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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78227 ***
+ PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ DES LETTRES D’ALGER
+ BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE
+
+ * * * * *
+ Tome XLVIII
+ * * * * *
+
+ LA RÉGION
+ DU TCHAD ET DU OUADAÏ
+
+ * * * * *
+ ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER.
+ * * * * *
+
+
+ LA RÉGION
+ DU
+ =TCHAD ET DU OUADAÏ=
+
+ PAR
+ HENRI CARBOU
+ ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES
+
+ * * * * *
+
+ Études ethnographiques.
+ Dialecte toubou
+
+ * * * * *
+
+ TOME SECOND
+
+ * * * * *
+
+ Accompagné d’une carte.
+
+[Décoration]
+
+ PARIS
+ ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
+ 28, RUE BONAPARTE, VIe.
+ * * * * *
+ 1912
+
+
+
+
+ LES ARABES
+
+ * * * * *
+
+ LA POPULATION ARABE
+
+ * * * * *
+
+
+Les Arabes ont exercé une influence considérable dans l’Afrique centrale
+par la diffusion de leur religion, de leurs mœurs et de leur langue. Il
+faut dire d’ailleurs qu’ils sont très nombreux et que, vivant au milieu
+des autres indigènes, ils se sont parfois mélangés à ceux-ci : citons,
+parmi les fractions issues d’un mélange d’Arabes et de nègres, les
+Toundjour, les Boulala et surtout la tribu si importante des Salamat.
+
+Au début, les Arabes, nouveaux venus en Afrique, n’étaient pas en état
+de réduire par la force les groupements fétichistes qu’ils trouvaient
+devant eux. Ils paraissent avoir employé partout le même mode de
+pénétration pacifique, pour asseoir progressivement leur influence chez
+les populations nègres. Par la suite, les demi-Arabes et les nègres
+arabisés que furent leurs descendants, créèrent les divers royaumes de
+l’Afrique Centrale.
+
+Nous avons montré que la tradition attribuait à des Arabes la fondation
+de l’antique royaume du Kanem. De même, le royaume du Ouadaï fut, plus
+tard, organisé par la population arabe des Toundjour. Ceux-ci furent
+remplacés par une nouvelle dynastie arabe, celle de ʿAbd el Kerim ben
+Djamé, dont le sultan Acyl et son ennemi Doud-Mourra sont deux
+descendants. Au Darfour, où ils régnaient également, les Toundjour se
+virent enlever le pouvoir par des princes métissés de sang arabe.
+
+La langue arabe est très répandue dans tout le pays[1]. Elle est
+généralement connue des Nouba[2] et parfois aussi des Kirdi.
+
+La force des armes ou simplement la force des choses ont donc changé
+complètement la physionomie de toute cette partie de l’Afrique, qui est
+actuellement une région arabisée. Certaines populations, réfugiées dans
+les îles du Tchad (Boudouma, Kouri)[3] ou dans les montagnes du Sud
+(Melfi, Bédanga, Boullong, Guéra, Abou Telfan, etc.), ont gardé
+longtemps — ou même gardent encore — les mœurs et les pratiques du
+fétichisme. Mais, du moment que notre occupation a fait cesser les
+luttes intestines qui désolaient ce pays et que, n’ayant plus à craindre
+d’être réduits en esclavage, les fétichistes peuvent entrer en relations
+avec les populations musulmanes avoisinantes, il est évident que les
+progrès de la religion de Moḥammed et de la langue arabe seront beaucoup
+plus rapides que par le passé[4].
+
+Cette extension de l’islamisme n’est d’ailleurs pas due aux exhortations
+de prêtres fanatiques et à une propagande intense. Tous les indigènes
+musulmans ne pratiquent pas leur religion avec une ferveur exemplaire et
+beaucoup d’entre eux transgressent même les règles de vie les plus
+élémentaires établies par le Qoran, notamment en ce qui concerne la
+prohibition des boissons fermentées. Mais le fait d’avoir embrassé
+l’islamisme confère une sorte de noblesse et donne le droit de parler
+avec le plus profond mépris des _Kirdi_, c’est-à-dire de tous ceux qui
+ne sont pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens[5].
+Ajoutons, d’ailleurs, que les progrès de cette religion s’expliquent par
+sa supériorité sur les pratiques fétichistes, parce qu’elle est à même
+de donner une certaine culture, et celui qui sait lire et écrire est
+très considéré des indigènes, et enfin parce que sa simplicité lui
+permet de s’adapter merveilleusement à ce milieu de nègres au cerveau
+primitif.
+
+Les Arabes sont nombreux dans toute cette partie de l’Afrique : ils
+habitent le Bornou anglais, le Bornou allemand, le Territoire du Tchad,
+le Ouadaï et le Darfour. Ils peuvent être divisés en deux groupes, et
+les tribus de chacun de ces groupes ont entre elles d’étroites relations
+de parenté.
+
+Au Bornou et dans le Territoire du Tchad, les Arabes sont appelés _Choa_
+par les autres indigènes[6] : les Bornouans, les Kanembou et les Kotoko
+disent _Choa_ ; les Baguirmiens _Chiwa_ et _Choua_ ; les Boulala
+_Sôougué_[7].
+
+Ce furent les explorateurs Denham et Clapperton qui signalèrent, pour la
+première fois, la présence d’une population arabe sédentaire vivant dans
+la région du lac Tchad, principalement du côté du Sud. « Les Arabes
+Choua, disaient les explorateurs de 1823, sont une race très
+extraordinaire. Ils présentent très peu de ressemblance avec les Arabes
+du Nord. Leur physionomie est belle et ouverte, le nez aquilin, l’œil
+bien fendu, la peau d’une nuance légèrement cuivrée. Ils sont tout à la
+fois rusés et courageux. L’arabe qu’ils parlent est presque du pur
+égyptien. »
+
+Ce nom de Choa n’appartient pas à la langue arabe. Il est donc inutile
+de chercher à le rapprocher de celui des pasteurs chaouia de l’Algérie
+orientale ou du Maroc[8].
+
+« La population arabe des Choa, dit Barth, est venue exclusivement de
+l’Orient, à une époque relativement récente ; des documents historiques
+font remonter à un peu plus de deux siècles et demi sa présence dans le
+Bornou, ou tout au moins dans le Kanem[9]. »
+
+D’Escayrac de Lauture, dans son _Mémoire sur le Soudan oriental_,
+partage tout à fait ce sentiment. Il n’hésite même pas à considérer ces
+Arabes comme les représentants des anciens Qoréïchites, émigrés de
+l’Arabie vers la dixième année de l’hégire (631 de l’ère chrétienne).
+« On sait, dit-il, que les Koreychites persécutèrent les premiers
+musulmans et que ceux-ci se réfugièrent auprès du roi d’Abyssinie : ils
+regagnèrent plus tard l’Arabie, mais le fait de leur émigration en
+Afrique montre qu’à cette époque les Arabes du Hedjaz savaient chercher
+un refuge de l’autre côté du golfe, et n’avaient pas besoin pour
+pénétrer dans le Soudan de passer par l’isthme de Suez. Les Koreychites,
+toujours ennemis du Prophète, le menacèrent bientôt de plus près :
+Moḥammed fut contraint de se réfugier à Médine (alors Yatreb). Médine
+s’arma pour l’islam : la Mecque se prépara moins à défendre ses idoles
+qu’à repousser un dieu qui la gênait et un prophète qu’elle détestait.
+La Mecque fut vaincue et ses idoles renversées : son chef, Abou Sofian,
+acheta la vie et la conservation d’une partie de sa grandeur au prix
+d’un simulacre de conversion : les Koreychites durent imiter leur chef
+ou quitter leur patrie : abandonner la tradition ou les toits de leurs
+ancêtres. La tradition avait pour elle des siècles sans nombre et la vie
+nomade avait été longtemps celle de la plupart d’entre eux : peu
+attachés au sol, ne connaissant d’autre patrie que la tribu, beaucoup de
+Koreychites se décidèrent à émigrer, emportant avec eux l’esprit
+indépendant de la vieille Arabie, ne laissant derrière eux qu’une ville
+transformée en couvent, un temple profané, des idoles redevenues
+poussière.
+
+« L’Arabie ne leur offrait point un refuge assez sûr : si les murs de la
+Mecque n’avaient pu les défendre, ceux de Tayef ne pouvaient les mettre
+à l’abri des poursuites du Prophète qui déjà couvrait la campagne de
+corps de cavalerie ; chargés de la mission pacifique, dit Abou-el-Féda,
+de recueillir des conversions : ce qu’il fallait d’ailleurs aux émigrés,
+ce n’était point l’hospitalité précaire d’un autre peuple, mais des
+terres vacantes, des pâturages sans maître et de vastes espaces où leur
+vue pût s’étendre sans rencontrer d’autres hommes.
+
+« L’Afrique leur offrait tout cela, car physiquement l’Afrique n’est
+qu’une grande Arabie : ils passèrent la mer Rouge et pénétrèrent dans le
+Soudan.
+
+« Étaient-ils nombreux ? Je l’ignore : l’histoire écrite n’en fait pas
+mention : traitée par des néophytes du nouveau culte, elle s’est bornée
+à enregistrer des conversions, passant prudemment sous silence la
+protestation acharnée de ceux dont l’assentiment était le plus
+nécessaire. Abou-el-Féda rapporte quelques propos tenus par les
+Koreychites contre le Prophète et son culte, mais il ne dit pas ce que
+devint le grand nombre de ceux qui ne se convertirent point, où se
+réfugièrent ceux que Khaled eut à combattre en entrant dans la ville.
+
+« On sait que les Koreychites constituèrent jadis une puissante nation ;
+ils ne forment plus aujourd’hui dans le Hedjaz qu’une petite tribu, dont
+Burckhardt évaluait les forces à 300 fusils. On peut admettre du reste
+que le nombre des émigrés ne fut pas considérable, car, dans une grande
+partie du Soudan occidental, les Arabes paraissent s’être glissés par
+familles, dont le temps seul a pu faire des tribus considérables.
+J’ajouterai que les migrations sont un accident si fréquent dans la vie
+des peuples arabes, que leurs historiens peuvent souvent n’y pas faire
+attention et les passer sous silence.
+
+« Quoi qu’il en soit, la grande voix de la tradition des Arabes
+soudaniens perce le silence de l’histoire écrite par leurs ennemis :
+presque tous les Arabes du Soudan se disent Koreychites et sont reconnus
+pour tels : leur langue altérée un peu par le temps, accrue de quelques
+mots empruntés aux vocabulaires des nègres, est cependant encore la
+langue du Hedjaz plus harmonieuse, plus concise, plus énergique, plus
+grammaticale et plus arabe que les jargons parlés en Égypte et dans le
+Gharb[10]. »
+
+Vivien de Saint-Martin partage l’opinion de d’Escayrac de Lauture. « Que
+devint, dit-il, cette population émigrée des Koréïchites ? L’histoire ne
+le dit pas, et c’est la tradition des tribus africaines qui répond, si
+elle est fidèle, à cette question que l’on s’est posée. Fidèle, tout
+indique qu’elle l’est en effet. A quelle autre branche de la famille
+arabe les Choua pourraient-ils se rattacher ? Ce n’est pas aux tribus
+établies sur le Nil ou en Nubie depuis les temps anciens, à celles que
+mentionnent les auteurs grecs et latins ; car si elles ont conservé
+l’idiome natal, c’est avec de profondes altérations, qu’explique assez
+leur long contact avec les populations natives de l’Éthiopie. On ne
+saurait songer non plus aux expéditions musulmanes sous les Khalifes,
+car aucune ne fut dirigée vers ces parties intérieures du Soudan
+oriental, où le culte de Mahomet n’a pénétré qu’à des époques
+relativement très récentes. Il ne reste donc, à ce qu’il semble, que
+l’émigration koréïchite, qui seule peut rendre raison et de la route
+suivie par la colonie arabe du Bornou et de la pureté avec laquelle les
+Choua conservent la langue koréïchite du Hedjaz[11]. »
+
+Nous avons déjà vu que ce nom de Choa était celui que certaines
+populations donnaient aux Arabes. Ce nom ne prouve rien d’ailleurs, car
+une même peuplade peut être appelée de façons différentes par ses
+différents voisins : les habitants du Kanem, qui se donnent le nom de
+Ianembô, sont appelés Aoussâ par les Toubou et Hamedj par les Arabes ;
+de même, les Toundjour sont appelés Kourâda par les Toubou, et les
+Ouadaïens portent les noms variés de Wadaï, Borgou, Koursada et Kouga.
+Si l’on ne peut pas toujours s’expliquer les noms de population employés
+par les indigènes, ces derniers sont parfois aussi embarrassés que
+l’Européen. D’autre part, les Choa ne sont pas groupés dans une région
+bien déterminée, et c’est une erreur de croire que leur nom servit à
+désigner une population arabe tout à fait particulière, habitant le
+Bornou, le Baguirmi et le Kanem.
+
+En réalité, les Arabes de l’Afrique Centrale sont diversement nommés par
+les indigènes des contrées où ils résident : Choa, Aroua, Aramka et
+Solong[12]. Les rivalités, les migrations ont amené assez souvent le
+morcellement des tribus, dont on retrouve les fractions aux quatre coins
+du pays. C’est ainsi qu’il y a des Khouzam[13] au Bornou, au Baguirmi,
+au Ouadaï et au Darfour. Il est donc inexact de dire, en parlant des
+Choa de la région du lac, que « ces Arabes ne se sont jamais confondus
+avec les tribus voisines du Ouadaï et du Darfour ». Il y a des Choa
+nomades, il y en a de sédentaires ; mais cette division en nomades et
+sédentaires ne répond à aucune particularité ethnique : les
+circonstances seules ont amené certaines tribus à se fixer dans les
+régions humides du Sud, où elles ont été forcées de renoncer à la vie
+errante de leurs ancêtres.
+
+Certains Arabes du Bornou et du Territoire du Tchad sont apparentés à
+ceux du Ouadaï et du Darfour. Tous les Arabes de l’Afrique Centrale sont
+d’ailleurs absolument distincts des tribus arabes, ou d’origine arabe,
+telles que les Oulâd Slimân, les Toundjour, les Dialiin, etc., qui ne se
+rattachent pas aux deux groupes dont nous avons parlé. Nous donnerons
+parfois aux Arabes le nom de Choa, terme impropre du reste, parce que
+localisé. Voyons maintenant quelles sont leurs principales divisions.
+
+« Que les Choa soient venus de l’Orient, écrit Vivien de Saint-Martin,
+c’est ce qui ne saurait être l’objet d’un doute. » Cela n’est pourtant
+vrai qu’en partie : les Choa forment deux groupes bien distincts, l’un
+venu du Nord, l’autre venu de l’Est. Les tribus du premier et certaines
+tribus du second se sont rencontrées dans la région du Tchad et, depuis
+lors, ont vécu côte à côte sur les bords du Chari et surtout au Bornou.
+
+Le groupe du Nord aurait suivi la côte depuis l’Égypte jusqu’à la
+Tripolitaine, en marchant vers l’Ouest par conséquent : d’où le nom de
+_Ḥassan el Gharbi_[14] donné à son chef, et serait ensuite venu
+s’installer dans les pays du Tchad. C’est le groupe des Hassaouna.
+L’autre groupe serait venu de l’Est par le Kordofan et le Darfour. Les
+différentes tribus de ce groupe se réclament de ʿAbdoullahi el Djoheïni,
+qui semble être l’ancêtre commun. Mais ces tribus sont tellement
+dispersées depuis le Bornou jusqu’au Darfour que le nom de Djoheïna,
+donné à l’ensemble des Arabes qui constituent ce groupe, est assez
+rarement employé. Les Ḥassaouna, au contraire, ne se trouvent qu’au
+Bornou et à l’est du lac, depuis Fort-Lamy jusqu’au Kanem.
+
+Ces Arabes sont-ils d’origine qoréïchite ?...
+
+Les arguments que l’on a fait valoir, à l’appui de cette thèse, peuvent,
+en somme, se réduire à ceci : les Choa sont d’origine qoréïchite parce
+que la tradition le dit, parce qu’ils sont venus de l’Est, parce qu’ils
+ont conservé assez pure la langue du Hedjâz et enfin parce les
+Qoréïchites, après leur départ d’Arabie, doivent s’être réfugiés au
+Soudan.
+
+Est-il bien sûr, tout d’abord, que « la plupart des Arabes du Soudan se
+disent Qoreychites » ? Nachtigal n’en parle pas et, pour notre part,
+nous ne l’avons jamais entendu dire. Les renseignements que les Arabes
+donnent sur leurs origines sont d’ailleurs assez vagues. On peut en
+déduire toutefois ce que nous avons déjà rapporté, au sujet de leur
+division en deux groupes. Quant aux généalogies, nous ne savons trop
+quelle confiance il faut leur accorder. Elles sont utiles, parce
+qu’elles permettent de grouper les tribus d’une manière rationnelle,
+mais elles paraissent quelque peu fantaisistes en faisant remonter ces
+tribus aux proches parents du Prophète : les Ḥassaouna se réclament de
+ʿAli el Kerrar, cousin et gendre de Moḥammed, et les Arabes venus de
+l’Est font remonter leur généalogie à ʿAbd el Moṭṭaleb, grand-père et
+tuteur de Moḥammed[15].
+
+Nous avons déjà dit ce qu’il fallait penser de l’unique direction
+d’arrivée des Choa dans la région du Tchad.
+
+L’argument relatif à la pureté de la langue semblerait plus sérieux.
+Notre étude pratique d’arabe centre-africain traite du dialecte
+généralement employé dans les pays, aussi bien par les Arabes que par
+les populations voisines. Mais les Arabes, surtout les nomades du nord
+du Ouadaï (Oulâd Râchid et Maḥâmid), parlent une langue plus pure.
+Nachtigal remarque que les Choa du Bornou « ont presque conservé dans
+son antique pureté la langue de la péninsule arabe »[16] et que « la
+prononciation et les expressions rapprochent leur dialecte de l’arabe
+que parlaient autrefois les Bédouins de l’Arabie »[17]. M. Gaudefroy-
+Demombynes dit également que le vocabulaire arabe du Tchad « a un
+caractère bédouin et oriental très net ». Enfin, M. René Basset nous
+signale qu’il y avait plusieurs dialectes bédouins dans l’ancienne
+Arabie et que Nachtigal aurait été bien en peine d’établir leur
+différence.
+
+Le dernier argument n’a que peu de valeur par lui-même.
+
+M. René Basset n’attache aucune valeur à l’opinion de d’Escayrac de
+Lauture sur les Arabes du Soudan. Il relève d’ailleurs quelques
+inexactitudes dans le passage que nous avons cité : contrairement à ce
+que croit d’Escayrac de Lauture, les historiens arabes nous ont conservé
+le souvenir des luttes entre Arabes musulmans et Arabes païens, du
+reste, il y a eu des historiens arabes chrétiens, sans parler des
+historiens syriaques ou grecs chrétiens, contemporains ou postérieurs ;
+Abou ’l Féda dit que les Qoréïchites se convertirent à l’islamisme et
+n’émigrèrent point, M. René Basset fait remarquer à ce sujet qu’Abou ’l
+Féda n’est que l’abréviateur d’Ibn el Athir, qui a abrégé Tabari ; les
+Qoréïchites formaient la caste dominante à la Mekke, et ne constituaient
+pas du tout une puissante nation ; enfin le dialecte du Tchad n’est pas
+la pure langue du Hedjâz.
+
+Pour conclure, le savant doyen de la Faculté des Lettres d’Alger dit
+formellement _qu’il n’y a pas eu_, en 634, d’émigration de Qoréïchites
+de la Mekke en Afrique. Il constate que d’Escayrac de Lauture affirme
+_sans aucune preuve_ l’émigration en question, et il ajoute que cet
+auteur eût été d’ailleurs bien embarrassé de citer un texte arabe à
+l’appui de sa thèse. Selon M. René Basset, les pages que nous avons
+citées sont un roman sans aucune base autre que l’imagination de
+d’Escayrac de Lauture. Il dit également, au sujet de l’opinion de Vivien
+de Saint-Martin, que celui-ci manque totalement de critique historique.
+« Remarquez, dit-il, l’absurdité du raisonnement de ces deux auteurs :
+les Qoréïchites émigrent pour fuir la nouvelle religion (l’islam) et ce
+sont eux qui la propagent en Afrique ! Quand l’ont-ils embrassée ? »
+
+Les Arabes ont poussé assez avant vers le Sud et on les trouve dans des
+régions telles que le Baḥr Salamat, le Baguirmi et le Mandara. Mais,
+pour vivre dans ces pays, inondés pendant l’hivernage et infestés par
+les moustiques et les grosses mouches, ils ont dû renoncer à la vie
+nomade et se mélanger aux diverses populations noires. Les Salamat, qui
+forment la transition entre les Arabes restés assez purs et les autres
+indigènes, constituent la tribu la plus méridionale.
+
+Dans les différentes tribus arabes, la pureté de la race, le genre de
+vie et les mœurs dépendent de la position qu’elles occupent sur la
+carte. Les Arabes des régions sablonneuses du Nord sont _abbala_[18] et
+par conséquent nomades. Ils se sont conservés assez purs et, si les
+mœurs de certains d’entre eux, — des Maḥâmid, par exemple — ont subi
+quelques modifications par suite du voisinage des Ouadaïens, ces Arabes
+n’en restent pas moins fidèles, dans l’ensemble, à beaucoup de
+traditions de leurs ancêtres.
+
+Prenons, au contraire, les Salamat et les Hémat du Sud, qui vivent au
+milieu de populations non arabes, et souvent à côté de fétichistes. Le
+teint est alors très foncé, presque aussi noir parfois que celui de la
+population avoisinante. Notons cependant que, quelle que soit la
+proportion de sang noir qui se trouve chez ces Arabes, il n’en existe
+pas moins, dans la physionomie aussi bien que dans la couleur, une
+réelle différence entre eux et les autres indigènes : on la saisit
+facilement avec un peu d’habitude. Ces Arabes du Sud sont généralement
+pasteurs, mais sédentaires. Tandis que les tribus du Nord ont de
+nombreux moutons et presque pas de vaches, les autres Arabes, par
+contre, possèdent de beaux troupeaux de bœufs mais presque pas de
+moutons[19]. Le climat humide des régions qu’ils habitent force ces
+derniers à prendre certaines précautions pendant l’hivernage : ils font
+de la fumée dans les cases où ils mettent leurs animaux, afin de
+protéger ceux-ci des mouches venimeuses ; les troupeaux ne quittent le
+village que vers neuf heures du matin, c’est-à-dire quand le soleil a
+asséché l’herbe de la brousse, et cela afin d’éviter que l’humidité ne
+fasse pourrir les pieds des moutons ; les animaux rentrent dans les
+cases au plus fort de la chaleur et n’en ressortent que dans l’après-
+midi.
+
+Les mœurs des Arabes du Sud se ressentent du voisinage des fétichistes.
+Aussi leurs frères du Nord parlent-ils d’eux avec le plus profond
+mépris : « _Houma ʿArab haouanin, ma ḥourrin mislna ; houma misl el
+Kirdi_[20], ce sont de mauvais Arabes ; ils ne sont pas de pure race
+comme nous ; ils sont semblables aux fétichistes ».
+
+Les Arabes nomades ont généralement le teint clair. Ils ont vécu dans un
+isolement relatif, par suite de leur existence errante, mais les
+alliances avec des concubines étrangères ont cependant altéré la pureté
+primitive de la race. Ils sont exclusivement pasteurs. Ils se
+nourrissent du lait de leurs chamelles, de leurs vaches ou de leurs
+brebis, de quelques fruits sauvages (doum, hadjlidj, nabaq, etc.) et du
+mil acheté aux populations sédentaires. Ils sont maigres, agiles et très
+résistants aux fatigues et aux privations.
+
+Leurs cases, facilement démontables, sont formées par des baguettes
+placées verticalement sur les quatre côtés d’un rectangle et réunies, à
+une certaine hauteur, par une baguette horizontale : une ouverture est
+ménagée, qui doit servir de porte. Les baguettes horizontales des deux
+grands côtés du rectangle sont ensuite réunies par d’autres baguettes
+recourbées, formant une sorte de dôme. Il ne reste plus alors qu’à
+recouvrir le tout avec des nattes d’hyphène. L’intérieur peut être
+tapissé de peaux de moutons, et un lit est vite installé, au moyen de
+quatre petites fourches et d’un cadre en bois. Lorsqu’il y a une alerte,
+en un clin d’œil les cases sont pliées et chargées sur les chameaux.
+Quant aux troupeaux, ils sont parqués dans des _zéribas_ (clôtures
+d’épines rapportées).
+
+Ces installations primitives ne conviennent que dans les pays sablonneux
+et secs, dans le Baḥr el Ghazal ou au nord du Ouadaï. Quand des Arabes
+ont voulu mener la vie nomade dans des régions humides, la maladie et
+les épizooties les ont bien vite forcés à se construire des villages.
+Ainsi les Dagana, après avoir été chassés du Baḥr el Ghazal par les
+Kreda, nomadisèrent quelque temps au Fitri et au Médogo. Mais la tribu
+fut éprouvée par la fièvre, une épidémie bovine décima les troupeaux, et
+ces Arabes, presque complètement ruinés, revinrent s’installer comme
+sédentaires sur les bords du Séré[21]. Un fait analogue s’est produit,
+plus récemment, pour deux fractions Beni-Ouaïl, qui avaient voulu mener
+la vie nomade dans le Dagana.
+
+Les nomades sont très sujets au paludisme. Les sédentaires, même
+teintés, n’en sont point exempts, d’ailleurs. Mais ceux-ci supportent
+beaucoup mieux l’humidité des régions du Sud. Leurs alliances avec les
+populations voisines et la vie qu’ils mènent leur ont donné des formes
+plus pleines et plus robustes que celles des nomades. On voit
+quelquefois, parmi eux, de grands diables de noirs, solides et bien
+plantés, qui n’ont d’arabe que le nom.
+
+Les plus purs d’entre les Arabes jugent indignes d’eux de travailler la
+terre et, s’ils ont des villages, abandonnent ce soin à leurs captifs.
+Ce préjugé s’affaiblit avec la pureté de la race et l’on peut voir
+certains Salamat du Baguirmi, par exemple, faire la récolte et battre le
+grain, tout comme des Abou Semin ou des Kanembou. Notre occupation a
+pour résultat d’amener la disparition progressive de l’esclavage. Les
+entraves que nous apportons au commerce des captifs ne réjouissent guère
+les Arabes, lesquels ne comprennent pas et l’avouent d’ailleurs
+ingénument : « Qui donc travaillera la terre et fera venir le mil quand
+nous n’aurons plus de captifs ? »
+
+Nous avons déjà dit, d’une façon générale, que la langue arabe du Tchad
+s’était conservée assez pure. Quelques mots ont cependant été empruntés
+aux langues des nègres :
+
+ _ngrinti_, du kanembou _ngouroutou_, hippopotame ;
+
+ _mérem_, du kanouri _mérem_, princesse ;
+
+ _korrorat_, du toubou _korroro_, cris, etc.
+
+Il est possible de distinguer certaines différences dans les
+vocabulaires employés par les diverses tribus. Ainsi, quand on a vécu
+quelque temps avec les Ḥassaouna, on remarque que leur dialecte diffère
+quelque peu de celui employé par les Arabes de l’Est. De même, les
+Toundjour emploient certains mots qui leur sont particuliers ; et, si on
+ne comprend pas, ils s’empressent de dire : _da kelamna_[22] ; nous
+autres, Toundjour, nous parlons ainsi. Enfin, les anciens rabḥistes, que
+les indigènes du pays désignent sous le nom de _Tourk_, emploient
+parfois des mots et des expressions du Darfour. Détail à noter : le
+verbe _kan_, être, qui joue un rôle si important en arabe régulier et
+qu’on retrouve dans tous les autres dialectes, n’est pas employé dans la
+langue du Tchad.
+
+« Nous nous représentons tous les Arabes d’Afrique, dit d’Escayrac de
+Lauture, comme des missionnaires armés ; Arabe et musulman sont pour
+nous des termes synonymes : le Soudan, cependant, renferme peut-être
+encore des Koreychites idolâtres ; c’est depuis trois, depuis deux,
+depuis un siècle seulement, pour la plupart, que les autres ont subi
+l’islam plutôt qu’ils ne l’ont reçu : l’islam les poursuivait à travers
+toute l’Afrique, ils avaient eu le temps d’oublier l’existence de ce
+prophète ennemi de leurs aïeux, quand le nom de ce prophète leur fut
+annoncé : ils ne se hâtèrent pas d’embrasser sa doctrine : les noirs,
+leurs voisins, plus crédules qu’eux, en furent les premiers néophytes ;
+plus d’une tribu koreychite se vit imposer l’islam par un prince du
+Soudan, ou y fut appelé par un apôtre noir[23]. »
+
+Il faut bien se garder de croire à la lettre tout ce qui précède : du
+reste, la thèse de d’Escayrac de Lauture est _a priori_ fort paradoxale
+et nous savons déjà que M. René Basset l’a énergiquement combattue. En
+Afrique Centrale, Arabe et musulman sont également des termes synonymes,
+et les plus fidèles sectateurs de Moḥammed se rencontrent parmi les
+Arabes nomades. Il n’existe pas d’Arabes idolâtres, pas plus d’ailleurs
+que les Choa ne sont désignés sous le nom de Karda[24]. Pour les
+indigènes, la conversion de ces Arabes à l’islamisme se perd dans la
+nuit des temps, et la tradition les représente comme ayant toujours été
+musulmans. En tout cas, ils l’étaient déjà depuis longtemps au XVIIe
+siècle, lorsque ʿAbd el Kerim ben Djamé fonda le royaume du Ouadaï.
+
+Ce que dit d’Escayrac de Lauture s’appliquerait bien mieux aux
+Toundjour, que cet auteur range, du reste, parmi les tribus non-
+qoreychites. Cette tribu, d’origine arabe, est venue au Soudan à une
+époque très reculée. Certaine tradition lui attribue une origine
+qoreychite[25]. D’autre part, on pourrait croire que la conversion des
+Toundjour à l’islâm est relativement récente. La dynastie du roi
+toundjour Daoud, si elle n’était pas absolument païenne, ne devait pas
+être indemne de pratiques fétichistes. En tout cas, nous avons entendu
+dire au Kanem que, lorsque les Toundjour furent chassés du Ouadaï, ils
+étaient encore _kirdi_. Notons, de plus, que l’accession tardive des
+Toundjour à la religion du Prophète semble être confirmée par l’usage
+qu’ils font de boissons fermentées (merissé, khall) et par ce fait
+qu’ils ne pratiquent pas l’excision des filles, alors que tous les Choa
+le font. On voit donc que les Toundjour se sont comportés comme les
+nombreuses populations noires actuellement musulmanes et qu’ils sont
+absolument distincts des autres tribus arabes. On pourrait les présenter
+comme les descendants directs des anciens Qoréïchites. Et cependant on
+se tromperait fort en le croyant. D’abord, M. René Basset nous fait
+remarquer que les Qoréïchites n’ont point quitté l’Arabie et qu’il n’y a
+pas eu de migration arabe païenne ; de plus, la tradition rapporte
+généralement que les Toundjour descendent des Beni Hilal ; et enfin la
+tribu en question n’est pas venue de l’Orient, elle est venue de
+Tunis[26].
+
+Pour expliquer la tiédeur des sentiments religieux des Toundjour et la
+fâcheuse réputation de _kirdi_ qui leur fut faite autrefois, M. René
+Basset ajoute ce qui suit : « On peut croire que leur islâm s’était
+fortement relâché et qu’il y eut ensuite un renouveau. Cela s’est passé
+dans l’Afrique du Nord aux XIVe, XVIe siècles, et aussi dans l’Ouganda ;
+de même à Madagascar ».
+
+Les Arabes sont d’assez bons musulmans : ils font les cinq prières
+quotidiennes, observent le jeûne du Ramadan et pratiquent quelque peu le
+payement de l’aumône de purification (_zakat_ : aumône légale que tout
+musulman est tenu de faire). Ceux qui font le pèlerinage de la Mekke
+sont très rares : ils sont plus nombreux parmi les autres indigènes,
+surtout chez les Pouls et les Haoussa de l’Ouest. Les meilleurs
+musulmans se trouvent chez les nomades, où l’on compte quelques
+fractions maraboutiques (Massarra, Mélékat, etc.). Mais ceux-là même ne
+sont nullement fanatiques et, tout comme les autres, font parfois passer
+leur intérêt personnel avant celui de la religion.
+
+Les Arabes du Bornou et du Territoire militaire du Tchad appartiennent à
+l’ordre religieux des Tidjânia[27]. Cette confrérie, qui prêche la
+tolérance, est celle qui compte le plus d’affiliés dans toute la
+région : on ne trouve des Senoussia qu’au Ouadaï et dans les pays du
+Nord (Borkou, Mourtcha, etc.)[28]. Il faut dire d’ailleurs que beaucoup
+d’indigènes vivent dans une ignorance complète de toutes ces subtilités
+religieuses et qu’ils ne connaissent même pas les noms des diverses
+confréries[29]. Les Arabes ont toutefois conscience de certaines
+différences doctrinales entre musulmans, et c’est dans leurs tribus que
+l’on rencontre généralement ceux qui disent : _Ana Tidjâni_[30]. Ceux-là
+sont, pour ainsi dire, des musulmans de première classe et ils tiennent
+à ne pas être compris dans la masse des indigènes plus ou moins bien
+islamisés. Ils ont droit à plus d’égards que les autres. Nous nous
+rappellerons toujours le cri du cœur d’un Arabe nomade se précipitant
+vers Faqih Barka, parce qu’un tirailleur du convoi venait de le frapper
+avec une lanière : « _Ana Tidjâni_ ! », répétait-il.
+
+Les Arabes sont très sobres et n’usent généralement ni de boissons
+fermentées ni de tabac. Ceux qui appartiennent aux tribus dégénérées du
+Sud ne sont que de bien tièdes musulmans, et certains d’entre eux
+boivent la merissé et chiquent le tabac : il n’est pas rare, au surplus,
+de voir l’un de ces Arabes prendre une femme fétichiste ou un fétichiste
+prendre une femme arabe.
+
+D’Escayrac de Lauture a quelque peu exagéré l’incrédulité des Choa. Sans
+doute, certains d’entre eux font semblant d’observer le jeûne du Ramadan
+et vont, en réalité, se cacher dans leur case pour absorber de la
+nourriture ; mais nous remarquerons qu’une certaine pudeur les force
+cependant à sauvegarder les apparences.
+
+Les principaux caractères de la population arabe, caractères d’autant
+mieux marqués que la tribu est plus pure, sont les suivants : ils sont
+intelligents, beaucoup plus que les autres indigènes ; mais ils sont
+aussi — et ce sont là de bien graves défauts — cupides, faux, cauteleux,
+menteurs et palabreurs[31]. Ils tiennent beaucoup à leurs troupeaux[32].
+Ce sentiment est même quelque peu exagéré chez les nomades : la chose
+est naturelle, d’ailleurs puisque ceux-ci tirent leurs principales
+ressources de leurs bêtes laitières[33]. Pour les Arabes surtout, le
+bétail est le signe tangible de la richesse et représente nos pièces
+d’or. Aussi n’y touchent-ils pas et ne tuent-ils un bélier ou un taureau
+que dans des cas exceptionnels. Leur cupidité provoque des vols, des
+rapines et, par suite, des palabres interminables. Elle les conduit
+souvent au manque de dignité, et il n’est pas rare de voir un cheïkh
+influent venir demander un mouton, sous prétexte qu’il a faim.
+
+Les Arabes sont superstitieux et se surchargent volontiers d’une foule
+de sachets contenant des versets du Qorân ; ils en mettent même au cou
+de leurs chevaux, pour les préserver de la maladie. Ces sentiments pieux
+ne les empêchent cependant pas, malgré les précautions prises pour
+donner au serment toute sa valeur, de mentir quelquefois sur le livre
+sacré. Assez cauteleux, ils abusent des protestations de dévouement et
+des marques d’humilité. Il faut reconnaître toutefois que certains chefs
+arabes ont de l’allure, mais ils exagèrent alors quelque peu la majesté
+de leurs attitudes. Cette remarque peut s’appliquer, par exemple, aux
+Dagana, dont Nachtigal avait déjà signalé « l’insupportable fierté ».
+
+Afin de ne pas être obligés de vendre quelques têtes de bétail, les
+Arabes ne s’habillent pas comme ils pourraient le faire. Leur vêtement
+est formé d’un assemblage de bandes de coton (_gabaz_), cousues
+ensemble, et il peut ou non être teint en bleu (_tob_ et _khaleg_). On
+voit souvent, parmi les nomades, des gens extrêmement sales et
+déguenillés.
+
+Les Choa qui possèdent des armes à feu sont très rares : leurs armes
+habituelles sont la lance, la sagaie et le couteau, qui se porte attaché
+au coude au moyen d’une bande de cuir.
+
+Les mœurs et coutumes des Arabes ont été plus ou moins adoptées par les
+autres indigènes musulmans. L’excision des filles n’est toutefois
+pratiquée que par les Arabes et les Ouadaïens ; les Toundjour eux-mêmes,
+quoique d’origine arabe, ne se conforment point à cet usage. Tant qu’ils
+n’ont pas été circoncis, les enfants des deux sexes ne portent pas de
+costume et se parent simplement de quelques ceintures et colliers de
+perles. L’infibulation des jeunes filles se fait vers l’âge de six ans ;
+elle n’a pas lieu publiquement : elle est pratiquée à l’intérieur de la
+case par une femme de l’art. Quand la jeune fille sort de la case, pour
+mieux souligner l’importance de l’opération qui vient d’être accomplie,
+sa mère balaie le sol devant elle avec un rameau vert. La jeune fille
+met alors le _kamfous_ (bande de coton gabaga), qui passe entre les
+cuisses et, retenu par la ceinture de perles, sert à cacher les parties
+sexuelles. Plus tard, elle revêtira un vêtement de femme (_farda_).
+
+La circoncision des garçons donne lieu à de grandes réjouissances. Elle
+se fait publiquement : chaque garçon s’efforce de paraître insensible
+lorsque le forgeron, armé d’un couteau, pratique l’opération[34]. Un
+appareil primitif, en paille tressée, est adapté au membre viril, en
+attendant la cicatrisation. Les jeunes circoncis défilent ensuite, les
+uns derrière les autres, au milieu de l’allégresse générale. Pendant
+quelques jours, ils ont le droit de prise et peuvent puiser dans tout ce
+qui passe à leur portée : dans la pratique, il n’y a guère que les
+poules du village qui aient à pâtir de cet état de choses.
+
+Tout séducteur d’une jeune fille est tenu de l’épouser ; sinon, il est
+condamné à une amende. Les filles séduites sont d’ailleurs très mal
+vues, surtout chez les nomades : l’enfant naturel est appelé
+dédaigneusement _ferekh el boumi, ferekh el haram_.
+
+ _el goult temmètah_ : j’ai fait ce que je disais :
+
+ _ferekh el boumi chilt j’ai pris mon bâtard dans le dos
+ gogéta_
+
+ _oudja’ni, derb er ridjal j’ai été malheureuse et j’ai abandonné le
+ khallètah_. chemin des hommes.
+
+ _berberé annayé_ ; le sorgho est vert ;
+
+ _fi lélet machi dans la nuit je vais pleine de
+ kholdjïa_ ; lassitude ;
+
+ _ana bénéyé ’adjuz....._ je suis une vieille jeune fille[35].....
+
+Les jeunes filles sont nubiles à l’âge de douze ou treize ans. Elles se
+marient très jeunes. Le mariage est d’ailleurs une affaire qui se traite
+entre le futur époux et les parents de celle qu’il désire : celle-ci n’a
+pas à donner son avis et doit s’incliner devant la volonté paternelle.
+Le prétendant est tenu de verser une dot aux parents. Cette dot, fixée
+par un accord entre les deux parties, consiste en bétail, thalers,
+bijoux, vêtements, etc. Elle est d’autant plus forte que la position
+sociale du père de la jeune fille est plus relevée : la beauté de celle-
+ci n’entre nullement en ligne de compte.
+
+Le mariage est célébré par le faqih, qui récite la Fatiḥa et reçoit une
+obole du mari. Toutefois la jeune fille demeure encore quelque temps
+avec ses parents. Le jour où l’union doit être consommée, un pagne
+blanc[36] est disposé sur le lit nuptial. Si la jeune fille était
+vierge, ce pagne est placé le lendemain sur la case, ou accroché à un
+arbre, et l’heureux époux apporte à son beau-père un autre pagne blanc,
+tout neuf : on bat alors le tam-tam à tour de bras, les femmes poussent
+des yous-yous[37] et tout le monde célèbre la vertu de la jeune épouse.
+Si, au contraire, le mari a été déçu, il jette le pagne nuptial aux
+pieds de ses beaux-parents et le mariage peut être rompu : les parents
+sont alors accablés de honte et, en cas de rupture, ils doivent
+restituer la dot.
+
+Chez les Arabes assez purs de la région du Nord (_ʿArab ḥoumr_)[38] les
+mœurs sont plus sévères que chez les Arabes métissés des pays du Sud
+(_Arab zourq_)[39]. Les femmes des Choa du Bornou, par exemple, ne
+savent pas toujours se garder de la licence des mœurs qui règne dans ce
+pays, et certaines d’entre elles se conduisent comme les plus débauchées
+Bornouanes.
+
+Le complice de la femme adultère peut être puni d’une amende. Quant à la
+femme, si sa conduite ne s’améliore pas, elle est répudiée par son mari.
+Le divorce est prononcé par le faqih : s’il est prononcée en faveur du
+mari, la dot est remboursée ; dans le cas contraire, elle reste acquise
+aux parents de la femme. Si les torts sont communs, la femme ne restitue
+qu’une partie de la dot.
+
+Les femmes arabes, comme toutes les autres femmes indigènes du pays,
+sont habillées d’un simple pagne, attaché à la ceinture ou au-dessus des
+seins ; le mari, peu généreux, le leur laisse user jusqu’à la corde. Ce
+vêtement n’est généralement propre que quand il est neuf[40]. Dans
+certaines tribus nomades, les femmes portent une peau de mouton autour
+des reins.
+
+La narine droite des femmes est percée d’un trou, dans lequel elles
+introduisent un petit cylindre de corail, un anneau d’argent ou de
+perles, ou un petit morceau de bois. Le bord des paupières et les
+sourcils sont teints en bleu, au moyen de la poudre d’antimoine
+(_koḥl_)[41]. Les lèvres et les gencives ont également une couleur
+bleue, obtenue en les piquant jusqu’au sang avec des épines d’acacia et
+en les frottant avec de l’antimoine ou — pour les gencives — avec une
+mixture dans laquelle il rentre de la bile de bœuf. Tout ce bleu ne
+donne d’ailleurs pas un aspect désagréable au visage, tant que la femme
+est jeune. Mais, avec l’âge et à la suite d’opérations répétées, les
+lèvres s’épaississent et prennent alors un aspect spongieux assez
+répugnant. La brosse à dents des indigènes (_souak_) est fournie par un
+certain arbuste (salvadora persica) ; ce petit bâtonnet est arrangé en
+forme de pinceau, et les indigènes s’en servent constamment : leurs
+dents sont très blanches.
+
+Les cheveux des femmes arabes sont généralement arrangés en petites
+tresses, qui encadrent le visage. Mais les femmes des tribus du Sud se
+sont plus ou moins inspirées de ce qu’elles voyaient autour d’elles :
+certaines adoptent la coiffure bornouane, d’autres la coiffure
+ouadaïenne ; d’autres encore ne portent que quelques grosses tresses,
+dont l’une, recourbée sur la nuque, rappelle la djemiré des femmes lisi,
+etc. Elles passent toutes du beurre sur leur chevelure, sans mesure
+parfois, et c’est alors bien peu esthétique[42].
+
+Les femmes arabes aiment beaucoup la parure : ceintures de perles
+qu’elles mettent sous le vêtement, à même la peau ; colliers de perles,
+de corail, d’ambre ; bracelets et anneaux de pieds en cuivre ou en
+argent ; écrits-amulettes dans des sachets en cuir, talismans, etc.
+C’est évidemment lorsqu’il y a tam-tam qu’elles se parent de tout ce
+qu’elles ont de plus beau.
+
+ _zerga ghannaé_ l’endroit du tam-tam est noir de monde
+
+ _el benat desso es soaraï_ les jeunes filles ont mis leur bracelet
+
+ _loummou el fogara_ les faqihs se sont réunis
+
+ _ketebou el aï_ (_ouarga_) ils ont écrit des amulettes.
+
+Les danses et divertissements des Arabes varient avec la tribu. Chez les
+nomades du Nord, les hommes se mettent en ligne et tournent autour de
+l’instrument, en agitant leurs armes : quelques-uns d’entre eux
+chantent. Deux ou trois femmes passent un vêtement d’homme (_khaleg_) et
+se joignent à la danse. Si le tam-tam est donné en l’honneur de
+quelqu’un, les hommes, toujours en ligne, se dirigent vers lui, en
+sautant en cadence sur l’un et l’autre pied. Arrivés tout près de celui-
+ci, ils s’arrêtent et agitent leurs armes : c’est le salut. La personne
+saluée et ceux qui sont assis autour d’elles se lèvent alors et
+répondent en agitant également leurs armes. Puis, les danseurs font
+demi-tour et reviennent de la même façon que précédemment à côté de leur
+_noungara_ (grand tambour).
+
+Chez d’autres Arabes, les hommes, en armes, sont placés les uns derrière
+les autres et leur cercle tourne en cadence autour de l’instrument.
+
+Les femmes peuvent aussi prendre part à la danse et former un second
+cercle, à l’intérieur de celui des hommes. Chez les Salamat, par
+exemple, les hommes balancent les bras, qu’ils ont passés à l’intérieur
+de leur boubou flottant ; les femmes chantent et agitent leurs bras
+ballants, l’un en avant, l’autre en arrière, tout en fléchissant sur
+leurs jambes. Puis les deux cercles s’arrêtent : danseurs et danseuses
+se font face et, presque ventre contre ventre, se trémoussent d’une
+façon quelque peu obscène. Ils recommencent ensuite à tourner.
+
+Si les femmes sont seules, elles peuvent se contenter de chanter en
+frappant dans leurs mains ; ou bien elles agitent leur pagne, comme les
+Boulala ; ou bien encore elles balancent les bras, l’un en avant,
+l’autre en arrière, en sautant autour du tambour, etc., etc.
+
+La nuit, dans les villages, on entend parfois chanter : le chœur des
+femmes attaque et celui des hommes reprend.
+
+La fantasia des Choa ne présente rien d’extraordinaire. Les cavaliers,
+rangés en ligne, arrivent au grand galop, s’arrêtent pour saluer, puis
+repartent ; chacun d’eux se détache ensuite successivement, en faisant
+donner au cheval toute sa vitesse et en lançant des sagaies le plus loin
+possible.
+
+Quand un décès se produit, les femmes se rassemblent à la case du défunt
+pour faire leurs lamentations. Le corps est immédiatement lavé à l’eau
+chaude et enveloppé dans un linceul, formé de gabag cousus ensemble : on
+parfume ce linceul en faisant brûler certaines plantes (chibé zerga,
+bondiyé).
+
+L’inhumation a lieu dans la brousse, à peu de distance du village. Le
+cadavre est placé dans la fosse, sur le flanc droit, face à l’est.
+
+« Lorsqu’un Arabe meurt, il est fait huit parts de sa succession. Une
+seule part est accordée à la veuve. Les enfants héritent des sept autres
+parts ; à leur défaut, le père ; puis, les frères et sœurs consanguins.
+Ces sept parts sont divisées à nouveau, en tenant compte de cette règle
+générale : chaque héritier mâle (fils ou frère) doit recevoir une part
+double de celle qui revient à chaque héritière (fille ou sœur). Lors du
+décès de la femme, il est fait quatre parts de ses biens. Le veuf en
+prend une seule, et les enfants s’adjugent les trois autres. A défaut
+d’héritiers directs, les frères et sœurs consanguins se partagent la
+succession par moitié avec le mari. Quelques faqihs du pays, cependant,
+favorisent beaucoup moins le veuf, dans chacun de ces deux derniers
+cas[43]. »
+
+Les différends sont portés devant le faqih. Celui-ci, après avoir écouté
+les plaideurs, ouvre son Qorân et cherche un passage qui se rapporte
+vaguement à l’affaire en question. Il psalmodie à haute voix quelques
+phrases, auxquelles les plaideurs ne comprennent goutte, et rend ensuite
+sa sentence. Inutile de dire que les fogara, même les plus instruits et
+les plus considérés, ne sont pas d’une impartialité à toute épreuve et
+qu’ils acceptent volontiers les cadeaux. C’est pourquoi les deux parties
+ne s’entendent pas toujours sur le choix d’un faqih.
+
+Nous avons déjà dit que les Arabes habitaient le Bornou, le Territoire
+du Tchad, le Ouadaï et le Darfour.
+
+Les Choa sont nombreux au Bornou : Nachtigal évalue leur nombre à
+environ 100.000 âmes. Ils vivent sous l’autorité du sultan Guerbeï, chez
+les Anglais, et du sultan ʿOmar Sanda, chez les Allemands. Ces Choa
+comprennent des Arabes du groupe venu de l’Est et la majorité des
+Ḥassaouna. Ils habitent surtout la région comprise entre le Chari, le
+Mandara et le Ngoumati : ils sont particulièrement nombreux dans ce
+dernier district. Quelques-unes de leurs tribus se sont conservées assez
+pures : certaines migrations d’Arabes au Bornou sont d’ailleurs
+récentes, et une des plus sérieuses (Khouzam et Oulâd Hemed) a eu lieu
+au commencement du XIXe siècle.
+
+Ces Choa sont sédentaires. Ils se déplacent quelque peu avec leurs
+troupeaux pendant la saison sèche, mais l’hivernage pluvieux du Bornou
+les force à avoir des villages. Ils sont baggara : ils possèdent
+beaucoup de bétail et la vente du beurre, dont ils approvisionnent les
+marchés du pays, constitue pour eux une source importante de revenus.
+Ils font travailler la terre par leurs captifs : disons, en passant, que
+les Arabes ne maltraitent pas les esclaves et que ceux-ci sont
+relativement bien soignés.
+
+Ces Arabes sont plus riches que ceux du Territoire. Il y a une raison
+bien simple à cela : les premiers n’ont pas eu, comme les seconds, à
+supporter les razzias incessantes des Baguirmiens et des Ouadaïens. Les
+Choa du Bornou n’ont jamais été maltraités par les sultans de ce pays,
+auxquels ils rendirent parfois de signalés services. C’est ainsi que le
+cheïkh Moḥammed el Amin fut vaillamment secondé par les Choa, dans sa
+lutte pour la reprise du Bornou : signalons, entre autres, parmi ces
+auxiliaires, les cheïkhs Mallem Terab et el Gôni Dris, des ’Aouada, et
+Brahim Abdellahi, des Oulâd Hemed. Ajoutons que les Arabes ont
+particulièrement vécu dans d’excellents termes avec Rabaḥ et ses Arabes
+Dialiin. Enfin, il faut dire également que les terres du Bornou sont
+bien plus fertiles que celles de la rive droite du Chari. C’est
+pourquoi, tout en faisant la part de leur habitude de se plaindre et de
+se dire pauvres et misérables, il faut reconnaître que nos Arabes ont
+raison lorsqu’ils déclarent que leurs frères du Bornou sont plus riches
+qu’eux. Les mêmes expressions reviennent toujours sur leurs lèvres :
+« _Nihna Arab mesâkin. Maʿindna el mal. Hiné el mal ouaïn ?... Hinak, fi
+dâr Bornou, el Arab indhoum regig ketir, khoulgan ketir, gours ketir ou
+mal misl et terab..._ »[44].
+
+Ils veulent bien reconnaître également que, à l’heure actuelle, ils sont
+beaucoup mieux traités que les Arabes du Bornou. C’est, en tout cas,
+l’avis de ceux d’entre eux qui ont un peu voyagé « _Fransis iarfou bes
+trig adil, trig el haqq_ »[45], nous disait un faqih qui connaissait
+très bien le Bornou.
+
+Les Allemands ne surveillent pas de près, ainsi que nous le faisons,
+l’administration des chefs indigènes. Ceux-ci ont une trop grande
+liberté pour rendre la justice, ramasser les impôts, etc., ils
+commettent de fréquents abus et rendent la vie dure à leurs pauvres
+administrés. C’est pourquoi les Arabes, qui n’hésitent pas à se déplacer
+si leur intérêt le commande, passent quelquefois chez les Anglais ou
+s’enfuient vers le Mandara, pour échapper à ʿOmar Sanda, ou bien encore
+franchissent le Chari et viennent chez nous, pour fuir Diagara. Ce
+dernier, chef kotoko de Goulfeï, mérite une mention spéciale. Son frère,
+Méollia, fut autrefois vaincu et tué dans sa lutte contre le chef Abba
+qui, grâce à l’appui de Rabaḥ, régna tranquillement sur les Kotoko-
+Goulfeï. Diagara, réfugié au Dagana pendant trois ans, revint au Bornou
+derrière nos tirailleurs et, de par nos succès, put reprendre le
+pouvoir[46]. Depuis lors, il a prouvé sa reconnaissance de Kotoko en
+nous suscitant toutes sortes de difficultés sur le Chari et en faisant
+intervenir constamment les autorités allemandes[47].
+
+La méthode des Anglais est bien supérieure à celle de leurs voisins. Ils
+surveillent Guerbeï et tiennent la main à ce que n’ait pas lieu chez eux
+ce qui se passe en territoire allemand. Ils y ont tout intérêt,
+d’ailleurs. C’est dans la partie du Bornou qui leur appartient que se
+trouvent les Arabes les plus nombreux et les plus riches.
+
+Les Arabes sont également nombreux dans le Territoire du Tchad. Ils sont
+tous _baggara_[48] : quelques fractions nomadisent au Baḥr el Ghazal ou
+au Kanem ; les autres sont sédentaires. Les Salamat, qui constituent la
+majeure partie de ces Arabes, ont le teint très foncé ; les Ḥassaouna,
+échelonnés entre Fort-Lamy et le Kanem, ont le teint plus clair.
+
+Les Arabes du Ouadaï, répandus sur tout l’ensemble du pays,
+appartiennent au groupe venu de l’Est. Ils se sont conservés plus purs
+que les Choa et que les Arabes du Darfour[49]. Ceux du Nord, au teint
+clair, sont nomades et abbala (Oulâd Râchid, Maḥâmid) ; ceux du Sud
+(Khouzam du Kadjagsé, Salamat de la Batah et du Baḥr et Tiné, Beni Halba
+du Sila, etc.) ont le teint plus foncé et sont baggara. Tous, d’une
+façon générale, ont été durement traités par les Ouadaïens[50].
+
+Le Darfour est le pays le plus arabisé de toute l’Afrique Centrale : les
+Arabes, très nombreux, y sont nomades ou sédentaires, abbala ou baggara.
+Leur sort fut toujours de beaucoup préférable à celui qui était fait aux
+Arabes du Ouadaï. Nachtigal rapporte que deux Arabes, un cheïkh des
+Maḥâmid du Ouadaï et un cheïkh des Naouâïbé du Darfour, parlaient un
+jour devant lui des avantages que présentaient les deux pays pour les
+Arabes nomades. Le second disait que les Arabes du Darfour étaient bien
+mieux traités que leurs frères de l’Ouest, et Nachtigal le croyait sans
+peine : « L’aspect seul du cheïkh des Naouâïbé, dit-il, plaidait déjà
+éloquemment en faveur de sa thèse. Au Ouadaï, les Arabes allaient tête
+nue[51], ils n’avaient que rarement des sandales et circulaient dans la
+capitale vêtus de grossières cotonnades du pays. Le cheïkh du Dar-Four
+portait un vêtement de soie, sa tagiyé (coiffure) avait des couleurs
+chatoyantes et ses chaussures égyptiennes étaient en maroquin rouge. Je
+le revis à la cour du Dar-Four avec un châle de cachemire, un objet de
+très grand prix dans ces parages[52]. »
+
+Les Arabes du Darfour participaient autrefois aux grandes razzias
+d’esclaves menées dans le Dar-Fertit : Chekka, la capitale des Rizégat,
+était un centre important de caravanes et l’entrepôt où les gros
+marchands d’esclaves du Kordofan venaient faire leurs achats de bétail
+humain. Les Arabes foriens sont très belliqueux, et une agression de la
+turbulente tribu des Rizégat provoqua l’invasion du Darfour par les
+bandes de Zibêr. Plus tard, l’élément arabe de ce pays lutta contre
+l’occupation égyptienne et joua un rôle capital, lors de la révolution
+mahdiste.
+
+A l’heure actuelle, quelques tribus sont assez puissantes pour obliger
+le sultan forien à montrer certains ménagements envers elles : ʿAli
+Dinâr a eu d’ailleurs des révoltes à réprimer et la dernière en date est
+celle de Kabkabiyé (1909).
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 1 : Le domaine de la langue arabe s’étend surtout à l’est du lac
+Tchad ; mais elle est également employée au Bornou, et ce que rapporte
+Elisée Reclus, d’après Rohlfs, ne correspond plus à la réalité. « En
+comparaison du kanouri, dit-il, l’arabe est une langue morte, respectée,
+mais hors d’usage. De même que le peuple qui le parle, il a perdu de son
+influence dans la partie du monde soudanien dont le lac Tzâdé occupe la
+dépression centrale. A la cour de Kouka, l’arabe n’est plus le langage
+officiel et même ceux qui le savent affectent de se le faire traduire
+par un interprète. » (Tome XII, p. 706.) Il est certain que, depuis
+lors, l’arrivée, dans le pays, de Rabaḥ et de ses Arabes Dialiin et
+Taaïché a beaucoup contribué à élargir le champ de la langue arabe,
+laquelle continuera vraisemblablement à gagner du terrain. D’une façon
+générale, d’ailleurs, l’arabe est très répandu en Afrique, surtout dans
+la partie septentrionale. Pour donner une idée de l’extension de cet
+idiome, nous ne saurions mieux faire que de citer les lignes suivantes
+de Robert Cust. Alors que les autres langues sont souvent localisées,
+« l’arabe étend son influence bien au-delà des limites des populations
+stables des divers royaumes. C’est le véhicule de la pensée à travers la
+plus grande partie de l’Afrique, qu’il soit parlé par les Bédouins
+nomades qui surprennent les voyageurs par leur apparition inattendue, ou
+par les conquérants envahisseurs comme le sultan de Zanzibar, par des
+trafiquants entreprenants comme les marchands d’esclaves qui sont
+généralement des Arabes avilis, ou bien par les races dominatrices du
+centre de l’Afrique ; enfin c’est l’instrument de la propagation du
+mahométisme et de toute civilisation quelconque en dehors de celle qui
+résulte du contact des Européens ». Robert Cust, _Les langues
+d’Afrique_, p. 44.]
+
+[Note 2 : Dans la région du Ouadaï, les indigènes musulmans qui ne sont
+pas Arabes sont désignés sous le nom de _Nouba_, sing. _Noubaï_. Les
+fétichistes sont appelés _Kirdi_, sing. _Kirdaï_.]
+
+[Note 3 : Les Kouri sont musulmans et l’islamisme fait des progrès chez
+les Boudouma.]
+
+[Note 4 : M. René Basset nous signale, à l’appui de ce que nous venons
+de dire sur la propagation de l’islâm grâce à la paix imposée par les
+Européens, l’opinion de C. H. Becker, professeur à l’Institut Colonial
+de Hambourg : « Ist der Islam eine Gefahr für unsere Kolonien : L’islam
+est-il un danger pour nos colonies ? » _Koloniale Rundschau_, mai 1909,
+p. 266-293. Du reste, les Allemands se montrent inquiets des progrès
+incessants que fait la religion musulmane dans leurs colonies d’Afrique,
+surtout dans celle de l’Est africain. En 1907, il y eut une certaine
+agitation religieuse dans les pays de la rive gauche du Chari qui
+appartiennent à la colonie allemande du Cameroun.]
+
+[Note 5 : « Le nègre qui se convertit à l’Islam croit s’élever d’un
+degré parmi les hommes. » Elisée Reclus, _L’Homme et la Terre_, t. VI,
+p. 400.]
+
+[Note 6 : Nous mettons à part les Oulâd Slimân, lesquels, comme nous
+l’avons déjà vu, sont appelés _Wassili, Wassal, Ouachila, Minimini_.]
+
+[Note 7 : La terminaison _gué_ est l’indice du pluriel : il reste donc
+le radical _Sow, Soa, Choa_. Les Boulala emploient d’ailleurs aussi le
+mot _Choua_, comme les Baguirmiens.]
+
+[Note 8 : Le mot arabe _chaé, chiwah_, signifie : brebis, mouton, espèce
+ovine. _Chaouia_ veut donc dire : pasteurs de moutons.]
+
+[Note 9 : Tome III, p. 157.]
+
+[Note 10 : D’Escayrac de Lauture : _Mémoire sur le Soudan_.]
+
+[Note 11 : Vivien de Saint-Martin, _Nouveau dictionnaire de géographie
+universelle_ : article « Choua ». Il est exact, en effet, que l’histoire
+ne signale aucune émigration arabe dans cette partie de l’Afrique : un
+mouvement de cette nature n’aurait pu cependant passer inaperçu. M. René
+Basset croit que la présence de tribus arabes dans le Soudan peut
+s’expliquer par des razzias menées dans ce pays ou par des infiltrations
+successives mais bien postérieures à l’islam.]
+
+[Note 12 : Dans la langue des For, _Solong_ signifie : Arabe, bédouin.]
+
+[Note 13 : Tribu arabe خزامة.]
+
+[Note 14 : Ḥassan l’Occidental.]
+
+[Note 15 : M. René Basset nous fait remarquer que ʿAbd el Moṭṭaleb était
+aussi bien le grand-père de ʿAli (par Abou Ṭâleb, père de celui-ci) que
+de Moḥammed (par ʿAbdallah, père de ce dernier). Abou Ṭâleb et ʿAbdallah
+étaient deux des fils de ʿAbd el Moṭṭaleb.
+
+ ʿAbd el Moṭṭaleb
+ |
+ +-------------------+
+ ʿAbdallah Abou Ṭâleb
+ | |
+ Moḥammed ʿAli
+]
+
+[Note 16 : Tome I, p. 687.]
+
+[Note 17 : Tome II, p. 436.]
+
+[Note 18 : _abbala_, éleveurs de chameaux ; _baggara_, éleveurs de
+bœufs.]
+
+[Note 19 : Nous parlons ici d’une façon générale. Il est bien évident
+qu’on ne passe pas brusquement d’un groupe à l’autre et que les
+transitions existent. C’est ainsi, par exemple, que les Dagana, Beni-
+Ouaïl et autres ont de beaux troupeaux de vaches et de moutons.]
+
+[Note 20 : هما عرب هونين ما حرين مثلنا هما مثل الكردى.]
+
+[Note 21 : Entre Massakory et Tchoukla.]
+
+[Note 22 : ذا كلامنا : c’est notre langage.]
+
+[Note 23 : _Mémoire sur le Soudan_.]
+
+[Note 24 : « Il est remarquable que les Kanouri, ou indigènes du Bornou,
+désignent communément les Choa sous la dénomination de _Karda_, qui
+ressemble singulièrement à celle de _Kardi_, par laquelle on désigne,
+dans le Bornou et le Baguirmi, tous les noirs idolâtres ». Vivien de
+Saint-Martin. — Avant notre arrivée dans le pays, il n’y avait guère que
+les Oulâd Slimân qui, par terme de mépris, appelaient quelquefois
+_Kerâda_ (infidèles) tous les autres indigènes. Ils faisaient d’ailleurs
+exception pour les Choa, qu’ils appelaient Benou Ḥassen et envers
+lesquels ils montraient quelques ménagements.]
+
+[Note 25 : Nachtigal, t. III, p. 449.]
+
+[Note 26 : Cf. un article de Hartmann, _Schoa und Tundscher_ (_Der
+islamische Orient_, t. I, p. 29-31) et C. H. Becker, _Zur Geschichte der
+östlichen Sudan_ (_Der Islam_, 1re année, fasc. II). Il signale une
+double émigration, l’une du Nord et l’autre de l’Est, et voit dans
+Toundjour l’altération du mot arabe تجار, les marchands.]
+
+[Note 27 : La maison-mère de l’ordre de Sidi-Aḥmed-Tidjâni est près de
+Laghouat, à ʿAïn Madhi. Sa plus importante succursale est Temacin, près
+de Touggourt. Cette confrérie a pour affiliés beaucoup de Tunisiens et
+les populations du pays de Ségou et du Fouta, ainsi qu’un grand nombre
+de Touaregs.]
+
+[Note 28 : Un moyen très simple de reconnaître les Senoussia : ils
+prient les bras croisés, au lieu de les garder étendus le long du corps,
+comme le font tous les autres Malékites. On accusa d’ailleurs le cheïkh
+Senoussi d’être motazélite. Il n’en était rien, et, selon Moḥammed el
+Hachaïchi, il avait coutume de dire : « Ce que j’aime le mieux, après
+Dieu, le Prophète et les quatre khalifes, c’est l’imam Malek ».]
+
+[Note 29 : Les indigènes avouent également que, avant notre arrivée dans
+le pays, ils ne savaient point ce qu’étaient les _nesara_ (chrétiens).
+Dans sa relation de voyage, Nachtigal signale cette ignorance à
+plusieurs reprises. C’est pourquoi les gens du Kanem ont cru pendant
+longtemps, ou même continuent à croire, que l’explorateur Von Beurmann
+était un Juif (_ihoudi_).]
+
+[Note 30 : انا تجانى : je suis un adepte de la Tidjânïa.]
+
+[Note 31 : Citons, en passant, l’appréciation que le lieutenant
+Delacommune portait sur les habitants d’un village arabe du Fitri, où il
+avait demandé des animaux porteurs : « Dans un village arabe où je
+savais qu’il y en avait (des animaux porteurs), j’ai palabré deux heures
+et demie environ. Quelles vilaines gens que ces Arabes, faux et
+cauteleux ! Ils promettent tout ce qu’on veut, font toutes les bassesses
+possibles, mais se gardent bien de tenir leurs promesses. Les
+tirailleurs bouillaient d’impatience et voulaient mettre à sac le
+village. » (Lettres du lieutenant Delacommune, _Bulletin du Comité de
+l’Afrique française_, 1910).]
+
+[Note 32 : « D’où leur nom de Choa. Ce mot me paraît venir de l’arabe
+chaoua شوى, brebis, et signifie les « pasteurs » nomades en opposition
+aux sédentaires. » (Note de M. René Basset). C’est aussi l’opinion de
+MM. Hartmann et Becker, _op. laud._]
+
+[Note 33 : Nous signalerons, à ce sujet, le rôle que joue l’urine de
+vache dans la fabrication du beurre. Il n’est pas rare, au moment où
+l’un de ces animaux urine, de voir une femme arabe recueillir le
+précieux liquide dans une calebasse. Ces habitudes ne sont d’ailleurs
+pas particulières aux Arabes. Pour beaucoup d’indigènes, la vache semble
+être l’animal-fétiche, dont tous les produits sans exception peuvent
+être utilisés : urine pour faire le beurre, bouse pour sécher les
+plaies, etc. Un matin que nous étions sur les bords du lac, dans un
+campement kouri, une vache se mit à uriner à peu de distance de nous,
+immédiatement un Kanembou se précipita pour se laver la figure à cette
+fontaine d’un nouveau genre. La chose nous étonna fort, d’autant plus
+que l’eau ne manquait pas dans le baḥr d’à-côté. Aux questions que nous
+lui posâmes à ce sujet, le Kanembou se contenta de répondre : « _boul el
+beguera semèh bel hèn_, l’urine de vache est quelque chose
+d’excellent ».
+
+Schweinfurth rapporte, du reste, les mêmes détails à propos des Dinka,
+bergers riverains du haut Nil (_Au cœur de l’Afrique_, traduction
+Loreau, tome I, pages 160-164). Tout ce qu’il dit de ces nègres peut, à
+quelques différences près, s’appliquer aux Arabes. « Les Dinkas n’ont
+pas d’autre pensée que d’acquérir des bêtes bovines, pas d’autre
+ambition que de les multiplier. Ils paraissaient avoir pour elles une
+sorte de respect ; même leurs excréments sont considérés dans le pays
+comme une chose de grande importance. La bouse, ainsi que nous l’avons
+vu, est réduite en cendres, qui forment la couche sur laquelle on dort,
+et le badigeon dont on se revêt ; l’urine est employée au nettoyage des
+vases culinaires, elle entre dans les cosmétiques et remplace le
+sel....... Jamais une bête bovine n’est abattue ; on ne mange que celles
+qui périssent de mort naturelle (les musulmans ne les mangent pas), ou
+par accident..... Les Dinka n’ont aucune répugnance à manger d’un bœuf
+que l’on a tué, quand l’animal n’était pas à eux. C’est donc pour le
+plaisir de les posséder, plutôt que par superstition, qu’ils respectent
+leurs troupeaux. Le chagrin qu’éprouve un Dinka de la perte de son
+bétail, soit par la mort, soit par le vol, est indescriptible..... Quand
+on leur demande à quoi leur sert d’avoir des bœufs, ils vous répondent
+qu’il leur suffit de les voir engraisser et embellir. » Le colonel
+Largeau (Les Dinka : _Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910)
+confirme les renseignements donnés par l’explorateur et ajoute : « Quant
+au lait lui-même, malheur à la jeune femme qui par mégarde en répand
+quelques gouttes ! Elle peut être frappée de stérilité, ce qui, chez les
+dames dinkas, est une infirmité très mal portée ».
+
+Schweinfurth fait remarquer, au surplus, que ces diverses coutumes se
+retrouvent chez beaucoup de tribus pastorales d’Afrique.]
+
+[Note 34 : Les prépuces sont placés dans des petites boîtes et
+enterrés.]
+
+[Note 35 : Chanson arabe.]
+
+[Note 36 : Le pagne blanc peut être remplacé par une natte toute neuve,
+blanche par conséquent (_brich abied_).]
+
+[Note 37 : Les yous-yous des femmes (_zakharat, korrorat_) sont des cris
+de joie, dans les tams-tams et les fêtes, et des cris d’alerte en temps
+ordinaire. Dans ce dernier cas, tous les hommes valides prennent leurs
+armes et se précipitent vers l’endroit d’où partent les cris (il existe,
+à ce point de vue, une très grande solidarité entre habitants d’un même
+village ou d’un même campement) : les femmes et les jeunes filles se
+réunissent alors en dehors des cases, dans la direction prise par les
+hommes, se rangent en ligne et commencent à pleurer et à se lamenter par
+anticipation, quittes d’ailleurs à sécher immédiatement leurs larmes si
+aucun événement fâcheux ne s’est produit.]
+
+[Note 38 : Arabes rouges.]
+
+[Note 39 : Arabes gris.]
+
+[Note 40 : « D’une façon générale, les vêtements misérables des femmes
+choua sont d’une malpropreté révoltante et semblent avoir été trempés
+dans l’huile ou dans du beurre fondu ». Foureau.]
+
+[Note 41 : Les maladies des yeux sont très fréquentes chez les Arabes,
+surtout chez les nomades : cela tient principalement, croyons-nous, au
+manque de propreté corporelle et à la poussière soulevée par le vent du
+désert.]
+
+[Note 42 : Les Arabes ont généralement la tête rasée : certaines tribus
+laissent toutefois pousser leurs cheveux et les arrangent en petites
+tresses, à la mode ouadaïenne. Les enfants ont une ou plusieurs touffes
+de cheveux longs. En signe de deuil, les hommes laissent pousser leurs
+cheveux et les femmes ne tressent plus leur chevelure.]
+
+[Note 43 : Capitaine Rivière : _Notice sur le Cercle de Moïto_ (_Revue
+des Troupes Coloniales_, année 1907).]
+
+[Note 44 : « Nous sommes des Arabes misérables. Nous n’avons pas de
+bétail. Ici, y a-t-il du bétail ?... Là-bas, au Bornou, les Arabes ont
+de nombreux esclaves, beaucoup de vêtements, beaucoup de thalers et du
+bétail aussi nombreux que les grains de sable ».]
+
+[Note 45 : « Les Français ne connaissent que la voie droite, la voie de
+la justice. »]
+
+[Note 46 : « Il y a aussi dans notre entourage un homme qui se trouvait
+déjà depuis quelque temps avec Joalland. Il se nomme Diagara, c’est le
+frère de l’ancien chef de Goulfeï mis à la porte par Rabah. C’est un
+grand gaillard très maigre, très actif, très ambitieux et de plus fort
+intelligent. Il parle un peu l’arabe et je l’emploie parfois pour
+recueillir des renseignements. » (Foureau, _D’Alger au Congo par le
+Tchad_, p. 688.)]
+
+[Note 47 : A propos du Bornou allemand, citons quelques lignes d’un
+article de la _Tägliche Rundschau_, dans lequel l’ancien gouverneur du
+Cameroun, M. de Puttkamer, se montrait favorable à la cession de la
+« Tête-de-Canard » à la France. « Si la France désire vraiment ces
+territoires, on peut lui donner le Bornou allemand avec Dikoa, la région
+du Choa et les villages de Goulfeï et de Koussri. Ces pays ne possèdent
+pas une valeur économique bien grande..... Sans doute, ce serait dommage
+de faire cette cession. Le geste ne serait pas très beau et
+n’accroîtrait pas notre prestige aux yeux des tribus. Cependant, nous le
+répétons, ce sont des territoires isolés, sans communications avec les
+régions du Mandara et de l’Adamaoua. On dira que les Haoussa y ont un
+certain commerce ; c’est exact, mais il ne faut pas trop en parler.
+L’inondation du Chari y dure six mois de l’année et empêche tout trafic.
+Je me rappelle que lorsque j’ai voyagé dans ce pays la route de Marna à
+Koussri était impraticable.
+
+« Le Bornou allemand avec Dikoa, c’est une petite partie du grand empire
+du Bornou dont le centre est dans la Nigéria anglaise. Ce pays gravite
+dans la colonie voisine.....
+
+« Il faut donc conclure que le Bornou allemand n’est pas indispensable
+au Cameroun. Les régions habitées par les Arabes du Choa sont sans
+valeur ; il en est de même de la région inondée par le Chari. Nous
+pouvons aussi renoncer, à la rigueur, à Goulfeï et à Koussri ; ce serait
+grand dommage, il est vrai, d’abandonner des tribus qui ont monté avec
+nous la garde sur le Chari. C’est mon ami Diagara qui serait surtout à
+plaindre. Il ne possède qu’un territoire assez petit, mais il est
+turbulent et le commandant français de Fort-Lamy ne l’aime guère. Quant
+au territoire de Musgu, je ne sais pas s’il a la valeur qu’on lui
+attribue. »
+
+M. de Puttkamer souhaitait cependant voir l’Allemagne conserver les
+montagnes du Mandara, « probablement riches en or ».
+
+L’accord congolais, qui vient d’être signé tout récemment, porte que
+l’Allemagne cède à la France les territoires compris entre le Chari à
+l’Est et le Logone à l’Ouest (le Bec-de-Canard). De plus, nous obtenons
+certaines facilités pour le ravitaillement des pays du Tchad par la voie
+de la Bénoué et du Mayo Kébi, et les autorités allemandes n’apporteront
+aucune entrave au passage des troupes françaises, de leurs armes ou de
+leurs munitions.]
+
+[Note 48 : C’est à tort que Nachtigal range les Qawalma et les Assâlé
+parmi les Arabes abbala.]
+
+[Note 49 : « Les Arabes bédouins ouadayens sont d’un teint plus clair
+que les bédouins fôriens ; la tribu des Mahâmyd, au nord-ouest du
+Ouadaï, a presque la nuance claire des Égyptiens ». Moḥammed el Tounesi,
+_Voyage au Ouadaï_, p. 400.]
+
+[Note 50 : De nombreux Arabes du Ouadaï (Oulâd Rachid, Khouzam,
+Missiriyé, etc.), fuyant les exactions des aguids ouadaïens, s’étaient
+réfugiés au Fitri. En partie abbala, ils hivernaient au Baḥr el Ghazal
+et passaient la saison sèche au Fitri. La prise d’Abéché et l’occupation
+du Ouadaï leur ont permis de retourner sur leurs anciennes terres
+(Argana, Er Rouhoud, etc.).]
+
+[Note 51 : Les Choa s’habillent souvent à la mode bornouane et portent
+le petit bonnet blanc ou bleu.]
+
+[Note 52 : _Voyage au Ouadaï_, p. 109.]
+
+
+
+
+ LES HASSAOUNA
+
+ * * * * *
+
+
+Nous avons déjà vu que les Ḥassaouna étaient les descendants des Arabes
+venus par la route du Nord, sous la conduite de Ḥassen eṣ Ṣeghir el
+Gharbi. Pour montrer le degré de parenté des tribus qui constituent ce
+groupe, nous allons donner une certaine généalogie, que nous avons
+établie tant bien que mal avec celles qui nous ont été présentées.
+
+Il y a quelques variantes, que nous signalons. Quoiqu’on puisse penser
+de cette généalogie, elle aura du moins l’avantage de grouper les tribus
+ḥassaouna d’une manière rationnelle.
+
+Les Ḥassaouna sont bien moins nombreux que les Arabes du groupe venu de
+l’est (Salamat, Oulâd Râchid, Hémat, Khouzam, etc.). Ils sont
+probablement arrivés après ces derniers dans la région du Tchad : la
+tradition rapporte, en effet, que les Boulala s’étaient déjà mélangés
+aux Hémat avant d’envahir le Kanem, et que les rois de ce pays, obligés
+de se réfugier au Bornou, furent secondés par les Djo’ama (Oulâd Râchid)
+et les Êssela (Salamat) dans leurs luttes contre les Sô[53].
+
+ ʿAli el Kerrar
+
+ Ḥassan es Sebtihé
+
+ ʿAbdoullahi
+
+ Meḥemmed
+
+ Ḥassan Asani
+
+ ʿAbdoullahi el Mahdi
+
+ Mousa el Djaouniou[54]
+
+ Daoud
+
+ ʿAbdoullahi
+
+ Meḥemmed
+
+ Yahya ez Zaït
+
+ ʿAbdoullahi
+
+ Meḥemmed
+
+ Ḥassan eṣ Ṣeghir ’alamethou mekata ’azeha Allah, el Gharbi[55]
+ |
+ +------------------+----------+-------+-----------------+
+ | | | |
+ Ouaïl Rouïes (Ghebes) Issé Ghadêr[56]
+ |
+ Gâlem ou Ghânem[57]
+ |
+ ’Aouada
+ |
+ +---------------+------------++-----------+--------------+
+ | | | | |
+ Serrâr[58] Meḥâreb Salem ’Amer Ali el Êsselé
+ |
+ +----------------------------+
+ | |
+ ʿOthman abou Diguen[59] ʿAli el ʿAouân
+
+(M. René Basset nous fait remarquer que cette généalogie est bien
+connue. C’est celle d’ʿAli et de son fils aîné. ʿAli était cousin et
+gendre de Moḥammed, dont il avait épousé la fille Faṭimah. Il eut pour
+fils El Ḥasan, qui eut pour fils El Ḥasan es Sibt, etc. La généalogie
+que nous donnons est incomplète.)
+
+Après la dispersion des tribus du groupe oriental, les Hassaouna
+occupèrent la région comprise entre le Chari, le Kanem et le Baḥr el
+Ghazal, où ils vécurent sous l’autorité successive simultanée du Bornou,
+du Baguirmi et du Ouadaï. Ces Arabes, comme tous les nomades, étaient
+très turbulents et passaient leur temps à se piller et à se battre. Des
+rivalités éclatèrent entre tribus ou même entre fractions d’une même
+tribu. Certains Ḥassaouna franchirent le Chari, à la recherche d’un pays
+moins troublé que celui de la rive droite : d’autres suivirent et la
+majorité du groupe se trouva ainsi transportée au Bornou. Les migrations
+successives et l’intervention de puissants voisins modifièrent souvent
+la situation respective des tribus ; nous signalerons celles qui, à un
+moment donné, ont exercé une sorte de prééminence.
+
+D’une façon générale, les Ḥassaouna se sont conservés plus purs que
+certaines tribus du groupe oriental (Salamat, Hémat), depuis plus
+longtemps qu’eux au contact avec les populations noires. Ils se sont
+toutefois sérieusement mélangés aux autres indigènes : Kanouri, Kotoko,
+Kouri, Gourân, Toundjour, Kanembou, etc. Les plus purs d’entre eux, chez
+les Beni-Ouaïl, par exemple, se trouvent au Dagana et au Kanem. Les
+alliances avec des éléments étrangers devenant de plus en plus
+fréquentes, on peut prévoir le temps où il n’y aura plus de Ḥassaouna au
+teint clair. A l’appui de ce que nous avançons, nous citerons l’exemple
+des Dagana : Nachtigal, qui parle dans sa relation du teint
+« étonnamment clair » de ces Arabes, serait fort étonné de voir le
+changement qui s’est produit en une trentaine d’années.
+
+On range souvent sous les noms de Ghaoualma (ou Qaoualma) et ’Aouada les
+tribus qui se réclament de Râlem et ’Aouada. Sont ainsi appelées les
+tribus suivantes : Oulâd Meḥâreb, Oulâd Serrâr, Oulâd Salem, Oulâd
+’Amer, Assâlé, Dagana, Oulâd el ʿAouân, Oulâd Manṣour, Oulâd Amiré, etc.
+
+
+=Oulâd Meḥâreb.= — Ne se trouvent qu’au Bornou et au Kanem. Ils
+habitaient autrefois, en compagnie des Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân,
+Assâlé et Dagana, la région comprise entre le Chari et le Baḥr el
+Ghazal. Les Toundjour, installés au Kanem, recevaient un tribut de tous
+ces Arabes, qui étaient alors nomades. Des querelles fréquentes
+divisaient les tribus. Les Oulâd Meḥâreb, qui avaient eu quelque
+puissance au temps du cheïkh Kidjémi oueld Damir, furent vaincus et
+pillés par les Dagana, aidés par les Ouadaïens. Oulâd Serrâr, Oulâd el
+ʿAouân et Assâlé subirent d’ailleurs le même sort. Les Oulâd Meḥâreb
+passèrent ensuite au Bornou.
+
+
+=Oulâd Serrâr.= — Ne se trouvent qu’au Bornou et au Kanem. C’est un
+Serrâri, Igoma, qui, ayant été dépouillé de ses biens, alla trouver les
+Ouadaïens et les amena pour la première fois dans la région habitée par
+les Oulâd Meḥâreb, Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân, Assâlé et Dagana.
+
+Le cheïkh le plus puissant des Oulâd Serrâr fut Guènedj.
+
+
+=Oulâd Sâlem, Oulâd ’Amer.= — Au Bornou.
+
+
+=Assâlé.= — Ce sont les descendants d’ʿAli el Êsselé (ʿAli le chauve).
+« On les dit originaires du Fezzân », rapporte Nachtigal. Nous ne savons
+si le fait est exact, mais cette origine concorde, en tout cas, avec la
+direction générale d’arrivée des Ḥassaouna.
+
+Les Assâlé, pillés par les Dagana, se réfugièrent du côté du Tchad. Ils
+habitent aujourd’hui, à proximité des Kouri-Kalé, la région qui a pour
+centre Bout el Fil. Ils sont peu nombreux et se sont fortement mélangés
+aux Kouri et aux Kotoko.
+
+Quelques Assâlé passèrent au Bornou, afin d’éviter les razzias des
+Baguirmiens et des Ouadaïens. Ils sont également très teintés et
+habitent le pays de Magoumeri et le Ngoumâti. Nachtigal cite quelques-
+unes de leurs fractions[60] : Oulâd Solimân, Oulâd Merrouah, Oulâd Daï,
+Oulâd Tomboub, Oulâd Chérif et El Tawâbté.
+
+Les chefs de cette tribu qui ont eu un certain renom sont les cheïks El
+Iamenouk[61], El Gadem Abou Sourra et Adem.
+
+
+=Dagana.= — Les Dagana se réclament du cheïkh ʿOthman, appelé _Abou
+Diguen_ à cause de sa longue barbe, qui donna son nom à la tribu. La
+tradition des Dagana ne remonte pas au-delà du temps où ces Arabes, qui
+étaient alors abbala, menaient la vie nomade dans la région du Baḥr el
+Ghazal actuellement occupée par les Kreda (Djemilé, El Lihân, Am Atïé,
+Abou Debaba, Ed Dekma, Oufer, etc.). Vers la fin du XVIIIe ou le
+commencement du XIXe siècle, ces derniers descendirent vers le Sud et
+entamèrent la lutte pour la possession des pâturages du Baḥr el Ghazal :
+elle devait être longue et acharnée. La tribu des Dagana était alors
+assez forte : elle avait de riches troupeaux et pouvait mettre 1.300
+cavaliers en ligne ; mais les Kreda étaient beaucoup plus nombreux.
+
+La lutte avait commencé au temps du cheïkh Aḥmed oueld Meḥemmed, qui fut
+tué par les Kreda. Son fils et successeur, ʿAbd er Resoul, fut également
+tué par les Kreda à Stoumi (1846). Le frère de ʿAbd er Resoul, El
+Baḥeiri, continua la lutte. Mais la partie était inégale[62]. Malgré la
+vaillance de El Baḥeiri et de son frère Mousa Abou Doumou, qui, dit-on,
+tua de sa main trente Kreda dans le même jour pour venger la mort de son
+fils Brahim, les Dagana furent obligés de céder la place. Ils s’y
+résignèrent en 1868 et allèrent nomadiser au Fitri et au Médogo ; le
+climat humide de ces régions décima aussi bien les Arabes que leurs
+troupeaux et la tribu revint alors s’installer sur les bords du Baḥr el
+Ghazal, dans la région qui portait le nom de Massakôry : il y avait là
+d’excellents pâturages, dus à la proximité de l’eau du fleuve. Mais,
+pendant l’hivernage, les Dagana ne pouvaient plus, comme par le passé,
+remonter vers le Nord et se retirer avec leurs troupeaux dans les
+régions sablonneuses du Baḥr el Ghazal. El Baḥeiri, tout en conservant
+le commandement nominal de la tribu, laissait son frère Mousa exercer
+une autorité effective. A ce moment-là, les relations étaient tendues
+entre le sultan du Ouadaï, ʿAli, et son vassal Moḥammed Abou Sekkin,
+mbang du Baguirmi. Ce dernier envoyait ses troupes commettre des
+exactions dans certains pays dépendant directement du Ouadaï, au Fitri
+par exemple, et ne tenait aucun compte des observations du roi ʿAli. Un
+dernier incident devait donner le signal de la lutte. Les Dagana étaient
+administrés par un dignitaire ouadaïen, l’aguid el Djaʿâdné, qui levait
+l’impôt pour le compte du sultan. Moḥammed Abou Sekkin voulut aussi
+exiger un tribut du cheïkh Mousa. Ce dernier refusa. Le sultan du
+Baguirmi, furieux, ordonna alors d’arrêter les deux cheïks des Dagana,
+El Baḥeïri et Mousa. Mais ceux-ci se réfugièrent au Ouadaï et les
+Baguirmiens ne purent mettre la main que sur la mère de Mousa. Le sultan
+ʿAli intima à son vassal l’ordre de la remettre en liberté, et, sur le
+refus de ce dernier, la guerre éclata. Les Dagana firent partie du
+contingent arabe qui grossissait l’armée ouadaïenne. Après la chute de
+Massnia, ils reprirent leur existence nomade et promenèrent leurs
+_fourgan_ (campements) entre le Baḥr el Ghazal, le Chari et le Khouzam.
+En 1873, ils étaient campés sur les bords du Séré[63], où ils devaient
+rester quelque temps à demi sédentaires. C’est là que Nachtigal, en se
+rendant du Bornou au Ouadaï, avec un koursi du sultan ʿAli, ʿOthman
+oueld el Fadhel, et en compagnie d’une caravane de pèlerins haoussas et
+pouls, trouva installée la tribu des Dagana. Il ne put que constater sa
+décadence[64] : sa relation parle du teint « étonnamment clair » des
+Dagana et de leur « insupportable fierté ».
+
+Chose curieuse, le passage de Nachtigal chez ces Choa ne fut point
+remarqué. Comme il portait un costume fezzanais, qu’il parlait très bien
+l’arabe et se faisait appeler chérif Idris, on dut le prendre pour un
+des nombreux Arabes du Nord, désignés sous le nom collectif de Fezzân
+(sing. Fezzâni), qui venaient alors commercer dans ces régions.
+
+El Baḥeiri mourut en 1876. En janvier 1881, les deux voyageurs italiens
+Massari et Matteucci, après avoir traversé le Ouadaï et passé à Yao,
+Abou Koakib et Ngourra, arrivèrent à Massakôry, où se trouvait alors
+Mousa Abou Doumou[65]. Ils avaient comme guides les Ouadaïens El Amin et
+Kabeldjou. Les voyageurs excitèrent l’admiration du cheïkh et de son
+fils Aboubeker, en allumant un morceau d’amadou au moyen d’une loupe et
+du soleil[66]. Ils restèrent deux jours chez Mousa et gagnèrent ensuite
+Goulfeï et Kouka.
+
+Après la mort de Mousa, son fils Abou Bekr alla à Abéché recevoir
+l’investiture. Le nouveau cheïkh et son oncle Handja, qui était chef de
+village, se disputèrent une succession, les armes à la main. Handja
+succomba dans la lutte et la plus grande partie de ses biens fut
+confisquée. Son fils ʿAli s’enfuit au Baguirmi, puis au Ouadaï, où il
+resta quelques années. Il finit par décider le sultan Yousouf à le
+nommer chef des Arabes Dagana. Accompagné par une troupe de Ouadaïens,
+ʿAli rentra alors dans sa tribu : Abou Bekr s’enfuit chez les Assâlé,
+son village fut pillé et son frère Dannah tué.
+
+Pendant le commandement d’ʿAli, des Kanembou et des Ḥaddâd du Kanem
+vinrent s’installer dans la partie ouest du Dagana. Les Kouri-Kalé du
+chef Daouda, qui voulurent piller les nouveaux venus, apprirent à
+connaître les flèches empoisonnées des Ḥaddâd[67] et ne recommencèrent
+plus. Les Arabes El ʿAouân, les Ḥaddâd et les Kanembou étaient placés
+sous l’autorité du cheïkh des Dagana, qui, avant l’occupation du Dar
+Kaddada par les Tourk, recevait aussi des présents des indigènes de
+cette région. Plus tard, la réconciliation se fit entre Abou Bekr et
+ʿAli : ce dernier donna sa fille en mariage à son ancien rival.
+
+En février 1900, très peu de temps après le passage de la mission
+saharienne, l’aguid el baḥr Haggar Kebir descendit de la région des
+Kreda pour piller le Dagana. Tous les habitants s’enfuirent : les
+Kanembou au Tchad, les Ḥaddâd à El Ḥout et les Arabes à Tchoukla. Il ne
+resta, sur les bords du baḥr Massakôry, que le cheïkh ʿAli et les gens
+de son village (Ez Zoul). Haggar rafla tout ce qu’il put trouver dans le
+pays, surprit les Ḥaddâd et retourna ensuite au Baḥr. ʿAli avait prévenu
+Milma Tchiloum, le chef des Ḥaddâd, de l’approche de l’aguid. Mais
+Tchiloum s’était enfui trop tard à El Ḥout : Haggar lui avait enlevé
+beaucoup de bétail et avait, de plus, tué des Ḥaddâd et fait des
+captives. Tchiloum alla cependant trouver l’aguid, après que celui-ci
+fut retourné chez les Kreda, et il réussit à l’apaiser en lui offrant un
+superbe cheval.
+
+Les Français arrivèrent en fin 1901. Le cauteleux Abou Bekr desservit
+ʿAli auprès des nouveaux maîtres et redevint le chef des Dagana, tandis
+que le cheïkh ʿAli et son frère Chebaka étaient déportés à Fort-
+Archambault. ʿAli mourut à Fort-Lamy, en revenant dans sa tribu. Depuis,
+le commandement des Ḥaddâd et des Kanembou a été enlevé à Abou Bekr[68].
+
+
+=Oulâd el ʿAouân[69].= — Les Oulâd el ʿAouân vivaient autrefois à côté
+des Dagana, dans le Baḥr el Ghazal. Puis, une querelle divisa les deux
+tribus : les Dagana avaient volé, paraît-il, du bétail aux El ʿAouân.
+Une lutte s’ensuivit, au cours de laquelle le cheïkh des Dagana fut tué.
+Les Oulâd el ʿAouân allèrent alors s’installer dans la région comprise
+entre le Tchad, le Baḥr el Ghazal, le Chari et le pays actuel des
+Khouzan, où nomadisaient les Oulâd Meḥâreb, les Oulâd Serrâr et les
+Assâlé.
+
+C’est sous ʿAbd el Kerim Saboun, que les Ouadaïens, conduits par Igoma,
+firent leur première apparition dans la contrée. Les Dagana entretinrent
+de bonnes relations avec eux et firent même appel à leur puissance pour
+combattre les autres tribus arabes. Le chef des Dagana Aḥmed oueld
+Merenn, alla à Abéché recevoir l’investiture du sultan du Ouadaï. Il
+mourut à Ouara, et le petit Moḥammed oueld Younes, qui se trouvait avec
+lui, reçut le kademoul. Traqués par les Dagana, alliés aux Ouadaïens,
+les Assâlé se réfugièrent du côté du lac, tandis que les Meḥâreb, les
+Serrâr et une grande partie des El ʿAouân passèrent au Bornou. Quelques-
+uns de ces derniers, cependant, refusèrent de partir et restèrent dans
+le pays avec leur cheïkh ʿAbd er Raḥman. Ils y vécurent depuis lors,
+dans la dépendance des Arabes Dagana.
+
+On trouve quelques Oulâd el ʿAouân au Dagana (Moʿallem Adem) et à
+Massaguet.
+
+Les Oulâd el ʿAouân sont nombreux au Bornou, dans le Ngoumâti.
+
+
+=Oulâd Manṣour.= — Vivent dans le Chitati, avec les Gadoa. Nachtigal les
+appelle Beni Ḥassen, mais cette désignation semble être le nom générique
+du groupe : Ḥassaouna, Benou Ḥassen. Nachtigal a cru, à tort, que ces
+Arabes formaient une même tribu avec les Beni Ḥassen du Bornou[70]. Ces
+derniers ne sont pas des Ḥassaouna : ils appartiennent au groupe
+oriental.
+
+
+=Oulâd Amiré, Oulad Ghânem, El Haouarti, Oulâd Saïl, Oulâd Mehoï.= — Au
+Bornou.
+
+
+=Beni-Ouaïl.= — Cette tribu, autrefois la plus puissante du groupe
+Hassaouna avec les cheïkhs Tougdou oueld Faraôn et Drissi oueld Faraôn,
+n’est plus que faiblement représentée dans le territoire du Tchad : la
+plus grande partie de la tribu est passée au Bornou, où elle habite
+particulièrement le Ngoumati. On trouve des sédentaires près de Tchoukla
+(Djemena) et au Dagana, et des nomades au Dagana et au Kanem. Ils sont
+tous baggara. Leur teint est généralement clair. Les Beni-Ouaïl du Kanem
+vivent à l’est de Mao : avec eux se trouvent des Oulâd Meḥâreb, des
+Oulâd Serrâr et des Oulâd Am Haboub.
+
+Il y avait autrefois des Beni-Ouaïl dans le Baḥr el Ghazal et, pendant
+une partie de l’année, au Fitri : on trouve encore, dans ce dernier
+pays, un village qui porte le nom de Beni-Ouaïl.
+
+
+=Oulâd abou Issé.= — La majeure partie des Oulâd abou Issé est passée au
+Bornou, où ils sont nombreux dans le Ngoumâti. Ceux qui sont restés sur
+la rive droite du Chari se trouvent principalement à Mendjelgué.
+
+Les Oulâd abou Issé furent autrefois en rivalité avec les Oulâd abou
+Ghadêr : on cite notamment la lutte entre les cheïkhs Baït et ʿAli oueld
+Djemer, qui commandaient respectivement les deux tribus.
+
+
+=Oulâd abou Ghadêr[71].= — Ils sont nombreux au Bornou. Le centre des
+Oulâd abou Ghadêr qui habitent le territoire français est Tchoukla.
+Toute cette région de la rive droite du Chari, depuis Fort-Lamy, qui
+n’existait pas alors, jusqu’au Tchad, fut autrefois occupée par les
+Tourk. Un lieutenant de Rabah, ʿOthman, enleva Gaoui, village kotoko
+entouré d’un dourdour : il administra, dès lors, les Kotoko et les
+Arabes du pays. Les rabḥistes ne poussèrent pas toutefois plus loin que
+Gaoui. Il est vrai qu’il n’y avait pas de villages entre ce point et le
+Dagana[72] et que, pendant la saison sèche, il fallait couvrir cette
+distance, plus de 100 kilomètres, sans trouver une goutte d’eau en
+route[73]. Sur la rive droite du Chari, la limite nord de la région
+soumise à Rabaḥ allait ainsi depuis Gaoui jusqu’au pays des Assâlé
+inclusivement. Ce pays portait le nom de _dar el kaddada_ (_keddad el
+baḥr_ : pays situé le long du fleuve) ; il était réputé pour son miel
+et, avant l’arrivée de Rabah, était administré par un dignitaire
+ouadaïen, l’aguid el Kaddada.
+
+Quand les Tourk passèrent sur la rive droite et firent irruption dans le
+dar el Kaddada, les Oulâd abou Ghadêr (cheïkh ʿOthmân) se réfugièrent au
+Dagana, où ils restèrent un an. Ils revinrent ensuite à Tchoukla.
+
+On trouve aussi quelques Oulâd abou Ghadêr à Soufia, près de Moïto.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 53 : « Un texte arabe de El Bekri nous signale en 1067 des
+Oméïyades émigrés au Kanem à la suite de persécutions infligées par les
+Abbasides ». Decorse : _Du Congo au lac Tchad_, p. 325. « Nous savons
+qu’à la chute des Omayades, ceux-ci et leurs clients prirent la fuite
+dans toutes les directions pour éviter le massacre qu’en faisaient les
+Abbasides : il y en eut qui s’enfuirent dans l’Inde et jusqu’au Japon :
+d’autres en Ifriqya : un autre fonda en Espagne la dynastie des Khalifes
+de Cordoue. Maqrizi (et d’autres) parlent de la fuite d’Omayades en
+Nubie : de là il dut passer des individus isolés qui firent souche dans
+le Soudan oriental. » (Note de M. René Basset.)]
+
+[Note 54 :
+
+ Variante : El Djaounii
+
+ Mousa el Djaounii.
+]
+
+[Note 55 : Ḥassan le Petit, à qui la route fut indiquée par un signe
+émanant de Dieu, l’Occidental.]
+
+[Note 56 : Ou Radêr.]
+
+[Note 57 : On écrit Qâlem et Ghâlem.]
+
+[Note 58 :
+
+ Variante : ’Aouada
+
+ Adem oueld ’Aouada
+
+ Serrar.
+]
+
+[Note 59 : ʿOthman ou ʿAli abou Diguen.]
+
+[Note 60 : T. II, p. 437.]
+
+[Note 61 : C’est auprès du cheïkh El Iamenouk que se réfugia le mbang du
+Baguirmi, Bourgoumanda, après que ce prince eût été vaincu par le fatcha
+Araouéli. Les Assâlé habitaient alors le même pays que les Dagana (t.
+II, p. 715).]
+
+[Note 62 : Les Oulâd Hemed étaient également aux prises avec les Kreda,
+mais chacune des deux tribus arabes combattait pour son compte : il
+n’est pas d’exemple, du reste, que l’union ait jamais pu régner quelque
+peu entre les Choa.]
+
+[Note 63 : Rivière qui communique avec le Tchad, entre le Chari et le
+Baḥr el Ghazal.]
+
+[Note 64 : « J’avais déjà entendu parler au Bornou et au Baguirmi de
+l’ancienne puissance et de la richesse des Deqena. Il y a quelques
+dizaines d’années, ils pouvaient mettre en ligne plus de mille
+cavaliers ; c’est à peine s’ils pouvaient en fournir encore une
+centaine. On me raconta que le chef nominal de la tribu, le cheïkh El
+Baheïri, ne serait jamais allé à pied en ces jours de gloire, fût-ce
+d’une tente à une autre. »]
+
+[Note 65 : Le cheïkh Moussa habitait le village actuel de Amoul Afia
+Mabrouk.]
+
+[Note 66 : Le journal de voyage de Matteucci est très bref : « È venuto
+Schech Musa, al quale presentammo dei doni ». Ces présents consistaient
+en deux pièces d’étoffe, l’une blanche et l’autre noire. Mousa offrit,
+en échange, l’hospitalité aux deux Européens : il leur donna du lait, du
+blé, des dattes, quatre moutons et un petit bœuf ; il les aurait même
+accompagnés jusqu’à Goulfeï (Matteucci n’en parle pas). Les Dagana se
+rappellent les moindres détails du passage des deux voyageurs : les
+_neṣara_ avaient de longues barbes et des lorgnons noirs ; ils étaient
+de taille moyenne et paraissaient avoir une trentaine d’années ; l’un
+d’eux (Matteucci) parlait très bien l’arabe, tandis que l’autre
+(Massari) connaissait à peine cette langue ; etc.]
+
+[Note 67 : Les Kouri se battirent contre les Ḥaddâd du village actuel de
+Doualla Adem Tchoukou.]
+
+[Note 68 : Nachtigal signale quelques Dagana au Bornou, à l’est de Ngala
+et au Ngoumâti (t. II, p. 437). Nous n’en avons jamais entendu parler.
+Il faut donc admettre, s’il est vrai que des Dagana aient autrefois
+émigré au Bornou, que ces Arabes se sont fondus dans le reste des
+Qawalma.]
+
+[Note 69 : ʿOthman abou Diguen et ʿAli el ʿAouân étaient fils d’une même
+mère.]
+
+[Note 70 : T. II, p. 437.]
+
+[Note 71 : Nachtigal les appelle Oulâd Bokhtêr.]
+
+[Note 72 : C’est par les Français qu’ont été installés, entre Gaoui et
+Massakory, le village sara de Djedada et le village sara-arabe-ḥaddâd de
+Massaguet.]
+
+[Note 73 : C’est pourquoi, même après la création des villages de
+Djedada et de Massaguet, on a dû pendant longtemps passer du côté du lac
+pour se rendre de Fort-Lamy au Kanem. Cette situation a cessé le jour où
+un puits a pu enfin être creusé à Djodol, entre Massaguet et Massakory
+(fin 1906) : un petit groupe de captifs libérés y fut installé.]
+
+
+
+
+ LES DJOHEÏNA
+
+ * * * * *
+
+
+Les Ḥassaouna ne sont qu’une infime minorité par rapport aux Arabes du
+groupe oriental. Ceux-ci font remonter leur généalogie à ʿAbd el
+Moṭṭaleb, grand’père et tuteur de Moḥammed, et se réclament tous d’un
+certain ʿAbdoullahi el Djoheïni[74], d’où leur nom de Djoheïna. Ces
+Arabes se disent originaires du Yémen et les descendants de 72 tribus
+qui vinrent s’installer en Égypte. Ils auraient quitté ce dernier pays,
+« pour ne pas payer l’impôt », sous le règne du khalife ʿOmar II (ibn
+ʿAbd el ʿAziz), de la dynastie des Omayades de Damas, qui régna de 717 à
+720.
+
+La généalogie ci-après permettra de saisir, d’un coup d’œil, le degré de
+parenté des diverses tribus.
+
+Le groupe des Djoheïna se subdivise en deux sous-groupes : les Arabes
+qui se réclament de Aḥmed el Adjedem (_El Djoudm_ ou _El Djouzm_) et
+ceux qui sont issus de Aḥmed el Afzer (Fezâra).
+
+Les Arabes El Djouzm sont les plus nombreux : ils habitent le Darfour,
+le Ouadaï, le territoire du Tchad et le Bornou. Leur dispersion sur une
+vaste étendue fait que l’on ne trouve pas chez eux le sentiment de
+proche parenté entre tribus que l’on remarque chez les Ḥassaouna,
+beaucoup moins nombreux et entièrement groupés autour du lac Tchad.
+
+ Hachim
+
+ ʿAbd el Moṭṭaleb
+
+ El ʿAbbas abou el Fadoul
+
+ ʿAbdoullahi el Djoheïni[75]
+ |
+ +-----------------------------------+-----------------+
+ | |
+ Déyan Aḥmed el Afzer
+
+ ʿIssa
+
+ Mater
+
+ ʿAbbâs
+
+ El Lechdia
+
+ Aḥmed el Adjedem[76]
+
+ Bounou Chaker[77]
+ |
+ +-+-----------------------------------------------+
+ | |
+ Djinéd[78] Dahmech
+ | |
+ | Bedr
+ |
+ +----------------------+----------------+-------------+
+ | | | |
+ Hémat Rakal ou Erêga Salem Râchid
+ | |
+ +----+-------+----------+ Atïé
+ | | | ou Attïé
+ Hassaballah Arabes Arabes |
+ Taa’cha Habbaniyé +-------------------------+
+ ʿAmer | |
+ Missir Rizq ou Rizeq
+ Hemed | |
+ Taʿleb +----------+----+---+
+ Ghedef | | |
+ Mahar Maḥmoud Naïb
+ Moḥammed
+ Barek
+ ’Aboud
+ Yassin
+ Massarra
+
+La majeure partie des tribus El Djouzm descend de Djonaid, (جنيد) qui
+semble avoir joué un rôle important. Au temps de ce chef, les Arabes se
+trouvaient du côté de l’Égypte et n’avaient pas encore pénétré dans les
+pays qu’ils occupent actuellement. La tradition dit qu’ils arrivèrent
+par le Kordofan et le Darfour : certains Arabes parlent aussi du Dar el
+Djouf[79] et du Dar el Khela[80]. Ce mouvement de migration vers l’Ouest
+a dû parfois être assez lent. Nous savons, en effet, que l’arrivée de
+certaines tribus dans la région du Tchad est relativement récente.
+D’autre part, les Djoheïna ont conservé l’habitude d’appeler _Noubai_
+(pl. _Nouba_) tout indigène musulman non arabe : cela semblerait donc
+indiquer qu’ils ont séjourné quelque temps dans le Kordofan, à proximité
+du Dar Nouba.
+
+Les Salamat, qui forment la majorité des Arabes du territoire du Tchad,
+sont des _’ayal Djinéd_[81]. Les autres tribus de même origine ne sont
+que faiblement représentées dans le territoire : Khouzam du Baguirmi,
+Noala d’Abrémé, Oulâd Hemed du Baḥr el Ghazal, ʿAmer de Boullong et
+Bédanga, Djaa’dné du Fitri.
+
+Elles étaient beaucoup plus nombreuses autrefois. Au XVIIIe siècle, les
+Djaʿâdné, Oulâd Râchid et Missiriyé menaient la vie nomade dans le Baḥr
+el Ghazal. La lutte éclata entre eux et les Salamat et Khouzam, qui
+habitaient la vallée de la Bataḥ[82]. Ceux-ci, vaincus, durent céder la
+place et se dispersèrent. Plus tard, lors des migrations arabes sur la
+rive gauche du Chari, beaucoup de Salamat, Khouzam et Hémat passèrent au
+Bornou. Il ne resta sur la rive droite que les fractions indiquées plus
+haut.
+
+Après notre arrivée dans le pays, un certain nombre de Djoheïna, heureux
+de pouvoir enfin échapper aux pillages incessants des Ouadaïens,
+s’enfuirent sur notre territoire (1903). Ces « Arabes réfugiés au
+Fitri » passaient la saison sèche sur les bords de la lagune et allaient
+hiverner dans le Baḥr el Ghazal. L’exode des Arabes du Ouadaï, commencé
+en 1904, ne cessa de continuer pendant les années suivantes : attirés
+par les bons procédés dont nous usions à l’égard des indigènes et
+révoltés des exactions des Ouadaïens qui, sentant cette proie leur
+échapper, se montraient encore plus pillards que par le passé, les
+Djaʿâdné, les Khouzam, les Oulâd Râchid et enfin une grande partie des
+Missiriyé (juillet 1907) abandonnèrent le pays du sultan Doud-Mourra.
+
+Ces Arabes sont, avec les Maḥâmid, les Bédouins les plus purs de toute
+l’Afrique Centrale. Ils habitaient autrefois la partie du Ouadaï
+comprise entre le pays des Kecherda et celui des Maḥâmid (Ourâda). Ils
+étaient abbala et menaient la vie nomade. Cependant les plus pauvres
+d’entre eux, les _mesâkîn_, vivaient dans des villages et se livraient à
+la culture du sol, considérée par les autres Arabes comme un travail de
+captif ou, tout au moins, de miséreux. Ceux qui possédaient des
+troupeaux se dispersaient en petits campements : pendant la saison
+sèche, ils allaient s’installer près de l’eau (au Fitri, sur la Bataḥ,
+au Baḥr Rachid, dans l’Abou Telfan, etc.) et, pendant l’hivernage,
+remontaient dans les plaines sablonneuses du nord et allaient camper sur
+les bords de l’ouadi Ḥaddâd.
+
+A l’heure actuelle, on peut dire que le pays au nord de la Bataḥ, depuis
+le Fitri jusqu’au dar Zioud, a été presque complètement abandonné par
+les Arabes. Il n’y a plus que quelques mesâkîn dans les anciens villages
+des Arabes réfugiés au Fitri. Ils restent là pour cultiver un peu de mil
+et, d’ailleurs, la crainte d’être pillés par les Ouadaïens fait qu’ils
+ne gardent avec eux que quelques têtes de bétail : le reste est confié à
+leurs frères du Territoire. Il y a aussi quelques villages de Nouba
+(Boulala Gousar, Kouka, etc.).
+
+Toute cette région, où l’on trouve beaucoup d’anciens emplacements de
+villages, a l’air morne et désolé. Quand nous la traversions, notre
+guide arabe, qui appartenait à la tribu de Djaʿâdné, nous disait :
+« Autrefois tout ce pays était couvert de villages et de campements ;
+partout on entendait le beuglement des vaches et le mugissement des
+chameaux et, pendant la nuit, les aboiements des chiens et le bruit des
+tams-tams. Regarde maintenant : il n’y a plus que quelques rares
+villages, il n’y a pas de puits et la fatigue et la soif accablent le
+voyageur. Mais, ajoutait-il, quand les Français seront à Abéché, que
+tout le pays leur appartiendra et que nous n’aurons plus rien à craindre
+des Ouadaïens, nous reviendrons nous installer ici, dans la région où
+ont vécu nos pères et où nous avons été engendrés. Nous pourrons alors
+quitter le Fitri et ses mouches venimeuses[83] et nous ne serons plus
+obligés d’aller hiverner dans le Baḥr el Ghazal, où les Kreda nous
+traitent presque en ennemis (_ichoufouna misl el ’adou_). »
+
+La création du nouveau poste-frontière d’Atya (commencement de 1908)
+permettra à certains de ces Arabes de revenir quelque peu dans leurs
+anciens pâturages[84].
+
+Autrefois, les « Arabes réfugiés au Fitri » avaient beaucoup de
+chameaux, mais les confiscations des Ouadaïens[85] ont réduit
+considérablement le nombre de ces animaux. La principale richesse de ces
+Arabes consiste en vaches et en moutons : quelques fractions même n’ont
+plus de chameaux et sont devenues complètement baggara.
+
+
+ EL DJOUZM
+
+
+Dans le sous-groupe El Djouzm, les principales tribus issues de Djinéd
+sont les suivantes : Hémat, Erégat, Missiriyé, Rizégat, Maḥâriyé,
+Maḥâmid, Naouâïbé, Oulâd Sâlem et Oulâd Râchid.
+
+
+ HÉMAT
+
+
+De toutes les subdivisions qui se réclament de Djinéd, celle des Hémat
+est la plus importante. Elle comprend les tribus suivantes : Oulâd
+Hemed, Oulâd ʿAmer, Noumourra, Djerarha, Selmaniyé Ta’acha, Nedjmiyé et
+Habbaniyé. Aux Hémat se rattachent encore : les Djaʿâdné, les Salamat,
+qui constituent une des tribus arabes les plus nombreuses de l’Afrique
+Centrale et les Khouzam.
+
+Les Hémat ont été des premiers à pénétrer dans la région du Tchad : une
+fraction des Salamat (Êssela) a autrefois aidé les rois du Bornou dans
+leur lutte contre les Sô, et des Hémat ont contribué à former la tribu
+des Boulala ; nous savons également que, avant la fondation du royaume
+du Baguirmi, des Arabes Hémat — presque tous Salamat — occupaient, en
+compagnie des Pouls la région comprise entre le Baḥr er Riguéïg, le
+Tchad et le Fitri.
+
+C’est aux Hémat que se rattachent les tribus arabes les plus
+méridionales : elles se sont fortement mélangées aux autres populations
+et ont le teint très foncé (Salamat ; Hémat de Boullong, de Bédanga, du
+Quéra, du sud du Ouadaï, du Rounga, etc.).
+
+
+=Oulâd Hemed.= — Les Oulâd Hemed vivaient autrefois dans la région
+sablonneuse située à l’est du Baḥr el Ghazal et habitée actuellement par
+les Kreda et les Kecherda. Ce pays — appelé _el baḥr_ et _el ḥarr_, où
+le palmier-doum abonde et où les puits sont généralement peu profonds —
+était alors occupé par de nombreuses tribus arabes. Ces tribus se
+battaient entre elles pour la possession des pâturages et la fraction
+vaincue devait céder la place à l’autre.
+
+Les Oulâd Hemed habitaient la partie orientale du Baḥr (Abou Ardéb).
+L’arrivée des Kreda les fit se diriger vers le Fitri, où ils
+séjournèrent quelque temps. Plus tard, ils retournèrent au Baḥr el
+Ghazal et s’installèrent à côté des Karda et des Ngalamiya ; ils
+entretenaient de bonnes relations avec les Kreda et se joignaient même à
+ceux-ci pour piller la Dagana.
+
+Les Oulâd Hemed comprenaient les _Ghedifat_ et les _Chehibat_, qui ne
+vécurent pas d’accord et se séparèrent. Lors de la migration des Arabes
+au Bornou, un grand nombre de Chehibat et certains Ghedifat (Oulâd
+Aḥmed, Oulâd Radi) passèrent le Chari. Les autres Chehibat et ce qui
+restait des Oulâd Radi seraient ensuite partis du côté du Darfour[86].
+
+Les Ghedifat se subdivisent en deux : ceux qui se réclament d’Aboud
+(Massarra, Oulâd Kardom, Oulâd Dahtalla, Oulâd ʿArab, Oulâd Radi) et les
+Oulâd Aḥmed.
+
+La fraction maraboutique des Massarra est peu nombreuse. Massarra,
+Kardom et Dahtalla, étaient autrefois sédentaires et avaient leurs
+villages au N.-E. du Fitri, entre Rahd et Salamat et Argana. Ils furent
+cruellement razziés par les Ouadaïens et, pour leur échapper, ils
+s’enfuirent vers l’Ouest et menèrent dès lors la vie nomade. Les trois
+fractions sont actuellement réunies sous l’autorité d’un seul chef et
+nomadisent dans le Baḥr el Ghazal. Ces Arabes sont baggara et possèdent
+d’assez beaux troupeaux de bœufs et de moutons. A la saison sèche, ils
+se rapprochent volontiers du Dagana, où ils sont détestés à cause des
+vols qu’ils y commettent et des dommages que leurs troupeaux font subir
+aux récoltes. Il est d’ailleurs normal que, toutes les fois que nomades
+et sédentaires sont au contact, le désaccord règne entre les deux
+éléments.
+
+Les Oulâd ʿArab sont peu nombreux. On en trouve quelques uns au Dagana
+(Amoul ʿAfia) : ils ont donné leur nom à un village de la région (Bir
+Oulâd ʿArab). Les Oulâd Radi sont nombreux au Bornou et au Darfour. On
+n’en trouve que quelques-uns dans le territoire.
+
+Certains Oulâd Aḥmed vivent avec les « Arabes réfugiés au Fitri », aux
+déplacements desquels ils participent. Ils étaient autrefois sédentaires
+et étaient alors en butte aux exactions des Boulala et des Ouadaïens.
+L’aguid el baḥr Haggar, les _mangea_ de telle façon, en 1900, qu’ils
+reprirent la vie nomade. Ils sont baggara et leurs troupeaux sont encore
+assez réduits. On trouve quelques Oulâd Aḥmed installés comme
+sédentaires au Fitri (Tiakalé, Abouguidad). Ils furent razziés en
+novembre 1903 par Badjouri, qui dut d’ailleurs leur restituer une partie
+des troupeaux. Les Oulâd Aḥmed se subdivisent en Oulâd Cheraya, Oulâd
+Korbadj et Oulâd Bilala.
+
+Les Oulâd Hemed sont nombreux au Bornou, où ils habitent le Logone et le
+Ngoumâti : certains d’entre eux ont conservé le teint clair de leurs
+frères du territoire. Leurs diverses fractions (Ghedifat, Bedriyé,
+Hadeïssat, Oulâd Moussa, Zeïlat, Amoun Allah, Baba Djôdi, Oumm Koulêba,
+etc.) relèvent en grande partie des Chehibat.
+
+Il y a aussi de nombreux Chehibat au Darfour. Ils sont très rares dans
+le territoire.
+
+
+=Oulâd ʿAmer.= — Les Oulâd ʿAmer sont nombreux dans la région des
+fétichistes située au sud du Fitri et du Médogo. Ils sont baggara. On
+les trouve à Arbochatek, Boullong, Bédanga, Méguédi, et dans le pays
+situé plus à l’est (Somo, Aboutiour, Mataïa, Quéra, etc...). Ils vivent
+là sous la protection des Kenga, Sokoro et Diongor, qu’ils fournissent
+de lait et de beurre : chaque village kirdi possède généralement un
+groupe d’Arabes ʿAmer. Ces Arabes ont le teint plus ou moins foncé et
+leurs mœurs se ressentent du voisinage des fétichistes, avec lesquels
+ils ne dédaignent pas de contracter des alliances. Ils sont de médiocres
+musulmans : certains d’entre eux boivent la merissé.
+
+Les Oulâd ʿAmer étaient autrefois assez nombreux au Médogo, mais ils
+furent pillés par les Ouadaïens et s’enfuirent au Fitri. Quelques-uns de
+ces Arabes descendirent vers le Sud et les autres allèrent s’installer
+dans la région comprise entre Bokoro et Moïto.
+
+
+=Noumourra, Djerarha, Selmaniyé, Ta’âcha= ou =Ta’âïché, Nedjmiyé= et
+=Habbaniyé.= — Ces tribus élèvent des bœufs et habitent presque
+exclusivement le Darfour. On trouve cependant quelques-unes de leurs
+fractions dans les pays voisins : Taʿâcha[87] et autres Hémat du dar
+Sila, Habbaniyé du baḥr et Tiné, résidant entre les Digguel et les
+Cheurafa, etc... Disons aussi en passant que, dans la région du Tchad,
+il existe un certain nombre d’Arabes du Darfour, venus autrefois avec
+Rabah : Dialiin, Ta’âcha[88], etc... Ils sont appelés _ʿArab Tourk_ par
+les indigènes du pays.
+
+Les Habbaniyé habitent la partie méridionale du Darfour (Kalaka).
+
+Les Ta’âcha se trouvent dans le Sud-Ouest : les Nedjmiyé, Djerarha et
+Oulâd Hemed vivent avec eux. Leur tribu a autrefois joué un rôle
+important dans le Soudan égyptien : ʿAbdoullahi, khelifet du mahdi, qui
+prit la succession du grand agitateur musulman Moḥammed Aḥmed,
+appartenait en effet à la fraction Djouberat des Ta’âcha. Lors de
+l’insurrection mahdiste, ces Arabes ne prirent pas les armes contre le
+gouvernement égyptien. Mais, après la mort du Mahdi, le khalife
+ʿAbdoullahi les attira à Omdourman : beaucoup d’entre eux émigrèrent
+dans la vallée du Nil, en même temps que d’autres Arabes du Darfour et
+du Kordofan. ʿAbdoullahi réservait ses faveurs aux tribus de l’Ouest, et
+à ses compatriotes d’une façon plus particulière. Tous ses émirs étaient
+des Ta’âcha : les Arabes de cette tribu, surtout les Djouberat,
+jouissaient de privilèges exceptionnels, et c’est pourquoi ils formaient
+à ce moment-là la tribu la plus riche de tout le Soudan.
+
+L’armée de l’aventurier Rabaḥ comptait également de nombreux Ta’âcha.
+
+
+=Djaʿâdné.= — Les Djaʿâdné font remonter leur généalogie :
+
+1o A Moḥammed Khalifa ben Dja’far el Bermeki, venu d’Arabie, d’où sont
+issus les Oulâd Ghanâïm, Oulâd Ouada, Oulâd Moḥammed, Oulâd Daouna et
+Maguirmi. Ces fractions sont des Djaʿâdné authentiques ;
+
+2o A Hémat ben Djounaïd, dont se réclament les Oulâd Malek, Noala et
+Djebarrat.
+
+Les Kayetma et les Kolomat, apparentés aux Djaʿâdné, sont d’origine
+boulala.
+
+Nous savons que les Djaʿâdné vivaient autrefois dans le Baḥr el Ghazal,
+en compagnie des Oulâd Râchid et des Missiriyé. Ils vinrent plus tard
+s’installer à l’est du Fitri, dans la région sablonneuse située au nord
+de Lemka-Atya, où ils voisinèrent avec les Khouzam et les Oulâd Râchid.
+Certains d’entre eux cependant passèrent au Bornou ou demeurèrent dans
+le pays au sud du Dagana.
+
+Les Djaʿâdné de la Bataḥ étaient abbala et menaient la vie nomade, tout
+en possédant quelques villages, où les mesâkîn cultivaient la terre. Ces
+Arabes passaient la saison sèche au Fitri et le long de la basse Bataḥ
+(Seïta, El Kharroub, Sourra, Saabaya), et allaient hiverner sur les
+bords de l’ouâdi Ḥaddâd. Quelques-uns d’entre eux, devenus baggara,
+allèrent s’installer comme sédentaires au Fitri, où ils sont encore.
+
+La tribu des Djaʿâdné est actuellement peu nombreuse.
+
+Les nomades sont abbala et font partie des « Arabes réfugiés au Fitri ».
+C’est avec eux que vit la fraction maraboutique des Maguirmi. Les Oulâd
+Mâlek qui, mélangés aux Noala, font partie de ce groupe nomade, sont à
+la fois abbala et baggara. Ils étaient autrefois riches en bétail, mais
+les Ouadaïens les maltraitèrent beaucoup. Hors du territoire, on trouve
+des Oulâd Mâlek au Darfour.
+
+Il y a des Noala sédentaires, installés depuis longtemps à Mbrémé, au
+sud du Dagana. Ils sont baggara et ont de beaux troupeaux. A la saison
+sèche, ils quittent leurs villages pour aller nomadiser dans les
+environs. Les captifs et les messakin sèment et récoltent le mil. Les
+Noala sont, paraît-il, assez nombreux au Darfour et surtout au Bornou.
+
+Les Djaʿâdné sédentaires habitent, au Fitri, les villages de Kokoro,
+Amtalha, Rahd es Salamat, Azara (Oulâd Ghanâïm) ; de Tarbaga (Oulâd
+Malek), de Souar (Noala) et de Berraïa (Adaouna). Il y en a aussi
+quelques-uns dans les villages de la région d’Atya. Ces Arabes sont
+moins purs que leurs frères nomades.
+
+Avec les Djaʿâdné vivent quelques Salamat (Oulâd Aḥmed, Benou es
+Seguedi, Oulâd Nâcer, Moug ed dounia, Oulâd Djemâʿa, Cheurafa, Beni
+Beder), des Noumourra, des Kreda (Djeroa) et des Pouls.
+
+Cette tribu était autrefois administrée par l’aguid el Djaa’dné, un des
+plus grands dignitaires du Ouadaï.
+
+
+=Salamat.= — La tribu des Salamat, très nombreuse, est attachée aux
+Hémat.
+
+Il est difficile de préciser l’origine du mot _Salamat_. Les uns
+prétendent que l’ancêtre de ces Arabes est un nommé _Salam_, qui aurait
+donné son nom à la tribu[89]. D’autres disent — car les Salamat sont
+très teintés — que ces Arabes sont issus d’un esclave païen des Hémat.
+Celui-ci ne remplissait pas ses devoirs religieux et, comme on lui en
+faisait le reproche, il aurait répondu en se moquant : « _nadem sella
+mat_, cela fait mourir que de faire sa prière ». C’est pourquoi il
+aurait été appelé « l’homme qui dit _sella mat_ », d’où le nom de
+_Salamat_. Cette explication est quelque peu laborieuse.
+
+Quoi qu’il en soit, les Salamat se réclament tous d’Aḥmed el Adjezem et
+de l’un de ses descendants appelé Malek. D’aucuns disent même que Malek
+est le fils d’Aḥmed ; mais, comme les Salamat sont rattachés aux Hémat,
+il est plus probable que ce Malek est un descendant de Hémat.
+
+Certains Salamat se disent les descendants du chef Ma’ïn.
+
+Enfin, d’autres Arabes croient que Ma’ïn est l’ancêtre commun à tous les
+Salamat, et c’est pourquoi ils donnent à l’ensemble de la tribu le nom
+de Salamat ou Oulâd Ma’ïn.
+
+Ma’ïn eut deux fils d’une même femme, ʿIsa et Mousa, d’où sont issus les
+Yéssiyé et les Oulâd Mousa. Le fils de Isa, Selim est l’ancêtre des
+Sélimiya. Indépendamment de ces trois fractions, nous citerons encore
+les suivantes : Daggâgueré, Êssela, Cheurafa, Beni Beder, Beni Ḥassen,
+Oulâd ʿAli, Hammadiyé, Oulâd el Ḥadj, Oulâd ʿAmer, Oulâd Ghemem, Oulâd
+Djerad, Oulâd Meḥemmed, Oulâd abou Alagué, Oulâd abou Bâch, El Eukoura,
+Ez Zementi, Oulâd Foudda, Darkhoucha, Oulâd Brahim, El Ḥoumran, Oulâd
+Afan, Saa’dina, Oulâd Abou Djimé, ’Adjina ou ’Adjâïna, Oulâd Doggôla,
+Nedjmiyé, Darbigguéli, Beni Sèd, Salamat Boulala.
+
+Les Salamat[90] étaient autrefois installés au Darfour, où ils vécurent
+longtemps. La lutte ayant éclaté entre eux et le sultan du pays[91], ils
+se retirèrent du côté du Baḥr el Bellol et du Baḥr el Djideï[92] (El
+Ḥoumram) et poussèrent jusque dans la Bataḥ et le Fitri[93]. Alliés aux
+Khouzam, ils se battirent contre les Djaʿâdné, Oulâd Râchid et
+Missiriyé, mais ils furent vaincus et dispersés. Les Salamat formèrent
+alors deux groupes, l’un dans le Baḥr et Tiné et l’autre dans le Debaba.
+Ceux du dernier groupe se répandirent, plus tard, dans tout le pays de
+la rive droite du Chari et certaines fractions passèrent même au Bornou.
+
+Nous avons déjà dit que les Salamat formaient une des deux tribus arabes
+les plus importantes de l’Afrique Centrale. On les trouve au Bornou,
+dans le Territoire du Tchad et au Ouadaï.
+
+Ils sont nombreux au Bornou, où ils comptent parmi les premiers Arabes
+installés dans le pays : nous avons vu, en effet, que les Êssela avaient
+aidé les rois du Bornou dans leur lutte contre les Sô. La fraction
+êssela, qui se subdivise en Serâdjiya et Oulad ’Aïna, habite dans les
+environs d’Oudjé (au sud de Mafani). Les autres Salamat du Bornou sont
+installés au sud-est, chez les Kotoko, au Logone et près du dar
+Oualoudji. Les fractions les plus importantes sont les Darbigguéli et
+les Beni Sèd. Ces derniers sont, paraît-il, d’origine Beni-Ouaïl : une
+femme de cette tribu avait deux fils, grands chasseurs devant l’Éternel,
+qui furent les ancêtres des Beni Sèd (fils de la chasse). On trouve
+aussi des Beni Sèd sur la rive droite du Chari, et ces Arabes nous ont
+causé certains ennuis en passant du Territoire au Bornou et
+réciproquement.
+
+Les Salamat du Territoire habitent le dar Kaddada et tout le Baguirmi.
+Ceux du Ouadaï sont nombreux dans la région du Sud, sur les bords du
+fleuve auquel ils ont donné leur nom, le Baḥr Salamat.
+
+Nous étudierons plus loin les fractions les plus importantes de la
+tribu.
+
+De nombreux éléments étrangers ont, chez les Salamat, altéré la pureté
+primitive de la race. Ces Arabes se sont mélangés à diverses populations
+du Bornou, des pays de la rive droite du Chari et du Ouadaï ; fortement
+métissés de sang noir, ils sont communément appelés _Arab zourq_ (Arabes
+gris) : les Salamat du Ouadaï ont cependant gardé une couleur plus ou
+moins rougeâtre.
+
+Le teint généralement foncé des Arabes — des Salamat en particulier — et
+le nom de Choa qui leur est donné dans la région du Tchad ont pu parfois
+faire croire que ceux du Bornou et du Baguirmi étaient des indigènes
+arabisés. M. Foureau ne conteste pas leur origine orientale, mais M.
+Chevalier croit que les Salamat du Baguirmi sont des Pouls. « Les Choa,
+écrit M. Foureau, en parlant de ceux des bords du Chari, sont des hommes
+de couleur très peu foncée, largement répandus par groupes dans tout le
+Bornou et sur la rive est du Chari. Leur provenance est
+incontestablement orientale et leur langue d’origine est l’arabe, que
+tous connaissent et parlent plus ou moins, bien que, dans leurs
+relations en général, ils se servent habituellement de la langue
+bornouane et baguirmienne[94]. »
+
+Il n’est peut-être pas inutile de dire que tous les Choa, y compris les
+Salamat, parlent l’arabe et que la grande majorité d’entre eux ne
+connaît pas d’autre langue. Ajoutons, par contre, que les mœurs des
+Salamat se ressentent beaucoup du contact des populations étrangères,
+musulmans ou fétichistes : ils n’ont pas, par exemple, des principes
+aussi rigides que leurs frères du Nord, en ce qui concerne la vertu des
+femmes. Mais — et la chose est à remarquer — la langue n’est que fort
+peu altérée : quelques mots sont empruntés aux vocabulaires des autres
+indigènes, et c’est tout. Nachtigal a, d’ailleurs, déjà signalé le
+fait : « L’idiome, chez les Choa, ne se laisse entamer qu’en tout
+dernier lieu... J’ai vu, au Bornou, des Arabes qui, bien qu’établis avec
+leurs familles, depuis nombre de générations, à quelques journées
+seulement de Kouka, connaissaient fort mal le Kanouri ; c’était moi,
+étranger, qui étais obligé de leur servir de truchement »[95].
+
+M. Chevalier commet une erreur lorsqu’il croit « que les pasteurs du
+Dekâkiré sont des Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à
+l’Islamisme leur langue et même le souvenir de leurs origines, mais qui
+n’en continuent pas moins leur genre de vie typique »[96]. Les
+Deggâgueré sont des Arabes de la tribu des Salamat. Nous croyons,
+d’ailleurs, que les populations qui ont complètement perdu le souvenir
+de leurs origines doivent être assez rares dans cette partie de
+l’Afrique. D’une façon générale, quand elles ne parlent plus la langue
+première, elles conservent tout au moins le nom de la peuplade
+primitive[97] ; et, même au cas où elles sont désignées d’un autre nom,
+il reste tout au moins la tradition, qui permet presque toujours de
+discerner l’origine[98].
+
+Les Salamat sont baggara et ont généralement peu de moutons.
+
+_Yéssiyé_. — Les Yéssiyé se réclament de ʿIsa, fils de Ma’ïn. Venus
+autrefois du Baḥr et Tiné, où se trouvent encore certains d’entre eux,
+ils sont actuellement répandus dans le Bornou et le Baguirmi.
+
+Les Yéssiyé constituent la fraction la plus importante des Salamat du
+Baguirmi. Ils habitent les régions d’Abouraï, de Râs el Fil, de Ngalên,
+de Tchekna, de Mandjaffa, de Bousso, et les abords de la route de Fort-
+Lamy à Ardébé (Fas, Aroroya, Aliem, Emtankhach, etc. ; Matraga, Ech
+Chiguek, Er Rihé, Arahil, etc.). Beaucoup de Yéssiyé, ceux d’Abouraï par
+exemple[99], abandonnaient autrefois leurs villages à la saison sèche et
+allaient s’installer avec leurs troupeaux sur les bords du Baḥr er
+Rigueïg. Depuis que nous sommes dans le pays, ils ont dû renoncer à ces
+déplacements périodiques.
+
+Les Arabes furent durement traités par les sultans du Baguirmi, grands
+chasseurs d’esclaves, dont les bandes accomplissaient ordinairement les
+exploits relatés par Nachtigal, dans le chapitre de son tome II intitulé
+_Sklavenjagd_. Aussi les Salamat préféraient-ils être pillés par les
+Ouadaïens, et, pour qui connaît les habitudes de ces derniers, cela
+n’est pas peu dire. « Quand les gens du Ouadaï venaient — disent ces
+Arabes — ils enlevaient nos troupeaux, prenaient nos vêtements et nous
+laissaient tout nus ; mais ils ne tuaient les habitants qu’en cas de
+résistance. Tandis que les Kirdi de Gaourang, non contents de piller,
+massacraient hommes, femmes et enfants, sans raison aucune, pour le
+plaisir de tuer (_braïké, bes saket_). Les Ouadaïens étaient meilleurs
+(_akhèr_). » Les malheureux Arabes, sans cesse razziés et maltraités,
+pouvaient alors difficilement posséder quelques têtes de bétail. Ils
+vivaient du peu de mil qu’ils parvenaient à dissimuler et des divers
+fruits de la brousse : nabaq, hadjlidj, ambéti, ech chinguel, en
+ngoulou, el makhèt », etc.
+
+Le grand cheïkh des Yéssiyé du Baguirmi est Harouna, qui commande aux
+Eléyan et réside à Ras el Fil.
+
+Au Bornou, les Yéssiyé vivent, mélangés aux Beni Ḥassen, dans le dar
+Oualoudji et le Mandara (El Khachkhach). Ils habitent aussi le pays du
+Logone.
+
+Les Yéssiyé comprennent un certain nombre de sous-fractions, dont trois
+des plus importantes sont : les Eléyan, les Hilal et El Ḥadjiz.
+
+Les Hilal se subdivisent en : Chirédat, Djimélat, Am Bettikh, Oulâd
+Daoud (avec les Chiboul).
+
+La sous-fraction El Ḥadjiz comprend : El Heuyous, et Toamberé, el
+Assalé, Oulâd Aḥmed, El Marhaïté.
+
+Les autres subdivisions des Yéssiyé sont : Becharat, Chidérat,
+Djessâssiyé, Oulâd Djamaʿ, Oulâd Fadala, Es Soouan.
+
+_Sélimiya_. — Se divisent en Oulâd Hallol, Oulâd Sendjer, Oulâd Serko et
+Oulâd Salama. Ils habitent, au Baguirmi, la région comprise entre le
+Baḥr er Riguéïg et le cours moyen de la Bataḥ de Laïri.
+
+_Oulâd Mousa_. — Les Oulâd Mousa, qui constituent une des fractions les
+plus importantes des Salamat, sont nombreux au Ouadaï et dans le
+territoire du Tchad. Ils comprennent les sous-fractions suivantes :
+Oulâd Karaï, Oulâd Rongo, Oulâd abou Dôou, Oulâd el ’Am, Oulâd Maa’n,
+Oulâd Nâṣer, Oulâd el ʿAouân, Oulâd Abou Attïé.
+
+Les Salamat du Ouadaï sont en majeure partie installés sur les bords du
+Baḥr el Djidéï : on en trouve également dans la région comprise entre
+cette rivière et la Bataḥ[100], et dans le dar Sila. Ces Salamat sont
+beaucoup plus purs que leurs frères de l’Ouest. Nachtigal signale, par
+exemple, le teint rougeâtre des Oulâd Abou Dôou, installés à Amm Demm
+sur la Bataḥ. Ces Arabes lui firent un excellent accueil : l’explorateur
+passa quelques jours dans le village de leur cheïkh ʿAli el Djideï, qui
+était alors absent, et la fille mariée de ce dernier, Fatima, le logea
+dans la case de son père. « Les femmes et les filles du village, écrit
+Nachtigal, nous firent passer agréablement le temps. En l’absence des
+hommes, elles jouissaient d’une grande liberté, n’avaient presque rien à
+faire et étaient très familières. Leur teint était généralement
+rougeâtre. Fatima, la fille du cheïkh absent et dont le mari était aussi
+en voyage, était un type de beauté sémite. Rien ne décelait chez elle le
+séjour, plusieurs fois séculaire, de sa tribu en pays noir[101] ».
+
+Les Salamat du Ouadaï sont nombreux : Nachtigal rapporte qu’ils étaient
+administrés par 99 cheïkhs et qu’ils pouvaient mettre 4.000 cavaliers en
+ligne. Ceux du Baḥr el Djideï sont actuellement soumis à notre influence
+et leur grand chef, El Fadhel, nous est très dévoué. L’aguid es Salamat,
+un des plus importants dignitaires du Ouadaï, commandait autrefois cette
+tribu. Il faisait de fréquentes razzias dans les pays du Sud : les
+esclaves et l’ivoire, qui forment la base du trafic avec les
+Tripolitains, étaient en grande partie fournis par lui.
+
+Les Salamat envoyaient à Abéché un impôt annuel qui consistait en
+esclaves, ivoire, bœufs, tekaki et autres dons en nature. Ils furent
+souvent maltraités par les Ouadaïens et c’est pourquoi l’accord n’a pas
+toujours été parfait entre ces Arabes et leurs maîtres. Djidéï, le père
+de Fatima, était le cheïkh le plus influent de la région du Baḥr et
+Tiné, et le sultan ʿAli, afin de pouvoir mieux le surveiller, l’avait
+obligé à venir se fixer à Amm Demm (1869). Plus tard, sous le règne de
+Yousef, Djideï voulut échapper à la domination tyrannique de l’aguid
+Cherf eddîn et se tourna du côté de Rabaḥ, qui circulait alors dans le
+dar Rounga, le dar el Kouti et les pays plus au Sud. « En 1886, l’aguid
+Cherf eddîn, en tournée d’impôt dans sa province du Dar-Salamât, voit
+apparaître Rabeḥ[102], appelé par ʿAli el Djedeï, cheïkh des Arabes
+Oulâd Dâo, qui était le chef le plus considéré des Salamât. Une bataille
+indécise eut lieu à Oum-el-Timane et lorsque Cherf eddîn revint à
+Abéché, il fut plutôt mal reçu par le sultan Yousef de n’avoir pu
+écraser son ennemi avec les moyens dont il disposait. Aussi en 1888,
+comme le même cheïkh ʿAli el Djedeï préparait l’exode de sa tribu pour
+se joindre à Rabeḥ, en marche sur le dar el Kouti pour la seconde fois,
+Cherf eddîn profite de l’occasion pour se réhabiliter. Il accourt
+d’Abéché avec 5.000 cavaliers et, le huitième jour, il surprend les
+dissidents à Faki sur le Baḥr-Iro ; il fait trancher la tête à ʿAli el
+Djedeï, mais il s’en retourne à Abéché avant que Rabeḥ qui était à
+Denzé, à 10 étapes sud-ouest de là, ait eu notion du fait[103] ».
+
+Plus tard, Cherf eddîn fut, à son tour, décapité par ordre de Doud-
+Mourra et deux de ses successeurs, Oust Khèr et Ḥassen Chaour, subirent
+le même sort. Le troisième, l’eunuque Gomboro, était réputé pour sa
+bravoure et aussi pour sa dureté envers les populations qu’il
+administrait.
+
+En septembre 1906, beaucoup de Salamat, lassés de l’existence
+intolérable qui leur était faite, se réfugièrent au dar Sila. Le sultan
+de ce pays, Bakhit, refusa tout d’abord de les livrer à Gomboro ; mais
+Doud-Mourra expédia l’aguid el Maḥâmid sur les lieux et Bakhit dut
+céder : il envoya un salam de paix de cent bœufs.
+
+Nous avons eu, à plusieurs reprises, affaire avec Gomboro, dans la
+région du Baḥr es Salamat. Cet aguid a trouvé la mort dans le combat
+d’Amm Timan, le 15 février 1908 : « Le lieutenant Tourenq, commandant le
+poste de Bir el Khala[104] (lac Iro), se mit à la poursuite d’une bande
+ouadaïenne, composée de 400 fusils à tir rapide, qui venait de razzier
+les tribus arabes du Baḥr-Salamat soumises à notre influence. Il
+l’atteignit à Amm Timan, après une marche forcée de 80 kilomètres à
+travers un terrain crevassé et les hautes herbes, et lui infligea un
+châtiment exemplaire. L’aguid Gomboro, qui nous combattait pour la
+troisième fois et avait déjà été blessé dans un engagement avec le
+capitaine Cornet en mai 1906, fut tué dans l’action. Plus de 70 morts
+restèrent sur le terrain. Outre l’aguid Gomboro, l’aguid el brich Sosel,
+l’addri Tchouma, venu directement d’Abéché, étaient au nombre des
+morts »[105].
+
+Dans le territoire du Tchad, les Oulâd Mousa habitent surtout le Tania
+(ou Tagna) et le Debaba ; on en trouve aussi quelques-uns dans le dar
+Kaddada et à l’est du Fitri[106].
+
+Avant l’arrivée des Arabes, le Tania était occupé par des Kouka[107] et
+le Debaba par des Kotoko. Moussa Oueld Ma’ïn s’installa avec les
+derniers : certains disent même qu’il entra en lutte avec eux et qu’il
+les chassa des bords de la Bataḥ[108]. Quoi qu’il en soit, les Kotoko se
+retirèrent du côté du Chari, laissant le champ libre aux Arabes. On
+trouve encore des ruines de leurs constructions en trois endroits du
+Debaba ; il y en a aussi quelques-unes dans la région de Moïto. Il nous
+a été dit que certains indigènes de la région Bokoro-Moïto seraient les
+descendants directs de Kotoko restés dans le pays, et qu’on les
+reconnaîtrait fort bien à la physionomie, aux yeux tout
+particulièrement.
+
+Avant l’arrivée des Français, les Oulâd Mousa, tout en appartenant au
+Baguirmi, dépendaient de l’aguid ed Debaba. Ils menaient alors une vie
+misérable : ils n’avaient pas de bétail, étaient obligés de cacher leur
+mil et ne pouvaient s’habiller que d’une peau de mouton, car tout autre
+vêtement leur était immédiatement enlevé. C’est à la suite de pillages
+exécutés par les Baguirmiens que nombre d’Oulâd Mousa s’enfuirent à
+l’est du Fitri et allèrent se fixer sur les bords de la grande Bataḥ
+(Lemka, el Djeziré, Amm Tommès, Djebar). Depuis lors, ils sont revenus
+petit à petit au Tania, mais ces Arabes forment encore quelques villages
+à l’ouest d’Atya[109].
+
+Les Oulâd Mousa du Tania vivaient autrefois en désaccord avec les
+Mayaguené, Baguirmiens métissés d’Arabes, qui habitent la région de
+Gogo-Amtalha. Cette lutte fut très vive au temps du cheïkh Moḥammed
+Danab, des Oulâd Mousa. Les Arabes du Debaba aidaient leurs frères du
+Tania. Danab, chassé par Acyl, dut se réfugier du côté d’Atya et fut
+remplacé par Kaba.
+
+Enfin, au début de notre occupation, les Oulâd Mousa furent cruellement
+razziés, d’abord par l’aguid ed Debaba, Acyl, puis par Kodokolangui, un
+esclave de Gaourang, qui pilla les Yéssiyé et le Debaba.
+
+On trouve des autruches dans les villages du Debaba. Ce pays a été ainsi
+appelé à cause de la Bataḥ[110].
+
+La Bataḥ, qui porte d’abord le nom de Ba Laïri, prend naissance dans la
+région de confluents et de dérivations, qui s’étend entre le Baḥr
+Salamat et le Ba Mbassa. Les Arabes prétendent que le bras principal de
+ce baḥr serait issu du Ba Mbassa, près de Nigué. Pendant l’hivernage, la
+Bataḥ amenait autrefois les eaux du Chari dans la zone d’épandage
+Redediou-Bembé-Gogo, située entre Bokoro et Moïto. Il y avait là une
+vaste mare, qui ne communiquait pas avec la dépression de Moïto. Mais
+l’apport d’eau du Chari alla en baissant, surtout à partir de 1902 :
+actuellement, l’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa, et elle
+n’atteint El Bakhas qu’exceptionnellement. Ainsi, pendant l’hivernage de
+1906, qui fut cependant très pluvieux, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa.
+L’année d’après, au contraire, après une période de pluies très
+insuffisantes, l’eau du Chari dépassa El Bakhas et arriva jusqu’à
+Delbini.
+
+Les indigènes disent, de même, que le Baḥr Bourda est issu du Baḥr et
+Tiné. Les eaux du Bourda, qui finissaient autrefois dans la lagune
+d’Abou Goada, ne dépassent plus la lagune Ebé. A l’hivernage, tout le
+reste du baḥr se compose d’un chapelet de mares.
+
+Les habitants du pays rapportent encore que, pendant les hivernages
+pluvieux[111], le Baḥr Bourda et le Baḥr Guéria communiquent entre eux
+et qu’on pêche alors, dans la lagune Ebé, le poisson du Fitri et celui
+du Baḥr et Tiné : on peut différencier, paraît-il, les deux sortes de
+poisson.
+
+Comme tout le Baguirmi est couvert, à la saison des pluies, de mares et
+de baḥrs temporaires, on comprend, jusqu’à un certain point, que M.
+Freydenberg ait pu écrire : « En somme, si la communication n’est pas
+établie normalement entre le Fitri et le Chari, il suffit d’une crue
+importante de ce fleuve coïncidant avec de grosses pluies dans le
+Dékakiré et le Debaba pour qu’une ligne d’eau existe quelque temps entre
+la lagune et le fleuve »[112]. M. Chevalier dit également que le système
+très complexe de canaux du Baguirmi méridional « devait lui-même être en
+communication avec le bras allant du Baro au Ba Reguig de Gaoui[113] par
+des canaux découpant le Khozzam.
+
+« Tous les pays s’étendant depuis le bas Baḥr Salamat et l’Iro jusqu’au
+bas Baḥr el Ghazal, sur plus de 300 kilomètres de largeur, étaient donc
+à une époque qu’il est impossible de préciser, mais vraisemblablement
+peu reculée, couverts d’innombrables canaux communiquant entre eux par
+une infinité de bras, tantôt enserrant autour des pics granitiques des
+aires exondées fort étendues, tantôt venant déboucher dans de vastes
+lagunes dont les lacs Iro et Fittri sont les derniers vestiges.
+
+« Tous ces pays, actuellement menacés d’une stérilité complète par suite
+de l’extension du climat saharien, ressemblaient à ce qu’est aujourd’hui
+l’archipel Kouri, à l’entrée du Baḥr el Ghazal dans le Tchad. Ce lac est
+lui-même condamné au même sort que ces immenses lagunes[114]. »
+
+_Deggâgueré_. — Les Deggâgueré seraient issus d’une captive des Yéssiyé,
+et cette prétendue origine leur vaut d’être peu considérés par les
+autres indigènes. Ils se sont mélangés à diverses populations noires et
+aux Pouls qui vivent avec eux[115]. Ils habitent le _Dekâkiré_ et
+possèdent de grands troupeaux de bœufs. « Grands et sveltes, ces
+pasteurs ont les membres grêles et nerveux, le teint ordinairement assez
+foncé, les cheveux légèrement crépus (certains pourtant ont les cheveux
+lisses et le teint chocolat clair), les traits fins, le front haut, la
+barbe fournie et portée entière, du moins par les vieillards[116]. »
+
+Le Dekâkiré, qui relève du Baguirmi, était autrefois administré par un
+fonctionnaire ouadaïen, le koursi Kéréma.
+
+Les Deggâgueré comprennent un certain nombre de sous-fractions :
+
+Djamoussa. — Ces Arabes sont commandés par deux cheïkhs également
+influents. L’un d’eux, Garga, était autrefois le chef le plus considéré
+du Dekakiré. Il habite Safrou et commande aux Maïd, Amadia, Oulâd Issé,
+Oulâd Guérès, Oulâd Lecet, Choudouda.
+
+L’autre cheïkh, Rali, réside à Malangué et commande aux Djamoussa-
+Djamoussa, Balal, Chélou, Oulâd Hédi.
+
+Fagara (marabouts). — Habitent Dembé.
+
+Am Zed. — Sous-fraction importante qui habite la région de Melfi.
+
+Zoubalat. — A Moskao et Am Djemena.
+
+Boulgouna. — A Komé.
+
+Zalagmé. — A Kouri.
+
+Oulâd Nâṣer. — A Am Bétéré et Diokhana.
+
+Oulâd abou Ali. — A Bougta.
+
+Oulâd am Kéoud. — A Tchéli.
+
+Oulâd am Daoud. — A Am Djoumbo.
+
+Les Arabes _Souboul_, qui ont le teint rougeâtre, habitent Banama et la
+région de Bédanga. Ils se rattachent très probablement à la tribu
+Hémat : ils sont d’ailleurs venus du Guéra, où l’on trouve actuellement
+certains Hémat (ʿAmer).
+
+Il y a quelques _Yéssiyé_ dans la région de Bédanga (à Bédanga, Zaoua,
+Gama, Souk, Khibati). Comme tous les Yéssiyé, ces Arabes relevaient
+autrefois de l’aguid ed Debaba (Abou Kouyouma, Acyl).
+
+Les _Yal Nas_ sont des Arabes ou indigènes arabisés qui vivaient
+autrefois sous la coupe de certaines populations fétichistes dont ils
+étaient plus ou moins les captifs ou les serfs. Ils habitent Toutba,
+Allo.
+
+« La rivière du Dekâkiré (Baro) constituait avant l’ensablement de son
+lit un canal de jonction entre le Baḥr Salamat et le Ba Laïri. Dans ces
+deux fleuves, l’eau de la saison pluvieuse arrive à peine à remplir
+chaque année les dépressions de leur lit en constituant pendant quelques
+mois des chapelets de mares qui s’assèchent le reste de l’année. A plus
+forte raison le canal qui les réunissait a perdu toute son importance.
+Il n’est plus indiqué que par une ligne de points d’eau, presque tous
+taris au cœur de la saison sèche. Les Arabes du Dekâkiré conduisent
+alors leurs troupeaux aux mares persistantes et ne les dispersent qu’à
+l’arrivée des pluies[117]. »
+
+ÊSSELA. — Les Êssela auraient comme origine Ma’ïn abou Mousa et seraient
+apparentés aux Oulâd Mousa.
+
+Nous avons déjà vu que les Êssela comptent parmi les premiers Arabes
+venus au Bornou. Ils sont assez nombreux dans ce pays, où leurs
+principales subdivisions sont les Serâdjiya et les Oulâd ’Aïnâ[118]. Ils
+habitent Koussri, le Logone, Balgué, Deïma, le district d’Oudjé et la
+partie du Ngoumâti qui obéit à Guerbeï. Ils se sont mélangés à diverses
+populations, notamment aux Kotoko-Chaoué.
+
+Les Êssela sont également répandus dans le dar Kaddada (Attiour, Njaïri,
+Digo, Abou Tchoukli, Am Beguena, etc.). Les femmes Êssela, Yéssiyé et
+Oulâd ʿAli ont une coiffure particulière, qui est plus ou moins adoptée
+par les autres femmes Salamat : de longues tresses, assez grosses,
+pendant de chaque côté de la tête ; du sommet du front partent deux
+autres tresses qui suivent le milieu de la tête et vont finir sur la
+nuque, où elles se relèvent en forme d’U.
+
+Au Baguirmi, les Êssela habitent la région au nord de la route Maï
+Aïche-Ardébé. Ils comprennent deux subdivisions : les Rachidiya, dont le
+cheïkh réside à Thiéré ; les Doumlouq, qui ont leur cheïkh à El Agré.
+
+_Oulâd ʿAli_. — Ces Salamat sont fixés au Baguirmi, à côté des Êssela.
+Leurs deux cheïkhs sont El Lichégri, à Koro, et Abou Sektein, à El
+Kouhl.
+
+_Cheurafa_. — Les Cheurafa, Beni-Beder et Beni-Ḥassen sont étroitement
+apparentés et se rattachent plus ou moins à certaines autres fractions
+Salamat.
+
+En arabe, _chérif_ veut dire « noble, illustre » : c’est le nom que
+prennent ceux qui descendent de Moḥammed par sa fille Fatima ; leurs
+tribus sont appelées _Chorafa_ ou _Cheurafa_ (pl. de _chérif_).
+
+Jusqu’à quel point la fraction des Salamat mérite-t-elle ce nom ?... Ces
+Arabes ont été incapables de nous donner le moindre renseignement à ce
+sujet. Chose à remarquer : dans l’Afrique centrale, il n’y a qu’eux qui
+portent le nom de Cheurafa[119].
+
+Il y a des Cheurafa au Bornou, entre Dikoa et Kala Balgué : Mouzé,
+Cheriferi, Dourgoussé, Mboro, Mderdam (près de Goulfeï). Les gens du
+Chérif, qui commande actuellement à Fort-Lamy, sont venus du Bornou, où
+ce chef arabe administrait autrefois une quarantaine de villages. Après
+la chute de Fâdhel Allah, quand nous évacuâmes le Bornou, le chérif nous
+suivit et vint s’installer sur la rive droite du Chari. Ses gens
+habitent Fort-Lamy, Mbololi, Bildé et Maï Aïche (commandé par le fils du
+chérif).
+
+Au Baguirmi, il y a des Cheurafa à Derabi et à Abou Zagra. Leur cheïkh,
+Abadoud, réside à Derbéï.
+
+Il y a aussi quelques Cheurafa à Atya. Ils sont assez nombreux au
+Ouadaï, dans le Baḥr el Djideï : ils habitent à côté des Hémat et leur
+capitale est Am Djellat.
+
+Les Cheurafa sont apparentés aux Hilal (Yéssiyé).
+
+_Beni Beder_. — Ces Arabes sont apparentés aux Cheurafa et vivent au
+Bornou, dans le district d’Oudjé. Il y en a quelques-uns au Baguirmi, où
+ils forment le village de Faqih Barka, Rebouq : leur cheïkh s’appelle
+Sombo.
+
+_Beni Ḥassen_. — Ils sont de la même famille que les Cheurafa et les
+Beni Beder. Ils vivent au Bornou, dans le dar Oualoudji et le Mandara.
+
+
+=Khouzam.= — Les Khouzam se rattacheraient à la tribu des Hémat : ils se
+réclament de Makhzoum, des 72 tribus venues de l’Est. Ils comprennent
+deux sous-fractions : Khouzam el Baḥariyé et El Alaling (ou Alalik).
+
+Au Darfour, les Khouzam et les Kinâna, leurs proches parents, habitent
+la province orientale : ils ne sont point nombreux.
+
+Au Ouadaï, on trouve des Khouzam dans le Mâgueren, du côté de Ḥadjer
+Atim, et dans le dar Zioud. Ils ont là de nombreux villages, où ils
+vivent mélangés aux Maba et aux autres populations du pays. Certains
+Khouzam résident dans le Koudougou, au nord du pays des Kadjâgsé : ils
+sont plus purs que les Salamat. Nachtigal, qui a traversé leur pays en
+se rendant au Rounga, rapporte ce qui suit : « Les habitants étaient en
+général rougeâtres de teint, ils n’étaient sédentaires que depuis 1870,
+après que l’épizootie eut décimé leurs troupeaux. Je fus très surpris de
+constater que, suivant la coutume du Ouadaï, les femmes des Arabes
+Khozzam ne pouvaient passer un groupe d’hommes qu’à genoux et à
+respectueuse distance. La boue et la pluie même ne les dispensaient pas
+de cet usage. De charmantes jeunes filles, ceinturées de soie, se
+traînaient à genoux à travers des mares, et c’est à peine si elles
+osaient se lever quand un homme, pris de pitié à leur vue, les invitait
+à les passer debout et la tête haute[120] ».
+
+D’autres Khouzam, nomades et abbala, vivaient autrefois dans le pays au
+nord de la Bataḥ, à côté des Djaʿâdné et des Oulâd Râchid. La région
+qu’ils occupaient est parsemée de collines sablonneuses : kindoué
+d’Argana, kindoué de El Foutfouti, etc. On n’y trouve plus maintenant
+que quelques mesâkîn restés dans les villages (Argana, Karkour, Abou
+Sadjo, etc.), car la plupart des Khouzam sont passés en territoire
+français et font partie des « Arabes réfugiés au Fitri ». Ils ne
+quittèrent le Ouadaï qu’en 1904, alors que les Djaʿâdné étaient déjà
+partis l’année d’avant. Comme les Ouadaïens étaient furieux du départ de
+ces derniers, les Khouzam, qui craignaient d’avoir à pâtir de cette
+irritation, indiquèrent aux gens de l’aguid el Djaʿâdné les silos
+soigneusement dissimulés, dans lesquels les fuyards avaient enfoui leur
+mil.
+
+La zone comprise entre le Fitri et le pays khouzam est, en grande
+partie, inondée pendant la saison des pluies : c’est pourquoi on
+l’appelle _Er Regaba_ ou _El Medjilèt_ (la mare d’hivernage). On voit, à
+l’intérieur de cette zone, d’anciens emplacements de villages Oulâd
+Hemed (Kardom, Dahtalla). Du côté du Nord, se trouve le Rahad Bouloua,
+où aboutit un ancien bras de rivière, El Oudey, dans lequel se forme,
+pendant l’hivernage, une succession de mares plus ou moins grandes.
+
+Les Arabes d’Argana appartiennent aux Khouzam el Baḥariyé : cette sous-
+fraction comprend un grand nombre de subdivisions (Oulâd ʿAli, Oulâd
+Afan, Am Zihefé, Oulâd Abou Fahil, etc., etc.).
+
+La plupart des Khouzam du Baguirmi relèvent également des Baḥariyé : les
+Oulâd Zaït, les Kanabké (ou El Meḥâmid) et les Oulâd Makram ont leurs
+cheïkhs à Djémémizé ; celui des Oulâd Hébé réside à El Kouk. ʿAbd el
+Djelil, qui commande aux Oulâd Zaït, est le cheïkh le plus considéré des
+Baḥariyé. Il y a également, au Baguirmi, des Khouzam ʿAlalik : leur
+cheïkh, Béchara, habite Ngama.
+
+Les Khouzam du Baguirmi n’ont pas le teint clair de leurs frères abbala
+et ne se distinguent guère des Salamat. Dans leur pays, l’eau est assez
+profonde : les puits atteignent une trentaine de mètres. A l’hivernage,
+le sol se couvre, comme partout ailleurs, dans cette région[121], de
+mares et de baḥrs temporaires ; ceux-ci peuvent être assez
+considérables : signalons, par exemple, le baḥr qui traverse le pays des
+Khouzam, des Oulâd ʿAli et des Yéssiyé, et qui porte les noms de Hémemlé
+et de Matraga. L’eau y séjourne longtemps : en janvier 1907, alors que
+la plupart des mares du Dagana et la grande mare de Djodol elle-même se
+trouvaient à sec, le baḥr Matraga était encore plein d’eau ; celle-ci ne
+disparut complètement que vers le mois d’avril.
+
+L’autruche abonde dans la région, et la partie inhabitée qui s’étend
+entre Massakory, Massaguet, le Khouzam et Ngourra, est sans cesse
+parcourue par les chasseurs ḥaddâd. On trouve des autruches domestiques
+dans tous les villages arabes du nord du Baguirmi, particulièrement dans
+le Debaba. Salamat et Khouzam abandonnent leurs villages à la saison
+sèche et se déplacent dans la brousse avec leurs troupeaux. Ils
+récoltent beaucoup de mil. Ils furent autrefois très maltraités par les
+Baguirmiens et aussi par les Ouadaïens, notamment par l’aguid el baḥr
+Haggar et son contingent de Kreda, par l’aguid ed Debaba Acyl et par le
+djerma ʿOthman, de qui relevait le sultan du Baguirmi. Ces Arabes
+faisaient alors une grande consommation de fruits de la brousse, surtout
+de nabaq et de hadjlidj, qui abondent dans le pays ; il n’y a pas de
+doum.
+
+Les Khouzam du Bornou comptent parmi les derniers Arabes immigrés ; ils
+passèrent sur la rive gauche du Chari au temps du cheïkh Moḥammed el
+Amin, dans les environs de 1830. Ils sont métissés de sang noir et se
+subdivisent en Kanabké, Oulâd Abou Assaf, Omeïrat et Qebesat. Ils sont
+installés au Ngoumâti, à côté des Oulâd Hemed.
+
+
+ ERÉGAT
+
+
+Les Erégat, nomades et abbala, habitent le Darfour : ils se réclament de
+Erêga (ou Rakal), fils de Djinéd[122]. Leur tribu était autrefois très
+puissante ; elle vivait dans le nord-ouest du pays, loin d’El Fâcher, et
+méconnaissait souvent l’autorité du sultan. Au début du XIXe siècle, ces
+Arabes voulurent profiter de la jeunesse du sultan Moḥammed el
+Fâdhel[123] pour secouer le joug du Darfour. Les troupes envoyées contre
+les Erégat furent battues à plusieurs reprises et, pour venir à bout de
+ces nomades, il fallut avoir recours à la ruse. Un envoyé du sultan fit
+demander les principaux cheïkhs, sous prétexte de leur remettre des
+vêtements d’honneur et de leur lire un message de son maître. Quand ils
+furent tous réunis, le Forien s’empara d’eux et les fit coudre dans des
+peaux, où l’on ne pratiqua d’ouvertures que pour la bouche et les yeux :
+transportés à El Fâcher, ces Arabes furent mis à mort. La tribu, ainsi
+privée de ses chefs, fut presque complètement exterminée : ses débris se
+réfugièrent au dar Tama et dans les pays du nord. Dans les anciens
+pâturages des Erégat, Moḥammed el Fâdhel fit transporter des Arabes
+Rizégat des pays du Sud : Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé.
+
+Certains Erégat sont devenus sédentaires et vivent, au dar Tama, dans la
+dépendance d’autres tribus ; mais la majeure partie de ces Arabes mène
+la vie nomade et habite avec les Ziadiyé, les Maḥariyé et surtout les
+Maḥâmid, dans la région au nord de Kobéh.
+
+
+ MISSIRIYÉ
+
+
+Les Missiriyé sont les descendants de Missir, fils d’Attïé. On trouve
+ces Arabes au Darfour (province de Dara) et dans le dâr Rounga
+(Mangari) : ils sont baggara.
+
+La plupart des Missiriyé du Ouadaï sont nomades et abbala : ils
+habitent, au nord de Birket-Fatmé, le pays marqué par les villages de
+Douggui-Debanga, Ourel, Abou Khous, Ndourla et Cheqq el Hadjlidj. Il y a
+là une vaste étendue, presque inhabitée, l’Amberkeï, où abondent le kreb
+et le riz sauvage. Les Missiriyé vont hiverner sur les bords de l’ouâdi
+Ḥaddâd ; après la saison des pluies, ils redescendent vers le Sud et
+nomadisent dans l’Amberkeï, tant que l’ouâdi Rima et les mares
+temporaires contiennent de l’eau. Autrefois, ils passaient la plus
+grande partie de la saison sèche dans l’Abou Telfan. Mais ce pays a été
+cruellement traité depuis quelques années : nous avons déjà dit que les
+Ouadaïens, non contents de piller les villages et les récoltes,
+réduisaient encore en esclavage les malheureux Diongor dont ils
+pouvaient s’emparer. Quant aux Missiriyé, ils furent razziés en 1905 par
+le djerma ʿOthmân, qui fit même exécuter quelques-uns de leurs cheïkhs.
+Depuis ce temps-là, ils passent généralement la saison sèche dans la
+vallée de la Baṭaḥ, à Kindoué, Es Safik, Naïmoun, Mourdaf et Am Ḥadjer.
+Les mauvais procédés des Ouadaïens à l’égard de ces Arabes ont
+d’ailleurs continué : ainsi, en 1906, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné,
+enleva tous les chameaux de plusieurs fractions Missiriyé. C’est
+pourquoi, en juillet 1907, au cours de la reconnaissance du capitaine
+Jérusalémy, un grand nombre de Missiriyé passèrent en territoire
+français, où ils vinrent grossir le nombre des « Arabes réfugiés au
+Fitri ».
+
+Les Missiriyé se divisent en _Missiriyé ḥoumr_ et _Missiriyé zourq_ :
+les premiers relèvent de l’aguid el Mâgné, et les seconds de l’aguid ed
+Dri. Cette distinction en ḥoumr et zourq tiendrait, paraît-il, au teint
+de leurs ancêtres respectifs ; il n’y a pas, en effet, de différence
+marquée entre les deux fractions au point de vue de la couleur : on
+trouve dans chacune d’elles des gens au teint foncé.
+
+Les Missiryé ont la réputation d’être voleurs et d’être encore plus
+pillards que les autres Arabes nomades, ce qui n’est pas peu dire ; ils
+ont d’ailleurs fait de nombreuses incursions au Fitri, où ils venaient
+piller nos protégés. Autrefois, ils ne vivaient pas toujours d’accord
+avec leurs voisins, Djaʿâdné, Khouzam et Oulâd Râchid ; ils se
+réunissaient pourtant à ceux-ci pour lutter contre les Maḥâmid.
+
+
+=Taʿâliba.= — Les Taʿâliba descendent de Ta’leb, fils de Missir. Ils
+sont baggara et habitent au Darfour, avec les Missiriyé.
+
+
+=Hawtiyé.= — Les Hawtiyé sont des demi-Arabes : on dit qu’ils seraient
+issus d’un esclave de Missir. Ils sont peu nombreux et habitent la
+province occidentale du Darfour.
+
+
+ RIZÉGAT[124]
+
+
+La tribu des Rizégât est la plus considérable du Darfour : Nachtigal
+rapporte que, en cas de guerre, ces Arabes auraient pu mettre 10.000
+cavaliers en ligne.
+
+L’ancêtre des Rizégât est Rizq ou Rizeq, fils d’Attïé, qui s’installa
+dans le sud du Darfour avec ses trois fils, Maḥar, Maḥmoud et Naïb,
+leurs familles et leurs troupeaux. La tribu se développa dans la région
+d’immenses forêts qu’elle habitait et devint très puissante : elle put
+même braver l’autorité du sultan du Darfour et vivre dans une
+indépendance presque complète. Cette situation durait depuis plusieurs
+siècles quand Moḥammed el Fâdhel, dont nous avons déjà parlé, arriva au
+pouvoir. Ce sultan, résolu à réduire les Rizégat, cerna peu à peu les
+forêts où ils se tenaient et en massacra un grand nombre : le reste fut
+fait prisonnier ou dispersé. On mit à mort ceux d’entre les prisonniers
+qui dépassaient la trentaine ; les autres furent rangés en trois
+groupes, selon qu’ils descendaient de Maḥar, de Maḥmoud ou de Naïb.
+« Chacun de ces groupes fut à son tour partagé en deux parties : les
+Arabes de la première furent autorisés à vivre comme par le passé dans
+leur patrie avec leurs femmes et, comme presque tous les troupeaux
+étaient tombés aux mains de ses chefs, le sultan fit donner un bœuf et
+une vache à chaque homme, ainsi qu’à chaque femme dont le mari avait été
+tué pendant le combat ; l’autre moitié, hommes et femmes, fut
+transportée sous escorte au nord du Darfour. Là, chacun reçut un chameau
+et une chamelle et on leur assigna pour demeure les pâturages des Erégat
+qui avaient été presque complètement exterminés[125]. » Les tribus
+actuelles des Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé, qui nomadisent dans le nord
+du Darfour et sont abbala, descendent en partie de ces derniers
+Arabes[126]. Comme on le voit, elles sont étroitement apparentées aux
+Rizégât baggara installés dans le Sud.
+
+Les Rizégât habitent, en compagnie des Pouls, le pays de Chekka. Ils
+sont célèbres par leur turbulence : ils vécurent presque toujours en
+état de rébellion contre le gouvernement régulier du Darfour et, après
+avoir été quelque temps en désaccord avec l’aventurier Ziber, ils
+l’aidèrent dans sa lutte contre le sultan Ibrahim Koïko. Assez bons
+musulmans, très courageux, les Rizégât furent des premiers, parmi les
+Arabes du Darfour, à répondre à l’appel du Mahdi et à prendre les armes
+contre les troupes égyptiennes. Cela ne les empêcha pas, d’ailleurs,
+d’attaquer plus tard les contingents mahdistes qui avaient agi à leur
+égard d’une manière vexatoire : ceux-ci ne durent leur salut qu’à
+l’intervention opportune d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi.
+
+Les Rizégât comprennent un certain nombre de fractions (Omm Serer, Oulâd
+Moḥammed, etc.). Ils nomadisent dans le sud du Darfour et ils vont
+passer la saison sèche dans les pâturages du Baḥr el Ghazal.
+
+
+=Maḥariyé.= — Les Maḥariyé sont abbala et mènent la vie nomade dans la
+région comprise entre le Darfour et le pays des Bideyat. Ils vivent en
+état d’hostilité avec ces derniers : les deux peuplades passent leur
+existence à se voler les troupeaux et à faire l’échange des prisonniers.
+
+Les Maḥariyé du Darfour vont chaque année chercher du natron à Bir el
+Milḥ (le puit du sel). « Bir el Milḥ est situé au nord d’El Fâcher, en
+plein désert ; on met pour l’atteindre dix jours, pendant lesquels on ne
+rencontre ni eau ni végétation[127] ». Pour s’y rendre, les Arabes
+suivent la grande route des caravanes qui va du Darfour à Siout, dans la
+haute Égypte, par Legia, Bir Selima, Bir ech Chebb, Beris et El Khayeh :
+cette voie est appelée _derb el ʿarbaïn_ (le chemin des 40 jours). Le
+natron que les Maḥariyé vont chercher sert à faire la solution d’eau
+natronée dont les chameaux sont si friands : la tribu fait le commerce
+de ce natron au Darfour.
+
+
+=Maḥâmid.= — Ces Arabes sont très nombreux : on les trouve au Darfour et
+au Ouadaï.
+
+Au Darfour, ils nomadisent dans le nord-ouest du pays, avec les Erégat
+et les Maḥâriyé.
+
+Au Ouadaï, les Maḥâmid forment une des tribus les plus puissantes et les
+plus considérées : ils possèdent d’immenses troupeaux de bœufs et de
+moutons, et on vante aussi leur richesse en chameaux. Ils habitent la
+région d’Ourâda, au nord-ouest du dar Mimi, où ils se seraient installés
+bien avant le règne d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. « Le terrain est peu
+accidenté ; les dunes dominent. A l’Est, les monts Affala et Korbol (80
+mètres de relief) sont les points culminants ; ils marquent la limite
+des terrains de parcours des Maḥâmids.
+
+« Arada est le principal point d’eau de la région. Pendant la saison des
+pluies, c’est une grande mare alimentée par des ouadis de faible débit
+venus des monts Affala et du mont Korbol ; pendant la saison sèche, il y
+a de nombreux puits où l’eau est très abondante et très bonne.
+
+« Au Nord, les puits de Kagimir et de l’ouadi Ouagad permettent
+d’atteindre Om-Chalouba.
+
+« Les cultures sont à peu près nulles, mais les pâturages sont assez
+suffisants, surtout dans les ouadis. Près d’Arada, quelques tribus
+cultivent de maigres champs de coton.
+
+« Cette région est exclusivement habitée par les Arabes nomades...
+Pendant la saison des pluies, ils abandonnent Arada et conduisent leurs
+troupeaux à l’Est, vers les monts Affala et Korbol, où les ouadis et les
+thalwegs fournissent d’excellents pâturages pour les bœufs et les
+chameaux. Jadis ils s’établissaient au Nord, sur les bords de l’ouâdi
+Kagimir et de l’ouâdi Ouagad. La crainte des rezzou senoussistes les a
+ramenés en arrière.
+
+« Pendant la saison sèche, ils s’établissent à Arada[128]. »
+
+Selon les renseignements donnés par le lieutenant Lucien, les Maḥâmid
+n’auraient plus le teint clair qui caractérisait autrefois ces Arabes.
+« Ils ont à peu près perdu le type de leur race ; leur mélange avec les
+autochtones ayant créé un type noir aux traits réguliers. Ils sont
+intelligents, astucieux, menteurs, pleins de mépris pour ceux qui ne
+sont pas de leur race. Ils ont su garder leur nationalité au milieu des
+peuples guerriers qui les ont asservis. Jadis alliés aux Ouadaïens, ils
+sont devenus leurs tributaires. En plus de l’impôt annuel, ils
+fournissaient pendant les expéditions les animaux de transport et un
+certain nombre de cavaliers... Les Maḥâmids peuvent mettre en ligne 400
+à 500 guerriers, dont une centaine armés de fusils à tir rapide[129]. »
+
+Les Maḥâmid sont réputés comme ayant pris, au contact des Ouadaïens, les
+habitudes de violence et de brutalité qui distinguent ces derniers. On
+dit même que, dans leurs campements, les vieillards à barbe blanche
+(_chioukh_) — toujours nombreux chez les Arabes qui mènent la vie
+pastorale — ne sont pas bien traités et qu’on n’a pour eux aucune espèce
+d’égards.
+
+Les Maḥâmid boivent le _khall_, boisson fermentée faite avec des dattes
+et cela suffit à montrer combien leurs mœurs diffèrent de celles de
+leurs voisins arabes de l’Ouest. Ils sont négligents dans l’exécution de
+leurs devoirs religieux et ne se montrent que musulmans assez tièdes.
+Ils ont le teint relativement clair, et tout le monde s’accorde à dire
+qu’ils parlent l’arabe le plus pur de la région du Tchad.
+
+Autrefois, les Maḥâmid ne vécurent pas toujours d’accord avec le sultan
+du Ouadaï : ils furent razziés par Moḥammed Chérif, et leur cheïkh,
+Bella, dut se réfugier au Darfour. On dit que la femme de Bella, Kinbélé
+— dont la beauté avait excité, au plus haut point, le désir du cheïkh
+ḥamidi Meguedji — fut la cause bien involontaire de la lutte qui éclata,
+plus tard, entre les Maḥâmid et les Oulâd Râchid (Ḥamida et Zebada). Ces
+derniers furent vaincus, mais, sous le règne de ʿAli, ils purent prendre
+leur revanche avec l’aide des Djaʿâdné et des Missiriyé : ils battirent
+les Maḥâmid et leur enlevèrent un grand nombre d’animaux.
+
+Les Maḥâmid ont fait autrefois de nombreuses incursions au Borkou et
+chez les Bideyat : les gens qu’ils enlevaient étaient vendus comme
+esclaves sur le marché d’Abéché. Par contre, ces Arabes avaient à
+souffrir des expéditions de pillage que menaient, dans les pays du nord
+du Ouadaï, les Touareg, les Oulâd Slimân et les Tedâ.
+
+La domination des Senoussia au Borkou inaugura, pour les Maḥâmid, une
+ère de calme et de tranquillité. Les relations de Doud-Mourra avec la
+confrérie, quoique peu amicales au début, furent toujours pacifiques, et
+les Maḥâmid purent alors, sans crainte d’être pillés, faire un peu de
+commerce avec les pays du Nord : ils allaient chercher, avec leurs
+chameaux, les dattes et le sel blanc du Borkou, ainsi que le sel rouge
+de Demi et du pays des Bideyat. Leur éloignement du territoire français
+mit pendant longtemps les Maḥâmid à l’abri des reconnaissances exécutées
+par nos troupes. Cependant, en mars 1908, le lieutenant Ferrandi tomba
+sur Ourâda et coupa pour un temps la route directe du Borkou au Ouadaï.
+
+Après la prise d’Abéché, le lieutenant Lucien parcourut le pays des
+Maḥâmid, en août et septembre 1909. Les Arabes firent leur soumission,
+et un rezzou senoussi (Arabes, Touareg et Bideyat) fut surpris et
+dispersé, sur les bords de l’ouâdi Maï, à l’est d’Amm Chalôba. L’aguid
+el Maḥâmid, Aḥmed, resta préposé à la surveillance de la région du Nord,
+avec une centaine de fusils. Les Khouan étaient furieux de voir les
+Maḥâmid et leur aguid reconnaître la domination des Chrétiens. Le cheïkh
+senoussi Moḥammed Ṣâlèh Kéréma envoya même une lettre à Ourâda, pour
+engager les Arabes à faire défection. Il ne fut point écouté, et les
+Senoussia vinrent alors, à plusieurs reprises, razzier le dâr Maḥâmid.
+
+En mars 1911, une compagnie méhariste fut installée à Ourâda.
+
+La tribu est commandée par l’aguid le plus puissant du Ouadaï : le
+cheïkh qui commande l’ensemble des fractions Maḥâmid n’est que le
+khalifa de l’aguid. Moḥammed ould Bechara, qui fut tué le 17 juin 1908
+au combat de Djoua, remplissait ses fonctions d’aguid el Maḥâmid depuis
+la prise de Massnia par le sultan ʿAli (1870). Il était, au Ouadaï, un
+personnage aussi considérable que Doud-Mourra lui-même : c’est à lui,
+d’ailleurs que ce dernier devait en grande partie sa fortune. Appuyés
+l’un sur l’autre, ces deux hommes n’eurent rien à craindre des diverses
+factions qui au Ouadaï plus qu’ailleurs, se donnaient libre cours.
+Moḥammed avait épousé une sœur de Doud-Mourra, Mérem Zara : pour
+sauvegarder la réputation de sa famille et aussi pour faire plaisir à
+son puissant ami, le sultan n’hésita pas à faire couper le cou à l’aguid
+el Baḥr, le débauché Adem ould Keneticha, qui avait eu commerce
+(_koubbanya_) avec Zara.
+
+Les progrès de l’occupation française et la fuite de certains Arabes au
+Fitri ayant enlevé aux Ouadaïens une grande partie de leurs ressources,
+les Maḥâmid furent plus pressurés que par le passé. Ils eurent parfois
+aussi à pâtir du voisinage du Darfour : c’est ainsi que, en 1906, ils
+furent attaqués et pillés par l’aguid Adoum Roudjal, chef de guerre du
+sultan ʿAli Dinar. Après la prise d’Abéché, l’aguid el Maḥâmid Aḥmed,
+fils de Moḥammed ould Bechara, embrassa la cause d’Acyl. Il fit
+défection en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le
+dar Zegâoua. Il fut remplacé par un frère d’Acyl, Sérhéroum, qui trouva
+la mort dans un combat livré à un rezzou senoussi, sur les bords de
+l’ouadi Maba, le 2 septembre 1910.
+
+Les Maḥâmid comprennent un certain nombre de fractions : Oulâd Zêd,
+Oulâd Nedja, Oulâd Djenoun, Oulâd Cheïkh, Oulâd Manṣour, Seif ed Din,
+Oulâd Djenab, Ḥamdiyé et Teyifat.
+
+Quelques-unes d’entre elles habitent la partie du Ouadaï qui confine au
+Darfour, notamment le dar Tama.
+
+Avec les Maḥâmid vivent des Ḥaddâd Gourân (Kodera), des Ayal Baba et un
+certain nombre d’Arabes appartenant aux tribus voisines du Darfour :
+Erégat, Maḥariyé, Naouaïbé. C’est parmi les fogara des Erégat et des
+Maḥariyé que sont choisis, d’après une tradition séculaire, les
+interprètes du sultan (_khechoum el kelâm_, bouches du langage).
+
+_Oulâd Yasin_. — Les Oulâd Yasin habitent le Darfour. Leur ancêtre est
+Yasin, fils de Barek, fils de Maḥmoud. Ils sont donc proches parents des
+Maḥâmid ; mais ces derniers prétendent que, après la mort de Maḥmoud,
+son fils aîné Chaïq remaria sa mère à un esclave et que la descendance
+des Oulâd Yasin est issue de cette union.
+
+_Chigguêrat_ ou _Choudjerat_. — « Ils sont rougeâtres de teint et
+paraissent être de la famille des Maḥâmid. C’est leur qualité de baggara
+qui les en distingue. Ils habitent entre Nimro et l’Aïd el
+Djemel[130]. »
+
+_Chouqeqat_. — « Ils sont alliés aux Maḥâmid mais d’une famille
+différente. Ils sont peu nombreux, habitent le Kondongo et le bassin
+occidental de la Bétéha. En automne, ils se retirent chez les Maḥâmid ou
+dans le Bitakguinnek[131]. »
+
+
+=Naouâïbé.= — Les Naouâïbé sont abbala et nomadisent dans le nord-ouest
+du Darfour, en compagnie d’autres Arabes : Maḥariyé, Maḥâmid, Erégat,
+etc. Ces tribus se sont plus ou moins mélangées aux Zegaoua Amm
+Kimmélté, population complètement arabisée.
+
+On trouve également des Naouâïbé au Ouadaï, où ils sont sédentaires et
+baggara. Ils habitent sur les bords de la haute Bataḥ (Akroub), et
+possèdent de superbes troupeaux de bœufs. Comme la plupart des Arabes du
+sud du Ouadaï, ils abandonnent leurs villages à la saison des pluies,
+pour gagner les pâturages du nord.
+
+
+=Tordjem.= — Ces Arabes sont considérés comme des parents éloignés des
+Rizégat ; la pureté de la race a cependant été altérée, chez eux, par
+des alliances avec des esclaves.
+
+Au Ouadaï, on trouve les Tordjem dans le dar Zioud et dans la région de
+la haute Batah, à côté des Massalat el Hoch : ils sont sédentaires et
+baggara.
+
+Au Darfour, le plus grand nombre réside dans le Dâr Fêa, la province la
+plus occidentale du pays (à Oumm Sehaba et dans le district de Bouré) ;
+les autres Tordjem habitent avec les Ziadiya, les Beni Holba et les
+Rizégat du nord. Ces Arabes sont baggara et presque tous sédentaires.
+Ceux situés près de la frontière du Ouadaï sont réputés comme jouissant
+d’un grand bien-être. Nachtigal nous a décrit la toilette de leurs
+femmes. « Elles se faisaient remarquer, dit-il, par la richesse de leur
+coiffure et de leurs bijoux. De petites tresses de cheveux leur
+encadraient la tête et se greffaient sur deux grosses tresses serties de
+perles qui allaient du front jusqu’à la nuque, deux colliers de perles
+entouraient leur visage, des perles encore se balançaient à chaque
+tresse et retombaient jusque dans la nuque. Le corail de pacotille, le
+cheguig[132], l’ambre (kaouadim), le somit[133] et le zeïtoun[134]
+étaient largement mis à contribution. Elles portaient au-dessus des
+tempes, sur chaque côté de la tête, un anneau d’argent de moyenne
+grandeur avec fermeture en corail et six ou sept autres au-dessus de
+l’occiput. D’autres anneaux plus grands leur pendaient aux narines ;
+chez quelques-unes, le nez était percé d’un fil où s’enfilaient des
+perles. Au cou enfin, elles portaient d’étroits colliers, où l’on
+remarquait des morceaux d’ambre gros comme des œufs de pigeon. En
+général, ces femmes Tordjem avaient la taille bien faite, le visage
+aimable ; leur teint rougeâtre leur donnait un attrait spécial..... Il
+vint aussi quelques Arabes de la tribu des Maḥâmid, dont les chameaux
+étaient dans le voisinage. Le piteux aspect de leurs femmes qui
+n’étaient vêtues que de peaux, sans aucun bijou, contrastait avec les
+vêtements luxueux et la riche parure des femmes Tordjem. Quelle
+condamnation de la vie nomade[135] ! »
+
+La coiffure décrite plus haut, qui rappelle celle des femmes Salamat et
+des femmes Lisi, présente beaucoup d’analogie avec la coiffure des
+Ouadaïennes[136]. Elle est plus ou moins adoptée, d’ailleurs, par les
+tribus arabes du Ouadaï qui sont sédentaires. D’une façon générale, les
+femmes du Ouadaï parent leur chevelure de bijoux en argent ou en or, de
+perles, d’ambre, etc. On retrouve cette habitude chez certaines
+fractions arabes de l’ouest, et les femmes des Deggâgueré, par exemple,
+mettent également des perles et du corail dans leur chevelure.
+
+Dans les tribus arabes, comme nous l’avons déjà dit, les hommes ont
+presque toujours la tête rasée. Cependant, au Ouadaï, quelques-uns
+d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les arrangent en petites
+tresses, tout comme les Maba : nous avons remarqué le fait, par exemple,
+chez des Tordjem du dar Zioud.
+
+Au Darfour, nombre d’Arabes, surtout parmi les nomades, gardent
+également les cheveux longs.
+
+
+ OULAD RACHID
+
+
+Les Oulâd Râchid racontent une histoire assez singulière au sujet de la
+conception de leur ancêtre Râchid, fils posthume de Djinéd. Les Arabes
+se trouvaient du côté de l’Égypte quand ce dernier mourut. Les oulémas
+s’assemblèrent aussitôt afin de laver le corps conformément aux rites
+religieux ; mais, chose qui les étonna profondément, certaine partie du
+corps du défunt présentait une verticalité particulière, qu’ils ne
+purent faire disparaître. On discuta, on fit appeler les femmes de
+Djinéd, on les interrogea et on finit par comprendre que le cheïkh
+désirait connaître — au sens biblique du mot — la plus jeune d’entre
+elles. On les laissa seuls, _daker Djinéd defega_, comme disent les
+Arabes, et le défunt eut un fils de plus, Râchid.
+
+Les Oulâd Râchid habitent le Bornou et le Ouadaï. Ces Arabes allèrent
+s’installer au Baḥr el Ghazal et, après la lutte contre les Salamat, ils
+occupèrent la région de la Bataḥ que ceux-ci venaient d’abandonner. Les
+Kecherda les remplacèrent dans le Baḥr el Ghazal et dans la région
+appelée El Ḥarr. Plus tard, la tribu se dispersa : certaines fractions
+passèrent sur la rive gauche du Chari et une partie du reste descendit
+vers le Sud, du côté du Baḥr Salamat.
+
+Les Oulâd Râchid du Bornou comptent parmi les premiers Arabes venus dans
+le pays. Ils constituent la fraction des Djo’ama et se subdivisent en
+Hémédiya[137] et Sawarima. Ils se sont conservés plus purs que beaucoup
+d’autres Choa. On les trouve dans les districts de Karagouaro et de
+Magomeri : Nachtigal évalue leur nombre à environ 2.000.
+
+Ceux du Ouadaï comprennent trois fractions : Zebada[138], Ḥamida et
+Azid.
+
+Chez les Zebada, on distingue les Oulâd Nour, Mélékat, Oulâd Abou Zaït,
+Dâr Salem et Zioud ; chez les Ḥamida, les El Fadhalia, Oulâd Abou Nafé
+(Nafia), Oulâd Mogaddem, El Hômarat, El Euouas, Oulâd Matrouk, Oulâd
+Bellal et Siérat. La plupart de ces Arabes habitaient autrefois la
+région comprise entre la Bataḥ et le Mourtcha ; ils s’échelonnaient le
+long de l’Oudey — les Zebada à l’Ouest (El Adara, El Ḥémédiya), et les
+Ḥamida à l’Est (du côté de la grande mare d’Er Rouhoud). On les appelait
+_Râchid el Bataḥ_. Ils menaient une existence analogue à celle de leurs
+voisins, les Khouzam et les Missiriyé. Ils allaient hiverner sur les
+bords de l’ouâdi Ḥaddâd et, à la saison sèche, regagnaient les pays du
+Sud : les Zebada s’installaient sur les bords de la Batah (Atya,
+Chibéna, Koundiourou) ; les Ḥamida circulaient le long de cette rivière,
+traversaient le Moubi et allaient demeurer quelque temps avec leurs
+frères du Baḥr Râchid. Les captifs et les Mesâkin restaient dans les
+villages, où ils cultivaient le sol.
+
+Durant les années 1904 (Moḥammed Fanioura ʿAbd en Nebi) et 1905 (El
+Khalil), la plupart des Râchid el Bataḥ, lassés des exactions
+ouadaïennes, se réfugièrent au Fitri. Le cheïkh El Khalil n’y resta pas
+longtemps ; il eut des dissentiments avec les autres Arabes réfugiés et
+il fut froissé de voir que, chez nous, les prérogatives attachées au
+titre de chef des Zebada étaient limitées : c’est pourquoi il s’enfuit
+au Ouadaï avec un certain nombre de campements (Oulâd el Haggar, Oulâd
+Hemed, Oulâd Djibril), en octobre 1905. Il fut dès lors notre ennemi
+déclaré et aida Badjouri dans tous les coups de main dirigés contre le
+Fitri et nos Arabes protégés. En juillet 1907, il vint à Seïta, en
+compagnie des Arabes Missiriyé, faire sa soumission au capitaine
+Jérusalémy.
+
+On trouve, chez les Zebada, la sous-fraction maraboutique des Mélékat :
+ces Arabes relevaient autrefois de l’imam ouadaïen El Djezouli, qui fut
+remplacé par son fils Adem.
+
+Quant aux Zioud, ils habitent le pays très peuplé qui porte leur nom et
+qui s’étend à l’ouest d’Abéché : ils sont sédentaires et leur teint est
+légèrement foncé, car ils se sont mélangés à diverses populations, en
+particulier aux Ouadaïens. « On peut dire que presque toute la province
+du Dar Zioud est arabe. Les Tordjem, les Missiriyé ḥoum ou zourq, les
+Oulâd Hemed, les Khouzam y habitent. D’ailleurs les autres groupements
+ethniques ont adopté la langue et les mœurs arabes : tels sont les Maba
+de sang royal, les quelques Kouka, les Toundjour, les Guimr ; puis
+encore les Beraouna (Bornouans), les Djellaba, les Massalat, les
+Kachméré, les Tama, les Djebel et enfin les Dorouq, qui sont originaires
+du centre de l’Afrique. Cette dernière tribu n’habite que Bir Yoyo, leur
+teint est gris, leur langue paraît être de la même famille que celle des
+Guimr, mais ils ne parlent plus que l’arabe[139]. »
+
+Certains Ḥamida (Dilla ?) habitent la partie orientale du Ouadaï, sur
+les bord de l’ouâdi el Ḥamra (Abker, Chokkan), à côté des Beni Ḥassen et
+des Tordjem.
+
+Les Azid habitent la partie sud-ouest du Ouadaï, non loin des Arabes
+Salamat. Leur pays est traversé par le baḥr Fodjo, qui forme la lagune
+de même nom, et par le déversoir des lagunes Bougdi et Ndouma (ou
+Andoma) : les deux baḥrs se réunissent à El Houguena, qui est la
+capitale des _Râchid el Baḥariyé_ (Râchid du Baḥr). La rivière
+résultante prend le nom de Baḥr Râchid et va se jeter dans le Baḥr
+Salamat à El Djideï. Les Azid sont sédentaires : ils élèvent des bœufs
+et pratiquent l’agriculture. Dans le pays qu’ils habitent, la terre est
+grasse et produit notamment beaucoup de sorgho (bérbéré) ; mais de
+grosses mouches, analogues à celles du Fitri, y sont un fléau pour le
+bétail. Ces Arabes, qui sont bien moins purs que leurs frères de la
+Bataḥ, se sont quelque peu mélangés aux Ḥamida qui venaient passer la
+saison sèche dans le Baḥr Râchid. Jusqu’à ces derniers temps, ils
+avaient vécu avec nous dans des termes peu amicaux. Mais les combats
+victorieux que nous avons livrés aux Ouadaïens (Amm Timan, Dokotchi,
+Djoua), semblent les avoir fait renoncer à toute attitude hostile à
+notre égard.
+
+Certains Azid vivent également dans la région montagneuse située au
+nord-est du Baḥr Râchid (Bourma Taguil) : on les appelle _Râchid el
+Ḥidjar_ (Rachid des montagnes).
+
+On trouve enfin quelques Oulâd Râchid dans le pays de Boli et de
+Kourtali.
+
+
+=Beni Ḥassen.= — « Ils sont de la même famille que les Ḥamida ; de teint
+rougeâtre et peu nombreux. Ils habitent les bords de l’Ouâdi el Ḥamra ;
+comme leurs frères, ils vont chercher en automne des pâturages plus
+riches[140] ».
+
+
+=Beni Holba[141].= — On considère les Beni Holba comme des parents
+éloignés des Oulâd Râchid. Ils sont nombreux au Darfour, et Nachtigal
+rapporte qu’ils pouvaient mettre 3.000 cavaliers en ligne. Cette tribu
+était beaucoup plus puissante autrefois, au temps où elle refusait de
+payer l’impôt à Moḥammed el Fâdhel ; mais ce sultan la décima, lui
+enleva ses troupeaux et, par la cruauté dont il fit preuve envers elle,
+mérita d’être appelé _La Mort des Beni Holba_.
+
+Les Beni Holba, comme la plupart des Arabes de l’intérieur du Darfour,
+se sont mélangés aux autres indigènes et leur teint est généralement
+bronzé. Ils sont baggara et habitent autour du Djebel Marra, dans le
+district de Rô-Kouri. On en trouve également dans la région comprise
+entre le Djebel Marra, le dâr Sila et le pays des Taacha,
+particulièrement sur les bords de l’ouâdi Sâlèḥ. Les Beni Holba vivaient
+autrefois en état d’hostilité avec leurs voisins les Taacha. Lors du
+mouvement madhiste, ils prirent les armes, attaquèrent les troupes
+égyptiennes et contribuèrent à la chute du Darfour. Ils forment
+actuellement une tribu puissante, que le sultan ʿAli Dinar est tenu de
+ménager.
+
+Hors du Darfour, on trouve des Beni Holba au dâr Sila et dans la partie
+orientale du Ouadaï.
+
+
+ BEDRIYÉ
+
+
+Les Bedriyé ne sont pas des ’Yal Djinéd : ils se réclament de Bedr, fils
+de Dahmech, fils de Bounou Chaker. Ils habitent, au Darfour, la province
+orientale d’Abou Bâli. Ils possèdent quelques chameaux, mais ils élèvent
+surtout des bœufs et sont devenus en partie sédentaires.
+
+
+ EL FEZARA
+
+
+Les Arabes qui descendent d’Aḥmed el Afzer sont appelés Fezâra : ils
+habitent presque tous le Darfour. Les deux fractions les plus
+importantes de ce sous-groupe sont constituées par les Ziadiya et les
+Maliya.
+
+
+=Ziadiya.= — Les Ziadiya se subdivisent en Kouroumsiya et Qasarina. Ils
+habitent au nord d’El Fâcher, dans le Dâr Tokouniawi. Ces Arabes sont
+nomades et abbala. Nachtigal rapporte qu’ils possédaient cependant assez
+de chevaux pour pouvoir mettre 2.000 cavaliers en ligne.
+
+
+=Maliya ou Maaliya.= — Les Maliya comprennent les Oulâd ’Abdou et les
+Ma’aqila. Ils sont abbala et nomadisent dans le Dâr-Abou-Dâli, au sud-
+est d’El Fâcher. « La tribu des Maaliya est, de toutes les tribus arabes
+du Sud, celle dont les mœurs s’effacent le plus rapidement. Adonnés à la
+boisson, menant la vie la plus dissolue, les Maaliya sont méprisés par
+les Arabes Ḥabbaniyé, Rizégât, Missiriyé et Ḥamer, qui ne boivent pas de
+spiritueux et tiennent encore un peu à la pureté des mœurs[142]. » Les
+Maaliya donnèrent cependant, avec les Rizégât et les Ḥabbaniyé, le
+signal de l’insurrection mahdiste dans le Darfour méridional.
+
+
+=Autres fractions.= — Les Fezâra comprennent encore les fractions
+suivantes : Habbabin, Djelledat, Medjânin, Zanatit, Oulâd Igoï, Beni
+Oumm Ron et Beni Djerrâr. Ces Arabes habitent la partie orientale du
+Darfour : ils sont abbala et, pour la plupart, sédentaires. Les Zanatit
+et les Medjânin sont quelque peu représentés au Ouadaï. Ils sont
+sédentaires et agriculteurs : les premiers résident à ’Id el Gara’a ;
+les seconds à Ḥadjer Tokoulla, Medjânin et Daraba.
+
+
+ ZABALAT, MAHADI, ISSIRRÉ
+
+
+Ces tribus, peu nombreuses, sont installées au Ouadaï, près de la
+frontière du Darfour. Elles doivent probablement se rattacher aux Arabes
+Djoheïna ; les deux premières appartiennent à la même famille et ont le
+teint fortement bronzé.
+
+Les Zabalat sont fixés sur les bords de l’ouâdi Delal et émigrent au
+Kounoungo en automne. Les Mahadi, sédentaires et agriculteurs, habitent
+au sud du pays des Soungor. Les Issirré sont sédentaires à Chokkon et à
+Nella, où ils pratiquent l’agriculture.
+
+
+ ḤAMER OU ḤOMR
+
+
+« Les frères Ḥamed el Afzer et Ḥamed el Adjezem avaient une sœur qui,
+après la mort de son père, contracta secrètement mariage avec un
+Tourroudj (tribu au teint clair mais non noble) ; elle devint ainsi
+l’aïeule des Ḥamr, dont le nom dérive de Aḥmar, c’est-à-dire rouge. Les
+Ḥamr (ou Ḥomr) forment une très nombreuse tribu, qui habite les
+districts-frontières du Kordofan et ceux du Dar-Four oriental : elle est
+riche en chameaux et peut mettre 1.000 cavaliers en ligne[143] ».
+
+Cette tribu est l’ennemie héréditaire des Kabâbich et des Maliya.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 74 : Ou ʿAbdoullahi el Djaa’ni.]
+
+[Note 75 : Variante (d’après Nachtigal)
+
+ Moḥammed el Haouri
+
+ Abdallah el Dja’ani
+ |
+ +----------------+--+----------------+-----------+
+ | | | |
+ Ḥamed el Adjezem Ḥamed el Afzer une fille Chaker
+ | | |
+ Djinéd Arabes Fezâra Arabes Hamer Daḥmech
+
+ Bedr
+]
+
+[Note 76 : On dit aussi : Aḥmed el Adjezem, Aḥmed el Adjedeb, Aḥmed el
+Egdeb.]
+
+[Note 77 : Les Chekouriyé du Darfour doivent probablement être issus de
+Bounou Chaker.]
+
+[Note 78 : On dit aussi : Djounéd, Djounaïd.]
+
+[Note 79 : Pays du milieu, de l’intérieur (ou du Nord).]
+
+[Note 80 : Pays du désert.]
+
+[Note 81 : Enfants de Djinéd.]
+
+[Note 82 : Elle aurait eu lieu au temps de l’un des deux sultans
+ouadaïens (ou Arous).]
+
+[Note 83 : Ces Arabes attribuent les pertes qu’ils ont faites en
+chameaux à la piqûre d’une grosse mouche blanchâtre (_thèr_). Pour
+préserver ces animaux, ils les recouvrent parfois d’un grand filet en
+corde quand, au début de la saison sèche, ils viennent chercher du mil
+au Fitri. Ils considèrent Yao comme un point très malsain pour les bêtes
+et les gens, et ils n’aiment point y séjourner.]
+
+[Note 84 : Depuis le temps où nous écrivions ces lignes, nos troupes ont
+pris Abéché et occupé en partie le Ouadaï. Les Arabes de l’Ouest
+n’auront désormais plus rien à craindre des bandes ouadaïennes.]
+
+[Note 85 : Les Ouadaïens enlevaient de préférence les chameaux, afin
+d’empêcher les Arabes de fuir dans des régions sans eau, où ils ne
+pouvaient les poursuivre. Les Arabes font boire leurs chameaux tous les
+dix jours en hiver, tous les sept jours en été : les autres animaux
+boivent tous les jours.]
+
+[Note 86 : Il est plus probable cependant que les Oulâd Hemed qui
+habitent actuellement le Darfour y étaient déjà à ce moment-là.
+Quelques-uns de ceux qui quittèrent le Baḥr el Ghazal durent se réfugier
+au Ouadaï, où l’on trouve encore des Oulâd Hemed dans le Dar Zioud.]
+
+[Note 87 : Les Ta’âcha du Sila furent pillés en 1904 par Idris (aguid er
+Rachid) et Gomboro, et en avril 1905 par l’aguid el Djaʿâdné et Oust
+Kheir.]
+
+[Note 88 : Rabaḥ demeura quelque temps dans le pays des Arabes Ta’acha.]
+
+[Note 89 : Les Salamat disent d’ailleurs couramment : _Ana Salami_, je
+suis un Salamat ; _Houma min ’yal Salam_, ce sont des Salamat.]
+
+[Note 90 : Certains Salamat se disent originaires du pays de Médine, du
+Hedjâz par conséquent.]
+
+[Note 91 : Lors des fêtes de la circoncision, le sultan avait voulu
+confisquer les moutons que les Ma’ïn venaient d’égorger. Cette
+prétention aurait été, d’après les Arabes, la cause de la rupture.]
+
+[Note 92 : Baḥr el Djideï (El Djideï est la capitale des Salamat du
+Ouadaï), ou Baḥr et Tiné (le fleuve de la boue), ou Baḥr es Salamat (le
+fleuve des Salamat).]
+
+[Note 93 : Le village le plus septentrional du Fitri porte le nom de
+Rahd es Salamat (la mare des Salamat).]
+
+[Note 94 : Foureau : _D’Alger au Congo par le Tchad_, p. 698. Les deux
+femmes Choa de la p. 699 sont des Salamat. Cela se reconnaît très
+facilement à leur coiffure.]
+
+[Note 95 : Nachtigal, t. II, p. 436.]
+
+[Note 96 : Chevalier, _Afrique centrale française_, p. 321.]
+
+[Note 97 : Les _Boulala Gousar_ de la région d’Ourel, par exemple, qui
+sont originaires du Fitri et ne parlent que l’arabe.]
+
+[Note 98 : Les Kanembou Goudjirou, qui sont en réalité des Kouka venus
+autrefois du Fitri ; les Baguirmiens et les Lisi d’origine babalia ; les
+Boulala, qui sont d’origine kanembou, etc.]
+
+[Note 99 : Les Yéssiyé furent autrefois plus nombreux dans la région de
+la Bataḥ de Laïri (Abouraï, El Bakkas, Nabagaïa) ; à la suite de
+pillages répétés de la part des Ouadaïens, beaucoup d’entre eux
+s’enfuirent vers l’Ouest.]
+
+[Note 100 : Am Deguemat, sur la Bataḥ, est la résidence de l’aguid es
+Salamat.]
+
+[Note 101 : _Voyage au Ouadaï_, p. 41.]
+
+[Note 102 : _Rabèḥ_ ربح est le nom indigène de Rabaḥ.]
+
+[Note 103 : Capitaine Julien, _Le Dar-Ouadaï_. Les femmes arabes
+chantent souvent les péripéties de la lutte entre Djideï et Cherf
+eddin.]
+
+[Note 104 : _Bir el Khala_, le puits de la brousse.]
+
+[Note 105 : _Le Petit Temps_, 11 octobre 1908.]
+
+[Note 106 : On trouve encore des Oulâd Moussa à Matko (Baguirmi) et à
+Kornaka, du côté de Bédanga.]
+
+[Note 107 : On dit que les Kouka de Bouloulou-Sigdia sont venus du
+Tania.]
+
+[Note 108 : « Le Debaba fut occupé au commencement du XVIIe siècle.....
+Mousa, le père et fondateur de la tribu des Oulâd Mousa, est enterré
+dans le Debaba, près du village de Bouloulou. Chaque année, de nombreux
+pèlerins viennent prier sur sa tombe et immolent à sa mémoire des bœufs
+et des moutons. » Capitaine Rivière, _Notice sur le Cercle de Moïto_.]
+
+[Note 109 : En 1904, par peur des pillards ouadaïens, ceux qui
+possédaient quelques biens se réfugièrent en territoire français. Ils
+menaient l’existence nomade et passaient la saison sèche dans la région
+de Seïta et de Malabesse.
+
+On trouve également quelques Salamat au nord de la Batah, dans la région
+Ourel-Cheqqel Hadjlidj.]
+
+[Note 110 : En arabe régulier, مدب _madabb_ signifie : lieu où l’eau
+s’écoule. Debaba a un sens analogue. Ce mot est donc un nom de pays et
+non, comme on l’a cru parfois, un nom de tribu.]
+
+[Note 111 : Celui de 1900, par exemple.]
+
+[Note 112 : Freydenberg, _Le Tchad et le Bassin du Chari_, p. 99.]
+
+[Note 113 : Baḥr Ligna.]
+
+[Note 114 : Chevalier, _Afrique centrale française_, p. 337. Nous avons
+déjà dit que les baḥrs entourant les îles des Kouri-Kaléa sont asséchés
+depuis quelques années et que ce pays n’est plus qu’un ancien archipel.]
+
+[Note 115 : Les Pouls sont disséminés dans tout le Baguirmi, entre
+Tchekna, Bousso et Bédanga. Ils forment un groupe assez important dans
+la région de Tchekna. Leur teint est généralement foncé, par suite de
+croisements avec les populations étrangères, notamment avec les
+Baguirmiens : beaucoup d’entre eux ne parlent que le baguirmien et
+l’arabe. On trouve cependant, du côté de Melfi, des Pouls qui ont gardé
+leur teint clair et leur longue chevelure.]
+
+[Note 116 : Chevalier, p. 320. Cette description peut s’appliquer à la
+plupart des Salamat.]
+
+[Note 117 : Chevalier, p. 332.]
+
+[Note 118 : Nachtigal. Il se pourrait cependant que ce nom de Oulâd
+’Aïnâ ne soit autre chose que Oulâd Ma’ïn.]
+
+[Note 119 : Le pluriel de _chérif_ est aussi _achrâf_. Certains Arabes
+de la vallée du Nil portent ce titre et c’est à leur groupe
+qu’appartenait le Mahdi, Moḥammed Aḥmed. Les Achrâf, c’est-à-dire les
+parents du Mahdi et leurs partisans, outrés des humiliations que leur
+avait fait subir le khalife ʿAbdoullahi, essayèrent de renverser ce
+dernier.]
+
+[Note 120 : _Voyage au Ouadaï_, p. 43.]
+
+[Note 121 : Dans tout le pays qui nous occupe, les baḥrs sont la plupart
+du temps à sec. Ils ne renferment de l’eau que pendant l’hivernage, soit
+qu’il s’y forme des mares d’eau de pluie, soit que l’eau y soit amenée
+par des dérivations.]
+
+[Note 122 : « Quant aux Areygât, le faguyh Moḥammed l’Areygât,
+interprète du sultan m’a dit qu’ils sont originaires de l’Irâg (Irak),
+et issus des anciennes tribus arabes des Lakhmides et des Djouzâmides ».
+El Tounesy, _Voyage au Ouaday_, p. 250.]
+
+[Note 123 : Moḥammed el Fâdhel régna de 1799 à 1838.]
+
+[Note 124 : On dit aussi Rézégat et Riziégat.]
+
+[Note 125 : Slatin Pacha, _Fer et feu au Soudan_, t. I, p. 63.]
+
+[Note 126 : Il y avait déjà depuis longtemps des Maḥariyé, Maḥâmid et
+Naouâïbé — appartenant aussi à la famille des Rizégat — dans les
+contrées du Nord. Nous avons vu, par exemple, que ces tribus arabes
+comptaient parmi celles qui aidèrent ʿAbd el Kerim ben Djamé à renverser
+la dynastie des Toundjour.]
+
+[Note 127 : Slatin Pacha, _Fer et feu au Soudan_.]
+
+[Note 128 : Lieutenant Lucien, _Ouadaï Aouali_ (_Bulletin du Comité de
+l’Afrique française_, 1910).]
+
+[Note 129 : Lieutenant Lucien.]
+
+[Note 130 : Nachtigal, _Voyage au Ouadaï_, p. 71.]
+
+[Note 131 : _Ibid._, p. 72. Le Bitakguinnek est la partie centrale du
+Ouadaï : il est administré par un kamkalek.]
+
+[Note 132 : Perles vertes en verre.]
+
+[Note 133 : Petits cylindres blancs, rayés de lignes brunes.]
+
+[Note 134 : Olive, en arabe. Billes jaunes et transparentes qui, comme
+l’ambre, servent à faire des colliers.]
+
+[Note 135 : Nachtigal, _Voyage au Ouadaï_, p. 106.]
+
+[Note 136 : Cette coiffure se compose de longues tresses qui pendent
+autour de la tête : les femmes mariées laissent tomber sur le visage une
+partie de leur chevelure. La coiffure peut aussi comprendre une tresse
+centrale qui descend sur la nuque et qui est simple pour les jeunes
+filles, double pour les femmes mariées.]
+
+[Note 137 : On trouve, chez les Oulâd Râchid du nord de la Bataḥ, un
+village qui porte le nom de El Hémédiya.]
+
+[Note 138 : « Le faguyh Moûça, aguyd des Zébédeh et frère de Bedr ed
+Dyn, imâm du sultan Sâboûn, m’a assuré que les Zébédéh sont d’origine
+yamanique, qu’ils tirent leur nom de Zébyd, ville de l’Yémen, et qu’ils
+descendent des Himyarites (Homérites) ». El Tounesy, _Voyage au Ouadaï_,
+p. 250.]
+
+[Note 139 : Nachtigal, _Voyage au Ouadaï_, p. 72.]
+
+[Note 140 : Nachtigal, _Voyage au Ouadaï_, p. 71.]
+
+[Note 141 : On dit aussi Beni Halba.]
+
+[Note 142 : Slatin Pacha, t. I, p. 220.]
+
+[Note 143 : Nachtigal, t. III, p. 454.]
+
+
+
+
+ TRIBUS NON-DJOHEINA
+
+ * * * * *
+
+
+ KABABICH
+
+
+Nachtigal rapporte que les Arabes Djoheïna passent pour être proches
+parents des Kabâbich. D’autre part, d’Escayrac de Lauture, qui considère
+par erreur les Arabes du Soudan comme des tribus qoréïchites, range les
+Kabâbich, les Ḥamer et les Toundjour parmi les tribus non-qoréïchites.
+
+Les Kabâbich nomadisent, avec leurs chameaux, dans la partie du désert
+qui s’étend entre le Kordofan et Dongola. Au temps où régnait le khalife
+ʿAbdoullahi, ces Arabes virent leurs biens confisqués par ce dernier,
+sous prétexte qu’ils n’avaient pas fait de pèlerinage à Omdourman, où se
+trouvait le tombeau du Mahdi. « La tribu des Kabâbich avait longtemps
+fait le commerce de la gomme et possédait beaucoup d’argent, que selon
+leurs coutumes, ils avaient enfoui dans le désert à un endroit connu
+d’eux seuls. Des tortures de toutes espèces les forcèrent de trahir leur
+cachette et de livrer leur fortune[144]. » La plupart de ces Arabes
+gagnèrent alors l’oasis de Omm Badr, où on n’osa les poursuivre.
+
+
+ BENI ḤASSEN DU DARFOUR
+
+
+« Les Beni-Ḥassen du Dar-Mâdé habitent un district dont le centre est
+marqué par le Djebel Ottâch ; ils peuvent mettre en ligne de 6 à 700
+chevaux et prétendent être venus du Yémen. Bien que cette origine ne
+soit pas démontrée, ils ne sont en tout cas ni des Fezâra, ni des
+Soudjan (Soudanais)[145]. »
+
+
+ KOROBAT
+
+
+« Les Korobat prétendent descendre du Yémen et en dernier lieu de Sabâ,
+un petit-fils de Yoqṭan[146] ; ils ne seraient donc pas Ismaélites, mais
+Sabéens. Lorsque les For soumirent les Guimr, qui commandaient la région
+du Djebel Nokat, située entre le Tama et le pays des Zegaoua, ils
+trouvèrent les Korobat. Ces Arabes se sont dispersés depuis dans le nord
+du royaume[147]. »
+
+Il y a aussi quelques Korobat au Ouadaï, dans la région du ouâdi Lobbode
+et du ouâdi Delal : leur teint est bronzé et ils sont sédentaires.
+
+
+ DIALIIN
+
+
+Nous ne saurions terminer cette étude d’ensemble des Arabes de l’Afrique
+centrale, sans parler des Dialiin. Ces Arabes habitent la vallée du Nil
+et ne se rattachent ni aux Ḥassaouna, ni aux Djoheïna. Ils sont
+cependant bien connus dans les pays dont nous nous occupons, par suite
+du rôle qu’ils y ont joué avec Zibêr, Solimân oueld Zibêr et Râbaḥ.
+D’autre part, les Djellâba, ces petits commerçants que l’on trouve dans
+la partie de l’Afrique comprise entre le Nil et le Haoussa, sont en
+majeure partie des Dialiin.
+
+Les Dialiin se réclament de Ṣâlèḥ ibn ʿAbdallah ibn ʿAbbâs ; comme on le
+voit, ils font remonter leur origine à ʿAbbâs, oncle du Prophète, et
+c’est pourquoi ils se disent ʿAbbassides (ʿAbbassiyé, Benou ʿAbbâs). Ils
+habitent principalement la vallée du Nil, dans la région de Khartoum :
+d’où les noms de _Baḥara_, _Baḥarina_ et _’Ayal el Baḥr_[148], qui leur
+sont donnés au Darfour et au Ouadaï. Les Dialiin comprennent un certain
+nombre de fractions : Djimeab, Sadab, Magadib, etc.
+
+L’aventurier Zibêr appartenait à la fraction des Djimeab. Il avait
+réussi, en faisant le commerce de l’ivoire et des esclaves, à se tailler
+une sorte de principauté dans le Baḥr el Ghazal. A la cour d’El Fâcher
+vivait, à ce moment-là, un certain faqih, Moḥammed el Boulali, qu’une
+vive inimitié séparait du vizir (ouzîr), Aḥmed Chettâh. Celui-ci fit
+tuer les deux fils de son rival, et le faqih, résolu à se venger, quitta
+le Darfour et se retira à Khartoum. Là, il vanta les richesses des pays
+du Sud et il décida le gouvernement égyptien à l’envoyer dans le Baḥr el
+Ghazal, pour prendre possession des provinces non occupées. La lutte
+éclata, naturellement, entre Zibêr et El Boulali : ce dernier fut battu
+et tué. Le vainqueur, grâce à des présents adroitements distribués, sut
+cependant se faire pardonner cette attaque par les Égyptiens, et il fut
+nommé gouverneur du Baḥr el Ghazal. Il tourna alors ses vues du côté du
+Darfour, dont il voulut s’emparer : il fit à Khartoum des propositions
+en ce sens et celles-ci furent finalement adoptées.
+
+Depuis Moḥammed el Fâdhel, la puissance du Darfour était allée en
+déclinant et les Rizégât menaient de nouveau une existence presque
+indépendante dans le sud du pays. Ces Arabes pillèrent une caravane de
+Zibêr, qui traversait leur territoire pour se rendre du Kordofan au Baḥr
+el Ghazal et tuèrent les gens qui en faisaient partie. L’aventurier prit
+prétexte de cette agression pour envahir le Darfour : il massacra un
+grand nombre de Rizégât et s’installa solidement à Chekka. Sur ces
+entrefaites, le sultan Ḥassen mourait et était remplacé par son fils
+Ibrahim Koïko (1873).
+
+Le vizir Aḥmed Chettah, qui attaqua Zibêr, fut battu et tué ; les
+Rizégât avaient prévenu les Dialiin de l’arrivée des Foriens et se
+tenaient prêts à accabler la troupe vaincue : ils tombèrent sur les
+fuyards, en massacrèrent un grand nombre et firent un butin immense.
+Zibêr, après avoir reçu du gouvernement égyptien un renfort d’hommes et
+de canons, s’avança jusqu’à Dara. Il repoussa une attaque du sultan du
+Darfour et poursuivit ce dernier jusqu’à Manoatchi : là, une bataille
+s’engagea et Ibrahim Koïko fut vaincu et tué. Le Darfour tomba alors
+entre les mains de Zibêr qui reçut le titre de Pacha. Mais des
+contestations s’élevèrent par la suite, entre lui et le représentant du
+gouvernement égyptien, Ismaʿïl Ayoub Pacha. Zibêr demanda et obtint
+l’autorisation de se rendre au Qaire pour présenter ses hommages au
+khédive, l’assurer de sa fidélité et aussi lui exposer ses griefs : il y
+fut retenu prisonnier[149] (1874).
+
+Sur ces entrefaites, Gordon succéda à Ismaʿïl Ayoub comme gouverneur
+général du Soudan. Zibêr avait été remplacé par son fils, Solimân oueld
+Zibêr, dont les chefs étaient pour la plupart Dialiin et anciens
+marchands d’esclaves. Solimân et ses compagnons eurent un moment l’idée
+d’attaquer Gordon, mais le général réussit à apaiser l’orage et nomma le
+fils de Zibêr gouverneur du Baḥr el Ghazal, avec le titre de bey. Depuis
+le départ de Zibêr pour le Darfour, cette province était administrée par
+un intendant du nom d’Idris oueld Dabter, qui appartenait à la tribu des
+Danâgla. Les Danâgla (pl. de Dongolâoui : habitant de Dongola,
+Dongolais) sont méprisés par les Dialiin, qui les considèrent comme les
+descendants de l’esclave Dangal, le fondateur de la ville de Dongola :
+ils sont le produit d’un mélange d’Arabes immigrés avec d’autres
+indigènes.
+
+La vieille inimitié qui régnait entre Dialiin et Danâgla fit qu’Idris
+Dabter, ne voulant pas rendre compte de ses actes à Solimân, s’enfuit à
+Khartoum. Là, il dit que le fils de Zibêr considérait le Baḥr el Ghazal
+comme sa propriété personnelle et qu’il accordait toutes ses faveurs aux
+Dialiin, au grand détriment des autres tribus, des Danâgla en
+particulier. Grâce à ses intrigues, Idris réussit à obtenir la
+déposition de Solimân et à se faire nommer à sa place. Le fils de Zibêr,
+irrité, déclara qu’il ne céderait qu’à la force. Les marchands de la
+région durent alors opter pour l’un des deux partis : les Dialiin, qui
+formaient la majorité d’entre eux, se déclarèrent pour Solimân ; les
+Danâgla et les autres pour Idris Dabter. Solimân, qui avait grossi ses
+troupes de certains contingents, en particulier d’Arabes Rizégât et
+Ḥabbaniyé, était installé à Dem Zibêr (le camp de Zibêr) : il enleva
+Dara. Mais le gouvernement égyptien envoya contre lui une expédition,
+sous les ordres de Romolo Gessi. Solimân échoua dans les attaques qu’il
+dirigea contre Ganda ; Gessi le poursuivit, le battit et s’empara de Dem
+Zibêr, où les Danâgla se partagèrent en secret la plus grande partie du
+butin. Solimân, traqué, se réfugia alors dans les grands territoires de
+l’Ouest et Gessi ne rencontra qu’une troupe de partisans commandée par
+Râbèḥ (Râbaḥ), qui fut facilement battue et dispersée.
+
+Afin d’empêcher Solimân de se ravitailler en armes et en munitions,
+Gordon Pacha avait interdit tout commerce entre El ʿObéïd, Chekka et le
+Baḥr el Ghazal. Mais les Djellaba réussissaient à se glisser par petites
+troupes à travers les régions peu peuplées et couvertes d’immenses
+forêts, où nomadisent les Arabes baggara du Sud : Ḥouazma, Ḥamr,
+Missiriyé, Rizégât, etc. « Les rebelles payaient à des prix extravagants
+les munitions et les armes. Pour un fusil à percussion à deux coups, par
+exemple, on donnait six ou même huit esclaves ; une petite boîte de
+capsules pouvait en valoir un ou deux. L’argent était rare et les
+esclaves formaient la valeur régulière d’échange[150]. » L’édit de
+prohibition restait lettre morte, et le commerce très lucratif des armes
+ne faisait que grandir. Gordon prit alors des mesures énergiques pour
+enrayer le mal : il ordonna aux cheïkhs des tribus arabes de se saisir
+de tous les Djellâba qui se trouveraient dans leur territoire et de les
+diriger sur certains points du Darfour. « Les Arabes commencèrent donc
+une chasse générale et effrénée contre les Djellâba qui, dépouillés de
+leurs biens et même de leurs vêtements, furent chassés presque nus et
+par centaines, comme des fauves, vers Dara, Taouecha et Omm
+Changuer[151]. »
+
+Solimân, dont les forces fondaient à vue d’œil, errait dans la partie
+méridionale du Darfour. Gessi partit de Kalaka, résidence des Arabes
+Ḥabbaniyé, pour marcher à sa rencontre. Il fit proposer la paix au fils
+de Zibêr : les Dialiin obtiendraient la vie sauve et la sécurité des
+biens, à condition toutefois que leur chef se soumettrait au
+gouvernement égyptien et livrerait ses armes et ses bazinguers. Solimân
+et tous ses compagnons, sauf Râbèḥ, voulaient accepter les propositions
+de Gessi. Râbèḥ était d’avis de partir vers les régions lointaines du
+Sud-Ouest, au lieu d’aller s’installer dans la vallée du Nil et de
+demander directement la paix au vice-roi d’Égypte ou tout au moins à
+Gordon Pacha : en aucune façon il ne voulait traiter avec les Danâgla
+détestés. « Râbèḥ finit son discours en déclarant que, si ses
+propositions étaient repoussées, il se verrait obligé, à son grand
+regret, de réunir ceux qui voudraient se joindre à lui et de partir pour
+l’Ouest à la grâce de Dieu. Il répéta encore, avec plus d’énergie, qu’en
+aucun cas il ne consentirait à se soumettre à la domination de Gessi et
+des Danâgla, quelques bienveillantes que pussent paraître leurs
+propositions de paix[152] ».
+
+Finalement, Solimân et huit de ses chefs signèrent une lettre de
+soumission, qui fut envoyée à Gessi. Râbèḥ, avec ses partisans et un
+grand nombre de bazinguers, se sépara alors de ses compagnons et entama
+la fameuse marche vers l’Ouest, qui devait le conduire sur les bords du
+Tchad.
+
+Quant à Solimân Zibêr, il fut victime des intrigues nouées contre lui
+par les Danâgla. Ceux-ci, indépendamment de la haine qu’ils lui avaient
+vouée, craignaient que Solimân ne fît connaître à Gessi quel riche butin
+ils avaient indûment enlevé à Dem Zibêr ; comme ils ne voulaient pas le
+restituer au gouvernement égyptien, ils tenaient à faire disparaître le
+témoin gênant qu’était Solimân. Ils l’accusèrent d’entretenir des
+relations avec Râbèḥ et de vouloir reprendre la lutte contre Gessi. Ce
+dernier demanda alors des explications au fils de Zibêr et à ses huit
+compagnons : les Dialiin répondirent avec vivacité, une dispute
+s’ensuivit et Gessi, furieux, ordonna de les fusiller immédiatement. Les
+Danâgla obéirent avec l’empressement que l’on conçoit (15 juillet 1879).
+Cinq autres chefs, qui avaient abandonné Râbèḥ et se tenaient cachés
+chez les Arabes, furent pris et également mis à mort[153].
+
+« Ainsi tombèrent Solimân et tous ses chefs, à l’exception de Râbèḥ. La
+puissance des Baḥara (c’est ainsi que l’on nommait Zibêr, ses partisans
+et ses alliés) était anéantie.
+
+« Le gouvernement, dans cette campagne, avait fait de grosses pertes en
+hommes, en armes, en munitions, etc., tandis qu’au contraire, les tribus
+baggara du sud, Taacha, Ḥabbaniyé et Rizégât, qui avant et après la
+soumission de Solimân avaient fait un riche butin en Bazinguers et en
+armes, se trouvaient enrichies et désormais en situation d’augmenter
+leur puissance. Aussi devaient-elles nous susciter plus tard de graves
+difficultés[154]. »
+
+
+=Djellâba.= — Les marchands appelés Djellâba sont originaires du
+Kordofan et de la vallée du Nil. Ils n’appartiennent pas à une tribu
+particulière : certains d’entre eux sont des Berâbré de la région de
+Dongola et de Dâr en Nouḥâs ; d’autres relèvent de la famille arabe,
+comme les Dialiin, les Tcharata et les Chaïkié ; d’autres encore tirent
+leur origine de l’Égypte proprement dite, comme les Oulâd er Rif ; ou
+d’un mélange de diverses populations, comme les Meghâreba, qui doivent
+être venus de l’Ouest, etc. Ils comprennent trente fractions, dont les
+plus nombreuses sont constituées par les Dialiin et les Danâgla. Les
+Djellâba sont nombreux au Darfour, où leurs groupes résident plus
+particulièrement dans certaines localités (Taouécha, Menawâtchi, El
+Fâcher, Kobéh, Qabqabiya, etc.). Au Ouadaï, leurs principales colonies
+sont à Abéché et à Nimro. Dans le Territoire du Tchad, on les trouve à
+Melmé (Fitri), à Tchekna et à Fort-Lamy. Enfin il y en a également au
+Bornou.
+
+L’arrivée au Bornou de Râbaḥ et de ses Dialiin releva considérablement
+la situation des Djellâba dans la région du Tchad. Il ne semble
+cependant pas que ces marchands y aient jamais été méprisés comme ils le
+sont encore actuellement au Ouadaï et au Darfour. Là, on emploie souvent
+le mot de _Dongolâoui_ pour désigner un Djellâbi, et ce nom est toujours
+employé dans une acception de mépris. Au Darfour, on dit couramment :
+« _Ed Dongolâoui ouaḥed cheiṭân modjelled be djild el insân_, le
+Dongolais est un diable qui a revêtu la peau d’un homme[155] ». De même,
+Nachtigal rapporte qu’au Ouadaï « être traité de Dongolâoui, était une
+insulte aussi grave que celle de ḥaddâd (forgeron) ou kabartou (caste de
+musiciens, méprisés dans le pays). Ce n’était que par le sang que l’on
+pouvait laver de pareilles injures ».
+
+Les Djellaba commencèrent à pénétrer au Ouadaï dans la première moitié
+du XIXe siècle : ils y fondèrent une colonie importante dans la ville de
+Nimro. Mais le sultan Moḥammed Chérif (1838-1854), les dépouilla de
+leurs biens, les massacra et finalement les bannit de son royaume. Son
+successeur, ʿAli, les rappella : il couvrit les Djellaba de sa haute
+protection, s’intéressa à leur commerce et nomma même quelques-uns
+d’entre eux à des emplois de confiance ; il était très lié avec un
+Djellâbi originaire de Khartoum, le ḥadj Aḥmed Tangatanga, qui était son
+confident et son conseiller.
+
+Les Djellâba pullulaient dans le Baḥr el Ghazal, au temps où les gros
+marchands d’esclaves ʿAli bou Amouri, Djour Ghattas Zibêr, etc.,
+menaient des expéditions régulières contre les malheureux Fertit de la
+contrée. Schweinfurth rapporte que le commerce des esclaves fut
+particulièrement actif durant l’hiver 1870-1871 et nous donne, à ce
+sujet, des détails édifiants. Il estime qu’en fixant à 25.000 le chiffre
+des esclaves enlevés chaque année, on est bien au-dessous de la réalité,
+et il nous dépeint l’activité inlassable et cupide des Djellâba qui
+venaient acheter ce bétail humain. « J’ai entendu Zibêr, écrit
+l’explorateur se plaindre de l’affluence des Ghellabas, me dire que ses
+provisions en étaient épuisées, et le pays menacé de famine. Je tiens de
+sa propre bouche que, depuis le commencement de la saison, les caravanes
+avaient jeté dans le district deux mille de ces aventuriers. A la mi-
+janvier, ce chiffre avait grossi ; quinze jours après, il arrivait à
+deux mille sept cents...
+
+« Chacun de ces petits marchands, selon ses moyens, prend à son service
+un ou plusieurs Baggâras auxquels il confie le soin des bêtes qu’il
+possède. Le chameau, ne résistant pas longtemps à l’influence du climat,
+est très rarement employé comme moyen de transport. Tout Ghellaba monte
+à âne, et l’on peut affirmer qu’il y passe la moitié de son existence.
+On ne voit pas plus un de ces petits marchands sans son âne qu’un
+Samoïède sans son renne. Outre le cavalier, la bête porte au moins dix
+pièces de cotonnade ; si elle survit au voyage, elle est troquée contre
+un ou deux esclaves. La charge vaut trois fois autant : d’où il résulte
+que l’homme au baudet, arrivé sans autre chose que sa monture et vingt-
+cinq dollars de calicot, se trouve en possession d’au moins quatre
+esclaves qu’il peut vendre à Khartoum deux cent cinquante dollars. Il
+revient à pied, faisant porter ses bagages et ses vivres par sa nouvelle
+marchandise. »
+
+Quand Schweinfurth demandait aux Djellâba de la classe inférieure —
+exposés à voir leur âne mourir en chemin, ou leurs esclaves prendre la
+fuite — « comment ils pouvaient quitter leur pays natal, leurs
+relations, changer leurs habitudes, accepter des maux de toute espèce
+sur une terre étrangère, pour faire un commerce qui ne les mettait que
+rarement à l’abri du besoin », il obtenait toujours la même réponse :
+« Nous voulons avoir des _grouches_ (des piastres) »[156].
+
+Nous avons déjà vu que, par la suite, les Djellâba furent durement
+traités par Gordon Pacha, et que la haine qu’ils inspiraient aux autres
+indigènes trouva une occasion inespérée de passer aux actes.
+
+Le mot arabe _djellâb_ signifie : marchand d’esclaves, de nègres. Le nom
+des Djellâba est donc tout un programme et caractérise le genre de
+commerce qu’affectionnent ces indigènes. Intelligents, possédant le sens
+du négoce, âpres au gain, on les retrouve partout tels que nous les ont
+dépeints Schweinfurth et Slatin. Ils ne trafiquent que de marchandises
+qui procurent de copieux bénéfices : ivoire, plumes d’autruche, esclaves
+et munitions de guerre. Ils ne sauraient point s’astreindre, par
+exemple, à faire le commerce modeste de beaucoup de Bornouans, qui
+rôdent dans les pays du Tchad, en portant sur la tête quelques thalers
+d’oignons, de tabac, ou de graines odoriférantes pour les cheveux des
+femmes.
+
+Si le commerce de certaines marchandises est interdit, les Djellâba ne
+s’embarrassent point de la défense : ils passent ces articles en
+contrebande et se laissent rarement prendre sur le fait.
+
+Avant l’interdiction de tout trafic entre le Territoire du Tchad et du
+Ouadaï, ils approvisionnaient d’ivoire, de plumes d’autruche — et aussi
+d’esclaves — les caravanes de Tripolitains venues à Abéché. Ils savaient
+rafler ces marchandises dans les pays où elles se trouvaient : la case
+du Djellâba était bien connue des chasseurs, et il se faisait toujours
+représenter dans les grands marchés du pays (Dinguerrorom, dans le
+Dagana, Laḥmeur, etc., pour les plumes d’autruche ; les marchés du
+Dagana et du Baguirmi pour l’ivoire). Quand la provision d’ivoire et de
+plumes était suffisante, les Djellâba chargeaient les bœufs et gagnaient
+le Ouadaï. S’ils pouvaient ajouter à leur stock de marchandises, des
+armes et des munitions volées à droite et à gauche, cela augmentait
+considérablement les bénéfices, car les Ouadaïens en donnaient un bon
+prix, payé en bétail et en esclaves, toutes choses faciles à écouler.
+Les Djellâba ont toujours gardé d’excellentes relations avec l’ex-aguid
+el Baḥr Badjouri, qui est un de leurs compatriotes.
+
+Les Djellâba détiennent tout le commerce dans les régions du Soudan
+anglo-égyptien qui avoisinent le Darfour et le Kouti. Malgré la
+surveillance dont ils sont l’objet, ils font la traite des esclaves et
+la contrebande des armes : le centre le plus important de ces trafics
+clandestins paraît être En Nouhout, au croisement de plusieurs routes,
+non loin de la frontière du Darfour. Le _Sudan Times_, du 7 juillet
+1910, rendant compte des mesures prises contre l’esclavage, écrivait :
+« Un nouveau poste a été établi près de la frontière du Darfour pour
+empêcher l’exportation des esclaves dans les contrées des Kabâbish et
+des Kawahla et pour servir de frein aux marchands gallaba qui essaient
+de temps en temps d’envoyer dans l’Ouest des esclaves déguisés en
+domestiques ».
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 144 : Slatin Pacha, t. II, p. 533.]
+
+[Note 145 : Nachtigal, t. III, p. 456. Si ces Arabes n’étaient pas aussi
+éloignés des Ḥassaouna des bords du Tchad, on pourrait croire qu’ils
+forment une tribu détachée du groupe de Ḥassen el Kharbi.]
+
+[Note 146 : Les Arabes tirent leur origine première de Yoqtan, fils
+d’Héber. M. René Basset nous fait remarquer que Saba était fils de
+Yoqṭan.]
+
+[Note 147 : Nachtigal, t. III, p. 455.]
+
+[Note 148 : Enfants du fleuve.]
+
+[Note 149 : Pendant la guerre russo-turque, Zibêr fut envoyé en Turquie,
+d’où il rentra malade. Par la suite, l’exécution de son fils Solimân et
+le soulèvement mahdiste décidèrent le Gouvernement égyptien à ne pas
+laisser Zibêr revenir au Soudan : il fut interné à Malte, puis à
+Gibraltar. Ce n’est qu’en 1899 qu’il put retourner à Khartoum, où il fut
+employé comme agent politique du Gouvernement général.]
+
+[Note 150 : Slatin Pacha, t. I, p. 27.]
+
+[Note 151 : _Ibid._, p. 29.]
+
+[Note 152 : Slatin Pacha, t. I, p. 35.]
+
+[Note 153 : Romolo Gessi ne savait pas l’arabe, et cette circonstance
+avait beaucoup servi les perfides manœuvres des ennemis de Solimân. Par
+la suite, Gessi essaya de mettre un terme aux pratiques esclavagistes
+des Danâgla et fit renvoyer dans leurs familles un grand nombre de
+Dinkas qui avaient été capturés. Une hostilité sourde gronda bientôt
+autour de lui et son crédit fut miné en haut lieu. Il voulut alors
+rentrer au Qaire pour se défendre et s’embarqua à Mechra-er-Rek, sur le
+Baḥr el Ghazal, avec 500 hommes. Mais il fut pris dans le « Sedd »
+pendant trois mois et demi (du 25 septembre 1880 au 5 janvier 1881) : il
+perdit un grand nombre de soldats et près de 300 femmes et enfants.
+Gessi mourut d’épuisement à Suez, quelque temps après son arrivée en
+Égypte. Il a raconté, dans la relation qu’on a de lui, ses expéditions
+contre Solimân Zibêr : _Sette anni nel Sudan Egiziano_ (1891).]
+
+[Note 154 : Slatin Pacha, t. I, p. 42. L’insurrection mahdiste, qui
+éclata dans le Kordofan à la fin de 1881, fut en effet étendue au
+Darfour par les tribus arabes du sud : Ḥabbaniyé, Maaliyé et Rizégât.]
+
+[Note 155 : Slatin Pacha : t. I, p. 176.]
+
+[Note 156 : Schweinfurth, _Au cœur de l’Afrique_, t. II, p. 347-349.]
+
+
+
+
+ LE OUADAÏ
+
+ * * * * *
+
+ AU SUJET DU OUADAÏ
+
+ * * * * *
+
+
+Le Ouadaï est resté longtemps ignoré de l’Europe. Le premier ouvrage qui
+traita de ce pays fut le _Voyage au Ouadaï_ du cheïkh Moḥammed el
+Tounesi, l’un des ulémas du Qaire, qui avait vécu au Darfour et au
+Ouadaï. Sa relation est très curieuse et donne beaucoup de
+renseignements de détail sur la vie intime des indigènes. Ceux qui
+connaissent cette partie de l’Afrique liront le cheïkh avec intérêt et
+profit : ils pourront d’ailleurs faire la part des exagérations et des
+inexactitudes.
+
+Après lui, diverses tentatives furent faites par des explorateurs pour
+visiter le Ouadaï et échouèrent tristement. Cuny et de Beurmann périrent
+en essayant d’y pénétrer, l’un venant de l’Est, l’autre arrivant par
+l’Ouest. Le premier mourut le 25 juin 1858 à Tendely (Darfour), terrassé
+par la dysenterie ; le second fut assassiné au Kanem, en février 1863,
+par les Dalatoua de l’alifa Mousa. En 1856, Vogel avait été plus
+heureux, car il avait pu gagner la capitale du pays, Abéché. Il n’y
+séjourna que treize jours. Cet étranger, ce chrétien aux yeux bleus et à
+la chevelure blonde, excita la méfiance hostile des Ouadaïens par son
+habitude de parcourir le pays en prenant des notes et en dessinant. Il
+fut assommé aux environs d’Abéché, par les gens de l’aguid Djerma.
+
+Nachtigal, après avoir visité pendant quatre ans — de 1869 à 1873 — le
+Tibesti, le Bornou, le Kanem, le Borkou et le Baguirmi, n’hésita pas à
+pénétrer au Ouadaï. Il fut bien reçu par le sultan ʿAli et resta six
+mois dans le pays. Il le quitta en janvier 1874 et parvint en Égypte
+dans le courant de la même année. Revenu en Europe, après six ans
+d’absence, il entendait à peine les langues qu’on y parlait.
+
+Enfin, deux Italiens, le voyageur Pellegrino Matteucci[157] et
+l’officier de marine (sottotenente di vascello) Massari, visitèrent
+également le Ouadaï. Ils traversèrent l’Afrique, de la mer Rouge au
+golfe de Bénin, de Souakin à Akassa (1880-1881) : le prince Giovanni
+Borghese les accompagna jusqu’à Gneri (ou Niéré), dans le dâr Tama, et
+revint ensuite en Italie où le rappelaient des affaires urgentes de
+famille (1er octobre 1880). Matteucci mourut à Londres, au retour de ce
+voyage, et son _Diario_ fut publié par Della Vedova. Nous avons déjà eu
+l’occasion de dire que ce travail présentait peu d’intérêt : il ne
+comprend que des notes très brèves prises pendant la deuxième partie du
+voyage, du dâr Tama au golfe de Guinée, de Abou Keren à Akassa. On a
+même pu écrire ce qui suit : « Il est regrettable que le lieutenant
+Massari, seul survivant de l’expédition, n’ait jamais publié de relation
+assez circonstanciée pour écarter les doutes qui n’ont cessé de planer
+sur l’authenticité de ce voyage »[158]. Nous avons trouvé trace du
+passage des deux explorateurs au Dagana et au Fitri, et leur traversée
+du Ouadaï est absolument authentique. Si elle n’a pas donné tous les
+résultats qu’on était en droit d’espérer, cela tient tout d’abord à la
+fin prématurée de Matteucci ; cela tient également à ce que les deux
+voyageurs durent traverser rapidement le pays[159], accompagnés de
+surveillants et fort tourmentés par la crainte de subir le sort de
+Vogel. Ils voulaient revenir en Europe par Tripoli : mais ils auraient
+dû alors attendre pendant de longs mois, dans le Ouadaï, le départ d’une
+caravane pour le Fezzân. Il semble bien, d’autre part, que le retour par
+la voie du Bornou leur fut tout simplement imposé par le sultan du
+Ouadaï.
+
+« Si Matteucci avait survécu, s’il avait pu revenir dans sa patrie avec
+tous ses documents, si même il avait pu rassembler, arranger et
+expliquer ses notes, en y ajoutant et en commentant toutes les
+observations qu’il conservait dans sa mémoire — ou peut-être aussi dans
+d’autres annotations, qu’il avait avec lui et qui ne nous sont point
+parvenues — le voyage pouvait avoir des résultats bien différents de
+ceux que nous avons constatés. Mais il n’en fut pas ainsi. La mort
+inattendue de Matteucci fut une double perte. Un accès de fièvre de
+quelques heures enleva l’explorateur et ensevelit avec lui, dans la même
+tombe, presque tout le fruit de la grande exploration. Car le voyage de
+Matteucci a vraiment mérité d’être appelé une grande exploration. Il n’y
+a pas de doute que, eu égard à la rapidité, à la longueur et à la
+direction de l’itinéraire, cette entreprise doit être comptée parmi les
+plus mémorables de l’Afrique dont on fasse mention dans l’histoire des
+explorations. Du Qaire à Akassa, la longueur du chemin suivi par les
+deux explorateurs mesure environ 7.000 kilomètres[160] ».
+
+C’est dans la relation de Nachtigal[161] que l’on trouve encore, à
+l’heure actuelle, les renseignements les plus complets sur le Ouadaï. Le
+capitaine Julien a également publié une notice sur l’histoire de ce
+pays, qui, abstraction faite des erreurs du début, contient un exposé
+intéressant de la période s’étendant de l’avènement du roi ʿAli à
+l’année 1902[162].
+
+Nous allons faire l’historique du Ouadaï, en glissant rapidement sur le
+règne des premiers sultans, et nous tâcherons d’indiquer quelle est la
+situation actuelle de ce pays vis-à-vis de nous. Nous donnerons aussi
+quelques brefs renseignements sur les diverses peuplades qui l’habitent.
+Enfin, comme il y a eu bien des changements depuis le voyage de
+Nachtigal, il ne sera peut-être pas inutile de parler du gouvernement et
+de l’administration.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 157 : Né à Ravenne en 1850, mort à Londres en 1881. Il visita, en
+1877-1878, les bords du Nil Bleu avec le capitaine Romolo Gessi. En
+1879, il alla, sous les auspices de la Société africaine d’exploration
+commerciale de Milan, étudier les ressources de l’Abyssinie. Il a donné
+la relation de chacun de ces deux voyages : _Sudan e Gallas_, _in
+Abessinia_.]
+
+[Note 158 : Vivien de Saint-Martin : article Ouadaï.]
+
+[Note 159 : Ils restèrent 49 jours au Ouadaï.]
+
+[Note 160 : Della Vedova, _Diario_, p. 650. — C’est un ami de Matteucci
+qui parle de la sorte. La traversée de l’Afrique par les deux Italiens
+n’offre qu’un intérêt historique et n’est nullement comparable aux
+magnifiques voyages d’exploration de Barth et de Nachtigal. M. Frédéric
+Bonola Bey a protesté tout récemment, et avec raison, contre l’erreur
+commise par beaucoup de journaux et de publications géographiques, qui
+affirment que Nachtigal est le dernier en date des explorateurs du
+Ouadaï (_Bulletin de la Société khédiviale de géographie du Qaire_,
+1910). Il semble cependant que M. Bonola Bey s’exagère quelque peu
+l’importance géographique du voyage de Matteucci et de Massari.]
+
+[Note 161 : T. III. Voir la traduction de M. Joost van Vollenhoven.]
+
+[Note 162 : Voir les renseignements coloniaux, février 1904 (publiés par
+le Comité de l’Afrique française).]
+
+
+
+
+ HISTORIQUE DU OUADAÏ
+
+ * * * * *
+
+
+Selon la tradition, le pays actuel du Ouadaï vivait à l’origine dans
+l’orbite du royaume du Kanem. Ce fait nous est d’ailleurs confirmé par
+la chronique d’Aḥmed, qui rapporte, comme nous l’avons déjà vu, que la
+domination du Kanem s’étendait autrefois depuis le Nil jusqu’au Niger. A
+cette époque, un envoyé du sultan de Ndjidmi allait dans la région
+montagneuse de l’Est recouvrer un tribut, que son maître le chargeait
+d’apporter ensuite en Égypte. Ce fonctionnaire fut vite appelé _er
+radjel el beoueddi el mâl, el ouaddaï_, c’est-à-dire « l’homme qui
+apporte les présents » : les gens du pays où il était chargé de lever
+l’impôt devinrent « les gens du Ouaddaï », _nâs hana el ouaddaï, nâs el
+ouaddaï_, et le pays lui-même reçut le nom de « pays du Ouaddaï », _dâr
+el ouaddaï_. Telle est, selon les indigènes, l’origine du mot Ouaddaï,
+ou Ouadaï. Étant donné qu’on prononce très souvent Ouaddaï[163], il est
+assez curieux que Nachtigal n’ait pas noté le fait : cependant Moḥammed
+el Tounesi avait déjà rapporté que la quatrième contrée du Soudan, en
+allant de l’Est vers l’Ouest, « est le Ouadadây ou Ouadây[164] ».
+
+Il est peu probable que, ainsi que le croit Nachtigal, le nom de Ouadaï
+ait été donné au pays parce que Djamé, le père d’ʿAbd el Kerim, s’était
+arrêté pendant quelque temps dans le massif de Ouoda, à l’est de Kobèh.
+L’explorateur ajoute que Djamé s’arrêta également sur le mont Bourgou
+Qabqabiya et que c’est là l’origine du nom de Bourgou (ou Bôrgou), donné
+aux Ouadaïens par les habitants du Darfour. En réalité, ce mot n’est pas
+seulement employé au Darfour : on peut l’entendre assez fréquemment au
+Ouadaï et dans le reste du Territoire militaire du Tchad. Signalons
+enfin que le pays en question est parfois aussi appelé _dâr Ṣâlèḥ_,
+c’est-à-dire le royaume des descendants de Ṣâlèḥ l’Abbasside (Ṣâlèḥ ibn
+ʿAbd allah ibn ʿAbbâs).
+
+En ce qui concerne l’histoire du Ouadaï, les renseignements donnés par
+les divers voyageurs (Moḥammed el Tounesi, Barth, Nachtigal), et ceux
+que nous avons recueillis chez les fogara du pays ne concordent pas
+toujours entre eux : nous n’accepterons que ceux qui nous semblent le
+plus devoir être conformes à la vérité. La remarque que nous venons de
+faire s’applique surtout à la période antérieure au sultan ʿAbd el Kerim
+Saboun : à partir de ce moment-là, l’histoire du pays est assez bien
+connue, et le récit qu’en a fait le capitaine Julien, sauf toutefois
+quelques petites erreurs de détail, constitue le meilleur document que
+l’on puisse consulter.
+
+On peut admettre comme certain que le Ouadaï a compté sept sultans avant
+Saboun. Les noms variés de Kharout, Arout, Arous et Haroun reviennent
+par deux fois dans les généalogies, avec les épithètes de _el kebîr_
+(l’aîné) et de _es ṣeghîr_ (le jeune), ou de _el aououel_ (le premier)
+et de _et tâni_ (le second) : il est probable qu’ils ne désignent, en
+tout, que deux sultans de même nom.
+
+L’époque à laquelle fut fondé le royaume du Ouadaï est quelque peu
+incertaine : Barth indique l’année 1611 (1020 de l’hégire) et Nachtigal
+l’an 1635[165].
+
+Nous avons déjà vu que le faqih ʿAbd el Kerim ben Djamé, de la tribu des
+Dialiin, renversa le sultan toundjour Daoud el Merenn, avec l’aide de
+contingents ouadaïens (Kodoï, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba, Madala,
+Debba, Abissa, Mararit et Mimi) et de nombreux auxiliaires arabes
+(Maḥâmid, Maḥariyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba et Abou Chedera) ;
+d’autres tribus ouadaïennes (Kachméré, Karranga et Fala) et certains
+Arabes (Missiriyé, Oulâd Râchid et Khouzam) demeurèrent fidèles à Daoud.
+
+Après sa victoire, ʿAbd el Kerim installa la capitale du royaume à
+Ouara, où il fit bâtir une mosquée. Ce prince est quelquefois désigné,
+dans les généalogies, sous le nom de Ṣâlèḥ ou de Moḥammed Ṣâlèḥ : il
+régna 20 ans. Le cheïkh El Tounesy rapporte que Ṣâlèḥ et Soulêmân
+Solong, le sultan du Darfour, se donnèrent rendez-vous à la limite de
+leurs États et qu’ils marquèrent la frontière au moyen de longs clous en
+fer fichés dans les arbres. « Abdel Kerim payait tribut au Darfour,
+comme le faisaient les Toundjour, et la principale pièce de ce tribut
+était une princesse qui devait être livrée tous les trois ans. En même
+temps, il payait tribut aux Bornou pour éviter ainsi une intervention de
+ce pays en faveur des Toundjour[166]. »
+
+Le fils de ʿAbd el Kerim est diversement appelé : Kharout, Arout, Arous
+el Kebir et Haroun ben ʿAbd el Kerim. D’après Nachtigal, il régna 23 ans
+et fut remplacé par son frère Kharif ; selon notre liste, il ne régna
+que six ans et son frère El Djezam, qui lui succéda, mourut dans l’année
+qui suivit son accession au trône[167].
+
+Nachtigal rapporte que Kharif ne régna que trois ans. Ce prince
+conduisit une expédition contre Milbis, sultan du dâr Tama ; mais,
+abandonné de la plupart de ses soldats, il fut battu et tué.
+
+Le quatrième sultan fut Yaʿqoub Arous (ou tout simplement Yaʿqoub),
+frère cadet de Kharif ou de El Djezam (?). Il régna 26 ans, selon
+Nachtigal ou 29 ans, selon notre liste. Ce prince refusa de continuer à
+être tributaire du Darfour et il envahit même ce pays. Il fut repoussé
+et les deux sultans, Yaʿqoub et Aḥmed Boukker, signèrent un traité de
+paix. ʿOmar Lélé, petit-fils d’Aḥmed Boukker, réclama de nouveau le
+tribut payé autrefois par le Ouadaï. Il pénétra dans les États de
+Yaʿqoub, à la tête de son armée, mais il fut vaincu et fait prisonnier.
+ʿOmar Lélé mourut en captivité dans un petit village des environs de
+Ḥadjer Djoumbo.
+
+Le fils de Yaʿqoub est appelé Kharout es Seghîr, Arout, Arous es Seghîr
+et Harous et Tâni ben Yaʿqoub. Il régna 40 ans, selon Nachtigal, ou
+trois ans seulement, d’après notre liste.
+
+Son fils Djoda lui succéda. Le règne de ce prince fut très glorieux et
+dura quarante-six ans, selon Nachtigal, ou quarante-trois ans, d’après
+nos renseignements. Le sultan Djoda porte aussi les noms de Moḥammed
+Gaudéh, ʿAbd el ʿAziz ben Haroun, Kharif el Timan (la double récolte),
+Moḥammed es Ṣâlèḥ (le vertueux) et Es Sarif (le prince infiniment
+généreux). Le sultan du Darfour, Abou ’l Qâsem, avait résolu de venger
+son frère ʿOmar Lélé, mort durant sa captivité dans le dâr Zioud. Il
+envahit le Ouadaï avec son armée, mais il commit la faute de diviser
+celle-ci en deux. Djoda le vainquit et le força à rentrer au Darfour. Le
+sultan du Ouadaï entreprit huit expéditions contre les fétichistes du
+Sud (Djenâkheré). Son aguid el baḥr, Guerfa, soumit la plus grande
+partie du Kanem, qui était alors administré par un khalifa du sultan du
+Bornou, le djerma Mélé.
+
+Ṣâlèḥ Derret, fils de Djoda, succéda à son père. Il régna sept ou huit
+ans et eut neuf fils : l’aîné d’entre eux, ʿAbd el Kerim, avait sa mère
+qui appartenait à la tribu des Malanga. Pendant une absence de Derret,
+qui était allé combattre des rebelles, on fit courir le bruit de sa
+mort. Disons, à ce propos, que le décès des sultans du Ouadaï est
+toujours entouré d’un profond mystère : cela permet à une certaine
+coterie de nouer des intrigues et de prendre les précautions nécessaires
+pour amener l’avènement du prince de son choix. ʿAbd el Kerim crut donc
+que la nouvelle était exacte et qu’on voulait lui tenir cachée la mort
+de son père : il se prépara à revendiquer le trône les armes à la main.
+Il le fit d’autant mieux que Ṣâléḥ Derret avait toujours favorisé
+ouvertement un de ses fils illégitimes, Assed (ou Acyl)[168], et que cet
+état de choses avait forcé l’héritier présomptif à quitter la cour. ʿAbd
+el Kerim revint à Ouara, à la tête de ses partisans, et s’empara des
+insignes de la royauté. Derret, en apprenant la révolte de son fils,
+s’enfuit chez les Kodoï, puis chez les Madala. Lorsque le jeune
+souverain vint à savoir que son père vivait encore, il voulut quitter le
+trône et faire sa soumission ; mais Derret ayant été assassiné sur ces
+entrefaites, ʿAbd el Kerim resta sultan et prescrivit le massacre de ses
+adversaires. Assad (ou Acyl), l’enfant favori de Ṣâlèḥ Derret, s’était
+enfui auprès du sultan du Darfour, Moḥammed el Fâdhel : ʿAbd el Kerim
+l’attira par ruse au Ouadaï, où, selon la coutume, le jeune prince fut
+aveuglé.
+
+Au bout de deux ans de règne, ʿAbd el Kerim — surnommé Saboun —
+entreprit une expédition mémorable contre le Baguirmi. Le sultan de ce
+pays, ʿAbd er Raḥman Gaouranga, régnait depuis 1785. Ce prince, débauché
+et libertin, avait contracté un mariage incestueux avec sa sœur Tamar :
+à la suite d’intrigues amoureuses de celle-ci, le mbang la fit
+emprisonner. Tamar fut d’ailleurs la cause de la rupture de son frère
+avec le fatcha Araouéli. La première femme du sultan, Goumso Zitoun,
+accusa sa rivale d’entretenir des relations avec ce dignitaire : ʿAbd er
+Raḥman, furieux, voulut alors faire tuer le fatcha, mais celui-ci se
+réfugia à Bougouman.
+
+Le mbang du Baguirmi s’était ainsi privé de son chef le plus capable,
+quand Saboun apparut devant Massnia avec une armée. Le sultan du Ouadaï
+avait été appelé par les Boulala, qui avaient eu fort à souffrir des
+incursions de Gaourang. Saboun disait d’autre part, qu’il voulait
+infliger un châtiment exemplaire à un prince qui avait outrageusement
+offensé Dieu et l’Islâm. Le mbang fut abandonné de ses principaux
+dignitaires et les Ouadaïens enlevèrent sa capitale. ʿAbd er Raḥman
+périt dans le massacre qui suivit la prise de la ville. Saboun fit un
+butin immense et, entre autres choses, trouva dans le palais royal une
+grande quantité d’écus d’Espagne et de thalers d’Autriche (ryâl, abou
+medfâ, gours). Il revint à Ouara, après avoir installé à Massnia un fils
+de Gaourang, Ngarba Bira, qui vivait réfugié au Ouadaï (1806). Saboun
+fit marcher ses aguids contre le fatcha Araouéli, qui tenait toujours la
+campagne. Celui-ci s’était déclaré pour le tchéroma Bourgoumanda, un
+autre fils de ʿAbd er Raḥman : il reprit Massnia et s’empara du mbang
+Bira, qu’il fit mettre à mort. Les troupes que Saboun envoya au
+Baguirmi, à plusieurs reprises, pour soutenir les prétentions d’un
+troisième fils de ʿAbd er Raḥman, ne purent réussir à donner le pouvoir
+à ce prince. Les circonstances vinrent cependant favoriser l’action
+ouadaïenne au Baguirmi. La rupture se fit entre Bourgoumanda et le
+fatcha : le premier, battu, demanda aide et assistance au cheïkh du
+Bornou, El Kanemi, puis au sultan du Ouadaï. Saboun ne consentit à
+envoyer des troupes au mbang qu’après la promesse faite par celui-ci de
+s’astreindre dorénavant à payer un tribut régulier. Araouéli fut alors
+battu et pris : Bourgoumanda l’envoya au Ouadaï, où il fut mis à mort.
+Le nouveau souverain du Baguirmi devait régner de 1807 à 1846.
+
+Saboun régna de 1805 à 1815. Il fit massacrer l’un de ses frères,
+Radama ; un autre frère du sultan, Moḥammed Chérif, se réfugia au
+Darfour. Saboun réussit à soumettre le dâr Tama, qui avait vécu jusque-
+là dans la dépendance du Darfour. Le Tama était un pays hérissé de
+montagnes et couvert de forêts très denses. Le sultan du Ouadaï fit
+abattre les forêts et brûler les arbres : il réussit ainsi à cerner la
+montagne, au pied de laquelle se trouve Nyéré (ou Yangal), la capitale
+du pays. L’énergie de Saboun vint à bout de tous les obstacles qui
+s’opposaient à la marche en avant de l’armée ouadaïenne : la retraite de
+ʿAbd Allah Aḥmed (ou Abou Derek), le souverain du Tama, fut enfin forcée
+et ce prince dut se réfugier chez les Zegâoua du Darfour. Saboun ravagea
+la région et rentra à Ouara avec une grande quantité d’esclaves. Il
+dirigea encore deux expéditions contre le Tama, pour achever la
+pacification de cette nouvelle province. Plus tard, Aḥmed put revenir à
+Nyéré et y exercer de nouveau le commandement : mais il dut reconnaître
+la suzeraineté du Ouadaï. Saboun eut aussi à réprimer un soulèvement
+partiel des tribus autochtones (Kodoï et Oulâd Djemaʿ).
+
+Ce prince favorisa le développement commercial du Ouadaï. Les Djellâba
+de la vallée du Nil circulèrent librement dans le pays, et une colonie
+importante de ces marchands se fixa à Nimro, non loin de Ouara. Le
+chemin qui unit le Ouadaï à Benghazi, par le pays des Maḥâmid, celui des
+Bideyat, Koufra et Diâlo, fut reconnu à ce moment-là. Les marchandises
+préférèrent cette voie à l’antique route du Fezzân, et les caravanes des
+Medjâbré firent dès lors la navette entre Ouara et la Méditerranée.
+Enfin, Saboun entra aussi en relations avec l’Égypte : il envoya une
+lettre à Moḥammed ʿAli, qui lui répondit amicalement, et il échangea des
+présents avec Ibrahim Pacha.
+
+Saboun trouva la mort en 1815, en poursuivant des individus qu’il avait
+surpris en flagrant délit de vol. Le plus âgé de ses enfants, Moḥammed
+Bousetta, ne régna que quelques mois. Un autre fils de Saboun, Yousef
+ʿAbd el Qâder Khariféïn, qui était tout jeune[169], fut alors proclamé
+sultan. Devenu adulte, il fit aveugler tous ses frères. Il entreprit,
+sans succès du reste, deux expéditions contre le sultan du dâr Tama,
+ʿAbd allâh es Sarif. Yousef s’était libéré de la tutelle de ses parents
+et de ses anciens protecteurs : il s’adonnait à la merissé, gouvernait
+de la façon la plus extravagante et tourmentait constamment ses sujets.
+Quelques dignitaires, d’accord avec les 90 femmes du harem, résolurent
+d’empoisonner le sultan ; mais le complot fut découvert et Khariféïn fit
+massacrer ses ennemis ainsi que toutes ses femmes. Il attaqua sans
+succès les Diongor de l’Abou Telfan et marcha également contre les Dadjo
+du dâr Sila, dont le sultan n’avait pas payé intégralement l’impôt fixé.
+Une seconde conspiration débarrassa le pays de cet ivrogne, qui faisait
+peser une véritable terreur sur tous ses sujets. On empoisonna sa
+merissé et, quand il fut étourdi, les conjurés l’achevèrent. Yousef
+avait régné près de 15 ans.
+
+L’un de ses fils, Râkeb, fut nommé sultan, et on creva les yeux à tous
+les autres (1829). Le jeune prince était étroitement surveillé par les
+conspirateurs qui, seuls, pouvaient l’approcher. La mère de Râkeb sut
+rallier à elle le Kamkolak Yaʿqoub, de la tribu des Malanga, que ses
+troupes avaient rendu le maître de la situation : elle le fit ensuite
+assassiner.
+
+La variole emporta le jeune sultan au bout d’un an à dix-huit mois de
+règne. La coterie qui détenait le pouvoir substitua alors au prince
+défunt le fils de l’aguid-djerma Dougri. Mais cette supercherie provoqua
+le soulèvement de certaines tribus autochtones. Celles-ci avaient déjà
+été froissées de voir que le successeur de Khariféïn était fils d’une
+Arabe, alors que, d’après la tradition, le souverain doit être du sang
+des sultans ouadaïens et avoir pour mère une femme maba[170]. De plus,
+les nombreuses exécutions ordonnées par les protecteurs de Râkeb avaient
+irrité le sentiment national, et les tribus autochtones accusaient les
+dirigeants de gouverner avec des captifs, de massacrer les Ouadaïens de
+race et de n’épargner que les Arabes. Les Malanga résolurent de chasser
+les imposteurs qui détenaient le pouvoir. Ils prirent les armes et
+combattirent les troupes envoyées pour les réduire. Les Kodoï se
+joignirent à eux. « Aux époques de rivalité et de contestations ou de
+luttes pour l’élection d’un sultan, chacune des cinq tribus cherche à
+fournir un prince à l’État ; car le prince traite sa tribu alors avec
+une certaine déférence et y choisit la plus grande partie de ses
+officiers, de ses vizirs, etc.[171]. » Les deux tribus révoltées
+décidèrent de porter au pouvoir un prince de sang royal qui vivait chez
+les Kodoï : c’était Moḥammed ʿAbd el ʿAzîz Dhaouiyé, fils de Radama et
+petit-fils de Saboun Gandiguin, fils du sultan Djoda. Les Malanga et les
+Kodoï furent d’abord battus, mais les Madaba, les Oulâd Djema’, les
+Mimi, les Mararit, les Ganyanga et les Bitanguinna adhérèrent au
+mouvement de révolte : Ouara fut enlevé et livré au pillage. ʿAbd el
+ʿAzîz fut alors proclamé sultan. Il dut, à plusieurs reprises, mater la
+turbulence de certaines tribus ouadaïennes : Malanga, Kelinguen, Tittir,
+Ganyanga et Kondongo. Il régna cinq ou six ans et mourut de la variole,
+au moment où une armée forienne envahissait le Ouadaï.
+
+Les neuf fils du sultan défunt étant tous en bas âge, le Kamkolak Abou
+Ommi exerça la régence au nom de son neveu Adem, âgé de sept ans. Une
+terrible disette régnait alors dans le pays, à la suite de pluies
+insuffisantes. Cette calamité affaiblissait considérablement la
+puissance du Ouadaï : beaucoup d’habitants émigraient, d’ailleurs, dans
+les contrées voisines. Les troupes du Darfour n’eurent aucune peine à
+battre par deux fois celles du Ouadaï et à pénétrer jusqu’à Ouara. Le
+sultan forien, Moḥammed el Fâdhel, intronisa alors un prince ouadaïen,
+Moḥammed Chérif, frère de Saboun (juillet 1834).
+
+
+=Moḥammed Chérif (1834-1858).= — Après le meurtre de son frère Radama
+par le sultan Saboun, Moḥammed Chérif s’était enfui au Darfour. Il passa
+ensuite au Kordofan et, selon le capitaine Julien, il fit même le
+pèlerinage de la Mekke. Plus tard, Chérif revint au Darfour et, voyant
+que l’occasion était favorable pour conquérir le trône du Ouadaï, il
+s’en ouvrit au sultan Moḥammed el Fâdhel. Il sollicita l’appui de ce
+prince et s’engagea à lui payer un tribut, si les troupes foriennes
+réussissaient à l’installer à Ouara. Après avoir hésité pendant quelque
+temps, El Fâdhel accepta et réunit une armée, dont il donna le
+commandement à l’esclave ʿAbd el Syd. Nous avons déjà vu que
+l’expédition réussit complètement : le jeune sultan du Ouadaï et ses
+proches parents furent pris et livrés aux Foriens, qui retournèrent
+ensuite dans leur pays.
+
+Dans la deuxième année de son règne, Chérif marcha sur les îles Karga,
+où quelques dignitaires ouadaïens, le djerma Goundi entre autres,
+étaient allés trouver un prétendant du nom de Nour ed Dîn (ou ʿIzz ed
+Dîn), afin de le décider à prendre les armes contre le sultan du Ouadaï.
+Chérif attaqua les rebelles : il les fit mettre à mort et revint à Ouara
+avec de nombreux troupeaux de bœufs kouri.
+
+Huit ans plus tard, eut lieu l’expédition contre le Tama, dont le sultan
+avait fait preuve d’insolence envers son suzerain d’Abéché. Chérif
+occupa le pays : Moḥammed en Nour se réfugia à El Fâcher et fut remplacé
+par son frère Ismaʿïl. Moḥammed revint bientôt, battit les aguids
+ouadaïens restés dans le pays et reprit le commandement du dar Tama.
+Chérif entra de nouveau en campagne et marcha à deux reprises contre ce
+prince, mais, chaque fois, Moḥammed en Nour s’enfuit devant les troupes
+ouadaïennes et revint après leur départ. Le sultan Chérif ravagea alors
+complètement le pays : il incendia les villages, les récoltes, les
+forêts, et répandit partout la désolation et la ruine. Il réussit ainsi
+à obtenir la soumission définitive des Tama et il revint à Ouara, après
+avoir installé à Nyéré un autre frère de Moḥammed en Nour, Ibrahim ibn
+Soulêmân. L’ancien sultan revint encore, mais il fut battu et tué par
+Ibrahim.
+
+Quelques mois après, Chérif marcha contre le Bornou (1846). Afin de
+donner le change, il fit quelques démonstrations sur le Baguirmi et le
+Kanem, avant de se diriger vers le Chari. Le sultan du Ouadaï avait été
+appelé par une fraction de la cour de Kouka, qui voulait renverser la
+dynastie des Kanemiin et rétablir les princes de la dynastie détrônée.
+Mais Chérif comptait surtout profiter des embarras du cheïkh ʿOmar,
+alors occupé du côté de Zinder, pour exiger de lui une contribution de
+guerre ou exécuter tout au moins un fructueux pillage au Bornou. ʿOmar
+rassembla quelques troupes et, accompagné de son frère ʿAli et du cheïkh
+Terab[172], marcha contre l’envahisseur : celui-ci venait de passer le
+Chari, dont les eaux étaient très basses. La rencontre entre les deux
+armées eut lieu non loin de Koussri. Les troupes du cheïkh ʿOmar
+reculèrent et leur défaite fut due en partie à la trahison des habitants
+de Koussri et de certains Choua, qui tombèrent sur les Bornouans. Terab
+fut tué entre Koussri et Kikoa, et ʿAli fut livré aux Ouadaïens par les
+habitants de Koussri. Chérif entra à Kikoa sans coup férir et livra
+cette ville aux flammes, après l’avoir complètement pillée. Il séjourna
+ensuite quelque temps à Ngourno et proclama comme sultan du Bornou le
+prince ʿAli ben Ibrahim, qui devait tomber par la suite sous les coups
+du cheïkh ʿOmar et clore ainsi la dynastie des Sêfiya. Chérif n’attendit
+pas l’arrivée des troupes bornouanes de Zinder, qui étaient sous le
+commandement de ʿAbd er Raḥman, frère de ʿOmar : Barth rapporte qu’il
+battit prudemment en retraite, Nachtigal écrit qu’il se retira moyennant
+une contribution de guerre de 8.000 thalers, et enfin les indigènes
+disent qu’il fut obligé de quitter le Bornou parce que la variole
+(djederi) décimait son armée. En revenant à Ouara, Chérif fortifia son
+autorité sur les tribus du Baḥr el Ghazal (Kreda et Kecherda), qui
+étaient administrées par l’aguid el baḥr.
+
+Quelques années après l’expédition du Bornou, le sultan du Ouadaï devint
+aveugle. D’après la loi du pays, cette infirmité le rendait incapable
+d’exercer plus longtemps le pouvoir. Chérif était d’ailleurs
+impopulaire, parce qu’il avait été intronisé par une armée forienne et
+aussi à cause de sa grande cupidité. Les tribus autochtones s’agitèrent
+et le sultan, craignant un coup de main de leur part, alla se fixer à
+Abéché[173]. Il évitait ainsi le voisinage des Kodoï, dont l’hostilité
+lui était bien connue, et il se rapprochait des Kelinguen, qui étaient
+ses plus chauds partisans. Pour expliquer ce changement de résidence, on
+fit savoir au peuple que le palais de Ouara était hanté par de méchants
+esprits (1850).
+
+Chérif avait déjà eu à combattre un soulèvement des Kodoï, qui avaient
+pris les armes pour soutenir les prétentions au trône de Dja’far, fils
+aîné de Saboun. Ce prince avait été envoyé au Qaire, à l’âge de treize
+ans, pour y faire ses études. Étant donnée la vive inimitié qui divisait
+le Ouadaï et le Darfour, son père l’avait dirigé sur Benghazi, par le
+désert, avec une caravane de 500 chameaux. Arrivé à destination, Dja’far
+fut retenu et maltraité par le pacha de Tripoli. Grâce à la protection
+anglaise, il put cependant gagner l’Égypte, où il n’arriva que 11 ans
+après son départ du Ouadaï. Plus tard, il quitta le Qaire et vint
+demander l’appui des Kodoï pour conquérir le pouvoir. Chérif marcha
+contre le prétendant et lui livra bataille à Djelkané (ou Djalkam) : les
+troupes royales, entraînées par l’exemple de Mérem Niengal, fille du
+sultan et de Hababa Maden, qui combattait habillée en homme,
+remportèrent une victoire complète (1845). Dja’far s’enfuit au dar
+Rounga (1846), puis se retira à El Fâcher (1849).
+
+Les Kodoï, soutenus par les Oulâd Djema’ et les Mararit, se soulevèrent
+de nouveau en 1851. Ils furent vaincus et obligés de faire leur
+soumission ; mais, un peu plus tard, ils prirent encore les armes pour
+soutenir les prétentions au trône d’un prince de sang royal, Makem.
+
+Chérif eut ensuite à combattre la révolte de son fils aîné, le tangtalek
+Moḥammed Harir, qui craignait de ne pas obtenir le pouvoir parce que sa
+mère était une Poul. Le sultan marcha contre le rebelle et le vainquit ;
+ce dernier, malgré les assurances de pardon que lui faisait prodiguer
+son père, s’enfuit au dâr Tana, chez Ibrahim. Chérif alla l’y attaquer :
+il fut vainqueur dans deux rencontres, mais le sultan du Tama reprit
+l’offensive avec ses meilleures troupes et Chérif, battu, dut rentrer au
+Ouadaï. Plus tard, et sur les conseils d’Ibrahim, Moḥammed Harir alla à
+Abéché faire sa soumission : toutefois, il craignit encore pour sa vie
+et se réfugia au Darfour. Ibrahim engagea alors Adem, fils de ʿAbd el
+ʿAzîz, qui se trouvait au Darfour, à faire valoir ses droits au trône,
+avec l’aide des Kodoï, des Oulâd Djema’ et des Mararit. Ce prince se
+rendit à Nyéré, dans le dâr Tama, mais il ne réussit pas à organiser une
+armée et il se retira dans un petit village du pays. Le tangtalek
+Moḥammed, qui était revenu à Abéché pour aider Chérif dans sa lutte
+contre Adem, intriguait surtout pour lui-même et rassemblait des
+partisans. Son père, justement inquiet, le fit emprisonner ; mais
+Moḥammed réussit à s’enfuir et à se réfugier encore une fois au Darfour.
+
+Moḥammed Chérif mourut en 1858, après avoir régné 24 ans. Il avait dû,
+en dernier lieu, partager le gouvernement du royaume avec son beau-
+frère, le djerma Assed abou Djebrin : il lui abandonna d’une façon plus
+particulière l’administration des provinces de l’ouest. Chérif
+encouragea la haine de l’étranger qui caractérise les tribus maba : il
+espérait ainsi effacer le souvenir de l’assistance que lui avait
+autrefois donnée le sultan du Darfour et se faire une réputation de
+sultan national. Les étrangers, les commerçants (Djellâba, Arabes de la
+Tripolitaine, Medjâberé, etc...), furent molestés, dépouillés de leurs
+biens, voire même massacrés. Les caravanes du nord désertèrent alors le
+Ouadaï. Les Djellâba furent plus tenaces et continuèrent pendant
+quelques années à venir dans le pays, en dépit des vexations et des
+mauvais traitements qui les y attendaient ; mais un édit de proscription
+devait leur fermer les portes du Ouadaï, car Moḥammed Chérif bannit
+finalement de son royaume tous ceux qui n’y étaient pas fixés à demeure.
+Les Djellâba étaient d’ailleurs très mal vus du reste de la population
+et le terme de Dongolâoui était, pour les Ouadaïens, le symbole du plus
+profond mépris. Chérif, qui détestait ces commerçants, accusait ceux de
+Nimra d’avoir été favorables au prétendant Dja’far.
+
+Le tableau suivant donne la descendance du sultan Chérif et de momo
+Maden, la sœur du djerma Assed abou Djebrin (surnommé _Ech Chaïb_ : le
+vieillard).
+
+ Moḥammed Chérif et momo Maden (de la tribu des Matlamba)
+ |
+ +-----------+---------------+-+--------------+--------------+
+ | | | | |
+ Mérem Niengal ʿAli Yousef Abou Kouyouma Mérem Zara
+ | | | |
+ +------+-------+ +--------+----+----+------+ | +-----+---+
+ | | | | | | | | |
+ Aba Aḥmed Ibrahim Doud-Mourra Mérem Mérem Acyl Mouṣṭafa ʿAbdel
+ Zaït abou Zanaba Fatmé Qâder
+ Ghazali
+
+
+=ʿAli (1858-1874).= — A la mort de Chérif, une de ses femmes, Hababa
+Kedeni, essaya de faire arriver au trône son fils Soulêmân. Mais le
+djerma Assed et l’aguid des Maḥâmid étaient les maîtres de la
+situation : ils firent venir au palais le jeune ʿAli, fils de Chérif et
+de Hababa Maden, qui reçut les insignes de la royauté. ʿAli jeta en
+prison Hababa Kedeni et fit crever les yeux aux deux fils de cette
+femme, Soulêmàn et Sêf en Naṣr. Le jeune sultan fit encore aveugler son
+frère ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma, et le tangtalek ʿAbd el Kerim,
+fils de Chérif et d’une femme kondongo. ʿAli épargna cependant son frère
+Yousef, qui avait toujours simulé une complète surdité et se montrait
+d’ailleurs très attaché au nouveau sultan. En 1861, le tangtalek
+Moḥammed Harir essaya de renverser ʿAli : il dut s’enfuir encore une
+fois au Darfour, où il se fixa d’une façon définitive. Une autre femme
+de Chérif, Hababa Kafani, intrigua pour faire arriver au pouvoir son
+fils Aḥmed : le sultan la fit exécuter et Aḥmed se réfugia à Kouka,
+auprès du cheïkh ʿOmar.
+
+Nachtigal, qui visita le Ouadaï en 1873, nous a fait connaître la
+simplicité des manières, la largeur d’esprit et le grand bon sens qui
+caractérisaient le sultan ʿAli. L’explorateur rapporte que ce prince,
+éminemment juste, possédait un caractère très ferme et qu’il se montrait
+d’une sévérité inexorable envers les fauteurs de troubles et de
+désordres : nous ajouterons même que l’énergie du sultan ʿAli confinait
+parfois à la cruauté. ʿAli mata toutes les résistances et gagna à sa
+cause la puissante tribu des Kodoï, en lui accordant des privilèges et
+en devenant l’ami du prétendant Adem. Désireux d’augmenter la prospérité
+de ses États, le nouveau souverain mit un terme au régime d’exception
+que Chérif avait fait peser sur tous les étrangers : les commerçants de
+la vallée du Nil et les caravanes du Nord reparurent au Ouadaï, et le
+sultan les protégea contre les brutalités et les exactions de ses
+sujets. ʿAli affectionnait particulièrement les Djellâba. Il donna à
+certains d’entre eux des emplois de confiance : le ḥadj Aḥmed
+Tangatanga, qui avait été un ami de jeunesse du sultan, devint son
+confident et son conseiller ; le koursi ʿOthman oueld el Fâdhel, que son
+souverain avait chargé d’une mission particulière au Bornou et qui
+accompagna Nachtigal depuis Kouka jusqu’à Abéché, était également un
+Djellâbi. Les faveurs accordées aux étrangers et le peu de cas que le
+sultan faisait des traditions, quand elles lui paraissaient devoir être
+préjudiciables au bien du royaume, mécontentèrent les Ouadaïens de race.
+La reine-mère, ou momo, qui jouissait d’une réelle influence dans le
+pays, faisait une vive opposition à son fils, lui reprochant d’avoir
+rompu avec la politique de Chérif. Mais le sultan, escorté de toute sa
+cour, alla trouver momo Maden et lui prescrivit, sur un ton qui
+n’admettait pas de réplique, de ne plus s’occuper désormais des affaires
+du royaume.
+
+Le sultan ʿAli eut l’ambition d’étendre le plus possible sa puissance et
+d’établir, au profit du Ouadaï, une sorte d’hégémonie politique dans
+toute l’Afrique Centrale. Il fit reconnaître sa suzeraineté par le
+sultan du dâr Rounga et il consolida son autorité sur les Arabes du Baḥr
+Salamat et du Baḥr Râchid. Du côté du Nord, il eut à combattre les Oulâd
+Slimân, qui parcouraient le pays compris entre le Kanem et le Darfour et
+qui étaient venus razzier les Maḥâmid d’Ourâda. ʿAli aurait bien voulu
+s’attacher ces nomades turbulents, trop éloignés du Ouadaï pour qu’il
+pût s’opposer efficacement à leurs incursions. Mais c’est en vain qu’il
+leur fit des avances et qu’il montra les plus grands ménagements envers
+les prisonniers de guerre de cette tribu[174]. Les Oulâd Slimân
+continuèrent à battre en brèche l’autorité de ʿAli dans la partie
+occidentale de son royaume et ils furent toujours en lutte avec l’aguid
+el baḥr et avec le chef nakazza de Oun, Derbaï. Du côté du Nord
+également, l’aguid ez Zebada, Meri, dirigea une expédition contre les
+Bideyat de l’Ennedi et en ramena de nombreux esclaves, entre autres le
+jeune Cherf eddin. Ce dernier, quoique fait eunuque, devait plus tard
+jouer un rôle important au Ouadaï.
+
+La guerre avec le Baguirmi éclata à la fin de 1870. L’orgueilleux
+Moḥammed abou Sekkin était infatué de sa puissance et désirait, depuis
+longtemps, rompre le lien de vassalité qui le rattachait au sultan ʿAli.
+Il se moquait ouvertement de son suzerain, faisait courir le bruit de sa
+mort et organisait à cette occasion des réjouissances publiques ; le
+tribut qu’il envoyait à Abéché ne comprenait que de vieux esclaves,
+maigres et laids, etc. ʿAli prit patience pendant quelque temps, mais
+les prétentions d’Abou Sekkin sur le Dagana et les incursions de ses
+troupes au Fitri devaient faire éclater la lutte. Lorsque le dignitaire
+baguirmien ʿAbd el Fatcha se porta sur Djogodé, dans le Fitri, Djourab
+se replia avec ses Boulâla et avertit le sultan ʿAli. Dès que
+l’hivernage fut terminé, celui-ci envoya une armée commandée par le
+djerma Abou Djebrin, qui avait sous ses ordres : l’aguid el Maḥâmid
+Bechâra, l’aguid el baḥr Keneticha, l’aguid ez Zebada Meri, l’aguid el
+Djaʿâdné Zaït, l’aguid ed Debaba Aḥmed et l’aguid el Khouzam Yousouf en
+Nelsa (décembre 1870). Abou Djebrin se dirigea vers le Debaba et, comme
+le mbang restait enfermé dans Massnia et ne faisait pas mine de vouloir
+se retirer sur Bougouman, ʿAli accourut d’Abéché et prit le commandement
+des troupes. Il alla mettre le siège devant la capitale du Baguirmi ;
+mais la ville était solidement fortifiée, et ses épaisses murailles
+semblaient devoir défier les efforts des Ouadaïens. Le sultan avait
+emmené avec lui deux étrangers, deux Fitzân, venus à Abéché avec les
+caravanes du nord de l’Afrique[175]. C’est grâce à eux que la forteresse
+put être enlevée. Sur leurs conseils, ʿAli fit creuser une mine sous la
+partie sud-ouest du mur d’enceinte ; on y déposa des bouteilles en
+paille tressée (_hanga_) et de grandes calebasses (_boukhsa_), remplies
+de poudre. Après la mise de feu, quelques petites explosions
+commencèrent à se produire : les Baguirmiens s’empressèrent d’apporter
+de l’eau aux remparts, pour la verser sur l’endroit où était la mine,
+mais une explosion formidable brisa la muraille et projeta ses
+défenseurs de tous côtés[176].
+
+Le sultan ʿAli avait donné ses vêtements à Moḥammed ould Bechâra, fils
+de l’aguid des Maḥâmid : le jeune touèr prit la place de son maître et
+resta entouré de gardes et de dignitaires. Pendant ce temps-là, le
+sultan prenait part à l’assaut et pénétrait dans la ville par la brèche
+qui venait d’être ouverte. Mais ses troupes furent surtout préoccupées
+de pillage et ne pensèrent plus à s’emparer du mbang Abou Sekkin. Celui-
+ci, entouré de quelques hommes dévoués, arriva à la brèche par un chemin
+différent de celui qu’avait suivi ʿAli et sortit de la ville. Il se
+battit avec les gens qui gardaient Moḥammed et ce dernier, blessé de
+plusieurs coups de sagaie tomba de cheval. Bechâra prit peur et
+s’enfuit, tandis que le mbang, de son côté, réussissait à gagner la
+campagne. ʿAli, furieux de voir que son ennemi lui échappait, fit
+enterrer vivant Bechâra et nomma le jeune Moḥammed aguid des Maḥâmid
+(fin février 1871).
+
+Les Ouadaïens livrèrent Massnia au pillage et y recueillirent un riche
+butin. ʿAli revint à Abéché avec 20 ou 30.000 esclaves et prisonniers de
+guerre : on comptait, parmi eux, un certain nombre de princes et de
+princesses de sang royal, entre autres ʿAbd er Raḥman Gaourang, le mbang
+actuel du Baguirmi. Le sultan du Ouadaï avait surtout emmené des gens
+qui pouvaient augmenter la prospérité de ses États : des tisserands, des
+teinturiers, des tailleurs, des selliers, etc. ; les Baguirmiens qui
+exerçaient un métier furent installés dans les grandes localités, à
+Abéché, à Nimro, etc. ; les autres furent répartis dans le pays et
+durent se livrer à l’agriculture.
+
+ʿAli avait installé comme mbang du Baguirmi un prince de la famille
+royale, ʿAbd er Raḥman, fils du Ngaré Niilmi, un oncle d’Abou Sekkin. Il
+lui laissa quelques troupes, pour le protéger contre les attaques du
+sultan dépossédé. Ce dernier menait une existence errante du côté du
+Chari. Il s’était d’abord réfugié à Bousso ; il séjourna ensuite à
+Bougouman et à Mandjaffa et se battit contre l’usurpateur et les troupes
+de secours. Le manque de céréales le força à pousser vers le sud du
+pays : c’est là que Nachtigal alla lui rendre visite, au début de 1872.
+Les Baguirmiens étaient restés fidèles à l’ancien mbang et détestaient,
+par contre, celui que leur imposait le sultan ʿAli ; mais les Arabes,
+qui avaient beaucoup souffert des exactions d’Abou Sekkin, étaient
+favorables à ʿAbd er Raḥman et aux Ouadaïens.
+
+En 1873, Nachtigal visita le Ouadaï et fut très bien reçu par le sultan
+ʿAli.
+
+L’expédition contre les Diongor du Guéra marqua la fin du règne de ce
+prince. Nous avons déjà dit qu’elle échoua piteusement et que l’aguid ez
+Zebada, Meri, très aimé du sultan à cause de sa grande bravoure, périt
+dans l’assaut qui fut donné à la montagne. ʿAli mourut sur la route du
+retour à Abéché. Le capitaine Julien croit qu’il fut empoisonné. Nous ne
+l’avons point entendu dire. Il nous a été rapporté que le sultan était
+déjà malade depuis quelque temps : l’échec lamentable devant le Guéra et
+la perte de l’aguid Méri auraient porté un coup terrible au prince
+énergique qu’était ʿAli, et des vomissements de sang auraient amené sa
+mort.
+
+Le sultan ʿAli est un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. A
+l’intérieur, il mata les grands du pays, en réprimant énergiquement
+toute tentative d’indépendance de leur part ; à l’extérieur, il porta à
+son apogée la puissance du dâr Ṣâlèḥ. Il avait renforcé l’autorité du
+Ouadaï sur le pays des Bideyat, le Baḥr el Ghazal, une partie du Kanem
+et du Borkou, et le Baguirmi. Du côté du Sud, il avait étendu son action
+sur le Baḥr Salamat, le Rounga et le Kouti. Après lui, l’autorité du
+sultan sera souvent méconnue, les dissensions intestines reprendront de
+plus belle et la puissance ouadaïenne ira sans cesse en déclinant.
+
+
+=Yousouf (1874-1898).= — Le tableau suivant donne les noms des enfants
+laissés par ʿAli.
+
+ ʿAli
+ |
+ +------------+-----------+----+----+----------+------------+
+ | | | | | |
+ Aba Zaït Aḥmed abou ʿAbdel Aḥmed el Mérem Mérem
+ (tué par Ghazali Hadi Kebir Habbo[177] Koulla[177]
+ ordre de (épouse (meurt (tué par (épouse (épouse
+ Yousouf) une fille de mort Ibrahim) Moḥammed l’aguid
+ du sultan naturelle ould Guerri)
+ Yousouf, sans Bechâra)
+ aveuglé par avoir
+ Doud-Mourra) régné)
+
+La mère d’Aba Zaït, le fils aîné du sultan, était une djellâbiyé de
+Nimro ; celle d’Aḥmed abou Ghazali, le cadet, était une kecherdâwiyé.
+Les deux princes furent donc écartés du trône, qui échut à Yousouf, fils
+de Chérif et de momo Maden[178].
+
+Moḥammed abou Sekkin, en apprenant la mort du sultan ʿAli, quitta
+Bougouman et marcha sur Massnia. Le mbang ʿAbd er Raḥman fut battu et
+tué : Yousouf le remplaça par Ngaré Gabilé, qui avait été fait
+prisonnier en 1871 et vivait à Abéché. Quelques années plus tard, Gabilé
+dut abandonner Massnia et se réfugier au Ouadaï. Abou Sekkin vécut
+paisiblement les dernières années de son règne : il mourut en 1884, et
+son fils Bourgoumanda, qui se trouvait à Abéché, fut alors nommé mbang
+du Baguirmi. La cruauté de ce prince lui valut d’être chassé par ses
+sujets : il s’enfuit au Ouadaï et il fut remplacé par le jeune frère
+d’Abou Sekkin, Moḥammed ʿAbd er Raḥman Gaourang, qui règne encore
+actuellement (1890).
+
+Nous avons déjà vu, à propos des Dialiin, comment Râbaḥ fut amené à
+quitter Solimân Zibêr (1879). A ce moment, le Dâr el-Kouti était
+administré, pour le compte du Rounga et du Ouadaï, par le vieux Kober,
+fils de ʿOmar dit Djougoultoum, qui avait été le premier aguid de la
+région. Râbaḥ, arrivant du Baḥr el Ghazal, fit irruption dans le Dâr-el-
+Kouti et s’installa à Châ. Puis, il passa dans le Rounga, et ses
+nombreux bazinguers effectuèrent leurs razzias d’esclaves dans la région
+comprise entre le Salamat et l’Oubangui. En 1883, l’aguid es Salamat,
+Cherf eddin, intervint pour rétablir les droits du Ouadaï sur des
+provinces qui, jusque-là, avaient été ses tributaires : il se fit battre
+par Râbaḥ aux environs de Boukkas, dans le Salamat. L’aventurier se
+porta ensuite vers le lac Iro et saccagea le pays sara : au retour, il
+traversa le Rounga et vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti. Dans les
+années qui suivirent, Râbaḥ opéra plus particulièrement dans les pays du
+Sud : il essaya de razzier les Ubaggas, qui se réfugièrent dans les
+nombreuses cavernes des Kagas ; il fit également une incursion du côté
+de Bangassou. En 1884-1885, il alla s’installer à Gribingui, et ses
+bannières poursuivirent leur œuvre de mort dans toutes les directions,
+chez les Banda et les Mandjia. Il monta ensuite vers le Nord, traversa
+le Chari, le Ba Karé, saccagea le pays sara et vint séjourner à Denzé
+(1886). Râbaḥ entra en relations avec Djideï, le grand chef des Arabes
+Salamat, qui désirait s’affranchir du joug de l’aguid Cherf eddin.
+Celui-ci accourut, avec les contingents de plusieurs aguids. Un combat
+eut lieu à Amm Timan : Râbaḥ céda la place et se réfugia dans sa zériba,
+où les Ouadaïens n’osèrent point venir l’attaquer.
+
+Vers cette époque, le khalife ʿAbdoullahi chercha à faire rentrer Râbaḥ
+dans le giron de la Mahdïa et à le faire venir à Omdourman. Deux de ses
+émissaires vinrent au Dâr-el-Kouti et convertirent facilement à leurs
+idées le vieux Kober et les siens : Moḥammed es Senousi[179], petit-fils
+de ʿOmar Djougoultoum et neveu de Kober, les mit en relations avec
+Râbaḥ, qui se trouvait à Bandaï. Celui-ci aurait peut-être accepté les
+offres qui lui furent faites, mais ses lieutenants ne voulurent point
+entendre parler d’un retour dans le Baḥr el Ghazal.
+
+En 1888-1889, Râbaḥ opéra sur les bords du Moyen-Chari et poussa
+jusqu’au delà de Korbol et de Damraou.
+
+En 1890, il reparut une dernière fois dans le Dâr-el-Kouti : il fit
+enchaîner le vieux Kober, qui persistait, contre ses ordres, à payer un
+tribut au Ouadaï, et il le remplaça par Moḥammed es Senousi, qui fut
+fait cheïkh et devint sultan du Kouti et du Rounga. Le nouveau sultan
+prit part aux razzias menées par les gens de Râbaḥ chez les Rounga et
+les Goula. Sa fille, Hadjia, fut fiancée à Fâdhel Allah, le fils de
+Râbaḥ. Pendant ce temps, les troupes mahdistes d’Osman Djano, venues du
+Darfour, faisaient dans le Ouadaï une incursion malheureuse.
+
+En décembre 1890, Râbaḥ quitta définitivement le Dâr-el-Kouti et
+s’enfonça dans les pays de l’Ouest.
+
+« Rabaḥ, en s’éloignant, avait laissé Moḥammed es Senousi à Châ, pour
+présider aux destinées du Dâr-el-Kouti. En nommant le nouveau sultan et
+en l’attachant à sa fortune, le conquérant noir voulait assurer
+définitivement ses communications avec le Baḥr el Ghazal. Avant de
+partir, il donne quelques fusils à son protégé et lui interdit
+formellement de payer un tribut quelconque au Ouaddaï, dont dépendait
+autrefois le Rounga[180]. »
+
+Fin mars ou commencement avril 1891, l’explorateur Crampel, venant de
+l’Oubangui, arrivait à Châ, d’où il se proposait d’atteindre le Ouadaï,
+avec l’aide de Senousi : le manque de moyens de transport l’avait obligé
+à laisser en arrière deux échelons, commandés par Biscarrat et Nebout.
+Crampel fut bien accueilli par le sultan. Mais celui-ci, qui avait reçu
+un kademoul des mains de Râbaḥ, ennemi du Ouadaï, ne tenait pas du tout
+à voir l’explorateur prendre la route d’Abéché. C’est en vain, du reste,
+qu’il essaya de détourner Crampel de son projet. Le sultan ne voulait
+point laisser le chrétien aller au Ouadaï et, d’autre part, il désirait
+fort s’emparer des armes, munitions et marchandises que possédait la
+mission. La perte de celle-ci fut décidée. La chose devait d’ailleurs
+être facilitée par la trahison d’un Targui et de douze miliciens
+toucouleurs (sur 32), que Crampel avait avec lui.
+
+Lorsque l’explorateur quitta Châ pour prendre la route d’Ardh el Khalifa
+(8 jours au sud d’Abéché), le sultan Senousi vint lui présenter ses
+souhaits de bon voyage. Dans l’après-midi, au moment où elle allait
+franchir la rivière Diangara, la mission fut brusquement assaillie par
+quelques centaines d’hommes armés, qui s’étaient embusqués tout près de
+là : Crampel, le docteur Moḥammed Saʿïd et les 20 miliciens fidèles
+furent égorgés. Le Targui, les 12 miliciens félons et la Pahouine
+Niarinzhé, ainsi que les charges, reprirent la route de Châ. Le soir de
+la même journée, Adoum, fils de Senousi, et Allah Djabou, esclave favori
+du sultan, massacrèrent le détachement Biscarrat, sur les bords du
+Koukourou. Un boy loango, qui avait réussi à fuir, atteignit l’échelon
+de M. Nebout, qui rétrograda aussitôt sur l’Oubanghi.
+
+Senousi écrivit alors à Râbaḥ, pour lui faire connaître le massacre de
+la mission. Celui-ci eut un mouvement de colère. Mais cela ne dura
+point, et il envoya son intendant réclamer à Senousi tout le personnel
+et tout le matériel de la mission. Le sultan finit par remettre une
+soixantaine de fusils, 10.000 cartouches, une caisse de pistolets de
+traite, plusieurs charges de marchandises, ainsi que 10 Toucouleurs et
+Niarinzhé. Comme il avait caché le reste du butin sous terre, qu’il
+avait éloigné de Châ les deux Toucouleurs parlant arabe et que le Targui
+était parti vers le Nord, Senousi put ainsi jurer sur le Qorân « qu’il
+ne lui restait plus rien de Crampel _sur_ la terre de Châ. » Par la
+suite, Râbaḥ continua à s’éloigner du Dâr-el-Kouti. En 1893, il envahit
+le Baguirmi. Gaourang, battu à deux reprises, fut assiégé dans
+Mandjaffa. Il demanda alors l’appui du djerma ʿOthman, dont il relevait
+directement. Celui-ci expédia à son secours l’aguid el Baḥr, Oualdi
+Chaïb, qui se fit battre et tuer en arrivant devant Mandjaffa. Le sultan
+du Baguirmi réussit toutefois à quitter la ville et à se réfugier au
+Fitri. Râbaḥ passa ensuite sur la rive gauche du Chari et entreprit la
+conquête du Bornou (1894).
+
+L’attention des Ouadaïens se détourna dès lors de l’aventurier. Cette
+même année, l’aguid ouadaïen Cherf eddin, encouragé par l’éloignement de
+Râbaḥ, franchit le Baḥr Aouk à la tête d’une troupe nombreuse de
+cavaliers et vient razzier le Kouti, en poussant jusqu’à Châ la
+capitale. Senousi, prévenu à temps, a pu fuir et prudemment il se
+réfugie aux Kagas Toulous, laissant à Allah Djabou le soin de défendre
+son « dem ». Celui-ci abandonnera à son tour, sans combat, la zériba de
+son maître, et Cherf eddin peut y faire un butin énorme en ivoire et en
+captifs. Senousi se résigne à faire sa soumission ; il s’engage à payer
+un tribut annuel d’esclaves, moyennant quoi il est reconnu comme sultan
+du Dâr-Kouti. Mais, rendu méfiant par l’incursion de Cherf eddin, il
+transporte son « dem » à Ndélé, dans un terrain inaccessible à la
+cavalerie ouadaïenne[181].
+
+Le Dâr-el-Kouti, au lieu d’être une province du Rounga, comme avant
+1890, devenait autonome et relevait directement du Ouadaï.
+
+Vers la fin de 1897, M. Gentil descendit le Chari jusqu’au lac Tchad et
+conclut un traité d’alliance et de commerce avec Gaourang et Senousi :
+il emmena en France des représentants de chaque sultan. Râbaḥ, irrité du
+bon accueil fait aux Chrétiens, pilla les villes de la rive gauche du
+Chari qui relevaient de Gaourang : ce dernier, craignant de voir le
+souverain du Bornou envahir ses États, descendit alors vers le Sud et se
+réfugia du côté de Kouno.
+
+Yousouf mourut en 1898, après avoir régné 24 ans. Il ne possédait à
+aucun degré la farouche énergie de son frère ʿAli et, en plus d’une
+circonstance, il montra la pire faiblesse[182] : il laissa s’amoindrir
+considérablement le prestige et l’autorité dont jouissait le sultan du
+Ouadaï. Yousouf réussit toutefois à maintenir l’intégrité de son
+royaume. Il garda une attitude pleine de circonspection vis-à-vis de
+Râbaḥ, qui finit d’ailleurs par jeter son dévolu sur le Bornou. Du côté
+de l’Est, il fut également menacé durant quelque temps, par les
+entreprises d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi : les mahdistes, qui
+venaient de conquérir le Darfour[183], élevaient certaines prétentions à
+l’égard du sultan d’Abéché. Mais l’attitude énergique de Cherf eddin
+leur en imposa et ils se replièrent sans avoir attaqué.
+
+
+=Ibrahim (1898-1901)= — Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du
+sultan Yousouf.
+
+ { — ʿAbd el ʿAziz (aveuglé par Ibrahim).
+ {
+ { — Ibrahim (épouse Habbo, fille d’Abou Kouyouma).
+ {
+ { — ʿAbd er Raḥman aguid el Bataḥ (épouse une sœur du djerma
+ { ʿOthman. Eborgné par Ibrahim).
+ {
+ { — Doud-Mourra.
+ Yousouf {
+ { — Mérem Kakié (veuve de Mouṣṭafa el Magné. Epouse Acyl).
+ {
+ { — Mérem Zanaba (épouse Moḥammed el Bechâra).
+ {
+ { — Mérem Fatmé (épouse le djerma ʿOthman).
+ {
+ { — ʿAbd er Rahim
+
+Le fils aîné du sultan Yousouf était ʿAbd el ʿAzîz, qui avait pour mère
+une captive d’Arabes Khozam, d’origine kirdi. Lorsque Yousouf tomba
+malade et que sa mort parut être très proche, les adjâouid se réunirent
+pour traiter de la succession. Ils résolurent de donner le pouvoir à
+Ibrahim, qui était le fils d’une femme forienne. Ce prince fut mandé au
+palais. Il eut peur tout d’abord, car il ignorait la décision prise par
+les grands dignitaires et il craignait d’être aveuglé : il jugea prudent
+de rester chez lui. Mandé à nouveau, Ibrahim dut toutefois se résigner à
+obéir. Il fut alors introduit dans la chambre où reposait le corps de
+son père et il y reçut les insignes de la royauté. Les adjâouid firent
+ensuite appeler ʿAbd el ʿAzîz, qui refusa d’aller au palais. Sa femme,
+fille du sultan des Guemr, lui conseillait de ne pas répondre à cet
+appel : elle l’engageait à mobiliser sa bannière personnelle (il était
+aguid el Khouzam) et à conquérir le pouvoir par la force des armes. Le
+djerma fit renouveler à ʿAbd el ʿAzîz l’ordre de se rendre au palais. Le
+prince n’osa pas suivre les conseils de sa femme et il se dirigea vers
+la demeure royale. Il fut conduit aussitôt dans la chambre mortuaire, où
+trônait Ibrahim, et le djerma ʿOthmân lui dit brutalement : « Sella
+karka ! » Le pauvre ʿAbd el ʿAzîz se mit alors à genoux, découvrit son
+épaule droite et frappa doucement dans ses mains, en murmurant des
+paroles de soumission à l’égard du nouveau sultan. Sur l’ordre du
+djerma, l’esclave Oueld Manṣour s’approcha de ʿAbd el ʿAzîz, lui donna
+deux soufflets et l’entraîna ensuite pour lui crever les yeux.
+
+L’aguid el Djaʿâdné, ʿAmer Chikhaï, s’était retiré à Azi avec ses
+troupes, en apprenant la mort de Yousouf. Il disposait d’environ 1.300
+fusils. Cet aguid était très lié avec ʿAbd el ʿAzîz et souhaitait
+vivement voir ce prince arriver au trône. Étant à Azi, il demandait des
+renseignements sur les événements d’Abéché : quand on lui disait
+qu’Ibrahim avait été proclamé souverain du Ouadaï, il se refusait à le
+croire et répondait que ʿAbd el ʿAzîz seul pouvait être sultan. Il fut
+cependant obligé de se rendre à l’évidence. Ibrahim manda cet aguid à
+Abéché : il s’y rendit avec seulement une seule poignée d’hommes. Le
+sultan désirait se débarrasser de ʿAmer à cause de ses sympathies pour
+ʿAbd el ʿAzîz, mais il voulait également s’approprier les soldats de ce
+dignitaire. Il eût bien décidé de le faire mettre à mort, mais il
+craignit de voir les troupes de ʿAmer se disperser de tous les côtés en
+apprenant la nouvelle. Il cacha donc son jeu et accabla cet aguid des
+marques de sa bienveillance : il lui fit présent de belles étoffes, lui
+donna un cheval, etc. En le congédiant, il lui demanda de venir à Abéché
+avec ses gens. ʿAmer obéit : Ibrahim le fit alors exécuter purement et
+simplement et il donna le kademoul d’aguid el Djaʿâdné à l’un de ses
+partisans, Mouṣṭafa.
+
+Ibrahim, devenu sultan, voulut se débarrasser de la tutelle des grands
+dignitaires — dont les plus influents étaient le djerma ʿOthmân et Cherf
+eddin — et il prétendit gouverner selon son bon plaisir. Il était très
+généreux et ses libéralités lui valurent les sympathies du peuple, qui
+l’appelait _el Birké_ (le bassin). Le sultan donna sa confiance aux
+Djellâba Chatati et Yasin et surtout à l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa.
+Celui-ci était très dévoué à Ibrahim. Il se rendait parfaitement compte
+que la puissance exagérée des grands adjâouid constituait un danger
+redoutable pour l’autorité du sultan. Son intérêt personnel lui
+commandait d’ailleurs la ruine de ses rivaux : il passerait ainsi au
+premier plan et deviendrait le personnage le plus considérable de la
+cour. Il commença donc à miner leur crédit dans l’esprit d’Ibrahim et
+arriva insensiblement à faire vivre ce prince dans un état de sourde
+hostilité avec les adjâouid. En dernier lieu, il conseilla même au
+sultan de faire exécuter l’aguid el Maḥâmid, Moḥammed ould Bechâra, et
+de lui donner la succession de ce dignitaire. Mais les intérêts menacés
+se coalisèrent et les adjâouid résolurent de résister par la force aux
+entreprises d’Ibrahim et de Mouṣṭafa.
+
+Cherf eddin, son compatriote Guelma, aguid er Râchid, et l’aguid el
+Maḥâmid quittèrent nuitamment la capitale, avec leur famille et leurs
+partisans : ils allèrent s’installer dans les terres de l’aguid es
+Salamat, à Am Deguemat (octobre 1900). Le djerma ʿOthmân, qui voulait
+tirer le meilleur parti de la situation et qui aimait d’ailleurs
+l’intrigue pour elle-même, resta à Abéché, à côté du sultan ; mais il
+était en relations avec les rebelles. Mouṣṭafa conseilla à Ibrahim de se
+porter à la rencontre des adjâouid et de les combattre : le djerma
+ʿOthmân intervint, dissuada le sultan d’avoir recours aux armes et
+réussit à le convaincre que des négociations convenaient beaucoup mieux.
+Ibrahim dépêcha alors quelques marabouts à Am Deguemat, afin de décider
+les rebelles à revenir à la cour : ceux-ci répondirent par un refus
+formel de rentrer à Abéché. Le sultan renouvela plusieurs fois ses
+instances auprès d’eux et s’engagea à leur accorder toutes les
+concessions qu’ils pouvaient désirer. Mais ce fut en vain : les aguids
+persistèrent dans leur attitude. Cet état de choses dura quatre mois.
+
+Un fils de ʿAli et de Hababa Kili, Aḥmed abou Ghazali, commandait, à ce
+moment-là, le petit village de Am Zihafaya, dans la vallée de la Bétèha,
+entre Bourourik et Mouthourar. Il vivait là, avec sa mère, ses esclaves,
+ses troupeaux, et allait de temps en temps à Abéché pour saluer le
+sultan. Les adjâouid avaient l’intention de porter Aḥmed au pouvoir, en
+remplacement d’Ibrahim. Celui-ci, renseigné par Mouṣṭafa, manifesta
+alors quelque hostilité à l’égard du fils de ʿAli, qui en fut prévenu et
+se retira à Grindi, un des villages du djerma. ʿOthmân, qui restait le
+principal dignitaire de la cour et, en apparence, l’appui le plus solide
+du sultan, invita Aḥmed à se rendre à Abéché, l’assurant qu’il ne lui
+serait fait aucun mal. Il présenta le jeune prince à Ibrahim, qui
+l’accueillit favorablement, tout en déclarant qu’il connaissait les
+intentions des conspirateurs : le sultan engagea Aḥmed à rester quelque
+temps à la cour, pour favoriser le rétablissement du bon ordre et la
+rentrée des conspirateurs à Abéché. Ghazali demeura quelques jours dans
+la capitale, chez ʿOthmân. Son protecteur l’avait déjà poussé à se
+rallier aux rebelles : il avait refusé. Le djerma revint encore à la
+charge, mais ce fut en vain. Il conseilla alors à Ibrahim de faire
+exécuter son cousin, sous prétexte que celui-ci aspirait en secret au
+trône. Le sultan expédia immédiatement son aguid el brich, Attour, avec
+ordre de ramener Aḥmed mort ou vif. Mais le jeune prince tua Attour d’un
+coup de fusil, sauta à cheval et rejoignit les aguids révoltés, qui le
+proclamèrent sultan du Ouadaï.
+
+Le djerma travaillait perfidement à la perte d’Ibrahim. Il parvint à
+semer la division et la défiance entre les dignitaires restés fidèles au
+sultan : Ousṭ Kheir, un lieutenant d’Ibrahim, se rendit à Am Deguemat, à
+l’instigation de ʿOthmân. Lorsque celui-ci, jetant enfin le masque,
+quitta Abéché pendant la nuit pour aller rejoindre les rebelles, il
+entraîna avec lui presque tous les dignitaires et la majeure partie des
+troupes ouadaïennes : il ne resta avec le sultan que cinq aguids ou
+hommes de confiance et quelques partisans. ʿOthmân se rendit dans le dar
+Moubi, à proximité d’Am Deguemat. Toutes ces intrigues ont fait dire
+depuis que le djerma cherchait surtout à grossir son influence, afin de
+pouvoir finalement arriver au trône. Ibrahim, se voyant presque
+complètement abandonné, résolut de quitter la capitale. Il se mit en
+route avec ses serviteurs et quelques femmes, en compagnie des
+dignitaires restés fidèles : Mouṣṭafa, aguid el Djaʿâdné, et son frère
+ʿAmer, ed Dri, l’aguid el Khouzam Barkaï, l’amin Sougour, l’amin
+Mandjerké et le kamkalek Ṭâher. Ibrahim prit la route du dâr Zegâoua, à
+l’est du Ouadaï, où il avait, paraît-il, l’intention de se retirer. Le
+troisième jour de marche, il fut rejoint par les troupes des conjurés
+près de la montagne de Guemra, au nord-est d’Abéché : l’aguid er Râchid,
+Guelma, était à leur tête. Des coups de feu furent tirés sur le sultan
+et sa suite : les serviteurs furent tués, ainsi que Mouṣṭafa, ʿAmer,
+Sougour et Mandjerké ; Ṭâher s’enfuit[184] ; le roi et Barkaï furent
+pris. Comme Ibrahim se débattait, au moment où il était saisi par les
+esclaves des rebelles, il fut brutalement frappé à coups de poing dans
+la poitrine et dans le ventre. Le malheureux prince fut ramené dans un
+état lamentable à Abéché, où on lui creva les yeux : il mourut deux
+jours après (février 1901).
+
+Pendant que ces désordres intérieurs divisaient le Ouadaï, les Français
+progressaient dans la région du Chari et brisaient la puissance de
+Râbaḥ : massacre de la mission Bretonnet à Togbao (juillet 1899), Kouno
+(28 octobre 1899), Koussri (22 avril 1900). Les nouveaux venus
+cherchèrent à vivre en paix avec le Ouadaï : après le départ de M.
+Gentil, et sur la demande du capitaine Robillot, Gaourang envoya un
+messager à Abéché, pour tâcher d’amener une entente entre le sultan
+Ibrahim et les Français.
+
+
+=Aḥmed abou Ghazali (1901-1902).= — Aḥmed, surnommé abou Ghazali à cause
+de son long cou, était fils d’une Gourâniyé. Les compatriotes de sa mère
+jouissaient d’une certaine influence à la cour d’Abéché, depuis que
+quelques-uns d’entre eux avaient été appelés à remplir les fonctions
+d’aguid. L’arrivée d’Aḥmed au pouvoir renforça la situation de cet
+élément et le fit même passer au premier plan : un grand nombre de
+familles gourân vinrent s’installer à Abéché et dans les environs.
+D’autre part, Cherf eddin et Guelma, qui appartenaient à la tribu des
+Bideyat, protégèrent également ceux de leurs compatriotes qui résidaient
+au Ouadaï.
+
+Le nouveau sultan s’entoura de tous les anciens dignitaires, mais il
+réduisit leur importance. Il diminua surtout les forces du djerma
+ʿOthmân, dont il craignait la puissance et l’esprit de duplicité. Cela
+ne manqua pas d’indisposer ce dernier contre son souverain. Le
+conseiller intime de Ghazali fut Cherf eddin, qu’il rendit le plus
+puissant de tous les dignitaires. Le sultan ne composa pas de conseil
+(medjlis, medjlès), comme ses prédécesseurs, et se laissa uniquement
+guider par l’aguid es Salamat, auquel il accordait une confiance
+absolue. L’importance donnée aux éléments étrangers irrita les Ouadaïens
+et une sourde hostilité contre le souverain régna bientôt parmi les
+adjaouid : le djerma ʿOthmân était à la tête des mécontents. Au bout de
+quelque temps, Aḥmed ne put compter que sur les troupes de quelques
+aguids et sur l’appui des Gourân. Les Senousia lui étaient également
+hostiles et donnaient la main à ses ennemis.
+
+Nous avons déjà parlé de la confrérie des Senousia, qui règne tout
+particulièrement dans la partie orientale du Sahara. Nous savons qu’elle
+a fait de bonne heure des progrès dans les États musulmans du Sud et
+que, au Ouadaï notamment, le sultan ʿAli fut un adepte fervent de cette
+secte.
+
+Les relations de Mahdi avec le Ouadaï continuèrent sous le règne de
+Yousouf. Elles devinrent même plus fréquentes que par le passé et les
+deux chefs échangèrent souvent des cadeaux : les caravaniers
+tripolitains servaient d’intermédiaires entre le souverain d’Abéché et
+le grand-maître de la confrérie. Voici, du reste, ce que rapporte
+Moḥammed el Hachaïchi à ce sujet : « Il existe des relations suivies
+entre le cheïkh (Si el Mahdi) et Sidi Yousef, roi du Ouadaï, qui est un
+« frère » considérable et pour qui il a beaucoup d’estime. Tous les ans
+le roi lui envoie un cadeau important, à savoir des esclaves au nombre
+de plus de cent, des plumes d’autruche, des dents d’éléphants, le tout
+d’une valeur de 50.000 bouteïras (150,000 fr.) et peut-être plus[185] ».
+
+Les rapports devinrent très suivis vers la fin du règne de Yousouf et,
+en 1898, peu de temps avant l’avènement d’Ibrahim, Mahdi envoyait un de
+ses vicaires, Moḥammed es Sounni, résider auprès du sultan. Yousouf
+accueillit très favorablement ce faqih et lui donna une habitation dans
+son palais.
+
+Le sultan Ibrahim accorda également sa confiance à Moḥammed es Sounni,
+et celui-ci en profita pour s’immiscer dans les affaires du pays, ce qui
+eut pour résultat d’indisposer les Ouadaïens contre lui et contre le
+sultan. Il nous faut noter, du reste, que cette méfiance des Ouadaïens à
+l’égard des menées des Senousis était antérieure à l’avènement
+d’Ibrahim. Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi en avait déjà entendu parler,
+en 1896. Mais c’est à tort, croyons-nous, qu’il attribue ces idées au
+sultan Yousouf : elles appartenaient vraisemblablement à son entourage.
+« Lorsque j’étais à Mourzouk, écrit le cheïkh, j’ai entendu dire par un
+commerçant nommé Aḥmed Et-Tazi que le roi du Ouadaï, dans ces derniers
+temps, avait conçu des craintes du côté du cheïkh (Si el Mahdi), parce
+que quelques-uns des ennemis de celui-ci lui avaient dit que, si le
+cheïkh s’était rapproché de lui, c’était qu’il voulait s’emparer du
+Ouadaï. J’ai attribué cette histoire à des intrigues anglaises (!) et je
+ne sais quelle suite elle a pu avoir[186] ».
+
+Après la révolte de 1900, à laquelle le représentant de Mahdi ne resta
+pas étranger, le nouveau souverain, qui connaissait le caractère
+intrigant du marabout, lui enjoignit de quitter le palais et de n’avoir
+plus à s’occuper des affaires du Ouadaï.
+
+Le chef de la Senoussia avait également essayé, en 1896-1898, de faire
+entrer dans sa confrérie les sultans Rabaḥ et Gaourang. Le premier, qui
+appartenait à la secte des Kadria, ne voulut rien entendre et le second
+se réclama de la Tidjânïa. Cependant, vers 1900, le mbang du Baguirmi
+prêta l’oreille aux exhortations de Mahdi : des papiers qui tombèrent
+entre nos mains, lors de la prise de Bir Alali (18 janvier 1902),
+montrèrent nettement que notre protégé avait mené des intrigues hostiles
+à l’occupation française.
+
+L’influence de l’eunuque Cherf eddin sur l’esprit de Ghazali était telle
+que cet aguid gouvernait en réalité le Ouadaï. Cet état de choses
+ébranla d’ailleurs fortement l’autorité du sultan et plusieurs
+provinces, profitant des divisions qui régnaient à la cour d’Abéché,
+refusèrent de payer l’impôt. « En septembre 1901, Bakhit, sultan du dar
+Sila....., sur les conseils de son ami Moḥammed Es Senoussi de Ndélé,
+refuse de s’acquitter de ses devoirs tant que Cherf eddin conduira les
+destinées ouadaïennes. Dans une lettre au Djerma ʿOthman, le sultan
+Bakhit lui expliquant les motifs de sa conduite, ajoute : Qu’il déplore
+que des hommes d’une origine illustre soient à subir, sans protester, le
+joug honteux d’un esclave doublé d’un eunuque et, du moment qu’ils se
+conduisent moins que des femmes, aucun musulman ne fera à leur mort
+_kalaoua_ (cérémonie funèbre)[187] ».
+
+Les Ouadaïens que mécontentait le gouvernement de Ghazali résolurent de
+renverser leur souverain et de le remplacer par le jeune Acyl, aguid ed
+Debaba, fils de Abou Kouyouma[188] et d’une Birnaouiyé. Mais ce prince
+fut prévenu, par un dignitaire de la cour, qu’Aḥmed abou Ghazali devait,
+à l’instigation de Cherf eddin, lui faire crever les yeux pour
+l’empêcher d’être prétendant au trône : il s’enfuit alors nuitamment
+d’Abéché avec sept cavaliers (septembre 1900). Acyl prit la direction du
+Fitri et fut bientôt rejoint par environ deux cents partisans. Ghazali
+expédia immédiatement cinq adjâouid à la poursuite de son rival, qui fut
+atteint le sixième jour de marche par les troupes du sultan. Acyl
+remporta deux légers succès sur leur avant-garde à Baba Tchoutchow, dans
+le Médogo, et il courut se réfugier à Kalkélé, à l’est de Moïto[189].
+Les adjaouid rentrèrent à Abéché. Acyl dépêcha aussitôt une ambassade
+auprès du lieutenant colonel Destenave, commissaire du gouvernement par
+intérim des pays et protectorats du Tchad. Cette délégation, composée de
+Adem Kordé, cousin d’Acyl, et de dix cavaliers ouadaïens, se présenta à
+Ngouri le 8 novembre 1901 : le prince fugitif sollicitait notre
+protection et notre appui, afin de conquérir le trône du Ouadaï. Le
+lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec son peloton de spahis.
+Acyl surprit près de Malabesse le sultan boulâla Gadaï, serviteur dévoué
+d’Aḥmed abou Ghazali : Gadaï fut tué avec quarante de ses soldats et le
+prétendant Ḥassen abou Sekkin lui succéda.
+
+Pendant que le Ouadaï était ainsi la proie d’incessantes compétitions,
+les Français s’établissaient solidement sur les bords du Chari et du lac
+Tchad. Les bandes rabḥistes n’existaient plus : Fâdhel Allah, fils de
+Râbaḥ, avait péri dans la lutte et son frère Niébé s’était rendu avec
+tous ses partisans (août 1901). Toutefois, du côté du Kanem, les
+Senousis se préparaient à combattre énergiquement l’occupation
+française : une première attaque contre leur zaouia de Bir Alali
+échouait et coûtait la vie au capitaine Millot (novembre 1901). Après la
+fuite d’Acyl, le représentant de Mahdi à Abéché, Moḥammed es Sounni,
+avait envoyé un de ses parents au jeune prince pour lui recommander de
+ne pas solliciter la protection des chrétiens ; il l’engageait à se
+rendre à Bir Alali, auprès de Moḥammed el Barrâni, qui le conduirait
+dans le Borkou, chez Mahdi, où il serait en sûreté. Mais Acyl refusa de
+suivre ces conseils. D’ailleurs, Barrâni ne devait pas rester longtemps
+à Bir Alali : cette forteresse était enlevée le 18 janvier 1902 par le
+commandant Tétart.
+
+C’est en novembre 1901 qu’eut lieu la rupture définitive entre Cherf
+eddin et le djerma ʿOthmân. Le sultan et l’aguid es Salamat ne pouvaient
+plus rester à Abéché, au milieu d’une population qu’ils sentaient leur
+être nettement hostile. Ils quittèrent donc la capitale avec leurs
+partisans et se retirèrent dans les terres de Cherf eddin, du côté de
+Moungari. Le djerma et les Ouadaïens proclamèrent aussitôt l’avènement
+au trône du jeune Moḥammed Ṣâlèḥ, surnommé _Doud-Mourra_[190], fils du
+sultan Yousouf et de la captive forienne Maka.
+
+La lutte entre les deux sultans dura plus de six mois. Ghazali et Cherf
+eddin firent courir le bruit qu’ils voulaient quitter le Ouadaï et se
+réfugier au Darfour. Ils restèrent quelque temps dans le dâr Salamat et
+allèrent ensuite s’installer à Am Deguemat, sur la rive gauche de la
+Bataḥ. Les troupes de Doud-Mourra se portèrent sur Am Demm, par El
+Houguena, et vinrent attaquer celles de Ghazali. Le chef de la Senousïa
+recommanda vainement aux deux princes de ne pas se battre et d’unir
+leurs forces contre les Français : il ne fut pas écouté. Après un
+certain nombre de rencontres, les partisans d’Aḥmed se dispersèrent : ce
+dernier tomba entre les mains de ses adversaires et eut les yeux crevés.
+Quant à Cherf eddin, qui s’était enfui avec quelques cavaliers, il fut
+pris et mis à mort (fin 1902 — commencement 1903).
+
+
+=Doud-Mourra (1902-1911).= — Doud-Mourra restait donc sultan du Ouadaï :
+le parti gourân n’existait plus et la fuite d’Acyl chez les chrétiens
+avait discrédité complètement la cause de ce prince. Mais l’arrivée des
+Français dans la région de Yao était une cause d’inquiétude pour le
+souverain d’Abéché. Le parti vainqueur avait appris avec irritation
+l’accord qui régnait entre Gaourang, Ḥassen et les nouveaux venus. La
+présence d’Acyl dans le pays que nous occupions faisait d’ailleurs
+croire toujours possible une action de notre part, pour combattre Doud-
+Mourra et le remplacer par son rival. Enfin, les sympathies que nous
+valaient les bons procédés dont nous usions à l’égard des mesâkin
+menaçaient la puissance ouadaïenne.
+
+Acyl ne devait pas inquiéter longtemps Doud-Mourra. Nous avions beaucoup
+compté sur ce prétendant pour étendre l’influence française au Ouadaï :
+on voulait, en effet « établir une politique de bascule entre Ghazali et
+Acyl, de manière à utiliser leurs forces, séparées et même ennemies,
+pour évincer Doud-Mourra implanté à Abéché et soutenu par nos pires
+ennemis, les Senousya[191] ». La chute de Ghazali fut une première
+déception. De plus, comme nous le verrons plus loin, l’attitude d’Acyl à
+notre égard ne tarda pas à nous créer de graves difficultés.
+
+Le sultan du Baguirmi, Gaourang, avait fait un excellent accueil à M.
+Gentil, lorsque celui-ci était venu pour la première fois dans la région
+du Tchad. La lutte contre Râbaḥ fut menée de concert avec le mbang et,
+après la chute de l’aventurier, M. Gentil fit du Baguirmi le pivot de
+notre politique indigène dans les pays nouvellement occupés. Gaourang
+était notre protégé et nous entretenions un résident auprès de lui.
+« Après le départ de M. Gentil, le commandement avait cru devoir suivre
+une politique opposée à celle créée par le premier commissaire du
+gouvernement. Gaourang fut négligé, suspecté ; les vexations lui furent
+prodiguées. On se rapprocha d’Acyl, un prétendant au trône d’Abéché ; on
+lui fit des promesses, on s’engagea imprudemment auprès de lui. Le 16
+décembre 1901, nous lui écrivons entre autres choses : « ....... Le
+moment est proche où tu triompheras de tous tes ennemis et tu seras
+affermi sur le trône de tes pères et de tes aïeux......... Nous ne
+t’abandonnerons pas et nous te répétons que le moment est proche où tu
+deviendras puissant......... » Entre temps, nous opérons dans le Kanem
+et nous nous emparons de la zaouia de Bir Alali. Acyl se plaint de
+Gaourang, on écoute ses doléances, on lui fait renvoyer des commerçants
+qui s’étaient rendus auprès du sultan du Baguirmi, et en juin 1902, nous
+lui écrivons : « ......... Puisque tu es encore à Mandélé, il faut y
+construire un tata, où tu pourras laisser tes femmes, tes biens, etc., à
+l’abri des razzias, lorsque tu devras marcher en avant......... Et
+maintenant que la paix est établie au Kanem et que de nouveaux
+tirailleurs vont arriver, nous enverrons des fantassins au Fitri
+rejoindre les spahis...... Prends patience et tu atteindras ton
+but...... » Nous semblions décidés à marcher sur Abéché et à envahir le
+Ouadaï ; nous n’hésitions pas à sacrifier Gaourang et nous le
+considérions comme quantité négligeable, alors que nous faisions
+d’imprudentes promesses à celui dont il fût devenu le vassal. Nous
+revînmes enfin à une notion plus exacte, plus juste et plus pratique de
+la situation et, devant les instructions ministérielles, abandonnant
+notre attitude agressive et notre protégé Acyl, qui nous compromettait
+chaque jour davantage et menaçait de nous engager dans des complications
+dont les conséquences auraient pu être désastreuses, nous songeâmes
+enfin à organiser et à pacifier tous les pays entre le Ouadaï et le
+Chari. Nous nous rapprochâmes de Gaourang ; nous lui rendîmes son
+autorité sur son sultanat du Baguirmi ; nous reprîmes en un mot vis-à-
+vis de lui la politique inaugurée par Gentil[192] ».
+
+Pendant que les forces de Doud-Mourra et de Ghazali étaient en présence
+sur les bords de la Bataḥ, Acyl se trouvait à Mandélé. Ordre lui avait
+été donné d’y construire un tata et de se porter en avant, sur Am
+Ḥadjer, pour ne pas épuiser le pays par ses réquisitions et pour mieux
+surveiller la route d’Abéché. Nous ne voulions mener qu’une action
+pacifique du côté du Ouadaï et, en cas d’attaque, l’escadron de spahis
+devait abandonner le Fitri et se replier sur Fort-Lamy (Instructions
+politiques du 10 juillet 1902).
+
+Après la victoire de Doud-Mourra, Acyl évacua la vallée de la Bataḥ et
+alla guerroyer dans les pays fétichistes du sud du Médogo (Mataïa,
+Guéra, Korbo, etc.). Le prétendant commençait à nous donner quelque
+inquiétude. C’était un nerveux, un impulsif, et il abusait de la
+merissé : on le disait travaillé par les menées des Senoussis et on
+craignait fort un coup de tête de sa part, depuis qu’il savait ne plus
+devoir compter sur notre appui pour renverser son rival.
+
+Le Mahdi avait repris au Ouadaï son influence d’autrefois : son
+représentant à Abéché, Moḥammed es Sounni, soutenait Doud-Mourra et
+était très écouté de celui-ci. C’est pourquoi Cherf eddin avait fait
+courir le bruit, à un moment donné, que sa cause était la nôtre et que
+nous n’avions qu’un seul ennemi, le Mahdi, lequel cherchait à devenir le
+sultan du Ouadaï.
+
+Des Oulâd Slimân mahdistes se trouvaient dans l’entourage d’Acyl. Ils
+appartenaient aux fractions de la tribu qui, en décembre 1902, n’avaient
+pas voulu reconnaître notre domination. Les Ouassal dissidents s’étaient
+retirés au Baḥr el Ghazal, où ils favorisaient Mahdi. Acyl avait déjà
+entretenu de bonnes relations avec eux, alors qu’il campait sur les
+bords de la Bataḥ, et certains de ces Arabes étaient même venus à
+Birket-Fatmé pour faire du commerce avec lui. Ses intrigues inquiétaient
+le commandement : on reprochait à l’intempérant fils d’Abou Kouyouma
+d’avoir laissé succomber Adem Kordé dans les montagnes de Korbo, et de
+ne s’être installé au Debaba que pour passer au Baḥr el Ghazal et
+rejoindre Mahdi, après avoir enlevé le peloton de spahis du lieutenant
+Lebas[193]. Finalement, le chef de bataillon Largeau donna l’ordre de
+l’arrêter (juin 1903). Acyl fut déporté à Fort-de-Possel. Ses partisans
+se dispersèrent, sauf toutefois un certain nombre d’entre eux, commandés
+par le Djellâbi Badjouri, qui restèrent avec nous et servirent
+d’auxiliaires dans les opérations menées contre les tribus dissidentes.
+
+A cette époque, nous avions affaire au Kanem, et la situation ne nous
+permettait pas de mener une politique offensive envers le Ouadaï. Pour
+rassurer le sultan et lui bien montrer nos intentions pacifiques, un
+message annonçant la capture d’Acyl fut envoyé à Abéché (juillet 1903).
+Doud-Mourra et l’aguid el Maḥâmid eurent alors, un moment, l’idée de se
+rapprocher de nous. Mais ces bonnes dispositions ne durèrent pas : les
+Ouadaïens continuèrent à craindre une action de notre part et ils
+gardèrent une attitude hostile.
+
+Nous vivions donc avec le Ouadaï dans un état de paix assez incertain.
+Une circulaire de février 1904 apportait certaines restrictions au
+commerce avec les États de Doud-Mourra ; l’aguid es Salamat, Gomboro,
+brûlait un petit poste de garde-pavillon installé à Goulfé, à l’ouest du
+lac Iro, et se battait avec le lieutenant Dujour à Tomba (avril 1904).
+D’autre part, le capitaine Durand se rendait à Amalaye (Oum Melahi),
+avec l’escadron de spahis, et avait une entrevue pacifique avec l’aguid
+el Djaʿâdné, Amin ʿAbdoullahi : nulle entrave ne devait être apportée
+désormais à la liberté du commerce entre le Ouadaï et le territoire du
+Tchad. Cette attitude conciliante des Ouadaïens provenait peut-être de
+ce qu’ils avaient cru à une offensive des Français : certains mouvements
+de nos troupes, vers la fin de 1903, avaient fait naître cette idée dans
+le pays.
+
+L’aguid el Djaʿâdné semblait vouloir tenir les promesses faites à
+l’entrevue d’Amalaye : un courant commercial s’était établi entre le
+Baguirmi et le Ouadaï. Mais, en mars 1904, un Baguirmien, porteur d’un
+message important du commandant de région pour Abéché, dut faire demi-
+tour du Mégogo et revenir à Yao. Cela n’empêcha pas ʿAbdoullahi de
+demander, deux mois plus tard, l’autorisation de faire passer sur notre
+territoire un troupeau de bœufs, razzié chez les Missiriyé, pour
+l’envoyer au Baguirmi, où cet aguid désirait faire des achats.
+L’attitude de ce chef était d’ailleurs bizarre : tantôt il faisait des
+déclarations pacifiques et demandait la liberté du commerce, tantôt il
+contestait la valeur des engagements pris à Amalaye, refusait d’accepter
+notre présence au Fitri et élevait des prétentions sur le pays de
+Boullong. Il finit par tomber en disgrâce auprès de Doud-Mourra. Le
+sultan avait été mécontent de l’entrevue d’Amalaye et avait blâmé
+l’aguid el Djaʿâdné de ne pas s’être battu avec nous. La politique
+incohérente de ce dignitaire et la cruauté dont il fit preuve envers les
+Kouka indisposèrent complètement le souverain : ʿAbdoullahi fut
+emprisonné pendant quelque temps et reçut ensuite le kademoul
+insignifiant d’aguid el Khouzam.
+
+Nous ne cherchions qu’à vivre en paix avec les Ouadaïens. Mais ceux-ci
+opposèrent une fin de non-recevoir à nos propositions pacifiques (19
+février 1904), et le bruit courut, quelques jours plus tard, qu’ils se
+préparaient à marcher contre nous. Les aguids gardaient une attitude
+menaçante : le djerma ʿOthmân, l’aguid el Djaʿâdné et l’aguid er Râchid
+circulaient dans les provinces occidentales, et on s’attendait à les
+voir faire irruption au Fitri pour y installer Djili (avril 1904).
+Durant toute la saison sèche de 1903-1904, le peloton de spahis qui
+occupait Yao avait l’ordre d’évacuer le Fitri, dans le cas d’une
+offensive ouadaïenne, et de se replier sur Bokoro ou le Debaba : les
+populations devaient se retirer sur Abouguern. En juin 1904, de
+l’infanterie fut installée à Yao, qui devint poste permanent.
+
+Le 7 juin 1904, le djerma ʿOthmân envoyait au lieutenant de Yao une
+lettre, par laquelle il enjoignait aux Français d’évacuer les provinces
+de la rive droite du Chari et de rester sur la rive gauche, dans le pays
+de Râbaḥ. Le 31 janvier 1905, un esclave du djerma, Kalamtam, attaquait
+le poste de Yao : le lieutenant Repoux le repoussa et battit également,
+le lendemain, l’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya. Le capitaine
+Rivière, accouru à la rescousse, tomba sur le camp ouadaïen endormi, à
+Seïta, et le mit en complète déroute.
+
+Vers cette époque-là également, Bâdjouri passa au Ouadaï avec la plupart
+de ses hommes. Accoutumé à vivre de pillages, il n’avait pas fait de
+distinction entre les Kreda soumis et les Kreda dissidents : il avait
+razzié à tort et à travers. Craignant d’être inquiété de ce fait, il
+gagna le Baḥr el Ghazal, puis Er Rouhoud, d’où il expédia un messager à
+Doud-Mourra. Le sultan, après avoir fait attendre sa réponse pendant
+quelque temps, envoya à Bâdjouri un kademoul de commandement et le nomma
+khalifa de l’aguid el baḥr. Il ne tarda pas ensuite à appeler le nouveau
+dignitaire à Abéché et, en juin 1903, Bâdjouri fut promu aguid el baḥr.
+
+Doud-Mourra était un prince très autoritaire ; il n’entendait pas
+laisser ʿOthmân agir à sa guise et lui permettre de troubler le pays par
+de nouvelles combinaisons. Déjà, à Am Deguemat, alors qu’il n’était que
+prétendant, Doud-Mourra avait trouvé excessif le rôle joué au Ouadaï par
+ce dignitaire ; il craignait d’ailleurs de voir celui-ci nouer quelque
+intrigue et d’être trahi par lui, comme l’avaient été Ibrahim et
+Ghazali : et c’est pourquoi le djerma, tenu en suspicion, avait été
+l’objet d’une certaine surveillance. Après la victoire, le nouveau
+souverain compta beaucoup, pour pouvoir résister, sur l’appui de son
+beau-frère Moḥammed ould Bechara, aguid el Maḥâmid[194].
+
+En mai 1904, le djerma circulait dans le Moubi et était plus que jamais
+suspect aux yeux du sultan : à ce moment-là, beaucoup de Ouadaïens
+accusaient ʿOthmân de chercher à s’entendre avec les Français et de
+vouloir mettre sur le trône du Ouadaï un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui se
+trouvait au Baguirmi. Cette mésintelligence ne fit que s’accentuer et, à
+la fin de 1904, la rupture était dans l’air. Les échecs des troupes
+ouadaïennes à Yao et à Seïta irritèrent fort Doud-Mourra : le djerma
+avait attaqué le Fitri contre l’avis de son souverain, qui lui refusa
+d’ailleurs des renforts. Mandé à Abéché, ʿOthmân hésita quelque temps,
+soit par crainte, soit par mauvaise volonté. Il se décida cependant à
+paraître devant le sultan, en juillet 1906. Doud-Mourra lui reprocha les
+pertes en hommes, en armes et en chevaux qu’avait coûtées sa
+désobéissance. Il lui enleva le titre de kamkalek et de tourtelouk abou
+fattachi, pour les donner à ʿAbd el Kerim, un autre fils d’Assad abou
+Djebrin. Il enleva également le kademoul d’aguid el Gourân à Moḥammed
+oueld Mérem, ami du djerma, et il le donna à un captif gourân nommé
+Tchennaï. Après sa disgrâce, ʿOthmân se retira avec ses gens à Choukoma,
+à l’est d’Abéché. Les rapports entre le sultan et son dignitaire étaient
+devenus nettement hostiles. Pour se débarrasser de son ennemi, Doud-
+Mourra le fit empoisonner, en février 1906 : il donna la succession à
+ʿAbd el Kerim, Kamkalek ez Zioud et frère du défunt, mais il partagea
+avec l’aguid el Maḥâmid la majeure partie des armes et des chevaux du
+contingent de ʿOthmân ; l’aguid er Râchid bénéficia aussi quelque peu du
+butin qui fut fait. Cette exécution sensationnelle redoubla la terreur
+que le sultan inspirait aux adjâouid.
+
+Doud-Mourra ne cherchait pas à nous faire la guerre, mais il était
+furieux de voir que, depuis 1903, les Arabes des provinces occidentales
+se réfugiaient chez nous, pour échapper aux exactions de ses
+fonctionnaires. Déjà, en novembre 1904, il avait envoyé un message, qui
+enjoignait à tous les Arabes passés en territoire français de rentrer au
+Ouadaï, les assurant qu’il ne leur serait fait aucun mal ; mais ceux-ci
+se gardèrent bien d’obéir. Cependant, le cheïkh des Zebada, El Khalil,
+qui était venu s’installer au Fitri au commencement de 1905, s’enfuit au
+Ouadaï en octobre de la même année : El Khalil, qui avait autrefois
+commandé à tous les Oulâd Râchid, avait eu des dissentiments avec les
+autres chefs arabes réfugiés. Les deux transfuges, Bâdjouri et El
+Khalil, firent dès lors des incursions au Fitri et razzièrent nos
+protégés, les Arabes tout particulièrement. En novembre 1905, Bâdjouri
+et l’aguid el Moukhelaya, guidés par El Khalil, suivirent la route
+Koundiourou-El Biassa, pour venir tomber sur les Arabes installés dans
+la région de Rahd es Salamat-Karfa : ils s’enfuirent ensuite à toute
+vitesse vers Er Rouhoud. Le lieutenant-colonel Gouraud chargea alors le
+capitaine Rivière de pousser une pointe dans la vallée de la Bataḥ.
+Celui-ci, après avoir fait un détour par le Nord, arriva au village de
+Koundiourou ; mais Bâdjouri, embusqué dans les fourrés qui bordent le
+lit du baḥr, surprit un groupe de spahis et de tirailleurs montés, qui
+ne fut dégagé que grâce à une intervention énergique du lieutenant
+Repoux (4 décembre 1905). Bâdjouri, repoussé, dut prendre la fuite : il
+se réfugia à Am Ḥadjer. Les Arabes d’El Khalil recommencèrent
+d’ailleurs, aussitôt après la rentrée de nos tirailleurs, à venir piller
+au Fitri.
+
+A ce moment, la rivalité séculaire entre le Ouadaï et le Darfour venait
+de se réveiller. Après la bataille d’Omdourman, qui marqua la chute du
+mahdisme, beaucoup de Foriens, autrefois enrôlés par le khalife
+ʿAbdoullahi, revinrent dans leur pays. ʿAli Dinar, qui était un des
+lieutenants du khalife, se réfugia à El Fâcher : en l’absence de toute
+autorité régulièrement constituée et grâce au nombre important de fusils
+dont il disposait, ʿAli réussit à asseoir sa domination sur le pays et
+devint le sultan du Darfour. Depuis, les Anglais ont occupé le Kordofan,
+le Baḥr el Ghazal et sont venus au contact du nouveau royaume. De bonnes
+relations se sont établies entre eux et ʿAli Dinar, surtout à partir de
+1904, et ce prince, tout en gardant son indépendance, leur paie
+actuellement un tribut de mille livres anglaises (25.800 fr.). Le
+commerce se fait librement entre le Darfour et les pays occupés par les
+Anglais : les Foriens exportent leur bétail et s’approvisionnent de
+marchandises anglaises — voire même d’armes, paraît-il, grâce à la
+contrebande. — Les troupes de ʿAli Dinar sont bien pourvues d’armes et
+de munitions, et cela leur a toujours valu une supériorité incontestable
+sur les contingents ouadaïens. Dans les combats qui se sont livrés
+pendant ces dernières années, avant l’occupation du Ouadaï par nos
+troupes, l’avantage est constamment resté aux Foriens.
+
+A la fin de 1904, les relations entre le sultan d’Abéché et celui d’El
+Fâcher commencèrent à s’envenimer. Doud-Mourra avait envoyé une grande
+quantité de chameaux au Darfour, pour les vendre sur les marchés de ce
+pays : ʿAli s’en était emparé et avait payé chaque bête deux medjidi, au
+lieu de verser le prix de 25 medjidi réclamé par les Ouadaïens. Au
+commencement de 1905, Doud-Mourra supprima tout commerce avec le royaume
+voisin. Les prétentions de ʿAli Dinar sur les Massalat du Ouadaï
+aggravèrent la situation.
+
+Les Massalat el Hoch avaient dépendu autrefois du Darfour ; mais le
+sultan ʿAli oueld Chérif, malgré la résistance de cette peuplade,
+étendit sur elle la souveraineté du Ouadaï. Les Massalat, gens pillards
+et cruels, se montrèrent d’ailleurs des sujets peu dociles : ils
+tombaient fréquemment sur les caravanes qui passaient à proximité de
+leur territoire, et, à de nombreuses reprises, les souverains d’Abéché
+durent envoyer des troupes châtier cette tribu. En avril 1905, une
+partie des Massalat avait refusé de payer la redevance annuelle et avait
+même massacré les collecteurs d’impôt : l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah,
+Oust Kheir et le djerma Gontrongo, qui furent chargés de réduire les
+rebelles, pillèrent le village d’Ambour. Mais le sultan du Darfour
+intervint pour réclamer la possession du dâr Massalat : il razzia ce
+pays et captura le chef Abou beker dans sa capitale de Djerdjel
+(Djirdjel, Dridjelé) ; le gros de l’armée forienne campa à côté de ce
+village. La guerre paraissait imminente entre le Ouadaï et le Darfour ;
+mais Doud-Mourra ne la voulait pas, et il ordonna à l’aguid el Djaʿâdné,
+qui s’était fait battre en août par le chef forien Maḥmoud, de rentrer à
+Abéché (octobre 1905). L’attitude agressive de ʿAli fit cependant
+éclater les hostilités entre lui et l’aguid el Maḥâmid, expédié sur les
+lieux quelque temps après : les Ouadaïens furent battus et perdirent
+quatre de leurs chefs ; de plus, pendant leur mouvement de retraite, ils
+se virent harcelés par les Massalat (décembre 1905). Doud-Mourra,
+inquiet, rappela tous ses aguids à Abéché, afin de pouvoir résister avec
+toutes ses forces à une attaque éventuelle des Foriens : la situation
+resta encore tendue pendant quelques mois, puis les troupes de ʿAli
+rentrèrent au Darfour. Jusqu’à la prise d’Abéché par la compagnie
+Fiegenschuh, en 1909, l’antagonisme entre les deux royaumes voisins n’a
+pas cessé un seul instant : ainsi, en 1906, les Foriens allèrent piller
+la région d’Ourâda ; d’autre part, le sultan ʿAli, qui considère le dâr
+Sila comme lui appartenant, ne voulait pas que les Dadjo payassent un
+tribut au Ouadaï.
+
+Revenons maintenant du côté de l’Ouest. Alors que nous restions toujours
+sur la défensive, les Ouadaïens faisaient des incursions sur notre
+territoire et venaient razzier nos protégés, dont souvent quelques-uns
+étaient emmenés en captivité. Les bandes ouadaïennes apparaissaient un
+moment au Baḥr el Ghazal et au Fitri (Bâdjouri, El Khalil), dans la
+région montagneuse à l’est de Boullong-Bédanga (aguid el Djaʿâdné) et
+dans les pays à l’ouest du lac Iro (aguid es Salamat) : le coup de main
+exécuté, elles s’en fuyaient rapidement ; il leur était d’ailleurs
+facile de se mettre hors de portée, attendu que nous ne dépassions guère
+la ligne de nos postes[195]. Notre passivité encourageait l’audace de
+ces pillards : en février 1906, El Khalil venait piller Qollo, à 6
+kilomètres du poste de Yao ; vers la fin du même mois, un parti ennemi
+razziait Likkin, à moins de 50 km de Melfi ; en mars, des Missiriyé
+faisaient une incursion au Fitri ; en mai, El Khalil et deux autres
+cheïkhs arabes tombaient sur les Oulâd Râchid installés au nord du
+Fitri ; etc. Cependant, le 4 mai, Gomboro se laissa surprendre à
+Djingéboa par le lieutenant Cornet. Malgré une énergique résistance,
+l’aguid es Salamat, blessé, dut céder la place : l’aguid Guerré fut tué,
+ainsi que l’aguid el brich et l’aguid el ouadi de Gombo.
+
+« Il y eut donc, de 1900 à 1906, une période pendant laquelle on espéra
+régler la question de nos rapports avec le Ouadaï en nous désintéressant
+de lui. On se contenta d’assurer la sécurité du Baghirmi, qui s’était
+soumis à notre protectorat, en couvrant sa frontière par une ligne de
+postes. Seulement, les Ouadaïens n’entrèrent pas dans nos vues. Ils
+continuèrent comme par le passé à venir razzier, et chaque année nous
+eûmes à repousser une ou deux de leurs bandes. Quoi que nous en
+eussions, il nous fallut donc nous occuper de ce voisin, qui ne voulait
+pas se laisser oublier. Et c’est alors que nos officiers conçurent, pour
+en faire en quelque sorte le siège, un plan en trois parties dont
+l’exécution fait honneur à leur habileté autant qu’à leur vigueur.
+
+« _Première partie_. — Faire du Baghirmi une espèce de pays modèle dont
+la tranquillité et la prospérité fassent envie à toutes les populations
+encore privées de notre concours. Le sultan Gaourang, homme débonnaire
+et jovial[196], étant entré complètement dans nos vues, ce résultat est
+dès maintenant obtenu. De toutes parts et du Ouadaï même, on nous
+appelle dans l’espoir d’un sort meilleur.
+
+« _Deuxième partie_. — Avancer progressivement nos postes dans
+l’intérieur, de manière à restreindre de plus en plus les territoires
+soumis aux ravages périodiques des bandes ouadaïennes....... » Nos
+méharistes furent chargés de couper la route des caravanes qui, par
+Ouéta et Koufra, fait communiquer Abéché et Benghazi, afin de montrer au
+sultan du Ouadaï qu’il était en notre pouvoir de supprimer tout commerce
+avec la Cyrénaïque. D’autre part, nos troupes progressèrent dans le
+Salamat et surtout dans la vallée de la Bataḥ, où notre poste-frontière
+devait être reporté à 200 km. plus à l’Est, en 1908, et se trouver ainsi
+à 180 km. seulement de la capitale ouadaïenne.
+
+« _Troisième partie_. — Installer dans les provinces ainsi occupées un
+souverain ouadaïen acceptant notre protectorat, qui d’une part nous
+prête son concours pour nos opérations, et qui d’autre part montre par
+un exemple tangible que nous ne voulons pas faire au Ouadaï autre chose
+que ce que nous avons fait au Baghirmi : assurer l’ordre et encourager
+le développement économique du pays par la protection des gens
+paisibles. Nous avons choisi pour cette besogne le prince Acyl[197], qui
+descend, comme le sultan actuel Doud-mourrah, de l’ancien sultan Cherif
+et qui a un fort parti à Abecher[198]. »
+
+Tout cela ne se fit point sans combat. Après l’affaire de Djingéboa, le
+capitaine Plomion partit à la poursuite de Gomboro et poussa jusqu’à
+Bobech (2 juin 1906). Quelques mois plus tard, il surprit le djerma
+Smaïn, khalifa de l’aguid el Djaʿâdné, entre Tialo et Agdoul : les
+Ouadaïens perdirent leur chef et furent complètement battus (19
+décembre).
+
+Du côté du Nord, la compagnie du Kanem (capitaine Bordeaux) fit une
+reconnaissance qui l’amena jusqu’à Am Loubia, résidence du kamkalek ez
+Zioud, à 70 km. d’Abéché : ce village fut brûlé et le détachement
+regagna Mao, sans avoir été aucunement inquiété par les Ouadaïens
+(octobre-novembre 1906).
+
+Pendant la saison sèche de 1907, le peloton de spahis du lieutenant
+Lebon, secondé par le contingent d’Acyl, visita toute la région
+montagneuse comprise entre Boullong et l’Abou Telfan, et établit notre
+influence sur les fétichistes qui habitent ce pays. En juin, le
+capitaine Plomion, après avoir fait sa jonction avec le lieutenant Lebon
+à Abou Ṭiour, se dirigea sur Diogolo, dans l’Abou Telfan. Il gagna
+ensuite, par une marche rapide, le village d’Abou Nabaq, au sud de la
+Bataḥ, où se tenait l’aguid el baḥr Bâdjouri : les Ouadaïens furent
+bousculés et eurent à peine le temps de s’enfuir, abandonnant un certain
+nombre de chevaux, de selles, d’armes, etc. Le capitaine Plomion les
+poursuivit jusqu’au campement de Am Abali, situé entre Birket-Fatmé et
+Am Ḥadjer (23 juin 1907).
+
+Au même moment, le capitaine Jérusalémy remontait la vallée de la Bataḥ
+jusqu’à Birket-Fatmé et tournait ensuite droit au Nord, pour razzier les
+Arabes Missiriyé de la région d’Ourel. Revenu à Seïta, où il reçut la
+soumission d’El Khalil et d’une partie des Arabes Missiriyé, le
+capitaine Jérusalémy tomba, après une marche forcée de 38 heures, sur
+les Kreda du Mourtcha, qui furent surpris et razziés (juillet 1907).
+
+Dans le courant de septembre 1907, le lieutenant Gauckler recevait
+mission d’opérer contre les Tedâ d’Am Chalôba, au sud de Ouéta, sur la
+route des caravanes de Benghazi à Abéché, dans le but d’inquiéter les
+communications du Ouadaï avec Koufra et le Borkou. Cette reconnaissance,
+déviant très légèrement de son but, poussa jusqu’à Ouargala, entre Oueta
+et Am Chalôba.
+
+En septembre 1907, le lieutenant-colonel Largeau avait jugé le moment
+opportun pour faire de nouvelles ouvertures au sultan Doud-Mourra[199] :
+il lui adressa une lettre de Mao, et Ali Agré la fit parvenir au
+souverain d’Abéché, par le Mourtcha.
+
+« Le commandant du Territoire lui rappelait la modération de la France,
+qui n’avait pas voulu profiter des discordes du Ouadaï pour l’envahir en
+1903 ; il lui représentait que les chrétiens avaient respecté au
+Baguirmi les coutumes et les croyances des populations, que la paix et
+le commerce relevaient rapidement ce pays de ses ruines ; que le Ouadaï,
+en répondant par des agressions aux ouvertures pacifiques de la France,
+s’était déjà ménagé de cruels déboires et voyait se rétrécir tous les
+jours le cercle ouvert à ses pillages, qu’Acyl s’agrandissait fatalement
+de tout le terrain gagné sur la Bataḥ, enfin que le moment paraissait
+venu de conclure un accord équitable départageant les intérêts en
+présence[200] ».
+
+Doud-Mourra ne répondit pas, mais Hesseïni ould Amtelaïd fit irruption
+dans le Fitri et saccagea les villages de Malabesse : il disparut
+ensuite rapidement, emmenant avec lui soixante-douze femmes boulâla, qui
+furent vendues comme esclaves sur la place publique d’Abéché (octobre
+1907). Ainsi, Doud-Mourra repoussait brutalement nos avances ; nous
+n’avions donc aucune raison de modifier le caractère agressif de notre
+politique envers lui, et la lutte contre le Ouadaï allait reprendre sous
+peu avec une intensité et une vigueur toutes nouvelles.
+
+Au début de 1908, eut lieu, du côté du Sud, une démonstration de la
+compagnie de Melfi contre le sultan du dâr Kouti. Moḥammed es Senousi,
+lié à la France par le traité de protectorat de 1903, était en réalité
+un gros marchand d’esclaves, qui avait profité de sa situation
+privilégiée pour agrandir démesurément sa puissance. Il entretenait, en
+sous-main, de bonnes relations avec le Ouadaï, auquel il payait un
+tribut régulier, et il était sournoisement hostile à l’influence
+française. Senousi n’observait d’ailleurs aucune des clauses du traité
+de 1903 : ses bandes continuaient à faire de véritables expéditions, qui
+ramenaient des troupeaux d’esclaves et dépeuplaient le pays compris
+entre le Salamat et la Kotto. Le capitaine Mongin, à la tête de cent-
+cinquante hommes, se porta sur Ndélé « afin d’imposer au vieux despote
+le rappel de ses hordes et la signature d’un nouveau traité ». Mais les
+3.500 bazinguers de l’assassin de Crampel en imposèrent à la petite
+troupe sénégalaise, et le capitaine Mongin, dans l’impossibilité absolue
+d’employer la manière forte, dut se contenter de négocier. Le 25 janvier
+1908, Senousi signa les yeux fermés un nouveau traité — c’était le
+troisième depuis 1897 — avec le ferme espoir de ne jamais s’y conformer.
+De ce côté, la question restait donc entière.
+
+Durant les mois de janvier et février 1908, Gomboro fit de nouveau son
+apparition dans le Salamat. Certaines tribus arabes de la région, lasses
+des pillages ouadaïens, étaient venues demander la protection de la
+France et, en 1907, avaient refusé de payer l’impôt aux agents de
+l’aguid es Salamat. Mais l’obligation pour les réfugiés de se déplacer
+fréquemment, avec leurs troupeaux de bœufs, les mettait à la merci d’une
+surprise ouadaïenne, et il était impossible à l’officier commandant le
+poste du lac Iro de la protéger efficacement au-delà d’un certain rayon.
+C’est pourquoi le lieutenant-colonel Largeau avait fort judicieusement
+interdit de prendre à l’avenir l’engagement de défendre les Arabes
+nouvellement ralliés, au cas où les chefs des postes de la frontière ne
+seraient pas absolument sûrs de pouvoir tenir leur promesse ; il avait
+même fait conseiller aux Arabes du Salamat, en attendant une nouvelle
+amélioration de notre situation militaire dans le pays, de continuer à
+payer l’impôt au Ouadaï. Les Arabes, toujours insouciants, n’en avaient
+rien fait. Gomboro rentra en campagne, tomba brusquement sur les
+Salamat, Cheurafa et Hémat qui campaient dans la région d’El Djideï,
+enleva une soixantaine de femmes, un millier de bœufs, et s’en fut. Il
+échappa au lieutenant Brûlé et se déroba devant la colonne Mongin,
+retour de Ndélé. Le lieutenant Toureng, qui venait de créer le poste de
+Bir el Khala, sur les bords du lac Iro, réussit toutefois à surprendre
+les Ouadaïens : le 15 février, il leur livra le combat d’Amm Timan, dont
+nous avons déjà parlé, qui coûta la vie à l’aguid es Salamat.
+
+Un mois après, le 18 mars, le peloton méhariste du Kanem tombait sur les
+Maḥâmid d’Ourâda.
+
+Au commencement de 1908, les troupes d’infanterie, de cavalerie et
+d’artillerie du Territoire avaient été fusionnées en un bataillon mixte
+des trois armes, à 4 compagnies de 300 hommes. C’est après cette
+modification que les opérations reprirent dans la vallée de la Bataḥ. Le
+poste-frontière venait d’être reporté à 200 km. vers l’Est ; la première
+compagnie abandonnait ses garnisons de Bokoro et de Yao pour aller
+s’installer à Atya, centre des routes conduisant au Baḥr el Ghazal, au
+Fitri, au Médogo et dans les montagnes des Diongor et des Kenga : le
+nouveau poste ne se trouvait plus qu’à 180 km. de la capitale
+ouadaïenne. Afin de soutenir la compagnie Jérusalémy, ainsi portée en
+avant, le contingent ouadaïen d’Acyl quitta Boullong et, accompagné d’un
+peloton de spahis, vint s’installer à Barouella, dans le Médogo, tandis
+que la compagnie de Melfi occupait les postes de Yao et de Boullong.
+
+Doud-Mourra fut fort irrité, en apprenant les progrès inquiétants que
+l’occupation française venait de faire dans la partie occidentale de son
+royaume. La réapparition d’Acyl comme prétendant au kademoul du Ouadaï,
+l’activité déployée par nos troupes durant les années 1906 et 1907,
+l’avaient déjà sérieusement préoccupé. Il n’avait jamais voulu entamer
+de pourparlers avec les Français, qui avaient, à ses yeux, le double
+tort d’être des infidèles et des intrus : pour lui, la prise de
+possession des pays de la rive droite du Chari était attentatoire aux
+droits du Ouadaï, qui y exerçait autrefois sa souveraineté. Du reste,
+s’il avait eu des velléités de s’entendre avec nous, afin de déterminer
+les pays devant relever de son autorité et ceux devant obéir à notre
+action directe, les deux parties agissant comme l’avaient fait ʿAli
+Dinar et les Anglais, la seule présence de son rival Acyl sur notre
+territoire eût suffi à faire disparaître ces bonnes intentions. Mais tel
+n’était point le cas. Les partisans d’Acyl faisaient courir le bruit que
+leur maître allait, avec l’aide des Français, conquérir de haute lutte
+le trône du Ouadaï. Doud-Mourra en fut informé : il crut le moment venu
+d’agir énergiquement et il se disposa à faire entrer en ligne ses
+meilleurs contingents, qui, jusqu’alors, n’avaient jamais été appelés à
+nous combattre.
+
+Ainsi que nous le savons, l’aguid el Maḥâmid était le meilleur ami et
+l’appui le plus sûr du sultan. Depuis la mort de ʿOthman, l’ordre
+régnait au Ouadaï : la disgrâce du djerma Abou Sekkin avait même
+démontré que Doud-Mourra voulait être scrupuleusement obéi de tous ses
+dignitaires et qu’il était décidé à briser ceux qui montreraient la
+moindre mauvaise volonté, la plus petite force d’inertie. Aussi,
+personne ne bougeait contre le gré du souverain. Seul, un illuminé, le
+mahdi Maï Touta, tenta un mouvement de révolte, qui fut d’ailleurs
+rapidement étouffé. A la tête de deux à trois cents fanatiques, armés de
+fusils, il quitta Abéché pour se réfugier dans les pays au nord de la
+capitale. Le fils de l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed el Mâgné, fut lancé à sa
+poursuite : il le rejoignit, dispersa ses partisans, et Maï Touta fut
+fait prisonnier et mis à mort (juin 1907).
+
+Les échecs répétés que notre politique avait fait subir à la Senousïa et
+au Ouadaï rapprochèrent ces deux puissances qui, comme nous l’avons déjà
+montré, étaient en froid depuis 1900. Elles sentirent la nécessité
+d’oublier leurs anciens dissentiments, pour ne se préoccuper que de la
+lutte à mener contre l’ennemi commun. Cette entente, qui deviendra très
+étroite après la prise d’Abéché par nos troupes, explique la présence
+d’éléments senoussis dans les rangs ouadaïens, lors des combats qui
+eurent lieu sur la Bataḥ en 1908.
+
+Le capitaine Jérusalémy, qui venait de créer le nouveau poste d’Atya,
+devait subir le premier choc sérieux des troupes ouadaïennes. Sur
+l’ordre de Doud-Mourra, l’aguid el Maḥâmid quitta la capitale avec son
+contingent personnel, ceux de son fils El Mâgné, de l’aguid er Râchid,
+de l’aguid el Baḥr, de l’aguid ed Debaba, du kamkalek ʿAbd el Kerim,
+etc., et une troupe d’Arabes Zouaya et de Medjâberé : il avait comme
+mission de chasser les chrétiens de la Bataḥ. Moḥammed ould Bechara
+disposait en tout de 2.800 fusils, dont 1.200 à tir rapide. Le 20 mars,
+il vint s’installer tout près de El Krenik. Le capitaine Jérusalémy se
+porta à sa rencontre, avec 200 tirailleurs et 80 auxiliaires ouadaïens
+d’Acyl. Le 29 mars, le combat s’engagea sur la Bataḥ, entre la mare de
+Sadet et le village de Dokotchi, un terrain défavorable pour nous, à
+cause des arbres épineux et touffus qui bordent les deux rives du baḥr.
+Après cinq heures de lutte, l’ennemi dut céder la place : il comptait
+400 tués et 600 blessés, dont une grande partie allèrent mourir dans la
+brousse. L’Arabe Moḥammed Fezzân, homme de confiance de l’aguid el
+Maḥâmid, fut trouvé parmi les morts. Moḥammed ould Bechara rétrograda
+alors sur Birket Fatmé, où il campa avec le reste de ses troupes. Il
+n’osait point avouer sa défaite au sultan et se contentait de lui écrire
+que les troupes ouadaïennes avaient vaillamment combattu les chrétiens.
+Mais Doud-Mourra voulait à tout prix chasser les Français de la Bataḥ :
+il envoya à plusieurs reprises à l’aguid el Maḥâmid l’ordre d’attaquer
+de nouveau l’ennemi, du moment que celui-ci n’avait pas encore abandonné
+le poste d’Atya. Moḥammed, après avoir hésité quelque temps, vint
+s’installer à Birket Sadet le 3 mai. Apprenant que le sultan avait
+quitté la capitale et craignant que la non-exécution des ordres reçus ne
+lui valût une disgrâce, l’aguid el Maḥâmid poussa un peu plus vers
+l’Ouest et vint camper à Djoua, à 32 km. d’Atya. C’est là que, le 16
+juin, le commandant Julien vint l’attaquer, avec une troupe comprenant
+16 Européens et 373 tirailleurs et spahis. Les Ouadaïens avaient reçu
+des renforts depuis l’affaire de Dokotché et comptaient environ deux
+mille cinq cents fusils, dont 1.400 à tir rapide. Le combat dura deux
+heures. Les Ouadaïens furent mis en déroute et perdirent environ 2.000
+hommes : l’aguid el Maḥâmid avait été tué d’un coup de fusil par le
+spahi Kantara Demba et deux de ses fils furent trouvés parmi les morts ;
+l’aguid er Râchid et l’aguid ed Debaba avaient également succombé.
+Lorsque la nouvelle du désastre lui parvint, Doud-Mourra eut un moment
+de désespoir : il voulut venir nous attaquer lui-même, avec son
+contingent personnel, mais ses « fagara » réussirent à le détourner de
+son téméraire projet.
+
+Ces deux brillants succès venaient de donner à nos armes une
+prépondérance incontestable. Aussi, après avoir rendu compte des
+événements qui s’étaient déroulés au Ouadaï, _Le Temps_ du 10 novembre
+1908 ajoutait : « Aujourd’hui la situation est la suivante. Une partie
+du Ouadaï est dès maintenant gouvernée pour notre compte par le prince
+Acyl ; la situation du sultan Doud-Mourra, que ses cruautés ont rendu
+odieux, est très ébranlée, et nos officiers ont acquis la certitude que
+sans appeler aucun renfort de France (?) ou de l’Afrique Occidentale,
+rien qu’avec la colonne de 500 ou 600 hommes que le Territoire du Tchad
+peut fournir actuellement par ses seuls moyens, la prise d’Abéché est
+une opération possible. Le Ouadaï se présente donc comme un fruit mûr
+qui peut être cueilli à la première occasion ».
+
+La prise d’Abéché ne devait pas régler entièrement la question
+ouadaïenne, et les événements allaient mettre au point cette façon de
+voir un peu trop optimiste.
+
+A la fin de mai 1909, le capitaine Fiegenschuh, qui commandait la
+compagnie d’Atya, marcha sur la capitale du Ouadaï avec 180 tirailleurs
+et deux canons. Les Ouadaïens furent battus et dispersés, dans les
+rencontres qui eurent lieu à l’ouadi Chok et sous les murs de la
+capitale. Le lieutenant Bourreau, qui remplaça le capitaine Fiegenschuh,
+blessé à la gorge, fit tirer quelques coups de canon sur la ville : les
+Ouadaïens, absolument démoralisés par le tir fusant de l’artillerie,
+s’enfuirent en désordre et, le 2 juin, le drapeau français flottait sur
+le tata de Doud-Mourra.
+
+Il y avait plus de sept ans et demi que nous étions venus pour la
+première fois au Fitri et que nous avions pris le contact avec le
+Ouadaï : la période de préparation semblait donc avoir été suffisante et
+l’entrée de nos troupes dans la capitale de Doud-Mourra se présentait
+comme le dernier acte de la politique d’encerclement, que nous avions
+menée à l’égard du royaume ennemi. Mais la prise d’Abéché impliquait
+l’occupation du Ouadaï, et on trouva généralement qu’un pareil
+agrandissement du Territoire du Tchad nécessitait d’urgence une
+augmentation des troupes régulières. D’ailleurs, il devenait évident que
+nous allions avoir de sérieuses difficultés à surmonter. Doud-Mourra
+était en fuite, et les fusils dont il disposait pouvaient être encore
+pour nous un sujet d’inquiétude ; l’installation solennelle d’Acyl comme
+sultan du Ouadaï, le 23 août 1909, rapprochait plus étroitement le
+sultan déchu de nos vieux ennemis senoussis ; enfin, ʿAli Dinar prenait
+envers nous une attitude agressive et, sans parler de la solidarité
+musulmane, comme nous allions être amenés à occuper certains pays
+ouadaïens (dâr Tama, dâr Guimr, dâr Massalat, dâr Sila, etc.),
+séculairement revendiqués par les souverains d’El Fâcher, l’intervention
+forienne était une éventualité dont il fallait se préoccuper.
+
+Le désarmement du Ouadaï avait été ordonné, immédiatement après la prise
+d’Abéché : en août, grâce aux prises faites et aux soumissions reçues,
+3.500 fusils, dont 1.500 à tir rapide, se trouvaient entre nos mains.
+Les provinces avoisinant la capitale furent occupées et le lieutenant-
+colonel Millot se rendit lui-même à Niéré, dans le dâr Tama, pour
+affirmer la prise de possession française de ce pays, vassal du Ouadaï.
+Au commencement d’août, le lieutenant Lucien, avec une troupe comptant
+100 fusils (80 tirailleurs et 20 tirailleurs auxiliaires), alla
+reconnaître le dâr Mimi et poussa jusque dans les environs d’Ourâda,
+chez les Arabes Maḥâmid, à 120 km. au nord d’Abéché. Quelque temps
+après, 150 à 200 guerriers senousis (Zouaya, Touareg dissidents et
+Minimini[201]) vinrent razzier deux campements maḥamid du dar Mimi : le
+lieutenant Lucien poursuivit les pillards, les rejoignit à l’ouâdi Maï
+et les dispersa.
+
+Le sultan du dâr Sila, Bakhit, avait écrit au lieutenant-colonel Millot
+pour faire sa soumission, quelque temps après la prise d’Abéché. En août
+1909, il accueillit favorablement le lieutenant Georg et ses 20
+tirailleurs. Mais l’entourage du sultan voulait la guerre. Par la suite,
+le lieutenant Vasseur, envoyé dans le dâr Sila, y trouva un
+rassemblement hostile de plus de 500 guerriers : le capitaine
+Fiegenschuh, prévenu d’urgence, accourut d’Abéché avec un renfort de 60
+tirailleurs, pour appuyer la démonstration faite par le détachement de
+sa compagnie. L’attitude des Dadjo se modifia : un grand tam-tam eut
+lieu à Goz-Baïda, et Bakhit reconnut la suzeraineté de la France.
+
+Le lieutenant Delacommune, avec une centaine de fusils, était à Niéré,
+où il protégeait Ḥassen, le sultan intronisé par nous, des attaques de
+l’ancien sultan ʿOthmân, qui tenait la brousse avec environ 60 fusils.
+Vivement poursuivi par nos tirailleurs, bousculé à Ouia, ʿOthmân dut se
+réfugier au Darfour. En octobre, Delacommune se rendit chez Idris,
+sultan du dâr Guimr, qui avait écrit à Niéré pour faire sa soumission et
+solliciter la venue des Français dans son pays. A la même époque, un
+nouveau rival du sultan Ḥassen surgissait dans le Tama : l’aguid
+Choucha, cousin du chef que nous protégions, se fit proclamer sultan
+dans le nord du pays. Surpris et mis en fuite par Delacommune, il vint
+demander l’aman à Niéré : envoyé à Abéché, il réussit à se sauver et
+alla chercher un refuge dans le dâr Massalat.
+
+Le 1er novembre 1909, le lieutenant-colonel Moll avait pris le
+commandement du Territoire du Tchad. Il était difficile, avec les seules
+troupes dont cet officier supérieur pouvait disposer, d’assurer la
+pacification et l’organisation des pays nouvellement occupés et de
+contenir les nombreux éléments de dissidence, qui s’agitaient sur les
+confins du Territoire. Au Ouadaï, notre protégé Acyl, d’une nature
+impulsive, impatient de toute autorité, agissait un peu trop à sa guise
+et il devenait nécessaire de le remettre en main. Doud-Mourra se tenait
+toujours dans le Nord, avec ses partisans, et sollicitait l’appui des
+Senousi, afin de pouvoir continuer la lutte contre nous ; Moḥammed es
+Sounni, dont les agents redoublaient d’activité au Borkou et au Kanem,
+allait nous susciter de graves difficultés en réconciliant Doud-Mourra
+et ʿAli Dinar. Le sultan du Darfour revendiquait la possession du dâr
+Tama, du dâr Massalat et du dâr Sila : il écrivait même une lettre pour
+nous sommer d’évacuer le Ouadaï.
+
+L’aguid Choucha avait été très bien reçu par le sultan des Massalat,
+Tâdj eddin, chez qui il s’était réfugié. Ce Tâdj eddin était le fils de
+l’ancien sultan, Abou beker, qui, comme nous l’avons déjà vu, avait été
+pris par les troupes foriennes dans sa capitale de Djirdjel, en 1903, et
+était mort depuis dans les prisons d’El Fâcher. Nommé sultan par ʿAli
+Dinar, Tâdj eddin vivait dans la dépendance du Darfour. Poussé par son
+suzerain, il avait pris une attitude hostile envers nous : il avait juré
+de combattre les Chrétiens et avait promis de donner son appui à l’aguid
+Choucha. Le capitaine Fiegenschuh quitta Abéché, vers la fin du mois de
+décembre, pour effectuer une reconnaissance dans le dâr Massalat. Étant
+en route, il envoya un courrier au sultan, pour lui dire qu’il était
+animé d’intentions pacifiques et qu’il voulait simplement reconnaître la
+frontière séparant le Ouadaï du Darfour. Ce courrier fut tué. Le 31
+décembre, le capitaine écrivait à Abéché : « Je suis à Bir Taouil avec
+les lieutenants Delacommune et Vasseur. Mon intention est de rappeler à
+la réalité le sultan Tâdj eddin et de mettre Soussa hors d’état de nous
+inquiéter. Le lieutenant Vasseur ira ensuite au Sila en suivant l’ouâdi
+Kia et au Sila verra les Arabes Beni Halba. Le lieutenant Delacommune
+ira au Nord, verra le dâr Guimr et tâchera d’entrer en relations avec
+les Zegâoua ».
+
+La colonne était arrivée à Bir Taouil sans incident : elle y campa deux
+jours, en attendant le retour du lieutenant Delacommune, qui était allé
+à Niéré prendre des auxiliaires. C’est là que le capitaine reçut une
+lettre du sultan des Massalat, dans laquelle celui-ci protestait de son
+dévouement à l’égard de la France. La colonne continua ensuite sa route
+et, deux jours après, bivouaqua près d’un petit village : nouvelle
+lettre de Tâdj eddin, disant qu’il faisait installer un campement pour
+les tirailleurs. Le lendemain, 4 janvier, au moment où le détachement
+suivait le lit desséché d’un ouâdi, on s’aperçut que des bandes d’hommes
+armés marchaient parallèlement à la colonne. Malgré l’avis donné par
+l’aguid er Râchid, Barkaï[202], qui vint le prévenir que les Massalat
+voulaient faire la guerre, le capitaine pensa que ces indigènes avaient
+simplement l’intention de l’accueillir par une fantasia, comme il
+l’avait déjà vu faire au Sila. Cependant l’absence du sultan l’inquiéta
+et il commençait à prendre des dispositions pour se défendre, quand il
+fut soudainement attaqué de tous les côtés par les Massalat, armés de
+sabres et de sagaies. Le capitaine Fiegenschuh, les lieutenants
+Delacommune et Vasseur, le sergent Béranger et le maréchal des logis
+Breuillac furent tués, ainsi que 101 tirailleurs et 80 auxiliaires :
+seuls, 8 tirailleurs et quelques auxiliaires, dont l’aguid Barkaï,
+réussirent à fuir et apportèrent à Abéché la nouvelle du désastre ; 180
+fusils à tir rapide et 20.000 cartouches restaient entre les mains de
+nos ennemis. La duplicité musulmane nous coûtait la perte du détachement
+Fiegenschuh, comme elle nous avait déjà valu le massacre de la mission
+Braulot par Samory et celui de la mission Crampel par Moḥammed es
+Senousi. L’affaire de Bir Taouil eut un retentissement douloureux en
+France, et, sur la proposition du Ministre des Colonies, la Chambre vota
+les crédits nécessaires pour augmenter les troupes du Tchad de deux
+compagnies : les effectifs furent portés de 1.200 à 1.600 hommes,
+répartis en deux bataillons de quatre compagnies chacun.
+
+Le massacre de la colonne Fiegenschuh était notre premier échec grave,
+depuis que nous avions entamé l’action contre le Ouadaï. La défaite des
+Chrétiens, déformée et amplifiée par les indigènes, se répandit comme
+une traînée de poudre dans tout le pays. Notre prestige en fut
+singulièrement amoindri. Voici, du reste, ce qu’écrivait le lieutenant-
+colonel Moll, dans son rapport du 2 février, à propos de la surprise de
+Bir Taouil : « Les âmes simples des indigènes, comme les esprits
+fanatiques, disent y reconnaître le doigt de Dieu, qu’ils voyaient déjà
+dans l’affaire récente d’Ouachenkalé. Ils ne sauraient autrement
+admettre qu’un aussi petit sultanat que le Dar-Massalit ait pu infliger
+un pareil échec aux troupes victorieuses du puissant Ouadaï. D’après de
+récents renseignements, le Dar-Sila ferait maintenant cause commune avec
+le Dar-Massalit. Le sultan Acyl a vivement conseillé au lieutenant
+Lucien de pousser ses préparatifs de défense à Abéché, et cet officier,
+tout en constatant que l’esprit de la population d’Abéché même était
+« assez bon », a jugé utile d’activer son organisation défensive, car,
+disait-il, « une explosion de fanatisme musulman est toujours à
+craindre ». Citons également la réflexion si juste qu’une des victimes
+du guet-apens, le lieutenant Delacommune, faisait, quelque temps
+auparavant, dans une lettre adressée à sa famille. Cet officier
+remarquait que la moindre troupe commandée par un Européen inspirait une
+frayeur extrême aux habitants du Ouadaï. « Elle tient, je crois,
+écrivait-il, à ce que jamais une troupe conduite par les Blancs n’a
+éprouvé d’échec. C’est pour cela qu’il ne faut pas faire d’imprudence ;
+la plus petite défaite pourrait avoir au point de vue moral la plus
+funeste influence. » On ne pouvait mieux dire.
+
+Après Bir Taouil, la garnison du Ouadaï se trouvait réduite à 200 hommes
+environ : elle fut renforcée d’urgence par une vingtaine de tirailleurs
+du poste d’Atya, et le chef de bataillon Julien, qui arrivait de France,
+alla prendre le commandement de la circonscription d’Abéché.
+
+Notre échec avait provoqué une recrudescence de l’agitation
+antifrançaise : la fortune paraissant nous abandonner, des défections
+allaient se produire parmi les Ouadaïens ralliés à Acyl et des
+hostilités nouvelles devaient se manifester. Tâdj eddin avait écrit à
+Bakhit pour lui annoncer sa victoire et celui-ci, après l’avoir
+félicité, répondait « qu’il ne s’était pas battu avec le capitaine
+Fiegenschuh et son lieutenant, parce qu’il avait suivi les conseils
+d’Acyl lui prêchant la paix, mais qu’à l’avenir il était prêt à faire la
+guerre aux Français, si ces derniers revenaient dans son pays ». Le
+sultan des Massalat envoya également une lettre à Acyl, dans laquelle il
+lui disait : « Tu es un descendant très illustre du grand Prophète et
+tout le monde le sait. Fais comme moi : tue le lieutenant qui reste et
+les autres Européens et nous serons amis. Tant pis pour toi si tu ne
+suis pas la volonté de Dieu. Si tu écoutes mes conseils, je serai
+toujours ton fidèle allié et je te soutiendrai si tu es attaqué. Je suis
+décidé à périr pour la cause de l’Islam ». Acyl lui répondit : « Je suis
+l’ami des Français, mais je ne pourrais les empêcher de faire la guerre.
+Je suis musulman. Si tu es mahdi, il faut te battre, car tu es le jouet
+de la volonté de Dieu ; mais tu n’es qu’un sultan et tu seras vaincu.
+Les Français connaissent mieux que toi l’art de la guerre et ceux qui
+restent n’ont pas peur. Les Français feront la guerre jusqu’au succès
+final et tu seras écrasé ». Doud-Mourra se tenait toujours dans le nord
+du pays avec ses partisans : il avait cherché un refuge dans le cirque
+rocheux de Kapka, à deux jours au nord-est d’Ourâda, sur la limite des
+pays relevant de l’influence senousie. Nous avons déjà dit que la
+réconciliation était complète entre le sultan déchu et le délégué de Si
+Aḥmed Chérif, Moḥammed es Sounni : le danger commun que constituait
+l’expansion française avait fait oublier les anciens différends. Il
+était évident que l’occupation du Ouadaï par nos troupes menaçait de
+ruiner la Senousïa, en supprimant les deux grandes ressources de celles-
+ci : la traite des esclaves et la contrebande des armes. D’autre part,
+si, grâce à l’action de la confrérie, les Français venaient à être
+refoulés, on pouvait supposer que l’influence senoussie deviendrait très
+grande au Ouadaï et que Moḥammed es Souni réussirait là où il avait
+échoué en 1900. Indépendamment de la solidarité musulmane, ces raisons
+décidèrent donc l’homme de confiance de Si Aḥmed Chérif à se rendre au
+Darfour, pour obtenir la réconciliation de ʿAli Dinar et de Doud-Mourra.
+
+ʿAli Dinar continuait la tradition de ses prédécesseurs, en considérant
+le dâr Tama, le dâr Guimr, le dâr Massalat et le dâr Sila comme des
+dépendances du Darfour. Au moment où l’occupation française progressait
+dans la vallée de la Bataḥ, ʿAli était occupé à combattre Senin, le
+gouverneur de Kabkabiyé. Après la défaite et la mort du chef rebelle, le
+sultan forien suivit de près les événements qui se déroulaient au
+Ouadaï. L’entrée de nos troupes à Abéché lui fit prendre une attitude
+hostile à notre égard : il soutint et encouragea les dissidents de Tama
+et du Guimr et poussa Tâdj eddin à nous combattre. Les sollicitations de
+Moḥammed es Sounni, le succès des Massalat à Bir Taouil et, par la
+suite, les allures d’indépendance que Tâdj eddin victorieux prenait vis-
+à-vis du Darfour, décidèrent ʿAli Dinar à intervenir.
+
+En janvier 1910, les troupes foriennes envahirent le dâr Guimr,
+occupèrent Ganatir, la capitale du pays, et poussèrent jusqu’à Aptar. Le
+sultan Idris s’était réfugié au Tama, où le capitaine Chauvelot envoya
+immédiatement l’aguid er Râchid, Barkaï, avec une cinquantaine de
+cavaliers. En février, un fort parti massalat pénétra dans le dâr Tama :
+Ḥassen s’enfuit, Barkaï et Idris battirent en retraite sur Bir Taouil,
+et le prétendant soutenu par Tâdj eddin, l’aguid Choucha, fut proclamé
+sultan à Niéré. Le 25 février, le capitaine Chauvelot rentra sans coup
+férir dans la capitale du Tama et réinstalla le sultan Ḥassen. Après son
+départ, l’aguid forien Adoum Roudjal envahit le Tama et intronisa
+l’ancien sultan, ʿOthmân. Au même moment, le lieutenant Lucien, avec 80
+tirailleurs, poussait une reconnaissance sur Ourâda, afin de surveiller
+la région de Kapka, où se tenait le sultan Doud-Mourra. Une pointe
+audacieuse des Foriens en plein Ouadaï nécessita le rappel urgent de cet
+officier, qui, avant de rentrer à Abéché, chargea l’aguid el Maḥâmid,
+Aḥmed oueld Moḥammed Bechara, de s’opposer à toute incursion ennemie.
+Adoum Roudjal venait d’envoyer une troupe d’un millier de cavaliers,
+sous les ordres de l’ex-aguid el Baḥr, Bâdjouri, exécuter une razzia en
+pays ouadaïen : le Djellâbi saccagea la région qui s’étend à l’ouest du
+Tama, pillant et brûlant tout sur son passage. Il ne s’arrêta qu’à 15
+kilomètres de Mourra, pour aller rejoindre ensuite le gros des troupes
+foriennes. Le commandant Julien expédia d’Abéché la compagnie Lagrange,
+avec mission de surveiller la frontière occidentale du Tama et
+d’empêcher les bandes ennemies de pénétrer dans le Ouadaï proprement
+dit.
+
+Le succès de Bir Taouil avait enflé démesurément l’orgueil de Tâdj
+eddin, qui chercha à s’affranchir des liens de vassalité qui
+l’unissaient au sultan d’El Fâcher. Cependant, lorsqu’il apprit qu’Adoum
+Roudjal se trouvait au Tama avec une grosse colonne de Foriens, le
+sultan des Massalat prit peur et adopta une attitude plus soumise : il
+envoya à ʿAli Dinar des armes et des munitions prises à Bir Taouil et il
+fit proposer à Adoum Roudjal une action commune contre les Chrétiens. Au
+mois de mars, des défections se produisirent parmi nos auxiliaires
+ouadaïens : le kamkalek Ismaʿïl ʿAbdallah, ex-aguid el Djaʿâdné, et le
+sinmelek Achour passèrent au Massalat avec leurs contingents ; peu
+après, l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra
+dans le dar Zegâoua, avec une centaine de fusils.
+
+Le 27 mars 1910, le lieutenant anglais Boyd Alexander, qui s’était déjà
+fait connaître par un voyage au lac Tchad, quitta Abéché et, malgré
+l’opposition qu’il rencontra chez nos officiers, se dirigea sur Niéré
+pour gagner El Fâcher. Le malheureux courait évidemment à sa perte : il
+fut tué le 2 avril, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré, par une bande de
+Foriens et de gens d’ʿOthman.
+
+Adoum Roudjal aurait voulu faire un bloc de tous nos adversaires et
+mener contre Abéché une attaque décisive. Mais l’entente ne put pas se
+faire, Doud-Mourra et Tâdj eddin voulant agir en toute indépendance. Il
+fut alors décidé que les Foriens, les Ouadaïens et les Massalat
+gagneraient séparément Abéché et que la concentration se ferait sous les
+murs de la capitale. Le commandant Julien résolut de profiter de cette
+situation, et il donna l’ordre d’attaquer le camp forien, qui
+constituait le groupe principal des forces adverses. Le capitaine
+Chauvelot, avec 172 tirailleurs de la première compagnie et 50
+auxiliaires de l’aguid Barkaï, alla relever le capitaine Lagrange. Les
+forces ennemies s’étaient concentrées à l’ouadi Guéréda, sur la route
+qui mène de Niéré au dâr Guimr. Elles comprenaient :
+
+1o Environ 4.000 Foriens, dont la moitié possédait des fusils à tir
+rapide ; cette troupe était aux ordres d’Adoum Roudjal, un chef forien
+qui avait autrefois combattu avec succès les aguids de Doud-Mourra ;
+
+2o 800 cavaliers, Arabes ou dissidents ouadaïens, commandés par Bâdjouri
+et des aguids restés fidèles à Doud-Mourra ;
+
+3o Plusieurs milliers d’auxiliaires à pied, armés de lances et de
+sagaies.
+
+Le 7 avril 1910, le capitaine Chauvelot aborda le camp de l’ouadi
+Guéréda. Le combat dura deux heures. Les Foriens, groupés par bannières,
+montrèrent du mordant et combattirent de la même façon que les
+Ouadaïens : « Ces bannières, par bonds successifs, viennent à être
+plantées jusqu’à 100 mètres de notre ligne ; les masses ennemies se
+précipitent autour d’elles en poussant des hurlements furieux. Les
+aguids à cheval excitent leurs hommes au combat[203] ». Finalement, les
+Foriens se dispersèrent sous le feu de nos tirailleurs, en laissant 200
+cadavres sur le terrain : après leur défaite, les bandes ennemies furent
+harcelées par les Tama et les Guimr. Le combat de Guéréda coûta la vie à
+un certain nombre de dignitaires du Darfour : Adoum Roudjal, grièvement
+blessé au cou, mourut quelques jours après ; deux de ses lieutenants,
+Adem ʿAli et Moḥammed Saʿïd, Ould Maḥmoud, beau-frère de ʿAli Dinar,
+Khalil Borgo, chef du Zegâoua forien, Moḥammed, fils du prétendant
+ʿOthmân, le djerma Capsoul du Tama et plusieurs chefs de bannière
+avaient succombé. Parmi le butin ramassé sur le champ de bataille, on
+retrouva une caisse ayant appartenu à Boyd Alexander et contenant des
+livres, papiers, lettres, photographies et objets divers. Après leur
+défaite, les Foriens s’étaient enfuis vers l’Est et n’osaient plus
+rentrer à El Fâcher. Nos deux protégés, les sultans Ḥassen et Idris,
+furent rétablis dans le dâr Tama et chez les Guimr. Le détachement du
+capitaine Chauvelot rentra ensuite à Abéché (15 avril).
+
+Cependant, les bandes de Doud-Mourra continuaient à opérer dans le Nord
+et avaient comme objectif Ouara. Un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui venait
+d’être nommé aguid el Maḥâmid, les repoussa à Biltin, à 90 km. au N.-E.
+d’Abéché : le combat avait coûté la vie à l’aguid el Gourân, Diado[204],
+et à ses trois fils. Le capitaine Chauvelot quitta Abéché le 18 avril,
+afin de soutenir nos auxiliaires ouadaïens, et il poursuivit les
+partisans de Doud-Mourra dans le dâr Zegâoua, jusqu’au-delà du cirque
+rocheux de Kapka, qui leur servait de refuge et d’abri. Doud-Mourra
+s’enfuit alors chez les Zegâoua du Darfour.
+
+Ces opérations raffermirent le prestige de nos armes, un moment ébranlé
+par la victoire des Massalat. Dans un rapport au Ministre des Colonies,
+en date du 17 août 1910, le Gouverneur général de l’Afrique équatoriale
+constatait cette amélioration. « Je puis vous annoncer avec
+satisfaction, écrivait-il, que la situation, un moment critique, après
+le guet-apens de Bir Touil, s’est complètement éclaircie à la suite de
+notre victoire de Guéréda, le 7 avril, et la dislocation des bandes de
+Doud-Mourra après la vigoureuse poursuite du capitaine Chauvelot.
+
+« La fuite précipitée de Doud-Mourra du cirque, pour ainsi dire
+inexpugnable, de Kapka, en même temps qu’elle dénote la démoralisation
+de ses partisans, a rehaussé le prestige de nos armes, et ces deux faits
+glorieux, survenus à quelques jours d’intervalle, ont raffermi
+complètement notre autorité au Ouadaï.
+
+« L’installation à Zigueï d’une compagnie montée (unité formée en
+compagnie méhariste, capitaine Cauvin) a empêché les Senoussistes de
+réaliser leurs projets d’offensive et d’aider Doud-Mourra.
+
+« La présence à Ndélé de la compagnie Modat a maintenu le sultan du dar
+Kouti, Moḥammed es Senousi, dans la fidélité.
+
+« La compagnie de nouvelle formation conduite par le capitaine Arnaud,
+viâ Zinder, était attendue à Mao le 10 août ; la suivante est attendue
+pour le début de septembre.
+
+« L’arrivée prochainement attendue de ces renforts a permis de mettre au
+Ouadaï un effectif suffisant pour repousser toute agression quand elle
+se produira ».
+
+En mai, Doud-Mourra s’était réfugié auprès du sultan Tâdj eddin, avec
+son neveu Aḥmed, ex-aguid el Maḥâmid. Les hostilités reprirent presque
+aussitôt du côté du dâr Massalat : une colonne composée de Ouadaïens
+dissidents et de Massalat vint attaquer Bir Taouil, défendu par des
+partisans d’Acyl, pilla une partie du village et se retira en emmenant
+240 femmes en esclavage.
+
+Pendant les mois d’hivernage (juillet, août et septembre), l’inondation
+du pays suspendit toute opération dans la partie orientale du Ouadaï.
+Par contre, les rezzous des Senousis harcelèrent constamment les
+populations soumises à notre autorité dans les régions du Nord : les
+groupes hostiles du Borkou, du Mourtcha et de l’Ennedi (Arabes, Zouaya,
+Touareg, Oulâd Slimân, Nakatzâ, Noarma et Bideyât) montrèrent beaucoup
+d’audace et une bande de pillards poussa même jusqu’à un jour d’Atya. Le
+frère d’Acyl, Sérhéroun, trouva la mort dans un combat livré à un djich
+de Zouaya, Touareg et Bideyât, sur les bords de l’ouadi Maba. A la fin
+de septembre, les dissidents du Nord étaient tous groupés dans l’Ennedi,
+autour du chef senousi Salèh Kéréma. Du côté de l’Est, Doud-Mourra et
+Tâdj eddin s’apprêtaient à continuer la lutte contre nous.
+
+Le lieutenant-colonel Moll, autant pour réparer l’échec de Bir Taouil
+que pour disperser le principal rassemblement ennemi, avait demandé et
+obtenu l’autorisation d’agir contre les Massalat[205]. Voici comment
+s’exprimait le Gouverneur général, à ce sujet, dans un rapport du 27
+août au Ministre des Colonies : « Sur la demande du lieutenant-colonel
+Moll, je l’ai autorisé à châtier les Massalits à la première occasion
+favorable. Il est indispensable pour remplir notre devoir de protection
+vis-à-vis des populations du Ouadaï qui se sont soumises à nous, que
+nous infligions une sévère leçon à cette tribu pillarde à laquelle le
+massacre de la colonne Fiegenschuh a donné un prestige disproportionné
+avec sa puissance réelle.
+
+« Il ne saurait s’agir là d’une nouvelle conquête, et j’ai donné des
+instructions précises au lieutenant-colonel Moll à cet égard. Nos
+troupes ne franchiront la frontière du Massalit que si elles y sont
+amenées par l’exercice normal et légitime du droit de suite, et, en tout
+cas, elles ne feront aucune installation dans un territoire dont
+l’attribution ne nous est pas certaine.
+
+« Mais dans l’état d’indétermination où est la frontière actuellement et
+pour quelque temps encore, nous ne pouvons laisser les tribus
+inorganisées, indépendantes en fait, se préparer ouvertement à la lutte
+contre nous, venir par surprise enlever des gens dans nos territoires et
+se retirer ensuite, sans être inquiétées, à l’abri d’une frontière que
+nous serons les seuls à respecter ».
+
+Le 1er novembre 1910, le lieutenant-colonel Moll quittait Abéché avec
+300 hommes et deux canons pour marcher contre les Massalat : le bruit
+s’étant répandu que Doud-Mourra avait l’intention de fuir vers le Nord,
+la compagnie Arnaud avait été détachée de ce côté, avec mission de
+barrer la route aux Ouadaïens.
+
+Le 8 novembre, la colonne Moll entra dans Djirdjel, capitale du dâr
+Massalat. Le lendemain, à 5 kilomètres au sud de cette localité, elle
+supporta, vers 10 heures du matin, l’attaque furieuse de 5.000 hommes
+commandés par les sultans Tâdj eddin et Doud-Mourra. Le lieutenant-
+colonel Moll ayant ordonné de n’ouvrir le feu qu’à petite distance, la
+troupe française fut rompue par le choc des cavaliers ennemis. Les
+tirailleurs lâchèrent pied. Leurs officiers réussirent néanmoins à les
+reformer et les ramenèrent au lieu du combat. Le feu fut ouvert sur les
+Ouadaïens et les Massalat, occupés à piller le camp français, et ceux-ci
+prirent la fuite, laissant 600 cadavres sur le terrain : Doud-Mourra
+avait été blessé et Tâdj eddin tué.
+
+Cette malheureuse affaire nous coûtait des pertes cruelles : 3 officiers
+tués (lieutenant-colonel Moll, lieutenants Jolly et Brûlé), 5 sous-
+officiers tués (adjudants Leclerc et Noël, sergents Bal, Alessandri et
+Bergère), 28 tirailleurs tués et 11 disparus ; 1 officier, 4 sous-
+officiers et 69 tirailleurs blessés. La nouvelle du combat de Dorothé,
+dès qu’elle fut connue en France, provoqua une émotion profonde dans
+tout le pays. Le colonel Largeau fut immédiatement désigné pour succéder
+au lieutenant-colonel Moll et la Chambre, sur la proposition du Ministre
+des Colonies, vota les crédits nécessaires pour augmenter d’un bataillon
+de 800 hommes les troupes du Territoire du Tchad.
+
+Après la mort du lieutenant-colonel Moll, le chef de bataillon Maillard
+avait pris le commandement : il fit aussitôt renforcer les troupes du
+Ouadaï par la compagnie de Fort-Archambault. Sous sa direction, une
+colonne comprenant 500 hommes, 2 pièces de canon et des auxiliaires
+ouadaïens, opéra chez les Massalat durant le mois de janvier : elle
+livra trois combats heureux, parcourut la région — sans toutefois
+pénétrer dans la partie montagneuse — et rentra finalement à Abéché. En
+février, la compagnie méhariste de Zigueï surprit et dispersa un rezzou
+senousi à Fouka, dans le nord du Djourab et non loin du Borkou. Au mois
+de mars, une deuxième compagnie méhariste fut installée à Ourâda, dans
+le pays des Arabes Maḥâmid, avec mission de protéger le Ouadaï contre
+les incursions menées par les Khouân et leurs auxiliaires. En avril, le
+colonel Largeau prenait le commandement effectif du Territoire militaire
+du Tchad.
+
+Pendant que nos troupes du Ouadaï luttaient contre de nombreux ennemis,
+afin d’assurer la prise de possession française de l’ancien royaume de
+Doud-Mourra, un événement d’une grosse importance se produisait plus au
+Sud, dans le dâr Kouti : le 12 janvier 1911, le capitaine Modat, qui
+commandait la compagnie de Ndélé, enlevait les tatas de Moḥammed es
+Senousi et dispersait les bazinguers du vieux brigand : celui-ci avait
+été tué, ainsi que son fils Adoum, dès le début de l’action.
+
+« Senoussi, écrit le capitaine Modat, est le véritable héritier de la
+tradition laissée par les Zibêr et Rabaḥ, et, de même que ce dernier
+recueille les débris des troupes khartoumiennes après la mort de
+Suleyman, de même c’est dans l’entourage de Senoussi que viennent se
+réfugier les rabistes après la mort de leur chef. D’une intelligence
+très vive et d’une finesse allant jusqu’à la ruse, il sera diplomate
+avant tout et il réussira à créer de toutes pièces un État où il
+régnera, « comme aux temps les plus sombres du moyen âge, tel baron de
+proie au milieu de ses paysans[206]. » Cet État qu’il crée d’un amalgame
+de populations soumises, d’esclaves établis comme cultivateurs, c’est sa
+chose, son bien. Dans l’intervalle des razzias dirigées contre les
+idolâtres voisins, il en tire en despote les ressources nécessaires à
+l’entretien de son entourage, de son harem (qui comprenait 600 personnes
+du sexe féminin, y compris les jeunes filles employées comme servantes)
+et surtout à l’armement et à l’équipement des bazinguers qui font sa
+force.
+
+« Venu un peu plus tard sur la scène soudanaise, il aura à compter avec
+la pénétration européenne qu’il verra triompher de la puissance de
+Rabaḥ ; il se gardera donc le plus possible de s’opposer ouvertement à
+notre action, quoiqu’il la sente nuisible à ses intérêts. Obligé de
+limiter ses visées ambitieuses, il cachera son dépit sous un fatalisme
+bien politique, qui lui permettra, tout en donnant le change aux
+Européens qui ont affaire avec lui, de pratiquer sournoisement ses
+horribles razzias, qui seront un dérivatif aux velléités de révolte de
+son entourage, où s’agitent, comme au plus beau temps de l’époque
+khartoumienne, les descendants des « Baharas » qui conquirent le Dar
+Four et les fakis immoraux que nous a dépeints Schweinfürth.
+
+« Pris entre les Français, qui connaissent ses attaches avec Rabaḥ, et
+les Ouadaïens qui voient en lui un usurpateur, non seulement il réussira
+à éviter tout conflit avec l’un ou l’autre de ses adversaires, mais
+composant avec les deux, il saura conserver une neutralité avantageuse
+quand ils seront aux prises, et suivant la tournure des événements qui
+marquent cette lutte mouvementée, il renouvellera ses protestations de
+fidélité à celui des adversaires qui semble avoir momentanément le
+dessus. « Devenu notre protégé — écrit M. Chevalier dans son magistral
+chapitre sur Senoussi — il sera surtout un grand marchand d’esclaves
+analogue à ceux dont la disparition fut l’objet ou le prétexte de
+l’intervention européenne dans le Centre-Africain. » ...Aussi l’histoire
+de Senoussi n’est-elle qu’une longue série de chasses à l’esclave,
+pendant lesquelles les bannières arabisantes continueront la pénétration
+musulmane dans l’Oubangui-Chari. Le résultat, c’est la dépopulation dans
+toutes les régions avoisinantes, le vide autour de Ndélé, et le désert
+jusqu’à la frontière égyptienne[207]. »
+
+L’histoire de Moḥammed es Senousi rentre dans le cadre de notre étude
+sur le Ouadaï. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que le Rounga et le Kouti
+dépendaient de l’aguid es Salamat et que, sous le sultan Yousef, l’aguid
+Cherf eddin intervint à plusieurs reprises dans ces régions. Après le
+départ de Râbaḥ, Senousi dut reconnaître la suzeraineté du Ouadaï et
+payer un tribut annuel en ivoire et en esclaves. Plus tard, les
+événements le firent se rapprocher des Français. Mais, en dépit des
+trois traités qu’il signa avec nous, et à l’insu du résident qui fut
+installé à Ndélé, le sultan du Kouti ne cessa point de faire acte de
+vassalité envers le Ouadaï : la veille encore de la prise d’Abéché, il
+payait un impôt à Doud-Mourra et celui-ci était représenté par un aguid
+à Ndélé.
+
+Nous empruntons au capitaine Modat l’exposé des causes du conflit, qui
+devait se dénouer au combat de Ndélé, le 12 janvier 1911.
+
+« A la veille d’entreprendre la conquête des pays riverains du Chari,
+Rabaḥ avait senti la nécessité d’assurer ses communications avec le
+Baḥr-el-Ghazal : c’est dans ce but qu’il avait créé, entre l’Aouk et le
+Bamingui, le sultanat du Dâr Kouti en faveur de Moḥammed es Senoussi
+(1888). Douze ans plus tard, en 1900, l’empire éphémère du conquérant
+noir s’effondrait sous nos coups à Koussri ; mais son œuvre néfaste
+semblait lui survivre à Ndélé, où se créait, sous nos yeux, en peu de
+temps, un petit État hostile à notre action qui, par sa proximité de
+notre ligne d’étapes, devait être pour nous un perpétuel sujet
+d’inquiétudes.
+
+Intelligent et rusé, Senousi avait su profiter de nos embarras au Tchad
+pour poursuivre son rêve ambitieux : la création d’un empire musulman
+entre Chari et Oubangui, sur le trajet des caravanes allant à La Mekke.
+Cet empire, il le voulait populeux, autour d’un noyau arabisant fidèle ;
+il sut grouper des tribus bandas nombreuses, qu’il alla razzier jusque
+sur l’Oubangui. Cette population étroitement asservie lui permettait
+d’inonder d’esclaves les marchés du centre africain. En échange, il
+avait des armes et des munitions.
+
+Peu à peu, sa réputation de marchand d’esclaves et d’ivoire s’étendait
+au loin. Ndélé devenait un séjour recherché des Djellâbas et Fellatas
+qui, bien accueillis par ce chef, ne cessaient de lui prodiguer les
+louanges les plus exagérées.
+
+Senousi, petit chef de Râbaḥ, était devenu le grand sultan de Ndélé,
+« l’Emir des Croyants », dont la puissance reposait sur une population
+de plus de 50.000 âmes et une armée de 4.000 fusils. En 1907, La Mekke
+lui envoyait une bannière sainte faite avec l’étoffe que les pèlerins
+vont baiser dans la mosquée.
+
+Cependant, la réalisation de ses projets avait rencontré plus d’un
+obstacle ; à maintes reprises, il lui avait fallu user de diplomatie et
+de ruse pour surmonter les difficultés. Sa fourberie ne le laissa jamais
+au dépourvu ; depuis son fameux serment à Râbaḥ, elle était devenue
+légendaire[208].
+
+Il abandonne Râbaḥ, dès qu’il sent que son ingratitude ne pourra plus
+être châtiée. En 1891, il avait assassiné Crampel et Biscarrat, poussé
+par le seul désir de s’emparer des armes et bagages de la mission. Plus
+tard, il se rapprochera, de nous, et, pour effacer le crime, en
+rejettera la responsabilité sur Râbaḥ. En fait, lui seul est coupable.
+
+Ses protestations ont cependant un résultat ; elles désarment nos
+scrupules. Nous ne pouvons rien contre lui, à ce moment-là, et nous
+avons besoin de son appui, même incertain. Au lieu du châtiment, c’est
+donc un traité et des armes qu’on lui apporte en cadeau, moyennant quoi
+nous pourrons poursuivre notre action plus au Nord. Cette dure nécessité
+n’a jamais été comprise des populations de ce pays, qui l’ont considérée
+comme un aveu de notre faiblesse. Aux yeux de tous, nous ne pouvions
+venger nos morts et le prestige de Senousi augmentait encore.
+
+Cependant, celui-ci, devenu notre allié et notre protégé, accroissait
+tous les jours sa puissance et pouvait impunément piller, razzier et
+massacrer les populations depuis Bambari jusqu’au Salamat, de la
+frontière anglo-égyptienne au Chari.
+
+« Son armement s’augmentait d’une façon inquiétante.
+
+« En 1890, il débute avec 100 fusils ; après le meurtre de Crampel, il
+en compte 200.
+
+« En 1896, grâce à ses achats et grâce aux Belges, il en compte 600.
+
+« En 1899, grâce aux cadeaux des diverses missions 1.200.
+
+« En 1902, grâce aux achats et aux razzias 1.800.
+
+« En 1908, toujours grâce aux achats 3.500.
+
+« En 1910, toujours grâce aux achats 4.000.
+
+« Ce continuateur de l’œuvre de Rabah devenait gênant ; mais il était
+devenu redoutable et, dès lors, notre action dans le Dar-Kouti ne se
+signale que par une suite de compromis confirmant notre autorité
+nominale, mais laissant, en fait, intacte la puissance de Senoussi.
+
+« Tel fut le traité de 1908, imposé par la force, que Senoussi signait
+avec le secret espoir de ne jamais s’y conformer. On avait espéré que la
+compagnie envoyée à Ndélé à cette occasion suffirait à briser sa
+résistance, en cas de mauvaise volonté. Mais Senoussi montra ses 3.500
+bazinguers et la solution forte était reconnue impossible. Après bien
+des difficultés, le traité fut signé ; l’honneur était sauf, mais la
+question était loin d’être résolue. »
+
+Les clauses, plus étroites, devaient mettre le sultan en tutelle.
+Senousi s’engageait à ne plus faire de razzias, à ne plus vendre
+d’esclaves, à ne pas commercer avec nos ennemis du Ouadaï, à payer
+exactement un impôt annuel, à introduire peu à peu les méthodes
+d’administration française sous la direction du résident qui était
+auprès de lui...
+
+L’observation stricte du traité eût réglé définitivement la question du
+Dâr-Kouti, qui devenait de plus en plus inquiétante. Mais Senousi était
+loin de désirer cette solution pacifique, qui supprimait son autorité,
+ne lui laissant de sultan que le nom. De tempérament plus pacifique que
+guerrier, il décide de ne pas brusquer la situation, de nous payer de
+bonnes paroles et de prévoir l’avenir en se préparant une retraite sûre
+en cas de difficulté. En attendant, il gouverne comme si le traité
+n’existait pas.
+
+« On lui a interdit le commerce avec l’Ouadaï... Il continue à envoyer
+vendre ses captifs à Abéché et paye même un tribut à notre adversaire.
+
+« Il ne doit plus faire de razzias..... En octobre 1909 il prescrit à
+Ouarra Banda, son lieutenant, de descendre jusqu’à Ippy (Kouango) et d’y
+razzier les Lindas. Cette opération procure de 4 à 600 captifs, dont 200
+à peine parviennent à Ndélé. Le restant est mort sous les mauvais
+traitements et les cadavres jalonnent la route. Ce n’est que très
+difficilement qu’il rend les survivants.
+
+« D’après le traité, il doit nourrir à ses frais la troupe qui stationne
+à Ndélé. Le Gouvernement lui fait la remise gracieuse de cette
+obligation ; ses fournitures lui seront payées (septembre 1909). Il met
+une telle mauvaise volonté à s’exécuter que, pour assurer
+l’approvisionnement de la compagnie, on est obligé d’arrêter les convois
+de vivres qui lui sont destinés. Même manque d’empressement pour les
+transports de l’Administration. Les commerçants, par contre, sont plus
+favorisés ; il est vrai qu’ils lui procurent, en contrebande, des
+capsules.
+
+« Malgré l’interdiction formelle de vendre des esclaves, la traite
+continue et, de ce fait, il se voit infliger une amende (août 1910).
+
+« Enfin, la reconnaissance de Baḥr-el-Ghazal (mai, juin, juillet 1910)
+jette la lumière sur ses agissements contre le chef youlou Djellab,
+qu’il essaie de déloger du massif du Ouanda Djalé, pour pouvoir s’y
+réfugier à son tour.
+
+« On était désormais fixé. Senoussi pensait à la fuite, pour se
+soustraire aux obligations du traité qu’il avait antérieurement signé.
+Devant cette mauvaise volonté et cette duplicité, le Gouvernement décida
+de l’inviter, une dernière fois, à tenir sans retard tous ses
+engagements.
+
+« Mais poussé par son fils Adoum, qui nous était hostile et qui avait su
+prendre une grande influence, Senoussi n’écoute aucun conseil. Il
+continua à préparer la fuite et commença à envoyer au Ouanda Djalé ses
+bagages et une partie de ses femmes.
+
+« Il n’y a pas de temps à perdre ; du moment qu’on ne pouvait plus
+douter de ses intentions, pourquoi attendre pour sévir que ce sultan
+nous eût compliqué la tâche ? Pourquoi ne pas profiter de ses embarras
+au Ouanda Djalé pour procéder, sans plus tarder à son arrestation et à
+celle de son entourage, alors qu’il ne pouvait nous opposer à Ndélé que
+la moitié de ses fusils ? La majorité de la population banda nous était
+favorable, et il était à présumer que, dans ce groupement hétérogène,
+une fois la tête disparue, le reste serait à nous. Cette solution avait
+l’avantage d’exiger le moindre effort ; le capitaine commandant la
+compagnie de Dar-Kouti la proposa, en demandant un renforcement
+d’urgence de la compagnie.
+
+« Le Gouvernement estima que, si Senoussi persistait à ne pas tenir ses
+engagements, il y avait lieu d’entreprendre une action contre lui et de
+l’arrêter, lui et son entourage. Mais la garnison de Ndélé ne devait
+compter que sur ses propres forces et n’agir qu’avec la certitude du
+succès. Cependant, on dépêcha des renforts à la 4e compagnie et un
+convoi de cartouches fut dirigé sur Ndélé pour porter à 60.000 le stock
+du poste. Malheureusement, ces diverses mesures demandèrent un certain
+temps. En décembre, on apprenait que Senoussi était venu définitivement
+à bout de Djellab et qu’il occupait le Ouanda-Djalé. Son refuge était
+assuré ; dès lors, sa désobéissance n’a plus de limites.
+
+« A ce même moment, on apprenait la sanglante affaire de Doroté ;
+l’agitation musulmane se manifestait intense dans tout le centre
+africain et gagnait Ndélé, où deux chérifs venus du Soudan
+encourageaient à la résistance.
+
+« Deux incidents vinrent compliquer la situation et rendre l’action
+inévitable.
+
+« 1o _Incident d’Ouadda_. — Le lieutenant Jaffrelot, du poste de Bria,
+était monté à Ouadda avec une trentaine d’hommes, pour y faire une
+enquête au sujet des agissements de Moḥammadi, lieutenant de Senoussi.
+Au cours d’une patrouille, ses tirailleurs furent assaillis à coups de
+fusil ; le petit détachement dut faire usage de ses armes et se replier
+ensuite sur Mouka. Avec sa mauvaise foi habituelle, Senoussi se déclara
+blanc comme neige, rejeta toute la faute sur le lieutenant Jaffrelot et
+refusa de livrer les Bazinguers coupables (décembre).
+
+« 2o _Refus d’établir un village au Bamingui_. — En second lieu, le
+Gouvernement avait prescrit que des villages fussent installés sur la
+piste Ndélé-Fort-Crampel. Pour ne pas compliquer la situation, il ne fut
+demandé à Senoussi que la création d’un seul village au Bamingui. Un
+délai de 15 jours lui fut donné pour envoyer 50 ménages. Le délai expira
+le 25 décembre, et Senoussi ne s’était pas exécuté.
+
+« Il n’y avait pas à hésiter plus longtemps. Ne pas châtier une pareille
+désobéissance de la part du meurtrier de Crampel eût été impolitique,
+et, d’autre part, attendre plus longtemps eût été une faute.
+
+« Malheureusement les renforts et les cartouches n’étaient pas encore
+arrivés.
+
+« En attendant le moment favorable, les précautions suivantes furent
+prises, en vue de l’opération qui était désormais inévitable.
+
+« Le poste du Bamingui fut renforcé par 10 miliciens demandés à Fort-
+Crampel (en tout 30 hommes).
+
+« Le capitaine commandant la circonscription de Fort-Archambault fut
+prié d’occuper fortement Ndioko, par où Senoussi devait être évacué en
+cas d’arrestation. Il importait, en effet, que cette évacuation fût
+protégée sérieusement, et, d’autre part, la garnison de Ndélé ne pouvait
+être réduite sans inconvénient.
+
+« Sur ces entrefaites, le convoi de cartouches arriva le 8 janvier.
+
+« Rendu méfiant, Senoussi prescrivit aussitôt à Allah Djabou, son
+lieutenant, de rallier Ndélé en toute hâte avec tout son monde, en ne
+laissant qu’un faible détachement pour garder le Ouanda Djalé.
+
+« Différer l’action plus longtemps eût été désastreux. L’arrivée d’Allah
+Djabou eût porté à 4.000 le nombre des fusils de Senoussi ; notre
+sécurité était compromise à bref délai et toute solution devenait
+impossible[209] ».
+
+Senousi disposait à Ndélé d’environ 2.000 fusils, répartis en 19
+bannières. Son tata et celui de son fils Adoum « occupaient un
+emplacement central au milieu d’une plate-forme rocheuse, véritable
+gradin entaillé à mi-pente dans le flanc du plateau au dessus du ravin
+de la Ndélé ». La compagnie du capitaine Modat, défalcation faite de la
+garnison du poste du Bamingui et de la garnison de sûreté du poste de
+Ndélé, comptait 3 officiers, 5 sous-officiers et 180 indigènes
+disponibles pour la manœuvre.
+
+Le lieutenant Grünfelder, avec 80 tirailleurs, fut chargé de
+l’arrestation de Senousi et de son entourage. Mais ceux-ci résistèrent
+et Adoum se jeta sur le lieutenant, qui abattit alors à coups de
+revolver l’assassin de Crampel et son fils. Les bazinguers intervinrent
+et, peu après, la fusillade crépitait. Le capitaine Modat fit
+immédiatement entrer en ligne le reste de sa compagnie et se porta à
+l’attaque des tatas. L’action, commencée à 8 h. 45 du matin, se
+terminait à 4 h. 45 du soir par la dispersion des bazinguers et la prise
+des tatas. Cette journée nous coûtait : 2 Européens blessés (lieutenant
+Grünfelder, sergent Zuani), 9 tirailleurs tués et 17 blessés. Du côté
+adverse, les pertes étaient considérables. On compta 200 tués sur place,
+parmi lesquels : le sultan Senousi, son fils Adoum, Moḥammadou, petit
+fils de Râbaḥ, 4 chefs de bannière et 4 Arabes blancs, dont 2 chérifs
+venus d’Égypte. Les blessés étaient bien plus nombreux : environ 400.
+Allaḥ Djabou, appelé en toute hâte par Senousi, accourait du Ouanda
+Djalé. Quand il apprit la nouvelle du désastre, il ralentit prudemment
+sa marche ; le 22, il fit sa jonction avec les fuyards, parmi lesquels
+se trouvaient trois fils de Senousi : Djemâl ed Din, qui avait été
+blessé, Maḥmadou, Foufana et Kamoun. Pendant ce temps, les Banda, les
+Ndouka, quelques Rounga et Baguirmiens — c’est-à-dire les 8/10e de la
+population sur laquelle régnait naguère Senousi — venaient faire leur
+soumission au poste de Ndélé.
+
+Allaḥ Djabou, après avoir fait semblant de demander l’aman, prépara une
+attaque de nuit. Le 6 février, une caravane de pèlerins fellahta, qui
+revenait de la Mekke et était divisée en 3 échelons, essaya de masquer
+l’action des bazinguers et de favoriser leur entrée par surprise dans
+nos lignes. Mais la ruse fut éventée : les deux premiers échelons furent
+soigneusement visités et écartés ; quant au troisième, extrêmement
+nombreux, il reçut l’ordre de rétrograder. A partir de trois heures du
+matin, les gens d’Allaḥ Djabou échangèrent quelques coups de fusil avec
+nos partisans. Au petit jour, les feux à grande distance qui furent
+exécutés par la garnison du poste mirent les bazinguers en fuite. Cet
+échec augmenta le nombre des défections : les derniers Banda et les
+Kreich vinrent, à leur tour, faite acte de soumission à Ndélé. A la fin
+de février, Allaḥ Djabou, campé à Djellab, n’avait plus avec lui qu’un
+contingent fort réduit.
+
+Depuis lors, le capitaine Modat est rentré en France et il ne semble
+point que la politique inaugurée par lui — qui consistait à ruiner
+l’organisation musulmane édifiée par de gros marchands d’esclaves en
+pays fétichiste, et à assurer la protection et le développement de ces
+régions en s’appuyant sur l’élément banda — il ne semble point, disons-
+nous, que cette politique ait été suivie. En tout cas, il serait
+extrêmement regrettable de voir reparaître, sur ce point, les erreurs de
+certaine « politique musulmane ». Sans doute, une forte organisation
+musulmane facilite l’installation des Européens dans des pays nouveaux.
+Mais aussi que d’hostilités irréductibles, de difficultés, voire de
+dangers, prépare, dans l’avenir, cette protection outrée de l’islâm ! La
+religion du Prophète n’a que trop de tendances à gagner du terrain en
+Afrique. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, s’il est
+impolitique de combattre l’islâm en pays musulman, il est tout aussi
+impolitique de le propager, sans s’en rendre compte, en pays fétichiste.
+Allaḥ Djabou s’est installé, avec ses bazinguers, dans le massif du
+Ouanda Djalé. Maḥmadou Foufana, fils de Senousi, a attaqué un lieutenant
+et 50 tirailleurs du côté de Kouga : il s’est fait battre à plate
+couture et a perdu 100 hommes, dont un chef de bannière. — Les résultats
+obtenus par le capitaine Modat ne devraient-ils point être complétés par
+la dispersion définitive des bazinguers du Ouanda-Djalé ?
+
+Revenons au Ouadaï. La colonne conduite par le commandant Maillard, au
+début de l’année 1911, n’avait pas pu régler entièrement la question du
+Massalat : les guerriers d’Andoka, successeur de Tâdj eddin, et les
+bandes ouadaïennes du sultan Doud-Mourra restaient toujours une menace
+pour les pays soumis à notre autorité.
+
+La partie orientale du Ouadaï a eu de nouveau à souffrir des pillages
+exécutés par les gens de ʿAli Dinar. « Celui-ci ne se contente pas
+d’intriguer en vue d’établir à son profit une sorte de suzeraineté sur
+les sultanats voisins ; il persiste à exciter les populations contre
+nous, à menacer et à molester nos protégés, à associer ses contingents
+aux révoltés du Ouadaï. Une lettre qu’il fit parvenir au début de la
+présente année à Ḥassan, sultan du Dâr Tama, ne saurait laisser le
+moindre doute sur la nature des sentiments qui l’animent ; il parle en
+maître et avec quelque hauteur méprisante à Ḥassan qu’il appelle le
+« chrétien noir » ; il lui ordonne, en le menaçant des pires violences,
+de se reconnaître vassal du Dâr-Four. Enfin, des cavaliers portant la
+ceinture rouge, le turban rouge et blanc, qui sont les marques
+distinctives des réguliers de ʿAli Dinar, sont venus, en janvier et en
+février, razzier nos gens, brûler plusieurs villages dans le Dâr-Tama,
+enlever des femmes et des enfants ainsi que de nombreux troupeaux.
+« C’est incontestablement de ce côté que doit s’exercer avec le plus
+d’attention la vigilance de nos officiers ; des ordres ont été donnés
+pour que, dans le Dar-Tama, notre frontière soit constamment gardée par
+des auxiliaires indigènes, nos forces mobiles se tenant en arrière,
+prêtes à intervenir[210]. »
+
+Au mois de mars, 800 cavaliers foriens vinrent s’installer dans le
+Zegâoua ouadaïen, tout près du cirque rocheux de Kapka. Ils rayonnèrent
+de là sur les pays environnants et réussirent, en peu de temps, à
+emmener 400 personnes en esclavage et à capturer plus de 5.000 bœufs et
+14 chevaux : tout ce butin fut conduit à El Fâcher. Le Tama souffrit
+beaucoup des incursions des gens de ʿAli Dinar, et le capitaine
+Chauvelot, au cours d’une reconnaissance, trouva ce pays complètement
+dévasté : les villages étaient détruits et la population, désespérée,
+errait lamentablement dans la brousse. La compagnie Chauvelot poursuivit
+les pillards jusque dans le Darfour, sans réussir toutefois à les
+atteindre (mai 1911). Cette action énergique de nos troupes détermina
+l’ancien prétendant Choucha à faire sa soumission.
+
+Au même moment, le commandant Hilaire opérait contre les Khouân qui se
+trouvaient dans l’Ennedi. Depuis qu’ils avaient accepté la domination
+française, les Maḥâmid d’Ourâda étaient en butte à l’hostilité des
+Senousia. En moins de six semaines, les pillards du Nord (Zouaya,
+Touareg, Oulâd Slimân, Tedâ et Bideyât) avaient enlevé plus de mille
+chameaux aux Arabes. Pour remédier à cet état de choses, la meilleure
+solution consistait à purger l’Ennedi des éléments hostiles qui s’y
+tenaient à demeure. C’est ce que se proposa de faire le commandant
+Hilaire, avec la compagnie méhariste d’Ourâda, une section d’artillerie
+et 150 auxiliaires.
+
+L’Ennedi se trouve à 400 kilomètres environ au N.-E. d’Abéché. Les
+cirques rocheux de Beskéré et de Sini, sortes de forteresses naturelles,
+servaient de refuges aux guerriers de la Senousia. Ceux-ci entretenaient
+les meilleures relations avec les gens du Darfour, chez lesquels ils
+allaient se ravitailler en grain. Leur grand chef, Sidi Ṣâlèḥ Kéréma,
+avait participé aux deux combats de Dorothé avec une centaine de fusils.
+Depuis lors, il avait mené de nombreuses razzias chez les indigènes
+soumis à notre autorité, enlevant les troupeaux et emmenant des femmes
+et des enfants en esclavage. Il retenait prisonnière depuis plusieurs
+mois une caravane partie du Fezzan pour Abéché, dont faisaient partie
+les gens de ʿAbdallah Kahal, du Qaire : quelques hommes essayèrent de
+fuir, mais ils périrent de soif au milieu des rochers arides de la
+région.
+
+La colonne Hilaire suivit l’itinéraire Ourâda-Am-Chalôba-Archeï. Les
+Khouân comprenaient deux groupes : les Arabes, avec Sidi Ṣâlèḥ Kéréma,
+et les Touareg, qui étaient commandés par le chef Koassen. Ils ne
+s’attendaient pas à une attaque dans l’Ennedi et s’étaient dispersés :
+une centaine d’entre eux étaient partis vers le Nord et une cinquantaine
+d’autres étaient allés au Darfour chercher du mil ; le reste s’était
+plus ou moins dispersé en quête de pâturages. Le 13 mai, les Touareg
+furent surpris à Sini : la section méhariste qui les poursuivit ramena
+450 chameaux et quelques prisonniers. Le 20, la colonne tomba sur les
+Arabes à Kafra : les gens de Sidi Ṣâlèḥ essayèrent de résister, mais ils
+furent facilement dispersés ; leur chef s’enfuit blessé, laissant entre
+nos mains son étendard et tout son campement. Les prisonniers de la
+caravane et les esclaves razziés au Ouadaï furent délivrés, et, en
+outre, nos auxiliaires ramenèrent au camp 115 femmes et enfants des
+fuyards.
+
+Les Senousia évacuèrent l’Ennedi : les Touareg descendirent plus au Sud
+et les Arabes se réfugièrent au Darfour. La colonne Hilaire rentra
+ensuite au Ouadaï, où elle devait contribuer à réduire les Kodoï
+insurgés.
+
+Au début de juin 1911, eut lieu la révolte des Kodoï. Ces montagnards
+turbulents avaient toujours joui de privilèges spéciaux sous les anciens
+sultans du Ouadaï ; notre domination modifia cet état de choses d’une
+façon désagréable pour les Kodoï, et ceux-ci, comme tous les autres
+indigènes, durent payer un impôt en mil, et peut-être même supporter
+quelques exactions des gens d’Acyl. Du reste, il ne faut voir en cela
+que les motifs occasionnels de l’insurrection : le fanatisme musulman,
+la haine de l’étranger, l’orgueil insensé et la brutalité bien connue
+des Maba constituent des raisons autrement sérieuses.
+
+Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui voyageait sans escorte, était
+assailli par plusieurs bandes de rebelles et, pour échapper à un sort
+plus cruel, se donnait volontairement la mort. Le commandant Hilaire,
+qui revenait de l’Ennedi, et le capitaine Chauvelot, arrivant de Bir
+Ṭaouil, réprimèrent la révolte. Doud-Mourra avait envoyé l’aguid el
+Djaʿâdné au secours des révoltés ; mais les Ouadaïens furent battus et
+mis en fuite.
+
+Un vent de rébellion avait d’ailleurs soufflé sur tout le Ouadaï, et le
+commandant Hilaire dut aller s’installer à Atya, pour porter les
+derniers coups à l’insurrection, qui, dit le colonel Largeau dans un de
+ses rapports, « un peu partout a amoncelé les ruines ». La révolte du
+Ouadaï a modifié les plans du colonel Largeau. « Il semble, en effet, ne
+plus vouloir occuper le Tama, non plus que le Sila. Il se contentera
+d’établir un poste solide dans la région de Courgnes, pour surveiller
+ces deux points. Si Bakhit continue son agitation, le colonel Largeau
+fera de ce côté une rapide expédition. Ce sera tout.
+
+« Je ne peux, dit-il, songer à m’affaiblir en étendant l’occupation. »
+Une compagnie occupera Amm Timan ; une autre, installée vers Ati,
+formera la réserve.
+
+« Ainsi, explique le colonel Largeau, nous serons, au Ouadaï, gardés de
+tous côtés : au Nord, par une compagnie mobile, une section montée, des
+cavaliers d’Acyl et de l’artillerie ; au Sud, par les deux compagnies
+mobiles, qui, prélèvement fait de la garnison de sûreté, me donneront au
+moins 250 fusils. »
+
+« Telles sont les dispositions que vient de prendre le colonel
+Largeau[211] ».
+
+Du côté du Nord, les Senousia restent toujours nos ennemis acharnés :
+nous avons déjà vu qu’ils avaient fait appel aux Turcs — peu aimés des
+Khouân pourtant — afin d’arrêter la marche victorieuse de l’occupation
+française. Le drapeau ottoman fut arboré sur le fortin d’Aïn Galakka, ou
+Borkou, et cela a redonné une nouvelle audace aux pillards senousis,
+dont les rezzous continuent à être un danger pour la partie
+septentrionale du Ouadaï, le Baḥr el Ghazal, les abords du Kanem et les
+régions orientales du Territoire de Zinder. Au début de l’année 1911,
+nos protégés ont eu beaucoup à souffrir des incursions menées par les
+gens d’Aḥmed Chérif.
+
+« On a fait le calcul que depuis 1906, c’est-à-dire en cinq ans, ces
+pillards ont tué, tant au Kanem qu’au Ouadaï, près de 600 personnes, en
+ont emmené 228 en esclavage et ont razzié plusieurs milliers de chameaux
+et de moutons. Le système purement défensif qui consiste à attendre les
+rezzous à l’intérieur de nos possessions est donc extrêmement coûteux et
+peu efficace. La situation est en petit la même qu’il y a trois ans en
+Mauritanie pour l’Adrar. Tant que nous ne nous sommes pas décidés à
+occuper ces oasis, les pillards y formaient leurs bandes et de là s’en
+allaient razzier dans tout le nord du Sénégal. Les bandes qui désolent
+le Kanem et le Ouadaï se forment dans le Borkou ; et tant que nous ne
+serons pas décidés à occuper ʿAïn Galakka, principale oasis de cette
+région, les six cents kilomètres de la frontière septentrionale des
+territoires du Tchad continueront à être exposés à leurs brusques
+incursions. Depuis que nous tenons l’Adrar, on n’entend plus parler de
+rezzous, d’attaques, de surprises, ni de pillages dans cette partie de
+l’Afrique occidentale ; la Mauritanie est maintenant parfaitement
+tranquille. Quand nous tiendrons ʿAïn Galakka, il en sera de même pour
+les territoires du Tchad.
+
+« Aussi le Gouvernement de l’Afrique équatoriale, qui a longtemps
+résisté à l’occupation du Borkou comme étant sans valeur économique,
+est-il aujourd’hui convaincu que cette opération est devenue urgente au
+point de vue de la bonne police de cette partie de la colonie[212]. »
+
+Nous avons déjà dit que la conquête de la Tripolitaine par les Italiens
+faciliterait énormément notre besogne. Les Turcs évacueront, s’ils ne
+l’ont déjà fait, le Borkou et le Tibesti, et la France aura alors toute
+liberté d’action dans des pays qui lui appartiennent incontestablement.
+L’occupation du Ouadaï et, plus tard, celle du Borkou et du Tibesti
+obligeront la confrérie des Senousia à composer avec nous. D’ailleurs,
+au cas où elle s’y refuserait, il nous sera très facile, une fois la
+question du Ouadaï réglée, de combattre efficacement et de refouler dans
+le désert de Libye, d’une manière définitive, les bandes de Si Aḥmed
+Chérif.
+
+Le sultan ʿAli Dinar n’a tenu aucun compte des observations qui lui
+furent faites, sur la demande du Gouvernement français, par les
+autorités anglo-égyptiennes. Le débat sur les événements du Ouadaï, qui
+eut lieu à la Chambre le 16 décembre 1910, fit connaître que
+l’inspecteur général du Soudan égyptien, Slatin Pacha, avait donné, en
+mai 1909, les instructions les plus catégoriques à ʿAli Dinar, « lui
+recommandant non seulement d’observer la plus stricte neutralité, mais
+aussi de ne prêter son concours ni directement, ni indirectement, à
+l’ex-sultan du Ouadaï, notre adversaire, à ses partisans ou à des
+réfugiés quelconques, en lui faisant entendre que si, par sa faute, des
+troubles venaient à se produire, il en serait tenu pour responsable ».
+
+Étant donné que les Anglais ne veulent pas encore occuper le Darfour et
+que, par conséquent, aucune sanction de leur part ne pouvait s’ensuivre,
+il était évident que leurs menaces devaient rester vaines. Depuis lors,
+ʿAli Dinar a fait razzier les territoires de son voisinage qui relèvent
+du Ouadaï français. Il a même essayé de s’implanter à demeure dans le
+Zegâoua ouadaïen ; trois zéribas foriennes furent installées dans ce
+pays : l’une d’entre elles était commandée par le propre frère du
+sultan, Ibrahim, et les garnisons se composaient de réguliers, portant
+la ceinture rouge et le turban rouge et blanc.
+
+Les incursions des gens de ʿAli Dinar en pays ouadaïen peuvent nous
+créer des difficultés. Le sultan forien persiste à maintenir ses
+prétentions sur certaines provinces des confins du Ouadaï, et
+l’occupation de ces mêmes provinces par nos troupes l’irritera
+profondément. Cependant la leçon de Guéréda a porté ses fruits, et il y
+a lieu de croire que le renforcement de nos effectifs, l’entente qui
+règne entre les Gouvernements anglais et français et, en dernier lieu,
+la reddition de Doud-Mourra (octobre 1911) empêcheront vraisemblablement
+de ʿAli Dinar de se battre ouvertement avec nos troupes.
+
+Il serait extrêmement désirable qu’une mission franco-anglaise fût
+chargée de délimiter la frontière qui doit séparer le Ouadaï du Darfour.
+Malheureusement, en l’état actuel des choses, cela n’est pas possible.
+Le Gouvernement anglais, pressenti à ce sujet par notre ministre des
+Affaires étrangères, répondit que « pour procéder à la délimitation
+d’une frontière si longue et si éloignée de son centre d’action, il
+serait obligé de faire une véritable expédition, qui pourrait être
+périlleuse... » Cela ne lui paraissait pas possible pour le moment.
+Cette question ne sera donc solutionnée que dans un avenir assez
+lointain, chose regrettable assurément, car la situation incertaine de
+la frontière sera pour nous une source d’ennuis.
+
+Doud-Mourra, à la suite de dissentiments avec le sultan Andoko, a dû
+quitter le Massalat. Profondément découragé, le rival d’Acyl est venu
+faire sa soumission au colonel Largeau, en octobre 1911 : il avait avec
+lui 500 partisans environ, dont 120 armés de fusils. Doud-Mourra a été
+exilé à Fort-Lamy, où le Gouvernement français lui fait une petite
+pension. Acyl est donc sans conteste le sultan du Ouadaï[213]. La
+soumission de Doud-Mourra produira un grand effet moral dans tout le
+pays et facilitera singulièrement la tâche du colonel Largeau.
+
+Les opérations actives vont recommencer après la saison des pluies, vers
+le mois de novembre, et, grâce aux effectifs dont il dispose (1 régiment
+de tirailleurs à 12 compagnies et de l’artillerie), le colonel Largeau
+pourra mener à bien l’œuvre de pacification et d’organisation qui lui
+est dévolue.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 163 : Nous signalerons d’ailleurs, à l’appui de ce que nous venons
+de dire, que le capitaine Rivière écrit toujours _Ouaddaï_ et
+_Ouaddaïens_ dans ses deux articles sur la région du Tchad. _Du Tchad au
+Ouaddaï_ (_Revue des troupes coloniales_, année 1906) ; _Notice sur le
+cercle de Moïto_ (_ibid._, année 1907). Les capitaines Cornet et Modat
+ont fait de même : le premier dans son ouvrage qui a pour titre : _Au
+Tchad_, le second dans études sur le Dar Fertyt.]
+
+[Note 164 : _Voyage au Darfour_, p. 126.]
+
+[Note 165 : ʿAbd el Kerim était le contemporain du sultan du Darfour,
+Moḥammed Solong, que Nachtigal porte comme ayant régné de 1596 à 1637.
+C’est simplement à titre de document que nous donnerons, pour le temps
+de règne des prédécesseurs de Saboun, des chiffres qui diffèrent souvent
+de ceux de Nachtigal. Les renseignements qui nous ont été donnés à ce
+sujet ne peuvent, en aucune façon, avoir la même valeur que ceux
+recueillis, à Abéché même, par le célèbre explorateur.]
+
+[Note 166 : Nachtigal.]
+
+[Note 167 : Il se peut que les noms de Kharif et de El Djezam servent à
+désigner le même prince.]
+
+[Note 168 : Ce prince était fils d’une Massalat du Ouadaï.]
+
+[Note 169 : C’est à cette particularité qu’il faut probablement
+attribuer l’origine du nom de Khariféïn (deux ans). Ce prince est encore
+appelé Khariféïn abou Deboug ben Saboun.]
+
+[Note 170 : Le groupe maba comprend surtout cinq tribus : Kodoï, Abou
+Senoun, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba et Madala. Les autres tribus
+(Galoum, Dekker, Matlamba, Abissa) sont peu nombreuses et ne comptent
+presque pas. D’après la tradition, la mère du sultan du Ouadaï doit
+appartenir à l’une des cinq tribus nobles ou bien encore à la tribu des
+Kondongo, qui, quoique non maba, est parfois rangée parmi les tribus
+autochtones.]
+
+[Note 171 : El Tounesy, p. 231.]
+
+[Note 172 : Le cheïkh Terab, qui appartenait aux Arabes ’Aouada, avait
+vaillamment secondé Moḥammed el Amin el Kanemi, dans toutes les luttes
+que celui-ci fut obligé de soutenir. Terab avait le commandement de tous
+les Choa du Bornou : les indigènes disent de lui qu’il était « le sultan
+des Arabes ».]
+
+[Note 173 : Abecher, Abéché, Oubbéché.]
+
+[Note 174 : ʿAli fit mander, à plusieurs reprises, les principaux chefs
+des Oulâd Slimân et les renvoya dans leur tribu comblés de cadeaux.]
+
+[Note 175 : Ces deux Tripolitains avaient construit le palais que l’on
+voit encore actuellement à Abéché : les chameaux des Arabes Maḥâmid
+étaient allés chercher, au nord d’Ourâda, la pierre à chaux nécessaire
+pour faire le mortier et blanchir les murs.]
+
+[Note 176 : Les deux Fitzân reçurent de nombreux cadeaux du sultan ʿAli,
+qui voulut les récompenser magnifiquement pour le service rendu. Ils
+disparurent ensuite. Certains indigènes disent que ces étrangers
+retournèrent chez eux avec une caravane de commerçants ; d’autres
+rapportent que le sultan ʿAli les fit mettre à mort, pour les empêcher
+plus sûrement d’aller offrir leurs services à des ennemis du Ouadaï. Il
+est probable que c’est la première version qu’il faut adopter.]
+
+[Note 177 : Ces deux princesses se marièrent le même jour, au mois
+d’août 1873, durant le premier séjour que Nachtigal fit à Abéché.]
+
+[Note 178 : Quelques années plus tard, Yousef donna l’ordre de tuer Aba
+Zaït.]
+
+[Note 179 : Appelé Senousi, parce que son père Abou Beker était affilié
+à la secte des Senousia. Lui-même, du reste, avait pris le ouerd de la
+confrérie. Le père du sultan Senousi, Abou Beker, était apparenté à la
+famille royale du Baguirmi. Il vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti
+pour y faire le commerce des esclaves et de l’ivoire : ce métier le fit
+entrer en relations avec les Djellâba de l’est et avec l’aventurier
+Zibêr.]
+
+[Note 180 : _Étude sur le Dâr-Fertyt_ (communiquée par le capitaine
+Modat).]
+
+[Note 181 : Capitaine Modat.]
+
+[Note 182 : Un exemple, entre mille, suffira à donner une idée de la
+veulerie de Yousouf. Au temps du sultan ʿAli, l’aguid er Râchid était
+Assad el Kebir, l’un des dignitaires les plus riches et les plus
+puissants du pays. Quand Yousouf, à la mort de son frère, fut proclamé
+souverain du Ouadaï, il donna la charge d’aguid er Râchid à l’un de ses
+esclaves, Amin Goudjia, qui reçut l’ordre d’aller prendre possession de
+son commandement. Mais Assad el Kebir ne laissa point le nouveau promu
+pénétrer dans sa demeure. Amin Goudjia reçut avis que s’il cherchait à
+franchir la porte ou à donner des ordres, à agir, en un mot, comme s’il
+était réellement aguid er Râchid, Assad lui ferait couper la tête
+immédiatement. Il se le tint pour dit et n’insista point. Yousouf
+n’insista pas davantage et laissa les choses en l’état. Amin Goudjia ne
+reçut le kademoul d’aguid er Râchid qu’à la mort d’Assad el Kebir : le
+sultan Ibrahim le lui enleva pour le donner à un captif gourân, Guelma.]
+
+[Note 183 : Beaucoup de Foriens, qui s’enfuirent au Ouadaï à ce moment-
+là, furent pris et réduits en esclavage.]
+
+[Note 184 : Il se réfugia au Tania. Il revint, plus tard, vivre en
+simple particulier auprès de l’aguid el Maḥâmid.]
+
+[Note 185 : Moḥammed el Hachaïchi, _Voyage au pays des Senoussia_, p.
+130.]
+
+[Note 186 : _Voyage au pays des Senoussia_.]
+
+[Note 187 : Capitaine Julien, _Le Dâr Ouadaï_.]
+
+[Note 188 : ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma (le taquin), était fils
+de Chérif et de momo Maden. Nachtigal rapporte qu’on le surprit versant
+des larmes le jour de l’avènement du sultan ʿAli. Celui-ci le fit
+aveugler : mais on dut s’y prendre mal, car Abou Kouyouma réussit à
+quitter la capitale et à rassembler des partisans. On s’empara de lui
+et, à la suite d’une nouvelle opération, il perdit complètement la vue.
+« Comme la plupart de ses frères aveuglés, Abou Kouyouma passait la plus
+grande partie de ses jours à absorber d’énormes quantités de merissé ».
+Le sultan ʿAli l’avait nommé aguid ed Debaba, charge dans laquelle il
+fut remplacé par son fils Acyl. Une fille de Abou Kouyouma, Habbo,
+épousa le sultan Ibrahim : elle eut un fils, Moḥammed Ṣâlèḥ, que Doud-
+Mourra fit aveugler.]
+
+[Note 189 :
+
+ _Dar ed dimmé_ Homme courageux,
+
+ _Abou Goudjia seghir_ Le jeune Abou Goudjia
+
+ _Ma errouft léh Ignorait qu’on voulût le saisir.
+ senné_
+
+ _Adjâouid mergo_ Les adjaouid sortirent,
+
+ _Qotolo dimmé..._ Il y eut un combat sanglant...
+
+
+
+ _Choter as soulba_ Pourquoi la ceinture blanche autour des
+ reins ?
+
+ _Chounhou chôoura_ Qu’est-il donc arrivé,
+
+ _la ʿyal abba_ O fils de mon père ?
+
+ _Abou Goudjia mereg_ Abou Goudjia est sorti
+
+ _Chila léna ed derba_ Montre-nous le chemin qu’il a pris, etc.
+
+ (Chanson ouadaïenne.)
+
+_Abou Goudjia_ (l’homme à la longue chevelure) est le surnom populaire
+donné à Acyl. Le sultan du Ouadaï doit avoir la tête rasée ; mais tout
+prétendant au trône laisse pousser ses cheveux, car la longue chevelure
+est un signe de revendication. Acyl répétait souvent qu’il ne
+sacrifierait sa belle chevelure frisée, que lorsqu’il aurait été
+proclamé sultan du Ouadaï.]
+
+[Note 190 : _Doud-Mourra_ signifie : le lion de Mourra. Mourra est un
+village du sultan, sur la route d’Abéché à El Fâcher.]
+
+[Note 191 : Destenave et Truffert, _La région du Tchad_.]
+
+[Note 192 : Fourneau, _Deux années dans la région du Tchad_.]
+
+[Note 193 : Il avait été également question d’un rapprochement entre
+Doud-Mourra et Acyl.]
+
+[Note 194 : Moḥammed ould Bechara avait épousé Mérem Habbo, fille de
+ʿAli, en 1873. Il n’en eut pas d’enfant. Mérem Habbo lui fut enlevée par
+le sultan Yousouf, qui donna à l’aguid sa fille, Mérem Zenaba.]
+
+[Note 195 : La frontière virtuelle, séparant le Ouadaï du Territoire du
+Tchad, était marquée par les villages de Malabesse, Boullong, Sommo,
+Boli, Zan. Elle passait, en dernier lieu, à Amm Timan, sur le Baḥr es
+Salamat.]
+
+[Note 196 : Le tableau est très flatté, car le caractère de Gaourang est
+bien moins simple et beaucoup moins sympathique que ce que l’on veut
+bien dire.]
+
+[Note 197 : Après son arrestation, Acyl avait été déporté à Kémo. On le
+fit changer plusieurs fois de résidence. Il fut même envoyé à
+Brazzaville. En dernier lieu, il se trouvait à Laï, auprès du commandant
+Julien, quand le lieutenant-colonel Largeau lui rendit, avec la liberté,
+l’espoir d’arriver un jour au trône du Ouadaï (fin 1906). Il a été
+déposé en juin 1912.]
+
+[Note 198 : _Le Temps_, 10 novembre 1908.]
+
+[Note 199 : Après l’arrestation d’Acyl, le commandant Largeau avait déjà
+fait tenir un message à Doud-Mourra, par l’intermédiaire de Mérem Samèh,
+sœur du sultan ouadaïen, qui fut renvoyée à Abéché.]
+
+[Note 200 : Largeau, _La France devant le Ouadaï_ (_Revue des Troupes
+Coloniales_, 1910).]
+
+[Note 201 : Les Oulâd Slimân sont appelés _Minimini_ par les indigènes
+du Kanem et du Baḥr el Ghazal ; dans la partie orientale du Ouadaï, ce
+nom est réservé aux Bideyat et aux Zegâoua.]
+
+[Note 202 : Barkaï est un partisan d’Acyl, qui fut fait d’abord aguid el
+Khouzam et reçut ensuite le kademoul d’aguid er Râchid. Bidey d’origine,
+il alla tout jeune au Borkou, où il fut capturé par un rezzou ouadaïen.
+Emmené à Abéché, il y resta longtemps et débuta comme petit touèr du
+sultan Yousouf. Plus tard, il embrassa la cause d’Acyl.]
+
+[Note 203 : Rapport du capitaine Chauvelot.]
+
+[Note 204 : Diado était un vieux partisan d’Acyl : il appartenait à la
+tribu arabe des Missiriyé.]
+
+[Note 205 : Cf. _Lettres du lieutenant-colonel Moll_, p. 255-280.]
+
+[Note 206 : Chevalier, _L’Afrique centrale française_.]
+
+[Note 207 : _Étude sur le Dar-Fertyt_ (communiquée par le capitaine
+Modat).]
+
+[Note 208 : Après le massacre de Crampel, du docteur Moḥammed Saïd, de
+Biscarrat et de leur escorte, Senousi écrivit à Râbaḥ pour lui faire
+part de l’événement. Celui-ci eut un mouvement de colère, mais envoya
+néanmoins son intendant réclamer à Senousi tout le personnel — le Targui
+et les douze Toucouleurs qui avaient trahi Crampel, ainsi que la
+Pahouine Niarinzé avaient été épargnés — et le matériel de la mission.
+Le sultan finit par remettre une partie des armes, des munitions et des
+marchandises, ainsi que dix Toucouleurs et Niarinzé. Comme il avait
+caché sous terre le reste du butin, qu’il avait éloigné de Châ les deux
+Toucouleurs parlant arabe et que le Targui était parti vers le Nord,
+Senousi put jurer sur le Qorân « qu’il ne lui restait plus rien de
+Crampel _sur_ la terre de Châ ».]
+
+[Note 209 : Rapport du capitaine Modat au sujet du combat de Ndélé, le
+12 janvier, et de la tentative de surprise du 7 février 1911.]
+
+[Note 210 : _Journal officiel de l’Afrique équatoriale française_, 1er
+juillet.]
+
+[Note 211 : _Le Matin_, 2 novembre 1911.]
+
+[Note 212 : _Le Temps_, 18 octobre 1911.]
+
+[Note 213 : Il en a été déposé le 5 juin 1912, interné à Laï et n’a pas
+été remplacé. Cette mesure a été motivée par son attitude hostile à la
+France. Le Ouadaï est administré par le colonel Largeau à l’aide de sept
+hauts dignitaires indigènes.]
+
+
+
+
+ LES POPULATIONS DU OUADAÏ
+
+ * * * * *
+
+
+Nous allons maintenant passer rapidement en revue les divers éléments
+qui constituent la population du Ouadaï[214].
+
+Nachtigal évaluait la population du Ouadaï à deux millions et demi
+d’habitants ; le capitaine Julien ne la supposait pas inférieure à deux
+millions ; et enfin on croit actuellement que, cette population ayant
+été décimée par un état de guerre perpétuel et par des razzias
+périodiques d’esclaves sur les confins du royaume, le chiffre doit être
+ramené à moins d’un million.
+
+
+ MABA
+
+
+Le groupe ethnique le plus considéré est formé par les Maba : ce sont
+des Ouadaoua de race, qui vinrent librement à l’islamisme et aidèrent
+ʿAbd el Kerim à chasser les Toundjour. Leur pays aurait été appelé _dâr
+maba_ à cause de sa richesse en eau. Ils parlent le _bora mabang_
+(langue des Maba) et présentent tous à peu près les mêmes caractères.
+Ces indigènes ont le teint noir : ils arrangent leurs cheveux en petites
+tresses et possèdent, entre le cou et l’oreille, une excroissance de la
+peau, obtenue par l’application de ventouses[215].
+
+Nous avons vu le rôle joué autrefois au Ouadaï par la population
+énergique des Maba. Ils sont toujours restés attachés aux traditions qui
+assuraient leur prédominance dans le pays. Mais l’extension énorme du
+Ouadaï, les progrès de l’armement et l’importance acquise par les
+contingents des aguids diminuèrent l’influence des tribus autochtones.
+Autrefois, le sultan devait être fils d’une femme maba ; aujourd’hui, il
+n’en est plus de même et les quatre derniers sultans (Ibrahim, Ghazali,
+Doud-Mourra et Acyl) naquirent de femmes étrangères.
+
+Les Maba abusent de la merissé et ont, dans tout le pays, une grande
+réputation de brutalité. Voici, d’ailleurs, le jugement que Nachtigal a
+porté sur ces indigènes : « Les Maba sont bien les gens les plus
+orgueilleux, les plus fanatiques, les plus mesquins que j’aie rencontrés
+au cours de mes voyages. L’arrogance qu’ils affichent à l’égard des
+étrangers n’est pas faite seulement de fanatisme religieux mais encore
+de l’intime conviction qu’ils ont de la supériorité de leur patrie, de
+leur souverain et de leur propre personne[216] ».
+
+Les Maba comprennent les tribus suivantes : Kodoï, Oulâd Djema’, Galoum,
+Dekker, Malanga, Madaba (ou Mandaba), Madala (ou Mandala), Matlamba,
+Abissa.
+
+
+=Kodoï.= — Leur nom vient de _kodok_, qui signifie montagne. Ce sont des
+montagnards qui habitent, au nord-est de Ouara, la région marquée par le
+mont Kardjago. On les appelle aussi Abou Senoun[217] (les hommes aux
+dents), parce qu’ils ont les dents rouges. Ils comprennent plusieurs
+fractions (Matouk Sing, Galak Sing, Margak Sing, Oudjak Sing) et des
+forgerons (Nemena).
+
+Les Kodoï parlent le maba et l’arabe : leur gouverneur porte le titre de
+_melik_. Les Kodoï et les Oulâd Djema’ sont les tribus autochtones les
+plus considérées du Ouadaï.
+
+
+=Oulâd Djema’.= — Les Oulâd Djema’ sont étroitement apparentés aux
+Kodoï. Les deux tribus vivaient autrefois réunies : elles inquiétaient
+alors les sultans du Ouadaï par leur turbulence. Kharout es Seghir les
+sépara et donna le commandement de l’une d’entre elles à un kamkalek de
+l’époque, Djema’ : les sujets de ce dignitaire furent désormais appelés
+Oulâd Djema’. Les deux tribus n’en continuèrent pas moins à marcher la
+main dans la main, dans tous les mouvements qui agitèrent le Ouadaï, et
+à rallier autour d’elles le reste des Maba. Les Oulâd Djema’ habitent le
+pays au nord de celui des Kodoï.
+
+Au début de juin 1911, Kodoï et Oulâd Djema’ se sont soulevés contre
+notre domination. Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui n’avait point
+d’escorte, fut attaqué par de nombreux insurgés et se tira un coup de
+revolver sous le menton, pour ne point tomber vivant entre leurs mains.
+On a écrit que la lourdeur des impôts prélevés par les émissaires du
+sultan Acyl avait provoqué la révolte. « Le pays qui, du temps de Doud-
+Mourra, ne payait presque pas d’impôts — ce sultan trouvant ce dont il
+avait besoin en razziant les pays voisins — croit aujourd’hui que toutes
+les exactions qu’il subit sont notre fait[218]. » Il est possible que
+les nouveaux fonctionnaires ouadaïens aient eu la main lourde et aient
+pressuré quelque peu leurs administrés. Il existe, au Ouadaï, des
+habitudes séculaires contre lesquelles il faudra réagir. Mais il ne faut
+point perdre de vue que les Maba — et en particulier les Kodoï et Oulâd
+Djema’ — ont toujours joui de privilèges spéciaux et que le fait de
+subir la loi commune a dû les irriter profondément. Du reste, ces
+montagnards belliqueux ont souvent fait preuve d’indépendance à l’égard
+du pouvoir d’Abéché, et la révolte du mois de juin ne doit nullement
+surprendre. Elle fut réduite, en une quinzaine de jours, par le
+détachement du capitaine Chauvelot et la colonne du commandant Hilaire,
+qui revenaient de l’Ennedi.
+
+
+=Galoum et Dekker.= — Les Galoum et les Dekker, peu nombreux, sont de la
+famille des Oulâd Djema’.
+
+
+=Malanga, Mandaba et Mandala.= — Les Malanga, les Mandaba et les Mandala
+comptent parmi les tribus les plus anciennes du pays. Ils ont joué un
+rôle historique important et c’est ce qui explique les privilèges
+honorifiques dont leurs chefs continuent à jouir. Ces Maba, actuellement
+très réduits, sont groupés dans les quelques montagnes qui avoisinent
+Ouara du côté de l’Est. On trouve aussi des Malanga dispersés dans les
+pays du Sud, particulièrement chez les Kelinguen.
+
+
+=Matlamba= (ou =Debba=). — Cette tribu, analogue aux précédentes, s’est
+éparpillée et ne compte plus.
+
+
+=Abissa.= — Les Abissa, peu nombreux, parlent le maba.
+
+
+ KELINGUEN.
+
+
+Le Kelinguen est une région de montagnes qui constituent le plus gros
+massif des environs d’Abéché et dont les premiers contreforts se
+trouvent à quelques kilomètres à l’est de la capitale. D’après
+Nachtigal, les gens qui habitent ce pays ne forment pas une tribu
+particulière : ils sont de race kodoï, mararit, kabga ou arabe.
+Cependant l’usage s’est établi de parler de la tribu des Kelinguen.
+Celle-ci jouit d’une grande influence au Ouadaï ; elle soutint Moḥammed
+Chérif dans les luttes que ce prince dut mener contre l’élément maba.
+L’ami fidèle du sultan Doud-Mourra, l’aguid el Maḥamid Moḥammed ould
+Bechara, appartenait à une famille illustre des Kelinguen.
+
+La majeure partie du pays kelinguen — lequel contient un grand nombre de
+villages — était la propriété de la famille du sultan Doud-Mourra et de
+quelques Ouadaïens de noble origine. « Ce qui est assez curieux dans
+tous ces villages, c’est de voir la division en quartiers très séparés.
+Il y a d’abord le village ouadaïen ; puis, à quelque distance, ceux qui
+appartiennent à de grands personnages. C’est ainsi que la mère du sultan
+a 253 villages à elle. Dans ces villages sont des captifs qui sont loin
+d’être à plaindre. Ils ont des cases, sont nourris ainsi que leurs
+familles, possèdent même souvent des moutons que leurs maîtres leur ont
+donnés en cadeaux. En échange, ils cultivent le mil pour leurs patrons
+et gardent leurs troupeaux. La seule chose qui était pénible dans leur
+situation, c’est que leurs enfants n’étaient pas à eux et que leurs
+maîtres pouvaient les vendre ou les transporter ailleurs à leur
+guise[219]. »
+
+
+ TRIBUS DEVENUES ANALOGUES AUX MABA.
+
+
+Les Kondongo, les Mararit et les Mimi, quoique n’appartenant pas au
+groupe maba, sont cependant considérés comme des tribus de race noble
+(_ḥourrin_). Autrefois, lorsque le sultan était tenu de respecter la
+coutume qui a régné si longtemps au Ouadaï, il pouvait, sans déroger,
+prendre femme dans l’une de ces trois tribus.
+
+
+=Kondongo= ou =Oulâd Mêsé.= — Les Kondongo forment la tribu la plus
+considérée du groupe : ils comptent même parmi les tribus autochtones du
+Ouadaï. Ils ne sont venus à l’islâm qu’après les Maba : ils aidèrent
+cependant ʿAbd el Kerim dans sa lutte contre le paganisme.
+
+Nachtigal dit que les Kondongo ressemblent aux Maba, au physique comme
+au moral. Ils habitent au pied de la chaîne montagneuse qui s’étend à
+l’ouest d’Abéché et que coupe, vers son milieu, la route conduisant au
+dar Zioud. Ils se sont également répandus vers le Nord, du côté des pics
+Tolfou, Dobou, Chibi, etc., et ils se sont mélangés aux habitants de
+cette contrée.
+
+Cette tribu parle le bora-mabang et un dialecte qui en est dérivé.
+
+Les Mararit et les Mimi sont venus à l’islâm en même temps que les Maba
+et ils ont secondé les efforts de ʿAbd el Kerim. Chacune de ces deux
+tribus parle une langue qui lui est propre.
+
+
+=Mararit.= — Les Mararit sont ainsi appelés du nom de leur ancêtre
+Marra ; on les nomme aussi Abou Chârib (les hommes aux moustaches) et
+Abii. Avec eux vivent les Châlé, Oro et Kourbô : ces indigènes parlent
+des dialectes plus ou moins apparentés à celui des Mararit, mais qui en
+diffèrent toutefois d’une manière notable. Nachtigal fait d’ailleurs
+remarquer que, au Darfour, ces fractions sont indépendantes des Mararit.
+Ceux-ci jouissent au Ouadaï d’une mauvaise réputation : on les dit sans
+cœur, sans foi et sans parole. On les trouve dans le pays à l’est des
+Kodoï : ils gardaient autrefois le Ouadaï des attaques des Tama.
+
+
+=Mimi= ou =Moutoutou.= — Cette tribu est très nombreuse, mais beaucoup
+de ses membres se sont dispersés dans le sud du Ouadaï, où ils vivent
+mélangés aux autres peuplades. Nachtigal rapporte que les Mimi sont
+braves et cruels et qu’ils sont gouvernés par un _melik ḥourr_,
+jouissant de certaines prérogatives.
+
+Les Mimi habitent le pays situé au nord de celui des Oulad Djema’ et des
+Mararit : ils voisinent avec les Zegâoua et avec les Arabes Maḥâmid
+d’Ourâda. Dans leur région, « le terrain est généralement sablonneux ;
+les dunes alternent avec le naga (terrain siliceux très dur). L’eau est
+assez rare..... Les villages sont grands, bien tenus, bâtis sur des
+dunes près des points d’eau. Les principales cultures sont le mil et le
+coton. Avec les Mimis vivent quelques tribus d’Arabes Maḥamids qui
+établissent leurs campements sur les bords de l’ouadi Fétité[220] ». Les
+Mimi ont contracté de nombreuses alliances avec les Zegâoua, auxquels
+ils ressemblent beaucoup au moral. Le sultan du Ouadaï faisait
+administrer le dar Mimi par un kamkalek : ce fonctionnaire percevait
+l’impôt et rendait la justice au nom de son maître.
+
+
+ TRIBUS IMMIGRÉES.
+
+
+Les indigènes dont nous allons parler présentent une analogie presque
+complète avec ceux des deux groupes précédents. Ils sont cependant
+considérés comme n’étant pas de race noble. Ils comprennent les tribus
+suivantes : Ganyanga, Banadoula, Kabga, Koubou et Nas Djoumbo.
+
+
+=Ganyanga.= — Ils habitent le pays au nord-est d’Abéché. Ce sont
+d’anciens fétichistes immigrés dans la région des Maba : leur nom, qui
+est synonyme de l’arabe _ʿarianin_ (nus), leur a été donné en souvenir
+de l’habillement sommaire qu’ils avaient autrefois. Ils ne sont pas
+nombreux et vivent mélangés aux Maba, dont ils parlent la langue et avec
+lesquels ils présentent la plus grande analogie.
+
+
+=Banadoula.= — Les Banadoula sont également des fétichistes immigrés :
+ils parlent la langue maba.
+
+
+=Kabga.= — Cette tribu fut convertie à l’islâm par la force des armes.
+Le pays des Kabga, situé à côté de celui des Mimi, renferme une montagne
+inaccessible, le djebel Kabga, qui permit à ces indigènes de rester
+longtemps indépendants du Ouadaï : ils furent cependant vaincus et
+dispersés. On les trouve actuellement dans le Kelinguen et du côté de
+Mourra, le village du sultan. Les Kabga se sont mélangés aux Maba,
+auxquels ils ressemblent beaucoup : ils possèdent toutefois une langue
+qui leur est propre.
+
+
+=Koubou.= — Les Koubou dépendent politiquement des Mararit. Nachtigal
+dit qu’ils appartiennent au même groupe ethnique que ces derniers et
+qu’ils en sont peut-être issus. Ils parlent, en tout cas, un dialecte se
+rapprochant du mararit.
+
+
+=Nas Djoumbo.= — Les gens qui habitent la région de Ḥadjer Djoumbo sont
+actuellement analogues aux Maba.
+
+C’est dans la région comprise entre Ḥadjer Djoumbo et Ourâda que se
+trouve le ouadi Yên, sur les bords duquel de nombreuses tribus nomades
+(Noarma, Zegâoua, Missiriyé, etc.) viennent installer leurs campements,
+à la fin de la saison des pluies. Le reste du pays est habité par des
+Mimi, Nâs Djoumbo et autres Ouadaïens, qui cultivent un peu de mil et de
+coton.
+
+
+ TRIBUS PLUS OU MOINS ALLIÉES AUX MABA.
+
+
+Le groupe formé par les Karranga, Fala, Kachméré, Marfa, Kadjanga, Ali
+et Moyo se rapproche beaucoup du groupe maba, soit que ces indigènes
+possèdent des liens de parenté avec les tribus autochtones, soit qu’ils
+en aient adopté les mœurs et les coutumes. Sauf certaines fractions des
+Kadjanga, les tribus de ce groupe furent converties par la force des
+armes (_anermélé_).
+
+
+=Karranga.= — Les Karranga sont considérés comme étant de meilleure
+noblesse que les maîtres du pays. Cette tribu est très belliqueuse et
+fort redoutée pour sa cruauté : elle est gouvernée par un melik. Les
+Karranga sont étroitement alliés aux Maba : ils parlent un dialecte
+spécial qui n’est qu’un dérivé du bora-mabang. Ils habitent les
+montagnes qui se trouvent au nord d’Am Deguemat. C’est dans le massif
+des Karranga qu’était autrefois installée la souveraineté des
+Toundjour : leur sultan avait sa capitale au pied du mont Kadama.
+
+
+=Fala= ou =Bakka.= — Les Fala se rattachent aux Karranga. Ils
+ressemblent en tous points aux tribus maba, dont ils ont les mœurs et
+les usages. Ils habitent les montagnes situées au sud d’Am Deguemat et
+parlent un dialecte dérivé du bora-mabang.
+
+
+=Kachméré.= — Les Kachméré présentent le type maba, mais leur teint est
+un peu moins noir que celui des tribus autochtones. Ils ont des mœurs et
+des coutumes différentes : c’est ainsi qu’ils mangent des mets que les
+Maba considèrent comme impurs (grenouille, lézard). Ce sont des gens
+très pacifiques. Ils parlent un dialecte spécial dérivé du bora-mabang.
+Cette tribu habite le pays de la rive gauche de la Bétêha, au nord du
+massif des Karranga.
+
+Les Kourdjinna parlent un dialecte apparenté au kachméré.
+
+
+=Marfa.= — Les Marfa ressemblent aux Maba au point de vue physique, mais
+ils ont les mœurs et les coutumes des Kachméré. Ils sont également
+d’humeur pacifique et leur tribu est la seule qui n’ait jamais pris les
+armes contre les sultans du Ouadaï. Ils parlent un dialecte dérivé du
+bora-mabang, assez proche de celui des Kadjagsé. Ils habitent le pays à
+l’est des Karranga.
+
+
+=Kadjanga= ou =Abou Derreg.= — Les Kadjanga vivent au milieu de Maba
+authentiques : ils se sont alliés à ceux-ci et l’accord le plus parfait
+règne entre les deux populations. C’est pourquoi on range parfois cette
+tribu parmi les Maba de race : cependant une fraction des Kadjanga a été
+convertie à l’islâm par la force des armes. Ces indigènes parlent la
+langue maba et un dialecte qui en est dérivé. Ils sont peu nombreux et
+ont la réputation d’être braves, mais cruels. Leur tribu habite la
+région de la haute Bétêha, et la partie orientale du territoire qu’elle
+occupe est marquée par le confluent des Delal, Lobbode et Mondjobok.
+
+
+=Ali.= — Les Ali habitent la partie orientale du Ouadaï et sont
+installés à côté des Massalat el Hôch. Ils se rapprochent quelque peu
+des Maba par les mœurs, les coutumes et les traditions. Ils parlent le
+bora-mabang et un dialecte qui en est très éloigné ou peut-être même
+totalement différent.
+
+
+=Moyo.= — Les Moyo semblent appartenir à la même famille que les Marfa.
+Ils ont le teint plus noir que les Maba. Ils parlent le bora-mabang et
+un dialecte qui leur est propre. Cette tribu, peu nombreuse, vit en très
+bons termes avec les Marfa et les Kadjagsé : son territoire est
+d’ailleurs situé entre celui de ces deux tribus. Les Moyo habitent
+quelques montagnes au nord d’Akroub et d’Amm Goudjia.
+
+
+ KADJAGSÉ OU KADJAKSÉ
+
+
+Les Kadjagsé paraissent se rattacher à la famille des Marfa : ils
+parlent d’ailleurs la même langue que ceux-ci. Nachtigal dit que les
+Kadjagsé sont très honnêtes et très bons. Dans tout le Ouadaï, en effet,
+ces indigènes jouissent d’une excellente réputation : on ajoute aussi
+qu’ils sont très pieux et que leur tribu compte de nombreux fogara. Il
+est de toute évidence que des gens aussi brutaux que les Maba devaient
+accuser de lâcheté une pareille population.
+
+Le pays des Kadjagsé est parsemé de petites montagnes, dont la plus
+élevée est le djebel Abassa[221]. Ces montagnes produisent beaucoup de
+miel, qui est recueilli avec soin par les habitants et leur sert à
+acquitter une partie de l’impôt : la tribu envoie tous les ans une
+grande quantité de pots de miel au sultan d’Abéché. Chose assez
+curieuse, d’ailleurs, cette industrie diminue quelque peu l’estime en
+laquelle certains indigènes tiennent la population sympathique des
+Kadjagsé : d’après eux, le fait d’enlever aux abeilles le fruit de leur
+travail serait désagréable à Allah. Le faqih médagaoui, qui nous donnait
+ce renseignement, avait visité le Kadjagesé alors qu’il était mehadjiri.
+Il professait le plus sérieusement du monde l’opinion précédente sur
+l’apiculture : mais cela ne l’empêchait pas de faire ses délices des
+petits gâteaux au miel que lui confectionnaient ses femmes.
+
+Le pays des Kadjagsé avoisine le dâr Sila. Ces indigènes sont
+administrés par des chefs plus ou moins importants (melik, mandjak) : le
+plus élevé en grade porte le nom de khalifa.
+
+
+ TRIBUS ABSOLUMENT DIFFÉRENTES DES MABA.
+
+
+Les tribus que nous venons d’étudier se rattachaient aux Maba d’une
+façon plus ou moins directe, par le mélange du sang ou par l’affinité de
+la langue et des mœurs. Nous allons voir maintenant des tribus qui en
+diffèrent complètement et dont les dialectes — sauf cependant pour les
+Massalat — ne sont point apparentés au bora-mabang.
+
+Les Soungor, Guimr, Tama et Djebel forment un groupe spécial. Ces
+indigènes ressemblent physiquement au Maba, mais ils en diffèrent
+beaucoup au moral : ils parlent une langue qui leur est propre.
+
+
+=Soungor.= — Les Soungor sont très religieux. Ils furent cependant
+convertis à l’islâm par la force des armes. Ils ont la réputation d’être
+jaloux, rancuniers et traîtres. Cette tribu possède de nombreux chevaux
+et habite la haute région du Lobbode et du Delal, sur la frontière du
+Darfour, au sud-est du dâr Tama.
+
+
+=Guimr= ou =Ermbeli[222].= — Les Guimr (ou Guemr, Guemra) sont
+originaires du Darfour. Ils furent les premiers habitants du dâr Tama.
+Leur teint est foncé et quelquefois cuivré. Les Guimr du Ouadaï se sont
+dispersés : on les trouve aujourd’hui dans le dâr Guimr (capitale
+Ganâtir) et aussi dans le dâr Tama, au Guerri et dans le dâr Zioud (Bir
+Yoyo).
+
+Nachtigal dit que la langue des Dorouqq, qui sont originaires de
+l’Afrique Centrale et habitent le dâr Zioud (Bir Yoyo), paraît être de
+la même famille que celle des Guimr.
+
+Le dâr Guimr a toujours été en butte aux pillages de ses voisins —
+notamment des Foriens, depuis que ʿAli Dinar règne à El Fâcher. Le
+sultan actuel, Idris, « a reçu de son père un pays riche et prospère.
+Envahi et battu par les Foriens, il s’est vu enlever la moitié de ses
+villages et ses 1.000 fusils. Depuis, son pays a été la proie de qui
+voulait : il a été razzié trois fois par les Foriens, trois fois par les
+Massalit et deux fois par les Za’aoura (Zeghâoua, Zegâoua), de sorte
+qu’il lui reste bien peu de sa grandeur première[223]. »
+
+Après la prise d’Abéché et l’occupation du Tama, Idris appela dans son
+pays le lieutenant Delacommune, qui se trouvait à Niéré. Cet officier
+s’y rendit en novembre 1909. Le sultan le supplia de rester à Ganâtir,
+afin de mettre le dâr Guimr à l’abri de toute incursion ennemie ; mais
+satisfaction ne put point être donnée à Idris. Après le massacre de la
+colonne Fiegenschuh, les Foriens envahirent son pays : un neveu de ʿAli
+Dinar, Aḥmadou Beïda, fut intronisé par eux comme sultan du Guimr. Idris
+s’enfuit au Tama et se replia ensuite sur Bir Ṭaouil, en compagnie de
+l’aguid Barkaï. Après la défaite des Foriens à Guéréda, il envoya son
+fils Aboubeker à Ganâtir et alla lui-même le rejoindre quelque temps
+après.
+
+A la fin de 1910 et au début de 1911, les Foriens firent de nouvelles
+incursions dans la partie orientale du Ouadaï : le capitaine Chauvelot,
+qui les poursuivit jusque dans le Darfour, ne réussit pas à les
+atteindre. Depuis lors, l’insurrection ouadaïenne a attiré sur d’autres
+points l’attention du commandement, et il est probable que l’occupation
+du dâr Tama et celle du dâr Guimr ne se feront pas de quelque temps
+encore.
+
+
+=Tama.= — Les Tama ont du sang dadjo dans les veines. Les Guimr
+régnaient à l’origine dans le pays de Niéré, mais une famille de race
+dadjo, originaire du dâr Sila, arriva au pouvoir. Ainsi s’explique, dit
+Nachtigal, la survivance chez les Tama, et particulièrement chez leurs
+femmes, de certains caractères distinctifs des Dadjo.
+
+Les Tama, quoique laborieux et de mœurs paisibles, ont énergiquement
+défendu leur pays contre les entreprises des sultans ouadaïens. ʿAbd el
+Kerim Saboun les réduisit d’une façon qui semblait à peu près
+définitive. Moḥammed Chérif dut marcher de nouveau contre eux et essuya
+plusieurs échecs, avant d’arriver à les soumettre. Le sultan du dâr Tama
+installé par Chérif, Ibrahim, ne tarda pas, d’ailleurs, à briser le lien
+de vassalité qui l’unissait au Ouadaï : il donna même asile à plusieurs
+chefs ouadaïens rebelles, au tangtalek Moḥammed Harir ainsi qu’au
+prétendant Adem (fils du sultan ʿAbd el ʿAziz), et il refusa de les
+livrer à Chérif. En souvenir des campagnes qui avaient dû être menées
+contre le Tama, l’usage se perpétua chez les souverains d’Abéché de
+faire un simulacre de razzia de ce pays, lors de leur avènement au
+trône.
+
+C’est à tort que le capitaine Julien croit qu’Édouard Vogel fut
+assassiné à Niéri, la capitale du dâr Tama. L’explorateur allemand fut
+assommé par les gens de l’aguid Djerma, dans les environ d’Abéché, vers
+la fin de l’année 1856[224]. Les seuls Européens qui aient trouvé la
+mort dans le dâr Tama sont : Giorgiadis, qui mourut aux environs de
+Niéré en 1880, et le lieutenant Boyd Alexander, qui fut assassiné le 2
+avril 1910, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré.
+
+Durant le règne de ʿAli, les troupes ouadaïennes eurent de nouveau à
+combattre les Tama. L’aguid el Khouzam Dannah prit la fuite dans une
+rencontre avec les rebelles, qui avait coûté la vie à l’aguid el
+Djaʿâdné Fadhel Allah. ʿAli enleva le kademoul à Dannat et le remit à
+Zaït, qui devint plus tard aguid el Djaʿâdné et fut remplacé par Yousouf
+en Nefsa.
+
+Les voyageurs italiens Massari et Matteucci séjournèrent au dâr Tama du
+5 septembre au 25 octobre 1880, avant de pénétrer au Ouadaï. Le sultan
+du pays, Ibrahim, les reçut fort bien et s’intéressa à leurs projets de
+voyage : il parut rassuré lorsque les chrétiens lui annoncèrent qu’ils
+étaient porteurs d’une lettre du Gouvernement égyptien pour le sultan
+d’Abéché, Yousef, et que, au cas où ce dernier leur refuserait
+l’autorisation de pénétrer au Ouadaï, ils retourneraient au Darfour.
+Ibrahim écrivit alors à son suzerain et chargea un faqih de porter cette
+lettre à Abéché, en même temps que celle des deux voyageurs. Un
+compagnon de route de ceux-ci, Giorgiadis, mourut le 16 septembre dans
+un petit village des environs de Niéré et, le 1er octobre, le prince
+Giovanni Borghese, qui les avait accompagnés au dâr Tama, prit la route
+de Birrak et d’Abou Keren pour revenir au Darfour. Le sultan du Ouadaï,
+Yousef, envoya quelques-uns de ses gens, afin d’avoir des renseignements
+précis sur le compte des Européens qui demandaient à traverser ses
+États. Un faqih interrogea les voyageurs et sa conclusion fut : que les
+Ouadaïens et les chrétiens avaient une religion différente, mais que
+ceux-ci croyaient également à un Dieu unique et qu’un lien fraternel les
+unissait aux musulmans. Quand il sut à quoi s’en tenir, le sultan Yousef
+chargea un de ses amins et l’aguid ed Debaba d’aller chercher les deux
+voyageurs et de leur dire, en même temps, qu’il désirait fort posséder
+une carabine Winchester. Massari et Matteucci purent alors prendre la
+route d’Abéché.
+
+Les renseignements que le diario de Matteucci donne sur le dâr Tama
+présentent quelque intérêt : c’est un pays couvert de montagnes, de
+formation granitique, dont la plus grande, haute de 180 mètres, atteint
+à une altitude de 300 mètres au-dessus du niveau de la mer — l’industrie
+de Gneri (Niéré) est nulle et le commerce est également presque nul ;
+quelques Djellâba du Darfour viennent dans le pays —. « Les gens du Tama
+sont une belle race. De taille élevée (près de 1m,80), tête
+brachycéphale (350), angle facial très ouvert (81°). Ils ne sont pas
+curieux. Ils s’habillent avec décence et obéissent bien à l’autorité qui
+les commande[225]. » Le Tama est séparé du Ouadaï par une zone inhabitée
+d’environ 50 kilomètres, « désert tout artificiel, dû aux guerres
+incessantes entre les deux pays ; la végétation y est très belle »[226].
+La capitale du Tama, Niéré, se trouve à 125 kilomètres d’Abéché.
+
+Après la prise d’Abéché, le lieutenant-colonel Millot se rendit au dâr
+Tama. Le sultan du pays, ʿOthmân, était hostile aux Français : il
+abandonna Niéré, emmena les troupeaux et fit le vide devant nous. Il fut
+alors remplacé par son oncle Ḥassen, qui vivait depuis très longtemps à
+la cour d’Abéché, où il était dignitaire. Afin de consolider ce nouvel
+état de choses, le lieutenant Delacommune reçut mission de poursuivre
+ʿOthmân, qui tenait la brousse avec une soixantaine de fusils. En
+octobre 1909, eut lieu la tentative de l’aguid Choucha, un cousin de
+ʿOthmân, qui se fit proclamer sultan dans le nord du pays. Surpris et
+mis en fuite par le lieutenant Delacommune, il vint, plus tard, faire sa
+soumission, fut envoyé à Abéché, réussit à se sauver et se réfugia chez
+les Massalat : Tâdj eddin lui accorda sa protection. En février 1910, un
+mois après le guet-apens de Bir-Ṭaouil, Choucha put rentrer au Tama,
+grâce à l’appui du sultan des Massalat : Ḥassen et nos auxiliaires
+ouadaïens (Barkaï, aguid er Rachid, et Idris, sultan des Guimr) se
+replièrent alors vers l’Ouest. Quelques jours plus tard, Ḥassen rentrait
+de nouveau dans Niéré, avec le capitaine Chauvelot ; mais il dut
+abandonner sa capitale, pour la seconde fois, quand les troupes d’Adoum
+Roudjal envahirent le pays : l’ancien sultan ʿOthmân fut réinstallé à
+Niéré par les Foriens.
+
+La défaite d’Adoum Roudjal à Guéréda et la fuite de Doud-Mourra vers le
+Nord permirent à Ḥassen de redevenir effectivement le sultan du dâr
+Tama. Mais ʿAli Dinar continua à garder une attitude hostile envers
+notre protégé : au début de l’année 1911, il lui fit parvenir une lettre
+menaçante, dans laquelle il l’appelait « chrétien noir » et lui
+ordonnait de reconnaître la suzeraineté du Darfour. Au mois de février,
+les Foriens pénétrèrent de nouveau dans le Tama, où ils enlevèrent 180
+femmes et 3.000 bœufs. Durant les mois qui suivirent, les gens de ʿAli
+Dinar continuèrent à piller ce malheureux pays. Ils s’enfuirent ensuite
+devant le détachement du capitaine Chauvelot, qui essaya vainement de
+les rejoindre jusque dans le Darfour (mai 1911). L’aguid Choucha fit sa
+soumission.
+
+Depuis lors, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï n’ont pas
+permis d’occuper définitivement le Tama, qui a tout particulièrement
+souffert durant ces deux dernières années.
+
+
+=Djebel.= — Ces indigènes sont originaires du djebel Moul, au Darfour.
+On ne les trouve que dans le sud du dâr Zioud (Bourourik).
+
+
+ ZEGAOUA OU AMM KIMMÉLTÉ.
+
+
+La majeure partie des Zegâoua habite le Darfour. On compte cependant
+quelques-unes de leurs fractions dans le nord du Ouadaï : Zegâoua Koubé,
+Zegâoua Dor, Zegâoua Anka, Zegâoua Menderfôki et Zegâoua Dourné. La
+langue des Zegâoua ne présenterait que quelques différences avec celle
+des Bideyat.
+
+Les Zegâoua ont le teint plus noir que les Maba. Ils ressemblent
+beaucoup aux Toubou, au point de vue physique, et les deux peuplades ont
+des mœurs et des coutumes analogues.
+
+Les Zegâoua ont de nombreux Ḥaddâd cherek, qui prennent le gibier dans
+leurs filets et boivent du lait d’ânesse. Les Zegâoua ḥourrin réprouvent
+ces usages : cependant beaucoup d’entre eux se sont mélangés à leurs
+Ḥaddâd et cela explique peut-être en partie pourquoi, dans tout le
+Ouadaï, les Zegâoua sont méprisés à l’instar des forgerons. Il est à
+noter toutefois que le sultan Moḥammed Chérif avait pris deux de ses
+femmes dans cette tribu.
+
+Les Zegâoua sont de médiocres musulmans. Ils voisinent avec les Guimr,
+qu’ils ont souvent pillés.
+
+La partie du dâr Zegâoua qui relève du Ouadaï renferme le grand cirque
+rocheux de Kapka, sorte de forteresse naturelle qui, à un moment donné,
+servit de refuge à Doud-Mourra. Ce sultan y fut d’ailleurs poursuivi par
+le capitaine Chauvelot, en avril 1910, après les combats de Guéréda et
+de Biltin, et il dut s’enfuir dans le Zegâoua forien. Plus tard, les
+Foriens vinrent occuper ce point et leurs bandes rayonnèrent de là pour
+faire des incursions dans les contrées voisines. ʿAli Dinar installa
+même à demeure, dans le Zegâoua ouadaïen, des réguliers du Darfour.
+
+On trouve aussi des Zegâoua dans le pays des Mimi et dans le nord du dâr
+Zioud, où ils se sont fortement mélangés à diverses populations : Mimi,
+Arabes et autres.
+
+
+ DARMOUT.
+
+
+Les Darmout parlent la même langue que les Zegâoua. Ils vivent à côté de
+ces derniers et sont tout aussi méprisés.
+
+
+ DERREN OU DOURRENG.
+
+
+Ces indigènes parlent un dialecte qui est presque semblable à celui des
+Zegâoua. Ils vivent dans le nord-ouest du dâr Zioud et leurs villages
+sont particulièrement installés autour de Ḥadjer Djoumbo : ils sont
+riches en troupeaux.
+
+
+ BIDEYAT.
+
+
+Les Bideyat habitent, au Nord du Ouadaï et du Darfour, le pays
+montagneux de l’Ennedi[227], qui est marqué, du côté de l’Ouest, par les
+points de Woï, Archeï, Kafra et les cirques rocheux de Beskéré et de
+Sini[228] : ils se donnent à eux-mêmes le nom de Baelé et les Toubou les
+appellent Annâ (sing. : Annou). Ces indigènes présentent beaucoup de
+ressemblance avec les Zegâoua. La langue des Bideyat et celle des
+Toubou, quoique ayant certains points communs, sont notablement
+différentes : les indigènes qui les parlent ne se comprennent pas.
+
+Les Bideyat possèdent de nombreux troupeaux : des moutons, des chameaux
+réputés et — tout comme les gens du Borkou et les Zegâoua — une grande
+quantité d’ânes. Ces indigènes font usage de boissons fermentées
+(merissé ou khal). Ils ne sont que très peu islamisés et la plupart
+d’entre eux ont conservé les coutumes païennes de leurs ancêtres.
+« C’est sous les grands arbres touffus nommés hadjlidj (_balanites
+egyptiaca_), plantés dans un sol recouvert de sable frais et fin et
+soigneusement entretenus, qu’ils adressent leurs prières à une force
+inconnue, lui demandant de les protéger et de les préserver du malheur.
+Ils ont leurs fêtes religieuses ; pour les célébrer, ils se rendent sur
+le sommet des montagnes, et là ils immolent à leur divinité des animaux
+de leurs troupeaux. Les hommes sont d’un beau noir, bien bâtis, élancés
+pour la plupart ; l’expression animée de leur visage, la forme régulière
+de leur nez et la noblesse de leur bouche, les rapprochent plus des
+Arabes que des nègres. Parmi les femmes, qui se distinguent surtout par
+leur chevelure longue et épaisse, on trouve de réelles beautés, qui ne
+craignent pas la comparaison avec les femmes du plus haut rang des
+tribus libres des Arabes.
+
+« Les hommes et les femmes sont vêtus de peaux de bêtes qu’ils portent
+nouées autour des reins. Les chefs importants toutefois portent des
+chemises flottantes ou des robes de coton du Darfour. Le blé est presque
+inconnu. Leur nourriture est simple. Elle se compose de grains de courge
+sauvage, écossés, que l’on fait macérer dans l’eau pour en diminuer
+l’amertume et que l’on réduit en farine ; mélangée aux dattes, cette
+farine, cuite avec du lait, forme une bouillie ; leurs nombreux
+troupeaux leur fournissent la viande........ et c’est là leur
+nourriture[229].
+
+« Leur droit de succession est très originalement conçu. Du lieu
+d’enterrement, généralement éloigné, les fils qui viennent d’accompagner
+leur père à sa dernière demeure, courent à un signal donné vers la
+maison paternelle. Celui qui arrive le premier et plante son javelot
+dans la maison, est déclaré héritier principal. Il a droit non seulement
+à la plus grande partie des troupeaux, mais encore aux femmes de son
+père, à l’exception de sa propre mère. Libre à lui de considérer les
+femmes comme sa propriété ou de leur accorder la liberté contre une
+modeste indemnité. Le nombre des femmes n’est limité que par la
+situation de fortune de l’homme[230]. »
+
+L’Ennedi, à cheval sur la frontière du Ouadaï et du Darfour, relève à la
+fois des deux pays. A la vérité, le lien qui le rattache à eux n’est que
+nominal : il faut traverser une trop grande étendue de désert pour
+atteindre les Bideyat et ceux-ci, d’ailleurs, peuvent se dérober
+facilement. Les relations entre les habitants de l’Ennedi et les tribus
+ouadaïennes ou foriennes qui voisinent avec eux, du côté du Sud, sont
+assez peu amicales, sauf toutefois avec les Zegâoua. Les Bideyat et les
+Arabes vivent généralement sur un pied d’hostilité : les deux
+populations échangent les coups de main et les razzias.
+
+L’aguid el Maḥâmid du Ouadaï était autrefois chargé de faire des
+incursions dans l’Ennedi : ses administrés allaient y razzier des
+chameaux et, surtout, y ramasser des esclaves.
+
+C’est lors d’une expédition ouadaïenne qui eut lieu dans ce pays, au
+temps de Moḥammed Chérif, que fut enlevé le petit Cherf eddin (Charf ed
+din)[231] : le jeune esclave bidey, emmené à Abéché, fut fait eunuque et
+placé dans le harem royal. Plus tard, il gagna la confiance du sultan
+ʿAli et ce prince le chargea d’une mission particulière dans le
+Kordofan. A son tour, Cherf eddin remplaça le grand eunuque, kamkalek
+Fotr, qui venait de mourir d’une blessure contractée dans une rixe entre
+gens du harem, après une beuverie de merissé (novembre 1873).
+L’importance de l’eunuque bidey devait grandir encore, et le sultan
+Yousef le nomma finalement aguid es Salamat. Cherf eddin s’entoura de
+Bideyat et de Gourân. Nous avons déjà vu le rôle considérable qu’il joua
+au Ouadaï : il contribua à renverser Ibrahim et à faire donner le
+pouvoir à Ghazali, fils du sultan ʿAli et d’une Gourâniyé, hababa Kili.
+Ce fut dès lors Cherf eddin qui gouverna en réalité le Ouadaï, car le
+nouveau sultan subissait complètement l’influence de son aguid es
+Salamat. Le parti gourân acquit une situation prédominante à la cour
+d’Abéché et compta les plus grands personnages du pays parmi ses
+protecteurs : le sultan, Cherf eddin, Guelma et d’autres aguids. Les
+faveurs accordées aux éléments étrangers mécontentèrent les Ouadaïens de
+race, dont les représentants les plus autorisés étaient le djerma
+ʿOthmân et l’aguid el Maḥâmid. La lutte éclata : Ghazali fut déposé et
+l’avènement de Doud-Mourra marqua la chute du parti gourân.
+
+Les Bideyat ont également eu à souffrir des incursions des Oulâd Slimân
+du Kanem et parfois même des attaques des Touareg, alléchés par la
+perspective de fructueuses razzias de chameaux.
+
+En avril 1907, la reconnaissance du capitaine Bordeaux pénétra dans
+l’Ennedi et poussa jusqu’à Woï. C’est près des mares d’Ouéta (sur la
+route de Koufra à Abéché, par Ouanianga, Ouéta, Amm Chalôba et Ourâda)
+qu’elle enleva une caravane de captifs allant à Benghazi et un convoi de
+munitions se rendant à Abéché (8 et 9 avril).
+
+Depuis la prise d’Abéché, l’Ennedi était devenu le lieu de rassemblement
+des pillards senousis de l’Est : les Arabes du cheïkh Sidi Ṣâlèh Kéréma
+et les Touareg du cheïkh Koassen avaient leurs campements dans les
+forteresses naturelles que constituent les cirques rocheux de Beskéré et
+de Sini. Les Bideyat participèrent aux rezzous qui furent menés chez les
+populations ouadaïennes soumises — notamment chez les Arabes Maḥâmid —
+par les Zouaya, Kindin (Touareg), Tedâ et Oulâd Slimân. En mai 1911, la
+colonne du commandant Hilaire, qui comprenait la compagnie méhariste
+d’Ourâda et une section d’artillerie, alla opérer dans l’Ennedi : les
+Khouân furent surpris et dispersés à Sini et à Kafra et évacuèrent le
+pays. Il sera peut-être nécessaire d’installer un poste de méharistes
+dans cette région montagneuse, afin d’empêcher les pillards senousis de
+venir y chercher un refuge, et aussi pour mettre les Bideyat à la
+raison.
+
+Du côté du Darfour, les Bideyat entretiennent d’excellents rapports avec
+les Zegâoua et les deux populations s’unissent même par des mariages. Il
+n’en est point de même avec les Arabes (Maḥâriyé, Maḥâmid, Erégat,
+etc.) : les habitants de l’Ennedi sont séparés de ces tribus par une
+rivalité séculaire. Cette situation présente une analogie presque
+complète avec ce qui se passe au Ouadaï ; les Arabes razzient les
+Bideyat, mais ceux-ci tombent sur les caravanes qui viennent chercher le
+sel rouge et le natron des régions voisines de l’Ennedi : les
+prisonniers de guerre peuvent d’ailleurs être rachetés moyennant une
+certaine rançon. Les Bideyat paient un vague tribut au Darfour : Slatin
+Pacha[232], qui eut une entrevue avec quelques-uns de leurs chefs — à la
+suite du pillage d’une caravane d’Arabes Maḥariyé par les habitants de
+l’Ennedi — réussit même à faire venir ceux-ci à El Fâcher.
+
+
+ MASSALAT.
+
+
+Les Massalat furent importés du Darfour. Nachtigal rapporte que les
+Guimr étaient déjà dans le pays lorsque les sultans Kharout, Arous et
+Djoda contraignirent les Massalat, à plusieurs reprises et en usant de
+sanglantes représailles, à se fixer sur des terres qu’ils n’avaient pas
+librement choisies.
+
+Ces indigènes parlent un dialecte très proche du bora-mabang. Les
+Massalat du Ouadaï forment deux groupes distincts : les Massalat el Hoch
+et les Massalat el Bataḥ.
+
+Nachtigal dit que, dans tout le Ouadaï, on soupçonne les Massalat, et
+particulièrement ceux de l’Est, de pratiquer l’anthropophagie. Nous
+avons entendu répéter la même chose au sujet des Massalat qui habitent
+la région-frontière du Ouadaï et du Darfour (Massalat el Hoch, Massalat
+et Tirdjé[233], Massalat Ambous). On nous a affirmé que ces indigènes
+n’hésitent pas à manger un étranger, un fugitif ou un prisonnier, si
+cela ne présente pour eux aucun risque de répression ; on nous a dit
+également que, lorsqu’ils se battent entre eux, chacun des deux partis
+enlève ses morts, pour empêcher que ceux-ci soient mangés. Et c’est
+pourquoi le pays montagneux de Massalat ne serait visité que par des
+voyageurs comptant parmi les amis des habitants, ou par des caravanes
+assez nombreuses pour n’avoir rien à craindre. La chose est possible,
+quoiqu’elle paraisse bien extraordinaire, étant donné que les Massalat
+sont des musulmans pratiquants et même fanatiques. Il est plus probable
+que cette réputation de cannibalisme tient simplement à ce que les
+Massalat sont détestés des autres populations, à cause de leurs
+défauts : Nachtigal dit qu’ils sont vindicatifs, menteurs, perfides et
+jaloux. Cela doit provenir également de ce qu’ils avaient autrefois,
+peut-être même encore, coutume d’écorcher l’ennemi tombé et de faire des
+outres de sa peau, en conservant autant que possible la forme des
+corps : Nachtigal avait déjà rapporté le fait, Slatin Pacha le confirme
+et ajoute que les Massalat avaient l’habitude d’aller au combat avec
+femmes et enfants et en emportant une notable quantité de ambelbel
+(merissé forte).
+
+Nous avons déjà vu que tous les Massalat de l’Est dépendaient autrefois
+du Darfour, et que le sultan ʿAli fut le premier prince qui porta de
+nouveau les armes ouadaïennes dans cette région. Les Massalat se
+défendirent énergiquement et les troupes envoyées contre eux furent
+plusieurs fois tenues en échec. Cette tribu de pillards continua
+d’ailleurs à tomber sur les caravanes se rendant au Darfour et ʿAli fut
+obligé d’expédier de nouvelles troupes, pour rétablir la sécurité des
+transactions avec l’État voisin. Ses aguids furent battus et rentrèrent
+avec des troupes décimées : le sultan, irrité, fit alors couper le nez
+et les oreilles à certains d’entre eux (1873). Les brigandages des
+Massalat ne cessèrent donc pas et Nachtigal, se rendant au Darfour,
+parle du « désert inhabité qui sépare le Ouadaï du Darfour et où les
+Massalit indépendants font de fréquentes incursions ». Le Darfour
+émettait d’ailleurs des prétentions sur le pays des Massalat : nous
+avons déjà dit que les troupes de ʿAli Dinar allèrent s’installer à
+Djirdjel, sans que Doud-Mourra osât donner à ses aguids l’ordre
+d’attaquer franchement le sultan forien.
+
+Les Massalat ont le teint gris (azreq). Certains d’entre eux ont même le
+teint clair : citons, par exemple, les Massalat Zirban, qui habitent en
+pays ouadaïen. La mère du sultan forien Soulimân Solong appartenait à
+cette tribu, et c’est chez les Massalat que se réfugia et grandit le
+jeune prince, avant de rentrer au Darfour pour y conquérir le pouvoir.
+Le teint rougeâtre de ce sultan et l’origine arabe qui est quelquefois
+donnée aux Massalat lui valurent le surnom de Solong : le Bédouin,
+l’Arabe. C’est pourquoi il n’est pas rare d’entendre dire que la mère de
+Moḥammed Solong était une femme arabe.
+
+Depuis le temps où nous écrivions les lignes qui précèdent, les Massalat
+ont beaucoup fait parler d’eux : leur fanatisme perfide et aussi leurs
+qualités guerrières ont coûté la vie à nombre d’Européens et de
+tirailleurs. Le massacre de la colonne Fiegenschuh et le malheureux
+combat de Dorothé, avec la mort du lieutenant-colonel Moll, restent les
+plus douloureux des événements qui ont marqué la conquête française de
+la région du Tchad. Nous avons déjà donné tous les détails sur
+l’hostilité du sultan Tâdj eddin à notre égard, en faisant l’historique
+du Ouadaï. Tâdj eddin a trouvé la mort au combat de Dorothé. Depuis
+lors, des dissentiments se sont élevés entre son successeur, Andoko, et
+le sultan ouadaïen Doud-Mourra : celui-ci, en butte à l’hostilité des
+Massalat, a dû quitter leur pays et, profondément découragé, désespérant
+de sa cause, est venu demander l’aman au colonel Largeau (octobre 1911).
+Cet événement heureux fait augurer favorablement de la prompte
+pacification définitive de tout le Ouadaï.
+
+Les Massalat sont toujours nos ennemis. Leur pays est un vaste cirque
+montagneux, dont les plus grandes hauteurs atteindraient environ 600
+mètres, à peu près l’altitude du massif de Guéra ; cette région est
+assez difficile et se prête admirablement aux surprises. Il est probable
+qu’après la saison des pluies de 1911, c’est-à-dire vers novembre ou
+décembre, les opérations actives vont reprendre dans le Ouadaï. Les
+effectifs dont dispose actuellement le commandant du Territoire
+militaire du Tchad lui permettront d’infliger aux Massalat le châtiment
+qu’ils méritent. Cependant, comme il n’est pas sûr que le dâr Massalat
+se trouve dans la zone acquise à la France, il se pourrait que
+l’opération militaire à exécuter dans ce pays ne fût pas poussée à fond.
+
+Notons, en passant, que les nouvelles reçues du Ouadaï n’ont jamais
+relaté le soi-disant cannibalisme des Massalat et que la réputation
+d’anthropophagie, qui a été faite à ces indigènes, doit être classée
+parmi les légendes sans fondement qui courent l’Afrique centrale.
+
+
+=Massalat el Bataḥ.= — Les Massalat el Bataḥ sont échelonnés le long de
+ce baḥr, depuis Mourda’f jusqu’à Am Deguemat. Ces indigènes, qui ne sont
+pas du tout cannibales, s’occupent de pêcher le poisson dans les fosses
+d’eau permanente de la Bataḥ. Ils ne présentent aucun caractère
+particulier et sont en tous points semblables aux autres populations de
+cette partie du Ouadaï : Masmadjé, Kouka et autres. Ils parlent leur
+dialecte et la langue arabe.
+
+
+ DADJO, MOUBI ET BIRGUID.
+
+
+Ces indigènes forment un groupe à part. Ils parlent des dialectes
+appartenant à la même famille.
+
+
+=Dadjo.= — Les Dadjo sont venus du Darfour, où ils commandaient, comme
+nous l’avons déjà vu, avant l’arrivée des Toundjour. Ils habitent
+encore, dans ce pays, la province de Dara. Mais une grande partie
+d’entre eux a émigré vers l’Ouest et est allée s’installer au dâr Sila
+et au Ouadaï.
+
+Les Dadjo sont actuellement musulmans, mais ils ont gardé des pratiques
+fétichistes analogues à celles des Kenga, Diongor, Sokoro, etc. On les
+range parmi les Nouba[234]. Ils ont le teint foncé. Les Ouadaïens
+faisaient quelquefois des razzias d’esclaves chez les Dadjo, car ces
+indigènes sont très peu considérés. Ils habitent le dâr Sila, qui a
+toujours gardé une position semi-indépendante entre le Ouadaï et le
+Darfour, tout en dépendant des deux pays à la fois. Cela lui a
+d’ailleurs valu d’être tour à tour pillé par les Ouadaïens et par les
+Foriens. Ce pays renferme beaucoup d’Arabes : Beni Halba, Salamat,
+Hémat, Taache.
+
+Les derniers sultans du Sila sont : Abou Richa, surnommé le « buffle
+jaune » (_djamous el asfer_), et son fils Bakhit, qui règne encore
+actuellement. Des désordres intérieurs ont quelquefois troublé ce pays :
+c’est ainsi que le prédécesseur d’Abou Richa, Abou ’l Kheïrat, qui avait
+été nommé par le sultan du Ouadaï Yousouf, fut tué par des sujets
+rebelles. Le Sila dépend actuellement du Ouadaï et Bakhit, qui a eu des
+velléités d’indépendance, a dû faire acte de soumission à plusieurs
+reprises.
+
+Après la prise d’Abéché, Bakhit envoya une lettre de soumission au
+lieutenant-colonel Millot. En août 1909, le lieutenant Georg et ses 20
+tirailleurs furent accueillis favorablement dans le dâr Sila. Mais
+l’entourage de Bakhit voulait la guerre et, quelques mois après, le
+lieutenant Vasseur trouva chez les Dadjo un groupement hostile de 500
+guerriers : il prévint immédiatement le capitaine Fiegenschuh, qui
+accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs. Rien de fâcheux ne
+survint : il y eut une grande fantasia à Goz-Baïda et Bakhit promit
+d’obéir à l’autorité française. Après le guet-apens de Bir Ṭaouil, le
+sultan du Sila changea d’attitude et se déclara prêt à nous combattre.
+Il sera donc nécessaire, au cas où la reddition de Doud-Mourra n’aurait
+point modifié les dispositions hostiles de Bakhit, de réduire les Dadjo
+par la force, quand l’inondation de l’hivernage aura pris fin.
+
+On trouve encore des Dadjo à l’intérieur du Ouadaï ; ils habitent les
+villages qui s’étendent depuis Abou Nabag, au sud d’El Krenik, jusqu’à
+l’Abou Telfan et la montagne de Korbo : Abouraï Dadjo, Délébé, Douziad,
+Abéréché, Banda, Mongo, Kedja, Azi, Sewilwil et Zama.
+
+
+=Moubi.= — Les Moubi sont musulmans, mais ils furent convertis à
+l’islamisme par la force des armes. On dit que ces indigènes sont des
+Dadjo. Admettons, tout au moins, qu’ils appartiennent à la même famille
+et que leur langue est apparentée à celle des Dadjo[235]. Les Moubi se
+divisent en Moubi Hadaba et Moubi Zarga.
+
+Les Moubi Hadaba sont semblables aux autres indigènes du Ouadaï
+occidental. Ils sont beaucoup plus riches que les Moubi Zarga. On dit
+qu’ils possèdent un peu le caractère palabreur des Arabes et que leurs
+filles sont jolies.
+
+Les Moubi Zarga sont plus noirs que les précédents. Nachtigal rapporte
+qu’on ne peut guère se fier à eux. Ils sont, en tout cas, très peu
+considérés au Ouadaï, et c’est surtout dans cette fraction des Moubi que
+le sultan d’Abéché faisait enlever des enfants, afin de grossir le
+nombre de ses esclaves.
+
+Les Moubi habitent le pays montagneux situé à l’est de l’Abou Telfan.
+Ils dépendaient du djerma ʿOthmân, qui les razzia en avril-mai 1904.
+
+
+=Birguid.= — Ce sont des esclaves du sultan du Ouadaï. Ils ont un teint
+analogue à celui des Dadjo et leur langue se rapproche de celle des
+Moubi. Cette tribu est méprisée des autres indigènes et ses membres ne
+se marient qu’entre eux. Les Birguid habitent le Beredj, à côté et à
+l’ouest des Kadjagsé. On les trouve en plus grand nombre au Darfour, où
+ils sont tout aussi méprisés qu’au Ouadaï. Moḥammed el Tounesi rapporte
+une chanson forienne qui le montre bien. Nous la donnons ci-dessous,
+avec la prononciation usitée dans la région du Tchad.
+
+ _ech cherif djaï min el Le chérif vient de la mosquée
+ medjid_
+
+ _el kitâb fi îd_ Un livre dans une main
+
+ _oua es sèf fi îd_ Un sabre dans l’autre main
+
+ _oua min guebel idjib_ Depuis longtemps il enlève
+
+ _el Birguid sabid_ Les Birguid pour s’en faire des
+ esclaves[236].
+
+
+ KIBET, DJEGGUEL, ABOU RHOUSSOUN, MOURRO.
+
+
+Ces quatre tribus parlent la même langue. Les gens de ce groupe ont le
+teint plus clair que les autres indigènes : il est probable qu’ils se
+sont mélangés aux Arabes qui vivent à côté d’eux, aux Oulâd Râchid, aux
+Salamat et surtout aux Hémat du dâr Sila et du Mangari.
+
+
+=Kibet.= — Ils parlent de préférence l’arabe. On les dit issus d’un
+mélange de nègres et d’Oulâd Râchid. Nachtigal rapporte qu’ils sont très
+doux et très pieux, et qu’ils sont moins braves que les Djegguel et les
+Abou Ghoussoun. Ils habitent le pays qui s’étend sur la rive droite du
+Baḥr Mangari.
+
+
+=Djegguel ou Digguel[237].= — Les Digguel seraient le produit d’un
+croisement de nègres et d’Arabes Hémat. Ils sont disséminés dans le pays
+qui s’étend depuis le dar Sila jusqu’au dâr Hémat (à l’est des Cheurafa
+d’Am Djellat).
+
+Les Mangari ou Moungari sont des Digguel qui habitent sur les bords du
+baḥr Mangari : leur melik réside dans le village de même nom.
+
+
+=Abou Ghoussoun.= — Ces indigènes ont le teint grisâtre. Ils habitent à
+côté des Digguel, non loin du dâr Sila.
+
+
+=Mourro.= — Les Mourro sont peu nombreux. Ils habitent à côté du dâr
+Sila, au nord des Abou Ghoussoun. Nachtigal dit qu’ils sont forts, bien
+bâtis et qu’ils ont les traits réguliers. Ces indigènes pratiquent la
+religion musulmane. Ils ont le même type que les tribus précédentes,
+mais ils parlent un dialecte spécial, qui est plus ou moins apparenté à
+la langue des premiers.
+
+
+TRIBUS QUI RELEVAIENT, ENTIÈREMENT OU EN PARTIE, DU SULTAN DE NDÉLÉ, OU
+ QUI FURENT RAZZIÉES PAR LUI.
+
+
+Nous avons déjà vu que, avant notre installation en Afrique Centrale,
+l’ancien sultan du Dâr el Kouti, Moḥammed es Senousi, était vassal du
+Ouadaï. Les traités qu’il signa avec nous ne l’empêchèrent point, du
+reste, d’entretenir en sous-main des relations avec le sultan d’Abéché,
+auquel il continua de payer un tribut. L’occupation du Ouadaï et la
+chute de Moḥammed es Senousi nous permettront de faire table rase du
+passé, dans les pays qui relevaient autrefois du Dâr el Kouti, et de
+rendre leur personnalité aux diverses tribus fétichistes, en les
+débarrassant du joug féroce qui faisait peser sur elles un islâm de
+marchands d’esclaves.
+
+
+ POPULATIONS ISLAMISÉES AU KOUTI
+
+
+=Rounga.= — Les Rounga forment une population islamisée, qui a été
+complètement transformée par de nombreuses alliances avec des éléments
+étrangers. Leur origine première les apparenterait soit aux Digguel,
+soit aux Dadjo du Sila.
+
+« Leur langage révèle une certaine analogie avec les Ndouka et Sara,
+mais offre aussi — d’après M. Gaudefroy-Demombynes — de nombreux points
+communs avec le groupe Kodoï-Maba ; enfin l’anthropologie, quoique
+incomplète, surtout en ce qui concerne le rattachement aux tribus
+septentrionales, leur attribue une parenté certaine avec les Ndouka. En
+somme, le type rounga est loin d’être pur, et les mélanges avec les
+races voisines, Kibet au Nord, Sara à l’Ouest, Ndouka au Sud, ont
+modifié le caractère primitif au point qu’il n’est pas possible de
+distinguer l’origine. Cependant il faut remarquer qu’au point de vue de
+la ressemblance physique et de la communauté de caractère, les Dadjo et
+Rounga semblent bien appartenir à la même famille.
+
+La zone d’habitat rounga, appelée Ardh el Khalifa par opposition au dâr
+Kouti, est comprise entre le Salamat, l’Aouk et le pays Kara, touchant à
+la fois au Darfour et au Ouadaï. Cette situation explique comment, au
+début, l’influence de ces deux empires s’est fait sentir également dans
+ce pays, qui était à la fois tributaire des deux États et qui n’a été
+inféodé définitivement au Ouadaï que vers le milieu du siècle dernier.
+
+A partir de ce moment, le Rounga a formé une dépendance d’Abéché
+relevant du Salamat et Nachtigal, en 1871, nous le montre dépendant d’un
+sultan particulier et divisé en quatre circonscriptions : Terkama, Ardh
+el Khalifa, Kouka et Aguaré (Karé).
+
+« C’était, en quelque sorte, la marche méridionale du Ouadaï[238]. »
+
+Les Rounga, devenus musulmans, participèrent aux razzias d’esclaves
+menées chez les fétichistes et opérèrent plus particulièrement chez les
+Goula, les Sara de l’est et les Ndouka. Ils prirent des concubines
+appartenant à ces tribus et s’unirent également par des mariages aux
+nombreux trafiquants étrangers (Pouls, Haoussa et surtout Bornouans),
+qui étaient venus s’installer dans ces régions.
+
+« La pénétration du Dâr Kouti par les Rounga et les Djellâba date
+vraisemblablement du milieu du siècle dernier. ʿOmar Djougoultoum,
+gendre du sultan du Rounga, mais d’origine baguirmienne, s’était
+installé dans la région au sud de l’Aouk, élevant des zéribas nombreuses
+et administrant les territoires nouveaux au nom du Rounga et du
+Ouaddaï : la chasse à l’éléphant et la chasse à l’homme procuraient de
+l’ivoire et des esclaves en quantité, et les comptoirs devenus prospères
+attiraient sans cesse de nouveaux aventuriers, qui formaient autour du
+noyau primitif un groupement musulman, véritable annexe du Rounga, qui
+ne tarda pas à prendre une grande importance.
+
+« Le passage de Râbaḥ dans cette région (1879-1890) la bouleversa
+complètement. Le conquérant nilotique se refusa à reconnaître comme
+coreligionnaires les musulmans mauvais teint qu’étaient les Rounga, et à
+leur réserver un traitement de faveur ; il s’acharna sur cette peuplade
+qui s’offrait la première sur sa route et saccagea horriblement, à
+plusieurs reprises, le Ardh el Khalifa, auquel il reprochait sans doute
+ses accointances avec le Ouadaï. C’est depuis Râbaḥ que le vieux noyau
+rounga a pour ainsi dire cessé d’exister. Le Dar Kouti fut aussi ravagé
+et mis à contribution à plusieurs reprises, mais, au lieu de le dévaster
+complètement, Râbaḥ le ménagea par la suite ; il voulait le faire servir
+à ses projets. Se contentant de déposer le vieux Kober, il intronisa
+Senousi, descendant de Djougoultoum, qui, malgré son origine, était
+d’une famille complètement roungalienne. Les familles survivantes du
+Ardh el Khalifa abandonnèrent le berceau de la race, où ne subsistent
+actuellement encore que des groupements insignifiants à Karé et Terkama.
+Le Kouti bénéficia de ces apports et il s’y créa un groupement rounga
+très important, qui aida Senousi à établir son empire et acquit une
+situation privilégiée. »
+
+Pendant longtemps, les Rounga jouèrent un rôle considérable dans le
+nouveau sultanat. Mais Senousi finit par subir complètement l’influence
+de certains éléments étrangers (Djellâba, Pouls, Fezzanais), nettement
+hostiles à l’action française et dont les fagara étaient les conseillers
+habituels du sultan. La famille de Kober, dépossédée par Râbaḥ au profit
+de Senousi, était le noyau d’un groupe rounga secrètement hostile au
+sultan. Celui-ci fit même emprisonner, à plusieurs reprises, ʿOmar, fils
+de Kober.
+
+Le pays d’origine des Rounga, le Ardh el Khalifa, est presque inhabité.
+Un seul noyau est avec le sultan Zakarià, entre Karé et Terkama. Des
+Arabes Hémat habitent avec les Rounga. Zakariâ détestait le sultan de
+Ndélé, dont il avait eu à se plaindre, et entretenait les meilleures
+relations avec la famille de Kober. Les Rounga du Nord dépendaient
+directement du Ouadaï et vivaient sous la coupe de l’aguid es Salamat.
+Mais, après la mort de Gomboro, leur sultan est venu au poste du lac Iro
+solliciter l’appui des Français.
+
+« Le type rounga est de haute taille, noir comme jais, grand buveur de
+merissé, de tempérament guerrier et grand chasseur d’éléphants et de
+rhinocéros. Il ne se tatoue pas, ou du moins ne le fait que
+rarement.....
+
+« Tous les Rounga connaissent l’arabe et le parlent couramment, mais ils
+emploient de préférence entre eux leur idiome particulier, qui semble
+fortement mélangé de maba et de ndouka.
+
+« Cette peuplade est essentiellement agricole ; les groupes restés au
+Nord, du côté de Karé, se livrent aussi à l’élevage. »
+
+Les mœurs et coutumes sont à peu près celles des indigènes arabisés qui
+forment la majeure partie de la population du Bornou, du Ouadaï et du
+Darfour. Les rapports entre les sexes sont des plus libres, et le
+relâchement des mœurs, si fréquent en pays soudanien, est général chez
+les Rounga.
+
+
+=Musulmans étrangers.= — « A côté du groupement rounga, il convient de
+citer, comme faisant partie du noyau musulman du Kouti, des éléments
+étrangers qui se sont fixés dans le pays.
+
+« Ce sont des Baguirmiens, des Bornouans et des Haoussa. Les premiers
+sont les plus nombreux et forment deux villages à Ndélé même. Venus dans
+la région avec ʿOmar Djougoultoum, qui, on s’en souvient, était
+d’origine baguirmienne, ils se sont alliés aux Rounga et ont pris des
+femmes dans les tribus autochtones : aussi ont-ils perdu leur
+individualité.
+
+« Cette première catégorie, essentiellement pacifique, voit notre action
+avec plaisir ; elle a été tenue à l’écart par Senousi, qui leur a
+préféré, en dernier lieu, l’élément fanatique et turbulent représenté
+par les aventuriers fellahta, fezzanais et nilotiques qui vivaient à
+Ndélé. Cette tourbe ressemble étonnamment à la population des zéribas
+khartoumiennes, dont Schweinfürth nous a laissé une description
+frappante ; comme elle, elle est essentiellement esclavagiste et, par
+conséquent, hostile à notre action ».
+
+
+POPULATIONS DE LA VALLÉE DE L’AOUK : SARA DE L’EST, KABA, NDOUKA, GOULA.
+
+
+« Dans la plaine fertile qui sépare l’Aouk et le Salamat habitent des
+populations essentiellement agricoles et pacifiques : Sara de l’est et
+Kaba.
+
+« Autour des régions marécageuses, Mamoum et lac Iro, sont installées
+des populations lacustres, les Goula.
+
+« Enfin, dans la zone plus accidentée et plus boisée au sud de l’Aouk,
+sont des tribus agricoles, mais d’humeur plus guerrière et se livrant à
+la chasse : les Ndouka ».
+
+Le capitaine Modat croit que ces populations sont un mélange d’éléments
+sara et banda.
+
+Nachtigal signale les Birrimbirri entre le lac Iro et le Baguirmi, et il
+semble croire que ces indigènes forment une tribu particulière. C’est
+une petite erreur. Les Ouadaïens appellent birrimbirri, mberrimberri,
+les gens qui appartiennent à des tribus méprisées : cette désignation
+est synonyme des mots arabes _mesâkin, ma ḥourrin, haouanin_, et du mot
+kouka _nderinderi, deremdi_. En l’occurrence, ce terme s’appliquait aux
+fétichistes qui s’étendent à l’ouest du lac Iro, population méprisée des
+Ouadaïens et dans laquelle ceux-ci allaient opérer fréquemment de
+fructueuses razzias d’esclaves.
+
+
+=Sara[239].= — Les Sara s’étendent, des deux côtés du Chari, sur le pays
+compris entre le Baḥr Sara et le lac Iro. On ne s’explique point le nom
+de Sara donné à ces indigènes, car, dans leur langue, ce mot désigne
+l’enceinte en paille tressée qui entoure les cases.
+
+Les Sara de l’est (Sara Ngaké, Sara Mbanga, Sara Ngoudjou, Sara
+Nguindja) ont été cruellement razziés par les Ouadaïens, les bazinguers
+de Râbaḥ et ceux de Senousi. Cette malheureuse population est tout
+particulièrement méprisée des musulmans. Les Sara, quoiques fétichistes,
+pratiquent la circoncision. Ils s’arrachent les quatre incisives
+inférieures, s’habillent de tabliers de peau et s’adonnent à
+l’agriculture. Leurs femmes sont connues pour l’étrange habitude
+qu’elles ont d’enchâsser, dans leurs lèvres, des disques de bois
+(appelés _soundous_), qui vont de la grosseur d’une soucoupe à celle
+d’une assiette. Elles fument la pipe : la salive coule alors d’une façon
+dégoûtante sur l’appareil inférieur. Elles sont hideuses, mais elles le
+sont bien davantage encore quand elles enlèvent leurs soundous. Nous
+avons eu l’occasion de voir, à Massaguet (village du cercle de Fort-Lamy
+qui contient d’anciens Sara de Râbaḥ), les cabrioles de désespoir et les
+contorsions pitoyables qui sont d’usage lors de l’enterrement des femmes
+sara. Il y avait là quelques vieilles, qui paraissaient folles de
+douleur et avaient perdu leurs soundous : leurs lèvres étaient de
+grandes rondelles de chair noirâtre, qui pendaient horriblement autour
+d’une bouche hurlante..... C’était affreux.
+
+
+=Kaba.= — Les Kaba appartiennent à la même famille que les Sara. Ils
+habitent sur les bords du Chari, au sud et à l’est de Fort-Archambault,
+et constituent une population agricole, dont les mœurs et coutumes sont
+analogues à celles des Sara.
+
+
+=Ndouka.= — Les Ndouka forment les groupements autochtones qui habitent
+le pays situé au nord et à l’est de Ndélé. Leurs femmes sont assez
+recherchées par les islamisés de la région. « De nos jours encore, il
+existe une coutume qui veut que, de toutes les autres tribus installées
+à Ndélé, les Rounga et les Musulmans seuls puissent prendre femme chez
+les Ndouka. » Cette particularité a donné à la population ndouka une
+situation spéciale au milieu des autres fétichistes. L’islâm fait
+quelques progrès chez ces indigènes, qui comprennent généralement
+l’arabe et se servent entre eux d’un idiome particulier. « Leur
+tempérament querelleur et guerrier les faisait rechercher par Senousi,
+qui les enrôlait volontiers dans sa garde personnelle ; par contre, les
+Banda et Kreich ne les aiment pas et les redoutent à cause de leur
+brutalité. »
+
+
+=Goula.= — Les Goula forment deux groupes, qui habitent respectivement
+les dépressions marécageuses du lac Iro et du Mamoun.
+
+Les premiers se divisent en Goulfé (ou Koulfé), Moufa et Mali. Certains
+d’entre eux — surtout les Moufa — se sont particulièrement mélangés à
+leurs voisins sara, dont ils ont adopté en partie les mœurs et
+habitudes. Le pays des Goula est complètement inondé d’août à décembre.
+Les habitants passent la moitié de l’année dans l’eau et mènent une
+existence analogue à celle des populations lacustres du Baḥr el Ghazal,
+Djengué et Chillouk. Leurs jambes sont longues et décharnées. Ils
+circulent aussi en pirogue et s’adonnent à la pêche. Leurs femmes
+placent des ornements en bois dans leurs lèvres. Ces indigènes ont eu à
+souffrir des razzias fréquentes exécutées par les Boua de Korbol, les
+Salamat du Ouadaï, les gens de Râbaḥ et ceux de Senousi. Ils ont un
+idiome propre. Certains d’entre eux ont des rapports assez fréquents
+avec les musulmans et parlent l’arabe.
+
+Les Goula du Mamoun sont appelés _Goula ḥoumr_, à cause de leur teint
+cuivré. Ils présentent à peu près les mêmes caractères que leurs frères
+du lac Iro. Ils ne s’arrachent pas d’incisives et, quoique fétichistes,
+pratiquent la circoncision. Leurs femmes mettent un petit soundou dans
+la lèvre supérieure. Beaucoup de ces indigènes comprennent et parlent
+l’arabe. Les Goula ḥoumr ont été fort maltraités par les anciennes
+razzias des Foriens et celles, plus récentes, des bazinguers de Râbaḥ et
+de Senousi. « Ils s’étaient réfugiés jadis au milieu des marécages, dans
+des cases sur pilotis, pensant se mettre à l’abri des arabisants. Rien
+n’a pu les protéger ; en partie vendus ou emmenés à Ndélé, il ne restait
+sur place que quelques représentants peu nombreux, dans les deux
+villages de Douas et de Mandalé. Mais, en dépit de la surveillance
+exercée par les postes de bazinguers installés à proximité de Mamoun,
+les habitants de ces villages ont réussi à se délivrer du joug de
+Senousi et se sont enfuis au Dâr Sila (juillet 1910). Il ne subsiste
+donc plus, dans le Dâr Kouti, que le groupement goula de Ndélé. »
+
+
+ BANDA[240].
+
+
+Les Banda constituent certainement la population la plus intéressante de
+l’Oubangui-Chari. Ces indigènes pourront rendre de précieux services à
+l’occupation française, par leur nombre, leur résistance à l’islâm,
+leurs qualités guerrières et leur fidélité bien connue à l’égard du chef
+qui les emploie. Râbaḥ et Senousi, du reste avaient recruté parmi eux de
+nombreux et fidèles bazinguers. Le chef de guerre Allah Djabou, qui a
+rassemblé au Ouanda Djalé ce qui reste des bannières de Senousi, est un
+Banda Bongo. Au Ouadaï également, les adjâouid d’origine banda se sont
+toujours fait remarquer par leur humeur belliqueuse et leur fidélité au
+souverain : nous citerons par exemple, l’aguid es Salamat Gomboro. En
+parlant des Banda et du rôle qu’ils peuvent être appelés à jouer au
+service de la France, on ne peut s’empêcher de penser aux Bambara du
+Soudan, chez lesquels Samory recrutait ses sofas : au point de vue
+particulier que nous envisageons, il existe une grande analogie entre
+les deux peuplades ; il n’est même jusqu’aux trois balafres marquées sur
+les joues des gens de Senousi, qui ne rappellent presque exactement le
+signe caractéristique des esclaves de Samory.
+
+Les Banda semblent avoir habité primitivement le plateau montagneux qui
+limite, au Nord, le bassin de l’Oubangui. Les razzias d’esclaves
+exécutées par les musulmans du Darfour et du Ouadaï, et par les hordes
+de Râbaḥ et de Senousi ont fait s’éparpiller cette population.
+Actuellement, on trouve des Banda depuis la région traversée par la
+route d’étapes Kémo-Fort-Crampel jusqu’à la frontière égyptienne :
+certaines fractions sont même installées à Bangui, Fort-Archambault,
+Kafiakindji (Soudan anglo-égyptien), et sur la rive gauche de
+l’Oubangui. Les groupements banda de Ndélé ont été constitués en majeure
+partie par les tribus restées dans la contrée d’origine (Abbanda, Mbala,
+Mbaya[241], Ngadja, Bongo, Ouassa, Dioungourou[242]), et aussi par des
+éléments razziés qui furent transportés dans le Kouti (Ouadda, Mborou,
+Ngao[243], Marouba, Mbagga[244], Ngapo (ou N’gapou[245]), Tombaggo,
+Linda et Sabanga[246]).
+
+Les Banda présentent certaines particularités qui les distinguent
+nettement des populations que nous avons vues jusqu’ici, et les
+rapprochent, par contre, des nègres habitant les contrées plus au Sud,
+sur les bords de l’Oubangui ou dans la région de Fort-Crampel. Ils
+liment leurs dents en pointe (comme les Sango, Banziri, etc.), et sont
+anthropophages. Ils se montrent rebelles à l’islamisme et restent
+fétichistes : leurs sorciers (soumalis) disposent d’une réelle
+influence. Néanmoins, les Banda respectent scrupuleusement le serment
+fait sur le Qorân : aussi, Râbaḥ et Senousi ont-ils souvent usé de ce
+moyen, pour obtenir la fidélité ou s’assurer de la loyauté des Banda.
+Comme chez les Mandjia, le poison joue un grand rôle dans les drames de
+village.
+
+« En somme, cette race est extrêmement curieuse et, malgré tout,
+sympathique ; elle forme le fond de la population de l’Oubangui-Chari,
+et ses qualités la désignent comme une race d’avenir.
+
+« Elle est souple, loyale et sa naïveté a été trop souvent prise pour de
+l’inintelligence. Elle est prolifique et le deviendra bien davantage,
+quand elle sera assurée que ses enfants ne sont pas destinés à être
+vendus aux Djellâba. Pour nous, c’est l’élément sur lequel il faut
+compter, dans notre œuvre de colonisation dans ce pays.
+
+« L’unité banda existe et, en dépit des efforts des musulmans pour la
+briser, les tribus de Ndélé, malgré leurs divisions superficielles, sont
+toutes unies par la haine commune du _Porro_ (Arabe).
+
+« Cette race est susceptible d’organisation et nous rappellerons, à ce
+sujet, que les Ngao avaient été si fortement organisés par leur chef
+Gono, qu’ils marchèrent à l’attaque de Châ.
+
+« Enfin, les éléments banda recrutés par les unités indigènes nous
+fournissent journellement la preuve de leur courage, qui les fait
+presque rivaliser avec nos tirailleurs sénégalais et soudanais, et de
+leur attachement exceptionnel. »
+
+
+ POPULATIONS DE LA ZONE-FRONTIÈRE : KREICH, SEHRÉ, GOLO, FAROGGUÉ,
+ MANDALA, KARA, BINGA, YOULOU.
+
+
+« Toutes ces tribus sont actuellement installées dans le territoire
+anglo-égyptien. Elles étaient venues jadis sur notre versant, poussées
+par les Khartoumiens ; mais les chasses de Senousi les ont fait fuir à
+nouveau et elles sont rentrées au Baḥr el Ghazal, où leurs villages
+commencent à prospérer sous l’administration bienveillante de nos
+voisins. »
+
+
+=Kreich.= — Comme les Banda, les Kreich ont beaucoup souffert des
+razzias menées par les marchands d’esclaves musulmans. Les Foriens les
+ont refoulés vers le Sud, les bazinguers de Ziber les ont chassés vers
+l’Ouest, et enfin ceux de Senousi les ont fait revenir vers l’Est.
+Néanmoins, cette population s’est toujours tenue dans le massif
+montagneux qui va de Ndélé jusque par-delà la frontière égyptienne.
+
+Les Kreich forment trois groupements : celui de Ndélé, qui se compose
+d’éléments razziés par Senousi ; celui de Kafiakindji, dans le pays
+anglo-égyptien qui avoisine la frontière ; et enfin celui de Dem Ziber,
+dans le Baḥr el Ghazal.
+
+Au point de vue physique, les Kreich offrent un type laid et grossier ;
+leur teint est cuivré ; ils se liment les incisives supérieures, mais
+ils ne sont point anthropophages. L’humeur guerrière et l’énergie de
+cette peuplade ont permis à certains groupements de résister avec succès
+aux entreprises des chasseurs d’esclaves. Le chef Saïd Bandas, qui est
+actuellement installé sur le Boro, entre Kafiakindji et Dem Ziber, a
+toujours réussi à sauvegarder son indépendance : il fut un adversaire
+redoutable pour Senousi, contre lequel il essaya d’obtenir la protection
+du Ouadaï (1900).
+
+
+=Sehré.= — Habitent actuellement le pays au nord-est de Dem Bekir.
+
+
+=Golo.= — Sont installés au nord de Dem Bekir.
+
+
+=Foroggué.= — Cette peuplade est actuellement dispersée dans la partie
+occidentale du Baḥr el Ghazal.
+
+
+=Mandala.= — Les Mandala (ou Bandala ?) habitent le pays à l’est de
+Kabeluzu.
+
+
+=Kara.= — Les Kara habitaient originairement la région montagneuse qui
+porte leur nom, au nord de la Yata. A l’heure actuelle, ces indigènes
+forment deux groupements de peu d’importance, à Ndélé et à Kafiakindji.
+Ils sont réputés pour leur cruauté : ils razziaient autrefois les Goula
+du Mamoun, pour les vendre aux marchands d’esclaves. Mais ils ont
+beaucoup souffert, eux aussi, des incursions musulmanes.
+
+Les Kreich et les Kara fournirent de nombreux bazinguers à Râbaḥ.
+
+
+=Binga.= — Présentent beaucoup d’analogie avec les Kara. Ils résidaient
+primitivement dans le massif qui se trouve au nord des monts Châla.
+Traqués par les musulmans, ils s’enfuirent dans la vallée de la Yata.
+Depuis, le dernier groupement indépendant s’est enfui au Darfour.
+
+Il existe un petit noyau de Binga à Kafiakindji. Un autre, qui habitait
+au Ouanda Djalé, à côté des Youlou, partage le sort de cette dernière
+peuplade.
+
+
+=Youlou.= — Les Youlou seraient originaires du Darfour. Ils étaient, en
+dernier lieu, sur le massif du Ouanda Djalé, où ils tenaient tête aux
+bazinguers de Senousi. Leur chef s’appelle Djellâb.
+
+« C’est une race montagnarde, très guerrière, et les quelques spécimens
+que j’ai pu voir avaient beaucoup d’analogie avec les Kreich, d’une
+part, et avec les Binga, d’autre part.
+
+« Les femmes ont les lèvres percées et portent pour tout costume la
+touffe de branchages ; elles ont les cheveux longs et tressés.
+
+« Au contact des arabisants, les hommes ont pris un vernis de
+civilisation qui les différencie des Kreich.
+
+« Les habitants du Ouandâ Djalé ont dû fuir devant les Senoussiens
+(décembre 1910), et ils forment en ce moment-ci un groupe errant qui
+s’est réuni à celui du chef Handal (Kreich).
+
+« Et ainsi l’œuvre de Senoussi était complète. Après la disparition de
+Djellab, coïncidant avec celle du groupe de Ouadda, on peut dire qu’il
+ne restait plus un seul village autochtone entre Ndélé et Kafiakindji.
+Sur une étendue large comme la France, le pays est désert ; il n’y a
+plus rien à razzier........ »
+
+
+ LISI
+
+
+Nous avons vu que les Lisi (Kouka, Médogo, Boulala) appartiennent à la
+même famille que les Kenga et les Baguirmiens.
+
+
+=Kouka.= — Les Kouka occupent la vallée de la Baṭaḥ, depuis Kayetma et
+Kouka jusqu’à Birket-Fatmé. Leurs villages se trouvent soit sur les
+bords de la Baṭaḥ, soit à quelque distance au nord et au sud. Ils furent
+très maltraités par les Ouadaïens, car leur pays se trouvait sur la
+route suivie par les aguids, pour se rendre d’Abéché au Fitri et au
+Baguirmi. Depuis notre installation à Yao, c’est en pays kouka (Birket-
+Fatmé, El Krenik, Koundiourou, Atya) que venaient camper les troupes
+ouadaïennes chargées de surveiller la frontière occidentale : elles
+vivaient naturellement sur le pays et ruinaient une région déjà fort
+épuisée par de multiples razzias. Le dernier de ces pillages en règle
+fut exécuté par l’aguid el Djaʿâdné, en mai 1904. Non seulement les
+Ouadaïens ravagèrent la contrée, mais ils enlevèrent encore de nombreux
+enfants et jeunes gens, qui furent réduits en esclavage et emmenés à la
+chaîne à Abéché. Les hommes et les femmes furent fort maltraités, et
+certains d’entre eux furent même odieusement mutilés.
+
+
+=Médogo.= — La tribu tire son nom de Moudgo abou Léya, qui vint
+s’installer dans le pays actuel du Médogo avec ses Abou Senoun et ses
+Mandala. Le croisement de ces Ouadaïens avec des indigènes apparentés
+aux Kenga et aux Kouka a donné la population des Médogo. L’installation
+du poste-frontière d’Atya enleva, dès 1908, le Médogo à Doud-Mourra.
+
+
+=Boulala.= — Les Boulala gousar relèvent du Ouadaï. Ils habitent la
+région d’Ourel (Abou Koïesti, Abou Cherganiyé, Ourel, Cheqq el
+Hadjlidj).
+
+Il existe également à Abéché un noyau de Boulala, formé par les
+partisans de l’ex-prétendant Djili.
+
+Il est à remarquer que les mœurs des Lisi se ressentent beaucoup de
+l’influence des Maba, en ce qui concerne la coiffure et l’habillement
+des femmes, l’attitude des femmes envers les hommes, l’attitude des
+sujets envers le sultan, etc.
+
+
+ DIONGOR.
+
+
+Les Diongor du Guéra ont toujours vécu indépendants du Ouadaï : ils sont
+rentrés depuis 1907 dans notre zone d’influence. Les actes de brigandage
+commis par ces indigènes, et leur indiscipline abusive nécessitèrent une
+opération de police sérieuse contre les villages du Guéra, en 1910.
+
+Les Diongor de l’Abou Telfan furent atrocement razziés par les
+Ouadaïens. C’est d’ailleurs chez eux que se réfugièrent de nombreux
+ennemis, pendant la lutte que nous dûmes mener contre les partisans de
+Doud-Mourra.
+
+Nous avons déjà fait remarquer qu’il existe, à côté de Guéra, un village
+qui porte le nom de Banda. Nous savons également que les Diongor sont
+une tribu de la population banda. Quoiqu’il existe des différences
+notables entre les Banda anthropophages et les Diongor du Guéra, leurs
+pratiques fétichistes sont à peu près les mêmes. Ne faut-il voir, dans
+ce que nous venons de dire, qu’une simple similitude de noms, ou bien
+existe-t-il une relation de parenté entre les deux populations ?... La
+comparaison de leurs idiomes pourrait peut-être nous fixer à ce sujet.
+
+Notons, au surplus, que le mot _Djenâkheraï_ — dont se servent les
+Ouadaïens, pour désigner un de ces fétichistes du Sud, chez lesquels ils
+menaient leurs razzias d’esclaves — ressemble fort au mot _Djongoraï_.
+D’après cette explication, Djenakheré serait une corruption de Diongor,
+Djongor.
+
+
+ MASMADJÉ[247].
+
+
+Les Masmadjé sont installés sur les bords de la Baṭaḥ, depuis Birket-
+Fatmé jusqu’à Mourdaf. Ces indigènes pêchent le poisson dans les fosses
+d’eau permanente de la Baṭaḥ. C’est à Safik que l’on trouve la plus
+grande de toutes : elle est assez profonde et a quelques centaines de
+mètres de longueur. Les Masmadjé sont, d’après les indigènes, des
+Diongor que Moḥammed Chérif aurait enlevés de la région de Maï, pour les
+transplanter sur les bords de la Baṭaḥ. Ils sont musulmans et parlent la
+langue arabe, indépendamment de leur dialecte propre.
+
+
+ BORNOUANS.
+
+
+Les désordres intérieurs du Bornou et les invasions étrangères, surtout
+celles des Pouls et de Râbaḥ, ont amené l’émigration d’un grand nombre
+de Bornouans : on trouve beaucoup de ces indigènes dans le Baguirmi et
+le Kouti, au Fitri, au Médogo et au Ouadaï. Dans ce dernier pays, ils
+sont particulièrement nombreux dans la région de l’ouadi Rima qui
+s’étend à l’est du Mourtcha kreda et qui porte, d’ailleurs, le nom de
+Ouadi Bôrnou.
+
+
+ BAGUIRMIENS KOTOKO.
+
+
+Ces indigènes furent transplantés au Ouadaï par le sultan ʿAli, après la
+chute de Massnia. Ils habitent particulièrement la région d’Abéché. On
+trouve aussi des Baguirmiens dans les pays qui avoisinent la capitale :
+Nimro, Mourra, etc.
+
+
+ POULS (OU FELLAHTA)
+
+
+Ces indigènes, peu nombreux, sont dispersés dans tout le pays. Ils
+habitent particulièrement la partie occidentale du Ouadaï : Kotoro
+Foulata (sur la route de Am Ḥadjer à Abéché) et autres villages.
+
+
+ NAS ES SELTAN
+
+
+Enfin le sultan possède personnellement un certain nombre de villages,
+dont les habitants sont appelés _nâs es selṭân_ (les gens du sultan).
+Beaucoup d’entre eux sont des captifs ou d’anciens captifs : les autres
+sont simplement au service du sultan.
+
+=’Abidiyé.= — Les ’Abidiyé sont les captifs qui habitent les villages du
+sultan.
+
+=Ambaka.= — Les Ambaka sont d’anciens captifs du sultan qui résident
+dans le village d’Abou Khous (à l’ouest du dar Zioud).
+
+=’Ayal Baba.= — Les ’Ayal Baba, que nous avons déjà vus, sont les Arabes
+qui gardent les troupeaux du sultan.
+
+=Fagara.= — Le sultan possède aussi des villages de marabouts
+(_fagarâ_) : signalons, par exemple, celui de Am Chererib (dâr Zioud).
+
+
+ AUTRES TRIBUS
+
+
+Nachtigal signale encore quelques tribus peu nombreuses, musulmanes ou
+païennes, qui vivent au Ouadaï. Ces indigènes sont probablement les
+descendants d’anciens captifs : ceux-ci furent rendus à une liberté
+relative et formèrent des villages relevant directement du sultan ou de
+certains dignitaires ouadaïens.
+
+Les Bandala[248], Torom et Mimji sont musulmans.
+
+Les Denguéah (Djengué ?), Bolgou, Kâssa, Ngâma et Banâlé[249] sont
+païens.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 214 : En ce qui concerne certaines tribus ouadaïennes, nous avons
+le plus large emploi des renseignements donnés par Nachtigal. Nous nous
+sommes également servi, pour étudier les populations qui relevaient de
+Moḥammed es Senousi, l’ancien sultan du Dâr el Kouti, d’une notice
+ethnographique que le capitaine Modat a bien voulu nous communiquer.]
+
+[Note 215 : Cette saillie ressemble au fruit du doum (douma). D’après
+les indigènes, elle est l’indice d’un tempérament belliqueux : on peut
+donc l’appeler « la bosse du courage ». Ce renflement de la peau porte
+généralement le nom de _mouqla_. Dans certaines régions, les Ouadaïens
+sont appelés _siyâd ed doukhmat_ (_doukhmat_ semble être une altération
+de _doumat_) : les hommes qui possèdent une excroissance ressemblant au
+fruit du doum.]
+
+[Note 216 : _Voyage au Ouadaï_, p. 31.]
+
+[Note 217 : Au sing. _Sennaoui_.]
+
+[Note 218 : _Excelsior_, 7 octobre 1911.]
+
+[Note 219 : Lieutenant Delacommune.]
+
+[Note 220 : Lieutenant Lucien : _Ouadaï Aouali_ (_Bulletin du Comité de
+l’Afrique française_, 1910). — Le lieutenant Lucien appelle « Ouadaï
+Aouali » la région qui s’étend au nord et au nord-ouest d’Abéché. Il est
+probable que ce nom lui fut donné, parce qu’elle forma le premier noyau
+du Ouadaï — d’où _Aouali_ اول : premier, ancien.]
+
+[Note 221 : Le djebel Abassa, qui se trouve entre le dâr Kadjagsé et le
+dâr Sila, a quelques centaines de mètres de hauteur et est à peu près
+comme les montagnes de Mataïa ou d’Abouṭiour.]
+
+[Note 222 : Le mot arabe _guimr_ et le mot ouadaïen _ermbeli_ ont la
+même signification : tourterelle, ramier (_guemriya, guimr_).]
+
+[Note 223 : Lieutenant Delacommune.]
+
+[Note 224 : Cf. P. Askell Benton, _Notes on some languages of the
+Western Sudan_, p. 267-268.]
+
+[Note 225 : Dalla Vedova, _Bollettino_, p. 653.]
+
+[Note 226 : Lieutenant Delacommune.]
+
+[Note 227 : On dit aussi Beled et Terâwiyé, Terâwiyé est le nom donné
+par les Arabes aux Bideyat.]
+
+[Note 228 : Léon l’Africain, à propos du chemin « qui est pour aller de
+Fez au grand Caire par le désert de Libye », parle des « peuples de Sin
+et Ghorran ». Nous avons déjà vu que les Arabes appellent Gourân les
+Toubou du Sud. Quel est donc le peuple de Sin ? Ce nom n’aurait-il pas
+été donné aux Bideyat de la région de Sini ?]
+
+[Note 229 : On remarquera combien ce qui vient d’être dit au sujet de
+l’aspect physique, de l’habillement et de la nourriture des Bideyat
+rappelle ce que nous avons déjà rapporté des Toubou, et notamment des
+Koussoâ (Tedâ du Koussi).]
+
+[Note 230 : Slatin Pacha, t. I, p. 161.]
+
+[Note 231 : Cherf eddin appartenait à la fraction Bachî des Bideyat.]
+
+[Note 232 : Slatin Pacha, ancien officier de l’armée autrichienne, était
+moudir oumoum du Darfour, au temps ou Gordon Pacha était Gouverneur
+général du Soudan égyptien. Lorsque l’insurrection mahdiste gagna le
+Darfour, et après la chute d’El ʿObeïd, Slatin se décida à adopter en
+apparence la religion de Moḥammed, afin de redonner confiance à ses
+troupes musulmanes. La nouvelle du massacre de la colonne Hicks Pacha le
+décida toutefois à capituler à Dara, en décembre 1883. Après être resté
+11 ans prisonnier des derviches, il réussit à s’échapper. Slatin Pacha,
+qui est actuellement inspecteur général du Soudan anglo-égyptien, a fait
+le récit de ses aventures dans un livre que nous avons déjà cité à
+plusieurs reprises : _Fer et feu au Soudan_, 2 vol.]
+
+[Note 233 : On appelle Tirdjé du Ouadaï et Tirdjé du Darfour deux
+chaînes de montagnes situées dans la région-frontière du Ouadaï et du
+Darfour. Tirdjé est probablement le même mot que l’arabe _dirdjé_ :
+gradin, estrade.]
+
+[Note 234 : Ce nom de Nouba est assez souvent donné aux musulmans non
+arabes. _Ana Noubaï_, je suis musulman. _Chenho men en Nouba_, à quelle
+tribu des Nouba appartiens-tu ? _Ana Didjaï_, à la tribu des Dadjo.]
+
+[Note 235 : D’autres disent que le dialecte des Moubi se rapproche
+beaucoup de la langue des Masmadjé. Nachtigal rapporte, de son côté, que
+le dialecte des Moubi est presque le même que celui des Birguid.]
+
+[Note 236 : _Voyage au Darfour_, p. 226.]
+
+[Note 237 : Il est à remarquer que le mot arabe _djeggel, diggel,
+diggèl_ désigne la syphilis.]
+
+[Note 238 : Les citations de ce chapitre sont empruntées à une Étude sur
+le Dar-Fertyt du capitaine Modat, qui a bien voulu nous en communiquer
+le manuscrit.]
+
+[Note 239 : Cf. Delafosse, _Essai sur le peuple et la langue sara_,
+Paris, in-8.]
+
+[Note 240 : Cf. G. Toqué, _Essai sur le peuple et la langue banda_, p.
+1-29.]
+
+[Note 241 : Les Mbaya habitaient autrefois la vallée de la Bôhou. A
+l’approche des bazinguers, ils se retranchèrent fortement dans les
+cavernes de la région, et Senousi ne put avoir raison de leur résistance
+qu’en se servant du canon que nous lui avions donné. C’est là un exemple
+typique des beaux succès que nous avons procurés aux marchands
+d’esclaves, en faisant de la « politique musulmane » en pays
+fétichiste.]
+
+[Note 242 : Cf. Toqué, _op. laud._, p. 20.]
+
+[Note 243 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 13-16.]
+
+[Note 244 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 20-21.]
+
+[Note 245 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 18-19.]
+
+[Note 246 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 11-13.]
+
+[Note 247 : Le mot _Masmadjé_ dérive peut-être de l’arabe _samdj_
+(vilain, hideux), _samâdja_ (laideur). Il signifierait alors : les
+hommes vilains, les hommes laids.]
+
+[Note 248 : Nous avons cité les Mandala (ou Bandala ?) de Kabeluzu. —
+D’autre part, on appelle bandala le tam-tam des fétichistes habitant les
+confins baguirmiens, chez lesquels on allait autrefois faire des razzias
+d’esclaves. D’où, peut-être, la désignation de _siyâd bandala_, et aussi
+_bandala_.]
+
+[Note 249 : Notons que Banala est un village diongor du Quéra.]
+
+
+
+
+ LE GOUVERNEMENT ET L’ADMINISTRATION[250]
+
+ * * * * *
+
+
+Les renseignements donnés dans ce chapitre se rapportent à l’état de
+choses qui existait avant la prise d’Abéché et la déposition d’Acyl. Ils
+ne présentent plus, à l’heure actuelle, qu’un intérêt rétrospectif. Nous
+croyons néanmoins que ces détails peuvent encore avoir leur utilité, car
+ils permettront de se faire une idée relativement exacte de l’ancien
+Ouadaï.
+
+Il est difficile, lorsqu’on est en France, d’avoir des renseignements de
+détail sur ce qui se passe au Ouadaï. C’est pourquoi il ne nous a pas
+été possible de mettre ce chapitre complètement à jour. On voudra bien
+nous en excuser.
+
+
+A la tête de la société ouadaïenne se trouve un sultan qui, en principe,
+exerce un pouvoir absolu. Dans la pratique, son autorité fut souvent
+limitée par les soulèvements des tribus maba, auxquelles la tradition
+accordait certains privilèges, et par la puissance des grands
+dignitaires. De bonne heure, par suite de l’extension énorme du royaume
+ouadaïen, le sultan n’a pu gouverner à lui seul un pays aussi vaste, aux
+communications difficiles. Il a dû déléguer une partie de son autorité à
+des sous-ordres et, naturellement, ceux-ci ont cherché à s’affranchir de
+la tutelle de leur maître. Avant le sultan ʿAli, les tribus autochtones
+jouèrent un grand rôle ; dans ces dernières années, les luttes furent
+incessantes entre le sultan et ses dignitaires et elles amenèrent
+parfois la chute du premier.
+
+La condition des personnes comprend deux classes : les gens libres
+(_aḥrar, ḥourrin_) et les captifs (_ʿabid_).
+
+Le Qorân admet l’esclavage, mais ne permet pas de réduire un croyant
+dans cette condition. Il est vrai que cette défense n’arrête guère les
+Ouadaïens et que ceux-ci font indifféremment la chasse à l’homme chez
+les fétichistes (Kirdi, Djenâkheré) et chez les noirs islamisés
+(Nouba) : la traite a toujours été une des grosses ressources du sultan
+d’Abéché. A côté de ce bétail humain, pris dans des razzias périodiques
+et destiné à la vente, on trouve, comme partout ailleurs en Afrique, une
+autre catégorie de gens non libres, dont la condition est moins dure. Ce
+sont les captifs de case, généralement nés dans la maison du maître, qui
+font pour ainsi dire partie de la famille et sont rarement vendus : ils
+sont chargés de la culture et des gros travaux.
+
+Chez les gens libres, on remarque d’abord les pauvres (_mesâkin_). Ils
+se mettent au service d’un homme plus puissant qu’eux ou bien sont
+obligés, pour vivre, de cultiver le sol : la situation des derniers est
+particulièrement précaire car, ne dépendant pas immédiatement d’un
+personnage qui puisse les protéger, ils subissent les avanies des grands
+du pays et de leurs gens.
+
+Les chefs sont toujours entourés d’une nuée de serviteurs volontaires,
+qu’ils nourrissent et ne paient généralement pas : ils se contentent de
+leur abandonner une partie du butin fait dans les razzias et de
+distribuer quelques cadeaux à ceux dont ils veulent récompenser les
+services. Notons que les mesâkin ont souvent moins d’importance que
+certains captifs de personnages puissants, qui sont investis d’une
+charge particulière, possèdent des biens à eux, des serviteurs et même
+des esclaves. Les armées du Ouadaï ont été fréquemment commandées par
+des gens de condition non libre, et le sultan actuel, Doud-Mourra, a
+appelé quelques-uns de ses captifs à remplir les plus hautes fonctions
+du royaume.
+
+Dans chaque pays, certaines catégories de gens influents se distinguent
+des mesâkin : ce sont les membres des familles des chefs ou des
+fractions de tribu où l’on choisit ces derniers. Il est vrai que, pour
+être considérés, ils doivent posséder des biens ou un commandement.
+
+Enfin, de véritables castes sont formées par ceux que l’exercice d’un
+métier spécial isole de la masse : citons, à titre d’exemple, les
+soldats de l’armée ouadaïenne, les Djellâba et les forgerons (_ḥâddâd_).
+
+Dans la société ouadaïenne, à l’inverse de ce qui se passe chez les
+Touareg, la condition est transmise par le père. Cependant, l’origine de
+la mère modifie le degré de noblesse de l’enfant. Nous avons vu, en
+particulier, que la tradition imposait autrefois aux sultans de se
+rattacher, du côté maternel, à l’une des tribus autochtones (Maba),
+seules considérées comme nobles : cette règle semble être actuellement
+tombée en désuétude car, depuis la mort de Yousef, tous les souverains
+ou prétendants du Ouadaï étaient nés de femmes étrangères, captives pour
+la plupart.
+
+Les différentes tribus qui forment la population du Ouadaï relèvent du
+sultan d’Abéché : pour certaines d’entre elles, les Diongor du Guéra,
+par exemple, cette dépendance n’a jamais été que nominale. Le sultan est
+entouré de toute une hiérarchie de fonctionnaires fort nombreux, dont
+les emplois furent créés autrefois, au fur et à mesure des conquêtes
+ouadaïennes. Nous insistons sur le fait que les titulaires des grandes
+charges ne sont pas forcément d’origine ouadaïenne ni même de condition
+libre : ils peuvent être d’origine étrangère, captifs ou même eunuques.
+Tout cela dépend du bon plaisir du sultan, principe et source de toute
+autorité. Celui-ci ne s’inspire que de son intérêt : Doud-Mourra, par
+exemple, avait concentré les plus hautes fonctions du pays entre les
+mains de deux personnages ouadaïens à lui dévoués, Moḥammed ould Bechâra
+et son fils Aḥmed, et dans celles de captifs lui appartenant
+personnellement.
+
+Nous avons déjà vu à quel degré de puissance atteignirent certains
+personnages, tels que le djerma ʿOthmân et Cherf eddin, qui jouèrent un
+rôle important au Ouadaï. L’histoire de ce pays est d’ailleurs remplie
+de mouvements de révolte, provoqués par les détenteurs des principaux
+commandements. La farouche énergie du sultan ʿAli eut raison de la
+mauvaise volonté des fonctionnaires, mais son successeur, Yousef, montra
+la plus grande faiblesse, notamment envers l’aguid er Rachid, Assad el
+Kebir ; les autres princes, Ibrahim et Ghazali, ne furent que des jouets
+entre les mains des grands et ne gardèrent pas longtemps le pouvoir.
+Doud-Mourra, le bien nommé, reprit la tradition de ʿAli, se débarrassa
+du djerma ʿOthmân et fut un souverain fort redouté de tous ses sujets.
+
+Les dignitaires sont désignés du nom collectif de _adjâouid_, mot arabe
+qui signifie les grands (du pays). Ils reçoivent du sultan le turban de
+commandement (_kademoul_). Beaucoup d’entre eux ont le titre de _’aguid_
+(pl. _’agad_), qui s’applique plus particulièrement à ceux qui
+commandent une troupe et gouvernent un territoire déterminé : ce nom
+d’aguid est également étendu à un certain nombre de personnages ayant
+des emplois de moindre importance.
+
+Le nombre des fonctionnaires est considérable : le sultan peut créer de
+nouvelles charges, bien qu’en cette question, comme dans les autres, la
+tradition exerce sa puissante influence. Les fonctionnaires ne touchent
+aucune solde régulière : le sultan leur envoie des cadeaux, quand il
+veut leur marquer son contentement. Les plus importants d’entre eux sont
+le grand djerma et les aguids chargés de gouverner les tribus arabes du
+pays : ceux-là ont un commandement militaire et aussi un commandement
+territorial qui, comme nous le verrons, fournit le plus clair de leurs
+revenus.
+
+Le sultan (_kolak_) gouverne en potentat. Nous avons déjà montré qu’il
+prend le titre de _El ʿAbbâsi_ (l’Abbasside). Il est la source de tout
+pouvoir légitime : il gouverne selon son bon plaisir. Les membres de sa
+famille eux-mêmes ne sont rien devant lui et, d’ailleurs, ceux qui
+peuvent prétendre au trône sont généralement aveuglés par ordre du
+souverain[251]. Celui-ci distribue les charges comme il lui plaît et, de
+par sa volonté, un captif peut marcher de pair avec les Ouadaïens de la
+plus haute origine et avoir même le commandement sur eux. De même, il
+peut destituer tout dignitaire, quel qu’il soit, qui lui a déplu : il
+peut le ravaler au dernier rang de la société et décréter, par exemple,
+que l’ex-fonctionnaire n’aura plus le droit de monter à cheval ; il
+peut, bien entendu, et si telle est sa fantaisie, le faire mettre à
+mort. L’autorité du sultan est donc la plus absolue qui se puisse
+imaginer : il a droit de vie et de mort sur n’importe lequel de ses
+sujets. Mais ce pouvoir excessif est parfois tempéré par l’assassinat :
+il trouve d’ailleurs sa limite dans la puissance des adjâouid.
+
+Moḥammed Ṣâlèh, surnommé Doud-Mourra[252], fut le dernier souverain
+indépendant du Ouadaï. Il est fils du sultan Yousef et d’une captive
+forienne appelée Maka. Il a moins de quarante ans. Doud-Mourra ne boit
+pas de merissé. Il a la réputation d’être intelligent, lettré et aussi
+très pieux. Comme sultan, on vantait son équité. Nous avons déjà vu
+qu’il fut excessivement énergique et autoritaire. Il était très redouté
+de ses sujets et la crainte qu’il inspirait l’a même fait accuser de
+cruauté. Son esprit de justice et sa sévérité envers les fonctionnaires
+pillards le faisaient d’ailleurs beaucoup aimer des mesâkin. Doud-Mourra
+fut certainement un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. Il
+avait su mettre un terme à l’anarchie qui désolait ce royaume depuis la
+mort de Yousef, en reprenant vis-à-vis des grands la tradition du sultan
+ʿAli. Le djerma ʿOthmân lui-même reconnaissait les qualités de celui qui
+devait plus tard le faire empoisonner : il avait dit, un jour, que « de
+tous les princes de la lignée de Chérif, le plus intelligent et le mieux
+doué était certainement Moḥammed Ṣâlèh ».
+
+Malheureusement pour lui, Doud-Mourra a pris le pouvoir dans des
+circonstances critiques. Il a pu, au début de son règne, venir à bout
+des difficultés que lui créaient ses deux rivaux, Aḥmed abou Ghazali et
+Acyl. De même, plus tard, il a réussi à établir son autorité sur tout le
+Ouadaï et, appuyé sur l’aguid el Maḥâmid, à se débarrasser du djerma
+ʿOthmân, dont la puissance le gênait. Mais il lui a été impossible
+d’arrêter les progrès incessants que notre occupation fait dans le pays.
+Pendant longtemps, il a observé à notre égard une attitude expectante.
+Notre politique agressive de 1906-1907 et la réapparition du prétendant
+Acyl le décidèrent à agir vigoureusement, et, en 1908, il a lancé ses
+meilleures troupes dans la vallée de la Baṭaḥ. Nous avons déjà vu que
+ses aguids furent battus à deux reprises et que son principal soutien,
+Moḥammed ould Bechâra, trouva la mort dans le combat de Djoua. A la
+suite de ces échecs, Doud-Mourra ordonna de nombreuses exécutions. Ce
+geste est naturel chez un sultan du Ouadaï : il n’a cependant pas
+empêché notre politique d’encerclement d’aboutir, en dernier lieu, à la
+prise d’Abéché.
+
+Nous avons vu les péripéties de la lutte que le « lion de Mourra » a
+menée depuis lors contre nous. Le désastre de Bir Ṭaouil porta un coup
+terrible à notre prestige : des défections se produisirent parmi les
+chefs ouadaïens qui s’étaient ralliés à la cause d’Acyl — la nôtre — et,
+en mars 1910, le plus important de tous, Aḥmed oueld Moḥammed Bechâra,
+qui avait succédé à son père dans l’aguidat des Maḥâmid, alla rejoindre
+son oncle Doud-Mourra dans le cirque rocheux de Kapka. La défaite des
+Foriens à Quéréda, la poursuite par le capitaine Chauvelot des Ouadaïens
+réfractaires et de leurs auxiliaires senoussis, par-delà le massif du
+Zegâoua qui leur servait de refuge, relevèrent la situation, un moment
+compromise. Doud-Mourra se décida alors à passer chez les Massalat, pour
+unir ses efforts à ceux de Tâdj eddin, dont la réputation avait grandi
+démesurément. Le malheureux combat de Dorothé nous coûta des pertes
+cruelles : il est vrai que nos ennemis comptèrent beaucoup de morts, et,
+parmi eux, le sultan Tâdj eddin. En janvier 1911, la colonne du
+commandant Maillard dans le pays des Massalat remporta quelques succès,
+sans obtenir cependant de résultat définitif, car elle ne put pénétrer
+dans la région montagneuse où s’était réfugiée la population. Depuis
+lors, la division s’est mise parmi ceux de nos ennemis qui s’étaient
+concentrés dans le dâr Massalat. Doud-Mourra, en butte à l’hostilité des
+gens d’Andoko, sentant l’inanité de ses derniers efforts contre
+l’expansion victorieuse des Chrétiens, s’est enfin résigné à céder
+définitivement la place à son rival Acyl : il vient de se rendre au
+colonel Largeau, avec ce qui lui restait de partisans et la majeure
+partie des chefs ouadaïens réfractaires (octobre 1911).
+
+Doud-Mourra est un adepte de la Senousïa. Ses malheurs l’amenèrent à
+solliciter l’appui de cette confrérie, avec laquelle il avait jadis
+entretenu des rapports peu amicaux. Depuis 1908, un contingent de Khouân
+avait toujours combattu à côté des Ouadaïens, sur la Baṭaḥ, dans le
+Ouadaï proprement dit et chez les Massalat : d’autre part, les rezzous
+senousis partis de l’Ennedi venaient piller et jeter le trouble dans les
+pays du Nord récemment soumis à notre domination.
+
+Nous avons déjà vu que l’accord le plus parfait ne régna pas toujours
+entre le sultan du Ouadaï et le représentant du senoussisme à Abéché.
+Après son avènement, Doud-Mourra continua à observer à l’égard de ce
+marabout la même ligne de conduite que son prédécesseur Aḥmed abou
+Ghazali. Cependant un rapprochement s’établit, plus tard, entre lui et
+Moḥammed es Sounni, qui regagna en partie son ancienne influence. Le
+sultan avait d’ailleurs besoin d’armes et de munitions, et une rupture
+complète eût pu avoir des conséquences fâcheuses pour la liberté des
+transactions entre Abéché et Benghazi. En novembre 1903, Doud-Mourra
+envoya un messager saluer le successeur du Mahdi et des rapports plus
+cordiaux s’établirent dès lors entre les deux chefs. Les fagarâ Moḥammed
+es Sounni (appelé aussi Es Soufi) et, après lui, Fititi, représentants
+d’Aḥmed Chérif à Abéché, ne cherchaient plus à s’occuper des affaires
+intérieures du Ouadaï : ils amorcèrent les relations entre Doud-Mourra
+et leur maître et s’occupèrent aussi beaucoup de commerce. Fititi quitta
+d’ailleurs le Ouadaï et ne fut pas remplacé. Plus tard, la menace
+française resserra les liens qui unissaient la puissance ouadaïenne aux
+Senousis, et, après la prise d’Abéché, Moḥammed es Sounni se rendit au
+Darfour pour décider ʿAli Dinar à intervenir en faveur de Doud-Mourra.
+
+Nous allons voir maintenant quels sont les différents dignitaires et
+fonctionnaires du Ouadaï. On peut les diviser en deux catégories.
+
+La première est formée par ceux qui ont un grand commandement militaire
+et territorial : le djerma et les principaux aguids. Ils se rendent
+souvent auprès du souverain, mais ils peuvent le quitter. Ils sont
+d’ailleurs appelés, de par leurs fonctions, à passer une partie de
+l’année loin de la capitale : ils vont alors s’installer, soit pour
+lever l’impôt, soit pour exécuter des razzias, dans les pays qu’ils ont
+charge d’administrer.
+
+La seconde catégorie comprend, comme à la cour des anciens rois de
+France, des dignitaires qui remplissent des fonctions domestiques auprès
+du sultan : ils peuvent avoir un commandement militaire et un
+commandement territorial, mais ils restent de leur personne à Abéché.
+Ils ne quittent le souverain que sur un ordre exprès de celui-ci. S’ils
+ne peuvent s’éloigner de la capitale, ils délèguent à des lieutenants le
+soin de piller les territoires qui leur sont affectés.
+
+C’est aux premiers surtout que convient le titre d’_adjâouid ed dâr_
+(les grands du pays). On compte parmi eux les personnages qui détiennent
+les charges les plus considérables du Ouadaï : certains ont parfois même
+été assez puissants pour renverser leur souverain et maître. Les grands
+feudataires actuels remplissaient, à l’origine, des fonctions
+domestiques auprès du sultan. Par suite de l’agrandissement du royaume,
+ils durent s’absenter de la capitale pour conduire les armées et
+administrer les pays nouvellement conquis : ils furent alors remplacés
+dans les emplois qu’ils avaient à la cour. Ceci est d’ailleurs
+suffisamment prouvé par les devoirs qui, dans certaines circonstances et
+conformément à la tradition, incombent aux dignitaires dont nous
+parlons. Ainsi, lors des grandes fêtes, quand le sultan sort en grand
+apparat, le djerma est spécialement chargé de vérifier la sellerie du
+cheval que son maître doit monter ; l’aguid el Maḥâmid surveille
+l’escorte et fait ranger les gens sur la place publique (du temps de
+Cherf eddin, cette fonction était remplie par l’aguid es Salamat) ;
+l’aguid el Djaʿâdné a toujours été chargé de faire exécuter les
+réparations à la case et au tata du sultan et de faire la police des
+caravanes, etc.
+
+Les grands feudataires sont naturellement les conseillers du sultan. Les
+aguids chargés de faire la guerre et d’administrer les provinces les
+plus importantes du royaume sont choisis parmi ceux qui s’en montrent le
+plus dignes, sans distinction de race, de condition ou d’origine.
+Beaucoup sont pris parmi les serviteurs particuliers du sultan qui ont
+donné des preuves de leur courage ou des marques de leur dévouement.
+
+Par suite des circonstances historiques, quatre des adjâouid sont
+devenus plus puissants que les autres. Cela tient à ce que les guerres
+entreprises par le sultan leur ont donné, avec le prestige de la
+victoire, les dépouilles des peuples vaincus : ils ont pu ainsi se
+procurer des fusils et parfois même grossir leurs troupes avec les
+ennemis qu’ils venaient de battre. D’ailleurs, lorsqu’une charge est
+donnée à un homme riche et puissant, les ressources personnelles de
+celui-ci augmentent d’autant l’importance de l’aguidat. Au début du
+règne de Doud-Mourra, les quatre principaux dignitaires du Ouadaï
+étaient : l’aguid el Maḥâmid, le djerma ʿOthmân, l’aguid es Salamat et
+l’aguid el Djaʿâdné.
+
+Chacun des grands feudataires ayant auprès de lui une hiérarchie copiée
+sur celle de l’entourage du sultan, nous allons commencer par dire
+quelques mots des fonctionnaires qui restent en permanence à la cour.
+
+Il y a d’abord quatre _kemakil_ (pl. de _kamkalak, kamkalek_),
+correspondant aux quatre points cardinaux. Ils sont généralement tous de
+pure souche ouadaïenne. Ils commandent aux serviteurs du sultan et, dans
+certains cas, semblent représenter celui-ci auprès des aguids. Ce sont
+des conseillers, des dignitaires de l’administration civile. La police
+d’Abéché rentre parfois, en partie, dans leurs attributions. Ils peuvent
+également être chargés de fonctions militaires. Les territoires qu’ils
+administrent sont : le dâr Massalat, le dâr Zioud et le dâr Kouka, le
+dâr Mimi, le dâr Kadjanga. Ils sont secondés par les _andeker_, qui sont
+leurs lieutenants. Nous ne parlons ici que des quatre kemakil du sultan.
+Il en existe d’autres, que nous verrons plus loin, à propos des aguids
+dont ils relèvent.
+
+Le sultan a également autour de lui quatre _ouarnangs_, qui s’occupent
+de ses chevaux : indépendamment de leurs fonctions de chefs des écuries
+royales, ils remplissent aussi celles de majordomes et de gardiens de
+harem. Ils sont sous l’autorité des kemakil.
+
+Les _teraguina_ (pl. de _tourguenak_) sont spécialement chargés de
+surveiller les membres de la famille royale.
+
+On trouve encore, auprès du sultan, toute une série de petits aguids.
+
+L’_aguid el birch_ ou _aguid el brich_ (aguid de la natte) est chargé
+d’apporter la natte sur laquelle doit s’asseoir le sultan, quand celui-
+ci descend de cheval. Il jouit de la confiance de son maître, qui le
+charge parfois de missions particulières. Cet emploi est généralement
+donné à un Ouadaïen de pure race.
+
+L’_aguid el baggârin_ (aguid des bouviers) inspecte, dans toute
+l’étendue du Ouadaï, les troupeaux de bœufs du sultan. Il commande la
+région qui avoisine Abéché.
+
+Le _sinmelek_ a l’administration des villages qui appartiennent
+personnellement au sultan : il fait faire la récolte et rassemble le
+mil. — Après le désastre de Bir Ṭaouil, le notable ouadaïen qui détenait
+cette charge, Achour, fit défection et passa au Massalat, en mars 1910.
+
+L’_aguid el ’abidiyé_ est le chef des esclaves du sultan. Il commande le
+pays des Kachméré.
+
+L’_aguid el basour_ ne quitte jamais le sultan : il reste auprès de lui
+à Abéché et le suit à Mourra. Indépendamment de ses fonctions de
+chambellan, il est également chargé de recueillir ce qui est nécessaire
+à l’entretien des femmes du sultan. Il relève de l’aguid el Mâgné.
+
+L’_aguid Douggou Doubanga_[253], un eunuque, administre les provisions
+du palais et sert d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes.
+
+Le harem du sultan est divisé en deux : la partie orientale (_tolouk_)
+et la partie occidentale (_lolouk_). Le grand eunuque a le titre de
+_kamkalek_ : le dâr Kouka dépend en partie de lui. Deux autres eunuques
+commandent chacun une moitié du harem : le _melik eṣ Ṣebâḥ_ (gardien de
+la porte de l’Est) et le _melik el Maghreb_ (gardien de la porte de
+l’Ouest). Ces deux fonctionnaires s’occupent des biens appartenant aux
+femmes du sultan.
+
+Les pages du sultan portent le nom de _touèrat_ (sing. _touèr_).
+Certains d’entre eux sont opérés et destinés à faire plus tard des
+eunuques (_chioukh_). L’_aguid Guerri_ est le chef des touèrat.
+
+Ceux que le souverain emploie comme messagers ont le titre de _koursi_ :
+du temps de Doud-Mourra, Alḥamdou, Kéréma, etc.
+
+Citons enfin les _oumenâ_ (pl. de _amin_ : homme de confiance), qui
+jouent le rôle de surveillants, de contrôleurs, et veillent à la rentrée
+des impôts. Ils peuvent aussi être employés comme messagers.
+
+Un amin gère le trésor du sultan (_beit el mâl_). Il a le titre de _sid
+beit el mâl_ (seigneur du trésor).
+
+Deux amins commandent la garde particulière du sultan et habitent auprès
+de sa case : l’un commande les soldats de condition libre, l’autre les
+captifs.
+
+Un autre amin, le _melik el medfa’_ commande les cinq vieux canons qui
+forment l’artillerie ouadaïenne. Ces pièces, laissées par Napoléon en
+Égypte, avaient été prises à Khartoum en 1885 et appartenaient à l’armée
+derviche de ʿOsman Djano. Le chef derviche Zougal fit défection et passa
+au Ouadaï avec elles. Les Ouadaïens n’ont jamais utilisé leur
+artillerie : ils n’ont d’ailleurs pas d’obus. Ils essayèrent une fois de
+tirer un coup de canon, pour rehausser l’éclat d’une fête célébrée à
+Abéché. Mais cela leur réussit assez mal et ils ne recommencèrent plus.
+
+On retrouve, auprès des grands dignitaires, une partie des charges de la
+cour royale : des kemakil qui s’occupent des serviteurs, des ouarnangs
+qui s’occupent des chevaux, etc. Le moindre aguid a d’ailleurs son aguid
+el brich[254], ses koursis, ses amins et ses khalifas (lieutenants).
+
+L’_aguid el Maḥâmid_ commande aux Arabes de ce nom et aux Zegâoua. Il
+administre le pays dont le centre est marqué par la vallée d’Ourâda, sur
+la route d’Abéché au Borkou et à Koufra. Ses troupes effectuent des
+razzias chez les nomades qui habitent les confins du Ouadaï : Ammâ
+Borkouâ, Tedâ de Am Chalôba, Bideyât.
+
+Moḥammed ould Bechâra remplissait les fonctions d’aguid el Maḥâmid
+depuis plus de quarante ans, lorsqu’il fut tué à Djoua (17 juin 1908).
+Son père, Bechâra, avait été mis à mort par le sultan ʿAli, après la
+prise de Massnia (1871). Moḥammed fut appelé à lui succéder, et épousa,
+en 1873, une fille du sultan ʿAli, mérem Habbo[255]. Il appartenait à
+une famille illustre des Kelinguen. Les parents du djerma ʿOthmân lui-
+même étaient de moins haute lignée que ceux de ce dignitaire, que l’on
+donnait comme le plus noble de tous les adjâouid. Moḥammed ould Bechâra
+disposait d’une puissance considérable, supérieure peut-être à celle de
+ʿOthmân, mais il n’aimait pas prendre part aux intrigues de cour.
+Cependant, lorsqu’il se sentit menacé par les menées de Mouṣṭafa, il
+donna le signal de la révolte qui devait renverser le sultan Ibrahim.
+Plus tard, il combattit également Abou Ghazali et fut un partisan décidé
+de l’intronisation du jeune Doud-Mourra : grâce à l’appui de Moḥammed,
+celui-ci put se débarrasser du djerma ʿOthmân. Le nouveau souverain du
+Ouadaï et l’aguid el Maḥâmid étaient unis par des liens de parenté. Ce
+dernier s’était vu enlever sa première femme par le sultan Yousef, qui
+lui avait donné sa fille, mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra : il en eut
+un fils, Aḥmed, qui cumula les fonctions d’aguid ez Zebada, de Mâgné et
+de kamkalek ez Zioud.
+
+Doud-Mourra fit toujours appel à son beau-frère, qui lui était tout
+dévoué, pour repousser les attaques des Foriens et pour réduire les
+populations turbulentes de l’Est et du Sud-Est. Durant ces dernières
+années, Moḥammed avait opéré contre les Tama, les Guemr, les Massalat et
+les Dadjo du Sila. Il ne sut pas empêcher toutefois le chef forien Adam
+Roudjal de venir razzier les Maḥâmid, les troupes qu’il envoya
+arrivèrent trop tard et furent d’ailleurs battues. Il est vrai que les
+Massalat pillèrent au passage les gens du Darfour.
+
+Nous donnons ci-dessous la descendance de Bechâra.
+
+ Bechâra
+ Aguid el Maḥâmid, mis à mort par ordre d’ʿAli, à cause de sa fuite
+ devant Abou Sekkin au siège de Massnia.
+ |
+ +-----------------------------+--------------------------------------+
+ | |
+ Enfants de Mérem Zara. Enfants d’autres femmes ouadaïennes.
+ +-----------------+ +---------------+---------------+
+ | | | | |
+ Mouṣṭafa el Magné ʿAbd el Moḥammed Dahab Kamkalek
+ épouse Qâder épouse Mérem aguid el Libbis
+ Mérem Kakié ed Dri Habbo (1873). brich de Kanderan.
+ | Cette femme son frère Remplaça
+ +----+-------+ lui est enlevée Moḥammed Dahab,
+ | | par Yousef, dépossédé
+ Moḥammed Aḥmed qui lui donna de sa charge
+ Mérem Zenaba d’aguid
+ | el brich.
+ Aḥmed.
+
+Après la prise d’Abéché, le fils de Moḥammed oul Bechâra, Aḥmed, se
+rallia au parti d’Acyl et conserva son kademoul d’aguid el Maḥâmid. Il
+fit défection, en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra. Sa
+charge fut alors donnée à un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui trouva la mort
+dans un combat livré le 2 septembre 1910, sur les bords de l’ouadi Maba,
+à un rezzou senousi venu de Ouéta.
+
+Le _djerma_ est le grand écuyer du sultan : c’est lui qui pose le tapis
+sur le cheval de son souverain, lorsque celui-ci quitte le palais. Il
+remplit aussi les fonctions de grand-maître des cérémonies, lors de la
+fête annuelle qui a lieu au mont Thoréga. Cette charge fut longtemps la
+plus importante du Ouadaï : le personnage qui en était titulaire
+gouvernait le pays de Ouara, les Kodoï, les Guemr, le Sila, le Moubi,
+Korbo, le Fitri, le Khouzam, le Baguirmi et le Kanem ; il avait sous ses
+ordres un des plus forts contingents ouadaïens.
+
+Le djerma Assed abou Djebrin[256], frère de momo Maden, femme du sultan
+Chérif, exerça longtemps cette fonction. Il atteignit un si grand âge
+qu’on le surnomma _Ech Chaïb_ (le vieillard). L’un de ses enfants,
+ʿOthmân, lui succéda. Celui-ci fut, sous Ibrahim et Aḥmed abou Ghazali,
+le dignitaire le plus influent du Ouadaï. Il était d’abord de noble
+origine et appartenait à la puissante tribu des Kodoï. De plus, il était
+très riche et possédait de nombreux clients. Tout cela explique le
+prestige énorme dont il jouissait chez les Ouadaïens de race, en face de
+sultans qui n’avaient pas de fortune propre et étaient de sang mêlé. Le
+djerma ʿOthmân était en effet le cousin germain de deux sultans, ʿAli et
+Yousef, et le cousin au second degré de trois sultans et d’un prétendant
+_tous fils de mères étrangères_, ce qui, d’après la tradition les
+rendait inaptes à régner : Ibrahim, fils d’une Forienne ; Ghazali, fils
+d’une Kecherdanwiyé ; Doud-Mourra, fils d’une Forienne ; et enfin Acyl,
+fils d’une Bornouane. Il avait d’ailleurs épousé mérem Faṭmé, fille du
+sultan Yousef. Le djerma, d’un caractère intrigant et brouillon, abusa
+de cette situation, alors que l’aguid el Maḥâmid, dont la puissance
+était peut-être supérieure à la sienne et qui était en tout cas
+d’origine plus illustre, se tenait relativement à l’écart des intrigues
+de cour. ʿOthmân guida les événements qui amenèrent la chute d’Ibrahim
+et celle d’Aḥmed abou Ghazali. Doud-Mourra mit un terme aux fantaisies
+de ce personnage, qui faisait du Ouadaï un état complètement voué à
+l’anarchie : il se débarrassa de lui en le faisant empoisonner.
+
+Après la mort du djerma ʿOthmân, Doud-Mourra s’empara de la plus grande
+partie des armes et des munitions de ce dignitaire : il partagea le
+butin avec son ami et protecteur, l’aguid el Maḥâmid. Abou Sekkin, frère
+du défunt, fut appelé à lui succéder, mais la puissance du nouveau
+djerma avait été considérablement réduite. Il était d’ailleurs tenu en
+suspicion, et c’est apparemment pour ne pas mécontenter l’élément kodoï
+que le sultan lui laissa le kademoul. Cette animosité de Doud-Mourra
+envers la famille de ʿOthmân se manifesta dans le châtiment infligé à
+ʿAbd el Kerim, un autre fils de Abou Djebrin. Celui-ci était kamkalek ez
+Zioud et, lors de la reconnaissance Bordeaux sur Am Loubia, il prit la
+fuite sans faire la moindre résistance. Doud-Mourra, outré, le destitua
+et le fit promener sur le marché de la capitale, dans le simple appareil
+des petites filles, avec le kamfous et une ceinture de perles autour des
+reins : pour qui connaît l’orgueil insensé des Maba, il est facile de se
+rendre compte combien la punition dut paraître outrageusement cruelle à
+l’ex-kamkalek ez Zioud.
+
+Abou Sekkin est né à Massnia. Son père, Abou Djebrin, lui donna ce nom
+en souvenir de la victoire remportée sur le mbang du Baguirmi. A la mort
+de ʿOthmân, en février 1906, Abou Sekkin et Kalamtam furent emprisonnés,
+en attendant que Doud-Mourra eût mis la main sur les biens du djerma.
+Une sourde rivalité régna par la suite entre le sultan et Abou Sekkin,
+qui avait pris la charge de son frère. Un incident contribua à rendre
+encore plus tendues les relations entre ces deux hommes. Un esclave ivre
+de Moursal Ibri (aguid el ouâdi du djerma Abou Sekkin) blessa d’un coup
+de couteau le jeune ʿAbd er Rahim, fils de Yousef. Le sultan, irrité,
+ordonna de tuer l’esclave et fit couper les deux mains à Moursal Ibri.
+Abou Sekkin protesta alors contre la punition infligée à son aguid.
+Doud-Mourra, pour toute réponse, fit exécuter Moursal Ibri. Le corps de
+ce dernier ayant été enlevé pendant la nuit pour être enterré, le
+sultan, furieux, voulut enlever le kademoul de djerma à Abou Sekkin.
+Mais les adjâouid s’interposèrent et payèrent, dit-on, 20.000 pièces de
+guinée (magâti, tiban), pour apaiser leur souverain.
+
+Le titulaire de la charge de grand djerma du Ouadaï a un certain nombre
+de lieutenants : l’esclave Kalamtam, chargé d’un commandement militaire,
+qui attaqua Yao en 1905 ; un aguid el brich, un aguid el ouâdi (aguid de
+la brousse)[257] et enfin des gens qui ont des emplois analogues à ceux
+que nous avons vus à la cour du sultan.
+
+Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du djerma Assed abou
+Djebrin.
+
+ Djerma Assed abou Djebrin, ech Chaïb.
+ |
+ +-----------------------------+--------------------------------+
+ | | |
+ Fils d’une même mère. | Fils d’une même mère. |
+ +---------+-------+ | +------------+ |
+ | | | | | | |
+ Khoudar ʿOthmân Dahab Abou beker Abou ʿAbd el Moḥammed
+ épouse épouse Tué au Sekkim Kerim ould
+ Dourtené, Mérem Guéra, djerma. tombé en mérem
+ sœur Faṭmé, lors de la disgrâce. Banet
+ d’Adem fille de campagne (fils de
+ Kardé Yousef, de ʿAli. Mérem
+ | et Banet,
+ | Dourtené, sœur de
+ Barka veuve de Chérif).
+ Khoudar
+
+L’_aguid es Salamat_ avait autrefois le commandement des pays suivants :
+dâr Salamat, dâr Hémat, dâr Kibet, dâr Rounga et dâr Kouti. Nous avons
+déjà vu le rôle joué au Ouadaï par l’aguid Cherf eddin. Celui-ci, fils
+d’un père teda et d’une mère bidéyé, avait été enlevé tout jeune, lors
+d’une razzia opérée dans l’Ennedi : emmené comme esclave au Ouadaï, il
+fut fait eunuque et affecté au harem royal. Nommé aguid es Salamat, son
+caractère intrigant lui valut d’occuper une place à part parmi les
+dignitaires : il sut gagner la confiance de Yousef, contribua à
+renverser Ibrahim et domina complètement le sultan Ghazali. Après la
+chute de ce dernier, Cherf eddin fut pris et exécuté. Il fut remplacé
+par Oust Kheir, captif originaire du Baguirmi, que Doud-Mourra fit
+également mettre à mort. Un eunuque gourân originaire du Borkou, Ḥassen
+Chaour, lui succéda. Le nouvel aguid envoya une lettre de menaces au
+sultan du Kouti, Senousi, pour amener celui-ci à se détacher de nous :
+cette tentative d’intimidation n’eut d’ailleurs aucun succès. Ḥassen
+Chaour ne resta pas longtemps en fonction : il fut également décapité en
+août 1905. En dernier lieu, un captif banda, l’eunuque Gomboro, fut
+appelé par Doud-Mourra à remplir la charge d’aguid es Salamat. Le
+nouveau dignitaire était un ancien aguid el ouâdi de Cherf eddin, qui
+lui avait autrefois donné un commandement militaire. Gomboro avait, dans
+tout le Ouadaï, une grande réputation de bravoure et était très aimé de
+Doud-Mourra, qui lui donna une partie des fusils du djerma ʿOthmân. Nos
+troupes eurent à le combattre plusieurs fois : à Tomba à Djingéboa et à
+Am Timan. Il trouva la mort dans cette dernière affaire.
+
+L’aguid es Salamat percevait un impôt annuel en bœufs sur les Arabes qui
+peuplaient son territoire : Salamat, Hémat et autres. Il apportait
+également à Abéché l’ivoire fourni par le dâr Salamat, le dâr Rounga et
+le dâr Kouti. Il était enfin chargé de la chasse aux esclaves chez les
+fétichistes du sud (Djenâkheré). Les esclaves et l’ivoire servaient de
+marchandises d’échange et permettaient au sultan d’acheter les armes et
+les munitions apportées au Ouadaï par les caravanes du nord. L’aguid es
+Salamat était secondé par un certain nombre de sous-ordres : aguid el
+brich, aguid el ouâdi, djerma, etc. Citons, parmi ceux qui ont eu
+quelque notoriété : Hachem, de pur sang ouadaïen, qui avait, sous Cherf
+eddin, la surveillance du dâr Hémat et du dâr Rounga ; le djerma
+Moḥammed, qui s’occupait des chevaux du Gomboro ; Doungues, aguid el
+brich de Gomboro et qui succéda dans cet emploi à Rakeb ; etc.
+
+L’_aguid el Djaʿâdné_ avait autrefois un commandement important, qui fut
+fort réduit par l’occupation française. Ce dignitaire administrait les
+Arabes Djaʿâdné et ʿAmer, le Médogo, le pays des hidjar (Guéra, Abou
+Ṭiour, Mataïa, Boullong, Sommo, Bédanga), le Dékakiré et le Dagana.
+
+Seroua, aguid el Djaʿâdné de Yousef, était un captif kirdi. En
+1896-1897, il envoya un de ses subordonnés piller la région de Béganda-
+Ngogmi. Ce fut la dernière incursion des bandes ouadaïennes en pays
+sokoro. A Seroua succéda Haggar ṣeghir, qui se révolta contre son
+souverain et gagna le Borkou avec un certain nombre de partisans. La
+charge d’aguid el Djaʿâdné fut ensuite donnée à l’amin ʿAbdoullahi, qui
+eut avec le capitaine Durand l’entrevue d’Oum Melahi. Le nouveau
+dignitaire était un ami personnel du djerma ʿOthmân. Il se montrait très
+dur envers les mesâkin et semait partout la ruine sur son passage. En
+mai 1904, il traita cruellement les Kouka de la Baṭaḥ, dont un grand
+nombre furent emmenés comme esclaves. Doud-Moura, qui était déjà
+mécontent de l’attitude observée par ʿAbdoullahi à notre égard, entra
+dans une grande colère lorsqu’il apprit comment le pays kouka avait été
+ravagé. Il fit mander l’aguid el Djaʿâdné et lui reprocha violemment de
+s’être servi des fusils qu’il lui avait donnés, pour ruiner une partie
+du Ouadaï : le sultan s’emporta jusqu’à jeter du sable à la figure de
+son dignitaire. Celui-ci faillit être destitué : Doud-Mourra le fit
+mettre en prison pendant quelque temps et le força ensuite à échanger
+son kademoul contre celui de l’aguid el Khouzam ʿAbdallah, fils d’un
+captif gourân du sultan. Le djerma Mounboa (ou Memboa), Baguirmien
+capturé autrefois à Massnia, avait momentanément remplacé ʿAbdoullahi
+mis aux fers. — Après la prise d’Abéché, ʿAbdoullahi embrassa la cause
+d’Acyl et reçut une charge de Kamkalek. Il fut un des premiers à faire
+défection, en mars 1910, et alla rejoindre les vainqueurs de Bir Ṭaouil
+dans le dâr Massalat. Le titulaire de cet important aguidat dispose d’un
+certain nombre de lieutenants.
+
+L’_aguid el brich_ était un Arabe Missiraï, Gôni.
+
+L’_aguid el Masmadjé_ commande aux Masmadjé de la Baṭaḥ et aux Dadjo. Le
+titulaire de cette charge était un Arabe Cherifi, Abiedh. Ce kademoul
+était autrefois indépendant de l’aguid el Djaʿâdné.
+
+L’_aguid el Mâgueren_ administre le pays de même nom, situé au sud
+d’Abéché, entre Abou Goundam et Ḥadjer Atin, et habité par des Maba et
+des Arabes Khouzam.
+
+L’_aguid ed Dagana_ allait autrefois recueillir l’impôt dans le Dagana.
+Cet emploi, qui était occupé par un captif sara, Ardéga, n’est plus
+qu’un titre honorifique.
+
+L’_aguid el ʿAmer_ percevait l’impôt chez les Arabes ʿAmer, et l’_aguid
+el brich_ chez les Djaʿâdné des bords de la Bataḥ.
+
+L’aguid el Djaʿâdné a aussi des djermas : l’un d’entre eux, le djerma
+Smaïn, frère du sultan des Guemr, trouva la mort dans l’affaire de
+Tialo ; citons également le djerma Memboa, qui s’occupe spécialement des
+chevaux de son maître. Cet aguid dispose enfin de koursis (autrefois
+Kéréma, Hesseïni ould Amtelaïd) et de deux amins.
+
+L’_aguid ez Zebada_ commande aux Arabes de même nom, lesquels habitent
+la région du El Hémédiyé. Cette charge n’a que peu d’importance par
+elle-même. Elle ne valait que par la personnalité de celui qui en était
+titulaire, Aḥmed ould Moḥammed, fils de l’ancien aguid el Maḥâmid et de
+mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra. Ce dignitaire était très aimé du
+sultan, qui le combla de ses faveurs. C’est Aḥmed qui prenait le
+commandement du palais lorsque le souverain s’absentait pour se rendre
+au mont Thoréga ou pour aller à Mourra[258]. Aḥmed exerçait aussi les
+fonctions de aguid el Mâgné et de kamkalek ez Zioud (résidence à Am
+Loubia). Doud-Mourra avait concentré une puissance considérable entre
+les mains de Moḥammed ould Bechâra et de son fils, deux personnages qui
+lui étaient absolument dévoués — Aḥmed avait la réputation d’être très
+courageux. Lors d’une panique qui eut lieu à Abéché, où l’on criait à
+l’approche des Chrétiens, il fut le premier — et presque le seul — à
+prendre un fusil et à aller se placer devant le tata du sultan, afin de
+défendre Doud-Mourra. Après la prise d’Abéché, il embrassa la cause
+d’Acyl et resta aguid el Maḥâmid (son père avait été tué au combat de
+Djoua). Plus tard, Aḥmed fit défection, alla rejoindre Doud-Mourra dans
+le Zegâoua, combattit les partisans d’Acyl et fut blessé au combat de
+Biltin.
+
+Le dignitaire qui porte le titre d’_aguid el Mâgné_ (ou tout simplement
+_El Mâgné_), est chargé d’administrer les Missiriyé ḥoumr. A l’armée, il
+commande l’avant-garde : lorsque le sultan part à la guerre, il le
+précède pour préparer son installation, de même que chez nous les
+fourriers précèdent la troupe. Le Mâgné habite à proximité du tata
+royal, dans la direction de l’Ouest. Mouṣṭafa, fils de Bechâra et de
+mérem Zara, remplit longtemps les fonctions d’aguid el Mâgné, sous
+Yousof et Ibrahim. Il était le premier mari de mérem Kakié, la femme
+d’Acyl. Un de ses fils lui succéda. Ce dernier fut remplacé par son
+frère et Doud-Mourra donna ensuite ce commandement à Aḥmed fils de
+l’aguid el Maḥâmid.
+
+L’_aguid el Dri_ (ou tout simplement _El Dri_), administre les Missiriyé
+zourq. A l’armée, il commande l’arrière-garde : il inspecte les lieux
+après le départ du sultan et s’assure que rien n’a été oublié. Il habite
+également non loin de la demeure royale. El Mâgné et El Dri accompagnent
+toujours le souverain dans ses déplacements. Sous Ibrahim, la charge
+d’aguid ed Dri était occupée par ʿOmar, frère de l’aguid el Djaʿâdné
+Mouṣṭafa. Ghazali le remplaça par un Gourân, Mousa, qui fut tué en
+poursuivant Acyl. Doud-Mourra donna la succession au second fils de
+Bechâra et de mérem Zara, ʿAbd el Qâder. Plus tard, ce kademoul échut à
+Moḥammadi ould Brahim, marié à une parente du sultan.
+
+L’_aguid el Baḥr_ avait le commandement du Baḥr el Ghazal et de la
+région de Ngourra, Aouni, Moïto. Le Kanem, quoique relevant du djerma,
+tomba par la force des choses dans la dépendance de l’aguid el baḥr, qui
+devait défendre ce pays contre les empiètements des Oulâd Slimân. Nous
+avons déjà parlé assez longuement de ce dignitaire, à propos des Kreda.
+Haggar Kebir quitta la charge d’aguid el baḥr pour devenir aguid er
+Rachid et fut tué devant Am Dem. Son successeur, Adem ould Keneticha,
+était très lié avec le djerma ʿOthmân, qui lui avait fait obtenir son
+commandement : il fut mis à mort par ordre de Doud-Mourra. Abou Zenat,
+fils d’Atoza, lui succéda et celui-ci fut remplacé par le Djellâbi
+Bâdjouri, un ancien chef d’Acyl. Bâdjouri resta fidèle à Doud-Mourra :
+du reste, une nouvelle trahison présentait pour lui trop de risques. Il
+nous a combattus à plusieurs reprises, depuis la prise d’Abéché, et a
+continué à faire preuve de l’audace qui le caractérisait. Notons, en
+passant, que cet homme a toujours réussi à sortir indemne de rencontres
+qui coûtèrent la vie à nombre d’autres personnages. Sait-il se dérober
+au moment voulu ?... Les Ouadaïens doivent certainement croire qu’il a
+un bon _mektoub_ (ou _aï_, ou _ouarga_ : écrit-amulette de marabout).
+
+L’_aguid el Khouzam_ gouverne les Khouzam du Nord de la Bataḥ et les
+Naouïbé des environs d’Abéché. Du temps de Yousef, ce commandement était
+exercé par le tangtalek ʿAbd el ʿAziz, qui fut dépossédé par Ibrahim.
+Cet aguid fut remplacé par le Ouadaïen Moḥammed Emmaoureb, dont la
+charge passa ensuite à son ouakil[259] le captif gourân Yaïré. A ce
+dernier succéda ʿAbdallah, captif du sultan, qui se montra très dur
+envers les nomades qu’il administrait. En dernier lieu, Doud-Mourra
+donna ce kademoul de peu d’importance à l’ancien aguid el Djaʿâdné
+ʿAbdoullahi.
+
+Acyl possédait aussi un aguid el Khouzam, Barkaï. Celui-ci fut enlevé
+tout jeune du Borkou par des Arabes Maḥâmid et emmené à Abéché, où il
+devint un petit touèr du sultan Yousef. Depuis l’intronisation d’Acyl à
+Abéché, Barkaï a été fait aguid er Rachid.
+
+L’_aguid ed Debaba_ administrait le Debaba, le Mayaguené, les Arabes
+Yéssiyé d’Abouraï et de Bédanga et les Oulâd Mousa de Lemka-Mandélé. A
+la mort d’Abou Kouyouma, Ibrahim oueld Yousef reçut cette charge. Quand
+ce dernier devint sultan, il nomma Acyl aguid el Khouzam. Après la fuite
+du jeune prince en territoire français, Chérif Djaber, un Djellâbi de
+Nimro, fut appelé à le remplacer. Un Arabe, Chaḥadou, lui succéda.
+Celui-ci assista à l’entrevue d’Oum Melahi et conseilla à l’aguid el
+Djaʿâdné d’éviter tout conflit avec les chrétiens. Il était très lié
+avec le djerma ʿOthmân. Le commandement de l’aguid ed Debaba n’est plus
+que de très médiocre importance.
+
+L’_aguid er Rachid_ gouverne les Arabes de même nom (fraction Azid), qui
+habitent la région appelée Dâr Rachid, au nord du Baḥr Salamat : pays du
+Baḥr Rachid et des lagunes Andouma, Bougdi et Fodio, hidjar de Boli,
+Zana, Idbo, Ramana, etc. Sous Ibrahim, le titulaire de cette charge
+était un esclave gourân, Guelma, qui adhéra à la révolte de Cherf eddin
+contre le sultan. Il se trouvait à la tête des conspirateurs qui
+assaillirent Ibrahim, lorsque celui-ci se retirait au pays des Guemr. Il
+conserva son commandement sous Aḥmed abou Ghazali et durant la lutte
+contre le djerma ʿOthmân, il resta avec Cherf eddin. Doud-Mourra le
+remplaça par l’aguid el baḥr, Haggar kebir, qui trouva la mort devant Am
+Dem. Guelma fut pris et décapité. Moḥammed abou Brahim reçut alors la
+charge d’aguid er Rachid et Idris, un esclave bidey de Doud-Mourra, lui
+succéda. Idris a été tué au combat de Djoua. Depuis lors, Acyl a donné
+cette charge à son fidèle Barkaï.
+
+L’_aguid el Baṭaḥ_ a le commandement des Kouka de la Baṭaḥ : le
+titulaire de cet aguidat insignifiant était le troisième fils de Yousef,
+kolotong ʿAbd er Raḥman, à qui Ibrahim avait fait enlever un œil.
+
+L’_aguid eṣ Ṣebâḥ_, établi à Bir Ṭouil, surveille la frontière du
+Darfour. C’est un captif sara, Fardjalla, qui avait ce commandement, du
+temps de Doud-Mourra. L’aguid eṣ Ṣebâḥ, d’Acyl fut fait prisonnier par
+les Massalat, lors du massacre de la colonne Fiegenschuh.
+
+L’_aguid el Gourân_ avait dans ses attributions le commandement du
+Borkou et de certaines régions peuplées de Gourân. — Acyl avait donné ce
+kademoul à l’un de ses vieux partisans, Diado, qui fut tué, avec ses
+trois fils, au combat de Biltin.
+
+L’_aguid el Moukhelaya_ (l’aguid de la besace) administrait les Kecherda
+de l’Est et une partie des habitants du Mourtcha. Le titulaire de cette
+charge était Attour, un Ouadaïen de la tribu des Kadjanga.
+
+L’_aguid Guerri_ est le chef des touèrat et commande au dâr Tama et au
+dâr Sila. Un nommé Cherf eddin, qui remplissait ces fonctions, fut tué
+au combat de Djingéboa.
+
+Le djerma qui était chargé d’exploiter le Kanem relevait théoriquement
+du grand djerma du Ouadaï ; dans la pratique, il était sous les ordres
+de l’aguid el baḥr. Cette charge n’est plus qu’un titre honorifique.
+Citons les derniers qui en furent investis : le djerma Selemna qui, sous
+Ibrahim, fut remplacé par le djerma Fatcha ; le djerma Chahadou, qui
+reçut ce commandement du sultan Ghazali et, sous Doud-Mourra, devint
+aguid ed Debaba ; enfin le djerma Gontrongo.
+
+Selemna et Gontrongo étaient d’anciens touèrat et avaient été amenés
+tout jeunes au palais royal. Le djerma ʿAbdoullahi Gontrongo, un esclave
+baguirmien, avait aussi le titre de kamkalek.
+
+
+Nous allons maintenant donner quelques renseignements d’ordre général
+sur les aguids et leurs troupes et sur la façon dont les grands du pays
+exploitent leurs provinces.
+
+En principe, les fusils de toutes les troupes ouadaïennes appartiennent
+au sultan. Nous avons vu cependant que, étant donnée la puissance de
+certains dignitaires, il ne lui était pas toujours facile de disposer
+des armes de ceux-ci : Yousef n’osa pas sévir contre l’aguid er Rachid,
+Assad el Kebir, qui refusait de passer son commandement à Amin Goudjia,
+et Doud-Mourra ne put s’emparer des fusils et des munitions du djerma
+ʿOthmân, qu’après l’avoir fait empoisonner. Le sultan possède
+personnellement une grande quantité d’armes, avec lesquelles il pourvoit
+son contingent particulier.
+
+En cas d’expédition, quand les troupes d’un seul aguid paraissent
+insuffisantes, le sultan les fait renforcer par le contingent d’un
+khalifa d’aguid ou même par tous les soldats d’un autre aguid. Les
+adjâouid sont indépendants les uns des autres et ne relèvent que
+d’Abéché. Cependant, dans une importante opération de guerre, l’un d’eux
+est désigné pour prendre le commandement des troupes ouadaïennes qui ont
+été rassemblées. Cette mission est temporaire et prend fin avec les
+circonstances qui ont provoqué la décision du sultan. Ce n’est qu’en cas
+de grande guerre que le souverain se met lui-même à la tête de toutes
+les forces du pays.
+
+En temps ordinaire, les aguids les moins puissants sont pratiquement
+dans la dépendance des grands dignitaires. Ils y consentent souvent
+volontiers, surtout s’ils doivent leur kademoul à la protection de ceux-
+ci : ainsi le djerma ʿOthmân avait fait donner la charge d’aguid ed
+Debaba à Chahadou et celle d’aguid el baḥr à Adem ould Keneticha, deux
+hommes qui passaient pour être ses clients. Mais cette obéissance est
+toute volontaire. En mai 1906, Bâdjouri refusa nettement d’obéir à
+l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, qui voulait lui donner des ordres ; il y
+eut à ce sujet une dispute très vive entre les deux hommes, qui
+faillirent en venir aux mains : Bâdjouri, fort de son bon droit,
+n’hésita pas d’ailleurs à réclamer auprès de Doud-Mourra.
+
+Nous savons que certains dignitaires ont des sous-ordres auxquels ils
+délèguent une partie de leur autorité. Généralement, ceux-ci détiennent
+une charge ou administrent un territoire : ils commandent à un nombre
+plus ou moins considérable de fusils, suivant leur notoriété, leur
+mission et surtout la volonté du chef qui les emploie. Quelques
+subordonnés des grands aguids ont parfois un commandement purement
+militaire ; ainsi le djerma ʿOthmân chargeait un de ses captifs,
+Kalamtam, des missions qu’il jugeait dangereuses ou tout au moins
+fatigantes : il en recueillait d’ailleurs tout le profit.
+
+Les soldats ouadaïens sont racolés un peu partout, sans distinction de
+race où d’origine : il y a des Ouadaïens, des Arabes, des Gourân, des
+Bandas, etc. Certains d’entre eux sont des hommes libres ; mais la
+plupart sont des esclaves enlevés tout enfants dans les razzias et à qui
+on donne un cheval et un fusil lorsqu’ils arrivent à l’âge d’homme. Ils
+sont musulmans assez tièdes et s’enivrent fréquemment avec la merissé.
+Leur seul métier est la guerre ou plutôt le pillage : ils ne travaillent
+ni ne cultivent. Ils sont nourris par leur aguid, aux dépens du
+territoire que celui-ci a charge d’administrer. Ils obéissent en
+principe au sultan, en pratique à leur chef immédiat, qu’ils suivent et
+soutiennent toujours, surtout s’il est généreux. Bien entendu, ils n’ont
+pas d’uniforme.
+
+Les soldats ouadaïens sont généralement à cheval et armés de fusils. Ils
+sont toujours accompagnés d’une nuée d’habitants des pays qu’ils
+traversent. Ces gens suivent volontairement ou sont réquisitionnés : les
+uns sont isolés ; les autres suivent avec leurs chefs de village ou de
+tribu, lorsque ceux-ci se joignent aux Ouadaïens. Alors que la majeure
+partie des troupes des aguids possède des fusils, les auxiliaires, eux,
+sont armés de lances, de sagaies, de sabres, de coutelas, voire de
+simples matraques. Ils tiennent les chevaux, portent les bagages,
+conduisent les animaux de prise. Au combat, ils capturent les chevaux
+sans maître, ramassent les fusils des morts, emportent les blessés
+ouadaïens et achèvent ceux de l’ennemi. Avant tout, ils cherchent à
+piller : c’est là ce qui les attire, car ils ne sont ni payés ni
+nourris.
+
+Les marches se font sans ordre. Chacun sait quel est l’endroit vers
+lequel on se dirige, mais il est libre de marcher comme il lui plaît et
+à l’endroit où il veut ; aussi les colonnes des aguids ont-elles un
+allongement considérable. Le silence n’est pas observé : on ne peut du
+reste l’obtenir des noirs qu’avec une stricte discipline. Les cavaliers
+vont en avant, les hommes à pied suivent : ceux-ci sont tous
+d’excellents marcheurs ; ils couvrent des étapes considérables quand ils
+veulent attaquer l’ennemi par surprise. Il n’y a pas, à proprement
+parler, de service d’éclaireurs : les cavaliers qui sont devant
+renseignent ceux qui viennent derrière. Même négligence pour se garder
+dans les bivouacs : les hommes sont groupés autour de leur chef, auquel
+on construit une petite cabane : les chevaux sont au piquet près de leur
+maître, les fusils à portée de la main ; il n’y a ni avant-postes ni
+sentinelles. Le service de reconnaissance, en station ou en marche,
+n’est pas organisé : les nouvelles sont fournies par les isolés —
+généralement des Arabes — qui quittent le camp pour aller piller.
+
+Les Ouadaïens paraissent avoir environ un quart de leurs fusils à tir
+rapide : Martini, Colt, Remington, Winchester, Gras, etc. Le reste se
+compose de fusils à pierre ou à piston. L’approvisionnement en munitions
+comporte 10 à 30 coups par homme, avec 2 à 3 coups en réserve. Tout cela
+est d’ordre essentiellement variable : cela dépend des époques, des
+aguids qui commandent la troupe, etc. Tel chef peut, en effet, avoir
+augmenté son approvisionnement, à un moment donné, par des achats ou des
+vols à une caravane. D’une façon générale, on peut affirmer que, eu
+égard à leurs énormes effectifs, les Ouadaïens disposent de peu de
+munitions. Ils n’ont pas de baïonnette : pour le combat corps à corps,
+ils ont des sabres, de grands coutelas, des pistolets et des revolvers
+de tous modèles et de tous calibres. Il est à peu près impossible de
+connaître le nombre de fusils que possède chaque aguid. Les
+renseignements, à ce sujet, varient à l’infini et ne s’appuient sur
+aucune base sérieuse. Les gens qui les donnent sont incapables de faire
+un dénombrement, même approximatif. La colonne de Kalamtam, qui attaqua
+Yao, comptait environ 3.000 hommes, dont 800 fusils ; l’effectif de
+l’aguid el baḥr au combat de Koundiourou était de 100 à 200 fusils ; à
+Djingéboa, la troupe de l’aguid es Salamat se composait de 1.000 hommes,
+dont 200 à 300 fusils ; au combat de Dokotché, les Ouadaïens engagèrent
+2.850 fusils, dont environ 1.200 à tir rapide ; et enfin on croit que
+Doud-Mourra aurait pu mettre 10.000 fusils en ligne, s’il avait réuni
+tous ses contingents.
+
+Au point de vue tactique, les Ouadaïens prennent, quand ils le peuvent,
+l’initiative de l’attaque. Ils se déploient sur une ou plusieurs lignes,
+précédées de drapeaux qui jalonnent le front. Il avancent sous le feu
+par bonds, d’abri en abri. Ils tirent mal et seulement aux petites
+distances, quand ils arrivent à moins de 400 mètres de l’ennemi. Leur
+feu ne peut du moins être efficace qu’à partir de ce moment-là, car ils
+ne savent pas se servir de la hausse. Ce n’est pas là d’ailleurs un bien
+grand désavantage pour eux, car les champs de tir étendus sont rares
+dans les pays boisés où nous leur livrons bataille. Leurs munitions sont
+défectueuses et donnent lieu à de nombreux ratés. Beaucoup de cartouches
+sont refaites après avoir été tirées. Les Ouadaïens réamorcent l’étui et
+le chargent avec de la poudre de traite et une balle de leur
+fabrication, en fer ou en cuivre, dont la forme imite grossièrement
+celle de la balle européenne ; le projectile n’est pas toujours du même
+calibre que l’arme. Tout cela évidemment ne peut que nuire à la justesse
+du tir.
+
+Les Ouadaïens n’ont pas de cavalerie : le cheval est pour eux un moyen
+de transport. Ils se battent généralement à pied et en ordre. Ils
+agissent par le feu et paraissent ne pas aimer le combat corps à
+corps[260]. Les chevaux restent en arrière, hors de la zone dangereuse :
+ils sont tenus en main par les hommes qui suivent à pied. Les Ouadaïens,
+quand ils sont pressés — en cas de surprise, par exemple — tirent à
+cheval.
+
+Dans la défensive, ils observent la même tactique que pour l’attaque :
+ils défendent le terrain pied à pied, en reculant d’abri en abri. Les
+éclaireurs de terrain leur sont inconnus.
+
+Nous avons déjà dit que les aguids sont chargés de lever l’impôt dans
+leur territoire : l’administration de ces dignitaires se traduit le plus
+souvent par razzias, effectuées pour leur compte et pour celui du
+sultan. Ce dernier fait quelquefois surveiller certains d’entre eux par
+un fonctionnaire de la cour.
+
+Les adjâouid rentrent tous les ans à Abéché, auprès du sultan. Ils
+sortent de la capitale après les fêtes du Ramadan ou de la Dahyyé. C’est
+tout un exode : chacun, chef ou soldat, emmène avec lui ses femmes, ses
+enfants et souvent aussi ses troupeaux. Tout ce qui n’est pas soldat ou
+auxiliaire fait l’étape à part, sous la surveillance et l’autorité d’un
+kamkalek. Quand l’aguid doit arriver quelque part, il fait préparer le
+campement longtemps à l’avance : ce travail revient, pour le sultan, à
+l’aguid el Mâgné ; pour l’aguid el Djaʿâdné, au koursi Kéréma ; etc. Ces
+envoyés font construire les cases et rassembler le mil ; ils s’assurent
+que les puits sont assez abondants pour abreuver hommes, chevaux,
+troupeaux, etc. Lorsqu’on fait séjour, tout le monde se réunit à
+l’intérieur d’une grande zériba (haie), appelée _metemma_, chacun y a sa
+case (_kouzi_) et un petit enclos (_méraḥ_) pour son bétail. L’aguid a
+une case plus grande, entourée par celle des dignitaires : devant elle
+se trouve une petite cour fermée, où se font les palabres ; un tam-tam
+pendu à la porte sert à convoquer les chefs. En cas d’expédition,
+femmes, enfants et troupeaux suivent la colonne ; mais si l’opération à
+faire est jugée dangereuse ou pénible, ils restent au metemma, en
+attendant le retour des soldats.
+
+Le pays doit nourrir toute cette cohue, construire des cases, faire des
+zéribas, des silos, etc. Il assure également la nourriture des gens qui
+à un titre quelconque, suivent le contingent de l’aguid. Il doit, de
+plus, payer l’impôt du sultan, celui de l’aguid. Et enfin il est pillé
+par tout ce ramassis de brigands qui constitue une bande ouadaïenne.
+Aussi l’arrivée de leur maître est-elle un sujet de terreur pour les
+malheureuses populations du Ouadaï. Certaines d’entre elles, favorisées
+par la nature du pays qu’elles habitent, peuvent résister ou tout au
+moins se mettre à l’abri. Ainsi, les fétichistes du Sud trouvent des
+retraites sûres dans leurs montagnes, qu’ils gagnent en cas d’alerte ;
+il en est un peu de même sur la frontière du Darfour, chez les Massalat
+el Hoch, les Guemr, les Tama, etc., qui ont souvent à combattre les
+troupes des aguids. Près de notre frontière, beaucoup d’indigènes se
+résignent à émigrer, malgré la répugnance du noir à abandonner
+définitivement le pays de ses pères. Nous avons déjà vu que des tribus
+entières d’Arabes étaient passées en territoire français et avaient
+constitué le groupe nomade appelé « Arabes réfugiés au Fitri » ; des
+Kouka de la Baṭaḥ, des Kreda du Mourtcha, etc., ont fait de même.
+
+On comprend que, soumis presque tous les ans à une pareille
+exploitation, le pays ouadaïen soit pauvre. Les habitants, déjà
+paresseux par nature, ne sont aucunement encouragés à travailler. Ils
+sèment tout juste ce qu’il faut pour récolter le grain nécessaire à leur
+nourriture et, comme la chose est profitable, ils se joignent souvent
+aux oppresseurs.
+
+Quand le pays est épuisé aux environs du lieu choisi, l’aguid se déplace
+et va en occuper un autre, ou bien il envoie de petites colonnes
+chargées de réquisitionner des vivres — ce qui revient, en somme, à
+exécuter une série de petites opérations de pillage.
+
+Aux premières pluies, les _profiteurs_ — c’est-à-dire ceux qui suivent
+volontairement la bande de l’aguid — retournent chez eux, pour faire
+leurs lougans. Vers cette époque-là également, l’aguid rentre à Abéché
+avec sa troupe. Le butin, fait pendant la période passée hors de la
+capitale, lui permet d’attendre tranquillement la saison sèche et
+l’occasion de nouveaux exploits. Dans certains cas, le sultan rappelle
+ses aguids avant l’hivernage, ou bien il maintient certains d’entre eux
+toute l’année dans leur province.
+
+Le sultan reste en correspondance continuelle avec ses adjâouid : il
+leur envoie à tout moment des courriers (_merâsil_), porteurs d’ordres
+auxquels ils se conforment plus ou moins. Dans sa région, l’aguid
+représente l’autorité du sultan, mais les indigènes conservent
+l’organisation et les chefs qui leur sont propres[261]. Ceux-ci pèsent
+généralement peu de chose dans la main des dignitaires d’Abéché : ils
+craignent autant que leurs administrés l’arrivée des bandes ouadaïennes
+et il n’est pas rare, quand l’aguid est annoncé, de les voir lui envoyer
+des présents et le montant de l’impôt pour le détourner de venir.
+L’aguid accepte quelquefois, mais il ne se prive point d’envoyer ses
+gens faire des réquisitions de toute nature (mil, chevaux, soldats
+même) : rien d’ailleurs ne saurait l’empêcher de faire à nouveau son
+apparition l’année suivante, ou même de revenir sur sa parole.
+
+Nous avons déjà parlé par ailleurs, à plusieurs reprises, des razzias
+d’esclaves exécutées par les aguids ouadaïens. Cette chasse particulière
+se fait surtout chez les fétichistes du Sud (Djenakheré) et quelquefois
+chez ceux du Nord (Bideyat). Les indigènes considérés comme étant
+d’origine médiocre (_ma ḥourrin_), ou comme de mauvais musulmans
+(_meslemin haouanin_), peuvent être également emmenés en captivité : les
+Abou Semen, les Kouka, les Dadjo, etc., rentrent dans cette catégorie.
+Enfin, certaines tribus toubou fournissent des jeunes filles destinées
+au harem royal et de jeunes garçons appelés à être pages (_touèrat_).
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 250 : Nous nous sommes servi, dans ce chapitre, des notes que nous
+avait communiqués le regretté capitaine Repoux (tué en Mauritanie, au
+combat de Aguelt el Rochba, le 16 mars 1908).]
+
+[Note 251 : Les fils du souverain du Ouadaï (_oulâd es selṭân_) sont
+appelés _tangtalek_ et _kolotong_, les petits-fils _kolotong kolio_. La
+reine-mère est appelée _momo_. Les filles du sultan (_benât es selṭân_)
+ont le titre de _mérem_, et les petites-filles celui de _méramen_.]
+
+[Note 252 : _Doud-Mourra_, le lion de Mourra — Mourra est un village du
+sultan, à 70 km. d’Abéché, sur la route d’El Fâcher.]
+
+[Note 253 : On appelle _doubanga, debanga_ une jarre énorme en terre non
+cuite.]
+
+[Note 254 : Tous les aguids principaux ont un aguid el brich. Cette
+fonction est une lieutenance. Le personnage qui en est investi remplace
+l’aguid titulaire.]
+
+[Note 255 : Ce mariage fut célébré au moment où Nachtigal se trouvait à
+Abéché. « L’aguid el Mahamid — rapporte l’explorateur — était, ainsi que
+celui des Khouzam et celui des Debaba, fils de l’aguid Djerma, l’ancien
+chef des Mahamid, qui avait rendu d’inappréciables services au roi, lors
+de son accession au trône. » Bechâra s’identifie donc avec l’aguid
+Djerma, l’assassin de Vogel. Bechâra fut le premier mari de mérem Zara,
+fille de Moḥammed Chérif. Il en eut deux fils : le Mâgné Mouṣṭafa qui,
+étant tout jeune, fit une chute de cheval et reçut les soins du docteur
+Nachtigal, et l’aguid ed Dri Abdel Qâder.]
+
+[Note 256 : Il appartenait à la fraction kodoï des Tioukma.]
+
+[Note 257 : La plupart des grands dignitaires ont chacun leur aguid el
+ouâdi.]
+
+[Note 258 : Lors de la fête annuelle qui a lieu à la montagne sacrée du
+Kodoï (le mont Thoréga, situé à l’ouest et non loin de Ouara), tous les
+adjâouid suivent le sultan et prennent part au pèlerinage. L’absence du
+souverain est d’environ vingt-cinq jours ; huit jours de stationnement
+au pied de la colline sainte, huit jours sur la montagne et encore huit
+jours au pied. Il rentre ensuite à Abéché. Doud-Mourra avait coutume
+d’aller, tous les ans, passer un mois à Mourra avec toute sa suite. Il
+rentrait ensuite à Abéché, pour observer le jeûne du mois de Ramadhân.]
+
+[Note 259 : _ouakil_ : fondé de pouvoirs, procureur, intendant.]
+
+[Note 260 : Par contre, les Massalat, qui ne disposaient que de peu de
+fusils, ont toujours agi par surprise et en sont immédiatement venus au
+corps à corps.]
+
+[Note 261 : Les chefs de tribu sont appelés _tandjak_ et les maires de
+village _mandjak_.]
+
+
+
+
+ CONCLUSION
+
+ * * * * *
+
+
+Nous avons déjà dit que tout ce qui vient d’être rapporté, au sujet du
+gouvernement et de l’administration du Ouadaï, s’applique à la période
+antérieure à la prise d’Abéché. Il est bien évident que l’occupation
+française va supprimer la traite des esclaves et, à la grande joie des
+populations opprimées, mettre un terme à l’exploitation brutale du pays
+par une minorité guerrière.
+
+L’entrée de nos troupes dans Abéché et l’occupation du Ouadaï marquent
+ce que l’on peut considérer comme la dernière étape de l’expansion
+française de l’Afrique. Il reste bien, au Nord, le Borkou et le Tibesti,
+qui appartiennent encore à la secte intransigeante des Senousis. Mais la
+prise de possession de ces deux pays ne saurait tarder : d’ailleurs,
+l’annexion de la Tripolitaine par les Italiens arrive à point pour nous
+débarrasser de l’hostilité turque en Afrique Centrale et faciliter notre
+action dans les territoires encore inoccupés de la zone reconnue à la
+France par la convention franco-anglaise de 1899. Les Khouân, refoulés
+dans leurs oasis du désert libyen, coupés de leurs communications avec
+les contrées de l’intérieur, perdront alors la plus grande partie de
+l’influence qu’ils avaient acquise en Afrique Centrale. Ennemis des
+Chrétiens — qui, les Turcs disparus, commanderont tout le pays compris
+entre le Ouadaï et la Méditerranée — n’ayant plus la ressource du
+fructueux commerce des esclaves et des armes, condamnés à végéter dans
+les maigres régions où ils se cantonnent, la puissance matérielle de
+leur secte se réduira d’ailleurs à bien peu de chose.
+
+Reste à savoir si la haine farouche de la civilisation européenne, qui
+survivra à la ruine presque totale du pouvoir de Si Aḥmed Chérif, ne
+prendra point sa revanche un jour.
+
+Il est bien certain que, tant qu’ils n’auront point été dispersés, les
+groupements senousis du désert de Lybie constitueront un dangereux foyer
+de propagande islamique. D’autre part, la guerre italo-turque a
+démontré, par des manifestations non équivoques, que la solidarité
+musulmane est grande et que le monde des croyants tout entier subit le
+choc en retour des coups qui sont portés à une partie de l’islam. Il y a
+là l’indice de certaines fermentations, qui peuvent être dangereuses
+pour les nations européennes qui sont en même temps de grandes
+puissances musulmanes.
+
+Ce qu’avait fait le faqih poulo Cherf eddin contre les souverains du
+Bornou et du Baguirmi, un nouveau mahdi, à la faveur de circonstances
+favorables, pourrait bien mieux le faire contre nous : la crédulité des
+musulmans — surtout des musulmans peu éclairés de l’Afrique Centrale —
+est inlassable et la croyance au mahdisme est une de leurs plus
+terribles maladies.
+
+Ce détail mérite de retenir notre attention, car, il ne faut point se le
+dissimuler, un soulèvement islamique dans l’une de nos possessions de
+l’Afrique noire, qui obtiendrait quelques succès au début, aurait un
+retentissement énorme dans tous les autres. Il nous suffira de rappeler,
+à ce sujet, que le désastre de Bir Ṭaouil provoqua une recrudescence
+alarmante de l’agitation antifrançaise, au Ouadaï et dans les pays
+voisins, et que nos adversaires musulmans dans ces régions oublièrent
+leurs anciennes querelles pour faire bloc contre nous.
+
+Hâtons-nous d’ajouter que, dans la région du Tchad, on trouve de
+nombreux fétichistes et aussi beaucoup de musulmans tièdes et nullement
+fanatiques : pour le moment, la plupart de ces gens-là nous sont
+reconnaissants de les avoir débarrassés des razzias ouadaïennes ou
+autres. Néanmoins, il importerait, croyons-nous — quoique la chose soit
+pratiquement difficile — de prévenir tout nouveau progrès de la religion
+de Moḥammed. Nous avons déjà dit que, par le fait même de notre
+occupation, son action était favorisée chez les fétichistes du Sud : si
+nous n’y prenons garde, ceux-ci se trouveront bientôt avoir acquis,
+jusqu’à un certain point, la mentalité irréductible de l’Arabe et de son
+Islâm. A l’heure actuelle, Diongor, Sara, Banda, Kreich, etc., détestent
+les musulmans, dont ils ont jusqu’ici alimenté le commerce d’esclaves.
+Mais cette aversion s’atténuera dans l’avenir et il est vraisemblable
+que, par la force des choses, le fétichisme de ces indigènes se laissera
+entamer par l’islam envahisseur[262].
+
+Mais revenons au Ouadaï. Ce pays, débarrassé de Doud-Mourra et aussi
+d’Acyl verra s’ouvrir pour lui une ère de relèvement matériel et moral.
+La sécurité, ramenant avec elle le goût du travail, favorisera le
+développement de l’agriculture et du commerce. Là où régnait naguère la
+demi-civilisation de l’Islâm, qui s’accommodait à merveille de la traite
+et de l’exploitation du nègre, s’étendra désormais la « paix
+française », gage d’un avenir meilleur.
+
+La région du Tchad ne contient pas les richesses naturelles que l’on
+trouve, par exemple, au Congo ou en Côte d’Ivoire ; du reste, ce pays
+est très éloigné de la mer et ne pourra exporter que certains produits
+d’assez grande valeur (ivoire, plumes d’autruche, etc.). Un chemin de
+fer transafricain qui relierait Kano à El Obeïd, par Fort-Lamy, Abéché
+et El-Fâcher, rendrait certes de précieux services : mais c’est là un
+rêve bien lointain... En tout cas, l’agriculture et l’élevage
+permettront aux habitants de vivre largement et de payer facilement les
+impôts que nous leur demanderons. On est même en droit de supposer que,
+plus tard, les recettes du Territoire militaire du Tchad, pourront
+couvrir entièrement les dépenses d’administration et les frais
+d’entretien des troupes d’occupation.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 262 : Nous signalerons d’ailleurs, à ce sujet, les nouvelles
+instructions données par M. Ponty, Gouverneur Général de l’Afrique
+occidentale française (1909). A la suite d’événements récents survenus
+en différents points de la colonie, et particulièrement chez les Pouls
+du Fouta-Djallon, M. Ponty a modifié profondément les principes sur
+lesquels reposait la politique indigène. Voici ce qu’il dit à propos des
+musulmans.
+
+« Plus souples, plus familiers avec notre façon de concevoir le principe
+d’autorité, plus disciplinés, il faut le dire, les musulmans arrivent
+vite à acquérir l’hégémonie politique dans une contrée où les
+fétichistes sont souvent en majorité. Il advient alors que, sans en
+tirer nous-mêmes aucun bénéfice pour l’extension de notre influence,
+nous favorisons, sans y prendre garde, l’extension du cléricalisme
+musulman ; or, l’action de l’islam, si elle est conduite par des chefs
+ambitieux ou fanatiques, revêt vite le caractère d’une protestation plus
+ou moins dissimulée contre le innovations européennes. »
+
+M. Ponty a également signé, à la date du 8 mai 1911, une importante
+circulaire prescrivant de substituer l’usage du français à « l’emploi
+pour ainsi dire systématique de la langue arabe dans la rédaction des
+jugements prononcés par les juridictions indigènes, dans la
+correspondance officielle avec les chefs et les notables et dans presque
+toutes les circonstances de la vie administrative des cercles. » Le
+Gouverneur général fait très justement remarquer que la langue arabe est
+le véhicule de l’islâm et que nous n’avons pas à encourager la
+propagande musulmane. Voici, du reste, les intéressantes déclarations
+qu’il fait à ce sujet.
+
+« L’occupation du pays définitivement faite, il est certain que les
+conflits entre les indigènes et nous n’ont le plus souvent pour origine
+que des malentendus ; or, il ne vous échappera pas qu’en donnant un
+caractère officiel à l’emploi de la langue arabe, langue étrangère au
+pays, nous créons des occasions d’où peuvent naître ces malentendus,
+nous tendons même à fausser les idées des indigènes sur les principes de
+notre politique à l’égard des groupements qui ne se réclament pas de
+l’islamisme.
+
+« L’arabe ne pénètre dans les pays africains qu’avec le prosélytisme
+musulman. C’est, pour le Noir, la langue sacrée. Obliger, même
+indirectement, nos ressortissants à l’apprendre, pour obtenir avec nous
+des relations officielles, revient donc à encourager la propagande des
+sectateurs du Coran. Je n’ai pas à rechercher ici si cette propagande
+s’exerce toujours dans un sens conforme à nos intentions. En tout cas,
+nous n’avons pas à paraître prendre parti dans des questions religieuses
+qui ne doivent nous intéresser qu’autant qu’elles sont appelées à
+revêtir un caractère politique. »]
+
+[Illustration : CROQUIS D’ENSEMBLE DU CENTRE AFRICAIN
+
+E. LEROUX Edit.
+
+DEMOULIN Frères Sc.]
+
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+El Idrisi, _Description de l’Afrique et de l’Espagne_, éd. Dozy et de
+Goeje, Leiden, 1866, in-8.
+
+Kampffmeyer, _Studien zur arabischen Beduinendialekte Inner-Africas_.
+Berlin, 1899, in-8.
+
+Kœlle, _Grammar of the Bornu or Kanuri language_. Londres, 1854, in-8.
+
+Labatut, _Le Territoire militaire du Tchad_. _Bulletin de la Société de
+Géographie d’Alger_, 1911.
+
+Léon l’Africain, _Voyages_, tr. J. Temporal, éd. Schefer. Paris, 3 v.
+in-8.
+
+Lippert, _Râbaḥ_. Berlin, 1899, in-8.
+
+Lucien, _Ouadaï Aouali_. _Bulletin du Comité de l’Afrique française_,
+1910.
+
+Mangin, _Les Troupes noires_. _Revue de Paris_, 1909.
+
+Maqrizi, _Abhandlung über die in Aegypten eingewanderten arabischen
+Stämme_, éd. Wüstenfeld. Göttingen, 1847, in-8.
+
+Martin, _Notes sur les Toubous_. _Bulletin du Comité de l’Afrique
+française_, 1910.
+
+Masʿoudi, _Prairies d’or_, éd. trad. Barbier de Meynard et Pavet de
+Courteille. Paris, 1861-1877, 9 vol. in-8.
+
+Modat, _Une tournée en pays Fertit_, Paris, 1912, in-8.
+
+Moḥammed et Tounsi, _Voyage au Darfour_, trad. Perron. Paris, 1846,
+in-8.
+
+Id., _Voyage au Ouadaï_, trad. Perron. Paris, 1851, in-8.
+
+Moḥammed el Hachaïchi, _Voyage au pays des Senoussia_, tr. Serres et
+Lasram. Paris, 1903, in-12.
+
+Mohi eddin ibn el ʿArabi, _Kitâb el Mosâmarat_. Le Qaire, 1305 hég., 2
+v. in-8.
+
+Moll, _La mise en valeur de l’Afrique française_. _Bulletin de l’Afrique
+française_, 1910.
+
+Id., _Lettres_. Paris, 1912, in-18 jés.
+
+F. Müller, _Grundriss der Sprachwissenschaft_. Vienne, 1877-1888, 4 v.
+in-8.
+
+Nachtigal, _Sahara und Sûdan_. Leipzig et Berlin, 1879-1889, 6 v. in-8,
+trad. franç. Paris, 1881, 1 vol. in-8.
+
+Von Oppenheim, _Rabeh und das Tschadseegebiet_. Berlin, 1902, in-8.
+
+Qazouini, _ʿAdjaìb el Makhlouqat_, éd. Wüstenfeld. Göttingen, 1849,
+in-8.
+
+E. Reclus, _Nouvelle géographie universelle_.
+
+P. Reclus, _L’homme et la terre_.
+
+Redhouse, _History of Events during expeditions against the tribe of
+Bulala_. Londres, 1862, in-8.
+
+Reinaud, _Relation des voyages dans l’Inde et à la Chine_. Paris, 1845,
+2 v. in-18.
+
+Reinisch, _Die einheitliche Ursprung_. Vienne, 1873, in-8.
+
+Rinn, _Marabouts et Khouân_. Alger, 1884, in-8.
+
+Rivière, _Notice sur le cercle de Moïto_. _Revue des troupes
+coloniales_, 1907.
+
+Slatin-pacha, _Fer et feu au Soudan_ (tr. fr.), Paris et le Caire, 1898,
+2 v. in-8.
+
+E. Subtil, _Histoire d’Abd el Gelil_, Paris, s. d. in-8.
+
+Tamisier, _Voyage en Arabie_. Paris, 1840, 2 v. in-8.
+
+Tilho, _Documents scientifiques de la mission_. Paris, 2 v. in-8.
+
+Toqué, _Essai sur le peuple et la langue Banda_, Paris, 1905, in-12.
+
+Vivien de S. Martin, _Année géographique 1863_. Paris, 1864, in-18 jés.
+
+Id., _Dictionnaire de Géographie universelle_, Paris, in-4.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ ERRATA DU TOME I
+
+ * * * * *
+
+
+ Page : Ligne : Au lieu de : Lire :
+
+ 4, n. 1, 2e Fellata _Fellahta_
+ ligne,
+
+ 26, 20, Tanembô _Ianembô_
+
+ 30, n. 1, 2e Balatoua _Dalatoua_
+ ligne,
+
+ 31, n. 2, 4e kerâad _kerâda_
+ ligne,
+
+ 35, n. 1, 2e Tamaggaden _Tamazgaden_
+ ligne,
+
+ 38, 19e ligne, confirmation du fait les confirmation du fait
+ Kanembou _que_ les...
+
+ 42, 10, trimoussant _trémoussant_
+
+ 46, 21 et 22, Bogar, Kourâ Bogar-Kourâ
+
+ 47, 21, connaissent pas le connaissent _que_ le
+ kanembou kanembou
+
+ 73, n. 2, 4e le pays de l’eau où il y le pays _où il n’y a pas
+ ligne, a des oiseaux de taons_
+
+ 80, n. 1, 1re Balatoua _Dalatoua_
+ ligne,
+
+ 97, 32, el Machi el _Mahdi_
+
+ 100, 9, le Djimamla _de_ Djimamla
+
+ 110, 18, Au mois d’août 1909 Au mois d’août _1906_
+
+ 136, 22, Faggara _Fagara_
+
+ 152, 1, tentations d’emprise _tentatives_ d’emprise
+
+ 182, 14, madé tchogodo madé _tchodogo_
+
+ 192, 33, affluent _effluent_
+
+ 193, 15, Supprimer les guillemets.
+
+ 196, 23, 24, creusés profondément creusés _peu_
+ profondément
+
+ 217, 12, reouzô monto _reuzô_ monto
+
+ 220, 11, Supprimer la virgule :
+ tani mou fadrégé
+
+ 233, 24, adé béré guenasso adé béré _genasso_
+
+ 235, 18, djenïd _djenïa_
+
+ 248, 30, endi onogué endi _ouogué_
+
+ 249, 21, Koursa, Kouza Koursa, _Kouga_.
+
+ 251, 8, Qanna _Ganna_
+
+ 251, 15, 16, Ngalamiya — ont
+
+ 294, 35, était des Kouka _étaient_ des Kouka
+
+ 320, 14, Kallo seridj _Khallo_ seridj
+
+ 329, 25, Ce que nous appelons — fort improprement, du reste —
+ _riz sauvage_ est une variété de riz, à petit grain,
+ 333, 14, que les indigènes sèment et récoltent dans les mares
+ temporaires de la brousse, qui sont, en quelque
+ 342, 31, sorte, des rizières naturelles.
+
+ 335, 18, Abou Seman Abou _Semen_
+
+ 337, 4, rochers et Hadjer rochers _de_ Hadjer
+
+ 337, 24, Assêlé (Bout el Fil) Assâlé
+
+ 343, 15, Aggar Kebir _Haggar_ Kebir
+
+ 357, note 2, Voir tome II, page 273 Supprimer : page 273
+
+ 361, 7, s’entendit ainsi _s’étendit_ ainsi
+
+ 367, 10, qui rebondissent le long _rebondissaient_ le long
+
+ 367, 29, et ce morceau de morts _monceau_ de morts
+
+ 368, Ajouter au bas de la page la première ligne de la page 370
+
+ 370, Supprimer la première ligne
+
+ 377, dernière ʿAïn Salakka ʿAïn _Galakka_
+ ligne
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ =TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND=
+
+ * * * * *
+
+
+ Pages.
+
+ LES ARABES 1
+
+ La population arabe 1
+
+ Les Hassanoua 34
+
+ Les Djoheïna 46
+
+ Tribus Non-Djoheïna 93
+
+ LE OUADAÏ 105
+
+ Au sujet du Ouadaï 105
+
+ Historique du Ouadaï 109
+
+ Les populations du Ouadaï 194
+
+ Le gouvernement et l’administration 238
+
+ Conclusion 269
+
+ Bibliographie 273
+
+ Suite de l’erratum du T. I 276
+
+
+ * * * * *
+ ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, RUE GARNIER.
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Page 29, " des ʿOulâd Hemed. Ajoutons que " a été remplacé par
+ " Oulâd "
+
+ Page 36, " l’appui de ce que que nous avançons " a été remplacé par
+ " ce que nous "
+
+ Page 40, note 66, " l’un deux (Matteucci) parlait " a été remplacé par
+ " d’eux "
+
+ Page 73, " Khouzam, des ʿOulâd Ali et " a été remplacé par " Oulâd
+ ʿAli "
+
+ Page 78, " pâturages du Baḥr et Ghazal " a été remplacé par " el "
+
+ Page 86, note 137, " du nord de a Bataḥ " a été remplacé par " de
+ la "
+
+ Page 97, " Zibêr considérait le Baḥr et Ghazal " a été remplacé par
+ " el "
+
+ Page 103, " à leur stock de marchan-ses " a été remplacé par
+ " marchandises "
+
+ Page 106, " Il ut assommé aux environs " a été remplacé par " fut "
+
+ Page 112, " environs de Hadjed Djoumbo " a été remplacé par
+ " Ḥadjer "
+
+ Page 122, " le erme de Dongolâoui " a été remplacé par " terme "
+
+ Page 125, " Djaâdné Zaït, l’aguid ed Debada " a été remplacé par
+ " Djaʿâdné Zaït, l’aguid ed Debaba "
+
+ Page 129, " le Ba Karé, saccaga le pays " a été remplacé par
+ " saccagea "
+
+ Page 139, note 185, " _au pays des Senousssia_ " a été remplacé par
+ " _Senoussia_ "
+
+ Page 142, " Les adjaouin rentrèrent à Abéché " a été remplacé par
+ " adjaouid "
+
+ Page 155, " seulement de la capitaine ouadaïenne " a été remplacé par
+ " capitale "
+
+ Page 172, note 204, " un vieux partisa d’Acyl " a été remplacé par
+ " partisan "
+
+ Page 181, " désirer cette solution paci-que " a été remplacé par
+ " pacifique "
+
+ Page 183, " chérifs venus du Soudan encouragaient " a été remplacé par
+ " encourageaient "
+
+ Page 204, note 222, " le mot oudaïen _ermbeli_ " a été remplacé par
+ " ouadaïen "
+
+ Page 205, Ajouté » après " peu de sa grandeur première. "
+
+ Page 236, " assez profonde et à quelques centaines " a été remplacé
+ par " et a "
+
+ Page 239, " contentent de leur abandonnner " a été remplacé par
+ " abandonner "
+
+ Page 240, " des biens ou ou un commandement " a été remplacé par
+ " biens ou un "
+
+ Page 247, " grands fendataires ayant auprès " a été remplacé par
+ " feudataires "
+
+ Page 251, " Cette femmme lui est enlevée " a été remplacé par
+ " femme "
+
+ Page 255, " enfin chargé da la chasse " a été remplacé par " de "
+
+ Page 255, " incursion des bandes oudaïennes " a été remplacé par
+ " ouadaïennes "
+
+ Page 273, " _Bearbeitung Central-Afrikakanischer_ " a été remplacé par
+ " _Central-Afrikanischer_ "
+
+ Page 275, " _against the tribu of Bulala_ " a été remplacé par
+ " _tribe_ "
+
+ Page 275, " _le cercle de Motto_. _Revne des troupes_ " a été remplacé
+ par " _Moïto_. _Revue_ "
+
+ La plupart des occurrences de "cheik" ont été remplacées par "cheïk".
+
+ Concernant les lettres diacritées d'un point souscrit, le point a été
+ supprimé dans quelques cas de : Ibraḥim, Abdallaḥ, Maḥdi ; et il a été
+ ajouté dans quelques cas de : Ahmed, Bahr, Haddâd, Hadjer, Hassan,
+ Hassen, Mahâmid, Mahariyé, Mehâreb, Mohammed, Moustafa.
+
+ L'ʿaïn en forme de ʿ a été ajouté dans quelques cas de : Abd,
+ Abdoullahi, Ali, Amer, Omar, Othman.
+
+ De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe
+ ont été apportés.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78227 ***
diff --git a/78227-h/78227-h.htm b/78227-h/78227-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..9624e5d
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+<title>La région du Tchad et du Ouadaï, Tome 2 (de 2) | Project
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+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78227 ***</div>
+<div class="margins">
+<div class="transnote x-ebookmaker-drop">
+<p class="center less spaced15"><a href="#toc">Table des
+matières</a> — <a href="#map">Carte</a> — <a class="crosslink"
+href="https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm">Tome
+premier</a></p>
+</div>
+
+<div class="page">
+<p class="center spaced13 space-below1">PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ
+DES LETTRES D’ALGER<br>
+<span class="med">BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE</span></p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<p class="center med">Tome XLVIII</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<p class="center spaced2"><span class="less">LA RÉGION</span><br>
+<span class="xlarge">DU TCHAD ET DU OUADAÏ</span>
+</p>
+</div>
+
+<div class="page">
+<hr class="decor width8">
+
+<p class="center vsmall">ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN
+ET C<sup>ie</sup>, 4, RUE GARNIER.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="titlepage">
+<h1><span class="large">LA RÉGION</span><br>
+<span class="small">DU</span><br>
+<span class="xxlarge">TCHAD ET DU OUADAÏ</span>
+</h1>
+
+<p class="center vsmall letter-spaced01">PAR</p>
+
+<p class="center spaced13 space-above15 space-below15"><span class=
+"sc">Henri</span> CARBOU<br>
+<span class="vsmall">ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES</span></p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="center less bold spaced15">Études ethnographiques.<br>
+Dialecte toubou</p>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="center med letter-spaced01">TOME SECOND</p>
+
+<hr class="decor width2">
+
+<p class="center small letter-spaced">Accompagné d’une carte.</p>
+
+<div class="figdecor">
+<figure class="iwdecor1"><img src='images/logo.jpg' alt=
+'[Décoration]'>
+</figure>
+</div>
+
+<p class="publisher">PARIS<br>
+<span class="less">ERNEST LEROUX, ÉDITEUR</span><br>
+<span class="small">28, RUE BONAPARTE, VI<sup>e</sup>.</span></p>
+
+<hr class="decor width1">
+
+<p class="center less">1912</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large"><span class="pagenum" id=
+"Page_1">[1]</span><a id="p1"></a>LES ARABES</h2>
+
+<hr class="decordb width20">
+
+<h3 class="nopb"><a id="p1c01"></a>LA POPULATION ARABE</h3>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Arabes ont exercé une influence
+considérable dans l’Afrique centrale par la diffusion de leur
+religion, de leurs mœurs et de leur langue. Il faut dire d’ailleurs
+qu’ils sont très nombreux et que, vivant au milieu des autres
+indigènes, ils se sont parfois mélangés à ceux-ci&nbsp;: citons,
+parmi les fractions issues d’un mélange d’Arabes et de nègres, les
+Toundjour, les Boulala et surtout la tribu si importante des
+Salamat.</p>
+
+<p>Au début, les Arabes, nouveaux venus en Afrique, n’étaient pas
+en état de réduire par la force les groupements fétichistes qu’ils
+trouvaient devant eux. Ils paraissent avoir employé partout le même
+mode de pénétration pacifique, pour asseoir progressivement leur
+influence chez les populations nègres. Par la suite, les
+demi-Arabes et les nègres arabisés que furent leurs descendants,
+créèrent les divers royaumes de l’Afrique Centrale.</p>
+
+<p>Nous avons montré que la tradition attribuait à des Arabes la
+fondation de l’antique royaume du Kanem. De même, le royaume du
+Ouadaï fut, plus tard, organisé par la population arabe des
+Toundjour. Ceux-ci furent remplacés par une<span class="pagenum"
+id="Page_2">[2]</span> nouvelle dynastie arabe, celle de ʿAbd el
+Kerim ben Djamé, dont le sultan Acyl et son ennemi Doud-Mourra sont
+deux descendants. Au Darfour, où ils régnaient également, les
+Toundjour se virent enlever le pouvoir par des princes métissés de
+sang arabe.</p>
+
+<p>La langue arabe est très répandue dans tout le pays<a id=
+"FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.
+Elle est généralement connue des Nouba<a id=
+"FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et
+parfois aussi des Kirdi.</p>
+
+<p>La force des armes ou simplement la force des choses ont donc
+changé complètement la physionomie de toute cette<span class=
+"pagenum" id="Page_3">[3]</span> partie de l’Afrique, qui est
+actuellement une région arabisée. Certaines populations, réfugiées
+dans les îles du Tchad (Boudouma, Kouri)<a id=
+"FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ou
+dans les montagnes du Sud (Melfi, Bédanga, Boullong, Guéra, Abou
+Telfan, etc.), ont gardé longtemps — ou même gardent encore — les
+mœurs et les pratiques du fétichisme. Mais, du moment que notre
+occupation a fait cesser les luttes intestines qui désolaient ce
+pays et que, n’ayant plus à craindre d’être réduits en esclavage,
+les fétichistes peuvent entrer en relations avec les populations
+musulmanes avoisinantes, il est évident que les progrès de la
+religion de Moḥammed et de la langue arabe seront beaucoup plus
+rapides que par le passé<a id="FNanchor_4"></a><a href=
+"#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Cette extension de l’islamisme n’est d’ailleurs pas due aux
+exhortations de prêtres fanatiques et à une propagande intense.
+Tous les indigènes musulmans ne pratiquent pas leur religion avec
+une ferveur exemplaire et beaucoup d’entre eux transgressent même
+les règles de vie les plus élémentaires établies par le Qoran,
+notamment en ce qui concerne la prohibition des boissons
+fermentées. Mais le fait d’avoir embrassé l’islamisme confère une
+sorte de noblesse et donne le droit de parler avec le plus profond
+mépris des <em>Kirdi</em>, c’est-à-dire de tous ceux qui ne sont
+pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens<a id=
+"FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.
+Ajoutons, d’ailleurs,<span class="pagenum" id="Page_4">[4]</span>
+que les progrès de cette religion s’expliquent par sa supériorité
+sur les pratiques fétichistes, parce qu’elle est à même de donner
+une certaine culture, et celui qui sait lire et écrire est très
+considéré des indigènes, et enfin parce que sa simplicité lui
+permet de s’adapter merveilleusement à ce milieu de nègres au
+cerveau primitif.</p>
+
+<p>Les Arabes sont nombreux dans toute cette partie de
+l’Afrique&nbsp;: ils habitent le Bornou anglais, le Bornou
+allemand, le Territoire du Tchad, le Ouadaï et le Darfour. Ils
+peuvent être divisés en deux groupes, et les tribus de chacun de
+ces groupes ont entre elles d’étroites relations de parenté.</p>
+
+<p>Au Bornou et dans le Territoire du Tchad, les Arabes sont
+appelés <em>Choa</em> par les autres indigènes<a id=
+"FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class=
+"fnanchor">[6]</a>&nbsp;: les Bornouans, les Kanembou et les Kotoko
+disent <em>Choa</em>&nbsp;; les Baguirmiens <em>Chiwa</em> et
+<em>Choua</em>&nbsp;; les Boulala <em>Sôougué</em><a id=
+"FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class=
+"fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Ce furent les explorateurs Denham et Clapperton qui signalèrent,
+pour la première fois, la présence d’une population arabe
+sédentaire vivant dans la région du lac Tchad, principalement du
+côté du Sud. «&nbsp;Les Arabes Choua, disaient les explorateurs de
+1823, sont une race très extraordinaire. Ils présentent très peu de
+ressemblance avec les Arabes du Nord. Leur physionomie est belle et
+ouverte, le nez aquilin, l’œil bien fendu, la peau d’une nuance
+légèrement cuivrée. Ils sont tout à la fois rusés et courageux.
+L’arabe qu’ils parlent est presque du pur égyptien.&nbsp;»</p>
+
+<p>Ce nom de Choa n’appartient pas à la langue arabe. Il est donc
+inutile de chercher à le rapprocher de celui des pasteurs chaouia
+de l’Algérie orientale ou du Maroc<a id="FNanchor_8"></a><a href=
+"#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_5">[5]</span>«&nbsp;La population
+arabe des Choa, dit Barth, est venue exclusivement de l’Orient, à
+une époque relativement récente&nbsp;; des documents historiques
+font remonter à un peu plus de deux siècles et demi sa présence
+dans le Bornou, ou tout au moins dans le Kanem<a id=
+"FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class=
+"fnanchor">[9]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>D’Escayrac de Lauture, dans son <em>Mémoire sur le Soudan
+oriental</em>, partage tout à fait ce sentiment. Il n’hésite même
+pas à considérer ces Arabes comme les représentants des anciens
+Qoréïchites, émigrés de l’Arabie vers la dixième année de l’hégire
+(631 de l’ère chrétienne). «&nbsp;On sait, dit-il, que les
+Koreychites persécutèrent les premiers musulmans et que ceux-ci se
+réfugièrent auprès du roi d’Abyssinie&nbsp;: ils regagnèrent plus
+tard l’Arabie, mais le fait de leur émigration en Afrique montre
+qu’à cette époque les Arabes du Hedjaz savaient chercher un refuge
+de l’autre côté du golfe, et n’avaient pas besoin pour pénétrer
+dans le Soudan de passer par l’isthme de Suez. Les Koreychites,
+toujours ennemis du Prophète, le menacèrent bientôt de plus
+près&nbsp;: Moḥammed fut contraint de se réfugier à Médine (alors
+Yatreb). Médine s’arma pour l’islam&nbsp;: la Mecque se prépara
+moins à défendre ses idoles qu’à repousser un dieu qui la gênait et
+un prophète qu’elle détestait. La Mecque fut vaincue et ses idoles
+renversées&nbsp;: son chef, Abou Sofian, acheta la vie et la
+conservation d’une partie de sa grandeur au prix d’un simulacre de
+conversion&nbsp;: les Koreychites durent imiter leur chef ou
+quitter leur patrie&nbsp;: abandonner la tradition ou les toits de
+leurs ancêtres. La tradition avait pour elle des siècles sans
+nombre et la vie nomade avait été longtemps celle de la plupart
+d’entre eux&nbsp;: peu attachés au sol, ne connaissant d’autre
+patrie que la tribu, beaucoup de Koreychites se décidèrent à
+émigrer, emportant avec eux l’esprit indépendant de la vieille
+Arabie, ne laissant derrière eux qu’une ville transformée en
+couvent, un temple profané, des idoles redevenues poussière.</p>
+
+<p>«&nbsp;L’Arabie ne leur offrait point un refuge assez sûr&nbsp;:
+si les<span class="pagenum" id="Page_6">[6]</span> murs de la
+Mecque n’avaient pu les défendre, ceux de Tayef ne pouvaient les
+mettre à l’abri des poursuites du Prophète qui déjà couvrait la
+campagne de corps de cavalerie&nbsp;; chargés de la mission
+pacifique, dit Abou-el-Féda, de recueillir des conversions&nbsp;:
+ce qu’il fallait d’ailleurs aux émigrés, ce n’était point
+l’hospitalité précaire d’un autre peuple, mais des terres vacantes,
+des pâturages sans maître et de vastes espaces où leur vue pût
+s’étendre sans rencontrer d’autres hommes.</p>
+
+<p>«&nbsp;L’Afrique leur offrait tout cela, car physiquement
+l’Afrique n’est qu’une grande Arabie&nbsp;: ils passèrent la mer
+Rouge et pénétrèrent dans le Soudan.</p>
+
+<p>«&nbsp;Étaient-ils nombreux&nbsp;? Je l’ignore&nbsp;: l’histoire
+écrite n’en fait pas mention&nbsp;: traitée par des néophytes du
+nouveau culte, elle s’est bornée à enregistrer des conversions,
+passant prudemment sous silence la protestation acharnée de ceux
+dont l’assentiment était le plus nécessaire. Abou-el-Féda rapporte
+quelques propos tenus par les Koreychites contre le Prophète et son
+culte, mais il ne dit pas ce que devint le grand nombre de ceux qui
+ne se convertirent point, où se réfugièrent ceux que Khaled eut à
+combattre en entrant dans la ville.</p>
+
+<p>«&nbsp;On sait que les Koreychites constituèrent jadis une
+puissante nation&nbsp;; ils ne forment plus aujourd’hui dans le
+Hedjaz qu’une petite tribu, dont Burckhardt évaluait les forces à
+300 fusils. On peut admettre du reste que le nombre des émigrés ne
+fut pas considérable, car, dans une grande partie du Soudan
+occidental, les Arabes paraissent s’être glissés par familles, dont
+le temps seul a pu faire des tribus considérables. J’ajouterai que
+les migrations sont un accident si fréquent dans la vie des peuples
+arabes, que leurs historiens peuvent souvent n’y pas faire
+attention et les passer sous silence.</p>
+
+<p>«&nbsp;Quoi qu’il en soit, la grande voix de la tradition des
+Arabes soudaniens perce le silence de l’histoire écrite par leurs
+ennemis&nbsp;: presque tous les Arabes du Soudan se
+disent<span class="pagenum" id="Page_7">[7]</span> Koreychites et
+sont reconnus pour tels&nbsp;: leur langue altérée un peu par le
+temps, accrue de quelques mots empruntés aux vocabulaires des
+nègres, est cependant encore la langue du Hedjaz plus harmonieuse,
+plus concise, plus énergique, plus grammaticale et plus arabe que
+les jargons parlés en Égypte et dans le Gharb<a id=
+"FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class=
+"fnanchor">[10]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Vivien de Saint-Martin partage l’opinion de d’Escayrac de
+Lauture. «&nbsp;Que devint, dit-il, cette population émigrée des
+Koréïchites&nbsp;? L’histoire ne le dit pas, et c’est la tradition
+des tribus africaines qui répond, si elle est fidèle, à cette
+question que l’on s’est posée. Fidèle, tout indique qu’elle l’est
+en effet. A quelle autre branche de la famille arabe les Choua
+pourraient-ils se rattacher&nbsp;? Ce n’est pas aux tribus établies
+sur le Nil ou en Nubie depuis les temps anciens, à celles que
+mentionnent les auteurs grecs et latins&nbsp;; car si elles ont
+conservé l’idiome natal, c’est avec de profondes altérations,
+qu’explique assez leur long contact avec les populations natives de
+l’Éthiopie. On ne saurait songer non plus aux expéditions
+musulmanes sous les Khalifes, car aucune ne fut dirigée vers ces
+parties intérieures du Soudan oriental, où le culte de Mahomet n’a
+pénétré qu’à des époques relativement très récentes. Il ne reste
+donc, à ce qu’il semble, que l’émigration koréïchite, qui seule
+peut rendre raison et de la route suivie par la colonie arabe du
+Bornou et de la pureté avec laquelle les Choua conservent la langue
+koréïchite du Hedjaz<a id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11"
+class="fnanchor">[11]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu que ce nom de Choa était celui que certaines
+populations donnaient aux Arabes. Ce nom ne<span class="pagenum"
+id="Page_8">[8]</span> prouve rien d’ailleurs, car une même
+peuplade peut être appelée de façons différentes par ses différents
+voisins&nbsp;: les habitants du Kanem, qui se donnent le nom de
+Ianembô, sont appelés Aoussâ par les Toubou et Hamedj par les
+Arabes&nbsp;; de même, les Toundjour sont appelés Kourâda par les
+Toubou, et les Ouadaïens portent les noms variés de Wadaï, Borgou,
+Koursada et Kouga. Si l’on ne peut pas toujours s’expliquer les
+noms de population employés par les indigènes, ces derniers sont
+parfois aussi embarrassés que l’Européen. D’autre part, les Choa ne
+sont pas groupés dans une région bien déterminée, et c’est une
+erreur de croire que leur nom servit à désigner une population
+arabe tout à fait particulière, habitant le Bornou, le Baguirmi et
+le Kanem.</p>
+
+<p>En réalité, les Arabes de l’Afrique Centrale sont diversement
+nommés par les indigènes des contrées où ils résident&nbsp;: Choa,
+Aroua, Aramka et Solong<a id="FNanchor_12"></a><a href=
+"#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Les rivalités, les
+migrations ont amené assez souvent le morcellement des tribus, dont
+on retrouve les fractions aux quatre coins du pays. C’est ainsi
+qu’il y a des Khouzam<a id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13"
+class="fnanchor">[13]</a> au Bornou, au Baguirmi, au Ouadaï et au
+Darfour. Il est donc inexact de dire, en parlant des Choa de la
+région du lac, que «&nbsp;ces Arabes ne se sont jamais confondus
+avec les tribus voisines du Ouadaï et du Darfour&nbsp;». Il y a des
+Choa nomades, il y en a de sédentaires&nbsp;; mais cette division
+en nomades et sédentaires ne répond à aucune particularité
+ethnique&nbsp;: les circonstances seules ont amené certaines tribus
+à se fixer dans les régions humides du Sud, où elles ont été
+forcées de renoncer à la vie errante de leurs ancêtres.</p>
+
+<p>Certains Arabes du Bornou et du Territoire du Tchad sont
+apparentés à ceux du Ouadaï et du Darfour. Tous les Arabes de
+l’Afrique Centrale sont d’ailleurs absolument distincts des tribus
+arabes, ou d’origine arabe, telles que les Oulâd
+Slimân,<span class="pagenum" id="Page_9">[9]</span> les Toundjour,
+les Dialiin, etc., qui ne se rattachent pas aux deux groupes dont
+nous avons parlé. Nous donnerons parfois aux Arabes le nom de Choa,
+terme impropre du reste, parce que localisé. Voyons maintenant
+quelles sont leurs principales divisions.</p>
+
+<p>«&nbsp;Que les Choa soient venus de l’Orient, écrit Vivien de
+Saint-Martin, c’est ce qui ne saurait être l’objet d’un
+doute.&nbsp;» Cela n’est pourtant vrai qu’en partie&nbsp;: les Choa
+forment deux groupes bien distincts, l’un venu du Nord, l’autre
+venu de l’Est. Les tribus du premier et certaines tribus du second
+se sont rencontrées dans la région du Tchad et, depuis lors, ont
+vécu côte à côte sur les bords du Chari et surtout au Bornou.</p>
+
+<p>Le groupe du Nord aurait suivi la côte depuis l’Égypte jusqu’à
+la Tripolitaine, en marchant vers l’Ouest par conséquent&nbsp;:
+d’où le nom de <em>Ḥassan el Gharbi</em><a id=
+"FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>
+donné à son chef, et serait ensuite venu s’installer dans les pays
+du Tchad. C’est le groupe des Hassaouna. L’autre groupe serait venu
+de l’Est par le Kordofan et le Darfour. Les différentes tribus de
+ce groupe se réclament de ʿAbdoullahi el Djoheïni, qui semble être
+l’ancêtre commun. Mais ces tribus sont tellement dispersées depuis
+le Bornou jusqu’au Darfour que le nom de Djoheïna, donné à
+l’ensemble des Arabes qui constituent ce groupe, est assez rarement
+employé. Les Ḥassaouna, au contraire, ne se trouvent qu’au Bornou
+et à l’est du lac, depuis Fort-Lamy jusqu’au Kanem.</p>
+
+<p>Ces Arabes sont-ils d’origine qoréïchite&nbsp;?...</p>
+
+<p>Les arguments que l’on a fait valoir, à l’appui de cette thèse,
+peuvent, en somme, se réduire à ceci&nbsp;: les Choa sont d’origine
+qoréïchite parce que la tradition le dit, parce qu’ils sont venus
+de l’Est, parce qu’ils ont conservé assez pure la langue du Hedjâz
+et enfin parce les Qoréïchites, après leur départ d’Arabie, doivent
+s’être réfugiés au Soudan.</p>
+
+<p>Est-il bien sûr, tout d’abord, que «&nbsp;la plupart des
+Arabes<span class="pagenum" id="Page_10">[10]</span> du Soudan se
+disent Qoreychites&nbsp;»&nbsp;? Nachtigal n’en parle pas et, pour
+notre part, nous ne l’avons jamais entendu dire. Les renseignements
+que les Arabes donnent sur leurs origines sont d’ailleurs assez
+vagues. On peut en déduire toutefois ce que nous avons déjà
+rapporté, au sujet de leur division en deux groupes. Quant aux
+généalogies, nous ne savons trop quelle confiance il faut leur
+accorder. Elles sont utiles, parce qu’elles permettent de grouper
+les tribus d’une manière rationnelle, mais elles paraissent quelque
+peu fantaisistes en faisant remonter ces tribus aux proches parents
+du Prophète&nbsp;: les Ḥassaouna se réclament de ʿAli el Kerrar,
+cousin et gendre de Moḥammed, et les Arabes venus de l’Est font
+remonter leur généalogie à ʿAbd el Moṭṭaleb, grand-père et tuteur
+de Moḥammed<a id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class=
+"fnanchor">[15]</a>.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit ce qu’il fallait penser de l’unique
+direction d’arrivée des Choa dans la région du Tchad.</p>
+
+<p>L’argument relatif à la pureté de la langue semblerait plus
+sérieux. Notre étude pratique d’arabe centre-africain traite du
+dialecte généralement employé dans les pays, aussi bien par les
+Arabes que par les populations voisines. Mais les Arabes, surtout
+les nomades du nord du Ouadaï (Oulâd Râchid et Maḥâmid), parlent
+une langue plus pure. Nachtigal remarque que les Choa du Bornou
+«&nbsp;ont presque conservé dans son antique pureté la langue de la
+péninsule arabe&nbsp;»<a id="FNanchor_16"></a><a href=
+"#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> et que «&nbsp;la
+prononciation et les expressions rapprochent leur dialecte de
+l’arabe que parlaient autrefois les Bédouins<span class="pagenum"
+id="Page_11">[11]</span> de l’Arabie&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.
+M. Gaudefroy-Demombynes dit également que le vocabulaire arabe du
+Tchad «&nbsp;a un caractère bédouin et oriental très net&nbsp;».
+Enfin, M. René Basset nous signale qu’il y avait plusieurs
+dialectes bédouins dans l’ancienne Arabie et que Nachtigal aurait
+été bien en peine d’établir leur différence.</p>
+
+<p>Le dernier argument n’a que peu de valeur par lui-même.</p>
+
+<p>M. René Basset n’attache aucune valeur à l’opinion de d’Escayrac
+de Lauture sur les Arabes du Soudan. Il relève d’ailleurs quelques
+inexactitudes dans le passage que nous avons cité&nbsp;:
+contrairement à ce que croit d’Escayrac de Lauture, les historiens
+arabes nous ont conservé le souvenir des luttes entre Arabes
+musulmans et Arabes païens, du reste, il y a eu des historiens
+arabes chrétiens, sans parler des historiens syriaques ou grecs
+chrétiens, contemporains ou postérieurs&nbsp;; Abou ’l Féda dit que
+les Qoréïchites se convertirent à l’islamisme et n’émigrèrent
+point, M. René Basset fait remarquer à ce sujet qu’Abou ’l Féda
+n’est que l’abréviateur d’Ibn el Athir, qui a abrégé Tabari&nbsp;;
+les Qoréïchites formaient la caste dominante à la Mekke, et ne
+constituaient pas du tout une puissante nation&nbsp;; enfin le
+dialecte du Tchad n’est pas la pure langue du Hedjâz.</p>
+
+<p>Pour conclure, le savant doyen de la Faculté des Lettres d’Alger
+dit formellement <em>qu’il n’y a pas eu</em>, en 634, d’émigration
+de Qoréïchites de la Mekke en Afrique. Il constate que d’Escayrac
+de Lauture affirme <em>sans aucune preuve</em> l’émigration en
+question, et il ajoute que cet auteur eût été d’ailleurs bien
+embarrassé de citer un texte arabe à l’appui de sa thèse. Selon M.
+René Basset, les pages que nous avons citées sont un roman sans
+aucune base autre que l’imagination de d’Escayrac de Lauture. Il
+dit également, au sujet de l’opinion de Vivien de Saint-Martin, que
+celui-ci manque totalement de critique historique.
+«&nbsp;Remarquez, dit-il, l’absurdité du raisonnement de ces deux
+auteurs&nbsp;: les Qoréïchites émigrent<span class="pagenum" id=
+"Page_12">[12]</span> pour fuir la nouvelle religion (l’islam) et
+ce sont eux qui la propagent en Afrique&nbsp;! Quand l’ont-ils
+embrassée&nbsp;?&nbsp;»</p>
+
+<p>Les Arabes ont poussé assez avant vers le Sud et on les trouve
+dans des régions telles que le Baḥr Salamat, le Baguirmi et le
+Mandara. Mais, pour vivre dans ces pays, inondés pendant
+l’hivernage et infestés par les moustiques et les grosses mouches,
+ils ont dû renoncer à la vie nomade et se mélanger aux diverses
+populations noires. Les Salamat, qui forment la transition entre
+les Arabes restés assez purs et les autres indigènes, constituent
+la tribu la plus méridionale.</p>
+
+<p>Dans les différentes tribus arabes, la pureté de la race, le
+genre de vie et les mœurs dépendent de la position qu’elles
+occupent sur la carte. Les Arabes des régions sablonneuses du Nord
+sont <em>abbala</em><a id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18"
+class="fnanchor">[18]</a> et par conséquent nomades. Ils se sont
+conservés assez purs et, si les mœurs de certains d’entre eux, —
+des Maḥâmid, par exemple — ont subi quelques modifications par
+suite du voisinage des Ouadaïens, ces Arabes n’en restent pas moins
+fidèles, dans l’ensemble, à beaucoup de traditions de leurs
+ancêtres.</p>
+
+<p>Prenons, au contraire, les Salamat et les Hémat du Sud, qui
+vivent au milieu de populations non arabes, et souvent à côté de
+fétichistes. Le teint est alors très foncé, presque aussi noir
+parfois que celui de la population avoisinante. Notons cependant
+que, quelle que soit la proportion de sang noir qui se trouve chez
+ces Arabes, il n’en existe pas moins, dans la physionomie aussi
+bien que dans la couleur, une réelle différence entre eux et les
+autres indigènes&nbsp;: on la saisit facilement avec un peu
+d’habitude. Ces Arabes du Sud sont généralement pasteurs, mais
+sédentaires. Tandis que les tribus du Nord ont de nombreux moutons
+et presque pas de vaches, les autres Arabes, par contre, possèdent
+de beaux troupeaux de bœufs mais presque pas de moutons<a id=
+"FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.
+Le climat<span class="pagenum" id="Page_13">[13]</span> humide des
+régions qu’ils habitent force ces derniers à prendre certaines
+précautions pendant l’hivernage&nbsp;: ils font de la fumée dans
+les cases où ils mettent leurs animaux, afin de protéger ceux-ci
+des mouches venimeuses&nbsp;; les troupeaux ne quittent le village
+que vers neuf heures du matin, c’est-à-dire quand le soleil a
+asséché l’herbe de la brousse, et cela afin d’éviter que l’humidité
+ne fasse pourrir les pieds des moutons&nbsp;; les animaux rentrent
+dans les cases au plus fort de la chaleur et n’en ressortent que
+dans l’après-midi.</p>
+
+<p>Les mœurs des Arabes du Sud se ressentent du voisinage des
+fétichistes. Aussi leurs frères du Nord parlent-ils d’eux avec le
+plus profond mépris&nbsp;: «&nbsp;<em>Houma ʿArab haouanin, ma
+ḥourrin mislna&nbsp;; houma misl el Kirdi</em><a id=
+"FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>,
+ce sont de mauvais Arabes&nbsp;; ils ne sont pas de pure race comme
+nous&nbsp;; ils sont semblables aux fétichistes&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Arabes nomades ont généralement le teint clair. Ils ont vécu
+dans un isolement relatif, par suite de leur existence errante,
+mais les alliances avec des concubines étrangères ont cependant
+altéré la pureté primitive de la race. Ils sont exclusivement
+pasteurs. Ils se nourrissent du lait de leurs chamelles, de leurs
+vaches ou de leurs brebis, de quelques fruits sauvages (doum,
+hadjlidj, nabaq, etc.) et du mil acheté aux populations
+sédentaires. Ils sont maigres, agiles et très résistants aux
+fatigues et aux privations.</p>
+
+<p>Leurs cases, facilement démontables, sont formées par des
+baguettes placées verticalement sur les quatre côtés d’un rectangle
+et réunies, à une certaine hauteur, par une baguette
+horizontale&nbsp;: une ouverture est ménagée, qui doit servir de
+porte. Les baguettes horizontales des deux grands côtés du
+rectangle sont ensuite réunies par d’autres baguettes recourbées,
+formant une sorte de dôme. Il ne reste plus alors qu’à<span class=
+"pagenum" id="Page_14">[14]</span> recouvrir le tout avec des
+nattes d’hyphène. L’intérieur peut être tapissé de peaux de
+moutons, et un lit est vite installé, au moyen de quatre petites
+fourches et d’un cadre en bois. Lorsqu’il y a une alerte, en un
+clin d’œil les cases sont pliées et chargées sur les chameaux.
+Quant aux troupeaux, ils sont parqués dans des <em>zéribas</em>
+(clôtures d’épines rapportées).</p>
+
+<p>Ces installations primitives ne conviennent que dans les pays
+sablonneux et secs, dans le Baḥr el Ghazal ou au nord du Ouadaï.
+Quand des Arabes ont voulu mener la vie nomade dans des régions
+humides, la maladie et les épizooties les ont bien vite forcés à se
+construire des villages. Ainsi les Dagana, après avoir été chassés
+du Baḥr el Ghazal par les Kreda, nomadisèrent quelque temps au
+Fitri et au Médogo. Mais la tribu fut éprouvée par la fièvre, une
+épidémie bovine décima les troupeaux, et ces Arabes, presque
+complètement ruinés, revinrent s’installer comme sédentaires sur
+les bords du Séré<a id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21"
+class="fnanchor">[21]</a>. Un fait analogue s’est produit, plus
+récemment, pour deux fractions Beni-Ouaïl, qui avaient voulu mener
+la vie nomade dans le Dagana.</p>
+
+<p>Les nomades sont très sujets au paludisme. Les sédentaires, même
+teintés, n’en sont point exempts, d’ailleurs. Mais ceux-ci
+supportent beaucoup mieux l’humidité des régions du Sud. Leurs
+alliances avec les populations voisines et la vie qu’ils mènent
+leur ont donné des formes plus pleines et plus robustes que celles
+des nomades. On voit quelquefois, parmi eux, de grands diables de
+noirs, solides et bien plantés, qui n’ont d’arabe que le nom.</p>
+
+<p>Les plus purs d’entre les Arabes jugent indignes d’eux de
+travailler la terre et, s’ils ont des villages, abandonnent ce soin
+à leurs captifs. Ce préjugé s’affaiblit avec la pureté de la race
+et l’on peut voir certains Salamat du Baguirmi, par exemple, faire
+la récolte et battre le grain, tout comme des Abou Semin ou des
+Kanembou. Notre occupation a pour résultat d’amener la disparition
+progressive de l’esclavage.<span class="pagenum" id=
+"Page_15">[15]</span> Les entraves que nous apportons au commerce
+des captifs ne réjouissent guère les Arabes, lesquels ne
+comprennent pas et l’avouent d’ailleurs ingénument&nbsp;:
+«&nbsp;Qui donc travaillera la terre et fera venir le mil quand
+nous n’aurons plus de captifs&nbsp;?&nbsp;»</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit, d’une façon générale, que la langue arabe
+du Tchad s’était conservée assez pure. Quelques mots ont cependant
+été empruntés aux langues des nègres&nbsp;:</p>
+
+<ul class="simple5">
+<li><em>ngrinti</em>, du kanembou <em>ngouroutou</em>,
+hippopotame&nbsp;;</li>
+
+<li><em>mérem</em>, du kanouri <em>mérem</em>,
+princesse&nbsp;;</li>
+
+<li><em>korrorat</em>, du toubou <em>korroro</em>, cris, etc.</li>
+</ul>
+
+<p>Il est possible de distinguer certaines différences dans les
+vocabulaires employés par les diverses tribus. Ainsi, quand on a
+vécu quelque temps avec les Ḥassaouna, on remarque que leur
+dialecte diffère quelque peu de celui employé par les Arabes de
+l’Est. De même, les Toundjour emploient certains mots qui leur sont
+particuliers&nbsp;; et, si on ne comprend pas, ils s’empressent de
+dire&nbsp;: <em>da kelamna</em><a id="FNanchor_22"></a><a href=
+"#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>&nbsp;; nous autres,
+Toundjour, nous parlons ainsi. Enfin, les anciens rabḥistes, que
+les indigènes du pays désignent sous le nom de <em>Tourk</em>,
+emploient parfois des mots et des expressions du Darfour. Détail à
+noter&nbsp;: le verbe <em>kan</em>, être, qui joue un rôle si
+important en arabe régulier et qu’on retrouve dans tous les autres
+dialectes, n’est pas employé dans la langue du Tchad.</p>
+
+<p>«&nbsp;Nous nous représentons tous les Arabes d’Afrique, dit
+d’Escayrac de Lauture, comme des missionnaires armés&nbsp;; Arabe
+et musulman sont pour nous des termes synonymes&nbsp;: le Soudan,
+cependant, renferme peut-être encore des Koreychites
+idolâtres&nbsp;; c’est depuis trois, depuis deux, depuis un siècle
+seulement, pour la plupart, que les autres ont subi l’islam plutôt
+qu’ils ne l’ont reçu&nbsp;: l’islam les poursuivait à travers toute
+l’Afrique, ils avaient eu le temps d’oublier l’existence de ce
+prophète ennemi de leurs aïeux, quand le<span class="pagenum" id=
+"Page_16">[16]</span> nom de ce prophète leur fut annoncé&nbsp;:
+ils ne se hâtèrent pas d’embrasser sa doctrine&nbsp;: les noirs,
+leurs voisins, plus crédules qu’eux, en furent les premiers
+néophytes&nbsp;; plus d’une tribu koreychite se vit imposer l’islam
+par un prince du Soudan, ou y fut appelé par un apôtre noir<a id=
+"FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class=
+"fnanchor">[23]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il faut bien se garder de croire à la lettre tout ce qui
+précède&nbsp;: du reste, la thèse de d’Escayrac de Lauture est
+<em>a priori</em> fort paradoxale et nous savons déjà que M. René
+Basset l’a énergiquement combattue. En Afrique Centrale, Arabe et
+musulman sont également des termes synonymes, et les plus fidèles
+sectateurs de Moḥammed se rencontrent parmi les Arabes nomades. Il
+n’existe pas d’Arabes idolâtres, pas plus d’ailleurs que les Choa
+ne sont désignés sous le nom de Karda<a id=
+"FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.
+Pour les indigènes, la conversion de ces Arabes à l’islamisme se
+perd dans la nuit des temps, et la tradition les représente comme
+ayant toujours été musulmans. En tout cas, ils l’étaient déjà
+depuis longtemps au <span class="sc2">XVII</span><sup>e</sup>
+siècle, lorsque ʿAbd el Kerim ben Djamé fonda le royaume du
+Ouadaï.</p>
+
+<p>Ce que dit d’Escayrac de Lauture s’appliquerait bien mieux aux
+Toundjour, que cet auteur range, du reste, parmi les tribus
+non-qoreychites. Cette tribu, d’origine arabe, est venue au Soudan
+à une époque très reculée. Certaine tradition lui attribue une
+origine qoreychite<a id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25"
+class="fnanchor">[25]</a>. D’autre part, on pourrait croire que la
+conversion des Toundjour à l’islâm<span class="pagenum" id=
+"Page_17">[17]</span> est relativement récente. La dynastie du roi
+toundjour Daoud, si elle n’était pas absolument païenne, ne devait
+pas être indemne de pratiques fétichistes. En tout cas, nous avons
+entendu dire au Kanem que, lorsque les Toundjour furent chassés du
+Ouadaï, ils étaient encore <em>kirdi</em>. Notons, de plus, que
+l’accession tardive des Toundjour à la religion du Prophète semble
+être confirmée par l’usage qu’ils font de boissons fermentées
+(merissé, khall) et par ce fait qu’ils ne pratiquent pas l’excision
+des filles, alors que tous les Choa le font. On voit donc que les
+Toundjour se sont comportés comme les nombreuses populations noires
+actuellement musulmanes et qu’ils sont absolument distincts des
+autres tribus arabes. On pourrait les présenter comme les
+descendants directs des anciens Qoréïchites. Et cependant on se
+tromperait fort en le croyant. D’abord, M. René Basset nous fait
+remarquer que les Qoréïchites n’ont point quitté l’Arabie et qu’il
+n’y a pas eu de migration arabe païenne&nbsp;; de plus, la
+tradition rapporte généralement que les Toundjour descendent des
+Beni Hilal&nbsp;; et enfin la tribu en question n’est pas venue de
+l’Orient, elle est venue de Tunis<a id="FNanchor_26"></a><a href=
+"#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>Pour expliquer la tiédeur des sentiments religieux des Toundjour
+et la fâcheuse réputation de <em>kirdi</em> qui leur fut faite
+autrefois, M. René Basset ajoute ce qui suit&nbsp;: «&nbsp;On peut
+croire que leur islâm s’était fortement relâché et qu’il y eut
+ensuite un renouveau. Cela s’est passé dans l’Afrique du Nord aux
+<span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup>, <span class=
+"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècles, et aussi dans
+l’Ouganda&nbsp;; de même à Madagascar&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Arabes sont d’assez bons musulmans&nbsp;: ils font les cinq
+prières quotidiennes, observent le jeûne du Ramadan et pratiquent
+quelque peu le payement de l’aumône de purification<span class=
+"pagenum" id="Page_18">[18]</span> (<em>zakat</em>&nbsp;: aumône
+légale que tout musulman est tenu de faire). Ceux qui font le
+pèlerinage de la Mekke sont très rares&nbsp;: ils sont plus
+nombreux parmi les autres indigènes, surtout chez les Pouls et les
+Haoussa de l’Ouest. Les meilleurs musulmans se trouvent chez les
+nomades, où l’on compte quelques fractions maraboutiques (Massarra,
+Mélékat, etc.). Mais ceux-là même ne sont nullement fanatiques et,
+tout comme les autres, font parfois passer leur intérêt personnel
+avant celui de la religion.</p>
+
+<p>Les Arabes du Bornou et du Territoire militaire du Tchad
+appartiennent à l’ordre religieux des Tidjânia<a id=
+"FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.
+Cette confrérie, qui prêche la tolérance, est celle qui compte le
+plus d’affiliés dans toute la région&nbsp;: on ne trouve des
+Senoussia qu’au Ouadaï et dans les pays du Nord (Borkou, Mourtcha,
+etc.)<a id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class=
+"fnanchor">[28]</a>. Il faut dire d’ailleurs que beaucoup
+d’indigènes vivent dans une ignorance complète de toutes ces
+subtilités religieuses et qu’ils ne connaissent même pas les noms
+des diverses confréries<a id="FNanchor_29"></a><a href=
+"#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Les Arabes ont toutefois
+conscience de certaines différences doctrinales entre musulmans, et
+c’est dans leurs tribus que l’on rencontre généralement ceux
+qui<span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span> disent&nbsp;:
+<em>Ana Tidjâni</em><a id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30"
+class="fnanchor">[30]</a>. Ceux-là sont, pour ainsi dire, des
+musulmans de première classe et ils tiennent à ne pas être compris
+dans la masse des indigènes plus ou moins bien islamisés. Ils ont
+droit à plus d’égards que les autres. Nous nous rappellerons
+toujours le cri du cœur d’un Arabe nomade se précipitant vers Faqih
+Barka, parce qu’un tirailleur du convoi venait de le frapper avec
+une lanière&nbsp;: «&nbsp;<em>Ana Tidjâni</em>&nbsp;!&nbsp;»,
+répétait-il.</p>
+
+<p>Les Arabes sont très sobres et n’usent généralement ni de
+boissons fermentées ni de tabac. Ceux qui appartiennent aux tribus
+dégénérées du Sud ne sont que de bien tièdes musulmans, et certains
+d’entre eux boivent la merissé et chiquent le tabac&nbsp;: il n’est
+pas rare, au surplus, de voir l’un de ces Arabes prendre une femme
+fétichiste ou un fétichiste prendre une femme arabe.</p>
+
+<p>D’Escayrac de Lauture a quelque peu exagéré l’incrédulité des
+Choa. Sans doute, certains d’entre eux font semblant d’observer le
+jeûne du Ramadan et vont, en réalité, se cacher dans leur case pour
+absorber de la nourriture&nbsp;; mais nous remarquerons qu’une
+certaine pudeur les force cependant à sauvegarder les
+apparences.</p>
+
+<p>Les principaux caractères de la population arabe, caractères
+d’autant mieux marqués que la tribu est plus pure, sont les
+suivants&nbsp;: ils sont intelligents, beaucoup plus que les autres
+indigènes&nbsp;; mais ils sont aussi — et ce sont là de bien graves
+défauts — cupides, faux, cauteleux, menteurs et palabreurs<a id=
+"FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.
+Ils tiennent beaucoup à leurs troupeaux<a id=
+"FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class=
+"fnanchor">[32]</a>.<span class="pagenum" id="Page_20">[20]</span>
+Ce sentiment est même quelque peu exagéré chez les nomades&nbsp;:
+la chose est naturelle, d’ailleurs puisque ceux-ci tirent leurs
+principales ressources de leurs bêtes laitières<a id=
+"FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class=
+"fnanchor">[33]</a>.<span class="pagenum" id="Page_21">[21]</span>
+Pour les Arabes surtout, le bétail est le signe tangible de la
+richesse et représente nos pièces d’or. Aussi n’y touchent-ils pas
+et ne tuent-ils un bélier ou un taureau que dans des cas
+exceptionnels. Leur cupidité provoque des vols, des rapines et, par
+suite, des palabres interminables. Elle les conduit souvent au
+manque de dignité, et il n’est pas rare de voir un cheïkh influent
+venir demander un mouton, sous prétexte qu’il a faim.</p>
+
+<p>Les Arabes sont superstitieux et se surchargent volontiers d’une
+foule de sachets contenant des versets du Qorân&nbsp;; ils en
+mettent même au cou de leurs chevaux, pour les préserver de la
+maladie. Ces sentiments pieux ne les empêchent cependant pas,
+malgré les précautions prises pour donner au serment toute sa
+valeur, de mentir quelquefois sur le livre sacré. Assez cauteleux,
+ils abusent des protestations de dévouement et des marques
+d’humilité. Il faut reconnaître toutefois que certains chefs arabes
+ont de l’allure, mais ils exagèrent alors quelque peu la majesté de
+leurs attitudes. Cette remarque peut s’appliquer, par exemple, aux
+Dagana, dont Nachtigal avait déjà signalé «&nbsp;l’insupportable
+fierté&nbsp;».</p>
+
+<p>Afin de ne pas être obligés de vendre quelques têtes de bétail,
+les Arabes ne s’habillent pas comme ils pourraient le faire. Leur
+vêtement est formé d’un assemblage de bandes de coton
+(<em>gabaz</em>), cousues ensemble, et il peut ou non être teint en
+bleu (<em>tob</em> et <em>khaleg</em>). On voit souvent, parmi les
+nomades, des gens extrêmement sales et déguenillés.</p>
+
+<p>Les Choa qui possèdent des armes à feu sont très rares&nbsp;:
+leurs armes habituelles sont la lance, la sagaie et le
+couteau,<span class="pagenum" id="Page_22">[22]</span> qui se porte
+attaché au coude au moyen d’une bande de cuir.</p>
+
+<p>Les mœurs et coutumes des Arabes ont été plus ou moins adoptées
+par les autres indigènes musulmans. L’excision des filles n’est
+toutefois pratiquée que par les Arabes et les Ouadaïens&nbsp;; les
+Toundjour eux-mêmes, quoique d’origine arabe, ne se conforment
+point à cet usage. Tant qu’ils n’ont pas été circoncis, les enfants
+des deux sexes ne portent pas de costume et se parent simplement de
+quelques ceintures et colliers de perles. L’infibulation des jeunes
+filles se fait vers l’âge de six ans&nbsp;; elle n’a pas lieu
+publiquement&nbsp;: elle est pratiquée à l’intérieur de la case par
+une femme de l’art. Quand la jeune fille sort de la case, pour
+mieux souligner l’importance de l’opération qui vient d’être
+accomplie, sa mère balaie le sol devant elle avec un rameau vert.
+La jeune fille met alors le <em>kamfous</em> (bande de coton
+gabaga), qui passe entre les cuisses et, retenu par la ceinture de
+perles, sert à cacher les parties sexuelles. Plus tard, elle
+revêtira un vêtement de femme (<em>farda</em>).</p>
+
+<p>La circoncision des garçons donne lieu à de grandes
+réjouissances. Elle se fait publiquement&nbsp;: chaque garçon
+s’efforce de paraître insensible lorsque le forgeron, armé d’un
+couteau, pratique l’opération<a id="FNanchor_34"></a><a href=
+"#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Un appareil primitif, en
+paille tressée, est adapté au membre viril, en attendant la
+cicatrisation. Les jeunes circoncis défilent ensuite, les uns
+derrière les autres, au milieu de l’allégresse générale. Pendant
+quelques jours, ils ont le droit de prise et peuvent puiser dans
+tout ce qui passe à leur portée&nbsp;: dans la pratique, il n’y a
+guère que les poules du village qui aient à pâtir de cet état de
+choses.</p>
+
+<p>Tout séducteur d’une jeune fille est tenu de l’épouser&nbsp;;
+sinon, il est condamné à une amende. Les filles séduites sont
+d’ailleurs très mal vues, surtout chez les
+nomades&nbsp;:<span class="pagenum" id="Page_23">[23]</span>
+l’enfant naturel est appelé dédaigneusement <em>ferekh el boumi,
+ferekh el haram</em>.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>el goult temmètah</em>&nbsp;:</td>
+<td>j’ai fait ce que je disais&nbsp;:</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ferekh el boumi chilt gogéta</em>
+</td>
+<td>j’ai pris mon bâtard dans le dos</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>oudja’ni, derb er ridjal khallètah</em>.</td>
+<td>j’ai été malheureuse et j’ai abandonné le chemin des
+hommes.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>berberé annayé</em>&nbsp;;</td>
+<td>le sorgho est vert&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>fi lélet machi kholdjïa</em>&nbsp;;</td>
+<td>dans la nuit je vais pleine de lassitude&nbsp;;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ana bénéyé ’adjuz.....</em>
+</td>
+<td>je suis une vieille jeune fille<a id="FNanchor_35"></a><a href=
+"#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.....</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les jeunes filles sont nubiles à l’âge de douze ou treize ans.
+Elles se marient très jeunes. Le mariage est d’ailleurs une affaire
+qui se traite entre le futur époux et les parents de celle qu’il
+désire&nbsp;: celle-ci n’a pas à donner son avis et doit s’incliner
+devant la volonté paternelle. Le prétendant est tenu de verser une
+dot aux parents. Cette dot, fixée par un accord entre les deux
+parties, consiste en bétail, thalers, bijoux, vêtements, etc. Elle
+est d’autant plus forte que la position sociale du père de la jeune
+fille est plus relevée&nbsp;: la beauté de celle-ci n’entre
+nullement en ligne de compte.</p>
+
+<p>Le mariage est célébré par le faqih, qui récite la Fatiḥa et
+reçoit une obole du mari. Toutefois la jeune fille demeure encore
+quelque temps avec ses parents. Le jour où l’union doit être
+consommée, un pagne blanc<a id="FNanchor_36"></a><a href=
+"#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> est disposé sur le lit
+nuptial. Si la jeune fille était vierge, ce pagne est placé le
+lendemain sur la case, ou accroché à un arbre, et l’heureux époux
+apporte à son beau-père un autre pagne blanc, tout neuf&nbsp;: on
+bat alors le tam-tam à tour de bras, les femmes poussent des
+yous-yous<a id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class=
+"fnanchor">[37]</a> et tout le monde célèbre la vertu
+de<span class="pagenum" id="Page_24">[24]</span> la jeune épouse.
+Si, au contraire, le mari a été déçu, il jette le pagne nuptial aux
+pieds de ses beaux-parents et le mariage peut être rompu&nbsp;: les
+parents sont alors accablés de honte et, en cas de rupture, ils
+doivent restituer la dot.</p>
+
+<p>Chez les Arabes assez purs de la région du Nord (<em>ʿArab
+ḥoumr</em>)<a id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class=
+"fnanchor">[38]</a> les mœurs sont plus sévères que chez les Arabes
+métissés des pays du Sud (<em>Arab zourq</em>)<a id=
+"FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.
+Les femmes des Choa du Bornou, par exemple, ne savent pas toujours
+se garder de la licence des mœurs qui règne dans ce pays, et
+certaines d’entre elles se conduisent comme les plus débauchées
+Bornouanes.</p>
+
+<p>Le complice de la femme adultère peut être puni d’une amende.
+Quant à la femme, si sa conduite ne s’améliore pas, elle est
+répudiée par son mari. Le divorce est prononcé par le faqih&nbsp;:
+s’il est prononcée en faveur du mari, la dot est remboursée&nbsp;;
+dans le cas contraire, elle reste acquise aux parents de la femme.
+Si les torts sont communs, la femme ne restitue qu’une partie de la
+dot.</p>
+
+<p>Les femmes arabes, comme toutes les autres femmes indigènes du
+pays, sont habillées d’un simple pagne, attaché à la ceinture ou
+au-dessus des seins&nbsp;; le mari, peu généreux, le leur laisse
+user jusqu’à la corde. Ce vêtement n’est généralement propre que
+quand il est neuf<a id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40"
+class="fnanchor">[40]</a>. Dans certaines tribus nomades, les
+femmes portent une peau de mouton autour des reins.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_25">[25]</span>La narine droite
+des femmes est percée d’un trou, dans lequel elles introduisent un
+petit cylindre de corail, un anneau d’argent ou de perles, ou un
+petit morceau de bois. Le bord des paupières et les sourcils sont
+teints en bleu, au moyen de la poudre d’antimoine
+(<em>koḥl</em>)<a id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41"
+class="fnanchor">[41]</a>. Les lèvres et les gencives ont également
+une couleur bleue, obtenue en les piquant jusqu’au sang avec des
+épines d’acacia et en les frottant avec de l’antimoine ou — pour
+les gencives — avec une mixture dans laquelle il rentre de la bile
+de bœuf. Tout ce bleu ne donne d’ailleurs pas un aspect désagréable
+au visage, tant que la femme est jeune. Mais, avec l’âge et à la
+suite d’opérations répétées, les lèvres s’épaississent et prennent
+alors un aspect spongieux assez répugnant. La brosse à dents des
+indigènes (<em>souak</em>) est fournie par un certain arbuste
+(salvadora persica)&nbsp;; ce petit bâtonnet est arrangé en forme
+de pinceau, et les indigènes s’en servent constamment&nbsp;: leurs
+dents sont très blanches.</p>
+
+<p>Les cheveux des femmes arabes sont généralement arrangés en
+petites tresses, qui encadrent le visage. Mais les femmes des
+tribus du Sud se sont plus ou moins inspirées de ce qu’elles
+voyaient autour d’elles&nbsp;: certaines adoptent la coiffure
+bornouane, d’autres la coiffure ouadaïenne&nbsp;; d’autres encore
+ne portent que quelques grosses tresses, dont l’une, recourbée sur
+la nuque, rappelle la djemiré des femmes lisi, etc. Elles passent
+toutes du beurre sur leur chevelure, sans mesure parfois, et c’est
+alors bien peu esthétique<a id="FNanchor_42"></a><a href=
+"#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p>
+
+<p>Les femmes arabes aiment beaucoup la parure&nbsp;:
+ceintures<span class="pagenum" id="Page_26">[26]</span> de perles
+qu’elles mettent sous le vêtement, à même la peau&nbsp;; colliers
+de perles, de corail, d’ambre&nbsp;; bracelets et anneaux de pieds
+en cuivre ou en argent&nbsp;; écrits-amulettes dans des sachets en
+cuir, talismans, etc. C’est évidemment lorsqu’il y a tam-tam
+qu’elles se parent de tout ce qu’elles ont de plus beau.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>zerga ghannaé</em>
+</td>
+<td>l’endroit du tam-tam est noir de monde</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>el benat desso es soaraï</em>
+</td>
+<td>les jeunes filles ont mis leur bracelet</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>loummou el fogara</em>
+</td>
+<td>les faqihs se sont réunis</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>ketebou el aï</em> (<em>ouarga</em>)</td>
+<td>ils ont écrit des amulettes.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les danses et divertissements des Arabes varient avec la tribu.
+Chez les nomades du Nord, les hommes se mettent en ligne et
+tournent autour de l’instrument, en agitant leurs armes&nbsp;:
+quelques-uns d’entre eux chantent. Deux ou trois femmes passent un
+vêtement d’homme (<em>khaleg</em>) et se joignent à la danse. Si le
+tam-tam est donné en l’honneur de quelqu’un, les hommes, toujours
+en ligne, se dirigent vers lui, en sautant en cadence sur l’un et
+l’autre pied. Arrivés tout près de celui-ci, ils s’arrêtent et
+agitent leurs armes&nbsp;: c’est le salut. La personne saluée et
+ceux qui sont assis autour d’elles se lèvent alors et répondent en
+agitant également leurs armes. Puis, les danseurs font demi-tour et
+reviennent de la même façon que précédemment à côté de leur
+<em>noungara</em> (grand tambour).</p>
+
+<p>Chez d’autres Arabes, les hommes, en armes, sont placés les uns
+derrière les autres et leur cercle tourne en cadence autour de
+l’instrument.</p>
+
+<p>Les femmes peuvent aussi prendre part à la danse et former un
+second cercle, à l’intérieur de celui des hommes. Chez les Salamat,
+par exemple, les hommes balancent les bras, qu’ils ont passés à
+l’intérieur de leur boubou flottant&nbsp;; les femmes chantent et
+agitent leurs bras ballants, l’un en avant, l’autre en arrière,
+tout en fléchissant sur leurs jambes. Puis les deux cercles
+s’arrêtent&nbsp;: danseurs et danseuses se font face et, presque
+ventre contre ventre, se trémoussent<span class="pagenum" id=
+"Page_27">[27]</span> d’une façon quelque peu obscène. Ils
+recommencent ensuite à tourner.</p>
+
+<p>Si les femmes sont seules, elles peuvent se contenter de chanter
+en frappant dans leurs mains&nbsp;; ou bien elles agitent leur
+pagne, comme les Boulala&nbsp;; ou bien encore elles balancent les
+bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en sautant autour du
+tambour, etc., etc.</p>
+
+<p>La nuit, dans les villages, on entend parfois chanter&nbsp;: le
+chœur des femmes attaque et celui des hommes reprend.</p>
+
+<p>La fantasia des Choa ne présente rien d’extraordinaire. Les
+cavaliers, rangés en ligne, arrivent au grand galop, s’arrêtent
+pour saluer, puis repartent&nbsp;; chacun d’eux se détache ensuite
+successivement, en faisant donner au cheval toute sa vitesse et en
+lançant des sagaies le plus loin possible.</p>
+
+<p>Quand un décès se produit, les femmes se rassemblent à la case
+du défunt pour faire leurs lamentations. Le corps est immédiatement
+lavé à l’eau chaude et enveloppé dans un linceul, formé de gabag
+cousus ensemble&nbsp;: on parfume ce linceul en faisant brûler
+certaines plantes (chibé zerga, bondiyé).</p>
+
+<p>L’inhumation a lieu dans la brousse, à peu de distance du
+village. Le cadavre est placé dans la fosse, sur le flanc droit,
+face à l’est.</p>
+
+<p>«&nbsp;Lorsqu’un Arabe meurt, il est fait huit parts de sa
+succession. Une seule part est accordée à la veuve. Les enfants
+héritent des sept autres parts&nbsp;; à leur défaut, le père&nbsp;;
+puis, les frères et sœurs consanguins. Ces sept parts sont divisées
+à nouveau, en tenant compte de cette règle générale&nbsp;: chaque
+héritier mâle (fils ou frère) doit recevoir une part double de
+celle qui revient à chaque héritière (fille ou sœur). Lors du décès
+de la femme, il est fait quatre parts de ses biens. Le veuf en
+prend une seule, et les enfants s’adjugent les trois autres. A
+défaut d’héritiers directs, les frères et sœurs consanguins se
+partagent la succession par moitié avec le mari. Quelques faqihs du
+pays, cependant, favorisent beaucoup<span class="pagenum" id=
+"Page_28">[28]</span> moins le veuf, dans chacun de ces deux
+derniers cas<a id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class=
+"fnanchor">[43]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les différends sont portés devant le faqih. Celui-ci, après
+avoir écouté les plaideurs, ouvre son Qorân et cherche un passage
+qui se rapporte vaguement à l’affaire en question. Il psalmodie à
+haute voix quelques phrases, auxquelles les plaideurs ne
+comprennent goutte, et rend ensuite sa sentence. Inutile de dire
+que les fogara, même les plus instruits et les plus considérés, ne
+sont pas d’une impartialité à toute épreuve et qu’ils acceptent
+volontiers les cadeaux. C’est pourquoi les deux parties ne
+s’entendent pas toujours sur le choix d’un faqih.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que les Arabes habitaient le Bornou, le
+Territoire du Tchad, le Ouadaï et le Darfour.</p>
+
+<p>Les Choa sont nombreux au Bornou&nbsp;: Nachtigal évalue leur
+nombre à environ 100.000 âmes. Ils vivent sous l’autorité du sultan
+Guerbeï, chez les Anglais, et du sultan ʿOmar Sanda, chez les
+Allemands. Ces Choa comprennent des Arabes du groupe venu de l’Est
+et la majorité des Ḥassaouna. Ils habitent surtout la région
+comprise entre le Chari, le Mandara et le Ngoumati&nbsp;: ils sont
+particulièrement nombreux dans ce dernier district. Quelques-unes
+de leurs tribus se sont conservées assez pures&nbsp;: certaines
+migrations d’Arabes au Bornou sont d’ailleurs récentes, et une des
+plus sérieuses (Khouzam et Oulâd Hemed) a eu lieu au commencement
+du <span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Ces Choa sont sédentaires. Ils se déplacent quelque peu avec
+leurs troupeaux pendant la saison sèche, mais l’hivernage pluvieux
+du Bornou les force à avoir des villages. Ils sont baggara&nbsp;:
+ils possèdent beaucoup de bétail et la vente du beurre, dont ils
+approvisionnent les marchés du pays, constitue pour eux une source
+importante de revenus. Ils font travailler la terre par leurs
+captifs&nbsp;: disons, en passant,<span class="pagenum" id=
+"Page_29">[29]</span> que les Arabes ne maltraitent pas les
+esclaves et que ceux-ci sont relativement bien soignés.</p>
+
+<p>Ces Arabes sont plus riches que ceux du Territoire. Il y a une
+raison bien simple à cela&nbsp;: les premiers n’ont pas eu, comme
+les seconds, à supporter les razzias incessantes des Baguirmiens et
+des Ouadaïens. Les Choa du Bornou n’ont jamais été maltraités par
+les sultans de ce pays, auxquels ils rendirent parfois de signalés
+services. C’est ainsi que le cheïkh Moḥammed el Amin fut
+vaillamment secondé par les Choa, dans sa lutte pour la reprise du
+Bornou&nbsp;: signalons, entre autres, parmi ces auxiliaires, les
+cheïkhs Mallem Terab et el Gôni Dris, des ’Aouada, et Brahim
+Abdellahi, des Oulâd Hemed. Ajoutons que les Arabes ont
+particulièrement vécu dans d’excellents termes avec Rabaḥ et ses
+Arabes Dialiin. Enfin, il faut dire également que les terres du
+Bornou sont bien plus fertiles que celles de la rive droite du
+Chari. C’est pourquoi, tout en faisant la part de leur habitude de
+se plaindre et de se dire pauvres et misérables, il faut
+reconnaître que nos Arabes ont raison lorsqu’ils déclarent que
+leurs frères du Bornou sont plus riches qu’eux. Les mêmes
+expressions reviennent toujours sur leurs lèvres&nbsp;:
+«&nbsp;<em>Nihna Arab mesâkin. Maʿindna el mal. Hiné el mal
+ouaïn&nbsp;?... Hinak, fi dâr Bornou, el Arab indhoum regig ketir,
+khoulgan ketir, gours ketir ou mal misl et
+terab...</em>&nbsp;»<a id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44"
+class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<p>Ils veulent bien reconnaître également que, à l’heure actuelle,
+ils sont beaucoup mieux traités que les Arabes du Bornou. C’est, en
+tout cas, l’avis de ceux d’entre eux qui ont un peu voyagé
+«&nbsp;<em>Fransis iarfou bes trig adil, trig el
+haqq</em>&nbsp;»<a id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45"
+class="fnanchor">[45]</a>, nous disait un faqih qui connaissait
+très bien le Bornou.</p>
+
+<p>Les Allemands ne surveillent pas de près, ainsi que
+nous<span class="pagenum" id="Page_30">[30]</span> le faisons,
+l’administration des chefs indigènes. Ceux-ci ont une trop grande
+liberté pour rendre la justice, ramasser les impôts, etc., ils
+commettent de fréquents abus et rendent la vie dure à leurs pauvres
+administrés. C’est pourquoi les Arabes, qui n’hésitent pas à se
+déplacer si leur intérêt le commande, passent quelquefois chez les
+Anglais ou s’enfuient vers le Mandara, pour échapper à ʿOmar Sanda,
+ou bien encore franchissent le Chari et viennent chez nous, pour
+fuir Diagara. Ce dernier, chef kotoko de Goulfeï, mérite une
+mention spéciale. Son frère, Méollia, fut autrefois vaincu et tué
+dans sa lutte contre le chef Abba qui, grâce à l’appui de Rabaḥ,
+régna tranquillement sur les Kotoko-Goulfeï. Diagara, réfugié au
+Dagana pendant trois ans, revint au Bornou derrière nos tirailleurs
+et, de par nos succès, put reprendre le pouvoir<a id=
+"FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.
+Depuis lors, il a prouvé sa reconnaissance de Kotoko en nous
+suscitant toutes sortes de difficultés sur le Chari et en faisant
+intervenir constamment les autorités allemandes<a id=
+"FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class=
+"fnanchor">[47]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_31">[31]</span>La méthode des
+Anglais est bien supérieure à celle de leurs voisins. Ils
+surveillent Guerbeï et tiennent la main à ce que n’ait pas lieu
+chez eux ce qui se passe en territoire allemand. Ils y ont tout
+intérêt, d’ailleurs. C’est dans la partie du Bornou qui leur
+appartient que se trouvent les Arabes les plus nombreux et les plus
+riches.</p>
+
+<p>Les Arabes sont également nombreux dans le Territoire du Tchad.
+Ils sont tous <em>baggara</em><a id="FNanchor_48"></a><a href=
+"#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>&nbsp;: quelques fractions
+nomadisent au Baḥr el Ghazal ou au Kanem&nbsp;; les autres sont
+sédentaires. Les Salamat, qui constituent la majeure partie de ces
+Arabes, ont le teint très foncé&nbsp;; les Ḥassaouna, échelonnés
+entre Fort-Lamy et le Kanem, ont le teint plus clair.</p>
+
+<p>Les Arabes du Ouadaï, répandus sur tout l’ensemble du pays,
+appartiennent au groupe venu de l’Est. Ils se sont
+conservés<span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span> plus purs
+que les Choa et que les Arabes du Darfour<a id=
+"FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.
+Ceux du Nord, au teint clair, sont nomades et abbala (Oulâd Râchid,
+Maḥâmid)&nbsp;; ceux du Sud (Khouzam du Kadjagsé, Salamat de la
+Batah et du Baḥr et Tiné, Beni Halba du Sila, etc.) ont le teint
+plus foncé et sont baggara. Tous, d’une façon générale, ont été
+durement traités par les Ouadaïens<a id="FNanchor_50"></a><a href=
+"#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p>
+
+<p>Le Darfour est le pays le plus arabisé de toute l’Afrique
+Centrale&nbsp;: les Arabes, très nombreux, y sont nomades ou
+sédentaires, abbala ou baggara. Leur sort fut toujours de beaucoup
+préférable à celui qui était fait aux Arabes du Ouadaï. Nachtigal
+rapporte que deux Arabes, un cheïkh des Maḥâmid du Ouadaï et un
+cheïkh des Naouâïbé du Darfour, parlaient un jour devant lui des
+avantages que présentaient les deux pays pour les Arabes nomades.
+Le second disait que les Arabes du Darfour étaient bien mieux
+traités que leurs frères de l’Ouest, et Nachtigal le croyait sans
+peine&nbsp;: «&nbsp;L’aspect seul du cheïkh des Naouâïbé, dit-il,
+plaidait déjà éloquemment en faveur de sa thèse. Au Ouadaï, les
+Arabes allaient tête nue<a id="FNanchor_51"></a><a href=
+"#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, ils n’avaient que
+rarement des sandales et circulaient dans la capitale vêtus de
+grossières cotonnades du pays. Le cheïkh du Dar-Four portait un
+vêtement de soie, sa tagiyé (coiffure) avait des couleurs
+chatoyantes et ses chaussures égyptiennes étaient en maroquin
+rouge. Je le revis à la cour du Dar-Four avec un<span class=
+"pagenum" id="Page_33">[33]</span> châle de cachemire, un objet de
+très grand prix dans ces parages<a id="FNanchor_52"></a><a href=
+"#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les Arabes du Darfour participaient autrefois aux grandes
+razzias d’esclaves menées dans le Dar-Fertit&nbsp;: Chekka, la
+capitale des Rizégat, était un centre important de caravanes et
+l’entrepôt où les gros marchands d’esclaves du Kordofan venaient
+faire leurs achats de bétail humain. Les Arabes foriens sont très
+belliqueux, et une agression de la turbulente tribu des Rizégat
+provoqua l’invasion du Darfour par les bandes de Zibêr. Plus tard,
+l’élément arabe de ce pays lutta contre l’occupation égyptienne et
+joua un rôle capital, lors de la révolution mahdiste.</p>
+
+<p>A l’heure actuelle, quelques tribus sont assez puissantes pour
+obliger le sultan forien à montrer certains ménagements envers
+elles&nbsp;: ʿAli Dinâr a eu d’ailleurs des révoltes à réprimer et
+la dernière en date est celle de Kabkabiyé (1909).</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp1c01">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class=
+"label">[1]</span></a>Le domaine de la langue arabe s’étend surtout
+à l’est du lac Tchad&nbsp;; mais elle est également employée au
+Bornou, et ce que rapporte Elisée Reclus, d’après Rohlfs, ne
+correspond plus à la réalité. «&nbsp;En comparaison du kanouri,
+dit-il, l’arabe est une langue morte, respectée, mais hors d’usage.
+De même que le peuple qui le parle, il a perdu de son influence
+dans la partie du monde soudanien dont le lac Tzâdé occupe la
+dépression centrale. A la cour de Kouka, l’arabe n’est plus le
+langage officiel et même ceux qui le savent affectent de se le
+faire traduire par un interprète.&nbsp;» (Tome XII, p. 706.) Il est
+certain que, depuis lors, l’arrivée, dans le pays, de Rabaḥ et de
+ses Arabes Dialiin et Taaïché a beaucoup contribué à élargir le
+champ de la langue arabe, laquelle continuera vraisemblablement à
+gagner du terrain. D’une façon générale, d’ailleurs, l’arabe est
+très répandu en Afrique, surtout dans la partie septentrionale.
+Pour donner une idée de l’extension de cet idiome, nous ne saurions
+mieux faire que de citer les lignes suivantes de Robert Cust. Alors
+que les autres langues sont souvent localisées, «&nbsp;l’arabe
+étend son influence bien au-delà des limites des populations
+stables des divers royaumes. C’est le véhicule de la pensée à
+travers la plus grande partie de l’Afrique, qu’il soit parlé par
+les Bédouins nomades qui surprennent les voyageurs par leur
+apparition inattendue, ou par les conquérants envahisseurs comme le
+sultan de Zanzibar, par des trafiquants entreprenants comme les
+marchands d’esclaves qui sont généralement des Arabes avilis, ou
+bien par les races dominatrices du centre de l’Afrique&nbsp;; enfin
+c’est l’instrument de la propagation du mahométisme et de toute
+civilisation quelconque en dehors de celle qui résulte du contact
+des Européens&nbsp;». Robert Cust, <em>Les langues d’Afrique</em>,
+p. 44.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class=
+"label">[2]</span></a>Dans la région du Ouadaï, les indigènes
+musulmans qui ne sont pas Arabes sont désignés sous le nom de
+<em>Nouba</em>, sing. <em>Noubaï</em>. Les fétichistes sont appelés
+<em>Kirdi</em>, sing. <em>Kirdaï</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class=
+"label">[3]</span></a>Les Kouri sont musulmans et l’islamisme fait
+des progrès chez les Boudouma.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class=
+"label">[4]</span></a>M. René Basset nous signale, à l’appui de ce
+que nous venons de dire sur la propagation de l’islâm grâce à la
+paix imposée par les Européens, l’opinion de C. H. Becker,
+professeur à l’Institut Colonial de Hambourg&nbsp;: «&nbsp;Ist der
+Islam eine Gefahr für unsere Kolonien&nbsp;: L’islam est-il un
+danger pour nos colonies&nbsp;?&nbsp;» <em>Koloniale
+Rundschau</em>, mai 1909, p. 266-293. Du reste, les Allemands se
+montrent inquiets des progrès incessants que fait la religion
+musulmane dans leurs colonies d’Afrique, surtout dans celle de
+l’Est africain. En 1907, il y eut une certaine agitation religieuse
+dans les pays de la rive gauche du Chari qui appartiennent à la
+colonie allemande du Cameroun.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class=
+"label">[5]</span></a>«&nbsp;Le nègre qui se convertit à l’Islam
+croit s’élever d’un degré parmi les hommes.&nbsp;» Elisée Reclus,
+<em>L’Homme et la Terre</em>, t. VI, p. 400.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class=
+"label">[6]</span></a>Nous mettons à part les Oulâd Slimân,
+lesquels, comme nous l’avons déjà vu, sont appelés <em>Wassili,
+Wassal, Ouachila, Minimini</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class=
+"label">[7]</span></a>La terminaison <em>gué</em> est l’indice du
+pluriel&nbsp;: il reste donc le radical <em>Sow, Soa, Choa</em>.
+Les Boulala emploient d’ailleurs aussi le mot <em>Choua</em>, comme
+les Baguirmiens.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class=
+"label">[8]</span></a>Le mot arabe <em>chaé, chiwah</em>,
+signifie&nbsp;: brebis, mouton, espèce ovine. <em>Chaouia</em> veut
+donc dire&nbsp;: pasteurs de moutons.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class=
+"label">[9]</span></a>Tome III, p. 157.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class=
+"label">[10]</span></a>D’Escayrac de Lauture&nbsp;: <em>Mémoire sur
+le Soudan</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class=
+"label">[11]</span></a>Vivien de Saint-Martin, <em>Nouveau
+dictionnaire de géographie universelle</em>&nbsp;: article
+«&nbsp;Choua&nbsp;». Il est exact, en effet, que l’histoire ne
+signale aucune émigration arabe dans cette partie de
+l’Afrique&nbsp;: un mouvement de cette nature n’aurait pu cependant
+passer inaperçu. M. René Basset croit que la présence de tribus
+arabes dans le Soudan peut s’expliquer par des razzias menées dans
+ce pays ou par des infiltrations successives mais bien postérieures
+à l’islam.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class=
+"label">[12]</span></a>Dans la langue des For, <em>Solong</em>
+signifie&nbsp;: Arabe, bédouin.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class=
+"label">[13]</span></a>Tribu arabe <span class=
+"arabic">خزامة</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class=
+"label">[14]</span></a>Ḥassan l’Occidental.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class=
+"label">[15]</span></a>M. René Basset nous fait remarquer que ʿAbd
+el Moṭṭaleb était aussi bien le grand-père de ʿAli (par Abou Ṭâleb,
+père de celui-ci) que de Moḥammed (par ʿAbdallah, père de ce
+dernier). Abou Ṭâleb et ʿAbdallah étaient deux des fils de ʿAbd el
+Moṭṭaleb.</p>
+
+<table class="tree" id="t010">
+<tr>
+<td colspan="6" class="tdc">ʿAbd el Moṭṭaleb</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="brb">
+</td>
+<td class="blb">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="liner">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">ʿAbdallah</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Abou Ṭâleb</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="liner">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td class="liner">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Moḥammed</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">ʿAli</td>
+</tr>
+</table>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class=
+"label">[16]</span></a>Tome I, p. 687.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class=
+"label">[17]</span></a>Tome II, p. 436.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class=
+"label">[18]</span></a><em>abbala</em>, éleveurs de chameaux&nbsp;;
+<em>baggara</em>, éleveurs de bœufs.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class=
+"label">[19]</span></a>Nous parlons ici d’une façon générale. Il
+est bien évident qu’on ne passe pas brusquement d’un groupe à
+l’autre et que les transitions existent. C’est ainsi, par exemple,
+que les Dagana, Beni-Ouaïl et autres ont de beaux troupeaux de
+vaches et de moutons.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class=
+"label">[20]</span></a><span class="arabic">هما عرب هونين ما حرين
+مثلنا هما مثل الكردى</span>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class=
+"label">[21]</span></a>Entre Massakory et Tchoukla.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class=
+"label">[22]</span></a><span class="arabic">ذا كلامنا</span>&nbsp;:
+c’est notre langage.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class=
+"label">[23]</span></a><em>Mémoire sur le Soudan</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class=
+"label">[24]</span></a>«&nbsp;Il est remarquable que les Kanouri,
+ou indigènes du Bornou, désignent communément les Choa sous la
+dénomination de <em>Karda</em>, qui ressemble singulièrement à
+celle de <em>Kardi</em>, par laquelle on désigne, dans le Bornou et
+le Baguirmi, tous les noirs idolâtres&nbsp;». Vivien de
+Saint-Martin. — Avant notre arrivée dans le pays, il n’y avait
+guère que les Oulâd Slimân qui, par terme de mépris, appelaient
+quelquefois <em>Kerâda</em> (infidèles) tous les autres indigènes.
+Ils faisaient d’ailleurs exception pour les Choa, qu’ils appelaient
+Benou Ḥassen et envers lesquels ils montraient quelques
+ménagements.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class=
+"label">[25]</span></a>Nachtigal, t. III, p. 449.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class=
+"label">[26]</span></a>Cf. un article de Hartmann, <em>Schoa und
+Tundscher</em> (<em>Der islamische Orient</em>, t. I, p. 29-31) et
+C. H. Becker, <em>Zur Geschichte der östlichen Sudan</em> (<em>Der
+Islam</em>, 1<sup>re</sup> année, fasc. II). Il signale une double
+émigration, l’une du Nord et l’autre de l’Est, et voit dans
+Toundjour l’altération du mot arabe <span class=
+"arabic">تجار</span>, les marchands.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class=
+"label">[27]</span></a>La maison-mère de l’ordre de
+Sidi-Aḥmed-Tidjâni est près de Laghouat, à ʿAïn Madhi. Sa plus
+importante succursale est Temacin, près de Touggourt. Cette
+confrérie a pour affiliés beaucoup de Tunisiens et les populations
+du pays de Ségou et du Fouta, ainsi qu’un grand nombre de
+Touaregs.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class=
+"label">[28]</span></a>Un moyen très simple de reconnaître les
+Senoussia&nbsp;: ils prient les bras croisés, au lieu de les garder
+étendus le long du corps, comme le font tous les autres Malékites.
+On accusa d’ailleurs le cheïkh Senoussi d’être motazélite. Il n’en
+était rien, et, selon Moḥammed el Hachaïchi, il avait coutume de
+dire&nbsp;: «&nbsp;Ce que j’aime le mieux, après Dieu, le Prophète
+et les quatre khalifes, c’est l’imam Malek&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class=
+"label">[29]</span></a>Les indigènes avouent également que, avant
+notre arrivée dans le pays, ils ne savaient point ce qu’étaient les
+<em>nesara</em> (chrétiens). Dans sa relation de voyage, Nachtigal
+signale cette ignorance à plusieurs reprises. C’est pourquoi les
+gens du Kanem ont cru pendant longtemps, ou même continuent à
+croire, que l’explorateur Von Beurmann était un Juif
+(<em>ihoudi</em>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class=
+"label">[30]</span></a><span class="arabic">انا تجانى</span>&nbsp;:
+je suis un adepte de la Tidjânïa.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class=
+"label">[31]</span></a>Citons, en passant, l’appréciation que le
+lieutenant Delacommune portait sur les habitants d’un village arabe
+du Fitri, où il avait demandé des animaux porteurs&nbsp;:
+«&nbsp;Dans un village arabe où je savais qu’il y en avait (des
+animaux porteurs), j’ai palabré deux heures et demie environ.
+Quelles vilaines gens que ces Arabes, faux et cauteleux&nbsp;! Ils
+promettent tout ce qu’on veut, font toutes les bassesses possibles,
+mais se gardent bien de tenir leurs promesses. Les tirailleurs
+bouillaient d’impatience et voulaient mettre à sac le
+village.&nbsp;» (Lettres du lieutenant Delacommune, <em>Bulletin du
+Comité de l’Afrique française</em>, 1910).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class=
+"label">[32]</span></a>«&nbsp;D’où leur nom de Choa. Ce mot me
+paraît venir de l’arabe chaoua <span class="arabic">شوى</span>,
+brebis, et signifie les «&nbsp;pasteurs&nbsp;» nomades en
+opposition aux sédentaires.&nbsp;» (Note de M. René Basset). C’est
+aussi l’opinion de MM. Hartmann et Becker, <em>op. laud.</em></p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class=
+"label">[33]</span></a>Nous signalerons, à ce sujet, le rôle que
+joue l’urine de vache dans la fabrication du beurre. Il n’est pas
+rare, au moment où l’un de ces animaux urine, de voir une femme
+arabe recueillir le précieux liquide dans une calebasse. Ces
+habitudes ne sont d’ailleurs pas particulières aux Arabes. Pour
+beaucoup d’indigènes, la vache semble être l’animal-fétiche, dont
+tous les produits sans exception peuvent être utilisés&nbsp;: urine
+pour faire le beurre, bouse pour sécher les plaies, etc. Un matin
+que nous étions sur les bords du lac, dans un campement kouri, une
+vache se mit à uriner à peu de distance de nous, immédiatement un
+Kanembou se précipita pour se laver la figure à cette fontaine d’un
+nouveau genre. La chose nous étonna fort, d’autant plus que l’eau
+ne manquait pas dans le baḥr d’à-côté. Aux questions que nous lui
+posâmes à ce sujet, le Kanembou se contenta de répondre&nbsp;:
+«&nbsp;<em>boul el beguera semèh bel hèn</em>, l’urine de vache est
+quelque chose d’excellent&nbsp;».</p>
+
+<p>Schweinfurth rapporte, du reste, les mêmes détails à propos des
+Dinka, bergers riverains du haut Nil (<em>Au cœur de
+l’Afrique</em>, traduction Loreau, tome I, pages 160-164). Tout ce
+qu’il dit de ces nègres peut, à quelques différences près,
+s’appliquer aux Arabes. «&nbsp;Les Dinkas n’ont pas d’autre pensée
+que d’acquérir des bêtes bovines, pas d’autre ambition que de les
+multiplier. Ils paraissaient avoir pour elles une sorte de
+respect&nbsp;; même leurs excréments sont considérés dans le pays
+comme une chose de grande importance. La bouse, ainsi que nous
+l’avons vu, est réduite en cendres, qui forment la couche sur
+laquelle on dort, et le badigeon dont on se revêt&nbsp;; l’urine
+est employée au nettoyage des vases culinaires, elle entre dans les
+cosmétiques et remplace le sel....... Jamais une bête bovine n’est
+abattue&nbsp;; on ne mange que celles qui périssent de mort
+naturelle (les musulmans ne les mangent pas), ou par accident.....
+Les Dinka n’ont aucune répugnance à manger d’un bœuf que l’on a
+tué, quand l’animal n’était pas à eux. C’est donc pour le plaisir
+de les posséder, plutôt que par superstition, qu’ils respectent
+leurs troupeaux. Le chagrin qu’éprouve un Dinka de la perte de son
+bétail, soit par la mort, soit par le vol, est indescriptible.....
+Quand on leur demande à quoi leur sert d’avoir des bœufs, ils vous
+répondent qu’il leur suffit de les voir engraisser et
+embellir.&nbsp;» Le colonel Largeau (Les Dinka&nbsp;: <em>Bulletin
+du Comité de l’Afrique française</em>, 1910) confirme les
+renseignements donnés par l’explorateur et ajoute&nbsp;:
+«&nbsp;Quant au lait lui-même, malheur à la jeune femme qui par
+mégarde en répand quelques gouttes&nbsp;! Elle peut être frappée de
+stérilité, ce qui, chez les dames dinkas, est une infirmité très
+mal portée&nbsp;».</p>
+
+<p>Schweinfurth fait remarquer, au surplus, que ces diverses
+coutumes se retrouvent chez beaucoup de tribus pastorales
+d’Afrique.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class=
+"label">[34]</span></a>Les prépuces sont placés dans des petites
+boîtes et enterrés.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class=
+"label">[35]</span></a>Chanson arabe.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class=
+"label">[36]</span></a>Le pagne blanc peut être remplacé par une
+natte toute neuve, blanche par conséquent (<em>brich
+abied</em>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class=
+"label">[37]</span></a>Les yous-yous des femmes (<em>zakharat,
+korrorat</em>) sont des cris de joie, dans les tams-tams et les
+fêtes, et des cris d’alerte en temps ordinaire. Dans ce dernier
+cas, tous les hommes valides prennent leurs armes et se précipitent
+vers l’endroit d’où partent les cris (il existe, à ce point de vue,
+une très grande solidarité entre habitants d’un même village ou
+d’un même campement)&nbsp;: les femmes et les jeunes filles se
+réunissent alors en dehors des cases, dans la direction prise par
+les hommes, se rangent en ligne et commencent à pleurer et à se
+lamenter par anticipation, quittes d’ailleurs à sécher
+immédiatement leurs larmes si aucun événement fâcheux ne s’est
+produit.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class=
+"label">[38]</span></a>Arabes rouges.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class=
+"label">[39]</span></a>Arabes gris.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class=
+"label">[40]</span></a>«&nbsp;D’une façon générale, les vêtements
+misérables des femmes choua sont d’une malpropreté révoltante et
+semblent avoir été trempés dans l’huile ou dans du beurre
+fondu&nbsp;». Foureau.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class=
+"label">[41]</span></a>Les maladies des yeux sont très fréquentes
+chez les Arabes, surtout chez les nomades&nbsp;: cela tient
+principalement, croyons-nous, au manque de propreté corporelle et à
+la poussière soulevée par le vent du désert.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class=
+"label">[42]</span></a>Les Arabes ont généralement la tête
+rasée&nbsp;: certaines tribus laissent toutefois pousser leurs
+cheveux et les arrangent en petites tresses, à la mode ouadaïenne.
+Les enfants ont une ou plusieurs touffes de cheveux longs. En signe
+de deuil, les hommes laissent pousser leurs cheveux et les femmes
+ne tressent plus leur chevelure.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class=
+"label">[43]</span></a>Capitaine Rivière&nbsp;: <em>Notice sur le
+Cercle de Moïto</em> (<em>Revue des Troupes Coloniales</em>, année
+1907).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class=
+"label">[44]</span></a>«&nbsp;Nous sommes des Arabes misérables.
+Nous n’avons pas de bétail. Ici, y a-t-il du bétail&nbsp;?...
+Là-bas, au Bornou, les Arabes ont de nombreux esclaves, beaucoup de
+vêtements, beaucoup de thalers et du bétail aussi nombreux que les
+grains de sable&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class=
+"label">[45]</span></a>«&nbsp;Les Français ne connaissent que la
+voie droite, la voie de la justice.&nbsp;»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class=
+"label">[46]</span></a>«&nbsp;Il y a aussi dans notre entourage un
+homme qui se trouvait déjà depuis quelque temps avec Joalland. Il
+se nomme Diagara, c’est le frère de l’ancien chef de Goulfeï mis à
+la porte par Rabah. C’est un grand gaillard très maigre, très
+actif, très ambitieux et de plus fort intelligent. Il parle un peu
+l’arabe et je l’emploie parfois pour recueillir des
+renseignements.&nbsp;» (Foureau, <em>D’Alger au Congo par le
+Tchad</em>, p. 688.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class=
+"label">[47]</span></a>A propos du Bornou allemand, citons quelques
+lignes d’un article de la <em>Tägliche Rundschau</em>, dans lequel
+l’ancien gouverneur du Cameroun, M. de Puttkamer, se montrait
+favorable à la cession de la «&nbsp;Tête-de-Canard&nbsp;» à la
+France. «&nbsp;Si la France désire vraiment ces territoires, on
+peut lui donner le Bornou allemand avec Dikoa, la région du Choa et
+les villages de Goulfeï et de Koussri. Ces pays ne possèdent pas
+une valeur économique bien grande..... Sans doute, ce serait
+dommage de faire cette cession. Le geste ne serait pas très beau et
+n’accroîtrait pas notre prestige aux yeux des tribus. Cependant,
+nous le répétons, ce sont des territoires isolés, sans
+communications avec les régions du Mandara et de l’Adamaoua. On
+dira que les Haoussa y ont un certain commerce&nbsp;; c’est exact,
+mais il ne faut pas trop en parler. L’inondation du Chari y dure
+six mois de l’année et empêche tout trafic. Je me rappelle que
+lorsque j’ai voyagé dans ce pays la route de Marna à Koussri était
+impraticable.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le Bornou allemand avec Dikoa, c’est une petite partie du
+grand empire du Bornou dont le centre est dans la Nigéria anglaise.
+Ce pays gravite dans la colonie voisine.....</p>
+
+<p>«&nbsp;Il faut donc conclure que le Bornou allemand n’est pas
+indispensable au Cameroun. Les régions habitées par les Arabes du
+Choa sont sans valeur&nbsp;; il en est de même de la région inondée
+par le Chari. Nous pouvons aussi renoncer, à la rigueur, à Goulfeï
+et à Koussri&nbsp;; ce serait grand dommage, il est vrai,
+d’abandonner des tribus qui ont monté avec nous la garde sur le
+Chari. C’est mon ami Diagara qui serait surtout à plaindre. Il ne
+possède qu’un territoire assez petit, mais il est turbulent et le
+commandant français de Fort-Lamy ne l’aime guère. Quant au
+territoire de Musgu, je ne sais pas s’il a la valeur qu’on lui
+attribue.&nbsp;»</p>
+
+<p>M. de Puttkamer souhaitait cependant voir l’Allemagne conserver
+les montagnes du Mandara, «&nbsp;probablement riches en
+or&nbsp;».</p>
+
+<p>L’accord congolais, qui vient d’être signé tout récemment, porte
+que l’Allemagne cède à la France les territoires compris entre le
+Chari à l’Est et le Logone à l’Ouest (le Bec-de-Canard). De plus,
+nous obtenons certaines facilités pour le ravitaillement des pays
+du Tchad par la voie de la Bénoué et du Mayo Kébi, et les autorités
+allemandes n’apporteront aucune entrave au passage des troupes
+françaises, de leurs armes ou de leurs munitions.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class=
+"label">[48]</span></a>C’est à tort que Nachtigal range les Qawalma
+et les Assâlé parmi les Arabes abbala.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class=
+"label">[49]</span></a>«&nbsp;Les Arabes bédouins ouadayens sont
+d’un teint plus clair que les bédouins fôriens&nbsp;; la tribu des
+Mahâmyd, au nord-ouest du Ouadaï, a presque la nuance claire des
+Égyptiens&nbsp;». Moḥammed el Tounesi, <em>Voyage au Ouadaï</em>,
+p. 400.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class=
+"label">[50]</span></a>De nombreux Arabes du Ouadaï (Oulâd Rachid,
+Khouzam, Missiriyé, etc.), fuyant les exactions des aguids
+ouadaïens, s’étaient réfugiés au Fitri. En partie abbala, ils
+hivernaient au Baḥr el Ghazal et passaient la saison sèche au
+Fitri. La prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï leur ont permis
+de retourner sur leurs anciennes terres (Argana, Er Rouhoud,
+etc.).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class=
+"label">[51]</span></a>Les Choa s’habillent souvent à la mode
+bornouane et portent le petit bonnet blanc ou bleu.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class=
+"label">[52]</span></a><em>Voyage au Ouadaï</em>, p. 109.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_34">[34]</span><a id=
+"p1c02"></a>LES HASSAOUNA</h3>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Nous avons déjà vu que les Ḥassaouna
+étaient les descendants des Arabes venus par la route du Nord, sous
+la conduite de Ḥassen eṣ Ṣeghir el Gharbi. Pour montrer le degré de
+parenté des tribus qui constituent ce groupe, nous allons donner
+une certaine généalogie, que nous avons établie tant bien que mal
+avec celles qui nous ont été présentées.</p>
+
+<p>Il y a quelques variantes, que nous signalons. Quoiqu’on puisse
+penser de cette généalogie, elle aura du moins l’avantage de
+grouper les tribus ḥassaouna d’une manière rationnelle.</p>
+
+<p>Les Ḥassaouna sont bien moins nombreux que les Arabes du groupe
+venu de l’est (Salamat, Oulâd Râchid, Hémat, Khouzam, etc.). Ils
+sont probablement arrivés après ces derniers dans la région du
+Tchad&nbsp;: la tradition rapporte, en effet, que les Boulala
+s’étaient déjà mélangés aux Hémat avant d’envahir le Kanem, et que
+les rois de ce pays, obligés de se réfugier au Bornou, furent
+secondés par les Djo’ama (Oulâd Râchid) et les Êssela (Salamat)
+dans leurs luttes contre les Sô<a id="FNanchor_53"></a><a href=
+"#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
+
+<table class="tree" id="t035">
+<colgroup>
+<col style="width:10%;">
+<col style="width:10%;">
+<col style="width:10%;">
+<col style="width:10%;">
+<col style="width:10%;">
+<col style="width:10%;">
+<col style="width:10%;">
+<col style="width:10%;">
+<col style="width:10%;">
+<col style="width:10%;">
+</colgroup>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc"><span class="pagenum" id=
+"Page_35">[35]</span>ʿAli el Kerrar</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">Ḥassan es Sebtihé</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">ʿAbdoullahi</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">Meḥemmed</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">Ḥassan Asani</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">ʿAbdoullahi el Mahdi</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">Mousa el Djaouniou<a id=
+"FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class=
+"fnanchor">[54]</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">Daoud</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">ʿAbdoullahi</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">Meḥemmed</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">Yahya ez Zaït</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">ʿAbdoullahi</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">Meḥemmed</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">Ḥassan eṣ Ṣeghir ’alamethou mekata
+’azeha Allah, el Gharbi<a id="FNanchor_55"></a><a href=
+"#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="brb">
+</td>
+<td class="blb">
+</td>
+<td class="bline">
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+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="liner">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td>
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
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+<td class="linel">
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+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Ouaïl</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Rouïes (Ghebes)</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Issé</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Ghadêr<a id="FNanchor_56"></a><a href=
+"#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
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+<td class="liner">
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+<td>
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+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="10" class="tdc">Gâlem ou Ghânem<a id=
+"FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class=
+"fnanchor">[57]</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
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+<td>
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+<td class="liner">
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+</tr>
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+<tr>
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+<td colspan="2" class="tdc">’Aouada</td>
+<td>
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+</tr>
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+<tr>
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+<td class="blt">
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+<td class="linel">
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+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Serrâr<a id="FNanchor_58"></a><a href=
+"#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a></td>
+<td colspan="2" class="tdc">Meḥâreb</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Salem</td>
+<td colspan="2" class="tdc">’Amer</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Ali el Êsselé</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
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+<td class="blb">
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+<td class="bline">
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+<td class="bline">
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+<td class="bline">
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+</tr>
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+<tr>
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+<td class="brt">
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+<td class="linel">
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+<td>
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+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="4" class="tdl">ʿOthman abou Diguen<a id=
+"FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class=
+"fnanchor">[59]</a></td>
+<td colspan="2" class="tdc">ʿAli el ʿAouân</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>(M. René Basset nous fait remarquer que cette généalogie est
+bien connue. C’est celle d’ʿAli et de son fils aîné. ʿAli était
+cousin et gendre de Moḥammed, dont il avait épousé la fille
+Faṭimah. Il eut pour fils El Ḥasan, qui eut pour fils El Ḥasan es
+Sibt, etc. La généalogie que nous donnons est incomplète.)</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span>Après la
+dispersion des tribus du groupe oriental, les Hassaouna occupèrent
+la région comprise entre le Chari, le Kanem et le Baḥr el Ghazal,
+où ils vécurent sous l’autorité successive simultanée du Bornou, du
+Baguirmi et du Ouadaï. Ces Arabes, comme tous les nomades, étaient
+très turbulents et passaient leur temps à se piller et à se battre.
+Des rivalités éclatèrent entre tribus ou même entre fractions d’une
+même tribu. Certains Ḥassaouna franchirent le Chari, à la recherche
+d’un pays moins troublé que celui de la rive droite&nbsp;: d’autres
+suivirent et la majorité du groupe se trouva ainsi transportée au
+Bornou. Les migrations successives et l’intervention de puissants
+voisins modifièrent souvent la situation respective des
+tribus&nbsp;; nous signalerons celles qui, à un moment donné, ont
+exercé une sorte de prééminence.</p>
+
+<p>D’une façon générale, les Ḥassaouna se sont conservés plus purs
+que certaines tribus du groupe oriental (Salamat, Hémat), depuis
+plus longtemps qu’eux au contact avec les populations noires. Ils
+se sont toutefois sérieusement mélangés aux autres indigènes&nbsp;:
+Kanouri, Kotoko, Kouri, Gourân, Toundjour, Kanembou, etc. Les plus
+purs d’entre eux, chez les Beni-Ouaïl, par exemple, se trouvent au
+Dagana et au Kanem. Les alliances avec des éléments étrangers
+devenant de plus en plus fréquentes, on peut prévoir le temps où il
+n’y aura plus de Ḥassaouna au teint clair. A l’appui de ce que nous
+avançons, nous citerons l’exemple des Dagana&nbsp;: Nachtigal, qui
+parle dans sa relation du teint «&nbsp;étonnamment clair&nbsp;» de
+ces Arabes, serait fort étonné de voir le changement qui s’est
+produit en une trentaine d’années.</p>
+
+<p>On range souvent sous les noms de Ghaoualma (ou Qaoualma) et
+’Aouada les tribus qui se réclament de Râlem et ’Aouada. Sont ainsi
+appelées les tribus suivantes&nbsp;: Oulâd Meḥâreb, Oulâd Serrâr,
+Oulâd Salem, Oulâd ’Amer, Assâlé, Dagana, Oulâd el ʿAouân, Oulâd
+Manṣour, Oulâd Amiré, etc.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Meḥâreb.</span> —
+Ne se trouvent qu’au Bornou et au<span class="pagenum" id=
+"Page_37">[37]</span> Kanem. Ils habitaient autrefois, en compagnie
+des Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân, Assâlé et Dagana, la région
+comprise entre le Chari et le Baḥr el Ghazal. Les Toundjour,
+installés au Kanem, recevaient un tribut de tous ces Arabes, qui
+étaient alors nomades. Des querelles fréquentes divisaient les
+tribus. Les Oulâd Meḥâreb, qui avaient eu quelque puissance au
+temps du cheïkh Kidjémi oueld Damir, furent vaincus et pillés par
+les Dagana, aidés par les Ouadaïens. Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân
+et Assâlé subirent d’ailleurs le même sort. Les Oulâd Meḥâreb
+passèrent ensuite au Bornou.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Serrâr.</span> —
+Ne se trouvent qu’au Bornou et au Kanem. C’est un Serrâri, Igoma,
+qui, ayant été dépouillé de ses biens, alla trouver les Ouadaïens
+et les amena pour la première fois dans la région habitée par les
+Oulâd Meḥâreb, Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân, Assâlé et Dagana.</p>
+
+<p>Le cheïkh le plus puissant des Oulâd Serrâr fut Guènedj.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Sâlem, Oulâd
+’Amer.</span> — Au Bornou.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Assâlé.</span> — Ce
+sont les descendants d’ʿAli el Êsselé (ʿAli le chauve). «&nbsp;On
+les dit originaires du Fezzân&nbsp;», rapporte Nachtigal. Nous ne
+savons si le fait est exact, mais cette origine concorde, en tout
+cas, avec la direction générale d’arrivée des Ḥassaouna.</p>
+
+<p>Les Assâlé, pillés par les Dagana, se réfugièrent du côté du
+Tchad. Ils habitent aujourd’hui, à proximité des Kouri-Kalé, la
+région qui a pour centre Bout el Fil. Ils sont peu nombreux et se
+sont fortement mélangés aux Kouri et aux Kotoko.</p>
+
+<p>Quelques Assâlé passèrent au Bornou, afin d’éviter les razzias
+des Baguirmiens et des Ouadaïens. Ils sont également très teintés
+et habitent le pays de Magoumeri et le Ngoumâti. Nachtigal cite
+quelques-unes de leurs fractions<a id="FNanchor_60"></a><a href=
+"#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>&nbsp;: Oulâd<span class=
+"pagenum" id="Page_38">[38]</span> Solimân, Oulâd Merrouah, Oulâd
+Daï, Oulâd Tomboub, Oulâd Chérif et El Tawâbté.</p>
+
+<p>Les chefs de cette tribu qui ont eu un certain renom sont les
+cheïks El Iamenouk<a id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61"
+class="fnanchor">[61]</a>, El Gadem Abou Sourra et Adem.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Dagana.</span> — Les
+Dagana se réclament du cheïkh ʿOthman, appelé <em>Abou Diguen</em>
+à cause de sa longue barbe, qui donna son nom à la tribu. La
+tradition des Dagana ne remonte pas au-delà du temps où ces Arabes,
+qui étaient alors abbala, menaient la vie nomade dans la région du
+Baḥr el Ghazal actuellement occupée par les Kreda (Djemilé, El
+Lihân, Am Atïé, Abou Debaba, Ed Dekma, Oufer, etc.). Vers la fin du
+<span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup> ou le commencement du
+<span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle, ces derniers
+descendirent vers le Sud et entamèrent la lutte pour la possession
+des pâturages du Baḥr el Ghazal&nbsp;: elle devait être longue et
+acharnée. La tribu des Dagana était alors assez forte&nbsp;: elle
+avait de riches troupeaux et pouvait mettre 1.300 cavaliers en
+ligne&nbsp;; mais les Kreda étaient beaucoup plus nombreux.</p>
+
+<p>La lutte avait commencé au temps du cheïkh Aḥmed oueld Meḥemmed,
+qui fut tué par les Kreda. Son fils et successeur, ʿAbd er Resoul,
+fut également tué par les Kreda à Stoumi (1846). Le frère de ʿAbd
+er Resoul, El Baḥeiri, continua la lutte. Mais la partie était
+inégale<a id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class=
+"fnanchor">[62]</a>. Malgré la vaillance de El Baḥeiri et de son
+frère Mousa Abou Doumou, qui, dit-on, tua de sa main trente Kreda
+dans le même jour pour venger la mort de son fils Brahim, les
+Dagana furent obligés de céder la place. Ils s’y résignèrent en
+1868 et allèrent nomadiser au Fitri et au Médogo&nbsp;; le climat
+humide de ces régions décima aussi<span class="pagenum" id=
+"Page_39">[39]</span> bien les Arabes que leurs troupeaux et la
+tribu revint alors s’installer sur les bords du Baḥr el Ghazal,
+dans la région qui portait le nom de Massakôry&nbsp;: il y avait là
+d’excellents pâturages, dus à la proximité de l’eau du fleuve.
+Mais, pendant l’hivernage, les Dagana ne pouvaient plus, comme par
+le passé, remonter vers le Nord et se retirer avec leurs troupeaux
+dans les régions sablonneuses du Baḥr el Ghazal. El Baḥeiri, tout
+en conservant le commandement nominal de la tribu, laissait son
+frère Mousa exercer une autorité effective. A ce moment-là, les
+relations étaient tendues entre le sultan du Ouadaï, ʿAli, et son
+vassal Moḥammed Abou Sekkin, mbang du Baguirmi. Ce dernier envoyait
+ses troupes commettre des exactions dans certains pays dépendant
+directement du Ouadaï, au Fitri par exemple, et ne tenait aucun
+compte des observations du roi ʿAli. Un dernier incident devait
+donner le signal de la lutte. Les Dagana étaient administrés par un
+dignitaire ouadaïen, l’aguid el Djaʿâdné, qui levait l’impôt pour
+le compte du sultan. Moḥammed Abou Sekkin voulut aussi exiger un
+tribut du cheïkh Mousa. Ce dernier refusa. Le sultan du Baguirmi,
+furieux, ordonna alors d’arrêter les deux cheïks des Dagana, El
+Baḥeïri et Mousa. Mais ceux-ci se réfugièrent au Ouadaï et les
+Baguirmiens ne purent mettre la main que sur la mère de Mousa. Le
+sultan ʿAli intima à son vassal l’ordre de la remettre en liberté,
+et, sur le refus de ce dernier, la guerre éclata. Les Dagana firent
+partie du contingent arabe qui grossissait l’armée ouadaïenne.
+Après la chute de Massnia, ils reprirent leur existence nomade et
+promenèrent leurs <em>fourgan</em> (campements) entre le Baḥr el
+Ghazal, le Chari et le Khouzam. En 1873, ils étaient campés sur les
+bords du Séré<a id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class=
+"fnanchor">[63]</a>, où ils devaient rester quelque temps à demi
+sédentaires. C’est là que Nachtigal, en se rendant du Bornou au
+Ouadaï, avec un koursi du sultan ʿAli, ʿOthman oueld el<span class=
+"pagenum" id="Page_40">[40]</span> Fadhel, et en compagnie d’une
+caravane de pèlerins haoussas et pouls, trouva installée la tribu
+des Dagana. Il ne put que constater sa décadence<a id=
+"FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class=
+"fnanchor">[64]</a>&nbsp;: sa relation parle du teint
+«&nbsp;étonnamment clair&nbsp;» des Dagana et de leur
+«&nbsp;insupportable fierté&nbsp;».</p>
+
+<p>Chose curieuse, le passage de Nachtigal chez ces Choa ne fut
+point remarqué. Comme il portait un costume fezzanais, qu’il
+parlait très bien l’arabe et se faisait appeler chérif Idris, on
+dut le prendre pour un des nombreux Arabes du Nord, désignés sous
+le nom collectif de Fezzân (sing. Fezzâni), qui venaient alors
+commercer dans ces régions.</p>
+
+<p>El Baḥeiri mourut en 1876. En janvier 1881, les deux voyageurs
+italiens Massari et Matteucci, après avoir traversé le Ouadaï et
+passé à Yao, Abou Koakib et Ngourra, arrivèrent à Massakôry, où se
+trouvait alors Mousa Abou Doumou<a id="FNanchor_65"></a><a href=
+"#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. Ils avaient comme guides
+les Ouadaïens El Amin et Kabeldjou. Les voyageurs excitèrent
+l’admiration du cheïkh et de son fils Aboubeker, en allumant un
+morceau d’amadou au moyen d’une loupe et du soleil<a id=
+"FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>.
+Ils restèrent deux jours chez Mousa et gagnèrent ensuite Goulfeï et
+Kouka.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span>Après la mort de
+Mousa, son fils Abou Bekr alla à Abéché recevoir l’investiture. Le
+nouveau cheïkh et son oncle Handja, qui était chef de village, se
+disputèrent une succession, les armes à la main. Handja succomba
+dans la lutte et la plus grande partie de ses biens fut confisquée.
+Son fils ʿAli s’enfuit au Baguirmi, puis au Ouadaï, où il resta
+quelques années. Il finit par décider le sultan Yousouf à le nommer
+chef des Arabes Dagana. Accompagné par une troupe de Ouadaïens,
+ʿAli rentra alors dans sa tribu&nbsp;: Abou Bekr s’enfuit chez les
+Assâlé, son village fut pillé et son frère Dannah tué.</p>
+
+<p>Pendant le commandement d’ʿAli, des Kanembou et des Ḥaddâd du
+Kanem vinrent s’installer dans la partie ouest du Dagana. Les
+Kouri-Kalé du chef Daouda, qui voulurent piller les nouveaux venus,
+apprirent à connaître les flèches empoisonnées des Ḥaddâd<a id=
+"FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>
+et ne recommencèrent plus. Les Arabes El ʿAouân, les Ḥaddâd et les
+Kanembou étaient placés sous l’autorité du cheïkh des Dagana, qui,
+avant l’occupation du Dar Kaddada par les Tourk, recevait aussi des
+présents des indigènes de cette région. Plus tard, la
+réconciliation se fit entre Abou Bekr et ʿAli&nbsp;: ce dernier
+donna sa fille en mariage à son ancien rival.</p>
+
+<p>En février 1900, très peu de temps après le passage de la
+mission saharienne, l’aguid el baḥr Haggar Kebir descendit de la
+région des Kreda pour piller le Dagana. Tous les habitants
+s’enfuirent&nbsp;: les Kanembou au Tchad, les Ḥaddâd à El Ḥout et
+les Arabes à Tchoukla. Il ne resta, sur les bords du baḥr
+Massakôry, que le cheïkh ʿAli et les gens de son village (Ez Zoul).
+Haggar rafla tout ce qu’il put trouver dans le pays, surprit les
+Ḥaddâd et retourna ensuite au Baḥr. ʿAli avait prévenu Milma
+Tchiloum, le chef des Ḥaddâd, de l’approche de l’aguid. Mais
+Tchiloum s’était enfui trop tard à El Ḥout&nbsp;: Haggar lui avait
+enlevé beaucoup de bétail et avait, de plus,<span class="pagenum"
+id="Page_42">[42]</span> tué des Ḥaddâd et fait des captives.
+Tchiloum alla cependant trouver l’aguid, après que celui-ci fut
+retourné chez les Kreda, et il réussit à l’apaiser en lui offrant
+un superbe cheval.</p>
+
+<p>Les Français arrivèrent en fin 1901. Le cauteleux Abou Bekr
+desservit ʿAli auprès des nouveaux maîtres et redevint le chef des
+Dagana, tandis que le cheïkh ʿAli et son frère Chebaka étaient
+déportés à Fort-Archambault. ʿAli mourut à Fort-Lamy, en revenant
+dans sa tribu. Depuis, le commandement des Ḥaddâd et des Kanembou a
+été enlevé à Abou Bekr<a id="FNanchor_68"></a><a href=
+"#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd el ʿAouân<a id=
+"FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class=
+"fnanchor">[69]</a>.</span> — Les Oulâd el ʿAouân vivaient
+autrefois à côté des Dagana, dans le Baḥr el Ghazal. Puis, une
+querelle divisa les deux tribus&nbsp;: les Dagana avaient volé,
+paraît-il, du bétail aux El ʿAouân. Une lutte s’ensuivit, au cours
+de laquelle le cheïkh des Dagana fut tué. Les Oulâd el ʿAouân
+allèrent alors s’installer dans la région comprise entre le Tchad,
+le Baḥr el Ghazal, le Chari et le pays actuel des Khouzan, où
+nomadisaient les Oulâd Meḥâreb, les Oulâd Serrâr et les Assâlé.</p>
+
+<p>C’est sous ʿAbd el Kerim Saboun, que les Ouadaïens, conduits par
+Igoma, firent leur première apparition dans la contrée. Les Dagana
+entretinrent de bonnes relations avec eux et firent même appel à
+leur puissance pour combattre les autres tribus arabes. Le chef des
+Dagana Aḥmed oueld Merenn, alla à Abéché recevoir l’investiture du
+sultan du Ouadaï. Il mourut à Ouara, et le petit Moḥammed oueld
+Younes, qui se trouvait avec lui, reçut le kademoul. Traqués par
+les Dagana, alliés aux Ouadaïens, les Assâlé se réfugièrent du côté
+du lac, tandis que les Meḥâreb, les Serrâr et une
+grande<span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span> partie des El
+ʿAouân passèrent au Bornou. Quelques-uns de ces derniers,
+cependant, refusèrent de partir et restèrent dans le pays avec leur
+cheïkh ʿAbd er Raḥman. Ils y vécurent depuis lors, dans la
+dépendance des Arabes Dagana.</p>
+
+<p>On trouve quelques Oulâd el ʿAouân au Dagana (Moʿallem Adem) et
+à Massaguet.</p>
+
+<p>Les Oulâd el ʿAouân sont nombreux au Bornou, dans le
+Ngoumâti.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Manṣour.</span> —
+Vivent dans le Chitati, avec les Gadoa. Nachtigal les appelle Beni
+Ḥassen, mais cette désignation semble être le nom générique du
+groupe&nbsp;: Ḥassaouna, Benou Ḥassen. Nachtigal a cru, à tort, que
+ces Arabes formaient une même tribu avec les Beni Ḥassen du
+Bornou<a id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class=
+"fnanchor">[70]</a>. Ces derniers ne sont pas des Ḥassaouna&nbsp;:
+ils appartiennent au groupe oriental.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Amiré, Oulad
+Ghânem, El Haouarti, Oulâd Saïl, Oulâd Mehoï.</span> — Au
+Bornou.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Beni-Ouaïl.</span> —
+Cette tribu, autrefois la plus puissante du groupe Hassaouna avec
+les cheïkhs Tougdou oueld Faraôn et Drissi oueld Faraôn, n’est plus
+que faiblement représentée dans le territoire du Tchad&nbsp;: la
+plus grande partie de la tribu est passée au Bornou, où elle habite
+particulièrement le Ngoumati. On trouve des sédentaires près de
+Tchoukla (Djemena) et au Dagana, et des nomades au Dagana et au
+Kanem. Ils sont tous baggara. Leur teint est généralement clair.
+Les Beni-Ouaïl du Kanem vivent à l’est de Mao&nbsp;: avec eux se
+trouvent des Oulâd Meḥâreb, des Oulâd Serrâr et des Oulâd Am
+Haboub.</p>
+
+<p>Il y avait autrefois des Beni-Ouaïl dans le Baḥr el Ghazal et,
+pendant une partie de l’année, au Fitri&nbsp;: on trouve encore,
+dans ce dernier pays, un village qui porte le nom de
+Beni-Ouaïl.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="pagenum" id=
+"Page_44">[44]</span><span class="bold">Oulâd abou Issé.</span> —
+La majeure partie des Oulâd abou Issé est passée au Bornou, où ils
+sont nombreux dans le Ngoumâti. Ceux qui sont restés sur la rive
+droite du Chari se trouvent principalement à Mendjelgué.</p>
+
+<p>Les Oulâd abou Issé furent autrefois en rivalité avec les Oulâd
+abou Ghadêr&nbsp;: on cite notamment la lutte entre les cheïkhs
+Baït et ʿAli oueld Djemer, qui commandaient respectivement les deux
+tribus.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd abou Ghadêr<a id=
+"FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class=
+"fnanchor">[71]</a>.</span> — Ils sont nombreux au Bornou. Le
+centre des Oulâd abou Ghadêr qui habitent le territoire français
+est Tchoukla. Toute cette région de la rive droite du Chari, depuis
+Fort-Lamy, qui n’existait pas alors, jusqu’au Tchad, fut autrefois
+occupée par les Tourk. Un lieutenant de Rabah, ʿOthman, enleva
+Gaoui, village kotoko entouré d’un dourdour&nbsp;: il administra,
+dès lors, les Kotoko et les Arabes du pays. Les rabḥistes ne
+poussèrent pas toutefois plus loin que Gaoui. Il est vrai qu’il n’y
+avait pas de villages entre ce point et le Dagana<a id=
+"FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>
+et que, pendant la saison sèche, il fallait couvrir cette distance,
+plus de 100 kilomètres, sans trouver une goutte d’eau en
+route<a id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class=
+"fnanchor">[73]</a>. Sur la rive droite du Chari, la limite nord de
+la région soumise à Rabaḥ allait ainsi depuis Gaoui jusqu’au pays
+des Assâlé inclusivement. Ce pays portait le nom de <em>dar el
+kaddada</em> (<em>keddad el baḥr</em>&nbsp;: pays situé le long du
+fleuve)&nbsp;; il était réputé pour son miel et, avant l’arrivée de
+Rabah, était administré par un dignitaire ouadaïen, l’aguid el
+Kaddada.</p>
+
+<p>Quand les Tourk passèrent sur la rive droite et
+firent<span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span> irruption dans
+le dar el Kaddada, les Oulâd abou Ghadêr (cheïkh ʿOthmân) se
+réfugièrent au Dagana, où ils restèrent un an. Ils revinrent
+ensuite à Tchoukla.</p>
+
+<p>On trouve aussi quelques Oulâd abou Ghadêr à Soufia, près de
+Moïto.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp1c02">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class=
+"label">[53]</span></a>«&nbsp;Un texte arabe de El Bekri nous
+signale en 1067 des Oméïyades émigrés au Kanem à la suite de
+persécutions infligées par les Abbasides&nbsp;». Decorse&nbsp;:
+<em>Du Congo au lac Tchad</em>, p. 325. «&nbsp;Nous savons qu’à la
+chute des Omayades, ceux-ci et leurs clients prirent la fuite dans
+toutes les directions pour éviter le massacre qu’en faisaient les
+Abbasides&nbsp;: il y en eut qui s’enfuirent dans l’Inde et
+jusqu’au Japon&nbsp;: d’autres en Ifriqya&nbsp;: un autre fonda en
+Espagne la dynastie des Khalifes de Cordoue. Maqrizi (et d’autres)
+parlent de la fuite d’Omayades en Nubie&nbsp;: de là il dut passer
+des individus isolés qui firent souche dans le Soudan
+oriental.&nbsp;» (Note de M. René Basset.)</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class=
+"label">[54]</span></a>
+</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>Variante&nbsp;:</td>
+<td>El Djaounii</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td>Mousa el Djaounii.</td>
+</tr>
+</table>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class=
+"label">[55]</span></a>Ḥassan le Petit, à qui la route fut indiquée
+par un signe émanant de Dieu, l’Occidental.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class=
+"label">[56]</span></a>Ou Radêr.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class=
+"label">[57]</span></a>On écrit Qâlem et Ghâlem.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class=
+"label">[58]</span></a>
+</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td>Variante&nbsp;:</td>
+<td>’Aouada</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td>Adem oueld ’Aouada</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td>Serrar.</td>
+</tr>
+</table>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class=
+"label">[59]</span></a>ʿOthman ou ʿAli abou Diguen.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class=
+"label">[60]</span></a>T. II, p. 437.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class=
+"label">[61]</span></a>C’est auprès du cheïkh El Iamenouk que se
+réfugia le mbang du Baguirmi, Bourgoumanda, après que ce prince eût
+été vaincu par le fatcha Araouéli. Les Assâlé habitaient alors le
+même pays que les Dagana (t. II, p. 715).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class=
+"label">[62]</span></a>Les Oulâd Hemed étaient également aux prises
+avec les Kreda, mais chacune des deux tribus arabes combattait pour
+son compte&nbsp;: il n’est pas d’exemple, du reste, que l’union ait
+jamais pu régner quelque peu entre les Choa.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class=
+"label">[63]</span></a>Rivière qui communique avec le Tchad, entre
+le Chari et le Baḥr el Ghazal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class=
+"label">[64]</span></a>«&nbsp;J’avais déjà entendu parler au Bornou
+et au Baguirmi de l’ancienne puissance et de la richesse des
+Deqena. Il y a quelques dizaines d’années, ils pouvaient mettre en
+ligne plus de mille cavaliers&nbsp;; c’est à peine s’ils pouvaient
+en fournir encore une centaine. On me raconta que le chef nominal
+de la tribu, le cheïkh El Baheïri, ne serait jamais allé à pied en
+ces jours de gloire, fût-ce d’une tente à une autre.&nbsp;»</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class=
+"label">[65]</span></a>Le cheïkh Moussa habitait le village actuel
+de Amoul Afia Mabrouk.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class=
+"label">[66]</span></a>Le journal de voyage de Matteucci est très
+bref&nbsp;: «&nbsp;È venuto Schech Musa, al quale presentammo dei
+doni&nbsp;». Ces présents consistaient en deux pièces d’étoffe,
+l’une blanche et l’autre noire. Mousa offrit, en échange,
+l’hospitalité aux deux Européens&nbsp;: il leur donna du lait, du
+blé, des dattes, quatre moutons et un petit bœuf&nbsp;; il les
+aurait même accompagnés jusqu’à Goulfeï (Matteucci n’en parle pas).
+Les Dagana se rappellent les moindres détails du passage des deux
+voyageurs&nbsp;: les <em>neṣara</em> avaient de longues barbes et
+des lorgnons noirs&nbsp;; ils étaient de taille moyenne et
+paraissaient avoir une trentaine d’années&nbsp;; l’un d’eux
+(Matteucci) parlait très bien l’arabe, tandis que l’autre (Massari)
+connaissait à peine cette langue&nbsp;; etc.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class=
+"label">[67]</span></a>Les Kouri se battirent contre les Ḥaddâd du
+village actuel de Doualla Adem Tchoukou.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class=
+"label">[68]</span></a>Nachtigal signale quelques Dagana au Bornou,
+à l’est de Ngala et au Ngoumâti (t. II, p. 437). Nous n’en avons
+jamais entendu parler. Il faut donc admettre, s’il est vrai que des
+Dagana aient autrefois émigré au Bornou, que ces Arabes se sont
+fondus dans le reste des Qawalma.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class=
+"label">[69]</span></a>ʿOthman abou Diguen et ʿAli el ʿAouân
+étaient fils d’une même mère.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class=
+"label">[70]</span></a>T. II, p. 437.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class=
+"label">[71]</span></a>Nachtigal les appelle Oulâd Bokhtêr.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class=
+"label">[72]</span></a>C’est par les Français qu’ont été installés,
+entre Gaoui et Massakory, le village sara de Djedada et le village
+sara-arabe-ḥaddâd de Massaguet.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class=
+"label">[73]</span></a>C’est pourquoi, même après la création des
+villages de Djedada et de Massaguet, on a dû pendant longtemps
+passer du côté du lac pour se rendre de Fort-Lamy au Kanem. Cette
+situation a cessé le jour où un puits a pu enfin être creusé à
+Djodol, entre Massaguet et Massakory (fin 1906)&nbsp;: un petit
+groupe de captifs libérés y fut installé.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_46">[46]</span><a id=
+"p1c03"></a>LES DJOHEÏNA</h3>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les Ḥassaouna ne sont qu’une infime
+minorité par rapport aux Arabes du groupe oriental. Ceux-ci font
+remonter leur généalogie à ʿAbd el Moṭṭaleb, grand’père et tuteur
+de Moḥammed, et se réclament tous d’un certain ʿAbdoullahi el
+Djoheïni<a id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class=
+"fnanchor">[74]</a>, d’où leur nom de Djoheïna. Ces Arabes se
+disent originaires du Yémen et les descendants de 72 tribus qui
+vinrent s’installer en Égypte. Ils auraient quitté ce dernier pays,
+«&nbsp;pour ne pas payer l’impôt&nbsp;», sous le règne du khalife
+ʿOmar II (ibn ʿAbd el ʿAziz), de la dynastie des Omayades de Damas,
+qui régna de 717 à 720.</p>
+
+<p>La généalogie ci-après permettra de saisir, d’un coup d’œil, le
+degré de parenté des diverses tribus.</p>
+
+<p>Le groupe des Djoheïna se subdivise en deux sous-groupes&nbsp;:
+les Arabes qui se réclament de Aḥmed el Adjedem (<em>El Djoudm</em>
+ou <em>El Djouzm</em>) et ceux qui sont issus de Aḥmed el Afzer
+(Fezâra).</p>
+
+<p>Les Arabes El Djouzm sont les plus nombreux&nbsp;: ils habitent
+le Darfour, le Ouadaï, le territoire du Tchad et le Bornou. Leur
+dispersion sur une vaste étendue fait que l’on ne trouve pas chez
+eux le sentiment de proche parenté entre tribus que l’on remarque
+chez les Ḥassaouna, beaucoup moins nombreux et entièrement groupés
+autour du lac Tchad.</p>
+
+<table class="tree treepadded1" id="t047a">
+<tr>
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+</td>
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+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
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+<td colspan="12" class="tdc">Hachim</td>
+</tr>
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+<tr>
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+</td>
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+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="12" class="tdc">ʿAbd el Moṭṭaleb</td>
+</tr>
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+<tr>
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+</td>
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+</td>
+<td>
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+<td colspan="12" class="tdc">El ʿAbbas abou el Fadoul</td>
+</tr>
+
+<tr>
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+<td>
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+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="12" class="tdc">ʿAbdoullahi el Djoheïni<a id=
+"FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class=
+"fnanchor">[75]</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
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+<td colspan="6" class="tdc">Déyan</td>
+<td>
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+</td>
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+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed el Afzer</td>
+</tr>
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+<tr>
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+<td colspan="6" class="tdc">ʿIssa</td>
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+<td colspan="6" class="tdc">Mater</td>
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+<td colspan="6" class="tdc">ʿAbbâs</td>
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+<td colspan="6" class="tdc">El Lechdia</td>
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+<tr>
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+</td>
+<td colspan="6" class="tdc">Aḥmed el Adjedem<a id=
+"FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class=
+"fnanchor">[76]</a></td>
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+</td>
+<td colspan="6" class="tdc">Bounou Chaker<a id=
+"FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class=
+"fnanchor">[77]</a></td>
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+</td>
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+<td colspan="2" class="tdc">Djinéd<a id="FNanchor_78"></a><a href=
+"#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a></td>
+<td>
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+<td colspan="2" class="tdc">Dahmech</td>
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+<td colspan="2" class="tdc">Bedr</td>
+<td>
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+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="6" class="tdc">Hémat</td>
+<td>
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+<td>
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+<td colspan="2" class="tdc">Rakal ou Erêga</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Salem</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Râchid</td>
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+</tr>
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+<td colspan="2" class="tdc">Atïé ou Attïé</td>
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+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Hassaballah</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Arabes<br>
+Taa’cha</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Arabes<br>
+Habbaniyé</td>
+<td>
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+<td class="liner">
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+<td colspan="2" class="tdc">ʿAmer</td>
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+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Hemed</td>
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+<td colspan="2" class="tdc">Missir</td>
+<td colspan="6" class="tdc">Rizq ou Rizeq</td>
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+</tr>
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+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Ghedef</td>
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+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Moḥammed</td>
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+<td colspan="2" class="tdc">Taʿleb</td>
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+<td class="brt">
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+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">’Aboud</td>
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+<td colspan="2" class="tdc">Mahar</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Maḥmoud</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Naïb</td>
+<td>
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+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Massarra</td>
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+<td colspan="2" class="tdc">Barek</td>
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+<tr>
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+<td colspan="2" class="tdc">Yassin</td>
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+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>La majeure partie des tribus El Djouzm descend de Djonaid,
+(<span class="arabic">جنيد</span>) qui semble avoir joué un rôle
+important. Au temps de ce chef, les Arabes se trouvaient du côté de
+l’Égypte et n’avaient<span class="pagenum" id="Page_47">[47]</span>
+pas encore pénétré dans les pays qu’ils occupent actuellement. La
+tradition dit qu’ils arrivèrent par le Kordofan et le
+Darfour&nbsp;: certains Arabes parlent aussi du Dar el Djouf<a id=
+"FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>
+et du<span class="pagenum" id="Page_48">[48]</span> Dar el
+Khela<a id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" class=
+"fnanchor">[80]</a>. Ce mouvement de migration vers l’Ouest a dû
+parfois être assez lent. Nous savons, en effet, que l’arrivée de
+certaines tribus dans la région du Tchad est relativement récente.
+D’autre part, les Djoheïna ont conservé l’habitude d’appeler
+<em>Noubai</em> (pl. <em>Nouba</em>) tout indigène musulman non
+arabe&nbsp;: cela semblerait donc indiquer qu’ils ont séjourné
+quelque temps dans le Kordofan, à proximité du Dar Nouba.</p>
+
+<p>Les Salamat, qui forment la majorité des Arabes du territoire du
+Tchad, sont des <em>’ayal Djinéd</em><a id=
+"FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>.
+Les autres tribus de même origine ne sont que faiblement
+représentées dans le territoire&nbsp;: Khouzam du Baguirmi, Noala
+d’Abrémé, Oulâd Hemed du Baḥr el Ghazal, ʿAmer de Boullong et
+Bédanga, Djaa’dné du Fitri.</p>
+
+<p>Elles étaient beaucoup plus nombreuses autrefois. Au
+<span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, les Djaʿâdné,
+Oulâd Râchid et Missiriyé menaient la vie nomade dans le Baḥr el
+Ghazal. La lutte éclata entre eux et les Salamat et Khouzam, qui
+habitaient la vallée de la Bataḥ<a id="FNanchor_82"></a><a href=
+"#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>. Ceux-ci, vaincus, durent
+céder la place et se dispersèrent. Plus tard, lors des migrations
+arabes sur la rive gauche du Chari, beaucoup de Salamat, Khouzam et
+Hémat passèrent au Bornou. Il ne resta sur la rive droite que les
+fractions indiquées plus haut.</p>
+
+<p>Après notre arrivée dans le pays, un certain nombre de Djoheïna,
+heureux de pouvoir enfin échapper aux pillages incessants des
+Ouadaïens, s’enfuirent sur notre territoire (1903). Ces
+«&nbsp;Arabes réfugiés au Fitri&nbsp;» passaient la saison sèche
+sur les bords de la lagune et allaient hiverner dans le Baḥr el
+Ghazal. L’exode des Arabes du Ouadaï, commencé en 1904, ne cessa de
+continuer pendant les années suivantes&nbsp;: attirés par les bons
+procédés dont nous usions à l’égard des indigènes et révoltés des
+exactions des Ouadaïens qui, sentant<span class="pagenum" id=
+"Page_49">[49]</span> cette proie leur échapper, se montraient
+encore plus pillards que par le passé, les Djaʿâdné, les Khouzam,
+les Oulâd Râchid et enfin une grande partie des Missiriyé (juillet
+1907) abandonnèrent le pays du sultan Doud-Mourra.</p>
+
+<p>Ces Arabes sont, avec les Maḥâmid, les Bédouins les plus purs de
+toute l’Afrique Centrale. Ils habitaient autrefois la partie du
+Ouadaï comprise entre le pays des Kecherda et celui des Maḥâmid
+(Ourâda). Ils étaient abbala et menaient la vie nomade. Cependant
+les plus pauvres d’entre eux, les <em>mesâkîn</em>, vivaient dans
+des villages et se livraient à la culture du sol, considérée par
+les autres Arabes comme un travail de captif ou, tout au moins, de
+miséreux. Ceux qui possédaient des troupeaux se dispersaient en
+petits campements&nbsp;: pendant la saison sèche, ils allaient
+s’installer près de l’eau (au Fitri, sur la Bataḥ, au Baḥr Rachid,
+dans l’Abou Telfan, etc.) et, pendant l’hivernage, remontaient dans
+les plaines sablonneuses du nord et allaient camper sur les bords
+de l’ouadi Ḥaddâd.</p>
+
+<p>A l’heure actuelle, on peut dire que le pays au nord de la
+Bataḥ, depuis le Fitri jusqu’au dar Zioud, a été presque
+complètement abandonné par les Arabes. Il n’y a plus que quelques
+mesâkîn dans les anciens villages des Arabes réfugiés au Fitri. Ils
+restent là pour cultiver un peu de mil et, d’ailleurs, la crainte
+d’être pillés par les Ouadaïens fait qu’ils ne gardent avec eux que
+quelques têtes de bétail&nbsp;: le reste est confié à leurs frères
+du Territoire. Il y a aussi quelques villages de Nouba (Boulala
+Gousar, Kouka, etc.).</p>
+
+<p>Toute cette région, où l’on trouve beaucoup d’anciens
+emplacements de villages, a l’air morne et désolé. Quand nous la
+traversions, notre guide arabe, qui appartenait à la tribu de
+Djaʿâdné, nous disait&nbsp;: «&nbsp;Autrefois tout ce pays était
+couvert de villages et de campements&nbsp;; partout on entendait le
+beuglement des vaches et le mugissement des chameaux et, pendant la
+nuit, les aboiements des chiens et le bruit des tams-tams. Regarde
+maintenant&nbsp;: il n’y a plus que quelques rares villages, il n’y
+a pas de puits et la fatigue et la soif accablent<span class=
+"pagenum" id="Page_50">[50]</span> le voyageur. Mais, ajoutait-il,
+quand les Français seront à Abéché, que tout le pays leur
+appartiendra et que nous n’aurons plus rien à craindre des
+Ouadaïens, nous reviendrons nous installer ici, dans la région où
+ont vécu nos pères et où nous avons été engendrés. Nous pourrons
+alors quitter le Fitri et ses mouches venimeuses<a id=
+"FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>
+et nous ne serons plus obligés d’aller hiverner dans le Baḥr el
+Ghazal, où les Kreda nous traitent presque en ennemis
+(<em>ichoufouna misl el ’adou</em>).&nbsp;»</p>
+
+<p>La création du nouveau poste-frontière d’Atya (commencement de
+1908) permettra à certains de ces Arabes de revenir quelque peu
+dans leurs anciens pâturages<a id="FNanchor_84"></a><a href=
+"#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p>
+
+<p>Autrefois, les «&nbsp;Arabes réfugiés au Fitri&nbsp;» avaient
+beaucoup de chameaux, mais les confiscations des Ouadaïens<a id=
+"FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>
+ont réduit considérablement le nombre de ces animaux. La principale
+richesse de ces Arabes consiste en vaches et en moutons&nbsp;:
+quelques fractions même n’ont plus de chameaux et sont devenues
+complètement baggara.</p>
+
+<h4 class="sserif">EL DJOUZM</h4>
+
+<p>Dans le sous-groupe El Djouzm, les principales tribus issues de
+Djinéd sont les suivantes&nbsp;: Hémat, Erégat,
+Missiriyé,<span class="pagenum" id="Page_51">[51]</span> Rizégat,
+Maḥâriyé, Maḥâmid, Naouâïbé, Oulâd Sâlem et Oulâd Râchid.</p>
+
+<h5>HÉMAT</h5>
+
+<p>De toutes les subdivisions qui se réclament de Djinéd, celle des
+Hémat est la plus importante. Elle comprend les tribus
+suivantes&nbsp;: Oulâd Hemed, Oulâd ʿAmer, Noumourra, Djerarha,
+Selmaniyé Ta’acha, Nedjmiyé et Habbaniyé. Aux Hémat se rattachent
+encore&nbsp;: les Djaʿâdné, les Salamat, qui constituent une des
+tribus arabes les plus nombreuses de l’Afrique Centrale et les
+Khouzam.</p>
+
+<p>Les Hémat ont été des premiers à pénétrer dans la région du
+Tchad&nbsp;: une fraction des Salamat (Êssela) a autrefois aidé les
+rois du Bornou dans leur lutte contre les Sô, et des Hémat ont
+contribué à former la tribu des Boulala&nbsp;; nous savons
+également que, avant la fondation du royaume du Baguirmi, des
+Arabes Hémat — presque tous Salamat — occupaient, en compagnie des
+Pouls la région comprise entre le Baḥr er Riguéïg, le Tchad et le
+Fitri.</p>
+
+<p>C’est aux Hémat que se rattachent les tribus arabes les plus
+méridionales&nbsp;: elles se sont fortement mélangées aux autres
+populations et ont le teint très foncé (Salamat&nbsp;; Hémat de
+Boullong, de Bédanga, du Quéra, du sud du Ouadaï, du Rounga,
+etc.).</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Hemed.</span> —
+Les Oulâd Hemed vivaient autrefois dans la région sablonneuse
+située à l’est du Baḥr el Ghazal et habitée actuellement par les
+Kreda et les Kecherda. Ce pays — appelé <em>el baḥr</em> et <em>el
+ḥarr</em>, où le palmier-doum abonde et où les puits sont
+généralement peu profonds — était alors occupé par de nombreuses
+tribus arabes. Ces tribus se battaient entre elles pour la
+possession des pâturages et la fraction vaincue devait céder la
+place à l’autre.</p>
+
+<p>Les Oulâd Hemed habitaient la partie orientale du Baḥr (Abou
+Ardéb). L’arrivée des Kreda les fit se diriger vers le Fitri, où
+ils séjournèrent quelque temps. Plus tard, ils
+retournèrent<span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span> au Baḥr
+el Ghazal et s’installèrent à côté des Karda et des
+Ngalamiya&nbsp;; ils entretenaient de bonnes relations avec les
+Kreda et se joignaient même à ceux-ci pour piller la Dagana.</p>
+
+<p>Les Oulâd Hemed comprenaient les <em>Ghedifat</em> et les
+<em>Chehibat</em>, qui ne vécurent pas d’accord et se séparèrent.
+Lors de la migration des Arabes au Bornou, un grand nombre de
+Chehibat et certains Ghedifat (Oulâd Aḥmed, Oulâd Radi) passèrent
+le Chari. Les autres Chehibat et ce qui restait des Oulâd Radi
+seraient ensuite partis du côté du Darfour<a id=
+"FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class=
+"fnanchor">[86]</a>.</p>
+
+<p>Les Ghedifat se subdivisent en deux&nbsp;: ceux qui se réclament
+d’Aboud (Massarra, Oulâd Kardom, Oulâd Dahtalla, Oulâd ʿArab, Oulâd
+Radi) et les Oulâd Aḥmed.</p>
+
+<p>La fraction maraboutique des Massarra est peu nombreuse.
+Massarra, Kardom et Dahtalla, étaient autrefois sédentaires et
+avaient leurs villages au N.-E. du Fitri, entre Rahd et Salamat et
+Argana. Ils furent cruellement razziés par les Ouadaïens et, pour
+leur échapper, ils s’enfuirent vers l’Ouest et menèrent dès lors la
+vie nomade. Les trois fractions sont actuellement réunies sous
+l’autorité d’un seul chef et nomadisent dans le Baḥr el Ghazal. Ces
+Arabes sont baggara et possèdent d’assez beaux troupeaux de bœufs
+et de moutons. A la saison sèche, ils se rapprochent volontiers du
+Dagana, où ils sont détestés à cause des vols qu’ils y commettent
+et des dommages que leurs troupeaux font subir aux récoltes. Il est
+d’ailleurs normal que, toutes les fois que nomades et sédentaires
+sont au contact, le désaccord règne entre les deux éléments.</p>
+
+<p>Les Oulâd ʿArab sont peu nombreux. On en trouve quelques uns au
+Dagana (Amoul ʿAfia)&nbsp;: ils ont donné leur nom à un village de
+la région (Bir Oulâd ʿArab). Les Oulâd Radi<span class="pagenum"
+id="Page_53">[53]</span> sont nombreux au Bornou et au Darfour. On
+n’en trouve que quelques-uns dans le territoire.</p>
+
+<p>Certains Oulâd Aḥmed vivent avec les «&nbsp;Arabes réfugiés au
+Fitri&nbsp;», aux déplacements desquels ils participent. Ils
+étaient autrefois sédentaires et étaient alors en butte aux
+exactions des Boulala et des Ouadaïens. L’aguid el baḥr Haggar, les
+<em>mangea</em> de telle façon, en 1900, qu’ils reprirent la vie
+nomade. Ils sont baggara et leurs troupeaux sont encore assez
+réduits. On trouve quelques Oulâd Aḥmed installés comme sédentaires
+au Fitri (Tiakalé, Abouguidad). Ils furent razziés en novembre 1903
+par Badjouri, qui dut d’ailleurs leur restituer une partie des
+troupeaux. Les Oulâd Aḥmed se subdivisent en Oulâd Cheraya, Oulâd
+Korbadj et Oulâd Bilala.</p>
+
+<p>Les Oulâd Hemed sont nombreux au Bornou, où ils habitent le
+Logone et le Ngoumâti&nbsp;: certains d’entre eux ont conservé le
+teint clair de leurs frères du territoire. Leurs diverses fractions
+(Ghedifat, Bedriyé, Hadeïssat, Oulâd Moussa, Zeïlat, Amoun Allah,
+Baba Djôdi, Oumm Koulêba, etc.) relèvent en grande partie des
+Chehibat.</p>
+
+<p>Il y a aussi de nombreux Chehibat au Darfour. Ils sont très
+rares dans le territoire.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd ʿAmer.</span> —
+Les Oulâd ʿAmer sont nombreux dans la région des fétichistes située
+au sud du Fitri et du Médogo. Ils sont baggara. On les trouve à
+Arbochatek, Boullong, Bédanga, Méguédi, et dans le pays situé plus
+à l’est (Somo, Aboutiour, Mataïa, Quéra, etc...). Ils vivent là
+sous la protection des Kenga, Sokoro et Diongor, qu’ils fournissent
+de lait et de beurre&nbsp;: chaque village kirdi possède
+généralement un groupe d’Arabes ʿAmer. Ces Arabes ont le teint plus
+ou moins foncé et leurs mœurs se ressentent du voisinage des
+fétichistes, avec lesquels ils ne dédaignent pas de contracter des
+alliances. Ils sont de médiocres musulmans&nbsp;: certains d’entre
+eux boivent la merissé.</p>
+
+<p>Les Oulâd ʿAmer étaient autrefois assez nombreux au<span class=
+"pagenum" id="Page_54">[54]</span> Médogo, mais ils furent pillés
+par les Ouadaïens et s’enfuirent au Fitri. Quelques-uns de ces
+Arabes descendirent vers le Sud et les autres allèrent s’installer
+dans la région comprise entre Bokoro et Moïto.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Noumourra, Djerarha,
+Selmaniyé, Ta’âcha</span> ou <span class="bold">Ta’âïché,
+Nedjmiyé</span> et <span class="bold">Habbaniyé.</span> — Ces
+tribus élèvent des bœufs et habitent presque exclusivement le
+Darfour. On trouve cependant quelques-unes de leurs fractions dans
+les pays voisins&nbsp;: Taʿâcha<a id="FNanchor_87"></a><a href=
+"#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a> et autres Hémat du dar
+Sila, Habbaniyé du baḥr et Tiné, résidant entre les Digguel et les
+Cheurafa, etc... Disons aussi en passant que, dans la région du
+Tchad, il existe un certain nombre d’Arabes du Darfour, venus
+autrefois avec Rabah&nbsp;: Dialiin, Ta’âcha<a id=
+"FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>,
+etc... Ils sont appelés <em>ʿArab Tourk</em> par les indigènes du
+pays.</p>
+
+<p>Les Habbaniyé habitent la partie méridionale du Darfour
+(Kalaka).</p>
+
+<p>Les Ta’âcha se trouvent dans le Sud-Ouest&nbsp;: les Nedjmiyé,
+Djerarha et Oulâd Hemed vivent avec eux. Leur tribu a autrefois
+joué un rôle important dans le Soudan égyptien&nbsp;: ʿAbdoullahi,
+khelifet du mahdi, qui prit la succession du grand agitateur
+musulman Moḥammed Aḥmed, appartenait en effet à la fraction
+Djouberat des Ta’âcha. Lors de l’insurrection mahdiste, ces Arabes
+ne prirent pas les armes contre le gouvernement égyptien. Mais,
+après la mort du Mahdi, le khalife ʿAbdoullahi les attira à
+Omdourman&nbsp;: beaucoup d’entre eux émigrèrent dans la vallée du
+Nil, en même temps que d’autres Arabes du Darfour et du Kordofan.
+ʿAbdoullahi réservait ses faveurs aux tribus de l’Ouest, et à ses
+compatriotes d’une façon plus particulière. Tous ses émirs étaient
+des Ta’âcha&nbsp;: les Arabes de cette tribu, surtout les
+Djouberat, jouissaient de privilèges exceptionnels, et c’est
+pourquoi ils<span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span>
+formaient à ce moment-là la tribu la plus riche de tout le
+Soudan.</p>
+
+<p>L’armée de l’aventurier Rabaḥ comptait également de nombreux
+Ta’âcha.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Djaʿâdné.</span> — Les
+Djaʿâdné font remonter leur généalogie&nbsp;:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> A Moḥammed Khalifa ben Dja’far el Bermeki, venu
+d’Arabie, d’où sont issus les Oulâd Ghanâïm, Oulâd Ouada, Oulâd
+Moḥammed, Oulâd Daouna et Maguirmi. Ces fractions sont des Djaʿâdné
+authentiques&nbsp;;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> A Hémat ben Djounaïd, dont se réclament les Oulâd
+Malek, Noala et Djebarrat.</p>
+
+<p>Les Kayetma et les Kolomat, apparentés aux Djaʿâdné, sont
+d’origine boulala.</p>
+
+<p>Nous savons que les Djaʿâdné vivaient autrefois dans le Baḥr el
+Ghazal, en compagnie des Oulâd Râchid et des Missiriyé. Ils vinrent
+plus tard s’installer à l’est du Fitri, dans la région sablonneuse
+située au nord de Lemka-Atya, où ils voisinèrent avec les Khouzam
+et les Oulâd Râchid. Certains d’entre eux cependant passèrent au
+Bornou ou demeurèrent dans le pays au sud du Dagana.</p>
+
+<p>Les Djaʿâdné de la Bataḥ étaient abbala et menaient la vie
+nomade, tout en possédant quelques villages, où les mesâkîn
+cultivaient la terre. Ces Arabes passaient la saison sèche au Fitri
+et le long de la basse Bataḥ (Seïta, El Kharroub, Sourra, Saabaya),
+et allaient hiverner sur les bords de l’ouâdi Ḥaddâd. Quelques-uns
+d’entre eux, devenus baggara, allèrent s’installer comme
+sédentaires au Fitri, où ils sont encore.</p>
+
+<p>La tribu des Djaʿâdné est actuellement peu nombreuse.</p>
+
+<p>Les nomades sont abbala et font partie des «&nbsp;Arabes
+réfugiés au Fitri&nbsp;». C’est avec eux que vit la fraction
+maraboutique des Maguirmi. Les Oulâd Mâlek qui, mélangés aux Noala,
+font partie de ce groupe nomade, sont à la fois abbala et baggara.
+Ils étaient autrefois riches en bétail, mais les Ouadaïens les
+maltraitèrent beaucoup. Hors du territoire, on trouve des Oulâd
+Mâlek au Darfour.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_56">[56]</span>Il y a des Noala
+sédentaires, installés depuis longtemps à Mbrémé, au sud du Dagana.
+Ils sont baggara et ont de beaux troupeaux. A la saison sèche, ils
+quittent leurs villages pour aller nomadiser dans les environs. Les
+captifs et les messakin sèment et récoltent le mil. Les Noala sont,
+paraît-il, assez nombreux au Darfour et surtout au Bornou.</p>
+
+<p>Les Djaʿâdné sédentaires habitent, au Fitri, les villages de
+Kokoro, Amtalha, Rahd es Salamat, Azara (Oulâd Ghanâïm)&nbsp;; de
+Tarbaga (Oulâd Malek), de Souar (Noala) et de Berraïa (Adaouna). Il
+y en a aussi quelques-uns dans les villages de la région d’Atya.
+Ces Arabes sont moins purs que leurs frères nomades.</p>
+
+<p>Avec les Djaʿâdné vivent quelques Salamat (Oulâd Aḥmed, Benou es
+Seguedi, Oulâd Nâcer, Moug ed dounia, Oulâd Djemâʿa, Cheurafa, Beni
+Beder), des Noumourra, des Kreda (Djeroa) et des Pouls.</p>
+
+<p>Cette tribu était autrefois administrée par l’aguid el Djaa’dné,
+un des plus grands dignitaires du Ouadaï.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Salamat.</span> — La
+tribu des Salamat, très nombreuse, est attachée aux Hémat.</p>
+
+<p>Il est difficile de préciser l’origine du mot <em>Salamat</em>.
+Les uns prétendent que l’ancêtre de ces Arabes est un nommé
+<em>Salam</em>, qui aurait donné son nom à la tribu<a id=
+"FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.
+D’autres disent — car les Salamat sont très teintés — que ces
+Arabes sont issus d’un esclave païen des Hémat. Celui-ci ne
+remplissait pas ses devoirs religieux et, comme on lui en faisait
+le reproche, il aurait répondu en se moquant&nbsp;:
+«&nbsp;<em>nadem sella mat</em>, cela fait mourir que de faire sa
+prière&nbsp;». C’est pourquoi il aurait été appelé «&nbsp;l’homme
+qui dit <em>sella mat</em>&nbsp;», d’où le nom de <em>Salamat</em>.
+Cette explication est quelque peu laborieuse.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, les Salamat se réclament tous
+d’Aḥmed<span class="pagenum" id="Page_57">[57]</span> el Adjezem et
+de l’un de ses descendants appelé Malek. D’aucuns disent même que
+Malek est le fils d’Aḥmed&nbsp;; mais, comme les Salamat sont
+rattachés aux Hémat, il est plus probable que ce Malek est un
+descendant de Hémat.</p>
+
+<p>Certains Salamat se disent les descendants du chef Ma’ïn.</p>
+
+<p>Enfin, d’autres Arabes croient que Ma’ïn est l’ancêtre commun à
+tous les Salamat, et c’est pourquoi ils donnent à l’ensemble de la
+tribu le nom de Salamat ou Oulâd Ma’ïn.</p>
+
+<p>Ma’ïn eut deux fils d’une même femme, ʿIsa et Mousa, d’où sont
+issus les Yéssiyé et les Oulâd Mousa. Le fils de Isa, Selim est
+l’ancêtre des Sélimiya. Indépendamment de ces trois fractions, nous
+citerons encore les suivantes&nbsp;: Daggâgueré, Êssela, Cheurafa,
+Beni Beder, Beni Ḥassen, Oulâd ʿAli, Hammadiyé, Oulâd el Ḥadj,
+Oulâd ʿAmer, Oulâd Ghemem, Oulâd Djerad, Oulâd Meḥemmed, Oulâd abou
+Alagué, Oulâd abou Bâch, El Eukoura, Ez Zementi, Oulâd Foudda,
+Darkhoucha, Oulâd Brahim, El Ḥoumran, Oulâd Afan, Saa’dina, Oulâd
+Abou Djimé, ’Adjina ou ’Adjâïna, Oulâd Doggôla, Nedjmiyé,
+Darbigguéli, Beni Sèd, Salamat Boulala.</p>
+
+<p>Les Salamat<a id="FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class=
+"fnanchor">[90]</a> étaient autrefois installés au Darfour, où ils
+vécurent longtemps. La lutte ayant éclaté entre eux et le sultan du
+pays<a id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class=
+"fnanchor">[91]</a>, ils se retirèrent du côté du Baḥr el Bellol et
+du Baḥr el Djideï<a id="FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92"
+class="fnanchor">[92]</a> (El Ḥoumram) et poussèrent jusque dans la
+Bataḥ et le Fitri<a id="FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93"
+class="fnanchor">[93]</a>. Alliés aux Khouzam, ils se battirent
+contre les Djaʿâdné, Oulâd Râchid et Missiriyé, mais ils furent
+vaincus et dispersés. Les Salamat formèrent alors deux<span class=
+"pagenum" id="Page_58">[58]</span> groupes, l’un dans le Baḥr et
+Tiné et l’autre dans le Debaba. Ceux du dernier groupe se
+répandirent, plus tard, dans tout le pays de la rive droite du
+Chari et certaines fractions passèrent même au Bornou.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que les Salamat formaient une des deux
+tribus arabes les plus importantes de l’Afrique Centrale. On les
+trouve au Bornou, dans le Territoire du Tchad et au Ouadaï.</p>
+
+<p>Ils sont nombreux au Bornou, où ils comptent parmi les premiers
+Arabes installés dans le pays&nbsp;: nous avons vu, en effet, que
+les Êssela avaient aidé les rois du Bornou dans leur lutte contre
+les Sô. La fraction êssela, qui se subdivise en Serâdjiya et Oulad
+’Aïna, habite dans les environs d’Oudjé (au sud de Mafani). Les
+autres Salamat du Bornou sont installés au sud-est, chez les
+Kotoko, au Logone et près du dar Oualoudji. Les fractions les plus
+importantes sont les Darbigguéli et les Beni Sèd. Ces derniers
+sont, paraît-il, d’origine Beni-Ouaïl&nbsp;: une femme de cette
+tribu avait deux fils, grands chasseurs devant l’Éternel, qui
+furent les ancêtres des Beni Sèd (fils de la chasse). On trouve
+aussi des Beni Sèd sur la rive droite du Chari, et ces Arabes nous
+ont causé certains ennuis en passant du Territoire au Bornou et
+réciproquement.</p>
+
+<p>Les Salamat du Territoire habitent le dar Kaddada et tout le
+Baguirmi. Ceux du Ouadaï sont nombreux dans la région du Sud, sur
+les bords du fleuve auquel ils ont donné leur nom, le Baḥr
+Salamat.</p>
+
+<p>Nous étudierons plus loin les fractions les plus importantes de
+la tribu.</p>
+
+<p>De nombreux éléments étrangers ont, chez les Salamat, altéré la
+pureté primitive de la race. Ces Arabes se sont mélangés à diverses
+populations du Bornou, des pays de la rive droite du Chari et du
+Ouadaï&nbsp;; fortement métissés de sang noir, ils sont communément
+appelés <em>Arab zourq</em> (Arabes gris)&nbsp;: les Salamat du
+Ouadaï ont cependant gardé une couleur plus ou moins rougeâtre.</p>
+
+<p>Le teint généralement foncé des Arabes — des Salamat
+en<span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span> particulier — et
+le nom de Choa qui leur est donné dans la région du Tchad ont pu
+parfois faire croire que ceux du Bornou et du Baguirmi étaient des
+indigènes arabisés. M. Foureau ne conteste pas leur origine
+orientale, mais M. Chevalier croit que les Salamat du Baguirmi sont
+des Pouls. «&nbsp;Les Choa, écrit M. Foureau, en parlant de ceux
+des bords du Chari, sont des hommes de couleur très peu foncée,
+largement répandus par groupes dans tout le Bornou et sur la rive
+est du Chari. Leur provenance est incontestablement orientale et
+leur langue d’origine est l’arabe, que tous connaissent et parlent
+plus ou moins, bien que, dans leurs relations en général, ils se
+servent habituellement de la langue bornouane et baguirmienne<a id=
+"FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class=
+"fnanchor">[94]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il n’est peut-être pas inutile de dire que tous les Choa, y
+compris les Salamat, parlent l’arabe et que la grande majorité
+d’entre eux ne connaît pas d’autre langue. Ajoutons, par contre,
+que les mœurs des Salamat se ressentent beaucoup du contact des
+populations étrangères, musulmans ou fétichistes&nbsp;: ils n’ont
+pas, par exemple, des principes aussi rigides que leurs frères du
+Nord, en ce qui concerne la vertu des femmes. Mais — et la chose
+est à remarquer — la langue n’est que fort peu altérée&nbsp;:
+quelques mots sont empruntés aux vocabulaires des autres indigènes,
+et c’est tout. Nachtigal a, d’ailleurs, déjà signalé le fait&nbsp;:
+«&nbsp;L’idiome, chez les Choa, ne se laisse entamer qu’en tout
+dernier lieu... J’ai vu, au Bornou, des Arabes qui, bien qu’établis
+avec leurs familles, depuis nombre de générations, à quelques
+journées seulement de Kouka, connaissaient fort mal le
+Kanouri&nbsp;; c’était moi, étranger, qui étais obligé de leur
+servir de truchement&nbsp;»<a id="FNanchor_95"></a><a href=
+"#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p>
+
+<p>M. Chevalier commet une erreur lorsqu’il croit «&nbsp;que
+les<span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span> pasteurs du
+Dekâkiré sont des Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à
+l’Islamisme leur langue et même le souvenir de leurs origines, mais
+qui n’en continuent pas moins leur genre de vie
+typique&nbsp;»<a id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class=
+"fnanchor">[96]</a>. Les Deggâgueré sont des Arabes de la tribu des
+Salamat. Nous croyons, d’ailleurs, que les populations qui ont
+complètement perdu le souvenir de leurs origines doivent être assez
+rares dans cette partie de l’Afrique. D’une façon générale, quand
+elles ne parlent plus la langue première, elles conservent tout au
+moins le nom de la peuplade primitive<a id=
+"FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class=
+"fnanchor">[97]</a>&nbsp;; et, même au cas où elles sont désignées
+d’un autre nom, il reste tout au moins la tradition, qui permet
+presque toujours de discerner l’origine<a id=
+"FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class=
+"fnanchor">[98]</a>.</p>
+
+<p>Les Salamat sont baggara et ont généralement peu de moutons.</p>
+
+<p><em>Yéssiyé</em>. — Les Yéssiyé se réclament de ʿIsa, fils de
+Ma’ïn. Venus autrefois du Baḥr et Tiné, où se trouvent encore
+certains d’entre eux, ils sont actuellement répandus dans le Bornou
+et le Baguirmi.</p>
+
+<p>Les Yéssiyé constituent la fraction la plus importante des
+Salamat du Baguirmi. Ils habitent les régions d’Abouraï, de Râs el
+Fil, de Ngalên, de Tchekna, de Mandjaffa, de Bousso, et les abords
+de la route de Fort-Lamy à Ardébé (Fas, Aroroya, Aliem, Emtankhach,
+etc.&nbsp;; Matraga, Ech Chiguek, Er Rihé, Arahil, etc.). Beaucoup
+de Yéssiyé, ceux d’Abouraï par exemple<a id=
+"FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>,
+abandonnaient autrefois leurs villages à la saison sèche et
+allaient s’installer avec leurs troupeaux sur<span class="pagenum"
+id="Page_61">[61]</span> les bords du Baḥr er Rigueïg. Depuis que
+nous sommes dans le pays, ils ont dû renoncer à ces déplacements
+périodiques.</p>
+
+<p>Les Arabes furent durement traités par les sultans du Baguirmi,
+grands chasseurs d’esclaves, dont les bandes accomplissaient
+ordinairement les exploits relatés par Nachtigal, dans le chapitre
+de son tome II intitulé <em>Sklavenjagd</em>. Aussi les Salamat
+préféraient-ils être pillés par les Ouadaïens, et, pour qui connaît
+les habitudes de ces derniers, cela n’est pas peu dire.
+«&nbsp;Quand les gens du Ouadaï venaient — disent ces Arabes — ils
+enlevaient nos troupeaux, prenaient nos vêtements et nous
+laissaient tout nus&nbsp;; mais ils ne tuaient les habitants qu’en
+cas de résistance. Tandis que les Kirdi de Gaourang, non contents
+de piller, massacraient hommes, femmes et enfants, sans raison
+aucune, pour le plaisir de tuer (<em>braïké, bes saket</em>). Les
+Ouadaïens étaient meilleurs (<em>akhèr</em>).&nbsp;» Les malheureux
+Arabes, sans cesse razziés et maltraités, pouvaient alors
+difficilement posséder quelques têtes de bétail. Ils vivaient du
+peu de mil qu’ils parvenaient à dissimuler et des divers fruits de
+la brousse&nbsp;: nabaq, hadjlidj, ambéti, ech chinguel, en
+ngoulou, el makhèt&nbsp;», etc.</p>
+
+<p>Le grand cheïkh des Yéssiyé du Baguirmi est Harouna, qui
+commande aux Eléyan et réside à Ras el Fil.</p>
+
+<p>Au Bornou, les Yéssiyé vivent, mélangés aux Beni Ḥassen, dans le
+dar Oualoudji et le Mandara (El Khachkhach). Ils habitent aussi le
+pays du Logone.</p>
+
+<p>Les Yéssiyé comprennent un certain nombre de sous-fractions,
+dont trois des plus importantes sont&nbsp;: les Eléyan, les Hilal
+et El Ḥadjiz.</p>
+
+<p>Les Hilal se subdivisent en&nbsp;: Chirédat, Djimélat, Am
+Bettikh, Oulâd Daoud (avec les Chiboul).</p>
+
+<p>La sous-fraction El Ḥadjiz comprend&nbsp;: El Heuyous, et
+Toamberé, el Assalé, Oulâd Aḥmed, El Marhaïté.</p>
+
+<p>Les autres subdivisions des Yéssiyé sont&nbsp;: Becharat,
+Chidérat, Djessâssiyé, Oulâd Djamaʿ, Oulâd Fadala, Es Soouan.</p>
+
+<p><em>Sélimiya</em>. — Se divisent en Oulâd Hallol, Oulâd
+Sendjer,<span class="pagenum" id="Page_62">[62]</span> Oulâd Serko
+et Oulâd Salama. Ils habitent, au Baguirmi, la région comprise
+entre le Baḥr er Riguéïg et le cours moyen de la Bataḥ de
+Laïri.</p>
+
+<p><em>Oulâd Mousa</em>. — Les Oulâd Mousa, qui constituent une des
+fractions les plus importantes des Salamat, sont nombreux au Ouadaï
+et dans le territoire du Tchad. Ils comprennent les sous-fractions
+suivantes&nbsp;: Oulâd Karaï, Oulâd Rongo, Oulâd abou Dôou, Oulâd
+el ’Am, Oulâd Maa’n, Oulâd Nâṣer, Oulâd el ʿAouân, Oulâd Abou
+Attïé.</p>
+
+<p>Les Salamat du Ouadaï sont en majeure partie installés sur les
+bords du Baḥr el Djidéï&nbsp;: on en trouve également dans la
+région comprise entre cette rivière et la Bataḥ<a id=
+"FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" class=
+"fnanchor">[100]</a>, et dans le dar Sila. Ces Salamat sont
+beaucoup plus purs que leurs frères de l’Ouest. Nachtigal signale,
+par exemple, le teint rougeâtre des Oulâd Abou Dôou, installés à
+Amm Demm sur la Bataḥ. Ces Arabes lui firent un excellent
+accueil&nbsp;: l’explorateur passa quelques jours dans le village
+de leur cheïkh ʿAli el Djideï, qui était alors absent, et la fille
+mariée de ce dernier, Fatima, le logea dans la case de son père.
+«&nbsp;Les femmes et les filles du village, écrit Nachtigal, nous
+firent passer agréablement le temps. En l’absence des hommes, elles
+jouissaient d’une grande liberté, n’avaient presque rien à faire et
+étaient très familières. Leur teint était généralement rougeâtre.
+Fatima, la fille du cheïkh absent et dont le mari était aussi en
+voyage, était un type de beauté sémite. Rien ne décelait chez elle
+le séjour, plusieurs fois séculaire, de sa tribu en pays noir<a id=
+"FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class=
+"fnanchor">[101]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Salamat du Ouadaï sont nombreux&nbsp;: Nachtigal rapporte
+qu’ils étaient administrés par 99 cheïkhs et qu’ils pouvaient
+mettre 4.000 cavaliers en ligne. Ceux du Baḥr el Djideï sont
+actuellement soumis à notre influence et leur grand chef, El
+Fadhel, nous est très dévoué. L’aguid es Salamat, un des plus
+importants dignitaires du Ouadaï, commandait<span class="pagenum"
+id="Page_63">[63]</span> autrefois cette tribu. Il faisait de
+fréquentes razzias dans les pays du Sud&nbsp;: les esclaves et
+l’ivoire, qui forment la base du trafic avec les Tripolitains,
+étaient en grande partie fournis par lui.</p>
+
+<p>Les Salamat envoyaient à Abéché un impôt annuel qui consistait
+en esclaves, ivoire, bœufs, tekaki et autres dons en nature. Ils
+furent souvent maltraités par les Ouadaïens et c’est pourquoi
+l’accord n’a pas toujours été parfait entre ces Arabes et leurs
+maîtres. Djidéï, le père de Fatima, était le cheïkh le plus
+influent de la région du Baḥr et Tiné, et le sultan ʿAli, afin de
+pouvoir mieux le surveiller, l’avait obligé à venir se fixer à Amm
+Demm (1869). Plus tard, sous le règne de Yousef, Djideï voulut
+échapper à la domination tyrannique de l’aguid Cherf eddîn et se
+tourna du côté de Rabaḥ, qui circulait alors dans le dar Rounga, le
+dar el Kouti et les pays plus au Sud. «&nbsp;En 1886, l’aguid Cherf
+eddîn, en tournée d’impôt dans sa province du Dar-Salamât, voit
+apparaître Rabeḥ<a id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102"
+class="fnanchor">[102]</a>, appelé par ʿAli el Djedeï, cheïkh des
+Arabes Oulâd Dâo, qui était le chef le plus considéré des Salamât.
+Une bataille indécise eut lieu à Oum-el-Timane et lorsque Cherf
+eddîn revint à Abéché, il fut plutôt mal reçu par le sultan Yousef
+de n’avoir pu écraser son ennemi avec les moyens dont il disposait.
+Aussi en 1888, comme le même cheïkh ʿAli el Djedeï préparait
+l’exode de sa tribu pour se joindre à Rabeḥ, en marche sur le dar
+el Kouti pour la seconde fois, Cherf eddîn profite de l’occasion
+pour se réhabiliter. Il accourt d’Abéché avec 5.000 cavaliers et,
+le huitième jour, il surprend les dissidents à Faki sur le
+Baḥr-Iro&nbsp;; il fait trancher la tête à ʿAli el Djedeï, mais il
+s’en retourne à Abéché avant que Rabeḥ qui était à Denzé, à 10
+étapes sud-ouest de là, ait eu notion du fait<a id=
+"FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class=
+"fnanchor">[103]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Plus tard, Cherf eddîn fut, à son tour, décapité par
+ordre<span class="pagenum" id="Page_64">[64]</span> de Doud-Mourra
+et deux de ses successeurs, Oust Khèr et Ḥassen Chaour, subirent le
+même sort. Le troisième, l’eunuque Gomboro, était réputé pour sa
+bravoure et aussi pour sa dureté envers les populations qu’il
+administrait.</p>
+
+<p>En septembre 1906, beaucoup de Salamat, lassés de l’existence
+intolérable qui leur était faite, se réfugièrent au dar Sila. Le
+sultan de ce pays, Bakhit, refusa tout d’abord de les livrer à
+Gomboro&nbsp;; mais Doud-Mourra expédia l’aguid el Maḥâmid sur les
+lieux et Bakhit dut céder&nbsp;: il envoya un salam de paix de cent
+bœufs.</p>
+
+<p>Nous avons eu, à plusieurs reprises, affaire avec Gomboro, dans
+la région du Baḥr es Salamat. Cet aguid a trouvé la mort dans le
+combat d’Amm Timan, le 15 février 1908&nbsp;: «&nbsp;Le lieutenant
+Tourenq, commandant le poste de Bir el Khala<a id=
+"FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class=
+"fnanchor">[104]</a> (lac Iro), se mit à la poursuite d’une bande
+ouadaïenne, composée de 400 fusils à tir rapide, qui venait de
+razzier les tribus arabes du Baḥr-Salamat soumises à notre
+influence. Il l’atteignit à Amm Timan, après une marche forcée de
+80 kilomètres à travers un terrain crevassé et les hautes herbes,
+et lui infligea un châtiment exemplaire. L’aguid Gomboro, qui nous
+combattait pour la troisième fois et avait déjà été blessé dans un
+engagement avec le capitaine Cornet en mai 1906, fut tué dans
+l’action. Plus de 70 morts restèrent sur le terrain. Outre l’aguid
+Gomboro, l’aguid el brich Sosel, l’addri Tchouma, venu directement
+d’Abéché, étaient au nombre des morts&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class=
+"fnanchor">[105]</a>.</p>
+
+<p>Dans le territoire du Tchad, les Oulâd Mousa habitent surtout le
+Tania (ou Tagna) et le Debaba&nbsp;; on en trouve aussi
+quelques-uns dans le dar Kaddada et à l’est du Fitri<a id=
+"FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class=
+"fnanchor">[106]</a>.</p>
+
+<p>Avant l’arrivée des Arabes, le Tania était occupé par des
+Kouka<a id="FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class=
+"fnanchor">[107]</a> et le Debaba par des Kotoko. Moussa Oueld
+Ma’ïn<span class="pagenum" id="Page_65">[65]</span> s’installa avec
+les derniers&nbsp;: certains disent même qu’il entra en lutte avec
+eux et qu’il les chassa des bords de la Bataḥ<a id=
+"FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class=
+"fnanchor">[108]</a>. Quoi qu’il en soit, les Kotoko se retirèrent
+du côté du Chari, laissant le champ libre aux Arabes. On trouve
+encore des ruines de leurs constructions en trois endroits du
+Debaba&nbsp;; il y en a aussi quelques-unes dans la région de
+Moïto. Il nous a été dit que certains indigènes de la région
+Bokoro-Moïto seraient les descendants directs de Kotoko restés dans
+le pays, et qu’on les reconnaîtrait fort bien à la physionomie, aux
+yeux tout particulièrement.</p>
+
+<p>Avant l’arrivée des Français, les Oulâd Mousa, tout en
+appartenant au Baguirmi, dépendaient de l’aguid ed Debaba. Ils
+menaient alors une vie misérable&nbsp;: ils n’avaient pas de
+bétail, étaient obligés de cacher leur mil et ne pouvaient
+s’habiller que d’une peau de mouton, car tout autre vêtement leur
+était immédiatement enlevé. C’est à la suite de pillages exécutés
+par les Baguirmiens que nombre d’Oulâd Mousa s’enfuirent à l’est du
+Fitri et allèrent se fixer sur les bords de la grande Bataḥ (Lemka,
+el Djeziré, Amm Tommès, Djebar). Depuis lors, ils sont revenus
+petit à petit au Tania, mais ces Arabes forment encore quelques
+villages à l’ouest d’Atya<a id="FNanchor_109"></a><a href=
+"#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p>
+
+<p>Les Oulâd Mousa du Tania vivaient autrefois en désaccord avec
+les Mayaguené, Baguirmiens métissés d’Arabes, qui habitent la
+région de Gogo-Amtalha. Cette lutte fut très vive au temps du
+cheïkh Moḥammed Danab, des Oulâd<span class="pagenum" id=
+"Page_66">[66]</span> Mousa. Les Arabes du Debaba aidaient leurs
+frères du Tania. Danab, chassé par Acyl, dut se réfugier du côté
+d’Atya et fut remplacé par Kaba.</p>
+
+<p>Enfin, au début de notre occupation, les Oulâd Mousa furent
+cruellement razziés, d’abord par l’aguid ed Debaba, Acyl, puis par
+Kodokolangui, un esclave de Gaourang, qui pilla les Yéssiyé et le
+Debaba.</p>
+
+<p>On trouve des autruches dans les villages du Debaba. Ce pays a
+été ainsi appelé à cause de la Bataḥ<a id=
+"FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class=
+"fnanchor">[110]</a>.</p>
+
+<p>La Bataḥ, qui porte d’abord le nom de Ba Laïri, prend naissance
+dans la région de confluents et de dérivations, qui s’étend entre
+le Baḥr Salamat et le Ba Mbassa. Les Arabes prétendent que le bras
+principal de ce baḥr serait issu du Ba Mbassa, près de Nigué.
+Pendant l’hivernage, la Bataḥ amenait autrefois les eaux du Chari
+dans la zone d’épandage Redediou-Bembé-Gogo, située entre Bokoro et
+Moïto. Il y avait là une vaste mare, qui ne communiquait pas avec
+la dépression de Moïto. Mais l’apport d’eau du Chari alla en
+baissant, surtout à partir de 1902&nbsp;: actuellement, l’eau ne
+dépasse plus guère Gama et Nabagaïa, et elle n’atteint El Bakhas
+qu’exceptionnellement. Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui fut
+cependant très pluvieux, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa. L’année
+d’après, au contraire, après une période de pluies très
+insuffisantes, l’eau du Chari dépassa El Bakhas et arriva jusqu’à
+Delbini.</p>
+
+<p>Les indigènes disent, de même, que le Baḥr Bourda est issu du
+Baḥr et Tiné. Les eaux du Bourda, qui finissaient autrefois dans la
+lagune d’Abou Goada, ne dépassent plus la lagune Ebé. A
+l’hivernage, tout le reste du baḥr se compose d’un chapelet de
+mares.</p>
+
+<p>Les habitants du pays rapportent encore que, pendant
+les<span class="pagenum" id="Page_67">[67]</span> hivernages
+pluvieux<a id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class=
+"fnanchor">[111]</a>, le Baḥr Bourda et le Baḥr Guéria communiquent
+entre eux et qu’on pêche alors, dans la lagune Ebé, le poisson du
+Fitri et celui du Baḥr et Tiné&nbsp;: on peut différencier,
+paraît-il, les deux sortes de poisson.</p>
+
+<p>Comme tout le Baguirmi est couvert, à la saison des pluies, de
+mares et de baḥrs temporaires, on comprend, jusqu’à un certain
+point, que M. Freydenberg ait pu écrire&nbsp;: «&nbsp;En somme, si
+la communication n’est pas établie normalement entre le Fitri et le
+Chari, il suffit d’une crue importante de ce fleuve coïncidant avec
+de grosses pluies dans le Dékakiré et le Debaba pour qu’une ligne
+d’eau existe quelque temps entre la lagune et le
+fleuve&nbsp;»<a id="FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112"
+class="fnanchor">[112]</a>. M. Chevalier dit également que le
+système très complexe de canaux du Baguirmi méridional
+«&nbsp;devait lui-même être en communication avec le bras allant du
+Baro au Ba Reguig de Gaoui<a id="FNanchor_113"></a><a href=
+"#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a> par des canaux découpant
+le Khozzam.</p>
+
+<p>«&nbsp;Tous les pays s’étendant depuis le bas Baḥr Salamat et
+l’Iro jusqu’au bas Baḥr el Ghazal, sur plus de 300 kilomètres de
+largeur, étaient donc à une époque qu’il est impossible de
+préciser, mais vraisemblablement peu reculée, couverts
+d’innombrables canaux communiquant entre eux par une infinité de
+bras, tantôt enserrant autour des pics granitiques des aires
+exondées fort étendues, tantôt venant déboucher dans de vastes
+lagunes dont les lacs Iro et Fittri sont les derniers vestiges.</p>
+
+<p>«&nbsp;Tous ces pays, actuellement menacés d’une stérilité
+complète par suite de l’extension du climat saharien, ressemblaient
+à ce qu’est aujourd’hui l’archipel Kouri, à l’entrée du Baḥr el
+Ghazal dans le Tchad. Ce lac est lui-même condamné au même sort que
+ces immenses lagunes<a id="FNanchor_114"></a><a href=
+"#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id=
+"Page_68">[68]</span><em>Deggâgueré</em>. — Les Deggâgueré seraient
+issus d’une captive des Yéssiyé, et cette prétendue origine leur
+vaut d’être peu considérés par les autres indigènes. Ils se sont
+mélangés à diverses populations noires et aux Pouls qui vivent avec
+eux<a id="FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class=
+"fnanchor">[115]</a>. Ils habitent le <em>Dekâkiré</em> et
+possèdent de grands troupeaux de bœufs. «&nbsp;Grands et sveltes,
+ces pasteurs ont les membres grêles et nerveux, le teint
+ordinairement assez foncé, les cheveux légèrement crépus (certains
+pourtant ont les cheveux lisses et le teint chocolat clair), les
+traits fins, le front haut, la barbe fournie et portée entière, du
+moins par les vieillards<a id="FNanchor_116"></a><a href=
+"#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le Dekâkiré, qui relève du Baguirmi, était autrefois administré
+par un fonctionnaire ouadaïen, le koursi Kéréma.</p>
+
+<p>Les Deggâgueré comprennent un certain nombre de
+sous-fractions&nbsp;:</p>
+
+<p>Djamoussa. — Ces Arabes sont commandés par deux cheïkhs
+également influents. L’un d’eux, Garga, était autrefois le chef le
+plus considéré du Dekakiré. Il habite Safrou et commande aux Maïd,
+Amadia, Oulâd Issé, Oulâd Guérès, Oulâd Lecet, Choudouda.</p>
+
+<p>L’autre cheïkh, Rali, réside à Malangué et commande aux
+Djamoussa-Djamoussa, Balal, Chélou, Oulâd Hédi.</p>
+
+<p>Fagara (marabouts). — Habitent Dembé.</p>
+
+<p>Am Zed. — Sous-fraction importante qui habite la région de
+Melfi.</p>
+
+<p>Zoubalat. — A Moskao et Am Djemena.</p>
+
+<p>Boulgouna. — A Komé.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_69">[69]</span>Zalagmé. — A
+Kouri.</p>
+
+<p>Oulâd Nâṣer. — A Am Bétéré et Diokhana.</p>
+
+<p>Oulâd abou Ali. — A Bougta.</p>
+
+<p>Oulâd am Kéoud. — A Tchéli.</p>
+
+<p>Oulâd am Daoud. — A Am Djoumbo.</p>
+
+<p>Les Arabes <em>Souboul</em>, qui ont le teint rougeâtre,
+habitent Banama et la région de Bédanga. Ils se rattachent très
+probablement à la tribu Hémat&nbsp;: ils sont d’ailleurs venus du
+Guéra, où l’on trouve actuellement certains Hémat (ʿAmer).</p>
+
+<p>Il y a quelques <em>Yéssiyé</em> dans la région de Bédanga (à
+Bédanga, Zaoua, Gama, Souk, Khibati). Comme tous les Yéssiyé, ces
+Arabes relevaient autrefois de l’aguid ed Debaba (Abou Kouyouma,
+Acyl).</p>
+
+<p>Les <em>Yal Nas</em> sont des Arabes ou indigènes arabisés qui
+vivaient autrefois sous la coupe de certaines populations
+fétichistes dont ils étaient plus ou moins les captifs ou les
+serfs. Ils habitent Toutba, Allo.</p>
+
+<p>«&nbsp;La rivière du Dekâkiré (Baro) constituait avant
+l’ensablement de son lit un canal de jonction entre le Baḥr Salamat
+et le Ba Laïri. Dans ces deux fleuves, l’eau de la saison pluvieuse
+arrive à peine à remplir chaque année les dépressions de leur lit
+en constituant pendant quelques mois des chapelets de mares qui
+s’assèchent le reste de l’année. A plus forte raison le canal qui
+les réunissait a perdu toute son importance. Il n’est plus indiqué
+que par une ligne de points d’eau, presque tous taris au cœur de la
+saison sèche. Les Arabes du Dekâkiré conduisent alors leurs
+troupeaux aux mares persistantes et ne les dispersent qu’à
+l’arrivée des pluies<a id="FNanchor_117"></a><a href=
+"#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p><span class="sc">Êssela</span>. — Les Êssela auraient comme
+origine Ma’ïn abou Mousa et seraient apparentés aux Oulâd
+Mousa.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu que les Êssela comptent parmi les premiers
+Arabes venus au Bornou. Ils sont assez nombreux dans ce pays, où
+leurs principales subdivisions sont les<span class="pagenum" id=
+"Page_70">[70]</span> Serâdjiya et les Oulâd ’Aïnâ<a id=
+"FNanchor_118"></a><a href="#Footnote_118" class=
+"fnanchor">[118]</a>. Ils habitent Koussri, le Logone, Balgué,
+Deïma, le district d’Oudjé et la partie du Ngoumâti qui obéit à
+Guerbeï. Ils se sont mélangés à diverses populations, notamment aux
+Kotoko-Chaoué.</p>
+
+<p>Les Êssela sont également répandus dans le dar Kaddada (Attiour,
+Njaïri, Digo, Abou Tchoukli, Am Beguena, etc.). Les femmes Êssela,
+Yéssiyé et Oulâd ʿAli ont une coiffure particulière, qui est plus
+ou moins adoptée par les autres femmes Salamat&nbsp;: de longues
+tresses, assez grosses, pendant de chaque côté de la tête&nbsp;; du
+sommet du front partent deux autres tresses qui suivent le milieu
+de la tête et vont finir sur la nuque, où elles se relèvent en
+forme d’U.</p>
+
+<p>Au Baguirmi, les Êssela habitent la région au nord de la route
+Maï Aïche-Ardébé. Ils comprennent deux subdivisions&nbsp;: les
+Rachidiya, dont le cheïkh réside à Thiéré&nbsp;; les Doumlouq, qui
+ont leur cheïkh à El Agré.</p>
+
+<p><em>Oulâd ʿAli</em>. — Ces Salamat sont fixés au Baguirmi, à
+côté des Êssela. Leurs deux cheïkhs sont El Lichégri, à Koro, et
+Abou Sektein, à El Kouhl.</p>
+
+<p><em>Cheurafa</em>. — Les Cheurafa, Beni-Beder et Beni-Ḥassen
+sont étroitement apparentés et se rattachent plus ou moins à
+certaines autres fractions Salamat.</p>
+
+<p>En arabe, <em>chérif</em> veut dire «&nbsp;noble,
+illustre&nbsp;»&nbsp;: c’est le nom que prennent ceux qui
+descendent de Moḥammed par sa fille Fatima&nbsp;; leurs tribus sont
+appelées <em>Chorafa</em> ou <em>Cheurafa</em> (pl. de
+<em>chérif</em>).</p>
+
+<p>Jusqu’à quel point la fraction des Salamat mérite-t-elle ce
+nom&nbsp;?... Ces Arabes ont été incapables de nous donner le
+moindre renseignement à ce sujet. Chose à remarquer&nbsp;: dans
+l’Afrique centrale, il n’y a qu’eux qui portent le nom de
+Cheurafa<a id="FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119" class=
+"fnanchor">[119]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_71">[71]</span>Il y a des
+Cheurafa au Bornou, entre Dikoa et Kala Balgué&nbsp;: Mouzé,
+Cheriferi, Dourgoussé, Mboro, Mderdam (près de Goulfeï). Les gens
+du Chérif, qui commande actuellement à Fort-Lamy, sont venus du
+Bornou, où ce chef arabe administrait autrefois une quarantaine de
+villages. Après la chute de Fâdhel Allah, quand nous évacuâmes le
+Bornou, le chérif nous suivit et vint s’installer sur la rive
+droite du Chari. Ses gens habitent Fort-Lamy, Mbololi, Bildé et Maï
+Aïche (commandé par le fils du chérif).</p>
+
+<p>Au Baguirmi, il y a des Cheurafa à Derabi et à Abou Zagra. Leur
+cheïkh, Abadoud, réside à Derbéï.</p>
+
+<p>Il y a aussi quelques Cheurafa à Atya. Ils sont assez nombreux
+au Ouadaï, dans le Baḥr el Djideï&nbsp;: ils habitent à côté des
+Hémat et leur capitale est Am Djellat.</p>
+
+<p>Les Cheurafa sont apparentés aux Hilal (Yéssiyé).</p>
+
+<p><em>Beni Beder</em>. — Ces Arabes sont apparentés aux Cheurafa
+et vivent au Bornou, dans le district d’Oudjé. Il y en a
+quelques-uns au Baguirmi, où ils forment le village de Faqih Barka,
+Rebouq&nbsp;: leur cheïkh s’appelle Sombo.</p>
+
+<p><em>Beni Ḥassen</em>. — Ils sont de la même famille que les
+Cheurafa et les Beni Beder. Ils vivent au Bornou, dans le dar
+Oualoudji et le Mandara.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Khouzam.</span> — Les
+Khouzam se rattacheraient à la tribu des Hémat&nbsp;: ils se
+réclament de Makhzoum, des 72 tribus venues de l’Est. Ils
+comprennent deux sous-fractions&nbsp;: Khouzam el Baḥariyé et El
+Alaling (ou Alalik).</p>
+
+<p>Au Darfour, les Khouzam et les Kinâna, leurs proches parents,
+habitent la province orientale&nbsp;: ils ne sont point
+nombreux.</p>
+
+<p>Au Ouadaï, on trouve des Khouzam dans le Mâgueren, du côté de
+Ḥadjer Atim, et dans le dar Zioud. Ils ont là de nombreux villages,
+où ils vivent mélangés aux Maba et aux<span class="pagenum" id=
+"Page_72">[72]</span> autres populations du pays. Certains Khouzam
+résident dans le Koudougou, au nord du pays des Kadjâgsé&nbsp;: ils
+sont plus purs que les Salamat. Nachtigal, qui a traversé leur pays
+en se rendant au Rounga, rapporte ce qui suit&nbsp;: «&nbsp;Les
+habitants étaient en général rougeâtres de teint, ils n’étaient
+sédentaires que depuis 1870, après que l’épizootie eut décimé leurs
+troupeaux. Je fus très surpris de constater que, suivant la coutume
+du Ouadaï, les femmes des Arabes Khozzam ne pouvaient passer un
+groupe d’hommes qu’à genoux et à respectueuse distance. La boue et
+la pluie même ne les dispensaient pas de cet usage. De charmantes
+jeunes filles, ceinturées de soie, se traînaient à genoux à travers
+des mares, et c’est à peine si elles osaient se lever quand un
+homme, pris de pitié à leur vue, les invitait à les passer debout
+et la tête haute<a id="FNanchor_120"></a><a href="#Footnote_120"
+class="fnanchor">[120]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>D’autres Khouzam, nomades et abbala, vivaient autrefois dans le
+pays au nord de la Bataḥ, à côté des Djaʿâdné et des Oulâd Râchid.
+La région qu’ils occupaient est parsemée de collines
+sablonneuses&nbsp;: kindoué d’Argana, kindoué de El Foutfouti, etc.
+On n’y trouve plus maintenant que quelques mesâkîn restés dans les
+villages (Argana, Karkour, Abou Sadjo, etc.), car la plupart des
+Khouzam sont passés en territoire français et font partie des
+«&nbsp;Arabes réfugiés au Fitri&nbsp;». Ils ne quittèrent le Ouadaï
+qu’en 1904, alors que les Djaʿâdné étaient déjà partis l’année
+d’avant. Comme les Ouadaïens étaient furieux du départ de ces
+derniers, les Khouzam, qui craignaient d’avoir à pâtir de cette
+irritation, indiquèrent aux gens de l’aguid el Djaʿâdné les silos
+soigneusement dissimulés, dans lesquels les fuyards avaient enfoui
+leur mil.</p>
+
+<p>La zone comprise entre le Fitri et le pays khouzam est, en
+grande partie, inondée pendant la saison des pluies&nbsp;: c’est
+pourquoi on l’appelle <em>Er Regaba</em> ou <em>El Medjilèt</em>
+(la mare d’hivernage). On voit, à l’intérieur de cette zone,
+d’anciens emplacements de villages Oulâd Hemed (Kardom,
+Dahtalla).<span class="pagenum" id="Page_73">[73]</span> Du côté du
+Nord, se trouve le Rahad Bouloua, où aboutit un ancien bras de
+rivière, El Oudey, dans lequel se forme, pendant l’hivernage, une
+succession de mares plus ou moins grandes.</p>
+
+<p>Les Arabes d’Argana appartiennent aux Khouzam el Baḥariyé&nbsp;:
+cette sous-fraction comprend un grand nombre de subdivisions (Oulâd
+ʿAli, Oulâd Afan, Am Zihefé, Oulâd Abou Fahil, etc., etc.).</p>
+
+<p>La plupart des Khouzam du Baguirmi relèvent également des
+Baḥariyé&nbsp;: les Oulâd Zaït, les Kanabké (ou El Meḥâmid) et les
+Oulâd Makram ont leurs cheïkhs à Djémémizé&nbsp;; celui des Oulâd
+Hébé réside à El Kouk. ʿAbd el Djelil, qui commande aux Oulâd Zaït,
+est le cheïkh le plus considéré des Baḥariyé. Il y a également, au
+Baguirmi, des Khouzam ʿAlalik&nbsp;: leur cheïkh, Béchara, habite
+Ngama.</p>
+
+<p>Les Khouzam du Baguirmi n’ont pas le teint clair de leurs frères
+abbala et ne se distinguent guère des Salamat. Dans leur pays,
+l’eau est assez profonde&nbsp;: les puits atteignent une trentaine
+de mètres. A l’hivernage, le sol se couvre, comme partout ailleurs,
+dans cette région<a id="FNanchor_121"></a><a href="#Footnote_121"
+class="fnanchor">[121]</a>, de mares et de baḥrs temporaires&nbsp;;
+ceux-ci peuvent être assez considérables&nbsp;: signalons, par
+exemple, le baḥr qui traverse le pays des Khouzam, des Oulâd ʿAli
+et des Yéssiyé, et qui porte les noms de Hémemlé et de Matraga.
+L’eau y séjourne longtemps&nbsp;: en janvier 1907, alors que la
+plupart des mares du Dagana et la grande mare de Djodol elle-même
+se trouvaient à sec, le baḥr Matraga était encore plein
+d’eau&nbsp;; celle-ci ne disparut complètement que vers le mois
+d’avril.</p>
+
+<p>L’autruche abonde dans la région, et la partie inhabitée qui
+s’étend entre Massakory, Massaguet, le Khouzam et Ngourra, est sans
+cesse parcourue par les chasseurs ḥaddâd. On trouve des autruches
+domestiques dans tous les villages<span class="pagenum" id=
+"Page_74">[74]</span> arabes du nord du Baguirmi, particulièrement
+dans le Debaba. Salamat et Khouzam abandonnent leurs villages à la
+saison sèche et se déplacent dans la brousse avec leurs troupeaux.
+Ils récoltent beaucoup de mil. Ils furent autrefois très maltraités
+par les Baguirmiens et aussi par les Ouadaïens, notamment par
+l’aguid el baḥr Haggar et son contingent de Kreda, par l’aguid ed
+Debaba Acyl et par le djerma ʿOthman, de qui relevait le sultan du
+Baguirmi. Ces Arabes faisaient alors une grande consommation de
+fruits de la brousse, surtout de nabaq et de hadjlidj, qui abondent
+dans le pays&nbsp;; il n’y a pas de doum.</p>
+
+<p>Les Khouzam du Bornou comptent parmi les derniers Arabes
+immigrés&nbsp;; ils passèrent sur la rive gauche du Chari au temps
+du cheïkh Moḥammed el Amin, dans les environs de 1830. Ils sont
+métissés de sang noir et se subdivisent en Kanabké, Oulâd Abou
+Assaf, Omeïrat et Qebesat. Ils sont installés au Ngoumâti, à côté
+des Oulâd Hemed.</p>
+
+<h5>ERÉGAT</h5>
+
+<p>Les Erégat, nomades et abbala, habitent le Darfour&nbsp;: ils se
+réclament de Erêga (ou Rakal), fils de Djinéd<a id=
+"FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122" class=
+"fnanchor">[122]</a>. Leur tribu était autrefois très
+puissante&nbsp;; elle vivait dans le nord-ouest du pays, loin d’El
+Fâcher, et méconnaissait souvent l’autorité du sultan. Au début du
+<span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle, ces Arabes
+voulurent profiter de la jeunesse du sultan Moḥammed el
+Fâdhel<a id="FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class=
+"fnanchor">[123]</a> pour secouer le joug du Darfour. Les troupes
+envoyées contre les Erégat furent battues à plusieurs reprises et,
+pour venir à bout de ces nomades, il fallut avoir recours à la
+ruse. Un envoyé du sultan fit demander les principaux cheïkhs, sous
+prétexte de leur remettre des vêtements d’honneur et de
+leur<span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span> lire un message
+de son maître. Quand ils furent tous réunis, le Forien s’empara
+d’eux et les fit coudre dans des peaux, où l’on ne pratiqua
+d’ouvertures que pour la bouche et les yeux&nbsp;: transportés à El
+Fâcher, ces Arabes furent mis à mort. La tribu, ainsi privée de ses
+chefs, fut presque complètement exterminée&nbsp;: ses débris se
+réfugièrent au dar Tama et dans les pays du nord. Dans les anciens
+pâturages des Erégat, Moḥammed el Fâdhel fit transporter des Arabes
+Rizégat des pays du Sud&nbsp;: Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé.</p>
+
+<p>Certains Erégat sont devenus sédentaires et vivent, au dar Tama,
+dans la dépendance d’autres tribus&nbsp;; mais la majeure partie de
+ces Arabes mène la vie nomade et habite avec les Ziadiyé, les
+Maḥariyé et surtout les Maḥâmid, dans la région au nord de
+Kobéh.</p>
+
+<h5>MISSIRIYÉ</h5>
+
+<p>Les Missiriyé sont les descendants de Missir, fils d’Attïé. On
+trouve ces Arabes au Darfour (province de Dara) et dans le dâr
+Rounga (Mangari)&nbsp;: ils sont baggara.</p>
+
+<p>La plupart des Missiriyé du Ouadaï sont nomades et abbala&nbsp;:
+ils habitent, au nord de Birket-Fatmé, le pays marqué par les
+villages de Douggui-Debanga, Ourel, Abou Khous, Ndourla et Cheqq el
+Hadjlidj. Il y a là une vaste étendue, presque inhabitée,
+l’Amberkeï, où abondent le kreb et le riz sauvage. Les Missiriyé
+vont hiverner sur les bords de l’ouâdi Ḥaddâd&nbsp;; après la
+saison des pluies, ils redescendent vers le Sud et nomadisent dans
+l’Amberkeï, tant que l’ouâdi Rima et les mares temporaires
+contiennent de l’eau. Autrefois, ils passaient la plus grande
+partie de la saison sèche dans l’Abou Telfan. Mais ce pays a été
+cruellement traité depuis quelques années&nbsp;: nous avons déjà
+dit que les Ouadaïens, non contents de piller les villages et les
+récoltes, réduisaient encore en esclavage les malheureux Diongor
+dont ils pouvaient s’emparer. Quant aux Missiriyé, ils furent
+razziés en 1905 par le djerma ʿOthmân, qui fit même
+exécuter<span class="pagenum" id="Page_76">[76]</span> quelques-uns
+de leurs cheïkhs. Depuis ce temps-là, ils passent généralement la
+saison sèche dans la vallée de la Baṭaḥ, à Kindoué, Es Safik,
+Naïmoun, Mourdaf et Am Ḥadjer. Les mauvais procédés des Ouadaïens à
+l’égard de ces Arabes ont d’ailleurs continué&nbsp;: ainsi, en
+1906, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné, enleva tous les chameaux
+de plusieurs fractions Missiriyé. C’est pourquoi, en juillet 1907,
+au cours de la reconnaissance du capitaine Jérusalémy, un grand
+nombre de Missiriyé passèrent en territoire français, où ils
+vinrent grossir le nombre des «&nbsp;Arabes réfugiés au
+Fitri&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Missiriyé se divisent en <em>Missiriyé ḥoumr</em> et
+<em>Missiriyé zourq</em>&nbsp;: les premiers relèvent de l’aguid el
+Mâgné, et les seconds de l’aguid ed Dri. Cette distinction en ḥoumr
+et zourq tiendrait, paraît-il, au teint de leurs ancêtres
+respectifs&nbsp;; il n’y a pas, en effet, de différence marquée
+entre les deux fractions au point de vue de la couleur&nbsp;: on
+trouve dans chacune d’elles des gens au teint foncé.</p>
+
+<p>Les Missiryé ont la réputation d’être voleurs et d’être encore
+plus pillards que les autres Arabes nomades, ce qui n’est pas peu
+dire&nbsp;; ils ont d’ailleurs fait de nombreuses incursions au
+Fitri, où ils venaient piller nos protégés. Autrefois, ils ne
+vivaient pas toujours d’accord avec leurs voisins, Djaʿâdné,
+Khouzam et Oulâd Râchid&nbsp;; ils se réunissaient pourtant à
+ceux-ci pour lutter contre les Maḥâmid.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Taʿâliba.</span> — Les
+Taʿâliba descendent de Ta’leb, fils de Missir. Ils sont baggara et
+habitent au Darfour, avec les Missiriyé.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Hawtiyé.</span> — Les
+Hawtiyé sont des demi-Arabes&nbsp;: on dit qu’ils seraient issus
+d’un esclave de Missir. Ils sont peu nombreux et habitent la
+province occidentale du Darfour.</p>
+
+<h5><span class="pagenum" id="Page_77">[77]</span>RIZÉGAT<a id=
+"FNanchor_124"></a><a href="#Footnote_124" class=
+"fnanchor">[124]</a></h5>
+
+<p>La tribu des Rizégât est la plus considérable du Darfour&nbsp;:
+Nachtigal rapporte que, en cas de guerre, ces Arabes auraient pu
+mettre 10.000 cavaliers en ligne.</p>
+
+<p>L’ancêtre des Rizégât est Rizq ou Rizeq, fils d’Attïé, qui
+s’installa dans le sud du Darfour avec ses trois fils, Maḥar,
+Maḥmoud et Naïb, leurs familles et leurs troupeaux. La tribu se
+développa dans la région d’immenses forêts qu’elle habitait et
+devint très puissante&nbsp;: elle put même braver l’autorité du
+sultan du Darfour et vivre dans une indépendance presque complète.
+Cette situation durait depuis plusieurs siècles quand Moḥammed el
+Fâdhel, dont nous avons déjà parlé, arriva au pouvoir. Ce sultan,
+résolu à réduire les Rizégat, cerna peu à peu les forêts où ils se
+tenaient et en massacra un grand nombre&nbsp;: le reste fut fait
+prisonnier ou dispersé. On mit à mort ceux d’entre les prisonniers
+qui dépassaient la trentaine&nbsp;; les autres furent rangés en
+trois groupes, selon qu’ils descendaient de Maḥar, de Maḥmoud ou de
+Naïb. «&nbsp;Chacun de ces groupes fut à son tour partagé en deux
+parties&nbsp;: les Arabes de la première furent autorisés à vivre
+comme par le passé dans leur patrie avec leurs femmes et, comme
+presque tous les troupeaux étaient tombés aux mains de ses chefs,
+le sultan fit donner un bœuf et une vache à chaque homme, ainsi
+qu’à chaque femme dont le mari avait été tué pendant le
+combat&nbsp;; l’autre moitié, hommes et femmes, fut transportée
+sous escorte au nord du Darfour. Là, chacun reçut un chameau et une
+chamelle et on leur assigna pour demeure les pâturages des Erégat
+qui avaient été presque complètement exterminés<a id=
+"FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class=
+"fnanchor">[125]</a>.&nbsp;» Les tribus actuelles des Maḥariyé,
+Maḥâmid et Naouâïbé, qui nomadisent dans le nord du Darfour et sont
+abbala, descendent en partie de ces derniers<span class="pagenum"
+id="Page_78">[78]</span> Arabes<a id="FNanchor_126"></a><a href=
+"#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Comme on le voit, elles
+sont étroitement apparentées aux Rizégât baggara installés dans le
+Sud.</p>
+
+<p>Les Rizégât habitent, en compagnie des Pouls, le pays de Chekka.
+Ils sont célèbres par leur turbulence&nbsp;: ils vécurent presque
+toujours en état de rébellion contre le gouvernement régulier du
+Darfour et, après avoir été quelque temps en désaccord avec
+l’aventurier Ziber, ils l’aidèrent dans sa lutte contre le sultan
+Ibrahim Koïko. Assez bons musulmans, très courageux, les Rizégât
+furent des premiers, parmi les Arabes du Darfour, à répondre à
+l’appel du Mahdi et à prendre les armes contre les troupes
+égyptiennes. Cela ne les empêcha pas, d’ailleurs, d’attaquer plus
+tard les contingents mahdistes qui avaient agi à leur égard d’une
+manière vexatoire&nbsp;: ceux-ci ne durent leur salut qu’à
+l’intervention opportune d’un lieutenant du khalife
+ʿAbdoullahi.</p>
+
+<p>Les Rizégât comprennent un certain nombre de fractions (Omm
+Serer, Oulâd Moḥammed, etc.). Ils nomadisent dans le sud du Darfour
+et ils vont passer la saison sèche dans les pâturages du Baḥr el
+Ghazal.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Maḥariyé.</span> — Les
+Maḥariyé sont abbala et mènent la vie nomade dans la région
+comprise entre le Darfour et le pays des Bideyat. Ils vivent en
+état d’hostilité avec ces derniers&nbsp;: les deux peuplades
+passent leur existence à se voler les troupeaux et à faire
+l’échange des prisonniers.</p>
+
+<p>Les Maḥariyé du Darfour vont chaque année chercher du natron à
+Bir el Milḥ (le puit du sel). «&nbsp;Bir el Milḥ est situé au nord
+d’El Fâcher, en plein désert&nbsp;; on met pour l’atteindre dix
+jours, pendant lesquels on ne rencontre ni eau ni végétation<a id=
+"FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127" class=
+"fnanchor">[127]</a>&nbsp;». Pour s’y rendre, les Arabes suivent la
+grande<span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span> route des
+caravanes qui va du Darfour à Siout, dans la haute Égypte, par
+Legia, Bir Selima, Bir ech Chebb, Beris et El Khayeh&nbsp;: cette
+voie est appelée <em>derb el ʿarbaïn</em> (le chemin des 40 jours).
+Le natron que les Maḥariyé vont chercher sert à faire la solution
+d’eau natronée dont les chameaux sont si friands&nbsp;: la tribu
+fait le commerce de ce natron au Darfour.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Maḥâmid.</span> — Ces
+Arabes sont très nombreux&nbsp;: on les trouve au Darfour et au
+Ouadaï.</p>
+
+<p>Au Darfour, ils nomadisent dans le nord-ouest du pays, avec les
+Erégat et les Maḥâriyé.</p>
+
+<p>Au Ouadaï, les Maḥâmid forment une des tribus les plus
+puissantes et les plus considérées&nbsp;: ils possèdent d’immenses
+troupeaux de bœufs et de moutons, et on vante aussi leur richesse
+en chameaux. Ils habitent la région d’Ourâda, au nord-ouest du dar
+Mimi, où ils se seraient installés bien avant le règne d’ʿAbd el
+Kerim ben Djamé. «&nbsp;Le terrain est peu accidenté&nbsp;; les
+dunes dominent. A l’Est, les monts Affala et Korbol (80 mètres de
+relief) sont les points culminants&nbsp;; ils marquent la limite
+des terrains de parcours des Maḥâmids.</p>
+
+<p>«&nbsp;Arada est le principal point d’eau de la région. Pendant
+la saison des pluies, c’est une grande mare alimentée par des
+ouadis de faible débit venus des monts Affala et du mont
+Korbol&nbsp;; pendant la saison sèche, il y a de nombreux puits où
+l’eau est très abondante et très bonne.</p>
+
+<p>«&nbsp;Au Nord, les puits de Kagimir et de l’ouadi Ouagad
+permettent d’atteindre Om-Chalouba.</p>
+
+<p>«&nbsp;Les cultures sont à peu près nulles, mais les pâturages
+sont assez suffisants, surtout dans les ouadis. Près d’Arada,
+quelques tribus cultivent de maigres champs de coton.</p>
+
+<p>«&nbsp;Cette région est exclusivement habitée par les Arabes
+nomades... Pendant la saison des pluies, ils abandonnent Arada et
+conduisent leurs troupeaux à l’Est, vers les monts Affala et
+Korbol, où les ouadis et les thalwegs fournissent d’excellents
+pâturages pour les bœufs et les chameaux. Jadis ils s’établissaient
+au Nord, sur les bords de l’ouâdi Kagimir<span class="pagenum" id=
+"Page_80">[80]</span> et de l’ouâdi Ouagad. La crainte des rezzou
+senoussistes les a ramenés en arrière.</p>
+
+<p>«&nbsp;Pendant la saison sèche, ils s’établissent à Arada<a id=
+"FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128" class=
+"fnanchor">[128]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Selon les renseignements donnés par le lieutenant Lucien, les
+Maḥâmid n’auraient plus le teint clair qui caractérisait autrefois
+ces Arabes. «&nbsp;Ils ont à peu près perdu le type de leur
+race&nbsp;; leur mélange avec les autochtones ayant créé un type
+noir aux traits réguliers. Ils sont intelligents, astucieux,
+menteurs, pleins de mépris pour ceux qui ne sont pas de leur race.
+Ils ont su garder leur nationalité au milieu des peuples guerriers
+qui les ont asservis. Jadis alliés aux Ouadaïens, ils sont devenus
+leurs tributaires. En plus de l’impôt annuel, ils fournissaient
+pendant les expéditions les animaux de transport et un certain
+nombre de cavaliers... Les Maḥâmids peuvent mettre en ligne 400 à
+500 guerriers, dont une centaine armés de fusils à tir rapide<a id=
+"FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class=
+"fnanchor">[129]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les Maḥâmid sont réputés comme ayant pris, au contact des
+Ouadaïens, les habitudes de violence et de brutalité qui
+distinguent ces derniers. On dit même que, dans leurs campements,
+les vieillards à barbe blanche (<em>chioukh</em>) — toujours
+nombreux chez les Arabes qui mènent la vie pastorale — ne sont pas
+bien traités et qu’on n’a pour eux aucune espèce d’égards.</p>
+
+<p>Les Maḥâmid boivent le <em>khall</em>, boisson fermentée faite
+avec des dattes et cela suffit à montrer combien leurs mœurs
+diffèrent de celles de leurs voisins arabes de l’Ouest. Ils sont
+négligents dans l’exécution de leurs devoirs religieux et ne se
+montrent que musulmans assez tièdes. Ils ont le teint relativement
+clair, et tout le monde s’accorde à dire qu’ils parlent l’arabe le
+plus pur de la région du Tchad.</p>
+
+<p>Autrefois, les Maḥâmid ne vécurent pas toujours d’accord avec le
+sultan du Ouadaï&nbsp;: ils furent razziés par Moḥammed<span class=
+"pagenum" id="Page_81">[81]</span> Chérif, et leur cheïkh, Bella,
+dut se réfugier au Darfour. On dit que la femme de Bella, Kinbélé —
+dont la beauté avait excité, au plus haut point, le désir du cheïkh
+ḥamidi Meguedji — fut la cause bien involontaire de la lutte qui
+éclata, plus tard, entre les Maḥâmid et les Oulâd Râchid (Ḥamida et
+Zebada). Ces derniers furent vaincus, mais, sous le règne de ʿAli,
+ils purent prendre leur revanche avec l’aide des Djaʿâdné et des
+Missiriyé&nbsp;: ils battirent les Maḥâmid et leur enlevèrent un
+grand nombre d’animaux.</p>
+
+<p>Les Maḥâmid ont fait autrefois de nombreuses incursions au
+Borkou et chez les Bideyat&nbsp;: les gens qu’ils enlevaient
+étaient vendus comme esclaves sur le marché d’Abéché. Par contre,
+ces Arabes avaient à souffrir des expéditions de pillage que
+menaient, dans les pays du nord du Ouadaï, les Touareg, les Oulâd
+Slimân et les Tedâ.</p>
+
+<p>La domination des Senoussia au Borkou inaugura, pour les
+Maḥâmid, une ère de calme et de tranquillité. Les relations de
+Doud-Mourra avec la confrérie, quoique peu amicales au début,
+furent toujours pacifiques, et les Maḥâmid purent alors, sans
+crainte d’être pillés, faire un peu de commerce avec les pays du
+Nord&nbsp;: ils allaient chercher, avec leurs chameaux, les dattes
+et le sel blanc du Borkou, ainsi que le sel rouge de Demi et du
+pays des Bideyat. Leur éloignement du territoire français mit
+pendant longtemps les Maḥâmid à l’abri des reconnaissances
+exécutées par nos troupes. Cependant, en mars 1908, le lieutenant
+Ferrandi tomba sur Ourâda et coupa pour un temps la route directe
+du Borkou au Ouadaï.</p>
+
+<p>Après la prise d’Abéché, le lieutenant Lucien parcourut le pays
+des Maḥâmid, en août et septembre 1909. Les Arabes firent leur
+soumission, et un rezzou senoussi (Arabes, Touareg et Bideyat) fut
+surpris et dispersé, sur les bords de l’ouâdi Maï, à l’est d’Amm
+Chalôba. L’aguid el Maḥâmid, Aḥmed, resta préposé à la surveillance
+de la région du Nord, avec une centaine de fusils. Les Khouan
+étaient furieux de voir les Maḥâmid et leur aguid reconnaître la
+domination des Chrétiens. Le cheïkh senoussi Moḥammed
+Ṣâlèh<span class="pagenum" id="Page_82">[82]</span> Kéréma envoya
+même une lettre à Ourâda, pour engager les Arabes à faire
+défection. Il ne fut point écouté, et les Senoussia vinrent alors,
+à plusieurs reprises, razzier le dâr Maḥâmid.</p>
+
+<p>En mars 1911, une compagnie méhariste fut installée à
+Ourâda.</p>
+
+<p>La tribu est commandée par l’aguid le plus puissant du
+Ouadaï&nbsp;: le cheïkh qui commande l’ensemble des fractions
+Maḥâmid n’est que le khalifa de l’aguid. Moḥammed ould Bechara, qui
+fut tué le 17 juin 1908 au combat de Djoua, remplissait ses
+fonctions d’aguid el Maḥâmid depuis la prise de Massnia par le
+sultan ʿAli (1870). Il était, au Ouadaï, un personnage aussi
+considérable que Doud-Mourra lui-même&nbsp;: c’est à lui,
+d’ailleurs que ce dernier devait en grande partie sa fortune.
+Appuyés l’un sur l’autre, ces deux hommes n’eurent rien à craindre
+des diverses factions qui au Ouadaï plus qu’ailleurs, se donnaient
+libre cours. Moḥammed avait épousé une sœur de Doud-Mourra, Mérem
+Zara&nbsp;: pour sauvegarder la réputation de sa famille et aussi
+pour faire plaisir à son puissant ami, le sultan n’hésita pas à
+faire couper le cou à l’aguid el Baḥr, le débauché Adem ould
+Keneticha, qui avait eu commerce (<em>koubbanya</em>) avec
+Zara.</p>
+
+<p>Les progrès de l’occupation française et la fuite de certains
+Arabes au Fitri ayant enlevé aux Ouadaïens une grande partie de
+leurs ressources, les Maḥâmid furent plus pressurés que par le
+passé. Ils eurent parfois aussi à pâtir du voisinage du
+Darfour&nbsp;: c’est ainsi que, en 1906, ils furent attaqués et
+pillés par l’aguid Adoum Roudjal, chef de guerre du sultan ʿAli
+Dinar. Après la prise d’Abéché, l’aguid el Maḥâmid Aḥmed, fils de
+Moḥammed ould Bechara, embrassa la cause d’Acyl. Il fit défection
+en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le dar
+Zegâoua. Il fut remplacé par un frère d’Acyl, Sérhéroum, qui trouva
+la mort dans un combat livré à un rezzou senoussi, sur les bords de
+l’ouadi Maba, le 2 septembre 1910.</p>
+
+<p>Les Maḥâmid comprennent un certain nombre de
+fractions&nbsp;:<span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span>
+Oulâd Zêd, Oulâd Nedja, Oulâd Djenoun, Oulâd Cheïkh, Oulâd Manṣour,
+Seif ed Din, Oulâd Djenab, Ḥamdiyé et Teyifat.</p>
+
+<p>Quelques-unes d’entre elles habitent la partie du Ouadaï qui
+confine au Darfour, notamment le dar Tama.</p>
+
+<p>Avec les Maḥâmid vivent des Ḥaddâd Gourân (Kodera), des Ayal
+Baba et un certain nombre d’Arabes appartenant aux tribus voisines
+du Darfour&nbsp;: Erégat, Maḥariyé, Naouaïbé. C’est parmi les
+fogara des Erégat et des Maḥariyé que sont choisis, d’après une
+tradition séculaire, les interprètes du sultan (<em>khechoum el
+kelâm</em>, bouches du langage).</p>
+
+<p><em>Oulâd Yasin</em>. — Les Oulâd Yasin habitent le Darfour.
+Leur ancêtre est Yasin, fils de Barek, fils de Maḥmoud. Ils sont
+donc proches parents des Maḥâmid&nbsp;; mais ces derniers
+prétendent que, après la mort de Maḥmoud, son fils aîné Chaïq
+remaria sa mère à un esclave et que la descendance des Oulâd Yasin
+est issue de cette union.</p>
+
+<p><em>Chigguêrat</em> ou <em>Choudjerat</em>. — «&nbsp;Ils sont
+rougeâtres de teint et paraissent être de la famille des Maḥâmid.
+C’est leur qualité de baggara qui les en distingue. Ils habitent
+entre Nimro et l’Aïd el Djemel<a id="FNanchor_130"></a><a href=
+"#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p><em>Chouqeqat</em>. — «&nbsp;Ils sont alliés aux Maḥâmid mais
+d’une famille différente. Ils sont peu nombreux, habitent le
+Kondongo et le bassin occidental de la Bétéha. En automne, ils se
+retirent chez les Maḥâmid ou dans le Bitakguinnek<a id=
+"FNanchor_131"></a><a href="#Footnote_131" class=
+"fnanchor">[131]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Naouâïbé.</span> — Les
+Naouâïbé sont abbala et nomadisent dans le nord-ouest du Darfour,
+en compagnie d’autres Arabes&nbsp;: Maḥariyé, Maḥâmid, Erégat, etc.
+Ces tribus se sont plus ou moins mélangées aux Zegaoua Amm
+Kimmélté, population complètement arabisée.</p>
+
+<p>On trouve également des Naouâïbé au Ouadaï, où ils sont
+sédentaires et baggara. Ils habitent sur les bords de la
+haute<span class="pagenum" id="Page_84">[84]</span> Bataḥ (Akroub),
+et possèdent de superbes troupeaux de bœufs. Comme la plupart des
+Arabes du sud du Ouadaï, ils abandonnent leurs villages à la saison
+des pluies, pour gagner les pâturages du nord.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Tordjem.</span> — Ces
+Arabes sont considérés comme des parents éloignés des
+Rizégat&nbsp;; la pureté de la race a cependant été altérée, chez
+eux, par des alliances avec des esclaves.</p>
+
+<p>Au Ouadaï, on trouve les Tordjem dans le dar Zioud et dans la
+région de la haute Batah, à côté des Massalat el Hoch&nbsp;: ils
+sont sédentaires et baggara.</p>
+
+<p>Au Darfour, le plus grand nombre réside dans le Dâr Fêa, la
+province la plus occidentale du pays (à Oumm Sehaba et dans le
+district de Bouré)&nbsp;; les autres Tordjem habitent avec les
+Ziadiya, les Beni Holba et les Rizégat du nord. Ces Arabes sont
+baggara et presque tous sédentaires. Ceux situés près de la
+frontière du Ouadaï sont réputés comme jouissant d’un grand
+bien-être. Nachtigal nous a décrit la toilette de leurs femmes.
+«&nbsp;Elles se faisaient remarquer, dit-il, par la richesse de
+leur coiffure et de leurs bijoux. De petites tresses de cheveux
+leur encadraient la tête et se greffaient sur deux grosses tresses
+serties de perles qui allaient du front jusqu’à la nuque, deux
+colliers de perles entouraient leur visage, des perles encore se
+balançaient à chaque tresse et retombaient jusque dans la nuque. Le
+corail de pacotille, le cheguig<a id="FNanchor_132"></a><a href=
+"#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>, l’ambre (kaouadim), le
+somit<a id="FNanchor_133"></a><a href="#Footnote_133" class=
+"fnanchor">[133]</a> et le zeïtoun<a id="FNanchor_134"></a><a href=
+"#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a> étaient largement mis à
+contribution. Elles portaient au-dessus des tempes, sur chaque côté
+de la tête, un anneau d’argent de moyenne grandeur avec fermeture
+en corail et six ou sept autres au-dessus de l’occiput. D’autres
+anneaux plus grands leur pendaient aux narines&nbsp;; chez
+quelques-unes, le nez était percé d’un fil où s’enfilaient des
+perles. Au cou enfin, elles<span class="pagenum" id=
+"Page_85">[85]</span> portaient d’étroits colliers, où l’on
+remarquait des morceaux d’ambre gros comme des œufs de pigeon. En
+général, ces femmes Tordjem avaient la taille bien faite, le visage
+aimable&nbsp;; leur teint rougeâtre leur donnait un attrait
+spécial..... Il vint aussi quelques Arabes de la tribu des Maḥâmid,
+dont les chameaux étaient dans le voisinage. Le piteux aspect de
+leurs femmes qui n’étaient vêtues que de peaux, sans aucun bijou,
+contrastait avec les vêtements luxueux et la riche parure des
+femmes Tordjem. Quelle condamnation de la vie nomade<a id=
+"FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class=
+"fnanchor">[135]</a>&nbsp;!&nbsp;»</p>
+
+<p>La coiffure décrite plus haut, qui rappelle celle des femmes
+Salamat et des femmes Lisi, présente beaucoup d’analogie avec la
+coiffure des Ouadaïennes<a id="FNanchor_136"></a><a href=
+"#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>. Elle est plus ou moins
+adoptée, d’ailleurs, par les tribus arabes du Ouadaï qui sont
+sédentaires. D’une façon générale, les femmes du Ouadaï parent leur
+chevelure de bijoux en argent ou en or, de perles, d’ambre, etc. On
+retrouve cette habitude chez certaines fractions arabes de l’ouest,
+et les femmes des Deggâgueré, par exemple, mettent également des
+perles et du corail dans leur chevelure.</p>
+
+<p>Dans les tribus arabes, comme nous l’avons déjà dit, les hommes
+ont presque toujours la tête rasée. Cependant, au Ouadaï,
+quelques-uns d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les
+arrangent en petites tresses, tout comme les Maba&nbsp;: nous avons
+remarqué le fait, par exemple, chez des Tordjem du dar Zioud.</p>
+
+<p>Au Darfour, nombre d’Arabes, surtout parmi les nomades, gardent
+également les cheveux longs.</p>
+
+<h5><span class="pagenum" id="Page_86">[86]</span>OULAD RACHID</h5>
+
+<p>Les Oulâd Râchid racontent une histoire assez singulière au
+sujet de la conception de leur ancêtre Râchid, fils posthume de
+Djinéd. Les Arabes se trouvaient du côté de l’Égypte quand ce
+dernier mourut. Les oulémas s’assemblèrent aussitôt afin de laver
+le corps conformément aux rites religieux&nbsp;; mais, chose qui
+les étonna profondément, certaine partie du corps du défunt
+présentait une verticalité particulière, qu’ils ne purent faire
+disparaître. On discuta, on fit appeler les femmes de Djinéd, on
+les interrogea et on finit par comprendre que le cheïkh désirait
+connaître — au sens biblique du mot — la plus jeune d’entre elles.
+On les laissa seuls, <em>daker Djinéd defega</em>, comme disent les
+Arabes, et le défunt eut un fils de plus, Râchid.</p>
+
+<p>Les Oulâd Râchid habitent le Bornou et le Ouadaï. Ces Arabes
+allèrent s’installer au Baḥr el Ghazal et, après la lutte contre
+les Salamat, ils occupèrent la région de la Bataḥ que ceux-ci
+venaient d’abandonner. Les Kecherda les remplacèrent dans le Baḥr
+el Ghazal et dans la région appelée El Ḥarr. Plus tard, la tribu se
+dispersa&nbsp;: certaines fractions passèrent sur la rive gauche du
+Chari et une partie du reste descendit vers le Sud, du côté du Baḥr
+Salamat.</p>
+
+<p>Les Oulâd Râchid du Bornou comptent parmi les premiers Arabes
+venus dans le pays. Ils constituent la fraction des Djo’ama et se
+subdivisent en Hémédiya<a id="FNanchor_137"></a><a href=
+"#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a> et Sawarima. Ils se sont
+conservés plus purs que beaucoup d’autres Choa. On les trouve dans
+les districts de Karagouaro et de Magomeri&nbsp;: Nachtigal évalue
+leur nombre à environ 2.000.</p>
+
+<p>Ceux du Ouadaï comprennent trois fractions&nbsp;: Zebada<a id=
+"FNanchor_138"></a><a href="#Footnote_138" class=
+"fnanchor">[138]</a>, Ḥamida et Azid.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_87">[87]</span>Chez les Zebada,
+on distingue les Oulâd Nour, Mélékat, Oulâd Abou Zaït, Dâr Salem et
+Zioud&nbsp;; chez les Ḥamida, les El Fadhalia, Oulâd Abou Nafé
+(Nafia), Oulâd Mogaddem, El Hômarat, El Euouas, Oulâd Matrouk,
+Oulâd Bellal et Siérat. La plupart de ces Arabes habitaient
+autrefois la région comprise entre la Bataḥ et le Mourtcha&nbsp;;
+ils s’échelonnaient le long de l’Oudey — les Zebada à l’Ouest (El
+Adara, El Ḥémédiya), et les Ḥamida à l’Est (du côté de la grande
+mare d’Er Rouhoud). On les appelait <em>Râchid el Bataḥ</em>. Ils
+menaient une existence analogue à celle de leurs voisins, les
+Khouzam et les Missiriyé. Ils allaient hiverner sur les bords de
+l’ouâdi Ḥaddâd et, à la saison sèche, regagnaient les pays du
+Sud&nbsp;: les Zebada s’installaient sur les bords de la Batah
+(Atya, Chibéna, Koundiourou)&nbsp;; les Ḥamida circulaient le long
+de cette rivière, traversaient le Moubi et allaient demeurer
+quelque temps avec leurs frères du Baḥr Râchid. Les captifs et les
+Mesâkin restaient dans les villages, où ils cultivaient le sol.</p>
+
+<p>Durant les années 1904 (Moḥammed Fanioura ʿAbd en Nebi) et 1905
+(El Khalil), la plupart des Râchid el Bataḥ, lassés des exactions
+ouadaïennes, se réfugièrent au Fitri. Le cheïkh El Khalil n’y resta
+pas longtemps&nbsp;; il eut des dissentiments avec les autres
+Arabes réfugiés et il fut froissé de voir que, chez nous, les
+prérogatives attachées au titre de chef des Zebada étaient
+limitées&nbsp;: c’est pourquoi il s’enfuit au Ouadaï avec un
+certain nombre de campements (Oulâd el Haggar, Oulâd Hemed, Oulâd
+Djibril), en octobre 1905. Il fut dès lors notre ennemi déclaré et
+aida Badjouri dans tous les coups de main dirigés contre le Fitri
+et nos Arabes protégés. En juillet 1907, il vint à Seïta, en
+compagnie des Arabes Missiriyé, faire sa soumission au capitaine
+Jérusalémy.</p>
+
+<p>On trouve, chez les Zebada, la sous-fraction
+maraboutique<span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span> des
+Mélékat&nbsp;: ces Arabes relevaient autrefois de l’imam ouadaïen
+El Djezouli, qui fut remplacé par son fils Adem.</p>
+
+<p>Quant aux Zioud, ils habitent le pays très peuplé qui porte leur
+nom et qui s’étend à l’ouest d’Abéché&nbsp;: ils sont sédentaires
+et leur teint est légèrement foncé, car ils se sont mélangés à
+diverses populations, en particulier aux Ouadaïens. «&nbsp;On peut
+dire que presque toute la province du Dar Zioud est arabe. Les
+Tordjem, les Missiriyé ḥoum ou zourq, les Oulâd Hemed, les Khouzam
+y habitent. D’ailleurs les autres groupements ethniques ont adopté
+la langue et les mœurs arabes&nbsp;: tels sont les Maba de sang
+royal, les quelques Kouka, les Toundjour, les Guimr&nbsp;; puis
+encore les Beraouna (Bornouans), les Djellaba, les Massalat, les
+Kachméré, les Tama, les Djebel et enfin les Dorouq, qui sont
+originaires du centre de l’Afrique. Cette dernière tribu n’habite
+que Bir Yoyo, leur teint est gris, leur langue paraît être de la
+même famille que celle des Guimr, mais ils ne parlent plus que
+l’arabe<a id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class=
+"fnanchor">[139]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Certains Ḥamida (Dilla&nbsp;?) habitent la partie orientale du
+Ouadaï, sur les bord de l’ouâdi el Ḥamra (Abker, Chokkan), à côté
+des Beni Ḥassen et des Tordjem.</p>
+
+<p>Les Azid habitent la partie sud-ouest du Ouadaï, non loin des
+Arabes Salamat. Leur pays est traversé par le baḥr Fodjo, qui forme
+la lagune de même nom, et par le déversoir des lagunes Bougdi et
+Ndouma (ou Andoma)&nbsp;: les deux baḥrs se réunissent à El
+Houguena, qui est la capitale des <em>Râchid el Baḥariyé</em>
+(Râchid du Baḥr). La rivière résultante prend le nom de Baḥr Râchid
+et va se jeter dans le Baḥr Salamat à El Djideï. Les Azid sont
+sédentaires&nbsp;: ils élèvent des bœufs et pratiquent
+l’agriculture. Dans le pays qu’ils habitent, la terre est grasse et
+produit notamment beaucoup de sorgho (bérbéré)&nbsp;; mais de
+grosses mouches, analogues à celles du Fitri, y sont un fléau pour
+le bétail. Ces Arabes, qui sont bien moins purs que leurs frères de
+la Bataḥ, se sont quelque peu mélangés aux Ḥamida qui venaient
+passer la saison sèche<span class="pagenum" id=
+"Page_89">[89]</span> dans le Baḥr Râchid. Jusqu’à ces derniers
+temps, ils avaient vécu avec nous dans des termes peu amicaux. Mais
+les combats victorieux que nous avons livrés aux Ouadaïens (Amm
+Timan, Dokotchi, Djoua), semblent les avoir fait renoncer à toute
+attitude hostile à notre égard.</p>
+
+<p>Certains Azid vivent également dans la région montagneuse située
+au nord-est du Baḥr Râchid (Bourma Taguil)&nbsp;: on les appelle
+<em>Râchid el Ḥidjar</em> (Rachid des montagnes).</p>
+
+<p>On trouve enfin quelques Oulâd Râchid dans le pays de Boli et de
+Kourtali.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Beni Ḥassen.</span> —
+«&nbsp;Ils sont de la même famille que les Ḥamida&nbsp;; de teint
+rougeâtre et peu nombreux. Ils habitent les bords de l’Ouâdi el
+Ḥamra&nbsp;; comme leurs frères, ils vont chercher en automne des
+pâturages plus riches<a id="FNanchor_140"></a><a href=
+"#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Beni Holba<a id=
+"FNanchor_141"></a><a href="#Footnote_141" class=
+"fnanchor">[141]</a>.</span> — On considère les Beni Holba comme
+des parents éloignés des Oulâd Râchid. Ils sont nombreux au
+Darfour, et Nachtigal rapporte qu’ils pouvaient mettre 3.000
+cavaliers en ligne. Cette tribu était beaucoup plus puissante
+autrefois, au temps où elle refusait de payer l’impôt à Moḥammed el
+Fâdhel&nbsp;; mais ce sultan la décima, lui enleva ses troupeaux
+et, par la cruauté dont il fit preuve envers elle, mérita d’être
+appelé <em>La Mort des Beni Holba</em>.</p>
+
+<p>Les Beni Holba, comme la plupart des Arabes de l’intérieur du
+Darfour, se sont mélangés aux autres indigènes et leur teint est
+généralement bronzé. Ils sont baggara et habitent autour du Djebel
+Marra, dans le district de Rô-Kouri. On en trouve également dans la
+région comprise entre le Djebel Marra, le dâr Sila et le pays des
+Taacha, particulièrement sur les bords de l’ouâdi Sâlèḥ. Les Beni
+Holba vivaient autrefois en état d’hostilité avec leurs voisins les
+Taacha. Lors du mouvement madhiste, ils prirent les armes,
+attaquèrent les troupes égyptiennes et contribuèrent à la chute du
+Darfour.<span class="pagenum" id="Page_90">[90]</span> Ils forment
+actuellement une tribu puissante, que le sultan ʿAli Dinar est tenu
+de ménager.</p>
+
+<p>Hors du Darfour, on trouve des Beni Holba au dâr Sila et dans la
+partie orientale du Ouadaï.</p>
+
+<h5>BEDRIYÉ</h5>
+
+<p>Les Bedriyé ne sont pas des ’Yal Djinéd&nbsp;: ils se réclament
+de Bedr, fils de Dahmech, fils de Bounou Chaker. Ils habitent, au
+Darfour, la province orientale d’Abou Bâli. Ils possèdent quelques
+chameaux, mais ils élèvent surtout des bœufs et sont devenus en
+partie sédentaires.</p>
+
+<h4 class="sserif">EL FEZARA</h4>
+
+<p>Les Arabes qui descendent d’Aḥmed el Afzer sont appelés
+Fezâra&nbsp;: ils habitent presque tous le Darfour. Les deux
+fractions les plus importantes de ce sous-groupe sont constituées
+par les Ziadiya et les Maliya.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Ziadiya.</span> — Les
+Ziadiya se subdivisent en Kouroumsiya et Qasarina. Ils habitent au
+nord d’El Fâcher, dans le Dâr Tokouniawi. Ces Arabes sont nomades
+et abbala. Nachtigal rapporte qu’ils possédaient cependant assez de
+chevaux pour pouvoir mettre 2.000 cavaliers en ligne.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Maliya ou
+Maaliya.</span> — Les Maliya comprennent les Oulâd ’Abdou et les
+Ma’aqila. Ils sont abbala et nomadisent dans le Dâr-Abou-Dâli, au
+sud-est d’El Fâcher. «&nbsp;La tribu des Maaliya est, de toutes les
+tribus arabes du Sud, celle dont les mœurs s’effacent le plus
+rapidement. Adonnés à la boisson, menant la vie la plus dissolue,
+les Maaliya sont méprisés par les Arabes Ḥabbaniyé, Rizégât,
+Missiriyé et Ḥamer, qui ne boivent pas de spiritueux et tiennent
+encore un peu à la<span class="pagenum" id="Page_91">[91]</span>
+pureté des mœurs<a id="FNanchor_142"></a><a href="#Footnote_142"
+class="fnanchor">[142]</a>.&nbsp;» Les Maaliya donnèrent cependant,
+avec les Rizégât et les Ḥabbaniyé, le signal de l’insurrection
+mahdiste dans le Darfour méridional.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Autres
+fractions.</span> — Les Fezâra comprennent encore les fractions
+suivantes&nbsp;: Habbabin, Djelledat, Medjânin, Zanatit, Oulâd
+Igoï, Beni Oumm Ron et Beni Djerrâr. Ces Arabes habitent la partie
+orientale du Darfour&nbsp;: ils sont abbala et, pour la plupart,
+sédentaires. Les Zanatit et les Medjânin sont quelque peu
+représentés au Ouadaï. Ils sont sédentaires et agriculteurs&nbsp;:
+les premiers résident à ’Id el Gara’a&nbsp;; les seconds à Ḥadjer
+Tokoulla, Medjânin et Daraba.</p>
+
+<h4 class="sserif">ZABALAT, MAHADI, ISSIRRÉ</h4>
+
+<p>Ces tribus, peu nombreuses, sont installées au Ouadaï, près de
+la frontière du Darfour. Elles doivent probablement se rattacher
+aux Arabes Djoheïna&nbsp;; les deux premières appartiennent à la
+même famille et ont le teint fortement bronzé.</p>
+
+<p>Les Zabalat sont fixés sur les bords de l’ouâdi Delal et
+émigrent au Kounoungo en automne. Les Mahadi, sédentaires et
+agriculteurs, habitent au sud du pays des Soungor. Les Issirré sont
+sédentaires à Chokkon et à Nella, où ils pratiquent
+l’agriculture.</p>
+
+<h4 class="sserif">ḤAMER <span class="small">OU</span> ḤOMR</h4>
+
+<p>«&nbsp;Les frères Ḥamed el Afzer et Ḥamed el Adjezem avaient une
+sœur qui, après la mort de son père, contracta secrètement mariage
+avec un Tourroudj (tribu au teint clair mais non noble)&nbsp;; elle
+devint ainsi l’aïeule des Ḥamr, dont le nom dérive de Aḥmar,
+c’est-à-dire rouge. Les Ḥamr (ou Ḥomr)<span class="pagenum" id=
+"Page_92">[92]</span> forment une très nombreuse tribu, qui habite
+les districts-frontières du Kordofan et ceux du Dar-Four
+oriental&nbsp;: elle est riche en chameaux et peut mettre 1.000
+cavaliers en ligne<a id="FNanchor_143"></a><a href="#Footnote_143"
+class="fnanchor">[143]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Cette tribu est l’ennemie héréditaire des Kabâbich et des
+Maliya.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp1c03">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class=
+"label">[74]</span></a>Ou ʿAbdoullahi el Djaa’ni.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class=
+"label">[75]</span></a>Variante (d’après Nachtigal)</p>
+
+<table class="tree treepadded1" id="t047b">
+<tr>
+<td colspan="8" class="tdc">Moḥammed el Haouri</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="8" class="tdc">Abdallah el Dja’ani</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="brb">
+</td>
+<td class="blb">
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+<td class="bline">
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+<td class="bline">
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+<td>
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+</tr>
+
+<tr>
+<td class="liner">
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+<td class="blt">
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+<td class="brt">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Ḥamed el Adjezem</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Ḥamed el Afzer</td>
+<td colspan="2" class="tdc">une fille</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Chaker</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="liner">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+<td class="liner">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+<td class="liner">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Daḥmech</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Djinéd</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Arabes Fezâra</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Arabes Hamer</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Bedr</td>
+</tr>
+</table>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class=
+"label">[76]</span></a>On dit aussi&nbsp;: Aḥmed el Adjezem, Aḥmed
+el Adjedeb, Aḥmed el Egdeb.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class=
+"label">[77]</span></a>Les Chekouriyé du Darfour doivent
+probablement être issus de Bounou Chaker.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class=
+"label">[78]</span></a>On dit aussi&nbsp;: Djounéd, Djounaïd.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class=
+"label">[79]</span></a>Pays du milieu, de l’intérieur (ou du
+Nord).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class=
+"label">[80]</span></a>Pays du désert.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class=
+"label">[81]</span></a>Enfants de Djinéd.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class=
+"label">[82]</span></a>Elle aurait eu lieu au temps de l’un des
+deux sultans ouadaïens (ou Arous).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class=
+"label">[83]</span></a>Ces Arabes attribuent les pertes qu’ils ont
+faites en chameaux à la piqûre d’une grosse mouche blanchâtre
+(<em>thèr</em>). Pour préserver ces animaux, ils les recouvrent
+parfois d’un grand filet en corde quand, au début de la saison
+sèche, ils viennent chercher du mil au Fitri. Ils considèrent Yao
+comme un point très malsain pour les bêtes et les gens, et ils
+n’aiment point y séjourner.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class=
+"label">[84]</span></a>Depuis le temps où nous écrivions ces
+lignes, nos troupes ont pris Abéché et occupé en partie le Ouadaï.
+Les Arabes de l’Ouest n’auront désormais plus rien à craindre des
+bandes ouadaïennes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class=
+"label">[85]</span></a>Les Ouadaïens enlevaient de préférence les
+chameaux, afin d’empêcher les Arabes de fuir dans des régions sans
+eau, où ils ne pouvaient les poursuivre. Les Arabes font boire
+leurs chameaux tous les dix jours en hiver, tous les sept jours en
+été&nbsp;: les autres animaux boivent tous les jours.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class=
+"label">[86]</span></a>Il est plus probable cependant que les Oulâd
+Hemed qui habitent actuellement le Darfour y étaient déjà à ce
+moment-là. Quelques-uns de ceux qui quittèrent le Baḥr el Ghazal
+durent se réfugier au Ouadaï, où l’on trouve encore des Oulâd Hemed
+dans le Dar Zioud.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class=
+"label">[87]</span></a>Les Ta’âcha du Sila furent pillés en 1904
+par Idris (aguid er Rachid) et Gomboro, et en avril 1905 par
+l’aguid el Djaʿâdné et Oust Kheir.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class=
+"label">[88]</span></a>Rabaḥ demeura quelque temps dans le pays des
+Arabes Ta’acha.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class=
+"label">[89]</span></a>Les Salamat disent d’ailleurs
+couramment&nbsp;: <em>Ana Salami</em>, je suis un Salamat&nbsp;;
+<em>Houma min ’yal Salam</em>, ce sont des Salamat.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class=
+"label">[90]</span></a>Certains Salamat se disent originaires du
+pays de Médine, du Hedjâz par conséquent.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class=
+"label">[91]</span></a>Lors des fêtes de la circoncision, le sultan
+avait voulu confisquer les moutons que les Ma’ïn venaient
+d’égorger. Cette prétention aurait été, d’après les Arabes, la
+cause de la rupture.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class=
+"label">[92]</span></a>Baḥr el Djideï (El Djideï est la capitale
+des Salamat du Ouadaï), ou Baḥr et Tiné (le fleuve de la boue), ou
+Baḥr es Salamat (le fleuve des Salamat).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class=
+"label">[93]</span></a>Le village le plus septentrional du Fitri
+porte le nom de Rahd es Salamat (la mare des Salamat).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class=
+"label">[94]</span></a>Foureau&nbsp;: <em>D’Alger au Congo par le
+Tchad</em>, p. 698. Les deux femmes Choa de la p. 699 sont des
+Salamat. Cela se reconnaît très facilement à leur coiffure.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class=
+"label">[95]</span></a>Nachtigal, t. II, p. 436.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class=
+"label">[96]</span></a>Chevalier, <em>Afrique centrale
+française</em>, p. 321.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class=
+"label">[97]</span></a>Les <em>Boulala Gousar</em> de la région
+d’Ourel, par exemple, qui sont originaires du Fitri et ne parlent
+que l’arabe.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class=
+"label">[98]</span></a>Les Kanembou Goudjirou, qui sont en réalité
+des Kouka venus autrefois du Fitri&nbsp;; les Baguirmiens et les
+Lisi d’origine babalia&nbsp;; les Boulala, qui sont d’origine
+kanembou, etc.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class=
+"label">[99]</span></a>Les Yéssiyé furent autrefois plus nombreux
+dans la région de la Bataḥ de Laïri (Abouraï, El Bakkas,
+Nabagaïa)&nbsp;; à la suite de pillages répétés de la part des
+Ouadaïens, beaucoup d’entre eux s’enfuirent vers l’Ouest.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class=
+"label">[100]</span></a>Am Deguemat, sur la Bataḥ, est la résidence
+de l’aguid es Salamat.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class=
+"label">[101]</span></a><em>Voyage au Ouadaï</em>, p. 41.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class=
+"label">[102]</span></a><em>Rabèḥ</em> <span class=
+"arabic">ربح</span> est le nom indigène de Rabaḥ.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class=
+"label">[103]</span></a>Capitaine Julien, <em>Le Dar-Ouadaï</em>.
+Les femmes arabes chantent souvent les péripéties de la lutte entre
+Djideï et Cherf eddin.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class=
+"label">[104]</span></a><em>Bir el Khala</em>, le puits de la
+brousse.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class=
+"label">[105]</span></a><em>Le Petit Temps</em>, 11 octobre
+1908.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class=
+"label">[106]</span></a>On trouve encore des Oulâd Moussa à Matko
+(Baguirmi) et à Kornaka, du côté de Bédanga.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class=
+"label">[107]</span></a>On dit que les Kouka de Bouloulou-Sigdia
+sont venus du Tania.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class=
+"label">[108]</span></a>«&nbsp;Le Debaba fut occupé au commencement
+du <span class="sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle..... Mousa, le
+père et fondateur de la tribu des Oulâd Mousa, est enterré dans le
+Debaba, près du village de Bouloulou. Chaque année, de nombreux
+pèlerins viennent prier sur sa tombe et immolent à sa mémoire des
+bœufs et des moutons.&nbsp;» Capitaine Rivière, <em>Notice sur le
+Cercle de Moïto</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class=
+"label">[109]</span></a>En 1904, par peur des pillards ouadaïens,
+ceux qui possédaient quelques biens se réfugièrent en territoire
+français. Ils menaient l’existence nomade et passaient la saison
+sèche dans la région de Seïta et de Malabesse.</p>
+
+<p>On trouve également quelques Salamat au nord de la Batah, dans
+la région Ourel-Cheqqel Hadjlidj.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class=
+"label">[110]</span></a>En arabe régulier, <span class=
+"arabic">مدب</span> <em>madabb</em> signifie&nbsp;: lieu où l’eau
+s’écoule. Debaba a un sens analogue. Ce mot est donc un nom de pays
+et non, comme on l’a cru parfois, un nom de tribu.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class=
+"label">[111]</span></a>Celui de 1900, par exemple.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class=
+"label">[112]</span></a>Freydenberg, <em>Le Tchad et le Bassin du
+Chari</em>, p. 99.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class=
+"label">[113]</span></a>Baḥr Ligna.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class=
+"label">[114]</span></a>Chevalier, <em>Afrique centrale
+française</em>, p. 337. Nous avons déjà dit que les baḥrs entourant
+les îles des Kouri-Kaléa sont asséchés depuis quelques années et
+que ce pays n’est plus qu’un ancien archipel.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class=
+"label">[115]</span></a>Les Pouls sont disséminés dans tout le
+Baguirmi, entre Tchekna, Bousso et Bédanga. Ils forment un groupe
+assez important dans la région de Tchekna. Leur teint est
+généralement foncé, par suite de croisements avec les populations
+étrangères, notamment avec les Baguirmiens&nbsp;: beaucoup d’entre
+eux ne parlent que le baguirmien et l’arabe. On trouve cependant,
+du côté de Melfi, des Pouls qui ont gardé leur teint clair et leur
+longue chevelure.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class=
+"label">[116]</span></a>Chevalier, p. 320. Cette description peut
+s’appliquer à la plupart des Salamat.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class=
+"label">[117]</span></a>Chevalier, p. 332.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class=
+"label">[118]</span></a>Nachtigal. Il se pourrait cependant que ce
+nom de Oulâd ’Aïnâ ne soit autre chose que Oulâd Ma’ïn.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class=
+"label">[119]</span></a>Le pluriel de <em>chérif</em> est aussi
+<em>achrâf</em>. Certains Arabes de la vallée du Nil portent ce
+titre et c’est à leur groupe qu’appartenait le Mahdi, Moḥammed
+Aḥmed. Les Achrâf, c’est-à-dire les parents du Mahdi et leurs
+partisans, outrés des humiliations que leur avait fait subir le
+khalife ʿAbdoullahi, essayèrent de renverser ce dernier.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class=
+"label">[120]</span></a><em>Voyage au Ouadaï</em>, p. 43.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class=
+"label">[121]</span></a>Dans tout le pays qui nous occupe, les
+baḥrs sont la plupart du temps à sec. Ils ne renferment de l’eau
+que pendant l’hivernage, soit qu’il s’y forme des mares d’eau de
+pluie, soit que l’eau y soit amenée par des dérivations.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class=
+"label">[122]</span></a>«&nbsp;Quant aux Areygât, le faguyh
+Moḥammed l’Areygât, interprète du sultan m’a dit qu’ils sont
+originaires de l’Irâg (Irak), et issus des anciennes tribus arabes
+des Lakhmides et des Djouzâmides&nbsp;». El Tounesy, <em>Voyage au
+Ouaday</em>, p. 250.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class=
+"label">[123]</span></a>Moḥammed el Fâdhel régna de 1799 à
+1838.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class=
+"label">[124]</span></a>On dit aussi Rézégat et Riziégat.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class=
+"label">[125]</span></a>Slatin Pacha, <em>Fer et feu au
+Soudan</em>, t. I, p. 63.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class=
+"label">[126]</span></a>Il y avait déjà depuis longtemps des
+Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé — appartenant aussi à la famille des
+Rizégat — dans les contrées du Nord. Nous avons vu, par exemple,
+que ces tribus arabes comptaient parmi celles qui aidèrent ʿAbd el
+Kerim ben Djamé à renverser la dynastie des Toundjour.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class=
+"label">[127]</span></a>Slatin Pacha, <em>Fer et feu au
+Soudan</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class=
+"label">[128]</span></a>Lieutenant Lucien, <em>Ouadaï Aouali</em>
+(<em>Bulletin du Comité de l’Afrique française</em>, 1910).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class=
+"label">[129]</span></a>Lieutenant Lucien.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class=
+"label">[130]</span></a>Nachtigal, <em>Voyage au Ouadaï</em>, p.
+71.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class=
+"label">[131]</span></a><em>Ibid.</em>, p. 72. Le Bitakguinnek est
+la partie centrale du Ouadaï&nbsp;: il est administré par un
+kamkalek.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class=
+"label">[132]</span></a>Perles vertes en verre.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class=
+"label">[133]</span></a>Petits cylindres blancs, rayés de lignes
+brunes.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class=
+"label">[134]</span></a>Olive, en arabe. Billes jaunes et
+transparentes qui, comme l’ambre, servent à faire des colliers.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class=
+"label">[135]</span></a>Nachtigal, <em>Voyage au Ouadaï</em>, p.
+106.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class=
+"label">[136]</span></a>Cette coiffure se compose de longues
+tresses qui pendent autour de la tête&nbsp;: les femmes mariées
+laissent tomber sur le visage une partie de leur chevelure. La
+coiffure peut aussi comprendre une tresse centrale qui descend sur
+la nuque et qui est simple pour les jeunes filles, double pour les
+femmes mariées.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class=
+"label">[137]</span></a>On trouve, chez les Oulâd Râchid du nord de
+la Bataḥ, un village qui porte le nom de El Hémédiya.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class=
+"label">[138]</span></a>«&nbsp;Le faguyh Moûça, aguyd des Zébédeh
+et frère de Bedr ed Dyn, imâm du sultan Sâboûn, m’a assuré que les
+Zébédéh sont d’origine yamanique, qu’ils tirent leur nom de Zébyd,
+ville de l’Yémen, et qu’ils descendent des Himyarites
+(Homérites)&nbsp;». El Tounesy, <em>Voyage au Ouadaï</em>, p.
+250.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class=
+"label">[139]</span></a>Nachtigal, <em>Voyage au Ouadaï</em>, p.
+72.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class=
+"label">[140]</span></a>Nachtigal, <em>Voyage au Ouadaï</em>, p.
+71.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class=
+"label">[141]</span></a>On dit aussi Beni Halba.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class=
+"label">[142]</span></a>Slatin Pacha, t. I, p. 220.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class=
+"label">[143]</span></a>Nachtigal, t. III, p. 454.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_93">[93]</span><a id=
+"p1c04"></a>TRIBUS NON-DJOHEINA</h3>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<h4 class="sserif">KABABICH</h4>
+
+<p>Nachtigal rapporte que les Arabes Djoheïna passent pour être
+proches parents des Kabâbich. D’autre part, d’Escayrac de Lauture,
+qui considère par erreur les Arabes du Soudan comme des tribus
+qoréïchites, range les Kabâbich, les Ḥamer et les Toundjour parmi
+les tribus non-qoréïchites.</p>
+
+<p>Les Kabâbich nomadisent, avec leurs chameaux, dans la partie du
+désert qui s’étend entre le Kordofan et Dongola. Au temps où
+régnait le khalife ʿAbdoullahi, ces Arabes virent leurs biens
+confisqués par ce dernier, sous prétexte qu’ils n’avaient pas fait
+de pèlerinage à Omdourman, où se trouvait le tombeau du Mahdi.
+«&nbsp;La tribu des Kabâbich avait longtemps fait le commerce de la
+gomme et possédait beaucoup d’argent, que selon leurs coutumes, ils
+avaient enfoui dans le désert à un endroit connu d’eux seuls. Des
+tortures de toutes espèces les forcèrent de trahir leur cachette et
+de livrer leur fortune<a id="FNanchor_144"></a><a href=
+"#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>.&nbsp;» La plupart de
+ces Arabes gagnèrent alors l’oasis de Omm Badr, où on n’osa les
+poursuivre.</p>
+
+<h4 class="sserif">BENI ḤASSEN DU DARFOUR</h4>
+
+<p>«&nbsp;Les Beni-Ḥassen du Dar-Mâdé habitent un district dont le
+centre est marqué par le Djebel Ottâch&nbsp;; ils peuvent
+mettre<span class="pagenum" id="Page_94">[94]</span> en ligne de 6
+à 700 chevaux et prétendent être venus du Yémen. Bien que cette
+origine ne soit pas démontrée, ils ne sont en tout cas ni des
+Fezâra, ni des Soudjan (Soudanais)<a id="FNanchor_145"></a><a href=
+"#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<h4 class="sserif">KOROBAT</h4>
+
+<p>«&nbsp;Les Korobat prétendent descendre du Yémen et en dernier
+lieu de Sabâ, un petit-fils de Yoqṭan<a id=
+"FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146" class=
+"fnanchor">[146]</a>&nbsp;; ils ne seraient donc pas Ismaélites,
+mais Sabéens. Lorsque les For soumirent les Guimr, qui commandaient
+la région du Djebel Nokat, située entre le Tama et le pays des
+Zegaoua, ils trouvèrent les Korobat. Ces Arabes se sont dispersés
+depuis dans le nord du royaume<a id="FNanchor_147"></a><a href=
+"#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il y a aussi quelques Korobat au Ouadaï, dans la région du ouâdi
+Lobbode et du ouâdi Delal&nbsp;: leur teint est bronzé et ils sont
+sédentaires.</p>
+
+<h4 class="sserif">DIALIIN</h4>
+
+<p>Nous ne saurions terminer cette étude d’ensemble des Arabes de
+l’Afrique centrale, sans parler des Dialiin. Ces Arabes habitent la
+vallée du Nil et ne se rattachent ni aux Ḥassaouna, ni aux
+Djoheïna. Ils sont cependant bien connus dans les pays dont nous
+nous occupons, par suite du rôle qu’ils y ont joué avec Zibêr,
+Solimân oueld Zibêr et Râbaḥ. D’autre part, les Djellâba, ces
+petits commerçants que l’on trouve dans la partie de l’Afrique
+comprise entre le Nil et le Haoussa, sont en majeure partie des
+Dialiin.</p>
+
+<p>Les Dialiin se réclament de Ṣâlèḥ ibn ʿAbdallah ibn
+ʿAbbâs&nbsp;;<span class="pagenum" id="Page_95">[95]</span> comme
+on le voit, ils font remonter leur origine à ʿAbbâs, oncle du
+Prophète, et c’est pourquoi ils se disent ʿAbbassides (ʿAbbassiyé,
+Benou ʿAbbâs). Ils habitent principalement la vallée du Nil, dans
+la région de Khartoum&nbsp;: d’où les noms de <em>Baḥara</em>,
+<em>Baḥarina</em> et <em>’Ayal el Baḥr</em><a id=
+"FNanchor_148"></a><a href="#Footnote_148" class=
+"fnanchor">[148]</a>, qui leur sont donnés au Darfour et au Ouadaï.
+Les Dialiin comprennent un certain nombre de fractions&nbsp;:
+Djimeab, Sadab, Magadib, etc.</p>
+
+<p>L’aventurier Zibêr appartenait à la fraction des Djimeab. Il
+avait réussi, en faisant le commerce de l’ivoire et des esclaves, à
+se tailler une sorte de principauté dans le Baḥr el Ghazal. A la
+cour d’El Fâcher vivait, à ce moment-là, un certain faqih, Moḥammed
+el Boulali, qu’une vive inimitié séparait du vizir (ouzîr), Aḥmed
+Chettâh. Celui-ci fit tuer les deux fils de son rival, et le faqih,
+résolu à se venger, quitta le Darfour et se retira à Khartoum. Là,
+il vanta les richesses des pays du Sud et il décida le gouvernement
+égyptien à l’envoyer dans le Baḥr el Ghazal, pour prendre
+possession des provinces non occupées. La lutte éclata,
+naturellement, entre Zibêr et El Boulali&nbsp;: ce dernier fut
+battu et tué. Le vainqueur, grâce à des présents adroitements
+distribués, sut cependant se faire pardonner cette attaque par les
+Égyptiens, et il fut nommé gouverneur du Baḥr el Ghazal. Il tourna
+alors ses vues du côté du Darfour, dont il voulut s’emparer&nbsp;:
+il fit à Khartoum des propositions en ce sens et celles-ci furent
+finalement adoptées.</p>
+
+<p>Depuis Moḥammed el Fâdhel, la puissance du Darfour était allée
+en déclinant et les Rizégât menaient de nouveau une existence
+presque indépendante dans le sud du pays. Ces Arabes pillèrent une
+caravane de Zibêr, qui traversait leur territoire pour se rendre du
+Kordofan au Baḥr el Ghazal et tuèrent les gens qui en faisaient
+partie. L’aventurier prit prétexte de cette agression pour envahir
+le Darfour&nbsp;: il massacra un grand nombre de Rizégât et
+s’installa solidement à Chekka. Sur ces entrefaites, le sultan
+Ḥassen mourait<span class="pagenum" id="Page_96">[96]</span> et
+était remplacé par son fils Ibrahim Koïko (1873).</p>
+
+<p>Le vizir Aḥmed Chettah, qui attaqua Zibêr, fut battu et
+tué&nbsp;; les Rizégât avaient prévenu les Dialiin de l’arrivée des
+Foriens et se tenaient prêts à accabler la troupe vaincue&nbsp;:
+ils tombèrent sur les fuyards, en massacrèrent un grand nombre et
+firent un butin immense. Zibêr, après avoir reçu du gouvernement
+égyptien un renfort d’hommes et de canons, s’avança jusqu’à Dara.
+Il repoussa une attaque du sultan du Darfour et poursuivit ce
+dernier jusqu’à Manoatchi&nbsp;: là, une bataille s’engagea et
+Ibrahim Koïko fut vaincu et tué. Le Darfour tomba alors entre les
+mains de Zibêr qui reçut le titre de Pacha. Mais des contestations
+s’élevèrent par la suite, entre lui et le représentant du
+gouvernement égyptien, Ismaʿïl Ayoub Pacha. Zibêr demanda et obtint
+l’autorisation de se rendre au Qaire pour présenter ses hommages au
+khédive, l’assurer de sa fidélité et aussi lui exposer ses
+griefs&nbsp;: il y fut retenu prisonnier<a id=
+"FNanchor_149"></a><a href="#Footnote_149" class=
+"fnanchor">[149]</a> (1874).</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Gordon succéda à Ismaʿïl Ayoub comme
+gouverneur général du Soudan. Zibêr avait été remplacé par son
+fils, Solimân oueld Zibêr, dont les chefs étaient pour la plupart
+Dialiin et anciens marchands d’esclaves. Solimân et ses compagnons
+eurent un moment l’idée d’attaquer Gordon, mais le général réussit
+à apaiser l’orage et nomma le fils de Zibêr gouverneur du Baḥr el
+Ghazal, avec le titre de bey. Depuis le départ de Zibêr pour le
+Darfour, cette province était administrée par un intendant du nom
+d’Idris oueld Dabter, qui appartenait à la tribu des Danâgla. Les
+Danâgla (pl. de Dongolâoui&nbsp;: habitant de Dongola, Dongolais)
+sont méprisés par les Dialiin, qui les considèrent comme les
+descendants de l’esclave Dangal, le fondateur de<span class=
+"pagenum" id="Page_97">[97]</span> la ville de Dongola&nbsp;: ils
+sont le produit d’un mélange d’Arabes immigrés avec d’autres
+indigènes.</p>
+
+<p>La vieille inimitié qui régnait entre Dialiin et Danâgla fit
+qu’Idris Dabter, ne voulant pas rendre compte de ses actes à
+Solimân, s’enfuit à Khartoum. Là, il dit que le fils de Zibêr
+considérait le Baḥr el Ghazal comme sa propriété personnelle et
+qu’il accordait toutes ses faveurs aux Dialiin, au grand détriment
+des autres tribus, des Danâgla en particulier. Grâce à ses
+intrigues, Idris réussit à obtenir la déposition de Solimân et à se
+faire nommer à sa place. Le fils de Zibêr, irrité, déclara qu’il ne
+céderait qu’à la force. Les marchands de la région durent alors
+opter pour l’un des deux partis&nbsp;: les Dialiin, qui formaient
+la majorité d’entre eux, se déclarèrent pour Solimân&nbsp;; les
+Danâgla et les autres pour Idris Dabter. Solimân, qui avait grossi
+ses troupes de certains contingents, en particulier d’Arabes
+Rizégât et Ḥabbaniyé, était installé à Dem Zibêr (le camp de
+Zibêr)&nbsp;: il enleva Dara. Mais le gouvernement égyptien envoya
+contre lui une expédition, sous les ordres de Romolo Gessi. Solimân
+échoua dans les attaques qu’il dirigea contre Ganda&nbsp;; Gessi le
+poursuivit, le battit et s’empara de Dem Zibêr, où les Danâgla se
+partagèrent en secret la plus grande partie du butin. Solimân,
+traqué, se réfugia alors dans les grands territoires de l’Ouest et
+Gessi ne rencontra qu’une troupe de partisans commandée par Râbèḥ
+(Râbaḥ), qui fut facilement battue et dispersée.</p>
+
+<p>Afin d’empêcher Solimân de se ravitailler en armes et en
+munitions, Gordon Pacha avait interdit tout commerce entre El
+ʿObéïd, Chekka et le Baḥr el Ghazal. Mais les Djellaba
+réussissaient à se glisser par petites troupes à travers les
+régions peu peuplées et couvertes d’immenses forêts, où nomadisent
+les Arabes baggara du Sud&nbsp;: Ḥouazma, Ḥamr, Missiriyé, Rizégât,
+etc. «&nbsp;Les rebelles payaient à des prix extravagants les
+munitions et les armes. Pour un fusil à percussion à deux coups,
+par exemple, on donnait six ou même huit esclaves&nbsp;; une petite
+boîte de capsules pouvait en valoir<span class="pagenum" id=
+"Page_98">[98]</span> un ou deux. L’argent était rare et les
+esclaves formaient la valeur régulière d’échange<a id=
+"FNanchor_150"></a><a href="#Footnote_150" class=
+"fnanchor">[150]</a>.&nbsp;» L’édit de prohibition restait lettre
+morte, et le commerce très lucratif des armes ne faisait que
+grandir. Gordon prit alors des mesures énergiques pour enrayer le
+mal&nbsp;: il ordonna aux cheïkhs des tribus arabes de se saisir de
+tous les Djellâba qui se trouveraient dans leur territoire et de
+les diriger sur certains points du Darfour. «&nbsp;Les Arabes
+commencèrent donc une chasse générale et effrénée contre les
+Djellâba qui, dépouillés de leurs biens et même de leurs vêtements,
+furent chassés presque nus et par centaines, comme des fauves, vers
+Dara, Taouecha et Omm Changuer<a id="FNanchor_151"></a><a href=
+"#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Solimân, dont les forces fondaient à vue d’œil, errait dans la
+partie méridionale du Darfour. Gessi partit de Kalaka, résidence
+des Arabes Ḥabbaniyé, pour marcher à sa rencontre. Il fit proposer
+la paix au fils de Zibêr&nbsp;: les Dialiin obtiendraient la vie
+sauve et la sécurité des biens, à condition toutefois que leur chef
+se soumettrait au gouvernement égyptien et livrerait ses armes et
+ses bazinguers. Solimân et tous ses compagnons, sauf Râbèḥ,
+voulaient accepter les propositions de Gessi. Râbèḥ était d’avis de
+partir vers les régions lointaines du Sud-Ouest, au lieu d’aller
+s’installer dans la vallée du Nil et de demander directement la
+paix au vice-roi d’Égypte ou tout au moins à Gordon Pacha&nbsp;: en
+aucune façon il ne voulait traiter avec les Danâgla détestés.
+«&nbsp;Râbèḥ finit son discours en déclarant que, si ses
+propositions étaient repoussées, il se verrait obligé, à son grand
+regret, de réunir ceux qui voudraient se joindre à lui et de partir
+pour l’Ouest à la grâce de Dieu. Il répéta encore, avec plus
+d’énergie, qu’en aucun cas il ne consentirait à se soumettre à la
+domination de Gessi et des Danâgla, quelques bienveillantes que
+pussent paraître leurs propositions de paix<a id=
+"FNanchor_152"></a><a href="#Footnote_152" class=
+"fnanchor">[152]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span>Finalement,
+Solimân et huit de ses chefs signèrent une lettre de soumission,
+qui fut envoyée à Gessi. Râbèḥ, avec ses partisans et un grand
+nombre de bazinguers, se sépara alors de ses compagnons et entama
+la fameuse marche vers l’Ouest, qui devait le conduire sur les
+bords du Tchad.</p>
+
+<p>Quant à Solimân Zibêr, il fut victime des intrigues nouées
+contre lui par les Danâgla. Ceux-ci, indépendamment de la haine
+qu’ils lui avaient vouée, craignaient que Solimân ne fît connaître
+à Gessi quel riche butin ils avaient indûment enlevé à Dem
+Zibêr&nbsp;; comme ils ne voulaient pas le restituer au
+gouvernement égyptien, ils tenaient à faire disparaître le témoin
+gênant qu’était Solimân. Ils l’accusèrent d’entretenir des
+relations avec Râbèḥ et de vouloir reprendre la lutte contre Gessi.
+Ce dernier demanda alors des explications au fils de Zibêr et à ses
+huit compagnons&nbsp;: les Dialiin répondirent avec vivacité, une
+dispute s’ensuivit et Gessi, furieux, ordonna de les fusiller
+immédiatement. Les Danâgla obéirent avec l’empressement que l’on
+conçoit (15 juillet 1879). Cinq autres chefs, qui avaient abandonné
+Râbèḥ et se tenaient cachés chez les Arabes, furent pris et
+également mis à mort<a id="FNanchor_153"></a><a href=
+"#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p>
+
+<p>«&nbsp;Ainsi tombèrent Solimân et tous ses chefs, à l’exception
+de Râbèḥ. La puissance des Baḥara (c’est ainsi que l’on nommait
+Zibêr, ses partisans et ses alliés) était anéantie.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le gouvernement, dans cette campagne, avait fait
+de<span class="pagenum" id="Page_100">[100]</span> grosses pertes
+en hommes, en armes, en munitions, etc., tandis qu’au contraire,
+les tribus baggara du sud, Taacha, Ḥabbaniyé et Rizégât, qui avant
+et après la soumission de Solimân avaient fait un riche butin en
+Bazinguers et en armes, se trouvaient enrichies et désormais en
+situation d’augmenter leur puissance. Aussi devaient-elles nous
+susciter plus tard de graves difficultés<a id=
+"FNanchor_154"></a><a href="#Footnote_154" class=
+"fnanchor">[154]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Djellâba.</span> — Les
+marchands appelés Djellâba sont originaires du Kordofan et de la
+vallée du Nil. Ils n’appartiennent pas à une tribu
+particulière&nbsp;: certains d’entre eux sont des Berâbré de la
+région de Dongola et de Dâr en Nouḥâs&nbsp;; d’autres relèvent de
+la famille arabe, comme les Dialiin, les Tcharata et les
+Chaïkié&nbsp;; d’autres encore tirent leur origine de l’Égypte
+proprement dite, comme les Oulâd er Rif&nbsp;; ou d’un mélange de
+diverses populations, comme les Meghâreba, qui doivent être venus
+de l’Ouest, etc. Ils comprennent trente fractions, dont les plus
+nombreuses sont constituées par les Dialiin et les Danâgla. Les
+Djellâba sont nombreux au Darfour, où leurs groupes résident plus
+particulièrement dans certaines localités (Taouécha, Menawâtchi, El
+Fâcher, Kobéh, Qabqabiya, etc.). Au Ouadaï, leurs principales
+colonies sont à Abéché et à Nimro. Dans le Territoire du Tchad, on
+les trouve à Melmé (Fitri), à Tchekna et à Fort-Lamy. Enfin il y en
+a également au Bornou.</p>
+
+<p>L’arrivée au Bornou de Râbaḥ et de ses Dialiin releva
+considérablement la situation des Djellâba dans la région du Tchad.
+Il ne semble cependant pas que ces marchands y aient jamais été
+méprisés comme ils le sont encore actuellement au Ouadaï et au
+Darfour. Là, on emploie souvent le mot de <em>Dongolâoui</em> pour
+désigner un Djellâbi, et ce nom est toujours employé dans une
+acception de mépris. Au Darfour, on dit couramment&nbsp;:
+«&nbsp;<em>Ed Dongolâoui ouaḥed cheiṭân modjelled<span class=
+"pagenum" id="Page_101">[101]</span> be djild el insân</em>, le
+Dongolais est un diable qui a revêtu la peau d’un homme<a id=
+"FNanchor_155"></a><a href="#Footnote_155" class=
+"fnanchor">[155]</a>&nbsp;». De même, Nachtigal rapporte qu’au
+Ouadaï «&nbsp;être traité de Dongolâoui, était une insulte aussi
+grave que celle de ḥaddâd (forgeron) ou kabartou (caste de
+musiciens, méprisés dans le pays). Ce n’était que par le sang que
+l’on pouvait laver de pareilles injures&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Djellaba commencèrent à pénétrer au Ouadaï dans la première
+moitié du <span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle&nbsp;:
+ils y fondèrent une colonie importante dans la ville de Nimro. Mais
+le sultan Moḥammed Chérif (1838-1854), les dépouilla de leurs
+biens, les massacra et finalement les bannit de son royaume. Son
+successeur, ʿAli, les rappella&nbsp;: il couvrit les Djellaba de sa
+haute protection, s’intéressa à leur commerce et nomma même
+quelques-uns d’entre eux à des emplois de confiance&nbsp;; il était
+très lié avec un Djellâbi originaire de Khartoum, le ḥadj Aḥmed
+Tangatanga, qui était son confident et son conseiller.</p>
+
+<p>Les Djellâba pullulaient dans le Baḥr el Ghazal, au temps où les
+gros marchands d’esclaves ʿAli bou Amouri, Djour Ghattas Zibêr,
+etc., menaient des expéditions régulières contre les malheureux
+Fertit de la contrée. Schweinfurth rapporte que le commerce des
+esclaves fut particulièrement actif durant l’hiver 1870-1871 et
+nous donne, à ce sujet, des détails édifiants. Il estime qu’en
+fixant à 25.000 le chiffre des esclaves enlevés chaque année, on
+est bien au-dessous de la réalité, et il nous dépeint l’activité
+inlassable et cupide des Djellâba qui venaient acheter ce bétail
+humain. «&nbsp;J’ai entendu Zibêr, écrit l’explorateur se plaindre
+de l’affluence des Ghellabas, me dire que ses provisions en étaient
+épuisées, et le pays menacé de famine. Je tiens de sa propre bouche
+que, depuis le commencement de la saison, les caravanes avaient
+jeté dans le district deux mille de ces aventuriers. A la
+mi-janvier, ce chiffre avait grossi&nbsp;; quinze jours après, il
+arrivait à deux mille sept cents...</p>
+
+<p>«&nbsp;Chacun de ces petits marchands, selon ses moyens,
+prend<span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span> à son service
+un ou plusieurs Baggâras auxquels il confie le soin des bêtes qu’il
+possède. Le chameau, ne résistant pas longtemps à l’influence du
+climat, est très rarement employé comme moyen de transport. Tout
+Ghellaba monte à âne, et l’on peut affirmer qu’il y passe la moitié
+de son existence. On ne voit pas plus un de ces petits marchands
+sans son âne qu’un Samoïède sans son renne. Outre le cavalier, la
+bête porte au moins dix pièces de cotonnade&nbsp;; si elle survit
+au voyage, elle est troquée contre un ou deux esclaves. La charge
+vaut trois fois autant&nbsp;: d’où il résulte que l’homme au
+baudet, arrivé sans autre chose que sa monture et vingt-cinq
+dollars de calicot, se trouve en possession d’au moins quatre
+esclaves qu’il peut vendre à Khartoum deux cent cinquante dollars.
+Il revient à pied, faisant porter ses bagages et ses vivres par sa
+nouvelle marchandise.&nbsp;»</p>
+
+<p>Quand Schweinfurth demandait aux Djellâba de la classe
+inférieure — exposés à voir leur âne mourir en chemin, ou leurs
+esclaves prendre la fuite — «&nbsp;comment ils pouvaient quitter
+leur pays natal, leurs relations, changer leurs habitudes, accepter
+des maux de toute espèce sur une terre étrangère, pour faire un
+commerce qui ne les mettait que rarement à l’abri du besoin&nbsp;»,
+il obtenait toujours la même réponse&nbsp;: «&nbsp;Nous voulons
+avoir des <em>grouches</em> (des piastres)&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_156"></a><a href="#Footnote_156" class=
+"fnanchor">[156]</a>.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu que, par la suite, les Djellâba furent
+durement traités par Gordon Pacha, et que la haine qu’ils
+inspiraient aux autres indigènes trouva une occasion inespérée de
+passer aux actes.</p>
+
+<p>Le mot arabe <em>djellâb</em> signifie&nbsp;: marchand
+d’esclaves, de nègres. Le nom des Djellâba est donc tout un
+programme et caractérise le genre de commerce qu’affectionnent ces
+indigènes. Intelligents, possédant le sens du négoce, âpres au
+gain, on les retrouve partout tels que nous les ont dépeints
+Schweinfurth et Slatin. Ils ne trafiquent que de
+marchandises<span class="pagenum" id="Page_103">[103]</span> qui
+procurent de copieux bénéfices&nbsp;: ivoire, plumes d’autruche,
+esclaves et munitions de guerre. Ils ne sauraient point
+s’astreindre, par exemple, à faire le commerce modeste de beaucoup
+de Bornouans, qui rôdent dans les pays du Tchad, en portant sur la
+tête quelques thalers d’oignons, de tabac, ou de graines
+odoriférantes pour les cheveux des femmes.</p>
+
+<p>Si le commerce de certaines marchandises est interdit, les
+Djellâba ne s’embarrassent point de la défense&nbsp;: ils passent
+ces articles en contrebande et se laissent rarement prendre sur le
+fait.</p>
+
+<p>Avant l’interdiction de tout trafic entre le Territoire du Tchad
+et du Ouadaï, ils approvisionnaient d’ivoire, de plumes d’autruche
+— et aussi d’esclaves — les caravanes de Tripolitains venues à
+Abéché. Ils savaient rafler ces marchandises dans les pays où elles
+se trouvaient&nbsp;: la case du Djellâba était bien connue des
+chasseurs, et il se faisait toujours représenter dans les grands
+marchés du pays (Dinguerrorom, dans le Dagana, Laḥmeur, etc., pour
+les plumes d’autruche&nbsp;; les marchés du Dagana et du Baguirmi
+pour l’ivoire). Quand la provision d’ivoire et de plumes était
+suffisante, les Djellâba chargeaient les bœufs et gagnaient le
+Ouadaï. S’ils pouvaient ajouter à leur stock de marchandises, des
+armes et des munitions volées à droite et à gauche, cela augmentait
+considérablement les bénéfices, car les Ouadaïens en donnaient un
+bon prix, payé en bétail et en esclaves, toutes choses faciles à
+écouler. Les Djellâba ont toujours gardé d’excellentes relations
+avec l’ex-aguid el Baḥr Badjouri, qui est un de leurs
+compatriotes.</p>
+
+<p>Les Djellâba détiennent tout le commerce dans les régions du
+Soudan anglo-égyptien qui avoisinent le Darfour et le Kouti. Malgré
+la surveillance dont ils sont l’objet, ils font la traite des
+esclaves et la contrebande des armes&nbsp;: le centre le plus
+important de ces trafics clandestins paraît être En Nouhout, au
+croisement de plusieurs routes, non loin de la frontière du
+Darfour. Le <em>Sudan Times</em>, du 7 juillet 1910, rendant compte
+des mesures prises contre l’esclavage, écrivait&nbsp;:<span class=
+"pagenum" id="Page_104">[104]</span> «&nbsp;Un nouveau poste a été
+établi près de la frontière du Darfour pour empêcher l’exportation
+des esclaves dans les contrées des Kabâbish et des Kawahla et pour
+servir de frein aux marchands gallaba qui essaient de temps en
+temps d’envoyer dans l’Ouest des esclaves déguisés en
+domestiques&nbsp;».</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp1c04">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class=
+"label">[144]</span></a>Slatin Pacha, t. II, p. 533.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class=
+"label">[145]</span></a>Nachtigal, t. III, p. 456. Si ces Arabes
+n’étaient pas aussi éloignés des Ḥassaouna des bords du Tchad, on
+pourrait croire qu’ils forment une tribu détachée du groupe de
+Ḥassen el Kharbi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class=
+"label">[146]</span></a>Les Arabes tirent leur origine première de
+Yoqtan, fils d’Héber. M. René Basset nous fait remarquer que Saba
+était fils de Yoqṭan.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class=
+"label">[147]</span></a>Nachtigal, t. III, p. 455.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_148"></a><a href="#FNanchor_148"><span class=
+"label">[148]</span></a>Enfants du fleuve.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_149"></a><a href="#FNanchor_149"><span class=
+"label">[149]</span></a>Pendant la guerre russo-turque, Zibêr fut
+envoyé en Turquie, d’où il rentra malade. Par la suite, l’exécution
+de son fils Solimân et le soulèvement mahdiste décidèrent le
+Gouvernement égyptien à ne pas laisser Zibêr revenir au
+Soudan&nbsp;: il fut interné à Malte, puis à Gibraltar. Ce n’est
+qu’en 1899 qu’il put retourner à Khartoum, où il fut employé comme
+agent politique du Gouvernement général.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_150"></a><a href="#FNanchor_150"><span class=
+"label">[150]</span></a>Slatin Pacha, t. I, p. 27.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_151"></a><a href="#FNanchor_151"><span class=
+"label">[151]</span></a><em>Ibid.</em>, p. 29.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_152"></a><a href="#FNanchor_152"><span class=
+"label">[152]</span></a>Slatin Pacha, t. I, p. 35.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_153"></a><a href="#FNanchor_153"><span class=
+"label">[153]</span></a>Romolo Gessi ne savait pas l’arabe, et
+cette circonstance avait beaucoup servi les perfides manœuvres des
+ennemis de Solimân. Par la suite, Gessi essaya de mettre un terme
+aux pratiques esclavagistes des Danâgla et fit renvoyer dans leurs
+familles un grand nombre de Dinkas qui avaient été capturés. Une
+hostilité sourde gronda bientôt autour de lui et son crédit fut
+miné en haut lieu. Il voulut alors rentrer au Qaire pour se
+défendre et s’embarqua à Mechra-er-Rek, sur le Baḥr el Ghazal, avec
+500 hommes. Mais il fut pris dans le «&nbsp;Sedd&nbsp;» pendant
+trois mois et demi (du 25 septembre 1880 au 5 janvier 1881)&nbsp;:
+il perdit un grand nombre de soldats et près de 300 femmes et
+enfants. Gessi mourut d’épuisement à Suez, quelque temps après son
+arrivée en Égypte. Il a raconté, dans la relation qu’on a de lui,
+ses expéditions contre Solimân Zibêr&nbsp;: <em>Sette anni nel
+Sudan Egiziano</em> (1891).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_154"></a><a href="#FNanchor_154"><span class=
+"label">[154]</span></a>Slatin Pacha, t. I, p. 42. L’insurrection
+mahdiste, qui éclata dans le Kordofan à la fin de 1881, fut en
+effet étendue au Darfour par les tribus arabes du sud&nbsp;:
+Ḥabbaniyé, Maaliyé et Rizégât.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_155"></a><a href="#FNanchor_155"><span class=
+"label">[155]</span></a>Slatin Pacha&nbsp;: t. I, p. 176.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_156"></a><a href="#FNanchor_156"><span class=
+"label">[156]</span></a>Schweinfurth, <em>Au cœur de
+l’Afrique</em>, t. II, p. 347-349.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="large"><span class="pagenum" id=
+"Page_105">[105]</span><a id="p2"></a>LE OUADAÏ</h2>
+
+<hr class="decordb width20">
+
+<h3 class="nopb"><a id="p2c01"></a>AU SUJET DU OUADAÏ</h3>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Le Ouadaï est resté longtemps ignoré de
+l’Europe. Le premier ouvrage qui traita de ce pays fut le
+<em>Voyage au Ouadaï</em> du cheïkh Moḥammed el Tounesi, l’un des
+ulémas du Qaire, qui avait vécu au Darfour et au Ouadaï. Sa
+relation est très curieuse et donne beaucoup de renseignements de
+détail sur la vie intime des indigènes. Ceux qui connaissent cette
+partie de l’Afrique liront le cheïkh avec intérêt et profit&nbsp;:
+ils pourront d’ailleurs faire la part des exagérations et des
+inexactitudes.</p>
+
+<p>Après lui, diverses tentatives furent faites par des
+explorateurs pour visiter le Ouadaï et échouèrent tristement. Cuny
+et de Beurmann périrent en essayant d’y pénétrer, l’un venant de
+l’Est, l’autre arrivant par l’Ouest. Le premier mourut le 25 juin
+1858 à Tendely (Darfour), terrassé par la dysenterie&nbsp;; le
+second fut assassiné au Kanem, en février 1863, par les Dalatoua de
+l’alifa Mousa. En 1856, Vogel avait été plus heureux, car il avait
+pu gagner la capitale du pays, Abéché. Il n’y séjourna que treize
+jours. Cet étranger, ce chrétien aux yeux bleus et à la chevelure
+blonde, excita la méfiance hostile des Ouadaïens par son habitude
+de parcourir<span class="pagenum" id="Page_106">[106]</span> le
+pays en prenant des notes et en dessinant. Il fut assommé aux
+environs d’Abéché, par les gens de l’aguid Djerma.</p>
+
+<p>Nachtigal, après avoir visité pendant quatre ans — de 1869 à
+1873 — le Tibesti, le Bornou, le Kanem, le Borkou et le Baguirmi,
+n’hésita pas à pénétrer au Ouadaï. Il fut bien reçu par le sultan
+ʿAli et resta six mois dans le pays. Il le quitta en janvier 1874
+et parvint en Égypte dans le courant de la même année. Revenu en
+Europe, après six ans d’absence, il entendait à peine les langues
+qu’on y parlait.</p>
+
+<p>Enfin, deux Italiens, le voyageur Pellegrino Matteucci<a id=
+"FNanchor_157"></a><a href="#Footnote_157" class=
+"fnanchor">[157]</a> et l’officier de marine (sottotenente di
+vascello) Massari, visitèrent également le Ouadaï. Ils traversèrent
+l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Bénin, de Souakin à Akassa
+(1880-1881)&nbsp;: le prince Giovanni Borghese les accompagna
+jusqu’à Gneri (ou Niéré), dans le dâr Tama, et revint ensuite en
+Italie où le rappelaient des affaires urgentes de famille
+(1<sup>er</sup> octobre 1880). Matteucci mourut à Londres, au
+retour de ce voyage, et son <em>Diario</em> fut publié par Della
+Vedova. Nous avons déjà eu l’occasion de dire que ce travail
+présentait peu d’intérêt&nbsp;: il ne comprend que des notes très
+brèves prises pendant la deuxième partie du voyage, du dâr Tama au
+golfe de Guinée, de Abou Keren à Akassa. On a même pu écrire ce qui
+suit&nbsp;: «&nbsp;Il est regrettable que le lieutenant Massari,
+seul survivant de l’expédition, n’ait jamais publié de relation
+assez circonstanciée pour écarter les doutes qui n’ont cessé de
+planer sur l’authenticité de ce voyage&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_158"></a><a href="#Footnote_158" class=
+"fnanchor">[158]</a>. Nous avons trouvé trace du passage des deux
+explorateurs au Dagana et au Fitri, et leur traversée du Ouadaï est
+absolument authentique. Si elle n’a pas donné tous les
+résultats<span class="pagenum" id="Page_107">[107]</span> qu’on
+était en droit d’espérer, cela tient tout d’abord à la fin
+prématurée de Matteucci&nbsp;; cela tient également à ce que les
+deux voyageurs durent traverser rapidement le pays<a id=
+"FNanchor_159"></a><a href="#Footnote_159" class=
+"fnanchor">[159]</a>, accompagnés de surveillants et fort
+tourmentés par la crainte de subir le sort de Vogel. Ils voulaient
+revenir en Europe par Tripoli&nbsp;: mais ils auraient dû alors
+attendre pendant de longs mois, dans le Ouadaï, le départ d’une
+caravane pour le Fezzân. Il semble bien, d’autre part, que le
+retour par la voie du Bornou leur fut tout simplement imposé par le
+sultan du Ouadaï.</p>
+
+<p>«&nbsp;Si Matteucci avait survécu, s’il avait pu revenir dans sa
+patrie avec tous ses documents, si même il avait pu rassembler,
+arranger et expliquer ses notes, en y ajoutant et en commentant
+toutes les observations qu’il conservait dans sa mémoire — ou
+peut-être aussi dans d’autres annotations, qu’il avait avec lui et
+qui ne nous sont point parvenues — le voyage pouvait avoir des
+résultats bien différents de ceux que nous avons constatés. Mais il
+n’en fut pas ainsi. La mort inattendue de Matteucci fut une double
+perte. Un accès de fièvre de quelques heures enleva l’explorateur
+et ensevelit avec lui, dans la même tombe, presque tout le fruit de
+la grande exploration. Car le voyage de Matteucci a vraiment mérité
+d’être appelé une grande exploration. Il n’y a pas de doute que, eu
+égard à la rapidité, à la longueur et à la direction de
+l’itinéraire, cette entreprise doit être comptée parmi les plus
+mémorables de l’Afrique dont on fasse mention dans l’histoire des
+explorations. Du Qaire à Akassa, la longueur du chemin suivi par
+les deux explorateurs mesure environ 7.000 kilomètres<a id=
+"FNanchor_160"></a><a href="#Footnote_160" class=
+"fnanchor">[160]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_108">[108]</span>C’est dans la
+relation de Nachtigal<a id="FNanchor_161"></a><a href=
+"#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a> que l’on trouve encore,
+à l’heure actuelle, les renseignements les plus complets sur le
+Ouadaï. Le capitaine Julien a également publié une notice sur
+l’histoire de ce pays, qui, abstraction faite des erreurs du début,
+contient un exposé intéressant de la période s’étendant de
+l’avènement du roi ʿAli à l’année 1902<a id=
+"FNanchor_162"></a><a href="#Footnote_162" class=
+"fnanchor">[162]</a>.</p>
+
+<p>Nous allons faire l’historique du Ouadaï, en glissant rapidement
+sur le règne des premiers sultans, et nous tâcherons d’indiquer
+quelle est la situation actuelle de ce pays vis-à-vis de nous. Nous
+donnerons aussi quelques brefs renseignements sur les diverses
+peuplades qui l’habitent. Enfin, comme il y a eu bien des
+changements depuis le voyage de Nachtigal, il ne sera peut-être pas
+inutile de parler du gouvernement et de l’administration.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c01">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_157"></a><a href="#FNanchor_157"><span class=
+"label">[157]</span></a>Né à Ravenne en 1850, mort à Londres en
+1881. Il visita, en 1877-1878, les bords du Nil Bleu avec le
+capitaine Romolo Gessi. En 1879, il alla, sous les auspices de la
+Société africaine d’exploration commerciale de Milan, étudier les
+ressources de l’Abyssinie. Il a donné la relation de chacun de ces
+deux voyages&nbsp;: <em>Sudan e Gallas</em>, <em>in
+Abessinia</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_158"></a><a href="#FNanchor_158"><span class=
+"label">[158]</span></a>Vivien de Saint-Martin&nbsp;: article
+Ouadaï.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_159"></a><a href="#FNanchor_159"><span class=
+"label">[159]</span></a>Ils restèrent 49 jours au Ouadaï.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_160"></a><a href="#FNanchor_160"><span class=
+"label">[160]</span></a>Della Vedova, <em>Diario</em>, p. 650. —
+C’est un ami de Matteucci qui parle de la sorte. La traversée de
+l’Afrique par les deux Italiens n’offre qu’un intérêt historique et
+n’est nullement comparable aux magnifiques voyages d’exploration de
+Barth et de Nachtigal. M. Frédéric Bonola Bey a protesté tout
+récemment, et avec raison, contre l’erreur commise par beaucoup de
+journaux et de publications géographiques, qui affirment que
+Nachtigal est le dernier en date des explorateurs du Ouadaï
+(<em>Bulletin de la Société khédiviale de géographie du Qaire</em>,
+1910). Il semble cependant que M. Bonola Bey s’exagère quelque peu
+l’importance géographique du voyage de Matteucci et de Massari.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_161"></a><a href="#FNanchor_161"><span class=
+"label">[161]</span></a>T. III. Voir la traduction de M. Joost van
+Vollenhoven.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_162"></a><a href="#FNanchor_162"><span class=
+"label">[162]</span></a>Voir les renseignements coloniaux, février
+1904 (publiés par le Comité de l’Afrique française).</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span><a id=
+"p2c02"></a>HISTORIQUE DU OUADAÏ</h3>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<p class="space-above15">Selon la tradition, le pays actuel du
+Ouadaï vivait à l’origine dans l’orbite du royaume du Kanem. Ce
+fait nous est d’ailleurs confirmé par la chronique d’Aḥmed, qui
+rapporte, comme nous l’avons déjà vu, que la domination du Kanem
+s’étendait autrefois depuis le Nil jusqu’au Niger. A cette époque,
+un envoyé du sultan de Ndjidmi allait dans la région montagneuse de
+l’Est recouvrer un tribut, que son maître le chargeait d’apporter
+ensuite en Égypte. Ce fonctionnaire fut vite appelé <em>er radjel
+el beoueddi el mâl, el ouaddaï</em>, c’est-à-dire «&nbsp;l’homme
+qui apporte les présents&nbsp;»&nbsp;: les gens du pays où il était
+chargé de lever l’impôt devinrent «&nbsp;les gens du
+Ouaddaï&nbsp;», <em>nâs hana el ouaddaï, nâs el ouaddaï</em>, et le
+pays lui-même reçut le nom de «&nbsp;pays du Ouaddaï&nbsp;»,
+<em>dâr el ouaddaï</em>. Telle est, selon les indigènes, l’origine
+du mot Ouaddaï, ou Ouadaï. Étant donné qu’on prononce très souvent
+Ouaddaï<a id="FNanchor_163"></a><a href="#Footnote_163" class=
+"fnanchor">[163]</a>, il est assez curieux que Nachtigal n’ait pas
+noté le fait&nbsp;: cependant Moḥammed el Tounesi avait déjà
+rapporté que la quatrième contrée du Soudan, en allant de l’Est
+vers l’Ouest, «&nbsp;est le Ouadadây ou Ouadây<a id=
+"FNanchor_164"></a><a href="#Footnote_164" class=
+"fnanchor">[164]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Il est peu probable que, ainsi que le croit Nachtigal, le nom de
+Ouadaï ait été donné au pays parce que Djamé, le<span class=
+"pagenum" id="Page_110">[110]</span> père d’ʿAbd el Kerim, s’était
+arrêté pendant quelque temps dans le massif de Ouoda, à l’est de
+Kobèh. L’explorateur ajoute que Djamé s’arrêta également sur le
+mont Bourgou Qabqabiya et que c’est là l’origine du nom de Bourgou
+(ou Bôrgou), donné aux Ouadaïens par les habitants du Darfour. En
+réalité, ce mot n’est pas seulement employé au Darfour&nbsp;: on
+peut l’entendre assez fréquemment au Ouadaï et dans le reste du
+Territoire militaire du Tchad. Signalons enfin que le pays en
+question est parfois aussi appelé <em>dâr Ṣâlèḥ</em>, c’est-à-dire
+le royaume des descendants de Ṣâlèḥ l’Abbasside (Ṣâlèḥ ibn ʿAbd
+allah ibn ʿAbbâs).</p>
+
+<p>En ce qui concerne l’histoire du Ouadaï, les renseignements
+donnés par les divers voyageurs (Moḥammed el Tounesi, Barth,
+Nachtigal), et ceux que nous avons recueillis chez les fogara du
+pays ne concordent pas toujours entre eux&nbsp;: nous n’accepterons
+que ceux qui nous semblent le plus devoir être conformes à la
+vérité. La remarque que nous venons de faire s’applique surtout à
+la période antérieure au sultan ʿAbd el Kerim Saboun&nbsp;: à
+partir de ce moment-là, l’histoire du pays est assez bien connue,
+et le récit qu’en a fait le capitaine Julien, sauf toutefois
+quelques petites erreurs de détail, constitue le meilleur document
+que l’on puisse consulter.</p>
+
+<p>On peut admettre comme certain que le Ouadaï a compté sept
+sultans avant Saboun. Les noms variés de Kharout, Arout, Arous et
+Haroun reviennent par deux fois dans les généalogies, avec les
+épithètes de <em>el kebîr</em> (l’aîné) et de <em>es ṣeghîr</em>
+(le jeune), ou de <em>el aououel</em> (le premier) et de <em>et
+tâni</em> (le second)&nbsp;: il est probable qu’ils ne désignent,
+en tout, que deux sultans de même nom.</p>
+
+<p>L’époque à laquelle fut fondé le royaume du Ouadaï est quelque
+peu incertaine&nbsp;: Barth indique l’année 1611 (1020 de l’hégire)
+et Nachtigal l’an 1635<a id="FNanchor_165"></a><a href=
+"#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span>Nous avons déjà
+vu que le faqih ʿAbd el Kerim ben Djamé, de la tribu des Dialiin,
+renversa le sultan toundjour Daoud el Merenn, avec l’aide de
+contingents ouadaïens (Kodoï, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba,
+Madala, Debba, Abissa, Mararit et Mimi) et de nombreux auxiliaires
+arabes (Maḥâmid, Maḥariyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba et Abou
+Chedera)&nbsp;; d’autres tribus ouadaïennes (Kachméré, Karranga et
+Fala) et certains Arabes (Missiriyé, Oulâd Râchid et Khouzam)
+demeurèrent fidèles à Daoud.</p>
+
+<p>Après sa victoire, ʿAbd el Kerim installa la capitale du royaume
+à Ouara, où il fit bâtir une mosquée. Ce prince est quelquefois
+désigné, dans les généalogies, sous le nom de Ṣâlèḥ ou de Moḥammed
+Ṣâlèḥ&nbsp;: il régna 20 ans. Le cheïkh El Tounesy rapporte que
+Ṣâlèḥ et Soulêmân Solong, le sultan du Darfour, se donnèrent
+rendez-vous à la limite de leurs États et qu’ils marquèrent la
+frontière au moyen de longs clous en fer fichés dans les arbres.
+«&nbsp;Abdel Kerim payait tribut au Darfour, comme le faisaient les
+Toundjour, et la principale pièce de ce tribut était une princesse
+qui devait être livrée tous les trois ans. En même temps, il payait
+tribut aux Bornou pour éviter ainsi une intervention de ce pays en
+faveur des Toundjour<a id="FNanchor_166"></a><a href=
+"#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le fils de ʿAbd el Kerim est diversement appelé&nbsp;: Kharout,
+Arout, Arous el Kebir et Haroun ben ʿAbd el Kerim. D’après
+Nachtigal, il régna 23 ans et fut remplacé par son frère
+Kharif&nbsp;; selon notre liste, il ne régna que six ans et son
+frère El Djezam, qui lui succéda, mourut dans l’année qui suivit
+son accession au trône<a id="FNanchor_167"></a><a href=
+"#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_112">[112]</span>Nachtigal
+rapporte que Kharif ne régna que trois ans. Ce prince conduisit une
+expédition contre Milbis, sultan du dâr Tama&nbsp;; mais, abandonné
+de la plupart de ses soldats, il fut battu et tué.</p>
+
+<p>Le quatrième sultan fut Yaʿqoub Arous (ou tout simplement
+Yaʿqoub), frère cadet de Kharif ou de El Djezam (?). Il régna 26
+ans, selon Nachtigal ou 29 ans, selon notre liste. Ce prince refusa
+de continuer à être tributaire du Darfour et il envahit même ce
+pays. Il fut repoussé et les deux sultans, Yaʿqoub et Aḥmed
+Boukker, signèrent un traité de paix. ʿOmar Lélé, petit-fils
+d’Aḥmed Boukker, réclama de nouveau le tribut payé autrefois par le
+Ouadaï. Il pénétra dans les États de Yaʿqoub, à la tête de son
+armée, mais il fut vaincu et fait prisonnier. ʿOmar Lélé mourut en
+captivité dans un petit village des environs de Ḥadjer Djoumbo.</p>
+
+<p>Le fils de Yaʿqoub est appelé Kharout es Seghîr, Arout, Arous es
+Seghîr et Harous et Tâni ben Yaʿqoub. Il régna 40 ans, selon
+Nachtigal, ou trois ans seulement, d’après notre liste.</p>
+
+<p>Son fils Djoda lui succéda. Le règne de ce prince fut très
+glorieux et dura quarante-six ans, selon Nachtigal, ou
+quarante-trois ans, d’après nos renseignements. Le sultan Djoda
+porte aussi les noms de Moḥammed Gaudéh, ʿAbd el ʿAziz ben Haroun,
+Kharif el Timan (la double récolte), Moḥammed es Ṣâlèḥ (le
+vertueux) et Es Sarif (le prince infiniment généreux). Le sultan du
+Darfour, Abou ’l Qâsem, avait résolu de venger son frère ʿOmar
+Lélé, mort durant sa captivité dans le dâr Zioud. Il envahit le
+Ouadaï avec son armée, mais il commit la faute de diviser celle-ci
+en deux. Djoda le vainquit et le força à rentrer au Darfour. Le
+sultan du Ouadaï entreprit huit expéditions contre les fétichistes
+du Sud (Djenâkheré). Son aguid el baḥr, Guerfa, soumit la plus
+grande partie du Kanem, qui était alors administré par un khalifa
+du sultan du Bornou, le djerma Mélé.</p>
+
+<p>Ṣâlèḥ Derret, fils de Djoda, succéda à son père. Il régna sept
+ou huit ans et eut neuf fils&nbsp;: l’aîné d’entre eux, ʿAbd
+el<span class="pagenum" id="Page_113">[113]</span> Kerim, avait sa
+mère qui appartenait à la tribu des Malanga. Pendant une absence de
+Derret, qui était allé combattre des rebelles, on fit courir le
+bruit de sa mort. Disons, à ce propos, que le décès des sultans du
+Ouadaï est toujours entouré d’un profond mystère&nbsp;: cela permet
+à une certaine coterie de nouer des intrigues et de prendre les
+précautions nécessaires pour amener l’avènement du prince de son
+choix. ʿAbd el Kerim crut donc que la nouvelle était exacte et
+qu’on voulait lui tenir cachée la mort de son père&nbsp;: il se
+prépara à revendiquer le trône les armes à la main. Il le fit
+d’autant mieux que Ṣâléḥ Derret avait toujours favorisé ouvertement
+un de ses fils illégitimes, Assed (ou Acyl)<a id=
+"FNanchor_168"></a><a href="#Footnote_168" class=
+"fnanchor">[168]</a>, et que cet état de choses avait forcé
+l’héritier présomptif à quitter la cour. ʿAbd el Kerim revint à
+Ouara, à la tête de ses partisans, et s’empara des insignes de la
+royauté. Derret, en apprenant la révolte de son fils, s’enfuit chez
+les Kodoï, puis chez les Madala. Lorsque le jeune souverain vint à
+savoir que son père vivait encore, il voulut quitter le trône et
+faire sa soumission&nbsp;; mais Derret ayant été assassiné sur ces
+entrefaites, ʿAbd el Kerim resta sultan et prescrivit le massacre
+de ses adversaires. Assad (ou Acyl), l’enfant favori de Ṣâlèḥ
+Derret, s’était enfui auprès du sultan du Darfour, Moḥammed el
+Fâdhel&nbsp;: ʿAbd el Kerim l’attira par ruse au Ouadaï, où, selon
+la coutume, le jeune prince fut aveuglé.</p>
+
+<p>Au bout de deux ans de règne, ʿAbd el Kerim — surnommé Saboun —
+entreprit une expédition mémorable contre le Baguirmi. Le sultan de
+ce pays, ʿAbd er Raḥman Gaouranga, régnait depuis 1785. Ce prince,
+débauché et libertin, avait contracté un mariage incestueux avec sa
+sœur Tamar&nbsp;: à la suite d’intrigues amoureuses de celle-ci, le
+mbang la fit emprisonner. Tamar fut d’ailleurs la cause de la
+rupture de son frère avec le fatcha Araouéli. La première femme du
+sultan, Goumso Zitoun, accusa sa rivale d’entretenir des relations
+avec ce dignitaire&nbsp;: ʿAbd er Raḥman, furieux,
+voulut<span class="pagenum" id="Page_114">[114]</span> alors faire
+tuer le fatcha, mais celui-ci se réfugia à Bougouman.</p>
+
+<p>Le mbang du Baguirmi s’était ainsi privé de son chef le plus
+capable, quand Saboun apparut devant Massnia avec une armée. Le
+sultan du Ouadaï avait été appelé par les Boulala, qui avaient eu
+fort à souffrir des incursions de Gaourang. Saboun disait d’autre
+part, qu’il voulait infliger un châtiment exemplaire à un prince
+qui avait outrageusement offensé Dieu et l’Islâm. Le mbang fut
+abandonné de ses principaux dignitaires et les Ouadaïens enlevèrent
+sa capitale. ʿAbd er Raḥman périt dans le massacre qui suivit la
+prise de la ville. Saboun fit un butin immense et, entre autres
+choses, trouva dans le palais royal une grande quantité d’écus
+d’Espagne et de thalers d’Autriche (ryâl, abou medfâ, gours). Il
+revint à Ouara, après avoir installé à Massnia un fils de Gaourang,
+Ngarba Bira, qui vivait réfugié au Ouadaï (1806). Saboun fit
+marcher ses aguids contre le fatcha Araouéli, qui tenait toujours
+la campagne. Celui-ci s’était déclaré pour le tchéroma
+Bourgoumanda, un autre fils de ʿAbd er Raḥman&nbsp;: il reprit
+Massnia et s’empara du mbang Bira, qu’il fit mettre à mort. Les
+troupes que Saboun envoya au Baguirmi, à plusieurs reprises, pour
+soutenir les prétentions d’un troisième fils de ʿAbd er Raḥman, ne
+purent réussir à donner le pouvoir à ce prince. Les circonstances
+vinrent cependant favoriser l’action ouadaïenne au Baguirmi. La
+rupture se fit entre Bourgoumanda et le fatcha&nbsp;: le premier,
+battu, demanda aide et assistance au cheïkh du Bornou, El Kanemi,
+puis au sultan du Ouadaï. Saboun ne consentit à envoyer des troupes
+au mbang qu’après la promesse faite par celui-ci de s’astreindre
+dorénavant à payer un tribut régulier. Araouéli fut alors battu et
+pris&nbsp;: Bourgoumanda l’envoya au Ouadaï, où il fut mis à mort.
+Le nouveau souverain du Baguirmi devait régner de 1807 à 1846.</p>
+
+<p>Saboun régna de 1805 à 1815. Il fit massacrer l’un de ses
+frères, Radama&nbsp;; un autre frère du sultan, Moḥammed Chérif, se
+réfugia au Darfour. Saboun réussit à soumettre le dâr<span class=
+"pagenum" id="Page_115">[115]</span> Tama, qui avait vécu jusque-là
+dans la dépendance du Darfour. Le Tama était un pays hérissé de
+montagnes et couvert de forêts très denses. Le sultan du Ouadaï fit
+abattre les forêts et brûler les arbres&nbsp;: il réussit ainsi à
+cerner la montagne, au pied de laquelle se trouve Nyéré (ou
+Yangal), la capitale du pays. L’énergie de Saboun vint à bout de
+tous les obstacles qui s’opposaient à la marche en avant de l’armée
+ouadaïenne&nbsp;: la retraite de ʿAbd Allah Aḥmed (ou Abou Derek),
+le souverain du Tama, fut enfin forcée et ce prince dut se réfugier
+chez les Zegâoua du Darfour. Saboun ravagea la région et rentra à
+Ouara avec une grande quantité d’esclaves. Il dirigea encore deux
+expéditions contre le Tama, pour achever la pacification de cette
+nouvelle province. Plus tard, Aḥmed put revenir à Nyéré et y
+exercer de nouveau le commandement&nbsp;: mais il dut reconnaître
+la suzeraineté du Ouadaï. Saboun eut aussi à réprimer un
+soulèvement partiel des tribus autochtones (Kodoï et Oulâd
+Djemaʿ).</p>
+
+<p>Ce prince favorisa le développement commercial du Ouadaï. Les
+Djellâba de la vallée du Nil circulèrent librement dans le pays, et
+une colonie importante de ces marchands se fixa à Nimro, non loin
+de Ouara. Le chemin qui unit le Ouadaï à Benghazi, par le pays des
+Maḥâmid, celui des Bideyat, Koufra et Diâlo, fut reconnu à ce
+moment-là. Les marchandises préférèrent cette voie à l’antique
+route du Fezzân, et les caravanes des Medjâbré firent dès lors la
+navette entre Ouara et la Méditerranée. Enfin, Saboun entra aussi
+en relations avec l’Égypte&nbsp;: il envoya une lettre à Moḥammed
+ʿAli, qui lui répondit amicalement, et il échangea des présents
+avec Ibrahim Pacha.</p>
+
+<p>Saboun trouva la mort en 1815, en poursuivant des individus
+qu’il avait surpris en flagrant délit de vol. Le plus âgé de ses
+enfants, Moḥammed Bousetta, ne régna que quelques mois. Un autre
+fils de Saboun, Yousef ʿAbd el Qâder Khariféïn, qui était tout
+jeune<a id="FNanchor_169"></a><a href="#Footnote_169" class=
+"fnanchor">[169]</a>, fut alors proclamé sultan. Devenu<span class=
+"pagenum" id="Page_116">[116]</span> adulte, il fit aveugler tous
+ses frères. Il entreprit, sans succès du reste, deux expéditions
+contre le sultan du dâr Tama, ʿAbd allâh es Sarif. Yousef s’était
+libéré de la tutelle de ses parents et de ses anciens
+protecteurs&nbsp;: il s’adonnait à la merissé, gouvernait de la
+façon la plus extravagante et tourmentait constamment ses sujets.
+Quelques dignitaires, d’accord avec les 90 femmes du harem,
+résolurent d’empoisonner le sultan&nbsp;; mais le complot fut
+découvert et Khariféïn fit massacrer ses ennemis ainsi que toutes
+ses femmes. Il attaqua sans succès les Diongor de l’Abou Telfan et
+marcha également contre les Dadjo du dâr Sila, dont le sultan
+n’avait pas payé intégralement l’impôt fixé. Une seconde
+conspiration débarrassa le pays de cet ivrogne, qui faisait peser
+une véritable terreur sur tous ses sujets. On empoisonna sa merissé
+et, quand il fut étourdi, les conjurés l’achevèrent. Yousef avait
+régné près de 15 ans.</p>
+
+<p>L’un de ses fils, Râkeb, fut nommé sultan, et on creva les yeux
+à tous les autres (1829). Le jeune prince était étroitement
+surveillé par les conspirateurs qui, seuls, pouvaient l’approcher.
+La mère de Râkeb sut rallier à elle le Kamkolak Yaʿqoub, de la
+tribu des Malanga, que ses troupes avaient rendu le maître de la
+situation&nbsp;: elle le fit ensuite assassiner.</p>
+
+<p>La variole emporta le jeune sultan au bout d’un an à dix-huit
+mois de règne. La coterie qui détenait le pouvoir substitua alors
+au prince défunt le fils de l’aguid-djerma Dougri. Mais cette
+supercherie provoqua le soulèvement de certaines tribus
+autochtones. Celles-ci avaient déjà été froissées de voir que le
+successeur de Khariféïn était fils d’une Arabe, alors que, d’après
+la tradition, le souverain doit être du sang des sultans ouadaïens
+et avoir pour mère une femme maba<a id="FNanchor_170"></a><a href=
+"#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>. De plus, les nombreuses
+exécutions ordonnées par<span class="pagenum" id=
+"Page_117">[117]</span> les protecteurs de Râkeb avaient irrité le
+sentiment national, et les tribus autochtones accusaient les
+dirigeants de gouverner avec des captifs, de massacrer les
+Ouadaïens de race et de n’épargner que les Arabes. Les Malanga
+résolurent de chasser les imposteurs qui détenaient le pouvoir. Ils
+prirent les armes et combattirent les troupes envoyées pour les
+réduire. Les Kodoï se joignirent à eux. «&nbsp;Aux époques de
+rivalité et de contestations ou de luttes pour l’élection d’un
+sultan, chacune des cinq tribus cherche à fournir un prince à
+l’État&nbsp;; car le prince traite sa tribu alors avec une certaine
+déférence et y choisit la plus grande partie de ses officiers, de
+ses vizirs, etc.<a id="FNanchor_171"></a><a href="#Footnote_171"
+class="fnanchor">[171]</a>.&nbsp;» Les deux tribus révoltées
+décidèrent de porter au pouvoir un prince de sang royal qui vivait
+chez les Kodoï&nbsp;: c’était Moḥammed ʿAbd el ʿAzîz Dhaouiyé, fils
+de Radama et petit-fils de Saboun Gandiguin, fils du sultan Djoda.
+Les Malanga et les Kodoï furent d’abord battus, mais les Madaba,
+les Oulâd Djema’, les Mimi, les Mararit, les Ganyanga et les
+Bitanguinna adhérèrent au mouvement de révolte&nbsp;: Ouara fut
+enlevé et livré au pillage. ʿAbd el ʿAzîz fut alors proclamé
+sultan. Il dut, à plusieurs reprises, mater la turbulence de
+certaines tribus ouadaïennes&nbsp;: Malanga, Kelinguen, Tittir,
+Ganyanga et Kondongo. Il régna cinq ou six ans et mourut de la
+variole, au moment où une armée forienne envahissait le Ouadaï.</p>
+
+<p>Les neuf fils du sultan défunt étant tous en bas âge, le
+Kamkolak Abou Ommi exerça la régence au nom de son neveu Adem, âgé
+de sept ans. Une terrible disette régnait alors dans le pays, à la
+suite de pluies insuffisantes. Cette calamité affaiblissait
+considérablement la puissance du Ouadaï&nbsp;: beaucoup d’habitants
+émigraient, d’ailleurs, dans les<span class="pagenum" id=
+"Page_118">[118]</span> contrées voisines. Les troupes du Darfour
+n’eurent aucune peine à battre par deux fois celles du Ouadaï et à
+pénétrer jusqu’à Ouara. Le sultan forien, Moḥammed el Fâdhel,
+intronisa alors un prince ouadaïen, Moḥammed Chérif, frère de
+Saboun (juillet 1834).</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Moḥammed Chérif
+(1834-1858).</span> — Après le meurtre de son frère Radama par le
+sultan Saboun, Moḥammed Chérif s’était enfui au Darfour. Il passa
+ensuite au Kordofan et, selon le capitaine Julien, il fit même le
+pèlerinage de la Mekke. Plus tard, Chérif revint au Darfour et,
+voyant que l’occasion était favorable pour conquérir le trône du
+Ouadaï, il s’en ouvrit au sultan Moḥammed el Fâdhel. Il sollicita
+l’appui de ce prince et s’engagea à lui payer un tribut, si les
+troupes foriennes réussissaient à l’installer à Ouara. Après avoir
+hésité pendant quelque temps, El Fâdhel accepta et réunit une
+armée, dont il donna le commandement à l’esclave ʿAbd el Syd. Nous
+avons déjà vu que l’expédition réussit complètement&nbsp;: le jeune
+sultan du Ouadaï et ses proches parents furent pris et livrés aux
+Foriens, qui retournèrent ensuite dans leur pays.</p>
+
+<p>Dans la deuxième année de son règne, Chérif marcha sur les îles
+Karga, où quelques dignitaires ouadaïens, le djerma Goundi entre
+autres, étaient allés trouver un prétendant du nom de Nour ed Dîn
+(ou ʿIzz ed Dîn), afin de le décider à prendre les armes contre le
+sultan du Ouadaï. Chérif attaqua les rebelles&nbsp;: il les fit
+mettre à mort et revint à Ouara avec de nombreux troupeaux de bœufs
+kouri.</p>
+
+<p>Huit ans plus tard, eut lieu l’expédition contre le Tama, dont
+le sultan avait fait preuve d’insolence envers son suzerain
+d’Abéché. Chérif occupa le pays&nbsp;: Moḥammed en Nour se réfugia
+à El Fâcher et fut remplacé par son frère Ismaʿïl. Moḥammed revint
+bientôt, battit les aguids ouadaïens restés dans le pays et reprit
+le commandement du dar Tama. Chérif entra de nouveau en campagne et
+marcha à deux reprises contre ce prince, mais, chaque fois,
+Moḥammed en Nour<span class="pagenum" id="Page_119">[119]</span>
+s’enfuit devant les troupes ouadaïennes et revint après leur
+départ. Le sultan Chérif ravagea alors complètement le pays&nbsp;:
+il incendia les villages, les récoltes, les forêts, et répandit
+partout la désolation et la ruine. Il réussit ainsi à obtenir la
+soumission définitive des Tama et il revint à Ouara, après avoir
+installé à Nyéré un autre frère de Moḥammed en Nour, Ibrahim ibn
+Soulêmân. L’ancien sultan revint encore, mais il fut battu et tué
+par Ibrahim.</p>
+
+<p>Quelques mois après, Chérif marcha contre le Bornou (1846). Afin
+de donner le change, il fit quelques démonstrations sur le Baguirmi
+et le Kanem, avant de se diriger vers le Chari. Le sultan du Ouadaï
+avait été appelé par une fraction de la cour de Kouka, qui voulait
+renverser la dynastie des Kanemiin et rétablir les princes de la
+dynastie détrônée. Mais Chérif comptait surtout profiter des
+embarras du cheïkh ʿOmar, alors occupé du côté de Zinder, pour
+exiger de lui une contribution de guerre ou exécuter tout au moins
+un fructueux pillage au Bornou. ʿOmar rassembla quelques troupes
+et, accompagné de son frère ʿAli et du cheïkh Terab<a id=
+"FNanchor_172"></a><a href="#Footnote_172" class=
+"fnanchor">[172]</a>, marcha contre l’envahisseur&nbsp;: celui-ci
+venait de passer le Chari, dont les eaux étaient très basses. La
+rencontre entre les deux armées eut lieu non loin de Koussri. Les
+troupes du cheïkh ʿOmar reculèrent et leur défaite fut due en
+partie à la trahison des habitants de Koussri et de certains Choua,
+qui tombèrent sur les Bornouans. Terab fut tué entre Koussri et
+Kikoa, et ʿAli fut livré aux Ouadaïens par les habitants de
+Koussri. Chérif entra à Kikoa sans coup férir et livra cette ville
+aux flammes, après l’avoir complètement pillée. Il séjourna ensuite
+quelque temps à Ngourno et proclama comme sultan du Bornou le
+prince ʿAli ben Ibrahim, qui<span class="pagenum" id=
+"Page_120">[120]</span> devait tomber par la suite sous les coups
+du cheïkh ʿOmar et clore ainsi la dynastie des Sêfiya. Chérif
+n’attendit pas l’arrivée des troupes bornouanes de Zinder, qui
+étaient sous le commandement de ʿAbd er Raḥman, frère de
+ʿOmar&nbsp;: Barth rapporte qu’il battit prudemment en retraite,
+Nachtigal écrit qu’il se retira moyennant une contribution de
+guerre de 8.000 thalers, et enfin les indigènes disent qu’il fut
+obligé de quitter le Bornou parce que la variole (djederi) décimait
+son armée. En revenant à Ouara, Chérif fortifia son autorité sur
+les tribus du Baḥr el Ghazal (Kreda et Kecherda), qui étaient
+administrées par l’aguid el baḥr.</p>
+
+<p>Quelques années après l’expédition du Bornou, le sultan du
+Ouadaï devint aveugle. D’après la loi du pays, cette infirmité le
+rendait incapable d’exercer plus longtemps le pouvoir. Chérif était
+d’ailleurs impopulaire, parce qu’il avait été intronisé par une
+armée forienne et aussi à cause de sa grande cupidité. Les tribus
+autochtones s’agitèrent et le sultan, craignant un coup de main de
+leur part, alla se fixer à Abéché<a id="FNanchor_173"></a><a href=
+"#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>. Il évitait ainsi le
+voisinage des Kodoï, dont l’hostilité lui était bien connue, et il
+se rapprochait des Kelinguen, qui étaient ses plus chauds
+partisans. Pour expliquer ce changement de résidence, on fit savoir
+au peuple que le palais de Ouara était hanté par de méchants
+esprits (1850).</p>
+
+<p>Chérif avait déjà eu à combattre un soulèvement des Kodoï, qui
+avaient pris les armes pour soutenir les prétentions au trône de
+Dja’far, fils aîné de Saboun. Ce prince avait été envoyé au Qaire,
+à l’âge de treize ans, pour y faire ses études. Étant donnée la
+vive inimitié qui divisait le Ouadaï et le Darfour, son père
+l’avait dirigé sur Benghazi, par le désert, avec une caravane de
+500 chameaux. Arrivé à destination, Dja’far fut retenu et maltraité
+par le pacha de Tripoli. Grâce à la protection anglaise, il put
+cependant gagner l’Égypte, où il n’arriva que 11 ans après son
+départ du Ouadaï. Plus tard, il quitta le Qaire et vint demander
+l’appui des Kodoï<span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span>
+pour conquérir le pouvoir. Chérif marcha contre le prétendant et
+lui livra bataille à Djelkané (ou Djalkam)&nbsp;: les troupes
+royales, entraînées par l’exemple de Mérem Niengal, fille du sultan
+et de Hababa Maden, qui combattait habillée en homme, remportèrent
+une victoire complète (1845). Dja’far s’enfuit au dar Rounga
+(1846), puis se retira à El Fâcher (1849).</p>
+
+<p>Les Kodoï, soutenus par les Oulâd Djema’ et les Mararit, se
+soulevèrent de nouveau en 1851. Ils furent vaincus et obligés de
+faire leur soumission&nbsp;; mais, un peu plus tard, ils prirent
+encore les armes pour soutenir les prétentions au trône d’un prince
+de sang royal, Makem.</p>
+
+<p>Chérif eut ensuite à combattre la révolte de son fils aîné, le
+tangtalek Moḥammed Harir, qui craignait de ne pas obtenir le
+pouvoir parce que sa mère était une Poul. Le sultan marcha contre
+le rebelle et le vainquit&nbsp;; ce dernier, malgré les assurances
+de pardon que lui faisait prodiguer son père, s’enfuit au dâr Tana,
+chez Ibrahim. Chérif alla l’y attaquer&nbsp;: il fut vainqueur dans
+deux rencontres, mais le sultan du Tama reprit l’offensive avec ses
+meilleures troupes et Chérif, battu, dut rentrer au Ouadaï. Plus
+tard, et sur les conseils d’Ibrahim, Moḥammed Harir alla à Abéché
+faire sa soumission&nbsp;: toutefois, il craignit encore pour sa
+vie et se réfugia au Darfour. Ibrahim engagea alors Adem, fils de
+ʿAbd el ʿAzîz, qui se trouvait au Darfour, à faire valoir ses
+droits au trône, avec l’aide des Kodoï, des Oulâd Djema’ et des
+Mararit. Ce prince se rendit à Nyéré, dans le dâr Tama, mais il ne
+réussit pas à organiser une armée et il se retira dans un petit
+village du pays. Le tangtalek Moḥammed, qui était revenu à Abéché
+pour aider Chérif dans sa lutte contre Adem, intriguait surtout
+pour lui-même et rassemblait des partisans. Son père, justement
+inquiet, le fit emprisonner&nbsp;; mais Moḥammed réussit à s’enfuir
+et à se réfugier encore une fois au Darfour.</p>
+
+<p>Moḥammed Chérif mourut en 1858, après avoir régné 24 ans. Il
+avait dû, en dernier lieu, partager le gouvernement du royaume avec
+son beau-frère, le djerma Assed abou<span class="pagenum" id=
+"Page_122">[122]</span> Djebrin&nbsp;: il lui abandonna d’une façon
+plus particulière l’administration des provinces de l’ouest. Chérif
+encouragea la haine de l’étranger qui caractérise les tribus
+maba&nbsp;: il espérait ainsi effacer le souvenir de l’assistance
+que lui avait autrefois donnée le sultan du Darfour et se faire une
+réputation de sultan national. Les étrangers, les commerçants
+(Djellâba, Arabes de la Tripolitaine, Medjâberé, etc...), furent
+molestés, dépouillés de leurs biens, voire même massacrés. Les
+caravanes du nord désertèrent alors le Ouadaï. Les Djellâba furent
+plus tenaces et continuèrent pendant quelques années à venir dans
+le pays, en dépit des vexations et des mauvais traitements qui les
+y attendaient&nbsp;; mais un édit de proscription devait leur
+fermer les portes du Ouadaï, car Moḥammed Chérif bannit finalement
+de son royaume tous ceux qui n’y étaient pas fixés à demeure. Les
+Djellâba étaient d’ailleurs très mal vus du reste de la population
+et le terme de Dongolâoui était, pour les Ouadaïens, le symbole du
+plus profond mépris. Chérif, qui détestait ces commerçants,
+accusait ceux de Nimra d’avoir été favorables au prétendant
+Dja’far.</p>
+
+<p>Le tableau suivant donne la descendance du sultan Chérif et de
+momo Maden, la sœur du djerma Assed abou Djebrin (surnommé <em>Ech
+Chaïb</em>&nbsp;: le vieillard).</p>
+
+<table class="tree treepadded1" id="t122">
+<tr>
+<td colspan="22" class="tdc">Moḥammed Chérif et momo Maden (de la
+tribu des Matlamba)</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
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+</tr>
+
+<tr>
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+<td class="brt">
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+<td>
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+<td>
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+<td class="brt">
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+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
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+<td class="brt">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Mérem Niengal</td>
+<td colspan="2" class="tdc">ʿAli</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Yousef</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Abou Kouyouma</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Mérem Zara</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
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+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="brb">
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+<td class="linel">
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+<td class="bline">
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+<td class="liner">
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+<td class="linel">
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+<td class="bline">
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+<td class="brb">
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+<td class="bline">
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+<td>
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+</tr>
+
+<tr>
+<td class="liner">
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+<td class="blt">
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+<td class="brt">
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+<td class="liner">
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+<td class="brt">
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+<td class="blt">
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+<td>
+</td>
+<td>
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+<td class="brt">
+</td>
+<td class="blt">
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+<td class="brt">
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+<td class="linel">
+</td>
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+<td class="linel">
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+<td class="liner">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Aba Zaït</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed abou Ghazali</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Ibrahim</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Doud-Mourra</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Mérem Zanaba</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Mérem Fatmé</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Acyl</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Mouṣṭafa</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">ʿAbdel Qâder</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">ʿAli
+(1858-1874).</span> — A la mort de Chérif, une de ses femmes,
+Hababa Kedeni, essaya de faire arriver au trône son fils Soulêmân.
+Mais le djerma Assed et l’aguid des Maḥâmid étaient les maîtres de
+la situation&nbsp;: ils firent venir au palais le jeune ʿAli, fils
+de Chérif et de Hababa Maden, qui reçut les insignes de la royauté.
+ʿAli jeta en prison Hababa<span class="pagenum" id=
+"Page_123">[123]</span> Kedeni et fit crever les yeux aux deux fils
+de cette femme, Soulêmàn et Sêf en Naṣr. Le jeune sultan fit encore
+aveugler son frère ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma, et le
+tangtalek ʿAbd el Kerim, fils de Chérif et d’une femme kondongo.
+ʿAli épargna cependant son frère Yousef, qui avait toujours simulé
+une complète surdité et se montrait d’ailleurs très attaché au
+nouveau sultan. En 1861, le tangtalek Moḥammed Harir essaya de
+renverser ʿAli&nbsp;: il dut s’enfuir encore une fois au Darfour,
+où il se fixa d’une façon définitive. Une autre femme de Chérif,
+Hababa Kafani, intrigua pour faire arriver au pouvoir son fils
+Aḥmed&nbsp;: le sultan la fit exécuter et Aḥmed se réfugia à Kouka,
+auprès du cheïkh ʿOmar.</p>
+
+<p>Nachtigal, qui visita le Ouadaï en 1873, nous a fait connaître
+la simplicité des manières, la largeur d’esprit et le grand bon
+sens qui caractérisaient le sultan ʿAli. L’explorateur rapporte que
+ce prince, éminemment juste, possédait un caractère très ferme et
+qu’il se montrait d’une sévérité inexorable envers les fauteurs de
+troubles et de désordres&nbsp;: nous ajouterons même que l’énergie
+du sultan ʿAli confinait parfois à la cruauté. ʿAli mata toutes les
+résistances et gagna à sa cause la puissante tribu des Kodoï, en
+lui accordant des privilèges et en devenant l’ami du prétendant
+Adem. Désireux d’augmenter la prospérité de ses États, le nouveau
+souverain mit un terme au régime d’exception que Chérif avait fait
+peser sur tous les étrangers&nbsp;: les commerçants de la vallée du
+Nil et les caravanes du Nord reparurent au Ouadaï, et le sultan les
+protégea contre les brutalités et les exactions de ses sujets. ʿAli
+affectionnait particulièrement les Djellâba. Il donna à certains
+d’entre eux des emplois de confiance&nbsp;: le ḥadj Aḥmed
+Tangatanga, qui avait été un ami de jeunesse du sultan, devint son
+confident et son conseiller&nbsp;; le koursi ʿOthman oueld el
+Fâdhel, que son souverain avait chargé d’une mission particulière
+au Bornou et qui accompagna Nachtigal depuis Kouka jusqu’à Abéché,
+était également un Djellâbi. Les faveurs accordées aux étrangers et
+le peu de cas que le sultan faisait des traditions, quand elles lui
+paraissaient<span class="pagenum" id="Page_124">[124]</span> devoir
+être préjudiciables au bien du royaume, mécontentèrent les
+Ouadaïens de race. La reine-mère, ou momo, qui jouissait d’une
+réelle influence dans le pays, faisait une vive opposition à son
+fils, lui reprochant d’avoir rompu avec la politique de Chérif.
+Mais le sultan, escorté de toute sa cour, alla trouver momo Maden
+et lui prescrivit, sur un ton qui n’admettait pas de réplique, de
+ne plus s’occuper désormais des affaires du royaume.</p>
+
+<p>Le sultan ʿAli eut l’ambition d’étendre le plus possible sa
+puissance et d’établir, au profit du Ouadaï, une sorte d’hégémonie
+politique dans toute l’Afrique Centrale. Il fit reconnaître sa
+suzeraineté par le sultan du dâr Rounga et il consolida son
+autorité sur les Arabes du Baḥr Salamat et du Baḥr Râchid. Du côté
+du Nord, il eut à combattre les Oulâd Slimân, qui parcouraient le
+pays compris entre le Kanem et le Darfour et qui étaient venus
+razzier les Maḥâmid d’Ourâda. ʿAli aurait bien voulu s’attacher ces
+nomades turbulents, trop éloignés du Ouadaï pour qu’il pût
+s’opposer efficacement à leurs incursions. Mais c’est en vain qu’il
+leur fit des avances et qu’il montra les plus grands ménagements
+envers les prisonniers de guerre de cette tribu<a id=
+"FNanchor_174"></a><a href="#Footnote_174" class=
+"fnanchor">[174]</a>. Les Oulâd Slimân continuèrent à battre en
+brèche l’autorité de ʿAli dans la partie occidentale de son royaume
+et ils furent toujours en lutte avec l’aguid el baḥr et avec le
+chef nakazza de Oun, Derbaï. Du côté du Nord également, l’aguid ez
+Zebada, Meri, dirigea une expédition contre les Bideyat de l’Ennedi
+et en ramena de nombreux esclaves, entre autres le jeune Cherf
+eddin. Ce dernier, quoique fait eunuque, devait plus tard jouer un
+rôle important au Ouadaï.</p>
+
+<p>La guerre avec le Baguirmi éclata à la fin de 1870.
+L’orgueilleux Moḥammed abou Sekkin était infatué de sa puissance et
+désirait, depuis longtemps, rompre le lien de vassalité qui le
+rattachait au sultan ʿAli. Il se moquait ouvertement<span class=
+"pagenum" id="Page_125">[125]</span> de son suzerain, faisait
+courir le bruit de sa mort et organisait à cette occasion des
+réjouissances publiques&nbsp;; le tribut qu’il envoyait à Abéché ne
+comprenait que de vieux esclaves, maigres et laids, etc. ʿAli prit
+patience pendant quelque temps, mais les prétentions d’Abou Sekkin
+sur le Dagana et les incursions de ses troupes au Fitri devaient
+faire éclater la lutte. Lorsque le dignitaire baguirmien ʿAbd el
+Fatcha se porta sur Djogodé, dans le Fitri, Djourab se replia avec
+ses Boulâla et avertit le sultan ʿAli. Dès que l’hivernage fut
+terminé, celui-ci envoya une armée commandée par le djerma Abou
+Djebrin, qui avait sous ses ordres&nbsp;: l’aguid el Maḥâmid
+Bechâra, l’aguid el baḥr Keneticha, l’aguid ez Zebada Meri, l’aguid
+el Djaʿâdné Zaït, l’aguid ed Debaba Aḥmed et l’aguid el Khouzam
+Yousouf en Nelsa (décembre 1870). Abou Djebrin se dirigea vers le
+Debaba et, comme le mbang restait enfermé dans Massnia et ne
+faisait pas mine de vouloir se retirer sur Bougouman, ʿAli accourut
+d’Abéché et prit le commandement des troupes. Il alla mettre le
+siège devant la capitale du Baguirmi&nbsp;; mais la ville était
+solidement fortifiée, et ses épaisses murailles semblaient devoir
+défier les efforts des Ouadaïens. Le sultan avait emmené avec lui
+deux étrangers, deux Fitzân, venus à Abéché avec les caravanes du
+nord de l’Afrique<a id="FNanchor_175"></a><a href="#Footnote_175"
+class="fnanchor">[175]</a>. C’est grâce à eux que la forteresse put
+être enlevée. Sur leurs conseils, ʿAli fit creuser une mine sous la
+partie sud-ouest du mur d’enceinte&nbsp;; on y déposa des
+bouteilles en paille tressée (<em>hanga</em>) et de grandes
+calebasses (<em>boukhsa</em>), remplies de poudre. Après la mise de
+feu, quelques petites explosions commencèrent à se produire&nbsp;:
+les Baguirmiens s’empressèrent d’apporter de l’eau aux remparts,
+pour la verser sur l’endroit où était la mine, mais une<span class=
+"pagenum" id="Page_126">[126]</span> explosion formidable brisa la
+muraille et projeta ses défenseurs de tous côtés<a id=
+"FNanchor_176"></a><a href="#Footnote_176" class=
+"fnanchor">[176]</a>.</p>
+
+<p>Le sultan ʿAli avait donné ses vêtements à Moḥammed ould
+Bechâra, fils de l’aguid des Maḥâmid&nbsp;: le jeune touèr prit la
+place de son maître et resta entouré de gardes et de dignitaires.
+Pendant ce temps-là, le sultan prenait part à l’assaut et pénétrait
+dans la ville par la brèche qui venait d’être ouverte. Mais ses
+troupes furent surtout préoccupées de pillage et ne pensèrent plus
+à s’emparer du mbang Abou Sekkin. Celui-ci, entouré de quelques
+hommes dévoués, arriva à la brèche par un chemin différent de celui
+qu’avait suivi ʿAli et sortit de la ville. Il se battit avec les
+gens qui gardaient Moḥammed et ce dernier, blessé de plusieurs
+coups de sagaie tomba de cheval. Bechâra prit peur et s’enfuit,
+tandis que le mbang, de son côté, réussissait à gagner la campagne.
+ʿAli, furieux de voir que son ennemi lui échappait, fit enterrer
+vivant Bechâra et nomma le jeune Moḥammed aguid des Maḥâmid (fin
+février 1871).</p>
+
+<p>Les Ouadaïens livrèrent Massnia au pillage et y recueillirent un
+riche butin. ʿAli revint à Abéché avec 20 ou 30.000 esclaves et
+prisonniers de guerre&nbsp;: on comptait, parmi eux, un certain
+nombre de princes et de princesses de sang royal, entre autres ʿAbd
+er Raḥman Gaourang, le mbang actuel du Baguirmi. Le sultan du
+Ouadaï avait surtout emmené des gens qui pouvaient augmenter la
+prospérité de ses États&nbsp;: des tisserands, des teinturiers, des
+tailleurs, des selliers, etc.&nbsp;; les Baguirmiens qui exerçaient
+un métier furent installés dans les grandes localités, à Abéché, à
+Nimro, etc.&nbsp;; les autres furent répartis dans le pays et
+durent se livrer à l’agriculture.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_127">[127]</span>ʿAli avait
+installé comme mbang du Baguirmi un prince de la famille royale,
+ʿAbd er Raḥman, fils du Ngaré Niilmi, un oncle d’Abou Sekkin. Il
+lui laissa quelques troupes, pour le protéger contre les attaques
+du sultan dépossédé. Ce dernier menait une existence errante du
+côté du Chari. Il s’était d’abord réfugié à Bousso&nbsp;; il
+séjourna ensuite à Bougouman et à Mandjaffa et se battit contre
+l’usurpateur et les troupes de secours. Le manque de céréales le
+força à pousser vers le sud du pays&nbsp;: c’est là que Nachtigal
+alla lui rendre visite, au début de 1872. Les Baguirmiens étaient
+restés fidèles à l’ancien mbang et détestaient, par contre, celui
+que leur imposait le sultan ʿAli&nbsp;; mais les Arabes, qui
+avaient beaucoup souffert des exactions d’Abou Sekkin, étaient
+favorables à ʿAbd er Raḥman et aux Ouadaïens.</p>
+
+<p>En 1873, Nachtigal visita le Ouadaï et fut très bien reçu par le
+sultan ʿAli.</p>
+
+<p>L’expédition contre les Diongor du Guéra marqua la fin du règne
+de ce prince. Nous avons déjà dit qu’elle échoua piteusement et que
+l’aguid ez Zebada, Meri, très aimé du sultan à cause de sa grande
+bravoure, périt dans l’assaut qui fut donné à la montagne. ʿAli
+mourut sur la route du retour à Abéché. Le capitaine Julien croit
+qu’il fut empoisonné. Nous ne l’avons point entendu dire. Il nous a
+été rapporté que le sultan était déjà malade depuis quelque
+temps&nbsp;: l’échec lamentable devant le Guéra et la perte de
+l’aguid Méri auraient porté un coup terrible au prince énergique
+qu’était ʿAli, et des vomissements de sang auraient amené sa
+mort.</p>
+
+<p>Le sultan ʿAli est un des souverains les plus remarquables du
+Ouadaï. A l’intérieur, il mata les grands du pays, en réprimant
+énergiquement toute tentative d’indépendance de leur part&nbsp;; à
+l’extérieur, il porta à son apogée la puissance du dâr Ṣâlèḥ. Il
+avait renforcé l’autorité du Ouadaï sur le pays des Bideyat, le
+Baḥr el Ghazal, une partie du Kanem et du Borkou, et le Baguirmi.
+Du côté du Sud, il avait étendu son action sur le Baḥr Salamat, le
+Rounga et le Kouti. Après lui, l’autorité du sultan sera souvent
+méconnue,<span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span> les
+dissensions intestines reprendront de plus belle et la puissance
+ouadaïenne ira sans cesse en déclinant.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Yousouf
+(1874-1898).</span> — Le tableau suivant donne les noms des enfants
+laissés par ʿAli.</p>
+
+<table class="tree" id="t128">
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">ʿAli</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="brb">
+</td>
+<td class="blb">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="liner">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Aba Zaït<br>
+(tué par ordre de Yousouf)</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed abou Ghazali<br>
+(épouse une fille du sultan Yousouf, aveuglé par Doud-Mourra)</td>
+<td colspan="2" class="tdc">ʿAbdel Hadi<br>
+(meurt de mort naturelle sans avoir régné)</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed el Kebir<br>
+(tué par Ibrahim)</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Mérem Habbo<a id=
+"FNanchor_177"></a><a href="#Footnote_177" class=
+"fnanchor">[177]</a><br>
+(épouse Moḥammed ould Bechâra)</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Mérem Koulla<a href="#Footnote_177"
+class="fnanchor">[177]</a><br>
+(épouse l’aguid Guerri)</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>La mère d’Aba Zaït, le fils aîné du sultan, était une djellâbiyé
+de Nimro&nbsp;; celle d’Aḥmed abou Ghazali, le cadet, était une
+kecherdâwiyé. Les deux princes furent donc écartés du trône, qui
+échut à Yousouf, fils de Chérif et de momo Maden<a id=
+"FNanchor_178"></a><a href="#Footnote_178" class=
+"fnanchor">[178]</a>.</p>
+
+<p>Moḥammed abou Sekkin, en apprenant la mort du sultan ʿAli,
+quitta Bougouman et marcha sur Massnia. Le mbang ʿAbd er Raḥman fut
+battu et tué&nbsp;: Yousouf le remplaça par Ngaré Gabilé, qui avait
+été fait prisonnier en 1871 et vivait à Abéché. Quelques années
+plus tard, Gabilé dut abandonner Massnia et se réfugier au Ouadaï.
+Abou Sekkin vécut paisiblement les dernières années de son
+règne&nbsp;: il mourut en 1884, et son fils Bourgoumanda, qui se
+trouvait à Abéché, fut alors nommé mbang du Baguirmi. La cruauté de
+ce prince lui valut d’être chassé par ses sujets&nbsp;: il s’enfuit
+au Ouadaï et il fut remplacé par le jeune frère d’Abou Sekkin,
+Moḥammed ʿAbd er Raḥman Gaourang, qui règne encore actuellement
+(1890).</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu, à propos des Dialiin, comment Râbaḥ fut
+amené à quitter Solimân Zibêr (1879). A ce moment,<span class=
+"pagenum" id="Page_129">[129]</span> le Dâr el-Kouti était
+administré, pour le compte du Rounga et du Ouadaï, par le vieux
+Kober, fils de ʿOmar dit Djougoultoum, qui avait été le premier
+aguid de la région. Râbaḥ, arrivant du Baḥr el Ghazal, fit
+irruption dans le Dâr-el-Kouti et s’installa à Châ. Puis, il passa
+dans le Rounga, et ses nombreux bazinguers effectuèrent leurs
+razzias d’esclaves dans la région comprise entre le Salamat et
+l’Oubangui. En 1883, l’aguid es Salamat, Cherf eddin, intervint
+pour rétablir les droits du Ouadaï sur des provinces qui,
+jusque-là, avaient été ses tributaires&nbsp;: il se fit battre par
+Râbaḥ aux environs de Boukkas, dans le Salamat. L’aventurier se
+porta ensuite vers le lac Iro et saccagea le pays sara&nbsp;: au
+retour, il traversa le Rounga et vint s’installer dans le
+Dâr-el-Kouti. Dans les années qui suivirent, Râbaḥ opéra plus
+particulièrement dans les pays du Sud&nbsp;: il essaya de razzier
+les Ubaggas, qui se réfugièrent dans les nombreuses cavernes des
+Kagas&nbsp;; il fit également une incursion du côté de Bangassou.
+En 1884-1885, il alla s’installer à Gribingui, et ses bannières
+poursuivirent leur œuvre de mort dans toutes les directions, chez
+les Banda et les Mandjia. Il monta ensuite vers le Nord, traversa
+le Chari, le Ba Karé, saccagea le pays sara et vint séjourner à
+Denzé (1886). Râbaḥ entra en relations avec Djideï, le grand chef
+des Arabes Salamat, qui désirait s’affranchir du joug de l’aguid
+Cherf eddin. Celui-ci accourut, avec les contingents de plusieurs
+aguids. Un combat eut lieu à Amm Timan&nbsp;: Râbaḥ céda la place
+et se réfugia dans sa zériba, où les Ouadaïens n’osèrent point
+venir l’attaquer.</p>
+
+<p>Vers cette époque, le khalife ʿAbdoullahi chercha à faire
+rentrer Râbaḥ dans le giron de la Mahdïa et à le faire venir à
+Omdourman. Deux de ses émissaires vinrent au Dâr-el-Kouti et
+convertirent facilement à leurs idées le vieux Kober et les
+siens&nbsp;: Moḥammed es Senousi<a id="FNanchor_179"></a><a href=
+"#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>, petit-fils de ʿOmar
+Djougoultoum<span class="pagenum" id="Page_130">[130]</span> et
+neveu de Kober, les mit en relations avec Râbaḥ, qui se trouvait à
+Bandaï. Celui-ci aurait peut-être accepté les offres qui lui furent
+faites, mais ses lieutenants ne voulurent point entendre parler
+d’un retour dans le Baḥr el Ghazal.</p>
+
+<p>En 1888-1889, Râbaḥ opéra sur les bords du Moyen-Chari et poussa
+jusqu’au delà de Korbol et de Damraou.</p>
+
+<p>En 1890, il reparut une dernière fois dans le
+Dâr-el-Kouti&nbsp;: il fit enchaîner le vieux Kober, qui
+persistait, contre ses ordres, à payer un tribut au Ouadaï, et il
+le remplaça par Moḥammed es Senousi, qui fut fait cheïkh et devint
+sultan du Kouti et du Rounga. Le nouveau sultan prit part aux
+razzias menées par les gens de Râbaḥ chez les Rounga et les Goula.
+Sa fille, Hadjia, fut fiancée à Fâdhel Allah, le fils de Râbaḥ.
+Pendant ce temps, les troupes mahdistes d’Osman Djano, venues du
+Darfour, faisaient dans le Ouadaï une incursion malheureuse.</p>
+
+<p>En décembre 1890, Râbaḥ quitta définitivement le Dâr-el-Kouti et
+s’enfonça dans les pays de l’Ouest.</p>
+
+<p>«&nbsp;Rabaḥ, en s’éloignant, avait laissé Moḥammed es Senousi à
+Châ, pour présider aux destinées du Dâr-el-Kouti. En nommant le
+nouveau sultan et en l’attachant à sa fortune, le conquérant noir
+voulait assurer définitivement ses communications avec le Baḥr el
+Ghazal. Avant de partir, il donne quelques fusils à son protégé et
+lui interdit formellement de payer un tribut quelconque au Ouaddaï,
+dont dépendait autrefois le Rounga<a id="FNanchor_180"></a><a href=
+"#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Fin mars ou commencement avril 1891, l’explorateur Crampel,
+venant de l’Oubangui, arrivait à Châ, d’où il se proposait
+d’atteindre le Ouadaï, avec l’aide de Senousi&nbsp;: le manque de
+moyens de transport l’avait obligé à laisser en<span class=
+"pagenum" id="Page_131">[131]</span> arrière deux échelons,
+commandés par Biscarrat et Nebout. Crampel fut bien accueilli par
+le sultan. Mais celui-ci, qui avait reçu un kademoul des mains de
+Râbaḥ, ennemi du Ouadaï, ne tenait pas du tout à voir l’explorateur
+prendre la route d’Abéché. C’est en vain, du reste, qu’il essaya de
+détourner Crampel de son projet. Le sultan ne voulait point laisser
+le chrétien aller au Ouadaï et, d’autre part, il désirait fort
+s’emparer des armes, munitions et marchandises que possédait la
+mission. La perte de celle-ci fut décidée. La chose devait
+d’ailleurs être facilitée par la trahison d’un Targui et de douze
+miliciens toucouleurs (sur 32), que Crampel avait avec lui.</p>
+
+<p>Lorsque l’explorateur quitta Châ pour prendre la route d’Ardh el
+Khalifa (8 jours au sud d’Abéché), le sultan Senousi vint lui
+présenter ses souhaits de bon voyage. Dans l’après-midi, au moment
+où elle allait franchir la rivière Diangara, la mission fut
+brusquement assaillie par quelques centaines d’hommes armés, qui
+s’étaient embusqués tout près de là&nbsp;: Crampel, le docteur
+Moḥammed Saʿïd et les 20 miliciens fidèles furent égorgés. Le
+Targui, les 12 miliciens félons et la Pahouine Niarinzhé, ainsi que
+les charges, reprirent la route de Châ. Le soir de la même journée,
+Adoum, fils de Senousi, et Allah Djabou, esclave favori du sultan,
+massacrèrent le détachement Biscarrat, sur les bords du Koukourou.
+Un boy loango, qui avait réussi à fuir, atteignit l’échelon de M.
+Nebout, qui rétrograda aussitôt sur l’Oubanghi.</p>
+
+<p>Senousi écrivit alors à Râbaḥ, pour lui faire connaître le
+massacre de la mission. Celui-ci eut un mouvement de colère. Mais
+cela ne dura point, et il envoya son intendant réclamer à Senousi
+tout le personnel et tout le matériel de la mission. Le sultan
+finit par remettre une soixantaine de fusils, 10.000 cartouches,
+une caisse de pistolets de traite, plusieurs charges de
+marchandises, ainsi que 10 Toucouleurs et Niarinzhé. Comme il avait
+caché le reste du butin sous terre, qu’il avait éloigné de Châ les
+deux Toucouleurs<span class="pagenum" id="Page_132">[132]</span>
+parlant arabe et que le Targui était parti vers le Nord, Senousi
+put ainsi jurer sur le Qorân «&nbsp;qu’il ne lui restait plus rien
+de Crampel <em>sur</em> la terre de Châ.&nbsp;» Par la suite, Râbaḥ
+continua à s’éloigner du Dâr-el-Kouti. En 1893, il envahit le
+Baguirmi. Gaourang, battu à deux reprises, fut assiégé dans
+Mandjaffa. Il demanda alors l’appui du djerma ʿOthman, dont il
+relevait directement. Celui-ci expédia à son secours l’aguid el
+Baḥr, Oualdi Chaïb, qui se fit battre et tuer en arrivant devant
+Mandjaffa. Le sultan du Baguirmi réussit toutefois à quitter la
+ville et à se réfugier au Fitri. Râbaḥ passa ensuite sur la rive
+gauche du Chari et entreprit la conquête du Bornou (1894).</p>
+
+<p>L’attention des Ouadaïens se détourna dès lors de l’aventurier.
+Cette même année, l’aguid ouadaïen Cherf eddin, encouragé par
+l’éloignement de Râbaḥ, franchit le Baḥr Aouk à la tête d’une
+troupe nombreuse de cavaliers et vient razzier le Kouti, en
+poussant jusqu’à Châ la capitale. Senousi, prévenu à temps, a pu
+fuir et prudemment il se réfugie aux Kagas Toulous, laissant à
+Allah Djabou le soin de défendre son «&nbsp;dem&nbsp;». Celui-ci
+abandonnera à son tour, sans combat, la zériba de son maître, et
+Cherf eddin peut y faire un butin énorme en ivoire et en captifs.
+Senousi se résigne à faire sa soumission&nbsp;; il s’engage à payer
+un tribut annuel d’esclaves, moyennant quoi il est reconnu comme
+sultan du Dâr-Kouti. Mais, rendu méfiant par l’incursion de Cherf
+eddin, il transporte son «&nbsp;dem&nbsp;» à Ndélé, dans un terrain
+inaccessible à la cavalerie ouadaïenne<a id=
+"FNanchor_181"></a><a href="#Footnote_181" class=
+"fnanchor">[181]</a>.</p>
+
+<p>Le Dâr-el-Kouti, au lieu d’être une province du Rounga, comme
+avant 1890, devenait autonome et relevait directement du
+Ouadaï.</p>
+
+<p>Vers la fin de 1897, M. Gentil descendit le Chari jusqu’au lac
+Tchad et conclut un traité d’alliance et de commerce avec Gaourang
+et Senousi&nbsp;: il emmena en France des représentants de chaque
+sultan. Râbaḥ, irrité du bon accueil fait aux<span class="pagenum"
+id="Page_133">[133]</span> Chrétiens, pilla les villes de la rive
+gauche du Chari qui relevaient de Gaourang&nbsp;: ce dernier,
+craignant de voir le souverain du Bornou envahir ses États,
+descendit alors vers le Sud et se réfugia du côté de Kouno.</p>
+
+<p>Yousouf mourut en 1898, après avoir régné 24 ans. Il ne
+possédait à aucun degré la farouche énergie de son frère ʿAli et,
+en plus d’une circonstance, il montra la pire faiblesse<a id=
+"FNanchor_182"></a><a href="#Footnote_182" class=
+"fnanchor">[182]</a>&nbsp;: il laissa s’amoindrir considérablement
+le prestige et l’autorité dont jouissait le sultan du Ouadaï.
+Yousouf réussit toutefois à maintenir l’intégrité de son royaume.
+Il garda une attitude pleine de circonspection vis-à-vis de Râbaḥ,
+qui finit d’ailleurs par jeter son dévolu sur le Bornou. Du côté de
+l’Est, il fut également menacé durant quelque temps, par les
+entreprises d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi&nbsp;: les
+mahdistes, qui venaient de conquérir le Darfour<a id=
+"FNanchor_183"></a><a href="#Footnote_183" class=
+"fnanchor">[183]</a>, élevaient certaines prétentions à l’égard du
+sultan d’Abéché. Mais l’attitude énergique de Cherf eddin leur en
+imposa et ils se replièrent sans avoir attaqué.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Ibrahim
+(1898-1901)</span> — Nous donnons ci-dessous la liste des enfants
+du sultan Yousouf.</p>
+
+<table class="bd-collapse" id="t134">
+<tr>
+<td rowspan="8">Yousouf</td>
+<td class="blt width-brace1">
+</td>
+<td class="hang1"><span class="pagenum" id="Page_134">[134]</span>—
+ʿAbd el ʿAziz (aveuglé par Ibrahim).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="linel">
+</td>
+<td class="hang1">— Ibrahim (épouse Habbo, fille d’Abou
+Kouyouma).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="linel">
+</td>
+<td class="hang1">— ʿAbd er Raḥman aguid el Bataḥ (épouse une sœur
+du djerma ʿOthman. Eborgné par Ibrahim).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="linel">
+</td>
+<td class="hang1">— Doud-Mourra.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="linel">
+</td>
+<td class="hang1">— Mérem Kakié (veuve de Mouṣṭafa el Magné. Epouse
+Acyl).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="linel">
+</td>
+<td class="hang1">— Mérem Zanaba (épouse Moḥammed el Bechâra).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="linel">
+</td>
+<td class="hang1">— Mérem Fatmé (épouse le djerma ʿOthman).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="blb">
+</td>
+<td class="hang1">— ʿAbd er Rahim</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Le fils aîné du sultan Yousouf était ʿAbd el ʿAzîz, qui avait
+pour mère une captive d’Arabes Khozam, d’origine kirdi. Lorsque
+Yousouf tomba malade et que sa mort parut être très proche, les
+adjâouid se réunirent pour traiter de la succession. Ils résolurent
+de donner le pouvoir à Ibrahim, qui était le fils d’une femme
+forienne. Ce prince fut mandé au palais. Il eut peur tout d’abord,
+car il ignorait la décision prise par les grands dignitaires et il
+craignait d’être aveuglé&nbsp;: il jugea prudent de rester chez
+lui. Mandé à nouveau, Ibrahim dut toutefois se résigner à obéir. Il
+fut alors introduit dans la chambre où reposait le corps de son
+père et il y reçut les insignes de la royauté. Les adjâouid firent
+ensuite appeler ʿAbd el ʿAzîz, qui refusa d’aller au palais. Sa
+femme, fille du sultan des Guemr, lui conseillait de ne pas
+répondre à cet appel&nbsp;: elle l’engageait à mobiliser sa
+bannière personnelle (il était aguid el Khouzam) et à conquérir le
+pouvoir par la force des armes. Le djerma fit renouveler à ʿAbd el
+ʿAzîz l’ordre de se rendre au palais. Le prince n’osa pas suivre
+les conseils de sa femme et il se dirigea vers la demeure royale.
+Il fut conduit aussitôt dans la chambre mortuaire, où trônait
+Ibrahim, et le djerma ʿOthmân lui dit brutalement&nbsp;:
+«&nbsp;Sella karka&nbsp;!&nbsp;» Le pauvre ʿAbd el ʿAzîz se mit
+alors à genoux, découvrit son épaule droite et frappa doucement
+dans ses mains, en murmurant des paroles de soumission à l’égard du
+nouveau sultan. Sur l’ordre du djerma, l’esclave Oueld Manṣour
+s’approcha de ʿAbd el ʿAzîz, lui donna deux soufflets et l’entraîna
+ensuite pour lui crever les yeux.</p>
+
+<p>L’aguid el Djaʿâdné, ʿAmer Chikhaï, s’était retiré à Azi avec
+ses troupes, en apprenant la mort de Yousouf. Il
+disposait<span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span> d’environ
+1.300 fusils. Cet aguid était très lié avec ʿAbd el ʿAzîz et
+souhaitait vivement voir ce prince arriver au trône. Étant à Azi,
+il demandait des renseignements sur les événements d’Abéché&nbsp;:
+quand on lui disait qu’Ibrahim avait été proclamé souverain du
+Ouadaï, il se refusait à le croire et répondait que ʿAbd el ʿAzîz
+seul pouvait être sultan. Il fut cependant obligé de se rendre à
+l’évidence. Ibrahim manda cet aguid à Abéché&nbsp;: il s’y rendit
+avec seulement une seule poignée d’hommes. Le sultan désirait se
+débarrasser de ʿAmer à cause de ses sympathies pour ʿAbd el ʿAzîz,
+mais il voulait également s’approprier les soldats de ce
+dignitaire. Il eût bien décidé de le faire mettre à mort, mais il
+craignit de voir les troupes de ʿAmer se disperser de tous les
+côtés en apprenant la nouvelle. Il cacha donc son jeu et accabla
+cet aguid des marques de sa bienveillance&nbsp;: il lui fit présent
+de belles étoffes, lui donna un cheval, etc. En le congédiant, il
+lui demanda de venir à Abéché avec ses gens. ʿAmer obéit&nbsp;:
+Ibrahim le fit alors exécuter purement et simplement et il donna le
+kademoul d’aguid el Djaʿâdné à l’un de ses partisans, Mouṣṭafa.</p>
+
+<p>Ibrahim, devenu sultan, voulut se débarrasser de la tutelle des
+grands dignitaires — dont les plus influents étaient le djerma
+ʿOthmân et Cherf eddin — et il prétendit gouverner selon son bon
+plaisir. Il était très généreux et ses libéralités lui valurent les
+sympathies du peuple, qui l’appelait <em>el Birké</em> (le bassin).
+Le sultan donna sa confiance aux Djellâba Chatati et Yasin et
+surtout à l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa. Celui-ci était très dévoué
+à Ibrahim. Il se rendait parfaitement compte que la puissance
+exagérée des grands adjâouid constituait un danger redoutable pour
+l’autorité du sultan. Son intérêt personnel lui commandait
+d’ailleurs la ruine de ses rivaux&nbsp;: il passerait ainsi au
+premier plan et deviendrait le personnage le plus considérable de
+la cour. Il commença donc à miner leur crédit dans l’esprit
+d’Ibrahim et arriva insensiblement à faire vivre ce prince dans un
+état de sourde hostilité avec les adjâouid. En dernier lieu, il
+conseilla même au sultan de faire exécuter l’aguid el
+Maḥâmid,<span class="pagenum" id="Page_136">[136]</span> Moḥammed
+ould Bechâra, et de lui donner la succession de ce dignitaire. Mais
+les intérêts menacés se coalisèrent et les adjâouid résolurent de
+résister par la force aux entreprises d’Ibrahim et de Mouṣṭafa.</p>
+
+<p>Cherf eddin, son compatriote Guelma, aguid er Râchid, et l’aguid
+el Maḥâmid quittèrent nuitamment la capitale, avec leur famille et
+leurs partisans&nbsp;: ils allèrent s’installer dans les terres de
+l’aguid es Salamat, à Am Deguemat (octobre 1900). Le djerma
+ʿOthmân, qui voulait tirer le meilleur parti de la situation et qui
+aimait d’ailleurs l’intrigue pour elle-même, resta à Abéché, à côté
+du sultan&nbsp;; mais il était en relations avec les rebelles.
+Mouṣṭafa conseilla à Ibrahim de se porter à la rencontre des
+adjâouid et de les combattre&nbsp;: le djerma ʿOthmân intervint,
+dissuada le sultan d’avoir recours aux armes et réussit à le
+convaincre que des négociations convenaient beaucoup mieux. Ibrahim
+dépêcha alors quelques marabouts à Am Deguemat, afin de décider les
+rebelles à revenir à la cour&nbsp;: ceux-ci répondirent par un
+refus formel de rentrer à Abéché. Le sultan renouvela plusieurs
+fois ses instances auprès d’eux et s’engagea à leur accorder toutes
+les concessions qu’ils pouvaient désirer. Mais ce fut en
+vain&nbsp;: les aguids persistèrent dans leur attitude. Cet état de
+choses dura quatre mois.</p>
+
+<p>Un fils de ʿAli et de Hababa Kili, Aḥmed abou Ghazali,
+commandait, à ce moment-là, le petit village de Am Zihafaya, dans
+la vallée de la Bétèha, entre Bourourik et Mouthourar. Il vivait
+là, avec sa mère, ses esclaves, ses troupeaux, et allait de temps
+en temps à Abéché pour saluer le sultan. Les adjâouid avaient
+l’intention de porter Aḥmed au pouvoir, en remplacement d’Ibrahim.
+Celui-ci, renseigné par Mouṣṭafa, manifesta alors quelque hostilité
+à l’égard du fils de ʿAli, qui en fut prévenu et se retira à
+Grindi, un des villages du djerma. ʿOthmân, qui restait le
+principal dignitaire de la cour et, en apparence, l’appui le plus
+solide du sultan, invita Aḥmed à se rendre à Abéché, l’assurant
+qu’il ne lui serait fait aucun mal. Il présenta le jeune prince à
+Ibrahim, qui<span class="pagenum" id="Page_137">[137]</span>
+l’accueillit favorablement, tout en déclarant qu’il connaissait les
+intentions des conspirateurs&nbsp;: le sultan engagea Aḥmed à
+rester quelque temps à la cour, pour favoriser le rétablissement du
+bon ordre et la rentrée des conspirateurs à Abéché. Ghazali demeura
+quelques jours dans la capitale, chez ʿOthmân. Son protecteur
+l’avait déjà poussé à se rallier aux rebelles&nbsp;: il avait
+refusé. Le djerma revint encore à la charge, mais ce fut en vain.
+Il conseilla alors à Ibrahim de faire exécuter son cousin, sous
+prétexte que celui-ci aspirait en secret au trône. Le sultan
+expédia immédiatement son aguid el brich, Attour, avec ordre de
+ramener Aḥmed mort ou vif. Mais le jeune prince tua Attour d’un
+coup de fusil, sauta à cheval et rejoignit les aguids révoltés, qui
+le proclamèrent sultan du Ouadaï.</p>
+
+<p>Le djerma travaillait perfidement à la perte d’Ibrahim. Il
+parvint à semer la division et la défiance entre les dignitaires
+restés fidèles au sultan&nbsp;: Ousṭ Kheir, un lieutenant
+d’Ibrahim, se rendit à Am Deguemat, à l’instigation de ʿOthmân.
+Lorsque celui-ci, jetant enfin le masque, quitta Abéché pendant la
+nuit pour aller rejoindre les rebelles, il entraîna avec lui
+presque tous les dignitaires et la majeure partie des troupes
+ouadaïennes&nbsp;: il ne resta avec le sultan que cinq aguids ou
+hommes de confiance et quelques partisans. ʿOthmân se rendit dans
+le dar Moubi, à proximité d’Am Deguemat. Toutes ces intrigues ont
+fait dire depuis que le djerma cherchait surtout à grossir son
+influence, afin de pouvoir finalement arriver au trône. Ibrahim, se
+voyant presque complètement abandonné, résolut de quitter la
+capitale. Il se mit en route avec ses serviteurs et quelques
+femmes, en compagnie des dignitaires restés fidèles&nbsp;:
+Mouṣṭafa, aguid el Djaʿâdné, et son frère ʿAmer, ed Dri, l’aguid el
+Khouzam Barkaï, l’amin Sougour, l’amin Mandjerké et le kamkalek
+Ṭâher. Ibrahim prit la route du dâr Zegâoua, à l’est du Ouadaï, où
+il avait, paraît-il, l’intention de se retirer. Le troisième jour
+de marche, il fut rejoint par les troupes des conjurés près de la
+montagne de Guemra, au nord-est d’Abéché&nbsp;: l’aguid er Râchid,
+Guelma,<span class="pagenum" id="Page_138">[138]</span> était à
+leur tête. Des coups de feu furent tirés sur le sultan et sa
+suite&nbsp;: les serviteurs furent tués, ainsi que Mouṣṭafa, ʿAmer,
+Sougour et Mandjerké&nbsp;; Ṭâher s’enfuit<a id=
+"FNanchor_184"></a><a href="#Footnote_184" class=
+"fnanchor">[184]</a>&nbsp;; le roi et Barkaï furent pris. Comme
+Ibrahim se débattait, au moment où il était saisi par les esclaves
+des rebelles, il fut brutalement frappé à coups de poing dans la
+poitrine et dans le ventre. Le malheureux prince fut ramené dans un
+état lamentable à Abéché, où on lui creva les yeux&nbsp;: il mourut
+deux jours après (février 1901).</p>
+
+<p>Pendant que ces désordres intérieurs divisaient le Ouadaï, les
+Français progressaient dans la région du Chari et brisaient la
+puissance de Râbaḥ&nbsp;: massacre de la mission Bretonnet à Togbao
+(juillet 1899), Kouno (28 octobre 1899), Koussri (22 avril 1900).
+Les nouveaux venus cherchèrent à vivre en paix avec le
+Ouadaï&nbsp;: après le départ de M. Gentil, et sur la demande du
+capitaine Robillot, Gaourang envoya un messager à Abéché, pour
+tâcher d’amener une entente entre le sultan Ibrahim et les
+Français.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Aḥmed abou Ghazali
+(1901-1902).</span> — Aḥmed, surnommé abou Ghazali à cause de son
+long cou, était fils d’une Gourâniyé. Les compatriotes de sa mère
+jouissaient d’une certaine influence à la cour d’Abéché, depuis que
+quelques-uns d’entre eux avaient été appelés à remplir les
+fonctions d’aguid. L’arrivée d’Aḥmed au pouvoir renforça la
+situation de cet élément et le fit même passer au premier
+plan&nbsp;: un grand nombre de familles gourân vinrent s’installer
+à Abéché et dans les environs. D’autre part, Cherf eddin et Guelma,
+qui appartenaient à la tribu des Bideyat, protégèrent également
+ceux de leurs compatriotes qui résidaient au Ouadaï.</p>
+
+<p>Le nouveau sultan s’entoura de tous les anciens dignitaires,
+mais il réduisit leur importance. Il diminua surtout les forces du
+djerma ʿOthmân, dont il craignait la puissance et l’esprit de
+duplicité. Cela ne manqua pas d’indisposer ce<span class="pagenum"
+id="Page_139">[139]</span> dernier contre son souverain. Le
+conseiller intime de Ghazali fut Cherf eddin, qu’il rendit le plus
+puissant de tous les dignitaires. Le sultan ne composa pas de
+conseil (medjlis, medjlès), comme ses prédécesseurs, et se laissa
+uniquement guider par l’aguid es Salamat, auquel il accordait une
+confiance absolue. L’importance donnée aux éléments étrangers
+irrita les Ouadaïens et une sourde hostilité contre le souverain
+régna bientôt parmi les adjaouid&nbsp;: le djerma ʿOthmân était à
+la tête des mécontents. Au bout de quelque temps, Aḥmed ne put
+compter que sur les troupes de quelques aguids et sur l’appui des
+Gourân. Les Senousia lui étaient également hostiles et donnaient la
+main à ses ennemis.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé de la confrérie des Senousia, qui règne
+tout particulièrement dans la partie orientale du Sahara. Nous
+savons qu’elle a fait de bonne heure des progrès dans les États
+musulmans du Sud et que, au Ouadaï notamment, le sultan ʿAli fut un
+adepte fervent de cette secte.</p>
+
+<p>Les relations de Mahdi avec le Ouadaï continuèrent sous le règne
+de Yousouf. Elles devinrent même plus fréquentes que par le passé
+et les deux chefs échangèrent souvent des cadeaux&nbsp;: les
+caravaniers tripolitains servaient d’intermédiaires entre le
+souverain d’Abéché et le grand-maître de la confrérie. Voici, du
+reste, ce que rapporte Moḥammed el Hachaïchi à ce sujet&nbsp;:
+«&nbsp;Il existe des relations suivies entre le cheïkh (Si el
+Mahdi) et Sidi Yousef, roi du Ouadaï, qui est un
+«&nbsp;frère&nbsp;» considérable et pour qui il a beaucoup
+d’estime. Tous les ans le roi lui envoie un cadeau important, à
+savoir des esclaves au nombre de plus de cent, des plumes
+d’autruche, des dents d’éléphants, le tout d’une valeur de 50.000
+bouteïras (150,000 fr.) et peut-être plus<a id=
+"FNanchor_185"></a><a href="#Footnote_185" class=
+"fnanchor">[185]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Les rapports devinrent très suivis vers la fin du règne de
+Yousouf et, en 1898, peu de temps avant l’avènement d’Ibrahim,
+Mahdi envoyait un de ses vicaires, Moḥammed<span class="pagenum"
+id="Page_140">[140]</span> es Sounni, résider auprès du sultan.
+Yousouf accueillit très favorablement ce faqih et lui donna une
+habitation dans son palais.</p>
+
+<p>Le sultan Ibrahim accorda également sa confiance à Moḥammed es
+Sounni, et celui-ci en profita pour s’immiscer dans les affaires du
+pays, ce qui eut pour résultat d’indisposer les Ouadaïens contre
+lui et contre le sultan. Il nous faut noter, du reste, que cette
+méfiance des Ouadaïens à l’égard des menées des Senousis était
+antérieure à l’avènement d’Ibrahim. Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi
+en avait déjà entendu parler, en 1896. Mais c’est à tort,
+croyons-nous, qu’il attribue ces idées au sultan Yousouf&nbsp;:
+elles appartenaient vraisemblablement à son entourage.
+«&nbsp;Lorsque j’étais à Mourzouk, écrit le cheïkh, j’ai entendu
+dire par un commerçant nommé Aḥmed Et-Tazi que le roi du Ouadaï,
+dans ces derniers temps, avait conçu des craintes du côté du cheïkh
+(Si el Mahdi), parce que quelques-uns des ennemis de celui-ci lui
+avaient dit que, si le cheïkh s’était rapproché de lui, c’était
+qu’il voulait s’emparer du Ouadaï. J’ai attribué cette histoire à
+des intrigues anglaises (!) et je ne sais quelle suite elle a pu
+avoir<a id="FNanchor_186"></a><a href="#Footnote_186" class=
+"fnanchor">[186]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Après la révolte de 1900, à laquelle le représentant de Mahdi ne
+resta pas étranger, le nouveau souverain, qui connaissait le
+caractère intrigant du marabout, lui enjoignit de quitter le palais
+et de n’avoir plus à s’occuper des affaires du Ouadaï.</p>
+
+<p>Le chef de la Senoussia avait également essayé, en 1896-1898, de
+faire entrer dans sa confrérie les sultans Rabaḥ et Gaourang. Le
+premier, qui appartenait à la secte des Kadria, ne voulut rien
+entendre et le second se réclama de la Tidjânïa. Cependant, vers
+1900, le mbang du Baguirmi prêta l’oreille aux exhortations de
+Mahdi&nbsp;: des papiers qui tombèrent entre nos mains, lors de la
+prise de Bir Alali (18 janvier<span class="pagenum" id=
+"Page_141">[141]</span> 1902), montrèrent nettement que notre
+protégé avait mené des intrigues hostiles à l’occupation
+française.</p>
+
+<p>L’influence de l’eunuque Cherf eddin sur l’esprit de Ghazali
+était telle que cet aguid gouvernait en réalité le Ouadaï. Cet état
+de choses ébranla d’ailleurs fortement l’autorité du sultan et
+plusieurs provinces, profitant des divisions qui régnaient à la
+cour d’Abéché, refusèrent de payer l’impôt. «&nbsp;En septembre
+1901, Bakhit, sultan du dar Sila....., sur les conseils de son ami
+Moḥammed Es Senoussi de Ndélé, refuse de s’acquitter de ses devoirs
+tant que Cherf eddin conduira les destinées ouadaïennes. Dans une
+lettre au Djerma ʿOthman, le sultan Bakhit lui expliquant les
+motifs de sa conduite, ajoute&nbsp;: Qu’il déplore que des hommes
+d’une origine illustre soient à subir, sans protester, le joug
+honteux d’un esclave doublé d’un eunuque et, du moment qu’ils se
+conduisent moins que des femmes, aucun musulman ne fera à leur mort
+<em>kalaoua</em> (cérémonie funèbre)<a id=
+"FNanchor_187"></a><a href="#Footnote_187" class=
+"fnanchor">[187]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Ouadaïens que mécontentait le gouvernement de Ghazali
+résolurent de renverser leur souverain et de le remplacer par le
+jeune Acyl, aguid ed Debaba, fils de Abou Kouyouma<a id=
+"FNanchor_188"></a><a href="#Footnote_188" class=
+"fnanchor">[188]</a> et d’une Birnaouiyé. Mais ce prince fut
+prévenu, par un dignitaire de la cour, qu’Aḥmed abou Ghazali
+devait, à l’instigation de Cherf eddin, lui faire crever les yeux
+pour l’empêcher d’être prétendant au trône&nbsp;: il s’enfuit
+alors<span class="pagenum" id="Page_142">[142]</span> nuitamment
+d’Abéché avec sept cavaliers (septembre 1900). Acyl prit la
+direction du Fitri et fut bientôt rejoint par environ deux cents
+partisans. Ghazali expédia immédiatement cinq adjâouid à la
+poursuite de son rival, qui fut atteint le sixième jour de marche
+par les troupes du sultan. Acyl remporta deux légers succès sur
+leur avant-garde à Baba Tchoutchow, dans le Médogo, et il courut se
+réfugier à Kalkélé, à l’est de Moïto<a id=
+"FNanchor_189"></a><a href="#Footnote_189" class=
+"fnanchor">[189]</a>. Les adjaouid rentrèrent à Abéché. Acyl
+dépêcha aussitôt une ambassade auprès du lieutenant colonel
+Destenave, commissaire du gouvernement par intérim des pays et
+protectorats du Tchad. Cette délégation, composée de Adem Kordé,
+cousin d’Acyl, et de dix cavaliers ouadaïens, se présenta à Ngouri
+le 8 novembre 1901&nbsp;: le prince fugitif sollicitait notre
+protection et notre appui, afin de conquérir le trône du Ouadaï. Le
+lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec son peloton de
+spahis. Acyl surprit près de Malabesse le sultan boulâla Gadaï,
+serviteur dévoué d’Aḥmed abou Ghazali&nbsp;: Gadaï fut tué avec
+quarante de ses soldats et le prétendant Ḥassen abou Sekkin lui
+succéda.</p>
+
+<p>Pendant que le Ouadaï était ainsi la proie
+d’incessantes<span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span>
+compétitions, les Français s’établissaient solidement sur les bords
+du Chari et du lac Tchad. Les bandes rabḥistes n’existaient
+plus&nbsp;: Fâdhel Allah, fils de Râbaḥ, avait péri dans la lutte
+et son frère Niébé s’était rendu avec tous ses partisans (août
+1901). Toutefois, du côté du Kanem, les Senousis se préparaient à
+combattre énergiquement l’occupation française&nbsp;: une première
+attaque contre leur zaouia de Bir Alali échouait et coûtait la vie
+au capitaine Millot (novembre 1901). Après la fuite d’Acyl, le
+représentant de Mahdi à Abéché, Moḥammed es Sounni, avait envoyé un
+de ses parents au jeune prince pour lui recommander de ne pas
+solliciter la protection des chrétiens&nbsp;; il l’engageait à se
+rendre à Bir Alali, auprès de Moḥammed el Barrâni, qui le
+conduirait dans le Borkou, chez Mahdi, où il serait en sûreté. Mais
+Acyl refusa de suivre ces conseils. D’ailleurs, Barrâni ne devait
+pas rester longtemps à Bir Alali&nbsp;: cette forteresse était
+enlevée le 18 janvier 1902 par le commandant Tétart.</p>
+
+<p>C’est en novembre 1901 qu’eut lieu la rupture définitive entre
+Cherf eddin et le djerma ʿOthmân. Le sultan et l’aguid es Salamat
+ne pouvaient plus rester à Abéché, au milieu d’une population
+qu’ils sentaient leur être nettement hostile. Ils quittèrent donc
+la capitale avec leurs partisans et se retirèrent dans les terres
+de Cherf eddin, du côté de Moungari. Le djerma et les Ouadaïens
+proclamèrent aussitôt l’avènement au trône du jeune Moḥammed Ṣâlèḥ,
+surnommé <em>Doud-Mourra</em><a id="FNanchor_190"></a><a href=
+"#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>, fils du sultan Yousouf
+et de la captive forienne Maka.</p>
+
+<p>La lutte entre les deux sultans dura plus de six mois. Ghazali
+et Cherf eddin firent courir le bruit qu’ils voulaient quitter le
+Ouadaï et se réfugier au Darfour. Ils restèrent quelque temps dans
+le dâr Salamat et allèrent ensuite s’installer à Am Deguemat, sur
+la rive gauche de la Bataḥ. Les troupes de Doud-Mourra se portèrent
+sur Am Demm, par El<span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span>
+Houguena, et vinrent attaquer celles de Ghazali. Le chef de la
+Senousïa recommanda vainement aux deux princes de ne pas se battre
+et d’unir leurs forces contre les Français&nbsp;: il ne fut pas
+écouté. Après un certain nombre de rencontres, les partisans
+d’Aḥmed se dispersèrent&nbsp;: ce dernier tomba entre les mains de
+ses adversaires et eut les yeux crevés. Quant à Cherf eddin, qui
+s’était enfui avec quelques cavaliers, il fut pris et mis à mort
+(fin 1902 — commencement 1903).</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Doud-Mourra
+(1902-1911).</span> — Doud-Mourra restait donc sultan du
+Ouadaï&nbsp;: le parti gourân n’existait plus et la fuite d’Acyl
+chez les chrétiens avait discrédité complètement la cause de ce
+prince. Mais l’arrivée des Français dans la région de Yao était une
+cause d’inquiétude pour le souverain d’Abéché. Le parti vainqueur
+avait appris avec irritation l’accord qui régnait entre Gaourang,
+Ḥassen et les nouveaux venus. La présence d’Acyl dans le pays que
+nous occupions faisait d’ailleurs croire toujours possible une
+action de notre part, pour combattre Doud-Mourra et le remplacer
+par son rival. Enfin, les sympathies que nous valaient les bons
+procédés dont nous usions à l’égard des mesâkin menaçaient la
+puissance ouadaïenne.</p>
+
+<p>Acyl ne devait pas inquiéter longtemps Doud-Mourra. Nous avions
+beaucoup compté sur ce prétendant pour étendre l’influence
+française au Ouadaï&nbsp;: on voulait, en effet «&nbsp;établir une
+politique de bascule entre Ghazali et Acyl, de manière à utiliser
+leurs forces, séparées et même ennemies, pour évincer Doud-Mourra
+implanté à Abéché et soutenu par nos pires ennemis, les
+Senousya<a id="FNanchor_191"></a><a href="#Footnote_191" class=
+"fnanchor">[191]</a>&nbsp;». La chute de Ghazali fut une première
+déception. De plus, comme nous le verrons plus loin, l’attitude
+d’Acyl à notre égard ne tarda pas à nous créer de graves
+difficultés.</p>
+
+<p>Le sultan du Baguirmi, Gaourang, avait fait un excellent accueil
+à M. Gentil, lorsque celui-ci était venu pour la
+première<span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span> fois dans
+la région du Tchad. La lutte contre Râbaḥ fut menée de concert avec
+le mbang et, après la chute de l’aventurier, M. Gentil fit du
+Baguirmi le pivot de notre politique indigène dans les pays
+nouvellement occupés. Gaourang était notre protégé et nous
+entretenions un résident auprès de lui. «&nbsp;Après le départ de
+M. Gentil, le commandement avait cru devoir suivre une politique
+opposée à celle créée par le premier commissaire du gouvernement.
+Gaourang fut négligé, suspecté&nbsp;; les vexations lui furent
+prodiguées. On se rapprocha d’Acyl, un prétendant au trône
+d’Abéché&nbsp;; on lui fit des promesses, on s’engagea imprudemment
+auprès de lui. Le 16 décembre 1901, nous lui écrivons entre autres
+choses&nbsp;: «&nbsp;....... Le moment est proche où tu triompheras
+de tous tes ennemis et tu seras affermi sur le trône de tes pères
+et de tes aïeux......... Nous ne t’abandonnerons pas et nous te
+répétons que le moment est proche où tu deviendras
+puissant.........&nbsp;» Entre temps, nous opérons dans le Kanem et
+nous nous emparons de la zaouia de Bir Alali. Acyl se plaint de
+Gaourang, on écoute ses doléances, on lui fait renvoyer des
+commerçants qui s’étaient rendus auprès du sultan du Baguirmi, et
+en juin 1902, nous lui écrivons&nbsp;: «&nbsp;......... Puisque tu
+es encore à Mandélé, il faut y construire un tata, où tu pourras
+laisser tes femmes, tes biens, etc., à l’abri des razzias, lorsque
+tu devras marcher en avant......... Et maintenant que la paix est
+établie au Kanem et que de nouveaux tirailleurs vont arriver, nous
+enverrons des fantassins au Fitri rejoindre les spahis...... Prends
+patience et tu atteindras ton but......&nbsp;» Nous semblions
+décidés à marcher sur Abéché et à envahir le Ouadaï&nbsp;; nous
+n’hésitions pas à sacrifier Gaourang et nous le considérions comme
+quantité négligeable, alors que nous faisions d’imprudentes
+promesses à celui dont il fût devenu le vassal. Nous revînmes enfin
+à une notion plus exacte, plus juste et plus pratique de la
+situation et, devant les instructions ministérielles, abandonnant
+notre attitude agressive et notre protégé Acyl, qui nous
+compromettait chaque jour davantage et menaçait de nous<span class=
+"pagenum" id="Page_146">[146]</span> engager dans des complications
+dont les conséquences auraient pu être désastreuses, nous songeâmes
+enfin à organiser et à pacifier tous les pays entre le Ouadaï et le
+Chari. Nous nous rapprochâmes de Gaourang&nbsp;; nous lui rendîmes
+son autorité sur son sultanat du Baguirmi&nbsp;; nous reprîmes en
+un mot vis-à-vis de lui la politique inaugurée par Gentil<a id=
+"FNanchor_192"></a><a href="#Footnote_192" class=
+"fnanchor">[192]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Pendant que les forces de Doud-Mourra et de Ghazali étaient en
+présence sur les bords de la Bataḥ, Acyl se trouvait à Mandélé.
+Ordre lui avait été donné d’y construire un tata et de se porter en
+avant, sur Am Ḥadjer, pour ne pas épuiser le pays par ses
+réquisitions et pour mieux surveiller la route d’Abéché. Nous ne
+voulions mener qu’une action pacifique du côté du Ouadaï et, en cas
+d’attaque, l’escadron de spahis devait abandonner le Fitri et se
+replier sur Fort-Lamy (Instructions politiques du 10 juillet
+1902).</p>
+
+<p>Après la victoire de Doud-Mourra, Acyl évacua la vallée de la
+Bataḥ et alla guerroyer dans les pays fétichistes du sud du Médogo
+(Mataïa, Guéra, Korbo, etc.). Le prétendant commençait à nous
+donner quelque inquiétude. C’était un nerveux, un impulsif, et il
+abusait de la merissé&nbsp;: on le disait travaillé par les menées
+des Senoussis et on craignait fort un coup de tête de sa part,
+depuis qu’il savait ne plus devoir compter sur notre appui pour
+renverser son rival.</p>
+
+<p>Le Mahdi avait repris au Ouadaï son influence d’autrefois&nbsp;:
+son représentant à Abéché, Moḥammed es Sounni, soutenait
+Doud-Mourra et était très écouté de celui-ci. C’est pourquoi Cherf
+eddin avait fait courir le bruit, à un moment donné, que sa cause
+était la nôtre et que nous n’avions qu’un seul ennemi, le Mahdi,
+lequel cherchait à devenir le sultan du Ouadaï.</p>
+
+<p>Des Oulâd Slimân mahdistes se trouvaient dans l’entourage
+d’Acyl. Ils appartenaient aux fractions de la tribu qui, en
+décembre 1902, n’avaient pas voulu reconnaître notre domination.
+Les Ouassal dissidents s’étaient retirés au Baḥr<span class=
+"pagenum" id="Page_147">[147]</span> el Ghazal, où ils favorisaient
+Mahdi. Acyl avait déjà entretenu de bonnes relations avec eux,
+alors qu’il campait sur les bords de la Bataḥ, et certains de ces
+Arabes étaient même venus à Birket-Fatmé pour faire du commerce
+avec lui. Ses intrigues inquiétaient le commandement&nbsp;: on
+reprochait à l’intempérant fils d’Abou Kouyouma d’avoir laissé
+succomber Adem Kordé dans les montagnes de Korbo, et de ne s’être
+installé au Debaba que pour passer au Baḥr el Ghazal et rejoindre
+Mahdi, après avoir enlevé le peloton de spahis du lieutenant
+Lebas<a id="FNanchor_193"></a><a href="#Footnote_193" class=
+"fnanchor">[193]</a>. Finalement, le chef de bataillon Largeau
+donna l’ordre de l’arrêter (juin 1903). Acyl fut déporté à
+Fort-de-Possel. Ses partisans se dispersèrent, sauf toutefois un
+certain nombre d’entre eux, commandés par le Djellâbi Badjouri, qui
+restèrent avec nous et servirent d’auxiliaires dans les opérations
+menées contre les tribus dissidentes.</p>
+
+<p>A cette époque, nous avions affaire au Kanem, et la situation ne
+nous permettait pas de mener une politique offensive envers le
+Ouadaï. Pour rassurer le sultan et lui bien montrer nos intentions
+pacifiques, un message annonçant la capture d’Acyl fut envoyé à
+Abéché (juillet 1903). Doud-Mourra et l’aguid el Maḥâmid eurent
+alors, un moment, l’idée de se rapprocher de nous. Mais ces bonnes
+dispositions ne durèrent pas&nbsp;: les Ouadaïens continuèrent à
+craindre une action de notre part et ils gardèrent une attitude
+hostile.</p>
+
+<p>Nous vivions donc avec le Ouadaï dans un état de paix assez
+incertain. Une circulaire de février 1904 apportait certaines
+restrictions au commerce avec les États de Doud-Mourra&nbsp;;
+l’aguid es Salamat, Gomboro, brûlait un petit poste de
+garde-pavillon installé à Goulfé, à l’ouest du lac Iro, et se
+battait avec le lieutenant Dujour à Tomba (avril 1904). D’autre
+part, le capitaine Durand se rendait à Amalaye (Oum Melahi), avec
+l’escadron de spahis, et avait une entrevue pacifique avec l’aguid
+el Djaʿâdné, Amin<span class="pagenum" id="Page_148">[148]</span>
+ʿAbdoullahi&nbsp;: nulle entrave ne devait être apportée désormais
+à la liberté du commerce entre le Ouadaï et le territoire du Tchad.
+Cette attitude conciliante des Ouadaïens provenait peut-être de ce
+qu’ils avaient cru à une offensive des Français&nbsp;: certains
+mouvements de nos troupes, vers la fin de 1903, avaient fait naître
+cette idée dans le pays.</p>
+
+<p>L’aguid el Djaʿâdné semblait vouloir tenir les promesses faites
+à l’entrevue d’Amalaye&nbsp;: un courant commercial s’était établi
+entre le Baguirmi et le Ouadaï. Mais, en mars 1904, un Baguirmien,
+porteur d’un message important du commandant de région pour Abéché,
+dut faire demi-tour du Mégogo et revenir à Yao. Cela n’empêcha pas
+ʿAbdoullahi de demander, deux mois plus tard, l’autorisation de
+faire passer sur notre territoire un troupeau de bœufs, razzié chez
+les Missiriyé, pour l’envoyer au Baguirmi, où cet aguid désirait
+faire des achats. L’attitude de ce chef était d’ailleurs
+bizarre&nbsp;: tantôt il faisait des déclarations pacifiques et
+demandait la liberté du commerce, tantôt il contestait la valeur
+des engagements pris à Amalaye, refusait d’accepter notre présence
+au Fitri et élevait des prétentions sur le pays de Boullong. Il
+finit par tomber en disgrâce auprès de Doud-Mourra. Le sultan avait
+été mécontent de l’entrevue d’Amalaye et avait blâmé l’aguid el
+Djaʿâdné de ne pas s’être battu avec nous. La politique incohérente
+de ce dignitaire et la cruauté dont il fit preuve envers les Kouka
+indisposèrent complètement le souverain&nbsp;: ʿAbdoullahi fut
+emprisonné pendant quelque temps et reçut ensuite le kademoul
+insignifiant d’aguid el Khouzam.</p>
+
+<p>Nous ne cherchions qu’à vivre en paix avec les Ouadaïens. Mais
+ceux-ci opposèrent une fin de non-recevoir à nos propositions
+pacifiques (19 février 1904), et le bruit courut, quelques jours
+plus tard, qu’ils se préparaient à marcher contre nous. Les aguids
+gardaient une attitude menaçante&nbsp;: le djerma ʿOthmân, l’aguid
+el Djaʿâdné et l’aguid er Râchid circulaient dans les provinces
+occidentales, et on s’attendait à les voir faire irruption au Fitri
+pour y installer Djili<span class="pagenum" id=
+"Page_149">[149]</span> (avril 1904). Durant toute la saison sèche
+de 1903-1904, le peloton de spahis qui occupait Yao avait l’ordre
+d’évacuer le Fitri, dans le cas d’une offensive ouadaïenne, et de
+se replier sur Bokoro ou le Debaba&nbsp;: les populations devaient
+se retirer sur Abouguern. En juin 1904, de l’infanterie fut
+installée à Yao, qui devint poste permanent.</p>
+
+<p>Le 7 juin 1904, le djerma ʿOthmân envoyait au lieutenant de Yao
+une lettre, par laquelle il enjoignait aux Français d’évacuer les
+provinces de la rive droite du Chari et de rester sur la rive
+gauche, dans le pays de Râbaḥ. Le 31 janvier 1905, un esclave du
+djerma, Kalamtam, attaquait le poste de Yao&nbsp;: le lieutenant
+Repoux le repoussa et battit également, le lendemain, l’aguid ed
+Debaba et l’aguid el Moukhelaya. Le capitaine Rivière, accouru à la
+rescousse, tomba sur le camp ouadaïen endormi, à Seïta, et le mit
+en complète déroute.</p>
+
+<p>Vers cette époque-là également, Bâdjouri passa au Ouadaï avec la
+plupart de ses hommes. Accoutumé à vivre de pillages, il n’avait
+pas fait de distinction entre les Kreda soumis et les Kreda
+dissidents&nbsp;: il avait razzié à tort et à travers. Craignant
+d’être inquiété de ce fait, il gagna le Baḥr el Ghazal, puis Er
+Rouhoud, d’où il expédia un messager à Doud-Mourra. Le sultan,
+après avoir fait attendre sa réponse pendant quelque temps, envoya
+à Bâdjouri un kademoul de commandement et le nomma khalifa de
+l’aguid el baḥr. Il ne tarda pas ensuite à appeler le nouveau
+dignitaire à Abéché et, en juin 1903, Bâdjouri fut promu aguid el
+baḥr.</p>
+
+<p>Doud-Mourra était un prince très autoritaire&nbsp;; il
+n’entendait pas laisser ʿOthmân agir à sa guise et lui permettre de
+troubler le pays par de nouvelles combinaisons. Déjà, à Am
+Deguemat, alors qu’il n’était que prétendant, Doud-Mourra avait
+trouvé excessif le rôle joué au Ouadaï par ce dignitaire&nbsp;; il
+craignait d’ailleurs de voir celui-ci nouer quelque intrigue et
+d’être trahi par lui, comme l’avaient été Ibrahim et Ghazali&nbsp;:
+et c’est pourquoi le djerma, tenu en suspicion, avait été l’objet
+d’une certaine surveillance. Après la victoire, le nouveau
+souverain compta beaucoup, pour pouvoir<span class="pagenum" id=
+"Page_150">[150]</span> résister, sur l’appui de son beau-frère
+Moḥammed ould Bechara, aguid el Maḥâmid<a id=
+"FNanchor_194"></a><a href="#Footnote_194" class=
+"fnanchor">[194]</a>.</p>
+
+<p>En mai 1904, le djerma circulait dans le Moubi et était plus que
+jamais suspect aux yeux du sultan&nbsp;: à ce moment-là, beaucoup
+de Ouadaïens accusaient ʿOthmân de chercher à s’entendre avec les
+Français et de vouloir mettre sur le trône du Ouadaï un frère
+d’Acyl, Sérhéroun, qui se trouvait au Baguirmi. Cette
+mésintelligence ne fit que s’accentuer et, à la fin de 1904, la
+rupture était dans l’air. Les échecs des troupes ouadaïennes à Yao
+et à Seïta irritèrent fort Doud-Mourra&nbsp;: le djerma avait
+attaqué le Fitri contre l’avis de son souverain, qui lui refusa
+d’ailleurs des renforts. Mandé à Abéché, ʿOthmân hésita quelque
+temps, soit par crainte, soit par mauvaise volonté. Il se décida
+cependant à paraître devant le sultan, en juillet 1906. Doud-Mourra
+lui reprocha les pertes en hommes, en armes et en chevaux qu’avait
+coûtées sa désobéissance. Il lui enleva le titre de kamkalek et de
+tourtelouk abou fattachi, pour les donner à ʿAbd el Kerim, un autre
+fils d’Assad abou Djebrin. Il enleva également le kademoul d’aguid
+el Gourân à Moḥammed oueld Mérem, ami du djerma, et il le donna à
+un captif gourân nommé Tchennaï. Après sa disgrâce, ʿOthmân se
+retira avec ses gens à Choukoma, à l’est d’Abéché. Les rapports
+entre le sultan et son dignitaire étaient devenus nettement
+hostiles. Pour se débarrasser de son ennemi, Doud-Mourra le fit
+empoisonner, en février 1906&nbsp;: il donna la succession à ʿAbd
+el Kerim, Kamkalek ez Zioud et frère du défunt, mais il partagea
+avec l’aguid el Maḥâmid la majeure partie des armes et des chevaux
+du contingent de ʿOthmân&nbsp;; l’aguid er Râchid bénéficia aussi
+quelque peu du butin qui fut fait. Cette exécution sensationnelle
+redoubla la terreur que le sultan inspirait aux adjâouid.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_151">[151]</span>Doud-Mourra ne
+cherchait pas à nous faire la guerre, mais il était furieux de voir
+que, depuis 1903, les Arabes des provinces occidentales se
+réfugiaient chez nous, pour échapper aux exactions de ses
+fonctionnaires. Déjà, en novembre 1904, il avait envoyé un message,
+qui enjoignait à tous les Arabes passés en territoire français de
+rentrer au Ouadaï, les assurant qu’il ne leur serait fait aucun
+mal&nbsp;; mais ceux-ci se gardèrent bien d’obéir. Cependant, le
+cheïkh des Zebada, El Khalil, qui était venu s’installer au Fitri
+au commencement de 1905, s’enfuit au Ouadaï en octobre de la même
+année&nbsp;: El Khalil, qui avait autrefois commandé à tous les
+Oulâd Râchid, avait eu des dissentiments avec les autres chefs
+arabes réfugiés. Les deux transfuges, Bâdjouri et El Khalil, firent
+dès lors des incursions au Fitri et razzièrent nos protégés, les
+Arabes tout particulièrement. En novembre 1905, Bâdjouri et l’aguid
+el Moukhelaya, guidés par El Khalil, suivirent la route
+Koundiourou-El Biassa, pour venir tomber sur les Arabes installés
+dans la région de Rahd es Salamat-Karfa&nbsp;: ils s’enfuirent
+ensuite à toute vitesse vers Er Rouhoud. Le lieutenant-colonel
+Gouraud chargea alors le capitaine Rivière de pousser une pointe
+dans la vallée de la Bataḥ. Celui-ci, après avoir fait un détour
+par le Nord, arriva au village de Koundiourou&nbsp;; mais Bâdjouri,
+embusqué dans les fourrés qui bordent le lit du baḥr, surprit un
+groupe de spahis et de tirailleurs montés, qui ne fut dégagé que
+grâce à une intervention énergique du lieutenant Repoux (4 décembre
+1905). Bâdjouri, repoussé, dut prendre la fuite&nbsp;: il se
+réfugia à Am Ḥadjer. Les Arabes d’El Khalil recommencèrent
+d’ailleurs, aussitôt après la rentrée de nos tirailleurs, à venir
+piller au Fitri.</p>
+
+<p>A ce moment, la rivalité séculaire entre le Ouadaï et le Darfour
+venait de se réveiller. Après la bataille d’Omdourman, qui marqua
+la chute du mahdisme, beaucoup de Foriens, autrefois enrôlés par le
+khalife ʿAbdoullahi, revinrent dans leur pays. ʿAli Dinar, qui
+était un des lieutenants du khalife, se réfugia à El Fâcher&nbsp;:
+en l’absence de toute autorité<span class="pagenum" id=
+"Page_152">[152]</span> régulièrement constituée et grâce au nombre
+important de fusils dont il disposait, ʿAli réussit à asseoir sa
+domination sur le pays et devint le sultan du Darfour. Depuis, les
+Anglais ont occupé le Kordofan, le Baḥr el Ghazal et sont venus au
+contact du nouveau royaume. De bonnes relations se sont établies
+entre eux et ʿAli Dinar, surtout à partir de 1904, et ce prince,
+tout en gardant son indépendance, leur paie actuellement un tribut
+de mille livres anglaises (25.800 fr.). Le commerce se fait
+librement entre le Darfour et les pays occupés par les
+Anglais&nbsp;: les Foriens exportent leur bétail et
+s’approvisionnent de marchandises anglaises — voire même d’armes,
+paraît-il, grâce à la contrebande. — Les troupes de ʿAli Dinar sont
+bien pourvues d’armes et de munitions, et cela leur a toujours valu
+une supériorité incontestable sur les contingents ouadaïens. Dans
+les combats qui se sont livrés pendant ces dernières années, avant
+l’occupation du Ouadaï par nos troupes, l’avantage est constamment
+resté aux Foriens.</p>
+
+<p>A la fin de 1904, les relations entre le sultan d’Abéché et
+celui d’El Fâcher commencèrent à s’envenimer. Doud-Mourra avait
+envoyé une grande quantité de chameaux au Darfour, pour les vendre
+sur les marchés de ce pays&nbsp;: ʿAli s’en était emparé et avait
+payé chaque bête deux medjidi, au lieu de verser le prix de 25
+medjidi réclamé par les Ouadaïens. Au commencement de 1905,
+Doud-Mourra supprima tout commerce avec le royaume voisin. Les
+prétentions de ʿAli Dinar sur les Massalat du Ouadaï aggravèrent la
+situation.</p>
+
+<p>Les Massalat el Hoch avaient dépendu autrefois du Darfour&nbsp;;
+mais le sultan ʿAli oueld Chérif, malgré la résistance de cette
+peuplade, étendit sur elle la souveraineté du Ouadaï. Les Massalat,
+gens pillards et cruels, se montrèrent d’ailleurs des sujets peu
+dociles&nbsp;: ils tombaient fréquemment sur les caravanes qui
+passaient à proximité de leur territoire, et, à de nombreuses
+reprises, les souverains d’Abéché durent envoyer des troupes
+châtier cette tribu. En avril 1905, une partie des Massalat avait
+refusé de payer la redevance<span class="pagenum" id=
+"Page_153">[153]</span> annuelle et avait même massacré les
+collecteurs d’impôt&nbsp;: l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, Oust
+Kheir et le djerma Gontrongo, qui furent chargés de réduire les
+rebelles, pillèrent le village d’Ambour. Mais le sultan du Darfour
+intervint pour réclamer la possession du dâr Massalat&nbsp;: il
+razzia ce pays et captura le chef Abou beker dans sa capitale de
+Djerdjel (Djirdjel, Dridjelé)&nbsp;; le gros de l’armée forienne
+campa à côté de ce village. La guerre paraissait imminente entre le
+Ouadaï et le Darfour&nbsp;; mais Doud-Mourra ne la voulait pas, et
+il ordonna à l’aguid el Djaʿâdné, qui s’était fait battre en août
+par le chef forien Maḥmoud, de rentrer à Abéché (octobre 1905).
+L’attitude agressive de ʿAli fit cependant éclater les hostilités
+entre lui et l’aguid el Maḥâmid, expédié sur les lieux quelque
+temps après&nbsp;: les Ouadaïens furent battus et perdirent quatre
+de leurs chefs&nbsp;; de plus, pendant leur mouvement de retraite,
+ils se virent harcelés par les Massalat (décembre 1905).
+Doud-Mourra, inquiet, rappela tous ses aguids à Abéché, afin de
+pouvoir résister avec toutes ses forces à une attaque éventuelle
+des Foriens&nbsp;: la situation resta encore tendue pendant
+quelques mois, puis les troupes de ʿAli rentrèrent au Darfour.
+Jusqu’à la prise d’Abéché par la compagnie Fiegenschuh, en 1909,
+l’antagonisme entre les deux royaumes voisins n’a pas cessé un seul
+instant&nbsp;: ainsi, en 1906, les Foriens allèrent piller la
+région d’Ourâda&nbsp;; d’autre part, le sultan ʿAli, qui considère
+le dâr Sila comme lui appartenant, ne voulait pas que les Dadjo
+payassent un tribut au Ouadaï.</p>
+
+<p>Revenons maintenant du côté de l’Ouest. Alors que nous restions
+toujours sur la défensive, les Ouadaïens faisaient des incursions
+sur notre territoire et venaient razzier nos protégés, dont souvent
+quelques-uns étaient emmenés en captivité. Les bandes ouadaïennes
+apparaissaient un moment au Baḥr el Ghazal et au Fitri (Bâdjouri,
+El Khalil), dans la région montagneuse à l’est de Boullong-Bédanga
+(aguid el Djaʿâdné) et dans les pays à l’ouest du lac Iro (aguid es
+Salamat)&nbsp;: le coup de main exécuté, elles s’en<span class=
+"pagenum" id="Page_154">[154]</span> fuyaient rapidement&nbsp;; il
+leur était d’ailleurs facile de se mettre hors de portée, attendu
+que nous ne dépassions guère la ligne de nos postes<a id=
+"FNanchor_195"></a><a href="#Footnote_195" class=
+"fnanchor">[195]</a>. Notre passivité encourageait l’audace de ces
+pillards&nbsp;: en février 1906, El Khalil venait piller Qollo, à 6
+kilomètres du poste de Yao&nbsp;; vers la fin du même mois, un
+parti ennemi razziait Likkin, à moins de 50 km de Melfi&nbsp;; en
+mars, des Missiriyé faisaient une incursion au Fitri&nbsp;; en mai,
+El Khalil et deux autres cheïkhs arabes tombaient sur les Oulâd
+Râchid installés au nord du Fitri&nbsp;; etc. Cependant, le 4 mai,
+Gomboro se laissa surprendre à Djingéboa par le lieutenant Cornet.
+Malgré une énergique résistance, l’aguid es Salamat, blessé, dut
+céder la place&nbsp;: l’aguid Guerré fut tué, ainsi que l’aguid el
+brich et l’aguid el ouadi de Gombo.</p>
+
+<p>«&nbsp;Il y eut donc, de 1900 à 1906, une période pendant
+laquelle on espéra régler la question de nos rapports avec le
+Ouadaï en nous désintéressant de lui. On se contenta d’assurer la
+sécurité du Baghirmi, qui s’était soumis à notre protectorat, en
+couvrant sa frontière par une ligne de postes. Seulement, les
+Ouadaïens n’entrèrent pas dans nos vues. Ils continuèrent comme par
+le passé à venir razzier, et chaque année nous eûmes à repousser
+une ou deux de leurs bandes. Quoi que nous en eussions, il nous
+fallut donc nous occuper de ce voisin, qui ne voulait pas se
+laisser oublier. Et c’est alors que nos officiers conçurent, pour
+en faire en quelque sorte le siège, un plan en trois parties dont
+l’exécution fait honneur à leur habileté autant qu’à leur
+vigueur.</p>
+
+<p>«&nbsp;<em>Première partie</em>. — Faire du Baghirmi une espèce
+de pays modèle dont la tranquillité et la prospérité fassent envie
+à toutes les populations encore privées de notre concours.
+Le<span class="pagenum" id="Page_155">[155]</span> sultan Gaourang,
+homme débonnaire et jovial<a id="FNanchor_196"></a><a href=
+"#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>, étant entré
+complètement dans nos vues, ce résultat est dès maintenant obtenu.
+De toutes parts et du Ouadaï même, on nous appelle dans l’espoir
+d’un sort meilleur.</p>
+
+<p>«&nbsp;<em>Deuxième partie</em>. — Avancer progressivement nos
+postes dans l’intérieur, de manière à restreindre de plus en plus
+les territoires soumis aux ravages périodiques des bandes
+ouadaïennes.......&nbsp;» Nos méharistes furent chargés de couper
+la route des caravanes qui, par Ouéta et Koufra, fait communiquer
+Abéché et Benghazi, afin de montrer au sultan du Ouadaï qu’il était
+en notre pouvoir de supprimer tout commerce avec la Cyrénaïque.
+D’autre part, nos troupes progressèrent dans le Salamat et surtout
+dans la vallée de la Bataḥ, où notre poste-frontière devait être
+reporté à 200 km. plus à l’Est, en 1908, et se trouver ainsi à 180
+km. seulement de la capitale ouadaïenne.</p>
+
+<p>«&nbsp;<em>Troisième partie</em>. — Installer dans les provinces
+ainsi occupées un souverain ouadaïen acceptant notre protectorat,
+qui d’une part nous prête son concours pour nos opérations, et qui
+d’autre part montre par un exemple tangible que nous ne voulons pas
+faire au Ouadaï autre chose que ce que nous avons fait au
+Baghirmi&nbsp;: assurer l’ordre et encourager le développement
+économique du pays par la protection des gens paisibles. Nous avons
+choisi pour cette besogne le prince Acyl<a id=
+"FNanchor_197"></a><a href="#Footnote_197" class=
+"fnanchor">[197]</a>, qui descend, comme le sultan actuel
+Doud-mourrah, de l’ancien sultan Cherif et qui a un fort parti à
+Abecher<a id="FNanchor_198"></a><a href="#Footnote_198" class=
+"fnanchor">[198]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_156">[156]</span>Tout cela ne se
+fit point sans combat. Après l’affaire de Djingéboa, le capitaine
+Plomion partit à la poursuite de Gomboro et poussa jusqu’à Bobech
+(2 juin 1906). Quelques mois plus tard, il surprit le djerma Smaïn,
+khalifa de l’aguid el Djaʿâdné, entre Tialo et Agdoul&nbsp;: les
+Ouadaïens perdirent leur chef et furent complètement battus (19
+décembre).</p>
+
+<p>Du côté du Nord, la compagnie du Kanem (capitaine Bordeaux) fit
+une reconnaissance qui l’amena jusqu’à Am Loubia, résidence du
+kamkalek ez Zioud, à 70 km. d’Abéché&nbsp;: ce village fut brûlé et
+le détachement regagna Mao, sans avoir été aucunement inquiété par
+les Ouadaïens (octobre-novembre 1906).</p>
+
+<p>Pendant la saison sèche de 1907, le peloton de spahis du
+lieutenant Lebon, secondé par le contingent d’Acyl, visita toute la
+région montagneuse comprise entre Boullong et l’Abou Telfan, et
+établit notre influence sur les fétichistes qui habitent ce pays.
+En juin, le capitaine Plomion, après avoir fait sa jonction avec le
+lieutenant Lebon à Abou Ṭiour, se dirigea sur Diogolo, dans l’Abou
+Telfan. Il gagna ensuite, par une marche rapide, le village d’Abou
+Nabaq, au sud de la Bataḥ, où se tenait l’aguid el baḥr
+Bâdjouri&nbsp;: les Ouadaïens furent bousculés et eurent à peine le
+temps de s’enfuir, abandonnant un certain nombre de chevaux, de
+selles, d’armes, etc. Le capitaine Plomion les poursuivit jusqu’au
+campement de Am Abali, situé entre Birket-Fatmé et Am Ḥadjer (23
+juin 1907).</p>
+
+<p>Au même moment, le capitaine Jérusalémy remontait la vallée de
+la Bataḥ jusqu’à Birket-Fatmé et tournait ensuite droit au Nord,
+pour razzier les Arabes Missiriyé de la région d’Ourel. Revenu à
+Seïta, où il reçut la soumission d’El Khalil et d’une partie des
+Arabes Missiriyé, le capitaine Jérusalémy tomba, après une marche
+forcée de 38 heures, sur les Kreda du Mourtcha, qui furent surpris
+et razziés (juillet 1907).</p>
+
+<p>Dans le courant de septembre 1907, le lieutenant Gauckler
+recevait mission d’opérer contre les Tedâ d’Am Chalôba, au sud de
+Ouéta, sur la route des caravanes de Benghazi à<span class=
+"pagenum" id="Page_157">[157]</span> Abéché, dans le but
+d’inquiéter les communications du Ouadaï avec Koufra et le Borkou.
+Cette reconnaissance, déviant très légèrement de son but, poussa
+jusqu’à Ouargala, entre Oueta et Am Chalôba.</p>
+
+<p>En septembre 1907, le lieutenant-colonel Largeau avait jugé le
+moment opportun pour faire de nouvelles ouvertures au sultan
+Doud-Mourra<a id="FNanchor_199"></a><a href="#Footnote_199" class=
+"fnanchor">[199]</a>&nbsp;: il lui adressa une lettre de Mao, et
+Ali Agré la fit parvenir au souverain d’Abéché, par le
+Mourtcha.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le commandant du Territoire lui rappelait la modération
+de la France, qui n’avait pas voulu profiter des discordes du
+Ouadaï pour l’envahir en 1903&nbsp;; il lui représentait que les
+chrétiens avaient respecté au Baguirmi les coutumes et les
+croyances des populations, que la paix et le commerce relevaient
+rapidement ce pays de ses ruines&nbsp;; que le Ouadaï, en répondant
+par des agressions aux ouvertures pacifiques de la France, s’était
+déjà ménagé de cruels déboires et voyait se rétrécir tous les jours
+le cercle ouvert à ses pillages, qu’Acyl s’agrandissait fatalement
+de tout le terrain gagné sur la Bataḥ, enfin que le moment
+paraissait venu de conclure un accord équitable départageant les
+intérêts en présence<a id="FNanchor_200"></a><a href=
+"#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Doud-Mourra ne répondit pas, mais Hesseïni ould Amtelaïd fit
+irruption dans le Fitri et saccagea les villages de
+Malabesse&nbsp;: il disparut ensuite rapidement, emmenant avec lui
+soixante-douze femmes boulâla, qui furent vendues comme esclaves
+sur la place publique d’Abéché (octobre 1907). Ainsi, Doud-Mourra
+repoussait brutalement nos avances&nbsp;; nous n’avions donc aucune
+raison de modifier le caractère agressif de notre politique envers
+lui, et la lutte contre le Ouadaï allait reprendre sous peu avec
+une intensité et une vigueur toutes nouvelles.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_158">[158]</span>Au début de
+1908, eut lieu, du côté du Sud, une démonstration de la compagnie
+de Melfi contre le sultan du dâr Kouti. Moḥammed es Senousi, lié à
+la France par le traité de protectorat de 1903, était en réalité un
+gros marchand d’esclaves, qui avait profité de sa situation
+privilégiée pour agrandir démesurément sa puissance. Il
+entretenait, en sous-main, de bonnes relations avec le Ouadaï,
+auquel il payait un tribut régulier, et il était sournoisement
+hostile à l’influence française. Senousi n’observait d’ailleurs
+aucune des clauses du traité de 1903&nbsp;: ses bandes continuaient
+à faire de véritables expéditions, qui ramenaient des troupeaux
+d’esclaves et dépeuplaient le pays compris entre le Salamat et la
+Kotto. Le capitaine Mongin, à la tête de cent-cinquante hommes, se
+porta sur Ndélé «&nbsp;afin d’imposer au vieux despote le rappel de
+ses hordes et la signature d’un nouveau traité&nbsp;». Mais les
+3.500 bazinguers de l’assassin de Crampel en imposèrent à la petite
+troupe sénégalaise, et le capitaine Mongin, dans l’impossibilité
+absolue d’employer la manière forte, dut se contenter de négocier.
+Le 25 janvier 1908, Senousi signa les yeux fermés un nouveau traité
+— c’était le troisième depuis 1897 — avec le ferme espoir de ne
+jamais s’y conformer. De ce côté, la question restait donc
+entière.</p>
+
+<p>Durant les mois de janvier et février 1908, Gomboro fit de
+nouveau son apparition dans le Salamat. Certaines tribus arabes de
+la région, lasses des pillages ouadaïens, étaient venues demander
+la protection de la France et, en 1907, avaient refusé de payer
+l’impôt aux agents de l’aguid es Salamat. Mais l’obligation pour
+les réfugiés de se déplacer fréquemment, avec leurs troupeaux de
+bœufs, les mettait à la merci d’une surprise ouadaïenne, et il
+était impossible à l’officier commandant le poste du lac Iro de la
+protéger efficacement au-delà d’un certain rayon. C’est pourquoi le
+lieutenant-colonel Largeau avait fort judicieusement interdit de
+prendre à l’avenir l’engagement de défendre les Arabes nouvellement
+ralliés, au cas où les chefs des postes de la frontière ne seraient
+pas absolument sûrs de pouvoir tenir leur<span class="pagenum" id=
+"Page_159">[159]</span> promesse&nbsp;; il avait même fait
+conseiller aux Arabes du Salamat, en attendant une nouvelle
+amélioration de notre situation militaire dans le pays, de
+continuer à payer l’impôt au Ouadaï. Les Arabes, toujours
+insouciants, n’en avaient rien fait. Gomboro rentra en campagne,
+tomba brusquement sur les Salamat, Cheurafa et Hémat qui campaient
+dans la région d’El Djideï, enleva une soixantaine de femmes, un
+millier de bœufs, et s’en fut. Il échappa au lieutenant Brûlé et se
+déroba devant la colonne Mongin, retour de Ndélé. Le lieutenant
+Toureng, qui venait de créer le poste de Bir el Khala, sur les
+bords du lac Iro, réussit toutefois à surprendre les
+Ouadaïens&nbsp;: le 15 février, il leur livra le combat d’Amm
+Timan, dont nous avons déjà parlé, qui coûta la vie à l’aguid es
+Salamat.</p>
+
+<p>Un mois après, le 18 mars, le peloton méhariste du Kanem tombait
+sur les Maḥâmid d’Ourâda.</p>
+
+<p>Au commencement de 1908, les troupes d’infanterie, de cavalerie
+et d’artillerie du Territoire avaient été fusionnées en un
+bataillon mixte des trois armes, à 4 compagnies de 300 hommes.
+C’est après cette modification que les opérations reprirent dans la
+vallée de la Bataḥ. Le poste-frontière venait d’être reporté à 200
+km. vers l’Est&nbsp;; la première compagnie abandonnait ses
+garnisons de Bokoro et de Yao pour aller s’installer à Atya, centre
+des routes conduisant au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Médogo et
+dans les montagnes des Diongor et des Kenga&nbsp;: le nouveau poste
+ne se trouvait plus qu’à 180 km. de la capitale ouadaïenne. Afin de
+soutenir la compagnie Jérusalémy, ainsi portée en avant, le
+contingent ouadaïen d’Acyl quitta Boullong et, accompagné d’un
+peloton de spahis, vint s’installer à Barouella, dans le Médogo,
+tandis que la compagnie de Melfi occupait les postes de Yao et de
+Boullong.</p>
+
+<p>Doud-Mourra fut fort irrité, en apprenant les progrès
+inquiétants que l’occupation française venait de faire dans la
+partie occidentale de son royaume. La réapparition d’Acyl comme
+prétendant au kademoul du Ouadaï, l’activité déployée par nos
+troupes durant les années 1906 et 1907, l’avaient<span class=
+"pagenum" id="Page_160">[160]</span> déjà sérieusement préoccupé.
+Il n’avait jamais voulu entamer de pourparlers avec les Français,
+qui avaient, à ses yeux, le double tort d’être des infidèles et des
+intrus&nbsp;: pour lui, la prise de possession des pays de la rive
+droite du Chari était attentatoire aux droits du Ouadaï, qui y
+exerçait autrefois sa souveraineté. Du reste, s’il avait eu des
+velléités de s’entendre avec nous, afin de déterminer les pays
+devant relever de son autorité et ceux devant obéir à notre action
+directe, les deux parties agissant comme l’avaient fait ʿAli Dinar
+et les Anglais, la seule présence de son rival Acyl sur notre
+territoire eût suffi à faire disparaître ces bonnes intentions.
+Mais tel n’était point le cas. Les partisans d’Acyl faisaient
+courir le bruit que leur maître allait, avec l’aide des Français,
+conquérir de haute lutte le trône du Ouadaï. Doud-Mourra en fut
+informé&nbsp;: il crut le moment venu d’agir énergiquement et il se
+disposa à faire entrer en ligne ses meilleurs contingents, qui,
+jusqu’alors, n’avaient jamais été appelés à nous combattre.</p>
+
+<p>Ainsi que nous le savons, l’aguid el Maḥâmid était le meilleur
+ami et l’appui le plus sûr du sultan. Depuis la mort de ʿOthman,
+l’ordre régnait au Ouadaï&nbsp;: la disgrâce du djerma Abou Sekkin
+avait même démontré que Doud-Mourra voulait être scrupuleusement
+obéi de tous ses dignitaires et qu’il était décidé à briser ceux
+qui montreraient la moindre mauvaise volonté, la plus petite force
+d’inertie. Aussi, personne ne bougeait contre le gré du souverain.
+Seul, un illuminé, le mahdi Maï Touta, tenta un mouvement de
+révolte, qui fut d’ailleurs rapidement étouffé. A la tête de deux à
+trois cents fanatiques, armés de fusils, il quitta Abéché pour se
+réfugier dans les pays au nord de la capitale. Le fils de l’aguid
+el Maḥâmid, Aḥmed el Mâgné, fut lancé à sa poursuite&nbsp;: il le
+rejoignit, dispersa ses partisans, et Maï Touta fut fait prisonnier
+et mis à mort (juin 1907).</p>
+
+<p>Les échecs répétés que notre politique avait fait subir à la
+Senousïa et au Ouadaï rapprochèrent ces deux puissances qui, comme
+nous l’avons déjà montré, étaient en froid depuis 1900. Elles
+sentirent la nécessité d’oublier leurs anciens
+dissentiments,<span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span> pour
+ne se préoccuper que de la lutte à mener contre l’ennemi commun.
+Cette entente, qui deviendra très étroite après la prise d’Abéché
+par nos troupes, explique la présence d’éléments senoussis dans les
+rangs ouadaïens, lors des combats qui eurent lieu sur la Bataḥ en
+1908.</p>
+
+<p>Le capitaine Jérusalémy, qui venait de créer le nouveau poste
+d’Atya, devait subir le premier choc sérieux des troupes
+ouadaïennes. Sur l’ordre de Doud-Mourra, l’aguid el Maḥâmid quitta
+la capitale avec son contingent personnel, ceux de son fils El
+Mâgné, de l’aguid er Râchid, de l’aguid el Baḥr, de l’aguid ed
+Debaba, du kamkalek ʿAbd el Kerim, etc., et une troupe d’Arabes
+Zouaya et de Medjâberé&nbsp;: il avait comme mission de chasser les
+chrétiens de la Bataḥ. Moḥammed ould Bechara disposait en tout de
+2.800 fusils, dont 1.200 à tir rapide. Le 20 mars, il vint
+s’installer tout près de El Krenik. Le capitaine Jérusalémy se
+porta à sa rencontre, avec 200 tirailleurs et 80 auxiliaires
+ouadaïens d’Acyl. Le 29 mars, le combat s’engagea sur la Bataḥ,
+entre la mare de Sadet et le village de Dokotchi, un terrain
+défavorable pour nous, à cause des arbres épineux et touffus qui
+bordent les deux rives du baḥr. Après cinq heures de lutte,
+l’ennemi dut céder la place&nbsp;: il comptait 400 tués et 600
+blessés, dont une grande partie allèrent mourir dans la brousse.
+L’Arabe Moḥammed Fezzân, homme de confiance de l’aguid el Maḥâmid,
+fut trouvé parmi les morts. Moḥammed ould Bechara rétrograda alors
+sur Birket Fatmé, où il campa avec le reste de ses troupes. Il
+n’osait point avouer sa défaite au sultan et se contentait de lui
+écrire que les troupes ouadaïennes avaient vaillamment combattu les
+chrétiens. Mais Doud-Mourra voulait à tout prix chasser les
+Français de la Bataḥ&nbsp;: il envoya à plusieurs reprises à
+l’aguid el Maḥâmid l’ordre d’attaquer de nouveau l’ennemi, du
+moment que celui-ci n’avait pas encore abandonné le poste d’Atya.
+Moḥammed, après avoir hésité quelque temps, vint s’installer à
+Birket Sadet le 3 mai. Apprenant que le sultan avait quitté la
+capitale et craignant que la non-exécution des ordres reçus ne lui
+valût une disgrâce,<span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span>
+l’aguid el Maḥâmid poussa un peu plus vers l’Ouest et vint camper à
+Djoua, à 32 km. d’Atya. C’est là que, le 16 juin, le commandant
+Julien vint l’attaquer, avec une troupe comprenant 16 Européens et
+373 tirailleurs et spahis. Les Ouadaïens avaient reçu des renforts
+depuis l’affaire de Dokotché et comptaient environ deux mille cinq
+cents fusils, dont 1.400 à tir rapide. Le combat dura deux heures.
+Les Ouadaïens furent mis en déroute et perdirent environ 2.000
+hommes&nbsp;: l’aguid el Maḥâmid avait été tué d’un coup de fusil
+par le spahi Kantara Demba et deux de ses fils furent trouvés parmi
+les morts&nbsp;; l’aguid er Râchid et l’aguid ed Debaba avaient
+également succombé. Lorsque la nouvelle du désastre lui parvint,
+Doud-Mourra eut un moment de désespoir&nbsp;: il voulut venir nous
+attaquer lui-même, avec son contingent personnel, mais ses
+«&nbsp;fagara&nbsp;» réussirent à le détourner de son téméraire
+projet.</p>
+
+<p>Ces deux brillants succès venaient de donner à nos armes une
+prépondérance incontestable. Aussi, après avoir rendu compte des
+événements qui s’étaient déroulés au Ouadaï, <em>Le Temps</em> du
+10 novembre 1908 ajoutait&nbsp;: «&nbsp;Aujourd’hui la situation
+est la suivante. Une partie du Ouadaï est dès maintenant gouvernée
+pour notre compte par le prince Acyl&nbsp;; la situation du sultan
+Doud-Mourra, que ses cruautés ont rendu odieux, est très ébranlée,
+et nos officiers ont acquis la certitude que sans appeler aucun
+renfort de France (?) ou de l’Afrique Occidentale, rien qu’avec la
+colonne de 500 ou 600 hommes que le Territoire du Tchad peut
+fournir actuellement par ses seuls moyens, la prise d’Abéché est
+une opération possible. Le Ouadaï se présente donc comme un fruit
+mûr qui peut être cueilli à la première occasion&nbsp;».</p>
+
+<p>La prise d’Abéché ne devait pas régler entièrement la question
+ouadaïenne, et les événements allaient mettre au point cette façon
+de voir un peu trop optimiste.</p>
+
+<p>A la fin de mai 1909, le capitaine Fiegenschuh, qui commandait
+la compagnie d’Atya, marcha sur la capitale du Ouadaï avec 180
+tirailleurs et deux canons. Les Ouadaïens<span class="pagenum" id=
+"Page_163">[163]</span> furent battus et dispersés, dans les
+rencontres qui eurent lieu à l’ouadi Chok et sous les murs de la
+capitale. Le lieutenant Bourreau, qui remplaça le capitaine
+Fiegenschuh, blessé à la gorge, fit tirer quelques coups de canon
+sur la ville&nbsp;: les Ouadaïens, absolument démoralisés par le
+tir fusant de l’artillerie, s’enfuirent en désordre et, le 2 juin,
+le drapeau français flottait sur le tata de Doud-Mourra.</p>
+
+<p>Il y avait plus de sept ans et demi que nous étions venus pour
+la première fois au Fitri et que nous avions pris le contact avec
+le Ouadaï&nbsp;: la période de préparation semblait donc avoir été
+suffisante et l’entrée de nos troupes dans la capitale de
+Doud-Mourra se présentait comme le dernier acte de la politique
+d’encerclement, que nous avions menée à l’égard du royaume ennemi.
+Mais la prise d’Abéché impliquait l’occupation du Ouadaï, et on
+trouva généralement qu’un pareil agrandissement du Territoire du
+Tchad nécessitait d’urgence une augmentation des troupes
+régulières. D’ailleurs, il devenait évident que nous allions avoir
+de sérieuses difficultés à surmonter. Doud-Mourra était en fuite,
+et les fusils dont il disposait pouvaient être encore pour nous un
+sujet d’inquiétude&nbsp;; l’installation solennelle d’Acyl comme
+sultan du Ouadaï, le 23 août 1909, rapprochait plus étroitement le
+sultan déchu de nos vieux ennemis senoussis&nbsp;; enfin, ʿAli
+Dinar prenait envers nous une attitude agressive et, sans parler de
+la solidarité musulmane, comme nous allions être amenés à occuper
+certains pays ouadaïens (dâr Tama, dâr Guimr, dâr Massalat, dâr
+Sila, etc.), séculairement revendiqués par les souverains d’El
+Fâcher, l’intervention forienne était une éventualité dont il
+fallait se préoccuper.</p>
+
+<p>Le désarmement du Ouadaï avait été ordonné, immédiatement après
+la prise d’Abéché&nbsp;: en août, grâce aux prises faites et aux
+soumissions reçues, 3.500 fusils, dont 1.500 à tir rapide, se
+trouvaient entre nos mains. Les provinces avoisinant la capitale
+furent occupées et le lieutenant-colonel Millot se rendit lui-même
+à Niéré, dans le dâr Tama, pour affirmer la prise de possession
+française de ce pays, vassal du Ouadaï.<span class="pagenum" id=
+"Page_164">[164]</span> Au commencement d’août, le lieutenant
+Lucien, avec une troupe comptant 100 fusils (80 tirailleurs et 20
+tirailleurs auxiliaires), alla reconnaître le dâr Mimi et poussa
+jusque dans les environs d’Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, à 120
+km. au nord d’Abéché. Quelque temps après, 150 à 200 guerriers
+senousis (Zouaya, Touareg dissidents et Minimini<a id=
+"FNanchor_201"></a><a href="#Footnote_201" class=
+"fnanchor">[201]</a>) vinrent razzier deux campements maḥamid du
+dar Mimi&nbsp;: le lieutenant Lucien poursuivit les pillards, les
+rejoignit à l’ouâdi Maï et les dispersa.</p>
+
+<p>Le sultan du dâr Sila, Bakhit, avait écrit au lieutenant-colonel
+Millot pour faire sa soumission, quelque temps après la prise
+d’Abéché. En août 1909, il accueillit favorablement le lieutenant
+Georg et ses 20 tirailleurs. Mais l’entourage du sultan voulait la
+guerre. Par la suite, le lieutenant Vasseur, envoyé dans le dâr
+Sila, y trouva un rassemblement hostile de plus de 500
+guerriers&nbsp;: le capitaine Fiegenschuh, prévenu d’urgence,
+accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs, pour appuyer
+la démonstration faite par le détachement de sa compagnie.
+L’attitude des Dadjo se modifia&nbsp;: un grand tam-tam eut lieu à
+Goz-Baïda, et Bakhit reconnut la suzeraineté de la France.</p>
+
+<p>Le lieutenant Delacommune, avec une centaine de fusils, était à
+Niéré, où il protégeait Ḥassen, le sultan intronisé par nous, des
+attaques de l’ancien sultan ʿOthmân, qui tenait la brousse avec
+environ 60 fusils. Vivement poursuivi par nos tirailleurs, bousculé
+à Ouia, ʿOthmân dut se réfugier au Darfour. En octobre, Delacommune
+se rendit chez Idris, sultan du dâr Guimr, qui avait écrit à Niéré
+pour faire sa soumission et solliciter la venue des Français dans
+son pays. A la même époque, un nouveau rival du sultan Ḥassen
+surgissait dans le Tama&nbsp;: l’aguid Choucha, cousin du chef que
+nous protégions, se fit proclamer sultan dans le nord du pays.
+Surpris<span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span> et mis en
+fuite par Delacommune, il vint demander l’aman à Niéré&nbsp;:
+envoyé à Abéché, il réussit à se sauver et alla chercher un refuge
+dans le dâr Massalat.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> novembre 1909, le lieutenant-colonel Moll
+avait pris le commandement du Territoire du Tchad. Il était
+difficile, avec les seules troupes dont cet officier supérieur
+pouvait disposer, d’assurer la pacification et l’organisation des
+pays nouvellement occupés et de contenir les nombreux éléments de
+dissidence, qui s’agitaient sur les confins du Territoire. Au
+Ouadaï, notre protégé Acyl, d’une nature impulsive, impatient de
+toute autorité, agissait un peu trop à sa guise et il devenait
+nécessaire de le remettre en main. Doud-Mourra se tenait toujours
+dans le Nord, avec ses partisans, et sollicitait l’appui des
+Senousi, afin de pouvoir continuer la lutte contre nous&nbsp;;
+Moḥammed es Sounni, dont les agents redoublaient d’activité au
+Borkou et au Kanem, allait nous susciter de graves difficultés en
+réconciliant Doud-Mourra et ʿAli Dinar. Le sultan du Darfour
+revendiquait la possession du dâr Tama, du dâr Massalat et du dâr
+Sila&nbsp;: il écrivait même une lettre pour nous sommer d’évacuer
+le Ouadaï.</p>
+
+<p>L’aguid Choucha avait été très bien reçu par le sultan des
+Massalat, Tâdj eddin, chez qui il s’était réfugié. Ce Tâdj eddin
+était le fils de l’ancien sultan, Abou beker, qui, comme nous
+l’avons déjà vu, avait été pris par les troupes foriennes dans sa
+capitale de Djirdjel, en 1903, et était mort depuis dans les
+prisons d’El Fâcher. Nommé sultan par ʿAli Dinar, Tâdj eddin vivait
+dans la dépendance du Darfour. Poussé par son suzerain, il avait
+pris une attitude hostile envers nous&nbsp;: il avait juré de
+combattre les Chrétiens et avait promis de donner son appui à
+l’aguid Choucha. Le capitaine Fiegenschuh quitta Abéché, vers la
+fin du mois de décembre, pour effectuer une reconnaissance dans le
+dâr Massalat. Étant en route, il envoya un courrier au sultan, pour
+lui dire qu’il était animé d’intentions pacifiques et qu’il voulait
+simplement reconnaître la frontière séparant le Ouadaï du Darfour.
+Ce courrier fut tué. Le 31 décembre, le capitaine écrivait
+à<span class="pagenum" id="Page_166">[166]</span> Abéché&nbsp;:
+«&nbsp;Je suis à Bir Taouil avec les lieutenants Delacommune et
+Vasseur. Mon intention est de rappeler à la réalité le sultan Tâdj
+eddin et de mettre Soussa hors d’état de nous inquiéter. Le
+lieutenant Vasseur ira ensuite au Sila en suivant l’ouâdi Kia et au
+Sila verra les Arabes Beni Halba. Le lieutenant Delacommune ira au
+Nord, verra le dâr Guimr et tâchera d’entrer en relations avec les
+Zegâoua&nbsp;».</p>
+
+<p>La colonne était arrivée à Bir Taouil sans incident&nbsp;: elle
+y campa deux jours, en attendant le retour du lieutenant
+Delacommune, qui était allé à Niéré prendre des auxiliaires. C’est
+là que le capitaine reçut une lettre du sultan des Massalat, dans
+laquelle celui-ci protestait de son dévouement à l’égard de la
+France. La colonne continua ensuite sa route et, deux jours après,
+bivouaqua près d’un petit village&nbsp;: nouvelle lettre de Tâdj
+eddin, disant qu’il faisait installer un campement pour les
+tirailleurs. Le lendemain, 4 janvier, au moment où le détachement
+suivait le lit desséché d’un ouâdi, on s’aperçut que des bandes
+d’hommes armés marchaient parallèlement à la colonne. Malgré l’avis
+donné par l’aguid er Râchid, Barkaï<a id=
+"FNanchor_202"></a><a href="#Footnote_202" class=
+"fnanchor">[202]</a>, qui vint le prévenir que les Massalat
+voulaient faire la guerre, le capitaine pensa que ces indigènes
+avaient simplement l’intention de l’accueillir par une fantasia,
+comme il l’avait déjà vu faire au Sila. Cependant l’absence du
+sultan l’inquiéta et il commençait à prendre des dispositions pour
+se défendre, quand il fut soudainement attaqué de tous les côtés
+par les Massalat, armés de sabres et de sagaies. Le capitaine
+Fiegenschuh, les lieutenants Delacommune et Vasseur, le sergent
+Béranger et le maréchal des logis Breuillac furent tués, ainsi que
+101 tirailleurs et 80 auxiliaires&nbsp;: seuls, 8 tirailleurs et
+quelques auxiliaires, dont l’aguid Barkaï, réussirent<span class=
+"pagenum" id="Page_167">[167]</span> à fuir et apportèrent à Abéché
+la nouvelle du désastre&nbsp;; 180 fusils à tir rapide et 20.000
+cartouches restaient entre les mains de nos ennemis. La duplicité
+musulmane nous coûtait la perte du détachement Fiegenschuh, comme
+elle nous avait déjà valu le massacre de la mission Braulot par
+Samory et celui de la mission Crampel par Moḥammed es Senousi.
+L’affaire de Bir Taouil eut un retentissement douloureux en France,
+et, sur la proposition du Ministre des Colonies, la Chambre vota
+les crédits nécessaires pour augmenter les troupes du Tchad de deux
+compagnies&nbsp;: les effectifs furent portés de 1.200 à 1.600
+hommes, répartis en deux bataillons de quatre compagnies
+chacun.</p>
+
+<p>Le massacre de la colonne Fiegenschuh était notre premier échec
+grave, depuis que nous avions entamé l’action contre le Ouadaï. La
+défaite des Chrétiens, déformée et amplifiée par les indigènes, se
+répandit comme une traînée de poudre dans tout le pays. Notre
+prestige en fut singulièrement amoindri. Voici, du reste, ce
+qu’écrivait le lieutenant-colonel Moll, dans son rapport du 2
+février, à propos de la surprise de Bir Taouil&nbsp;: «&nbsp;Les
+âmes simples des indigènes, comme les esprits fanatiques, disent y
+reconnaître le doigt de Dieu, qu’ils voyaient déjà dans l’affaire
+récente d’Ouachenkalé. Ils ne sauraient autrement admettre qu’un
+aussi petit sultanat que le Dar-Massalit ait pu infliger un pareil
+échec aux troupes victorieuses du puissant Ouadaï. D’après de
+récents renseignements, le Dar-Sila ferait maintenant cause commune
+avec le Dar-Massalit. Le sultan Acyl a vivement conseillé au
+lieutenant Lucien de pousser ses préparatifs de défense à Abéché,
+et cet officier, tout en constatant que l’esprit de la population
+d’Abéché même était «&nbsp;assez bon&nbsp;», a jugé utile d’activer
+son organisation défensive, car, disait-il, «&nbsp;une explosion de
+fanatisme musulman est toujours à craindre&nbsp;». Citons également
+la réflexion si juste qu’une des victimes du guet-apens, le
+lieutenant Delacommune, faisait, quelque temps auparavant, dans une
+lettre adressée à sa famille. Cet officier remarquait que la
+moindre troupe commandée<span class="pagenum" id=
+"Page_168">[168]</span> par un Européen inspirait une frayeur
+extrême aux habitants du Ouadaï. «&nbsp;Elle tient, je crois,
+écrivait-il, à ce que jamais une troupe conduite par les Blancs n’a
+éprouvé d’échec. C’est pour cela qu’il ne faut pas faire
+d’imprudence&nbsp;; la plus petite défaite pourrait avoir au point
+de vue moral la plus funeste influence.&nbsp;» On ne pouvait mieux
+dire.</p>
+
+<p>Après Bir Taouil, la garnison du Ouadaï se trouvait réduite à
+200 hommes environ&nbsp;: elle fut renforcée d’urgence par une
+vingtaine de tirailleurs du poste d’Atya, et le chef de bataillon
+Julien, qui arrivait de France, alla prendre le commandement de la
+circonscription d’Abéché.</p>
+
+<p>Notre échec avait provoqué une recrudescence de l’agitation
+antifrançaise&nbsp;: la fortune paraissant nous abandonner, des
+défections allaient se produire parmi les Ouadaïens ralliés à Acyl
+et des hostilités nouvelles devaient se manifester. Tâdj eddin
+avait écrit à Bakhit pour lui annoncer sa victoire et celui-ci,
+après l’avoir félicité, répondait «&nbsp;qu’il ne s’était pas battu
+avec le capitaine Fiegenschuh et son lieutenant, parce qu’il avait
+suivi les conseils d’Acyl lui prêchant la paix, mais qu’à l’avenir
+il était prêt à faire la guerre aux Français, si ces derniers
+revenaient dans son pays&nbsp;». Le sultan des Massalat envoya
+également une lettre à Acyl, dans laquelle il lui disait&nbsp;:
+«&nbsp;Tu es un descendant très illustre du grand Prophète et tout
+le monde le sait. Fais comme moi&nbsp;: tue le lieutenant qui reste
+et les autres Européens et nous serons amis. Tant pis pour toi si
+tu ne suis pas la volonté de Dieu. Si tu écoutes mes conseils, je
+serai toujours ton fidèle allié et je te soutiendrai si tu es
+attaqué. Je suis décidé à périr pour la cause de l’Islam&nbsp;».
+Acyl lui répondit&nbsp;: «&nbsp;Je suis l’ami des Français, mais je
+ne pourrais les empêcher de faire la guerre. Je suis musulman. Si
+tu es mahdi, il faut te battre, car tu es le jouet de la volonté de
+Dieu&nbsp;; mais tu n’es qu’un sultan et tu seras vaincu. Les
+Français connaissent mieux que toi l’art de la guerre et ceux qui
+restent n’ont pas peur. Les Français feront la guerre jusqu’au
+succès final et tu seras écrasé&nbsp;». Doud-Mourra se tenait
+toujours dans le nord du pays<span class="pagenum" id=
+"Page_169">[169]</span> avec ses partisans&nbsp;: il avait cherché
+un refuge dans le cirque rocheux de Kapka, à deux jours au nord-est
+d’Ourâda, sur la limite des pays relevant de l’influence senousie.
+Nous avons déjà dit que la réconciliation était complète entre le
+sultan déchu et le délégué de Si Aḥmed Chérif, Moḥammed es
+Sounni&nbsp;: le danger commun que constituait l’expansion
+française avait fait oublier les anciens différends. Il était
+évident que l’occupation du Ouadaï par nos troupes menaçait de
+ruiner la Senousïa, en supprimant les deux grandes ressources de
+celles-ci&nbsp;: la traite des esclaves et la contrebande des
+armes. D’autre part, si, grâce à l’action de la confrérie, les
+Français venaient à être refoulés, on pouvait supposer que
+l’influence senoussie deviendrait très grande au Ouadaï et que
+Moḥammed es Souni réussirait là où il avait échoué en 1900.
+Indépendamment de la solidarité musulmane, ces raisons décidèrent
+donc l’homme de confiance de Si Aḥmed Chérif à se rendre au
+Darfour, pour obtenir la réconciliation de ʿAli Dinar et de
+Doud-Mourra.</p>
+
+<p>ʿAli Dinar continuait la tradition de ses prédécesseurs, en
+considérant le dâr Tama, le dâr Guimr, le dâr Massalat et le dâr
+Sila comme des dépendances du Darfour. Au moment où l’occupation
+française progressait dans la vallée de la Bataḥ, ʿAli était occupé
+à combattre Senin, le gouverneur de Kabkabiyé. Après la défaite et
+la mort du chef rebelle, le sultan forien suivit de près les
+événements qui se déroulaient au Ouadaï. L’entrée de nos troupes à
+Abéché lui fit prendre une attitude hostile à notre égard&nbsp;: il
+soutint et encouragea les dissidents de Tama et du Guimr et poussa
+Tâdj eddin à nous combattre. Les sollicitations de Moḥammed es
+Sounni, le succès des Massalat à Bir Taouil et, par la suite, les
+allures d’indépendance que Tâdj eddin victorieux prenait vis-à-vis
+du Darfour, décidèrent ʿAli Dinar à intervenir.</p>
+
+<p>En janvier 1910, les troupes foriennes envahirent le dâr Guimr,
+occupèrent Ganatir, la capitale du pays, et poussèrent jusqu’à
+Aptar. Le sultan Idris s’était réfugié au Tama, où le capitaine
+Chauvelot envoya immédiatement l’aguid er Râchid,<span class=
+"pagenum" id="Page_170">[170]</span> Barkaï, avec une cinquantaine
+de cavaliers. En février, un fort parti massalat pénétra dans le
+dâr Tama&nbsp;: Ḥassen s’enfuit, Barkaï et Idris battirent en
+retraite sur Bir Taouil, et le prétendant soutenu par Tâdj eddin,
+l’aguid Choucha, fut proclamé sultan à Niéré. Le 25 février, le
+capitaine Chauvelot rentra sans coup férir dans la capitale du Tama
+et réinstalla le sultan Ḥassen. Après son départ, l’aguid forien
+Adoum Roudjal envahit le Tama et intronisa l’ancien sultan,
+ʿOthmân. Au même moment, le lieutenant Lucien, avec 80 tirailleurs,
+poussait une reconnaissance sur Ourâda, afin de surveiller la
+région de Kapka, où se tenait le sultan Doud-Mourra. Une pointe
+audacieuse des Foriens en plein Ouadaï nécessita le rappel urgent
+de cet officier, qui, avant de rentrer à Abéché, chargea l’aguid el
+Maḥâmid, Aḥmed oueld Moḥammed Bechara, de s’opposer à toute
+incursion ennemie. Adoum Roudjal venait d’envoyer une troupe d’un
+millier de cavaliers, sous les ordres de l’ex-aguid el Baḥr,
+Bâdjouri, exécuter une razzia en pays ouadaïen&nbsp;: le Djellâbi
+saccagea la région qui s’étend à l’ouest du Tama, pillant et
+brûlant tout sur son passage. Il ne s’arrêta qu’à 15 kilomètres de
+Mourra, pour aller rejoindre ensuite le gros des troupes foriennes.
+Le commandant Julien expédia d’Abéché la compagnie Lagrange, avec
+mission de surveiller la frontière occidentale du Tama et
+d’empêcher les bandes ennemies de pénétrer dans le Ouadaï
+proprement dit.</p>
+
+<p>Le succès de Bir Taouil avait enflé démesurément l’orgueil de
+Tâdj eddin, qui chercha à s’affranchir des liens de vassalité qui
+l’unissaient au sultan d’El Fâcher. Cependant, lorsqu’il apprit
+qu’Adoum Roudjal se trouvait au Tama avec une grosse colonne de
+Foriens, le sultan des Massalat prit peur et adopta une attitude
+plus soumise&nbsp;: il envoya à ʿAli Dinar des armes et des
+munitions prises à Bir Taouil et il fit proposer à Adoum Roudjal
+une action commune contre les Chrétiens. Au mois de mars, des
+défections se produisirent parmi nos auxiliaires ouadaïens&nbsp;:
+le kamkalek Ismaʿïl ʿAbdallah, ex-aguid el Djaʿâdné, et le sinmelek
+Achour passèrent au<span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span>
+Massalat avec leurs contingents&nbsp;; peu après, l’aguid el
+Maḥâmid, Aḥmed, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le dar
+Zegâoua, avec une centaine de fusils.</p>
+
+<p>Le 27 mars 1910, le lieutenant anglais Boyd Alexander, qui
+s’était déjà fait connaître par un voyage au lac Tchad, quitta
+Abéché et, malgré l’opposition qu’il rencontra chez nos officiers,
+se dirigea sur Niéré pour gagner El Fâcher. Le malheureux courait
+évidemment à sa perte&nbsp;: il fut tué le 2 avril, à 3 kilomètres
+à l’ouest de Niéré, par une bande de Foriens et de gens
+d’ʿOthman.</p>
+
+<p>Adoum Roudjal aurait voulu faire un bloc de tous nos adversaires
+et mener contre Abéché une attaque décisive. Mais l’entente ne put
+pas se faire, Doud-Mourra et Tâdj eddin voulant agir en toute
+indépendance. Il fut alors décidé que les Foriens, les Ouadaïens et
+les Massalat gagneraient séparément Abéché et que la concentration
+se ferait sous les murs de la capitale. Le commandant Julien
+résolut de profiter de cette situation, et il donna l’ordre
+d’attaquer le camp forien, qui constituait le groupe principal des
+forces adverses. Le capitaine Chauvelot, avec 172 tirailleurs de la
+première compagnie et 50 auxiliaires de l’aguid Barkaï, alla
+relever le capitaine Lagrange. Les forces ennemies s’étaient
+concentrées à l’ouadi Guéréda, sur la route qui mène de Niéré au
+dâr Guimr. Elles comprenaient&nbsp;:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Environ 4.000 Foriens, dont la moitié possédait
+des fusils à tir rapide&nbsp;; cette troupe était aux ordres
+d’Adoum Roudjal, un chef forien qui avait autrefois combattu avec
+succès les aguids de Doud-Mourra&nbsp;;</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> 800 cavaliers, Arabes ou dissidents ouadaïens,
+commandés par Bâdjouri et des aguids restés fidèles à
+Doud-Mourra&nbsp;;</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Plusieurs milliers d’auxiliaires à pied, armés de
+lances et de sagaies.</p>
+
+<p>Le 7 avril 1910, le capitaine Chauvelot aborda le camp de
+l’ouadi Guéréda. Le combat dura deux heures. Les Foriens, groupés
+par bannières, montrèrent du mordant et combattirent de la même
+façon que les Ouadaïens&nbsp;: «&nbsp;Ces bannières,<span class=
+"pagenum" id="Page_172">[172]</span> par bonds successifs, viennent
+à être plantées jusqu’à 100 mètres de notre ligne&nbsp;; les masses
+ennemies se précipitent autour d’elles en poussant des hurlements
+furieux. Les aguids à cheval excitent leurs hommes au combat<a id=
+"FNanchor_203"></a><a href="#Footnote_203" class=
+"fnanchor">[203]</a>&nbsp;». Finalement, les Foriens se
+dispersèrent sous le feu de nos tirailleurs, en laissant 200
+cadavres sur le terrain&nbsp;: après leur défaite, les bandes
+ennemies furent harcelées par les Tama et les Guimr. Le combat de
+Guéréda coûta la vie à un certain nombre de dignitaires du
+Darfour&nbsp;: Adoum Roudjal, grièvement blessé au cou, mourut
+quelques jours après&nbsp;; deux de ses lieutenants, Adem ʿAli et
+Moḥammed Saʿïd, Ould Maḥmoud, beau-frère de ʿAli Dinar, Khalil
+Borgo, chef du Zegâoua forien, Moḥammed, fils du prétendant
+ʿOthmân, le djerma Capsoul du Tama et plusieurs chefs de bannière
+avaient succombé. Parmi le butin ramassé sur le champ de bataille,
+on retrouva une caisse ayant appartenu à Boyd Alexander et
+contenant des livres, papiers, lettres, photographies et objets
+divers. Après leur défaite, les Foriens s’étaient enfuis vers l’Est
+et n’osaient plus rentrer à El Fâcher. Nos deux protégés, les
+sultans Ḥassen et Idris, furent rétablis dans le dâr Tama et chez
+les Guimr. Le détachement du capitaine Chauvelot rentra ensuite à
+Abéché (15 avril).</p>
+
+<p>Cependant, les bandes de Doud-Mourra continuaient à opérer dans
+le Nord et avaient comme objectif Ouara. Un frère d’Acyl,
+Sérhéroun, qui venait d’être nommé aguid el Maḥâmid, les repoussa à
+Biltin, à 90 km. au N.-E. d’Abéché&nbsp;: le combat avait coûté la
+vie à l’aguid el Gourân, Diado<a id="FNanchor_204"></a><a href=
+"#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>, et à ses trois fils. Le
+capitaine Chauvelot quitta Abéché le 18 avril, afin de soutenir nos
+auxiliaires ouadaïens, et il poursuivit les partisans de
+Doud-Mourra dans le dâr Zegâoua, jusqu’au-delà du cirque rocheux de
+Kapka, qui leur servait de refuge et d’abri. Doud-Mourra s’enfuit
+alors chez les Zegâoua du Darfour.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span>Ces opérations
+raffermirent le prestige de nos armes, un moment ébranlé par la
+victoire des Massalat. Dans un rapport au Ministre des Colonies, en
+date du 17 août 1910, le Gouverneur général de l’Afrique
+équatoriale constatait cette amélioration. «&nbsp;Je puis vous
+annoncer avec satisfaction, écrivait-il, que la situation, un
+moment critique, après le guet-apens de Bir Touil, s’est
+complètement éclaircie à la suite de notre victoire de Guéréda, le
+7 avril, et la dislocation des bandes de Doud-Mourra après la
+vigoureuse poursuite du capitaine Chauvelot.</p>
+
+<p>«&nbsp;La fuite précipitée de Doud-Mourra du cirque, pour ainsi
+dire inexpugnable, de Kapka, en même temps qu’elle dénote la
+démoralisation de ses partisans, a rehaussé le prestige de nos
+armes, et ces deux faits glorieux, survenus à quelques jours
+d’intervalle, ont raffermi complètement notre autorité au
+Ouadaï.</p>
+
+<p>«&nbsp;L’installation à Zigueï d’une compagnie montée (unité
+formée en compagnie méhariste, capitaine Cauvin) a empêché les
+Senoussistes de réaliser leurs projets d’offensive et d’aider
+Doud-Mourra.</p>
+
+<p>«&nbsp;La présence à Ndélé de la compagnie Modat a maintenu le
+sultan du dar Kouti, Moḥammed es Senousi, dans la fidélité.</p>
+
+<p>«&nbsp;La compagnie de nouvelle formation conduite par le
+capitaine Arnaud, viâ Zinder, était attendue à Mao le 10
+août&nbsp;; la suivante est attendue pour le début de
+septembre.</p>
+
+<p>«&nbsp;L’arrivée prochainement attendue de ces renforts a permis
+de mettre au Ouadaï un effectif suffisant pour repousser toute
+agression quand elle se produira&nbsp;».</p>
+
+<p>En mai, Doud-Mourra s’était réfugié auprès du sultan Tâdj eddin,
+avec son neveu Aḥmed, ex-aguid el Maḥâmid. Les hostilités reprirent
+presque aussitôt du côté du dâr Massalat&nbsp;: une colonne
+composée de Ouadaïens dissidents et de Massalat vint attaquer Bir
+Taouil, défendu par des partisans d’Acyl, pilla une partie du
+village et se retira en emmenant 240 femmes en esclavage.</p>
+
+<p>Pendant les mois d’hivernage (juillet, août et
+septembre),<span class="pagenum" id="Page_174">[174]</span>
+l’inondation du pays suspendit toute opération dans la partie
+orientale du Ouadaï. Par contre, les rezzous des Senousis
+harcelèrent constamment les populations soumises à notre autorité
+dans les régions du Nord&nbsp;: les groupes hostiles du Borkou, du
+Mourtcha et de l’Ennedi (Arabes, Zouaya, Touareg, Oulâd Slimân,
+Nakatzâ, Noarma et Bideyât) montrèrent beaucoup d’audace et une
+bande de pillards poussa même jusqu’à un jour d’Atya. Le frère
+d’Acyl, Sérhéroun, trouva la mort dans un combat livré à un djich
+de Zouaya, Touareg et Bideyât, sur les bords de l’ouadi Maba. A la
+fin de septembre, les dissidents du Nord étaient tous groupés dans
+l’Ennedi, autour du chef senousi Salèh Kéréma. Du côté de l’Est,
+Doud-Mourra et Tâdj eddin s’apprêtaient à continuer la lutte contre
+nous.</p>
+
+<p>Le lieutenant-colonel Moll, autant pour réparer l’échec de Bir
+Taouil que pour disperser le principal rassemblement ennemi, avait
+demandé et obtenu l’autorisation d’agir contre les Massalat<a id=
+"FNanchor_205"></a><a href="#Footnote_205" class=
+"fnanchor">[205]</a>. Voici comment s’exprimait le Gouverneur
+général, à ce sujet, dans un rapport du 27 août au Ministre des
+Colonies&nbsp;: «&nbsp;Sur la demande du lieutenant-colonel Moll,
+je l’ai autorisé à châtier les Massalits à la première occasion
+favorable. Il est indispensable pour remplir notre devoir de
+protection vis-à-vis des populations du Ouadaï qui se sont soumises
+à nous, que nous infligions une sévère leçon à cette tribu pillarde
+à laquelle le massacre de la colonne Fiegenschuh a donné un
+prestige disproportionné avec sa puissance réelle.</p>
+
+<p>«&nbsp;Il ne saurait s’agir là d’une nouvelle conquête, et j’ai
+donné des instructions précises au lieutenant-colonel Moll à cet
+égard. Nos troupes ne franchiront la frontière du Massalit que si
+elles y sont amenées par l’exercice normal et légitime du droit de
+suite, et, en tout cas, elles ne feront aucune installation dans un
+territoire dont l’attribution ne nous est pas certaine.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_175">[175]</span>«&nbsp;Mais dans
+l’état d’indétermination où est la frontière actuellement et pour
+quelque temps encore, nous ne pouvons laisser les tribus
+inorganisées, indépendantes en fait, se préparer ouvertement à la
+lutte contre nous, venir par surprise enlever des gens dans nos
+territoires et se retirer ensuite, sans être inquiétées, à l’abri
+d’une frontière que nous serons les seuls à respecter&nbsp;».</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> novembre 1910, le lieutenant-colonel Moll
+quittait Abéché avec 300 hommes et deux canons pour marcher contre
+les Massalat&nbsp;: le bruit s’étant répandu que Doud-Mourra avait
+l’intention de fuir vers le Nord, la compagnie Arnaud avait été
+détachée de ce côté, avec mission de barrer la route aux
+Ouadaïens.</p>
+
+<p>Le 8 novembre, la colonne Moll entra dans Djirdjel, capitale du
+dâr Massalat. Le lendemain, à 5 kilomètres au sud de cette
+localité, elle supporta, vers 10 heures du matin, l’attaque
+furieuse de 5.000 hommes commandés par les sultans Tâdj eddin et
+Doud-Mourra. Le lieutenant-colonel Moll ayant ordonné de n’ouvrir
+le feu qu’à petite distance, la troupe française fut rompue par le
+choc des cavaliers ennemis. Les tirailleurs lâchèrent pied. Leurs
+officiers réussirent néanmoins à les reformer et les ramenèrent au
+lieu du combat. Le feu fut ouvert sur les Ouadaïens et les
+Massalat, occupés à piller le camp français, et ceux-ci prirent la
+fuite, laissant 600 cadavres sur le terrain&nbsp;: Doud-Mourra
+avait été blessé et Tâdj eddin tué.</p>
+
+<p>Cette malheureuse affaire nous coûtait des pertes
+cruelles&nbsp;: 3 officiers tués (lieutenant-colonel Moll,
+lieutenants Jolly et Brûlé), 5 sous-officiers tués (adjudants
+Leclerc et Noël, sergents Bal, Alessandri et Bergère), 28
+tirailleurs tués et 11 disparus&nbsp;; 1 officier, 4 sous-officiers
+et 69 tirailleurs blessés. La nouvelle du combat de Dorothé, dès
+qu’elle fut connue en France, provoqua une émotion profonde dans
+tout le pays. Le colonel Largeau fut immédiatement désigné pour
+succéder au lieutenant-colonel Moll et la Chambre, sur la
+proposition du Ministre des Colonies, vota les crédits
+nécessaires<span class="pagenum" id="Page_176">[176]</span> pour
+augmenter d’un bataillon de 800 hommes les troupes du Territoire du
+Tchad.</p>
+
+<p>Après la mort du lieutenant-colonel Moll, le chef de bataillon
+Maillard avait pris le commandement&nbsp;: il fit aussitôt
+renforcer les troupes du Ouadaï par la compagnie de
+Fort-Archambault. Sous sa direction, une colonne comprenant 500
+hommes, 2 pièces de canon et des auxiliaires ouadaïens, opéra chez
+les Massalat durant le mois de janvier&nbsp;: elle livra trois
+combats heureux, parcourut la région — sans toutefois pénétrer dans
+la partie montagneuse — et rentra finalement à Abéché. En février,
+la compagnie méhariste de Zigueï surprit et dispersa un rezzou
+senousi à Fouka, dans le nord du Djourab et non loin du Borkou. Au
+mois de mars, une deuxième compagnie méhariste fut installée à
+Ourâda, dans le pays des Arabes Maḥâmid, avec mission de protéger
+le Ouadaï contre les incursions menées par les Khouân et leurs
+auxiliaires. En avril, le colonel Largeau prenait le commandement
+effectif du Territoire militaire du Tchad.</p>
+
+<p>Pendant que nos troupes du Ouadaï luttaient contre de nombreux
+ennemis, afin d’assurer la prise de possession française de
+l’ancien royaume de Doud-Mourra, un événement d’une grosse
+importance se produisait plus au Sud, dans le dâr Kouti&nbsp;: le
+12 janvier 1911, le capitaine Modat, qui commandait la compagnie de
+Ndélé, enlevait les tatas de Moḥammed es Senousi et dispersait les
+bazinguers du vieux brigand&nbsp;: celui-ci avait été tué, ainsi
+que son fils Adoum, dès le début de l’action.</p>
+
+<p>«&nbsp;Senoussi, écrit le capitaine Modat, est le véritable
+héritier de la tradition laissée par les Zibêr et Rabaḥ, et, de
+même que ce dernier recueille les débris des troupes khartoumiennes
+après la mort de Suleyman, de même c’est dans l’entourage de
+Senoussi que viennent se réfugier les rabistes après la mort de
+leur chef. D’une intelligence très vive et d’une finesse allant
+jusqu’à la ruse, il sera diplomate avant tout et il réussira à
+créer de toutes pièces un État où il régnera, «&nbsp;comme aux
+temps les plus sombres du moyen âge, tel<span class="pagenum" id=
+"Page_177">[177]</span> baron de proie au milieu de ses
+paysans<a id="FNanchor_206"></a><a href="#Footnote_206" class=
+"fnanchor">[206]</a>.&nbsp;» Cet État qu’il crée d’un amalgame de
+populations soumises, d’esclaves établis comme cultivateurs, c’est
+sa chose, son bien. Dans l’intervalle des razzias dirigées contre
+les idolâtres voisins, il en tire en despote les ressources
+nécessaires à l’entretien de son entourage, de son harem (qui
+comprenait 600 personnes du sexe féminin, y compris les jeunes
+filles employées comme servantes) et surtout à l’armement et à
+l’équipement des bazinguers qui font sa force.</p>
+
+<p>«&nbsp;Venu un peu plus tard sur la scène soudanaise, il aura à
+compter avec la pénétration européenne qu’il verra triompher de la
+puissance de Rabaḥ&nbsp;; il se gardera donc le plus possible de
+s’opposer ouvertement à notre action, quoiqu’il la sente nuisible à
+ses intérêts. Obligé de limiter ses visées ambitieuses, il cachera
+son dépit sous un fatalisme bien politique, qui lui permettra, tout
+en donnant le change aux Européens qui ont affaire avec lui, de
+pratiquer sournoisement ses horribles razzias, qui seront un
+dérivatif aux velléités de révolte de son entourage, où s’agitent,
+comme au plus beau temps de l’époque khartoumienne, les descendants
+des «&nbsp;Baharas&nbsp;» qui conquirent le Dar Four et les fakis
+immoraux que nous a dépeints Schweinfürth.</p>
+
+<p>«&nbsp;Pris entre les Français, qui connaissent ses attaches
+avec Rabaḥ, et les Ouadaïens qui voient en lui un usurpateur, non
+seulement il réussira à éviter tout conflit avec l’un ou l’autre de
+ses adversaires, mais composant avec les deux, il saura conserver
+une neutralité avantageuse quand ils seront aux prises, et suivant
+la tournure des événements qui marquent cette lutte mouvementée, il
+renouvellera ses protestations de fidélité à celui des adversaires
+qui semble avoir momentanément le dessus. «&nbsp;Devenu notre
+protégé — écrit M. Chevalier dans son magistral chapitre sur
+Senoussi — il sera surtout un grand marchand d’esclaves analogue à
+ceux dont la disparition fut l’objet ou le prétexte de
+l’intervention européenne<span class="pagenum" id=
+"Page_178">[178]</span> dans le Centre-Africain.&nbsp;» ...Aussi
+l’histoire de Senoussi n’est-elle qu’une longue série de chasses à
+l’esclave, pendant lesquelles les bannières arabisantes
+continueront la pénétration musulmane dans l’Oubangui-Chari. Le
+résultat, c’est la dépopulation dans toutes les régions
+avoisinantes, le vide autour de Ndélé, et le désert jusqu’à la
+frontière égyptienne<a id="FNanchor_207"></a><a href=
+"#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>L’histoire de Moḥammed es Senousi rentre dans le cadre de notre
+étude sur le Ouadaï. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que le Rounga
+et le Kouti dépendaient de l’aguid es Salamat et que, sous le
+sultan Yousef, l’aguid Cherf eddin intervint à plusieurs reprises
+dans ces régions. Après le départ de Râbaḥ, Senousi dut reconnaître
+la suzeraineté du Ouadaï et payer un tribut annuel en ivoire et en
+esclaves. Plus tard, les événements le firent se rapprocher des
+Français. Mais, en dépit des trois traités qu’il signa avec nous,
+et à l’insu du résident qui fut installé à Ndélé, le sultan du
+Kouti ne cessa point de faire acte de vassalité envers le
+Ouadaï&nbsp;: la veille encore de la prise d’Abéché, il payait un
+impôt à Doud-Mourra et celui-ci était représenté par un aguid à
+Ndélé.</p>
+
+<p>Nous empruntons au capitaine Modat l’exposé des causes du
+conflit, qui devait se dénouer au combat de Ndélé, le 12 janvier
+1911.</p>
+
+<p>«&nbsp;A la veille d’entreprendre la conquête des pays riverains
+du Chari, Rabaḥ avait senti la nécessité d’assurer ses
+communications avec le Baḥr-el-Ghazal&nbsp;: c’est dans ce but
+qu’il avait créé, entre l’Aouk et le Bamingui, le sultanat du Dâr
+Kouti en faveur de Moḥammed es Senoussi (1888). Douze ans plus
+tard, en 1900, l’empire éphémère du conquérant noir s’effondrait
+sous nos coups à Koussri&nbsp;; mais son œuvre néfaste semblait lui
+survivre à Ndélé, où se créait, sous nos yeux, en peu de temps, un
+petit État hostile à notre action qui, par sa proximité de notre
+ligne d’étapes, devait être pour nous un perpétuel sujet
+d’inquiétudes.</p>
+
+<p>Intelligent et rusé, Senousi avait su profiter de nos
+embarras<span class="pagenum" id="Page_179">[179]</span> au Tchad
+pour poursuivre son rêve ambitieux&nbsp;: la création d’un empire
+musulman entre Chari et Oubangui, sur le trajet des caravanes
+allant à La Mekke. Cet empire, il le voulait populeux, autour d’un
+noyau arabisant fidèle&nbsp;; il sut grouper des tribus bandas
+nombreuses, qu’il alla razzier jusque sur l’Oubangui. Cette
+population étroitement asservie lui permettait d’inonder d’esclaves
+les marchés du centre africain. En échange, il avait des armes et
+des munitions.</p>
+
+<p>Peu à peu, sa réputation de marchand d’esclaves et d’ivoire
+s’étendait au loin. Ndélé devenait un séjour recherché des
+Djellâbas et Fellatas qui, bien accueillis par ce chef, ne
+cessaient de lui prodiguer les louanges les plus exagérées.</p>
+
+<p>Senousi, petit chef de Râbaḥ, était devenu le grand sultan de
+Ndélé, «&nbsp;l’Emir des Croyants&nbsp;», dont la puissance
+reposait sur une population de plus de 50.000 âmes et une armée de
+4.000 fusils. En 1907, La Mekke lui envoyait une bannière sainte
+faite avec l’étoffe que les pèlerins vont baiser dans la
+mosquée.</p>
+
+<p>Cependant, la réalisation de ses projets avait rencontré plus
+d’un obstacle&nbsp;; à maintes reprises, il lui avait fallu user de
+diplomatie et de ruse pour surmonter les difficultés. Sa fourberie
+ne le laissa jamais au dépourvu&nbsp;; depuis son fameux serment à
+Râbaḥ, elle était devenue légendaire<a id=
+"FNanchor_208"></a><a href="#Footnote_208" class=
+"fnanchor">[208]</a>.</p>
+
+<p>Il abandonne Râbaḥ, dès qu’il sent que son ingratitude
+ne<span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span> pourra plus être
+châtiée. En 1891, il avait assassiné Crampel et Biscarrat, poussé
+par le seul désir de s’emparer des armes et bagages de la mission.
+Plus tard, il se rapprochera, de nous, et, pour effacer le crime,
+en rejettera la responsabilité sur Râbaḥ. En fait, lui seul est
+coupable.</p>
+
+<p>Ses protestations ont cependant un résultat&nbsp;; elles
+désarment nos scrupules. Nous ne pouvons rien contre lui, à ce
+moment-là, et nous avons besoin de son appui, même incertain. Au
+lieu du châtiment, c’est donc un traité et des armes qu’on lui
+apporte en cadeau, moyennant quoi nous pourrons poursuivre notre
+action plus au Nord. Cette dure nécessité n’a jamais été comprise
+des populations de ce pays, qui l’ont considérée comme un aveu de
+notre faiblesse. Aux yeux de tous, nous ne pouvions venger nos
+morts et le prestige de Senousi augmentait encore.</p>
+
+<p>Cependant, celui-ci, devenu notre allié et notre protégé,
+accroissait tous les jours sa puissance et pouvait impunément
+piller, razzier et massacrer les populations depuis Bambari
+jusqu’au Salamat, de la frontière anglo-égyptienne au Chari.</p>
+
+<p>«&nbsp;Son armement s’augmentait d’une façon inquiétante.</p>
+
+<p>«&nbsp;En 1890, il débute avec 100 fusils&nbsp;; après le
+meurtre de Crampel, il en compte 200.</p>
+
+<p>«&nbsp;En 1896, grâce à ses achats et grâce aux Belges, il en
+compte 600.</p>
+
+<p>«&nbsp;En 1899, grâce aux cadeaux des diverses missions
+1.200.</p>
+
+<p>«&nbsp;En 1902, grâce aux achats et aux razzias 1.800.</p>
+
+<p>«&nbsp;En 1908, toujours grâce aux achats 3.500.</p>
+
+<p>«&nbsp;En 1910, toujours grâce aux achats 4.000.</p>
+
+<p>«&nbsp;Ce continuateur de l’œuvre de Rabah devenait
+gênant&nbsp;; mais il était devenu redoutable et, dès lors, notre
+action dans le Dar-Kouti ne se signale que par une suite de
+compromis confirmant notre autorité nominale, mais laissant, en
+fait, intacte la puissance de Senoussi.</p>
+
+<p>«&nbsp;Tel fut le traité de 1908, imposé par la force, que
+Senoussi signait avec le secret espoir de ne jamais s’y conformer.
+On<span class="pagenum" id="Page_181">[181]</span> avait espéré que
+la compagnie envoyée à Ndélé à cette occasion suffirait à briser sa
+résistance, en cas de mauvaise volonté. Mais Senoussi montra ses
+3.500 bazinguers et la solution forte était reconnue impossible.
+Après bien des difficultés, le traité fut signé&nbsp;; l’honneur
+était sauf, mais la question était loin d’être résolue.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les clauses, plus étroites, devaient mettre le sultan en
+tutelle. Senousi s’engageait à ne plus faire de razzias, à ne plus
+vendre d’esclaves, à ne pas commercer avec nos ennemis du Ouadaï, à
+payer exactement un impôt annuel, à introduire peu à peu les
+méthodes d’administration française sous la direction du résident
+qui était auprès de lui...</p>
+
+<p>L’observation stricte du traité eût réglé définitivement la
+question du Dâr-Kouti, qui devenait de plus en plus inquiétante.
+Mais Senousi était loin de désirer cette solution pacifique, qui
+supprimait son autorité, ne lui laissant de sultan que le nom. De
+tempérament plus pacifique que guerrier, il décide de ne pas
+brusquer la situation, de nous payer de bonnes paroles et de
+prévoir l’avenir en se préparant une retraite sûre en cas de
+difficulté. En attendant, il gouverne comme si le traité n’existait
+pas.</p>
+
+<p>«&nbsp;On lui a interdit le commerce avec l’Ouadaï... Il
+continue à envoyer vendre ses captifs à Abéché et paye même un
+tribut à notre adversaire.</p>
+
+<p>«&nbsp;Il ne doit plus faire de razzias..... En octobre 1909 il
+prescrit à Ouarra Banda, son lieutenant, de descendre jusqu’à Ippy
+(Kouango) et d’y razzier les Lindas. Cette opération procure de 4 à
+600 captifs, dont 200 à peine parviennent à Ndélé. Le restant est
+mort sous les mauvais traitements et les cadavres jalonnent la
+route. Ce n’est que très difficilement qu’il rend les
+survivants.</p>
+
+<p>«&nbsp;D’après le traité, il doit nourrir à ses frais la troupe
+qui stationne à Ndélé. Le Gouvernement lui fait la remise gracieuse
+de cette obligation&nbsp;; ses fournitures lui seront payées
+(septembre 1909). Il met une telle mauvaise volonté à s’exécuter
+que, pour assurer l’approvisionnement de la compagnie,<span class=
+"pagenum" id="Page_182">[182]</span> on est obligé d’arrêter les
+convois de vivres qui lui sont destinés. Même manque d’empressement
+pour les transports de l’Administration. Les commerçants, par
+contre, sont plus favorisés&nbsp;; il est vrai qu’ils lui
+procurent, en contrebande, des capsules.</p>
+
+<p>«&nbsp;Malgré l’interdiction formelle de vendre des esclaves, la
+traite continue et, de ce fait, il se voit infliger une amende
+(août 1910).</p>
+
+<p>«&nbsp;Enfin, la reconnaissance de Baḥr-el-Ghazal (mai, juin,
+juillet 1910) jette la lumière sur ses agissements contre le chef
+youlou Djellab, qu’il essaie de déloger du massif du Ouanda Djalé,
+pour pouvoir s’y réfugier à son tour.</p>
+
+<p>«&nbsp;On était désormais fixé. Senoussi pensait à la fuite,
+pour se soustraire aux obligations du traité qu’il avait
+antérieurement signé. Devant cette mauvaise volonté et cette
+duplicité, le Gouvernement décida de l’inviter, une dernière fois,
+à tenir sans retard tous ses engagements.</p>
+
+<p>«&nbsp;Mais poussé par son fils Adoum, qui nous était hostile et
+qui avait su prendre une grande influence, Senoussi n’écoute aucun
+conseil. Il continua à préparer la fuite et commença à envoyer au
+Ouanda Djalé ses bagages et une partie de ses femmes.</p>
+
+<p>«&nbsp;Il n’y a pas de temps à perdre&nbsp;; du moment qu’on ne
+pouvait plus douter de ses intentions, pourquoi attendre pour sévir
+que ce sultan nous eût compliqué la tâche&nbsp;? Pourquoi ne pas
+profiter de ses embarras au Ouanda Djalé pour procéder, sans plus
+tarder à son arrestation et à celle de son entourage, alors qu’il
+ne pouvait nous opposer à Ndélé que la moitié de ses fusils&nbsp;?
+La majorité de la population banda nous était favorable, et il
+était à présumer que, dans ce groupement hétérogène, une fois la
+tête disparue, le reste serait à nous. Cette solution avait
+l’avantage d’exiger le moindre effort&nbsp;; le capitaine
+commandant la compagnie de Dar-Kouti la proposa, en demandant un
+renforcement d’urgence de la compagnie.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le Gouvernement estima que, si Senoussi persistait à
+ne<span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span> pas tenir ses
+engagements, il y avait lieu d’entreprendre une action contre lui
+et de l’arrêter, lui et son entourage. Mais la garnison de Ndélé ne
+devait compter que sur ses propres forces et n’agir qu’avec la
+certitude du succès. Cependant, on dépêcha des renforts à la
+4<sup>e</sup> compagnie et un convoi de cartouches fut dirigé sur
+Ndélé pour porter à 60.000 le stock du poste. Malheureusement, ces
+diverses mesures demandèrent un certain temps. En décembre, on
+apprenait que Senoussi était venu définitivement à bout de Djellab
+et qu’il occupait le Ouanda-Djalé. Son refuge était assuré&nbsp;;
+dès lors, sa désobéissance n’a plus de limites.</p>
+
+<p>«&nbsp;A ce même moment, on apprenait la sanglante affaire de
+Doroté&nbsp;; l’agitation musulmane se manifestait intense dans
+tout le centre africain et gagnait Ndélé, où deux chérifs venus du
+Soudan encourageaient à la résistance.</p>
+
+<p>«&nbsp;Deux incidents vinrent compliquer la situation et rendre
+l’action inévitable.</p>
+
+<p>«&nbsp;1<sup>o</sup> <em>Incident d’Ouadda</em>. — Le lieutenant
+Jaffrelot, du poste de Bria, était monté à Ouadda avec une
+trentaine d’hommes, pour y faire une enquête au sujet des
+agissements de Moḥammadi, lieutenant de Senoussi. Au cours d’une
+patrouille, ses tirailleurs furent assaillis à coups de
+fusil&nbsp;; le petit détachement dut faire usage de ses armes et
+se replier ensuite sur Mouka. Avec sa mauvaise foi habituelle,
+Senoussi se déclara blanc comme neige, rejeta toute la faute sur le
+lieutenant Jaffrelot et refusa de livrer les Bazinguers coupables
+(décembre).</p>
+
+<p>«&nbsp;2<sup>o</sup> <em>Refus d’établir un village au
+Bamingui</em>. — En second lieu, le Gouvernement avait prescrit que
+des villages fussent installés sur la piste Ndélé-Fort-Crampel.
+Pour ne pas compliquer la situation, il ne fut demandé à Senoussi
+que la création d’un seul village au Bamingui. Un délai de 15 jours
+lui fut donné pour envoyer 50 ménages. Le délai expira le 25
+décembre, et Senoussi ne s’était pas exécuté.</p>
+
+<p>«&nbsp;Il n’y avait pas à hésiter plus longtemps. Ne pas châtier
+une pareille désobéissance de la part du meurtrier de
+Crampel<span class="pagenum" id="Page_184">[184]</span> eût été
+impolitique, et, d’autre part, attendre plus longtemps eût été une
+faute.</p>
+
+<p>«&nbsp;Malheureusement les renforts et les cartouches n’étaient
+pas encore arrivés.</p>
+
+<p>«&nbsp;En attendant le moment favorable, les précautions
+suivantes furent prises, en vue de l’opération qui était désormais
+inévitable.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le poste du Bamingui fut renforcé par 10 miliciens
+demandés à Fort-Crampel (en tout 30 hommes).</p>
+
+<p>«&nbsp;Le capitaine commandant la circonscription de
+Fort-Archambault fut prié d’occuper fortement Ndioko, par où
+Senoussi devait être évacué en cas d’arrestation. Il importait, en
+effet, que cette évacuation fût protégée sérieusement, et, d’autre
+part, la garnison de Ndélé ne pouvait être réduite sans
+inconvénient.</p>
+
+<p>«&nbsp;Sur ces entrefaites, le convoi de cartouches arriva le 8
+janvier.</p>
+
+<p>«&nbsp;Rendu méfiant, Senoussi prescrivit aussitôt à Allah
+Djabou, son lieutenant, de rallier Ndélé en toute hâte avec tout
+son monde, en ne laissant qu’un faible détachement pour garder le
+Ouanda Djalé.</p>
+
+<p>«&nbsp;Différer l’action plus longtemps eût été désastreux.
+L’arrivée d’Allah Djabou eût porté à 4.000 le nombre des fusils de
+Senoussi&nbsp;; notre sécurité était compromise à bref délai et
+toute solution devenait impossible<a id="FNanchor_209"></a><a href=
+"#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Senousi disposait à Ndélé d’environ 2.000 fusils, répartis en 19
+bannières. Son tata et celui de son fils Adoum «&nbsp;occupaient un
+emplacement central au milieu d’une plate-forme rocheuse, véritable
+gradin entaillé à mi-pente dans le flanc du plateau au dessus du
+ravin de la Ndélé&nbsp;». La compagnie du capitaine Modat,
+défalcation faite de la garnison du poste du Bamingui et de la
+garnison de sûreté du poste de Ndélé,<span class="pagenum" id=
+"Page_185">[185]</span> comptait 3 officiers, 5 sous-officiers et
+180 indigènes disponibles pour la manœuvre.</p>
+
+<p>Le lieutenant Grünfelder, avec 80 tirailleurs, fut chargé de
+l’arrestation de Senousi et de son entourage. Mais ceux-ci
+résistèrent et Adoum se jeta sur le lieutenant, qui abattit alors à
+coups de revolver l’assassin de Crampel et son fils. Les bazinguers
+intervinrent et, peu après, la fusillade crépitait. Le capitaine
+Modat fit immédiatement entrer en ligne le reste de sa compagnie et
+se porta à l’attaque des tatas. L’action, commencée à 8 h. 45 du
+matin, se terminait à 4 h. 45 du soir par la dispersion des
+bazinguers et la prise des tatas. Cette journée nous coûtait&nbsp;:
+2 Européens blessés (lieutenant Grünfelder, sergent Zuani), 9
+tirailleurs tués et 17 blessés. Du côté adverse, les pertes étaient
+considérables. On compta 200 tués sur place, parmi lesquels&nbsp;:
+le sultan Senousi, son fils Adoum, Moḥammadou, petit fils de Râbaḥ,
+4 chefs de bannière et 4 Arabes blancs, dont 2 chérifs venus
+d’Égypte. Les blessés étaient bien plus nombreux&nbsp;: environ
+400. Allaḥ Djabou, appelé en toute hâte par Senousi, accourait du
+Ouanda Djalé. Quand il apprit la nouvelle du désastre, il ralentit
+prudemment sa marche&nbsp;; le 22, il fit sa jonction avec les
+fuyards, parmi lesquels se trouvaient trois fils de Senousi&nbsp;:
+Djemâl ed Din, qui avait été blessé, Maḥmadou, Foufana et Kamoun.
+Pendant ce temps, les Banda, les Ndouka, quelques Rounga et
+Baguirmiens — c’est-à-dire les 8/10<sup>e</sup> de la population
+sur laquelle régnait naguère Senousi — venaient faire leur
+soumission au poste de Ndélé.</p>
+
+<p>Allaḥ Djabou, après avoir fait semblant de demander l’aman,
+prépara une attaque de nuit. Le 6 février, une caravane de pèlerins
+fellahta, qui revenait de la Mekke et était divisée en 3 échelons,
+essaya de masquer l’action des bazinguers et de favoriser leur
+entrée par surprise dans nos lignes. Mais la ruse fut
+éventée&nbsp;: les deux premiers échelons furent soigneusement
+visités et écartés&nbsp;; quant au troisième, extrêmement nombreux,
+il reçut l’ordre de rétrograder. A partir de trois heures du matin,
+les gens d’Allaḥ Djabou échangèrent<span class="pagenum" id=
+"Page_186">[186]</span> quelques coups de fusil avec nos partisans.
+Au petit jour, les feux à grande distance qui furent exécutés par
+la garnison du poste mirent les bazinguers en fuite. Cet échec
+augmenta le nombre des défections&nbsp;: les derniers Banda et les
+Kreich vinrent, à leur tour, faite acte de soumission à Ndélé. A la
+fin de février, Allaḥ Djabou, campé à Djellab, n’avait plus avec
+lui qu’un contingent fort réduit.</p>
+
+<p>Depuis lors, le capitaine Modat est rentré en France et il ne
+semble point que la politique inaugurée par lui — qui consistait à
+ruiner l’organisation musulmane édifiée par de gros marchands
+d’esclaves en pays fétichiste, et à assurer la protection et le
+développement de ces régions en s’appuyant sur l’élément banda — il
+ne semble point, disons-nous, que cette politique ait été suivie.
+En tout cas, il serait extrêmement regrettable de voir reparaître,
+sur ce point, les erreurs de certaine «&nbsp;politique
+musulmane&nbsp;». Sans doute, une forte organisation musulmane
+facilite l’installation des Européens dans des pays nouveaux. Mais
+aussi que d’hostilités irréductibles, de difficultés, voire de
+dangers, prépare, dans l’avenir, cette protection outrée de
+l’islâm&nbsp;! La religion du Prophète n’a que trop de tendances à
+gagner du terrain en Afrique. Il n’est peut-être pas inutile de
+rappeler que, s’il est impolitique de combattre l’islâm en pays
+musulman, il est tout aussi impolitique de le propager, sans s’en
+rendre compte, en pays fétichiste. Allaḥ Djabou s’est installé,
+avec ses bazinguers, dans le massif du Ouanda Djalé. Maḥmadou
+Foufana, fils de Senousi, a attaqué un lieutenant et 50 tirailleurs
+du côté de Kouga&nbsp;: il s’est fait battre à plate couture et a
+perdu 100 hommes, dont un chef de bannière. — Les résultats obtenus
+par le capitaine Modat ne devraient-ils point être complétés par la
+dispersion définitive des bazinguers du Ouanda-Djalé&nbsp;?</p>
+
+<p>Revenons au Ouadaï. La colonne conduite par le commandant
+Maillard, au début de l’année 1911, n’avait pas pu régler
+entièrement la question du Massalat&nbsp;: les guerriers d’Andoka,
+successeur de Tâdj eddin, et les bandes ouadaïennes du
+sultan<span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span> Doud-Mourra
+restaient toujours une menace pour les pays soumis à notre
+autorité.</p>
+
+<p>La partie orientale du Ouadaï a eu de nouveau à souffrir des
+pillages exécutés par les gens de ʿAli Dinar. «&nbsp;Celui-ci ne se
+contente pas d’intriguer en vue d’établir à son profit une sorte de
+suzeraineté sur les sultanats voisins&nbsp;; il persiste à exciter
+les populations contre nous, à menacer et à molester nos protégés,
+à associer ses contingents aux révoltés du Ouadaï. Une lettre qu’il
+fit parvenir au début de la présente année à Ḥassan, sultan du Dâr
+Tama, ne saurait laisser le moindre doute sur la nature des
+sentiments qui l’animent&nbsp;; il parle en maître et avec quelque
+hauteur méprisante à Ḥassan qu’il appelle le «&nbsp;chrétien
+noir&nbsp;»&nbsp;; il lui ordonne, en le menaçant des pires
+violences, de se reconnaître vassal du Dâr-Four. Enfin, des
+cavaliers portant la ceinture rouge, le turban rouge et blanc, qui
+sont les marques distinctives des réguliers de ʿAli Dinar, sont
+venus, en janvier et en février, razzier nos gens, brûler plusieurs
+villages dans le Dâr-Tama, enlever des femmes et des enfants ainsi
+que de nombreux troupeaux. «&nbsp;C’est incontestablement de ce
+côté que doit s’exercer avec le plus d’attention la vigilance de
+nos officiers&nbsp;; des ordres ont été donnés pour que, dans le
+Dar-Tama, notre frontière soit constamment gardée par des
+auxiliaires indigènes, nos forces mobiles se tenant en arrière,
+prêtes à intervenir<a id="FNanchor_210"></a><a href="#Footnote_210"
+class="fnanchor">[210]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Au mois de mars, 800 cavaliers foriens vinrent s’installer dans
+le Zegâoua ouadaïen, tout près du cirque rocheux de Kapka. Ils
+rayonnèrent de là sur les pays environnants et réussirent, en peu
+de temps, à emmener 400 personnes en esclavage et à capturer plus
+de 5.000 bœufs et 14 chevaux&nbsp;: tout ce butin fut conduit à El
+Fâcher. Le Tama souffrit beaucoup des incursions des gens de ʿAli
+Dinar, et le capitaine Chauvelot, au cours d’une reconnaissance,
+trouva ce pays complètement dévasté&nbsp;: les villages étaient
+détruits et la<span class="pagenum" id="Page_188">[188]</span>
+population, désespérée, errait lamentablement dans la brousse. La
+compagnie Chauvelot poursuivit les pillards jusque dans le Darfour,
+sans réussir toutefois à les atteindre (mai 1911). Cette action
+énergique de nos troupes détermina l’ancien prétendant Choucha à
+faire sa soumission.</p>
+
+<p>Au même moment, le commandant Hilaire opérait contre les Khouân
+qui se trouvaient dans l’Ennedi. Depuis qu’ils avaient accepté la
+domination française, les Maḥâmid d’Ourâda étaient en butte à
+l’hostilité des Senousia. En moins de six semaines, les pillards du
+Nord (Zouaya, Touareg, Oulâd Slimân, Tedâ et Bideyât) avaient
+enlevé plus de mille chameaux aux Arabes. Pour remédier à cet état
+de choses, la meilleure solution consistait à purger l’Ennedi des
+éléments hostiles qui s’y tenaient à demeure. C’est ce que se
+proposa de faire le commandant Hilaire, avec la compagnie méhariste
+d’Ourâda, une section d’artillerie et 150 auxiliaires.</p>
+
+<p>L’Ennedi se trouve à 400 kilomètres environ au N.-E. d’Abéché.
+Les cirques rocheux de Beskéré et de Sini, sortes de forteresses
+naturelles, servaient de refuges aux guerriers de la Senousia.
+Ceux-ci entretenaient les meilleures relations avec les gens du
+Darfour, chez lesquels ils allaient se ravitailler en grain. Leur
+grand chef, Sidi Ṣâlèḥ Kéréma, avait participé aux deux combats de
+Dorothé avec une centaine de fusils. Depuis lors, il avait mené de
+nombreuses razzias chez les indigènes soumis à notre autorité,
+enlevant les troupeaux et emmenant des femmes et des enfants en
+esclavage. Il retenait prisonnière depuis plusieurs mois une
+caravane partie du Fezzan pour Abéché, dont faisaient partie les
+gens de ʿAbdallah Kahal, du Qaire&nbsp;: quelques hommes essayèrent
+de fuir, mais ils périrent de soif au milieu des rochers arides de
+la région.</p>
+
+<p>La colonne Hilaire suivit l’itinéraire Ourâda-Am-Chalôba-Archeï.
+Les Khouân comprenaient deux groupes&nbsp;: les Arabes, avec Sidi
+Ṣâlèḥ Kéréma, et les Touareg, qui étaient commandés par le chef
+Koassen. Ils ne s’attendaient pas à une attaque dans l’Ennedi et
+s’étaient dispersés&nbsp;: une centaine d’entre<span class=
+"pagenum" id="Page_189">[189]</span> eux étaient partis vers le
+Nord et une cinquantaine d’autres étaient allés au Darfour chercher
+du mil&nbsp;; le reste s’était plus ou moins dispersé en quête de
+pâturages. Le 13 mai, les Touareg furent surpris à Sini&nbsp;: la
+section méhariste qui les poursuivit ramena 450 chameaux et
+quelques prisonniers. Le 20, la colonne tomba sur les Arabes à
+Kafra&nbsp;: les gens de Sidi Ṣâlèḥ essayèrent de résister, mais
+ils furent facilement dispersés&nbsp;; leur chef s’enfuit blessé,
+laissant entre nos mains son étendard et tout son campement. Les
+prisonniers de la caravane et les esclaves razziés au Ouadaï furent
+délivrés, et, en outre, nos auxiliaires ramenèrent au camp 115
+femmes et enfants des fuyards.</p>
+
+<p>Les Senousia évacuèrent l’Ennedi&nbsp;: les Touareg descendirent
+plus au Sud et les Arabes se réfugièrent au Darfour. La colonne
+Hilaire rentra ensuite au Ouadaï, où elle devait contribuer à
+réduire les Kodoï insurgés.</p>
+
+<p>Au début de juin 1911, eut lieu la révolte des Kodoï. Ces
+montagnards turbulents avaient toujours joui de privilèges spéciaux
+sous les anciens sultans du Ouadaï&nbsp;; notre domination modifia
+cet état de choses d’une façon désagréable pour les Kodoï, et
+ceux-ci, comme tous les autres indigènes, durent payer un impôt en
+mil, et peut-être même supporter quelques exactions des gens
+d’Acyl. Du reste, il ne faut voir en cela que les motifs
+occasionnels de l’insurrection&nbsp;: le fanatisme musulman, la
+haine de l’étranger, l’orgueil insensé et la brutalité bien connue
+des Maba constituent des raisons autrement sérieuses.</p>
+
+<p>Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui voyageait sans escorte,
+était assailli par plusieurs bandes de rebelles et, pour échapper à
+un sort plus cruel, se donnait volontairement la mort. Le
+commandant Hilaire, qui revenait de l’Ennedi, et le capitaine
+Chauvelot, arrivant de Bir Ṭaouil, réprimèrent la révolte.
+Doud-Mourra avait envoyé l’aguid el Djaʿâdné au secours des
+révoltés&nbsp;; mais les Ouadaïens furent battus et mis en
+fuite.</p>
+
+<p>Un vent de rébellion avait d’ailleurs soufflé sur tout
+le<span class="pagenum" id="Page_190">[190]</span> Ouadaï, et le
+commandant Hilaire dut aller s’installer à Atya, pour porter les
+derniers coups à l’insurrection, qui, dit le colonel Largeau dans
+un de ses rapports, «&nbsp;un peu partout a amoncelé les
+ruines&nbsp;». La révolte du Ouadaï a modifié les plans du colonel
+Largeau. «&nbsp;Il semble, en effet, ne plus vouloir occuper le
+Tama, non plus que le Sila. Il se contentera d’établir un poste
+solide dans la région de Courgnes, pour surveiller ces deux points.
+Si Bakhit continue son agitation, le colonel Largeau fera de ce
+côté une rapide expédition. Ce sera tout.</p>
+
+<p>«&nbsp;Je ne peux, dit-il, songer à m’affaiblir en étendant
+l’occupation.&nbsp;» Une compagnie occupera Amm Timan&nbsp;; une
+autre, installée vers Ati, formera la réserve.</p>
+
+<p>«&nbsp;Ainsi, explique le colonel Largeau, nous serons, au
+Ouadaï, gardés de tous côtés&nbsp;: au Nord, par une compagnie
+mobile, une section montée, des cavaliers d’Acyl et de
+l’artillerie&nbsp;; au Sud, par les deux compagnies mobiles, qui,
+prélèvement fait de la garnison de sûreté, me donneront au moins
+250 fusils.&nbsp;»</p>
+
+<p>«&nbsp;Telles sont les dispositions que vient de prendre le
+colonel Largeau<a id="FNanchor_211"></a><a href="#Footnote_211"
+class="fnanchor">[211]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Du côté du Nord, les Senousia restent toujours nos ennemis
+acharnés&nbsp;: nous avons déjà vu qu’ils avaient fait appel aux
+Turcs — peu aimés des Khouân pourtant — afin d’arrêter la marche
+victorieuse de l’occupation française. Le drapeau ottoman fut
+arboré sur le fortin d’Aïn Galakka, ou Borkou, et cela a redonné
+une nouvelle audace aux pillards senousis, dont les rezzous
+continuent à être un danger pour la partie septentrionale du
+Ouadaï, le Baḥr el Ghazal, les abords du Kanem et les régions
+orientales du Territoire de Zinder. Au début de l’année 1911, nos
+protégés ont eu beaucoup à souffrir des incursions menées par les
+gens d’Aḥmed Chérif.</p>
+
+<p>«&nbsp;On a fait le calcul que depuis 1906, c’est-à-dire en
+cinq<span class="pagenum" id="Page_191">[191]</span> ans, ces
+pillards ont tué, tant au Kanem qu’au Ouadaï, près de 600
+personnes, en ont emmené 228 en esclavage et ont razzié plusieurs
+milliers de chameaux et de moutons. Le système purement défensif
+qui consiste à attendre les rezzous à l’intérieur de nos
+possessions est donc extrêmement coûteux et peu efficace. La
+situation est en petit la même qu’il y a trois ans en Mauritanie
+pour l’Adrar. Tant que nous ne nous sommes pas décidés à occuper
+ces oasis, les pillards y formaient leurs bandes et de là s’en
+allaient razzier dans tout le nord du Sénégal. Les bandes qui
+désolent le Kanem et le Ouadaï se forment dans le Borkou&nbsp;; et
+tant que nous ne serons pas décidés à occuper ʿAïn Galakka,
+principale oasis de cette région, les six cents kilomètres de la
+frontière septentrionale des territoires du Tchad continueront à
+être exposés à leurs brusques incursions. Depuis que nous tenons
+l’Adrar, on n’entend plus parler de rezzous, d’attaques, de
+surprises, ni de pillages dans cette partie de l’Afrique
+occidentale&nbsp;; la Mauritanie est maintenant parfaitement
+tranquille. Quand nous tiendrons ʿAïn Galakka, il en sera de même
+pour les territoires du Tchad.</p>
+
+<p>«&nbsp;Aussi le Gouvernement de l’Afrique équatoriale, qui a
+longtemps résisté à l’occupation du Borkou comme étant sans valeur
+économique, est-il aujourd’hui convaincu que cette opération est
+devenue urgente au point de vue de la bonne police de cette partie
+de la colonie<a id="FNanchor_212"></a><a href="#Footnote_212"
+class="fnanchor">[212]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que la conquête de la Tripolitaine par les
+Italiens faciliterait énormément notre besogne. Les Turcs
+évacueront, s’ils ne l’ont déjà fait, le Borkou et le Tibesti, et
+la France aura alors toute liberté d’action dans des pays qui lui
+appartiennent incontestablement. L’occupation du Ouadaï et, plus
+tard, celle du Borkou et du Tibesti obligeront la confrérie des
+Senousia à composer avec nous. D’ailleurs, au cas où elle s’y
+refuserait, il nous sera très facile, une fois la question du
+Ouadaï réglée, de combattre efficacement<span class="pagenum" id=
+"Page_192">[192]</span> et de refouler dans le désert de Libye,
+d’une manière définitive, les bandes de Si Aḥmed Chérif.</p>
+
+<p>Le sultan ʿAli Dinar n’a tenu aucun compte des observations qui
+lui furent faites, sur la demande du Gouvernement français, par les
+autorités anglo-égyptiennes. Le débat sur les événements du Ouadaï,
+qui eut lieu à la Chambre le 16 décembre 1910, fit connaître que
+l’inspecteur général du Soudan égyptien, Slatin Pacha, avait donné,
+en mai 1909, les instructions les plus catégoriques à ʿAli Dinar,
+«&nbsp;lui recommandant non seulement d’observer la plus stricte
+neutralité, mais aussi de ne prêter son concours ni directement, ni
+indirectement, à l’ex-sultan du Ouadaï, notre adversaire, à ses
+partisans ou à des réfugiés quelconques, en lui faisant entendre
+que si, par sa faute, des troubles venaient à se produire, il en
+serait tenu pour responsable&nbsp;».</p>
+
+<p>Étant donné que les Anglais ne veulent pas encore occuper le
+Darfour et que, par conséquent, aucune sanction de leur part ne
+pouvait s’ensuivre, il était évident que leurs menaces devaient
+rester vaines. Depuis lors, ʿAli Dinar a fait razzier les
+territoires de son voisinage qui relèvent du Ouadaï français. Il a
+même essayé de s’implanter à demeure dans le Zegâoua
+ouadaïen&nbsp;; trois zéribas foriennes furent installées dans ce
+pays&nbsp;: l’une d’entre elles était commandée par le propre frère
+du sultan, Ibrahim, et les garnisons se composaient de réguliers,
+portant la ceinture rouge et le turban rouge et blanc.</p>
+
+<p>Les incursions des gens de ʿAli Dinar en pays ouadaïen peuvent
+nous créer des difficultés. Le sultan forien persiste à maintenir
+ses prétentions sur certaines provinces des confins du Ouadaï, et
+l’occupation de ces mêmes provinces par nos troupes l’irritera
+profondément. Cependant la leçon de Guéréda a porté ses fruits, et
+il y a lieu de croire que le renforcement de nos effectifs,
+l’entente qui règne entre les Gouvernements anglais et français et,
+en dernier lieu, la reddition de Doud-Mourra (octobre 1911)
+empêcheront vraisemblablement de ʿAli Dinar de se battre
+ouvertement avec nos troupes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_193">[193]</span>Il serait
+extrêmement désirable qu’une mission franco-anglaise fût chargée de
+délimiter la frontière qui doit séparer le Ouadaï du Darfour.
+Malheureusement, en l’état actuel des choses, cela n’est pas
+possible. Le Gouvernement anglais, pressenti à ce sujet par notre
+ministre des Affaires étrangères, répondit que «&nbsp;pour procéder
+à la délimitation d’une frontière si longue et si éloignée de son
+centre d’action, il serait obligé de faire une véritable
+expédition, qui pourrait être périlleuse...&nbsp;» Cela ne lui
+paraissait pas possible pour le moment. Cette question ne sera donc
+solutionnée que dans un avenir assez lointain, chose regrettable
+assurément, car la situation incertaine de la frontière sera pour
+nous une source d’ennuis.</p>
+
+<p>Doud-Mourra, à la suite de dissentiments avec le sultan Andoko,
+a dû quitter le Massalat. Profondément découragé, le rival d’Acyl
+est venu faire sa soumission au colonel Largeau, en octobre
+1911&nbsp;: il avait avec lui 500 partisans environ, dont 120 armés
+de fusils. Doud-Mourra a été exilé à Fort-Lamy, où le Gouvernement
+français lui fait une petite pension. Acyl est donc sans conteste
+le sultan du Ouadaï<a id="FNanchor_213"></a><a href="#Footnote_213"
+class="fnanchor">[213]</a>. La soumission de Doud-Mourra produira
+un grand effet moral dans tout le pays et facilitera singulièrement
+la tâche du colonel Largeau.</p>
+
+<p>Les opérations actives vont recommencer après la saison des
+pluies, vers le mois de novembre, et, grâce aux effectifs dont il
+dispose (1 régiment de tirailleurs à 12 compagnies et de
+l’artillerie), le colonel Largeau pourra mener à bien l’œuvre de
+pacification et d’organisation qui lui est dévolue.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c02">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_163"></a><a href="#FNanchor_163"><span class=
+"label">[163]</span></a>Nous signalerons d’ailleurs, à l’appui de
+ce que nous venons de dire, que le capitaine Rivière écrit toujours
+<em>Ouaddaï</em> et <em>Ouaddaïens</em> dans ses deux articles sur
+la région du Tchad. <em>Du Tchad au Ouaddaï</em> (<em>Revue des
+troupes coloniales</em>, année 1906)&nbsp;; <em>Notice sur le
+cercle de Moïto</em> (<em>ibid.</em>, année 1907). Les capitaines
+Cornet et Modat ont fait de même&nbsp;: le premier dans son ouvrage
+qui a pour titre&nbsp;: <em>Au Tchad</em>, le second dans études
+sur le Dar Fertyt.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_164"></a><a href="#FNanchor_164"><span class=
+"label">[164]</span></a><em>Voyage au Darfour</em>, p. 126.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_165"></a><a href="#FNanchor_165"><span class=
+"label">[165]</span></a>ʿAbd el Kerim était le contemporain du
+sultan du Darfour, Moḥammed Solong, que Nachtigal porte comme ayant
+régné de 1596 à 1637. C’est simplement à titre de document que nous
+donnerons, pour le temps de règne des prédécesseurs de Saboun, des
+chiffres qui diffèrent souvent de ceux de Nachtigal. Les
+renseignements qui nous ont été donnés à ce sujet ne peuvent, en
+aucune façon, avoir la même valeur que ceux recueillis, à Abéché
+même, par le célèbre explorateur.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_166"></a><a href="#FNanchor_166"><span class=
+"label">[166]</span></a>Nachtigal.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_167"></a><a href="#FNanchor_167"><span class=
+"label">[167]</span></a>Il se peut que les noms de Kharif et de El
+Djezam servent à désigner le même prince.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_168"></a><a href="#FNanchor_168"><span class=
+"label">[168]</span></a>Ce prince était fils d’une Massalat du
+Ouadaï.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_169"></a><a href="#FNanchor_169"><span class=
+"label">[169]</span></a>C’est à cette particularité qu’il faut
+probablement attribuer l’origine du nom de Khariféïn (deux ans). Ce
+prince est encore appelé Khariféïn abou Deboug ben Saboun.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_170"></a><a href="#FNanchor_170"><span class=
+"label">[170]</span></a>Le groupe maba comprend surtout cinq
+tribus&nbsp;: Kodoï, Abou Senoun, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba et
+Madala. Les autres tribus (Galoum, Dekker, Matlamba, Abissa) sont
+peu nombreuses et ne comptent presque pas. D’après la tradition, la
+mère du sultan du Ouadaï doit appartenir à l’une des cinq tribus
+nobles ou bien encore à la tribu des Kondongo, qui, quoique non
+maba, est parfois rangée parmi les tribus autochtones.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_171"></a><a href="#FNanchor_171"><span class=
+"label">[171]</span></a>El Tounesy, p. 231.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_172"></a><a href="#FNanchor_172"><span class=
+"label">[172]</span></a>Le cheïkh Terab, qui appartenait aux Arabes
+’Aouada, avait vaillamment secondé Moḥammed el Amin el Kanemi, dans
+toutes les luttes que celui-ci fut obligé de soutenir. Terab avait
+le commandement de tous les Choa du Bornou&nbsp;: les indigènes
+disent de lui qu’il était «&nbsp;le sultan des Arabes&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_173"></a><a href="#FNanchor_173"><span class=
+"label">[173]</span></a>Abecher, Abéché, Oubbéché.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_174"></a><a href="#FNanchor_174"><span class=
+"label">[174]</span></a>ʿAli fit mander, à plusieurs reprises, les
+principaux chefs des Oulâd Slimân et les renvoya dans leur tribu
+comblés de cadeaux.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_175"></a><a href="#FNanchor_175"><span class=
+"label">[175]</span></a>Ces deux Tripolitains avaient construit le
+palais que l’on voit encore actuellement à Abéché&nbsp;: les
+chameaux des Arabes Maḥâmid étaient allés chercher, au nord
+d’Ourâda, la pierre à chaux nécessaire pour faire le mortier et
+blanchir les murs.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_176"></a><a href="#FNanchor_176"><span class=
+"label">[176]</span></a>Les deux Fitzân reçurent de nombreux
+cadeaux du sultan ʿAli, qui voulut les récompenser magnifiquement
+pour le service rendu. Ils disparurent ensuite. Certains indigènes
+disent que ces étrangers retournèrent chez eux avec une caravane de
+commerçants&nbsp;; d’autres rapportent que le sultan ʿAli les fit
+mettre à mort, pour les empêcher plus sûrement d’aller offrir leurs
+services à des ennemis du Ouadaï. Il est probable que c’est la
+première version qu’il faut adopter.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_177"></a><a href="#FNanchor_177"><span class=
+"label">[177]</span></a>Ces deux princesses se marièrent le même
+jour, au mois d’août 1873, durant le premier séjour que Nachtigal
+fit à Abéché.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_178"></a><a href="#FNanchor_178"><span class=
+"label">[178]</span></a>Quelques années plus tard, Yousef donna
+l’ordre de tuer Aba Zaït.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_179"></a><a href="#FNanchor_179"><span class=
+"label">[179]</span></a>Appelé Senousi, parce que son père Abou
+Beker était affilié à la secte des Senousia. Lui-même, du reste,
+avait pris le ouerd de la confrérie. Le père du sultan Senousi,
+Abou Beker, était apparenté à la famille royale du Baguirmi. Il
+vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti pour y faire le commerce des
+esclaves et de l’ivoire&nbsp;: ce métier le fit entrer en relations
+avec les Djellâba de l’est et avec l’aventurier Zibêr.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_180"></a><a href="#FNanchor_180"><span class=
+"label">[180]</span></a><em>Étude sur le Dâr-Fertyt</em>
+(communiquée par le capitaine Modat).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_181"></a><a href="#FNanchor_181"><span class=
+"label">[181]</span></a>Capitaine Modat.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_182"></a><a href="#FNanchor_182"><span class=
+"label">[182]</span></a>Un exemple, entre mille, suffira à donner
+une idée de la veulerie de Yousouf. Au temps du sultan ʿAli,
+l’aguid er Râchid était Assad el Kebir, l’un des dignitaires les
+plus riches et les plus puissants du pays. Quand Yousouf, à la mort
+de son frère, fut proclamé souverain du Ouadaï, il donna la charge
+d’aguid er Râchid à l’un de ses esclaves, Amin Goudjia, qui reçut
+l’ordre d’aller prendre possession de son commandement. Mais Assad
+el Kebir ne laissa point le nouveau promu pénétrer dans sa demeure.
+Amin Goudjia reçut avis que s’il cherchait à franchir la porte ou à
+donner des ordres, à agir, en un mot, comme s’il était réellement
+aguid er Râchid, Assad lui ferait couper la tête immédiatement. Il
+se le tint pour dit et n’insista point. Yousouf n’insista pas
+davantage et laissa les choses en l’état. Amin Goudjia ne reçut le
+kademoul d’aguid er Râchid qu’à la mort d’Assad el Kebir&nbsp;: le
+sultan Ibrahim le lui enleva pour le donner à un captif gourân,
+Guelma.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_183"></a><a href="#FNanchor_183"><span class=
+"label">[183]</span></a>Beaucoup de Foriens, qui s’enfuirent au
+Ouadaï à ce moment-là, furent pris et réduits en esclavage.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_184"></a><a href="#FNanchor_184"><span class=
+"label">[184]</span></a>Il se réfugia au Tania. Il revint, plus
+tard, vivre en simple particulier auprès de l’aguid el Maḥâmid.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_185"></a><a href="#FNanchor_185"><span class=
+"label">[185]</span></a>Moḥammed el Hachaïchi, <em>Voyage au pays
+des Senoussia</em>, p. 130.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_186"></a><a href="#FNanchor_186"><span class=
+"label">[186]</span></a><em>Voyage au pays des Senoussia</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_187"></a><a href="#FNanchor_187"><span class=
+"label">[187]</span></a>Capitaine Julien, <em>Le Dâr
+Ouadaï</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_188"></a><a href="#FNanchor_188"><span class=
+"label">[188]</span></a>ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma (le
+taquin), était fils de Chérif et de momo Maden. Nachtigal rapporte
+qu’on le surprit versant des larmes le jour de l’avènement du
+sultan ʿAli. Celui-ci le fit aveugler&nbsp;: mais on dut s’y
+prendre mal, car Abou Kouyouma réussit à quitter la capitale et à
+rassembler des partisans. On s’empara de lui et, à la suite d’une
+nouvelle opération, il perdit complètement la vue. «&nbsp;Comme la
+plupart de ses frères aveuglés, Abou Kouyouma passait la plus
+grande partie de ses jours à absorber d’énormes quantités de
+merissé&nbsp;». Le sultan ʿAli l’avait nommé aguid ed Debaba,
+charge dans laquelle il fut remplacé par son fils Acyl. Une fille
+de Abou Kouyouma, Habbo, épousa le sultan Ibrahim&nbsp;: elle eut
+un fils, Moḥammed Ṣâlèḥ, que Doud-Mourra fit aveugler.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_189"></a><a href="#FNanchor_189"><span class=
+"label">[189]</span></a>
+</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><em>Dar ed dimmé</em>
+</td>
+<td>Homme courageux,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Abou Goudjia seghir</em>
+</td>
+<td>Le jeune Abou Goudjia</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Ma errouft léh senné</em>
+</td>
+<td>Ignorait qu’on voulût le saisir.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Adjâouid mergo</em>
+</td>
+<td>Les adjaouid sortirent,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Qotolo dimmé...</em>
+</td>
+<td>Il y eut un combat sanglant...</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sect1top"><em>Choter as soulba</em>
+</td>
+<td class="sect1top">Pourquoi la ceinture blanche autour des
+reins&nbsp;?</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Chounhou chôoura</em>
+</td>
+<td>Qu’est-il donc arrivé,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>la ʿyal abba</em>
+</td>
+<td>O fils de mon père&nbsp;?</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Abou Goudjia mereg</em>
+</td>
+<td>Abou Goudjia est sorti</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>Chila léna ed derba</em>
+</td>
+<td>Montre-nous le chemin qu’il a pris, etc.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="tdc">(Chanson ouadaïenne.)</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><em>Abou Goudjia</em> (l’homme à la longue chevelure) est le
+surnom populaire donné à Acyl. Le sultan du Ouadaï doit avoir la
+tête rasée&nbsp;; mais tout prétendant au trône laisse pousser ses
+cheveux, car la longue chevelure est un signe de revendication.
+Acyl répétait souvent qu’il ne sacrifierait sa belle chevelure
+frisée, que lorsqu’il aurait été proclamé sultan du Ouadaï.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_190"></a><a href="#FNanchor_190"><span class=
+"label">[190]</span></a><em>Doud-Mourra</em> signifie&nbsp;: le
+lion de Mourra. Mourra est un village du sultan, sur la route
+d’Abéché à El Fâcher.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_191"></a><a href="#FNanchor_191"><span class=
+"label">[191]</span></a>Destenave et Truffert, <em>La région du
+Tchad</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_192"></a><a href="#FNanchor_192"><span class=
+"label">[192]</span></a>Fourneau, <em>Deux années dans la région du
+Tchad</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_193"></a><a href="#FNanchor_193"><span class=
+"label">[193]</span></a>Il avait été également question d’un
+rapprochement entre Doud-Mourra et Acyl.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_194"></a><a href="#FNanchor_194"><span class=
+"label">[194]</span></a>Moḥammed ould Bechara avait épousé Mérem
+Habbo, fille de ʿAli, en 1873. Il n’en eut pas d’enfant. Mérem
+Habbo lui fut enlevée par le sultan Yousouf, qui donna à l’aguid sa
+fille, Mérem Zenaba.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_195"></a><a href="#FNanchor_195"><span class=
+"label">[195]</span></a>La frontière virtuelle, séparant le Ouadaï
+du Territoire du Tchad, était marquée par les villages de
+Malabesse, Boullong, Sommo, Boli, Zan. Elle passait, en dernier
+lieu, à Amm Timan, sur le Baḥr es Salamat.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_196"></a><a href="#FNanchor_196"><span class=
+"label">[196]</span></a>Le tableau est très flatté, car le
+caractère de Gaourang est bien moins simple et beaucoup moins
+sympathique que ce que l’on veut bien dire.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_197"></a><a href="#FNanchor_197"><span class=
+"label">[197]</span></a>Après son arrestation, Acyl avait été
+déporté à Kémo. On le fit changer plusieurs fois de résidence. Il
+fut même envoyé à Brazzaville. En dernier lieu, il se trouvait à
+Laï, auprès du commandant Julien, quand le lieutenant-colonel
+Largeau lui rendit, avec la liberté, l’espoir d’arriver un jour au
+trône du Ouadaï (fin 1906). Il a été déposé en juin 1912.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_198"></a><a href="#FNanchor_198"><span class=
+"label">[198]</span></a><em>Le Temps</em>, 10 novembre 1908.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_199"></a><a href="#FNanchor_199"><span class=
+"label">[199]</span></a>Après l’arrestation d’Acyl, le commandant
+Largeau avait déjà fait tenir un message à Doud-Mourra, par
+l’intermédiaire de Mérem Samèh, sœur du sultan ouadaïen, qui fut
+renvoyée à Abéché.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_200"></a><a href="#FNanchor_200"><span class=
+"label">[200]</span></a>Largeau, <em>La France devant le
+Ouadaï</em> (<em>Revue des Troupes Coloniales</em>, 1910).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_201"></a><a href="#FNanchor_201"><span class=
+"label">[201]</span></a>Les Oulâd Slimân sont appelés
+<em>Minimini</em> par les indigènes du Kanem et du Baḥr el
+Ghazal&nbsp;; dans la partie orientale du Ouadaï, ce nom est
+réservé aux Bideyat et aux Zegâoua.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_202"></a><a href="#FNanchor_202"><span class=
+"label">[202]</span></a>Barkaï est un partisan d’Acyl, qui fut fait
+d’abord aguid el Khouzam et reçut ensuite le kademoul d’aguid er
+Râchid. Bidey d’origine, il alla tout jeune au Borkou, où il fut
+capturé par un rezzou ouadaïen. Emmené à Abéché, il y resta
+longtemps et débuta comme petit touèr du sultan Yousouf. Plus tard,
+il embrassa la cause d’Acyl.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_203"></a><a href="#FNanchor_203"><span class=
+"label">[203]</span></a>Rapport du capitaine Chauvelot.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_204"></a><a href="#FNanchor_204"><span class=
+"label">[204]</span></a>Diado était un vieux partisan d’Acyl&nbsp;:
+il appartenait à la tribu arabe des Missiriyé.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_205"></a><a href="#FNanchor_205"><span class=
+"label">[205]</span></a>Cf. <em>Lettres du lieutenant-colonel
+Moll</em>, p. 255-280.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_206"></a><a href="#FNanchor_206"><span class=
+"label">[206]</span></a>Chevalier, <em>L’Afrique centrale
+française</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_207"></a><a href="#FNanchor_207"><span class=
+"label">[207]</span></a><em>Étude sur le Dar-Fertyt</em>
+(communiquée par le capitaine Modat).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_208"></a><a href="#FNanchor_208"><span class=
+"label">[208]</span></a>Après le massacre de Crampel, du docteur
+Moḥammed Saïd, de Biscarrat et de leur escorte, Senousi écrivit à
+Râbaḥ pour lui faire part de l’événement. Celui-ci eut un mouvement
+de colère, mais envoya néanmoins son intendant réclamer à Senousi
+tout le personnel — le Targui et les douze Toucouleurs qui avaient
+trahi Crampel, ainsi que la Pahouine Niarinzé avaient été épargnés
+— et le matériel de la mission. Le sultan finit par remettre une
+partie des armes, des munitions et des marchandises, ainsi que dix
+Toucouleurs et Niarinzé. Comme il avait caché sous terre le reste
+du butin, qu’il avait éloigné de Châ les deux Toucouleurs parlant
+arabe et que le Targui était parti vers le Nord, Senousi put jurer
+sur le Qorân «&nbsp;qu’il ne lui restait plus rien de Crampel
+<em>sur</em> la terre de Châ&nbsp;».</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_209"></a><a href="#FNanchor_209"><span class=
+"label">[209]</span></a>Rapport du capitaine Modat au sujet du
+combat de Ndélé, le 12 janvier, et de la tentative de surprise du 7
+février 1911.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_210"></a><a href="#FNanchor_210"><span class=
+"label">[210]</span></a><em>Journal officiel de l’Afrique
+équatoriale française</em>, 1<sup>er</sup> juillet.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_211"></a><a href="#FNanchor_211"><span class=
+"label">[211]</span></a><em>Le Matin</em>, 2 novembre 1911.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_212"></a><a href="#FNanchor_212"><span class=
+"label">[212]</span></a><em>Le Temps</em>, 18 octobre 1911.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_213"></a><a href="#FNanchor_213"><span class=
+"label">[213]</span></a>Il en a été déposé le 5 juin 1912, interné
+à Laï et n’a pas été remplacé. Cette mesure a été motivée par son
+attitude hostile à la France. Le Ouadaï est administré par le
+colonel Largeau à l’aide de sept hauts dignitaires indigènes.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_194">[194]</span><a id=
+"p2c03"></a>LES POPULATIONS DU OUADAÏ</h3>
+
+<hr class="decor width6">
+
+<p class="space-above15">Nous allons maintenant passer rapidement
+en revue les divers éléments qui constituent la population du
+Ouadaï<a id="FNanchor_214"></a><a href="#Footnote_214" class=
+"fnanchor">[214]</a>.</p>
+
+<p>Nachtigal évaluait la population du Ouadaï à deux millions et
+demi d’habitants&nbsp;; le capitaine Julien ne la supposait pas
+inférieure à deux millions&nbsp;; et enfin on croit actuellement
+que, cette population ayant été décimée par un état de guerre
+perpétuel et par des razzias périodiques d’esclaves sur les confins
+du royaume, le chiffre doit être ramené à moins d’un million.</p>
+
+<h4>MABA</h4>
+
+<p>Le groupe ethnique le plus considéré est formé par les
+Maba&nbsp;: ce sont des Ouadaoua de race, qui vinrent librement à
+l’islamisme et aidèrent ʿAbd el Kerim à chasser les Toundjour. Leur
+pays aurait été appelé <em>dâr maba</em> à cause de sa richesse en
+eau. Ils parlent le <em>bora mabang</em> (langue des Maba) et
+présentent tous à peu près les mêmes caractères. Ces indigènes ont
+le teint noir&nbsp;: ils arrangent leurs cheveux en petites tresses
+et possèdent, entre le cou et l’oreille, une excroissance de la
+peau, obtenue par l’application de ventouses<a id=
+"FNanchor_215"></a><a href="#Footnote_215" class=
+"fnanchor">[215]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_195">[195]</span>Nous avons vu le
+rôle joué autrefois au Ouadaï par la population énergique des Maba.
+Ils sont toujours restés attachés aux traditions qui assuraient
+leur prédominance dans le pays. Mais l’extension énorme du Ouadaï,
+les progrès de l’armement et l’importance acquise par les
+contingents des aguids diminuèrent l’influence des tribus
+autochtones. Autrefois, le sultan devait être fils d’une femme
+maba&nbsp;; aujourd’hui, il n’en est plus de même et les quatre
+derniers sultans (Ibrahim, Ghazali, Doud-Mourra et Acyl) naquirent
+de femmes étrangères.</p>
+
+<p>Les Maba abusent de la merissé et ont, dans tout le pays, une
+grande réputation de brutalité. Voici, d’ailleurs, le jugement que
+Nachtigal a porté sur ces indigènes&nbsp;: «&nbsp;Les Maba sont
+bien les gens les plus orgueilleux, les plus fanatiques, les plus
+mesquins que j’aie rencontrés au cours de mes voyages. L’arrogance
+qu’ils affichent à l’égard des étrangers n’est pas faite seulement
+de fanatisme religieux mais encore de l’intime conviction qu’ils
+ont de la supériorité de leur patrie, de leur souverain et de leur
+propre personne<a id="FNanchor_216"></a><a href="#Footnote_216"
+class="fnanchor">[216]</a>&nbsp;».</p>
+
+<p>Les Maba comprennent les tribus suivantes&nbsp;: Kodoï, Oulâd
+Djema’, Galoum, Dekker, Malanga, Madaba (ou Mandaba), Madala (ou
+Mandala), Matlamba, Abissa.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Kodoï.</span> — Leur
+nom vient de <em>kodok</em>, qui signifie montagne. Ce sont des
+montagnards qui habitent, au nord-est de Ouara, la région marquée
+par le mont Kardjago. On les appelle aussi Abou Senoun<a id=
+"FNanchor_217"></a><a href="#Footnote_217" class=
+"fnanchor">[217]</a> (les hommes aux dents), parce qu’ils ont les
+dents rouges. Ils comprennent plusieurs fractions (Matouk Sing,
+Galak Sing, Margak Sing, Oudjak Sing) et des forgerons
+(Nemena).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_196">[196]</span>Les Kodoï
+parlent le maba et l’arabe&nbsp;: leur gouverneur porte le titre de
+<em>melik</em>. Les Kodoï et les Oulâd Djema’ sont les tribus
+autochtones les plus considérées du Ouadaï.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Djema’.</span> —
+Les Oulâd Djema’ sont étroitement apparentés aux Kodoï. Les deux
+tribus vivaient autrefois réunies&nbsp;: elles inquiétaient alors
+les sultans du Ouadaï par leur turbulence. Kharout es Seghir les
+sépara et donna le commandement de l’une d’entre elles à un
+kamkalek de l’époque, Djema’&nbsp;: les sujets de ce dignitaire
+furent désormais appelés Oulâd Djema’. Les deux tribus n’en
+continuèrent pas moins à marcher la main dans la main, dans tous
+les mouvements qui agitèrent le Ouadaï, et à rallier autour d’elles
+le reste des Maba. Les Oulâd Djema’ habitent le pays au nord de
+celui des Kodoï.</p>
+
+<p>Au début de juin 1911, Kodoï et Oulâd Djema’ se sont soulevés
+contre notre domination. Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui
+n’avait point d’escorte, fut attaqué par de nombreux insurgés et se
+tira un coup de revolver sous le menton, pour ne point tomber
+vivant entre leurs mains. On a écrit que la lourdeur des impôts
+prélevés par les émissaires du sultan Acyl avait provoqué la
+révolte. «&nbsp;Le pays qui, du temps de Doud-Mourra, ne payait
+presque pas d’impôts — ce sultan trouvant ce dont il avait besoin
+en razziant les pays voisins — croit aujourd’hui que toutes les
+exactions qu’il subit sont notre fait<a id=
+"FNanchor_218"></a><a href="#Footnote_218" class=
+"fnanchor">[218]</a>.&nbsp;» Il est possible que les nouveaux
+fonctionnaires ouadaïens aient eu la main lourde et aient pressuré
+quelque peu leurs administrés. Il existe, au Ouadaï, des habitudes
+séculaires contre lesquelles il faudra réagir. Mais il ne faut
+point perdre de vue que les Maba — et en particulier les Kodoï et
+Oulâd Djema’ — ont toujours joui de privilèges spéciaux et que le
+fait de subir la loi commune a dû les irriter profondément. Du
+reste, ces montagnards belliqueux ont souvent fait preuve
+d’indépendance à l’égard du pouvoir d’Abéché, et la révolte du mois
+de juin ne doit nullement<span class="pagenum" id=
+"Page_197">[197]</span> surprendre. Elle fut réduite, en une
+quinzaine de jours, par le détachement du capitaine Chauvelot et la
+colonne du commandant Hilaire, qui revenaient de l’Ennedi.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Galoum et
+Dekker.</span> — Les Galoum et les Dekker, peu nombreux, sont de la
+famille des Oulâd Djema’.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Malanga, Mandaba et
+Mandala.</span> — Les Malanga, les Mandaba et les Mandala comptent
+parmi les tribus les plus anciennes du pays. Ils ont joué un rôle
+historique important et c’est ce qui explique les privilèges
+honorifiques dont leurs chefs continuent à jouir. Ces Maba,
+actuellement très réduits, sont groupés dans les quelques montagnes
+qui avoisinent Ouara du côté de l’Est. On trouve aussi des Malanga
+dispersés dans les pays du Sud, particulièrement chez les
+Kelinguen.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Matlamba</span> (ou
+<span class="bold">Debba</span>). — Cette tribu, analogue aux
+précédentes, s’est éparpillée et ne compte plus.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Abissa.</span> — Les
+Abissa, peu nombreux, parlent le maba.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Kelinguen</span>.</h4>
+
+<p>Le Kelinguen est une région de montagnes qui constituent le plus
+gros massif des environs d’Abéché et dont les premiers contreforts
+se trouvent à quelques kilomètres à l’est de la capitale. D’après
+Nachtigal, les gens qui habitent ce pays ne forment pas une tribu
+particulière&nbsp;: ils sont de race kodoï, mararit, kabga ou
+arabe. Cependant l’usage s’est établi de parler de la tribu des
+Kelinguen. Celle-ci jouit d’une grande influence au Ouadaï&nbsp;;
+elle soutint Moḥammed Chérif dans les luttes que ce prince dut
+mener contre l’élément maba. L’ami fidèle du sultan Doud-Mourra,
+l’aguid el Maḥamid Moḥammed ould Bechara, appartenait à une famille
+illustre des Kelinguen.</p>
+
+<p>La majeure partie du pays kelinguen — lequel contient un grand
+nombre de villages — était la propriété de la famille du sultan
+Doud-Mourra et de quelques Ouadaïens de noble origine. «&nbsp;Ce
+qui est assez curieux dans tous ces villages,<span class="pagenum"
+id="Page_198">[198]</span> c’est de voir la division en quartiers
+très séparés. Il y a d’abord le village ouadaïen&nbsp;; puis, à
+quelque distance, ceux qui appartiennent à de grands personnages.
+C’est ainsi que la mère du sultan a 253 villages à elle. Dans ces
+villages sont des captifs qui sont loin d’être à plaindre. Ils ont
+des cases, sont nourris ainsi que leurs familles, possèdent même
+souvent des moutons que leurs maîtres leur ont donnés en cadeaux.
+En échange, ils cultivent le mil pour leurs patrons et gardent
+leurs troupeaux. La seule chose qui était pénible dans leur
+situation, c’est que leurs enfants n’étaient pas à eux et que leurs
+maîtres pouvaient les vendre ou les transporter ailleurs à leur
+guise<a id="FNanchor_219"></a><a href="#Footnote_219" class=
+"fnanchor">[219]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Tribus devenues analogues aux
+Maba</span>.</h4>
+
+<p>Les Kondongo, les Mararit et les Mimi, quoique n’appartenant pas
+au groupe maba, sont cependant considérés comme des tribus de race
+noble (<em>ḥourrin</em>). Autrefois, lorsque le sultan était tenu
+de respecter la coutume qui a régné si longtemps au Ouadaï, il
+pouvait, sans déroger, prendre femme dans l’une de ces trois
+tribus.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Kondongo</span> ou
+<span class="bold">Oulâd Mêsé.</span> — Les Kondongo forment la
+tribu la plus considérée du groupe&nbsp;: ils comptent même parmi
+les tribus autochtones du Ouadaï. Ils ne sont venus à l’islâm
+qu’après les Maba&nbsp;: ils aidèrent cependant ʿAbd el Kerim dans
+sa lutte contre le paganisme.</p>
+
+<p>Nachtigal dit que les Kondongo ressemblent aux Maba, au physique
+comme au moral. Ils habitent au pied de la chaîne montagneuse qui
+s’étend à l’ouest d’Abéché et que coupe, vers son milieu, la route
+conduisant au dar Zioud. Ils se sont également répandus vers le
+Nord, du côté des pics Tolfou, Dobou, Chibi, etc., et ils se sont
+mélangés aux habitants de cette contrée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span>Cette tribu
+parle le bora-mabang et un dialecte qui en est dérivé.</p>
+
+<p>Les Mararit et les Mimi sont venus à l’islâm en même temps que
+les Maba et ils ont secondé les efforts de ʿAbd el Kerim. Chacune
+de ces deux tribus parle une langue qui lui est propre.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Mararit.</span> — Les
+Mararit sont ainsi appelés du nom de leur ancêtre Marra&nbsp;; on
+les nomme aussi Abou Chârib (les hommes aux moustaches) et Abii.
+Avec eux vivent les Châlé, Oro et Kourbô&nbsp;: ces indigènes
+parlent des dialectes plus ou moins apparentés à celui des Mararit,
+mais qui en diffèrent toutefois d’une manière notable. Nachtigal
+fait d’ailleurs remarquer que, au Darfour, ces fractions sont
+indépendantes des Mararit. Ceux-ci jouissent au Ouadaï d’une
+mauvaise réputation&nbsp;: on les dit sans cœur, sans foi et sans
+parole. On les trouve dans le pays à l’est des Kodoï&nbsp;: ils
+gardaient autrefois le Ouadaï des attaques des Tama.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Mimi</span> ou
+<span class="bold">Moutoutou.</span> — Cette tribu est très
+nombreuse, mais beaucoup de ses membres se sont dispersés dans le
+sud du Ouadaï, où ils vivent mélangés aux autres peuplades.
+Nachtigal rapporte que les Mimi sont braves et cruels et qu’ils
+sont gouvernés par un <em>melik ḥourr</em>, jouissant de certaines
+prérogatives.</p>
+
+<p>Les Mimi habitent le pays situé au nord de celui des Oulad
+Djema’ et des Mararit&nbsp;: ils voisinent avec les Zegâoua et avec
+les Arabes Maḥâmid d’Ourâda. Dans leur région, «&nbsp;le terrain
+est généralement sablonneux&nbsp;; les dunes alternent avec le naga
+(terrain siliceux très dur). L’eau est assez rare..... Les villages
+sont grands, bien tenus, bâtis sur des dunes près des points d’eau.
+Les principales cultures sont le mil et le coton. Avec les Mimis
+vivent quelques tribus d’Arabes Maḥamids qui établissent leurs
+campements sur les bords de l’ouadi Fétité<a id=
+"FNanchor_220"></a><a href="#Footnote_220" class=
+"fnanchor">[220]</a>&nbsp;». Les Mimi ont contracté de
+nombreuses<span class="pagenum" id="Page_200">[200]</span>
+alliances avec les Zegâoua, auxquels ils ressemblent beaucoup au
+moral. Le sultan du Ouadaï faisait administrer le dar Mimi par un
+kamkalek&nbsp;: ce fonctionnaire percevait l’impôt et rendait la
+justice au nom de son maître.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Tribus immigrées</span>.</h4>
+
+<p>Les indigènes dont nous allons parler présentent une analogie
+presque complète avec ceux des deux groupes précédents. Ils sont
+cependant considérés comme n’étant pas de race noble. Ils
+comprennent les tribus suivantes&nbsp;: Ganyanga, Banadoula, Kabga,
+Koubou et Nas Djoumbo.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Ganyanga.</span> — Ils
+habitent le pays au nord-est d’Abéché. Ce sont d’anciens
+fétichistes immigrés dans la région des Maba&nbsp;: leur nom, qui
+est synonyme de l’arabe <em>ʿarianin</em> (nus), leur a été donné
+en souvenir de l’habillement sommaire qu’ils avaient autrefois. Ils
+ne sont pas nombreux et vivent mélangés aux Maba, dont ils parlent
+la langue et avec lesquels ils présentent la plus grande
+analogie.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Banadoula.</span> — Les
+Banadoula sont également des fétichistes immigrés&nbsp;: ils
+parlent la langue maba.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Kabga.</span> — Cette
+tribu fut convertie à l’islâm par la force des armes. Le pays des
+Kabga, situé à côté de celui des Mimi, renferme une montagne
+inaccessible, le djebel Kabga, qui permit à ces indigènes de rester
+longtemps indépendants du Ouadaï&nbsp;: ils furent cependant
+vaincus et dispersés. On les trouve actuellement dans le Kelinguen
+et du côté de Mourra, le village du sultan. Les Kabga se sont
+mélangés aux Maba, auxquels ils ressemblent beaucoup&nbsp;: ils
+possèdent toutefois une langue qui leur est propre.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Koubou.</span> — Les
+Koubou dépendent politiquement des Mararit.<span class="pagenum"
+id="Page_201">[201]</span> Nachtigal dit qu’ils appartiennent au
+même groupe ethnique que ces derniers et qu’ils en sont peut-être
+issus. Ils parlent, en tout cas, un dialecte se rapprochant du
+mararit.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Nas Djoumbo.</span> —
+Les gens qui habitent la région de Ḥadjer Djoumbo sont actuellement
+analogues aux Maba.</p>
+
+<p>C’est dans la région comprise entre Ḥadjer Djoumbo et Ourâda que
+se trouve le ouadi Yên, sur les bords duquel de nombreuses tribus
+nomades (Noarma, Zegâoua, Missiriyé, etc.) viennent installer leurs
+campements, à la fin de la saison des pluies. Le reste du pays est
+habité par des Mimi, Nâs Djoumbo et autres Ouadaïens, qui cultivent
+un peu de mil et de coton.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Tribus plus ou moins alliées aux
+Maba</span>.</h4>
+
+<p>Le groupe formé par les Karranga, Fala, Kachméré, Marfa,
+Kadjanga, Ali et Moyo se rapproche beaucoup du groupe maba, soit
+que ces indigènes possèdent des liens de parenté avec les tribus
+autochtones, soit qu’ils en aient adopté les mœurs et les coutumes.
+Sauf certaines fractions des Kadjanga, les tribus de ce groupe
+furent converties par la force des armes (<em>anermélé</em>).</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Karranga.</span> — Les
+Karranga sont considérés comme étant de meilleure noblesse que les
+maîtres du pays. Cette tribu est très belliqueuse et fort redoutée
+pour sa cruauté&nbsp;: elle est gouvernée par un melik. Les
+Karranga sont étroitement alliés aux Maba&nbsp;: ils parlent un
+dialecte spécial qui n’est qu’un dérivé du bora-mabang. Ils
+habitent les montagnes qui se trouvent au nord d’Am Deguemat. C’est
+dans le massif des Karranga qu’était autrefois installée la
+souveraineté des Toundjour&nbsp;: leur sultan avait sa capitale au
+pied du mont Kadama.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Fala</span> ou
+<span class="bold">Bakka.</span> — Les Fala se rattachent aux
+Karranga. Ils ressemblent en tous points aux tribus maba, dont ils
+ont les mœurs et les usages. Ils habitent les montagnes situées
+au<span class="pagenum" id="Page_202">[202]</span> sud d’Am
+Deguemat et parlent un dialecte dérivé du bora-mabang.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Kachméré.</span> — Les
+Kachméré présentent le type maba, mais leur teint est un peu moins
+noir que celui des tribus autochtones. Ils ont des mœurs et des
+coutumes différentes&nbsp;: c’est ainsi qu’ils mangent des mets que
+les Maba considèrent comme impurs (grenouille, lézard). Ce sont des
+gens très pacifiques. Ils parlent un dialecte spécial dérivé du
+bora-mabang. Cette tribu habite le pays de la rive gauche de la
+Bétêha, au nord du massif des Karranga.</p>
+
+<p>Les Kourdjinna parlent un dialecte apparenté au kachméré.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Marfa.</span> — Les
+Marfa ressemblent aux Maba au point de vue physique, mais ils ont
+les mœurs et les coutumes des Kachméré. Ils sont également d’humeur
+pacifique et leur tribu est la seule qui n’ait jamais pris les
+armes contre les sultans du Ouadaï. Ils parlent un dialecte dérivé
+du bora-mabang, assez proche de celui des Kadjagsé. Ils habitent le
+pays à l’est des Karranga.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Kadjanga</span> ou
+<span class="bold">Abou Derreg.</span> — Les Kadjanga vivent au
+milieu de Maba authentiques&nbsp;: ils se sont alliés à ceux-ci et
+l’accord le plus parfait règne entre les deux populations. C’est
+pourquoi on range parfois cette tribu parmi les Maba de race&nbsp;:
+cependant une fraction des Kadjanga a été convertie à l’islâm par
+la force des armes. Ces indigènes parlent la langue maba et un
+dialecte qui en est dérivé. Ils sont peu nombreux et ont la
+réputation d’être braves, mais cruels. Leur tribu habite la région
+de la haute Bétêha, et la partie orientale du territoire qu’elle
+occupe est marquée par le confluent des Delal, Lobbode et
+Mondjobok.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Ali.</span> — Les Ali
+habitent la partie orientale du Ouadaï et sont installés à côté des
+Massalat el Hôch. Ils se rapprochent quelque peu des Maba par les
+mœurs, les coutumes et les traditions. Ils parlent le bora-mabang
+et un dialecte qui en est très éloigné ou peut-être même totalement
+différent.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="pagenum" id=
+"Page_203">[203]</span><span class="bold">Moyo.</span> — Les Moyo
+semblent appartenir à la même famille que les Marfa. Ils ont le
+teint plus noir que les Maba. Ils parlent le bora-mabang et un
+dialecte qui leur est propre. Cette tribu, peu nombreuse, vit en
+très bons termes avec les Marfa et les Kadjagsé&nbsp;: son
+territoire est d’ailleurs situé entre celui de ces deux tribus. Les
+Moyo habitent quelques montagnes au nord d’Akroub et d’Amm
+Goudjia.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Kadjagsé ou Kadjaksé</span>
+</h4>
+
+<p>Les Kadjagsé paraissent se rattacher à la famille des
+Marfa&nbsp;: ils parlent d’ailleurs la même langue que ceux-ci.
+Nachtigal dit que les Kadjagsé sont très honnêtes et très bons.
+Dans tout le Ouadaï, en effet, ces indigènes jouissent d’une
+excellente réputation&nbsp;: on ajoute aussi qu’ils sont très pieux
+et que leur tribu compte de nombreux fogara. Il est de toute
+évidence que des gens aussi brutaux que les Maba devaient accuser
+de lâcheté une pareille population.</p>
+
+<p>Le pays des Kadjagsé est parsemé de petites montagnes, dont la
+plus élevée est le djebel Abassa<a id="FNanchor_221"></a><a href=
+"#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. Ces montagnes
+produisent beaucoup de miel, qui est recueilli avec soin par les
+habitants et leur sert à acquitter une partie de l’impôt&nbsp;: la
+tribu envoie tous les ans une grande quantité de pots de miel au
+sultan d’Abéché. Chose assez curieuse, d’ailleurs, cette industrie
+diminue quelque peu l’estime en laquelle certains indigènes
+tiennent la population sympathique des Kadjagsé&nbsp;: d’après eux,
+le fait d’enlever aux abeilles le fruit de leur travail serait
+désagréable à Allah. Le faqih médagaoui, qui nous donnait ce
+renseignement, avait visité le Kadjagesé alors qu’il était
+mehadjiri. Il professait le plus sérieusement du monde l’opinion
+précédente sur l’apiculture&nbsp;: mais cela ne l’empêchait pas de
+faire ses délices des petits gâteaux au miel que lui
+confectionnaient ses femmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span>Le pays des
+Kadjagsé avoisine le dâr Sila. Ces indigènes sont administrés par
+des chefs plus ou moins importants (melik, mandjak)&nbsp;: le plus
+élevé en grade porte le nom de khalifa.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Tribus absolument différentes des
+Maba</span>.</h4>
+
+<p>Les tribus que nous venons d’étudier se rattachaient aux Maba
+d’une façon plus ou moins directe, par le mélange du sang ou par
+l’affinité de la langue et des mœurs. Nous allons voir maintenant
+des tribus qui en diffèrent complètement et dont les dialectes —
+sauf cependant pour les Massalat — ne sont point apparentés au
+bora-mabang.</p>
+
+<p>Les Soungor, Guimr, Tama et Djebel forment un groupe spécial.
+Ces indigènes ressemblent physiquement au Maba, mais ils en
+diffèrent beaucoup au moral&nbsp;: ils parlent une langue qui leur
+est propre.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Soungor.</span> — Les
+Soungor sont très religieux. Ils furent cependant convertis à
+l’islâm par la force des armes. Ils ont la réputation d’être
+jaloux, rancuniers et traîtres. Cette tribu possède de nombreux
+chevaux et habite la haute région du Lobbode et du Delal, sur la
+frontière du Darfour, au sud-est du dâr Tama.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Guimr</span> ou
+<span class="bold">Ermbeli<a id="FNanchor_222"></a><a href=
+"#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>.</span> — Les Guimr (ou
+Guemr, Guemra) sont originaires du Darfour. Ils furent les premiers
+habitants du dâr Tama. Leur teint est foncé et quelquefois cuivré.
+Les Guimr du Ouadaï se sont dispersés&nbsp;: on les trouve
+aujourd’hui dans le dâr Guimr (capitale Ganâtir) et aussi dans le
+dâr Tama, au Guerri et dans le dâr Zioud (Bir Yoyo).</p>
+
+<p>Nachtigal dit que la langue des Dorouqq, qui sont originaires de
+l’Afrique Centrale et habitent le dâr Zioud (Bir Yoyo), paraît être
+de la même famille que celle des Guimr.</p>
+
+<p>Le dâr Guimr a toujours été en butte aux pillages de
+ses<span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> voisins —
+notamment des Foriens, depuis que ʿAli Dinar règne à El Fâcher. Le
+sultan actuel, Idris, «&nbsp;a reçu de son père un pays riche et
+prospère. Envahi et battu par les Foriens, il s’est vu enlever la
+moitié de ses villages et ses 1.000 fusils. Depuis, son pays a été
+la proie de qui voulait&nbsp;: il a été razzié trois fois par les
+Foriens, trois fois par les Massalit et deux fois par les Za’aoura
+(Zeghâoua, Zegâoua), de sorte qu’il lui reste bien peu de sa
+grandeur première<a id="FNanchor_223"></a><a href="#Footnote_223"
+class="fnanchor">[223]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Après la prise d’Abéché et l’occupation du Tama, Idris appela
+dans son pays le lieutenant Delacommune, qui se trouvait à Niéré.
+Cet officier s’y rendit en novembre 1909. Le sultan le supplia de
+rester à Ganâtir, afin de mettre le dâr Guimr à l’abri de toute
+incursion ennemie&nbsp;; mais satisfaction ne put point être donnée
+à Idris. Après le massacre de la colonne Fiegenschuh, les Foriens
+envahirent son pays&nbsp;: un neveu de ʿAli Dinar, Aḥmadou Beïda,
+fut intronisé par eux comme sultan du Guimr. Idris s’enfuit au Tama
+et se replia ensuite sur Bir Ṭaouil, en compagnie de l’aguid
+Barkaï. Après la défaite des Foriens à Guéréda, il envoya son fils
+Aboubeker à Ganâtir et alla lui-même le rejoindre quelque temps
+après.</p>
+
+<p>A la fin de 1910 et au début de 1911, les Foriens firent de
+nouvelles incursions dans la partie orientale du Ouadaï&nbsp;: le
+capitaine Chauvelot, qui les poursuivit jusque dans le Darfour, ne
+réussit pas à les atteindre. Depuis lors, l’insurrection ouadaïenne
+a attiré sur d’autres points l’attention du commandement, et il est
+probable que l’occupation du dâr Tama et celle du dâr Guimr ne se
+feront pas de quelque temps encore.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Tama.</span> — Les Tama
+ont du sang dadjo dans les veines. Les Guimr régnaient à l’origine
+dans le pays de Niéré, mais une famille de race dadjo, originaire
+du dâr Sila, arriva au pouvoir. Ainsi s’explique, dit Nachtigal, la
+survivance chez<span class="pagenum" id="Page_206">[206]</span> les
+Tama, et particulièrement chez leurs femmes, de certains caractères
+distinctifs des Dadjo.</p>
+
+<p>Les Tama, quoique laborieux et de mœurs paisibles, ont
+énergiquement défendu leur pays contre les entreprises des sultans
+ouadaïens. ʿAbd el Kerim Saboun les réduisit d’une façon qui
+semblait à peu près définitive. Moḥammed Chérif dut marcher de
+nouveau contre eux et essuya plusieurs échecs, avant d’arriver à
+les soumettre. Le sultan du dâr Tama installé par Chérif, Ibrahim,
+ne tarda pas, d’ailleurs, à briser le lien de vassalité qui
+l’unissait au Ouadaï&nbsp;: il donna même asile à plusieurs chefs
+ouadaïens rebelles, au tangtalek Moḥammed Harir ainsi qu’au
+prétendant Adem (fils du sultan ʿAbd el ʿAziz), et il refusa de les
+livrer à Chérif. En souvenir des campagnes qui avaient dû être
+menées contre le Tama, l’usage se perpétua chez les souverains
+d’Abéché de faire un simulacre de razzia de ce pays, lors de leur
+avènement au trône.</p>
+
+<p>C’est à tort que le capitaine Julien croit qu’Édouard Vogel fut
+assassiné à Niéri, la capitale du dâr Tama. L’explorateur allemand
+fut assommé par les gens de l’aguid Djerma, dans les environ
+d’Abéché, vers la fin de l’année 1856<a id=
+"FNanchor_224"></a><a href="#Footnote_224" class=
+"fnanchor">[224]</a>. Les seuls Européens qui aient trouvé la mort
+dans le dâr Tama sont&nbsp;: Giorgiadis, qui mourut aux environs de
+Niéré en 1880, et le lieutenant Boyd Alexander, qui fut assassiné
+le 2 avril 1910, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré.</p>
+
+<p>Durant le règne de ʿAli, les troupes ouadaïennes eurent de
+nouveau à combattre les Tama. L’aguid el Khouzam Dannah prit la
+fuite dans une rencontre avec les rebelles, qui avait coûté la vie
+à l’aguid el Djaʿâdné Fadhel Allah. ʿAli enleva le kademoul à
+Dannat et le remit à Zaït, qui devint plus tard aguid el Djaʿâdné
+et fut remplacé par Yousouf en Nefsa.</p>
+
+<p>Les voyageurs italiens Massari et Matteucci
+séjournèrent<span class="pagenum" id="Page_207">[207]</span> au dâr
+Tama du 5 septembre au 25 octobre 1880, avant de pénétrer au
+Ouadaï. Le sultan du pays, Ibrahim, les reçut fort bien et
+s’intéressa à leurs projets de voyage&nbsp;: il parut rassuré
+lorsque les chrétiens lui annoncèrent qu’ils étaient porteurs d’une
+lettre du Gouvernement égyptien pour le sultan d’Abéché, Yousef, et
+que, au cas où ce dernier leur refuserait l’autorisation de
+pénétrer au Ouadaï, ils retourneraient au Darfour. Ibrahim écrivit
+alors à son suzerain et chargea un faqih de porter cette lettre à
+Abéché, en même temps que celle des deux voyageurs. Un compagnon de
+route de ceux-ci, Giorgiadis, mourut le 16 septembre dans un petit
+village des environs de Niéré et, le 1<sup>er</sup> octobre, le
+prince Giovanni Borghese, qui les avait accompagnés au dâr Tama,
+prit la route de Birrak et d’Abou Keren pour revenir au Darfour. Le
+sultan du Ouadaï, Yousef, envoya quelques-uns de ses gens, afin
+d’avoir des renseignements précis sur le compte des Européens qui
+demandaient à traverser ses États. Un faqih interrogea les
+voyageurs et sa conclusion fut&nbsp;: que les Ouadaïens et les
+chrétiens avaient une religion différente, mais que ceux-ci
+croyaient également à un Dieu unique et qu’un lien fraternel les
+unissait aux musulmans. Quand il sut à quoi s’en tenir, le sultan
+Yousef chargea un de ses amins et l’aguid ed Debaba d’aller
+chercher les deux voyageurs et de leur dire, en même temps, qu’il
+désirait fort posséder une carabine Winchester. Massari et
+Matteucci purent alors prendre la route d’Abéché.</p>
+
+<p>Les renseignements que le diario de Matteucci donne sur le dâr
+Tama présentent quelque intérêt&nbsp;: c’est un pays couvert de
+montagnes, de formation granitique, dont la plus grande, haute de
+180 mètres, atteint à une altitude de 300 mètres au-dessus du
+niveau de la mer — l’industrie de Gneri (Niéré) est nulle et le
+commerce est également presque nul&nbsp;; quelques Djellâba du
+Darfour viennent dans le pays —. «&nbsp;Les gens du Tama sont une
+belle race. De taille élevée (près de 1<sup>m</sup>,80), tête
+brachycéphale (350), angle facial très ouvert (81°). Ils ne sont
+pas curieux. Ils s’habillent avec<span class="pagenum" id=
+"Page_208">[208]</span> décence et obéissent bien à l’autorité qui
+les commande<a id="FNanchor_225"></a><a href="#Footnote_225" class=
+"fnanchor">[225]</a>.&nbsp;» Le Tama est séparé du Ouadaï par une
+zone inhabitée d’environ 50 kilomètres, «&nbsp;désert tout
+artificiel, dû aux guerres incessantes entre les deux pays&nbsp;;
+la végétation y est très belle&nbsp;»<a id=
+"FNanchor_226"></a><a href="#Footnote_226" class=
+"fnanchor">[226]</a>. La capitale du Tama, Niéré, se trouve à 125
+kilomètres d’Abéché.</p>
+
+<p>Après la prise d’Abéché, le lieutenant-colonel Millot se rendit
+au dâr Tama. Le sultan du pays, ʿOthmân, était hostile aux
+Français&nbsp;: il abandonna Niéré, emmena les troupeaux et fit le
+vide devant nous. Il fut alors remplacé par son oncle Ḥassen, qui
+vivait depuis très longtemps à la cour d’Abéché, où il était
+dignitaire. Afin de consolider ce nouvel état de choses, le
+lieutenant Delacommune reçut mission de poursuivre ʿOthmân, qui
+tenait la brousse avec une soixantaine de fusils. En octobre 1909,
+eut lieu la tentative de l’aguid Choucha, un cousin de ʿOthmân, qui
+se fit proclamer sultan dans le nord du pays. Surpris et mis en
+fuite par le lieutenant Delacommune, il vint, plus tard, faire sa
+soumission, fut envoyé à Abéché, réussit à se sauver et se réfugia
+chez les Massalat&nbsp;: Tâdj eddin lui accorda sa protection. En
+février 1910, un mois après le guet-apens de Bir-Ṭaouil, Choucha
+put rentrer au Tama, grâce à l’appui du sultan des Massalat&nbsp;:
+Ḥassen et nos auxiliaires ouadaïens (Barkaï, aguid er Rachid, et
+Idris, sultan des Guimr) se replièrent alors vers l’Ouest. Quelques
+jours plus tard, Ḥassen rentrait de nouveau dans Niéré, avec le
+capitaine Chauvelot&nbsp;; mais il dut abandonner sa capitale, pour
+la seconde fois, quand les troupes d’Adoum Roudjal envahirent le
+pays&nbsp;: l’ancien sultan ʿOthmân fut réinstallé à Niéré par les
+Foriens.</p>
+
+<p>La défaite d’Adoum Roudjal à Guéréda et la fuite de Doud-Mourra
+vers le Nord permirent à Ḥassen de redevenir effectivement le
+sultan du dâr Tama. Mais ʿAli Dinar continua à garder une attitude
+hostile envers notre protégé&nbsp;: au début<span class="pagenum"
+id="Page_209">[209]</span> de l’année 1911, il lui fit parvenir une
+lettre menaçante, dans laquelle il l’appelait «&nbsp;chrétien
+noir&nbsp;» et lui ordonnait de reconnaître la suzeraineté du
+Darfour. Au mois de février, les Foriens pénétrèrent de nouveau
+dans le Tama, où ils enlevèrent 180 femmes et 3.000 bœufs. Durant
+les mois qui suivirent, les gens de ʿAli Dinar continuèrent à
+piller ce malheureux pays. Ils s’enfuirent ensuite devant le
+détachement du capitaine Chauvelot, qui essaya vainement de les
+rejoindre jusque dans le Darfour (mai 1911). L’aguid Choucha fit sa
+soumission.</p>
+
+<p>Depuis lors, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï n’ont
+pas permis d’occuper définitivement le Tama, qui a tout
+particulièrement souffert durant ces deux dernières années.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Djebel.</span> — Ces
+indigènes sont originaires du djebel Moul, au Darfour. On ne les
+trouve que dans le sud du dâr Zioud (Bourourik).</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Zegaoua ou Amm
+Kimmélté</span>.</h4>
+
+<p>La majeure partie des Zegâoua habite le Darfour. On compte
+cependant quelques-unes de leurs fractions dans le nord du
+Ouadaï&nbsp;: Zegâoua Koubé, Zegâoua Dor, Zegâoua Anka, Zegâoua
+Menderfôki et Zegâoua Dourné. La langue des Zegâoua ne présenterait
+que quelques différences avec celle des Bideyat.</p>
+
+<p>Les Zegâoua ont le teint plus noir que les Maba. Ils ressemblent
+beaucoup aux Toubou, au point de vue physique, et les deux
+peuplades ont des mœurs et des coutumes analogues.</p>
+
+<p>Les Zegâoua ont de nombreux Ḥaddâd cherek, qui prennent le
+gibier dans leurs filets et boivent du lait d’ânesse. Les Zegâoua
+ḥourrin réprouvent ces usages&nbsp;: cependant beaucoup d’entre eux
+se sont mélangés à leurs Ḥaddâd et cela explique peut-être en
+partie pourquoi, dans tout le Ouadaï, les Zegâoua sont méprisés à
+l’instar des forgerons.<span class="pagenum" id=
+"Page_210">[210]</span> Il est à noter toutefois que le sultan
+Moḥammed Chérif avait pris deux de ses femmes dans cette tribu.</p>
+
+<p>Les Zegâoua sont de médiocres musulmans. Ils voisinent avec les
+Guimr, qu’ils ont souvent pillés.</p>
+
+<p>La partie du dâr Zegâoua qui relève du Ouadaï renferme le grand
+cirque rocheux de Kapka, sorte de forteresse naturelle qui, à un
+moment donné, servit de refuge à Doud-Mourra. Ce sultan y fut
+d’ailleurs poursuivi par le capitaine Chauvelot, en avril 1910,
+après les combats de Guéréda et de Biltin, et il dut s’enfuir dans
+le Zegâoua forien. Plus tard, les Foriens vinrent occuper ce point
+et leurs bandes rayonnèrent de là pour faire des incursions dans
+les contrées voisines. ʿAli Dinar installa même à demeure, dans le
+Zegâoua ouadaïen, des réguliers du Darfour.</p>
+
+<p>On trouve aussi des Zegâoua dans le pays des Mimi et dans le
+nord du dâr Zioud, où ils se sont fortement mélangés à diverses
+populations&nbsp;: Mimi, Arabes et autres.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Darmout</span>.</h4>
+
+<p>Les Darmout parlent la même langue que les Zegâoua. Ils vivent à
+côté de ces derniers et sont tout aussi méprisés.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Derren ou Dourreng</span>.</h4>
+
+<p>Ces indigènes parlent un dialecte qui est presque semblable à
+celui des Zegâoua. Ils vivent dans le nord-ouest du dâr Zioud et
+leurs villages sont particulièrement installés autour de Ḥadjer
+Djoumbo&nbsp;: ils sont riches en troupeaux.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Bideyat</span>.</h4>
+
+<p>Les Bideyat habitent, au Nord du Ouadaï et du Darfour, le pays
+montagneux de l’Ennedi<a id="FNanchor_227"></a><a href=
+"#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>, qui est marqué, du côté
+de<span class="pagenum" id="Page_211">[211]</span> l’Ouest, par les
+points de Woï, Archeï, Kafra et les cirques rocheux de Beskéré et
+de Sini<a id="FNanchor_228"></a><a href="#Footnote_228" class=
+"fnanchor">[228]</a>&nbsp;: ils se donnent à eux-mêmes le nom de
+Baelé et les Toubou les appellent Annâ (sing.&nbsp;: Annou). Ces
+indigènes présentent beaucoup de ressemblance avec les Zegâoua. La
+langue des Bideyat et celle des Toubou, quoique ayant certains
+points communs, sont notablement différentes&nbsp;: les indigènes
+qui les parlent ne se comprennent pas.</p>
+
+<p>Les Bideyat possèdent de nombreux troupeaux&nbsp;: des moutons,
+des chameaux réputés et — tout comme les gens du Borkou et les
+Zegâoua — une grande quantité d’ânes. Ces indigènes font usage de
+boissons fermentées (merissé ou khal). Ils ne sont que très peu
+islamisés et la plupart d’entre eux ont conservé les coutumes
+païennes de leurs ancêtres. «&nbsp;C’est sous les grands arbres
+touffus nommés hadjlidj (<i>balanites egyptiaca</i>), plantés dans
+un sol recouvert de sable frais et fin et soigneusement entretenus,
+qu’ils adressent leurs prières à une force inconnue, lui demandant
+de les protéger et de les préserver du malheur. Ils ont leurs fêtes
+religieuses&nbsp;; pour les célébrer, ils se rendent sur le sommet
+des montagnes, et là ils immolent à leur divinité des animaux de
+leurs troupeaux. Les hommes sont d’un beau noir, bien bâtis,
+élancés pour la plupart&nbsp;; l’expression animée de leur visage,
+la forme régulière de leur nez et la noblesse de leur bouche, les
+rapprochent plus des Arabes que des nègres. Parmi les femmes, qui
+se distinguent surtout par leur chevelure longue et épaisse, on
+trouve de réelles beautés, qui ne craignent pas la comparaison avec
+les femmes du plus haut rang des tribus libres des Arabes.</p>
+
+<p>«&nbsp;Les hommes et les femmes sont vêtus de peaux de
+bêtes<span class="pagenum" id="Page_212">[212]</span> qu’ils
+portent nouées autour des reins. Les chefs importants toutefois
+portent des chemises flottantes ou des robes de coton du Darfour.
+Le blé est presque inconnu. Leur nourriture est simple. Elle se
+compose de grains de courge sauvage, écossés, que l’on fait macérer
+dans l’eau pour en diminuer l’amertume et que l’on réduit en
+farine&nbsp;; mélangée aux dattes, cette farine, cuite avec du
+lait, forme une bouillie&nbsp;; leurs nombreux troupeaux leur
+fournissent la viande........ et c’est là leur nourriture<a id=
+"FNanchor_229"></a><a href="#Footnote_229" class=
+"fnanchor">[229]</a>.</p>
+
+<p>«&nbsp;Leur droit de succession est très originalement conçu. Du
+lieu d’enterrement, généralement éloigné, les fils qui viennent
+d’accompagner leur père à sa dernière demeure, courent à un signal
+donné vers la maison paternelle. Celui qui arrive le premier et
+plante son javelot dans la maison, est déclaré héritier principal.
+Il a droit non seulement à la plus grande partie des troupeaux,
+mais encore aux femmes de son père, à l’exception de sa propre
+mère. Libre à lui de considérer les femmes comme sa propriété ou de
+leur accorder la liberté contre une modeste indemnité. Le nombre
+des femmes n’est limité que par la situation de fortune de
+l’homme<a id="FNanchor_230"></a><a href="#Footnote_230" class=
+"fnanchor">[230]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>L’Ennedi, à cheval sur la frontière du Ouadaï et du Darfour,
+relève à la fois des deux pays. A la vérité, le lien qui le
+rattache à eux n’est que nominal&nbsp;: il faut traverser une trop
+grande étendue de désert pour atteindre les Bideyat et ceux-ci,
+d’ailleurs, peuvent se dérober facilement. Les relations entre les
+habitants de l’Ennedi et les tribus ouadaïennes ou foriennes qui
+voisinent avec eux, du côté du Sud, sont assez peu amicales, sauf
+toutefois avec les Zegâoua. Les Bideyat et les Arabes vivent
+généralement sur un pied d’hostilité&nbsp;: les deux populations
+échangent les coups de main et les razzias.</p>
+
+<p>L’aguid el Maḥâmid du Ouadaï était autrefois chargé
+de<span class="pagenum" id="Page_213">[213]</span> faire des
+incursions dans l’Ennedi&nbsp;: ses administrés allaient y razzier
+des chameaux et, surtout, y ramasser des esclaves.</p>
+
+<p>C’est lors d’une expédition ouadaïenne qui eut lieu dans ce
+pays, au temps de Moḥammed Chérif, que fut enlevé le petit Cherf
+eddin (Charf ed din)<a id="FNanchor_231"></a><a href=
+"#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>&nbsp;: le jeune esclave
+bidey, emmené à Abéché, fut fait eunuque et placé dans le harem
+royal. Plus tard, il gagna la confiance du sultan ʿAli et ce prince
+le chargea d’une mission particulière dans le Kordofan. A son tour,
+Cherf eddin remplaça le grand eunuque, kamkalek Fotr, qui venait de
+mourir d’une blessure contractée dans une rixe entre gens du harem,
+après une beuverie de merissé (novembre 1873). L’importance de
+l’eunuque bidey devait grandir encore, et le sultan Yousef le nomma
+finalement aguid es Salamat. Cherf eddin s’entoura de Bideyat et de
+Gourân. Nous avons déjà vu le rôle considérable qu’il joua au
+Ouadaï&nbsp;: il contribua à renverser Ibrahim et à faire donner le
+pouvoir à Ghazali, fils du sultan ʿAli et d’une Gourâniyé, hababa
+Kili. Ce fut dès lors Cherf eddin qui gouverna en réalité le
+Ouadaï, car le nouveau sultan subissait complètement l’influence de
+son aguid es Salamat. Le parti gourân acquit une situation
+prédominante à la cour d’Abéché et compta les plus grands
+personnages du pays parmi ses protecteurs&nbsp;: le sultan, Cherf
+eddin, Guelma et d’autres aguids. Les faveurs accordées aux
+éléments étrangers mécontentèrent les Ouadaïens de race, dont les
+représentants les plus autorisés étaient le djerma ʿOthmân et
+l’aguid el Maḥâmid. La lutte éclata&nbsp;: Ghazali fut déposé et
+l’avènement de Doud-Mourra marqua la chute du parti gourân.</p>
+
+<p>Les Bideyat ont également eu à souffrir des incursions des Oulâd
+Slimân du Kanem et parfois même des attaques des Touareg, alléchés
+par la perspective de fructueuses razzias de chameaux.</p>
+
+<p>En avril 1907, la reconnaissance du capitaine Bordeaux pénétra
+dans l’Ennedi et poussa jusqu’à Woï. C’est près des<span class=
+"pagenum" id="Page_214">[214]</span> mares d’Ouéta (sur la route de
+Koufra à Abéché, par Ouanianga, Ouéta, Amm Chalôba et Ourâda)
+qu’elle enleva une caravane de captifs allant à Benghazi et un
+convoi de munitions se rendant à Abéché (8 et 9 avril).</p>
+
+<p>Depuis la prise d’Abéché, l’Ennedi était devenu le lieu de
+rassemblement des pillards senousis de l’Est&nbsp;: les Arabes du
+cheïkh Sidi Ṣâlèh Kéréma et les Touareg du cheïkh Koassen avaient
+leurs campements dans les forteresses naturelles que constituent
+les cirques rocheux de Beskéré et de Sini. Les Bideyat
+participèrent aux rezzous qui furent menés chez les populations
+ouadaïennes soumises — notamment chez les Arabes Maḥâmid — par les
+Zouaya, Kindin (Touareg), Tedâ et Oulâd Slimân. En mai 1911, la
+colonne du commandant Hilaire, qui comprenait la compagnie
+méhariste d’Ourâda et une section d’artillerie, alla opérer dans
+l’Ennedi&nbsp;: les Khouân furent surpris et dispersés à Sini et à
+Kafra et évacuèrent le pays. Il sera peut-être nécessaire
+d’installer un poste de méharistes dans cette région montagneuse,
+afin d’empêcher les pillards senousis de venir y chercher un
+refuge, et aussi pour mettre les Bideyat à la raison.</p>
+
+<p>Du côté du Darfour, les Bideyat entretiennent d’excellents
+rapports avec les Zegâoua et les deux populations s’unissent même
+par des mariages. Il n’en est point de même avec les Arabes
+(Maḥâriyé, Maḥâmid, Erégat, etc.)&nbsp;: les habitants de l’Ennedi
+sont séparés de ces tribus par une rivalité séculaire. Cette
+situation présente une analogie presque complète avec ce qui se
+passe au Ouadaï&nbsp;; les Arabes razzient les Bideyat, mais
+ceux-ci tombent sur les caravanes qui viennent chercher le sel
+rouge et le natron des régions voisines de l’Ennedi&nbsp;: les
+prisonniers de guerre peuvent d’ailleurs être rachetés moyennant
+une certaine rançon. Les Bideyat paient un vague tribut au
+Darfour&nbsp;: Slatin Pacha<a id="FNanchor_232"></a><a href=
+"#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>, qui eut une
+entrevue<span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span> avec
+quelques-uns de leurs chefs — à la suite du pillage d’une caravane
+d’Arabes Maḥariyé par les habitants de l’Ennedi — réussit même à
+faire venir ceux-ci à El Fâcher.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Massalat</span>.</h4>
+
+<p>Les Massalat furent importés du Darfour. Nachtigal rapporte que
+les Guimr étaient déjà dans le pays lorsque les sultans Kharout,
+Arous et Djoda contraignirent les Massalat, à plusieurs reprises et
+en usant de sanglantes représailles, à se fixer sur des terres
+qu’ils n’avaient pas librement choisies.</p>
+
+<p>Ces indigènes parlent un dialecte très proche du bora-mabang.
+Les Massalat du Ouadaï forment deux groupes distincts&nbsp;: les
+Massalat el Hoch et les Massalat el Bataḥ.</p>
+
+<p>Nachtigal dit que, dans tout le Ouadaï, on soupçonne les
+Massalat, et particulièrement ceux de l’Est, de pratiquer
+l’anthropophagie. Nous avons entendu répéter la même chose au sujet
+des Massalat qui habitent la région-frontière du Ouadaï et du
+Darfour (Massalat el Hoch, Massalat et Tirdjé<a id=
+"FNanchor_233"></a><a href="#Footnote_233" class=
+"fnanchor">[233]</a>, Massalat Ambous). On nous a affirmé que ces
+indigènes n’hésitent pas à manger un étranger, un fugitif ou un
+prisonnier, si cela ne présente pour eux aucun risque de
+répression&nbsp;; on nous a dit également que, lorsqu’ils se
+battent entre eux, chacun des deux partis enlève ses morts, pour
+empêcher que ceux-ci soient mangés. Et c’est pourquoi le pays
+montagneux<span class="pagenum" id="Page_216">[216]</span> de
+Massalat ne serait visité que par des voyageurs comptant parmi les
+amis des habitants, ou par des caravanes assez nombreuses pour
+n’avoir rien à craindre. La chose est possible, quoiqu’elle
+paraisse bien extraordinaire, étant donné que les Massalat sont des
+musulmans pratiquants et même fanatiques. Il est plus probable que
+cette réputation de cannibalisme tient simplement à ce que les
+Massalat sont détestés des autres populations, à cause de leurs
+défauts&nbsp;: Nachtigal dit qu’ils sont vindicatifs, menteurs,
+perfides et jaloux. Cela doit provenir également de ce qu’ils
+avaient autrefois, peut-être même encore, coutume d’écorcher
+l’ennemi tombé et de faire des outres de sa peau, en conservant
+autant que possible la forme des corps&nbsp;: Nachtigal avait déjà
+rapporté le fait, Slatin Pacha le confirme et ajoute que les
+Massalat avaient l’habitude d’aller au combat avec femmes et
+enfants et en emportant une notable quantité de ambelbel (merissé
+forte).</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu que tous les Massalat de l’Est dépendaient
+autrefois du Darfour, et que le sultan ʿAli fut le premier prince
+qui porta de nouveau les armes ouadaïennes dans cette région. Les
+Massalat se défendirent énergiquement et les troupes envoyées
+contre eux furent plusieurs fois tenues en échec. Cette tribu de
+pillards continua d’ailleurs à tomber sur les caravanes se rendant
+au Darfour et ʿAli fut obligé d’expédier de nouvelles troupes, pour
+rétablir la sécurité des transactions avec l’État voisin. Ses
+aguids furent battus et rentrèrent avec des troupes décimées&nbsp;:
+le sultan, irrité, fit alors couper le nez et les oreilles à
+certains d’entre eux (1873). Les brigandages des Massalat ne
+cessèrent donc pas et Nachtigal, se rendant au Darfour, parle du
+«&nbsp;désert inhabité qui sépare le Ouadaï du Darfour et où les
+Massalit indépendants font de fréquentes incursions&nbsp;». Le
+Darfour émettait d’ailleurs des prétentions sur le pays des
+Massalat&nbsp;: nous avons déjà dit que les troupes de ʿAli Dinar
+allèrent s’installer à Djirdjel, sans que Doud-Mourra osât donner à
+ses aguids l’ordre d’attaquer franchement le sultan forien.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_217">[217]</span>Les Massalat ont
+le teint gris (azreq). Certains d’entre eux ont même le teint
+clair&nbsp;: citons, par exemple, les Massalat Zirban, qui habitent
+en pays ouadaïen. La mère du sultan forien Soulimân Solong
+appartenait à cette tribu, et c’est chez les Massalat que se
+réfugia et grandit le jeune prince, avant de rentrer au Darfour
+pour y conquérir le pouvoir. Le teint rougeâtre de ce sultan et
+l’origine arabe qui est quelquefois donnée aux Massalat lui
+valurent le surnom de Solong&nbsp;: le Bédouin, l’Arabe. C’est
+pourquoi il n’est pas rare d’entendre dire que la mère de Moḥammed
+Solong était une femme arabe.</p>
+
+<p>Depuis le temps où nous écrivions les lignes qui précèdent, les
+Massalat ont beaucoup fait parler d’eux&nbsp;: leur fanatisme
+perfide et aussi leurs qualités guerrières ont coûté la vie à
+nombre d’Européens et de tirailleurs. Le massacre de la colonne
+Fiegenschuh et le malheureux combat de Dorothé, avec la mort du
+lieutenant-colonel Moll, restent les plus douloureux des événements
+qui ont marqué la conquête française de la région du Tchad. Nous
+avons déjà donné tous les détails sur l’hostilité du sultan Tâdj
+eddin à notre égard, en faisant l’historique du Ouadaï. Tâdj eddin
+a trouvé la mort au combat de Dorothé. Depuis lors, des
+dissentiments se sont élevés entre son successeur, Andoko, et le
+sultan ouadaïen Doud-Mourra&nbsp;: celui-ci, en butte à l’hostilité
+des Massalat, a dû quitter leur pays et, profondément découragé,
+désespérant de sa cause, est venu demander l’aman au colonel
+Largeau (octobre 1911). Cet événement heureux fait augurer
+favorablement de la prompte pacification définitive de tout le
+Ouadaï.</p>
+
+<p>Les Massalat sont toujours nos ennemis. Leur pays est un vaste
+cirque montagneux, dont les plus grandes hauteurs atteindraient
+environ 600 mètres, à peu près l’altitude du massif de Guéra&nbsp;;
+cette région est assez difficile et se prête admirablement aux
+surprises. Il est probable qu’après la saison des pluies de 1911,
+c’est-à-dire vers novembre ou décembre, les opérations actives vont
+reprendre dans le Ouadaï.<span class="pagenum" id=
+"Page_218">[218]</span> Les effectifs dont dispose actuellement le
+commandant du Territoire militaire du Tchad lui permettront
+d’infliger aux Massalat le châtiment qu’ils méritent. Cependant,
+comme il n’est pas sûr que le dâr Massalat se trouve dans la zone
+acquise à la France, il se pourrait que l’opération militaire à
+exécuter dans ce pays ne fût pas poussée à fond.</p>
+
+<p>Notons, en passant, que les nouvelles reçues du Ouadaï n’ont
+jamais relaté le soi-disant cannibalisme des Massalat et que la
+réputation d’anthropophagie, qui a été faite à ces indigènes, doit
+être classée parmi les légendes sans fondement qui courent
+l’Afrique centrale.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Massalat el
+Bataḥ.</span> — Les Massalat el Bataḥ sont échelonnés le long de ce
+baḥr, depuis Mourda’f jusqu’à Am Deguemat. Ces indigènes, qui ne
+sont pas du tout cannibales, s’occupent de pêcher le poisson dans
+les fosses d’eau permanente de la Bataḥ. Ils ne présentent aucun
+caractère particulier et sont en tous points semblables aux autres
+populations de cette partie du Ouadaï&nbsp;: Masmadjé, Kouka et
+autres. Ils parlent leur dialecte et la langue arabe.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Dadjo, Moubi et
+Birguid</span>.</h4>
+
+<p>Ces indigènes forment un groupe à part. Ils parlent des
+dialectes appartenant à la même famille.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Dadjo.</span> — Les
+Dadjo sont venus du Darfour, où ils commandaient, comme nous
+l’avons déjà vu, avant l’arrivée des Toundjour. Ils habitent
+encore, dans ce pays, la province de Dara. Mais une grande partie
+d’entre eux a émigré vers l’Ouest et est allée s’installer au dâr
+Sila et au Ouadaï.</p>
+
+<p>Les Dadjo sont actuellement musulmans, mais ils ont gardé des
+pratiques fétichistes analogues à celles des Kenga, Diongor,
+Sokoro, etc. On les range parmi les Nouba<a id=
+"FNanchor_234"></a><a href="#Footnote_234" class=
+"fnanchor">[234]</a>. Ils ont le<span class="pagenum" id=
+"Page_219">[219]</span> teint foncé. Les Ouadaïens faisaient
+quelquefois des razzias d’esclaves chez les Dadjo, car ces
+indigènes sont très peu considérés. Ils habitent le dâr Sila, qui a
+toujours gardé une position semi-indépendante entre le Ouadaï et le
+Darfour, tout en dépendant des deux pays à la fois. Cela lui a
+d’ailleurs valu d’être tour à tour pillé par les Ouadaïens et par
+les Foriens. Ce pays renferme beaucoup d’Arabes&nbsp;: Beni Halba,
+Salamat, Hémat, Taache.</p>
+
+<p>Les derniers sultans du Sila sont&nbsp;: Abou Richa, surnommé le
+«&nbsp;buffle jaune&nbsp;» (<em>djamous el asfer</em>), et son fils
+Bakhit, qui règne encore actuellement. Des désordres intérieurs ont
+quelquefois troublé ce pays&nbsp;: c’est ainsi que le prédécesseur
+d’Abou Richa, Abou ’l Kheïrat, qui avait été nommé par le sultan du
+Ouadaï Yousouf, fut tué par des sujets rebelles. Le Sila dépend
+actuellement du Ouadaï et Bakhit, qui a eu des velléités
+d’indépendance, a dû faire acte de soumission à plusieurs
+reprises.</p>
+
+<p>Après la prise d’Abéché, Bakhit envoya une lettre de soumission
+au lieutenant-colonel Millot. En août 1909, le lieutenant Georg et
+ses 20 tirailleurs furent accueillis favorablement dans le dâr
+Sila. Mais l’entourage de Bakhit voulait la guerre et, quelques
+mois après, le lieutenant Vasseur trouva chez les Dadjo un
+groupement hostile de 500 guerriers&nbsp;: il prévint immédiatement
+le capitaine Fiegenschuh, qui accourut d’Abéché avec un renfort de
+60 tirailleurs. Rien de fâcheux ne survint&nbsp;: il y eut une
+grande fantasia à Goz-Baïda et Bakhit promit d’obéir à l’autorité
+française. Après le guet-apens de Bir Ṭaouil, le sultan du Sila
+changea d’attitude et se déclara prêt à nous combattre. Il sera
+donc nécessaire, au cas où la reddition de Doud-Mourra n’aurait
+point modifié les dispositions hostiles de Bakhit, de réduire les
+Dadjo par la force, quand l’inondation de l’hivernage aura pris
+fin.</p>
+
+<p>On trouve encore des Dadjo à l’intérieur du Ouadaï&nbsp;; ils
+habitent les villages qui s’étendent depuis Abou Nabag, au sud d’El
+Krenik, jusqu’à l’Abou Telfan et la montagne de<span class=
+"pagenum" id="Page_220">[220]</span> Korbo&nbsp;: Abouraï Dadjo,
+Délébé, Douziad, Abéréché, Banda, Mongo, Kedja, Azi, Sewilwil et
+Zama.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Moubi.</span> — Les
+Moubi sont musulmans, mais ils furent convertis à l’islamisme par
+la force des armes. On dit que ces indigènes sont des Dadjo.
+Admettons, tout au moins, qu’ils appartiennent à la même famille et
+que leur langue est apparentée à celle des Dadjo<a id=
+"FNanchor_235"></a><a href="#Footnote_235" class=
+"fnanchor">[235]</a>. Les Moubi se divisent en Moubi Hadaba et
+Moubi Zarga.</p>
+
+<p>Les Moubi Hadaba sont semblables aux autres indigènes du Ouadaï
+occidental. Ils sont beaucoup plus riches que les Moubi Zarga. On
+dit qu’ils possèdent un peu le caractère palabreur des Arabes et
+que leurs filles sont jolies.</p>
+
+<p>Les Moubi Zarga sont plus noirs que les précédents. Nachtigal
+rapporte qu’on ne peut guère se fier à eux. Ils sont, en tout cas,
+très peu considérés au Ouadaï, et c’est surtout dans cette fraction
+des Moubi que le sultan d’Abéché faisait enlever des enfants, afin
+de grossir le nombre de ses esclaves.</p>
+
+<p>Les Moubi habitent le pays montagneux situé à l’est de l’Abou
+Telfan. Ils dépendaient du djerma ʿOthmân, qui les razzia en
+avril-mai 1904.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Birguid.</span> — Ce
+sont des esclaves du sultan du Ouadaï. Ils ont un teint analogue à
+celui des Dadjo et leur langue se rapproche de celle des Moubi.
+Cette tribu est méprisée des autres indigènes et ses membres ne se
+marient qu’entre eux. Les Birguid habitent le Beredj, à côté et à
+l’ouest des Kadjagsé. On les trouve en plus grand nombre au
+Darfour, où ils sont tout aussi méprisés qu’au Ouadaï. Moḥammed el
+Tounesi rapporte une chanson forienne qui le montre bien. Nous la
+donnons ci-dessous, avec la prononciation usitée dans la région du
+Tchad.</p>
+
+<table class="padded2">
+<tr>
+<td><span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span><em>ech cherif
+djaï min el medjid</em>
+</td>
+<td>Le chérif vient de la mosquée</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>el kitâb fi îd</em>
+</td>
+<td>Un livre dans une main</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>oua es sèf fi îd</em>
+</td>
+<td>Un sabre dans l’autre main</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>oua min guebel idjib</em>
+</td>
+<td>Depuis longtemps il enlève</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td><em>el Birguid sabid</em>
+</td>
+<td>Les Birguid pour s’en faire des esclaves<a id=
+"FNanchor_236"></a><a href="#Footnote_236" class=
+"fnanchor">[236]</a>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Kibet, Djegguel, Abou Rhoussoun,
+Mourro</span>.</h4>
+
+<p>Ces quatre tribus parlent la même langue. Les gens de ce groupe
+ont le teint plus clair que les autres indigènes&nbsp;: il est
+probable qu’ils se sont mélangés aux Arabes qui vivent à côté
+d’eux, aux Oulâd Râchid, aux Salamat et surtout aux Hémat du dâr
+Sila et du Mangari.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Kibet.</span> — Ils
+parlent de préférence l’arabe. On les dit issus d’un mélange de
+nègres et d’Oulâd Râchid. Nachtigal rapporte qu’ils sont très doux
+et très pieux, et qu’ils sont moins braves que les Djegguel et les
+Abou Ghoussoun. Ils habitent le pays qui s’étend sur la rive droite
+du Baḥr Mangari.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Djegguel ou
+Digguel<a id="FNanchor_237"></a><a href="#Footnote_237" class=
+"fnanchor">[237]</a>.</span> — Les Digguel seraient le produit d’un
+croisement de nègres et d’Arabes Hémat. Ils sont disséminés dans le
+pays qui s’étend depuis le dar Sila jusqu’au dâr Hémat (à l’est des
+Cheurafa d’Am Djellat).</p>
+
+<p>Les Mangari ou Moungari sont des Digguel qui habitent sur les
+bords du baḥr Mangari&nbsp;: leur melik réside dans le village de
+même nom.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Abou Ghoussoun.</span>
+— Ces indigènes ont le teint grisâtre. Ils habitent à côté des
+Digguel, non loin du dâr Sila.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Mourro.</span> — Les
+Mourro sont peu nombreux. Ils habitent à côté du dâr Sila, au nord
+des Abou Ghoussoun. Nachtigal<span class="pagenum" id=
+"Page_222">[222]</span> dit qu’ils sont forts, bien bâtis et qu’ils
+ont les traits réguliers. Ces indigènes pratiquent la religion
+musulmane. Ils ont le même type que les tribus précédentes, mais
+ils parlent un dialecte spécial, qui est plus ou moins apparenté à
+la langue des premiers.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Tribus qui relevaient,
+entièrement ou en partie, du sultan de Ndélé, ou qui furent
+razziées par lui</span>.</h4>
+
+<p>Nous avons déjà vu que, avant notre installation en Afrique
+Centrale, l’ancien sultan du Dâr el Kouti, Moḥammed es Senousi,
+était vassal du Ouadaï. Les traités qu’il signa avec nous ne
+l’empêchèrent point, du reste, d’entretenir en sous-main des
+relations avec le sultan d’Abéché, auquel il continua de payer un
+tribut. L’occupation du Ouadaï et la chute de Moḥammed es Senousi
+nous permettront de faire table rase du passé, dans les pays qui
+relevaient autrefois du Dâr el Kouti, et de rendre leur
+personnalité aux diverses tribus fétichistes, en les débarrassant
+du joug féroce qui faisait peser sur elles un islâm de marchands
+d’esclaves.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Populations islamisées au
+Kouti</span>
+</h4>
+
+<p><span class="bold">Rounga.</span> — Les Rounga forment une
+population islamisée, qui a été complètement transformée par de
+nombreuses alliances avec des éléments étrangers. Leur origine
+première les apparenterait soit aux Digguel, soit aux Dadjo du
+Sila.</p>
+
+<p>«&nbsp;Leur langage révèle une certaine analogie avec les Ndouka
+et Sara, mais offre aussi — d’après M. Gaudefroy-Demombynes — de
+nombreux points communs avec le groupe Kodoï-Maba&nbsp;; enfin
+l’anthropologie, quoique incomplète, surtout en ce qui concerne le
+rattachement aux tribus septentrionales, leur attribue une parenté
+certaine avec les Ndouka. En somme, le type rounga est loin d’être
+pur, et les mélanges avec les races voisines, Kibet au Nord, Sara
+à<span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span> l’Ouest, Ndouka
+au Sud, ont modifié le caractère primitif au point qu’il n’est pas
+possible de distinguer l’origine. Cependant il faut remarquer qu’au
+point de vue de la ressemblance physique et de la communauté de
+caractère, les Dadjo et Rounga semblent bien appartenir à la même
+famille.</p>
+
+<p>La zone d’habitat rounga, appelée Ardh el Khalifa par opposition
+au dâr Kouti, est comprise entre le Salamat, l’Aouk et le pays
+Kara, touchant à la fois au Darfour et au Ouadaï. Cette situation
+explique comment, au début, l’influence de ces deux empires s’est
+fait sentir également dans ce pays, qui était à la fois tributaire
+des deux États et qui n’a été inféodé définitivement au Ouadaï que
+vers le milieu du siècle dernier.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, le Rounga a formé une dépendance d’Abéché
+relevant du Salamat et Nachtigal, en 1871, nous le montre dépendant
+d’un sultan particulier et divisé en quatre circonscriptions&nbsp;:
+Terkama, Ardh el Khalifa, Kouka et Aguaré (Karé).</p>
+
+<p>«&nbsp;C’était, en quelque sorte, la marche méridionale du
+Ouadaï<a id="FNanchor_238"></a><a href="#Footnote_238" class=
+"fnanchor">[238]</a>.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les Rounga, devenus musulmans, participèrent aux razzias
+d’esclaves menées chez les fétichistes et opérèrent plus
+particulièrement chez les Goula, les Sara de l’est et les Ndouka.
+Ils prirent des concubines appartenant à ces tribus et s’unirent
+également par des mariages aux nombreux trafiquants étrangers
+(Pouls, Haoussa et surtout Bornouans), qui étaient venus
+s’installer dans ces régions.</p>
+
+<p>«&nbsp;La pénétration du Dâr Kouti par les Rounga et les
+Djellâba date vraisemblablement du milieu du siècle dernier. ʿOmar
+Djougoultoum, gendre du sultan du Rounga, mais d’origine
+baguirmienne, s’était installé dans la région au sud<span class=
+"pagenum" id="Page_224">[224]</span> de l’Aouk, élevant des zéribas
+nombreuses et administrant les territoires nouveaux au nom du
+Rounga et du Ouaddaï&nbsp;: la chasse à l’éléphant et la chasse à
+l’homme procuraient de l’ivoire et des esclaves en quantité, et les
+comptoirs devenus prospères attiraient sans cesse de nouveaux
+aventuriers, qui formaient autour du noyau primitif un groupement
+musulman, véritable annexe du Rounga, qui ne tarda pas à prendre
+une grande importance.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le passage de Râbaḥ dans cette région (1879-1890) la
+bouleversa complètement. Le conquérant nilotique se refusa à
+reconnaître comme coreligionnaires les musulmans mauvais teint
+qu’étaient les Rounga, et à leur réserver un traitement de
+faveur&nbsp;; il s’acharna sur cette peuplade qui s’offrait la
+première sur sa route et saccagea horriblement, à plusieurs
+reprises, le Ardh el Khalifa, auquel il reprochait sans doute ses
+accointances avec le Ouadaï. C’est depuis Râbaḥ que le vieux noyau
+rounga a pour ainsi dire cessé d’exister. Le Dar Kouti fut aussi
+ravagé et mis à contribution à plusieurs reprises, mais, au lieu de
+le dévaster complètement, Râbaḥ le ménagea par la suite&nbsp;; il
+voulait le faire servir à ses projets. Se contentant de déposer le
+vieux Kober, il intronisa Senousi, descendant de Djougoultoum, qui,
+malgré son origine, était d’une famille complètement roungalienne.
+Les familles survivantes du Ardh el Khalifa abandonnèrent le
+berceau de la race, où ne subsistent actuellement encore que des
+groupements insignifiants à Karé et Terkama. Le Kouti bénéficia de
+ces apports et il s’y créa un groupement rounga très important, qui
+aida Senousi à établir son empire et acquit une situation
+privilégiée.&nbsp;»</p>
+
+<p>Pendant longtemps, les Rounga jouèrent un rôle considérable dans
+le nouveau sultanat. Mais Senousi finit par subir complètement
+l’influence de certains éléments étrangers (Djellâba, Pouls,
+Fezzanais), nettement hostiles à l’action française et dont les
+fagara étaient les conseillers habituels du sultan. La famille de
+Kober, dépossédée par Râbaḥ au profit de Senousi, était le noyau
+d’un groupe rounga secrètement<span class="pagenum" id=
+"Page_225">[225]</span> hostile au sultan. Celui-ci fit même
+emprisonner, à plusieurs reprises, ʿOmar, fils de Kober.</p>
+
+<p>Le pays d’origine des Rounga, le Ardh el Khalifa, est presque
+inhabité. Un seul noyau est avec le sultan Zakarià, entre Karé et
+Terkama. Des Arabes Hémat habitent avec les Rounga. Zakariâ
+détestait le sultan de Ndélé, dont il avait eu à se plaindre, et
+entretenait les meilleures relations avec la famille de Kober. Les
+Rounga du Nord dépendaient directement du Ouadaï et vivaient sous
+la coupe de l’aguid es Salamat. Mais, après la mort de Gomboro,
+leur sultan est venu au poste du lac Iro solliciter l’appui des
+Français.</p>
+
+<p>«&nbsp;Le type rounga est de haute taille, noir comme jais,
+grand buveur de merissé, de tempérament guerrier et grand chasseur
+d’éléphants et de rhinocéros. Il ne se tatoue pas, ou du moins ne
+le fait que rarement.....</p>
+
+<p>«&nbsp;Tous les Rounga connaissent l’arabe et le parlent
+couramment, mais ils emploient de préférence entre eux leur idiome
+particulier, qui semble fortement mélangé de maba et de ndouka.</p>
+
+<p>«&nbsp;Cette peuplade est essentiellement agricole&nbsp;; les
+groupes restés au Nord, du côté de Karé, se livrent aussi à
+l’élevage.&nbsp;»</p>
+
+<p>Les mœurs et coutumes sont à peu près celles des indigènes
+arabisés qui forment la majeure partie de la population du Bornou,
+du Ouadaï et du Darfour. Les rapports entre les sexes sont des plus
+libres, et le relâchement des mœurs, si fréquent en pays soudanien,
+est général chez les Rounga.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Musulmans
+étrangers.</span> — «&nbsp;A côté du groupement rounga, il convient
+de citer, comme faisant partie du noyau musulman du Kouti, des
+éléments étrangers qui se sont fixés dans le pays.</p>
+
+<p>«&nbsp;Ce sont des Baguirmiens, des Bornouans et des Haoussa.
+Les premiers sont les plus nombreux et forment deux villages à
+Ndélé même. Venus dans la région avec ʿOmar Djougoultoum, qui, on
+s’en souvient, était d’origine baguirmienne, ils se sont alliés aux
+Rounga et ont pris des femmes dans les<span class="pagenum" id=
+"Page_226">[226]</span> tribus autochtones&nbsp;: aussi ont-ils
+perdu leur individualité.</p>
+
+<p>«&nbsp;Cette première catégorie, essentiellement pacifique, voit
+notre action avec plaisir&nbsp;; elle a été tenue à l’écart par
+Senousi, qui leur a préféré, en dernier lieu, l’élément fanatique
+et turbulent représenté par les aventuriers fellahta, fezzanais et
+nilotiques qui vivaient à Ndélé. Cette tourbe ressemble étonnamment
+à la population des zéribas khartoumiennes, dont Schweinfürth nous
+a laissé une description frappante&nbsp;; comme elle, elle est
+essentiellement esclavagiste et, par conséquent, hostile à notre
+action&nbsp;».</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Populations de la vallée de
+l’Aouk&nbsp;: Sara de l’est, Kaba, Ndouka, Goula</span>.</h4>
+
+<p>«&nbsp;Dans la plaine fertile qui sépare l’Aouk et le Salamat
+habitent des populations essentiellement agricoles et
+pacifiques&nbsp;: Sara de l’est et Kaba.</p>
+
+<p>«&nbsp;Autour des régions marécageuses, Mamoum et lac Iro, sont
+installées des populations lacustres, les Goula.</p>
+
+<p>«&nbsp;Enfin, dans la zone plus accidentée et plus boisée au sud
+de l’Aouk, sont des tribus agricoles, mais d’humeur plus guerrière
+et se livrant à la chasse&nbsp;: les Ndouka&nbsp;».</p>
+
+<p>Le capitaine Modat croit que ces populations sont un mélange
+d’éléments sara et banda.</p>
+
+<p>Nachtigal signale les Birrimbirri entre le lac Iro et le
+Baguirmi, et il semble croire que ces indigènes forment une tribu
+particulière. C’est une petite erreur. Les Ouadaïens appellent
+birrimbirri, mberrimberri, les gens qui appartiennent à des tribus
+méprisées&nbsp;: cette désignation est synonyme des mots arabes
+<em>mesâkin, ma ḥourrin, haouanin</em>, et du mot kouka
+<em>nderinderi, deremdi</em>. En l’occurrence, ce terme
+s’appliquait aux fétichistes qui s’étendent à l’ouest du lac Iro,
+population méprisée des Ouadaïens et dans laquelle ceux-ci allaient
+opérer fréquemment de fructueuses razzias d’esclaves.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="pagenum" id=
+"Page_227">[227]</span><span class="bold">Sara<a id=
+"FNanchor_239"></a><a href="#Footnote_239" class=
+"fnanchor">[239]</a>.</span> — Les Sara s’étendent, des deux côtés
+du Chari, sur le pays compris entre le Baḥr Sara et le lac Iro. On
+ne s’explique point le nom de Sara donné à ces indigènes, car, dans
+leur langue, ce mot désigne l’enceinte en paille tressée qui
+entoure les cases.</p>
+
+<p>Les Sara de l’est (Sara Ngaké, Sara Mbanga, Sara Ngoudjou, Sara
+Nguindja) ont été cruellement razziés par les Ouadaïens, les
+bazinguers de Râbaḥ et ceux de Senousi. Cette malheureuse
+population est tout particulièrement méprisée des musulmans. Les
+Sara, quoiques fétichistes, pratiquent la circoncision. Ils
+s’arrachent les quatre incisives inférieures, s’habillent de
+tabliers de peau et s’adonnent à l’agriculture. Leurs femmes sont
+connues pour l’étrange habitude qu’elles ont d’enchâsser, dans
+leurs lèvres, des disques de bois (appelés <em>soundous</em>), qui
+vont de la grosseur d’une soucoupe à celle d’une assiette. Elles
+fument la pipe&nbsp;: la salive coule alors d’une façon dégoûtante
+sur l’appareil inférieur. Elles sont hideuses, mais elles le sont
+bien davantage encore quand elles enlèvent leurs soundous. Nous
+avons eu l’occasion de voir, à Massaguet (village du cercle de
+Fort-Lamy qui contient d’anciens Sara de Râbaḥ), les cabrioles de
+désespoir et les contorsions pitoyables qui sont d’usage lors de
+l’enterrement des femmes sara. Il y avait là quelques vieilles, qui
+paraissaient folles de douleur et avaient perdu leurs
+soundous&nbsp;: leurs lèvres étaient de grandes rondelles de chair
+noirâtre, qui pendaient horriblement autour d’une bouche
+hurlante..... C’était affreux.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Kaba.</span> — Les Kaba
+appartiennent à la même famille que les Sara. Ils habitent sur les
+bords du Chari, au sud et à l’est de Fort-Archambault, et
+constituent une population agricole, dont les mœurs et coutumes
+sont analogues à celles des Sara.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Ndouka.</span> — Les
+Ndouka forment les groupements autochtones qui habitent le pays
+situé au nord et à l’est de Ndélé. Leurs femmes sont assez
+recherchées par les islamisés de la région. «&nbsp;De nos jours
+encore, il existe une coutume qui veut<span class="pagenum" id=
+"Page_228">[228]</span> que, de toutes les autres tribus installées
+à Ndélé, les Rounga et les Musulmans seuls puissent prendre femme
+chez les Ndouka.&nbsp;» Cette particularité a donné à la population
+ndouka une situation spéciale au milieu des autres fétichistes.
+L’islâm fait quelques progrès chez ces indigènes, qui comprennent
+généralement l’arabe et se servent entre eux d’un idiome
+particulier. «&nbsp;Leur tempérament querelleur et guerrier les
+faisait rechercher par Senousi, qui les enrôlait volontiers dans sa
+garde personnelle&nbsp;; par contre, les Banda et Kreich ne les
+aiment pas et les redoutent à cause de leur brutalité.&nbsp;»</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Goula.</span> — Les
+Goula forment deux groupes, qui habitent respectivement les
+dépressions marécageuses du lac Iro et du Mamoun.</p>
+
+<p>Les premiers se divisent en Goulfé (ou Koulfé), Moufa et Mali.
+Certains d’entre eux — surtout les Moufa — se sont particulièrement
+mélangés à leurs voisins sara, dont ils ont adopté en partie les
+mœurs et habitudes. Le pays des Goula est complètement inondé
+d’août à décembre. Les habitants passent la moitié de l’année dans
+l’eau et mènent une existence analogue à celle des populations
+lacustres du Baḥr el Ghazal, Djengué et Chillouk. Leurs jambes sont
+longues et décharnées. Ils circulent aussi en pirogue et s’adonnent
+à la pêche. Leurs femmes placent des ornements en bois dans leurs
+lèvres. Ces indigènes ont eu à souffrir des razzias fréquentes
+exécutées par les Boua de Korbol, les Salamat du Ouadaï, les gens
+de Râbaḥ et ceux de Senousi. Ils ont un idiome propre. Certains
+d’entre eux ont des rapports assez fréquents avec les musulmans et
+parlent l’arabe.</p>
+
+<p>Les Goula du Mamoun sont appelés <em>Goula ḥoumr</em>, à cause
+de leur teint cuivré. Ils présentent à peu près les mêmes
+caractères que leurs frères du lac Iro. Ils ne s’arrachent pas
+d’incisives et, quoique fétichistes, pratiquent la circoncision.
+Leurs femmes mettent un petit soundou dans la lèvre supérieure.
+Beaucoup de ces indigènes comprennent et parlent l’arabe. Les Goula
+ḥoumr ont été fort maltraités par les<span class="pagenum" id=
+"Page_229">[229]</span> anciennes razzias des Foriens et celles,
+plus récentes, des bazinguers de Râbaḥ et de Senousi. «&nbsp;Ils
+s’étaient réfugiés jadis au milieu des marécages, dans des cases
+sur pilotis, pensant se mettre à l’abri des arabisants. Rien n’a pu
+les protéger&nbsp;; en partie vendus ou emmenés à Ndélé, il ne
+restait sur place que quelques représentants peu nombreux, dans les
+deux villages de Douas et de Mandalé. Mais, en dépit de la
+surveillance exercée par les postes de bazinguers installés à
+proximité de Mamoun, les habitants de ces villages ont réussi à se
+délivrer du joug de Senousi et se sont enfuis au Dâr Sila (juillet
+1910). Il ne subsiste donc plus, dans le Dâr Kouti, que le
+groupement goula de Ndélé.&nbsp;»</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Banda</span><a id=
+"FNanchor_240"></a><a href="#Footnote_240" class=
+"fnanchor">[240]</a>.</h4>
+
+<p>Les Banda constituent certainement la population la plus
+intéressante de l’Oubangui-Chari. Ces indigènes pourront rendre de
+précieux services à l’occupation française, par leur nombre, leur
+résistance à l’islâm, leurs qualités guerrières et leur fidélité
+bien connue à l’égard du chef qui les emploie. Râbaḥ et Senousi, du
+reste avaient recruté parmi eux de nombreux et fidèles bazinguers.
+Le chef de guerre Allah Djabou, qui a rassemblé au Ouanda Djalé ce
+qui reste des bannières de Senousi, est un Banda Bongo. Au Ouadaï
+également, les adjâouid d’origine banda se sont toujours fait
+remarquer par leur humeur belliqueuse et leur fidélité au
+souverain&nbsp;: nous citerons par exemple, l’aguid es Salamat
+Gomboro. En parlant des Banda et du rôle qu’ils peuvent être
+appelés à jouer au service de la France, on ne peut s’empêcher de
+penser aux Bambara du Soudan, chez lesquels Samory recrutait ses
+sofas&nbsp;: au point de vue particulier que nous envisageons, il
+existe une grande analogie entre les deux peuplades&nbsp;; il n’est
+même jusqu’aux trois balafres marquées sur les joues des gens de
+Senousi, qui ne rappellent presque exactement le signe
+caractéristique des esclaves de Samory.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_230">[230]</span>Les Banda
+semblent avoir habité primitivement le plateau montagneux qui
+limite, au Nord, le bassin de l’Oubangui. Les razzias d’esclaves
+exécutées par les musulmans du Darfour et du Ouadaï, et par les
+hordes de Râbaḥ et de Senousi ont fait s’éparpiller cette
+population. Actuellement, on trouve des Banda depuis la région
+traversée par la route d’étapes Kémo-Fort-Crampel jusqu’à la
+frontière égyptienne&nbsp;: certaines fractions sont même
+installées à Bangui, Fort-Archambault, Kafiakindji (Soudan
+anglo-égyptien), et sur la rive gauche de l’Oubangui. Les
+groupements banda de Ndélé ont été constitués en majeure partie par
+les tribus restées dans la contrée d’origine (Abbanda, Mbala,
+Mbaya<a id="FNanchor_241"></a><a href="#Footnote_241" class=
+"fnanchor">[241]</a>, Ngadja, Bongo, Ouassa, Dioungourou<a id=
+"FNanchor_242"></a><a href="#Footnote_242" class=
+"fnanchor">[242]</a>), et aussi par des éléments razziés qui furent
+transportés dans le Kouti (Ouadda, Mborou, Ngao<a id=
+"FNanchor_243"></a><a href="#Footnote_243" class=
+"fnanchor">[243]</a>, Marouba, Mbagga<a id=
+"FNanchor_244"></a><a href="#Footnote_244" class=
+"fnanchor">[244]</a>, Ngapo (ou N’gapou<a id=
+"FNanchor_245"></a><a href="#Footnote_245" class=
+"fnanchor">[245]</a>), Tombaggo, Linda et Sabanga<a id=
+"FNanchor_246"></a><a href="#Footnote_246" class=
+"fnanchor">[246]</a>).</p>
+
+<p>Les Banda présentent certaines particularités qui les
+distinguent nettement des populations que nous avons vues
+jusqu’ici, et les rapprochent, par contre, des nègres habitant les
+contrées plus au Sud, sur les bords de l’Oubangui ou dans la région
+de Fort-Crampel. Ils liment leurs dents en pointe (comme les Sango,
+Banziri, etc.), et sont anthropophages. Ils se montrent rebelles à
+l’islamisme et restent fétichistes&nbsp;: leurs sorciers (soumalis)
+disposent d’une réelle influence. Néanmoins, les Banda respectent
+scrupuleusement le serment fait sur le Qorân&nbsp;: aussi, Râbaḥ et
+Senousi ont-ils souvent<span class="pagenum" id=
+"Page_231">[231]</span> usé de ce moyen, pour obtenir la fidélité
+ou s’assurer de la loyauté des Banda. Comme chez les Mandjia, le
+poison joue un grand rôle dans les drames de village.</p>
+
+<p>«&nbsp;En somme, cette race est extrêmement curieuse et, malgré
+tout, sympathique&nbsp;; elle forme le fond de la population de
+l’Oubangui-Chari, et ses qualités la désignent comme une race
+d’avenir.</p>
+
+<p>«&nbsp;Elle est souple, loyale et sa naïveté a été trop souvent
+prise pour de l’inintelligence. Elle est prolifique et le deviendra
+bien davantage, quand elle sera assurée que ses enfants ne sont pas
+destinés à être vendus aux Djellâba. Pour nous, c’est l’élément sur
+lequel il faut compter, dans notre œuvre de colonisation dans ce
+pays.</p>
+
+<p>«&nbsp;L’unité banda existe et, en dépit des efforts des
+musulmans pour la briser, les tribus de Ndélé, malgré leurs
+divisions superficielles, sont toutes unies par la haine commune du
+<em>Porro</em> (Arabe).</p>
+
+<p>«&nbsp;Cette race est susceptible d’organisation et nous
+rappellerons, à ce sujet, que les Ngao avaient été si fortement
+organisés par leur chef Gono, qu’ils marchèrent à l’attaque de
+Châ.</p>
+
+<p>«&nbsp;Enfin, les éléments banda recrutés par les unités
+indigènes nous fournissent journellement la preuve de leur courage,
+qui les fait presque rivaliser avec nos tirailleurs sénégalais et
+soudanais, et de leur attachement exceptionnel.&nbsp;»</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Populations de la
+zone-frontière&nbsp;: Kreich, Sehré, Golo, Faroggué, Mandala, Kara,
+Binga, Youlou</span>.</h4>
+
+<p>«&nbsp;Toutes ces tribus sont actuellement installées dans le
+territoire anglo-égyptien. Elles étaient venues jadis sur notre
+versant, poussées par les Khartoumiens&nbsp;; mais les chasses de
+Senousi les ont fait fuir à nouveau et elles sont rentrées au Baḥr
+el Ghazal, où leurs villages commencent à prospérer sous
+l’administration bienveillante de nos voisins.&nbsp;»</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Kreich.</span> — Comme
+les Banda, les Kreich ont beaucoup<span class="pagenum" id=
+"Page_232">[232]</span> souffert des razzias menées par les
+marchands d’esclaves musulmans. Les Foriens les ont refoulés vers
+le Sud, les bazinguers de Ziber les ont chassés vers l’Ouest, et
+enfin ceux de Senousi les ont fait revenir vers l’Est. Néanmoins,
+cette population s’est toujours tenue dans le massif montagneux qui
+va de Ndélé jusque par-delà la frontière égyptienne.</p>
+
+<p>Les Kreich forment trois groupements&nbsp;: celui de Ndélé, qui
+se compose d’éléments razziés par Senousi&nbsp;; celui de
+Kafiakindji, dans le pays anglo-égyptien qui avoisine la
+frontière&nbsp;; et enfin celui de Dem Ziber, dans le Baḥr el
+Ghazal.</p>
+
+<p>Au point de vue physique, les Kreich offrent un type laid et
+grossier&nbsp;; leur teint est cuivré&nbsp;; ils se liment les
+incisives supérieures, mais ils ne sont point anthropophages.
+L’humeur guerrière et l’énergie de cette peuplade ont permis à
+certains groupements de résister avec succès aux entreprises des
+chasseurs d’esclaves. Le chef Saïd Bandas, qui est actuellement
+installé sur le Boro, entre Kafiakindji et Dem Ziber, a toujours
+réussi à sauvegarder son indépendance&nbsp;: il fut un adversaire
+redoutable pour Senousi, contre lequel il essaya d’obtenir la
+protection du Ouadaï (1900).</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Sehré.</span> —
+Habitent actuellement le pays au nord-est de Dem Bekir.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Golo.</span> — Sont
+installés au nord de Dem Bekir.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Foroggué.</span> —
+Cette peuplade est actuellement dispersée dans la partie
+occidentale du Baḥr el Ghazal.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Mandala.</span> — Les
+Mandala (ou Bandala&nbsp;?) habitent le pays à l’est de
+Kabeluzu.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Kara.</span> — Les Kara
+habitaient originairement la région montagneuse qui porte leur nom,
+au nord de la Yata. A l’heure actuelle, ces indigènes forment deux
+groupements de peu d’importance, à Ndélé et à Kafiakindji. Ils sont
+réputés pour leur cruauté&nbsp;: ils razziaient autrefois les Goula
+du Mamoun, pour les vendre aux marchands d’esclaves. Mais
+ils<span class="pagenum" id="Page_233">[233]</span> ont beaucoup
+souffert, eux aussi, des incursions musulmanes.</p>
+
+<p>Les Kreich et les Kara fournirent de nombreux bazinguers à
+Râbaḥ.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Binga.</span> —
+Présentent beaucoup d’analogie avec les Kara. Ils résidaient
+primitivement dans le massif qui se trouve au nord des monts Châla.
+Traqués par les musulmans, ils s’enfuirent dans la vallée de la
+Yata. Depuis, le dernier groupement indépendant s’est enfui au
+Darfour.</p>
+
+<p>Il existe un petit noyau de Binga à Kafiakindji. Un autre, qui
+habitait au Ouanda Djalé, à côté des Youlou, partage le sort de
+cette dernière peuplade.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Youlou.</span> — Les
+Youlou seraient originaires du Darfour. Ils étaient, en dernier
+lieu, sur le massif du Ouanda Djalé, où ils tenaient tête aux
+bazinguers de Senousi. Leur chef s’appelle Djellâb.</p>
+
+<p>«&nbsp;C’est une race montagnarde, très guerrière, et les
+quelques spécimens que j’ai pu voir avaient beaucoup d’analogie
+avec les Kreich, d’une part, et avec les Binga, d’autre part.</p>
+
+<p>«&nbsp;Les femmes ont les lèvres percées et portent pour tout
+costume la touffe de branchages&nbsp;; elles ont les cheveux longs
+et tressés.</p>
+
+<p>«&nbsp;Au contact des arabisants, les hommes ont pris un vernis
+de civilisation qui les différencie des Kreich.</p>
+
+<p>«&nbsp;Les habitants du Ouandâ Djalé ont dû fuir devant les
+Senoussiens (décembre 1910), et ils forment en ce moment-ci un
+groupe errant qui s’est réuni à celui du chef Handal (Kreich).</p>
+
+<p>«&nbsp;Et ainsi l’œuvre de Senoussi était complète. Après la
+disparition de Djellab, coïncidant avec celle du groupe de Ouadda,
+on peut dire qu’il ne restait plus un seul village autochtone entre
+Ndélé et Kafiakindji. Sur une étendue large comme la France, le
+pays est désert&nbsp;; il n’y a plus rien à
+razzier........&nbsp;»</p>
+
+<h4 class="less"><span class="pagenum" id=
+"Page_234">[234]</span>LISI</h4>
+
+<p>Nous avons vu que les Lisi (Kouka, Médogo, Boulala)
+appartiennent à la même famille que les Kenga et les
+Baguirmiens.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Kouka.</span> — Les
+Kouka occupent la vallée de la Baṭaḥ, depuis Kayetma et Kouka
+jusqu’à Birket-Fatmé. Leurs villages se trouvent soit sur les bords
+de la Baṭaḥ, soit à quelque distance au nord et au sud. Ils furent
+très maltraités par les Ouadaïens, car leur pays se trouvait sur la
+route suivie par les aguids, pour se rendre d’Abéché au Fitri et au
+Baguirmi. Depuis notre installation à Yao, c’est en pays kouka
+(Birket-Fatmé, El Krenik, Koundiourou, Atya) que venaient camper
+les troupes ouadaïennes chargées de surveiller la frontière
+occidentale&nbsp;: elles vivaient naturellement sur le pays et
+ruinaient une région déjà fort épuisée par de multiples razzias. Le
+dernier de ces pillages en règle fut exécuté par l’aguid el
+Djaʿâdné, en mai 1904. Non seulement les Ouadaïens ravagèrent la
+contrée, mais ils enlevèrent encore de nombreux enfants et jeunes
+gens, qui furent réduits en esclavage et emmenés à la chaîne à
+Abéché. Les hommes et les femmes furent fort maltraités, et
+certains d’entre eux furent même odieusement mutilés.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Médogo.</span> — La
+tribu tire son nom de Moudgo abou Léya, qui vint s’installer dans
+le pays actuel du Médogo avec ses Abou Senoun et ses Mandala. Le
+croisement de ces Ouadaïens avec des indigènes apparentés aux Kenga
+et aux Kouka a donné la population des Médogo. L’installation du
+poste-frontière d’Atya enleva, dès 1908, le Médogo à
+Doud-Mourra.</p>
+
+<p class="space-above15"><span class="bold">Boulala.</span> — Les
+Boulala gousar relèvent du Ouadaï. Ils habitent la région d’Ourel
+(Abou Koïesti, Abou Cherganiyé, Ourel, Cheqq el Hadjlidj).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span>Il existe
+également à Abéché un noyau de Boulala, formé par les partisans de
+l’ex-prétendant Djili.</p>
+
+<p>Il est à remarquer que les mœurs des Lisi se ressentent beaucoup
+de l’influence des Maba, en ce qui concerne la coiffure et
+l’habillement des femmes, l’attitude des femmes envers les hommes,
+l’attitude des sujets envers le sultan, etc.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Diongor</span>.</h4>
+
+<p>Les Diongor du Guéra ont toujours vécu indépendants du
+Ouadaï&nbsp;: ils sont rentrés depuis 1907 dans notre zone
+d’influence. Les actes de brigandage commis par ces indigènes, et
+leur indiscipline abusive nécessitèrent une opération de police
+sérieuse contre les villages du Guéra, en 1910.</p>
+
+<p>Les Diongor de l’Abou Telfan furent atrocement razziés par les
+Ouadaïens. C’est d’ailleurs chez eux que se réfugièrent de nombreux
+ennemis, pendant la lutte que nous dûmes mener contre les partisans
+de Doud-Mourra.</p>
+
+<p>Nous avons déjà fait remarquer qu’il existe, à côté de Guéra, un
+village qui porte le nom de Banda. Nous savons également que les
+Diongor sont une tribu de la population banda. Quoiqu’il existe des
+différences notables entre les Banda anthropophages et les Diongor
+du Guéra, leurs pratiques fétichistes sont à peu près les mêmes. Ne
+faut-il voir, dans ce que nous venons de dire, qu’une simple
+similitude de noms, ou bien existe-t-il une relation de parenté
+entre les deux populations&nbsp;?... La comparaison de leurs
+idiomes pourrait peut-être nous fixer à ce sujet.</p>
+
+<p>Notons, au surplus, que le mot <em>Djenâkheraï</em> — dont se
+servent les Ouadaïens, pour désigner un de ces fétichistes du Sud,
+chez lesquels ils menaient leurs razzias d’esclaves — ressemble
+fort au mot <em>Djongoraï</em>. D’après cette explication,
+Djenakheré serait une corruption de Diongor, Djongor.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="pagenum" id=
+"Page_236">[236]</span><span class="sc">Masmadjé</span><a id=
+"FNanchor_247"></a><a href="#Footnote_247" class=
+"fnanchor">[247]</a>.</h4>
+
+<p>Les Masmadjé sont installés sur les bords de la Baṭaḥ, depuis
+Birket-Fatmé jusqu’à Mourdaf. Ces indigènes pêchent le poisson dans
+les fosses d’eau permanente de la Baṭaḥ. C’est à Safik que l’on
+trouve la plus grande de toutes&nbsp;: elle est assez profonde et a
+quelques centaines de mètres de longueur. Les Masmadjé sont,
+d’après les indigènes, des Diongor que Moḥammed Chérif aurait
+enlevés de la région de Maï, pour les transplanter sur les bords de
+la Baṭaḥ. Ils sont musulmans et parlent la langue arabe,
+indépendamment de leur dialecte propre.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Bornouans</span>.</h4>
+
+<p>Les désordres intérieurs du Bornou et les invasions étrangères,
+surtout celles des Pouls et de Râbaḥ, ont amené l’émigration d’un
+grand nombre de Bornouans&nbsp;: on trouve beaucoup de ces
+indigènes dans le Baguirmi et le Kouti, au Fitri, au Médogo et au
+Ouadaï. Dans ce dernier pays, ils sont particulièrement nombreux
+dans la région de l’ouadi Rima qui s’étend à l’est du Mourtcha
+kreda et qui porte, d’ailleurs, le nom de Ouadi Bôrnou.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Baguirmiens Kotoko</span>.</h4>
+
+<p>Ces indigènes furent transplantés au Ouadaï par le sultan ʿAli,
+après la chute de Massnia. Ils habitent particulièrement la région
+d’Abéché. On trouve aussi des Baguirmiens dans les pays qui
+avoisinent la capitale&nbsp;: Nimro, Mourra, etc.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Pouls (ou Fellahta)</span>
+</h4>
+
+<p>Ces indigènes, peu nombreux, sont dispersés dans tout le pays.
+Ils habitent particulièrement la partie occidentale du
+Ouadaï&nbsp;: Kotoro Foulata (sur la route de Am Ḥadjer à Abéché)
+et autres villages.</p>
+
+<h4 class="less"><span class="pagenum" id=
+"Page_237">[237]</span><span class="sc">Nas es seltan</span>
+</h4>
+
+<p>Enfin le sultan possède personnellement un certain nombre de
+villages, dont les habitants sont appelés <em>nâs es selṭân</em>
+(les gens du sultan). Beaucoup d’entre eux sont des captifs ou
+d’anciens captifs&nbsp;: les autres sont simplement au service du
+sultan.</p>
+
+<p><span class="bold">’Abidiyé.</span> — Les ’Abidiyé sont les
+captifs qui habitent les villages du sultan.</p>
+
+<p><span class="bold">Ambaka.</span> — Les Ambaka sont d’anciens
+captifs du sultan qui résident dans le village d’Abou Khous (à
+l’ouest du dar Zioud).</p>
+
+<p><span class="bold">’Ayal Baba.</span> — Les ’Ayal Baba, que nous
+avons déjà vus, sont les Arabes qui gardent les troupeaux du
+sultan.</p>
+
+<p><span class="bold">Fagara.</span> — Le sultan possède aussi des
+villages de marabouts (<em>fagarâ</em>)&nbsp;: signalons, par
+exemple, celui de Am Chererib (dâr Zioud).</p>
+
+<h4 class="less"><span class="sc">Autres tribus</span>
+</h4>
+
+<p>Nachtigal signale encore quelques tribus peu nombreuses,
+musulmanes ou païennes, qui vivent au Ouadaï. Ces indigènes sont
+probablement les descendants d’anciens captifs&nbsp;: ceux-ci
+furent rendus à une liberté relative et formèrent des villages
+relevant directement du sultan ou de certains dignitaires
+ouadaïens.</p>
+
+<p>Les Bandala<a id="FNanchor_248"></a><a href="#Footnote_248"
+class="fnanchor">[248]</a>, Torom et Mimji sont musulmans.</p>
+
+<p>Les Denguéah (Djengué&nbsp;?), Bolgou, Kâssa, Ngâma et
+Banâlé<a id="FNanchor_249"></a><a href="#Footnote_249" class=
+"fnanchor">[249]</a> sont païens.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c03">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_214"></a><a href="#FNanchor_214"><span class=
+"label">[214]</span></a>En ce qui concerne certaines tribus
+ouadaïennes, nous avons le plus large emploi des renseignements
+donnés par Nachtigal. Nous nous sommes également servi, pour
+étudier les populations qui relevaient de Moḥammed es Senousi,
+l’ancien sultan du Dâr el Kouti, d’une notice ethnographique que le
+capitaine Modat a bien voulu nous communiquer.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_215"></a><a href="#FNanchor_215"><span class=
+"label">[215]</span></a>Cette saillie ressemble au fruit du doum
+(douma). D’après les indigènes, elle est l’indice d’un tempérament
+belliqueux&nbsp;: on peut donc l’appeler «&nbsp;la bosse du
+courage&nbsp;». Ce renflement de la peau porte généralement le nom
+de <em>mouqla</em>. Dans certaines régions, les Ouadaïens sont
+appelés <em>siyâd ed doukhmat</em> (<em>doukhmat</em> semble être
+une altération de <em>doumat</em>)&nbsp;: les hommes qui possèdent
+une excroissance ressemblant au fruit du doum.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_216"></a><a href="#FNanchor_216"><span class=
+"label">[216]</span></a><em>Voyage au Ouadaï</em>, p. 31.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_217"></a><a href="#FNanchor_217"><span class=
+"label">[217]</span></a>Au sing. <em>Sennaoui</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_218"></a><a href="#FNanchor_218"><span class=
+"label">[218]</span></a><em>Excelsior</em>, 7 octobre 1911.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_219"></a><a href="#FNanchor_219"><span class=
+"label">[219]</span></a>Lieutenant Delacommune.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_220"></a><a href="#FNanchor_220"><span class=
+"label">[220]</span></a>Lieutenant Lucien&nbsp;: <em>Ouadaï
+Aouali</em> (<em>Bulletin du Comité de l’Afrique française</em>,
+1910). — Le lieutenant Lucien appelle «&nbsp;Ouadaï Aouali&nbsp;»
+la région qui s’étend au nord et au nord-ouest d’Abéché. Il est
+probable que ce nom lui fut donné, parce qu’elle forma le premier
+noyau du Ouadaï — d’où <em>Aouali</em> <span class=
+"arabic">اول</span>&nbsp;: premier, ancien.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_221"></a><a href="#FNanchor_221"><span class=
+"label">[221]</span></a>Le djebel Abassa, qui se trouve entre le
+dâr Kadjagsé et le dâr Sila, a quelques centaines de mètres de
+hauteur et est à peu près comme les montagnes de Mataïa ou
+d’Abouṭiour.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_222"></a><a href="#FNanchor_222"><span class=
+"label">[222]</span></a>Le mot arabe <em>guimr</em> et le mot
+ouadaïen <em>ermbeli</em> ont la même signification&nbsp;:
+tourterelle, ramier (<em>guemriya, guimr</em>).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_223"></a><a href="#FNanchor_223"><span class=
+"label">[223]</span></a>Lieutenant Delacommune.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_224"></a><a href="#FNanchor_224"><span class=
+"label">[224]</span></a>Cf. P. Askell Benton, <em>Notes on some
+languages of the Western Sudan</em>, p. 267-268.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_225"></a><a href="#FNanchor_225"><span class=
+"label">[225]</span></a>Dalla Vedova, <em>Bollettino</em>, p.
+653.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_226"></a><a href="#FNanchor_226"><span class=
+"label">[226]</span></a>Lieutenant Delacommune.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_227"></a><a href="#FNanchor_227"><span class=
+"label">[227]</span></a>On dit aussi Beled et Terâwiyé, Terâwiyé
+est le nom donné par les Arabes aux Bideyat.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_228"></a><a href="#FNanchor_228"><span class=
+"label">[228]</span></a>Léon l’Africain, à propos du chemin
+«&nbsp;qui est pour aller de Fez au grand Caire par le désert de
+Libye&nbsp;», parle des «&nbsp;peuples de Sin et Ghorran&nbsp;».
+Nous avons déjà vu que les Arabes appellent Gourân les Toubou du
+Sud. Quel est donc le peuple de Sin&nbsp;? Ce nom n’aurait-il pas
+été donné aux Bideyat de la région de Sini&nbsp;?</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_229"></a><a href="#FNanchor_229"><span class=
+"label">[229]</span></a>On remarquera combien ce qui vient d’être
+dit au sujet de l’aspect physique, de l’habillement et de la
+nourriture des Bideyat rappelle ce que nous avons déjà rapporté des
+Toubou, et notamment des Koussoâ (Tedâ du Koussi).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_230"></a><a href="#FNanchor_230"><span class=
+"label">[230]</span></a>Slatin Pacha, t. I, p. 161.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_231"></a><a href="#FNanchor_231"><span class=
+"label">[231]</span></a>Cherf eddin appartenait à la fraction Bachî
+des Bideyat.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_232"></a><a href="#FNanchor_232"><span class=
+"label">[232]</span></a>Slatin Pacha, ancien officier de l’armée
+autrichienne, était moudir oumoum du Darfour, au temps ou Gordon
+Pacha était Gouverneur général du Soudan égyptien. Lorsque
+l’insurrection mahdiste gagna le Darfour, et après la chute d’El
+ʿObeïd, Slatin se décida à adopter en apparence la religion de
+Moḥammed, afin de redonner confiance à ses troupes musulmanes. La
+nouvelle du massacre de la colonne Hicks Pacha le décida toutefois
+à capituler à Dara, en décembre 1883. Après être resté 11 ans
+prisonnier des derviches, il réussit à s’échapper. Slatin Pacha,
+qui est actuellement inspecteur général du Soudan anglo-égyptien, a
+fait le récit de ses aventures dans un livre que nous avons déjà
+cité à plusieurs reprises&nbsp;: <em>Fer et feu au Soudan</em>, 2
+vol.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_233"></a><a href="#FNanchor_233"><span class=
+"label">[233]</span></a>On appelle Tirdjé du Ouadaï et Tirdjé du
+Darfour deux chaînes de montagnes situées dans la région-frontière
+du Ouadaï et du Darfour. Tirdjé est probablement le même mot que
+l’arabe <em>dirdjé</em>&nbsp;: gradin, estrade.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_234"></a><a href="#FNanchor_234"><span class=
+"label">[234]</span></a>Ce nom de Nouba est assez souvent donné aux
+musulmans non arabes. <em>Ana Noubaï</em>, je suis musulman.
+<em>Chenho men en Nouba</em>, à quelle tribu des Nouba
+appartiens-tu&nbsp;? <em>Ana Didjaï</em>, à la tribu des Dadjo.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_235"></a><a href="#FNanchor_235"><span class=
+"label">[235]</span></a>D’autres disent que le dialecte des Moubi
+se rapproche beaucoup de la langue des Masmadjé. Nachtigal
+rapporte, de son côté, que le dialecte des Moubi est presque le
+même que celui des Birguid.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_236"></a><a href="#FNanchor_236"><span class=
+"label">[236]</span></a><em>Voyage au Darfour</em>, p. 226.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_237"></a><a href="#FNanchor_237"><span class=
+"label">[237]</span></a>Il est à remarquer que le mot arabe
+<em>djeggel, diggel, diggèl</em> désigne la syphilis.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_238"></a><a href="#FNanchor_238"><span class=
+"label">[238]</span></a>Les citations de ce chapitre sont
+empruntées à une Étude sur le Dar-Fertyt du capitaine Modat, qui a
+bien voulu nous en communiquer le manuscrit.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_239"></a><a href="#FNanchor_239"><span class=
+"label">[239]</span></a>Cf. Delafosse, <em>Essai sur le peuple et
+la langue sara</em>, Paris, in-8.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_240"></a><a href="#FNanchor_240"><span class=
+"label">[240]</span></a>Cf. G. Toqué, <em>Essai sur le peuple et la
+langue banda</em>, p. 1-29.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_241"></a><a href="#FNanchor_241"><span class=
+"label">[241]</span></a>Les Mbaya habitaient autrefois la vallée de
+la Bôhou. A l’approche des bazinguers, ils se retranchèrent
+fortement dans les cavernes de la région, et Senousi ne put avoir
+raison de leur résistance qu’en se servant du canon que nous lui
+avions donné. C’est là un exemple typique des beaux succès que nous
+avons procurés aux marchands d’esclaves, en faisant de la
+«&nbsp;politique musulmane&nbsp;» en pays fétichiste.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_242"></a><a href="#FNanchor_242"><span class=
+"label">[242]</span></a>Cf. Toqué, <em>op. laud.</em>, p. 20.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_243"></a><a href="#FNanchor_243"><span class=
+"label">[243]</span></a>Cf. Toqué, <em>ibid.</em>, p. 13-16.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_244"></a><a href="#FNanchor_244"><span class=
+"label">[244]</span></a>Cf. Toqué, <em>ibid.</em>, p. 20-21.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_245"></a><a href="#FNanchor_245"><span class=
+"label">[245]</span></a>Cf. Toqué, <em>ibid.</em>, p. 18-19.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_246"></a><a href="#FNanchor_246"><span class=
+"label">[246]</span></a>Cf. Toqué, <em>ibid.</em>, p. 11-13.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_247"></a><a href="#FNanchor_247"><span class=
+"label">[247]</span></a>Le mot <em>Masmadjé</em> dérive peut-être
+de l’arabe <em>samdj</em> (vilain, hideux), <em>samâdja</em>
+(laideur). Il signifierait alors&nbsp;: les hommes vilains, les
+hommes laids.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_248"></a><a href="#FNanchor_248"><span class=
+"label">[248]</span></a>Nous avons cité les Mandala (ou
+Bandala&nbsp;?) de Kabeluzu. — D’autre part, on appelle bandala le
+tam-tam des fétichistes habitant les confins baguirmiens, chez
+lesquels on allait autrefois faire des razzias d’esclaves. D’où,
+peut-être, la désignation de <em>siyâd bandala</em>, et aussi
+<em>bandala</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_249"></a><a href="#FNanchor_249"><span class=
+"label">[249]</span></a>Notons que Banala est un village diongor du
+Quéra.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span><a id=
+"p2c04"></a>LE GOUVERNEMENT ET L’ADMINISTRATION<a id=
+"FNanchor_250"></a><a href="#Footnote_250" class=
+"fnanchor">[250]</a></h3>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Les renseignements donnés dans ce chapitre
+se rapportent à l’état de choses qui existait avant la prise
+d’Abéché et la déposition d’Acyl. Ils ne présentent plus, à l’heure
+actuelle, qu’un intérêt rétrospectif. Nous croyons néanmoins que
+ces détails peuvent encore avoir leur utilité, car ils permettront
+de se faire une idée relativement exacte de l’ancien Ouadaï.</p>
+
+<p>Il est difficile, lorsqu’on est en France, d’avoir des
+renseignements de détail sur ce qui se passe au Ouadaï. C’est
+pourquoi il ne nous a pas été possible de mettre ce chapitre
+complètement à jour. On voudra bien nous en excuser.</p>
+
+<p class="space-above15">A la tête de la société ouadaïenne se
+trouve un sultan qui, en principe, exerce un pouvoir absolu. Dans
+la pratique, son autorité fut souvent limitée par les soulèvements
+des tribus maba, auxquelles la tradition accordait certains
+privilèges, et par la puissance des grands dignitaires. De bonne
+heure, par suite de l’extension énorme du royaume ouadaïen, le
+sultan n’a pu gouverner à lui seul un pays aussi vaste, aux
+communications difficiles. Il a dû déléguer une partie de son
+autorité à des sous-ordres et, naturellement, ceux-ci ont cherché à
+s’affranchir de la tutelle de leur maître. Avant le sultan ʿAli,
+les tribus autochtones jouèrent un grand rôle&nbsp;; dans ces
+dernières années, les luttes furent incessantes entre<span class=
+"pagenum" id="Page_239">[239]</span> le sultan et ses dignitaires
+et elles amenèrent parfois la chute du premier.</p>
+
+<p>La condition des personnes comprend deux classes&nbsp;: les gens
+libres (<em>aḥrar, ḥourrin</em>) et les captifs
+(<em>ʿabid</em>).</p>
+
+<p>Le Qorân admet l’esclavage, mais ne permet pas de réduire un
+croyant dans cette condition. Il est vrai que cette défense
+n’arrête guère les Ouadaïens et que ceux-ci font indifféremment la
+chasse à l’homme chez les fétichistes (Kirdi, Djenâkheré) et chez
+les noirs islamisés (Nouba)&nbsp;: la traite a toujours été une des
+grosses ressources du sultan d’Abéché. A côté de ce bétail humain,
+pris dans des razzias périodiques et destiné à la vente, on trouve,
+comme partout ailleurs en Afrique, une autre catégorie de gens non
+libres, dont la condition est moins dure. Ce sont les captifs de
+case, généralement nés dans la maison du maître, qui font pour
+ainsi dire partie de la famille et sont rarement vendus&nbsp;: ils
+sont chargés de la culture et des gros travaux.</p>
+
+<p>Chez les gens libres, on remarque d’abord les pauvres
+(<em>mesâkin</em>). Ils se mettent au service d’un homme plus
+puissant qu’eux ou bien sont obligés, pour vivre, de cultiver le
+sol&nbsp;: la situation des derniers est particulièrement précaire
+car, ne dépendant pas immédiatement d’un personnage qui puisse les
+protéger, ils subissent les avanies des grands du pays et de leurs
+gens.</p>
+
+<p>Les chefs sont toujours entourés d’une nuée de serviteurs
+volontaires, qu’ils nourrissent et ne paient généralement
+pas&nbsp;: ils se contentent de leur abandonner une partie du butin
+fait dans les razzias et de distribuer quelques cadeaux à ceux dont
+ils veulent récompenser les services. Notons que les mesâkin ont
+souvent moins d’importance que certains captifs de personnages
+puissants, qui sont investis d’une charge particulière, possèdent
+des biens à eux, des serviteurs et même des esclaves. Les armées du
+Ouadaï ont été fréquemment commandées par des gens de condition non
+libre, et le sultan actuel, Doud-Mourra, a appelé quelques-uns de
+ses captifs à remplir les plus hautes fonctions du royaume.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_240">[240]</span>Dans chaque
+pays, certaines catégories de gens influents se distinguent des
+mesâkin&nbsp;: ce sont les membres des familles des chefs ou des
+fractions de tribu où l’on choisit ces derniers. Il est vrai que,
+pour être considérés, ils doivent posséder des biens ou un
+commandement.</p>
+
+<p>Enfin, de véritables castes sont formées par ceux que l’exercice
+d’un métier spécial isole de la masse&nbsp;: citons, à titre
+d’exemple, les soldats de l’armée ouadaïenne, les Djellâba et les
+forgerons (<em>ḥâddâd</em>).</p>
+
+<p>Dans la société ouadaïenne, à l’inverse de ce qui se passe chez
+les Touareg, la condition est transmise par le père. Cependant,
+l’origine de la mère modifie le degré de noblesse de l’enfant. Nous
+avons vu, en particulier, que la tradition imposait autrefois aux
+sultans de se rattacher, du côté maternel, à l’une des tribus
+autochtones (Maba), seules considérées comme nobles&nbsp;: cette
+règle semble être actuellement tombée en désuétude car, depuis la
+mort de Yousef, tous les souverains ou prétendants du Ouadaï
+étaient nés de femmes étrangères, captives pour la plupart.</p>
+
+<p>Les différentes tribus qui forment la population du Ouadaï
+relèvent du sultan d’Abéché&nbsp;: pour certaines d’entre elles,
+les Diongor du Guéra, par exemple, cette dépendance n’a jamais été
+que nominale. Le sultan est entouré de toute une hiérarchie de
+fonctionnaires fort nombreux, dont les emplois furent créés
+autrefois, au fur et à mesure des conquêtes ouadaïennes. Nous
+insistons sur le fait que les titulaires des grandes charges ne
+sont pas forcément d’origine ouadaïenne ni même de condition
+libre&nbsp;: ils peuvent être d’origine étrangère, captifs ou même
+eunuques. Tout cela dépend du bon plaisir du sultan, principe et
+source de toute autorité. Celui-ci ne s’inspire que de son
+intérêt&nbsp;: Doud-Mourra, par exemple, avait concentré les plus
+hautes fonctions du pays entre les mains de deux personnages
+ouadaïens à lui dévoués, Moḥammed ould Bechâra et son fils Aḥmed,
+et dans celles de captifs lui appartenant personnellement.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu à quel degré de puissance
+atteignirent<span class="pagenum" id="Page_241">[241]</span>
+certains personnages, tels que le djerma ʿOthmân et Cherf eddin,
+qui jouèrent un rôle important au Ouadaï. L’histoire de ce pays est
+d’ailleurs remplie de mouvements de révolte, provoqués par les
+détenteurs des principaux commandements. La farouche énergie du
+sultan ʿAli eut raison de la mauvaise volonté des fonctionnaires,
+mais son successeur, Yousef, montra la plus grande faiblesse,
+notamment envers l’aguid er Rachid, Assad el Kebir&nbsp;; les
+autres princes, Ibrahim et Ghazali, ne furent que des jouets entre
+les mains des grands et ne gardèrent pas longtemps le pouvoir.
+Doud-Mourra, le bien nommé, reprit la tradition de ʿAli, se
+débarrassa du djerma ʿOthmân et fut un souverain fort redouté de
+tous ses sujets.</p>
+
+<p>Les dignitaires sont désignés du nom collectif de
+<em>adjâouid</em>, mot arabe qui signifie les grands (du pays). Ils
+reçoivent du sultan le turban de commandement (<em>kademoul</em>).
+Beaucoup d’entre eux ont le titre de <em>’aguid</em> (pl.
+<em>’agad</em>), qui s’applique plus particulièrement à ceux qui
+commandent une troupe et gouvernent un territoire déterminé&nbsp;:
+ce nom d’aguid est également étendu à un certain nombre de
+personnages ayant des emplois de moindre importance.</p>
+
+<p>Le nombre des fonctionnaires est considérable&nbsp;: le sultan
+peut créer de nouvelles charges, bien qu’en cette question, comme
+dans les autres, la tradition exerce sa puissante influence. Les
+fonctionnaires ne touchent aucune solde régulière&nbsp;: le sultan
+leur envoie des cadeaux, quand il veut leur marquer son
+contentement. Les plus importants d’entre eux sont le grand djerma
+et les aguids chargés de gouverner les tribus arabes du pays&nbsp;:
+ceux-là ont un commandement militaire et aussi un commandement
+territorial qui, comme nous le verrons, fournit le plus clair de
+leurs revenus.</p>
+
+<p>Le sultan (<em>kolak</em>) gouverne en potentat. Nous avons déjà
+montré qu’il prend le titre de <em>El ʿAbbâsi</em> (l’Abbasside).
+Il est la source de tout pouvoir légitime&nbsp;: il gouverne selon
+son bon plaisir. Les membres de sa famille eux-mêmes ne sont rien
+devant lui et, d’ailleurs, ceux qui peuvent prétendre
+au<span class="pagenum" id="Page_242">[242]</span> trône sont
+généralement aveuglés par ordre du souverain<a id=
+"FNanchor_251"></a><a href="#Footnote_251" class=
+"fnanchor">[251]</a>. Celui-ci distribue les charges comme il lui
+plaît et, de par sa volonté, un captif peut marcher de pair avec
+les Ouadaïens de la plus haute origine et avoir même le
+commandement sur eux. De même, il peut destituer tout dignitaire,
+quel qu’il soit, qui lui a déplu&nbsp;: il peut le ravaler au
+dernier rang de la société et décréter, par exemple, que
+l’ex-fonctionnaire n’aura plus le droit de monter à cheval&nbsp;;
+il peut, bien entendu, et si telle est sa fantaisie, le faire
+mettre à mort. L’autorité du sultan est donc la plus absolue qui se
+puisse imaginer&nbsp;: il a droit de vie et de mort sur n’importe
+lequel de ses sujets. Mais ce pouvoir excessif est parfois tempéré
+par l’assassinat&nbsp;: il trouve d’ailleurs sa limite dans la
+puissance des adjâouid.</p>
+
+<p>Moḥammed Ṣâlèh, surnommé Doud-Mourra<a id=
+"FNanchor_252"></a><a href="#Footnote_252" class=
+"fnanchor">[252]</a>, fut le dernier souverain indépendant du
+Ouadaï. Il est fils du sultan Yousef et d’une captive forienne
+appelée Maka. Il a moins de quarante ans. Doud-Mourra ne boit pas
+de merissé. Il a la réputation d’être intelligent, lettré et aussi
+très pieux. Comme sultan, on vantait son équité. Nous avons déjà vu
+qu’il fut excessivement énergique et autoritaire. Il était très
+redouté de ses sujets et la crainte qu’il inspirait l’a même fait
+accuser de cruauté. Son esprit de justice et sa sévérité envers les
+fonctionnaires pillards le faisaient d’ailleurs beaucoup aimer des
+mesâkin. Doud-Mourra fut certainement un des souverains les plus
+remarquables du Ouadaï. Il avait su mettre un terme à l’anarchie
+qui désolait ce royaume depuis la mort de Yousef, en reprenant
+vis-à-vis des grands la tradition du sultan ʿAli. Le djerma ʿOthmân
+lui-même reconnaissait les qualités de celui qui devait plus tard
+le faire empoisonner&nbsp;: il avait dit, un jour, que «&nbsp;de
+tous les princes de la lignée de<span class="pagenum" id=
+"Page_243">[243]</span> Chérif, le plus intelligent et le mieux
+doué était certainement Moḥammed Ṣâlèh&nbsp;».</p>
+
+<p>Malheureusement pour lui, Doud-Mourra a pris le pouvoir dans des
+circonstances critiques. Il a pu, au début de son règne, venir à
+bout des difficultés que lui créaient ses deux rivaux, Aḥmed abou
+Ghazali et Acyl. De même, plus tard, il a réussi à établir son
+autorité sur tout le Ouadaï et, appuyé sur l’aguid el Maḥâmid, à se
+débarrasser du djerma ʿOthmân, dont la puissance le gênait. Mais il
+lui a été impossible d’arrêter les progrès incessants que notre
+occupation fait dans le pays. Pendant longtemps, il a observé à
+notre égard une attitude expectante. Notre politique agressive de
+1906-1907 et la réapparition du prétendant Acyl le décidèrent à
+agir vigoureusement, et, en 1908, il a lancé ses meilleures troupes
+dans la vallée de la Baṭaḥ. Nous avons déjà vu que ses aguids
+furent battus à deux reprises et que son principal soutien,
+Moḥammed ould Bechâra, trouva la mort dans le combat de Djoua. A la
+suite de ces échecs, Doud-Mourra ordonna de nombreuses exécutions.
+Ce geste est naturel chez un sultan du Ouadaï&nbsp;: il n’a
+cependant pas empêché notre politique d’encerclement d’aboutir, en
+dernier lieu, à la prise d’Abéché.</p>
+
+<p>Nous avons vu les péripéties de la lutte que le «&nbsp;lion de
+Mourra&nbsp;» a menée depuis lors contre nous. Le désastre de Bir
+Ṭaouil porta un coup terrible à notre prestige&nbsp;: des
+défections se produisirent parmi les chefs ouadaïens qui s’étaient
+ralliés à la cause d’Acyl — la nôtre — et, en mars 1910, le plus
+important de tous, Aḥmed oueld Moḥammed Bechâra, qui avait succédé
+à son père dans l’aguidat des Maḥâmid, alla rejoindre son oncle
+Doud-Mourra dans le cirque rocheux de Kapka. La défaite des Foriens
+à Quéréda, la poursuite par le capitaine Chauvelot des Ouadaïens
+réfractaires et de leurs auxiliaires senoussis, par-delà le massif
+du Zegâoua qui leur servait de refuge, relevèrent la situation, un
+moment compromise. Doud-Mourra se décida alors à passer chez les
+Massalat, pour unir ses efforts à ceux de Tâdj eddin, dont
+la<span class="pagenum" id="Page_244">[244]</span> réputation avait
+grandi démesurément. Le malheureux combat de Dorothé nous coûta des
+pertes cruelles&nbsp;: il est vrai que nos ennemis comptèrent
+beaucoup de morts, et, parmi eux, le sultan Tâdj eddin. En janvier
+1911, la colonne du commandant Maillard dans le pays des Massalat
+remporta quelques succès, sans obtenir cependant de résultat
+définitif, car elle ne put pénétrer dans la région montagneuse où
+s’était réfugiée la population. Depuis lors, la division s’est mise
+parmi ceux de nos ennemis qui s’étaient concentrés dans le dâr
+Massalat. Doud-Mourra, en butte à l’hostilité des gens d’Andoko,
+sentant l’inanité de ses derniers efforts contre l’expansion
+victorieuse des Chrétiens, s’est enfin résigné à céder
+définitivement la place à son rival Acyl&nbsp;: il vient de se
+rendre au colonel Largeau, avec ce qui lui restait de partisans et
+la majeure partie des chefs ouadaïens réfractaires (octobre
+1911).</p>
+
+<p>Doud-Mourra est un adepte de la Senousïa. Ses malheurs
+l’amenèrent à solliciter l’appui de cette confrérie, avec laquelle
+il avait jadis entretenu des rapports peu amicaux. Depuis 1908, un
+contingent de Khouân avait toujours combattu à côté des Ouadaïens,
+sur la Baṭaḥ, dans le Ouadaï proprement dit et chez les
+Massalat&nbsp;: d’autre part, les rezzous senousis partis de
+l’Ennedi venaient piller et jeter le trouble dans les pays du Nord
+récemment soumis à notre domination.</p>
+
+<p>Nous avons déjà vu que l’accord le plus parfait ne régna pas
+toujours entre le sultan du Ouadaï et le représentant du
+senoussisme à Abéché. Après son avènement, Doud-Mourra continua à
+observer à l’égard de ce marabout la même ligne de conduite que son
+prédécesseur Aḥmed abou Ghazali. Cependant un rapprochement
+s’établit, plus tard, entre lui et Moḥammed es Sounni, qui regagna
+en partie son ancienne influence. Le sultan avait d’ailleurs besoin
+d’armes et de munitions, et une rupture complète eût pu avoir des
+conséquences fâcheuses pour la liberté des transactions entre
+Abéché et Benghazi. En novembre 1903, Doud-Mourra envoya un
+messager saluer le successeur du Mahdi et des<span class="pagenum"
+id="Page_245">[245]</span> rapports plus cordiaux s’établirent dès
+lors entre les deux chefs. Les fagarâ Moḥammed es Sounni (appelé
+aussi Es Soufi) et, après lui, Fititi, représentants d’Aḥmed Chérif
+à Abéché, ne cherchaient plus à s’occuper des affaires intérieures
+du Ouadaï&nbsp;: ils amorcèrent les relations entre Doud-Mourra et
+leur maître et s’occupèrent aussi beaucoup de commerce. Fititi
+quitta d’ailleurs le Ouadaï et ne fut pas remplacé. Plus tard, la
+menace française resserra les liens qui unissaient la puissance
+ouadaïenne aux Senousis, et, après la prise d’Abéché, Moḥammed es
+Sounni se rendit au Darfour pour décider ʿAli Dinar à intervenir en
+faveur de Doud-Mourra.</p>
+
+<p>Nous allons voir maintenant quels sont les différents
+dignitaires et fonctionnaires du Ouadaï. On peut les diviser en
+deux catégories.</p>
+
+<p>La première est formée par ceux qui ont un grand commandement
+militaire et territorial&nbsp;: le djerma et les principaux aguids.
+Ils se rendent souvent auprès du souverain, mais ils peuvent le
+quitter. Ils sont d’ailleurs appelés, de par leurs fonctions, à
+passer une partie de l’année loin de la capitale&nbsp;: ils vont
+alors s’installer, soit pour lever l’impôt, soit pour exécuter des
+razzias, dans les pays qu’ils ont charge d’administrer.</p>
+
+<p>La seconde catégorie comprend, comme à la cour des anciens rois
+de France, des dignitaires qui remplissent des fonctions
+domestiques auprès du sultan&nbsp;: ils peuvent avoir un
+commandement militaire et un commandement territorial, mais ils
+restent de leur personne à Abéché. Ils ne quittent le souverain que
+sur un ordre exprès de celui-ci. S’ils ne peuvent s’éloigner de la
+capitale, ils délèguent à des lieutenants le soin de piller les
+territoires qui leur sont affectés.</p>
+
+<p>C’est aux premiers surtout que convient le titre d’<em>adjâouid
+ed dâr</em> (les grands du pays). On compte parmi eux les
+personnages qui détiennent les charges les plus considérables du
+Ouadaï&nbsp;: certains ont parfois même été assez puissants pour
+renverser leur souverain et maître. Les grands
+feudataires<span class="pagenum" id="Page_246">[246]</span> actuels
+remplissaient, à l’origine, des fonctions domestiques auprès du
+sultan. Par suite de l’agrandissement du royaume, ils durent
+s’absenter de la capitale pour conduire les armées et administrer
+les pays nouvellement conquis&nbsp;: ils furent alors remplacés
+dans les emplois qu’ils avaient à la cour. Ceci est d’ailleurs
+suffisamment prouvé par les devoirs qui, dans certaines
+circonstances et conformément à la tradition, incombent aux
+dignitaires dont nous parlons. Ainsi, lors des grandes fêtes, quand
+le sultan sort en grand apparat, le djerma est spécialement chargé
+de vérifier la sellerie du cheval que son maître doit monter&nbsp;;
+l’aguid el Maḥâmid surveille l’escorte et fait ranger les gens sur
+la place publique (du temps de Cherf eddin, cette fonction était
+remplie par l’aguid es Salamat)&nbsp;; l’aguid el Djaʿâdné a
+toujours été chargé de faire exécuter les réparations à la case et
+au tata du sultan et de faire la police des caravanes, etc.</p>
+
+<p>Les grands feudataires sont naturellement les conseillers du
+sultan. Les aguids chargés de faire la guerre et d’administrer les
+provinces les plus importantes du royaume sont choisis parmi ceux
+qui s’en montrent le plus dignes, sans distinction de race, de
+condition ou d’origine. Beaucoup sont pris parmi les serviteurs
+particuliers du sultan qui ont donné des preuves de leur courage ou
+des marques de leur dévouement.</p>
+
+<p>Par suite des circonstances historiques, quatre des adjâouid
+sont devenus plus puissants que les autres. Cela tient à ce que les
+guerres entreprises par le sultan leur ont donné, avec le prestige
+de la victoire, les dépouilles des peuples vaincus&nbsp;: ils ont
+pu ainsi se procurer des fusils et parfois même grossir leurs
+troupes avec les ennemis qu’ils venaient de battre. D’ailleurs,
+lorsqu’une charge est donnée à un homme riche et puissant, les
+ressources personnelles de celui-ci augmentent d’autant
+l’importance de l’aguidat. Au début du règne de Doud-Mourra, les
+quatre principaux dignitaires du Ouadaï étaient&nbsp;: l’aguid el
+Maḥâmid, le djerma ʿOthmân, l’aguid es Salamat et l’aguid el
+Djaʿâdné.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_247">[247]</span>Chacun des
+grands feudataires ayant auprès de lui une hiérarchie copiée sur
+celle de l’entourage du sultan, nous allons commencer par dire
+quelques mots des fonctionnaires qui restent en permanence à la
+cour.</p>
+
+<p>Il y a d’abord quatre <em>kemakil</em> (pl. de <em>kamkalak,
+kamkalek</em>), correspondant aux quatre points cardinaux. Ils sont
+généralement tous de pure souche ouadaïenne. Ils commandent aux
+serviteurs du sultan et, dans certains cas, semblent représenter
+celui-ci auprès des aguids. Ce sont des conseillers, des
+dignitaires de l’administration civile. La police d’Abéché rentre
+parfois, en partie, dans leurs attributions. Ils peuvent également
+être chargés de fonctions militaires. Les territoires qu’ils
+administrent sont&nbsp;: le dâr Massalat, le dâr Zioud et le dâr
+Kouka, le dâr Mimi, le dâr Kadjanga. Ils sont secondés par les
+<em>andeker</em>, qui sont leurs lieutenants. Nous ne parlons ici
+que des quatre kemakil du sultan. Il en existe d’autres, que nous
+verrons plus loin, à propos des aguids dont ils relèvent.</p>
+
+<p>Le sultan a également autour de lui quatre <em>ouarnangs</em>,
+qui s’occupent de ses chevaux&nbsp;: indépendamment de leurs
+fonctions de chefs des écuries royales, ils remplissent aussi
+celles de majordomes et de gardiens de harem. Ils sont sous
+l’autorité des kemakil.</p>
+
+<p>Les <em>teraguina</em> (pl. de <em>tourguenak</em>) sont
+spécialement chargés de surveiller les membres de la famille
+royale.</p>
+
+<p>On trouve encore, auprès du sultan, toute une série de petits
+aguids.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el birch</em> ou <em>aguid el brich</em> (aguid de
+la natte) est chargé d’apporter la natte sur laquelle doit
+s’asseoir le sultan, quand celui-ci descend de cheval. Il jouit de
+la confiance de son maître, qui le charge parfois de missions
+particulières. Cet emploi est généralement donné à un Ouadaïen de
+pure race.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el baggârin</em> (aguid des bouviers) inspecte, dans
+toute l’étendue du Ouadaï, les troupeaux de bœufs du sultan. Il
+commande la région qui avoisine Abéché.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_248">[248]</span>Le
+<em>sinmelek</em> a l’administration des villages qui appartiennent
+personnellement au sultan&nbsp;: il fait faire la récolte et
+rassemble le mil. — Après le désastre de Bir Ṭaouil, le notable
+ouadaïen qui détenait cette charge, Achour, fit défection et passa
+au Massalat, en mars 1910.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el ’abidiyé</em> est le chef des esclaves du sultan.
+Il commande le pays des Kachméré.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el basour</em> ne quitte jamais le sultan&nbsp;: il
+reste auprès de lui à Abéché et le suit à Mourra. Indépendamment de
+ses fonctions de chambellan, il est également chargé de recueillir
+ce qui est nécessaire à l’entretien des femmes du sultan. Il relève
+de l’aguid el Mâgné.</p>
+
+<p>L’<em>aguid Douggou Doubanga</em><a id=
+"FNanchor_253"></a><a href="#Footnote_253" class=
+"fnanchor">[253]</a>, un eunuque, administre les provisions du
+palais et sert d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes.</p>
+
+<p>Le harem du sultan est divisé en deux&nbsp;: la partie orientale
+(<em>tolouk</em>) et la partie occidentale (<em>lolouk</em>). Le
+grand eunuque a le titre de <em>kamkalek</em>&nbsp;: le dâr Kouka
+dépend en partie de lui. Deux autres eunuques commandent chacun une
+moitié du harem&nbsp;: le <em>melik eṣ Ṣebâḥ</em> (gardien de la
+porte de l’Est) et le <em>melik el Maghreb</em> (gardien de la
+porte de l’Ouest). Ces deux fonctionnaires s’occupent des biens
+appartenant aux femmes du sultan.</p>
+
+<p>Les pages du sultan portent le nom de <em>touèrat</em> (sing.
+<em>touèr</em>). Certains d’entre eux sont opérés et destinés à
+faire plus tard des eunuques (<em>chioukh</em>). L’<em>aguid
+Guerri</em> est le chef des touèrat.</p>
+
+<p>Ceux que le souverain emploie comme messagers ont le titre de
+<em>koursi</em>&nbsp;: du temps de Doud-Mourra, Alḥamdou, Kéréma,
+etc.</p>
+
+<p>Citons enfin les <em>oumenâ</em> (pl. de <em>amin</em>&nbsp;:
+homme de confiance), qui jouent le rôle de surveillants, de
+contrôleurs, et veillent à la rentrée des impôts. Ils peuvent aussi
+être employés comme messagers.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_249">[249]</span>Un amin gère le
+trésor du sultan (<em>beit el mâl</em>). Il a le titre de <em>sid
+beit el mâl</em> (seigneur du trésor).</p>
+
+<p>Deux amins commandent la garde particulière du sultan et
+habitent auprès de sa case&nbsp;: l’un commande les soldats de
+condition libre, l’autre les captifs.</p>
+
+<p>Un autre amin, le <em>melik el medfa’</em> commande les cinq
+vieux canons qui forment l’artillerie ouadaïenne. Ces pièces,
+laissées par Napoléon en Égypte, avaient été prises à Khartoum en
+1885 et appartenaient à l’armée derviche de ʿOsman Djano. Le chef
+derviche Zougal fit défection et passa au Ouadaï avec elles. Les
+Ouadaïens n’ont jamais utilisé leur artillerie&nbsp;: ils n’ont
+d’ailleurs pas d’obus. Ils essayèrent une fois de tirer un coup de
+canon, pour rehausser l’éclat d’une fête célébrée à Abéché. Mais
+cela leur réussit assez mal et ils ne recommencèrent plus.</p>
+
+<p>On retrouve, auprès des grands dignitaires, une partie des
+charges de la cour royale&nbsp;: des kemakil qui s’occupent des
+serviteurs, des ouarnangs qui s’occupent des chevaux, etc. Le
+moindre aguid a d’ailleurs son aguid el brich<a id=
+"FNanchor_254"></a><a href="#Footnote_254" class=
+"fnanchor">[254]</a>, ses koursis, ses amins et ses khalifas
+(lieutenants).</p>
+
+<p>L’<em>aguid el Maḥâmid</em> commande aux Arabes de ce nom et aux
+Zegâoua. Il administre le pays dont le centre est marqué par la
+vallée d’Ourâda, sur la route d’Abéché au Borkou et à Koufra. Ses
+troupes effectuent des razzias chez les nomades qui habitent les
+confins du Ouadaï&nbsp;: Ammâ Borkouâ, Tedâ de Am Chalôba,
+Bideyât.</p>
+
+<p>Moḥammed ould Bechâra remplissait les fonctions d’aguid el
+Maḥâmid depuis plus de quarante ans, lorsqu’il fut tué à Djoua (17
+juin 1908). Son père, Bechâra, avait été mis à mort par le sultan
+ʿAli, après la prise de Massnia (1871). Moḥammed fut appelé à lui
+succéder, et épousa, en 1873, une fille<span class="pagenum" id=
+"Page_250">[250]</span> du sultan ʿAli, mérem Habbo<a id=
+"FNanchor_255"></a><a href="#Footnote_255" class=
+"fnanchor">[255]</a>. Il appartenait à une famille illustre des
+Kelinguen. Les parents du djerma ʿOthmân lui-même étaient de moins
+haute lignée que ceux de ce dignitaire, que l’on donnait comme le
+plus noble de tous les adjâouid. Moḥammed ould Bechâra disposait
+d’une puissance considérable, supérieure peut-être à celle de
+ʿOthmân, mais il n’aimait pas prendre part aux intrigues de cour.
+Cependant, lorsqu’il se sentit menacé par les menées de Mouṣṭafa,
+il donna le signal de la révolte qui devait renverser le sultan
+Ibrahim. Plus tard, il combattit également Abou Ghazali et fut un
+partisan décidé de l’intronisation du jeune Doud-Mourra&nbsp;:
+grâce à l’appui de Moḥammed, celui-ci put se débarrasser du djerma
+ʿOthmân. Le nouveau souverain du Ouadaï et l’aguid el Maḥâmid
+étaient unis par des liens de parenté. Ce dernier s’était vu
+enlever sa première femme par le sultan Yousef, qui lui avait donné
+sa fille, mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra&nbsp;: il en eut un
+fils, Aḥmed, qui cumula les fonctions d’aguid ez Zebada, de Mâgné
+et de kamkalek ez Zioud.</p>
+
+<p>Doud-Mourra fit toujours appel à son beau-frère, qui lui était
+tout dévoué, pour repousser les attaques des Foriens et pour
+réduire les populations turbulentes de l’Est et du Sud-Est. Durant
+ces dernières années, Moḥammed avait opéré contre les Tama, les
+Guemr, les Massalat et les Dadjo du Sila. Il ne sut pas empêcher
+toutefois le chef forien Adam Roudjal de venir razzier les Maḥâmid,
+les troupes qu’il envoya arrivèrent<span class="pagenum" id=
+"Page_251">[251]</span> trop tard et furent d’ailleurs battues. Il
+est vrai que les Massalat pillèrent au passage les gens du
+Darfour.</p>
+
+<p>Nous donnons ci-dessous la descendance de Bechâra.</p>
+
+<table class="tree" id="t251">
+<tr>
+<td colspan="14" class="tdc">Bechâra<br>
+Aguid el Maḥâmid, mis à mort par ordre d’ʿAli, à cause de sa fuite
+devant Abou Sekkin au siège de Massnia.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="bline">
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+<td class="bline">
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+<td class="bline">
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+</tr>
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+<tr>
+<td class="blt">
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+</td>
+<td>
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="8" class="tdc">Enfants de Mérem Zara.</td>
+<td colspan="6" class="tdc">Enfants d’autres femmes
+ouadaïennes.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
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+</td>
+<td>
+</td>
+<td class="bline">
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+<td class="bline">
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+</tr>
+
+<tr>
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+<td class="liner">
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+<td class="brt">
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+<td class="linel">
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+<td class="liner">
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+<td class="blt">
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+<td class="brt">
+</td>
+<td class="blt">
+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td colspan="4" class="tdc">Mouṣṭafa el Magné<br>
+épouse Mérem Kakié</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">ʿAbd el Qâder ed Dri</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Moḥammed<br>
+épouse Mérem Habbo (1873). Cette femme lui est enlevée par Yousef,
+qui lui donna Mérem Zenaba</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Dahab<br>
+aguid el brich de son frère Moḥammed</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Kamkalek Libbis Kanderan.<br>
+Remplaça Dahab, dépossédé de sa charge d’aguid el brich.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="bline">
+</td>
+<td class="brb">
+</td>
+<td class="blb">
+</td>
+<td class="bline">
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+<td class="liner">
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+<td class="linel">
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+</tr>
+
+<tr>
+<td class="liner">
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+<td class="blt">
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+</td>
+<td class="brt">
+</td>
+<td class="linel">
+</td>
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+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed.</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Moḥammed</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
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+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Après la prise d’Abéché, le fils de Moḥammed oul Bechâra, Aḥmed,
+se rallia au parti d’Acyl et conserva son kademoul d’aguid el
+Maḥâmid. Il fit défection, en mars 1910, et alla rejoindre son
+oncle Doud-Mourra. Sa charge fut alors donnée à un frère d’Acyl,
+Sérhéroun, qui trouva la mort dans un combat livré le 2 septembre
+1910, sur les bords de l’ouadi Maba, à un rezzou senousi venu de
+Ouéta.</p>
+
+<p>Le <em>djerma</em> est le grand écuyer du sultan&nbsp;: c’est
+lui qui pose le tapis sur le cheval de son souverain, lorsque
+celui-ci quitte le palais. Il remplit aussi les fonctions de
+grand-maître des cérémonies, lors de la fête annuelle qui a lieu au
+mont Thoréga. Cette charge fut longtemps la plus importante du
+Ouadaï&nbsp;: le personnage qui en était titulaire gouvernait le
+pays de Ouara, les Kodoï, les Guemr, le Sila, le Moubi, Korbo, le
+Fitri, le Khouzam, le Baguirmi et le Kanem&nbsp;; il avait sous ses
+ordres un des plus forts contingents ouadaïens.</p>
+
+<p>Le djerma Assed abou Djebrin<a id="FNanchor_256"></a><a href=
+"#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>, frère de momo Maden,
+femme du sultan Chérif, exerça longtemps cette fonction. Il
+atteignit un si grand âge qu’on le surnomma <em>Ech Chaïb</em> (le
+vieillard). L’un de ses enfants, ʿOthmân, lui succéda.
+Celui-ci<span class="pagenum" id="Page_252">[252]</span> fut, sous
+Ibrahim et Aḥmed abou Ghazali, le dignitaire le plus influent du
+Ouadaï. Il était d’abord de noble origine et appartenait à la
+puissante tribu des Kodoï. De plus, il était très riche et
+possédait de nombreux clients. Tout cela explique le prestige
+énorme dont il jouissait chez les Ouadaïens de race, en face de
+sultans qui n’avaient pas de fortune propre et étaient de sang
+mêlé. Le djerma ʿOthmân était en effet le cousin germain de deux
+sultans, ʿAli et Yousef, et le cousin au second degré de trois
+sultans et d’un prétendant <em>tous fils de mères étrangères</em>,
+ce qui, d’après la tradition les rendait inaptes à régner&nbsp;:
+Ibrahim, fils d’une Forienne&nbsp;; Ghazali, fils d’une
+Kecherdanwiyé&nbsp;; Doud-Mourra, fils d’une Forienne&nbsp;; et
+enfin Acyl, fils d’une Bornouane. Il avait d’ailleurs épousé mérem
+Faṭmé, fille du sultan Yousef. Le djerma, d’un caractère intrigant
+et brouillon, abusa de cette situation, alors que l’aguid el
+Maḥâmid, dont la puissance était peut-être supérieure à la sienne
+et qui était en tout cas d’origine plus illustre, se tenait
+relativement à l’écart des intrigues de cour. ʿOthmân guida les
+événements qui amenèrent la chute d’Ibrahim et celle d’Aḥmed abou
+Ghazali. Doud-Mourra mit un terme aux fantaisies de ce personnage,
+qui faisait du Ouadaï un état complètement voué à l’anarchie&nbsp;:
+il se débarrassa de lui en le faisant empoisonner.</p>
+
+<p>Après la mort du djerma ʿOthmân, Doud-Mourra s’empara de la plus
+grande partie des armes et des munitions de ce dignitaire&nbsp;: il
+partagea le butin avec son ami et protecteur, l’aguid el Maḥâmid.
+Abou Sekkin, frère du défunt, fut appelé à lui succéder, mais la
+puissance du nouveau djerma avait été considérablement réduite. Il
+était d’ailleurs tenu en suspicion, et c’est apparemment pour ne
+pas mécontenter l’élément kodoï que le sultan lui laissa le
+kademoul. Cette animosité de Doud-Mourra envers la famille de
+ʿOthmân se manifesta dans le châtiment infligé à ʿAbd el Kerim, un
+autre fils de Abou Djebrin. Celui-ci était kamkalek ez Zioud et,
+lors de la reconnaissance Bordeaux sur Am Loubia, il
+prit<span class="pagenum" id="Page_253">[253]</span> la fuite sans
+faire la moindre résistance. Doud-Mourra, outré, le destitua et le
+fit promener sur le marché de la capitale, dans le simple appareil
+des petites filles, avec le kamfous et une ceinture de perles
+autour des reins&nbsp;: pour qui connaît l’orgueil insensé des
+Maba, il est facile de se rendre compte combien la punition dut
+paraître outrageusement cruelle à l’ex-kamkalek ez Zioud.</p>
+
+<p>Abou Sekkin est né à Massnia. Son père, Abou Djebrin, lui donna
+ce nom en souvenir de la victoire remportée sur le mbang du
+Baguirmi. A la mort de ʿOthmân, en février 1906, Abou Sekkin et
+Kalamtam furent emprisonnés, en attendant que Doud-Mourra eût mis
+la main sur les biens du djerma. Une sourde rivalité régna par la
+suite entre le sultan et Abou Sekkin, qui avait pris la charge de
+son frère. Un incident contribua à rendre encore plus tendues les
+relations entre ces deux hommes. Un esclave ivre de Moursal Ibri
+(aguid el ouâdi du djerma Abou Sekkin) blessa d’un coup de couteau
+le jeune ʿAbd er Rahim, fils de Yousef. Le sultan, irrité, ordonna
+de tuer l’esclave et fit couper les deux mains à Moursal Ibri. Abou
+Sekkin protesta alors contre la punition infligée à son aguid.
+Doud-Mourra, pour toute réponse, fit exécuter Moursal Ibri. Le
+corps de ce dernier ayant été enlevé pendant la nuit pour être
+enterré, le sultan, furieux, voulut enlever le kademoul de djerma à
+Abou Sekkin. Mais les adjâouid s’interposèrent et payèrent, dit-on,
+20.000 pièces de guinée (magâti, tiban), pour apaiser leur
+souverain.</p>
+
+<p>Le titulaire de la charge de grand djerma du Ouadaï a un certain
+nombre de lieutenants&nbsp;: l’esclave Kalamtam, chargé d’un
+commandement militaire, qui attaqua Yao en 1905&nbsp;; un aguid el
+brich, un aguid el ouâdi (aguid de la brousse)<a id=
+"FNanchor_257"></a><a href="#Footnote_257" class=
+"fnanchor">[257]</a> et enfin des gens qui ont des emplois
+analogues à ceux que nous avons vus à la cour du sultan.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span>Nous donnons
+ci-dessous la liste des enfants du djerma Assed abou Djebrin.</p>
+
+<table class="tree" id="t254">
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td colspan="6" class="tdc">Djerma Assed abou Djebrin, ech
+Chaïb.</td>
+<td>
+</td>
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+</td>
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+</tr>
+
+<tr>
+<td class="bline">
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+<td class="brb">
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+</tr>
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+<tr>
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+<td class="linel">
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+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="4" class="tdc">Fils d’une même mère.</td>
+<td>
+</td>
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+<td class="liner">
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+<td class="linel">
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+<td colspan="4" class="tdc">Fils d’une même mère.</td>
+<td class="liner">
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+</tr>
+
+<tr>
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+<tr>
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+<td class="linel">
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+<td class="liner">
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+<td class="linel">
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Khoudar<br>
+épouse Dourtené, sœur d’Adem Kardé</td>
+<td colspan="2" class="tdc">ʿOthmân<br>
+épouse Mérem Faṭmé, fille de Yousef, et Dourtené, veuve de
+Khoudar</td>
+<td colspan="2" class="tdc-top">Dahab</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Abou beker<br>
+Tué au Guéra, lors de la campagne de ʿAli.</td>
+<td colspan="2" class="tdc-top">Abou Sekkim djerma.</td>
+<td colspan="2" class="tdc">ʿAbd el Kerim<br>
+tombé en disgrâce.</td>
+<td colspan="2" class="tdc">Moḥammed<br>
+ould mérem Banet (fils de Mérem Banet, sœur de Chérif).</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="liner">
+</td>
+<td class="linel">
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+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2" class="tdc">Barka</td>
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+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+<td>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>L’<em>aguid es Salamat</em> avait autrefois le commandement des
+pays suivants&nbsp;: dâr Salamat, dâr Hémat, dâr Kibet, dâr Rounga
+et dâr Kouti. Nous avons déjà vu le rôle joué au Ouadaï par l’aguid
+Cherf eddin. Celui-ci, fils d’un père teda et d’une mère bidéyé,
+avait été enlevé tout jeune, lors d’une razzia opérée dans
+l’Ennedi&nbsp;: emmené comme esclave au Ouadaï, il fut fait eunuque
+et affecté au harem royal. Nommé aguid es Salamat, son caractère
+intrigant lui valut d’occuper une place à part parmi les
+dignitaires&nbsp;: il sut gagner la confiance de Yousef, contribua
+à renverser Ibrahim et domina complètement le sultan Ghazali. Après
+la chute de ce dernier, Cherf eddin fut pris et exécuté. Il fut
+remplacé par Oust Kheir, captif originaire du Baguirmi, que
+Doud-Mourra fit également mettre à mort. Un eunuque gourân
+originaire du Borkou, Ḥassen Chaour, lui succéda. Le nouvel aguid
+envoya une lettre de menaces au sultan du Kouti, Senousi, pour
+amener celui-ci à se détacher de nous&nbsp;: cette tentative
+d’intimidation n’eut d’ailleurs aucun succès. Ḥassen Chaour ne
+resta pas longtemps en fonction&nbsp;: il fut également décapité en
+août 1905. En dernier lieu, un captif banda, l’eunuque Gomboro, fut
+appelé par Doud-Mourra à remplir la charge d’aguid es Salamat. Le
+nouveau dignitaire était un ancien aguid el ouâdi de Cherf eddin,
+qui lui avait autrefois donné un commandement militaire. Gomboro
+avait, dans tout le Ouadaï,<span class="pagenum" id=
+"Page_255">[255]</span> une grande réputation de bravoure et était
+très aimé de Doud-Mourra, qui lui donna une partie des fusils du
+djerma ʿOthmân. Nos troupes eurent à le combattre plusieurs
+fois&nbsp;: à Tomba à Djingéboa et à Am Timan. Il trouva la mort
+dans cette dernière affaire.</p>
+
+<p>L’aguid es Salamat percevait un impôt annuel en bœufs sur les
+Arabes qui peuplaient son territoire&nbsp;: Salamat, Hémat et
+autres. Il apportait également à Abéché l’ivoire fourni par le dâr
+Salamat, le dâr Rounga et le dâr Kouti. Il était enfin chargé de la
+chasse aux esclaves chez les fétichistes du sud (Djenâkheré). Les
+esclaves et l’ivoire servaient de marchandises d’échange et
+permettaient au sultan d’acheter les armes et les munitions
+apportées au Ouadaï par les caravanes du nord. L’aguid es Salamat
+était secondé par un certain nombre de sous-ordres&nbsp;: aguid el
+brich, aguid el ouâdi, djerma, etc. Citons, parmi ceux qui ont eu
+quelque notoriété&nbsp;: Hachem, de pur sang ouadaïen, qui avait,
+sous Cherf eddin, la surveillance du dâr Hémat et du dâr
+Rounga&nbsp;; le djerma Moḥammed, qui s’occupait des chevaux du
+Gomboro&nbsp;; Doungues, aguid el brich de Gomboro et qui succéda
+dans cet emploi à Rakeb&nbsp;; etc.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el Djaʿâdné</em> avait autrefois un commandement
+important, qui fut fort réduit par l’occupation française. Ce
+dignitaire administrait les Arabes Djaʿâdné et ʿAmer, le Médogo, le
+pays des hidjar (Guéra, Abou Ṭiour, Mataïa, Boullong, Sommo,
+Bédanga), le Dékakiré et le Dagana.</p>
+
+<p>Seroua, aguid el Djaʿâdné de Yousef, était un captif kirdi. En
+1896-1897, il envoya un de ses subordonnés piller la région de
+Béganda-Ngogmi. Ce fut la dernière incursion des bandes ouadaïennes
+en pays sokoro. A Seroua succéda Haggar ṣeghir, qui se révolta
+contre son souverain et gagna le Borkou avec un certain nombre de
+partisans. La charge d’aguid el Djaʿâdné fut ensuite donnée à
+l’amin ʿAbdoullahi, qui eut avec le capitaine Durand l’entrevue
+d’Oum Melahi. Le nouveau dignitaire était un ami personnel du
+djerma ʿOthmân. Il se montrait très dur envers les mesâkin
+et<span class="pagenum" id="Page_256">[256]</span> semait partout
+la ruine sur son passage. En mai 1904, il traita cruellement les
+Kouka de la Baṭaḥ, dont un grand nombre furent emmenés comme
+esclaves. Doud-Moura, qui était déjà mécontent de l’attitude
+observée par ʿAbdoullahi à notre égard, entra dans une grande
+colère lorsqu’il apprit comment le pays kouka avait été ravagé. Il
+fit mander l’aguid el Djaʿâdné et lui reprocha violemment de s’être
+servi des fusils qu’il lui avait donnés, pour ruiner une partie du
+Ouadaï&nbsp;: le sultan s’emporta jusqu’à jeter du sable à la
+figure de son dignitaire. Celui-ci faillit être destitué&nbsp;:
+Doud-Mourra le fit mettre en prison pendant quelque temps et le
+força ensuite à échanger son kademoul contre celui de l’aguid el
+Khouzam ʿAbdallah, fils d’un captif gourân du sultan. Le djerma
+Mounboa (ou Memboa), Baguirmien capturé autrefois à Massnia, avait
+momentanément remplacé ʿAbdoullahi mis aux fers. — Après la prise
+d’Abéché, ʿAbdoullahi embrassa la cause d’Acyl et reçut une charge
+de Kamkalek. Il fut un des premiers à faire défection, en mars
+1910, et alla rejoindre les vainqueurs de Bir Ṭaouil dans le dâr
+Massalat. Le titulaire de cet important aguidat dispose d’un
+certain nombre de lieutenants.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el brich</em> était un Arabe Missiraï, Gôni.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el Masmadjé</em> commande aux Masmadjé de la Baṭaḥ
+et aux Dadjo. Le titulaire de cette charge était un Arabe Cherifi,
+Abiedh. Ce kademoul était autrefois indépendant de l’aguid el
+Djaʿâdné.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el Mâgueren</em> administre le pays de même nom,
+situé au sud d’Abéché, entre Abou Goundam et Ḥadjer Atin, et habité
+par des Maba et des Arabes Khouzam.</p>
+
+<p>L’<em>aguid ed Dagana</em> allait autrefois recueillir l’impôt
+dans le Dagana. Cet emploi, qui était occupé par un captif sara,
+Ardéga, n’est plus qu’un titre honorifique.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el ʿAmer</em> percevait l’impôt chez les Arabes
+ʿAmer, et l’<em>aguid el brich</em> chez les Djaʿâdné des bords de
+la Bataḥ.</p>
+
+<p>L’aguid el Djaʿâdné a aussi des djermas&nbsp;: l’un d’entre eux,
+le djerma Smaïn, frère du sultan des Guemr, trouva la
+mort<span class="pagenum" id="Page_257">[257]</span> dans l’affaire
+de Tialo&nbsp;; citons également le djerma Memboa, qui s’occupe
+spécialement des chevaux de son maître. Cet aguid dispose enfin de
+koursis (autrefois Kéréma, Hesseïni ould Amtelaïd) et de deux
+amins.</p>
+
+<p>L’<em>aguid ez Zebada</em> commande aux Arabes de même nom,
+lesquels habitent la région du El Hémédiyé. Cette charge n’a que
+peu d’importance par elle-même. Elle ne valait que par la
+personnalité de celui qui en était titulaire, Aḥmed ould Moḥammed,
+fils de l’ancien aguid el Maḥâmid et de mérem Zenaba, sœur de
+Doud-Mourra. Ce dignitaire était très aimé du sultan, qui le combla
+de ses faveurs. C’est Aḥmed qui prenait le commandement du palais
+lorsque le souverain s’absentait pour se rendre au mont Thoréga ou
+pour aller à Mourra<a id="FNanchor_258"></a><a href="#Footnote_258"
+class="fnanchor">[258]</a>. Aḥmed exerçait aussi les fonctions de
+aguid el Mâgné et de kamkalek ez Zioud (résidence à Am Loubia).
+Doud-Mourra avait concentré une puissance considérable entre les
+mains de Moḥammed ould Bechâra et de son fils, deux personnages qui
+lui étaient absolument dévoués — Aḥmed avait la réputation d’être
+très courageux. Lors d’une panique qui eut lieu à Abéché, où l’on
+criait à l’approche des Chrétiens, il fut le premier — et presque
+le seul — à prendre un fusil et à aller se placer devant le tata du
+sultan, afin de défendre Doud-Mourra. Après la prise d’Abéché, il
+embrassa la cause d’Acyl et resta aguid el Maḥâmid (son père avait
+été tué au combat de Djoua). Plus tard, Aḥmed fit défection, alla
+rejoindre Doud-Mourra dans le Zegâoua, combattit les partisans
+d’Acyl et fut blessé au combat de Biltin.</p>
+
+<p>Le dignitaire qui porte le titre d’<em>aguid el Mâgné</em> (ou
+tout<span class="pagenum" id="Page_258">[258]</span> simplement
+<em>El Mâgné</em>), est chargé d’administrer les Missiriyé ḥoumr. A
+l’armée, il commande l’avant-garde&nbsp;: lorsque le sultan part à
+la guerre, il le précède pour préparer son installation, de même
+que chez nous les fourriers précèdent la troupe. Le Mâgné habite à
+proximité du tata royal, dans la direction de l’Ouest. Mouṣṭafa,
+fils de Bechâra et de mérem Zara, remplit longtemps les fonctions
+d’aguid el Mâgné, sous Yousof et Ibrahim. Il était le premier mari
+de mérem Kakié, la femme d’Acyl. Un de ses fils lui succéda. Ce
+dernier fut remplacé par son frère et Doud-Mourra donna ensuite ce
+commandement à Aḥmed fils de l’aguid el Maḥâmid.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el Dri</em> (ou tout simplement <em>El Dri</em>),
+administre les Missiriyé zourq. A l’armée, il commande
+l’arrière-garde&nbsp;: il inspecte les lieux après le départ du
+sultan et s’assure que rien n’a été oublié. Il habite également non
+loin de la demeure royale. El Mâgné et El Dri accompagnent toujours
+le souverain dans ses déplacements. Sous Ibrahim, la charge d’aguid
+ed Dri était occupée par ʿOmar, frère de l’aguid el Djaʿâdné
+Mouṣṭafa. Ghazali le remplaça par un Gourân, Mousa, qui fut tué en
+poursuivant Acyl. Doud-Mourra donna la succession au second fils de
+Bechâra et de mérem Zara, ʿAbd el Qâder. Plus tard, ce kademoul
+échut à Moḥammadi ould Brahim, marié à une parente du sultan.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el Baḥr</em> avait le commandement du Baḥr el Ghazal
+et de la région de Ngourra, Aouni, Moïto. Le Kanem, quoique
+relevant du djerma, tomba par la force des choses dans la
+dépendance de l’aguid el baḥr, qui devait défendre ce pays contre
+les empiètements des Oulâd Slimân. Nous avons déjà parlé assez
+longuement de ce dignitaire, à propos des Kreda. Haggar Kebir
+quitta la charge d’aguid el baḥr pour devenir aguid er Rachid et
+fut tué devant Am Dem. Son successeur, Adem ould Keneticha, était
+très lié avec le djerma ʿOthmân, qui lui avait fait obtenir son
+commandement&nbsp;: il fut mis à mort par ordre de Doud-Mourra.
+Abou Zenat, fils d’Atoza, lui succéda et celui-ci fut remplacé par
+le<span class="pagenum" id="Page_259">[259]</span> Djellâbi
+Bâdjouri, un ancien chef d’Acyl. Bâdjouri resta fidèle à
+Doud-Mourra&nbsp;: du reste, une nouvelle trahison présentait pour
+lui trop de risques. Il nous a combattus à plusieurs reprises,
+depuis la prise d’Abéché, et a continué à faire preuve de l’audace
+qui le caractérisait. Notons, en passant, que cet homme a toujours
+réussi à sortir indemne de rencontres qui coûtèrent la vie à nombre
+d’autres personnages. Sait-il se dérober au moment voulu&nbsp;?...
+Les Ouadaïens doivent certainement croire qu’il a un bon
+<em>mektoub</em> (ou <em>aï</em>, ou <em>ouarga</em>&nbsp;:
+écrit-amulette de marabout).</p>
+
+<p>L’<em>aguid el Khouzam</em> gouverne les Khouzam du Nord de la
+Bataḥ et les Naouïbé des environs d’Abéché. Du temps de Yousef, ce
+commandement était exercé par le tangtalek ʿAbd el ʿAziz, qui fut
+dépossédé par Ibrahim. Cet aguid fut remplacé par le Ouadaïen
+Moḥammed Emmaoureb, dont la charge passa ensuite à son ouakil<a id=
+"FNanchor_259"></a><a href="#Footnote_259" class=
+"fnanchor">[259]</a> le captif gourân Yaïré. A ce dernier succéda
+ʿAbdallah, captif du sultan, qui se montra très dur envers les
+nomades qu’il administrait. En dernier lieu, Doud-Mourra donna ce
+kademoul de peu d’importance à l’ancien aguid el Djaʿâdné
+ʿAbdoullahi.</p>
+
+<p>Acyl possédait aussi un aguid el Khouzam, Barkaï. Celui-ci fut
+enlevé tout jeune du Borkou par des Arabes Maḥâmid et emmené à
+Abéché, où il devint un petit touèr du sultan Yousef. Depuis
+l’intronisation d’Acyl à Abéché, Barkaï a été fait aguid er
+Rachid.</p>
+
+<p>L’<em>aguid ed Debaba</em> administrait le Debaba, le Mayaguené,
+les Arabes Yéssiyé d’Abouraï et de Bédanga et les Oulâd Mousa de
+Lemka-Mandélé. A la mort d’Abou Kouyouma, Ibrahim oueld Yousef
+reçut cette charge. Quand ce dernier devint sultan, il nomma Acyl
+aguid el Khouzam. Après la fuite du jeune prince en territoire
+français, Chérif Djaber, un Djellâbi de Nimro, fut appelé à le
+remplacer. Un Arabe, Chaḥadou, lui succéda. Celui-ci assista à
+l’entrevue d’Oum Melahi et conseilla à l’aguid el Djaʿâdné d’éviter
+tout conflit<span class="pagenum" id="Page_260">[260]</span> avec
+les chrétiens. Il était très lié avec le djerma ʿOthmân. Le
+commandement de l’aguid ed Debaba n’est plus que de très médiocre
+importance.</p>
+
+<p>L’<em>aguid er Rachid</em> gouverne les Arabes de même nom
+(fraction Azid), qui habitent la région appelée Dâr Rachid, au nord
+du Baḥr Salamat&nbsp;: pays du Baḥr Rachid et des lagunes Andouma,
+Bougdi et Fodio, hidjar de Boli, Zana, Idbo, Ramana, etc. Sous
+Ibrahim, le titulaire de cette charge était un esclave gourân,
+Guelma, qui adhéra à la révolte de Cherf eddin contre le sultan. Il
+se trouvait à la tête des conspirateurs qui assaillirent Ibrahim,
+lorsque celui-ci se retirait au pays des Guemr. Il conserva son
+commandement sous Aḥmed abou Ghazali et durant la lutte contre le
+djerma ʿOthmân, il resta avec Cherf eddin. Doud-Mourra le remplaça
+par l’aguid el baḥr, Haggar kebir, qui trouva la mort devant Am
+Dem. Guelma fut pris et décapité. Moḥammed abou Brahim reçut alors
+la charge d’aguid er Rachid et Idris, un esclave bidey de
+Doud-Mourra, lui succéda. Idris a été tué au combat de Djoua.
+Depuis lors, Acyl a donné cette charge à son fidèle Barkaï.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el Baṭaḥ</em> a le commandement des Kouka de la
+Baṭaḥ&nbsp;: le titulaire de cet aguidat insignifiant était le
+troisième fils de Yousef, kolotong ʿAbd er Raḥman, à qui Ibrahim
+avait fait enlever un œil.</p>
+
+<p>L’<em>aguid eṣ Ṣebâḥ</em>, établi à Bir Ṭouil, surveille la
+frontière du Darfour. C’est un captif sara, Fardjalla, qui avait ce
+commandement, du temps de Doud-Mourra. L’aguid eṣ Ṣebâḥ, d’Acyl fut
+fait prisonnier par les Massalat, lors du massacre de la colonne
+Fiegenschuh.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el Gourân</em> avait dans ses attributions le
+commandement du Borkou et de certaines régions peuplées de Gourân.
+— Acyl avait donné ce kademoul à l’un de ses vieux partisans,
+Diado, qui fut tué, avec ses trois fils, au combat de Biltin.</p>
+
+<p>L’<em>aguid el Moukhelaya</em> (l’aguid de la besace)
+administrait les Kecherda de l’Est et une partie des habitants
+du<span class="pagenum" id="Page_261">[261]</span> Mourtcha. Le
+titulaire de cette charge était Attour, un Ouadaïen de la tribu des
+Kadjanga.</p>
+
+<p>L’<em>aguid Guerri</em> est le chef des touèrat et commande au
+dâr Tama et au dâr Sila. Un nommé Cherf eddin, qui remplissait ces
+fonctions, fut tué au combat de Djingéboa.</p>
+
+<p>Le djerma qui était chargé d’exploiter le Kanem relevait
+théoriquement du grand djerma du Ouadaï&nbsp;; dans la pratique, il
+était sous les ordres de l’aguid el baḥr. Cette charge n’est plus
+qu’un titre honorifique. Citons les derniers qui en furent
+investis&nbsp;: le djerma Selemna qui, sous Ibrahim, fut remplacé
+par le djerma Fatcha&nbsp;; le djerma Chahadou, qui reçut ce
+commandement du sultan Ghazali et, sous Doud-Mourra, devint aguid
+ed Debaba&nbsp;; enfin le djerma Gontrongo.</p>
+
+<p>Selemna et Gontrongo étaient d’anciens touèrat et avaient été
+amenés tout jeunes au palais royal. Le djerma ʿAbdoullahi
+Gontrongo, un esclave baguirmien, avait aussi le titre de
+kamkalek.</p>
+
+<p class="space-above15">Nous allons maintenant donner quelques
+renseignements d’ordre général sur les aguids et leurs troupes et
+sur la façon dont les grands du pays exploitent leurs
+provinces.</p>
+
+<p>En principe, les fusils de toutes les troupes ouadaïennes
+appartiennent au sultan. Nous avons vu cependant que, étant donnée
+la puissance de certains dignitaires, il ne lui était pas toujours
+facile de disposer des armes de ceux-ci&nbsp;: Yousef n’osa pas
+sévir contre l’aguid er Rachid, Assad el Kebir, qui refusait de
+passer son commandement à Amin Goudjia, et Doud-Mourra ne put
+s’emparer des fusils et des munitions du djerma ʿOthmân, qu’après
+l’avoir fait empoisonner. Le sultan possède personnellement une
+grande quantité d’armes, avec lesquelles il pourvoit son contingent
+particulier.</p>
+
+<p>En cas d’expédition, quand les troupes d’un seul aguid
+paraissent insuffisantes, le sultan les fait renforcer par le
+contingent d’un khalifa d’aguid ou même par tous les soldats d’un
+autre aguid. Les adjâouid sont indépendants les uns<span class=
+"pagenum" id="Page_262">[262]</span> des autres et ne relèvent que
+d’Abéché. Cependant, dans une importante opération de guerre, l’un
+d’eux est désigné pour prendre le commandement des troupes
+ouadaïennes qui ont été rassemblées. Cette mission est temporaire
+et prend fin avec les circonstances qui ont provoqué la décision du
+sultan. Ce n’est qu’en cas de grande guerre que le souverain se met
+lui-même à la tête de toutes les forces du pays.</p>
+
+<p>En temps ordinaire, les aguids les moins puissants sont
+pratiquement dans la dépendance des grands dignitaires. Ils y
+consentent souvent volontiers, surtout s’ils doivent leur kademoul
+à la protection de ceux-ci&nbsp;: ainsi le djerma ʿOthmân avait
+fait donner la charge d’aguid ed Debaba à Chahadou et celle d’aguid
+el baḥr à Adem ould Keneticha, deux hommes qui passaient pour être
+ses clients. Mais cette obéissance est toute volontaire. En mai
+1906, Bâdjouri refusa nettement d’obéir à l’aguid el Djaʿâdné
+ʿAbdallah, qui voulait lui donner des ordres&nbsp;; il y eut à ce
+sujet une dispute très vive entre les deux hommes, qui faillirent
+en venir aux mains&nbsp;: Bâdjouri, fort de son bon droit, n’hésita
+pas d’ailleurs à réclamer auprès de Doud-Mourra.</p>
+
+<p>Nous savons que certains dignitaires ont des sous-ordres
+auxquels ils délèguent une partie de leur autorité. Généralement,
+ceux-ci détiennent une charge ou administrent un territoire&nbsp;:
+ils commandent à un nombre plus ou moins considérable de fusils,
+suivant leur notoriété, leur mission et surtout la volonté du chef
+qui les emploie. Quelques subordonnés des grands aguids ont parfois
+un commandement purement militaire&nbsp;; ainsi le djerma ʿOthmân
+chargeait un de ses captifs, Kalamtam, des missions qu’il jugeait
+dangereuses ou tout au moins fatigantes&nbsp;: il en recueillait
+d’ailleurs tout le profit.</p>
+
+<p>Les soldats ouadaïens sont racolés un peu partout, sans
+distinction de race où d’origine&nbsp;: il y a des Ouadaïens, des
+Arabes, des Gourân, des Bandas, etc. Certains d’entre eux sont des
+hommes libres&nbsp;; mais la plupart sont des esclaves<span class=
+"pagenum" id="Page_263">[263]</span> enlevés tout enfants dans les
+razzias et à qui on donne un cheval et un fusil lorsqu’ils arrivent
+à l’âge d’homme. Ils sont musulmans assez tièdes et s’enivrent
+fréquemment avec la merissé. Leur seul métier est la guerre ou
+plutôt le pillage&nbsp;: ils ne travaillent ni ne cultivent. Ils
+sont nourris par leur aguid, aux dépens du territoire que celui-ci
+a charge d’administrer. Ils obéissent en principe au sultan, en
+pratique à leur chef immédiat, qu’ils suivent et soutiennent
+toujours, surtout s’il est généreux. Bien entendu, ils n’ont pas
+d’uniforme.</p>
+
+<p>Les soldats ouadaïens sont généralement à cheval et armés de
+fusils. Ils sont toujours accompagnés d’une nuée d’habitants des
+pays qu’ils traversent. Ces gens suivent volontairement ou sont
+réquisitionnés&nbsp;: les uns sont isolés&nbsp;; les autres suivent
+avec leurs chefs de village ou de tribu, lorsque ceux-ci se
+joignent aux Ouadaïens. Alors que la majeure partie des troupes des
+aguids possède des fusils, les auxiliaires, eux, sont armés de
+lances, de sagaies, de sabres, de coutelas, voire de simples
+matraques. Ils tiennent les chevaux, portent les bagages,
+conduisent les animaux de prise. Au combat, ils capturent les
+chevaux sans maître, ramassent les fusils des morts, emportent les
+blessés ouadaïens et achèvent ceux de l’ennemi. Avant tout, ils
+cherchent à piller&nbsp;: c’est là ce qui les attire, car ils ne
+sont ni payés ni nourris.</p>
+
+<p>Les marches se font sans ordre. Chacun sait quel est l’endroit
+vers lequel on se dirige, mais il est libre de marcher comme il lui
+plaît et à l’endroit où il veut&nbsp;; aussi les colonnes des
+aguids ont-elles un allongement considérable. Le silence n’est pas
+observé&nbsp;: on ne peut du reste l’obtenir des noirs qu’avec une
+stricte discipline. Les cavaliers vont en avant, les hommes à pied
+suivent&nbsp;: ceux-ci sont tous d’excellents marcheurs&nbsp;; ils
+couvrent des étapes considérables quand ils veulent attaquer
+l’ennemi par surprise. Il n’y a pas, à proprement parler, de
+service d’éclaireurs&nbsp;: les cavaliers qui sont devant
+renseignent ceux qui viennent derrière. Même négligence
+pour<span class="pagenum" id="Page_264">[264]</span> se garder dans
+les bivouacs&nbsp;: les hommes sont groupés autour de leur chef,
+auquel on construit une petite cabane&nbsp;: les chevaux sont au
+piquet près de leur maître, les fusils à portée de la main&nbsp;;
+il n’y a ni avant-postes ni sentinelles. Le service de
+reconnaissance, en station ou en marche, n’est pas organisé&nbsp;:
+les nouvelles sont fournies par les isolés — généralement des
+Arabes — qui quittent le camp pour aller piller.</p>
+
+<p>Les Ouadaïens paraissent avoir environ un quart de leurs fusils
+à tir rapide&nbsp;: Martini, Colt, Remington, Winchester, Gras,
+etc. Le reste se compose de fusils à pierre ou à piston.
+L’approvisionnement en munitions comporte 10 à 30 coups par homme,
+avec 2 à 3 coups en réserve. Tout cela est d’ordre essentiellement
+variable&nbsp;: cela dépend des époques, des aguids qui commandent
+la troupe, etc. Tel chef peut, en effet, avoir augmenté son
+approvisionnement, à un moment donné, par des achats ou des vols à
+une caravane. D’une façon générale, on peut affirmer que, eu égard
+à leurs énormes effectifs, les Ouadaïens disposent de peu de
+munitions. Ils n’ont pas de baïonnette&nbsp;: pour le combat corps
+à corps, ils ont des sabres, de grands coutelas, des pistolets et
+des revolvers de tous modèles et de tous calibres. Il est à peu
+près impossible de connaître le nombre de fusils que possède chaque
+aguid. Les renseignements, à ce sujet, varient à l’infini et ne
+s’appuient sur aucune base sérieuse. Les gens qui les donnent sont
+incapables de faire un dénombrement, même approximatif. La colonne
+de Kalamtam, qui attaqua Yao, comptait environ 3.000 hommes, dont
+800 fusils&nbsp;; l’effectif de l’aguid el baḥr au combat de
+Koundiourou était de 100 à 200 fusils&nbsp;; à Djingéboa, la troupe
+de l’aguid es Salamat se composait de 1.000 hommes, dont 200 à 300
+fusils&nbsp;; au combat de Dokotché, les Ouadaïens engagèrent 2.850
+fusils, dont environ 1.200 à tir rapide&nbsp;; et enfin on croit
+que Doud-Mourra aurait pu mettre 10.000 fusils en ligne, s’il avait
+réuni tous ses contingents.</p>
+
+<p>Au point de vue tactique, les Ouadaïens prennent,
+quand<span class="pagenum" id="Page_265">[265]</span> ils le
+peuvent, l’initiative de l’attaque. Ils se déploient sur une ou
+plusieurs lignes, précédées de drapeaux qui jalonnent le front. Il
+avancent sous le feu par bonds, d’abri en abri. Ils tirent mal et
+seulement aux petites distances, quand ils arrivent à moins de 400
+mètres de l’ennemi. Leur feu ne peut du moins être efficace qu’à
+partir de ce moment-là, car ils ne savent pas se servir de la
+hausse. Ce n’est pas là d’ailleurs un bien grand désavantage pour
+eux, car les champs de tir étendus sont rares dans les pays boisés
+où nous leur livrons bataille. Leurs munitions sont défectueuses et
+donnent lieu à de nombreux ratés. Beaucoup de cartouches sont
+refaites après avoir été tirées. Les Ouadaïens réamorcent l’étui et
+le chargent avec de la poudre de traite et une balle de leur
+fabrication, en fer ou en cuivre, dont la forme imite grossièrement
+celle de la balle européenne&nbsp;; le projectile n’est pas
+toujours du même calibre que l’arme. Tout cela évidemment ne peut
+que nuire à la justesse du tir.</p>
+
+<p>Les Ouadaïens n’ont pas de cavalerie&nbsp;: le cheval est pour
+eux un moyen de transport. Ils se battent généralement à pied et en
+ordre. Ils agissent par le feu et paraissent ne pas aimer le combat
+corps à corps<a id="FNanchor_260"></a><a href="#Footnote_260"
+class="fnanchor">[260]</a>. Les chevaux restent en arrière, hors de
+la zone dangereuse&nbsp;: ils sont tenus en main par les hommes qui
+suivent à pied. Les Ouadaïens, quand ils sont pressés — en cas de
+surprise, par exemple — tirent à cheval.</p>
+
+<p>Dans la défensive, ils observent la même tactique que pour
+l’attaque&nbsp;: ils défendent le terrain pied à pied, en reculant
+d’abri en abri. Les éclaireurs de terrain leur sont inconnus.</p>
+
+<p>Nous avons déjà dit que les aguids sont chargés de lever l’impôt
+dans leur territoire&nbsp;: l’administration de ces dignitaires se
+traduit le plus souvent par razzias, effectuées pour leur compte et
+pour celui du sultan. Ce dernier fait quelquefois surveiller
+certains d’entre eux par un fonctionnaire de la cour.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_266">[266]</span>Les adjâouid
+rentrent tous les ans à Abéché, auprès du sultan. Ils sortent de la
+capitale après les fêtes du Ramadan ou de la Dahyyé. C’est tout un
+exode&nbsp;: chacun, chef ou soldat, emmène avec lui ses femmes,
+ses enfants et souvent aussi ses troupeaux. Tout ce qui n’est pas
+soldat ou auxiliaire fait l’étape à part, sous la surveillance et
+l’autorité d’un kamkalek. Quand l’aguid doit arriver quelque part,
+il fait préparer le campement longtemps à l’avance&nbsp;: ce
+travail revient, pour le sultan, à l’aguid el Mâgné&nbsp;; pour
+l’aguid el Djaʿâdné, au koursi Kéréma&nbsp;; etc. Ces envoyés font
+construire les cases et rassembler le mil&nbsp;; ils s’assurent que
+les puits sont assez abondants pour abreuver hommes, chevaux,
+troupeaux, etc. Lorsqu’on fait séjour, tout le monde se réunit à
+l’intérieur d’une grande zériba (haie), appelée <em>metemma</em>,
+chacun y a sa case (<em>kouzi</em>) et un petit enclos
+(<em>méraḥ</em>) pour son bétail. L’aguid a une case plus grande,
+entourée par celle des dignitaires&nbsp;: devant elle se trouve une
+petite cour fermée, où se font les palabres&nbsp;; un tam-tam pendu
+à la porte sert à convoquer les chefs. En cas d’expédition, femmes,
+enfants et troupeaux suivent la colonne&nbsp;; mais si l’opération
+à faire est jugée dangereuse ou pénible, ils restent au metemma, en
+attendant le retour des soldats.</p>
+
+<p>Le pays doit nourrir toute cette cohue, construire des cases,
+faire des zéribas, des silos, etc. Il assure également la
+nourriture des gens qui à un titre quelconque, suivent le
+contingent de l’aguid. Il doit, de plus, payer l’impôt du sultan,
+celui de l’aguid. Et enfin il est pillé par tout ce ramassis de
+brigands qui constitue une bande ouadaïenne. Aussi l’arrivée de
+leur maître est-elle un sujet de terreur pour les malheureuses
+populations du Ouadaï. Certaines d’entre elles, favorisées par la
+nature du pays qu’elles habitent, peuvent résister ou tout au moins
+se mettre à l’abri. Ainsi, les fétichistes du Sud trouvent des
+retraites sûres dans leurs montagnes, qu’ils gagnent en cas
+d’alerte&nbsp;; il en est un peu de même sur la frontière du
+Darfour, chez les Massalat el Hoch, les Guemr, les Tama, etc., qui
+ont souvent à combattre les troupes des<span class="pagenum" id=
+"Page_267">[267]</span> aguids. Près de notre frontière, beaucoup
+d’indigènes se résignent à émigrer, malgré la répugnance du noir à
+abandonner définitivement le pays de ses pères. Nous avons déjà vu
+que des tribus entières d’Arabes étaient passées en territoire
+français et avaient constitué le groupe nomade appelé «&nbsp;Arabes
+réfugiés au Fitri&nbsp;»&nbsp;; des Kouka de la Baṭaḥ, des Kreda du
+Mourtcha, etc., ont fait de même.</p>
+
+<p>On comprend que, soumis presque tous les ans à une pareille
+exploitation, le pays ouadaïen soit pauvre. Les habitants, déjà
+paresseux par nature, ne sont aucunement encouragés à travailler.
+Ils sèment tout juste ce qu’il faut pour récolter le grain
+nécessaire à leur nourriture et, comme la chose est profitable, ils
+se joignent souvent aux oppresseurs.</p>
+
+<p>Quand le pays est épuisé aux environs du lieu choisi, l’aguid se
+déplace et va en occuper un autre, ou bien il envoie de petites
+colonnes chargées de réquisitionner des vivres — ce qui revient, en
+somme, à exécuter une série de petites opérations de pillage.</p>
+
+<p>Aux premières pluies, les <em>profiteurs</em> — c’est-à-dire
+ceux qui suivent volontairement la bande de l’aguid — retournent
+chez eux, pour faire leurs lougans. Vers cette époque-là également,
+l’aguid rentre à Abéché avec sa troupe. Le butin, fait pendant la
+période passée hors de la capitale, lui permet d’attendre
+tranquillement la saison sèche et l’occasion de nouveaux exploits.
+Dans certains cas, le sultan rappelle ses aguids avant l’hivernage,
+ou bien il maintient certains d’entre eux toute l’année dans leur
+province.</p>
+
+<p>Le sultan reste en correspondance continuelle avec ses
+adjâouid&nbsp;: il leur envoie à tout moment des courriers
+(<em>merâsil</em>), porteurs d’ordres auxquels ils se conforment
+plus ou moins. Dans sa région, l’aguid représente l’autorité du
+sultan, mais les indigènes conservent l’organisation et les chefs
+qui leur sont propres<a id="FNanchor_261"></a><a href=
+"#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>. Ceux-ci pèsent
+généralement<span class="pagenum" id="Page_268">[268]</span> peu de
+chose dans la main des dignitaires d’Abéché&nbsp;: ils craignent
+autant que leurs administrés l’arrivée des bandes ouadaïennes et il
+n’est pas rare, quand l’aguid est annoncé, de les voir lui envoyer
+des présents et le montant de l’impôt pour le détourner de venir.
+L’aguid accepte quelquefois, mais il ne se prive point d’envoyer
+ses gens faire des réquisitions de toute nature (mil, chevaux,
+soldats même)&nbsp;: rien d’ailleurs ne saurait l’empêcher de faire
+à nouveau son apparition l’année suivante, ou même de revenir sur
+sa parole.</p>
+
+<p>Nous avons déjà parlé par ailleurs, à plusieurs reprises, des
+razzias d’esclaves exécutées par les aguids ouadaïens. Cette chasse
+particulière se fait surtout chez les fétichistes du Sud
+(Djenakheré) et quelquefois chez ceux du Nord (Bideyat). Les
+indigènes considérés comme étant d’origine médiocre (<em>ma
+ḥourrin</em>), ou comme de mauvais musulmans (<em>meslemin
+haouanin</em>), peuvent être également emmenés en captivité&nbsp;:
+les Abou Semen, les Kouka, les Dadjo, etc., rentrent dans cette
+catégorie. Enfin, certaines tribus toubou fournissent des jeunes
+filles destinées au harem royal et de jeunes garçons appelés à être
+pages (<em>touèrat</em>).</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c04">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_250"></a><a href="#FNanchor_250"><span class=
+"label">[250]</span></a>Nous nous sommes servi, dans ce chapitre,
+des notes que nous avait communiqués le regretté capitaine Repoux
+(tué en Mauritanie, au combat de Aguelt el Rochba, le 16 mars
+1908).</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_251"></a><a href="#FNanchor_251"><span class=
+"label">[251]</span></a>Les fils du souverain du Ouadaï (<em>oulâd
+es selṭân</em>) sont appelés <em>tangtalek</em> et
+<em>kolotong</em>, les petits-fils <em>kolotong kolio</em>. La
+reine-mère est appelée <em>momo</em>. Les filles du sultan
+(<em>benât es selṭân</em>) ont le titre de <em>mérem</em>, et les
+petites-filles celui de <em>méramen</em>.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_252"></a><a href="#FNanchor_252"><span class=
+"label">[252]</span></a><em>Doud-Mourra</em>, le lion de Mourra —
+Mourra est un village du sultan, à 70 km. d’Abéché, sur la route
+d’El Fâcher.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_253"></a><a href="#FNanchor_253"><span class=
+"label">[253]</span></a>On appelle <em>doubanga, debanga</em> une
+jarre énorme en terre non cuite.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_254"></a><a href="#FNanchor_254"><span class=
+"label">[254]</span></a>Tous les aguids principaux ont un aguid el
+brich. Cette fonction est une lieutenance. Le personnage qui en est
+investi remplace l’aguid titulaire.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_255"></a><a href="#FNanchor_255"><span class=
+"label">[255]</span></a>Ce mariage fut célébré au moment où
+Nachtigal se trouvait à Abéché. «&nbsp;L’aguid el Mahamid —
+rapporte l’explorateur — était, ainsi que celui des Khouzam et
+celui des Debaba, fils de l’aguid Djerma, l’ancien chef des
+Mahamid, qui avait rendu d’inappréciables services au roi, lors de
+son accession au trône.&nbsp;» Bechâra s’identifie donc avec
+l’aguid Djerma, l’assassin de Vogel. Bechâra fut le premier mari de
+mérem Zara, fille de Moḥammed Chérif. Il en eut deux fils&nbsp;: le
+Mâgné Mouṣṭafa qui, étant tout jeune, fit une chute de cheval et
+reçut les soins du docteur Nachtigal, et l’aguid ed Dri Abdel
+Qâder.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_256"></a><a href="#FNanchor_256"><span class=
+"label">[256]</span></a>Il appartenait à la fraction kodoï des
+Tioukma.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_257"></a><a href="#FNanchor_257"><span class=
+"label">[257]</span></a>La plupart des grands dignitaires ont
+chacun leur aguid el ouâdi.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_258"></a><a href="#FNanchor_258"><span class=
+"label">[258]</span></a>Lors de la fête annuelle qui a lieu à la
+montagne sacrée du Kodoï (le mont Thoréga, situé à l’ouest et non
+loin de Ouara), tous les adjâouid suivent le sultan et prennent
+part au pèlerinage. L’absence du souverain est d’environ vingt-cinq
+jours&nbsp;; huit jours de stationnement au pied de la colline
+sainte, huit jours sur la montagne et encore huit jours au pied. Il
+rentre ensuite à Abéché. Doud-Mourra avait coutume d’aller, tous
+les ans, passer un mois à Mourra avec toute sa suite. Il rentrait
+ensuite à Abéché, pour observer le jeûne du mois de Ramadhân.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_259"></a><a href="#FNanchor_259"><span class=
+"label">[259]</span></a><em>ouakil</em>&nbsp;: fondé de pouvoirs,
+procureur, intendant.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_260"></a><a href="#FNanchor_260"><span class=
+"label">[260]</span></a>Par contre, les Massalat, qui ne
+disposaient que de peu de fusils, ont toujours agi par surprise et
+en sont immédiatement venus au corps à corps.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_261"></a><a href="#FNanchor_261"><span class=
+"label">[261]</span></a>Les chefs de tribu sont appelés
+<em>tandjak</em> et les maires de village <em>mandjak</em>.</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<h3><span class="pagenum" id="Page_269">[269]</span><a id=
+"p2c05"></a>CONCLUSION</h3>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<p class="space-above15">Nous avons déjà dit que tout ce qui vient
+d’être rapporté, au sujet du gouvernement et de l’administration du
+Ouadaï, s’applique à la période antérieure à la prise d’Abéché. Il
+est bien évident que l’occupation française va supprimer la traite
+des esclaves et, à la grande joie des populations opprimées, mettre
+un terme à l’exploitation brutale du pays par une minorité
+guerrière.</p>
+
+<p>L’entrée de nos troupes dans Abéché et l’occupation du Ouadaï
+marquent ce que l’on peut considérer comme la dernière étape de
+l’expansion française de l’Afrique. Il reste bien, au Nord, le
+Borkou et le Tibesti, qui appartiennent encore à la secte
+intransigeante des Senousis. Mais la prise de possession de ces
+deux pays ne saurait tarder&nbsp;: d’ailleurs, l’annexion de la
+Tripolitaine par les Italiens arrive à point pour nous débarrasser
+de l’hostilité turque en Afrique Centrale et faciliter notre action
+dans les territoires encore inoccupés de la zone reconnue à la
+France par la convention franco-anglaise de 1899. Les Khouân,
+refoulés dans leurs oasis du désert libyen, coupés de leurs
+communications avec les contrées de l’intérieur, perdront alors la
+plus grande partie de l’influence qu’ils avaient acquise en Afrique
+Centrale. Ennemis des Chrétiens — qui, les Turcs disparus,
+commanderont tout le pays compris entre le Ouadaï et la
+Méditerranée — n’ayant plus la ressource du fructueux commerce des
+esclaves et des armes, condamnés à végéter dans les maigres régions
+où ils se cantonnent, la puissance matérielle de leur secte se
+réduira d’ailleurs à bien peu de chose.</p>
+
+<p>Reste à savoir si la haine farouche de la civilisation
+européenne, qui survivra à la ruine presque totale du pouvoir
+de<span class="pagenum" id="Page_270">[270]</span> Si Aḥmed Chérif,
+ne prendra point sa revanche un jour.</p>
+
+<p>Il est bien certain que, tant qu’ils n’auront point été
+dispersés, les groupements senousis du désert de Lybie
+constitueront un dangereux foyer de propagande islamique. D’autre
+part, la guerre italo-turque a démontré, par des manifestations non
+équivoques, que la solidarité musulmane est grande et que le monde
+des croyants tout entier subit le choc en retour des coups qui sont
+portés à une partie de l’islam. Il y a là l’indice de certaines
+fermentations, qui peuvent être dangereuses pour les nations
+européennes qui sont en même temps de grandes puissances
+musulmanes.</p>
+
+<p>Ce qu’avait fait le faqih poulo Cherf eddin contre les
+souverains du Bornou et du Baguirmi, un nouveau mahdi, à la faveur
+de circonstances favorables, pourrait bien mieux le faire contre
+nous&nbsp;: la crédulité des musulmans — surtout des musulmans peu
+éclairés de l’Afrique Centrale — est inlassable et la croyance au
+mahdisme est une de leurs plus terribles maladies.</p>
+
+<p>Ce détail mérite de retenir notre attention, car, il ne faut
+point se le dissimuler, un soulèvement islamique dans l’une de nos
+possessions de l’Afrique noire, qui obtiendrait quelques succès au
+début, aurait un retentissement énorme dans tous les autres. Il
+nous suffira de rappeler, à ce sujet, que le désastre de Bir Ṭaouil
+provoqua une recrudescence alarmante de l’agitation antifrançaise,
+au Ouadaï et dans les pays voisins, et que nos adversaires
+musulmans dans ces régions oublièrent leurs anciennes querelles
+pour faire bloc contre nous.</p>
+
+<p>Hâtons-nous d’ajouter que, dans la région du Tchad, on trouve de
+nombreux fétichistes et aussi beaucoup de musulmans tièdes et
+nullement fanatiques&nbsp;: pour le moment, la plupart de ces
+gens-là nous sont reconnaissants de les avoir débarrassés des
+razzias ouadaïennes ou autres. Néanmoins, il importerait,
+croyons-nous — quoique la chose soit pratiquement difficile — de
+prévenir tout nouveau progrès de la religion de Moḥammed. Nous
+avons déjà dit que, par le fait même de notre occupation, son
+action était favorisée chez<span class="pagenum" id=
+"Page_271">[271]</span> les fétichistes du Sud&nbsp;: si nous n’y
+prenons garde, ceux-ci se trouveront bientôt avoir acquis, jusqu’à
+un certain point, la mentalité irréductible de l’Arabe et de son
+Islâm. A l’heure actuelle, Diongor, Sara, Banda, Kreich, etc.,
+détestent les musulmans, dont ils ont jusqu’ici alimenté le
+commerce d’esclaves. Mais cette aversion s’atténuera dans l’avenir
+et il est vraisemblable que, par la force des choses, le fétichisme
+de ces indigènes se laissera entamer par l’islam envahisseur<a id=
+"FNanchor_262"></a><a href="#Footnote_262" class=
+"fnanchor">[262]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_272">[272]</span>Mais revenons au
+Ouadaï. Ce pays, débarrassé de Doud-Mourra et aussi d’Acyl verra
+s’ouvrir pour lui une ère de relèvement matériel et moral. La
+sécurité, ramenant avec elle le goût du travail, favorisera le
+développement de l’agriculture et du commerce. Là où régnait
+naguère la demi-civilisation de l’Islâm, qui s’accommodait à
+merveille de la traite et de l’exploitation du nègre, s’étendra
+désormais la «&nbsp;paix française&nbsp;», gage d’un avenir
+meilleur.</p>
+
+<p>La région du Tchad ne contient pas les richesses naturelles que
+l’on trouve, par exemple, au Congo ou en Côte d’Ivoire&nbsp;; du
+reste, ce pays est très éloigné de la mer et ne pourra exporter que
+certains produits d’assez grande valeur (ivoire, plumes d’autruche,
+etc.). Un chemin de fer transafricain qui relierait Kano à El
+Obeïd, par Fort-Lamy, Abéché et El-Fâcher, rendrait certes de
+précieux services&nbsp;: mais c’est là un rêve bien lointain... En
+tout cas, l’agriculture et l’élevage permettront aux habitants de
+vivre largement et de payer facilement les impôts que nous leur
+demanderons. On est même en droit de supposer que, plus tard, les
+recettes du Territoire militaire du Tchad, pourront couvrir
+entièrement les dépenses d’administration et les frais d’entretien
+des troupes d’occupation.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<div class="footnotes" id="ftp2c05">
+<div class="footnote">
+<p><a id="Footnote_262"></a><a href="#FNanchor_262"><span class=
+"label">[262]</span></a>Nous signalerons d’ailleurs, à ce sujet,
+les nouvelles instructions données par M. Ponty, Gouverneur Général
+de l’Afrique occidentale française (1909). A la suite d’événements
+récents survenus en différents points de la colonie, et
+particulièrement chez les Pouls du Fouta-Djallon, M. Ponty a
+modifié profondément les principes sur lesquels reposait la
+politique indigène. Voici ce qu’il dit à propos des musulmans.</p>
+
+<p>«&nbsp;Plus souples, plus familiers avec notre façon de
+concevoir le principe d’autorité, plus disciplinés, il faut le
+dire, les musulmans arrivent vite à acquérir l’hégémonie politique
+dans une contrée où les fétichistes sont souvent en majorité. Il
+advient alors que, sans en tirer nous-mêmes aucun bénéfice pour
+l’extension de notre influence, nous favorisons, sans y prendre
+garde, l’extension du cléricalisme musulman&nbsp;; or, l’action de
+l’islam, si elle est conduite par des chefs ambitieux ou
+fanatiques, revêt vite le caractère d’une protestation plus ou
+moins dissimulée contre le innovations européennes.&nbsp;»</p>
+
+<p>M. Ponty a également signé, à la date du 8 mai 1911, une
+importante circulaire prescrivant de substituer l’usage du français
+à «&nbsp;l’emploi pour ainsi dire systématique de la langue arabe
+dans la rédaction des jugements prononcés par les juridictions
+indigènes, dans la correspondance officielle avec les chefs et les
+notables et dans presque toutes les circonstances de la vie
+administrative des cercles.&nbsp;» Le Gouverneur général fait très
+justement remarquer que la langue arabe est le véhicule de l’islâm
+et que nous n’avons pas à encourager la propagande musulmane.
+Voici, du reste, les intéressantes déclarations qu’il fait à ce
+sujet.</p>
+
+<p>«&nbsp;L’occupation du pays définitivement faite, il est certain
+que les conflits entre les indigènes et nous n’ont le plus souvent
+pour origine que des malentendus&nbsp;; or, il ne vous échappera
+pas qu’en donnant un caractère officiel à l’emploi de la langue
+arabe, langue étrangère au pays, nous créons des occasions d’où
+peuvent naître ces malentendus, nous tendons même à fausser les
+idées des indigènes sur les principes de notre politique à l’égard
+des groupements qui ne se réclament pas de l’islamisme.</p>
+
+<p>«&nbsp;L’arabe ne pénètre dans les pays africains qu’avec le
+prosélytisme musulman. C’est, pour le Noir, la langue sacrée.
+Obliger, même indirectement, nos ressortissants à l’apprendre, pour
+obtenir avec nous des relations officielles, revient donc à
+encourager la propagande des sectateurs du Coran. Je n’ai pas à
+rechercher ici si cette propagande s’exerce toujours dans un sens
+conforme à nos intentions. En tout cas, nous n’avons pas à paraître
+prendre parti dans des questions religieuses qui ne doivent nous
+intéresser qu’autant qu’elles sont appelées à revêtir un caractère
+politique.&nbsp;»</p>
+</div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="figcenterplate iw1">
+<figure id="map">
+<p class="cp1"><span class="less">CROQUIS D’ENSEMBLE</span><br>
+<span class="small">DU</span><br>
+CENTRE AFRICAIN</p>
+<img src='images/map.jpg' alt=''>
+<table class="width-full">
+<tr>
+<td class="tdl ipub">E. LEROUX Edit.</td>
+<td class="tdr ipub">DEMOULIN Frères Sc.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="small">(<a href="images/map_large.jpg">T. grande</a>)</p>
+</figure>
+</div>
+
+<h2 class="large"><span class="pagenum" id=
+"Page_273">[273]</span><a id="bib"></a>BIBLIOGRAPHIE</h2>
+
+<hr class="decor width4">
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+Naouâdir</em>. Le Qaire, 1302 hég., in-8.</p>
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+
+<p class="bibent">Reinisch, <em>Die einheitliche Ursprung</em>.
+Vienne, 1873, in-8.</p>
+
+<p class="bibent">Rinn, <em>Marabouts et Khouân</em>. Alger, 1884,
+in-8.</p>
+
+<p class="bibent">Rivière, <em>Notice sur le cercle de Moïto</em>.
+<em>Revue des troupes coloniales</em>, 1907.</p>
+
+<p class="bibent">Slatin-pacha, <em>Fer et feu au Soudan</em> (tr.
+fr.), Paris et le Caire, 1898, 2 v. in-8.</p>
+
+<p class="bibent">E. Subtil, <em>Histoire d’Abd el Gelil</em>,
+Paris, s. d. in-8.</p>
+
+<p class="bibent">Tamisier, <em>Voyage en Arabie</em>. Paris, 1840,
+2 v. in-8.</p>
+
+<p class="bibent">Tilho, <em>Documents scientifiques de la
+mission</em>. Paris, 2 v. in-8.</p>
+
+<p class="bibent">Toqué, <em>Essai sur le peuple et la langue
+Banda</em>, Paris, 1905, in-12.</p>
+
+<p class="bibent">Vivien de S. Martin, <em>Année géographique
+1863</em>. Paris, 1864, in-18 jés.</p>
+
+<p class="bibent">Id., <em>Dictionnaire de Géographie
+universelle</em>, Paris, in-4.</p>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="less"><span class="pagenum" id=
+"Page_276">[276]</span><a id="err"></a>ERRATA DU TOME I</h2>
+
+<hr class="decor width4">
+
+<table class="tless">
+<tr>
+<th>Page&nbsp;:</th>
+<th>Ligne&nbsp;:</th>
+<th>Au lieu de&nbsp;:</th>
+<th>Lire&nbsp;:</th>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_4">4,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">n. 1, 2<sup>e</sup> ligne,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Fellata</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Fellahta</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_26">
+26,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">20,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Tanembô</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Ianembô</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_30">
+30,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">n. 1, 2<sup>e</sup> ligne,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Balatoua</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Dalatoua</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_31">
+31,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">n. 2, 4<sup>e</sup> ligne,</td>
+<td class="tdl-top hang1">kerâad</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>kerâda</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_35">
+35,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">n. 1, 2<sup>e</sup> ligne,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Tamaggaden</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Tamazgaden</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_38">
+38,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">19<sup>e</sup> ligne,</td>
+<td class="tdl-top hang1">confirmation du fait les Kanembou</td>
+<td class="tdl-top hang1">confirmation du fait <em>que</em>
+les...</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_42">
+42,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">10,</td>
+<td class="tdl-top hang1">trimoussant</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>trémoussant</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_46">
+46,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">21 et 22,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Bogar, Kourâ</td>
+<td class="tdl-top hang1">Bogar-Kourâ</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_47">
+47,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">21,</td>
+<td class="tdl-top hang1">connaissent pas le kanembou</td>
+<td class="tdl-top hang1">connaissent <em>que</em> le kanembou</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_73">
+73,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">n. 2, 4<sup>e</sup> ligne,</td>
+<td class="tdl-top hang1">le pays de l’eau où il y a des
+oiseaux</td>
+<td class="tdl-top hang1">le pays <em>où il n’y a pas de
+taons</em></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_80">
+80,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">n. 1, 1<sup>re</sup> ligne,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Balatoua</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Dalatoua</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_97">
+97,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">32,</td>
+<td class="tdl-top hang1">el Machi</td>
+<td class="tdl-top hang1">el <em>Mahdi</em></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_100">
+100,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">9,</td>
+<td class="tdl-top hang1">le Djimamla</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>de</em> Djimamla</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_110">
+110,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">18,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Au mois d’août 1909</td>
+<td class="tdl-top hang1">Au mois d’août <em>1906</em></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_136">
+136,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">22,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Faggara</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Fagara</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_152">
+152,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">1,</td>
+<td class="tdl-top hang1">tentations d’emprise</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>tentatives</em> d’emprise</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_182">
+182,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">14,</td>
+<td class="tdl-top hang1">madé tchogodo</td>
+<td class="tdl-top hang1">madé <em>tchodogo</em></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_192">
+192,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">33,</td>
+<td class="tdl-top hang1">affluent</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>effluent</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_193">
+193,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">15,</td>
+<td>
+</td>
+<td class="tdl-top hang1">Supprimer les guillemets.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_196">
+196,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">23, 24,</td>
+<td class="tdl-top hang1">creusés profondément</td>
+<td class="tdl-top hang1">creusés <em>peu</em> profondément</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_217">
+217,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">12,</td>
+<td class="tdl-top hang1">reouzô monto</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>reuzô</em> monto</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_220">
+220,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">11,</td>
+<td>
+</td>
+<td class="tdl-top hang1">Supprimer la virgule&nbsp;: tani mou
+fadrégé</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_233">
+233,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">24,</td>
+<td class="tdl-top hang1">adé béré guenasso</td>
+<td class="tdl-top hang1">adé béré <em>genasso</em></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_235">
+235,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">18,</td>
+<td class="tdl-top hang1">djenïd</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>djenïa</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_248">
+248,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">30,</td>
+<td class="tdl-top hang1">endi onogué</td>
+<td class="tdl-top hang1">endi <em>ouogué</em></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_249">
+249,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">21,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Koursa, Kouza</td>
+<td class="tdl-top hang1">Koursa, <em>Kouga</em>.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_251">
+251,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">8,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Qanna</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Ganna</em>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_251">
+251,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">15, 16,</td>
+<td>
+</td>
+<td class="tdl-top hang1">Ngalamiya — ont</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><span class="pagenum" id=
+"Page_277">[277]</span><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_294">294,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">35,</td>
+<td class="tdl-top hang1">était des Kouka</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>étaient</em> des Kouka</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_320">
+320,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">14,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Kallo seridj</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Khallo</em> seridj</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_329">
+329,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">25,</td>
+<td colspan="2" rowspan="3">Ce que nous appelons — fort
+improprement, du reste — <em>riz sauvage</em> est une variété de
+riz, à petit grain, que les indigènes sèment et récoltent dans les
+mares temporaires de la brousse, qui sont, en quelque sorte, des
+rizières naturelles.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_333">
+333,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">14,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_342">
+342,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">31,</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_335">
+335,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">18,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Abou Seman</td>
+<td class="tdl-top hang1">Abou <em>Semen</em></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_337">
+337,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">4,</td>
+<td class="tdl-top hang1">rochers et Hadjer</td>
+<td class="tdl-top hang1">rochers <em>de</em> Hadjer</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_337">
+337,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">24,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Assêlé (Bout el Fil)</td>
+<td class="tdl-top hang1">Assâlé</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_343">
+343,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">15,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Aggar Kebir</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>Haggar</em> Kebir</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_357">
+357,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">note 2,</td>
+<td class="tdl-top hang1">Voir tome II, page 273</td>
+<td class="tdl-top hang1">Supprimer&nbsp;: page 273</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_361">
+361,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">7,</td>
+<td class="tdl-top hang1">s’entendit ainsi</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>s’étendit</em> ainsi</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_367">
+367,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">10,</td>
+<td class="tdl-top hang1">qui rebondissent le long</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>rebondissaient</em> le long</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_367">
+367,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">29,</td>
+<td class="tdl-top hang1">et ce morceau de morts</td>
+<td class="tdl-top hang1"><em>monceau</em> de morts</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_368">
+368,</a>
+</td>
+<td colspan="3">Ajouter au bas de la page la première ligne de la
+page 370</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_370">
+370,</a>
+</td>
+<td colspan="3">Supprimer la première ligne</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="tdr-top"><a href=
+"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_377">
+377,</a>
+</td>
+<td class="tdc-top">dernière ligne</td>
+<td class="tdl-top hang1">ʿAïn Salakka</td>
+<td class="tdl-top hang1">ʿAïn <em>Galakka</em></td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="decor width8">
+
+<hr class="chap">
+
+<h2 class="bold"><span class="pagenum" id=
+"Page_279">[279]</span><a id="toc"></a>TABLE DES MATIÈRES DU TOME
+SECOND</h2>
+
+<hr class="decor width10">
+
+<table class="toc">
+<tr>
+<td>
+</td>
+<td class="tdr med">Pages.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>LES ARABES</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p1">1</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">La population arabe</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p1c01">1</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">Les Hassanoua</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p1c02">34</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">Les Djoheïna</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p1c03">46</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">Tribus Non-Djoheïna</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p1c04">93</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>LE OUADAÏ</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2">105</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">Au sujet du Ouadaï</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c01">105</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">Historique du Ouadaï</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c02">109</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">Les populations du Ouadaï</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c03">194</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">Le gouvernement et l’administration</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c04">238</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">Conclusion</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#p2c05">269</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">Bibliographie</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#bib">273</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="pad4">Suite de l’erratum du T. I</td>
+<td class="tdr-bot"><a href="#err">276</a>
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="space-above2">
+</p>
+
+<hr class="decor width20">
+
+<p class="center vsmall">ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN
+ET C<sup>ie</sup>, RUE GARNIER.</p>
+
+<p class="space-above15 x-ebookmaker-drop">
+</p>
+
+<div class="transnote">
+<h2>Note du transcripteur&nbsp;:</h2>
+
+<ul>
+<li>Page <a href="#Page_29">29</a>, "&nbsp;des ʿOulâd Hemed.
+Ajoutons que&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Oulâd&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_36">36</a>, "&nbsp;l’appui de ce que que
+nous avançons&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;ce que
+nous&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_40">40</a>, note <a href=
+"#Footnote_66">66</a>, "&nbsp;l’un deux (Matteucci) parlait&nbsp;"
+a été remplacé par "&nbsp;d’eux&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_73">73</a>, "&nbsp;Khouzam, des ʿOulâd Ali
+et&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Oulâd ʿAli&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_78">78</a>, "&nbsp;pâturages du Baḥr et
+Ghazal&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;el&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_86">86</a>, note <a href=
+"#Footnote_137">137</a>, "&nbsp;du nord de a Bataḥ&nbsp;" a été
+remplacé par "&nbsp;de la&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_97">97</a>, "&nbsp;Zibêr considérait le
+Baḥr et Ghazal&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;el&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_103">103</a>, "&nbsp;à leur stock de
+marchan-ses&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;marchandises&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_106">106</a>, "&nbsp;Il ut assommé aux
+environs&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;fut&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_112">112</a>, "&nbsp;environs de Hadjed
+Djoumbo&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Ḥadjer&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_122">122</a>, "&nbsp;le erme de
+Dongolâoui&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;terme&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_125">125</a>, "&nbsp;Djaâdné Zaït, l’aguid
+ed Debada&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;Djaʿâdné Zaït, l’aguid
+ed Debaba&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_129">129</a>, "&nbsp;le Ba Karé, saccaga le
+pays&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;saccagea&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_139">139</a>, note <a href=
+"#Footnote_185">185</a>, "&nbsp;<em>au pays des
+Senousssia</em>&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;<em>Senoussia</em>&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_142">142</a>, "&nbsp;Les adjaouin
+rentrèrent à Abéché&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;adjaouid&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_155">155</a>, "&nbsp;seulement de la
+capitaine ouadaïenne&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;capitale&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_172">172</a>, note <a href=
+"#Footnote_204">204</a>, "&nbsp;un vieux partisa d’Acyl&nbsp;" a
+été remplacé par "&nbsp;partisan&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_181">181</a>, "&nbsp;désirer cette solution
+paci-que&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;pacifique&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_183">183</a>, "&nbsp;chérifs venus du
+Soudan encouragaient&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;encourageaient&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_204">204</a>, note <a href=
+"#Footnote_222">222</a>, "&nbsp;le mot oudaïen
+<em>ermbeli</em>&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;ouadaïen&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_205">205</a>, Ajouté » après "&nbsp;peu de
+sa grandeur première.&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_236">236</a>, "&nbsp;assez profonde et à
+quelques centaines&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;et
+a&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_239">239</a>, "&nbsp;contentent de leur
+abandonnner&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;abandonner&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_240">240</a>, "&nbsp;des biens ou ou un
+commandement&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;biens ou
+un&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_247">247</a>, "&nbsp;grands fendataires
+ayant auprès&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;feudataires&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_251">251</a>, "&nbsp;Cette femmme lui est
+enlevée&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;femme&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_255">255</a>, "&nbsp;enfin chargé da la
+chasse&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;de&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_255">255</a>, "&nbsp;incursion des bandes
+oudaïennes&nbsp;" a été remplacé par "&nbsp;ouadaïennes&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_273">273</a>, "&nbsp;<em>Bearbeitung
+Central-Afrikakanischer</em>&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;<em>Central-Afrikanischer</em>&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_275">275</a>, "&nbsp;<em>against the tribu
+of Bulala</em>&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;<em>tribe</em>&nbsp;"</li>
+
+<li>Page <a href="#Page_275">275</a>, "&nbsp;<em>le cercle de
+Motto</em>. <em>Revne des troupes</em>&nbsp;" a été remplacé par
+"&nbsp;<em>Moïto</em>. <em>Revue</em>&nbsp;"</li>
+
+<li>La plupart des occurrences de "cheik" ont été remplacées par
+"cheïk".</li>
+
+<li>Concernant les lettres diacritées d'un point souscrit, le point
+a été supprimé dans quelques cas de : Ibraḥim, Abdallaḥ, Maḥdi ; et
+il a été ajouté dans quelques cas de : Ahmed, Bahr, Haddâd, Hadjer,
+Hassan, Hassen, Mahâmid, Mahariyé, Mehâreb, Mohammed,
+Moustafa.</li>
+
+<li>L'ʿaïn en forme de ʿ a été ajouté dans quelques cas de : Abd,
+Abdoullahi, Ali, Amer, Omar, Othman.</li>
+
+<li>De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et
+d’orthographe ont été apportés.</li>
+</ul>
+</div>
+</div>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78227 ***</div>
+</body>
+</html>
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