse rien comprendre à leur langage&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_170"></a><a href="#Footnote_170" class=
+"fnanchor">[170]</a>. Disons, en passant que l’extension donnée par
+Léon l’Africain à cette peuplade des Gourân semble être fort
+exagérée<a id="FNanchor_171"></a><a href="#Footnote_171" class=
+"fnanchor">[171]</a>.</p>
+
+<p>Moḥammed et Tounesi compléta dans son <em>Voyage au Ouadaï</em>
+(1851), les vagues renseignements donnés par Léon. «&nbsp;Les
+Gorân, écrit le cheïkh, sont établis au nord du Ouadây. Cette
+population, riche en troupeaux, en chevaux, en<span class="pagenum"
+id="Page_119">[119]</span> chameaux, est disséminée çà et là en une
+foule de petites peuplades dont chacune se suffit à ses
+besoins&nbsp;»<a id="FNanchor_172"></a><a href="#Footnote_172"
+class="fnanchor">[172]</a>.</p>
+
+<p>Au nord des Gourân, Et Tounesi signalait de plus les
+Toubou-Turkmân, qui stationnaient du côté du désert de Libye<a id=
+"FNanchor_173"></a><a href="#Footnote_173" class=
+"fnanchor">[173]</a>, et les Toubou-Rechâd (ou Toubou des
+montagnes), dans les pays desquels passait la route menant du
+Ouadaï au Fezzan. Le cheïkh dépeignait ces Toubou comme des gens
+cupides et avares, dont la langue était incompréhensible et les
+mœurs bizarres. Ils formaient un groupe considérable de hordes, qui
+menaient la vie nomade dans la partie sud-est du Sahara et
+rançonnaient les caravanes traversant le pays.</p>
+
+<p>Les explorateurs Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg, Vogel
+(1850-1855), le consul français Fresnel (1850), recueillirent aussi
+des renseignements sur le Tibesti et ses habitants.</p>
+
+<p>Plus tard, Gerhard Rohlfs put même tracer, grâce aux notes qu’il
+avait prises à Kawar (1866), une carte du territoire des
+Toubou.</p>
+
+<p>A la suite des renseignements donnés par Maqrizi et Léon
+l’Africain, «&nbsp;le monde savant avait pris l’habitude de
+considérer les Toubou, sur le territoire desquels devait
+nécessairement se trouver située la région des Bardoa, comme des
+parents des Touareg, comme des Berbères plus ou moins
+mélangés<a id="FNanchor_174"></a><a href="#Footnote_174" class=
+"fnanchor">[174]</a>. Et ce qui confirme cette idée, c’est que les
+anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume
+bornouan, passaient pour avoir émigré du Nord à travers ce désert
+libyen où étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes
+instruits du Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire,
+assignaient à la dynastie bornouane<span class="pagenum" id=
+"Page_120">[120]</span> une origine berbère. Léon l’Africain dit
+expressément que le roi du Bornou était de la race libyenne des
+Bardoa.</p>
+
+<p>«&nbsp;Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études
+linguistiques, eut cru devoir affirmer la très prochaine parenté
+des Kanouri et des Tedâ, on s’empressa de rattacher ces derniers à
+la race nègre, dont on ne doutait pas que les habitants du Bornou
+ne fissent partie, et Barth lui-même, pour concilier son assertion
+avec celles de Léon l’Africain et de Maqrizi, supposa qu’au temps
+de ces écrivains une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du
+désert libyque au pays des Toubou et s’y était fixée à
+demeure<a id="FNanchor_175"></a><a href="#Footnote_175" class=
+"fnanchor">[175]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Nous avons déjà montré que Nachtigal, contestant en cela les
+allégations de Barth, croyait que la tribu des Bardoa était une
+tribu tedâ habitant anciennement la région du Tibesti appelé Bardaï
+ou Bardê<a id="FNanchor_176"></a><a href="#Footnote_176" class=
+"fnanchor">[176]</a>. Il faisait remarquer que le désert a imposé
+un genre de vie uniforme aux peuplades qui l’habitent et que
+celles-ci présentent à peu près les mêmes caractères&nbsp;: d’après
+lui, les écrivains arabes s’étaient laissés induire en erreur par
+l’analogie existant entre le type toubou et le type berbère.
+Nachtigal ajoutait que les Toubou, s’ils n’étaient point des
+Berbères, ne ressemblaient cependant pas à des nègres, et qu’ils
+formaient une population intermédiaire entre les indigènes du Nord
+de l’Afrique et les nègres du Soudan&nbsp;; qu’il était difficile,
+d’ailleurs, d’établir une démarcation absolue entre tous ces
+peuples et que, grâce au climat et au mélange du sang, il n’y avait
+pas un saut brusque des Touareg, des Toubou, des Bideyat et des
+Zoghâoua aux populations soudaniennes avec lesquelles ils étaient
+en contact<a id="FNanchor_177"></a><a href="#Footnote_177" class=
+"fnanchor">[177]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span>Nous avons déjà
+indiqué le rôle que certains Toubou ont joué dans la fondation du
+royaume du Kanem. D’autres Toubou désignés sous le nom de
+<em>Tedâ</em> par la chronique de Barth, vinrent plus tard troubler
+l’ordre établi et entrèrent en conflit avec les princes du pays.
+Nous savons que les Boulala s’appuyèrent sur ces nomades dans leur
+lutte contre la branche aînée. Cette alliance entre les deux
+populations a d’ailleurs dû être facilitée par ce fait que les
+Maguemi, fraction à laquelle appartenaient les princes boulala,
+étaient en partie d’origine toubou<a id="FNanchor_178"></a><a href=
+"#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>. En tout cas, Boulala et
+Toubou chassèrent de Ndjimi les sultans du Kanem et ils les
+forcèrent à s’enfuir au Bornou. Les deux populations victorieuses
+semblent s’être pénétrées et nous verrons plus loin que plusieurs
+fractions toubou (Chennakorâ, Tchoandâ) se disent d’origine
+boulala. Nous retrouverons d’ailleurs, chez les Boulala, quelques
+traces de cette longue cohabitation avec les Toubou.</p>
+
+<p>Plus tard, les rois du Bornou reprirent le Kanem sur les Boulala
+et ceux-ci furent chassés du pays des Toundjour. Les Toubou ne
+jouèrent plus, dès lors, de rôle politique.</p>
+
+<p>Nachtigal a étudié les Toubou du Tibesti (Tedâ), du Borkou (Ammâ
+Borkouâ) et du Kanem (Dazagadâ Konoumâ). Nous passerons donc
+rapidement sur eux pour étudier d’une façon plus particulière les
+Toubou du Baḥr el Ghazal et du Ouadaï.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c01">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_155"></a><a href="#FNanchor_155"><span class=
+"label">[155]</span></a>Prononcer <em>Tedé</em>. L’accent
+circonflexe indique que l’accent tonique doit porter sur la lettre
+<em>é</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_156"></a><a href="#FNanchor_156"><span class=
+"label">[156]</span></a>On dit de même <em>ana Kanembou Kanem</em>
+«&nbsp;Je suis un Kanembou du Kanem&nbsp;», parce qu’il y a
+également des Kanembou au Dagana.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_157"></a><a href="#FNanchor_157"><span class=
+"label">[157]</span></a>On pourrait objecter cependant que
+l’expression <em>Tedê-emi</em> est peut-être <em>Tedê-mi</em>, qui
+veut dire «&nbsp;fils de Teda&nbsp;». Cette façon de s’exprimer,
+«&nbsp;fils de Boulala, Kouka fils de Kouka, etc.&nbsp;» est en
+effet très familière aux indigènes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_158"></a><a href="#FNanchor_158"><span class=
+"label">[158]</span></a>C’est donc à tort que Reinisch, considérant
+la forme Tibou ou Tebou comme indigène a prétendu la rattacher à
+l’égyptien <em>Teḥennou</em> (<em>Die einheitliche Ursprung der
+Sprachen</em>, p. 4-6).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_159"></a><a href="#FNanchor_159"><span class=
+"label">[159]</span></a>Cf. Barth, <em>Sammlung und Bearbeitung
+Central-Afrikanischer Vokabularien</em>, p. <span class=
+"sc2">LXVI</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_160"></a><a href="#FNanchor_160"><span class=
+"label">[160]</span></a><em>Fôdi</em> veut dire «&nbsp;fleuve,
+rivière, baḥr&nbsp;». En parlant du Baḥr el Ghazal, les Arabes
+disent tout simplement <em>el baḥr</em> <span class=
+"arabic">البحر</span> et les Toubou <em>fôdi</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_161"></a><a href="#FNanchor_161"><span class=
+"label">[161]</span></a>Barth se trompe quand il croit que le mot
+<em>Tedâ</em> est à la fois le singulier et le pluriel. L’erreur a
+d’ailleurs été signalée par Nachtigal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_162"></a><a href="#FNanchor_162"><span class=
+"label">[162]</span></a>Nous n’avons jamais entendu employer le mot
+<em>Tibbou</em>, cité par certains voyageurs et employé par
+beaucoup d’auteurs (Burckhart, Lyon, Denham, Vivien de
+Saint-Martin, Élisée Reclus, Robert Cust, René Basset, etc.).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_163"></a><a href="#FNanchor_163"><span class=
+"label">[163]</span></a>Les habitants du Borkou appellent ces
+Toubou «&nbsp;Dâza&nbsp;» et aussi «&nbsp;Kecherda&nbsp;». Cela
+laisserait-il supposer que les Kecherda ont été les premiers à
+émigrer vers le Sud&nbsp;?...</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_164"></a><a href="#FNanchor_164"><span class=
+"label">[164]</span></a>Manuscrit arabe qui existerait au Ouadaï et
+qui contiendrait des renseignements historiques sur les populations
+du Centre-Africain.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_165"></a><a href="#FNanchor_165"><span class=
+"label">[165]</span></a>Barth signale également certaines
+ressemblances entre le kanouri et l’égyptien antique. Voir
+d’ailleurs, à ce sujet, <em>Sammlung und Bearbeitung
+Central-Afrikanischer Vokabularien&nbsp;: Einleitung</em>, p.
+<span class="sc2">CLXXXV</span> et suiv. (die Kanuri-Sprache, die
+Teda-Sprache). C’est aussi une partie de la thèse de Reinisch dans
+l’ouvrage cité plus haut, p. 114, note <a href=
+"#Footnote_158">158.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_166"></a><a href="#FNanchor_166"><span class=
+"label">[166]</span></a>Les idiomes toubou et kanouri sont classés
+parmi les langues des nègres. On a coutume de réserver ce nom à un
+certain nombre d’idiomes de la côte occidentale et du centre de
+l’Afrique (Atlantique-Niger-Tchad-Nil). «&nbsp;Faute d’un meilleur
+nom, dit Robert Cust, ce groupe est appelé nègre, désignation
+incontestablement inexacte.&nbsp;»</p>
+
+<p>Frédéric Müller range sous cette dénomination vingt-quatre
+langues ou groupes de langues. Citons, entre autres, le sonrhaï, le
+haoussa, le groupe bornou, le baghirmi et le maba.</p>
+
+<p>Robert Cust divise les langues d’Afrique en six groupes&nbsp;:
+sémitique, hamitique, nouba-foulah, nègre, bantou,
+hottentot-bushman. Le groupe nègre se subdivise lui-même en quatre
+sous-groupes&nbsp;: le troisième, ou sous-groupe central, comprend
+cinquante-neuf langues et onze dialectes parlés dans la région
+située autour du lac Tchad. Les idiomes les plus connus de ce
+sous-groupe sont&nbsp;: le sonrhaï, le haoussa, le tibbou et le
+kanouri.</p>
+
+<p>Tous les idiomes nègres ont un caractère franchement
+agglutinant&nbsp;; mais on ne saurait leur attribuer une origine
+commune.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_167"></a><a href="#FNanchor_167"><span class=
+"label">[167]</span></a>«&nbsp;Il existe un <em>Tarikh el
+Khamis</em> d’Ed Diarbékri qui a été publié au Qaire en deux
+volumes. L’épithète de <em>Nas Firaʿoun</em> signifie simplement
+que l’auteur relativement moderne du livre (<span class=
+"sc2">XIV</span><sup>e</sup> siècle de notre ère) rattachait au
+point de vue religieux les Toubou aux Égyptiens infidèles. Et
+encore a-t-il mentionné les Toubous&nbsp;? N’a-t-il pas dit
+simplement que les infidèles égyptiens émigrèrent à l’ouest. Le
+<em>Tarikh el Khamis</em> d’Ed Diarbékri est-il le même que celui
+qui existerait au Ouadaï&nbsp;? Ceci n’est pas pour infirmer la
+parenté possible du toubou à l’égyptien (sans tomber dans les
+rêveries de Reinisch), mais, en pareil cas, la linguistique est un
+meilleur guide que les inventions religieuses et les généalogies
+fabuleuses fabriquées par les tolba. Mais si le toubou est
+apparenté à l’égyptien, il l’est par conséquent au berbère qui
+appartient au groupe chamitique, appelé aussi proto-sémitique. Le
+kanouri n’a rien de commun (Barth ne savait pas l’égyptien) avec
+l’égyptien.&nbsp;» (RENÉ BASSET.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_168"></a><a href="#FNanchor_168"><span class=
+"label">[168]</span></a>Le lac Tchad apparemment.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_169"></a><a href="#FNanchor_169"><span class=
+"label">[169]</span></a>«&nbsp;Una generazione di zingani&nbsp;»
+qui désigne les Bohémiens, les Tsiganes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_170"></a><a href="#FNanchor_170"><span class=
+"label">[170]</span></a>Cf. Barth, <em>Sammlung und
+Bearbeitung</em>, p. <span class="sc2">LXVI-LXVIII</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_171"></a><a href="#FNanchor_171"><span class=
+"label">[171]</span></a>«&nbsp;Les Toubou sont mentionnés par les
+auteurs arabes du moyen âge sous le nom de Koouâr. El Bekri
+(<span class="sc2">XI</span><sup>e</sup> siècle de notre ère)
+rapporte des légendes sur leur soumission par ʿOqbah.&nbsp;» (R.
+B.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_172"></a><a href="#FNanchor_172"><span class=
+"label">[172]</span></a>Cf. Barth, <em>Sammlung und
+Bearbeitung</em>, p. <span class="sc2">LXVIII</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_173"></a><a href="#FNanchor_173"><span class=
+"label">[173]</span></a>Dans la région de l’enneri Marmar, sur le
+versant ouest du Tibesti. <em>Turkmân</em> est probablement
+<em>Tomâghera</em>&nbsp;: l’intonation de ce dernier mot a dû
+induire le cheïkh en erreur.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_174"></a><a href="#FNanchor_174"><span class=
+"label">[174]</span></a>Vivien de Saint-Martin appelait les Toubou
+«&nbsp;les plus dégradés de tous les Berbers par le mélange de sang
+nègre&nbsp;» et «&nbsp;la race métisse et tout à fait dégradée des
+Tibboû&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_175"></a><a href="#FNanchor_175"><span class=
+"label">[175]</span></a>Nachtigal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_176"></a><a href="#FNanchor_176"><span class=
+"label">[176]</span></a>Les différents noms donnés à cette tribu
+par Léon l’Africain peuvent s’expliquer de la façon
+suivante&nbsp;:</p>
+
+<p>Forme kanembou&nbsp;: <em>Bardêboua</em>. Comme le <em>b</em>
+est à peine prononcé, on obtient&nbsp;: <em>Berdeoa, Berdoa,
+Bardoa</em>. Forme toubou&nbsp;: <em>Bardêda</em>,
+<em>Bardêba</em>. Correspondrait aux noms de <em>Berdeva</em>,
+<em>Birdeva</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_177"></a><a href="#FNanchor_177"><span class=
+"label">[177]</span></a>Voir, à ce sujet, l’intéressant chapitre de
+Nachtigal intitulé <em>Völkerverhältnisse in der östlichen
+Sahara</em> (tome II de sa relation).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_178"></a><a href="#FNanchor_178"><span class=
+"label">[178]</span></a>Nous avons déjà signalé la chose.
+Remarquons d’ailleurs que les mots <em>Maguemi</em>,
+<em>Magueï</em>, signifient «&nbsp;fils de Maga&nbsp;», et que les
+Boulala se donnent à eux-mêmes le nom de <em>Mâga</em> ou
+<em>Mâggué</em>. <em>Bornougué</em>, les gens du Bornou&nbsp;;
+<em>Mâggué</em>, les gens de Mâga.</p>
+
+<p><em>Mâga</em> semble être un mot toubou, composé de <em>maï</em>
+(sultan) et du suffixe <em>ga</em> (idée de relation).
+<em>Mâga</em> voudrait donc dire «&nbsp;gens du sultan&nbsp;».</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_122">[122]</span><a id=
+"p2c02"></a>II</h3>
+
+<p class="sch1">LES TEDA</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Tedâ sont les plus purs d’entre les
+Toubou. Ils sont restés isolés dans les montagnes du Tibesti,
+n’ayant guère de relations qu’avec le Kawar, le Borkou et surtout
+le Fezzan, où quelques-uns de leurs compatriotes sont installés
+dans le district méridional de Gatroun.</p>
+
+<p>La chaîne du Tibesti comprend plusieurs massifs importants. Le
+mont Tarso, au Nord, forme une vaste croupe de 80 à 100 kilomètres
+de développement, que Nachtigal a franchie à une altitude de 2.200
+mètres. Le plus haut sommet du Tarso est l’emi Tousidde, au pied
+duquel se trouve le Trou au Natron<a id="FNanchor_179"></a><a href=
+"#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>. Vers le centre de la
+chaîne, l’emi Tasserterri forme un second massif, à la base duquel
+jaillit une source thermale (<em>iériké</em>)<a id=
+"FNanchor_180"></a><a href="#Footnote_180" class=
+"fnanchor">[180]</a>. Enfin, vers l’extrémité sud-est, se trouve
+l’emi Koussi. «&nbsp;Ce massif est, au dire des habitants, aussi
+haut, sinon plus, que le Tousidde. Il faut un jour entier pour en
+atteindre le sommet&nbsp;; il n’est point rare qu’on y voie de la
+glace, et les chameaux des gens qui l’habitent, les
+Koussoâs,<span class="pagenum" id="Page_123">[123]</span> comme on
+les appelle, sont, paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord
+et des montagnes du littoral... Un Borkouan m’a assuré qu’au sommet
+de cette montagne il existe également un vaste et profond Trou au
+Natron et qu’à son pied jaillissent deux sources thermales<a id=
+"FNanchor_181"></a><a href="#Footnote_181" class=
+"fnanchor">[181]</a>&nbsp;». L’aguid el Khouzam d’Acyl<a id=
+"FNanchor_182"></a><a href="#Footnote_182" class=
+"fnanchor">[182]</a>, Barkaï, qui a été élevé au Borkou, nous a
+donné quelques renseignements intéressants sur le massif du
+Koussi.</p>
+
+<p>L’hiver (<em>chité</em>, <span class="arabic">شتاء</span>) y
+dure quatre mois. Comme il fait alors très froid, les gens
+endossent plusieurs vêtements et s’enveloppent dans des notos<a id=
+"FNanchor_183"></a><a href="#Footnote_183" class=
+"fnanchor">[183]</a>. Ils mettent des gants en fourrure et se
+couvrent la tête avec des bonnets de peau, qui ne laissent voir que
+les yeux. Ils se chauffent constamment autour de grands feux. L’eau
+se gèle dans les guirbés et les vieilles peaux de bouc qui suintent
+sont reliées au sol par un filet de glace (<em>el mé djamad</em>,
+<span class="arabic">الما الجامد</span>). La pluie ne tombe que
+pendant quatre ou cinq jours, mais elle tombe alors à torrents et
+d’une façon continue.</p>
+
+<p>Le Koussi est surtout connu par ses sources d’eau chaude, qui
+jaillissent au milieu des rochers. Ces eaux ont en effet une grande
+réputation. Les indigènes du Tibesti, du Borkou et d’ailleurs, qui
+souffrent d’infirmités ou de rhumatismes, sont hissés sur des
+chameaux et amenés au Koussi. Là, on les attache avec des cordes et
+on les fait descendre dans l’eau brûlante. Comme les patients
+crient et se débattent, on les retire un moment, puis on les
+replonge à nouveau dans l’eau, et ainsi de suite. Il paraît que le
+remède est souverain.</p>
+
+<p>La région du Koussi est pauvre. Il n’y a guère que du kreb, du
+settir et une variété de mil (<em>tédri</em>, en toubou), qui
+pousse à la saison des pluies. Les habitants utilisent aussi une
+espèce de «&nbsp;pastèque amère&nbsp;», de coloquinte<a id=
+"FNanchor_184"></a><a href="#Footnote_184" class=
+"fnanchor">[184]</a>, dont ils font<span class="pagenum" id=
+"Page_124">[124]</span> bouillir les graines avec de la cendre dans
+des bourmas. Les graines sont ensuite écossées et l’amande donne
+une sorte de graisse végétale, que l’on mange avec les dattes.
+Enfin, la plante verte<a id="FNanchor_185"></a><a href=
+"#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a> (<em>chîḥ</em>,
+<span class="arabic">شيح</span>, en arabe&nbsp;; <em>odosir</em>,
+en toubou), que les femmes placent dans leurs cheveux et que l’on
+met au cou des enfants, vient de l’emi Koussi.</p>
+
+<p>Le Tibesti, situé en plein Sahara, a un climat
+extraordinairement chaud et sec. Ce pays montagneux est très pauvre
+et les dattes en sont la principale ressource. Les animaux
+domestiques comprennent surtout des chameaux et des chèvres.</p>
+
+<p>La vie misérable que mènent les Tedâ les rend âpres au gain et
+leur ôte tout scrupule sur le choix des moyens. «&nbsp;Se
+dépouiller l’un l’autre est leur constante préoccupation&nbsp;; le
+mensonge, le vol, le meurtre, tout pour cela leur est bon.&nbsp;»
+Aussi les Tedâ sont-ils d’une humeur défiante et soupçonneuse.
+Qu’on ajoute à tout cela l’influence du <em>lakbi</em> (liqueur
+fermentée obtenue avec la sève du palmier), et l’on comprendra la
+fréquence des querelles, des rixes et des luttes sanglantes.</p>
+
+<p>Les tribulations au Tibesti de Moḥammed et Tounesi et de
+Nachtigal nous édifieront sur l’hostilité des Toubou envers les
+étrangers et sur la façon dont ils rançonnent les caravanes qui
+traversent leur pays.</p>
+
+<p>La caravane du cheïkh Et Tounesi comprenait un homme de la tribu
+des Toubou-Turkmân, qui avait été obligé autrefois<span class=
+"pagenum" id="Page_125">[125]</span> de s’expatrier après avoir
+commis un meurtre. Les gens de sa tribu, avertis, vinrent le
+réclamer aux Ouadaïens de la caravane&nbsp;; mais ceux-ci
+malmenèrent le chef toubou et coupèrent même les jarrets à son
+chameau. Le lendemain, au moment de partir, un chameau de la
+caravane disparut et un Ouadaïen fut égorgé par les Toubou.
+«&nbsp;Nous trouvons, dit le cheïkh, le Ouadayen noyé dans son sang
+et s’agitant encore des dernières convulsions de la mort. A
+distance nous découvrons une nuée de chameaux, dont chacun portait
+deux cavaliers à la face couverte d’un litham noir. On eût dit des
+corbeaux juchés sur des chameaux. Ces sauvages faisaient manœuvrer
+leurs montures avec une habileté et une légéreté incroyables. Le
+cheval n’est pas plus rapide, plus docile, plus impatient sur le
+champ de bataille.&nbsp;»</p>
+
+<p>Pendant vingt jours, la caravane fut harcelée à tout instant par
+les Toubou-Tourkmân, et la poursuite ne cessa que lorsque le cheïkh
+et ses compagnons pénétrèrent dans le territoire des Toubou Rechâd.
+Là, de nombreux indigènes vinrent s’installer à côté de l’endroit
+où campait la caravane, et quand arriva le sultan, juché sur un
+chameau avec sa femme en croupe<a id="FNanchor_186"></a><a href=
+"#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, il fallut régaler tout
+ce monde. La troupe des Toubou accompagna les étrangers et elle fut
+nourrie par ces derniers pendant toute la traversée du territoire
+de la tribu. Le dernier jour, un cadeau fut offert au sultan, qui
+en fit réclamer un autre pour lui et sa femme. Puis, au moment où
+les voyageurs allaient charger leurs chameaux, le sultan arrivait
+et «&nbsp;tout ce qu’il apercevait à son goût, cordes, petites
+sébiles, il le happait et s’en faisait cadeau&nbsp;». Après lui, ce
+fut le tour de la sultane, puis celui d’une foule de Toubou, qui
+disaient tous <em>Tané meilabou</em>&nbsp;: je suis fils du
+sultan<a id="FNanchor_187"></a><a href="#Footnote_187" class=
+"fnanchor">[187]</a>. «&nbsp;Ils parcourent la<span class="pagenum"
+id="Page_126">[126]</span> caravane&nbsp;; tout ce qui leur plaît,
+ils l’enlèvent&nbsp;; tout ce qu’ils s’avisent de nous demander, il
+faut le leur donner. Presque aucun objet de quelque valeur ne nous
+resta.&nbsp;»</p>
+
+<p>Après ce pillage en règle, le cheïkh et ses compagnons purent
+enfin partir «&nbsp;vexés, ennuyés, fatigués à l’excès de ces
+procédés odieux des Toubou&nbsp;».</p>
+
+<p>La qualité d’Européen valut à Nachtigal d’avoir à souffrir bien
+davantage de l’hostilité et de la cupidité des habitants du
+Tibesti. Quand l’explorateur visita le val Bardaï, il envoya un
+cadeau au sultan (<em>dardaï</em>), qui était alors malade.
+Nachtigal fut vite dépouillé de ce qu’il avait par les Toubou,
+maïnas ou non, qui lui réclamèrent tous quelque chose. Quand il ne
+posséda plus rien, on ne voulut pas le laisser partir. Il demanda
+vainement au sultan, qui avait enfin paru, de lui permettre de
+regagner le Fezzan. Celui-ci visita la tente de Nachtigal et, quand
+il n’y vit que deux caisses qui ne contenaient presque rien, il se
+disposa à s’en aller. Le maïna Arami, le guide et le protecteur de
+Nachtigal, fit alors un discours au sultan pour lui montrer la
+nécessité de laisser partir l’Européen. Ce fut en vain d’ailleurs,
+car le dardaï répondit simplement&nbsp;: «&nbsp;Le bois est vide,
+je m’en vais.&nbsp;» Et ce fut tout.</p>
+
+<p>Nachtigal réussit néanmoins à prendre la fuite pendant la nuit.
+Au moment de le quitter, les Tedâ qui l’avaient accompagné
+fouillèrent une suprême fois dans ses caisses pour en retirer les
+objets à leur convenance. Après tous ces pillages, il ne restait
+plus rien au malheureux Nachtigal. Sa caravane offrait un spectacle
+lamentable sur la route de Fezzan. «&nbsp;Moi-même, dit
+l’explorateur, les pieds absolument nus, les jambes enveloppées de
+loques de coton qu’avec la plus grande audace d’euphémisme on ne
+pouvait plus qualifier de pantalon, le torse inclus dans un
+pardessus d’été parisien réduit à l’état<span class="pagenum" id=
+"Page_127">[127]</span> le plus piteux, je haletais sous le faix de
+deux fusils&nbsp;». Nachtigal et ses compagnons atteignirent
+toutefois sans encombre le district fezzanais de Gatroun.</p>
+
+<p>Les nobles (<em>maïnas</em>) jouent un grand rôle chez les Tedâ
+et le sultan (<em>dardaï, dardê</em>) n’a pas beaucoup d’autorité.
+La tribu des Tomâghera commande aux vallées septentrionales. A côté
+d’elle, les Gounda forment également une tribu importante. La
+fraction dominante dans le sud du pays est celle des Arinda.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="letter-spaced large"><em>Les
+Senoussi</em></span><a id="FNanchor_188"></a><a href=
+"#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>. — Au point de vue
+religieux, les Tedâ sont des musulmans très fanatiques. La haine
+des chrétiens est d’ailleurs soigneusement entretenue par les
+Senoussis qui recrutent de nombreux auxiliaires au Tibesti et au
+Borkou. Il est donc nécessaire, avant de commencer l’étude des
+Toubou du Sud, de donner quelques renseignements sur la secte qui
+lutte avec tant d’acharnement contre l’expansion française en
+Afrique Centrale.</p>
+
+<p>Le fondateur de la confrérie est le cheïkh Sidi Moḥammed ben
+ʿAli Es-Senoussi, qui, écrit Moḥammed el Hachaïchi,
+«&nbsp;descendait du prophète Moḥammed par une filiation établie
+d’une façon certaine&nbsp;» (!). Il naquit près de Mostaganem, vers
+la fin du <span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et
+appartenait à la grande tribu des Oulâd-Sidi-ʿAbd-Allah (dont
+l’ancêtre fut Si ʿAbd-Allah-ben-Khaṭṭâb). Après avoir étudié à Fâs
+durant plusieurs années, il décida de faire le pèlerinage de la
+Mekke. «&nbsp;Il passa à Temacin, traversa le Djerid tunisien, la
+Tripolitaine, la Cyrénaïque et arriva en Égypte... Il avait d’abord
+eu l’intention de s’arrêter au Caire, où il comptait compléter son
+instruction<span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span> à la
+djâmiʿ El-Azhar&nbsp;; mais, dans ce milieu semi-officiel d’uléma,
+ayant des charges à la cour du khédive ou inféodés aux Osmanlis, il
+ne rencontra ni le genre d’enseignement qui répondait à ses
+aspirations mystiques et puritaines, ni les satisfactions d’amour
+propre qu’il avait auprès des tolba du Sahara. Ayant même voulu, un
+jour, professer en public, il effraya les chefs de la mosquée par
+la hardiesse de ses doctrines intransigeantes, et le cheïkh El
+Hanich, un des grands personnages religieux du Caire, lança contre
+lui un véritable anathème, le dénonçant au peuple musulman comme un
+novateur et un réformateur religieux. On ajoute même qu’il essaya
+de le faire empoisonner, et que ce ne fut que par miracle que Si
+Senoussi s’échappa du Caire. Aussi, ce dernier conserva-t-il, toute
+sa vie, une haine invétérée contre les Égyptiens<a id=
+"FNanchor_189"></a><a href="#Footnote_189" class=
+"fnanchor">[189]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le cheïkh Senoussi devint, à la Mekke, le disciple préféré de Si
+Aḥmed ben Idris el Fâsi, le grand chef de l’ordre des Khadiria.
+Celui-ci, en butte à la haine des uléma de la Mekke, qui le
+traitaient d’«&nbsp;hérésiarque&nbsp;», dut se réfugier à Sobia,
+dans le Yémen&nbsp;: Es Senoussi l’accompagna dans son exil.</p>
+
+<p>En 1835, à la mort de Si Aḥmed, l’ordre des Khadiria se scinda
+en deux branches ennemies. Le cheïkh Senoussi fit bâtir une zaouia
+sur la montagne d’Abou Kobaïs, à côté de la Mekke, et ses partisans
+prirent le nom de <em>Senoussis</em>, tandis que ceux de la zaouia
+rivale devenaient les <em>Mogharania</em> et, plus tard, les
+<em>Soualiah</em>.</p>
+
+<p>De nombreux disciples suivirent l’enseignement donné par Sidi es
+Senoussi dans la zaouia d’Abou Kobaïs, et les doctrines
+intransigeantes qu’il professait se répandirent bientôt dans la
+plupart des régions de l’Hedjaz, du Yémen et de l’Irak. Mais le
+clergé semi-officiel de la Mekke manifesta son hostilité à l’égard
+du novateur, et celui-ci, tout comme son maître, dut se résigner à
+quitter la ville sainte. En 1843, il partit pour la
+Cyrénaïque&nbsp;; il séjourna plusieurs années au
+djebel<span class="pagenum" id="Page_129">[129]</span> Lakhdar, non
+loin de Benghazi, dans le pays de Derna, et sur cette montagne
+s’édifièrent rapidement de nombreux établissements religieux. Le
+cheïkh Senoussi rassembla ensuite un certain nombre d’adeptes et se
+retira avec eux sur les confins de la Tripolitaine, dans l’oasis de
+Djarhaboub, qu’il fit défricher et mettre en culture (1855). Il y
+fit construire la grande zaouia, qui resta pendant longtemps le
+centre de la confrérie et le point d’où la propagande senoussie
+rayonna sur le Nord et le Centre de l’Afrique. C’est là qu’il
+mourut en 1859. Le bruit se répandit, dans tout le Sahara oriental
+que la mort du saint homme avait amené une éclipse de soleil et de
+lune, et de nombreux pèlerins accoururent à Djarhaboub pour prier
+sous la coupole de son tombeau. L’aîné de ses deux fils, Sidi
+Moḥammed el Mahdi, «&nbsp;connu aussi sous le nom de El Bedr (la
+lune) à cause de sa beauté physique et de sa popularité&nbsp;»,
+devint le khalife de la confrérie. Son nom de Mahdi était
+significatif&nbsp;; les fidèles se racontaient, en outre, qu’il
+portait entre les deux épaules «&nbsp;le signe des prophètes&nbsp;»
+et que, Sidi es Senoussi, prévoyant la considération dont son fils
+jouirait plus tard, avait coutume de lui baiser la main.</p>
+
+<p>Nous allons exposer succinctement les principes qui servirent de
+base au cheïkh Es-Senoussi pour fonder une nouvelle confrérie
+religieuse dans l’Islam et les méthodes qu’il préconisa pour
+assurer le triomphe de sa doctrine. La chose est particulièrement
+intéressante, car nous constaterons, plus loin, que le grand-maître
+actuel de l’ordre, Si Aḥmed Chérif, s’est notablement écarté — par
+son attitude franchement hostile à notre égard et ses
+accommodements avec les Turcs — de la ligne de conduite adoptée par
+Sidi es Senoussi et, avec néanmoins des tendances bien marquées au
+pouvoir temporel, par son fils aîné et successeur, Si el Mahdi.</p>
+
+<p>«&nbsp;Les Snoussya, écrivait le commandant Rinn en 1884, ne
+sont ni des novateurs, ni des réformateurs&nbsp;: ce qu’ils
+prêchent c’est d’abord l’observance du «&nbsp;contrat
+primitif&nbsp;», c’est-à-dire les doctrines du Coran et de la
+Sonna, dépouillées de toutes les innovations et hérésies qui ont
+été introduites, soit par les<span class="pagenum" id=
+"Page_130">[130]</span> détenteurs des pouvoirs politiques, soit
+même par les cheikhs de plusieurs ordres religieux, qui se sont
+écartés des règles tracées dans le Livre de Dieu et observées par
+les vrais soufi<a id="FNanchor_190"></a><a href="#Footnote_190"
+class="fnanchor">[190]</a>.</p>
+
+<p>«&nbsp;En somme, les doctrines des Snoussya ne sont autre chose
+que le retour au Coran et au soufisme<a id=
+"FNanchor_191"></a><a href="#Footnote_191" class=
+"fnanchor">[191]</a> des premiers siècles de l’Islam&nbsp;; ce qui
+revient à dire qu’elles affirment la nécessité de
+«&nbsp;l’Imamat&nbsp;» comme gouvernement, et l’excellence absolue
+de la vie contemplative et dévote. Nous avons dit déjà que la Loi
+musulmane entendait par «&nbsp;Imamat&nbsp;» la «&nbsp;théocratie
+panislamique&nbsp;» et c’est, en effet, vers ce but gigantesque et
+redoutable pour tous les gouvernements musulmans, que tendent tous
+les actes et toutes les prédications des Snoussya.</p>
+
+<p>«&nbsp;Seulement, en gens intelligents et convaincus de
+l’excellence de leur cause, les Snoussya ne demandent ni à la
+violence, ni aux excitations révolutionnaires, la réalisation de
+leurs espérances. Ils poursuivent leur but froidement, sans jamais
+avoir recours à des coups de force qui pourraient compromettre ou
+retarder le résultat qu’ils cherchent, et sans jamais avoir la
+moindre compromission, ou le moindre engagement politique, avec les
+gouvernements musulmans ou chrétiens dont ils veulent la
+destruction...</p>
+
+<p>«&nbsp;Les Snoussya sont certainement l’ordre religieux qui
+affecte le plus de se tenir en dehors des choses politiques, et
+cependant c’est, en matière politique, celui dont l’influence est
+la plus dangereuse... Ce n’est pas la révolte que prêchent les
+chefs des Snoussya, c’est l’émigration<a id=
+"FNanchor_192"></a><a href="#Footnote_192" class=
+"fnanchor">[192]</a>. Car, à leurs yeux,<span class="pagenum" id=
+"Page_131">[131]</span> l’émigration est le seul moyen qu’ont, pour
+rentrer dans l’Islam, les vrais croyants vivant sous le joug des
+chrétiens ou sous celui, non moins maudit, de tous les souverains
+musulmans qui, comme ceux de Constantinople, du Caire, de Tunis ou
+de Fez, sont à la merci des puissances européennes, et subissent
+leurs pernicieuses influences...</p>
+
+<p>«&nbsp;L’esprit qui anime les Snoussya est absolument hostile à
+tout progrès, qu’il vienne de nous ou même d’un souverain musulman,
+et leur haine contre les Turcs, les Égyptiens, les Tunisiens, n’est
+pas moins vive que celle qu’ils ont contre les Européens.</p>
+
+<p>«&nbsp;Leurs excitations incessantes pour ramener les Musulmans
+aux pures doctrines de l’Islam primitif, sont un danger pour tous
+les gouvernements, car ces doctrines austères, bases de toutes les
+religions qui considèrent les hommes comme égaux devant Dieu,
+n’admettent pas l’exercice d’un pouvoir temporel quelconque, en
+dehors de la théocratie qui en est l’idéal logique.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le commandant Rinn ajoute que les Allemands, en 1872, les Turcs,
+en 1877, et les Italiens, en 1881, essayèrent en vain de faire
+déroger Si Cheikh el Mahdi aux règles qui avaient été posées par le
+fondateur de l’ordre.</p>
+
+<p>Le cheïkh tunisien Moḥammed el Hachaïchi, qui se rendit à
+Koufra, en juillet 1896, et fut reçu par Si el Mahdi, parle des
+Senoussis avec beaucoup de sympathie. Il s’élève énergiquement
+contre la réputation de fanatisme guerrier qui avait été faite aux
+Khouan de cet ordre religieux&nbsp;: il affirme que leur grand chef
+n’est pas approvisionné d’armes perfectionnées, qu’il ne bâtit
+point de forteresses et qu’il n’est nullement l’adversaire déclaré
+de toutes les branches de la religion<span class="pagenum" id=
+"Page_132">[132]</span> chrétienne. «&nbsp;Je jure par Dieu — écrit
+ce voyageur naïf — que ce sont là des mensonges. Ces calomnies ont
+leur source dans les dires de quelques Européens sans aveu qui
+traînent dans les ports de la côte, ou dans l’intolérance de
+certains Khouan ignorants, qui ne connaissent le cheïkh que pour en
+avoir entendu parler... Je tiens à dire que tous les habitants de
+cette partie du désert (le Sahara oriental) sont des gens
+paisibles, au milieu desquels les voyageurs n’ont rien à craindre.
+C’est qu’en effet le cheïkh a reçu de Dieu le don d’inspirer le
+respect autour de lui. Non pas qu’il exerce aucune pression sur les
+populations qui l’entourent, comme le ferait un émir ou un
+sultan&nbsp;; mais, dans le désert où il a établi sa demeure, il
+vit saintement, dans l’adoration et la prière&nbsp;: il médite le
+Coran et s’efforce d’inculquer dans les cœurs des croyants les
+enseignements qu’il renferme... L’extérieur de sa personne et
+l’esprit de Dieu qui est en lui exercent sur le peuple une
+influence incomparable et le soumettent absolument à sa
+volonté...</p>
+
+<p>«&nbsp;Chose digne de remarque, les frères obéissent aveuglément
+aux ordres du cheïkh&nbsp;; sur un ordre de lui, tous se feraient
+tuer&nbsp;: cependant il ne leur ordonne autre chose que de prier
+et d’obéir à Dieu et à son prophète. Il ne fait pas montre de sa
+puissance, qui est plus grande que celle d’un roi ou d’un émir. Il
+se tient à l’écart des questions politiques, il n’a garde de
+montrer de la préférence pour un gouvernement plutôt que pour un
+autre. Il fuit toutes considérations de ce genre&nbsp;; mais il
+indique aux hommes la voie de Dieu et, dans les régions où sa
+confrérie s’est établie, il s’efforce de faire régner la justice et
+la paix.</p>
+
+<p>«&nbsp;Il envoie des frères, choisis parmi les plus savants,
+dans les tribus idolâtres, pour faire connaître le Livre de Dieu et
+leur enseigner, avec douceur, la vraie religion... Il ordonne aux
+tribus arabes de rester soumises à leurs chefs, et celles qui ne se
+conforment pas à ses ordres reçoivent des blâmes énergiques.</p>
+
+<p>«&nbsp;Il n’écrit pas aux tribus ou aux fractions, ni aux émirs,
+ni<span class="pagenum" id="Page_133">[133]</span> aux notables,
+pour les attirer dans sa confrérie&nbsp;; il n’affirme pas non plus
+que sa confrérie est la meilleure de toutes celles qui existent, à
+moins qu’il ne s’adresse à une tribu idolâtre ayant commis des
+exactions dans le Sahara.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi a été la dupe des apparences, il
+s’est laissé tromper par les bonnes paroles des Senoussis et, à ce
+point de vue, son livre n’a aucune valeur&nbsp;; il n’a nullement
+remarqué l’activité de leur propagande religieuse et il était
+incapable de deviner les mobiles secrets de leur action. Il nous
+représente la confrérie comme parfaitement inoffensive. La réalité
+est tout autre&nbsp;; d’ailleurs, il nous suffira de rappeler que
+de fanatiques missionnaires senoussis prêchaient le meurtre de
+Nachtigal, que Sidi el Mahdi a cherché à établir sur les États
+musulmans de l’Afrique centrale une influence plus politique que
+religieuse, que, depuis 1902, Si Aḥmed Chérif nous combat avec
+acharnement et qu’il a récemment sollicité l’appui des Turcs afin
+d’arrêter les progrès de l’occupation française — pour montrer
+combien les assertions du cheïkh sont erronées.</p>
+
+<p>Sous le règne spirituel du fondateur de la confrérie, les
+missionnaires senoussis avaient créé de nombreuses zaouias en
+Cyrénaïque — notamment dans le district de Benghazi — au Fezzan et
+à Kaouar. Avec Sidi el Mahdi, ils firent preuve de la même activité
+et d’importants résultats marquèrent le succès obtenu par leur
+propagande. Les habitants de Ghadamès et de Ghat prirent le ouerd
+des Senoussis, et de zélés marabouts pénétrèrent dans les pays du
+Sud pour y répandre la bonne parole&nbsp;: du temps de Nachtigal,
+une zaouia existait dans l’oasis de Waou, au nord du Tou, et
+l’influence senoussie était déjà très grande au Tibesti, au Borkou
+et même au Ouadaï, où le roi ʿAli était un fervent adepte de la
+secte.</p>
+
+<p>La confrérie comptait des adhérents au Hidjâz, dans le Yémen,
+l’Irak, la Syrie et en Égypte&nbsp;; mais il était presque
+impossible à Sidi el Mahdi d’exercer une autorité efficace sur des
+groupements aussi dispersés. D’autre part, les agents senoussis
+réussissaient moins bien chez les populations<span class="pagenum"
+id="Page_134">[134]</span> musulmanes du littoral méditerranéen, où
+existaient déjà des confréries rivales et un clergé officiel, que
+chez les tribus primitives du Sahara et les peuplades peu éclairées
+de l’Afrique Centrale. En 1875, un nommé Moḥammed ben el Mahdi, qui
+avait répandu les doctrines des Senoussis à Tunis et avait
+manifesté des sentiments répréhensibles à l’égard des quatre imams
+officiels, fut expulsé de la Régence par ordre du mouchir Moḥammed
+es Sadok Bey. Ce geste suffit à préserver la majeure partie du pays
+de toute nouvelle propagande&nbsp;; les Senoussis recrutèrent
+néanmoins quelques adhérents dans le Djerid. Même situation en
+Algérie, où les résultats obtenus furent médiocres.</p>
+
+<p>Sidi el Mahdi se persuada, à coup sûr, que l’avenir de la
+confrérie était en Afrique Centrale, où ses émissaires
+travaillaient à répandre la bonne doctrine&nbsp;; il désirait,
+d’autre part, s’éloigner des pays obéissant à l’action des Turcs.
+C’est pourquoi, au mois de juin 1895, il prétexta un ordre formel
+de Dieu pour abandonner Djarhaboub et se rendre dans l’oasis de
+Koufra, en plein désert de Libye. Ce choix était très logique. La
+nouvelle résidence permettait à Sidi el Mahdi de mieux établir, aux
+yeux des fidèles, son indépendance à l’égard des autorités
+tripolitaines&nbsp;; d’autre part, en s’enfonçant dans le désert,
+il devenait en quelque sorte un personnage inaccessible,
+mystérieux, et cela devait contribuer à augmenter encore sa
+réputation de sainteté et de puissance&nbsp;; enfin, il se trouvait
+mieux placé pour administrer spirituellement les pays acquis à la
+confrérie. Sidi el Mahdi laissa à Djarhaboub un certain nombre de
+personnages notoires&nbsp;: l’aîné de ses neveux, Sidi el ʿAbed,
+qui devint son représentant dans la région&nbsp;; son ancien
+précepteur, «&nbsp;le grand savant, la mer immense, le très érudit
+Sidi Aḥmed Er Rifi&nbsp;», qui n’y resta que peu de temps&nbsp;;
+Sidi Moḥammed Bou Seif, élève de Sidi Senoussi, etc.</p>
+
+<p>«&nbsp;Lorsque Sidi el Mahdi arriva à Koufra, que Dieu lui avait
+désigné pour son séjour, il fut reçu par la grande tribu arabe des
+Zouaia et par celle qui est établie à côté d’elle. Ces
+gens<span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span> ravis de son
+arrivée, partagèrent avec lui terres, palmiers, tout ce qu’ils
+possédaient. Les peuplades voisines, notamment celle très
+importante des Tebou, et les habitants du Sahara oriental vinrent
+le voir.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le village où le cheikh s’est établi s’appelle Beled El
+Djouf. Il se compose d’une soixantaine de maisons. Entre ce lieu et
+Ouadaï il y a environ quarante-cinq jours de marche par chameaux...
+Beled El Djouf est distant de Djerboub de vingt et un jours de
+marche, dont dix ou douze à travers une région désertique qui
+l’entoure de tous côtés. C’est un point central entre le Soudan, le
+Ouadaï, Tripoli, Ghat, le Caire et Benghazi<a id=
+"FNanchor_193"></a><a href="#Footnote_193" class=
+"fnanchor">[193]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Dès son arrivée à Koufra, Sidi el Mahdi chercha à étendre son
+influence au Bornou et au Baguirmi&nbsp;: un de ses disciples,
+Moḥammed es Sounni, qui fut envoyé à Dikoa pour amener Rabah à
+prendre le ouerd de la confrérie, échoua complètement dans sa
+tentative&nbsp;; Gaourang, tout en se réclamant de la secte de
+Tidjania, écouta avec complaisance les émissaires senoussis et
+entretint avec eux des rapports qui devaient le rendre, par la
+suite, suspect d’hostilité à notre égard. Les relations de Sidi el
+Mahdi avec le sultan du Ouadaï, Yousouf, devinrent plus fréquentes
+que par le passé et, en 1898, Moḥammed es Sounni, de retour du
+Bornou, alla s’installer à Abéché, où il espérait établir
+solidement l’autorité spirituelle de son maître et jouer même un
+rôle politique — il devait, du reste, échouer complètement.</p>
+
+<p>En 1899, l’arrivée des Français dans la région du Tchad remplit
+Sidi el Mahdi d’inquiétude pour la réussite de ses projets. Il
+quitta Koufra, en compagnie de Sidi Aḥmed Er Rifi, et vint
+s’installer à Gouro, dans le sud du Tibesti, afin de pouvoir mieux
+surveiller les progrès de notre occupation et, le cas écheant,
+s’employer énergiquement à lui faire obstacle. Il envoya Moḥammed
+el Barrani fonder une zaouia au Kanem et recruter des guerriers
+parmi les Touareg, les Oulâd Slimân<span class="pagenum" id=
+"Page_136">[136]</span> et les Toubou. Sidi el Mahdi mourut à
+Gouro, dans les derniers mois de 1901, laissant sa succession à son
+neveu préféré, Si Aḥmed Chérif, qui l’avait toujours
+accompagné<a id="FNanchor_194"></a><a href="#Footnote_194" class=
+"fnanchor">[194]</a>&nbsp;: les Senoussistes proclamèrent partout
+que le saint homme s’était élevé au ciel dans un nuage et qu’il
+allait revenir, vingt ans après, pour mener la guerre sainte.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu, en étudiant les Oulâd Slimân, que la lutte
+contre les Senoussis débuta par un échec à Bir Alali, qui coûta la
+vie au capitaine Millot (10 novembre 1901). Elle se poursuivit
+durant toute l’année 1902 et, après la prise de la zaouia (18
+janvier), la défaite et la mort d’Abou Aguila (4 décembre), Si
+Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se replier sur le
+Borkou&nbsp;: il quitta lui-même Gouro, quelque temps après, et
+rentra à Koufra, qui redevint le centre de la confrérie.</p>
+
+<p>La Senoussïa (appelée <em>Triqat el Moḥammedia</em> par le
+cheïkh Senoussi, dans son ouvrage sur les quarante confréries)
+s’appuie particulièrement sur des Arabes de la Tripolitaine et des
+oasis libyennes (Ouassal, Medjaberé, Botro, Zouaya, etc.) et des
+Touareg dissidents&nbsp;: Tamazgaden, Mazourak Abandarhen,
+Keltemet, Azdjer et Haggaren<a id="FNanchor_195"></a><a href=
+"#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>. Ses adeptes sont
+désignés sous le nom de <em>Khouân</em> et de <em>Fagara</em><a id=
+"FNanchor_196"></a><a href="#Footnote_196" class=
+"fnanchor">[196]</a>. «&nbsp;On dit «&nbsp;un tel est un
+frère&nbsp;» pour indiquer qu’il appartient à la confrérie des
+Senoussia... Il y a quatre catégories de frères. Ceux qui occupent
+le rang le plus élevé dans les sciences sont dits
+<em>moudjtehed</em>. Parmi eux est le savantissime cheikh Sidi
+Mohammed Er-Rifi, le plus grand <em>moudjtehed</em>, l’élève du
+grand cheikh<a id="FNanchor_197"></a><a href="#Footnote_197" class=
+"fnanchor">[197]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_137">[137]</span>La secte recrute
+également de nombreux auxiliaires parmi les Toubou du Tibesti et du
+Borkou (Tedâ, Boulgedâ, Ankatzâ) et les Oulâd Slimân réfractaires
+(Bedour, Megâreba, groupe du cheïkh Aḥmed).</p>
+
+<p>Les Senoussis lèvent des impôts et font toute espèce de
+commerce, notamment celui des esclaves<a id=
+"FNanchor_198"></a><a href="#Footnote_198" class=
+"fnanchor">[198]</a>. En faisant la description de Koufra, Moḥammed
+el Hachaïchi écrit ceci&nbsp;: «&nbsp;Toutes les marchandises
+viennent d’Ouadaï ou de Benghazi&nbsp;; les provenances d’Ouadaï
+sont les plumes d’autruche, les peaux, les dents d’éléphants, les
+étoffes bleues et les esclaves, hommes ou femmes.&nbsp;»</p>
+
+<p>Jusqu’à ces derniers temps, les Khouân approvisionnaient le
+Ouadaï en armes et en munitions, et les captifs provenant de ce
+pays étaient dirigés, par leurs soins, vers la Tripolitaine. C’est
+ainsi que la compagnie Bordeaux — dans son raid à l’est du Borkou,
+en mars et avril 1907 — enleva une caravane de captifs de l’Abou
+Telfan allant en Cyrénaïque et une caravane de munitions se rendant
+de Koufra à Abéché. On peut dire, d’ailleurs, que tout le commerce
+de la Tripolitaine avec le Ouadaï est entre les mains des
+Senoussis&nbsp;: ceux-ci tiennent les routes du désert et ils
+peuvent, à volonté, empêcher tout trafic. Les agents de la
+confrérie reçoivent les impôts et les offrandes de tous ceux qui
+voyagent dans ces régions&nbsp;: ils louent des chameaux et
+délivrent des sauf-conduits, qui mettent les caravaniers à l’abri
+de tout pillage<a id="FNanchor_199"></a><a href="#Footnote_199"
+class="fnanchor">[199]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_138">[138]</span>La Senoussïa est
+très hostile aux chrétiens et Nachtigal, au cours de son voyage
+d’exploration, a failli pâtir de cette haine forcenée<a id=
+"FNanchor_200"></a><a href="#Footnote_200" class=
+"fnanchor">[200]</a>. La secte nous a combattu, dès notre arrivée
+en Afrique Centrale. Si Aḥmed Chérif, après avoir vainement essayé
+de mettre un terme à la lutte entre Aḥmed Abou Rhazali et
+Doud-Mourra, afin de grouper tous les Ouadaïens dans une même idée
+d’offensive contre les chrétiens, dut se résigner à abandonner le
+Kanem. Mais il est resté notre implacable ennemi et, pour préserver
+le Borkou de l’occupation française, il a sollicité l’appui du
+sultan de Stamboul et a abrité ses guerriers sous les plis du
+drapeau ottoman. Les adeptes de sa confrérie sont toujours nos
+adversaires&nbsp;: ils razzient nos protégés, attaquent nos
+tirailleurs et réduisent en esclavage ceux qui ont accepté la
+domination des infidèles. Les Khouân fanatiques sont d’ailleurs
+très bien armés et ils savent se fortifier&nbsp;: à plusieurs
+reprises, ils ont offert une résistance très sérieuse dans les
+ouvrages qu’ils avaient construit au Kanem et au Borkou (affaires
+de Bir Alali, affaires de Aïn Galakka).</p>
+
+<p>Nous avons déjà montré comment les Senoussis furent chassés du
+Kanem et refoulés vers le Nord (fin 1902). Par la suite, le
+capitaine Mangin, qui avait reconstitué le peloton méhariste du
+Kanem, parcourut la région au nord du lac et reconnut toute la
+vallée du Baḥr el Ghazal&nbsp;: il poussa même jusqu’au Borkou, par
+Youmado et le Djourab, et enleva la<span class="pagenum" id=
+"Page_139">[139]</span> zaouia de Faya, dans l’oasis de Oun, le 28
+juin 1906. Un grand nombre de Toubou nomades firent leur
+soumission.</p>
+
+<p>Mais les résultats obtenus par le capitaine Mangin ne pouvaient
+empêcher les Khouân de continuer leurs incursions dans les pays
+obéissant à notre autorité, et cinq de leurs rezzous vinrent
+s’abattre dans le territoire de Zinder ou dans le nord du Kanem. En
+particulier, le fort rezzou senoussi qui pilla la caravane de
+Touareg de l’Aïr campée à Fachi, le 18 novembre 1906, fit preuve
+d’une audace très grande, mais fort explicable, si l’on songe que
+nos ennemis connaissaient parfaitement la région et étaient
+admirablement renseignés sur les mouvements de nos troupes. Le fait
+mérite, d’ailleurs, quelques détails.</p>
+
+<p>Au début de 1906, le bruit courut que les Turcs voulaient
+occuper l’oasis de Djanet<a id="FNanchor_201"></a><a href=
+"#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>, l’Aïr et le Kaouar. Or,
+en vertu de l’accord franco-anglais du 21 mars 1899, ces pays se
+trouvaient dans la zone d’influence française. Ordre fut alors
+donné aux troupes de Zinder de réoccuper l’Aïr, qui avait été
+évacué pour raisons d’économie, et de prendre possession du Kaouar.
+Cette dernière mission revint au commandant Gadel, qui alla
+installer un poste à Bilma. Il se dirigea ensuite sur Djado, à 274
+kilomètres vers le Nord-Ouest. Cette oasis était le point de
+réunion des rezzous constitués par les Touareg dissidents (Azdjer
+de Rhat et Djanet, Kel Haggar du massif Ahaggar) et les Tedâ venus
+du Tibesti&nbsp;; les pillards partaient de là pour opérer en Aïr
+ou dans les pays plus au Sud&nbsp;: c’est ainsi que, en 1905, ils
+avaient razzié plusieurs caravanes de l’Alakos et du Koutous allant
+chercher du sel au Kaouar. Le 13 septembre 1906, le commandant
+Gadel dispersa à Orida, non loin de Djado, un djich qui allait
+piller Bilma.</p>
+
+<p>De retour au poste nouvellement créé, cet officier supérieur y
+laissa une garnison, aux ordres du lieutenant Crépin&nbsp;; le 5
+novembre, il reprit la route du Tchad avec une trentaine
+de<span class="pagenum" id="Page_140">[140]</span> tirailleurs, en
+compagnie de M. Hanns Vischer, sujet suisse au service de
+l’Angleterre, qui se rendait comme résident au Bornou par la route
+Tripoli-Kaouar. Le 7 au soir, trois Toubou de Bilma venant du Kanem
+signalèrent à la petite troupe la présence dans la région d’un fort
+rezzou parti du Borkou. Le commandant rétrograda alors sur Bilma,
+où il arriva le 9. Il en repartit le 17, et, le 18 au matin, le
+rezzou en question — qui comprenait environ 200 Khouan et une
+centaine de Tedâ, tous très bien armés — tomba à Fachi sur une
+caravane de Touareg de l’Aïr&nbsp;: ceux-ci eurent 30 morts et 35
+blessés, et 1.500 chameaux leur furent enlevés. Le 25, dans la
+Tintouma, le commandant Gadel rencontra le rezzou victorieux, qui
+rentrait au Borkou avec ses prises&nbsp;: il n’osa pas l’attaquer
+et il dut se contenter de faire exécuter quelques salves à grande
+distance.</p>
+
+<p>En 1907, la compagnie du Kanem, dans un raid des plus heureux,
+coupa pour un temps la route caravanière utilisée par les marchands
+tripolitains qui se rendaient au Ouadaï (de Benghazi à Abéché, par
+Koufra et Ouéta). Parti d’Alali le 19 mars, le capitaine Bordeaux
+traversa l’Egueï, le Djourab et atteignit l’Ennedi en avril&nbsp;:
+le 8, il surprit et enleva une caravane d’Arabes Zouaya, campée sur
+les bords de la mare d’Ouéta&nbsp;; une centaine de femmes et
+d’enfants, qui avaient été achetés sur les marchés du Ouadaï,
+furent rendus à la liberté. Le lendemain, un convoi de chameaux qui
+apportait des armes, des munitions et du sel à Abéché vint donner
+dans la compagnie et fut également capturé. Après avoir poussé une
+pointe sur Ouoï, dans l’Ennedi, le capitaine Bordeaux prit le
+chemin du retour et décida de revenir au Kanem en passant par le
+Borkou. Le 17 il trouva la zaouia de Faya abandonnée&nbsp;: le chef
+senoussi Aḥmed Delal s’était replié sur le fortin de ʿAïn Galakka,
+pourvu d’une bonne enceinte, où notre vieil ennemi du Kanem, Sidi
+Barrani, avait rassemblé ses guerriers. Le 20 avril, le capitaine
+Bordeaux vint attaquer ʿAïn Galakka, centre de la résistance
+senoussie au Borkou. Ce point fut enlevé après vingt-quatre heures
+de résistance.<span class="pagenum" id="Page_141">[141]</span> Le
+sergent Erhardt avait eu la main et la cuisse brisées d’une même
+balle, au cours de l’action. Moḥammed el Barrani et son lieutenant
+Sidi Chérif avaient été tués. Le 23, après avoir incendié le poste
+senoussi, la colonne prit la route du sud et rentra sans incident
+au Kanem, où elle arriva le 14 mai 1907.</p>
+
+<p>Pendant le reste de l’année 1907, rezzous et contre-rezzous se
+succédèrent dans le nord du Territoire du Tchad. En septembre, les
+Senoussis tombèrent sur les Arabes du Ouadaï réfugiés au Fitri, qui
+étaient aller hiverner au Baḥr el Ghazal&nbsp;: ils leur enlevèrent
+des chameaux et quarante femmes. Un détachement du Kanem, aux
+ordres du lieutenant Gauckler fit aussitôt une tournée de police
+dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal et, opérant contre
+les pillards qui venaient sans cesse au Kanem, poussa jusqu’à
+Ouargala-Chili, près d’Amm Chalôba. Au retour, il dispersa un
+rezzou nakatzâ (septembre-octobre 1907). Peu après, un rezzou
+ennemi vint opérer en plein Kanem et enleva cinq cents bœufs. Le
+peloton méhariste fut alors porté à Zigueï, puits qui se trouve à
+80 kilomètres au nord-est de Bir Alali, où un nouveau poste fut
+créé. Un autre rezzou senoussiste, après avoir été à Koal, vint
+piller les Kecherda du Chitati et, en décembre, le lieutenant
+Ferrandi surprit et dispersa une bande de pillards du Borkou.</p>
+
+<p>Durant l’année 1908, les incursions des Khouan firent régner
+l’insécurité dans la partie orientale de la région de Zinder et
+dans le cercle de Mao&nbsp;: malgré la présence des postes de
+Bilma, Zigueï et Nguigmi, des bandes de pillards pénétrèrent au
+Kanem, en Aïr et même dans le cercle de Zinder. Le 7 janvier, le
+lieutenant Dromard, qui escortait un convoi, dut repousser à Agadem
+l’attaque d’une troupe de Toubou, Haggaren et Oulâd Slimân
+dissidents. Les pillards senoussis, dans une incursion au Kanem,
+attaquèrent le peloton méhariste au pâturage, massacrèrent 4
+tirailleurs et enlevèrent 100 chameaux. Le capitaine Sellier, qui
+commandait la compagnie du Kanem, reçut alors du lieutenant-colonel
+Millot l’ordre d’aller raser le fortin de ʿAïn Galakka, qui était
+redevenu<span class="pagenum" id="Page_142">[142]</span> le
+principal foyer de l’action senoussie au Borkou. L’attaque de
+l’ouvrage eut lieu le 26 septembre et l’assaut fut donné le 27 au
+matin. Mais les Khouân, retranchés derrière des murs de
+1<sup>m</sup>,80 de haut, ne purent être délogés de leur
+position&nbsp;: cet échec nous coûtait deux blessés européens, le
+lieutenant Langlois et un sergent, 12 tirailleurs tués et 19
+blessés. Le capitaine Sellier, se trouvant dans l’impossibilité de
+renouveler son attaque, leva le camp le 28 et put traverser au
+retour, sans être inquiété, les 500 kilomètres de désert qui
+séparent le Borkou du Kanem.</p>
+
+<p>En 1909, notre action contre les Senoussis fut marquée, dans la
+région de Zinder, par deux engagements heureux du capitaine
+Prévost, qui commandait la garnison de Bilma. Cet officier dispersa
+à Achegour, le 31 juillet, un rezzou d’Arabes tripolitains et de
+Toubou&nbsp;: cette affaire coûta malheureusement la vie au
+lieutenant Dromard. Le 7 novembre, un rezzou analogue fut rejoint
+et dispersé à Emi Madama. Le 27 novembre, un djich senoussi qui
+s’abattit sur le Kanem fit preuve d’un mordant tout
+particulier&nbsp;; le camp des méhariste du Kanem, établi à
+Ouachenkalé, à 45 kilomètres au N.-E. de Mao, fut attaqué à 3
+heures du matin par 300 guerriers du Borkou&nbsp;: le lieutenant
+Moutot blessé à l’épaule gauche, 30 tirailleurs tués ou disparus,
+le camp brûlé et tous les animaux blessés ou tués, tel était le
+bilan de cette malheureuse affaire. Le 6 décembre, un autre rezzou
+venait piller au Kanem et poussait jusqu’à 35 kilomètres de
+Mao.</p>
+
+<p>Quelques mois après, le 21 mai 1910, les Khouân renouvelèrent
+contre la section méhariste de Maul, du bataillon de Zinder, le
+procédé de combat qu’ils avaient déjà employé à Ouachenkalé. Ce
+détachement commandé par le lieutenant Ripert, se trouvait au
+pâturage à 50 kilomètres environ de Nguigmi. La zériba<a id=
+"FNanchor_202"></a><a href="#Footnote_202" class=
+"fnanchor">[202]</a>, derrière laquelle étaient retranchés les
+tirailleurs, fut brusquement attaquée, à 3 heures du matin, par 500
+Arabes tripolitains. Le combat fut acharné et dura 4
+heures.<span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span> Les
+tirailleurs, qui avaient d’abord été refoulés, durent donner cinq
+assauts succesifs pour reprendre définitivement la zériba&nbsp;:
+120 Arabes et la plupart des chefs du rezzou restèrent sur le
+terrain&nbsp;; de notre côté, nous avions le vétérinaire Boiron
+tué, le sergent Léger blessé, 9 tirailleurs tués et 19 blessés sur
+un effectif de 63 hommes.</p>
+
+<p>Ces quatre combats livrés aux Senoussis, en 1909 et 1910, nous
+coûtaient&nbsp;: 2 officiers tués, 1 officier blessé, 1 sergent
+blessé, 61 tirailleurs tués ou disparus et 52 blessés. Ces simples
+chiffres suffisent à donner une idée de la valeur de nos
+adversaires dans le Sahara oriental.</p>
+
+<p>Les incursions des Senoussis sur les territoires soumis à notre
+domination continuèrent&nbsp;: dans les derniers mois de 1910, peu
+après la défection du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil et de ses
+Oulâd Slimân, un djich vint surprendre Delfianga, à 40 kilomètres
+au nord de Mao, et enleva 21 indigènes et 10 chameaux.</p>
+
+<p>Enfin, au mois de février 1911, la compagnie méhariste de
+Zigueï, commandée par le capitaine Cauvin, fit une reconnaissance
+dans le Djourab, au sud du Borkou, et, le 22 à 6 heures du matin,
+tomba à l’improviste sur des Senoussia campés à Foukka. Les
+guerriers ennemis (Arabes, Touareg, Oulâd Slimân et Tedâ) furent
+mis en déroute, laissant sur le carreau quelques-uns de leurs chefs
+et abandonnant des prisonniers, des chameaux, des fusils à tir
+rapide et l’étendard blanc que le chef du Borkou, ʿAbd allah Tower,
+avait au combat de Ouachenkalé, en novembre 1909.</p>
+
+<p>La Senoussia avait autrefois acquis une certaine influence à
+Kano, à Zinder, au Kanem et au Ouadaï, sans pouvoir réussir
+toutefois à supplanter la secte des Tidjania, dont la doctrine est
+restée la plus répandue dans le pays. Les Khouân reculent
+actuellement devant les Européens et l’autorité de leur
+grand-maître ne s’exerce d’une façon complète que sur Djarhaboub,
+Diâlo, Koufra, le Tibesti et le Borkou<a id=
+"FNanchor_203"></a><a href="#Footnote_203" class=
+"fnanchor">[203]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span>Les Senoussis
+détestent les Turcs, qu’ils considèrent comme de mauvais
+musulmans<a id="FNanchor_204"></a><a href="#Footnote_204" class=
+"fnanchor">[204]</a>. Jusqu’à ces derniers temps, leur confrérie
+avait pu étendre son influence dans la Tripolitaine, notamment au
+Fezzan, sans que les maîtres du pays eussent cherché à la combattre
+d’une façon énergique. Il arrivait même que des fonctionnaires
+ottomans se faisaient affilier à la secte, de telle sorte que, dans
+la réalité, le commandement effectif de la région passait entre les
+mains du chef de la zaouia senoussie. L’arrivée des Jeunes-Turcs au
+pouvoir parut devoir modifier cet état de choses&nbsp;: leur action
+en Tripolitaine avait d’ailleurs été antérieure à la révolution du
+23 juillet, et <em>Le Temps</em> a publié, au début de 1909, une
+lettre intéressante<span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span>
+faisant connaître le rôle joué par ceux d’entre eux qui y étaient
+exilés.</p>
+
+<p>Le vali, Redjeb Pacha<a id="FNanchor_205"></a><a href=
+"#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>, d’origine albanaise,
+avait été mis par disgrâce à la tête de ce vilayet éloigné. Il
+s’entoura de libéraux et confia même certains postes de
+l’administration à des proscrits politiques. Djelal, ancien
+professeur à Brousse, ancien inspecteur de l’enseignement à
+Erzeroum, fut nommé moutessarif de Mourzouk<a id=
+"FNanchor_206"></a><a href="#Footnote_206" class=
+"fnanchor">[206]</a>. Il chercha à rendre au Fezzan son antique
+prospérité commerciale et par suite, à rouvrir la route qui relie
+cette province au Bornou. Les réformes du nouveau moutessarif et
+des proscrits-gouvernants qui le secondaient furent bien
+accueillies de la population. Elles «&nbsp;ne trouvèrent
+d’opposition que chez les négociants riches, tous affiliés à la
+secte des Senoussis, et qui, par suite d’accords particuliers avec
+les pillards toubous, continuent à jouir de l’immunité la plus
+complète contre les risques du désert&nbsp;». Djelal-bey fut donc
+amené à combattre les abus dont bénéficiaient ces commerçants et à
+enrayer les progrès de la secte hostile aux Turcs&nbsp;: c’est
+pourquoi il institua «&nbsp;une école et une zaouia officielle
+opposées à la Senoussya et où se pratique un rite
+libéral&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Turcs ont tout intérêt, comme nous, à combattre les menées
+des Senoussis, à faire régner l’ordre dans le Sahara oriental et à
+hâter la disparition des éléments de rapine et de meurtre, qui
+empêchent la réalisation de tout ce que le pays peut comporter de
+développement. Une entente avec eux sur les points suivants eût
+donc été très utile&nbsp;: «&nbsp;Dispositions réservant absolument
+nos droits sur le Tibesti, interdiction du commerce des armes,
+répression de la piraterie dans les espaces désertiques, droit de
+suite contre les malfaiteurs<span class="pagenum" id=
+"Page_146">[146]</span> dans le Tibesti pour chacun des
+contractants&nbsp;; on pouvait même prévoir une solution
+s’élargissant jusqu’à embrasser tout le Fezzan&nbsp;».</p>
+
+<p>La collaboration franco-turque dans ces régions n’est
+malheureusement pas possible, par suite de l’hostilité des
+Jeunes-Turcs à notre égard. Ceux-ci ont toujours essayé d’entraver
+notre action dans le Sahara oriental. D’ailleurs, le nationalisme
+fanatique des Jeunes-Turcs — qu’on ne supposait pas, lors de la
+révolution de 1908, devoir être un jour si hostiles à la France —
+nous a cherché partout chicane en Afrique<a id=
+"FNanchor_207"></a><a href="#Footnote_207" class=
+"fnanchor">[207]</a>.</p>
+
+<p>Au temps du panislamisme hamidien, la Porte avait déjà
+revendiqué Djanet, l’Aïr et le Kaouar. Le geste, sans être
+agressif, était peu amical&nbsp;: ces pays ont très peu de valeur
+par eux-mêmes et, au surplus, le sultan de Constantinople s’était
+toujours désintéressé du vilayet tripolitain, dont une partie,
+d’ailleurs, échappe encore complètement à l’action des autorités
+ottomanes. Les Jeunes-Turcs persistèrent à considérer le Kaouar et
+le Tibesti comme une dépendance de la Tripolitaine. Le moutessarif
+du Fezzan, Djelal-Bey, mena une politique nettement hostile à
+l’influence française. Nous savons qu’il avait déjà essayé de faire
+occuper Djanet. En mars 1908, il envoya des ordres à Maï Adenou,
+chef nominal du Kaouar, pour faire arrêter un groupe de détenus
+politiques, qui s’étaient enfuis de Mourzouk et avaient réussi à
+atteindre Bilma. Le moutessarif priait en même temps, à titre
+officieux et privé, le commandant du cercle de Bilma de ne pas
+s’opposer à l’exécution de ces ordres. Inutile d’ajouter qu’on ne
+songea nullement à inquiéter les fugitifs. Ceux-ci furent bien
+accueillis dans nos postes, où ils reçurent même quelques secours,
+et ils purent gagner Nguigmi, la Nigéria et, de là, retourner à
+Constantinople. En 1909, Djelal-Bey voulut établir une petite
+garnison à Bardaï, dans le Tibesti, afin d’arrêter notre expansion
+dans cette partie du Sahara&nbsp;:<span class="pagenum" id=
+"Page_147">[147]</span> six pauvres hères de Mourzouk, avec un
+drapeau, parvinrent au val Bardaï, grâce à la protection de Maï
+Chafami, le chef toubou le plus influent du Fezzan, et furent
+censés prendre possession du pays au nom du sultan turc<a id=
+"FNanchor_208"></a><a href="#Footnote_208" class=
+"fnanchor">[208]</a>.</p>
+
+<p>D’autres incidents montrèrent encore combien étaient peu
+conciliantes les dispositions des Turcs à notre égard. Il y eut
+d’abord les incidents à la frontière tuniso-tripolitaine, en
+décembre 1909 et janvier 1910&nbsp;: cette question fut réglée par
+l’accord franco-turc du 19 mai 1910. Vint ensuite l’échauffourée de
+Yat, en mars 1910. Le capitaine Cottes, commandant le cercle
+d’Agadès, trouva à Yat, au nord de Bilma et à 10 jours de marche au
+sud des monts Tummo — qui constituent la frontière entre la
+Tripolitaine et les possessions françaises — une caravane escortée
+par un détachement turc. Le capitaine fut prévenu dans la nuit que
+la caravane dissimulait en réalité un rezzou de 60 Toubou du chef
+Baduo, connu pour ses pillages en Azbin. Il voulut s’en assurer
+aussitôt&nbsp;: mais les pillards, en cherchant à s’enfuir,
+provoquèrent une escarmouche qui coûta la vie à une vingtaine
+d’entre eux. L’officier turc, qui commandait l’escorte, voulut
+continuer sa route sur le Kaouar, mais le capitaine Cottes
+l’obligea à regagner la frontière. Cet incident motiva une
+protestation diplomatique de la Porte. En France, on s’étonna que
+le nouveau moutessarif du Fezzan, Sami Bey — qui renouvelait, sur
+ce point, les agissements peu amicaux de l’ancien gouverneur Djelal
+— eût donné un laissez-passer et une escorte à une caravane
+comprenant un groupe de pillards, et on trouva surtout étrange le
+fait d’envoyer un détachement turc en territoire français. Il est
+vrai que les Toubou de ces régions font à la fois des offres de
+soumission à Mourzouk et à Bilma et créent, par leur attitude, une
+confusion dont ils cherchent à tirer le meilleur parti. Mais cela
+ne saurait légitimer les prétentions des Turcs à méconnaître les
+droits de la France dans ces pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_148">[148]</span>Il n’est donc
+pas possible d’obtenir la collaboration des Turcs du Fezzan, pour
+mettre les pillards du Tibesti hors d’état de nuire&nbsp;: le
+voudraient ils, d’ailleurs, qu’il leur serait difficile de nous
+aider en quoi que ce soit, étant donné le peu de moyens dont ils
+disposent. On peut néanmoins et on doit réclamer que les menées
+ottomanes au Tibesti ne nous empêchent point de mettre à la raison
+les éléments de désordre qui se trouvent sur une terre française.
+Or, dans les premiers jours de mars 1911, on a annoncé que les
+Turcs avaient installé à Bardaï une véritable garnison, composée
+d’une compagnie et de deux canons. Comme on le voit, c’est toujours
+la même politique, hostile à la France, qui prévaut au Fezzan. On
+peut s’étonner, tout d’abord, que les Turcs, qui se préoccupent si
+peu de l’intérieur de la Tripolitaine, veuillent faire acte de
+possession au Tibesti, qui est une terre française&nbsp;: notons,
+au surplus, que ce pays est extrêmement pauvre et que les Tedâ,
+mangeurs de dattes, qui l’habitent, passent leur temps à piller nos
+protégés et à rançonner les caravanes. Mais, là comme ailleurs, le
+nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs essaie maladroitement de
+gêner l’action de la France. M. Guicciardini, ministre des Affaires
+étrangères d’Italie, faisait discrètement allusion à cet état
+d’esprit lorsqu’il déclarait, à la séance de la Chambre italienne
+du 14 février 1910, que l’intégrité des provinces turques en
+Afrique «&nbsp;est actuellement mieux garantie encore par le
+nouveau régime de l’empire ottoman, qui ne tolérerait aucun acte
+ayant un caractère menaçant pour ses provinces d’Afrique&nbsp;».
+Notre pays n’a jamais cherché — et cela pour bien des raisons — à
+gagner du terrain aux dépens de la Tripolitaine&nbsp;: le danger
+était ailleurs, mais le Comité «&nbsp;Union et Progrès&nbsp;» s’en
+est rendu compte trop tard.</p>
+
+<p>Le Tibesti, qui se trouve dans la zone française, est un nid de
+brigands, où il faudra se décider à agir tôt ou tard. Pour le
+moment, une pareille opération de police n’est point autorisée. A
+la séance de la Chambre du 17 février 1910, sur une question de M.
+Messimy, M. Trouillot s’était engagé à donner<span class="pagenum"
+id="Page_149">[149]</span> des instructions pour que ne fussent
+point occupés les territoires du Tibesti et du Borkou. Depuis lors,
+M. Messimy a été ministre des colonies et, naturellement, le
+principe de non-intervention dans ces deux pays, qu’il avait
+défendu à la tribune, a continué à être la base de notre politique
+dans le Sahara oriental. Mais, en attendant que l’ordre ait été
+donné à nos troupes d’aller occuper le Borkou et le Tibesti, les
+unités méharistes pourront limiter, dans une certaine mesure, la
+possibilité pour les pillards toubous de venir opérer en territoire
+soumis.</p>
+
+<p>La police du désert, dans la partie comprise entre la frontière
+tripolitaine, le Tibesti, le Borkou, l’Ennedi et le lac Tchad,
+revient&nbsp;:</p>
+
+<p>Dans le territoire militaire du Niger, aux sections méharistes
+d’Agadès, d’Itchouma (au nord de Bilma) et de Maul (au nord-est de
+Nguigmi), doublées chacune d’un détachement monté, comprenant une
+quarantaine de chameaux&nbsp;;</p>
+
+<p>Dans le Territoire militaire du Tchad, aux compagnies méharistes
+de Zigueï et d’Ourâda.</p>
+
+<p>La section méhariste d’Agadès est chargée de combattre les
+rezzous venus du Nord (dissidents hoggars) et du Nord-Est (Azdjer,
+Arabes tripolitains)&nbsp;; elle doit, en outre, surveiller les
+nomades de l’Azbin et veiller à la sécurité de la route
+Agadès-Fachi, que les Touareg utilisent pour leur caravane annuelle
+du sel<a id="FNanchor_209"></a><a href="#Footnote_209" class=
+"fnanchor">[209]</a>. Cette caravane est habituellement escortée
+par le détachement monté de l’Azbin.</p>
+
+<p>Le manque de pâturages dans le Kaouar n’a pas permis d’y
+installer des méharistes. Le détachement monté de la garnison de
+Bilma fait la police des oasis et doit agir éventuellement contre
+les bandes qui viendraient piller dans les environs. Mais la
+protection du pays revient à la section méhariste d’Itchouma, qui
+surveille la frontière tripolitaine et les routes menant au
+Tibesti.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_150">[150]</span>La section
+méhariste de Maul est spécialement chargée de faire la police dans
+la région comprise entre Nguigmi et Bilma et doit poursuivre les
+rezzous venus du Tibesti ou du Borkou. L’action de cette unité est
+également secondée par un détachement monté.</p>
+
+<p>La compagnie méhariste de Zigueï opère dans les régions au sud
+du Borkou&nbsp;; celle d’Ourâda, dans les pays qui s’étendent entre
+le Borkou et l’Ennedi. Dans son discours au Conseil de
+gouvernement, en ouvrant la session d’octobre 1910, M. Merlin,
+gouverneur général de l’Afrique équatoriale française,
+reconnaissait «&nbsp;qu’il sera nécessaire d’en placer une
+troisième entre les deux, de façon à couvrir complètement nos
+avant-postes contre toute incursion venant du Borkou ou de
+l’Ennedi&nbsp;». En attendant la création de cette nouvelle
+compagnie méhariste, le poste de Moussoro (50 tirailleurs et 50
+goumiers) surveille le Baḥr el Ghazal, administre les Kreda et les
+Kecherda et assure les communications avec le Batah.</p>
+
+<p>Ces différentes unités ont à remplir une tâche difficile, car
+les pillards senoussis, les Toubou, tout particulièrement, sont des
+adversaires d’une très grande mobilité, excellant dans les coups de
+main audacieux et rapides&nbsp;: ils enlèvent les courriers,
+pillent les caravanes, razzient les indigènes qui reconnaissent
+notre autorité et emmènent souvent des femmes et des enfants en
+esclavage. Toute caravane qui n’est pas escortée ou qui s’aventure
+dans le désert, sans s’être assuré au préalable la protection des
+Senoussis, risque fort de devenir la proie des Toubou dissidents.
+En 1909, les Tomâghera de la vallée de Marmar<a id=
+"FNanchor_210"></a><a href="#Footnote_210" class=
+"fnanchor">[210]</a>, dirigés par le fils de Zetimi, pillèrent même
+à Bibbela les commerçants du Kaouar, jusque-là généralement
+respectés des pires brigands.</p>
+
+<p>Quelques-unes des bandes qui parcourent cette partie du Sahara
+comprennent un assez grand nombre de fusils. Dans le Sahara
+oriental, la rencontre du commandant Gadel dans<span class=
+"pagenum" id="Page_151">[151]</span> la Tintouma, les combats de
+Ouachenkalé et de Karam, dans la région de Tonbouktou, les combats
+d’Achorat et de Kiffa ont surabondamment démontré qu’un effectif de
+60 fusils, pour une section méhariste, était nettement insuffisant.
+Dans un combat livré au désert, la protection du convoi, les pertes
+du début, l’obligation de recueillir les blessés et les tués
+empêchent un pareil détachement de manœuvrer&nbsp;: il est
+immédiatement fixé par le feu des adversaires et, si ceux-ci sont
+nombreux, voué à l’enveloppement. On pourra objecter, il est vrai,
+qu’un effectif supérieur serait alourdi par le convoi relativement
+considérable qu’exige une pareille troupe et que celle-ci perdrait
+en mobilité ce qu’elle gagnerait en puissance. Sans doute&nbsp;:
+mais, quand on doit lutter contre des adversaires tels que les
+Arabes et les Berbères, il est prudent et de bonne politique de ne
+pas risquer un échec qui, à tous points de vue, serait fort
+regrettable. D’ailleurs, il ne faut point oublier que, dans ces
+pays, tout échec se transforme facilement en désastre. Nos
+adversaires, montés à méharis, sont d’une très grande mobilité et
+une petite troupe peut être enveloppée et complètement détruite. Le
+fait s’est d’ailleurs produit en Mauritanie, à trois reprises
+différentes, durant l’année 1908<a id="FNanchor_211"></a><a href=
+"#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>. On semble s’être rendu
+compte, en haut lieu, de la nécessité de cette augmentation
+d’effectif&nbsp;: tout récemment, en effet, nos forces méharistes
+ont été augmentées de 32 hommes à Kiffa et de 60 à Tombouctou.</p>
+
+<p>La direction de l’action senoussie dans le Tibesti méridional,
+au Borkou et dans la région de Ouéta-Archeï appartient à Moḥammed
+es Sounni, celui-là même qui échoua dans ses<span class="pagenum"
+id="Page_152">[152]</span> tentatives d’emprise politico-religieuse
+sur le Bornou et le Ouadaï. Il est originaire du Maroc et a une
+cinquantaine d’années. Sa résidence est à Gouro, à cinq jours de
+Yên, sur la route qui mène du Borkou à Koufra. Le délégué de Si
+Aḥmed Chérif se rendit à ʿAïn Galakka, en mai 1907, après le départ
+du capitaine Bordeaux. Les deux fortins de Faya et d’Aïn Galakka
+furent réoccupés et renforcés. Barrani fut remplacé par un de ses
+lieutenants, Moursal Taouil, un ancien captif, qui devint le
+véritable chef du Borkou. Disons, en passant, que la Senoussïa
+emploie volontiers des anciens captifs, à qui elle donne
+généralement des emplois de second ordre&nbsp;: indépendamment de
+Moursal Taouil, on comptait encore, parmi les notables du Borkou,
+ʿAbdallah Tower, qui était fortement teinté, et Aḥmed Belâl, captif
+de case. Comme nous le verrons plus loin, ce procédé a été
+généralisé au Ouadaï.</p>
+
+<p>La deuxième attaque d’ʿAïn Galakka, en 1908, fut un échec pour
+la compagnie du Kanem. Elle coûta la vie à Moursal Taouil, qui fut
+remplacé par ʿAbd Allah Tower, celui qui avait construit le fortin
+en briques sèches d’ʿAïn Galakka. Il entoura cet ouvrage d’une
+deuxième enceinte, concentrique à la première, et l’intervalle fut
+comblé avec du sable. Son lieutenant est Aḥmed Delal, qui a
+reconstruit Faya.</p>
+
+<p>Quoique l’échec du capitaine Sellier eût excité, au plus haut
+point, l’enthousiasme et l’ardeur des Senoussis, beaucoup ne se
+sentirent pas suffisamment à l’abri d’une nouvelle attaque
+française et les plus riches d’entre eux se réfugièrent dans
+l’Ennedi&nbsp;: ils allèrent nomadiser vers Ouéta, pour y faire
+pâturer leurs chameaux, auxquels ne convenait pas, du reste, le
+climat humide du Borkou. Un commencement d’exode de femmes et de
+biens des Senoussis d’ʿAïn Galakka sur Gouro eut lieu également
+après le combat de Karam. De même, après le raid du capitaine
+Bordeaux en 1907, la route caravanière de Benghazi à Abéché, par
+Ouéta, avait été portée plus à l’Est.</p>
+
+<p>Par la suite, les pillards senoussis se montrèrent très
+entreprenants&nbsp;:<span class="pagenum" id=
+"Page_153">[153]</span> leur nouveau succès à Ouachenkalé et leurs
+incursions en plein Kanem provoquèrent un certain flottement parmi
+les indigènes fidèles à notre cause. D’autre part, les événements
+du Ouadaï liaient les mains au lieutenant-colonel Moll, qui se
+trouvait dans l’impossibilité absolue d’agir énergiquement contre
+nos adversaires. L’eût-il pu d’ailleurs, que les instructions
+ministérielles lui interdisaient formellement d’aller au Borkou. Un
+rapport de cet officier supérieur, en date du 2 février 1910, nous
+montre quelles étaient ses graves préoccupations à ce
+moment-là.</p>
+
+<p>«&nbsp;La situation au Kanem, écrivait-il, s’est aggravée du
+fait du succès des Khouân à Ouachenkalé et du fait de l’impunité
+dont ont bénéficié leurs nombreux rezzous depuis notre insuccès à
+ʿAïn Galakka en septembre 1908.</p>
+
+<p>«&nbsp;La question Kanem-Ghazal-Borkou semble, en effet,
+évoluer. Naguère, au moment de notre arrivée au Kanem, elle avait
+l’aspect d’une lutte entre les troupes senoussies et les troupes
+françaises.</p>
+
+<p>«&nbsp;Une seconde phase fut remplie par des actes de pillage,
+des rezzous et des contre-rezzous. Et maintenant, les Borkouans,
+impunis, deviennent de plus en plus audacieux, leurs rezzous
+prennent de l’importance. Le fanatisme senoussi reprend confiance.
+Les Khouân et les Tedâ s’unissent tant par besoin de vivre que par
+haine du chrétien. Ils vont être les acteurs de la troisième phase.
+Ils sont nombreux, puissamment armés, audacieux, fanatisés. Leurs
+bandes sont grossies de tous les fidèles de l’Afrique Occidentale
+qui ont fui, de gré ou de force, le roumi, de tous les mécontents
+du Tchad et du Ouadaï, des pillards du Tibesti que nos troupes
+gênent à Bilma, des Fezzanais et Tripolitains affiliés au
+senoussisme ou dont nous appauvrissons le commerce d’esclaves. Tous
+ces éléments hostiles, refoulés de toutes parts dans ce coin de
+terre d’Islam encore vierge de tout contact impur, ont atteint leur
+limite de compression, et cet état de compression même, comme s’il
+obéissait aux lois naturelles de la physique, leur donne une force
+et une vigueur toutes<span class="pagenum" id=
+"Page_154">[154]</span> nouvelles. L’événement du Dar-Massalit ne
+peut que faire croître leur audace.</p>
+
+<p>«&nbsp;Il serait regrettable que le territoire ne fût pas en
+mesure de résister à cette force. Nos échecs à l’est du Tchad ne
+pourraient avoir qu’une fâcheuse répercussion sur le territoire de
+Zinder et peut-être sur tout notre domaine de l’Afrique du
+Nord.&nbsp;»</p>
+
+<p>En mai 1910, le lieutenant-colonel Moll installa à Zigueï la
+compagnie méhariste du capitaine Cauvin et plaça une section
+d’artillerie à Mao. Les Khouân poussaient les nomades à nous
+abandonner pour se joindre à eux et, en août 1910, se produisit la
+défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil.
+Cet événement était de nature à augmenter les inquiétudes du
+lieutenant-colonel Moll, car il prouvait que notre prestige au
+Kanem avait beaucoup baissé et que la propagande antifrançaise de
+la Senoussïa redoublait d’activité.</p>
+
+<p>La situation était d’ailleurs inquiétante. On signalait la
+formation de nombreux djiouch et la présence d’importants
+groupements à ʿAïn Galakka.</p>
+
+<p>En outre, du Qaire parvenait la nouvelle qu’il fallait
+s’attendre à des événements sérieux de ce côté. Le moyen le plus
+sûr de briser l’action senoussie dans ces parages — et, comme
+conséquence, de rassurer les populations soumises et d’empêcher de
+nouvelles défections — eût été l’occupation du Borkou.
+Malheureusement, le lieutenant-colonel Moll n’avait ni les moyens
+nécessaires ni l’autorisation d’agir ainsi, et, au surplus, les
+événements du Dar Massalat sollicitaient toute son attention. Dans
+une lettre personnelle, en date du 15 septembre 1910, il se
+prononçait formellement pour une action militaire au Borkou.</p>
+
+<p>«&nbsp;Il existe, dit-il, une grande inquiétude chez les
+populations du Kanem... Il y a certainement de l’agitation au
+Borkou, tout au moins quelque chose qui se prépare...</p>
+
+<p>«&nbsp;J’ai récemment écrit à Brazzaville pour faire connaître
+mon opinion au sujet du Borkou. Notre politique
+d’expectative,<span class="pagenum" id="Page_155">[155]</span>
+notre attitude défensive sont inadmissibles. L’offensive seule
+convient pour parer les coups. Autrement nous sommes toujours sur
+le qui-vive, en état d’alerte, partout exposés. Et cela coûte plus
+cher. La défensive n’a jamais donné de bons résultats.</p>
+
+<p>«&nbsp;Et de la part de la France c’est incompréhensible&nbsp;!
+Nous nous laissons à chaque instant, sans rien pouvoir, enlever des
+gens qui sont emmenés en captivité. De petits rezzous
+insaisissables prennent ici ou là hommes, femmes et enfants. Et
+c’est vendu au Borkou&nbsp;! Il n’y a qu’un remède&nbsp;: agir
+là-bas. C’est moins cher et plus conforme à nos désirs
+d’humanité.</p>
+
+<p>«&nbsp;Plus nous attendrons, plus ce sera difficile et plus
+aussi nous aurons de chance de nous voir enlever le Borkou par les
+Turcs. Ce sera joli. En tout cas, un mouvement se dessine
+certainement contre nous. Nous ne pourrons l’enrayer que par
+l’offensive.</p>
+
+<p>«&nbsp;Nous laissons, dans la défensive, le choix du moment et
+du point de l’attaque à l’ennemi. Et notre front est grand<a id=
+"FNanchor_212"></a><a href="#Footnote_212" class=
+"fnanchor">[212]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il n’est pas exagéré de dire que l’occupation du Borkou règlera
+presque entièrement la question senoussie. Les oasis du Borkou
+constituent le grenier de la tourbe de pillards qui nomadise entre
+ce pays et l’Ennedi. Le jour où elles seront enlevées aux
+Senoussis, le ravitaillement en grains et en dattes des guerriers
+de Si Aḥmed Chérif sera rendu extrêmement difficile. D’autre part,
+la prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï leur ont enlevé tout
+espoir de s’approvisionner de ce côté&nbsp;: notons, au surplus,
+que la contrebande des armes et la traite des esclaves, deux choses
+très fructueuses, ont été radicalement supprimées de ce fait<a id=
+"FNanchor_213"></a><a href="#Footnote_213" class=
+"fnanchor">[213]</a>. Donc, le Ouadaï pacifié<span class="pagenum"
+id="Page_156">[156]</span> et le Borkou en notre pouvoir, ce ne
+sont pas les pauvres oasis libyennes et le maigre commerce qui se
+fera dans le Sahara oriental qui fourniront à la Senoussïa les
+ressources nécessaires pour continuer la lutte contre nous. Si
+Aḥmed Chérif aura encore les offrandes et peut-être le dévouement
+de certains fidèles de la Cyrénaïque et d’ailleurs, et aussi la
+collaboration des Tedâ du Tibesti&nbsp;: mais ce ne sera point
+suffisant. Les défections seront dès lors nombreuses, beaucoup de
+dissidents reviendront à nous et, le jour où le Tibesti sera
+également occupé, les irréductibles se réfugieront dans le désert
+de Libye&nbsp;: à ce moment-là, l’action senoussie en Afrique
+centrale aura vécu.</p>
+
+<p>On comprend donc l’intérêt vital qui s’attache, pour Si Aḥmed
+Chérif, à la possession du Borkou, qui est en quelque sorte le
+dernier obstacle opposé à l’expansion envahissante de la France
+dans le Sahara oriental. Selon nous — et il ne faut voir là qu’une
+opinion personnelle — le chef de la Senoussïa, sentant qu’il lui
+était impossible de nous arrêter par ses propres moyens, a préféré
+renoncer à la politique traditionnelle de son ordre plutôt que de
+perdre le Borkou. Il a donc fait appel aux Turcs et, en France, on
+a appris avec stupeur que le drapeau ottoman avait été arboré à
+ʿAïn Galakka en avril 1911&nbsp;: le chef toubou Zetimi avait servi
+de guide à l’officier et au tirailleur turcs de la garnison de
+Bardaï, qui étaient venus au Borkou. Les journaux rapportèrent que
+la forteresse de ʿAïn Galakka comptait 500 soldats senoussis et
+donnèrent diverses explications de la présence des Turcs en cet
+endroit&nbsp;: d’après certains renseignements, Si Aḥmed
+Chérif<span class="pagenum" id="Page_157">[157]</span> avait
+sollicité du gouverneur turc de Benghazi l’envoi à ʿAïn Galakka
+d’un drapeau et d’un soldat ottomans&nbsp;; selon d’autres,
+l’acceptation de ce drapeau avait été imposée par les autorités
+tripolitaines au chef senoussi ʿAbd el Laṭif el Toweri (Abdallah
+Tower&nbsp;?), sur des ordres venus de Constantinople. Cette
+dernière hypothèse paraissait d’ailleurs peu vraisemblable. On a
+su, par la suite, que le gouvernement turc était étranger à
+l’occupation. Mais on apprit également que Si Aḥmed Chérif,
+renonçant à la belle indépendance de ses prédécesseurs vis-à-vis de
+toute autorité spirituelle ou temporelle, avait envoyé récemment
+une ambassade à Constantinople, pour faire acte de soumission
+religieuse. Cette attitude toute nouvelle lui a sans doute permis
+de solliciter et d’obtenir, des autorités tripolitaines, la
+protection du drapeau ottoman pour la forteresse de ʿAïn Galakka.
+En tout cas, «&nbsp;des représentations furent faites par le
+département des affaires étrangères auprès du gouvernement ottoman
+sur la nécessité de respecter le statut provisoire du Tibesti et du
+Borkou&nbsp;». De plus, une commission devant se réunir à l’automne
+de 1911, pour faire la délimitation de la Tripolitaine et du Sahara
+français, le gouvernement impérial fut prévenu que «&nbsp;les
+commissaires français se refuseraient à considérer les mesures
+prises par les autorités turques, pour étendre la domination
+ottomane sur le Tibesti et le Borkou, comme constituant des titres
+en faveur de la Turquie&nbsp;».</p>
+
+<p>Depuis lors, le conflit italo-turc a constitué un fait nouveau
+d’une grosse importance. Il est probable — étant donnés les
+dispositions du gouvernement de M. Giolitti et l’état de l’opinion
+publique chez nos voisins — que la Tripolitaine restera aux
+Italiens. Au point de vue particulier de notre situation politique
+en Afrique Centrale, la chose n’est pas pour nous déplaire&nbsp;:
+depuis l’avènement des Jeunes-Turcs, les autorités ottomanes ont si
+souvent affiché leur mépris de la convention franco-anglaise de
+1899 qu’un changement de cette nature ne peut qu’être avantageux
+pour nous. D’ailleurs l’Italie s’est engagée, vis-à-vis de la
+France, à rester dans les<span class="pagenum" id=
+"Page_158">[158]</span> limites que cet accord de 1899 a fixées
+pour la Tripolitaine. Nous pourrons donc agir librement au Borkou
+et au Tibesti&nbsp;; d’autre part, dans un avenir plus ou moins
+éloigné, l’occupation italienne dans l’intérieur du vilayet
+tripolitain sera autrement effective que ne l’a été celle des
+Turcs, et il est vraisemblable que les boutres arabes et maltais
+chargés d’armes et de munitions de contrebande ne pourront plus
+débarquer facilement leur cargaison à Benghazi&nbsp;; la traite des
+esclaves sera aussi énergiquement réprimée, car, malgré les
+dénégations des fonctionnaires ottomans, elle se fait encore en
+Tripolitaine, le fait est notoire en Afrique Centrale et, au
+surplus, des caravaniers senoussis ont été surpris avec des convois
+d’esclaves à destination de la Cyrénaïque<a id=
+"FNanchor_214"></a><a href="#Footnote_214" class=
+"fnanchor">[214]</a>. Enfin, le jour où les détachements italiens
+et français se rencontreront à la frontière et uniront cordialement
+leurs efforts pour traquer les dissidents, ceux-ci devront se
+soumettre ou se réfugier dans le désert de Libye. A ce moment-là,
+la pénétration européenne dans le Sahara oriental sera
+définitivement assise.</p>
+
+<p>Que fera maintenant le grand-maître des Senoussis, Si Aḥmed
+Chérif&nbsp;? Il faut avouer qu’il n’a pas de chance. Juste au
+moment où il met tout son espoir dans la protection des Turcs, les
+Italiens entreprennent d’enlever à ceux-ci leur dernier coin
+d’Afrique. Si Aḥmed doit être bien ennuyé. Les journaux se sont
+occupés de lui, ces derniers temps&nbsp;: ils ont parlé de guerre
+sainte, de la levée en masse des Arabes pour défendre la domination
+musulmane des Turcs contre l’agression italienne, etc. Ils ont
+généralement oublié de dire que les Arabes détestent
+l’administration ottomane et que beaucoup d’entre eux ne font
+aucune distinction entre Turcs, Italiens, Français ou Anglais.
+Néanmoins la solidarité musulmane<span class="pagenum" id=
+"Page_159">[159]</span> est réelle, et une attitude hostile de Si
+Aḥmed Chérif envers les Italiens pourrait avoir des conséquences
+sérieuses en Cyrénaïque, où l’influence senoussie est grande (la
+confrérie possède plus de 300 zaouias dans le seul pays de
+Benghazi). En manœuvrant avec adresse au point de vue
+politique<a id="FNanchor_215"></a><a href="#Footnote_215" class=
+"fnanchor">[215]</a>, les Italiens ne rencontreront peut-être pas
+chez les Arabes la résistance acharnée que certains
+prévoient&nbsp;: certes, ils auront à réduire des bandes plus ou
+moins fanatisées, des contingents encadrés par les Turcs, ceux qui
+combattront pour ne pas voir disparaître la traite des esclaves et
+la contrebande des armes de guerre, et, au fur et à mesure de
+l’occupation du pays, des éléments turbulents qui ont toujours été
+en dissidence. Mais cette résistance pourra être brisée. Le corps
+de débarquement paraît être, du reste, à hauteur de la tâche qui
+lui incombe. Peut-être les Italiens seront-ils un peu déroutés par
+le caractère tout particulier des colonnes à mener dans l’intérieur
+du pays&nbsp;: ils pourraient avoir là quelques mécomptes...</p>
+
+<p>Quant à la confrérie des Senoussis, il faudra bien qu’elle se
+résigne tôt ou tard à composer avec les Chrétiens, comme elle l’a
+fait récemment avec les Turcs, et elle perdra alors le caractère de
+farouche indépendance qui la distinguait jusqu’ici, pour n’être
+plus qu’un ordre religieux comme les autres.</p>
+
+<p>Le sultan du Ouadaï, Doud-Mourra, était un adepte de la
+Senoussïa. Il faut dire cependant que, dans ces dernières années,
+l’influence de la secte à Abéché avait beaucoup diminué. El Mahdi
+n’avait déjà point su dissimuler suffisamment<span class="pagenum"
+id="Page_160">[160]</span> ses prétentions au temporel, et cela
+avait refroidi quelque peu l’enthousiasme des Ouadaïens pour la
+bonne doctrine. Si Aḥmed Chérif chercha vainement à réconcilier
+Aḥmed abou Rhazali et Doud-Mourra, qui se battaient pour le trône
+du Ouadaï, en leur disant que tous les musulmans devaient s’unir
+pour combattre les chrétiens&nbsp;: il ne fut pas écouté.
+Cependant, après la prise d’Abéché et la fuite de Doud-Mourra, un
+rapprochement se fit entre le sultan du Ouadaï et le grand-maître
+des Senoussia&nbsp;: ce dernier délégua même son homme de
+confiance, Moḥammed es Sounni, pour réconcilier ʿAli Dinar et
+Doud-Mourra<a id="FNanchor_216"></a><a href="#Footnote_216" class=
+"fnanchor">[216]</a> et décider les Foriens à nous combattre.</p>
+
+<p>Nous aurons l’occasion de reparler de la confrérie à propos du
+Ouadaï.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c02">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_179"></a><a href="#FNanchor_179"><span class=
+"label">[179]</span></a>«&nbsp;Le Trou au Natron, dit Nachtigal,
+est un cratère gigantesque, dont la dépression, arrondie en forme
+d’entonnoir, a bien trois ou quatre heures de tour sur plus de 50
+mètres de profondeur. Les parois de ce roc, à pic dans la partie
+supérieure, présentent une couleur sombre qui contraste avec des
+filets étroits de sel blanc qui ont valu à l’ancien cratère son nom
+de Trou au Natron, et qui s’en vont serpentant vers le centre de la
+dépression&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_180"></a><a href="#FNanchor_180"><span class=
+"label">[180]</span></a>En dazaga, on dirait <em>ié kéddé</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_181"></a><a href="#FNanchor_181"><span class=
+"label">[181]</span></a>Nachtigal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_182"></a><a href="#FNanchor_182"><span class=
+"label">[182]</span></a>Acyl ou Abou Goudjia&nbsp;: prétendant
+ouadaïen soutenu par nos armes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_183"></a><a href="#FNanchor_183"><span class=
+"label">[183]</span></a><em>Noto</em>, couverture faite de
+plusieurs peaux de mouton (<em>faroua na’dja</em>, <span class=
+"arabic">فروة النعجة</span>), cousues ensemble.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_184"></a><a href="#FNanchor_184"><span class=
+"label">[184]</span></a>En arabe, <em>hamtal</em> ou
+<em>handal</em> (<span class="arabic">حنظل</span>)&nbsp;; en
+toubou, <em>aber</em> ou <em>aouor</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_185"></a><a href="#FNanchor_185"><span class=
+"label">[185]</span></a>Cette plante est une espèce d’armoise
+(<em>semen contra</em> ou <i>artemisia herba alba</i>). Le
+«&nbsp;semen contra&nbsp;», à doses faibles, agit comme
+emménagogue, c’est-à-dire qu’il provoque l’apparition des
+règles&nbsp;; à doses plus fortes, c’est un vermifuge agissant
+contre les ascarides lombricoïdes, vers intestinaux très communs
+dans l’enfance, surtout de trois à dix ans. Ces deux propriétés du
+chîḥ expliquent le port de cette plante comme préservatif par les
+femmes et les enfants.</p>
+
+<p>M. René Basset nous dit qu’en Algérie et dans le nord de
+l’Afrique, le chîḥ désigne également une sorte d’armoise
+(<i>artemisia alba</i>)&nbsp;; chez les nomades pauvres, on en fait
+une infusion qui remplace le thé.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_186"></a><a href="#FNanchor_186"><span class=
+"label">[186]</span></a>«&nbsp;La sultane était une vieille femme
+rabougrie, fripée, ridée, ayant l’air d’une vieille
+pourvoyeuse..... Elle avait la face à découvert, mais quelle
+face&nbsp;! quel museau&nbsp;!&nbsp;»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_187"></a><a href="#FNanchor_187"><span class=
+"label">[187]</span></a>C’est la traduction donnée par le cheïkh.
+Elle ne paraît pas cependant être tout à fait exacte. Nous avons
+déjà vu que <em>meï</em>, <em>maï</em>, veut dire
+«&nbsp;sultan&nbsp;». Le mot teda <em>labou</em> est probablement
+le même que le mot dazagada <em>laou</em> (la suppression du
+<em>b</em> est très fréquente dans le dialecte méridional). Or,
+<em>laou</em> signifie «&nbsp;ami, camarade&nbsp;».
+<em>Meilabou</em> voudrait donc dire «&nbsp;ami du
+sultan&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_188"></a><a href="#FNanchor_188"><span class=
+"label">[188]</span></a>Pour l’étude de la confrérie des Senoussia,
+nous renvoyons le lecteur aux ouvrages suivants&nbsp;: Rinn,
+<em>Marabouts et Khouan</em>. Alger, 1884, p. 481-515. — Duveyrier,
+<em>La confrérie religieuse musulmane de Sidi-es-Senoussi et son
+domaine géographique</em>. Paris, 1884. — Depont et Coppolani,
+<em>Les confréries religieuses musulmanes</em>. Alger, 1897, p.
+544-571. — Moḥammed el Hachaïchi, <em>Voyage au pays des
+Senoussia</em> (traduit par V. Serres et Lasram). Paris, 1903.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_189"></a><a href="#FNanchor_189"><span class=
+"label">[189]</span></a>Rinn, <em>Marabouts et Khouan</em>, pages
+485-486.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_190"></a><a href="#FNanchor_190"><span class=
+"label">[190]</span></a>C’est ce qu’on appelle <em>bidʿa</em>
+«&nbsp;innovation&nbsp;» qui a donné lieu à de nombreuses
+polémiques. Cf. Goldziher, <em>Vorlesungen über den Islam</em>, p.
+281 et suiv.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_191"></a><a href="#FNanchor_191"><span class=
+"label">[191]</span></a>«&nbsp;Le Soufisme, comme son nom l’indique
+en partie, n’est autre chose que la recherche, par l’exercice de la
+vie contemplative et les pratiques pieuses, d’un état de pureté
+morale et de spiritualisme assez parfait pour permettre à l’âme des
+rapports plus directs avec la Divinité.&nbsp;» (Rinn.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_192"></a><a href="#FNanchor_192"><span class=
+"label">[192]</span></a>C’est, en effet, la tactique employée par
+les émissaires senoussis dans la lutte qu’ils mènent contre nous
+sur les confins du Kanem&nbsp;; à l’heure actuelle, les Touareg,
+les Oulâd Slimân et les Toubou dissidents forment la majeure partie
+des guerriers qui combattent notre domination.</p>
+
+<p>Les idées qui guidaient l’action de la Senoussïa furent
+radicalement modifiées par le fait de notre installation en Afrique
+Centrale, et, depuis lors, la secte a eu recours aux intrigues
+politiques et à la force des armes pour nous chasser de ce
+pays.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_193"></a><a href="#FNanchor_193"><span class=
+"label">[193]</span></a>Moḥammed el Hachaïchi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_194"></a><a href="#FNanchor_194"><span class=
+"label">[194]</span></a>Sidi Moḥammed Chérif, frère de Si el Mahdi,
+était mort d’une maladie de gorge, le 12 mars 1896, et avait laissé
+quatre enfants&nbsp;: l’aîné était Sidi Moḥammed el ʿAbed, resté à
+la zaouia de Djarhaboub&nbsp;; le second, Si Aḥmed Chérif, avait un
+peu plus de vingt ans à la mort de son oncle.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_195"></a><a href="#FNanchor_195"><span class=
+"label">[195]</span></a>Ces Touareg vivent en partie au Borkou et
+dans l’Ennedi. Les autres se trouvent sur les confins du Tou&nbsp;;
+des Azdjer de Guedasen habitent l’oasis de Waou, au nord du
+Tibesti.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_196"></a><a href="#FNanchor_196"><span class=
+"label">[196]</span></a><em>Khouan</em>, frères en religion.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_197"></a><a href="#FNanchor_197"><span class=
+"label">[197]</span></a>Moḥammed el Hachaïchi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_198"></a><a href="#FNanchor_198"><span class=
+"label">[198]</span></a>Indépendamment de la traite des esclaves et
+de la contrebande des armes et munitions de guerre, les Khouan font
+le commerce de tout ce qui constitue le luxe en pays nègre (tapis,
+parfums, thé, sucre, etc.), ainsi que des objets de piété et des
+étoffes. Lors de la prise de Bir Alali, on trouva dans la zaouia
+une grande quantité de ces articles.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_199"></a><a href="#FNanchor_199"><span class=
+"label">[199]</span></a>Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi donne des
+renseignements intéressants sur le commerce qui se faisait, jusqu’à
+ces derniers temps, entre la Cyrénaïque et le Ouadaï.</p>
+
+<p>«&nbsp;Depuis deux ans (depuis 1894), écrit-il, quelques
+négociants de Tripoli et de Benghazi ont organisé une caravane qui,
+partant de cette dernière ville, va à Ouadaï. Elle emporte toutes
+sortes de marchandises&nbsp;: étoffes, sucres, thé, etc.
+(n’oublions pas les armes et munitions de guerre). Elle reste trois
+mois en route et, arrivée à sa destination, charge pendant 25 jours
+des plumes d’autruche, des dents d’éléphants, des peaux (et elle
+achète des esclaves). Sauf incident, elle est de retour à Benghazi
+moins d’un an après son départ. C’est le cheikh Sidi El-Mahdi qui a
+ouvert cette voie au commerce. Les caravanes traversent la région
+de Koufra, dans le Beled El Djouf, où il a sa résidence&nbsp;;
+grâce à lui, la sécurité est si complète entre Benghazi et Ouadaï
+qu’on n’a jamais entendu dire qu’un négociant ait été victime d’un
+vol quelconque, fût-ce d’une entrave de chameau.&nbsp;» (<em>Voyage
+au pays des Senoussia</em>, page 59.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_200"></a><a href="#FNanchor_200"><span class=
+"label">[200]</span></a>Un missionnaire de la Senoussia avait même
+promis le paradis à ceux qui assassineraient l’explorateur.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_201"></a><a href="#FNanchor_201"><span class=
+"label">[201]</span></a>L’oasis de Djanet est une dépendance de
+l’Algérie-Tunisie&nbsp;; elle se trouve d’ailleurs à portée des
+méharistes d’In-Salah.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_202"></a><a href="#FNanchor_202"><span class=
+"label">[202]</span></a><em>Zériba</em>, haie, clôture d’épines
+rapportées.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_203"></a><a href="#FNanchor_203"><span class=
+"label">[203]</span></a>Les indigènes aiment à raconter que le
+vieux Senoussi avait prédit la chose.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_204"></a><a href="#FNanchor_204"><span class=
+"label">[204]</span></a>Ce sentiment n’est pas particulier aux
+Senoussis. D’une façon générale, les Arabes de la Tripolitaine
+n’aiment point les Turcs, qu’ils tiennent pour des étrangers,
+uniquement préoccupés des impôts à faire payer par les habitants du
+pays. Les procédés en usage dans l’administration ottomane, les
+abus fréquents qu’elle commet ne font qu’augmenter cette
+aversion&nbsp;; d’autre part, les soldats turcs, envoyés pour faire
+rentrer l’impôt, se montrent volontiers très durs pour les Arabes,
+qu’ils détestent tout particulièrement. C’est pourquoi un grand
+nombre de Bédouins, plus de 30.000 dit-on, ne voulant pas payer les
+taxes très lourdes qui frappaient leurs troupeaux, ont préféré
+émigrer en territoire égyptien. Ils rentreront vraisemblablement
+dans la Cyrénaïque, quand l’occupation italienne soumettra ce pays
+à une administration régulière.</p>
+
+<p>Hassoun Karamanli Pacha, le syndic actuel de Tripoli, pressenti
+dès 1890, sur l’ordre de Crispi, au sujet d’une action italienne
+dans le vilayet, avait déclaré que le pays était las de la
+domination ottomane.</p>
+
+<p>Le cheïkh Moḥammed el Haïchi signale la demi-hostilité qui règne
+entre Turcs et Senoussis&nbsp;: «&nbsp;Je dois dire à ce sujet,
+écrit-il, que les Turcs, même ceux des classes élevées, sont mal
+disposés envers le cheikh El Mahdi..... De son côté, le cheikh El
+Mahdi ne sympathise pas avec eux, c’est du moins ce que j’ai
+constaté quand je fréquentais les Khouans.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le cheikh Sidi Ahmed Mokhtar, chef de la confrérie à
+Mourzouk, me raconta le fait suivant&nbsp;: Le grand Sidi Moḥammed
+Senoussi aimait si peu les Turcs qu’un jour il appela sur eux la
+malédiction divine en disant&nbsp;: «&nbsp;O Dieu, faites que
+toutes les fois que les Turcs occuperont un pays de la terre, ce
+pays soit occupé après eux par les Européens&nbsp;!&nbsp;»
+(<em>Voyage au pays des Senoussia</em>, page 106.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_205"></a><a href="#FNanchor_205"><span class=
+"label">[205]</span></a>Le maréchal Redjeb Pacha, homme d’État
+éclairé, intelligent et hardi, reçut le portefeuille de la Guerre
+dans le premier ministère libéral qui fut constitué par les
+Jeunes-Turcs, après la révolution du 23 juillet&nbsp;: il mourut
+presque aussitôt.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_206"></a><a href="#FNanchor_206"><span class=
+"label">[206]</span></a>C’est Djelal qui faillit faire occuper
+l’oasis de Djanet (à l’ouest de Rhat), située dans la zone
+d’influence française.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_207"></a><a href="#FNanchor_207"><span class=
+"label">[207]</span></a>A ce point de vue, l’occupation de la
+Tripolitaine par les Italiens ne peut avoir que de bons
+résultats.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_208"></a><a href="#FNanchor_208"><span class=
+"label">[208]</span></a>Dès 1908, un kaïmakan, nommé Osman efendi,
+avait été envoyé à Bardaï.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_209"></a><a href="#FNanchor_209"><span class=
+"label">[209]</span></a>Tous les ans, une caravane de 8 à 10.000
+chameaux quitte les pâturages à l’est de l’Aïr et va chercher du
+sel à Fachi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_210"></a><a href="#FNanchor_210"><span class=
+"label">[210]</span></a>Ces Tedâ de l’enneri Marmar sont les fameux
+«&nbsp;Toubou-Tourkman&nbsp;» qui tourmentèrent tant la caravane du
+cheïkh Moḥammed et Tounesi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_211"></a><a href="#FNanchor_211"><span class=
+"label">[211]</span></a>Signalons également, quoique le fait ait
+une importance beaucoup moindre, l’affaire de Salal Akranga. En
+janvier 1909, une reconnaissance d’indigènes fidèles, comprenant
+des Djagadâ soumis et des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el
+Djelil, partit du Kanem et se heurta dans la partie septentrionale
+du Baḥr el Ghazal, à un rezzou senoussi de 400 fusils.
+L’enveloppement de la troupe amie s’exécuta avec une rapidité
+déconcertante&nbsp;: nos auxiliaires furent décimés et un grand
+nombre d’entre eux tombèrent entre les mains des Khouân.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_212"></a><a href="#FNanchor_212"><span class=
+"label">[212]</span></a><em>Bulletin du Comité de l’Afrique
+française</em>, 1910.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_213"></a><a href="#FNanchor_213"><span class=
+"label">[213]</span></a>On peut faire remarquer, il est vrai, qu’il
+restera encore le Darfour. Mais ce pays est surtout tourné vers le
+Kordofan et le Baḥr el Ghazal&nbsp;: El Facher ne se présente pas
+comme l’aboutissement direct de la route caravanière venant de
+Koufra et ne saurait, à ce point de vue, remplacer Abéché. D’autre
+part, en supposant que de fréquentes relations s’établissent entre
+les pays senoussis et le Darfour, les caravanes risqueraient fort
+d’être enlevées par la compagnie méhariste d’Ourâda, qui a déjà
+parcouru l’Ennedi, avec le commandant Hilaire. Il se peut que Si
+Aḥmed Chérif continue à être dans de bons termes avec le sultan
+ʿAli Dinar et à s’entendre avec lui pour combattre notre action en
+Afrique Centrale&nbsp;: mais tout cela ne saurait compenser la
+perte du Ouadaï pour l’Islam irréductible et, au surplus, toute
+tentative de la confrérie des Senoussis pour établir sa domination
+politico-religieuse au Darfour est destinée à échouer
+complètement.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_214"></a><a href="#FNanchor_214"><span class=
+"label">[214]</span></a>A propos du Fezzan, le cheïkh Moḥammed el
+Hachaïchi écrit ce qui suit&nbsp;: «&nbsp;L’esclavage se pratique
+ostensiblement&nbsp;; quand le gouvernement apprend qu’un homme
+vend des esclaves, il se fait donner par lui quelque cadeau
+important et il n’y a pas de poursuites&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_215"></a><a href="#FNanchor_215"><span class=
+"label">[215]</span></a>La proclamation en langue arabe, que le
+général Caneva vient d’adresser à la population de Tripoli,
+s’appuie très habilement sur la nature toute particulière des
+rapports entre Turcs et Arabes&nbsp;: le général dit «&nbsp;que le
+roi d’Italie a envoyé des navires et des troupes non pour subjuguer
+le peuple de Tripolitaine et Cyrénaïque, et le réduire en esclavage
+comme sous la domination turque, mais au contraire pour lui rendre
+ses droits, lui donner la liberté et le protéger contre les
+usurpateurs et contre tous ceux qui voudront l’attaquer.&nbsp;»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_216"></a><a href="#FNanchor_216"><span class=
+"label">[216]</span></a>On sait que Doud-Mourra, chassé du
+Massalit, a dû faire sa soumission et est interné à Fort-Lamy.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span><a id=
+"p2c03"></a>III</h3>
+
+<p class="sch1">LES AMMA BORKOUA</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Ammâ Borkouâ, qui parlent le dialecte
+dazaga des Toubou du Sud, leurs voisins, présentent à peu près le
+même type que ceux-ci, «&nbsp;un tantinet plus foncés de teint
+peut-être, à les prendre en bloc&nbsp;».</p>
+
+<p>Le Borkou comprend un certain nombre d’oasis, qui sont réputées
+pour leur dattes&nbsp;; <em>timbé Borkouâ</em>, plus grosses que
+celles du Kanem. L’oasis de Boudôou, au nord du pays, est surtout
+connue par ses mares d’eau natronée et d’eau douce. Il y a en
+particulier un grand rahad<a id="FNanchor_217"></a><a href=
+"#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>, où il suffit d’enfoncer
+le pied dans la croûte terreuse pour faire jaillir une source assez
+considérable. L’eau natronée est recueillie et versée sur des
+rochers, où elle s’évapore&nbsp;: le résidu est un sel blanc, avec
+lequel on confectionne de petits pains, qui servent à alimenter le
+commerce de ces régions. Les Arabes Maḥâmid, d’Ourâda, venaient
+autrefois acheter ce sel aux Ammâ Boudoâ avec des <em>gabag</em> et
+du <em>thèb</em><a id="FNanchor_218"></a><a href="#Footnote_218"
+class="fnanchor">[218]</a>. Le sel est également exploité dans des
+carrières, comme à Demi, chez les Bideyat&nbsp;; mais il est alors
+rouge et terreux (<em>milḥ aḥmer</em>) et moins estimé que
+l’autre.</p>
+
+<p>Les Ammâ Borkouâ comprennent des nomades et des
+sédentaires.<span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span> Les
+nomades constituent l’élément le plus important&nbsp;: la plupart
+d’entre eux sont désignés sous le nom de <em>Boulguedâ</em>. Avant
+l’installation d’une unité méhariste au nord du Kanem — à Bir Alali
+d’abord, à Zigueï ensuite — ils faisaient paître leurs troupeaux
+dans l’immense dépression qui s’étend au sud du Borkou, dépression
+que remplissaient jadis les eaux du Tchad amenées par le Baḥr el
+Ghazal. Ces nomades allaient chaque année dans leur oasis du
+Borkou, pour y faire la récolte des dattes et des quelques céréales
+du pays. C’est dans ces oasis que demeuraient, pour travailler, les
+captifs et les serfs.</p>
+
+<p>Les contre-rezzous de nos méharistes ont obligé les Boulguedâ à
+fuir leurs anciens pâturages. Quelques-uns d’entre eux sont
+installés au Borkou&nbsp;; les autres vont nomadiser, avec leurs
+chameaux, du côté de Ouéta, Archeï et Am Chalôba. Dans l’ensemble,
+les Boulguedâ se déplacent dans la région marquée par le Tibesti
+méridional, le Borkou et le nord du Ouadaï. Ils entretiennent des
+relations amicales avec les Tedâ du Tibesti, notamment avec ceux de
+l’enneri Marmar. Enrôlés par la Senoussïa, ils secondent l’action
+antifrançaise de cette secte et prennent une part active aux
+rezzous menés contre le Kanem, le Kaouar et l’Aïr.</p>
+
+<p>Certains Boulguedâ avaient cependant fait leur soumission et
+vivaient sous la protection du poste de Zigueï. Mais, dans ces
+derniers temps, les succès obtenus par les Khouân, le coup porté à
+notre prestige par les événements du Ouadaï, la défection des Oulâd
+Slimân du cheïkh Aḥmed et la présence des Turcs à ʿAïn Galakka les
+ont incités à abandonner notre cause. Nous avons perdu en eux
+d’excellents auxiliaires, qui eussent pu rendre de précieux
+services, le jour où on se décidera enfin à agir au Borkou.</p>
+
+<p>Une des tribus les plus importantes des Boulguedâ est celle des
+Djagadâ, ou Diagadâ<a id="FNanchor_219"></a><a href="#Footnote_219"
+class="fnanchor">[219]</a>. Ces nomades circulaient autrefois dans
+l’Egueï et le Bodelé (Torô)&nbsp;: l’oasis de Kirdi, dans
+le<span class="pagenum" id="Page_163">[163]</span> Borkou, leur
+appartenait. Les Diagadâ s’étaient soumis en grande partie à
+l’autorité française.</p>
+
+<p>Les Sangadâ<a id="FNanchor_220"></a><a href="#Footnote_220"
+class="fnanchor">[220]</a> étaient maîtres du Korô, dans le Bodelé,
+et leur siège au Borkou se trouvait dans l’oasis de Ngourr
+Tigré.</p>
+
+<p>Les Daleâ ou Daliâ<a id="FNanchor_221"></a><a href=
+"#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a> qui avaient leurs
+pacages dans le Tiggui, au nord du Bodelé, sont originaires du
+Kirdi. Ils ont la réputation d’êtres braves et entreprenants&nbsp;:
+ils habitent actuellement la palmeraie de Kirdimmi.</p>
+
+<p>Les Bôlto ou Boultoâ occupaient la dépression du Kirri, au sud
+du Borkou. Dans ce dernier pays, l’oasis d’Ollouboï leur
+appartenait. Cette fraction, commandée par le kêdela Agré au moment
+du voyage de Nachtigal, exerçait une sorte de suprématie sur les
+autres tribus.</p>
+
+<p>Les Irié ou Iria<a id="FNanchor_222"></a><a href="#Footnote_222"
+class="fnanchor">[222]</a>, originaires de l’oasis de Ngourr Mâ,
+passaient la plus grande partie de l’année dans le Bathel. Ils
+résident actuellement à Ngourr Mâ.</p>
+
+<p>Indépendamment des Boulguedâ, il y a encore deux fractions
+nomades&nbsp;: les Ankatzâ et les Noreâ.</p>
+
+<p>Les Ankatzâ, ou Nakatzâ<a id="FNanchor_223"></a><a href=
+"#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>, seraient un mélange de
+Bideyat de l’Ennedi et de Toubou de l’oasis de Oun&nbsp;; des Noreâ
+ou Noarma vivent avec eux. Cette tribu est nombreuse&nbsp;: elle
+est très riche en troupeaux et possèdent beaucoup de fusils. Elle
+avait autrefois ses pâturages dans le Djourab&nbsp;; son siège au
+Borkou était l’oasis de Oun, où un grand nombre de captifs
+(<em>agra</em>, <em>kamadja</em>) cultivaient la terre et
+ramassaient les dattes. Notre action dans ces pays a rendu la
+liberté à un certain nombre d’esclaves et forcé les Ankatzâ à
+abandonner le Djourab. Ceux-ci — qui sont d’ailleurs des musulmans
+fanatiques — ne nous le pardonnent point&nbsp;: ils sont devenus
+les auxiliaires ardents des Senoussis et razzient nos
+protégés.<span class="pagenum" id="Page_164">[164]</span> La plus
+grande partie d’entre eux nomadise actuellement dans la région d’Am
+Chalôba.</p>
+
+<p>Les Ankatzâ et les Noreâ sont des pillards fieffés. Ils ont
+toujours été unis au Ouadaï et possédaient même un aguid ouadaïen.
+Ils combattaient les Oulâd Slimân et leurs alliés, sous la coupe
+desquels vivaient les Boulguedâ&nbsp;; leurs rezzous opéraient au
+Kanem, chez les Maḥâmid d’Ourâda et allaient piller également, vers
+l’Est, les régions tributaires du Darfour.</p>
+
+<p>Les sédentaires, ou Dongosâ<a id="FNanchor_224"></a><a href=
+"#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>, habitent principalement
+les oasis de Yên, Boudôou, Tiggui, Yarda et Forom. Ils sont
+beaucoup moins purs que les nomades, qui les méprisent et auxquels
+ils sont assujettis. Cependant les Yârda, quoique sédentaires,
+jouissaient autrefois d’une certaine indépendance. Les gens de Yên
+(Yenoâ ou Oulâd Amian) sont les plus nombreux. Leur oasis est à 3
+km. du fortin senoussi de ʿAïn Galakka. «&nbsp;Les Yenoâ occupent
+environ 300 cases. Leur chef, Soukou Bangaï, est très dévoué aux
+Snoussis&nbsp;; il recrute les travailleurs, garde les chameaux du
+poste et fournit les courriers..... C’est à Yên que les captifs et
+les tirailleurs de la zaouia ont leur famille et viennent dormir.
+Partout apparaissent les traces de la protection du poste&nbsp;:
+des burnous aux couleurs vives, des pains de sucre, du thé, des
+Coran enluminés gisent dans les cases des principaux Téda et
+attestent les services qu’ils ont rendus à la bonne cause<a id=
+"FNanchor_225"></a><a href="#Footnote_225" class=
+"fnanchor">[225]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Vers le Nord-Est, au-delà de la ligne Boudôou-Oun, le pays
+redevient désert&nbsp;: il n’y a pas de villages, pas de dattiers
+entre ces deux oasis et elles sont simplement réunies par une piste
+que jalonnent quelques puits. On trouve un petit
+groupement<span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span> de Tedâ
+au nord du Borkou, à Gouring. Plus à l’Est, la région avoisinante
+est habitée par quelques Bideyat&nbsp;: Anî, Ouanianga (Ouagnanga)
+et Tourkôché.</p>
+
+<p>Le Borkou a été longtemps ravagé par les incursions des Oulâd
+Slimân, des Touareg et des Maḥâmid. Les malheureux sédentaires,
+traqués de tous les côtés, pillés sans merci, réduits en esclavage,
+menaient une existence des plus précaires. Ils construisaient de
+grandes échelles avec des troncs de palmier, et s’en servaient pour
+se réfugier sur les quelques rochers isolés que l’on trouve dans le
+pays. Ils accumulaient dans ces forteresses naturelles tout ce
+qu’ils avaient de plus précieux, des vivres et de l’eau, et ils
+pouvaient ainsi attendre le départ de leurs ennemis. Leur situation
+est encore la même, d’ailleurs. Les Khouân sont actuellement les
+maîtres du pays, mais le sort des Kamadja ne s’est point
+amélioré&nbsp;: Arabes et Tedâ dépouillent ces malheureux de tout
+ce qu’ils possèdent, leur existence est toujours aussi misérable et
+ce sont toujours les mêmes procédés qu’ils emploient pour se
+soustraire aux exactions et dissimuler les emplacements de leurs
+villages. Voici, du reste, ce que rapporte le lieutenant Ferrandi à
+ce sujet. «&nbsp;Conduits un jour par des traces fraîches jusqu’au
+pied d’un piton où rien n’apparaissait, nous découvrîmes au sommet
+une étroite entrée, fermée par de lourdes pierres. Un petit village
+avait trouvé là son refuge contre les Blancs et il fallut, pour
+entrer, parlementer longtemps. Enfin un à un les vieillards, les
+femmes, les adultes sortirent et le chef nous dit d’une voix
+tremblante&nbsp;: «&nbsp;Nous sommes des hommes de Yarda. Je ne
+compte plus les jours où cette même grotte nous servit de refuge
+tantôt contre les gens du Nord, tantôt contre ceux de l’Est,
+aujourd’hui contre ceux du Sud. Nous sommes des Kamadja inoffensifs
+à qui tout le monde en veut<a id="FNanchor_226"></a><a href=
+"#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les Ammâ Borkouâ sont considérés comme <em>kirdi</em> par les
+Arabes et les Toubou du sud. Il est vrai qu’ils boivent
+du<span class="pagenum" id="Page_166">[166]</span> lakbi, mais ils
+n’en sont pas moins des musulmans fanatiques. Leur zèle religieux
+est d’ailleurs stimulé par les Khouân, qui recrutent de nombreux
+adeptes parmi les Boulguedâ, les Ankatzâ et les Tedâ.</p>
+
+<p>Les Senoussis se sont retirés au Borkou, au début de 1903, après
+la défaite et la mort d’Abou Aguila devant la zaouia de Bir Alali.
+Depuis l’occupation du Ouadaï par les troupes françaises et
+l’installation d’une compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes
+Maḥâmid, la possession du Borkou est devenue pour les Khouân une
+question vitale. Ce pays est leur grenier, leur seul centre de
+ravitaillement dans la partie méridionale des contrées où ils
+règnent. D’autre part, la présence des Français au Borkou amènerait
+nécessairement la soumission de la plupart des dissidents et
+barrerait la route aux rezzous des Senoussis. Ceux-ci seraient
+forcés de réintégrer les oasis du désert de Libye et perdraient, de
+ce fait, une grande partie de leur puissance&nbsp;: au surplus, le
+coup porté au prestige de Si Aḥmed Chérif serait très dur. C’est
+pourquoi, désespérant d’arrêter par leurs propres moyens
+l’expansion naturelle de l’influence française, les Senoussis ont
+fait appel aux Turcs, que, jusqu’ici, ils détestaient cordialement
+et mettaient sur le même pied que les Chrétiens. Depuis avril 1911,
+le drapeau ottoman flotte sur le fortin de ʿAïn Galakka. Ce geste
+peu amical des Jeunes-Turcs à l’égard de la France n’est point fait
+pour nous étonner, car il vient après beaucoup d’autres. Espérons
+toutefois qu’il ne retardera pas la prise de possession du Borkou
+par nos troupes et que celles-ci réduiront enfin à l’impuissance
+nos derniers ennemis en Afrique Centrale. Les Kamadja n’en seront
+point fâchés.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c03">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_217"></a><a href="#FNanchor_217"><span class=
+"label">[217]</span></a>Mare, étang (avec de l’eau ou à sec).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_218"></a><a href="#FNanchor_218"><span class=
+"label">[218]</span></a>Graine odoriférante.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_219"></a><a href="#FNanchor_219"><span class=
+"label">[219]</span></a>Appelés aussi <em>Moussôou</em>, <em>nas
+Oda</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_220"></a><a href="#FNanchor_220"><span class=
+"label">[220]</span></a><em>Koroâ</em> ou <em>Dabous
+Hallal</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_221"></a><a href="#FNanchor_221"><span class=
+"label">[221]</span></a><em>Nâs Maramma</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_222"></a><a href="#FNanchor_222"><span class=
+"label">[222]</span></a><em>Khayat er riḥ</em>, les coupe-vent.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_223"></a><a href="#FNanchor_223"><span class=
+"label">[223]</span></a><em>Annâ</em> (nom des Bideyat, en dazaga),
+<em>kazâ</em> ou <em>katzâ</em> (mélangés).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_224"></a><a href="#FNanchor_224"><span class=
+"label">[224]</span></a>En arabe, <em>siyâd ed doungues</em>
+<span class="arabic">سياد الدنقس</span>, <em>sâkenin</em>
+<span class="arabic">ساكنين</span>. On appelle <em>doungues</em>
+les amas d’immondices, d’ordures, que l’on trouve dans les
+villages. Le mot toubou <em>dongosâ</em> a exactement la même
+signification que <em>siyâd ed doungues</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_225"></a><a href="#FNanchor_225"><span class=
+"label">[225]</span></a>Lieutenant Ferrandi, <em>Les oasis et les
+nomades du Sahara oriental</em> (<em>Bulletin du Comité de
+l’Afrique française</em>, 1910).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_226"></a><a href="#FNanchor_226"><span class=
+"label">[226]</span></a>Lieutenant Ferrandi, article cité.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_167">[167]</span><a id=
+"p2c04"></a>IV</h3>
+
+<p class="sch1">LES TOUBOU DU KANEM</p>
+
+<p class="sch2">(DAZAGADA KONOUMA)</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Toubou sont nombreux au Kanem, surtout
+dans le nord du pays, mais le type n’est plus aussi pur qu’au
+Tibesti ou même au Borkou. Ces Toubou se sont unis aux diverses
+populations avec lesquelles ils vivaient en contact, Kanembou,
+Toundjour, Arabes, surtout aux premiers. On retrouve chez les
+nomades la maigreur et l’élasticité qui caractérisent les Toubou,
+mais les formes sont déjà alourdies chez ceux qui mènent la vie
+sédentaire. C’est pourquoi il n’est pas toujours facile de
+distinguer un Gourân d’un Kanembou ou d’un Toundjour, surtout dans
+la région Ngouri-Mondo, où le contact des trois populations a amené
+de nombreux mélanges. On trouve fréquemment, dans le sud-est du
+Kanem, des Toubou qui parlent le dazaga, le kanembou et
+l’arabe.</p>
+
+<p>Les Toubou du Kanem ne sont pas aussi bons musulmans que leurs
+frères du Baḥr el-Ghazal. Beaucoup d’entre eux boivent le
+<em>khall</em>, boisson fermentée obtenue avec des dattes et divers
+ingrédients. Les femmes sont connues pour leur mauvais caractère.
+Elles cachent souvent un couteau sous leur pagne, mais s’en servent
+moins toutefois que leurs sœurs du Borkou et du Tibesti&nbsp;:
+celles-ci le portent fixé au coude par une gaîne en cuir, tout
+comme leurs maris, et l’emploient fréquemment pour clore les
+discussions.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_168">[168]</span>Parmi les Toubou
+soumis à notre domination, ceux qui nomadisaient autrefois entre le
+Kanem et le Borkou ont été obligés de se rapprocher du Kanem ou
+d’aller s’installer vers Nguigmi, pour se mettre à l’abri des
+incursions des pillards du désert et vivre sous la protection de
+nos méharistes. Ils ont dû s’astreindre à mener une existence de
+demi-sédentaires, et ce changement ne leur fut point favorable.
+Nous citerons, à ce propos, quelques lignes du capitaine Colonna de
+Leca&nbsp;: «&nbsp;Les Toubou ralliés à notre cause ne peuvent pas
+s’éloigner des rives du lac Tchad et leurs animaux dépérissent sous
+l’influence du paludisme. Petit à petit, ils renoncent à la vie
+nomade pour devenir pâtres, vachers ou agriculteurs&nbsp;; ils
+traversent une crise de transformation qui met en danger jusqu’à
+leur existence, car ils réussissent généralement mal dans le
+travail agricole, auquel les générations antérieures ne les ont
+nullement adaptés. Et cela augmente les difficultés politiques que
+nous rencontrons chez les Toubous encore dissidents. Ceux-ci
+constatent que leurs anciens frères qui ont accepté la domination
+française sont voués à la misère ou réduits aux travaux de la
+terre, qui jusqu’ici étaient réservés aux sédentaires et aux
+esclaves. Ils éprouvent pour nous une aversion fort compréhensible.
+Tout autre serait leur état d’âme s’ils voyaient leurs anciens
+frères prospérer sous notre direction<a id=
+"FNanchor_227"></a><a href="#Footnote_227" class=
+"fnanchor">[227]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>La situation des Toubou ralliés est analogue à celle qui a été
+faite, durant plusieurs années, aux Arabes réfugiés au Fitri. Ces
+nomades, obligés de se déplacer entre le Baḥr el Ghazal et le
+Fitri, ont mené une existence pénible&nbsp;: mal vus des
+sédentaires, en butte à l’hostilité des Kreda, razziés par les
+Senoussis et les Ouadaïens&nbsp;; ils ne pouvaient guère
+prospérer&nbsp;; d’autre part, l’humidité et les mouches du Fitri
+faisaient parfois subir des pertes sérieuses aux troupeaux. Tout
+s’est arrangé depuis la prise d’Abéché et l’occupation
+du<span class="pagenum" id="Page_169">[169]</span> Ouadaï, qui ont
+permis à ces Arabes de revenir sur leurs anciennes terres.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que beaucoup de Toubou qui avaient fait leur
+soumission étaient allés rejoindre leurs frères dissidents. Ils ne
+reviendront à nous que lorsque le Borkou sera occupé et qu’ils
+pourront vivre en paix derrière la ligne marquée par les postes de
+méharistes.</p>
+
+<p>Nous allons voir rapidement quelles sont les différentes
+fractions toubou du Kanem.</p>
+
+<p><em>Gadoâ</em> ou <em>Gadouâ</em> — Cette fraction vit dans la
+partie orientale du Chitati&nbsp;: elle est le produit d’un mélange
+de Toubou et de Kanembou. Avec elle vivent de nombreux
+Ḥaddâd&nbsp;: Ḥaddâd chassant au filet (Ḥaddâd cherek), Ḥaddâd
+forgerons (Ḥaddâd sandala), Ḥaddâd tissant des gabag (Ḥaddâd
+gotôn), Ḥaddâd armés de flèches (Ḥaddâd nichâb). Il y a également
+des Arabes du groupe Qaoualma (Oulâd Mansour) et quelques Tedâ de
+la tribu des Madâ<a id="FNanchor_228"></a><a href="#Footnote_228"
+class="fnanchor">[228]</a>. Sédentaires pendant l’hivernage, les
+Gadoâ se déplacent avec leurs troupeaux pendant la saison sèche.
+Cette tribu, qui est une des plus importantes du Kanem, a joué
+autrefois un grand rôle.</p>
+
+<p>Quand les Oulâd Slimân vinrent s’installer au Kanem le chef des
+Gadoâ, Barka Hallouf, fit alliance avec eux et coopéra à toutes
+leurs expéditions de pillage. Hallouf leur rendait de précieux
+services par sa connaissance du pays et des habitants. De plus, la
+tribu nomade des Oulâd Slimân était parfois dans l’impossibilité de
+se procurer le grain nécessaire à sa substance. Grâce au travail de
+l’élément sédentaire de sa tribu, Hallouf était toujours à même de
+leur en céder.</p>
+
+<p>L’alliance avec les Arabes donna aux Gadoâ la prépondérance sur
+toutes les autres tribus. Mais les choses se gâtèrent en
+1871&nbsp;: des dissentiments se produisirent entre les Oulâd
+Slimân et les Gadoâ, entre ʿAbd el Djelil et Barka Hallouf. Après
+quelques pillages réciproques, la lutte éclata ouvertement en
+1872&nbsp;: Barka Hallouf fut tué et le Chitati razzié.
+Les<span class="pagenum" id="Page_170">[170]</span> Gadoâ
+demandèrent alors l’aman. A la suite du meurtre de Hazaz, l’ancien
+compagnon de Nachtigal, la lutte reprit de plus belle. Les Gadoâ se
+réfugièrent dans les îles du Tchad et il ne resta au Chitati que
+ceux qui n’avaient rien à perdre, les <em>mesâkin</em>.</p>
+
+<p>Plus tard, le fils de Hallouf, Allafi oueld Hallouf, fit la paix
+avec les Oulâd Slimân et revint au Chitati&nbsp;: il s’engageait à
+payer un tribut aux Arabes. Ceux-ci trouvèrent bientôt que les
+Gadoâ ne leur envoyaient que du bétail de peu de valeur
+(<em>bâṭel</em>) et qu’ils n’accordaient qu’une maigre hospitalité
+aux Oulâd Slimân qui allaient au Chitati. Allafi fut mandé par ʿAbd
+el Djelil. On lui reprocha d’avoir tué Hazaz, et il fut mis en
+prison. Il fut plus tard emmené au Manga, où des captifs reçurent
+l’ordre de l’assommer à coups de massue (<em>seder</em>). Les Oulâd
+Slimân pillèrent de nouveau les Gadoâ et Koukounni Hallouf
+(Nanazèn), un autre fils de Barka Hallouf reçut le commandement de
+la tribu. On ne tarda pas à lui reprocher d’avoir caché du bétail
+dans les îles du Tchad&nbsp;: il fut destitué. Koukounni ne fut pas
+remplacé et la tribu resta sans chef pendant quelque temps. Plus
+tard, kêdela Méla fut mis à la tête des Gadoâ et, après lui,
+fougbou Kabber, fougbou Adem. Les Gadoâ, qui payaient un tribut aux
+Oulâd Slimân, restèrent soumis aux caprices de ces pillards,
+jusqu’au jour où la mort de ʿAbd el Djelil ouvrit une ère de
+discordes et de luttes pour les Arabes. Les Gadoâ prirent parti
+pour les Miaïssa.</p>
+
+<p><em>Youroâ.</em> — Vivent dans le Chitati, à côté des Gadoâ. Il
+y en a aussi quelques-uns vers le Manga. Cette tribu serait
+apparentée aux Noreâ de l’oasis de Oun.</p>
+
+<p><em>Ouarabba, Orabba, Orobba, Ourobba.</em> — Tribu sédentaire
+quelque peu mélangée d’éléments kanembou. Vit à Kôou, dans le
+Chitati, à côté des Gadoa, et dans le Liloa, à côté des
+Dogorda.</p>
+
+<p>On trouve aussi des Ouarabba dans la région de Turbanguéda, sur
+la Komadougou.</p>
+
+<p><em>Ouandala.</em> — Étaient autrefois très nombreux dans la
+partie<span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span> ouest du
+Chitati. Le voisinage des Oulâd Slimân et la prépondérance acquise
+par les Gadoa du chef Hallouf les déterminèrent à émigrer en masse
+à l’ouest du lac.</p>
+
+<p>Avant la rectification de la frontière séparant la Nigéria du
+territoire de Zinder, les Ouandala eurent des démêlés avec
+l’autorité anglaise&nbsp;: un chef influent, Aba Senoussi, fut même
+condamné à être pendu. Actuellement, les Ouandala sont surtout
+installés au nord de la Komadougou Yôou, entre Nguigmi et le Kabi
+(pays de Kadjel). Lorsque nous occupâmes cette région, un poste
+militaire fut aussitôt créé à Turbanguéda, sur la Komadougou.</p>
+
+<p>Les Ouandala ont des villages et s’adonnent à la culture du mil,
+mais leurs troupeaux de bœufs restent dans la brousse. Quelques
+Kecherda (Eyima), venus autrefois du Baḥr el Ghazal, vivent avec
+eux.</p>
+
+<p>Deux chefs ouandala, Kaïdala Tokoï et Kaïdala Zezerti, habitent
+le campement d’un grand chef des Kecherda de l’ouest, Moḥammed
+Kosso&nbsp;; un troisième chef ouandala, Kaïdala Gouat, a fait sa
+soumission en décembre 1907.</p>
+
+<p>Au Kanem, on trouve un certain nombre de Ouandala dans la partie
+ouest du Chitati, vers Rig-Rig, et avec les Kecherda d’Isa
+Maïmi.</p>
+
+<p><em>Dogorda.</em> — Les Dogorda seraient apparentés aux Noreâ de
+Oun et aux Youroâ du Chitati. Cette tribu, très nombreuse, vit dans
+le Liloa (ou Léloua) qui, tout comme le pays de Mao, est réputé
+pour ses dattiers.</p>
+
+<p>Les Dogorda luttèrent contre les Oulâd Slimân, quand ceux-ci
+vinrent s’installer au Kanem. Après une longue résistance, ils
+furent obligés de reconnaître la suzeraineté des Arabes, qui
+continuèrent d’ailleurs à les piller de temps en temps. Les Dogorda
+servirent d’auxiliaires à leurs vainqueurs, dans la lutte contre
+les aguids el baḥr. C’est ainsi, par exemple, qu’ils prirent part
+au combat d’Abou Chatên contre l’aguid Keneticha et que, plus tard,
+l’aguid El Gadem fut tué par eux.</p>
+
+<p>Les Dogorda ont la réputation d’être très courageux.
+On<span class="pagenum" id="Page_172">[172]</span> raconte que les
+Ouadaïens de l’aguid El Gadem réussirent un jour à surprendre un
+grand nombre de femmes et de jeunes filles dogorda, qu’on ligotta
+aussitôt pour les empêcher de s’enfuir. On croyait obliger ainsi
+les guerriers de la tribu à demander l’aman. Mais ceux-ci ne
+voulurent rien entendre et continuèrent la lutte.</p>
+
+<p><em>Haoualla</em> ou <em>Famalla</em>. — Seraient apparentés aux
+Dogorda. Les Famalla, qui ont beaucoup de sang kanembou, vivent à
+l’est du groupe de Bir Alali, dans une région riche en dattiers.
+Leur chef porte le nom de <em>Médelâ</em>. C’est pourquoi on donne
+très souvent aux gens de cette tribu le nom de <em>Nas Médelâ</em>
+ou, tout simplement, <em>Médelâ</em>. Ils sont sédentaires. Les
+Famalla furent très maltraités autrefois par les Oulâd Slimân.</p>
+
+<p><em>Koumosalla</em> et <em>Oulâd Salem</em>. — Au nord et au
+nord-ouest de Mao. Ils sont sédentaires. On les appelle <em>Nas
+Kaïgamma</em>, du nom de leur chef. Ils seraient venus du Baḥr el
+Ghazal. Ces fractions ne sont pas de pure race toubou et Nachtigal
+croit qu’elles sont issues d’un mélange de Dâza et de Boulala.</p>
+
+<p><em>Yoroumma</em> ou <em>Yorouma</em>. — Vivaient autrefois dans
+le Manga et étaient en bons termes avec les Oulâd Slimân. Lors de
+notre arrivée dans le pays, une partie de ces Toubou se réfugia au
+Borkou.</p>
+
+<p>Les Yoroumma appartiennent à la tribu des Kecherda, dont une
+fraction porte d’ailleurs leur nom (Chennakora ou Yoroumma). Les
+Kecherda forment actuellement deux groupes&nbsp;: ceux de l’Est
+habitent, au nord du Fitri, la région appelée El Harr et vont
+hiverner dans le Baḥr el Ghazal, au nord de Koal&nbsp;; ceux de
+l’Ouest mènent une existence de demi-sédentaires dans le cercle de
+Nguigmi. Cette tribu est autrefois venue du Nord. C’est pourquoi
+les Yoroumma du Kanem disent être venus des régions de l’Egueï et
+du Baḥr el Ghazal.</p>
+
+<p><em>Abourda</em> ou <em>Ouorda</em>. — A l’est de Mondo. On en
+trouve également du côté du Manga, vivant près des Gounda
+(d’origine tibestienne) et des Aterêta (d’origine borkouane).</p>
+
+<p>Il y a aussi des Ouorda dans le Kadjel.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span><em>Oreda.</em>
+— Vivent en sédentaires à Ndjikdada, dans la région de Dibinentchi.
+Cette tribu était alliée à celle des Nguedjim.</p>
+
+<p><em>Noreâ</em> ou <em>Noarma</em>. — Kreda de la tribu de même
+nom, laquelle habite le Baḥr el Ghazal. Ne pas les confondre avec
+les Noreâ de Oun. On trouve quelques-uns de ces Kreda à côté de
+Mondo et au nord de Mao.</p>
+
+<p><em>Bogaréâ</em> ou <em>Oulâd Bouguer</em>. — Kreda de la tribu
+des Karda, qui vivent en sédentaires dans la région de Iagoubri,
+entre Ngouri et Mao. Leur chef porte le titre de
+<em>kachkadela</em>, composé du mot kanembou <em>kachalla</em> (ou
+<em>kadjalla</em>) et du mot toubou <em>kêdela</em>, qui servent
+tous les deux à désigner le chef. Les Bogaréâ se sont mélangés aux
+Kanembou, comme d’ailleurs la plupart des Toubou qui habitent le
+sud du Kanem.</p>
+
+<p><em>Djoura.</em> — Kreda qui mènent la vie nomade du côté du
+Baḥr el Ghazal. Ils vivent en bons termes avec les Karda.</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<h4><span class="sserif">TOUBOU DES PAYS A L’OUEST DU
+LAC</span><a id="FNanchor_229"></a><a href="#Footnote_229" class=
+"fnanchor">[229]</a>
+</h4>
+
+<p>Quelques tribus toubous sont représentées à l’ouest du lac
+Tchad&nbsp;; plusieurs des fractions, ainsi isolées, ont pris un
+nom particulier.</p>
+
+<p><em>Mousso</em> ou <em>Moussôou</em>. — Appelés Kangou par les
+Kanouri. Sont peut-être originaires du Baḥr el Ghazal, où l’on
+trouve les puits de Massoa ou Moussôou.</p>
+
+<p>Les Mousso habitent la région de Kouka, au Bornou, où ils se
+sont mélangés aux Mabeur. On en trouve aussi quelques-uns en
+territoire français, au nord de la Komadougou. Ces Toubou
+dépendaient autrefois des Ouandala, auxquels ils payaient un
+impôt.</p>
+
+<p><em>Kabeto.</em> — Très anciennement fixés au Bornou. Ils
+habitent le pays au sud de la Komadougou.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_174">[174]</span><em>Madâ.</em> —
+Dans le nord du Bornou anglais.</p>
+
+<p><em>Ladama</em>, <em>Hédirdé</em>. — Dans le Kadjel. Les Toubou
+du Kadjel cultivent le mil&nbsp;; ils possèdent des bœufs, des
+moutons et quelques rares chameaux.</p>
+
+<p><em>Adoumara.</em> — Peu nombreux. Ils élevaient autrefois des
+chameaux dans le Koutous. Ils vivent actuellement dans la région de
+Chirmalek et ne possèdent que des bœufs et des moutons.</p>
+
+<p><em>Tedâ.</em> — On trouve des Arinda dans le Kadjel.</p>
+
+<p>Des Gounda, originaires du Tibesti, vivent avec les Kecherda de
+l’Ouest, dans les régions de Gouré et de Nguigmi. Venus du Tou, par
+Bilma, ils restèrent quelque temps à Agadem&nbsp;: chassés de ce
+pays par les razzias incessantes des Touareg, ils allèrent demeurer
+avec les Kecherda, dans les pays avoisinant le lac Tchad. Lorsque
+ceux-ci quittèrent le Kadjel pour remonter vers le Nord, les Gounda
+revinrent à Agadem. Mais ils n’y restèrent pas longtemps et
+retournèrent s’installer définitivement avec les Kecherda. Les deux
+tribus se sont d’ailleurs fortement mélangées.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c04">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_227"></a><a href="#FNanchor_227"><span class=
+"label">[227]</span></a>Capitaine Colonna de Leca, <em>Voyage à
+travers le Sahara</em> (<em>Bulletin du Comité de l’Afrique
+française</em>, 1909).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_228"></a><a href="#FNanchor_228"><span class=
+"label">[228]</span></a>En toubou, <em>madâ</em> signifie
+«&nbsp;rouges&nbsp;» et correspond à l’arabe <em>houmr</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_229"></a><a href="#FNanchor_229"><span class=
+"label">[229]</span></a>Voir l’article du capitaine Martin,
+<em>Notes sur les Toubous</em> (<em>Bulletin du Comité de l’Afrique
+française</em>, 1910).</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_175">[175]</span><a id=
+"p2c05"></a>V</h3>
+
+<p class="sch1">LES TOUBOU DU BAḤR EL GHAZAL ET DU OUADAÏ</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Nous allons étudier maintenant les Toubou
+vivant dans le Baḥr el Ghazal&nbsp;: les Kreda et les Kecherda.</p>
+
+<p>Nous verrons également ceux qui habitent le Ouadaï&nbsp;: Kreda,
+Noreâ et Cherafadâ.</p>
+
+<p>Tous ces Toubou sont soumis à l’autorité française.</p>
+
+<h4><a id="p2c05s1"></a>I</h4>
+
+<p class="sch3">LES KREDA</p>
+
+<p>Les Kreda, qui se donnent le nom de Karra, forment la fraction
+la plus nombreuse des Gourân. Ils seraient venus, s’il faut en
+croire la tradition, d’un pays appelé Lougoum. «&nbsp;Lorsque les
+Arabes venus de la Mekke, disent-ils, se dirigèrent vers le Kanem,
+une partie de nos gens suivit Maï Denâ<a id=
+"FNanchor_230"></a><a href="#Footnote_230" class=
+"fnanchor">[230]</a>&nbsp;; les autres restèrent au pays de
+Lougoum, sur les bords<span class="pagenum" id=
+"Page_176">[176]</span> du Baḥr er Rigueïg<a id=
+"FNanchor_231"></a><a href="#Footnote_231" class=
+"fnanchor">[231]</a>. Ce n’est que plus tard que nos aïeux
+descendirent du côté du Baḥr el Ghazal, où ils s’installèrent et où
+nous sommes encore.&nbsp;» Ils célèbrent, dans leurs chansons, les
+délices du pays de Lougoum et, de même que pour les Toundjour il
+n’y a pas de pays comparable à Tunis la Verte, le pays des Lougoum
+est, d’après les Kreda, le paradis du monde.</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li><em>Lougoum tchosô</em>, Lougoum est un beau pays&nbsp;;</li>
+
+<li><em>Ferâ montô</em>, il y a de nombreux troupeaux de
+vaches&nbsp;;</li>
+
+<li><em>Askâ montô, etc..</em>, beaucoup de chevaux...</li>
+</ul>
+
+<p>Quand les Kreda quittèrent ce pays et qu’ils descendirent vers
+le Sud pour aller s’installer au Baḥr el Ghazal, ils perdirent au
+change. <em>El baḥr meskenna djidoudna</em>, disent-ils&nbsp;: le
+baḥr a appauvri nos aïeux.</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li><em>Fôdi abba ntrô</em>, Le baḥr de nos pères&nbsp;;</li>
+
+<li><em>Dézeâ ntraou</em>, de nos aïeux&nbsp;;</li>
+
+<li><em>Moskenter</em>, nous a appauvris&nbsp;;</li>
+
+<li><em>meskin djênto, etc..</em>, nous a rendus
+«&nbsp;mesâkin&nbsp;»...</li>
+</ul>
+
+<p>Les Kreda vinrent donc s’installer dans la région du Baḥr el
+Ghazal, où ils menaient la vie nomade. Ils occupaient la région
+nord du Baḥr, car, à ce moment-là, la région moyenne était occupé
+par les Arabes&nbsp;: à l’Ouest, les Dagana&nbsp;; à l’Est, les
+Oulâd Hemed.</p>
+
+<p>Vers la fin du <span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup>
+siècle, les Kreda commencèrent à descendre plus au Sud et
+entamèrent avec les Arabes une longue série de luttes, pour la
+possession de la partie du baḥr occupée par ces derniers. Les
+Arabes furent refoulés petit à petit et la lutte se termina, en
+dernier lieu, par le départ définitif des Arabes Dagana (1868).</p>
+
+<p>Entre temps, quelques Kreda, poussant vers l’Est, avaient trouvé
+la région du Mourtcha. Elle leur convint et ils s’y fixèrent à
+demeure. L’exode continua entre le Baḥr el Ghazal<span class=
+"pagenum" id="Page_177">[177]</span> et le Mourtcha, et ce dernier
+pays se couvrit de nombreux villages kreda.</p>
+
+<p>Dans le <em>Voyage au Ouadaï</em>, Nachtigal écrit, à propos des
+Kreda&nbsp;: «&nbsp;Les Toubou étaient jadis sédentaires dans le
+Baḥr el Ghazal, et ils étaient alors sous l’autorité du Bornou.
+Mais après qu’Arous<a id="FNanchor_232"></a><a href="#Footnote_232"
+class="fnanchor">[232]</a> et Kharout es Saghir<a id=
+"FNanchor_233"></a><a href="#Footnote_233" class=
+"fnanchor">[233]</a> les eurent razziés à plusieurs reprises, ils
+abandonnèrent leurs villages et devinrent nomades. Ils conservent
+d’ailleurs des établissements dans le Baḥr el Ghazal ainsi que dans
+les pays d’Ambar et de Rimela, où ils viennent résider
+temporairement&nbsp;».</p>
+
+<p>L’intervention du Ouadaï chez les Kreda ne remonte pas au-delà
+de Kharifeïn (1815-1829). ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), son
+père, était allé au Baguirmi et au Kanem, mais il n’avait pas paru
+chez les Kreda. Ce fut sous son fils, Kharifeïn, que, pour la
+première fois, les aguids ouadaïens vinrent piller le Baḥr el
+Ghazal. Plus tard, sous Moḥammed Chérif, Guignek et le djerma
+Saber, qui étaient en lutte avec le sultan, se réfugièrent au Baḥr.
+Ils y furent rejoint, battus, et, par la même occasion les Kreda
+furent razziés. Chérif poursuivit ensuite ses adversaires du côté
+du Chari<a id="FNanchor_234"></a><a href="#Footnote_234" class=
+"fnanchor">[234]</a>. Cette année-là — qui fut, pour le Kreda une
+année de famine — est restée tristement célèbre chez eux sous le
+nom de <em>Senet omm adhem</em> <span class="arabic">سنة ام
+عظام</span>&nbsp;: l’année des ossements. On ne voyait — paraît-il
+— qu’ossements blanchis dans toute la région du Baḥr el Ghazal.</p>
+
+<p>A l’origine, les Kreda étaient tous nomades. La majeure partie
+d’entre eux, d’ailleurs, mène toujours la vie nomade dans le Baḥr
+el Ghazal. Il n’y a de Kreda sédentaires qu’au Mourtcha et dans
+quelques villages du Kanem. Voici comment les premiers villages
+furent installés au Mourtcha.</p>
+
+<p>Du temps de Kharifeïn, certains Kreda poussaient
+leurs<span class="pagenum" id="Page_178">[178]</span> troupeaux
+jusqu’à Er Remeli. Puis quelques <em>mehadjirin</em><a id=
+"FNanchor_235"></a><a href="#Footnote_235" class=
+"fnanchor">[235]</a>, <span class="arabic">مهاجرين</span>, trouvant
+le pays à leur convenance, parce qu’il y avait de l’eau et que la
+terre se prêtait bien à la culture du mil, allèrent demander à
+Moḥammed Chérif la permission d’y installer un village. Ils
+ajoutèrent que leur exemple serait bientôt suivi par d’autres Kreda
+du Baḥr el Ghazal. La permission fut accordée et les Kreda
+construisirent quelques villages dans la région d’Er Remeli. Mais
+Er Remeli se trouvait sur la route des Ouadaïens, lorsque ceux-ci
+se rendaient d’Abéché au Fitri. Or, les aguids et leurs troupes ont
+été de tous temps un véritable fléau pour les pays traversés. C’est
+pourquoi, vers le milieu du règne de Chérif, les Kreda sédentaires
+commencèrent à remonter plus au Nord. Ils allèrent s’installer
+progressivement dans la région qu’ils habitent encore actuellement,
+le Mourtcha, dont Ambar (Ngalamiya) est un des villages les plus
+méridionaux.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que les Kreda du Baḥr avaient toujours été
+sédentaires. Il y eut cependant, à deux reprises différentes, des
+villages et des cultures au Baḥr el Ghazal. Mais ce ne fut que
+temporaire. Dès que les Kreda eurent pu acquérir quelques animaux,
+ils reprirent la vie nomade. La première fois, sous Yousof
+(1874-1898), ce fut lorsque l’aguid el baḥr, Oualdi Chaïb,
+<em>mangea</em> les Kreda de telle manière que beaucoup de ces
+malheureux, n’ayant plus rien, furent obligés de construire des
+villages et de semer du mil, afin de pouvoir vivre. La seconde
+fois, il y a une vingtaine d’années, vers 1886, ce fut lorsqu’une
+épidémie bovine, <em>em massarin</em>, décima leurs troupeaux.
+Mais, comme nous l’avons déjà dit, ces installations ne durèrent
+pas longtemps.</p>
+
+<p>Contrairement à ce que croit Nachtigal, la misère a forcé les
+Kreda à devenir pendant quelque temps, non pas nomades, mais
+sédentaires. D’une façon générale d’ailleurs, des gens qui ont
+toujours été nomades se résignent difficilement à<span class=
+"pagenum" id="Page_179">[179]</span> renoncer à leur vie libre et
+indépendante<a id="FNanchor_236"></a><a href="#Footnote_236" class=
+"fnanchor">[236]</a>. Et, toujours d’une façon générale, ils ne le
+font que si la misère les y contraint — comme les Kreda dont nous
+venons de parler — que si la vie nomade leur est rendue impossible
+par le climat humide des nouvelles régions où ils se sont fixés
+(Arabes Dagana, Salamat, etc.), ou enfin, et cela alors se comprend
+sans peine, que s’ils y sont astreints et parce qu’on voit d’un
+mauvais œil leurs déplacements continuels<a id=
+"FNanchor_237"></a><a href="#Footnote_237" class=
+"fnanchor">[237]</a>.</p>
+
+<p>Les Kreda sont célèbres par leur turbulence. Avant notre arrivée
+dans le pays, ils se battaient avec la plupart de leurs
+voisins&nbsp;: habitants du Kanem, du Dagana, Kouka d’Aouni,
+Boulala du Fitri, etc. Il faut dire aussi d’ailleurs que,
+indépendamment des attaques qui étaient une riposte à des
+agressions de la part des Kreda, les beaux troupeaux de bœufs de
+ces derniers et le grand nombre de leurs chevaux excitaient bien
+des convoitises.</p>
+
+<ul class="simple4">
+<li><em>Ouachîla iertchentô bi sontôdo</em>
+</li>
+
+<li><em>Kinîna zaïla iertchentô Fadalassoudou</em>
+</li>
+
+<li><em>Bagreï Massnia karnak iertchentô.....</em>
+</li>
+
+<li><em>Kouga Ouarado iertchentô, etc.</em>
+</li>
+</ul>
+
+<p>C’est nous qui avons mis fin à leur lutte séculaire avec les
+Arabes Dagana, qu’ils venaient piller à tout instant. Nous verrons
+plus tard que, du côté des Arabes, les cheïkhs Mousa Abou Doumou et
+ʿAli oueld Handja furent les derniers héros de cette lutte.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span>Du côté d’Aouni,
+c’était la même chose. Les Kreda arrivaient subitement, au grand
+galop de leurs chevaux, et, indépendamment des quelques moutons
+qu’ils pouvaient trouver chez ces malheureux Kouka, ils enlevaient
+aussi femmes et enfants. Les ravisseurs disparaissaient ensuite
+rapidement. Il était difficile aux Kouka de les poursuivre, étant
+donné le petit nombre de chevaux qu’ils pouvaient rassembler contre
+des adversaires très bien montés et s’enfuyant dans un pays où
+l’eau est relativement rare. Mais il leur arrivait de temps en
+temps de tomber en nombre sur les Kreda et de leur infliger de
+bonnes leçons.</p>
+
+<p>Même situation avec les Boulala. Les Kreda venaient également
+chez ceux-ci enlever les troupeaux et surtout des femmes et des
+enfants. Les Boulala se réunissaient alors, mais, tout comme les
+Kouka, ils n’atteignaient que rarement leurs adversaires disparus.
+S’ils les atteignaient d’ailleurs, le combat livré ne tournait pas
+toujours à leur avantage. On dit que, lorsqu’ils surprenaient un
+campement ennemi, les Boulala massacraient jusqu’aux femmes et aux
+enfants.</p>
+
+<p>Du côté du Kanem, les Kreda étaient plus circonspects. Là, les
+Dalatoua aussi bien que les Toundjour avaient, indépendamment de
+leurs hommes, des Ḥaddâd à leur disposition, et les flèches
+empoisonnées de ceux ci inspiraient aux Kreda une terreur
+salutaire<a id="FNanchor_238"></a><a href="#Footnote_238" class=
+"fnanchor">[238]</a>.</p>
+
+<p>Quant aux Oulâd Slimân, ils allaient de temps en temps piller au
+Baḥr el Ghazal. Les Kreda les craignaient beaucoup car ces Arabes
+étaient armés de fusils<a id="FNanchor_239"></a><a href=
+"#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>. Les aguids el baḥr
+protégeaient les Kreda d’une façon plus ou moins efficace, car il
+arrivait parfois aux Ouadaïens d’être mis en fuite par les Oulâd
+Slimân et leurs alliés. En tout cas, les Kreda ne pouvaient guère
+lutter, à eux seuls, contre leurs redoutables adversaires&nbsp;;
+et, une fois entre autres, le cheïkh ʿAbd el Djelil<span class=
+"pagenum" id="Page_181">[181]</span> se battit avec les Kreda près
+du puits d’Alakhérit et en tua environ 300.</p>
+
+<p>Quelques-uns des Arabes Oulâd Hemed, qui avaient autrefois
+quitté le Baḥr el Ghazal pour aller au Fitri, étaient revenus
+depuis et partageaient le sort des Kreda.</p>
+
+<p>Nous savons déjà que la domination ouadaïenne n’empêchait
+nullement les populations soumises de se piller réciproquement et
+de se battre entre elles, d’une façon à peu près constante. Les
+Ouadaïens, par leurs querelles intestines, ne faisaient d’ailleurs
+que donner l’exemple.</p>
+
+<p>Les aguids administrant les régions de l’Ouest (aguid el Baḥr,
+aguid el Moukhelaya, aguid el Djaadné, le djerma) restaient la plus
+grande partie de l’année à Abéché. Durant cette absence, leurs
+sujets avaient à se défendre par leurs propres moyens contre les
+incursions des ennemis du Ouadaï. La lutte contre ces derniers
+(Oulâd Slimân et autres Ouassali, Dazagadâ du Kanem) avait commencé
+sous ʿAli (1858-1874). C’est l’aguid el Baḥr qui était chargé de
+les combattre. Les Kreda, bon gré mal gré, lui servaient
+d’auxiliaires, et aussi parfois les Kanembou, les Toundjour,
+etc.</p>
+
+<p>Les premiers aguids el Baḥr — sous Moḥammed Chérif — traitèrent
+les Kreda avec bienveillance&nbsp;: tels furent Bechara et
+Atoca<a id="FNanchor_240"></a><a href="#Footnote_240" class=
+"fnanchor">[240]</a>. L’aguid Yaya Kouroum, un captif diongoraï, ne
+brillait pas par son courage. Une fois entre autres que, selon la
+mode ouadaïenne, il venait de percevoir un impôt en razziant les
+Kreda, il fut mis en demeure par ceux-ci d’avoir à leur restituer
+les troupeaux. Et Yaya Kouroum rendit presque tout, pour éviter un
+conflit avec ses administrés. Il dut se contenter de bien peu de
+chose qu’il alla remettre au sultan.</p>
+
+<p>Mais cela changea avec Keneticha, un esclave bidey. On était
+alors sous ʿAli. Cet aguid pilla les Kreda sans merci, et entama la
+lutte contre les Oulâd Slimân et leurs alliés. Il a<span class=
+"pagenum" id="Page_182">[182]</span> laissé une grande réputation
+de bravoure. On raconte que, dans un combat, un coup de fusil tiré
+de près avait mis le feu à son turban (<em>kademoul</em>). Comme
+Keneticha restait impassible, ses gens se précipitèrent pour
+éteindre le feu. Et lui de les rassurer, en disant que «&nbsp;le
+feu ne pouvait pas brûler le kademoul d’un chef&nbsp;». Il se
+battit deux fois avec les Oulâd Slimân&nbsp;: il fut vainqueur la
+première et battu la seconde.</p>
+
+<p>El Gadem oueld Atoca — sous Yousouf — se montra, comme son
+frère, bienveillant envers les Kreda. Il trouva la mort dans un
+combat livré aux Dogorda.</p>
+
+<p>Abou Zenat ne fut aguid el baḥr que pendant un an&nbsp;: il
+avait peur des Kreda. Il fut remplacé par le borgne Moḥammed oualdi
+Chaïb. Les indigènes appelaient celui-ci <em>Kolo madé
+tchodogo</em><a id="FNanchor_241"></a><a href="#Footnote_241"
+class="fnanchor">[241]</a>, parce que son œil unique était tout
+rouge, ce qui, paraît-il, lui donnait l’air d’un diable
+(<em>chèïṭân</em>). Cet aguid fut un pillard fieffé. Très aimé de
+Yousouf, à cause des nombreuses prises qu’il envoyait à Abéché, il
+razziait fréquemment les Kreda du Baḥr et de Mourtcha, ainsi que
+les Kecherda. Il pillait tout aussi bien au Ouadaï, d’ailleurs et
+jusque sur le marché d’Abéché. Il fut tué par Rabah devant
+Mandjaffa (1894).</p>
+
+<p>Son sucesseur, le Tedâ Haggar Kébir, fut encore pire. Il fit
+mettre à mort un grand nombre de Kreda et il pilla le Baḥr, le
+Dagana, les Assâlè et les Kouka de la Batah. Devenu aguid er Rachid
+à la place de Guelma, il fut tué devant Am Dem (1902), dans la
+lutte entre Doud-Mourra et Aḥmed abou Ghazali.</p>
+
+<p>A ce moment-là, nous avions déjà fait notre apparition dans le
+pays (fin 1899)&nbsp;: le Kanem était occupé (Bir Alali, janvier
+1902), Yao aussi (1902). Indépendamment de notre présence, la lutte
+entre Aḥmed abou Ghazali et Acyl d’abord, entre Aḥmed et
+Doud-Mourra ensuite, avait empêché les aguids el baḥr de paraître
+chez les Kreda.</p>
+
+<p>Au début de notre installation dans le pays, les
+Kreda<span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span> pillèrent
+comme par le passé, les populations soumises du Dagana et du Kanem.
+Mais la riposte ne se fit pas attendre et, après avoir subi
+quelques razzias, ils commencèrent à demander l’aman. Les
+dissidents furent malmenés et, en fin de compte, tous les Kreda du
+Baḥr el Ghazal se soumirent (1904). Ceux du Mourtcha continuèrent à
+appartenir au Ouadaï (aguid el Moukhelaya).</p>
+
+<p>Du moment que le Baḥr el Ghazal nous appartenait, la charge
+d’aguid el Baḥr n’était plus qu’un titre honorifique. Elle continua
+cependant à exister au Ouadaï, de même d’ailleurs que celles de
+djerma du Kanem, d’aguid ed Debaba, d’aguid ed Dagana, etc.</p>
+
+<p>Au début de 1905 eut lieu la fuite de Badjouri au Ouadaï. Après
+l’arrestation d’Acyl, Badjouri était devenu le chef des Ouadaïens
+réfugiés chez nous et il avait servi d’auxiliaire contre les Kreda
+dissidents. Mais il avait aussi razzié des Kreda soumis (Noarma)
+et, craignant nos châtiments de ce fait, il repassa au Ouadaï. Il
+quitta Massakory, gagna le Baḥr et essaya, en route, de piller les
+Kreda. Mis en fuite par ces derniers, Badjouri atteignit le pays
+des Kecherda, puis Er Rouhoud. Il envoya de nombreux présents à
+Doud-Mourra, avec une lettre dans laquelle il disait au sultan
+qu’il était resté deux ans chez les Français, qu’il connaissait
+leur manière de combattre et que, par suite, il pouvait lui être
+très utile.</p>
+
+<p>Doud-Mourra, après avoir fait attendre sa réponse pendant
+quelque temps, manda Badjouri à Abéché et le nomma aguid el baḥr,
+en remplacement d’Abou Zenat oueld Atoga. Badjouri fut chargé de
+garder la frontière occidentale du Ouadaï et de razzier les Arabes
+réfugiés au Fitri, ainsi que les Kreda du Baḥr el Ghazal.</p>
+
+<p>Comme nous le verrons plus loin, Badjouri pilla les Arabes à
+Rahad es Salamat, en novembre 1905, et les Kreda du Baḥr, à la fin
+de 1906.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="letter-spaced large"><em>Les
+tribus kreda.</em></span> — L’ancêtre commun à tous les Kreda est
+un nommé Karra, qui a donné son nom à la tribu. Les<span class=
+"pagenum" id="Page_184">[184]</span> Kreda forment deux groupes
+inégaux&nbsp;: les Koyo et les Karda. Les premiers, qui se
+réclament d’un descendant de Karra appelé Koyo et sont de beaucoup
+les plus nombreux, comprennent&nbsp;: les Ngalamiya ou Yorda, les
+Noreâ ou Noarma, et les Yria. Les Kreda comprennent donc, en somme,
+les quatre fractions suivantes&nbsp;: Ngalamiya, Noarma, Yria et
+Karda. Nous les étudierons par ordre d’importance.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> <em>Ngalamiya</em> ou <em>Yorda</em>. — C’est la
+plus nombreuse des quatre fractions<a id=
+"FNanchor_242"></a><a href="#Footnote_242" class=
+"fnanchor">[242]</a>. Elle comprend&nbsp;: Brokhara, Tchoandâ,
+Nedjouma, Chelantâ, Oulâd Toubô, Bayâ, Djeroâ, (Mallemâ,
+Tchiankarâ, Nioulou), Tagaramma, Koderâ (Djihalâ, Mallemâ),
+Oualtchena, Oueddiê, Nedjouméa, Matchidâ.</p>
+
+<p>Il y a une certaine parenté entre les Tchoandâ et les Kanembou
+Nguedjim, lesquels sont d’origine boulala. Cela laisserait donc
+supposer que, tout comme les Kecherda Chennakora, les Tchoandâ sont
+le produit d’un mélange de Gourân et de Boulala.</p>
+
+<p>Les Brokhara et les Kodera ont de nombreux Ḥaddâd chasseurs
+(Ḥaddâd cherek).</p>
+
+<p>Les Ngalamiya sont les ennemis héréditaires des Karda. Ils ont
+toujours été plus nombreux et plus puissants que leurs adversaires,
+sur lesquels ils avaient l’avantage chaque fois que les deux
+fractions étaient seules en présence. Mais les chefs des Karda
+avaient reçu du Ouadaï le commandement de tous les Kreda du Baḥr.
+Ils prélevaient l’impôt et servaient d’intermédiaire entre l’aguid
+el Baḥr et les Kreda. Ils portaient d’ailleurs le titre de
+djerma&nbsp;: tels furent, par exemple, djerma Kebir et son fils
+djerma Doungousou. Les Karda, avec l’appui des Ouadaïens, avaient
+alors la haute main sur les Ngalamiya. Mais la situation changeait
+lorsque les Karda étaient réduits à leurs seules forces&nbsp;; et,
+une fois entre autres les Ngalamiya les refoulèrent du côté de
+Ngourra, les empêchant de revenir dans le Baḥr. Les Karda firent
+alors appel à des Kouka, des Boulala, des Arabes Khozam et même
+quelques<span class="pagenum" id="Page_185">[185]</span>
+Baguirmiens, afin de pouvoir reprendre l’avantage.</p>
+
+<p>Un incident contribua à augmenter l’animosité qui régnait entre
+les deux tribus. Un jour, au cours d’une discussion, le chef karda
+ʿAmer abou Mousa tua un jeune Kodera. Or, il est d’un usage formel
+chez les Kreda que l’homme qui a commis un meurtre doit quitter le
+Baḥr pendant un certain nombre d’années. Puis — à moins toutefois
+qu’il ne soit réputé comme dangereux — la famille de la victime
+consent à prendre le prix du sang (100 vaches) et le meurtrier peut
+rentrer dans sa tribu.</p>
+
+<p>Les Ngalamiya, selon la coutume, mirent alors les Karda en
+demeure de chasser ʿAmer abou Mousa. Ceux-ci refusèrent et ce chef
+resta avec sa fraction. Les Ngalamiya tirèrent vengeance de ce
+refus en razziant les Karda. La lutte a continué depuis, et les
+deux fractions sont toujours ennemies. Vers la fin de 1906, les
+Karda (ʿAmer abou Mousa et Digueï), avec l’aide d’éléments non
+kreda, ont surpris et battu les Ngalamiya, dont plusieurs chefs
+furent tués.</p>
+
+<p>Les Ngalamiya promènent leurs campements dans la région du Baḥr
+el Ghazal voisine du Kanem. Ils ont toujours été d’accord avec les
+Toundjour, qui les aidaient autrefois dans la lutte contre les
+Karda. C’est chez eux qu’ils s’approvisionnaient en mil. Les autres
+fractions kreda ne pouvaient pas toujours se ravitailler en grain
+au Kanem, au Dagana, à Aouni ou au Fitri&nbsp;; elles allaient
+parfois en chercher au Mourtcha.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> <em>Karda</em>. — Les Karda sont, après les
+Ngalamiya, la fraction la plus importante des Kreda.</p>
+
+<p>Ils comprennent&nbsp;: Arsâda ou Arsamadâ, Oulâd abou Bouker,
+Bettelouma, Tagama, Adaya, Tongoyo, Guemmirâ, Saladâ<a id=
+"FNanchor_243"></a><a href="#Footnote_243" class=
+"fnanchor">[243]</a>, Addéâ, Méchéâ, Senda (Bedossa, Aouadâ),
+Héllamâ, Sôoudâ, Ouânia<a id="FNanchor_244"></a><a href=
+"#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_186">[186]</span>Les Bedossa
+(Senda) ont des Ḥaddâd cherek. Comme nous l’avons déjà dit, les
+chefs karda avaient autrefois le commandement de tous les
+Kreda.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> <em>Noreâ</em> ou <em>Noarma</em>. — Ils sont
+moins nombreux que les Karda. Il ne faut pas les confondre avec les
+Noarma de Oun ou de l’Ouadi Yên, lesquels se rattachent aux
+<em>Amma Borkouâ</em>. Malgré l’identité des noms, il n’existe pas
+d’étroite parenté entre les deux fractions. Pour en donner une
+idée, il suffira de dire qu’un indigène, qui a tué un Noarma de
+l’ouadi Yên, peut aller demeurer avec les Kreda Noarma.</p>
+
+<p>Cette fraction comprend les subdivisions suivantes&nbsp;: Béréâ,
+Aouchéyâ, Keridâ, Derguima<a id="FNanchor_245"></a><a href=
+"#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>, Tchodéa, Madéâ,
+Todosséya, Bôltiya<a id="FNanchor_246"></a><a href="#Footnote_246"
+class="fnanchor">[246]</a>, Abkourouma, Nouma, Méhméya.</p>
+
+<p>Les Norma ont été autrefois en lutte avec les Kodera
+(Ngalamiya), parce que ces derniers avaient pillé un convoi de
+bœufs noarma rapportant du mil du Kanem. Il y a une vingtaine
+d’années environ, les deux fractions se battirent vivement pendant
+deux mois.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> <em>Yria</em>. — Ils sont à peu près aussi
+nombreux que les Noarma.</p>
+
+<p>Ils comprennent&nbsp;: Koyoma ou Kirdiâ<a id=
+"FNanchor_247"></a><a href="#Footnote_247" class=
+"fnanchor">[247]</a>, Boltignâ, Hadjeréa, Ioskôma, Tchangaïma,
+Ouaharaya, Attéma, Débéréâ<a id="FNanchor_248"></a><a href=
+"#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>, Djogochillâ, Bassassâ,
+Dogodâ.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class=
+"letter-spaced large"><em>Caractères de la population
+kreda.</em></span> — Comme la plupart des Toubou, les Kreda n’ont
+aucunement la physionomie du nègre&nbsp;: les cheveux sont presque
+toujours lisses, les traits réguliers, le nez droit et les lèvres
+minces. Certains d’entre eux ont le type sémite, mais ceux-là sont
+moins nombreux que chez les Kecherda.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span>Les Kreda ont
+généralement le teint <em>azreq</em>, c’est-à-dire noir-gris. Les
+autres teintes sont&nbsp;: <em>akhder</em> (litt.&nbsp;: vert), ou
+bronze foncé, et <em>ḥamer</em> (litt.&nbsp;: rouge), teinte
+cuivrée plus ou moins claire. Cette teinte rougeâtre est la moins
+répandue. Elle provient d’alliances avec des femmes toundjour ou
+des femmes arabes (Oulâd Hemed, Beni Ouaïl, Dagana). Il est à
+remarquer d’ailleurs que cette même teinte claire semble être plus
+fréquente chez les femmes que chez les hommes, et que, à ce point
+de vue là, certaines d’entre elles ressemblent à des femmes
+arabes.</p>
+
+<p>D’une façon générale, les Kreda ont la tête rasée et ne gardent
+pas la barbe&nbsp;; toutefois beaucoup de jeunes gens possèdent une
+chevelure longue et frisée. La coiffure de leurs femmes est celle
+des femmes arabes&nbsp;: de petites tresses qui encadrent le
+visage. Les petites filles laissent pousser une longue touffe de
+cheveux sur le sommet de la tête.</p>
+
+<p>Comme tous les nomades qui vivent dans des pays où l’eau est
+relativement rare, les Kreda sont assez souvent d’une propreté
+corporelle douteuse. Il nous a bien semblé cependant que les Kreda
+et les Kecherda étaient supérieurs, au point de vue de la propreté,
+à tous les Arabes, nomades ou non, et à certaines populations
+sédentaires (Kouka, Boulala, etc.).</p>
+
+<p>La description que Nachtigal fait des Tedâ peut, à peu de chose
+près, s’appliquer aux Kreda. Ils sont d’une taille généralement peu
+élevée, sont bien proportionnés et très maigres. Leur maigreur ne
+les empêche pas d’ailleurs d’être vigoureux, et leur résistance à
+la fatigue, à la chaleur, à la faim, à la soif est
+proverbiale<a id="FNanchor_249"></a><a href="#Footnote_249" class=
+"fnanchor">[249]</a>.</p>
+
+<p>Ils sont nomades, sauf cependant au Mourtcha, et le
+lait<span class="pagenum" id="Page_188">[188]</span> entre pour une
+large part dans leur alimentation. Ils sont bons musulmans et
+observent strictement les pratiques de leur religion. Ils ne
+pratiquent pas l’excision des femmes. Ils sont très sobres&nbsp;:
+ils ne boivent ni merissé ni khal et ils ne prennent pas de
+tabac.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu que, autrefois, leurs instincts pillards les
+rendaient très turbulents. On vante beaucoup leur agilité et
+l’adresse de leurs cavaliers à éviter les sagaies pendant le
+combat. Ils sont assez courageux, surtout quand il s’agit de
+défendre leurs troupeaux, qui constituent d’ailleurs leur seule
+richesse et auxquels ils tiennent beaucoup. Les exemples ne sont
+pas rares de Kreda se faisant tuer bien inutilement, plutôt que
+d’abandonner leurs troupeaux.</p>
+
+<p>Nous donnerons une mention particulière à leurs femmes. Les
+femmes gourân — surtout celles des Kreda et des Kecherda — ont une
+certaine réputation. Les indigènes vantent la beauté de leurs
+traits, leurs longs cheveux, leur taille svelte, et le bon cheïkh
+Moḥammed et Tounesi disait des Gourân&nbsp;: «&nbsp;J’ai vu de
+leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté remarquable, leurs yeux
+percent comme la flèche et vous pénètrent jusqu’au cœur.&nbsp;» Les
+souverains du Ouadaï, d’ailleurs, les appréciaient beaucoup et les
+aguids el Baḥr choisissaient les plus jolies jeunes filles pour les
+envoyer grossir le harem du sultan<a id="FNanchor_250"></a><a href=
+"#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>. Hababa Kili, femme
+légitime du<span class="pagenum" id="Page_189">[189]</span> sultan
+ʿAli, et Hababa Zamzom, femme légitime du sultan Youssef,
+appartenaient à la tribu des Kecherda<a id=
+"FNanchor_251"></a><a href="#Footnote_251" class=
+"fnanchor">[251]</a>. Le fils de la première, Aḥmed abou Rhazali,
+devint même sultan du Ouadaï&nbsp;: pendant son règne — qui fut
+court, d’ailleurs — les Gourân jouirent d’une certaine influence à
+la cour d’Abéché. Comme leurs sœurs du Tibesti, les femmes kreda
+ont la réputation d’être fidèles à leur mari. Les vieilles femmes,
+par suite de leur maigreur native et aussi de la vie qu’elles
+mènent, sont particulièrement desséchées et flétries.</p>
+
+<p>Les Kreda ont de beaux troupeaux de bœufs. Ils ont aussi des
+moutons et quelques rares chameaux. Ils possèdent de nombreux
+chevaux. Une partie d’entre eux appartient à une espèce
+particulière au Baḥr, qu’on appelle Khèl Ganastô<a id=
+"FNanchor_252"></a><a href="#Footnote_252" class=
+"fnanchor">[252]</a>.</p>
+
+<p>Leur corps porte de grandes parties blanches, qui tranchent sur
+le reste de la robe — exactement comme pour la biche-robert. Les
+Kreda leur font boire du lait. Ils prétendent que ces chevaux sont
+supérieurs à tous les autres comme vitesse et comme fond. Ils
+disent d’ailleurs <em>Ganastounga danna bîdi</em>&nbsp;: Celui qui
+ne possède pas un cheval de Ganastou est semblable au piéton. C’est
+avec ces chevaux que les Kreda chassent la girafe et
+l’autruche.</p>
+
+<p>Une légende s’est formée au sujet de l’origine de ces chevaux.
+On dit qu’une jument qui pâturait fut saillie par un cheval tout
+blanc et aux parties noires, animal fantastique qui disparut
+aussitôt après. Le produit de ce croisement, qui appartenait à des
+Arabes, fut acquis par les Kreda et eut comme descendance les
+chevaux Ganastou.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_190">[190]</span>Nous avons déjà
+vu que, chez les Kreda, les meurtriers doivent s’expatrier pendant
+quelque temps. Ce temps est variable&nbsp;: un, deux, trois, cinq
+ans. Bien entendu, les parents du meurtrier sont tenus de payer le
+prix du sang (<em>dia</em>), avant le retour de celui-ci dans la
+tribu. S’il est réputé dangereux, le meurtrier pourra même n’être
+jamais plus accepté dans la tribu. Pour le meurtre d’un homme, le
+prix du sang (<em>dia</em>), qui est théoriquement de cent chameaux
+ou de deux cents vaches<a id="FNanchor_253"></a><a href=
+"#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>, n’est dans la pratique
+que de cent vaches. Pour une femme, le prix du sang est la moitié
+du précédent, soit cinquante vaches.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class=
+"letter-spaced large"><em>Régions occupées.</em></span> — On trouve
+des Kreda au Baḥr el Ghazal et au Mourtcha&nbsp;: les premiers sont
+nomades, les autres sédentaires.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Le Baḥr el Ghazal</span>.
+— Le nom de «&nbsp;Fleuve des Gazelles&nbsp;» n’est donné au baḥr
+que dans la région des Kreda<a id="FNanchor_254"></a><a href=
+"#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>&nbsp;: ceux-ci
+l’appellent tout simplement <em>Fôdi</em> (le fleuve), et les
+Kecherda désignent la partie où ils ont coutume de passer
+l’hivernage sous le nom de <em>Sôro</em>, dans le Dagana, le sillon
+du baḥr est appelé <em>Massakôry</em>. A l’ouest de ce dernier
+pays, il ne porte plus de nom particulier&nbsp;: il se perd, du
+reste, au milieu d’un grand nombre de baḥrs, qui étaient autrefois
+remplis par les eaux du lac.</p>
+
+<p>Dans les environs de Massakôry, le lit du baḥr est à peine
+indiqué&nbsp;: c’est une légère dépression, large de 100 à 150
+mètres&nbsp;; comme elle est couverte de champs de mil sur presque
+toute sa longueur, l’Européen qui passe là ne se<span class=
+"pagenum" id="Page_191">[191]</span> doute guère qu’il franchit le
+Baḥr el Ghazal. A l’ouest de Massakory, le baḥr s’élargit parfois,
+comme tout près de Zol Mustafa Belleï&nbsp;: il se divise alors en
+plusieurs bras, qui enserrent d’anciennes petites îles. Il lance à
+droite et à gauche des ramifications, qui réunissent entre eux deux
+points du lit du baḥr ou qui finissent à une certaine distance dans
+l’intérieur des terres&nbsp;: les indigènes leur donnent le nom de
+<em>ridjoul el baḥr</em> (pieds du baḥr).</p>
+
+<p>Au fur et à mesure qu’on se rapproche du lac, la dépression
+s’élargit et se creuse. Les berges dominent alors le lit du baḥr
+d’une hauteur de 5 à 10 mètres. Mais, comme nous l’avons déjà dit,
+il devient bientôt impossible de reconnaître quelle est la
+continuation du Baḥr el Ghazal<a id="FNanchor_255"></a><a href=
+"#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>.</p>
+
+<p>Au nord-est du Dagana, dans le pays des Kreda, le lit du baḥr se
+rétrécit tout d’abord et n’a plus qu’une cinquantaine de mètres aux
+environs d’El Achim&nbsp;; il va ensuite en s’élargissant&nbsp;:
+vers Bir Gara il atteint 300 mètres et, à hauteur de Bir Chedera,
+enserre quelques anciennes îles. Cette partie du baḥr envoie
+également des ridjoul, dont un important, entre autres, qui se
+dirige vers Mondo. Le sillon est limité par des lignes de dunes.
+Plus loin encore, le lit du baḥr continue à s’élargir et, au-delà
+de la région où les Kecherda viennent passer l’hivernage, atteint
+une ampleur de plusieurs kilomètres&nbsp;: les limites en sont
+nettement marquées par des dunes ou des falaises. D’une façon
+générale, le sillon du Baḥr el Ghazal est indiqué par une
+végétation plus abondante que sur les abords.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_192">[192]</span>On a maintes
+fois discuté la question de savoir si le Baḥr el Ghazal était un
+affluent ou un effluent du Tchad. La première hypothèse a été
+pendant longtemps admise. Cependant Denham et Clapperton avaient
+déjà entendu dire au Bornou que les eaux du Tchad s’écoulaient
+jadis dans le baḥr et que le flot de sortie avait été interrompu
+par le meurtre d’un saint homme. Barth recueillait les mêmes
+renseignements auprès des habitants du pays et se refusait à croire
+que le baḥr ait amené autrefois les eaux du lac jusqu’au Borkou.
+Nachtigal, au cours de son magnifique voyage d’exploration, devait
+solutionner provisoirement le problème.</p>
+
+<p>D’abord, les témoignages des indigènes lui confirmèrent tout ce
+qu’avaient déjà appris les autres voyageurs, au sujet de
+l’écoulement des eaux du lac dans le Baḥr el Ghazal. De plus,
+Nachtigal — qui, à son départ de Kouka, s’était muni d’un excellent
+anéroïde — constata que l’Egueï et le Bodelé étaient au-dessous du
+niveau du lac. Il trouva d’ailleurs, dans ces régions, une grande
+quantité de vertèbres de poissons et de débris de coquillages. Se
+basant sur les observations faites et sur les renseignements donnés
+par les habitants du pays, il conclut en disant que «&nbsp;jadis le
+Baḥr el Ghazal conduisait les eaux du lac dans les immenses
+dépressions du Bodelé, de l’Egueï et du Borkou Sud<a id=
+"FNanchor_256"></a><a href="#Footnote_256" class=
+"fnanchor">[256]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Certains voyageurs combattirent la solution donnée par Nachtigal
+et soutinrent que l’hypothèse contraire était probablement la
+vraie. Le dernier en date, le capitaine Freydenberg, écrit que la
+région du Bodelé et du Borkou doit se<span class="pagenum" id=
+"Page_193">[193]</span> trouver à une altitude supérieure à celle
+du Tchad&nbsp;: les observations, faites avec des anéroïdes par
+Nachtigal et le capitaine Mangin, auraient été systématiquement
+faussées par le centre de basse pression qu’est le lac<a id=
+"FNanchor_257"></a><a href="#Footnote_257" class=
+"fnanchor">[257]</a>.</p>
+
+<p>La mission Tilho effectua des mesures altimétriques qui
+confirmèrent pleinement les altitudes qu’avait données Nachtigal
+pour l’Egueï, le Toro et le Korou. De l’ensemble des observations
+faites, elle conclut&nbsp;:</p>
+
+<p>«&nbsp;1<sup>o</sup> Que la cuvette tchadienne se continue, sans
+transition sensible d’altitude (dunes mises à part) et sans
+différenciation morphologique, par les terrains (Kanem, Chitati,
+Manga) qui la bordent à l’Est et au Nord&nbsp;; 2<sup>o</sup>
+qu’au-delà du Kanem et vers le Nord-Est dans la direction du
+Borkou, le sol s’abaisse sensiblement jusqu’au Korou que l’on
+trouve à 80 mètres en contre-bas du Tchad.</p>
+
+<p>Nous avons cru pouvoir réunir sous la dénomination de
+«&nbsp;Pays-Bas du Tchad&nbsp;» toutes les régions situées au
+niveau ou en contre-bas du lac et nous les avons divisées en deux
+catégories&nbsp;:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> La région de steppe située en bordure et
+sensiblement au même niveau que le lac et qui comprend, du Sud vers
+le Nord par l’Est&nbsp;: le Baḥr el Ghazal, le Kanem, le Lilloa, le
+Chitati, le Manga&nbsp;;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> La région désertique située au Nord-Est du lac et
+franchement en contre-bas&nbsp;: l’Egueï, le Toro, le Korou, dont
+l’ensemble constitue le Bodeli.&nbsp;»</p>
+
+<p>La mission constata, en particulier, que, pour la partie du Baḥr
+el Ghazal visitée par elle, l’altitude des divers points
+d’observation ne diffère pas sensiblement de celle de la nappe
+liquide du Tchad. «&nbsp;Ceci est d’ailleurs d’accord avec tout ce
+que l’on a pu savoir de certain sur l’envahissement du Ghazal par
+le Tchad à l’époque des fortes crues. Et cela nous permet de dire
+en toute certitude que, pour la partie comprise entre le lac et
+Fantrassou, le Baḥr el Ghazal n’est<span class="pagenum" id=
+"Page_194">[194]</span> ni un affluent, ni un émissaire, mais un
+simple prolongement du Tchad.</p>
+
+<p>Quant à la partie que nous n’avons pas visitée, comprise entre
+Fantrassou et le Djérab, nous ne pouvons mieux faire, en attendant
+que des mesures précises aient pu y être faites, que de nous ranger
+à l’opinion du lieutenant Ferrandi qui l’a suivie sur tout son
+parcours, et qui conclut en faveur d’une pente descendante continue
+depuis Fantrassou jusqu’au Djérab..... La pente générale du terrain
+va donc en s’abaissant du Tchad vers le Borkou, et non du Borkou
+vers le Tchad.....</p>
+
+<p>Les formations coquillifères de l’Egueï sont, d’après M. Garde,
+le géologue de notre mission, «&nbsp;des dépôts sédimentaires et
+non alluvionnaires&nbsp;», et l’envahissement de l’Egueï, du Toro
+et du Korou à une époque relativement récente par des eaux
+tranquilles est, d’après lui, un fait certain....... M. Louis
+Germain, le distingué spécialiste du Muséum......., conclut
+ainsi&nbsp;: «&nbsp;Le Kanem, l’Egueï, le Toro, le Korou et le
+Djérab étaient recouverts par les eaux à une époque récente et
+certainement quaternaire. Le lac Tchad couvrait ainsi une énorme
+surface d’où émergeaient, ça et là, quelques îles, qui,
+probablement, étaient de peu d’étendue<a id=
+"FNanchor_258"></a><a href="#Footnote_258" class=
+"fnanchor">[258]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les eaux du Baḥr el Ghazal — qui constituait autrefois un
+véritable prolongement du Tchad — subissaient nécessairement le
+contre-coup des variations du lac. En ce qui concerne les quarante
+dernières années, il est possible de savoir, dans une certaine
+mesure, jusqu’où arrivait l’eau du Baḥr el Ghazal ou celle de la
+région appelée Karga<a id="FNanchor_259"></a><a href=
+"#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a> par les indigènes.</p>
+
+<p>En 1870, l’eau du Baḥr el Ghazal pénétrait à environ 100
+kilomètres dans l’intérieur des terres.</p>
+
+<p>Vers la fin de 1872, des Oulâd Slimân se rendant de Mondo au
+Fitri, voyaient l’eau du baḥr atteindre le poitrail de leurs
+chevaux. En mai 1873, il n’était plus possible de<span class=
+"pagenum" id="Page_195">[195]</span> repasser le baḥr au même
+endroit (vraisemblablement Tororo<a id="FNanchor_260"></a><a href=
+"#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>) et les Oulâd Slimân,
+retour du Fitri, durent chercher vers le Nord-Est un emplacement
+plus favorable. Les indigènes croyaient alors que l’eau du Baḥr el
+Ghazal allait reprendre possession de son ancien domaine jusqu’au
+Bodelé<a id="FNanchor_261"></a><a href="#Footnote_261" class=
+"fnanchor">[261]</a>.</p>
+
+<p>En mars 1873, Nachtigal avait constaté que l’eau dépassait El
+Gara et il estimait à 80 kilomètres environ la longueur de la nappe
+liquide remplissant le baḥr.</p>
+
+<p>Les eaux du Tchad reculant vers l’Ouest, les baḥrs se vidèrent
+et le village de Branguel se trouva sur la terre ferme vers 1895.
+Doum-Doum, Bolakolo, Maloui et Sourdjia étaient encore des îles.
+L’eau du Baḥr el Ghazal<a id="FNanchor_262"></a><a href=
+"#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a> finissait alors entre
+Kondjerti et El Achim, et tous les ridjoul étaient encore pleins
+d’eau (ridjoul de Balaboussou, Abou Sourra, Abou Taïbé, Kankouri,
+etc.).</p>
+
+<p>Mais l’eau du baḥr continua à reculer et, en février 1900, lors
+du passage de la mission saharienne, elle ne dépassait pas la
+région Tagaga-Bolakolo-Maloui. A partir de ce moment-là, la vitesse
+de recul s’accentua. En six ans, l’eau se déplaça d’une quarantaine
+de kilomètres vers l’Ouest, jusqu’au baḥr de Berirem (août 1906).
+La région de l’eau du lac ne commençait que là pour continuer à
+l’ouest de ce village&nbsp;: les Kouri-Kaléâ se trouvaient sur la
+terre ferme — alors qu’au début de l’occupation du Territoire
+(1901-1902), les vapeurs du Tchad apportaient à Berirem le mil
+destiné à approvisionner l’intérieur du pays. Nous avons déjà dit
+que la crue du lac de 1906 fut exceptionnelle et qu’en
+octobre-novembre<span class="pagenum" id="Page_196">[196]</span>
+l’eau envahit de nouveau les baḥrs du pays Kouri<a id=
+"FNanchor_263"></a><a href="#Footnote_263" class=
+"fnanchor">[263]</a>.</p>
+
+<p>On trouve, dans le Baḥr el Ghazal, de l’eau natronée ou
+sulfatée&nbsp;: il y a aussi du natron en certains endroits, par
+exemple à Koal. A une journée de marche environ au nord de
+Massakory, tout près de Koloula Semaïla Madi, il existe une grande
+mare natronée très connue dans le pays. Les troupeaux du Dagana et
+beaucoup d’autres troupeaux, appartenant à des habitants du Kanem
+ou à des Arabes qui hivernent dans le Baḥr el Ghazal, viennent tous
+les ans y faire une cure, au début de la saison sèche. Les Arabes y
+prennent des chargements de natron, avant de partir pour le
+Fitri&nbsp;: ils peuvent ainsi faire boire de temps en temps à
+leurs chameaux une solution d’eau natronée&nbsp;; les chameaux en
+sont très friands et ce breuvage leur fait d’ailleurs le plus grand
+bien<a id="FNanchor_264"></a><a href="#Footnote_264" class=
+"fnanchor">[264]</a>.</p>
+
+<p>Les Kreda du Baḥr el Ghazal occupent la région comprise entre
+Koal et Massakory. C’est un pays sablonneux, où abondent
+palmiers-doum, nabaq, makhèt, etc. L’eau est généralement peu
+profonde&nbsp;: 3 et 5 mètres. En certains endroits, il suffit de
+gratter légèrement le sol&nbsp;; en d’autres points, au contraire,
+il faut creuser à 15, 16 ou même 18 mètres. Il y a des
+<em>nayalas</em>&nbsp;: on appelle ainsi les puisards qui, creusés
+peu profondément, donnent de l’eau se répandant à la surface du sol
+comme une source.</p>
+
+<p>Les Kreda mènent la vie nomade dans le baḥr et s’y déplacent
+avec leurs troupeaux. Aujourd’hui, grâce à notre occupation, ils
+vivent en paix avec leurs voisins et peuvent s’approvisionner
+facilement en mil soit au Kanem, soit au<span class="pagenum" id=
+"Page_197">[197]</span> Dagana, soit du côté d’Aouni. Il n’en était
+pas de même autrefois, car ils vivaient alors en état d’hostilité
+avec leurs voisins et ils faisaient une bien plus grande
+consommation qu’aujourd’hui de fruits sauvages tels que le doum, le
+hadjlidj, le nabaq, le makhèt, etc., ainsi que de graminées comme
+le kreb, l’abou sabé, etc.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Le Mourtcha</span><a id=
+"FNanchor_265"></a><a href="#Footnote_265" class=
+"fnanchor">[265]</a>. — Le Mourtcha est un pays également
+sablonneux, ondulé et très peu couvert. Ce n’est guère que dans le
+lit de l’ouadi Rima que l’on trouve des épineux assez denses.
+Ailleurs, les arbres sont rares et rabougris et n’offrent même pas
+un léger abri contre la chaleur du jour.</p>
+
+<p>La région située au sud du Mourtcha, entre ce pays et celui des
+Oulad Rachid, est particulièrement déshéritée. On y trouve quelques
+maigres épineux, quelques rares hadjlidj, et l’herbe à chameau, le
+<em>brhèl</em>, que les Gourân appellent <em>goâr</em>. Ajoutons
+que, à la saison sèche, il n’y a pas une goutte d’eau et qu’on ne
+peut pas imaginer alors région plus désolée. Les rares animaux qui
+l’habitent doivent être d’une sobriété remarquable.</p>
+
+<p>Le mil vient bien au Mourtcha, et c’est la raison pour laquelle
+les Kreda qui y sont tiennent à y rester. L’eau est rare et les
+puits ont une profondeur de 50 à 60 mètres&nbsp;: mais ils sont
+solidement construits, et aménagés de telle sorte que plusieurs
+personnes peuvent tirer de l’eau en même temps.</p>
+
+<p>A la saison des pluies, l’herbe verte est assez abondante et les
+troupeaux peuvent pâturer à leur aise. Mais l’herbe ne<span class=
+"pagenum" id="Page_198">[198]</span> vient jamais à une bien grande
+hauteur et, à la saison sèche, elle est rare et courte. A ce
+moment-là, le pays ne convient guère au bétail&nbsp;: pas d’herbe
+et des puits profonds. C’est pourquoi les habitants du Mourtcha
+expédient la majeure partie des troupeaux chez leurs parents du
+Baḥr el Ghazal, où les bêtes se trouvent d’ailleurs à l’abri des
+pillages ouadaïens. Ils ne gardent avec eux qu’un certain nombre de
+vaches et quelques chèvres, afin d’avoir le lait indispensable à
+leur nourriture. Pour faire boire ces animaux, les captifs restent
+aux puits du matin au soir et tiennent constamment remplis les
+trous (<em>hètan</em>) qui servent d’abreuvoirs. Comme ce métier
+n’est pas intéressant, les Kreda leur mettent des fers aux pieds
+(<em>guinzirt</em>), pour les empêcher de s’enfuir.</p>
+
+<p>Le Mourtcha était autrefois bien plus peuplé
+qu’aujourd’hui&nbsp;: les villages étaient plus nombreux et plus
+considérables. L’aguid el Moukhelaya avait le commandement de la
+plus grande partie des habitants&nbsp;; l’aguid ez-Zebada et l’imâm
+el Djezouli se partageaient le reste. Mais les pillages des
+Ouadaïens firent que nombre de Kreda, pour échapper plus
+facilement, allèrent au Baḥr el Ghazal rejoindre leurs frères
+nomades. Ce mouvement s’est accentué depuis que nous sommes dans le
+pays et que le Baḥr el Ghazal nous appartient. Les Kreda qui
+restent au Mourtcha appartiennent à l’aguid el Moukhelaya. En
+juillet 1907, lors de la reconnaissance de la 1<sup>re</sup>
+C<sup>ie</sup> (capitaine Jérusalémy, lieutenant Carbou), le
+Mourtcha comprenait encore une cinquantaine de villages. Les cases
+sont faites avec les tiges du mil.</p>
+
+<p>C’est près de Ras el Fil que se trouvait le village d’Ali Agré,
+un chef toubou du Kanem réfugié au Ouadaï, qui renseignait les
+aguids sur nos mouvements et faisait la contrebande des armes et
+des munitions. Après le raid de la compagnie Jérusalémy, Ali Agré,
+en dissidence depuis 1902, vint demander l’aman au Kanem (décembre
+1907). Trois de ses hommes furent alors chargés d’apporter une
+lettre du lieutenant-colonel Largeau au sultan Doud-Mourra&nbsp;:
+ils furent emprisonnés à Abéché et on ne les revit plus.</p>
+
+<h4><span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span><a id=
+"p2c05s2"></a>II</h4>
+
+<p class="sch3">LES KECHERDA</p>
+
+<p>Les Gourân donnent aux Kecherda le nom de Dâza. On dit qu’une
+femme du Prophète — car les musulmans rapportent tout à lui —
+quitta le domicile conjugal, après une querelle de ménage, et passa
+de l’autre côté d’un grand baḥr qui se trouvait à proximité. Mais,
+pendant cette fugue, le diable (<em>djann, djinn</em>) sortit du
+baḥr et la rendit enceinte. Quand les gens du Prophète allèrent la
+chercher, ils la trouvèrent dans cette intéressante position.
+Mahomet la fit mettre dans une case à part, où elle accoucha de
+deux jumeaux, un fils et une fille. Ils furent appelés <em>El Djinn
+oueld el Djinoun</em> et <em>Absa bit el Djinoun</em>. Ils eurent
+comme descendants Allaï et, après lui, Ouollou, qui sont —
+paraît-il — les ancêtres des Kecherda<a id=
+"FNanchor_266"></a><a href="#Footnote_266" class=
+"fnanchor">[266]</a>.</p>
+
+<p>Les Kecherda comprennent quatre fractions&nbsp;: les Chennakora
+ou Yoroumma, les Medoumia, les Saqerda ou Toumbouliâ et les
+Yria.</p>
+
+<p>Les Chennakora prétendent être d’origine boulala. Cela n’a rien
+d’extraordinaire, et l’on comprend fort bien que les Boulala — au
+temps où ils étaient au Kanem ou à Mossoua — se soient mélangés aux
+Gourân avec lesquels ils étaient au contact.</p>
+
+<p>Les Medoumia se disent d’origine hébraïque<a id=
+"FNanchor_267"></a><a href="#Footnote_267" class=
+"fnanchor">[267]</a>. Les autres Kecherda leur reprochent cette
+origine, quand ils ont une querelle avec eux&nbsp;: <em>neuntâ
+ihouda</em>, vous êtes juifs&nbsp;! Et tel<span class="pagenum" id=
+"Page_200">[200]</span> Medoumié s’écriera également, quand il est
+en colère&nbsp;: <em>tané ihoudi</em>, je suis juif&nbsp;! Il faut
+reconnaître, en tout cas, que l’on trouve le type hébraïque d’une
+façon bien caractérisée chez certains d’entre eux<a id=
+"FNanchor_268"></a><a href="#Footnote_268" class=
+"fnanchor">[268]</a>.</p>
+
+<p>Les Saqerda seraient venus du Kanem, où l’on trouve d’ailleurs
+un village de Saqerda à Sagardaré (entre Ntiali et Ngouri). Ils
+sont moins nombreux que les Chennakora et les Medoumia.</p>
+
+<p>Les Yria sont peu nombreux.</p>
+
+<p>La tradition rapporte que, dans leur mouvement vers le Sud-Ouest
+en même temps que les autres Dazagada, une scission se produisit
+chez les Kecherda, alors qu’ils se trouvaient au Borkou. Les uns
+allèrent s’installer dans la partie septentrionale du Baḥr el
+Ghazal et les autres se fixèrent dans la région comprise entre le
+lac et le Borkou, à l’est de la route d’Agadem. Les pillages des
+Oulâd Slimân forcèrent ceux-ci à descendre plus au Sud et, vers
+1840, ils franchirent même la Komadougou. Plus tard, ils revinrent
+au nord du lac et continuèrent à mener l’existence de demi-nomades,
+dont ils avaient pris l’habitude au Bornou. Ces Kecherda prirent
+part à la lutte menée par Barka Hallouf contre les Oulâd
+Slimân&nbsp;: après la défaite des Gadoa, ils furent obligés de
+s’enfuir. Ils sont actuellement installés dans la région comprise
+entre Nguigmi et Gouré.</p>
+
+<p>Il y a donc deux groupes de Kecherda, l’un à l’Est (dans le Baḥr
+el Ghazal, à côté des Kreda), l’autre à l’Ouest (à côté des
+Ouandala).</p>
+
+<p>Nous allons nous occuper successivement de chacun des deux
+groupes.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Kecherda de l’Est</span>.
+— Après le départ des Arabes Oulâd Rachid, les Kecherda de l’Est
+s’installèrent au Baḥr el Ghazal<span class="pagenum" id=
+"Page_201">[201]</span> et dans la région Alakhérit — Am Délé — Am
+Naïala, où ils sont encore.</p>
+
+<p>On lit, dans Nachtigal, à propos de ces Toubou&nbsp;: «&nbsp;Ils
+étaient très nombreux, mais ont été cruellement traités par le
+Ouadaï&nbsp;; il est vrai qu’en revanche ils sont devenus meilleurs
+musulmans.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il semble à peu près certain que les Kecherda — de même que tous
+les Gourân — étaient déjà musulmans, lorsque les Ouadaïens
+embrassèrent l’islamisme. La conversion de ceux-ci et la
+constitution du royaume d’ʿAbd el Kerim ben Djamé ne remontent
+d’ailleurs qu’à trois cents ans à peine et, en ce qui concerne
+cette période, la tradition est suffisamment précise. C’est
+pourquoi il y a lieu de croire — ainsi que le rapporte la tradition
+— que les Kecherda pratiquaient depuis longtemps la religion de
+Moḥammed, quand les Ouadaïens firent leur apparition au Baḥr el
+Ghazal.</p>
+
+<p>Les Kecherda habitent, au nord du Fitri, la région comprise
+entre les Arabes Khouzam et les Kreda. On trouve également trois de
+leurs villages au Kanem, à l’est et au sud de Mondo, et trois
+autres villages au Mourtcha, au nord de Ras el Fil. Rappelons enfin
+que la tribu toubou du Kanem, qui porte le nom de Yoroumma ou
+Yorouma, est d’origine Kecherda.</p>
+
+<p>Les Kecherda passent la saison sèche dans la région appelée
+<em>El Ḥarr</em>, région de palmiers-doum, de hadjlidj et de kitré.
+Ils y font la cueillette du doum, qui entre pour une large part
+dans leur alimentation. Ils ne descendent guère au sud de Am Naïala
+(Alakhérit — Am Délé — Am Tallèho — Am Naïla — Ouadi et Temraya).
+Cette région est sablonneuse et parsemée de petites vallées,
+appelées <em>oudian</em> (sing. <em>ouadi</em>), et de dépressions
+plus profondes, appelées <em>rhoat</em>. C’est là que se trouvent
+les puits et une végétation très abondante de palmiers-doum.</p>
+
+<p>L’eau n’est pas profonde (1 à 3 m.). On trouve assez souvent de
+l’eau natronée ou magnésiée dans la région et, à Alakhérit par
+exemple, elle provoque une purgation énergique.<span class=
+"pagenum" id="Page_202">[202]</span> Cette eau natronée convient
+parfaitement aux chameaux des Kecherda.</p>
+
+<p>A l’hivernage, les Kecherda remontent vers le nord et vont
+s’installer au Baḥr el Ghazal, du côté de Koal. Les Kecherda du
+Baḥr et du Mourtcha étaient autrefois administrés par l’aguid el
+Moukhelaya. Ils furent souvent pillés par lui et parfois aussi par
+l’aguid el Baḥr. C’est ainsi que Oualdi Chaïb, poursuivant les
+Kecherda, qui le fuyaient à juste titre, les rejoignit à Oualéat et
+les razzia complètement — les «&nbsp;mangea&nbsp;»
+(<em>akelhoum</em>), comme disent les indigènes.</p>
+
+<p>Les Kecherda vivaient autrefois en mauvais termes avec leurs
+voisins immédiats&nbsp;: les Kreda, à l’Ouest, et les Arabes, à
+l’Est. Ils étaient aussi les ennemis du Fitri, où ils venaient
+assez souvent piller les troupeaux et surtout enlever des femmes et
+des enfants. Les Boulala, n’ayant que des chevaux habitués au
+Fitri, ne pouvaient guère entreprendre de poursuite dans les
+régions sèches du Nord. Mais, quand par hasard ils pouvaient
+surprendre des Kecherda, ils se montraient impitoyables&nbsp;: ils
+tuaient tout, jusqu’aux femmes et aux enfants.</p>
+
+<p>Les Kecherda allaient même piller au Kanem. Il y a une trentaine
+d’années, ils assaillirent Ngossorom, village ḥaddâd des Toundjour.
+Mais le fougbou réunit ses Toundjour et ses Ḥaddâd, suivit la trace
+des pillards et les surprit pendant la nuit. Plus près de nous, il
+y a une quinzaine d’années environ les Kecherda se réunirent à
+quelques Noarma et à quelques Chirédat (Oulâd Slimân) pour aller
+tomber, à Bir es Samoq, sur les Kanembou des Toundjour.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes installés à Yao, les Kecherda continuèrent à
+agir comme par le passé. Cela amena notre intervention en mai-juin
+1904&nbsp;: les Arabes Djaadné nous servirent de guides. Les
+Kecherda demandèrent alors l’aman. L’année d’après, les Saqerda
+pillèrent des Arabes du Ouadaï réfugiés chez nous (Zebada). Cela
+leur valut une répression sévère (avril 1905), à la suite de
+laquelle les Saqerda passèrent au Ouadaï et allèrent s’installer
+avec les Noarma. Ils<span class="pagenum" id=
+"Page_203">[203]</span> vinrent dès lors faire des incursions sur
+notre territoire et coopérèrent aux coups de main de Badjouri. Mais
+ils furent pillés par les Ouadaïens et repassèrent chez nous.</p>
+
+<p>Ajoutons enfin que, quoique situés sur la frontière, les
+Kecherda n’ont jamais rien eu à craindre de l’aguid el Baḥr,
+Badjouri, avec lequel ils vivent en bons termes. C’est ainsi que,
+en fin 1906, celui-ci razzia les Kreda mais ne toucha pas aux
+Kecherda. Badjouri a d’ailleurs épousé la sœur d’un notable
+Kecherda, l’amin Dezgouad.</p>
+
+<p>Les Kecherda sont bien moins nombreux que leurs voisins, les
+Kreda. Ils sont riches en bétail, surtout en chameaux&nbsp;: les
+chameaux des Saqerda, en particulier, sont très estimés. Ils ont
+également de nombreux et bons chevaux.</p>
+
+<p>Les Kecherda présentent beaucoup d’analogie avec les Kreda. Ils
+en ont le physique et, comme eux, sont très bons musulmans. Ils ne
+boivent ni merissé ni khall. Quelques-uns d’entre eux, assez rares
+d’ailleurs, chiquent du tabac.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Kecherda de
+l’Ouest</span>. — Passons maintenant au groupe kecherda de
+l’Ouest.</p>
+
+<p>Ces Kecherda sont plus nombreux que leurs frères de l’Est, avec
+lesquels d’ailleurs — et quoique éloignés — ils sont restés en
+relations. Les Kecherda du secteur de Nguigmi vivaient autrefois
+dans la région de Mallem Moussa (70 kilomètres au nord de Kouloua).
+C’étaient des pillards fieffés, et ils razziaient volontiers —
+quand ils pouvaient le faire — tout ce qui passait à leur portée.
+Ils allaient piller également du côté du Bornou. Ils se procuraient
+ainsi des captifs, qu’ils vendaient ensuite à Kawar. Comme tout le
+monde, ils payèrent leur tribut aux pillards Oulâd Slimân.</p>
+
+<p>Plus tard, ils furent razziés à Mallem Moussa par les méharistes
+du Kanem (capitaine Mangin). Depuis leur soumission, et par crainte
+des pillards du Nord (Tedâ, Medjabera, Haggaren, etc.), il sont
+descendus plus au Sud. Ils sont installés actuellement dans la
+région de Ez Zi et de El Djiéga, entre Bir Koufeï et Nguigmi. Ils
+ont beaucoup de<span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span>
+chevaux et de nombreux troupeaux de bœufs et de chameaux. Leur
+chef, Moḥammed Kosso, réside à Krizziria.</p>
+
+<p>Plus à l’Ouest, entre Nguigmi et le Kabi, on trouve encore
+quelques Kecherda mélangés aux Ouandala.</p>
+
+<p>Une fraction des Kecherda de Nguigmi, les Tordou<a id=
+"FNanchor_269"></a><a href="#Footnote_269" class=
+"fnanchor">[269]</a>, a émigré depuis quelques années au
+Kanem&nbsp;: elle s’est installée vers Rig-Rig, dans le Chitati.
+Avec les Tordou vivent les Mustaouagani, Toubou mélangés d’éléments
+kanembou.</p>
+
+<p>Il existe enfin un groupement de Kecherda dans le secteur de
+Gouré&nbsp;: il est commandé par Kaïdalala Salé.</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<h4><a id="p2c05s3"></a>III</h4>
+
+<p class="sch3">LES NOREA</p>
+
+<p>Ces Dazagadâ sont originaires du Borkou. Il ne faut pas les
+confondre avec les Kreda de même nom. Nous avons déjà vu que des
+Noreâ vivaient avec les Ankatzâ de Oun et du Djourab. Il y a encore
+d’autres Noreâ au nord du Ouadaï, où ils mènent la vie nomade. Ils
+sont d’ailleurs restés en relations avec leurs frères du
+Borkou.</p>
+
+<p>Cette tribu des Noreâ, peu nombreuse, promène ses troupeaux dans
+la région comprise entre Ḥadjer Djoumbo, Am Chalôba et le Borkou. A
+la saison sèche, elle campe sur les bords de l’ouadi Yên, entre
+Ḥadjer Djoumbo et Am Chalôba. A la saison des pluies, elle réside à
+Am Chalôba. Elle va aussi au Borkou faire la récolte des dattes et
+du blé.</p>
+
+<p>Les Noarma possèdent des chevaux et de superbes
+troupeaux<span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> de
+chameaux. Ils sont obligés de prendre des précautions
+extraordinaires, pour soustraire leurs bêtes à la rapacité des
+Ouadaïens. Les chevaux restent au campement, mais les troupeaux en
+sont toujours éloignés. Le lait est mis dans des korios et apporté
+sur des chameaux. S’il y a une alerte quelconque, des hommes
+sautent à cheval et vont immédiatement prévenir leurs camarades
+préposés à la garde des troupeaux. Ceux-ci s’enfuient alors dans
+des régions sans eau, où il est impossible aux Ouadaïens de les
+atteindre.</p>
+
+<p>Les Noarma sont à peu près seuls dans le pays qu’ils habitent.
+Leurs plus proches voisins sont les Tedâ d’Am Chalôba et les Arabes
+Maḥâmid d’Ourada. Le lait de chamelle est la base de leur
+nourriture. Ils font une grande consommation de hadjlid et ont
+souvent recours, comme boisson, à l’eau contenue dans une espèce de
+pastèque (<em>bettèkh</em>), qui pousse dans les régions
+sablonneuses. Leurs chameaux mangent cette pastèque.</p>
+
+<p>Les Noarma paient l’impôt aux Ouadaïens et vivent d’accord avec
+eux. S’ils prennent tant de précautions pour éviter d’être razziés,
+c’est qu’ils connaissent parfaitement les habitudes de pillage des
+Ouadaïens. Il est en effet dangereux d’avoir des troupeaux qui
+puissent exciter les convoitises de ces derniers. De plus, comme
+les éleveurs de chameaux peuvent s’enfuir dans des régions sans eau
+et échapper ainsi à toute tentative de razzia, les Ouadaïens ne les
+aiment guère. C’est pourquoi, en 1907, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el
+Mâgné, enleva tous les chameaux d’une fraction des Arabes
+Missiriyé.</p>
+
+<p>Les Noarma vont à Abéché vendre leur beurre et le sel rouge du
+Borkou. Ils prennent des maqta<a id="FNanchor_270"></a><a href=
+"#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a> en échange et achètent
+avec cela des chameaux et du mil.</p>
+
+<p>Les Noarma ont comme ennemis les Arabes Maḥâmid&nbsp;;
+ils<span class="pagenum" id="Page_206">[206]</span> vivent à
+l’Ouest et toujours assez loin de ceux-ci, car les deux tribus se
+volent les chameaux.</p>
+
+<p>Les Noarma sont à peu près aussi nombreux que les Kecherda du
+Baḥr el Ghazal.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Note</span>. —
+L’occupation du Ouadaï par nos troupes et l’installation d’une
+compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, ont amené
+les Norea à faire leur soumission.</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<h4><span class="pagenum" id="Page_207">[207]</span><a id=
+"p2c05s4"></a>IV</h4>
+
+<p class="sch3">LES CHEURAFADA<a id="FNanchor_271"></a><a href=
+"#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a></p>
+
+<p>Les Cheurafadâ vivent avec les Ayal Baba<a id=
+"FNanchor_272"></a><a href="#Footnote_272" class=
+"fnanchor">[272]</a>, Arabes auxquels sont confiés les troupeaux du
+sultan. A l’hivernage, les deux fractions vont ensemble dans la
+région d’Ourada, chez les Arabes Maḥâmid. A la saison sèche, elles
+reviennent dans le pays de Mourra (village du sultan<a id=
+"FNanchor_273"></a><a href="#Footnote_273" class=
+"fnanchor">[273]</a>, à deux jours à l’est d’Abéché, sur la route
+d’El Fâcher). Là, se trouvent quelques villages, où vivent en
+sédentaires les plus pauvres des Cheurafadâ. La majeure partie de
+la tribu fait avec ses troupeaux — et en même temps que les Ayal
+Baba — la navette entre Mourra et Ourâda. Les Cheurafadâ se
+mélangent volontiers aux Arabes&nbsp;: ils parlent le gourân (médi
+Dazagadâ) et l’arabe.</p>
+
+<p>Les Ayal Baba sont chargés de garder les troupeaux du sultan.
+Chaque année, au moment du retour à Mourra, le sultan envoie un
+lettré (<em>faguih</em>) faire le recensement des troupeaux.
+Celui-ci reçoit, en récompense, le dixième de l’augmentation du
+troupeau depuis l’année précédente. Quant aux Ayal Baba, Arabes du
+sultan, ils ont pour eux le lait et<span class="pagenum" id=
+"Page_208">[208]</span> les menus bénéfices du métier. Les
+troupeaux du sultan sont marqués d’un signe particulier, qui est la
+représentation indigène de la trace du lion (<em>derb ed
+doud</em>).</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c05">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_230"></a><a href="#FNanchor_230"><span class=
+"label">[230]</span></a>Ce Maï Denâ (maître du monde) serait
+l’ancêtre des Maguemi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_231"></a><a href="#FNanchor_231"><span class=
+"label">[231]</span></a>En toubou, <em>Fôdi tinnémou</em>&nbsp;: le
+fleuve mince.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_232"></a><a href="#FNanchor_232"><span class=
+"label">[232]</span></a>Sultan du Ouadaï (1681 à 1707).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_233"></a><a href="#FNanchor_233"><span class=
+"label">[233]</span></a>Sultan du Ouadaï (1707 à 1745).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_234"></a><a href="#FNanchor_234"><span class=
+"label">[234]</span></a>Guignek se noya en passant le fleuve. Saber
+fut pris et mis à mort.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_235"></a><a href="#FNanchor_235"><span class=
+"label">[235]</span></a>Élèves-marabouts qui vont de village à
+village.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_236"></a><a href="#FNanchor_236"><span class=
+"label">[236]</span></a>Ajoutons aussi que, dans des pays secs,
+c’est l’existence qui convient le mieux aux troupeaux.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_237"></a><a href="#FNanchor_237"><span class=
+"label">[237]</span></a>On pourra objecter, il est vrai, que
+certaines tribus arabes devenues sédentaires (Oulâd Hemed, Oulâd
+Aḥmed, etc.) ne se sont résignées à reprendre la vie nomade que par
+peur des pillages ouadaïens. Mais il est bien évident que la force
+des habitudes contractées comme sédentaires et la perspective
+d’aller vivre de doum et de hadjlidj devaient rendre pénible le
+changement d’existence. Ce que nous disons plus haut ne s’applique
+qu’aux indigènes qui ont toujours mené la vie nomade et qui, aussi
+bien par habitude que par nécessité, ne peuvent pas s’astreindre à
+devenir sédentaires.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_238"></a><a href="#FNanchor_238"><span class=
+"label">[238]</span></a>Les Kreda vivaient assez d’accord avec les
+Toundjour&nbsp;: ils se battirent cependant contre le fougbou
+Adem.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_239"></a><a href="#FNanchor_239"><span class=
+"label">[239]</span></a><em>Narhoum fasel</em>&nbsp;: leur feu est
+mauvais.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_240"></a><a href="#FNanchor_240"><span class=
+"label">[240]</span></a>D’origine kouka (<em>min ’ayal
+kemersa</em>), surnommé <em>Atoca pép</em>, à cause de ses
+incongruités.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_241"></a><a href="#FNanchor_241"><span class=
+"label">[241]</span></a><em>Kolo madé tchodogo</em> (toubou)&nbsp;:
+le tueur à l’œil rouge.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_242"></a><a href="#FNanchor_242"><span class=
+"label">[242]</span></a>Le chef actuel s’appelle Isa Orî.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_243"></a><a href="#FNanchor_243"><span class=
+"label">[243]</span></a>Les Saladâ doivent avoir habité autrefois
+la région de Bir Salâdo, dans l’Egueï.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_244"></a><a href="#FNanchor_244"><span class=
+"label">[244]</span></a>Les Ouânia sont probablement originaires de
+l’oasis de Ouanianga, dont les habitants actuels (Bideyat) portent
+précisément le nom de Ouania.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_245"></a><a href="#FNanchor_245"><span class=
+"label">[245]</span></a>Les Derguima (gens de Dergui) tirent
+certainement leur nom de l’oasis de Dirgui, dans le Kawar.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_246"></a><a href="#FNanchor_246"><span class=
+"label">[246]</span></a>A rapprocher de Boltoâ, nom donné aux
+habitants de l’oasis d’Ollouboï, dans le Borkou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_247"></a><a href="#FNanchor_247"><span class=
+"label">[247]</span></a>Probablement originaires de l’oasis de
+Kirdi, au Borkou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_248"></a><a href="#FNanchor_248"><span class=
+"label">[248]</span></a>Ce nom est le même que celui des Kanembou
+Déberi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_249"></a><a href="#FNanchor_249"><span class=
+"label">[249]</span></a>«&nbsp;Quand un Gourân est perdu dans la
+brousse — disent les indigènes — il ne marche pas pendant la
+chaleur du jour. Il reste alors caché dans des trous de hyène, la
+bouche bien couverte du litham pour se garder de la soif. Grâce à
+sa résistance physique, il peut tenir ainsi pendant longtemps, sans
+boire ni manger.&nbsp;» On dit généralement qu’un Toubou peut
+rester quatre jours sans boire.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_250"></a><a href="#FNanchor_250"><span class=
+"label">[250]</span></a>Il faut croire apparemment que le goût
+ouadaïen s’est modifié, depuis le temps où Moḥammed et Tounesi
+écrivait les lignes suivantes&nbsp;: «&nbsp;Ce qui m’a surpris,
+c’est que les Ouadaïens ont presque en aversion la couleur des
+Gorâniennes. Ils trouvent leur teint trop blanc&nbsp;; aussi celles
+qu’on vend comme concubines ne sont jamais de haut prix.&nbsp;» Le
+cheïkh varie d’ailleurs quelquefois dans ses appréciations sur le
+degré de beauté des femmes. Dans son <em>Voyage au Darfour</em>
+(page 272), par exemple, il range les femmes toubou parmi les plus
+laides des femmes du Soudan. «&nbsp;Si on embrasse le Soudan tout
+entier, dit-il, depuis l’est jusqu’à l’ouest, on remarque que les
+plus belles femmes sont sans contredit celles de l’Afnô
+(Haoussa)&nbsp;; après elles, toujours dans la série la plus
+élevée, il faut ranger les Bâguirmiennes, puis les Barnâouyennes et
+les Sennâriennes. A la série du second degré seront les
+Ouadâyennes, et au-dessous les Fôriennes. Les plus laides de toutes
+sont les femmes des Toubou et celles des Katakau&nbsp;».</p>
+
+<p>Il est en effet exact que les femmes kotoko sont franchement
+laides. Il n’en est pas de même des femmes toubou&nbsp;; on a
+d’ailleurs le droit de s’étonner que, après cette appréciation peu
+flatteuse pour elles, le cheïkh vienne, à un autre moment, nous
+parler de leur «&nbsp;beauté remarquable&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_251"></a><a href="#FNanchor_251"><span class=
+"label">[251]</span></a>Hababa Kili était de la fraction des
+Saqerda et hababa Zamzom de celle des Yria.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_252"></a><a href="#FNanchor_252"><span class=
+"label">[252]</span></a>Chevaux de Ganastô. Ganastô est le nom du
+chef de la fraction Yria.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_253"></a><a href="#FNanchor_253"><span class=
+"label">[253]</span></a>Un chameau vaut deux vaches ou quarante
+moutons.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_254"></a><a href="#FNanchor_254"><span class=
+"label">[254]</span></a>Ce nom a été étendu à la région située le
+long du baḥr, principalement du côté de l’Est, qui constitue la
+zone de parcours des Kreda et des Oulâd Hemed nomades et le pays
+d’hivernage des Kecherda. Selon cette définition, le Baḥr el Ghazal
+est limité par le Kanem, le Dagana, le pays des Kouka, la région
+appelée El Ḥarr (au nord du Fitri, les Kecherda vont y passer la
+saison sèche) et enfin, du côté du Borkou, par la zone d’influence
+toubou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_255"></a><a href="#FNanchor_255"><span class=
+"label">[255]</span></a>A Bolakolo, le baḥr se divise en
+deux&nbsp;: le bras le plus important passe à Derdom, Hadid, Sôoué,
+Kabirom, Sigdia, Dabéram, Douloumi, Martou, Arteï, Batcham et se
+continue dans le canton de Kaboulou&nbsp;; il envoie des
+ramifications à droite et à gauche, vers Doum-Doum, vers Berirem,
+etc.</p>
+
+<p>On peut dire, en somme, que le Baḥr el Ghazal ne se dégage
+nettement du lac que dans la région Bolakolo-Tagaga. Nachtigal, qui
+a longé cet affluent en 1873, au moment où il contenait encore de
+l’eau, signale d’ailleurs que Tagaga se trouve «&nbsp;près de
+l’endroit où le Baḥr el Ghazal sort du lac&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_256"></a><a href="#FNanchor_256"><span class=
+"label">[256]</span></a>Les observations de Nachtigal furent
+confirmées par le regretté capitaine Mangin, qui avait beaucoup
+circulé avec ses méharistes dans la région comprise entre Koal et
+le Borkou. Cet officier croyait, avec Nachtigal, que le Baḥr el
+Ghazal était un effluent du Tchad.</p>
+
+<p>Signalons, d’ailleurs, que cette hypothèse est conforme à la
+tradition indigène. Les Kanembou, les Arabes et les Kreda —
+c’est-à-dire les plus anciens habitants de la contrée — disent en
+effet que le Baḥr el Ghazal conduisait autrefois les eaux du lac
+jusqu’au Borkou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_257"></a><a href="#FNanchor_257"><span class=
+"label">[257]</span></a>Freydenberg, <em>Le Tchad et le Bassin du
+Chari</em>, page 79.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_258"></a><a href="#FNanchor_258"><span class=
+"label">[258]</span></a><em>Documents scientifiques de la mission
+Tilho</em>, tome II.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_259"></a><a href="#FNanchor_259"><span class=
+"label">[259]</span></a>Pays des Kouri, à l’ouest du Dagana.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_260"></a><a href="#FNanchor_260"><span class=
+"label">[260]</span></a>Notons, en passant, que <em>tororo</em> est
+le mot employé par les habitants de la région pour désigner le bois
+d’ambadj (herminiera).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_261"></a><a href="#FNanchor_261"><span class=
+"label">[261]</span></a>Nachtigal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_262"></a><a href="#FNanchor_262"><span class=
+"label">[262]</span></a>La largeur du baḥr n’excédait pas celle du
+lit que nous voyons actuellement dans le Dagana et auquel, comme
+nous l’avons déjà vu, les indigènes donnent les noms de Massakôry
+et de Baḥr el Ghazal. Les Kouri venaient alors sur leurs pirogues
+dans le Dagana, pour y vendre du poisson fumé et de la viande
+d’hippopotame boucanée.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_263"></a><a href="#FNanchor_263"><span class=
+"label">[263]</span></a>La lagune Fitri reçut également beaucoup
+d’eau cette année-là. Il en fut de même pour la Batah de Laïri et
+le Baḥr Bourda, qui amenaient respectivement autrefois les eaux du
+Chari et de la région du Bar et Tiné (ou du Baḥr Rachid&nbsp;?)
+jusque dans les pays de Moïto et de Bokoro.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_264"></a><a href="#FNanchor_264"><span class=
+"label">[264]</span></a>Le natron (soude carbonatée plus ou moins
+mélangée) est assez abondant dans toute cette partie de l’Afrique
+Centrale&nbsp;: mares à natron du lac, sources natronées et natron
+du Baḥr el Ghazal et du pays appelé El Ḥarr (Kecherda), du Kanem,
+du Bodelé et du Borkou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_265"></a><a href="#FNanchor_265"><span class=
+"label">[265]</span></a>Nous désignons sous le nom de
+<em>Mourtcha</em> le pays habité par des Kreda sédentaires, dans la
+partie occidentale du Ouadaï (à l’est du Baḥr el Ghazal, à l’ouest
+des Derren et au nord des Oulâd Rachid). Les indigènes appelaient
+ainsi cette région.</p>
+
+<p>Mais, d’une façon générale, le nom de <em>Mourtcha</em> est
+réservé au pays situé au nord du Ouadaï et désigne plus
+particulièrement le grand plateau gréseux, dont le centre est à peu
+près marqué par les points d’eau d’Am Chalôba.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_266"></a><a href="#FNanchor_266"><span class=
+"label">[266]</span></a>«&nbsp;La légende sur l’origine des
+Kecherda se trouve appliquée à d’autres pays de l’Afrique
+orientale, par exemple à l’histoire de la fondation d’Adulis
+(Zoulla), en Abyssinie.&nbsp;» (René Basset.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_267"></a><a href="#FNanchor_267"><span class=
+"label">[267]</span></a>Étant données la mésestime en laquelle la
+tribu kecherda est tenue par les autres Toubou et l’origine
+hébraïque attribuée à l’une de ses fractions, la racine <em>kecher,
+kacher</em> du mot <em>kecherda</em> nous paraît assez
+curieuse.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_268"></a><a href="#FNanchor_268"><span class=
+"label">[268]</span></a>L’origine hébraïque des Medoumia est plus
+que suspecte&nbsp;: elle a la même valeur que l’origine hébraïque
+attribuée aux Pouls et Afghans. (René Basset.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_269"></a><a href="#FNanchor_269"><span class=
+"label">[269]</span></a>Tordou est vraisemblablement le même mot
+que Torodoâ (gens du Toro). Ces Kecherda doivent avoir habité
+autrefois la partie du Baḥr el Ghazal septentrional qui porte le
+nom de Toro.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_270"></a><a href="#FNanchor_270"><span class=
+"label">[270]</span></a>Pièce d’étoffe légère d’environ 12 coudées,
+qui sert de monnaie au Ouadaï.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_271"></a><a href="#FNanchor_271"><span class=
+"label">[271]</span></a>Cheurafadâ&nbsp;: gens du Cheurafa. — Cela
+veut-il dire qu’ils se sont mélangés à une tribu arabe de
+Cheurafa&nbsp;? Il n’y a cependant de Cheurafa, au Ouadaï, que dans
+le sud du pays, à côté des Salamat.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_272"></a><a href="#FNanchor_272"><span class=
+"label">[272]</span></a>Ayal Baba&nbsp;: les enfants du père, les
+gens du sultan.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_273"></a><a href="#FNanchor_273"><span class=
+"label">[273]</span></a>D’où le nom de <em>Doud-Mourra</em> (lion
+de Mourra), donné au sultan. Son vrai nom est Moḥammed Sâlèh.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_209">[209]</span><a id=
+"p2c06"></a>VI</h3>
+
+<p class="sch1">LES ḤADDAD GOURAN</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Nous allons parler maintenant d’une
+population non moins curieuse que celle des Ḥaddâd <em>Siyâd
+nichâb</em> du Kanem&nbsp;: les Ḥaddâd Gourân.</p>
+
+<p>Les Ḥaddâd Gourân sont nombreux et ils sont, tout comme les
+autres Ḥaddâd, méprisés des populations avec lesquelles ils vivent.
+Nabi Djibrila<a id="FNanchor_274"></a><a href="#Footnote_274"
+class="fnanchor">[274]</a> — racontent les indigènes — donna
+autrefois à deux frères respectivement une enclume et un filet, en
+leur disant&nbsp;: «&nbsp;O vous, hommes d’une race méprisable,
+allez et gagnez votre vie à l’aide de ce que je viens de vous
+remettre&nbsp;». Et ce sont leurs descendants — paraît-il — qui
+constituent les deux principales fractions des Ḥaddâd Gourân&nbsp;:
+les Ḥaddâd <em>Siyâd sandala</em> (forgerons), et les Ḥaddâd
+<em>Siyâd cherek</em> (chassant au filet).</p>
+
+<p>Les premiers — en gourân&nbsp;: <em>Azâ aguildâ</em> — sont les
+moins nombreux. Ils travaillent le fer. On les trouve chez tous les
+Gourân, d’une façon générale, mais aussi chez d’autres populations.
+Au Kanem, presque tous les forgerons sont des Ḥaddâd Gourân — en
+kanembou&nbsp;: <em>Dogoâ touôbé</em><a id=
+"FNanchor_275"></a><a href="#Footnote_275" class=
+"fnanchor">[275]</a>. Ils sont considérés comme formant une caste
+inférieure. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que, dans toute la
+région qui nous occupe, le travail du fer était jugé dégradant.</p>
+
+<p>Passons aux Ḥaddâd chasseurs — en gourân&nbsp;: <em>Azâ
+séguidâ</em>.<span class="pagenum" id="Page_210">[210]</span> Ils
+sembleraient devoir être des Ḥaddâd Kreda et, plus spécialement,
+des Ḥaddâd Ngalamiya. Ils comprennent trois fractions&nbsp;: Ḥaddâd
+Brokhara, Ḥaddâd Kodera et Ḥaddâd Bedossa (Oulâd Béchené). Les
+Ngalamiya nient toute parenté avec eux et disent que ce sont
+simplement des Ḥaddâd de Brokhara, de Kodera, de Bedossa (Ḥaddâd
+hana Brokhara, hana Kodera, hana Bedossa).</p>
+
+<p>Ces Ḥaddâd sont tout aussi méprisés que les forgerons. Leur nom
+de Ḥaddâd — quoiqu’ils ne travaillent pas le fer — est d’ailleurs
+caractéristique à cet égard. Les indigènes racontent, sur ces
+pauvres chasseurs, l’anecdote suivante&nbsp;: Moḥammed avait une
+petite biche apprivoisée, à laquelle il tenait beaucoup. Comme il
+la laissait errer en liberté, il avait demandé aux <em>siyâd
+cherek</em> de ne pas la prendre dans leurs filets. Mais ceux-ci
+avaient refusé et, malgré toute la vigilance du Prophète, ils
+capturèrent la biche et l’égorgèrent. Mahomet, furieux, les avait
+alors maudits&nbsp;: <em>Allah isill barkatou&nbsp;!</em><a id=
+"FNanchor_276"></a><a href="#Footnote_276" class=
+"fnanchor">[276]</a></p>
+
+<p>Ces Ḥaddâd sont les plus nombreux et on les trouve, exerçant
+leur industrie, dans tout le pays qui s’étend entre le Kanem et la
+région des Maḥâmid. Leurs filets ont environ 2<sup>m</sup>,50 de
+longueur et sont, à leur extrémité, fixés à deux bâtons de
+1<sup>m</sup>,50 à 1<sup>m</sup>,60 de hauteur. Ces bâtons sont
+enfoncés peu profondément dans le sol et le filet se trouve ainsi
+placé verticalement. Un grand nombre de filets sont dressés de la
+sorte, les uns à côté des autres, sur une longueur considérable. A
+partir des deux extrémités de la ligne des filets, les Ḥaddâd
+disposent dans la brousse des espèces d’épouvantails — <em>khayâl
+ech cherek</em>&nbsp;: ce sont des peaux de mouton,
+noires,<span class="pagenum" id="Page_211">[211]</span> que l’on
+accroche aux arbres. Quand tout est installé, les Ḥaddâd s’en vont
+au loin, se dispersent et se mettent à battre la brousse, en
+poussant de grands cris. Les animaux, effrayés par les cris et par
+les épouvantails, sont rabattus sur la ligne des engins de chasse.
+Ils viennent donner dans les filets, qu’ils renversent et dans
+lesquels ils se prennent les pattes. Sauf les gros pachydermes
+(éléphant, rhinocéros, girafe), qui, eux, brisent tout, tous les
+autres animaux sont capturés&nbsp;: toutes les variétés d’antilopes
+(ouaḥch, ariél, têtel, etc.), les phacochères<a id=
+"FNanchor_277"></a><a href="#Footnote_277" class=
+"fnanchor">[277]</a>, les autruches, les pintades<a id=
+"FNanchor_278"></a><a href="#Footnote_278" class=
+"fnanchor">[278]</a>, etc. Les Ḥaddâd les assomment à coups de
+bâton, pour ne pas abîmer les peaux. Il arrive aussi fréquemment
+que des animaux comme le lion, la panthère, la hyène, le chacal,
+etc., se prennent dans les filets. Inutile de dire que ceux qui
+sont dangereux sont tués de loin, à coups de sagaie.</p>
+
+<p>Les Ḥaddâd vont ensuite vendre les peaux et la viande séchée
+dans les différents marchés. Ils y vendent également les diverses
+variétés de sacs en peau qu’ils fabriquent&nbsp;:</p>
+
+<p><em>dabia</em>, sac à ouverture étroite (riz, haricots,
+mil).</p>
+
+<p><em>kourtâla</em>, musette pour le cheval.</p>
+
+<p><em>kefâoua</em>, sac de chargement pour le chameau.</p>
+
+<p><em>djourab</em>, grand sac pour le mil.</p>
+
+<p>Autrefois, les Ḥaddâd de l’Ouest étaient parfois malmenés et
+pillés par les autres indigènes. Ils n’avaient alors qu’une peau de
+bête autour des reins. Depuis que nous sommes dans le pays, ils
+jouissent en paix du fruit de leur travail et ils ont des boubous,
+comme tout le monde. Mais les indigènes prétendent que les Ḥaddâd
+conservent toujours, sous leur vêtement, la peau de bête
+d’autrefois.</p>
+
+<p>Les Ḥaddâd mènent généralement la vie nomade. On les rencontre
+en grand nombre chez les Gourân du Kanem, les<span class="pagenum"
+id="Page_212">[212]</span> Kreda, les Kecherda, au Mourtcha, chez
+les Bornouans de l’Ouadi Rima et chez les Maḥâmid. Plus au Sud, on
+en trouve aussi un village à Massaguet (sur la route de Fort-Lamy à
+Massakory).</p>
+
+<p>Quand les Ḥaddâd partent en chasse, ils mettent leurs filets sur
+des bœufs porteurs et des ânes, et tout le monde suit, même les
+petits enfants, lesquels vont ainsi apprendre à gagner leur pitance
+dans la brousse.</p>
+
+<p>Il y a aussi des Ḥaddâd cherek dans les pays du Sud, et ils ne
+sont pas tous Gourân&nbsp;: certains d’entre eux se disent Arabes.
+Signalons, par exemple, les Ḥaddâd arabes de la région d’Ourel, les
+Maskéa (près de Gouêno, dans le Médogo), les Oulâd Ḥammad (à
+Tchalaga, près de Bédanga), les Ḥaddâd cherek du Baguirmi, etc.</p>
+
+<p>On trouve également des Azâ chasseurs à l’ouest du lac. Citons,
+en particulier, le groupe important qui nomadise dans le Koutous,
+au nord de Gouré (chef Taïba).</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c06">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_274"></a><a href="#FNanchor_274"><span class=
+"label">[274]</span></a>L’ange Gabriel.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_275"></a><a href="#FNanchor_275"><span class=
+"label">[275]</span></a>Généralement originaires du Chitati.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_276"></a><a href="#FNanchor_276"><span class=
+"label">[276]</span></a>Que Dieu vous retire sa bénédiction&nbsp;!
+(<span class="arabic">الله يسل بركته</span>) Cette légende se
+retrouve chez les Arabes, soit avec Jésus (ʿIsa) pour héros (Aḥmed
+El Qalyoubi, <em>Kitâb en Naouâdir</em>. Le Qaire, 1302 hég., in-8,
+p. 16), soit avec le prophète Moḥammed (Moḥi eddin ibn el ʿArabi,
+<em>Kitâb el Mosâmarât</em>. Le Qaire, 1305 hég., 2 vol. in-8, t.
+II, p. 135&nbsp;; Tamisier, <em>Voyage en Arabie</em>. Paris, 1840,
+2 vol. in-8, t. I, p. 330-334&nbsp;; 338-339). Cf. René Basset,
+<em>Contes et légendes arabes</em>, n<sup>o</sup> CXX, <em>Jésus et
+la Gazelle</em> (<em>Revue des Traditions populaires</em>, t. XIII,
+1898, p. 486-487).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_277"></a><a href="#FNanchor_277"><span class=
+"label">[277]</span></a>Les musulmans ne peuvent pas manger la
+viande de phacochère. Aussi les Ḥaddâd se contentent-ils de
+recueillir la graisse, qui sert d’onguent pour certaines maladies
+des chevaux.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_278"></a><a href="#FNanchor_278"><span class=
+"label">[278]</span></a>Il y a des filets spéciaux pour la chasse
+aux pintades.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3 class="spaced17"><span class="pagenum" id=
+"Page_213">[213]</span><a id="p2c07"></a>PETITE ÉTUDE PRATIQUE<br>
+<span class="xlarge">DE LA LANGUE TOUBOU</span><br>
+<span class="sserif">(DIALECTE DES DAZAGADA)</span><a id=
+"FNanchor_279"></a><a href="#Footnote_279" class=
+"fnanchor">[279]</a></h3>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">La langue toubou ne présente, au point de
+vue de la prononciation, aucun caractère particulier. Elle n’est
+pas gutturale comme l’arabe, elle n’est pas nasillarde comme le
+kanembou et elle n’a pas l’accentuation exagérée du tar lis (Kouka,
+Médogo, Boulala). L’accent tonique est sur l’une des trois
+dernières syllabes. Il peut d’ailleurs varier, pour un même mot,
+avec la place de ce mot dans la phrase.</p>
+
+<p>Nous ferons tout d’abord quelques remarques au sujet de la
+prononciation de certaines lettres.</p>
+
+<p>Les lettres <em>d</em> et <em>t</em> sont parfois employées
+l’une pour l’autre<a id="FNanchor_280"></a><a href="#Footnote_280"
+class="fnanchor">[280]</a>&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded1">
+<tr>
+<td rowspan="2">nous voulons,</td>
+<td rowspan="2">⎰<br>
+⎱</td>
+<td><em>tantaï brantergé</em><a id="FNanchor_281"></a><a href=
+"#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tantaï brandergé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Même remarque pour <em>i</em> et <em>é</em>, pour <em>k</em> et
+<em>g</em>, <em>tch</em> et <em>dj</em>&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded1">
+<tr>
+<td>je, moi,</td>
+<td>|</td>
+<td><em>tani, tané</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td rowspan="2">je fais,</td>
+<td rowspan="2">⎰<br>
+⎱</td>
+<td><em>tani kessergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tani guessergé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td rowspan="2">je vends,</td>
+<td rowspan="2">⎰<br>
+⎱</td>
+<td><em>tané tchoassergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tané djoassergé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_214">[214]</span>La lettre
+<em>k</em> prend quelquefois un son nasal, intermédiaire entre
+<em>k</em> et <em>tch</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>il a tué,</td>
+<td><em>kidô, tchidô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>travail,</td>
+<td><em>kida, tchîda</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nez,</td>
+<td><em>kiâ, tchâ</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>D’ailleurs, d’une façon générale, il ne faudra point s’étonner
+si un mot toubou n’est pas toujours rendu de la même façon. On n’en
+comprendra que mieux quelle doit être la prononciation exacte de ce
+mot.</p>
+
+<p>Comme beaucoup de langues africaines, le toubou a une syntaxe
+rudimentaire. Quelques exemples le montreront facilement.</p>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Cet homme est allé chasser dans la brousse.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>agné</em></span><span class=
+"trbelow">homme</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>aï</em></span><span class="trbelow">cet</span></span>
+<span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ouôno</em></span><span class=
+"trbelow">brousse</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>îni</em></span><span class=
+"trbelow">viande</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchêdégé</em></span><span class="trbelow">il
+tue</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Quand les Kreda n’ont pas de mil, ils mangent du
+doum.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Karra</em></span><span class=
+"trbelow">Kreda</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ngaéla</em></span><span class=
+"trbelow">mil</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>béï</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>sôou</em></span><span class=
+"trbelow">doum</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ouôdégé</em></span><span class="trbelow">ils
+mangent</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Chez les Kreda, l’intérieur des cases est tapissé
+en haut de peaux de mouton afin d’empêcher le soleil de
+rentrer.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Karra</em></span><span class=
+"trbelow">Kreda</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>aroué</em></span><span class=
+"trbelow">peau</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>arkôou</em></span><span class="trbelow">de
+mouton</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>yegé</em></span><span class=
+"trbelow">case</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>derô</em></span><span class=
+"trbelow">dedans</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ngouli</em></span><span class="trbelow">en
+haut</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dintou</em></span><span class="trbelow">ils
+mettent</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ezeï</em></span><span class=
+"trbelow">soleil</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>yegé</em></span><span class=
+"trbelow">case</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>zodogé</em></span><span class=
+"trbelow">rentre</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>beï</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="trgrp">
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Les Tedâ, ces mauvaises bêtes mortes, mangent le
+goar</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Tedâ</em></span><span class=
+"trbelow">Tedâ</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>agafrâ</em></span><span class="trbelow">bêtes
+mortes</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>zentâ</em></span><span class=
+"trbelow">mauvaises</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>goâr</em></span><span class=
+"trbelow">goar</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ntoda</em></span><span class=
+"trbelow">mangent</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Les Baguirmiens de la forteresse de Massnia se
+sont levés</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Bagreï</em></span><span class=
+"trbelow">Baguirmiens</span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>Massnia</em></span><span class=
+"trbelow">Massnia</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>karnak</em></span><span class=
+"trbelow">forteresse</span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se
+sont levés</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Et sont venus prendre nos troupeaux</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Erdo</em></span><span class="trbelow">Ils sont
+venus</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ferâ</em></span><span class=
+"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tantâ</em></span><span class=
+"trbelow">nos</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gouyênto</em></span><span class="trbelow">ils ont
+pris</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Ils les ont emmenés dans leur pays
+marécageux<a id="FNanchor_282"></a><a href="#Footnote_282" class=
+"fnanchor">[282]</a></p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Dettou</em></span><span class="trbelow">Ils ont
+emmené</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>lôou</em></span><span class=
+"trbelow">argile</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>doro</em></span><span class=
+"trbelow">dedans</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dintou</em></span><span class="trbelow">ils ont
+mis</span></span></p>
+</div>
+</div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span>L’article
+n’existe pas. Le verbe «&nbsp;être&nbsp;» se rend au moyen du
+pronom personnel.</p>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Je parle la langue des chrétiens.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Tani</em></span><span class=
+"trbelow">Moi</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>médi</em></span><span class=
+"trbelow">langue</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>nessara</em></span><span class=
+"trbelow">chrétiens</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>hanandregé</em></span><span class="trbelow">je
+sais</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Je suis malade</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Tani</em></span><span class=
+"trbelow">Moi</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ouoché</em></span><span class=
+"trbelow">malade</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Les Kanembou font un grand usage de <em>ôô</em> et les Boulala
+de <em>éé</em><a id="FNanchor_283"></a><a href="#Footnote_283"
+class="fnanchor">[283]</a>. Ces sons explétifs servent à bien
+mettre en relief certains mots ou certaines phrases. En toubou, on
+emploie <em>é</em><a id="FNanchor_284"></a><a href="#Footnote_284"
+class="fnanchor">[284]</a> et <em>a</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>Un homme du Borkou</td>
+<td><em>aou Borkou</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Des gens du Borkou</td>
+<td><em>ammâ Borkouâ</em>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Les Ḥaddâd Bedossa tuent beaucoup de gibier</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Azâ</em></span><span class=
+"trbelow">Ḥaddâd</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>berossâa</em></span><span class=
+"trbelow">Bedossa</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>oudâni</em></span><span class=
+"trbelow">gibier</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bodo</em></span><span class=
+"trbelow">beaucoup</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchetegé</em></span><span class=
+"trbelow">tuent</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Les Kanembou et les Bornouans ont un même
+ancêtre</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Aoussâé</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>agâé</em></span><span class=
+"trbelow">Bornouans</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dezé</em></span><span class=
+"trbelow">ancêtre</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>sontô</em></span><span class=
+"trbelow">leur</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tron</em></span><span class=
+"trbelow">un</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Les Toubou emploient souvent le mot <em>dé</em> qui, ajouté à un
+mot, est parfois influencé par le son de la dernière voyelle de ce
+mot et devient alors <em>da</em>, <em>di</em>, <em>dou</em>. Ce mot
+peut servir à indiquer&nbsp;:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> L’origine, la provenance, le but&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>homme du Dagana,</td>
+<td><em>Daganadé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>homme du Borkou,</td>
+<td><em>Borkoudé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="pagenum" id=
+"Page_216">[216]</span>L’ancêtre des Kreda est venu du Borkou</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Karra</em></span><span class=
+"trbelow">Kreda</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dezé</em></span><span class=
+"trbelow">ancêtre</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>sontô</em></span><span class=
+"trbelow">leur</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Borkoudé</em></span><span class="trbelow">du
+Borkou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ré</em></span><span class=
+"trbelow">vint</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="trgrp">
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Les Oulâd Slimân se sont levés de leur
+pays&nbsp;;</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ouachîla</em></span><span class="trbelow">Oulâd
+Slimân</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se sont
+levés</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bi</em></span><span class=
+"trbelow">pays</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>sonto-do</em></span><span class=
+"trbelow">leur</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Les Touareg se sont levés de leur pays et sont
+venus à Fadalassou.....&nbsp;;</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Kinina</em></span><span class=
+"trbelow">Touareg</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>zaïla</em></span><span class=
+"trbelow">pays</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se sont
+levés</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Fadalassou-dou</em></span><span class="trbelow">à
+Fadalassou</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Les Ouadaïens de Ouara se sont levés<a id=
+"FNanchor_285"></a><a href="#Footnote_285" class=
+"fnanchor">[285]</a>.....</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Kouga</em></span><span class=
+"trbelow">Ouadaïens</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ouara-do</em></span><span class="trbelow">de
+Ouara</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>iertchentô.....</em></span><span class="trbelow">se
+sont levés</span></span></p>
+</div>
+</div>
+</div>
+
+<p>2<sup>o</sup> Une idée de relation&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>père,</td>
+<td><em>abba</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>oncle paternel,</td>
+<td><em>abba-dé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>diable, démon,</td>
+<td><em>miché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fou, idiot (possédé du démon),</td>
+<td><em>michi-dé</em><a id="FNanchor_286"></a><a href=
+"#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>faux, inexact,</td>
+<td><em>mou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>menteur,</td>
+<td><em>médé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>grand,</td>
+<td><em>bô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>beaucoup, très,</td>
+<td><em>bodo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>force,</td>
+<td><em>dona</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fort,</td>
+<td><em>donadé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>froid,</td>
+<td><em>kiri</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>qui a froid,</td>
+<td><em>kiridé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>3<sup>o</sup> Le moyen&nbsp;:</p>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Les Kouri tuent l’hippopotame avec la sagaie</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Koura</em></span><span class=
+"trbelow">Kouri</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>grinti</em></span><span class=
+"trbelow">hippopotame</span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>édi-di</em></span><span class=
+"trbelow">sagaie</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchitou</em></span><span class="trbelow">ils
+tuent</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Le mot <em>dé</em> est encore employé pour donner l’apparence
+toubou à des mots d’origine arabe.</p>
+
+<ul class="simple4">
+<li>tu es ivre, <em>entadé sekrantédé</em> [<em>enta</em>,
+toi&nbsp;; <em>sekrantédé</em> (du mot arabe&nbsp;:
+<em>sekrân</em>), ivre]&nbsp;;</li>
+
+<li>je suis très fâché, <em>tané bodo deloumtédé</em>
+[<em>deloumtédé</em> (arabe&nbsp;: <em>mazhloum</em>), lésé,
+fâché].</li>
+</ul>
+
+<p>Les mots <em>dé, da, do, di</em> sont enfin employés comme
+explétifs.</p>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="pagenum" id="Page_217">[217]</span>La
+peau de cette femme est très sale</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kassar</em></span><span class=
+"trbelow">peau</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>adéou</em></span><span class=
+"trbelow">femme</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>aï</em></span><span class=
+"trbelow">cette</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>djêno</em></span><span class=
+"trbelow">sale</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>monto-dé</em></span><span class=
+"trbelow">beaucoup</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>di</em></span><span class="trbelow">elle
+a</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Le mot <em>né</em> ou <em>neï</em> est parfois employé à la
+place de <em>dé</em>&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>noble,</td>
+<td><em>maï-na</em> (de <em>maï</em>, sultan)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>humide,</td>
+<td><em>inneï</em> (de <em>î</em>, eau)&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Il s’approche de la case</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>yégé</em></span><span class=
+"trbelow">case</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>téde<a id="FNanchor_287"></a><a href="#Footnote_287"
+class="fnanchor">[287]</a>-ni</em></span><span class="trbelow">il
+s’approche</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Il lui lança une flèche</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>féré</em></span><span class=
+"trbelow">flèche</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchobô-ni</em></span><span class="trbelow">il
+frappa</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">J’ai beaucoup de bétail&nbsp;: des chevaux, des
+vaches et des moutons.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>reuzô</em></span><span class=
+"trbelow">bétail</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>monto</em></span><span class=
+"trbelow">nombreux</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>taré</em></span><span class=
+"trbelow">j’ai</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>askâ-né,</em></span><span class=
+"trbelow">chevaux,</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>forâ-ni,</em></span><span class=
+"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>arkoâ-ni.</em></span><span class=
+"trbelow">moutons.</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Le suffixe <em>ou, ôou</em> est parfois employé pour indiquer
+une idée de relation et correspond aux mots français&nbsp;: du,
+des&nbsp;; de, en.</p>
+
+<p class="center"><em>koueï</em>, endroit — <em>ouni</em>, feu —
+<em>aké, akké</em>, bois.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>le feu (endroit),</td>
+<td><em>koueï ouniou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le bois à brûler,</td>
+<td><em>aké ouniou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>la bride du cheval,</td>
+<td><em>lidjom</em> (ar.) <em>askéou</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="center"><em>merdjan</em> (ar.), corail — <em>lefêlla</em>
+(ar.), argent — <em>aoué</em>, doigt</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>corde de corail,</td>
+<td><em>azi merdjanôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vase d’argent,</td>
+<td><em>djoundou leféllôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bague (argent du doigt),</td>
+<td><em>lefêlla aouéou</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="center"><em>yégé</em>, case — <em>kaoué</em>, natte —
+<em>Aroua</em>, Arabes.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>case en nattes,</td>
+<td><em>yégé kaouéou</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Les cases des Kreda sont plus grandes que celles
+des Arabes.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>yégé</em></span><span class=
+"trbelow">case</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Karraou</em></span><span class="trbelow">des
+Kreda</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kaouéou</em></span><span class="trbelow">en
+nattes</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Arouaou</em></span><span class="trbelow">des
+Arabes</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dou bo</em></span><span class="trbelow">case
+grande</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_218">[218]</span>Le mot
+<em>gé</em> sert aussi à indiquer une idée de relation.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>ié, î</em>,</td>
+<td>eau&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>igé</em>,</td>
+<td>puits&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Aroua</em>,</td>
+<td>Arabes&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>araga</em>,</td>
+<td>langue arabe&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Daza</em>,</td>
+<td>les Toubou du sud&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>dazaga</em>,</td>
+<td>langue des Toubou du sud&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Dazagada</em>,</td>
+<td>ceux qui parlent le dazaga,</td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Celui qui ne possède pas un cheval de Ganastou est
+semblable au piéton.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ganastounga</em></span><span class="trbelow">cheval
+de Ganasto</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>danna</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bidi</em></span><span class="trbelow">à
+pied</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>moi,</td>
+<td><em>tani</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>de moi, mon,</td>
+<td><em>tango</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>grand, âgé,</td>
+<td><em>bô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vieillard, chef,</td>
+<td><em>bougoudi</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Le mot <em>gé</em> peut aussi avoir le sens de&nbsp;: semblable,
+pareil, comme.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>ouni</em>,</td>
+<td>feu&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>oungo</em>,</td>
+<td>blessure (qui brûle, semblable au feu).</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<h4 class="bold letter-spaced01">VERBES</h4>
+
+<p>Les verbes n’ont guère que deux temps&nbsp;: le présent et le
+passé.</p>
+
+<p><span class="letter-spaced large"><em>Impératif.</em></span> —
+La racine du verbe forme généralement l’impératif.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>prends,</td>
+<td><em>gon, gouôn</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chante,</td>
+<td><em>douônou</em> (chanson) <em>gon</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>donne,</td>
+<td><em>tén</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>place, mets,</td>
+<td><em>nak, naou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>frappe, blesse, tire (un coup de fusil),</td>
+<td><em>ouöb</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tue,</td>
+<td><em>ii</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dis, parle,</td>
+<td><em>fa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mange,</td>
+<td><em>ouô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bois,</td>
+<td><em>iâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>va, pars,</td>
+<td><em>der, sotto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>enlève, ôte&nbsp;;</td>
+<td><em>ter, der</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>viens,</td>
+<td><em>ir, iourrou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>achète,</td>
+<td><em>iob</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_219">[219]</span>vends,</td>
+<td><em>djoas</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>regarde,</td>
+<td><em>ra, ran</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>laisse,</td>
+<td><em>sop, sob, soor</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cours,</td>
+<td><em>iak</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>emmène,</td>
+<td><em>déd</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>écris,</td>
+<td><em>rôno</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>apporte,</td>
+<td><em>korto, kourtou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>verse,</td>
+<td><em>dok, dokk</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dors,</td>
+<td><em>niango, gnango</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lève-toi,</td>
+<td><em>iero, ierro</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ajoute,</td>
+<td><em>zinnou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>veux, veuille, aime,</td>
+<td><em>brano, dak</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>reste, assieds-toi, patiente,</td>
+<td><em>douboussou</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Le pluriel peut s’obtenir par l’adjonction de <em>dou, to</em>
+au singulier.</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<td><em>ouô</em>,</td>
+<td>mange&nbsp;;</td>
+<td><em>ouodou</em>,</td>
+<td>mangez&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>gouôn</em>,</td>
+<td>prends&nbsp;;</td>
+<td><em>gouênto</em>,</td>
+<td>prenez&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>sop</em>,</td>
+<td>laisse&nbsp;;</td>
+<td><em>sôppo</em>,</td>
+<td>laissez.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class=
+"letter-spaced large"><em>Présent.</em></span> — Le présent
+s’obtient, d’une façon générale, en ajoutant certains suffixes à la
+racine du verbe.</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<th colspan="2">Singulier&nbsp;:</th>
+<th colspan="2">Pluriel&nbsp;:</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced6">&nbsp;</td>
+<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced6">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>1<sup>re</sup> personne</td>
+<td>— <em>rgé</em>&nbsp;;</td>
+<td>1<sup>re</sup> personne</td>
+<td>— <em>trgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="word-spaced12">2<sup>e</sup> —</td>
+<td>— <em>ngé</em>&nbsp;;</td>
+<td class="word-spaced12">2<sup>e</sup> —</td>
+<td>— <em>tngé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="word-spaced12">3<sup>e</sup> —</td>
+<td>— <em>egé, égé</em>&nbsp;;</td>
+<td class="word-spaced12">3<sup>e</sup> —</td>
+<td>— <em>tegé, tégé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Nous allons donner comme exemple le présent du verbe
+<em>djoas</em>, vends.</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<td>je vends,</td>
+<td><em>djoassergé</em>&nbsp;;</td>
+<td>nous vendons,</td>
+<td><em>djoassedergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu vends,</td>
+<td><em>djoassengé</em>&nbsp;;</td>
+<td>vous vendez,</td>
+<td><em>djoassedengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il vend,</td>
+<td><em>djoasségé</em>&nbsp;;</td>
+<td>ils vendent.</td>
+<td><em>djoassedégé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Première personne du
+singulier</span>. — D’une façon générale, on peut dire que le
+suffixe <em>rgé</em> (<em>ergé, regé, régé</em>) est la
+caractéristique de la première personne du singulier du présent du
+verbe.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>je prends,</td>
+<td><em>tani gonergé</em>,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je chante,</td>
+<td><em>gouendergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je crie, je chante,</td>
+<td><em>doôn gouendergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’emporte,</td>
+<td><em>dounergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’emmène,</td>
+<td><em>tani dédergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_220">[220]</span>je donne,</td>
+<td><em>tani énergé, iendergé, adôwandergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’apporte,</td>
+<td><em>tani kourtergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je veux, je cherche,</td>
+<td><em>tani branergé, brandergé</em><a id=
+"FNanchor_288"></a><a href="#Footnote_288" class=
+"fnanchor">[288]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je veux, j’aime,</td>
+<td><em>dakergé, daregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je sais,</td>
+<td><em>tani hanandregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je vois,</td>
+<td><em>tani dôdergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je dis, je parle,</td>
+<td><em>tani fadrégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je me tais,</td>
+<td><em>tani dangergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je dis vrai,</td>
+<td><em>tani djéré fadrégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je mens,</td>
+<td><em>tani mou fadrégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je pleure,</td>
+<td><em>tani yodergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je ris,</td>
+<td><em>tani gazergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je mange,</td>
+<td><em>tani bôregé, bourgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je bois,</td>
+<td><em>tani iargé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je reste, je m’assieds, je patiente,</td>
+<td><em>tani doubouzergé, bouzergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je vais, je pars,</td>
+<td><em>tani darégé, deregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’enlève,</td>
+<td><em>tani térergé, tregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je viens,</td>
+<td><em>tani roregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je sors,</td>
+<td><em>tani tchorergé, tani agâ roregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’achète,</td>
+<td><em>tani iobergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je regarde,</td>
+<td><em>tani randergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je salue,</td>
+<td><em>tani kallahandregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je vole,</td>
+<td><em>tani oundirgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’attache,</td>
+<td><em>tani tounergé, tondergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai peur,</td>
+<td><em>tani aouzergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je fais,</td>
+<td><em>tani kessergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je peux,</td>
+<td><em>tani rangergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je compte,</td>
+<td><em>tani ketergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’écris,</td>
+<td><em>tani roonergé, roondregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je laisse,</td>
+<td><em>tani sobergé, sorgé, soorgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je change,</td>
+<td><em>tani forozergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je tranche, je coupe, je casse,</td>
+<td><em>tani kobergé, korgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je passe le baḥr,</td>
+<td><em>tani fôdi kobergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je pisse,</td>
+<td><em>tani kossozombregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span>je place, je
+mets, je pose,</td>
+<td><em>tani nakergé, tindrigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je mets un vêtement,</td>
+<td><em>tani algué mosrogé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je me déshabille,</td>
+<td><em>algué térergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je lave,</td>
+<td><em>touloudergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je dors,</td>
+<td><em>niangregé (gnangregé)</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je tue,</td>
+<td><em>nidrigé, idrigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je tue un homme,</td>
+<td><em>tani agné idrigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je frappe, je blesse, je tire (un coup de fusil),</td>
+<td><em>babergé, ioubergé, ébourgé, bourgé, tani (ouni)
+baargé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je réussis, j’apprends,</td>
+<td><em>tani hangregé, fangregé</em><a id=
+"FNanchor_289"></a><a href="#Footnote_289" class=
+"fnanchor">[289]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’atteins, je joins,</td>
+<td><em>tani goumbregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je cours, je fuis&nbsp;;</td>
+<td><em>tani iakergé, iarégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je cherche,</td>
+<td><em>tani kouendregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je meurs,</td>
+<td><em>tani donassergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je rentre,</td>
+<td><em>tani derô dofodregé, zodergué</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je sors de ma maison,</td>
+<td><em>tani yégénder roregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je me cache, je me dissimule,</td>
+<td><em>tani djeradenergé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Deuxième personne du
+singulier</span>. — La deuxième personne du singulier a
+généralement comme caractéristique le suffixe <em>ngé</em>
+(<em>angé, engé, ingé</em>).</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>tu manges,</td>
+<td><em>entaï boungé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu bois,</td>
+<td><em>entaï yangé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu changes,</td>
+<td><em>entaï forozengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu veux,</td>
+<td><em>entaï braningé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu écris,</td>
+<td><em>entaï roonengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu fais,</td>
+<td><em>entaï kessengé, kessedengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu laisses,</td>
+<td><em>entaï soengé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Troisième personne du
+singulier</span>. — La troisième personne du singulier a comme
+caractéristique le suffixe <em>gé</em> (<em>égé, igé, ogé</em> —
+<em>iengé</em>). Les verbes dont la racine finit par <em>on</em> et
+<em>an</em> prennent la terminaison <em>iengé</em>,
+<em>yengé</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>il mange,</td>
+<td><em>segeni ouôgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il parle,</td>
+<td><em>segeni fadégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_222">[222]</span>il rit,</td>
+<td><em>segeni gazegé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il insulte,</td>
+<td><em>maré zakkégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il tue, il chasse,</td>
+<td><em>maré tchidigé, tchédégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il fait,</td>
+<td><em>maré kességé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il sort,</td>
+<td><em>segeni tchorogé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il entre,</td>
+<td><em>segeni zodégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il meurt,</td>
+<td><em>segeni nossegé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il laisse,</td>
+<td><em>segeni soôgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il demande,</td>
+<td><em>segeni djouodégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il entend, il comprend,</td>
+<td><em>segeni bazégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il met,</td>
+<td><em>segeni dintigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il prend,</td>
+<td><em>segeni gougengé</em> (au lieu de&nbsp;:
+<em>gouongé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il sait,</td>
+<td><em>segeni anayengé</em> (au lieu de&nbsp;:
+<em>anangé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il écrit,</td>
+<td><em>segeni royengé</em> (au lieu de&nbsp;:
+<em>roongé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il veut,</td>
+<td><em>segeni brayengé</em> (au lieu de&nbsp;:
+<em>brangé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il court, il s’enfuit,</td>
+<td><em>segeni tchaougé, djaougé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il dort,</td>
+<td><em>segeni niakengé</em> (<em>gnakengé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il apporte, il donne, il paie.</td>
+<td><em>segeni djentégé.</em>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Première personne du
+pluriel</span>. — La première personne du pluriel est caractérisée
+par le suffixe <em>trgé, drgé</em> (<em>tergé, tregé, dergé,
+dregé</em>).</p>
+
+<p>On a déjà vu que les lettres <em>t</em> et <em>d</em> sont
+parfois employées l’une pour l’autre.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>nous prenons,</td>
+<td><em>tantaï gouentergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous mangeons,</td>
+<td><em>tantaï ouodregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous buvons,</td>
+<td><em>tantaï idrigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous voulons,</td>
+<td><em>tantaï brantergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous écrivons,</td>
+<td><em>tantaï roontregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous faisons,</td>
+<td><em>tantaï kessedregé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Deuxième personne du
+pluriel</span>. — La deuxième personne du pluriel est caractérisée
+par le suffixe <em>tengé, dengé</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span>vous
+prenez,</td>
+<td><em>neuntaï gouentengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous voulez,</td>
+<td><em>neuntaï brantengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous écrivez,</td>
+<td><em>neuntaï roôntengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous faites,</td>
+<td><em>neuntaï kessedengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous changez,</td>
+<td><em>neuntaï foroztengé, forostengé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Troisième personne du
+pluriel</span>. — La troisième personne du pluriel est caractérisée
+par le suffixe <em>tegé, degé</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>ils prennent,</td>
+<td><em>segentâ gouyentégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils mangent,</td>
+<td><em>segentaï ouodégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils vont, ils partent,</td>
+<td><em>segentaï dourtigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils veulent,</td>
+<td><em>segentaï braïntégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils écrivent,</td>
+<td><em>segentaï roôntegé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils changent,</td>
+<td><em>segentaï forozentegé, forochentegé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils font,</td>
+<td><em>segentaï kessedegé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils boivent,</td>
+<td><em>segentaï kidigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils courent, ils s’enfuient,</td>
+<td><em>segentaï tcharkétégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils apportent, ils donnent, ils paient, ils font.</td>
+<td><em>segentaï djintigé, djentégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils savent,</td>
+<td><em>merâ annayentégé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class=
+"letter-spaced large"><em>Futur.</em></span> — Le futur se rend au
+moyen du présent. L’idée de futur peut être indiquée soit par
+l’emploi d’un adverbe de temps, soit par l’emploi du verbe
+«&nbsp;vouloir&nbsp;»&nbsp;: <em>brandergé, darégé</em><a id=
+"FNanchor_290"></a><a href="#Footnote_290" class=
+"fnanchor">[290]</a>.</p>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Demain j’irai au Baḥr el Ghazal.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Fekké</em></span><span class=
+"trbelow">demain</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>fôdi</em></span><span class=
+"trbelow">baḥr</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>deregé</em></span><span class="trbelow">je
+vais</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Je crois que j’irai bientôt à Boullong.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Aor</em></span><span class=
+"trbelow">cœur</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dorô</em></span><span class=
+"trbelow">dans</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>edin</em></span><span class=
+"trbelow">bientôt</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Boullong</em></span><span class=
+"trbelow">Boullong</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dérégué</em></span><span class="trbelow">je
+vais</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">J’irai au village.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Tani</em></span><span class=
+"trbelow">moi</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>berander</em></span><span class="trbelow">je
+veux</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ni</em></span><span class=
+"trbelow">village</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>darégué</em></span><span class="trbelow">je
+vais</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<p class="space-above15"><span class=
+"letter-spaced large"><em>Passé.</em></span> — La règle que nous
+allons donner pour reconnaître le passé du verbe est assez
+généralement applicable.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_224">[224]</span>Le passé est,
+comme le présent, caractérisé par certains suffixes.</p>
+
+<p>Ce sont les suivants&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<th colspan="2">Singulier&nbsp;:</th>
+<th colspan="2">Pluriel&nbsp;:</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced6">&nbsp;</td>
+<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced6">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>1<sup>re</sup> personne</td>
+<td>— <em>er</em>&nbsp;;</td>
+<td>1<sup>re</sup> personne</td>
+<td>— <em>ter</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="word-spaced12">2<sup>e</sup> —</td>
+<td>— <em>om</em>&nbsp;;</td>
+<td class="word-spaced12">2<sup>e</sup> —</td>
+<td>— <em>tom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="word-spaced12">3<sup>e</sup> —</td>
+<td>— <em>ô</em>&nbsp;;</td>
+<td class="word-spaced12">3<sup>e</sup> —</td>
+<td>— <em>tô</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Nous allons citer comme exemple le passé du verbe
+<em>dodergé</em>&nbsp;: je vois.</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<td>j’ai vu,</td>
+<td><em>doder</em>&nbsp;;</td>
+<td>nous avons vu,</td>
+<td><em>dôdtor</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu as vu,</td>
+<td><em>dodom</em>&nbsp;;</td>
+<td>vous avez vu,</td>
+<td><em>dôdtom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il a vu,</td>
+<td class="pad-right2"><em>dôdo</em>&nbsp;;</td>
+<td>ils ont vu,</td>
+<td><em>dôdto</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Première personne du
+singulier</span>. — Terminaisons <em>ar, er, or</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>j’ai pu,</td>
+<td><em>ranger</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai réussi, j’ai obtenu, j’ai gagné, j’ai atteint, j’ai
+trouvé, j’ai appris, j’ai compris,</td>
+<td><em>hanger, fanger</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai fait,</td>
+<td><em>kesser</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai donné,</td>
+<td><em>ninder</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai mangé,</td>
+<td><em>bour</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai acheté,</td>
+<td><em>iober, ior</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai tiré un coup de fusil,</td>
+<td><em>ouni bar</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je suis venu,</td>
+<td><em>dêré, têré<a id="FNanchor_291"></a><a href="#Footnote_291"
+class="fnanchor">[291]</a></em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai laissé,</td>
+<td><em>soôr</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Deuxième personne du
+singulier</span>. — Terminaison <em>om</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>tu as acheté,</td>
+<td><em>iobem</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu as vendu,</td>
+<td><em>djoassem</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu as frappé, tu as tué,</td>
+<td><em>idoum<a id="FNanchor_292"></a><a href="#Footnote_292"
+class="fnanchor">[292]</a></em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu as trouvé,</td>
+<td><em>hangem</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_225">[225]</span>tu as eu
+peur,</td>
+<td><em>aouzem</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu as dit,</td>
+<td><em>fâdem, tefâdem</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu savais,</td>
+<td><em>hanânem</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu as pleuré,</td>
+<td><em>iôdom</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Troisième personne du
+singulier</span>. — Terminaison <em>ô, o, ou</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>il s’est enfui,</td>
+<td><em>tcharkô, tchâou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il a tué,</td>
+<td><em>tchidô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il a frappé, il a blessé,</td>
+<td><em>tchobô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il est resté, il s’est arrêté,</td>
+<td><em>bozô, tozô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il a volé,</td>
+<td><em>ouïnto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il a entendu, il a compris,</td>
+<td><em>bazô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il a vu,</td>
+<td><em>dôdo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il est allé,</td>
+<td><em>ntêdo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il a refusé,</td>
+<td><em>tchédo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il est sorti,</td>
+<td><em>tchorô</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15">PLURIEL. — Comme pour le présent, le
+pluriel du passé s’obtient en faisant précéder des dentales
+<em>t</em> ou <em>d</em> la terminaison du singulier.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Première personne du
+pluriel</span>. — Terminaisons <em>ter, der</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>nous avons mangé,</td>
+<td><em>beder</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous avons voulu,</td>
+<td><em>branter</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous avons écrit,</td>
+<td><em>roonter</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous avons acheté,</td>
+<td><em>iobeder</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous avons vendu,</td>
+<td><em>djoasseder</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous avons grandi,</td>
+<td><em>garter</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous sommes devenus des hommes,</td>
+<td><em>agnénter</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous avons fait des enfants,</td>
+<td><em>iala fossoder</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Deuxième personne du
+pluriel</span>. — Terminaisons <em>tom, dom</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>vous avez attaché,</td>
+<td><em>tountom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous avez emmené,</td>
+<td><em>dêdtom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous avez vu,</td>
+<td><em>rantom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous avez vendu,</td>
+<td><em>djoassedom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous avez écrit,</td>
+<td><em>roontom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous avez changé,</td>
+<td><em>foroztom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous avez mangé,</td>
+<td><em>boudom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous êtes venus,</td>
+<td><em>rédom</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="pagenum" id=
+"Page_226">[226]</span><span class="sc">Troisième personne du
+pluriel</span>. — Terminaisons <em>to, tou, do, dou</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>ils sont venus,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>rédo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td rowspan="2">ils sont allés,</td>
+<td rowspan="2">⎰<br>
+⎱</td>
+<td><em>deurtou, teurtou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>dourtou, tourtou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils se sont levés,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>iertchentô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils ont pris,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>gouïénto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils ont emmené,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>dédtou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils ont placé, ils ont mis,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>dintou, dintigda</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils ont fait fuir,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>foïênto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils ont tué,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>tchédto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils ont détruit, ils ont cassé,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>gertou, kertou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils ont vu,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>ranto</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<h4 class="sserif">REMARQUES SUR LES VERBES</h4>
+
+<p>Parfois, quand il y a une phrase conditionnelle, on emploie la
+terminaison <em>o</em> ou <em>oô</em>, qui rappelle un peu les
+<em>ôô</em> dont les Kanembou émaillent leurs discours. Mais il ne
+semble pas qu’il y ait de temps spécial. On se sert d’une forme
+correcte ou populaire, qu’on fait suivre ou non de la terminaison
+<em>oô</em>.</p>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Si tu fais cela, je te tue.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>enta</em></span><span class=
+"trbelow">toi</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>aï</em></span><span class=
+"trbelow">cela</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kégé</em></span><span class=
+"trbelow">comme</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kossongodo</em></span><span class="trbelow">tu
+fais</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>nidrigé</em></span><span class="trbelow">je te
+tue</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Quand tu viendras dans ma case, je te donnerai un
+mouton.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>enta</em></span><span class=
+"trbelow">toi</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>yegétangô</em></span><span class="trbelow">ma
+case</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>niroô</em></span><span class="trbelow">tu
+viens</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>arkô</em></span><span class=
+"trbelow">mouton</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>adoandergé.</em></span><span class="trbelow">je te
+donnerai.</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Si tu prends ce chemin, tu ne te tromperas
+pas.</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>zoulôn</em></span><span class=
+"trbelow">chemin</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>aï</em></span><span class="trbelow">ce</span></span>
+<span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gouôn</em></span><span class=
+"trbelow">prend</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchénimi</em></span><span class="trbelow">tu ne te
+tromperas pas.</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<p class="space-above15"><span class=
+"letter-spaced large"><em>Participe passé.</em></span> — Le
+participe passé, peu employé, semble être caractérisé par un
+<em>t</em> placé avant la racine.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>korgé, gorgé</em>, je casse&nbsp;;</td>
+<td><em>tegertô</em>, cassé&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tonergé</em>, j’attache&nbsp;;</td>
+<td><em>toïontô</em>, attaché.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_227">[227]</span>Il est facile de
+voir que, dans ces deux exemples, le participe passé est surtout
+formé par la troisième personne du pluriel du passé.</p>
+
+<p>Mais cette forme n’est pas générale.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>vieux, déchiré,</td>
+<td><em>teredên</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>plein,</td>
+<td><em>tougoumtéré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Forme passive et forme
+réfléchie</span>. — Les Dazagada n’emploient presque pas, dans les
+verbes, la forme passive et la forme réfléchie.</p>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Je me lave</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kassarnder</em></span><span class="trbelow">ma
+peau</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>touloudergé</em></span><span class="trbelow">je
+lave</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">Il se lave</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bérésenn</em></span><span class="trbelow">son
+visage</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>touloudigé</em></span><span class="trbelow">il
+lave</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Signalons cependant le rôle que jouent <em>t, tch, dj,
+djitti</em>, dans les verbes qui expriment la forme passive ou la
+forme réfléchie.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>il lave, <em>touloudigé</em>&nbsp;;</td>
+<td>il se lave, <em>toultchingé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils prennent, <em>gouodjédégé</em>&nbsp;;</td>
+<td>ils se battent, <em>gouôttoga</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Modifications des formes
+régulières du verbe</span>. — Nous avons vu, par les exemples
+donnés, que la racine du verbe peut être modifiée avant de
+s’adjoindre les suffixes indiqués dans la règle générale.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Une des lettres de la racine disparaît.</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<td><em>iak</em>,</td>
+<td>cours&nbsp;;</td>
+<td><em>iarégé</em>,</td>
+<td>je cours&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>dak</em>,</td>
+<td>aime&nbsp;;</td>
+<td><em>daregé</em>,</td>
+<td>j’aime&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>iôb</em>,</td>
+<td>achète&nbsp;;</td>
+<td><em>ioregé</em>,</td>
+<td>j’achète.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Cette modification est assez fréquente. Il peut arriver,
+d’ailleurs, que la forme régulière et la forme modifiée soient
+toutes les deux en usage&nbsp;: par exemple <em>dakergé</em> et
+<em>daregé</em>, <em>iobergé</em> et <em>ioregé</em>.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> La racine prend un préfixe.</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<td><em>ir</em>,</td>
+<td>viens&nbsp;;</td>
+<td><em>roregé</em>,</td>
+<td>je viens&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ouô</em>,</td>
+<td>mange&nbsp;;</td>
+<td><em>boregé</em>,</td>
+<td>je mange.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_228">[228]</span>3<sup>o</sup> La
+racine prend un suffixe avant de recevoir la terminaison de la
+règle générale.</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<td><em>gouôn</em>,</td>
+<td>prend&nbsp;;</td>
+<td><em>gouôndergé</em><a id="FNanchor_293"></a><a href=
+"#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>,</td>
+<td>je prends&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ra</em>,</td>
+<td>regarde&nbsp;;</td>
+<td><em>randergé</em>,</td>
+<td>je vois&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>fa</em>,</td>
+<td>dis, parle&nbsp;;</td>
+<td><em>fadrégé</em>,</td>
+<td>je dis, je parle.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Cette modification est très fréquente. De même que pour les
+premiers cas, la forme correcte et la forme modifiée peuvent être
+toutes les deux en usage&nbsp;: <em>gouônergé</em> et
+<em>gouôndergé</em>.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> La racine est altérée et subit à la fois plusieurs
+des modifications précédentes.</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<td><em>der, ter</em>,</td>
+<td>va&nbsp;;</td>
+<td><em>tadégé</em>,</td>
+<td>il va&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>iâ</em>,</td>
+<td>bois&nbsp;;</td>
+<td><em>kidigé</em>,</td>
+<td>ils boivent&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>nak, nâou</em>,</td>
+<td>place, mets&nbsp;;</td>
+<td><em>dintikda, dintou</em>,</td>
+<td>ils ont mis&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tén</em>,</td>
+<td>donne,</td>
+<td><em>iendergé</em>,</td>
+<td>je donne&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ierro</em>,</td>
+<td>lève-toi&nbsp;;</td>
+<td><em>iertchentô</em>,</td>
+<td>ils se sont levés.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>La racine peut d’ailleurs, pour un même verbe, être modifiée de
+différentes façons.</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li>frappe, blesse, tire un coup de fusil (à quelqu’un)&nbsp;:
+<em>ouôb</em>&nbsp;;</li>
+
+<li>je frappe&nbsp;: <em>babergé, baargé, ébourgé, bourgé,
+ioubergé</em>.</li>
+</ul>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>va, pars&nbsp;:</td>
+<td><em>der, ter</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il est allé&nbsp;:</td>
+<td><em>sourtou</em><a id="FNanchor_294"></a><a href=
+"#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>, <em>ntêdo</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Terminons enfin en citant les verbes suivants&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded3">
+<tr>
+<td><span class="bold">Boire</span>&nbsp;:</td>
+<td><em>iargé</em>,</td>
+<td>je bois&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td><em>iangé</em>,</td>
+<td>tu bois&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td><em>itchigé</em>,</td>
+<td>il boit&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td><em>idrigé</em>,</td>
+<td>nous buvons&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td><em>idingé</em>,</td>
+<td>vous buvez&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td><em>tchidigé, kidigé</em>,</td>
+<td>ils boivent.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_229">[229]</span><span class=
+"bold">Mourir</span>&nbsp;:</td>
+<td><em>donossergé</em>,</td>
+<td>je meurs&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td><em>nonossengé</em>,</td>
+<td>tu meurs&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td><em>nossegé</em>,</td>
+<td>il meurt.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="bold">Tuer</span>&nbsp;:</td>
+<td><em>idrigé</em>,</td>
+<td>je tue&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td><em>idengé</em>,</td>
+<td>tu tues&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td><em>tchédégé</em>,</td>
+<td>il tue.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Après ces exemples, on comprendra fort bien que les différentes
+modifications à faire subir à la racine du verbe ne puissent
+s’apprendre que par l’usage.</p>
+
+<p>On a naturellement remarqué que, étant donnée la facilité avec
+laquelle les verbes sont modifiés, il peut parfois y avoir
+confusion.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>bourgé</em>,</td>
+<td>je mange, je blesse&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>idrigé</em>,</td>
+<td>nous buvons, je tue.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Mais ce n’est là qu’une difficulté apparente.</p>
+
+<p>Parfois, dans la pratique, les Dazagada suppriment la
+terminaison <em>gé</em> du présent. On pourrait alors croire qu’ils
+emploient le passé<a id="FNanchor_295"></a><a href="#Footnote_295"
+class="fnanchor">[295]</a>. C’est encore là une difficulté plus
+apparente que réelle.</p>
+
+<p>Nous allons voir d’ailleurs, par les exemples suivants, quelles
+sont les modifications que les Dazagada font subir le plus
+fréquemment à la forme régulière du verbe.</p>
+
+<table class="padded1">
+<tr>
+<td><em>dédégé</em>, j’emporte, j’emmène&nbsp;;</td>
+<td>au lieu de</td>
+<td><em>dédergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ntadégé</em>, tu vas&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>ntadengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>houendé</em>, il sait&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>houendégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>forossergé</em>, nous changeons&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>forozedergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>dourtigé</em>, vous allez&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>dourtengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>gessérégé</em>, ils font&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>gesserdégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>douazo</em>, j’ai compris&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>douazer</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ii</em>, tu as frappé&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>idoum</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>intchi</em>, il a tué&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>tchidô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>dourto</em>, nous sommes allés&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>dourter</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ranto</em>, vous avez vu&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>rantom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>soppo</em>, ils ont laissé&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>sopto</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_230">[230]</span>Nous éviterons
+de parler la langue toubou d’une façon plus correcte qu’elle n’est
+parlée en réalité. Les nombreuses phrases qui vont suivre
+montreront le dialecte des Dazagada tel qu’on le parle
+ordinairement, avec les tournures et les abréviations le plus
+fréquemment employées. Par conséquent, il sera très facile de voir
+dans quelle mesure les Dazagada appliquent ce que nous avons dit
+plus haut, dans nos remarques sur la conjugaison des verbes.</p>
+
+<p>Si parfois la modification que subit le verbe ne permet pas de
+voir quelle est la racine, nous mettrons la forme correcte à côté
+de la forme populaire.</p>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">ces infidèles, fils de chiens, mangent des
+pintades,</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>yongorâ</em></span><span class=
+"trbelow">infidèles</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kidiâ</em></span><span class=
+"trbelow">chiens</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>iâla</em></span><span class=
+"trbelow">fils</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gouleï</em></span><span class=
+"trbelow">pintades</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ntoda</em>
+(<em>ouôdégué</em>)&nbsp;;</span><span class=
+"trbelow">mangent</span></span></p>
+</div>
+</div>
+
+<p>Enfin, pour terminer nous attirerons l’attention sur la place de
+l’accent tonique dans les verbes. On ne saisit qu’une partie de ce
+que disent les Toubou, quand on n’a pas l’expérience de leur
+langue. C’est ainsi que, au lieu de&nbsp;:</p>
+
+<table>
+<tr>
+<td><em>branergé boregé</em> (je veux manger),</td>
+<td>on entendra&nbsp;:</td>
+<td><em>branereg bereg</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>deregé</em> (je vais),</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>dereg</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ngouondergé, ngouonergé</em> (je prends),</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>ngouonereg</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tchêtegé</em> (je tue),</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>tcheteg</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kouêndergé, kouenergé</em>,</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>kouônereg</em>, etc.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Remarque</span>. — Les
+Kanembou articulent certaines consonnes d’un mot d’une façon à
+peine sensible à l’oreille.</p>
+
+<table>
+<tr>
+<td><em>Tououâ</em>, les Tobou&nbsp;;</td>
+<td>au lieu de&nbsp;:</td>
+<td><em>Toubouâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Rekdôou</em>, fraction kanembou&nbsp;;</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>Rekdôbou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Intchâlou</em>, <span class=
+"word-spaced12">&nbsp;id.&nbsp;</span></td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>Intchâlbou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Diâou</em>, <span class=
+"word-spaced12">&nbsp;id.&nbsp;</span></td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>Diârou</em>, etc.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les Toubou font un peu de même. Ils négligent parfois de
+prononcer certaines consonnes, ou bien l’on croit entendre
+articuler une autre consonne que celle qui est prononcée en
+réalité. C’est ainsi que les Touareg, appelés <em>Kindin</em> par
+les autres indigènes, sont appelés <em>Kinina</em> par
+les<span class="pagenum" id="Page_231">[231]</span> Toubou, et que
+la prononciation du <em>d</em> le fait parfois prendre pour un
+<em>r</em>&nbsp;: <em>Berossa</em>, au lieu de
+<em>Bedossa</em>&nbsp;; <em>monto-ro</em> au lieu de
+<em>monto-do</em>&nbsp;; <em>bori</em> au lieu de <em>bodi</em>,
+<em>zéré</em>, au lieu de <em>zédé</em> (vert), etc.</p>
+
+<p>Nous emploierons de temps en temps les deux
+prononciations&nbsp;: le mot prononcé correctement et le mot que
+l’on croit entendre articuler par les Toubou.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>Ḥaddad forgerons,</td>
+<td><em>Azâ agildâ</em> (<em>égillâ</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vert,</td>
+<td><em>zédé</em> (<em>zéré</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vieillard, chef,</td>
+<td><em>bougdi</em> (<em>bougouri</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_232">[232]</span>LA FAMILLE</h4>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<table class="vocab">
+<tr>
+<td>le père,</td>
+<td><em>abba</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>la mère,</td>
+<td><em>aïa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le fils,</td>
+<td><em>mé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>la fille,</td>
+<td><em>dôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>la vierge, la jeune fille,</td>
+<td><em>dôou dôoudji</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le frère,</td>
+<td><em>dinbiri</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le grand frère,</td>
+<td><em>dagé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le petit frère,</td>
+<td><em>édi</em><a id="FNanchor_296"></a><a href="#Footnote_296"
+class="fnanchor">[296]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>la sœur,</td>
+<td><em>dedib</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>la grande sœur,</td>
+<td><em>droho</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le grand’père, l’aïeul,</td>
+<td><em>dezeï, dezé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>grand’mère,</td>
+<td><em>kaga</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>oncle paternel,</td>
+<td><em>abbadé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>oncle maternel,</td>
+<td><em>ayadé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tante,</td>
+<td><em>baa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>homme,</td>
+<td><em>agné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>femme,</td>
+<td><em>adé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>veuf,</td>
+<td><em>agné doui</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>veuve,</td>
+<td><em>adé doui</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>enfant, jeune homme,</td>
+<td><em>kallé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ami,</td>
+<td><em>saa, laou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>petit, jeune,</td>
+<td><em>addi, addé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>grand, âgé,</td>
+<td><em>bô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vieux, âgé&nbsp;; vieillard, chef,</td>
+<td><em>bougdi, bougoudi</em><a id="FNanchor_297"></a><a href=
+"#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vieille, âgée,</td>
+<td><em>atché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bon,</td>
+<td><em>gâlé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mauvais,</td>
+<td><em>zeuntô, zontô, zountô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>patient,</td>
+<td><em>kénédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>joli,</td>
+<td><em>gâlé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>beau, joli,</td>
+<td><em>tiri, tri</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_233">[233]</span>laid,</td>
+<td><em>genasso</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>gras,</td>
+<td><em>karandé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>maigre,</td>
+<td><em>derendo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>long, grand, haut,</td>
+<td><em>douroussou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>court, petit,</td>
+<td><em>kouéré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>moi,</td>
+<td><em>tâni, tâné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>toi,</td>
+<td><em>entâ, entaï</em><a id="FNanchor_298"></a><a href=
+"#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a> —
+<em>naré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lui, elle,</td>
+<td><em>segen, segeni</em> — <em>mâré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mon,</td>
+<td><em>nder</em> — <em>tango</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ton,</td>
+<td><em>nom, nema</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>son,</td>
+<td><em>seun, senn</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sect15top">je suis vieux,</td>
+<td class="sect15top"><em>tani bougdi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ma sœur est grande,</td>
+<td><em>dedibnder bô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mon enfant,</td>
+<td><em>kallénder</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ma fille.</td>
+<td><em>dôoutango</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mon père,</td>
+<td><em>abbander</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mon fils,</td>
+<td><em>métango</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ta mère,</td>
+<td><em>aïanom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>son frère,</td>
+<td><em>dinbirisenn</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ma grande sœur est jolie,</td>
+<td><em>drohonder gâlé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ton frère est petit,</td>
+<td><em>dinbirinom addé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu es maigre,</td>
+<td><em>entâ derendo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>un beau jeune homme de vingt ans,</td>
+<td><em>kallé gâlé digdembé</em><a id="FNanchor_299"></a><a href=
+"#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>une femme laide,</td>
+<td><em>adé béré</em> (visage) <em>genasso</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ma femme est méchante, je changerai de femme,</td>
+<td><em>adétango zonto, forozergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu as frappé une petite fille,</td>
+<td><em>entâ dôoué addi idoum</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’aime beaucoup le miel,</td>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>abibiou</em></span><span class=
+"trbelow">miel</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bodo</em></span><span class=
+"trbelow">beaucoup</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dakergé.</em></span><span class=
+"trbelow">j’aime</span></span></td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_234">[234]</span>LE VILLAGE ET LE CAMPEMENT</h4>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<table class="vocab">
+<tr>
+<td>village,</td>
+<td><em>geni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>campement,</td>
+<td><em>ni, né, némanga</em><a id="FNanchor_300"></a><a href=
+"#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ville,</td>
+<td><em>geni bô, ni bô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>marché,</td>
+<td><em>kâssogo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>case,</td>
+<td><em>yégé, dou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tas d’immondices&nbsp;;</td>
+<td><em>kouroundou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>silo,</td>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bour</em></span><span class=
+"trbelow">trou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ngaéla</em>&nbsp;;</span><span class=
+"trbelow">mil</span></span></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chef, sultan,</td>
+<td><em>derdé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>kademoul, turban du chef,</td>
+<td><em>lôdoun, derdé derridé</em><a id="FNanchor_301"></a><a href=
+"#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chef, seigneur,</td>
+<td><em>maï</em> (peu employé)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>maître du monde,</td>
+<td><em>maï denâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>noble,</td>
+<td><em>maïna</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>meskin, sujet, homme pauvre,</td>
+<td><em>téfé</em>, <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>aou</em></span><span class=
+"trbelow">homme</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>talakaa</em><a id="FNanchor_302"></a><a href=
+"#Footnote_302" class=
+"fnanchor">[302]</a>&nbsp;;</span><span class="trbelow">pauvre</span></span></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>maître, patron,</td>
+<td><em>mâgré</em> (<em>maï âgré</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>captif,</td>
+<td><em>âgré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>captive,</td>
+<td><em>béré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>interprète,</td>
+<td><em>*tordjman</em><a id="FNanchor_303"></a><a href=
+"#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>faqih,</td>
+<td><em>*malloum</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mosquée,</td>
+<td><em>girki</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Coran,</td>
+<td><em>*logorân bô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je jure,</td>
+<td><em>logorân bô bourgé</em><a id="FNanchor_304"></a><a href=
+"#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a> (je frappe)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span>livre,</td>
+<td><em>ngôno</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>papier,</td>
+<td><em>tâfo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>écrit,</td>
+<td><em>*ouâgéda</em> (<span class=
+"arabic">ورقة</span>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>amulette,</td>
+<td><em>djofrom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>prière,</td>
+<td><em>*selli</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je prie,</td>
+<td><em>*sellinergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>jeûne,</td>
+<td><em>*euzoum</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je jeûne,</td>
+<td><em>*euzoumergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>diable, démon,</td>
+<td><em>miché</em> — <em>*chetân, *chedân</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>paradis,</td>
+<td><em>*andjalla</em> (<span class=
+"arabic">جنة</span>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tribunal, loi,</td>
+<td><em>*cheré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>partager,</td>
+<td><em>genessou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>voleur,</td>
+<td><em>oudé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>menteur,</td>
+<td><em>médé, modé, madé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>langage, paroles, palabre,</td>
+<td><em>médi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vrai,</td>
+<td><em>djéré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>faux,</td>
+<td><em>mou, djeré ché</em> (ne pas)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>faute, mal, délit, crime,</td>
+<td><em>djenïa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>amende,</td>
+<td><em>*hokoum</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>prison,</td>
+<td><em>assar</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tam-tam,</td>
+<td><em>*nangâra</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je bats le tam-tam,</td>
+<td><em>nangâra babergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>danse,</td>
+<td><em>aoua</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je danse, je m’amuse,</td>
+<td><em>aouamourgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chant,</td>
+<td><em>dôna, doôn, douônou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il chante,</td>
+<td><em>dôno fadégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad1">—</td>
+<td><em>doôn gouadjégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cris,</td>
+<td><em>kôrroro<a id="FNanchor_305"></a><a href="#Footnote_305"
+class="fnanchor">[305]</a> loulou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il crie, il fait du bruit,</td>
+<td><em>lologé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>loulou dindigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je crie,</td>
+<td><em>kôrroro dounergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sagaie,</td>
+<td><em>édi, addi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lance,</td>
+<td><em>édi bô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le manche de la lance,</td>
+<td><em>édidi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le bâton,</td>
+<td><em>kolaï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>couteau,</td>
+<td><em>djana</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sabre,</td>
+<td><em>agasso</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_236">[236]</span>arc,</td>
+<td><em>kapi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>flèche,</td>
+<td><em>féré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bouclier,</td>
+<td><em>kifi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fusil,</td>
+<td><em>ouni</em> (feu), <em>ounoufoul</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’allume le feu,</td>
+<td><em>ouni founergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>éteins le feu,</td>
+<td><em>ouni ii</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je tire un coup de fusil,</td>
+<td><em>tani foulounergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je blesse d’un coup de fusil,</td>
+<td><em>tani baargé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>poudre,</td>
+<td><em>*baroud</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cartouche,</td>
+<td><em>*ressas</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cheval,</td>
+<td><em>aské</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>selle,</td>
+<td><em>terké</em> (<span class=
+"arabic">سرج</span>&nbsp;?)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tapis de selle,</td>
+<td><em>*ferrâcha</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bride,</td>
+<td><em>bidjom askéou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bétail,</td>
+<td><em>reuzô, ferâ</em> (vaches)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chien,</td>
+<td><em>kidi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>couverture,</td>
+<td><em>borkô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vêtement d’homme,</td>
+<td><em>algé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vêtement de femme,</td>
+<td><em>bedelé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chemise,</td>
+<td><em>gouadji</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pantalon,</td>
+<td><em>achéren, achrên</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>botte,</td>
+<td><em>zerebîla</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>burnous,</td>
+<td><em>deïrom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fez,</td>
+<td><em>fîni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>thaler,</td>
+<td><em>gourssa</em> (du turk)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>forgeron,</td>
+<td><em>azé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fer,</td>
+<td><em>âsso, âssou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>plomb,</td>
+<td><em>*touta</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cuivre, laiton,</td>
+<td><em>merré zédé</em><a id="FNanchor_306"></a><a href=
+"#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cuivre rouge,</td>
+<td><em>goureï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>argent,</td>
+<td><em>*lefêlla</em> (<span class=
+"arabic">الفضة</span>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>or,</td>
+<td><em>*deheb</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bracelet,</td>
+<td><em>kafatto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bague,</td>
+<td><em>toukoulia</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad1">—</td>
+<td><em>lefêlla aouéou</em> (du doigt)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_237">[237]</span>collier,</td>
+<td><em>éré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>anneau de pied,</td>
+<td><em>merré, merrâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>rasoir,</td>
+<td><em>bobori, boberi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>perles,</td>
+<td><em>zédéa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lourd,</td>
+<td><em>tékkédé</em> (<span class=
+"arabic">ثقيل</span>&nbsp;?)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>léger,</td>
+<td><em>kololôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>blanc,</td>
+<td><em>tchô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>noir,</td>
+<td><em>iesko</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>rouge,</td>
+<td><em>mâdo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>jaune,</td>
+<td><em>*safra</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vert,</td>
+<td><em>zédé, zéré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous,</td>
+<td><em>tentâ, tantâ, tantaï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous,</td>
+<td><em>neuntâ, neuntaï, naraï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils, eux,</td>
+<td><em>merâ, meraï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad1">—</td>
+<td><em>segentâ, segentaï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad1">—</td>
+<td><em>ambâ, ambaï</em><a id="FNanchor_307"></a><a href=
+"#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>notre,</td>
+<td><em>tantâou, ntrâou, ntrô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>votre,</td>
+<td><em>ntom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>leur,</td>
+<td><em>sontô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>notre frère,</td>
+<td><em>dinbiri tantaou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>votre frère,</td>
+<td><em>dinbirintom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>leur frère,</td>
+<td><em>dinbiri sontô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les pronoms compléments sont rendus par les mêmes mots que les
+pronoms personnels.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>cette femme m’a mordu,</td>
+<td><em>adé aï tani djogé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>regarde-moi,</td>
+<td><em>raden</em> (<em>ra-tani</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>On leur ajoute parfois le suffixe <em>gé</em>.</p>
+
+<div class="trgrp">
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">je te tuerai</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><em>tani entaga nidrigé</em>&nbsp;;</p>
+</div>
+</div>
+
+<div class="row">
+<div class="column">
+<p class="hang1">les gens disent que je suis Kanembou</p>
+</div>
+
+<div class="column">
+<p class="hang1"><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tangodo</em></span><span class=
+"trbelow">moi</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>djentô.</em></span><span class="trbelow">ont
+fait</span></span></p>
+</div>
+</div>
+</div>
+
+<p>On peut aussi négliger le pronom complément, ou bien le
+remplacer par le nom auquel il se rapporte.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span>as-tu vu son
+chien,</td>
+<td><em>kidisenn dodomba</em><a id="FNanchor_308"></a><a href=
+"#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je l’ai vu,</td>
+<td><em>o doder</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je l’ai rattrapé,</td>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tani</em></span><span class=
+"trbelow">moi</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>agné</em></span><span class=
+"trbelow">homme</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>aï</em></span><span class="trbelow">cet</span></span>
+<span class="trpair"><span class="trabove"><em>njander</em><a id=
+"FNanchor_309"></a><a href="#Footnote_309" class=
+"fnanchor">[309]</a>&nbsp;;</span><span class="trbelow">ai
+rattrapé</span></span></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai,</td>
+<td><em>târé</em> (<em>târégé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tu as,</td>
+<td><em>taï</em> (<em>tangé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il a,</td>
+<td><em>ti, di</em> (<em>tâgé, tîgé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nous avons,</td>
+<td><em>tantaï tîdri, tédrou</em> (<em>tadrégé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vous avez,</td>
+<td><em>naraï, neuntâ, tidéï, tidî</em> (<em>tatengé,
+tadengé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils ont,</td>
+<td><em>merâ tidî, didî,</em> (<em>tadégé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai un cheval,</td>
+<td><em>aské taré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>oui,</td>
+<td><em>o</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>non,</td>
+<td><em>aa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>L’interrogation s’exprime au moyen du mot <em>da</em> ou de
+l’expression arabe <em>o alla</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>as-tu un couteau&nbsp;?</td>
+<td><em>entâ djana taï da</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>as-tu le livre&nbsp;?</td>
+<td><em>ngounou taï da</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>as-tu de la viande&nbsp;?</td>
+<td><em>ini taï da</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>as-tu un sabre&nbsp;?</td>
+<td><em>agasso taï o alla</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>oui, j’en ai un,</td>
+<td><em>o agasso taré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les mots <em>aï dé</em><a id="FNanchor_310"></a><a href=
+"#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a> rendent les pronoms
+démonstratifs ce, cette, ces&nbsp;; celui-ci, celle-ci,
+ceux-ci.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>cet homme,</td>
+<td><em>agné aï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cette femme-là,</td>
+<td><em>adé aï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ce couteau-là,</td>
+<td><em>djana aï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vend cela (cette chose-là),</td>
+<td><em>éné aï djoas</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cet homme est-il malade&nbsp;?</td>
+<td><em>agné dé ouoché o alla</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>non, il est bien portant,</td>
+<td><em>a a, kallaha</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_239">[239]</span>je suis guéri
+(j’ai recouvré la santé)<a id="FNanchor_311"></a><a href=
+"#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a></td>
+<td><em>tani kallaha hanger</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cet homme est un voleur,</td>
+<td><em>agné aï oudé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cet homme est venu,</td>
+<td><em>agné aï ré</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les pronoms démonstratifs ce... là, cette... là, etc. se rendant
+au moyen de l’expression <em>aï maré</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>cette femme est méchante, (femme elle méchante),</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>adé mâré (adéma) zontô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cette fille est jolie,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>dôou maré gâlé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ce que dit cet homme est vrai,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>agné aï maré medisenn aï djéré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>un homme a tué cette femme,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>djel adé maré tchidou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il y a<a id="FNanchor_312"></a><a href="#Footnote_312" class=
+"fnanchor">[312]</a>,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>tché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>assez, cela suffit,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>tchî, tché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>encore,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>nintchidou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ajoute&nbsp;; encore,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>zinnou</em><a id="FNanchor_313"></a><a href="#Footnote_313"
+class="fnanchor">[313]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td rowspan="2">redonne-moi, donne-moi encore</td>
+<td rowspan="2">⎰<br>
+⎱</td>
+<td><em>zinnouou tén</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>nintchidou té</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il n’y a pas, il manque,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>beï</em><a id="FNanchor_314"></a><a href="#Footnote_314"
+class="fnanchor">[314]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ne pas,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>ché-denni, danni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>non, ce n’est pas cela,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>a a, maré danni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fini, terminé,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>tozo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>c’est fini, il n’y en a plus,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>tozo-beï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ce n’est pas fini,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>tozo denni, tozonné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il y a,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>tchéké</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il y a encore, il reste,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>saga tchéké</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il m’en reste deux,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>tchou</em> (deux) <em>sagatchéké</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>derrière,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>saga</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>viens,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>ir, irrou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>reviens, retourne,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>sagaï ourrou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il y a, il reste,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>gabtché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il manque,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>gabtché ché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cela est faux,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>médi aï djéré ché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_240">[240]</span>il n’y a pas de
+voleur dans le village,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>ni aï derô</em> (dans) <em>oudé béï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je n’ai rien fait de mal,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>tani djenïa taré denni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc">—</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>tani djenïa kesser denni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>as-tu un fusil&nbsp;?</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>entâ ounoufoul<a id="FNanchor_315"></a><a href=
+"#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a> taï da</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>oui, j’en ai un,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>o tché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>malade,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>ouoché, kezêni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bien portant, avec la santé,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>kallaha</em> (avec Dieu)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td rowspan="3">bonjour, salut, la paix,</td>
+<td rowspan="3">⎰<br>
+⎱</td>
+<td><em>kallaha</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kallahada</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kallahani</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>est-ce que tu vas bien&nbsp;?</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>kallahadé intchéré&nbsp;; laha dintchêda</em><a id=
+"FNanchor_316"></a><a href="#Footnote_316" class=
+"fnanchor">[316]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>hier j’étais un peu malade, mais aujourd’hui je vais bien,</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>ngodaï</em> (hier) <em>tani addeï ouoché</em>&nbsp;;
+<em>bêni tané kallaha</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>as-tu dormi en paix&nbsp;?</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>lahada nissidâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>as-tu fait une bonne sieste&nbsp;?</td>
+<td>
+</td>
+<td><em>lahada ntougoudâda</em><a id="FNanchor_317"></a><a href=
+"#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Pour donner à un verbe le sens négatif, il suffit de le faire
+accompagner de <em>danni, denni</em>&nbsp;: ne pas.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>j’ai,</td>
+<td><em>taré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je n’ai pas,</td>
+<td><em>taré danni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je vois,</td>
+<td><em>randergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je ne vois rien,</td>
+<td><em>tani daré<a id="FNanchor_318"></a><a href="#Footnote_318"
+class="fnanchor">[318]</a> randergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai peur,</td>
+<td><em>aouzergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je n’ai pas peur,</td>
+<td><em>aouzergé danni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Dans la pratique, il y a une contraction du verbe et de la
+négation et l’on dit&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>je n’ai pas peur,</td>
+<td><em>aouzerenné</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_241">[241]</span>Nous allons
+citer quelques exemples<a id="FNanchor_319"></a><a href=
+"#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<td>je veux, j’aime,</td>
+<td><em>daregé</em>,</td>
+<td>verbe négatif,</td>
+<td><em>darenné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’achète,</td>
+<td><em>iobergé</em>,</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>ioberenné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je vends,</td>
+<td><em>djoassergé</em>,</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>djoasserenné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je mange,</td>
+<td><em>boregé</em>,</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>borenné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je donne,</td>
+<td><em>iendergé</em>,</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>iénderenné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>La forme que nous donnons ci-dessus est la forme correcte du
+verbe négatif. Elle peut être altérée dans le langage courant.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>je n’ai pas peur,</td>
+<td><em>aouzenné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je ne donne pas,</td>
+<td><em>iérenné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Nous signalerons également la forme suivante&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>je ne fais pas, je laisse, je refuse,</td>
+<td><em>kesserrô</em> (au lieu de&nbsp;:
+<em>kesserenné</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je n’atteins pas, je n’obtiens pas, je ne gagne pas, je n’ai
+pas,</td>
+<td><em>hangerrô</em> (au lieu de&nbsp;:
+<em>hangerenné</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Enfin, le mot <em>dé</em>, employé comme suffixe d’un verbe,
+donne également à ce verbe le sens négatif.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>j’ai peur,</td>
+<td><em>tani aouzergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je n’ai pas peur,</td>
+<td><em>tani aouzerdé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai de l’argent,</td>
+<td><em>gours taré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je n’ai pas d’argent,</td>
+<td><em>gours tarédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai fait,</td>
+<td><em>kesser</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je ne l’ai pas fait, non,</td>
+<td><em>kesserdé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je vois,</td>
+<td><em>tani randergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je ne vois pas,</td>
+<td><em>tani iardé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je comprends, je sais,</td>
+<td><em>tani hanandregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je ne comprends pas, je ne sais pas,</td>
+<td><em>tani hanandredé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je vais au village saluer mon frère&nbsp;;</td>
+<td><em>geni darégé dinbirinder kallahandrégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je vais saluer le chef du village,</td>
+<td><em>darégé derdé ni kallahandregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_242">[242]</span>le chef de ce
+village est un grand chef,</td>
+<td><em>derdé geni dé derdé bô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>comme,</td>
+<td><em>kor, gouor</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>comme cela,</td>
+<td><em>aï gouor, aï ké</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>grand comme la tête,</td>
+<td><em>bô daou</em> (tête) <em>aï gouor</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>avec,</td>
+<td><em>kéé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><em>kéé</em> peut parfois être réduit à un simple <em>k</em> au
+commencement d’un mot par exemple.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>kallaha</em> (<em>k-Allah</em>)&nbsp;:</td>
+<td>avec Dieu, la paix, bonjour,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kolo</em> (<em>k-ôlou</em>) <em>mâdé</em>&nbsp;:</td>
+<td>borgne rouge, avec un œil rouge&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>«&nbsp;Kolo mâdé&nbsp;» était le surnom de l’aguid el baḥr
+Meḥammed oualdi Chaïb.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>je vais avec cet enfant,</td>
+<td><em>tani kallé ai kéé darégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>veux-tu venir avec moi, au campement des Kreda&nbsp;?</td>
+<td><em>entâ tanikéé ni Karda dourtigé o alla&nbsp;?</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je n’y vais pas,</td>
+<td><em>denni</em> (ne pas)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>est-ce qu’il est parti&nbsp;?</td>
+<td><em>têdo o alla denni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je veux aller devant le tribunal,</td>
+<td><em>tani berander chera darégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je ne veux pas y aller,</td>
+<td><em>chera denni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>regarde comme mon vêtement neuf est joli,</td>
+<td><em>tani raden. Algétango eski</em> (neuf)
+<em>gâlé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>faqih, prends la plume, fais un écrit et donne-le moi,</td>
+<td><em>mallem legalem gouodji mektoub gessé
+djangé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le faqih règle (tranche, coupe) cette affaire,</td>
+<td><em>mallem médi eï gouéregé</em><a id=
+"FNanchor_320"></a><a href="#Footnote_320" class=
+"fnanchor">[320]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ils sont d’accord,</td>
+<td><em>segentâ médi toïontô</em> (ils ont attaché)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je vais prier,</td>
+<td><em>dédo sellindérégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mon ami apporte ses dix thalers d’amende,</td>
+<td><em>saander gourssa mordom kokoum djentégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>paie l’amende&nbsp;!</td>
+<td><em>hokoumbergé djentégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cet homme m’insulte,</td>
+<td><em>agné aï tani zakkégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ce captif ne veut pas travailler,</td>
+<td><em>agré dé tchîdo</em> (travail) <em>dagenni</em><a id=
+"FNanchor_321"></a><a href="#Footnote_321" class=
+"fnanchor">[321]</a> (ne veut pas)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_243">[243]</span>c’est un
+mauvais captif,</td>
+<td><em>zeuntô agré dé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le blanc met ce captif en prison,</td>
+<td><em>nessara agré dé assar dintigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cette femme travaille,</td>
+<td><em>adé méré tchîda gasségé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cet homme sait très bien danser,</td>
+<td><em>agné aï aoua montoro ouendé</em>
+(<em>ouendégé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tout, tous,</td>
+<td><em>gannâ, gennâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>un,</td>
+<td><em>tron</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chaque, chacun, tout,</td>
+<td><em>gannâ tron</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>personne,</td>
+<td><em>gannâ denni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chaque homme,</td>
+<td><em>agné gannâ tron</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tous les hommes ont leur femme,</td>
+<td><em>agnâ gannâ adéï didî</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>seul, seulement,</td>
+<td><em>aïéré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>moi-même, toi-même, etc.</td>
+<td><em>tani aïéré, entâ aïéré</em>, etc.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>autre,</td>
+<td><em>kôdé, kouédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ajoute,</td>
+<td><em>kôdé tindrigé</em> (je mets)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad1">—</td>
+<td><em>kôdé iendergé</em> (je donne)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chose,</td>
+<td><em>eni, éné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>autre chose,</td>
+<td><em>eni kouédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cet homme vend ce qu’il a (sa chose),</td>
+<td><em>agne aï maré inisenn djoasségé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>va,</td>
+<td><em>der, douro</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>viens,</td>
+<td><em>ir, iourrou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>reviens,</td>
+<td><em>sagaï ourrou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vite, vite,</td>
+<td><em>korér korér</em> — <em>koré koré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>viens vite,</td>
+<td><em>korér ir</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad1">—</td>
+<td><em>korér iourrou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>va doucement,</td>
+<td><em>kéaï kéaïdé sottô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_244">[244]</span>LES ANIMAUX</h4>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>berger,</td>
+<td><em>dîdri</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>troupeau,</td>
+<td><em>reuzô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tête de bétail, bête, (vache, chameau, etc.),</td>
+<td><em>aï</em>, pl. <em>aïâ</em><a id="FNanchor_322"></a><a href=
+"#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>de nombreuses bêtes,</td>
+<td><em>aïâ monto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vache,</td>
+<td><em>for, four</em>, pl. <em>ferâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>troupeau de bœufs,</td>
+<td><em>ferâ</em><a id="FNanchor_323"></a><a href="#Footnote_323"
+class="fnanchor">[323]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>de nombreuses vaches,</td>
+<td><em>ferâ monto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>une vache,</td>
+<td><em>aï ferô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bœuf,</td>
+<td><em>dor</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>veau,</td>
+<td><em>derini</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chèvre,</td>
+<td><em>arkô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bouc,</td>
+<td><em>arrô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>brebis,</td>
+<td><em>adeni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bélier,</td>
+<td><em>ouni, ouôni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>de nombreux moutons,</td>
+<td><em>adenâ monto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chameau,</td>
+<td><em>gôni, gouôni, gouéni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>de nombreux chameaux,</td>
+<td><em>gouenâ monto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chamelle,</td>
+<td><em>di</em>, pl. <em>dô, dou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>une chamelle,</td>
+<td><em>aï di</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>de nombreuses chamelles,</td>
+<td><em>dô monto</em><a href="#Footnote_323" class=
+"fnanchor">[323]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cheval,</td>
+<td><em>aské</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’abreuve le cheval,</td>
+<td><em>aské ié iendergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>étalon,</td>
+<td><em>aské anker</em><a id="FNanchor_324"></a><a href=
+"#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_245">[245]</span>jument,</td>
+<td><em>aské édî</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chien,</td>
+<td><em>kidi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>de nombreux chiens,</td>
+<td><em>kidiâ monto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chienne,</td>
+<td><em>kidi édî</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lévrier,</td>
+<td><em>kidi zaïla</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chat,</td>
+<td><em>ki, tchi</em> (son nasal)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>rat,</td>
+<td><em>koro</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>de nombreux rats,</td>
+<td><em>korâ monto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lapin, lièvre,</td>
+<td><em>tchor</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>porc,</td>
+<td><em>gôdou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lion,</td>
+<td><em>dougouli</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>panthère,</td>
+<td><em>ouadjé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>hyène,</td>
+<td><em>moloufour</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>âne,</td>
+<td><em>ager</em> (pl. <em>agrâ</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ânesse,</td>
+<td><em>ager édî</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>girafe,</td>
+<td><em>oulé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>antilope,</td>
+<td><em>ouden, ouéden</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>antilope bubale,</td>
+<td><em>ngarân</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>leucoryx,</td>
+<td><em>trô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>hippopotame,</td>
+<td><em>grinti</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>éléphant,</td>
+<td><em>koun</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>défense, pointe,</td>
+<td><em>té koun</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>singe,</td>
+<td><em>degel</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>caïman,</td>
+<td><em>âdé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>poisson,</td>
+<td><em>bossô, boissô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>oiseau,</td>
+<td><em>tchefouri, tchôouri</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>poule,</td>
+<td><em>kogoïa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>coq,</td>
+<td><em>kogoïa anker</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pintade,</td>
+<td><em>gouleï ouôno</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>corbeau,</td>
+<td><em>ouôgé</em> (qui mange)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>milan, faucon,</td>
+<td><em>elî</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vautour,</td>
+<td><em>zinki</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>autruche,</td>
+<td><em>soôn</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fourmi,</td>
+<td><em>mêlé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>termite,</td>
+<td><em>tchenôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mouche,</td>
+<td><em>sôdon</em> (pl. <em>sodona</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>taon,</td>
+<td><em>sôdon berkeï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>moustiques,</td>
+<td><em>ntégi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>viande, gibier,</td>
+<td><em>îni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_246">[246]</span>graisse,</td>
+<td><em>ôdou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>peau,</td>
+<td><em>aché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>enlève la peau, écorche,</td>
+<td><em>aché der</em> (<em>ter</em>)</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>peau de mouton,</td>
+<td><em>aroué</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>peau de bœuf,</td>
+<td><em>delâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lait,</td>
+<td><em>ié</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lait frais,</td>
+<td><em>ié deressô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lait caillé,</td>
+<td><em>kanéché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>beurre,</td>
+<td><em>émpé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>beurre frais,</td>
+<td><em>takéré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>corne,</td>
+<td><em>yaga, yaï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pied,</td>
+<td><em>dégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>trace (pied de cheval),</td>
+<td><em>dégé aské</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>patte,</td>
+<td><em>koskol</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>queue,</td>
+<td><em>fédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fiente,</td>
+<td><em>fourtché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bête morte,</td>
+<td><em>agâfer</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>œuf,</td>
+<td><em>kouli</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>des œufs,</td>
+<td><em>koulé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nid,</td>
+<td><em>yégé tchôourou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>plume,</td>
+<td><em>legâlem</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>aile,</td>
+<td><em>afiré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bec,</td>
+<td><em>ki</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sect15top">beaucoup, nombreux,</td>
+<td class="sect15top"><em>montô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>beaucoup, très,</td>
+<td><em>bodo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>peu,</td>
+<td><em>addi, addé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Singulier et
+pluriel</span>. — La lettre <em>é</em> est généralement la
+caractéristique du singulier.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>dôou</em>,</td>
+<td>la fille&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>dôoué</em>,</td>
+<td>une fille&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>On forme le pluriel soit en ajoutant <em>a, â</em> au singulier,
+soit en remplaçant par cette lettre la voyelle finale du
+singulier.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>adé</em>,</td>
+<td>une femme&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>adéâ</em>,</td>
+<td>des femmes&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kidi</em>,</td>
+<td>un chien&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kidiâ, kidâ</em>
+</td>
+<td>des chiens&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id=
+"Page_247">[247]</span><em>azé</em>,</td>
+<td>un forgeron&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>azâ</em>,</td>
+<td>des forgerons&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Karré</em>,</td>
+<td>un Kreda&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Karrâ</em>,</td>
+<td>des Kreda&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Dâzé</em>,</td>
+<td>un Kecherda&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Dâza</em>,</td>
+<td>des Kecherda&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>bô</em>, pl. <em>bâ</em>,</td>
+<td>grand, long, haut&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>gâlé</em>, pl. <em>ngelâ</em></td>
+<td>bon joli&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>adéâ karrâ bodo ngelâ</em>,</td>
+<td>Les femmes kreda sont très jolies.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Il y a aussi des pluriels en <em>ô, ou</em>,</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>di</em>,</td>
+<td>une chamelle&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>dô, dou</em>,</td>
+<td>des chamelles, des chameaux&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>édi</em>,</td>
+<td>lance, arme,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>oudou</em>,</td>
+<td>lances, armes&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tchefouri, tchôouri</em>,</td>
+<td>oiseau&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tchefourô, tchôourou</em>,</td>
+<td>oiseaux.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les pluriels en <em>é</em> sont assez rares.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>kouli</em>,</td>
+<td>un œuf&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>koulé</em>,</td>
+<td>des œufs.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Il y a enfin quelques pluriels irréguliers.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>aou</em>,</td>
+<td>un homme, une personne&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ammâ</em><a id="FNanchor_325"></a><a href="#Footnote_325"
+class="fnanchor">[325]</a>,</td>
+<td>les gens.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>J’ai une vache qui a beaucoup de lait,</td>
+<td><em>tani for tron taré ié montédé ti</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je veux vendre ma vache quinze thalers,</td>
+<td><em>tani fornder berander gourssa mordomé</em> (dix)
+<em>safôou</em> (cinq) <em>tchoassergé</em>.<em>Dâza dou
+monto</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kecherda ont beaucoup de chameaux.</td>
+<td><em>Dâza dou monto didi</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>As-tu vu le slougui&nbsp;?</td>
+<td><em>entâ kidi zaïlaou dodomba</em><a id=
+"FNanchor_326"></a><a href="#Footnote_326" class=
+"fnanchor">[326]</a>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_248">[248]</span>Le chat a mangé
+dix rats, grands comme la main,</td>
+<td><em>ki korâ bâ</em> (grands) <em>ké</em> (main) <em>aïgouor
+mordom oué</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Tu manges de la viande,</td>
+<td><em>entaï îni boungé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Tu laisses le lait,</td>
+<td><em>entaï ié soengé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Veux-tu cinq thalers&nbsp;?</td>
+<td><em>entaï gourssa safôou braningé o alla</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les fétichistes mangent les bêtes mortes,</td>
+<td><em>yongora agafra odégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kreda boivent beaucoup de lait,</td>
+<td><em>Karra ié monta kidigé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme m’a volé deux moutons,</td>
+<td><em>agné dé arkondera</em> (mes moutons) <em>tchou</em> (deux)
+<em>oudjé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il a volé mon âne et s’est enfui,</td>
+<td><em>agernder ouïnto tcharkô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je l’ai rattrapé,</td>
+<td><em>tani agné aï ndjander</em><a id="FNanchor_327"></a><a href=
+"#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kouri tuent l’hippopotame avec la sagaie,</td>
+<td><em>Koura grinti édidi tchitou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je dis la vérité. Je les ai vus dans le baḥr,</td>
+<td><em>djéré fadrégé. Fôdi</em> (baḥr) <em>doro</em> (dedans)
+<em>doder</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ce chameau est malade. Les mouches l’ont piqué,</td>
+<td><em>gouéni ouôché. Sodôn gouéni ouôgé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je monte à cheval,</td>
+<td><em>tané aské digé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Sais-tu monter à cheval&nbsp;?</td>
+<td><em>entâ aské hananem migi da</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je sais beaucoup,</td>
+<td><em>bodou hanandregé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ce cheval court très vite,</td>
+<td><em>aské bodou djaougé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je te donne un mouton,</td>
+<td><em>tani arkô adôouandergé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kreda ont de nombreux troupeaux, mais ils ne mettent pas de
+vêtements neufs et gardent des pagnes déchirés,</td>
+<td><em>Karra reuzô monto dedî, algâ eski mosso denni zezerâ</em>
+(déchirés) <em>doro tagantegé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bois,</td>
+<td><em>aké, akké</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>La termite mange le bois,</td>
+<td><em>tchenôou aké ouogé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Regarde cet éléphant,</td>
+<td><em>koun aï râ</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Qu’il est grand&nbsp;!</td>
+<td><em>mofindi</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Que mange ton singe&nbsp;?</td>
+<td><em>degelnom endi</em> (quoi) <em>ouogé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je vais vendre ma chamelle,</td>
+<td><em>dêdo dinder djoassergé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_249">[249]</span>LES POPULATIONS</h4>
+
+<hr class="decor width5">
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>homme, habitant,</td>
+<td><em>aou</em>, pl. <em>ammâ, ambâ</em>,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>infidèle,</td>
+<td><em>aou kirdi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad1">—</td>
+<td><em>yongor</em>, pl. <em>yongora</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>musulman,</td>
+<td><em>aou meslem</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chrétien,</td>
+<td><em>nessara</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Européen,</td>
+<td><em>nessara tchô</em> (blanc)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Juif,</td>
+<td><em>iôoudi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>les Toubou,</td>
+<td><em>Dâza ganna</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>les Toubou du Sud, les Gouran,</td>
+<td><em>Dazagadâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>les Kreda,</td>
+<td><em>Karra</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>les Teda,</td>
+<td><em>Tedâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>les Kanembou,</td>
+<td><em>Aoussâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>les Haddad,</td>
+<td><em>Azâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Haddad forgerons,</td>
+<td><em>Azâ agildâ</em> (<em>égilla</em>)</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>enclume,</td>
+<td><em>égeli, ageli</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Haddad de filet,</td>
+<td><em>Azâ segidâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>filet,</td>
+<td><em>ségi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Haddad de flèche,</td>
+<td><em>Azâ battardâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sac en peau pour les flèches,</td>
+<td><em>battara</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Toundjour,</td>
+<td><em>Kourâda</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ouadaïens,</td>
+<td><em>Koursa<a id="FNanchor_328"></a><a href="#Footnote_328"
+class="fnanchor">[328]</a>, Kouga</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Baguirmiens,</td>
+<td><em>Bagréa, Beugréa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Touareg,</td>
+<td><em>Kinina</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Oulâd Slimân,</td>
+<td><em>Ouachila</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Fezzanais,</td>
+<td><em>Fizâna</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Kouka,</td>
+<td><em>Kouka</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Boulala,</td>
+<td><em>Boulala</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Kouri,</td>
+<td><em>Kourâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Boudouma,</td>
+<td><em>Kourâ Boudouma</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_250">[250]</span>Arabes,</td>
+<td><em>Aroua</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Haoussa,</td>
+<td><em>Hâoussa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Bornouans du Kanem (Dalatoua),</td>
+<td><em>Kagâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Bornouans du Bornou (Kanori),</td>
+<td><em>Azâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les nomades (gens de la brousse),</td>
+<td><em>ambâ ouoni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ennemi,</td>
+<td><em>erdé, irdi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je pille,</td>
+<td><em>boregé</em> (je mange)<a id="FNanchor_329"></a><a href=
+"#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je détruis, je casse,</td>
+<td><em>korgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<table class="vocab">
+<tr>
+<td>La langue des chrétiens est difficile,</td>
+<td><em>médi nessara tosso</em> (difficile).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Ouadaïens se sont levés de leur pays et viennent nous faire
+(apporter) la guerre,</td>
+<td><em>Koursa bi</em> (pays) <em>sontô iertchento, rêdo ngôou</em>
+(guerre) <em>djetégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Le chrétien a emmené le chef de village,</td>
+<td><em>bougdi (bougouri) némanga nessara ndêto (ndit)</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ces hommes-là sont Kanembou,</td>
+<td><em>amba da Aoussâ</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Nous voulons l’aman,</td>
+<td><em>tantâ aman brantregé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ces gens-là sont méchants,</td>
+<td><em>ammâ da zontâ</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ils nous refusent l’aman,</td>
+<td><em>aman braïn denni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>amma da aman tchêtto</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kreda ont fait fuir les Arabes,</td>
+<td><em>Karra Aroua foïento</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ils ont pris du bétail aussi nombreux que les grains de sable
+(que la terre),</td>
+<td><em>reuzô monto tafô</em> (terre) <em>kégé</em> (comme,
+semblable) <em>gouïento</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Arabes ont eu peur des Kreda. Ils s’enfuient,</td>
+<td><em>Aroua Karra aouché</em> (peur) <em>ntô.
+Tcharkétégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kreda n’ont pas peur,</td>
+<td><em>Karra aouché ndenni</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ils aiment beaucoup la guerre,</td>
+<td><em>ngôou bodo braïntégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme-là a peur,</td>
+<td><em>agné dé aouchéngé</em> (<em>aouzégé</em>).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme-là n’a pas peur,</td>
+<td><em>agné dé aouchénné</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kreda aiment beaucoup se battre,</td>
+<td><em>Karra oudou</em> (lances, armes) <em>monto
+braïntégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Oulâd Slimân ont de longs fusils,</td>
+<td><em>Ouachila ouni</em> (feu) <em>douroussou di</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_251">[251]</span>Les Kouri vont
+pêcher beaucoup de poisson,</td>
+<td><em>Kourâ bossô idouro<a id="FNanchor_330"></a><a href=
+"#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a> (dartégé)
+dertégué</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Badjouri a fait la guerre aux blancs. Il a fui.</td>
+<td><em>Badjouri erdé</em> (ennemi) <em>nessara ké</em> (avec).
+<em>Tchaou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Boudouma sont infidèles,</td>
+<td><em>Boudouma yongora</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ils ne font pas salam,</td>
+<td><em>selli denni</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les chrétiens sont très savants, ils connaissent tout,</td>
+<td><em>Nessara éné</em> (chose) <em>monto annaïentégé. Ganna
+(indina)<a id="FNanchor_331"></a><a href="#Footnote_331" class=
+"fnanchor">[331]</a> annaientégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Bornouans sont des marchands,</td>
+<td><em>Agâ tezer<a id="FNanchor_332"></a><a href="#Footnote_332"
+class="fnanchor">[332]</a> djintigé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Bornouans vendent beaucoup de choses&nbsp;: pagnes, sucre,
+miel, oignons, tabac,</td>
+<td><em>Agâ éné monto djoassédégé&nbsp;: algâ, souger, abibou,
+bassel, tâoua</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Karda sont allés se battre avec les Ngalamiya,</td>
+<td><em>Karda teurtou</em> (sont allés) <em>gôdou</em> (ils se sont
+battus) <em>Ngalamiya</em></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Karda ont détruit le village,</td>
+<td><em>Karda teurtou ni gerto</em> (ils ont cassé).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kanembou et les Bornouans ont un même ancêtre,</td>
+<td><em>Aoussaé Agaé dezé sontô tron</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>L’ancêtre des Kreda est venu du Borkou,</td>
+<td><em>Karra dezé sontô Borkoudé ré</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Boulala se sont jadis mélangés aux Arabes.</td>
+<td><em>Arouaï Boulalaï gené</em> (autrefois) <em>kazâ</em>
+(mélangés).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Ouadaïens se battent avec les Bornouans. Ils ont beaucoup
+de soldats,</td>
+<td><em>Koursa Kaga ké</em> (avec, ensemble) <em>gouottoga. Asker
+bodo deï (didi)</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Pourquoi les Karda et les Ngalamiya sont-ils en
+désaccord&nbsp;? (se battent-ils&nbsp;?)</td>
+<td><em>Ngalamiya Karda gouettegé bosso</em><a id=
+"FNanchor_333"></a><a href="#Footnote_333" class=
+"fnanchor">[333]</a> (raison de guerre) <em>gna</em> (quelle).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je suis Tedâ (fils de Tedâ),</td>
+<td><em>Tané Tedémi</em> — <em>Tané Tedéou mi</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai vu cinq Teda,</td>
+<td><em>Tané Tedâ fôou doder</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_252">[252]</span>Les gens du
+Kanem sont très nombreux,</td>
+<td><em>amba Kounouma monto</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Nous sommes Kecherda,</td>
+<td><em>tantâ Dâza</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Foulata ont détruit la ville des Kanouri,</td>
+<td><em>Foulata ni Agâ bô gerto</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Haddâd Bedossa tuent beaucoup de gibier,</td>
+<td><em>Azé Beurossâa oudani bori tcheteg</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ils le prennent dans leurs filets,</td>
+<td><em>ségi sontô doro gouïentégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai peur du chrétien,</td>
+<td><em>tani nessara aouzergé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je m’enfuirai,</td>
+<td><em>tani yargé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kreda ont beaucoup de bétail&nbsp;: des chevaux, des
+brebis, des chèvres, des vaches,</td>
+<td><em>Karra reuzô monto&nbsp;: askané monto, adena monto, arkoani
+monto, forani monto</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_253">[253]</span>L’HOMME</h4>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>L’homme, la personne,</td>
+<td><em>aou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>les gens,</td>
+<td><em>ammâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tête,</td>
+<td><em>dâou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>visage, figure,</td>
+<td><em>bérê</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cou, gorge,</td>
+<td><em>taï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nez,</td>
+<td><em>tchâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>langue,</td>
+<td><em>terché, tréché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>œil,</td>
+<td><em>sa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bouche,</td>
+<td><em>ki, tchi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dent, dents,</td>
+<td><em>té, téâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lèvre supérieure,</td>
+<td><em>tchi ngoulidé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sur, dessus, en haut,</td>
+<td><em>ngouli</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lèvre inférieure,</td>
+<td><em>tchi geskeïdé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dessous, en bas,</td>
+<td><em>geskeï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>oreille,</td>
+<td><em>si</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cheveux,</td>
+<td><em>defeni, tounouhou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>barbe,</td>
+<td><em>kayassa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>moustache,</td>
+<td><em>charra</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>peau,</td>
+<td><em>kassar</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bras,</td>
+<td><em>djessé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>avant-bras,</td>
+<td><em>goui</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pied,</td>
+<td><em>dégé&nbsp;; dégé bidôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>à pied,</td>
+<td><em>bidi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>à cheval,</td>
+<td><em>askédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>jambe,</td>
+<td><em>dégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cuisse,</td>
+<td><em>gerré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fesses,</td>
+<td><em>modi, moura</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>verge,</td>
+<td><em>wo, foudi</em>,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>testicules,</td>
+<td><em>bourto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vulve,</td>
+<td><em>ou, kogo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>main,</td>
+<td><em>ké</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>doigt,</td>
+<td><em>aoué</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span>poitrine,</td>
+<td><em>koundjou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cœur,</td>
+<td><em>aor, aouor</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je crois, je pense,</td>
+<td><em>aor derô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>flanc,</td>
+<td><em>terkên</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>épaule,</td>
+<td><em>âferi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dos,</td>
+<td><em>koussour, koussar</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ventre,</td>
+<td><em>kedji</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sein, mamelle,</td>
+<td><em>togom, tougoum</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>os,</td>
+<td><em>sôro</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ongles,</td>
+<td><em>torkon</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sueur,</td>
+<td><em>dêfi</em>,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je sue,</td>
+<td><em>tani dêfi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>abcès, tumeur,</td>
+<td><em>droub tchorô</em><a id="FNanchor_334"></a><a href=
+"#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pus,</td>
+<td><em>dou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>plaie, blessure,</td>
+<td><em>ngo, oungo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>aveugle,</td>
+<td><em>arô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>borgne,</td>
+<td><em>ôlou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>œil rouge,</td>
+<td><em>kolo mâdé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sourd,</td>
+<td><em>mougo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>muet,</td>
+<td><em>sôdor nôssédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>imbécile,</td>
+<td><em>magazi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fou, idiot,</td>
+<td><em>michidé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>propre,</td>
+<td><em>bôli, djêno danni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sale,</td>
+<td><em>djêno</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>plein de graisse,</td>
+<td><em>empêdé djênidé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fort, solide,</td>
+<td><em>donadé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>faible,</td>
+<td><em>lêdé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fatigué,</td>
+<td><em>lobbé, lobtché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vivant,</td>
+<td><em>niri</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mort,</td>
+<td><em>noss, nôsso</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je meurs,</td>
+<td><em>nossergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>content,</td>
+<td><em>hananer</em> — <em>kannaï tchidou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>triste,</td>
+<td><em>aouerdé</em><a id="FNanchor_335"></a><a href=
+"#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bon, bien,</td>
+<td><em>tchossô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>paresseux,</td>
+<td><em>têfi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_255">[255]</span>vaillant,</td>
+<td><em>kayasou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>faim,</td>
+<td><em>agaï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>j’ai faim,</td>
+<td><em>agaïdergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>qui a faim,</td>
+<td><em>ag édé, oudé, ouré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>qui a soif,</td>
+<td><em>gôdé, gouédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ivre,</td>
+<td><em>sekrantédé</em> (ar. <span class="arabic">سكران</span>),
+<em>égichidé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dedans,</td>
+<td><em>dorô, derô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dehors,</td>
+<td><em>agâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<table class="vocab">
+<tr>
+<td>Je te crois (il y a dans mon cœur)</td>
+<td><em>médinom aortango dorô tché</em><a id=
+"FNanchor_336"></a><a href="#Footnote_336" class=
+"fnanchor">[336]</a>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai mal à la tête,</td>
+<td><em>dâou djezentégé</em> (fait mal).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai mal au cœur,</td>
+<td><em>aouornder djezentégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je crois que je suis malade,</td>
+<td><em>aouornder dorô tani ouoché</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je réfléchis, je cherche,</td>
+<td><em>dâounder derô bodo kouendregé</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kreda sont courageux (leur cœur est dur),</td>
+<td><em>karra aorontô (aor sontô) kedjesso</em><a id=
+"FNanchor_337"></a><a href="#Footnote_337" class=
+"fnanchor">[337]</a>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai faim,</td>
+<td><em>tani oudé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Mange du couscous,</td>
+<td><em>ti ouô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Tu as soif,</td>
+<td><em>entâ gouédé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je suis un peu fatigué,</td>
+<td><em>tani addeï lobbé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Nous sommes très fatigués,</td>
+<td><em>teuntâ bodo lobbâ</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Nous voulons nous reposer,</td>
+<td><em>teuntâ berander dôssergé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ma mère est morte,</td>
+<td><em>aïander noss</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Voilà pourquoi je suis malade,</td>
+<td><em>djellando</em> (à cause de) <em>tani ouoché</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Pourquoi êtes-vous tristes&nbsp;?</td>
+<td><em>neuntâ indi djelando</em> (pourquoi&nbsp;?)
+<em>aouerdâ</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Notre mère est morte,</td>
+<td><em>aïâ tantâ noss</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Voilà pourquoi nous sommes tristes,</td>
+<td><em>djellando tantâ aouerdâ</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je ne suis pas content,</td>
+<td><em>tani aouornder tchossô</em> (bien) <em>ché</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Tu es très content aujourd’hui,</td>
+<td><em>enta bêni</em> (aujourd’hui) <em>bodo aornom
+tchossô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les chrétiens ont beaucoup de barbe,</td>
+<td><em>nessara kayassa monto</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cette femme-là m’a mordu,</td>
+<td><em>adé dé tani djogé</em> (<em>ouogé</em>).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_256">[256]</span>Cet homme-là a
+été tué,</td>
+<td><em>aou dé noussedé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Crois-tu ce qu’il dit&nbsp;?</td>
+<td><em>médisenn aï aor doro taï da</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je le crois,</td>
+<td><em>médisenn aor doro taré</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je crois que c’est vrai,</td>
+<td><em>médi djéréro aor doro taré</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je n’ai pas vu ta femme,</td>
+<td><em>adénema doderda</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Est-ce qu’elle est malade&nbsp;?</td>
+<td><em>ouoché oalla</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Elle n’est pas malade,</td>
+<td><em>ouoché ché</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Elle est allée à Gamzous,</td>
+<td><em>Gamzous tér</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cette femme a mordu son mari à l’oreille,</td>
+<td><em>adéï aï agnésenn si dero ouogé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Tu es triste,</td>
+<td><em>aornom ouodô</em> (amer).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme est fâché,</td>
+<td><em>agné aï bodo deloumtédé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet enfant a une grosse tête,</td>
+<td><em>kalléï dé dâou bô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il n’a pas de cheveux,</td>
+<td><em>defenî danni. tounouhou denni</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>La jeune fille kreda a des seins fermes et de longs
+cheveux,</td>
+<td><em>dôou dôoudji karré togom ouor kachara monto</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Mon ami a un nez très long,</td>
+<td><em>agné saander dé tcha dourousso</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>La peau de cette femme est sale,</td>
+<td><em>kassar adéou da djêno montodé di</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Elle ne se lave pas,</td>
+<td><em>toultchingé beï</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je me lave,</td>
+<td><em>bérênder touloudergé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>kassarnder touloudergé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai un œil qui me fait mal,</td>
+<td><em>sa tron djezentégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai frappé cet homme d’un coup de lance,</td>
+<td><em>agné dé édidi ébourgé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme m’a fait une grande blessure,</td>
+<td><em>agné aï tani tchobé</em> (plaie) <em>zogol gessô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les cheveux de ma sœur sont pleins de beurre,</td>
+<td><em>kachara dedibnder empé monto di</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme lui a donné un coup de couteau au flanc,</td>
+<td><em>aou dé terkên djenada tchobô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Apporte-moi le rasoir. Je vais lui raser les cheveux,</td>
+<td><em>bobori kourtô. Definisenn barander koregé</em>
+(<em>terergé</em>).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>La femme kreda a les cheveux très longs,</td>
+<td><em>adé karré dâou kachara monto di</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme est ivre,</td>
+<td><em>agné dé sekrantédé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il crie et il chante parce qu’il est ivre,</td>
+<td><em>loulou</em> (cris) <em>dindigéni doôn gouadjégéné
+sekrantédé djellando</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_257">[257]</span>LA CASE</h4>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<table class="vocab">
+<tr>
+<td>case,</td>
+<td><em>yégé&nbsp;; do, dou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>case en nattes du campement,</td>
+<td><em>yégé kaouéou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>la porte,</td>
+<td><em>yégé tchi</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lit,</td>
+<td><em>kidi, tororo</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>natte,</td>
+<td><em>ragâ, kaoué</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>calebasse,</td>
+<td><em>aoueï</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pot en terre, bourma,</td>
+<td><em>gouro</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cruche,</td>
+<td><em>telti</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pierre pour piler le mil,</td>
+<td><em>tougou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bagages,</td>
+<td><em>tîna</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>caisse,</td>
+<td><em>sendoug</em> (ar.).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>panier,</td>
+<td><em>sompô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bouteille en paille tressée, kouria,</td>
+<td><em>koltcha</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>peau,</td>
+<td><em>aroué</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>grand sac en peau,</td>
+<td><em>diouroumpou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>petit sac en peau,</td>
+<td><em>kougou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bouteille, petite calebasse,</td>
+<td><em>gazas</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lait,</td>
+<td><em>ié</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>couscous,</td>
+<td><em>ti</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sucre,</td>
+<td><em>souger</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>miel,</td>
+<td><em>abibiou, assel</em> (ar.).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tabac,</td>
+<td><em>tâoua, tâba</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je fume,</td>
+<td><em>tané tâoua iargé</em> (je bois).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bois à brûler,</td>
+<td><em>aké ouniou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>feu,</td>
+<td><em>ouni</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je mets le feu à la brousse,</td>
+<td><em>ouni ouôno derô tindrigé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le feu s’est éteint,</td>
+<td><em>ouni nôssedé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fumée,</td>
+<td><em>zé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>feu (endroit),</td>
+<td><em>koueï ouniou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>âtre,</td>
+<td><em>mouskara</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>corde,</td>
+<td><em>ézi, euzi, âzi</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bande de coton, gabaga,</td>
+<td><em>fédégé</em>, pl. <em>fédégâ</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sandale,</td>
+<td><em>ézé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_258">[258]</span>déchiré,</td>
+<td><em>teredên</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cassé,</td>
+<td><em>tegertô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vieux, hors d’usage,</td>
+<td><em>kobodjé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>hôte,</td>
+<td><em>eussourdé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>à côté, à, sur,</td>
+<td><em>ouda, daa</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sur, dessus, en haut,</td>
+<td><em>ngouli</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dessous, en bas,</td>
+<td><em>geskeï</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sect15top">As-tu faim&nbsp;?</td>
+<td class="sect15top"><em>entâ agédé o alla</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Oh oui, je veux manger du couscous et de la viande et boire du
+lait,</td>
+<td><em>ô, tani berander ti boregé, îni boregé, ié iargé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je veux manger du poisson,</td>
+<td><em>tani berander bossô boregé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kreda font leur case avec des nattes,</td>
+<td><em>Karra yégé kaouéou kessédégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Prends mon cheval et mets-le dans ta case,</td>
+<td><em>askétango gouôn donoum ndereddi</em><a id=
+"FNanchor_338"></a><a href="#Footnote_338" class=
+"fnanchor">[338]</a>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Quand tu viendras, j’agirai ainsi,</td>
+<td><em>entâ néroô aïkégé kessergé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Allons boire,</td>
+<td><em>iourro orenta</em> (<em>iardergé</em>).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je t’ai donné trois thalers,</td>
+<td><em>gourssa agouzou ninder</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il m’en reste deux,</td>
+<td><em>tchou sagatchéké</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme fait des nattes,</td>
+<td><em>agné dé ragâ gességé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme veut me tuer,</td>
+<td><em>agné aï braïnté djittigé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je vais chez cet homme,</td>
+<td><em>tani yegé agné aï darégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je n’ai pas de mil,</td>
+<td><em>ngaéla tarédé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme est dans la case,</td>
+<td><em>agné aï yegé dorô tché</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je rentre dans la case,</td>
+<td><em>yegué derô dofôdrégé</em><a id="FNanchor_339"></a><a href=
+"#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Viens avec moi et rentre dans la case,</td>
+<td><em>tanikéé iourro, yegé derô sofô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il sort de sa case.</td>
+<td><em>agné dé yégédé tchorogé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_259">[259]</span>LA BROUSSE</h4>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<table class="vocab">
+<tr>
+<td>pays,</td>
+<td><em>bi, lardo</em><a id="FNanchor_340"></a><a href=
+"#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lieu, endroit,</td>
+<td><em>koueï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cet endroit-ci,</td>
+<td><em>koueï aï, koyaï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>terre,</td>
+<td><em>tâfo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>eau,</td>
+<td><em>eyé, ié, ii, i</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>brousse,</td>
+<td><em>lé</em> (herbe)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad1">—</td>
+<td><em>ouâna, ouôno</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>fleuve,</td>
+<td><em>fôdi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ouadi (grand),</td>
+<td><em>enderi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ouadi (petit),</td>
+<td><em>koân</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mare,</td>
+<td><em>barégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>source, nayala,</td>
+<td><em>tôet</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>puits,</td>
+<td><em>igé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>eau natronée,</td>
+<td><em>erôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>natron,</td>
+<td><em>âré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>plein d’eau,</td>
+<td><em>ié tougoumtéré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sec,</td>
+<td><em>ntchordo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tout autour,</td>
+<td><em>erri, erré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>devant,</td>
+<td><em>kourri, koui</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>derrière,</td>
+<td><em>saga</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>île,</td>
+<td><em>tchoukou&nbsp;; koueï erré kourri ié
+kourridé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sable,</td>
+<td><em>anéché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>argile, boue,</td>
+<td><em>lôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>marécage,</td>
+<td><em>lôou montodé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>roseaux,</td>
+<td><em>aoueï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pierres,</td>
+<td><em>eï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>montagne,</td>
+<td><em>eï</em>, pl. <em>eïâ</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad1">—</td>
+<td><em>eï monto</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>caverne, grotte,</td>
+<td><em>bour, bourrou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>chemin,</td>
+<td><em>zouleun, zoulôn</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_260">[260]</span>endroit où l’on
+campe,</td>
+<td><em>fâgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bât de chameau,</td>
+<td><em>gômbo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sel,</td>
+<td><em>kobcha</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pirogue,</td>
+<td><em>talé, ndalé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pirogue en bois,</td>
+<td><em>mâgara</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pirogue en roseaux,</td>
+<td><em>ndalé aoueïo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>filet (pour la pêche),</td>
+<td><em>foudou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>morceau de bois,</td>
+<td><em>akké</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>voyageur,</td>
+<td><em>djelloub</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>comme,</td>
+<td><em>kégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>comme cela,</td>
+<td><em>takégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>même chose, semblable,</td>
+<td><em>tourouzé, tourzou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>loin,</td>
+<td><em>dogo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>près,</td>
+<td><em>édin, édené</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>près de,</td>
+<td><em>édin, édin ké</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pluie, saison des pluies, année,</td>
+<td><em>ngêlé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vent,</td>
+<td><em>aouôn, aoueun</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nuage,</td>
+<td><em>kedi, kodi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pluie, tornade,</td>
+<td><em>ié, i</em> (eau)&nbsp;; <em>ngêlé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tonnerre, éclair,</td>
+<td><em>kendjelé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le froid,</td>
+<td><em>kiri</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai froid — Il fait froid,</td>
+<td><em>kiridé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il fait chaud,</td>
+<td><em>keddé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ciel,</td>
+<td><em>saï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>étoile,</td>
+<td><em>teski, teské</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lune, mois,</td>
+<td><em>aouri, euouri</em><a id="FNanchor_341"></a><a href=
+"#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>soleil,</td>
+<td><em>ezéï, ézé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le soleil n’est pas encore couché,</td>
+<td><em>ezeï tché</em> (il y a)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>le soleil est couché,</td>
+<td><em>ezeï der, dôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>jour,</td>
+<td><em>béné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nuit,</td>
+<td><em>dogosso</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>aurore,</td>
+<td><em>belké, fidjeni, loufoïer</em><a id=
+"FNanchor_342"></a><a href="#Footnote_342" class=
+"fnanchor">[342]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>9 heures du matin,</td>
+<td><em>oualtaha</em><a id="FNanchor_343"></a><a href=
+"#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>midi,</td>
+<td><em>tougoudi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_261">[261]</span>je fais la
+sieste,</td>
+<td><em>tougoudergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>2 à 3 heures du soir,</td>
+<td><em>addour</em><a id="FNanchor_344"></a><a href="#Footnote_344"
+class="fnanchor">[344]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>6 heures du soir,</td>
+<td><em>lahar</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>repas du soir,</td>
+<td><em>lessâ</em><a id="FNanchor_345"></a><a href="#Footnote_345"
+class="fnanchor">[345]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>soir,</td>
+<td><em>toaï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>coucher du soleil,</td>
+<td><em>magôrfo</em><a id="FNanchor_346"></a><a href=
+"#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>est,</td>
+<td><em>tadji</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ouest,</td>
+<td><em>toouaïdji</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>nord,</td>
+<td><em>iâla</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sud,</td>
+<td><em>eunoum</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>poste,</td>
+<td><em>géger</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mur,</td>
+<td><em>gourou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>soldats,</td>
+<td><em>askera</em><a id="FNanchor_347"></a><a href="#Footnote_347"
+class="fnanchor">[347]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>où&nbsp;?</td>
+<td><em>kondôdou&nbsp;; kondô tché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>qui, quel&nbsp;?</td>
+<td><em>ndja</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>à qui&nbsp;?</td>
+<td><em>ndjaou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ici,</td>
+<td><em>koyaï</em> (<em>koueï aï</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>là,</td>
+<td><em>addou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>quoi&nbsp;?</td>
+<td><em>indi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>qu’est-ce que cela&nbsp;?</td>
+<td><em>éné aï indi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>qu’est-ce qu’il fait&nbsp;?</td>
+<td><em>éné aï indi kességé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>à cause de, parce que,</td>
+<td><em>djalando, djellando</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pour cette raison, c’est pour quoi,</td>
+<td><em>éné aï djelando</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pourquoi&nbsp;?</td>
+<td><em>indi djalando</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pourquoi faites-vous cela&nbsp;?</td>
+<td><em>indi djellando éni aï kessedengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>à cause de quoi&nbsp;?</td>
+<td><em>éné djellando</em> — <em>édé djellando</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>combien&nbsp;?</td>
+<td><em>indi gouor</em> — <em>indi kora</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>où vas-tu&nbsp;?</td>
+<td><em>kondôdou ntédégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je ne vais pas loin,</td>
+<td><em>dogo denni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je vais loin,</td>
+<td><em>dogo darégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>quelle est ta tribu&nbsp;?</td>
+<td><em>djilénom<a id="FNanchor_348"></a><a href="#Footnote_348"
+class="fnanchor">[348]</a> dja</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dis-moi ta tribu,</td>
+<td><em>djilénom tofa</em> (<em>fa</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_262">[262]</span>quel est ton
+nom&nbsp;?</td>
+<td><em>kiêrnom ndja</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>qui es-tu&nbsp;?</td>
+<td><em>entâ ndja</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je suis Kreda,</td>
+<td><em>tani Karré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je suis Noarma,</td>
+<td><em>tani Noéré</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sect15top">Quelle est ta tribu&nbsp;? Es-tu Ngalamiya,
+du Mourtcha, es-tu Kecherda&nbsp;?</td>
+<td class="sect15top"><em>enta djilénom ndja&nbsp;? Ngalamiyé o
+alla, Mourtchadé o alla, Dazé o alla</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>A qui est ce fusil&nbsp;?</td>
+<td><em>ounoufoul aï ndjaou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>C’est loin comme de Massakory à El Gara,</td>
+<td><em>Dagana-Gara kégé dogo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Est-ce que Falé est loin&nbsp;?</td>
+<td><em>Falé dogo&nbsp;?</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>D’Aouni à Falé c’est comme de Falé à Koudou,</td>
+<td><em>Aounié-Falié, Falé-Koudou takégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je vais à Aouni,</td>
+<td><em>tani Aouni darégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme me demande le chemin du Dagana,</td>
+<td><em>agné aï tani djouodégé zeulon Dagané kondodé
+tché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ce soir j’irai au Baḥr el Ghazal,</td>
+<td><em>toaï fôdi derégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je vais prendre femme,</td>
+<td><em>tani adé gouendergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je veux prendre une femme kreda,</td>
+<td><em>tani berander adé kérédôou<a id="FNanchor_349"></a><a href=
+"#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>
+gouendregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai vu une biche,</td>
+<td><em>tani oudên doder</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je suis très content,</td>
+<td><em>tani monto hananer</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je n’ai pas pu aller à Fort-Lamy,</td>
+<td><em>Koussri ranger denni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>C’est impossible — On ne peut pas,</td>
+<td><em>aou raké denni</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il y a beaucoup de boue sur le chemin,</td>
+<td><em>lôou monto zoulen da</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>La mare est pleine de boue,</td>
+<td><em>barégé lôou montodé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Quand il a plu, l’herbe verte a poussé,</td>
+<td><em>i dôou, lé</em> (herbe) <em>zedo</em> (verte) <em>gorô</em>
+(<em>tchorô</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il a plu énormément et la lagune du Fitri a débordé,</td>
+<td><em>i monto dôou, ié fôdi Fitri agâ</em> (dehors)
+<em>tchorogé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Tu as entendu ce qu’il a dit&nbsp;?</td>
+<td><em>médisenn bazo da</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il parle arabe. Je ne comprends pas,</td>
+<td><em>araga fadégé. Tani hanandredé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il y a beaucoup de gibier dans la brousse,</td>
+<td><em>ini monto ouôno tché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_263">[263]</span>Je m’embarque
+dans la pirogue,</td>
+<td><em>mâgara derô zodergé</em> (je rentre)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>La mare de Djodol est à sec. Il n’y a de l’eau que dans le
+puits,</td>
+<td><em>Djodol koan ntchordo, i denni. Igé i di</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Le soleil se lève,</td>
+<td><em>ezeï tchorogé</em> (sort).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Oh, qu’il fait chaud&nbsp;! Je vais enlever mon vêtement,</td>
+<td><em>Keddé&nbsp;! Ezeï bodo keddé, bi keddé&nbsp;; algé
+tregé</em> (<em>derergé, terergé</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai froid. Je vais mettre mon vêtement et un autre
+pantalon,</td>
+<td><em>tani kiridé. Algé kouédé mosrogé, achrên kouédé
+tindrigé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Demain de nombreux Kecherda viendront au marché,</td>
+<td><em>fekké kassogo Daza monto rédégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ils vendent des vaches afin de pouvoir acheter des pagnes,</td>
+<td><em>algâ djalando ferâ djoassédegé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je comprends ce que tu me disais hier,</td>
+<td><em>médinoma ngodaï</em> (hier) <em>dogosso</em> (nuit)
+<em>hanandregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Tu as frappé ma femme,</td>
+<td><em>adétango ii</em> (<em>idoum</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je te tuerai,</td>
+<td><em>tani entaga nidrigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Parle. Qui t’a frappé&nbsp;?</td>
+<td><em>Fa. Ndjaï gouontcheï&nbsp;?</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Dis donc ce que tu as à dire,</td>
+<td><em>médinom fa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Donne-moi du lait,</td>
+<td><em>ié tén</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il n’y a pas de lait,</td>
+<td><em>ié béï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je suis pauvre. Donne-moi un peu de couscous pour ma
+femme,</td>
+<td><em>tani talaca. Ti addi tén adénder iender</em> (je
+donne)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Emmène mon cheval au Baguirmi et tu le vendras cinquante
+thalers,</td>
+<td><em>askétango gouôn. Nabagari déd</em> (emmène). <em>Qourso
+meurtafôou</em> (cinquante) <em>djoas</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il est allé chasser dans la brousse,</td>
+<td><em>agné aï ouôno ini tchédégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>L’homme s’est arrêté,</td>
+<td><em>agné tozo tché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Pourquoi s’est-il arrêté&nbsp;?</td>
+<td><em>indi ntozo tché</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Qu’est-ce que tu fais là&nbsp;?</td>
+<td><em>indi koueï aï kessengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je veux pisser, je pisse,</td>
+<td><em>tani kossozombregé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je reste ici,</td>
+<td><em>tani koyaï (kouar) tozo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme s’en va,</td>
+<td><em>agné aï noukoungé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il est resté derrière,</td>
+<td><em>maré saga bozô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Tu comprends ce que je te dis&nbsp;?</td>
+<td><em>médinder bazo da</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Oui, j’ai compris,</td>
+<td><em>ô douazo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je sais parler un peu le gourân,</td>
+<td><em>tani médé Daza addé hanandrégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_264">[264]</span>Pourquoi as-tu
+fait cela&nbsp;?</td>
+<td><em>indi djellando kesseï</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Pourquoi vas-tu au marché&nbsp;?</td>
+<td><em>indi djellando kassogo ntédégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je vais vendre des gabag,</td>
+<td><em>fédégâ djoassergé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme sait bien manier la lance,</td>
+<td><em>agné aï édi bodo anaïengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Regarde ce cavalier. Il va vite.</td>
+<td><em>aou dé askédé ran. Bodo tchaougé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Le chef est vieux,</td>
+<td><em>derdaï bougdi</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il a beaucoup d’expérience,</td>
+<td><em>médé ed dounia<a id="FNanchor_350"></a><a href=
+"#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a> bodo
+anaïengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il sait tout,</td>
+<td><em>agné aï indina anaïengé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme va chasser dans la brousse,</td>
+<td><em>agné aï ouono îni tchédégé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il en a tué huit,</td>
+<td><em>osso tchédo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Un Haddad est allé hier à la chasse,</td>
+<td><em>azé ngodaï</em> (hier) <em>ouôno dêdo (têdo) ini
+tchidigé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il marcha longtemps et il vit une autruche posée sur ses
+œufs,</td>
+<td><em>bodo dêdo soôn tron kouléda issou</em> (était couchée)
+<em>tché dôdo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il se dissimula, s’approcha doucement et la tua d’un coup de
+flèche,</td>
+<td><em>djeradên</em> (il se dissimula) <em>kéaï kéaïdé dêdo</em>
+(alla) <em>kolô tédeni</em><a id="FNanchor_351"></a><a href=
+"#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a> (s’approcha) <em>féré
+tchoboni</em> (frappa) <em>tchidou</em> (tua)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>L’autruche tombe, agite ses ailes et meurt bientôt,</td>
+<td><em>soon dedôou</em> (tomba) <em>djingé</em> (il fait)
+<em>afiré énédjengé</em> (agite). <em>Adiné
+noussogé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Le Haddad alla enlever la dépouille et revint au village,</td>
+<td><em>azé sotto aroué soon gouyengé ni dêdo</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Où est mon frère&nbsp;?</td>
+<td><em>kondôdou dinbirinder</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>A l’Ouadi,</td>
+<td><em>koandou koueï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il est de ce côté-ci du baḥr,</td>
+<td><em>maré koandou koueï édené</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il est de l’autre côté du baḥr,</td>
+<td><em>maré koandou koueï dogo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Où est ton ami&nbsp;?</td>
+<td><em>kondo tché saanom</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il est dans la case, il dort,</td>
+<td><em>yégé doro tché niakengé (gnakengé)</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>A qui est ce couteau&nbsp;?</td>
+<td><em>djana dé ndjaou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Quel est cet homme&nbsp;?</td>
+<td><em>agné aï ndja</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_265">[265]</span>Quelle
+femme&nbsp;?</td>
+<td><em>adédé ndja</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Qu’est-ce que tu vends&nbsp;?</td>
+<td><em>enta endi tchoassengé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme refuse de venir ici,</td>
+<td><em>agné aï tchédo koueï aï régé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les pieds enfoncent dans la boue,</td>
+<td><em>dégé lôou derô zedegé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>On ne peut pas aller à Fort-Lamy,</td>
+<td><em>aou Koussri raké (rankégé) denni</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme a pris le voleur parce qu’il s’enfuyait,</td>
+<td><em>agné aï oudé djaentégé djelland tchaou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Qu’est-ce que tu es venu faire ici&nbsp;?</td>
+<td><em>koueï ntêdo entâ endi kessengé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Dis au boy d’aller dans la brousse chercher du bois pour faire
+cuire le mouton,</td>
+<td><em>boy dou fa ouono tédena</em> (il va) <em>aké gouodji
+qorté</em> (il coupe) <em>arkouaï soento</em><a id=
+"FNanchor_352"></a><a href="#Footnote_352" class=
+"fnanchor">[352]</a>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Allume le feu,</td>
+<td><em>ouni founou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je mets du bois dans le feu,</td>
+<td><em>aké ouni dorô tindrigé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Écorche ce mouton et mets-le sur le feu pour le faire
+cuire,</td>
+<td><em>arkoué ina</em> (viande) <em>aché</em> (peau)
+<em>derna</em> (enlève), <em>ouni soentena</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Quand il sera cuit, nous le mangerons,</td>
+<td><em>bâfo</em> (cuit) <em>bedergé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je suis couché, je dors,</td>
+<td><em>tani disrigé, tani dissigé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Nous voulons nous reposer,</td>
+<td><em>tantâ berander dossergé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Un Kouri ira demain chasser l’hippopotame,</td>
+<td><em>Kouré tron fekké</em> (demain) <em>têdo grinti
+tchidigé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il a une grande sagaie au bois de laquelle est fixée une longue
+corde,</td>
+<td><em>édi bo edîdidi<a id="FNanchor_353"></a><a href=
+"#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a> euzi</em> (corde)
+<em>dorosso</em> (longue) <em>daa</em> (sur) <em>toïonto</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il lance la sagaie quand il voit l’hippopotame et celui-ci
+plonge sous l’eau,</td>
+<td><em>grinti dodô edi kossotchengé<a id=
+"FNanchor_354"></a><a href="#Footnote_354" class=
+"fnanchor">[354]</a> grinti tchobô, grinti fôdi dero zodô</em> (il
+est rentré).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>La corde le suivra et quand il sera mort le Kouri mettra la
+viande dans la barque,</td>
+<td><em>euzi grinti kéé tadégé, grinti nosso Kouré ini talé doro
+gouyentégé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_266">[266]</span>LE TEMPS</h4>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<table class="vocab">
+<tr>
+<td>saison des pluies, année,</td>
+<td><em>ngêlé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cette année-ci,</td>
+<td><em>ngélé ai</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mois,</td>
+<td><em>aouri, euouri</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>jour,</td>
+<td><em>bé, bi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>aujourd’hui</td>
+<td><em>bêni, bêné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>demain,</td>
+<td><em>fêkki, fêkké</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>demain matin,</td>
+<td><em>belké</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>après-demain,</td>
+<td><em>sâgadé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dans 8 jours,</td>
+<td><em>kâgo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>hier,</td>
+<td><em>ngodaï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>avant-hier,</td>
+<td><em>ngarto, ngardo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>hier dans la nuit,</td>
+<td><em>ngodaï dogosso</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>avant-hier soir,</td>
+<td><em>ngarto toaï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il y a cinq jours,</td>
+<td><em>bêné dagassa</em> (nuits) <em>fôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>il y a deux jours,</td>
+<td><em>bêné degessa tchou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>autrefois, il y a longtemps,</td>
+<td><em>ânou, ânoou</em> — <em>géné</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bientôt (près),</td>
+<td><em>edin, edine, édené</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>maintenant,</td>
+<td><em>no, nou, onno</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>après, ensuite,</td>
+<td><em>nîngéré</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>toujours,</td>
+<td><em>ioum allaou ganna</em><a id="FNanchor_355"></a><a href=
+"#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>jamais,</td>
+<td><em>abada</em><a id="FNanchor_356"></a><a href="#Footnote_356"
+class="fnanchor">[356]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>avant,</td>
+<td><em>gaddé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>après,</td>
+<td><em>âskidou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dimanche,</td>
+<td><em>ezel lado</em><a id="FNanchor_357"></a><a href=
+"#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>lundi,</td>
+<td><em>ezelé tenima</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mardi,</td>
+<td><em>ezel talago</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mercredi,</td>
+<td><em>ezel larafa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>jeudi,</td>
+<td><em>ezel laïsso</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vendredi,</td>
+<td><em>ezel eldjoa</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>samedi,</td>
+<td><em>ezel soudou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_267">[267]</span>Demain j’irai
+voir le campement kreda,</td>
+<td><em>fekké tani dêdo né Karraou randergé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Demain j’irai au Baḥr el Ghazal,</td>
+<td><em>fekké fôdi deregé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il y a cinq jours que je suis malade,</td>
+<td><em>dagassa fôou tani ouoché</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il y a longtemps que les Dagana ont abandonné le baḥr aux
+Kreda,</td>
+<td><em>bêni anôou Aroua Dagana zoko</em><a id=
+"FNanchor_358"></a><a href="#Footnote_358" class=
+"fnanchor">[358]</a> (partirent) <em>fôdi Karou sôppo</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il y a dix ans,</td>
+<td><em>ngela mordom bozo<a id="FNanchor_359"></a><a href=
+"#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a> tché</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il y a dix ans, il n’y avait pas d’Européens dans le pays,</td>
+<td><em>bêni nguela mordom nessara lardo da bekki</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Dis-tu la vérité&nbsp;?</td>
+<td><em>médinom djéré da</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je ne suis pas un menteur,</td>
+<td><em>tani médé ché</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Donne-moi encore du lait,</td>
+<td><em>ié tén nintchidou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai soif,</td>
+<td><em>tani gouédé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ce mois-ci j’ai gagné dix pagnes,</td>
+<td><em>aouri aï algâ mordom fanger</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>L’année dernière il a tué dix hommes,</td>
+<td><em>ngelé kandjendédé agnâ mordom tchêto</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Nous sommes à la fin du mois,</td>
+<td><em>aouri edin</em> (bientôt) <em>tozo</em> (fini).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Le mois est fini,</td>
+<td><em>aouri nôssedé</em> (est mort).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Vas-tu au marché aujourd’hui ou demain&nbsp;?</td>
+<td><em>bêni kassogo ntadégé o alla fêkké ntadégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’y suis allé hier et avant-hier soir,</td>
+<td><em>ngodaï dôgosso ngardo dôgosso dêdo</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je comprends ce que tu me disais hier,</td>
+<td><em>médinoma ngodaï dogosso hanandregé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>As-tu vu mon chien&nbsp;?</td>
+<td><em>Kiditango dodomba o alla</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Oui, je l’ai vu aujourd’hui,</td>
+<td><em>o bêni kidinom doder</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Aujourd’hui il fait froid,</td>
+<td><em>bêni ouôou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ma femme est morte hier,</td>
+<td><em>adénder ngodaï nosso</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Reste longtemps,</td>
+<td><em>ânoou douboussou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme est resté deux jours dans le village,</td>
+<td><em>agné dé ni dorô dogessâ (iouâ) tchou bozô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je crois que j’irai bientôt à Boullong,</td>
+<td><em>aor dorô edin Boullong dérégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_268">[268]</span>Autrefois ils
+tuaient beaucoup de gens,</td>
+<td><em>géné ammâ bodo tchétto</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme veut que je parte,</td>
+<td><em>agné aï brayengé tani darégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Depuis combien de jours&nbsp;?</td>
+<td><em>bêni dogessâ indi kora</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Dans combien de jours&nbsp;?</td>
+<td><em>bêni nintchidou</em> (encore) <em>degessâ indi
+kora</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai vu cette femme il y a cinq jours,</td>
+<td><em>adé degessâ fôou doder</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je m’en irai dans douze jours au Baḥr el Ghazal,</td>
+<td><em>bêni nintchidou degessâ mordom satchié tani fôdi
+derregé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Reste longtemps dans le village,</td>
+<td><em>yegé dorô anôou douboussou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’y resterai cinq jours et ensuite je reviendrai,</td>
+<td><em>tané derô dogossâ fôou doubouzergé nîngéré sagaï
+roregé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_269">[269]</span>LES PLANTES</h4>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>arbre,</td>
+<td><em>akké</em>, pl. <em>akka</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>arbre vert,</td>
+<td><em>akké zédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>arbre mort,</td>
+<td><em>akké ntchordo</em> (sec)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>feuilles,</td>
+<td><em>kolou akkéou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>branches,</td>
+<td><em>targaza</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>écorce,</td>
+<td><em>afên</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>épines,</td>
+<td><em>âlé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>doum,</td>
+<td><em>sôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>palmier-doum,</td>
+<td><em>sogodoou, sôoudoou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>palmier-dattier,</td>
+<td><em>sogodoou timbéou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dattes,</td>
+<td><em>timbé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dattes du Borkou,</td>
+<td><em>timbé Borkoua</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bois d’ambadj,</td>
+<td><em>tororo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mil, grain,</td>
+<td><em>ngaéla</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>blé,</td>
+<td><em>alkam</em><a id="FNanchor_360"></a><a href="#Footnote_360"
+class="fnanchor">[360]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>farine,</td>
+<td><em>di</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>son,</td>
+<td><em>aronko</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>maïs,</td>
+<td><em>mâssera</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>champ, lougan,</td>
+<td><em>kôlo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>coton,</td>
+<td><em>kouentougo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>melon, pastèque,</td>
+<td><em>eulou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>arachides,</td>
+<td><em>koldjé, koltchi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>huile d’arachides,</td>
+<td><em>empé koltchi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>oignon,</td>
+<td><em>bessel</em><a id="FNanchor_361"></a><a href="#Footnote_361"
+class="fnanchor">[361]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>ail,</td>
+<td><em>agoulou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>riz,</td>
+<td><em>ris</em><a id="FNanchor_362"></a><a href="#Footnote_362"
+class="fnanchor">[362]</a>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>haricots,</td>
+<td><em>gâlo, gâlou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>savonnier, hadjlidj,</td>
+<td><em>alôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>jujubier, nabag,</td>
+<td><em>tchodogo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_270">[270]</span>châou,</td>
+<td><em>ouedolou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>tamarin, ardéb,</td>
+<td><em>madar</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>karno,</td>
+<td><em>kournou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>makhèt,</td>
+<td><em>môdou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>kréb,</td>
+<td><em>degêr</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bêche,</td>
+<td><em>bônou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>hache,</td>
+<td><em>tar, toar</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je coupe le mil,</td>
+<td><em>ngaéla korgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>je bats le mil,</td>
+<td><em>tani ngaéla torgé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vert,</td>
+<td><em>zédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sec,</td>
+<td><em>ntchordo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>humide,</td>
+<td><em>inneï</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>herbe verte,</td>
+<td><em>lé zédé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>herbe sèche,</td>
+<td><em>lé ntchordo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mûr,</td>
+<td><em>bâfo</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>doux,</td>
+<td><em>tchoussou, tchossô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>amer,</td>
+<td><em>ôdo, ouodô</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<table class="vocab">
+<tr>
+<td>Les Kreda mangent beaucoup de doum,</td>
+<td><em>Karra sôou bodo odégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Quand les Kreda n’ont pas de mil, ils mangent du doum,</td>
+<td><em>Karra ngaéla beï sôou ouodégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les chrétiens font de l’huile d’arachides,</td>
+<td><em>koltcha empé guessérégé nessara</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Kreda aiment beaucoup le bétail,</td>
+<td><em>Aoussâ reuzô bodo braïntégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ils aiment aussi avoir beaucoup de mil,</td>
+<td><em>kolo braïntégé ngaéla monto</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ils aiment la viande,</td>
+<td><em>ini braïntegé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Quand le mil ne vient pas chez les Kouka, les femmes vont dans
+les ouadis, creusent dans les fourmilières et apportent le kreb
+afin de manger,</td>
+<td><em>Kouka ngaéla beï tégésso koan derô adéa tourtou mêlé
+loento</em> (creusent) <em>dégêr gouertêdo<a id=
+"FNanchor_363"></a><a href="#Footnote_363" class=
+"fnanchor">[363]</a> ouédégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Les Boulala aiment beaucoup le cochon,</td>
+<td><em>Boulala gôdou bodo dâko (dakétégé)</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_271">[271]</span>Je coupe cet
+arbre afin de faire manger les feuilles à mes moutons,</td>
+<td><em>tani akké aï korgé adenânder kolou akkéou
+ouôdégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je veux manger des dattes,</td>
+<td><em>tani berander timbé bourgé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Cet homme récolte (coupe) son mil,</td>
+<td><em>agné dé ngaéla koregé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_272">[272]</span>NOMS DE NOMBRE</h4>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>un, deux, trois,</td>
+<td><em>tron, tchou, agozou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>quatre, cinq, six,</td>
+<td><em>touzô, fôou, dessé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>sept, huit, neuf,</td>
+<td><em>toudoussou, osso, issi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dix,</td>
+<td><em>merdôm, mordôm</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>onze,</td>
+<td><em>mordôm satrôn</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>douze,</td>
+<td><em>mordôm satchié</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>treize,</td>
+<td><em>mordôm sagozé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>quatorze,</td>
+<td><em>mordôm satouzé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>quinze,</td>
+<td><em>mordomé safôou</em> — <em>merdom isafoé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>seize,</td>
+<td><em>mordom isadessé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dix-sept,</td>
+<td><em>mordom isatoudoussié</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dix-huit,</td>
+<td><em>mordom sossié</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>dix-neuf,</td>
+<td><em>mordom saïssié</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vingt,</td>
+<td><em>digidom</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vingt et un,</td>
+<td><em>digidom isatronié</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>vingt-deux,</td>
+<td><em>digidom isatchouié</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>trente,</td>
+<td><em>merta agozou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>quarante,</td>
+<td><em>merta touzô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cinquante,</td>
+<td><em>merta fôou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>soixante,</td>
+<td><em>mertadessé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>soixante-dix,</td>
+<td><em>mertatoudoussou</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>quatre-vingts,</td>
+<td><em>merta osso</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>quatre-vingt-dix,</td>
+<td><em>merta issi</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>cent,</td>
+<td><em>kidri</em> (pl. <em>kadra</em>)&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>mille,</td>
+<td><em>doubou</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<table class="vocab">
+<tr>
+<td>J’ai acheté ce cheval pour 155 thalers,</td>
+<td><em>aské aï tani gourssa kidrié mertafôou safôou ior</em>
+(<em>iober</em>).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Combien vends-tu ce mouton&nbsp;? Deux gabag,</td>
+<td><em>arko aï indigouor tchoassengé fédégé tchou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Donne-moi 24 thalers et 8 gabag,</td>
+<td><em>gourssa digidom satozo fédégé osso tén</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai vu 4.852 vaches,</td>
+<td><em>tani ferâ doubou (godou) tozo kadara osso meurtafôou
+satchou doder</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_273">[273]</span>J’ai cinq
+gabag. Je vais les donner à mon ami,</td>
+<td><em>fédégé fôou taré. Saander iendregé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Combien veux-tu de ce mil,</td>
+<td><em>ngaéla aï fédégâ indikora damo</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Il y a dix ans,</td>
+<td><em>ngela mordom bozo tché</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>J’ai un thaler. Je cherche du beurre,</td>
+<td><em>tani gours taré. Empé kouendregé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Je serais content si le blanc me donnait 250 thalers,</td>
+<td><em>goursa kadara tchou mertafôou bodo aornder tchésô nessara
+djentô</em> (donnait).</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif">JURONS</h4>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<table class="vocab">
+<tr>
+<td>Bête morte mauvaise, fils de chien blanc&nbsp;! Correspond à
+l’arabe&nbsp;: <em>tis ammek</em>,</td>
+<td><em>agafro zonteï kidi tchô mé</em> ou <em>aïanomaou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Qu’une lance te traverse le foie&nbsp;!</td>
+<td><em>édi mahannom</em> (<em>massennom</em>)
+<em>ntchéder</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Que la foudre te tue&nbsp;!</td>
+<td><em>kendjeleï ntchi</em> (<em>intchi</em>).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Que la variole te tue&nbsp;!</td>
+<td><em>aré ntchi</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Qu’une maladie inconnue te tue&nbsp;!</td>
+<td><em>bâla hana dendeï ntchi</em><a id=
+"FNanchor_364"></a><a href="#Footnote_364" class=
+"fnanchor">[364]</a>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Tu pues. Que Dieu te tue&nbsp;!</td>
+<td><em>dôdo Allah intchi</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<h4 class="sserif"><span class="pagenum" id=
+"Page_274">[274]</span>CHANSONS KREDA</h4>
+
+<hr class="decor width5">
+
+<h5>N<sup>o</sup> 1.</h5>
+
+<table class="song">
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Lougoum</em></span><span class=
+"trbelow">Lougoum</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchosô</em></span><span class=
+"trbelow">bon</span></span></td>
+<td>Lougoum est un beau pays.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ferâ</em></span><span class=
+"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>monto</em></span><span class=
+"trbelow">beaucoup</span></span></td>
+<td>Il y a de nombreux troupeaux de vaches.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Askâ</em></span><span class=
+"trbelow">chevaux</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>monto</em></span><span class=
+"trbelow">beaucoup</span></span></td>
+<td>De nombreux chevaux.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Kendjâ</em></span><span class=
+"trbelow">captifs</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>monto</em></span><span class=
+"trbelow">beaucoup</span></span></td>
+<td>De nombreux esclaves.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ianki</em></span><span class=
+"trbelow">bijou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bô</em></span><span class="trbelow">grand,
+beaucoup</span></span></td>
+<td>Beaucoup de bijoux.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Adenâ</em></span><span class=
+"trbelow">moutons</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>monto</em></span><span class=
+"trbelow">beaucoup</span></span></td>
+<td>De nombreux moutons.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ené</em></span><span class=
+"trbelow">chose</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ti</em></span><span class="trbelow">il
+a</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>derdé</em></span><span class=
+"trbelow">sultan</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>béï</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></td>
+<td>Il y a des choses que ne possède même pas un sultan.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Adâ</em></span><span class=
+"trbelow">choses</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ganna</em></span><span class=
+"trbelow">toutes</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tédrou</em></span><span class="trbelow">nous
+avons</span></span></td>
+<td>Nous y avions de tout.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Antchalla</em></span><span class=
+"trbelow">paradis</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dinôou</em></span><span class="trbelow">du
+monde</span></span></td>
+<td>C’est le paradis du monde.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Bintrou</em></span><span class="trbelow">Notre
+pays</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bidi</em></span><span class="trbelow">à
+tout</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bél</em></span><span class=
+"trbelow">supérieur</span></span></td>
+<td>Notre pays est supérieur à tous les autres.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Kallahantrô</em></span><span class="trbelow">notre
+paix</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bô</em></span><span class=
+"trbelow">grande</span></span></td>
+<td>Nous y jouissions d’une grande paix,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Dougouli</em></span><span class=
+"trbelow">lion</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>danni</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></td>
+<td>Il n’y a pas de lions.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ardi</em></span><span class="trbelow">ennemi,
+ennemis</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>askédé</em></span><span class="trbelow">à
+cheval</span></span></td>
+<td>Il n’y a pas de cavaliers ennemis.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Degéssédé</em></span><span class="trbelow">ils
+courent</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>danni</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></td>
+<td>Qui vous poursuivent.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Mouloufour</em></span><span class=
+"trbelow">hyène</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>danni</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></td>
+<td>Il n’y a pas de hyènes.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class="trabove"><span class=
+"pagenum" id=
+"Page_275">[275]</span><em>Koroâ</em></span><span class=
+"trbelow">morts</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>danni</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></td>
+<td>Il n’y a pas de nombreuses morts.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Kézenné</em></span><span class=
+"trbelow">maladies</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>danni</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></td>
+<td>Il n’y a pas de maladies.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Fôdi</em></span><span class="trbelow">le
+baḥr</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>abbantrô</em></span><span class="trbelow">de nos
+pères</span></span></td>
+<td>Le baḥr de nos pères,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Dézéâ</em></span><span class="trbelow">de
+nos</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ntraou</em></span><span class=
+"trbelow">aïeux</span></span></td>
+<td>De nos aïeux.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Moskenter</em><a id="FNanchor_365"></a><a href=
+"#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a></span><span class=
+"trbelow">nous sommes devenus pauvres</span></span>
+</td>
+<td>Nous a appauvris.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Meskin</em></span><span class=
+"trbelow">pauvres</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>djênto</em></span><span class="trbelow">a fait, a
+rendu</span></span></td>
+<td>Nous a rendus «&nbsp;messakin&nbsp;».</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Onno</em></span><span class=
+"trbelow">maintenant</span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>tchosô</em></span><span class=
+"trbelow">doux</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>iento</em></span><span class="trbelow">est
+devenu</span></span></td>
+<td>Maintenant le baḥr nous est devenu cher.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Fôdi</em></span><span class=
+"trbelow">baḥr</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dero</em></span><span class=
+"trbelow">dans</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dossodo</em></span><span class="trbelow">elles
+engendrèrent</span></span></td>
+<td>C’est là que nos mères nous mirent au monde.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Garter</em></span><span class="trbelow">nous avons
+grandi</span></span>
+</td>
+<td>Nous y avons grandi.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Doro</em></span><span class=
+"trbelow">dans</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>agnénter</em></span><span class="trbelow">nous sommes
+devenus des hommes</span></span></td>
+<td>Nous y sommes devenus des hommes.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Iala</em></span><span class=
+"trbelow">enfants</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>fossoder</em></span><span class="trbelow">nous avons
+fait</span></span></td>
+<td>Nous y avons créé notre famille.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<h5>N<sup>o</sup> 2.</h5>
+
+<ul class="song">
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Béllé</em></span><span class=
+"trbelow">Bellé</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>aïatango</em></span><span class="trbelow">ma
+mère</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Rachid</em></span><span class=
+"trbelow">Rachid</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dôou</em></span><span class=
+"trbelow">fille</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Rachid</em></span><span class=
+"trbelow">Rachid</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Mousaï</em><a id="FNanchor_366"></a><a href=
+"#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a></span><span class=
+"trbelow">fils de Moussa</span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>dôou</em></span><span class=
+"trbelow">fille</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Agné</em></span><span class=
+"trbelow">homme</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>agnâ</em></span><span class=
+"trbelow">hommes</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchédéga</em></span><span class="trbelow">il
+tue</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dôou</em></span><span class=
+"trbelow">fille</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Katala</em></span><span class=
+"trbelow">Katala</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>el khèl</em></span><span class="trbelow">el
+khèl</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dôou</em></span><span class=
+"trbelow">fille</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Seïta</em></span><span class=
+"trbelow">Seïta</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>eugou</em></span><span class="trbelow">femme sans
+mari</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>mi</em></span><span class=
+"trbelow">fils</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Eurous</em></span><span class=
+"trbelow">Eurous</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kéllâ</em></span><span class=
+"trbelow">fier</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>mi</em></span><span class=
+"trbelow">fils</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class="trabove"><span class=
+"pagenum" id=
+"Page_276">[276]</span><em>Mélé</em></span><span class="trbelow">Mélé</span></span>
+<span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>zedâ</em></span><span class="trbelow">qui fait
+fantazïa</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>mi</em></span><span class=
+"trbelow">fils</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Kallâ</em></span><span class="trbelow">Solitaire,
+fier</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>berender</em></span><span class=
+"trbelow">guerrier</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Mêlé</em></span><span class=
+"trbelow">Mêlé</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>djiokouni</em></span><span class=
+"trbelow">sagaies</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dégregé</em></span><span class="trbelow">brise,
+casse</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Tchénakéné</em></span><span class="trbelow">Il
+balance les bras</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kadja</em></span><span class=
+"trbelow">aisselles</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gôoug</em></span><span class="trbelow">il
+écorche</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Eurous</em></span><span class=
+"trbelow">Eurous</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>degaï</em></span><span class=
+"trbelow">pille</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>édené</em></span><span class=
+"trbelow">près</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Nôchi</em></span><span class=
+"trbelow">peur</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dannami</em></span><span class="trbelow">il n’a
+pas</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Mêlé</em></span><span class=
+"trbelow">Mélé</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Hilleï</em></span><span class="trbelow">fils de
+Hillé</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>degâ</em></span><span class=
+"trbelow">pille</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>édiné</em></span><span class=
+"trbelow">près</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Torra</em></span><span class="trbelow">Chevaux
+gras</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kédoummi</em></span><span class="trbelow">il
+possède</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Bézé</em></span><span class=
+"trbelow">Rien</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dédou</em></span><span class="trbelow">il
+a</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kodjidé</em></span><span class=
+"trbelow">fier</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ammi</em></span><span class="trbelow">il
+fait</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class="trabove"><em>Euri<a id=
+"FNanchor_367"></a><a href="#Footnote_367" class=
+"fnanchor">[367]</a></em></span><span class=
+"trbelow">Nu</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchenanger</em></span><span class="trbelow">il va
+fièrement</span></span></li>
+</ul>
+
+<ul class="simple5">
+<li>Ma mere est Béllé, fille de Rachid,</li>
+
+<li>Fille de Rachid, fils de Mousa,</li>
+
+<li>Fille de l’homme qui tue les hommes,</li>
+
+<li>Fille de <em>Katala el khèl</em><a id=
+"FNanchor_368"></a><a href="#Footnote_368" class=
+"fnanchor">[368]</a></li>
+
+<li>Seïta, fils d’une femme sans mari (<em>’azaba</em>), est le
+fils d’Eurous le fier (<em>oueld el Gaddali</em>).</li>
+
+<li>Fils de Mélé qui marche d’une façon noble.</li>
+
+<li>Du guerrier solitaire et fier.</li>
+
+<li>Mélé brise les sagaies.</li>
+
+<li>Quand il marche en balançant les bras, il s’écorche les
+aisselles.</li>
+
+<li>Eurous s’en va piller tout près,</li>
+
+<li>Car il n’a pas peur.</li>
+
+<li>Mélé, fils de Hillé, s’en va piller tout près.</li>
+
+<li>Ses chevaux sont gras.</li>
+
+<li>Même s’il n’a rien, il fait le fier.</li>
+
+<li>Même nu, il marche fièrement.</li>
+</ul>
+
+<h5><span class="pagenum" id="Page_277">[277]</span>N<sup>o</sup>
+3.</h5>
+
+<ul class="song">
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Agra</em></span><span class=
+"trbelow">esclaves</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>agafrâ</em></span><span class="trbelow">bêtes
+mortes</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>zentâ</em></span><span class=
+"trbelow">mauvaises</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kidia</em></span><span class=
+"trbelow">chiens</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>iala</em></span><span class=
+"trbelow">enfants</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Kouka</em></span><span class=
+"trbelow">Kouka</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>yongra</em></span><span class=
+"trbelow">infidèles</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gouleï</em></span><span class=
+"trbelow">pintades</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ntoda</em></span><span class=
+"trbelow">mangent</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Daza</em></span><span class=
+"trbelow">Kecherda</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>agafrâ</em></span><span class="trbelow">bêtes
+mortes</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>zentâ</em></span><span class=
+"trbelow">mauvaises</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ala</em></span><span class=
+"trbelow">ala</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ntoda</em></span><span class=
+"trbelow">mangent</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Tedâ</em></span><span class=
+"trbelow">Tedâ</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>agafrâ</em></span><span class="trbelow">bêtes
+mortes</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>zentâ</em></span><span class=
+"trbelow">mauvaises</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>goar</em></span><span class=
+"trbelow">goar</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ntoda</em></span><span class=
+"trbelow">mangent</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ouachila</em></span><span class="trbelow">Oulâd
+Slimân</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se sont
+levés</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bi</em></span><span class=
+"trbelow">pays</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>sontodo</em></span><span class=
+"trbelow">leur</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Kinina</em></span><span class=
+"trbelow">Touareg</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>zaïla</em></span><span class=
+"trbelow">région</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se sont
+levés</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Fadalassoudou</em></span><span class="trbelow">à
+Fadalassou</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Bagréï</em></span><span class=
+"trbelow">Baguirmiens</span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>Massnia</em></span><span class=
+"trbelow">Massnia</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>karnak</em></span><span class=
+"trbelow">forteresse</span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se
+sont levés</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Erdo</em></span><span class="trbelow">ils sont
+venus</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>farâ</em></span><span class=
+"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tantâ</em></span><span class=
+"trbelow">nos</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gouïénto</em></span><span class="trbelow">ils ont
+pris</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Dédtou</em></span><span class="trbelow">Ont
+emmené</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>lôou</em></span><span class=
+"trbelow">argile</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dorô</em></span><span class=
+"trbelow">dedans</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dintou</em></span><span class="trbelow">ils ont
+mis</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Kouga</em></span><span class=
+"trbelow">Ouadaïens</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ouarado</em></span><span class="trbelow">de
+Ouara</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>iertchentô</em></span><span class="trbelow">se sont
+levés</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Farâ</em></span><span class=
+"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tantâ</em></span><span class=
+"trbelow">nos</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gouïénto</em></span><span class="trbelow">ils ont
+pris</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Eï</em></span><span class=
+"trbelow">pierres</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>derô</em></span><span class=
+"trbelow">dedans</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dintigda</em></span><span class="trbelow">ils ont
+mis</span></span></li>
+</ul>
+
+<ul class="simple5">
+<li>Esclaves, mauvaises bêtes mortes, fils de chiens.</li>
+
+<li>Les Kouka infidèles sont des mangeurs de pintades.</li>
+
+<li>Les Kecherda, ces mauvaises bêtes mortes, mangent l’ala<a id=
+"FNanchor_369"></a><a href="#Footnote_369" class=
+"fnanchor">[369]</a>.</li>
+
+<li>Les Teda, ces mauvaises bêtes mortes, mangent le goar<a id=
+"FNanchor_370"></a><a href="#Footnote_370" class=
+"fnanchor">[370]</a>.</li>
+
+<li>Les Oulâd Slimân ont quitté leur pays.</li>
+
+<li>Les Touareg ont quitté leur pays et sont venus à
+Fadalassou.</li>
+
+<li>Les Baguirmiens de la forteresse de Massnia ont quitté leur
+pays.</li>
+
+<li>Et sont venus prendre nos vaches.</li>
+
+<li><span class="pagenum" id="Page_278">[278]</span>Ils les ont
+emmenées dans leur pays marécageux.</li>
+
+<li>Les Ouadaïens de Ouara ont quitté leur pays,</li>
+
+<li>Ils ont pris nos vaches</li>
+
+<li>Et les ont emmenées dans leur pays montagneux.</li>
+</ul>
+
+<h5><a id="song4"></a>N<sup>o</sup> 4.</h5>
+
+<ul class="song">
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Tangodo</em></span><span class=
+"trbelow">moi</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>djentô</em></span><span class="trbelow">ils ont
+fait</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class="trabove"><em>Maïdenâ<a id=
+"FNanchor_371"></a><a href="#Footnote_371" class=
+"fnanchor">[371]</a></em></span><span class=
+"trbelow">Maïdena</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>daleï</em></span><span class=
+"trbelow">ancêtre</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dogo</em></span><span class=
+"trbelow">loin</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>zoko</em></span><span class=
+"trbelow">partit</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>lologé<a id="FNanchor_372"></a><a href=
+"#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a></em></span><span class=
+"trbelow">il fait du bruit</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Faïentô</em></span><span class="trbelow">Ils avaient
+campé</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>fayagé</em></span><span class="trbelow">il
+campe</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Kalanda</em></span><span class="trbelow">dépressions,
+vallées</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>meursâda</em></span><span class=
+"trbelow">vaches</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>madâ</em></span><span class=
+"trbelow">rouges</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Danké</em></span><span class="trbelow">entrée de la
+vallée</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>deredo</em></span><span class=
+"trbelow">veaux</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>madâ</em></span><span class=
+"trbelow">rouges</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Gourdjoufo</em></span><span class="trbelow">herbe
+verte, kourdjoufa</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>askado</em></span><span class=
+"trbelow">chevaux</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>madâ</em></span><span class=
+"trbelow">rouges</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Zoukkô</em></span><span class=
+"trbelow">repartaient</span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>ari</em></span><span class=
+"trbelow">sauterelles</span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>kégé</em></span><span class=
+"trbelow">comme</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Fayentô</em></span><span class=
+"trbelow">campaient</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchono</em></span><span class=
+"trbelow">termites</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kégé</em></span><span class=
+"trbelow">comme</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Lahalaro</em></span><span class="trbelow">bagages des
+femmes</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gouéni</em></span><span class=
+"trbelow">chameau</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ankoro</em></span><span class=
+"trbelow">étalon</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>sassa</em></span><span class=
+"trbelow">case</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kégé</em></span><span class=
+"trbelow">comme</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ieskoï</em></span><span class=
+"trbelow">noir</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>abbatango</em></span><span class="trbelow">mon
+père</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Agafour</em></span><span class=
+"trbelow">cadavre</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchidô</em></span><span class="trbelow">il a
+tué</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchofourô</em></span><span class=
+"trbelow">oiseaux</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchengé</em></span><span class="trbelow">il
+donne</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Alalkidô</em></span><span class="trbelow">viande
+tuée</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>iala</em></span><span class=
+"trbelow">enfants</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>detchengé</em></span><span class=
+"trbelow">apporte</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class="trabove"><span class=
+"pagenum" id=
+"Page_279">[279]</span><em>Aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>middé</em></span><span class="trbelow">midd<a id=
+"FNanchor_373"></a><a href="#Footnote_373" class=
+"fnanchor">[373]</a></span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>mordomé</em></span><span class=
+"trbelow">dix</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>toïonto</em></span><span class="trbelow">ils
+attachaient</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>téga</em></span><span class=
+"trbelow">pille</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ouapaga</em><a id="FNanchor_374"></a><a href=
+"#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a></span><span class=
+"trbelow">blesse</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>empé</em></span><span class=
+"trbelow">beurre</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gourédé</em></span><span class=
+"trbelow">bourma</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gouïenga</em></span><span class="trbelow">il
+prend</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Ngaéla</em></span><span class=
+"trbelow">mil</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>koréï</em><a id="FNanchor_375"></a><a href=
+"#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a></span><span class=
+"trbelow">rouge</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gouïenga</em></span><span class="trbelow">il
+prend</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>tchougoula</em><a id="FNanchor_376"></a><a href=
+"#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a></span><span class=
+"trbelow">trou de voleur</span></span> <span class=
+"trpair"><span class="trabove"><em>lodegani</em></span><span class=
+"trbelow">il creuse</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>arkô</em></span><span class=
+"trbelow">mouton</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>taï</em></span><span class=
+"trbelow">cou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>gréga</em><a id="FNanchor_377"></a><a href=
+"#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a></span><span class=
+"trbelow">tordre</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>bedeni</em></span><span class="trbelow">mil
+mûr</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>kachanga</em></span><span class=
+"trbelow">paquets</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>ché</em></span><span class="trbelow">ne
+pas</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>djoundou</em><a id="FNanchor_378"></a><a href=
+"#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a><a href="#tnoteref1"
+class="tnoteref"></a></span><span class=
+"trbelow">panier</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>lefellôou</em><a id="FNanchor_379"></a><a href=
+"#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a></span><span class=
+"trbelow">d’argent</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Azi</em></span><span class=
+"trbelow">corde</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>mardjanôou</em><a id="FNanchor_380"></a><a href=
+"#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a></span><span class=
+"trbelow">en corail</span></span></li>
+
+<li><span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Aouché</em></span><span class=
+"trbelow">Kanembou</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>Maïdenâ</em></span><span class=
+"trbelow">Maïdena</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dalé</em></span><span class=
+"trbelow">ancêtre</span></span> <span class="trpair"><span class=
+"trabove"><em>dogo</em></span><span class=
+"trbelow">loin</span></span></li>
+</ul>
+
+<ul class="simple5">
+<li>Les gens disent que je suis Kanembou,</li>
+
+<li>Mon ancêtre est Maïdena.</li>
+
+<li>Les Kanembou qui partirent avec lui faisaient beaucoup de bruit
+(le bruit du vent).</li>
+
+<li>Ils campaient très nombreux.</li>
+
+<li>Les vallées sont pleines de vaches rouges.</li>
+
+<li>L’entrée de la vallée est pleine de veaux rouges.</li>
+
+<li>Le milieu de la vallée, où se trouve l’herbe verte, est pleine
+de chevaux rouges.</li>
+
+<li>Ils repartaient nombreux comme les sauterelles.</li>
+
+<li>Ils laissaient l’herbe des campements mangée, rasée comme par
+des termites.</li>
+
+<li><span class="pagenum" id="Page_280">[280]</span>Les bagages des
+femmes sont aussi grands qu’un chameau.</li>
+
+<li>Les chevaux sont grands comme des cases.</li>
+
+<li>Mon père est noir (<em>azreq</em>&nbsp;: noir-gris).</li>
+
+<li>Les vautours se repaissent des cadavres de ses ennemis.</li>
+
+<li>Il donne à ses enfants la viande de chasse.</li>
+
+<li>Je ne mesure pas le mil comme le Kanembou.</li>
+
+<li>On ne m’attache pas, on ne me dépouille pas et on ne me
+maltraite pas, comme le Kanembou.</li>
+
+<li>Je ne vais pas porter du beurre dans les bourmas, comme le
+Kanembou.</li>
+
+<li>Je ne porte pas du mil rouge sur ma tête, comme le
+Kanembou.</li>
+
+<li>Je ne creuse pas de trou pour aller voler dans les cases, comme
+le Kanembou.</li>
+
+<li>Je ne vais pas voler des moutons dans la brousse comme le
+Kanembou.</li>
+
+<li>Je ne porte pas des paquets de mil mûr sur ma tête comme le
+Kanembou.</li>
+
+<li>Je suis un Kanembou semblable à un panier d’argent,</li>
+
+<li>A une corde de puits en corail.</li>
+
+<li>Je suis un Kanembou, fils du fils de Maïdena.</li>
+</ul>
+
+<p class="space-above15"><span class="sc">Note</span>. — Les
+Dazagada donnent aux Kanembou le nom de <em>Aoussâ</em>
+(sing&nbsp;: <em>Aouché</em>).</p>
+
+<p>Cette particularité avait fait dire à Nachtigal que les Haoussa,
+voisins des premiers habitants du Bornou, s’étendaient peut être
+alors plus vers l’Est qu’aujourd’hui, puisque les Dâza désignaient
+encore un habitant du Bornou sous le nom de <em>Aousé</em> (pl.
+<em>Aousa</em>)<a id="FNanchor_381"></a><a href="#Footnote_381"
+class="fnanchor">[381]</a>. De plus, Nachtigal — contestant en cela
+l’opinion de Barth — ne croyait pas les Boulala apparentés aux
+Kanembou&nbsp;: il supposait que ces indigènes avaient habité la
+basse Baṭaḥ avant d’envahir le Kanem.</p>
+
+<p>En se basant sur ces renseignements de Nachtigal, Élisée Reclus
+a pu établir les considérations suivantes, qui semblent bien
+hasardées&nbsp;: «&nbsp;Le mouvement de l’Est à l’Ouest
+qui<span class="pagenum" id="Page_281">[281]</span> s’est produit
+dans le Kanem s’est propagé aussi dans le Bornou. Les Haoussaoua,
+qui maintenant ont été repoussés dans le bassin du Bénué,
+paraissent avoir vécu sur les bords du lac Tzâdé, car les habitants
+de la contrée sont encore désignés par les Dâza sous le nom
+collectif d’Aoussa, qui n’est justifié que par la tradition<a id=
+"FNanchor_382"></a><a href="#Footnote_382" class=
+"fnanchor">[382]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Boulala ne venaient pas de l’Est quand ils ont entamé la
+lutte pour la conquête du Kanem. Ils venaient de la région
+avoisinant l’embouchure du Chari, le Ḥadjer Tious et les îles
+Karga. C’est là que, forcée de quitter le Kanem, s’était réfugiée
+avec ses gens une branche cadette de la famille royale. Ces
+Kanembou se mélangèrent à des Arabes Hémat et furent appelés
+Boulala ou Bilala, du nom d’un de leurs chefs (Boulal ou Bilal).
+Plus tard, ils s’emparèrent du Kanem. Comme on le voit, le
+mouvement d’émigration vers le Bornou n’a pas du tout été provoqué
+par l’arrivée d’une population venue de l’Est.</p>
+
+<p>D’autre part, ce sont les Kanembou et non les habitants du
+Bornou qui sont désignés par les Dazagada sous le nom de Aoussâ, et
+il n’est pas du tout certain que ce nom donné aux Kanembou démontre
+que les Haoussa aient autrefois habité les bords du Tchad.</p>
+
+<p>Le mot Aoussâ peut en effet s’expliquer. Son singulier est
+<em>aouché</em> (et non <em>aousé</em>, comme dit Nachtigal). Or,
+<em>aouché</em> peut avoir deux significations en toubou&nbsp;:
+<em>aouché</em>, peur&nbsp;; <em>aou-ché</em> (homme — ne
+pas)&nbsp;: qui n’est pas un homme<a id="FNanchor_383"></a><a href=
+"#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>.</p>
+
+<p>Le pluriel devrait être régulièrement <em>aouchâ</em>. Mais les
+Toubou passent très facilement de la lettre <em>s</em> aux lettres
+<em>z</em> et <em>ch</em>, et réciproquement.</p>
+
+<p>Nous allons citer comme exemple le présent du verbe
+«&nbsp;changer&nbsp;».</p>
+
+<ul class="simple1">
+<li><em>tani forozergé</em>
+</li>
+
+<li><em>entâ forozengé</em>
+</li>
+
+<li><span class="pagenum" id="Page_282">[282]</span><em>segeni
+forochengé</em> (<em>forochegé</em>)</li>
+
+<li><em>tantâ forossergé</em> (<em>forostergé</em>)&nbsp;;</li>
+
+<li><em>neuntaï forostengé</em>&nbsp;;</li>
+
+<li><em>seguentaï forochentegé</em>.</li>
+</ul>
+
+<p>De même, de <em>aouché</em>, peur, on a fait <em>aouzergé</em>,
+j’ai peur. Enfin, les Oulâd Slimân, qui sont souvent appelés
+Ouassili et Ouassal par les autres indigènes, sont désignés sous le
+nom de Ouachila par les Dazagada.</p>
+
+<p>L’accent tonique étant sur la lettre <em>â</em> du pluriel, il
+n’est donc pas étonnant que <em>aouché</em> ait fait au pluriel
+<em>aoussâ</em>.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c07">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_279"></a><a href="#FNanchor_279"><span class=
+"label">[279]</span></a>Les documents qui sont donnés ici devront
+être comparés avec ceux qu’a réunis Barth (<em>Sammlung und
+Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien</em>, <span class=
+"sc2">LVI-CI</span>) et dans le glossaire, col. 3, p. 2-294&nbsp;;
+Reinisch, <em>Die einheitliche Ursprung der Sprachen der alten
+Welt</em> et Gaudefroy-Demombynes, <em>Documents sur les langues de
+l’Oubangui-Chari</em>, p. 50-94.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_280"></a><a href="#FNanchor_280"><span class=
+"label">[280]</span></a>On prononce parfois <em>nd</em> et
+<em>nt</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_281"></a><a href="#FNanchor_281"><span class=
+"label">[281]</span></a>Le <em>g</em> est toujours dur.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_282"></a><a href="#FNanchor_282"><span class=
+"label">[282]</span></a>Chanson kreda.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_283"></a><a href="#FNanchor_283"><span class=
+"label">[283]</span></a>Ils commencent parfois leurs phrases par
+<em>akôonoo</em> (k) et <em>élbéné</em> (b), qui correspondent à
+l’arabe <em>goul ké</em> (je dis comme cela). On emploie
+<em>akôonoo</em>, <em>élbéné</em> et <em>goulké</em> afin d’attirer
+l’attention — soit qu’il s’agisse d’une affaire un peu compliquée,
+soit que l’on parle à une personne ne comprenant pas très bien la
+langue.</p>
+
+<p>Ex.&nbsp;: Je dis que la pluie va tomber — <em>goulké, el matar
+idor iga’</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_284"></a><a href="#FNanchor_284"><span class=
+"label">[284]</span></a>C’est ce qui explique l’emploi simultané
+des pronoms <em>entâ</em> et <em>entaï</em> (toi), <em>segentâ</em>
+et <em>segentaï</em> (ils, eux), etc.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_285"></a><a href="#FNanchor_285"><span class=
+"label">[285]</span></a>Chanson kreda.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_286"></a><a href="#FNanchor_286"><span class=
+"label">[286]</span></a>Correspond à l’arabe <em>chéïtan
+fi</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_287"></a><a href="#FNanchor_287"><span class=
+"label">[287]</span></a>Abréviation de <em>tédégé</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_288"></a><a href="#FNanchor_288"><span class=
+"label">[288]</span></a>Correspond au verbe arabe <em>dar</em>,
+<em>idour</em> (<span class="arabic">دار, يدور</span>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_289"></a><a href="#FNanchor_289"><span class=
+"label">[289]</span></a>Correspond au verbe arabe <em>ligi</em>,
+<em>ielga</em> (<span class="arabic">يلقى, لقى</span>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_290"></a><a href="#FNanchor_290"><span class=
+"label">[290]</span></a>Les verbes <em>darégé</em>, je veux, et
+<em>deregé</em>, je vais, sont souvent employés l’un pour
+l’autre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_291"></a><a href="#FNanchor_291"><span class=
+"label">[291]</span></a>Quand la racine est analogue à celle des
+deux derniers verbes (<em>bar, der</em>), on néglige souvent de lui
+adjoindre le suffixe de la première personne du passé.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_292"></a><a href="#FNanchor_292"><span class=
+"label">[292]</span></a>Correspond au verbe arabe <em>qetel,
+ieqtel</em> (<span class="arabic">يقتل, قتل</span>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_293"></a><a href="#FNanchor_293"><span class=
+"label">[293]</span></a>La première personne du singulier et la
+première personne du pluriel sont alors identiques&nbsp;: Je
+prends, <em>gouônergé, gouondergé</em>&nbsp;; Nous prenons,
+<em>gouondergé</em>. On remédie à cet inconvénient en employant le
+pronom&nbsp;: <em>tani gouendergé, tantâ gouendergé</em>. On
+pourrait aussi employer la forme suivante&nbsp;: <em>tantâ
+gouendertégé</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_294"></a><a href="#FNanchor_294"><span class=
+"label">[294]</span></a>Ce mot semble avoir subi l’influence du
+verbe arabe <em>sar</em>, aller, marcher, partir.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_295"></a><a href="#FNanchor_295"><span class=
+"label">[295]</span></a>Il est en effet facile de voir que le passé
+peut souvent s’obtenir du présent par la suppression de la
+terminaison <em>gé</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_296"></a><a href="#FNanchor_296"><span class=
+"label">[296]</span></a><em>de addi</em>, «&nbsp;petit,
+jeune&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_297"></a><a href="#FNanchor_297"><span class=
+"label">[297]</span></a>Analogue à l’arabe <em>chèkh</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_298"></a><a href="#FNanchor_298"><span class=
+"label">[298]</span></a>Ce mot est arabe et est le plus souvent
+employé.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_299"></a><a href="#FNanchor_299"><span class=
+"label">[299]</span></a>Le mot <em>digdembé</em> est formé par la
+contraction de <em>digidom</em> «&nbsp;vingt&nbsp;» et de
+<em>bô</em> «&nbsp;grand&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_300"></a><a href="#FNanchor_300"><span class=
+"label">[300]</span></a><em>némanga</em> est peut-être composé des
+mots <em>né</em> «&nbsp;campement&nbsp;» et <em>maï</em>
+«&nbsp;chef&nbsp;». Dans ces conditions, la lettre <em>n</em>
+serait employée par euphonie, et le mot <em>némanga</em> voudrait
+dire «&nbsp;campement du chef&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_301"></a><a href="#FNanchor_301"><span class=
+"label">[301]</span></a><em>derridé</em> est probablement formé par
+la contraction de <em>daou</em> «&nbsp;tête&nbsp;» et de
+<em>erri</em> «&nbsp;tout autour&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_302"></a><a href="#FNanchor_302"><span class=
+"label">[302]</span></a>Probablement du touareg. Cf. Ghat&nbsp;:
+<em>talak’aï</em> <img src='images/isym1.jpg' alt='ⵜⵍⵈⵉ' class=
+"isymw1"> pauvre, sujet&nbsp;; Ahaggar <em>talek’k’i</em> <img src=
+'images/isym2.jpg' alt='ⵜⵍⵆ' class="isymw3"> (coll.) les
+pauvres&nbsp;; <em>ellouk’</em> <img src='images/isym3.jpg' alt=
+'ⵍⵈ' class="isymw2"> être pauvre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_303"></a><a href="#FNanchor_303"><span class=
+"label">[303]</span></a>Les mots marqués d’un astérisque sont
+empruntés à l’arabe.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_304"></a><a href="#FNanchor_304"><span class=
+"label">[304]</span></a>Correspond à l’expression arabe&nbsp;:
+<em>bedouggou el kitab</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_305"></a><a href="#FNanchor_305"><span class=
+"label">[305]</span></a>Ce mot est employé en arabe&nbsp;:
+<em>bekorek</em>, je crie, <em>korrorat</em>, cris.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_306"></a><a href="#FNanchor_306"><span class=
+"label">[306]</span></a>Le mot <em>zédé</em> veut dire
+«&nbsp;vert&nbsp;». Le mot <em>merré</em> sert aussi à désigner
+l’anneau de pied, la chevillère. Beaucoup de femmes indigènes
+portent en effet des anneaux de pied en laiton.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_307"></a><a href="#FNanchor_307"><span class=
+"label">[307]</span></a><em>ambâ, ambaï</em> est probablement une
+corruption de <em>ammâ</em>, les gens.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_308"></a><a href="#FNanchor_308"><span class=
+"label">[308]</span></a><em>ba</em> pour <em>da</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_309"></a><a href="#FNanchor_309"><span class=
+"label">[309]</span></a>Il semble aussi que les premières lettres
+<em>t</em> (<em>tané</em>), <em>n</em> (<em>naré</em>), <em>s</em>
+(<em>segeni</em>) des pronoms personnels, employés comme préfixes
+du verbe, peuvent servir à indiquer le complément&nbsp;: <em>tani
+nidrigé</em>, je te tuerai&nbsp;; <em>médinom tofa</em>, dis-moi ce
+que tu as à dire&nbsp;; <em>yégé sofô</em>, rentre dans la
+case.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_310"></a><a href="#FNanchor_310"><span class=
+"label">[310]</span></a>Le mot <em>dé</em> est d’origine
+arabe&nbsp;: <em>er radjel da</em>, cet homme.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_311"></a><a href="#FNanchor_311"><span class=
+"label">[311]</span></a>Analogue à l’expression arabe&nbsp;:
+<em>ligitou el ’afia</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_312"></a><a href="#FNanchor_312"><span class=
+"label">[312]</span></a><em>Tché</em>, dans le sens de&nbsp;: il y
+a, correspond à l’arabe <em>fi</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_313"></a><a href="#FNanchor_313"><span class=
+"label">[313]</span></a>A probablement comme origine le mot arabe
+<em>zid</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_314"></a><a href="#FNanchor_314"><span class=
+"label">[314]</span></a>Correspond à l’arabe <em>ma fi</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_315"></a><a href="#FNanchor_315"><span class=
+"label">[315]</span></a>De <em>ouni</em>, le feu.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_316"></a><a href="#FNanchor_316"><span class=
+"label">[316]</span></a>Le mot <em>dintchêda</em> peut se
+décomposer ainsi&nbsp;: <em>endi</em> (quoi), <em>tché</em> (il y
+a), <em>da</em> (interrogatif).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_317"></a><a href="#FNanchor_317"><span class=
+"label">[317]</span></a>De&nbsp;: <em>tougoudi</em>, midi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_318"></a><a href="#FNanchor_318"><span class=
+"label">[318]</span></a><em>daré</em> est une corruption de
+<em>danni</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_319"></a><a href="#FNanchor_319"><span class=
+"label">[319]</span></a>Nous avons déjà vu une modification
+analogue dans&nbsp;: <em>tozonné</em> (<em>tozo denni</em>), ce
+n’est pas fini.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_320"></a><a href="#FNanchor_320"><span class=
+"label">[320]</span></a>Correspond à l’arabe&nbsp;: <em>el fagih
+ieqta’ el kalam</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_321"></a><a href="#FNanchor_321"><span class=
+"label">[321]</span></a><em>dakégé</em>, il aime, il veut.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_322"></a><a href="#FNanchor_322"><span class=
+"label">[322]</span></a>Correspond à l’arabe <em>behimé</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_323"></a><a href="#FNanchor_323"><span class=
+"label">[323]</span></a>Les troupeaux ne contiennent généralement
+que le nombre de mâles strictement nécessaire pour la reproduction.
+Le lait étant la base de la nourriture des nomades, les bêtes à
+lait (chamelles, vaches, chèvres) sont de beaucoup les plus
+nombreuses. D’où l’emploi du pluriel féminin pour désigner les
+troupeaux.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_324"></a><a href="#FNanchor_324"><span class=
+"label">[324]</span></a>Le masculin est indiqué au moyen du mot
+<em>anker</em> (mâle), le féminin au moyen du mot <em>édî</em>
+(femelle, de <em>adé</em>, femme).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_325"></a><a href="#FNanchor_325"><span class=
+"label">[325]</span></a>Le mot <em>aou</em> doit être une
+corruption de <em>am</em>. En kanembou, on dit <em>kam</em>, un
+homme (pl. <em>iam</em>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_326"></a><a href="#FNanchor_326"><span class=
+"label">[326]</span></a>On remplace parfois le <em>da</em>
+interrogatif par <em>ba</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_327"></a><a href="#FNanchor_327"><span class=
+"label">[327]</span></a>Le verbe <em>djandergé, djantergé</em>, est
+très employé et a des sens assez divers&nbsp;: faire, payer,
+obtenir, attraper.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_328"></a><a href="#FNanchor_328"><span class=
+"label">[328]</span></a>Ce mot a probablement comme origine le nom
+de <em>koursi</em>, sous lequel on désignait les envoyés du sultan
+du Ouadaï.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_329"></a><a href="#FNanchor_329"><span class=
+"label">[329]</span></a>Analogue au verbe arabe <em>akel,
+iakoul</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_330"></a><a href="#FNanchor_330"><span class=
+"label">[330]</span></a>Le mot <em>idouro</em> a peut-être subi
+l’influence du verbe arabe <em>dar, idour</em>, vouloir, chercher.
+Il est allé pêcher&nbsp;: <em>mecha idor el hout</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_331"></a><a href="#FNanchor_331"><span class=
+"label">[331]</span></a><em>indi</em> (quoi) et <em>na</em>
+(interrogatif). Correspond à l’arabe&nbsp;: <em>chenho chenho
+ia’rfou</em> (ils connaissent tout).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_332"></a><a href="#FNanchor_332"><span class=
+"label">[332]</span></a>Du mot arabe <em>tadjer</em>, marchand,
+commerçant.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_333"></a><a href="#FNanchor_333"><span class=
+"label">[333]</span></a><em>bossotergé</em>, ils se battent, ils se
+font la guerre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_334"></a><a href="#FNanchor_334"><span class=
+"label">[334]</span></a>Le mot <em>droub</em> est arabe
+(<span class="arabic">ضرب</span>) et signifie&nbsp;: coup, tumeur.
+Le mot <em>tchorô</em> veut dire&nbsp;: il est sorti.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_335"></a><a href="#FNanchor_335"><span class=
+"label">[335]</span></a>De <em>aouor</em>, cœur.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_336"></a><a href="#FNanchor_336"><span class=
+"label">[336]</span></a>Correspond à l’arabe <em>fi gelbi</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_337"></a><a href="#FNanchor_337"><span class=
+"label">[337]</span></a>Correspond à l’arabe <em>gelb
+gaoui</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_338"></a><a href="#FNanchor_338"><span class=
+"label">[338]</span></a><em>derô</em> (dedans), <em>déd</em>
+(place, mets).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_339"></a><a href="#FNanchor_339"><span class=
+"label">[339]</span></a>De <em>ifé</em>, dedans, intérieur.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_340"></a><a href="#FNanchor_340"><span class=
+"label">[340]</span></a>Mot arabe&nbsp;: <em>el ardh</em>
+(<span class="arabic">الارض</span>), la terre, le pays.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_341"></a><a href="#FNanchor_341"><span class=
+"label">[341]</span></a>Analogue à l’arabe <em>chahr</em>&nbsp;:
+lune, mois.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_342"></a><a href="#FNanchor_342"><span class=
+"label">[342]</span></a><em>fidjeni</em> et <em>loufoïer</em> sont
+des corruptions de l’arabe <em>el fadjir</em>. Peut-être aussi y
+a-t-il une relation entre <em>belké</em> et l’arabe
+<em>bekri</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_343"></a><a href="#FNanchor_343"><span class=
+"label">[343]</span></a>Arabe&nbsp;: <em>ed daha, ed douhr, el
+’icha</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_344"></a><a href="#FNanchor_344"><span class=
+"label">[344]</span></a>Ar. <span class="arabic">الظهر</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_345"></a><a href="#FNanchor_345"><span class=
+"label">[345]</span></a>Ar. <span class="arabic">العشاء</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_346"></a><a href="#FNanchor_346"><span class=
+"label">[346]</span></a>Ar. <span class="arabic">المغرب</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_347"></a><a href="#FNanchor_347"><span class=
+"label">[347]</span></a>Ar. <span class="arabic">عسكر</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_348"></a><a href="#FNanchor_348"><span class=
+"label">[348]</span></a>Ar. <span class="arabic">جيل</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_349"></a><a href="#FNanchor_349"><span class=
+"label">[349]</span></a><em>Karré-dôou</em>, fille de Kreda.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_350"></a><a href="#FNanchor_350"><span class=
+"label">[350]</span></a>Traduction de l’expression arabe <em>kelam
+ed dounia</em>, langage de l’univers, expérience.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_351"></a><a href="#FNanchor_351"><span class=
+"label">[351]</span></a><em>tédeni</em> est formé de
+<em>tédégé</em>, il va, et de <em>ni</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_352"></a><a href="#FNanchor_352"><span class=
+"label">[352]</span></a>Je fais cuire <em>denergé, dentergé,
+soentergé</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_353"></a><a href="#FNanchor_353"><span class=
+"label">[353]</span></a><em>édidi</em>, le bois de la lance, et
+<em>di</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_354"></a><a href="#FNanchor_354"><span class=
+"label">[354]</span></a><em>kossonergé, koussounergé</em>, je
+lance. C’est pourquoi <em>kosso</em> exprime l’idée de lancer, de
+jeter, de verser quelque chose&nbsp;: <em>kossozombregé</em>,
+j’urine. Comparer également <em>énédjengé</em>, il agite, avec
+<em>kossodjengé</em>, il lance.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_355"></a><a href="#FNanchor_355"><span class=
+"label">[355]</span></a>Mot à mot&nbsp;: tous les jours de Dieu. Le
+mot <em>ganna</em> seul est toubou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_356"></a><a href="#FNanchor_356"><span class=
+"label">[356]</span></a>Ar. <span class="arabic">ابدا</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_357"></a><a href="#FNanchor_357"><span class=
+"label">[357]</span></a>Les noms des jours sont d’origine
+arabe.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_358"></a><a href="#FNanchor_358"><span class=
+"label">[358]</span></a><em>zokergé, zokkergé</em>, partir, changer
+d’emplacement, se déplacer.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_359"></a><a href="#FNanchor_359"><span class=
+"label">[359]</span></a>Pour <em>tozo</em>, fini.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_360"></a><a href="#FNanchor_360"><span class=
+"label">[360]</span></a>Mot arabe&nbsp;: el gamh <span class=
+"arabic">القمح</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_361"></a><a href="#FNanchor_361"><span class=
+"label">[361]</span></a>Ar. <span class="arabic">البصل</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_362"></a><a href="#FNanchor_362"><span class=
+"label">[362]</span></a>Ar. <span class="arabic">رز</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_363"></a><a href="#FNanchor_363"><span class=
+"label">[363]</span></a>Ce mot est peut-être une contraction de
+<em>kouar têdo</em>&nbsp;: ici viennent.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_364"></a><a href="#FNanchor_364"><span class=
+"label">[364]</span></a>L’expression correcte est&nbsp;: <em>bâla
+hana denni entaï intchi</em>. L’expression <em>hana denni</em>
+signifie&nbsp;: inconnue, que les gens ne connaissent pas. Le mot
+<em>dendeï</em> est la contraction de <em>denni entaï</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_365"></a><a href="#FNanchor_365"><span class=
+"label">[365]</span></a>Vient de l’arabe <em>meskin</em>, pauvre,
+malheureux. La traduction arabe de ce passage est&nbsp;: <em>baḥr
+abbahatna, baḥr djidoudna meskenna</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_366"></a><a href="#FNanchor_366"><span class=
+"label">[366]</span></a>Cette expression est kanembou.
+Exemple&nbsp;: <em>Moustafa Bélleï</em>, Moustafa fils de
+Béllé&nbsp;; <em>Moussa Zaraï</em>, Moussa fils de Zara.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_367"></a><a href="#FNanchor_367"><span class=
+"label">[367]</span></a>Arabe&nbsp;: <em>’arian</em>, nu.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_368"></a><a href="#FNanchor_368"><span class=
+"label">[368]</span></a>Surnom arabe&nbsp;: qui tue les
+chevaux.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_369"></a><a href="#FNanchor_369"><span class=
+"label">[369]</span></a>Gros fruit comestible donné par un arbre de
+la brousse.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_370"></a><a href="#FNanchor_370"><span class=
+"label">[370]</span></a>Herbe à chameau contenant quelques graines
+comestibles.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_371"></a><a href="#FNanchor_371"><span class=
+"label">[371]</span></a><em>Maï denâ</em> signifie&nbsp;: maître du
+monde.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_372"></a><a href="#FNanchor_372"><span class=
+"label">[372]</span></a><em>loulou</em>&nbsp;: cris.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_373"></a><a href="#FNanchor_373"><span class=
+"label">[373]</span></a>Le <em>midd</em>, (pl. <em>moudd</em>) est
+un petit panier qui sert de mesure. Il peut contenir quelques
+kilogrammes de mil ou de farine.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_374"></a><a href="#FNanchor_374"><span class=
+"label">[374]</span></a>De <em>iob</em>, blesser.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_375"></a><a href="#FNanchor_375"><span class=
+"label">[375]</span></a><em>Koreï</em>, cuivre rouge.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_376"></a><a href="#FNanchor_376"><span class=
+"label">[376]</span></a>Arabe&nbsp;: <em>tchoukouli</em>, trou de
+voleur.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_377"></a><a href="#FNanchor_377"><span class=
+"label">[377]</span></a><em>Korgé</em>&nbsp;: je casse, je
+coupe.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_378"></a><a href="#FNanchor_378"><span class=
+"label">[378]</span></a>En arabe, <em>’èmera</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_379"></a><a href="#FNanchor_379"><span class=
+"label">[379]</span></a>Arabe <span class="arabic">الفضة</span>
+(?).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_380"></a><a href="#FNanchor_380"><span class=
+"label">[380]</span></a>Arabe <span class=
+"arabic">مرجان</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_381"></a><a href="#FNanchor_381"><span class=
+"label">[381]</span></a>Tome II, page 417.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_382"></a><a href="#FNanchor_382"><span class=
+"label">[382]</span></a>Tome XII.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_383"></a><a href="#FNanchor_383"><span class=
+"label">[383]</span></a>Ces deux explications sont fort plausibles,
+étant donnée la faible estime en laquelle les Dazagada tiennent les
+Kanembou.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3 class="spaced2"><span class="pagenum" id=
+"Page_283">[283]</span><a id="p2c07b"></a><span class="large">LE
+DIALECTE DES TEDA</span><br>
+<span class="small">ET</span><br>
+<span class="large">LE DIALECTE DES DAZAGADA</span>
+</h3>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<p class="space-above15">Pour montrer ce que l’on sait, en Europe,
+de la langue toubou, nous ne saurions mieux faire que de reproduire
+le passage suivant de la brochure de M. René Basset sur la région
+du Tchad.</p>
+
+<p>«&nbsp;Du côté du Nord, le Kanem et le Ouadaï sont en contact
+avec les Touaregs parlant un des dialectes du Sud, encore peu connu
+et par conséquent à étudier, et les Teda ou Tibbou. Nous possédons
+sur la langue de ceux-ci un nombre un peu plus considérable de
+documents qu’il faut néanmoins contrôler, mais pas de texte&nbsp;:
+le vocabulaire inachevé publié par Barth (<em>Centr. afrik.
+Vokab.</em>)&nbsp;; les matériaux utilisés par Reinisch dans son
+ouvrage paradoxal (<em>Der einheitliche Ursprung der Sprachen der
+alten Welt</em>)&nbsp;; la notice grammaticale donnée par Fr.
+Müller (<em>Grundriss der Sprachwissenchaft</em>), et les
+collections recueillies par Nachtigal<a id=
+"FNanchor_384"></a><a href="#Footnote_384" class=
+"fnanchor">[384]</a>. La connaissance complète de cette langue est
+d’autant plus importante qu’on la tient<span class="pagenum" id=
+"Page_284">[284]</span> pour apparentée au Kanouri qui se parle
+dans le Kanem et le Bornou.&nbsp;»</p>
+
+<p>Notre étude du dialecte des Dazagada, faite surtout dans un but
+pratique, ne peut-être qu’une petite contribution à la connaissance
+complète de la langue toubou. Elle a été rédigée sur place, grâce à
+des entretiens suivis avec des Kreda du Baḥr el Ghazal et du
+Mourtcha.</p>
+
+<p>Nous avons pu consulter en rentrant en France le <em>Sammlung
+und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien</em> de Barth,
+ouvrage qui contient un vocabulaire teda. Nous avons été légèrement
+déçu en le parcourant et nous avouerons que la comparaison des
+vocabulaires teda et dazagada a paru confirmer ce que nous avait
+déjà dit M. René Basset&nbsp;: qu’il fallait quelque peu se méfier
+de l’oreille de Barth.</p>
+
+<p>Nous avons montré, d’ailleurs, que l’intonation des Toubou
+induit facilement en erreur l’Européen qui n’a pas l’habitude de
+leur langue et qu’on ne perçoit, au début, qu’une partie de ce que
+disent ces indigènes. Il est donc naturel que l’explorateur
+allemand, qui a étudié trop de langues africaines pour pouvoir les
+approfondir toutes, ait parfois mal entendu certains mots
+toubou.</p>
+
+<p>Ceci posé, nous allons comparer rapidement les dialectes teda et
+dazagada<a id="FNanchor_385"></a><a href="#Footnote_385" class=
+"fnanchor">[385]</a>. Voyons, tout d’abord, ce que rapporte Barth
+au sujet de ses sources de renseignements.</p>
+
+<p>«&nbsp;Pendant notre séjour au Kanem, comme nous fûmes
+constamment en relations pendant cette partie du voyage avec
+quelques-unes des fractions méridionales de la tribu teda — tribu
+répandue sur des espaces immenses et depuis très longtemps établie
+au Kanem — je mis tout d’abord la main à un glossaire de la langue
+teda. Il est vraiment dommage que je n’aie pas eu la force<a id=
+"FNanchor_386"></a><a href="#Footnote_386" class=
+"fnanchor">[386]</a> et le temps suffisants pour<span class=
+"pagenum" id="Page_285">[285]</span> mieux profiter de cette
+occasion et, en particulier, pour recueillir, de la bouche de ces
+indigènes, plus de phrases et d’histoires, c’est-à-dire la
+quintessence de pareilles études linguistiques. C’est vraiment
+dommage, car je vis par la suite que ce dialecte du Sud présente,
+du moins dans le vocabulaire, des écarts extraordinaires avec le
+dialecte du Nord, celui de mon Gathronien, que je connus plus tard
+et qui est dans l’ensemble beaucoup plus pur que l’autre. Le
+résultat de cette première connaissance de la langue teda fut de
+voir en somme très clairement que cette langue était, quant aux
+racines, étroitement apparentée à la langue kanouri et c’est cette
+conviction que j’exprimai dans une lettre adressée à M. le
+professeur Richard Lepsius<a id="FNanchor_387"></a><a href=
+"#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>La langue est la même chez les Teda et les Dazagada, quoiqu’il y
+ait des différences très sensibles dans le vocabulaire. Nachtigal,
+dit d’ailleurs, que l’affinité des deux idiomes toubous saute
+immédiatement aux yeux et que, à tous les points de vue, ils se
+présentent au savant comme des dialectes d’une même langue. Il
+ajoute aussi que certaines divergences très nettes dans le
+vocabulaire font paraître le dazagada comme étant le plus jeune et
+le plus développé.</p>
+
+<p>Le vocabulaire dazagada a subi quelque peu l’influence arabe,
+mais les mots empruntés à cette dernière langue sont surtout ceux
+que nous retrouvons chez toutes les populations<span class=
+"pagenum" id="Page_286">[286]</span> musulmanes de cette partie de
+l’Afrique. Il est d’ailleurs fort probable que le dialecte teda
+parlé à Gathron a subi la même influence. Le vocabulaire de Barth
+contient, en effet, quelques mots arabes, que l’explorateur n’a pas
+pu éliminer parce que les termes correspondants n’existaient pas en
+teda. Barth n’a du reste pas signalé tous les mots qui ont cette
+origine. Citons, entre autres&nbsp;:</p>
+
+<table>
+<tr>
+<th>
+</th>
+<th>De l’arabe</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="tdc strike word-spaced6">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad-right2"><em>djaour-énerik</em>, je demande conseil,
+je conseille,</td>
+<td><em>chaour</em>, consulter.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>debanerik</em>, j’abats, je tue,</td>
+<td><em>debaḥ</em>, égorger.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>sâga elikidé</em>, l’année prochaine,</td>
+<td><em>sena el idji</em><a id="FNanchor_388"></a><a href=
+"#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>, l’année prochaine.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kobou lanergé</em>, je teins la chemise,</td>
+<td><em>loun</em>, couleur.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Par contre, c’est à tort que Barth assigne une origine arabe à
+certains mots teda. Si le mot <em>ntom</em> (de&nbsp;: vous, votre)
+ressemble au mot arabe <em>entoum</em> (vous), c’est pure
+coïncidence. Le mot <em>ntom</em> — nous le verrons plus loin —
+s’explique très bien par le mécanisme de la langue toubou, et
+d’ailleurs les Arabes du Tchad ne disent pas <em>entoum</em>, mais
+<em>entou</em>.</p>
+
+<p>De même, si le mot <em>kaserik</em> ressemble au mot arabe
+<em>kesser</em>, c’est que Barth a mal interprété une phrase
+teda&nbsp;:</p>
+
+<p><em>Tané denna kasserik</em>, veut dire&nbsp;: je suis
+désobéissant.</p>
+
+<p>Barth croyant que <em>kasserik</em> est le verbe arabe
+<em>kesser</em>, briser, casser, l’analyse ainsi&nbsp;: je brise
+l’ordre. Or la traduction exacte de <em>Tané denna kassergé</em>,
+est&nbsp;: je ne fais rien.</p>
+
+<p>Il peut paraître étonnant que Barth se soit ainsi mépris sur un
+mot d’un usage aussi constant que <em>denna</em> (<em>denni,
+denna</em>&nbsp;: ne pas). Il donne en effet le mot <em>tanen</em>
+pour rendre la négation. L’explorateur ne semble pas s’être rendu
+compte que le <em>t</em> et le <em>d</em> sont souvent employés
+l’un pour l’autre. D’ailleurs, comme il a parfois mal entendu, il
+est<span class="pagenum" id="Page_287">[287]</span> tout naturel
+qu’il ait aussi mal interprété. Nous relèverons plus loin quelques
+petites erreurs de son vocabulaire.</p>
+
+<p>Certains mots teda et dazagada ne diffèrent que très peu. Ainsi
+la lettre initiale <em>h</em> du teda est souvent remplacée par la
+lettre <em>f</em> en dazagada.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<th>Teda</th>
+<th>Dazagada</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>hékké</em>, demain,</td>
+<td><em>fekké</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>lehilla</em>, argent,</td>
+<td><em>lefêlla</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>déhi</em>, sueur,</td>
+<td><em>défi</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>nohaderik</em>, je dis,</td>
+<td><em>fadrégé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>La même lettre <em>h</em> du teda peut aussi être remplacée par
+la lettre <em>s</em> en dazagada.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<th>Teda</th>
+<th>Dazagada</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>hôgodé</em>, après-demain,</td>
+<td><em>sâgadé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>henoua, hentoua</em>, son, ses,</td>
+<td><em>seun, sontô</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>La même lettre <em>k</em> du teda est parfois remplacée par la
+lettre <em>g</em> en dazagada<a id="FNanchor_389"></a><a href=
+"#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<th>Teda</th>
+<th>Dazagada</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kasoukou</em>, marché,</td>
+<td><em>kâssogo</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kazergé</em>, je ris,</td>
+<td><em>gâzergé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>La même lettre <em>k</em> du teda est parfois aussi remplacée,
+en dazagada, par la lettre <em>tch</em> ou un son analogue.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<th>Teda</th>
+<th>Dazagada</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>késou</em>, bon,</td>
+<td><em>tchésô</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>toulkeni</em>, il lave, il se lave,</td>
+<td><em>toultchingé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Enfin, le mot dazagada peut s’obtenir du mot teda par la
+suppression de certaines lettres, le <em>b</em> par exemple<a id=
+"FNanchor_390"></a><a href="#Footnote_390" class=
+"fnanchor">[390]</a>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<th><span class="pagenum" id="Page_288">[288]</span>Teda</th>
+<th>Dazagada</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>debona</em>, chant,</td>
+<td><em>dona</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>nebraï</em>, vous,</td>
+<td><em>narâï</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>sôbou</em>, palmier-doum,</td>
+<td><em>sôou</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kobergé</em>, je coupe,</td>
+<td><em>korgé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tobergé</em>, je bats, je casse,</td>
+<td><em>torgé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Passons maintenant aux différences qui peuvent exister entre les
+pronoms et les verbes. Le tableau suivant montre, d’une façon très
+claire, les relations qui existent, en dazagada, entre les pronoms
+personnels, les pronoms possessifs et les suffixes usités pour la
+conjugaison des verbes.</p>
+
+<table class="padded4">
+<tr>
+<th>Pron. personnels</th>
+<th>Pron. possessifs</th>
+<th>Suff. du présent</th>
+<th>Suff. du passé</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tani</em>
+</td>
+<td><em>nder</em>
+</td>
+<td><em>ergé</em>
+</td>
+<td><em>er</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>entâ, nâré</em>
+</td>
+<td><em>nom</em>
+</td>
+<td><em>engé</em>
+</td>
+<td><em>om</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>segeni</em>
+</td>
+<td><em>seun</em>
+</td>
+<td><em>gé</em>
+</td>
+<td><em>ô</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>tantâ</em>
+</td>
+<td><em>tantâou, ntrâou</em>
+</td>
+<td><em>tergé</em>
+</td>
+<td><em>ter</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>nentâ, narâï</em>
+</td>
+<td><em>ntom</em>
+</td>
+<td><em>tengé</em>
+</td>
+<td><em>tom</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>segentâ</em>
+</td>
+<td><em>sontô</em>
+</td>
+<td><em>tegé</em>
+</td>
+<td><em>tô</em>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les suffixes <em>engé, tengé</em> sont des modifications des
+suffixes <em>omgé</em>, et <em>tomgé</em>, lesquels devraient
+régulièrement être employés. Cela ressort nettement des exemples
+des verbes négatifs donnés par Barth.</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li><em>nebré boumo-ni</em>, tu ne manges pas</li>
+
+<li><em>nebraï boutoumou-ni</em>, vous ne mangez pas</li>
+</ul>
+
+<p>Il suffit, en effet, de supprimer la terminaison négative
+<em>ni</em> (correspondant à notre <em>enné</em>) pour obtenir la
+forme régulière, qui est&nbsp;:</p>
+
+<table class="padded3">
+<tr>
+<td><em>boumgé</em>,</td>
+<td>au lieu de</td>
+<td><em>boungé</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>boutoumgé</em>,</td>
+<td class="tdc">—</td>
+<td><em>boutoungé</em>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>De plus, nous avons vu que, dans la conversation, on supprimait
+parfois la terminaison <em>gé</em> des verbes au présent. Or, dans
+ces conditions-là, on n’a jamais la terminaison <em>oun</em> ou
+<em>toun</em>, mais <em>oum</em> et <em>toum</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_289">[289]</span>Sais-tu monter
+a cheval&nbsp;?</td>
+<td><em>entâ hananem migi da</em>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Cela encore semble donc confirmer ce qui a été dit plus
+haut.</p>
+
+<p>Il suffit de jeter un coup d’œil sur le tableau des pronoms et
+des suffixes des verbes pour voir que le pluriel s’obtient du
+singulier par l’adjonction de <em>t</em>.</p>
+
+<p>Le mot <em>ntom</em> s’explique donc fort bien.</p>
+
+<p>Les pronoms sont à peu près les mêmes en teda et en
+dazagada.</p>
+
+<p>Pour les verbes, Barth a parfois mal entendu et mal
+interprété.</p>
+
+<p>Les exemples de verbes négatifs cités par Barth confirment la
+règle que nous avons donnée pour la conjugaison des verbes.</p>
+
+<p>En effet, en supprimant la terminaison négative <em>n, ni,
+in</em>, et en ajoutant le <em>gé</em>, nous obtenons notre
+conjugaison.</p>
+
+<p>Ainsi, pour le verbe, <em>boregé</em> (je mange), nous allons
+mettre en regard le présent négatif de Barth et le présent du verbe
+dazagada.</p>
+
+<table class="padded3">
+<tr>
+<th>Teda</th>
+<th>Dazagada</th>
+<th>
+</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>bouri-n</em>
+</td>
+<td><em>boregé</em>,</td>
+<td>je mange</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>boumo-ni</em>
+</td>
+<td><em>boungé</em>,</td>
+<td>tu manges</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>kébou-in</em>
+</td>
+<td><em>ouôgé, djôgé</em><a id="FNanchor_391"></a><a href=
+"#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>,</td>
+<td>il mange</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>bouteri-n</em>
+</td>
+<td><em>bedergé</em>,</td>
+<td>nous mangeons</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>boutoumou-ni</em>
+</td>
+<td><em>bedengé</em>
+</td>
+<td>vous mangez</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>keboute-n</em>
+</td>
+<td><em>ouôdégé, djôdégé</em><a href="#Footnote_391" class=
+"fnanchor">[391]</a>,</td>
+<td>ils mangent.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Le reste (noms, adjectifs, prépositions, etc.), est à peu près
+semblable dans l’étude de Barth et dans la nôtre.</p>
+
+<p>Nous allons terminer par quelques exemples, pris dans le
+vocabulaire de Barth, afin de montrer qu’il ne faut pas se tenir
+d’une façon trop rigoureuse aux interprétations de l’explorateur.
+Celui-ci en convient lui-même, d’ailleurs, car les<span class=
+"pagenum" id="Page_290">[290]</span> mots «&nbsp;auffallend,
+unsicher&nbsp;» et les points d’interrogation reviennent
+fréquemment sous sa plume.</p>
+
+<p class="center spaced2">Que devons-nous faire&nbsp;? <em>inaï
+indi kissetri</em>.</p>
+
+<p>Barth n’a pas su reconnaître dans <em>kessedrégé</em> le verbe
+<em>kesser</em>, faire — il attribuait à ce mot une origine arabe —
+et il croit que <em>kissetri</em> est la 3<sup>e</sup> personne du
+singulier.</p>
+
+<p class="center spaced2">Au secours&nbsp;! <em>kôrroro
+denneri</em>.</p>
+
+<p>Barth croit que <em>kôrroro</em> vient de <em>kourtergé</em>,
+j’apporte. En dazagada, <em>kôrroro donergé</em>&nbsp;: je pousse
+(je chante) des cris.</p>
+
+<p class="center spaced2">Le fruit mûrit, <em>ounnou
+bahaougé</em>.</p>
+
+<p>Barth croit que <em>ounnou</em> est un nom de fruit.</p>
+
+<p>En dazagada, <em>onno bâfogé</em>&nbsp;: maintenant il devient
+mûr.</p>
+
+<p class="center spaced2">Le fruit est encore vert, <em>tinni
+bafeni</em>.</p>
+
+<p>Barth croit que <em>baf-e-n-i</em> n’est pas une vraie forme
+teda.</p>
+
+<p>En dazagada, <em>bafenné</em>&nbsp;: il n’est pas mûr<a id=
+"FNanchor_392"></a><a href="#Footnote_392" class=
+"fnanchor">[392]</a>.</p>
+
+<p class="space-above15">Nous aurions bien voulu parcourir les
+collections de vocabulaires recueillis par Nachtigal, car la
+lecture d’un pareil travail éclaire toujours certains points restés
+obscurs et provoque des remarques intéressantes&nbsp;: nous n’avons
+malheureusement pas pu nous le procurer et nous le regrettons
+fort.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c07b">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_384"></a><a href="#FNanchor_384"><span class=
+"label">[384]</span></a>M. René Basset nous a également signalé le
+livre de M. Gaudefroy-Demombynes&nbsp;: <em>Documents sur les
+langues de l’Oubangui-Chari</em>. Ce travail, que l’auteur a bien
+voulu nous envoyer, contient les vocabulaires recueillis par le
+D<sup>r</sup> Decorse dans la région du Tchad. En ce qui concerne
+la langue des Toubou, il donne les indications fournies sur le Teda
+par Reinisch, les renseignements particuliers du D<sup>r</sup>
+Decorse, et un vocabulaire gourân recueilli par un interprète
+militaire et communiqué par M. René Basset.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_385"></a><a href="#FNanchor_385"><span class=
+"label">[385]</span></a>Nous allons simplement exposer les quelques
+remarques que nous avons pu faire à ce sujet. Nous renvoyons
+d’ailleurs bien volontiers au chapitre de Nachtigal intitulé
+<em>Zusammengehörigkeit der beiden Tubu-Dialecte</em> (tome II de
+sa relation, page 196).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_386"></a><a href="#FNanchor_386"><span class=
+"label">[386]</span></a>Barth était à ce moment-là très affaibli
+par la fièvre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_387"></a><a href="#FNanchor_387"><span class=
+"label">[387]</span></a>Tome I, Einleitung, X. Nous avons déjà vu
+que le kanembou-kanouri et le toubou sont deux langues de la même
+famille. Il y a également d’étonnantes analogies de vocabulaire
+entre le toubou et le tar lis, ou langue des Lisi (Boulala,
+Babalia, Kouka, Médogo). Nous en parlons par expérience, et la
+chose nous a d’ailleurs d’autant plus frappé que nous ne
+connaissions que quelques mots tar lis.</p>
+
+<table class="padded">
+<tr>
+<th>
+</th>
+<th>toubou</th>
+<th>tar lis</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="tdc strike word-spaced6">&nbsp;</td>
+<td class="tdc strike word-spaced6">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>bon,</td>
+<td><em>gâlé, ngâlé</em>,</td>
+<td><em>ngela</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>grand,</td>
+<td><em>bô</em>,</td>
+<td><em>bô</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>petit,</td>
+<td><em>addi, addé</em>,</td>
+<td><em>ouâdé</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>viens,</td>
+<td><em>ir, iourrou, ourrou</em>,</td>
+<td><em>our</em>&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>pirogue,</td>
+<td><em>ndalé, ntalé</em>,</td>
+<td><em>tâlé</em>, etc.</td>
+</tr>
+</table>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_388"></a><a href="#FNanchor_388"><span class=
+"label">[388]</span></a>La forme correcte est&nbsp;: <em>sena el
+tedji</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_389"></a><a href="#FNanchor_389"><span class=
+"label">[389]</span></a>Nous avons d’ailleurs déjà vu que, en
+dazagada, le <em>k</em> et le <em>g</em> sont souvent employés l’un
+pour l’autre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_390"></a><a href="#FNanchor_390"><span class=
+"label">[390]</span></a>Nous avons déjà vu que les exemples de
+cette nature sont assez fréquents dans le dialecte dazagada
+lui-même.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_391"></a><a href="#FNanchor_391"><span class=
+"label">[391]</span></a>Suppression du <em>b</em>, transformation
+du <em>k</em> en <em>dj</em> et du <em>t</em> en <em>d</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_392"></a><a href="#FNanchor_392"><span class=
+"label">[392]</span></a>Nous avons déjà vu, par les exemples, qu’on
+peut très facilement former un verbe d’un adjectif. <em>dôna</em>,
+chant, <em>donergué</em>, je chante&nbsp;; <em>loulou</em>, cris,
+<em>loulougé</em>, il crie.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large"><span class="pagenum" id=
+"Page_291">[291]</span><a id="p3"></a>TROISIÈME PARTIE</h2>
+
+<hr class="decor width5">
+
+<p class="center xlarge">LES LISI</p>
+
+<hr class="decordb width20">
+
+<h3 class="nopb"><a id="p3c01"></a>I</h3>
+
+<p class="sch1">LES BOULALA</p>
+
+<hr class="decor width2">
+
+<h4><em>LE ROYAUME DE GAOGA</em>
+</h4>
+
+<p>Léon l’Africain avait signalé le pays de Gaoga, situé entre le
+royaume du Bornou et celui de Nubie. Par suite de l’analogie qui
+existait entre ce nom et celui de la capitale du Songhaï (Gao,
+Gaouo, Gogo), on avait cru pendant longtemps qu’il s’agissait de ce
+dernier royaume. Barth réfuta cette opinion&nbsp;: «&nbsp;Après un
+examen sérieux des assertions de Léon, dit-il, il est hors de doute
+pour moi que son Gaoga était le nom de la dynastie fondée chez les
+Kouka par les Boulala — maîtres du littoral du Fitri — en même
+temps que leur capitale, Yaouo (Djaouo)&nbsp;; car, ainsi que
+nous<span class="pagenum" id="Page_292">[292]</span> l’avons vu,
+cette dynastie avait fondé, au <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un puissant royaume au
+nord-est du Tchad&nbsp;».</p>
+
+<p>Cette hypothèse de Barth n’est pas acceptable. Nous verrons en
+effet plus loin que les Boulala étaient tout d’abord installés au
+Kanem, et qu’ils furent refoulés dans le Baḥr el Ghazal par les
+Toundjour. Ceux-ci venaient du Ouadaï, d’où ils avaient été chassés
+par ʿAbd el Kerim ben Djamé, qui venait d’y établir sa domination.
+Plus tard, les Boulala quittèrent le Baḥr el Ghazal pour aller
+faire la conquête du Fitri, où régnaient alors les Kouka. Il est
+donc bien évident que l’établissement des Boulala à Yao, la
+capitale du Fitri, est postérieur à l’établissement au Ouadaï de la
+dynastie de ʿAbd el Kerim ben Djamé.</p>
+
+<p>Or, Barth dit que, d’après la tradition indigène, le royaume des
+Toundjour fut conquis par ʿAbd el Kerim en l’an 1020 de l’hégire
+(année 1611 de notre ère). Nachtigal, de son côté, croit que ʿAbd
+el Kerim a régné au Ouadaï de 1635 à 1655. Par conséquent,
+l’établissement des Boulala au Fitri est du <span class=
+"sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>D’autre part, Léon l’Africain fut pris par des corsaires
+chrétiens et amené à Rome en 1517, une centaine d’années environ
+avant l’invasion du Fitri par les Boulala.</p>
+
+<p>Donc en admettant avec Barth que Gaoga est le nom d’une
+dynastie, il n’est pas possible que ce soit celui d’une dynastie
+boulala installée à Yao. Selon nous, le royaume de Gaoga n’est
+autre que celui du Kânem<a id="FNanchor_393"></a><a href=
+"#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>, où les Boulala
+régnaient depuis un siècle environ, au moment du voyage de Léon en
+Afrique. Il importe cependant de discuter les deux hypothèses, et
+c’est pourquoi nous allons essayer de justifier, successivement,
+l’opinion de Barth (royaume de Gaoga ayant son<span class="pagenum"
+id="Page_293">[293]</span> centre à Yao) et la nôtre (royaume de
+Gaoga s’identifiant avec celui du Kanem).</p>
+
+<p>Barth croit que le mot de Gaoga vient du nom de la capitale du
+Fitri, Yao. Voyons comment le fait pourrait s’expliquer.</p>
+
+<p>En <em>tar lis</em> (langue des Kouka, Médogo, Boulala), la
+terminaison du pluriel, <em>gé</em><a id=
+"FNanchor_394"></a><a href="#Footnote_394" class=
+"fnanchor">[394]</a>, ajoutée à un nom de pays ou de tribu, sert à
+désigner les gens de ce pays ou de cette tribu.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>Kanembou,</td>
+<td><em>Kanembegé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Haddad,</td>
+<td><em>Noégé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Bornouans,</td>
+<td><em>Bornougé</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Boulala,</td>
+<td><em>Mâga, Mâgga, Mâggé</em>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Par analogie, les habitants de Yao auraient été désignés sous le
+nom de <em>Yaogé, Yaoga</em> — ou <em>Gaoga</em> — et ce nom aurait
+même été étendu aux habitants du Fitri.</p>
+
+<p>Léon l’Africain dit que ce royaume de Gaoga avait environ 500
+milles de l’Ouest à l’Est, et à peu près autant du Sud au Nord. Les
+renseignements qu’il donne sur le pays sont du reste assez vagues.
+Il dit que les habitants «&nbsp;sont plutôt sans esprit
+qu’autrement&nbsp;» et que ceux qui habitent dans les montagnes
+«&nbsp;couvrent leurs parties honteuses avec quelques peaux&nbsp;».
+Ces gens-là étaient pasteurs. La dynastie royale descendait d’un
+ancien esclave, originaire du pays de Gaoga. Celui-ci avait
+assassiné son maître, un riche marchand étranger, et, grâce aux
+ressources qu’il s’était ainsi procurées, avait réussi à établir sa
+domination dans le pays. Le roi qui régnait, à l’époque de Léon,
+était un nommé Homara, bon musulman et en relations avec le
+Caire.</p>
+
+<p>Il est très difficile, comme on le voit, de préciser la position
+exacte de ce royaume de Gaoga. Mais, si l’on veut admettre, avec
+Barth, que le centre en était la région de Yao, on peut alors
+donner les explications suivantes.</p>
+
+<p>Les premiers habitants connus du Fitri, du Médogo et
+des<span class="pagenum" id="Page_294">[294]</span> régions
+comprises entre Boullong et l’Abou Telfan, appartenaient à la même
+famille. Le pays occupé par eux avait à peu près 150 kilomètres de
+l’Est à l’Ouest, et un peu moins du Nord au Sud. Ces indigènes ont
+actuellement pour descendants&nbsp;: les Abou Semen, au
+Fitri&nbsp;; les Médogo&nbsp;; les Kouka un peu partout et plus
+particulièrement dans la Batah&nbsp;; les Kenga dans la région
+Boullong-Mattaïa-Aboutiour&nbsp;; enfin d’autres indigènes, très
+mélangés, qui habitent le pays s’étendant jusqu’à l’Abou Telfan.
+Ils parlent tous deux langues, très proches, tar lis et kenga, ou
+des dialectes intermédiaires qui varient parfois de village en
+village.</p>
+
+<p>Les indigènes de la région comprise entre Boullong et l’Abou
+Telfan habitent au pied des montagnes et sont restés fétichistes.
+Les Abou Semen ont également conservé quelques pratiques païennes.
+Ils sont tous peu intelligents et abusent de la merissé (bière de
+mil).</p>
+
+<p>La population qui semble avoir été la plus puissante autrefois
+est celle des Kouka, qui régna au Fitri sur les Abou Semen, jusqu’à
+l’arrivée des Boulala. Le sultan des Kouka était en dernier lieu
+ʿAli Dinâr Gargâ, qui devait vraisemblablement régner à Yao, le
+centre naturel du Fitri.</p>
+
+<p>On pourrait donc supposer que, au temps de Léon, ces Kouka ont
+été en bonnes relations avec leurs frères de l’Est et du Sud et
+qu’ils ont même exercé une espèce de suprématie dans toute cette
+région. On peut d’ailleurs arguer, à l’appui de cette thèse, que la
+tradition baguirmienne signale les Boulala, maîtres du Fitri, comme
+suzerains des Pouls et autres populations habitant la région au
+nord du Ba Batchikam. Car il nous faut dire que le royaume du
+Baguirmi n’existait pas encore&nbsp;: les Kenga qui devaient le
+fonder habitaient alors la région de Mataïa, et Nachtigal croit que
+le premier chef kenga venu au Baguirmi, Birni Bessé, régna de 1522
+à 1526. Nous avons déjà montré que les maîtres du Fitri ne
+pouvaient pas alors être des Boulala. Ces indigènes étaient des
+Kouka, qui avaient étendu leur suprématie jusque<span class=
+"pagenum" id="Page_295">[295]</span> dans les pays habités par des
+populations d’une autre race que la leur.</p>
+
+<p>L’étendue du pays, qui aurait reconnu l’influence des Kouka, se
+trouve ainsi singulièrement élargie et on pourrait s’expliquer
+davantage le chiffre de 500 milles donné par Léon.</p>
+
+<p>Il nous faut noter également que, d’après la tradition, les
+Kouka étaient déjà musulmans depuis longtemps. Notons encore qu’il
+y avait au Fitri, en même temps que les Kouka et les Abou Semen,
+les Am Melki (ou Ab Melki), dont les descendants habitent encore
+Kessi et Yao. Ces indigènes se prétendent d’origine arabe (tribu
+Hémat). Ils avaient donné leur nom à la lagune, qui s’appelait
+alors Baḥr Am Melki, ou Baḥr el Melik. Or, comme le sultan des
+Kouka portait le titre de <em>melik</em>, ce nom de <em>Am
+Melki</em> (gens du roi) est très curieux. Cela laisserait-il
+supposer que les Kouka et les Am Melki étaient étroitement unis et
+que les sultans kouka étaient d’origine arabe&nbsp;?... Le cas ne
+serait pas isolé dans l’histoire de toute cette partie de
+l’Afrique, les rois du Bornou et du Ouadaï étant d’origine arabe.
+Un fakih, très au courant de l’histoire du pays, nous affirmait
+même que les descendants de Ḥassen el Kouk, les Kouka, étaient
+d’origine arabe. Il se trompait, mais il se pourrait fort bien
+qu’il ait existé autrefois des relations très étroites entre Kouka
+et Arabes.</p>
+
+<p>Nous avons indiqué les raisons qui militent en faveur de la
+thèse de Barth. Reste à montrer maintenant celles qui feraient
+croire que le royaume de Gaoga était celui du Kanem.</p>
+
+<p>Notons tout d’abord que ce dernier royaume n’est pas mentionné
+par Léon l’Africain. Il existait pourtant, au moment où ce voyageur
+visitait l’Afrique, c’est-à-dire au début du <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Nous avons vu que les Boulala
+y régnaient depuis une centaine d’années environ&nbsp;: ils avaient
+chassé de ce pays les princes de la branche aînée, qui avaient
+alors fondé le royaume voisin du Bornou. On a donc le droit de
+s’étonner que le Kanem ne soit pas mentionné.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_296">[296]</span>Voyons
+maintenant quelle est la situation géographique du royaume de
+Gaoga. «&nbsp;L’Afrique, dit Léon, prend son commencement aux
+branches qui proviennent du lac du désert de Gaoga, c’est à savoir
+devers le midi.&nbsp;» Ce lac est apparemment le lac Tchad.
+«&nbsp;Gaoga, continue Léon, est un royaume qui confine avec celui
+du Borno du côté du Ponant, s’étendant devers Levant jusque sur les
+frontières du royaume de Nubie, qui est sur le fleuve du Nil&nbsp;;
+de la partie du Midi se termine avec un désert qui se joint à un
+détour que fait le Nil, et devers Tramontane finit aux déserts de
+Serta et bornes d’Égypte.&nbsp;» Ce détour que fait le Nil semble
+être tout simplement le Chari. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé
+à ce sujet, de rappeler ce que dit Léon sur l’origine du
+Niger&nbsp;: «&nbsp;Le fleuve Niger dresse son cours par le milieu
+de la terre des Noirs, lequel sort en un désert appelé Seu&nbsp;;
+c’est à savoir, du côté du levant, prenant son commencement dans un
+grand lac, puis vient à se détourner devers ponant, jusqu’à ce
+qu’il se joint avec l’Océan&nbsp;; et, selon qu’affirment et nous
+donnent à entendre nos cosmographes, le Niger est un bras provenant
+du Nil, lequel, se perdant sous terre, vient surgir en ce lieu-là,
+formant ce lac. Combien que plusieurs soient d’opinion que ce
+fleuve sort de quelques montagnes, et courant vers l’occident, se
+convertit en un lac&nbsp;».</p>
+
+<p>Il paraît donc possible, au point de vue géographique,
+d’identifier le royaume de Gaoga avec celui du Kanem. Voici
+maintenant quelques autres coïncidences.</p>
+
+<p>Homar, seigneur de Gaoga, était l’ennemi du sultan Abran, qui
+régnait au Bornou. Or, nous savons que les Boulala du Kanem et les
+Kanouri du Bornou furent toujours en lutte.</p>
+
+<p>Après avoir parlé de diverses langues indigènes, Léon remarque
+que «&nbsp;une autre est observée au royaume de Borno, qui suit de
+bien près celle dont on se sert en Gaoga.&nbsp;» Ce fait semble
+démolir l’hypothèse de Barth relative au royaume du Fitri. Nous
+avons vu, en effet, que les sultans de Yao ne pouvaient pas être
+des Boulala et que, selon<span class="pagenum" id=
+"Page_297">[297]</span> toute apparence, ils étaient Kouka. Or, la
+langue de cette dernière tribu, le tar lis, est bien différente de
+la langue du Bornou, alors que la langue du Kanem — ou kanembou —
+et celle du Bornou — ou kanouri — sont presque identiques.</p>
+
+<p>Signalons également que l’histoire de ce captif, originaire de
+Gaoga, qui avait volé la liberté des habitants de ce pays, une
+centaine d’années avant le voyage de Léon, rappelle un peu la
+conquête du Kanem, à peu près vers la même époque, par la tribu des
+Boulala, originaire du Kanem.</p>
+
+<p>Les habitants de Gaoga nous sont représentés comme ayant
+l’habitude «&nbsp;de mener paître les bœufs et brebis&nbsp;». Cela
+paraît naturel au Kanem&nbsp;; cela le semble beaucoup moins dans
+la région de la lagune Fitri.</p>
+
+<p>Les montagnes du pays de Gaoga, dont parle Léon, seraient celles
+qui se trouvent dans la région d’Aouni et de Moïto<a id=
+"FNanchor_395"></a><a href="#Footnote_395" class=
+"fnanchor">[395]</a>.</p>
+
+<p>Ajoutons encore qu’il n’est point étonnant que la puissance des
+Boulala, maîtres du Kanem, ait pu prendre l’extension indiquée par
+le voyageur&nbsp;: Léon dit que la terre Noire est divisée en
+quinze royaumes et qu’ils «&nbsp;se sont tous quinze soumis à la
+puissance de trois rois&nbsp;; c’est à savoir de Tombut, lequel en
+tient et possède la plus grande partie&nbsp;;<span class="pagenum"
+id="Page_298">[298]</span> du roi de Borno, qui en tient le
+moindre, et l’autre partie est entre les mains du royaume de
+Gaoga.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il n’est pas possible que ce qui vient d’être rapporté au sujet
+de Gaoga puisse s’appliquer au pays commandé par le sultan de
+Yao&nbsp;: il semble, en effet, bien difficile que les régions
+montagneuses, situées à l’est et au sud du Fitri, aient pu être
+soumises par les Kouka.</p>
+
+<p>Notons aussi, en dernier lieu, que les Toubou désignent les
+Bornouans sous le nom de Agâ et les Bornouans du Kanem (ou
+Dalatoua) sous le nom de Kagâ. Ce dernier nom, qui peut parfois
+être prononcé Gagâ, ressemble beaucoup à Gaoga.</p>
+
+<p>C’est pourquoi, en définitive, nous croyons devoir identifier le
+royaume de Gaoga avec celui du Kanem<a id=
+"FNanchor_396"></a><a href="#Footnote_396" class=
+"fnanchor">[396]</a>.</p>
+
+<p>Barth était persuadé, comme Nachtigal, du reste, que la tribu
+des Boulala était partie du Fitri pour aller faire la conquête du
+Kanem. Selon lui, la puissance des Boulala se serait dès lors
+étendue sur le Kanem et sur les pays à l’est du Tchad&nbsp;: le
+centre de leur royaume aurait été Yao.</p>
+
+<p>Or, nous montrerons que les Boulala ne sont venus au Fitri
+qu’après avoir été chassés du Kanem par les Toundjour. De plus,
+l’hypothèse d’un royaume de Gaoga, fondé par les Kouka, est à
+rejeter. Il ne reste donc plus que la solution indiquée, qui semble
+être la seule plausible.</p>
+
+<p>Ceci dit, voyons quel fut le rôle joué par les Kouka, au temps
+où cette tribu commandait au Fitri.</p>
+
+<p>Au <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> siècle, les Kouka du
+Fitri prélevaient un impôt régulier sur les Pouls qui habitaient la
+région nord du Baguirmi actuel. Les diverses tribus arabes qui
+vivaient dans le pays (Assâlé, Khouzam, Êsselâ, Oulâd Mousa,
+Daggageré)<span class="pagenum" id="Page_299">[299]</span> étaient
+parfois aussi obligées de payer un tribut.</p>
+
+<p>Vers la fin du <span class="sc2">XV</span><sup>e</sup> ou le
+commencement du <span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle,
+les Kenga, venus de l’Est, apparurent dans le pays. Ils nouèrent
+des relations amicales avec les Pouls et les protégèrent contre les
+Kouka. Il est vrai qu’ils exigèrent pour eux le tribut payé
+autrefois par les Pouls aux sultans du Fitri.</p>
+
+<p>La lutte entre Baguirmiens et Kouka fut loin d’être favorable à
+ces derniers. Les chefs Birni Bessé (1522-1536), Loubatko
+(1536-1548), repoussèrent les attaques des Kouka. Mâlo (1548-1568)
+qui prit le titre de <em>mbang</em> et créa les grands dignitaires
+du Baguirmi, agrandit les conquêtes de ses prédécesseurs. Il
+réussit également à faire payer un tribut aux Kouka et aux gens du
+Médogo. C’est vers cette époque-là, d’ailleurs, que le roi du
+Bornou Idris Amsamé (1571-1603), réunit pour un temps le Fitri à
+son royaume. Ainsi pris entre les Bornouans et les Baguirmiens, les
+Kouka ne pouvaient plus songer, comme par le passé, à faire des
+incursions dans les pays voisins. C’est pourquoi ils se montrèrent
+si durs envers les malheureux Abou Semen.</p>
+
+<p>Le mbang Bourgoumanda (1635-1665) dirigea une expédition vers le
+Borkou et Kawar, en passant par le Médogo, le Fitri et le Baḥr el
+Ghazal.</p>
+
+<p>C’est probablement vers cette époque-là que les Boulala vinrent
+conquérir le Fitri.</p>
+
+<h4><em>HISTORIQUE DE LA POPULATION BOULALA</em>
+</h4>
+
+<p>Barth écrivait, dans sa relation, que les Boulala étaient une
+fraction des Kanouri. D’après lui, cette tribu fonda son empire sur
+le territoire des Kouka, une race qui avait eu autrefois une grande
+puissance, lorsqu’elle possédait tout le pays à l’est du Baguirmi
+jusque loin dans l’intérieur du Darfour&nbsp;; sa principale
+résidence était dans l’endroit appelé Chebina, sur le
+Chebina&nbsp;; actuellement, elle est sur le territoire<span class=
+"pagenum" id="Page_300">[300]</span> de Fitri<a id=
+"FNanchor_397"></a><a href="#Footnote_397" class=
+"fnanchor">[397]</a>. Il ajoute plus haut que les Boulala étaient
+conduits par Djêl, surnommé Chékomêmi (d’après sa mère
+Chékoma)<a id="FNanchor_398"></a><a href="#Footnote_398" class=
+"fnanchor">[398]</a>.</p>
+
+<p>Natchtigal contesta en partie les allégations de Barth. Il était
+pourtant certain que la tribu des Boulala avait séjourné autrefois
+au Kanem&nbsp;: le fait était rapporté par la tradition et par les
+chroniques, et Nachtigal avait d’ailleurs trouvé trop de traces du
+passage des Boulala dans cette région pour ne pas l’admettre. Mais
+il ne croyait pas que ces indigènes fussent des Kanori. D’après
+lui, le point de départ des Boulala avait été la région de la Batah
+et du Fitri&nbsp;: ils étaient partis de là pour envahir le Kanem
+et ils avaient forcé les rois de ce pays à transporter le siège de
+leur gouvernement au Bornou&nbsp;; plus tard, ils avaient émigré
+vers le lac Fitri, en laissant au Kanem quelques-uns des leurs
+(Nguedjim) et quelques Kouka, originaires du Ouadaï et venus
+autrefois avec eux.</p>
+
+<p>Voici, d’ailleurs, ce que pensait Nachtigal de l’origine kanouri
+assignée par Barth aux Boulala&nbsp;: «&nbsp;Cela m’avait toujours
+paru invraisemblable, dit-il, car il n’était pas admissible, si ces
+gens-là avaient si longtemps habité le Kanem et étaient encore si
+proches du Bornou, qu’ils eussent oublié complètement leur langue
+maternelle, le kanouri&nbsp;»<a id="FNanchor_399"></a><a href=
+"#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>. Natchtigal ajoutait, au
+surplus, que l’opinion de Barth avait été «&nbsp;énergiquement
+combattue&nbsp;» par le sultan boulala Djourab&nbsp;: ce dernier
+disait que les Boulala étaient le produit d’un mélange de Kouka et
+d’Arabes Oulâd Hemed, et ce fait expliquait, d’après lui, pourquoi
+les Boulala connaissaient à la fois la langue kouka et la langue
+arabe. Nachtigal terminait enfin en disant qu’un grand État boulala
+avait réuni à un moment donné «&nbsp;les territoires des Kouka, du
+Fitri et du Kanem&nbsp;».</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_301">[301]</span>On peut
+s’étonner qu’un prince instruit comme l’était Djourab, ait pu
+donner de pareils renseignements à Nachtigal. Il n’était cependant
+pas rare de trouver, de son temps, des Boulala qui savaient encore
+quelques mots de kanouri, et la tradition, alors comme maintenant,
+confirmait ce qu’avait déjà dit Barth au sujet de l’origine des
+Boulala. Il est vrai que la population boulala avait été fortement
+modifiée par des mélanges avec les Oulâd Hemed, les Toubou, les
+Kouka et les Abou Semen. L’influence de ces deux dernières
+populations avait même été prépondérante et avait contribué à
+donner aux Boulala la plupart des caractères qu’ils présentent
+encore actuellement.</p>
+
+<p>L’opinion de Djourab peut donc s’expliquer. Elle a profondément
+étonné cependant le sultan des Boulala et ses fagara lorsqu’ils
+l’ont connue, car, d’après eux, c’est Barth qui a raison&nbsp;: les
+Boulala sont bien d’origine kanouri, ou plutôt, pour être plus
+précis, d’origine kanembou.</p>
+
+<p>Ce sont des Kanembou qui, après avoir quitté le Kanem, ont vite
+formé, par suite de leur mélange avec des Arabes Hémat, une tribu
+particulière, celle des Boulala. Ils ont ensuite envahi le Kanem et
+forcé les rois de ce pays à fuir au Bornou. Plus tard, après avoir
+été vaincus et soumis par les Bornouans, ceux-là mêmes qu’ils
+avaient chassé du Kanem, ils furent expulsés de ce pays par les
+Toundjour, venus du Ouadaï. Réfugiés au Baḥr el Ghazal, ils le
+quittèrent pour envahir le Fitri, vainquirent les Kouka, se
+mélangèrent à eux et aux Abou Semen, et perdirent peu à peu l’usage
+du kanembou<a id="FNanchor_400"></a><a href="#Footnote_400" class=
+"fnanchor">[400]</a>. Aujourd’hui ils parlent tous le tar lis et
+généralement aussi l’arabe.</p>
+
+<p>Telle est la version conforme non seulement à la tradition
+boulala, mais encore aux traditions kanembou, toundjour et kouka.
+Elle nous a été certifiée par le sultan du Fitri et ses<span class=
+"pagenum" id="Page_302">[302]</span> fagara, et elle est confirmée
+d’ailleurs par la généalogie des sultans boulala.</p>
+
+<p>Pour les 18 ou 19 premiers sultans, la généalogie boulala
+coïncide presque entièrement avec la généalogie bornouane de
+Barth<a id="FNanchor_401"></a><a href="#Footnote_401" class=
+"fnanchor">[401]</a>. Nous les donnons toutes deux ci-dessous.</p>
+
+<table id="t302">
+<tr>
+<th colspan="2" class="sc">Généalogie bornouane</th>
+<th>
+</th>
+<th>
+</th>
+<th colspan="2" class="sc">Généalogie boulala</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc strike word-spaced4">&nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">1.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Saef fils (supposé) de Dhou-Yazan.</td>
+<td class="tdr-top">20</td>
+<td class="tdl-top">années de règne</td>
+<td class="tdr-top">1.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Moḥammed Sêf Allah, appelé aussi Moḥammed
+el Kebir el Birnaoui.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">2.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Ibrahim (Biram) ben Saef.</td>
+<td class="tdr-top">16</td>
+<td class="tdc-top">—</td>
+<td class="tdr-top">2.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Ibrahima.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">3.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Doukou (Dougou) ben Ibrahim.</td>
+<td>
+</td>
+<td class="tdc-top">—</td>
+<td class="tdr-top">3.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Daqoui.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">4.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Founê ben Dougou.</td>
+<td class="tdr-top">60</td>
+<td class="tdc-top">—</td>
+<td class="tdr-top">4.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Fena.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">5.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Aritsô ben Founê.</td>
+<td class="tdr-top">50</td>
+<td class="tdc-top">—</td>
+<td class="tdr-top">5.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Araso.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">6.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Katôri ben Aritso.</td>
+<td>
+</td>
+<td class="tdc-top">—</td>
+<td class="tdr-top">6.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Kader.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">7.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Adyôma (Ayôma) ben Katôri.</td>
+<td class="tdr-top">20</td>
+<td class="tdc-top">—</td>
+<td class="tdr-top">7.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Ouaïma.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">8.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Bouloû ben Ayôma.</td>
+<td class="tdr-top">16</td>
+<td class="tdc-top">—</td>
+<td class="tdr-top">8.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Bouloua.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">9.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Arki ben Bouloû.</td>
+<td class="tdr-top">44</td>
+<td class="tdc-top">—</td>
+<td class="tdr-top">9.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Araki.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">10.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Choû (Hoûa) ben Arki.</td>
+<td class="tdr-top">4</td>
+<td class="tdc-top">—</td>
+<td class="tdr-top">10.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Baïsso.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">11.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Selma’a (Selma), ou ʿAbd el Djelil ben
+Choû.</td>
+<td class="tdr-top">4</td>
+<td class="tdc-top">—</td>
+<td class="tdr-top">11.</td>
+<td class="tdl-top hang1">ʿAbdoullahi el Djelil.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">12.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Houmê (Oumê) ben ʿAbd el Djelil.</td>
+<td colspan="2" class="tdl-top">1086-1097</td>
+<td class="tdr-top">12.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Amena.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">13.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Doûnama ben Houmê.</td>
+<td colspan="2" class="tdl-top">1098-1150</td>
+<td class="tdr-top">13.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Ed Denama.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">14.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Bîri ben Doûnama.</td>
+<td colspan="2" class="tdl-top">1151-1176</td>
+<td class="tdr-top">14.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Bir.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">15.</td>
+<td class="tdl-top hang1">ʿAbd Allah (Dâla) ben Bikorou fils de
+Diri.</td>
+<td colspan="2" class="tdl-top">1177-1193</td>
+<td class="tdr-top">15.</td>
+<td class="tdl-top hang1">ʿAbdoullahi.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">16.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Selma’a ou ʿAbd el Djelil ben
+Bikorou.</td>
+<td colspan="2" class="tdl-top">1194-1220</td>
+<td class="tdr-top">16.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Amena.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">17.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Dounama ou Aḥmed ben Selma’a, appelé (du
+nom de sa mère) Dibbalâmi.</td>
+<td colspan="2" class="tdl-top">1221-1259</td>
+<td class="tdr-top">17.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Ed Denama.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">18.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Kadê ou ʿAbd el Kadim ben Dounama
+(?)</td>
+<td colspan="2" class="tdl-top">1259-1288</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">19.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Bîri (Ibrahim) ben Dounama.</td>
+<td colspan="2" class="tdl-top">1288-1306</td>
+<td class="tdr-top">18.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Ibrahim.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top">20.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Nikâlé (Ibrahim) ben Biri.</td>
+<td colspan="2" class="tdl-top">1307-1326</td>
+<td class="tdr-top">19.</td>
+<td class="tdl-top hang1">Ali.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>La généalogie boulala, qui nous a été présentée par Ḥassen Abou
+Sekkin, fait remonter ses sultans au roi Sêf, appelé ici Moḥammed
+Sêf Allah et qui porte également par ailleurs<span class="pagenum"
+id="Page_303">[303]</span> le nom de Moḥammed el Kebir el Birnaoui.
+Ce Sêf Allah est le fondateur du birni (forteresse) de
+Ndjimi&nbsp;: d’où son surnom de <em>El Birnaoui</em><a id=
+"FNanchor_402"></a><a href="#Footnote_402" class=
+"fnanchor">[402]</a>.</p>
+
+<p>On voit que, jusqu’à Ibrahim ben Dounama, les deux généalogies
+sont presque identiques. Après Ibrahim, elles ne concordent plus.
+La généalogie boulala est d’ailleurs, à partir de ce moment-là,
+manifestement incomplète et même inexacte. Elle est incomplète
+parce que, en partant de Ibrahim ben Dounama, les Bornouans
+comptent encore cinquante sultans jusqu’au cheïkh ʿAmer ben el
+Kanemi, alors que les Boulala n’en comptent qu’une vingtaine
+jusqu’à Djourab, contemporain du cheïkh ʿAmer (20 sultans pour une
+période de près de 600 ans). Elle est surtout incomplète parce
+qu’elle ne contient pas les noms de sultans boulala notoires, comme
+Boulal et ʿAbd el Djelil, et de sultans boulala dont le souvenir
+est resté au Kanem, et dont les chansons kanembou font mention
+(Ḥassen, Derbali, Kalo etc.). Elle est inexacte enfin parce qu’elle
+contient le nom de Idris Ansamé, ce roi du Bornou auquel se
+rapporte la chronique découverte par Barth, qui n’était pas
+boulala.</p>
+
+<p>Ibrahim ben Denama est porté sur la généalogie boulala comme
+ayant un fils appelé ʿAli. De plus, les Boulala se seraient séparés
+des maîtres du Kanem sous la conduite d’un chef nommé ʿAli Gatel
+Magabirna<a id="FNanchor_403"></a><a href="#Footnote_403" class=
+"fnanchor">[403]</a>. Il semble donc que c’est bien Ibrahim ben
+Denama qui fut le dernier sultan commun aux Kanembou et à ceux qui
+devaient plus tard s’appeler Boulala. La séparation aurait eu lieu
+par conséquent après le règne d’Ibrahim, c’est-à-dire au
+commencement du <span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle.</p>
+
+<p>Tout ce que nous avons pu savoir, au sujet de cette séparation,
+c’est que, après la mort d’un roi du Kanem, ses trois enfants ne
+s’accordèrent pas. L’aîné resta au Kanem, tandis que les deux
+autres quittèrent le pays avec leurs gens. Ils<span class="pagenum"
+id="Page_304">[304]</span> allèrent se fixer au sud-est du Tchad,
+tout près de la région appelée Karga, dans le pays situé sur la
+rive droite du Chari et où se trouve le Ḥadjer Tious, appelé aussi
+Ḥadjer el Lamis.</p>
+
+<p>Les Kanembou du cadet devaient former plus tard la tribu des
+Babalia. Ceux du plus jeune(ʿAli Gatel Magabirna) étaient le noyau
+de la future tribu des Boulala. Les gens de ʿAli se mélangèrent à
+six fractions de la tribu arabe des Hémat (dont les Oulad Hemed
+font partie). C’est pourquoi les Boulala parlent généralement tous
+l’arabe.</p>
+
+<p>Le nom de Boulala (ou Bilala) vient de ce que l’un des
+successeurs de ʿAli s’appelait Boulal (ou Bilal). Boulala, Bilala
+voulait donc dire «&nbsp;gens de Boulal, de Bilal&nbsp;». Les
+exemples de ce genre-là sont d’ailleurs très nombreux. Citons
+quelques-unes des tribus dont le nom a été formé d’une façon
+analogue&nbsp;: Kouka, de Ḥassen el Kouk&nbsp;; Dagana, de ʿOthman
+abou Diguen&nbsp;; Assâlé, de ʿAli el Êsselé&nbsp;; Yessiyé, de
+Isa, etc. Mais ce nom de Boulala, qui, d’après Nachtigal, ne
+comprendrait que les habitants du Fitri, est antérieur à l’invasion
+du Kanem par les Kanembou mélangés d’Arabes qui nous occupent, et,
+à plus forte raison, antérieur à leur invasion du Fitri.</p>
+
+<p>Barth avait été surpris de ne pas trouver de singulier au mot
+<em>Boulala</em>. Cela tient peut-être à ce que les indigènes
+disent parfois, <em>Ana Boulala, Ana Kouka, Ana Dagana, Ana
+Dadjo</em>, etc., au lieu de <em>Ana Boulalaï, Ana Koukaï, Ana
+Dagani, Ana Didjaï</em>, etc. Mais c’est le singulier qui est le
+plus souvent employé, et l’on dit <em>Boulali, Bilali, Boulalaï,
+Bilalaï</em> (et non <em>Boulaloui</em>).</p>
+
+<p>Ces Kanembou arabisés, ces Boulala, prirent vite un caractère
+particulier. Ils devinrent célèbres par leur turbulence et leur
+ardeur guerrière, et ne tardèrent pas à attaquer les Kanembou du
+Kanem. La branche aînée, qui régnait à Ndjimi, était d’ailleurs
+affaiblie par des dissensions intestines. Cela permit aux Boulala
+de prendre une offensive victorieuse.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu, à propos du Kanem, les péripéties
+de<span class="pagenum" id="Page_305">[305]</span> cette lutte. Le
+roi Daoud (1377-1386) fut tué, trois de ses successeurs eurent le
+même sort, et le quatrième, ʿOtmân ben Idris (1391-1392),
+transporta le siège du gouvernement au Bornou. Les Boulala
+poursuivirent même leurs rivaux jusque dans ce pays.</p>
+
+<p>Ainsi, moins d’un siècle après leur départ, les Boulala
+revenaient s’installer en maîtres au Kanem. Ils y régnèrent pendant
+plus d’un siècle. La dynastie boulala semble avoir été relativement
+puissante à ce moment-là. Les habitants du Kanem parlent encore
+avec complaisance du grand nombre de <em>derader</em><a id=
+"FNanchor_404"></a><a href="#Footnote_404" class=
+"fnanchor">[404]</a> (murs, forteresses) que les Boulala avaient
+construit dans le pays. On en trouve d’ailleurs des ruines à
+Ngossorom (au sud-est de Mondo), à Kélétoa, à Boulkouâ Gorou<a id=
+"FNanchor_405"></a><a href="#Footnote_405" class=
+"fnanchor">[405]</a> et à Deguerna (au nord-est de Mondo).
+L’enceinte de cette dernière peut avoir plusieurs kilomètres de
+tour.</p>
+
+<p>Mais les Boulala n’étaient pas très nombreux, ainsi que semble
+l’indiquer ce fragment de chanson kanembou.</p>
+
+<ul class="simple1">
+<li><em>Abangana Kalo kalégé</em>
+</li>
+
+<li><em>Kalo brouboutouga</em>
+</li>
+
+<li><em>Tcheragono kourma</em>
+</li>
+
+<li><em>Fodo boutâbé</em>
+</li>
+
+<li><em>Djidama Lafiaï laér suyé</em>
+</li>
+
+<li><em>Laérdjé kouéntoubilé</em>
+</li>
+</ul>
+
+<ul class="simple5">
+<li>Mon père Kalo, dont la mère est noire,</li>
+
+<li>Ne veut pas qu’on pousse sans raison les cris d’alarme (de
+frayeur)<a id="FNanchor_406"></a><a href="#Footnote_406" class=
+"fnanchor">[406]</a></li>
+
+<li>Sa tribu comprend peu de monde&nbsp;;</li>
+
+<li>Il ne veut pas qu’ils meurent&nbsp;;</li>
+
+<li>Sa mère est Djidama Lafia, son pantalon est de fer</li>
+
+<li>Le lacet de son pantalon est comme la braise.</li>
+</ul>
+
+<p>Les Boulala étaient toujours les ennemis du Bornou. Ils
+envahirent même ce pays et attaquèrent le roi ʿAli Douramami
+(1472-1504). Mais le fils de ce dernier, Idris
+Katakarmâbi,<span class="pagenum" id="Page_306">[306]</span>
+(1504-1526), reprit la lutte séculaire contre les Boulala, peu
+après son avènement au trône, et porta la guerre au Kanem. Les
+Boulala, trop peu nombreux pour résister avec leurs seules forces,
+s’étaient alliés aux Toubou. Idris battit le prince boulala Dounama
+et rentra triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent-vingt-deux
+ans après la défaite et la mort de son ancêtre, le roi Daoud. Le
+Kanem devint alors une province bornouane.</p>
+
+<p>Mais les Boulala n’étaient pas complètement réduits. La lutte
+reprit sous les successeurs d’Idris, Moḥammed ben Idris
+(1526-1545), ʿAli (1545), et Dounama ben Moḥammed (1546-1563). La
+résistance des Boulala fut acharnée. Le héros de cette résistance
+fut, s’il faut en croire les chansons kanembou, le prince boulala
+Kalo. Dans la seconde moitié du <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, sous ʿAbdallah ben Dounama,
+les Boulala, définitivement vaincus, firent leur soumission. Ils
+occupaient, à ce moment-là, la région de Mao, Mondo, Ngouri et
+Dibinentchi.</p>
+
+<p>Cette soumission semble d’ailleurs n’avoir été que passagère. La
+turbulence des Boulala — turbulence dont ils donneront constamment
+des preuves plus tard — les fit se soulever à nouveau contre le
+Bornou. Le roi du Bornou Idris Amsami (1571-1603) avait, en montant
+sur le trône, conclu un traité de paix avec le prince boulala ʿAbd
+Allah.</p>
+
+<p>Après la mort de ce dernier, son fils Moḥammed ne tarda pas à
+être détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et
+s’affranchit de la dépendance du Bornou. La guerre éclata, et Idris
+conduisit cinq expéditions contre le Kanem. Les Boulala s’étaient
+alliés à une partie des Toubou. La campagne fut dure, mais Idris
+réussit finalement à soumettre tout le pays. Après lui, la
+puissance du Bornou alla en déclinant et il semble que les Boulala
+en aient profité pour se rendre indépendants et commander de
+nouveau au Kanem&nbsp;: c’est ce qu’affirment en tous cas les
+Toundjour.</p>
+
+<p>Lorsque les Toundjour, chassés du Ouadaï par ʿAbd el Kerim ben
+Djamé, se réfugièrent au Kanem, ils trouvèrent<span class="pagenum"
+id="Page_307">[307]</span> les Boulala régnant dans le pays sur les
+Kanembou et les Ḥaddâd. Les Toundjour arrivèrent de l’Est dans la
+région de Mondo et la lutte s’engagea immédiatement entre eux et
+les Boulala. Elle fut acharnée. Les Toundjour ont encore conservé
+l’habitude d’appeler <em>damm Boulala</em> (sang des Boulala) une
+sorte d’argile noirâtre qui se trouve dans leur pays, voulant
+montrer par cette image que le sang de leurs ennemis avait jadis
+coulé abondamment.</p>
+
+<p>Les Boulala, chassés du Kanem, se réfugièrent dans la région de
+Massoa (ou Messaoua), à l’est du Baḥr el Ghazal<a id=
+"FNanchor_407"></a><a href="#Footnote_407" class=
+"fnanchor">[407]</a>. Là, ils construisirent un grand
+<em>dourdour</em> (mur), dont les ruines existent encore<a id=
+"FNanchor_408"></a><a href="#Footnote_408" class=
+"fnanchor">[408]</a>.</p>
+
+<p>Les Boulala paraissent avoir vécu en bons termes avec les Toubou
+leurs anciens alliés du Kanem, qui nomadisaient un peu partout et
+notamment dans les régions avoisinant la partie nord du Baḥr el
+Ghazal. Des mélanges fréquents durent même avoir lieu entre les
+deux populations&nbsp;: nous avons déjà montré que des tribus
+toubou se disent d’origine boulala&nbsp;; nous verrons également,
+plus loin, un sultan boulala prendre une femme toubou.</p>
+
+<p>Des querelles intestines divisèrent les Boulala et amenèrent
+l’intervention du Baguirmi. Un prétendant boulala, qui se trouvait
+chez les Babalia réussit, grâce à l’appui du mbang du Baguirmi, à
+conquérir le kademoul. Le sultan légitime avait péri dans la
+lutte&nbsp;; sa femme, d’origine toubou, réussit à prendre la fuite
+avec son fils. Elle se réfugia au Baguirmi et, pour mieux
+dissimuler l’identité de son enfant — qui était un rival toujours
+possible et dont la vie, par cela même, pouvait être menacée — elle
+le déguisa en petite fille&nbsp;: elle lui laissa croître les
+cheveux, lui mit le kamfous, des perles autour des reins, de telle
+sorte que personne<span class="pagenum" id="Page_308">[308]</span>
+ne pouvait reconnaître dans cette enfant le fils de l’ancien sultan
+boulala.</p>
+
+<p>Mais, pendant que Djili Esa Toubou était ainsi caché au
+Baguirmi, toutes sortes de malheurs s’abattaient sur les
+Boulala&nbsp;: la maladie les décimait, la tribu ne réussissait
+plus dans ses expéditions de guerre, les lances se brisaient
+d’elles-mêmes dans les mains des guerriers, etc. Les fagara,
+interrogés, déclarèrent que cet état de choses durerait tant que
+les Boulala n’auraient pas remis le sultan légitime à la tête de sa
+tribu, que celui-ci existait quelque part au Baguirmi et qu’il
+fallait aller l’y chercher. Des Boulala furent alors envoyés à la
+recherche de Djili Esa Toubo&nbsp;: ils découvrirent la supercherie
+de sa mère et en rapportèrent l’heureuse nouvelle à Massoa. Une
+députation alla aussitôt chercher Djili&nbsp;: on lui coupa les
+cheveux, il fut circoncis et il devint le chef des Boulala. Djili
+fut un chef très entreprenant. C’est lui qui devait mener les
+Boulala à la conquête du Fitri. Barth le désigne sous le nom de
+Djil Chikomémi, ce qui veut dire Djil, fils de Chikomé. Mais les
+Boulala ne se servent que du nom de la mère et l’appellent Djili
+Esa Toubo.</p>
+
+<p>La région sablonneuse de Massoa, fertile surtout en
+palmiers-doum et hadjlidj, faisait vivre assez misérablement la
+tribu. De plus, pendant la plus grande partie de l’année, on était
+obligé d’avoir recours à l’eau de puits. Tout cela ne rendait pas
+le pays bien attrayant pour une population sédentaire comme les
+Boulala. Aussi, lorsque les habitants du Fitri, les Abou Semen (ou
+Am Semen), d’origine kenga, vinrent proposer à Djili de faire la
+conquête de leur pays et de les débarrasser des Kouka, le chef des
+Boulala accepta-t-il aussitôt.</p>
+
+<p>La lagune Fitri, alors bien plus étendue qu’aujourd’hui, était
+peuplée d’hippopotames et de caïmans, et le poisson y était
+abondant. Le pays était, sauf toutefois pendant l’hivernage, peuplé
+de gibier de toute sorte&nbsp;: éléphants, buffles, girafes,
+antilopes, etc. De plus, l’abondance de l’eau rendait la terre très
+fertile. Entre ce pays et la région sablonneuse<span class=
+"pagenum" id="Page_309">[309]</span> et sèche de Massoa, les
+Boulala ne devaient pas hésiter.</p>
+
+<p>Le Fitri avait d’abord vu camper sur ses bords les Pouls, partis
+depuis vers le Sud-Ouest. Il avait été ensuite occupé par des gens
+d’origine kenga, venus des montagnes du Sud. Ceux-ci, qui
+habitaient des villages autour de la lagune, furent soumis par les
+Kouka, population arrivée de l’Est. Les Kouka, devenus ainsi les
+maîtres du pays, se montraient particulièrement durs à l’égard des
+vaincus.</p>
+
+<p>Un jour, deux Boulala de Massoa vinrent enlever deux femmes au
+Fitri, à Modomo. L’habitant de Modomo ainsi lésé, un Am Semenaï,
+suivit la trace des ravisseurs et alla demander justice à Djili Esa
+Toubo. Celui-ci lui fit rendre ses femmes et la réputation de
+justice et de bienveillance du chef boulala se répandit chez les Am
+Semen. Sur ces entrefaites une troupe de 79 cavaliers dadjo
+(fraction Tenilia), originaires du Sila et du Moubi, vint camper
+dans les environs de Koudou et de Marasouba (Gos Souar). Ces
+gens-là cherchaient, paraît-il, un pays qui leur convînt, afin de
+pouvoir s’y installer.</p>
+
+<p>Les Am Semen allèrent alors les trouver et leur proposèrent de
+chasser les Kouka, avec l’aide des Boulala. Les Dadjo acceptèrent
+et on décida de dépêcher Délékaroua (pour les Am Semen) et
+Nebdounia (pour les Dadjo) auprès de Djili Esa Toubo. Délékaroua
+prit avec lui du mil, de l’herbe verte, du settèb (plante aquatique
+dont la tige est comestible) du djadjélma (fruits de l’herminiera)
+et du poisson. Les deux envoyés allèrent trouver Djili à Massoa, et
+Délékaroua fit une description magnifique du Fitri au sultan. Il
+dit que la lagune avait de l’eau toute l’année et que les habitants
+n’étaient point obligés de creuser des puits, qu’il y avait
+constamment de l’herbe verte pour les chevaux, que le pays donnait
+plusieurs récoltes de mil par an, qu’on trouvait dans la lagune des
+plantes comestibles et du poisson, que le gibier était abondant,
+etc.&nbsp;; et il montra ce qu’il avait apporté. Délékaroua conclut
+en proposant au sultan boulala de chasser les Kouka et de régner à
+leur place sur le riche<span class="pagenum" id=
+"Page_310">[310]</span> pays qu’était le Fitri. Djili accepta. Les
+Boulala de Massoa, d’El Lihan se rassemblèrent, et il semble même
+qu’il fût fait appel à des Babalia des bords du Tchad. Djili
+envahit alors le Fitri.</p>
+
+<p>La lutte fut acharnée entre les Boulala et les Kouka. Les
+premiers ne remportaient aucun avantage décisif et la lutte
+semblait devoir s’éterniser. Les Boulala, pour arriver à leurs
+fins, eurent alors recours à la ruse. Ils feignirent de douter du
+courage des Kouka et proposèrent à ces derniers un combat
+décisif&nbsp;: les deux troupes ne monteraient que de jeunes
+chevaux, de telle sorte que, les lâches ne pouvant plus s’enfuir
+aussi facilement, le parti vaincu n’aurait plus qu’à céder
+définitivement la place. Les Kouka, voulant montrer qu’une pareille
+rencontre ne leur faisait point peur, acceptèrent la
+proposition.</p>
+
+<p>Les Boulala montèrent des chevaux adultes, auxquels ils avaient
+préalablement coupé la crinière et tondu la queue. Ils donnèrent
+ainsi le change à leurs ennemis qui, eux, ne montèrent que de
+jeunes chevaux. Le combat s’engagea. Bientôt les jeunes chevaux des
+Kouka, accablés par la fatigue, la chaleur et la soif, n’obéirent
+plus à la main de leurs cavaliers. Les Boulala, montés sur des
+chevaux vigoureux, eurent alors facilement raison de leurs
+adversaires.</p>
+
+<p>Les Kouka, vaincus, quittèrent en grande partie le Fitri et se
+dispersèrent de tous les côtés. Ils se réfugièrent dans la vallée
+de la Batah (jusqu’à Birket-Fatmé), au Médogo, du côté du Sud
+(Bouloulou, Delbini, Bayo, etc.), du côté de l’Ouest (Guemra et
+surtout région montagneuse d’Aouni) et même au Kanem (Goudjer).</p>
+
+<p>Les Kouka qui restèrent au Fitri et les Am Semen se trouvèrent
+dès lors sous la domination des Boulala. Ces derniers parlaient le
+kanembou et l’arabe. Mais ils se mélangèrent à la population du
+Fitri, dont ils prirent les habitudes et la langue (<em>tar
+lis</em>), et ils perdirent peu à peu l’usage du kanembou. La
+génération du père du sultan actuel fut la dernière qui eut encore
+quelques notions de kanembou.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_311">[311]</span>Les Boulala
+vécurent dès lors à proximité du Baguirmi. La formation de cet
+État, comme nous le verrons plus loin, remontait à environ un
+siècle. Le chef qui avait, le premier, pris le titre de mbang était
+ʿAbdallah. Barth et Nachtigal ne sont pas d’accord sur la date de
+son règne&nbsp;: le premier croit qu’ʿAbdallah régna de 1620 à 1630
+et le second indique de 1568 à 1608. Nous avons déjà montré que ce
+n’étaient point les Boulala qui, avant l’arrivée des Kenga dans le
+pays, prélevaient un impôt sur les Pouls habitant au nord du Baḥr
+er Rigueïg. Les prédécesseurs de ʿAbdallah — Birni Bessé, Loubatko,
+Malo — n’eurent donc pas à les combattre et à les rejeter sur le
+Fitri. Les indigènes contre lesquels durent lutter ces princes
+baguirmiens étaient des Kouka. L’erreur s’explique par ce fait que
+les Boulala sont depuis très longtemps les maîtres du Fitri
+(<em>siyâd Fitri</em>). On a ainsi pu être amené à croire que les
+habitants du Fitri, ennemis des premiers sultans Baguirmiens,
+étaient des Boulala. Cela se comprend d’autant mieux, d’ailleurs,
+que les sultans boulala de Yao furent souvent en état d’hostilité
+avec le Baguirmi.</p>
+
+<p>Il est impossible de dire exactement à quelle époque les Boulala
+vinrent s’installer au Fitri. Nous savons simplement qu’ils furent
+chassés du Kanem par les Toundjour, peu de temps après l’avènement
+de ʿAbd el Kerim au Ouadaï (en 1635, date de Nachtigal). Mais nous
+ne savons pas combien de temps ils restèrent à Messaoua. Nous avons
+vu cependant, à propos de Djili Esa Toubo, qu’il se produisit une
+intervention des Baguirmiens dans les affaires des Boulala. Comme,
+d’autre part, le premier mbang qui ait fait son apparition au Baḥr
+el Ghazal est Bourgoumanda (1635-1665), c’est donc vers cette
+époque que les Boulala seraient venus au Fitri. Nous savons
+d’ailleurs que Bourgoumanda avait donné sa sœur en mariage au chef
+des Boulala, et il ne serait pas étonnant que ce chef fût Djili Esa
+Toubo, qui avait été élevé au Baguirmi et qui, venant s’installer à
+côté de Bourgoumanda, avait tout intérêt à se concilier l’appui de
+ce puissant prince. De plus, Djili appartenait à la famille royale
+du Bornou et, à ce titre,<span class="pagenum" id=
+"Page_312">[312]</span> devait jouir d’un certain prestige aux yeux
+de Bourgoumanda.</p>
+
+<p>Quant à l’attaque des Ouadaïens contre le Fitri, elle a dû avoir
+lieu à l’instigation des Kouka réfugiés dans la vallée de la
+Batah&nbsp;: il semble tout naturel que ceux-ci aient appelé à leur
+secours le souverain du Ouadaï, pour tâcher de reprendre le Fitri
+aux Boulala. Lors de cette attaque, la sœur de Bourgoumanda, Zâra,
+tomba entre les mains des Ouadaïens. Cela amena l’intervention du
+mbang, qui battit les bandes ouadaïennes à Rabbana, à l’ouest de
+lagune, et délivra la prisonnière.</p>
+
+<p>Mais ces bonnes relations entre Baguirmiens et Boulala ne
+durèrent point. Les sultans du Baguirmi aimaient la guerre et le
+pillage, et les habitants du Fitri et du Médogo ne devaient pas
+être épargnés. De plus, les Boulala profitaient des luttes
+intestines qui éclataient assez souvent au Baguirmi, pour faire des
+razzias dans la région nord du pays. Cela leur valait d’ailleurs de
+terribles ripostes de la part des Baguirmiens. C’est ainsi que,
+sous le mbang Hadji, ou Moḥammed el Amin (1751-1785), les Boulala
+furent atrocement persécutés par le fatcha Kano. Ils étaient
+tellement traqués par ce dernier qu’ils ne se sentaient jamais en
+sûreté&nbsp;: leurs chevaux étaient constamment bridés et sellés,
+même la nuit, et, à la moindre alerte, les Boulala fuyaient au
+grand galop l’approche des Baguirmiens.</p>
+
+<p>Sous le règne de ʿAbd er Raḥman Gaouranga (1785-1806), le Fitri
+fut encore attaqué par une armée baguirmienne, ayant à sa tête le
+fatcha Araouéli, le mbarma, l’alifa de Moïto et le ngarmané. Le
+sultan boulala, Djourab el Kebir, qui avait succédé à son père
+Moḥammed Morcho, fut battu et tué à Kabara. Les vainqueurs firent
+un riche butin et rentrèrent ensuite au Baguirmi. Djourab el Kebir
+fut remplacé par son oncle Abou Sekkin, frère de Moḥammed Morcho.
+Après la défaite de Kabara, Abou Sekkin s’était enfui à Djeziré,
+sur la Batah. Il revint au Fitri, après le départ du gros de
+l’armée baguirmienne, réussit à battre une troupe ennemie à
+Takétté, et délivra le pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_313">[313]</span>Les Ouadaïens,
+qui avaient déjà fait autrefois leur apparition dans ces contrées,
+revinrent sous le règne de ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815). Ce
+sultan envahit le Baguirmi, s’empara de Massnia et fit un grand
+massacre des habitants, dans lequel périt le mbang Gaouranga. Il
+recueillit un butin considérable et, avant de quitter le pays, il
+installa comme souverain un fils de Gaouranga, Ngarba Bira. Mais,
+après son départ, le fatcha Araouéli battit le mbang, qui fut pris
+et tué, et il le remplaça par son frère Bourgoumanda. Les Ouadaïens
+intervinrent encore pour installer au Baguirmi le ngaré Daba, un
+autre fils de Gaouranga, qui s’était réfugié au Ouadaï. Mais ils ne
+purent atteindre leur but. La lutte ayant éclaté entre Bourgoumanda
+et son fatcha Araouéli, le mbang fut finalement obligé de se jeter
+dans les bras de Saboun. Celui-ci lui fournit des troupes, sous
+condition toutefois que Bourgoumanda s’engagerait à payer
+dorénavant un tribut régulier. Araouéli fut alors battu et fait
+prisonnier, et le Baguirmi devint un état vassal du Ouadaï.</p>
+
+<p>Le Fitri reconnaissait également la suzeraineté du Ouadaï. Le
+sultan boulala allait recevoir l’investiture à Abéché et payait un
+tribut annuel. L’aide des Ouadaïens fut souvent réclamée par des
+princes boulala aspirant au kademoul, et cette intervention
+étrangère fut un élément de trouble de plus dans le foyer de
+divisions et de discordes qu’était le Fitri.</p>
+
+<p>La situation des sultans boulala s’était profondément modifiée
+vis-à-vis du Baguirmi. Ils pouvaient maintenant recourir aux
+Ouadaïens pour résister aux attaques de leur puissant voisin. Leurs
+doléances étaient d’ailleurs toujours bien accueillies à la cour
+d’Abéché, où l’on n’aimait guère les Baguirmiens. Aussi Boulala et
+Baguirmiens étaient-ils constamment en lutte. Les Baguirmiens
+faisaient des incursions au Fitri et obligeaient les sultans
+boulala à abandonner Yao pour un temps. D’autre part, les Boulala
+allaient piller les régions reconnaissant l’autorité du Baguirmi,
+Debaba, Tania, Moïto, Aouni, etc., et parfois même poussaient leurs
+razzias jusque dans le Baguirmi proprement dit.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_314">[314]</span>La situation
+était à peu près la même avec les autres voisins du Fitri. Les
+Boulala vivaient en désaccord avec les Médogo et ils étaient dans
+un état permanent d’hostilité avec les Gourân (Kreda et
+Kecherda).</p>
+
+<p>Le sultan boulala Abou Sekkin avait donné une de ses filles en
+mariage à son neveu Dogo, un fils de Moḥammed Morcho. L’aguid el
+baḥr Atoga, étant de passage au Fitri, manifesta à Abou Sekkin le
+désir d’épouser une princesse boulala. Il voulait, par cette
+alliance, rehausser sa situation et se ménager un appui chez les
+Boulala. Abou Sekkin ayant proposé la fille de Moḥammed Morcho,
+Dogo refusa de laisser sa sœur se marier avec Atoga. Le sultan,
+très froissé, prit alors sa fille, qui était la femme de Dogo, et
+la donna à l’aguid el baḥr. Il est vrai qu’il proposa à Dogo de lui
+donner en mariage sa seconde fille, qui était alors très
+jeune&nbsp;: mais Dogo refusa et les rapports furent dès lors très
+tendus entre le sultan et son neveu. Lors de la mort d’un fils
+d’Abou Sekkin, Dogo vint avec ses gens organiser un grand tam-tam
+de réjouissance sur le rocher de Yao. Le sultan, furieux, fit tuer
+le musicien.</p>
+
+<p>Dogo quitta alors le Fitri avec ses gens et se réfugia au
+Médogo. Il alla ensuite au Ouadaï proposer à l’aguid el Djaadné
+Masoud de venir au Fitri attaquer Abou Sekkin. L’aguid refusa et
+Dogo, retournant au Fitri, se fit battre par Abou Sekkin près de
+Kabara et mourut à Kéfri. Ses gens s’enfuirent au Ouadaï, où le
+frère de Dogo, Mousa, décida enfin l’aguid el Djaadné à intervenir
+en sa faveur. Abou Sekkin fut alors battu à Déléb et se réfugia au
+Kanem, où il resta sept ans. Au bout de ce temps-là, il revint au
+Fitri et battit Mousa à Toumsa. Ce dernier s’enfuit au Ouadaï et
+alla demander aide et secours à Saboun, qui ne voulut pas
+intervenir au Fitri et laissa Abou Sekkin régner sur ce pays. Ce
+dernier vécut donc paisiblement à Yao, où il mourut vers 1821.</p>
+
+<p>Son fils Djourab lui succéda. Mais, à ce moment-là, le sultan du
+Ouadaï, Yousof Kharifeïn (1815-1830), qui était en<span class=
+"pagenum" id="Page_315">[315]</span> lutte avec Bourgoumanda,
+intervint au Fitri. A l’approche des Ouadaïens, Djourab et son
+frère ʿAbdoullahi s’enfuirent au Kanem et Mousa redevint alors le
+sultan des Boulala (1824). Il ne régna d’ailleurs qu’une année.
+Djourab revint, après le départ des Ouadaïens, et Mousa fut battu
+et tué à Melmé. Djourab resta un an sultan du Fitri (1825-1826). Il
+voulut résister lorsque les Ouadaïens revinrent, amenés par
+Nguerbaï, un frère de Mousa. Mais il fut battu et dut s’enfuir au
+Yéssiyé. Il passa de là au Baguirmi, puis au Bornou et au Kanem.
+Son frère ʿAbdoullahi, blessé, s’était sauvé dans la lagune&nbsp;;
+il réussit à s’échapper et à gagner le Médogo.</p>
+
+<p>Rentré à Yao, Nguerbaï prescrivit le massacre de soixante-dix
+Boulala, partisans de Djourab. Il ordonna de couper les parties
+sexuelles de ces malheureux et de les leur placer dans la
+bouche.</p>
+
+<p>Un page (<em>touèr</em>) du sultan Chérif, Fataha el Djelil,
+grand ami de ʿAbdoullahi, prit ce dernier au Médogo et l’emmena à
+Abéché. Une sœur de ʿAbdoullahi donna cinquante pagnes à celui-ci,
+pour lui permettre d’offrir au sultan un «&nbsp;salam&nbsp;»
+convenable. ʿAbdoullahi put donc habiter Abéché, où il resta 15
+ans. Nguerbaï, le sultan du Fitri, étant devenu aveugle, son fils
+Maḥmoud alla à Abéché demander l’investiture. Mais Chérif tenait à
+remplacer Nguerbaï par ʿAbdoullahi, qu’il connaissait depuis
+longtemps. Il voulait s’attacher ainsi la famille de Djourab, que
+Kharifèïn avait malmenée, et s’attirer les sympathies des Boulala,
+qui avaient eu fort à souffrir des vengeances de Nguerbaï. Mais
+ʿAbdoullahi ne voulut point accepter le kademoul. Mandé à plusieurs
+reprises par le sultan, il refusa constamment. Chérif eut beau
+insister, ʿAbdoullahi tint bon&nbsp;: il dit que son frère Djourab
+qu’il aimait beaucoup, avait déjà été sultan des Boulala, qu’il
+appartenait par conséquent à ce dernier de reprendre le kademoul,
+et que lui, ʿAbdoullahi, ne pourrait devenir le chef des Boulala
+qu’après la mort de Djourab. Chérif se rendit à ses raisons et le
+pria d’amener son frère à<span class="pagenum" id=
+"Page_316">[316]</span> Abéché. ʿAdoullahi partit pour Boullong,
+dont le chef lui donna un cheval&nbsp;: il gagna le Bornou et
+rejoignit enfin Djourab au Kanem. Ce dernier reçut l’investiture de
+Chérif et régna au Fitri de 1841 à 1879. Maḥmoud et les descendants
+de Moḥammed Morcho, ainsi déçus dans leurs espérances, se
+réfugièrent au Ouadaï avec leurs partisans. Ces Boulala forment
+encore actuellement le grand village de Djurdjura, entre la Batah
+et les montagnes du Médogo, et sont toujours les ennemis de leurs
+compatriotes du Fitri.</p>
+
+<p>Le sultan Djourab avait déjà dépassé la trentaine, lorsqu’il
+revint au Kanem pour prendre le commandement des Boulala. Homme
+intelligent et instruit par l’expérience, il gouverna le Fitri avec
+beaucoup de bon sens. Esprit cultivé, il a laissé parmi les Boulala
+une réputation de savant (<span class="arabic">عالم</span>
+<em>ʿâlem</em>). Il était l’ami du cheïkh ʿOmar, qu’il avait connu
+pendant son exil au Bornou. Le sultan ʿAli, qui régna au Ouadaï à
+partir de 1858, le tenait également en très haute estime.</p>
+
+<p>Les Boulala vivaient en désaccord avec leurs voisins du
+Baguirmi&nbsp;: les deux populations échangeaient les coups de main
+et les pillages. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri,
+où ils venaient enlever des troupeaux et faire des captifs. Les
+Boulala, de leur côté, ripostaient en pénétrant dans le
+Baguirmi&nbsp;: ainsi l’aguid Doud, qui commandait la cavalerie de
+Djourab, alla piller la région de Djogodé et razzia Baloo&nbsp;; un
+parti de Boulala poussa même jusqu’à Massnia. Comme le Fitri
+dépendait directement du Ouadaï, cet état de choses devait
+forcément avoir une répercussion fâcheuse sur les relations déjà
+peu amicales que le sultan ʿAli entretenait avec le mbang Abou
+Sekkin. Ce dernier avait d’ailleurs multiplié les insolences et les
+provocations envers son suzerain d’Abéché. Une attaque dirigée
+contre le Fitri par le fatcha, qui gouvernait alors la région de
+Moïto, fit éclater la guerre entre le Ouadaï et le Baguirmi en
+1870-1871. Le fatcha pénétra au Fitri vers le milieu de 1870. Le
+tchéroma ʿAbdoullahi, qui se trouvait à Melmé, prévint
+immédiatement son père&nbsp;: Djourab s’empressa de réunir ses
+Boulala,<span class="pagenum" id="Page_317">[317]</span> fit
+avertir ʿAli et évacua Yao. Le sultan du Ouadaï, irrité déjà depuis
+longtemps par l’insolence de son vassal, commença ses préparatifs
+de guerre dès la fin de la saison des pluies et entra en campagne
+au mois de décembre 1870. Djourab prit part au siège et à la prise
+de Massnia avec son contingent de Boulala, dont le camp fut
+installé au nord-est de la ville. Les Boulala retournèrent ensuite
+chez eux chargés de butin.</p>
+
+<p>Ce fut Djourab qui reçut Nachtigal et son compagnon El Fadhel à
+Boukkou, tout près de Melmé, en 1873. L’explorateur nous raconte
+comment Djourab mettant à profit la grande considération dont il
+jouissait, aplanissait les difficultés qui pouvaient s’élever entre
+ses sujets et les bandes ouadaïennes circulant dans le pays,
+lesquelles, selon leur habitude, se montraient avides et
+arrogantes.</p>
+
+<p>A la mort de Djourab, son fils Ḥassen Baïkouma prit le kademoul.
+Il régna sept ans à Yao (1879-1886). Il y eut lutte d’ailleurs
+entre lui et Gadaï, un autre fils de Djourab. Gadaï se réfugia avec
+ses partisans dans la région d’Aouni, mais il ne réussit pas à
+prendre l’avantage sur son frère. C’est à cette époque-là que
+passèrent rapidement au Fitri les deux explorateurs italiens
+Massari et Matteucci, qui faisaient leur traversée de l’Afrique, de
+la mer Rouge au golfe de Guinée (1880-1881). Le sultan actuel des
+Boulala, Ḥassen Abou Sekkin, se rappelle très bien leur passage.
+Massari et Matteucci ne restèrent à Yao ou dans les environs que du
+20 au 26 décembre 1880. Ils furent très bien reçus par Ḥassen
+Baïkouma, le «&nbsp;simpatico sultano&nbsp;», qui les traita
+«&nbsp;con gran gentilezza.&nbsp;»</p>
+
+<p>A la mort de Ḥassen Baïkouma, Gadaï alla à Abéché solliciter
+l’appui du djerma ʿOthman, le gouverneur ouadaïen du Fitri, afin
+d’obtenir le kademoul. Mais Djili, un autre fils de Djourab,
+réussit à s’installer à Yao, avec l’aide de l’aguid el baḥr El
+Gadem. Il y resta trois ans (1886-1889). Gadaï fut ensuite
+intronisé par le djerma ʿOthman, et Djili se réfugia au Ouadaï. Le
+fils de ʿAbdoullahi, Ḥassen Abou Sekkin, qui était<span class=
+"pagenum" id="Page_318">[318]</span> détesté du djerma et de Gadaï,
+s’enfuit chez les Kirdi du Sud-Est. Gadaï, pour conserver la faveur
+de ʿOthman, mit le pays en coupe réglée. Partant de ce principe que
+le Fitri était la propriété du djerma et que les Boulala devaient
+s’estimer très heureux de ce que celui-ci voulût bien ne pas tout
+prendre, il ruina complètement ses sujets. Les suspects étaient
+massacrés ou réduits en esclavage et il y eut de nombreux villages
+détruits. Gadaï envoyait sans cesse au djerma des captifs et des
+présents. Aussi jouissait-il de la faveur de ʿOthman, alors tout
+puissant au Ouadaï, et semblait-il devoir régner paisiblement au
+Fitri.</p>
+
+<p>Cependant Ḥassen, toujours dans les montagnes des fétichistes,
+ne désespérait point. L’histoire du Ouadaï et celle du Fitri
+avaient été fertiles en changements de toute sorte et il avait le
+droit d’escompter qu’un événement favorable pour lui pourrait se
+produire un beau jour. D’ailleurs, et il aime bien le raconter, un
+faqih, d’une famille de fagara très considérée au Fitri, lui avait
+prédit qu’il régnerait un jour chez les Boulala.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, les Français arrivaient au Tchad. En 1901,
+le lieutenant-colonel Destenave entrait en lutte avec les Senoussia
+du Kanem. En même temps, des troubles éclataient au Ouadaï et Acyl
+s’enfuyait vers l’Ouest. Après avoir battu deux fois les troupes
+qui le poursuivaient, le jeune prétendant ouadaïen allait
+s’installer près du rocher de Kalkélé (à l’est de Moïto). Il
+s’était assuré la neutralité de ʿAbd er Raḥman, sultan du Médogo,
+et Gadaï lui avait juré sur le Qorân de rester également
+neutre.</p>
+
+<p>Une délégation, envoyée par Acyl, se présenta à Ngouri au
+Commissaire du Gouvernement p. i. (8 novembre 1900), pour
+solliciter l’appui des Français. Ḥassen, de son côté, était déjà
+venu à Fort-Lamy demander au lieutenant-colonel Destenave de
+l’aider à chasser Gadaï du Fitri. Ce dernier avait du reste
+ouvertement violé le serment fait à Acyl&nbsp;: il renseignait
+Aḥmed abou Ghazali, le sultan du Ouadaï, sur les agissements du
+prince fugitif, et il avait même fait<span class="pagenum" id=
+"Page_319">[319]</span> massacrer quelques partisans de celui-ci.
+Gadaï était donc devenu l’ennemi commun de nos deux protégés.</p>
+
+<p>Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec un peloton de
+spahis&nbsp;: Acyl et Ḥassen l’accompagnaient. Acyl, avec ses 200
+partisans, surprit Gadaï à proximité de Malabesse. Ce dernier fut
+battu et tué, et Ḥassen le remplaça comme sultan des Boulala. Le
+fils de Gadaï, le tchéroma Ngaré, se réfugia à Aouni avec ses gens.
+Il essaya plus tard de chasser Ḥassen de Yao, mais il fut vaincu
+sans peine par celui-ci. Il se rendit alors chez Gaourang, qui
+l’envoya à Fort-Lamy. Le Commandant du Territoire l’installa
+finalement à l’est de Massakory, où il fonda le plus grand village
+du Dagana.</p>
+
+<p>Quant à Ḥassen, à qui ses ennemis reprochaient d’avoir amené les
+chrétiens au Fitri, il devint à partir de ce moment-là un objet de
+haine pour les Ouadaïens. Le djerma ʿOthman, qui voyait tarir sa
+plus belle source de revenus, fut l’ennemi le plus acharné de
+Ḥassen. L’ex-sultan Djili, qui se trouvait au Ouadaï, devint le
+prétendant boulala soutenu par le djerma ʿOthman et les
+Ouadaïens.</p>
+
+<p>Il n’avait été laissé, au début, qu’un peloton de spahis en
+observation à Yao. La situation générale ne permettait pas de
+défendre le Fitri et le peloton devait se replier en cas d’attaque.
+Ce n’est qu’en juin 1904 que de l’infanterie fut installée à Yao et
+que ce poste devint un poste permanent.</p>
+
+<p>En août 1904, le lieutenant du Fitri recevait une lettre du
+djerma ʿOthman, dans laquelle celui-ci disait «&nbsp;qu’il
+partageait les idées de l’aguid el Djaadné et que, comme il avait
+été convenu, pas un homme du Ouadaï n’irait dans le pays des blancs
+tant qu’un blanc ne viendrait pas au Ouadaï&nbsp;; que le pays
+était musulman et que les blancs avaient été appelés et amenés par
+Ḥassen&nbsp;; qu’il demandait l’évacuation du Fitri, du Baguirmi et
+qu’il enjoignait aux blancs de rester dans le pays de Rabah, sur la
+rive gauche du fleuve Chari&nbsp;». Le Fitri ne fut naturellement
+pas évacué.</p>
+
+<p>Le 31 janvier 1905, Kalamtam (captif du djerma ayant un
+commandement militaire) attaqua le village de Yao. Il
+fut<span class="pagenum" id="Page_320">[320]</span> repoussé par le
+lieutenant Repoux. L’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya, qui
+campaient à 1.500 m. du rocher de Yao, furent attaqués par le
+lieutenant, le 1<sup>er</sup> février, à l’aurore, et prirent la
+fuite. Le capitaine Rivière, accouru à la rescousse, surprit le 4
+février vers 5 heures du matin, tout près de Seïta, le camp
+ouadaïen endormi&nbsp;; les aguids furent mis en déroute, et les
+Ouadaïens s’enfuirent en abandonnant leurs chevaux, leurs selles et
+une partie de leurs armes. L’affaire de Yao et celle de Saïta
+eurent un grand retentissement dans tout le pays.</p>
+
+<ul class="simple1">
+<li><em>Khaber dja dehhaba</em>
+</li>
+
+<li><em>Kalamtam nazel (khater) fi Yao</em>
+</li>
+
+<li><em>Nesara gam drob</em>
+</li>
+
+<li><em>Khallo seridj braïké</em><a id="FNanchor_409"></a><a href=
+"#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>
+</li>
+</ul>
+
+<ul class="simple5">
+<li>Une nouvelle est arrivée tout récemment</li>
+
+<li>Kalamtam est allé à Yao</li>
+
+<li>Le blanc s’est levé, a tiré des coups de fusil.</li>
+
+<li>Et ils ont abandonné leurs selles honteusement.</li>
+</ul>
+
+<p>Ces deux échecs firent beaucoup de tort au djerma ʿOthman déjà
+peu aimé du sultan Doud-Mourra à cause de sa puissance au Ouadaï et
+de son caractère intrigant. Ils augmentèrent par contre le
+ressentiment des Ouadaïens contre Ḥassen et, en mars 1905, le
+djerma ʿOthman écrivait de nouveau au commandant du poste de Yao
+«&nbsp;que les Ouadaïens avaient marché sans sa permission,
+entraînés par Djili, qui voulait tuer Ḥassen son ennemi&nbsp;;
+qu’il y avait toujours eu la paix entre les Français et le Ouadaï,
+et que ce qui avait pu la troubler c’était Ḥassen, lequel se
+mettait toujours entre les Ouadaïens et les Français&nbsp;».</p>
+
+<p>Le sultan Ḥassen est très dévot et aussi quelque peu couard. On
+raconte même que, dans un combat contre les Kreda, il eut une
+défaillance pitoyable.</p>
+
+<ul class="simple1">
+<li><span class="pagenum" id="Page_321">[321]</span><em>Tari
+djédadaé</em>
+</li>
+
+<li><em>Seltan Boulala êb mela ed dar</em>
+</li>
+
+<li><em>Tchéroma Ḥassan fi Yao</em>
+</li>
+
+<li><em>Khalla djawadah</em><a id="FNanchor_410"></a><a href=
+"#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a>
+</li>
+</ul>
+
+<ul class="simple5">
+<li>Volant comme une poule</li>
+
+<li>Le sultan des Boulala a couvert le pays de honte&nbsp;;</li>
+
+<li>Le tchéroma Ḥassan de Yao</li>
+
+<li>A abandonné son cheval.</li>
+</ul>
+
+<p>Aussi le gros Ḥassen se gardait-il soigneusement d’un coup de
+main des Ouadaïens pour l’assassiner ou s’emparer de lui. La nuit
+venue, il prenait toujours ses précautions&nbsp;: des Boulala,
+couchés en travers des portes successives qui mènent à son
+appartement, gardaient avec soin sa précieuse personne. Il avait
+constamment à portée de sa main une carabine et un revolver
+chargés, car il se serait brûlé la cervelle, disait-il, plutôt que
+de tomber vivant entre les mains de ses ennemis. C’est un brave
+homme, d’ailleurs, qui adore le thé parfumé à la menthe et bien
+sucré et il a dû être follement heureux lorsque, au commencement de
+1908, le poste-frontière a été transporté à Atya, sur la Batah,
+couvrant ainsi le Médogo et Fitri.</p>
+
+<h4><em>LA POPULATION BOULALA</em>
+</h4>
+
+<p>Les vrais Boulala, les Boulala de race, sont la minorité au
+Fitri. Les luttes intestines d’autrefois les ont décimés et ont
+fait s’exiler une bonne partie d’entre eux. C’est donc une erreur
+de croire que tout habitant du Fitri est un Boulala. Les Abou Semen
+forment la majorité et, comme ces indigènes ne sont guère
+intelligents, c’est à eux surtout que doit s’appliquer l’expression
+courante et peu flatteuse de «&nbsp;bête comme un
+Boulala&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Boulala, qui, comme nous l’avons vu, sont
+d’origine<span class="pagenum" id="Page_322">[322]</span> kanembou,
+se sont fortement mélangés aux Kouka et aux Abou Semen et ont le
+teint beaucoup plus foncé que leurs frères du Kanem. Nachtigal
+disait qu’ils avaient «&nbsp;le teint cuivré ou bronzé et souvent
+plus clair que celui des Toubou&nbsp;». Il est probable que
+Nachtigal s’est trompé. Mais, somme toute, cela pouvait être vrai
+en 1873. Ce ne l’est plus maintenant. Le teint des Boulala est
+généralement <em>asoued</em> (noir)<a id=
+"FNanchor_411"></a><a href="#Footnote_411" class=
+"fnanchor">[411]</a>, parfois <em>azreq</em> (noir gris) et, plus
+rarement, <em>akhder</em> (bronzé). La plupart des Boulala sont
+grands et bien bâtis. On trouve parfois chez eux des nez épatés et
+des lèvres lippues. Beaucoup de Boulala se rasent complètement, les
+autres gardent la barbe et la moustache&nbsp;: ce dernier fait
+frappe d’ailleurs l’Européen, car les autres indigènes (Arabes,
+Kanembou, etc.) ne gardent généralement pas la moustache. Les
+Boulala se rasent la tête, mais certains d’entre eux laissent
+croître leurs cheveux et les arrangent même en petites tresses,
+selon la mode ouadaïenne.</p>
+
+<p>Les Boulala sont médiocrement intelligents. Cela tient surtout à
+l’abus de la merissé (bière de mil) et aussi au quasi-esclavage
+dans lequel ils étaient plongés avant notre arrivée, car le sultan
+boulala gouvernait alors en vrai despote. Ils étaient autrefois
+très turbulents et se battaient souvent, soit avec leurs voisins,
+soit entre eux.</p>
+
+<p>Les femmes boulala sont grandes, bien faites et ont dans tout le
+pays une certaine réputation de beauté. Le cheïkh Moḥammed el
+Tounesi rangeait les Kouka, les Médogo et les Boulala sous le seul
+nom de Kouka et distinguait trois divisions. C’est probablement des
+femmes boulala qu’il veut parler, lorsqu’il dit&nbsp;: «&nbsp;Une
+des trois divisions fournit des femmes magnifiques, préférables
+même aux plus attrayantes Abyssiniennes. Ils ont de jeunes esclaves
+qui sont belles à ravir et d’une grâce à soulever toutes les
+émotions du cœur&nbsp;; leurs charmes troublent et bouleversent
+l’âme aux plus dévots ascètes et les plongent dans des désirs
+voluptueux&nbsp;».<span class="pagenum" id="Page_323">[323]</span>
+Le bon cheïkh exagère toujours un peu. Il est vrai cependant que
+les femmes boulala sont recherchées car, indépendamment de leur
+beauté, elles ont l’avantage d’engendrer des enfants robustes et de
+grande taille, ce qui est très apprécié des indigènes. Elles ont la
+réputation d’avoir un tempérament très amoureux et d’être même
+quelque peu débauchées. Les femmes boulala ont généralement la
+coiffure kouka, l’horrible djemiré. Certaines, plus coquettes,
+arrangent leurs cheveux selon la mode ouadaïenne&nbsp;: de petites
+tresses très longues qui tombent tout autour de la tête et même sur
+le visage. Certains détails de la coiffure différencient les femmes
+mariées de celles qui ne le sont pas.</p>
+
+<p>Les Boulala parlent la langue commune aux Kouka, Médogo et
+Boulala (<em>tar lis</em>). Ils parlent aussi l’arabe et c’est cela
+surtout qui peut les distinguer des Abou Semen. Parmi ces derniers,
+beaucoup ne font que baragouiner quelques mots d’arabe, tandis que
+les gens de Boulal (<em>’yal Boulal</em>) connaissent tous cette
+langue. D’ailleurs, et cela montre bien que le tar lis n’est qu’une
+langue empruntée, toutes les chansons boulala sont en arabe.</p>
+
+<p>Les Boulala sont de bien médiocres musulmans. Ils sont fiers
+cependant d’appartenir à la religion de Moḥammed et parlent avec
+mépris des Kirdi (fétichistes). Ils pratiquent la circoncision des
+garçons, mais pas l’excision des filles. Ils observent les
+pratiques extérieures de l’islamisme (prières, jeûnes du Ramadan,
+etc.), mais sans s’y tenir d’une façon bien stricte. Ils célèbrent
+avec entrain les trois fêtes habituelles (<em>el mouloud, el fetr,
+ed dahyyé</em>). Les deux dernières sont les plus
+importantes&nbsp;: le sultan se transporte alors en grande pompe au
+rocher de Yao sur lequel se trouve, vers l’extrémité ouest,
+l’empreinte des mains et celle du front d’un saint homme qui y fit
+sa prière. Elles sont si peu nettes, d’ailleurs, que le sultan fut
+obligé de chercher un moment avant de pouvoir nous les montrer. Le
+saint homme en question n’est pas Boulal, comme le croit Nachtigal,
+car Boulal n’est pas allé au Fitri.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_324">[324]</span>Les Boulala
+mangent la viande de phacochère<a id="FNanchor_412"></a><a href=
+"#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a> (<em>hallouf</em> ar.
+<span class="arabic">هلوف</span>) et ils font un grand usage de la
+boisson fermentée obtenue avec le gros mil (<em>merissé</em>)<a id=
+"FNanchor_413"></a><a href="#Footnote_413" class=
+"fnanchor">[413]</a>. Cette espèce de bière abrutit complètement
+ceux qui en abusent. Nous citerons comme exemple le tchéroma ngaré,
+de Massakory, qui en consommait plusieurs bourmas tous les jours.
+La plupart des rixes qui éclatent sont provoquées par des gens
+ivres, rendus furieux par la merissé. Les Boulala mangent également
+une espèce de grenouille (<em>ambourbeté</em>), qui abonde au Fitri
+à la saison des pluies. Cet animal, au corps très gros et aux
+pattes grêles, a un aspect assez répugnant. Les femmes boulala vont
+dans la brousse en ramasser de pleins paniers. L’intérieur des
+cases est souvent tapissé des mâchoires de cet ignoble batracien.
+Quoique la chair de la grenouille ne soit pas prohibée par le
+Qoran, elle est cependant considérée comme un aliment impur
+(<em>makrouh</em>), et il n’y a guère que les fétichistes, les
+Boulala, les Kouka et les Médogo qui en fassent leur
+nourriture.</p>
+
+<p>Les Boulala, quand ils peuvent le faire, ne s’en tiennent pas
+aux quatre femmes légitimes autorisées par leur religion. Le sultan
+Ḥassen, par exemple, avait au moins une trentaine de femmes et le
+tchéroma ngaré en avait bien une quinzaine. Aussi les Kreda, qui
+sont des musulmans rigides et austères, parlent-ils avec mépris des
+Boulala, ces gens sans principes et sans mœurs, «&nbsp;qui couchent
+avec leurs femmes durant le jour&nbsp;».</p>
+
+<p>Nous avons vu que les Boulala étaient peu nombreux au Fitri. La
+majorité des habitants du pays est formée par les sujets des
+Boulala (<em>mesâkin</em> Boulala), Abou Semen et Kouka&nbsp;: ces
+gens sont considérés comme n’étant pas de race (<span class=
+"arabic">ما حرين</span> <em>ma hourrin, deremdi</em>, en tar lis).
+Dans la langue du pays, les Boulala sont désignés sous le nom de
+Mâga ou Mâggâ. Les plus purs d’entre eux sont à Melmé et à Yao.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_325">[325]</span>Nous avons déjà
+dit que les Boulala s’étaient autrefois mélangés aux Arabes Hémat.
+Certains d’entre eux sont même considérés comme descendant d’une
+façon plus particulière de ces derniers&nbsp;: ces Boulala se sont
+alliés aux Am Melki, et ils forment actuellement le village de
+Kessi et une partie de Yao (Tchéranga).</p>
+
+<p>Les Boulala se divisent en trois fractions&nbsp;: les gens du
+sultan (<em>Maglafia</em>), ceux qui sont à la droite du sultan
+(<em>Batoa</em>) et ceux qui sont à sa gauche (<em>Nguidjemi</em>).
+Les chefs des deux dernières fractions portent respectivement les
+noms de Maidelâ et de Yéremi. Les nobles portent le titre de maïna.
+Dans les Maglafia, le personnage le plus considérable, après le
+sultan (<em>ngaré</em>), est son fils aîné (<em>tchéroma</em>),
+l’héritier présomptif&nbsp;: la mère du tchéroma porte le nom de
+<em>goumbou</em>. Après lui, viennent ceux qui portent les titres
+de <em>baïkouma, kélélé, matéléma, ikhoudma, bourma</em>.</p>
+
+<p>Le sultan a un certain nombre de dignitaires.</p>
+
+<p>Le <em>galadima</em>, libre, de la fraction des Nguidjemi, est
+un conseiller.</p>
+
+<p>Le <em>guéréma</em> (<em>kéréma</em>), captif du sultan,
+correspond au <em>fatcha</em> du Baguirmi.</p>
+
+<p>Le <em>djerma</em>, captif, est l’écuyer du sultan et le chef
+des serviteurs. C’est lui qui selle le cheval du sultan. Il
+correspond au djerma Abou Sekkin du Ouadaï, au djerma Rounga
+d’Acyl.</p>
+
+<p>Le <em>nguérmané</em>, libre, est l’homme de confiance du
+sultan, dont il fait exécuter les ordres. Cet emploi est très
+important. Le nguérmané sert aussi d’intermédiaire entre le sultan
+et ses femmes, mais il n’est pas castrat.</p>
+
+<p>Le <em>mbarma</em>, Am Semenaï, libre, est chargé de prélever
+les impôts. L’<em>ikhoudma</em> a à peu près les mêmes fonctions,
+et le <em>sendelma</em>, captif ou libre, a également un petit
+emploi analogue.</p>
+
+<p>Le sultan était autrefois souverain absolu au Fitri. Son bon
+plaisir n’était tempéré que par la crainte de voir un prétendant au
+kademoul profiter du mécontentement que<span class="pagenum" id=
+"Page_326">[326]</span> provoqueraient, chez les Boulala, des
+exécutions ou des exactions trop nombreuses. Si cependant il avait
+l’appui du grand djerma du Ouadaï, dont le Fitri était une
+dépendance, le sultan boulala pouvait alors gouverner selon son
+caprice, sans se préoccuper aucunement de l’irritation de ses
+sujets. Les armes ouadaïennes l’auraient toujours maintenu à Yao,
+même contre le gré des Boulala. C’est pourquoi Gadaï a pu ruiner
+impunément le Fitri, jusqu’au moment de notre arrivée.</p>
+
+<p>Les Boulala observent les formalités en usage au Ouadaï,
+lorsqu’ils paraissent devant leur sultan. Ils se présentent pieds
+nus, s’accroupissent, découvrent leur épaule droite, détournent les
+yeux et frappent doucement des mains en prononçant de nombreux
+<em>Allah iensrek&nbsp;!</em><a id="FNanchor_414"></a><a href=
+"#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a> et <em>Allah itawwel
+’oumrek&nbsp;!</em><a id="FNanchor_415"></a><a href="#Footnote_415"
+class="fnanchor">[415]</a></p>
+
+<p>Nachtigal rapporte que les Boulala «&nbsp;ont un sultan de leur
+race qui, curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des
+Boulala, est considéré comme étant de meilleure noblesse que le
+sultan du Ouadaï lui-même. C’est ainsi que ce vassal a le pas sur
+son suzerain, que celui-ci le salue le premier, que le vassal entre
+à cheval dans le palais royal et que si tous deux se rencontrent à
+cheval, le sultan du Fitri attend que le sultan du Ouadaï ait mis
+pied à terre&nbsp;». Il est probable que ce renseignement a été
+donné à Nachtigal par des Boulala. Ce que dit l’explorateur nous a
+d’ailleurs été répété au Fitri. Mais les Boulala, comme tous les
+autres indigènes, sont naturellement portés à exagérer l’ancienne
+puissance de leur tribu. Les sultans du Ouadaï ont pu montrer
+autrefois quelques égards envers des princes issus de l’illustre
+famille des Séfiya, mais ce serait une erreur de croire que les
+orgueilleux descendants de ʿAbd el Kerim reconnaissaient une
+supériorité quelconque aux sultans boulala. Il suffit d’ailleurs,
+pour être fixé à ce sujet, de savoir avec quelle désinvolture ces
+derniers étaient traités par le djerma d’Abéché.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_327">[327]</span>Comme au Ouadaï,
+les femmes boulala ne peuvent passer qu’à une certaine distance des
+groupes d’hommes, et en se traînant sur les genoux. Quand un homme
+et une femme se rencontrent, celle-ci quitte le chemin, se met à
+genoux et frappe des mains en disant «&nbsp;Afia&nbsp;!&nbsp;»
+«&nbsp;Lalé&nbsp;!&nbsp;». Elle ne se relève que lorsque l’homme
+est passé.</p>
+
+<p>Lors de leurs réjouissances, les Boulala exécutent généralement
+le tam-tam kouka. Le cercle des hommes tourne lentement autour de
+l’instrument. Les danseurs font de très petits pas, marchant
+presque sur place et se dandinent lourdement en agitant leurs
+armes. Le cercle des femmes tourne en sens inverse&nbsp;: elles
+agitent leur pagne d’un geste rythmé, en balançant leurs mains
+tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche. Mais les Boulala
+exécutent aussi le tam-tam des Arabes Hémat. Les femmes balancent
+alors leurs bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en fléchissant
+légèrement sur leurs jambes&nbsp;: toutes font ce mouvement en même
+temps. Ou bien encore, leurs bras légèrement repliés sont placés
+horizontalement et elles se balancent ainsi d’avant en arrière,
+etc.</p>
+
+<p>Nous avons vu que le Fitri avait été désolé par de fréquentes
+discordes et que les princes vaincus quittaient toujours le pays
+avec leurs gens. C’est pourquoi il y a actuellement des Boulala un
+peu partout. Les Boulala qui se sont expatriés sont d’ailleurs plus
+nombreux que ceux restés au Fitri. Du côté de l’Est, on en trouve à
+Djurdjura et dans quelques villages du Médogo. Il y en a également
+dans la région au sud du Mourtcha, entre les Oulâd Rachid et les
+Missiriyé. Nachtigal, qui était passé par là en se rendant à
+Abéché, signalait le village boulala de Mandélé. Ce village
+n’existe plus et a été remplacé par celui d’Ourel&nbsp;; les autres
+villages boulala de la région sont&nbsp;: Abou Ṭaher, El Khatit, Er
+Reméli, Abou Cherganiyé, Abou Koïesti, etc. Ces Boulala sont
+installés dans le pays depuis très longtemps. Les indigènes du
+Fitri ne savent à quelle époque ils peuvent avoir émigré. On les
+désigne d’ailleurs sous le nom de <em>Boulala gousar</em> (les
+petits Boulala, ar. <span class="arabic">قصار</span>). A Abéché, il
+y a aussi quelques Boulala<span class="pagenum" id=
+"Page_328">[328]</span> partisans du Djili&nbsp;: ils comptaient
+parmi les clients du djerma ʿOthman, l’ancien suzerain du
+Fitri.</p>
+
+<p>A l’ouest du Fitri, on trouve des Boulala au Baguirmi (Tchekna,
+Abouguern, etc.), dans la région montagneuse de Moïto-Aouni
+(Gamzouz, Débébé et Gono sont des villages boulala&nbsp;; Mouti et
+Moïto sont en partie boulala) et à côté de Massakory. Ce sont les
+fils des nombreux partisans de Djourab qui quittèrent le Fitri
+lorsque Nguerbaï fut intronisé par les Ouadaïens, ou bien encore
+des gens de Gadaï qui s’expatrièrent à l’avènement de Ḥassen.</p>
+
+<p>On trouve des Boulala jusque dans le Baḥr Rachid, au nord de la
+lagune Iro.</p>
+
+<p>Certains Boulala se sont mélangés aux Arabes, surtout aux
+Salamat, et se sont identifiés à ceux-ci. Ils se rappellent leur
+origine boulala, mais ne parlent plus que la langue arabe. On les
+appelle <em>Salamat Boulala</em>. Ils sont assez nombreux au
+Ouadaï, dans le Baḥr Salamat. Nous citerons également comme
+exemple, dans le Territoire, un des villages d’Ardébé.</p>
+
+<p>Les Nguedjim du Kanem, considérés actuellement comme Kanembou,
+sont d’origine boulala.</p>
+
+<p>Il y a enfin des Boulala au Bornou&nbsp;: à Merkouba, Magomari,
+Goudjeba et surtout à Mogodem, où ils étaient autrefois très
+nombreux.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp3c01">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_393"></a><a href="#FNanchor_393"><span class=
+"label">[393]</span></a>Déjà El Idrisi (<em>Description de
+l’Afrique et de l’Espagne</em>, p. 10 du texte, 11-12 de la
+traduction) dit que Kougha (<span class="arabic">كوغة</span>,
+Gaoga) était sur le bord septentrional du Nil&nbsp;: c’était une
+dépendance du Wagarâ, <em>mais quelques-uns des noirs la placent
+dans le Kânem</em>. Cf. aussi Desborough Cooley, <em>The Negroland
+of the Arabs</em>, p. 103-111.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_394"></a><a href="#FNanchor_394"><span class=
+"label">[394]</span></a><em>Gué</em> indique également le pluriel,
+en baguirmien.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_395"></a><a href="#FNanchor_395"><span class=
+"label">[395]</span></a>On pourra objecter que ce sont là des
+rochers isolés (<em>ḥidjar</em>) plutôt que des montagnes. Il est
+vrai. Mais rien n’empêche de croire que le royaume du Kanem, dont
+l’extension fut autrefois très grande, n’ait exercé son autorité
+sur les montagnes du Ouadaï ou même du Darfour. Dans notre
+démonstration, nous avons tenu le plus grand compte des dimensions
+données par Léon l’Africain au royaume de Gaoga. Il se peut
+néanmoins que les données peu précises fournies par ce voyageur ne
+soient qu’un résumé des renseignements recueillis par lui auprès de
+diverses gens ayant réellement visité l’Afrique centrale. C’est
+l’avis du capitaine Modat, qui croit également qu’on doit placer au
+Darfour le centre du royaume de Gaoga. Que certains détails donnés
+par Léon puissent s’appliquer au Darfour, c’est possible. Mais, au
+<span class="sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il n’existait pas
+dans ce pays un État musulman comme celui de Gaoga. D’autres
+raisons, au surplus, combattent cette thèse. En définitive, nous
+restons persuadé que c’est le royaume du Kanem qui fut autrefois
+appelé Gaoga.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_396"></a><a href="#FNanchor_396"><span class=
+"label">[396]</span></a>«&nbsp;Léon nomme un certain royaume de
+Gaoga, que nous ne pouvons placer qu’entre le Chary et le Nil et
+qui aurait embrassé tout l’espace compris entre ces deux
+fleuves.&nbsp;» D’Escayrac de Lauture, <em>Mémoire sur le
+Soudan</em>, page 54. Cet auteur ajoute d’ailleurs que les
+assertions de Léon «&nbsp;ont besoin de preuves&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_397"></a><a href="#FNanchor_397"><span class=
+"label">[397]</span></a>Barth, <em>Reisen</em> t. III, p. 382.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_398"></a><a href="#FNanchor_398"><span class=
+"label">[398]</span></a>Barth, <em>Reisen</em>, III, p. 381.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_399"></a><a href="#FNanchor_399"><span class=
+"label">[399]</span></a>Nachtigal, tome III, page 38.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_400"></a><a href="#FNanchor_400"><span class=
+"label">[400]</span></a>D’après Gaden (<em>Manuel de la langue
+baguirmienne</em>, p. 1) les Boulala auraient adopté la langue des
+Kouka après avoir conquis sur eux le Fitri.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_401"></a><a href="#FNanchor_401"><span class=
+"label">[401]</span></a><em>Reisen</em>, II, 307.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_402"></a><a href="#FNanchor_402"><span class=
+"label">[402]</span></a>Sêf aurait eu trois fils&nbsp;: Ibrahim,
+Haroun et Djili el Kebir.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_403"></a><a href="#FNanchor_403"><span class=
+"label">[403]</span></a><em>Maga-birna</em>&nbsp;: Boulala du
+birni.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_404"></a><a href="#FNanchor_404"><span class=
+"label">[404]</span></a>Pluriel de <em>dourdour</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_405"></a><a href="#FNanchor_405"><span class=
+"label">[405]</span></a><em>Gorou</em>, en toubou, signifie&nbsp;:
+mur, enceinte.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_406"></a><a href="#FNanchor_406"><span class=
+"label">[406]</span></a>En arabe&nbsp;: <em>korrorat ma
+bedora</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_407"></a><a href="#FNanchor_407"><span class=
+"label">[407]</span></a>La tradition rapporte que, à ce moment-là,
+les Boulala avaient encore le teint rougeâtre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_408"></a><a href="#FNanchor_408"><span class=
+"label">[408]</span></a>On trouve aussi, dans cette région, des
+ruines de constructions boulala à Bir Andjallaï.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_409"></a><a href="#FNanchor_409"><span class=
+"label">[409]</span></a>Chanson arabe.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_410"></a><a href="#FNanchor_410"><span class=
+"label">[410]</span></a>Chanson boulala (Toutes les chansons des
+Boulala sont en arabe).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_411"></a><a href="#FNanchor_411"><span class=
+"label">[411]</span></a>Sultan Ḥassen, tchéroma ngaré de Massakory,
+etc.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_412"></a><a href="#FNanchor_412"><span class=
+"label">[412]</span></a>Sanglier du pays.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_413"></a><a href="#FNanchor_413"><span class=
+"label">[413]</span></a>Appelée par ailleurs <em>dolo</em> et
+<em>pipi</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_414"></a><a href="#FNanchor_414"><span class=
+"label">[414]</span></a>Que Dieu t’accorde la victoire&nbsp;!
+<span class="arabic">الله ينصرك</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_415"></a><a href="#FNanchor_415"><span class=
+"label">[415]</span></a>Que Dieu prolonge ton existence&nbsp;!
+<span class="arabic">الله يطول عمرك</span>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_329">[329]</span><a id=
+"p3c02"></a>II</h3>
+
+<p class="sch1">LE FITRI</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">La partie du Fitri qui se trouve au nord
+de la lagune est un des coins les plus peuplés du pays que nous
+étudions. Cela tient à l’abondance de l’eau et à la fertilité du
+sol.</p>
+
+<p>Le Fitri a à peu près 60 kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur 64
+du Nord au Sud. Il contient 106 villages environ, avec une
+population de 13 à 15.000 habitants. Cette population augmentera
+vraisemblablement, car le Fitri est un centre d’attraction qui
+jouira désormais d’une sécurité absolue, par suite de l’occupation
+du Ouadaï par nos troupes.</p>
+
+<p>Quand on connaît le Fitri, pays inondé pendant l’hivernage et où
+les moustiques et les taons abondent durant une grande partie de
+l’année, on se demande comment les indigènes peuvent aimer un pays
+pareil, et surtout comment ils peuvent rester dans les villages à
+proximité de la lagune. Et cependant un grand nombre de Boulala,
+installés au Baguirmi, au Dagana et ailleurs, n’aspirent qu’à y
+revenir. Tous donnent les mêmes raisons&nbsp;: «&nbsp;Le Fitri est
+le pays de nos pères, de nos mères, <em>dar abbahatna,
+ammahatna</em>. C’est là que nous sommes nés. Le Fitri est un pays
+excellent, <em>semèhh bel hèn</em>. Il y a de l’eau toute l’année
+dans la lagune et nous ne sommes point obligés de creuser des
+puits. Nous avons toujours de l’herbe verte pour les chevaux. Le
+mil, le sorgho, le maïs viennent mieux au Fitri que partout
+ailleurs. Si la récolte est mauvaise, nous avons le <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78227/78227-h/78227-h.htm#Page_277">
+riz sauvage</a>, le kréb et l’abou sabé, qui poussent dans la
+brousse. La lagune<span class="pagenum" id="Page_330">[330]</span>
+nous donne du poisson, du settèb et du djadjélma. Jamais la faim ne
+tourmente les habitants du Fitri. De plus, la terre du Fitri nous
+donne du coton, avec lequel nous confectionnons des gabag pour nous
+habiller. <em>Fitri akhèr men ed diar koullhoum, Fitri h’élou
+léna</em>&nbsp;: le Fitri est supérieur à tous les autres pays, le
+Fitri nous est cher (nous est doux)&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_416"></a><a href="#Footnote_416" class=
+"fnanchor">[416]</a>.</p>
+
+<p>Nachtigal, qui disait un jour à un Boulala que le Fitri était un
+pays très désagréable, avait reçu une réponse analogue. Ce dernier
+lui avait répondu d’un air profondément étonné&nbsp;: «&nbsp;Mais y
+a-t-il donc un pays meilleur que le Fitri&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>La terre du Fitri est généralement argileuse (<em>tiné</em>, ar.
+<span class="arabic">طين</span>). De couleur noirâtre, cette terre
+est toute crevassée pendant la saison sèche<a id=
+"FNanchor_417"></a><a href="#Footnote_417" class=
+"fnanchor">[417]</a> et la marche y est extrêmement pénible. Elle
+constitue parfois, surtout à l’Ouest et au Nord-Ouest de la lagune,
+de grandes plaines absolument nues.</p>
+
+<p>Dès les premières pluies, le pays se couvre de mares. De plus
+l’eau de la lagune reflue dans des bras (<em>regaba</em>), qui
+rayonnent dans tous les sens. On trouve bien quelques coins
+sablonneux (<em>gos</em>), mais la région franchement sablonneuse
+ne commence guère que vers l’extrémité nord, du côté de Rahad es
+Salamat.</p>
+
+<p>La lagune a une vingtaine de kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur
+à peu près autant du Nord au Sud. Elle est alimentée par les pluies
+de l’hivernage et surtout par l’apport d’eau de la Batah et des
+autres baḥrs de moindre importance (baḥr Zillé, baḥr Marcha, baḥr
+Guéria). La lagune est plus petite qu’autrefois et elle a beaucoup
+moins d’eau. Quand Nachtigal visita le Fitri, à la fin de mars
+1873, les hippopotames et les caïmans abondaient dans la lagune.
+Mais il y eut ensuite une série d’hivernages peu pluvieux et le
+pays fut désolé par la sécheresse (surtout en 1901). Il n’y avait
+presque pas d’eau dans la lagune et les indigènes purent tuer très
+facilement les hippopotames et les caïmans. Il semble
+d’ailleurs<span class="pagenum" id="Page_331">[331]</span> qu’une
+espèce d’épidémie ait décimé en même temps les animaux sauvages,
+car les antilopes bubales, les buffles et les éléphants moururent
+en grand nombre. Les habitants de Boullong, Boul et Guéria purent
+vendre ainsi un gros stock d’ivoire, qu’ils n’avaient eu qu’à
+ramasser dans la brousse.</p>
+
+<p>La lagune est habitée par une grande quantité d’oiseaux
+(canards, pélicans, oiseaux-trompette, etc.). En 1906, des Boulala
+apportèrent au lieutenant de Yao une patte de grand échassier, à
+laquelle se trouvait passé un petit anneau en métal portant le nom
+de Vogel. Les Boulala avaient trouvé cet oiseau sur les bords de la
+lagune et ils l’avaient assommé à coups de bâton, pour le manger
+ensuite. Or, Vogel a été assassiné aux environs d’Abéché en 1856.
+Il y avait donc 50 ans que l’anneau avait été mis à la patte de
+l’échassier. Le fait est assez curieux.</p>
+
+<p>Pendant l’hivernage, le pays est inondé et on est obligé de
+faire un grand détour vers le Nord pour se rendre à Yao. On prend
+alors la route Kokoro-Amaguera-Guéla-Agana et Borio. Pendant la
+saison sèche de 1905, la lagune avait environ 0<sup>m</sup>,50
+d’eau vers Modo et 1<sup>m</sup>,60 vers Nguélo. L’hivernage de
+1906 fut très pluvieux. Il y eut une crue subite et extraordinaire
+de la Batah en septembre, et plusieurs indigènes furent noyés. Le
+sultan Ḥassen prétendait que, depuis 1890, la lagune n’avait pas
+reçu une pareille quantité d’eau. Aussi, vers la fin de la saison
+sèche qui suivit, la lagune contenait-elle encore plus de 2 mètres
+d’eau.</p>
+
+<p>Il y a deux petites îles dans la lagune, Modo et Modjo, où l’on
+cultive du coton. Les habitants vivent au milieu des nuées de
+moustiques, qui les harcèlent même pendant le jour. On va à ces
+îles en pirogue.</p>
+
+<p>La lagune est couverte d’herbes et de bois d’ambadj, ou
+herminiera (<em>tororo</em>). Les fruits de l’ambadj
+(<em>djadjélma</em>) et la tige d’une plante aquatique à fleurs
+blanches (<em>settèb</em>) sont comestibles. Le bois d’ambadj
+servait autrefois à confectionner des boucliers très légers
+(<em>daraga</em>, ar. <span class="arabic">درقة</span>). Avant le
+combat, on les plongeait dans l’eau, afin d’en rendre le
+bois<span class="pagenum" id="Page_332">[332]</span> plus dur. Les
+Boulala n’emploient plus ces boucliers et, à l’heure actuelle, on
+n’en trouve guère que chez les Kouri du Tchad. Le bois d’ambadj
+sert aussi à confectionner des lits très légers (<em>tororo</em>).
+La lagune contient des grenouilles (<em>ambourbeté</em>) et une
+espèce de poisson puant<a id="FNanchor_418"></a><a href=
+"#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>, très mou et avec de
+longs filaires dans le corps, qui s’enveloppe dans une coque en
+terre pour passer la saison sèche. Ce sont là les seules ressources
+que la lagune peut fournir aux Boulala.</p>
+
+<p>La saison des pluies commence en juin pour finir en octobre.
+Pendant la saison des pluies et jusqu’en mars, les taons
+(<em>tèr</em>) et les moustiques (<span class="arabic">ناموس</span>
+<em>namous</em>) sont la plaie du pays. Les moustiquaires en étoffe
+sont rares au Fitri. Le lit des Boulala (<span class=
+"arabic">سرير</span> <em>serir</em>) est généralement entouré de
+nattes&nbsp;: cela forme ainsi un petit réduit carré, dont on ferme
+soigneusement l’ouverture. Les Boulala font aussi des fourreaux en
+nattes, dans lesquels ils s’introduisent et qu’ils ferment ensuite
+sur eux.</p>
+
+<p>Les Boulala n’ont presque pas de bétail&nbsp;: seulement
+quelques moutons. Ils ont des chevaux, mais ils sont obligés de
+prendre des précautions extraordinaires, pendant l’hivernage, pour
+les préserver de la maladie&nbsp;: ces animaux ne sortent pas et on
+fait de la fumée dans leurs cases, pour les mettre à l’abri de la
+piqûre des taons. Malgré ces précautions, l’hivernage est parfois
+désastreux pour les chevaux. Les quelques vaches qui restent au
+Fitri, pendant la saison des pluies, ne sortent que recouvertes
+d’un grand filet en corde tressée, traînant presque jusqu’à terre.
+Il faut dire cependant que, dans le nord du pays, ces inconvénients
+sont moins graves et que l’on trouve de beaux troupeaux dans
+certains villages, habités par les Arabes&nbsp;; mais ces villages
+sont installés dans des endroits sablonneux.</p>
+
+<p>Les Arabes du Ouadaï, réfugiés au Fitri, passaient la fin de la
+saison sèche sur les bords de la lagune. Avant cette époque, les
+chameaux porteurs qui venaient à Yao étaient<span class="pagenum"
+id="Page_333">[333]</span> recouverts d’un grand filet, pour les
+préserver des piqûres des taons&nbsp;: mais les pauvres bêtes
+étaient parfois couvertes de sang et rendues absolument affolées
+par les attaques de ces affreux insectes. Il y a toujours des taons
+sur les bords de la lagune, et les nomades disaient que c’était à
+cause de cela que les portées de leurs chamelles ne réussissaient
+plus guère. Aussi profiteront-ils certainement de ce que le Ouadaï
+a été occupé pour aller, comme autrefois, passer la saison sèche
+sur les bords de la Batah.</p>
+
+<p>La terre du Fitri est grasse et les indigènes y peuvent faire
+deux récoltes. Ils cultivent le petit mil (<span class=
+"arabic">دخن</span> <em>doukhn</em>), le sorgho (<em>bérbéré</em>),
+le manioc et le coton. Dans la brousse, on trouve diverses graines
+comestibles (<em>kréb, abou sabé, helefof</em>, etc.), et surtout
+le <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78227/78227-h/78227-h.htm#Page_277">
+riz sauvage</a> (<span class="arabic">رز</span> <em>rizz</em>),
+extraordinairement abondant, qui est une grande ressource pour les
+Boulala. Dans le nord du Fitri, il y a beaucoup de
+palmiers-doum.</p>
+
+<p>Avec la feuille fibreuse de l’hyphaene (<em>zaf</em>), les
+Boulala fabriquent des nattes (<em>raga</em>) et des paniers
+(<em>sossel</em>). Le <em>zaf</em> sert aussi à confectionner une
+corde grossière, mais on emploie l’écorce de la «&nbsp;calotropis
+procera&nbsp;» pour fabriquer de la bonne corde.</p>
+
+<p>Le damaliscus abonde au Fitri pendant la saison sèche&nbsp;: il
+n’y a plus d’eau alors dans les mares et, comme cette antilope ne
+peut se passer de boire, elle est obligée de se tenir à proximité
+de la lagune. Pendant le jour, elle reste dans la brousse. Elle ne
+vient boire que pendant la nuit, et elle en profite, du reste, pour
+dévaster les champs de sorgho, au grand désespoir des Boulala. Au
+petit jour elle décampe. Les habitants du Fitri ne sont pas
+chasseurs. Ils n’ont d’ailleurs que des lances ou des sagaies,
+presque pas de fusils, et ils ne savent pas, comme les Kouka, se
+servir de chiens pour chasser le gibier. Ils laissent donc les
+damaliscus tranquilles et ces antilopes sont relativement peu
+craintives. C’est ainsi que, allant à Yao par la route d’hivernage,
+en février 1907, avec une troupe de tirailleurs montés,
+nous<span class="pagenum" id="Page_334">[334]</span> avons vu, dans
+la plaine crevassée située entre Guéla et Agana, une grande
+quantité de ces antilopes&nbsp;: une troupe d’entre elles coupait
+tranquillement le chemin que nous suivions, à une centaine de
+mètres devant nous, sans se soucier aucunement de notre présence.
+Dans l’après-midi du même jour nous trouvions encore une bande très
+nombreuse de ces antilopes. Elles étaient paisiblement couchées à
+l’ombre, à environ 150 m. à gauche de notre route. Les tirailleurs,
+en passant, s’amusaient à gesticuler et à crier pour leur faire
+peur. Mais, à part un vieux mâle qui s’était levé et nous
+observait, le troupeau ne bougea point. Plus tard, nous eûmes
+l’occasion de voir deux damaliscus qui, revenant de la lagune,
+s’étaient arrêtés à côté du poste de Yao et regardaient les
+tirailleurs faire l’exercice. Tout cela n’étonnerait point, s’il
+s’agissait d’animaux sauvages ne voyant l’homme que très rarement.
+Mais ces antilopes passent 6 ou 7 mois de l’année au Fitri, et
+c’est pourquoi la chose est assez curieuse.</p>
+
+<p>Il y a également au Fitri, mais en moins grande quantité, la
+gazelle (<span class="arabic">غزال</span> <em>r’ezal</em>),
+l’antilope bubale (<em>têtel</em>), l’antilope grise à cornes
+tirebouchonnées (<em>ketenbour</em>), le kob (<em>abouhurf</em>) et
+le phacochère (<em>hallouf</em>, ar. <span class=
+"arabic">هلوف</span>).</p>
+
+<p>Le lion (<em>doud, bach</em>) était autrefois très abondant au
+Fitri. Nachtigal rapporte même qu’il attaquait l’homme, et le fait
+est confirmé par les Boulala. Cependant, d’une façon générale, le
+lion n’est pas dangereux, car, dans ces pays giboyeux d’Afrique, il
+trouve facilement de quoi apaiser sa faim&nbsp;: il se sauve la
+plupart du temps, lorsqu’il rencontre un homme dans la brousse. Au
+sujet du lion du Fitri, Nachtigal rapporte une certaine histoire,
+qui lui avait été racontée, au Bornou, par le faqih ouadaïen Adem.
+Celui-ci disait, que pendant la nuit, un lion avait enlevé sa
+captive, qui était couchée auprès du feu. Le faqih et ses
+compagnons s’étaient alors levés et avaient poursuivi le lion, en
+l’insultant et en le frappant à coups de bâton. Et le lion avait
+lâché la captive<a id="FNanchor_419"></a><a href="#Footnote_419"
+class="fnanchor">[419]</a>.<span class="pagenum" id=
+"Page_335">[335]</span> Présentée ainsi, la chose peut paraître
+étrange. Nachtigal dit cependant que le faqih Adem était «&nbsp;ein
+glaubhafter Mann&nbsp;». Il y a donc lieu de croire ce dernier.
+D’ailleurs, les Bellas et les Pouls de la région de Zinder
+emploient un procédé analogue pour mettre le lion en fuite,
+lorsqu’il réussit à pénétrer, la nuit, dans un troupeau&nbsp;: ces
+indigènes prennent une torche de paille enflammée et ils frappent
+le lion à coups de bâton.</p>
+
+<p>Le lion était autrefois beaucoup plus abondant qu’à l’heure
+actuelle, au Fitri. Cela tient sans doute à ce que le nombre des
+armes à feu s’est considérablement accru, par suite de notre
+arrivée dans le pays. Ce fauve est cependant loin d’être rare et,
+au poste de Yao, on l’entend rugir fréquemment du côté du Nord,
+vers Kenga. Il prélève son impôt sur les troupeaux des Arabes
+nomades, qui passent la saison sèche au Fitri, et ces indigènes
+sont venus à plusieurs reprises porter leur doléances au lieutenant
+de Yao.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class=
+"letter-spaced large"><em>Habitants du Fitri.</em></span> — La
+majeure partie de la population du Fitri est formée par les Abou
+Semen (sing.&nbsp;: <em>Abou Semenaï</em> ou <em>Am Semenaï</em>).
+Les chefs des villages boulala portent le nom de <em>khalifa</em>
+et les chefs des villages am semen celui de <em>kaïdala</em>.</p>
+
+<p>Il y a aussi des villages kouka (Malabesse, Kabara, Moyo,
+Seïta).</p>
+
+<p>Des Arabes, qui habitaient autrefois le pays au nord de la
+Batah, sont venus s’installer au Fitri et y ont fondé des
+villages&nbsp;: Djaadné (Rahad es Salamat, Kokoro, Berraïa, Souar,
+Amtalha, Guern el r’ezal), Oulâd Hemed (Tiakalé, Abouguidad).</p>
+
+<p>Il y a aussi des Kreda Djeroa (Azara), des Bornouans et des gens
+d’origine dadjo (Koudou)<a id="FNanchor_420"></a><a href=
+"#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>.</p>
+
+<p>Il y a enfin un village de Djellaba (Melmé). Ces
+marchands<span class="pagenum" id="Page_336">[336]</span> font du
+commerce entre le Médogo, Tchekna et Fort-Lamy. Leur village a
+beaucoup perdu de son importance depuis notre arrivée dans le
+pays&nbsp;: le trafic des captifs et des armes ayant été supprimé,
+et tout commerce avec le Ouadaï interdit, les Djellaba ne pouvaient
+plus se livrer à leurs fructueuses opérations d’antan.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp3c02">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_416"></a><a href="#FNanchor_416"><span class=
+"label">[416]</span></a><span class="arabic">فترى خير من الديار
+كلهم فترى حلو لنا</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_417"></a><a href="#FNanchor_417"><span class=
+"label">[417]</span></a>C’est la «&nbsp;terre cassée&nbsp;» du
+commandant Lenfant.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_418"></a><a href="#FNanchor_418"><span class=
+"label">[418]</span></a>Dipneuste.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_419"></a><a href="#FNanchor_419"><span class=
+"label">[419]</span></a>Nachtigal, tome III, page 41.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_420"></a><a href="#FNanchor_420"><span class=
+"label">[420]</span></a>Les habitants de Debeker, au sud-est
+d’Aouni, et d’Abouguern, près de Moïto, sont également d’origine
+dadjo.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_337">[337]</span><a id=
+"p3c03"></a>III</h3>
+
+<p class="sch1">LES BABALIA</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Nous avons déjà montré que, après Ibrahim
+ben Dounama (1288-1306), des Kanembou quittèrent le Kanem et
+vinrent s’installer dans le pays situé entre le bas Chari et la
+région du Tchad appelée Karga, non loin des trois rochers de Ḥadjer
+Tious (ou Ḥadjer el Lamis).</p>
+
+<p>Les indigènes disent que cette émigration a eu lieu sous la
+conduite de deux princes appartenant à une branche cadette de la
+famille royale du Kanem, mais il est fort probable que le
+fractionnement en deux tribus ne s’est produit que plus tard. Nous
+avons dit que le chef du mouvement s’appelait ʿAli Gatel Magabirna.
+La tradition rapporte que les gens du plus âgé des deux princes,
+qu’on dit être frères, ont formé la tribu des Babalia, et ceux du
+plus jeune la tribu des Boulala. Le nom de Babalia paraît vouloir
+signifier «&nbsp;les gens du père Ali&nbsp;» (<em>nas baba
+Ali</em>).</p>
+
+<p>Les Babalia n’ont pas joué de rôle historique. Ils ont eu
+peut-être un certain degré de puissance, car ces indigènes aiment à
+raconter que leurs ancêtres possédaient autrefois 750 karnak
+(forteresses). Peut-être aussi faut-il rapporter ce qu’ils disent à
+la dynastie royale du Kanem.....</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, les Babalia se battirent entre eux et se
+dispersèrent. On les trouve actuellement un peu partout&nbsp;: dans
+la région du Tchad, où ils vivent avec les Arabes Assâlé (Bout el
+Fil), à Tchekna, Erla, Morbo, Boul, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_338">[338]</span>Ils n’ont gardé
+qu’un souvenir assez vague de leur première origine. Beaucoup
+d’entre eux racontent qu’ils sont les derniers descendants d’une
+tribu venue autrefois de l’Yémen ou de Médine — allusion à
+l’origine arabe des princes de la dynastie des Sêfiya, à laquelle
+étaient en effet apparentés les ancêtres des Babalia et des
+Boulala.</p>
+
+<p>Les Babalia parlent la langue des populations au milieu
+desquelles ils vivent&nbsp;: arabe, baguirmien, kenga, tar lis. Un
+lien de sympathie, une idée de solidarité ont survécu au naufrage
+de la tribu. C’est ainsi, par exemple, qu’un Babalia de Morbo, se
+rendant à Tchekna, sera très bien reçu par ses frères, s’il vient à
+faire connaître sa qualité de Babalia.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_339">[339]</span><a id=
+"p3c04"></a>IV</h3>
+
+<p class="sch1">LES KOUKA</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Kouka sont originaires du pays
+montagneux qui porte le nom de Ḥadjer Mogomo (Mâo, Mabré, Béna,
+Oubri, etc.), situé à l’est de Guéra. Leur ancêtre Ḥassen el Kouk,
+qui a donné son nom à la tribu, alla s’installer à Dolkho, dans le
+Médogo actuel, entre El Birni et Migni. Les Médogo habitaient alors
+le pays d’Amfourou, tout près de El Birni.</p>
+
+<p>Médogo<a id="FNanchor_421"></a><a href="#Footnote_421" class=
+"fnanchor">[421]</a> et Kouka prétendaient avoir des droits sur la
+région dont le centre est la montagne appelée aujourd’hui Ḥadjer
+Médogo. Les deux tribus étant proches parentes, on décida de ne pas
+se battre&nbsp;: le différend serait tranché par la montagne
+elle-même. Le chef des Kouka était fils de Ḥassen Béli, et
+l’ancêtre des Médogo s’appelait Moudgo abou Léya. On demanderait
+donc à la montagne si elle devait appartenir aux gens de Béli ou à
+ceux de Moudgo<a id="FNanchor_422"></a><a href="#Footnote_422"
+class="fnanchor">[422]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_340">[340]</span>Les Médogo
+avaient, au préalable, caché un vieillard dans les rochers. Le
+matin du jour où devait avoir lieu la consultation, ils firent
+<em>sadaga</em><a id="FNanchor_423"></a><a href="#Footnote_423"
+class="fnanchor">[423]</a> et donnèrent la liberté à un taureau,
+consacré à la montagne, afin de s’attirer les bonnes grâces de
+celle-ci<a id="FNanchor_424"></a><a href="#Footnote_424" class=
+"fnanchor">[424]</a>. L’épreuve eut ensuite lieu. Les Kouka
+crièrent les premiers&nbsp;: <em>Ko Béli</em>&nbsp;! <em>Ko
+Béli</em>&nbsp;! Mais la montagne ne répondit rien. Après eux, les
+Médogo appelèrent&nbsp;: <em>Ko<a id="FNanchor_425"></a><a href=
+"#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a> Moudgo</em>&nbsp;! Et la
+réponse se fit entendre immédiatement&nbsp;: <em>Oï</em>&nbsp;!
+Cela parut concluant aux Kouka, qui allèrent alors s’installer au
+Fitri, où ils régnèrent sur les Abou Semen.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé, à propos des Boulala, des relations entre
+Am Melki et Kouka et du rôle que ceux-ci jouèrent au Fitri et dans
+la région au nord du Ba Batchikam. Nous avons également raconté
+comment ils furent vaincus par les Boulala. Après sa défaite, le
+chef des Kouka, ʿAli Dinar Gargâ, s’enfuit vers l’Est et mourut du
+côté de Korbo. Obligée de quitter le Fitri, sa tribu se fractionna
+et les Kouka partirent dans diverses directions. Quelques-uns, peu
+nombreux, restèrent au Fitri&nbsp;; les autres allèrent s’installer
+dans les montagnes d’Aouni, au Tania, à Boul et Guéria, au Médogo,
+surtout dans la vallée de Batah (Koundiourou, El Krenik), et
+jusques au Kanem (Goudjer). Les Kouka ne jouèrent plus, dès lors,
+de rôle politique.</p>
+
+<p>Les Kouka sont grands et bien bâtis&nbsp;; leur teint est noir
+(<em>asoued</em>). Leurs femmes ont l’habitude de porter sur la
+tête une grosse tresse, faite soit avec des cheveux, soit avec du
+poil de mouton. Cette tresse (<em>djemiré</em>), grosse sur le
+front comme la moitié du poignet, finit sur la nuque en se
+recourbant en l’air. Elle est enduite de beurre et saupoudrée de
+terre rouge (<em>rechad</em>). Sur le front, à la naissance de la
+tresse, se trouve un petit morceau de bois noir, de forme
+carrée.<span class="pagenum" id="Page_341">[341]</span> Les cheveux
+pendent, de chaque côté du visage, en tresses plus ou moins
+épaisses. Comme chez tous les autres indigènes, certains petits
+détails dans la coiffure servent à distinguer les femmes mariées de
+celles qui ne le sont pas. L’hygiène de la tête laisse fort à
+désirer, chez les femmes kouka, et leur coiffure, qui n’est déjà
+pas esthétique, répand parfois une odeur infecte&nbsp;: il arrive
+même que les vers se mettent dans la tresse en poil de chèvre. Il
+faut dire, d’ailleurs, que les Kouka sont connus pour leur grande
+saleté. Les autres indigènes trouvent qu’ils sentent mauvais — ce
+qui n’est pas peu dire<a id="FNanchor_426"></a><a href=
+"#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>&nbsp;: «&nbsp;<em>Kouka
+afenin&nbsp;! Aïn men Kouka misl el khadem afen&nbsp;! Nadem ma
+bechilha mera</em>. Les Kouka sentent mauvais&nbsp;! La femme kouka
+est semblable à une captive, elle pue&nbsp;! Personne n’en veut
+comme femme.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les Kouka, comme tous les Lisi, sont de médiocres musulmans. Ils
+mangent la viande de phacochère (<em>hallouf</em>) et la grenouille
+(<em>ambourbeté</em>). Ils ont de nombreux chiens<a id=
+"FNanchor_427"></a><a href="#Footnote_427" class=
+"fnanchor">[427]</a>, avec lesquels ils chassent le gibier de la
+brousse (têtel, abouhourf, hallouf, etc). L’animal, poursuivi par
+les chiens, s’arrête pour leur tenir tête, et les Kouka profitent
+de ce qu’il est ainsi occupé à faire face aux chiens, pour le tuer
+à coups de sagaie. Le guépard (<em>semoua</em>) est arrêté de la
+même manière.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_342">[342]</span>Les Kouka ont
+toujours été opprimés et pillés par leurs maîtres. Ceux qui
+habitent entre le Dagana et le Fitri (Ngourra, Débébé, Abou Koakib,
+Mouti, Gamzous, Aouni, Aïssené, Falé) ont chacun de leurs villages
+installé au pied d’une montagne. Cette montagne servait de refuge
+en cas d’alerte, lorsque les Kreda ou les Ouadaïens étaient
+signalés.</p>
+
+<p>Au nord de la région habitée par ces Kouka, commence le pays sec
+et sablonneux des Kreda<a id="FNanchor_428"></a><a href=
+"#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>. Vers le Sud, se
+trouvent les rochers de Kalkélé, Abou Gattïé, Gono et Moïto. La
+dépression de Moïto, inondée pendant l’hivernage, ne contient
+cependant pas de mares permanentes. La mare qui dure le plus est
+celle d’Abou Ndroua, à l’ouest de Gono. Tous les indigènes
+s’accordent à dire qu’il y avait autrefois un lac permanent à Moïto
+et que sur ses bords vivaient des pêcheurs kotoko.</p>
+
+<p>M. Chevalier a signalé la présence de l’ancien lac Baro, entre
+Aouni et Ngourra&nbsp;: «&nbsp;Le Baro, dit-il, est une grande
+dépression sans arbres. Ancienne lagune comblée, il n’y a pas de
+berges et son niveau, au centre, se trouve à 5 m. à peine
+au-dessous des terrains environnants. Des glacis gazonnés de
+plantes annuelles s’élèvent en pente insensible jusqu’à une lisière
+boisée. Cette lagune, sensiblement alignée N.-E.-S.-O., s’étend
+depuis les environs de Gamzouz jusqu’à Ngourra, c’est-à-dire sur
+une longueur de plus de 60 km.&nbsp;» M. Chevalier ajoute que le
+Baro est sans rapport avec le Baḥr el Ghazal et que «&nbsp;c’est
+donc vraisemblablement la terminaison d’un ancien bras du Tchad,
+sans relation depuis longtemps avec le lac&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_429"></a><a href="#Footnote_429" class=
+"fnanchor">[429]</a>.</p>
+
+<p>Le nom de baro est également donné par les indigènes aux parties
+du terrain qui gardent longtemps l’eau de l’hivernage et dans
+lesquelles poussent le kreb et le <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78227/78227-h/78227-h.htm#Page_277">
+riz sauvage</a><a id="FNanchor_430"></a><a href="#Footnote_430"
+class="fnanchor">[430]</a>&nbsp;: on<span class="pagenum" id=
+"Page_343">[343]</span> en trouve quelques-unes sur la route de
+Moïto à Massakory.</p>
+
+<p>La région de Moïto est appelée Tinguili par les Kouka, et le
+pays montagneux Moïto-Ngourra-Aouni est quelquefois désigné sous le
+nom de <em>Dâr el Ḥadjer</em> (pays des montagnes). Les montagnes
+de Moïto et d’Aouni présentent les mêmes caractères que celles du
+Sud-Est. Presque toutes contiennent des grottes (<em>karkour</em>,
+pl. <em>karakir</em>), dans lesquelles on trouve parfois de l’eau.
+Cette eau peut être à fleur du sol<a id="FNanchor_431"></a><a href=
+"#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>, comme a Débébé et à
+Moïto, ou dans des puits d’une vingtaine de mètres de profondeur,
+comme à Aouni.</p>
+
+<p>Après avoir d’abord dépendu du Baguirmi, les Kouka d’Aouni
+relevèrent, plus tard, de l’aguid el Baḥr. Ils étaient traités
+comme les Abou Semen et les Djenakheré, et les Ouadaïens ne se
+faisaient aucun scrupule de les réduire en esclavage. C’est ainsi,
+par exemple, que Haggar Kebir, arrivant du Baḥr el Ghazal, vint
+assiéger la montagne d’Abou Koakib, dans le courant de 1898.</p>
+
+<p>Les habitants du village s’étaient réfugiés au milieu des
+rochers. Mais il n’y avait pas d’eau dans la montagne, et Haggar,
+qui le savait, s’installa tranquillement autour du puits qui se
+trouve dans la plaine. Les Kouka restèrent quatre jours dans cette
+horrible situation&nbsp;: des enfants moururent de soif. Enfin, ne
+pouvant plus tenir, ces malheureux furent obligés de quitter leur
+retraite, le 4<sup>e</sup> jour, et de se livrer aux Ouadaïens.
+Haggar prit 70 femmes et jeunes filles, 30 enfants, et partit pour
+Abéché, laissant les habitants d’Abou Koakib dans le plus atroce
+désespoir. Tels étaient, avant notre arrivée dans le pays, les
+exploits ordinaires des bandes ouadaïennes.</p>
+
+<p>Acyl essaya aussi, avant son arrestation (1903), de piller les
+Kouka d’Aouni. Mais il échoua piteusement. Les habitants se
+réfugièrent, avec leurs troupeaux, dans la montagne. Comme celle-ci
+contient de la terre végétale et qu’il avait plu, les animaux y
+trouvèrent de l’herbe en quantité<span class="pagenum" id=
+"Page_344">[344]</span> suffisante. Les Kouka, ayant du mil et de
+l’eau, purent attendre tranquillement le départ des Ouadaïens, qui
+se retirèrent sans avoir rien pris. Diado échoua dans les mêmes
+conditions, à Gamzouz.</p>
+
+<p>Il n’y a plus de Kouka au Tania. On en trouve à Guemra (sur la
+route de Bokoro à Moïto), à Sigdia et Bouloulou (sur la route de
+Bokoro à Lahmeur), à Delbini et Tchok (sur la route de Bokoro à
+Abouraï).</p>
+
+<p>Autrefois la Baṭaḥ<a id="FNanchor_432"></a><a href=
+"#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a> de Laïri, qui sert
+encore de déversoir au Baḥr er Riguéïg, apportait les eaux du
+Chari, pendant l’hivernage, jusque dans la grande mare au sud-est
+de Moïto, au nord de Rededioun, entre Gogo et Imméda<a id=
+"FNanchor_433"></a><a href="#Footnote_433" class=
+"fnanchor">[433]</a>. Lorsque la Baṭaḥ était ainsi pleine d’eau,
+les Kouka de Tchok, Delbini et Bouloulou prenaient le poisson dans
+de grands paniers d’osier, de forme cylindrique et de plusieurs
+mètres de longueur, comme le font, encore actuellement, les Kouka
+de Boul et Guéria. Mais, surtout depuis 1902, le régime de la Baṭaḥ
+a beaucoup changé. L’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa.
+Quand le Chari monte beaucoup, l’eau dépasse El Bakhas. Tout cela
+dépend naturellement de la crue du fleuve et non de la quantité
+d’eau tombée dans le pays. Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui
+fut cependant très pluvieux dans la région du Tchad, l’eau ne
+dépassa pas Nabagaïa. L’hivernage de 1907 fut beaucoup moins
+pluvieux, et nous avons cependant trouvé, au commencement de
+septembre 1907, plus de 1<sup>m</sup>,50 d’eau à El Bakhas.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_345">[345]</span>Les indigènes
+racontent également que, pendant les hivernages pluvieux, les eaux
+du bassin du Fitri, amenées par le baḥr Guéria, et celles du baḥr
+et Tiné, arrivant par le baḥr Bourda, communiquent entre elles,
+grâce à l’inondation de la zone intermédiaire, et se mélangent dans
+la lagune Ebé. D’après eux, on pourrait reconnaître la provenance
+du poisson pêché alors dans la lagune Ebé, et dire si ce poisson
+est du Baḥr et Tiné ou de la lagune Fitri. La communication ne se
+produirait qu’exceptionnellement&nbsp;: elle aurait eu lieu par
+exemple, pendant l’hivernage de 1901<a id=
+"FNanchor_434"></a><a href="#Footnote_434" class=
+"fnanchor">[434]</a>.</p>
+
+<p>Il y a aussi quelques villages de Kouka au Fitri et au Médogo.
+On trouve enfin des Kouka au Ouadaï, sur les deux rives de la
+Baṭaḥ, depuis Lemka jusqu’à Birket-Fatmé.</p>
+
+<p>La Baṭaḥ vient du côté de la frontière du Darfour et traverse la
+région moyenne du Ouadaï. A El Melemm (le confluent), au sud du
+pays kachméré, elle reçoit le plus important de ses affluents, la
+Béṭèḥa (petite Baṭaḥ). Cette dernière rivière est formée par le
+Mondjobok, ou Mourra<a id="FNanchor_435"></a><a href=
+"#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>, et par la résultante du
+Lobbode et du Delal. Après El Melemm, la Baṭaḥ continue à traverser
+le pays des Massalat (Am Ḥadjer, Mourdaf), passe dans celui des
+Masmadjé (Naïmoun, Abéchaï, Es Safik, Kindoué, Birket-Fatmé) et
+pénètre ensuite dans le dar Kouka. Nous ne connaissons que la
+partie de la Baṭaḥ comprise entre le Fitri et Birket-Fatmé.</p>
+
+<p>La Baṭaḥ est à sec pendant la plus grande partie de l’année. Son
+lit, qui est couvert d’un sable très fin, peut avoir une centaine
+de mètres dans sa plus grande largeur. L’eau est peu profonde et il
+suffit, généralement, de creuser des puisards de moins de deux
+mètres pour en obtenir. La profondeur de l’eau peut varier
+d’ailleurs avec les endroits et, pour un même point, avec les
+différentes époques de l’année. A Seïta, au mois de février, on
+avait l’eau à 1<sup>m</sup>,50. Au même<span class="pagenum" id=
+"Page_346">[346]</span> endroit, vers le mois de juin, les puits
+avaient cinq à six mètres, alors que, plus loin, à Sourra, à Atya,
+à Birket Fatmé, il suffisait de creuser le sol peu profondément
+pour obtenir de l’eau. Il y a aussi, dans le lit de la Baṭaḥ, des
+mares (<em>birké</em>), qui s’assèchent plus ou moins
+rapidement.</p>
+
+<p>Le baḥr fournit toujours de l’eau en quantité suffisante, pour
+subvenir aux besoins des populations sédentaires et nomades, qui
+habitent ou qui campent sur ses bords. Ainsi, pendant la saison
+sèche de 1903, qui avait été cependant précédée d’une période de
+pluies insuffisantes, la Baṭaḥ ne cessa pas de donner de l’eau.</p>
+
+<p>Les rives de la Baṭaḥ sont couvertes d’une végétation touffue,
+qui contraste parfois avec le reste du pays, notamment avec la
+partie située au nord<a id="FNanchor_436"></a><a href=
+"#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>. Sur ses bords, vivent
+de nombreux cynocéphales<a id="FNanchor_437"></a><a href=
+"#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>, des rhinocéros, des
+lions et toute sorte de gibier&nbsp;: antilopes, girafes, etc. Les
+rhinocéros et les lions sont particulièrement nombreux et rendent
+la région assez dangereuse&nbsp;: on trouve souvent leurs traces à
+côté des puisards creusés dans la Baṭaḥ. Quand le poste-frontière
+d’Atya fut créé (commencement de 1908), le lion venait, pendant la
+nuit, rôder tout autour de l’enceinte. D’ailleurs, les fauves ne se
+montraient pas seulement que la nuit, et, une fois entre autres,
+l’un des tirailleurs préposés à la garde du troupeau du poste tua
+trois lions dans la même journée.</p>
+
+<p>Les indigènes affirment que, en amont de Birket Fatmé, on trouve
+des fosses d’eau permanente dans le lit de la Baṭaḥ&nbsp;: elles
+contiendraient du poisson et même des caïmans (?). Les Massalat
+sont, paraît-il, une population de pêcheurs. En tout cas, à
+Birket-Fatmé, nous n’avons vu qu’une mare insignifiante, et encore
+ne contenait-elle que de l’eau de pluie, car l’hivernage était déjà
+commencé (juillet 1907).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_347">[347]</span>A partir de
+Seïta, la Baṭaḥ se divise en un grand nombre de bras. Elle reçoit
+alors, sur sa rive gauche, les baḥrs Millémé, Zillé et Marcha.</p>
+
+<p>La crue de la Baṭaḥ a lieu vers le commencement de septembre.
+Elle roule alors, pendant une huitaine de jours, une quantité d’eau
+plus ou moins considérable. L’hivernage de 1907 ayant été peu
+pluvieux, la Baṭaḥ n’a coulé que pendant quatre ou cinq
+jours&nbsp;: l’eau couvrait alors un tiers de la rive et avait
+environ 1<sup>m</sup>,50 de hauteur.</p>
+
+<p>Les Kouka ont été pillés sans merci par les Ouadaïens, et la
+région qu’ils habitent, si peuplée et si prospère autrefois, a
+actuellement l’air désolé et misérable. C’est que la ligne de la
+Baṭaḥ était la voie ordinaire des aguids ouadaïens, venant se
+poster à Atya, Koundiourou ou El Krenik pour surveiller la
+frontière du Fitri. Leurs hommes et leurs chevaux vivaient sur le
+pays&nbsp;: on s’emparait du mil et des quelques moutons que
+possédaient les malheureux Kouka, et on leur enlevait même le
+vêtement qu’ils avaient sur le corps. Rien ne saurait donner une
+idée de la rapacité et de la brutalité de la valetaille<a id=
+"FNanchor_438"></a><a href="#Footnote_438" class=
+"fnanchor">[438]</a>, qui accompagne généralement les bandes
+ouadaïennes. Abusant de la terreur qu’inspirent les aguids, ils se
+font apporter, par les habitants, des vivres et surtout de la
+merissé. Au moment du départ, ils enlèvent jusqu’aux ustensiles de
+cuisine et jusqu’aux nattes des pauvres Kouka. C’est quelque chose
+d’incroyable. En février 1907, lors d’une reconnaissance à la
+frontière du Fitri, nous avions campé dans un rahd, qui se trouve à
+l’est de Malabesse. Là, nous avions remarqué que des nattes étaient
+cachées dans les arbres. Comme nous nous en étonnions, le chef du
+village nous avait alors expliqué que, par peur des Ouadaïens, les
+habitants cachaient de la sorte tout ce qu’ils possédaient de plus
+précieux. Ils n’avaient pas tout à fait tort d’ailleurs, car, dans
+le courant de la même année,<span class="pagenum" id=
+"Page_348">[348]</span> le village fut attaqué et incendié par le
+koursi Hesseïni. Aussi, les indigènes, qui savent de quelle manière
+les gens du Ouadaï entendent le pillage, ont-ils l’habitude de
+dire&nbsp;: «&nbsp;<em>Kan ieqderou, et terab koullah
+bechillouh</em>. S’ils pouvaient le faire, ils emporteraient même
+la terre avec eux&nbsp;». Déjà, avant la création du poste d’Atya,
+beaucoup de Kouka avaient émigré au Fitri et au Médogo, où nos
+armes et l’autorité du sultan ʿAbd er Raḥman les mettaient à l’abri
+des incursions ouadaïennes. L’occupation du pays par nos troupes
+empêchera désormais les aguids de venir piller ces pauvres gens,
+qui, avec les Diongor de l’Abou Telfan, ont eu beaucoup à souffrir
+de la domination du Ouadaï<a id="FNanchor_439"></a><a href=
+"#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>.</p>
+
+<p>Les Kouka comprennent un certain nombre de fractions. Les plus
+considérés d’entre eux portent le nom de <em>Kouka ḥourrin</em> (ou
+<em>ḥirar</em>). Les autres, <em>Kouka ma ḥourrin, Kouka
+haouanin</em> (<em>deremdi</em>), étaient aussi maltraités que les
+Abou Semen du Fitri&nbsp;: parmi ces derniers, nous citerons tout
+particulièrement les Kouka Amdena.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp3c04">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_421"></a><a href="#FNanchor_421"><span class=
+"label">[421]</span></a>Les Médogo appartiennent à la même famille
+que les Kenga et les Kouka. Le chef ouadaïen Moudgo vint
+s’installer dans le pays, avec ses Abou Senoun, et y établit sa
+domination sans lutte. Ouadaïens et aborigènes formèrent, en se
+mélangeant, la population actuelle des Médogo. L’arrivée de Moudgo
+dans la région à l’est du Fitri est bien antérieure à
+l’installation, au Ouadaï, de la dynastie d’ʿAbd el Kerim ben
+Djamé.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_422"></a><a href="#FNanchor_422"><span class=
+"label">[422]</span></a>Les Médogo avaient dit aux Kouka&nbsp;:
+«&nbsp;<em>Neseï besara. El ḥadjer ouagef da. Nadouh bes</em>. Nous
+allons tenter une épreuve. La montagne est devant nous.
+Appelez-là&nbsp;!&nbsp;» Le mot <em>besara</em> signifie,
+régulièrement&nbsp;: pénétration, perspicacité. Il est employé ici
+dans le sens de <em>mebsara</em> (ar. <span class=
+"arabic">بصر</span>)&nbsp;: preuve évidente.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_423"></a><a href="#FNanchor_423"><span class=
+"label">[423]</span></a>Aumône, sacrifice.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_424"></a><a href="#FNanchor_424"><span class=
+"label">[424]</span></a>Ce taureau est appelé <em>boubkoyo</em> par
+les indigènes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_425"></a><a href="#FNanchor_425"><span class=
+"label">[425]</span></a><em>Kô</em>, signifie&nbsp;: montagne, en
+tar lis et en kenga. En baguirmien, <em>kô</em> signifie&nbsp;:
+terre, poussière, cailloux&nbsp;; pour désigner une montagne, on
+emploie le mot <em>toto</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_426"></a><a href="#FNanchor_426"><span class=
+"label">[426]</span></a>Nous nous rappellerons toujours certain
+recensement du village d’Aouni&nbsp;: le soleil était déjà haut et
+l’odeur des Kouka nous incommodait tellement que nous étions
+obligés de rester à une certaine distance d’eux. Il est facile
+d’imaginer dans quelles mauvaises conditions hygiéniques vivent ces
+indigènes. Ce qu’écrit le lieutenant-colonel Mangin, dans
+<em>Troupes Noires</em> (<em>Revue de Paris</em>, 1<sup>er</sup> et
+15 juillet 1909). «&nbsp;La race nègre est le produit d’une dure
+sélection qui s’opère par une effrayante mortalité infantile&nbsp;»
+nous fait songer à une constatation qui s’imposa à nous, lors du
+recensement des Kouka&nbsp;: dans beaucoup de villages, celui
+d’Aouni en particulier, presque toutes les femmes étaient enceintes
+ou avaient un petit enfant dans le dos, et cependant le chiffre des
+gamins déjà avancés en âge était dérisoire.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_427"></a><a href="#FNanchor_427"><span class=
+"label">[427]</span></a>Aussi n’y a-t-il pas moyen de dormir, quand
+on campe dans un village du Kouka. C’est, durant toute la nuit, un
+véritable concert d’aboîments.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_428"></a><a href="#FNanchor_428"><span class=
+"label">[428]</span></a>La ligne Massakory-Aouni est la limite sud
+de la région sablonneuse.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_429"></a><a href="#FNanchor_429"><span class=
+"label">[429]</span></a>Chevalier, <em>L’Afrique centrale
+française</em>, page 352.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_430"></a><a href="#FNanchor_430"><span class=
+"label">[430]</span></a>C’est peut-être là l’explication du nom de
+Baro, donné à l’ancien lac dont parle M. Chevalier.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_431"></a><a href="#FNanchor_431"><span class=
+"label">[431]</span></a><em>El mé raged</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_432"></a><a href="#FNanchor_432"><span class=
+"label">[432]</span></a>C’est une erreur d’écrire <em>Ba-Tah</em>,
+sous prétexte que dans certains idiomes de l’Afrique Centrale le
+monosyllabe <em>ba</em> signifie fleuve, rivière (<em>Ba Mbassa, Ba
+Batchikam</em>, etc.). Le mot <em>baṭaḥ</em> est arabe. En arabe
+régulier, <em>baṭḥa</em> <span class="arabic">بطحاء</span>,
+<em>abṭaḥ</em> <span class="arabic">ابطح</span>, <em>baṭiḥa</em>
+<span class="arabic">بطيحة</span> signifient&nbsp;: vaste lit d’un
+torrent. Dans le dialecte du Tchad, <em>baṭaḥ</em> <span class=
+"arabic">بطح</span> a un sens analogue et désigne une rivière
+temporaire, un baḥr.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_433"></a><a href="#FNanchor_433"><span class=
+"label">[433]</span></a>C’est d’ailleurs de là que vient le nom de
+<em>Debaba</em>, donné à la région. Debaba a le même sens que le
+mot régulier <em>medebb</em>&nbsp;: lieu où l’eau s’écoule. La
+partie de la Baṭaḥ comprise entre Bouloulou et Lahmeur est aussi
+appelée <em>el birké</em>&nbsp;: étang, bassin, mare.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_434"></a><a href="#FNanchor_434"><span class=
+"label">[434]</span></a>L’eau dépassa alors le village de
+Tchok.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_435"></a><a href="#FNanchor_435"><span class=
+"label">[435]</span></a>Passe au village de Mourra, où est né
+l’ex-sultan du Ouadaï, Doud-Mourra&nbsp;: le lion de Mourra.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_436"></a><a href="#FNanchor_436"><span class=
+"label">[436]</span></a>«&nbsp;A une heure de Mandélé, 8 décembre
+1880. — Continua la via eccelente, la pianura immensa, la
+vegetazione ubertosa e, presso all’acqua, richissima&nbsp;».
+Matteucci.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_437"></a><a href="#FNanchor_437"><span class=
+"label">[437]</span></a>Il y en a d’énormes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_438"></a><a href="#FNanchor_438"><span class=
+"label">[438]</span></a>On désigne parfois ces gens-là sous le nom
+de «&nbsp;charognards&nbsp;», et il faut avouer qu’ils méritent
+bien cette appellation.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_439"></a><a href="#FNanchor_439"><span class=
+"label">[439]</span></a>Le pays kouka et dadjo fut notamment ravagé
+par l’aguid el Djaadné, en avril 1904. Les Ouadaïens avaient un
+excellent moyen pour savoir où était caché le mil des indigènes
+qu’ils pillaient. Ils prenaient les hommes les moins maigres du
+village et tenaient à chacun d’eux le raisonnement suivant&nbsp;:
+«&nbsp;Tu es gras, donc tu te nourris bien, donc tu as du mil, que
+tu as caché. Tu vas nous montrer immédiatement l’endroit où il se
+trouve&nbsp;». Le pauvre diable était obligé de s’exécuter&nbsp;:
+sans cela, les mauvais traitements venaient à bout de sa
+résistance&nbsp;; s’il s’entêtait, il risquait la mutilation, voire
+même la mort.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_349">[349]</span><a id=
+"p3c05"></a>V</h3>
+
+<p class="sch1">LES MÉDOGO</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Le pays actuel du Médogo était occupé par
+des indigènes de même origine que les Kouka et les Kenga, lorsque
+Moudgo arriva dans la région avec ses Ouadaïens (Abou Senoun et
+Mandala). Il réussit à y établir sa souveraineté, par le seul
+ascendant d’un état de civilisation plus avancé. Ses successeurs,
+Léya, Batara, Salemi, continuèrent son œuvre. Nous avons déjà vu, à
+propos des Kouka, comment les descendants de Moudgo restèrent les
+seuls maîtres du pays. En souvenir de cet événement, un taureau est
+consacré à la montagne et erre en liberté. Quand il meurt, il est
+remplacé&nbsp;: Boubkoyo a toujours un successeur. La fusion se fit
+petit à petit entre les Abou Senoun et les autres indigènes. Leurs
+descendants furent appelés <em>Médogo</em> (sing.
+<em>Médagaoui</em>)<a id="FNanchor_440"></a><a href="#Footnote_440"
+class="fnanchor">[440]</a>, du nom du chef ouadaïen qui était venu
+autrefois s’installer dans le pays. La montagne reçut le nom de
+Ḥadjer Médogo.</p>
+
+<p>Le sultan du Médogo, qui réside à El Birni, au pied de la
+montagne, commande le pays limité par le Fitri, à l’Ouest, et la
+Baṭaḥ, au Nord et à l’Est. Du côté du Sud, sa souveraineté s’étend
+jusqu’à Djahia.</p>
+
+<p>Autrefois, les Médogo étaient quelque peu en rivalité avec les
+Boulalala du Fitri. D’autre part, des luttes intestines pour la
+conquête du pouvoir éclataient assez fréquemment. C’est<span class=
+"pagenum" id="Page_350">[350]</span> ainsi que le gros village de
+Dokotchi<a id="FNanchor_441"></a><a href="#Footnote_441" class=
+"fnanchor">[441]</a>, sur la Baṭaḥ, fut formé par les gens d’un
+prétendant vaincu, qui avait dû quitter le Médogo.</p>
+
+<p>Les seuls Européens qui aient visité le Médogo, avant l’arrivée
+des Français dans la région du Tchad, sont les deux voyageurs
+italiens Massari et Matteucci. Ils ne firent d’ailleurs que
+traverser rapidement le pays, du 13 au 19 décembre 1880. Partis de
+Mandélé, sur la Baṭaḥ, ils passèrent au pied de la montagne du
+Médogo et se dirigèrent vers le Fitri, par la route de Gamsa. Le
+«&nbsp;diario&nbsp;» de Matteucci ne présente que peu
+d’intérêt<a id="FNanchor_442"></a><a href="#Footnote_442" class=
+"fnanchor">[442]</a>. Cet explorateur pensait décidément trop à sa
+«&nbsp;cara Bologna<a id="FNanchor_443"></a><a href="#Footnote_443"
+class="fnanchor">[443]</a>&nbsp;»&nbsp;: il n’avait pas le temps de
+s’occuper du pays.</p>
+
+<p>Le Médogo dépendait de l’aguid el Djaadné, qui y faisait lever
+l’impôt&nbsp;: il venait quelquefois piller ce pays, comme en
+juillet 1904. Cependant, l’origine maba de leurs sultans valait aux
+indigènes de la région certains ménagements de la part des
+Ouadaïens. Quand nous fûmes installés au Fitri, le Médogo entra
+dans notre zone d’influence et se détacha de plus en plus du
+Ouadaï. Jusqu’au commencement de 1908, la situation du sultan ʿAbd
+er Raḥman resta extrêmement délicate, car il n’était pas à l’abri
+d’un coup de main de la part des Ouadaïens, et, d’un autre côté,
+son intérêt lui commandait pourtant de se rapprocher des Français.
+La création du poste-frontière d’Atya a mis fin à cet état de
+choses.</p>
+
+<p>Le centre de la plaine du Médogo est à peu près marqué par la
+montagne appelée Ḥadjer Médogo, au pied de laquelle se trouvent
+plusieurs villages, dont la résidence du sultan, El Birni. La
+montagne a environ 200 m. de hauteur. A son sommet, se trouvent
+treize puits ou sources, qui donnent<span class="pagenum" id=
+"Page_351">[351]</span> une eau très claire. La montagne servait
+autrefois de refuge en cas de danger. Signalons encore les collines
+rocheuses de Petit Migni, Grand Migni, et Abou Zerafa.</p>
+
+<p>La montagne de Djahia, vers le Sud-Ouest, est plus importante
+que le Ḥadjer Médogo. Ses habitants (nas Djahia) ont gardé une
+semi-indépendance. Les Djahia n’avaient pas à redouter d’attaque,
+car on ne peut pénétrer dans la montagne que par un sentier étroit
+et difficile, commandé par plusieurs plates-formes. En 1902, ils
+assaillirent pendant la nuit l’escadron de spahis, qui avait campé
+dans la plaine, non loin de leurs rochers.</p>
+
+<p>La population du Médogo est très variée&nbsp;: Médogo, Kouka,
+Boulala, Pouls, Bornouans (Goumro, Malouaya, Barouella), Dadjo et
+Arabes. Il y a, en outre, des populations mixtes&nbsp;: les Djahia,
+par exemple, qui tiennent le milieu entre les Kenga et les Kouka.
+Ces indigènes sont restés confinés dans leur montagne et ont pris
+un cachet particulier. Leur langue est intermédiaire entre le kenga
+et le tar lis, et leurs femmes portent la grosse tresse des femmes
+kouka, abou semen, médogo et boulala. Ils sont presque tous
+fétichistes.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp3c05">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_440"></a><a href="#FNanchor_440"><span class=
+"label">[440]</span></a>Le sultan du pays est appelé ʿAbd er Raḥman
+el Médagaoui.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_441"></a><a href="#FNanchor_441"><span class=
+"label">[441]</span></a>Les gens de Dokotchi et ceux de ʿAbd er
+Raḥman se battirent encore en septembre 1907.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_442"></a><a href="#FNanchor_442"><span class=
+"label">[442]</span></a><em>Pellegrino Matteucci ed il suo diario
+inedito</em>, pages 661 et 662.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_443"></a><a href="#FNanchor_443"><span class=
+"label">[443]</span></a>«&nbsp;E ripenso a Bologna&nbsp;!... Il
+pensare a Bologna non basta.... Bologna, la mia cara Bologna, è
+sempre la note dominante del mio pensiero, etc., etc.&nbsp;».</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large"><span class="pagenum" id=
+"Page_353">[353]</span><a id="p4"></a>QUATRIÈME PARTIE</h2>
+
+<hr class="decor width5">
+
+<p class="center xlarge">LES FÉTICHISTES</p>
+
+<hr class="decordb width20">
+
+<p>Les fétichistes sont nombreux dans les montagnes du Sud. Nous
+étudierons les deux populations que nous avons surtout connues, les
+Kenga et les Diongor. Nous parlerons également des Abou Semen du
+Fitri d’origine kenga, et enfin, pour terminer, nous dirons
+quelques mots des Sokoro, Fagnia et Boua.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_354">[354]</span><a id=
+"p4c01"></a>I</h3>
+
+<p class="sch1">LES KENGA</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<h4><em>LES KENGA ET LES LISI</em>
+</h4>
+
+<p>Les populations suivantes&nbsp;: Kenga, Abou Semen, Baguirmiens,
+Kouka et Médogo, ont la même origine. La tradition le rapporte et
+la très proche parenté de leurs langues le confirme.</p>
+
+<p>Les Kouka, les Médogo et les Boulala sont appelés <em>Lis</em>
+ou <em>Lisi</em> par les Baguirmiens. Ils parlent la même langue,
+le <em>tar Lis</em><a id="FNanchor_444"></a><a href="#Footnote_444"
+class="fnanchor">[444]</a>. Les Abou Semen parlent le tar lis, qui
+est la langue du Fitri, et se servent aussi, entre eux, d’un
+dialecte kenga. La langue du Baguirmi <em>tar Bagrimma</em>, dérive
+du kenga. Il existe enfin une multitude de dialectes, qui tiennent
+à la fois du kenga, du bagrimma, et du tar lis. Ces dialectes
+varient parfois de village à village, mais, étant donné que les
+indigènes connaissent généralement les trois langues, lesquelles
+sont d’ailleurs proches parentes, cela ne présente aucun
+inconvénient.</p>
+
+<p>Les indigènes rapportent que les Baguirmiens sont les
+descendants de chasseurs kenga, qui vinrent s’installer dans la
+région actuelle du Baguirmi et y organisèrent un royaume. Les Abou
+Semen du Fitri sont également d’origine kenga&nbsp;: nous le
+verrons plus loin. Nous avons déjà montré, d’autre part, que les
+Boulala sont des Kanembou qui firent<span class="pagenum" id=
+"Page_355">[355]</span> la conquête du Fitri et s’y mélangèrent aux
+Abou Semen et aux Kouka. Les populations initiales sont donc&nbsp;:
+les Kenga, les Kouka et les Médogo<a id="FNanchor_445"></a><a href=
+"#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>. Ces peuplades ont entre
+elles des liens étroits de parenté et sont venues, toutes les
+trois, des régions montagneuses situées à l’est du Guéra. Voici
+d’ailleurs, d’après les indigènes, quels seraient leurs
+ancêtres.</p>
+
+<p>Ngaréla, ancêtre des Kenga de Mataïa.</p>
+
+<p>Kadingna, ancêtre des Kenga du chef Séri (Aboutiour).</p>
+
+<p>Godéo, ancêtre des Kenga du chef Chèkher (Aboutiour).</p>
+
+<p>Tchéré, ancêtre des Kenga de l’aguid el Khèl Aboutiour).</p>
+
+<p>Massnia, ancêtre des Baguirmiens.</p>
+
+<p>Hérélla, ancêtre des gens d’Erla.</p>
+
+<p>Djiguilbi, ancêtre des For (Baguirmiens).</p>
+
+<p>Ḥassen el Kouk, ancêtre des Kouka.</p>
+
+<p>Moudgo abou Léya, ancêtre des Médogo.</p>
+
+<p>Nous nous sommes déjà occupés des Kouka et des Médogo, à propos
+des Lisi. Nous allons maintenant étudier les Kenga.</p>
+
+<h4><em>LA POPULATION KENGA</em>
+</h4>
+
+<p>Les Kenga habitent le pays de Boullong, Mataïa, Abouṭiour,
+Barma, etc. Ils ne sont plus très nombreux, une grande partie de
+cette population ayant autrefois émigré, principalement au Baguirmi
+et au Fitri.</p>
+
+<p>Comme tous les indigènes de ces pays du Sud, les Kenga ont leurs
+villages installés au pied de quelques petites montagnes&nbsp;: ils
+cultivent leurs champs de mil dans la plaine. Autrefois, après la
+récolte, ils mettaient le grain dans des cachettes<span class=
+"pagenum" id="Page_356">[356]</span> disposées au milieu des
+rochers. Si la montagne ne contenait pas de source ou de puits, des
+réserves d’eau étaient tenues prêtes, en même temps que les
+réserves de mil. Quand les ennemis approchaient, les Ouadaïens, par
+exemple, qui venaient souvent piller le pays et y enlever des
+esclaves, des cris stridents signalaient leur arrivée<a id=
+"FNanchor_446"></a><a href="#Footnote_446" class=
+"fnanchor">[446]</a>. Les habitants du village se réfugiaient
+aussitôt dans la montagne et se cachaient au milieu des gros blocs
+de rochers. Si la montagne était assez grande, les Kenga pouvaient
+ainsi échapper aux Ouadaïens, lesquels n’osaient guère s’aventurer
+dans les <em>ḥadjer</em><a id="FNanchor_447"></a><a href=
+"#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a>, car les Kenga les
+repoussaient facilement à coups de sagaie et en faisant rouler sur
+eux de grands quartiers de roc. Si les Ouadaïens tentaient une
+espèce de siège, les Kenga consommaient leur mil et leur eau de
+réserve et attendaient patiemment le départ de leurs ennemis. Mais
+il arrivait parfois, car les plus hautes de ces montagnes ont à
+peine quelques centaines de mètres, que les Kenga n’étaient ni
+suffisamment abrités ni suffisamment éloignés des Ouadaïens, qui
+pouvaient alors les tuer à distance.</p>
+
+<p>Les Kenga ont le teint noir (<em>azreq</em>&nbsp;: noir-gris,
+<em>asoued</em>&nbsp;: noir). La nuance chocolat, que l’on trouve
+parfois dans cette population, semble être plus fréquente chez les
+femmes. Les Kenga sont grands et bien bâtis. Ils ont les cheveux
+longs et arrangés en petites tresses. Les femmes mariées ont la
+tête rasée. Les cheveux des jeunes filles sont coupés très courts
+et certaines parties de la tête sont rasées, de façon à obtenir
+ainsi des dessins particuliers. Les femmes et les jeunes filles
+portent des anneaux de cuivre aux bras&nbsp;: à la cheville, elles
+ont des anneaux spéciaux, qui se prolongent derrière, à la façon
+d’un éperon, en formant une espèce de gros losange.</p>
+
+<p>Les Kenga sont de grands buveurs de merissé, boisson<span class=
+"pagenum" id="Page_357">[357]</span> fermentée faite avec le mil.
+Ils sont fétichistes et ont des pratiques religieuses très
+grossières. Ces pratiques ressemblent beaucoup, d’ailleurs, à
+celles des autres fétichistes de cette partie de l’Afrique&nbsp;:
+Dadjo, Sara, Banda, Kreich, etc. Ils ont une petite case pour leur
+divinité et ils y déposent des bourmas pleines de merissé.
+Abouṭiour possède un de ces sanctuaires (<em>margaïa</em>), qui est
+réputé dans toute la région. Les Kenga suspendent aussi, à un grand
+bâton planté en terre, les os des animaux tués à la chasse<a id=
+"FNanchor_448"></a><a href="#Footnote_448" class=
+"fnanchor">[448]</a>.</p>
+
+<p>Les Kenga croient aux sorciers et aux jeteurs de sort (en arabe,
+<em>massas</em>&nbsp;; en kenga, <em>merla</em>). Quand on veut
+interroger la divinité, pour savoir si l’hivernage sera pluvieux,
+si la récolte de mil sera abondante, si les <em>siyâd ed
+doukhmat</em><a id="FNanchor_449"></a><a href="#Footnote_449"
+class="fnanchor">[449]</a> viendront piller le pays, etc., les
+indigènes se rassemblent autour de la margaïa. La cérémonie
+commence tout d’abord par un bruit assourdissant de bandalas et de
+gangas, qui sont battues à tour de bras. Une femme, revêtue d’un
+grand vêtement blanc et coiffée d’une calotte rouge, est assise sur
+un foundouq<a id="FNanchor_450"></a><a href="#Footnote_450" class=
+"fnanchor">[450]</a> renversé. La divinité communique volontiers
+avec la prêtresse, et c’est pourquoi, dans les cas graves, celle-ci
+est interrogée en grande pompe par les chefs de la tribu. L’être
+suprême parle par la bouche de cette sibylle, qui prophétise ou
+fait connaître les ordres de celui qui l’inspire. Les Kenga disent
+que l’inspiration divine provoque chez elle un tremblement
+convulsif, accompagné d’une sueur abondante, et que ses yeux sont
+alors égarés<a id="FNanchor_451"></a><a href="#Footnote_451" class=
+"fnanchor">[451]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_358">[358]</span>Ces indigènes
+croient aussi au mauvais œil. Lorsqu’une personne meurt et que sa
+mort ne semble pas naturelle, ce n’est point Dieu qui l’a tuée,
+c’est quelqu’un de méchant qui lui a jeté un sort
+(<em>massas</em>). On recherche alors ce dernier. Quand on le
+découvre, on lui prend sa femme, ses enfants, ses biens et on le
+tue sans pitié. Cette croyance aux sorciers est tellement ancrée
+dans l’esprit des Kenga, que parfois un malade se croit persécuté
+et crie&nbsp;: «&nbsp;<em>Foulan iechrob dammi, iakoul kebdi</em>,
+etc.<a id="FNanchor_452"></a><a href="#Footnote_452" class=
+"fnanchor">[452]</a>&nbsp;». Les parents du malade courent alors à
+la maison du prétendu sorcier et le massacrent&nbsp;; ou bien
+celui-ci est traîné devant la personne à laquelle il a jeté un sort
+et il est mis en demeure de faire cesser ses maléfices. Le
+malheureux a beau se défendre, si le malade continue à souffrir, on
+frappe son prétendu persécuteur à coups de chicotte&nbsp;; si le
+malade meurt, on tue le sorcier.</p>
+
+<p>Quand un Kenga a rendu le dernier soupir, les femmes poussent
+immédiatement des cris suraigus pendant plusieurs heures. Viennent
+ensuite les lamentations et les pleurs, qui durent environ deux
+jours. Pendant ce temps, une fosse est creusée dans un champ de
+mil, à côté du village. Les hommes se tiennent accroupis et
+silencieux tout autour. Les habitants des villages voisins viennent
+prendre part au deuil&nbsp;: les hommes s’asseoient au milieu de
+ceux qui entourent la fosse et les femmes se joignent aux
+pleureuses.</p>
+
+<p>L’enterrement a ensuite lieu. Deux hommes prennent le cadavre
+sur leurs épaules, et, dans les cas de mort considérés comme
+suspects, on interroge le défunt pour savoir qui l’a tué.
+«&nbsp;Dis-nous qui t’a tué&nbsp;?... Est-ce la divinité<a id=
+"FNanchor_453"></a><a href="#Footnote_453" class=
+"fnanchor">[453]</a>&nbsp;?.... Est-ce un sorcier&nbsp;?.... Si
+c’est un sorcier, nous te vengerons..., etc.&nbsp;». On pose ainsi
+des questions au cadavre. Si<span class="pagenum" id=
+"Page_359">[359]</span> l’on vient à croire que celui-ci répond par
+l’affirmative à l’un des noms qui sont cités, l’indigène qui lui a
+jeté un sort est immédiatement appréhendé et tué. Si le prétendu
+sorcier se défend de toute mauvaise action, on lui fait subir une
+épreuve. On lui ordonne de monter au sommet d’un arbre et de se
+jeter en bas. S’il ne se fait aucun mal, c’est qu’il a
+raison&nbsp;: il n’est pas sorcier. Si, au contraire, il se tue ou
+bien se casse les reins ou les jambes, il est traîné en dehors de
+la place et jeté en pâture aux vautours. Aboutiour possède un grand
+acacia (<em>harazaya</em>), qui servait beaucoup autrefois à ce
+genre d’épreuves<a id="FNanchor_454"></a><a href="#Footnote_454"
+class="fnanchor">[454]</a>.</p>
+
+<p>Le tam-tam des Kenga est très curieux, car il offre de réelles
+différences avec les divertissements qu’on est habitué à voir chez
+les populations musulmanes.</p>
+
+<p>Au centre, se tiennent les instruments. Autour d’eux, tournent
+les jeunes filles qui, pour cette occasion, se surchargent les bras
+et les jambes d’anneaux en cuivre. Elles mettent autour des reins
+un petit pagne de cotonnade rayée<a id="FNanchor_455"></a><a href=
+"#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>, sur lequel est disposée
+une ceinture de petites perles (<em>loulou</em>). Cette ceinture,
+étroite devant, s’élargit sur la croupe et recouvre le pagne
+presque entièrement. Elle est faite de petites perles de
+différentes couleurs, blanches, bleues, rouges, etc., et produit un
+joli effet. Autour du cou, elles ont diverses parures, qui tombent
+sur la poitrine. Le cercle des jeunes filles tourne lentement,
+chacune d’elles ayant la main droite sur l’épaule droite de celle
+qui la précède. Puis, les jeunes filles font à-droite, tournent le
+dos aux musiciens et, se prenant les mains, balancent les bras en
+cadence, d’avant en arrière et d’arrière en avant. Leur cercle
+continue à tourner doucement de la sorte, en faisant un bruit
+métallique d’anneaux entrechoqués.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_360">[360]</span>Les hommes
+forment le cercle extérieur. Ils portent sur la tête, différents
+ornements en paille tressée&nbsp;: couronnes, coiffures bizarres,
+etc. Ils marchent lentement, en cadence, et font de temps en temps
+face aux jeunes filles. Ils agitent leurs armes&nbsp;: couteaux,
+couteaux de jet (<em>kourbadj</em>), sabres, casse-tête, bâtons
+avec un grand crochet en fer (pour désarçonner les cavaliers), etc.
+Les jeunes filles chantent et les hommes reprennent<a id=
+"FNanchor_456"></a><a href="#Footnote_456" class=
+"fnanchor">[456]</a>. Puis, tout d’un coup, les hommes se
+précipitent sur les jeunes filles, en brandissant leurs armes et en
+poussant de grands cris.</p>
+
+<p>Les femmes mariées se reconnaissent à ce qu’elles ont la tête
+rasée et à ce qu’elles portent, autour des reins, une ceinture
+faite de plusieurs rangées d’une fibre rouge. Elles peuvent prendre
+place avec les jeunes filles.</p>
+
+<p>A dire vrai le tam-tam des Kenga nous a paru plus agréable que
+celui des indigènes musulmans. Ceux-ci, les Arabes mis à part, ne
+chantent généralement pas. De plus, leurs femmes ont la triste
+habitude de passer de fréquentes couches de beurre sur leur
+chevelure. Le beurre, divers autres ingrédients, la poussière,
+finissent par transformer les cheveux en une série de grosses
+tresses, qui pendent de chaque côté du visage. Quand il y a
+tam-tam, la chaleur et la transpiration amènent le ramollissement
+de tout ce qui est contenu dans les cheveux&nbsp;: le beurre fond
+et dégoutte sur le cou et les épaules. Comme l’hygiène de la tête,
+chez ces populations, ne consiste guère que dans l’application
+fréquente de couches de beurre, il en résulte, lors des tams-tams,
+ou dans un marché, à l’heure de midi, une odeur particulière qui
+saisit fortement à la gorge, surtout quand on n’y est pas habitué.
+Cela n’a pas lieu chez les Kenga et, quoiqu’ils ne soient pas plus
+propres que les autres indigènes,<span class="pagenum" id=
+"Page_361">[361]</span> on n’est pas incommodé par l’odeur dont
+nous venons de parler.</p>
+
+<p>Les Kenga seraient venus de Mogo, au sud-est de l’Abou Telfan.
+Ils refoulèrent les Am Tchorlo, Kouka qui occupaient alors le pays
+actuel de Boullong, Mataïa, Abouṭiour. Ils vainquirent leurs
+voisins, les Babalia, et leur imposèrent un tribut. La domination
+des Kenga s’étendit ainsi jusqu’à Guéria et la lagune Ebé. Nous
+avons déjà dit que le royaume du Baguirmi fut fondé par des Kenga
+de Mataïa.</p>
+
+<p>Les Kenga furent ensuite soumis par les Ouadaïens. Leur pays
+dépendait de l’aguid el Djaadné, à qui ils payaient régulièrement
+un tribut<a id="FNanchor_457"></a><a href="#Footnote_457" class=
+"fnanchor">[457]</a>. Cela n’empêchait pas d’ailleurs les Ouadaïens
+de venir les piller de temps en temps. Les Kenga se réfugiaient
+alors dans leurs montagnes.</p>
+
+<p>Ces montagnes ont quelques kilomètres de tour et moins de deux
+cents mètres de hauteur&nbsp;; chaque village est situé au pied de
+l’une d’entre elles. Ces montagnes, qui ont été rongées par les
+eaux de pluie<a id="FNanchor_458"></a><a href="#Footnote_458"
+class="fnanchor">[458]</a>, se composent de gros blocs de rochers,
+aux contours polis et arrondis, entassés les uns sur les autres. La
+forme et l’aspect rougeâtre de l’une d’entre elles, Abouṭiour
+(<span class="arabic">ابو طيور</span>), la font ressembler, de
+loin, à un énorme bonnet phrygien. Son nom<a id=
+"FNanchor_459"></a><a href="#Footnote_459" class=
+"fnanchor">[459]</a> vient de ce que de nombreux pélicans ont
+installé leurs nids au sommet de la montagne, qui est tout blanchi
+par leurs excréments. Ces oiseaux vont pêcher le poisson dans les
+lagunes Ebé et Fitri. Les petits pélicans, qui tombent au pied de
+la montagne et ne peuvent s’enfuir, agrémentent l’ordinaire des
+Kenga.</p>
+
+<p>Les Kenga de Mataïa et d’Abouṭiour disent appartenir à la même
+famille que les sultans du Baguirmi. Les divers chefs kenga
+conservent la lance d’un de leurs ancêtres et,<span class="pagenum"
+id="Page_362">[362]</span> dans les grands jours, un homme, qui
+marche devant eux, la porte avec la plus grande vénération.</p>
+
+<p>Chaque village a un chef, parfois même deux. Une vieille
+rivalité divise toujours les habitants de Mataïa et ceux
+d’Aboutiour&nbsp;: les premiers auraient enlevé autrefois,
+paraît-il, des femmes du village d’Abouṭiour. Les Kenga étendaient,
+dans le temps, leur domination sur certains villages situés au pied
+du massif de Guéra. Encore actuellement, d’ailleurs, des Diongor
+viennent chaque année aider les Kenga à faire la récolte du
+mil.</p>
+
+<p>On trouve des Kenga à Boullong, Mataïa, Abouṭiour, et dans les
+villages environnants. On en trouve aussi quelques-uns au sud de
+cette région et, du côté de l’Est, dans le massif de Guéra.</p>
+
+<p>La crainte des incursions ouadaïennes et l’habitude prise de
+vivre cachés dans leurs montagnes ont fini par donner aux
+fétichistes de toute cette contrée une mentalité particulière. Ils
+sont méfiants, hostiles aux étrangers, et pillent assez souvent
+ceux qui passent au pied de leurs rochers. Ils se figurent que la
+montagne les met à l’abri de toute répression et, non contents de
+commettre des exactions au détriment de paisibles commerçants
+indigènes, ils ont parfois même pris une attitude hostile à notre
+égard. En octobre 1907, lors de l’arrestation d’un chef kenga de
+Mataïa, Bendjéré, les gens du village attaquèrent le détachement du
+lieutenant Carbou, et cet officier dut faire ouvrir le feu, afin de
+pouvoir se dégager.</p>
+
+<p>Il ne semble pas, du reste, que les Kirdi aient renoncé à leurs
+habitudes de pillage, car des nouvelles assez récentes ont signalé
+des désordres et des brigandages dans toute cette région
+montagneuse.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c01">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_444"></a><a href="#FNanchor_444"><span class=
+"label">[444]</span></a><em>Tar Lis</em> ou <em>tar
+Lisi</em>&nbsp;: langue des Lis, des Lisi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_445"></a><a href="#FNanchor_445"><span class=
+"label">[445]</span></a>Cela n’est vrai que jusqu’à un certain
+point pour les Médogo. Ces indigènes tirent leur nom du chef
+ouadaïen Moudgo, qui vint avec ses gens s’installer dans la région
+montagneuse située à l’est du Fitri. Mais ce noyau d’étrangers se
+fondit dans la masse de la population habitant déjà le pays des
+Ḥadjer, laquelle appartenait à la même famille que les Kenga et les
+Kouka.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_446"></a><a href="#FNanchor_446"><span class=
+"label">[446]</span></a>Ces cris bizarres sont obtenus en déplaçant
+rapidement la main sur le côté droit de la bouche.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_447"></a><a href="#FNanchor_447"><span class=
+"label">[447]</span></a><em>Ḥadjer</em>&nbsp;: cailloux, pierres,
+montagne.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_448"></a><a href="#FNanchor_448"><span class=
+"label">[448]</span></a>Les Kenga creusent dans la brousse de
+grandes fosses, qui sont soigneusement dissimulées par des
+branchages de la terre et de l’herbe&nbsp;: il leur arrive de
+prendre ainsi beaucoup de grosses antilopes (bubale, damaliscus,
+ketenbour, etc.).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_449"></a><a href="#FNanchor_449"><span class=
+"label">[449]</span></a>Surnom donné aux Ouadaïens. <a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78227/78227-h/78227-h.htm#Footnote_215">
+Voir tome II.</a></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_450"></a><a href="#FNanchor_450"><span class=
+"label">[450]</span></a>Grand vase en bois, qui sert à piler le
+mil.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_451"></a><a href="#FNanchor_451"><span class=
+"label">[451]</span></a>«&nbsp;Le mode de consultation et de
+réponse de la femme interrogée rappelle tout à fait le procédé
+employé par la pythonisse de Delphes. Il n’y a bien entendu aucun
+emprunt, aucune imitation, mais il est curieux de relever
+l’identité du procédé, ce qui prouve qu’à l’époque où fut instituée
+la consultation de l’Oracle de Delphes, la mentalité des Grecs ne
+était au même stade que celle des Kenga.&nbsp;» (Note de M. René
+Basset.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_452"></a><a href="#FNanchor_452"><span class=
+"label">[452]</span></a>«&nbsp;Un tel boit mon sang, mange mon
+foie.....&nbsp;»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_453"></a><a href="#FNanchor_453"><span class=
+"label">[453]</span></a>Quand un indigène meurt de mort naturelle,
+les autres disent que c’est Dieu qui l’a tué&nbsp;: <em>Allah bes
+qetelah</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_454"></a><a href="#FNanchor_454"><span class=
+"label">[454]</span></a>Il est bien évident que, depuis que nous
+occupons le pays des Kenga, ces pratiques barbares ne sont plus
+tolérées.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_455"></a><a href="#FNanchor_455"><span class=
+"label">[455]</span></a>Le petit pagne blanc, avec de larges raies
+bleues, est le vêtement habituel des femmes kenga.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_456"></a><a href="#FNanchor_456"><span class=
+"label">[456]</span></a>Lors d’un grand tam-tam que nous avons vu à
+Abouṭiour, les habitants de ce village chantaient la victoire des
+blancs sur le djerma Abou Sekkin et l’aguid el Baḥr Badjouri, qui
+avaient pris honteusement la fuite à Abou Nabaq.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_457"></a><a href="#FNanchor_457"><span class=
+"label">[457]</span></a>Deux subordonnés de cet aguid, le djerma
+Smaïn et le koursi Hesseïni ould Amtelaïd, vinrent piller le
+village d’Abouṭiour en mars 1906.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_458"></a><a href="#FNanchor_458"><span class=
+"label">[458]</span></a>Les montagnes sont toujours entourées d’une
+bande sablonneuse qui est plus ou moins large.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_459"></a><a href="#FNanchor_459"><span class=
+"label">[459]</span></a><em>Abou Ṭiour</em>&nbsp;: la montagne aux
+oiseaux.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_363">[363]</span><a id=
+"p4c02"></a>II</h3>
+
+<p class="sch1">LES ABOU SEMEN</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Le terme de <em>Abou Semen</em> ou <em>Am
+Semen</em> est employé, au Fitri, pour désigner les indigènes qui
+habitaient le pays avant l’arrivée des Boulala.</p>
+
+<p>Ces gens-là n’étaient pas de bons musulmans, mais ils
+observaient certaines pratiques de l’islamisme. On ne pouvait donc
+pas les appeller <em>Kirdi</em> (fétichistes). On se servit alors
+d’un terme mitigé et on leur donna le nom de <em>Abou Semin, Abou
+Semen</em> (les hommes qui jeûnent)<a id=
+"FNanchor_460"></a><a href="#Footnote_460" class=
+"fnanchor">[460]</a>, parce qu’ils suivaient les prescriptions du
+Coran pendant le Ramadan<a id="FNanchor_461"></a><a href=
+"#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>.</p>
+
+<p>Voyons maintenant quelle est l’origine de ces Abou Semen.
+D’après la tradition, le Fitri a d’abord été occupé par les Pouls.
+A ceux-ci succédèrent des Kenga venus du Sud-Est, qui
+s’installèrent autour de la lagune, cultivèrent le mil et le coton
+et pêchèrent le poisson du Fitri. Que ces indigènes fussent pour la
+plupart d’origine kenga, cela ne doit faire aucun doute. Le fait
+est d’abord rapporté par la tradition. De plus, les Abou Semen se
+servent entre eux du kenga et ils conservent encore quelques-unes
+des pratiques fétichistes de leurs frères des montagnes. Enfin le
+nom de <em>Kenga</em>, donné par eux à l’un des villages du Fitri,
+est, à cet égard,<span class="pagenum" id="Page_364">[364]</span>
+caractéristique. C’est surtout aux indigènes d’origine kenga que
+s’applique le nom d’Abou Semen.</p>
+
+<p>Le Fitri fut ensuite conquis par les gens de Ḥassen el Kouk, qui
+venaient de quitter le Médogo. Les Abou Semen subirent alors la
+domination des Kouka, et elle leur fut très dure. Plus tard, les Am
+Semen firent appel aux Boulala, qui vainquirent les Kouka et les
+chassèrent du Fitri.</p>
+
+<p>Les Kenga (Gollo, Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, Gorko, Kenga,
+etc.)<a id="FNanchor_462"></a><a href="#Footnote_462" class=
+"fnanchor">[462]</a>, les Dadjo (Koudou), les Kouka (Malabesse
+Kabara, Moyo, Seïta), habitant le Fitri, sont désignés généralement
+du nom d’Abou Semen ou Am Semen (sing.&nbsp;: Am Semenaï).</p>
+
+<p>Les Abou Semen sont fort méprisés&nbsp;: on les considère comme
+une population d’esclaves (<em>ʿabīd, ma haouanīn, ma
+ḥourrīn&nbsp;; deremdi ou nderinderi</em>). Ils furent autrefois
+odieusement maltraités par les Boulala&nbsp;: le sultan Gadaï, qui
+ruina le Fitri pour obtenir la faveur des Ouadaïens, envoyait à
+Abéché de nombreux esclaves abou semen.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c02">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_460"></a><a href="#FNanchor_460"><span class=
+"label">[460]</span></a><span class="arabic">صام</span>
+<em>ṣam</em>, <span class="arabic">يصوم</span>,
+<em>iṣoum</em>&nbsp;: jeûner&nbsp;; <em>ṣoum</em> et
+<em>ṣiam</em>&nbsp;: jeûne.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_461"></a><a href="#FNanchor_461"><span class=
+"label">[461]</span></a>C’est du moins l’explication qui nous a été
+donnée dans le pays. M. René Basset croit qu’elle a été imaginée
+après coup. «&nbsp;L’étymologie de <em>semen</em> expliqué par
+l’arabe <em>soum</em> ne me paraît pas admissible. Comment
+expliquer le <em>n</em>&nbsp;?&nbsp;»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_462"></a><a href="#FNanchor_462"><span class=
+"label">[462]</span></a>Les premiers Kenga qui vinrent au Fitri
+s’installèrent sur les bords de la lagune, à Gollo&nbsp;; ceux qui
+suivirent se fixèrent à Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, etc.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_365">[365]</span><a id=
+"p4c03"></a>III</h3>
+
+<p class="sch1">LES DIONGOR</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Diongor habitent le Guéra et l’Abou
+Telfan. Au point de vue physique, ils ressemblent aux Kenga. On les
+reconnaît cependant à ce qu’ils ont sur le front des lignes de
+petits points. Leurs femmes ont des scarifications sur le ventre et
+sur les reins&nbsp;: elles ont la lèvre inférieure percée et elles
+introduisent dans cet orifice une longue paille ou un morceau de
+cuir, qui tombe sur la poitrine. Les mœurs et la religion sont les
+mêmes que chez les Kenga. La langue est différente.</p>
+
+<p>Les Diongor habitent surtout le massif de Guéra. Ce massif
+semble être le plus important de tous ceux qui se trouvent dans la
+région comprise entre le Darfour, le Tibesti et le lac Tchad. Il a
+une longueur d’une vingtaine de kilomètres environ et, au milieu
+des petites montagnes isolées qui l’environnent, il produit un
+aspect imposant par sa masse et son élévation. Sa hauteur est
+notablement inférieure à 1.000 m. La montagne est couverte de
+villages diongor&nbsp;; on en trouve partout&nbsp;: au pied, sur
+les flancs et sur le sommet.</p>
+
+<p>Le pays est situé, depuis quelques années, dans notre zone
+d’influence. L’affaire de Tialo (1906), qui coûta la vie au djerma
+Smaïn, a enlevé cette région aux Ouadaïens, qui n’y paraissent plus
+guère. C’est pourquoi les Diongor du pied de la montagne peuvent
+actuellement cultiver la plaine en toute sécurité. Ils récoltent
+principalement les différentes variétés de mil, le sorgho, le maïs,
+les arachides et le<span class="pagenum" id="Page_366">[366]</span>
+tabac<a id="FNanchor_463"></a><a href="#Footnote_463" class=
+"fnanchor">[463]</a>. Il y a également des champs de culture à
+l’intérieur de la montagne, laquelle contient de l’eau durant toute
+l’année. Grâce au refuge qu’elle constituait pour eux, les Diongor
+restèrent toujours indépendants. Mais comme les villages sont
+nombreux, une centaine environ, dont quelques-uns comptent
+plusieurs milliers d’habitants, les Diongor étaient obligés
+d’utiliser la moindre parcelle de terrain. Rien ne saurait donner
+une idée de la vie que menaient ces pauvres gens, seuls à être
+restés indépendants dans leur âpre montagne, alors que les pays
+d’alentour étaient sans cesse sillonnés et pillés par les
+Ouadaïens. A la saison des pluies, quand l’eau entraînait le peu de
+terre qui constituait le champ de mil de maint Diongor, celui-ci
+reconstituait son champ avec de la terre rapportée, afin de pouvoir
+se procurer le mil indispensable à sa misérable existence. Inutile
+de dire que les habitants du pied de la montagne voyaient très
+souvent leurs récoltes devenir la proie des Ouadaïens, lorsqu’elles
+n’étaient pas tout bonnement saccagées ou incendiées. Les Diongor
+surpris dans la plaine étaient réduits en esclavage.</p>
+
+<p>La montagne était le refuge des Diongor et les faisait vivre.
+Tous les efforts des Ouadaïens, pour réduire ce foyer
+d’indépendance, échouèrent piteusement. Le sultan ʿAli lui-même y
+subit un sanglant échec, et le souvenir de cette aventure est resté
+très vif dans l’esprit des indigènes. Il est naturel d’ailleurs
+que, étant donnée la personnalité de ʿAli, le vainqueur du mbang
+Abou Sekkin, la victoire des Diongor ait eu un grand
+retentissement.</p>
+
+<p>On raconte que ce sultan avait dit un jour à l’un de ses
+familiers&nbsp;: «&nbsp;Dis-moi donc quel est le pays qui n’obéit
+pas à mes ordres&nbsp;?&nbsp;» L’autre lui répondit alors&nbsp;:
+«&nbsp;Oui, tous les pays, depuis le Darfour jusqu’au Tchad et
+depuis le Chari jusqu’au Borkou reconnaissant ta puissance. Seuls,
+les<span class="pagenum" id="Page_367">[367]</span> Djenakheré du
+Guéra sont restés indépendants et jamais personne n’a réussi à
+pénétrer dans leur montagne&nbsp;». ʿAli fut, dit-on, piqué par
+cette réflexion et il voulut réduire les Diongor.</p>
+
+<p>Le sultan du Ouadaï s’avança vers le Guéra avec son armée et
+attaqua le massif du côté de son extrémité nord. Mais les
+Ouadaïens, obligés de se servir des mains pour escalader les flancs
+abrupts de la montagne, ne purent pas utiliser leurs fusils à
+pierre. De plus, les Diongor faisaient rouler sur eux d’énormes
+blocs de rochers, qui rebondissaient le long de la montagne et
+venaient écraser des groupes entiers d’hommes. Les soldats de ʿAli,
+épouvantés par cette lutte inégale et reconnaissant d’ailleurs
+l’inutilité de leurs efforts, prirent la fuite. C’est alors que
+s’avança, au bruit sourd des noungaras, le contingent du valeureux
+Meri, aguid ez Zebada, le chef favori du sultan. Tout en marchant à
+la montagne, Méri se moquait des fuyards et leur faisait ses adieux
+sur un ton enjoué&nbsp;: «&nbsp;<em>Sama léna</em>&nbsp;! Adieu,
+mes amis, car je ne sais si je vous reverrai&nbsp;». Il se
+précipita sur les rochers, à la tête de ses hommes, en brandissant
+son fusil et en criant son mépris aux inabordables Diongor&nbsp;:
+«&nbsp;la Djenakheré, Kirdi, Oulâd el Kafir&nbsp;!&nbsp;» Mais il
+fut bientôt tué, et sa troupe se replia en désordre sur le reste de
+l’armée.</p>
+
+<p>De nombreux Ouadaïens trouvèrent la mort dans cette affaire. Il
+faut d’ailleurs que le sultan ʿAli, homme d’une énergie et d’une
+ténacité peu communes, ait subi des pertes considérables, pour
+qu’il se soit résigné à être vaincu par des fétichistes. Les
+Diongor, après avoir dépouillé les cadavres, en firent un grand
+tas, et ce monceau de morts cachait, paraît-il, le tronc d’un gros
+arbre, que l’on peut encore voir sur les lieux. Cet échec fut très
+sensible à ʿAli, qui mourut sur la route du retour à Abéché.</p>
+
+<p>Les habitants du Guéra furent dès lors laissés tranquilles<a id=
+"FNanchor_464"></a><a href="#Footnote_464" class=
+"fnanchor">[464]</a>.<span class="pagenum" id=
+"Page_368">[368]</span> Seul, Acyl, quelque temps avant son
+arrestation (1903), essaya de pénétrer dans la montagne. Son camp
+était installé dans la plaine, non loin du village diongor de Am
+Mbazera (au sud-ouest de l’endroit attaqué par ʿAli). C’est à peine
+si les gens d’Acyl purent escalader les quelques contreforts qui se
+trouvent de ce côté du massif. Quand ils virent les énormes rochers
+qui roulaient sur eux, ils prirent prudemment la fuite.</p>
+
+<p>Grâce à l’impunité que leur assurait la montagne, les Diongor
+tombaient sur tous ceux qui passaient à leur portée<a id=
+"FNanchor_465"></a><a href="#Footnote_465" class=
+"fnanchor">[465]</a>. D’un autre côté, il était imprudent pour eux
+de s’aventurer dans la plaine. Ces habitudes de pillage réciproque
+étaient normales dans toute la région des fétichistes. C’est
+pourquoi, à force de vivre en se tenant sur leur gardes, le
+caractère de tous ces Kirdi, des Diongor en particulier, a été
+rendu méfiant. Ils sont toujours portés à croire que l’on veut,
+suivant la méthode ouadaïenne, les piller, les molester, enlever
+leurs femmes et leurs enfants et les réduire eux-mêmes en
+esclavage. Rendus très craintifs par les attaques auxquelles ils
+ont été en butte pendant de longs siècles, l’apparition d’une
+troupe dans la plaine les fait sauter sur leurs armes et se sauver
+dans la montagne, car ils sont persuadés que l’on vient à eux avec
+des intentions hostiles. Il faudra quelque temps pour leur faire
+entendre le contraire, ces primitifs ne comprenant pas, au premier
+abord, quel but, autre que le pillage, peuvent se proposer les
+étrangers qui viennent dans leur pays. C’est pourquoi ils ne se
+décideront que bien lentement à quitter les misérables champs de
+l’intérieur de la montagne, pour aller cultiver la magnifique
+plaine qui s’étend tout autour.</p>
+
+<p>Les Diongor ont de nombreux chevaux et quelques petites chèvres,
+qui broutent autour des cases<a id="FNanchor_466"></a><a href=
+"#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>. Chaque village du pied
+de la montagne possède un petit groupe d’Arabes Hémat (ʿAmer), qui
+ont des vaches et quelques moutons et fournissent<span class=
+"pagenum" id="Page_369">[369]</span> leurs protecteurs de lait et
+de beurre. Les montagnes de toute cette région des fétichistes
+produisent du miel.</p>
+
+<p>Les gens de Guéra, quoique insoumis, dépendaient nominalement de
+l’aguid el Djaadné.</p>
+
+<p>Les Diongor habitent aussi l’Abou Telfan, où se trouve une ligne
+de collines rocheuses presque orientée du Nord au Sud. On raconte
+que Moḥammed Chérif, arrivant dans la région avec ses Ouadaïens, y
+chercha vainement un endroit pour camper. Il se serait alors
+écrié&nbsp;: <em>dâr da tolfan</em>, ce pays est idiot&nbsp;! Le
+mot resta et le pays fut appelé <em>Abou Telfan</em>&nbsp;: le pays
+idiot.</p>
+
+<p>Autrefois, les Arabes Missiriyé (<em>ḥoumr</em> et
+<em>zourg</em>) venaient passer la saison sèche dans cette région,
+qui était restée jusque-là à l’abri des razzias ouadaïennes. Mais
+depuis 1905, tout a bien changé. Après son échec de Yao, le djerma
+ʿOthmân alla piller l’Abou Telfan et, depuis, la situation n’a fait
+que s’aggraver. Les Missiriyé ne viennent plus dans le pays, et les
+pauvres Diongor, obligés de se cacher dans la montagne pour ne pas
+être réduits en esclavage, ne peuvent pas cultiver leurs champs de
+mil. La misère était si grande dans l’Abou Telfan, en 1906, les
+Ouadaïens y avaient fait de si belle besogne, que les Diongor
+vendaient leurs enfants pour quelques moudd de farine de mil.
+Disons d’ailleurs, en passant, que, chez les fétichistes (Kenga,
+Diongor, etc.), il n’est pas rare de voir les parents céder leurs
+enfants pour payer une dette ou pour faire un achat
+quelconque<a id="FNanchor_467"></a><a href="#Footnote_467" class=
+"fnanchor">[467]</a>.</p>
+
+<p>Les Ouadaïens, voyant leurs ressources en esclaves
+diminuer<span class="pagenum" id="Page_370">[370]</span> de jour en
+jour, se sont rabattus sur ce malheureux pays, qu’ils ont ruiné et
+dépeuplé. En 1907, le capitaine Bordeaux trouva, dans une caravane
+de Tripolitains se rendant d’Abéché à Benghazi, un lot d’esclaves
+capturés dans l’Abou Telfan. Ces pauvres gens furent délivrés et
+renvoyés chez eux, par le Kanem, Bokoro et Yao.</p>
+
+<p>Avant les razzias fréquentes de ces dernières années, l’Abou
+Telfan comprenait environ une cinquantaine de villages. Le sultan
+du Médogo, ʿAbd er Raḥman, était en relations très amicales avec
+une partie de ses habitants. On y trouve, indépendamment des
+Diongor, quelques Toundjour et Pouls. Les Oulâd ʿAmer, qui y
+étaient autrefois, ont quitté le pays et sont actuellement
+installés entre Moïto et Bokoro. L’Abou Telfan est rentré, depuis
+quelque temps, dans notre zone d’influence<span class="pagenum" id=
+"Page_371">[371]</span> et, de ce fait, la situation de ce pays va
+en s’améliorant.</p>
+
+<p>Les Diongor s’enduisent le corps d’huile et d’onguents. Comme
+ils ne se lavent guère, ils répandent une odeur désagréable.
+D’étroites relations de parenté les unissent aux Saba, qui habitent
+la région de Sorki&nbsp;: les deux populations auraient une origine
+commune et parleraient la même langue. En tout cas, Kossat, le
+second du chef de Sorki, reçut un excellent accueil des habitants
+de Guéra. Les Saba de Sorki, très nombreux, ont le commandement sur
+les autres indigènes habitant leur pays&nbsp;: Boua, Fagnan, Komin
+(du côté de Kidil), Bolgo et aussi quelques Arabes.</p>
+
+<p>Les Kirdi de la région comprise entre les montagnes des Kenga et
+celles de l’Abou Telfan forment une population plus ou moins
+mêlée.</p>
+
+<p>Les Korbo sont apparentés aux Diongor. Ils parlent une langue se
+rapprochant de celle parlée au Guéra. On dit que ces indigènes
+seraient le produit d’un mélange de Diongor, de Dadjo et même de
+Pouls (?). On commence déjà à trouver chez eux les déformations des
+lèvres, qui vont s’exagérant au fur et à mesure que l’on descend
+vers le Sud et atteignent leur maximum de hideur chez les femmes de
+certaines tribus sara. Le groupe de Korbo comprend plusieurs
+villages, situés au pied des montagnes&nbsp;: Korbo, Narbé, Toumka,
+Garbodjo, Tialo. Les habitants possèdent quelques troupeaux et
+surtout des chevaux. La montagne de Korbo est une véritable
+forteresse et ses nombreux habitants ont pu défier bien des
+attaques. Au commencement de 1903, Acyl y essuya un échec sérieux,
+qui coûta la vie à son cousin Adem Kordé.</p>
+
+<p>Les Kirdi du groupe de Bara sont apparentés à ceux de Korbo.</p>
+
+<p>Les Dadjo sont également nombreux dans toute cette région. Ils
+habitent Déléb, Douziad, Kedja, Azi, Amdakou, Abéréché<a id=
+"FNanchor_468"></a><a href="#Footnote_468" class=
+"fnanchor">[468]</a> et les villages à l’ouest de Bara&nbsp;:
+Sewilwil, Zama,<span class="pagenum" id="Page_372">[372]</span>
+etc. Ils forment également les groupes de Banda<a id=
+"FNanchor_469"></a><a href="#Footnote_469" class=
+"fnanchor">[469]</a> et de Mongo. La colline rocheuse de Mongo est
+entourée d’un certain nombre de villages&nbsp;: Térémélé, Robiana,
+Baldié, Gadiéra, Djokhana, Tagda. Les habitants de ces lieux
+possèdent quelques troupeaux et, réfugiés dans leurs rochers, ils
+peuvent faire une certaine résistance. Les Dadjo dépendaient
+autrefois soit de El Mâgné (Azi, Douziad, Abéréché, etc.), soit de
+l’aguid el Masmadjé (Sewilwil, Banda, Mongo, etc.). Ils sont
+assimilés aux Kirdi par les autres indigènes&nbsp;: beaucoup
+d’entre eux ont cependant adopté les pratiques musulmanes.</p>
+
+<p>Indépendamment des Diongor et des Dadjo, ces montagnes sont
+encore habitées par des Kenga, des Kouka, etc., qui se sont
+mélangés au reste de la population. On y trouve des femmes qui ont
+des coiffures analogues à celles des femmes lisi<a id=
+"FNanchor_470"></a><a href="#Footnote_470" class=
+"fnanchor">[470]</a>.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c03">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_463"></a><a href="#FNanchor_463"><span class=
+"label">[463]</span></a>Dans toute cette contrée, les Kirdi se sont
+fait une spécialité de la fabrication des bourmas de toute grandeur
+et des pipes en terre cuite.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_464"></a><a href="#FNanchor_464"><span class=
+"label">[464]</span></a>Cependant l’aguid el Djaadné, en août 1904,
+après avoir simulé une marche sur le Fitri, tourna brusquement au
+Sud et alla piller Zama.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_465"></a><a href="#FNanchor_465"><span class=
+"label">[465]</span></a>Les insulaires du Tchad (Boudouma et Kouri)
+agissaient de même.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_466"></a><a href="#FNanchor_466"><span class=
+"label">[466]</span></a>Ces animaux cherchent parfois leur
+nourriture dans les immondices. C’est pourquoi des indigènes de
+Boullong, venus avec notre détachement, ne voulurent pas manger
+d’un cabri que nous avait offert le chef d’Am Mbazera. Ils disaient
+que les cabris de ce village se nourrissaient de <em>doungues</em>
+(immondices, ordures). Nous avons constaté plus tard, que les
+indigènes de la Côte-d’Ivoire ne partagent pas du tout cette
+manière de voir&nbsp;: leurs moutons et leurs cabris qui se
+tiennent constamment dans les villages et se nourrissent surtout
+d’épluchures de bananes et d’ignames, fournissent d’ailleurs une
+viande excellente&nbsp;; celle des «&nbsp;moutons de case&nbsp;»
+est même tout particulièrement appréciée.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_467"></a><a href="#FNanchor_467"><span class=
+"label">[467]</span></a>C’est ainsi que nous avons trouvé au Guéra
+des Toundjour du Kanem, qui y étaient venus acheter des captifs. Un
+Diongor leur avait vendu son enfant pour quelques pagnes avec
+lesquels il comptait payer une dette urgente. Indépendamment des
+captifs que l’on se procure ainsi, d’une façon régulière, il y a
+également les indigènes qui sont enlevés et réduits en esclavage,
+soit qu’ils appartiennent à des fractions ennemies, soit qu’ils
+aient tout bonnement le tort de passer à côté de la montagne. Ceux
+qui, parmi ces derniers, ont été pris très jeunes, s’attachent à
+leurs ravisseurs et ne veulent plus ensuite les quitter. Nous
+citerons, par exemple, le fait suivant&nbsp;: Lors d’une
+reconnaissance dans le Guéra (octobre 1907), certains indigènes
+soumis, qui avaient à se plaindre des Diongor, suivirent notre
+détachement. Un Kenga d’Abouṭiour, entre autres, réclama son fils
+qui, tout jeune, avait été enlevé par les gens d’Am Mbazera.
+L’enfant avait grandi depuis et se trouvait, à ce moment-là, âgé
+d’environ 13 à 14 ans. Quand nous voulûmes le rendre à son père, il
+se mit à pleurer et à se rouler par terre, en disant qu’il ne
+partirait pas, qu’il voulait rester avec les Diongor..... Très
+ennuyé, comme on peut croire, par cette situation bizarre, nous
+essayâmes de lui parler de la peine qu’il allait faire à ses
+parents, en particulier à sa mère, laquelle attendait à Abouṭiour
+le retour de l’enfant perdu. Le jeune Kenga devenu Diongor se
+releva alors et répondit avec la plus grande vivacité. Son
+discours, qui nous fut traduit en arabe, débutait à peu près
+ainsi&nbsp;: «&nbsp;Mon père, ma mère, <em>marada</em>, je m’en
+f..... Je ne les connais pas et je ne veux pas les connaître. Je
+suis toujours resté avec les Diongor, je me considère moi-même
+comme Diongor et je ne veux pas aller demeurer avec les Kenga. Ici
+je bois de la mérissé, etc...&nbsp;»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_468"></a><a href="#FNanchor_468"><span class=
+"label">[468]</span></a>Ces villages se trouvent sur la route
+d’Abou Zérafa au Guéra, ou dans les environs. Ils furent souvent
+pillés par les Ouadaïens, Acyl razzia complètement Azi, en
+1902.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_469"></a><a href="#FNanchor_469"><span class=
+"label">[469]</span></a>Notons que deux villages de cette région
+portent les noms de Sara (chez les Kenga) et de Banda (chez les
+Dadjo)&nbsp;: le fait est très curieux.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_470"></a><a href="#FNanchor_470"><span class=
+"label">[470]</span></a>L’occupation du Ouadaï par nos troupes, en
+assurant la tranquillité des pays fétichistes, va permettre aux
+indigènes de descendre dans la plaine pour y faire leurs
+plantations. Kenga, Diongor, Dadjo pourront circuler et faire du
+commerce en toute sécurité, et la région trouvera enfin une
+prospérité qu’elle n’a jamais connue. Cependant, après les
+événements du Massalat, des Ouadaïens réfractaires se sont réfugiés
+dans l’Abou Telfan, dans les premiers mois de 1911&nbsp;: il sera
+donc nécessaire de les traquer et de débarrasser définitivement le
+pays de ces bandes malfaisantes, qui n’ont jamais laissé derrière
+elles que la ruine et la désolation.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_373">[373]</span><a id=
+"p4c04"></a>IV</h3>
+
+<p class="sch1">LES SOKORO</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Sokoro habitent la région de Babna,
+Bédanga, Bondjo et Méré. On en trouve aussi quelques-uns entre
+Bédanga et Melfi (Ngogmi-Boudia).</p>
+
+<p>Ces indigènes appartiennent à la même famille que les
+Kenga&nbsp;: leur langue est apparentée au kenga et Nachtigal dit
+qu’elle présente quelques points de contact avec le maba<a id=
+"FNanchor_471"></a><a href="#Footnote_471" class=
+"fnanchor">[471]</a>.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c04">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_471"></a><a href="#FNanchor_471"><span class=
+"label">[471]</span></a><em>Sahara und Sûdân</em>, t. II, p.
+689.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_374">[374]</span><a id=
+"p4c05"></a>V</h3>
+
+<p class="sch1">LES FAGNIA</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Fagnia ou Fagnan habitent
+principalement, au sud de Boli, la région comprise entre le pays
+des Boua et le lac Iro. Ces indigènes, qui étaient souvent razziés
+par les Arabes et par l’alifa de Korbol, durent se réfugier sur des
+rochers, où ils installèrent leurs villages. Ils sont agriculteurs.
+Certains d’entre eux, surtout dans les districts du Sud, sont
+musulmans, et cela leur vaut d’être appelés Nouba par les
+Arabes.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_375">[375]</span><a id=
+"p4c06"></a>VI</h3>
+
+<p class="sch1">LES BOUA</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Boua résident dans tout le pays au sud
+de Melfi, et particulièrement dans la région
+Damraou-Korbol-Gamkoul. Ces indigènes ont la réputation d’être très
+belliqueux. Ils habitaient autrefois du côté de Merdja, au nord-est
+de Melfi, où ils eurent à repousser une attaque des Pouls.</p>
+
+<p>L’alifa de Korbol, qui commandait aux Boua, était le vassal du
+sultan du Baguirmi. Les luttes furent d’ailleurs fréquentes entre
+Baguirmiens et Boua. Au moment où nous occupâmes le pays, l’alifa
+avait réussi à s’affranchir de toute dépendance. C’est nous qui
+avons rétabli l’autorité de Gaourang sur les Boua. L’accord ne
+régnant pas entre le sultan et l’alifa, ce dernier fut exilé à
+Bol&nbsp;: on le renvoya plus tard à Tchekna. Les Boua du chef
+Ouédou ont fait, tout dernièrement, une tentative d’exode au Bornou
+(1908).</p>
+
+<p>Les Boua sont bien bâtis et vigoureux&nbsp;: leur teint noir est
+généralement assez foncé. Quoique divisés en un grand nombre de
+fractions, ils possèdent cependant un dialecte commun. Leur langue
+se rapproche plus ou moins du baguirmien et Nachtigal dit qu’elle
+présente, sur certains points, quelque analogie avec celle des
+Pouls<a id="FNanchor_472"></a><a href="#Footnote_472" class=
+"fnanchor">[472]</a>.</p>
+
+<p>Les Boua sont des fétichistes vaguement islamisés. Ils sont
+agriculteurs, et leurs villages se trouvent au pied des rochers qui
+parsèment le pays.</p>
+
+<p class="center">FIN DU TOME PREMIER</p>
+
+<div class="footnotes" id="ftp4c06">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_472"></a><a href="#FNanchor_472"><span class=
+"label">[472]</span></a><em>Sahara und Sûdân</em>, II, 689.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large"><span class="pagenum" id=
+"Page_377">[377]</span><a id="app"></a>APPENDICE</h2>
+
+<hr class="decor width5">
+
+<p class="pad4 less space-above15 space-below1">Addition à
+l’article <em>Les Senoussi</em>, ch. II&nbsp;: <span class="sc">Les
+Toubou</span> (<a href="#Page_127">p. 127</a> et suivantes).</p>
+
+<p>Une section méhariste est installée en réserve à Tahoua. Elle
+aide la section de l’Azbin à assurer la protection de l’azalaï,
+caravane de Touareg qui, deux fois l’an, va chercher le sel du
+Kaouar&nbsp;: l’azalaï de mars comprend 3.000 chameaux&nbsp;;
+l’azalaï d’octobre a plus d’importance et compte environ 10.000
+chameaux.</p>
+
+<hr class="decor width3">
+
+<p class="space-above15">Les Senoussia ont fortifié solidement le
+point de ʿAïn Galakka. De nombreux guerriers — il y a, paraît-il,
+plus de 500 réguliers, pourvus d’un uniforme et armés de fusils à
+tir rapide — assurent la domination de Si Aḥmed Chérif au
+Borkou.</p>
+
+<p>Une garnison ottomane, avec 6 pièces de canon et un colonel, se
+trouvait à Bardaï, dans le Tibesti. Il est probable qu’elle évacua
+le pays dès le début de la guerre italo-turque. Les Turcs ne se
+sont jamais installés à ʿAïn Galakka, où les Senoussia restent les
+maîtres absolus. Il est donc fort probable, ainsi que nous l’avons
+déjà dit, que les Khouân n’ont arboré le drapeau ottoman que pour
+faire échec à l’occupation française.</p>
+
+<p>Si Aḥmed Chérif attache une importance capitale à la possession
+de ʿAïn Galakka. Le bruit a même couru qu’il songeait<span class=
+"pagenum" id="Page_378">[378]</span> à évacuer Koufra pour venir
+s’installer au Borkou. Il convient de n’accueillir ce renseignement
+que sous toutes réserves&nbsp;: l’oasis de Koufra est un point très
+bien situé, en plein centre des contrées qui reconnaissent
+l’autorité spirituelle de Si Aḥmed Chérif, et il semble peu
+probable que ce dernier se résigne à l’abandonner.</p>
+
+<p>La sécheresse de l’année 1911 a provoqué une disette effroyable
+dans le Tibesti et le Borkou, qui, en temps normal, sont déjà des
+pays essentiellement déshérités. Les dattes et les quelques
+céréales de la contrée n’ont fourni que de lamentables récoltes.
+Les habitants ont été obligés, pour vivre, d’abattre un grand
+nombre de chameaux.</p>
+
+<p>Les Senoussia du Borkou mènent une vie misérable, par suite de
+l’impossibilité où ils se trouvent d’assurer leur ravitaillement en
+grain. Au surplus, les fructueuses razzias de bétail, au détriment
+des indigènes soumis à notre autorité, deviennent de plus en plus
+problématiques. Néanmoins, les Khouân restent toujours nos
+adversaires irréductibles&nbsp;: un de leurs rezzous est venu, en
+août 1911, piller la région de Djadjidouna, en plein Territoire de
+Zinder.</p>
+
+<p>Notons également qu’une mission allemande — comprenant un
+officier, mais soi-disant scientifique — a, malgré l’opposition
+diplomatique de la France, pénétré au Tibesti, venant de Mourzouk.
+Ce fait, s’ajoutant à d’autres intrigues allemandes en
+Tripolitaine, a dû avoir une sérieuse influence sur la brusque
+décision des Italiens d’envahir le vilayet, pour profiter de la
+situation créée par l’affaire marocaine et, d’autre part, mettre un
+terme à certaines convoitises étrangères.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="bold"><span class="pagenum" id=
+"Page_379">[379]</span><a id="toc"></a>TABLE DES MATIÈRES DU TOME
+PREMIER</h2>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<table class="toc">
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="tdr med">Pages.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sc">Avant-propos</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#ava">I</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc large sect">PREMIÈRE PARTIE</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>I. — <em>Les populations du Kanem.</em></td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">I. — Les Kanembou</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p1c01">1</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">II. — Les Ḥaddâd nichâb</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p1c02">49</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">III. — Les Toundjour</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p1c03">73</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">IV. — Les Oulâd Slimân</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p1c04">85</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">V. — Le lac Tchad</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p1c05">104</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc large sect">DEUXIÈME PARTIE</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>II. — <em>Les Toubou.</em></td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">I. — La population toubou</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c01">113</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">II. — Les Tedâ</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c02">122</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">III. — Les Ammâ Borkouâ</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c03">161</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">IV. — Les Toubou du Kanem</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c04">167</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">V. — Les Toubou du Baḥr el Ghazal et du
+Ouadaï.</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad6">Les Kreda</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c05s1">175</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad6">Les Kecherda</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c05s2">199</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad6">Les Noreâ</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c05s3">204</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad6">Les Cheurafadâ</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c05s4">207</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">VI. — Les Ḥaddâd Gourân</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c06">209</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad3">VII. — <em>Petite étude pratique de la langue
+toubou</em> (dialecte des Dazagada)</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c07">213</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc large sect">TROISIÈME PARTIE</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>III. — <em>Les Lisi.</em></td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">I. — Les Boulala</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p3c01">291</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">II. — Le Fitri</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p3c02">291</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4"><span class="pagenum" id=
+"Page_380">[380]</span>III. — Les Babalia</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p3c03">337</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">IV. — Les Kouka</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p3c04">339</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">V. — Les Médogo</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p3c05">349</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc large sect">QUATRIÈME PARTIE</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>IV. — <em>Les Fétichistes</em></td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4">353</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">I. — Les Kenga</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c01">354</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">II. — Les Abou Semen</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c02">363</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">III. — Les Diongor</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c03">365</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">IV. — Les Sokoro</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c04">373</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">V. — Les Fagnia</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c05">374</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">VI. — Les Boua</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p4c06">375</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sect sc">Appendice</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#app">377</a>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above2">
+</p>
+
+<hr class="decor width20">
+
+<p class="center vsmall">ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN
+ET C<sup>ie</sup>, RUE GARNIER.</p>
+
+<p class="space-above15 x-ebookmaker-drop">
+</p>
+
+<div class="transnote">
+<h2>Note du transcripteur&nbsp;:</h2>
+
+<ul>
+<li>Page <a href="#Page_25">25</a>, note <a href=
+"#Footnote_52">52</a>, "&nbsp;<em>agaiast the tribus</em>&nbsp;" a
+été remplacé par "&nbsp;<em>against the tribes</em>&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_43">43</a>, "&nbsp;partout, au Kanem et et
+au Dagana&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Kanem et au&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_73">73</a>, "&nbsp;<em>Tounes et khadrâ
+djenna</em>&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;<em>el</em>&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_74">74</a>, "&nbsp;abordé par par
+l’Ouest&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;abordé par
+l’Ouest&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_104">104</a>, "&nbsp;données fournies par
+les explorarateurs&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;explorateurs&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_105">105</a>, "&nbsp;La mission
+Thilo&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Tilho&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_115">115</a>, "&nbsp;<em>Fodidê</em> (pr.
+<em>Foddê</em>)&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;pl.&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_132">132</a>, "&nbsp;le désert ou il a
+établi&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;où&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_135">135</a>, "&nbsp;le cas échant,
+s’employer énergiquement&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;écheant&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_171">171</a>, "&nbsp;seraient apparentés au
+Noreâ&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;aux&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_199">199</a>, la section "&nbsp;III — LES
+KECHERDA&nbsp;" changée à "&nbsp;II&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_200">200</a>, "&nbsp;sont actuellement
+intallés dans&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;installés&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_204">204</a>, la section "&nbsp;IV — LES
+NOREA&nbsp;" changée à "&nbsp;III&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_206">206</a>, "&nbsp;L’occcupation du
+Ouadaï par nos&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;L’occupation&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_207">207</a>, le chapitre intitulé
+"&nbsp;IV — LA CHEURAFADA&nbsp;" de la 2e partie a été traité comme
+une section du chapitre V.</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_213">213</a>, note <a href=
+"#Footnote_279">279</a>, "&nbsp;<em>Sprachen der ulten
+Welt</em>&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;<em>alten</em>&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_217">217</a>, sous <em>Karraou</em>,
+"&nbsp;des Arabes&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;des
+Kreda&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_238">238</a>, note <a href=
+"#Footnote_309">309</a>, "&nbsp;que les premières lettes&nbsp;" a
+été remplacé par "&nbsp;lettres&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_279">279</a>, sous [<em>Ngaéla koréï</em>]
+<em>gouïenga</em>, "&nbsp;il rend&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;il prend&nbsp;"</li>
+
+<li><a id="tnoteref1" class="tnoteref"></a>Page <a href=
+"#Page_280">280</a>, Référence manquante placée après
+<em>djoundou</em> {panier} (<a href="#Page_279">p. 279</a>), et
+celle-ci et sa note considérées comme <a href="#Footnote_378">note
+378</a> (aurait été à la note 380).<br>
+<span class="less">Cf. Carbou, <em>Méthode pratique pour l'étude de
+l'arabe parlé au Ouaday...</em>, 1913, p. 182.</span></li>
+
+<li>Page <a href="#Page_284">284</a>, "&nbsp;dialecte des
+Dazagarda, faite&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;Dazagada&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_285">285</a>, note <a href=
+"#Footnote_387">387</a>, "&nbsp;y a éga-ment d’étonnantes
+analogies&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;également&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_287">287</a>, "&nbsp;ne dazagada, par la
+lettre <em>tch</em>&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;en&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_295">295</a>, "&nbsp;d’origine arabe
+(tribut Hémat)&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;tribu&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_296">296</a>, "&nbsp;Ce fait semble semble
+démolir&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Ce fait semble
+démolir&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_298">298</a>, "&nbsp;Bart était
+persuadé&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Barth&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_311">311</a>, "&nbsp;premiers sultan
+Baguirmiens&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;sultans&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_313">313</a>, "&nbsp;à payer donéravant un
+tribut&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;dorénavant&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_318">318</a>, "&nbsp;mit le le pays en
+coupe réglée&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;mit le
+pays&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_318">318</a>, "&nbsp;Ce dernier avait du
+resté&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;reste&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_341">341</a>, "&nbsp;répond parfois une
+odeur&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;répand&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_357">357</a>, "&nbsp;<em>siyād ed
+doukhmat</em>&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;<em>siyâd</em>&nbsp;"</li>
+
+<li>La plupart des occurrences de "cheik" ont été remplacées par
+"cheïk".</li>
+
+<li>Concernant les lettres diacritées d'un point souscrit, le point
+a été supprimé dans quelques cas de : Ibraḥim, Abdallaḥ, Maḥdi ; et
+il a été ajouté dans quelques cas de : Ahmed, Bahr, Haddâd, Hadjer,
+Hassan, Hassen, Mahâmid, Mahariyé, Mehâreb, Mohammed,
+Moustafa.</li>
+
+<li>L'ʿaïn en forme de ʿ a été ajouté dans quelques cas de : Abd,
+Abdoullahi, Ali, Amer, Omar, Othman.</li>
+
+<li>De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et
+d’orthographe ont été apportés.</li>
+</ul>
+</div>
+</div>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78226 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/78226-h/images/cover.jpg b/78226-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..f4cf7ec
--- /dev/null
+++ b/78226-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/78226-h/images/isym1.jpg b/78226-h/images/isym1.jpg
new file mode 100644
index 0000000..4e0e928
--- /dev/null
+++ b/78226-h/images/isym1.jpg
Binary files differ
diff --git a/78226-h/images/isym2.jpg b/78226-h/images/isym2.jpg
new file mode 100644
index 0000000..86b11f7
--- /dev/null
+++ b/78226-h/images/isym2.jpg
Binary files differ
diff --git a/78226-h/images/isym3.jpg b/78226-h/images/isym3.jpg
new file mode 100644
index 0000000..35dbd6a
--- /dev/null
+++ b/78226-h/images/isym3.jpg
Binary files differ
diff --git a/78226-h/images/logo.jpg b/78226-h/images/logo.jpg
new file mode 100644
index 0000000..6a1a5d5
--- /dev/null
+++ b/78226-h/images/logo.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6c72794
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..92a579e
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78226
+(https://www.gutenberg.org/ebooks/78226)