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BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER. + * * * * * + + + LA RÉGION + DU + =TCHAD ET DU OUADAÏ= + + PAR + HENRI CARBOU + ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES + + * * * * * + + Études ethnographiques. + Dialecte toubou + + * * * * * + + TOME SECOND + + * * * * * + + Accompagné d’une carte. + +[Décoration] + + PARIS + ERNEST LEROUX, ÉDITEUR + 28, RUE BONAPARTE, VIe. + * * * * * + 1912 + + + + + LES ARABES + + * * * * * + + LA POPULATION ARABE + + * * * * * + + +Les Arabes ont exercé une influence considérable dans l’Afrique centrale +par la diffusion de leur religion, de leurs mœurs et de leur langue. Il +faut dire d’ailleurs qu’ils sont très nombreux et que, vivant au milieu +des autres indigènes, ils se sont parfois mélangés à ceux-ci : citons, +parmi les fractions issues d’un mélange d’Arabes et de nègres, les +Toundjour, les Boulala et surtout la tribu si importante des Salamat. + +Au début, les Arabes, nouveaux venus en Afrique, n’étaient pas en état +de réduire par la force les groupements fétichistes qu’ils trouvaient +devant eux. Ils paraissent avoir employé partout le même mode de +pénétration pacifique, pour asseoir progressivement leur influence chez +les populations nègres. Par la suite, les demi-Arabes et les nègres +arabisés que furent leurs descendants, créèrent les divers royaumes de +l’Afrique Centrale. + +Nous avons montré que la tradition attribuait à des Arabes la fondation +de l’antique royaume du Kanem. De même, le royaume du Ouadaï fut, plus +tard, organisé par la population arabe des Toundjour. Ceux-ci furent +remplacés par une nouvelle dynastie arabe, celle de ʿAbd el Kerim ben +Djamé, dont le sultan Acyl et son ennemi Doud-Mourra sont deux +descendants. Au Darfour, où ils régnaient également, les Toundjour se +virent enlever le pouvoir par des princes métissés de sang arabe. + +La langue arabe est très répandue dans tout le pays[1]. Elle est +généralement connue des Nouba[2] et parfois aussi des Kirdi. + +La force des armes ou simplement la force des choses ont donc changé +complètement la physionomie de toute cette partie de l’Afrique, qui est +actuellement une région arabisée. Certaines populations, réfugiées dans +les îles du Tchad (Boudouma, Kouri)[3] ou dans les montagnes du Sud +(Melfi, Bédanga, Boullong, Guéra, Abou Telfan, etc.), ont gardé +longtemps — ou même gardent encore — les mœurs et les pratiques du +fétichisme. Mais, du moment que notre occupation a fait cesser les +luttes intestines qui désolaient ce pays et que, n’ayant plus à craindre +d’être réduits en esclavage, les fétichistes peuvent entrer en relations +avec les populations musulmanes avoisinantes, il est évident que les +progrès de la religion de Moḥammed et de la langue arabe seront beaucoup +plus rapides que par le passé[4]. + +Cette extension de l’islamisme n’est d’ailleurs pas due aux exhortations +de prêtres fanatiques et à une propagande intense. Tous les indigènes +musulmans ne pratiquent pas leur religion avec une ferveur exemplaire et +beaucoup d’entre eux transgressent même les règles de vie les plus +élémentaires établies par le Qoran, notamment en ce qui concerne la +prohibition des boissons fermentées. Mais le fait d’avoir embrassé +l’islamisme confère une sorte de noblesse et donne le droit de parler +avec le plus profond mépris des _Kirdi_, c’est-à-dire de tous ceux qui +ne sont pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens[5]. +Ajoutons, d’ailleurs, que les progrès de cette religion s’expliquent par +sa supériorité sur les pratiques fétichistes, parce qu’elle est à même +de donner une certaine culture, et celui qui sait lire et écrire est +très considéré des indigènes, et enfin parce que sa simplicité lui +permet de s’adapter merveilleusement à ce milieu de nègres au cerveau +primitif. + +Les Arabes sont nombreux dans toute cette partie de l’Afrique : ils +habitent le Bornou anglais, le Bornou allemand, le Territoire du Tchad, +le Ouadaï et le Darfour. Ils peuvent être divisés en deux groupes, et +les tribus de chacun de ces groupes ont entre elles d’étroites relations +de parenté. + +Au Bornou et dans le Territoire du Tchad, les Arabes sont appelés _Choa_ +par les autres indigènes[6] : les Bornouans, les Kanembou et les Kotoko +disent _Choa_ ; les Baguirmiens _Chiwa_ et _Choua_ ; les Boulala +_Sôougué_[7]. + +Ce furent les explorateurs Denham et Clapperton qui signalèrent, pour la +première fois, la présence d’une population arabe sédentaire vivant dans +la région du lac Tchad, principalement du côté du Sud. « Les Arabes +Choua, disaient les explorateurs de 1823, sont une race très +extraordinaire. Ils présentent très peu de ressemblance avec les Arabes +du Nord. Leur physionomie est belle et ouverte, le nez aquilin, l’œil +bien fendu, la peau d’une nuance légèrement cuivrée. Ils sont tout à la +fois rusés et courageux. L’arabe qu’ils parlent est presque du pur +égyptien. » + +Ce nom de Choa n’appartient pas à la langue arabe. Il est donc inutile +de chercher à le rapprocher de celui des pasteurs chaouia de l’Algérie +orientale ou du Maroc[8]. + +« La population arabe des Choa, dit Barth, est venue exclusivement de +l’Orient, à une époque relativement récente ; des documents historiques +font remonter à un peu plus de deux siècles et demi sa présence dans le +Bornou, ou tout au moins dans le Kanem[9]. » + +D’Escayrac de Lauture, dans son _Mémoire sur le Soudan oriental_, +partage tout à fait ce sentiment. Il n’hésite même pas à considérer ces +Arabes comme les représentants des anciens Qoréïchites, émigrés de +l’Arabie vers la dixième année de l’hégire (631 de l’ère chrétienne). +« On sait, dit-il, que les Koreychites persécutèrent les premiers +musulmans et que ceux-ci se réfugièrent auprès du roi d’Abyssinie : ils +regagnèrent plus tard l’Arabie, mais le fait de leur émigration en +Afrique montre qu’à cette époque les Arabes du Hedjaz savaient chercher +un refuge de l’autre côté du golfe, et n’avaient pas besoin pour +pénétrer dans le Soudan de passer par l’isthme de Suez. Les Koreychites, +toujours ennemis du Prophète, le menacèrent bientôt de plus près : +Moḥammed fut contraint de se réfugier à Médine (alors Yatreb). Médine +s’arma pour l’islam : la Mecque se prépara moins à défendre ses idoles +qu’à repousser un dieu qui la gênait et un prophète qu’elle détestait. +La Mecque fut vaincue et ses idoles renversées : son chef, Abou Sofian, +acheta la vie et la conservation d’une partie de sa grandeur au prix +d’un simulacre de conversion : les Koreychites durent imiter leur chef +ou quitter leur patrie : abandonner la tradition ou les toits de leurs +ancêtres. La tradition avait pour elle des siècles sans nombre et la vie +nomade avait été longtemps celle de la plupart d’entre eux : peu +attachés au sol, ne connaissant d’autre patrie que la tribu, beaucoup de +Koreychites se décidèrent à émigrer, emportant avec eux l’esprit +indépendant de la vieille Arabie, ne laissant derrière eux qu’une ville +transformée en couvent, un temple profané, des idoles redevenues +poussière. + +« L’Arabie ne leur offrait point un refuge assez sûr : si les murs de la +Mecque n’avaient pu les défendre, ceux de Tayef ne pouvaient les mettre +à l’abri des poursuites du Prophète qui déjà couvrait la campagne de +corps de cavalerie ; chargés de la mission pacifique, dit Abou-el-Féda, +de recueillir des conversions : ce qu’il fallait d’ailleurs aux émigrés, +ce n’était point l’hospitalité précaire d’un autre peuple, mais des +terres vacantes, des pâturages sans maître et de vastes espaces où leur +vue pût s’étendre sans rencontrer d’autres hommes. + +« L’Afrique leur offrait tout cela, car physiquement l’Afrique n’est +qu’une grande Arabie : ils passèrent la mer Rouge et pénétrèrent dans le +Soudan. + +« Étaient-ils nombreux ? Je l’ignore : l’histoire écrite n’en fait pas +mention : traitée par des néophytes du nouveau culte, elle s’est bornée +à enregistrer des conversions, passant prudemment sous silence la +protestation acharnée de ceux dont l’assentiment était le plus +nécessaire. Abou-el-Féda rapporte quelques propos tenus par les +Koreychites contre le Prophète et son culte, mais il ne dit pas ce que +devint le grand nombre de ceux qui ne se convertirent point, où se +réfugièrent ceux que Khaled eut à combattre en entrant dans la ville. + +« On sait que les Koreychites constituèrent jadis une puissante nation ; +ils ne forment plus aujourd’hui dans le Hedjaz qu’une petite tribu, dont +Burckhardt évaluait les forces à 300 fusils. On peut admettre du reste +que le nombre des émigrés ne fut pas considérable, car, dans une grande +partie du Soudan occidental, les Arabes paraissent s’être glissés par +familles, dont le temps seul a pu faire des tribus considérables. +J’ajouterai que les migrations sont un accident si fréquent dans la vie +des peuples arabes, que leurs historiens peuvent souvent n’y pas faire +attention et les passer sous silence. + +« Quoi qu’il en soit, la grande voix de la tradition des Arabes +soudaniens perce le silence de l’histoire écrite par leurs ennemis : +presque tous les Arabes du Soudan se disent Koreychites et sont reconnus +pour tels : leur langue altérée un peu par le temps, accrue de quelques +mots empruntés aux vocabulaires des nègres, est cependant encore la +langue du Hedjaz plus harmonieuse, plus concise, plus énergique, plus +grammaticale et plus arabe que les jargons parlés en Égypte et dans le +Gharb[10]. » + +Vivien de Saint-Martin partage l’opinion de d’Escayrac de Lauture. « Que +devint, dit-il, cette population émigrée des Koréïchites ? L’histoire ne +le dit pas, et c’est la tradition des tribus africaines qui répond, si +elle est fidèle, à cette question que l’on s’est posée. Fidèle, tout +indique qu’elle l’est en effet. A quelle autre branche de la famille +arabe les Choua pourraient-ils se rattacher ? Ce n’est pas aux tribus +établies sur le Nil ou en Nubie depuis les temps anciens, à celles que +mentionnent les auteurs grecs et latins ; car si elles ont conservé +l’idiome natal, c’est avec de profondes altérations, qu’explique assez +leur long contact avec les populations natives de l’Éthiopie. On ne +saurait songer non plus aux expéditions musulmanes sous les Khalifes, +car aucune ne fut dirigée vers ces parties intérieures du Soudan +oriental, où le culte de Mahomet n’a pénétré qu’à des époques +relativement très récentes. Il ne reste donc, à ce qu’il semble, que +l’émigration koréïchite, qui seule peut rendre raison et de la route +suivie par la colonie arabe du Bornou et de la pureté avec laquelle les +Choua conservent la langue koréïchite du Hedjaz[11]. » + +Nous avons déjà vu que ce nom de Choa était celui que certaines +populations donnaient aux Arabes. Ce nom ne prouve rien d’ailleurs, car +une même peuplade peut être appelée de façons différentes par ses +différents voisins : les habitants du Kanem, qui se donnent le nom de +Ianembô, sont appelés Aoussâ par les Toubou et Hamedj par les Arabes ; +de même, les Toundjour sont appelés Kourâda par les Toubou, et les +Ouadaïens portent les noms variés de Wadaï, Borgou, Koursada et Kouga. +Si l’on ne peut pas toujours s’expliquer les noms de population employés +par les indigènes, ces derniers sont parfois aussi embarrassés que +l’Européen. D’autre part, les Choa ne sont pas groupés dans une région +bien déterminée, et c’est une erreur de croire que leur nom servit à +désigner une population arabe tout à fait particulière, habitant le +Bornou, le Baguirmi et le Kanem. + +En réalité, les Arabes de l’Afrique Centrale sont diversement nommés par +les indigènes des contrées où ils résident : Choa, Aroua, Aramka et +Solong[12]. Les rivalités, les migrations ont amené assez souvent le +morcellement des tribus, dont on retrouve les fractions aux quatre coins +du pays. C’est ainsi qu’il y a des Khouzam[13] au Bornou, au Baguirmi, +au Ouadaï et au Darfour. Il est donc inexact de dire, en parlant des +Choa de la région du lac, que « ces Arabes ne se sont jamais confondus +avec les tribus voisines du Ouadaï et du Darfour ». Il y a des Choa +nomades, il y en a de sédentaires ; mais cette division en nomades et +sédentaires ne répond à aucune particularité ethnique : les +circonstances seules ont amené certaines tribus à se fixer dans les +régions humides du Sud, où elles ont été forcées de renoncer à la vie +errante de leurs ancêtres. + +Certains Arabes du Bornou et du Territoire du Tchad sont apparentés à +ceux du Ouadaï et du Darfour. Tous les Arabes de l’Afrique Centrale sont +d’ailleurs absolument distincts des tribus arabes, ou d’origine arabe, +telles que les Oulâd Slimân, les Toundjour, les Dialiin, etc., qui ne se +rattachent pas aux deux groupes dont nous avons parlé. Nous donnerons +parfois aux Arabes le nom de Choa, terme impropre du reste, parce que +localisé. Voyons maintenant quelles sont leurs principales divisions. + +« Que les Choa soient venus de l’Orient, écrit Vivien de Saint-Martin, +c’est ce qui ne saurait être l’objet d’un doute. » Cela n’est pourtant +vrai qu’en partie : les Choa forment deux groupes bien distincts, l’un +venu du Nord, l’autre venu de l’Est. Les tribus du premier et certaines +tribus du second se sont rencontrées dans la région du Tchad et, depuis +lors, ont vécu côte à côte sur les bords du Chari et surtout au Bornou. + +Le groupe du Nord aurait suivi la côte depuis l’Égypte jusqu’à la +Tripolitaine, en marchant vers l’Ouest par conséquent : d’où le nom de +_Ḥassan el Gharbi_[14] donné à son chef, et serait ensuite venu +s’installer dans les pays du Tchad. C’est le groupe des Hassaouna. +L’autre groupe serait venu de l’Est par le Kordofan et le Darfour. Les +différentes tribus de ce groupe se réclament de ʿAbdoullahi el Djoheïni, +qui semble être l’ancêtre commun. Mais ces tribus sont tellement +dispersées depuis le Bornou jusqu’au Darfour que le nom de Djoheïna, +donné à l’ensemble des Arabes qui constituent ce groupe, est assez +rarement employé. Les Ḥassaouna, au contraire, ne se trouvent qu’au +Bornou et à l’est du lac, depuis Fort-Lamy jusqu’au Kanem. + +Ces Arabes sont-ils d’origine qoréïchite ?... + +Les arguments que l’on a fait valoir, à l’appui de cette thèse, peuvent, +en somme, se réduire à ceci : les Choa sont d’origine qoréïchite parce +que la tradition le dit, parce qu’ils sont venus de l’Est, parce qu’ils +ont conservé assez pure la langue du Hedjâz et enfin parce les +Qoréïchites, après leur départ d’Arabie, doivent s’être réfugiés au +Soudan. + +Est-il bien sûr, tout d’abord, que « la plupart des Arabes du Soudan se +disent Qoreychites » ? Nachtigal n’en parle pas et, pour notre part, +nous ne l’avons jamais entendu dire. Les renseignements que les Arabes +donnent sur leurs origines sont d’ailleurs assez vagues. On peut en +déduire toutefois ce que nous avons déjà rapporté, au sujet de leur +division en deux groupes. Quant aux généalogies, nous ne savons trop +quelle confiance il faut leur accorder. Elles sont utiles, parce +qu’elles permettent de grouper les tribus d’une manière rationnelle, +mais elles paraissent quelque peu fantaisistes en faisant remonter ces +tribus aux proches parents du Prophète : les Ḥassaouna se réclament de +ʿAli el Kerrar, cousin et gendre de Moḥammed, et les Arabes venus de +l’Est font remonter leur généalogie à ʿAbd el Moṭṭaleb, grand-père et +tuteur de Moḥammed[15]. + +Nous avons déjà dit ce qu’il fallait penser de l’unique direction +d’arrivée des Choa dans la région du Tchad. + +L’argument relatif à la pureté de la langue semblerait plus sérieux. +Notre étude pratique d’arabe centre-africain traite du dialecte +généralement employé dans les pays, aussi bien par les Arabes que par +les populations voisines. Mais les Arabes, surtout les nomades du nord +du Ouadaï (Oulâd Râchid et Maḥâmid), parlent une langue plus pure. +Nachtigal remarque que les Choa du Bornou « ont presque conservé dans +son antique pureté la langue de la péninsule arabe »[16] et que « la +prononciation et les expressions rapprochent leur dialecte de l’arabe +que parlaient autrefois les Bédouins de l’Arabie »[17]. M. Gaudefroy- +Demombynes dit également que le vocabulaire arabe du Tchad « a un +caractère bédouin et oriental très net ». Enfin, M. René Basset nous +signale qu’il y avait plusieurs dialectes bédouins dans l’ancienne +Arabie et que Nachtigal aurait été bien en peine d’établir leur +différence. + +Le dernier argument n’a que peu de valeur par lui-même. + +M. René Basset n’attache aucune valeur à l’opinion de d’Escayrac de +Lauture sur les Arabes du Soudan. Il relève d’ailleurs quelques +inexactitudes dans le passage que nous avons cité : contrairement à ce +que croit d’Escayrac de Lauture, les historiens arabes nous ont conservé +le souvenir des luttes entre Arabes musulmans et Arabes païens, du +reste, il y a eu des historiens arabes chrétiens, sans parler des +historiens syriaques ou grecs chrétiens, contemporains ou postérieurs ; +Abou ’l Féda dit que les Qoréïchites se convertirent à l’islamisme et +n’émigrèrent point, M. René Basset fait remarquer à ce sujet qu’Abou ’l +Féda n’est que l’abréviateur d’Ibn el Athir, qui a abrégé Tabari ; les +Qoréïchites formaient la caste dominante à la Mekke, et ne constituaient +pas du tout une puissante nation ; enfin le dialecte du Tchad n’est pas +la pure langue du Hedjâz. + +Pour conclure, le savant doyen de la Faculté des Lettres d’Alger dit +formellement _qu’il n’y a pas eu_, en 634, d’émigration de Qoréïchites +de la Mekke en Afrique. Il constate que d’Escayrac de Lauture affirme +_sans aucune preuve_ l’émigration en question, et il ajoute que cet +auteur eût été d’ailleurs bien embarrassé de citer un texte arabe à +l’appui de sa thèse. Selon M. René Basset, les pages que nous avons +citées sont un roman sans aucune base autre que l’imagination de +d’Escayrac de Lauture. Il dit également, au sujet de l’opinion de Vivien +de Saint-Martin, que celui-ci manque totalement de critique historique. +« Remarquez, dit-il, l’absurdité du raisonnement de ces deux auteurs : +les Qoréïchites émigrent pour fuir la nouvelle religion (l’islam) et ce +sont eux qui la propagent en Afrique ! Quand l’ont-ils embrassée ? » + +Les Arabes ont poussé assez avant vers le Sud et on les trouve dans des +régions telles que le Baḥr Salamat, le Baguirmi et le Mandara. Mais, +pour vivre dans ces pays, inondés pendant l’hivernage et infestés par +les moustiques et les grosses mouches, ils ont dû renoncer à la vie +nomade et se mélanger aux diverses populations noires. Les Salamat, qui +forment la transition entre les Arabes restés assez purs et les autres +indigènes, constituent la tribu la plus méridionale. + +Dans les différentes tribus arabes, la pureté de la race, le genre de +vie et les mœurs dépendent de la position qu’elles occupent sur la +carte. Les Arabes des régions sablonneuses du Nord sont _abbala_[18] et +par conséquent nomades. Ils se sont conservés assez purs et, si les +mœurs de certains d’entre eux, — des Maḥâmid, par exemple — ont subi +quelques modifications par suite du voisinage des Ouadaïens, ces Arabes +n’en restent pas moins fidèles, dans l’ensemble, à beaucoup de +traditions de leurs ancêtres. + +Prenons, au contraire, les Salamat et les Hémat du Sud, qui vivent au +milieu de populations non arabes, et souvent à côté de fétichistes. Le +teint est alors très foncé, presque aussi noir parfois que celui de la +population avoisinante. Notons cependant que, quelle que soit la +proportion de sang noir qui se trouve chez ces Arabes, il n’en existe +pas moins, dans la physionomie aussi bien que dans la couleur, une +réelle différence entre eux et les autres indigènes : on la saisit +facilement avec un peu d’habitude. Ces Arabes du Sud sont généralement +pasteurs, mais sédentaires. Tandis que les tribus du Nord ont de +nombreux moutons et presque pas de vaches, les autres Arabes, par +contre, possèdent de beaux troupeaux de bœufs mais presque pas de +moutons[19]. Le climat humide des régions qu’ils habitent force ces +derniers à prendre certaines précautions pendant l’hivernage : ils font +de la fumée dans les cases où ils mettent leurs animaux, afin de +protéger ceux-ci des mouches venimeuses ; les troupeaux ne quittent le +village que vers neuf heures du matin, c’est-à-dire quand le soleil a +asséché l’herbe de la brousse, et cela afin d’éviter que l’humidité ne +fasse pourrir les pieds des moutons ; les animaux rentrent dans les +cases au plus fort de la chaleur et n’en ressortent que dans l’après- +midi. + +Les mœurs des Arabes du Sud se ressentent du voisinage des fétichistes. +Aussi leurs frères du Nord parlent-ils d’eux avec le plus profond +mépris : « _Houma ʿArab haouanin, ma ḥourrin mislna ; houma misl el +Kirdi_[20], ce sont de mauvais Arabes ; ils ne sont pas de pure race +comme nous ; ils sont semblables aux fétichistes ». + +Les Arabes nomades ont généralement le teint clair. Ils ont vécu dans un +isolement relatif, par suite de leur existence errante, mais les +alliances avec des concubines étrangères ont cependant altéré la pureté +primitive de la race. Ils sont exclusivement pasteurs. Ils se +nourrissent du lait de leurs chamelles, de leurs vaches ou de leurs +brebis, de quelques fruits sauvages (doum, hadjlidj, nabaq, etc.) et du +mil acheté aux populations sédentaires. Ils sont maigres, agiles et très +résistants aux fatigues et aux privations. + +Leurs cases, facilement démontables, sont formées par des baguettes +placées verticalement sur les quatre côtés d’un rectangle et réunies, à +une certaine hauteur, par une baguette horizontale : une ouverture est +ménagée, qui doit servir de porte. Les baguettes horizontales des deux +grands côtés du rectangle sont ensuite réunies par d’autres baguettes +recourbées, formant une sorte de dôme. Il ne reste plus alors qu’à +recouvrir le tout avec des nattes d’hyphène. L’intérieur peut être +tapissé de peaux de moutons, et un lit est vite installé, au moyen de +quatre petites fourches et d’un cadre en bois. Lorsqu’il y a une alerte, +en un clin d’œil les cases sont pliées et chargées sur les chameaux. +Quant aux troupeaux, ils sont parqués dans des _zéribas_ (clôtures +d’épines rapportées). + +Ces installations primitives ne conviennent que dans les pays sablonneux +et secs, dans le Baḥr el Ghazal ou au nord du Ouadaï. Quand des Arabes +ont voulu mener la vie nomade dans des régions humides, la maladie et +les épizooties les ont bien vite forcés à se construire des villages. +Ainsi les Dagana, après avoir été chassés du Baḥr el Ghazal par les +Kreda, nomadisèrent quelque temps au Fitri et au Médogo. Mais la tribu +fut éprouvée par la fièvre, une épidémie bovine décima les troupeaux, et +ces Arabes, presque complètement ruinés, revinrent s’installer comme +sédentaires sur les bords du Séré[21]. Un fait analogue s’est produit, +plus récemment, pour deux fractions Beni-Ouaïl, qui avaient voulu mener +la vie nomade dans le Dagana. + +Les nomades sont très sujets au paludisme. Les sédentaires, même +teintés, n’en sont point exempts, d’ailleurs. Mais ceux-ci supportent +beaucoup mieux l’humidité des régions du Sud. Leurs alliances avec les +populations voisines et la vie qu’ils mènent leur ont donné des formes +plus pleines et plus robustes que celles des nomades. On voit +quelquefois, parmi eux, de grands diables de noirs, solides et bien +plantés, qui n’ont d’arabe que le nom. + +Les plus purs d’entre les Arabes jugent indignes d’eux de travailler la +terre et, s’ils ont des villages, abandonnent ce soin à leurs captifs. +Ce préjugé s’affaiblit avec la pureté de la race et l’on peut voir +certains Salamat du Baguirmi, par exemple, faire la récolte et battre le +grain, tout comme des Abou Semin ou des Kanembou. Notre occupation a +pour résultat d’amener la disparition progressive de l’esclavage. Les +entraves que nous apportons au commerce des captifs ne réjouissent guère +les Arabes, lesquels ne comprennent pas et l’avouent d’ailleurs +ingénument : « Qui donc travaillera la terre et fera venir le mil quand +nous n’aurons plus de captifs ? » + +Nous avons déjà dit, d’une façon générale, que la langue arabe du Tchad +s’était conservée assez pure. Quelques mots ont cependant été empruntés +aux langues des nègres : + + _ngrinti_, du kanembou _ngouroutou_, hippopotame ; + + _mérem_, du kanouri _mérem_, princesse ; + + _korrorat_, du toubou _korroro_, cris, etc. + +Il est possible de distinguer certaines différences dans les +vocabulaires employés par les diverses tribus. Ainsi, quand on a vécu +quelque temps avec les Ḥassaouna, on remarque que leur dialecte diffère +quelque peu de celui employé par les Arabes de l’Est. De même, les +Toundjour emploient certains mots qui leur sont particuliers ; et, si on +ne comprend pas, ils s’empressent de dire : _da kelamna_[22] ; nous +autres, Toundjour, nous parlons ainsi. Enfin, les anciens rabḥistes, que +les indigènes du pays désignent sous le nom de _Tourk_, emploient +parfois des mots et des expressions du Darfour. Détail à noter : le +verbe _kan_, être, qui joue un rôle si important en arabe régulier et +qu’on retrouve dans tous les autres dialectes, n’est pas employé dans la +langue du Tchad. + +« Nous nous représentons tous les Arabes d’Afrique, dit d’Escayrac de +Lauture, comme des missionnaires armés ; Arabe et musulman sont pour +nous des termes synonymes : le Soudan, cependant, renferme peut-être +encore des Koreychites idolâtres ; c’est depuis trois, depuis deux, +depuis un siècle seulement, pour la plupart, que les autres ont subi +l’islam plutôt qu’ils ne l’ont reçu : l’islam les poursuivait à travers +toute l’Afrique, ils avaient eu le temps d’oublier l’existence de ce +prophète ennemi de leurs aïeux, quand le nom de ce prophète leur fut +annoncé : ils ne se hâtèrent pas d’embrasser sa doctrine : les noirs, +leurs voisins, plus crédules qu’eux, en furent les premiers néophytes ; +plus d’une tribu koreychite se vit imposer l’islam par un prince du +Soudan, ou y fut appelé par un apôtre noir[23]. » + +Il faut bien se garder de croire à la lettre tout ce qui précède : du +reste, la thèse de d’Escayrac de Lauture est _a priori_ fort paradoxale +et nous savons déjà que M. René Basset l’a énergiquement combattue. En +Afrique Centrale, Arabe et musulman sont également des termes synonymes, +et les plus fidèles sectateurs de Moḥammed se rencontrent parmi les +Arabes nomades. Il n’existe pas d’Arabes idolâtres, pas plus d’ailleurs +que les Choa ne sont désignés sous le nom de Karda[24]. Pour les +indigènes, la conversion de ces Arabes à l’islamisme se perd dans la +nuit des temps, et la tradition les représente comme ayant toujours été +musulmans. En tout cas, ils l’étaient déjà depuis longtemps au XVIIe +siècle, lorsque ʿAbd el Kerim ben Djamé fonda le royaume du Ouadaï. + +Ce que dit d’Escayrac de Lauture s’appliquerait bien mieux aux +Toundjour, que cet auteur range, du reste, parmi les tribus non- +qoreychites. Cette tribu, d’origine arabe, est venue au Soudan à une +époque très reculée. Certaine tradition lui attribue une origine +qoreychite[25]. D’autre part, on pourrait croire que la conversion des +Toundjour à l’islâm est relativement récente. La dynastie du roi +toundjour Daoud, si elle n’était pas absolument païenne, ne devait pas +être indemne de pratiques fétichistes. En tout cas, nous avons entendu +dire au Kanem que, lorsque les Toundjour furent chassés du Ouadaï, ils +étaient encore _kirdi_. Notons, de plus, que l’accession tardive des +Toundjour à la religion du Prophète semble être confirmée par l’usage +qu’ils font de boissons fermentées (merissé, khall) et par ce fait +qu’ils ne pratiquent pas l’excision des filles, alors que tous les Choa +le font. On voit donc que les Toundjour se sont comportés comme les +nombreuses populations noires actuellement musulmanes et qu’ils sont +absolument distincts des autres tribus arabes. On pourrait les présenter +comme les descendants directs des anciens Qoréïchites. Et cependant on +se tromperait fort en le croyant. D’abord, M. René Basset nous fait +remarquer que les Qoréïchites n’ont point quitté l’Arabie et qu’il n’y a +pas eu de migration arabe païenne ; de plus, la tradition rapporte +généralement que les Toundjour descendent des Beni Hilal ; et enfin la +tribu en question n’est pas venue de l’Orient, elle est venue de +Tunis[26]. + +Pour expliquer la tiédeur des sentiments religieux des Toundjour et la +fâcheuse réputation de _kirdi_ qui leur fut faite autrefois, M. René +Basset ajoute ce qui suit : « On peut croire que leur islâm s’était +fortement relâché et qu’il y eut ensuite un renouveau. Cela s’est passé +dans l’Afrique du Nord aux XIVe, XVIe siècles, et aussi dans l’Ouganda ; +de même à Madagascar ». + +Les Arabes sont d’assez bons musulmans : ils font les cinq prières +quotidiennes, observent le jeûne du Ramadan et pratiquent quelque peu le +payement de l’aumône de purification (_zakat_ : aumône légale que tout +musulman est tenu de faire). Ceux qui font le pèlerinage de la Mekke +sont très rares : ils sont plus nombreux parmi les autres indigènes, +surtout chez les Pouls et les Haoussa de l’Ouest. Les meilleurs +musulmans se trouvent chez les nomades, où l’on compte quelques +fractions maraboutiques (Massarra, Mélékat, etc.). Mais ceux-là même ne +sont nullement fanatiques et, tout comme les autres, font parfois passer +leur intérêt personnel avant celui de la religion. + +Les Arabes du Bornou et du Territoire militaire du Tchad appartiennent à +l’ordre religieux des Tidjânia[27]. Cette confrérie, qui prêche la +tolérance, est celle qui compte le plus d’affiliés dans toute la +région : on ne trouve des Senoussia qu’au Ouadaï et dans les pays du +Nord (Borkou, Mourtcha, etc.)[28]. Il faut dire d’ailleurs que beaucoup +d’indigènes vivent dans une ignorance complète de toutes ces subtilités +religieuses et qu’ils ne connaissent même pas les noms des diverses +confréries[29]. Les Arabes ont toutefois conscience de certaines +différences doctrinales entre musulmans, et c’est dans leurs tribus que +l’on rencontre généralement ceux qui disent : _Ana Tidjâni_[30]. Ceux-là +sont, pour ainsi dire, des musulmans de première classe et ils tiennent +à ne pas être compris dans la masse des indigènes plus ou moins bien +islamisés. Ils ont droit à plus d’égards que les autres. Nous nous +rappellerons toujours le cri du cœur d’un Arabe nomade se précipitant +vers Faqih Barka, parce qu’un tirailleur du convoi venait de le frapper +avec une lanière : « _Ana Tidjâni_ ! », répétait-il. + +Les Arabes sont très sobres et n’usent généralement ni de boissons +fermentées ni de tabac. Ceux qui appartiennent aux tribus dégénérées du +Sud ne sont que de bien tièdes musulmans, et certains d’entre eux +boivent la merissé et chiquent le tabac : il n’est pas rare, au surplus, +de voir l’un de ces Arabes prendre une femme fétichiste ou un fétichiste +prendre une femme arabe. + +D’Escayrac de Lauture a quelque peu exagéré l’incrédulité des Choa. Sans +doute, certains d’entre eux font semblant d’observer le jeûne du Ramadan +et vont, en réalité, se cacher dans leur case pour absorber de la +nourriture ; mais nous remarquerons qu’une certaine pudeur les force +cependant à sauvegarder les apparences. + +Les principaux caractères de la population arabe, caractères d’autant +mieux marqués que la tribu est plus pure, sont les suivants : ils sont +intelligents, beaucoup plus que les autres indigènes ; mais ils sont +aussi — et ce sont là de bien graves défauts — cupides, faux, cauteleux, +menteurs et palabreurs[31]. Ils tiennent beaucoup à leurs troupeaux[32]. +Ce sentiment est même quelque peu exagéré chez les nomades : la chose +est naturelle, d’ailleurs puisque ceux-ci tirent leurs principales +ressources de leurs bêtes laitières[33]. Pour les Arabes surtout, le +bétail est le signe tangible de la richesse et représente nos pièces +d’or. Aussi n’y touchent-ils pas et ne tuent-ils un bélier ou un taureau +que dans des cas exceptionnels. Leur cupidité provoque des vols, des +rapines et, par suite, des palabres interminables. Elle les conduit +souvent au manque de dignité, et il n’est pas rare de voir un cheïkh +influent venir demander un mouton, sous prétexte qu’il a faim. + +Les Arabes sont superstitieux et se surchargent volontiers d’une foule +de sachets contenant des versets du Qorân ; ils en mettent même au cou +de leurs chevaux, pour les préserver de la maladie. Ces sentiments pieux +ne les empêchent cependant pas, malgré les précautions prises pour +donner au serment toute sa valeur, de mentir quelquefois sur le livre +sacré. Assez cauteleux, ils abusent des protestations de dévouement et +des marques d’humilité. Il faut reconnaître toutefois que certains chefs +arabes ont de l’allure, mais ils exagèrent alors quelque peu la majesté +de leurs attitudes. Cette remarque peut s’appliquer, par exemple, aux +Dagana, dont Nachtigal avait déjà signalé « l’insupportable fierté ». + +Afin de ne pas être obligés de vendre quelques têtes de bétail, les +Arabes ne s’habillent pas comme ils pourraient le faire. Leur vêtement +est formé d’un assemblage de bandes de coton (_gabaz_), cousues +ensemble, et il peut ou non être teint en bleu (_tob_ et _khaleg_). On +voit souvent, parmi les nomades, des gens extrêmement sales et +déguenillés. + +Les Choa qui possèdent des armes à feu sont très rares : leurs armes +habituelles sont la lance, la sagaie et le couteau, qui se porte attaché +au coude au moyen d’une bande de cuir. + +Les mœurs et coutumes des Arabes ont été plus ou moins adoptées par les +autres indigènes musulmans. L’excision des filles n’est toutefois +pratiquée que par les Arabes et les Ouadaïens ; les Toundjour eux-mêmes, +quoique d’origine arabe, ne se conforment point à cet usage. Tant qu’ils +n’ont pas été circoncis, les enfants des deux sexes ne portent pas de +costume et se parent simplement de quelques ceintures et colliers de +perles. L’infibulation des jeunes filles se fait vers l’âge de six ans ; +elle n’a pas lieu publiquement : elle est pratiquée à l’intérieur de la +case par une femme de l’art. Quand la jeune fille sort de la case, pour +mieux souligner l’importance de l’opération qui vient d’être accomplie, +sa mère balaie le sol devant elle avec un rameau vert. La jeune fille +met alors le _kamfous_ (bande de coton gabaga), qui passe entre les +cuisses et, retenu par la ceinture de perles, sert à cacher les parties +sexuelles. Plus tard, elle revêtira un vêtement de femme (_farda_). + +La circoncision des garçons donne lieu à de grandes réjouissances. Elle +se fait publiquement : chaque garçon s’efforce de paraître insensible +lorsque le forgeron, armé d’un couteau, pratique l’opération[34]. Un +appareil primitif, en paille tressée, est adapté au membre viril, en +attendant la cicatrisation. Les jeunes circoncis défilent ensuite, les +uns derrière les autres, au milieu de l’allégresse générale. Pendant +quelques jours, ils ont le droit de prise et peuvent puiser dans tout ce +qui passe à leur portée : dans la pratique, il n’y a guère que les +poules du village qui aient à pâtir de cet état de choses. + +Tout séducteur d’une jeune fille est tenu de l’épouser ; sinon, il est +condamné à une amende. Les filles séduites sont d’ailleurs très mal +vues, surtout chez les nomades : l’enfant naturel est appelé +dédaigneusement _ferekh el boumi, ferekh el haram_. + + _el goult temmètah_ : j’ai fait ce que je disais : + + _ferekh el boumi chilt j’ai pris mon bâtard dans le dos + gogéta_ + + _oudja’ni, derb er ridjal j’ai été malheureuse et j’ai abandonné le + khallètah_. chemin des hommes. + + _berberé annayé_ ; le sorgho est vert ; + + _fi lélet machi dans la nuit je vais pleine de + kholdjïa_ ; lassitude ; + + _ana bénéyé ’adjuz....._ je suis une vieille jeune fille[35]..... + +Les jeunes filles sont nubiles à l’âge de douze ou treize ans. Elles se +marient très jeunes. Le mariage est d’ailleurs une affaire qui se traite +entre le futur époux et les parents de celle qu’il désire : celle-ci n’a +pas à donner son avis et doit s’incliner devant la volonté paternelle. +Le prétendant est tenu de verser une dot aux parents. Cette dot, fixée +par un accord entre les deux parties, consiste en bétail, thalers, +bijoux, vêtements, etc. Elle est d’autant plus forte que la position +sociale du père de la jeune fille est plus relevée : la beauté de celle- +ci n’entre nullement en ligne de compte. + +Le mariage est célébré par le faqih, qui récite la Fatiḥa et reçoit une +obole du mari. Toutefois la jeune fille demeure encore quelque temps +avec ses parents. Le jour où l’union doit être consommée, un pagne +blanc[36] est disposé sur le lit nuptial. Si la jeune fille était +vierge, ce pagne est placé le lendemain sur la case, ou accroché à un +arbre, et l’heureux époux apporte à son beau-père un autre pagne blanc, +tout neuf : on bat alors le tam-tam à tour de bras, les femmes poussent +des yous-yous[37] et tout le monde célèbre la vertu de la jeune épouse. +Si, au contraire, le mari a été déçu, il jette le pagne nuptial aux +pieds de ses beaux-parents et le mariage peut être rompu : les parents +sont alors accablés de honte et, en cas de rupture, ils doivent +restituer la dot. + +Chez les Arabes assez purs de la région du Nord (_ʿArab ḥoumr_)[38] les +mœurs sont plus sévères que chez les Arabes métissés des pays du Sud +(_Arab zourq_)[39]. Les femmes des Choa du Bornou, par exemple, ne +savent pas toujours se garder de la licence des mœurs qui règne dans ce +pays, et certaines d’entre elles se conduisent comme les plus débauchées +Bornouanes. + +Le complice de la femme adultère peut être puni d’une amende. Quant à la +femme, si sa conduite ne s’améliore pas, elle est répudiée par son mari. +Le divorce est prononcé par le faqih : s’il est prononcée en faveur du +mari, la dot est remboursée ; dans le cas contraire, elle reste acquise +aux parents de la femme. Si les torts sont communs, la femme ne restitue +qu’une partie de la dot. + +Les femmes arabes, comme toutes les autres femmes indigènes du pays, +sont habillées d’un simple pagne, attaché à la ceinture ou au-dessus des +seins ; le mari, peu généreux, le leur laisse user jusqu’à la corde. Ce +vêtement n’est généralement propre que quand il est neuf[40]. Dans +certaines tribus nomades, les femmes portent une peau de mouton autour +des reins. + +La narine droite des femmes est percée d’un trou, dans lequel elles +introduisent un petit cylindre de corail, un anneau d’argent ou de +perles, ou un petit morceau de bois. Le bord des paupières et les +sourcils sont teints en bleu, au moyen de la poudre d’antimoine +(_koḥl_)[41]. Les lèvres et les gencives ont également une couleur +bleue, obtenue en les piquant jusqu’au sang avec des épines d’acacia et +en les frottant avec de l’antimoine ou — pour les gencives — avec une +mixture dans laquelle il rentre de la bile de bœuf. Tout ce bleu ne +donne d’ailleurs pas un aspect désagréable au visage, tant que la femme +est jeune. Mais, avec l’âge et à la suite d’opérations répétées, les +lèvres s’épaississent et prennent alors un aspect spongieux assez +répugnant. La brosse à dents des indigènes (_souak_) est fournie par un +certain arbuste (salvadora persica) ; ce petit bâtonnet est arrangé en +forme de pinceau, et les indigènes s’en servent constamment : leurs +dents sont très blanches. + +Les cheveux des femmes arabes sont généralement arrangés en petites +tresses, qui encadrent le visage. Mais les femmes des tribus du Sud se +sont plus ou moins inspirées de ce qu’elles voyaient autour d’elles : +certaines adoptent la coiffure bornouane, d’autres la coiffure +ouadaïenne ; d’autres encore ne portent que quelques grosses tresses, +dont l’une, recourbée sur la nuque, rappelle la djemiré des femmes lisi, +etc. Elles passent toutes du beurre sur leur chevelure, sans mesure +parfois, et c’est alors bien peu esthétique[42]. + +Les femmes arabes aiment beaucoup la parure : ceintures de perles +qu’elles mettent sous le vêtement, à même la peau ; colliers de perles, +de corail, d’ambre ; bracelets et anneaux de pieds en cuivre ou en +argent ; écrits-amulettes dans des sachets en cuir, talismans, etc. +C’est évidemment lorsqu’il y a tam-tam qu’elles se parent de tout ce +qu’elles ont de plus beau. + + _zerga ghannaé_ l’endroit du tam-tam est noir de monde + + _el benat desso es soaraï_ les jeunes filles ont mis leur bracelet + + _loummou el fogara_ les faqihs se sont réunis + + _ketebou el aï_ (_ouarga_) ils ont écrit des amulettes. + +Les danses et divertissements des Arabes varient avec la tribu. Chez les +nomades du Nord, les hommes se mettent en ligne et tournent autour de +l’instrument, en agitant leurs armes : quelques-uns d’entre eux +chantent. Deux ou trois femmes passent un vêtement d’homme (_khaleg_) et +se joignent à la danse. Si le tam-tam est donné en l’honneur de +quelqu’un, les hommes, toujours en ligne, se dirigent vers lui, en +sautant en cadence sur l’un et l’autre pied. Arrivés tout près de celui- +ci, ils s’arrêtent et agitent leurs armes : c’est le salut. La personne +saluée et ceux qui sont assis autour d’elles se lèvent alors et +répondent en agitant également leurs armes. Puis, les danseurs font +demi-tour et reviennent de la même façon que précédemment à côté de leur +_noungara_ (grand tambour). + +Chez d’autres Arabes, les hommes, en armes, sont placés les uns derrière +les autres et leur cercle tourne en cadence autour de l’instrument. + +Les femmes peuvent aussi prendre part à la danse et former un second +cercle, à l’intérieur de celui des hommes. Chez les Salamat, par +exemple, les hommes balancent les bras, qu’ils ont passés à l’intérieur +de leur boubou flottant ; les femmes chantent et agitent leurs bras +ballants, l’un en avant, l’autre en arrière, tout en fléchissant sur +leurs jambes. Puis les deux cercles s’arrêtent : danseurs et danseuses +se font face et, presque ventre contre ventre, se trémoussent d’une +façon quelque peu obscène. Ils recommencent ensuite à tourner. + +Si les femmes sont seules, elles peuvent se contenter de chanter en +frappant dans leurs mains ; ou bien elles agitent leur pagne, comme les +Boulala ; ou bien encore elles balancent les bras, l’un en avant, +l’autre en arrière, en sautant autour du tambour, etc., etc. + +La nuit, dans les villages, on entend parfois chanter : le chœur des +femmes attaque et celui des hommes reprend. + +La fantasia des Choa ne présente rien d’extraordinaire. Les cavaliers, +rangés en ligne, arrivent au grand galop, s’arrêtent pour saluer, puis +repartent ; chacun d’eux se détache ensuite successivement, en faisant +donner au cheval toute sa vitesse et en lançant des sagaies le plus loin +possible. + +Quand un décès se produit, les femmes se rassemblent à la case du défunt +pour faire leurs lamentations. Le corps est immédiatement lavé à l’eau +chaude et enveloppé dans un linceul, formé de gabag cousus ensemble : on +parfume ce linceul en faisant brûler certaines plantes (chibé zerga, +bondiyé). + +L’inhumation a lieu dans la brousse, à peu de distance du village. Le +cadavre est placé dans la fosse, sur le flanc droit, face à l’est. + +« Lorsqu’un Arabe meurt, il est fait huit parts de sa succession. Une +seule part est accordée à la veuve. Les enfants héritent des sept autres +parts ; à leur défaut, le père ; puis, les frères et sœurs consanguins. +Ces sept parts sont divisées à nouveau, en tenant compte de cette règle +générale : chaque héritier mâle (fils ou frère) doit recevoir une part +double de celle qui revient à chaque héritière (fille ou sœur). Lors du +décès de la femme, il est fait quatre parts de ses biens. Le veuf en +prend une seule, et les enfants s’adjugent les trois autres. A défaut +d’héritiers directs, les frères et sœurs consanguins se partagent la +succession par moitié avec le mari. Quelques faqihs du pays, cependant, +favorisent beaucoup moins le veuf, dans chacun de ces deux derniers +cas[43]. » + +Les différends sont portés devant le faqih. Celui-ci, après avoir écouté +les plaideurs, ouvre son Qorân et cherche un passage qui se rapporte +vaguement à l’affaire en question. Il psalmodie à haute voix quelques +phrases, auxquelles les plaideurs ne comprennent goutte, et rend ensuite +sa sentence. Inutile de dire que les fogara, même les plus instruits et +les plus considérés, ne sont pas d’une impartialité à toute épreuve et +qu’ils acceptent volontiers les cadeaux. C’est pourquoi les deux parties +ne s’entendent pas toujours sur le choix d’un faqih. + +Nous avons déjà dit que les Arabes habitaient le Bornou, le Territoire +du Tchad, le Ouadaï et le Darfour. + +Les Choa sont nombreux au Bornou : Nachtigal évalue leur nombre à +environ 100.000 âmes. Ils vivent sous l’autorité du sultan Guerbeï, chez +les Anglais, et du sultan ʿOmar Sanda, chez les Allemands. Ces Choa +comprennent des Arabes du groupe venu de l’Est et la majorité des +Ḥassaouna. Ils habitent surtout la région comprise entre le Chari, le +Mandara et le Ngoumati : ils sont particulièrement nombreux dans ce +dernier district. Quelques-unes de leurs tribus se sont conservées assez +pures : certaines migrations d’Arabes au Bornou sont d’ailleurs +récentes, et une des plus sérieuses (Khouzam et Oulâd Hemed) a eu lieu +au commencement du XIXe siècle. + +Ces Choa sont sédentaires. Ils se déplacent quelque peu avec leurs +troupeaux pendant la saison sèche, mais l’hivernage pluvieux du Bornou +les force à avoir des villages. Ils sont baggara : ils possèdent +beaucoup de bétail et la vente du beurre, dont ils approvisionnent les +marchés du pays, constitue pour eux une source importante de revenus. +Ils font travailler la terre par leurs captifs : disons, en passant, que +les Arabes ne maltraitent pas les esclaves et que ceux-ci sont +relativement bien soignés. + +Ces Arabes sont plus riches que ceux du Territoire. Il y a une raison +bien simple à cela : les premiers n’ont pas eu, comme les seconds, à +supporter les razzias incessantes des Baguirmiens et des Ouadaïens. Les +Choa du Bornou n’ont jamais été maltraités par les sultans de ce pays, +auxquels ils rendirent parfois de signalés services. C’est ainsi que le +cheïkh Moḥammed el Amin fut vaillamment secondé par les Choa, dans sa +lutte pour la reprise du Bornou : signalons, entre autres, parmi ces +auxiliaires, les cheïkhs Mallem Terab et el Gôni Dris, des ’Aouada, et +Brahim Abdellahi, des Oulâd Hemed. Ajoutons que les Arabes ont +particulièrement vécu dans d’excellents termes avec Rabaḥ et ses Arabes +Dialiin. Enfin, il faut dire également que les terres du Bornou sont +bien plus fertiles que celles de la rive droite du Chari. C’est +pourquoi, tout en faisant la part de leur habitude de se plaindre et de +se dire pauvres et misérables, il faut reconnaître que nos Arabes ont +raison lorsqu’ils déclarent que leurs frères du Bornou sont plus riches +qu’eux. Les mêmes expressions reviennent toujours sur leurs lèvres : +« _Nihna Arab mesâkin. Maʿindna el mal. Hiné el mal ouaïn ?... Hinak, fi +dâr Bornou, el Arab indhoum regig ketir, khoulgan ketir, gours ketir ou +mal misl et terab..._ »[44]. + +Ils veulent bien reconnaître également que, à l’heure actuelle, ils sont +beaucoup mieux traités que les Arabes du Bornou. C’est, en tout cas, +l’avis de ceux d’entre eux qui ont un peu voyagé « _Fransis iarfou bes +trig adil, trig el haqq_ »[45], nous disait un faqih qui connaissait +très bien le Bornou. + +Les Allemands ne surveillent pas de près, ainsi que nous le faisons, +l’administration des chefs indigènes. Ceux-ci ont une trop grande +liberté pour rendre la justice, ramasser les impôts, etc., ils +commettent de fréquents abus et rendent la vie dure à leurs pauvres +administrés. C’est pourquoi les Arabes, qui n’hésitent pas à se déplacer +si leur intérêt le commande, passent quelquefois chez les Anglais ou +s’enfuient vers le Mandara, pour échapper à ʿOmar Sanda, ou bien encore +franchissent le Chari et viennent chez nous, pour fuir Diagara. Ce +dernier, chef kotoko de Goulfeï, mérite une mention spéciale. Son frère, +Méollia, fut autrefois vaincu et tué dans sa lutte contre le chef Abba +qui, grâce à l’appui de Rabaḥ, régna tranquillement sur les Kotoko- +Goulfeï. Diagara, réfugié au Dagana pendant trois ans, revint au Bornou +derrière nos tirailleurs et, de par nos succès, put reprendre le +pouvoir[46]. Depuis lors, il a prouvé sa reconnaissance de Kotoko en +nous suscitant toutes sortes de difficultés sur le Chari et en faisant +intervenir constamment les autorités allemandes[47]. + +La méthode des Anglais est bien supérieure à celle de leurs voisins. Ils +surveillent Guerbeï et tiennent la main à ce que n’ait pas lieu chez eux +ce qui se passe en territoire allemand. Ils y ont tout intérêt, +d’ailleurs. C’est dans la partie du Bornou qui leur appartient que se +trouvent les Arabes les plus nombreux et les plus riches. + +Les Arabes sont également nombreux dans le Territoire du Tchad. Ils sont +tous _baggara_[48] : quelques fractions nomadisent au Baḥr el Ghazal ou +au Kanem ; les autres sont sédentaires. Les Salamat, qui constituent la +majeure partie de ces Arabes, ont le teint très foncé ; les Ḥassaouna, +échelonnés entre Fort-Lamy et le Kanem, ont le teint plus clair. + +Les Arabes du Ouadaï, répandus sur tout l’ensemble du pays, +appartiennent au groupe venu de l’Est. Ils se sont conservés plus purs +que les Choa et que les Arabes du Darfour[49]. Ceux du Nord, au teint +clair, sont nomades et abbala (Oulâd Râchid, Maḥâmid) ; ceux du Sud +(Khouzam du Kadjagsé, Salamat de la Batah et du Baḥr et Tiné, Beni Halba +du Sila, etc.) ont le teint plus foncé et sont baggara. Tous, d’une +façon générale, ont été durement traités par les Ouadaïens[50]. + +Le Darfour est le pays le plus arabisé de toute l’Afrique Centrale : les +Arabes, très nombreux, y sont nomades ou sédentaires, abbala ou baggara. +Leur sort fut toujours de beaucoup préférable à celui qui était fait aux +Arabes du Ouadaï. Nachtigal rapporte que deux Arabes, un cheïkh des +Maḥâmid du Ouadaï et un cheïkh des Naouâïbé du Darfour, parlaient un +jour devant lui des avantages que présentaient les deux pays pour les +Arabes nomades. Le second disait que les Arabes du Darfour étaient bien +mieux traités que leurs frères de l’Ouest, et Nachtigal le croyait sans +peine : « L’aspect seul du cheïkh des Naouâïbé, dit-il, plaidait déjà +éloquemment en faveur de sa thèse. Au Ouadaï, les Arabes allaient tête +nue[51], ils n’avaient que rarement des sandales et circulaient dans la +capitale vêtus de grossières cotonnades du pays. Le cheïkh du Dar-Four +portait un vêtement de soie, sa tagiyé (coiffure) avait des couleurs +chatoyantes et ses chaussures égyptiennes étaient en maroquin rouge. Je +le revis à la cour du Dar-Four avec un châle de cachemire, un objet de +très grand prix dans ces parages[52]. » + +Les Arabes du Darfour participaient autrefois aux grandes razzias +d’esclaves menées dans le Dar-Fertit : Chekka, la capitale des Rizégat, +était un centre important de caravanes et l’entrepôt où les gros +marchands d’esclaves du Kordofan venaient faire leurs achats de bétail +humain. Les Arabes foriens sont très belliqueux, et une agression de la +turbulente tribu des Rizégat provoqua l’invasion du Darfour par les +bandes de Zibêr. Plus tard, l’élément arabe de ce pays lutta contre +l’occupation égyptienne et joua un rôle capital, lors de la révolution +mahdiste. + +A l’heure actuelle, quelques tribus sont assez puissantes pour obliger +le sultan forien à montrer certains ménagements envers elles : ʿAli +Dinâr a eu d’ailleurs des révoltes à réprimer et la dernière en date est +celle de Kabkabiyé (1909). + + * * * * * + + +[Note 1 : Le domaine de la langue arabe s’étend surtout à l’est du lac +Tchad ; mais elle est également employée au Bornou, et ce que rapporte +Elisée Reclus, d’après Rohlfs, ne correspond plus à la réalité. « En +comparaison du kanouri, dit-il, l’arabe est une langue morte, respectée, +mais hors d’usage. De même que le peuple qui le parle, il a perdu de son +influence dans la partie du monde soudanien dont le lac Tzâdé occupe la +dépression centrale. A la cour de Kouka, l’arabe n’est plus le langage +officiel et même ceux qui le savent affectent de se le faire traduire +par un interprète. » (Tome XII, p. 706.) Il est certain que, depuis +lors, l’arrivée, dans le pays, de Rabaḥ et de ses Arabes Dialiin et +Taaïché a beaucoup contribué à élargir le champ de la langue arabe, +laquelle continuera vraisemblablement à gagner du terrain. D’une façon +générale, d’ailleurs, l’arabe est très répandu en Afrique, surtout dans +la partie septentrionale. Pour donner une idée de l’extension de cet +idiome, nous ne saurions mieux faire que de citer les lignes suivantes +de Robert Cust. Alors que les autres langues sont souvent localisées, +« l’arabe étend son influence bien au-delà des limites des populations +stables des divers royaumes. C’est le véhicule de la pensée à travers la +plus grande partie de l’Afrique, qu’il soit parlé par les Bédouins +nomades qui surprennent les voyageurs par leur apparition inattendue, ou +par les conquérants envahisseurs comme le sultan de Zanzibar, par des +trafiquants entreprenants comme les marchands d’esclaves qui sont +généralement des Arabes avilis, ou bien par les races dominatrices du +centre de l’Afrique ; enfin c’est l’instrument de la propagation du +mahométisme et de toute civilisation quelconque en dehors de celle qui +résulte du contact des Européens ». Robert Cust, _Les langues +d’Afrique_, p. 44.] + +[Note 2 : Dans la région du Ouadaï, les indigènes musulmans qui ne sont +pas Arabes sont désignés sous le nom de _Nouba_, sing. _Noubaï_. Les +fétichistes sont appelés _Kirdi_, sing. _Kirdaï_.] + +[Note 3 : Les Kouri sont musulmans et l’islamisme fait des progrès chez +les Boudouma.] + +[Note 4 : M. René Basset nous signale, à l’appui de ce que nous venons +de dire sur la propagation de l’islâm grâce à la paix imposée par les +Européens, l’opinion de C. H. Becker, professeur à l’Institut Colonial +de Hambourg : « Ist der Islam eine Gefahr für unsere Kolonien : L’islam +est-il un danger pour nos colonies ? » _Koloniale Rundschau_, mai 1909, +p. 266-293. Du reste, les Allemands se montrent inquiets des progrès +incessants que fait la religion musulmane dans leurs colonies d’Afrique, +surtout dans celle de l’Est africain. En 1907, il y eut une certaine +agitation religieuse dans les pays de la rive gauche du Chari qui +appartiennent à la colonie allemande du Cameroun.] + +[Note 5 : « Le nègre qui se convertit à l’Islam croit s’élever d’un +degré parmi les hommes. » Elisée Reclus, _L’Homme et la Terre_, t. VI, +p. 400.] + +[Note 6 : Nous mettons à part les Oulâd Slimân, lesquels, comme nous +l’avons déjà vu, sont appelés _Wassili, Wassal, Ouachila, Minimini_.] + +[Note 7 : La terminaison _gué_ est l’indice du pluriel : il reste donc +le radical _Sow, Soa, Choa_. Les Boulala emploient d’ailleurs aussi le +mot _Choua_, comme les Baguirmiens.] + +[Note 8 : Le mot arabe _chaé, chiwah_, signifie : brebis, mouton, espèce +ovine. _Chaouia_ veut donc dire : pasteurs de moutons.] + +[Note 9 : Tome III, p. 157.] + +[Note 10 : D’Escayrac de Lauture : _Mémoire sur le Soudan_.] + +[Note 11 : Vivien de Saint-Martin, _Nouveau dictionnaire de géographie +universelle_ : article « Choua ». Il est exact, en effet, que l’histoire +ne signale aucune émigration arabe dans cette partie de l’Afrique : un +mouvement de cette nature n’aurait pu cependant passer inaperçu. M. René +Basset croit que la présence de tribus arabes dans le Soudan peut +s’expliquer par des razzias menées dans ce pays ou par des infiltrations +successives mais bien postérieures à l’islam.] + +[Note 12 : Dans la langue des For, _Solong_ signifie : Arabe, bédouin.] + +[Note 13 : Tribu arabe خزامة.] + +[Note 14 : Ḥassan l’Occidental.] + +[Note 15 : M. René Basset nous fait remarquer que ʿAbd el Moṭṭaleb était +aussi bien le grand-père de ʿAli (par Abou Ṭâleb, père de celui-ci) que +de Moḥammed (par ʿAbdallah, père de ce dernier). Abou Ṭâleb et ʿAbdallah +étaient deux des fils de ʿAbd el Moṭṭaleb. + + ʿAbd el Moṭṭaleb + | + +-------------------+ + ʿAbdallah Abou Ṭâleb + | | + Moḥammed ʿAli +] + +[Note 16 : Tome I, p. 687.] + +[Note 17 : Tome II, p. 436.] + +[Note 18 : _abbala_, éleveurs de chameaux ; _baggara_, éleveurs de +bœufs.] + +[Note 19 : Nous parlons ici d’une façon générale. Il est bien évident +qu’on ne passe pas brusquement d’un groupe à l’autre et que les +transitions existent. C’est ainsi, par exemple, que les Dagana, Beni- +Ouaïl et autres ont de beaux troupeaux de vaches et de moutons.] + +[Note 20 : هما عرب هونين ما حرين مثلنا هما مثل الكردى.] + +[Note 21 : Entre Massakory et Tchoukla.] + +[Note 22 : ذا كلامنا : c’est notre langage.] + +[Note 23 : _Mémoire sur le Soudan_.] + +[Note 24 : « Il est remarquable que les Kanouri, ou indigènes du Bornou, +désignent communément les Choa sous la dénomination de _Karda_, qui +ressemble singulièrement à celle de _Kardi_, par laquelle on désigne, +dans le Bornou et le Baguirmi, tous les noirs idolâtres ». Vivien de +Saint-Martin. — Avant notre arrivée dans le pays, il n’y avait guère que +les Oulâd Slimân qui, par terme de mépris, appelaient quelquefois +_Kerâda_ (infidèles) tous les autres indigènes. Ils faisaient d’ailleurs +exception pour les Choa, qu’ils appelaient Benou Ḥassen et envers +lesquels ils montraient quelques ménagements.] + +[Note 25 : Nachtigal, t. III, p. 449.] + +[Note 26 : Cf. un article de Hartmann, _Schoa und Tundscher_ (_Der +islamische Orient_, t. I, p. 29-31) et C. H. Becker, _Zur Geschichte der +östlichen Sudan_ (_Der Islam_, 1re année, fasc. II). Il signale une +double émigration, l’une du Nord et l’autre de l’Est, et voit dans +Toundjour l’altération du mot arabe تجار, les marchands.] + +[Note 27 : La maison-mère de l’ordre de Sidi-Aḥmed-Tidjâni est près de +Laghouat, à ʿAïn Madhi. Sa plus importante succursale est Temacin, près +de Touggourt. Cette confrérie a pour affiliés beaucoup de Tunisiens et +les populations du pays de Ségou et du Fouta, ainsi qu’un grand nombre +de Touaregs.] + +[Note 28 : Un moyen très simple de reconnaître les Senoussia : ils +prient les bras croisés, au lieu de les garder étendus le long du corps, +comme le font tous les autres Malékites. On accusa d’ailleurs le cheïkh +Senoussi d’être motazélite. Il n’en était rien, et, selon Moḥammed el +Hachaïchi, il avait coutume de dire : « Ce que j’aime le mieux, après +Dieu, le Prophète et les quatre khalifes, c’est l’imam Malek ».] + +[Note 29 : Les indigènes avouent également que, avant notre arrivée dans +le pays, ils ne savaient point ce qu’étaient les _nesara_ (chrétiens). +Dans sa relation de voyage, Nachtigal signale cette ignorance à +plusieurs reprises. C’est pourquoi les gens du Kanem ont cru pendant +longtemps, ou même continuent à croire, que l’explorateur Von Beurmann +était un Juif (_ihoudi_).] + +[Note 30 : انا تجانى : je suis un adepte de la Tidjânïa.] + +[Note 31 : Citons, en passant, l’appréciation que le lieutenant +Delacommune portait sur les habitants d’un village arabe du Fitri, où il +avait demandé des animaux porteurs : « Dans un village arabe où je +savais qu’il y en avait (des animaux porteurs), j’ai palabré deux heures +et demie environ. Quelles vilaines gens que ces Arabes, faux et +cauteleux ! Ils promettent tout ce qu’on veut, font toutes les bassesses +possibles, mais se gardent bien de tenir leurs promesses. Les +tirailleurs bouillaient d’impatience et voulaient mettre à sac le +village. » (Lettres du lieutenant Delacommune, _Bulletin du Comité de +l’Afrique française_, 1910).] + +[Note 32 : « D’où leur nom de Choa. Ce mot me paraît venir de l’arabe +chaoua شوى, brebis, et signifie les « pasteurs » nomades en opposition +aux sédentaires. » (Note de M. René Basset). C’est aussi l’opinion de +MM. Hartmann et Becker, _op. laud._] + +[Note 33 : Nous signalerons, à ce sujet, le rôle que joue l’urine de +vache dans la fabrication du beurre. Il n’est pas rare, au moment où +l’un de ces animaux urine, de voir une femme arabe recueillir le +précieux liquide dans une calebasse. Ces habitudes ne sont d’ailleurs +pas particulières aux Arabes. Pour beaucoup d’indigènes, la vache semble +être l’animal-fétiche, dont tous les produits sans exception peuvent +être utilisés : urine pour faire le beurre, bouse pour sécher les +plaies, etc. Un matin que nous étions sur les bords du lac, dans un +campement kouri, une vache se mit à uriner à peu de distance de nous, +immédiatement un Kanembou se précipita pour se laver la figure à cette +fontaine d’un nouveau genre. La chose nous étonna fort, d’autant plus +que l’eau ne manquait pas dans le baḥr d’à-côté. Aux questions que nous +lui posâmes à ce sujet, le Kanembou se contenta de répondre : « _boul el +beguera semèh bel hèn_, l’urine de vache est quelque chose +d’excellent ». + +Schweinfurth rapporte, du reste, les mêmes détails à propos des Dinka, +bergers riverains du haut Nil (_Au cœur de l’Afrique_, traduction +Loreau, tome I, pages 160-164). Tout ce qu’il dit de ces nègres peut, à +quelques différences près, s’appliquer aux Arabes. « Les Dinkas n’ont +pas d’autre pensée que d’acquérir des bêtes bovines, pas d’autre +ambition que de les multiplier. Ils paraissaient avoir pour elles une +sorte de respect ; même leurs excréments sont considérés dans le pays +comme une chose de grande importance. La bouse, ainsi que nous l’avons +vu, est réduite en cendres, qui forment la couche sur laquelle on dort, +et le badigeon dont on se revêt ; l’urine est employée au nettoyage des +vases culinaires, elle entre dans les cosmétiques et remplace le +sel....... Jamais une bête bovine n’est abattue ; on ne mange que celles +qui périssent de mort naturelle (les musulmans ne les mangent pas), ou +par accident..... Les Dinka n’ont aucune répugnance à manger d’un bœuf +que l’on a tué, quand l’animal n’était pas à eux. C’est donc pour le +plaisir de les posséder, plutôt que par superstition, qu’ils respectent +leurs troupeaux. Le chagrin qu’éprouve un Dinka de la perte de son +bétail, soit par la mort, soit par le vol, est indescriptible..... Quand +on leur demande à quoi leur sert d’avoir des bœufs, ils vous répondent +qu’il leur suffit de les voir engraisser et embellir. » Le colonel +Largeau (Les Dinka : _Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910) +confirme les renseignements donnés par l’explorateur et ajoute : « Quant +au lait lui-même, malheur à la jeune femme qui par mégarde en répand +quelques gouttes ! Elle peut être frappée de stérilité, ce qui, chez les +dames dinkas, est une infirmité très mal portée ». + +Schweinfurth fait remarquer, au surplus, que ces diverses coutumes se +retrouvent chez beaucoup de tribus pastorales d’Afrique.] + +[Note 34 : Les prépuces sont placés dans des petites boîtes et +enterrés.] + +[Note 35 : Chanson arabe.] + +[Note 36 : Le pagne blanc peut être remplacé par une natte toute neuve, +blanche par conséquent (_brich abied_).] + +[Note 37 : Les yous-yous des femmes (_zakharat, korrorat_) sont des cris +de joie, dans les tams-tams et les fêtes, et des cris d’alerte en temps +ordinaire. Dans ce dernier cas, tous les hommes valides prennent leurs +armes et se précipitent vers l’endroit d’où partent les cris (il existe, +à ce point de vue, une très grande solidarité entre habitants d’un même +village ou d’un même campement) : les femmes et les jeunes filles se +réunissent alors en dehors des cases, dans la direction prise par les +hommes, se rangent en ligne et commencent à pleurer et à se lamenter par +anticipation, quittes d’ailleurs à sécher immédiatement leurs larmes si +aucun événement fâcheux ne s’est produit.] + +[Note 38 : Arabes rouges.] + +[Note 39 : Arabes gris.] + +[Note 40 : « D’une façon générale, les vêtements misérables des femmes +choua sont d’une malpropreté révoltante et semblent avoir été trempés +dans l’huile ou dans du beurre fondu ». Foureau.] + +[Note 41 : Les maladies des yeux sont très fréquentes chez les Arabes, +surtout chez les nomades : cela tient principalement, croyons-nous, au +manque de propreté corporelle et à la poussière soulevée par le vent du +désert.] + +[Note 42 : Les Arabes ont généralement la tête rasée : certaines tribus +laissent toutefois pousser leurs cheveux et les arrangent en petites +tresses, à la mode ouadaïenne. Les enfants ont une ou plusieurs touffes +de cheveux longs. En signe de deuil, les hommes laissent pousser leurs +cheveux et les femmes ne tressent plus leur chevelure.] + +[Note 43 : Capitaine Rivière : _Notice sur le Cercle de Moïto_ (_Revue +des Troupes Coloniales_, année 1907).] + +[Note 44 : « Nous sommes des Arabes misérables. Nous n’avons pas de +bétail. Ici, y a-t-il du bétail ?... Là-bas, au Bornou, les Arabes ont +de nombreux esclaves, beaucoup de vêtements, beaucoup de thalers et du +bétail aussi nombreux que les grains de sable ».] + +[Note 45 : « Les Français ne connaissent que la voie droite, la voie de +la justice. »] + +[Note 46 : « Il y a aussi dans notre entourage un homme qui se trouvait +déjà depuis quelque temps avec Joalland. Il se nomme Diagara, c’est le +frère de l’ancien chef de Goulfeï mis à la porte par Rabah. C’est un +grand gaillard très maigre, très actif, très ambitieux et de plus fort +intelligent. Il parle un peu l’arabe et je l’emploie parfois pour +recueillir des renseignements. » (Foureau, _D’Alger au Congo par le +Tchad_, p. 688.)] + +[Note 47 : A propos du Bornou allemand, citons quelques lignes d’un +article de la _Tägliche Rundschau_, dans lequel l’ancien gouverneur du +Cameroun, M. de Puttkamer, se montrait favorable à la cession de la +« Tête-de-Canard » à la France. « Si la France désire vraiment ces +territoires, on peut lui donner le Bornou allemand avec Dikoa, la région +du Choa et les villages de Goulfeï et de Koussri. Ces pays ne possèdent +pas une valeur économique bien grande..... Sans doute, ce serait dommage +de faire cette cession. Le geste ne serait pas très beau et +n’accroîtrait pas notre prestige aux yeux des tribus. Cependant, nous le +répétons, ce sont des territoires isolés, sans communications avec les +régions du Mandara et de l’Adamaoua. On dira que les Haoussa y ont un +certain commerce ; c’est exact, mais il ne faut pas trop en parler. +L’inondation du Chari y dure six mois de l’année et empêche tout trafic. +Je me rappelle que lorsque j’ai voyagé dans ce pays la route de Marna à +Koussri était impraticable. + +« Le Bornou allemand avec Dikoa, c’est une petite partie du grand empire +du Bornou dont le centre est dans la Nigéria anglaise. Ce pays gravite +dans la colonie voisine..... + +« Il faut donc conclure que le Bornou allemand n’est pas indispensable +au Cameroun. Les régions habitées par les Arabes du Choa sont sans +valeur ; il en est de même de la région inondée par le Chari. Nous +pouvons aussi renoncer, à la rigueur, à Goulfeï et à Koussri ; ce serait +grand dommage, il est vrai, d’abandonner des tribus qui ont monté avec +nous la garde sur le Chari. C’est mon ami Diagara qui serait surtout à +plaindre. Il ne possède qu’un territoire assez petit, mais il est +turbulent et le commandant français de Fort-Lamy ne l’aime guère. Quant +au territoire de Musgu, je ne sais pas s’il a la valeur qu’on lui +attribue. » + +M. de Puttkamer souhaitait cependant voir l’Allemagne conserver les +montagnes du Mandara, « probablement riches en or ». + +L’accord congolais, qui vient d’être signé tout récemment, porte que +l’Allemagne cède à la France les territoires compris entre le Chari à +l’Est et le Logone à l’Ouest (le Bec-de-Canard). De plus, nous obtenons +certaines facilités pour le ravitaillement des pays du Tchad par la voie +de la Bénoué et du Mayo Kébi, et les autorités allemandes n’apporteront +aucune entrave au passage des troupes françaises, de leurs armes ou de +leurs munitions.] + +[Note 48 : C’est à tort que Nachtigal range les Qawalma et les Assâlé +parmi les Arabes abbala.] + +[Note 49 : « Les Arabes bédouins ouadayens sont d’un teint plus clair +que les bédouins fôriens ; la tribu des Mahâmyd, au nord-ouest du +Ouadaï, a presque la nuance claire des Égyptiens ». Moḥammed el Tounesi, +_Voyage au Ouadaï_, p. 400.] + +[Note 50 : De nombreux Arabes du Ouadaï (Oulâd Rachid, Khouzam, +Missiriyé, etc.), fuyant les exactions des aguids ouadaïens, s’étaient +réfugiés au Fitri. En partie abbala, ils hivernaient au Baḥr el Ghazal +et passaient la saison sèche au Fitri. La prise d’Abéché et l’occupation +du Ouadaï leur ont permis de retourner sur leurs anciennes terres +(Argana, Er Rouhoud, etc.).] + +[Note 51 : Les Choa s’habillent souvent à la mode bornouane et portent +le petit bonnet blanc ou bleu.] + +[Note 52 : _Voyage au Ouadaï_, p. 109.] + + + + + LES HASSAOUNA + + * * * * * + + +Nous avons déjà vu que les Ḥassaouna étaient les descendants des Arabes +venus par la route du Nord, sous la conduite de Ḥassen eṣ Ṣeghir el +Gharbi. Pour montrer le degré de parenté des tribus qui constituent ce +groupe, nous allons donner une certaine généalogie, que nous avons +établie tant bien que mal avec celles qui nous ont été présentées. + +Il y a quelques variantes, que nous signalons. Quoiqu’on puisse penser +de cette généalogie, elle aura du moins l’avantage de grouper les tribus +ḥassaouna d’une manière rationnelle. + +Les Ḥassaouna sont bien moins nombreux que les Arabes du groupe venu de +l’est (Salamat, Oulâd Râchid, Hémat, Khouzam, etc.). Ils sont +probablement arrivés après ces derniers dans la région du Tchad : la +tradition rapporte, en effet, que les Boulala s’étaient déjà mélangés +aux Hémat avant d’envahir le Kanem, et que les rois de ce pays, obligés +de se réfugier au Bornou, furent secondés par les Djo’ama (Oulâd Râchid) +et les Êssela (Salamat) dans leurs luttes contre les Sô[53]. + + ʿAli el Kerrar + + Ḥassan es Sebtihé + + ʿAbdoullahi + + Meḥemmed + + Ḥassan Asani + + ʿAbdoullahi el Mahdi + + Mousa el Djaouniou[54] + + Daoud + + ʿAbdoullahi + + Meḥemmed + + Yahya ez Zaït + + ʿAbdoullahi + + Meḥemmed + + Ḥassan eṣ Ṣeghir ’alamethou mekata ’azeha Allah, el Gharbi[55] + | + +------------------+----------+-------+-----------------+ + | | | | + Ouaïl Rouïes (Ghebes) Issé Ghadêr[56] + | + Gâlem ou Ghânem[57] + | + ’Aouada + | + +---------------+------------++-----------+--------------+ + | | | | | + Serrâr[58] Meḥâreb Salem ’Amer Ali el Êsselé + | + +----------------------------+ + | | + ʿOthman abou Diguen[59] ʿAli el ʿAouân + +(M. René Basset nous fait remarquer que cette généalogie est bien +connue. C’est celle d’ʿAli et de son fils aîné. ʿAli était cousin et +gendre de Moḥammed, dont il avait épousé la fille Faṭimah. Il eut pour +fils El Ḥasan, qui eut pour fils El Ḥasan es Sibt, etc. La généalogie +que nous donnons est incomplète.) + +Après la dispersion des tribus du groupe oriental, les Hassaouna +occupèrent la région comprise entre le Chari, le Kanem et le Baḥr el +Ghazal, où ils vécurent sous l’autorité successive simultanée du Bornou, +du Baguirmi et du Ouadaï. Ces Arabes, comme tous les nomades, étaient +très turbulents et passaient leur temps à se piller et à se battre. Des +rivalités éclatèrent entre tribus ou même entre fractions d’une même +tribu. Certains Ḥassaouna franchirent le Chari, à la recherche d’un pays +moins troublé que celui de la rive droite : d’autres suivirent et la +majorité du groupe se trouva ainsi transportée au Bornou. Les migrations +successives et l’intervention de puissants voisins modifièrent souvent +la situation respective des tribus ; nous signalerons celles qui, à un +moment donné, ont exercé une sorte de prééminence. + +D’une façon générale, les Ḥassaouna se sont conservés plus purs que +certaines tribus du groupe oriental (Salamat, Hémat), depuis plus +longtemps qu’eux au contact avec les populations noires. Ils se sont +toutefois sérieusement mélangés aux autres indigènes : Kanouri, Kotoko, +Kouri, Gourân, Toundjour, Kanembou, etc. Les plus purs d’entre eux, chez +les Beni-Ouaïl, par exemple, se trouvent au Dagana et au Kanem. Les +alliances avec des éléments étrangers devenant de plus en plus +fréquentes, on peut prévoir le temps où il n’y aura plus de Ḥassaouna au +teint clair. A l’appui de ce que nous avançons, nous citerons l’exemple +des Dagana : Nachtigal, qui parle dans sa relation du teint +« étonnamment clair » de ces Arabes, serait fort étonné de voir le +changement qui s’est produit en une trentaine d’années. + +On range souvent sous les noms de Ghaoualma (ou Qaoualma) et ’Aouada les +tribus qui se réclament de Râlem et ’Aouada. Sont ainsi appelées les +tribus suivantes : Oulâd Meḥâreb, Oulâd Serrâr, Oulâd Salem, Oulâd +’Amer, Assâlé, Dagana, Oulâd el ʿAouân, Oulâd Manṣour, Oulâd Amiré, etc. + + +=Oulâd Meḥâreb.= — Ne se trouvent qu’au Bornou et au Kanem. Ils +habitaient autrefois, en compagnie des Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân, +Assâlé et Dagana, la région comprise entre le Chari et le Baḥr el +Ghazal. Les Toundjour, installés au Kanem, recevaient un tribut de tous +ces Arabes, qui étaient alors nomades. Des querelles fréquentes +divisaient les tribus. Les Oulâd Meḥâreb, qui avaient eu quelque +puissance au temps du cheïkh Kidjémi oueld Damir, furent vaincus et +pillés par les Dagana, aidés par les Ouadaïens. Oulâd Serrâr, Oulâd el +ʿAouân et Assâlé subirent d’ailleurs le même sort. Les Oulâd Meḥâreb +passèrent ensuite au Bornou. + + +=Oulâd Serrâr.= — Ne se trouvent qu’au Bornou et au Kanem. C’est un +Serrâri, Igoma, qui, ayant été dépouillé de ses biens, alla trouver les +Ouadaïens et les amena pour la première fois dans la région habitée par +les Oulâd Meḥâreb, Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân, Assâlé et Dagana. + +Le cheïkh le plus puissant des Oulâd Serrâr fut Guènedj. + + +=Oulâd Sâlem, Oulâd ’Amer.= — Au Bornou. + + +=Assâlé.= — Ce sont les descendants d’ʿAli el Êsselé (ʿAli le chauve). +« On les dit originaires du Fezzân », rapporte Nachtigal. Nous ne savons +si le fait est exact, mais cette origine concorde, en tout cas, avec la +direction générale d’arrivée des Ḥassaouna. + +Les Assâlé, pillés par les Dagana, se réfugièrent du côté du Tchad. Ils +habitent aujourd’hui, à proximité des Kouri-Kalé, la région qui a pour +centre Bout el Fil. Ils sont peu nombreux et se sont fortement mélangés +aux Kouri et aux Kotoko. + +Quelques Assâlé passèrent au Bornou, afin d’éviter les razzias des +Baguirmiens et des Ouadaïens. Ils sont également très teintés et +habitent le pays de Magoumeri et le Ngoumâti. Nachtigal cite quelques- +unes de leurs fractions[60] : Oulâd Solimân, Oulâd Merrouah, Oulâd Daï, +Oulâd Tomboub, Oulâd Chérif et El Tawâbté. + +Les chefs de cette tribu qui ont eu un certain renom sont les cheïks El +Iamenouk[61], El Gadem Abou Sourra et Adem. + + +=Dagana.= — Les Dagana se réclament du cheïkh ʿOthman, appelé _Abou +Diguen_ à cause de sa longue barbe, qui donna son nom à la tribu. La +tradition des Dagana ne remonte pas au-delà du temps où ces Arabes, qui +étaient alors abbala, menaient la vie nomade dans la région du Baḥr el +Ghazal actuellement occupée par les Kreda (Djemilé, El Lihân, Am Atïé, +Abou Debaba, Ed Dekma, Oufer, etc.). Vers la fin du XVIIIe ou le +commencement du XIXe siècle, ces derniers descendirent vers le Sud et +entamèrent la lutte pour la possession des pâturages du Baḥr el Ghazal : +elle devait être longue et acharnée. La tribu des Dagana était alors +assez forte : elle avait de riches troupeaux et pouvait mettre 1.300 +cavaliers en ligne ; mais les Kreda étaient beaucoup plus nombreux. + +La lutte avait commencé au temps du cheïkh Aḥmed oueld Meḥemmed, qui fut +tué par les Kreda. Son fils et successeur, ʿAbd er Resoul, fut également +tué par les Kreda à Stoumi (1846). Le frère de ʿAbd er Resoul, El +Baḥeiri, continua la lutte. Mais la partie était inégale[62]. Malgré la +vaillance de El Baḥeiri et de son frère Mousa Abou Doumou, qui, dit-on, +tua de sa main trente Kreda dans le même jour pour venger la mort de son +fils Brahim, les Dagana furent obligés de céder la place. Ils s’y +résignèrent en 1868 et allèrent nomadiser au Fitri et au Médogo ; le +climat humide de ces régions décima aussi bien les Arabes que leurs +troupeaux et la tribu revint alors s’installer sur les bords du Baḥr el +Ghazal, dans la région qui portait le nom de Massakôry : il y avait là +d’excellents pâturages, dus à la proximité de l’eau du fleuve. Mais, +pendant l’hivernage, les Dagana ne pouvaient plus, comme par le passé, +remonter vers le Nord et se retirer avec leurs troupeaux dans les +régions sablonneuses du Baḥr el Ghazal. El Baḥeiri, tout en conservant +le commandement nominal de la tribu, laissait son frère Mousa exercer +une autorité effective. A ce moment-là, les relations étaient tendues +entre le sultan du Ouadaï, ʿAli, et son vassal Moḥammed Abou Sekkin, +mbang du Baguirmi. Ce dernier envoyait ses troupes commettre des +exactions dans certains pays dépendant directement du Ouadaï, au Fitri +par exemple, et ne tenait aucun compte des observations du roi ʿAli. Un +dernier incident devait donner le signal de la lutte. Les Dagana étaient +administrés par un dignitaire ouadaïen, l’aguid el Djaʿâdné, qui levait +l’impôt pour le compte du sultan. Moḥammed Abou Sekkin voulut aussi +exiger un tribut du cheïkh Mousa. Ce dernier refusa. Le sultan du +Baguirmi, furieux, ordonna alors d’arrêter les deux cheïks des Dagana, +El Baḥeïri et Mousa. Mais ceux-ci se réfugièrent au Ouadaï et les +Baguirmiens ne purent mettre la main que sur la mère de Mousa. Le sultan +ʿAli intima à son vassal l’ordre de la remettre en liberté, et, sur le +refus de ce dernier, la guerre éclata. Les Dagana firent partie du +contingent arabe qui grossissait l’armée ouadaïenne. Après la chute de +Massnia, ils reprirent leur existence nomade et promenèrent leurs +_fourgan_ (campements) entre le Baḥr el Ghazal, le Chari et le Khouzam. +En 1873, ils étaient campés sur les bords du Séré[63], où ils devaient +rester quelque temps à demi sédentaires. C’est là que Nachtigal, en se +rendant du Bornou au Ouadaï, avec un koursi du sultan ʿAli, ʿOthman +oueld el Fadhel, et en compagnie d’une caravane de pèlerins haoussas et +pouls, trouva installée la tribu des Dagana. Il ne put que constater sa +décadence[64] : sa relation parle du teint « étonnamment clair » des +Dagana et de leur « insupportable fierté ». + +Chose curieuse, le passage de Nachtigal chez ces Choa ne fut point +remarqué. Comme il portait un costume fezzanais, qu’il parlait très bien +l’arabe et se faisait appeler chérif Idris, on dut le prendre pour un +des nombreux Arabes du Nord, désignés sous le nom collectif de Fezzân +(sing. Fezzâni), qui venaient alors commercer dans ces régions. + +El Baḥeiri mourut en 1876. En janvier 1881, les deux voyageurs italiens +Massari et Matteucci, après avoir traversé le Ouadaï et passé à Yao, +Abou Koakib et Ngourra, arrivèrent à Massakôry, où se trouvait alors +Mousa Abou Doumou[65]. Ils avaient comme guides les Ouadaïens El Amin et +Kabeldjou. Les voyageurs excitèrent l’admiration du cheïkh et de son +fils Aboubeker, en allumant un morceau d’amadou au moyen d’une loupe et +du soleil[66]. Ils restèrent deux jours chez Mousa et gagnèrent ensuite +Goulfeï et Kouka. + +Après la mort de Mousa, son fils Abou Bekr alla à Abéché recevoir +l’investiture. Le nouveau cheïkh et son oncle Handja, qui était chef de +village, se disputèrent une succession, les armes à la main. Handja +succomba dans la lutte et la plus grande partie de ses biens fut +confisquée. Son fils ʿAli s’enfuit au Baguirmi, puis au Ouadaï, où il +resta quelques années. Il finit par décider le sultan Yousouf à le +nommer chef des Arabes Dagana. Accompagné par une troupe de Ouadaïens, +ʿAli rentra alors dans sa tribu : Abou Bekr s’enfuit chez les Assâlé, +son village fut pillé et son frère Dannah tué. + +Pendant le commandement d’ʿAli, des Kanembou et des Ḥaddâd du Kanem +vinrent s’installer dans la partie ouest du Dagana. Les Kouri-Kalé du +chef Daouda, qui voulurent piller les nouveaux venus, apprirent à +connaître les flèches empoisonnées des Ḥaddâd[67] et ne recommencèrent +plus. Les Arabes El ʿAouân, les Ḥaddâd et les Kanembou étaient placés +sous l’autorité du cheïkh des Dagana, qui, avant l’occupation du Dar +Kaddada par les Tourk, recevait aussi des présents des indigènes de +cette région. Plus tard, la réconciliation se fit entre Abou Bekr et +ʿAli : ce dernier donna sa fille en mariage à son ancien rival. + +En février 1900, très peu de temps après le passage de la mission +saharienne, l’aguid el baḥr Haggar Kebir descendit de la région des +Kreda pour piller le Dagana. Tous les habitants s’enfuirent : les +Kanembou au Tchad, les Ḥaddâd à El Ḥout et les Arabes à Tchoukla. Il ne +resta, sur les bords du baḥr Massakôry, que le cheïkh ʿAli et les gens +de son village (Ez Zoul). Haggar rafla tout ce qu’il put trouver dans le +pays, surprit les Ḥaddâd et retourna ensuite au Baḥr. ʿAli avait prévenu +Milma Tchiloum, le chef des Ḥaddâd, de l’approche de l’aguid. Mais +Tchiloum s’était enfui trop tard à El Ḥout : Haggar lui avait enlevé +beaucoup de bétail et avait, de plus, tué des Ḥaddâd et fait des +captives. Tchiloum alla cependant trouver l’aguid, après que celui-ci +fut retourné chez les Kreda, et il réussit à l’apaiser en lui offrant un +superbe cheval. + +Les Français arrivèrent en fin 1901. Le cauteleux Abou Bekr desservit +ʿAli auprès des nouveaux maîtres et redevint le chef des Dagana, tandis +que le cheïkh ʿAli et son frère Chebaka étaient déportés à Fort- +Archambault. ʿAli mourut à Fort-Lamy, en revenant dans sa tribu. Depuis, +le commandement des Ḥaddâd et des Kanembou a été enlevé à Abou Bekr[68]. + + +=Oulâd el ʿAouân[69].= — Les Oulâd el ʿAouân vivaient autrefois à côté +des Dagana, dans le Baḥr el Ghazal. Puis, une querelle divisa les deux +tribus : les Dagana avaient volé, paraît-il, du bétail aux El ʿAouân. +Une lutte s’ensuivit, au cours de laquelle le cheïkh des Dagana fut tué. +Les Oulâd el ʿAouân allèrent alors s’installer dans la région comprise +entre le Tchad, le Baḥr el Ghazal, le Chari et le pays actuel des +Khouzan, où nomadisaient les Oulâd Meḥâreb, les Oulâd Serrâr et les +Assâlé. + +C’est sous ʿAbd el Kerim Saboun, que les Ouadaïens, conduits par Igoma, +firent leur première apparition dans la contrée. Les Dagana entretinrent +de bonnes relations avec eux et firent même appel à leur puissance pour +combattre les autres tribus arabes. Le chef des Dagana Aḥmed oueld +Merenn, alla à Abéché recevoir l’investiture du sultan du Ouadaï. Il +mourut à Ouara, et le petit Moḥammed oueld Younes, qui se trouvait avec +lui, reçut le kademoul. Traqués par les Dagana, alliés aux Ouadaïens, +les Assâlé se réfugièrent du côté du lac, tandis que les Meḥâreb, les +Serrâr et une grande partie des El ʿAouân passèrent au Bornou. Quelques- +uns de ces derniers, cependant, refusèrent de partir et restèrent dans +le pays avec leur cheïkh ʿAbd er Raḥman. Ils y vécurent depuis lors, +dans la dépendance des Arabes Dagana. + +On trouve quelques Oulâd el ʿAouân au Dagana (Moʿallem Adem) et à +Massaguet. + +Les Oulâd el ʿAouân sont nombreux au Bornou, dans le Ngoumâti. + + +=Oulâd Manṣour.= — Vivent dans le Chitati, avec les Gadoa. Nachtigal les +appelle Beni Ḥassen, mais cette désignation semble être le nom générique +du groupe : Ḥassaouna, Benou Ḥassen. Nachtigal a cru, à tort, que ces +Arabes formaient une même tribu avec les Beni Ḥassen du Bornou[70]. Ces +derniers ne sont pas des Ḥassaouna : ils appartiennent au groupe +oriental. + + +=Oulâd Amiré, Oulad Ghânem, El Haouarti, Oulâd Saïl, Oulâd Mehoï.= — Au +Bornou. + + +=Beni-Ouaïl.= — Cette tribu, autrefois la plus puissante du groupe +Hassaouna avec les cheïkhs Tougdou oueld Faraôn et Drissi oueld Faraôn, +n’est plus que faiblement représentée dans le territoire du Tchad : la +plus grande partie de la tribu est passée au Bornou, où elle habite +particulièrement le Ngoumati. On trouve des sédentaires près de Tchoukla +(Djemena) et au Dagana, et des nomades au Dagana et au Kanem. Ils sont +tous baggara. Leur teint est généralement clair. Les Beni-Ouaïl du Kanem +vivent à l’est de Mao : avec eux se trouvent des Oulâd Meḥâreb, des +Oulâd Serrâr et des Oulâd Am Haboub. + +Il y avait autrefois des Beni-Ouaïl dans le Baḥr el Ghazal et, pendant +une partie de l’année, au Fitri : on trouve encore, dans ce dernier +pays, un village qui porte le nom de Beni-Ouaïl. + + +=Oulâd abou Issé.= — La majeure partie des Oulâd abou Issé est passée au +Bornou, où ils sont nombreux dans le Ngoumâti. Ceux qui sont restés sur +la rive droite du Chari se trouvent principalement à Mendjelgué. + +Les Oulâd abou Issé furent autrefois en rivalité avec les Oulâd abou +Ghadêr : on cite notamment la lutte entre les cheïkhs Baït et ʿAli oueld +Djemer, qui commandaient respectivement les deux tribus. + + +=Oulâd abou Ghadêr[71].= — Ils sont nombreux au Bornou. Le centre des +Oulâd abou Ghadêr qui habitent le territoire français est Tchoukla. +Toute cette région de la rive droite du Chari, depuis Fort-Lamy, qui +n’existait pas alors, jusqu’au Tchad, fut autrefois occupée par les +Tourk. Un lieutenant de Rabah, ʿOthman, enleva Gaoui, village kotoko +entouré d’un dourdour : il administra, dès lors, les Kotoko et les +Arabes du pays. Les rabḥistes ne poussèrent pas toutefois plus loin que +Gaoui. Il est vrai qu’il n’y avait pas de villages entre ce point et le +Dagana[72] et que, pendant la saison sèche, il fallait couvrir cette +distance, plus de 100 kilomètres, sans trouver une goutte d’eau en +route[73]. Sur la rive droite du Chari, la limite nord de la région +soumise à Rabaḥ allait ainsi depuis Gaoui jusqu’au pays des Assâlé +inclusivement. Ce pays portait le nom de _dar el kaddada_ (_keddad el +baḥr_ : pays situé le long du fleuve) ; il était réputé pour son miel +et, avant l’arrivée de Rabah, était administré par un dignitaire +ouadaïen, l’aguid el Kaddada. + +Quand les Tourk passèrent sur la rive droite et firent irruption dans le +dar el Kaddada, les Oulâd abou Ghadêr (cheïkh ʿOthmân) se réfugièrent au +Dagana, où ils restèrent un an. Ils revinrent ensuite à Tchoukla. + +On trouve aussi quelques Oulâd abou Ghadêr à Soufia, près de Moïto. + + * * * * * + + +[Note 53 : « Un texte arabe de El Bekri nous signale en 1067 des +Oméïyades émigrés au Kanem à la suite de persécutions infligées par les +Abbasides ». Decorse : _Du Congo au lac Tchad_, p. 325. « Nous savons +qu’à la chute des Omayades, ceux-ci et leurs clients prirent la fuite +dans toutes les directions pour éviter le massacre qu’en faisaient les +Abbasides : il y en eut qui s’enfuirent dans l’Inde et jusqu’au Japon : +d’autres en Ifriqya : un autre fonda en Espagne la dynastie des Khalifes +de Cordoue. Maqrizi (et d’autres) parlent de la fuite d’Omayades en +Nubie : de là il dut passer des individus isolés qui firent souche dans +le Soudan oriental. » (Note de M. René Basset.)] + +[Note 54 : + + Variante : El Djaounii + + Mousa el Djaounii. +] + +[Note 55 : Ḥassan le Petit, à qui la route fut indiquée par un signe +émanant de Dieu, l’Occidental.] + +[Note 56 : Ou Radêr.] + +[Note 57 : On écrit Qâlem et Ghâlem.] + +[Note 58 : + + Variante : ’Aouada + + Adem oueld ’Aouada + + Serrar. +] + +[Note 59 : ʿOthman ou ʿAli abou Diguen.] + +[Note 60 : T. II, p. 437.] + +[Note 61 : C’est auprès du cheïkh El Iamenouk que se réfugia le mbang du +Baguirmi, Bourgoumanda, après que ce prince eût été vaincu par le fatcha +Araouéli. Les Assâlé habitaient alors le même pays que les Dagana (t. +II, p. 715).] + +[Note 62 : Les Oulâd Hemed étaient également aux prises avec les Kreda, +mais chacune des deux tribus arabes combattait pour son compte : il +n’est pas d’exemple, du reste, que l’union ait jamais pu régner quelque +peu entre les Choa.] + +[Note 63 : Rivière qui communique avec le Tchad, entre le Chari et le +Baḥr el Ghazal.] + +[Note 64 : « J’avais déjà entendu parler au Bornou et au Baguirmi de +l’ancienne puissance et de la richesse des Deqena. Il y a quelques +dizaines d’années, ils pouvaient mettre en ligne plus de mille +cavaliers ; c’est à peine s’ils pouvaient en fournir encore une +centaine. On me raconta que le chef nominal de la tribu, le cheïkh El +Baheïri, ne serait jamais allé à pied en ces jours de gloire, fût-ce +d’une tente à une autre. »] + +[Note 65 : Le cheïkh Moussa habitait le village actuel de Amoul Afia +Mabrouk.] + +[Note 66 : Le journal de voyage de Matteucci est très bref : « È venuto +Schech Musa, al quale presentammo dei doni ». Ces présents consistaient +en deux pièces d’étoffe, l’une blanche et l’autre noire. Mousa offrit, +en échange, l’hospitalité aux deux Européens : il leur donna du lait, du +blé, des dattes, quatre moutons et un petit bœuf ; il les aurait même +accompagnés jusqu’à Goulfeï (Matteucci n’en parle pas). Les Dagana se +rappellent les moindres détails du passage des deux voyageurs : les +_neṣara_ avaient de longues barbes et des lorgnons noirs ; ils étaient +de taille moyenne et paraissaient avoir une trentaine d’années ; l’un +d’eux (Matteucci) parlait très bien l’arabe, tandis que l’autre +(Massari) connaissait à peine cette langue ; etc.] + +[Note 67 : Les Kouri se battirent contre les Ḥaddâd du village actuel de +Doualla Adem Tchoukou.] + +[Note 68 : Nachtigal signale quelques Dagana au Bornou, à l’est de Ngala +et au Ngoumâti (t. II, p. 437). Nous n’en avons jamais entendu parler. +Il faut donc admettre, s’il est vrai que des Dagana aient autrefois +émigré au Bornou, que ces Arabes se sont fondus dans le reste des +Qawalma.] + +[Note 69 : ʿOthman abou Diguen et ʿAli el ʿAouân étaient fils d’une même +mère.] + +[Note 70 : T. II, p. 437.] + +[Note 71 : Nachtigal les appelle Oulâd Bokhtêr.] + +[Note 72 : C’est par les Français qu’ont été installés, entre Gaoui et +Massakory, le village sara de Djedada et le village sara-arabe-ḥaddâd de +Massaguet.] + +[Note 73 : C’est pourquoi, même après la création des villages de +Djedada et de Massaguet, on a dû pendant longtemps passer du côté du lac +pour se rendre de Fort-Lamy au Kanem. Cette situation a cessé le jour où +un puits a pu enfin être creusé à Djodol, entre Massaguet et Massakory +(fin 1906) : un petit groupe de captifs libérés y fut installé.] + + + + + LES DJOHEÏNA + + * * * * * + + +Les Ḥassaouna ne sont qu’une infime minorité par rapport aux Arabes du +groupe oriental. Ceux-ci font remonter leur généalogie à ʿAbd el +Moṭṭaleb, grand’père et tuteur de Moḥammed, et se réclament tous d’un +certain ʿAbdoullahi el Djoheïni[74], d’où leur nom de Djoheïna. Ces +Arabes se disent originaires du Yémen et les descendants de 72 tribus +qui vinrent s’installer en Égypte. Ils auraient quitté ce dernier pays, +« pour ne pas payer l’impôt », sous le règne du khalife ʿOmar II (ibn +ʿAbd el ʿAziz), de la dynastie des Omayades de Damas, qui régna de 717 à +720. + +La généalogie ci-après permettra de saisir, d’un coup d’œil, le degré de +parenté des diverses tribus. + +Le groupe des Djoheïna se subdivise en deux sous-groupes : les Arabes +qui se réclament de Aḥmed el Adjedem (_El Djoudm_ ou _El Djouzm_) et +ceux qui sont issus de Aḥmed el Afzer (Fezâra). + +Les Arabes El Djouzm sont les plus nombreux : ils habitent le Darfour, +le Ouadaï, le territoire du Tchad et le Bornou. Leur dispersion sur une +vaste étendue fait que l’on ne trouve pas chez eux le sentiment de +proche parenté entre tribus que l’on remarque chez les Ḥassaouna, +beaucoup moins nombreux et entièrement groupés autour du lac Tchad. + + Hachim + + ʿAbd el Moṭṭaleb + + El ʿAbbas abou el Fadoul + + ʿAbdoullahi el Djoheïni[75] + | + +-----------------------------------+-----------------+ + | | + Déyan Aḥmed el Afzer + + ʿIssa + + Mater + + ʿAbbâs + + El Lechdia + + Aḥmed el Adjedem[76] + + Bounou Chaker[77] + | + +-+-----------------------------------------------+ + | | + Djinéd[78] Dahmech + | | + | Bedr + | + +----------------------+----------------+-------------+ + | | | | + Hémat Rakal ou Erêga Salem Râchid + | | + +----+-------+----------+ Atïé + | | | ou Attïé + Hassaballah Arabes Arabes | + Taa’cha Habbaniyé +-------------------------+ + ʿAmer | | + Missir Rizq ou Rizeq + Hemed | | + Taʿleb +----------+----+---+ + Ghedef | | | + Mahar Maḥmoud Naïb + Moḥammed + Barek + ’Aboud + Yassin + Massarra + +La majeure partie des tribus El Djouzm descend de Djonaid, (جنيد) qui +semble avoir joué un rôle important. Au temps de ce chef, les Arabes se +trouvaient du côté de l’Égypte et n’avaient pas encore pénétré dans les +pays qu’ils occupent actuellement. La tradition dit qu’ils arrivèrent +par le Kordofan et le Darfour : certains Arabes parlent aussi du Dar el +Djouf[79] et du Dar el Khela[80]. Ce mouvement de migration vers l’Ouest +a dû parfois être assez lent. Nous savons, en effet, que l’arrivée de +certaines tribus dans la région du Tchad est relativement récente. +D’autre part, les Djoheïna ont conservé l’habitude d’appeler _Noubai_ +(pl. _Nouba_) tout indigène musulman non arabe : cela semblerait donc +indiquer qu’ils ont séjourné quelque temps dans le Kordofan, à proximité +du Dar Nouba. + +Les Salamat, qui forment la majorité des Arabes du territoire du Tchad, +sont des _’ayal Djinéd_[81]. Les autres tribus de même origine ne sont +que faiblement représentées dans le territoire : Khouzam du Baguirmi, +Noala d’Abrémé, Oulâd Hemed du Baḥr el Ghazal, ʿAmer de Boullong et +Bédanga, Djaa’dné du Fitri. + +Elles étaient beaucoup plus nombreuses autrefois. Au XVIIIe siècle, les +Djaʿâdné, Oulâd Râchid et Missiriyé menaient la vie nomade dans le Baḥr +el Ghazal. La lutte éclata entre eux et les Salamat et Khouzam, qui +habitaient la vallée de la Bataḥ[82]. Ceux-ci, vaincus, durent céder la +place et se dispersèrent. Plus tard, lors des migrations arabes sur la +rive gauche du Chari, beaucoup de Salamat, Khouzam et Hémat passèrent au +Bornou. Il ne resta sur la rive droite que les fractions indiquées plus +haut. + +Après notre arrivée dans le pays, un certain nombre de Djoheïna, heureux +de pouvoir enfin échapper aux pillages incessants des Ouadaïens, +s’enfuirent sur notre territoire (1903). Ces « Arabes réfugiés au +Fitri » passaient la saison sèche sur les bords de la lagune et allaient +hiverner dans le Baḥr el Ghazal. L’exode des Arabes du Ouadaï, commencé +en 1904, ne cessa de continuer pendant les années suivantes : attirés +par les bons procédés dont nous usions à l’égard des indigènes et +révoltés des exactions des Ouadaïens qui, sentant cette proie leur +échapper, se montraient encore plus pillards que par le passé, les +Djaʿâdné, les Khouzam, les Oulâd Râchid et enfin une grande partie des +Missiriyé (juillet 1907) abandonnèrent le pays du sultan Doud-Mourra. + +Ces Arabes sont, avec les Maḥâmid, les Bédouins les plus purs de toute +l’Afrique Centrale. Ils habitaient autrefois la partie du Ouadaï +comprise entre le pays des Kecherda et celui des Maḥâmid (Ourâda). Ils +étaient abbala et menaient la vie nomade. Cependant les plus pauvres +d’entre eux, les _mesâkîn_, vivaient dans des villages et se livraient à +la culture du sol, considérée par les autres Arabes comme un travail de +captif ou, tout au moins, de miséreux. Ceux qui possédaient des +troupeaux se dispersaient en petits campements : pendant la saison +sèche, ils allaient s’installer près de l’eau (au Fitri, sur la Bataḥ, +au Baḥr Rachid, dans l’Abou Telfan, etc.) et, pendant l’hivernage, +remontaient dans les plaines sablonneuses du nord et allaient camper sur +les bords de l’ouadi Ḥaddâd. + +A l’heure actuelle, on peut dire que le pays au nord de la Bataḥ, depuis +le Fitri jusqu’au dar Zioud, a été presque complètement abandonné par +les Arabes. Il n’y a plus que quelques mesâkîn dans les anciens villages +des Arabes réfugiés au Fitri. Ils restent là pour cultiver un peu de mil +et, d’ailleurs, la crainte d’être pillés par les Ouadaïens fait qu’ils +ne gardent avec eux que quelques têtes de bétail : le reste est confié à +leurs frères du Territoire. Il y a aussi quelques villages de Nouba +(Boulala Gousar, Kouka, etc.). + +Toute cette région, où l’on trouve beaucoup d’anciens emplacements de +villages, a l’air morne et désolé. Quand nous la traversions, notre +guide arabe, qui appartenait à la tribu de Djaʿâdné, nous disait : +« Autrefois tout ce pays était couvert de villages et de campements ; +partout on entendait le beuglement des vaches et le mugissement des +chameaux et, pendant la nuit, les aboiements des chiens et le bruit des +tams-tams. Regarde maintenant : il n’y a plus que quelques rares +villages, il n’y a pas de puits et la fatigue et la soif accablent le +voyageur. Mais, ajoutait-il, quand les Français seront à Abéché, que +tout le pays leur appartiendra et que nous n’aurons plus rien à craindre +des Ouadaïens, nous reviendrons nous installer ici, dans la région où +ont vécu nos pères et où nous avons été engendrés. Nous pourrons alors +quitter le Fitri et ses mouches venimeuses[83] et nous ne serons plus +obligés d’aller hiverner dans le Baḥr el Ghazal, où les Kreda nous +traitent presque en ennemis (_ichoufouna misl el ’adou_). » + +La création du nouveau poste-frontière d’Atya (commencement de 1908) +permettra à certains de ces Arabes de revenir quelque peu dans leurs +anciens pâturages[84]. + +Autrefois, les « Arabes réfugiés au Fitri » avaient beaucoup de +chameaux, mais les confiscations des Ouadaïens[85] ont réduit +considérablement le nombre de ces animaux. La principale richesse de ces +Arabes consiste en vaches et en moutons : quelques fractions même n’ont +plus de chameaux et sont devenues complètement baggara. + + + EL DJOUZM + + +Dans le sous-groupe El Djouzm, les principales tribus issues de Djinéd +sont les suivantes : Hémat, Erégat, Missiriyé, Rizégat, Maḥâriyé, +Maḥâmid, Naouâïbé, Oulâd Sâlem et Oulâd Râchid. + + + HÉMAT + + +De toutes les subdivisions qui se réclament de Djinéd, celle des Hémat +est la plus importante. Elle comprend les tribus suivantes : Oulâd +Hemed, Oulâd ʿAmer, Noumourra, Djerarha, Selmaniyé Ta’acha, Nedjmiyé et +Habbaniyé. Aux Hémat se rattachent encore : les Djaʿâdné, les Salamat, +qui constituent une des tribus arabes les plus nombreuses de l’Afrique +Centrale et les Khouzam. + +Les Hémat ont été des premiers à pénétrer dans la région du Tchad : une +fraction des Salamat (Êssela) a autrefois aidé les rois du Bornou dans +leur lutte contre les Sô, et des Hémat ont contribué à former la tribu +des Boulala ; nous savons également que, avant la fondation du royaume +du Baguirmi, des Arabes Hémat — presque tous Salamat — occupaient, en +compagnie des Pouls la région comprise entre le Baḥr er Riguéïg, le +Tchad et le Fitri. + +C’est aux Hémat que se rattachent les tribus arabes les plus +méridionales : elles se sont fortement mélangées aux autres populations +et ont le teint très foncé (Salamat ; Hémat de Boullong, de Bédanga, du +Quéra, du sud du Ouadaï, du Rounga, etc.). + + +=Oulâd Hemed.= — Les Oulâd Hemed vivaient autrefois dans la région +sablonneuse située à l’est du Baḥr el Ghazal et habitée actuellement par +les Kreda et les Kecherda. Ce pays — appelé _el baḥr_ et _el ḥarr_, où +le palmier-doum abonde et où les puits sont généralement peu profonds — +était alors occupé par de nombreuses tribus arabes. Ces tribus se +battaient entre elles pour la possession des pâturages et la fraction +vaincue devait céder la place à l’autre. + +Les Oulâd Hemed habitaient la partie orientale du Baḥr (Abou Ardéb). +L’arrivée des Kreda les fit se diriger vers le Fitri, où ils +séjournèrent quelque temps. Plus tard, ils retournèrent au Baḥr el +Ghazal et s’installèrent à côté des Karda et des Ngalamiya ; ils +entretenaient de bonnes relations avec les Kreda et se joignaient même à +ceux-ci pour piller la Dagana. + +Les Oulâd Hemed comprenaient les _Ghedifat_ et les _Chehibat_, qui ne +vécurent pas d’accord et se séparèrent. Lors de la migration des Arabes +au Bornou, un grand nombre de Chehibat et certains Ghedifat (Oulâd +Aḥmed, Oulâd Radi) passèrent le Chari. Les autres Chehibat et ce qui +restait des Oulâd Radi seraient ensuite partis du côté du Darfour[86]. + +Les Ghedifat se subdivisent en deux : ceux qui se réclament d’Aboud +(Massarra, Oulâd Kardom, Oulâd Dahtalla, Oulâd ʿArab, Oulâd Radi) et les +Oulâd Aḥmed. + +La fraction maraboutique des Massarra est peu nombreuse. Massarra, +Kardom et Dahtalla, étaient autrefois sédentaires et avaient leurs +villages au N.-E. du Fitri, entre Rahd et Salamat et Argana. Ils furent +cruellement razziés par les Ouadaïens et, pour leur échapper, ils +s’enfuirent vers l’Ouest et menèrent dès lors la vie nomade. Les trois +fractions sont actuellement réunies sous l’autorité d’un seul chef et +nomadisent dans le Baḥr el Ghazal. Ces Arabes sont baggara et possèdent +d’assez beaux troupeaux de bœufs et de moutons. A la saison sèche, ils +se rapprochent volontiers du Dagana, où ils sont détestés à cause des +vols qu’ils y commettent et des dommages que leurs troupeaux font subir +aux récoltes. Il est d’ailleurs normal que, toutes les fois que nomades +et sédentaires sont au contact, le désaccord règne entre les deux +éléments. + +Les Oulâd ʿArab sont peu nombreux. On en trouve quelques uns au Dagana +(Amoul ʿAfia) : ils ont donné leur nom à un village de la région (Bir +Oulâd ʿArab). Les Oulâd Radi sont nombreux au Bornou et au Darfour. On +n’en trouve que quelques-uns dans le territoire. + +Certains Oulâd Aḥmed vivent avec les « Arabes réfugiés au Fitri », aux +déplacements desquels ils participent. Ils étaient autrefois sédentaires +et étaient alors en butte aux exactions des Boulala et des Ouadaïens. +L’aguid el baḥr Haggar, les _mangea_ de telle façon, en 1900, qu’ils +reprirent la vie nomade. Ils sont baggara et leurs troupeaux sont encore +assez réduits. On trouve quelques Oulâd Aḥmed installés comme +sédentaires au Fitri (Tiakalé, Abouguidad). Ils furent razziés en +novembre 1903 par Badjouri, qui dut d’ailleurs leur restituer une partie +des troupeaux. Les Oulâd Aḥmed se subdivisent en Oulâd Cheraya, Oulâd +Korbadj et Oulâd Bilala. + +Les Oulâd Hemed sont nombreux au Bornou, où ils habitent le Logone et le +Ngoumâti : certains d’entre eux ont conservé le teint clair de leurs +frères du territoire. Leurs diverses fractions (Ghedifat, Bedriyé, +Hadeïssat, Oulâd Moussa, Zeïlat, Amoun Allah, Baba Djôdi, Oumm Koulêba, +etc.) relèvent en grande partie des Chehibat. + +Il y a aussi de nombreux Chehibat au Darfour. Ils sont très rares dans +le territoire. + + +=Oulâd ʿAmer.= — Les Oulâd ʿAmer sont nombreux dans la région des +fétichistes située au sud du Fitri et du Médogo. Ils sont baggara. On +les trouve à Arbochatek, Boullong, Bédanga, Méguédi, et dans le pays +situé plus à l’est (Somo, Aboutiour, Mataïa, Quéra, etc...). Ils vivent +là sous la protection des Kenga, Sokoro et Diongor, qu’ils fournissent +de lait et de beurre : chaque village kirdi possède généralement un +groupe d’Arabes ʿAmer. Ces Arabes ont le teint plus ou moins foncé et +leurs mœurs se ressentent du voisinage des fétichistes, avec lesquels +ils ne dédaignent pas de contracter des alliances. Ils sont de médiocres +musulmans : certains d’entre eux boivent la merissé. + +Les Oulâd ʿAmer étaient autrefois assez nombreux au Médogo, mais ils +furent pillés par les Ouadaïens et s’enfuirent au Fitri. Quelques-uns de +ces Arabes descendirent vers le Sud et les autres allèrent s’installer +dans la région comprise entre Bokoro et Moïto. + + +=Noumourra, Djerarha, Selmaniyé, Ta’âcha= ou =Ta’âïché, Nedjmiyé= et +=Habbaniyé.= — Ces tribus élèvent des bœufs et habitent presque +exclusivement le Darfour. On trouve cependant quelques-unes de leurs +fractions dans les pays voisins : Taʿâcha[87] et autres Hémat du dar +Sila, Habbaniyé du baḥr et Tiné, résidant entre les Digguel et les +Cheurafa, etc... Disons aussi en passant que, dans la région du Tchad, +il existe un certain nombre d’Arabes du Darfour, venus autrefois avec +Rabah : Dialiin, Ta’âcha[88], etc... Ils sont appelés _ʿArab Tourk_ par +les indigènes du pays. + +Les Habbaniyé habitent la partie méridionale du Darfour (Kalaka). + +Les Ta’âcha se trouvent dans le Sud-Ouest : les Nedjmiyé, Djerarha et +Oulâd Hemed vivent avec eux. Leur tribu a autrefois joué un rôle +important dans le Soudan égyptien : ʿAbdoullahi, khelifet du mahdi, qui +prit la succession du grand agitateur musulman Moḥammed Aḥmed, +appartenait en effet à la fraction Djouberat des Ta’âcha. Lors de +l’insurrection mahdiste, ces Arabes ne prirent pas les armes contre le +gouvernement égyptien. Mais, après la mort du Mahdi, le khalife +ʿAbdoullahi les attira à Omdourman : beaucoup d’entre eux émigrèrent +dans la vallée du Nil, en même temps que d’autres Arabes du Darfour et +du Kordofan. ʿAbdoullahi réservait ses faveurs aux tribus de l’Ouest, et +à ses compatriotes d’une façon plus particulière. Tous ses émirs étaient +des Ta’âcha : les Arabes de cette tribu, surtout les Djouberat, +jouissaient de privilèges exceptionnels, et c’est pourquoi ils formaient +à ce moment-là la tribu la plus riche de tout le Soudan. + +L’armée de l’aventurier Rabaḥ comptait également de nombreux Ta’âcha. + + +=Djaʿâdné.= — Les Djaʿâdné font remonter leur généalogie : + +1o A Moḥammed Khalifa ben Dja’far el Bermeki, venu d’Arabie, d’où sont +issus les Oulâd Ghanâïm, Oulâd Ouada, Oulâd Moḥammed, Oulâd Daouna et +Maguirmi. Ces fractions sont des Djaʿâdné authentiques ; + +2o A Hémat ben Djounaïd, dont se réclament les Oulâd Malek, Noala et +Djebarrat. + +Les Kayetma et les Kolomat, apparentés aux Djaʿâdné, sont d’origine +boulala. + +Nous savons que les Djaʿâdné vivaient autrefois dans le Baḥr el Ghazal, +en compagnie des Oulâd Râchid et des Missiriyé. Ils vinrent plus tard +s’installer à l’est du Fitri, dans la région sablonneuse située au nord +de Lemka-Atya, où ils voisinèrent avec les Khouzam et les Oulâd Râchid. +Certains d’entre eux cependant passèrent au Bornou ou demeurèrent dans +le pays au sud du Dagana. + +Les Djaʿâdné de la Bataḥ étaient abbala et menaient la vie nomade, tout +en possédant quelques villages, où les mesâkîn cultivaient la terre. Ces +Arabes passaient la saison sèche au Fitri et le long de la basse Bataḥ +(Seïta, El Kharroub, Sourra, Saabaya), et allaient hiverner sur les +bords de l’ouâdi Ḥaddâd. Quelques-uns d’entre eux, devenus baggara, +allèrent s’installer comme sédentaires au Fitri, où ils sont encore. + +La tribu des Djaʿâdné est actuellement peu nombreuse. + +Les nomades sont abbala et font partie des « Arabes réfugiés au Fitri ». +C’est avec eux que vit la fraction maraboutique des Maguirmi. Les Oulâd +Mâlek qui, mélangés aux Noala, font partie de ce groupe nomade, sont à +la fois abbala et baggara. Ils étaient autrefois riches en bétail, mais +les Ouadaïens les maltraitèrent beaucoup. Hors du territoire, on trouve +des Oulâd Mâlek au Darfour. + +Il y a des Noala sédentaires, installés depuis longtemps à Mbrémé, au +sud du Dagana. Ils sont baggara et ont de beaux troupeaux. A la saison +sèche, ils quittent leurs villages pour aller nomadiser dans les +environs. Les captifs et les messakin sèment et récoltent le mil. Les +Noala sont, paraît-il, assez nombreux au Darfour et surtout au Bornou. + +Les Djaʿâdné sédentaires habitent, au Fitri, les villages de Kokoro, +Amtalha, Rahd es Salamat, Azara (Oulâd Ghanâïm) ; de Tarbaga (Oulâd +Malek), de Souar (Noala) et de Berraïa (Adaouna). Il y en a aussi +quelques-uns dans les villages de la région d’Atya. Ces Arabes sont +moins purs que leurs frères nomades. + +Avec les Djaʿâdné vivent quelques Salamat (Oulâd Aḥmed, Benou es +Seguedi, Oulâd Nâcer, Moug ed dounia, Oulâd Djemâʿa, Cheurafa, Beni +Beder), des Noumourra, des Kreda (Djeroa) et des Pouls. + +Cette tribu était autrefois administrée par l’aguid el Djaa’dné, un des +plus grands dignitaires du Ouadaï. + + +=Salamat.= — La tribu des Salamat, très nombreuse, est attachée aux +Hémat. + +Il est difficile de préciser l’origine du mot _Salamat_. Les uns +prétendent que l’ancêtre de ces Arabes est un nommé _Salam_, qui aurait +donné son nom à la tribu[89]. D’autres disent — car les Salamat sont +très teintés — que ces Arabes sont issus d’un esclave païen des Hémat. +Celui-ci ne remplissait pas ses devoirs religieux et, comme on lui en +faisait le reproche, il aurait répondu en se moquant : « _nadem sella +mat_, cela fait mourir que de faire sa prière ». C’est pourquoi il +aurait été appelé « l’homme qui dit _sella mat_ », d’où le nom de +_Salamat_. Cette explication est quelque peu laborieuse. + +Quoi qu’il en soit, les Salamat se réclament tous d’Aḥmed el Adjezem et +de l’un de ses descendants appelé Malek. D’aucuns disent même que Malek +est le fils d’Aḥmed ; mais, comme les Salamat sont rattachés aux Hémat, +il est plus probable que ce Malek est un descendant de Hémat. + +Certains Salamat se disent les descendants du chef Ma’ïn. + +Enfin, d’autres Arabes croient que Ma’ïn est l’ancêtre commun à tous les +Salamat, et c’est pourquoi ils donnent à l’ensemble de la tribu le nom +de Salamat ou Oulâd Ma’ïn. + +Ma’ïn eut deux fils d’une même femme, ʿIsa et Mousa, d’où sont issus les +Yéssiyé et les Oulâd Mousa. Le fils de Isa, Selim est l’ancêtre des +Sélimiya. Indépendamment de ces trois fractions, nous citerons encore +les suivantes : Daggâgueré, Êssela, Cheurafa, Beni Beder, Beni Ḥassen, +Oulâd ʿAli, Hammadiyé, Oulâd el Ḥadj, Oulâd ʿAmer, Oulâd Ghemem, Oulâd +Djerad, Oulâd Meḥemmed, Oulâd abou Alagué, Oulâd abou Bâch, El Eukoura, +Ez Zementi, Oulâd Foudda, Darkhoucha, Oulâd Brahim, El Ḥoumran, Oulâd +Afan, Saa’dina, Oulâd Abou Djimé, ’Adjina ou ’Adjâïna, Oulâd Doggôla, +Nedjmiyé, Darbigguéli, Beni Sèd, Salamat Boulala. + +Les Salamat[90] étaient autrefois installés au Darfour, où ils vécurent +longtemps. La lutte ayant éclaté entre eux et le sultan du pays[91], ils +se retirèrent du côté du Baḥr el Bellol et du Baḥr el Djideï[92] (El +Ḥoumram) et poussèrent jusque dans la Bataḥ et le Fitri[93]. Alliés aux +Khouzam, ils se battirent contre les Djaʿâdné, Oulâd Râchid et +Missiriyé, mais ils furent vaincus et dispersés. Les Salamat formèrent +alors deux groupes, l’un dans le Baḥr et Tiné et l’autre dans le Debaba. +Ceux du dernier groupe se répandirent, plus tard, dans tout le pays de +la rive droite du Chari et certaines fractions passèrent même au Bornou. + +Nous avons déjà dit que les Salamat formaient une des deux tribus arabes +les plus importantes de l’Afrique Centrale. On les trouve au Bornou, +dans le Territoire du Tchad et au Ouadaï. + +Ils sont nombreux au Bornou, où ils comptent parmi les premiers Arabes +installés dans le pays : nous avons vu, en effet, que les Êssela avaient +aidé les rois du Bornou dans leur lutte contre les Sô. La fraction +êssela, qui se subdivise en Serâdjiya et Oulad ’Aïna, habite dans les +environs d’Oudjé (au sud de Mafani). Les autres Salamat du Bornou sont +installés au sud-est, chez les Kotoko, au Logone et près du dar +Oualoudji. Les fractions les plus importantes sont les Darbigguéli et +les Beni Sèd. Ces derniers sont, paraît-il, d’origine Beni-Ouaïl : une +femme de cette tribu avait deux fils, grands chasseurs devant l’Éternel, +qui furent les ancêtres des Beni Sèd (fils de la chasse). On trouve +aussi des Beni Sèd sur la rive droite du Chari, et ces Arabes nous ont +causé certains ennuis en passant du Territoire au Bornou et +réciproquement. + +Les Salamat du Territoire habitent le dar Kaddada et tout le Baguirmi. +Ceux du Ouadaï sont nombreux dans la région du Sud, sur les bords du +fleuve auquel ils ont donné leur nom, le Baḥr Salamat. + +Nous étudierons plus loin les fractions les plus importantes de la +tribu. + +De nombreux éléments étrangers ont, chez les Salamat, altéré la pureté +primitive de la race. Ces Arabes se sont mélangés à diverses populations +du Bornou, des pays de la rive droite du Chari et du Ouadaï ; fortement +métissés de sang noir, ils sont communément appelés _Arab zourq_ (Arabes +gris) : les Salamat du Ouadaï ont cependant gardé une couleur plus ou +moins rougeâtre. + +Le teint généralement foncé des Arabes — des Salamat en particulier — et +le nom de Choa qui leur est donné dans la région du Tchad ont pu parfois +faire croire que ceux du Bornou et du Baguirmi étaient des indigènes +arabisés. M. Foureau ne conteste pas leur origine orientale, mais M. +Chevalier croit que les Salamat du Baguirmi sont des Pouls. « Les Choa, +écrit M. Foureau, en parlant de ceux des bords du Chari, sont des hommes +de couleur très peu foncée, largement répandus par groupes dans tout le +Bornou et sur la rive est du Chari. Leur provenance est +incontestablement orientale et leur langue d’origine est l’arabe, que +tous connaissent et parlent plus ou moins, bien que, dans leurs +relations en général, ils se servent habituellement de la langue +bornouane et baguirmienne[94]. » + +Il n’est peut-être pas inutile de dire que tous les Choa, y compris les +Salamat, parlent l’arabe et que la grande majorité d’entre eux ne +connaît pas d’autre langue. Ajoutons, par contre, que les mœurs des +Salamat se ressentent beaucoup du contact des populations étrangères, +musulmans ou fétichistes : ils n’ont pas, par exemple, des principes +aussi rigides que leurs frères du Nord, en ce qui concerne la vertu des +femmes. Mais — et la chose est à remarquer — la langue n’est que fort +peu altérée : quelques mots sont empruntés aux vocabulaires des autres +indigènes, et c’est tout. Nachtigal a, d’ailleurs, déjà signalé le +fait : « L’idiome, chez les Choa, ne se laisse entamer qu’en tout +dernier lieu... J’ai vu, au Bornou, des Arabes qui, bien qu’établis avec +leurs familles, depuis nombre de générations, à quelques journées +seulement de Kouka, connaissaient fort mal le Kanouri ; c’était moi, +étranger, qui étais obligé de leur servir de truchement »[95]. + +M. Chevalier commet une erreur lorsqu’il croit « que les pasteurs du +Dekâkiré sont des Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à +l’Islamisme leur langue et même le souvenir de leurs origines, mais qui +n’en continuent pas moins leur genre de vie typique »[96]. Les +Deggâgueré sont des Arabes de la tribu des Salamat. Nous croyons, +d’ailleurs, que les populations qui ont complètement perdu le souvenir +de leurs origines doivent être assez rares dans cette partie de +l’Afrique. D’une façon générale, quand elles ne parlent plus la langue +première, elles conservent tout au moins le nom de la peuplade +primitive[97] ; et, même au cas où elles sont désignées d’un autre nom, +il reste tout au moins la tradition, qui permet presque toujours de +discerner l’origine[98]. + +Les Salamat sont baggara et ont généralement peu de moutons. + +_Yéssiyé_. — Les Yéssiyé se réclament de ʿIsa, fils de Ma’ïn. Venus +autrefois du Baḥr et Tiné, où se trouvent encore certains d’entre eux, +ils sont actuellement répandus dans le Bornou et le Baguirmi. + +Les Yéssiyé constituent la fraction la plus importante des Salamat du +Baguirmi. Ils habitent les régions d’Abouraï, de Râs el Fil, de Ngalên, +de Tchekna, de Mandjaffa, de Bousso, et les abords de la route de Fort- +Lamy à Ardébé (Fas, Aroroya, Aliem, Emtankhach, etc. ; Matraga, Ech +Chiguek, Er Rihé, Arahil, etc.). Beaucoup de Yéssiyé, ceux d’Abouraï par +exemple[99], abandonnaient autrefois leurs villages à la saison sèche et +allaient s’installer avec leurs troupeaux sur les bords du Baḥr er +Rigueïg. Depuis que nous sommes dans le pays, ils ont dû renoncer à ces +déplacements périodiques. + +Les Arabes furent durement traités par les sultans du Baguirmi, grands +chasseurs d’esclaves, dont les bandes accomplissaient ordinairement les +exploits relatés par Nachtigal, dans le chapitre de son tome II intitulé +_Sklavenjagd_. Aussi les Salamat préféraient-ils être pillés par les +Ouadaïens, et, pour qui connaît les habitudes de ces derniers, cela +n’est pas peu dire. « Quand les gens du Ouadaï venaient — disent ces +Arabes — ils enlevaient nos troupeaux, prenaient nos vêtements et nous +laissaient tout nus ; mais ils ne tuaient les habitants qu’en cas de +résistance. Tandis que les Kirdi de Gaourang, non contents de piller, +massacraient hommes, femmes et enfants, sans raison aucune, pour le +plaisir de tuer (_braïké, bes saket_). Les Ouadaïens étaient meilleurs +(_akhèr_). » Les malheureux Arabes, sans cesse razziés et maltraités, +pouvaient alors difficilement posséder quelques têtes de bétail. Ils +vivaient du peu de mil qu’ils parvenaient à dissimuler et des divers +fruits de la brousse : nabaq, hadjlidj, ambéti, ech chinguel, en +ngoulou, el makhèt », etc. + +Le grand cheïkh des Yéssiyé du Baguirmi est Harouna, qui commande aux +Eléyan et réside à Ras el Fil. + +Au Bornou, les Yéssiyé vivent, mélangés aux Beni Ḥassen, dans le dar +Oualoudji et le Mandara (El Khachkhach). Ils habitent aussi le pays du +Logone. + +Les Yéssiyé comprennent un certain nombre de sous-fractions, dont trois +des plus importantes sont : les Eléyan, les Hilal et El Ḥadjiz. + +Les Hilal se subdivisent en : Chirédat, Djimélat, Am Bettikh, Oulâd +Daoud (avec les Chiboul). + +La sous-fraction El Ḥadjiz comprend : El Heuyous, et Toamberé, el +Assalé, Oulâd Aḥmed, El Marhaïté. + +Les autres subdivisions des Yéssiyé sont : Becharat, Chidérat, +Djessâssiyé, Oulâd Djamaʿ, Oulâd Fadala, Es Soouan. + +_Sélimiya_. — Se divisent en Oulâd Hallol, Oulâd Sendjer, Oulâd Serko et +Oulâd Salama. Ils habitent, au Baguirmi, la région comprise entre le +Baḥr er Riguéïg et le cours moyen de la Bataḥ de Laïri. + +_Oulâd Mousa_. — Les Oulâd Mousa, qui constituent une des fractions les +plus importantes des Salamat, sont nombreux au Ouadaï et dans le +territoire du Tchad. Ils comprennent les sous-fractions suivantes : +Oulâd Karaï, Oulâd Rongo, Oulâd abou Dôou, Oulâd el ’Am, Oulâd Maa’n, +Oulâd Nâṣer, Oulâd el ʿAouân, Oulâd Abou Attïé. + +Les Salamat du Ouadaï sont en majeure partie installés sur les bords du +Baḥr el Djidéï : on en trouve également dans la région comprise entre +cette rivière et la Bataḥ[100], et dans le dar Sila. Ces Salamat sont +beaucoup plus purs que leurs frères de l’Ouest. Nachtigal signale, par +exemple, le teint rougeâtre des Oulâd Abou Dôou, installés à Amm Demm +sur la Bataḥ. Ces Arabes lui firent un excellent accueil : l’explorateur +passa quelques jours dans le village de leur cheïkh ʿAli el Djideï, qui +était alors absent, et la fille mariée de ce dernier, Fatima, le logea +dans la case de son père. « Les femmes et les filles du village, écrit +Nachtigal, nous firent passer agréablement le temps. En l’absence des +hommes, elles jouissaient d’une grande liberté, n’avaient presque rien à +faire et étaient très familières. Leur teint était généralement +rougeâtre. Fatima, la fille du cheïkh absent et dont le mari était aussi +en voyage, était un type de beauté sémite. Rien ne décelait chez elle le +séjour, plusieurs fois séculaire, de sa tribu en pays noir[101] ». + +Les Salamat du Ouadaï sont nombreux : Nachtigal rapporte qu’ils étaient +administrés par 99 cheïkhs et qu’ils pouvaient mettre 4.000 cavaliers en +ligne. Ceux du Baḥr el Djideï sont actuellement soumis à notre influence +et leur grand chef, El Fadhel, nous est très dévoué. L’aguid es Salamat, +un des plus importants dignitaires du Ouadaï, commandait autrefois cette +tribu. Il faisait de fréquentes razzias dans les pays du Sud : les +esclaves et l’ivoire, qui forment la base du trafic avec les +Tripolitains, étaient en grande partie fournis par lui. + +Les Salamat envoyaient à Abéché un impôt annuel qui consistait en +esclaves, ivoire, bœufs, tekaki et autres dons en nature. Ils furent +souvent maltraités par les Ouadaïens et c’est pourquoi l’accord n’a pas +toujours été parfait entre ces Arabes et leurs maîtres. Djidéï, le père +de Fatima, était le cheïkh le plus influent de la région du Baḥr et +Tiné, et le sultan ʿAli, afin de pouvoir mieux le surveiller, l’avait +obligé à venir se fixer à Amm Demm (1869). Plus tard, sous le règne de +Yousef, Djideï voulut échapper à la domination tyrannique de l’aguid +Cherf eddîn et se tourna du côté de Rabaḥ, qui circulait alors dans le +dar Rounga, le dar el Kouti et les pays plus au Sud. « En 1886, l’aguid +Cherf eddîn, en tournée d’impôt dans sa province du Dar-Salamât, voit +apparaître Rabeḥ[102], appelé par ʿAli el Djedeï, cheïkh des Arabes +Oulâd Dâo, qui était le chef le plus considéré des Salamât. Une bataille +indécise eut lieu à Oum-el-Timane et lorsque Cherf eddîn revint à +Abéché, il fut plutôt mal reçu par le sultan Yousef de n’avoir pu +écraser son ennemi avec les moyens dont il disposait. Aussi en 1888, +comme le même cheïkh ʿAli el Djedeï préparait l’exode de sa tribu pour +se joindre à Rabeḥ, en marche sur le dar el Kouti pour la seconde fois, +Cherf eddîn profite de l’occasion pour se réhabiliter. Il accourt +d’Abéché avec 5.000 cavaliers et, le huitième jour, il surprend les +dissidents à Faki sur le Baḥr-Iro ; il fait trancher la tête à ʿAli el +Djedeï, mais il s’en retourne à Abéché avant que Rabeḥ qui était à +Denzé, à 10 étapes sud-ouest de là, ait eu notion du fait[103] ». + +Plus tard, Cherf eddîn fut, à son tour, décapité par ordre de Doud- +Mourra et deux de ses successeurs, Oust Khèr et Ḥassen Chaour, subirent +le même sort. Le troisième, l’eunuque Gomboro, était réputé pour sa +bravoure et aussi pour sa dureté envers les populations qu’il +administrait. + +En septembre 1906, beaucoup de Salamat, lassés de l’existence +intolérable qui leur était faite, se réfugièrent au dar Sila. Le sultan +de ce pays, Bakhit, refusa tout d’abord de les livrer à Gomboro ; mais +Doud-Mourra expédia l’aguid el Maḥâmid sur les lieux et Bakhit dut +céder : il envoya un salam de paix de cent bœufs. + +Nous avons eu, à plusieurs reprises, affaire avec Gomboro, dans la +région du Baḥr es Salamat. Cet aguid a trouvé la mort dans le combat +d’Amm Timan, le 15 février 1908 : « Le lieutenant Tourenq, commandant le +poste de Bir el Khala[104] (lac Iro), se mit à la poursuite d’une bande +ouadaïenne, composée de 400 fusils à tir rapide, qui venait de razzier +les tribus arabes du Baḥr-Salamat soumises à notre influence. Il +l’atteignit à Amm Timan, après une marche forcée de 80 kilomètres à +travers un terrain crevassé et les hautes herbes, et lui infligea un +châtiment exemplaire. L’aguid Gomboro, qui nous combattait pour la +troisième fois et avait déjà été blessé dans un engagement avec le +capitaine Cornet en mai 1906, fut tué dans l’action. Plus de 70 morts +restèrent sur le terrain. Outre l’aguid Gomboro, l’aguid el brich Sosel, +l’addri Tchouma, venu directement d’Abéché, étaient au nombre des +morts »[105]. + +Dans le territoire du Tchad, les Oulâd Mousa habitent surtout le Tania +(ou Tagna) et le Debaba ; on en trouve aussi quelques-uns dans le dar +Kaddada et à l’est du Fitri[106]. + +Avant l’arrivée des Arabes, le Tania était occupé par des Kouka[107] et +le Debaba par des Kotoko. Moussa Oueld Ma’ïn s’installa avec les +derniers : certains disent même qu’il entra en lutte avec eux et qu’il +les chassa des bords de la Bataḥ[108]. Quoi qu’il en soit, les Kotoko se +retirèrent du côté du Chari, laissant le champ libre aux Arabes. On +trouve encore des ruines de leurs constructions en trois endroits du +Debaba ; il y en a aussi quelques-unes dans la région de Moïto. Il nous +a été dit que certains indigènes de la région Bokoro-Moïto seraient les +descendants directs de Kotoko restés dans le pays, et qu’on les +reconnaîtrait fort bien à la physionomie, aux yeux tout +particulièrement. + +Avant l’arrivée des Français, les Oulâd Mousa, tout en appartenant au +Baguirmi, dépendaient de l’aguid ed Debaba. Ils menaient alors une vie +misérable : ils n’avaient pas de bétail, étaient obligés de cacher leur +mil et ne pouvaient s’habiller que d’une peau de mouton, car tout autre +vêtement leur était immédiatement enlevé. C’est à la suite de pillages +exécutés par les Baguirmiens que nombre d’Oulâd Mousa s’enfuirent à +l’est du Fitri et allèrent se fixer sur les bords de la grande Bataḥ +(Lemka, el Djeziré, Amm Tommès, Djebar). Depuis lors, ils sont revenus +petit à petit au Tania, mais ces Arabes forment encore quelques villages +à l’ouest d’Atya[109]. + +Les Oulâd Mousa du Tania vivaient autrefois en désaccord avec les +Mayaguené, Baguirmiens métissés d’Arabes, qui habitent la région de +Gogo-Amtalha. Cette lutte fut très vive au temps du cheïkh Moḥammed +Danab, des Oulâd Mousa. Les Arabes du Debaba aidaient leurs frères du +Tania. Danab, chassé par Acyl, dut se réfugier du côté d’Atya et fut +remplacé par Kaba. + +Enfin, au début de notre occupation, les Oulâd Mousa furent cruellement +razziés, d’abord par l’aguid ed Debaba, Acyl, puis par Kodokolangui, un +esclave de Gaourang, qui pilla les Yéssiyé et le Debaba. + +On trouve des autruches dans les villages du Debaba. Ce pays a été ainsi +appelé à cause de la Bataḥ[110]. + +La Bataḥ, qui porte d’abord le nom de Ba Laïri, prend naissance dans la +région de confluents et de dérivations, qui s’étend entre le Baḥr +Salamat et le Ba Mbassa. Les Arabes prétendent que le bras principal de +ce baḥr serait issu du Ba Mbassa, près de Nigué. Pendant l’hivernage, la +Bataḥ amenait autrefois les eaux du Chari dans la zone d’épandage +Redediou-Bembé-Gogo, située entre Bokoro et Moïto. Il y avait là une +vaste mare, qui ne communiquait pas avec la dépression de Moïto. Mais +l’apport d’eau du Chari alla en baissant, surtout à partir de 1902 : +actuellement, l’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa, et elle +n’atteint El Bakhas qu’exceptionnellement. Ainsi, pendant l’hivernage de +1906, qui fut cependant très pluvieux, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa. +L’année d’après, au contraire, après une période de pluies très +insuffisantes, l’eau du Chari dépassa El Bakhas et arriva jusqu’à +Delbini. + +Les indigènes disent, de même, que le Baḥr Bourda est issu du Baḥr et +Tiné. Les eaux du Bourda, qui finissaient autrefois dans la lagune +d’Abou Goada, ne dépassent plus la lagune Ebé. A l’hivernage, tout le +reste du baḥr se compose d’un chapelet de mares. + +Les habitants du pays rapportent encore que, pendant les hivernages +pluvieux[111], le Baḥr Bourda et le Baḥr Guéria communiquent entre eux +et qu’on pêche alors, dans la lagune Ebé, le poisson du Fitri et celui +du Baḥr et Tiné : on peut différencier, paraît-il, les deux sortes de +poisson. + +Comme tout le Baguirmi est couvert, à la saison des pluies, de mares et +de baḥrs temporaires, on comprend, jusqu’à un certain point, que M. +Freydenberg ait pu écrire : « En somme, si la communication n’est pas +établie normalement entre le Fitri et le Chari, il suffit d’une crue +importante de ce fleuve coïncidant avec de grosses pluies dans le +Dékakiré et le Debaba pour qu’une ligne d’eau existe quelque temps entre +la lagune et le fleuve »[112]. M. Chevalier dit également que le système +très complexe de canaux du Baguirmi méridional « devait lui-même être en +communication avec le bras allant du Baro au Ba Reguig de Gaoui[113] par +des canaux découpant le Khozzam. + +« Tous les pays s’étendant depuis le bas Baḥr Salamat et l’Iro jusqu’au +bas Baḥr el Ghazal, sur plus de 300 kilomètres de largeur, étaient donc +à une époque qu’il est impossible de préciser, mais vraisemblablement +peu reculée, couverts d’innombrables canaux communiquant entre eux par +une infinité de bras, tantôt enserrant autour des pics granitiques des +aires exondées fort étendues, tantôt venant déboucher dans de vastes +lagunes dont les lacs Iro et Fittri sont les derniers vestiges. + +« Tous ces pays, actuellement menacés d’une stérilité complète par suite +de l’extension du climat saharien, ressemblaient à ce qu’est aujourd’hui +l’archipel Kouri, à l’entrée du Baḥr el Ghazal dans le Tchad. Ce lac est +lui-même condamné au même sort que ces immenses lagunes[114]. » + +_Deggâgueré_. — Les Deggâgueré seraient issus d’une captive des Yéssiyé, +et cette prétendue origine leur vaut d’être peu considérés par les +autres indigènes. Ils se sont mélangés à diverses populations noires et +aux Pouls qui vivent avec eux[115]. Ils habitent le _Dekâkiré_ et +possèdent de grands troupeaux de bœufs. « Grands et sveltes, ces +pasteurs ont les membres grêles et nerveux, le teint ordinairement assez +foncé, les cheveux légèrement crépus (certains pourtant ont les cheveux +lisses et le teint chocolat clair), les traits fins, le front haut, la +barbe fournie et portée entière, du moins par les vieillards[116]. » + +Le Dekâkiré, qui relève du Baguirmi, était autrefois administré par un +fonctionnaire ouadaïen, le koursi Kéréma. + +Les Deggâgueré comprennent un certain nombre de sous-fractions : + +Djamoussa. — Ces Arabes sont commandés par deux cheïkhs également +influents. L’un d’eux, Garga, était autrefois le chef le plus considéré +du Dekakiré. Il habite Safrou et commande aux Maïd, Amadia, Oulâd Issé, +Oulâd Guérès, Oulâd Lecet, Choudouda. + +L’autre cheïkh, Rali, réside à Malangué et commande aux Djamoussa- +Djamoussa, Balal, Chélou, Oulâd Hédi. + +Fagara (marabouts). — Habitent Dembé. + +Am Zed. — Sous-fraction importante qui habite la région de Melfi. + +Zoubalat. — A Moskao et Am Djemena. + +Boulgouna. — A Komé. + +Zalagmé. — A Kouri. + +Oulâd Nâṣer. — A Am Bétéré et Diokhana. + +Oulâd abou Ali. — A Bougta. + +Oulâd am Kéoud. — A Tchéli. + +Oulâd am Daoud. — A Am Djoumbo. + +Les Arabes _Souboul_, qui ont le teint rougeâtre, habitent Banama et la +région de Bédanga. Ils se rattachent très probablement à la tribu +Hémat : ils sont d’ailleurs venus du Guéra, où l’on trouve actuellement +certains Hémat (ʿAmer). + +Il y a quelques _Yéssiyé_ dans la région de Bédanga (à Bédanga, Zaoua, +Gama, Souk, Khibati). Comme tous les Yéssiyé, ces Arabes relevaient +autrefois de l’aguid ed Debaba (Abou Kouyouma, Acyl). + +Les _Yal Nas_ sont des Arabes ou indigènes arabisés qui vivaient +autrefois sous la coupe de certaines populations fétichistes dont ils +étaient plus ou moins les captifs ou les serfs. Ils habitent Toutba, +Allo. + +« La rivière du Dekâkiré (Baro) constituait avant l’ensablement de son +lit un canal de jonction entre le Baḥr Salamat et le Ba Laïri. Dans ces +deux fleuves, l’eau de la saison pluvieuse arrive à peine à remplir +chaque année les dépressions de leur lit en constituant pendant quelques +mois des chapelets de mares qui s’assèchent le reste de l’année. A plus +forte raison le canal qui les réunissait a perdu toute son importance. +Il n’est plus indiqué que par une ligne de points d’eau, presque tous +taris au cœur de la saison sèche. Les Arabes du Dekâkiré conduisent +alors leurs troupeaux aux mares persistantes et ne les dispersent qu’à +l’arrivée des pluies[117]. » + +ÊSSELA. — Les Êssela auraient comme origine Ma’ïn abou Mousa et seraient +apparentés aux Oulâd Mousa. + +Nous avons déjà vu que les Êssela comptent parmi les premiers Arabes +venus au Bornou. Ils sont assez nombreux dans ce pays, où leurs +principales subdivisions sont les Serâdjiya et les Oulâd ’Aïnâ[118]. Ils +habitent Koussri, le Logone, Balgué, Deïma, le district d’Oudjé et la +partie du Ngoumâti qui obéit à Guerbeï. Ils se sont mélangés à diverses +populations, notamment aux Kotoko-Chaoué. + +Les Êssela sont également répandus dans le dar Kaddada (Attiour, Njaïri, +Digo, Abou Tchoukli, Am Beguena, etc.). Les femmes Êssela, Yéssiyé et +Oulâd ʿAli ont une coiffure particulière, qui est plus ou moins adoptée +par les autres femmes Salamat : de longues tresses, assez grosses, +pendant de chaque côté de la tête ; du sommet du front partent deux +autres tresses qui suivent le milieu de la tête et vont finir sur la +nuque, où elles se relèvent en forme d’U. + +Au Baguirmi, les Êssela habitent la région au nord de la route Maï +Aïche-Ardébé. Ils comprennent deux subdivisions : les Rachidiya, dont le +cheïkh réside à Thiéré ; les Doumlouq, qui ont leur cheïkh à El Agré. + +_Oulâd ʿAli_. — Ces Salamat sont fixés au Baguirmi, à côté des Êssela. +Leurs deux cheïkhs sont El Lichégri, à Koro, et Abou Sektein, à El +Kouhl. + +_Cheurafa_. — Les Cheurafa, Beni-Beder et Beni-Ḥassen sont étroitement +apparentés et se rattachent plus ou moins à certaines autres fractions +Salamat. + +En arabe, _chérif_ veut dire « noble, illustre » : c’est le nom que +prennent ceux qui descendent de Moḥammed par sa fille Fatima ; leurs +tribus sont appelées _Chorafa_ ou _Cheurafa_ (pl. de _chérif_). + +Jusqu’à quel point la fraction des Salamat mérite-t-elle ce nom ?... Ces +Arabes ont été incapables de nous donner le moindre renseignement à ce +sujet. Chose à remarquer : dans l’Afrique centrale, il n’y a qu’eux qui +portent le nom de Cheurafa[119]. + +Il y a des Cheurafa au Bornou, entre Dikoa et Kala Balgué : Mouzé, +Cheriferi, Dourgoussé, Mboro, Mderdam (près de Goulfeï). Les gens du +Chérif, qui commande actuellement à Fort-Lamy, sont venus du Bornou, où +ce chef arabe administrait autrefois une quarantaine de villages. Après +la chute de Fâdhel Allah, quand nous évacuâmes le Bornou, le chérif nous +suivit et vint s’installer sur la rive droite du Chari. Ses gens +habitent Fort-Lamy, Mbololi, Bildé et Maï Aïche (commandé par le fils du +chérif). + +Au Baguirmi, il y a des Cheurafa à Derabi et à Abou Zagra. Leur cheïkh, +Abadoud, réside à Derbéï. + +Il y a aussi quelques Cheurafa à Atya. Ils sont assez nombreux au +Ouadaï, dans le Baḥr el Djideï : ils habitent à côté des Hémat et leur +capitale est Am Djellat. + +Les Cheurafa sont apparentés aux Hilal (Yéssiyé). + +_Beni Beder_. — Ces Arabes sont apparentés aux Cheurafa et vivent au +Bornou, dans le district d’Oudjé. Il y en a quelques-uns au Baguirmi, où +ils forment le village de Faqih Barka, Rebouq : leur cheïkh s’appelle +Sombo. + +_Beni Ḥassen_. — Ils sont de la même famille que les Cheurafa et les +Beni Beder. Ils vivent au Bornou, dans le dar Oualoudji et le Mandara. + + +=Khouzam.= — Les Khouzam se rattacheraient à la tribu des Hémat : ils se +réclament de Makhzoum, des 72 tribus venues de l’Est. Ils comprennent +deux sous-fractions : Khouzam el Baḥariyé et El Alaling (ou Alalik). + +Au Darfour, les Khouzam et les Kinâna, leurs proches parents, habitent +la province orientale : ils ne sont point nombreux. + +Au Ouadaï, on trouve des Khouzam dans le Mâgueren, du côté de Ḥadjer +Atim, et dans le dar Zioud. Ils ont là de nombreux villages, où ils +vivent mélangés aux Maba et aux autres populations du pays. Certains +Khouzam résident dans le Koudougou, au nord du pays des Kadjâgsé : ils +sont plus purs que les Salamat. Nachtigal, qui a traversé leur pays en +se rendant au Rounga, rapporte ce qui suit : « Les habitants étaient en +général rougeâtres de teint, ils n’étaient sédentaires que depuis 1870, +après que l’épizootie eut décimé leurs troupeaux. Je fus très surpris de +constater que, suivant la coutume du Ouadaï, les femmes des Arabes +Khozzam ne pouvaient passer un groupe d’hommes qu’à genoux et à +respectueuse distance. La boue et la pluie même ne les dispensaient pas +de cet usage. De charmantes jeunes filles, ceinturées de soie, se +traînaient à genoux à travers des mares, et c’est à peine si elles +osaient se lever quand un homme, pris de pitié à leur vue, les invitait +à les passer debout et la tête haute[120] ». + +D’autres Khouzam, nomades et abbala, vivaient autrefois dans le pays au +nord de la Bataḥ, à côté des Djaʿâdné et des Oulâd Râchid. La région +qu’ils occupaient est parsemée de collines sablonneuses : kindoué +d’Argana, kindoué de El Foutfouti, etc. On n’y trouve plus maintenant +que quelques mesâkîn restés dans les villages (Argana, Karkour, Abou +Sadjo, etc.), car la plupart des Khouzam sont passés en territoire +français et font partie des « Arabes réfugiés au Fitri ». Ils ne +quittèrent le Ouadaï qu’en 1904, alors que les Djaʿâdné étaient déjà +partis l’année d’avant. Comme les Ouadaïens étaient furieux du départ de +ces derniers, les Khouzam, qui craignaient d’avoir à pâtir de cette +irritation, indiquèrent aux gens de l’aguid el Djaʿâdné les silos +soigneusement dissimulés, dans lesquels les fuyards avaient enfoui leur +mil. + +La zone comprise entre le Fitri et le pays khouzam est, en grande +partie, inondée pendant la saison des pluies : c’est pourquoi on +l’appelle _Er Regaba_ ou _El Medjilèt_ (la mare d’hivernage). On voit, à +l’intérieur de cette zone, d’anciens emplacements de villages Oulâd +Hemed (Kardom, Dahtalla). Du côté du Nord, se trouve le Rahad Bouloua, +où aboutit un ancien bras de rivière, El Oudey, dans lequel se forme, +pendant l’hivernage, une succession de mares plus ou moins grandes. + +Les Arabes d’Argana appartiennent aux Khouzam el Baḥariyé : cette sous- +fraction comprend un grand nombre de subdivisions (Oulâd ʿAli, Oulâd +Afan, Am Zihefé, Oulâd Abou Fahil, etc., etc.). + +La plupart des Khouzam du Baguirmi relèvent également des Baḥariyé : les +Oulâd Zaït, les Kanabké (ou El Meḥâmid) et les Oulâd Makram ont leurs +cheïkhs à Djémémizé ; celui des Oulâd Hébé réside à El Kouk. ʿAbd el +Djelil, qui commande aux Oulâd Zaït, est le cheïkh le plus considéré des +Baḥariyé. Il y a également, au Baguirmi, des Khouzam ʿAlalik : leur +cheïkh, Béchara, habite Ngama. + +Les Khouzam du Baguirmi n’ont pas le teint clair de leurs frères abbala +et ne se distinguent guère des Salamat. Dans leur pays, l’eau est assez +profonde : les puits atteignent une trentaine de mètres. A l’hivernage, +le sol se couvre, comme partout ailleurs, dans cette région[121], de +mares et de baḥrs temporaires ; ceux-ci peuvent être assez +considérables : signalons, par exemple, le baḥr qui traverse le pays des +Khouzam, des Oulâd ʿAli et des Yéssiyé, et qui porte les noms de Hémemlé +et de Matraga. L’eau y séjourne longtemps : en janvier 1907, alors que +la plupart des mares du Dagana et la grande mare de Djodol elle-même se +trouvaient à sec, le baḥr Matraga était encore plein d’eau ; celle-ci ne +disparut complètement que vers le mois d’avril. + +L’autruche abonde dans la région, et la partie inhabitée qui s’étend +entre Massakory, Massaguet, le Khouzam et Ngourra, est sans cesse +parcourue par les chasseurs ḥaddâd. On trouve des autruches domestiques +dans tous les villages arabes du nord du Baguirmi, particulièrement dans +le Debaba. Salamat et Khouzam abandonnent leurs villages à la saison +sèche et se déplacent dans la brousse avec leurs troupeaux. Ils +récoltent beaucoup de mil. Ils furent autrefois très maltraités par les +Baguirmiens et aussi par les Ouadaïens, notamment par l’aguid el baḥr +Haggar et son contingent de Kreda, par l’aguid ed Debaba Acyl et par le +djerma ʿOthman, de qui relevait le sultan du Baguirmi. Ces Arabes +faisaient alors une grande consommation de fruits de la brousse, surtout +de nabaq et de hadjlidj, qui abondent dans le pays ; il n’y a pas de +doum. + +Les Khouzam du Bornou comptent parmi les derniers Arabes immigrés ; ils +passèrent sur la rive gauche du Chari au temps du cheïkh Moḥammed el +Amin, dans les environs de 1830. Ils sont métissés de sang noir et se +subdivisent en Kanabké, Oulâd Abou Assaf, Omeïrat et Qebesat. Ils sont +installés au Ngoumâti, à côté des Oulâd Hemed. + + + ERÉGAT + + +Les Erégat, nomades et abbala, habitent le Darfour : ils se réclament de +Erêga (ou Rakal), fils de Djinéd[122]. Leur tribu était autrefois très +puissante ; elle vivait dans le nord-ouest du pays, loin d’El Fâcher, et +méconnaissait souvent l’autorité du sultan. Au début du XIXe siècle, ces +Arabes voulurent profiter de la jeunesse du sultan Moḥammed el +Fâdhel[123] pour secouer le joug du Darfour. Les troupes envoyées contre +les Erégat furent battues à plusieurs reprises et, pour venir à bout de +ces nomades, il fallut avoir recours à la ruse. Un envoyé du sultan fit +demander les principaux cheïkhs, sous prétexte de leur remettre des +vêtements d’honneur et de leur lire un message de son maître. Quand ils +furent tous réunis, le Forien s’empara d’eux et les fit coudre dans des +peaux, où l’on ne pratiqua d’ouvertures que pour la bouche et les yeux : +transportés à El Fâcher, ces Arabes furent mis à mort. La tribu, ainsi +privée de ses chefs, fut presque complètement exterminée : ses débris se +réfugièrent au dar Tama et dans les pays du nord. Dans les anciens +pâturages des Erégat, Moḥammed el Fâdhel fit transporter des Arabes +Rizégat des pays du Sud : Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé. + +Certains Erégat sont devenus sédentaires et vivent, au dar Tama, dans la +dépendance d’autres tribus ; mais la majeure partie de ces Arabes mène +la vie nomade et habite avec les Ziadiyé, les Maḥariyé et surtout les +Maḥâmid, dans la région au nord de Kobéh. + + + MISSIRIYÉ + + +Les Missiriyé sont les descendants de Missir, fils d’Attïé. On trouve +ces Arabes au Darfour (province de Dara) et dans le dâr Rounga +(Mangari) : ils sont baggara. + +La plupart des Missiriyé du Ouadaï sont nomades et abbala : ils +habitent, au nord de Birket-Fatmé, le pays marqué par les villages de +Douggui-Debanga, Ourel, Abou Khous, Ndourla et Cheqq el Hadjlidj. Il y a +là une vaste étendue, presque inhabitée, l’Amberkeï, où abondent le kreb +et le riz sauvage. Les Missiriyé vont hiverner sur les bords de l’ouâdi +Ḥaddâd ; après la saison des pluies, ils redescendent vers le Sud et +nomadisent dans l’Amberkeï, tant que l’ouâdi Rima et les mares +temporaires contiennent de l’eau. Autrefois, ils passaient la plus +grande partie de la saison sèche dans l’Abou Telfan. Mais ce pays a été +cruellement traité depuis quelques années : nous avons déjà dit que les +Ouadaïens, non contents de piller les villages et les récoltes, +réduisaient encore en esclavage les malheureux Diongor dont ils +pouvaient s’emparer. Quant aux Missiriyé, ils furent razziés en 1905 par +le djerma ʿOthmân, qui fit même exécuter quelques-uns de leurs cheïkhs. +Depuis ce temps-là, ils passent généralement la saison sèche dans la +vallée de la Baṭaḥ, à Kindoué, Es Safik, Naïmoun, Mourdaf et Am Ḥadjer. +Les mauvais procédés des Ouadaïens à l’égard de ces Arabes ont +d’ailleurs continué : ainsi, en 1906, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné, +enleva tous les chameaux de plusieurs fractions Missiriyé. C’est +pourquoi, en juillet 1907, au cours de la reconnaissance du capitaine +Jérusalémy, un grand nombre de Missiriyé passèrent en territoire +français, où ils vinrent grossir le nombre des « Arabes réfugiés au +Fitri ». + +Les Missiriyé se divisent en _Missiriyé ḥoumr_ et _Missiriyé zourq_ : +les premiers relèvent de l’aguid el Mâgné, et les seconds de l’aguid ed +Dri. Cette distinction en ḥoumr et zourq tiendrait, paraît-il, au teint +de leurs ancêtres respectifs ; il n’y a pas, en effet, de différence +marquée entre les deux fractions au point de vue de la couleur : on +trouve dans chacune d’elles des gens au teint foncé. + +Les Missiryé ont la réputation d’être voleurs et d’être encore plus +pillards que les autres Arabes nomades, ce qui n’est pas peu dire ; ils +ont d’ailleurs fait de nombreuses incursions au Fitri, où ils venaient +piller nos protégés. Autrefois, ils ne vivaient pas toujours d’accord +avec leurs voisins, Djaʿâdné, Khouzam et Oulâd Râchid ; ils se +réunissaient pourtant à ceux-ci pour lutter contre les Maḥâmid. + + +=Taʿâliba.= — Les Taʿâliba descendent de Ta’leb, fils de Missir. Ils +sont baggara et habitent au Darfour, avec les Missiriyé. + + +=Hawtiyé.= — Les Hawtiyé sont des demi-Arabes : on dit qu’ils seraient +issus d’un esclave de Missir. Ils sont peu nombreux et habitent la +province occidentale du Darfour. + + + RIZÉGAT[124] + + +La tribu des Rizégât est la plus considérable du Darfour : Nachtigal +rapporte que, en cas de guerre, ces Arabes auraient pu mettre 10.000 +cavaliers en ligne. + +L’ancêtre des Rizégât est Rizq ou Rizeq, fils d’Attïé, qui s’installa +dans le sud du Darfour avec ses trois fils, Maḥar, Maḥmoud et Naïb, +leurs familles et leurs troupeaux. La tribu se développa dans la région +d’immenses forêts qu’elle habitait et devint très puissante : elle put +même braver l’autorité du sultan du Darfour et vivre dans une +indépendance presque complète. Cette situation durait depuis plusieurs +siècles quand Moḥammed el Fâdhel, dont nous avons déjà parlé, arriva au +pouvoir. Ce sultan, résolu à réduire les Rizégat, cerna peu à peu les +forêts où ils se tenaient et en massacra un grand nombre : le reste fut +fait prisonnier ou dispersé. On mit à mort ceux d’entre les prisonniers +qui dépassaient la trentaine ; les autres furent rangés en trois +groupes, selon qu’ils descendaient de Maḥar, de Maḥmoud ou de Naïb. +« Chacun de ces groupes fut à son tour partagé en deux parties : les +Arabes de la première furent autorisés à vivre comme par le passé dans +leur patrie avec leurs femmes et, comme presque tous les troupeaux +étaient tombés aux mains de ses chefs, le sultan fit donner un bœuf et +une vache à chaque homme, ainsi qu’à chaque femme dont le mari avait été +tué pendant le combat ; l’autre moitié, hommes et femmes, fut +transportée sous escorte au nord du Darfour. Là, chacun reçut un chameau +et une chamelle et on leur assigna pour demeure les pâturages des Erégat +qui avaient été presque complètement exterminés[125]. » Les tribus +actuelles des Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé, qui nomadisent dans le nord +du Darfour et sont abbala, descendent en partie de ces derniers +Arabes[126]. Comme on le voit, elles sont étroitement apparentées aux +Rizégât baggara installés dans le Sud. + +Les Rizégât habitent, en compagnie des Pouls, le pays de Chekka. Ils +sont célèbres par leur turbulence : ils vécurent presque toujours en +état de rébellion contre le gouvernement régulier du Darfour et, après +avoir été quelque temps en désaccord avec l’aventurier Ziber, ils +l’aidèrent dans sa lutte contre le sultan Ibrahim Koïko. Assez bons +musulmans, très courageux, les Rizégât furent des premiers, parmi les +Arabes du Darfour, à répondre à l’appel du Mahdi et à prendre les armes +contre les troupes égyptiennes. Cela ne les empêcha pas, d’ailleurs, +d’attaquer plus tard les contingents mahdistes qui avaient agi à leur +égard d’une manière vexatoire : ceux-ci ne durent leur salut qu’à +l’intervention opportune d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi. + +Les Rizégât comprennent un certain nombre de fractions (Omm Serer, Oulâd +Moḥammed, etc.). Ils nomadisent dans le sud du Darfour et ils vont +passer la saison sèche dans les pâturages du Baḥr el Ghazal. + + +=Maḥariyé.= — Les Maḥariyé sont abbala et mènent la vie nomade dans la +région comprise entre le Darfour et le pays des Bideyat. Ils vivent en +état d’hostilité avec ces derniers : les deux peuplades passent leur +existence à se voler les troupeaux et à faire l’échange des prisonniers. + +Les Maḥariyé du Darfour vont chaque année chercher du natron à Bir el +Milḥ (le puit du sel). « Bir el Milḥ est situé au nord d’El Fâcher, en +plein désert ; on met pour l’atteindre dix jours, pendant lesquels on ne +rencontre ni eau ni végétation[127] ». Pour s’y rendre, les Arabes +suivent la grande route des caravanes qui va du Darfour à Siout, dans la +haute Égypte, par Legia, Bir Selima, Bir ech Chebb, Beris et El Khayeh : +cette voie est appelée _derb el ʿarbaïn_ (le chemin des 40 jours). Le +natron que les Maḥariyé vont chercher sert à faire la solution d’eau +natronée dont les chameaux sont si friands : la tribu fait le commerce +de ce natron au Darfour. + + +=Maḥâmid.= — Ces Arabes sont très nombreux : on les trouve au Darfour et +au Ouadaï. + +Au Darfour, ils nomadisent dans le nord-ouest du pays, avec les Erégat +et les Maḥâriyé. + +Au Ouadaï, les Maḥâmid forment une des tribus les plus puissantes et les +plus considérées : ils possèdent d’immenses troupeaux de bœufs et de +moutons, et on vante aussi leur richesse en chameaux. Ils habitent la +région d’Ourâda, au nord-ouest du dar Mimi, où ils se seraient installés +bien avant le règne d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. « Le terrain est peu +accidenté ; les dunes dominent. A l’Est, les monts Affala et Korbol (80 +mètres de relief) sont les points culminants ; ils marquent la limite +des terrains de parcours des Maḥâmids. + +« Arada est le principal point d’eau de la région. Pendant la saison des +pluies, c’est une grande mare alimentée par des ouadis de faible débit +venus des monts Affala et du mont Korbol ; pendant la saison sèche, il y +a de nombreux puits où l’eau est très abondante et très bonne. + +« Au Nord, les puits de Kagimir et de l’ouadi Ouagad permettent +d’atteindre Om-Chalouba. + +« Les cultures sont à peu près nulles, mais les pâturages sont assez +suffisants, surtout dans les ouadis. Près d’Arada, quelques tribus +cultivent de maigres champs de coton. + +« Cette région est exclusivement habitée par les Arabes nomades... +Pendant la saison des pluies, ils abandonnent Arada et conduisent leurs +troupeaux à l’Est, vers les monts Affala et Korbol, où les ouadis et les +thalwegs fournissent d’excellents pâturages pour les bœufs et les +chameaux. Jadis ils s’établissaient au Nord, sur les bords de l’ouâdi +Kagimir et de l’ouâdi Ouagad. La crainte des rezzou senoussistes les a +ramenés en arrière. + +« Pendant la saison sèche, ils s’établissent à Arada[128]. » + +Selon les renseignements donnés par le lieutenant Lucien, les Maḥâmid +n’auraient plus le teint clair qui caractérisait autrefois ces Arabes. +« Ils ont à peu près perdu le type de leur race ; leur mélange avec les +autochtones ayant créé un type noir aux traits réguliers. Ils sont +intelligents, astucieux, menteurs, pleins de mépris pour ceux qui ne +sont pas de leur race. Ils ont su garder leur nationalité au milieu des +peuples guerriers qui les ont asservis. Jadis alliés aux Ouadaïens, ils +sont devenus leurs tributaires. En plus de l’impôt annuel, ils +fournissaient pendant les expéditions les animaux de transport et un +certain nombre de cavaliers... Les Maḥâmids peuvent mettre en ligne 400 +à 500 guerriers, dont une centaine armés de fusils à tir rapide[129]. » + +Les Maḥâmid sont réputés comme ayant pris, au contact des Ouadaïens, les +habitudes de violence et de brutalité qui distinguent ces derniers. On +dit même que, dans leurs campements, les vieillards à barbe blanche +(_chioukh_) — toujours nombreux chez les Arabes qui mènent la vie +pastorale — ne sont pas bien traités et qu’on n’a pour eux aucune espèce +d’égards. + +Les Maḥâmid boivent le _khall_, boisson fermentée faite avec des dattes +et cela suffit à montrer combien leurs mœurs diffèrent de celles de +leurs voisins arabes de l’Ouest. Ils sont négligents dans l’exécution de +leurs devoirs religieux et ne se montrent que musulmans assez tièdes. +Ils ont le teint relativement clair, et tout le monde s’accorde à dire +qu’ils parlent l’arabe le plus pur de la région du Tchad. + +Autrefois, les Maḥâmid ne vécurent pas toujours d’accord avec le sultan +du Ouadaï : ils furent razziés par Moḥammed Chérif, et leur cheïkh, +Bella, dut se réfugier au Darfour. On dit que la femme de Bella, Kinbélé +— dont la beauté avait excité, au plus haut point, le désir du cheïkh +ḥamidi Meguedji — fut la cause bien involontaire de la lutte qui éclata, +plus tard, entre les Maḥâmid et les Oulâd Râchid (Ḥamida et Zebada). Ces +derniers furent vaincus, mais, sous le règne de ʿAli, ils purent prendre +leur revanche avec l’aide des Djaʿâdné et des Missiriyé : ils battirent +les Maḥâmid et leur enlevèrent un grand nombre d’animaux. + +Les Maḥâmid ont fait autrefois de nombreuses incursions au Borkou et +chez les Bideyat : les gens qu’ils enlevaient étaient vendus comme +esclaves sur le marché d’Abéché. Par contre, ces Arabes avaient à +souffrir des expéditions de pillage que menaient, dans les pays du nord +du Ouadaï, les Touareg, les Oulâd Slimân et les Tedâ. + +La domination des Senoussia au Borkou inaugura, pour les Maḥâmid, une +ère de calme et de tranquillité. Les relations de Doud-Mourra avec la +confrérie, quoique peu amicales au début, furent toujours pacifiques, et +les Maḥâmid purent alors, sans crainte d’être pillés, faire un peu de +commerce avec les pays du Nord : ils allaient chercher, avec leurs +chameaux, les dattes et le sel blanc du Borkou, ainsi que le sel rouge +de Demi et du pays des Bideyat. Leur éloignement du territoire français +mit pendant longtemps les Maḥâmid à l’abri des reconnaissances exécutées +par nos troupes. Cependant, en mars 1908, le lieutenant Ferrandi tomba +sur Ourâda et coupa pour un temps la route directe du Borkou au Ouadaï. + +Après la prise d’Abéché, le lieutenant Lucien parcourut le pays des +Maḥâmid, en août et septembre 1909. Les Arabes firent leur soumission, +et un rezzou senoussi (Arabes, Touareg et Bideyat) fut surpris et +dispersé, sur les bords de l’ouâdi Maï, à l’est d’Amm Chalôba. L’aguid +el Maḥâmid, Aḥmed, resta préposé à la surveillance de la région du Nord, +avec une centaine de fusils. Les Khouan étaient furieux de voir les +Maḥâmid et leur aguid reconnaître la domination des Chrétiens. Le cheïkh +senoussi Moḥammed Ṣâlèh Kéréma envoya même une lettre à Ourâda, pour +engager les Arabes à faire défection. Il ne fut point écouté, et les +Senoussia vinrent alors, à plusieurs reprises, razzier le dâr Maḥâmid. + +En mars 1911, une compagnie méhariste fut installée à Ourâda. + +La tribu est commandée par l’aguid le plus puissant du Ouadaï : le +cheïkh qui commande l’ensemble des fractions Maḥâmid n’est que le +khalifa de l’aguid. Moḥammed ould Bechara, qui fut tué le 17 juin 1908 +au combat de Djoua, remplissait ses fonctions d’aguid el Maḥâmid depuis +la prise de Massnia par le sultan ʿAli (1870). Il était, au Ouadaï, un +personnage aussi considérable que Doud-Mourra lui-même : c’est à lui, +d’ailleurs que ce dernier devait en grande partie sa fortune. Appuyés +l’un sur l’autre, ces deux hommes n’eurent rien à craindre des diverses +factions qui au Ouadaï plus qu’ailleurs, se donnaient libre cours. +Moḥammed avait épousé une sœur de Doud-Mourra, Mérem Zara : pour +sauvegarder la réputation de sa famille et aussi pour faire plaisir à +son puissant ami, le sultan n’hésita pas à faire couper le cou à l’aguid +el Baḥr, le débauché Adem ould Keneticha, qui avait eu commerce +(_koubbanya_) avec Zara. + +Les progrès de l’occupation française et la fuite de certains Arabes au +Fitri ayant enlevé aux Ouadaïens une grande partie de leurs ressources, +les Maḥâmid furent plus pressurés que par le passé. Ils eurent parfois +aussi à pâtir du voisinage du Darfour : c’est ainsi que, en 1906, ils +furent attaqués et pillés par l’aguid Adoum Roudjal, chef de guerre du +sultan ʿAli Dinar. Après la prise d’Abéché, l’aguid el Maḥâmid Aḥmed, +fils de Moḥammed ould Bechara, embrassa la cause d’Acyl. Il fit +défection en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le +dar Zegâoua. Il fut remplacé par un frère d’Acyl, Sérhéroum, qui trouva +la mort dans un combat livré à un rezzou senoussi, sur les bords de +l’ouadi Maba, le 2 septembre 1910. + +Les Maḥâmid comprennent un certain nombre de fractions : Oulâd Zêd, +Oulâd Nedja, Oulâd Djenoun, Oulâd Cheïkh, Oulâd Manṣour, Seif ed Din, +Oulâd Djenab, Ḥamdiyé et Teyifat. + +Quelques-unes d’entre elles habitent la partie du Ouadaï qui confine au +Darfour, notamment le dar Tama. + +Avec les Maḥâmid vivent des Ḥaddâd Gourân (Kodera), des Ayal Baba et un +certain nombre d’Arabes appartenant aux tribus voisines du Darfour : +Erégat, Maḥariyé, Naouaïbé. C’est parmi les fogara des Erégat et des +Maḥariyé que sont choisis, d’après une tradition séculaire, les +interprètes du sultan (_khechoum el kelâm_, bouches du langage). + +_Oulâd Yasin_. — Les Oulâd Yasin habitent le Darfour. Leur ancêtre est +Yasin, fils de Barek, fils de Maḥmoud. Ils sont donc proches parents des +Maḥâmid ; mais ces derniers prétendent que, après la mort de Maḥmoud, +son fils aîné Chaïq remaria sa mère à un esclave et que la descendance +des Oulâd Yasin est issue de cette union. + +_Chigguêrat_ ou _Choudjerat_. — « Ils sont rougeâtres de teint et +paraissent être de la famille des Maḥâmid. C’est leur qualité de baggara +qui les en distingue. Ils habitent entre Nimro et l’Aïd el +Djemel[130]. » + +_Chouqeqat_. — « Ils sont alliés aux Maḥâmid mais d’une famille +différente. Ils sont peu nombreux, habitent le Kondongo et le bassin +occidental de la Bétéha. En automne, ils se retirent chez les Maḥâmid ou +dans le Bitakguinnek[131]. » + + +=Naouâïbé.= — Les Naouâïbé sont abbala et nomadisent dans le nord-ouest +du Darfour, en compagnie d’autres Arabes : Maḥariyé, Maḥâmid, Erégat, +etc. Ces tribus se sont plus ou moins mélangées aux Zegaoua Amm +Kimmélté, population complètement arabisée. + +On trouve également des Naouâïbé au Ouadaï, où ils sont sédentaires et +baggara. Ils habitent sur les bords de la haute Bataḥ (Akroub), et +possèdent de superbes troupeaux de bœufs. Comme la plupart des Arabes du +sud du Ouadaï, ils abandonnent leurs villages à la saison des pluies, +pour gagner les pâturages du nord. + + +=Tordjem.= — Ces Arabes sont considérés comme des parents éloignés des +Rizégat ; la pureté de la race a cependant été altérée, chez eux, par +des alliances avec des esclaves. + +Au Ouadaï, on trouve les Tordjem dans le dar Zioud et dans la région de +la haute Batah, à côté des Massalat el Hoch : ils sont sédentaires et +baggara. + +Au Darfour, le plus grand nombre réside dans le Dâr Fêa, la province la +plus occidentale du pays (à Oumm Sehaba et dans le district de Bouré) ; +les autres Tordjem habitent avec les Ziadiya, les Beni Holba et les +Rizégat du nord. Ces Arabes sont baggara et presque tous sédentaires. +Ceux situés près de la frontière du Ouadaï sont réputés comme jouissant +d’un grand bien-être. Nachtigal nous a décrit la toilette de leurs +femmes. « Elles se faisaient remarquer, dit-il, par la richesse de leur +coiffure et de leurs bijoux. De petites tresses de cheveux leur +encadraient la tête et se greffaient sur deux grosses tresses serties de +perles qui allaient du front jusqu’à la nuque, deux colliers de perles +entouraient leur visage, des perles encore se balançaient à chaque +tresse et retombaient jusque dans la nuque. Le corail de pacotille, le +cheguig[132], l’ambre (kaouadim), le somit[133] et le zeïtoun[134] +étaient largement mis à contribution. Elles portaient au-dessus des +tempes, sur chaque côté de la tête, un anneau d’argent de moyenne +grandeur avec fermeture en corail et six ou sept autres au-dessus de +l’occiput. D’autres anneaux plus grands leur pendaient aux narines ; +chez quelques-unes, le nez était percé d’un fil où s’enfilaient des +perles. Au cou enfin, elles portaient d’étroits colliers, où l’on +remarquait des morceaux d’ambre gros comme des œufs de pigeon. En +général, ces femmes Tordjem avaient la taille bien faite, le visage +aimable ; leur teint rougeâtre leur donnait un attrait spécial..... Il +vint aussi quelques Arabes de la tribu des Maḥâmid, dont les chameaux +étaient dans le voisinage. Le piteux aspect de leurs femmes qui +n’étaient vêtues que de peaux, sans aucun bijou, contrastait avec les +vêtements luxueux et la riche parure des femmes Tordjem. Quelle +condamnation de la vie nomade[135] ! » + +La coiffure décrite plus haut, qui rappelle celle des femmes Salamat et +des femmes Lisi, présente beaucoup d’analogie avec la coiffure des +Ouadaïennes[136]. Elle est plus ou moins adoptée, d’ailleurs, par les +tribus arabes du Ouadaï qui sont sédentaires. D’une façon générale, les +femmes du Ouadaï parent leur chevelure de bijoux en argent ou en or, de +perles, d’ambre, etc. On retrouve cette habitude chez certaines +fractions arabes de l’ouest, et les femmes des Deggâgueré, par exemple, +mettent également des perles et du corail dans leur chevelure. + +Dans les tribus arabes, comme nous l’avons déjà dit, les hommes ont +presque toujours la tête rasée. Cependant, au Ouadaï, quelques-uns +d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les arrangent en petites +tresses, tout comme les Maba : nous avons remarqué le fait, par exemple, +chez des Tordjem du dar Zioud. + +Au Darfour, nombre d’Arabes, surtout parmi les nomades, gardent +également les cheveux longs. + + + OULAD RACHID + + +Les Oulâd Râchid racontent une histoire assez singulière au sujet de la +conception de leur ancêtre Râchid, fils posthume de Djinéd. Les Arabes +se trouvaient du côté de l’Égypte quand ce dernier mourut. Les oulémas +s’assemblèrent aussitôt afin de laver le corps conformément aux rites +religieux ; mais, chose qui les étonna profondément, certaine partie du +corps du défunt présentait une verticalité particulière, qu’ils ne +purent faire disparaître. On discuta, on fit appeler les femmes de +Djinéd, on les interrogea et on finit par comprendre que le cheïkh +désirait connaître — au sens biblique du mot — la plus jeune d’entre +elles. On les laissa seuls, _daker Djinéd defega_, comme disent les +Arabes, et le défunt eut un fils de plus, Râchid. + +Les Oulâd Râchid habitent le Bornou et le Ouadaï. Ces Arabes allèrent +s’installer au Baḥr el Ghazal et, après la lutte contre les Salamat, ils +occupèrent la région de la Bataḥ que ceux-ci venaient d’abandonner. Les +Kecherda les remplacèrent dans le Baḥr el Ghazal et dans la région +appelée El Ḥarr. Plus tard, la tribu se dispersa : certaines fractions +passèrent sur la rive gauche du Chari et une partie du reste descendit +vers le Sud, du côté du Baḥr Salamat. + +Les Oulâd Râchid du Bornou comptent parmi les premiers Arabes venus dans +le pays. Ils constituent la fraction des Djo’ama et se subdivisent en +Hémédiya[137] et Sawarima. Ils se sont conservés plus purs que beaucoup +d’autres Choa. On les trouve dans les districts de Karagouaro et de +Magomeri : Nachtigal évalue leur nombre à environ 2.000. + +Ceux du Ouadaï comprennent trois fractions : Zebada[138], Ḥamida et +Azid. + +Chez les Zebada, on distingue les Oulâd Nour, Mélékat, Oulâd Abou Zaït, +Dâr Salem et Zioud ; chez les Ḥamida, les El Fadhalia, Oulâd Abou Nafé +(Nafia), Oulâd Mogaddem, El Hômarat, El Euouas, Oulâd Matrouk, Oulâd +Bellal et Siérat. La plupart de ces Arabes habitaient autrefois la +région comprise entre la Bataḥ et le Mourtcha ; ils s’échelonnaient le +long de l’Oudey — les Zebada à l’Ouest (El Adara, El Ḥémédiya), et les +Ḥamida à l’Est (du côté de la grande mare d’Er Rouhoud). On les appelait +_Râchid el Bataḥ_. Ils menaient une existence analogue à celle de leurs +voisins, les Khouzam et les Missiriyé. Ils allaient hiverner sur les +bords de l’ouâdi Ḥaddâd et, à la saison sèche, regagnaient les pays du +Sud : les Zebada s’installaient sur les bords de la Batah (Atya, +Chibéna, Koundiourou) ; les Ḥamida circulaient le long de cette rivière, +traversaient le Moubi et allaient demeurer quelque temps avec leurs +frères du Baḥr Râchid. Les captifs et les Mesâkin restaient dans les +villages, où ils cultivaient le sol. + +Durant les années 1904 (Moḥammed Fanioura ʿAbd en Nebi) et 1905 (El +Khalil), la plupart des Râchid el Bataḥ, lassés des exactions +ouadaïennes, se réfugièrent au Fitri. Le cheïkh El Khalil n’y resta pas +longtemps ; il eut des dissentiments avec les autres Arabes réfugiés et +il fut froissé de voir que, chez nous, les prérogatives attachées au +titre de chef des Zebada étaient limitées : c’est pourquoi il s’enfuit +au Ouadaï avec un certain nombre de campements (Oulâd el Haggar, Oulâd +Hemed, Oulâd Djibril), en octobre 1905. Il fut dès lors notre ennemi +déclaré et aida Badjouri dans tous les coups de main dirigés contre le +Fitri et nos Arabes protégés. En juillet 1907, il vint à Seïta, en +compagnie des Arabes Missiriyé, faire sa soumission au capitaine +Jérusalémy. + +On trouve, chez les Zebada, la sous-fraction maraboutique des Mélékat : +ces Arabes relevaient autrefois de l’imam ouadaïen El Djezouli, qui fut +remplacé par son fils Adem. + +Quant aux Zioud, ils habitent le pays très peuplé qui porte leur nom et +qui s’étend à l’ouest d’Abéché : ils sont sédentaires et leur teint est +légèrement foncé, car ils se sont mélangés à diverses populations, en +particulier aux Ouadaïens. « On peut dire que presque toute la province +du Dar Zioud est arabe. Les Tordjem, les Missiriyé ḥoum ou zourq, les +Oulâd Hemed, les Khouzam y habitent. D’ailleurs les autres groupements +ethniques ont adopté la langue et les mœurs arabes : tels sont les Maba +de sang royal, les quelques Kouka, les Toundjour, les Guimr ; puis +encore les Beraouna (Bornouans), les Djellaba, les Massalat, les +Kachméré, les Tama, les Djebel et enfin les Dorouq, qui sont originaires +du centre de l’Afrique. Cette dernière tribu n’habite que Bir Yoyo, leur +teint est gris, leur langue paraît être de la même famille que celle des +Guimr, mais ils ne parlent plus que l’arabe[139]. » + +Certains Ḥamida (Dilla ?) habitent la partie orientale du Ouadaï, sur +les bord de l’ouâdi el Ḥamra (Abker, Chokkan), à côté des Beni Ḥassen et +des Tordjem. + +Les Azid habitent la partie sud-ouest du Ouadaï, non loin des Arabes +Salamat. Leur pays est traversé par le baḥr Fodjo, qui forme la lagune +de même nom, et par le déversoir des lagunes Bougdi et Ndouma (ou +Andoma) : les deux baḥrs se réunissent à El Houguena, qui est la +capitale des _Râchid el Baḥariyé_ (Râchid du Baḥr). La rivière +résultante prend le nom de Baḥr Râchid et va se jeter dans le Baḥr +Salamat à El Djideï. Les Azid sont sédentaires : ils élèvent des bœufs +et pratiquent l’agriculture. Dans le pays qu’ils habitent, la terre est +grasse et produit notamment beaucoup de sorgho (bérbéré) ; mais de +grosses mouches, analogues à celles du Fitri, y sont un fléau pour le +bétail. Ces Arabes, qui sont bien moins purs que leurs frères de la +Bataḥ, se sont quelque peu mélangés aux Ḥamida qui venaient passer la +saison sèche dans le Baḥr Râchid. Jusqu’à ces derniers temps, ils +avaient vécu avec nous dans des termes peu amicaux. Mais les combats +victorieux que nous avons livrés aux Ouadaïens (Amm Timan, Dokotchi, +Djoua), semblent les avoir fait renoncer à toute attitude hostile à +notre égard. + +Certains Azid vivent également dans la région montagneuse située au +nord-est du Baḥr Râchid (Bourma Taguil) : on les appelle _Râchid el +Ḥidjar_ (Rachid des montagnes). + +On trouve enfin quelques Oulâd Râchid dans le pays de Boli et de +Kourtali. + + +=Beni Ḥassen.= — « Ils sont de la même famille que les Ḥamida ; de teint +rougeâtre et peu nombreux. Ils habitent les bords de l’Ouâdi el Ḥamra ; +comme leurs frères, ils vont chercher en automne des pâturages plus +riches[140] ». + + +=Beni Holba[141].= — On considère les Beni Holba comme des parents +éloignés des Oulâd Râchid. Ils sont nombreux au Darfour, et Nachtigal +rapporte qu’ils pouvaient mettre 3.000 cavaliers en ligne. Cette tribu +était beaucoup plus puissante autrefois, au temps où elle refusait de +payer l’impôt à Moḥammed el Fâdhel ; mais ce sultan la décima, lui +enleva ses troupeaux et, par la cruauté dont il fit preuve envers elle, +mérita d’être appelé _La Mort des Beni Holba_. + +Les Beni Holba, comme la plupart des Arabes de l’intérieur du Darfour, +se sont mélangés aux autres indigènes et leur teint est généralement +bronzé. Ils sont baggara et habitent autour du Djebel Marra, dans le +district de Rô-Kouri. On en trouve également dans la région comprise +entre le Djebel Marra, le dâr Sila et le pays des Taacha, +particulièrement sur les bords de l’ouâdi Sâlèḥ. Les Beni Holba vivaient +autrefois en état d’hostilité avec leurs voisins les Taacha. Lors du +mouvement madhiste, ils prirent les armes, attaquèrent les troupes +égyptiennes et contribuèrent à la chute du Darfour. Ils forment +actuellement une tribu puissante, que le sultan ʿAli Dinar est tenu de +ménager. + +Hors du Darfour, on trouve des Beni Holba au dâr Sila et dans la partie +orientale du Ouadaï. + + + BEDRIYÉ + + +Les Bedriyé ne sont pas des ’Yal Djinéd : ils se réclament de Bedr, fils +de Dahmech, fils de Bounou Chaker. Ils habitent, au Darfour, la province +orientale d’Abou Bâli. Ils possèdent quelques chameaux, mais ils élèvent +surtout des bœufs et sont devenus en partie sédentaires. + + + EL FEZARA + + +Les Arabes qui descendent d’Aḥmed el Afzer sont appelés Fezâra : ils +habitent presque tous le Darfour. Les deux fractions les plus +importantes de ce sous-groupe sont constituées par les Ziadiya et les +Maliya. + + +=Ziadiya.= — Les Ziadiya se subdivisent en Kouroumsiya et Qasarina. Ils +habitent au nord d’El Fâcher, dans le Dâr Tokouniawi. Ces Arabes sont +nomades et abbala. Nachtigal rapporte qu’ils possédaient cependant assez +de chevaux pour pouvoir mettre 2.000 cavaliers en ligne. + + +=Maliya ou Maaliya.= — Les Maliya comprennent les Oulâd ’Abdou et les +Ma’aqila. Ils sont abbala et nomadisent dans le Dâr-Abou-Dâli, au sud- +est d’El Fâcher. « La tribu des Maaliya est, de toutes les tribus arabes +du Sud, celle dont les mœurs s’effacent le plus rapidement. Adonnés à la +boisson, menant la vie la plus dissolue, les Maaliya sont méprisés par +les Arabes Ḥabbaniyé, Rizégât, Missiriyé et Ḥamer, qui ne boivent pas de +spiritueux et tiennent encore un peu à la pureté des mœurs[142]. » Les +Maaliya donnèrent cependant, avec les Rizégât et les Ḥabbaniyé, le +signal de l’insurrection mahdiste dans le Darfour méridional. + + +=Autres fractions.= — Les Fezâra comprennent encore les fractions +suivantes : Habbabin, Djelledat, Medjânin, Zanatit, Oulâd Igoï, Beni +Oumm Ron et Beni Djerrâr. Ces Arabes habitent la partie orientale du +Darfour : ils sont abbala et, pour la plupart, sédentaires. Les Zanatit +et les Medjânin sont quelque peu représentés au Ouadaï. Ils sont +sédentaires et agriculteurs : les premiers résident à ’Id el Gara’a ; +les seconds à Ḥadjer Tokoulla, Medjânin et Daraba. + + + ZABALAT, MAHADI, ISSIRRÉ + + +Ces tribus, peu nombreuses, sont installées au Ouadaï, près de la +frontière du Darfour. Elles doivent probablement se rattacher aux Arabes +Djoheïna ; les deux premières appartiennent à la même famille et ont le +teint fortement bronzé. + +Les Zabalat sont fixés sur les bords de l’ouâdi Delal et émigrent au +Kounoungo en automne. Les Mahadi, sédentaires et agriculteurs, habitent +au sud du pays des Soungor. Les Issirré sont sédentaires à Chokkon et à +Nella, où ils pratiquent l’agriculture. + + + ḤAMER OU ḤOMR + + +« Les frères Ḥamed el Afzer et Ḥamed el Adjezem avaient une sœur qui, +après la mort de son père, contracta secrètement mariage avec un +Tourroudj (tribu au teint clair mais non noble) ; elle devint ainsi +l’aïeule des Ḥamr, dont le nom dérive de Aḥmar, c’est-à-dire rouge. Les +Ḥamr (ou Ḥomr) forment une très nombreuse tribu, qui habite les +districts-frontières du Kordofan et ceux du Dar-Four oriental : elle est +riche en chameaux et peut mettre 1.000 cavaliers en ligne[143] ». + +Cette tribu est l’ennemie héréditaire des Kabâbich et des Maliya. + + * * * * * + + +[Note 74 : Ou ʿAbdoullahi el Djaa’ni.] + +[Note 75 : Variante (d’après Nachtigal) + + Moḥammed el Haouri + + Abdallah el Dja’ani + | + +----------------+--+----------------+-----------+ + | | | | + Ḥamed el Adjezem Ḥamed el Afzer une fille Chaker + | | | + Djinéd Arabes Fezâra Arabes Hamer Daḥmech + + Bedr +] + +[Note 76 : On dit aussi : Aḥmed el Adjezem, Aḥmed el Adjedeb, Aḥmed el +Egdeb.] + +[Note 77 : Les Chekouriyé du Darfour doivent probablement être issus de +Bounou Chaker.] + +[Note 78 : On dit aussi : Djounéd, Djounaïd.] + +[Note 79 : Pays du milieu, de l’intérieur (ou du Nord).] + +[Note 80 : Pays du désert.] + +[Note 81 : Enfants de Djinéd.] + +[Note 82 : Elle aurait eu lieu au temps de l’un des deux sultans +ouadaïens (ou Arous).] + +[Note 83 : Ces Arabes attribuent les pertes qu’ils ont faites en +chameaux à la piqûre d’une grosse mouche blanchâtre (_thèr_). Pour +préserver ces animaux, ils les recouvrent parfois d’un grand filet en +corde quand, au début de la saison sèche, ils viennent chercher du mil +au Fitri. Ils considèrent Yao comme un point très malsain pour les bêtes +et les gens, et ils n’aiment point y séjourner.] + +[Note 84 : Depuis le temps où nous écrivions ces lignes, nos troupes ont +pris Abéché et occupé en partie le Ouadaï. Les Arabes de l’Ouest +n’auront désormais plus rien à craindre des bandes ouadaïennes.] + +[Note 85 : Les Ouadaïens enlevaient de préférence les chameaux, afin +d’empêcher les Arabes de fuir dans des régions sans eau, où ils ne +pouvaient les poursuivre. Les Arabes font boire leurs chameaux tous les +dix jours en hiver, tous les sept jours en été : les autres animaux +boivent tous les jours.] + +[Note 86 : Il est plus probable cependant que les Oulâd Hemed qui +habitent actuellement le Darfour y étaient déjà à ce moment-là. +Quelques-uns de ceux qui quittèrent le Baḥr el Ghazal durent se réfugier +au Ouadaï, où l’on trouve encore des Oulâd Hemed dans le Dar Zioud.] + +[Note 87 : Les Ta’âcha du Sila furent pillés en 1904 par Idris (aguid er +Rachid) et Gomboro, et en avril 1905 par l’aguid el Djaʿâdné et Oust +Kheir.] + +[Note 88 : Rabaḥ demeura quelque temps dans le pays des Arabes Ta’acha.] + +[Note 89 : Les Salamat disent d’ailleurs couramment : _Ana Salami_, je +suis un Salamat ; _Houma min ’yal Salam_, ce sont des Salamat.] + +[Note 90 : Certains Salamat se disent originaires du pays de Médine, du +Hedjâz par conséquent.] + +[Note 91 : Lors des fêtes de la circoncision, le sultan avait voulu +confisquer les moutons que les Ma’ïn venaient d’égorger. Cette +prétention aurait été, d’après les Arabes, la cause de la rupture.] + +[Note 92 : Baḥr el Djideï (El Djideï est la capitale des Salamat du +Ouadaï), ou Baḥr et Tiné (le fleuve de la boue), ou Baḥr es Salamat (le +fleuve des Salamat).] + +[Note 93 : Le village le plus septentrional du Fitri porte le nom de +Rahd es Salamat (la mare des Salamat).] + +[Note 94 : Foureau : _D’Alger au Congo par le Tchad_, p. 698. Les deux +femmes Choa de la p. 699 sont des Salamat. Cela se reconnaît très +facilement à leur coiffure.] + +[Note 95 : Nachtigal, t. II, p. 436.] + +[Note 96 : Chevalier, _Afrique centrale française_, p. 321.] + +[Note 97 : Les _Boulala Gousar_ de la région d’Ourel, par exemple, qui +sont originaires du Fitri et ne parlent que l’arabe.] + +[Note 98 : Les Kanembou Goudjirou, qui sont en réalité des Kouka venus +autrefois du Fitri ; les Baguirmiens et les Lisi d’origine babalia ; les +Boulala, qui sont d’origine kanembou, etc.] + +[Note 99 : Les Yéssiyé furent autrefois plus nombreux dans la région de +la Bataḥ de Laïri (Abouraï, El Bakkas, Nabagaïa) ; à la suite de +pillages répétés de la part des Ouadaïens, beaucoup d’entre eux +s’enfuirent vers l’Ouest.] + +[Note 100 : Am Deguemat, sur la Bataḥ, est la résidence de l’aguid es +Salamat.] + +[Note 101 : _Voyage au Ouadaï_, p. 41.] + +[Note 102 : _Rabèḥ_ ربح est le nom indigène de Rabaḥ.] + +[Note 103 : Capitaine Julien, _Le Dar-Ouadaï_. Les femmes arabes +chantent souvent les péripéties de la lutte entre Djideï et Cherf +eddin.] + +[Note 104 : _Bir el Khala_, le puits de la brousse.] + +[Note 105 : _Le Petit Temps_, 11 octobre 1908.] + +[Note 106 : On trouve encore des Oulâd Moussa à Matko (Baguirmi) et à +Kornaka, du côté de Bédanga.] + +[Note 107 : On dit que les Kouka de Bouloulou-Sigdia sont venus du +Tania.] + +[Note 108 : « Le Debaba fut occupé au commencement du XVIIe siècle..... +Mousa, le père et fondateur de la tribu des Oulâd Mousa, est enterré +dans le Debaba, près du village de Bouloulou. Chaque année, de nombreux +pèlerins viennent prier sur sa tombe et immolent à sa mémoire des bœufs +et des moutons. » Capitaine Rivière, _Notice sur le Cercle de Moïto_.] + +[Note 109 : En 1904, par peur des pillards ouadaïens, ceux qui +possédaient quelques biens se réfugièrent en territoire français. Ils +menaient l’existence nomade et passaient la saison sèche dans la région +de Seïta et de Malabesse. + +On trouve également quelques Salamat au nord de la Batah, dans la région +Ourel-Cheqqel Hadjlidj.] + +[Note 110 : En arabe régulier, مدب _madabb_ signifie : lieu où l’eau +s’écoule. Debaba a un sens analogue. Ce mot est donc un nom de pays et +non, comme on l’a cru parfois, un nom de tribu.] + +[Note 111 : Celui de 1900, par exemple.] + +[Note 112 : Freydenberg, _Le Tchad et le Bassin du Chari_, p. 99.] + +[Note 113 : Baḥr Ligna.] + +[Note 114 : Chevalier, _Afrique centrale française_, p. 337. Nous avons +déjà dit que les baḥrs entourant les îles des Kouri-Kaléa sont asséchés +depuis quelques années et que ce pays n’est plus qu’un ancien archipel.] + +[Note 115 : Les Pouls sont disséminés dans tout le Baguirmi, entre +Tchekna, Bousso et Bédanga. Ils forment un groupe assez important dans +la région de Tchekna. Leur teint est généralement foncé, par suite de +croisements avec les populations étrangères, notamment avec les +Baguirmiens : beaucoup d’entre eux ne parlent que le baguirmien et +l’arabe. On trouve cependant, du côté de Melfi, des Pouls qui ont gardé +leur teint clair et leur longue chevelure.] + +[Note 116 : Chevalier, p. 320. Cette description peut s’appliquer à la +plupart des Salamat.] + +[Note 117 : Chevalier, p. 332.] + +[Note 118 : Nachtigal. Il se pourrait cependant que ce nom de Oulâd +’Aïnâ ne soit autre chose que Oulâd Ma’ïn.] + +[Note 119 : Le pluriel de _chérif_ est aussi _achrâf_. Certains Arabes +de la vallée du Nil portent ce titre et c’est à leur groupe +qu’appartenait le Mahdi, Moḥammed Aḥmed. Les Achrâf, c’est-à-dire les +parents du Mahdi et leurs partisans, outrés des humiliations que leur +avait fait subir le khalife ʿAbdoullahi, essayèrent de renverser ce +dernier.] + +[Note 120 : _Voyage au Ouadaï_, p. 43.] + +[Note 121 : Dans tout le pays qui nous occupe, les baḥrs sont la plupart +du temps à sec. Ils ne renferment de l’eau que pendant l’hivernage, soit +qu’il s’y forme des mares d’eau de pluie, soit que l’eau y soit amenée +par des dérivations.] + +[Note 122 : « Quant aux Areygât, le faguyh Moḥammed l’Areygât, +interprète du sultan m’a dit qu’ils sont originaires de l’Irâg (Irak), +et issus des anciennes tribus arabes des Lakhmides et des Djouzâmides ». +El Tounesy, _Voyage au Ouaday_, p. 250.] + +[Note 123 : Moḥammed el Fâdhel régna de 1799 à 1838.] + +[Note 124 : On dit aussi Rézégat et Riziégat.] + +[Note 125 : Slatin Pacha, _Fer et feu au Soudan_, t. I, p. 63.] + +[Note 126 : Il y avait déjà depuis longtemps des Maḥariyé, Maḥâmid et +Naouâïbé — appartenant aussi à la famille des Rizégat — dans les +contrées du Nord. Nous avons vu, par exemple, que ces tribus arabes +comptaient parmi celles qui aidèrent ʿAbd el Kerim ben Djamé à renverser +la dynastie des Toundjour.] + +[Note 127 : Slatin Pacha, _Fer et feu au Soudan_.] + +[Note 128 : Lieutenant Lucien, _Ouadaï Aouali_ (_Bulletin du Comité de +l’Afrique française_, 1910).] + +[Note 129 : Lieutenant Lucien.] + +[Note 130 : Nachtigal, _Voyage au Ouadaï_, p. 71.] + +[Note 131 : _Ibid._, p. 72. Le Bitakguinnek est la partie centrale du +Ouadaï : il est administré par un kamkalek.] + +[Note 132 : Perles vertes en verre.] + +[Note 133 : Petits cylindres blancs, rayés de lignes brunes.] + +[Note 134 : Olive, en arabe. Billes jaunes et transparentes qui, comme +l’ambre, servent à faire des colliers.] + +[Note 135 : Nachtigal, _Voyage au Ouadaï_, p. 106.] + +[Note 136 : Cette coiffure se compose de longues tresses qui pendent +autour de la tête : les femmes mariées laissent tomber sur le visage une +partie de leur chevelure. La coiffure peut aussi comprendre une tresse +centrale qui descend sur la nuque et qui est simple pour les jeunes +filles, double pour les femmes mariées.] + +[Note 137 : On trouve, chez les Oulâd Râchid du nord de la Bataḥ, un +village qui porte le nom de El Hémédiya.] + +[Note 138 : « Le faguyh Moûça, aguyd des Zébédeh et frère de Bedr ed +Dyn, imâm du sultan Sâboûn, m’a assuré que les Zébédéh sont d’origine +yamanique, qu’ils tirent leur nom de Zébyd, ville de l’Yémen, et qu’ils +descendent des Himyarites (Homérites) ». El Tounesy, _Voyage au Ouadaï_, +p. 250.] + +[Note 139 : Nachtigal, _Voyage au Ouadaï_, p. 72.] + +[Note 140 : Nachtigal, _Voyage au Ouadaï_, p. 71.] + +[Note 141 : On dit aussi Beni Halba.] + +[Note 142 : Slatin Pacha, t. I, p. 220.] + +[Note 143 : Nachtigal, t. III, p. 454.] + + + + + TRIBUS NON-DJOHEINA + + * * * * * + + + KABABICH + + +Nachtigal rapporte que les Arabes Djoheïna passent pour être proches +parents des Kabâbich. D’autre part, d’Escayrac de Lauture, qui considère +par erreur les Arabes du Soudan comme des tribus qoréïchites, range les +Kabâbich, les Ḥamer et les Toundjour parmi les tribus non-qoréïchites. + +Les Kabâbich nomadisent, avec leurs chameaux, dans la partie du désert +qui s’étend entre le Kordofan et Dongola. Au temps où régnait le khalife +ʿAbdoullahi, ces Arabes virent leurs biens confisqués par ce dernier, +sous prétexte qu’ils n’avaient pas fait de pèlerinage à Omdourman, où se +trouvait le tombeau du Mahdi. « La tribu des Kabâbich avait longtemps +fait le commerce de la gomme et possédait beaucoup d’argent, que selon +leurs coutumes, ils avaient enfoui dans le désert à un endroit connu +d’eux seuls. Des tortures de toutes espèces les forcèrent de trahir leur +cachette et de livrer leur fortune[144]. » La plupart de ces Arabes +gagnèrent alors l’oasis de Omm Badr, où on n’osa les poursuivre. + + + BENI ḤASSEN DU DARFOUR + + +« Les Beni-Ḥassen du Dar-Mâdé habitent un district dont le centre est +marqué par le Djebel Ottâch ; ils peuvent mettre en ligne de 6 à 700 +chevaux et prétendent être venus du Yémen. Bien que cette origine ne +soit pas démontrée, ils ne sont en tout cas ni des Fezâra, ni des +Soudjan (Soudanais)[145]. » + + + KOROBAT + + +« Les Korobat prétendent descendre du Yémen et en dernier lieu de Sabâ, +un petit-fils de Yoqṭan[146] ; ils ne seraient donc pas Ismaélites, mais +Sabéens. Lorsque les For soumirent les Guimr, qui commandaient la région +du Djebel Nokat, située entre le Tama et le pays des Zegaoua, ils +trouvèrent les Korobat. Ces Arabes se sont dispersés depuis dans le nord +du royaume[147]. » + +Il y a aussi quelques Korobat au Ouadaï, dans la région du ouâdi Lobbode +et du ouâdi Delal : leur teint est bronzé et ils sont sédentaires. + + + DIALIIN + + +Nous ne saurions terminer cette étude d’ensemble des Arabes de l’Afrique +centrale, sans parler des Dialiin. Ces Arabes habitent la vallée du Nil +et ne se rattachent ni aux Ḥassaouna, ni aux Djoheïna. Ils sont +cependant bien connus dans les pays dont nous nous occupons, par suite +du rôle qu’ils y ont joué avec Zibêr, Solimân oueld Zibêr et Râbaḥ. +D’autre part, les Djellâba, ces petits commerçants que l’on trouve dans +la partie de l’Afrique comprise entre le Nil et le Haoussa, sont en +majeure partie des Dialiin. + +Les Dialiin se réclament de Ṣâlèḥ ibn ʿAbdallah ibn ʿAbbâs ; comme on le +voit, ils font remonter leur origine à ʿAbbâs, oncle du Prophète, et +c’est pourquoi ils se disent ʿAbbassides (ʿAbbassiyé, Benou ʿAbbâs). Ils +habitent principalement la vallée du Nil, dans la région de Khartoum : +d’où les noms de _Baḥara_, _Baḥarina_ et _’Ayal el Baḥr_[148], qui leur +sont donnés au Darfour et au Ouadaï. Les Dialiin comprennent un certain +nombre de fractions : Djimeab, Sadab, Magadib, etc. + +L’aventurier Zibêr appartenait à la fraction des Djimeab. Il avait +réussi, en faisant le commerce de l’ivoire et des esclaves, à se tailler +une sorte de principauté dans le Baḥr el Ghazal. A la cour d’El Fâcher +vivait, à ce moment-là, un certain faqih, Moḥammed el Boulali, qu’une +vive inimitié séparait du vizir (ouzîr), Aḥmed Chettâh. Celui-ci fit +tuer les deux fils de son rival, et le faqih, résolu à se venger, quitta +le Darfour et se retira à Khartoum. Là, il vanta les richesses des pays +du Sud et il décida le gouvernement égyptien à l’envoyer dans le Baḥr el +Ghazal, pour prendre possession des provinces non occupées. La lutte +éclata, naturellement, entre Zibêr et El Boulali : ce dernier fut battu +et tué. Le vainqueur, grâce à des présents adroitements distribués, sut +cependant se faire pardonner cette attaque par les Égyptiens, et il fut +nommé gouverneur du Baḥr el Ghazal. Il tourna alors ses vues du côté du +Darfour, dont il voulut s’emparer : il fit à Khartoum des propositions +en ce sens et celles-ci furent finalement adoptées. + +Depuis Moḥammed el Fâdhel, la puissance du Darfour était allée en +déclinant et les Rizégât menaient de nouveau une existence presque +indépendante dans le sud du pays. Ces Arabes pillèrent une caravane de +Zibêr, qui traversait leur territoire pour se rendre du Kordofan au Baḥr +el Ghazal et tuèrent les gens qui en faisaient partie. L’aventurier prit +prétexte de cette agression pour envahir le Darfour : il massacra un +grand nombre de Rizégât et s’installa solidement à Chekka. Sur ces +entrefaites, le sultan Ḥassen mourait et était remplacé par son fils +Ibrahim Koïko (1873). + +Le vizir Aḥmed Chettah, qui attaqua Zibêr, fut battu et tué ; les +Rizégât avaient prévenu les Dialiin de l’arrivée des Foriens et se +tenaient prêts à accabler la troupe vaincue : ils tombèrent sur les +fuyards, en massacrèrent un grand nombre et firent un butin immense. +Zibêr, après avoir reçu du gouvernement égyptien un renfort d’hommes et +de canons, s’avança jusqu’à Dara. Il repoussa une attaque du sultan du +Darfour et poursuivit ce dernier jusqu’à Manoatchi : là, une bataille +s’engagea et Ibrahim Koïko fut vaincu et tué. Le Darfour tomba alors +entre les mains de Zibêr qui reçut le titre de Pacha. Mais des +contestations s’élevèrent par la suite, entre lui et le représentant du +gouvernement égyptien, Ismaʿïl Ayoub Pacha. Zibêr demanda et obtint +l’autorisation de se rendre au Qaire pour présenter ses hommages au +khédive, l’assurer de sa fidélité et aussi lui exposer ses griefs : il y +fut retenu prisonnier[149] (1874). + +Sur ces entrefaites, Gordon succéda à Ismaʿïl Ayoub comme gouverneur +général du Soudan. Zibêr avait été remplacé par son fils, Solimân oueld +Zibêr, dont les chefs étaient pour la plupart Dialiin et anciens +marchands d’esclaves. Solimân et ses compagnons eurent un moment l’idée +d’attaquer Gordon, mais le général réussit à apaiser l’orage et nomma le +fils de Zibêr gouverneur du Baḥr el Ghazal, avec le titre de bey. Depuis +le départ de Zibêr pour le Darfour, cette province était administrée par +un intendant du nom d’Idris oueld Dabter, qui appartenait à la tribu des +Danâgla. Les Danâgla (pl. de Dongolâoui : habitant de Dongola, +Dongolais) sont méprisés par les Dialiin, qui les considèrent comme les +descendants de l’esclave Dangal, le fondateur de la ville de Dongola : +ils sont le produit d’un mélange d’Arabes immigrés avec d’autres +indigènes. + +La vieille inimitié qui régnait entre Dialiin et Danâgla fit qu’Idris +Dabter, ne voulant pas rendre compte de ses actes à Solimân, s’enfuit à +Khartoum. Là, il dit que le fils de Zibêr considérait le Baḥr el Ghazal +comme sa propriété personnelle et qu’il accordait toutes ses faveurs aux +Dialiin, au grand détriment des autres tribus, des Danâgla en +particulier. Grâce à ses intrigues, Idris réussit à obtenir la +déposition de Solimân et à se faire nommer à sa place. Le fils de Zibêr, +irrité, déclara qu’il ne céderait qu’à la force. Les marchands de la +région durent alors opter pour l’un des deux partis : les Dialiin, qui +formaient la majorité d’entre eux, se déclarèrent pour Solimân ; les +Danâgla et les autres pour Idris Dabter. Solimân, qui avait grossi ses +troupes de certains contingents, en particulier d’Arabes Rizégât et +Ḥabbaniyé, était installé à Dem Zibêr (le camp de Zibêr) : il enleva +Dara. Mais le gouvernement égyptien envoya contre lui une expédition, +sous les ordres de Romolo Gessi. Solimân échoua dans les attaques qu’il +dirigea contre Ganda ; Gessi le poursuivit, le battit et s’empara de Dem +Zibêr, où les Danâgla se partagèrent en secret la plus grande partie du +butin. Solimân, traqué, se réfugia alors dans les grands territoires de +l’Ouest et Gessi ne rencontra qu’une troupe de partisans commandée par +Râbèḥ (Râbaḥ), qui fut facilement battue et dispersée. + +Afin d’empêcher Solimân de se ravitailler en armes et en munitions, +Gordon Pacha avait interdit tout commerce entre El ʿObéïd, Chekka et le +Baḥr el Ghazal. Mais les Djellaba réussissaient à se glisser par petites +troupes à travers les régions peu peuplées et couvertes d’immenses +forêts, où nomadisent les Arabes baggara du Sud : Ḥouazma, Ḥamr, +Missiriyé, Rizégât, etc. « Les rebelles payaient à des prix extravagants +les munitions et les armes. Pour un fusil à percussion à deux coups, par +exemple, on donnait six ou même huit esclaves ; une petite boîte de +capsules pouvait en valoir un ou deux. L’argent était rare et les +esclaves formaient la valeur régulière d’échange[150]. » L’édit de +prohibition restait lettre morte, et le commerce très lucratif des armes +ne faisait que grandir. Gordon prit alors des mesures énergiques pour +enrayer le mal : il ordonna aux cheïkhs des tribus arabes de se saisir +de tous les Djellâba qui se trouveraient dans leur territoire et de les +diriger sur certains points du Darfour. « Les Arabes commencèrent donc +une chasse générale et effrénée contre les Djellâba qui, dépouillés de +leurs biens et même de leurs vêtements, furent chassés presque nus et +par centaines, comme des fauves, vers Dara, Taouecha et Omm +Changuer[151]. » + +Solimân, dont les forces fondaient à vue d’œil, errait dans la partie +méridionale du Darfour. Gessi partit de Kalaka, résidence des Arabes +Ḥabbaniyé, pour marcher à sa rencontre. Il fit proposer la paix au fils +de Zibêr : les Dialiin obtiendraient la vie sauve et la sécurité des +biens, à condition toutefois que leur chef se soumettrait au +gouvernement égyptien et livrerait ses armes et ses bazinguers. Solimân +et tous ses compagnons, sauf Râbèḥ, voulaient accepter les propositions +de Gessi. Râbèḥ était d’avis de partir vers les régions lointaines du +Sud-Ouest, au lieu d’aller s’installer dans la vallée du Nil et de +demander directement la paix au vice-roi d’Égypte ou tout au moins à +Gordon Pacha : en aucune façon il ne voulait traiter avec les Danâgla +détestés. « Râbèḥ finit son discours en déclarant que, si ses +propositions étaient repoussées, il se verrait obligé, à son grand +regret, de réunir ceux qui voudraient se joindre à lui et de partir pour +l’Ouest à la grâce de Dieu. Il répéta encore, avec plus d’énergie, qu’en +aucun cas il ne consentirait à se soumettre à la domination de Gessi et +des Danâgla, quelques bienveillantes que pussent paraître leurs +propositions de paix[152] ». + +Finalement, Solimân et huit de ses chefs signèrent une lettre de +soumission, qui fut envoyée à Gessi. Râbèḥ, avec ses partisans et un +grand nombre de bazinguers, se sépara alors de ses compagnons et entama +la fameuse marche vers l’Ouest, qui devait le conduire sur les bords du +Tchad. + +Quant à Solimân Zibêr, il fut victime des intrigues nouées contre lui +par les Danâgla. Ceux-ci, indépendamment de la haine qu’ils lui avaient +vouée, craignaient que Solimân ne fît connaître à Gessi quel riche butin +ils avaient indûment enlevé à Dem Zibêr ; comme ils ne voulaient pas le +restituer au gouvernement égyptien, ils tenaient à faire disparaître le +témoin gênant qu’était Solimân. Ils l’accusèrent d’entretenir des +relations avec Râbèḥ et de vouloir reprendre la lutte contre Gessi. Ce +dernier demanda alors des explications au fils de Zibêr et à ses huit +compagnons : les Dialiin répondirent avec vivacité, une dispute +s’ensuivit et Gessi, furieux, ordonna de les fusiller immédiatement. Les +Danâgla obéirent avec l’empressement que l’on conçoit (15 juillet 1879). +Cinq autres chefs, qui avaient abandonné Râbèḥ et se tenaient cachés +chez les Arabes, furent pris et également mis à mort[153]. + +« Ainsi tombèrent Solimân et tous ses chefs, à l’exception de Râbèḥ. La +puissance des Baḥara (c’est ainsi que l’on nommait Zibêr, ses partisans +et ses alliés) était anéantie. + +« Le gouvernement, dans cette campagne, avait fait de grosses pertes en +hommes, en armes, en munitions, etc., tandis qu’au contraire, les tribus +baggara du sud, Taacha, Ḥabbaniyé et Rizégât, qui avant et après la +soumission de Solimân avaient fait un riche butin en Bazinguers et en +armes, se trouvaient enrichies et désormais en situation d’augmenter +leur puissance. Aussi devaient-elles nous susciter plus tard de graves +difficultés[154]. » + + +=Djellâba.= — Les marchands appelés Djellâba sont originaires du +Kordofan et de la vallée du Nil. Ils n’appartiennent pas à une tribu +particulière : certains d’entre eux sont des Berâbré de la région de +Dongola et de Dâr en Nouḥâs ; d’autres relèvent de la famille arabe, +comme les Dialiin, les Tcharata et les Chaïkié ; d’autres encore tirent +leur origine de l’Égypte proprement dite, comme les Oulâd er Rif ; ou +d’un mélange de diverses populations, comme les Meghâreba, qui doivent +être venus de l’Ouest, etc. Ils comprennent trente fractions, dont les +plus nombreuses sont constituées par les Dialiin et les Danâgla. Les +Djellâba sont nombreux au Darfour, où leurs groupes résident plus +particulièrement dans certaines localités (Taouécha, Menawâtchi, El +Fâcher, Kobéh, Qabqabiya, etc.). Au Ouadaï, leurs principales colonies +sont à Abéché et à Nimro. Dans le Territoire du Tchad, on les trouve à +Melmé (Fitri), à Tchekna et à Fort-Lamy. Enfin il y en a également au +Bornou. + +L’arrivée au Bornou de Râbaḥ et de ses Dialiin releva considérablement +la situation des Djellâba dans la région du Tchad. Il ne semble +cependant pas que ces marchands y aient jamais été méprisés comme ils le +sont encore actuellement au Ouadaï et au Darfour. Là, on emploie souvent +le mot de _Dongolâoui_ pour désigner un Djellâbi, et ce nom est toujours +employé dans une acception de mépris. Au Darfour, on dit couramment : +« _Ed Dongolâoui ouaḥed cheiṭân modjelled be djild el insân_, le +Dongolais est un diable qui a revêtu la peau d’un homme[155] ». De même, +Nachtigal rapporte qu’au Ouadaï « être traité de Dongolâoui, était une +insulte aussi grave que celle de ḥaddâd (forgeron) ou kabartou (caste de +musiciens, méprisés dans le pays). Ce n’était que par le sang que l’on +pouvait laver de pareilles injures ». + +Les Djellaba commencèrent à pénétrer au Ouadaï dans la première moitié +du XIXe siècle : ils y fondèrent une colonie importante dans la ville de +Nimro. Mais le sultan Moḥammed Chérif (1838-1854), les dépouilla de +leurs biens, les massacra et finalement les bannit de son royaume. Son +successeur, ʿAli, les rappella : il couvrit les Djellaba de sa haute +protection, s’intéressa à leur commerce et nomma même quelques-uns +d’entre eux à des emplois de confiance ; il était très lié avec un +Djellâbi originaire de Khartoum, le ḥadj Aḥmed Tangatanga, qui était son +confident et son conseiller. + +Les Djellâba pullulaient dans le Baḥr el Ghazal, au temps où les gros +marchands d’esclaves ʿAli bou Amouri, Djour Ghattas Zibêr, etc., +menaient des expéditions régulières contre les malheureux Fertit de la +contrée. Schweinfurth rapporte que le commerce des esclaves fut +particulièrement actif durant l’hiver 1870-1871 et nous donne, à ce +sujet, des détails édifiants. Il estime qu’en fixant à 25.000 le chiffre +des esclaves enlevés chaque année, on est bien au-dessous de la réalité, +et il nous dépeint l’activité inlassable et cupide des Djellâba qui +venaient acheter ce bétail humain. « J’ai entendu Zibêr, écrit +l’explorateur se plaindre de l’affluence des Ghellabas, me dire que ses +provisions en étaient épuisées, et le pays menacé de famine. Je tiens de +sa propre bouche que, depuis le commencement de la saison, les caravanes +avaient jeté dans le district deux mille de ces aventuriers. A la mi- +janvier, ce chiffre avait grossi ; quinze jours après, il arrivait à +deux mille sept cents... + +« Chacun de ces petits marchands, selon ses moyens, prend à son service +un ou plusieurs Baggâras auxquels il confie le soin des bêtes qu’il +possède. Le chameau, ne résistant pas longtemps à l’influence du climat, +est très rarement employé comme moyen de transport. Tout Ghellaba monte +à âne, et l’on peut affirmer qu’il y passe la moitié de son existence. +On ne voit pas plus un de ces petits marchands sans son âne qu’un +Samoïède sans son renne. Outre le cavalier, la bête porte au moins dix +pièces de cotonnade ; si elle survit au voyage, elle est troquée contre +un ou deux esclaves. La charge vaut trois fois autant : d’où il résulte +que l’homme au baudet, arrivé sans autre chose que sa monture et vingt- +cinq dollars de calicot, se trouve en possession d’au moins quatre +esclaves qu’il peut vendre à Khartoum deux cent cinquante dollars. Il +revient à pied, faisant porter ses bagages et ses vivres par sa nouvelle +marchandise. » + +Quand Schweinfurth demandait aux Djellâba de la classe inférieure — +exposés à voir leur âne mourir en chemin, ou leurs esclaves prendre la +fuite — « comment ils pouvaient quitter leur pays natal, leurs +relations, changer leurs habitudes, accepter des maux de toute espèce +sur une terre étrangère, pour faire un commerce qui ne les mettait que +rarement à l’abri du besoin », il obtenait toujours la même réponse : +« Nous voulons avoir des _grouches_ (des piastres) »[156]. + +Nous avons déjà vu que, par la suite, les Djellâba furent durement +traités par Gordon Pacha, et que la haine qu’ils inspiraient aux autres +indigènes trouva une occasion inespérée de passer aux actes. + +Le mot arabe _djellâb_ signifie : marchand d’esclaves, de nègres. Le nom +des Djellâba est donc tout un programme et caractérise le genre de +commerce qu’affectionnent ces indigènes. Intelligents, possédant le sens +du négoce, âpres au gain, on les retrouve partout tels que nous les ont +dépeints Schweinfurth et Slatin. Ils ne trafiquent que de marchandises +qui procurent de copieux bénéfices : ivoire, plumes d’autruche, esclaves +et munitions de guerre. Ils ne sauraient point s’astreindre, par +exemple, à faire le commerce modeste de beaucoup de Bornouans, qui +rôdent dans les pays du Tchad, en portant sur la tête quelques thalers +d’oignons, de tabac, ou de graines odoriférantes pour les cheveux des +femmes. + +Si le commerce de certaines marchandises est interdit, les Djellâba ne +s’embarrassent point de la défense : ils passent ces articles en +contrebande et se laissent rarement prendre sur le fait. + +Avant l’interdiction de tout trafic entre le Territoire du Tchad et du +Ouadaï, ils approvisionnaient d’ivoire, de plumes d’autruche — et aussi +d’esclaves — les caravanes de Tripolitains venues à Abéché. Ils savaient +rafler ces marchandises dans les pays où elles se trouvaient : la case +du Djellâba était bien connue des chasseurs, et il se faisait toujours +représenter dans les grands marchés du pays (Dinguerrorom, dans le +Dagana, Laḥmeur, etc., pour les plumes d’autruche ; les marchés du +Dagana et du Baguirmi pour l’ivoire). Quand la provision d’ivoire et de +plumes était suffisante, les Djellâba chargeaient les bœufs et gagnaient +le Ouadaï. S’ils pouvaient ajouter à leur stock de marchandises, des +armes et des munitions volées à droite et à gauche, cela augmentait +considérablement les bénéfices, car les Ouadaïens en donnaient un bon +prix, payé en bétail et en esclaves, toutes choses faciles à écouler. +Les Djellâba ont toujours gardé d’excellentes relations avec l’ex-aguid +el Baḥr Badjouri, qui est un de leurs compatriotes. + +Les Djellâba détiennent tout le commerce dans les régions du Soudan +anglo-égyptien qui avoisinent le Darfour et le Kouti. Malgré la +surveillance dont ils sont l’objet, ils font la traite des esclaves et +la contrebande des armes : le centre le plus important de ces trafics +clandestins paraît être En Nouhout, au croisement de plusieurs routes, +non loin de la frontière du Darfour. Le _Sudan Times_, du 7 juillet +1910, rendant compte des mesures prises contre l’esclavage, écrivait : +« Un nouveau poste a été établi près de la frontière du Darfour pour +empêcher l’exportation des esclaves dans les contrées des Kabâbish et +des Kawahla et pour servir de frein aux marchands gallaba qui essaient +de temps en temps d’envoyer dans l’Ouest des esclaves déguisés en +domestiques ». + + * * * * * + + +[Note 144 : Slatin Pacha, t. II, p. 533.] + +[Note 145 : Nachtigal, t. III, p. 456. Si ces Arabes n’étaient pas aussi +éloignés des Ḥassaouna des bords du Tchad, on pourrait croire qu’ils +forment une tribu détachée du groupe de Ḥassen el Kharbi.] + +[Note 146 : Les Arabes tirent leur origine première de Yoqtan, fils +d’Héber. M. René Basset nous fait remarquer que Saba était fils de +Yoqṭan.] + +[Note 147 : Nachtigal, t. III, p. 455.] + +[Note 148 : Enfants du fleuve.] + +[Note 149 : Pendant la guerre russo-turque, Zibêr fut envoyé en Turquie, +d’où il rentra malade. Par la suite, l’exécution de son fils Solimân et +le soulèvement mahdiste décidèrent le Gouvernement égyptien à ne pas +laisser Zibêr revenir au Soudan : il fut interné à Malte, puis à +Gibraltar. Ce n’est qu’en 1899 qu’il put retourner à Khartoum, où il fut +employé comme agent politique du Gouvernement général.] + +[Note 150 : Slatin Pacha, t. I, p. 27.] + +[Note 151 : _Ibid._, p. 29.] + +[Note 152 : Slatin Pacha, t. I, p. 35.] + +[Note 153 : Romolo Gessi ne savait pas l’arabe, et cette circonstance +avait beaucoup servi les perfides manœuvres des ennemis de Solimân. Par +la suite, Gessi essaya de mettre un terme aux pratiques esclavagistes +des Danâgla et fit renvoyer dans leurs familles un grand nombre de +Dinkas qui avaient été capturés. Une hostilité sourde gronda bientôt +autour de lui et son crédit fut miné en haut lieu. Il voulut alors +rentrer au Qaire pour se défendre et s’embarqua à Mechra-er-Rek, sur le +Baḥr el Ghazal, avec 500 hommes. Mais il fut pris dans le « Sedd » +pendant trois mois et demi (du 25 septembre 1880 au 5 janvier 1881) : il +perdit un grand nombre de soldats et près de 300 femmes et enfants. +Gessi mourut d’épuisement à Suez, quelque temps après son arrivée en +Égypte. Il a raconté, dans la relation qu’on a de lui, ses expéditions +contre Solimân Zibêr : _Sette anni nel Sudan Egiziano_ (1891).] + +[Note 154 : Slatin Pacha, t. I, p. 42. L’insurrection mahdiste, qui +éclata dans le Kordofan à la fin de 1881, fut en effet étendue au +Darfour par les tribus arabes du sud : Ḥabbaniyé, Maaliyé et Rizégât.] + +[Note 155 : Slatin Pacha : t. I, p. 176.] + +[Note 156 : Schweinfurth, _Au cœur de l’Afrique_, t. II, p. 347-349.] + + + + + LE OUADAÏ + + * * * * * + + AU SUJET DU OUADAÏ + + * * * * * + + +Le Ouadaï est resté longtemps ignoré de l’Europe. Le premier ouvrage qui +traita de ce pays fut le _Voyage au Ouadaï_ du cheïkh Moḥammed el +Tounesi, l’un des ulémas du Qaire, qui avait vécu au Darfour et au +Ouadaï. Sa relation est très curieuse et donne beaucoup de +renseignements de détail sur la vie intime des indigènes. Ceux qui +connaissent cette partie de l’Afrique liront le cheïkh avec intérêt et +profit : ils pourront d’ailleurs faire la part des exagérations et des +inexactitudes. + +Après lui, diverses tentatives furent faites par des explorateurs pour +visiter le Ouadaï et échouèrent tristement. Cuny et de Beurmann périrent +en essayant d’y pénétrer, l’un venant de l’Est, l’autre arrivant par +l’Ouest. Le premier mourut le 25 juin 1858 à Tendely (Darfour), terrassé +par la dysenterie ; le second fut assassiné au Kanem, en février 1863, +par les Dalatoua de l’alifa Mousa. En 1856, Vogel avait été plus +heureux, car il avait pu gagner la capitale du pays, Abéché. Il n’y +séjourna que treize jours. Cet étranger, ce chrétien aux yeux bleus et à +la chevelure blonde, excita la méfiance hostile des Ouadaïens par son +habitude de parcourir le pays en prenant des notes et en dessinant. Il +fut assommé aux environs d’Abéché, par les gens de l’aguid Djerma. + +Nachtigal, après avoir visité pendant quatre ans — de 1869 à 1873 — le +Tibesti, le Bornou, le Kanem, le Borkou et le Baguirmi, n’hésita pas à +pénétrer au Ouadaï. Il fut bien reçu par le sultan ʿAli et resta six +mois dans le pays. Il le quitta en janvier 1874 et parvint en Égypte +dans le courant de la même année. Revenu en Europe, après six ans +d’absence, il entendait à peine les langues qu’on y parlait. + +Enfin, deux Italiens, le voyageur Pellegrino Matteucci[157] et +l’officier de marine (sottotenente di vascello) Massari, visitèrent +également le Ouadaï. Ils traversèrent l’Afrique, de la mer Rouge au +golfe de Bénin, de Souakin à Akassa (1880-1881) : le prince Giovanni +Borghese les accompagna jusqu’à Gneri (ou Niéré), dans le dâr Tama, et +revint ensuite en Italie où le rappelaient des affaires urgentes de +famille (1er octobre 1880). Matteucci mourut à Londres, au retour de ce +voyage, et son _Diario_ fut publié par Della Vedova. Nous avons déjà eu +l’occasion de dire que ce travail présentait peu d’intérêt : il ne +comprend que des notes très brèves prises pendant la deuxième partie du +voyage, du dâr Tama au golfe de Guinée, de Abou Keren à Akassa. On a +même pu écrire ce qui suit : « Il est regrettable que le lieutenant +Massari, seul survivant de l’expédition, n’ait jamais publié de relation +assez circonstanciée pour écarter les doutes qui n’ont cessé de planer +sur l’authenticité de ce voyage »[158]. Nous avons trouvé trace du +passage des deux explorateurs au Dagana et au Fitri, et leur traversée +du Ouadaï est absolument authentique. Si elle n’a pas donné tous les +résultats qu’on était en droit d’espérer, cela tient tout d’abord à la +fin prématurée de Matteucci ; cela tient également à ce que les deux +voyageurs durent traverser rapidement le pays[159], accompagnés de +surveillants et fort tourmentés par la crainte de subir le sort de +Vogel. Ils voulaient revenir en Europe par Tripoli : mais ils auraient +dû alors attendre pendant de longs mois, dans le Ouadaï, le départ d’une +caravane pour le Fezzân. Il semble bien, d’autre part, que le retour par +la voie du Bornou leur fut tout simplement imposé par le sultan du +Ouadaï. + +« Si Matteucci avait survécu, s’il avait pu revenir dans sa patrie avec +tous ses documents, si même il avait pu rassembler, arranger et +expliquer ses notes, en y ajoutant et en commentant toutes les +observations qu’il conservait dans sa mémoire — ou peut-être aussi dans +d’autres annotations, qu’il avait avec lui et qui ne nous sont point +parvenues — le voyage pouvait avoir des résultats bien différents de +ceux que nous avons constatés. Mais il n’en fut pas ainsi. La mort +inattendue de Matteucci fut une double perte. Un accès de fièvre de +quelques heures enleva l’explorateur et ensevelit avec lui, dans la même +tombe, presque tout le fruit de la grande exploration. Car le voyage de +Matteucci a vraiment mérité d’être appelé une grande exploration. Il n’y +a pas de doute que, eu égard à la rapidité, à la longueur et à la +direction de l’itinéraire, cette entreprise doit être comptée parmi les +plus mémorables de l’Afrique dont on fasse mention dans l’histoire des +explorations. Du Qaire à Akassa, la longueur du chemin suivi par les +deux explorateurs mesure environ 7.000 kilomètres[160] ». + +C’est dans la relation de Nachtigal[161] que l’on trouve encore, à +l’heure actuelle, les renseignements les plus complets sur le Ouadaï. Le +capitaine Julien a également publié une notice sur l’histoire de ce +pays, qui, abstraction faite des erreurs du début, contient un exposé +intéressant de la période s’étendant de l’avènement du roi ʿAli à +l’année 1902[162]. + +Nous allons faire l’historique du Ouadaï, en glissant rapidement sur le +règne des premiers sultans, et nous tâcherons d’indiquer quelle est la +situation actuelle de ce pays vis-à-vis de nous. Nous donnerons aussi +quelques brefs renseignements sur les diverses peuplades qui l’habitent. +Enfin, comme il y a eu bien des changements depuis le voyage de +Nachtigal, il ne sera peut-être pas inutile de parler du gouvernement et +de l’administration. + + * * * * * + + +[Note 157 : Né à Ravenne en 1850, mort à Londres en 1881. Il visita, en +1877-1878, les bords du Nil Bleu avec le capitaine Romolo Gessi. En +1879, il alla, sous les auspices de la Société africaine d’exploration +commerciale de Milan, étudier les ressources de l’Abyssinie. Il a donné +la relation de chacun de ces deux voyages : _Sudan e Gallas_, _in +Abessinia_.] + +[Note 158 : Vivien de Saint-Martin : article Ouadaï.] + +[Note 159 : Ils restèrent 49 jours au Ouadaï.] + +[Note 160 : Della Vedova, _Diario_, p. 650. — C’est un ami de Matteucci +qui parle de la sorte. La traversée de l’Afrique par les deux Italiens +n’offre qu’un intérêt historique et n’est nullement comparable aux +magnifiques voyages d’exploration de Barth et de Nachtigal. M. Frédéric +Bonola Bey a protesté tout récemment, et avec raison, contre l’erreur +commise par beaucoup de journaux et de publications géographiques, qui +affirment que Nachtigal est le dernier en date des explorateurs du +Ouadaï (_Bulletin de la Société khédiviale de géographie du Qaire_, +1910). Il semble cependant que M. Bonola Bey s’exagère quelque peu +l’importance géographique du voyage de Matteucci et de Massari.] + +[Note 161 : T. III. Voir la traduction de M. Joost van Vollenhoven.] + +[Note 162 : Voir les renseignements coloniaux, février 1904 (publiés par +le Comité de l’Afrique française).] + + + + + HISTORIQUE DU OUADAÏ + + * * * * * + + +Selon la tradition, le pays actuel du Ouadaï vivait à l’origine dans +l’orbite du royaume du Kanem. Ce fait nous est d’ailleurs confirmé par +la chronique d’Aḥmed, qui rapporte, comme nous l’avons déjà vu, que la +domination du Kanem s’étendait autrefois depuis le Nil jusqu’au Niger. A +cette époque, un envoyé du sultan de Ndjidmi allait dans la région +montagneuse de l’Est recouvrer un tribut, que son maître le chargeait +d’apporter ensuite en Égypte. Ce fonctionnaire fut vite appelé _er +radjel el beoueddi el mâl, el ouaddaï_, c’est-à-dire « l’homme qui +apporte les présents » : les gens du pays où il était chargé de lever +l’impôt devinrent « les gens du Ouaddaï », _nâs hana el ouaddaï, nâs el +ouaddaï_, et le pays lui-même reçut le nom de « pays du Ouaddaï », _dâr +el ouaddaï_. Telle est, selon les indigènes, l’origine du mot Ouaddaï, +ou Ouadaï. Étant donné qu’on prononce très souvent Ouaddaï[163], il est +assez curieux que Nachtigal n’ait pas noté le fait : cependant Moḥammed +el Tounesi avait déjà rapporté que la quatrième contrée du Soudan, en +allant de l’Est vers l’Ouest, « est le Ouadadây ou Ouadây[164] ». + +Il est peu probable que, ainsi que le croit Nachtigal, le nom de Ouadaï +ait été donné au pays parce que Djamé, le père d’ʿAbd el Kerim, s’était +arrêté pendant quelque temps dans le massif de Ouoda, à l’est de Kobèh. +L’explorateur ajoute que Djamé s’arrêta également sur le mont Bourgou +Qabqabiya et que c’est là l’origine du nom de Bourgou (ou Bôrgou), donné +aux Ouadaïens par les habitants du Darfour. En réalité, ce mot n’est pas +seulement employé au Darfour : on peut l’entendre assez fréquemment au +Ouadaï et dans le reste du Territoire militaire du Tchad. Signalons +enfin que le pays en question est parfois aussi appelé _dâr Ṣâlèḥ_, +c’est-à-dire le royaume des descendants de Ṣâlèḥ l’Abbasside (Ṣâlèḥ ibn +ʿAbd allah ibn ʿAbbâs). + +En ce qui concerne l’histoire du Ouadaï, les renseignements donnés par +les divers voyageurs (Moḥammed el Tounesi, Barth, Nachtigal), et ceux +que nous avons recueillis chez les fogara du pays ne concordent pas +toujours entre eux : nous n’accepterons que ceux qui nous semblent le +plus devoir être conformes à la vérité. La remarque que nous venons de +faire s’applique surtout à la période antérieure au sultan ʿAbd el Kerim +Saboun : à partir de ce moment-là, l’histoire du pays est assez bien +connue, et le récit qu’en a fait le capitaine Julien, sauf toutefois +quelques petites erreurs de détail, constitue le meilleur document que +l’on puisse consulter. + +On peut admettre comme certain que le Ouadaï a compté sept sultans avant +Saboun. Les noms variés de Kharout, Arout, Arous et Haroun reviennent +par deux fois dans les généalogies, avec les épithètes de _el kebîr_ +(l’aîné) et de _es ṣeghîr_ (le jeune), ou de _el aououel_ (le premier) +et de _et tâni_ (le second) : il est probable qu’ils ne désignent, en +tout, que deux sultans de même nom. + +L’époque à laquelle fut fondé le royaume du Ouadaï est quelque peu +incertaine : Barth indique l’année 1611 (1020 de l’hégire) et Nachtigal +l’an 1635[165]. + +Nous avons déjà vu que le faqih ʿAbd el Kerim ben Djamé, de la tribu des +Dialiin, renversa le sultan toundjour Daoud el Merenn, avec l’aide de +contingents ouadaïens (Kodoï, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba, Madala, +Debba, Abissa, Mararit et Mimi) et de nombreux auxiliaires arabes +(Maḥâmid, Maḥariyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba et Abou Chedera) ; +d’autres tribus ouadaïennes (Kachméré, Karranga et Fala) et certains +Arabes (Missiriyé, Oulâd Râchid et Khouzam) demeurèrent fidèles à Daoud. + +Après sa victoire, ʿAbd el Kerim installa la capitale du royaume à +Ouara, où il fit bâtir une mosquée. Ce prince est quelquefois désigné, +dans les généalogies, sous le nom de Ṣâlèḥ ou de Moḥammed Ṣâlèḥ : il +régna 20 ans. Le cheïkh El Tounesy rapporte que Ṣâlèḥ et Soulêmân +Solong, le sultan du Darfour, se donnèrent rendez-vous à la limite de +leurs États et qu’ils marquèrent la frontière au moyen de longs clous en +fer fichés dans les arbres. « Abdel Kerim payait tribut au Darfour, +comme le faisaient les Toundjour, et la principale pièce de ce tribut +était une princesse qui devait être livrée tous les trois ans. En même +temps, il payait tribut aux Bornou pour éviter ainsi une intervention de +ce pays en faveur des Toundjour[166]. » + +Le fils de ʿAbd el Kerim est diversement appelé : Kharout, Arout, Arous +el Kebir et Haroun ben ʿAbd el Kerim. D’après Nachtigal, il régna 23 ans +et fut remplacé par son frère Kharif ; selon notre liste, il ne régna +que six ans et son frère El Djezam, qui lui succéda, mourut dans l’année +qui suivit son accession au trône[167]. + +Nachtigal rapporte que Kharif ne régna que trois ans. Ce prince +conduisit une expédition contre Milbis, sultan du dâr Tama ; mais, +abandonné de la plupart de ses soldats, il fut battu et tué. + +Le quatrième sultan fut Yaʿqoub Arous (ou tout simplement Yaʿqoub), +frère cadet de Kharif ou de El Djezam (?). Il régna 26 ans, selon +Nachtigal ou 29 ans, selon notre liste. Ce prince refusa de continuer à +être tributaire du Darfour et il envahit même ce pays. Il fut repoussé +et les deux sultans, Yaʿqoub et Aḥmed Boukker, signèrent un traité de +paix. ʿOmar Lélé, petit-fils d’Aḥmed Boukker, réclama de nouveau le +tribut payé autrefois par le Ouadaï. Il pénétra dans les États de +Yaʿqoub, à la tête de son armée, mais il fut vaincu et fait prisonnier. +ʿOmar Lélé mourut en captivité dans un petit village des environs de +Ḥadjer Djoumbo. + +Le fils de Yaʿqoub est appelé Kharout es Seghîr, Arout, Arous es Seghîr +et Harous et Tâni ben Yaʿqoub. Il régna 40 ans, selon Nachtigal, ou +trois ans seulement, d’après notre liste. + +Son fils Djoda lui succéda. Le règne de ce prince fut très glorieux et +dura quarante-six ans, selon Nachtigal, ou quarante-trois ans, d’après +nos renseignements. Le sultan Djoda porte aussi les noms de Moḥammed +Gaudéh, ʿAbd el ʿAziz ben Haroun, Kharif el Timan (la double récolte), +Moḥammed es Ṣâlèḥ (le vertueux) et Es Sarif (le prince infiniment +généreux). Le sultan du Darfour, Abou ’l Qâsem, avait résolu de venger +son frère ʿOmar Lélé, mort durant sa captivité dans le dâr Zioud. Il +envahit le Ouadaï avec son armée, mais il commit la faute de diviser +celle-ci en deux. Djoda le vainquit et le força à rentrer au Darfour. Le +sultan du Ouadaï entreprit huit expéditions contre les fétichistes du +Sud (Djenâkheré). Son aguid el baḥr, Guerfa, soumit la plus grande +partie du Kanem, qui était alors administré par un khalifa du sultan du +Bornou, le djerma Mélé. + +Ṣâlèḥ Derret, fils de Djoda, succéda à son père. Il régna sept ou huit +ans et eut neuf fils : l’aîné d’entre eux, ʿAbd el Kerim, avait sa mère +qui appartenait à la tribu des Malanga. Pendant une absence de Derret, +qui était allé combattre des rebelles, on fit courir le bruit de sa +mort. Disons, à ce propos, que le décès des sultans du Ouadaï est +toujours entouré d’un profond mystère : cela permet à une certaine +coterie de nouer des intrigues et de prendre les précautions nécessaires +pour amener l’avènement du prince de son choix. ʿAbd el Kerim crut donc +que la nouvelle était exacte et qu’on voulait lui tenir cachée la mort +de son père : il se prépara à revendiquer le trône les armes à la main. +Il le fit d’autant mieux que Ṣâléḥ Derret avait toujours favorisé +ouvertement un de ses fils illégitimes, Assed (ou Acyl)[168], et que cet +état de choses avait forcé l’héritier présomptif à quitter la cour. ʿAbd +el Kerim revint à Ouara, à la tête de ses partisans, et s’empara des +insignes de la royauté. Derret, en apprenant la révolte de son fils, +s’enfuit chez les Kodoï, puis chez les Madala. Lorsque le jeune +souverain vint à savoir que son père vivait encore, il voulut quitter le +trône et faire sa soumission ; mais Derret ayant été assassiné sur ces +entrefaites, ʿAbd el Kerim resta sultan et prescrivit le massacre de ses +adversaires. Assad (ou Acyl), l’enfant favori de Ṣâlèḥ Derret, s’était +enfui auprès du sultan du Darfour, Moḥammed el Fâdhel : ʿAbd el Kerim +l’attira par ruse au Ouadaï, où, selon la coutume, le jeune prince fut +aveuglé. + +Au bout de deux ans de règne, ʿAbd el Kerim — surnommé Saboun — +entreprit une expédition mémorable contre le Baguirmi. Le sultan de ce +pays, ʿAbd er Raḥman Gaouranga, régnait depuis 1785. Ce prince, débauché +et libertin, avait contracté un mariage incestueux avec sa sœur Tamar : +à la suite d’intrigues amoureuses de celle-ci, le mbang la fit +emprisonner. Tamar fut d’ailleurs la cause de la rupture de son frère +avec le fatcha Araouéli. La première femme du sultan, Goumso Zitoun, +accusa sa rivale d’entretenir des relations avec ce dignitaire : ʿAbd er +Raḥman, furieux, voulut alors faire tuer le fatcha, mais celui-ci se +réfugia à Bougouman. + +Le mbang du Baguirmi s’était ainsi privé de son chef le plus capable, +quand Saboun apparut devant Massnia avec une armée. Le sultan du Ouadaï +avait été appelé par les Boulala, qui avaient eu fort à souffrir des +incursions de Gaourang. Saboun disait d’autre part, qu’il voulait +infliger un châtiment exemplaire à un prince qui avait outrageusement +offensé Dieu et l’Islâm. Le mbang fut abandonné de ses principaux +dignitaires et les Ouadaïens enlevèrent sa capitale. ʿAbd er Raḥman +périt dans le massacre qui suivit la prise de la ville. Saboun fit un +butin immense et, entre autres choses, trouva dans le palais royal une +grande quantité d’écus d’Espagne et de thalers d’Autriche (ryâl, abou +medfâ, gours). Il revint à Ouara, après avoir installé à Massnia un fils +de Gaourang, Ngarba Bira, qui vivait réfugié au Ouadaï (1806). Saboun +fit marcher ses aguids contre le fatcha Araouéli, qui tenait toujours la +campagne. Celui-ci s’était déclaré pour le tchéroma Bourgoumanda, un +autre fils de ʿAbd er Raḥman : il reprit Massnia et s’empara du mbang +Bira, qu’il fit mettre à mort. Les troupes que Saboun envoya au +Baguirmi, à plusieurs reprises, pour soutenir les prétentions d’un +troisième fils de ʿAbd er Raḥman, ne purent réussir à donner le pouvoir +à ce prince. Les circonstances vinrent cependant favoriser l’action +ouadaïenne au Baguirmi. La rupture se fit entre Bourgoumanda et le +fatcha : le premier, battu, demanda aide et assistance au cheïkh du +Bornou, El Kanemi, puis au sultan du Ouadaï. Saboun ne consentit à +envoyer des troupes au mbang qu’après la promesse faite par celui-ci de +s’astreindre dorénavant à payer un tribut régulier. Araouéli fut alors +battu et pris : Bourgoumanda l’envoya au Ouadaï, où il fut mis à mort. +Le nouveau souverain du Baguirmi devait régner de 1807 à 1846. + +Saboun régna de 1805 à 1815. Il fit massacrer l’un de ses frères, +Radama ; un autre frère du sultan, Moḥammed Chérif, se réfugia au +Darfour. Saboun réussit à soumettre le dâr Tama, qui avait vécu jusque- +là dans la dépendance du Darfour. Le Tama était un pays hérissé de +montagnes et couvert de forêts très denses. Le sultan du Ouadaï fit +abattre les forêts et brûler les arbres : il réussit ainsi à cerner la +montagne, au pied de laquelle se trouve Nyéré (ou Yangal), la capitale +du pays. L’énergie de Saboun vint à bout de tous les obstacles qui +s’opposaient à la marche en avant de l’armée ouadaïenne : la retraite de +ʿAbd Allah Aḥmed (ou Abou Derek), le souverain du Tama, fut enfin forcée +et ce prince dut se réfugier chez les Zegâoua du Darfour. Saboun ravagea +la région et rentra à Ouara avec une grande quantité d’esclaves. Il +dirigea encore deux expéditions contre le Tama, pour achever la +pacification de cette nouvelle province. Plus tard, Aḥmed put revenir à +Nyéré et y exercer de nouveau le commandement : mais il dut reconnaître +la suzeraineté du Ouadaï. Saboun eut aussi à réprimer un soulèvement +partiel des tribus autochtones (Kodoï et Oulâd Djemaʿ). + +Ce prince favorisa le développement commercial du Ouadaï. Les Djellâba +de la vallée du Nil circulèrent librement dans le pays, et une colonie +importante de ces marchands se fixa à Nimro, non loin de Ouara. Le +chemin qui unit le Ouadaï à Benghazi, par le pays des Maḥâmid, celui des +Bideyat, Koufra et Diâlo, fut reconnu à ce moment-là. Les marchandises +préférèrent cette voie à l’antique route du Fezzân, et les caravanes des +Medjâbré firent dès lors la navette entre Ouara et la Méditerranée. +Enfin, Saboun entra aussi en relations avec l’Égypte : il envoya une +lettre à Moḥammed ʿAli, qui lui répondit amicalement, et il échangea des +présents avec Ibrahim Pacha. + +Saboun trouva la mort en 1815, en poursuivant des individus qu’il avait +surpris en flagrant délit de vol. Le plus âgé de ses enfants, Moḥammed +Bousetta, ne régna que quelques mois. Un autre fils de Saboun, Yousef +ʿAbd el Qâder Khariféïn, qui était tout jeune[169], fut alors proclamé +sultan. Devenu adulte, il fit aveugler tous ses frères. Il entreprit, +sans succès du reste, deux expéditions contre le sultan du dâr Tama, +ʿAbd allâh es Sarif. Yousef s’était libéré de la tutelle de ses parents +et de ses anciens protecteurs : il s’adonnait à la merissé, gouvernait +de la façon la plus extravagante et tourmentait constamment ses sujets. +Quelques dignitaires, d’accord avec les 90 femmes du harem, résolurent +d’empoisonner le sultan ; mais le complot fut découvert et Khariféïn fit +massacrer ses ennemis ainsi que toutes ses femmes. Il attaqua sans +succès les Diongor de l’Abou Telfan et marcha également contre les Dadjo +du dâr Sila, dont le sultan n’avait pas payé intégralement l’impôt fixé. +Une seconde conspiration débarrassa le pays de cet ivrogne, qui faisait +peser une véritable terreur sur tous ses sujets. On empoisonna sa +merissé et, quand il fut étourdi, les conjurés l’achevèrent. Yousef +avait régné près de 15 ans. + +L’un de ses fils, Râkeb, fut nommé sultan, et on creva les yeux à tous +les autres (1829). Le jeune prince était étroitement surveillé par les +conspirateurs qui, seuls, pouvaient l’approcher. La mère de Râkeb sut +rallier à elle le Kamkolak Yaʿqoub, de la tribu des Malanga, que ses +troupes avaient rendu le maître de la situation : elle le fit ensuite +assassiner. + +La variole emporta le jeune sultan au bout d’un an à dix-huit mois de +règne. La coterie qui détenait le pouvoir substitua alors au prince +défunt le fils de l’aguid-djerma Dougri. Mais cette supercherie provoqua +le soulèvement de certaines tribus autochtones. Celles-ci avaient déjà +été froissées de voir que le successeur de Khariféïn était fils d’une +Arabe, alors que, d’après la tradition, le souverain doit être du sang +des sultans ouadaïens et avoir pour mère une femme maba[170]. De plus, +les nombreuses exécutions ordonnées par les protecteurs de Râkeb avaient +irrité le sentiment national, et les tribus autochtones accusaient les +dirigeants de gouverner avec des captifs, de massacrer les Ouadaïens de +race et de n’épargner que les Arabes. Les Malanga résolurent de chasser +les imposteurs qui détenaient le pouvoir. Ils prirent les armes et +combattirent les troupes envoyées pour les réduire. Les Kodoï se +joignirent à eux. « Aux époques de rivalité et de contestations ou de +luttes pour l’élection d’un sultan, chacune des cinq tribus cherche à +fournir un prince à l’État ; car le prince traite sa tribu alors avec +une certaine déférence et y choisit la plus grande partie de ses +officiers, de ses vizirs, etc.[171]. » Les deux tribus révoltées +décidèrent de porter au pouvoir un prince de sang royal qui vivait chez +les Kodoï : c’était Moḥammed ʿAbd el ʿAzîz Dhaouiyé, fils de Radama et +petit-fils de Saboun Gandiguin, fils du sultan Djoda. Les Malanga et les +Kodoï furent d’abord battus, mais les Madaba, les Oulâd Djema’, les +Mimi, les Mararit, les Ganyanga et les Bitanguinna adhérèrent au +mouvement de révolte : Ouara fut enlevé et livré au pillage. ʿAbd el +ʿAzîz fut alors proclamé sultan. Il dut, à plusieurs reprises, mater la +turbulence de certaines tribus ouadaïennes : Malanga, Kelinguen, Tittir, +Ganyanga et Kondongo. Il régna cinq ou six ans et mourut de la variole, +au moment où une armée forienne envahissait le Ouadaï. + +Les neuf fils du sultan défunt étant tous en bas âge, le Kamkolak Abou +Ommi exerça la régence au nom de son neveu Adem, âgé de sept ans. Une +terrible disette régnait alors dans le pays, à la suite de pluies +insuffisantes. Cette calamité affaiblissait considérablement la +puissance du Ouadaï : beaucoup d’habitants émigraient, d’ailleurs, dans +les contrées voisines. Les troupes du Darfour n’eurent aucune peine à +battre par deux fois celles du Ouadaï et à pénétrer jusqu’à Ouara. Le +sultan forien, Moḥammed el Fâdhel, intronisa alors un prince ouadaïen, +Moḥammed Chérif, frère de Saboun (juillet 1834). + + +=Moḥammed Chérif (1834-1858).= — Après le meurtre de son frère Radama +par le sultan Saboun, Moḥammed Chérif s’était enfui au Darfour. Il passa +ensuite au Kordofan et, selon le capitaine Julien, il fit même le +pèlerinage de la Mekke. Plus tard, Chérif revint au Darfour et, voyant +que l’occasion était favorable pour conquérir le trône du Ouadaï, il +s’en ouvrit au sultan Moḥammed el Fâdhel. Il sollicita l’appui de ce +prince et s’engagea à lui payer un tribut, si les troupes foriennes +réussissaient à l’installer à Ouara. Après avoir hésité pendant quelque +temps, El Fâdhel accepta et réunit une armée, dont il donna le +commandement à l’esclave ʿAbd el Syd. Nous avons déjà vu que +l’expédition réussit complètement : le jeune sultan du Ouadaï et ses +proches parents furent pris et livrés aux Foriens, qui retournèrent +ensuite dans leur pays. + +Dans la deuxième année de son règne, Chérif marcha sur les îles Karga, +où quelques dignitaires ouadaïens, le djerma Goundi entre autres, +étaient allés trouver un prétendant du nom de Nour ed Dîn (ou ʿIzz ed +Dîn), afin de le décider à prendre les armes contre le sultan du Ouadaï. +Chérif attaqua les rebelles : il les fit mettre à mort et revint à Ouara +avec de nombreux troupeaux de bœufs kouri. + +Huit ans plus tard, eut lieu l’expédition contre le Tama, dont le sultan +avait fait preuve d’insolence envers son suzerain d’Abéché. Chérif +occupa le pays : Moḥammed en Nour se réfugia à El Fâcher et fut remplacé +par son frère Ismaʿïl. Moḥammed revint bientôt, battit les aguids +ouadaïens restés dans le pays et reprit le commandement du dar Tama. +Chérif entra de nouveau en campagne et marcha à deux reprises contre ce +prince, mais, chaque fois, Moḥammed en Nour s’enfuit devant les troupes +ouadaïennes et revint après leur départ. Le sultan Chérif ravagea alors +complètement le pays : il incendia les villages, les récoltes, les +forêts, et répandit partout la désolation et la ruine. Il réussit ainsi +à obtenir la soumission définitive des Tama et il revint à Ouara, après +avoir installé à Nyéré un autre frère de Moḥammed en Nour, Ibrahim ibn +Soulêmân. L’ancien sultan revint encore, mais il fut battu et tué par +Ibrahim. + +Quelques mois après, Chérif marcha contre le Bornou (1846). Afin de +donner le change, il fit quelques démonstrations sur le Baguirmi et le +Kanem, avant de se diriger vers le Chari. Le sultan du Ouadaï avait été +appelé par une fraction de la cour de Kouka, qui voulait renverser la +dynastie des Kanemiin et rétablir les princes de la dynastie détrônée. +Mais Chérif comptait surtout profiter des embarras du cheïkh ʿOmar, +alors occupé du côté de Zinder, pour exiger de lui une contribution de +guerre ou exécuter tout au moins un fructueux pillage au Bornou. ʿOmar +rassembla quelques troupes et, accompagné de son frère ʿAli et du cheïkh +Terab[172], marcha contre l’envahisseur : celui-ci venait de passer le +Chari, dont les eaux étaient très basses. La rencontre entre les deux +armées eut lieu non loin de Koussri. Les troupes du cheïkh ʿOmar +reculèrent et leur défaite fut due en partie à la trahison des habitants +de Koussri et de certains Choua, qui tombèrent sur les Bornouans. Terab +fut tué entre Koussri et Kikoa, et ʿAli fut livré aux Ouadaïens par les +habitants de Koussri. Chérif entra à Kikoa sans coup férir et livra +cette ville aux flammes, après l’avoir complètement pillée. Il séjourna +ensuite quelque temps à Ngourno et proclama comme sultan du Bornou le +prince ʿAli ben Ibrahim, qui devait tomber par la suite sous les coups +du cheïkh ʿOmar et clore ainsi la dynastie des Sêfiya. Chérif n’attendit +pas l’arrivée des troupes bornouanes de Zinder, qui étaient sous le +commandement de ʿAbd er Raḥman, frère de ʿOmar : Barth rapporte qu’il +battit prudemment en retraite, Nachtigal écrit qu’il se retira moyennant +une contribution de guerre de 8.000 thalers, et enfin les indigènes +disent qu’il fut obligé de quitter le Bornou parce que la variole +(djederi) décimait son armée. En revenant à Ouara, Chérif fortifia son +autorité sur les tribus du Baḥr el Ghazal (Kreda et Kecherda), qui +étaient administrées par l’aguid el baḥr. + +Quelques années après l’expédition du Bornou, le sultan du Ouadaï devint +aveugle. D’après la loi du pays, cette infirmité le rendait incapable +d’exercer plus longtemps le pouvoir. Chérif était d’ailleurs +impopulaire, parce qu’il avait été intronisé par une armée forienne et +aussi à cause de sa grande cupidité. Les tribus autochtones s’agitèrent +et le sultan, craignant un coup de main de leur part, alla se fixer à +Abéché[173]. Il évitait ainsi le voisinage des Kodoï, dont l’hostilité +lui était bien connue, et il se rapprochait des Kelinguen, qui étaient +ses plus chauds partisans. Pour expliquer ce changement de résidence, on +fit savoir au peuple que le palais de Ouara était hanté par de méchants +esprits (1850). + +Chérif avait déjà eu à combattre un soulèvement des Kodoï, qui avaient +pris les armes pour soutenir les prétentions au trône de Dja’far, fils +aîné de Saboun. Ce prince avait été envoyé au Qaire, à l’âge de treize +ans, pour y faire ses études. Étant donnée la vive inimitié qui divisait +le Ouadaï et le Darfour, son père l’avait dirigé sur Benghazi, par le +désert, avec une caravane de 500 chameaux. Arrivé à destination, Dja’far +fut retenu et maltraité par le pacha de Tripoli. Grâce à la protection +anglaise, il put cependant gagner l’Égypte, où il n’arriva que 11 ans +après son départ du Ouadaï. Plus tard, il quitta le Qaire et vint +demander l’appui des Kodoï pour conquérir le pouvoir. Chérif marcha +contre le prétendant et lui livra bataille à Djelkané (ou Djalkam) : les +troupes royales, entraînées par l’exemple de Mérem Niengal, fille du +sultan et de Hababa Maden, qui combattait habillée en homme, +remportèrent une victoire complète (1845). Dja’far s’enfuit au dar +Rounga (1846), puis se retira à El Fâcher (1849). + +Les Kodoï, soutenus par les Oulâd Djema’ et les Mararit, se soulevèrent +de nouveau en 1851. Ils furent vaincus et obligés de faire leur +soumission ; mais, un peu plus tard, ils prirent encore les armes pour +soutenir les prétentions au trône d’un prince de sang royal, Makem. + +Chérif eut ensuite à combattre la révolte de son fils aîné, le tangtalek +Moḥammed Harir, qui craignait de ne pas obtenir le pouvoir parce que sa +mère était une Poul. Le sultan marcha contre le rebelle et le vainquit ; +ce dernier, malgré les assurances de pardon que lui faisait prodiguer +son père, s’enfuit au dâr Tana, chez Ibrahim. Chérif alla l’y attaquer : +il fut vainqueur dans deux rencontres, mais le sultan du Tama reprit +l’offensive avec ses meilleures troupes et Chérif, battu, dut rentrer au +Ouadaï. Plus tard, et sur les conseils d’Ibrahim, Moḥammed Harir alla à +Abéché faire sa soumission : toutefois, il craignit encore pour sa vie +et se réfugia au Darfour. Ibrahim engagea alors Adem, fils de ʿAbd el +ʿAzîz, qui se trouvait au Darfour, à faire valoir ses droits au trône, +avec l’aide des Kodoï, des Oulâd Djema’ et des Mararit. Ce prince se +rendit à Nyéré, dans le dâr Tama, mais il ne réussit pas à organiser une +armée et il se retira dans un petit village du pays. Le tangtalek +Moḥammed, qui était revenu à Abéché pour aider Chérif dans sa lutte +contre Adem, intriguait surtout pour lui-même et rassemblait des +partisans. Son père, justement inquiet, le fit emprisonner ; mais +Moḥammed réussit à s’enfuir et à se réfugier encore une fois au Darfour. + +Moḥammed Chérif mourut en 1858, après avoir régné 24 ans. Il avait dû, +en dernier lieu, partager le gouvernement du royaume avec son beau- +frère, le djerma Assed abou Djebrin : il lui abandonna d’une façon plus +particulière l’administration des provinces de l’ouest. Chérif +encouragea la haine de l’étranger qui caractérise les tribus maba : il +espérait ainsi effacer le souvenir de l’assistance que lui avait +autrefois donnée le sultan du Darfour et se faire une réputation de +sultan national. Les étrangers, les commerçants (Djellâba, Arabes de la +Tripolitaine, Medjâberé, etc...), furent molestés, dépouillés de leurs +biens, voire même massacrés. Les caravanes du nord désertèrent alors le +Ouadaï. Les Djellâba furent plus tenaces et continuèrent pendant +quelques années à venir dans le pays, en dépit des vexations et des +mauvais traitements qui les y attendaient ; mais un édit de proscription +devait leur fermer les portes du Ouadaï, car Moḥammed Chérif bannit +finalement de son royaume tous ceux qui n’y étaient pas fixés à demeure. +Les Djellâba étaient d’ailleurs très mal vus du reste de la population +et le terme de Dongolâoui était, pour les Ouadaïens, le symbole du plus +profond mépris. Chérif, qui détestait ces commerçants, accusait ceux de +Nimra d’avoir été favorables au prétendant Dja’far. + +Le tableau suivant donne la descendance du sultan Chérif et de momo +Maden, la sœur du djerma Assed abou Djebrin (surnommé _Ech Chaïb_ : le +vieillard). + + Moḥammed Chérif et momo Maden (de la tribu des Matlamba) + | + +-----------+---------------+-+--------------+--------------+ + | | | | | + Mérem Niengal ʿAli Yousef Abou Kouyouma Mérem Zara + | | | | + +------+-------+ +--------+----+----+------+ | +-----+---+ + | | | | | | | | | + Aba Aḥmed Ibrahim Doud-Mourra Mérem Mérem Acyl Mouṣṭafa ʿAbdel + Zaït abou Zanaba Fatmé Qâder + Ghazali + + +=ʿAli (1858-1874).= — A la mort de Chérif, une de ses femmes, Hababa +Kedeni, essaya de faire arriver au trône son fils Soulêmân. Mais le +djerma Assed et l’aguid des Maḥâmid étaient les maîtres de la +situation : ils firent venir au palais le jeune ʿAli, fils de Chérif et +de Hababa Maden, qui reçut les insignes de la royauté. ʿAli jeta en +prison Hababa Kedeni et fit crever les yeux aux deux fils de cette +femme, Soulêmàn et Sêf en Naṣr. Le jeune sultan fit encore aveugler son +frère ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma, et le tangtalek ʿAbd el Kerim, +fils de Chérif et d’une femme kondongo. ʿAli épargna cependant son frère +Yousef, qui avait toujours simulé une complète surdité et se montrait +d’ailleurs très attaché au nouveau sultan. En 1861, le tangtalek +Moḥammed Harir essaya de renverser ʿAli : il dut s’enfuir encore une +fois au Darfour, où il se fixa d’une façon définitive. Une autre femme +de Chérif, Hababa Kafani, intrigua pour faire arriver au pouvoir son +fils Aḥmed : le sultan la fit exécuter et Aḥmed se réfugia à Kouka, +auprès du cheïkh ʿOmar. + +Nachtigal, qui visita le Ouadaï en 1873, nous a fait connaître la +simplicité des manières, la largeur d’esprit et le grand bon sens qui +caractérisaient le sultan ʿAli. L’explorateur rapporte que ce prince, +éminemment juste, possédait un caractère très ferme et qu’il se montrait +d’une sévérité inexorable envers les fauteurs de troubles et de +désordres : nous ajouterons même que l’énergie du sultan ʿAli confinait +parfois à la cruauté. ʿAli mata toutes les résistances et gagna à sa +cause la puissante tribu des Kodoï, en lui accordant des privilèges et +en devenant l’ami du prétendant Adem. Désireux d’augmenter la prospérité +de ses États, le nouveau souverain mit un terme au régime d’exception +que Chérif avait fait peser sur tous les étrangers : les commerçants de +la vallée du Nil et les caravanes du Nord reparurent au Ouadaï, et le +sultan les protégea contre les brutalités et les exactions de ses +sujets. ʿAli affectionnait particulièrement les Djellâba. Il donna à +certains d’entre eux des emplois de confiance : le ḥadj Aḥmed +Tangatanga, qui avait été un ami de jeunesse du sultan, devint son +confident et son conseiller ; le koursi ʿOthman oueld el Fâdhel, que son +souverain avait chargé d’une mission particulière au Bornou et qui +accompagna Nachtigal depuis Kouka jusqu’à Abéché, était également un +Djellâbi. Les faveurs accordées aux étrangers et le peu de cas que le +sultan faisait des traditions, quand elles lui paraissaient devoir être +préjudiciables au bien du royaume, mécontentèrent les Ouadaïens de race. +La reine-mère, ou momo, qui jouissait d’une réelle influence dans le +pays, faisait une vive opposition à son fils, lui reprochant d’avoir +rompu avec la politique de Chérif. Mais le sultan, escorté de toute sa +cour, alla trouver momo Maden et lui prescrivit, sur un ton qui +n’admettait pas de réplique, de ne plus s’occuper désormais des affaires +du royaume. + +Le sultan ʿAli eut l’ambition d’étendre le plus possible sa puissance et +d’établir, au profit du Ouadaï, une sorte d’hégémonie politique dans +toute l’Afrique Centrale. Il fit reconnaître sa suzeraineté par le +sultan du dâr Rounga et il consolida son autorité sur les Arabes du Baḥr +Salamat et du Baḥr Râchid. Du côté du Nord, il eut à combattre les Oulâd +Slimân, qui parcouraient le pays compris entre le Kanem et le Darfour et +qui étaient venus razzier les Maḥâmid d’Ourâda. ʿAli aurait bien voulu +s’attacher ces nomades turbulents, trop éloignés du Ouadaï pour qu’il +pût s’opposer efficacement à leurs incursions. Mais c’est en vain qu’il +leur fit des avances et qu’il montra les plus grands ménagements envers +les prisonniers de guerre de cette tribu[174]. Les Oulâd Slimân +continuèrent à battre en brèche l’autorité de ʿAli dans la partie +occidentale de son royaume et ils furent toujours en lutte avec l’aguid +el baḥr et avec le chef nakazza de Oun, Derbaï. Du côté du Nord +également, l’aguid ez Zebada, Meri, dirigea une expédition contre les +Bideyat de l’Ennedi et en ramena de nombreux esclaves, entre autres le +jeune Cherf eddin. Ce dernier, quoique fait eunuque, devait plus tard +jouer un rôle important au Ouadaï. + +La guerre avec le Baguirmi éclata à la fin de 1870. L’orgueilleux +Moḥammed abou Sekkin était infatué de sa puissance et désirait, depuis +longtemps, rompre le lien de vassalité qui le rattachait au sultan ʿAli. +Il se moquait ouvertement de son suzerain, faisait courir le bruit de sa +mort et organisait à cette occasion des réjouissances publiques ; le +tribut qu’il envoyait à Abéché ne comprenait que de vieux esclaves, +maigres et laids, etc. ʿAli prit patience pendant quelque temps, mais +les prétentions d’Abou Sekkin sur le Dagana et les incursions de ses +troupes au Fitri devaient faire éclater la lutte. Lorsque le dignitaire +baguirmien ʿAbd el Fatcha se porta sur Djogodé, dans le Fitri, Djourab +se replia avec ses Boulâla et avertit le sultan ʿAli. Dès que +l’hivernage fut terminé, celui-ci envoya une armée commandée par le +djerma Abou Djebrin, qui avait sous ses ordres : l’aguid el Maḥâmid +Bechâra, l’aguid el baḥr Keneticha, l’aguid ez Zebada Meri, l’aguid el +Djaʿâdné Zaït, l’aguid ed Debaba Aḥmed et l’aguid el Khouzam Yousouf en +Nelsa (décembre 1870). Abou Djebrin se dirigea vers le Debaba et, comme +le mbang restait enfermé dans Massnia et ne faisait pas mine de vouloir +se retirer sur Bougouman, ʿAli accourut d’Abéché et prit le commandement +des troupes. Il alla mettre le siège devant la capitale du Baguirmi ; +mais la ville était solidement fortifiée, et ses épaisses murailles +semblaient devoir défier les efforts des Ouadaïens. Le sultan avait +emmené avec lui deux étrangers, deux Fitzân, venus à Abéché avec les +caravanes du nord de l’Afrique[175]. C’est grâce à eux que la forteresse +put être enlevée. Sur leurs conseils, ʿAli fit creuser une mine sous la +partie sud-ouest du mur d’enceinte ; on y déposa des bouteilles en +paille tressée (_hanga_) et de grandes calebasses (_boukhsa_), remplies +de poudre. Après la mise de feu, quelques petites explosions +commencèrent à se produire : les Baguirmiens s’empressèrent d’apporter +de l’eau aux remparts, pour la verser sur l’endroit où était la mine, +mais une explosion formidable brisa la muraille et projeta ses +défenseurs de tous côtés[176]. + +Le sultan ʿAli avait donné ses vêtements à Moḥammed ould Bechâra, fils +de l’aguid des Maḥâmid : le jeune touèr prit la place de son maître et +resta entouré de gardes et de dignitaires. Pendant ce temps-là, le +sultan prenait part à l’assaut et pénétrait dans la ville par la brèche +qui venait d’être ouverte. Mais ses troupes furent surtout préoccupées +de pillage et ne pensèrent plus à s’emparer du mbang Abou Sekkin. Celui- +ci, entouré de quelques hommes dévoués, arriva à la brèche par un chemin +différent de celui qu’avait suivi ʿAli et sortit de la ville. Il se +battit avec les gens qui gardaient Moḥammed et ce dernier, blessé de +plusieurs coups de sagaie tomba de cheval. Bechâra prit peur et +s’enfuit, tandis que le mbang, de son côté, réussissait à gagner la +campagne. ʿAli, furieux de voir que son ennemi lui échappait, fit +enterrer vivant Bechâra et nomma le jeune Moḥammed aguid des Maḥâmid +(fin février 1871). + +Les Ouadaïens livrèrent Massnia au pillage et y recueillirent un riche +butin. ʿAli revint à Abéché avec 20 ou 30.000 esclaves et prisonniers de +guerre : on comptait, parmi eux, un certain nombre de princes et de +princesses de sang royal, entre autres ʿAbd er Raḥman Gaourang, le mbang +actuel du Baguirmi. Le sultan du Ouadaï avait surtout emmené des gens +qui pouvaient augmenter la prospérité de ses États : des tisserands, des +teinturiers, des tailleurs, des selliers, etc. ; les Baguirmiens qui +exerçaient un métier furent installés dans les grandes localités, à +Abéché, à Nimro, etc. ; les autres furent répartis dans le pays et +durent se livrer à l’agriculture. + +ʿAli avait installé comme mbang du Baguirmi un prince de la famille +royale, ʿAbd er Raḥman, fils du Ngaré Niilmi, un oncle d’Abou Sekkin. Il +lui laissa quelques troupes, pour le protéger contre les attaques du +sultan dépossédé. Ce dernier menait une existence errante du côté du +Chari. Il s’était d’abord réfugié à Bousso ; il séjourna ensuite à +Bougouman et à Mandjaffa et se battit contre l’usurpateur et les troupes +de secours. Le manque de céréales le força à pousser vers le sud du +pays : c’est là que Nachtigal alla lui rendre visite, au début de 1872. +Les Baguirmiens étaient restés fidèles à l’ancien mbang et détestaient, +par contre, celui que leur imposait le sultan ʿAli ; mais les Arabes, +qui avaient beaucoup souffert des exactions d’Abou Sekkin, étaient +favorables à ʿAbd er Raḥman et aux Ouadaïens. + +En 1873, Nachtigal visita le Ouadaï et fut très bien reçu par le sultan +ʿAli. + +L’expédition contre les Diongor du Guéra marqua la fin du règne de ce +prince. Nous avons déjà dit qu’elle échoua piteusement et que l’aguid ez +Zebada, Meri, très aimé du sultan à cause de sa grande bravoure, périt +dans l’assaut qui fut donné à la montagne. ʿAli mourut sur la route du +retour à Abéché. Le capitaine Julien croit qu’il fut empoisonné. Nous ne +l’avons point entendu dire. Il nous a été rapporté que le sultan était +déjà malade depuis quelque temps : l’échec lamentable devant le Guéra et +la perte de l’aguid Méri auraient porté un coup terrible au prince +énergique qu’était ʿAli, et des vomissements de sang auraient amené sa +mort. + +Le sultan ʿAli est un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. A +l’intérieur, il mata les grands du pays, en réprimant énergiquement +toute tentative d’indépendance de leur part ; à l’extérieur, il porta à +son apogée la puissance du dâr Ṣâlèḥ. Il avait renforcé l’autorité du +Ouadaï sur le pays des Bideyat, le Baḥr el Ghazal, une partie du Kanem +et du Borkou, et le Baguirmi. Du côté du Sud, il avait étendu son action +sur le Baḥr Salamat, le Rounga et le Kouti. Après lui, l’autorité du +sultan sera souvent méconnue, les dissensions intestines reprendront de +plus belle et la puissance ouadaïenne ira sans cesse en déclinant. + + +=Yousouf (1874-1898).= — Le tableau suivant donne les noms des enfants +laissés par ʿAli. + + ʿAli + | + +------------+-----------+----+----+----------+------------+ + | | | | | | + Aba Zaït Aḥmed abou ʿAbdel Aḥmed el Mérem Mérem + (tué par Ghazali Hadi Kebir Habbo[177] Koulla[177] + ordre de (épouse (meurt (tué par (épouse (épouse + Yousouf) une fille de mort Ibrahim) Moḥammed l’aguid + du sultan naturelle ould Guerri) + Yousouf, sans Bechâra) + aveuglé par avoir + Doud-Mourra) régné) + +La mère d’Aba Zaït, le fils aîné du sultan, était une djellâbiyé de +Nimro ; celle d’Aḥmed abou Ghazali, le cadet, était une kecherdâwiyé. +Les deux princes furent donc écartés du trône, qui échut à Yousouf, fils +de Chérif et de momo Maden[178]. + +Moḥammed abou Sekkin, en apprenant la mort du sultan ʿAli, quitta +Bougouman et marcha sur Massnia. Le mbang ʿAbd er Raḥman fut battu et +tué : Yousouf le remplaça par Ngaré Gabilé, qui avait été fait +prisonnier en 1871 et vivait à Abéché. Quelques années plus tard, Gabilé +dut abandonner Massnia et se réfugier au Ouadaï. Abou Sekkin vécut +paisiblement les dernières années de son règne : il mourut en 1884, et +son fils Bourgoumanda, qui se trouvait à Abéché, fut alors nommé mbang +du Baguirmi. La cruauté de ce prince lui valut d’être chassé par ses +sujets : il s’enfuit au Ouadaï et il fut remplacé par le jeune frère +d’Abou Sekkin, Moḥammed ʿAbd er Raḥman Gaourang, qui règne encore +actuellement (1890). + +Nous avons déjà vu, à propos des Dialiin, comment Râbaḥ fut amené à +quitter Solimân Zibêr (1879). A ce moment, le Dâr el-Kouti était +administré, pour le compte du Rounga et du Ouadaï, par le vieux Kober, +fils de ʿOmar dit Djougoultoum, qui avait été le premier aguid de la +région. Râbaḥ, arrivant du Baḥr el Ghazal, fit irruption dans le Dâr-el- +Kouti et s’installa à Châ. Puis, il passa dans le Rounga, et ses +nombreux bazinguers effectuèrent leurs razzias d’esclaves dans la région +comprise entre le Salamat et l’Oubangui. En 1883, l’aguid es Salamat, +Cherf eddin, intervint pour rétablir les droits du Ouadaï sur des +provinces qui, jusque-là, avaient été ses tributaires : il se fit battre +par Râbaḥ aux environs de Boukkas, dans le Salamat. L’aventurier se +porta ensuite vers le lac Iro et saccagea le pays sara : au retour, il +traversa le Rounga et vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti. Dans les +années qui suivirent, Râbaḥ opéra plus particulièrement dans les pays du +Sud : il essaya de razzier les Ubaggas, qui se réfugièrent dans les +nombreuses cavernes des Kagas ; il fit également une incursion du côté +de Bangassou. En 1884-1885, il alla s’installer à Gribingui, et ses +bannières poursuivirent leur œuvre de mort dans toutes les directions, +chez les Banda et les Mandjia. Il monta ensuite vers le Nord, traversa +le Chari, le Ba Karé, saccagea le pays sara et vint séjourner à Denzé +(1886). Râbaḥ entra en relations avec Djideï, le grand chef des Arabes +Salamat, qui désirait s’affranchir du joug de l’aguid Cherf eddin. +Celui-ci accourut, avec les contingents de plusieurs aguids. Un combat +eut lieu à Amm Timan : Râbaḥ céda la place et se réfugia dans sa zériba, +où les Ouadaïens n’osèrent point venir l’attaquer. + +Vers cette époque, le khalife ʿAbdoullahi chercha à faire rentrer Râbaḥ +dans le giron de la Mahdïa et à le faire venir à Omdourman. Deux de ses +émissaires vinrent au Dâr-el-Kouti et convertirent facilement à leurs +idées le vieux Kober et les siens : Moḥammed es Senousi[179], petit-fils +de ʿOmar Djougoultoum et neveu de Kober, les mit en relations avec +Râbaḥ, qui se trouvait à Bandaï. Celui-ci aurait peut-être accepté les +offres qui lui furent faites, mais ses lieutenants ne voulurent point +entendre parler d’un retour dans le Baḥr el Ghazal. + +En 1888-1889, Râbaḥ opéra sur les bords du Moyen-Chari et poussa +jusqu’au delà de Korbol et de Damraou. + +En 1890, il reparut une dernière fois dans le Dâr-el-Kouti : il fit +enchaîner le vieux Kober, qui persistait, contre ses ordres, à payer un +tribut au Ouadaï, et il le remplaça par Moḥammed es Senousi, qui fut +fait cheïkh et devint sultan du Kouti et du Rounga. Le nouveau sultan +prit part aux razzias menées par les gens de Râbaḥ chez les Rounga et +les Goula. Sa fille, Hadjia, fut fiancée à Fâdhel Allah, le fils de +Râbaḥ. Pendant ce temps, les troupes mahdistes d’Osman Djano, venues du +Darfour, faisaient dans le Ouadaï une incursion malheureuse. + +En décembre 1890, Râbaḥ quitta définitivement le Dâr-el-Kouti et +s’enfonça dans les pays de l’Ouest. + +« Rabaḥ, en s’éloignant, avait laissé Moḥammed es Senousi à Châ, pour +présider aux destinées du Dâr-el-Kouti. En nommant le nouveau sultan et +en l’attachant à sa fortune, le conquérant noir voulait assurer +définitivement ses communications avec le Baḥr el Ghazal. Avant de +partir, il donne quelques fusils à son protégé et lui interdit +formellement de payer un tribut quelconque au Ouaddaï, dont dépendait +autrefois le Rounga[180]. » + +Fin mars ou commencement avril 1891, l’explorateur Crampel, venant de +l’Oubangui, arrivait à Châ, d’où il se proposait d’atteindre le Ouadaï, +avec l’aide de Senousi : le manque de moyens de transport l’avait obligé +à laisser en arrière deux échelons, commandés par Biscarrat et Nebout. +Crampel fut bien accueilli par le sultan. Mais celui-ci, qui avait reçu +un kademoul des mains de Râbaḥ, ennemi du Ouadaï, ne tenait pas du tout +à voir l’explorateur prendre la route d’Abéché. C’est en vain, du reste, +qu’il essaya de détourner Crampel de son projet. Le sultan ne voulait +point laisser le chrétien aller au Ouadaï et, d’autre part, il désirait +fort s’emparer des armes, munitions et marchandises que possédait la +mission. La perte de celle-ci fut décidée. La chose devait d’ailleurs +être facilitée par la trahison d’un Targui et de douze miliciens +toucouleurs (sur 32), que Crampel avait avec lui. + +Lorsque l’explorateur quitta Châ pour prendre la route d’Ardh el Khalifa +(8 jours au sud d’Abéché), le sultan Senousi vint lui présenter ses +souhaits de bon voyage. Dans l’après-midi, au moment où elle allait +franchir la rivière Diangara, la mission fut brusquement assaillie par +quelques centaines d’hommes armés, qui s’étaient embusqués tout près de +là : Crampel, le docteur Moḥammed Saʿïd et les 20 miliciens fidèles +furent égorgés. Le Targui, les 12 miliciens félons et la Pahouine +Niarinzhé, ainsi que les charges, reprirent la route de Châ. Le soir de +la même journée, Adoum, fils de Senousi, et Allah Djabou, esclave favori +du sultan, massacrèrent le détachement Biscarrat, sur les bords du +Koukourou. Un boy loango, qui avait réussi à fuir, atteignit l’échelon +de M. Nebout, qui rétrograda aussitôt sur l’Oubanghi. + +Senousi écrivit alors à Râbaḥ, pour lui faire connaître le massacre de +la mission. Celui-ci eut un mouvement de colère. Mais cela ne dura +point, et il envoya son intendant réclamer à Senousi tout le personnel +et tout le matériel de la mission. Le sultan finit par remettre une +soixantaine de fusils, 10.000 cartouches, une caisse de pistolets de +traite, plusieurs charges de marchandises, ainsi que 10 Toucouleurs et +Niarinzhé. Comme il avait caché le reste du butin sous terre, qu’il +avait éloigné de Châ les deux Toucouleurs parlant arabe et que le Targui +était parti vers le Nord, Senousi put ainsi jurer sur le Qorân « qu’il +ne lui restait plus rien de Crampel _sur_ la terre de Châ. » Par la +suite, Râbaḥ continua à s’éloigner du Dâr-el-Kouti. En 1893, il envahit +le Baguirmi. Gaourang, battu à deux reprises, fut assiégé dans +Mandjaffa. Il demanda alors l’appui du djerma ʿOthman, dont il relevait +directement. Celui-ci expédia à son secours l’aguid el Baḥr, Oualdi +Chaïb, qui se fit battre et tuer en arrivant devant Mandjaffa. Le sultan +du Baguirmi réussit toutefois à quitter la ville et à se réfugier au +Fitri. Râbaḥ passa ensuite sur la rive gauche du Chari et entreprit la +conquête du Bornou (1894). + +L’attention des Ouadaïens se détourna dès lors de l’aventurier. Cette +même année, l’aguid ouadaïen Cherf eddin, encouragé par l’éloignement de +Râbaḥ, franchit le Baḥr Aouk à la tête d’une troupe nombreuse de +cavaliers et vient razzier le Kouti, en poussant jusqu’à Châ la +capitale. Senousi, prévenu à temps, a pu fuir et prudemment il se +réfugie aux Kagas Toulous, laissant à Allah Djabou le soin de défendre +son « dem ». Celui-ci abandonnera à son tour, sans combat, la zériba de +son maître, et Cherf eddin peut y faire un butin énorme en ivoire et en +captifs. Senousi se résigne à faire sa soumission ; il s’engage à payer +un tribut annuel d’esclaves, moyennant quoi il est reconnu comme sultan +du Dâr-Kouti. Mais, rendu méfiant par l’incursion de Cherf eddin, il +transporte son « dem » à Ndélé, dans un terrain inaccessible à la +cavalerie ouadaïenne[181]. + +Le Dâr-el-Kouti, au lieu d’être une province du Rounga, comme avant +1890, devenait autonome et relevait directement du Ouadaï. + +Vers la fin de 1897, M. Gentil descendit le Chari jusqu’au lac Tchad et +conclut un traité d’alliance et de commerce avec Gaourang et Senousi : +il emmena en France des représentants de chaque sultan. Râbaḥ, irrité du +bon accueil fait aux Chrétiens, pilla les villes de la rive gauche du +Chari qui relevaient de Gaourang : ce dernier, craignant de voir le +souverain du Bornou envahir ses États, descendit alors vers le Sud et se +réfugia du côté de Kouno. + +Yousouf mourut en 1898, après avoir régné 24 ans. Il ne possédait à +aucun degré la farouche énergie de son frère ʿAli et, en plus d’une +circonstance, il montra la pire faiblesse[182] : il laissa s’amoindrir +considérablement le prestige et l’autorité dont jouissait le sultan du +Ouadaï. Yousouf réussit toutefois à maintenir l’intégrité de son +royaume. Il garda une attitude pleine de circonspection vis-à-vis de +Râbaḥ, qui finit d’ailleurs par jeter son dévolu sur le Bornou. Du côté +de l’Est, il fut également menacé durant quelque temps, par les +entreprises d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi : les mahdistes, qui +venaient de conquérir le Darfour[183], élevaient certaines prétentions à +l’égard du sultan d’Abéché. Mais l’attitude énergique de Cherf eddin +leur en imposa et ils se replièrent sans avoir attaqué. + + +=Ibrahim (1898-1901)= — Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du +sultan Yousouf. + + { — ʿAbd el ʿAziz (aveuglé par Ibrahim). + { + { — Ibrahim (épouse Habbo, fille d’Abou Kouyouma). + { + { — ʿAbd er Raḥman aguid el Bataḥ (épouse une sœur du djerma + { ʿOthman. Eborgné par Ibrahim). + { + { — Doud-Mourra. + Yousouf { + { — Mérem Kakié (veuve de Mouṣṭafa el Magné. Epouse Acyl). + { + { — Mérem Zanaba (épouse Moḥammed el Bechâra). + { + { — Mérem Fatmé (épouse le djerma ʿOthman). + { + { — ʿAbd er Rahim + +Le fils aîné du sultan Yousouf était ʿAbd el ʿAzîz, qui avait pour mère +une captive d’Arabes Khozam, d’origine kirdi. Lorsque Yousouf tomba +malade et que sa mort parut être très proche, les adjâouid se réunirent +pour traiter de la succession. Ils résolurent de donner le pouvoir à +Ibrahim, qui était le fils d’une femme forienne. Ce prince fut mandé au +palais. Il eut peur tout d’abord, car il ignorait la décision prise par +les grands dignitaires et il craignait d’être aveuglé : il jugea prudent +de rester chez lui. Mandé à nouveau, Ibrahim dut toutefois se résigner à +obéir. Il fut alors introduit dans la chambre où reposait le corps de +son père et il y reçut les insignes de la royauté. Les adjâouid firent +ensuite appeler ʿAbd el ʿAzîz, qui refusa d’aller au palais. Sa femme, +fille du sultan des Guemr, lui conseillait de ne pas répondre à cet +appel : elle l’engageait à mobiliser sa bannière personnelle (il était +aguid el Khouzam) et à conquérir le pouvoir par la force des armes. Le +djerma fit renouveler à ʿAbd el ʿAzîz l’ordre de se rendre au palais. Le +prince n’osa pas suivre les conseils de sa femme et il se dirigea vers +la demeure royale. Il fut conduit aussitôt dans la chambre mortuaire, où +trônait Ibrahim, et le djerma ʿOthmân lui dit brutalement : « Sella +karka ! » Le pauvre ʿAbd el ʿAzîz se mit alors à genoux, découvrit son +épaule droite et frappa doucement dans ses mains, en murmurant des +paroles de soumission à l’égard du nouveau sultan. Sur l’ordre du +djerma, l’esclave Oueld Manṣour s’approcha de ʿAbd el ʿAzîz, lui donna +deux soufflets et l’entraîna ensuite pour lui crever les yeux. + +L’aguid el Djaʿâdné, ʿAmer Chikhaï, s’était retiré à Azi avec ses +troupes, en apprenant la mort de Yousouf. Il disposait d’environ 1.300 +fusils. Cet aguid était très lié avec ʿAbd el ʿAzîz et souhaitait +vivement voir ce prince arriver au trône. Étant à Azi, il demandait des +renseignements sur les événements d’Abéché : quand on lui disait +qu’Ibrahim avait été proclamé souverain du Ouadaï, il se refusait à le +croire et répondait que ʿAbd el ʿAzîz seul pouvait être sultan. Il fut +cependant obligé de se rendre à l’évidence. Ibrahim manda cet aguid à +Abéché : il s’y rendit avec seulement une seule poignée d’hommes. Le +sultan désirait se débarrasser de ʿAmer à cause de ses sympathies pour +ʿAbd el ʿAzîz, mais il voulait également s’approprier les soldats de ce +dignitaire. Il eût bien décidé de le faire mettre à mort, mais il +craignit de voir les troupes de ʿAmer se disperser de tous les côtés en +apprenant la nouvelle. Il cacha donc son jeu et accabla cet aguid des +marques de sa bienveillance : il lui fit présent de belles étoffes, lui +donna un cheval, etc. En le congédiant, il lui demanda de venir à Abéché +avec ses gens. ʿAmer obéit : Ibrahim le fit alors exécuter purement et +simplement et il donna le kademoul d’aguid el Djaʿâdné à l’un de ses +partisans, Mouṣṭafa. + +Ibrahim, devenu sultan, voulut se débarrasser de la tutelle des grands +dignitaires — dont les plus influents étaient le djerma ʿOthmân et Cherf +eddin — et il prétendit gouverner selon son bon plaisir. Il était très +généreux et ses libéralités lui valurent les sympathies du peuple, qui +l’appelait _el Birké_ (le bassin). Le sultan donna sa confiance aux +Djellâba Chatati et Yasin et surtout à l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa. +Celui-ci était très dévoué à Ibrahim. Il se rendait parfaitement compte +que la puissance exagérée des grands adjâouid constituait un danger +redoutable pour l’autorité du sultan. Son intérêt personnel lui +commandait d’ailleurs la ruine de ses rivaux : il passerait ainsi au +premier plan et deviendrait le personnage le plus considérable de la +cour. Il commença donc à miner leur crédit dans l’esprit d’Ibrahim et +arriva insensiblement à faire vivre ce prince dans un état de sourde +hostilité avec les adjâouid. En dernier lieu, il conseilla même au +sultan de faire exécuter l’aguid el Maḥâmid, Moḥammed ould Bechâra, et +de lui donner la succession de ce dignitaire. Mais les intérêts menacés +se coalisèrent et les adjâouid résolurent de résister par la force aux +entreprises d’Ibrahim et de Mouṣṭafa. + +Cherf eddin, son compatriote Guelma, aguid er Râchid, et l’aguid el +Maḥâmid quittèrent nuitamment la capitale, avec leur famille et leurs +partisans : ils allèrent s’installer dans les terres de l’aguid es +Salamat, à Am Deguemat (octobre 1900). Le djerma ʿOthmân, qui voulait +tirer le meilleur parti de la situation et qui aimait d’ailleurs +l’intrigue pour elle-même, resta à Abéché, à côté du sultan ; mais il +était en relations avec les rebelles. Mouṣṭafa conseilla à Ibrahim de se +porter à la rencontre des adjâouid et de les combattre : le djerma +ʿOthmân intervint, dissuada le sultan d’avoir recours aux armes et +réussit à le convaincre que des négociations convenaient beaucoup mieux. +Ibrahim dépêcha alors quelques marabouts à Am Deguemat, afin de décider +les rebelles à revenir à la cour : ceux-ci répondirent par un refus +formel de rentrer à Abéché. Le sultan renouvela plusieurs fois ses +instances auprès d’eux et s’engagea à leur accorder toutes les +concessions qu’ils pouvaient désirer. Mais ce fut en vain : les aguids +persistèrent dans leur attitude. Cet état de choses dura quatre mois. + +Un fils de ʿAli et de Hababa Kili, Aḥmed abou Ghazali, commandait, à ce +moment-là, le petit village de Am Zihafaya, dans la vallée de la Bétèha, +entre Bourourik et Mouthourar. Il vivait là, avec sa mère, ses esclaves, +ses troupeaux, et allait de temps en temps à Abéché pour saluer le +sultan. Les adjâouid avaient l’intention de porter Aḥmed au pouvoir, en +remplacement d’Ibrahim. Celui-ci, renseigné par Mouṣṭafa, manifesta +alors quelque hostilité à l’égard du fils de ʿAli, qui en fut prévenu et +se retira à Grindi, un des villages du djerma. ʿOthmân, qui restait le +principal dignitaire de la cour et, en apparence, l’appui le plus solide +du sultan, invita Aḥmed à se rendre à Abéché, l’assurant qu’il ne lui +serait fait aucun mal. Il présenta le jeune prince à Ibrahim, qui +l’accueillit favorablement, tout en déclarant qu’il connaissait les +intentions des conspirateurs : le sultan engagea Aḥmed à rester quelque +temps à la cour, pour favoriser le rétablissement du bon ordre et la +rentrée des conspirateurs à Abéché. Ghazali demeura quelques jours dans +la capitale, chez ʿOthmân. Son protecteur l’avait déjà poussé à se +rallier aux rebelles : il avait refusé. Le djerma revint encore à la +charge, mais ce fut en vain. Il conseilla alors à Ibrahim de faire +exécuter son cousin, sous prétexte que celui-ci aspirait en secret au +trône. Le sultan expédia immédiatement son aguid el brich, Attour, avec +ordre de ramener Aḥmed mort ou vif. Mais le jeune prince tua Attour d’un +coup de fusil, sauta à cheval et rejoignit les aguids révoltés, qui le +proclamèrent sultan du Ouadaï. + +Le djerma travaillait perfidement à la perte d’Ibrahim. Il parvint à +semer la division et la défiance entre les dignitaires restés fidèles au +sultan : Ousṭ Kheir, un lieutenant d’Ibrahim, se rendit à Am Deguemat, à +l’instigation de ʿOthmân. Lorsque celui-ci, jetant enfin le masque, +quitta Abéché pendant la nuit pour aller rejoindre les rebelles, il +entraîna avec lui presque tous les dignitaires et la majeure partie des +troupes ouadaïennes : il ne resta avec le sultan que cinq aguids ou +hommes de confiance et quelques partisans. ʿOthmân se rendit dans le dar +Moubi, à proximité d’Am Deguemat. Toutes ces intrigues ont fait dire +depuis que le djerma cherchait surtout à grossir son influence, afin de +pouvoir finalement arriver au trône. Ibrahim, se voyant presque +complètement abandonné, résolut de quitter la capitale. Il se mit en +route avec ses serviteurs et quelques femmes, en compagnie des +dignitaires restés fidèles : Mouṣṭafa, aguid el Djaʿâdné, et son frère +ʿAmer, ed Dri, l’aguid el Khouzam Barkaï, l’amin Sougour, l’amin +Mandjerké et le kamkalek Ṭâher. Ibrahim prit la route du dâr Zegâoua, à +l’est du Ouadaï, où il avait, paraît-il, l’intention de se retirer. Le +troisième jour de marche, il fut rejoint par les troupes des conjurés +près de la montagne de Guemra, au nord-est d’Abéché : l’aguid er Râchid, +Guelma, était à leur tête. Des coups de feu furent tirés sur le sultan +et sa suite : les serviteurs furent tués, ainsi que Mouṣṭafa, ʿAmer, +Sougour et Mandjerké ; Ṭâher s’enfuit[184] ; le roi et Barkaï furent +pris. Comme Ibrahim se débattait, au moment où il était saisi par les +esclaves des rebelles, il fut brutalement frappé à coups de poing dans +la poitrine et dans le ventre. Le malheureux prince fut ramené dans un +état lamentable à Abéché, où on lui creva les yeux : il mourut deux +jours après (février 1901). + +Pendant que ces désordres intérieurs divisaient le Ouadaï, les Français +progressaient dans la région du Chari et brisaient la puissance de +Râbaḥ : massacre de la mission Bretonnet à Togbao (juillet 1899), Kouno +(28 octobre 1899), Koussri (22 avril 1900). Les nouveaux venus +cherchèrent à vivre en paix avec le Ouadaï : après le départ de M. +Gentil, et sur la demande du capitaine Robillot, Gaourang envoya un +messager à Abéché, pour tâcher d’amener une entente entre le sultan +Ibrahim et les Français. + + +=Aḥmed abou Ghazali (1901-1902).= — Aḥmed, surnommé abou Ghazali à cause +de son long cou, était fils d’une Gourâniyé. Les compatriotes de sa mère +jouissaient d’une certaine influence à la cour d’Abéché, depuis que +quelques-uns d’entre eux avaient été appelés à remplir les fonctions +d’aguid. L’arrivée d’Aḥmed au pouvoir renforça la situation de cet +élément et le fit même passer au premier plan : un grand nombre de +familles gourân vinrent s’installer à Abéché et dans les environs. +D’autre part, Cherf eddin et Guelma, qui appartenaient à la tribu des +Bideyat, protégèrent également ceux de leurs compatriotes qui résidaient +au Ouadaï. + +Le nouveau sultan s’entoura de tous les anciens dignitaires, mais il +réduisit leur importance. Il diminua surtout les forces du djerma +ʿOthmân, dont il craignait la puissance et l’esprit de duplicité. Cela +ne manqua pas d’indisposer ce dernier contre son souverain. Le +conseiller intime de Ghazali fut Cherf eddin, qu’il rendit le plus +puissant de tous les dignitaires. Le sultan ne composa pas de conseil +(medjlis, medjlès), comme ses prédécesseurs, et se laissa uniquement +guider par l’aguid es Salamat, auquel il accordait une confiance +absolue. L’importance donnée aux éléments étrangers irrita les Ouadaïens +et une sourde hostilité contre le souverain régna bientôt parmi les +adjaouid : le djerma ʿOthmân était à la tête des mécontents. Au bout de +quelque temps, Aḥmed ne put compter que sur les troupes de quelques +aguids et sur l’appui des Gourân. Les Senousia lui étaient également +hostiles et donnaient la main à ses ennemis. + +Nous avons déjà parlé de la confrérie des Senousia, qui règne tout +particulièrement dans la partie orientale du Sahara. Nous savons qu’elle +a fait de bonne heure des progrès dans les États musulmans du Sud et +que, au Ouadaï notamment, le sultan ʿAli fut un adepte fervent de cette +secte. + +Les relations de Mahdi avec le Ouadaï continuèrent sous le règne de +Yousouf. Elles devinrent même plus fréquentes que par le passé et les +deux chefs échangèrent souvent des cadeaux : les caravaniers +tripolitains servaient d’intermédiaires entre le souverain d’Abéché et +le grand-maître de la confrérie. Voici, du reste, ce que rapporte +Moḥammed el Hachaïchi à ce sujet : « Il existe des relations suivies +entre le cheïkh (Si el Mahdi) et Sidi Yousef, roi du Ouadaï, qui est un +« frère » considérable et pour qui il a beaucoup d’estime. Tous les ans +le roi lui envoie un cadeau important, à savoir des esclaves au nombre +de plus de cent, des plumes d’autruche, des dents d’éléphants, le tout +d’une valeur de 50.000 bouteïras (150,000 fr.) et peut-être plus[185] ». + +Les rapports devinrent très suivis vers la fin du règne de Yousouf et, +en 1898, peu de temps avant l’avènement d’Ibrahim, Mahdi envoyait un de +ses vicaires, Moḥammed es Sounni, résider auprès du sultan. Yousouf +accueillit très favorablement ce faqih et lui donna une habitation dans +son palais. + +Le sultan Ibrahim accorda également sa confiance à Moḥammed es Sounni, +et celui-ci en profita pour s’immiscer dans les affaires du pays, ce qui +eut pour résultat d’indisposer les Ouadaïens contre lui et contre le +sultan. Il nous faut noter, du reste, que cette méfiance des Ouadaïens à +l’égard des menées des Senousis était antérieure à l’avènement +d’Ibrahim. Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi en avait déjà entendu parler, +en 1896. Mais c’est à tort, croyons-nous, qu’il attribue ces idées au +sultan Yousouf : elles appartenaient vraisemblablement à son entourage. +« Lorsque j’étais à Mourzouk, écrit le cheïkh, j’ai entendu dire par un +commerçant nommé Aḥmed Et-Tazi que le roi du Ouadaï, dans ces derniers +temps, avait conçu des craintes du côté du cheïkh (Si el Mahdi), parce +que quelques-uns des ennemis de celui-ci lui avaient dit que, si le +cheïkh s’était rapproché de lui, c’était qu’il voulait s’emparer du +Ouadaï. J’ai attribué cette histoire à des intrigues anglaises (!) et je +ne sais quelle suite elle a pu avoir[186] ». + +Après la révolte de 1900, à laquelle le représentant de Mahdi ne resta +pas étranger, le nouveau souverain, qui connaissait le caractère +intrigant du marabout, lui enjoignit de quitter le palais et de n’avoir +plus à s’occuper des affaires du Ouadaï. + +Le chef de la Senoussia avait également essayé, en 1896-1898, de faire +entrer dans sa confrérie les sultans Rabaḥ et Gaourang. Le premier, qui +appartenait à la secte des Kadria, ne voulut rien entendre et le second +se réclama de la Tidjânïa. Cependant, vers 1900, le mbang du Baguirmi +prêta l’oreille aux exhortations de Mahdi : des papiers qui tombèrent +entre nos mains, lors de la prise de Bir Alali (18 janvier 1902), +montrèrent nettement que notre protégé avait mené des intrigues hostiles +à l’occupation française. + +L’influence de l’eunuque Cherf eddin sur l’esprit de Ghazali était telle +que cet aguid gouvernait en réalité le Ouadaï. Cet état de choses +ébranla d’ailleurs fortement l’autorité du sultan et plusieurs +provinces, profitant des divisions qui régnaient à la cour d’Abéché, +refusèrent de payer l’impôt. « En septembre 1901, Bakhit, sultan du dar +Sila....., sur les conseils de son ami Moḥammed Es Senoussi de Ndélé, +refuse de s’acquitter de ses devoirs tant que Cherf eddin conduira les +destinées ouadaïennes. Dans une lettre au Djerma ʿOthman, le sultan +Bakhit lui expliquant les motifs de sa conduite, ajoute : Qu’il déplore +que des hommes d’une origine illustre soient à subir, sans protester, le +joug honteux d’un esclave doublé d’un eunuque et, du moment qu’ils se +conduisent moins que des femmes, aucun musulman ne fera à leur mort +_kalaoua_ (cérémonie funèbre)[187] ». + +Les Ouadaïens que mécontentait le gouvernement de Ghazali résolurent de +renverser leur souverain et de le remplacer par le jeune Acyl, aguid ed +Debaba, fils de Abou Kouyouma[188] et d’une Birnaouiyé. Mais ce prince +fut prévenu, par un dignitaire de la cour, qu’Aḥmed abou Ghazali devait, +à l’instigation de Cherf eddin, lui faire crever les yeux pour +l’empêcher d’être prétendant au trône : il s’enfuit alors nuitamment +d’Abéché avec sept cavaliers (septembre 1900). Acyl prit la direction du +Fitri et fut bientôt rejoint par environ deux cents partisans. Ghazali +expédia immédiatement cinq adjâouid à la poursuite de son rival, qui fut +atteint le sixième jour de marche par les troupes du sultan. Acyl +remporta deux légers succès sur leur avant-garde à Baba Tchoutchow, dans +le Médogo, et il courut se réfugier à Kalkélé, à l’est de Moïto[189]. +Les adjaouid rentrèrent à Abéché. Acyl dépêcha aussitôt une ambassade +auprès du lieutenant colonel Destenave, commissaire du gouvernement par +intérim des pays et protectorats du Tchad. Cette délégation, composée de +Adem Kordé, cousin d’Acyl, et de dix cavaliers ouadaïens, se présenta à +Ngouri le 8 novembre 1901 : le prince fugitif sollicitait notre +protection et notre appui, afin de conquérir le trône du Ouadaï. Le +lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec son peloton de spahis. +Acyl surprit près de Malabesse le sultan boulâla Gadaï, serviteur dévoué +d’Aḥmed abou Ghazali : Gadaï fut tué avec quarante de ses soldats et le +prétendant Ḥassen abou Sekkin lui succéda. + +Pendant que le Ouadaï était ainsi la proie d’incessantes compétitions, +les Français s’établissaient solidement sur les bords du Chari et du lac +Tchad. Les bandes rabḥistes n’existaient plus : Fâdhel Allah, fils de +Râbaḥ, avait péri dans la lutte et son frère Niébé s’était rendu avec +tous ses partisans (août 1901). Toutefois, du côté du Kanem, les +Senousis se préparaient à combattre énergiquement l’occupation +française : une première attaque contre leur zaouia de Bir Alali +échouait et coûtait la vie au capitaine Millot (novembre 1901). Après la +fuite d’Acyl, le représentant de Mahdi à Abéché, Moḥammed es Sounni, +avait envoyé un de ses parents au jeune prince pour lui recommander de +ne pas solliciter la protection des chrétiens ; il l’engageait à se +rendre à Bir Alali, auprès de Moḥammed el Barrâni, qui le conduirait +dans le Borkou, chez Mahdi, où il serait en sûreté. Mais Acyl refusa de +suivre ces conseils. D’ailleurs, Barrâni ne devait pas rester longtemps +à Bir Alali : cette forteresse était enlevée le 18 janvier 1902 par le +commandant Tétart. + +C’est en novembre 1901 qu’eut lieu la rupture définitive entre Cherf +eddin et le djerma ʿOthmân. Le sultan et l’aguid es Salamat ne pouvaient +plus rester à Abéché, au milieu d’une population qu’ils sentaient leur +être nettement hostile. Ils quittèrent donc la capitale avec leurs +partisans et se retirèrent dans les terres de Cherf eddin, du côté de +Moungari. Le djerma et les Ouadaïens proclamèrent aussitôt l’avènement +au trône du jeune Moḥammed Ṣâlèḥ, surnommé _Doud-Mourra_[190], fils du +sultan Yousouf et de la captive forienne Maka. + +La lutte entre les deux sultans dura plus de six mois. Ghazali et Cherf +eddin firent courir le bruit qu’ils voulaient quitter le Ouadaï et se +réfugier au Darfour. Ils restèrent quelque temps dans le dâr Salamat et +allèrent ensuite s’installer à Am Deguemat, sur la rive gauche de la +Bataḥ. Les troupes de Doud-Mourra se portèrent sur Am Demm, par El +Houguena, et vinrent attaquer celles de Ghazali. Le chef de la Senousïa +recommanda vainement aux deux princes de ne pas se battre et d’unir +leurs forces contre les Français : il ne fut pas écouté. Après un +certain nombre de rencontres, les partisans d’Aḥmed se dispersèrent : ce +dernier tomba entre les mains de ses adversaires et eut les yeux crevés. +Quant à Cherf eddin, qui s’était enfui avec quelques cavaliers, il fut +pris et mis à mort (fin 1902 — commencement 1903). + + +=Doud-Mourra (1902-1911).= — Doud-Mourra restait donc sultan du Ouadaï : +le parti gourân n’existait plus et la fuite d’Acyl chez les chrétiens +avait discrédité complètement la cause de ce prince. Mais l’arrivée des +Français dans la région de Yao était une cause d’inquiétude pour le +souverain d’Abéché. Le parti vainqueur avait appris avec irritation +l’accord qui régnait entre Gaourang, Ḥassen et les nouveaux venus. La +présence d’Acyl dans le pays que nous occupions faisait d’ailleurs +croire toujours possible une action de notre part, pour combattre Doud- +Mourra et le remplacer par son rival. Enfin, les sympathies que nous +valaient les bons procédés dont nous usions à l’égard des mesâkin +menaçaient la puissance ouadaïenne. + +Acyl ne devait pas inquiéter longtemps Doud-Mourra. Nous avions beaucoup +compté sur ce prétendant pour étendre l’influence française au Ouadaï : +on voulait, en effet « établir une politique de bascule entre Ghazali et +Acyl, de manière à utiliser leurs forces, séparées et même ennemies, +pour évincer Doud-Mourra implanté à Abéché et soutenu par nos pires +ennemis, les Senousya[191] ». La chute de Ghazali fut une première +déception. De plus, comme nous le verrons plus loin, l’attitude d’Acyl à +notre égard ne tarda pas à nous créer de graves difficultés. + +Le sultan du Baguirmi, Gaourang, avait fait un excellent accueil à M. +Gentil, lorsque celui-ci était venu pour la première fois dans la région +du Tchad. La lutte contre Râbaḥ fut menée de concert avec le mbang et, +après la chute de l’aventurier, M. Gentil fit du Baguirmi le pivot de +notre politique indigène dans les pays nouvellement occupés. Gaourang +était notre protégé et nous entretenions un résident auprès de lui. +« Après le départ de M. Gentil, le commandement avait cru devoir suivre +une politique opposée à celle créée par le premier commissaire du +gouvernement. Gaourang fut négligé, suspecté ; les vexations lui furent +prodiguées. On se rapprocha d’Acyl, un prétendant au trône d’Abéché ; on +lui fit des promesses, on s’engagea imprudemment auprès de lui. Le 16 +décembre 1901, nous lui écrivons entre autres choses : « ....... Le +moment est proche où tu triompheras de tous tes ennemis et tu seras +affermi sur le trône de tes pères et de tes aïeux......... Nous ne +t’abandonnerons pas et nous te répétons que le moment est proche où tu +deviendras puissant......... » Entre temps, nous opérons dans le Kanem +et nous nous emparons de la zaouia de Bir Alali. Acyl se plaint de +Gaourang, on écoute ses doléances, on lui fait renvoyer des commerçants +qui s’étaient rendus auprès du sultan du Baguirmi, et en juin 1902, nous +lui écrivons : « ......... Puisque tu es encore à Mandélé, il faut y +construire un tata, où tu pourras laisser tes femmes, tes biens, etc., à +l’abri des razzias, lorsque tu devras marcher en avant......... Et +maintenant que la paix est établie au Kanem et que de nouveaux +tirailleurs vont arriver, nous enverrons des fantassins au Fitri +rejoindre les spahis...... Prends patience et tu atteindras ton +but...... » Nous semblions décidés à marcher sur Abéché et à envahir le +Ouadaï ; nous n’hésitions pas à sacrifier Gaourang et nous le +considérions comme quantité négligeable, alors que nous faisions +d’imprudentes promesses à celui dont il fût devenu le vassal. Nous +revînmes enfin à une notion plus exacte, plus juste et plus pratique de +la situation et, devant les instructions ministérielles, abandonnant +notre attitude agressive et notre protégé Acyl, qui nous compromettait +chaque jour davantage et menaçait de nous engager dans des complications +dont les conséquences auraient pu être désastreuses, nous songeâmes +enfin à organiser et à pacifier tous les pays entre le Ouadaï et le +Chari. Nous nous rapprochâmes de Gaourang ; nous lui rendîmes son +autorité sur son sultanat du Baguirmi ; nous reprîmes en un mot vis-à- +vis de lui la politique inaugurée par Gentil[192] ». + +Pendant que les forces de Doud-Mourra et de Ghazali étaient en présence +sur les bords de la Bataḥ, Acyl se trouvait à Mandélé. Ordre lui avait +été donné d’y construire un tata et de se porter en avant, sur Am +Ḥadjer, pour ne pas épuiser le pays par ses réquisitions et pour mieux +surveiller la route d’Abéché. Nous ne voulions mener qu’une action +pacifique du côté du Ouadaï et, en cas d’attaque, l’escadron de spahis +devait abandonner le Fitri et se replier sur Fort-Lamy (Instructions +politiques du 10 juillet 1902). + +Après la victoire de Doud-Mourra, Acyl évacua la vallée de la Bataḥ et +alla guerroyer dans les pays fétichistes du sud du Médogo (Mataïa, +Guéra, Korbo, etc.). Le prétendant commençait à nous donner quelque +inquiétude. C’était un nerveux, un impulsif, et il abusait de la +merissé : on le disait travaillé par les menées des Senoussis et on +craignait fort un coup de tête de sa part, depuis qu’il savait ne plus +devoir compter sur notre appui pour renverser son rival. + +Le Mahdi avait repris au Ouadaï son influence d’autrefois : son +représentant à Abéché, Moḥammed es Sounni, soutenait Doud-Mourra et +était très écouté de celui-ci. C’est pourquoi Cherf eddin avait fait +courir le bruit, à un moment donné, que sa cause était la nôtre et que +nous n’avions qu’un seul ennemi, le Mahdi, lequel cherchait à devenir le +sultan du Ouadaï. + +Des Oulâd Slimân mahdistes se trouvaient dans l’entourage d’Acyl. Ils +appartenaient aux fractions de la tribu qui, en décembre 1902, n’avaient +pas voulu reconnaître notre domination. Les Ouassal dissidents s’étaient +retirés au Baḥr el Ghazal, où ils favorisaient Mahdi. Acyl avait déjà +entretenu de bonnes relations avec eux, alors qu’il campait sur les +bords de la Bataḥ, et certains de ces Arabes étaient même venus à +Birket-Fatmé pour faire du commerce avec lui. Ses intrigues inquiétaient +le commandement : on reprochait à l’intempérant fils d’Abou Kouyouma +d’avoir laissé succomber Adem Kordé dans les montagnes de Korbo, et de +ne s’être installé au Debaba que pour passer au Baḥr el Ghazal et +rejoindre Mahdi, après avoir enlevé le peloton de spahis du lieutenant +Lebas[193]. Finalement, le chef de bataillon Largeau donna l’ordre de +l’arrêter (juin 1903). Acyl fut déporté à Fort-de-Possel. Ses partisans +se dispersèrent, sauf toutefois un certain nombre d’entre eux, commandés +par le Djellâbi Badjouri, qui restèrent avec nous et servirent +d’auxiliaires dans les opérations menées contre les tribus dissidentes. + +A cette époque, nous avions affaire au Kanem, et la situation ne nous +permettait pas de mener une politique offensive envers le Ouadaï. Pour +rassurer le sultan et lui bien montrer nos intentions pacifiques, un +message annonçant la capture d’Acyl fut envoyé à Abéché (juillet 1903). +Doud-Mourra et l’aguid el Maḥâmid eurent alors, un moment, l’idée de se +rapprocher de nous. Mais ces bonnes dispositions ne durèrent pas : les +Ouadaïens continuèrent à craindre une action de notre part et ils +gardèrent une attitude hostile. + +Nous vivions donc avec le Ouadaï dans un état de paix assez incertain. +Une circulaire de février 1904 apportait certaines restrictions au +commerce avec les États de Doud-Mourra ; l’aguid es Salamat, Gomboro, +brûlait un petit poste de garde-pavillon installé à Goulfé, à l’ouest du +lac Iro, et se battait avec le lieutenant Dujour à Tomba (avril 1904). +D’autre part, le capitaine Durand se rendait à Amalaye (Oum Melahi), +avec l’escadron de spahis, et avait une entrevue pacifique avec l’aguid +el Djaʿâdné, Amin ʿAbdoullahi : nulle entrave ne devait être apportée +désormais à la liberté du commerce entre le Ouadaï et le territoire du +Tchad. Cette attitude conciliante des Ouadaïens provenait peut-être de +ce qu’ils avaient cru à une offensive des Français : certains mouvements +de nos troupes, vers la fin de 1903, avaient fait naître cette idée dans +le pays. + +L’aguid el Djaʿâdné semblait vouloir tenir les promesses faites à +l’entrevue d’Amalaye : un courant commercial s’était établi entre le +Baguirmi et le Ouadaï. Mais, en mars 1904, un Baguirmien, porteur d’un +message important du commandant de région pour Abéché, dut faire demi- +tour du Mégogo et revenir à Yao. Cela n’empêcha pas ʿAbdoullahi de +demander, deux mois plus tard, l’autorisation de faire passer sur notre +territoire un troupeau de bœufs, razzié chez les Missiriyé, pour +l’envoyer au Baguirmi, où cet aguid désirait faire des achats. +L’attitude de ce chef était d’ailleurs bizarre : tantôt il faisait des +déclarations pacifiques et demandait la liberté du commerce, tantôt il +contestait la valeur des engagements pris à Amalaye, refusait d’accepter +notre présence au Fitri et élevait des prétentions sur le pays de +Boullong. Il finit par tomber en disgrâce auprès de Doud-Mourra. Le +sultan avait été mécontent de l’entrevue d’Amalaye et avait blâmé +l’aguid el Djaʿâdné de ne pas s’être battu avec nous. La politique +incohérente de ce dignitaire et la cruauté dont il fit preuve envers les +Kouka indisposèrent complètement le souverain : ʿAbdoullahi fut +emprisonné pendant quelque temps et reçut ensuite le kademoul +insignifiant d’aguid el Khouzam. + +Nous ne cherchions qu’à vivre en paix avec les Ouadaïens. Mais ceux-ci +opposèrent une fin de non-recevoir à nos propositions pacifiques (19 +février 1904), et le bruit courut, quelques jours plus tard, qu’ils se +préparaient à marcher contre nous. Les aguids gardaient une attitude +menaçante : le djerma ʿOthmân, l’aguid el Djaʿâdné et l’aguid er Râchid +circulaient dans les provinces occidentales, et on s’attendait à les +voir faire irruption au Fitri pour y installer Djili (avril 1904). +Durant toute la saison sèche de 1903-1904, le peloton de spahis qui +occupait Yao avait l’ordre d’évacuer le Fitri, dans le cas d’une +offensive ouadaïenne, et de se replier sur Bokoro ou le Debaba : les +populations devaient se retirer sur Abouguern. En juin 1904, de +l’infanterie fut installée à Yao, qui devint poste permanent. + +Le 7 juin 1904, le djerma ʿOthmân envoyait au lieutenant de Yao une +lettre, par laquelle il enjoignait aux Français d’évacuer les provinces +de la rive droite du Chari et de rester sur la rive gauche, dans le pays +de Râbaḥ. Le 31 janvier 1905, un esclave du djerma, Kalamtam, attaquait +le poste de Yao : le lieutenant Repoux le repoussa et battit également, +le lendemain, l’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya. Le capitaine +Rivière, accouru à la rescousse, tomba sur le camp ouadaïen endormi, à +Seïta, et le mit en complète déroute. + +Vers cette époque-là également, Bâdjouri passa au Ouadaï avec la plupart +de ses hommes. Accoutumé à vivre de pillages, il n’avait pas fait de +distinction entre les Kreda soumis et les Kreda dissidents : il avait +razzié à tort et à travers. Craignant d’être inquiété de ce fait, il +gagna le Baḥr el Ghazal, puis Er Rouhoud, d’où il expédia un messager à +Doud-Mourra. Le sultan, après avoir fait attendre sa réponse pendant +quelque temps, envoya à Bâdjouri un kademoul de commandement et le nomma +khalifa de l’aguid el baḥr. Il ne tarda pas ensuite à appeler le nouveau +dignitaire à Abéché et, en juin 1903, Bâdjouri fut promu aguid el baḥr. + +Doud-Mourra était un prince très autoritaire ; il n’entendait pas +laisser ʿOthmân agir à sa guise et lui permettre de troubler le pays par +de nouvelles combinaisons. Déjà, à Am Deguemat, alors qu’il n’était que +prétendant, Doud-Mourra avait trouvé excessif le rôle joué au Ouadaï par +ce dignitaire ; il craignait d’ailleurs de voir celui-ci nouer quelque +intrigue et d’être trahi par lui, comme l’avaient été Ibrahim et +Ghazali : et c’est pourquoi le djerma, tenu en suspicion, avait été +l’objet d’une certaine surveillance. Après la victoire, le nouveau +souverain compta beaucoup, pour pouvoir résister, sur l’appui de son +beau-frère Moḥammed ould Bechara, aguid el Maḥâmid[194]. + +En mai 1904, le djerma circulait dans le Moubi et était plus que jamais +suspect aux yeux du sultan : à ce moment-là, beaucoup de Ouadaïens +accusaient ʿOthmân de chercher à s’entendre avec les Français et de +vouloir mettre sur le trône du Ouadaï un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui se +trouvait au Baguirmi. Cette mésintelligence ne fit que s’accentuer et, à +la fin de 1904, la rupture était dans l’air. Les échecs des troupes +ouadaïennes à Yao et à Seïta irritèrent fort Doud-Mourra : le djerma +avait attaqué le Fitri contre l’avis de son souverain, qui lui refusa +d’ailleurs des renforts. Mandé à Abéché, ʿOthmân hésita quelque temps, +soit par crainte, soit par mauvaise volonté. Il se décida cependant à +paraître devant le sultan, en juillet 1906. Doud-Mourra lui reprocha les +pertes en hommes, en armes et en chevaux qu’avait coûtées sa +désobéissance. Il lui enleva le titre de kamkalek et de tourtelouk abou +fattachi, pour les donner à ʿAbd el Kerim, un autre fils d’Assad abou +Djebrin. Il enleva également le kademoul d’aguid el Gourân à Moḥammed +oueld Mérem, ami du djerma, et il le donna à un captif gourân nommé +Tchennaï. Après sa disgrâce, ʿOthmân se retira avec ses gens à Choukoma, +à l’est d’Abéché. Les rapports entre le sultan et son dignitaire étaient +devenus nettement hostiles. Pour se débarrasser de son ennemi, Doud- +Mourra le fit empoisonner, en février 1906 : il donna la succession à +ʿAbd el Kerim, Kamkalek ez Zioud et frère du défunt, mais il partagea +avec l’aguid el Maḥâmid la majeure partie des armes et des chevaux du +contingent de ʿOthmân ; l’aguid er Râchid bénéficia aussi quelque peu du +butin qui fut fait. Cette exécution sensationnelle redoubla la terreur +que le sultan inspirait aux adjâouid. + +Doud-Mourra ne cherchait pas à nous faire la guerre, mais il était +furieux de voir que, depuis 1903, les Arabes des provinces occidentales +se réfugiaient chez nous, pour échapper aux exactions de ses +fonctionnaires. Déjà, en novembre 1904, il avait envoyé un message, qui +enjoignait à tous les Arabes passés en territoire français de rentrer au +Ouadaï, les assurant qu’il ne leur serait fait aucun mal ; mais ceux-ci +se gardèrent bien d’obéir. Cependant, le cheïkh des Zebada, El Khalil, +qui était venu s’installer au Fitri au commencement de 1905, s’enfuit au +Ouadaï en octobre de la même année : El Khalil, qui avait autrefois +commandé à tous les Oulâd Râchid, avait eu des dissentiments avec les +autres chefs arabes réfugiés. Les deux transfuges, Bâdjouri et El +Khalil, firent dès lors des incursions au Fitri et razzièrent nos +protégés, les Arabes tout particulièrement. En novembre 1905, Bâdjouri +et l’aguid el Moukhelaya, guidés par El Khalil, suivirent la route +Koundiourou-El Biassa, pour venir tomber sur les Arabes installés dans +la région de Rahd es Salamat-Karfa : ils s’enfuirent ensuite à toute +vitesse vers Er Rouhoud. Le lieutenant-colonel Gouraud chargea alors le +capitaine Rivière de pousser une pointe dans la vallée de la Bataḥ. +Celui-ci, après avoir fait un détour par le Nord, arriva au village de +Koundiourou ; mais Bâdjouri, embusqué dans les fourrés qui bordent le +lit du baḥr, surprit un groupe de spahis et de tirailleurs montés, qui +ne fut dégagé que grâce à une intervention énergique du lieutenant +Repoux (4 décembre 1905). Bâdjouri, repoussé, dut prendre la fuite : il +se réfugia à Am Ḥadjer. Les Arabes d’El Khalil recommencèrent +d’ailleurs, aussitôt après la rentrée de nos tirailleurs, à venir piller +au Fitri. + +A ce moment, la rivalité séculaire entre le Ouadaï et le Darfour venait +de se réveiller. Après la bataille d’Omdourman, qui marqua la chute du +mahdisme, beaucoup de Foriens, autrefois enrôlés par le khalife +ʿAbdoullahi, revinrent dans leur pays. ʿAli Dinar, qui était un des +lieutenants du khalife, se réfugia à El Fâcher : en l’absence de toute +autorité régulièrement constituée et grâce au nombre important de fusils +dont il disposait, ʿAli réussit à asseoir sa domination sur le pays et +devint le sultan du Darfour. Depuis, les Anglais ont occupé le Kordofan, +le Baḥr el Ghazal et sont venus au contact du nouveau royaume. De bonnes +relations se sont établies entre eux et ʿAli Dinar, surtout à partir de +1904, et ce prince, tout en gardant son indépendance, leur paie +actuellement un tribut de mille livres anglaises (25.800 fr.). Le +commerce se fait librement entre le Darfour et les pays occupés par les +Anglais : les Foriens exportent leur bétail et s’approvisionnent de +marchandises anglaises — voire même d’armes, paraît-il, grâce à la +contrebande. — Les troupes de ʿAli Dinar sont bien pourvues d’armes et +de munitions, et cela leur a toujours valu une supériorité incontestable +sur les contingents ouadaïens. Dans les combats qui se sont livrés +pendant ces dernières années, avant l’occupation du Ouadaï par nos +troupes, l’avantage est constamment resté aux Foriens. + +A la fin de 1904, les relations entre le sultan d’Abéché et celui d’El +Fâcher commencèrent à s’envenimer. Doud-Mourra avait envoyé une grande +quantité de chameaux au Darfour, pour les vendre sur les marchés de ce +pays : ʿAli s’en était emparé et avait payé chaque bête deux medjidi, au +lieu de verser le prix de 25 medjidi réclamé par les Ouadaïens. Au +commencement de 1905, Doud-Mourra supprima tout commerce avec le royaume +voisin. Les prétentions de ʿAli Dinar sur les Massalat du Ouadaï +aggravèrent la situation. + +Les Massalat el Hoch avaient dépendu autrefois du Darfour ; mais le +sultan ʿAli oueld Chérif, malgré la résistance de cette peuplade, +étendit sur elle la souveraineté du Ouadaï. Les Massalat, gens pillards +et cruels, se montrèrent d’ailleurs des sujets peu dociles : ils +tombaient fréquemment sur les caravanes qui passaient à proximité de +leur territoire, et, à de nombreuses reprises, les souverains d’Abéché +durent envoyer des troupes châtier cette tribu. En avril 1905, une +partie des Massalat avait refusé de payer la redevance annuelle et avait +même massacré les collecteurs d’impôt : l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, +Oust Kheir et le djerma Gontrongo, qui furent chargés de réduire les +rebelles, pillèrent le village d’Ambour. Mais le sultan du Darfour +intervint pour réclamer la possession du dâr Massalat : il razzia ce +pays et captura le chef Abou beker dans sa capitale de Djerdjel +(Djirdjel, Dridjelé) ; le gros de l’armée forienne campa à côté de ce +village. La guerre paraissait imminente entre le Ouadaï et le Darfour ; +mais Doud-Mourra ne la voulait pas, et il ordonna à l’aguid el Djaʿâdné, +qui s’était fait battre en août par le chef forien Maḥmoud, de rentrer à +Abéché (octobre 1905). L’attitude agressive de ʿAli fit cependant +éclater les hostilités entre lui et l’aguid el Maḥâmid, expédié sur les +lieux quelque temps après : les Ouadaïens furent battus et perdirent +quatre de leurs chefs ; de plus, pendant leur mouvement de retraite, ils +se virent harcelés par les Massalat (décembre 1905). Doud-Mourra, +inquiet, rappela tous ses aguids à Abéché, afin de pouvoir résister avec +toutes ses forces à une attaque éventuelle des Foriens : la situation +resta encore tendue pendant quelques mois, puis les troupes de ʿAli +rentrèrent au Darfour. Jusqu’à la prise d’Abéché par la compagnie +Fiegenschuh, en 1909, l’antagonisme entre les deux royaumes voisins n’a +pas cessé un seul instant : ainsi, en 1906, les Foriens allèrent piller +la région d’Ourâda ; d’autre part, le sultan ʿAli, qui considère le dâr +Sila comme lui appartenant, ne voulait pas que les Dadjo payassent un +tribut au Ouadaï. + +Revenons maintenant du côté de l’Ouest. Alors que nous restions toujours +sur la défensive, les Ouadaïens faisaient des incursions sur notre +territoire et venaient razzier nos protégés, dont souvent quelques-uns +étaient emmenés en captivité. Les bandes ouadaïennes apparaissaient un +moment au Baḥr el Ghazal et au Fitri (Bâdjouri, El Khalil), dans la +région montagneuse à l’est de Boullong-Bédanga (aguid el Djaʿâdné) et +dans les pays à l’ouest du lac Iro (aguid es Salamat) : le coup de main +exécuté, elles s’en fuyaient rapidement ; il leur était d’ailleurs +facile de se mettre hors de portée, attendu que nous ne dépassions guère +la ligne de nos postes[195]. Notre passivité encourageait l’audace de +ces pillards : en février 1906, El Khalil venait piller Qollo, à 6 +kilomètres du poste de Yao ; vers la fin du même mois, un parti ennemi +razziait Likkin, à moins de 50 km de Melfi ; en mars, des Missiriyé +faisaient une incursion au Fitri ; en mai, El Khalil et deux autres +cheïkhs arabes tombaient sur les Oulâd Râchid installés au nord du +Fitri ; etc. Cependant, le 4 mai, Gomboro se laissa surprendre à +Djingéboa par le lieutenant Cornet. Malgré une énergique résistance, +l’aguid es Salamat, blessé, dut céder la place : l’aguid Guerré fut tué, +ainsi que l’aguid el brich et l’aguid el ouadi de Gombo. + +« Il y eut donc, de 1900 à 1906, une période pendant laquelle on espéra +régler la question de nos rapports avec le Ouadaï en nous désintéressant +de lui. On se contenta d’assurer la sécurité du Baghirmi, qui s’était +soumis à notre protectorat, en couvrant sa frontière par une ligne de +postes. Seulement, les Ouadaïens n’entrèrent pas dans nos vues. Ils +continuèrent comme par le passé à venir razzier, et chaque année nous +eûmes à repousser une ou deux de leurs bandes. Quoi que nous en +eussions, il nous fallut donc nous occuper de ce voisin, qui ne voulait +pas se laisser oublier. Et c’est alors que nos officiers conçurent, pour +en faire en quelque sorte le siège, un plan en trois parties dont +l’exécution fait honneur à leur habileté autant qu’à leur vigueur. + +« _Première partie_. — Faire du Baghirmi une espèce de pays modèle dont +la tranquillité et la prospérité fassent envie à toutes les populations +encore privées de notre concours. Le sultan Gaourang, homme débonnaire +et jovial[196], étant entré complètement dans nos vues, ce résultat est +dès maintenant obtenu. De toutes parts et du Ouadaï même, on nous +appelle dans l’espoir d’un sort meilleur. + +« _Deuxième partie_. — Avancer progressivement nos postes dans +l’intérieur, de manière à restreindre de plus en plus les territoires +soumis aux ravages périodiques des bandes ouadaïennes....... » Nos +méharistes furent chargés de couper la route des caravanes qui, par +Ouéta et Koufra, fait communiquer Abéché et Benghazi, afin de montrer au +sultan du Ouadaï qu’il était en notre pouvoir de supprimer tout commerce +avec la Cyrénaïque. D’autre part, nos troupes progressèrent dans le +Salamat et surtout dans la vallée de la Bataḥ, où notre poste-frontière +devait être reporté à 200 km. plus à l’Est, en 1908, et se trouver ainsi +à 180 km. seulement de la capitale ouadaïenne. + +« _Troisième partie_. — Installer dans les provinces ainsi occupées un +souverain ouadaïen acceptant notre protectorat, qui d’une part nous +prête son concours pour nos opérations, et qui d’autre part montre par +un exemple tangible que nous ne voulons pas faire au Ouadaï autre chose +que ce que nous avons fait au Baghirmi : assurer l’ordre et encourager +le développement économique du pays par la protection des gens +paisibles. Nous avons choisi pour cette besogne le prince Acyl[197], qui +descend, comme le sultan actuel Doud-mourrah, de l’ancien sultan Cherif +et qui a un fort parti à Abecher[198]. » + +Tout cela ne se fit point sans combat. Après l’affaire de Djingéboa, le +capitaine Plomion partit à la poursuite de Gomboro et poussa jusqu’à +Bobech (2 juin 1906). Quelques mois plus tard, il surprit le djerma +Smaïn, khalifa de l’aguid el Djaʿâdné, entre Tialo et Agdoul : les +Ouadaïens perdirent leur chef et furent complètement battus (19 +décembre). + +Du côté du Nord, la compagnie du Kanem (capitaine Bordeaux) fit une +reconnaissance qui l’amena jusqu’à Am Loubia, résidence du kamkalek ez +Zioud, à 70 km. d’Abéché : ce village fut brûlé et le détachement +regagna Mao, sans avoir été aucunement inquiété par les Ouadaïens +(octobre-novembre 1906). + +Pendant la saison sèche de 1907, le peloton de spahis du lieutenant +Lebon, secondé par le contingent d’Acyl, visita toute la région +montagneuse comprise entre Boullong et l’Abou Telfan, et établit notre +influence sur les fétichistes qui habitent ce pays. En juin, le +capitaine Plomion, après avoir fait sa jonction avec le lieutenant Lebon +à Abou Ṭiour, se dirigea sur Diogolo, dans l’Abou Telfan. Il gagna +ensuite, par une marche rapide, le village d’Abou Nabaq, au sud de la +Bataḥ, où se tenait l’aguid el baḥr Bâdjouri : les Ouadaïens furent +bousculés et eurent à peine le temps de s’enfuir, abandonnant un certain +nombre de chevaux, de selles, d’armes, etc. Le capitaine Plomion les +poursuivit jusqu’au campement de Am Abali, situé entre Birket-Fatmé et +Am Ḥadjer (23 juin 1907). + +Au même moment, le capitaine Jérusalémy remontait la vallée de la Bataḥ +jusqu’à Birket-Fatmé et tournait ensuite droit au Nord, pour razzier les +Arabes Missiriyé de la région d’Ourel. Revenu à Seïta, où il reçut la +soumission d’El Khalil et d’une partie des Arabes Missiriyé, le +capitaine Jérusalémy tomba, après une marche forcée de 38 heures, sur +les Kreda du Mourtcha, qui furent surpris et razziés (juillet 1907). + +Dans le courant de septembre 1907, le lieutenant Gauckler recevait +mission d’opérer contre les Tedâ d’Am Chalôba, au sud de Ouéta, sur la +route des caravanes de Benghazi à Abéché, dans le but d’inquiéter les +communications du Ouadaï avec Koufra et le Borkou. Cette reconnaissance, +déviant très légèrement de son but, poussa jusqu’à Ouargala, entre Oueta +et Am Chalôba. + +En septembre 1907, le lieutenant-colonel Largeau avait jugé le moment +opportun pour faire de nouvelles ouvertures au sultan Doud-Mourra[199] : +il lui adressa une lettre de Mao, et Ali Agré la fit parvenir au +souverain d’Abéché, par le Mourtcha. + +« Le commandant du Territoire lui rappelait la modération de la France, +qui n’avait pas voulu profiter des discordes du Ouadaï pour l’envahir en +1903 ; il lui représentait que les chrétiens avaient respecté au +Baguirmi les coutumes et les croyances des populations, que la paix et +le commerce relevaient rapidement ce pays de ses ruines ; que le Ouadaï, +en répondant par des agressions aux ouvertures pacifiques de la France, +s’était déjà ménagé de cruels déboires et voyait se rétrécir tous les +jours le cercle ouvert à ses pillages, qu’Acyl s’agrandissait fatalement +de tout le terrain gagné sur la Bataḥ, enfin que le moment paraissait +venu de conclure un accord équitable départageant les intérêts en +présence[200] ». + +Doud-Mourra ne répondit pas, mais Hesseïni ould Amtelaïd fit irruption +dans le Fitri et saccagea les villages de Malabesse : il disparut +ensuite rapidement, emmenant avec lui soixante-douze femmes boulâla, qui +furent vendues comme esclaves sur la place publique d’Abéché (octobre +1907). Ainsi, Doud-Mourra repoussait brutalement nos avances ; nous +n’avions donc aucune raison de modifier le caractère agressif de notre +politique envers lui, et la lutte contre le Ouadaï allait reprendre sous +peu avec une intensité et une vigueur toutes nouvelles. + +Au début de 1908, eut lieu, du côté du Sud, une démonstration de la +compagnie de Melfi contre le sultan du dâr Kouti. Moḥammed es Senousi, +lié à la France par le traité de protectorat de 1903, était en réalité +un gros marchand d’esclaves, qui avait profité de sa situation +privilégiée pour agrandir démesurément sa puissance. Il entretenait, en +sous-main, de bonnes relations avec le Ouadaï, auquel il payait un +tribut régulier, et il était sournoisement hostile à l’influence +française. Senousi n’observait d’ailleurs aucune des clauses du traité +de 1903 : ses bandes continuaient à faire de véritables expéditions, qui +ramenaient des troupeaux d’esclaves et dépeuplaient le pays compris +entre le Salamat et la Kotto. Le capitaine Mongin, à la tête de cent- +cinquante hommes, se porta sur Ndélé « afin d’imposer au vieux despote +le rappel de ses hordes et la signature d’un nouveau traité ». Mais les +3.500 bazinguers de l’assassin de Crampel en imposèrent à la petite +troupe sénégalaise, et le capitaine Mongin, dans l’impossibilité absolue +d’employer la manière forte, dut se contenter de négocier. Le 25 janvier +1908, Senousi signa les yeux fermés un nouveau traité — c’était le +troisième depuis 1897 — avec le ferme espoir de ne jamais s’y conformer. +De ce côté, la question restait donc entière. + +Durant les mois de janvier et février 1908, Gomboro fit de nouveau son +apparition dans le Salamat. Certaines tribus arabes de la région, lasses +des pillages ouadaïens, étaient venues demander la protection de la +France et, en 1907, avaient refusé de payer l’impôt aux agents de +l’aguid es Salamat. Mais l’obligation pour les réfugiés de se déplacer +fréquemment, avec leurs troupeaux de bœufs, les mettait à la merci d’une +surprise ouadaïenne, et il était impossible à l’officier commandant le +poste du lac Iro de la protéger efficacement au-delà d’un certain rayon. +C’est pourquoi le lieutenant-colonel Largeau avait fort judicieusement +interdit de prendre à l’avenir l’engagement de défendre les Arabes +nouvellement ralliés, au cas où les chefs des postes de la frontière ne +seraient pas absolument sûrs de pouvoir tenir leur promesse ; il avait +même fait conseiller aux Arabes du Salamat, en attendant une nouvelle +amélioration de notre situation militaire dans le pays, de continuer à +payer l’impôt au Ouadaï. Les Arabes, toujours insouciants, n’en avaient +rien fait. Gomboro rentra en campagne, tomba brusquement sur les +Salamat, Cheurafa et Hémat qui campaient dans la région d’El Djideï, +enleva une soixantaine de femmes, un millier de bœufs, et s’en fut. Il +échappa au lieutenant Brûlé et se déroba devant la colonne Mongin, +retour de Ndélé. Le lieutenant Toureng, qui venait de créer le poste de +Bir el Khala, sur les bords du lac Iro, réussit toutefois à surprendre +les Ouadaïens : le 15 février, il leur livra le combat d’Amm Timan, dont +nous avons déjà parlé, qui coûta la vie à l’aguid es Salamat. + +Un mois après, le 18 mars, le peloton méhariste du Kanem tombait sur les +Maḥâmid d’Ourâda. + +Au commencement de 1908, les troupes d’infanterie, de cavalerie et +d’artillerie du Territoire avaient été fusionnées en un bataillon mixte +des trois armes, à 4 compagnies de 300 hommes. C’est après cette +modification que les opérations reprirent dans la vallée de la Bataḥ. Le +poste-frontière venait d’être reporté à 200 km. vers l’Est ; la première +compagnie abandonnait ses garnisons de Bokoro et de Yao pour aller +s’installer à Atya, centre des routes conduisant au Baḥr el Ghazal, au +Fitri, au Médogo et dans les montagnes des Diongor et des Kenga : le +nouveau poste ne se trouvait plus qu’à 180 km. de la capitale +ouadaïenne. Afin de soutenir la compagnie Jérusalémy, ainsi portée en +avant, le contingent ouadaïen d’Acyl quitta Boullong et, accompagné d’un +peloton de spahis, vint s’installer à Barouella, dans le Médogo, tandis +que la compagnie de Melfi occupait les postes de Yao et de Boullong. + +Doud-Mourra fut fort irrité, en apprenant les progrès inquiétants que +l’occupation française venait de faire dans la partie occidentale de son +royaume. La réapparition d’Acyl comme prétendant au kademoul du Ouadaï, +l’activité déployée par nos troupes durant les années 1906 et 1907, +l’avaient déjà sérieusement préoccupé. Il n’avait jamais voulu entamer +de pourparlers avec les Français, qui avaient, à ses yeux, le double +tort d’être des infidèles et des intrus : pour lui, la prise de +possession des pays de la rive droite du Chari était attentatoire aux +droits du Ouadaï, qui y exerçait autrefois sa souveraineté. Du reste, +s’il avait eu des velléités de s’entendre avec nous, afin de déterminer +les pays devant relever de son autorité et ceux devant obéir à notre +action directe, les deux parties agissant comme l’avaient fait ʿAli +Dinar et les Anglais, la seule présence de son rival Acyl sur notre +territoire eût suffi à faire disparaître ces bonnes intentions. Mais tel +n’était point le cas. Les partisans d’Acyl faisaient courir le bruit que +leur maître allait, avec l’aide des Français, conquérir de haute lutte +le trône du Ouadaï. Doud-Mourra en fut informé : il crut le moment venu +d’agir énergiquement et il se disposa à faire entrer en ligne ses +meilleurs contingents, qui, jusqu’alors, n’avaient jamais été appelés à +nous combattre. + +Ainsi que nous le savons, l’aguid el Maḥâmid était le meilleur ami et +l’appui le plus sûr du sultan. Depuis la mort de ʿOthman, l’ordre +régnait au Ouadaï : la disgrâce du djerma Abou Sekkin avait même +démontré que Doud-Mourra voulait être scrupuleusement obéi de tous ses +dignitaires et qu’il était décidé à briser ceux qui montreraient la +moindre mauvaise volonté, la plus petite force d’inertie. Aussi, +personne ne bougeait contre le gré du souverain. Seul, un illuminé, le +mahdi Maï Touta, tenta un mouvement de révolte, qui fut d’ailleurs +rapidement étouffé. A la tête de deux à trois cents fanatiques, armés de +fusils, il quitta Abéché pour se réfugier dans les pays au nord de la +capitale. Le fils de l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed el Mâgné, fut lancé à sa +poursuite : il le rejoignit, dispersa ses partisans, et Maï Touta fut +fait prisonnier et mis à mort (juin 1907). + +Les échecs répétés que notre politique avait fait subir à la Senousïa et +au Ouadaï rapprochèrent ces deux puissances qui, comme nous l’avons déjà +montré, étaient en froid depuis 1900. Elles sentirent la nécessité +d’oublier leurs anciens dissentiments, pour ne se préoccuper que de la +lutte à mener contre l’ennemi commun. Cette entente, qui deviendra très +étroite après la prise d’Abéché par nos troupes, explique la présence +d’éléments senoussis dans les rangs ouadaïens, lors des combats qui +eurent lieu sur la Bataḥ en 1908. + +Le capitaine Jérusalémy, qui venait de créer le nouveau poste d’Atya, +devait subir le premier choc sérieux des troupes ouadaïennes. Sur +l’ordre de Doud-Mourra, l’aguid el Maḥâmid quitta la capitale avec son +contingent personnel, ceux de son fils El Mâgné, de l’aguid er Râchid, +de l’aguid el Baḥr, de l’aguid ed Debaba, du kamkalek ʿAbd el Kerim, +etc., et une troupe d’Arabes Zouaya et de Medjâberé : il avait comme +mission de chasser les chrétiens de la Bataḥ. Moḥammed ould Bechara +disposait en tout de 2.800 fusils, dont 1.200 à tir rapide. Le 20 mars, +il vint s’installer tout près de El Krenik. Le capitaine Jérusalémy se +porta à sa rencontre, avec 200 tirailleurs et 80 auxiliaires ouadaïens +d’Acyl. Le 29 mars, le combat s’engagea sur la Bataḥ, entre la mare de +Sadet et le village de Dokotchi, un terrain défavorable pour nous, à +cause des arbres épineux et touffus qui bordent les deux rives du baḥr. +Après cinq heures de lutte, l’ennemi dut céder la place : il comptait +400 tués et 600 blessés, dont une grande partie allèrent mourir dans la +brousse. L’Arabe Moḥammed Fezzân, homme de confiance de l’aguid el +Maḥâmid, fut trouvé parmi les morts. Moḥammed ould Bechara rétrograda +alors sur Birket Fatmé, où il campa avec le reste de ses troupes. Il +n’osait point avouer sa défaite au sultan et se contentait de lui écrire +que les troupes ouadaïennes avaient vaillamment combattu les chrétiens. +Mais Doud-Mourra voulait à tout prix chasser les Français de la Bataḥ : +il envoya à plusieurs reprises à l’aguid el Maḥâmid l’ordre d’attaquer +de nouveau l’ennemi, du moment que celui-ci n’avait pas encore abandonné +le poste d’Atya. Moḥammed, après avoir hésité quelque temps, vint +s’installer à Birket Sadet le 3 mai. Apprenant que le sultan avait +quitté la capitale et craignant que la non-exécution des ordres reçus ne +lui valût une disgrâce, l’aguid el Maḥâmid poussa un peu plus vers +l’Ouest et vint camper à Djoua, à 32 km. d’Atya. C’est là que, le 16 +juin, le commandant Julien vint l’attaquer, avec une troupe comprenant +16 Européens et 373 tirailleurs et spahis. Les Ouadaïens avaient reçu +des renforts depuis l’affaire de Dokotché et comptaient environ deux +mille cinq cents fusils, dont 1.400 à tir rapide. Le combat dura deux +heures. Les Ouadaïens furent mis en déroute et perdirent environ 2.000 +hommes : l’aguid el Maḥâmid avait été tué d’un coup de fusil par le +spahi Kantara Demba et deux de ses fils furent trouvés parmi les morts ; +l’aguid er Râchid et l’aguid ed Debaba avaient également succombé. +Lorsque la nouvelle du désastre lui parvint, Doud-Mourra eut un moment +de désespoir : il voulut venir nous attaquer lui-même, avec son +contingent personnel, mais ses « fagara » réussirent à le détourner de +son téméraire projet. + +Ces deux brillants succès venaient de donner à nos armes une +prépondérance incontestable. Aussi, après avoir rendu compte des +événements qui s’étaient déroulés au Ouadaï, _Le Temps_ du 10 novembre +1908 ajoutait : « Aujourd’hui la situation est la suivante. Une partie +du Ouadaï est dès maintenant gouvernée pour notre compte par le prince +Acyl ; la situation du sultan Doud-Mourra, que ses cruautés ont rendu +odieux, est très ébranlée, et nos officiers ont acquis la certitude que +sans appeler aucun renfort de France (?) ou de l’Afrique Occidentale, +rien qu’avec la colonne de 500 ou 600 hommes que le Territoire du Tchad +peut fournir actuellement par ses seuls moyens, la prise d’Abéché est +une opération possible. Le Ouadaï se présente donc comme un fruit mûr +qui peut être cueilli à la première occasion ». + +La prise d’Abéché ne devait pas régler entièrement la question +ouadaïenne, et les événements allaient mettre au point cette façon de +voir un peu trop optimiste. + +A la fin de mai 1909, le capitaine Fiegenschuh, qui commandait la +compagnie d’Atya, marcha sur la capitale du Ouadaï avec 180 tirailleurs +et deux canons. Les Ouadaïens furent battus et dispersés, dans les +rencontres qui eurent lieu à l’ouadi Chok et sous les murs de la +capitale. Le lieutenant Bourreau, qui remplaça le capitaine Fiegenschuh, +blessé à la gorge, fit tirer quelques coups de canon sur la ville : les +Ouadaïens, absolument démoralisés par le tir fusant de l’artillerie, +s’enfuirent en désordre et, le 2 juin, le drapeau français flottait sur +le tata de Doud-Mourra. + +Il y avait plus de sept ans et demi que nous étions venus pour la +première fois au Fitri et que nous avions pris le contact avec le +Ouadaï : la période de préparation semblait donc avoir été suffisante et +l’entrée de nos troupes dans la capitale de Doud-Mourra se présentait +comme le dernier acte de la politique d’encerclement, que nous avions +menée à l’égard du royaume ennemi. Mais la prise d’Abéché impliquait +l’occupation du Ouadaï, et on trouva généralement qu’un pareil +agrandissement du Territoire du Tchad nécessitait d’urgence une +augmentation des troupes régulières. D’ailleurs, il devenait évident que +nous allions avoir de sérieuses difficultés à surmonter. Doud-Mourra +était en fuite, et les fusils dont il disposait pouvaient être encore +pour nous un sujet d’inquiétude ; l’installation solennelle d’Acyl comme +sultan du Ouadaï, le 23 août 1909, rapprochait plus étroitement le +sultan déchu de nos vieux ennemis senoussis ; enfin, ʿAli Dinar prenait +envers nous une attitude agressive et, sans parler de la solidarité +musulmane, comme nous allions être amenés à occuper certains pays +ouadaïens (dâr Tama, dâr Guimr, dâr Massalat, dâr Sila, etc.), +séculairement revendiqués par les souverains d’El Fâcher, l’intervention +forienne était une éventualité dont il fallait se préoccuper. + +Le désarmement du Ouadaï avait été ordonné, immédiatement après la prise +d’Abéché : en août, grâce aux prises faites et aux soumissions reçues, +3.500 fusils, dont 1.500 à tir rapide, se trouvaient entre nos mains. +Les provinces avoisinant la capitale furent occupées et le lieutenant- +colonel Millot se rendit lui-même à Niéré, dans le dâr Tama, pour +affirmer la prise de possession française de ce pays, vassal du Ouadaï. +Au commencement d’août, le lieutenant Lucien, avec une troupe comptant +100 fusils (80 tirailleurs et 20 tirailleurs auxiliaires), alla +reconnaître le dâr Mimi et poussa jusque dans les environs d’Ourâda, +chez les Arabes Maḥâmid, à 120 km. au nord d’Abéché. Quelque temps +après, 150 à 200 guerriers senousis (Zouaya, Touareg dissidents et +Minimini[201]) vinrent razzier deux campements maḥamid du dar Mimi : le +lieutenant Lucien poursuivit les pillards, les rejoignit à l’ouâdi Maï +et les dispersa. + +Le sultan du dâr Sila, Bakhit, avait écrit au lieutenant-colonel Millot +pour faire sa soumission, quelque temps après la prise d’Abéché. En août +1909, il accueillit favorablement le lieutenant Georg et ses 20 +tirailleurs. Mais l’entourage du sultan voulait la guerre. Par la suite, +le lieutenant Vasseur, envoyé dans le dâr Sila, y trouva un +rassemblement hostile de plus de 500 guerriers : le capitaine +Fiegenschuh, prévenu d’urgence, accourut d’Abéché avec un renfort de 60 +tirailleurs, pour appuyer la démonstration faite par le détachement de +sa compagnie. L’attitude des Dadjo se modifia : un grand tam-tam eut +lieu à Goz-Baïda, et Bakhit reconnut la suzeraineté de la France. + +Le lieutenant Delacommune, avec une centaine de fusils, était à Niéré, +où il protégeait Ḥassen, le sultan intronisé par nous, des attaques de +l’ancien sultan ʿOthmân, qui tenait la brousse avec environ 60 fusils. +Vivement poursuivi par nos tirailleurs, bousculé à Ouia, ʿOthmân dut se +réfugier au Darfour. En octobre, Delacommune se rendit chez Idris, +sultan du dâr Guimr, qui avait écrit à Niéré pour faire sa soumission et +solliciter la venue des Français dans son pays. A la même époque, un +nouveau rival du sultan Ḥassen surgissait dans le Tama : l’aguid +Choucha, cousin du chef que nous protégions, se fit proclamer sultan +dans le nord du pays. Surpris et mis en fuite par Delacommune, il vint +demander l’aman à Niéré : envoyé à Abéché, il réussit à se sauver et +alla chercher un refuge dans le dâr Massalat. + +Le 1er novembre 1909, le lieutenant-colonel Moll avait pris le +commandement du Territoire du Tchad. Il était difficile, avec les seules +troupes dont cet officier supérieur pouvait disposer, d’assurer la +pacification et l’organisation des pays nouvellement occupés et de +contenir les nombreux éléments de dissidence, qui s’agitaient sur les +confins du Territoire. Au Ouadaï, notre protégé Acyl, d’une nature +impulsive, impatient de toute autorité, agissait un peu trop à sa guise +et il devenait nécessaire de le remettre en main. Doud-Mourra se tenait +toujours dans le Nord, avec ses partisans, et sollicitait l’appui des +Senousi, afin de pouvoir continuer la lutte contre nous ; Moḥammed es +Sounni, dont les agents redoublaient d’activité au Borkou et au Kanem, +allait nous susciter de graves difficultés en réconciliant Doud-Mourra +et ʿAli Dinar. Le sultan du Darfour revendiquait la possession du dâr +Tama, du dâr Massalat et du dâr Sila : il écrivait même une lettre pour +nous sommer d’évacuer le Ouadaï. + +L’aguid Choucha avait été très bien reçu par le sultan des Massalat, +Tâdj eddin, chez qui il s’était réfugié. Ce Tâdj eddin était le fils de +l’ancien sultan, Abou beker, qui, comme nous l’avons déjà vu, avait été +pris par les troupes foriennes dans sa capitale de Djirdjel, en 1903, et +était mort depuis dans les prisons d’El Fâcher. Nommé sultan par ʿAli +Dinar, Tâdj eddin vivait dans la dépendance du Darfour. Poussé par son +suzerain, il avait pris une attitude hostile envers nous : il avait juré +de combattre les Chrétiens et avait promis de donner son appui à l’aguid +Choucha. Le capitaine Fiegenschuh quitta Abéché, vers la fin du mois de +décembre, pour effectuer une reconnaissance dans le dâr Massalat. Étant +en route, il envoya un courrier au sultan, pour lui dire qu’il était +animé d’intentions pacifiques et qu’il voulait simplement reconnaître la +frontière séparant le Ouadaï du Darfour. Ce courrier fut tué. Le 31 +décembre, le capitaine écrivait à Abéché : « Je suis à Bir Taouil avec +les lieutenants Delacommune et Vasseur. Mon intention est de rappeler à +la réalité le sultan Tâdj eddin et de mettre Soussa hors d’état de nous +inquiéter. Le lieutenant Vasseur ira ensuite au Sila en suivant l’ouâdi +Kia et au Sila verra les Arabes Beni Halba. Le lieutenant Delacommune +ira au Nord, verra le dâr Guimr et tâchera d’entrer en relations avec +les Zegâoua ». + +La colonne était arrivée à Bir Taouil sans incident : elle y campa deux +jours, en attendant le retour du lieutenant Delacommune, qui était allé +à Niéré prendre des auxiliaires. C’est là que le capitaine reçut une +lettre du sultan des Massalat, dans laquelle celui-ci protestait de son +dévouement à l’égard de la France. La colonne continua ensuite sa route +et, deux jours après, bivouaqua près d’un petit village : nouvelle +lettre de Tâdj eddin, disant qu’il faisait installer un campement pour +les tirailleurs. Le lendemain, 4 janvier, au moment où le détachement +suivait le lit desséché d’un ouâdi, on s’aperçut que des bandes d’hommes +armés marchaient parallèlement à la colonne. Malgré l’avis donné par +l’aguid er Râchid, Barkaï[202], qui vint le prévenir que les Massalat +voulaient faire la guerre, le capitaine pensa que ces indigènes avaient +simplement l’intention de l’accueillir par une fantasia, comme il +l’avait déjà vu faire au Sila. Cependant l’absence du sultan l’inquiéta +et il commençait à prendre des dispositions pour se défendre, quand il +fut soudainement attaqué de tous les côtés par les Massalat, armés de +sabres et de sagaies. Le capitaine Fiegenschuh, les lieutenants +Delacommune et Vasseur, le sergent Béranger et le maréchal des logis +Breuillac furent tués, ainsi que 101 tirailleurs et 80 auxiliaires : +seuls, 8 tirailleurs et quelques auxiliaires, dont l’aguid Barkaï, +réussirent à fuir et apportèrent à Abéché la nouvelle du désastre ; 180 +fusils à tir rapide et 20.000 cartouches restaient entre les mains de +nos ennemis. La duplicité musulmane nous coûtait la perte du détachement +Fiegenschuh, comme elle nous avait déjà valu le massacre de la mission +Braulot par Samory et celui de la mission Crampel par Moḥammed es +Senousi. L’affaire de Bir Taouil eut un retentissement douloureux en +France, et, sur la proposition du Ministre des Colonies, la Chambre vota +les crédits nécessaires pour augmenter les troupes du Tchad de deux +compagnies : les effectifs furent portés de 1.200 à 1.600 hommes, +répartis en deux bataillons de quatre compagnies chacun. + +Le massacre de la colonne Fiegenschuh était notre premier échec grave, +depuis que nous avions entamé l’action contre le Ouadaï. La défaite des +Chrétiens, déformée et amplifiée par les indigènes, se répandit comme +une traînée de poudre dans tout le pays. Notre prestige en fut +singulièrement amoindri. Voici, du reste, ce qu’écrivait le lieutenant- +colonel Moll, dans son rapport du 2 février, à propos de la surprise de +Bir Taouil : « Les âmes simples des indigènes, comme les esprits +fanatiques, disent y reconnaître le doigt de Dieu, qu’ils voyaient déjà +dans l’affaire récente d’Ouachenkalé. Ils ne sauraient autrement +admettre qu’un aussi petit sultanat que le Dar-Massalit ait pu infliger +un pareil échec aux troupes victorieuses du puissant Ouadaï. D’après de +récents renseignements, le Dar-Sila ferait maintenant cause commune avec +le Dar-Massalit. Le sultan Acyl a vivement conseillé au lieutenant +Lucien de pousser ses préparatifs de défense à Abéché, et cet officier, +tout en constatant que l’esprit de la population d’Abéché même était +« assez bon », a jugé utile d’activer son organisation défensive, car, +disait-il, « une explosion de fanatisme musulman est toujours à +craindre ». Citons également la réflexion si juste qu’une des victimes +du guet-apens, le lieutenant Delacommune, faisait, quelque temps +auparavant, dans une lettre adressée à sa famille. Cet officier +remarquait que la moindre troupe commandée par un Européen inspirait une +frayeur extrême aux habitants du Ouadaï. « Elle tient, je crois, +écrivait-il, à ce que jamais une troupe conduite par les Blancs n’a +éprouvé d’échec. C’est pour cela qu’il ne faut pas faire d’imprudence ; +la plus petite défaite pourrait avoir au point de vue moral la plus +funeste influence. » On ne pouvait mieux dire. + +Après Bir Taouil, la garnison du Ouadaï se trouvait réduite à 200 hommes +environ : elle fut renforcée d’urgence par une vingtaine de tirailleurs +du poste d’Atya, et le chef de bataillon Julien, qui arrivait de France, +alla prendre le commandement de la circonscription d’Abéché. + +Notre échec avait provoqué une recrudescence de l’agitation +antifrançaise : la fortune paraissant nous abandonner, des défections +allaient se produire parmi les Ouadaïens ralliés à Acyl et des +hostilités nouvelles devaient se manifester. Tâdj eddin avait écrit à +Bakhit pour lui annoncer sa victoire et celui-ci, après l’avoir +félicité, répondait « qu’il ne s’était pas battu avec le capitaine +Fiegenschuh et son lieutenant, parce qu’il avait suivi les conseils +d’Acyl lui prêchant la paix, mais qu’à l’avenir il était prêt à faire la +guerre aux Français, si ces derniers revenaient dans son pays ». Le +sultan des Massalat envoya également une lettre à Acyl, dans laquelle il +lui disait : « Tu es un descendant très illustre du grand Prophète et +tout le monde le sait. Fais comme moi : tue le lieutenant qui reste et +les autres Européens et nous serons amis. Tant pis pour toi si tu ne +suis pas la volonté de Dieu. Si tu écoutes mes conseils, je serai +toujours ton fidèle allié et je te soutiendrai si tu es attaqué. Je suis +décidé à périr pour la cause de l’Islam ». Acyl lui répondit : « Je suis +l’ami des Français, mais je ne pourrais les empêcher de faire la guerre. +Je suis musulman. Si tu es mahdi, il faut te battre, car tu es le jouet +de la volonté de Dieu ; mais tu n’es qu’un sultan et tu seras vaincu. +Les Français connaissent mieux que toi l’art de la guerre et ceux qui +restent n’ont pas peur. Les Français feront la guerre jusqu’au succès +final et tu seras écrasé ». Doud-Mourra se tenait toujours dans le nord +du pays avec ses partisans : il avait cherché un refuge dans le cirque +rocheux de Kapka, à deux jours au nord-est d’Ourâda, sur la limite des +pays relevant de l’influence senousie. Nous avons déjà dit que la +réconciliation était complète entre le sultan déchu et le délégué de Si +Aḥmed Chérif, Moḥammed es Sounni : le danger commun que constituait +l’expansion française avait fait oublier les anciens différends. Il +était évident que l’occupation du Ouadaï par nos troupes menaçait de +ruiner la Senousïa, en supprimant les deux grandes ressources de celles- +ci : la traite des esclaves et la contrebande des armes. D’autre part, +si, grâce à l’action de la confrérie, les Français venaient à être +refoulés, on pouvait supposer que l’influence senoussie deviendrait très +grande au Ouadaï et que Moḥammed es Souni réussirait là où il avait +échoué en 1900. Indépendamment de la solidarité musulmane, ces raisons +décidèrent donc l’homme de confiance de Si Aḥmed Chérif à se rendre au +Darfour, pour obtenir la réconciliation de ʿAli Dinar et de Doud-Mourra. + +ʿAli Dinar continuait la tradition de ses prédécesseurs, en considérant +le dâr Tama, le dâr Guimr, le dâr Massalat et le dâr Sila comme des +dépendances du Darfour. Au moment où l’occupation française progressait +dans la vallée de la Bataḥ, ʿAli était occupé à combattre Senin, le +gouverneur de Kabkabiyé. Après la défaite et la mort du chef rebelle, le +sultan forien suivit de près les événements qui se déroulaient au +Ouadaï. L’entrée de nos troupes à Abéché lui fit prendre une attitude +hostile à notre égard : il soutint et encouragea les dissidents de Tama +et du Guimr et poussa Tâdj eddin à nous combattre. Les sollicitations de +Moḥammed es Sounni, le succès des Massalat à Bir Taouil et, par la +suite, les allures d’indépendance que Tâdj eddin victorieux prenait vis- +à-vis du Darfour, décidèrent ʿAli Dinar à intervenir. + +En janvier 1910, les troupes foriennes envahirent le dâr Guimr, +occupèrent Ganatir, la capitale du pays, et poussèrent jusqu’à Aptar. Le +sultan Idris s’était réfugié au Tama, où le capitaine Chauvelot envoya +immédiatement l’aguid er Râchid, Barkaï, avec une cinquantaine de +cavaliers. En février, un fort parti massalat pénétra dans le dâr Tama : +Ḥassen s’enfuit, Barkaï et Idris battirent en retraite sur Bir Taouil, +et le prétendant soutenu par Tâdj eddin, l’aguid Choucha, fut proclamé +sultan à Niéré. Le 25 février, le capitaine Chauvelot rentra sans coup +férir dans la capitale du Tama et réinstalla le sultan Ḥassen. Après son +départ, l’aguid forien Adoum Roudjal envahit le Tama et intronisa +l’ancien sultan, ʿOthmân. Au même moment, le lieutenant Lucien, avec 80 +tirailleurs, poussait une reconnaissance sur Ourâda, afin de surveiller +la région de Kapka, où se tenait le sultan Doud-Mourra. Une pointe +audacieuse des Foriens en plein Ouadaï nécessita le rappel urgent de cet +officier, qui, avant de rentrer à Abéché, chargea l’aguid el Maḥâmid, +Aḥmed oueld Moḥammed Bechara, de s’opposer à toute incursion ennemie. +Adoum Roudjal venait d’envoyer une troupe d’un millier de cavaliers, +sous les ordres de l’ex-aguid el Baḥr, Bâdjouri, exécuter une razzia en +pays ouadaïen : le Djellâbi saccagea la région qui s’étend à l’ouest du +Tama, pillant et brûlant tout sur son passage. Il ne s’arrêta qu’à 15 +kilomètres de Mourra, pour aller rejoindre ensuite le gros des troupes +foriennes. Le commandant Julien expédia d’Abéché la compagnie Lagrange, +avec mission de surveiller la frontière occidentale du Tama et +d’empêcher les bandes ennemies de pénétrer dans le Ouadaï proprement +dit. + +Le succès de Bir Taouil avait enflé démesurément l’orgueil de Tâdj +eddin, qui chercha à s’affranchir des liens de vassalité qui +l’unissaient au sultan d’El Fâcher. Cependant, lorsqu’il apprit qu’Adoum +Roudjal se trouvait au Tama avec une grosse colonne de Foriens, le +sultan des Massalat prit peur et adopta une attitude plus soumise : il +envoya à ʿAli Dinar des armes et des munitions prises à Bir Taouil et il +fit proposer à Adoum Roudjal une action commune contre les Chrétiens. Au +mois de mars, des défections se produisirent parmi nos auxiliaires +ouadaïens : le kamkalek Ismaʿïl ʿAbdallah, ex-aguid el Djaʿâdné, et le +sinmelek Achour passèrent au Massalat avec leurs contingents ; peu +après, l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra +dans le dar Zegâoua, avec une centaine de fusils. + +Le 27 mars 1910, le lieutenant anglais Boyd Alexander, qui s’était déjà +fait connaître par un voyage au lac Tchad, quitta Abéché et, malgré +l’opposition qu’il rencontra chez nos officiers, se dirigea sur Niéré +pour gagner El Fâcher. Le malheureux courait évidemment à sa perte : il +fut tué le 2 avril, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré, par une bande de +Foriens et de gens d’ʿOthman. + +Adoum Roudjal aurait voulu faire un bloc de tous nos adversaires et +mener contre Abéché une attaque décisive. Mais l’entente ne put pas se +faire, Doud-Mourra et Tâdj eddin voulant agir en toute indépendance. Il +fut alors décidé que les Foriens, les Ouadaïens et les Massalat +gagneraient séparément Abéché et que la concentration se ferait sous les +murs de la capitale. Le commandant Julien résolut de profiter de cette +situation, et il donna l’ordre d’attaquer le camp forien, qui +constituait le groupe principal des forces adverses. Le capitaine +Chauvelot, avec 172 tirailleurs de la première compagnie et 50 +auxiliaires de l’aguid Barkaï, alla relever le capitaine Lagrange. Les +forces ennemies s’étaient concentrées à l’ouadi Guéréda, sur la route +qui mène de Niéré au dâr Guimr. Elles comprenaient : + +1o Environ 4.000 Foriens, dont la moitié possédait des fusils à tir +rapide ; cette troupe était aux ordres d’Adoum Roudjal, un chef forien +qui avait autrefois combattu avec succès les aguids de Doud-Mourra ; + +2o 800 cavaliers, Arabes ou dissidents ouadaïens, commandés par Bâdjouri +et des aguids restés fidèles à Doud-Mourra ; + +3o Plusieurs milliers d’auxiliaires à pied, armés de lances et de +sagaies. + +Le 7 avril 1910, le capitaine Chauvelot aborda le camp de l’ouadi +Guéréda. Le combat dura deux heures. Les Foriens, groupés par bannières, +montrèrent du mordant et combattirent de la même façon que les +Ouadaïens : « Ces bannières, par bonds successifs, viennent à être +plantées jusqu’à 100 mètres de notre ligne ; les masses ennemies se +précipitent autour d’elles en poussant des hurlements furieux. Les +aguids à cheval excitent leurs hommes au combat[203] ». Finalement, les +Foriens se dispersèrent sous le feu de nos tirailleurs, en laissant 200 +cadavres sur le terrain : après leur défaite, les bandes ennemies furent +harcelées par les Tama et les Guimr. Le combat de Guéréda coûta la vie à +un certain nombre de dignitaires du Darfour : Adoum Roudjal, grièvement +blessé au cou, mourut quelques jours après ; deux de ses lieutenants, +Adem ʿAli et Moḥammed Saʿïd, Ould Maḥmoud, beau-frère de ʿAli Dinar, +Khalil Borgo, chef du Zegâoua forien, Moḥammed, fils du prétendant +ʿOthmân, le djerma Capsoul du Tama et plusieurs chefs de bannière +avaient succombé. Parmi le butin ramassé sur le champ de bataille, on +retrouva une caisse ayant appartenu à Boyd Alexander et contenant des +livres, papiers, lettres, photographies et objets divers. Après leur +défaite, les Foriens s’étaient enfuis vers l’Est et n’osaient plus +rentrer à El Fâcher. Nos deux protégés, les sultans Ḥassen et Idris, +furent rétablis dans le dâr Tama et chez les Guimr. Le détachement du +capitaine Chauvelot rentra ensuite à Abéché (15 avril). + +Cependant, les bandes de Doud-Mourra continuaient à opérer dans le Nord +et avaient comme objectif Ouara. Un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui venait +d’être nommé aguid el Maḥâmid, les repoussa à Biltin, à 90 km. au N.-E. +d’Abéché : le combat avait coûté la vie à l’aguid el Gourân, Diado[204], +et à ses trois fils. Le capitaine Chauvelot quitta Abéché le 18 avril, +afin de soutenir nos auxiliaires ouadaïens, et il poursuivit les +partisans de Doud-Mourra dans le dâr Zegâoua, jusqu’au-delà du cirque +rocheux de Kapka, qui leur servait de refuge et d’abri. Doud-Mourra +s’enfuit alors chez les Zegâoua du Darfour. + +Ces opérations raffermirent le prestige de nos armes, un moment ébranlé +par la victoire des Massalat. Dans un rapport au Ministre des Colonies, +en date du 17 août 1910, le Gouverneur général de l’Afrique équatoriale +constatait cette amélioration. « Je puis vous annoncer avec +satisfaction, écrivait-il, que la situation, un moment critique, après +le guet-apens de Bir Touil, s’est complètement éclaircie à la suite de +notre victoire de Guéréda, le 7 avril, et la dislocation des bandes de +Doud-Mourra après la vigoureuse poursuite du capitaine Chauvelot. + +« La fuite précipitée de Doud-Mourra du cirque, pour ainsi dire +inexpugnable, de Kapka, en même temps qu’elle dénote la démoralisation +de ses partisans, a rehaussé le prestige de nos armes, et ces deux faits +glorieux, survenus à quelques jours d’intervalle, ont raffermi +complètement notre autorité au Ouadaï. + +« L’installation à Zigueï d’une compagnie montée (unité formée en +compagnie méhariste, capitaine Cauvin) a empêché les Senoussistes de +réaliser leurs projets d’offensive et d’aider Doud-Mourra. + +« La présence à Ndélé de la compagnie Modat a maintenu le sultan du dar +Kouti, Moḥammed es Senousi, dans la fidélité. + +« La compagnie de nouvelle formation conduite par le capitaine Arnaud, +viâ Zinder, était attendue à Mao le 10 août ; la suivante est attendue +pour le début de septembre. + +« L’arrivée prochainement attendue de ces renforts a permis de mettre au +Ouadaï un effectif suffisant pour repousser toute agression quand elle +se produira ». + +En mai, Doud-Mourra s’était réfugié auprès du sultan Tâdj eddin, avec +son neveu Aḥmed, ex-aguid el Maḥâmid. Les hostilités reprirent presque +aussitôt du côté du dâr Massalat : une colonne composée de Ouadaïens +dissidents et de Massalat vint attaquer Bir Taouil, défendu par des +partisans d’Acyl, pilla une partie du village et se retira en emmenant +240 femmes en esclavage. + +Pendant les mois d’hivernage (juillet, août et septembre), l’inondation +du pays suspendit toute opération dans la partie orientale du Ouadaï. +Par contre, les rezzous des Senousis harcelèrent constamment les +populations soumises à notre autorité dans les régions du Nord : les +groupes hostiles du Borkou, du Mourtcha et de l’Ennedi (Arabes, Zouaya, +Touareg, Oulâd Slimân, Nakatzâ, Noarma et Bideyât) montrèrent beaucoup +d’audace et une bande de pillards poussa même jusqu’à un jour d’Atya. Le +frère d’Acyl, Sérhéroun, trouva la mort dans un combat livré à un djich +de Zouaya, Touareg et Bideyât, sur les bords de l’ouadi Maba. A la fin +de septembre, les dissidents du Nord étaient tous groupés dans l’Ennedi, +autour du chef senousi Salèh Kéréma. Du côté de l’Est, Doud-Mourra et +Tâdj eddin s’apprêtaient à continuer la lutte contre nous. + +Le lieutenant-colonel Moll, autant pour réparer l’échec de Bir Taouil +que pour disperser le principal rassemblement ennemi, avait demandé et +obtenu l’autorisation d’agir contre les Massalat[205]. Voici comment +s’exprimait le Gouverneur général, à ce sujet, dans un rapport du 27 +août au Ministre des Colonies : « Sur la demande du lieutenant-colonel +Moll, je l’ai autorisé à châtier les Massalits à la première occasion +favorable. Il est indispensable pour remplir notre devoir de protection +vis-à-vis des populations du Ouadaï qui se sont soumises à nous, que +nous infligions une sévère leçon à cette tribu pillarde à laquelle le +massacre de la colonne Fiegenschuh a donné un prestige disproportionné +avec sa puissance réelle. + +« Il ne saurait s’agir là d’une nouvelle conquête, et j’ai donné des +instructions précises au lieutenant-colonel Moll à cet égard. Nos +troupes ne franchiront la frontière du Massalit que si elles y sont +amenées par l’exercice normal et légitime du droit de suite, et, en tout +cas, elles ne feront aucune installation dans un territoire dont +l’attribution ne nous est pas certaine. + +« Mais dans l’état d’indétermination où est la frontière actuellement et +pour quelque temps encore, nous ne pouvons laisser les tribus +inorganisées, indépendantes en fait, se préparer ouvertement à la lutte +contre nous, venir par surprise enlever des gens dans nos territoires et +se retirer ensuite, sans être inquiétées, à l’abri d’une frontière que +nous serons les seuls à respecter ». + +Le 1er novembre 1910, le lieutenant-colonel Moll quittait Abéché avec +300 hommes et deux canons pour marcher contre les Massalat : le bruit +s’étant répandu que Doud-Mourra avait l’intention de fuir vers le Nord, +la compagnie Arnaud avait été détachée de ce côté, avec mission de +barrer la route aux Ouadaïens. + +Le 8 novembre, la colonne Moll entra dans Djirdjel, capitale du dâr +Massalat. Le lendemain, à 5 kilomètres au sud de cette localité, elle +supporta, vers 10 heures du matin, l’attaque furieuse de 5.000 hommes +commandés par les sultans Tâdj eddin et Doud-Mourra. Le lieutenant- +colonel Moll ayant ordonné de n’ouvrir le feu qu’à petite distance, la +troupe française fut rompue par le choc des cavaliers ennemis. Les +tirailleurs lâchèrent pied. Leurs officiers réussirent néanmoins à les +reformer et les ramenèrent au lieu du combat. Le feu fut ouvert sur les +Ouadaïens et les Massalat, occupés à piller le camp français, et ceux-ci +prirent la fuite, laissant 600 cadavres sur le terrain : Doud-Mourra +avait été blessé et Tâdj eddin tué. + +Cette malheureuse affaire nous coûtait des pertes cruelles : 3 officiers +tués (lieutenant-colonel Moll, lieutenants Jolly et Brûlé), 5 sous- +officiers tués (adjudants Leclerc et Noël, sergents Bal, Alessandri et +Bergère), 28 tirailleurs tués et 11 disparus ; 1 officier, 4 sous- +officiers et 69 tirailleurs blessés. La nouvelle du combat de Dorothé, +dès qu’elle fut connue en France, provoqua une émotion profonde dans +tout le pays. Le colonel Largeau fut immédiatement désigné pour succéder +au lieutenant-colonel Moll et la Chambre, sur la proposition du Ministre +des Colonies, vota les crédits nécessaires pour augmenter d’un bataillon +de 800 hommes les troupes du Territoire du Tchad. + +Après la mort du lieutenant-colonel Moll, le chef de bataillon Maillard +avait pris le commandement : il fit aussitôt renforcer les troupes du +Ouadaï par la compagnie de Fort-Archambault. Sous sa direction, une +colonne comprenant 500 hommes, 2 pièces de canon et des auxiliaires +ouadaïens, opéra chez les Massalat durant le mois de janvier : elle +livra trois combats heureux, parcourut la région — sans toutefois +pénétrer dans la partie montagneuse — et rentra finalement à Abéché. En +février, la compagnie méhariste de Zigueï surprit et dispersa un rezzou +senousi à Fouka, dans le nord du Djourab et non loin du Borkou. Au mois +de mars, une deuxième compagnie méhariste fut installée à Ourâda, dans +le pays des Arabes Maḥâmid, avec mission de protéger le Ouadaï contre +les incursions menées par les Khouân et leurs auxiliaires. En avril, le +colonel Largeau prenait le commandement effectif du Territoire militaire +du Tchad. + +Pendant que nos troupes du Ouadaï luttaient contre de nombreux ennemis, +afin d’assurer la prise de possession française de l’ancien royaume de +Doud-Mourra, un événement d’une grosse importance se produisait plus au +Sud, dans le dâr Kouti : le 12 janvier 1911, le capitaine Modat, qui +commandait la compagnie de Ndélé, enlevait les tatas de Moḥammed es +Senousi et dispersait les bazinguers du vieux brigand : celui-ci avait +été tué, ainsi que son fils Adoum, dès le début de l’action. + +« Senoussi, écrit le capitaine Modat, est le véritable héritier de la +tradition laissée par les Zibêr et Rabaḥ, et, de même que ce dernier +recueille les débris des troupes khartoumiennes après la mort de +Suleyman, de même c’est dans l’entourage de Senoussi que viennent se +réfugier les rabistes après la mort de leur chef. D’une intelligence +très vive et d’une finesse allant jusqu’à la ruse, il sera diplomate +avant tout et il réussira à créer de toutes pièces un État où il +régnera, « comme aux temps les plus sombres du moyen âge, tel baron de +proie au milieu de ses paysans[206]. » Cet État qu’il crée d’un amalgame +de populations soumises, d’esclaves établis comme cultivateurs, c’est sa +chose, son bien. Dans l’intervalle des razzias dirigées contre les +idolâtres voisins, il en tire en despote les ressources nécessaires à +l’entretien de son entourage, de son harem (qui comprenait 600 personnes +du sexe féminin, y compris les jeunes filles employées comme servantes) +et surtout à l’armement et à l’équipement des bazinguers qui font sa +force. + +« Venu un peu plus tard sur la scène soudanaise, il aura à compter avec +la pénétration européenne qu’il verra triompher de la puissance de +Rabaḥ ; il se gardera donc le plus possible de s’opposer ouvertement à +notre action, quoiqu’il la sente nuisible à ses intérêts. Obligé de +limiter ses visées ambitieuses, il cachera son dépit sous un fatalisme +bien politique, qui lui permettra, tout en donnant le change aux +Européens qui ont affaire avec lui, de pratiquer sournoisement ses +horribles razzias, qui seront un dérivatif aux velléités de révolte de +son entourage, où s’agitent, comme au plus beau temps de l’époque +khartoumienne, les descendants des « Baharas » qui conquirent le Dar +Four et les fakis immoraux que nous a dépeints Schweinfürth. + +« Pris entre les Français, qui connaissent ses attaches avec Rabaḥ, et +les Ouadaïens qui voient en lui un usurpateur, non seulement il réussira +à éviter tout conflit avec l’un ou l’autre de ses adversaires, mais +composant avec les deux, il saura conserver une neutralité avantageuse +quand ils seront aux prises, et suivant la tournure des événements qui +marquent cette lutte mouvementée, il renouvellera ses protestations de +fidélité à celui des adversaires qui semble avoir momentanément le +dessus. « Devenu notre protégé — écrit M. Chevalier dans son magistral +chapitre sur Senoussi — il sera surtout un grand marchand d’esclaves +analogue à ceux dont la disparition fut l’objet ou le prétexte de +l’intervention européenne dans le Centre-Africain. » ...Aussi l’histoire +de Senoussi n’est-elle qu’une longue série de chasses à l’esclave, +pendant lesquelles les bannières arabisantes continueront la pénétration +musulmane dans l’Oubangui-Chari. Le résultat, c’est la dépopulation dans +toutes les régions avoisinantes, le vide autour de Ndélé, et le désert +jusqu’à la frontière égyptienne[207]. » + +L’histoire de Moḥammed es Senousi rentre dans le cadre de notre étude +sur le Ouadaï. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que le Rounga et le Kouti +dépendaient de l’aguid es Salamat et que, sous le sultan Yousef, l’aguid +Cherf eddin intervint à plusieurs reprises dans ces régions. Après le +départ de Râbaḥ, Senousi dut reconnaître la suzeraineté du Ouadaï et +payer un tribut annuel en ivoire et en esclaves. Plus tard, les +événements le firent se rapprocher des Français. Mais, en dépit des +trois traités qu’il signa avec nous, et à l’insu du résident qui fut +installé à Ndélé, le sultan du Kouti ne cessa point de faire acte de +vassalité envers le Ouadaï : la veille encore de la prise d’Abéché, il +payait un impôt à Doud-Mourra et celui-ci était représenté par un aguid +à Ndélé. + +Nous empruntons au capitaine Modat l’exposé des causes du conflit, qui +devait se dénouer au combat de Ndélé, le 12 janvier 1911. + +« A la veille d’entreprendre la conquête des pays riverains du Chari, +Rabaḥ avait senti la nécessité d’assurer ses communications avec le +Baḥr-el-Ghazal : c’est dans ce but qu’il avait créé, entre l’Aouk et le +Bamingui, le sultanat du Dâr Kouti en faveur de Moḥammed es Senoussi +(1888). Douze ans plus tard, en 1900, l’empire éphémère du conquérant +noir s’effondrait sous nos coups à Koussri ; mais son œuvre néfaste +semblait lui survivre à Ndélé, où se créait, sous nos yeux, en peu de +temps, un petit État hostile à notre action qui, par sa proximité de +notre ligne d’étapes, devait être pour nous un perpétuel sujet +d’inquiétudes. + +Intelligent et rusé, Senousi avait su profiter de nos embarras au Tchad +pour poursuivre son rêve ambitieux : la création d’un empire musulman +entre Chari et Oubangui, sur le trajet des caravanes allant à La Mekke. +Cet empire, il le voulait populeux, autour d’un noyau arabisant fidèle ; +il sut grouper des tribus bandas nombreuses, qu’il alla razzier jusque +sur l’Oubangui. Cette population étroitement asservie lui permettait +d’inonder d’esclaves les marchés du centre africain. En échange, il +avait des armes et des munitions. + +Peu à peu, sa réputation de marchand d’esclaves et d’ivoire s’étendait +au loin. Ndélé devenait un séjour recherché des Djellâbas et Fellatas +qui, bien accueillis par ce chef, ne cessaient de lui prodiguer les +louanges les plus exagérées. + +Senousi, petit chef de Râbaḥ, était devenu le grand sultan de Ndélé, +« l’Emir des Croyants », dont la puissance reposait sur une population +de plus de 50.000 âmes et une armée de 4.000 fusils. En 1907, La Mekke +lui envoyait une bannière sainte faite avec l’étoffe que les pèlerins +vont baiser dans la mosquée. + +Cependant, la réalisation de ses projets avait rencontré plus d’un +obstacle ; à maintes reprises, il lui avait fallu user de diplomatie et +de ruse pour surmonter les difficultés. Sa fourberie ne le laissa jamais +au dépourvu ; depuis son fameux serment à Râbaḥ, elle était devenue +légendaire[208]. + +Il abandonne Râbaḥ, dès qu’il sent que son ingratitude ne pourra plus +être châtiée. En 1891, il avait assassiné Crampel et Biscarrat, poussé +par le seul désir de s’emparer des armes et bagages de la mission. Plus +tard, il se rapprochera, de nous, et, pour effacer le crime, en +rejettera la responsabilité sur Râbaḥ. En fait, lui seul est coupable. + +Ses protestations ont cependant un résultat ; elles désarment nos +scrupules. Nous ne pouvons rien contre lui, à ce moment-là, et nous +avons besoin de son appui, même incertain. Au lieu du châtiment, c’est +donc un traité et des armes qu’on lui apporte en cadeau, moyennant quoi +nous pourrons poursuivre notre action plus au Nord. Cette dure nécessité +n’a jamais été comprise des populations de ce pays, qui l’ont considérée +comme un aveu de notre faiblesse. Aux yeux de tous, nous ne pouvions +venger nos morts et le prestige de Senousi augmentait encore. + +Cependant, celui-ci, devenu notre allié et notre protégé, accroissait +tous les jours sa puissance et pouvait impunément piller, razzier et +massacrer les populations depuis Bambari jusqu’au Salamat, de la +frontière anglo-égyptienne au Chari. + +« Son armement s’augmentait d’une façon inquiétante. + +« En 1890, il débute avec 100 fusils ; après le meurtre de Crampel, il +en compte 200. + +« En 1896, grâce à ses achats et grâce aux Belges, il en compte 600. + +« En 1899, grâce aux cadeaux des diverses missions 1.200. + +« En 1902, grâce aux achats et aux razzias 1.800. + +« En 1908, toujours grâce aux achats 3.500. + +« En 1910, toujours grâce aux achats 4.000. + +« Ce continuateur de l’œuvre de Rabah devenait gênant ; mais il était +devenu redoutable et, dès lors, notre action dans le Dar-Kouti ne se +signale que par une suite de compromis confirmant notre autorité +nominale, mais laissant, en fait, intacte la puissance de Senoussi. + +« Tel fut le traité de 1908, imposé par la force, que Senoussi signait +avec le secret espoir de ne jamais s’y conformer. On avait espéré que la +compagnie envoyée à Ndélé à cette occasion suffirait à briser sa +résistance, en cas de mauvaise volonté. Mais Senoussi montra ses 3.500 +bazinguers et la solution forte était reconnue impossible. Après bien +des difficultés, le traité fut signé ; l’honneur était sauf, mais la +question était loin d’être résolue. » + +Les clauses, plus étroites, devaient mettre le sultan en tutelle. +Senousi s’engageait à ne plus faire de razzias, à ne plus vendre +d’esclaves, à ne pas commercer avec nos ennemis du Ouadaï, à payer +exactement un impôt annuel, à introduire peu à peu les méthodes +d’administration française sous la direction du résident qui était +auprès de lui... + +L’observation stricte du traité eût réglé définitivement la question du +Dâr-Kouti, qui devenait de plus en plus inquiétante. Mais Senousi était +loin de désirer cette solution pacifique, qui supprimait son autorité, +ne lui laissant de sultan que le nom. De tempérament plus pacifique que +guerrier, il décide de ne pas brusquer la situation, de nous payer de +bonnes paroles et de prévoir l’avenir en se préparant une retraite sûre +en cas de difficulté. En attendant, il gouverne comme si le traité +n’existait pas. + +« On lui a interdit le commerce avec l’Ouadaï... Il continue à envoyer +vendre ses captifs à Abéché et paye même un tribut à notre adversaire. + +« Il ne doit plus faire de razzias..... En octobre 1909 il prescrit à +Ouarra Banda, son lieutenant, de descendre jusqu’à Ippy (Kouango) et d’y +razzier les Lindas. Cette opération procure de 4 à 600 captifs, dont 200 +à peine parviennent à Ndélé. Le restant est mort sous les mauvais +traitements et les cadavres jalonnent la route. Ce n’est que très +difficilement qu’il rend les survivants. + +« D’après le traité, il doit nourrir à ses frais la troupe qui stationne +à Ndélé. Le Gouvernement lui fait la remise gracieuse de cette +obligation ; ses fournitures lui seront payées (septembre 1909). Il met +une telle mauvaise volonté à s’exécuter que, pour assurer +l’approvisionnement de la compagnie, on est obligé d’arrêter les convois +de vivres qui lui sont destinés. Même manque d’empressement pour les +transports de l’Administration. Les commerçants, par contre, sont plus +favorisés ; il est vrai qu’ils lui procurent, en contrebande, des +capsules. + +« Malgré l’interdiction formelle de vendre des esclaves, la traite +continue et, de ce fait, il se voit infliger une amende (août 1910). + +« Enfin, la reconnaissance de Baḥr-el-Ghazal (mai, juin, juillet 1910) +jette la lumière sur ses agissements contre le chef youlou Djellab, +qu’il essaie de déloger du massif du Ouanda Djalé, pour pouvoir s’y +réfugier à son tour. + +« On était désormais fixé. Senoussi pensait à la fuite, pour se +soustraire aux obligations du traité qu’il avait antérieurement signé. +Devant cette mauvaise volonté et cette duplicité, le Gouvernement décida +de l’inviter, une dernière fois, à tenir sans retard tous ses +engagements. + +« Mais poussé par son fils Adoum, qui nous était hostile et qui avait su +prendre une grande influence, Senoussi n’écoute aucun conseil. Il +continua à préparer la fuite et commença à envoyer au Ouanda Djalé ses +bagages et une partie de ses femmes. + +« Il n’y a pas de temps à perdre ; du moment qu’on ne pouvait plus +douter de ses intentions, pourquoi attendre pour sévir que ce sultan +nous eût compliqué la tâche ? Pourquoi ne pas profiter de ses embarras +au Ouanda Djalé pour procéder, sans plus tarder à son arrestation et à +celle de son entourage, alors qu’il ne pouvait nous opposer à Ndélé que +la moitié de ses fusils ? La majorité de la population banda nous était +favorable, et il était à présumer que, dans ce groupement hétérogène, +une fois la tête disparue, le reste serait à nous. Cette solution avait +l’avantage d’exiger le moindre effort ; le capitaine commandant la +compagnie de Dar-Kouti la proposa, en demandant un renforcement +d’urgence de la compagnie. + +« Le Gouvernement estima que, si Senoussi persistait à ne pas tenir ses +engagements, il y avait lieu d’entreprendre une action contre lui et de +l’arrêter, lui et son entourage. Mais la garnison de Ndélé ne devait +compter que sur ses propres forces et n’agir qu’avec la certitude du +succès. Cependant, on dépêcha des renforts à la 4e compagnie et un +convoi de cartouches fut dirigé sur Ndélé pour porter à 60.000 le stock +du poste. Malheureusement, ces diverses mesures demandèrent un certain +temps. En décembre, on apprenait que Senoussi était venu définitivement +à bout de Djellab et qu’il occupait le Ouanda-Djalé. Son refuge était +assuré ; dès lors, sa désobéissance n’a plus de limites. + +« A ce même moment, on apprenait la sanglante affaire de Doroté ; +l’agitation musulmane se manifestait intense dans tout le centre +africain et gagnait Ndélé, où deux chérifs venus du Soudan +encourageaient à la résistance. + +« Deux incidents vinrent compliquer la situation et rendre l’action +inévitable. + +« 1o _Incident d’Ouadda_. — Le lieutenant Jaffrelot, du poste de Bria, +était monté à Ouadda avec une trentaine d’hommes, pour y faire une +enquête au sujet des agissements de Moḥammadi, lieutenant de Senoussi. +Au cours d’une patrouille, ses tirailleurs furent assaillis à coups de +fusil ; le petit détachement dut faire usage de ses armes et se replier +ensuite sur Mouka. Avec sa mauvaise foi habituelle, Senoussi se déclara +blanc comme neige, rejeta toute la faute sur le lieutenant Jaffrelot et +refusa de livrer les Bazinguers coupables (décembre). + +« 2o _Refus d’établir un village au Bamingui_. — En second lieu, le +Gouvernement avait prescrit que des villages fussent installés sur la +piste Ndélé-Fort-Crampel. Pour ne pas compliquer la situation, il ne fut +demandé à Senoussi que la création d’un seul village au Bamingui. Un +délai de 15 jours lui fut donné pour envoyer 50 ménages. Le délai expira +le 25 décembre, et Senoussi ne s’était pas exécuté. + +« Il n’y avait pas à hésiter plus longtemps. Ne pas châtier une pareille +désobéissance de la part du meurtrier de Crampel eût été impolitique, +et, d’autre part, attendre plus longtemps eût été une faute. + +« Malheureusement les renforts et les cartouches n’étaient pas encore +arrivés. + +« En attendant le moment favorable, les précautions suivantes furent +prises, en vue de l’opération qui était désormais inévitable. + +« Le poste du Bamingui fut renforcé par 10 miliciens demandés à Fort- +Crampel (en tout 30 hommes). + +« Le capitaine commandant la circonscription de Fort-Archambault fut +prié d’occuper fortement Ndioko, par où Senoussi devait être évacué en +cas d’arrestation. Il importait, en effet, que cette évacuation fût +protégée sérieusement, et, d’autre part, la garnison de Ndélé ne pouvait +être réduite sans inconvénient. + +« Sur ces entrefaites, le convoi de cartouches arriva le 8 janvier. + +« Rendu méfiant, Senoussi prescrivit aussitôt à Allah Djabou, son +lieutenant, de rallier Ndélé en toute hâte avec tout son monde, en ne +laissant qu’un faible détachement pour garder le Ouanda Djalé. + +« Différer l’action plus longtemps eût été désastreux. L’arrivée d’Allah +Djabou eût porté à 4.000 le nombre des fusils de Senoussi ; notre +sécurité était compromise à bref délai et toute solution devenait +impossible[209] ». + +Senousi disposait à Ndélé d’environ 2.000 fusils, répartis en 19 +bannières. Son tata et celui de son fils Adoum « occupaient un +emplacement central au milieu d’une plate-forme rocheuse, véritable +gradin entaillé à mi-pente dans le flanc du plateau au dessus du ravin +de la Ndélé ». La compagnie du capitaine Modat, défalcation faite de la +garnison du poste du Bamingui et de la garnison de sûreté du poste de +Ndélé, comptait 3 officiers, 5 sous-officiers et 180 indigènes +disponibles pour la manœuvre. + +Le lieutenant Grünfelder, avec 80 tirailleurs, fut chargé de +l’arrestation de Senousi et de son entourage. Mais ceux-ci résistèrent +et Adoum se jeta sur le lieutenant, qui abattit alors à coups de +revolver l’assassin de Crampel et son fils. Les bazinguers intervinrent +et, peu après, la fusillade crépitait. Le capitaine Modat fit +immédiatement entrer en ligne le reste de sa compagnie et se porta à +l’attaque des tatas. L’action, commencée à 8 h. 45 du matin, se +terminait à 4 h. 45 du soir par la dispersion des bazinguers et la prise +des tatas. Cette journée nous coûtait : 2 Européens blessés (lieutenant +Grünfelder, sergent Zuani), 9 tirailleurs tués et 17 blessés. Du côté +adverse, les pertes étaient considérables. On compta 200 tués sur place, +parmi lesquels : le sultan Senousi, son fils Adoum, Moḥammadou, petit +fils de Râbaḥ, 4 chefs de bannière et 4 Arabes blancs, dont 2 chérifs +venus d’Égypte. Les blessés étaient bien plus nombreux : environ 400. +Allaḥ Djabou, appelé en toute hâte par Senousi, accourait du Ouanda +Djalé. Quand il apprit la nouvelle du désastre, il ralentit prudemment +sa marche ; le 22, il fit sa jonction avec les fuyards, parmi lesquels +se trouvaient trois fils de Senousi : Djemâl ed Din, qui avait été +blessé, Maḥmadou, Foufana et Kamoun. Pendant ce temps, les Banda, les +Ndouka, quelques Rounga et Baguirmiens — c’est-à-dire les 8/10e de la +population sur laquelle régnait naguère Senousi — venaient faire leur +soumission au poste de Ndélé. + +Allaḥ Djabou, après avoir fait semblant de demander l’aman, prépara une +attaque de nuit. Le 6 février, une caravane de pèlerins fellahta, qui +revenait de la Mekke et était divisée en 3 échelons, essaya de masquer +l’action des bazinguers et de favoriser leur entrée par surprise dans +nos lignes. Mais la ruse fut éventée : les deux premiers échelons furent +soigneusement visités et écartés ; quant au troisième, extrêmement +nombreux, il reçut l’ordre de rétrograder. A partir de trois heures du +matin, les gens d’Allaḥ Djabou échangèrent quelques coups de fusil avec +nos partisans. Au petit jour, les feux à grande distance qui furent +exécutés par la garnison du poste mirent les bazinguers en fuite. Cet +échec augmenta le nombre des défections : les derniers Banda et les +Kreich vinrent, à leur tour, faite acte de soumission à Ndélé. A la fin +de février, Allaḥ Djabou, campé à Djellab, n’avait plus avec lui qu’un +contingent fort réduit. + +Depuis lors, le capitaine Modat est rentré en France et il ne semble +point que la politique inaugurée par lui — qui consistait à ruiner +l’organisation musulmane édifiée par de gros marchands d’esclaves en +pays fétichiste, et à assurer la protection et le développement de ces +régions en s’appuyant sur l’élément banda — il ne semble point, disons- +nous, que cette politique ait été suivie. En tout cas, il serait +extrêmement regrettable de voir reparaître, sur ce point, les erreurs de +certaine « politique musulmane ». Sans doute, une forte organisation +musulmane facilite l’installation des Européens dans des pays nouveaux. +Mais aussi que d’hostilités irréductibles, de difficultés, voire de +dangers, prépare, dans l’avenir, cette protection outrée de l’islâm ! La +religion du Prophète n’a que trop de tendances à gagner du terrain en +Afrique. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, s’il est +impolitique de combattre l’islâm en pays musulman, il est tout aussi +impolitique de le propager, sans s’en rendre compte, en pays fétichiste. +Allaḥ Djabou s’est installé, avec ses bazinguers, dans le massif du +Ouanda Djalé. Maḥmadou Foufana, fils de Senousi, a attaqué un lieutenant +et 50 tirailleurs du côté de Kouga : il s’est fait battre à plate +couture et a perdu 100 hommes, dont un chef de bannière. — Les résultats +obtenus par le capitaine Modat ne devraient-ils point être complétés par +la dispersion définitive des bazinguers du Ouanda-Djalé ? + +Revenons au Ouadaï. La colonne conduite par le commandant Maillard, au +début de l’année 1911, n’avait pas pu régler entièrement la question du +Massalat : les guerriers d’Andoka, successeur de Tâdj eddin, et les +bandes ouadaïennes du sultan Doud-Mourra restaient toujours une menace +pour les pays soumis à notre autorité. + +La partie orientale du Ouadaï a eu de nouveau à souffrir des pillages +exécutés par les gens de ʿAli Dinar. « Celui-ci ne se contente pas +d’intriguer en vue d’établir à son profit une sorte de suzeraineté sur +les sultanats voisins ; il persiste à exciter les populations contre +nous, à menacer et à molester nos protégés, à associer ses contingents +aux révoltés du Ouadaï. Une lettre qu’il fit parvenir au début de la +présente année à Ḥassan, sultan du Dâr Tama, ne saurait laisser le +moindre doute sur la nature des sentiments qui l’animent ; il parle en +maître et avec quelque hauteur méprisante à Ḥassan qu’il appelle le +« chrétien noir » ; il lui ordonne, en le menaçant des pires violences, +de se reconnaître vassal du Dâr-Four. Enfin, des cavaliers portant la +ceinture rouge, le turban rouge et blanc, qui sont les marques +distinctives des réguliers de ʿAli Dinar, sont venus, en janvier et en +février, razzier nos gens, brûler plusieurs villages dans le Dâr-Tama, +enlever des femmes et des enfants ainsi que de nombreux troupeaux. +« C’est incontestablement de ce côté que doit s’exercer avec le plus +d’attention la vigilance de nos officiers ; des ordres ont été donnés +pour que, dans le Dar-Tama, notre frontière soit constamment gardée par +des auxiliaires indigènes, nos forces mobiles se tenant en arrière, +prêtes à intervenir[210]. » + +Au mois de mars, 800 cavaliers foriens vinrent s’installer dans le +Zegâoua ouadaïen, tout près du cirque rocheux de Kapka. Ils rayonnèrent +de là sur les pays environnants et réussirent, en peu de temps, à +emmener 400 personnes en esclavage et à capturer plus de 5.000 bœufs et +14 chevaux : tout ce butin fut conduit à El Fâcher. Le Tama souffrit +beaucoup des incursions des gens de ʿAli Dinar, et le capitaine +Chauvelot, au cours d’une reconnaissance, trouva ce pays complètement +dévasté : les villages étaient détruits et la population, désespérée, +errait lamentablement dans la brousse. La compagnie Chauvelot poursuivit +les pillards jusque dans le Darfour, sans réussir toutefois à les +atteindre (mai 1911). Cette action énergique de nos troupes détermina +l’ancien prétendant Choucha à faire sa soumission. + +Au même moment, le commandant Hilaire opérait contre les Khouân qui se +trouvaient dans l’Ennedi. Depuis qu’ils avaient accepté la domination +française, les Maḥâmid d’Ourâda étaient en butte à l’hostilité des +Senousia. En moins de six semaines, les pillards du Nord (Zouaya, +Touareg, Oulâd Slimân, Tedâ et Bideyât) avaient enlevé plus de mille +chameaux aux Arabes. Pour remédier à cet état de choses, la meilleure +solution consistait à purger l’Ennedi des éléments hostiles qui s’y +tenaient à demeure. C’est ce que se proposa de faire le commandant +Hilaire, avec la compagnie méhariste d’Ourâda, une section d’artillerie +et 150 auxiliaires. + +L’Ennedi se trouve à 400 kilomètres environ au N.-E. d’Abéché. Les +cirques rocheux de Beskéré et de Sini, sortes de forteresses naturelles, +servaient de refuges aux guerriers de la Senousia. Ceux-ci entretenaient +les meilleures relations avec les gens du Darfour, chez lesquels ils +allaient se ravitailler en grain. Leur grand chef, Sidi Ṣâlèḥ Kéréma, +avait participé aux deux combats de Dorothé avec une centaine de fusils. +Depuis lors, il avait mené de nombreuses razzias chez les indigènes +soumis à notre autorité, enlevant les troupeaux et emmenant des femmes +et des enfants en esclavage. Il retenait prisonnière depuis plusieurs +mois une caravane partie du Fezzan pour Abéché, dont faisaient partie +les gens de ʿAbdallah Kahal, du Qaire : quelques hommes essayèrent de +fuir, mais ils périrent de soif au milieu des rochers arides de la +région. + +La colonne Hilaire suivit l’itinéraire Ourâda-Am-Chalôba-Archeï. Les +Khouân comprenaient deux groupes : les Arabes, avec Sidi Ṣâlèḥ Kéréma, +et les Touareg, qui étaient commandés par le chef Koassen. Ils ne +s’attendaient pas à une attaque dans l’Ennedi et s’étaient dispersés : +une centaine d’entre eux étaient partis vers le Nord et une cinquantaine +d’autres étaient allés au Darfour chercher du mil ; le reste s’était +plus ou moins dispersé en quête de pâturages. Le 13 mai, les Touareg +furent surpris à Sini : la section méhariste qui les poursuivit ramena +450 chameaux et quelques prisonniers. Le 20, la colonne tomba sur les +Arabes à Kafra : les gens de Sidi Ṣâlèḥ essayèrent de résister, mais ils +furent facilement dispersés ; leur chef s’enfuit blessé, laissant entre +nos mains son étendard et tout son campement. Les prisonniers de la +caravane et les esclaves razziés au Ouadaï furent délivrés, et, en +outre, nos auxiliaires ramenèrent au camp 115 femmes et enfants des +fuyards. + +Les Senousia évacuèrent l’Ennedi : les Touareg descendirent plus au Sud +et les Arabes se réfugièrent au Darfour. La colonne Hilaire rentra +ensuite au Ouadaï, où elle devait contribuer à réduire les Kodoï +insurgés. + +Au début de juin 1911, eut lieu la révolte des Kodoï. Ces montagnards +turbulents avaient toujours joui de privilèges spéciaux sous les anciens +sultans du Ouadaï ; notre domination modifia cet état de choses d’une +façon désagréable pour les Kodoï, et ceux-ci, comme tous les autres +indigènes, durent payer un impôt en mil, et peut-être même supporter +quelques exactions des gens d’Acyl. Du reste, il ne faut voir en cela +que les motifs occasionnels de l’insurrection : le fanatisme musulman, +la haine de l’étranger, l’orgueil insensé et la brutalité bien connue +des Maba constituent des raisons autrement sérieuses. + +Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui voyageait sans escorte, était +assailli par plusieurs bandes de rebelles et, pour échapper à un sort +plus cruel, se donnait volontairement la mort. Le commandant Hilaire, +qui revenait de l’Ennedi, et le capitaine Chauvelot, arrivant de Bir +Ṭaouil, réprimèrent la révolte. Doud-Mourra avait envoyé l’aguid el +Djaʿâdné au secours des révoltés ; mais les Ouadaïens furent battus et +mis en fuite. + +Un vent de rébellion avait d’ailleurs soufflé sur tout le Ouadaï, et le +commandant Hilaire dut aller s’installer à Atya, pour porter les +derniers coups à l’insurrection, qui, dit le colonel Largeau dans un de +ses rapports, « un peu partout a amoncelé les ruines ». La révolte du +Ouadaï a modifié les plans du colonel Largeau. « Il semble, en effet, ne +plus vouloir occuper le Tama, non plus que le Sila. Il se contentera +d’établir un poste solide dans la région de Courgnes, pour surveiller +ces deux points. Si Bakhit continue son agitation, le colonel Largeau +fera de ce côté une rapide expédition. Ce sera tout. + +« Je ne peux, dit-il, songer à m’affaiblir en étendant l’occupation. » +Une compagnie occupera Amm Timan ; une autre, installée vers Ati, +formera la réserve. + +« Ainsi, explique le colonel Largeau, nous serons, au Ouadaï, gardés de +tous côtés : au Nord, par une compagnie mobile, une section montée, des +cavaliers d’Acyl et de l’artillerie ; au Sud, par les deux compagnies +mobiles, qui, prélèvement fait de la garnison de sûreté, me donneront au +moins 250 fusils. » + +« Telles sont les dispositions que vient de prendre le colonel +Largeau[211] ». + +Du côté du Nord, les Senousia restent toujours nos ennemis acharnés : +nous avons déjà vu qu’ils avaient fait appel aux Turcs — peu aimés des +Khouân pourtant — afin d’arrêter la marche victorieuse de l’occupation +française. Le drapeau ottoman fut arboré sur le fortin d’Aïn Galakka, ou +Borkou, et cela a redonné une nouvelle audace aux pillards senousis, +dont les rezzous continuent à être un danger pour la partie +septentrionale du Ouadaï, le Baḥr el Ghazal, les abords du Kanem et les +régions orientales du Territoire de Zinder. Au début de l’année 1911, +nos protégés ont eu beaucoup à souffrir des incursions menées par les +gens d’Aḥmed Chérif. + +« On a fait le calcul que depuis 1906, c’est-à-dire en cinq ans, ces +pillards ont tué, tant au Kanem qu’au Ouadaï, près de 600 personnes, en +ont emmené 228 en esclavage et ont razzié plusieurs milliers de chameaux +et de moutons. Le système purement défensif qui consiste à attendre les +rezzous à l’intérieur de nos possessions est donc extrêmement coûteux et +peu efficace. La situation est en petit la même qu’il y a trois ans en +Mauritanie pour l’Adrar. Tant que nous ne nous sommes pas décidés à +occuper ces oasis, les pillards y formaient leurs bandes et de là s’en +allaient razzier dans tout le nord du Sénégal. Les bandes qui désolent +le Kanem et le Ouadaï se forment dans le Borkou ; et tant que nous ne +serons pas décidés à occuper ʿAïn Galakka, principale oasis de cette +région, les six cents kilomètres de la frontière septentrionale des +territoires du Tchad continueront à être exposés à leurs brusques +incursions. Depuis que nous tenons l’Adrar, on n’entend plus parler de +rezzous, d’attaques, de surprises, ni de pillages dans cette partie de +l’Afrique occidentale ; la Mauritanie est maintenant parfaitement +tranquille. Quand nous tiendrons ʿAïn Galakka, il en sera de même pour +les territoires du Tchad. + +« Aussi le Gouvernement de l’Afrique équatoriale, qui a longtemps +résisté à l’occupation du Borkou comme étant sans valeur économique, +est-il aujourd’hui convaincu que cette opération est devenue urgente au +point de vue de la bonne police de cette partie de la colonie[212]. » + +Nous avons déjà dit que la conquête de la Tripolitaine par les Italiens +faciliterait énormément notre besogne. Les Turcs évacueront, s’ils ne +l’ont déjà fait, le Borkou et le Tibesti, et la France aura alors toute +liberté d’action dans des pays qui lui appartiennent incontestablement. +L’occupation du Ouadaï et, plus tard, celle du Borkou et du Tibesti +obligeront la confrérie des Senousia à composer avec nous. D’ailleurs, +au cas où elle s’y refuserait, il nous sera très facile, une fois la +question du Ouadaï réglée, de combattre efficacement et de refouler dans +le désert de Libye, d’une manière définitive, les bandes de Si Aḥmed +Chérif. + +Le sultan ʿAli Dinar n’a tenu aucun compte des observations qui lui +furent faites, sur la demande du Gouvernement français, par les +autorités anglo-égyptiennes. Le débat sur les événements du Ouadaï, qui +eut lieu à la Chambre le 16 décembre 1910, fit connaître que +l’inspecteur général du Soudan égyptien, Slatin Pacha, avait donné, en +mai 1909, les instructions les plus catégoriques à ʿAli Dinar, « lui +recommandant non seulement d’observer la plus stricte neutralité, mais +aussi de ne prêter son concours ni directement, ni indirectement, à +l’ex-sultan du Ouadaï, notre adversaire, à ses partisans ou à des +réfugiés quelconques, en lui faisant entendre que si, par sa faute, des +troubles venaient à se produire, il en serait tenu pour responsable ». + +Étant donné que les Anglais ne veulent pas encore occuper le Darfour et +que, par conséquent, aucune sanction de leur part ne pouvait s’ensuivre, +il était évident que leurs menaces devaient rester vaines. Depuis lors, +ʿAli Dinar a fait razzier les territoires de son voisinage qui relèvent +du Ouadaï français. Il a même essayé de s’implanter à demeure dans le +Zegâoua ouadaïen ; trois zéribas foriennes furent installées dans ce +pays : l’une d’entre elles était commandée par le propre frère du +sultan, Ibrahim, et les garnisons se composaient de réguliers, portant +la ceinture rouge et le turban rouge et blanc. + +Les incursions des gens de ʿAli Dinar en pays ouadaïen peuvent nous +créer des difficultés. Le sultan forien persiste à maintenir ses +prétentions sur certaines provinces des confins du Ouadaï, et +l’occupation de ces mêmes provinces par nos troupes l’irritera +profondément. Cependant la leçon de Guéréda a porté ses fruits, et il y +a lieu de croire que le renforcement de nos effectifs, l’entente qui +règne entre les Gouvernements anglais et français et, en dernier lieu, +la reddition de Doud-Mourra (octobre 1911) empêcheront vraisemblablement +de ʿAli Dinar de se battre ouvertement avec nos troupes. + +Il serait extrêmement désirable qu’une mission franco-anglaise fût +chargée de délimiter la frontière qui doit séparer le Ouadaï du Darfour. +Malheureusement, en l’état actuel des choses, cela n’est pas possible. +Le Gouvernement anglais, pressenti à ce sujet par notre ministre des +Affaires étrangères, répondit que « pour procéder à la délimitation +d’une frontière si longue et si éloignée de son centre d’action, il +serait obligé de faire une véritable expédition, qui pourrait être +périlleuse... » Cela ne lui paraissait pas possible pour le moment. +Cette question ne sera donc solutionnée que dans un avenir assez +lointain, chose regrettable assurément, car la situation incertaine de +la frontière sera pour nous une source d’ennuis. + +Doud-Mourra, à la suite de dissentiments avec le sultan Andoko, a dû +quitter le Massalat. Profondément découragé, le rival d’Acyl est venu +faire sa soumission au colonel Largeau, en octobre 1911 : il avait avec +lui 500 partisans environ, dont 120 armés de fusils. Doud-Mourra a été +exilé à Fort-Lamy, où le Gouvernement français lui fait une petite +pension. Acyl est donc sans conteste le sultan du Ouadaï[213]. La +soumission de Doud-Mourra produira un grand effet moral dans tout le +pays et facilitera singulièrement la tâche du colonel Largeau. + +Les opérations actives vont recommencer après la saison des pluies, vers +le mois de novembre, et, grâce aux effectifs dont il dispose (1 régiment +de tirailleurs à 12 compagnies et de l’artillerie), le colonel Largeau +pourra mener à bien l’œuvre de pacification et d’organisation qui lui +est dévolue. + + * * * * * + + +[Note 163 : Nous signalerons d’ailleurs, à l’appui de ce que nous venons +de dire, que le capitaine Rivière écrit toujours _Ouaddaï_ et +_Ouaddaïens_ dans ses deux articles sur la région du Tchad. _Du Tchad au +Ouaddaï_ (_Revue des troupes coloniales_, année 1906) ; _Notice sur le +cercle de Moïto_ (_ibid._, année 1907). Les capitaines Cornet et Modat +ont fait de même : le premier dans son ouvrage qui a pour titre : _Au +Tchad_, le second dans études sur le Dar Fertyt.] + +[Note 164 : _Voyage au Darfour_, p. 126.] + +[Note 165 : ʿAbd el Kerim était le contemporain du sultan du Darfour, +Moḥammed Solong, que Nachtigal porte comme ayant régné de 1596 à 1637. +C’est simplement à titre de document que nous donnerons, pour le temps +de règne des prédécesseurs de Saboun, des chiffres qui diffèrent souvent +de ceux de Nachtigal. Les renseignements qui nous ont été donnés à ce +sujet ne peuvent, en aucune façon, avoir la même valeur que ceux +recueillis, à Abéché même, par le célèbre explorateur.] + +[Note 166 : Nachtigal.] + +[Note 167 : Il se peut que les noms de Kharif et de El Djezam servent à +désigner le même prince.] + +[Note 168 : Ce prince était fils d’une Massalat du Ouadaï.] + +[Note 169 : C’est à cette particularité qu’il faut probablement +attribuer l’origine du nom de Khariféïn (deux ans). Ce prince est encore +appelé Khariféïn abou Deboug ben Saboun.] + +[Note 170 : Le groupe maba comprend surtout cinq tribus : Kodoï, Abou +Senoun, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba et Madala. Les autres tribus +(Galoum, Dekker, Matlamba, Abissa) sont peu nombreuses et ne comptent +presque pas. D’après la tradition, la mère du sultan du Ouadaï doit +appartenir à l’une des cinq tribus nobles ou bien encore à la tribu des +Kondongo, qui, quoique non maba, est parfois rangée parmi les tribus +autochtones.] + +[Note 171 : El Tounesy, p. 231.] + +[Note 172 : Le cheïkh Terab, qui appartenait aux Arabes ’Aouada, avait +vaillamment secondé Moḥammed el Amin el Kanemi, dans toutes les luttes +que celui-ci fut obligé de soutenir. Terab avait le commandement de tous +les Choa du Bornou : les indigènes disent de lui qu’il était « le sultan +des Arabes ».] + +[Note 173 : Abecher, Abéché, Oubbéché.] + +[Note 174 : ʿAli fit mander, à plusieurs reprises, les principaux chefs +des Oulâd Slimân et les renvoya dans leur tribu comblés de cadeaux.] + +[Note 175 : Ces deux Tripolitains avaient construit le palais que l’on +voit encore actuellement à Abéché : les chameaux des Arabes Maḥâmid +étaient allés chercher, au nord d’Ourâda, la pierre à chaux nécessaire +pour faire le mortier et blanchir les murs.] + +[Note 176 : Les deux Fitzân reçurent de nombreux cadeaux du sultan ʿAli, +qui voulut les récompenser magnifiquement pour le service rendu. Ils +disparurent ensuite. Certains indigènes disent que ces étrangers +retournèrent chez eux avec une caravane de commerçants ; d’autres +rapportent que le sultan ʿAli les fit mettre à mort, pour les empêcher +plus sûrement d’aller offrir leurs services à des ennemis du Ouadaï. Il +est probable que c’est la première version qu’il faut adopter.] + +[Note 177 : Ces deux princesses se marièrent le même jour, au mois +d’août 1873, durant le premier séjour que Nachtigal fit à Abéché.] + +[Note 178 : Quelques années plus tard, Yousef donna l’ordre de tuer Aba +Zaït.] + +[Note 179 : Appelé Senousi, parce que son père Abou Beker était affilié +à la secte des Senousia. Lui-même, du reste, avait pris le ouerd de la +confrérie. Le père du sultan Senousi, Abou Beker, était apparenté à la +famille royale du Baguirmi. Il vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti +pour y faire le commerce des esclaves et de l’ivoire : ce métier le fit +entrer en relations avec les Djellâba de l’est et avec l’aventurier +Zibêr.] + +[Note 180 : _Étude sur le Dâr-Fertyt_ (communiquée par le capitaine +Modat).] + +[Note 181 : Capitaine Modat.] + +[Note 182 : Un exemple, entre mille, suffira à donner une idée de la +veulerie de Yousouf. Au temps du sultan ʿAli, l’aguid er Râchid était +Assad el Kebir, l’un des dignitaires les plus riches et les plus +puissants du pays. Quand Yousouf, à la mort de son frère, fut proclamé +souverain du Ouadaï, il donna la charge d’aguid er Râchid à l’un de ses +esclaves, Amin Goudjia, qui reçut l’ordre d’aller prendre possession de +son commandement. Mais Assad el Kebir ne laissa point le nouveau promu +pénétrer dans sa demeure. Amin Goudjia reçut avis que s’il cherchait à +franchir la porte ou à donner des ordres, à agir, en un mot, comme s’il +était réellement aguid er Râchid, Assad lui ferait couper la tête +immédiatement. Il se le tint pour dit et n’insista point. Yousouf +n’insista pas davantage et laissa les choses en l’état. Amin Goudjia ne +reçut le kademoul d’aguid er Râchid qu’à la mort d’Assad el Kebir : le +sultan Ibrahim le lui enleva pour le donner à un captif gourân, Guelma.] + +[Note 183 : Beaucoup de Foriens, qui s’enfuirent au Ouadaï à ce moment- +là, furent pris et réduits en esclavage.] + +[Note 184 : Il se réfugia au Tania. Il revint, plus tard, vivre en +simple particulier auprès de l’aguid el Maḥâmid.] + +[Note 185 : Moḥammed el Hachaïchi, _Voyage au pays des Senoussia_, p. +130.] + +[Note 186 : _Voyage au pays des Senoussia_.] + +[Note 187 : Capitaine Julien, _Le Dâr Ouadaï_.] + +[Note 188 : ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma (le taquin), était fils +de Chérif et de momo Maden. Nachtigal rapporte qu’on le surprit versant +des larmes le jour de l’avènement du sultan ʿAli. Celui-ci le fit +aveugler : mais on dut s’y prendre mal, car Abou Kouyouma réussit à +quitter la capitale et à rassembler des partisans. On s’empara de lui +et, à la suite d’une nouvelle opération, il perdit complètement la vue. +« Comme la plupart de ses frères aveuglés, Abou Kouyouma passait la plus +grande partie de ses jours à absorber d’énormes quantités de merissé ». +Le sultan ʿAli l’avait nommé aguid ed Debaba, charge dans laquelle il +fut remplacé par son fils Acyl. Une fille de Abou Kouyouma, Habbo, +épousa le sultan Ibrahim : elle eut un fils, Moḥammed Ṣâlèḥ, que Doud- +Mourra fit aveugler.] + +[Note 189 : + + _Dar ed dimmé_ Homme courageux, + + _Abou Goudjia seghir_ Le jeune Abou Goudjia + + _Ma errouft léh Ignorait qu’on voulût le saisir. + senné_ + + _Adjâouid mergo_ Les adjaouid sortirent, + + _Qotolo dimmé..._ Il y eut un combat sanglant... + + + + _Choter as soulba_ Pourquoi la ceinture blanche autour des + reins ? + + _Chounhou chôoura_ Qu’est-il donc arrivé, + + _la ʿyal abba_ O fils de mon père ? + + _Abou Goudjia mereg_ Abou Goudjia est sorti + + _Chila léna ed derba_ Montre-nous le chemin qu’il a pris, etc. + + (Chanson ouadaïenne.) + +_Abou Goudjia_ (l’homme à la longue chevelure) est le surnom populaire +donné à Acyl. Le sultan du Ouadaï doit avoir la tête rasée ; mais tout +prétendant au trône laisse pousser ses cheveux, car la longue chevelure +est un signe de revendication. Acyl répétait souvent qu’il ne +sacrifierait sa belle chevelure frisée, que lorsqu’il aurait été +proclamé sultan du Ouadaï.] + +[Note 190 : _Doud-Mourra_ signifie : le lion de Mourra. Mourra est un +village du sultan, sur la route d’Abéché à El Fâcher.] + +[Note 191 : Destenave et Truffert, _La région du Tchad_.] + +[Note 192 : Fourneau, _Deux années dans la région du Tchad_.] + +[Note 193 : Il avait été également question d’un rapprochement entre +Doud-Mourra et Acyl.] + +[Note 194 : Moḥammed ould Bechara avait épousé Mérem Habbo, fille de +ʿAli, en 1873. Il n’en eut pas d’enfant. Mérem Habbo lui fut enlevée par +le sultan Yousouf, qui donna à l’aguid sa fille, Mérem Zenaba.] + +[Note 195 : La frontière virtuelle, séparant le Ouadaï du Territoire du +Tchad, était marquée par les villages de Malabesse, Boullong, Sommo, +Boli, Zan. Elle passait, en dernier lieu, à Amm Timan, sur le Baḥr es +Salamat.] + +[Note 196 : Le tableau est très flatté, car le caractère de Gaourang est +bien moins simple et beaucoup moins sympathique que ce que l’on veut +bien dire.] + +[Note 197 : Après son arrestation, Acyl avait été déporté à Kémo. On le +fit changer plusieurs fois de résidence. Il fut même envoyé à +Brazzaville. En dernier lieu, il se trouvait à Laï, auprès du commandant +Julien, quand le lieutenant-colonel Largeau lui rendit, avec la liberté, +l’espoir d’arriver un jour au trône du Ouadaï (fin 1906). Il a été +déposé en juin 1912.] + +[Note 198 : _Le Temps_, 10 novembre 1908.] + +[Note 199 : Après l’arrestation d’Acyl, le commandant Largeau avait déjà +fait tenir un message à Doud-Mourra, par l’intermédiaire de Mérem Samèh, +sœur du sultan ouadaïen, qui fut renvoyée à Abéché.] + +[Note 200 : Largeau, _La France devant le Ouadaï_ (_Revue des Troupes +Coloniales_, 1910).] + +[Note 201 : Les Oulâd Slimân sont appelés _Minimini_ par les indigènes +du Kanem et du Baḥr el Ghazal ; dans la partie orientale du Ouadaï, ce +nom est réservé aux Bideyat et aux Zegâoua.] + +[Note 202 : Barkaï est un partisan d’Acyl, qui fut fait d’abord aguid el +Khouzam et reçut ensuite le kademoul d’aguid er Râchid. Bidey d’origine, +il alla tout jeune au Borkou, où il fut capturé par un rezzou ouadaïen. +Emmené à Abéché, il y resta longtemps et débuta comme petit touèr du +sultan Yousouf. Plus tard, il embrassa la cause d’Acyl.] + +[Note 203 : Rapport du capitaine Chauvelot.] + +[Note 204 : Diado était un vieux partisan d’Acyl : il appartenait à la +tribu arabe des Missiriyé.] + +[Note 205 : Cf. _Lettres du lieutenant-colonel Moll_, p. 255-280.] + +[Note 206 : Chevalier, _L’Afrique centrale française_.] + +[Note 207 : _Étude sur le Dar-Fertyt_ (communiquée par le capitaine +Modat).] + +[Note 208 : Après le massacre de Crampel, du docteur Moḥammed Saïd, de +Biscarrat et de leur escorte, Senousi écrivit à Râbaḥ pour lui faire +part de l’événement. Celui-ci eut un mouvement de colère, mais envoya +néanmoins son intendant réclamer à Senousi tout le personnel — le Targui +et les douze Toucouleurs qui avaient trahi Crampel, ainsi que la +Pahouine Niarinzé avaient été épargnés — et le matériel de la mission. +Le sultan finit par remettre une partie des armes, des munitions et des +marchandises, ainsi que dix Toucouleurs et Niarinzé. Comme il avait +caché sous terre le reste du butin, qu’il avait éloigné de Châ les deux +Toucouleurs parlant arabe et que le Targui était parti vers le Nord, +Senousi put jurer sur le Qorân « qu’il ne lui restait plus rien de +Crampel _sur_ la terre de Châ ».] + +[Note 209 : Rapport du capitaine Modat au sujet du combat de Ndélé, le +12 janvier, et de la tentative de surprise du 7 février 1911.] + +[Note 210 : _Journal officiel de l’Afrique équatoriale française_, 1er +juillet.] + +[Note 211 : _Le Matin_, 2 novembre 1911.] + +[Note 212 : _Le Temps_, 18 octobre 1911.] + +[Note 213 : Il en a été déposé le 5 juin 1912, interné à Laï et n’a pas +été remplacé. Cette mesure a été motivée par son attitude hostile à la +France. Le Ouadaï est administré par le colonel Largeau à l’aide de sept +hauts dignitaires indigènes.] + + + + + LES POPULATIONS DU OUADAÏ + + * * * * * + + +Nous allons maintenant passer rapidement en revue les divers éléments +qui constituent la population du Ouadaï[214]. + +Nachtigal évaluait la population du Ouadaï à deux millions et demi +d’habitants ; le capitaine Julien ne la supposait pas inférieure à deux +millions ; et enfin on croit actuellement que, cette population ayant +été décimée par un état de guerre perpétuel et par des razzias +périodiques d’esclaves sur les confins du royaume, le chiffre doit être +ramené à moins d’un million. + + + MABA + + +Le groupe ethnique le plus considéré est formé par les Maba : ce sont +des Ouadaoua de race, qui vinrent librement à l’islamisme et aidèrent +ʿAbd el Kerim à chasser les Toundjour. Leur pays aurait été appelé _dâr +maba_ à cause de sa richesse en eau. Ils parlent le _bora mabang_ +(langue des Maba) et présentent tous à peu près les mêmes caractères. +Ces indigènes ont le teint noir : ils arrangent leurs cheveux en petites +tresses et possèdent, entre le cou et l’oreille, une excroissance de la +peau, obtenue par l’application de ventouses[215]. + +Nous avons vu le rôle joué autrefois au Ouadaï par la population +énergique des Maba. Ils sont toujours restés attachés aux traditions qui +assuraient leur prédominance dans le pays. Mais l’extension énorme du +Ouadaï, les progrès de l’armement et l’importance acquise par les +contingents des aguids diminuèrent l’influence des tribus autochtones. +Autrefois, le sultan devait être fils d’une femme maba ; aujourd’hui, il +n’en est plus de même et les quatre derniers sultans (Ibrahim, Ghazali, +Doud-Mourra et Acyl) naquirent de femmes étrangères. + +Les Maba abusent de la merissé et ont, dans tout le pays, une grande +réputation de brutalité. Voici, d’ailleurs, le jugement que Nachtigal a +porté sur ces indigènes : « Les Maba sont bien les gens les plus +orgueilleux, les plus fanatiques, les plus mesquins que j’aie rencontrés +au cours de mes voyages. L’arrogance qu’ils affichent à l’égard des +étrangers n’est pas faite seulement de fanatisme religieux mais encore +de l’intime conviction qu’ils ont de la supériorité de leur patrie, de +leur souverain et de leur propre personne[216] ». + +Les Maba comprennent les tribus suivantes : Kodoï, Oulâd Djema’, Galoum, +Dekker, Malanga, Madaba (ou Mandaba), Madala (ou Mandala), Matlamba, +Abissa. + + +=Kodoï.= — Leur nom vient de _kodok_, qui signifie montagne. Ce sont des +montagnards qui habitent, au nord-est de Ouara, la région marquée par le +mont Kardjago. On les appelle aussi Abou Senoun[217] (les hommes aux +dents), parce qu’ils ont les dents rouges. Ils comprennent plusieurs +fractions (Matouk Sing, Galak Sing, Margak Sing, Oudjak Sing) et des +forgerons (Nemena). + +Les Kodoï parlent le maba et l’arabe : leur gouverneur porte le titre de +_melik_. Les Kodoï et les Oulâd Djema’ sont les tribus autochtones les +plus considérées du Ouadaï. + + +=Oulâd Djema’.= — Les Oulâd Djema’ sont étroitement apparentés aux +Kodoï. Les deux tribus vivaient autrefois réunies : elles inquiétaient +alors les sultans du Ouadaï par leur turbulence. Kharout es Seghir les +sépara et donna le commandement de l’une d’entre elles à un kamkalek de +l’époque, Djema’ : les sujets de ce dignitaire furent désormais appelés +Oulâd Djema’. Les deux tribus n’en continuèrent pas moins à marcher la +main dans la main, dans tous les mouvements qui agitèrent le Ouadaï, et +à rallier autour d’elles le reste des Maba. Les Oulâd Djema’ habitent le +pays au nord de celui des Kodoï. + +Au début de juin 1911, Kodoï et Oulâd Djema’ se sont soulevés contre +notre domination. Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui n’avait point +d’escorte, fut attaqué par de nombreux insurgés et se tira un coup de +revolver sous le menton, pour ne point tomber vivant entre leurs mains. +On a écrit que la lourdeur des impôts prélevés par les émissaires du +sultan Acyl avait provoqué la révolte. « Le pays qui, du temps de Doud- +Mourra, ne payait presque pas d’impôts — ce sultan trouvant ce dont il +avait besoin en razziant les pays voisins — croit aujourd’hui que toutes +les exactions qu’il subit sont notre fait[218]. » Il est possible que +les nouveaux fonctionnaires ouadaïens aient eu la main lourde et aient +pressuré quelque peu leurs administrés. Il existe, au Ouadaï, des +habitudes séculaires contre lesquelles il faudra réagir. Mais il ne faut +point perdre de vue que les Maba — et en particulier les Kodoï et Oulâd +Djema’ — ont toujours joui de privilèges spéciaux et que le fait de +subir la loi commune a dû les irriter profondément. Du reste, ces +montagnards belliqueux ont souvent fait preuve d’indépendance à l’égard +du pouvoir d’Abéché, et la révolte du mois de juin ne doit nullement +surprendre. Elle fut réduite, en une quinzaine de jours, par le +détachement du capitaine Chauvelot et la colonne du commandant Hilaire, +qui revenaient de l’Ennedi. + + +=Galoum et Dekker.= — Les Galoum et les Dekker, peu nombreux, sont de la +famille des Oulâd Djema’. + + +=Malanga, Mandaba et Mandala.= — Les Malanga, les Mandaba et les Mandala +comptent parmi les tribus les plus anciennes du pays. Ils ont joué un +rôle historique important et c’est ce qui explique les privilèges +honorifiques dont leurs chefs continuent à jouir. Ces Maba, actuellement +très réduits, sont groupés dans les quelques montagnes qui avoisinent +Ouara du côté de l’Est. On trouve aussi des Malanga dispersés dans les +pays du Sud, particulièrement chez les Kelinguen. + + +=Matlamba= (ou =Debba=). — Cette tribu, analogue aux précédentes, s’est +éparpillée et ne compte plus. + + +=Abissa.= — Les Abissa, peu nombreux, parlent le maba. + + + KELINGUEN. + + +Le Kelinguen est une région de montagnes qui constituent le plus gros +massif des environs d’Abéché et dont les premiers contreforts se +trouvent à quelques kilomètres à l’est de la capitale. D’après +Nachtigal, les gens qui habitent ce pays ne forment pas une tribu +particulière : ils sont de race kodoï, mararit, kabga ou arabe. +Cependant l’usage s’est établi de parler de la tribu des Kelinguen. +Celle-ci jouit d’une grande influence au Ouadaï ; elle soutint Moḥammed +Chérif dans les luttes que ce prince dut mener contre l’élément maba. +L’ami fidèle du sultan Doud-Mourra, l’aguid el Maḥamid Moḥammed ould +Bechara, appartenait à une famille illustre des Kelinguen. + +La majeure partie du pays kelinguen — lequel contient un grand nombre de +villages — était la propriété de la famille du sultan Doud-Mourra et de +quelques Ouadaïens de noble origine. « Ce qui est assez curieux dans +tous ces villages, c’est de voir la division en quartiers très séparés. +Il y a d’abord le village ouadaïen ; puis, à quelque distance, ceux qui +appartiennent à de grands personnages. C’est ainsi que la mère du sultan +a 253 villages à elle. Dans ces villages sont des captifs qui sont loin +d’être à plaindre. Ils ont des cases, sont nourris ainsi que leurs +familles, possèdent même souvent des moutons que leurs maîtres leur ont +donnés en cadeaux. En échange, ils cultivent le mil pour leurs patrons +et gardent leurs troupeaux. La seule chose qui était pénible dans leur +situation, c’est que leurs enfants n’étaient pas à eux et que leurs +maîtres pouvaient les vendre ou les transporter ailleurs à leur +guise[219]. » + + + TRIBUS DEVENUES ANALOGUES AUX MABA. + + +Les Kondongo, les Mararit et les Mimi, quoique n’appartenant pas au +groupe maba, sont cependant considérés comme des tribus de race noble +(_ḥourrin_). Autrefois, lorsque le sultan était tenu de respecter la +coutume qui a régné si longtemps au Ouadaï, il pouvait, sans déroger, +prendre femme dans l’une de ces trois tribus. + + +=Kondongo= ou =Oulâd Mêsé.= — Les Kondongo forment la tribu la plus +considérée du groupe : ils comptent même parmi les tribus autochtones du +Ouadaï. Ils ne sont venus à l’islâm qu’après les Maba : ils aidèrent +cependant ʿAbd el Kerim dans sa lutte contre le paganisme. + +Nachtigal dit que les Kondongo ressemblent aux Maba, au physique comme +au moral. Ils habitent au pied de la chaîne montagneuse qui s’étend à +l’ouest d’Abéché et que coupe, vers son milieu, la route conduisant au +dar Zioud. Ils se sont également répandus vers le Nord, du côté des pics +Tolfou, Dobou, Chibi, etc., et ils se sont mélangés aux habitants de +cette contrée. + +Cette tribu parle le bora-mabang et un dialecte qui en est dérivé. + +Les Mararit et les Mimi sont venus à l’islâm en même temps que les Maba +et ils ont secondé les efforts de ʿAbd el Kerim. Chacune de ces deux +tribus parle une langue qui lui est propre. + + +=Mararit.= — Les Mararit sont ainsi appelés du nom de leur ancêtre +Marra ; on les nomme aussi Abou Chârib (les hommes aux moustaches) et +Abii. Avec eux vivent les Châlé, Oro et Kourbô : ces indigènes parlent +des dialectes plus ou moins apparentés à celui des Mararit, mais qui en +diffèrent toutefois d’une manière notable. Nachtigal fait d’ailleurs +remarquer que, au Darfour, ces fractions sont indépendantes des Mararit. +Ceux-ci jouissent au Ouadaï d’une mauvaise réputation : on les dit sans +cœur, sans foi et sans parole. On les trouve dans le pays à l’est des +Kodoï : ils gardaient autrefois le Ouadaï des attaques des Tama. + + +=Mimi= ou =Moutoutou.= — Cette tribu est très nombreuse, mais beaucoup +de ses membres se sont dispersés dans le sud du Ouadaï, où ils vivent +mélangés aux autres peuplades. Nachtigal rapporte que les Mimi sont +braves et cruels et qu’ils sont gouvernés par un _melik ḥourr_, +jouissant de certaines prérogatives. + +Les Mimi habitent le pays situé au nord de celui des Oulad Djema’ et des +Mararit : ils voisinent avec les Zegâoua et avec les Arabes Maḥâmid +d’Ourâda. Dans leur région, « le terrain est généralement sablonneux ; +les dunes alternent avec le naga (terrain siliceux très dur). L’eau est +assez rare..... Les villages sont grands, bien tenus, bâtis sur des +dunes près des points d’eau. Les principales cultures sont le mil et le +coton. Avec les Mimis vivent quelques tribus d’Arabes Maḥamids qui +établissent leurs campements sur les bords de l’ouadi Fétité[220] ». Les +Mimi ont contracté de nombreuses alliances avec les Zegâoua, auxquels +ils ressemblent beaucoup au moral. Le sultan du Ouadaï faisait +administrer le dar Mimi par un kamkalek : ce fonctionnaire percevait +l’impôt et rendait la justice au nom de son maître. + + + TRIBUS IMMIGRÉES. + + +Les indigènes dont nous allons parler présentent une analogie presque +complète avec ceux des deux groupes précédents. Ils sont cependant +considérés comme n’étant pas de race noble. Ils comprennent les tribus +suivantes : Ganyanga, Banadoula, Kabga, Koubou et Nas Djoumbo. + + +=Ganyanga.= — Ils habitent le pays au nord-est d’Abéché. Ce sont +d’anciens fétichistes immigrés dans la région des Maba : leur nom, qui +est synonyme de l’arabe _ʿarianin_ (nus), leur a été donné en souvenir +de l’habillement sommaire qu’ils avaient autrefois. Ils ne sont pas +nombreux et vivent mélangés aux Maba, dont ils parlent la langue et avec +lesquels ils présentent la plus grande analogie. + + +=Banadoula.= — Les Banadoula sont également des fétichistes immigrés : +ils parlent la langue maba. + + +=Kabga.= — Cette tribu fut convertie à l’islâm par la force des armes. +Le pays des Kabga, situé à côté de celui des Mimi, renferme une montagne +inaccessible, le djebel Kabga, qui permit à ces indigènes de rester +longtemps indépendants du Ouadaï : ils furent cependant vaincus et +dispersés. On les trouve actuellement dans le Kelinguen et du côté de +Mourra, le village du sultan. Les Kabga se sont mélangés aux Maba, +auxquels ils ressemblent beaucoup : ils possèdent toutefois une langue +qui leur est propre. + + +=Koubou.= — Les Koubou dépendent politiquement des Mararit. Nachtigal +dit qu’ils appartiennent au même groupe ethnique que ces derniers et +qu’ils en sont peut-être issus. Ils parlent, en tout cas, un dialecte se +rapprochant du mararit. + + +=Nas Djoumbo.= — Les gens qui habitent la région de Ḥadjer Djoumbo sont +actuellement analogues aux Maba. + +C’est dans la région comprise entre Ḥadjer Djoumbo et Ourâda que se +trouve le ouadi Yên, sur les bords duquel de nombreuses tribus nomades +(Noarma, Zegâoua, Missiriyé, etc.) viennent installer leurs campements, +à la fin de la saison des pluies. Le reste du pays est habité par des +Mimi, Nâs Djoumbo et autres Ouadaïens, qui cultivent un peu de mil et de +coton. + + + TRIBUS PLUS OU MOINS ALLIÉES AUX MABA. + + +Le groupe formé par les Karranga, Fala, Kachméré, Marfa, Kadjanga, Ali +et Moyo se rapproche beaucoup du groupe maba, soit que ces indigènes +possèdent des liens de parenté avec les tribus autochtones, soit qu’ils +en aient adopté les mœurs et les coutumes. Sauf certaines fractions des +Kadjanga, les tribus de ce groupe furent converties par la force des +armes (_anermélé_). + + +=Karranga.= — Les Karranga sont considérés comme étant de meilleure +noblesse que les maîtres du pays. Cette tribu est très belliqueuse et +fort redoutée pour sa cruauté : elle est gouvernée par un melik. Les +Karranga sont étroitement alliés aux Maba : ils parlent un dialecte +spécial qui n’est qu’un dérivé du bora-mabang. Ils habitent les +montagnes qui se trouvent au nord d’Am Deguemat. C’est dans le massif +des Karranga qu’était autrefois installée la souveraineté des +Toundjour : leur sultan avait sa capitale au pied du mont Kadama. + + +=Fala= ou =Bakka.= — Les Fala se rattachent aux Karranga. Ils +ressemblent en tous points aux tribus maba, dont ils ont les mœurs et +les usages. Ils habitent les montagnes situées au sud d’Am Deguemat et +parlent un dialecte dérivé du bora-mabang. + + +=Kachméré.= — Les Kachméré présentent le type maba, mais leur teint est +un peu moins noir que celui des tribus autochtones. Ils ont des mœurs et +des coutumes différentes : c’est ainsi qu’ils mangent des mets que les +Maba considèrent comme impurs (grenouille, lézard). Ce sont des gens +très pacifiques. Ils parlent un dialecte spécial dérivé du bora-mabang. +Cette tribu habite le pays de la rive gauche de la Bétêha, au nord du +massif des Karranga. + +Les Kourdjinna parlent un dialecte apparenté au kachméré. + + +=Marfa.= — Les Marfa ressemblent aux Maba au point de vue physique, mais +ils ont les mœurs et les coutumes des Kachméré. Ils sont également +d’humeur pacifique et leur tribu est la seule qui n’ait jamais pris les +armes contre les sultans du Ouadaï. Ils parlent un dialecte dérivé du +bora-mabang, assez proche de celui des Kadjagsé. Ils habitent le pays à +l’est des Karranga. + + +=Kadjanga= ou =Abou Derreg.= — Les Kadjanga vivent au milieu de Maba +authentiques : ils se sont alliés à ceux-ci et l’accord le plus parfait +règne entre les deux populations. C’est pourquoi on range parfois cette +tribu parmi les Maba de race : cependant une fraction des Kadjanga a été +convertie à l’islâm par la force des armes. Ces indigènes parlent la +langue maba et un dialecte qui en est dérivé. Ils sont peu nombreux et +ont la réputation d’être braves, mais cruels. Leur tribu habite la +région de la haute Bétêha, et la partie orientale du territoire qu’elle +occupe est marquée par le confluent des Delal, Lobbode et Mondjobok. + + +=Ali.= — Les Ali habitent la partie orientale du Ouadaï et sont +installés à côté des Massalat el Hôch. Ils se rapprochent quelque peu +des Maba par les mœurs, les coutumes et les traditions. Ils parlent le +bora-mabang et un dialecte qui en est très éloigné ou peut-être même +totalement différent. + + +=Moyo.= — Les Moyo semblent appartenir à la même famille que les Marfa. +Ils ont le teint plus noir que les Maba. Ils parlent le bora-mabang et +un dialecte qui leur est propre. Cette tribu, peu nombreuse, vit en très +bons termes avec les Marfa et les Kadjagsé : son territoire est +d’ailleurs situé entre celui de ces deux tribus. Les Moyo habitent +quelques montagnes au nord d’Akroub et d’Amm Goudjia. + + + KADJAGSÉ OU KADJAKSÉ + + +Les Kadjagsé paraissent se rattacher à la famille des Marfa : ils +parlent d’ailleurs la même langue que ceux-ci. Nachtigal dit que les +Kadjagsé sont très honnêtes et très bons. Dans tout le Ouadaï, en effet, +ces indigènes jouissent d’une excellente réputation : on ajoute aussi +qu’ils sont très pieux et que leur tribu compte de nombreux fogara. Il +est de toute évidence que des gens aussi brutaux que les Maba devaient +accuser de lâcheté une pareille population. + +Le pays des Kadjagsé est parsemé de petites montagnes, dont la plus +élevée est le djebel Abassa[221]. Ces montagnes produisent beaucoup de +miel, qui est recueilli avec soin par les habitants et leur sert à +acquitter une partie de l’impôt : la tribu envoie tous les ans une +grande quantité de pots de miel au sultan d’Abéché. Chose assez +curieuse, d’ailleurs, cette industrie diminue quelque peu l’estime en +laquelle certains indigènes tiennent la population sympathique des +Kadjagsé : d’après eux, le fait d’enlever aux abeilles le fruit de leur +travail serait désagréable à Allah. Le faqih médagaoui, qui nous donnait +ce renseignement, avait visité le Kadjagesé alors qu’il était mehadjiri. +Il professait le plus sérieusement du monde l’opinion précédente sur +l’apiculture : mais cela ne l’empêchait pas de faire ses délices des +petits gâteaux au miel que lui confectionnaient ses femmes. + +Le pays des Kadjagsé avoisine le dâr Sila. Ces indigènes sont +administrés par des chefs plus ou moins importants (melik, mandjak) : le +plus élevé en grade porte le nom de khalifa. + + + TRIBUS ABSOLUMENT DIFFÉRENTES DES MABA. + + +Les tribus que nous venons d’étudier se rattachaient aux Maba d’une +façon plus ou moins directe, par le mélange du sang ou par l’affinité de +la langue et des mœurs. Nous allons voir maintenant des tribus qui en +diffèrent complètement et dont les dialectes — sauf cependant pour les +Massalat — ne sont point apparentés au bora-mabang. + +Les Soungor, Guimr, Tama et Djebel forment un groupe spécial. Ces +indigènes ressemblent physiquement au Maba, mais ils en diffèrent +beaucoup au moral : ils parlent une langue qui leur est propre. + + +=Soungor.= — Les Soungor sont très religieux. Ils furent cependant +convertis à l’islâm par la force des armes. Ils ont la réputation d’être +jaloux, rancuniers et traîtres. Cette tribu possède de nombreux chevaux +et habite la haute région du Lobbode et du Delal, sur la frontière du +Darfour, au sud-est du dâr Tama. + + +=Guimr= ou =Ermbeli[222].= — Les Guimr (ou Guemr, Guemra) sont +originaires du Darfour. Ils furent les premiers habitants du dâr Tama. +Leur teint est foncé et quelquefois cuivré. Les Guimr du Ouadaï se sont +dispersés : on les trouve aujourd’hui dans le dâr Guimr (capitale +Ganâtir) et aussi dans le dâr Tama, au Guerri et dans le dâr Zioud (Bir +Yoyo). + +Nachtigal dit que la langue des Dorouqq, qui sont originaires de +l’Afrique Centrale et habitent le dâr Zioud (Bir Yoyo), paraît être de +la même famille que celle des Guimr. + +Le dâr Guimr a toujours été en butte aux pillages de ses voisins — +notamment des Foriens, depuis que ʿAli Dinar règne à El Fâcher. Le +sultan actuel, Idris, « a reçu de son père un pays riche et prospère. +Envahi et battu par les Foriens, il s’est vu enlever la moitié de ses +villages et ses 1.000 fusils. Depuis, son pays a été la proie de qui +voulait : il a été razzié trois fois par les Foriens, trois fois par les +Massalit et deux fois par les Za’aoura (Zeghâoua, Zegâoua), de sorte +qu’il lui reste bien peu de sa grandeur première[223]. » + +Après la prise d’Abéché et l’occupation du Tama, Idris appela dans son +pays le lieutenant Delacommune, qui se trouvait à Niéré. Cet officier +s’y rendit en novembre 1909. Le sultan le supplia de rester à Ganâtir, +afin de mettre le dâr Guimr à l’abri de toute incursion ennemie ; mais +satisfaction ne put point être donnée à Idris. Après le massacre de la +colonne Fiegenschuh, les Foriens envahirent son pays : un neveu de ʿAli +Dinar, Aḥmadou Beïda, fut intronisé par eux comme sultan du Guimr. Idris +s’enfuit au Tama et se replia ensuite sur Bir Ṭaouil, en compagnie de +l’aguid Barkaï. Après la défaite des Foriens à Guéréda, il envoya son +fils Aboubeker à Ganâtir et alla lui-même le rejoindre quelque temps +après. + +A la fin de 1910 et au début de 1911, les Foriens firent de nouvelles +incursions dans la partie orientale du Ouadaï : le capitaine Chauvelot, +qui les poursuivit jusque dans le Darfour, ne réussit pas à les +atteindre. Depuis lors, l’insurrection ouadaïenne a attiré sur d’autres +points l’attention du commandement, et il est probable que l’occupation +du dâr Tama et celle du dâr Guimr ne se feront pas de quelque temps +encore. + + +=Tama.= — Les Tama ont du sang dadjo dans les veines. Les Guimr +régnaient à l’origine dans le pays de Niéré, mais une famille de race +dadjo, originaire du dâr Sila, arriva au pouvoir. Ainsi s’explique, dit +Nachtigal, la survivance chez les Tama, et particulièrement chez leurs +femmes, de certains caractères distinctifs des Dadjo. + +Les Tama, quoique laborieux et de mœurs paisibles, ont énergiquement +défendu leur pays contre les entreprises des sultans ouadaïens. ʿAbd el +Kerim Saboun les réduisit d’une façon qui semblait à peu près +définitive. Moḥammed Chérif dut marcher de nouveau contre eux et essuya +plusieurs échecs, avant d’arriver à les soumettre. Le sultan du dâr Tama +installé par Chérif, Ibrahim, ne tarda pas, d’ailleurs, à briser le lien +de vassalité qui l’unissait au Ouadaï : il donna même asile à plusieurs +chefs ouadaïens rebelles, au tangtalek Moḥammed Harir ainsi qu’au +prétendant Adem (fils du sultan ʿAbd el ʿAziz), et il refusa de les +livrer à Chérif. En souvenir des campagnes qui avaient dû être menées +contre le Tama, l’usage se perpétua chez les souverains d’Abéché de +faire un simulacre de razzia de ce pays, lors de leur avènement au +trône. + +C’est à tort que le capitaine Julien croit qu’Édouard Vogel fut +assassiné à Niéri, la capitale du dâr Tama. L’explorateur allemand fut +assommé par les gens de l’aguid Djerma, dans les environ d’Abéché, vers +la fin de l’année 1856[224]. Les seuls Européens qui aient trouvé la +mort dans le dâr Tama sont : Giorgiadis, qui mourut aux environs de +Niéré en 1880, et le lieutenant Boyd Alexander, qui fut assassiné le 2 +avril 1910, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré. + +Durant le règne de ʿAli, les troupes ouadaïennes eurent de nouveau à +combattre les Tama. L’aguid el Khouzam Dannah prit la fuite dans une +rencontre avec les rebelles, qui avait coûté la vie à l’aguid el +Djaʿâdné Fadhel Allah. ʿAli enleva le kademoul à Dannat et le remit à +Zaït, qui devint plus tard aguid el Djaʿâdné et fut remplacé par Yousouf +en Nefsa. + +Les voyageurs italiens Massari et Matteucci séjournèrent au dâr Tama du +5 septembre au 25 octobre 1880, avant de pénétrer au Ouadaï. Le sultan +du pays, Ibrahim, les reçut fort bien et s’intéressa à leurs projets de +voyage : il parut rassuré lorsque les chrétiens lui annoncèrent qu’ils +étaient porteurs d’une lettre du Gouvernement égyptien pour le sultan +d’Abéché, Yousef, et que, au cas où ce dernier leur refuserait +l’autorisation de pénétrer au Ouadaï, ils retourneraient au Darfour. +Ibrahim écrivit alors à son suzerain et chargea un faqih de porter cette +lettre à Abéché, en même temps que celle des deux voyageurs. Un +compagnon de route de ceux-ci, Giorgiadis, mourut le 16 septembre dans +un petit village des environs de Niéré et, le 1er octobre, le prince +Giovanni Borghese, qui les avait accompagnés au dâr Tama, prit la route +de Birrak et d’Abou Keren pour revenir au Darfour. Le sultan du Ouadaï, +Yousef, envoya quelques-uns de ses gens, afin d’avoir des renseignements +précis sur le compte des Européens qui demandaient à traverser ses +États. Un faqih interrogea les voyageurs et sa conclusion fut : que les +Ouadaïens et les chrétiens avaient une religion différente, mais que +ceux-ci croyaient également à un Dieu unique et qu’un lien fraternel les +unissait aux musulmans. Quand il sut à quoi s’en tenir, le sultan Yousef +chargea un de ses amins et l’aguid ed Debaba d’aller chercher les deux +voyageurs et de leur dire, en même temps, qu’il désirait fort posséder +une carabine Winchester. Massari et Matteucci purent alors prendre la +route d’Abéché. + +Les renseignements que le diario de Matteucci donne sur le dâr Tama +présentent quelque intérêt : c’est un pays couvert de montagnes, de +formation granitique, dont la plus grande, haute de 180 mètres, atteint +à une altitude de 300 mètres au-dessus du niveau de la mer — l’industrie +de Gneri (Niéré) est nulle et le commerce est également presque nul ; +quelques Djellâba du Darfour viennent dans le pays —. « Les gens du Tama +sont une belle race. De taille élevée (près de 1m,80), tête +brachycéphale (350), angle facial très ouvert (81°). Ils ne sont pas +curieux. Ils s’habillent avec décence et obéissent bien à l’autorité qui +les commande[225]. » Le Tama est séparé du Ouadaï par une zone inhabitée +d’environ 50 kilomètres, « désert tout artificiel, dû aux guerres +incessantes entre les deux pays ; la végétation y est très belle »[226]. +La capitale du Tama, Niéré, se trouve à 125 kilomètres d’Abéché. + +Après la prise d’Abéché, le lieutenant-colonel Millot se rendit au dâr +Tama. Le sultan du pays, ʿOthmân, était hostile aux Français : il +abandonna Niéré, emmena les troupeaux et fit le vide devant nous. Il fut +alors remplacé par son oncle Ḥassen, qui vivait depuis très longtemps à +la cour d’Abéché, où il était dignitaire. Afin de consolider ce nouvel +état de choses, le lieutenant Delacommune reçut mission de poursuivre +ʿOthmân, qui tenait la brousse avec une soixantaine de fusils. En +octobre 1909, eut lieu la tentative de l’aguid Choucha, un cousin de +ʿOthmân, qui se fit proclamer sultan dans le nord du pays. Surpris et +mis en fuite par le lieutenant Delacommune, il vint, plus tard, faire sa +soumission, fut envoyé à Abéché, réussit à se sauver et se réfugia chez +les Massalat : Tâdj eddin lui accorda sa protection. En février 1910, un +mois après le guet-apens de Bir-Ṭaouil, Choucha put rentrer au Tama, +grâce à l’appui du sultan des Massalat : Ḥassen et nos auxiliaires +ouadaïens (Barkaï, aguid er Rachid, et Idris, sultan des Guimr) se +replièrent alors vers l’Ouest. Quelques jours plus tard, Ḥassen rentrait +de nouveau dans Niéré, avec le capitaine Chauvelot ; mais il dut +abandonner sa capitale, pour la seconde fois, quand les troupes d’Adoum +Roudjal envahirent le pays : l’ancien sultan ʿOthmân fut réinstallé à +Niéré par les Foriens. + +La défaite d’Adoum Roudjal à Guéréda et la fuite de Doud-Mourra vers le +Nord permirent à Ḥassen de redevenir effectivement le sultan du dâr +Tama. Mais ʿAli Dinar continua à garder une attitude hostile envers +notre protégé : au début de l’année 1911, il lui fit parvenir une lettre +menaçante, dans laquelle il l’appelait « chrétien noir » et lui +ordonnait de reconnaître la suzeraineté du Darfour. Au mois de février, +les Foriens pénétrèrent de nouveau dans le Tama, où ils enlevèrent 180 +femmes et 3.000 bœufs. Durant les mois qui suivirent, les gens de ʿAli +Dinar continuèrent à piller ce malheureux pays. Ils s’enfuirent ensuite +devant le détachement du capitaine Chauvelot, qui essaya vainement de +les rejoindre jusque dans le Darfour (mai 1911). L’aguid Choucha fit sa +soumission. + +Depuis lors, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï n’ont pas +permis d’occuper définitivement le Tama, qui a tout particulièrement +souffert durant ces deux dernières années. + + +=Djebel.= — Ces indigènes sont originaires du djebel Moul, au Darfour. +On ne les trouve que dans le sud du dâr Zioud (Bourourik). + + + ZEGAOUA OU AMM KIMMÉLTÉ. + + +La majeure partie des Zegâoua habite le Darfour. On compte cependant +quelques-unes de leurs fractions dans le nord du Ouadaï : Zegâoua Koubé, +Zegâoua Dor, Zegâoua Anka, Zegâoua Menderfôki et Zegâoua Dourné. La +langue des Zegâoua ne présenterait que quelques différences avec celle +des Bideyat. + +Les Zegâoua ont le teint plus noir que les Maba. Ils ressemblent +beaucoup aux Toubou, au point de vue physique, et les deux peuplades ont +des mœurs et des coutumes analogues. + +Les Zegâoua ont de nombreux Ḥaddâd cherek, qui prennent le gibier dans +leurs filets et boivent du lait d’ânesse. Les Zegâoua ḥourrin réprouvent +ces usages : cependant beaucoup d’entre eux se sont mélangés à leurs +Ḥaddâd et cela explique peut-être en partie pourquoi, dans tout le +Ouadaï, les Zegâoua sont méprisés à l’instar des forgerons. Il est à +noter toutefois que le sultan Moḥammed Chérif avait pris deux de ses +femmes dans cette tribu. + +Les Zegâoua sont de médiocres musulmans. Ils voisinent avec les Guimr, +qu’ils ont souvent pillés. + +La partie du dâr Zegâoua qui relève du Ouadaï renferme le grand cirque +rocheux de Kapka, sorte de forteresse naturelle qui, à un moment donné, +servit de refuge à Doud-Mourra. Ce sultan y fut d’ailleurs poursuivi par +le capitaine Chauvelot, en avril 1910, après les combats de Guéréda et +de Biltin, et il dut s’enfuir dans le Zegâoua forien. Plus tard, les +Foriens vinrent occuper ce point et leurs bandes rayonnèrent de là pour +faire des incursions dans les contrées voisines. ʿAli Dinar installa +même à demeure, dans le Zegâoua ouadaïen, des réguliers du Darfour. + +On trouve aussi des Zegâoua dans le pays des Mimi et dans le nord du dâr +Zioud, où ils se sont fortement mélangés à diverses populations : Mimi, +Arabes et autres. + + + DARMOUT. + + +Les Darmout parlent la même langue que les Zegâoua. Ils vivent à côté de +ces derniers et sont tout aussi méprisés. + + + DERREN OU DOURRENG. + + +Ces indigènes parlent un dialecte qui est presque semblable à celui des +Zegâoua. Ils vivent dans le nord-ouest du dâr Zioud et leurs villages +sont particulièrement installés autour de Ḥadjer Djoumbo : ils sont +riches en troupeaux. + + + BIDEYAT. + + +Les Bideyat habitent, au Nord du Ouadaï et du Darfour, le pays +montagneux de l’Ennedi[227], qui est marqué, du côté de l’Ouest, par les +points de Woï, Archeï, Kafra et les cirques rocheux de Beskéré et de +Sini[228] : ils se donnent à eux-mêmes le nom de Baelé et les Toubou les +appellent Annâ (sing. : Annou). Ces indigènes présentent beaucoup de +ressemblance avec les Zegâoua. La langue des Bideyat et celle des +Toubou, quoique ayant certains points communs, sont notablement +différentes : les indigènes qui les parlent ne se comprennent pas. + +Les Bideyat possèdent de nombreux troupeaux : des moutons, des chameaux +réputés et — tout comme les gens du Borkou et les Zegâoua — une grande +quantité d’ânes. Ces indigènes font usage de boissons fermentées +(merissé ou khal). Ils ne sont que très peu islamisés et la plupart +d’entre eux ont conservé les coutumes païennes de leurs ancêtres. +« C’est sous les grands arbres touffus nommés hadjlidj (_balanites +egyptiaca_), plantés dans un sol recouvert de sable frais et fin et +soigneusement entretenus, qu’ils adressent leurs prières à une force +inconnue, lui demandant de les protéger et de les préserver du malheur. +Ils ont leurs fêtes religieuses ; pour les célébrer, ils se rendent sur +le sommet des montagnes, et là ils immolent à leur divinité des animaux +de leurs troupeaux. Les hommes sont d’un beau noir, bien bâtis, élancés +pour la plupart ; l’expression animée de leur visage, la forme régulière +de leur nez et la noblesse de leur bouche, les rapprochent plus des +Arabes que des nègres. Parmi les femmes, qui se distinguent surtout par +leur chevelure longue et épaisse, on trouve de réelles beautés, qui ne +craignent pas la comparaison avec les femmes du plus haut rang des +tribus libres des Arabes. + +« Les hommes et les femmes sont vêtus de peaux de bêtes qu’ils portent +nouées autour des reins. Les chefs importants toutefois portent des +chemises flottantes ou des robes de coton du Darfour. Le blé est presque +inconnu. Leur nourriture est simple. Elle se compose de grains de courge +sauvage, écossés, que l’on fait macérer dans l’eau pour en diminuer +l’amertume et que l’on réduit en farine ; mélangée aux dattes, cette +farine, cuite avec du lait, forme une bouillie ; leurs nombreux +troupeaux leur fournissent la viande........ et c’est là leur +nourriture[229]. + +« Leur droit de succession est très originalement conçu. Du lieu +d’enterrement, généralement éloigné, les fils qui viennent d’accompagner +leur père à sa dernière demeure, courent à un signal donné vers la +maison paternelle. Celui qui arrive le premier et plante son javelot +dans la maison, est déclaré héritier principal. Il a droit non seulement +à la plus grande partie des troupeaux, mais encore aux femmes de son +père, à l’exception de sa propre mère. Libre à lui de considérer les +femmes comme sa propriété ou de leur accorder la liberté contre une +modeste indemnité. Le nombre des femmes n’est limité que par la +situation de fortune de l’homme[230]. » + +L’Ennedi, à cheval sur la frontière du Ouadaï et du Darfour, relève à la +fois des deux pays. A la vérité, le lien qui le rattache à eux n’est que +nominal : il faut traverser une trop grande étendue de désert pour +atteindre les Bideyat et ceux-ci, d’ailleurs, peuvent se dérober +facilement. Les relations entre les habitants de l’Ennedi et les tribus +ouadaïennes ou foriennes qui voisinent avec eux, du côté du Sud, sont +assez peu amicales, sauf toutefois avec les Zegâoua. Les Bideyat et les +Arabes vivent généralement sur un pied d’hostilité : les deux +populations échangent les coups de main et les razzias. + +L’aguid el Maḥâmid du Ouadaï était autrefois chargé de faire des +incursions dans l’Ennedi : ses administrés allaient y razzier des +chameaux et, surtout, y ramasser des esclaves. + +C’est lors d’une expédition ouadaïenne qui eut lieu dans ce pays, au +temps de Moḥammed Chérif, que fut enlevé le petit Cherf eddin (Charf ed +din)[231] : le jeune esclave bidey, emmené à Abéché, fut fait eunuque et +placé dans le harem royal. Plus tard, il gagna la confiance du sultan +ʿAli et ce prince le chargea d’une mission particulière dans le +Kordofan. A son tour, Cherf eddin remplaça le grand eunuque, kamkalek +Fotr, qui venait de mourir d’une blessure contractée dans une rixe entre +gens du harem, après une beuverie de merissé (novembre 1873). +L’importance de l’eunuque bidey devait grandir encore, et le sultan +Yousef le nomma finalement aguid es Salamat. Cherf eddin s’entoura de +Bideyat et de Gourân. Nous avons déjà vu le rôle considérable qu’il joua +au Ouadaï : il contribua à renverser Ibrahim et à faire donner le +pouvoir à Ghazali, fils du sultan ʿAli et d’une Gourâniyé, hababa Kili. +Ce fut dès lors Cherf eddin qui gouverna en réalité le Ouadaï, car le +nouveau sultan subissait complètement l’influence de son aguid es +Salamat. Le parti gourân acquit une situation prédominante à la cour +d’Abéché et compta les plus grands personnages du pays parmi ses +protecteurs : le sultan, Cherf eddin, Guelma et d’autres aguids. Les +faveurs accordées aux éléments étrangers mécontentèrent les Ouadaïens de +race, dont les représentants les plus autorisés étaient le djerma +ʿOthmân et l’aguid el Maḥâmid. La lutte éclata : Ghazali fut déposé et +l’avènement de Doud-Mourra marqua la chute du parti gourân. + +Les Bideyat ont également eu à souffrir des incursions des Oulâd Slimân +du Kanem et parfois même des attaques des Touareg, alléchés par la +perspective de fructueuses razzias de chameaux. + +En avril 1907, la reconnaissance du capitaine Bordeaux pénétra dans +l’Ennedi et poussa jusqu’à Woï. C’est près des mares d’Ouéta (sur la +route de Koufra à Abéché, par Ouanianga, Ouéta, Amm Chalôba et Ourâda) +qu’elle enleva une caravane de captifs allant à Benghazi et un convoi de +munitions se rendant à Abéché (8 et 9 avril). + +Depuis la prise d’Abéché, l’Ennedi était devenu le lieu de rassemblement +des pillards senousis de l’Est : les Arabes du cheïkh Sidi Ṣâlèh Kéréma +et les Touareg du cheïkh Koassen avaient leurs campements dans les +forteresses naturelles que constituent les cirques rocheux de Beskéré et +de Sini. Les Bideyat participèrent aux rezzous qui furent menés chez les +populations ouadaïennes soumises — notamment chez les Arabes Maḥâmid — +par les Zouaya, Kindin (Touareg), Tedâ et Oulâd Slimân. En mai 1911, la +colonne du commandant Hilaire, qui comprenait la compagnie méhariste +d’Ourâda et une section d’artillerie, alla opérer dans l’Ennedi : les +Khouân furent surpris et dispersés à Sini et à Kafra et évacuèrent le +pays. Il sera peut-être nécessaire d’installer un poste de méharistes +dans cette région montagneuse, afin d’empêcher les pillards senousis de +venir y chercher un refuge, et aussi pour mettre les Bideyat à la +raison. + +Du côté du Darfour, les Bideyat entretiennent d’excellents rapports avec +les Zegâoua et les deux populations s’unissent même par des mariages. Il +n’en est point de même avec les Arabes (Maḥâriyé, Maḥâmid, Erégat, +etc.) : les habitants de l’Ennedi sont séparés de ces tribus par une +rivalité séculaire. Cette situation présente une analogie presque +complète avec ce qui se passe au Ouadaï ; les Arabes razzient les +Bideyat, mais ceux-ci tombent sur les caravanes qui viennent chercher le +sel rouge et le natron des régions voisines de l’Ennedi : les +prisonniers de guerre peuvent d’ailleurs être rachetés moyennant une +certaine rançon. Les Bideyat paient un vague tribut au Darfour : Slatin +Pacha[232], qui eut une entrevue avec quelques-uns de leurs chefs — à la +suite du pillage d’une caravane d’Arabes Maḥariyé par les habitants de +l’Ennedi — réussit même à faire venir ceux-ci à El Fâcher. + + + MASSALAT. + + +Les Massalat furent importés du Darfour. Nachtigal rapporte que les +Guimr étaient déjà dans le pays lorsque les sultans Kharout, Arous et +Djoda contraignirent les Massalat, à plusieurs reprises et en usant de +sanglantes représailles, à se fixer sur des terres qu’ils n’avaient pas +librement choisies. + +Ces indigènes parlent un dialecte très proche du bora-mabang. Les +Massalat du Ouadaï forment deux groupes distincts : les Massalat el Hoch +et les Massalat el Bataḥ. + +Nachtigal dit que, dans tout le Ouadaï, on soupçonne les Massalat, et +particulièrement ceux de l’Est, de pratiquer l’anthropophagie. Nous +avons entendu répéter la même chose au sujet des Massalat qui habitent +la région-frontière du Ouadaï et du Darfour (Massalat el Hoch, Massalat +et Tirdjé[233], Massalat Ambous). On nous a affirmé que ces indigènes +n’hésitent pas à manger un étranger, un fugitif ou un prisonnier, si +cela ne présente pour eux aucun risque de répression ; on nous a dit +également que, lorsqu’ils se battent entre eux, chacun des deux partis +enlève ses morts, pour empêcher que ceux-ci soient mangés. Et c’est +pourquoi le pays montagneux de Massalat ne serait visité que par des +voyageurs comptant parmi les amis des habitants, ou par des caravanes +assez nombreuses pour n’avoir rien à craindre. La chose est possible, +quoiqu’elle paraisse bien extraordinaire, étant donné que les Massalat +sont des musulmans pratiquants et même fanatiques. Il est plus probable +que cette réputation de cannibalisme tient simplement à ce que les +Massalat sont détestés des autres populations, à cause de leurs +défauts : Nachtigal dit qu’ils sont vindicatifs, menteurs, perfides et +jaloux. Cela doit provenir également de ce qu’ils avaient autrefois, +peut-être même encore, coutume d’écorcher l’ennemi tombé et de faire des +outres de sa peau, en conservant autant que possible la forme des +corps : Nachtigal avait déjà rapporté le fait, Slatin Pacha le confirme +et ajoute que les Massalat avaient l’habitude d’aller au combat avec +femmes et enfants et en emportant une notable quantité de ambelbel +(merissé forte). + +Nous avons déjà vu que tous les Massalat de l’Est dépendaient autrefois +du Darfour, et que le sultan ʿAli fut le premier prince qui porta de +nouveau les armes ouadaïennes dans cette région. Les Massalat se +défendirent énergiquement et les troupes envoyées contre eux furent +plusieurs fois tenues en échec. Cette tribu de pillards continua +d’ailleurs à tomber sur les caravanes se rendant au Darfour et ʿAli fut +obligé d’expédier de nouvelles troupes, pour rétablir la sécurité des +transactions avec l’État voisin. Ses aguids furent battus et rentrèrent +avec des troupes décimées : le sultan, irrité, fit alors couper le nez +et les oreilles à certains d’entre eux (1873). Les brigandages des +Massalat ne cessèrent donc pas et Nachtigal, se rendant au Darfour, +parle du « désert inhabité qui sépare le Ouadaï du Darfour et où les +Massalit indépendants font de fréquentes incursions ». Le Darfour +émettait d’ailleurs des prétentions sur le pays des Massalat : nous +avons déjà dit que les troupes de ʿAli Dinar allèrent s’installer à +Djirdjel, sans que Doud-Mourra osât donner à ses aguids l’ordre +d’attaquer franchement le sultan forien. + +Les Massalat ont le teint gris (azreq). Certains d’entre eux ont même le +teint clair : citons, par exemple, les Massalat Zirban, qui habitent en +pays ouadaïen. La mère du sultan forien Soulimân Solong appartenait à +cette tribu, et c’est chez les Massalat que se réfugia et grandit le +jeune prince, avant de rentrer au Darfour pour y conquérir le pouvoir. +Le teint rougeâtre de ce sultan et l’origine arabe qui est quelquefois +donnée aux Massalat lui valurent le surnom de Solong : le Bédouin, +l’Arabe. C’est pourquoi il n’est pas rare d’entendre dire que la mère de +Moḥammed Solong était une femme arabe. + +Depuis le temps où nous écrivions les lignes qui précèdent, les Massalat +ont beaucoup fait parler d’eux : leur fanatisme perfide et aussi leurs +qualités guerrières ont coûté la vie à nombre d’Européens et de +tirailleurs. Le massacre de la colonne Fiegenschuh et le malheureux +combat de Dorothé, avec la mort du lieutenant-colonel Moll, restent les +plus douloureux des événements qui ont marqué la conquête française de +la région du Tchad. Nous avons déjà donné tous les détails sur +l’hostilité du sultan Tâdj eddin à notre égard, en faisant l’historique +du Ouadaï. Tâdj eddin a trouvé la mort au combat de Dorothé. Depuis +lors, des dissentiments se sont élevés entre son successeur, Andoko, et +le sultan ouadaïen Doud-Mourra : celui-ci, en butte à l’hostilité des +Massalat, a dû quitter leur pays et, profondément découragé, désespérant +de sa cause, est venu demander l’aman au colonel Largeau (octobre 1911). +Cet événement heureux fait augurer favorablement de la prompte +pacification définitive de tout le Ouadaï. + +Les Massalat sont toujours nos ennemis. Leur pays est un vaste cirque +montagneux, dont les plus grandes hauteurs atteindraient environ 600 +mètres, à peu près l’altitude du massif de Guéra ; cette région est +assez difficile et se prête admirablement aux surprises. Il est probable +qu’après la saison des pluies de 1911, c’est-à-dire vers novembre ou +décembre, les opérations actives vont reprendre dans le Ouadaï. Les +effectifs dont dispose actuellement le commandant du Territoire +militaire du Tchad lui permettront d’infliger aux Massalat le châtiment +qu’ils méritent. Cependant, comme il n’est pas sûr que le dâr Massalat +se trouve dans la zone acquise à la France, il se pourrait que +l’opération militaire à exécuter dans ce pays ne fût pas poussée à fond. + +Notons, en passant, que les nouvelles reçues du Ouadaï n’ont jamais +relaté le soi-disant cannibalisme des Massalat et que la réputation +d’anthropophagie, qui a été faite à ces indigènes, doit être classée +parmi les légendes sans fondement qui courent l’Afrique centrale. + + +=Massalat el Bataḥ.= — Les Massalat el Bataḥ sont échelonnés le long de +ce baḥr, depuis Mourda’f jusqu’à Am Deguemat. Ces indigènes, qui ne sont +pas du tout cannibales, s’occupent de pêcher le poisson dans les fosses +d’eau permanente de la Bataḥ. Ils ne présentent aucun caractère +particulier et sont en tous points semblables aux autres populations de +cette partie du Ouadaï : Masmadjé, Kouka et autres. Ils parlent leur +dialecte et la langue arabe. + + + DADJO, MOUBI ET BIRGUID. + + +Ces indigènes forment un groupe à part. Ils parlent des dialectes +appartenant à la même famille. + + +=Dadjo.= — Les Dadjo sont venus du Darfour, où ils commandaient, comme +nous l’avons déjà vu, avant l’arrivée des Toundjour. Ils habitent +encore, dans ce pays, la province de Dara. Mais une grande partie +d’entre eux a émigré vers l’Ouest et est allée s’installer au dâr Sila +et au Ouadaï. + +Les Dadjo sont actuellement musulmans, mais ils ont gardé des pratiques +fétichistes analogues à celles des Kenga, Diongor, Sokoro, etc. On les +range parmi les Nouba[234]. Ils ont le teint foncé. Les Ouadaïens +faisaient quelquefois des razzias d’esclaves chez les Dadjo, car ces +indigènes sont très peu considérés. Ils habitent le dâr Sila, qui a +toujours gardé une position semi-indépendante entre le Ouadaï et le +Darfour, tout en dépendant des deux pays à la fois. Cela lui a +d’ailleurs valu d’être tour à tour pillé par les Ouadaïens et par les +Foriens. Ce pays renferme beaucoup d’Arabes : Beni Halba, Salamat, +Hémat, Taache. + +Les derniers sultans du Sila sont : Abou Richa, surnommé le « buffle +jaune » (_djamous el asfer_), et son fils Bakhit, qui règne encore +actuellement. Des désordres intérieurs ont quelquefois troublé ce pays : +c’est ainsi que le prédécesseur d’Abou Richa, Abou ’l Kheïrat, qui avait +été nommé par le sultan du Ouadaï Yousouf, fut tué par des sujets +rebelles. Le Sila dépend actuellement du Ouadaï et Bakhit, qui a eu des +velléités d’indépendance, a dû faire acte de soumission à plusieurs +reprises. + +Après la prise d’Abéché, Bakhit envoya une lettre de soumission au +lieutenant-colonel Millot. En août 1909, le lieutenant Georg et ses 20 +tirailleurs furent accueillis favorablement dans le dâr Sila. Mais +l’entourage de Bakhit voulait la guerre et, quelques mois après, le +lieutenant Vasseur trouva chez les Dadjo un groupement hostile de 500 +guerriers : il prévint immédiatement le capitaine Fiegenschuh, qui +accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs. Rien de fâcheux ne +survint : il y eut une grande fantasia à Goz-Baïda et Bakhit promit +d’obéir à l’autorité française. Après le guet-apens de Bir Ṭaouil, le +sultan du Sila changea d’attitude et se déclara prêt à nous combattre. +Il sera donc nécessaire, au cas où la reddition de Doud-Mourra n’aurait +point modifié les dispositions hostiles de Bakhit, de réduire les Dadjo +par la force, quand l’inondation de l’hivernage aura pris fin. + +On trouve encore des Dadjo à l’intérieur du Ouadaï ; ils habitent les +villages qui s’étendent depuis Abou Nabag, au sud d’El Krenik, jusqu’à +l’Abou Telfan et la montagne de Korbo : Abouraï Dadjo, Délébé, Douziad, +Abéréché, Banda, Mongo, Kedja, Azi, Sewilwil et Zama. + + +=Moubi.= — Les Moubi sont musulmans, mais ils furent convertis à +l’islamisme par la force des armes. On dit que ces indigènes sont des +Dadjo. Admettons, tout au moins, qu’ils appartiennent à la même famille +et que leur langue est apparentée à celle des Dadjo[235]. Les Moubi se +divisent en Moubi Hadaba et Moubi Zarga. + +Les Moubi Hadaba sont semblables aux autres indigènes du Ouadaï +occidental. Ils sont beaucoup plus riches que les Moubi Zarga. On dit +qu’ils possèdent un peu le caractère palabreur des Arabes et que leurs +filles sont jolies. + +Les Moubi Zarga sont plus noirs que les précédents. Nachtigal rapporte +qu’on ne peut guère se fier à eux. Ils sont, en tout cas, très peu +considérés au Ouadaï, et c’est surtout dans cette fraction des Moubi que +le sultan d’Abéché faisait enlever des enfants, afin de grossir le +nombre de ses esclaves. + +Les Moubi habitent le pays montagneux situé à l’est de l’Abou Telfan. +Ils dépendaient du djerma ʿOthmân, qui les razzia en avril-mai 1904. + + +=Birguid.= — Ce sont des esclaves du sultan du Ouadaï. Ils ont un teint +analogue à celui des Dadjo et leur langue se rapproche de celle des +Moubi. Cette tribu est méprisée des autres indigènes et ses membres ne +se marient qu’entre eux. Les Birguid habitent le Beredj, à côté et à +l’ouest des Kadjagsé. On les trouve en plus grand nombre au Darfour, où +ils sont tout aussi méprisés qu’au Ouadaï. Moḥammed el Tounesi rapporte +une chanson forienne qui le montre bien. Nous la donnons ci-dessous, +avec la prononciation usitée dans la région du Tchad. + + _ech cherif djaï min el Le chérif vient de la mosquée + medjid_ + + _el kitâb fi îd_ Un livre dans une main + + _oua es sèf fi îd_ Un sabre dans l’autre main + + _oua min guebel idjib_ Depuis longtemps il enlève + + _el Birguid sabid_ Les Birguid pour s’en faire des + esclaves[236]. + + + KIBET, DJEGGUEL, ABOU RHOUSSOUN, MOURRO. + + +Ces quatre tribus parlent la même langue. Les gens de ce groupe ont le +teint plus clair que les autres indigènes : il est probable qu’ils se +sont mélangés aux Arabes qui vivent à côté d’eux, aux Oulâd Râchid, aux +Salamat et surtout aux Hémat du dâr Sila et du Mangari. + + +=Kibet.= — Ils parlent de préférence l’arabe. On les dit issus d’un +mélange de nègres et d’Oulâd Râchid. Nachtigal rapporte qu’ils sont très +doux et très pieux, et qu’ils sont moins braves que les Djegguel et les +Abou Ghoussoun. Ils habitent le pays qui s’étend sur la rive droite du +Baḥr Mangari. + + +=Djegguel ou Digguel[237].= — Les Digguel seraient le produit d’un +croisement de nègres et d’Arabes Hémat. Ils sont disséminés dans le pays +qui s’étend depuis le dar Sila jusqu’au dâr Hémat (à l’est des Cheurafa +d’Am Djellat). + +Les Mangari ou Moungari sont des Digguel qui habitent sur les bords du +baḥr Mangari : leur melik réside dans le village de même nom. + + +=Abou Ghoussoun.= — Ces indigènes ont le teint grisâtre. Ils habitent à +côté des Digguel, non loin du dâr Sila. + + +=Mourro.= — Les Mourro sont peu nombreux. Ils habitent à côté du dâr +Sila, au nord des Abou Ghoussoun. Nachtigal dit qu’ils sont forts, bien +bâtis et qu’ils ont les traits réguliers. Ces indigènes pratiquent la +religion musulmane. Ils ont le même type que les tribus précédentes, +mais ils parlent un dialecte spécial, qui est plus ou moins apparenté à +la langue des premiers. + + +TRIBUS QUI RELEVAIENT, ENTIÈREMENT OU EN PARTIE, DU SULTAN DE NDÉLÉ, OU + QUI FURENT RAZZIÉES PAR LUI. + + +Nous avons déjà vu que, avant notre installation en Afrique Centrale, +l’ancien sultan du Dâr el Kouti, Moḥammed es Senousi, était vassal du +Ouadaï. Les traités qu’il signa avec nous ne l’empêchèrent point, du +reste, d’entretenir en sous-main des relations avec le sultan d’Abéché, +auquel il continua de payer un tribut. L’occupation du Ouadaï et la +chute de Moḥammed es Senousi nous permettront de faire table rase du +passé, dans les pays qui relevaient autrefois du Dâr el Kouti, et de +rendre leur personnalité aux diverses tribus fétichistes, en les +débarrassant du joug féroce qui faisait peser sur elles un islâm de +marchands d’esclaves. + + + POPULATIONS ISLAMISÉES AU KOUTI + + +=Rounga.= — Les Rounga forment une population islamisée, qui a été +complètement transformée par de nombreuses alliances avec des éléments +étrangers. Leur origine première les apparenterait soit aux Digguel, +soit aux Dadjo du Sila. + +« Leur langage révèle une certaine analogie avec les Ndouka et Sara, +mais offre aussi — d’après M. Gaudefroy-Demombynes — de nombreux points +communs avec le groupe Kodoï-Maba ; enfin l’anthropologie, quoique +incomplète, surtout en ce qui concerne le rattachement aux tribus +septentrionales, leur attribue une parenté certaine avec les Ndouka. En +somme, le type rounga est loin d’être pur, et les mélanges avec les +races voisines, Kibet au Nord, Sara à l’Ouest, Ndouka au Sud, ont +modifié le caractère primitif au point qu’il n’est pas possible de +distinguer l’origine. Cependant il faut remarquer qu’au point de vue de +la ressemblance physique et de la communauté de caractère, les Dadjo et +Rounga semblent bien appartenir à la même famille. + +La zone d’habitat rounga, appelée Ardh el Khalifa par opposition au dâr +Kouti, est comprise entre le Salamat, l’Aouk et le pays Kara, touchant à +la fois au Darfour et au Ouadaï. Cette situation explique comment, au +début, l’influence de ces deux empires s’est fait sentir également dans +ce pays, qui était à la fois tributaire des deux États et qui n’a été +inféodé définitivement au Ouadaï que vers le milieu du siècle dernier. + +A partir de ce moment, le Rounga a formé une dépendance d’Abéché +relevant du Salamat et Nachtigal, en 1871, nous le montre dépendant d’un +sultan particulier et divisé en quatre circonscriptions : Terkama, Ardh +el Khalifa, Kouka et Aguaré (Karé). + +« C’était, en quelque sorte, la marche méridionale du Ouadaï[238]. » + +Les Rounga, devenus musulmans, participèrent aux razzias d’esclaves +menées chez les fétichistes et opérèrent plus particulièrement chez les +Goula, les Sara de l’est et les Ndouka. Ils prirent des concubines +appartenant à ces tribus et s’unirent également par des mariages aux +nombreux trafiquants étrangers (Pouls, Haoussa et surtout Bornouans), +qui étaient venus s’installer dans ces régions. + +« La pénétration du Dâr Kouti par les Rounga et les Djellâba date +vraisemblablement du milieu du siècle dernier. ʿOmar Djougoultoum, +gendre du sultan du Rounga, mais d’origine baguirmienne, s’était +installé dans la région au sud de l’Aouk, élevant des zéribas nombreuses +et administrant les territoires nouveaux au nom du Rounga et du +Ouaddaï : la chasse à l’éléphant et la chasse à l’homme procuraient de +l’ivoire et des esclaves en quantité, et les comptoirs devenus prospères +attiraient sans cesse de nouveaux aventuriers, qui formaient autour du +noyau primitif un groupement musulman, véritable annexe du Rounga, qui +ne tarda pas à prendre une grande importance. + +« Le passage de Râbaḥ dans cette région (1879-1890) la bouleversa +complètement. Le conquérant nilotique se refusa à reconnaître comme +coreligionnaires les musulmans mauvais teint qu’étaient les Rounga, et à +leur réserver un traitement de faveur ; il s’acharna sur cette peuplade +qui s’offrait la première sur sa route et saccagea horriblement, à +plusieurs reprises, le Ardh el Khalifa, auquel il reprochait sans doute +ses accointances avec le Ouadaï. C’est depuis Râbaḥ que le vieux noyau +rounga a pour ainsi dire cessé d’exister. Le Dar Kouti fut aussi ravagé +et mis à contribution à plusieurs reprises, mais, au lieu de le dévaster +complètement, Râbaḥ le ménagea par la suite ; il voulait le faire servir +à ses projets. Se contentant de déposer le vieux Kober, il intronisa +Senousi, descendant de Djougoultoum, qui, malgré son origine, était +d’une famille complètement roungalienne. Les familles survivantes du +Ardh el Khalifa abandonnèrent le berceau de la race, où ne subsistent +actuellement encore que des groupements insignifiants à Karé et Terkama. +Le Kouti bénéficia de ces apports et il s’y créa un groupement rounga +très important, qui aida Senousi à établir son empire et acquit une +situation privilégiée. » + +Pendant longtemps, les Rounga jouèrent un rôle considérable dans le +nouveau sultanat. Mais Senousi finit par subir complètement l’influence +de certains éléments étrangers (Djellâba, Pouls, Fezzanais), nettement +hostiles à l’action française et dont les fagara étaient les conseillers +habituels du sultan. La famille de Kober, dépossédée par Râbaḥ au profit +de Senousi, était le noyau d’un groupe rounga secrètement hostile au +sultan. Celui-ci fit même emprisonner, à plusieurs reprises, ʿOmar, fils +de Kober. + +Le pays d’origine des Rounga, le Ardh el Khalifa, est presque inhabité. +Un seul noyau est avec le sultan Zakarià, entre Karé et Terkama. Des +Arabes Hémat habitent avec les Rounga. Zakariâ détestait le sultan de +Ndélé, dont il avait eu à se plaindre, et entretenait les meilleures +relations avec la famille de Kober. Les Rounga du Nord dépendaient +directement du Ouadaï et vivaient sous la coupe de l’aguid es Salamat. +Mais, après la mort de Gomboro, leur sultan est venu au poste du lac Iro +solliciter l’appui des Français. + +« Le type rounga est de haute taille, noir comme jais, grand buveur de +merissé, de tempérament guerrier et grand chasseur d’éléphants et de +rhinocéros. Il ne se tatoue pas, ou du moins ne le fait que +rarement..... + +« Tous les Rounga connaissent l’arabe et le parlent couramment, mais ils +emploient de préférence entre eux leur idiome particulier, qui semble +fortement mélangé de maba et de ndouka. + +« Cette peuplade est essentiellement agricole ; les groupes restés au +Nord, du côté de Karé, se livrent aussi à l’élevage. » + +Les mœurs et coutumes sont à peu près celles des indigènes arabisés qui +forment la majeure partie de la population du Bornou, du Ouadaï et du +Darfour. Les rapports entre les sexes sont des plus libres, et le +relâchement des mœurs, si fréquent en pays soudanien, est général chez +les Rounga. + + +=Musulmans étrangers.= — « A côté du groupement rounga, il convient de +citer, comme faisant partie du noyau musulman du Kouti, des éléments +étrangers qui se sont fixés dans le pays. + +« Ce sont des Baguirmiens, des Bornouans et des Haoussa. Les premiers +sont les plus nombreux et forment deux villages à Ndélé même. Venus dans +la région avec ʿOmar Djougoultoum, qui, on s’en souvient, était +d’origine baguirmienne, ils se sont alliés aux Rounga et ont pris des +femmes dans les tribus autochtones : aussi ont-ils perdu leur +individualité. + +« Cette première catégorie, essentiellement pacifique, voit notre action +avec plaisir ; elle a été tenue à l’écart par Senousi, qui leur a +préféré, en dernier lieu, l’élément fanatique et turbulent représenté +par les aventuriers fellahta, fezzanais et nilotiques qui vivaient à +Ndélé. Cette tourbe ressemble étonnamment à la population des zéribas +khartoumiennes, dont Schweinfürth nous a laissé une description +frappante ; comme elle, elle est essentiellement esclavagiste et, par +conséquent, hostile à notre action ». + + +POPULATIONS DE LA VALLÉE DE L’AOUK : SARA DE L’EST, KABA, NDOUKA, GOULA. + + +« Dans la plaine fertile qui sépare l’Aouk et le Salamat habitent des +populations essentiellement agricoles et pacifiques : Sara de l’est et +Kaba. + +« Autour des régions marécageuses, Mamoum et lac Iro, sont installées +des populations lacustres, les Goula. + +« Enfin, dans la zone plus accidentée et plus boisée au sud de l’Aouk, +sont des tribus agricoles, mais d’humeur plus guerrière et se livrant à +la chasse : les Ndouka ». + +Le capitaine Modat croit que ces populations sont un mélange d’éléments +sara et banda. + +Nachtigal signale les Birrimbirri entre le lac Iro et le Baguirmi, et il +semble croire que ces indigènes forment une tribu particulière. C’est +une petite erreur. Les Ouadaïens appellent birrimbirri, mberrimberri, +les gens qui appartiennent à des tribus méprisées : cette désignation +est synonyme des mots arabes _mesâkin, ma ḥourrin, haouanin_, et du mot +kouka _nderinderi, deremdi_. En l’occurrence, ce terme s’appliquait aux +fétichistes qui s’étendent à l’ouest du lac Iro, population méprisée des +Ouadaïens et dans laquelle ceux-ci allaient opérer fréquemment de +fructueuses razzias d’esclaves. + + +=Sara[239].= — Les Sara s’étendent, des deux côtés du Chari, sur le pays +compris entre le Baḥr Sara et le lac Iro. On ne s’explique point le nom +de Sara donné à ces indigènes, car, dans leur langue, ce mot désigne +l’enceinte en paille tressée qui entoure les cases. + +Les Sara de l’est (Sara Ngaké, Sara Mbanga, Sara Ngoudjou, Sara +Nguindja) ont été cruellement razziés par les Ouadaïens, les bazinguers +de Râbaḥ et ceux de Senousi. Cette malheureuse population est tout +particulièrement méprisée des musulmans. Les Sara, quoiques fétichistes, +pratiquent la circoncision. Ils s’arrachent les quatre incisives +inférieures, s’habillent de tabliers de peau et s’adonnent à +l’agriculture. Leurs femmes sont connues pour l’étrange habitude +qu’elles ont d’enchâsser, dans leurs lèvres, des disques de bois +(appelés _soundous_), qui vont de la grosseur d’une soucoupe à celle +d’une assiette. Elles fument la pipe : la salive coule alors d’une façon +dégoûtante sur l’appareil inférieur. Elles sont hideuses, mais elles le +sont bien davantage encore quand elles enlèvent leurs soundous. Nous +avons eu l’occasion de voir, à Massaguet (village du cercle de Fort-Lamy +qui contient d’anciens Sara de Râbaḥ), les cabrioles de désespoir et les +contorsions pitoyables qui sont d’usage lors de l’enterrement des femmes +sara. Il y avait là quelques vieilles, qui paraissaient folles de +douleur et avaient perdu leurs soundous : leurs lèvres étaient de +grandes rondelles de chair noirâtre, qui pendaient horriblement autour +d’une bouche hurlante..... C’était affreux. + + +=Kaba.= — Les Kaba appartiennent à la même famille que les Sara. Ils +habitent sur les bords du Chari, au sud et à l’est de Fort-Archambault, +et constituent une population agricole, dont les mœurs et coutumes sont +analogues à celles des Sara. + + +=Ndouka.= — Les Ndouka forment les groupements autochtones qui habitent +le pays situé au nord et à l’est de Ndélé. Leurs femmes sont assez +recherchées par les islamisés de la région. « De nos jours encore, il +existe une coutume qui veut que, de toutes les autres tribus installées +à Ndélé, les Rounga et les Musulmans seuls puissent prendre femme chez +les Ndouka. » Cette particularité a donné à la population ndouka une +situation spéciale au milieu des autres fétichistes. L’islâm fait +quelques progrès chez ces indigènes, qui comprennent généralement +l’arabe et se servent entre eux d’un idiome particulier. « Leur +tempérament querelleur et guerrier les faisait rechercher par Senousi, +qui les enrôlait volontiers dans sa garde personnelle ; par contre, les +Banda et Kreich ne les aiment pas et les redoutent à cause de leur +brutalité. » + + +=Goula.= — Les Goula forment deux groupes, qui habitent respectivement +les dépressions marécageuses du lac Iro et du Mamoun. + +Les premiers se divisent en Goulfé (ou Koulfé), Moufa et Mali. Certains +d’entre eux — surtout les Moufa — se sont particulièrement mélangés à +leurs voisins sara, dont ils ont adopté en partie les mœurs et +habitudes. Le pays des Goula est complètement inondé d’août à décembre. +Les habitants passent la moitié de l’année dans l’eau et mènent une +existence analogue à celle des populations lacustres du Baḥr el Ghazal, +Djengué et Chillouk. Leurs jambes sont longues et décharnées. Ils +circulent aussi en pirogue et s’adonnent à la pêche. Leurs femmes +placent des ornements en bois dans leurs lèvres. Ces indigènes ont eu à +souffrir des razzias fréquentes exécutées par les Boua de Korbol, les +Salamat du Ouadaï, les gens de Râbaḥ et ceux de Senousi. Ils ont un +idiome propre. Certains d’entre eux ont des rapports assez fréquents +avec les musulmans et parlent l’arabe. + +Les Goula du Mamoun sont appelés _Goula ḥoumr_, à cause de leur teint +cuivré. Ils présentent à peu près les mêmes caractères que leurs frères +du lac Iro. Ils ne s’arrachent pas d’incisives et, quoique fétichistes, +pratiquent la circoncision. Leurs femmes mettent un petit soundou dans +la lèvre supérieure. Beaucoup de ces indigènes comprennent et parlent +l’arabe. Les Goula ḥoumr ont été fort maltraités par les anciennes +razzias des Foriens et celles, plus récentes, des bazinguers de Râbaḥ et +de Senousi. « Ils s’étaient réfugiés jadis au milieu des marécages, dans +des cases sur pilotis, pensant se mettre à l’abri des arabisants. Rien +n’a pu les protéger ; en partie vendus ou emmenés à Ndélé, il ne restait +sur place que quelques représentants peu nombreux, dans les deux +villages de Douas et de Mandalé. Mais, en dépit de la surveillance +exercée par les postes de bazinguers installés à proximité de Mamoun, +les habitants de ces villages ont réussi à se délivrer du joug de +Senousi et se sont enfuis au Dâr Sila (juillet 1910). Il ne subsiste +donc plus, dans le Dâr Kouti, que le groupement goula de Ndélé. » + + + BANDA[240]. + + +Les Banda constituent certainement la population la plus intéressante de +l’Oubangui-Chari. Ces indigènes pourront rendre de précieux services à +l’occupation française, par leur nombre, leur résistance à l’islâm, +leurs qualités guerrières et leur fidélité bien connue à l’égard du chef +qui les emploie. Râbaḥ et Senousi, du reste avaient recruté parmi eux de +nombreux et fidèles bazinguers. Le chef de guerre Allah Djabou, qui a +rassemblé au Ouanda Djalé ce qui reste des bannières de Senousi, est un +Banda Bongo. Au Ouadaï également, les adjâouid d’origine banda se sont +toujours fait remarquer par leur humeur belliqueuse et leur fidélité au +souverain : nous citerons par exemple, l’aguid es Salamat Gomboro. En +parlant des Banda et du rôle qu’ils peuvent être appelés à jouer au +service de la France, on ne peut s’empêcher de penser aux Bambara du +Soudan, chez lesquels Samory recrutait ses sofas : au point de vue +particulier que nous envisageons, il existe une grande analogie entre +les deux peuplades ; il n’est même jusqu’aux trois balafres marquées sur +les joues des gens de Senousi, qui ne rappellent presque exactement le +signe caractéristique des esclaves de Samory. + +Les Banda semblent avoir habité primitivement le plateau montagneux qui +limite, au Nord, le bassin de l’Oubangui. Les razzias d’esclaves +exécutées par les musulmans du Darfour et du Ouadaï, et par les hordes +de Râbaḥ et de Senousi ont fait s’éparpiller cette population. +Actuellement, on trouve des Banda depuis la région traversée par la +route d’étapes Kémo-Fort-Crampel jusqu’à la frontière égyptienne : +certaines fractions sont même installées à Bangui, Fort-Archambault, +Kafiakindji (Soudan anglo-égyptien), et sur la rive gauche de +l’Oubangui. Les groupements banda de Ndélé ont été constitués en majeure +partie par les tribus restées dans la contrée d’origine (Abbanda, Mbala, +Mbaya[241], Ngadja, Bongo, Ouassa, Dioungourou[242]), et aussi par des +éléments razziés qui furent transportés dans le Kouti (Ouadda, Mborou, +Ngao[243], Marouba, Mbagga[244], Ngapo (ou N’gapou[245]), Tombaggo, +Linda et Sabanga[246]). + +Les Banda présentent certaines particularités qui les distinguent +nettement des populations que nous avons vues jusqu’ici, et les +rapprochent, par contre, des nègres habitant les contrées plus au Sud, +sur les bords de l’Oubangui ou dans la région de Fort-Crampel. Ils +liment leurs dents en pointe (comme les Sango, Banziri, etc.), et sont +anthropophages. Ils se montrent rebelles à l’islamisme et restent +fétichistes : leurs sorciers (soumalis) disposent d’une réelle +influence. Néanmoins, les Banda respectent scrupuleusement le serment +fait sur le Qorân : aussi, Râbaḥ et Senousi ont-ils souvent usé de ce +moyen, pour obtenir la fidélité ou s’assurer de la loyauté des Banda. +Comme chez les Mandjia, le poison joue un grand rôle dans les drames de +village. + +« En somme, cette race est extrêmement curieuse et, malgré tout, +sympathique ; elle forme le fond de la population de l’Oubangui-Chari, +et ses qualités la désignent comme une race d’avenir. + +« Elle est souple, loyale et sa naïveté a été trop souvent prise pour de +l’inintelligence. Elle est prolifique et le deviendra bien davantage, +quand elle sera assurée que ses enfants ne sont pas destinés à être +vendus aux Djellâba. Pour nous, c’est l’élément sur lequel il faut +compter, dans notre œuvre de colonisation dans ce pays. + +« L’unité banda existe et, en dépit des efforts des musulmans pour la +briser, les tribus de Ndélé, malgré leurs divisions superficielles, sont +toutes unies par la haine commune du _Porro_ (Arabe). + +« Cette race est susceptible d’organisation et nous rappellerons, à ce +sujet, que les Ngao avaient été si fortement organisés par leur chef +Gono, qu’ils marchèrent à l’attaque de Châ. + +« Enfin, les éléments banda recrutés par les unités indigènes nous +fournissent journellement la preuve de leur courage, qui les fait +presque rivaliser avec nos tirailleurs sénégalais et soudanais, et de +leur attachement exceptionnel. » + + + POPULATIONS DE LA ZONE-FRONTIÈRE : KREICH, SEHRÉ, GOLO, FAROGGUÉ, + MANDALA, KARA, BINGA, YOULOU. + + +« Toutes ces tribus sont actuellement installées dans le territoire +anglo-égyptien. Elles étaient venues jadis sur notre versant, poussées +par les Khartoumiens ; mais les chasses de Senousi les ont fait fuir à +nouveau et elles sont rentrées au Baḥr el Ghazal, où leurs villages +commencent à prospérer sous l’administration bienveillante de nos +voisins. » + + +=Kreich.= — Comme les Banda, les Kreich ont beaucoup souffert des +razzias menées par les marchands d’esclaves musulmans. Les Foriens les +ont refoulés vers le Sud, les bazinguers de Ziber les ont chassés vers +l’Ouest, et enfin ceux de Senousi les ont fait revenir vers l’Est. +Néanmoins, cette population s’est toujours tenue dans le massif +montagneux qui va de Ndélé jusque par-delà la frontière égyptienne. + +Les Kreich forment trois groupements : celui de Ndélé, qui se compose +d’éléments razziés par Senousi ; celui de Kafiakindji, dans le pays +anglo-égyptien qui avoisine la frontière ; et enfin celui de Dem Ziber, +dans le Baḥr el Ghazal. + +Au point de vue physique, les Kreich offrent un type laid et grossier ; +leur teint est cuivré ; ils se liment les incisives supérieures, mais +ils ne sont point anthropophages. L’humeur guerrière et l’énergie de +cette peuplade ont permis à certains groupements de résister avec succès +aux entreprises des chasseurs d’esclaves. Le chef Saïd Bandas, qui est +actuellement installé sur le Boro, entre Kafiakindji et Dem Ziber, a +toujours réussi à sauvegarder son indépendance : il fut un adversaire +redoutable pour Senousi, contre lequel il essaya d’obtenir la protection +du Ouadaï (1900). + + +=Sehré.= — Habitent actuellement le pays au nord-est de Dem Bekir. + + +=Golo.= — Sont installés au nord de Dem Bekir. + + +=Foroggué.= — Cette peuplade est actuellement dispersée dans la partie +occidentale du Baḥr el Ghazal. + + +=Mandala.= — Les Mandala (ou Bandala ?) habitent le pays à l’est de +Kabeluzu. + + +=Kara.= — Les Kara habitaient originairement la région montagneuse qui +porte leur nom, au nord de la Yata. A l’heure actuelle, ces indigènes +forment deux groupements de peu d’importance, à Ndélé et à Kafiakindji. +Ils sont réputés pour leur cruauté : ils razziaient autrefois les Goula +du Mamoun, pour les vendre aux marchands d’esclaves. Mais ils ont +beaucoup souffert, eux aussi, des incursions musulmanes. + +Les Kreich et les Kara fournirent de nombreux bazinguers à Râbaḥ. + + +=Binga.= — Présentent beaucoup d’analogie avec les Kara. Ils résidaient +primitivement dans le massif qui se trouve au nord des monts Châla. +Traqués par les musulmans, ils s’enfuirent dans la vallée de la Yata. +Depuis, le dernier groupement indépendant s’est enfui au Darfour. + +Il existe un petit noyau de Binga à Kafiakindji. Un autre, qui habitait +au Ouanda Djalé, à côté des Youlou, partage le sort de cette dernière +peuplade. + + +=Youlou.= — Les Youlou seraient originaires du Darfour. Ils étaient, en +dernier lieu, sur le massif du Ouanda Djalé, où ils tenaient tête aux +bazinguers de Senousi. Leur chef s’appelle Djellâb. + +« C’est une race montagnarde, très guerrière, et les quelques spécimens +que j’ai pu voir avaient beaucoup d’analogie avec les Kreich, d’une +part, et avec les Binga, d’autre part. + +« Les femmes ont les lèvres percées et portent pour tout costume la +touffe de branchages ; elles ont les cheveux longs et tressés. + +« Au contact des arabisants, les hommes ont pris un vernis de +civilisation qui les différencie des Kreich. + +« Les habitants du Ouandâ Djalé ont dû fuir devant les Senoussiens +(décembre 1910), et ils forment en ce moment-ci un groupe errant qui +s’est réuni à celui du chef Handal (Kreich). + +« Et ainsi l’œuvre de Senoussi était complète. Après la disparition de +Djellab, coïncidant avec celle du groupe de Ouadda, on peut dire qu’il +ne restait plus un seul village autochtone entre Ndélé et Kafiakindji. +Sur une étendue large comme la France, le pays est désert ; il n’y a +plus rien à razzier........ » + + + LISI + + +Nous avons vu que les Lisi (Kouka, Médogo, Boulala) appartiennent à la +même famille que les Kenga et les Baguirmiens. + + +=Kouka.= — Les Kouka occupent la vallée de la Baṭaḥ, depuis Kayetma et +Kouka jusqu’à Birket-Fatmé. Leurs villages se trouvent soit sur les +bords de la Baṭaḥ, soit à quelque distance au nord et au sud. Ils furent +très maltraités par les Ouadaïens, car leur pays se trouvait sur la +route suivie par les aguids, pour se rendre d’Abéché au Fitri et au +Baguirmi. Depuis notre installation à Yao, c’est en pays kouka (Birket- +Fatmé, El Krenik, Koundiourou, Atya) que venaient camper les troupes +ouadaïennes chargées de surveiller la frontière occidentale : elles +vivaient naturellement sur le pays et ruinaient une région déjà fort +épuisée par de multiples razzias. Le dernier de ces pillages en règle +fut exécuté par l’aguid el Djaʿâdné, en mai 1904. Non seulement les +Ouadaïens ravagèrent la contrée, mais ils enlevèrent encore de nombreux +enfants et jeunes gens, qui furent réduits en esclavage et emmenés à la +chaîne à Abéché. Les hommes et les femmes furent fort maltraités, et +certains d’entre eux furent même odieusement mutilés. + + +=Médogo.= — La tribu tire son nom de Moudgo abou Léya, qui vint +s’installer dans le pays actuel du Médogo avec ses Abou Senoun et ses +Mandala. Le croisement de ces Ouadaïens avec des indigènes apparentés +aux Kenga et aux Kouka a donné la population des Médogo. L’installation +du poste-frontière d’Atya enleva, dès 1908, le Médogo à Doud-Mourra. + + +=Boulala.= — Les Boulala gousar relèvent du Ouadaï. Ils habitent la +région d’Ourel (Abou Koïesti, Abou Cherganiyé, Ourel, Cheqq el +Hadjlidj). + +Il existe également à Abéché un noyau de Boulala, formé par les +partisans de l’ex-prétendant Djili. + +Il est à remarquer que les mœurs des Lisi se ressentent beaucoup de +l’influence des Maba, en ce qui concerne la coiffure et l’habillement +des femmes, l’attitude des femmes envers les hommes, l’attitude des +sujets envers le sultan, etc. + + + DIONGOR. + + +Les Diongor du Guéra ont toujours vécu indépendants du Ouadaï : ils sont +rentrés depuis 1907 dans notre zone d’influence. Les actes de brigandage +commis par ces indigènes, et leur indiscipline abusive nécessitèrent une +opération de police sérieuse contre les villages du Guéra, en 1910. + +Les Diongor de l’Abou Telfan furent atrocement razziés par les +Ouadaïens. C’est d’ailleurs chez eux que se réfugièrent de nombreux +ennemis, pendant la lutte que nous dûmes mener contre les partisans de +Doud-Mourra. + +Nous avons déjà fait remarquer qu’il existe, à côté de Guéra, un village +qui porte le nom de Banda. Nous savons également que les Diongor sont +une tribu de la population banda. Quoiqu’il existe des différences +notables entre les Banda anthropophages et les Diongor du Guéra, leurs +pratiques fétichistes sont à peu près les mêmes. Ne faut-il voir, dans +ce que nous venons de dire, qu’une simple similitude de noms, ou bien +existe-t-il une relation de parenté entre les deux populations ?... La +comparaison de leurs idiomes pourrait peut-être nous fixer à ce sujet. + +Notons, au surplus, que le mot _Djenâkheraï_ — dont se servent les +Ouadaïens, pour désigner un de ces fétichistes du Sud, chez lesquels ils +menaient leurs razzias d’esclaves — ressemble fort au mot _Djongoraï_. +D’après cette explication, Djenakheré serait une corruption de Diongor, +Djongor. + + + MASMADJÉ[247]. + + +Les Masmadjé sont installés sur les bords de la Baṭaḥ, depuis Birket- +Fatmé jusqu’à Mourdaf. Ces indigènes pêchent le poisson dans les fosses +d’eau permanente de la Baṭaḥ. C’est à Safik que l’on trouve la plus +grande de toutes : elle est assez profonde et a quelques centaines de +mètres de longueur. Les Masmadjé sont, d’après les indigènes, des +Diongor que Moḥammed Chérif aurait enlevés de la région de Maï, pour les +transplanter sur les bords de la Baṭaḥ. Ils sont musulmans et parlent la +langue arabe, indépendamment de leur dialecte propre. + + + BORNOUANS. + + +Les désordres intérieurs du Bornou et les invasions étrangères, surtout +celles des Pouls et de Râbaḥ, ont amené l’émigration d’un grand nombre +de Bornouans : on trouve beaucoup de ces indigènes dans le Baguirmi et +le Kouti, au Fitri, au Médogo et au Ouadaï. Dans ce dernier pays, ils +sont particulièrement nombreux dans la région de l’ouadi Rima qui +s’étend à l’est du Mourtcha kreda et qui porte, d’ailleurs, le nom de +Ouadi Bôrnou. + + + BAGUIRMIENS KOTOKO. + + +Ces indigènes furent transplantés au Ouadaï par le sultan ʿAli, après la +chute de Massnia. Ils habitent particulièrement la région d’Abéché. On +trouve aussi des Baguirmiens dans les pays qui avoisinent la capitale : +Nimro, Mourra, etc. + + + POULS (OU FELLAHTA) + + +Ces indigènes, peu nombreux, sont dispersés dans tout le pays. Ils +habitent particulièrement la partie occidentale du Ouadaï : Kotoro +Foulata (sur la route de Am Ḥadjer à Abéché) et autres villages. + + + NAS ES SELTAN + + +Enfin le sultan possède personnellement un certain nombre de villages, +dont les habitants sont appelés _nâs es selṭân_ (les gens du sultan). +Beaucoup d’entre eux sont des captifs ou d’anciens captifs : les autres +sont simplement au service du sultan. + +=’Abidiyé.= — Les ’Abidiyé sont les captifs qui habitent les villages du +sultan. + +=Ambaka.= — Les Ambaka sont d’anciens captifs du sultan qui résident +dans le village d’Abou Khous (à l’ouest du dar Zioud). + +=’Ayal Baba.= — Les ’Ayal Baba, que nous avons déjà vus, sont les Arabes +qui gardent les troupeaux du sultan. + +=Fagara.= — Le sultan possède aussi des villages de marabouts +(_fagarâ_) : signalons, par exemple, celui de Am Chererib (dâr Zioud). + + + AUTRES TRIBUS + + +Nachtigal signale encore quelques tribus peu nombreuses, musulmanes ou +païennes, qui vivent au Ouadaï. Ces indigènes sont probablement les +descendants d’anciens captifs : ceux-ci furent rendus à une liberté +relative et formèrent des villages relevant directement du sultan ou de +certains dignitaires ouadaïens. + +Les Bandala[248], Torom et Mimji sont musulmans. + +Les Denguéah (Djengué ?), Bolgou, Kâssa, Ngâma et Banâlé[249] sont +païens. + + * * * * * + + +[Note 214 : En ce qui concerne certaines tribus ouadaïennes, nous avons +le plus large emploi des renseignements donnés par Nachtigal. Nous nous +sommes également servi, pour étudier les populations qui relevaient de +Moḥammed es Senousi, l’ancien sultan du Dâr el Kouti, d’une notice +ethnographique que le capitaine Modat a bien voulu nous communiquer.] + +[Note 215 : Cette saillie ressemble au fruit du doum (douma). D’après +les indigènes, elle est l’indice d’un tempérament belliqueux : on peut +donc l’appeler « la bosse du courage ». Ce renflement de la peau porte +généralement le nom de _mouqla_. Dans certaines régions, les Ouadaïens +sont appelés _siyâd ed doukhmat_ (_doukhmat_ semble être une altération +de _doumat_) : les hommes qui possèdent une excroissance ressemblant au +fruit du doum.] + +[Note 216 : _Voyage au Ouadaï_, p. 31.] + +[Note 217 : Au sing. _Sennaoui_.] + +[Note 218 : _Excelsior_, 7 octobre 1911.] + +[Note 219 : Lieutenant Delacommune.] + +[Note 220 : Lieutenant Lucien : _Ouadaï Aouali_ (_Bulletin du Comité de +l’Afrique française_, 1910). — Le lieutenant Lucien appelle « Ouadaï +Aouali » la région qui s’étend au nord et au nord-ouest d’Abéché. Il est +probable que ce nom lui fut donné, parce qu’elle forma le premier noyau +du Ouadaï — d’où _Aouali_ اول : premier, ancien.] + +[Note 221 : Le djebel Abassa, qui se trouve entre le dâr Kadjagsé et le +dâr Sila, a quelques centaines de mètres de hauteur et est à peu près +comme les montagnes de Mataïa ou d’Abouṭiour.] + +[Note 222 : Le mot arabe _guimr_ et le mot ouadaïen _ermbeli_ ont la +même signification : tourterelle, ramier (_guemriya, guimr_).] + +[Note 223 : Lieutenant Delacommune.] + +[Note 224 : Cf. P. Askell Benton, _Notes on some languages of the +Western Sudan_, p. 267-268.] + +[Note 225 : Dalla Vedova, _Bollettino_, p. 653.] + +[Note 226 : Lieutenant Delacommune.] + +[Note 227 : On dit aussi Beled et Terâwiyé, Terâwiyé est le nom donné +par les Arabes aux Bideyat.] + +[Note 228 : Léon l’Africain, à propos du chemin « qui est pour aller de +Fez au grand Caire par le désert de Libye », parle des « peuples de Sin +et Ghorran ». Nous avons déjà vu que les Arabes appellent Gourân les +Toubou du Sud. Quel est donc le peuple de Sin ? Ce nom n’aurait-il pas +été donné aux Bideyat de la région de Sini ?] + +[Note 229 : On remarquera combien ce qui vient d’être dit au sujet de +l’aspect physique, de l’habillement et de la nourriture des Bideyat +rappelle ce que nous avons déjà rapporté des Toubou, et notamment des +Koussoâ (Tedâ du Koussi).] + +[Note 230 : Slatin Pacha, t. I, p. 161.] + +[Note 231 : Cherf eddin appartenait à la fraction Bachî des Bideyat.] + +[Note 232 : Slatin Pacha, ancien officier de l’armée autrichienne, était +moudir oumoum du Darfour, au temps ou Gordon Pacha était Gouverneur +général du Soudan égyptien. Lorsque l’insurrection mahdiste gagna le +Darfour, et après la chute d’El ʿObeïd, Slatin se décida à adopter en +apparence la religion de Moḥammed, afin de redonner confiance à ses +troupes musulmanes. La nouvelle du massacre de la colonne Hicks Pacha le +décida toutefois à capituler à Dara, en décembre 1883. Après être resté +11 ans prisonnier des derviches, il réussit à s’échapper. Slatin Pacha, +qui est actuellement inspecteur général du Soudan anglo-égyptien, a fait +le récit de ses aventures dans un livre que nous avons déjà cité à +plusieurs reprises : _Fer et feu au Soudan_, 2 vol.] + +[Note 233 : On appelle Tirdjé du Ouadaï et Tirdjé du Darfour deux +chaînes de montagnes situées dans la région-frontière du Ouadaï et du +Darfour. Tirdjé est probablement le même mot que l’arabe _dirdjé_ : +gradin, estrade.] + +[Note 234 : Ce nom de Nouba est assez souvent donné aux musulmans non +arabes. _Ana Noubaï_, je suis musulman. _Chenho men en Nouba_, à quelle +tribu des Nouba appartiens-tu ? _Ana Didjaï_, à la tribu des Dadjo.] + +[Note 235 : D’autres disent que le dialecte des Moubi se rapproche +beaucoup de la langue des Masmadjé. Nachtigal rapporte, de son côté, que +le dialecte des Moubi est presque le même que celui des Birguid.] + +[Note 236 : _Voyage au Darfour_, p. 226.] + +[Note 237 : Il est à remarquer que le mot arabe _djeggel, diggel, +diggèl_ désigne la syphilis.] + +[Note 238 : Les citations de ce chapitre sont empruntées à une Étude sur +le Dar-Fertyt du capitaine Modat, qui a bien voulu nous en communiquer +le manuscrit.] + +[Note 239 : Cf. Delafosse, _Essai sur le peuple et la langue sara_, +Paris, in-8.] + +[Note 240 : Cf. G. Toqué, _Essai sur le peuple et la langue banda_, p. +1-29.] + +[Note 241 : Les Mbaya habitaient autrefois la vallée de la Bôhou. A +l’approche des bazinguers, ils se retranchèrent fortement dans les +cavernes de la région, et Senousi ne put avoir raison de leur résistance +qu’en se servant du canon que nous lui avions donné. C’est là un exemple +typique des beaux succès que nous avons procurés aux marchands +d’esclaves, en faisant de la « politique musulmane » en pays +fétichiste.] + +[Note 242 : Cf. Toqué, _op. laud._, p. 20.] + +[Note 243 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 13-16.] + +[Note 244 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 20-21.] + +[Note 245 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 18-19.] + +[Note 246 : Cf. Toqué, _ibid._, p. 11-13.] + +[Note 247 : Le mot _Masmadjé_ dérive peut-être de l’arabe _samdj_ +(vilain, hideux), _samâdja_ (laideur). Il signifierait alors : les +hommes vilains, les hommes laids.] + +[Note 248 : Nous avons cité les Mandala (ou Bandala ?) de Kabeluzu. — +D’autre part, on appelle bandala le tam-tam des fétichistes habitant les +confins baguirmiens, chez lesquels on allait autrefois faire des razzias +d’esclaves. D’où, peut-être, la désignation de _siyâd bandala_, et aussi +_bandala_.] + +[Note 249 : Notons que Banala est un village diongor du Quéra.] + + + + + LE GOUVERNEMENT ET L’ADMINISTRATION[250] + + * * * * * + + +Les renseignements donnés dans ce chapitre se rapportent à l’état de +choses qui existait avant la prise d’Abéché et la déposition d’Acyl. Ils +ne présentent plus, à l’heure actuelle, qu’un intérêt rétrospectif. Nous +croyons néanmoins que ces détails peuvent encore avoir leur utilité, car +ils permettront de se faire une idée relativement exacte de l’ancien +Ouadaï. + +Il est difficile, lorsqu’on est en France, d’avoir des renseignements de +détail sur ce qui se passe au Ouadaï. C’est pourquoi il ne nous a pas +été possible de mettre ce chapitre complètement à jour. On voudra bien +nous en excuser. + + +A la tête de la société ouadaïenne se trouve un sultan qui, en principe, +exerce un pouvoir absolu. Dans la pratique, son autorité fut souvent +limitée par les soulèvements des tribus maba, auxquelles la tradition +accordait certains privilèges, et par la puissance des grands +dignitaires. De bonne heure, par suite de l’extension énorme du royaume +ouadaïen, le sultan n’a pu gouverner à lui seul un pays aussi vaste, aux +communications difficiles. Il a dû déléguer une partie de son autorité à +des sous-ordres et, naturellement, ceux-ci ont cherché à s’affranchir de +la tutelle de leur maître. Avant le sultan ʿAli, les tribus autochtones +jouèrent un grand rôle ; dans ces dernières années, les luttes furent +incessantes entre le sultan et ses dignitaires et elles amenèrent +parfois la chute du premier. + +La condition des personnes comprend deux classes : les gens libres +(_aḥrar, ḥourrin_) et les captifs (_ʿabid_). + +Le Qorân admet l’esclavage, mais ne permet pas de réduire un croyant +dans cette condition. Il est vrai que cette défense n’arrête guère les +Ouadaïens et que ceux-ci font indifféremment la chasse à l’homme chez +les fétichistes (Kirdi, Djenâkheré) et chez les noirs islamisés +(Nouba) : la traite a toujours été une des grosses ressources du sultan +d’Abéché. A côté de ce bétail humain, pris dans des razzias périodiques +et destiné à la vente, on trouve, comme partout ailleurs en Afrique, une +autre catégorie de gens non libres, dont la condition est moins dure. Ce +sont les captifs de case, généralement nés dans la maison du maître, qui +font pour ainsi dire partie de la famille et sont rarement vendus : ils +sont chargés de la culture et des gros travaux. + +Chez les gens libres, on remarque d’abord les pauvres (_mesâkin_). Ils +se mettent au service d’un homme plus puissant qu’eux ou bien sont +obligés, pour vivre, de cultiver le sol : la situation des derniers est +particulièrement précaire car, ne dépendant pas immédiatement d’un +personnage qui puisse les protéger, ils subissent les avanies des grands +du pays et de leurs gens. + +Les chefs sont toujours entourés d’une nuée de serviteurs volontaires, +qu’ils nourrissent et ne paient généralement pas : ils se contentent de +leur abandonner une partie du butin fait dans les razzias et de +distribuer quelques cadeaux à ceux dont ils veulent récompenser les +services. Notons que les mesâkin ont souvent moins d’importance que +certains captifs de personnages puissants, qui sont investis d’une +charge particulière, possèdent des biens à eux, des serviteurs et même +des esclaves. Les armées du Ouadaï ont été fréquemment commandées par +des gens de condition non libre, et le sultan actuel, Doud-Mourra, a +appelé quelques-uns de ses captifs à remplir les plus hautes fonctions +du royaume. + +Dans chaque pays, certaines catégories de gens influents se distinguent +des mesâkin : ce sont les membres des familles des chefs ou des +fractions de tribu où l’on choisit ces derniers. Il est vrai que, pour +être considérés, ils doivent posséder des biens ou un commandement. + +Enfin, de véritables castes sont formées par ceux que l’exercice d’un +métier spécial isole de la masse : citons, à titre d’exemple, les +soldats de l’armée ouadaïenne, les Djellâba et les forgerons (_ḥâddâd_). + +Dans la société ouadaïenne, à l’inverse de ce qui se passe chez les +Touareg, la condition est transmise par le père. Cependant, l’origine de +la mère modifie le degré de noblesse de l’enfant. Nous avons vu, en +particulier, que la tradition imposait autrefois aux sultans de se +rattacher, du côté maternel, à l’une des tribus autochtones (Maba), +seules considérées comme nobles : cette règle semble être actuellement +tombée en désuétude car, depuis la mort de Yousef, tous les souverains +ou prétendants du Ouadaï étaient nés de femmes étrangères, captives pour +la plupart. + +Les différentes tribus qui forment la population du Ouadaï relèvent du +sultan d’Abéché : pour certaines d’entre elles, les Diongor du Guéra, +par exemple, cette dépendance n’a jamais été que nominale. Le sultan est +entouré de toute une hiérarchie de fonctionnaires fort nombreux, dont +les emplois furent créés autrefois, au fur et à mesure des conquêtes +ouadaïennes. Nous insistons sur le fait que les titulaires des grandes +charges ne sont pas forcément d’origine ouadaïenne ni même de condition +libre : ils peuvent être d’origine étrangère, captifs ou même eunuques. +Tout cela dépend du bon plaisir du sultan, principe et source de toute +autorité. Celui-ci ne s’inspire que de son intérêt : Doud-Mourra, par +exemple, avait concentré les plus hautes fonctions du pays entre les +mains de deux personnages ouadaïens à lui dévoués, Moḥammed ould Bechâra +et son fils Aḥmed, et dans celles de captifs lui appartenant +personnellement. + +Nous avons déjà vu à quel degré de puissance atteignirent certains +personnages, tels que le djerma ʿOthmân et Cherf eddin, qui jouèrent un +rôle important au Ouadaï. L’histoire de ce pays est d’ailleurs remplie +de mouvements de révolte, provoqués par les détenteurs des principaux +commandements. La farouche énergie du sultan ʿAli eut raison de la +mauvaise volonté des fonctionnaires, mais son successeur, Yousef, montra +la plus grande faiblesse, notamment envers l’aguid er Rachid, Assad el +Kebir ; les autres princes, Ibrahim et Ghazali, ne furent que des jouets +entre les mains des grands et ne gardèrent pas longtemps le pouvoir. +Doud-Mourra, le bien nommé, reprit la tradition de ʿAli, se débarrassa +du djerma ʿOthmân et fut un souverain fort redouté de tous ses sujets. + +Les dignitaires sont désignés du nom collectif de _adjâouid_, mot arabe +qui signifie les grands (du pays). Ils reçoivent du sultan le turban de +commandement (_kademoul_). Beaucoup d’entre eux ont le titre de _’aguid_ +(pl. _’agad_), qui s’applique plus particulièrement à ceux qui +commandent une troupe et gouvernent un territoire déterminé : ce nom +d’aguid est également étendu à un certain nombre de personnages ayant +des emplois de moindre importance. + +Le nombre des fonctionnaires est considérable : le sultan peut créer de +nouvelles charges, bien qu’en cette question, comme dans les autres, la +tradition exerce sa puissante influence. Les fonctionnaires ne touchent +aucune solde régulière : le sultan leur envoie des cadeaux, quand il +veut leur marquer son contentement. Les plus importants d’entre eux sont +le grand djerma et les aguids chargés de gouverner les tribus arabes du +pays : ceux-là ont un commandement militaire et aussi un commandement +territorial qui, comme nous le verrons, fournit le plus clair de leurs +revenus. + +Le sultan (_kolak_) gouverne en potentat. Nous avons déjà montré qu’il +prend le titre de _El ʿAbbâsi_ (l’Abbasside). Il est la source de tout +pouvoir légitime : il gouverne selon son bon plaisir. Les membres de sa +famille eux-mêmes ne sont rien devant lui et, d’ailleurs, ceux qui +peuvent prétendre au trône sont généralement aveuglés par ordre du +souverain[251]. Celui-ci distribue les charges comme il lui plaît et, de +par sa volonté, un captif peut marcher de pair avec les Ouadaïens de la +plus haute origine et avoir même le commandement sur eux. De même, il +peut destituer tout dignitaire, quel qu’il soit, qui lui a déplu : il +peut le ravaler au dernier rang de la société et décréter, par exemple, +que l’ex-fonctionnaire n’aura plus le droit de monter à cheval ; il +peut, bien entendu, et si telle est sa fantaisie, le faire mettre à +mort. L’autorité du sultan est donc la plus absolue qui se puisse +imaginer : il a droit de vie et de mort sur n’importe lequel de ses +sujets. Mais ce pouvoir excessif est parfois tempéré par l’assassinat : +il trouve d’ailleurs sa limite dans la puissance des adjâouid. + +Moḥammed Ṣâlèh, surnommé Doud-Mourra[252], fut le dernier souverain +indépendant du Ouadaï. Il est fils du sultan Yousef et d’une captive +forienne appelée Maka. Il a moins de quarante ans. Doud-Mourra ne boit +pas de merissé. Il a la réputation d’être intelligent, lettré et aussi +très pieux. Comme sultan, on vantait son équité. Nous avons déjà vu +qu’il fut excessivement énergique et autoritaire. Il était très redouté +de ses sujets et la crainte qu’il inspirait l’a même fait accuser de +cruauté. Son esprit de justice et sa sévérité envers les fonctionnaires +pillards le faisaient d’ailleurs beaucoup aimer des mesâkin. Doud-Mourra +fut certainement un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. Il +avait su mettre un terme à l’anarchie qui désolait ce royaume depuis la +mort de Yousef, en reprenant vis-à-vis des grands la tradition du sultan +ʿAli. Le djerma ʿOthmân lui-même reconnaissait les qualités de celui qui +devait plus tard le faire empoisonner : il avait dit, un jour, que « de +tous les princes de la lignée de Chérif, le plus intelligent et le mieux +doué était certainement Moḥammed Ṣâlèh ». + +Malheureusement pour lui, Doud-Mourra a pris le pouvoir dans des +circonstances critiques. Il a pu, au début de son règne, venir à bout +des difficultés que lui créaient ses deux rivaux, Aḥmed abou Ghazali et +Acyl. De même, plus tard, il a réussi à établir son autorité sur tout le +Ouadaï et, appuyé sur l’aguid el Maḥâmid, à se débarrasser du djerma +ʿOthmân, dont la puissance le gênait. Mais il lui a été impossible +d’arrêter les progrès incessants que notre occupation fait dans le pays. +Pendant longtemps, il a observé à notre égard une attitude expectante. +Notre politique agressive de 1906-1907 et la réapparition du prétendant +Acyl le décidèrent à agir vigoureusement, et, en 1908, il a lancé ses +meilleures troupes dans la vallée de la Baṭaḥ. Nous avons déjà vu que +ses aguids furent battus à deux reprises et que son principal soutien, +Moḥammed ould Bechâra, trouva la mort dans le combat de Djoua. A la +suite de ces échecs, Doud-Mourra ordonna de nombreuses exécutions. Ce +geste est naturel chez un sultan du Ouadaï : il n’a cependant pas +empêché notre politique d’encerclement d’aboutir, en dernier lieu, à la +prise d’Abéché. + +Nous avons vu les péripéties de la lutte que le « lion de Mourra » a +menée depuis lors contre nous. Le désastre de Bir Ṭaouil porta un coup +terrible à notre prestige : des défections se produisirent parmi les +chefs ouadaïens qui s’étaient ralliés à la cause d’Acyl — la nôtre — et, +en mars 1910, le plus important de tous, Aḥmed oueld Moḥammed Bechâra, +qui avait succédé à son père dans l’aguidat des Maḥâmid, alla rejoindre +son oncle Doud-Mourra dans le cirque rocheux de Kapka. La défaite des +Foriens à Quéréda, la poursuite par le capitaine Chauvelot des Ouadaïens +réfractaires et de leurs auxiliaires senoussis, par-delà le massif du +Zegâoua qui leur servait de refuge, relevèrent la situation, un moment +compromise. Doud-Mourra se décida alors à passer chez les Massalat, pour +unir ses efforts à ceux de Tâdj eddin, dont la réputation avait grandi +démesurément. Le malheureux combat de Dorothé nous coûta des pertes +cruelles : il est vrai que nos ennemis comptèrent beaucoup de morts, et, +parmi eux, le sultan Tâdj eddin. En janvier 1911, la colonne du +commandant Maillard dans le pays des Massalat remporta quelques succès, +sans obtenir cependant de résultat définitif, car elle ne put pénétrer +dans la région montagneuse où s’était réfugiée la population. Depuis +lors, la division s’est mise parmi ceux de nos ennemis qui s’étaient +concentrés dans le dâr Massalat. Doud-Mourra, en butte à l’hostilité des +gens d’Andoko, sentant l’inanité de ses derniers efforts contre +l’expansion victorieuse des Chrétiens, s’est enfin résigné à céder +définitivement la place à son rival Acyl : il vient de se rendre au +colonel Largeau, avec ce qui lui restait de partisans et la majeure +partie des chefs ouadaïens réfractaires (octobre 1911). + +Doud-Mourra est un adepte de la Senousïa. Ses malheurs l’amenèrent à +solliciter l’appui de cette confrérie, avec laquelle il avait jadis +entretenu des rapports peu amicaux. Depuis 1908, un contingent de Khouân +avait toujours combattu à côté des Ouadaïens, sur la Baṭaḥ, dans le +Ouadaï proprement dit et chez les Massalat : d’autre part, les rezzous +senousis partis de l’Ennedi venaient piller et jeter le trouble dans les +pays du Nord récemment soumis à notre domination. + +Nous avons déjà vu que l’accord le plus parfait ne régna pas toujours +entre le sultan du Ouadaï et le représentant du senoussisme à Abéché. +Après son avènement, Doud-Mourra continua à observer à l’égard de ce +marabout la même ligne de conduite que son prédécesseur Aḥmed abou +Ghazali. Cependant un rapprochement s’établit, plus tard, entre lui et +Moḥammed es Sounni, qui regagna en partie son ancienne influence. Le +sultan avait d’ailleurs besoin d’armes et de munitions, et une rupture +complète eût pu avoir des conséquences fâcheuses pour la liberté des +transactions entre Abéché et Benghazi. En novembre 1903, Doud-Mourra +envoya un messager saluer le successeur du Mahdi et des rapports plus +cordiaux s’établirent dès lors entre les deux chefs. Les fagarâ Moḥammed +es Sounni (appelé aussi Es Soufi) et, après lui, Fititi, représentants +d’Aḥmed Chérif à Abéché, ne cherchaient plus à s’occuper des affaires +intérieures du Ouadaï : ils amorcèrent les relations entre Doud-Mourra +et leur maître et s’occupèrent aussi beaucoup de commerce. Fititi quitta +d’ailleurs le Ouadaï et ne fut pas remplacé. Plus tard, la menace +française resserra les liens qui unissaient la puissance ouadaïenne aux +Senousis, et, après la prise d’Abéché, Moḥammed es Sounni se rendit au +Darfour pour décider ʿAli Dinar à intervenir en faveur de Doud-Mourra. + +Nous allons voir maintenant quels sont les différents dignitaires et +fonctionnaires du Ouadaï. On peut les diviser en deux catégories. + +La première est formée par ceux qui ont un grand commandement militaire +et territorial : le djerma et les principaux aguids. Ils se rendent +souvent auprès du souverain, mais ils peuvent le quitter. Ils sont +d’ailleurs appelés, de par leurs fonctions, à passer une partie de +l’année loin de la capitale : ils vont alors s’installer, soit pour +lever l’impôt, soit pour exécuter des razzias, dans les pays qu’ils ont +charge d’administrer. + +La seconde catégorie comprend, comme à la cour des anciens rois de +France, des dignitaires qui remplissent des fonctions domestiques auprès +du sultan : ils peuvent avoir un commandement militaire et un +commandement territorial, mais ils restent de leur personne à Abéché. +Ils ne quittent le souverain que sur un ordre exprès de celui-ci. S’ils +ne peuvent s’éloigner de la capitale, ils délèguent à des lieutenants le +soin de piller les territoires qui leur sont affectés. + +C’est aux premiers surtout que convient le titre d’_adjâouid ed dâr_ +(les grands du pays). On compte parmi eux les personnages qui détiennent +les charges les plus considérables du Ouadaï : certains ont parfois même +été assez puissants pour renverser leur souverain et maître. Les grands +feudataires actuels remplissaient, à l’origine, des fonctions +domestiques auprès du sultan. Par suite de l’agrandissement du royaume, +ils durent s’absenter de la capitale pour conduire les armées et +administrer les pays nouvellement conquis : ils furent alors remplacés +dans les emplois qu’ils avaient à la cour. Ceci est d’ailleurs +suffisamment prouvé par les devoirs qui, dans certaines circonstances et +conformément à la tradition, incombent aux dignitaires dont nous +parlons. Ainsi, lors des grandes fêtes, quand le sultan sort en grand +apparat, le djerma est spécialement chargé de vérifier la sellerie du +cheval que son maître doit monter ; l’aguid el Maḥâmid surveille +l’escorte et fait ranger les gens sur la place publique (du temps de +Cherf eddin, cette fonction était remplie par l’aguid es Salamat) ; +l’aguid el Djaʿâdné a toujours été chargé de faire exécuter les +réparations à la case et au tata du sultan et de faire la police des +caravanes, etc. + +Les grands feudataires sont naturellement les conseillers du sultan. Les +aguids chargés de faire la guerre et d’administrer les provinces les +plus importantes du royaume sont choisis parmi ceux qui s’en montrent le +plus dignes, sans distinction de race, de condition ou d’origine. +Beaucoup sont pris parmi les serviteurs particuliers du sultan qui ont +donné des preuves de leur courage ou des marques de leur dévouement. + +Par suite des circonstances historiques, quatre des adjâouid sont +devenus plus puissants que les autres. Cela tient à ce que les guerres +entreprises par le sultan leur ont donné, avec le prestige de la +victoire, les dépouilles des peuples vaincus : ils ont pu ainsi se +procurer des fusils et parfois même grossir leurs troupes avec les +ennemis qu’ils venaient de battre. D’ailleurs, lorsqu’une charge est +donnée à un homme riche et puissant, les ressources personnelles de +celui-ci augmentent d’autant l’importance de l’aguidat. Au début du +règne de Doud-Mourra, les quatre principaux dignitaires du Ouadaï +étaient : l’aguid el Maḥâmid, le djerma ʿOthmân, l’aguid es Salamat et +l’aguid el Djaʿâdné. + +Chacun des grands feudataires ayant auprès de lui une hiérarchie copiée +sur celle de l’entourage du sultan, nous allons commencer par dire +quelques mots des fonctionnaires qui restent en permanence à la cour. + +Il y a d’abord quatre _kemakil_ (pl. de _kamkalak, kamkalek_), +correspondant aux quatre points cardinaux. Ils sont généralement tous de +pure souche ouadaïenne. Ils commandent aux serviteurs du sultan et, dans +certains cas, semblent représenter celui-ci auprès des aguids. Ce sont +des conseillers, des dignitaires de l’administration civile. La police +d’Abéché rentre parfois, en partie, dans leurs attributions. Ils peuvent +également être chargés de fonctions militaires. Les territoires qu’ils +administrent sont : le dâr Massalat, le dâr Zioud et le dâr Kouka, le +dâr Mimi, le dâr Kadjanga. Ils sont secondés par les _andeker_, qui sont +leurs lieutenants. Nous ne parlons ici que des quatre kemakil du sultan. +Il en existe d’autres, que nous verrons plus loin, à propos des aguids +dont ils relèvent. + +Le sultan a également autour de lui quatre _ouarnangs_, qui s’occupent +de ses chevaux : indépendamment de leurs fonctions de chefs des écuries +royales, ils remplissent aussi celles de majordomes et de gardiens de +harem. Ils sont sous l’autorité des kemakil. + +Les _teraguina_ (pl. de _tourguenak_) sont spécialement chargés de +surveiller les membres de la famille royale. + +On trouve encore, auprès du sultan, toute une série de petits aguids. + +L’_aguid el birch_ ou _aguid el brich_ (aguid de la natte) est chargé +d’apporter la natte sur laquelle doit s’asseoir le sultan, quand celui- +ci descend de cheval. Il jouit de la confiance de son maître, qui le +charge parfois de missions particulières. Cet emploi est généralement +donné à un Ouadaïen de pure race. + +L’_aguid el baggârin_ (aguid des bouviers) inspecte, dans toute +l’étendue du Ouadaï, les troupeaux de bœufs du sultan. Il commande la +région qui avoisine Abéché. + +Le _sinmelek_ a l’administration des villages qui appartiennent +personnellement au sultan : il fait faire la récolte et rassemble le +mil. — Après le désastre de Bir Ṭaouil, le notable ouadaïen qui détenait +cette charge, Achour, fit défection et passa au Massalat, en mars 1910. + +L’_aguid el ’abidiyé_ est le chef des esclaves du sultan. Il commande le +pays des Kachméré. + +L’_aguid el basour_ ne quitte jamais le sultan : il reste auprès de lui +à Abéché et le suit à Mourra. Indépendamment de ses fonctions de +chambellan, il est également chargé de recueillir ce qui est nécessaire +à l’entretien des femmes du sultan. Il relève de l’aguid el Mâgné. + +L’_aguid Douggou Doubanga_[253], un eunuque, administre les provisions +du palais et sert d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes. + +Le harem du sultan est divisé en deux : la partie orientale (_tolouk_) +et la partie occidentale (_lolouk_). Le grand eunuque a le titre de +_kamkalek_ : le dâr Kouka dépend en partie de lui. Deux autres eunuques +commandent chacun une moitié du harem : le _melik eṣ Ṣebâḥ_ (gardien de +la porte de l’Est) et le _melik el Maghreb_ (gardien de la porte de +l’Ouest). Ces deux fonctionnaires s’occupent des biens appartenant aux +femmes du sultan. + +Les pages du sultan portent le nom de _touèrat_ (sing. _touèr_). +Certains d’entre eux sont opérés et destinés à faire plus tard des +eunuques (_chioukh_). L’_aguid Guerri_ est le chef des touèrat. + +Ceux que le souverain emploie comme messagers ont le titre de _koursi_ : +du temps de Doud-Mourra, Alḥamdou, Kéréma, etc. + +Citons enfin les _oumenâ_ (pl. de _amin_ : homme de confiance), qui +jouent le rôle de surveillants, de contrôleurs, et veillent à la rentrée +des impôts. Ils peuvent aussi être employés comme messagers. + +Un amin gère le trésor du sultan (_beit el mâl_). Il a le titre de _sid +beit el mâl_ (seigneur du trésor). + +Deux amins commandent la garde particulière du sultan et habitent auprès +de sa case : l’un commande les soldats de condition libre, l’autre les +captifs. + +Un autre amin, le _melik el medfa’_ commande les cinq vieux canons qui +forment l’artillerie ouadaïenne. Ces pièces, laissées par Napoléon en +Égypte, avaient été prises à Khartoum en 1885 et appartenaient à l’armée +derviche de ʿOsman Djano. Le chef derviche Zougal fit défection et passa +au Ouadaï avec elles. Les Ouadaïens n’ont jamais utilisé leur +artillerie : ils n’ont d’ailleurs pas d’obus. Ils essayèrent une fois de +tirer un coup de canon, pour rehausser l’éclat d’une fête célébrée à +Abéché. Mais cela leur réussit assez mal et ils ne recommencèrent plus. + +On retrouve, auprès des grands dignitaires, une partie des charges de la +cour royale : des kemakil qui s’occupent des serviteurs, des ouarnangs +qui s’occupent des chevaux, etc. Le moindre aguid a d’ailleurs son aguid +el brich[254], ses koursis, ses amins et ses khalifas (lieutenants). + +L’_aguid el Maḥâmid_ commande aux Arabes de ce nom et aux Zegâoua. Il +administre le pays dont le centre est marqué par la vallée d’Ourâda, sur +la route d’Abéché au Borkou et à Koufra. Ses troupes effectuent des +razzias chez les nomades qui habitent les confins du Ouadaï : Ammâ +Borkouâ, Tedâ de Am Chalôba, Bideyât. + +Moḥammed ould Bechâra remplissait les fonctions d’aguid el Maḥâmid +depuis plus de quarante ans, lorsqu’il fut tué à Djoua (17 juin 1908). +Son père, Bechâra, avait été mis à mort par le sultan ʿAli, après la +prise de Massnia (1871). Moḥammed fut appelé à lui succéder, et épousa, +en 1873, une fille du sultan ʿAli, mérem Habbo[255]. Il appartenait à +une famille illustre des Kelinguen. Les parents du djerma ʿOthmân lui- +même étaient de moins haute lignée que ceux de ce dignitaire, que l’on +donnait comme le plus noble de tous les adjâouid. Moḥammed ould Bechâra +disposait d’une puissance considérable, supérieure peut-être à celle de +ʿOthmân, mais il n’aimait pas prendre part aux intrigues de cour. +Cependant, lorsqu’il se sentit menacé par les menées de Mouṣṭafa, il +donna le signal de la révolte qui devait renverser le sultan Ibrahim. +Plus tard, il combattit également Abou Ghazali et fut un partisan décidé +de l’intronisation du jeune Doud-Mourra : grâce à l’appui de Moḥammed, +celui-ci put se débarrasser du djerma ʿOthmân. Le nouveau souverain du +Ouadaï et l’aguid el Maḥâmid étaient unis par des liens de parenté. Ce +dernier s’était vu enlever sa première femme par le sultan Yousef, qui +lui avait donné sa fille, mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra : il en eut +un fils, Aḥmed, qui cumula les fonctions d’aguid ez Zebada, de Mâgné et +de kamkalek ez Zioud. + +Doud-Mourra fit toujours appel à son beau-frère, qui lui était tout +dévoué, pour repousser les attaques des Foriens et pour réduire les +populations turbulentes de l’Est et du Sud-Est. Durant ces dernières +années, Moḥammed avait opéré contre les Tama, les Guemr, les Massalat et +les Dadjo du Sila. Il ne sut pas empêcher toutefois le chef forien Adam +Roudjal de venir razzier les Maḥâmid, les troupes qu’il envoya +arrivèrent trop tard et furent d’ailleurs battues. Il est vrai que les +Massalat pillèrent au passage les gens du Darfour. + +Nous donnons ci-dessous la descendance de Bechâra. + + Bechâra + Aguid el Maḥâmid, mis à mort par ordre d’ʿAli, à cause de sa fuite + devant Abou Sekkin au siège de Massnia. + | + +-----------------------------+--------------------------------------+ + | | + Enfants de Mérem Zara. Enfants d’autres femmes ouadaïennes. + +-----------------+ +---------------+---------------+ + | | | | | + Mouṣṭafa el Magné ʿAbd el Moḥammed Dahab Kamkalek + épouse Qâder épouse Mérem aguid el Libbis + Mérem Kakié ed Dri Habbo (1873). brich de Kanderan. + | Cette femme son frère Remplaça + +----+-------+ lui est enlevée Moḥammed Dahab, + | | par Yousef, dépossédé + Moḥammed Aḥmed qui lui donna de sa charge + Mérem Zenaba d’aguid + | el brich. + Aḥmed. + +Après la prise d’Abéché, le fils de Moḥammed oul Bechâra, Aḥmed, se +rallia au parti d’Acyl et conserva son kademoul d’aguid el Maḥâmid. Il +fit défection, en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra. Sa +charge fut alors donnée à un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui trouva la mort +dans un combat livré le 2 septembre 1910, sur les bords de l’ouadi Maba, +à un rezzou senousi venu de Ouéta. + +Le _djerma_ est le grand écuyer du sultan : c’est lui qui pose le tapis +sur le cheval de son souverain, lorsque celui-ci quitte le palais. Il +remplit aussi les fonctions de grand-maître des cérémonies, lors de la +fête annuelle qui a lieu au mont Thoréga. Cette charge fut longtemps la +plus importante du Ouadaï : le personnage qui en était titulaire +gouvernait le pays de Ouara, les Kodoï, les Guemr, le Sila, le Moubi, +Korbo, le Fitri, le Khouzam, le Baguirmi et le Kanem ; il avait sous ses +ordres un des plus forts contingents ouadaïens. + +Le djerma Assed abou Djebrin[256], frère de momo Maden, femme du sultan +Chérif, exerça longtemps cette fonction. Il atteignit un si grand âge +qu’on le surnomma _Ech Chaïb_ (le vieillard). L’un de ses enfants, +ʿOthmân, lui succéda. Celui-ci fut, sous Ibrahim et Aḥmed abou Ghazali, +le dignitaire le plus influent du Ouadaï. Il était d’abord de noble +origine et appartenait à la puissante tribu des Kodoï. De plus, il était +très riche et possédait de nombreux clients. Tout cela explique le +prestige énorme dont il jouissait chez les Ouadaïens de race, en face de +sultans qui n’avaient pas de fortune propre et étaient de sang mêlé. Le +djerma ʿOthmân était en effet le cousin germain de deux sultans, ʿAli et +Yousef, et le cousin au second degré de trois sultans et d’un prétendant +_tous fils de mères étrangères_, ce qui, d’après la tradition les +rendait inaptes à régner : Ibrahim, fils d’une Forienne ; Ghazali, fils +d’une Kecherdanwiyé ; Doud-Mourra, fils d’une Forienne ; et enfin Acyl, +fils d’une Bornouane. Il avait d’ailleurs épousé mérem Faṭmé, fille du +sultan Yousef. Le djerma, d’un caractère intrigant et brouillon, abusa +de cette situation, alors que l’aguid el Maḥâmid, dont la puissance +était peut-être supérieure à la sienne et qui était en tout cas +d’origine plus illustre, se tenait relativement à l’écart des intrigues +de cour. ʿOthmân guida les événements qui amenèrent la chute d’Ibrahim +et celle d’Aḥmed abou Ghazali. Doud-Mourra mit un terme aux fantaisies +de ce personnage, qui faisait du Ouadaï un état complètement voué à +l’anarchie : il se débarrassa de lui en le faisant empoisonner. + +Après la mort du djerma ʿOthmân, Doud-Mourra s’empara de la plus grande +partie des armes et des munitions de ce dignitaire : il partagea le +butin avec son ami et protecteur, l’aguid el Maḥâmid. Abou Sekkin, frère +du défunt, fut appelé à lui succéder, mais la puissance du nouveau +djerma avait été considérablement réduite. Il était d’ailleurs tenu en +suspicion, et c’est apparemment pour ne pas mécontenter l’élément kodoï +que le sultan lui laissa le kademoul. Cette animosité de Doud-Mourra +envers la famille de ʿOthmân se manifesta dans le châtiment infligé à +ʿAbd el Kerim, un autre fils de Abou Djebrin. Celui-ci était kamkalek ez +Zioud et, lors de la reconnaissance Bordeaux sur Am Loubia, il prit la +fuite sans faire la moindre résistance. Doud-Mourra, outré, le destitua +et le fit promener sur le marché de la capitale, dans le simple appareil +des petites filles, avec le kamfous et une ceinture de perles autour des +reins : pour qui connaît l’orgueil insensé des Maba, il est facile de se +rendre compte combien la punition dut paraître outrageusement cruelle à +l’ex-kamkalek ez Zioud. + +Abou Sekkin est né à Massnia. Son père, Abou Djebrin, lui donna ce nom +en souvenir de la victoire remportée sur le mbang du Baguirmi. A la mort +de ʿOthmân, en février 1906, Abou Sekkin et Kalamtam furent emprisonnés, +en attendant que Doud-Mourra eût mis la main sur les biens du djerma. +Une sourde rivalité régna par la suite entre le sultan et Abou Sekkin, +qui avait pris la charge de son frère. Un incident contribua à rendre +encore plus tendues les relations entre ces deux hommes. Un esclave ivre +de Moursal Ibri (aguid el ouâdi du djerma Abou Sekkin) blessa d’un coup +de couteau le jeune ʿAbd er Rahim, fils de Yousef. Le sultan, irrité, +ordonna de tuer l’esclave et fit couper les deux mains à Moursal Ibri. +Abou Sekkin protesta alors contre la punition infligée à son aguid. +Doud-Mourra, pour toute réponse, fit exécuter Moursal Ibri. Le corps de +ce dernier ayant été enlevé pendant la nuit pour être enterré, le +sultan, furieux, voulut enlever le kademoul de djerma à Abou Sekkin. +Mais les adjâouid s’interposèrent et payèrent, dit-on, 20.000 pièces de +guinée (magâti, tiban), pour apaiser leur souverain. + +Le titulaire de la charge de grand djerma du Ouadaï a un certain nombre +de lieutenants : l’esclave Kalamtam, chargé d’un commandement militaire, +qui attaqua Yao en 1905 ; un aguid el brich, un aguid el ouâdi (aguid de +la brousse)[257] et enfin des gens qui ont des emplois analogues à ceux +que nous avons vus à la cour du sultan. + +Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du djerma Assed abou +Djebrin. + + Djerma Assed abou Djebrin, ech Chaïb. + | + +-----------------------------+--------------------------------+ + | | | + Fils d’une même mère. | Fils d’une même mère. | + +---------+-------+ | +------------+ | + | | | | | | | + Khoudar ʿOthmân Dahab Abou beker Abou ʿAbd el Moḥammed + épouse épouse Tué au Sekkim Kerim ould + Dourtené, Mérem Guéra, djerma. tombé en mérem + sœur Faṭmé, lors de la disgrâce. Banet + d’Adem fille de campagne (fils de + Kardé Yousef, de ʿAli. Mérem + | et Banet, + | Dourtené, sœur de + Barka veuve de Chérif). + Khoudar + +L’_aguid es Salamat_ avait autrefois le commandement des pays suivants : +dâr Salamat, dâr Hémat, dâr Kibet, dâr Rounga et dâr Kouti. Nous avons +déjà vu le rôle joué au Ouadaï par l’aguid Cherf eddin. Celui-ci, fils +d’un père teda et d’une mère bidéyé, avait été enlevé tout jeune, lors +d’une razzia opérée dans l’Ennedi : emmené comme esclave au Ouadaï, il +fut fait eunuque et affecté au harem royal. Nommé aguid es Salamat, son +caractère intrigant lui valut d’occuper une place à part parmi les +dignitaires : il sut gagner la confiance de Yousef, contribua à +renverser Ibrahim et domina complètement le sultan Ghazali. Après la +chute de ce dernier, Cherf eddin fut pris et exécuté. Il fut remplacé +par Oust Kheir, captif originaire du Baguirmi, que Doud-Mourra fit +également mettre à mort. Un eunuque gourân originaire du Borkou, Ḥassen +Chaour, lui succéda. Le nouvel aguid envoya une lettre de menaces au +sultan du Kouti, Senousi, pour amener celui-ci à se détacher de nous : +cette tentative d’intimidation n’eut d’ailleurs aucun succès. Ḥassen +Chaour ne resta pas longtemps en fonction : il fut également décapité en +août 1905. En dernier lieu, un captif banda, l’eunuque Gomboro, fut +appelé par Doud-Mourra à remplir la charge d’aguid es Salamat. Le +nouveau dignitaire était un ancien aguid el ouâdi de Cherf eddin, qui +lui avait autrefois donné un commandement militaire. Gomboro avait, dans +tout le Ouadaï, une grande réputation de bravoure et était très aimé de +Doud-Mourra, qui lui donna une partie des fusils du djerma ʿOthmân. Nos +troupes eurent à le combattre plusieurs fois : à Tomba à Djingéboa et à +Am Timan. Il trouva la mort dans cette dernière affaire. + +L’aguid es Salamat percevait un impôt annuel en bœufs sur les Arabes qui +peuplaient son territoire : Salamat, Hémat et autres. Il apportait +également à Abéché l’ivoire fourni par le dâr Salamat, le dâr Rounga et +le dâr Kouti. Il était enfin chargé de la chasse aux esclaves chez les +fétichistes du sud (Djenâkheré). Les esclaves et l’ivoire servaient de +marchandises d’échange et permettaient au sultan d’acheter les armes et +les munitions apportées au Ouadaï par les caravanes du nord. L’aguid es +Salamat était secondé par un certain nombre de sous-ordres : aguid el +brich, aguid el ouâdi, djerma, etc. Citons, parmi ceux qui ont eu +quelque notoriété : Hachem, de pur sang ouadaïen, qui avait, sous Cherf +eddin, la surveillance du dâr Hémat et du dâr Rounga ; le djerma +Moḥammed, qui s’occupait des chevaux du Gomboro ; Doungues, aguid el +brich de Gomboro et qui succéda dans cet emploi à Rakeb ; etc. + +L’_aguid el Djaʿâdné_ avait autrefois un commandement important, qui fut +fort réduit par l’occupation française. Ce dignitaire administrait les +Arabes Djaʿâdné et ʿAmer, le Médogo, le pays des hidjar (Guéra, Abou +Ṭiour, Mataïa, Boullong, Sommo, Bédanga), le Dékakiré et le Dagana. + +Seroua, aguid el Djaʿâdné de Yousef, était un captif kirdi. En +1896-1897, il envoya un de ses subordonnés piller la région de Béganda- +Ngogmi. Ce fut la dernière incursion des bandes ouadaïennes en pays +sokoro. A Seroua succéda Haggar ṣeghir, qui se révolta contre son +souverain et gagna le Borkou avec un certain nombre de partisans. La +charge d’aguid el Djaʿâdné fut ensuite donnée à l’amin ʿAbdoullahi, qui +eut avec le capitaine Durand l’entrevue d’Oum Melahi. Le nouveau +dignitaire était un ami personnel du djerma ʿOthmân. Il se montrait très +dur envers les mesâkin et semait partout la ruine sur son passage. En +mai 1904, il traita cruellement les Kouka de la Baṭaḥ, dont un grand +nombre furent emmenés comme esclaves. Doud-Moura, qui était déjà +mécontent de l’attitude observée par ʿAbdoullahi à notre égard, entra +dans une grande colère lorsqu’il apprit comment le pays kouka avait été +ravagé. Il fit mander l’aguid el Djaʿâdné et lui reprocha violemment de +s’être servi des fusils qu’il lui avait donnés, pour ruiner une partie +du Ouadaï : le sultan s’emporta jusqu’à jeter du sable à la figure de +son dignitaire. Celui-ci faillit être destitué : Doud-Mourra le fit +mettre en prison pendant quelque temps et le força ensuite à échanger +son kademoul contre celui de l’aguid el Khouzam ʿAbdallah, fils d’un +captif gourân du sultan. Le djerma Mounboa (ou Memboa), Baguirmien +capturé autrefois à Massnia, avait momentanément remplacé ʿAbdoullahi +mis aux fers. — Après la prise d’Abéché, ʿAbdoullahi embrassa la cause +d’Acyl et reçut une charge de Kamkalek. Il fut un des premiers à faire +défection, en mars 1910, et alla rejoindre les vainqueurs de Bir Ṭaouil +dans le dâr Massalat. Le titulaire de cet important aguidat dispose d’un +certain nombre de lieutenants. + +L’_aguid el brich_ était un Arabe Missiraï, Gôni. + +L’_aguid el Masmadjé_ commande aux Masmadjé de la Baṭaḥ et aux Dadjo. Le +titulaire de cette charge était un Arabe Cherifi, Abiedh. Ce kademoul +était autrefois indépendant de l’aguid el Djaʿâdné. + +L’_aguid el Mâgueren_ administre le pays de même nom, situé au sud +d’Abéché, entre Abou Goundam et Ḥadjer Atin, et habité par des Maba et +des Arabes Khouzam. + +L’_aguid ed Dagana_ allait autrefois recueillir l’impôt dans le Dagana. +Cet emploi, qui était occupé par un captif sara, Ardéga, n’est plus +qu’un titre honorifique. + +L’_aguid el ʿAmer_ percevait l’impôt chez les Arabes ʿAmer, et l’_aguid +el brich_ chez les Djaʿâdné des bords de la Bataḥ. + +L’aguid el Djaʿâdné a aussi des djermas : l’un d’entre eux, le djerma +Smaïn, frère du sultan des Guemr, trouva la mort dans l’affaire de +Tialo ; citons également le djerma Memboa, qui s’occupe spécialement des +chevaux de son maître. Cet aguid dispose enfin de koursis (autrefois +Kéréma, Hesseïni ould Amtelaïd) et de deux amins. + +L’_aguid ez Zebada_ commande aux Arabes de même nom, lesquels habitent +la région du El Hémédiyé. Cette charge n’a que peu d’importance par +elle-même. Elle ne valait que par la personnalité de celui qui en était +titulaire, Aḥmed ould Moḥammed, fils de l’ancien aguid el Maḥâmid et de +mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra. Ce dignitaire était très aimé du +sultan, qui le combla de ses faveurs. C’est Aḥmed qui prenait le +commandement du palais lorsque le souverain s’absentait pour se rendre +au mont Thoréga ou pour aller à Mourra[258]. Aḥmed exerçait aussi les +fonctions de aguid el Mâgné et de kamkalek ez Zioud (résidence à Am +Loubia). Doud-Mourra avait concentré une puissance considérable entre +les mains de Moḥammed ould Bechâra et de son fils, deux personnages qui +lui étaient absolument dévoués — Aḥmed avait la réputation d’être très +courageux. Lors d’une panique qui eut lieu à Abéché, où l’on criait à +l’approche des Chrétiens, il fut le premier — et presque le seul — à +prendre un fusil et à aller se placer devant le tata du sultan, afin de +défendre Doud-Mourra. Après la prise d’Abéché, il embrassa la cause +d’Acyl et resta aguid el Maḥâmid (son père avait été tué au combat de +Djoua). Plus tard, Aḥmed fit défection, alla rejoindre Doud-Mourra dans +le Zegâoua, combattit les partisans d’Acyl et fut blessé au combat de +Biltin. + +Le dignitaire qui porte le titre d’_aguid el Mâgné_ (ou tout simplement +_El Mâgné_), est chargé d’administrer les Missiriyé ḥoumr. A l’armée, il +commande l’avant-garde : lorsque le sultan part à la guerre, il le +précède pour préparer son installation, de même que chez nous les +fourriers précèdent la troupe. Le Mâgné habite à proximité du tata +royal, dans la direction de l’Ouest. Mouṣṭafa, fils de Bechâra et de +mérem Zara, remplit longtemps les fonctions d’aguid el Mâgné, sous +Yousof et Ibrahim. Il était le premier mari de mérem Kakié, la femme +d’Acyl. Un de ses fils lui succéda. Ce dernier fut remplacé par son +frère et Doud-Mourra donna ensuite ce commandement à Aḥmed fils de +l’aguid el Maḥâmid. + +L’_aguid el Dri_ (ou tout simplement _El Dri_), administre les Missiriyé +zourq. A l’armée, il commande l’arrière-garde : il inspecte les lieux +après le départ du sultan et s’assure que rien n’a été oublié. Il habite +également non loin de la demeure royale. El Mâgné et El Dri accompagnent +toujours le souverain dans ses déplacements. Sous Ibrahim, la charge +d’aguid ed Dri était occupée par ʿOmar, frère de l’aguid el Djaʿâdné +Mouṣṭafa. Ghazali le remplaça par un Gourân, Mousa, qui fut tué en +poursuivant Acyl. Doud-Mourra donna la succession au second fils de +Bechâra et de mérem Zara, ʿAbd el Qâder. Plus tard, ce kademoul échut à +Moḥammadi ould Brahim, marié à une parente du sultan. + +L’_aguid el Baḥr_ avait le commandement du Baḥr el Ghazal et de la +région de Ngourra, Aouni, Moïto. Le Kanem, quoique relevant du djerma, +tomba par la force des choses dans la dépendance de l’aguid el baḥr, qui +devait défendre ce pays contre les empiètements des Oulâd Slimân. Nous +avons déjà parlé assez longuement de ce dignitaire, à propos des Kreda. +Haggar Kebir quitta la charge d’aguid el baḥr pour devenir aguid er +Rachid et fut tué devant Am Dem. Son successeur, Adem ould Keneticha, +était très lié avec le djerma ʿOthmân, qui lui avait fait obtenir son +commandement : il fut mis à mort par ordre de Doud-Mourra. Abou Zenat, +fils d’Atoza, lui succéda et celui-ci fut remplacé par le Djellâbi +Bâdjouri, un ancien chef d’Acyl. Bâdjouri resta fidèle à Doud-Mourra : +du reste, une nouvelle trahison présentait pour lui trop de risques. Il +nous a combattus à plusieurs reprises, depuis la prise d’Abéché, et a +continué à faire preuve de l’audace qui le caractérisait. Notons, en +passant, que cet homme a toujours réussi à sortir indemne de rencontres +qui coûtèrent la vie à nombre d’autres personnages. Sait-il se dérober +au moment voulu ?... Les Ouadaïens doivent certainement croire qu’il a +un bon _mektoub_ (ou _aï_, ou _ouarga_ : écrit-amulette de marabout). + +L’_aguid el Khouzam_ gouverne les Khouzam du Nord de la Bataḥ et les +Naouïbé des environs d’Abéché. Du temps de Yousef, ce commandement était +exercé par le tangtalek ʿAbd el ʿAziz, qui fut dépossédé par Ibrahim. +Cet aguid fut remplacé par le Ouadaïen Moḥammed Emmaoureb, dont la +charge passa ensuite à son ouakil[259] le captif gourân Yaïré. A ce +dernier succéda ʿAbdallah, captif du sultan, qui se montra très dur +envers les nomades qu’il administrait. En dernier lieu, Doud-Mourra +donna ce kademoul de peu d’importance à l’ancien aguid el Djaʿâdné +ʿAbdoullahi. + +Acyl possédait aussi un aguid el Khouzam, Barkaï. Celui-ci fut enlevé +tout jeune du Borkou par des Arabes Maḥâmid et emmené à Abéché, où il +devint un petit touèr du sultan Yousef. Depuis l’intronisation d’Acyl à +Abéché, Barkaï a été fait aguid er Rachid. + +L’_aguid ed Debaba_ administrait le Debaba, le Mayaguené, les Arabes +Yéssiyé d’Abouraï et de Bédanga et les Oulâd Mousa de Lemka-Mandélé. A +la mort d’Abou Kouyouma, Ibrahim oueld Yousef reçut cette charge. Quand +ce dernier devint sultan, il nomma Acyl aguid el Khouzam. Après la fuite +du jeune prince en territoire français, Chérif Djaber, un Djellâbi de +Nimro, fut appelé à le remplacer. Un Arabe, Chaḥadou, lui succéda. +Celui-ci assista à l’entrevue d’Oum Melahi et conseilla à l’aguid el +Djaʿâdné d’éviter tout conflit avec les chrétiens. Il était très lié +avec le djerma ʿOthmân. Le commandement de l’aguid ed Debaba n’est plus +que de très médiocre importance. + +L’_aguid er Rachid_ gouverne les Arabes de même nom (fraction Azid), qui +habitent la région appelée Dâr Rachid, au nord du Baḥr Salamat : pays du +Baḥr Rachid et des lagunes Andouma, Bougdi et Fodio, hidjar de Boli, +Zana, Idbo, Ramana, etc. Sous Ibrahim, le titulaire de cette charge +était un esclave gourân, Guelma, qui adhéra à la révolte de Cherf eddin +contre le sultan. Il se trouvait à la tête des conspirateurs qui +assaillirent Ibrahim, lorsque celui-ci se retirait au pays des Guemr. Il +conserva son commandement sous Aḥmed abou Ghazali et durant la lutte +contre le djerma ʿOthmân, il resta avec Cherf eddin. Doud-Mourra le +remplaça par l’aguid el baḥr, Haggar kebir, qui trouva la mort devant Am +Dem. Guelma fut pris et décapité. Moḥammed abou Brahim reçut alors la +charge d’aguid er Rachid et Idris, un esclave bidey de Doud-Mourra, lui +succéda. Idris a été tué au combat de Djoua. Depuis lors, Acyl a donné +cette charge à son fidèle Barkaï. + +L’_aguid el Baṭaḥ_ a le commandement des Kouka de la Baṭaḥ : le +titulaire de cet aguidat insignifiant était le troisième fils de Yousef, +kolotong ʿAbd er Raḥman, à qui Ibrahim avait fait enlever un œil. + +L’_aguid eṣ Ṣebâḥ_, établi à Bir Ṭouil, surveille la frontière du +Darfour. C’est un captif sara, Fardjalla, qui avait ce commandement, du +temps de Doud-Mourra. L’aguid eṣ Ṣebâḥ, d’Acyl fut fait prisonnier par +les Massalat, lors du massacre de la colonne Fiegenschuh. + +L’_aguid el Gourân_ avait dans ses attributions le commandement du +Borkou et de certaines régions peuplées de Gourân. — Acyl avait donné ce +kademoul à l’un de ses vieux partisans, Diado, qui fut tué, avec ses +trois fils, au combat de Biltin. + +L’_aguid el Moukhelaya_ (l’aguid de la besace) administrait les Kecherda +de l’Est et une partie des habitants du Mourtcha. Le titulaire de cette +charge était Attour, un Ouadaïen de la tribu des Kadjanga. + +L’_aguid Guerri_ est le chef des touèrat et commande au dâr Tama et au +dâr Sila. Un nommé Cherf eddin, qui remplissait ces fonctions, fut tué +au combat de Djingéboa. + +Le djerma qui était chargé d’exploiter le Kanem relevait théoriquement +du grand djerma du Ouadaï ; dans la pratique, il était sous les ordres +de l’aguid el baḥr. Cette charge n’est plus qu’un titre honorifique. +Citons les derniers qui en furent investis : le djerma Selemna qui, sous +Ibrahim, fut remplacé par le djerma Fatcha ; le djerma Chahadou, qui +reçut ce commandement du sultan Ghazali et, sous Doud-Mourra, devint +aguid ed Debaba ; enfin le djerma Gontrongo. + +Selemna et Gontrongo étaient d’anciens touèrat et avaient été amenés +tout jeunes au palais royal. Le djerma ʿAbdoullahi Gontrongo, un esclave +baguirmien, avait aussi le titre de kamkalek. + + +Nous allons maintenant donner quelques renseignements d’ordre général +sur les aguids et leurs troupes et sur la façon dont les grands du pays +exploitent leurs provinces. + +En principe, les fusils de toutes les troupes ouadaïennes appartiennent +au sultan. Nous avons vu cependant que, étant donnée la puissance de +certains dignitaires, il ne lui était pas toujours facile de disposer +des armes de ceux-ci : Yousef n’osa pas sévir contre l’aguid er Rachid, +Assad el Kebir, qui refusait de passer son commandement à Amin Goudjia, +et Doud-Mourra ne put s’emparer des fusils et des munitions du djerma +ʿOthmân, qu’après l’avoir fait empoisonner. Le sultan possède +personnellement une grande quantité d’armes, avec lesquelles il pourvoit +son contingent particulier. + +En cas d’expédition, quand les troupes d’un seul aguid paraissent +insuffisantes, le sultan les fait renforcer par le contingent d’un +khalifa d’aguid ou même par tous les soldats d’un autre aguid. Les +adjâouid sont indépendants les uns des autres et ne relèvent que +d’Abéché. Cependant, dans une importante opération de guerre, l’un d’eux +est désigné pour prendre le commandement des troupes ouadaïennes qui ont +été rassemblées. Cette mission est temporaire et prend fin avec les +circonstances qui ont provoqué la décision du sultan. Ce n’est qu’en cas +de grande guerre que le souverain se met lui-même à la tête de toutes +les forces du pays. + +En temps ordinaire, les aguids les moins puissants sont pratiquement +dans la dépendance des grands dignitaires. Ils y consentent souvent +volontiers, surtout s’ils doivent leur kademoul à la protection de ceux- +ci : ainsi le djerma ʿOthmân avait fait donner la charge d’aguid ed +Debaba à Chahadou et celle d’aguid el baḥr à Adem ould Keneticha, deux +hommes qui passaient pour être ses clients. Mais cette obéissance est +toute volontaire. En mai 1906, Bâdjouri refusa nettement d’obéir à +l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, qui voulait lui donner des ordres ; il y +eut à ce sujet une dispute très vive entre les deux hommes, qui +faillirent en venir aux mains : Bâdjouri, fort de son bon droit, +n’hésita pas d’ailleurs à réclamer auprès de Doud-Mourra. + +Nous savons que certains dignitaires ont des sous-ordres auxquels ils +délèguent une partie de leur autorité. Généralement, ceux-ci détiennent +une charge ou administrent un territoire : ils commandent à un nombre +plus ou moins considérable de fusils, suivant leur notoriété, leur +mission et surtout la volonté du chef qui les emploie. Quelques +subordonnés des grands aguids ont parfois un commandement purement +militaire ; ainsi le djerma ʿOthmân chargeait un de ses captifs, +Kalamtam, des missions qu’il jugeait dangereuses ou tout au moins +fatigantes : il en recueillait d’ailleurs tout le profit. + +Les soldats ouadaïens sont racolés un peu partout, sans distinction de +race où d’origine : il y a des Ouadaïens, des Arabes, des Gourân, des +Bandas, etc. Certains d’entre eux sont des hommes libres ; mais la +plupart sont des esclaves enlevés tout enfants dans les razzias et à qui +on donne un cheval et un fusil lorsqu’ils arrivent à l’âge d’homme. Ils +sont musulmans assez tièdes et s’enivrent fréquemment avec la merissé. +Leur seul métier est la guerre ou plutôt le pillage : ils ne travaillent +ni ne cultivent. Ils sont nourris par leur aguid, aux dépens du +territoire que celui-ci a charge d’administrer. Ils obéissent en +principe au sultan, en pratique à leur chef immédiat, qu’ils suivent et +soutiennent toujours, surtout s’il est généreux. Bien entendu, ils n’ont +pas d’uniforme. + +Les soldats ouadaïens sont généralement à cheval et armés de fusils. Ils +sont toujours accompagnés d’une nuée d’habitants des pays qu’ils +traversent. Ces gens suivent volontairement ou sont réquisitionnés : les +uns sont isolés ; les autres suivent avec leurs chefs de village ou de +tribu, lorsque ceux-ci se joignent aux Ouadaïens. Alors que la majeure +partie des troupes des aguids possède des fusils, les auxiliaires, eux, +sont armés de lances, de sagaies, de sabres, de coutelas, voire de +simples matraques. Ils tiennent les chevaux, portent les bagages, +conduisent les animaux de prise. Au combat, ils capturent les chevaux +sans maître, ramassent les fusils des morts, emportent les blessés +ouadaïens et achèvent ceux de l’ennemi. Avant tout, ils cherchent à +piller : c’est là ce qui les attire, car ils ne sont ni payés ni +nourris. + +Les marches se font sans ordre. Chacun sait quel est l’endroit vers +lequel on se dirige, mais il est libre de marcher comme il lui plaît et +à l’endroit où il veut ; aussi les colonnes des aguids ont-elles un +allongement considérable. Le silence n’est pas observé : on ne peut du +reste l’obtenir des noirs qu’avec une stricte discipline. Les cavaliers +vont en avant, les hommes à pied suivent : ceux-ci sont tous +d’excellents marcheurs ; ils couvrent des étapes considérables quand ils +veulent attaquer l’ennemi par surprise. Il n’y a pas, à proprement +parler, de service d’éclaireurs : les cavaliers qui sont devant +renseignent ceux qui viennent derrière. Même négligence pour se garder +dans les bivouacs : les hommes sont groupés autour de leur chef, auquel +on construit une petite cabane : les chevaux sont au piquet près de leur +maître, les fusils à portée de la main ; il n’y a ni avant-postes ni +sentinelles. Le service de reconnaissance, en station ou en marche, +n’est pas organisé : les nouvelles sont fournies par les isolés — +généralement des Arabes — qui quittent le camp pour aller piller. + +Les Ouadaïens paraissent avoir environ un quart de leurs fusils à tir +rapide : Martini, Colt, Remington, Winchester, Gras, etc. Le reste se +compose de fusils à pierre ou à piston. L’approvisionnement en munitions +comporte 10 à 30 coups par homme, avec 2 à 3 coups en réserve. Tout cela +est d’ordre essentiellement variable : cela dépend des époques, des +aguids qui commandent la troupe, etc. Tel chef peut, en effet, avoir +augmenté son approvisionnement, à un moment donné, par des achats ou des +vols à une caravane. D’une façon générale, on peut affirmer que, eu +égard à leurs énormes effectifs, les Ouadaïens disposent de peu de +munitions. Ils n’ont pas de baïonnette : pour le combat corps à corps, +ils ont des sabres, de grands coutelas, des pistolets et des revolvers +de tous modèles et de tous calibres. Il est à peu près impossible de +connaître le nombre de fusils que possède chaque aguid. Les +renseignements, à ce sujet, varient à l’infini et ne s’appuient sur +aucune base sérieuse. Les gens qui les donnent sont incapables de faire +un dénombrement, même approximatif. La colonne de Kalamtam, qui attaqua +Yao, comptait environ 3.000 hommes, dont 800 fusils ; l’effectif de +l’aguid el baḥr au combat de Koundiourou était de 100 à 200 fusils ; à +Djingéboa, la troupe de l’aguid es Salamat se composait de 1.000 hommes, +dont 200 à 300 fusils ; au combat de Dokotché, les Ouadaïens engagèrent +2.850 fusils, dont environ 1.200 à tir rapide ; et enfin on croit que +Doud-Mourra aurait pu mettre 10.000 fusils en ligne, s’il avait réuni +tous ses contingents. + +Au point de vue tactique, les Ouadaïens prennent, quand ils le peuvent, +l’initiative de l’attaque. Ils se déploient sur une ou plusieurs lignes, +précédées de drapeaux qui jalonnent le front. Il avancent sous le feu +par bonds, d’abri en abri. Ils tirent mal et seulement aux petites +distances, quand ils arrivent à moins de 400 mètres de l’ennemi. Leur +feu ne peut du moins être efficace qu’à partir de ce moment-là, car ils +ne savent pas se servir de la hausse. Ce n’est pas là d’ailleurs un bien +grand désavantage pour eux, car les champs de tir étendus sont rares +dans les pays boisés où nous leur livrons bataille. Leurs munitions sont +défectueuses et donnent lieu à de nombreux ratés. Beaucoup de cartouches +sont refaites après avoir été tirées. Les Ouadaïens réamorcent l’étui et +le chargent avec de la poudre de traite et une balle de leur +fabrication, en fer ou en cuivre, dont la forme imite grossièrement +celle de la balle européenne ; le projectile n’est pas toujours du même +calibre que l’arme. Tout cela évidemment ne peut que nuire à la justesse +du tir. + +Les Ouadaïens n’ont pas de cavalerie : le cheval est pour eux un moyen +de transport. Ils se battent généralement à pied et en ordre. Ils +agissent par le feu et paraissent ne pas aimer le combat corps à +corps[260]. Les chevaux restent en arrière, hors de la zone dangereuse : +ils sont tenus en main par les hommes qui suivent à pied. Les Ouadaïens, +quand ils sont pressés — en cas de surprise, par exemple — tirent à +cheval. + +Dans la défensive, ils observent la même tactique que pour l’attaque : +ils défendent le terrain pied à pied, en reculant d’abri en abri. Les +éclaireurs de terrain leur sont inconnus. + +Nous avons déjà dit que les aguids sont chargés de lever l’impôt dans +leur territoire : l’administration de ces dignitaires se traduit le plus +souvent par razzias, effectuées pour leur compte et pour celui du +sultan. Ce dernier fait quelquefois surveiller certains d’entre eux par +un fonctionnaire de la cour. + +Les adjâouid rentrent tous les ans à Abéché, auprès du sultan. Ils +sortent de la capitale après les fêtes du Ramadan ou de la Dahyyé. C’est +tout un exode : chacun, chef ou soldat, emmène avec lui ses femmes, ses +enfants et souvent aussi ses troupeaux. Tout ce qui n’est pas soldat ou +auxiliaire fait l’étape à part, sous la surveillance et l’autorité d’un +kamkalek. Quand l’aguid doit arriver quelque part, il fait préparer le +campement longtemps à l’avance : ce travail revient, pour le sultan, à +l’aguid el Mâgné ; pour l’aguid el Djaʿâdné, au koursi Kéréma ; etc. Ces +envoyés font construire les cases et rassembler le mil ; ils s’assurent +que les puits sont assez abondants pour abreuver hommes, chevaux, +troupeaux, etc. Lorsqu’on fait séjour, tout le monde se réunit à +l’intérieur d’une grande zériba (haie), appelée _metemma_, chacun y a sa +case (_kouzi_) et un petit enclos (_méraḥ_) pour son bétail. L’aguid a +une case plus grande, entourée par celle des dignitaires : devant elle +se trouve une petite cour fermée, où se font les palabres ; un tam-tam +pendu à la porte sert à convoquer les chefs. En cas d’expédition, +femmes, enfants et troupeaux suivent la colonne ; mais si l’opération à +faire est jugée dangereuse ou pénible, ils restent au metemma, en +attendant le retour des soldats. + +Le pays doit nourrir toute cette cohue, construire des cases, faire des +zéribas, des silos, etc. Il assure également la nourriture des gens qui +à un titre quelconque, suivent le contingent de l’aguid. Il doit, de +plus, payer l’impôt du sultan, celui de l’aguid. Et enfin il est pillé +par tout ce ramassis de brigands qui constitue une bande ouadaïenne. +Aussi l’arrivée de leur maître est-elle un sujet de terreur pour les +malheureuses populations du Ouadaï. Certaines d’entre elles, favorisées +par la nature du pays qu’elles habitent, peuvent résister ou tout au +moins se mettre à l’abri. Ainsi, les fétichistes du Sud trouvent des +retraites sûres dans leurs montagnes, qu’ils gagnent en cas d’alerte ; +il en est un peu de même sur la frontière du Darfour, chez les Massalat +el Hoch, les Guemr, les Tama, etc., qui ont souvent à combattre les +troupes des aguids. Près de notre frontière, beaucoup d’indigènes se +résignent à émigrer, malgré la répugnance du noir à abandonner +définitivement le pays de ses pères. Nous avons déjà vu que des tribus +entières d’Arabes étaient passées en territoire français et avaient +constitué le groupe nomade appelé « Arabes réfugiés au Fitri » ; des +Kouka de la Baṭaḥ, des Kreda du Mourtcha, etc., ont fait de même. + +On comprend que, soumis presque tous les ans à une pareille +exploitation, le pays ouadaïen soit pauvre. Les habitants, déjà +paresseux par nature, ne sont aucunement encouragés à travailler. Ils +sèment tout juste ce qu’il faut pour récolter le grain nécessaire à leur +nourriture et, comme la chose est profitable, ils se joignent souvent +aux oppresseurs. + +Quand le pays est épuisé aux environs du lieu choisi, l’aguid se déplace +et va en occuper un autre, ou bien il envoie de petites colonnes +chargées de réquisitionner des vivres — ce qui revient, en somme, à +exécuter une série de petites opérations de pillage. + +Aux premières pluies, les _profiteurs_ — c’est-à-dire ceux qui suivent +volontairement la bande de l’aguid — retournent chez eux, pour faire +leurs lougans. Vers cette époque-là également, l’aguid rentre à Abéché +avec sa troupe. Le butin, fait pendant la période passée hors de la +capitale, lui permet d’attendre tranquillement la saison sèche et +l’occasion de nouveaux exploits. Dans certains cas, le sultan rappelle +ses aguids avant l’hivernage, ou bien il maintient certains d’entre eux +toute l’année dans leur province. + +Le sultan reste en correspondance continuelle avec ses adjâouid : il +leur envoie à tout moment des courriers (_merâsil_), porteurs d’ordres +auxquels ils se conforment plus ou moins. Dans sa région, l’aguid +représente l’autorité du sultan, mais les indigènes conservent +l’organisation et les chefs qui leur sont propres[261]. Ceux-ci pèsent +généralement peu de chose dans la main des dignitaires d’Abéché : ils +craignent autant que leurs administrés l’arrivée des bandes ouadaïennes +et il n’est pas rare, quand l’aguid est annoncé, de les voir lui envoyer +des présents et le montant de l’impôt pour le détourner de venir. +L’aguid accepte quelquefois, mais il ne se prive point d’envoyer ses +gens faire des réquisitions de toute nature (mil, chevaux, soldats +même) : rien d’ailleurs ne saurait l’empêcher de faire à nouveau son +apparition l’année suivante, ou même de revenir sur sa parole. + +Nous avons déjà parlé par ailleurs, à plusieurs reprises, des razzias +d’esclaves exécutées par les aguids ouadaïens. Cette chasse particulière +se fait surtout chez les fétichistes du Sud (Djenakheré) et quelquefois +chez ceux du Nord (Bideyat). Les indigènes considérés comme étant +d’origine médiocre (_ma ḥourrin_), ou comme de mauvais musulmans +(_meslemin haouanin_), peuvent être également emmenés en captivité : les +Abou Semen, les Kouka, les Dadjo, etc., rentrent dans cette catégorie. +Enfin, certaines tribus toubou fournissent des jeunes filles destinées +au harem royal et de jeunes garçons appelés à être pages (_touèrat_). + + * * * * * + + +[Note 250 : Nous nous sommes servi, dans ce chapitre, des notes que nous +avait communiqués le regretté capitaine Repoux (tué en Mauritanie, au +combat de Aguelt el Rochba, le 16 mars 1908).] + +[Note 251 : Les fils du souverain du Ouadaï (_oulâd es selṭân_) sont +appelés _tangtalek_ et _kolotong_, les petits-fils _kolotong kolio_. La +reine-mère est appelée _momo_. Les filles du sultan (_benât es selṭân_) +ont le titre de _mérem_, et les petites-filles celui de _méramen_.] + +[Note 252 : _Doud-Mourra_, le lion de Mourra — Mourra est un village du +sultan, à 70 km. d’Abéché, sur la route d’El Fâcher.] + +[Note 253 : On appelle _doubanga, debanga_ une jarre énorme en terre non +cuite.] + +[Note 254 : Tous les aguids principaux ont un aguid el brich. Cette +fonction est une lieutenance. Le personnage qui en est investi remplace +l’aguid titulaire.] + +[Note 255 : Ce mariage fut célébré au moment où Nachtigal se trouvait à +Abéché. « L’aguid el Mahamid — rapporte l’explorateur — était, ainsi que +celui des Khouzam et celui des Debaba, fils de l’aguid Djerma, l’ancien +chef des Mahamid, qui avait rendu d’inappréciables services au roi, lors +de son accession au trône. » Bechâra s’identifie donc avec l’aguid +Djerma, l’assassin de Vogel. Bechâra fut le premier mari de mérem Zara, +fille de Moḥammed Chérif. Il en eut deux fils : le Mâgné Mouṣṭafa qui, +étant tout jeune, fit une chute de cheval et reçut les soins du docteur +Nachtigal, et l’aguid ed Dri Abdel Qâder.] + +[Note 256 : Il appartenait à la fraction kodoï des Tioukma.] + +[Note 257 : La plupart des grands dignitaires ont chacun leur aguid el +ouâdi.] + +[Note 258 : Lors de la fête annuelle qui a lieu à la montagne sacrée du +Kodoï (le mont Thoréga, situé à l’ouest et non loin de Ouara), tous les +adjâouid suivent le sultan et prennent part au pèlerinage. L’absence du +souverain est d’environ vingt-cinq jours ; huit jours de stationnement +au pied de la colline sainte, huit jours sur la montagne et encore huit +jours au pied. Il rentre ensuite à Abéché. Doud-Mourra avait coutume +d’aller, tous les ans, passer un mois à Mourra avec toute sa suite. Il +rentrait ensuite à Abéché, pour observer le jeûne du mois de Ramadhân.] + +[Note 259 : _ouakil_ : fondé de pouvoirs, procureur, intendant.] + +[Note 260 : Par contre, les Massalat, qui ne disposaient que de peu de +fusils, ont toujours agi par surprise et en sont immédiatement venus au +corps à corps.] + +[Note 261 : Les chefs de tribu sont appelés _tandjak_ et les maires de +village _mandjak_.] + + + + + CONCLUSION + + * * * * * + + +Nous avons déjà dit que tout ce qui vient d’être rapporté, au sujet du +gouvernement et de l’administration du Ouadaï, s’applique à la période +antérieure à la prise d’Abéché. Il est bien évident que l’occupation +française va supprimer la traite des esclaves et, à la grande joie des +populations opprimées, mettre un terme à l’exploitation brutale du pays +par une minorité guerrière. + +L’entrée de nos troupes dans Abéché et l’occupation du Ouadaï marquent +ce que l’on peut considérer comme la dernière étape de l’expansion +française de l’Afrique. Il reste bien, au Nord, le Borkou et le Tibesti, +qui appartiennent encore à la secte intransigeante des Senousis. Mais la +prise de possession de ces deux pays ne saurait tarder : d’ailleurs, +l’annexion de la Tripolitaine par les Italiens arrive à point pour nous +débarrasser de l’hostilité turque en Afrique Centrale et faciliter notre +action dans les territoires encore inoccupés de la zone reconnue à la +France par la convention franco-anglaise de 1899. Les Khouân, refoulés +dans leurs oasis du désert libyen, coupés de leurs communications avec +les contrées de l’intérieur, perdront alors la plus grande partie de +l’influence qu’ils avaient acquise en Afrique Centrale. Ennemis des +Chrétiens — qui, les Turcs disparus, commanderont tout le pays compris +entre le Ouadaï et la Méditerranée — n’ayant plus la ressource du +fructueux commerce des esclaves et des armes, condamnés à végéter dans +les maigres régions où ils se cantonnent, la puissance matérielle de +leur secte se réduira d’ailleurs à bien peu de chose. + +Reste à savoir si la haine farouche de la civilisation européenne, qui +survivra à la ruine presque totale du pouvoir de Si Aḥmed Chérif, ne +prendra point sa revanche un jour. + +Il est bien certain que, tant qu’ils n’auront point été dispersés, les +groupements senousis du désert de Lybie constitueront un dangereux foyer +de propagande islamique. D’autre part, la guerre italo-turque a +démontré, par des manifestations non équivoques, que la solidarité +musulmane est grande et que le monde des croyants tout entier subit le +choc en retour des coups qui sont portés à une partie de l’islam. Il y a +là l’indice de certaines fermentations, qui peuvent être dangereuses +pour les nations européennes qui sont en même temps de grandes +puissances musulmanes. + +Ce qu’avait fait le faqih poulo Cherf eddin contre les souverains du +Bornou et du Baguirmi, un nouveau mahdi, à la faveur de circonstances +favorables, pourrait bien mieux le faire contre nous : la crédulité des +musulmans — surtout des musulmans peu éclairés de l’Afrique Centrale — +est inlassable et la croyance au mahdisme est une de leurs plus +terribles maladies. + +Ce détail mérite de retenir notre attention, car, il ne faut point se le +dissimuler, un soulèvement islamique dans l’une de nos possessions de +l’Afrique noire, qui obtiendrait quelques succès au début, aurait un +retentissement énorme dans tous les autres. Il nous suffira de rappeler, +à ce sujet, que le désastre de Bir Ṭaouil provoqua une recrudescence +alarmante de l’agitation antifrançaise, au Ouadaï et dans les pays +voisins, et que nos adversaires musulmans dans ces régions oublièrent +leurs anciennes querelles pour faire bloc contre nous. + +Hâtons-nous d’ajouter que, dans la région du Tchad, on trouve de +nombreux fétichistes et aussi beaucoup de musulmans tièdes et nullement +fanatiques : pour le moment, la plupart de ces gens-là nous sont +reconnaissants de les avoir débarrassés des razzias ouadaïennes ou +autres. Néanmoins, il importerait, croyons-nous — quoique la chose soit +pratiquement difficile — de prévenir tout nouveau progrès de la religion +de Moḥammed. Nous avons déjà dit que, par le fait même de notre +occupation, son action était favorisée chez les fétichistes du Sud : si +nous n’y prenons garde, ceux-ci se trouveront bientôt avoir acquis, +jusqu’à un certain point, la mentalité irréductible de l’Arabe et de son +Islâm. A l’heure actuelle, Diongor, Sara, Banda, Kreich, etc., détestent +les musulmans, dont ils ont jusqu’ici alimenté le commerce d’esclaves. +Mais cette aversion s’atténuera dans l’avenir et il est vraisemblable +que, par la force des choses, le fétichisme de ces indigènes se laissera +entamer par l’islam envahisseur[262]. + +Mais revenons au Ouadaï. Ce pays, débarrassé de Doud-Mourra et aussi +d’Acyl verra s’ouvrir pour lui une ère de relèvement matériel et moral. +La sécurité, ramenant avec elle le goût du travail, favorisera le +développement de l’agriculture et du commerce. Là où régnait naguère la +demi-civilisation de l’Islâm, qui s’accommodait à merveille de la traite +et de l’exploitation du nègre, s’étendra désormais la « paix +française », gage d’un avenir meilleur. + +La région du Tchad ne contient pas les richesses naturelles que l’on +trouve, par exemple, au Congo ou en Côte d’Ivoire ; du reste, ce pays +est très éloigné de la mer et ne pourra exporter que certains produits +d’assez grande valeur (ivoire, plumes d’autruche, etc.). Un chemin de +fer transafricain qui relierait Kano à El Obeïd, par Fort-Lamy, Abéché +et El-Fâcher, rendrait certes de précieux services : mais c’est là un +rêve bien lointain... En tout cas, l’agriculture et l’élevage +permettront aux habitants de vivre largement et de payer facilement les +impôts que nous leur demanderons. On est même en droit de supposer que, +plus tard, les recettes du Territoire militaire du Tchad, pourront +couvrir entièrement les dépenses d’administration et les frais +d’entretien des troupes d’occupation. + + * * * * * + + +[Note 262 : Nous signalerons d’ailleurs, à ce sujet, les nouvelles +instructions données par M. Ponty, Gouverneur Général de l’Afrique +occidentale française (1909). A la suite d’événements récents survenus +en différents points de la colonie, et particulièrement chez les Pouls +du Fouta-Djallon, M. Ponty a modifié profondément les principes sur +lesquels reposait la politique indigène. Voici ce qu’il dit à propos des +musulmans. + +« Plus souples, plus familiers avec notre façon de concevoir le principe +d’autorité, plus disciplinés, il faut le dire, les musulmans arrivent +vite à acquérir l’hégémonie politique dans une contrée où les +fétichistes sont souvent en majorité. Il advient alors que, sans en +tirer nous-mêmes aucun bénéfice pour l’extension de notre influence, +nous favorisons, sans y prendre garde, l’extension du cléricalisme +musulman ; or, l’action de l’islam, si elle est conduite par des chefs +ambitieux ou fanatiques, revêt vite le caractère d’une protestation plus +ou moins dissimulée contre le innovations européennes. » + +M. Ponty a également signé, à la date du 8 mai 1911, une importante +circulaire prescrivant de substituer l’usage du français à « l’emploi +pour ainsi dire systématique de la langue arabe dans la rédaction des +jugements prononcés par les juridictions indigènes, dans la +correspondance officielle avec les chefs et les notables et dans presque +toutes les circonstances de la vie administrative des cercles. » Le +Gouverneur général fait très justement remarquer que la langue arabe est +le véhicule de l’islâm et que nous n’avons pas à encourager la +propagande musulmane. Voici, du reste, les intéressantes déclarations +qu’il fait à ce sujet. + +« L’occupation du pays définitivement faite, il est certain que les +conflits entre les indigènes et nous n’ont le plus souvent pour origine +que des malentendus ; or, il ne vous échappera pas qu’en donnant un +caractère officiel à l’emploi de la langue arabe, langue étrangère au +pays, nous créons des occasions d’où peuvent naître ces malentendus, +nous tendons même à fausser les idées des indigènes sur les principes de +notre politique à l’égard des groupements qui ne se réclament pas de +l’islamisme. + +« L’arabe ne pénètre dans les pays africains qu’avec le prosélytisme +musulman. C’est, pour le Noir, la langue sacrée. Obliger, même +indirectement, nos ressortissants à l’apprendre, pour obtenir avec nous +des relations officielles, revient donc à encourager la propagande des +sectateurs du Coran. Je n’ai pas à rechercher ici si cette propagande +s’exerce toujours dans un sens conforme à nos intentions. En tout cas, +nous n’avons pas à paraître prendre parti dans des questions religieuses +qui ne doivent nous intéresser qu’autant qu’elles sont appelées à +revêtir un caractère politique. »] + +[Illustration : CROQUIS D’ENSEMBLE DU CENTRE AFRICAIN + +E. LEROUX Edit. + +DEMOULIN Frères Sc.] + + + + + BIBLIOGRAPHIE + + * * * * * + + +Ahmed el Qalyoubi, _Kitâb en Naouâdir_. Le Qaire, 1302 hég., in-8. + +Askell Benton, _Notes on Some languages of the Western Sudan_. Londres, +1912, in-16. + +Barth, _Reisen und Entdeckungen in Nord und Central Afrika_, Gotha, +1857, 5 vol. in-8. + +Id., _Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien_. +Gotha, 1862, grand in-8. + +R. Basset, _Un épisode d’une chanson de geste arabe sur la conquête de +l’Afrique septentrionale_. _Bulletin de correspondance africaine_, 1885. + +Id., _Contes et légendes arabes_. _Revue des Traditions populaires_, +1898. + +C. H. Becker, _Zur Geschichte des östlichen Sûdân_. _Der Islam_, t. I, +1910, fasc. 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Subtil, _Histoire d’Abd el Gelil_, Paris, s. d. in-8. + +Tamisier, _Voyage en Arabie_. Paris, 1840, 2 v. in-8. + +Tilho, _Documents scientifiques de la mission_. Paris, 2 v. in-8. + +Toqué, _Essai sur le peuple et la langue Banda_, Paris, 1905, in-12. + +Vivien de S. Martin, _Année géographique 1863_. Paris, 1864, in-18 jés. + +Id., _Dictionnaire de Géographie universelle_, Paris, in-4. + + * * * * * + + + + + ERRATA DU TOME I + + * * * * * + + + Page : Ligne : Au lieu de : Lire : + + 4, n. 1, 2e Fellata _Fellahta_ + ligne, + + 26, 20, Tanembô _Ianembô_ + + 30, n. 1, 2e Balatoua _Dalatoua_ + ligne, + + 31, n. 2, 4e kerâad _kerâda_ + ligne, + + 35, n. 1, 2e Tamaggaden _Tamazgaden_ + ligne, + + 38, 19e ligne, confirmation du fait les confirmation du fait + Kanembou _que_ les... + + 42, 10, trimoussant _trémoussant_ + + 46, 21 et 22, Bogar, Kourâ Bogar-Kourâ + + 47, 21, connaissent pas le connaissent _que_ le + kanembou kanembou + + 73, n. 2, 4e le pays de l’eau où il y le pays _où il n’y a pas + ligne, a des oiseaux de taons_ + + 80, n. 1, 1re Balatoua _Dalatoua_ + ligne, + + 97, 32, el Machi el _Mahdi_ + + 100, 9, le Djimamla _de_ Djimamla + + 110, 18, Au mois d’août 1909 Au mois d’août _1906_ + + 136, 22, Faggara _Fagara_ + + 152, 1, tentations d’emprise _tentatives_ d’emprise + + 182, 14, madé tchogodo madé _tchodogo_ + + 192, 33, affluent _effluent_ + + 193, 15, Supprimer les guillemets. + + 196, 23, 24, creusés profondément creusés _peu_ + profondément + + 217, 12, reouzô monto _reuzô_ monto + + 220, 11, Supprimer la virgule : + tani mou fadrégé + + 233, 24, adé béré guenasso adé béré _genasso_ + + 235, 18, djenïd _djenïa_ + + 248, 30, endi onogué endi _ouogué_ + + 249, 21, Koursa, Kouza Koursa, _Kouga_. + + 251, 8, Qanna _Ganna_ + + 251, 15, 16, Ngalamiya — ont + + 294, 35, était des Kouka _étaient_ des Kouka + + 320, 14, Kallo seridj _Khallo_ seridj + + 329, 25, Ce que nous appelons — fort improprement, du reste — + _riz sauvage_ est une variété de riz, à petit grain, + 333, 14, que les indigènes sèment et récoltent dans les mares + temporaires de la brousse, qui sont, en quelque + 342, 31, sorte, des rizières naturelles. + + 335, 18, Abou Seman Abou _Semen_ + + 337, 4, rochers et Hadjer rochers _de_ Hadjer + + 337, 24, Assêlé (Bout el Fil) Assâlé + + 343, 15, Aggar Kebir _Haggar_ Kebir + + 357, note 2, Voir tome II, page 273 Supprimer : page 273 + + 361, 7, s’entendit ainsi _s’étendit_ ainsi + + 367, 10, qui rebondissent le long _rebondissaient_ le long + + 367, 29, et ce morceau de morts _monceau_ de morts + + 368, Ajouter au bas de la page la première ligne de la page 370 + + 370, Supprimer la première ligne + + 377, dernière ʿAïn Salakka ʿAïn _Galakka_ + ligne + + * * * * * + + + + + =TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND= + + * * * * * + + + Pages. + + LES ARABES 1 + + La population arabe 1 + + Les Hassanoua 34 + + Les Djoheïna 46 + + Tribus Non-Djoheïna 93 + + LE OUADAÏ 105 + + Au sujet du Ouadaï 105 + + Historique du Ouadaï 109 + + Les populations du Ouadaï 194 + + Le gouvernement et l’administration 238 + + Conclusion 269 + + Bibliographie 273 + + Suite de l’erratum du T. I 276 + + + * * * * * + ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, RUE GARNIER. + + + + +Note du transcripteur : + + + Page 29, " des ʿOulâd Hemed. Ajoutons que " a été remplacé par + " Oulâd " + + Page 36, " l’appui de ce que que nous avançons " a été remplacé par + " ce que nous " + + Page 40, note 66, " l’un deux (Matteucci) parlait " a été remplacé par + " d’eux " + + Page 73, " Khouzam, des ʿOulâd Ali et " a été remplacé par " Oulâd + ʿAli " + + Page 78, " pâturages du Baḥr et Ghazal " a été remplacé par " el " + + Page 86, note 137, " du nord de a Bataḥ " a été remplacé par " de + la " + + Page 97, " Zibêr considérait le Baḥr et Ghazal " a été remplacé par + " el " + + Page 103, " à leur stock de marchan-ses " a été remplacé par + " marchandises " + + Page 106, " Il ut assommé aux environs " a été remplacé par " fut " + + Page 112, " environs de Hadjed Djoumbo " a été remplacé par + " Ḥadjer " + + Page 122, " le erme de Dongolâoui " a été remplacé par " terme " + + Page 125, " Djaâdné Zaït, l’aguid ed Debada " a été remplacé par + " Djaʿâdné Zaït, l’aguid ed Debaba " + + Page 129, " le Ba Karé, saccaga le pays " a été remplacé par + " saccagea " + + Page 139, note 185, " _au pays des Senousssia_ " a été remplacé par + " _Senoussia_ " + + Page 142, " Les adjaouin rentrèrent à Abéché " a été remplacé par + " adjaouid " + + Page 155, " seulement de la capitaine ouadaïenne " a été remplacé par + " capitale " + + Page 172, note 204, " un vieux partisa d’Acyl " a été remplacé par + " partisan " + + Page 181, " désirer cette solution paci-que " a été remplacé par + " pacifique " + + Page 183, " chérifs venus du Soudan encouragaient " a été remplacé par + " encourageaient " + + Page 204, note 222, " le mot oudaïen _ermbeli_ " a été remplacé par + " ouadaïen " + + Page 205, Ajouté » après " peu de sa grandeur première. " + + Page 236, " assez profonde et à quelques centaines " a été remplacé + par " et a " + + Page 239, " contentent de leur abandonnner " a été remplacé par + " abandonner " + + Page 240, " des biens ou ou un commandement " a été remplacé par + " biens ou un " + + Page 247, " grands fendataires ayant auprès " a été remplacé par + " feudataires " + + Page 251, " Cette femmme lui est enlevée " a été remplacé par + " femme " + + Page 255, " enfin chargé da la chasse " a été remplacé par " de " + + Page 255, " incursion des bandes oudaïennes " a été remplacé par + " ouadaïennes " + + Page 273, " _Bearbeitung Central-Afrikakanischer_ " a été remplacé par + " _Central-Afrikanischer_ " + + Page 275, " _against the tribu of Bulala_ " a été remplacé par + " _tribe_ " + + Page 275, " _le cercle de Motto_. _Revne des troupes_ " a été remplacé + par " _Moïto_. _Revue_ " + + La plupart des occurrences de "cheik" ont été remplacées par "cheïk". + + Concernant les lettres diacritées d'un point souscrit, le point a été + supprimé dans quelques cas de : Ibraḥim, Abdallaḥ, Maḥdi ; et il a été + ajouté dans quelques cas de : Ahmed, Bahr, Haddâd, Hadjer, Hassan, + Hassen, Mahâmid, Mahariyé, Mehâreb, Mohammed, Moustafa. + + L'ʿaïn en forme de ʿ a été ajouté dans quelques cas de : Abd, + Abdoullahi, Ali, Amer, Omar, Othman. + + De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe + ont été apportés. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78227 *** diff --git a/78227-h/78227-h.htm b/78227-h/78227-h.htm new file mode 100644 index 0000000..9624e5d --- /dev/null +++ b/78227-h/78227-h.htm @@ -0,0 +1,15856 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> +<title>La région du Tchad et du Ouadaï, Tome 2 (de 2) | Project +Gutenberg</title> +<meta charset="utf-8"> +<link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> +<style> +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} +h1 +{ + text-align: center; + font-size: 100%; + font-weight: normal; + text-indent: 0; + line-height: 2; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 0.5em; + clear: both; +} +h2 { + font-size: 100%; + text-align: center; + font-weight: normal; + line-height: 1.1; + margin-top: 2em; + page-break-before: always; + clear: both; +} +h3 { + font-size: 100%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 1em; + font-weight: normal; + text-align: center; + page-break-before: always; + clear: both; +} +h3.nopb { + page-break-before: avoid; +} +h4, h5 { + font-size: 100%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 1em; + font-weight: normal; + text-align: center; + page-break-before: avoid; + clear: both; +} +hr.chap { + color: Gray; + background-color: Gray; + width: 65%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} +hr.decor { + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} +hr.decordb { + border-bottom: 5px double black; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} +hr.spaced2 { + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; +} +hr.spaced3 { + margin-top: 1.5em; + margin-bottom: 1.5em; +} +.x-ebookmaker hr.chap { display: none; 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BURDIN +ET C<sup>ie</sup>, 4, RUE GARNIER.</p> + +<hr class="decor width8"> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="titlepage"> +<h1><span class="large">LA RÉGION</span><br> +<span class="small">DU</span><br> +<span class="xxlarge">TCHAD ET DU OUADAÏ</span> +</h1> + +<p class="center vsmall letter-spaced01">PAR</p> + +<p class="center spaced13 space-above15 space-below15"><span class= +"sc">Henri</span> CARBOU<br> +<span class="vsmall">ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES</span></p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="center less bold spaced15">Études ethnographiques.<br> +Dialecte toubou</p> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="center med letter-spaced01">TOME SECOND</p> + +<hr class="decor width2"> + +<p class="center small letter-spaced">Accompagné d’une carte.</p> + +<div class="figdecor"> +<figure class="iwdecor1"><img src='images/logo.jpg' alt= +'[Décoration]'> +</figure> +</div> + +<p class="publisher">PARIS<br> +<span class="less">ERNEST LEROUX, ÉDITEUR</span><br> +<span class="small">28, RUE BONAPARTE, VI<sup>e</sup>.</span></p> + +<hr class="decor width1"> + +<p class="center less">1912</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="large"><span class="pagenum" id= +"Page_1">[1]</span><a id="p1"></a>LES ARABES</h2> + +<hr class="decordb width20"> + +<h3 class="nopb"><a id="p1c01"></a>LA POPULATION ARABE</h3> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Arabes ont exercé une influence +considérable dans l’Afrique centrale par la diffusion de leur +religion, de leurs mœurs et de leur langue. Il faut dire d’ailleurs +qu’ils sont très nombreux et que, vivant au milieu des autres +indigènes, ils se sont parfois mélangés à ceux-ci : citons, +parmi les fractions issues d’un mélange d’Arabes et de nègres, les +Toundjour, les Boulala et surtout la tribu si importante des +Salamat.</p> + +<p>Au début, les Arabes, nouveaux venus en Afrique, n’étaient pas +en état de réduire par la force les groupements fétichistes qu’ils +trouvaient devant eux. Ils paraissent avoir employé partout le même +mode de pénétration pacifique, pour asseoir progressivement leur +influence chez les populations nègres. Par la suite, les +demi-Arabes et les nègres arabisés que furent leurs descendants, +créèrent les divers royaumes de l’Afrique Centrale.</p> + +<p>Nous avons montré que la tradition attribuait à des Arabes la +fondation de l’antique royaume du Kanem. De même, le royaume du +Ouadaï fut, plus tard, organisé par la population arabe des +Toundjour. Ceux-ci furent remplacés par une<span class="pagenum" +id="Page_2">[2]</span> nouvelle dynastie arabe, celle de ʿAbd el +Kerim ben Djamé, dont le sultan Acyl et son ennemi Doud-Mourra sont +deux descendants. Au Darfour, où ils régnaient également, les +Toundjour se virent enlever le pouvoir par des princes métissés de +sang arabe.</p> + +<p>La langue arabe est très répandue dans tout le pays<a id= +"FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. +Elle est généralement connue des Nouba<a id= +"FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et +parfois aussi des Kirdi.</p> + +<p>La force des armes ou simplement la force des choses ont donc +changé complètement la physionomie de toute cette<span class= +"pagenum" id="Page_3">[3]</span> partie de l’Afrique, qui est +actuellement une région arabisée. Certaines populations, réfugiées +dans les îles du Tchad (Boudouma, Kouri)<a id= +"FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> ou +dans les montagnes du Sud (Melfi, Bédanga, Boullong, Guéra, Abou +Telfan, etc.), ont gardé longtemps — ou même gardent encore — les +mœurs et les pratiques du fétichisme. Mais, du moment que notre +occupation a fait cesser les luttes intestines qui désolaient ce +pays et que, n’ayant plus à craindre d’être réduits en esclavage, +les fétichistes peuvent entrer en relations avec les populations +musulmanes avoisinantes, il est évident que les progrès de la +religion de Moḥammed et de la langue arabe seront beaucoup plus +rapides que par le passé<a id="FNanchor_4"></a><a href= +"#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p>Cette extension de l’islamisme n’est d’ailleurs pas due aux +exhortations de prêtres fanatiques et à une propagande intense. +Tous les indigènes musulmans ne pratiquent pas leur religion avec +une ferveur exemplaire et beaucoup d’entre eux transgressent même +les règles de vie les plus élémentaires établies par le Qoran, +notamment en ce qui concerne la prohibition des boissons +fermentées. Mais le fait d’avoir embrassé l’islamisme confère une +sorte de noblesse et donne le droit de parler avec le plus profond +mépris des <em>Kirdi</em>, c’est-à-dire de tous ceux qui ne sont +pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens<a id= +"FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. +Ajoutons, d’ailleurs,<span class="pagenum" id="Page_4">[4]</span> +que les progrès de cette religion s’expliquent par sa supériorité +sur les pratiques fétichistes, parce qu’elle est à même de donner +une certaine culture, et celui qui sait lire et écrire est très +considéré des indigènes, et enfin parce que sa simplicité lui +permet de s’adapter merveilleusement à ce milieu de nègres au +cerveau primitif.</p> + +<p>Les Arabes sont nombreux dans toute cette partie de +l’Afrique : ils habitent le Bornou anglais, le Bornou +allemand, le Territoire du Tchad, le Ouadaï et le Darfour. Ils +peuvent être divisés en deux groupes, et les tribus de chacun de +ces groupes ont entre elles d’étroites relations de parenté.</p> + +<p>Au Bornou et dans le Territoire du Tchad, les Arabes sont +appelés <em>Choa</em> par les autres indigènes<a id= +"FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class= +"fnanchor">[6]</a> : les Bornouans, les Kanembou et les Kotoko +disent <em>Choa</em> ; les Baguirmiens <em>Chiwa</em> et +<em>Choua</em> ; les Boulala <em>Sôougué</em><a id= +"FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class= +"fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>Ce furent les explorateurs Denham et Clapperton qui signalèrent, +pour la première fois, la présence d’une population arabe +sédentaire vivant dans la région du lac Tchad, principalement du +côté du Sud. « Les Arabes Choua, disaient les explorateurs de +1823, sont une race très extraordinaire. Ils présentent très peu de +ressemblance avec les Arabes du Nord. Leur physionomie est belle et +ouverte, le nez aquilin, l’œil bien fendu, la peau d’une nuance +légèrement cuivrée. Ils sont tout à la fois rusés et courageux. +L’arabe qu’ils parlent est presque du pur égyptien. »</p> + +<p>Ce nom de Choa n’appartient pas à la langue arabe. Il est donc +inutile de chercher à le rapprocher de celui des pasteurs chaouia +de l’Algérie orientale ou du Maroc<a id="FNanchor_8"></a><a href= +"#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_5">[5]</span>« La population +arabe des Choa, dit Barth, est venue exclusivement de l’Orient, à +une époque relativement récente ; des documents historiques +font remonter à un peu plus de deux siècles et demi sa présence +dans le Bornou, ou tout au moins dans le Kanem<a id= +"FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class= +"fnanchor">[9]</a>. »</p> + +<p>D’Escayrac de Lauture, dans son <em>Mémoire sur le Soudan +oriental</em>, partage tout à fait ce sentiment. Il n’hésite même +pas à considérer ces Arabes comme les représentants des anciens +Qoréïchites, émigrés de l’Arabie vers la dixième année de l’hégire +(631 de l’ère chrétienne). « On sait, dit-il, que les +Koreychites persécutèrent les premiers musulmans et que ceux-ci se +réfugièrent auprès du roi d’Abyssinie : ils regagnèrent plus +tard l’Arabie, mais le fait de leur émigration en Afrique montre +qu’à cette époque les Arabes du Hedjaz savaient chercher un refuge +de l’autre côté du golfe, et n’avaient pas besoin pour pénétrer +dans le Soudan de passer par l’isthme de Suez. Les Koreychites, +toujours ennemis du Prophète, le menacèrent bientôt de plus +près : Moḥammed fut contraint de se réfugier à Médine (alors +Yatreb). Médine s’arma pour l’islam : la Mecque se prépara +moins à défendre ses idoles qu’à repousser un dieu qui la gênait et +un prophète qu’elle détestait. La Mecque fut vaincue et ses idoles +renversées : son chef, Abou Sofian, acheta la vie et la +conservation d’une partie de sa grandeur au prix d’un simulacre de +conversion : les Koreychites durent imiter leur chef ou +quitter leur patrie : abandonner la tradition ou les toits de +leurs ancêtres. La tradition avait pour elle des siècles sans +nombre et la vie nomade avait été longtemps celle de la plupart +d’entre eux : peu attachés au sol, ne connaissant d’autre +patrie que la tribu, beaucoup de Koreychites se décidèrent à +émigrer, emportant avec eux l’esprit indépendant de la vieille +Arabie, ne laissant derrière eux qu’une ville transformée en +couvent, un temple profané, des idoles redevenues poussière.</p> + +<p>« L’Arabie ne leur offrait point un refuge assez sûr : +si les<span class="pagenum" id="Page_6">[6]</span> murs de la +Mecque n’avaient pu les défendre, ceux de Tayef ne pouvaient les +mettre à l’abri des poursuites du Prophète qui déjà couvrait la +campagne de corps de cavalerie ; chargés de la mission +pacifique, dit Abou-el-Féda, de recueillir des conversions : +ce qu’il fallait d’ailleurs aux émigrés, ce n’était point +l’hospitalité précaire d’un autre peuple, mais des terres vacantes, +des pâturages sans maître et de vastes espaces où leur vue pût +s’étendre sans rencontrer d’autres hommes.</p> + +<p>« L’Afrique leur offrait tout cela, car physiquement +l’Afrique n’est qu’une grande Arabie : ils passèrent la mer +Rouge et pénétrèrent dans le Soudan.</p> + +<p>« Étaient-ils nombreux ? Je l’ignore : l’histoire +écrite n’en fait pas mention : traitée par des néophytes du +nouveau culte, elle s’est bornée à enregistrer des conversions, +passant prudemment sous silence la protestation acharnée de ceux +dont l’assentiment était le plus nécessaire. Abou-el-Féda rapporte +quelques propos tenus par les Koreychites contre le Prophète et son +culte, mais il ne dit pas ce que devint le grand nombre de ceux qui +ne se convertirent point, où se réfugièrent ceux que Khaled eut à +combattre en entrant dans la ville.</p> + +<p>« On sait que les Koreychites constituèrent jadis une +puissante nation ; ils ne forment plus aujourd’hui dans le +Hedjaz qu’une petite tribu, dont Burckhardt évaluait les forces à +300 fusils. On peut admettre du reste que le nombre des émigrés ne +fut pas considérable, car, dans une grande partie du Soudan +occidental, les Arabes paraissent s’être glissés par familles, dont +le temps seul a pu faire des tribus considérables. J’ajouterai que +les migrations sont un accident si fréquent dans la vie des peuples +arabes, que leurs historiens peuvent souvent n’y pas faire +attention et les passer sous silence.</p> + +<p>« Quoi qu’il en soit, la grande voix de la tradition des +Arabes soudaniens perce le silence de l’histoire écrite par leurs +ennemis : presque tous les Arabes du Soudan se +disent<span class="pagenum" id="Page_7">[7]</span> Koreychites et +sont reconnus pour tels : leur langue altérée un peu par le +temps, accrue de quelques mots empruntés aux vocabulaires des +nègres, est cependant encore la langue du Hedjaz plus harmonieuse, +plus concise, plus énergique, plus grammaticale et plus arabe que +les jargons parlés en Égypte et dans le Gharb<a id= +"FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class= +"fnanchor">[10]</a>. »</p> + +<p>Vivien de Saint-Martin partage l’opinion de d’Escayrac de +Lauture. « Que devint, dit-il, cette population émigrée des +Koréïchites ? L’histoire ne le dit pas, et c’est la tradition +des tribus africaines qui répond, si elle est fidèle, à cette +question que l’on s’est posée. Fidèle, tout indique qu’elle l’est +en effet. A quelle autre branche de la famille arabe les Choua +pourraient-ils se rattacher ? Ce n’est pas aux tribus établies +sur le Nil ou en Nubie depuis les temps anciens, à celles que +mentionnent les auteurs grecs et latins ; car si elles ont +conservé l’idiome natal, c’est avec de profondes altérations, +qu’explique assez leur long contact avec les populations natives de +l’Éthiopie. On ne saurait songer non plus aux expéditions +musulmanes sous les Khalifes, car aucune ne fut dirigée vers ces +parties intérieures du Soudan oriental, où le culte de Mahomet n’a +pénétré qu’à des époques relativement très récentes. Il ne reste +donc, à ce qu’il semble, que l’émigration koréïchite, qui seule +peut rendre raison et de la route suivie par la colonie arabe du +Bornou et de la pureté avec laquelle les Choua conservent la langue +koréïchite du Hedjaz<a id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" +class="fnanchor">[11]</a>. »</p> + +<p>Nous avons déjà vu que ce nom de Choa était celui que certaines +populations donnaient aux Arabes. Ce nom ne<span class="pagenum" +id="Page_8">[8]</span> prouve rien d’ailleurs, car une même +peuplade peut être appelée de façons différentes par ses différents +voisins : les habitants du Kanem, qui se donnent le nom de +Ianembô, sont appelés Aoussâ par les Toubou et Hamedj par les +Arabes ; de même, les Toundjour sont appelés Kourâda par les +Toubou, et les Ouadaïens portent les noms variés de Wadaï, Borgou, +Koursada et Kouga. Si l’on ne peut pas toujours s’expliquer les +noms de population employés par les indigènes, ces derniers sont +parfois aussi embarrassés que l’Européen. D’autre part, les Choa ne +sont pas groupés dans une région bien déterminée, et c’est une +erreur de croire que leur nom servit à désigner une population +arabe tout à fait particulière, habitant le Bornou, le Baguirmi et +le Kanem.</p> + +<p>En réalité, les Arabes de l’Afrique Centrale sont diversement +nommés par les indigènes des contrées où ils résident : Choa, +Aroua, Aramka et Solong<a id="FNanchor_12"></a><a href= +"#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Les rivalités, les +migrations ont amené assez souvent le morcellement des tribus, dont +on retrouve les fractions aux quatre coins du pays. C’est ainsi +qu’il y a des Khouzam<a id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" +class="fnanchor">[13]</a> au Bornou, au Baguirmi, au Ouadaï et au +Darfour. Il est donc inexact de dire, en parlant des Choa de la +région du lac, que « ces Arabes ne se sont jamais confondus +avec les tribus voisines du Ouadaï et du Darfour ». Il y a des +Choa nomades, il y en a de sédentaires ; mais cette division +en nomades et sédentaires ne répond à aucune particularité +ethnique : les circonstances seules ont amené certaines tribus +à se fixer dans les régions humides du Sud, où elles ont été +forcées de renoncer à la vie errante de leurs ancêtres.</p> + +<p>Certains Arabes du Bornou et du Territoire du Tchad sont +apparentés à ceux du Ouadaï et du Darfour. Tous les Arabes de +l’Afrique Centrale sont d’ailleurs absolument distincts des tribus +arabes, ou d’origine arabe, telles que les Oulâd +Slimân,<span class="pagenum" id="Page_9">[9]</span> les Toundjour, +les Dialiin, etc., qui ne se rattachent pas aux deux groupes dont +nous avons parlé. Nous donnerons parfois aux Arabes le nom de Choa, +terme impropre du reste, parce que localisé. Voyons maintenant +quelles sont leurs principales divisions.</p> + +<p>« Que les Choa soient venus de l’Orient, écrit Vivien de +Saint-Martin, c’est ce qui ne saurait être l’objet d’un +doute. » Cela n’est pourtant vrai qu’en partie : les Choa +forment deux groupes bien distincts, l’un venu du Nord, l’autre +venu de l’Est. Les tribus du premier et certaines tribus du second +se sont rencontrées dans la région du Tchad et, depuis lors, ont +vécu côte à côte sur les bords du Chari et surtout au Bornou.</p> + +<p>Le groupe du Nord aurait suivi la côte depuis l’Égypte jusqu’à +la Tripolitaine, en marchant vers l’Ouest par conséquent : +d’où le nom de <em>Ḥassan el Gharbi</em><a id= +"FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> +donné à son chef, et serait ensuite venu s’installer dans les pays +du Tchad. C’est le groupe des Hassaouna. L’autre groupe serait venu +de l’Est par le Kordofan et le Darfour. Les différentes tribus de +ce groupe se réclament de ʿAbdoullahi el Djoheïni, qui semble être +l’ancêtre commun. Mais ces tribus sont tellement dispersées depuis +le Bornou jusqu’au Darfour que le nom de Djoheïna, donné à +l’ensemble des Arabes qui constituent ce groupe, est assez rarement +employé. Les Ḥassaouna, au contraire, ne se trouvent qu’au Bornou +et à l’est du lac, depuis Fort-Lamy jusqu’au Kanem.</p> + +<p>Ces Arabes sont-ils d’origine qoréïchite ?...</p> + +<p>Les arguments que l’on a fait valoir, à l’appui de cette thèse, +peuvent, en somme, se réduire à ceci : les Choa sont d’origine +qoréïchite parce que la tradition le dit, parce qu’ils sont venus +de l’Est, parce qu’ils ont conservé assez pure la langue du Hedjâz +et enfin parce les Qoréïchites, après leur départ d’Arabie, doivent +s’être réfugiés au Soudan.</p> + +<p>Est-il bien sûr, tout d’abord, que « la plupart des +Arabes<span class="pagenum" id="Page_10">[10]</span> du Soudan se +disent Qoreychites » ? Nachtigal n’en parle pas et, pour +notre part, nous ne l’avons jamais entendu dire. Les renseignements +que les Arabes donnent sur leurs origines sont d’ailleurs assez +vagues. On peut en déduire toutefois ce que nous avons déjà +rapporté, au sujet de leur division en deux groupes. Quant aux +généalogies, nous ne savons trop quelle confiance il faut leur +accorder. Elles sont utiles, parce qu’elles permettent de grouper +les tribus d’une manière rationnelle, mais elles paraissent quelque +peu fantaisistes en faisant remonter ces tribus aux proches parents +du Prophète : les Ḥassaouna se réclament de ʿAli el Kerrar, +cousin et gendre de Moḥammed, et les Arabes venus de l’Est font +remonter leur généalogie à ʿAbd el Moṭṭaleb, grand-père et tuteur +de Moḥammed<a id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class= +"fnanchor">[15]</a>.</p> + +<p>Nous avons déjà dit ce qu’il fallait penser de l’unique +direction d’arrivée des Choa dans la région du Tchad.</p> + +<p>L’argument relatif à la pureté de la langue semblerait plus +sérieux. Notre étude pratique d’arabe centre-africain traite du +dialecte généralement employé dans les pays, aussi bien par les +Arabes que par les populations voisines. Mais les Arabes, surtout +les nomades du nord du Ouadaï (Oulâd Râchid et Maḥâmid), parlent +une langue plus pure. Nachtigal remarque que les Choa du Bornou +« ont presque conservé dans son antique pureté la langue de la +péninsule arabe »<a id="FNanchor_16"></a><a href= +"#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> et que « la +prononciation et les expressions rapprochent leur dialecte de +l’arabe que parlaient autrefois les Bédouins<span class="pagenum" +id="Page_11">[11]</span> de l’Arabie »<a id= +"FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. +M. Gaudefroy-Demombynes dit également que le vocabulaire arabe du +Tchad « a un caractère bédouin et oriental très net ». +Enfin, M. René Basset nous signale qu’il y avait plusieurs +dialectes bédouins dans l’ancienne Arabie et que Nachtigal aurait +été bien en peine d’établir leur différence.</p> + +<p>Le dernier argument n’a que peu de valeur par lui-même.</p> + +<p>M. René Basset n’attache aucune valeur à l’opinion de d’Escayrac +de Lauture sur les Arabes du Soudan. Il relève d’ailleurs quelques +inexactitudes dans le passage que nous avons cité : +contrairement à ce que croit d’Escayrac de Lauture, les historiens +arabes nous ont conservé le souvenir des luttes entre Arabes +musulmans et Arabes païens, du reste, il y a eu des historiens +arabes chrétiens, sans parler des historiens syriaques ou grecs +chrétiens, contemporains ou postérieurs ; Abou ’l Féda dit que +les Qoréïchites se convertirent à l’islamisme et n’émigrèrent +point, M. René Basset fait remarquer à ce sujet qu’Abou ’l Féda +n’est que l’abréviateur d’Ibn el Athir, qui a abrégé Tabari ; +les Qoréïchites formaient la caste dominante à la Mekke, et ne +constituaient pas du tout une puissante nation ; enfin le +dialecte du Tchad n’est pas la pure langue du Hedjâz.</p> + +<p>Pour conclure, le savant doyen de la Faculté des Lettres d’Alger +dit formellement <em>qu’il n’y a pas eu</em>, en 634, d’émigration +de Qoréïchites de la Mekke en Afrique. Il constate que d’Escayrac +de Lauture affirme <em>sans aucune preuve</em> l’émigration en +question, et il ajoute que cet auteur eût été d’ailleurs bien +embarrassé de citer un texte arabe à l’appui de sa thèse. Selon M. +René Basset, les pages que nous avons citées sont un roman sans +aucune base autre que l’imagination de d’Escayrac de Lauture. Il +dit également, au sujet de l’opinion de Vivien de Saint-Martin, que +celui-ci manque totalement de critique historique. +« Remarquez, dit-il, l’absurdité du raisonnement de ces deux +auteurs : les Qoréïchites émigrent<span class="pagenum" id= +"Page_12">[12]</span> pour fuir la nouvelle religion (l’islam) et +ce sont eux qui la propagent en Afrique ! Quand l’ont-ils +embrassée ? »</p> + +<p>Les Arabes ont poussé assez avant vers le Sud et on les trouve +dans des régions telles que le Baḥr Salamat, le Baguirmi et le +Mandara. Mais, pour vivre dans ces pays, inondés pendant +l’hivernage et infestés par les moustiques et les grosses mouches, +ils ont dû renoncer à la vie nomade et se mélanger aux diverses +populations noires. Les Salamat, qui forment la transition entre +les Arabes restés assez purs et les autres indigènes, constituent +la tribu la plus méridionale.</p> + +<p>Dans les différentes tribus arabes, la pureté de la race, le +genre de vie et les mœurs dépendent de la position qu’elles +occupent sur la carte. Les Arabes des régions sablonneuses du Nord +sont <em>abbala</em><a id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" +class="fnanchor">[18]</a> et par conséquent nomades. Ils se sont +conservés assez purs et, si les mœurs de certains d’entre eux, — +des Maḥâmid, par exemple — ont subi quelques modifications par +suite du voisinage des Ouadaïens, ces Arabes n’en restent pas moins +fidèles, dans l’ensemble, à beaucoup de traditions de leurs +ancêtres.</p> + +<p>Prenons, au contraire, les Salamat et les Hémat du Sud, qui +vivent au milieu de populations non arabes, et souvent à côté de +fétichistes. Le teint est alors très foncé, presque aussi noir +parfois que celui de la population avoisinante. Notons cependant +que, quelle que soit la proportion de sang noir qui se trouve chez +ces Arabes, il n’en existe pas moins, dans la physionomie aussi +bien que dans la couleur, une réelle différence entre eux et les +autres indigènes : on la saisit facilement avec un peu +d’habitude. Ces Arabes du Sud sont généralement pasteurs, mais +sédentaires. Tandis que les tribus du Nord ont de nombreux moutons +et presque pas de vaches, les autres Arabes, par contre, possèdent +de beaux troupeaux de bœufs mais presque pas de moutons<a id= +"FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. +Le climat<span class="pagenum" id="Page_13">[13]</span> humide des +régions qu’ils habitent force ces derniers à prendre certaines +précautions pendant l’hivernage : ils font de la fumée dans +les cases où ils mettent leurs animaux, afin de protéger ceux-ci +des mouches venimeuses ; les troupeaux ne quittent le village +que vers neuf heures du matin, c’est-à-dire quand le soleil a +asséché l’herbe de la brousse, et cela afin d’éviter que l’humidité +ne fasse pourrir les pieds des moutons ; les animaux rentrent +dans les cases au plus fort de la chaleur et n’en ressortent que +dans l’après-midi.</p> + +<p>Les mœurs des Arabes du Sud se ressentent du voisinage des +fétichistes. Aussi leurs frères du Nord parlent-ils d’eux avec le +plus profond mépris : « <em>Houma ʿArab haouanin, ma +ḥourrin mislna ; houma misl el Kirdi</em><a id= +"FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, +ce sont de mauvais Arabes ; ils ne sont pas de pure race comme +nous ; ils sont semblables aux fétichistes ».</p> + +<p>Les Arabes nomades ont généralement le teint clair. Ils ont vécu +dans un isolement relatif, par suite de leur existence errante, +mais les alliances avec des concubines étrangères ont cependant +altéré la pureté primitive de la race. Ils sont exclusivement +pasteurs. Ils se nourrissent du lait de leurs chamelles, de leurs +vaches ou de leurs brebis, de quelques fruits sauvages (doum, +hadjlidj, nabaq, etc.) et du mil acheté aux populations +sédentaires. Ils sont maigres, agiles et très résistants aux +fatigues et aux privations.</p> + +<p>Leurs cases, facilement démontables, sont formées par des +baguettes placées verticalement sur les quatre côtés d’un rectangle +et réunies, à une certaine hauteur, par une baguette +horizontale : une ouverture est ménagée, qui doit servir de +porte. Les baguettes horizontales des deux grands côtés du +rectangle sont ensuite réunies par d’autres baguettes recourbées, +formant une sorte de dôme. Il ne reste plus alors qu’à<span class= +"pagenum" id="Page_14">[14]</span> recouvrir le tout avec des +nattes d’hyphène. L’intérieur peut être tapissé de peaux de +moutons, et un lit est vite installé, au moyen de quatre petites +fourches et d’un cadre en bois. Lorsqu’il y a une alerte, en un +clin d’œil les cases sont pliées et chargées sur les chameaux. +Quant aux troupeaux, ils sont parqués dans des <em>zéribas</em> +(clôtures d’épines rapportées).</p> + +<p>Ces installations primitives ne conviennent que dans les pays +sablonneux et secs, dans le Baḥr el Ghazal ou au nord du Ouadaï. +Quand des Arabes ont voulu mener la vie nomade dans des régions +humides, la maladie et les épizooties les ont bien vite forcés à se +construire des villages. Ainsi les Dagana, après avoir été chassés +du Baḥr el Ghazal par les Kreda, nomadisèrent quelque temps au +Fitri et au Médogo. Mais la tribu fut éprouvée par la fièvre, une +épidémie bovine décima les troupeaux, et ces Arabes, presque +complètement ruinés, revinrent s’installer comme sédentaires sur +les bords du Séré<a id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" +class="fnanchor">[21]</a>. Un fait analogue s’est produit, plus +récemment, pour deux fractions Beni-Ouaïl, qui avaient voulu mener +la vie nomade dans le Dagana.</p> + +<p>Les nomades sont très sujets au paludisme. Les sédentaires, même +teintés, n’en sont point exempts, d’ailleurs. Mais ceux-ci +supportent beaucoup mieux l’humidité des régions du Sud. Leurs +alliances avec les populations voisines et la vie qu’ils mènent +leur ont donné des formes plus pleines et plus robustes que celles +des nomades. On voit quelquefois, parmi eux, de grands diables de +noirs, solides et bien plantés, qui n’ont d’arabe que le nom.</p> + +<p>Les plus purs d’entre les Arabes jugent indignes d’eux de +travailler la terre et, s’ils ont des villages, abandonnent ce soin +à leurs captifs. Ce préjugé s’affaiblit avec la pureté de la race +et l’on peut voir certains Salamat du Baguirmi, par exemple, faire +la récolte et battre le grain, tout comme des Abou Semin ou des +Kanembou. Notre occupation a pour résultat d’amener la disparition +progressive de l’esclavage.<span class="pagenum" id= +"Page_15">[15]</span> Les entraves que nous apportons au commerce +des captifs ne réjouissent guère les Arabes, lesquels ne +comprennent pas et l’avouent d’ailleurs ingénument : +« Qui donc travaillera la terre et fera venir le mil quand +nous n’aurons plus de captifs ? »</p> + +<p>Nous avons déjà dit, d’une façon générale, que la langue arabe +du Tchad s’était conservée assez pure. Quelques mots ont cependant +été empruntés aux langues des nègres :</p> + +<ul class="simple5"> +<li><em>ngrinti</em>, du kanembou <em>ngouroutou</em>, +hippopotame ;</li> + +<li><em>mérem</em>, du kanouri <em>mérem</em>, +princesse ;</li> + +<li><em>korrorat</em>, du toubou <em>korroro</em>, cris, etc.</li> +</ul> + +<p>Il est possible de distinguer certaines différences dans les +vocabulaires employés par les diverses tribus. Ainsi, quand on a +vécu quelque temps avec les Ḥassaouna, on remarque que leur +dialecte diffère quelque peu de celui employé par les Arabes de +l’Est. De même, les Toundjour emploient certains mots qui leur sont +particuliers ; et, si on ne comprend pas, ils s’empressent de +dire : <em>da kelamna</em><a id="FNanchor_22"></a><a href= +"#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> ; nous autres, +Toundjour, nous parlons ainsi. Enfin, les anciens rabḥistes, que +les indigènes du pays désignent sous le nom de <em>Tourk</em>, +emploient parfois des mots et des expressions du Darfour. Détail à +noter : le verbe <em>kan</em>, être, qui joue un rôle si +important en arabe régulier et qu’on retrouve dans tous les autres +dialectes, n’est pas employé dans la langue du Tchad.</p> + +<p>« Nous nous représentons tous les Arabes d’Afrique, dit +d’Escayrac de Lauture, comme des missionnaires armés ; Arabe +et musulman sont pour nous des termes synonymes : le Soudan, +cependant, renferme peut-être encore des Koreychites +idolâtres ; c’est depuis trois, depuis deux, depuis un siècle +seulement, pour la plupart, que les autres ont subi l’islam plutôt +qu’ils ne l’ont reçu : l’islam les poursuivait à travers toute +l’Afrique, ils avaient eu le temps d’oublier l’existence de ce +prophète ennemi de leurs aïeux, quand le<span class="pagenum" id= +"Page_16">[16]</span> nom de ce prophète leur fut annoncé : +ils ne se hâtèrent pas d’embrasser sa doctrine : les noirs, +leurs voisins, plus crédules qu’eux, en furent les premiers +néophytes ; plus d’une tribu koreychite se vit imposer l’islam +par un prince du Soudan, ou y fut appelé par un apôtre noir<a id= +"FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class= +"fnanchor">[23]</a>. »</p> + +<p>Il faut bien se garder de croire à la lettre tout ce qui +précède : du reste, la thèse de d’Escayrac de Lauture est +<em>a priori</em> fort paradoxale et nous savons déjà que M. René +Basset l’a énergiquement combattue. En Afrique Centrale, Arabe et +musulman sont également des termes synonymes, et les plus fidèles +sectateurs de Moḥammed se rencontrent parmi les Arabes nomades. Il +n’existe pas d’Arabes idolâtres, pas plus d’ailleurs que les Choa +ne sont désignés sous le nom de Karda<a id= +"FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. +Pour les indigènes, la conversion de ces Arabes à l’islamisme se +perd dans la nuit des temps, et la tradition les représente comme +ayant toujours été musulmans. En tout cas, ils l’étaient déjà +depuis longtemps au <span class="sc2">XVII</span><sup>e</sup> +siècle, lorsque ʿAbd el Kerim ben Djamé fonda le royaume du +Ouadaï.</p> + +<p>Ce que dit d’Escayrac de Lauture s’appliquerait bien mieux aux +Toundjour, que cet auteur range, du reste, parmi les tribus +non-qoreychites. Cette tribu, d’origine arabe, est venue au Soudan +à une époque très reculée. Certaine tradition lui attribue une +origine qoreychite<a id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" +class="fnanchor">[25]</a>. D’autre part, on pourrait croire que la +conversion des Toundjour à l’islâm<span class="pagenum" id= +"Page_17">[17]</span> est relativement récente. La dynastie du roi +toundjour Daoud, si elle n’était pas absolument païenne, ne devait +pas être indemne de pratiques fétichistes. En tout cas, nous avons +entendu dire au Kanem que, lorsque les Toundjour furent chassés du +Ouadaï, ils étaient encore <em>kirdi</em>. Notons, de plus, que +l’accession tardive des Toundjour à la religion du Prophète semble +être confirmée par l’usage qu’ils font de boissons fermentées +(merissé, khall) et par ce fait qu’ils ne pratiquent pas l’excision +des filles, alors que tous les Choa le font. On voit donc que les +Toundjour se sont comportés comme les nombreuses populations noires +actuellement musulmanes et qu’ils sont absolument distincts des +autres tribus arabes. On pourrait les présenter comme les +descendants directs des anciens Qoréïchites. Et cependant on se +tromperait fort en le croyant. D’abord, M. René Basset nous fait +remarquer que les Qoréïchites n’ont point quitté l’Arabie et qu’il +n’y a pas eu de migration arabe païenne ; de plus, la +tradition rapporte généralement que les Toundjour descendent des +Beni Hilal ; et enfin la tribu en question n’est pas venue de +l’Orient, elle est venue de Tunis<a id="FNanchor_26"></a><a href= +"#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p>Pour expliquer la tiédeur des sentiments religieux des Toundjour +et la fâcheuse réputation de <em>kirdi</em> qui leur fut faite +autrefois, M. René Basset ajoute ce qui suit : « On peut +croire que leur islâm s’était fortement relâché et qu’il y eut +ensuite un renouveau. Cela s’est passé dans l’Afrique du Nord aux +<span class="sc2">XIV</span><sup>e</sup>, <span class= +"sc2">XVI</span><sup>e</sup> siècles, et aussi dans +l’Ouganda ; de même à Madagascar ».</p> + +<p>Les Arabes sont d’assez bons musulmans : ils font les cinq +prières quotidiennes, observent le jeûne du Ramadan et pratiquent +quelque peu le payement de l’aumône de purification<span class= +"pagenum" id="Page_18">[18]</span> (<em>zakat</em> : aumône +légale que tout musulman est tenu de faire). Ceux qui font le +pèlerinage de la Mekke sont très rares : ils sont plus +nombreux parmi les autres indigènes, surtout chez les Pouls et les +Haoussa de l’Ouest. Les meilleurs musulmans se trouvent chez les +nomades, où l’on compte quelques fractions maraboutiques (Massarra, +Mélékat, etc.). Mais ceux-là même ne sont nullement fanatiques et, +tout comme les autres, font parfois passer leur intérêt personnel +avant celui de la religion.</p> + +<p>Les Arabes du Bornou et du Territoire militaire du Tchad +appartiennent à l’ordre religieux des Tidjânia<a id= +"FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. +Cette confrérie, qui prêche la tolérance, est celle qui compte le +plus d’affiliés dans toute la région : on ne trouve des +Senoussia qu’au Ouadaï et dans les pays du Nord (Borkou, Mourtcha, +etc.)<a id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class= +"fnanchor">[28]</a>. Il faut dire d’ailleurs que beaucoup +d’indigènes vivent dans une ignorance complète de toutes ces +subtilités religieuses et qu’ils ne connaissent même pas les noms +des diverses confréries<a id="FNanchor_29"></a><a href= +"#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Les Arabes ont toutefois +conscience de certaines différences doctrinales entre musulmans, et +c’est dans leurs tribus que l’on rencontre généralement ceux +qui<span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span> disent : +<em>Ana Tidjâni</em><a id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" +class="fnanchor">[30]</a>. Ceux-là sont, pour ainsi dire, des +musulmans de première classe et ils tiennent à ne pas être compris +dans la masse des indigènes plus ou moins bien islamisés. Ils ont +droit à plus d’égards que les autres. Nous nous rappellerons +toujours le cri du cœur d’un Arabe nomade se précipitant vers Faqih +Barka, parce qu’un tirailleur du convoi venait de le frapper avec +une lanière : « <em>Ana Tidjâni</em> ! », +répétait-il.</p> + +<p>Les Arabes sont très sobres et n’usent généralement ni de +boissons fermentées ni de tabac. Ceux qui appartiennent aux tribus +dégénérées du Sud ne sont que de bien tièdes musulmans, et certains +d’entre eux boivent la merissé et chiquent le tabac : il n’est +pas rare, au surplus, de voir l’un de ces Arabes prendre une femme +fétichiste ou un fétichiste prendre une femme arabe.</p> + +<p>D’Escayrac de Lauture a quelque peu exagéré l’incrédulité des +Choa. Sans doute, certains d’entre eux font semblant d’observer le +jeûne du Ramadan et vont, en réalité, se cacher dans leur case pour +absorber de la nourriture ; mais nous remarquerons qu’une +certaine pudeur les force cependant à sauvegarder les +apparences.</p> + +<p>Les principaux caractères de la population arabe, caractères +d’autant mieux marqués que la tribu est plus pure, sont les +suivants : ils sont intelligents, beaucoup plus que les autres +indigènes ; mais ils sont aussi — et ce sont là de bien graves +défauts — cupides, faux, cauteleux, menteurs et palabreurs<a id= +"FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. +Ils tiennent beaucoup à leurs troupeaux<a id= +"FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class= +"fnanchor">[32]</a>.<span class="pagenum" id="Page_20">[20]</span> +Ce sentiment est même quelque peu exagéré chez les nomades : +la chose est naturelle, d’ailleurs puisque ceux-ci tirent leurs +principales ressources de leurs bêtes laitières<a id= +"FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class= +"fnanchor">[33]</a>.<span class="pagenum" id="Page_21">[21]</span> +Pour les Arabes surtout, le bétail est le signe tangible de la +richesse et représente nos pièces d’or. Aussi n’y touchent-ils pas +et ne tuent-ils un bélier ou un taureau que dans des cas +exceptionnels. Leur cupidité provoque des vols, des rapines et, par +suite, des palabres interminables. Elle les conduit souvent au +manque de dignité, et il n’est pas rare de voir un cheïkh influent +venir demander un mouton, sous prétexte qu’il a faim.</p> + +<p>Les Arabes sont superstitieux et se surchargent volontiers d’une +foule de sachets contenant des versets du Qorân ; ils en +mettent même au cou de leurs chevaux, pour les préserver de la +maladie. Ces sentiments pieux ne les empêchent cependant pas, +malgré les précautions prises pour donner au serment toute sa +valeur, de mentir quelquefois sur le livre sacré. Assez cauteleux, +ils abusent des protestations de dévouement et des marques +d’humilité. Il faut reconnaître toutefois que certains chefs arabes +ont de l’allure, mais ils exagèrent alors quelque peu la majesté de +leurs attitudes. Cette remarque peut s’appliquer, par exemple, aux +Dagana, dont Nachtigal avait déjà signalé « l’insupportable +fierté ».</p> + +<p>Afin de ne pas être obligés de vendre quelques têtes de bétail, +les Arabes ne s’habillent pas comme ils pourraient le faire. Leur +vêtement est formé d’un assemblage de bandes de coton +(<em>gabaz</em>), cousues ensemble, et il peut ou non être teint en +bleu (<em>tob</em> et <em>khaleg</em>). On voit souvent, parmi les +nomades, des gens extrêmement sales et déguenillés.</p> + +<p>Les Choa qui possèdent des armes à feu sont très rares : +leurs armes habituelles sont la lance, la sagaie et le +couteau,<span class="pagenum" id="Page_22">[22]</span> qui se porte +attaché au coude au moyen d’une bande de cuir.</p> + +<p>Les mœurs et coutumes des Arabes ont été plus ou moins adoptées +par les autres indigènes musulmans. L’excision des filles n’est +toutefois pratiquée que par les Arabes et les Ouadaïens ; les +Toundjour eux-mêmes, quoique d’origine arabe, ne se conforment +point à cet usage. Tant qu’ils n’ont pas été circoncis, les enfants +des deux sexes ne portent pas de costume et se parent simplement de +quelques ceintures et colliers de perles. L’infibulation des jeunes +filles se fait vers l’âge de six ans ; elle n’a pas lieu +publiquement : elle est pratiquée à l’intérieur de la case par +une femme de l’art. Quand la jeune fille sort de la case, pour +mieux souligner l’importance de l’opération qui vient d’être +accomplie, sa mère balaie le sol devant elle avec un rameau vert. +La jeune fille met alors le <em>kamfous</em> (bande de coton +gabaga), qui passe entre les cuisses et, retenu par la ceinture de +perles, sert à cacher les parties sexuelles. Plus tard, elle +revêtira un vêtement de femme (<em>farda</em>).</p> + +<p>La circoncision des garçons donne lieu à de grandes +réjouissances. Elle se fait publiquement : chaque garçon +s’efforce de paraître insensible lorsque le forgeron, armé d’un +couteau, pratique l’opération<a id="FNanchor_34"></a><a href= +"#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Un appareil primitif, en +paille tressée, est adapté au membre viril, en attendant la +cicatrisation. Les jeunes circoncis défilent ensuite, les uns +derrière les autres, au milieu de l’allégresse générale. Pendant +quelques jours, ils ont le droit de prise et peuvent puiser dans +tout ce qui passe à leur portée : dans la pratique, il n’y a +guère que les poules du village qui aient à pâtir de cet état de +choses.</p> + +<p>Tout séducteur d’une jeune fille est tenu de l’épouser ; +sinon, il est condamné à une amende. Les filles séduites sont +d’ailleurs très mal vues, surtout chez les +nomades :<span class="pagenum" id="Page_23">[23]</span> +l’enfant naturel est appelé dédaigneusement <em>ferekh el boumi, +ferekh el haram</em>.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>el goult temmètah</em> :</td> +<td>j’ai fait ce que je disais :</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ferekh el boumi chilt gogéta</em> +</td> +<td>j’ai pris mon bâtard dans le dos</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>oudja’ni, derb er ridjal khallètah</em>.</td> +<td>j’ai été malheureuse et j’ai abandonné le chemin des +hommes.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>berberé annayé</em> ;</td> +<td>le sorgho est vert ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>fi lélet machi kholdjïa</em> ;</td> +<td>dans la nuit je vais pleine de lassitude ;</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ana bénéyé ’adjuz.....</em> +</td> +<td>je suis une vieille jeune fille<a id="FNanchor_35"></a><a href= +"#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.....</td> +</tr> +</table> + +<p>Les jeunes filles sont nubiles à l’âge de douze ou treize ans. +Elles se marient très jeunes. Le mariage est d’ailleurs une affaire +qui se traite entre le futur époux et les parents de celle qu’il +désire : celle-ci n’a pas à donner son avis et doit s’incliner +devant la volonté paternelle. Le prétendant est tenu de verser une +dot aux parents. Cette dot, fixée par un accord entre les deux +parties, consiste en bétail, thalers, bijoux, vêtements, etc. Elle +est d’autant plus forte que la position sociale du père de la jeune +fille est plus relevée : la beauté de celle-ci n’entre +nullement en ligne de compte.</p> + +<p>Le mariage est célébré par le faqih, qui récite la Fatiḥa et +reçoit une obole du mari. Toutefois la jeune fille demeure encore +quelque temps avec ses parents. Le jour où l’union doit être +consommée, un pagne blanc<a id="FNanchor_36"></a><a href= +"#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> est disposé sur le lit +nuptial. Si la jeune fille était vierge, ce pagne est placé le +lendemain sur la case, ou accroché à un arbre, et l’heureux époux +apporte à son beau-père un autre pagne blanc, tout neuf : on +bat alors le tam-tam à tour de bras, les femmes poussent des +yous-yous<a id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class= +"fnanchor">[37]</a> et tout le monde célèbre la vertu +de<span class="pagenum" id="Page_24">[24]</span> la jeune épouse. +Si, au contraire, le mari a été déçu, il jette le pagne nuptial aux +pieds de ses beaux-parents et le mariage peut être rompu : les +parents sont alors accablés de honte et, en cas de rupture, ils +doivent restituer la dot.</p> + +<p>Chez les Arabes assez purs de la région du Nord (<em>ʿArab +ḥoumr</em>)<a id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class= +"fnanchor">[38]</a> les mœurs sont plus sévères que chez les Arabes +métissés des pays du Sud (<em>Arab zourq</em>)<a id= +"FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. +Les femmes des Choa du Bornou, par exemple, ne savent pas toujours +se garder de la licence des mœurs qui règne dans ce pays, et +certaines d’entre elles se conduisent comme les plus débauchées +Bornouanes.</p> + +<p>Le complice de la femme adultère peut être puni d’une amende. +Quant à la femme, si sa conduite ne s’améliore pas, elle est +répudiée par son mari. Le divorce est prononcé par le faqih : +s’il est prononcée en faveur du mari, la dot est remboursée ; +dans le cas contraire, elle reste acquise aux parents de la femme. +Si les torts sont communs, la femme ne restitue qu’une partie de la +dot.</p> + +<p>Les femmes arabes, comme toutes les autres femmes indigènes du +pays, sont habillées d’un simple pagne, attaché à la ceinture ou +au-dessus des seins ; le mari, peu généreux, le leur laisse +user jusqu’à la corde. Ce vêtement n’est généralement propre que +quand il est neuf<a id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" +class="fnanchor">[40]</a>. Dans certaines tribus nomades, les +femmes portent une peau de mouton autour des reins.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_25">[25]</span>La narine droite +des femmes est percée d’un trou, dans lequel elles introduisent un +petit cylindre de corail, un anneau d’argent ou de perles, ou un +petit morceau de bois. Le bord des paupières et les sourcils sont +teints en bleu, au moyen de la poudre d’antimoine +(<em>koḥl</em>)<a id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" +class="fnanchor">[41]</a>. Les lèvres et les gencives ont également +une couleur bleue, obtenue en les piquant jusqu’au sang avec des +épines d’acacia et en les frottant avec de l’antimoine ou — pour +les gencives — avec une mixture dans laquelle il rentre de la bile +de bœuf. Tout ce bleu ne donne d’ailleurs pas un aspect désagréable +au visage, tant que la femme est jeune. Mais, avec l’âge et à la +suite d’opérations répétées, les lèvres s’épaississent et prennent +alors un aspect spongieux assez répugnant. La brosse à dents des +indigènes (<em>souak</em>) est fournie par un certain arbuste +(salvadora persica) ; ce petit bâtonnet est arrangé en forme +de pinceau, et les indigènes s’en servent constamment : leurs +dents sont très blanches.</p> + +<p>Les cheveux des femmes arabes sont généralement arrangés en +petites tresses, qui encadrent le visage. Mais les femmes des +tribus du Sud se sont plus ou moins inspirées de ce qu’elles +voyaient autour d’elles : certaines adoptent la coiffure +bornouane, d’autres la coiffure ouadaïenne ; d’autres encore +ne portent que quelques grosses tresses, dont l’une, recourbée sur +la nuque, rappelle la djemiré des femmes lisi, etc. Elles passent +toutes du beurre sur leur chevelure, sans mesure parfois, et c’est +alors bien peu esthétique<a id="FNanchor_42"></a><a href= +"#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p> + +<p>Les femmes arabes aiment beaucoup la parure : +ceintures<span class="pagenum" id="Page_26">[26]</span> de perles +qu’elles mettent sous le vêtement, à même la peau ; colliers +de perles, de corail, d’ambre ; bracelets et anneaux de pieds +en cuivre ou en argent ; écrits-amulettes dans des sachets en +cuir, talismans, etc. C’est évidemment lorsqu’il y a tam-tam +qu’elles se parent de tout ce qu’elles ont de plus beau.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>zerga ghannaé</em> +</td> +<td>l’endroit du tam-tam est noir de monde</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>el benat desso es soaraï</em> +</td> +<td>les jeunes filles ont mis leur bracelet</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>loummou el fogara</em> +</td> +<td>les faqihs se sont réunis</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>ketebou el aï</em> (<em>ouarga</em>)</td> +<td>ils ont écrit des amulettes.</td> +</tr> +</table> + +<p>Les danses et divertissements des Arabes varient avec la tribu. +Chez les nomades du Nord, les hommes se mettent en ligne et +tournent autour de l’instrument, en agitant leurs armes : +quelques-uns d’entre eux chantent. Deux ou trois femmes passent un +vêtement d’homme (<em>khaleg</em>) et se joignent à la danse. Si le +tam-tam est donné en l’honneur de quelqu’un, les hommes, toujours +en ligne, se dirigent vers lui, en sautant en cadence sur l’un et +l’autre pied. Arrivés tout près de celui-ci, ils s’arrêtent et +agitent leurs armes : c’est le salut. La personne saluée et +ceux qui sont assis autour d’elles se lèvent alors et répondent en +agitant également leurs armes. Puis, les danseurs font demi-tour et +reviennent de la même façon que précédemment à côté de leur +<em>noungara</em> (grand tambour).</p> + +<p>Chez d’autres Arabes, les hommes, en armes, sont placés les uns +derrière les autres et leur cercle tourne en cadence autour de +l’instrument.</p> + +<p>Les femmes peuvent aussi prendre part à la danse et former un +second cercle, à l’intérieur de celui des hommes. Chez les Salamat, +par exemple, les hommes balancent les bras, qu’ils ont passés à +l’intérieur de leur boubou flottant ; les femmes chantent et +agitent leurs bras ballants, l’un en avant, l’autre en arrière, +tout en fléchissant sur leurs jambes. Puis les deux cercles +s’arrêtent : danseurs et danseuses se font face et, presque +ventre contre ventre, se trémoussent<span class="pagenum" id= +"Page_27">[27]</span> d’une façon quelque peu obscène. Ils +recommencent ensuite à tourner.</p> + +<p>Si les femmes sont seules, elles peuvent se contenter de chanter +en frappant dans leurs mains ; ou bien elles agitent leur +pagne, comme les Boulala ; ou bien encore elles balancent les +bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en sautant autour du +tambour, etc., etc.</p> + +<p>La nuit, dans les villages, on entend parfois chanter : le +chœur des femmes attaque et celui des hommes reprend.</p> + +<p>La fantasia des Choa ne présente rien d’extraordinaire. Les +cavaliers, rangés en ligne, arrivent au grand galop, s’arrêtent +pour saluer, puis repartent ; chacun d’eux se détache ensuite +successivement, en faisant donner au cheval toute sa vitesse et en +lançant des sagaies le plus loin possible.</p> + +<p>Quand un décès se produit, les femmes se rassemblent à la case +du défunt pour faire leurs lamentations. Le corps est immédiatement +lavé à l’eau chaude et enveloppé dans un linceul, formé de gabag +cousus ensemble : on parfume ce linceul en faisant brûler +certaines plantes (chibé zerga, bondiyé).</p> + +<p>L’inhumation a lieu dans la brousse, à peu de distance du +village. Le cadavre est placé dans la fosse, sur le flanc droit, +face à l’est.</p> + +<p>« Lorsqu’un Arabe meurt, il est fait huit parts de sa +succession. Une seule part est accordée à la veuve. Les enfants +héritent des sept autres parts ; à leur défaut, le père ; +puis, les frères et sœurs consanguins. Ces sept parts sont divisées +à nouveau, en tenant compte de cette règle générale : chaque +héritier mâle (fils ou frère) doit recevoir une part double de +celle qui revient à chaque héritière (fille ou sœur). Lors du décès +de la femme, il est fait quatre parts de ses biens. Le veuf en +prend une seule, et les enfants s’adjugent les trois autres. A +défaut d’héritiers directs, les frères et sœurs consanguins se +partagent la succession par moitié avec le mari. Quelques faqihs du +pays, cependant, favorisent beaucoup<span class="pagenum" id= +"Page_28">[28]</span> moins le veuf, dans chacun de ces deux +derniers cas<a id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class= +"fnanchor">[43]</a>. »</p> + +<p>Les différends sont portés devant le faqih. Celui-ci, après +avoir écouté les plaideurs, ouvre son Qorân et cherche un passage +qui se rapporte vaguement à l’affaire en question. Il psalmodie à +haute voix quelques phrases, auxquelles les plaideurs ne +comprennent goutte, et rend ensuite sa sentence. Inutile de dire +que les fogara, même les plus instruits et les plus considérés, ne +sont pas d’une impartialité à toute épreuve et qu’ils acceptent +volontiers les cadeaux. C’est pourquoi les deux parties ne +s’entendent pas toujours sur le choix d’un faqih.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que les Arabes habitaient le Bornou, le +Territoire du Tchad, le Ouadaï et le Darfour.</p> + +<p>Les Choa sont nombreux au Bornou : Nachtigal évalue leur +nombre à environ 100.000 âmes. Ils vivent sous l’autorité du sultan +Guerbeï, chez les Anglais, et du sultan ʿOmar Sanda, chez les +Allemands. Ces Choa comprennent des Arabes du groupe venu de l’Est +et la majorité des Ḥassaouna. Ils habitent surtout la région +comprise entre le Chari, le Mandara et le Ngoumati : ils sont +particulièrement nombreux dans ce dernier district. Quelques-unes +de leurs tribus se sont conservées assez pures : certaines +migrations d’Arabes au Bornou sont d’ailleurs récentes, et une des +plus sérieuses (Khouzam et Oulâd Hemed) a eu lieu au commencement +du <span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Ces Choa sont sédentaires. Ils se déplacent quelque peu avec +leurs troupeaux pendant la saison sèche, mais l’hivernage pluvieux +du Bornou les force à avoir des villages. Ils sont baggara : +ils possèdent beaucoup de bétail et la vente du beurre, dont ils +approvisionnent les marchés du pays, constitue pour eux une source +importante de revenus. Ils font travailler la terre par leurs +captifs : disons, en passant,<span class="pagenum" id= +"Page_29">[29]</span> que les Arabes ne maltraitent pas les +esclaves et que ceux-ci sont relativement bien soignés.</p> + +<p>Ces Arabes sont plus riches que ceux du Territoire. Il y a une +raison bien simple à cela : les premiers n’ont pas eu, comme +les seconds, à supporter les razzias incessantes des Baguirmiens et +des Ouadaïens. Les Choa du Bornou n’ont jamais été maltraités par +les sultans de ce pays, auxquels ils rendirent parfois de signalés +services. C’est ainsi que le cheïkh Moḥammed el Amin fut +vaillamment secondé par les Choa, dans sa lutte pour la reprise du +Bornou : signalons, entre autres, parmi ces auxiliaires, les +cheïkhs Mallem Terab et el Gôni Dris, des ’Aouada, et Brahim +Abdellahi, des Oulâd Hemed. Ajoutons que les Arabes ont +particulièrement vécu dans d’excellents termes avec Rabaḥ et ses +Arabes Dialiin. Enfin, il faut dire également que les terres du +Bornou sont bien plus fertiles que celles de la rive droite du +Chari. C’est pourquoi, tout en faisant la part de leur habitude de +se plaindre et de se dire pauvres et misérables, il faut +reconnaître que nos Arabes ont raison lorsqu’ils déclarent que +leurs frères du Bornou sont plus riches qu’eux. Les mêmes +expressions reviennent toujours sur leurs lèvres : +« <em>Nihna Arab mesâkin. Maʿindna el mal. Hiné el mal +ouaïn ?... Hinak, fi dâr Bornou, el Arab indhoum regig ketir, +khoulgan ketir, gours ketir ou mal misl et +terab...</em> »<a id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" +class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<p>Ils veulent bien reconnaître également que, à l’heure actuelle, +ils sont beaucoup mieux traités que les Arabes du Bornou. C’est, en +tout cas, l’avis de ceux d’entre eux qui ont un peu voyagé +« <em>Fransis iarfou bes trig adil, trig el +haqq</em> »<a id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" +class="fnanchor">[45]</a>, nous disait un faqih qui connaissait +très bien le Bornou.</p> + +<p>Les Allemands ne surveillent pas de près, ainsi que +nous<span class="pagenum" id="Page_30">[30]</span> le faisons, +l’administration des chefs indigènes. Ceux-ci ont une trop grande +liberté pour rendre la justice, ramasser les impôts, etc., ils +commettent de fréquents abus et rendent la vie dure à leurs pauvres +administrés. C’est pourquoi les Arabes, qui n’hésitent pas à se +déplacer si leur intérêt le commande, passent quelquefois chez les +Anglais ou s’enfuient vers le Mandara, pour échapper à ʿOmar Sanda, +ou bien encore franchissent le Chari et viennent chez nous, pour +fuir Diagara. Ce dernier, chef kotoko de Goulfeï, mérite une +mention spéciale. Son frère, Méollia, fut autrefois vaincu et tué +dans sa lutte contre le chef Abba qui, grâce à l’appui de Rabaḥ, +régna tranquillement sur les Kotoko-Goulfeï. Diagara, réfugié au +Dagana pendant trois ans, revint au Bornou derrière nos tirailleurs +et, de par nos succès, put reprendre le pouvoir<a id= +"FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. +Depuis lors, il a prouvé sa reconnaissance de Kotoko en nous +suscitant toutes sortes de difficultés sur le Chari et en faisant +intervenir constamment les autorités allemandes<a id= +"FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class= +"fnanchor">[47]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_31">[31]</span>La méthode des +Anglais est bien supérieure à celle de leurs voisins. Ils +surveillent Guerbeï et tiennent la main à ce que n’ait pas lieu +chez eux ce qui se passe en territoire allemand. Ils y ont tout +intérêt, d’ailleurs. C’est dans la partie du Bornou qui leur +appartient que se trouvent les Arabes les plus nombreux et les plus +riches.</p> + +<p>Les Arabes sont également nombreux dans le Territoire du Tchad. +Ils sont tous <em>baggara</em><a id="FNanchor_48"></a><a href= +"#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> : quelques fractions +nomadisent au Baḥr el Ghazal ou au Kanem ; les autres sont +sédentaires. Les Salamat, qui constituent la majeure partie de ces +Arabes, ont le teint très foncé ; les Ḥassaouna, échelonnés +entre Fort-Lamy et le Kanem, ont le teint plus clair.</p> + +<p>Les Arabes du Ouadaï, répandus sur tout l’ensemble du pays, +appartiennent au groupe venu de l’Est. Ils se sont +conservés<span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span> plus purs +que les Choa et que les Arabes du Darfour<a id= +"FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. +Ceux du Nord, au teint clair, sont nomades et abbala (Oulâd Râchid, +Maḥâmid) ; ceux du Sud (Khouzam du Kadjagsé, Salamat de la +Batah et du Baḥr et Tiné, Beni Halba du Sila, etc.) ont le teint +plus foncé et sont baggara. Tous, d’une façon générale, ont été +durement traités par les Ouadaïens<a id="FNanchor_50"></a><a href= +"#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p> + +<p>Le Darfour est le pays le plus arabisé de toute l’Afrique +Centrale : les Arabes, très nombreux, y sont nomades ou +sédentaires, abbala ou baggara. Leur sort fut toujours de beaucoup +préférable à celui qui était fait aux Arabes du Ouadaï. Nachtigal +rapporte que deux Arabes, un cheïkh des Maḥâmid du Ouadaï et un +cheïkh des Naouâïbé du Darfour, parlaient un jour devant lui des +avantages que présentaient les deux pays pour les Arabes nomades. +Le second disait que les Arabes du Darfour étaient bien mieux +traités que leurs frères de l’Ouest, et Nachtigal le croyait sans +peine : « L’aspect seul du cheïkh des Naouâïbé, dit-il, +plaidait déjà éloquemment en faveur de sa thèse. Au Ouadaï, les +Arabes allaient tête nue<a id="FNanchor_51"></a><a href= +"#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, ils n’avaient que +rarement des sandales et circulaient dans la capitale vêtus de +grossières cotonnades du pays. Le cheïkh du Dar-Four portait un +vêtement de soie, sa tagiyé (coiffure) avait des couleurs +chatoyantes et ses chaussures égyptiennes étaient en maroquin +rouge. Je le revis à la cour du Dar-Four avec un<span class= +"pagenum" id="Page_33">[33]</span> châle de cachemire, un objet de +très grand prix dans ces parages<a id="FNanchor_52"></a><a href= +"#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. »</p> + +<p>Les Arabes du Darfour participaient autrefois aux grandes +razzias d’esclaves menées dans le Dar-Fertit : Chekka, la +capitale des Rizégat, était un centre important de caravanes et +l’entrepôt où les gros marchands d’esclaves du Kordofan venaient +faire leurs achats de bétail humain. Les Arabes foriens sont très +belliqueux, et une agression de la turbulente tribu des Rizégat +provoqua l’invasion du Darfour par les bandes de Zibêr. Plus tard, +l’élément arabe de ce pays lutta contre l’occupation égyptienne et +joua un rôle capital, lors de la révolution mahdiste.</p> + +<p>A l’heure actuelle, quelques tribus sont assez puissantes pour +obliger le sultan forien à montrer certains ménagements envers +elles : ʿAli Dinâr a eu d’ailleurs des révoltes à réprimer et +la dernière en date est celle de Kabkabiyé (1909).</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp1c01"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class= +"label">[1]</span></a>Le domaine de la langue arabe s’étend surtout +à l’est du lac Tchad ; mais elle est également employée au +Bornou, et ce que rapporte Elisée Reclus, d’après Rohlfs, ne +correspond plus à la réalité. « En comparaison du kanouri, +dit-il, l’arabe est une langue morte, respectée, mais hors d’usage. +De même que le peuple qui le parle, il a perdu de son influence +dans la partie du monde soudanien dont le lac Tzâdé occupe la +dépression centrale. A la cour de Kouka, l’arabe n’est plus le +langage officiel et même ceux qui le savent affectent de se le +faire traduire par un interprète. » (Tome XII, p. 706.) Il est +certain que, depuis lors, l’arrivée, dans le pays, de Rabaḥ et de +ses Arabes Dialiin et Taaïché a beaucoup contribué à élargir le +champ de la langue arabe, laquelle continuera vraisemblablement à +gagner du terrain. D’une façon générale, d’ailleurs, l’arabe est +très répandu en Afrique, surtout dans la partie septentrionale. +Pour donner une idée de l’extension de cet idiome, nous ne saurions +mieux faire que de citer les lignes suivantes de Robert Cust. Alors +que les autres langues sont souvent localisées, « l’arabe +étend son influence bien au-delà des limites des populations +stables des divers royaumes. C’est le véhicule de la pensée à +travers la plus grande partie de l’Afrique, qu’il soit parlé par +les Bédouins nomades qui surprennent les voyageurs par leur +apparition inattendue, ou par les conquérants envahisseurs comme le +sultan de Zanzibar, par des trafiquants entreprenants comme les +marchands d’esclaves qui sont généralement des Arabes avilis, ou +bien par les races dominatrices du centre de l’Afrique ; enfin +c’est l’instrument de la propagation du mahométisme et de toute +civilisation quelconque en dehors de celle qui résulte du contact +des Européens ». Robert Cust, <em>Les langues d’Afrique</em>, +p. 44.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class= +"label">[2]</span></a>Dans la région du Ouadaï, les indigènes +musulmans qui ne sont pas Arabes sont désignés sous le nom de +<em>Nouba</em>, sing. <em>Noubaï</em>. Les fétichistes sont appelés +<em>Kirdi</em>, sing. <em>Kirdaï</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class= +"label">[3]</span></a>Les Kouri sont musulmans et l’islamisme fait +des progrès chez les Boudouma.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class= +"label">[4]</span></a>M. René Basset nous signale, à l’appui de ce +que nous venons de dire sur la propagation de l’islâm grâce à la +paix imposée par les Européens, l’opinion de C. H. Becker, +professeur à l’Institut Colonial de Hambourg : « Ist der +Islam eine Gefahr für unsere Kolonien : L’islam est-il un +danger pour nos colonies ? » <em>Koloniale +Rundschau</em>, mai 1909, p. 266-293. Du reste, les Allemands se +montrent inquiets des progrès incessants que fait la religion +musulmane dans leurs colonies d’Afrique, surtout dans celle de +l’Est africain. En 1907, il y eut une certaine agitation religieuse +dans les pays de la rive gauche du Chari qui appartiennent à la +colonie allemande du Cameroun.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class= +"label">[5]</span></a>« Le nègre qui se convertit à l’Islam +croit s’élever d’un degré parmi les hommes. » Elisée Reclus, +<em>L’Homme et la Terre</em>, t. VI, p. 400.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class= +"label">[6]</span></a>Nous mettons à part les Oulâd Slimân, +lesquels, comme nous l’avons déjà vu, sont appelés <em>Wassili, +Wassal, Ouachila, Minimini</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class= +"label">[7]</span></a>La terminaison <em>gué</em> est l’indice du +pluriel : il reste donc le radical <em>Sow, Soa, Choa</em>. +Les Boulala emploient d’ailleurs aussi le mot <em>Choua</em>, comme +les Baguirmiens.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class= +"label">[8]</span></a>Le mot arabe <em>chaé, chiwah</em>, +signifie : brebis, mouton, espèce ovine. <em>Chaouia</em> veut +donc dire : pasteurs de moutons.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class= +"label">[9]</span></a>Tome III, p. 157.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class= +"label">[10]</span></a>D’Escayrac de Lauture : <em>Mémoire sur +le Soudan</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class= +"label">[11]</span></a>Vivien de Saint-Martin, <em>Nouveau +dictionnaire de géographie universelle</em> : article +« Choua ». Il est exact, en effet, que l’histoire ne +signale aucune émigration arabe dans cette partie de +l’Afrique : un mouvement de cette nature n’aurait pu cependant +passer inaperçu. M. René Basset croit que la présence de tribus +arabes dans le Soudan peut s’expliquer par des razzias menées dans +ce pays ou par des infiltrations successives mais bien postérieures +à l’islam.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class= +"label">[12]</span></a>Dans la langue des For, <em>Solong</em> +signifie : Arabe, bédouin.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class= +"label">[13]</span></a>Tribu arabe <span class= +"arabic">خزامة</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class= +"label">[14]</span></a>Ḥassan l’Occidental.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class= +"label">[15]</span></a>M. René Basset nous fait remarquer que ʿAbd +el Moṭṭaleb était aussi bien le grand-père de ʿAli (par Abou Ṭâleb, +père de celui-ci) que de Moḥammed (par ʿAbdallah, père de ce +dernier). Abou Ṭâleb et ʿAbdallah étaient deux des fils de ʿAbd el +Moṭṭaleb.</p> + +<table class="tree" id="t010"> +<tr> +<td colspan="6" class="tdc">ʿAbd el Moṭṭaleb</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">ʿAbdallah</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Abou Ṭâleb</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Moḥammed</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">ʿAli</td> +</tr> +</table> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class= +"label">[16]</span></a>Tome I, p. 687.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class= +"label">[17]</span></a>Tome II, p. 436.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class= +"label">[18]</span></a><em>abbala</em>, éleveurs de chameaux ; +<em>baggara</em>, éleveurs de bœufs.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class= +"label">[19]</span></a>Nous parlons ici d’une façon générale. Il +est bien évident qu’on ne passe pas brusquement d’un groupe à +l’autre et que les transitions existent. C’est ainsi, par exemple, +que les Dagana, Beni-Ouaïl et autres ont de beaux troupeaux de +vaches et de moutons.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class= +"label">[20]</span></a><span class="arabic">هما عرب هونين ما حرين +مثلنا هما مثل الكردى</span>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class= +"label">[21]</span></a>Entre Massakory et Tchoukla.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class= +"label">[22]</span></a><span class="arabic">ذا كلامنا</span> : +c’est notre langage.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class= +"label">[23]</span></a><em>Mémoire sur le Soudan</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class= +"label">[24]</span></a>« Il est remarquable que les Kanouri, +ou indigènes du Bornou, désignent communément les Choa sous la +dénomination de <em>Karda</em>, qui ressemble singulièrement à +celle de <em>Kardi</em>, par laquelle on désigne, dans le Bornou et +le Baguirmi, tous les noirs idolâtres ». Vivien de +Saint-Martin. — Avant notre arrivée dans le pays, il n’y avait +guère que les Oulâd Slimân qui, par terme de mépris, appelaient +quelquefois <em>Kerâda</em> (infidèles) tous les autres indigènes. +Ils faisaient d’ailleurs exception pour les Choa, qu’ils appelaient +Benou Ḥassen et envers lesquels ils montraient quelques +ménagements.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class= +"label">[25]</span></a>Nachtigal, t. III, p. 449.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class= +"label">[26]</span></a>Cf. un article de Hartmann, <em>Schoa und +Tundscher</em> (<em>Der islamische Orient</em>, t. I, p. 29-31) et +C. H. Becker, <em>Zur Geschichte der östlichen Sudan</em> (<em>Der +Islam</em>, 1<sup>re</sup> année, fasc. II). Il signale une double +émigration, l’une du Nord et l’autre de l’Est, et voit dans +Toundjour l’altération du mot arabe <span class= +"arabic">تجار</span>, les marchands.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class= +"label">[27]</span></a>La maison-mère de l’ordre de +Sidi-Aḥmed-Tidjâni est près de Laghouat, à ʿAïn Madhi. Sa plus +importante succursale est Temacin, près de Touggourt. Cette +confrérie a pour affiliés beaucoup de Tunisiens et les populations +du pays de Ségou et du Fouta, ainsi qu’un grand nombre de +Touaregs.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class= +"label">[28]</span></a>Un moyen très simple de reconnaître les +Senoussia : ils prient les bras croisés, au lieu de les garder +étendus le long du corps, comme le font tous les autres Malékites. +On accusa d’ailleurs le cheïkh Senoussi d’être motazélite. Il n’en +était rien, et, selon Moḥammed el Hachaïchi, il avait coutume de +dire : « Ce que j’aime le mieux, après Dieu, le Prophète +et les quatre khalifes, c’est l’imam Malek ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class= +"label">[29]</span></a>Les indigènes avouent également que, avant +notre arrivée dans le pays, ils ne savaient point ce qu’étaient les +<em>nesara</em> (chrétiens). Dans sa relation de voyage, Nachtigal +signale cette ignorance à plusieurs reprises. C’est pourquoi les +gens du Kanem ont cru pendant longtemps, ou même continuent à +croire, que l’explorateur Von Beurmann était un Juif +(<em>ihoudi</em>).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class= +"label">[30]</span></a><span class="arabic">انا تجانى</span> : +je suis un adepte de la Tidjânïa.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class= +"label">[31]</span></a>Citons, en passant, l’appréciation que le +lieutenant Delacommune portait sur les habitants d’un village arabe +du Fitri, où il avait demandé des animaux porteurs : +« Dans un village arabe où je savais qu’il y en avait (des +animaux porteurs), j’ai palabré deux heures et demie environ. +Quelles vilaines gens que ces Arabes, faux et cauteleux ! Ils +promettent tout ce qu’on veut, font toutes les bassesses possibles, +mais se gardent bien de tenir leurs promesses. Les tirailleurs +bouillaient d’impatience et voulaient mettre à sac le +village. » (Lettres du lieutenant Delacommune, <em>Bulletin du +Comité de l’Afrique française</em>, 1910).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class= +"label">[32]</span></a>« D’où leur nom de Choa. Ce mot me +paraît venir de l’arabe chaoua <span class="arabic">شوى</span>, +brebis, et signifie les « pasteurs » nomades en +opposition aux sédentaires. » (Note de M. René Basset). C’est +aussi l’opinion de MM. Hartmann et Becker, <em>op. laud.</em></p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class= +"label">[33]</span></a>Nous signalerons, à ce sujet, le rôle que +joue l’urine de vache dans la fabrication du beurre. Il n’est pas +rare, au moment où l’un de ces animaux urine, de voir une femme +arabe recueillir le précieux liquide dans une calebasse. Ces +habitudes ne sont d’ailleurs pas particulières aux Arabes. Pour +beaucoup d’indigènes, la vache semble être l’animal-fétiche, dont +tous les produits sans exception peuvent être utilisés : urine +pour faire le beurre, bouse pour sécher les plaies, etc. Un matin +que nous étions sur les bords du lac, dans un campement kouri, une +vache se mit à uriner à peu de distance de nous, immédiatement un +Kanembou se précipita pour se laver la figure à cette fontaine d’un +nouveau genre. La chose nous étonna fort, d’autant plus que l’eau +ne manquait pas dans le baḥr d’à-côté. Aux questions que nous lui +posâmes à ce sujet, le Kanembou se contenta de répondre : +« <em>boul el beguera semèh bel hèn</em>, l’urine de vache est +quelque chose d’excellent ».</p> + +<p>Schweinfurth rapporte, du reste, les mêmes détails à propos des +Dinka, bergers riverains du haut Nil (<em>Au cœur de +l’Afrique</em>, traduction Loreau, tome I, pages 160-164). Tout ce +qu’il dit de ces nègres peut, à quelques différences près, +s’appliquer aux Arabes. « Les Dinkas n’ont pas d’autre pensée +que d’acquérir des bêtes bovines, pas d’autre ambition que de les +multiplier. Ils paraissaient avoir pour elles une sorte de +respect ; même leurs excréments sont considérés dans le pays +comme une chose de grande importance. La bouse, ainsi que nous +l’avons vu, est réduite en cendres, qui forment la couche sur +laquelle on dort, et le badigeon dont on se revêt ; l’urine +est employée au nettoyage des vases culinaires, elle entre dans les +cosmétiques et remplace le sel....... Jamais une bête bovine n’est +abattue ; on ne mange que celles qui périssent de mort +naturelle (les musulmans ne les mangent pas), ou par accident..... +Les Dinka n’ont aucune répugnance à manger d’un bœuf que l’on a +tué, quand l’animal n’était pas à eux. C’est donc pour le plaisir +de les posséder, plutôt que par superstition, qu’ils respectent +leurs troupeaux. Le chagrin qu’éprouve un Dinka de la perte de son +bétail, soit par la mort, soit par le vol, est indescriptible..... +Quand on leur demande à quoi leur sert d’avoir des bœufs, ils vous +répondent qu’il leur suffit de les voir engraisser et +embellir. » Le colonel Largeau (Les Dinka : <em>Bulletin +du Comité de l’Afrique française</em>, 1910) confirme les +renseignements donnés par l’explorateur et ajoute : +« Quant au lait lui-même, malheur à la jeune femme qui par +mégarde en répand quelques gouttes ! Elle peut être frappée de +stérilité, ce qui, chez les dames dinkas, est une infirmité très +mal portée ».</p> + +<p>Schweinfurth fait remarquer, au surplus, que ces diverses +coutumes se retrouvent chez beaucoup de tribus pastorales +d’Afrique.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class= +"label">[34]</span></a>Les prépuces sont placés dans des petites +boîtes et enterrés.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class= +"label">[35]</span></a>Chanson arabe.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class= +"label">[36]</span></a>Le pagne blanc peut être remplacé par une +natte toute neuve, blanche par conséquent (<em>brich +abied</em>).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class= +"label">[37]</span></a>Les yous-yous des femmes (<em>zakharat, +korrorat</em>) sont des cris de joie, dans les tams-tams et les +fêtes, et des cris d’alerte en temps ordinaire. Dans ce dernier +cas, tous les hommes valides prennent leurs armes et se précipitent +vers l’endroit d’où partent les cris (il existe, à ce point de vue, +une très grande solidarité entre habitants d’un même village ou +d’un même campement) : les femmes et les jeunes filles se +réunissent alors en dehors des cases, dans la direction prise par +les hommes, se rangent en ligne et commencent à pleurer et à se +lamenter par anticipation, quittes d’ailleurs à sécher +immédiatement leurs larmes si aucun événement fâcheux ne s’est +produit.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class= +"label">[38]</span></a>Arabes rouges.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class= +"label">[39]</span></a>Arabes gris.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class= +"label">[40]</span></a>« D’une façon générale, les vêtements +misérables des femmes choua sont d’une malpropreté révoltante et +semblent avoir été trempés dans l’huile ou dans du beurre +fondu ». Foureau.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class= +"label">[41]</span></a>Les maladies des yeux sont très fréquentes +chez les Arabes, surtout chez les nomades : cela tient +principalement, croyons-nous, au manque de propreté corporelle et à +la poussière soulevée par le vent du désert.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class= +"label">[42]</span></a>Les Arabes ont généralement la tête +rasée : certaines tribus laissent toutefois pousser leurs +cheveux et les arrangent en petites tresses, à la mode ouadaïenne. +Les enfants ont une ou plusieurs touffes de cheveux longs. En signe +de deuil, les hommes laissent pousser leurs cheveux et les femmes +ne tressent plus leur chevelure.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class= +"label">[43]</span></a>Capitaine Rivière : <em>Notice sur le +Cercle de Moïto</em> (<em>Revue des Troupes Coloniales</em>, année +1907).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class= +"label">[44]</span></a>« Nous sommes des Arabes misérables. +Nous n’avons pas de bétail. Ici, y a-t-il du bétail ?... +Là-bas, au Bornou, les Arabes ont de nombreux esclaves, beaucoup de +vêtements, beaucoup de thalers et du bétail aussi nombreux que les +grains de sable ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class= +"label">[45]</span></a>« Les Français ne connaissent que la +voie droite, la voie de la justice. »</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class= +"label">[46]</span></a>« Il y a aussi dans notre entourage un +homme qui se trouvait déjà depuis quelque temps avec Joalland. Il +se nomme Diagara, c’est le frère de l’ancien chef de Goulfeï mis à +la porte par Rabah. C’est un grand gaillard très maigre, très +actif, très ambitieux et de plus fort intelligent. Il parle un peu +l’arabe et je l’emploie parfois pour recueillir des +renseignements. » (Foureau, <em>D’Alger au Congo par le +Tchad</em>, p. 688.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class= +"label">[47]</span></a>A propos du Bornou allemand, citons quelques +lignes d’un article de la <em>Tägliche Rundschau</em>, dans lequel +l’ancien gouverneur du Cameroun, M. de Puttkamer, se montrait +favorable à la cession de la « Tête-de-Canard » à la +France. « Si la France désire vraiment ces territoires, on +peut lui donner le Bornou allemand avec Dikoa, la région du Choa et +les villages de Goulfeï et de Koussri. Ces pays ne possèdent pas +une valeur économique bien grande..... Sans doute, ce serait +dommage de faire cette cession. Le geste ne serait pas très beau et +n’accroîtrait pas notre prestige aux yeux des tribus. Cependant, +nous le répétons, ce sont des territoires isolés, sans +communications avec les régions du Mandara et de l’Adamaoua. On +dira que les Haoussa y ont un certain commerce ; c’est exact, +mais il ne faut pas trop en parler. L’inondation du Chari y dure +six mois de l’année et empêche tout trafic. Je me rappelle que +lorsque j’ai voyagé dans ce pays la route de Marna à Koussri était +impraticable.</p> + +<p>« Le Bornou allemand avec Dikoa, c’est une petite partie du +grand empire du Bornou dont le centre est dans la Nigéria anglaise. +Ce pays gravite dans la colonie voisine.....</p> + +<p>« Il faut donc conclure que le Bornou allemand n’est pas +indispensable au Cameroun. Les régions habitées par les Arabes du +Choa sont sans valeur ; il en est de même de la région inondée +par le Chari. Nous pouvons aussi renoncer, à la rigueur, à Goulfeï +et à Koussri ; ce serait grand dommage, il est vrai, +d’abandonner des tribus qui ont monté avec nous la garde sur le +Chari. C’est mon ami Diagara qui serait surtout à plaindre. Il ne +possède qu’un territoire assez petit, mais il est turbulent et le +commandant français de Fort-Lamy ne l’aime guère. Quant au +territoire de Musgu, je ne sais pas s’il a la valeur qu’on lui +attribue. »</p> + +<p>M. de Puttkamer souhaitait cependant voir l’Allemagne conserver +les montagnes du Mandara, « probablement riches en +or ».</p> + +<p>L’accord congolais, qui vient d’être signé tout récemment, porte +que l’Allemagne cède à la France les territoires compris entre le +Chari à l’Est et le Logone à l’Ouest (le Bec-de-Canard). De plus, +nous obtenons certaines facilités pour le ravitaillement des pays +du Tchad par la voie de la Bénoué et du Mayo Kébi, et les autorités +allemandes n’apporteront aucune entrave au passage des troupes +françaises, de leurs armes ou de leurs munitions.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class= +"label">[48]</span></a>C’est à tort que Nachtigal range les Qawalma +et les Assâlé parmi les Arabes abbala.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class= +"label">[49]</span></a>« Les Arabes bédouins ouadayens sont +d’un teint plus clair que les bédouins fôriens ; la tribu des +Mahâmyd, au nord-ouest du Ouadaï, a presque la nuance claire des +Égyptiens ». Moḥammed el Tounesi, <em>Voyage au Ouadaï</em>, +p. 400.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class= +"label">[50]</span></a>De nombreux Arabes du Ouadaï (Oulâd Rachid, +Khouzam, Missiriyé, etc.), fuyant les exactions des aguids +ouadaïens, s’étaient réfugiés au Fitri. En partie abbala, ils +hivernaient au Baḥr el Ghazal et passaient la saison sèche au +Fitri. La prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï leur ont permis +de retourner sur leurs anciennes terres (Argana, Er Rouhoud, +etc.).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class= +"label">[51]</span></a>Les Choa s’habillent souvent à la mode +bornouane et portent le petit bonnet blanc ou bleu.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class= +"label">[52]</span></a><em>Voyage au Ouadaï</em>, p. 109.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_34">[34]</span><a id= +"p1c02"></a>LES HASSAOUNA</h3> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Nous avons déjà vu que les Ḥassaouna +étaient les descendants des Arabes venus par la route du Nord, sous +la conduite de Ḥassen eṣ Ṣeghir el Gharbi. Pour montrer le degré de +parenté des tribus qui constituent ce groupe, nous allons donner +une certaine généalogie, que nous avons établie tant bien que mal +avec celles qui nous ont été présentées.</p> + +<p>Il y a quelques variantes, que nous signalons. Quoiqu’on puisse +penser de cette généalogie, elle aura du moins l’avantage de +grouper les tribus ḥassaouna d’une manière rationnelle.</p> + +<p>Les Ḥassaouna sont bien moins nombreux que les Arabes du groupe +venu de l’est (Salamat, Oulâd Râchid, Hémat, Khouzam, etc.). Ils +sont probablement arrivés après ces derniers dans la région du +Tchad : la tradition rapporte, en effet, que les Boulala +s’étaient déjà mélangés aux Hémat avant d’envahir le Kanem, et que +les rois de ce pays, obligés de se réfugier au Bornou, furent +secondés par les Djo’ama (Oulâd Râchid) et les Êssela (Salamat) +dans leurs luttes contre les Sô<a id="FNanchor_53"></a><a href= +"#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p> + +<table class="tree" id="t035"> +<colgroup> +<col style="width:10%;"> +<col style="width:10%;"> +<col style="width:10%;"> +<col style="width:10%;"> +<col style="width:10%;"> +<col style="width:10%;"> +<col style="width:10%;"> +<col style="width:10%;"> +<col style="width:10%;"> +<col style="width:10%;"> +</colgroup> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc"><span class="pagenum" id= +"Page_35">[35]</span>ʿAli el Kerrar</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">Ḥassan es Sebtihé</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">ʿAbdoullahi</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">Meḥemmed</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">Ḥassan Asani</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">ʿAbdoullahi el Mahdi</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">Mousa el Djaouniou<a id= +"FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class= +"fnanchor">[54]</a></td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">Daoud</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">ʿAbdoullahi</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">Meḥemmed</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">Yahya ez Zaït</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">ʿAbdoullahi</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">Meḥemmed</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">Ḥassan eṣ Ṣeghir ’alamethou mekata +’azeha Allah, el Gharbi<a id="FNanchor_55"></a><a href= +"#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Ouaïl</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Rouïes (Ghebes)</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Issé</td> +<td colspan="2" class="tdc">Ghadêr<a id="FNanchor_56"></a><a href= +"#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="10" class="tdc">Gâlem ou Ghânem<a id= +"FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class= +"fnanchor">[57]</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">’Aouada</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Serrâr<a id="FNanchor_58"></a><a href= +"#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a></td> +<td colspan="2" class="tdc">Meḥâreb</td> +<td colspan="2" class="tdc">Salem</td> +<td colspan="2" class="tdc">’Amer</td> +<td colspan="2" class="tdc">Ali el Êsselé</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="4" class="tdl">ʿOthman abou Diguen<a id= +"FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class= +"fnanchor">[59]</a></td> +<td colspan="2" class="tdc">ʿAli el ʿAouân</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> +</table> + +<p>(M. René Basset nous fait remarquer que cette généalogie est +bien connue. C’est celle d’ʿAli et de son fils aîné. ʿAli était +cousin et gendre de Moḥammed, dont il avait épousé la fille +Faṭimah. Il eut pour fils El Ḥasan, qui eut pour fils El Ḥasan es +Sibt, etc. La généalogie que nous donnons est incomplète.)</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span>Après la +dispersion des tribus du groupe oriental, les Hassaouna occupèrent +la région comprise entre le Chari, le Kanem et le Baḥr el Ghazal, +où ils vécurent sous l’autorité successive simultanée du Bornou, du +Baguirmi et du Ouadaï. Ces Arabes, comme tous les nomades, étaient +très turbulents et passaient leur temps à se piller et à se battre. +Des rivalités éclatèrent entre tribus ou même entre fractions d’une +même tribu. Certains Ḥassaouna franchirent le Chari, à la recherche +d’un pays moins troublé que celui de la rive droite : d’autres +suivirent et la majorité du groupe se trouva ainsi transportée au +Bornou. Les migrations successives et l’intervention de puissants +voisins modifièrent souvent la situation respective des +tribus ; nous signalerons celles qui, à un moment donné, ont +exercé une sorte de prééminence.</p> + +<p>D’une façon générale, les Ḥassaouna se sont conservés plus purs +que certaines tribus du groupe oriental (Salamat, Hémat), depuis +plus longtemps qu’eux au contact avec les populations noires. Ils +se sont toutefois sérieusement mélangés aux autres indigènes : +Kanouri, Kotoko, Kouri, Gourân, Toundjour, Kanembou, etc. Les plus +purs d’entre eux, chez les Beni-Ouaïl, par exemple, se trouvent au +Dagana et au Kanem. Les alliances avec des éléments étrangers +devenant de plus en plus fréquentes, on peut prévoir le temps où il +n’y aura plus de Ḥassaouna au teint clair. A l’appui de ce que nous +avançons, nous citerons l’exemple des Dagana : Nachtigal, qui +parle dans sa relation du teint « étonnamment clair » de +ces Arabes, serait fort étonné de voir le changement qui s’est +produit en une trentaine d’années.</p> + +<p>On range souvent sous les noms de Ghaoualma (ou Qaoualma) et +’Aouada les tribus qui se réclament de Râlem et ’Aouada. Sont ainsi +appelées les tribus suivantes : Oulâd Meḥâreb, Oulâd Serrâr, +Oulâd Salem, Oulâd ’Amer, Assâlé, Dagana, Oulâd el ʿAouân, Oulâd +Manṣour, Oulâd Amiré, etc.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Meḥâreb.</span> — +Ne se trouvent qu’au Bornou et au<span class="pagenum" id= +"Page_37">[37]</span> Kanem. Ils habitaient autrefois, en compagnie +des Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân, Assâlé et Dagana, la région +comprise entre le Chari et le Baḥr el Ghazal. Les Toundjour, +installés au Kanem, recevaient un tribut de tous ces Arabes, qui +étaient alors nomades. Des querelles fréquentes divisaient les +tribus. Les Oulâd Meḥâreb, qui avaient eu quelque puissance au +temps du cheïkh Kidjémi oueld Damir, furent vaincus et pillés par +les Dagana, aidés par les Ouadaïens. Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân +et Assâlé subirent d’ailleurs le même sort. Les Oulâd Meḥâreb +passèrent ensuite au Bornou.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Serrâr.</span> — +Ne se trouvent qu’au Bornou et au Kanem. C’est un Serrâri, Igoma, +qui, ayant été dépouillé de ses biens, alla trouver les Ouadaïens +et les amena pour la première fois dans la région habitée par les +Oulâd Meḥâreb, Oulâd Serrâr, Oulâd el ʿAouân, Assâlé et Dagana.</p> + +<p>Le cheïkh le plus puissant des Oulâd Serrâr fut Guènedj.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Sâlem, Oulâd +’Amer.</span> — Au Bornou.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Assâlé.</span> — Ce +sont les descendants d’ʿAli el Êsselé (ʿAli le chauve). « On +les dit originaires du Fezzân », rapporte Nachtigal. Nous ne +savons si le fait est exact, mais cette origine concorde, en tout +cas, avec la direction générale d’arrivée des Ḥassaouna.</p> + +<p>Les Assâlé, pillés par les Dagana, se réfugièrent du côté du +Tchad. Ils habitent aujourd’hui, à proximité des Kouri-Kalé, la +région qui a pour centre Bout el Fil. Ils sont peu nombreux et se +sont fortement mélangés aux Kouri et aux Kotoko.</p> + +<p>Quelques Assâlé passèrent au Bornou, afin d’éviter les razzias +des Baguirmiens et des Ouadaïens. Ils sont également très teintés +et habitent le pays de Magoumeri et le Ngoumâti. Nachtigal cite +quelques-unes de leurs fractions<a id="FNanchor_60"></a><a href= +"#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> : Oulâd<span class= +"pagenum" id="Page_38">[38]</span> Solimân, Oulâd Merrouah, Oulâd +Daï, Oulâd Tomboub, Oulâd Chérif et El Tawâbté.</p> + +<p>Les chefs de cette tribu qui ont eu un certain renom sont les +cheïks El Iamenouk<a id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" +class="fnanchor">[61]</a>, El Gadem Abou Sourra et Adem.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Dagana.</span> — Les +Dagana se réclament du cheïkh ʿOthman, appelé <em>Abou Diguen</em> +à cause de sa longue barbe, qui donna son nom à la tribu. La +tradition des Dagana ne remonte pas au-delà du temps où ces Arabes, +qui étaient alors abbala, menaient la vie nomade dans la région du +Baḥr el Ghazal actuellement occupée par les Kreda (Djemilé, El +Lihân, Am Atïé, Abou Debaba, Ed Dekma, Oufer, etc.). Vers la fin du +<span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup> ou le commencement du +<span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle, ces derniers +descendirent vers le Sud et entamèrent la lutte pour la possession +des pâturages du Baḥr el Ghazal : elle devait être longue et +acharnée. La tribu des Dagana était alors assez forte : elle +avait de riches troupeaux et pouvait mettre 1.300 cavaliers en +ligne ; mais les Kreda étaient beaucoup plus nombreux.</p> + +<p>La lutte avait commencé au temps du cheïkh Aḥmed oueld Meḥemmed, +qui fut tué par les Kreda. Son fils et successeur, ʿAbd er Resoul, +fut également tué par les Kreda à Stoumi (1846). Le frère de ʿAbd +er Resoul, El Baḥeiri, continua la lutte. Mais la partie était +inégale<a id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class= +"fnanchor">[62]</a>. Malgré la vaillance de El Baḥeiri et de son +frère Mousa Abou Doumou, qui, dit-on, tua de sa main trente Kreda +dans le même jour pour venger la mort de son fils Brahim, les +Dagana furent obligés de céder la place. Ils s’y résignèrent en +1868 et allèrent nomadiser au Fitri et au Médogo ; le climat +humide de ces régions décima aussi<span class="pagenum" id= +"Page_39">[39]</span> bien les Arabes que leurs troupeaux et la +tribu revint alors s’installer sur les bords du Baḥr el Ghazal, +dans la région qui portait le nom de Massakôry : il y avait là +d’excellents pâturages, dus à la proximité de l’eau du fleuve. +Mais, pendant l’hivernage, les Dagana ne pouvaient plus, comme par +le passé, remonter vers le Nord et se retirer avec leurs troupeaux +dans les régions sablonneuses du Baḥr el Ghazal. El Baḥeiri, tout +en conservant le commandement nominal de la tribu, laissait son +frère Mousa exercer une autorité effective. A ce moment-là, les +relations étaient tendues entre le sultan du Ouadaï, ʿAli, et son +vassal Moḥammed Abou Sekkin, mbang du Baguirmi. Ce dernier envoyait +ses troupes commettre des exactions dans certains pays dépendant +directement du Ouadaï, au Fitri par exemple, et ne tenait aucun +compte des observations du roi ʿAli. Un dernier incident devait +donner le signal de la lutte. Les Dagana étaient administrés par un +dignitaire ouadaïen, l’aguid el Djaʿâdné, qui levait l’impôt pour +le compte du sultan. Moḥammed Abou Sekkin voulut aussi exiger un +tribut du cheïkh Mousa. Ce dernier refusa. Le sultan du Baguirmi, +furieux, ordonna alors d’arrêter les deux cheïks des Dagana, El +Baḥeïri et Mousa. Mais ceux-ci se réfugièrent au Ouadaï et les +Baguirmiens ne purent mettre la main que sur la mère de Mousa. Le +sultan ʿAli intima à son vassal l’ordre de la remettre en liberté, +et, sur le refus de ce dernier, la guerre éclata. Les Dagana firent +partie du contingent arabe qui grossissait l’armée ouadaïenne. +Après la chute de Massnia, ils reprirent leur existence nomade et +promenèrent leurs <em>fourgan</em> (campements) entre le Baḥr el +Ghazal, le Chari et le Khouzam. En 1873, ils étaient campés sur les +bords du Séré<a id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class= +"fnanchor">[63]</a>, où ils devaient rester quelque temps à demi +sédentaires. C’est là que Nachtigal, en se rendant du Bornou au +Ouadaï, avec un koursi du sultan ʿAli, ʿOthman oueld el<span class= +"pagenum" id="Page_40">[40]</span> Fadhel, et en compagnie d’une +caravane de pèlerins haoussas et pouls, trouva installée la tribu +des Dagana. Il ne put que constater sa décadence<a id= +"FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class= +"fnanchor">[64]</a> : sa relation parle du teint +« étonnamment clair » des Dagana et de leur +« insupportable fierté ».</p> + +<p>Chose curieuse, le passage de Nachtigal chez ces Choa ne fut +point remarqué. Comme il portait un costume fezzanais, qu’il +parlait très bien l’arabe et se faisait appeler chérif Idris, on +dut le prendre pour un des nombreux Arabes du Nord, désignés sous +le nom collectif de Fezzân (sing. Fezzâni), qui venaient alors +commercer dans ces régions.</p> + +<p>El Baḥeiri mourut en 1876. En janvier 1881, les deux voyageurs +italiens Massari et Matteucci, après avoir traversé le Ouadaï et +passé à Yao, Abou Koakib et Ngourra, arrivèrent à Massakôry, où se +trouvait alors Mousa Abou Doumou<a id="FNanchor_65"></a><a href= +"#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. Ils avaient comme guides +les Ouadaïens El Amin et Kabeldjou. Les voyageurs excitèrent +l’admiration du cheïkh et de son fils Aboubeker, en allumant un +morceau d’amadou au moyen d’une loupe et du soleil<a id= +"FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. +Ils restèrent deux jours chez Mousa et gagnèrent ensuite Goulfeï et +Kouka.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span>Après la mort de +Mousa, son fils Abou Bekr alla à Abéché recevoir l’investiture. Le +nouveau cheïkh et son oncle Handja, qui était chef de village, se +disputèrent une succession, les armes à la main. Handja succomba +dans la lutte et la plus grande partie de ses biens fut confisquée. +Son fils ʿAli s’enfuit au Baguirmi, puis au Ouadaï, où il resta +quelques années. Il finit par décider le sultan Yousouf à le nommer +chef des Arabes Dagana. Accompagné par une troupe de Ouadaïens, +ʿAli rentra alors dans sa tribu : Abou Bekr s’enfuit chez les +Assâlé, son village fut pillé et son frère Dannah tué.</p> + +<p>Pendant le commandement d’ʿAli, des Kanembou et des Ḥaddâd du +Kanem vinrent s’installer dans la partie ouest du Dagana. Les +Kouri-Kalé du chef Daouda, qui voulurent piller les nouveaux venus, +apprirent à connaître les flèches empoisonnées des Ḥaddâd<a id= +"FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> +et ne recommencèrent plus. Les Arabes El ʿAouân, les Ḥaddâd et les +Kanembou étaient placés sous l’autorité du cheïkh des Dagana, qui, +avant l’occupation du Dar Kaddada par les Tourk, recevait aussi des +présents des indigènes de cette région. Plus tard, la +réconciliation se fit entre Abou Bekr et ʿAli : ce dernier +donna sa fille en mariage à son ancien rival.</p> + +<p>En février 1900, très peu de temps après le passage de la +mission saharienne, l’aguid el baḥr Haggar Kebir descendit de la +région des Kreda pour piller le Dagana. Tous les habitants +s’enfuirent : les Kanembou au Tchad, les Ḥaddâd à El Ḥout et +les Arabes à Tchoukla. Il ne resta, sur les bords du baḥr +Massakôry, que le cheïkh ʿAli et les gens de son village (Ez Zoul). +Haggar rafla tout ce qu’il put trouver dans le pays, surprit les +Ḥaddâd et retourna ensuite au Baḥr. ʿAli avait prévenu Milma +Tchiloum, le chef des Ḥaddâd, de l’approche de l’aguid. Mais +Tchiloum s’était enfui trop tard à El Ḥout : Haggar lui avait +enlevé beaucoup de bétail et avait, de plus,<span class="pagenum" +id="Page_42">[42]</span> tué des Ḥaddâd et fait des captives. +Tchiloum alla cependant trouver l’aguid, après que celui-ci fut +retourné chez les Kreda, et il réussit à l’apaiser en lui offrant +un superbe cheval.</p> + +<p>Les Français arrivèrent en fin 1901. Le cauteleux Abou Bekr +desservit ʿAli auprès des nouveaux maîtres et redevint le chef des +Dagana, tandis que le cheïkh ʿAli et son frère Chebaka étaient +déportés à Fort-Archambault. ʿAli mourut à Fort-Lamy, en revenant +dans sa tribu. Depuis, le commandement des Ḥaddâd et des Kanembou a +été enlevé à Abou Bekr<a id="FNanchor_68"></a><a href= +"#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd el ʿAouân<a id= +"FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class= +"fnanchor">[69]</a>.</span> — Les Oulâd el ʿAouân vivaient +autrefois à côté des Dagana, dans le Baḥr el Ghazal. Puis, une +querelle divisa les deux tribus : les Dagana avaient volé, +paraît-il, du bétail aux El ʿAouân. Une lutte s’ensuivit, au cours +de laquelle le cheïkh des Dagana fut tué. Les Oulâd el ʿAouân +allèrent alors s’installer dans la région comprise entre le Tchad, +le Baḥr el Ghazal, le Chari et le pays actuel des Khouzan, où +nomadisaient les Oulâd Meḥâreb, les Oulâd Serrâr et les Assâlé.</p> + +<p>C’est sous ʿAbd el Kerim Saboun, que les Ouadaïens, conduits par +Igoma, firent leur première apparition dans la contrée. Les Dagana +entretinrent de bonnes relations avec eux et firent même appel à +leur puissance pour combattre les autres tribus arabes. Le chef des +Dagana Aḥmed oueld Merenn, alla à Abéché recevoir l’investiture du +sultan du Ouadaï. Il mourut à Ouara, et le petit Moḥammed oueld +Younes, qui se trouvait avec lui, reçut le kademoul. Traqués par +les Dagana, alliés aux Ouadaïens, les Assâlé se réfugièrent du côté +du lac, tandis que les Meḥâreb, les Serrâr et une +grande<span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span> partie des El +ʿAouân passèrent au Bornou. Quelques-uns de ces derniers, +cependant, refusèrent de partir et restèrent dans le pays avec leur +cheïkh ʿAbd er Raḥman. Ils y vécurent depuis lors, dans la +dépendance des Arabes Dagana.</p> + +<p>On trouve quelques Oulâd el ʿAouân au Dagana (Moʿallem Adem) et +à Massaguet.</p> + +<p>Les Oulâd el ʿAouân sont nombreux au Bornou, dans le +Ngoumâti.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Manṣour.</span> — +Vivent dans le Chitati, avec les Gadoa. Nachtigal les appelle Beni +Ḥassen, mais cette désignation semble être le nom générique du +groupe : Ḥassaouna, Benou Ḥassen. Nachtigal a cru, à tort, que +ces Arabes formaient une même tribu avec les Beni Ḥassen du +Bornou<a id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class= +"fnanchor">[70]</a>. Ces derniers ne sont pas des Ḥassaouna : +ils appartiennent au groupe oriental.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Amiré, Oulad +Ghânem, El Haouarti, Oulâd Saïl, Oulâd Mehoï.</span> — Au +Bornou.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Beni-Ouaïl.</span> — +Cette tribu, autrefois la plus puissante du groupe Hassaouna avec +les cheïkhs Tougdou oueld Faraôn et Drissi oueld Faraôn, n’est plus +que faiblement représentée dans le territoire du Tchad : la +plus grande partie de la tribu est passée au Bornou, où elle habite +particulièrement le Ngoumati. On trouve des sédentaires près de +Tchoukla (Djemena) et au Dagana, et des nomades au Dagana et au +Kanem. Ils sont tous baggara. Leur teint est généralement clair. +Les Beni-Ouaïl du Kanem vivent à l’est de Mao : avec eux se +trouvent des Oulâd Meḥâreb, des Oulâd Serrâr et des Oulâd Am +Haboub.</p> + +<p>Il y avait autrefois des Beni-Ouaïl dans le Baḥr el Ghazal et, +pendant une partie de l’année, au Fitri : on trouve encore, +dans ce dernier pays, un village qui porte le nom de +Beni-Ouaïl.</p> + +<p class="space-above15"><span class="pagenum" id= +"Page_44">[44]</span><span class="bold">Oulâd abou Issé.</span> — +La majeure partie des Oulâd abou Issé est passée au Bornou, où ils +sont nombreux dans le Ngoumâti. Ceux qui sont restés sur la rive +droite du Chari se trouvent principalement à Mendjelgué.</p> + +<p>Les Oulâd abou Issé furent autrefois en rivalité avec les Oulâd +abou Ghadêr : on cite notamment la lutte entre les cheïkhs +Baït et ʿAli oueld Djemer, qui commandaient respectivement les deux +tribus.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd abou Ghadêr<a id= +"FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class= +"fnanchor">[71]</a>.</span> — Ils sont nombreux au Bornou. Le +centre des Oulâd abou Ghadêr qui habitent le territoire français +est Tchoukla. Toute cette région de la rive droite du Chari, depuis +Fort-Lamy, qui n’existait pas alors, jusqu’au Tchad, fut autrefois +occupée par les Tourk. Un lieutenant de Rabah, ʿOthman, enleva +Gaoui, village kotoko entouré d’un dourdour : il administra, +dès lors, les Kotoko et les Arabes du pays. Les rabḥistes ne +poussèrent pas toutefois plus loin que Gaoui. Il est vrai qu’il n’y +avait pas de villages entre ce point et le Dagana<a id= +"FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> +et que, pendant la saison sèche, il fallait couvrir cette distance, +plus de 100 kilomètres, sans trouver une goutte d’eau en +route<a id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class= +"fnanchor">[73]</a>. Sur la rive droite du Chari, la limite nord de +la région soumise à Rabaḥ allait ainsi depuis Gaoui jusqu’au pays +des Assâlé inclusivement. Ce pays portait le nom de <em>dar el +kaddada</em> (<em>keddad el baḥr</em> : pays situé le long du +fleuve) ; il était réputé pour son miel et, avant l’arrivée de +Rabah, était administré par un dignitaire ouadaïen, l’aguid el +Kaddada.</p> + +<p>Quand les Tourk passèrent sur la rive droite et +firent<span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span> irruption dans +le dar el Kaddada, les Oulâd abou Ghadêr (cheïkh ʿOthmân) se +réfugièrent au Dagana, où ils restèrent un an. Ils revinrent +ensuite à Tchoukla.</p> + +<p>On trouve aussi quelques Oulâd abou Ghadêr à Soufia, près de +Moïto.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp1c02"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class= +"label">[53]</span></a>« Un texte arabe de El Bekri nous +signale en 1067 des Oméïyades émigrés au Kanem à la suite de +persécutions infligées par les Abbasides ». Decorse : +<em>Du Congo au lac Tchad</em>, p. 325. « Nous savons qu’à la +chute des Omayades, ceux-ci et leurs clients prirent la fuite dans +toutes les directions pour éviter le massacre qu’en faisaient les +Abbasides : il y en eut qui s’enfuirent dans l’Inde et +jusqu’au Japon : d’autres en Ifriqya : un autre fonda en +Espagne la dynastie des Khalifes de Cordoue. Maqrizi (et d’autres) +parlent de la fuite d’Omayades en Nubie : de là il dut passer +des individus isolés qui firent souche dans le Soudan +oriental. » (Note de M. René Basset.)</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class= +"label">[54]</span></a> +</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>Variante :</td> +<td>El Djaounii</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td>Mousa el Djaounii.</td> +</tr> +</table> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class= +"label">[55]</span></a>Ḥassan le Petit, à qui la route fut indiquée +par un signe émanant de Dieu, l’Occidental.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class= +"label">[56]</span></a>Ou Radêr.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class= +"label">[57]</span></a>On écrit Qâlem et Ghâlem.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class= +"label">[58]</span></a> +</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td>Variante :</td> +<td>’Aouada</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td>Adem oueld ’Aouada</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td>Serrar.</td> +</tr> +</table> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class= +"label">[59]</span></a>ʿOthman ou ʿAli abou Diguen.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class= +"label">[60]</span></a>T. II, p. 437.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class= +"label">[61]</span></a>C’est auprès du cheïkh El Iamenouk que se +réfugia le mbang du Baguirmi, Bourgoumanda, après que ce prince eût +été vaincu par le fatcha Araouéli. Les Assâlé habitaient alors le +même pays que les Dagana (t. II, p. 715).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class= +"label">[62]</span></a>Les Oulâd Hemed étaient également aux prises +avec les Kreda, mais chacune des deux tribus arabes combattait pour +son compte : il n’est pas d’exemple, du reste, que l’union ait +jamais pu régner quelque peu entre les Choa.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class= +"label">[63]</span></a>Rivière qui communique avec le Tchad, entre +le Chari et le Baḥr el Ghazal.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class= +"label">[64]</span></a>« J’avais déjà entendu parler au Bornou +et au Baguirmi de l’ancienne puissance et de la richesse des +Deqena. Il y a quelques dizaines d’années, ils pouvaient mettre en +ligne plus de mille cavaliers ; c’est à peine s’ils pouvaient +en fournir encore une centaine. On me raconta que le chef nominal +de la tribu, le cheïkh El Baheïri, ne serait jamais allé à pied en +ces jours de gloire, fût-ce d’une tente à une autre. »</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class= +"label">[65]</span></a>Le cheïkh Moussa habitait le village actuel +de Amoul Afia Mabrouk.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class= +"label">[66]</span></a>Le journal de voyage de Matteucci est très +bref : « È venuto Schech Musa, al quale presentammo dei +doni ». Ces présents consistaient en deux pièces d’étoffe, +l’une blanche et l’autre noire. Mousa offrit, en échange, +l’hospitalité aux deux Européens : il leur donna du lait, du +blé, des dattes, quatre moutons et un petit bœuf ; il les +aurait même accompagnés jusqu’à Goulfeï (Matteucci n’en parle pas). +Les Dagana se rappellent les moindres détails du passage des deux +voyageurs : les <em>neṣara</em> avaient de longues barbes et +des lorgnons noirs ; ils étaient de taille moyenne et +paraissaient avoir une trentaine d’années ; l’un d’eux +(Matteucci) parlait très bien l’arabe, tandis que l’autre (Massari) +connaissait à peine cette langue ; etc.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class= +"label">[67]</span></a>Les Kouri se battirent contre les Ḥaddâd du +village actuel de Doualla Adem Tchoukou.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class= +"label">[68]</span></a>Nachtigal signale quelques Dagana au Bornou, +à l’est de Ngala et au Ngoumâti (t. II, p. 437). Nous n’en avons +jamais entendu parler. Il faut donc admettre, s’il est vrai que des +Dagana aient autrefois émigré au Bornou, que ces Arabes se sont +fondus dans le reste des Qawalma.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class= +"label">[69]</span></a>ʿOthman abou Diguen et ʿAli el ʿAouân +étaient fils d’une même mère.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class= +"label">[70]</span></a>T. II, p. 437.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class= +"label">[71]</span></a>Nachtigal les appelle Oulâd Bokhtêr.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class= +"label">[72]</span></a>C’est par les Français qu’ont été installés, +entre Gaoui et Massakory, le village sara de Djedada et le village +sara-arabe-ḥaddâd de Massaguet.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class= +"label">[73]</span></a>C’est pourquoi, même après la création des +villages de Djedada et de Massaguet, on a dû pendant longtemps +passer du côté du lac pour se rendre de Fort-Lamy au Kanem. Cette +situation a cessé le jour où un puits a pu enfin être creusé à +Djodol, entre Massaguet et Massakory (fin 1906) : un petit +groupe de captifs libérés y fut installé.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_46">[46]</span><a id= +"p1c03"></a>LES DJOHEÏNA</h3> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les Ḥassaouna ne sont qu’une infime +minorité par rapport aux Arabes du groupe oriental. Ceux-ci font +remonter leur généalogie à ʿAbd el Moṭṭaleb, grand’père et tuteur +de Moḥammed, et se réclament tous d’un certain ʿAbdoullahi el +Djoheïni<a id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class= +"fnanchor">[74]</a>, d’où leur nom de Djoheïna. Ces Arabes se +disent originaires du Yémen et les descendants de 72 tribus qui +vinrent s’installer en Égypte. Ils auraient quitté ce dernier pays, +« pour ne pas payer l’impôt », sous le règne du khalife +ʿOmar II (ibn ʿAbd el ʿAziz), de la dynastie des Omayades de Damas, +qui régna de 717 à 720.</p> + +<p>La généalogie ci-après permettra de saisir, d’un coup d’œil, le +degré de parenté des diverses tribus.</p> + +<p>Le groupe des Djoheïna se subdivise en deux sous-groupes : +les Arabes qui se réclament de Aḥmed el Adjedem (<em>El Djoudm</em> +ou <em>El Djouzm</em>) et ceux qui sont issus de Aḥmed el Afzer +(Fezâra).</p> + +<p>Les Arabes El Djouzm sont les plus nombreux : ils habitent +le Darfour, le Ouadaï, le territoire du Tchad et le Bornou. Leur +dispersion sur une vaste étendue fait que l’on ne trouve pas chez +eux le sentiment de proche parenté entre tribus que l’on remarque +chez les Ḥassaouna, beaucoup moins nombreux et entièrement groupés +autour du lac Tchad.</p> + +<table class="tree treepadded1" id="t047a"> +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="12" class="tdc">Hachim</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="12" class="tdc">ʿAbd el Moṭṭaleb</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="12" class="tdc">El ʿAbbas abou el Fadoul</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="12" class="tdc">ʿAbdoullahi el Djoheïni<a id= +"FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class= +"fnanchor">[75]</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="6" class="tdc">Déyan</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed el Afzer</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="6" class="tdc">ʿIssa</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="6" class="tdc">Mater</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="6" class="tdc">ʿAbbâs</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="6" class="tdc">El Lechdia</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="6" class="tdc">Aḥmed el Adjedem<a id= +"FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class= +"fnanchor">[76]</a></td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="6" class="tdc">Bounou Chaker<a id= +"FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class= +"fnanchor">[77]</a></td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Djinéd<a id="FNanchor_78"></a><a href= +"#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a></td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Dahmech</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Bedr</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="6" class="tdc">Hémat</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Rakal ou Erêga</td> +<td colspan="2" class="tdc">Salem</td> +<td colspan="2" class="tdc">Râchid</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Atïé ou Attïé</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Hassaballah</td> +<td colspan="2" class="tdc">Arabes<br> +Taa’cha</td> +<td colspan="2" class="tdc">Arabes<br> +Habbaniyé</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">ʿAmer</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Hemed</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Missir</td> +<td colspan="6" class="tdc">Rizq ou Rizeq</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Ghedef</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Moḥammed</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Taʿleb</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">’Aboud</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Mahar</td> +<td colspan="2" class="tdc">Maḥmoud</td> +<td colspan="2" class="tdc">Naïb</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Massarra</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Barek</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Yassin</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> +</table> + +<p>La majeure partie des tribus El Djouzm descend de Djonaid, +(<span class="arabic">جنيد</span>) qui semble avoir joué un rôle +important. Au temps de ce chef, les Arabes se trouvaient du côté de +l’Égypte et n’avaient<span class="pagenum" id="Page_47">[47]</span> +pas encore pénétré dans les pays qu’ils occupent actuellement. La +tradition dit qu’ils arrivèrent par le Kordofan et le +Darfour : certains Arabes parlent aussi du Dar el Djouf<a id= +"FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a> +et du<span class="pagenum" id="Page_48">[48]</span> Dar el +Khela<a id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" class= +"fnanchor">[80]</a>. Ce mouvement de migration vers l’Ouest a dû +parfois être assez lent. Nous savons, en effet, que l’arrivée de +certaines tribus dans la région du Tchad est relativement récente. +D’autre part, les Djoheïna ont conservé l’habitude d’appeler +<em>Noubai</em> (pl. <em>Nouba</em>) tout indigène musulman non +arabe : cela semblerait donc indiquer qu’ils ont séjourné +quelque temps dans le Kordofan, à proximité du Dar Nouba.</p> + +<p>Les Salamat, qui forment la majorité des Arabes du territoire du +Tchad, sont des <em>’ayal Djinéd</em><a id= +"FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. +Les autres tribus de même origine ne sont que faiblement +représentées dans le territoire : Khouzam du Baguirmi, Noala +d’Abrémé, Oulâd Hemed du Baḥr el Ghazal, ʿAmer de Boullong et +Bédanga, Djaa’dné du Fitri.</p> + +<p>Elles étaient beaucoup plus nombreuses autrefois. Au +<span class="sc2">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, les Djaʿâdné, +Oulâd Râchid et Missiriyé menaient la vie nomade dans le Baḥr el +Ghazal. La lutte éclata entre eux et les Salamat et Khouzam, qui +habitaient la vallée de la Bataḥ<a id="FNanchor_82"></a><a href= +"#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>. Ceux-ci, vaincus, durent +céder la place et se dispersèrent. Plus tard, lors des migrations +arabes sur la rive gauche du Chari, beaucoup de Salamat, Khouzam et +Hémat passèrent au Bornou. Il ne resta sur la rive droite que les +fractions indiquées plus haut.</p> + +<p>Après notre arrivée dans le pays, un certain nombre de Djoheïna, +heureux de pouvoir enfin échapper aux pillages incessants des +Ouadaïens, s’enfuirent sur notre territoire (1903). Ces +« Arabes réfugiés au Fitri » passaient la saison sèche +sur les bords de la lagune et allaient hiverner dans le Baḥr el +Ghazal. L’exode des Arabes du Ouadaï, commencé en 1904, ne cessa de +continuer pendant les années suivantes : attirés par les bons +procédés dont nous usions à l’égard des indigènes et révoltés des +exactions des Ouadaïens qui, sentant<span class="pagenum" id= +"Page_49">[49]</span> cette proie leur échapper, se montraient +encore plus pillards que par le passé, les Djaʿâdné, les Khouzam, +les Oulâd Râchid et enfin une grande partie des Missiriyé (juillet +1907) abandonnèrent le pays du sultan Doud-Mourra.</p> + +<p>Ces Arabes sont, avec les Maḥâmid, les Bédouins les plus purs de +toute l’Afrique Centrale. Ils habitaient autrefois la partie du +Ouadaï comprise entre le pays des Kecherda et celui des Maḥâmid +(Ourâda). Ils étaient abbala et menaient la vie nomade. Cependant +les plus pauvres d’entre eux, les <em>mesâkîn</em>, vivaient dans +des villages et se livraient à la culture du sol, considérée par +les autres Arabes comme un travail de captif ou, tout au moins, de +miséreux. Ceux qui possédaient des troupeaux se dispersaient en +petits campements : pendant la saison sèche, ils allaient +s’installer près de l’eau (au Fitri, sur la Bataḥ, au Baḥr Rachid, +dans l’Abou Telfan, etc.) et, pendant l’hivernage, remontaient dans +les plaines sablonneuses du nord et allaient camper sur les bords +de l’ouadi Ḥaddâd.</p> + +<p>A l’heure actuelle, on peut dire que le pays au nord de la +Bataḥ, depuis le Fitri jusqu’au dar Zioud, a été presque +complètement abandonné par les Arabes. Il n’y a plus que quelques +mesâkîn dans les anciens villages des Arabes réfugiés au Fitri. Ils +restent là pour cultiver un peu de mil et, d’ailleurs, la crainte +d’être pillés par les Ouadaïens fait qu’ils ne gardent avec eux que +quelques têtes de bétail : le reste est confié à leurs frères +du Territoire. Il y a aussi quelques villages de Nouba (Boulala +Gousar, Kouka, etc.).</p> + +<p>Toute cette région, où l’on trouve beaucoup d’anciens +emplacements de villages, a l’air morne et désolé. Quand nous la +traversions, notre guide arabe, qui appartenait à la tribu de +Djaʿâdné, nous disait : « Autrefois tout ce pays était +couvert de villages et de campements ; partout on entendait le +beuglement des vaches et le mugissement des chameaux et, pendant la +nuit, les aboiements des chiens et le bruit des tams-tams. Regarde +maintenant : il n’y a plus que quelques rares villages, il n’y +a pas de puits et la fatigue et la soif accablent<span class= +"pagenum" id="Page_50">[50]</span> le voyageur. Mais, ajoutait-il, +quand les Français seront à Abéché, que tout le pays leur +appartiendra et que nous n’aurons plus rien à craindre des +Ouadaïens, nous reviendrons nous installer ici, dans la région où +ont vécu nos pères et où nous avons été engendrés. Nous pourrons +alors quitter le Fitri et ses mouches venimeuses<a id= +"FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> +et nous ne serons plus obligés d’aller hiverner dans le Baḥr el +Ghazal, où les Kreda nous traitent presque en ennemis +(<em>ichoufouna misl el ’adou</em>). »</p> + +<p>La création du nouveau poste-frontière d’Atya (commencement de +1908) permettra à certains de ces Arabes de revenir quelque peu +dans leurs anciens pâturages<a id="FNanchor_84"></a><a href= +"#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p> + +<p>Autrefois, les « Arabes réfugiés au Fitri » avaient +beaucoup de chameaux, mais les confiscations des Ouadaïens<a id= +"FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a> +ont réduit considérablement le nombre de ces animaux. La principale +richesse de ces Arabes consiste en vaches et en moutons : +quelques fractions même n’ont plus de chameaux et sont devenues +complètement baggara.</p> + +<h4 class="sserif">EL DJOUZM</h4> + +<p>Dans le sous-groupe El Djouzm, les principales tribus issues de +Djinéd sont les suivantes : Hémat, Erégat, +Missiriyé,<span class="pagenum" id="Page_51">[51]</span> Rizégat, +Maḥâriyé, Maḥâmid, Naouâïbé, Oulâd Sâlem et Oulâd Râchid.</p> + +<h5>HÉMAT</h5> + +<p>De toutes les subdivisions qui se réclament de Djinéd, celle des +Hémat est la plus importante. Elle comprend les tribus +suivantes : Oulâd Hemed, Oulâd ʿAmer, Noumourra, Djerarha, +Selmaniyé Ta’acha, Nedjmiyé et Habbaniyé. Aux Hémat se rattachent +encore : les Djaʿâdné, les Salamat, qui constituent une des +tribus arabes les plus nombreuses de l’Afrique Centrale et les +Khouzam.</p> + +<p>Les Hémat ont été des premiers à pénétrer dans la région du +Tchad : une fraction des Salamat (Êssela) a autrefois aidé les +rois du Bornou dans leur lutte contre les Sô, et des Hémat ont +contribué à former la tribu des Boulala ; nous savons +également que, avant la fondation du royaume du Baguirmi, des +Arabes Hémat — presque tous Salamat — occupaient, en compagnie des +Pouls la région comprise entre le Baḥr er Riguéïg, le Tchad et le +Fitri.</p> + +<p>C’est aux Hémat que se rattachent les tribus arabes les plus +méridionales : elles se sont fortement mélangées aux autres +populations et ont le teint très foncé (Salamat ; Hémat de +Boullong, de Bédanga, du Quéra, du sud du Ouadaï, du Rounga, +etc.).</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Hemed.</span> — +Les Oulâd Hemed vivaient autrefois dans la région sablonneuse +située à l’est du Baḥr el Ghazal et habitée actuellement par les +Kreda et les Kecherda. Ce pays — appelé <em>el baḥr</em> et <em>el +ḥarr</em>, où le palmier-doum abonde et où les puits sont +généralement peu profonds — était alors occupé par de nombreuses +tribus arabes. Ces tribus se battaient entre elles pour la +possession des pâturages et la fraction vaincue devait céder la +place à l’autre.</p> + +<p>Les Oulâd Hemed habitaient la partie orientale du Baḥr (Abou +Ardéb). L’arrivée des Kreda les fit se diriger vers le Fitri, où +ils séjournèrent quelque temps. Plus tard, ils +retournèrent<span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span> au Baḥr +el Ghazal et s’installèrent à côté des Karda et des +Ngalamiya ; ils entretenaient de bonnes relations avec les +Kreda et se joignaient même à ceux-ci pour piller la Dagana.</p> + +<p>Les Oulâd Hemed comprenaient les <em>Ghedifat</em> et les +<em>Chehibat</em>, qui ne vécurent pas d’accord et se séparèrent. +Lors de la migration des Arabes au Bornou, un grand nombre de +Chehibat et certains Ghedifat (Oulâd Aḥmed, Oulâd Radi) passèrent +le Chari. Les autres Chehibat et ce qui restait des Oulâd Radi +seraient ensuite partis du côté du Darfour<a id= +"FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class= +"fnanchor">[86]</a>.</p> + +<p>Les Ghedifat se subdivisent en deux : ceux qui se réclament +d’Aboud (Massarra, Oulâd Kardom, Oulâd Dahtalla, Oulâd ʿArab, Oulâd +Radi) et les Oulâd Aḥmed.</p> + +<p>La fraction maraboutique des Massarra est peu nombreuse. +Massarra, Kardom et Dahtalla, étaient autrefois sédentaires et +avaient leurs villages au N.-E. du Fitri, entre Rahd et Salamat et +Argana. Ils furent cruellement razziés par les Ouadaïens et, pour +leur échapper, ils s’enfuirent vers l’Ouest et menèrent dès lors la +vie nomade. Les trois fractions sont actuellement réunies sous +l’autorité d’un seul chef et nomadisent dans le Baḥr el Ghazal. Ces +Arabes sont baggara et possèdent d’assez beaux troupeaux de bœufs +et de moutons. A la saison sèche, ils se rapprochent volontiers du +Dagana, où ils sont détestés à cause des vols qu’ils y commettent +et des dommages que leurs troupeaux font subir aux récoltes. Il est +d’ailleurs normal que, toutes les fois que nomades et sédentaires +sont au contact, le désaccord règne entre les deux éléments.</p> + +<p>Les Oulâd ʿArab sont peu nombreux. On en trouve quelques uns au +Dagana (Amoul ʿAfia) : ils ont donné leur nom à un village de +la région (Bir Oulâd ʿArab). Les Oulâd Radi<span class="pagenum" +id="Page_53">[53]</span> sont nombreux au Bornou et au Darfour. On +n’en trouve que quelques-uns dans le territoire.</p> + +<p>Certains Oulâd Aḥmed vivent avec les « Arabes réfugiés au +Fitri », aux déplacements desquels ils participent. Ils +étaient autrefois sédentaires et étaient alors en butte aux +exactions des Boulala et des Ouadaïens. L’aguid el baḥr Haggar, les +<em>mangea</em> de telle façon, en 1900, qu’ils reprirent la vie +nomade. Ils sont baggara et leurs troupeaux sont encore assez +réduits. On trouve quelques Oulâd Aḥmed installés comme sédentaires +au Fitri (Tiakalé, Abouguidad). Ils furent razziés en novembre 1903 +par Badjouri, qui dut d’ailleurs leur restituer une partie des +troupeaux. Les Oulâd Aḥmed se subdivisent en Oulâd Cheraya, Oulâd +Korbadj et Oulâd Bilala.</p> + +<p>Les Oulâd Hemed sont nombreux au Bornou, où ils habitent le +Logone et le Ngoumâti : certains d’entre eux ont conservé le +teint clair de leurs frères du territoire. Leurs diverses fractions +(Ghedifat, Bedriyé, Hadeïssat, Oulâd Moussa, Zeïlat, Amoun Allah, +Baba Djôdi, Oumm Koulêba, etc.) relèvent en grande partie des +Chehibat.</p> + +<p>Il y a aussi de nombreux Chehibat au Darfour. Ils sont très +rares dans le territoire.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd ʿAmer.</span> — +Les Oulâd ʿAmer sont nombreux dans la région des fétichistes située +au sud du Fitri et du Médogo. Ils sont baggara. On les trouve à +Arbochatek, Boullong, Bédanga, Méguédi, et dans le pays situé plus +à l’est (Somo, Aboutiour, Mataïa, Quéra, etc...). Ils vivent là +sous la protection des Kenga, Sokoro et Diongor, qu’ils fournissent +de lait et de beurre : chaque village kirdi possède +généralement un groupe d’Arabes ʿAmer. Ces Arabes ont le teint plus +ou moins foncé et leurs mœurs se ressentent du voisinage des +fétichistes, avec lesquels ils ne dédaignent pas de contracter des +alliances. Ils sont de médiocres musulmans : certains d’entre +eux boivent la merissé.</p> + +<p>Les Oulâd ʿAmer étaient autrefois assez nombreux au<span class= +"pagenum" id="Page_54">[54]</span> Médogo, mais ils furent pillés +par les Ouadaïens et s’enfuirent au Fitri. Quelques-uns de ces +Arabes descendirent vers le Sud et les autres allèrent s’installer +dans la région comprise entre Bokoro et Moïto.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Noumourra, Djerarha, +Selmaniyé, Ta’âcha</span> ou <span class="bold">Ta’âïché, +Nedjmiyé</span> et <span class="bold">Habbaniyé.</span> — Ces +tribus élèvent des bœufs et habitent presque exclusivement le +Darfour. On trouve cependant quelques-unes de leurs fractions dans +les pays voisins : Taʿâcha<a id="FNanchor_87"></a><a href= +"#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a> et autres Hémat du dar +Sila, Habbaniyé du baḥr et Tiné, résidant entre les Digguel et les +Cheurafa, etc... Disons aussi en passant que, dans la région du +Tchad, il existe un certain nombre d’Arabes du Darfour, venus +autrefois avec Rabah : Dialiin, Ta’âcha<a id= +"FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>, +etc... Ils sont appelés <em>ʿArab Tourk</em> par les indigènes du +pays.</p> + +<p>Les Habbaniyé habitent la partie méridionale du Darfour +(Kalaka).</p> + +<p>Les Ta’âcha se trouvent dans le Sud-Ouest : les Nedjmiyé, +Djerarha et Oulâd Hemed vivent avec eux. Leur tribu a autrefois +joué un rôle important dans le Soudan égyptien : ʿAbdoullahi, +khelifet du mahdi, qui prit la succession du grand agitateur +musulman Moḥammed Aḥmed, appartenait en effet à la fraction +Djouberat des Ta’âcha. Lors de l’insurrection mahdiste, ces Arabes +ne prirent pas les armes contre le gouvernement égyptien. Mais, +après la mort du Mahdi, le khalife ʿAbdoullahi les attira à +Omdourman : beaucoup d’entre eux émigrèrent dans la vallée du +Nil, en même temps que d’autres Arabes du Darfour et du Kordofan. +ʿAbdoullahi réservait ses faveurs aux tribus de l’Ouest, et à ses +compatriotes d’une façon plus particulière. Tous ses émirs étaient +des Ta’âcha : les Arabes de cette tribu, surtout les +Djouberat, jouissaient de privilèges exceptionnels, et c’est +pourquoi ils<span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span> +formaient à ce moment-là la tribu la plus riche de tout le +Soudan.</p> + +<p>L’armée de l’aventurier Rabaḥ comptait également de nombreux +Ta’âcha.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Djaʿâdné.</span> — Les +Djaʿâdné font remonter leur généalogie :</p> + +<p>1<sup>o</sup> A Moḥammed Khalifa ben Dja’far el Bermeki, venu +d’Arabie, d’où sont issus les Oulâd Ghanâïm, Oulâd Ouada, Oulâd +Moḥammed, Oulâd Daouna et Maguirmi. Ces fractions sont des Djaʿâdné +authentiques ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> A Hémat ben Djounaïd, dont se réclament les Oulâd +Malek, Noala et Djebarrat.</p> + +<p>Les Kayetma et les Kolomat, apparentés aux Djaʿâdné, sont +d’origine boulala.</p> + +<p>Nous savons que les Djaʿâdné vivaient autrefois dans le Baḥr el +Ghazal, en compagnie des Oulâd Râchid et des Missiriyé. Ils vinrent +plus tard s’installer à l’est du Fitri, dans la région sablonneuse +située au nord de Lemka-Atya, où ils voisinèrent avec les Khouzam +et les Oulâd Râchid. Certains d’entre eux cependant passèrent au +Bornou ou demeurèrent dans le pays au sud du Dagana.</p> + +<p>Les Djaʿâdné de la Bataḥ étaient abbala et menaient la vie +nomade, tout en possédant quelques villages, où les mesâkîn +cultivaient la terre. Ces Arabes passaient la saison sèche au Fitri +et le long de la basse Bataḥ (Seïta, El Kharroub, Sourra, Saabaya), +et allaient hiverner sur les bords de l’ouâdi Ḥaddâd. Quelques-uns +d’entre eux, devenus baggara, allèrent s’installer comme +sédentaires au Fitri, où ils sont encore.</p> + +<p>La tribu des Djaʿâdné est actuellement peu nombreuse.</p> + +<p>Les nomades sont abbala et font partie des « Arabes +réfugiés au Fitri ». C’est avec eux que vit la fraction +maraboutique des Maguirmi. Les Oulâd Mâlek qui, mélangés aux Noala, +font partie de ce groupe nomade, sont à la fois abbala et baggara. +Ils étaient autrefois riches en bétail, mais les Ouadaïens les +maltraitèrent beaucoup. Hors du territoire, on trouve des Oulâd +Mâlek au Darfour.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_56">[56]</span>Il y a des Noala +sédentaires, installés depuis longtemps à Mbrémé, au sud du Dagana. +Ils sont baggara et ont de beaux troupeaux. A la saison sèche, ils +quittent leurs villages pour aller nomadiser dans les environs. Les +captifs et les messakin sèment et récoltent le mil. Les Noala sont, +paraît-il, assez nombreux au Darfour et surtout au Bornou.</p> + +<p>Les Djaʿâdné sédentaires habitent, au Fitri, les villages de +Kokoro, Amtalha, Rahd es Salamat, Azara (Oulâd Ghanâïm) ; de +Tarbaga (Oulâd Malek), de Souar (Noala) et de Berraïa (Adaouna). Il +y en a aussi quelques-uns dans les villages de la région d’Atya. +Ces Arabes sont moins purs que leurs frères nomades.</p> + +<p>Avec les Djaʿâdné vivent quelques Salamat (Oulâd Aḥmed, Benou es +Seguedi, Oulâd Nâcer, Moug ed dounia, Oulâd Djemâʿa, Cheurafa, Beni +Beder), des Noumourra, des Kreda (Djeroa) et des Pouls.</p> + +<p>Cette tribu était autrefois administrée par l’aguid el Djaa’dné, +un des plus grands dignitaires du Ouadaï.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Salamat.</span> — La +tribu des Salamat, très nombreuse, est attachée aux Hémat.</p> + +<p>Il est difficile de préciser l’origine du mot <em>Salamat</em>. +Les uns prétendent que l’ancêtre de ces Arabes est un nommé +<em>Salam</em>, qui aurait donné son nom à la tribu<a id= +"FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. +D’autres disent — car les Salamat sont très teintés — que ces +Arabes sont issus d’un esclave païen des Hémat. Celui-ci ne +remplissait pas ses devoirs religieux et, comme on lui en faisait +le reproche, il aurait répondu en se moquant : +« <em>nadem sella mat</em>, cela fait mourir que de faire sa +prière ». C’est pourquoi il aurait été appelé « l’homme +qui dit <em>sella mat</em> », d’où le nom de <em>Salamat</em>. +Cette explication est quelque peu laborieuse.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, les Salamat se réclament tous +d’Aḥmed<span class="pagenum" id="Page_57">[57]</span> el Adjezem et +de l’un de ses descendants appelé Malek. D’aucuns disent même que +Malek est le fils d’Aḥmed ; mais, comme les Salamat sont +rattachés aux Hémat, il est plus probable que ce Malek est un +descendant de Hémat.</p> + +<p>Certains Salamat se disent les descendants du chef Ma’ïn.</p> + +<p>Enfin, d’autres Arabes croient que Ma’ïn est l’ancêtre commun à +tous les Salamat, et c’est pourquoi ils donnent à l’ensemble de la +tribu le nom de Salamat ou Oulâd Ma’ïn.</p> + +<p>Ma’ïn eut deux fils d’une même femme, ʿIsa et Mousa, d’où sont +issus les Yéssiyé et les Oulâd Mousa. Le fils de Isa, Selim est +l’ancêtre des Sélimiya. Indépendamment de ces trois fractions, nous +citerons encore les suivantes : Daggâgueré, Êssela, Cheurafa, +Beni Beder, Beni Ḥassen, Oulâd ʿAli, Hammadiyé, Oulâd el Ḥadj, +Oulâd ʿAmer, Oulâd Ghemem, Oulâd Djerad, Oulâd Meḥemmed, Oulâd abou +Alagué, Oulâd abou Bâch, El Eukoura, Ez Zementi, Oulâd Foudda, +Darkhoucha, Oulâd Brahim, El Ḥoumran, Oulâd Afan, Saa’dina, Oulâd +Abou Djimé, ’Adjina ou ’Adjâïna, Oulâd Doggôla, Nedjmiyé, +Darbigguéli, Beni Sèd, Salamat Boulala.</p> + +<p>Les Salamat<a id="FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class= +"fnanchor">[90]</a> étaient autrefois installés au Darfour, où ils +vécurent longtemps. La lutte ayant éclaté entre eux et le sultan du +pays<a id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class= +"fnanchor">[91]</a>, ils se retirèrent du côté du Baḥr el Bellol et +du Baḥr el Djideï<a id="FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" +class="fnanchor">[92]</a> (El Ḥoumram) et poussèrent jusque dans la +Bataḥ et le Fitri<a id="FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" +class="fnanchor">[93]</a>. Alliés aux Khouzam, ils se battirent +contre les Djaʿâdné, Oulâd Râchid et Missiriyé, mais ils furent +vaincus et dispersés. Les Salamat formèrent alors deux<span class= +"pagenum" id="Page_58">[58]</span> groupes, l’un dans le Baḥr et +Tiné et l’autre dans le Debaba. Ceux du dernier groupe se +répandirent, plus tard, dans tout le pays de la rive droite du +Chari et certaines fractions passèrent même au Bornou.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que les Salamat formaient une des deux +tribus arabes les plus importantes de l’Afrique Centrale. On les +trouve au Bornou, dans le Territoire du Tchad et au Ouadaï.</p> + +<p>Ils sont nombreux au Bornou, où ils comptent parmi les premiers +Arabes installés dans le pays : nous avons vu, en effet, que +les Êssela avaient aidé les rois du Bornou dans leur lutte contre +les Sô. La fraction êssela, qui se subdivise en Serâdjiya et Oulad +’Aïna, habite dans les environs d’Oudjé (au sud de Mafani). Les +autres Salamat du Bornou sont installés au sud-est, chez les +Kotoko, au Logone et près du dar Oualoudji. Les fractions les plus +importantes sont les Darbigguéli et les Beni Sèd. Ces derniers +sont, paraît-il, d’origine Beni-Ouaïl : une femme de cette +tribu avait deux fils, grands chasseurs devant l’Éternel, qui +furent les ancêtres des Beni Sèd (fils de la chasse). On trouve +aussi des Beni Sèd sur la rive droite du Chari, et ces Arabes nous +ont causé certains ennuis en passant du Territoire au Bornou et +réciproquement.</p> + +<p>Les Salamat du Territoire habitent le dar Kaddada et tout le +Baguirmi. Ceux du Ouadaï sont nombreux dans la région du Sud, sur +les bords du fleuve auquel ils ont donné leur nom, le Baḥr +Salamat.</p> + +<p>Nous étudierons plus loin les fractions les plus importantes de +la tribu.</p> + +<p>De nombreux éléments étrangers ont, chez les Salamat, altéré la +pureté primitive de la race. Ces Arabes se sont mélangés à diverses +populations du Bornou, des pays de la rive droite du Chari et du +Ouadaï ; fortement métissés de sang noir, ils sont communément +appelés <em>Arab zourq</em> (Arabes gris) : les Salamat du +Ouadaï ont cependant gardé une couleur plus ou moins rougeâtre.</p> + +<p>Le teint généralement foncé des Arabes — des Salamat +en<span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span> particulier — et +le nom de Choa qui leur est donné dans la région du Tchad ont pu +parfois faire croire que ceux du Bornou et du Baguirmi étaient des +indigènes arabisés. M. Foureau ne conteste pas leur origine +orientale, mais M. Chevalier croit que les Salamat du Baguirmi sont +des Pouls. « Les Choa, écrit M. Foureau, en parlant de ceux +des bords du Chari, sont des hommes de couleur très peu foncée, +largement répandus par groupes dans tout le Bornou et sur la rive +est du Chari. Leur provenance est incontestablement orientale et +leur langue d’origine est l’arabe, que tous connaissent et parlent +plus ou moins, bien que, dans leurs relations en général, ils se +servent habituellement de la langue bornouane et baguirmienne<a id= +"FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class= +"fnanchor">[94]</a>. »</p> + +<p>Il n’est peut-être pas inutile de dire que tous les Choa, y +compris les Salamat, parlent l’arabe et que la grande majorité +d’entre eux ne connaît pas d’autre langue. Ajoutons, par contre, +que les mœurs des Salamat se ressentent beaucoup du contact des +populations étrangères, musulmans ou fétichistes : ils n’ont +pas, par exemple, des principes aussi rigides que leurs frères du +Nord, en ce qui concerne la vertu des femmes. Mais — et la chose +est à remarquer — la langue n’est que fort peu altérée : +quelques mots sont empruntés aux vocabulaires des autres indigènes, +et c’est tout. Nachtigal a, d’ailleurs, déjà signalé le fait : +« L’idiome, chez les Choa, ne se laisse entamer qu’en tout +dernier lieu... J’ai vu, au Bornou, des Arabes qui, bien qu’établis +avec leurs familles, depuis nombre de générations, à quelques +journées seulement de Kouka, connaissaient fort mal le +Kanouri ; c’était moi, étranger, qui étais obligé de leur +servir de truchement »<a id="FNanchor_95"></a><a href= +"#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p> + +<p>M. Chevalier commet une erreur lorsqu’il croit « que +les<span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span> pasteurs du +Dekâkiré sont des Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à +l’Islamisme leur langue et même le souvenir de leurs origines, mais +qui n’en continuent pas moins leur genre de vie +typique »<a id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class= +"fnanchor">[96]</a>. Les Deggâgueré sont des Arabes de la tribu des +Salamat. Nous croyons, d’ailleurs, que les populations qui ont +complètement perdu le souvenir de leurs origines doivent être assez +rares dans cette partie de l’Afrique. D’une façon générale, quand +elles ne parlent plus la langue première, elles conservent tout au +moins le nom de la peuplade primitive<a id= +"FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class= +"fnanchor">[97]</a> ; et, même au cas où elles sont désignées +d’un autre nom, il reste tout au moins la tradition, qui permet +presque toujours de discerner l’origine<a id= +"FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class= +"fnanchor">[98]</a>.</p> + +<p>Les Salamat sont baggara et ont généralement peu de moutons.</p> + +<p><em>Yéssiyé</em>. — Les Yéssiyé se réclament de ʿIsa, fils de +Ma’ïn. Venus autrefois du Baḥr et Tiné, où se trouvent encore +certains d’entre eux, ils sont actuellement répandus dans le Bornou +et le Baguirmi.</p> + +<p>Les Yéssiyé constituent la fraction la plus importante des +Salamat du Baguirmi. Ils habitent les régions d’Abouraï, de Râs el +Fil, de Ngalên, de Tchekna, de Mandjaffa, de Bousso, et les abords +de la route de Fort-Lamy à Ardébé (Fas, Aroroya, Aliem, Emtankhach, +etc. ; Matraga, Ech Chiguek, Er Rihé, Arahil, etc.). Beaucoup +de Yéssiyé, ceux d’Abouraï par exemple<a id= +"FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, +abandonnaient autrefois leurs villages à la saison sèche et +allaient s’installer avec leurs troupeaux sur<span class="pagenum" +id="Page_61">[61]</span> les bords du Baḥr er Rigueïg. Depuis que +nous sommes dans le pays, ils ont dû renoncer à ces déplacements +périodiques.</p> + +<p>Les Arabes furent durement traités par les sultans du Baguirmi, +grands chasseurs d’esclaves, dont les bandes accomplissaient +ordinairement les exploits relatés par Nachtigal, dans le chapitre +de son tome II intitulé <em>Sklavenjagd</em>. Aussi les Salamat +préféraient-ils être pillés par les Ouadaïens, et, pour qui connaît +les habitudes de ces derniers, cela n’est pas peu dire. +« Quand les gens du Ouadaï venaient — disent ces Arabes — ils +enlevaient nos troupeaux, prenaient nos vêtements et nous +laissaient tout nus ; mais ils ne tuaient les habitants qu’en +cas de résistance. Tandis que les Kirdi de Gaourang, non contents +de piller, massacraient hommes, femmes et enfants, sans raison +aucune, pour le plaisir de tuer (<em>braïké, bes saket</em>). Les +Ouadaïens étaient meilleurs (<em>akhèr</em>). » Les malheureux +Arabes, sans cesse razziés et maltraités, pouvaient alors +difficilement posséder quelques têtes de bétail. Ils vivaient du +peu de mil qu’ils parvenaient à dissimuler et des divers fruits de +la brousse : nabaq, hadjlidj, ambéti, ech chinguel, en +ngoulou, el makhèt », etc.</p> + +<p>Le grand cheïkh des Yéssiyé du Baguirmi est Harouna, qui +commande aux Eléyan et réside à Ras el Fil.</p> + +<p>Au Bornou, les Yéssiyé vivent, mélangés aux Beni Ḥassen, dans le +dar Oualoudji et le Mandara (El Khachkhach). Ils habitent aussi le +pays du Logone.</p> + +<p>Les Yéssiyé comprennent un certain nombre de sous-fractions, +dont trois des plus importantes sont : les Eléyan, les Hilal +et El Ḥadjiz.</p> + +<p>Les Hilal se subdivisent en : Chirédat, Djimélat, Am +Bettikh, Oulâd Daoud (avec les Chiboul).</p> + +<p>La sous-fraction El Ḥadjiz comprend : El Heuyous, et +Toamberé, el Assalé, Oulâd Aḥmed, El Marhaïté.</p> + +<p>Les autres subdivisions des Yéssiyé sont : Becharat, +Chidérat, Djessâssiyé, Oulâd Djamaʿ, Oulâd Fadala, Es Soouan.</p> + +<p><em>Sélimiya</em>. — Se divisent en Oulâd Hallol, Oulâd +Sendjer,<span class="pagenum" id="Page_62">[62]</span> Oulâd Serko +et Oulâd Salama. Ils habitent, au Baguirmi, la région comprise +entre le Baḥr er Riguéïg et le cours moyen de la Bataḥ de +Laïri.</p> + +<p><em>Oulâd Mousa</em>. — Les Oulâd Mousa, qui constituent une des +fractions les plus importantes des Salamat, sont nombreux au Ouadaï +et dans le territoire du Tchad. Ils comprennent les sous-fractions +suivantes : Oulâd Karaï, Oulâd Rongo, Oulâd abou Dôou, Oulâd +el ’Am, Oulâd Maa’n, Oulâd Nâṣer, Oulâd el ʿAouân, Oulâd Abou +Attïé.</p> + +<p>Les Salamat du Ouadaï sont en majeure partie installés sur les +bords du Baḥr el Djidéï : on en trouve également dans la +région comprise entre cette rivière et la Bataḥ<a id= +"FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" class= +"fnanchor">[100]</a>, et dans le dar Sila. Ces Salamat sont +beaucoup plus purs que leurs frères de l’Ouest. Nachtigal signale, +par exemple, le teint rougeâtre des Oulâd Abou Dôou, installés à +Amm Demm sur la Bataḥ. Ces Arabes lui firent un excellent +accueil : l’explorateur passa quelques jours dans le village +de leur cheïkh ʿAli el Djideï, qui était alors absent, et la fille +mariée de ce dernier, Fatima, le logea dans la case de son père. +« Les femmes et les filles du village, écrit Nachtigal, nous +firent passer agréablement le temps. En l’absence des hommes, elles +jouissaient d’une grande liberté, n’avaient presque rien à faire et +étaient très familières. Leur teint était généralement rougeâtre. +Fatima, la fille du cheïkh absent et dont le mari était aussi en +voyage, était un type de beauté sémite. Rien ne décelait chez elle +le séjour, plusieurs fois séculaire, de sa tribu en pays noir<a id= +"FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class= +"fnanchor">[101]</a> ».</p> + +<p>Les Salamat du Ouadaï sont nombreux : Nachtigal rapporte +qu’ils étaient administrés par 99 cheïkhs et qu’ils pouvaient +mettre 4.000 cavaliers en ligne. Ceux du Baḥr el Djideï sont +actuellement soumis à notre influence et leur grand chef, El +Fadhel, nous est très dévoué. L’aguid es Salamat, un des plus +importants dignitaires du Ouadaï, commandait<span class="pagenum" +id="Page_63">[63]</span> autrefois cette tribu. Il faisait de +fréquentes razzias dans les pays du Sud : les esclaves et +l’ivoire, qui forment la base du trafic avec les Tripolitains, +étaient en grande partie fournis par lui.</p> + +<p>Les Salamat envoyaient à Abéché un impôt annuel qui consistait +en esclaves, ivoire, bœufs, tekaki et autres dons en nature. Ils +furent souvent maltraités par les Ouadaïens et c’est pourquoi +l’accord n’a pas toujours été parfait entre ces Arabes et leurs +maîtres. Djidéï, le père de Fatima, était le cheïkh le plus +influent de la région du Baḥr et Tiné, et le sultan ʿAli, afin de +pouvoir mieux le surveiller, l’avait obligé à venir se fixer à Amm +Demm (1869). Plus tard, sous le règne de Yousef, Djideï voulut +échapper à la domination tyrannique de l’aguid Cherf eddîn et se +tourna du côté de Rabaḥ, qui circulait alors dans le dar Rounga, le +dar el Kouti et les pays plus au Sud. « En 1886, l’aguid Cherf +eddîn, en tournée d’impôt dans sa province du Dar-Salamât, voit +apparaître Rabeḥ<a id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" +class="fnanchor">[102]</a>, appelé par ʿAli el Djedeï, cheïkh des +Arabes Oulâd Dâo, qui était le chef le plus considéré des Salamât. +Une bataille indécise eut lieu à Oum-el-Timane et lorsque Cherf +eddîn revint à Abéché, il fut plutôt mal reçu par le sultan Yousef +de n’avoir pu écraser son ennemi avec les moyens dont il disposait. +Aussi en 1888, comme le même cheïkh ʿAli el Djedeï préparait +l’exode de sa tribu pour se joindre à Rabeḥ, en marche sur le dar +el Kouti pour la seconde fois, Cherf eddîn profite de l’occasion +pour se réhabiliter. Il accourt d’Abéché avec 5.000 cavaliers et, +le huitième jour, il surprend les dissidents à Faki sur le +Baḥr-Iro ; il fait trancher la tête à ʿAli el Djedeï, mais il +s’en retourne à Abéché avant que Rabeḥ qui était à Denzé, à 10 +étapes sud-ouest de là, ait eu notion du fait<a id= +"FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class= +"fnanchor">[103]</a> ».</p> + +<p>Plus tard, Cherf eddîn fut, à son tour, décapité par +ordre<span class="pagenum" id="Page_64">[64]</span> de Doud-Mourra +et deux de ses successeurs, Oust Khèr et Ḥassen Chaour, subirent le +même sort. Le troisième, l’eunuque Gomboro, était réputé pour sa +bravoure et aussi pour sa dureté envers les populations qu’il +administrait.</p> + +<p>En septembre 1906, beaucoup de Salamat, lassés de l’existence +intolérable qui leur était faite, se réfugièrent au dar Sila. Le +sultan de ce pays, Bakhit, refusa tout d’abord de les livrer à +Gomboro ; mais Doud-Mourra expédia l’aguid el Maḥâmid sur les +lieux et Bakhit dut céder : il envoya un salam de paix de cent +bœufs.</p> + +<p>Nous avons eu, à plusieurs reprises, affaire avec Gomboro, dans +la région du Baḥr es Salamat. Cet aguid a trouvé la mort dans le +combat d’Amm Timan, le 15 février 1908 : « Le lieutenant +Tourenq, commandant le poste de Bir el Khala<a id= +"FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class= +"fnanchor">[104]</a> (lac Iro), se mit à la poursuite d’une bande +ouadaïenne, composée de 400 fusils à tir rapide, qui venait de +razzier les tribus arabes du Baḥr-Salamat soumises à notre +influence. Il l’atteignit à Amm Timan, après une marche forcée de +80 kilomètres à travers un terrain crevassé et les hautes herbes, +et lui infligea un châtiment exemplaire. L’aguid Gomboro, qui nous +combattait pour la troisième fois et avait déjà été blessé dans un +engagement avec le capitaine Cornet en mai 1906, fut tué dans +l’action. Plus de 70 morts restèrent sur le terrain. Outre l’aguid +Gomboro, l’aguid el brich Sosel, l’addri Tchouma, venu directement +d’Abéché, étaient au nombre des morts »<a id= +"FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class= +"fnanchor">[105]</a>.</p> + +<p>Dans le territoire du Tchad, les Oulâd Mousa habitent surtout le +Tania (ou Tagna) et le Debaba ; on en trouve aussi +quelques-uns dans le dar Kaddada et à l’est du Fitri<a id= +"FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class= +"fnanchor">[106]</a>.</p> + +<p>Avant l’arrivée des Arabes, le Tania était occupé par des +Kouka<a id="FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class= +"fnanchor">[107]</a> et le Debaba par des Kotoko. Moussa Oueld +Ma’ïn<span class="pagenum" id="Page_65">[65]</span> s’installa avec +les derniers : certains disent même qu’il entra en lutte avec +eux et qu’il les chassa des bords de la Bataḥ<a id= +"FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class= +"fnanchor">[108]</a>. Quoi qu’il en soit, les Kotoko se retirèrent +du côté du Chari, laissant le champ libre aux Arabes. On trouve +encore des ruines de leurs constructions en trois endroits du +Debaba ; il y en a aussi quelques-unes dans la région de +Moïto. Il nous a été dit que certains indigènes de la région +Bokoro-Moïto seraient les descendants directs de Kotoko restés dans +le pays, et qu’on les reconnaîtrait fort bien à la physionomie, aux +yeux tout particulièrement.</p> + +<p>Avant l’arrivée des Français, les Oulâd Mousa, tout en +appartenant au Baguirmi, dépendaient de l’aguid ed Debaba. Ils +menaient alors une vie misérable : ils n’avaient pas de +bétail, étaient obligés de cacher leur mil et ne pouvaient +s’habiller que d’une peau de mouton, car tout autre vêtement leur +était immédiatement enlevé. C’est à la suite de pillages exécutés +par les Baguirmiens que nombre d’Oulâd Mousa s’enfuirent à l’est du +Fitri et allèrent se fixer sur les bords de la grande Bataḥ (Lemka, +el Djeziré, Amm Tommès, Djebar). Depuis lors, ils sont revenus +petit à petit au Tania, mais ces Arabes forment encore quelques +villages à l’ouest d’Atya<a id="FNanchor_109"></a><a href= +"#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p> + +<p>Les Oulâd Mousa du Tania vivaient autrefois en désaccord avec +les Mayaguené, Baguirmiens métissés d’Arabes, qui habitent la +région de Gogo-Amtalha. Cette lutte fut très vive au temps du +cheïkh Moḥammed Danab, des Oulâd<span class="pagenum" id= +"Page_66">[66]</span> Mousa. Les Arabes du Debaba aidaient leurs +frères du Tania. Danab, chassé par Acyl, dut se réfugier du côté +d’Atya et fut remplacé par Kaba.</p> + +<p>Enfin, au début de notre occupation, les Oulâd Mousa furent +cruellement razziés, d’abord par l’aguid ed Debaba, Acyl, puis par +Kodokolangui, un esclave de Gaourang, qui pilla les Yéssiyé et le +Debaba.</p> + +<p>On trouve des autruches dans les villages du Debaba. Ce pays a +été ainsi appelé à cause de la Bataḥ<a id= +"FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class= +"fnanchor">[110]</a>.</p> + +<p>La Bataḥ, qui porte d’abord le nom de Ba Laïri, prend naissance +dans la région de confluents et de dérivations, qui s’étend entre +le Baḥr Salamat et le Ba Mbassa. Les Arabes prétendent que le bras +principal de ce baḥr serait issu du Ba Mbassa, près de Nigué. +Pendant l’hivernage, la Bataḥ amenait autrefois les eaux du Chari +dans la zone d’épandage Redediou-Bembé-Gogo, située entre Bokoro et +Moïto. Il y avait là une vaste mare, qui ne communiquait pas avec +la dépression de Moïto. Mais l’apport d’eau du Chari alla en +baissant, surtout à partir de 1902 : actuellement, l’eau ne +dépasse plus guère Gama et Nabagaïa, et elle n’atteint El Bakhas +qu’exceptionnellement. Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui fut +cependant très pluvieux, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa. L’année +d’après, au contraire, après une période de pluies très +insuffisantes, l’eau du Chari dépassa El Bakhas et arriva jusqu’à +Delbini.</p> + +<p>Les indigènes disent, de même, que le Baḥr Bourda est issu du +Baḥr et Tiné. Les eaux du Bourda, qui finissaient autrefois dans la +lagune d’Abou Goada, ne dépassent plus la lagune Ebé. A +l’hivernage, tout le reste du baḥr se compose d’un chapelet de +mares.</p> + +<p>Les habitants du pays rapportent encore que, pendant +les<span class="pagenum" id="Page_67">[67]</span> hivernages +pluvieux<a id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class= +"fnanchor">[111]</a>, le Baḥr Bourda et le Baḥr Guéria communiquent +entre eux et qu’on pêche alors, dans la lagune Ebé, le poisson du +Fitri et celui du Baḥr et Tiné : on peut différencier, +paraît-il, les deux sortes de poisson.</p> + +<p>Comme tout le Baguirmi est couvert, à la saison des pluies, de +mares et de baḥrs temporaires, on comprend, jusqu’à un certain +point, que M. Freydenberg ait pu écrire : « En somme, si +la communication n’est pas établie normalement entre le Fitri et le +Chari, il suffit d’une crue importante de ce fleuve coïncidant avec +de grosses pluies dans le Dékakiré et le Debaba pour qu’une ligne +d’eau existe quelque temps entre la lagune et le +fleuve »<a id="FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" +class="fnanchor">[112]</a>. M. Chevalier dit également que le +système très complexe de canaux du Baguirmi méridional +« devait lui-même être en communication avec le bras allant du +Baro au Ba Reguig de Gaoui<a id="FNanchor_113"></a><a href= +"#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a> par des canaux découpant +le Khozzam.</p> + +<p>« Tous les pays s’étendant depuis le bas Baḥr Salamat et +l’Iro jusqu’au bas Baḥr el Ghazal, sur plus de 300 kilomètres de +largeur, étaient donc à une époque qu’il est impossible de +préciser, mais vraisemblablement peu reculée, couverts +d’innombrables canaux communiquant entre eux par une infinité de +bras, tantôt enserrant autour des pics granitiques des aires +exondées fort étendues, tantôt venant déboucher dans de vastes +lagunes dont les lacs Iro et Fittri sont les derniers vestiges.</p> + +<p>« Tous ces pays, actuellement menacés d’une stérilité +complète par suite de l’extension du climat saharien, ressemblaient +à ce qu’est aujourd’hui l’archipel Kouri, à l’entrée du Baḥr el +Ghazal dans le Tchad. Ce lac est lui-même condamné au même sort que +ces immenses lagunes<a id="FNanchor_114"></a><a href= +"#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>. »</p> + +<p><span class="pagenum" id= +"Page_68">[68]</span><em>Deggâgueré</em>. — Les Deggâgueré seraient +issus d’une captive des Yéssiyé, et cette prétendue origine leur +vaut d’être peu considérés par les autres indigènes. Ils se sont +mélangés à diverses populations noires et aux Pouls qui vivent avec +eux<a id="FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class= +"fnanchor">[115]</a>. Ils habitent le <em>Dekâkiré</em> et +possèdent de grands troupeaux de bœufs. « Grands et sveltes, +ces pasteurs ont les membres grêles et nerveux, le teint +ordinairement assez foncé, les cheveux légèrement crépus (certains +pourtant ont les cheveux lisses et le teint chocolat clair), les +traits fins, le front haut, la barbe fournie et portée entière, du +moins par les vieillards<a id="FNanchor_116"></a><a href= +"#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>. »</p> + +<p>Le Dekâkiré, qui relève du Baguirmi, était autrefois administré +par un fonctionnaire ouadaïen, le koursi Kéréma.</p> + +<p>Les Deggâgueré comprennent un certain nombre de +sous-fractions :</p> + +<p>Djamoussa. — Ces Arabes sont commandés par deux cheïkhs +également influents. L’un d’eux, Garga, était autrefois le chef le +plus considéré du Dekakiré. Il habite Safrou et commande aux Maïd, +Amadia, Oulâd Issé, Oulâd Guérès, Oulâd Lecet, Choudouda.</p> + +<p>L’autre cheïkh, Rali, réside à Malangué et commande aux +Djamoussa-Djamoussa, Balal, Chélou, Oulâd Hédi.</p> + +<p>Fagara (marabouts). — Habitent Dembé.</p> + +<p>Am Zed. — Sous-fraction importante qui habite la région de +Melfi.</p> + +<p>Zoubalat. — A Moskao et Am Djemena.</p> + +<p>Boulgouna. — A Komé.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_69">[69]</span>Zalagmé. — A +Kouri.</p> + +<p>Oulâd Nâṣer. — A Am Bétéré et Diokhana.</p> + +<p>Oulâd abou Ali. — A Bougta.</p> + +<p>Oulâd am Kéoud. — A Tchéli.</p> + +<p>Oulâd am Daoud. — A Am Djoumbo.</p> + +<p>Les Arabes <em>Souboul</em>, qui ont le teint rougeâtre, +habitent Banama et la région de Bédanga. Ils se rattachent très +probablement à la tribu Hémat : ils sont d’ailleurs venus du +Guéra, où l’on trouve actuellement certains Hémat (ʿAmer).</p> + +<p>Il y a quelques <em>Yéssiyé</em> dans la région de Bédanga (à +Bédanga, Zaoua, Gama, Souk, Khibati). Comme tous les Yéssiyé, ces +Arabes relevaient autrefois de l’aguid ed Debaba (Abou Kouyouma, +Acyl).</p> + +<p>Les <em>Yal Nas</em> sont des Arabes ou indigènes arabisés qui +vivaient autrefois sous la coupe de certaines populations +fétichistes dont ils étaient plus ou moins les captifs ou les +serfs. Ils habitent Toutba, Allo.</p> + +<p>« La rivière du Dekâkiré (Baro) constituait avant +l’ensablement de son lit un canal de jonction entre le Baḥr Salamat +et le Ba Laïri. Dans ces deux fleuves, l’eau de la saison pluvieuse +arrive à peine à remplir chaque année les dépressions de leur lit +en constituant pendant quelques mois des chapelets de mares qui +s’assèchent le reste de l’année. A plus forte raison le canal qui +les réunissait a perdu toute son importance. Il n’est plus indiqué +que par une ligne de points d’eau, presque tous taris au cœur de la +saison sèche. Les Arabes du Dekâkiré conduisent alors leurs +troupeaux aux mares persistantes et ne les dispersent qu’à +l’arrivée des pluies<a id="FNanchor_117"></a><a href= +"#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. »</p> + +<p><span class="sc">Êssela</span>. — Les Êssela auraient comme +origine Ma’ïn abou Mousa et seraient apparentés aux Oulâd +Mousa.</p> + +<p>Nous avons déjà vu que les Êssela comptent parmi les premiers +Arabes venus au Bornou. Ils sont assez nombreux dans ce pays, où +leurs principales subdivisions sont les<span class="pagenum" id= +"Page_70">[70]</span> Serâdjiya et les Oulâd ’Aïnâ<a id= +"FNanchor_118"></a><a href="#Footnote_118" class= +"fnanchor">[118]</a>. Ils habitent Koussri, le Logone, Balgué, +Deïma, le district d’Oudjé et la partie du Ngoumâti qui obéit à +Guerbeï. Ils se sont mélangés à diverses populations, notamment aux +Kotoko-Chaoué.</p> + +<p>Les Êssela sont également répandus dans le dar Kaddada (Attiour, +Njaïri, Digo, Abou Tchoukli, Am Beguena, etc.). Les femmes Êssela, +Yéssiyé et Oulâd ʿAli ont une coiffure particulière, qui est plus +ou moins adoptée par les autres femmes Salamat : de longues +tresses, assez grosses, pendant de chaque côté de la tête ; du +sommet du front partent deux autres tresses qui suivent le milieu +de la tête et vont finir sur la nuque, où elles se relèvent en +forme d’U.</p> + +<p>Au Baguirmi, les Êssela habitent la région au nord de la route +Maï Aïche-Ardébé. Ils comprennent deux subdivisions : les +Rachidiya, dont le cheïkh réside à Thiéré ; les Doumlouq, qui +ont leur cheïkh à El Agré.</p> + +<p><em>Oulâd ʿAli</em>. — Ces Salamat sont fixés au Baguirmi, à +côté des Êssela. Leurs deux cheïkhs sont El Lichégri, à Koro, et +Abou Sektein, à El Kouhl.</p> + +<p><em>Cheurafa</em>. — Les Cheurafa, Beni-Beder et Beni-Ḥassen +sont étroitement apparentés et se rattachent plus ou moins à +certaines autres fractions Salamat.</p> + +<p>En arabe, <em>chérif</em> veut dire « noble, +illustre » : c’est le nom que prennent ceux qui +descendent de Moḥammed par sa fille Fatima ; leurs tribus sont +appelées <em>Chorafa</em> ou <em>Cheurafa</em> (pl. de +<em>chérif</em>).</p> + +<p>Jusqu’à quel point la fraction des Salamat mérite-t-elle ce +nom ?... Ces Arabes ont été incapables de nous donner le +moindre renseignement à ce sujet. Chose à remarquer : dans +l’Afrique centrale, il n’y a qu’eux qui portent le nom de +Cheurafa<a id="FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119" class= +"fnanchor">[119]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_71">[71]</span>Il y a des +Cheurafa au Bornou, entre Dikoa et Kala Balgué : Mouzé, +Cheriferi, Dourgoussé, Mboro, Mderdam (près de Goulfeï). Les gens +du Chérif, qui commande actuellement à Fort-Lamy, sont venus du +Bornou, où ce chef arabe administrait autrefois une quarantaine de +villages. Après la chute de Fâdhel Allah, quand nous évacuâmes le +Bornou, le chérif nous suivit et vint s’installer sur la rive +droite du Chari. Ses gens habitent Fort-Lamy, Mbololi, Bildé et Maï +Aïche (commandé par le fils du chérif).</p> + +<p>Au Baguirmi, il y a des Cheurafa à Derabi et à Abou Zagra. Leur +cheïkh, Abadoud, réside à Derbéï.</p> + +<p>Il y a aussi quelques Cheurafa à Atya. Ils sont assez nombreux +au Ouadaï, dans le Baḥr el Djideï : ils habitent à côté des +Hémat et leur capitale est Am Djellat.</p> + +<p>Les Cheurafa sont apparentés aux Hilal (Yéssiyé).</p> + +<p><em>Beni Beder</em>. — Ces Arabes sont apparentés aux Cheurafa +et vivent au Bornou, dans le district d’Oudjé. Il y en a +quelques-uns au Baguirmi, où ils forment le village de Faqih Barka, +Rebouq : leur cheïkh s’appelle Sombo.</p> + +<p><em>Beni Ḥassen</em>. — Ils sont de la même famille que les +Cheurafa et les Beni Beder. Ils vivent au Bornou, dans le dar +Oualoudji et le Mandara.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Khouzam.</span> — Les +Khouzam se rattacheraient à la tribu des Hémat : ils se +réclament de Makhzoum, des 72 tribus venues de l’Est. Ils +comprennent deux sous-fractions : Khouzam el Baḥariyé et El +Alaling (ou Alalik).</p> + +<p>Au Darfour, les Khouzam et les Kinâna, leurs proches parents, +habitent la province orientale : ils ne sont point +nombreux.</p> + +<p>Au Ouadaï, on trouve des Khouzam dans le Mâgueren, du côté de +Ḥadjer Atim, et dans le dar Zioud. Ils ont là de nombreux villages, +où ils vivent mélangés aux Maba et aux<span class="pagenum" id= +"Page_72">[72]</span> autres populations du pays. Certains Khouzam +résident dans le Koudougou, au nord du pays des Kadjâgsé : ils +sont plus purs que les Salamat. Nachtigal, qui a traversé leur pays +en se rendant au Rounga, rapporte ce qui suit : « Les +habitants étaient en général rougeâtres de teint, ils n’étaient +sédentaires que depuis 1870, après que l’épizootie eut décimé leurs +troupeaux. Je fus très surpris de constater que, suivant la coutume +du Ouadaï, les femmes des Arabes Khozzam ne pouvaient passer un +groupe d’hommes qu’à genoux et à respectueuse distance. La boue et +la pluie même ne les dispensaient pas de cet usage. De charmantes +jeunes filles, ceinturées de soie, se traînaient à genoux à travers +des mares, et c’est à peine si elles osaient se lever quand un +homme, pris de pitié à leur vue, les invitait à les passer debout +et la tête haute<a id="FNanchor_120"></a><a href="#Footnote_120" +class="fnanchor">[120]</a> ».</p> + +<p>D’autres Khouzam, nomades et abbala, vivaient autrefois dans le +pays au nord de la Bataḥ, à côté des Djaʿâdné et des Oulâd Râchid. +La région qu’ils occupaient est parsemée de collines +sablonneuses : kindoué d’Argana, kindoué de El Foutfouti, etc. +On n’y trouve plus maintenant que quelques mesâkîn restés dans les +villages (Argana, Karkour, Abou Sadjo, etc.), car la plupart des +Khouzam sont passés en territoire français et font partie des +« Arabes réfugiés au Fitri ». Ils ne quittèrent le Ouadaï +qu’en 1904, alors que les Djaʿâdné étaient déjà partis l’année +d’avant. Comme les Ouadaïens étaient furieux du départ de ces +derniers, les Khouzam, qui craignaient d’avoir à pâtir de cette +irritation, indiquèrent aux gens de l’aguid el Djaʿâdné les silos +soigneusement dissimulés, dans lesquels les fuyards avaient enfoui +leur mil.</p> + +<p>La zone comprise entre le Fitri et le pays khouzam est, en +grande partie, inondée pendant la saison des pluies : c’est +pourquoi on l’appelle <em>Er Regaba</em> ou <em>El Medjilèt</em> +(la mare d’hivernage). On voit, à l’intérieur de cette zone, +d’anciens emplacements de villages Oulâd Hemed (Kardom, +Dahtalla).<span class="pagenum" id="Page_73">[73]</span> Du côté du +Nord, se trouve le Rahad Bouloua, où aboutit un ancien bras de +rivière, El Oudey, dans lequel se forme, pendant l’hivernage, une +succession de mares plus ou moins grandes.</p> + +<p>Les Arabes d’Argana appartiennent aux Khouzam el Baḥariyé : +cette sous-fraction comprend un grand nombre de subdivisions (Oulâd +ʿAli, Oulâd Afan, Am Zihefé, Oulâd Abou Fahil, etc., etc.).</p> + +<p>La plupart des Khouzam du Baguirmi relèvent également des +Baḥariyé : les Oulâd Zaït, les Kanabké (ou El Meḥâmid) et les +Oulâd Makram ont leurs cheïkhs à Djémémizé ; celui des Oulâd +Hébé réside à El Kouk. ʿAbd el Djelil, qui commande aux Oulâd Zaït, +est le cheïkh le plus considéré des Baḥariyé. Il y a également, au +Baguirmi, des Khouzam ʿAlalik : leur cheïkh, Béchara, habite +Ngama.</p> + +<p>Les Khouzam du Baguirmi n’ont pas le teint clair de leurs frères +abbala et ne se distinguent guère des Salamat. Dans leur pays, +l’eau est assez profonde : les puits atteignent une trentaine +de mètres. A l’hivernage, le sol se couvre, comme partout ailleurs, +dans cette région<a id="FNanchor_121"></a><a href="#Footnote_121" +class="fnanchor">[121]</a>, de mares et de baḥrs temporaires ; +ceux-ci peuvent être assez considérables : signalons, par +exemple, le baḥr qui traverse le pays des Khouzam, des Oulâd ʿAli +et des Yéssiyé, et qui porte les noms de Hémemlé et de Matraga. +L’eau y séjourne longtemps : en janvier 1907, alors que la +plupart des mares du Dagana et la grande mare de Djodol elle-même +se trouvaient à sec, le baḥr Matraga était encore plein +d’eau ; celle-ci ne disparut complètement que vers le mois +d’avril.</p> + +<p>L’autruche abonde dans la région, et la partie inhabitée qui +s’étend entre Massakory, Massaguet, le Khouzam et Ngourra, est sans +cesse parcourue par les chasseurs ḥaddâd. On trouve des autruches +domestiques dans tous les villages<span class="pagenum" id= +"Page_74">[74]</span> arabes du nord du Baguirmi, particulièrement +dans le Debaba. Salamat et Khouzam abandonnent leurs villages à la +saison sèche et se déplacent dans la brousse avec leurs troupeaux. +Ils récoltent beaucoup de mil. Ils furent autrefois très maltraités +par les Baguirmiens et aussi par les Ouadaïens, notamment par +l’aguid el baḥr Haggar et son contingent de Kreda, par l’aguid ed +Debaba Acyl et par le djerma ʿOthman, de qui relevait le sultan du +Baguirmi. Ces Arabes faisaient alors une grande consommation de +fruits de la brousse, surtout de nabaq et de hadjlidj, qui abondent +dans le pays ; il n’y a pas de doum.</p> + +<p>Les Khouzam du Bornou comptent parmi les derniers Arabes +immigrés ; ils passèrent sur la rive gauche du Chari au temps +du cheïkh Moḥammed el Amin, dans les environs de 1830. Ils sont +métissés de sang noir et se subdivisent en Kanabké, Oulâd Abou +Assaf, Omeïrat et Qebesat. Ils sont installés au Ngoumâti, à côté +des Oulâd Hemed.</p> + +<h5>ERÉGAT</h5> + +<p>Les Erégat, nomades et abbala, habitent le Darfour : ils se +réclament de Erêga (ou Rakal), fils de Djinéd<a id= +"FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122" class= +"fnanchor">[122]</a>. Leur tribu était autrefois très +puissante ; elle vivait dans le nord-ouest du pays, loin d’El +Fâcher, et méconnaissait souvent l’autorité du sultan. Au début du +<span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle, ces Arabes +voulurent profiter de la jeunesse du sultan Moḥammed el +Fâdhel<a id="FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class= +"fnanchor">[123]</a> pour secouer le joug du Darfour. Les troupes +envoyées contre les Erégat furent battues à plusieurs reprises et, +pour venir à bout de ces nomades, il fallut avoir recours à la +ruse. Un envoyé du sultan fit demander les principaux cheïkhs, sous +prétexte de leur remettre des vêtements d’honneur et de +leur<span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span> lire un message +de son maître. Quand ils furent tous réunis, le Forien s’empara +d’eux et les fit coudre dans des peaux, où l’on ne pratiqua +d’ouvertures que pour la bouche et les yeux : transportés à El +Fâcher, ces Arabes furent mis à mort. La tribu, ainsi privée de ses +chefs, fut presque complètement exterminée : ses débris se +réfugièrent au dar Tama et dans les pays du nord. Dans les anciens +pâturages des Erégat, Moḥammed el Fâdhel fit transporter des Arabes +Rizégat des pays du Sud : Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé.</p> + +<p>Certains Erégat sont devenus sédentaires et vivent, au dar Tama, +dans la dépendance d’autres tribus ; mais la majeure partie de +ces Arabes mène la vie nomade et habite avec les Ziadiyé, les +Maḥariyé et surtout les Maḥâmid, dans la région au nord de +Kobéh.</p> + +<h5>MISSIRIYÉ</h5> + +<p>Les Missiriyé sont les descendants de Missir, fils d’Attïé. On +trouve ces Arabes au Darfour (province de Dara) et dans le dâr +Rounga (Mangari) : ils sont baggara.</p> + +<p>La plupart des Missiriyé du Ouadaï sont nomades et abbala : +ils habitent, au nord de Birket-Fatmé, le pays marqué par les +villages de Douggui-Debanga, Ourel, Abou Khous, Ndourla et Cheqq el +Hadjlidj. Il y a là une vaste étendue, presque inhabitée, +l’Amberkeï, où abondent le kreb et le riz sauvage. Les Missiriyé +vont hiverner sur les bords de l’ouâdi Ḥaddâd ; après la +saison des pluies, ils redescendent vers le Sud et nomadisent dans +l’Amberkeï, tant que l’ouâdi Rima et les mares temporaires +contiennent de l’eau. Autrefois, ils passaient la plus grande +partie de la saison sèche dans l’Abou Telfan. Mais ce pays a été +cruellement traité depuis quelques années : nous avons déjà +dit que les Ouadaïens, non contents de piller les villages et les +récoltes, réduisaient encore en esclavage les malheureux Diongor +dont ils pouvaient s’emparer. Quant aux Missiriyé, ils furent +razziés en 1905 par le djerma ʿOthmân, qui fit même +exécuter<span class="pagenum" id="Page_76">[76]</span> quelques-uns +de leurs cheïkhs. Depuis ce temps-là, ils passent généralement la +saison sèche dans la vallée de la Baṭaḥ, à Kindoué, Es Safik, +Naïmoun, Mourdaf et Am Ḥadjer. Les mauvais procédés des Ouadaïens à +l’égard de ces Arabes ont d’ailleurs continué : ainsi, en +1906, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné, enleva tous les chameaux +de plusieurs fractions Missiriyé. C’est pourquoi, en juillet 1907, +au cours de la reconnaissance du capitaine Jérusalémy, un grand +nombre de Missiriyé passèrent en territoire français, où ils +vinrent grossir le nombre des « Arabes réfugiés au +Fitri ».</p> + +<p>Les Missiriyé se divisent en <em>Missiriyé ḥoumr</em> et +<em>Missiriyé zourq</em> : les premiers relèvent de l’aguid el +Mâgné, et les seconds de l’aguid ed Dri. Cette distinction en ḥoumr +et zourq tiendrait, paraît-il, au teint de leurs ancêtres +respectifs ; il n’y a pas, en effet, de différence marquée +entre les deux fractions au point de vue de la couleur : on +trouve dans chacune d’elles des gens au teint foncé.</p> + +<p>Les Missiryé ont la réputation d’être voleurs et d’être encore +plus pillards que les autres Arabes nomades, ce qui n’est pas peu +dire ; ils ont d’ailleurs fait de nombreuses incursions au +Fitri, où ils venaient piller nos protégés. Autrefois, ils ne +vivaient pas toujours d’accord avec leurs voisins, Djaʿâdné, +Khouzam et Oulâd Râchid ; ils se réunissaient pourtant à +ceux-ci pour lutter contre les Maḥâmid.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Taʿâliba.</span> — Les +Taʿâliba descendent de Ta’leb, fils de Missir. Ils sont baggara et +habitent au Darfour, avec les Missiriyé.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Hawtiyé.</span> — Les +Hawtiyé sont des demi-Arabes : on dit qu’ils seraient issus +d’un esclave de Missir. Ils sont peu nombreux et habitent la +province occidentale du Darfour.</p> + +<h5><span class="pagenum" id="Page_77">[77]</span>RIZÉGAT<a id= +"FNanchor_124"></a><a href="#Footnote_124" class= +"fnanchor">[124]</a></h5> + +<p>La tribu des Rizégât est la plus considérable du Darfour : +Nachtigal rapporte que, en cas de guerre, ces Arabes auraient pu +mettre 10.000 cavaliers en ligne.</p> + +<p>L’ancêtre des Rizégât est Rizq ou Rizeq, fils d’Attïé, qui +s’installa dans le sud du Darfour avec ses trois fils, Maḥar, +Maḥmoud et Naïb, leurs familles et leurs troupeaux. La tribu se +développa dans la région d’immenses forêts qu’elle habitait et +devint très puissante : elle put même braver l’autorité du +sultan du Darfour et vivre dans une indépendance presque complète. +Cette situation durait depuis plusieurs siècles quand Moḥammed el +Fâdhel, dont nous avons déjà parlé, arriva au pouvoir. Ce sultan, +résolu à réduire les Rizégat, cerna peu à peu les forêts où ils se +tenaient et en massacra un grand nombre : le reste fut fait +prisonnier ou dispersé. On mit à mort ceux d’entre les prisonniers +qui dépassaient la trentaine ; les autres furent rangés en +trois groupes, selon qu’ils descendaient de Maḥar, de Maḥmoud ou de +Naïb. « Chacun de ces groupes fut à son tour partagé en deux +parties : les Arabes de la première furent autorisés à vivre +comme par le passé dans leur patrie avec leurs femmes et, comme +presque tous les troupeaux étaient tombés aux mains de ses chefs, +le sultan fit donner un bœuf et une vache à chaque homme, ainsi +qu’à chaque femme dont le mari avait été tué pendant le +combat ; l’autre moitié, hommes et femmes, fut transportée +sous escorte au nord du Darfour. Là, chacun reçut un chameau et une +chamelle et on leur assigna pour demeure les pâturages des Erégat +qui avaient été presque complètement exterminés<a id= +"FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class= +"fnanchor">[125]</a>. » Les tribus actuelles des Maḥariyé, +Maḥâmid et Naouâïbé, qui nomadisent dans le nord du Darfour et sont +abbala, descendent en partie de ces derniers<span class="pagenum" +id="Page_78">[78]</span> Arabes<a id="FNanchor_126"></a><a href= +"#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Comme on le voit, elles +sont étroitement apparentées aux Rizégât baggara installés dans le +Sud.</p> + +<p>Les Rizégât habitent, en compagnie des Pouls, le pays de Chekka. +Ils sont célèbres par leur turbulence : ils vécurent presque +toujours en état de rébellion contre le gouvernement régulier du +Darfour et, après avoir été quelque temps en désaccord avec +l’aventurier Ziber, ils l’aidèrent dans sa lutte contre le sultan +Ibrahim Koïko. Assez bons musulmans, très courageux, les Rizégât +furent des premiers, parmi les Arabes du Darfour, à répondre à +l’appel du Mahdi et à prendre les armes contre les troupes +égyptiennes. Cela ne les empêcha pas, d’ailleurs, d’attaquer plus +tard les contingents mahdistes qui avaient agi à leur égard d’une +manière vexatoire : ceux-ci ne durent leur salut qu’à +l’intervention opportune d’un lieutenant du khalife +ʿAbdoullahi.</p> + +<p>Les Rizégât comprennent un certain nombre de fractions (Omm +Serer, Oulâd Moḥammed, etc.). Ils nomadisent dans le sud du Darfour +et ils vont passer la saison sèche dans les pâturages du Baḥr el +Ghazal.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Maḥariyé.</span> — Les +Maḥariyé sont abbala et mènent la vie nomade dans la région +comprise entre le Darfour et le pays des Bideyat. Ils vivent en +état d’hostilité avec ces derniers : les deux peuplades +passent leur existence à se voler les troupeaux et à faire +l’échange des prisonniers.</p> + +<p>Les Maḥariyé du Darfour vont chaque année chercher du natron à +Bir el Milḥ (le puit du sel). « Bir el Milḥ est situé au nord +d’El Fâcher, en plein désert ; on met pour l’atteindre dix +jours, pendant lesquels on ne rencontre ni eau ni végétation<a id= +"FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127" class= +"fnanchor">[127]</a> ». Pour s’y rendre, les Arabes suivent la +grande<span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span> route des +caravanes qui va du Darfour à Siout, dans la haute Égypte, par +Legia, Bir Selima, Bir ech Chebb, Beris et El Khayeh : cette +voie est appelée <em>derb el ʿarbaïn</em> (le chemin des 40 jours). +Le natron que les Maḥariyé vont chercher sert à faire la solution +d’eau natronée dont les chameaux sont si friands : la tribu +fait le commerce de ce natron au Darfour.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Maḥâmid.</span> — Ces +Arabes sont très nombreux : on les trouve au Darfour et au +Ouadaï.</p> + +<p>Au Darfour, ils nomadisent dans le nord-ouest du pays, avec les +Erégat et les Maḥâriyé.</p> + +<p>Au Ouadaï, les Maḥâmid forment une des tribus les plus +puissantes et les plus considérées : ils possèdent d’immenses +troupeaux de bœufs et de moutons, et on vante aussi leur richesse +en chameaux. Ils habitent la région d’Ourâda, au nord-ouest du dar +Mimi, où ils se seraient installés bien avant le règne d’ʿAbd el +Kerim ben Djamé. « Le terrain est peu accidenté ; les +dunes dominent. A l’Est, les monts Affala et Korbol (80 mètres de +relief) sont les points culminants ; ils marquent la limite +des terrains de parcours des Maḥâmids.</p> + +<p>« Arada est le principal point d’eau de la région. Pendant +la saison des pluies, c’est une grande mare alimentée par des +ouadis de faible débit venus des monts Affala et du mont +Korbol ; pendant la saison sèche, il y a de nombreux puits où +l’eau est très abondante et très bonne.</p> + +<p>« Au Nord, les puits de Kagimir et de l’ouadi Ouagad +permettent d’atteindre Om-Chalouba.</p> + +<p>« Les cultures sont à peu près nulles, mais les pâturages +sont assez suffisants, surtout dans les ouadis. Près d’Arada, +quelques tribus cultivent de maigres champs de coton.</p> + +<p>« Cette région est exclusivement habitée par les Arabes +nomades... Pendant la saison des pluies, ils abandonnent Arada et +conduisent leurs troupeaux à l’Est, vers les monts Affala et +Korbol, où les ouadis et les thalwegs fournissent d’excellents +pâturages pour les bœufs et les chameaux. Jadis ils s’établissaient +au Nord, sur les bords de l’ouâdi Kagimir<span class="pagenum" id= +"Page_80">[80]</span> et de l’ouâdi Ouagad. La crainte des rezzou +senoussistes les a ramenés en arrière.</p> + +<p>« Pendant la saison sèche, ils s’établissent à Arada<a id= +"FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128" class= +"fnanchor">[128]</a>. »</p> + +<p>Selon les renseignements donnés par le lieutenant Lucien, les +Maḥâmid n’auraient plus le teint clair qui caractérisait autrefois +ces Arabes. « Ils ont à peu près perdu le type de leur +race ; leur mélange avec les autochtones ayant créé un type +noir aux traits réguliers. Ils sont intelligents, astucieux, +menteurs, pleins de mépris pour ceux qui ne sont pas de leur race. +Ils ont su garder leur nationalité au milieu des peuples guerriers +qui les ont asservis. Jadis alliés aux Ouadaïens, ils sont devenus +leurs tributaires. En plus de l’impôt annuel, ils fournissaient +pendant les expéditions les animaux de transport et un certain +nombre de cavaliers... Les Maḥâmids peuvent mettre en ligne 400 à +500 guerriers, dont une centaine armés de fusils à tir rapide<a id= +"FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class= +"fnanchor">[129]</a>. »</p> + +<p>Les Maḥâmid sont réputés comme ayant pris, au contact des +Ouadaïens, les habitudes de violence et de brutalité qui +distinguent ces derniers. On dit même que, dans leurs campements, +les vieillards à barbe blanche (<em>chioukh</em>) — toujours +nombreux chez les Arabes qui mènent la vie pastorale — ne sont pas +bien traités et qu’on n’a pour eux aucune espèce d’égards.</p> + +<p>Les Maḥâmid boivent le <em>khall</em>, boisson fermentée faite +avec des dattes et cela suffit à montrer combien leurs mœurs +diffèrent de celles de leurs voisins arabes de l’Ouest. Ils sont +négligents dans l’exécution de leurs devoirs religieux et ne se +montrent que musulmans assez tièdes. Ils ont le teint relativement +clair, et tout le monde s’accorde à dire qu’ils parlent l’arabe le +plus pur de la région du Tchad.</p> + +<p>Autrefois, les Maḥâmid ne vécurent pas toujours d’accord avec le +sultan du Ouadaï : ils furent razziés par Moḥammed<span class= +"pagenum" id="Page_81">[81]</span> Chérif, et leur cheïkh, Bella, +dut se réfugier au Darfour. On dit que la femme de Bella, Kinbélé — +dont la beauté avait excité, au plus haut point, le désir du cheïkh +ḥamidi Meguedji — fut la cause bien involontaire de la lutte qui +éclata, plus tard, entre les Maḥâmid et les Oulâd Râchid (Ḥamida et +Zebada). Ces derniers furent vaincus, mais, sous le règne de ʿAli, +ils purent prendre leur revanche avec l’aide des Djaʿâdné et des +Missiriyé : ils battirent les Maḥâmid et leur enlevèrent un +grand nombre d’animaux.</p> + +<p>Les Maḥâmid ont fait autrefois de nombreuses incursions au +Borkou et chez les Bideyat : les gens qu’ils enlevaient +étaient vendus comme esclaves sur le marché d’Abéché. Par contre, +ces Arabes avaient à souffrir des expéditions de pillage que +menaient, dans les pays du nord du Ouadaï, les Touareg, les Oulâd +Slimân et les Tedâ.</p> + +<p>La domination des Senoussia au Borkou inaugura, pour les +Maḥâmid, une ère de calme et de tranquillité. Les relations de +Doud-Mourra avec la confrérie, quoique peu amicales au début, +furent toujours pacifiques, et les Maḥâmid purent alors, sans +crainte d’être pillés, faire un peu de commerce avec les pays du +Nord : ils allaient chercher, avec leurs chameaux, les dattes +et le sel blanc du Borkou, ainsi que le sel rouge de Demi et du +pays des Bideyat. Leur éloignement du territoire français mit +pendant longtemps les Maḥâmid à l’abri des reconnaissances +exécutées par nos troupes. Cependant, en mars 1908, le lieutenant +Ferrandi tomba sur Ourâda et coupa pour un temps la route directe +du Borkou au Ouadaï.</p> + +<p>Après la prise d’Abéché, le lieutenant Lucien parcourut le pays +des Maḥâmid, en août et septembre 1909. Les Arabes firent leur +soumission, et un rezzou senoussi (Arabes, Touareg et Bideyat) fut +surpris et dispersé, sur les bords de l’ouâdi Maï, à l’est d’Amm +Chalôba. L’aguid el Maḥâmid, Aḥmed, resta préposé à la surveillance +de la région du Nord, avec une centaine de fusils. Les Khouan +étaient furieux de voir les Maḥâmid et leur aguid reconnaître la +domination des Chrétiens. Le cheïkh senoussi Moḥammed +Ṣâlèh<span class="pagenum" id="Page_82">[82]</span> Kéréma envoya +même une lettre à Ourâda, pour engager les Arabes à faire +défection. Il ne fut point écouté, et les Senoussia vinrent alors, +à plusieurs reprises, razzier le dâr Maḥâmid.</p> + +<p>En mars 1911, une compagnie méhariste fut installée à +Ourâda.</p> + +<p>La tribu est commandée par l’aguid le plus puissant du +Ouadaï : le cheïkh qui commande l’ensemble des fractions +Maḥâmid n’est que le khalifa de l’aguid. Moḥammed ould Bechara, qui +fut tué le 17 juin 1908 au combat de Djoua, remplissait ses +fonctions d’aguid el Maḥâmid depuis la prise de Massnia par le +sultan ʿAli (1870). Il était, au Ouadaï, un personnage aussi +considérable que Doud-Mourra lui-même : c’est à lui, +d’ailleurs que ce dernier devait en grande partie sa fortune. +Appuyés l’un sur l’autre, ces deux hommes n’eurent rien à craindre +des diverses factions qui au Ouadaï plus qu’ailleurs, se donnaient +libre cours. Moḥammed avait épousé une sœur de Doud-Mourra, Mérem +Zara : pour sauvegarder la réputation de sa famille et aussi +pour faire plaisir à son puissant ami, le sultan n’hésita pas à +faire couper le cou à l’aguid el Baḥr, le débauché Adem ould +Keneticha, qui avait eu commerce (<em>koubbanya</em>) avec +Zara.</p> + +<p>Les progrès de l’occupation française et la fuite de certains +Arabes au Fitri ayant enlevé aux Ouadaïens une grande partie de +leurs ressources, les Maḥâmid furent plus pressurés que par le +passé. Ils eurent parfois aussi à pâtir du voisinage du +Darfour : c’est ainsi que, en 1906, ils furent attaqués et +pillés par l’aguid Adoum Roudjal, chef de guerre du sultan ʿAli +Dinar. Après la prise d’Abéché, l’aguid el Maḥâmid Aḥmed, fils de +Moḥammed ould Bechara, embrassa la cause d’Acyl. Il fit défection +en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le dar +Zegâoua. Il fut remplacé par un frère d’Acyl, Sérhéroum, qui trouva +la mort dans un combat livré à un rezzou senoussi, sur les bords de +l’ouadi Maba, le 2 septembre 1910.</p> + +<p>Les Maḥâmid comprennent un certain nombre de +fractions :<span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span> +Oulâd Zêd, Oulâd Nedja, Oulâd Djenoun, Oulâd Cheïkh, Oulâd Manṣour, +Seif ed Din, Oulâd Djenab, Ḥamdiyé et Teyifat.</p> + +<p>Quelques-unes d’entre elles habitent la partie du Ouadaï qui +confine au Darfour, notamment le dar Tama.</p> + +<p>Avec les Maḥâmid vivent des Ḥaddâd Gourân (Kodera), des Ayal +Baba et un certain nombre d’Arabes appartenant aux tribus voisines +du Darfour : Erégat, Maḥariyé, Naouaïbé. C’est parmi les +fogara des Erégat et des Maḥariyé que sont choisis, d’après une +tradition séculaire, les interprètes du sultan (<em>khechoum el +kelâm</em>, bouches du langage).</p> + +<p><em>Oulâd Yasin</em>. — Les Oulâd Yasin habitent le Darfour. +Leur ancêtre est Yasin, fils de Barek, fils de Maḥmoud. Ils sont +donc proches parents des Maḥâmid ; mais ces derniers +prétendent que, après la mort de Maḥmoud, son fils aîné Chaïq +remaria sa mère à un esclave et que la descendance des Oulâd Yasin +est issue de cette union.</p> + +<p><em>Chigguêrat</em> ou <em>Choudjerat</em>. — « Ils sont +rougeâtres de teint et paraissent être de la famille des Maḥâmid. +C’est leur qualité de baggara qui les en distingue. Ils habitent +entre Nimro et l’Aïd el Djemel<a id="FNanchor_130"></a><a href= +"#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>. »</p> + +<p><em>Chouqeqat</em>. — « Ils sont alliés aux Maḥâmid mais +d’une famille différente. Ils sont peu nombreux, habitent le +Kondongo et le bassin occidental de la Bétéha. En automne, ils se +retirent chez les Maḥâmid ou dans le Bitakguinnek<a id= +"FNanchor_131"></a><a href="#Footnote_131" class= +"fnanchor">[131]</a>. »</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Naouâïbé.</span> — Les +Naouâïbé sont abbala et nomadisent dans le nord-ouest du Darfour, +en compagnie d’autres Arabes : Maḥariyé, Maḥâmid, Erégat, etc. +Ces tribus se sont plus ou moins mélangées aux Zegaoua Amm +Kimmélté, population complètement arabisée.</p> + +<p>On trouve également des Naouâïbé au Ouadaï, où ils sont +sédentaires et baggara. Ils habitent sur les bords de la +haute<span class="pagenum" id="Page_84">[84]</span> Bataḥ (Akroub), +et possèdent de superbes troupeaux de bœufs. Comme la plupart des +Arabes du sud du Ouadaï, ils abandonnent leurs villages à la saison +des pluies, pour gagner les pâturages du nord.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Tordjem.</span> — Ces +Arabes sont considérés comme des parents éloignés des +Rizégat ; la pureté de la race a cependant été altérée, chez +eux, par des alliances avec des esclaves.</p> + +<p>Au Ouadaï, on trouve les Tordjem dans le dar Zioud et dans la +région de la haute Batah, à côté des Massalat el Hoch : ils +sont sédentaires et baggara.</p> + +<p>Au Darfour, le plus grand nombre réside dans le Dâr Fêa, la +province la plus occidentale du pays (à Oumm Sehaba et dans le +district de Bouré) ; les autres Tordjem habitent avec les +Ziadiya, les Beni Holba et les Rizégat du nord. Ces Arabes sont +baggara et presque tous sédentaires. Ceux situés près de la +frontière du Ouadaï sont réputés comme jouissant d’un grand +bien-être. Nachtigal nous a décrit la toilette de leurs femmes. +« Elles se faisaient remarquer, dit-il, par la richesse de +leur coiffure et de leurs bijoux. De petites tresses de cheveux +leur encadraient la tête et se greffaient sur deux grosses tresses +serties de perles qui allaient du front jusqu’à la nuque, deux +colliers de perles entouraient leur visage, des perles encore se +balançaient à chaque tresse et retombaient jusque dans la nuque. Le +corail de pacotille, le cheguig<a id="FNanchor_132"></a><a href= +"#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>, l’ambre (kaouadim), le +somit<a id="FNanchor_133"></a><a href="#Footnote_133" class= +"fnanchor">[133]</a> et le zeïtoun<a id="FNanchor_134"></a><a href= +"#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a> étaient largement mis à +contribution. Elles portaient au-dessus des tempes, sur chaque côté +de la tête, un anneau d’argent de moyenne grandeur avec fermeture +en corail et six ou sept autres au-dessus de l’occiput. D’autres +anneaux plus grands leur pendaient aux narines ; chez +quelques-unes, le nez était percé d’un fil où s’enfilaient des +perles. Au cou enfin, elles<span class="pagenum" id= +"Page_85">[85]</span> portaient d’étroits colliers, où l’on +remarquait des morceaux d’ambre gros comme des œufs de pigeon. En +général, ces femmes Tordjem avaient la taille bien faite, le visage +aimable ; leur teint rougeâtre leur donnait un attrait +spécial..... Il vint aussi quelques Arabes de la tribu des Maḥâmid, +dont les chameaux étaient dans le voisinage. Le piteux aspect de +leurs femmes qui n’étaient vêtues que de peaux, sans aucun bijou, +contrastait avec les vêtements luxueux et la riche parure des +femmes Tordjem. Quelle condamnation de la vie nomade<a id= +"FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class= +"fnanchor">[135]</a> ! »</p> + +<p>La coiffure décrite plus haut, qui rappelle celle des femmes +Salamat et des femmes Lisi, présente beaucoup d’analogie avec la +coiffure des Ouadaïennes<a id="FNanchor_136"></a><a href= +"#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>. Elle est plus ou moins +adoptée, d’ailleurs, par les tribus arabes du Ouadaï qui sont +sédentaires. D’une façon générale, les femmes du Ouadaï parent leur +chevelure de bijoux en argent ou en or, de perles, d’ambre, etc. On +retrouve cette habitude chez certaines fractions arabes de l’ouest, +et les femmes des Deggâgueré, par exemple, mettent également des +perles et du corail dans leur chevelure.</p> + +<p>Dans les tribus arabes, comme nous l’avons déjà dit, les hommes +ont presque toujours la tête rasée. Cependant, au Ouadaï, +quelques-uns d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les +arrangent en petites tresses, tout comme les Maba : nous avons +remarqué le fait, par exemple, chez des Tordjem du dar Zioud.</p> + +<p>Au Darfour, nombre d’Arabes, surtout parmi les nomades, gardent +également les cheveux longs.</p> + +<h5><span class="pagenum" id="Page_86">[86]</span>OULAD RACHID</h5> + +<p>Les Oulâd Râchid racontent une histoire assez singulière au +sujet de la conception de leur ancêtre Râchid, fils posthume de +Djinéd. Les Arabes se trouvaient du côté de l’Égypte quand ce +dernier mourut. Les oulémas s’assemblèrent aussitôt afin de laver +le corps conformément aux rites religieux ; mais, chose qui +les étonna profondément, certaine partie du corps du défunt +présentait une verticalité particulière, qu’ils ne purent faire +disparaître. On discuta, on fit appeler les femmes de Djinéd, on +les interrogea et on finit par comprendre que le cheïkh désirait +connaître — au sens biblique du mot — la plus jeune d’entre elles. +On les laissa seuls, <em>daker Djinéd defega</em>, comme disent les +Arabes, et le défunt eut un fils de plus, Râchid.</p> + +<p>Les Oulâd Râchid habitent le Bornou et le Ouadaï. Ces Arabes +allèrent s’installer au Baḥr el Ghazal et, après la lutte contre +les Salamat, ils occupèrent la région de la Bataḥ que ceux-ci +venaient d’abandonner. Les Kecherda les remplacèrent dans le Baḥr +el Ghazal et dans la région appelée El Ḥarr. Plus tard, la tribu se +dispersa : certaines fractions passèrent sur la rive gauche du +Chari et une partie du reste descendit vers le Sud, du côté du Baḥr +Salamat.</p> + +<p>Les Oulâd Râchid du Bornou comptent parmi les premiers Arabes +venus dans le pays. Ils constituent la fraction des Djo’ama et se +subdivisent en Hémédiya<a id="FNanchor_137"></a><a href= +"#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a> et Sawarima. Ils se sont +conservés plus purs que beaucoup d’autres Choa. On les trouve dans +les districts de Karagouaro et de Magomeri : Nachtigal évalue +leur nombre à environ 2.000.</p> + +<p>Ceux du Ouadaï comprennent trois fractions : Zebada<a id= +"FNanchor_138"></a><a href="#Footnote_138" class= +"fnanchor">[138]</a>, Ḥamida et Azid.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_87">[87]</span>Chez les Zebada, +on distingue les Oulâd Nour, Mélékat, Oulâd Abou Zaït, Dâr Salem et +Zioud ; chez les Ḥamida, les El Fadhalia, Oulâd Abou Nafé +(Nafia), Oulâd Mogaddem, El Hômarat, El Euouas, Oulâd Matrouk, +Oulâd Bellal et Siérat. La plupart de ces Arabes habitaient +autrefois la région comprise entre la Bataḥ et le Mourtcha ; +ils s’échelonnaient le long de l’Oudey — les Zebada à l’Ouest (El +Adara, El Ḥémédiya), et les Ḥamida à l’Est (du côté de la grande +mare d’Er Rouhoud). On les appelait <em>Râchid el Bataḥ</em>. Ils +menaient une existence analogue à celle de leurs voisins, les +Khouzam et les Missiriyé. Ils allaient hiverner sur les bords de +l’ouâdi Ḥaddâd et, à la saison sèche, regagnaient les pays du +Sud : les Zebada s’installaient sur les bords de la Batah +(Atya, Chibéna, Koundiourou) ; les Ḥamida circulaient le long +de cette rivière, traversaient le Moubi et allaient demeurer +quelque temps avec leurs frères du Baḥr Râchid. Les captifs et les +Mesâkin restaient dans les villages, où ils cultivaient le sol.</p> + +<p>Durant les années 1904 (Moḥammed Fanioura ʿAbd en Nebi) et 1905 +(El Khalil), la plupart des Râchid el Bataḥ, lassés des exactions +ouadaïennes, se réfugièrent au Fitri. Le cheïkh El Khalil n’y resta +pas longtemps ; il eut des dissentiments avec les autres +Arabes réfugiés et il fut froissé de voir que, chez nous, les +prérogatives attachées au titre de chef des Zebada étaient +limitées : c’est pourquoi il s’enfuit au Ouadaï avec un +certain nombre de campements (Oulâd el Haggar, Oulâd Hemed, Oulâd +Djibril), en octobre 1905. Il fut dès lors notre ennemi déclaré et +aida Badjouri dans tous les coups de main dirigés contre le Fitri +et nos Arabes protégés. En juillet 1907, il vint à Seïta, en +compagnie des Arabes Missiriyé, faire sa soumission au capitaine +Jérusalémy.</p> + +<p>On trouve, chez les Zebada, la sous-fraction +maraboutique<span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span> des +Mélékat : ces Arabes relevaient autrefois de l’imam ouadaïen +El Djezouli, qui fut remplacé par son fils Adem.</p> + +<p>Quant aux Zioud, ils habitent le pays très peuplé qui porte leur +nom et qui s’étend à l’ouest d’Abéché : ils sont sédentaires +et leur teint est légèrement foncé, car ils se sont mélangés à +diverses populations, en particulier aux Ouadaïens. « On peut +dire que presque toute la province du Dar Zioud est arabe. Les +Tordjem, les Missiriyé ḥoum ou zourq, les Oulâd Hemed, les Khouzam +y habitent. D’ailleurs les autres groupements ethniques ont adopté +la langue et les mœurs arabes : tels sont les Maba de sang +royal, les quelques Kouka, les Toundjour, les Guimr ; puis +encore les Beraouna (Bornouans), les Djellaba, les Massalat, les +Kachméré, les Tama, les Djebel et enfin les Dorouq, qui sont +originaires du centre de l’Afrique. Cette dernière tribu n’habite +que Bir Yoyo, leur teint est gris, leur langue paraît être de la +même famille que celle des Guimr, mais ils ne parlent plus que +l’arabe<a id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class= +"fnanchor">[139]</a>. »</p> + +<p>Certains Ḥamida (Dilla ?) habitent la partie orientale du +Ouadaï, sur les bord de l’ouâdi el Ḥamra (Abker, Chokkan), à côté +des Beni Ḥassen et des Tordjem.</p> + +<p>Les Azid habitent la partie sud-ouest du Ouadaï, non loin des +Arabes Salamat. Leur pays est traversé par le baḥr Fodjo, qui forme +la lagune de même nom, et par le déversoir des lagunes Bougdi et +Ndouma (ou Andoma) : les deux baḥrs se réunissent à El +Houguena, qui est la capitale des <em>Râchid el Baḥariyé</em> +(Râchid du Baḥr). La rivière résultante prend le nom de Baḥr Râchid +et va se jeter dans le Baḥr Salamat à El Djideï. Les Azid sont +sédentaires : ils élèvent des bœufs et pratiquent +l’agriculture. Dans le pays qu’ils habitent, la terre est grasse et +produit notamment beaucoup de sorgho (bérbéré) ; mais de +grosses mouches, analogues à celles du Fitri, y sont un fléau pour +le bétail. Ces Arabes, qui sont bien moins purs que leurs frères de +la Bataḥ, se sont quelque peu mélangés aux Ḥamida qui venaient +passer la saison sèche<span class="pagenum" id= +"Page_89">[89]</span> dans le Baḥr Râchid. Jusqu’à ces derniers +temps, ils avaient vécu avec nous dans des termes peu amicaux. Mais +les combats victorieux que nous avons livrés aux Ouadaïens (Amm +Timan, Dokotchi, Djoua), semblent les avoir fait renoncer à toute +attitude hostile à notre égard.</p> + +<p>Certains Azid vivent également dans la région montagneuse située +au nord-est du Baḥr Râchid (Bourma Taguil) : on les appelle +<em>Râchid el Ḥidjar</em> (Rachid des montagnes).</p> + +<p>On trouve enfin quelques Oulâd Râchid dans le pays de Boli et de +Kourtali.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Beni Ḥassen.</span> — +« Ils sont de la même famille que les Ḥamida ; de teint +rougeâtre et peu nombreux. Ils habitent les bords de l’Ouâdi el +Ḥamra ; comme leurs frères, ils vont chercher en automne des +pâturages plus riches<a id="FNanchor_140"></a><a href= +"#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a> ».</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Beni Holba<a id= +"FNanchor_141"></a><a href="#Footnote_141" class= +"fnanchor">[141]</a>.</span> — On considère les Beni Holba comme +des parents éloignés des Oulâd Râchid. Ils sont nombreux au +Darfour, et Nachtigal rapporte qu’ils pouvaient mettre 3.000 +cavaliers en ligne. Cette tribu était beaucoup plus puissante +autrefois, au temps où elle refusait de payer l’impôt à Moḥammed el +Fâdhel ; mais ce sultan la décima, lui enleva ses troupeaux +et, par la cruauté dont il fit preuve envers elle, mérita d’être +appelé <em>La Mort des Beni Holba</em>.</p> + +<p>Les Beni Holba, comme la plupart des Arabes de l’intérieur du +Darfour, se sont mélangés aux autres indigènes et leur teint est +généralement bronzé. Ils sont baggara et habitent autour du Djebel +Marra, dans le district de Rô-Kouri. On en trouve également dans la +région comprise entre le Djebel Marra, le dâr Sila et le pays des +Taacha, particulièrement sur les bords de l’ouâdi Sâlèḥ. Les Beni +Holba vivaient autrefois en état d’hostilité avec leurs voisins les +Taacha. Lors du mouvement madhiste, ils prirent les armes, +attaquèrent les troupes égyptiennes et contribuèrent à la chute du +Darfour.<span class="pagenum" id="Page_90">[90]</span> Ils forment +actuellement une tribu puissante, que le sultan ʿAli Dinar est tenu +de ménager.</p> + +<p>Hors du Darfour, on trouve des Beni Holba au dâr Sila et dans la +partie orientale du Ouadaï.</p> + +<h5>BEDRIYÉ</h5> + +<p>Les Bedriyé ne sont pas des ’Yal Djinéd : ils se réclament +de Bedr, fils de Dahmech, fils de Bounou Chaker. Ils habitent, au +Darfour, la province orientale d’Abou Bâli. Ils possèdent quelques +chameaux, mais ils élèvent surtout des bœufs et sont devenus en +partie sédentaires.</p> + +<h4 class="sserif">EL FEZARA</h4> + +<p>Les Arabes qui descendent d’Aḥmed el Afzer sont appelés +Fezâra : ils habitent presque tous le Darfour. Les deux +fractions les plus importantes de ce sous-groupe sont constituées +par les Ziadiya et les Maliya.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Ziadiya.</span> — Les +Ziadiya se subdivisent en Kouroumsiya et Qasarina. Ils habitent au +nord d’El Fâcher, dans le Dâr Tokouniawi. Ces Arabes sont nomades +et abbala. Nachtigal rapporte qu’ils possédaient cependant assez de +chevaux pour pouvoir mettre 2.000 cavaliers en ligne.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Maliya ou +Maaliya.</span> — Les Maliya comprennent les Oulâd ’Abdou et les +Ma’aqila. Ils sont abbala et nomadisent dans le Dâr-Abou-Dâli, au +sud-est d’El Fâcher. « La tribu des Maaliya est, de toutes les +tribus arabes du Sud, celle dont les mœurs s’effacent le plus +rapidement. Adonnés à la boisson, menant la vie la plus dissolue, +les Maaliya sont méprisés par les Arabes Ḥabbaniyé, Rizégât, +Missiriyé et Ḥamer, qui ne boivent pas de spiritueux et tiennent +encore un peu à la<span class="pagenum" id="Page_91">[91]</span> +pureté des mœurs<a id="FNanchor_142"></a><a href="#Footnote_142" +class="fnanchor">[142]</a>. » Les Maaliya donnèrent cependant, +avec les Rizégât et les Ḥabbaniyé, le signal de l’insurrection +mahdiste dans le Darfour méridional.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Autres +fractions.</span> — Les Fezâra comprennent encore les fractions +suivantes : Habbabin, Djelledat, Medjânin, Zanatit, Oulâd +Igoï, Beni Oumm Ron et Beni Djerrâr. Ces Arabes habitent la partie +orientale du Darfour : ils sont abbala et, pour la plupart, +sédentaires. Les Zanatit et les Medjânin sont quelque peu +représentés au Ouadaï. Ils sont sédentaires et agriculteurs : +les premiers résident à ’Id el Gara’a ; les seconds à Ḥadjer +Tokoulla, Medjânin et Daraba.</p> + +<h4 class="sserif">ZABALAT, MAHADI, ISSIRRÉ</h4> + +<p>Ces tribus, peu nombreuses, sont installées au Ouadaï, près de +la frontière du Darfour. Elles doivent probablement se rattacher +aux Arabes Djoheïna ; les deux premières appartiennent à la +même famille et ont le teint fortement bronzé.</p> + +<p>Les Zabalat sont fixés sur les bords de l’ouâdi Delal et +émigrent au Kounoungo en automne. Les Mahadi, sédentaires et +agriculteurs, habitent au sud du pays des Soungor. Les Issirré sont +sédentaires à Chokkon et à Nella, où ils pratiquent +l’agriculture.</p> + +<h4 class="sserif">ḤAMER <span class="small">OU</span> ḤOMR</h4> + +<p>« Les frères Ḥamed el Afzer et Ḥamed el Adjezem avaient une +sœur qui, après la mort de son père, contracta secrètement mariage +avec un Tourroudj (tribu au teint clair mais non noble) ; elle +devint ainsi l’aïeule des Ḥamr, dont le nom dérive de Aḥmar, +c’est-à-dire rouge. Les Ḥamr (ou Ḥomr)<span class="pagenum" id= +"Page_92">[92]</span> forment une très nombreuse tribu, qui habite +les districts-frontières du Kordofan et ceux du Dar-Four +oriental : elle est riche en chameaux et peut mettre 1.000 +cavaliers en ligne<a id="FNanchor_143"></a><a href="#Footnote_143" +class="fnanchor">[143]</a> ».</p> + +<p>Cette tribu est l’ennemie héréditaire des Kabâbich et des +Maliya.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp1c03"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class= +"label">[74]</span></a>Ou ʿAbdoullahi el Djaa’ni.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class= +"label">[75]</span></a>Variante (d’après Nachtigal)</p> + +<table class="tree treepadded1" id="t047b"> +<tr> +<td colspan="8" class="tdc">Moḥammed el Haouri</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="8" class="tdc">Abdallah el Dja’ani</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Ḥamed el Adjezem</td> +<td colspan="2" class="tdc">Ḥamed el Afzer</td> +<td colspan="2" class="tdc">une fille</td> +<td colspan="2" class="tdc">Chaker</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Daḥmech</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Djinéd</td> +<td colspan="2" class="tdc">Arabes Fezâra</td> +<td colspan="2" class="tdc">Arabes Hamer</td> +<td colspan="2" class="tdc">Bedr</td> +</tr> +</table> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class= +"label">[76]</span></a>On dit aussi : Aḥmed el Adjezem, Aḥmed +el Adjedeb, Aḥmed el Egdeb.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class= +"label">[77]</span></a>Les Chekouriyé du Darfour doivent +probablement être issus de Bounou Chaker.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class= +"label">[78]</span></a>On dit aussi : Djounéd, Djounaïd.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class= +"label">[79]</span></a>Pays du milieu, de l’intérieur (ou du +Nord).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class= +"label">[80]</span></a>Pays du désert.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class= +"label">[81]</span></a>Enfants de Djinéd.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class= +"label">[82]</span></a>Elle aurait eu lieu au temps de l’un des +deux sultans ouadaïens (ou Arous).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class= +"label">[83]</span></a>Ces Arabes attribuent les pertes qu’ils ont +faites en chameaux à la piqûre d’une grosse mouche blanchâtre +(<em>thèr</em>). Pour préserver ces animaux, ils les recouvrent +parfois d’un grand filet en corde quand, au début de la saison +sèche, ils viennent chercher du mil au Fitri. Ils considèrent Yao +comme un point très malsain pour les bêtes et les gens, et ils +n’aiment point y séjourner.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class= +"label">[84]</span></a>Depuis le temps où nous écrivions ces +lignes, nos troupes ont pris Abéché et occupé en partie le Ouadaï. +Les Arabes de l’Ouest n’auront désormais plus rien à craindre des +bandes ouadaïennes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class= +"label">[85]</span></a>Les Ouadaïens enlevaient de préférence les +chameaux, afin d’empêcher les Arabes de fuir dans des régions sans +eau, où ils ne pouvaient les poursuivre. Les Arabes font boire +leurs chameaux tous les dix jours en hiver, tous les sept jours en +été : les autres animaux boivent tous les jours.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class= +"label">[86]</span></a>Il est plus probable cependant que les Oulâd +Hemed qui habitent actuellement le Darfour y étaient déjà à ce +moment-là. Quelques-uns de ceux qui quittèrent le Baḥr el Ghazal +durent se réfugier au Ouadaï, où l’on trouve encore des Oulâd Hemed +dans le Dar Zioud.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class= +"label">[87]</span></a>Les Ta’âcha du Sila furent pillés en 1904 +par Idris (aguid er Rachid) et Gomboro, et en avril 1905 par +l’aguid el Djaʿâdné et Oust Kheir.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class= +"label">[88]</span></a>Rabaḥ demeura quelque temps dans le pays des +Arabes Ta’acha.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class= +"label">[89]</span></a>Les Salamat disent d’ailleurs +couramment : <em>Ana Salami</em>, je suis un Salamat ; +<em>Houma min ’yal Salam</em>, ce sont des Salamat.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class= +"label">[90]</span></a>Certains Salamat se disent originaires du +pays de Médine, du Hedjâz par conséquent.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class= +"label">[91]</span></a>Lors des fêtes de la circoncision, le sultan +avait voulu confisquer les moutons que les Ma’ïn venaient +d’égorger. Cette prétention aurait été, d’après les Arabes, la +cause de la rupture.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class= +"label">[92]</span></a>Baḥr el Djideï (El Djideï est la capitale +des Salamat du Ouadaï), ou Baḥr et Tiné (le fleuve de la boue), ou +Baḥr es Salamat (le fleuve des Salamat).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class= +"label">[93]</span></a>Le village le plus septentrional du Fitri +porte le nom de Rahd es Salamat (la mare des Salamat).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class= +"label">[94]</span></a>Foureau : <em>D’Alger au Congo par le +Tchad</em>, p. 698. Les deux femmes Choa de la p. 699 sont des +Salamat. Cela se reconnaît très facilement à leur coiffure.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class= +"label">[95]</span></a>Nachtigal, t. II, p. 436.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class= +"label">[96]</span></a>Chevalier, <em>Afrique centrale +française</em>, p. 321.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class= +"label">[97]</span></a>Les <em>Boulala Gousar</em> de la région +d’Ourel, par exemple, qui sont originaires du Fitri et ne parlent +que l’arabe.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class= +"label">[98]</span></a>Les Kanembou Goudjirou, qui sont en réalité +des Kouka venus autrefois du Fitri ; les Baguirmiens et les +Lisi d’origine babalia ; les Boulala, qui sont d’origine +kanembou, etc.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class= +"label">[99]</span></a>Les Yéssiyé furent autrefois plus nombreux +dans la région de la Bataḥ de Laïri (Abouraï, El Bakkas, +Nabagaïa) ; à la suite de pillages répétés de la part des +Ouadaïens, beaucoup d’entre eux s’enfuirent vers l’Ouest.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class= +"label">[100]</span></a>Am Deguemat, sur la Bataḥ, est la résidence +de l’aguid es Salamat.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class= +"label">[101]</span></a><em>Voyage au Ouadaï</em>, p. 41.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class= +"label">[102]</span></a><em>Rabèḥ</em> <span class= +"arabic">ربح</span> est le nom indigène de Rabaḥ.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class= +"label">[103]</span></a>Capitaine Julien, <em>Le Dar-Ouadaï</em>. +Les femmes arabes chantent souvent les péripéties de la lutte entre +Djideï et Cherf eddin.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class= +"label">[104]</span></a><em>Bir el Khala</em>, le puits de la +brousse.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class= +"label">[105]</span></a><em>Le Petit Temps</em>, 11 octobre +1908.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class= +"label">[106]</span></a>On trouve encore des Oulâd Moussa à Matko +(Baguirmi) et à Kornaka, du côté de Bédanga.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class= +"label">[107]</span></a>On dit que les Kouka de Bouloulou-Sigdia +sont venus du Tania.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class= +"label">[108]</span></a>« Le Debaba fut occupé au commencement +du <span class="sc2">XVII</span><sup>e</sup> siècle..... Mousa, le +père et fondateur de la tribu des Oulâd Mousa, est enterré dans le +Debaba, près du village de Bouloulou. Chaque année, de nombreux +pèlerins viennent prier sur sa tombe et immolent à sa mémoire des +bœufs et des moutons. » Capitaine Rivière, <em>Notice sur le +Cercle de Moïto</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class= +"label">[109]</span></a>En 1904, par peur des pillards ouadaïens, +ceux qui possédaient quelques biens se réfugièrent en territoire +français. Ils menaient l’existence nomade et passaient la saison +sèche dans la région de Seïta et de Malabesse.</p> + +<p>On trouve également quelques Salamat au nord de la Batah, dans +la région Ourel-Cheqqel Hadjlidj.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class= +"label">[110]</span></a>En arabe régulier, <span class= +"arabic">مدب</span> <em>madabb</em> signifie : lieu où l’eau +s’écoule. Debaba a un sens analogue. Ce mot est donc un nom de pays +et non, comme on l’a cru parfois, un nom de tribu.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class= +"label">[111]</span></a>Celui de 1900, par exemple.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class= +"label">[112]</span></a>Freydenberg, <em>Le Tchad et le Bassin du +Chari</em>, p. 99.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class= +"label">[113]</span></a>Baḥr Ligna.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class= +"label">[114]</span></a>Chevalier, <em>Afrique centrale +française</em>, p. 337. Nous avons déjà dit que les baḥrs entourant +les îles des Kouri-Kaléa sont asséchés depuis quelques années et +que ce pays n’est plus qu’un ancien archipel.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class= +"label">[115]</span></a>Les Pouls sont disséminés dans tout le +Baguirmi, entre Tchekna, Bousso et Bédanga. Ils forment un groupe +assez important dans la région de Tchekna. Leur teint est +généralement foncé, par suite de croisements avec les populations +étrangères, notamment avec les Baguirmiens : beaucoup d’entre +eux ne parlent que le baguirmien et l’arabe. On trouve cependant, +du côté de Melfi, des Pouls qui ont gardé leur teint clair et leur +longue chevelure.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class= +"label">[116]</span></a>Chevalier, p. 320. Cette description peut +s’appliquer à la plupart des Salamat.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class= +"label">[117]</span></a>Chevalier, p. 332.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class= +"label">[118]</span></a>Nachtigal. Il se pourrait cependant que ce +nom de Oulâd ’Aïnâ ne soit autre chose que Oulâd Ma’ïn.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class= +"label">[119]</span></a>Le pluriel de <em>chérif</em> est aussi +<em>achrâf</em>. Certains Arabes de la vallée du Nil portent ce +titre et c’est à leur groupe qu’appartenait le Mahdi, Moḥammed +Aḥmed. Les Achrâf, c’est-à-dire les parents du Mahdi et leurs +partisans, outrés des humiliations que leur avait fait subir le +khalife ʿAbdoullahi, essayèrent de renverser ce dernier.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class= +"label">[120]</span></a><em>Voyage au Ouadaï</em>, p. 43.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class= +"label">[121]</span></a>Dans tout le pays qui nous occupe, les +baḥrs sont la plupart du temps à sec. Ils ne renferment de l’eau +que pendant l’hivernage, soit qu’il s’y forme des mares d’eau de +pluie, soit que l’eau y soit amenée par des dérivations.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class= +"label">[122]</span></a>« Quant aux Areygât, le faguyh +Moḥammed l’Areygât, interprète du sultan m’a dit qu’ils sont +originaires de l’Irâg (Irak), et issus des anciennes tribus arabes +des Lakhmides et des Djouzâmides ». El Tounesy, <em>Voyage au +Ouaday</em>, p. 250.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class= +"label">[123]</span></a>Moḥammed el Fâdhel régna de 1799 à +1838.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class= +"label">[124]</span></a>On dit aussi Rézégat et Riziégat.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class= +"label">[125]</span></a>Slatin Pacha, <em>Fer et feu au +Soudan</em>, t. I, p. 63.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class= +"label">[126]</span></a>Il y avait déjà depuis longtemps des +Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé — appartenant aussi à la famille des +Rizégat — dans les contrées du Nord. Nous avons vu, par exemple, +que ces tribus arabes comptaient parmi celles qui aidèrent ʿAbd el +Kerim ben Djamé à renverser la dynastie des Toundjour.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class= +"label">[127]</span></a>Slatin Pacha, <em>Fer et feu au +Soudan</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class= +"label">[128]</span></a>Lieutenant Lucien, <em>Ouadaï Aouali</em> +(<em>Bulletin du Comité de l’Afrique française</em>, 1910).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class= +"label">[129]</span></a>Lieutenant Lucien.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class= +"label">[130]</span></a>Nachtigal, <em>Voyage au Ouadaï</em>, p. +71.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class= +"label">[131]</span></a><em>Ibid.</em>, p. 72. Le Bitakguinnek est +la partie centrale du Ouadaï : il est administré par un +kamkalek.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class= +"label">[132]</span></a>Perles vertes en verre.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class= +"label">[133]</span></a>Petits cylindres blancs, rayés de lignes +brunes.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class= +"label">[134]</span></a>Olive, en arabe. Billes jaunes et +transparentes qui, comme l’ambre, servent à faire des colliers.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class= +"label">[135]</span></a>Nachtigal, <em>Voyage au Ouadaï</em>, p. +106.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class= +"label">[136]</span></a>Cette coiffure se compose de longues +tresses qui pendent autour de la tête : les femmes mariées +laissent tomber sur le visage une partie de leur chevelure. La +coiffure peut aussi comprendre une tresse centrale qui descend sur +la nuque et qui est simple pour les jeunes filles, double pour les +femmes mariées.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class= +"label">[137]</span></a>On trouve, chez les Oulâd Râchid du nord de +la Bataḥ, un village qui porte le nom de El Hémédiya.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class= +"label">[138]</span></a>« Le faguyh Moûça, aguyd des Zébédeh +et frère de Bedr ed Dyn, imâm du sultan Sâboûn, m’a assuré que les +Zébédéh sont d’origine yamanique, qu’ils tirent leur nom de Zébyd, +ville de l’Yémen, et qu’ils descendent des Himyarites +(Homérites) ». El Tounesy, <em>Voyage au Ouadaï</em>, p. +250.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class= +"label">[139]</span></a>Nachtigal, <em>Voyage au Ouadaï</em>, p. +72.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class= +"label">[140]</span></a>Nachtigal, <em>Voyage au Ouadaï</em>, p. +71.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class= +"label">[141]</span></a>On dit aussi Beni Halba.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class= +"label">[142]</span></a>Slatin Pacha, t. I, p. 220.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class= +"label">[143]</span></a>Nachtigal, t. III, p. 454.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_93">[93]</span><a id= +"p1c04"></a>TRIBUS NON-DJOHEINA</h3> + +<hr class="decor width4"> + +<h4 class="sserif">KABABICH</h4> + +<p>Nachtigal rapporte que les Arabes Djoheïna passent pour être +proches parents des Kabâbich. D’autre part, d’Escayrac de Lauture, +qui considère par erreur les Arabes du Soudan comme des tribus +qoréïchites, range les Kabâbich, les Ḥamer et les Toundjour parmi +les tribus non-qoréïchites.</p> + +<p>Les Kabâbich nomadisent, avec leurs chameaux, dans la partie du +désert qui s’étend entre le Kordofan et Dongola. Au temps où +régnait le khalife ʿAbdoullahi, ces Arabes virent leurs biens +confisqués par ce dernier, sous prétexte qu’ils n’avaient pas fait +de pèlerinage à Omdourman, où se trouvait le tombeau du Mahdi. +« La tribu des Kabâbich avait longtemps fait le commerce de la +gomme et possédait beaucoup d’argent, que selon leurs coutumes, ils +avaient enfoui dans le désert à un endroit connu d’eux seuls. Des +tortures de toutes espèces les forcèrent de trahir leur cachette et +de livrer leur fortune<a id="FNanchor_144"></a><a href= +"#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>. » La plupart de +ces Arabes gagnèrent alors l’oasis de Omm Badr, où on n’osa les +poursuivre.</p> + +<h4 class="sserif">BENI ḤASSEN DU DARFOUR</h4> + +<p>« Les Beni-Ḥassen du Dar-Mâdé habitent un district dont le +centre est marqué par le Djebel Ottâch ; ils peuvent +mettre<span class="pagenum" id="Page_94">[94]</span> en ligne de 6 +à 700 chevaux et prétendent être venus du Yémen. Bien que cette +origine ne soit pas démontrée, ils ne sont en tout cas ni des +Fezâra, ni des Soudjan (Soudanais)<a id="FNanchor_145"></a><a href= +"#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. »</p> + +<h4 class="sserif">KOROBAT</h4> + +<p>« Les Korobat prétendent descendre du Yémen et en dernier +lieu de Sabâ, un petit-fils de Yoqṭan<a id= +"FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146" class= +"fnanchor">[146]</a> ; ils ne seraient donc pas Ismaélites, +mais Sabéens. Lorsque les For soumirent les Guimr, qui commandaient +la région du Djebel Nokat, située entre le Tama et le pays des +Zegaoua, ils trouvèrent les Korobat. Ces Arabes se sont dispersés +depuis dans le nord du royaume<a id="FNanchor_147"></a><a href= +"#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>. »</p> + +<p>Il y a aussi quelques Korobat au Ouadaï, dans la région du ouâdi +Lobbode et du ouâdi Delal : leur teint est bronzé et ils sont +sédentaires.</p> + +<h4 class="sserif">DIALIIN</h4> + +<p>Nous ne saurions terminer cette étude d’ensemble des Arabes de +l’Afrique centrale, sans parler des Dialiin. Ces Arabes habitent la +vallée du Nil et ne se rattachent ni aux Ḥassaouna, ni aux +Djoheïna. Ils sont cependant bien connus dans les pays dont nous +nous occupons, par suite du rôle qu’ils y ont joué avec Zibêr, +Solimân oueld Zibêr et Râbaḥ. D’autre part, les Djellâba, ces +petits commerçants que l’on trouve dans la partie de l’Afrique +comprise entre le Nil et le Haoussa, sont en majeure partie des +Dialiin.</p> + +<p>Les Dialiin se réclament de Ṣâlèḥ ibn ʿAbdallah ibn +ʿAbbâs ;<span class="pagenum" id="Page_95">[95]</span> comme +on le voit, ils font remonter leur origine à ʿAbbâs, oncle du +Prophète, et c’est pourquoi ils se disent ʿAbbassides (ʿAbbassiyé, +Benou ʿAbbâs). Ils habitent principalement la vallée du Nil, dans +la région de Khartoum : d’où les noms de <em>Baḥara</em>, +<em>Baḥarina</em> et <em>’Ayal el Baḥr</em><a id= +"FNanchor_148"></a><a href="#Footnote_148" class= +"fnanchor">[148]</a>, qui leur sont donnés au Darfour et au Ouadaï. +Les Dialiin comprennent un certain nombre de fractions : +Djimeab, Sadab, Magadib, etc.</p> + +<p>L’aventurier Zibêr appartenait à la fraction des Djimeab. Il +avait réussi, en faisant le commerce de l’ivoire et des esclaves, à +se tailler une sorte de principauté dans le Baḥr el Ghazal. A la +cour d’El Fâcher vivait, à ce moment-là, un certain faqih, Moḥammed +el Boulali, qu’une vive inimitié séparait du vizir (ouzîr), Aḥmed +Chettâh. Celui-ci fit tuer les deux fils de son rival, et le faqih, +résolu à se venger, quitta le Darfour et se retira à Khartoum. Là, +il vanta les richesses des pays du Sud et il décida le gouvernement +égyptien à l’envoyer dans le Baḥr el Ghazal, pour prendre +possession des provinces non occupées. La lutte éclata, +naturellement, entre Zibêr et El Boulali : ce dernier fut +battu et tué. Le vainqueur, grâce à des présents adroitements +distribués, sut cependant se faire pardonner cette attaque par les +Égyptiens, et il fut nommé gouverneur du Baḥr el Ghazal. Il tourna +alors ses vues du côté du Darfour, dont il voulut s’emparer : +il fit à Khartoum des propositions en ce sens et celles-ci furent +finalement adoptées.</p> + +<p>Depuis Moḥammed el Fâdhel, la puissance du Darfour était allée +en déclinant et les Rizégât menaient de nouveau une existence +presque indépendante dans le sud du pays. Ces Arabes pillèrent une +caravane de Zibêr, qui traversait leur territoire pour se rendre du +Kordofan au Baḥr el Ghazal et tuèrent les gens qui en faisaient +partie. L’aventurier prit prétexte de cette agression pour envahir +le Darfour : il massacra un grand nombre de Rizégât et +s’installa solidement à Chekka. Sur ces entrefaites, le sultan +Ḥassen mourait<span class="pagenum" id="Page_96">[96]</span> et +était remplacé par son fils Ibrahim Koïko (1873).</p> + +<p>Le vizir Aḥmed Chettah, qui attaqua Zibêr, fut battu et +tué ; les Rizégât avaient prévenu les Dialiin de l’arrivée des +Foriens et se tenaient prêts à accabler la troupe vaincue : +ils tombèrent sur les fuyards, en massacrèrent un grand nombre et +firent un butin immense. Zibêr, après avoir reçu du gouvernement +égyptien un renfort d’hommes et de canons, s’avança jusqu’à Dara. +Il repoussa une attaque du sultan du Darfour et poursuivit ce +dernier jusqu’à Manoatchi : là, une bataille s’engagea et +Ibrahim Koïko fut vaincu et tué. Le Darfour tomba alors entre les +mains de Zibêr qui reçut le titre de Pacha. Mais des contestations +s’élevèrent par la suite, entre lui et le représentant du +gouvernement égyptien, Ismaʿïl Ayoub Pacha. Zibêr demanda et obtint +l’autorisation de se rendre au Qaire pour présenter ses hommages au +khédive, l’assurer de sa fidélité et aussi lui exposer ses +griefs : il y fut retenu prisonnier<a id= +"FNanchor_149"></a><a href="#Footnote_149" class= +"fnanchor">[149]</a> (1874).</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Gordon succéda à Ismaʿïl Ayoub comme +gouverneur général du Soudan. Zibêr avait été remplacé par son +fils, Solimân oueld Zibêr, dont les chefs étaient pour la plupart +Dialiin et anciens marchands d’esclaves. Solimân et ses compagnons +eurent un moment l’idée d’attaquer Gordon, mais le général réussit +à apaiser l’orage et nomma le fils de Zibêr gouverneur du Baḥr el +Ghazal, avec le titre de bey. Depuis le départ de Zibêr pour le +Darfour, cette province était administrée par un intendant du nom +d’Idris oueld Dabter, qui appartenait à la tribu des Danâgla. Les +Danâgla (pl. de Dongolâoui : habitant de Dongola, Dongolais) +sont méprisés par les Dialiin, qui les considèrent comme les +descendants de l’esclave Dangal, le fondateur de<span class= +"pagenum" id="Page_97">[97]</span> la ville de Dongola : ils +sont le produit d’un mélange d’Arabes immigrés avec d’autres +indigènes.</p> + +<p>La vieille inimitié qui régnait entre Dialiin et Danâgla fit +qu’Idris Dabter, ne voulant pas rendre compte de ses actes à +Solimân, s’enfuit à Khartoum. Là, il dit que le fils de Zibêr +considérait le Baḥr el Ghazal comme sa propriété personnelle et +qu’il accordait toutes ses faveurs aux Dialiin, au grand détriment +des autres tribus, des Danâgla en particulier. Grâce à ses +intrigues, Idris réussit à obtenir la déposition de Solimân et à se +faire nommer à sa place. Le fils de Zibêr, irrité, déclara qu’il ne +céderait qu’à la force. Les marchands de la région durent alors +opter pour l’un des deux partis : les Dialiin, qui formaient +la majorité d’entre eux, se déclarèrent pour Solimân ; les +Danâgla et les autres pour Idris Dabter. Solimân, qui avait grossi +ses troupes de certains contingents, en particulier d’Arabes +Rizégât et Ḥabbaniyé, était installé à Dem Zibêr (le camp de +Zibêr) : il enleva Dara. Mais le gouvernement égyptien envoya +contre lui une expédition, sous les ordres de Romolo Gessi. Solimân +échoua dans les attaques qu’il dirigea contre Ganda ; Gessi le +poursuivit, le battit et s’empara de Dem Zibêr, où les Danâgla se +partagèrent en secret la plus grande partie du butin. Solimân, +traqué, se réfugia alors dans les grands territoires de l’Ouest et +Gessi ne rencontra qu’une troupe de partisans commandée par Râbèḥ +(Râbaḥ), qui fut facilement battue et dispersée.</p> + +<p>Afin d’empêcher Solimân de se ravitailler en armes et en +munitions, Gordon Pacha avait interdit tout commerce entre El +ʿObéïd, Chekka et le Baḥr el Ghazal. Mais les Djellaba +réussissaient à se glisser par petites troupes à travers les +régions peu peuplées et couvertes d’immenses forêts, où nomadisent +les Arabes baggara du Sud : Ḥouazma, Ḥamr, Missiriyé, Rizégât, +etc. « Les rebelles payaient à des prix extravagants les +munitions et les armes. Pour un fusil à percussion à deux coups, +par exemple, on donnait six ou même huit esclaves ; une petite +boîte de capsules pouvait en valoir<span class="pagenum" id= +"Page_98">[98]</span> un ou deux. L’argent était rare et les +esclaves formaient la valeur régulière d’échange<a id= +"FNanchor_150"></a><a href="#Footnote_150" class= +"fnanchor">[150]</a>. » L’édit de prohibition restait lettre +morte, et le commerce très lucratif des armes ne faisait que +grandir. Gordon prit alors des mesures énergiques pour enrayer le +mal : il ordonna aux cheïkhs des tribus arabes de se saisir de +tous les Djellâba qui se trouveraient dans leur territoire et de +les diriger sur certains points du Darfour. « Les Arabes +commencèrent donc une chasse générale et effrénée contre les +Djellâba qui, dépouillés de leurs biens et même de leurs vêtements, +furent chassés presque nus et par centaines, comme des fauves, vers +Dara, Taouecha et Omm Changuer<a id="FNanchor_151"></a><a href= +"#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>. »</p> + +<p>Solimân, dont les forces fondaient à vue d’œil, errait dans la +partie méridionale du Darfour. Gessi partit de Kalaka, résidence +des Arabes Ḥabbaniyé, pour marcher à sa rencontre. Il fit proposer +la paix au fils de Zibêr : les Dialiin obtiendraient la vie +sauve et la sécurité des biens, à condition toutefois que leur chef +se soumettrait au gouvernement égyptien et livrerait ses armes et +ses bazinguers. Solimân et tous ses compagnons, sauf Râbèḥ, +voulaient accepter les propositions de Gessi. Râbèḥ était d’avis de +partir vers les régions lointaines du Sud-Ouest, au lieu d’aller +s’installer dans la vallée du Nil et de demander directement la +paix au vice-roi d’Égypte ou tout au moins à Gordon Pacha : en +aucune façon il ne voulait traiter avec les Danâgla détestés. +« Râbèḥ finit son discours en déclarant que, si ses +propositions étaient repoussées, il se verrait obligé, à son grand +regret, de réunir ceux qui voudraient se joindre à lui et de partir +pour l’Ouest à la grâce de Dieu. Il répéta encore, avec plus +d’énergie, qu’en aucun cas il ne consentirait à se soumettre à la +domination de Gessi et des Danâgla, quelques bienveillantes que +pussent paraître leurs propositions de paix<a id= +"FNanchor_152"></a><a href="#Footnote_152" class= +"fnanchor">[152]</a> ».</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span>Finalement, +Solimân et huit de ses chefs signèrent une lettre de soumission, +qui fut envoyée à Gessi. Râbèḥ, avec ses partisans et un grand +nombre de bazinguers, se sépara alors de ses compagnons et entama +la fameuse marche vers l’Ouest, qui devait le conduire sur les +bords du Tchad.</p> + +<p>Quant à Solimân Zibêr, il fut victime des intrigues nouées +contre lui par les Danâgla. Ceux-ci, indépendamment de la haine +qu’ils lui avaient vouée, craignaient que Solimân ne fît connaître +à Gessi quel riche butin ils avaient indûment enlevé à Dem +Zibêr ; comme ils ne voulaient pas le restituer au +gouvernement égyptien, ils tenaient à faire disparaître le témoin +gênant qu’était Solimân. Ils l’accusèrent d’entretenir des +relations avec Râbèḥ et de vouloir reprendre la lutte contre Gessi. +Ce dernier demanda alors des explications au fils de Zibêr et à ses +huit compagnons : les Dialiin répondirent avec vivacité, une +dispute s’ensuivit et Gessi, furieux, ordonna de les fusiller +immédiatement. Les Danâgla obéirent avec l’empressement que l’on +conçoit (15 juillet 1879). Cinq autres chefs, qui avaient abandonné +Râbèḥ et se tenaient cachés chez les Arabes, furent pris et +également mis à mort<a id="FNanchor_153"></a><a href= +"#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p> + +<p>« Ainsi tombèrent Solimân et tous ses chefs, à l’exception +de Râbèḥ. La puissance des Baḥara (c’est ainsi que l’on nommait +Zibêr, ses partisans et ses alliés) était anéantie.</p> + +<p>« Le gouvernement, dans cette campagne, avait fait +de<span class="pagenum" id="Page_100">[100]</span> grosses pertes +en hommes, en armes, en munitions, etc., tandis qu’au contraire, +les tribus baggara du sud, Taacha, Ḥabbaniyé et Rizégât, qui avant +et après la soumission de Solimân avaient fait un riche butin en +Bazinguers et en armes, se trouvaient enrichies et désormais en +situation d’augmenter leur puissance. Aussi devaient-elles nous +susciter plus tard de graves difficultés<a id= +"FNanchor_154"></a><a href="#Footnote_154" class= +"fnanchor">[154]</a>. »</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Djellâba.</span> — Les +marchands appelés Djellâba sont originaires du Kordofan et de la +vallée du Nil. Ils n’appartiennent pas à une tribu +particulière : certains d’entre eux sont des Berâbré de la +région de Dongola et de Dâr en Nouḥâs ; d’autres relèvent de +la famille arabe, comme les Dialiin, les Tcharata et les +Chaïkié ; d’autres encore tirent leur origine de l’Égypte +proprement dite, comme les Oulâd er Rif ; ou d’un mélange de +diverses populations, comme les Meghâreba, qui doivent être venus +de l’Ouest, etc. Ils comprennent trente fractions, dont les plus +nombreuses sont constituées par les Dialiin et les Danâgla. Les +Djellâba sont nombreux au Darfour, où leurs groupes résident plus +particulièrement dans certaines localités (Taouécha, Menawâtchi, El +Fâcher, Kobéh, Qabqabiya, etc.). Au Ouadaï, leurs principales +colonies sont à Abéché et à Nimro. Dans le Territoire du Tchad, on +les trouve à Melmé (Fitri), à Tchekna et à Fort-Lamy. Enfin il y en +a également au Bornou.</p> + +<p>L’arrivée au Bornou de Râbaḥ et de ses Dialiin releva +considérablement la situation des Djellâba dans la région du Tchad. +Il ne semble cependant pas que ces marchands y aient jamais été +méprisés comme ils le sont encore actuellement au Ouadaï et au +Darfour. Là, on emploie souvent le mot de <em>Dongolâoui</em> pour +désigner un Djellâbi, et ce nom est toujours employé dans une +acception de mépris. Au Darfour, on dit couramment : +« <em>Ed Dongolâoui ouaḥed cheiṭân modjelled<span class= +"pagenum" id="Page_101">[101]</span> be djild el insân</em>, le +Dongolais est un diable qui a revêtu la peau d’un homme<a id= +"FNanchor_155"></a><a href="#Footnote_155" class= +"fnanchor">[155]</a> ». De même, Nachtigal rapporte qu’au +Ouadaï « être traité de Dongolâoui, était une insulte aussi +grave que celle de ḥaddâd (forgeron) ou kabartou (caste de +musiciens, méprisés dans le pays). Ce n’était que par le sang que +l’on pouvait laver de pareilles injures ».</p> + +<p>Les Djellaba commencèrent à pénétrer au Ouadaï dans la première +moitié du <span class="sc2">XIX</span><sup>e</sup> siècle : +ils y fondèrent une colonie importante dans la ville de Nimro. Mais +le sultan Moḥammed Chérif (1838-1854), les dépouilla de leurs +biens, les massacra et finalement les bannit de son royaume. Son +successeur, ʿAli, les rappella : il couvrit les Djellaba de sa +haute protection, s’intéressa à leur commerce et nomma même +quelques-uns d’entre eux à des emplois de confiance ; il était +très lié avec un Djellâbi originaire de Khartoum, le ḥadj Aḥmed +Tangatanga, qui était son confident et son conseiller.</p> + +<p>Les Djellâba pullulaient dans le Baḥr el Ghazal, au temps où les +gros marchands d’esclaves ʿAli bou Amouri, Djour Ghattas Zibêr, +etc., menaient des expéditions régulières contre les malheureux +Fertit de la contrée. Schweinfurth rapporte que le commerce des +esclaves fut particulièrement actif durant l’hiver 1870-1871 et +nous donne, à ce sujet, des détails édifiants. Il estime qu’en +fixant à 25.000 le chiffre des esclaves enlevés chaque année, on +est bien au-dessous de la réalité, et il nous dépeint l’activité +inlassable et cupide des Djellâba qui venaient acheter ce bétail +humain. « J’ai entendu Zibêr, écrit l’explorateur se plaindre +de l’affluence des Ghellabas, me dire que ses provisions en étaient +épuisées, et le pays menacé de famine. Je tiens de sa propre bouche +que, depuis le commencement de la saison, les caravanes avaient +jeté dans le district deux mille de ces aventuriers. A la +mi-janvier, ce chiffre avait grossi ; quinze jours après, il +arrivait à deux mille sept cents...</p> + +<p>« Chacun de ces petits marchands, selon ses moyens, +prend<span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span> à son service +un ou plusieurs Baggâras auxquels il confie le soin des bêtes qu’il +possède. Le chameau, ne résistant pas longtemps à l’influence du +climat, est très rarement employé comme moyen de transport. Tout +Ghellaba monte à âne, et l’on peut affirmer qu’il y passe la moitié +de son existence. On ne voit pas plus un de ces petits marchands +sans son âne qu’un Samoïède sans son renne. Outre le cavalier, la +bête porte au moins dix pièces de cotonnade ; si elle survit +au voyage, elle est troquée contre un ou deux esclaves. La charge +vaut trois fois autant : d’où il résulte que l’homme au +baudet, arrivé sans autre chose que sa monture et vingt-cinq +dollars de calicot, se trouve en possession d’au moins quatre +esclaves qu’il peut vendre à Khartoum deux cent cinquante dollars. +Il revient à pied, faisant porter ses bagages et ses vivres par sa +nouvelle marchandise. »</p> + +<p>Quand Schweinfurth demandait aux Djellâba de la classe +inférieure — exposés à voir leur âne mourir en chemin, ou leurs +esclaves prendre la fuite — « comment ils pouvaient quitter +leur pays natal, leurs relations, changer leurs habitudes, accepter +des maux de toute espèce sur une terre étrangère, pour faire un +commerce qui ne les mettait que rarement à l’abri du besoin », +il obtenait toujours la même réponse : « Nous voulons +avoir des <em>grouches</em> (des piastres) »<a id= +"FNanchor_156"></a><a href="#Footnote_156" class= +"fnanchor">[156]</a>.</p> + +<p>Nous avons déjà vu que, par la suite, les Djellâba furent +durement traités par Gordon Pacha, et que la haine qu’ils +inspiraient aux autres indigènes trouva une occasion inespérée de +passer aux actes.</p> + +<p>Le mot arabe <em>djellâb</em> signifie : marchand +d’esclaves, de nègres. Le nom des Djellâba est donc tout un +programme et caractérise le genre de commerce qu’affectionnent ces +indigènes. Intelligents, possédant le sens du négoce, âpres au +gain, on les retrouve partout tels que nous les ont dépeints +Schweinfurth et Slatin. Ils ne trafiquent que de +marchandises<span class="pagenum" id="Page_103">[103]</span> qui +procurent de copieux bénéfices : ivoire, plumes d’autruche, +esclaves et munitions de guerre. Ils ne sauraient point +s’astreindre, par exemple, à faire le commerce modeste de beaucoup +de Bornouans, qui rôdent dans les pays du Tchad, en portant sur la +tête quelques thalers d’oignons, de tabac, ou de graines +odoriférantes pour les cheveux des femmes.</p> + +<p>Si le commerce de certaines marchandises est interdit, les +Djellâba ne s’embarrassent point de la défense : ils passent +ces articles en contrebande et se laissent rarement prendre sur le +fait.</p> + +<p>Avant l’interdiction de tout trafic entre le Territoire du Tchad +et du Ouadaï, ils approvisionnaient d’ivoire, de plumes d’autruche +— et aussi d’esclaves — les caravanes de Tripolitains venues à +Abéché. Ils savaient rafler ces marchandises dans les pays où elles +se trouvaient : la case du Djellâba était bien connue des +chasseurs, et il se faisait toujours représenter dans les grands +marchés du pays (Dinguerrorom, dans le Dagana, Laḥmeur, etc., pour +les plumes d’autruche ; les marchés du Dagana et du Baguirmi +pour l’ivoire). Quand la provision d’ivoire et de plumes était +suffisante, les Djellâba chargeaient les bœufs et gagnaient le +Ouadaï. S’ils pouvaient ajouter à leur stock de marchandises, des +armes et des munitions volées à droite et à gauche, cela augmentait +considérablement les bénéfices, car les Ouadaïens en donnaient un +bon prix, payé en bétail et en esclaves, toutes choses faciles à +écouler. Les Djellâba ont toujours gardé d’excellentes relations +avec l’ex-aguid el Baḥr Badjouri, qui est un de leurs +compatriotes.</p> + +<p>Les Djellâba détiennent tout le commerce dans les régions du +Soudan anglo-égyptien qui avoisinent le Darfour et le Kouti. Malgré +la surveillance dont ils sont l’objet, ils font la traite des +esclaves et la contrebande des armes : le centre le plus +important de ces trafics clandestins paraît être En Nouhout, au +croisement de plusieurs routes, non loin de la frontière du +Darfour. Le <em>Sudan Times</em>, du 7 juillet 1910, rendant compte +des mesures prises contre l’esclavage, écrivait :<span class= +"pagenum" id="Page_104">[104]</span> « Un nouveau poste a été +établi près de la frontière du Darfour pour empêcher l’exportation +des esclaves dans les contrées des Kabâbish et des Kawahla et pour +servir de frein aux marchands gallaba qui essaient de temps en +temps d’envoyer dans l’Ouest des esclaves déguisés en +domestiques ».</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp1c04"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class= +"label">[144]</span></a>Slatin Pacha, t. II, p. 533.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class= +"label">[145]</span></a>Nachtigal, t. III, p. 456. Si ces Arabes +n’étaient pas aussi éloignés des Ḥassaouna des bords du Tchad, on +pourrait croire qu’ils forment une tribu détachée du groupe de +Ḥassen el Kharbi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class= +"label">[146]</span></a>Les Arabes tirent leur origine première de +Yoqtan, fils d’Héber. M. René Basset nous fait remarquer que Saba +était fils de Yoqṭan.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class= +"label">[147]</span></a>Nachtigal, t. III, p. 455.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_148"></a><a href="#FNanchor_148"><span class= +"label">[148]</span></a>Enfants du fleuve.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_149"></a><a href="#FNanchor_149"><span class= +"label">[149]</span></a>Pendant la guerre russo-turque, Zibêr fut +envoyé en Turquie, d’où il rentra malade. Par la suite, l’exécution +de son fils Solimân et le soulèvement mahdiste décidèrent le +Gouvernement égyptien à ne pas laisser Zibêr revenir au +Soudan : il fut interné à Malte, puis à Gibraltar. Ce n’est +qu’en 1899 qu’il put retourner à Khartoum, où il fut employé comme +agent politique du Gouvernement général.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_150"></a><a href="#FNanchor_150"><span class= +"label">[150]</span></a>Slatin Pacha, t. I, p. 27.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_151"></a><a href="#FNanchor_151"><span class= +"label">[151]</span></a><em>Ibid.</em>, p. 29.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_152"></a><a href="#FNanchor_152"><span class= +"label">[152]</span></a>Slatin Pacha, t. I, p. 35.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_153"></a><a href="#FNanchor_153"><span class= +"label">[153]</span></a>Romolo Gessi ne savait pas l’arabe, et +cette circonstance avait beaucoup servi les perfides manœuvres des +ennemis de Solimân. Par la suite, Gessi essaya de mettre un terme +aux pratiques esclavagistes des Danâgla et fit renvoyer dans leurs +familles un grand nombre de Dinkas qui avaient été capturés. Une +hostilité sourde gronda bientôt autour de lui et son crédit fut +miné en haut lieu. Il voulut alors rentrer au Qaire pour se +défendre et s’embarqua à Mechra-er-Rek, sur le Baḥr el Ghazal, avec +500 hommes. Mais il fut pris dans le « Sedd » pendant +trois mois et demi (du 25 septembre 1880 au 5 janvier 1881) : +il perdit un grand nombre de soldats et près de 300 femmes et +enfants. Gessi mourut d’épuisement à Suez, quelque temps après son +arrivée en Égypte. Il a raconté, dans la relation qu’on a de lui, +ses expéditions contre Solimân Zibêr : <em>Sette anni nel +Sudan Egiziano</em> (1891).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_154"></a><a href="#FNanchor_154"><span class= +"label">[154]</span></a>Slatin Pacha, t. I, p. 42. L’insurrection +mahdiste, qui éclata dans le Kordofan à la fin de 1881, fut en +effet étendue au Darfour par les tribus arabes du sud : +Ḥabbaniyé, Maaliyé et Rizégât.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_155"></a><a href="#FNanchor_155"><span class= +"label">[155]</span></a>Slatin Pacha : t. I, p. 176.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_156"></a><a href="#FNanchor_156"><span class= +"label">[156]</span></a>Schweinfurth, <em>Au cœur de +l’Afrique</em>, t. II, p. 347-349.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="large"><span class="pagenum" id= +"Page_105">[105]</span><a id="p2"></a>LE OUADAÏ</h2> + +<hr class="decordb width20"> + +<h3 class="nopb"><a id="p2c01"></a>AU SUJET DU OUADAÏ</h3> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Le Ouadaï est resté longtemps ignoré de +l’Europe. Le premier ouvrage qui traita de ce pays fut le +<em>Voyage au Ouadaï</em> du cheïkh Moḥammed el Tounesi, l’un des +ulémas du Qaire, qui avait vécu au Darfour et au Ouadaï. Sa +relation est très curieuse et donne beaucoup de renseignements de +détail sur la vie intime des indigènes. Ceux qui connaissent cette +partie de l’Afrique liront le cheïkh avec intérêt et profit : +ils pourront d’ailleurs faire la part des exagérations et des +inexactitudes.</p> + +<p>Après lui, diverses tentatives furent faites par des +explorateurs pour visiter le Ouadaï et échouèrent tristement. Cuny +et de Beurmann périrent en essayant d’y pénétrer, l’un venant de +l’Est, l’autre arrivant par l’Ouest. Le premier mourut le 25 juin +1858 à Tendely (Darfour), terrassé par la dysenterie ; le +second fut assassiné au Kanem, en février 1863, par les Dalatoua de +l’alifa Mousa. En 1856, Vogel avait été plus heureux, car il avait +pu gagner la capitale du pays, Abéché. Il n’y séjourna que treize +jours. Cet étranger, ce chrétien aux yeux bleus et à la chevelure +blonde, excita la méfiance hostile des Ouadaïens par son habitude +de parcourir<span class="pagenum" id="Page_106">[106]</span> le +pays en prenant des notes et en dessinant. Il fut assommé aux +environs d’Abéché, par les gens de l’aguid Djerma.</p> + +<p>Nachtigal, après avoir visité pendant quatre ans — de 1869 à +1873 — le Tibesti, le Bornou, le Kanem, le Borkou et le Baguirmi, +n’hésita pas à pénétrer au Ouadaï. Il fut bien reçu par le sultan +ʿAli et resta six mois dans le pays. Il le quitta en janvier 1874 +et parvint en Égypte dans le courant de la même année. Revenu en +Europe, après six ans d’absence, il entendait à peine les langues +qu’on y parlait.</p> + +<p>Enfin, deux Italiens, le voyageur Pellegrino Matteucci<a id= +"FNanchor_157"></a><a href="#Footnote_157" class= +"fnanchor">[157]</a> et l’officier de marine (sottotenente di +vascello) Massari, visitèrent également le Ouadaï. Ils traversèrent +l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Bénin, de Souakin à Akassa +(1880-1881) : le prince Giovanni Borghese les accompagna +jusqu’à Gneri (ou Niéré), dans le dâr Tama, et revint ensuite en +Italie où le rappelaient des affaires urgentes de famille +(1<sup>er</sup> octobre 1880). Matteucci mourut à Londres, au +retour de ce voyage, et son <em>Diario</em> fut publié par Della +Vedova. Nous avons déjà eu l’occasion de dire que ce travail +présentait peu d’intérêt : il ne comprend que des notes très +brèves prises pendant la deuxième partie du voyage, du dâr Tama au +golfe de Guinée, de Abou Keren à Akassa. On a même pu écrire ce qui +suit : « Il est regrettable que le lieutenant Massari, +seul survivant de l’expédition, n’ait jamais publié de relation +assez circonstanciée pour écarter les doutes qui n’ont cessé de +planer sur l’authenticité de ce voyage »<a id= +"FNanchor_158"></a><a href="#Footnote_158" class= +"fnanchor">[158]</a>. Nous avons trouvé trace du passage des deux +explorateurs au Dagana et au Fitri, et leur traversée du Ouadaï est +absolument authentique. Si elle n’a pas donné tous les +résultats<span class="pagenum" id="Page_107">[107]</span> qu’on +était en droit d’espérer, cela tient tout d’abord à la fin +prématurée de Matteucci ; cela tient également à ce que les +deux voyageurs durent traverser rapidement le pays<a id= +"FNanchor_159"></a><a href="#Footnote_159" class= +"fnanchor">[159]</a>, accompagnés de surveillants et fort +tourmentés par la crainte de subir le sort de Vogel. Ils voulaient +revenir en Europe par Tripoli : mais ils auraient dû alors +attendre pendant de longs mois, dans le Ouadaï, le départ d’une +caravane pour le Fezzân. Il semble bien, d’autre part, que le +retour par la voie du Bornou leur fut tout simplement imposé par le +sultan du Ouadaï.</p> + +<p>« Si Matteucci avait survécu, s’il avait pu revenir dans sa +patrie avec tous ses documents, si même il avait pu rassembler, +arranger et expliquer ses notes, en y ajoutant et en commentant +toutes les observations qu’il conservait dans sa mémoire — ou +peut-être aussi dans d’autres annotations, qu’il avait avec lui et +qui ne nous sont point parvenues — le voyage pouvait avoir des +résultats bien différents de ceux que nous avons constatés. Mais il +n’en fut pas ainsi. La mort inattendue de Matteucci fut une double +perte. Un accès de fièvre de quelques heures enleva l’explorateur +et ensevelit avec lui, dans la même tombe, presque tout le fruit de +la grande exploration. Car le voyage de Matteucci a vraiment mérité +d’être appelé une grande exploration. Il n’y a pas de doute que, eu +égard à la rapidité, à la longueur et à la direction de +l’itinéraire, cette entreprise doit être comptée parmi les plus +mémorables de l’Afrique dont on fasse mention dans l’histoire des +explorations. Du Qaire à Akassa, la longueur du chemin suivi par +les deux explorateurs mesure environ 7.000 kilomètres<a id= +"FNanchor_160"></a><a href="#Footnote_160" class= +"fnanchor">[160]</a> ».</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_108">[108]</span>C’est dans la +relation de Nachtigal<a id="FNanchor_161"></a><a href= +"#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a> que l’on trouve encore, +à l’heure actuelle, les renseignements les plus complets sur le +Ouadaï. Le capitaine Julien a également publié une notice sur +l’histoire de ce pays, qui, abstraction faite des erreurs du début, +contient un exposé intéressant de la période s’étendant de +l’avènement du roi ʿAli à l’année 1902<a id= +"FNanchor_162"></a><a href="#Footnote_162" class= +"fnanchor">[162]</a>.</p> + +<p>Nous allons faire l’historique du Ouadaï, en glissant rapidement +sur le règne des premiers sultans, et nous tâcherons d’indiquer +quelle est la situation actuelle de ce pays vis-à-vis de nous. Nous +donnerons aussi quelques brefs renseignements sur les diverses +peuplades qui l’habitent. Enfin, comme il y a eu bien des +changements depuis le voyage de Nachtigal, il ne sera peut-être pas +inutile de parler du gouvernement et de l’administration.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c01"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_157"></a><a href="#FNanchor_157"><span class= +"label">[157]</span></a>Né à Ravenne en 1850, mort à Londres en +1881. Il visita, en 1877-1878, les bords du Nil Bleu avec le +capitaine Romolo Gessi. En 1879, il alla, sous les auspices de la +Société africaine d’exploration commerciale de Milan, étudier les +ressources de l’Abyssinie. Il a donné la relation de chacun de ces +deux voyages : <em>Sudan e Gallas</em>, <em>in +Abessinia</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_158"></a><a href="#FNanchor_158"><span class= +"label">[158]</span></a>Vivien de Saint-Martin : article +Ouadaï.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_159"></a><a href="#FNanchor_159"><span class= +"label">[159]</span></a>Ils restèrent 49 jours au Ouadaï.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_160"></a><a href="#FNanchor_160"><span class= +"label">[160]</span></a>Della Vedova, <em>Diario</em>, p. 650. — +C’est un ami de Matteucci qui parle de la sorte. La traversée de +l’Afrique par les deux Italiens n’offre qu’un intérêt historique et +n’est nullement comparable aux magnifiques voyages d’exploration de +Barth et de Nachtigal. M. Frédéric Bonola Bey a protesté tout +récemment, et avec raison, contre l’erreur commise par beaucoup de +journaux et de publications géographiques, qui affirment que +Nachtigal est le dernier en date des explorateurs du Ouadaï +(<em>Bulletin de la Société khédiviale de géographie du Qaire</em>, +1910). Il semble cependant que M. Bonola Bey s’exagère quelque peu +l’importance géographique du voyage de Matteucci et de Massari.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_161"></a><a href="#FNanchor_161"><span class= +"label">[161]</span></a>T. III. Voir la traduction de M. Joost van +Vollenhoven.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_162"></a><a href="#FNanchor_162"><span class= +"label">[162]</span></a>Voir les renseignements coloniaux, février +1904 (publiés par le Comité de l’Afrique française).</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span><a id= +"p2c02"></a>HISTORIQUE DU OUADAÏ</h3> + +<hr class="decor width6"> + +<p class="space-above15">Selon la tradition, le pays actuel du +Ouadaï vivait à l’origine dans l’orbite du royaume du Kanem. Ce +fait nous est d’ailleurs confirmé par la chronique d’Aḥmed, qui +rapporte, comme nous l’avons déjà vu, que la domination du Kanem +s’étendait autrefois depuis le Nil jusqu’au Niger. A cette époque, +un envoyé du sultan de Ndjidmi allait dans la région montagneuse de +l’Est recouvrer un tribut, que son maître le chargeait d’apporter +ensuite en Égypte. Ce fonctionnaire fut vite appelé <em>er radjel +el beoueddi el mâl, el ouaddaï</em>, c’est-à-dire « l’homme +qui apporte les présents » : les gens du pays où il était +chargé de lever l’impôt devinrent « les gens du +Ouaddaï », <em>nâs hana el ouaddaï, nâs el ouaddaï</em>, et le +pays lui-même reçut le nom de « pays du Ouaddaï », +<em>dâr el ouaddaï</em>. Telle est, selon les indigènes, l’origine +du mot Ouaddaï, ou Ouadaï. Étant donné qu’on prononce très souvent +Ouaddaï<a id="FNanchor_163"></a><a href="#Footnote_163" class= +"fnanchor">[163]</a>, il est assez curieux que Nachtigal n’ait pas +noté le fait : cependant Moḥammed el Tounesi avait déjà +rapporté que la quatrième contrée du Soudan, en allant de l’Est +vers l’Ouest, « est le Ouadadây ou Ouadây<a id= +"FNanchor_164"></a><a href="#Footnote_164" class= +"fnanchor">[164]</a> ».</p> + +<p>Il est peu probable que, ainsi que le croit Nachtigal, le nom de +Ouadaï ait été donné au pays parce que Djamé, le<span class= +"pagenum" id="Page_110">[110]</span> père d’ʿAbd el Kerim, s’était +arrêté pendant quelque temps dans le massif de Ouoda, à l’est de +Kobèh. L’explorateur ajoute que Djamé s’arrêta également sur le +mont Bourgou Qabqabiya et que c’est là l’origine du nom de Bourgou +(ou Bôrgou), donné aux Ouadaïens par les habitants du Darfour. En +réalité, ce mot n’est pas seulement employé au Darfour : on +peut l’entendre assez fréquemment au Ouadaï et dans le reste du +Territoire militaire du Tchad. Signalons enfin que le pays en +question est parfois aussi appelé <em>dâr Ṣâlèḥ</em>, c’est-à-dire +le royaume des descendants de Ṣâlèḥ l’Abbasside (Ṣâlèḥ ibn ʿAbd +allah ibn ʿAbbâs).</p> + +<p>En ce qui concerne l’histoire du Ouadaï, les renseignements +donnés par les divers voyageurs (Moḥammed el Tounesi, Barth, +Nachtigal), et ceux que nous avons recueillis chez les fogara du +pays ne concordent pas toujours entre eux : nous n’accepterons +que ceux qui nous semblent le plus devoir être conformes à la +vérité. La remarque que nous venons de faire s’applique surtout à +la période antérieure au sultan ʿAbd el Kerim Saboun : à +partir de ce moment-là, l’histoire du pays est assez bien connue, +et le récit qu’en a fait le capitaine Julien, sauf toutefois +quelques petites erreurs de détail, constitue le meilleur document +que l’on puisse consulter.</p> + +<p>On peut admettre comme certain que le Ouadaï a compté sept +sultans avant Saboun. Les noms variés de Kharout, Arout, Arous et +Haroun reviennent par deux fois dans les généalogies, avec les +épithètes de <em>el kebîr</em> (l’aîné) et de <em>es ṣeghîr</em> +(le jeune), ou de <em>el aououel</em> (le premier) et de <em>et +tâni</em> (le second) : il est probable qu’ils ne désignent, +en tout, que deux sultans de même nom.</p> + +<p>L’époque à laquelle fut fondé le royaume du Ouadaï est quelque +peu incertaine : Barth indique l’année 1611 (1020 de l’hégire) +et Nachtigal l’an 1635<a id="FNanchor_165"></a><a href= +"#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span>Nous avons déjà +vu que le faqih ʿAbd el Kerim ben Djamé, de la tribu des Dialiin, +renversa le sultan toundjour Daoud el Merenn, avec l’aide de +contingents ouadaïens (Kodoï, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba, +Madala, Debba, Abissa, Mararit et Mimi) et de nombreux auxiliaires +arabes (Maḥâmid, Maḥariyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba et Abou +Chedera) ; d’autres tribus ouadaïennes (Kachméré, Karranga et +Fala) et certains Arabes (Missiriyé, Oulâd Râchid et Khouzam) +demeurèrent fidèles à Daoud.</p> + +<p>Après sa victoire, ʿAbd el Kerim installa la capitale du royaume +à Ouara, où il fit bâtir une mosquée. Ce prince est quelquefois +désigné, dans les généalogies, sous le nom de Ṣâlèḥ ou de Moḥammed +Ṣâlèḥ : il régna 20 ans. Le cheïkh El Tounesy rapporte que +Ṣâlèḥ et Soulêmân Solong, le sultan du Darfour, se donnèrent +rendez-vous à la limite de leurs États et qu’ils marquèrent la +frontière au moyen de longs clous en fer fichés dans les arbres. +« Abdel Kerim payait tribut au Darfour, comme le faisaient les +Toundjour, et la principale pièce de ce tribut était une princesse +qui devait être livrée tous les trois ans. En même temps, il payait +tribut aux Bornou pour éviter ainsi une intervention de ce pays en +faveur des Toundjour<a id="FNanchor_166"></a><a href= +"#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>. »</p> + +<p>Le fils de ʿAbd el Kerim est diversement appelé : Kharout, +Arout, Arous el Kebir et Haroun ben ʿAbd el Kerim. D’après +Nachtigal, il régna 23 ans et fut remplacé par son frère +Kharif ; selon notre liste, il ne régna que six ans et son +frère El Djezam, qui lui succéda, mourut dans l’année qui suivit +son accession au trône<a id="FNanchor_167"></a><a href= +"#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_112">[112]</span>Nachtigal +rapporte que Kharif ne régna que trois ans. Ce prince conduisit une +expédition contre Milbis, sultan du dâr Tama ; mais, abandonné +de la plupart de ses soldats, il fut battu et tué.</p> + +<p>Le quatrième sultan fut Yaʿqoub Arous (ou tout simplement +Yaʿqoub), frère cadet de Kharif ou de El Djezam (?). Il régna 26 +ans, selon Nachtigal ou 29 ans, selon notre liste. Ce prince refusa +de continuer à être tributaire du Darfour et il envahit même ce +pays. Il fut repoussé et les deux sultans, Yaʿqoub et Aḥmed +Boukker, signèrent un traité de paix. ʿOmar Lélé, petit-fils +d’Aḥmed Boukker, réclama de nouveau le tribut payé autrefois par le +Ouadaï. Il pénétra dans les États de Yaʿqoub, à la tête de son +armée, mais il fut vaincu et fait prisonnier. ʿOmar Lélé mourut en +captivité dans un petit village des environs de Ḥadjer Djoumbo.</p> + +<p>Le fils de Yaʿqoub est appelé Kharout es Seghîr, Arout, Arous es +Seghîr et Harous et Tâni ben Yaʿqoub. Il régna 40 ans, selon +Nachtigal, ou trois ans seulement, d’après notre liste.</p> + +<p>Son fils Djoda lui succéda. Le règne de ce prince fut très +glorieux et dura quarante-six ans, selon Nachtigal, ou +quarante-trois ans, d’après nos renseignements. Le sultan Djoda +porte aussi les noms de Moḥammed Gaudéh, ʿAbd el ʿAziz ben Haroun, +Kharif el Timan (la double récolte), Moḥammed es Ṣâlèḥ (le +vertueux) et Es Sarif (le prince infiniment généreux). Le sultan du +Darfour, Abou ’l Qâsem, avait résolu de venger son frère ʿOmar +Lélé, mort durant sa captivité dans le dâr Zioud. Il envahit le +Ouadaï avec son armée, mais il commit la faute de diviser celle-ci +en deux. Djoda le vainquit et le força à rentrer au Darfour. Le +sultan du Ouadaï entreprit huit expéditions contre les fétichistes +du Sud (Djenâkheré). Son aguid el baḥr, Guerfa, soumit la plus +grande partie du Kanem, qui était alors administré par un khalifa +du sultan du Bornou, le djerma Mélé.</p> + +<p>Ṣâlèḥ Derret, fils de Djoda, succéda à son père. Il régna sept +ou huit ans et eut neuf fils : l’aîné d’entre eux, ʿAbd +el<span class="pagenum" id="Page_113">[113]</span> Kerim, avait sa +mère qui appartenait à la tribu des Malanga. Pendant une absence de +Derret, qui était allé combattre des rebelles, on fit courir le +bruit de sa mort. Disons, à ce propos, que le décès des sultans du +Ouadaï est toujours entouré d’un profond mystère : cela permet +à une certaine coterie de nouer des intrigues et de prendre les +précautions nécessaires pour amener l’avènement du prince de son +choix. ʿAbd el Kerim crut donc que la nouvelle était exacte et +qu’on voulait lui tenir cachée la mort de son père : il se +prépara à revendiquer le trône les armes à la main. Il le fit +d’autant mieux que Ṣâléḥ Derret avait toujours favorisé ouvertement +un de ses fils illégitimes, Assed (ou Acyl)<a id= +"FNanchor_168"></a><a href="#Footnote_168" class= +"fnanchor">[168]</a>, et que cet état de choses avait forcé +l’héritier présomptif à quitter la cour. ʿAbd el Kerim revint à +Ouara, à la tête de ses partisans, et s’empara des insignes de la +royauté. Derret, en apprenant la révolte de son fils, s’enfuit chez +les Kodoï, puis chez les Madala. Lorsque le jeune souverain vint à +savoir que son père vivait encore, il voulut quitter le trône et +faire sa soumission ; mais Derret ayant été assassiné sur ces +entrefaites, ʿAbd el Kerim resta sultan et prescrivit le massacre +de ses adversaires. Assad (ou Acyl), l’enfant favori de Ṣâlèḥ +Derret, s’était enfui auprès du sultan du Darfour, Moḥammed el +Fâdhel : ʿAbd el Kerim l’attira par ruse au Ouadaï, où, selon +la coutume, le jeune prince fut aveuglé.</p> + +<p>Au bout de deux ans de règne, ʿAbd el Kerim — surnommé Saboun — +entreprit une expédition mémorable contre le Baguirmi. Le sultan de +ce pays, ʿAbd er Raḥman Gaouranga, régnait depuis 1785. Ce prince, +débauché et libertin, avait contracté un mariage incestueux avec sa +sœur Tamar : à la suite d’intrigues amoureuses de celle-ci, le +mbang la fit emprisonner. Tamar fut d’ailleurs la cause de la +rupture de son frère avec le fatcha Araouéli. La première femme du +sultan, Goumso Zitoun, accusa sa rivale d’entretenir des relations +avec ce dignitaire : ʿAbd er Raḥman, furieux, +voulut<span class="pagenum" id="Page_114">[114]</span> alors faire +tuer le fatcha, mais celui-ci se réfugia à Bougouman.</p> + +<p>Le mbang du Baguirmi s’était ainsi privé de son chef le plus +capable, quand Saboun apparut devant Massnia avec une armée. Le +sultan du Ouadaï avait été appelé par les Boulala, qui avaient eu +fort à souffrir des incursions de Gaourang. Saboun disait d’autre +part, qu’il voulait infliger un châtiment exemplaire à un prince +qui avait outrageusement offensé Dieu et l’Islâm. Le mbang fut +abandonné de ses principaux dignitaires et les Ouadaïens enlevèrent +sa capitale. ʿAbd er Raḥman périt dans le massacre qui suivit la +prise de la ville. Saboun fit un butin immense et, entre autres +choses, trouva dans le palais royal une grande quantité d’écus +d’Espagne et de thalers d’Autriche (ryâl, abou medfâ, gours). Il +revint à Ouara, après avoir installé à Massnia un fils de Gaourang, +Ngarba Bira, qui vivait réfugié au Ouadaï (1806). Saboun fit +marcher ses aguids contre le fatcha Araouéli, qui tenait toujours +la campagne. Celui-ci s’était déclaré pour le tchéroma +Bourgoumanda, un autre fils de ʿAbd er Raḥman : il reprit +Massnia et s’empara du mbang Bira, qu’il fit mettre à mort. Les +troupes que Saboun envoya au Baguirmi, à plusieurs reprises, pour +soutenir les prétentions d’un troisième fils de ʿAbd er Raḥman, ne +purent réussir à donner le pouvoir à ce prince. Les circonstances +vinrent cependant favoriser l’action ouadaïenne au Baguirmi. La +rupture se fit entre Bourgoumanda et le fatcha : le premier, +battu, demanda aide et assistance au cheïkh du Bornou, El Kanemi, +puis au sultan du Ouadaï. Saboun ne consentit à envoyer des troupes +au mbang qu’après la promesse faite par celui-ci de s’astreindre +dorénavant à payer un tribut régulier. Araouéli fut alors battu et +pris : Bourgoumanda l’envoya au Ouadaï, où il fut mis à mort. +Le nouveau souverain du Baguirmi devait régner de 1807 à 1846.</p> + +<p>Saboun régna de 1805 à 1815. Il fit massacrer l’un de ses +frères, Radama ; un autre frère du sultan, Moḥammed Chérif, se +réfugia au Darfour. Saboun réussit à soumettre le dâr<span class= +"pagenum" id="Page_115">[115]</span> Tama, qui avait vécu jusque-là +dans la dépendance du Darfour. Le Tama était un pays hérissé de +montagnes et couvert de forêts très denses. Le sultan du Ouadaï fit +abattre les forêts et brûler les arbres : il réussit ainsi à +cerner la montagne, au pied de laquelle se trouve Nyéré (ou +Yangal), la capitale du pays. L’énergie de Saboun vint à bout de +tous les obstacles qui s’opposaient à la marche en avant de l’armée +ouadaïenne : la retraite de ʿAbd Allah Aḥmed (ou Abou Derek), +le souverain du Tama, fut enfin forcée et ce prince dut se réfugier +chez les Zegâoua du Darfour. Saboun ravagea la région et rentra à +Ouara avec une grande quantité d’esclaves. Il dirigea encore deux +expéditions contre le Tama, pour achever la pacification de cette +nouvelle province. Plus tard, Aḥmed put revenir à Nyéré et y +exercer de nouveau le commandement : mais il dut reconnaître +la suzeraineté du Ouadaï. Saboun eut aussi à réprimer un +soulèvement partiel des tribus autochtones (Kodoï et Oulâd +Djemaʿ).</p> + +<p>Ce prince favorisa le développement commercial du Ouadaï. Les +Djellâba de la vallée du Nil circulèrent librement dans le pays, et +une colonie importante de ces marchands se fixa à Nimro, non loin +de Ouara. Le chemin qui unit le Ouadaï à Benghazi, par le pays des +Maḥâmid, celui des Bideyat, Koufra et Diâlo, fut reconnu à ce +moment-là. Les marchandises préférèrent cette voie à l’antique +route du Fezzân, et les caravanes des Medjâbré firent dès lors la +navette entre Ouara et la Méditerranée. Enfin, Saboun entra aussi +en relations avec l’Égypte : il envoya une lettre à Moḥammed +ʿAli, qui lui répondit amicalement, et il échangea des présents +avec Ibrahim Pacha.</p> + +<p>Saboun trouva la mort en 1815, en poursuivant des individus +qu’il avait surpris en flagrant délit de vol. Le plus âgé de ses +enfants, Moḥammed Bousetta, ne régna que quelques mois. Un autre +fils de Saboun, Yousef ʿAbd el Qâder Khariféïn, qui était tout +jeune<a id="FNanchor_169"></a><a href="#Footnote_169" class= +"fnanchor">[169]</a>, fut alors proclamé sultan. Devenu<span class= +"pagenum" id="Page_116">[116]</span> adulte, il fit aveugler tous +ses frères. Il entreprit, sans succès du reste, deux expéditions +contre le sultan du dâr Tama, ʿAbd allâh es Sarif. Yousef s’était +libéré de la tutelle de ses parents et de ses anciens +protecteurs : il s’adonnait à la merissé, gouvernait de la +façon la plus extravagante et tourmentait constamment ses sujets. +Quelques dignitaires, d’accord avec les 90 femmes du harem, +résolurent d’empoisonner le sultan ; mais le complot fut +découvert et Khariféïn fit massacrer ses ennemis ainsi que toutes +ses femmes. Il attaqua sans succès les Diongor de l’Abou Telfan et +marcha également contre les Dadjo du dâr Sila, dont le sultan +n’avait pas payé intégralement l’impôt fixé. Une seconde +conspiration débarrassa le pays de cet ivrogne, qui faisait peser +une véritable terreur sur tous ses sujets. On empoisonna sa merissé +et, quand il fut étourdi, les conjurés l’achevèrent. Yousef avait +régné près de 15 ans.</p> + +<p>L’un de ses fils, Râkeb, fut nommé sultan, et on creva les yeux +à tous les autres (1829). Le jeune prince était étroitement +surveillé par les conspirateurs qui, seuls, pouvaient l’approcher. +La mère de Râkeb sut rallier à elle le Kamkolak Yaʿqoub, de la +tribu des Malanga, que ses troupes avaient rendu le maître de la +situation : elle le fit ensuite assassiner.</p> + +<p>La variole emporta le jeune sultan au bout d’un an à dix-huit +mois de règne. La coterie qui détenait le pouvoir substitua alors +au prince défunt le fils de l’aguid-djerma Dougri. Mais cette +supercherie provoqua le soulèvement de certaines tribus +autochtones. Celles-ci avaient déjà été froissées de voir que le +successeur de Khariféïn était fils d’une Arabe, alors que, d’après +la tradition, le souverain doit être du sang des sultans ouadaïens +et avoir pour mère une femme maba<a id="FNanchor_170"></a><a href= +"#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>. De plus, les nombreuses +exécutions ordonnées par<span class="pagenum" id= +"Page_117">[117]</span> les protecteurs de Râkeb avaient irrité le +sentiment national, et les tribus autochtones accusaient les +dirigeants de gouverner avec des captifs, de massacrer les +Ouadaïens de race et de n’épargner que les Arabes. Les Malanga +résolurent de chasser les imposteurs qui détenaient le pouvoir. Ils +prirent les armes et combattirent les troupes envoyées pour les +réduire. Les Kodoï se joignirent à eux. « Aux époques de +rivalité et de contestations ou de luttes pour l’élection d’un +sultan, chacune des cinq tribus cherche à fournir un prince à +l’État ; car le prince traite sa tribu alors avec une certaine +déférence et y choisit la plus grande partie de ses officiers, de +ses vizirs, etc.<a id="FNanchor_171"></a><a href="#Footnote_171" +class="fnanchor">[171]</a>. » Les deux tribus révoltées +décidèrent de porter au pouvoir un prince de sang royal qui vivait +chez les Kodoï : c’était Moḥammed ʿAbd el ʿAzîz Dhaouiyé, fils +de Radama et petit-fils de Saboun Gandiguin, fils du sultan Djoda. +Les Malanga et les Kodoï furent d’abord battus, mais les Madaba, +les Oulâd Djema’, les Mimi, les Mararit, les Ganyanga et les +Bitanguinna adhérèrent au mouvement de révolte : Ouara fut +enlevé et livré au pillage. ʿAbd el ʿAzîz fut alors proclamé +sultan. Il dut, à plusieurs reprises, mater la turbulence de +certaines tribus ouadaïennes : Malanga, Kelinguen, Tittir, +Ganyanga et Kondongo. Il régna cinq ou six ans et mourut de la +variole, au moment où une armée forienne envahissait le Ouadaï.</p> + +<p>Les neuf fils du sultan défunt étant tous en bas âge, le +Kamkolak Abou Ommi exerça la régence au nom de son neveu Adem, âgé +de sept ans. Une terrible disette régnait alors dans le pays, à la +suite de pluies insuffisantes. Cette calamité affaiblissait +considérablement la puissance du Ouadaï : beaucoup d’habitants +émigraient, d’ailleurs, dans les<span class="pagenum" id= +"Page_118">[118]</span> contrées voisines. Les troupes du Darfour +n’eurent aucune peine à battre par deux fois celles du Ouadaï et à +pénétrer jusqu’à Ouara. Le sultan forien, Moḥammed el Fâdhel, +intronisa alors un prince ouadaïen, Moḥammed Chérif, frère de +Saboun (juillet 1834).</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Moḥammed Chérif +(1834-1858).</span> — Après le meurtre de son frère Radama par le +sultan Saboun, Moḥammed Chérif s’était enfui au Darfour. Il passa +ensuite au Kordofan et, selon le capitaine Julien, il fit même le +pèlerinage de la Mekke. Plus tard, Chérif revint au Darfour et, +voyant que l’occasion était favorable pour conquérir le trône du +Ouadaï, il s’en ouvrit au sultan Moḥammed el Fâdhel. Il sollicita +l’appui de ce prince et s’engagea à lui payer un tribut, si les +troupes foriennes réussissaient à l’installer à Ouara. Après avoir +hésité pendant quelque temps, El Fâdhel accepta et réunit une +armée, dont il donna le commandement à l’esclave ʿAbd el Syd. Nous +avons déjà vu que l’expédition réussit complètement : le jeune +sultan du Ouadaï et ses proches parents furent pris et livrés aux +Foriens, qui retournèrent ensuite dans leur pays.</p> + +<p>Dans la deuxième année de son règne, Chérif marcha sur les îles +Karga, où quelques dignitaires ouadaïens, le djerma Goundi entre +autres, étaient allés trouver un prétendant du nom de Nour ed Dîn +(ou ʿIzz ed Dîn), afin de le décider à prendre les armes contre le +sultan du Ouadaï. Chérif attaqua les rebelles : il les fit +mettre à mort et revint à Ouara avec de nombreux troupeaux de bœufs +kouri.</p> + +<p>Huit ans plus tard, eut lieu l’expédition contre le Tama, dont +le sultan avait fait preuve d’insolence envers son suzerain +d’Abéché. Chérif occupa le pays : Moḥammed en Nour se réfugia +à El Fâcher et fut remplacé par son frère Ismaʿïl. Moḥammed revint +bientôt, battit les aguids ouadaïens restés dans le pays et reprit +le commandement du dar Tama. Chérif entra de nouveau en campagne et +marcha à deux reprises contre ce prince, mais, chaque fois, +Moḥammed en Nour<span class="pagenum" id="Page_119">[119]</span> +s’enfuit devant les troupes ouadaïennes et revint après leur +départ. Le sultan Chérif ravagea alors complètement le pays : +il incendia les villages, les récoltes, les forêts, et répandit +partout la désolation et la ruine. Il réussit ainsi à obtenir la +soumission définitive des Tama et il revint à Ouara, après avoir +installé à Nyéré un autre frère de Moḥammed en Nour, Ibrahim ibn +Soulêmân. L’ancien sultan revint encore, mais il fut battu et tué +par Ibrahim.</p> + +<p>Quelques mois après, Chérif marcha contre le Bornou (1846). Afin +de donner le change, il fit quelques démonstrations sur le Baguirmi +et le Kanem, avant de se diriger vers le Chari. Le sultan du Ouadaï +avait été appelé par une fraction de la cour de Kouka, qui voulait +renverser la dynastie des Kanemiin et rétablir les princes de la +dynastie détrônée. Mais Chérif comptait surtout profiter des +embarras du cheïkh ʿOmar, alors occupé du côté de Zinder, pour +exiger de lui une contribution de guerre ou exécuter tout au moins +un fructueux pillage au Bornou. ʿOmar rassembla quelques troupes +et, accompagné de son frère ʿAli et du cheïkh Terab<a id= +"FNanchor_172"></a><a href="#Footnote_172" class= +"fnanchor">[172]</a>, marcha contre l’envahisseur : celui-ci +venait de passer le Chari, dont les eaux étaient très basses. La +rencontre entre les deux armées eut lieu non loin de Koussri. Les +troupes du cheïkh ʿOmar reculèrent et leur défaite fut due en +partie à la trahison des habitants de Koussri et de certains Choua, +qui tombèrent sur les Bornouans. Terab fut tué entre Koussri et +Kikoa, et ʿAli fut livré aux Ouadaïens par les habitants de +Koussri. Chérif entra à Kikoa sans coup férir et livra cette ville +aux flammes, après l’avoir complètement pillée. Il séjourna ensuite +quelque temps à Ngourno et proclama comme sultan du Bornou le +prince ʿAli ben Ibrahim, qui<span class="pagenum" id= +"Page_120">[120]</span> devait tomber par la suite sous les coups +du cheïkh ʿOmar et clore ainsi la dynastie des Sêfiya. Chérif +n’attendit pas l’arrivée des troupes bornouanes de Zinder, qui +étaient sous le commandement de ʿAbd er Raḥman, frère de +ʿOmar : Barth rapporte qu’il battit prudemment en retraite, +Nachtigal écrit qu’il se retira moyennant une contribution de +guerre de 8.000 thalers, et enfin les indigènes disent qu’il fut +obligé de quitter le Bornou parce que la variole (djederi) décimait +son armée. En revenant à Ouara, Chérif fortifia son autorité sur +les tribus du Baḥr el Ghazal (Kreda et Kecherda), qui étaient +administrées par l’aguid el baḥr.</p> + +<p>Quelques années après l’expédition du Bornou, le sultan du +Ouadaï devint aveugle. D’après la loi du pays, cette infirmité le +rendait incapable d’exercer plus longtemps le pouvoir. Chérif était +d’ailleurs impopulaire, parce qu’il avait été intronisé par une +armée forienne et aussi à cause de sa grande cupidité. Les tribus +autochtones s’agitèrent et le sultan, craignant un coup de main de +leur part, alla se fixer à Abéché<a id="FNanchor_173"></a><a href= +"#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>. Il évitait ainsi le +voisinage des Kodoï, dont l’hostilité lui était bien connue, et il +se rapprochait des Kelinguen, qui étaient ses plus chauds +partisans. Pour expliquer ce changement de résidence, on fit savoir +au peuple que le palais de Ouara était hanté par de méchants +esprits (1850).</p> + +<p>Chérif avait déjà eu à combattre un soulèvement des Kodoï, qui +avaient pris les armes pour soutenir les prétentions au trône de +Dja’far, fils aîné de Saboun. Ce prince avait été envoyé au Qaire, +à l’âge de treize ans, pour y faire ses études. Étant donnée la +vive inimitié qui divisait le Ouadaï et le Darfour, son père +l’avait dirigé sur Benghazi, par le désert, avec une caravane de +500 chameaux. Arrivé à destination, Dja’far fut retenu et maltraité +par le pacha de Tripoli. Grâce à la protection anglaise, il put +cependant gagner l’Égypte, où il n’arriva que 11 ans après son +départ du Ouadaï. Plus tard, il quitta le Qaire et vint demander +l’appui des Kodoï<span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span> +pour conquérir le pouvoir. Chérif marcha contre le prétendant et +lui livra bataille à Djelkané (ou Djalkam) : les troupes +royales, entraînées par l’exemple de Mérem Niengal, fille du sultan +et de Hababa Maden, qui combattait habillée en homme, remportèrent +une victoire complète (1845). Dja’far s’enfuit au dar Rounga +(1846), puis se retira à El Fâcher (1849).</p> + +<p>Les Kodoï, soutenus par les Oulâd Djema’ et les Mararit, se +soulevèrent de nouveau en 1851. Ils furent vaincus et obligés de +faire leur soumission ; mais, un peu plus tard, ils prirent +encore les armes pour soutenir les prétentions au trône d’un prince +de sang royal, Makem.</p> + +<p>Chérif eut ensuite à combattre la révolte de son fils aîné, le +tangtalek Moḥammed Harir, qui craignait de ne pas obtenir le +pouvoir parce que sa mère était une Poul. Le sultan marcha contre +le rebelle et le vainquit ; ce dernier, malgré les assurances +de pardon que lui faisait prodiguer son père, s’enfuit au dâr Tana, +chez Ibrahim. Chérif alla l’y attaquer : il fut vainqueur dans +deux rencontres, mais le sultan du Tama reprit l’offensive avec ses +meilleures troupes et Chérif, battu, dut rentrer au Ouadaï. Plus +tard, et sur les conseils d’Ibrahim, Moḥammed Harir alla à Abéché +faire sa soumission : toutefois, il craignit encore pour sa +vie et se réfugia au Darfour. Ibrahim engagea alors Adem, fils de +ʿAbd el ʿAzîz, qui se trouvait au Darfour, à faire valoir ses +droits au trône, avec l’aide des Kodoï, des Oulâd Djema’ et des +Mararit. Ce prince se rendit à Nyéré, dans le dâr Tama, mais il ne +réussit pas à organiser une armée et il se retira dans un petit +village du pays. Le tangtalek Moḥammed, qui était revenu à Abéché +pour aider Chérif dans sa lutte contre Adem, intriguait surtout +pour lui-même et rassemblait des partisans. Son père, justement +inquiet, le fit emprisonner ; mais Moḥammed réussit à s’enfuir +et à se réfugier encore une fois au Darfour.</p> + +<p>Moḥammed Chérif mourut en 1858, après avoir régné 24 ans. Il +avait dû, en dernier lieu, partager le gouvernement du royaume avec +son beau-frère, le djerma Assed abou<span class="pagenum" id= +"Page_122">[122]</span> Djebrin : il lui abandonna d’une façon +plus particulière l’administration des provinces de l’ouest. Chérif +encouragea la haine de l’étranger qui caractérise les tribus +maba : il espérait ainsi effacer le souvenir de l’assistance +que lui avait autrefois donnée le sultan du Darfour et se faire une +réputation de sultan national. Les étrangers, les commerçants +(Djellâba, Arabes de la Tripolitaine, Medjâberé, etc...), furent +molestés, dépouillés de leurs biens, voire même massacrés. Les +caravanes du nord désertèrent alors le Ouadaï. Les Djellâba furent +plus tenaces et continuèrent pendant quelques années à venir dans +le pays, en dépit des vexations et des mauvais traitements qui les +y attendaient ; mais un édit de proscription devait leur +fermer les portes du Ouadaï, car Moḥammed Chérif bannit finalement +de son royaume tous ceux qui n’y étaient pas fixés à demeure. Les +Djellâba étaient d’ailleurs très mal vus du reste de la population +et le terme de Dongolâoui était, pour les Ouadaïens, le symbole du +plus profond mépris. Chérif, qui détestait ces commerçants, +accusait ceux de Nimra d’avoir été favorables au prétendant +Dja’far.</p> + +<p>Le tableau suivant donne la descendance du sultan Chérif et de +momo Maden, la sœur du djerma Assed abou Djebrin (surnommé <em>Ech +Chaïb</em> : le vieillard).</p> + +<table class="tree treepadded1" id="t122"> +<tr> +<td colspan="22" class="tdc">Moḥammed Chérif et momo Maden (de la +tribu des Matlamba)</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Mérem Niengal</td> +<td colspan="2" class="tdc">ʿAli</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Yousef</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Abou Kouyouma</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Mérem Zara</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Aba Zaït</td> +<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed abou Ghazali</td> +<td colspan="2" class="tdc">Ibrahim</td> +<td colspan="2" class="tdc">Doud-Mourra</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Mérem Zanaba</td> +<td colspan="2" class="tdc">Mérem Fatmé</td> +<td colspan="2" class="tdc">Acyl</td> +<td colspan="2" class="tdc">Mouṣṭafa</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">ʿAbdel Qâder</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above15"><span class="bold">ʿAli +(1858-1874).</span> — A la mort de Chérif, une de ses femmes, +Hababa Kedeni, essaya de faire arriver au trône son fils Soulêmân. +Mais le djerma Assed et l’aguid des Maḥâmid étaient les maîtres de +la situation : ils firent venir au palais le jeune ʿAli, fils +de Chérif et de Hababa Maden, qui reçut les insignes de la royauté. +ʿAli jeta en prison Hababa<span class="pagenum" id= +"Page_123">[123]</span> Kedeni et fit crever les yeux aux deux fils +de cette femme, Soulêmàn et Sêf en Naṣr. Le jeune sultan fit encore +aveugler son frère ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma, et le +tangtalek ʿAbd el Kerim, fils de Chérif et d’une femme kondongo. +ʿAli épargna cependant son frère Yousef, qui avait toujours simulé +une complète surdité et se montrait d’ailleurs très attaché au +nouveau sultan. En 1861, le tangtalek Moḥammed Harir essaya de +renverser ʿAli : il dut s’enfuir encore une fois au Darfour, +où il se fixa d’une façon définitive. Une autre femme de Chérif, +Hababa Kafani, intrigua pour faire arriver au pouvoir son fils +Aḥmed : le sultan la fit exécuter et Aḥmed se réfugia à Kouka, +auprès du cheïkh ʿOmar.</p> + +<p>Nachtigal, qui visita le Ouadaï en 1873, nous a fait connaître +la simplicité des manières, la largeur d’esprit et le grand bon +sens qui caractérisaient le sultan ʿAli. L’explorateur rapporte que +ce prince, éminemment juste, possédait un caractère très ferme et +qu’il se montrait d’une sévérité inexorable envers les fauteurs de +troubles et de désordres : nous ajouterons même que l’énergie +du sultan ʿAli confinait parfois à la cruauté. ʿAli mata toutes les +résistances et gagna à sa cause la puissante tribu des Kodoï, en +lui accordant des privilèges et en devenant l’ami du prétendant +Adem. Désireux d’augmenter la prospérité de ses États, le nouveau +souverain mit un terme au régime d’exception que Chérif avait fait +peser sur tous les étrangers : les commerçants de la vallée du +Nil et les caravanes du Nord reparurent au Ouadaï, et le sultan les +protégea contre les brutalités et les exactions de ses sujets. ʿAli +affectionnait particulièrement les Djellâba. Il donna à certains +d’entre eux des emplois de confiance : le ḥadj Aḥmed +Tangatanga, qui avait été un ami de jeunesse du sultan, devint son +confident et son conseiller ; le koursi ʿOthman oueld el +Fâdhel, que son souverain avait chargé d’une mission particulière +au Bornou et qui accompagna Nachtigal depuis Kouka jusqu’à Abéché, +était également un Djellâbi. Les faveurs accordées aux étrangers et +le peu de cas que le sultan faisait des traditions, quand elles lui +paraissaient<span class="pagenum" id="Page_124">[124]</span> devoir +être préjudiciables au bien du royaume, mécontentèrent les +Ouadaïens de race. La reine-mère, ou momo, qui jouissait d’une +réelle influence dans le pays, faisait une vive opposition à son +fils, lui reprochant d’avoir rompu avec la politique de Chérif. +Mais le sultan, escorté de toute sa cour, alla trouver momo Maden +et lui prescrivit, sur un ton qui n’admettait pas de réplique, de +ne plus s’occuper désormais des affaires du royaume.</p> + +<p>Le sultan ʿAli eut l’ambition d’étendre le plus possible sa +puissance et d’établir, au profit du Ouadaï, une sorte d’hégémonie +politique dans toute l’Afrique Centrale. Il fit reconnaître sa +suzeraineté par le sultan du dâr Rounga et il consolida son +autorité sur les Arabes du Baḥr Salamat et du Baḥr Râchid. Du côté +du Nord, il eut à combattre les Oulâd Slimân, qui parcouraient le +pays compris entre le Kanem et le Darfour et qui étaient venus +razzier les Maḥâmid d’Ourâda. ʿAli aurait bien voulu s’attacher ces +nomades turbulents, trop éloignés du Ouadaï pour qu’il pût +s’opposer efficacement à leurs incursions. Mais c’est en vain qu’il +leur fit des avances et qu’il montra les plus grands ménagements +envers les prisonniers de guerre de cette tribu<a id= +"FNanchor_174"></a><a href="#Footnote_174" class= +"fnanchor">[174]</a>. Les Oulâd Slimân continuèrent à battre en +brèche l’autorité de ʿAli dans la partie occidentale de son royaume +et ils furent toujours en lutte avec l’aguid el baḥr et avec le +chef nakazza de Oun, Derbaï. Du côté du Nord également, l’aguid ez +Zebada, Meri, dirigea une expédition contre les Bideyat de l’Ennedi +et en ramena de nombreux esclaves, entre autres le jeune Cherf +eddin. Ce dernier, quoique fait eunuque, devait plus tard jouer un +rôle important au Ouadaï.</p> + +<p>La guerre avec le Baguirmi éclata à la fin de 1870. +L’orgueilleux Moḥammed abou Sekkin était infatué de sa puissance et +désirait, depuis longtemps, rompre le lien de vassalité qui le +rattachait au sultan ʿAli. Il se moquait ouvertement<span class= +"pagenum" id="Page_125">[125]</span> de son suzerain, faisait +courir le bruit de sa mort et organisait à cette occasion des +réjouissances publiques ; le tribut qu’il envoyait à Abéché ne +comprenait que de vieux esclaves, maigres et laids, etc. ʿAli prit +patience pendant quelque temps, mais les prétentions d’Abou Sekkin +sur le Dagana et les incursions de ses troupes au Fitri devaient +faire éclater la lutte. Lorsque le dignitaire baguirmien ʿAbd el +Fatcha se porta sur Djogodé, dans le Fitri, Djourab se replia avec +ses Boulâla et avertit le sultan ʿAli. Dès que l’hivernage fut +terminé, celui-ci envoya une armée commandée par le djerma Abou +Djebrin, qui avait sous ses ordres : l’aguid el Maḥâmid +Bechâra, l’aguid el baḥr Keneticha, l’aguid ez Zebada Meri, l’aguid +el Djaʿâdné Zaït, l’aguid ed Debaba Aḥmed et l’aguid el Khouzam +Yousouf en Nelsa (décembre 1870). Abou Djebrin se dirigea vers le +Debaba et, comme le mbang restait enfermé dans Massnia et ne +faisait pas mine de vouloir se retirer sur Bougouman, ʿAli accourut +d’Abéché et prit le commandement des troupes. Il alla mettre le +siège devant la capitale du Baguirmi ; mais la ville était +solidement fortifiée, et ses épaisses murailles semblaient devoir +défier les efforts des Ouadaïens. Le sultan avait emmené avec lui +deux étrangers, deux Fitzân, venus à Abéché avec les caravanes du +nord de l’Afrique<a id="FNanchor_175"></a><a href="#Footnote_175" +class="fnanchor">[175]</a>. C’est grâce à eux que la forteresse put +être enlevée. Sur leurs conseils, ʿAli fit creuser une mine sous la +partie sud-ouest du mur d’enceinte ; on y déposa des +bouteilles en paille tressée (<em>hanga</em>) et de grandes +calebasses (<em>boukhsa</em>), remplies de poudre. Après la mise de +feu, quelques petites explosions commencèrent à se produire : +les Baguirmiens s’empressèrent d’apporter de l’eau aux remparts, +pour la verser sur l’endroit où était la mine, mais une<span class= +"pagenum" id="Page_126">[126]</span> explosion formidable brisa la +muraille et projeta ses défenseurs de tous côtés<a id= +"FNanchor_176"></a><a href="#Footnote_176" class= +"fnanchor">[176]</a>.</p> + +<p>Le sultan ʿAli avait donné ses vêtements à Moḥammed ould +Bechâra, fils de l’aguid des Maḥâmid : le jeune touèr prit la +place de son maître et resta entouré de gardes et de dignitaires. +Pendant ce temps-là, le sultan prenait part à l’assaut et pénétrait +dans la ville par la brèche qui venait d’être ouverte. Mais ses +troupes furent surtout préoccupées de pillage et ne pensèrent plus +à s’emparer du mbang Abou Sekkin. Celui-ci, entouré de quelques +hommes dévoués, arriva à la brèche par un chemin différent de celui +qu’avait suivi ʿAli et sortit de la ville. Il se battit avec les +gens qui gardaient Moḥammed et ce dernier, blessé de plusieurs +coups de sagaie tomba de cheval. Bechâra prit peur et s’enfuit, +tandis que le mbang, de son côté, réussissait à gagner la campagne. +ʿAli, furieux de voir que son ennemi lui échappait, fit enterrer +vivant Bechâra et nomma le jeune Moḥammed aguid des Maḥâmid (fin +février 1871).</p> + +<p>Les Ouadaïens livrèrent Massnia au pillage et y recueillirent un +riche butin. ʿAli revint à Abéché avec 20 ou 30.000 esclaves et +prisonniers de guerre : on comptait, parmi eux, un certain +nombre de princes et de princesses de sang royal, entre autres ʿAbd +er Raḥman Gaourang, le mbang actuel du Baguirmi. Le sultan du +Ouadaï avait surtout emmené des gens qui pouvaient augmenter la +prospérité de ses États : des tisserands, des teinturiers, des +tailleurs, des selliers, etc. ; les Baguirmiens qui exerçaient +un métier furent installés dans les grandes localités, à Abéché, à +Nimro, etc. ; les autres furent répartis dans le pays et +durent se livrer à l’agriculture.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_127">[127]</span>ʿAli avait +installé comme mbang du Baguirmi un prince de la famille royale, +ʿAbd er Raḥman, fils du Ngaré Niilmi, un oncle d’Abou Sekkin. Il +lui laissa quelques troupes, pour le protéger contre les attaques +du sultan dépossédé. Ce dernier menait une existence errante du +côté du Chari. Il s’était d’abord réfugié à Bousso ; il +séjourna ensuite à Bougouman et à Mandjaffa et se battit contre +l’usurpateur et les troupes de secours. Le manque de céréales le +força à pousser vers le sud du pays : c’est là que Nachtigal +alla lui rendre visite, au début de 1872. Les Baguirmiens étaient +restés fidèles à l’ancien mbang et détestaient, par contre, celui +que leur imposait le sultan ʿAli ; mais les Arabes, qui +avaient beaucoup souffert des exactions d’Abou Sekkin, étaient +favorables à ʿAbd er Raḥman et aux Ouadaïens.</p> + +<p>En 1873, Nachtigal visita le Ouadaï et fut très bien reçu par le +sultan ʿAli.</p> + +<p>L’expédition contre les Diongor du Guéra marqua la fin du règne +de ce prince. Nous avons déjà dit qu’elle échoua piteusement et que +l’aguid ez Zebada, Meri, très aimé du sultan à cause de sa grande +bravoure, périt dans l’assaut qui fut donné à la montagne. ʿAli +mourut sur la route du retour à Abéché. Le capitaine Julien croit +qu’il fut empoisonné. Nous ne l’avons point entendu dire. Il nous a +été rapporté que le sultan était déjà malade depuis quelque +temps : l’échec lamentable devant le Guéra et la perte de +l’aguid Méri auraient porté un coup terrible au prince énergique +qu’était ʿAli, et des vomissements de sang auraient amené sa +mort.</p> + +<p>Le sultan ʿAli est un des souverains les plus remarquables du +Ouadaï. A l’intérieur, il mata les grands du pays, en réprimant +énergiquement toute tentative d’indépendance de leur part ; à +l’extérieur, il porta à son apogée la puissance du dâr Ṣâlèḥ. Il +avait renforcé l’autorité du Ouadaï sur le pays des Bideyat, le +Baḥr el Ghazal, une partie du Kanem et du Borkou, et le Baguirmi. +Du côté du Sud, il avait étendu son action sur le Baḥr Salamat, le +Rounga et le Kouti. Après lui, l’autorité du sultan sera souvent +méconnue,<span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span> les +dissensions intestines reprendront de plus belle et la puissance +ouadaïenne ira sans cesse en déclinant.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Yousouf +(1874-1898).</span> — Le tableau suivant donne les noms des enfants +laissés par ʿAli.</p> + +<table class="tree" id="t128"> +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">ʿAli</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Aba Zaït<br> +(tué par ordre de Yousouf)</td> +<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed abou Ghazali<br> +(épouse une fille du sultan Yousouf, aveuglé par Doud-Mourra)</td> +<td colspan="2" class="tdc">ʿAbdel Hadi<br> +(meurt de mort naturelle sans avoir régné)</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed el Kebir<br> +(tué par Ibrahim)</td> +<td colspan="2" class="tdc">Mérem Habbo<a id= +"FNanchor_177"></a><a href="#Footnote_177" class= +"fnanchor">[177]</a><br> +(épouse Moḥammed ould Bechâra)</td> +<td colspan="2" class="tdc">Mérem Koulla<a href="#Footnote_177" +class="fnanchor">[177]</a><br> +(épouse l’aguid Guerri)</td> +</tr> +</table> + +<p>La mère d’Aba Zaït, le fils aîné du sultan, était une djellâbiyé +de Nimro ; celle d’Aḥmed abou Ghazali, le cadet, était une +kecherdâwiyé. Les deux princes furent donc écartés du trône, qui +échut à Yousouf, fils de Chérif et de momo Maden<a id= +"FNanchor_178"></a><a href="#Footnote_178" class= +"fnanchor">[178]</a>.</p> + +<p>Moḥammed abou Sekkin, en apprenant la mort du sultan ʿAli, +quitta Bougouman et marcha sur Massnia. Le mbang ʿAbd er Raḥman fut +battu et tué : Yousouf le remplaça par Ngaré Gabilé, qui avait +été fait prisonnier en 1871 et vivait à Abéché. Quelques années +plus tard, Gabilé dut abandonner Massnia et se réfugier au Ouadaï. +Abou Sekkin vécut paisiblement les dernières années de son +règne : il mourut en 1884, et son fils Bourgoumanda, qui se +trouvait à Abéché, fut alors nommé mbang du Baguirmi. La cruauté de +ce prince lui valut d’être chassé par ses sujets : il s’enfuit +au Ouadaï et il fut remplacé par le jeune frère d’Abou Sekkin, +Moḥammed ʿAbd er Raḥman Gaourang, qui règne encore actuellement +(1890).</p> + +<p>Nous avons déjà vu, à propos des Dialiin, comment Râbaḥ fut +amené à quitter Solimân Zibêr (1879). A ce moment,<span class= +"pagenum" id="Page_129">[129]</span> le Dâr el-Kouti était +administré, pour le compte du Rounga et du Ouadaï, par le vieux +Kober, fils de ʿOmar dit Djougoultoum, qui avait été le premier +aguid de la région. Râbaḥ, arrivant du Baḥr el Ghazal, fit +irruption dans le Dâr-el-Kouti et s’installa à Châ. Puis, il passa +dans le Rounga, et ses nombreux bazinguers effectuèrent leurs +razzias d’esclaves dans la région comprise entre le Salamat et +l’Oubangui. En 1883, l’aguid es Salamat, Cherf eddin, intervint +pour rétablir les droits du Ouadaï sur des provinces qui, +jusque-là, avaient été ses tributaires : il se fit battre par +Râbaḥ aux environs de Boukkas, dans le Salamat. L’aventurier se +porta ensuite vers le lac Iro et saccagea le pays sara : au +retour, il traversa le Rounga et vint s’installer dans le +Dâr-el-Kouti. Dans les années qui suivirent, Râbaḥ opéra plus +particulièrement dans les pays du Sud : il essaya de razzier +les Ubaggas, qui se réfugièrent dans les nombreuses cavernes des +Kagas ; il fit également une incursion du côté de Bangassou. +En 1884-1885, il alla s’installer à Gribingui, et ses bannières +poursuivirent leur œuvre de mort dans toutes les directions, chez +les Banda et les Mandjia. Il monta ensuite vers le Nord, traversa +le Chari, le Ba Karé, saccagea le pays sara et vint séjourner à +Denzé (1886). Râbaḥ entra en relations avec Djideï, le grand chef +des Arabes Salamat, qui désirait s’affranchir du joug de l’aguid +Cherf eddin. Celui-ci accourut, avec les contingents de plusieurs +aguids. Un combat eut lieu à Amm Timan : Râbaḥ céda la place +et se réfugia dans sa zériba, où les Ouadaïens n’osèrent point +venir l’attaquer.</p> + +<p>Vers cette époque, le khalife ʿAbdoullahi chercha à faire +rentrer Râbaḥ dans le giron de la Mahdïa et à le faire venir à +Omdourman. Deux de ses émissaires vinrent au Dâr-el-Kouti et +convertirent facilement à leurs idées le vieux Kober et les +siens : Moḥammed es Senousi<a id="FNanchor_179"></a><a href= +"#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>, petit-fils de ʿOmar +Djougoultoum<span class="pagenum" id="Page_130">[130]</span> et +neveu de Kober, les mit en relations avec Râbaḥ, qui se trouvait à +Bandaï. Celui-ci aurait peut-être accepté les offres qui lui furent +faites, mais ses lieutenants ne voulurent point entendre parler +d’un retour dans le Baḥr el Ghazal.</p> + +<p>En 1888-1889, Râbaḥ opéra sur les bords du Moyen-Chari et poussa +jusqu’au delà de Korbol et de Damraou.</p> + +<p>En 1890, il reparut une dernière fois dans le +Dâr-el-Kouti : il fit enchaîner le vieux Kober, qui +persistait, contre ses ordres, à payer un tribut au Ouadaï, et il +le remplaça par Moḥammed es Senousi, qui fut fait cheïkh et devint +sultan du Kouti et du Rounga. Le nouveau sultan prit part aux +razzias menées par les gens de Râbaḥ chez les Rounga et les Goula. +Sa fille, Hadjia, fut fiancée à Fâdhel Allah, le fils de Râbaḥ. +Pendant ce temps, les troupes mahdistes d’Osman Djano, venues du +Darfour, faisaient dans le Ouadaï une incursion malheureuse.</p> + +<p>En décembre 1890, Râbaḥ quitta définitivement le Dâr-el-Kouti et +s’enfonça dans les pays de l’Ouest.</p> + +<p>« Rabaḥ, en s’éloignant, avait laissé Moḥammed es Senousi à +Châ, pour présider aux destinées du Dâr-el-Kouti. En nommant le +nouveau sultan et en l’attachant à sa fortune, le conquérant noir +voulait assurer définitivement ses communications avec le Baḥr el +Ghazal. Avant de partir, il donne quelques fusils à son protégé et +lui interdit formellement de payer un tribut quelconque au Ouaddaï, +dont dépendait autrefois le Rounga<a id="FNanchor_180"></a><a href= +"#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>. »</p> + +<p>Fin mars ou commencement avril 1891, l’explorateur Crampel, +venant de l’Oubangui, arrivait à Châ, d’où il se proposait +d’atteindre le Ouadaï, avec l’aide de Senousi : le manque de +moyens de transport l’avait obligé à laisser en<span class= +"pagenum" id="Page_131">[131]</span> arrière deux échelons, +commandés par Biscarrat et Nebout. Crampel fut bien accueilli par +le sultan. Mais celui-ci, qui avait reçu un kademoul des mains de +Râbaḥ, ennemi du Ouadaï, ne tenait pas du tout à voir l’explorateur +prendre la route d’Abéché. C’est en vain, du reste, qu’il essaya de +détourner Crampel de son projet. Le sultan ne voulait point laisser +le chrétien aller au Ouadaï et, d’autre part, il désirait fort +s’emparer des armes, munitions et marchandises que possédait la +mission. La perte de celle-ci fut décidée. La chose devait +d’ailleurs être facilitée par la trahison d’un Targui et de douze +miliciens toucouleurs (sur 32), que Crampel avait avec lui.</p> + +<p>Lorsque l’explorateur quitta Châ pour prendre la route d’Ardh el +Khalifa (8 jours au sud d’Abéché), le sultan Senousi vint lui +présenter ses souhaits de bon voyage. Dans l’après-midi, au moment +où elle allait franchir la rivière Diangara, la mission fut +brusquement assaillie par quelques centaines d’hommes armés, qui +s’étaient embusqués tout près de là : Crampel, le docteur +Moḥammed Saʿïd et les 20 miliciens fidèles furent égorgés. Le +Targui, les 12 miliciens félons et la Pahouine Niarinzhé, ainsi que +les charges, reprirent la route de Châ. Le soir de la même journée, +Adoum, fils de Senousi, et Allah Djabou, esclave favori du sultan, +massacrèrent le détachement Biscarrat, sur les bords du Koukourou. +Un boy loango, qui avait réussi à fuir, atteignit l’échelon de M. +Nebout, qui rétrograda aussitôt sur l’Oubanghi.</p> + +<p>Senousi écrivit alors à Râbaḥ, pour lui faire connaître le +massacre de la mission. Celui-ci eut un mouvement de colère. Mais +cela ne dura point, et il envoya son intendant réclamer à Senousi +tout le personnel et tout le matériel de la mission. Le sultan +finit par remettre une soixantaine de fusils, 10.000 cartouches, +une caisse de pistolets de traite, plusieurs charges de +marchandises, ainsi que 10 Toucouleurs et Niarinzhé. Comme il avait +caché le reste du butin sous terre, qu’il avait éloigné de Châ les +deux Toucouleurs<span class="pagenum" id="Page_132">[132]</span> +parlant arabe et que le Targui était parti vers le Nord, Senousi +put ainsi jurer sur le Qorân « qu’il ne lui restait plus rien +de Crampel <em>sur</em> la terre de Châ. » Par la suite, Râbaḥ +continua à s’éloigner du Dâr-el-Kouti. En 1893, il envahit le +Baguirmi. Gaourang, battu à deux reprises, fut assiégé dans +Mandjaffa. Il demanda alors l’appui du djerma ʿOthman, dont il +relevait directement. Celui-ci expédia à son secours l’aguid el +Baḥr, Oualdi Chaïb, qui se fit battre et tuer en arrivant devant +Mandjaffa. Le sultan du Baguirmi réussit toutefois à quitter la +ville et à se réfugier au Fitri. Râbaḥ passa ensuite sur la rive +gauche du Chari et entreprit la conquête du Bornou (1894).</p> + +<p>L’attention des Ouadaïens se détourna dès lors de l’aventurier. +Cette même année, l’aguid ouadaïen Cherf eddin, encouragé par +l’éloignement de Râbaḥ, franchit le Baḥr Aouk à la tête d’une +troupe nombreuse de cavaliers et vient razzier le Kouti, en +poussant jusqu’à Châ la capitale. Senousi, prévenu à temps, a pu +fuir et prudemment il se réfugie aux Kagas Toulous, laissant à +Allah Djabou le soin de défendre son « dem ». Celui-ci +abandonnera à son tour, sans combat, la zériba de son maître, et +Cherf eddin peut y faire un butin énorme en ivoire et en captifs. +Senousi se résigne à faire sa soumission ; il s’engage à payer +un tribut annuel d’esclaves, moyennant quoi il est reconnu comme +sultan du Dâr-Kouti. Mais, rendu méfiant par l’incursion de Cherf +eddin, il transporte son « dem » à Ndélé, dans un terrain +inaccessible à la cavalerie ouadaïenne<a id= +"FNanchor_181"></a><a href="#Footnote_181" class= +"fnanchor">[181]</a>.</p> + +<p>Le Dâr-el-Kouti, au lieu d’être une province du Rounga, comme +avant 1890, devenait autonome et relevait directement du +Ouadaï.</p> + +<p>Vers la fin de 1897, M. Gentil descendit le Chari jusqu’au lac +Tchad et conclut un traité d’alliance et de commerce avec Gaourang +et Senousi : il emmena en France des représentants de chaque +sultan. Râbaḥ, irrité du bon accueil fait aux<span class="pagenum" +id="Page_133">[133]</span> Chrétiens, pilla les villes de la rive +gauche du Chari qui relevaient de Gaourang : ce dernier, +craignant de voir le souverain du Bornou envahir ses États, +descendit alors vers le Sud et se réfugia du côté de Kouno.</p> + +<p>Yousouf mourut en 1898, après avoir régné 24 ans. Il ne +possédait à aucun degré la farouche énergie de son frère ʿAli et, +en plus d’une circonstance, il montra la pire faiblesse<a id= +"FNanchor_182"></a><a href="#Footnote_182" class= +"fnanchor">[182]</a> : il laissa s’amoindrir considérablement +le prestige et l’autorité dont jouissait le sultan du Ouadaï. +Yousouf réussit toutefois à maintenir l’intégrité de son royaume. +Il garda une attitude pleine de circonspection vis-à-vis de Râbaḥ, +qui finit d’ailleurs par jeter son dévolu sur le Bornou. Du côté de +l’Est, il fut également menacé durant quelque temps, par les +entreprises d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi : les +mahdistes, qui venaient de conquérir le Darfour<a id= +"FNanchor_183"></a><a href="#Footnote_183" class= +"fnanchor">[183]</a>, élevaient certaines prétentions à l’égard du +sultan d’Abéché. Mais l’attitude énergique de Cherf eddin leur en +imposa et ils se replièrent sans avoir attaqué.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Ibrahim +(1898-1901)</span> — Nous donnons ci-dessous la liste des enfants +du sultan Yousouf.</p> + +<table class="bd-collapse" id="t134"> +<tr> +<td rowspan="8">Yousouf</td> +<td class="blt width-brace1"> +</td> +<td class="hang1"><span class="pagenum" id="Page_134">[134]</span>— +ʿAbd el ʿAziz (aveuglé par Ibrahim).</td> +</tr> + +<tr> +<td class="linel"> +</td> +<td class="hang1">— Ibrahim (épouse Habbo, fille d’Abou +Kouyouma).</td> +</tr> + +<tr> +<td class="linel"> +</td> +<td class="hang1">— ʿAbd er Raḥman aguid el Bataḥ (épouse une sœur +du djerma ʿOthman. Eborgné par Ibrahim).</td> +</tr> + +<tr> +<td class="linel"> +</td> +<td class="hang1">— Doud-Mourra.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="linel"> +</td> +<td class="hang1">— Mérem Kakié (veuve de Mouṣṭafa el Magné. Epouse +Acyl).</td> +</tr> + +<tr> +<td class="linel"> +</td> +<td class="hang1">— Mérem Zanaba (épouse Moḥammed el Bechâra).</td> +</tr> + +<tr> +<td class="linel"> +</td> +<td class="hang1">— Mérem Fatmé (épouse le djerma ʿOthman).</td> +</tr> + +<tr> +<td class="blb"> +</td> +<td class="hang1">— ʿAbd er Rahim</td> +</tr> +</table> + +<p>Le fils aîné du sultan Yousouf était ʿAbd el ʿAzîz, qui avait +pour mère une captive d’Arabes Khozam, d’origine kirdi. Lorsque +Yousouf tomba malade et que sa mort parut être très proche, les +adjâouid se réunirent pour traiter de la succession. Ils résolurent +de donner le pouvoir à Ibrahim, qui était le fils d’une femme +forienne. Ce prince fut mandé au palais. Il eut peur tout d’abord, +car il ignorait la décision prise par les grands dignitaires et il +craignait d’être aveuglé : il jugea prudent de rester chez +lui. Mandé à nouveau, Ibrahim dut toutefois se résigner à obéir. Il +fut alors introduit dans la chambre où reposait le corps de son +père et il y reçut les insignes de la royauté. Les adjâouid firent +ensuite appeler ʿAbd el ʿAzîz, qui refusa d’aller au palais. Sa +femme, fille du sultan des Guemr, lui conseillait de ne pas +répondre à cet appel : elle l’engageait à mobiliser sa +bannière personnelle (il était aguid el Khouzam) et à conquérir le +pouvoir par la force des armes. Le djerma fit renouveler à ʿAbd el +ʿAzîz l’ordre de se rendre au palais. Le prince n’osa pas suivre +les conseils de sa femme et il se dirigea vers la demeure royale. +Il fut conduit aussitôt dans la chambre mortuaire, où trônait +Ibrahim, et le djerma ʿOthmân lui dit brutalement : +« Sella karka ! » Le pauvre ʿAbd el ʿAzîz se mit +alors à genoux, découvrit son épaule droite et frappa doucement +dans ses mains, en murmurant des paroles de soumission à l’égard du +nouveau sultan. Sur l’ordre du djerma, l’esclave Oueld Manṣour +s’approcha de ʿAbd el ʿAzîz, lui donna deux soufflets et l’entraîna +ensuite pour lui crever les yeux.</p> + +<p>L’aguid el Djaʿâdné, ʿAmer Chikhaï, s’était retiré à Azi avec +ses troupes, en apprenant la mort de Yousouf. Il +disposait<span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span> d’environ +1.300 fusils. Cet aguid était très lié avec ʿAbd el ʿAzîz et +souhaitait vivement voir ce prince arriver au trône. Étant à Azi, +il demandait des renseignements sur les événements d’Abéché : +quand on lui disait qu’Ibrahim avait été proclamé souverain du +Ouadaï, il se refusait à le croire et répondait que ʿAbd el ʿAzîz +seul pouvait être sultan. Il fut cependant obligé de se rendre à +l’évidence. Ibrahim manda cet aguid à Abéché : il s’y rendit +avec seulement une seule poignée d’hommes. Le sultan désirait se +débarrasser de ʿAmer à cause de ses sympathies pour ʿAbd el ʿAzîz, +mais il voulait également s’approprier les soldats de ce +dignitaire. Il eût bien décidé de le faire mettre à mort, mais il +craignit de voir les troupes de ʿAmer se disperser de tous les +côtés en apprenant la nouvelle. Il cacha donc son jeu et accabla +cet aguid des marques de sa bienveillance : il lui fit présent +de belles étoffes, lui donna un cheval, etc. En le congédiant, il +lui demanda de venir à Abéché avec ses gens. ʿAmer obéit : +Ibrahim le fit alors exécuter purement et simplement et il donna le +kademoul d’aguid el Djaʿâdné à l’un de ses partisans, Mouṣṭafa.</p> + +<p>Ibrahim, devenu sultan, voulut se débarrasser de la tutelle des +grands dignitaires — dont les plus influents étaient le djerma +ʿOthmân et Cherf eddin — et il prétendit gouverner selon son bon +plaisir. Il était très généreux et ses libéralités lui valurent les +sympathies du peuple, qui l’appelait <em>el Birké</em> (le bassin). +Le sultan donna sa confiance aux Djellâba Chatati et Yasin et +surtout à l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa. Celui-ci était très dévoué +à Ibrahim. Il se rendait parfaitement compte que la puissance +exagérée des grands adjâouid constituait un danger redoutable pour +l’autorité du sultan. Son intérêt personnel lui commandait +d’ailleurs la ruine de ses rivaux : il passerait ainsi au +premier plan et deviendrait le personnage le plus considérable de +la cour. Il commença donc à miner leur crédit dans l’esprit +d’Ibrahim et arriva insensiblement à faire vivre ce prince dans un +état de sourde hostilité avec les adjâouid. En dernier lieu, il +conseilla même au sultan de faire exécuter l’aguid el +Maḥâmid,<span class="pagenum" id="Page_136">[136]</span> Moḥammed +ould Bechâra, et de lui donner la succession de ce dignitaire. Mais +les intérêts menacés se coalisèrent et les adjâouid résolurent de +résister par la force aux entreprises d’Ibrahim et de Mouṣṭafa.</p> + +<p>Cherf eddin, son compatriote Guelma, aguid er Râchid, et l’aguid +el Maḥâmid quittèrent nuitamment la capitale, avec leur famille et +leurs partisans : ils allèrent s’installer dans les terres de +l’aguid es Salamat, à Am Deguemat (octobre 1900). Le djerma +ʿOthmân, qui voulait tirer le meilleur parti de la situation et qui +aimait d’ailleurs l’intrigue pour elle-même, resta à Abéché, à côté +du sultan ; mais il était en relations avec les rebelles. +Mouṣṭafa conseilla à Ibrahim de se porter à la rencontre des +adjâouid et de les combattre : le djerma ʿOthmân intervint, +dissuada le sultan d’avoir recours aux armes et réussit à le +convaincre que des négociations convenaient beaucoup mieux. Ibrahim +dépêcha alors quelques marabouts à Am Deguemat, afin de décider les +rebelles à revenir à la cour : ceux-ci répondirent par un +refus formel de rentrer à Abéché. Le sultan renouvela plusieurs +fois ses instances auprès d’eux et s’engagea à leur accorder toutes +les concessions qu’ils pouvaient désirer. Mais ce fut en +vain : les aguids persistèrent dans leur attitude. Cet état de +choses dura quatre mois.</p> + +<p>Un fils de ʿAli et de Hababa Kili, Aḥmed abou Ghazali, +commandait, à ce moment-là, le petit village de Am Zihafaya, dans +la vallée de la Bétèha, entre Bourourik et Mouthourar. Il vivait +là, avec sa mère, ses esclaves, ses troupeaux, et allait de temps +en temps à Abéché pour saluer le sultan. Les adjâouid avaient +l’intention de porter Aḥmed au pouvoir, en remplacement d’Ibrahim. +Celui-ci, renseigné par Mouṣṭafa, manifesta alors quelque hostilité +à l’égard du fils de ʿAli, qui en fut prévenu et se retira à +Grindi, un des villages du djerma. ʿOthmân, qui restait le +principal dignitaire de la cour et, en apparence, l’appui le plus +solide du sultan, invita Aḥmed à se rendre à Abéché, l’assurant +qu’il ne lui serait fait aucun mal. Il présenta le jeune prince à +Ibrahim, qui<span class="pagenum" id="Page_137">[137]</span> +l’accueillit favorablement, tout en déclarant qu’il connaissait les +intentions des conspirateurs : le sultan engagea Aḥmed à +rester quelque temps à la cour, pour favoriser le rétablissement du +bon ordre et la rentrée des conspirateurs à Abéché. Ghazali demeura +quelques jours dans la capitale, chez ʿOthmân. Son protecteur +l’avait déjà poussé à se rallier aux rebelles : il avait +refusé. Le djerma revint encore à la charge, mais ce fut en vain. +Il conseilla alors à Ibrahim de faire exécuter son cousin, sous +prétexte que celui-ci aspirait en secret au trône. Le sultan +expédia immédiatement son aguid el brich, Attour, avec ordre de +ramener Aḥmed mort ou vif. Mais le jeune prince tua Attour d’un +coup de fusil, sauta à cheval et rejoignit les aguids révoltés, qui +le proclamèrent sultan du Ouadaï.</p> + +<p>Le djerma travaillait perfidement à la perte d’Ibrahim. Il +parvint à semer la division et la défiance entre les dignitaires +restés fidèles au sultan : Ousṭ Kheir, un lieutenant +d’Ibrahim, se rendit à Am Deguemat, à l’instigation de ʿOthmân. +Lorsque celui-ci, jetant enfin le masque, quitta Abéché pendant la +nuit pour aller rejoindre les rebelles, il entraîna avec lui +presque tous les dignitaires et la majeure partie des troupes +ouadaïennes : il ne resta avec le sultan que cinq aguids ou +hommes de confiance et quelques partisans. ʿOthmân se rendit dans +le dar Moubi, à proximité d’Am Deguemat. Toutes ces intrigues ont +fait dire depuis que le djerma cherchait surtout à grossir son +influence, afin de pouvoir finalement arriver au trône. Ibrahim, se +voyant presque complètement abandonné, résolut de quitter la +capitale. Il se mit en route avec ses serviteurs et quelques +femmes, en compagnie des dignitaires restés fidèles : +Mouṣṭafa, aguid el Djaʿâdné, et son frère ʿAmer, ed Dri, l’aguid el +Khouzam Barkaï, l’amin Sougour, l’amin Mandjerké et le kamkalek +Ṭâher. Ibrahim prit la route du dâr Zegâoua, à l’est du Ouadaï, où +il avait, paraît-il, l’intention de se retirer. Le troisième jour +de marche, il fut rejoint par les troupes des conjurés près de la +montagne de Guemra, au nord-est d’Abéché : l’aguid er Râchid, +Guelma,<span class="pagenum" id="Page_138">[138]</span> était à +leur tête. Des coups de feu furent tirés sur le sultan et sa +suite : les serviteurs furent tués, ainsi que Mouṣṭafa, ʿAmer, +Sougour et Mandjerké ; Ṭâher s’enfuit<a id= +"FNanchor_184"></a><a href="#Footnote_184" class= +"fnanchor">[184]</a> ; le roi et Barkaï furent pris. Comme +Ibrahim se débattait, au moment où il était saisi par les esclaves +des rebelles, il fut brutalement frappé à coups de poing dans la +poitrine et dans le ventre. Le malheureux prince fut ramené dans un +état lamentable à Abéché, où on lui creva les yeux : il mourut +deux jours après (février 1901).</p> + +<p>Pendant que ces désordres intérieurs divisaient le Ouadaï, les +Français progressaient dans la région du Chari et brisaient la +puissance de Râbaḥ : massacre de la mission Bretonnet à Togbao +(juillet 1899), Kouno (28 octobre 1899), Koussri (22 avril 1900). +Les nouveaux venus cherchèrent à vivre en paix avec le +Ouadaï : après le départ de M. Gentil, et sur la demande du +capitaine Robillot, Gaourang envoya un messager à Abéché, pour +tâcher d’amener une entente entre le sultan Ibrahim et les +Français.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Aḥmed abou Ghazali +(1901-1902).</span> — Aḥmed, surnommé abou Ghazali à cause de son +long cou, était fils d’une Gourâniyé. Les compatriotes de sa mère +jouissaient d’une certaine influence à la cour d’Abéché, depuis que +quelques-uns d’entre eux avaient été appelés à remplir les +fonctions d’aguid. L’arrivée d’Aḥmed au pouvoir renforça la +situation de cet élément et le fit même passer au premier +plan : un grand nombre de familles gourân vinrent s’installer +à Abéché et dans les environs. D’autre part, Cherf eddin et Guelma, +qui appartenaient à la tribu des Bideyat, protégèrent également +ceux de leurs compatriotes qui résidaient au Ouadaï.</p> + +<p>Le nouveau sultan s’entoura de tous les anciens dignitaires, +mais il réduisit leur importance. Il diminua surtout les forces du +djerma ʿOthmân, dont il craignait la puissance et l’esprit de +duplicité. Cela ne manqua pas d’indisposer ce<span class="pagenum" +id="Page_139">[139]</span> dernier contre son souverain. Le +conseiller intime de Ghazali fut Cherf eddin, qu’il rendit le plus +puissant de tous les dignitaires. Le sultan ne composa pas de +conseil (medjlis, medjlès), comme ses prédécesseurs, et se laissa +uniquement guider par l’aguid es Salamat, auquel il accordait une +confiance absolue. L’importance donnée aux éléments étrangers +irrita les Ouadaïens et une sourde hostilité contre le souverain +régna bientôt parmi les adjaouid : le djerma ʿOthmân était à +la tête des mécontents. Au bout de quelque temps, Aḥmed ne put +compter que sur les troupes de quelques aguids et sur l’appui des +Gourân. Les Senousia lui étaient également hostiles et donnaient la +main à ses ennemis.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé de la confrérie des Senousia, qui règne +tout particulièrement dans la partie orientale du Sahara. Nous +savons qu’elle a fait de bonne heure des progrès dans les États +musulmans du Sud et que, au Ouadaï notamment, le sultan ʿAli fut un +adepte fervent de cette secte.</p> + +<p>Les relations de Mahdi avec le Ouadaï continuèrent sous le règne +de Yousouf. Elles devinrent même plus fréquentes que par le passé +et les deux chefs échangèrent souvent des cadeaux : les +caravaniers tripolitains servaient d’intermédiaires entre le +souverain d’Abéché et le grand-maître de la confrérie. Voici, du +reste, ce que rapporte Moḥammed el Hachaïchi à ce sujet : +« Il existe des relations suivies entre le cheïkh (Si el +Mahdi) et Sidi Yousef, roi du Ouadaï, qui est un +« frère » considérable et pour qui il a beaucoup +d’estime. Tous les ans le roi lui envoie un cadeau important, à +savoir des esclaves au nombre de plus de cent, des plumes +d’autruche, des dents d’éléphants, le tout d’une valeur de 50.000 +bouteïras (150,000 fr.) et peut-être plus<a id= +"FNanchor_185"></a><a href="#Footnote_185" class= +"fnanchor">[185]</a> ».</p> + +<p>Les rapports devinrent très suivis vers la fin du règne de +Yousouf et, en 1898, peu de temps avant l’avènement d’Ibrahim, +Mahdi envoyait un de ses vicaires, Moḥammed<span class="pagenum" +id="Page_140">[140]</span> es Sounni, résider auprès du sultan. +Yousouf accueillit très favorablement ce faqih et lui donna une +habitation dans son palais.</p> + +<p>Le sultan Ibrahim accorda également sa confiance à Moḥammed es +Sounni, et celui-ci en profita pour s’immiscer dans les affaires du +pays, ce qui eut pour résultat d’indisposer les Ouadaïens contre +lui et contre le sultan. Il nous faut noter, du reste, que cette +méfiance des Ouadaïens à l’égard des menées des Senousis était +antérieure à l’avènement d’Ibrahim. Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi +en avait déjà entendu parler, en 1896. Mais c’est à tort, +croyons-nous, qu’il attribue ces idées au sultan Yousouf : +elles appartenaient vraisemblablement à son entourage. +« Lorsque j’étais à Mourzouk, écrit le cheïkh, j’ai entendu +dire par un commerçant nommé Aḥmed Et-Tazi que le roi du Ouadaï, +dans ces derniers temps, avait conçu des craintes du côté du cheïkh +(Si el Mahdi), parce que quelques-uns des ennemis de celui-ci lui +avaient dit que, si le cheïkh s’était rapproché de lui, c’était +qu’il voulait s’emparer du Ouadaï. J’ai attribué cette histoire à +des intrigues anglaises (!) et je ne sais quelle suite elle a pu +avoir<a id="FNanchor_186"></a><a href="#Footnote_186" class= +"fnanchor">[186]</a> ».</p> + +<p>Après la révolte de 1900, à laquelle le représentant de Mahdi ne +resta pas étranger, le nouveau souverain, qui connaissait le +caractère intrigant du marabout, lui enjoignit de quitter le palais +et de n’avoir plus à s’occuper des affaires du Ouadaï.</p> + +<p>Le chef de la Senoussia avait également essayé, en 1896-1898, de +faire entrer dans sa confrérie les sultans Rabaḥ et Gaourang. Le +premier, qui appartenait à la secte des Kadria, ne voulut rien +entendre et le second se réclama de la Tidjânïa. Cependant, vers +1900, le mbang du Baguirmi prêta l’oreille aux exhortations de +Mahdi : des papiers qui tombèrent entre nos mains, lors de la +prise de Bir Alali (18 janvier<span class="pagenum" id= +"Page_141">[141]</span> 1902), montrèrent nettement que notre +protégé avait mené des intrigues hostiles à l’occupation +française.</p> + +<p>L’influence de l’eunuque Cherf eddin sur l’esprit de Ghazali +était telle que cet aguid gouvernait en réalité le Ouadaï. Cet état +de choses ébranla d’ailleurs fortement l’autorité du sultan et +plusieurs provinces, profitant des divisions qui régnaient à la +cour d’Abéché, refusèrent de payer l’impôt. « En septembre +1901, Bakhit, sultan du dar Sila....., sur les conseils de son ami +Moḥammed Es Senoussi de Ndélé, refuse de s’acquitter de ses devoirs +tant que Cherf eddin conduira les destinées ouadaïennes. Dans une +lettre au Djerma ʿOthman, le sultan Bakhit lui expliquant les +motifs de sa conduite, ajoute : Qu’il déplore que des hommes +d’une origine illustre soient à subir, sans protester, le joug +honteux d’un esclave doublé d’un eunuque et, du moment qu’ils se +conduisent moins que des femmes, aucun musulman ne fera à leur mort +<em>kalaoua</em> (cérémonie funèbre)<a id= +"FNanchor_187"></a><a href="#Footnote_187" class= +"fnanchor">[187]</a> ».</p> + +<p>Les Ouadaïens que mécontentait le gouvernement de Ghazali +résolurent de renverser leur souverain et de le remplacer par le +jeune Acyl, aguid ed Debaba, fils de Abou Kouyouma<a id= +"FNanchor_188"></a><a href="#Footnote_188" class= +"fnanchor">[188]</a> et d’une Birnaouiyé. Mais ce prince fut +prévenu, par un dignitaire de la cour, qu’Aḥmed abou Ghazali +devait, à l’instigation de Cherf eddin, lui faire crever les yeux +pour l’empêcher d’être prétendant au trône : il s’enfuit +alors<span class="pagenum" id="Page_142">[142]</span> nuitamment +d’Abéché avec sept cavaliers (septembre 1900). Acyl prit la +direction du Fitri et fut bientôt rejoint par environ deux cents +partisans. Ghazali expédia immédiatement cinq adjâouid à la +poursuite de son rival, qui fut atteint le sixième jour de marche +par les troupes du sultan. Acyl remporta deux légers succès sur +leur avant-garde à Baba Tchoutchow, dans le Médogo, et il courut se +réfugier à Kalkélé, à l’est de Moïto<a id= +"FNanchor_189"></a><a href="#Footnote_189" class= +"fnanchor">[189]</a>. Les adjaouid rentrèrent à Abéché. Acyl +dépêcha aussitôt une ambassade auprès du lieutenant colonel +Destenave, commissaire du gouvernement par intérim des pays et +protectorats du Tchad. Cette délégation, composée de Adem Kordé, +cousin d’Acyl, et de dix cavaliers ouadaïens, se présenta à Ngouri +le 8 novembre 1901 : le prince fugitif sollicitait notre +protection et notre appui, afin de conquérir le trône du Ouadaï. Le +lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec son peloton de +spahis. Acyl surprit près de Malabesse le sultan boulâla Gadaï, +serviteur dévoué d’Aḥmed abou Ghazali : Gadaï fut tué avec +quarante de ses soldats et le prétendant Ḥassen abou Sekkin lui +succéda.</p> + +<p>Pendant que le Ouadaï était ainsi la proie +d’incessantes<span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span> +compétitions, les Français s’établissaient solidement sur les bords +du Chari et du lac Tchad. Les bandes rabḥistes n’existaient +plus : Fâdhel Allah, fils de Râbaḥ, avait péri dans la lutte +et son frère Niébé s’était rendu avec tous ses partisans (août +1901). Toutefois, du côté du Kanem, les Senousis se préparaient à +combattre énergiquement l’occupation française : une première +attaque contre leur zaouia de Bir Alali échouait et coûtait la vie +au capitaine Millot (novembre 1901). Après la fuite d’Acyl, le +représentant de Mahdi à Abéché, Moḥammed es Sounni, avait envoyé un +de ses parents au jeune prince pour lui recommander de ne pas +solliciter la protection des chrétiens ; il l’engageait à se +rendre à Bir Alali, auprès de Moḥammed el Barrâni, qui le +conduirait dans le Borkou, chez Mahdi, où il serait en sûreté. Mais +Acyl refusa de suivre ces conseils. D’ailleurs, Barrâni ne devait +pas rester longtemps à Bir Alali : cette forteresse était +enlevée le 18 janvier 1902 par le commandant Tétart.</p> + +<p>C’est en novembre 1901 qu’eut lieu la rupture définitive entre +Cherf eddin et le djerma ʿOthmân. Le sultan et l’aguid es Salamat +ne pouvaient plus rester à Abéché, au milieu d’une population +qu’ils sentaient leur être nettement hostile. Ils quittèrent donc +la capitale avec leurs partisans et se retirèrent dans les terres +de Cherf eddin, du côté de Moungari. Le djerma et les Ouadaïens +proclamèrent aussitôt l’avènement au trône du jeune Moḥammed Ṣâlèḥ, +surnommé <em>Doud-Mourra</em><a id="FNanchor_190"></a><a href= +"#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>, fils du sultan Yousouf +et de la captive forienne Maka.</p> + +<p>La lutte entre les deux sultans dura plus de six mois. Ghazali +et Cherf eddin firent courir le bruit qu’ils voulaient quitter le +Ouadaï et se réfugier au Darfour. Ils restèrent quelque temps dans +le dâr Salamat et allèrent ensuite s’installer à Am Deguemat, sur +la rive gauche de la Bataḥ. Les troupes de Doud-Mourra se portèrent +sur Am Demm, par El<span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span> +Houguena, et vinrent attaquer celles de Ghazali. Le chef de la +Senousïa recommanda vainement aux deux princes de ne pas se battre +et d’unir leurs forces contre les Français : il ne fut pas +écouté. Après un certain nombre de rencontres, les partisans +d’Aḥmed se dispersèrent : ce dernier tomba entre les mains de +ses adversaires et eut les yeux crevés. Quant à Cherf eddin, qui +s’était enfui avec quelques cavaliers, il fut pris et mis à mort +(fin 1902 — commencement 1903).</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Doud-Mourra +(1902-1911).</span> — Doud-Mourra restait donc sultan du +Ouadaï : le parti gourân n’existait plus et la fuite d’Acyl +chez les chrétiens avait discrédité complètement la cause de ce +prince. Mais l’arrivée des Français dans la région de Yao était une +cause d’inquiétude pour le souverain d’Abéché. Le parti vainqueur +avait appris avec irritation l’accord qui régnait entre Gaourang, +Ḥassen et les nouveaux venus. La présence d’Acyl dans le pays que +nous occupions faisait d’ailleurs croire toujours possible une +action de notre part, pour combattre Doud-Mourra et le remplacer +par son rival. Enfin, les sympathies que nous valaient les bons +procédés dont nous usions à l’égard des mesâkin menaçaient la +puissance ouadaïenne.</p> + +<p>Acyl ne devait pas inquiéter longtemps Doud-Mourra. Nous avions +beaucoup compté sur ce prétendant pour étendre l’influence +française au Ouadaï : on voulait, en effet « établir une +politique de bascule entre Ghazali et Acyl, de manière à utiliser +leurs forces, séparées et même ennemies, pour évincer Doud-Mourra +implanté à Abéché et soutenu par nos pires ennemis, les +Senousya<a id="FNanchor_191"></a><a href="#Footnote_191" class= +"fnanchor">[191]</a> ». La chute de Ghazali fut une première +déception. De plus, comme nous le verrons plus loin, l’attitude +d’Acyl à notre égard ne tarda pas à nous créer de graves +difficultés.</p> + +<p>Le sultan du Baguirmi, Gaourang, avait fait un excellent accueil +à M. Gentil, lorsque celui-ci était venu pour la +première<span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span> fois dans +la région du Tchad. La lutte contre Râbaḥ fut menée de concert avec +le mbang et, après la chute de l’aventurier, M. Gentil fit du +Baguirmi le pivot de notre politique indigène dans les pays +nouvellement occupés. Gaourang était notre protégé et nous +entretenions un résident auprès de lui. « Après le départ de +M. Gentil, le commandement avait cru devoir suivre une politique +opposée à celle créée par le premier commissaire du gouvernement. +Gaourang fut négligé, suspecté ; les vexations lui furent +prodiguées. On se rapprocha d’Acyl, un prétendant au trône +d’Abéché ; on lui fit des promesses, on s’engagea imprudemment +auprès de lui. Le 16 décembre 1901, nous lui écrivons entre autres +choses : « ....... Le moment est proche où tu triompheras +de tous tes ennemis et tu seras affermi sur le trône de tes pères +et de tes aïeux......... Nous ne t’abandonnerons pas et nous te +répétons que le moment est proche où tu deviendras +puissant......... » Entre temps, nous opérons dans le Kanem et +nous nous emparons de la zaouia de Bir Alali. Acyl se plaint de +Gaourang, on écoute ses doléances, on lui fait renvoyer des +commerçants qui s’étaient rendus auprès du sultan du Baguirmi, et +en juin 1902, nous lui écrivons : « ......... Puisque tu +es encore à Mandélé, il faut y construire un tata, où tu pourras +laisser tes femmes, tes biens, etc., à l’abri des razzias, lorsque +tu devras marcher en avant......... Et maintenant que la paix est +établie au Kanem et que de nouveaux tirailleurs vont arriver, nous +enverrons des fantassins au Fitri rejoindre les spahis...... Prends +patience et tu atteindras ton but...... » Nous semblions +décidés à marcher sur Abéché et à envahir le Ouadaï ; nous +n’hésitions pas à sacrifier Gaourang et nous le considérions comme +quantité négligeable, alors que nous faisions d’imprudentes +promesses à celui dont il fût devenu le vassal. Nous revînmes enfin +à une notion plus exacte, plus juste et plus pratique de la +situation et, devant les instructions ministérielles, abandonnant +notre attitude agressive et notre protégé Acyl, qui nous +compromettait chaque jour davantage et menaçait de nous<span class= +"pagenum" id="Page_146">[146]</span> engager dans des complications +dont les conséquences auraient pu être désastreuses, nous songeâmes +enfin à organiser et à pacifier tous les pays entre le Ouadaï et le +Chari. Nous nous rapprochâmes de Gaourang ; nous lui rendîmes +son autorité sur son sultanat du Baguirmi ; nous reprîmes en +un mot vis-à-vis de lui la politique inaugurée par Gentil<a id= +"FNanchor_192"></a><a href="#Footnote_192" class= +"fnanchor">[192]</a> ».</p> + +<p>Pendant que les forces de Doud-Mourra et de Ghazali étaient en +présence sur les bords de la Bataḥ, Acyl se trouvait à Mandélé. +Ordre lui avait été donné d’y construire un tata et de se porter en +avant, sur Am Ḥadjer, pour ne pas épuiser le pays par ses +réquisitions et pour mieux surveiller la route d’Abéché. Nous ne +voulions mener qu’une action pacifique du côté du Ouadaï et, en cas +d’attaque, l’escadron de spahis devait abandonner le Fitri et se +replier sur Fort-Lamy (Instructions politiques du 10 juillet +1902).</p> + +<p>Après la victoire de Doud-Mourra, Acyl évacua la vallée de la +Bataḥ et alla guerroyer dans les pays fétichistes du sud du Médogo +(Mataïa, Guéra, Korbo, etc.). Le prétendant commençait à nous +donner quelque inquiétude. C’était un nerveux, un impulsif, et il +abusait de la merissé : on le disait travaillé par les menées +des Senoussis et on craignait fort un coup de tête de sa part, +depuis qu’il savait ne plus devoir compter sur notre appui pour +renverser son rival.</p> + +<p>Le Mahdi avait repris au Ouadaï son influence d’autrefois : +son représentant à Abéché, Moḥammed es Sounni, soutenait +Doud-Mourra et était très écouté de celui-ci. C’est pourquoi Cherf +eddin avait fait courir le bruit, à un moment donné, que sa cause +était la nôtre et que nous n’avions qu’un seul ennemi, le Mahdi, +lequel cherchait à devenir le sultan du Ouadaï.</p> + +<p>Des Oulâd Slimân mahdistes se trouvaient dans l’entourage +d’Acyl. Ils appartenaient aux fractions de la tribu qui, en +décembre 1902, n’avaient pas voulu reconnaître notre domination. +Les Ouassal dissidents s’étaient retirés au Baḥr<span class= +"pagenum" id="Page_147">[147]</span> el Ghazal, où ils favorisaient +Mahdi. Acyl avait déjà entretenu de bonnes relations avec eux, +alors qu’il campait sur les bords de la Bataḥ, et certains de ces +Arabes étaient même venus à Birket-Fatmé pour faire du commerce +avec lui. Ses intrigues inquiétaient le commandement : on +reprochait à l’intempérant fils d’Abou Kouyouma d’avoir laissé +succomber Adem Kordé dans les montagnes de Korbo, et de ne s’être +installé au Debaba que pour passer au Baḥr el Ghazal et rejoindre +Mahdi, après avoir enlevé le peloton de spahis du lieutenant +Lebas<a id="FNanchor_193"></a><a href="#Footnote_193" class= +"fnanchor">[193]</a>. Finalement, le chef de bataillon Largeau +donna l’ordre de l’arrêter (juin 1903). Acyl fut déporté à +Fort-de-Possel. Ses partisans se dispersèrent, sauf toutefois un +certain nombre d’entre eux, commandés par le Djellâbi Badjouri, qui +restèrent avec nous et servirent d’auxiliaires dans les opérations +menées contre les tribus dissidentes.</p> + +<p>A cette époque, nous avions affaire au Kanem, et la situation ne +nous permettait pas de mener une politique offensive envers le +Ouadaï. Pour rassurer le sultan et lui bien montrer nos intentions +pacifiques, un message annonçant la capture d’Acyl fut envoyé à +Abéché (juillet 1903). Doud-Mourra et l’aguid el Maḥâmid eurent +alors, un moment, l’idée de se rapprocher de nous. Mais ces bonnes +dispositions ne durèrent pas : les Ouadaïens continuèrent à +craindre une action de notre part et ils gardèrent une attitude +hostile.</p> + +<p>Nous vivions donc avec le Ouadaï dans un état de paix assez +incertain. Une circulaire de février 1904 apportait certaines +restrictions au commerce avec les États de Doud-Mourra ; +l’aguid es Salamat, Gomboro, brûlait un petit poste de +garde-pavillon installé à Goulfé, à l’ouest du lac Iro, et se +battait avec le lieutenant Dujour à Tomba (avril 1904). D’autre +part, le capitaine Durand se rendait à Amalaye (Oum Melahi), avec +l’escadron de spahis, et avait une entrevue pacifique avec l’aguid +el Djaʿâdné, Amin<span class="pagenum" id="Page_148">[148]</span> +ʿAbdoullahi : nulle entrave ne devait être apportée désormais +à la liberté du commerce entre le Ouadaï et le territoire du Tchad. +Cette attitude conciliante des Ouadaïens provenait peut-être de ce +qu’ils avaient cru à une offensive des Français : certains +mouvements de nos troupes, vers la fin de 1903, avaient fait naître +cette idée dans le pays.</p> + +<p>L’aguid el Djaʿâdné semblait vouloir tenir les promesses faites +à l’entrevue d’Amalaye : un courant commercial s’était établi +entre le Baguirmi et le Ouadaï. Mais, en mars 1904, un Baguirmien, +porteur d’un message important du commandant de région pour Abéché, +dut faire demi-tour du Mégogo et revenir à Yao. Cela n’empêcha pas +ʿAbdoullahi de demander, deux mois plus tard, l’autorisation de +faire passer sur notre territoire un troupeau de bœufs, razzié chez +les Missiriyé, pour l’envoyer au Baguirmi, où cet aguid désirait +faire des achats. L’attitude de ce chef était d’ailleurs +bizarre : tantôt il faisait des déclarations pacifiques et +demandait la liberté du commerce, tantôt il contestait la valeur +des engagements pris à Amalaye, refusait d’accepter notre présence +au Fitri et élevait des prétentions sur le pays de Boullong. Il +finit par tomber en disgrâce auprès de Doud-Mourra. Le sultan avait +été mécontent de l’entrevue d’Amalaye et avait blâmé l’aguid el +Djaʿâdné de ne pas s’être battu avec nous. La politique incohérente +de ce dignitaire et la cruauté dont il fit preuve envers les Kouka +indisposèrent complètement le souverain : ʿAbdoullahi fut +emprisonné pendant quelque temps et reçut ensuite le kademoul +insignifiant d’aguid el Khouzam.</p> + +<p>Nous ne cherchions qu’à vivre en paix avec les Ouadaïens. Mais +ceux-ci opposèrent une fin de non-recevoir à nos propositions +pacifiques (19 février 1904), et le bruit courut, quelques jours +plus tard, qu’ils se préparaient à marcher contre nous. Les aguids +gardaient une attitude menaçante : le djerma ʿOthmân, l’aguid +el Djaʿâdné et l’aguid er Râchid circulaient dans les provinces +occidentales, et on s’attendait à les voir faire irruption au Fitri +pour y installer Djili<span class="pagenum" id= +"Page_149">[149]</span> (avril 1904). Durant toute la saison sèche +de 1903-1904, le peloton de spahis qui occupait Yao avait l’ordre +d’évacuer le Fitri, dans le cas d’une offensive ouadaïenne, et de +se replier sur Bokoro ou le Debaba : les populations devaient +se retirer sur Abouguern. En juin 1904, de l’infanterie fut +installée à Yao, qui devint poste permanent.</p> + +<p>Le 7 juin 1904, le djerma ʿOthmân envoyait au lieutenant de Yao +une lettre, par laquelle il enjoignait aux Français d’évacuer les +provinces de la rive droite du Chari et de rester sur la rive +gauche, dans le pays de Râbaḥ. Le 31 janvier 1905, un esclave du +djerma, Kalamtam, attaquait le poste de Yao : le lieutenant +Repoux le repoussa et battit également, le lendemain, l’aguid ed +Debaba et l’aguid el Moukhelaya. Le capitaine Rivière, accouru à la +rescousse, tomba sur le camp ouadaïen endormi, à Seïta, et le mit +en complète déroute.</p> + +<p>Vers cette époque-là également, Bâdjouri passa au Ouadaï avec la +plupart de ses hommes. Accoutumé à vivre de pillages, il n’avait +pas fait de distinction entre les Kreda soumis et les Kreda +dissidents : il avait razzié à tort et à travers. Craignant +d’être inquiété de ce fait, il gagna le Baḥr el Ghazal, puis Er +Rouhoud, d’où il expédia un messager à Doud-Mourra. Le sultan, +après avoir fait attendre sa réponse pendant quelque temps, envoya +à Bâdjouri un kademoul de commandement et le nomma khalifa de +l’aguid el baḥr. Il ne tarda pas ensuite à appeler le nouveau +dignitaire à Abéché et, en juin 1903, Bâdjouri fut promu aguid el +baḥr.</p> + +<p>Doud-Mourra était un prince très autoritaire ; il +n’entendait pas laisser ʿOthmân agir à sa guise et lui permettre de +troubler le pays par de nouvelles combinaisons. Déjà, à Am +Deguemat, alors qu’il n’était que prétendant, Doud-Mourra avait +trouvé excessif le rôle joué au Ouadaï par ce dignitaire ; il +craignait d’ailleurs de voir celui-ci nouer quelque intrigue et +d’être trahi par lui, comme l’avaient été Ibrahim et Ghazali : +et c’est pourquoi le djerma, tenu en suspicion, avait été l’objet +d’une certaine surveillance. Après la victoire, le nouveau +souverain compta beaucoup, pour pouvoir<span class="pagenum" id= +"Page_150">[150]</span> résister, sur l’appui de son beau-frère +Moḥammed ould Bechara, aguid el Maḥâmid<a id= +"FNanchor_194"></a><a href="#Footnote_194" class= +"fnanchor">[194]</a>.</p> + +<p>En mai 1904, le djerma circulait dans le Moubi et était plus que +jamais suspect aux yeux du sultan : à ce moment-là, beaucoup +de Ouadaïens accusaient ʿOthmân de chercher à s’entendre avec les +Français et de vouloir mettre sur le trône du Ouadaï un frère +d’Acyl, Sérhéroun, qui se trouvait au Baguirmi. Cette +mésintelligence ne fit que s’accentuer et, à la fin de 1904, la +rupture était dans l’air. Les échecs des troupes ouadaïennes à Yao +et à Seïta irritèrent fort Doud-Mourra : le djerma avait +attaqué le Fitri contre l’avis de son souverain, qui lui refusa +d’ailleurs des renforts. Mandé à Abéché, ʿOthmân hésita quelque +temps, soit par crainte, soit par mauvaise volonté. Il se décida +cependant à paraître devant le sultan, en juillet 1906. Doud-Mourra +lui reprocha les pertes en hommes, en armes et en chevaux qu’avait +coûtées sa désobéissance. Il lui enleva le titre de kamkalek et de +tourtelouk abou fattachi, pour les donner à ʿAbd el Kerim, un autre +fils d’Assad abou Djebrin. Il enleva également le kademoul d’aguid +el Gourân à Moḥammed oueld Mérem, ami du djerma, et il le donna à +un captif gourân nommé Tchennaï. Après sa disgrâce, ʿOthmân se +retira avec ses gens à Choukoma, à l’est d’Abéché. Les rapports +entre le sultan et son dignitaire étaient devenus nettement +hostiles. Pour se débarrasser de son ennemi, Doud-Mourra le fit +empoisonner, en février 1906 : il donna la succession à ʿAbd +el Kerim, Kamkalek ez Zioud et frère du défunt, mais il partagea +avec l’aguid el Maḥâmid la majeure partie des armes et des chevaux +du contingent de ʿOthmân ; l’aguid er Râchid bénéficia aussi +quelque peu du butin qui fut fait. Cette exécution sensationnelle +redoubla la terreur que le sultan inspirait aux adjâouid.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_151">[151]</span>Doud-Mourra ne +cherchait pas à nous faire la guerre, mais il était furieux de voir +que, depuis 1903, les Arabes des provinces occidentales se +réfugiaient chez nous, pour échapper aux exactions de ses +fonctionnaires. Déjà, en novembre 1904, il avait envoyé un message, +qui enjoignait à tous les Arabes passés en territoire français de +rentrer au Ouadaï, les assurant qu’il ne leur serait fait aucun +mal ; mais ceux-ci se gardèrent bien d’obéir. Cependant, le +cheïkh des Zebada, El Khalil, qui était venu s’installer au Fitri +au commencement de 1905, s’enfuit au Ouadaï en octobre de la même +année : El Khalil, qui avait autrefois commandé à tous les +Oulâd Râchid, avait eu des dissentiments avec les autres chefs +arabes réfugiés. Les deux transfuges, Bâdjouri et El Khalil, firent +dès lors des incursions au Fitri et razzièrent nos protégés, les +Arabes tout particulièrement. En novembre 1905, Bâdjouri et l’aguid +el Moukhelaya, guidés par El Khalil, suivirent la route +Koundiourou-El Biassa, pour venir tomber sur les Arabes installés +dans la région de Rahd es Salamat-Karfa : ils s’enfuirent +ensuite à toute vitesse vers Er Rouhoud. Le lieutenant-colonel +Gouraud chargea alors le capitaine Rivière de pousser une pointe +dans la vallée de la Bataḥ. Celui-ci, après avoir fait un détour +par le Nord, arriva au village de Koundiourou ; mais Bâdjouri, +embusqué dans les fourrés qui bordent le lit du baḥr, surprit un +groupe de spahis et de tirailleurs montés, qui ne fut dégagé que +grâce à une intervention énergique du lieutenant Repoux (4 décembre +1905). Bâdjouri, repoussé, dut prendre la fuite : il se +réfugia à Am Ḥadjer. Les Arabes d’El Khalil recommencèrent +d’ailleurs, aussitôt après la rentrée de nos tirailleurs, à venir +piller au Fitri.</p> + +<p>A ce moment, la rivalité séculaire entre le Ouadaï et le Darfour +venait de se réveiller. Après la bataille d’Omdourman, qui marqua +la chute du mahdisme, beaucoup de Foriens, autrefois enrôlés par le +khalife ʿAbdoullahi, revinrent dans leur pays. ʿAli Dinar, qui +était un des lieutenants du khalife, se réfugia à El Fâcher : +en l’absence de toute autorité<span class="pagenum" id= +"Page_152">[152]</span> régulièrement constituée et grâce au nombre +important de fusils dont il disposait, ʿAli réussit à asseoir sa +domination sur le pays et devint le sultan du Darfour. Depuis, les +Anglais ont occupé le Kordofan, le Baḥr el Ghazal et sont venus au +contact du nouveau royaume. De bonnes relations se sont établies +entre eux et ʿAli Dinar, surtout à partir de 1904, et ce prince, +tout en gardant son indépendance, leur paie actuellement un tribut +de mille livres anglaises (25.800 fr.). Le commerce se fait +librement entre le Darfour et les pays occupés par les +Anglais : les Foriens exportent leur bétail et +s’approvisionnent de marchandises anglaises — voire même d’armes, +paraît-il, grâce à la contrebande. — Les troupes de ʿAli Dinar sont +bien pourvues d’armes et de munitions, et cela leur a toujours valu +une supériorité incontestable sur les contingents ouadaïens. Dans +les combats qui se sont livrés pendant ces dernières années, avant +l’occupation du Ouadaï par nos troupes, l’avantage est constamment +resté aux Foriens.</p> + +<p>A la fin de 1904, les relations entre le sultan d’Abéché et +celui d’El Fâcher commencèrent à s’envenimer. Doud-Mourra avait +envoyé une grande quantité de chameaux au Darfour, pour les vendre +sur les marchés de ce pays : ʿAli s’en était emparé et avait +payé chaque bête deux medjidi, au lieu de verser le prix de 25 +medjidi réclamé par les Ouadaïens. Au commencement de 1905, +Doud-Mourra supprima tout commerce avec le royaume voisin. Les +prétentions de ʿAli Dinar sur les Massalat du Ouadaï aggravèrent la +situation.</p> + +<p>Les Massalat el Hoch avaient dépendu autrefois du Darfour ; +mais le sultan ʿAli oueld Chérif, malgré la résistance de cette +peuplade, étendit sur elle la souveraineté du Ouadaï. Les Massalat, +gens pillards et cruels, se montrèrent d’ailleurs des sujets peu +dociles : ils tombaient fréquemment sur les caravanes qui +passaient à proximité de leur territoire, et, à de nombreuses +reprises, les souverains d’Abéché durent envoyer des troupes +châtier cette tribu. En avril 1905, une partie des Massalat avait +refusé de payer la redevance<span class="pagenum" id= +"Page_153">[153]</span> annuelle et avait même massacré les +collecteurs d’impôt : l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, Oust +Kheir et le djerma Gontrongo, qui furent chargés de réduire les +rebelles, pillèrent le village d’Ambour. Mais le sultan du Darfour +intervint pour réclamer la possession du dâr Massalat : il +razzia ce pays et captura le chef Abou beker dans sa capitale de +Djerdjel (Djirdjel, Dridjelé) ; le gros de l’armée forienne +campa à côté de ce village. La guerre paraissait imminente entre le +Ouadaï et le Darfour ; mais Doud-Mourra ne la voulait pas, et +il ordonna à l’aguid el Djaʿâdné, qui s’était fait battre en août +par le chef forien Maḥmoud, de rentrer à Abéché (octobre 1905). +L’attitude agressive de ʿAli fit cependant éclater les hostilités +entre lui et l’aguid el Maḥâmid, expédié sur les lieux quelque +temps après : les Ouadaïens furent battus et perdirent quatre +de leurs chefs ; de plus, pendant leur mouvement de retraite, +ils se virent harcelés par les Massalat (décembre 1905). +Doud-Mourra, inquiet, rappela tous ses aguids à Abéché, afin de +pouvoir résister avec toutes ses forces à une attaque éventuelle +des Foriens : la situation resta encore tendue pendant +quelques mois, puis les troupes de ʿAli rentrèrent au Darfour. +Jusqu’à la prise d’Abéché par la compagnie Fiegenschuh, en 1909, +l’antagonisme entre les deux royaumes voisins n’a pas cessé un seul +instant : ainsi, en 1906, les Foriens allèrent piller la +région d’Ourâda ; d’autre part, le sultan ʿAli, qui considère +le dâr Sila comme lui appartenant, ne voulait pas que les Dadjo +payassent un tribut au Ouadaï.</p> + +<p>Revenons maintenant du côté de l’Ouest. Alors que nous restions +toujours sur la défensive, les Ouadaïens faisaient des incursions +sur notre territoire et venaient razzier nos protégés, dont souvent +quelques-uns étaient emmenés en captivité. Les bandes ouadaïennes +apparaissaient un moment au Baḥr el Ghazal et au Fitri (Bâdjouri, +El Khalil), dans la région montagneuse à l’est de Boullong-Bédanga +(aguid el Djaʿâdné) et dans les pays à l’ouest du lac Iro (aguid es +Salamat) : le coup de main exécuté, elles s’en<span class= +"pagenum" id="Page_154">[154]</span> fuyaient rapidement ; il +leur était d’ailleurs facile de se mettre hors de portée, attendu +que nous ne dépassions guère la ligne de nos postes<a id= +"FNanchor_195"></a><a href="#Footnote_195" class= +"fnanchor">[195]</a>. Notre passivité encourageait l’audace de ces +pillards : en février 1906, El Khalil venait piller Qollo, à 6 +kilomètres du poste de Yao ; vers la fin du même mois, un +parti ennemi razziait Likkin, à moins de 50 km de Melfi ; en +mars, des Missiriyé faisaient une incursion au Fitri ; en mai, +El Khalil et deux autres cheïkhs arabes tombaient sur les Oulâd +Râchid installés au nord du Fitri ; etc. Cependant, le 4 mai, +Gomboro se laissa surprendre à Djingéboa par le lieutenant Cornet. +Malgré une énergique résistance, l’aguid es Salamat, blessé, dut +céder la place : l’aguid Guerré fut tué, ainsi que l’aguid el +brich et l’aguid el ouadi de Gombo.</p> + +<p>« Il y eut donc, de 1900 à 1906, une période pendant +laquelle on espéra régler la question de nos rapports avec le +Ouadaï en nous désintéressant de lui. On se contenta d’assurer la +sécurité du Baghirmi, qui s’était soumis à notre protectorat, en +couvrant sa frontière par une ligne de postes. Seulement, les +Ouadaïens n’entrèrent pas dans nos vues. Ils continuèrent comme par +le passé à venir razzier, et chaque année nous eûmes à repousser +une ou deux de leurs bandes. Quoi que nous en eussions, il nous +fallut donc nous occuper de ce voisin, qui ne voulait pas se +laisser oublier. Et c’est alors que nos officiers conçurent, pour +en faire en quelque sorte le siège, un plan en trois parties dont +l’exécution fait honneur à leur habileté autant qu’à leur +vigueur.</p> + +<p>« <em>Première partie</em>. — Faire du Baghirmi une espèce +de pays modèle dont la tranquillité et la prospérité fassent envie +à toutes les populations encore privées de notre concours. +Le<span class="pagenum" id="Page_155">[155]</span> sultan Gaourang, +homme débonnaire et jovial<a id="FNanchor_196"></a><a href= +"#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>, étant entré +complètement dans nos vues, ce résultat est dès maintenant obtenu. +De toutes parts et du Ouadaï même, on nous appelle dans l’espoir +d’un sort meilleur.</p> + +<p>« <em>Deuxième partie</em>. — Avancer progressivement nos +postes dans l’intérieur, de manière à restreindre de plus en plus +les territoires soumis aux ravages périodiques des bandes +ouadaïennes....... » Nos méharistes furent chargés de couper +la route des caravanes qui, par Ouéta et Koufra, fait communiquer +Abéché et Benghazi, afin de montrer au sultan du Ouadaï qu’il était +en notre pouvoir de supprimer tout commerce avec la Cyrénaïque. +D’autre part, nos troupes progressèrent dans le Salamat et surtout +dans la vallée de la Bataḥ, où notre poste-frontière devait être +reporté à 200 km. plus à l’Est, en 1908, et se trouver ainsi à 180 +km. seulement de la capitale ouadaïenne.</p> + +<p>« <em>Troisième partie</em>. — Installer dans les provinces +ainsi occupées un souverain ouadaïen acceptant notre protectorat, +qui d’une part nous prête son concours pour nos opérations, et qui +d’autre part montre par un exemple tangible que nous ne voulons pas +faire au Ouadaï autre chose que ce que nous avons fait au +Baghirmi : assurer l’ordre et encourager le développement +économique du pays par la protection des gens paisibles. Nous avons +choisi pour cette besogne le prince Acyl<a id= +"FNanchor_197"></a><a href="#Footnote_197" class= +"fnanchor">[197]</a>, qui descend, comme le sultan actuel +Doud-mourrah, de l’ancien sultan Cherif et qui a un fort parti à +Abecher<a id="FNanchor_198"></a><a href="#Footnote_198" class= +"fnanchor">[198]</a>. »</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_156">[156]</span>Tout cela ne se +fit point sans combat. Après l’affaire de Djingéboa, le capitaine +Plomion partit à la poursuite de Gomboro et poussa jusqu’à Bobech +(2 juin 1906). Quelques mois plus tard, il surprit le djerma Smaïn, +khalifa de l’aguid el Djaʿâdné, entre Tialo et Agdoul : les +Ouadaïens perdirent leur chef et furent complètement battus (19 +décembre).</p> + +<p>Du côté du Nord, la compagnie du Kanem (capitaine Bordeaux) fit +une reconnaissance qui l’amena jusqu’à Am Loubia, résidence du +kamkalek ez Zioud, à 70 km. d’Abéché : ce village fut brûlé et +le détachement regagna Mao, sans avoir été aucunement inquiété par +les Ouadaïens (octobre-novembre 1906).</p> + +<p>Pendant la saison sèche de 1907, le peloton de spahis du +lieutenant Lebon, secondé par le contingent d’Acyl, visita toute la +région montagneuse comprise entre Boullong et l’Abou Telfan, et +établit notre influence sur les fétichistes qui habitent ce pays. +En juin, le capitaine Plomion, après avoir fait sa jonction avec le +lieutenant Lebon à Abou Ṭiour, se dirigea sur Diogolo, dans l’Abou +Telfan. Il gagna ensuite, par une marche rapide, le village d’Abou +Nabaq, au sud de la Bataḥ, où se tenait l’aguid el baḥr +Bâdjouri : les Ouadaïens furent bousculés et eurent à peine le +temps de s’enfuir, abandonnant un certain nombre de chevaux, de +selles, d’armes, etc. Le capitaine Plomion les poursuivit jusqu’au +campement de Am Abali, situé entre Birket-Fatmé et Am Ḥadjer (23 +juin 1907).</p> + +<p>Au même moment, le capitaine Jérusalémy remontait la vallée de +la Bataḥ jusqu’à Birket-Fatmé et tournait ensuite droit au Nord, +pour razzier les Arabes Missiriyé de la région d’Ourel. Revenu à +Seïta, où il reçut la soumission d’El Khalil et d’une partie des +Arabes Missiriyé, le capitaine Jérusalémy tomba, après une marche +forcée de 38 heures, sur les Kreda du Mourtcha, qui furent surpris +et razziés (juillet 1907).</p> + +<p>Dans le courant de septembre 1907, le lieutenant Gauckler +recevait mission d’opérer contre les Tedâ d’Am Chalôba, au sud de +Ouéta, sur la route des caravanes de Benghazi à<span class= +"pagenum" id="Page_157">[157]</span> Abéché, dans le but +d’inquiéter les communications du Ouadaï avec Koufra et le Borkou. +Cette reconnaissance, déviant très légèrement de son but, poussa +jusqu’à Ouargala, entre Oueta et Am Chalôba.</p> + +<p>En septembre 1907, le lieutenant-colonel Largeau avait jugé le +moment opportun pour faire de nouvelles ouvertures au sultan +Doud-Mourra<a id="FNanchor_199"></a><a href="#Footnote_199" class= +"fnanchor">[199]</a> : il lui adressa une lettre de Mao, et +Ali Agré la fit parvenir au souverain d’Abéché, par le +Mourtcha.</p> + +<p>« Le commandant du Territoire lui rappelait la modération +de la France, qui n’avait pas voulu profiter des discordes du +Ouadaï pour l’envahir en 1903 ; il lui représentait que les +chrétiens avaient respecté au Baguirmi les coutumes et les +croyances des populations, que la paix et le commerce relevaient +rapidement ce pays de ses ruines ; que le Ouadaï, en répondant +par des agressions aux ouvertures pacifiques de la France, s’était +déjà ménagé de cruels déboires et voyait se rétrécir tous les jours +le cercle ouvert à ses pillages, qu’Acyl s’agrandissait fatalement +de tout le terrain gagné sur la Bataḥ, enfin que le moment +paraissait venu de conclure un accord équitable départageant les +intérêts en présence<a id="FNanchor_200"></a><a href= +"#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a> ».</p> + +<p>Doud-Mourra ne répondit pas, mais Hesseïni ould Amtelaïd fit +irruption dans le Fitri et saccagea les villages de +Malabesse : il disparut ensuite rapidement, emmenant avec lui +soixante-douze femmes boulâla, qui furent vendues comme esclaves +sur la place publique d’Abéché (octobre 1907). Ainsi, Doud-Mourra +repoussait brutalement nos avances ; nous n’avions donc aucune +raison de modifier le caractère agressif de notre politique envers +lui, et la lutte contre le Ouadaï allait reprendre sous peu avec +une intensité et une vigueur toutes nouvelles.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_158">[158]</span>Au début de +1908, eut lieu, du côté du Sud, une démonstration de la compagnie +de Melfi contre le sultan du dâr Kouti. Moḥammed es Senousi, lié à +la France par le traité de protectorat de 1903, était en réalité un +gros marchand d’esclaves, qui avait profité de sa situation +privilégiée pour agrandir démesurément sa puissance. Il +entretenait, en sous-main, de bonnes relations avec le Ouadaï, +auquel il payait un tribut régulier, et il était sournoisement +hostile à l’influence française. Senousi n’observait d’ailleurs +aucune des clauses du traité de 1903 : ses bandes continuaient +à faire de véritables expéditions, qui ramenaient des troupeaux +d’esclaves et dépeuplaient le pays compris entre le Salamat et la +Kotto. Le capitaine Mongin, à la tête de cent-cinquante hommes, se +porta sur Ndélé « afin d’imposer au vieux despote le rappel de +ses hordes et la signature d’un nouveau traité ». Mais les +3.500 bazinguers de l’assassin de Crampel en imposèrent à la petite +troupe sénégalaise, et le capitaine Mongin, dans l’impossibilité +absolue d’employer la manière forte, dut se contenter de négocier. +Le 25 janvier 1908, Senousi signa les yeux fermés un nouveau traité +— c’était le troisième depuis 1897 — avec le ferme espoir de ne +jamais s’y conformer. De ce côté, la question restait donc +entière.</p> + +<p>Durant les mois de janvier et février 1908, Gomboro fit de +nouveau son apparition dans le Salamat. Certaines tribus arabes de +la région, lasses des pillages ouadaïens, étaient venues demander +la protection de la France et, en 1907, avaient refusé de payer +l’impôt aux agents de l’aguid es Salamat. Mais l’obligation pour +les réfugiés de se déplacer fréquemment, avec leurs troupeaux de +bœufs, les mettait à la merci d’une surprise ouadaïenne, et il +était impossible à l’officier commandant le poste du lac Iro de la +protéger efficacement au-delà d’un certain rayon. C’est pourquoi le +lieutenant-colonel Largeau avait fort judicieusement interdit de +prendre à l’avenir l’engagement de défendre les Arabes nouvellement +ralliés, au cas où les chefs des postes de la frontière ne seraient +pas absolument sûrs de pouvoir tenir leur<span class="pagenum" id= +"Page_159">[159]</span> promesse ; il avait même fait +conseiller aux Arabes du Salamat, en attendant une nouvelle +amélioration de notre situation militaire dans le pays, de +continuer à payer l’impôt au Ouadaï. Les Arabes, toujours +insouciants, n’en avaient rien fait. Gomboro rentra en campagne, +tomba brusquement sur les Salamat, Cheurafa et Hémat qui campaient +dans la région d’El Djideï, enleva une soixantaine de femmes, un +millier de bœufs, et s’en fut. Il échappa au lieutenant Brûlé et se +déroba devant la colonne Mongin, retour de Ndélé. Le lieutenant +Toureng, qui venait de créer le poste de Bir el Khala, sur les +bords du lac Iro, réussit toutefois à surprendre les +Ouadaïens : le 15 février, il leur livra le combat d’Amm +Timan, dont nous avons déjà parlé, qui coûta la vie à l’aguid es +Salamat.</p> + +<p>Un mois après, le 18 mars, le peloton méhariste du Kanem tombait +sur les Maḥâmid d’Ourâda.</p> + +<p>Au commencement de 1908, les troupes d’infanterie, de cavalerie +et d’artillerie du Territoire avaient été fusionnées en un +bataillon mixte des trois armes, à 4 compagnies de 300 hommes. +C’est après cette modification que les opérations reprirent dans la +vallée de la Bataḥ. Le poste-frontière venait d’être reporté à 200 +km. vers l’Est ; la première compagnie abandonnait ses +garnisons de Bokoro et de Yao pour aller s’installer à Atya, centre +des routes conduisant au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Médogo et +dans les montagnes des Diongor et des Kenga : le nouveau poste +ne se trouvait plus qu’à 180 km. de la capitale ouadaïenne. Afin de +soutenir la compagnie Jérusalémy, ainsi portée en avant, le +contingent ouadaïen d’Acyl quitta Boullong et, accompagné d’un +peloton de spahis, vint s’installer à Barouella, dans le Médogo, +tandis que la compagnie de Melfi occupait les postes de Yao et de +Boullong.</p> + +<p>Doud-Mourra fut fort irrité, en apprenant les progrès +inquiétants que l’occupation française venait de faire dans la +partie occidentale de son royaume. La réapparition d’Acyl comme +prétendant au kademoul du Ouadaï, l’activité déployée par nos +troupes durant les années 1906 et 1907, l’avaient<span class= +"pagenum" id="Page_160">[160]</span> déjà sérieusement préoccupé. +Il n’avait jamais voulu entamer de pourparlers avec les Français, +qui avaient, à ses yeux, le double tort d’être des infidèles et des +intrus : pour lui, la prise de possession des pays de la rive +droite du Chari était attentatoire aux droits du Ouadaï, qui y +exerçait autrefois sa souveraineté. Du reste, s’il avait eu des +velléités de s’entendre avec nous, afin de déterminer les pays +devant relever de son autorité et ceux devant obéir à notre action +directe, les deux parties agissant comme l’avaient fait ʿAli Dinar +et les Anglais, la seule présence de son rival Acyl sur notre +territoire eût suffi à faire disparaître ces bonnes intentions. +Mais tel n’était point le cas. Les partisans d’Acyl faisaient +courir le bruit que leur maître allait, avec l’aide des Français, +conquérir de haute lutte le trône du Ouadaï. Doud-Mourra en fut +informé : il crut le moment venu d’agir énergiquement et il se +disposa à faire entrer en ligne ses meilleurs contingents, qui, +jusqu’alors, n’avaient jamais été appelés à nous combattre.</p> + +<p>Ainsi que nous le savons, l’aguid el Maḥâmid était le meilleur +ami et l’appui le plus sûr du sultan. Depuis la mort de ʿOthman, +l’ordre régnait au Ouadaï : la disgrâce du djerma Abou Sekkin +avait même démontré que Doud-Mourra voulait être scrupuleusement +obéi de tous ses dignitaires et qu’il était décidé à briser ceux +qui montreraient la moindre mauvaise volonté, la plus petite force +d’inertie. Aussi, personne ne bougeait contre le gré du souverain. +Seul, un illuminé, le mahdi Maï Touta, tenta un mouvement de +révolte, qui fut d’ailleurs rapidement étouffé. A la tête de deux à +trois cents fanatiques, armés de fusils, il quitta Abéché pour se +réfugier dans les pays au nord de la capitale. Le fils de l’aguid +el Maḥâmid, Aḥmed el Mâgné, fut lancé à sa poursuite : il le +rejoignit, dispersa ses partisans, et Maï Touta fut fait prisonnier +et mis à mort (juin 1907).</p> + +<p>Les échecs répétés que notre politique avait fait subir à la +Senousïa et au Ouadaï rapprochèrent ces deux puissances qui, comme +nous l’avons déjà montré, étaient en froid depuis 1900. Elles +sentirent la nécessité d’oublier leurs anciens +dissentiments,<span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span> pour +ne se préoccuper que de la lutte à mener contre l’ennemi commun. +Cette entente, qui deviendra très étroite après la prise d’Abéché +par nos troupes, explique la présence d’éléments senoussis dans les +rangs ouadaïens, lors des combats qui eurent lieu sur la Bataḥ en +1908.</p> + +<p>Le capitaine Jérusalémy, qui venait de créer le nouveau poste +d’Atya, devait subir le premier choc sérieux des troupes +ouadaïennes. Sur l’ordre de Doud-Mourra, l’aguid el Maḥâmid quitta +la capitale avec son contingent personnel, ceux de son fils El +Mâgné, de l’aguid er Râchid, de l’aguid el Baḥr, de l’aguid ed +Debaba, du kamkalek ʿAbd el Kerim, etc., et une troupe d’Arabes +Zouaya et de Medjâberé : il avait comme mission de chasser les +chrétiens de la Bataḥ. Moḥammed ould Bechara disposait en tout de +2.800 fusils, dont 1.200 à tir rapide. Le 20 mars, il vint +s’installer tout près de El Krenik. Le capitaine Jérusalémy se +porta à sa rencontre, avec 200 tirailleurs et 80 auxiliaires +ouadaïens d’Acyl. Le 29 mars, le combat s’engagea sur la Bataḥ, +entre la mare de Sadet et le village de Dokotchi, un terrain +défavorable pour nous, à cause des arbres épineux et touffus qui +bordent les deux rives du baḥr. Après cinq heures de lutte, +l’ennemi dut céder la place : il comptait 400 tués et 600 +blessés, dont une grande partie allèrent mourir dans la brousse. +L’Arabe Moḥammed Fezzân, homme de confiance de l’aguid el Maḥâmid, +fut trouvé parmi les morts. Moḥammed ould Bechara rétrograda alors +sur Birket Fatmé, où il campa avec le reste de ses troupes. Il +n’osait point avouer sa défaite au sultan et se contentait de lui +écrire que les troupes ouadaïennes avaient vaillamment combattu les +chrétiens. Mais Doud-Mourra voulait à tout prix chasser les +Français de la Bataḥ : il envoya à plusieurs reprises à +l’aguid el Maḥâmid l’ordre d’attaquer de nouveau l’ennemi, du +moment que celui-ci n’avait pas encore abandonné le poste d’Atya. +Moḥammed, après avoir hésité quelque temps, vint s’installer à +Birket Sadet le 3 mai. Apprenant que le sultan avait quitté la +capitale et craignant que la non-exécution des ordres reçus ne lui +valût une disgrâce,<span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span> +l’aguid el Maḥâmid poussa un peu plus vers l’Ouest et vint camper à +Djoua, à 32 km. d’Atya. C’est là que, le 16 juin, le commandant +Julien vint l’attaquer, avec une troupe comprenant 16 Européens et +373 tirailleurs et spahis. Les Ouadaïens avaient reçu des renforts +depuis l’affaire de Dokotché et comptaient environ deux mille cinq +cents fusils, dont 1.400 à tir rapide. Le combat dura deux heures. +Les Ouadaïens furent mis en déroute et perdirent environ 2.000 +hommes : l’aguid el Maḥâmid avait été tué d’un coup de fusil +par le spahi Kantara Demba et deux de ses fils furent trouvés parmi +les morts ; l’aguid er Râchid et l’aguid ed Debaba avaient +également succombé. Lorsque la nouvelle du désastre lui parvint, +Doud-Mourra eut un moment de désespoir : il voulut venir nous +attaquer lui-même, avec son contingent personnel, mais ses +« fagara » réussirent à le détourner de son téméraire +projet.</p> + +<p>Ces deux brillants succès venaient de donner à nos armes une +prépondérance incontestable. Aussi, après avoir rendu compte des +événements qui s’étaient déroulés au Ouadaï, <em>Le Temps</em> du +10 novembre 1908 ajoutait : « Aujourd’hui la situation +est la suivante. Une partie du Ouadaï est dès maintenant gouvernée +pour notre compte par le prince Acyl ; la situation du sultan +Doud-Mourra, que ses cruautés ont rendu odieux, est très ébranlée, +et nos officiers ont acquis la certitude que sans appeler aucun +renfort de France (?) ou de l’Afrique Occidentale, rien qu’avec la +colonne de 500 ou 600 hommes que le Territoire du Tchad peut +fournir actuellement par ses seuls moyens, la prise d’Abéché est +une opération possible. Le Ouadaï se présente donc comme un fruit +mûr qui peut être cueilli à la première occasion ».</p> + +<p>La prise d’Abéché ne devait pas régler entièrement la question +ouadaïenne, et les événements allaient mettre au point cette façon +de voir un peu trop optimiste.</p> + +<p>A la fin de mai 1909, le capitaine Fiegenschuh, qui commandait +la compagnie d’Atya, marcha sur la capitale du Ouadaï avec 180 +tirailleurs et deux canons. Les Ouadaïens<span class="pagenum" id= +"Page_163">[163]</span> furent battus et dispersés, dans les +rencontres qui eurent lieu à l’ouadi Chok et sous les murs de la +capitale. Le lieutenant Bourreau, qui remplaça le capitaine +Fiegenschuh, blessé à la gorge, fit tirer quelques coups de canon +sur la ville : les Ouadaïens, absolument démoralisés par le +tir fusant de l’artillerie, s’enfuirent en désordre et, le 2 juin, +le drapeau français flottait sur le tata de Doud-Mourra.</p> + +<p>Il y avait plus de sept ans et demi que nous étions venus pour +la première fois au Fitri et que nous avions pris le contact avec +le Ouadaï : la période de préparation semblait donc avoir été +suffisante et l’entrée de nos troupes dans la capitale de +Doud-Mourra se présentait comme le dernier acte de la politique +d’encerclement, que nous avions menée à l’égard du royaume ennemi. +Mais la prise d’Abéché impliquait l’occupation du Ouadaï, et on +trouva généralement qu’un pareil agrandissement du Territoire du +Tchad nécessitait d’urgence une augmentation des troupes +régulières. D’ailleurs, il devenait évident que nous allions avoir +de sérieuses difficultés à surmonter. Doud-Mourra était en fuite, +et les fusils dont il disposait pouvaient être encore pour nous un +sujet d’inquiétude ; l’installation solennelle d’Acyl comme +sultan du Ouadaï, le 23 août 1909, rapprochait plus étroitement le +sultan déchu de nos vieux ennemis senoussis ; enfin, ʿAli +Dinar prenait envers nous une attitude agressive et, sans parler de +la solidarité musulmane, comme nous allions être amenés à occuper +certains pays ouadaïens (dâr Tama, dâr Guimr, dâr Massalat, dâr +Sila, etc.), séculairement revendiqués par les souverains d’El +Fâcher, l’intervention forienne était une éventualité dont il +fallait se préoccuper.</p> + +<p>Le désarmement du Ouadaï avait été ordonné, immédiatement après +la prise d’Abéché : en août, grâce aux prises faites et aux +soumissions reçues, 3.500 fusils, dont 1.500 à tir rapide, se +trouvaient entre nos mains. Les provinces avoisinant la capitale +furent occupées et le lieutenant-colonel Millot se rendit lui-même +à Niéré, dans le dâr Tama, pour affirmer la prise de possession +française de ce pays, vassal du Ouadaï.<span class="pagenum" id= +"Page_164">[164]</span> Au commencement d’août, le lieutenant +Lucien, avec une troupe comptant 100 fusils (80 tirailleurs et 20 +tirailleurs auxiliaires), alla reconnaître le dâr Mimi et poussa +jusque dans les environs d’Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, à 120 +km. au nord d’Abéché. Quelque temps après, 150 à 200 guerriers +senousis (Zouaya, Touareg dissidents et Minimini<a id= +"FNanchor_201"></a><a href="#Footnote_201" class= +"fnanchor">[201]</a>) vinrent razzier deux campements maḥamid du +dar Mimi : le lieutenant Lucien poursuivit les pillards, les +rejoignit à l’ouâdi Maï et les dispersa.</p> + +<p>Le sultan du dâr Sila, Bakhit, avait écrit au lieutenant-colonel +Millot pour faire sa soumission, quelque temps après la prise +d’Abéché. En août 1909, il accueillit favorablement le lieutenant +Georg et ses 20 tirailleurs. Mais l’entourage du sultan voulait la +guerre. Par la suite, le lieutenant Vasseur, envoyé dans le dâr +Sila, y trouva un rassemblement hostile de plus de 500 +guerriers : le capitaine Fiegenschuh, prévenu d’urgence, +accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs, pour appuyer +la démonstration faite par le détachement de sa compagnie. +L’attitude des Dadjo se modifia : un grand tam-tam eut lieu à +Goz-Baïda, et Bakhit reconnut la suzeraineté de la France.</p> + +<p>Le lieutenant Delacommune, avec une centaine de fusils, était à +Niéré, où il protégeait Ḥassen, le sultan intronisé par nous, des +attaques de l’ancien sultan ʿOthmân, qui tenait la brousse avec +environ 60 fusils. Vivement poursuivi par nos tirailleurs, bousculé +à Ouia, ʿOthmân dut se réfugier au Darfour. En octobre, Delacommune +se rendit chez Idris, sultan du dâr Guimr, qui avait écrit à Niéré +pour faire sa soumission et solliciter la venue des Français dans +son pays. A la même époque, un nouveau rival du sultan Ḥassen +surgissait dans le Tama : l’aguid Choucha, cousin du chef que +nous protégions, se fit proclamer sultan dans le nord du pays. +Surpris<span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span> et mis en +fuite par Delacommune, il vint demander l’aman à Niéré : +envoyé à Abéché, il réussit à se sauver et alla chercher un refuge +dans le dâr Massalat.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> novembre 1909, le lieutenant-colonel Moll +avait pris le commandement du Territoire du Tchad. Il était +difficile, avec les seules troupes dont cet officier supérieur +pouvait disposer, d’assurer la pacification et l’organisation des +pays nouvellement occupés et de contenir les nombreux éléments de +dissidence, qui s’agitaient sur les confins du Territoire. Au +Ouadaï, notre protégé Acyl, d’une nature impulsive, impatient de +toute autorité, agissait un peu trop à sa guise et il devenait +nécessaire de le remettre en main. Doud-Mourra se tenait toujours +dans le Nord, avec ses partisans, et sollicitait l’appui des +Senousi, afin de pouvoir continuer la lutte contre nous ; +Moḥammed es Sounni, dont les agents redoublaient d’activité au +Borkou et au Kanem, allait nous susciter de graves difficultés en +réconciliant Doud-Mourra et ʿAli Dinar. Le sultan du Darfour +revendiquait la possession du dâr Tama, du dâr Massalat et du dâr +Sila : il écrivait même une lettre pour nous sommer d’évacuer +le Ouadaï.</p> + +<p>L’aguid Choucha avait été très bien reçu par le sultan des +Massalat, Tâdj eddin, chez qui il s’était réfugié. Ce Tâdj eddin +était le fils de l’ancien sultan, Abou beker, qui, comme nous +l’avons déjà vu, avait été pris par les troupes foriennes dans sa +capitale de Djirdjel, en 1903, et était mort depuis dans les +prisons d’El Fâcher. Nommé sultan par ʿAli Dinar, Tâdj eddin vivait +dans la dépendance du Darfour. Poussé par son suzerain, il avait +pris une attitude hostile envers nous : il avait juré de +combattre les Chrétiens et avait promis de donner son appui à +l’aguid Choucha. Le capitaine Fiegenschuh quitta Abéché, vers la +fin du mois de décembre, pour effectuer une reconnaissance dans le +dâr Massalat. Étant en route, il envoya un courrier au sultan, pour +lui dire qu’il était animé d’intentions pacifiques et qu’il voulait +simplement reconnaître la frontière séparant le Ouadaï du Darfour. +Ce courrier fut tué. Le 31 décembre, le capitaine écrivait +à<span class="pagenum" id="Page_166">[166]</span> Abéché : +« Je suis à Bir Taouil avec les lieutenants Delacommune et +Vasseur. Mon intention est de rappeler à la réalité le sultan Tâdj +eddin et de mettre Soussa hors d’état de nous inquiéter. Le +lieutenant Vasseur ira ensuite au Sila en suivant l’ouâdi Kia et au +Sila verra les Arabes Beni Halba. Le lieutenant Delacommune ira au +Nord, verra le dâr Guimr et tâchera d’entrer en relations avec les +Zegâoua ».</p> + +<p>La colonne était arrivée à Bir Taouil sans incident : elle +y campa deux jours, en attendant le retour du lieutenant +Delacommune, qui était allé à Niéré prendre des auxiliaires. C’est +là que le capitaine reçut une lettre du sultan des Massalat, dans +laquelle celui-ci protestait de son dévouement à l’égard de la +France. La colonne continua ensuite sa route et, deux jours après, +bivouaqua près d’un petit village : nouvelle lettre de Tâdj +eddin, disant qu’il faisait installer un campement pour les +tirailleurs. Le lendemain, 4 janvier, au moment où le détachement +suivait le lit desséché d’un ouâdi, on s’aperçut que des bandes +d’hommes armés marchaient parallèlement à la colonne. Malgré l’avis +donné par l’aguid er Râchid, Barkaï<a id= +"FNanchor_202"></a><a href="#Footnote_202" class= +"fnanchor">[202]</a>, qui vint le prévenir que les Massalat +voulaient faire la guerre, le capitaine pensa que ces indigènes +avaient simplement l’intention de l’accueillir par une fantasia, +comme il l’avait déjà vu faire au Sila. Cependant l’absence du +sultan l’inquiéta et il commençait à prendre des dispositions pour +se défendre, quand il fut soudainement attaqué de tous les côtés +par les Massalat, armés de sabres et de sagaies. Le capitaine +Fiegenschuh, les lieutenants Delacommune et Vasseur, le sergent +Béranger et le maréchal des logis Breuillac furent tués, ainsi que +101 tirailleurs et 80 auxiliaires : seuls, 8 tirailleurs et +quelques auxiliaires, dont l’aguid Barkaï, réussirent<span class= +"pagenum" id="Page_167">[167]</span> à fuir et apportèrent à Abéché +la nouvelle du désastre ; 180 fusils à tir rapide et 20.000 +cartouches restaient entre les mains de nos ennemis. La duplicité +musulmane nous coûtait la perte du détachement Fiegenschuh, comme +elle nous avait déjà valu le massacre de la mission Braulot par +Samory et celui de la mission Crampel par Moḥammed es Senousi. +L’affaire de Bir Taouil eut un retentissement douloureux en France, +et, sur la proposition du Ministre des Colonies, la Chambre vota +les crédits nécessaires pour augmenter les troupes du Tchad de deux +compagnies : les effectifs furent portés de 1.200 à 1.600 +hommes, répartis en deux bataillons de quatre compagnies +chacun.</p> + +<p>Le massacre de la colonne Fiegenschuh était notre premier échec +grave, depuis que nous avions entamé l’action contre le Ouadaï. La +défaite des Chrétiens, déformée et amplifiée par les indigènes, se +répandit comme une traînée de poudre dans tout le pays. Notre +prestige en fut singulièrement amoindri. Voici, du reste, ce +qu’écrivait le lieutenant-colonel Moll, dans son rapport du 2 +février, à propos de la surprise de Bir Taouil : « Les +âmes simples des indigènes, comme les esprits fanatiques, disent y +reconnaître le doigt de Dieu, qu’ils voyaient déjà dans l’affaire +récente d’Ouachenkalé. Ils ne sauraient autrement admettre qu’un +aussi petit sultanat que le Dar-Massalit ait pu infliger un pareil +échec aux troupes victorieuses du puissant Ouadaï. D’après de +récents renseignements, le Dar-Sila ferait maintenant cause commune +avec le Dar-Massalit. Le sultan Acyl a vivement conseillé au +lieutenant Lucien de pousser ses préparatifs de défense à Abéché, +et cet officier, tout en constatant que l’esprit de la population +d’Abéché même était « assez bon », a jugé utile d’activer +son organisation défensive, car, disait-il, « une explosion de +fanatisme musulman est toujours à craindre ». Citons également +la réflexion si juste qu’une des victimes du guet-apens, le +lieutenant Delacommune, faisait, quelque temps auparavant, dans une +lettre adressée à sa famille. Cet officier remarquait que la +moindre troupe commandée<span class="pagenum" id= +"Page_168">[168]</span> par un Européen inspirait une frayeur +extrême aux habitants du Ouadaï. « Elle tient, je crois, +écrivait-il, à ce que jamais une troupe conduite par les Blancs n’a +éprouvé d’échec. C’est pour cela qu’il ne faut pas faire +d’imprudence ; la plus petite défaite pourrait avoir au point +de vue moral la plus funeste influence. » On ne pouvait mieux +dire.</p> + +<p>Après Bir Taouil, la garnison du Ouadaï se trouvait réduite à +200 hommes environ : elle fut renforcée d’urgence par une +vingtaine de tirailleurs du poste d’Atya, et le chef de bataillon +Julien, qui arrivait de France, alla prendre le commandement de la +circonscription d’Abéché.</p> + +<p>Notre échec avait provoqué une recrudescence de l’agitation +antifrançaise : la fortune paraissant nous abandonner, des +défections allaient se produire parmi les Ouadaïens ralliés à Acyl +et des hostilités nouvelles devaient se manifester. Tâdj eddin +avait écrit à Bakhit pour lui annoncer sa victoire et celui-ci, +après l’avoir félicité, répondait « qu’il ne s’était pas battu +avec le capitaine Fiegenschuh et son lieutenant, parce qu’il avait +suivi les conseils d’Acyl lui prêchant la paix, mais qu’à l’avenir +il était prêt à faire la guerre aux Français, si ces derniers +revenaient dans son pays ». Le sultan des Massalat envoya +également une lettre à Acyl, dans laquelle il lui disait : +« Tu es un descendant très illustre du grand Prophète et tout +le monde le sait. Fais comme moi : tue le lieutenant qui reste +et les autres Européens et nous serons amis. Tant pis pour toi si +tu ne suis pas la volonté de Dieu. Si tu écoutes mes conseils, je +serai toujours ton fidèle allié et je te soutiendrai si tu es +attaqué. Je suis décidé à périr pour la cause de l’Islam ». +Acyl lui répondit : « Je suis l’ami des Français, mais je +ne pourrais les empêcher de faire la guerre. Je suis musulman. Si +tu es mahdi, il faut te battre, car tu es le jouet de la volonté de +Dieu ; mais tu n’es qu’un sultan et tu seras vaincu. Les +Français connaissent mieux que toi l’art de la guerre et ceux qui +restent n’ont pas peur. Les Français feront la guerre jusqu’au +succès final et tu seras écrasé ». Doud-Mourra se tenait +toujours dans le nord du pays<span class="pagenum" id= +"Page_169">[169]</span> avec ses partisans : il avait cherché +un refuge dans le cirque rocheux de Kapka, à deux jours au nord-est +d’Ourâda, sur la limite des pays relevant de l’influence senousie. +Nous avons déjà dit que la réconciliation était complète entre le +sultan déchu et le délégué de Si Aḥmed Chérif, Moḥammed es +Sounni : le danger commun que constituait l’expansion +française avait fait oublier les anciens différends. Il était +évident que l’occupation du Ouadaï par nos troupes menaçait de +ruiner la Senousïa, en supprimant les deux grandes ressources de +celles-ci : la traite des esclaves et la contrebande des +armes. D’autre part, si, grâce à l’action de la confrérie, les +Français venaient à être refoulés, on pouvait supposer que +l’influence senoussie deviendrait très grande au Ouadaï et que +Moḥammed es Souni réussirait là où il avait échoué en 1900. +Indépendamment de la solidarité musulmane, ces raisons décidèrent +donc l’homme de confiance de Si Aḥmed Chérif à se rendre au +Darfour, pour obtenir la réconciliation de ʿAli Dinar et de +Doud-Mourra.</p> + +<p>ʿAli Dinar continuait la tradition de ses prédécesseurs, en +considérant le dâr Tama, le dâr Guimr, le dâr Massalat et le dâr +Sila comme des dépendances du Darfour. Au moment où l’occupation +française progressait dans la vallée de la Bataḥ, ʿAli était occupé +à combattre Senin, le gouverneur de Kabkabiyé. Après la défaite et +la mort du chef rebelle, le sultan forien suivit de près les +événements qui se déroulaient au Ouadaï. L’entrée de nos troupes à +Abéché lui fit prendre une attitude hostile à notre égard : il +soutint et encouragea les dissidents de Tama et du Guimr et poussa +Tâdj eddin à nous combattre. Les sollicitations de Moḥammed es +Sounni, le succès des Massalat à Bir Taouil et, par la suite, les +allures d’indépendance que Tâdj eddin victorieux prenait vis-à-vis +du Darfour, décidèrent ʿAli Dinar à intervenir.</p> + +<p>En janvier 1910, les troupes foriennes envahirent le dâr Guimr, +occupèrent Ganatir, la capitale du pays, et poussèrent jusqu’à +Aptar. Le sultan Idris s’était réfugié au Tama, où le capitaine +Chauvelot envoya immédiatement l’aguid er Râchid,<span class= +"pagenum" id="Page_170">[170]</span> Barkaï, avec une cinquantaine +de cavaliers. En février, un fort parti massalat pénétra dans le +dâr Tama : Ḥassen s’enfuit, Barkaï et Idris battirent en +retraite sur Bir Taouil, et le prétendant soutenu par Tâdj eddin, +l’aguid Choucha, fut proclamé sultan à Niéré. Le 25 février, le +capitaine Chauvelot rentra sans coup férir dans la capitale du Tama +et réinstalla le sultan Ḥassen. Après son départ, l’aguid forien +Adoum Roudjal envahit le Tama et intronisa l’ancien sultan, +ʿOthmân. Au même moment, le lieutenant Lucien, avec 80 tirailleurs, +poussait une reconnaissance sur Ourâda, afin de surveiller la +région de Kapka, où se tenait le sultan Doud-Mourra. Une pointe +audacieuse des Foriens en plein Ouadaï nécessita le rappel urgent +de cet officier, qui, avant de rentrer à Abéché, chargea l’aguid el +Maḥâmid, Aḥmed oueld Moḥammed Bechara, de s’opposer à toute +incursion ennemie. Adoum Roudjal venait d’envoyer une troupe d’un +millier de cavaliers, sous les ordres de l’ex-aguid el Baḥr, +Bâdjouri, exécuter une razzia en pays ouadaïen : le Djellâbi +saccagea la région qui s’étend à l’ouest du Tama, pillant et +brûlant tout sur son passage. Il ne s’arrêta qu’à 15 kilomètres de +Mourra, pour aller rejoindre ensuite le gros des troupes foriennes. +Le commandant Julien expédia d’Abéché la compagnie Lagrange, avec +mission de surveiller la frontière occidentale du Tama et +d’empêcher les bandes ennemies de pénétrer dans le Ouadaï +proprement dit.</p> + +<p>Le succès de Bir Taouil avait enflé démesurément l’orgueil de +Tâdj eddin, qui chercha à s’affranchir des liens de vassalité qui +l’unissaient au sultan d’El Fâcher. Cependant, lorsqu’il apprit +qu’Adoum Roudjal se trouvait au Tama avec une grosse colonne de +Foriens, le sultan des Massalat prit peur et adopta une attitude +plus soumise : il envoya à ʿAli Dinar des armes et des +munitions prises à Bir Taouil et il fit proposer à Adoum Roudjal +une action commune contre les Chrétiens. Au mois de mars, des +défections se produisirent parmi nos auxiliaires ouadaïens : +le kamkalek Ismaʿïl ʿAbdallah, ex-aguid el Djaʿâdné, et le sinmelek +Achour passèrent au<span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span> +Massalat avec leurs contingents ; peu après, l’aguid el +Maḥâmid, Aḥmed, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le dar +Zegâoua, avec une centaine de fusils.</p> + +<p>Le 27 mars 1910, le lieutenant anglais Boyd Alexander, qui +s’était déjà fait connaître par un voyage au lac Tchad, quitta +Abéché et, malgré l’opposition qu’il rencontra chez nos officiers, +se dirigea sur Niéré pour gagner El Fâcher. Le malheureux courait +évidemment à sa perte : il fut tué le 2 avril, à 3 kilomètres +à l’ouest de Niéré, par une bande de Foriens et de gens +d’ʿOthman.</p> + +<p>Adoum Roudjal aurait voulu faire un bloc de tous nos adversaires +et mener contre Abéché une attaque décisive. Mais l’entente ne put +pas se faire, Doud-Mourra et Tâdj eddin voulant agir en toute +indépendance. Il fut alors décidé que les Foriens, les Ouadaïens et +les Massalat gagneraient séparément Abéché et que la concentration +se ferait sous les murs de la capitale. Le commandant Julien +résolut de profiter de cette situation, et il donna l’ordre +d’attaquer le camp forien, qui constituait le groupe principal des +forces adverses. Le capitaine Chauvelot, avec 172 tirailleurs de la +première compagnie et 50 auxiliaires de l’aguid Barkaï, alla +relever le capitaine Lagrange. Les forces ennemies s’étaient +concentrées à l’ouadi Guéréda, sur la route qui mène de Niéré au +dâr Guimr. Elles comprenaient :</p> + +<p>1<sup>o</sup> Environ 4.000 Foriens, dont la moitié possédait +des fusils à tir rapide ; cette troupe était aux ordres +d’Adoum Roudjal, un chef forien qui avait autrefois combattu avec +succès les aguids de Doud-Mourra ;</p> + +<p>2<sup>o</sup> 800 cavaliers, Arabes ou dissidents ouadaïens, +commandés par Bâdjouri et des aguids restés fidèles à +Doud-Mourra ;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Plusieurs milliers d’auxiliaires à pied, armés de +lances et de sagaies.</p> + +<p>Le 7 avril 1910, le capitaine Chauvelot aborda le camp de +l’ouadi Guéréda. Le combat dura deux heures. Les Foriens, groupés +par bannières, montrèrent du mordant et combattirent de la même +façon que les Ouadaïens : « Ces bannières,<span class= +"pagenum" id="Page_172">[172]</span> par bonds successifs, viennent +à être plantées jusqu’à 100 mètres de notre ligne ; les masses +ennemies se précipitent autour d’elles en poussant des hurlements +furieux. Les aguids à cheval excitent leurs hommes au combat<a id= +"FNanchor_203"></a><a href="#Footnote_203" class= +"fnanchor">[203]</a> ». Finalement, les Foriens se +dispersèrent sous le feu de nos tirailleurs, en laissant 200 +cadavres sur le terrain : après leur défaite, les bandes +ennemies furent harcelées par les Tama et les Guimr. Le combat de +Guéréda coûta la vie à un certain nombre de dignitaires du +Darfour : Adoum Roudjal, grièvement blessé au cou, mourut +quelques jours après ; deux de ses lieutenants, Adem ʿAli et +Moḥammed Saʿïd, Ould Maḥmoud, beau-frère de ʿAli Dinar, Khalil +Borgo, chef du Zegâoua forien, Moḥammed, fils du prétendant +ʿOthmân, le djerma Capsoul du Tama et plusieurs chefs de bannière +avaient succombé. Parmi le butin ramassé sur le champ de bataille, +on retrouva une caisse ayant appartenu à Boyd Alexander et +contenant des livres, papiers, lettres, photographies et objets +divers. Après leur défaite, les Foriens s’étaient enfuis vers l’Est +et n’osaient plus rentrer à El Fâcher. Nos deux protégés, les +sultans Ḥassen et Idris, furent rétablis dans le dâr Tama et chez +les Guimr. Le détachement du capitaine Chauvelot rentra ensuite à +Abéché (15 avril).</p> + +<p>Cependant, les bandes de Doud-Mourra continuaient à opérer dans +le Nord et avaient comme objectif Ouara. Un frère d’Acyl, +Sérhéroun, qui venait d’être nommé aguid el Maḥâmid, les repoussa à +Biltin, à 90 km. au N.-E. d’Abéché : le combat avait coûté la +vie à l’aguid el Gourân, Diado<a id="FNanchor_204"></a><a href= +"#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>, et à ses trois fils. Le +capitaine Chauvelot quitta Abéché le 18 avril, afin de soutenir nos +auxiliaires ouadaïens, et il poursuivit les partisans de +Doud-Mourra dans le dâr Zegâoua, jusqu’au-delà du cirque rocheux de +Kapka, qui leur servait de refuge et d’abri. Doud-Mourra s’enfuit +alors chez les Zegâoua du Darfour.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span>Ces opérations +raffermirent le prestige de nos armes, un moment ébranlé par la +victoire des Massalat. Dans un rapport au Ministre des Colonies, en +date du 17 août 1910, le Gouverneur général de l’Afrique +équatoriale constatait cette amélioration. « Je puis vous +annoncer avec satisfaction, écrivait-il, que la situation, un +moment critique, après le guet-apens de Bir Touil, s’est +complètement éclaircie à la suite de notre victoire de Guéréda, le +7 avril, et la dislocation des bandes de Doud-Mourra après la +vigoureuse poursuite du capitaine Chauvelot.</p> + +<p>« La fuite précipitée de Doud-Mourra du cirque, pour ainsi +dire inexpugnable, de Kapka, en même temps qu’elle dénote la +démoralisation de ses partisans, a rehaussé le prestige de nos +armes, et ces deux faits glorieux, survenus à quelques jours +d’intervalle, ont raffermi complètement notre autorité au +Ouadaï.</p> + +<p>« L’installation à Zigueï d’une compagnie montée (unité +formée en compagnie méhariste, capitaine Cauvin) a empêché les +Senoussistes de réaliser leurs projets d’offensive et d’aider +Doud-Mourra.</p> + +<p>« La présence à Ndélé de la compagnie Modat a maintenu le +sultan du dar Kouti, Moḥammed es Senousi, dans la fidélité.</p> + +<p>« La compagnie de nouvelle formation conduite par le +capitaine Arnaud, viâ Zinder, était attendue à Mao le 10 +août ; la suivante est attendue pour le début de +septembre.</p> + +<p>« L’arrivée prochainement attendue de ces renforts a permis +de mettre au Ouadaï un effectif suffisant pour repousser toute +agression quand elle se produira ».</p> + +<p>En mai, Doud-Mourra s’était réfugié auprès du sultan Tâdj eddin, +avec son neveu Aḥmed, ex-aguid el Maḥâmid. Les hostilités reprirent +presque aussitôt du côté du dâr Massalat : une colonne +composée de Ouadaïens dissidents et de Massalat vint attaquer Bir +Taouil, défendu par des partisans d’Acyl, pilla une partie du +village et se retira en emmenant 240 femmes en esclavage.</p> + +<p>Pendant les mois d’hivernage (juillet, août et +septembre),<span class="pagenum" id="Page_174">[174]</span> +l’inondation du pays suspendit toute opération dans la partie +orientale du Ouadaï. Par contre, les rezzous des Senousis +harcelèrent constamment les populations soumises à notre autorité +dans les régions du Nord : les groupes hostiles du Borkou, du +Mourtcha et de l’Ennedi (Arabes, Zouaya, Touareg, Oulâd Slimân, +Nakatzâ, Noarma et Bideyât) montrèrent beaucoup d’audace et une +bande de pillards poussa même jusqu’à un jour d’Atya. Le frère +d’Acyl, Sérhéroun, trouva la mort dans un combat livré à un djich +de Zouaya, Touareg et Bideyât, sur les bords de l’ouadi Maba. A la +fin de septembre, les dissidents du Nord étaient tous groupés dans +l’Ennedi, autour du chef senousi Salèh Kéréma. Du côté de l’Est, +Doud-Mourra et Tâdj eddin s’apprêtaient à continuer la lutte contre +nous.</p> + +<p>Le lieutenant-colonel Moll, autant pour réparer l’échec de Bir +Taouil que pour disperser le principal rassemblement ennemi, avait +demandé et obtenu l’autorisation d’agir contre les Massalat<a id= +"FNanchor_205"></a><a href="#Footnote_205" class= +"fnanchor">[205]</a>. Voici comment s’exprimait le Gouverneur +général, à ce sujet, dans un rapport du 27 août au Ministre des +Colonies : « Sur la demande du lieutenant-colonel Moll, +je l’ai autorisé à châtier les Massalits à la première occasion +favorable. Il est indispensable pour remplir notre devoir de +protection vis-à-vis des populations du Ouadaï qui se sont soumises +à nous, que nous infligions une sévère leçon à cette tribu pillarde +à laquelle le massacre de la colonne Fiegenschuh a donné un +prestige disproportionné avec sa puissance réelle.</p> + +<p>« Il ne saurait s’agir là d’une nouvelle conquête, et j’ai +donné des instructions précises au lieutenant-colonel Moll à cet +égard. Nos troupes ne franchiront la frontière du Massalit que si +elles y sont amenées par l’exercice normal et légitime du droit de +suite, et, en tout cas, elles ne feront aucune installation dans un +territoire dont l’attribution ne nous est pas certaine.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_175">[175]</span>« Mais dans +l’état d’indétermination où est la frontière actuellement et pour +quelque temps encore, nous ne pouvons laisser les tribus +inorganisées, indépendantes en fait, se préparer ouvertement à la +lutte contre nous, venir par surprise enlever des gens dans nos +territoires et se retirer ensuite, sans être inquiétées, à l’abri +d’une frontière que nous serons les seuls à respecter ».</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> novembre 1910, le lieutenant-colonel Moll +quittait Abéché avec 300 hommes et deux canons pour marcher contre +les Massalat : le bruit s’étant répandu que Doud-Mourra avait +l’intention de fuir vers le Nord, la compagnie Arnaud avait été +détachée de ce côté, avec mission de barrer la route aux +Ouadaïens.</p> + +<p>Le 8 novembre, la colonne Moll entra dans Djirdjel, capitale du +dâr Massalat. Le lendemain, à 5 kilomètres au sud de cette +localité, elle supporta, vers 10 heures du matin, l’attaque +furieuse de 5.000 hommes commandés par les sultans Tâdj eddin et +Doud-Mourra. Le lieutenant-colonel Moll ayant ordonné de n’ouvrir +le feu qu’à petite distance, la troupe française fut rompue par le +choc des cavaliers ennemis. Les tirailleurs lâchèrent pied. Leurs +officiers réussirent néanmoins à les reformer et les ramenèrent au +lieu du combat. Le feu fut ouvert sur les Ouadaïens et les +Massalat, occupés à piller le camp français, et ceux-ci prirent la +fuite, laissant 600 cadavres sur le terrain : Doud-Mourra +avait été blessé et Tâdj eddin tué.</p> + +<p>Cette malheureuse affaire nous coûtait des pertes +cruelles : 3 officiers tués (lieutenant-colonel Moll, +lieutenants Jolly et Brûlé), 5 sous-officiers tués (adjudants +Leclerc et Noël, sergents Bal, Alessandri et Bergère), 28 +tirailleurs tués et 11 disparus ; 1 officier, 4 sous-officiers +et 69 tirailleurs blessés. La nouvelle du combat de Dorothé, dès +qu’elle fut connue en France, provoqua une émotion profonde dans +tout le pays. Le colonel Largeau fut immédiatement désigné pour +succéder au lieutenant-colonel Moll et la Chambre, sur la +proposition du Ministre des Colonies, vota les crédits +nécessaires<span class="pagenum" id="Page_176">[176]</span> pour +augmenter d’un bataillon de 800 hommes les troupes du Territoire du +Tchad.</p> + +<p>Après la mort du lieutenant-colonel Moll, le chef de bataillon +Maillard avait pris le commandement : il fit aussitôt +renforcer les troupes du Ouadaï par la compagnie de +Fort-Archambault. Sous sa direction, une colonne comprenant 500 +hommes, 2 pièces de canon et des auxiliaires ouadaïens, opéra chez +les Massalat durant le mois de janvier : elle livra trois +combats heureux, parcourut la région — sans toutefois pénétrer dans +la partie montagneuse — et rentra finalement à Abéché. En février, +la compagnie méhariste de Zigueï surprit et dispersa un rezzou +senousi à Fouka, dans le nord du Djourab et non loin du Borkou. Au +mois de mars, une deuxième compagnie méhariste fut installée à +Ourâda, dans le pays des Arabes Maḥâmid, avec mission de protéger +le Ouadaï contre les incursions menées par les Khouân et leurs +auxiliaires. En avril, le colonel Largeau prenait le commandement +effectif du Territoire militaire du Tchad.</p> + +<p>Pendant que nos troupes du Ouadaï luttaient contre de nombreux +ennemis, afin d’assurer la prise de possession française de +l’ancien royaume de Doud-Mourra, un événement d’une grosse +importance se produisait plus au Sud, dans le dâr Kouti : le +12 janvier 1911, le capitaine Modat, qui commandait la compagnie de +Ndélé, enlevait les tatas de Moḥammed es Senousi et dispersait les +bazinguers du vieux brigand : celui-ci avait été tué, ainsi +que son fils Adoum, dès le début de l’action.</p> + +<p>« Senoussi, écrit le capitaine Modat, est le véritable +héritier de la tradition laissée par les Zibêr et Rabaḥ, et, de +même que ce dernier recueille les débris des troupes khartoumiennes +après la mort de Suleyman, de même c’est dans l’entourage de +Senoussi que viennent se réfugier les rabistes après la mort de +leur chef. D’une intelligence très vive et d’une finesse allant +jusqu’à la ruse, il sera diplomate avant tout et il réussira à +créer de toutes pièces un État où il régnera, « comme aux +temps les plus sombres du moyen âge, tel<span class="pagenum" id= +"Page_177">[177]</span> baron de proie au milieu de ses +paysans<a id="FNanchor_206"></a><a href="#Footnote_206" class= +"fnanchor">[206]</a>. » Cet État qu’il crée d’un amalgame de +populations soumises, d’esclaves établis comme cultivateurs, c’est +sa chose, son bien. Dans l’intervalle des razzias dirigées contre +les idolâtres voisins, il en tire en despote les ressources +nécessaires à l’entretien de son entourage, de son harem (qui +comprenait 600 personnes du sexe féminin, y compris les jeunes +filles employées comme servantes) et surtout à l’armement et à +l’équipement des bazinguers qui font sa force.</p> + +<p>« Venu un peu plus tard sur la scène soudanaise, il aura à +compter avec la pénétration européenne qu’il verra triompher de la +puissance de Rabaḥ ; il se gardera donc le plus possible de +s’opposer ouvertement à notre action, quoiqu’il la sente nuisible à +ses intérêts. Obligé de limiter ses visées ambitieuses, il cachera +son dépit sous un fatalisme bien politique, qui lui permettra, tout +en donnant le change aux Européens qui ont affaire avec lui, de +pratiquer sournoisement ses horribles razzias, qui seront un +dérivatif aux velléités de révolte de son entourage, où s’agitent, +comme au plus beau temps de l’époque khartoumienne, les descendants +des « Baharas » qui conquirent le Dar Four et les fakis +immoraux que nous a dépeints Schweinfürth.</p> + +<p>« Pris entre les Français, qui connaissent ses attaches +avec Rabaḥ, et les Ouadaïens qui voient en lui un usurpateur, non +seulement il réussira à éviter tout conflit avec l’un ou l’autre de +ses adversaires, mais composant avec les deux, il saura conserver +une neutralité avantageuse quand ils seront aux prises, et suivant +la tournure des événements qui marquent cette lutte mouvementée, il +renouvellera ses protestations de fidélité à celui des adversaires +qui semble avoir momentanément le dessus. « Devenu notre +protégé — écrit M. Chevalier dans son magistral chapitre sur +Senoussi — il sera surtout un grand marchand d’esclaves analogue à +ceux dont la disparition fut l’objet ou le prétexte de +l’intervention européenne<span class="pagenum" id= +"Page_178">[178]</span> dans le Centre-Africain. » ...Aussi +l’histoire de Senoussi n’est-elle qu’une longue série de chasses à +l’esclave, pendant lesquelles les bannières arabisantes +continueront la pénétration musulmane dans l’Oubangui-Chari. Le +résultat, c’est la dépopulation dans toutes les régions +avoisinantes, le vide autour de Ndélé, et le désert jusqu’à la +frontière égyptienne<a id="FNanchor_207"></a><a href= +"#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>. »</p> + +<p>L’histoire de Moḥammed es Senousi rentre dans le cadre de notre +étude sur le Ouadaï. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que le Rounga +et le Kouti dépendaient de l’aguid es Salamat et que, sous le +sultan Yousef, l’aguid Cherf eddin intervint à plusieurs reprises +dans ces régions. Après le départ de Râbaḥ, Senousi dut reconnaître +la suzeraineté du Ouadaï et payer un tribut annuel en ivoire et en +esclaves. Plus tard, les événements le firent se rapprocher des +Français. Mais, en dépit des trois traités qu’il signa avec nous, +et à l’insu du résident qui fut installé à Ndélé, le sultan du +Kouti ne cessa point de faire acte de vassalité envers le +Ouadaï : la veille encore de la prise d’Abéché, il payait un +impôt à Doud-Mourra et celui-ci était représenté par un aguid à +Ndélé.</p> + +<p>Nous empruntons au capitaine Modat l’exposé des causes du +conflit, qui devait se dénouer au combat de Ndélé, le 12 janvier +1911.</p> + +<p>« A la veille d’entreprendre la conquête des pays riverains +du Chari, Rabaḥ avait senti la nécessité d’assurer ses +communications avec le Baḥr-el-Ghazal : c’est dans ce but +qu’il avait créé, entre l’Aouk et le Bamingui, le sultanat du Dâr +Kouti en faveur de Moḥammed es Senoussi (1888). Douze ans plus +tard, en 1900, l’empire éphémère du conquérant noir s’effondrait +sous nos coups à Koussri ; mais son œuvre néfaste semblait lui +survivre à Ndélé, où se créait, sous nos yeux, en peu de temps, un +petit État hostile à notre action qui, par sa proximité de notre +ligne d’étapes, devait être pour nous un perpétuel sujet +d’inquiétudes.</p> + +<p>Intelligent et rusé, Senousi avait su profiter de nos +embarras<span class="pagenum" id="Page_179">[179]</span> au Tchad +pour poursuivre son rêve ambitieux : la création d’un empire +musulman entre Chari et Oubangui, sur le trajet des caravanes +allant à La Mekke. Cet empire, il le voulait populeux, autour d’un +noyau arabisant fidèle ; il sut grouper des tribus bandas +nombreuses, qu’il alla razzier jusque sur l’Oubangui. Cette +population étroitement asservie lui permettait d’inonder d’esclaves +les marchés du centre africain. En échange, il avait des armes et +des munitions.</p> + +<p>Peu à peu, sa réputation de marchand d’esclaves et d’ivoire +s’étendait au loin. Ndélé devenait un séjour recherché des +Djellâbas et Fellatas qui, bien accueillis par ce chef, ne +cessaient de lui prodiguer les louanges les plus exagérées.</p> + +<p>Senousi, petit chef de Râbaḥ, était devenu le grand sultan de +Ndélé, « l’Emir des Croyants », dont la puissance +reposait sur une population de plus de 50.000 âmes et une armée de +4.000 fusils. En 1907, La Mekke lui envoyait une bannière sainte +faite avec l’étoffe que les pèlerins vont baiser dans la +mosquée.</p> + +<p>Cependant, la réalisation de ses projets avait rencontré plus +d’un obstacle ; à maintes reprises, il lui avait fallu user de +diplomatie et de ruse pour surmonter les difficultés. Sa fourberie +ne le laissa jamais au dépourvu ; depuis son fameux serment à +Râbaḥ, elle était devenue légendaire<a id= +"FNanchor_208"></a><a href="#Footnote_208" class= +"fnanchor">[208]</a>.</p> + +<p>Il abandonne Râbaḥ, dès qu’il sent que son ingratitude +ne<span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span> pourra plus être +châtiée. En 1891, il avait assassiné Crampel et Biscarrat, poussé +par le seul désir de s’emparer des armes et bagages de la mission. +Plus tard, il se rapprochera, de nous, et, pour effacer le crime, +en rejettera la responsabilité sur Râbaḥ. En fait, lui seul est +coupable.</p> + +<p>Ses protestations ont cependant un résultat ; elles +désarment nos scrupules. Nous ne pouvons rien contre lui, à ce +moment-là, et nous avons besoin de son appui, même incertain. Au +lieu du châtiment, c’est donc un traité et des armes qu’on lui +apporte en cadeau, moyennant quoi nous pourrons poursuivre notre +action plus au Nord. Cette dure nécessité n’a jamais été comprise +des populations de ce pays, qui l’ont considérée comme un aveu de +notre faiblesse. Aux yeux de tous, nous ne pouvions venger nos +morts et le prestige de Senousi augmentait encore.</p> + +<p>Cependant, celui-ci, devenu notre allié et notre protégé, +accroissait tous les jours sa puissance et pouvait impunément +piller, razzier et massacrer les populations depuis Bambari +jusqu’au Salamat, de la frontière anglo-égyptienne au Chari.</p> + +<p>« Son armement s’augmentait d’une façon inquiétante.</p> + +<p>« En 1890, il débute avec 100 fusils ; après le +meurtre de Crampel, il en compte 200.</p> + +<p>« En 1896, grâce à ses achats et grâce aux Belges, il en +compte 600.</p> + +<p>« En 1899, grâce aux cadeaux des diverses missions +1.200.</p> + +<p>« En 1902, grâce aux achats et aux razzias 1.800.</p> + +<p>« En 1908, toujours grâce aux achats 3.500.</p> + +<p>« En 1910, toujours grâce aux achats 4.000.</p> + +<p>« Ce continuateur de l’œuvre de Rabah devenait +gênant ; mais il était devenu redoutable et, dès lors, notre +action dans le Dar-Kouti ne se signale que par une suite de +compromis confirmant notre autorité nominale, mais laissant, en +fait, intacte la puissance de Senoussi.</p> + +<p>« Tel fut le traité de 1908, imposé par la force, que +Senoussi signait avec le secret espoir de ne jamais s’y conformer. +On<span class="pagenum" id="Page_181">[181]</span> avait espéré que +la compagnie envoyée à Ndélé à cette occasion suffirait à briser sa +résistance, en cas de mauvaise volonté. Mais Senoussi montra ses +3.500 bazinguers et la solution forte était reconnue impossible. +Après bien des difficultés, le traité fut signé ; l’honneur +était sauf, mais la question était loin d’être résolue. »</p> + +<p>Les clauses, plus étroites, devaient mettre le sultan en +tutelle. Senousi s’engageait à ne plus faire de razzias, à ne plus +vendre d’esclaves, à ne pas commercer avec nos ennemis du Ouadaï, à +payer exactement un impôt annuel, à introduire peu à peu les +méthodes d’administration française sous la direction du résident +qui était auprès de lui...</p> + +<p>L’observation stricte du traité eût réglé définitivement la +question du Dâr-Kouti, qui devenait de plus en plus inquiétante. +Mais Senousi était loin de désirer cette solution pacifique, qui +supprimait son autorité, ne lui laissant de sultan que le nom. De +tempérament plus pacifique que guerrier, il décide de ne pas +brusquer la situation, de nous payer de bonnes paroles et de +prévoir l’avenir en se préparant une retraite sûre en cas de +difficulté. En attendant, il gouverne comme si le traité n’existait +pas.</p> + +<p>« On lui a interdit le commerce avec l’Ouadaï... Il +continue à envoyer vendre ses captifs à Abéché et paye même un +tribut à notre adversaire.</p> + +<p>« Il ne doit plus faire de razzias..... En octobre 1909 il +prescrit à Ouarra Banda, son lieutenant, de descendre jusqu’à Ippy +(Kouango) et d’y razzier les Lindas. Cette opération procure de 4 à +600 captifs, dont 200 à peine parviennent à Ndélé. Le restant est +mort sous les mauvais traitements et les cadavres jalonnent la +route. Ce n’est que très difficilement qu’il rend les +survivants.</p> + +<p>« D’après le traité, il doit nourrir à ses frais la troupe +qui stationne à Ndélé. Le Gouvernement lui fait la remise gracieuse +de cette obligation ; ses fournitures lui seront payées +(septembre 1909). Il met une telle mauvaise volonté à s’exécuter +que, pour assurer l’approvisionnement de la compagnie,<span class= +"pagenum" id="Page_182">[182]</span> on est obligé d’arrêter les +convois de vivres qui lui sont destinés. Même manque d’empressement +pour les transports de l’Administration. Les commerçants, par +contre, sont plus favorisés ; il est vrai qu’ils lui +procurent, en contrebande, des capsules.</p> + +<p>« Malgré l’interdiction formelle de vendre des esclaves, la +traite continue et, de ce fait, il se voit infliger une amende +(août 1910).</p> + +<p>« Enfin, la reconnaissance de Baḥr-el-Ghazal (mai, juin, +juillet 1910) jette la lumière sur ses agissements contre le chef +youlou Djellab, qu’il essaie de déloger du massif du Ouanda Djalé, +pour pouvoir s’y réfugier à son tour.</p> + +<p>« On était désormais fixé. Senoussi pensait à la fuite, +pour se soustraire aux obligations du traité qu’il avait +antérieurement signé. Devant cette mauvaise volonté et cette +duplicité, le Gouvernement décida de l’inviter, une dernière fois, +à tenir sans retard tous ses engagements.</p> + +<p>« Mais poussé par son fils Adoum, qui nous était hostile et +qui avait su prendre une grande influence, Senoussi n’écoute aucun +conseil. Il continua à préparer la fuite et commença à envoyer au +Ouanda Djalé ses bagages et une partie de ses femmes.</p> + +<p>« Il n’y a pas de temps à perdre ; du moment qu’on ne +pouvait plus douter de ses intentions, pourquoi attendre pour sévir +que ce sultan nous eût compliqué la tâche ? Pourquoi ne pas +profiter de ses embarras au Ouanda Djalé pour procéder, sans plus +tarder à son arrestation et à celle de son entourage, alors qu’il +ne pouvait nous opposer à Ndélé que la moitié de ses fusils ? +La majorité de la population banda nous était favorable, et il +était à présumer que, dans ce groupement hétérogène, une fois la +tête disparue, le reste serait à nous. Cette solution avait +l’avantage d’exiger le moindre effort ; le capitaine +commandant la compagnie de Dar-Kouti la proposa, en demandant un +renforcement d’urgence de la compagnie.</p> + +<p>« Le Gouvernement estima que, si Senoussi persistait à +ne<span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span> pas tenir ses +engagements, il y avait lieu d’entreprendre une action contre lui +et de l’arrêter, lui et son entourage. Mais la garnison de Ndélé ne +devait compter que sur ses propres forces et n’agir qu’avec la +certitude du succès. Cependant, on dépêcha des renforts à la +4<sup>e</sup> compagnie et un convoi de cartouches fut dirigé sur +Ndélé pour porter à 60.000 le stock du poste. Malheureusement, ces +diverses mesures demandèrent un certain temps. En décembre, on +apprenait que Senoussi était venu définitivement à bout de Djellab +et qu’il occupait le Ouanda-Djalé. Son refuge était assuré ; +dès lors, sa désobéissance n’a plus de limites.</p> + +<p>« A ce même moment, on apprenait la sanglante affaire de +Doroté ; l’agitation musulmane se manifestait intense dans +tout le centre africain et gagnait Ndélé, où deux chérifs venus du +Soudan encourageaient à la résistance.</p> + +<p>« Deux incidents vinrent compliquer la situation et rendre +l’action inévitable.</p> + +<p>« 1<sup>o</sup> <em>Incident d’Ouadda</em>. — Le lieutenant +Jaffrelot, du poste de Bria, était monté à Ouadda avec une +trentaine d’hommes, pour y faire une enquête au sujet des +agissements de Moḥammadi, lieutenant de Senoussi. Au cours d’une +patrouille, ses tirailleurs furent assaillis à coups de +fusil ; le petit détachement dut faire usage de ses armes et +se replier ensuite sur Mouka. Avec sa mauvaise foi habituelle, +Senoussi se déclara blanc comme neige, rejeta toute la faute sur le +lieutenant Jaffrelot et refusa de livrer les Bazinguers coupables +(décembre).</p> + +<p>« 2<sup>o</sup> <em>Refus d’établir un village au +Bamingui</em>. — En second lieu, le Gouvernement avait prescrit que +des villages fussent installés sur la piste Ndélé-Fort-Crampel. +Pour ne pas compliquer la situation, il ne fut demandé à Senoussi +que la création d’un seul village au Bamingui. Un délai de 15 jours +lui fut donné pour envoyer 50 ménages. Le délai expira le 25 +décembre, et Senoussi ne s’était pas exécuté.</p> + +<p>« Il n’y avait pas à hésiter plus longtemps. Ne pas châtier +une pareille désobéissance de la part du meurtrier de +Crampel<span class="pagenum" id="Page_184">[184]</span> eût été +impolitique, et, d’autre part, attendre plus longtemps eût été une +faute.</p> + +<p>« Malheureusement les renforts et les cartouches n’étaient +pas encore arrivés.</p> + +<p>« En attendant le moment favorable, les précautions +suivantes furent prises, en vue de l’opération qui était désormais +inévitable.</p> + +<p>« Le poste du Bamingui fut renforcé par 10 miliciens +demandés à Fort-Crampel (en tout 30 hommes).</p> + +<p>« Le capitaine commandant la circonscription de +Fort-Archambault fut prié d’occuper fortement Ndioko, par où +Senoussi devait être évacué en cas d’arrestation. Il importait, en +effet, que cette évacuation fût protégée sérieusement, et, d’autre +part, la garnison de Ndélé ne pouvait être réduite sans +inconvénient.</p> + +<p>« Sur ces entrefaites, le convoi de cartouches arriva le 8 +janvier.</p> + +<p>« Rendu méfiant, Senoussi prescrivit aussitôt à Allah +Djabou, son lieutenant, de rallier Ndélé en toute hâte avec tout +son monde, en ne laissant qu’un faible détachement pour garder le +Ouanda Djalé.</p> + +<p>« Différer l’action plus longtemps eût été désastreux. +L’arrivée d’Allah Djabou eût porté à 4.000 le nombre des fusils de +Senoussi ; notre sécurité était compromise à bref délai et +toute solution devenait impossible<a id="FNanchor_209"></a><a href= +"#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a> ».</p> + +<p>Senousi disposait à Ndélé d’environ 2.000 fusils, répartis en 19 +bannières. Son tata et celui de son fils Adoum « occupaient un +emplacement central au milieu d’une plate-forme rocheuse, véritable +gradin entaillé à mi-pente dans le flanc du plateau au dessus du +ravin de la Ndélé ». La compagnie du capitaine Modat, +défalcation faite de la garnison du poste du Bamingui et de la +garnison de sûreté du poste de Ndélé,<span class="pagenum" id= +"Page_185">[185]</span> comptait 3 officiers, 5 sous-officiers et +180 indigènes disponibles pour la manœuvre.</p> + +<p>Le lieutenant Grünfelder, avec 80 tirailleurs, fut chargé de +l’arrestation de Senousi et de son entourage. Mais ceux-ci +résistèrent et Adoum se jeta sur le lieutenant, qui abattit alors à +coups de revolver l’assassin de Crampel et son fils. Les bazinguers +intervinrent et, peu après, la fusillade crépitait. Le capitaine +Modat fit immédiatement entrer en ligne le reste de sa compagnie et +se porta à l’attaque des tatas. L’action, commencée à 8 h. 45 du +matin, se terminait à 4 h. 45 du soir par la dispersion des +bazinguers et la prise des tatas. Cette journée nous coûtait : +2 Européens blessés (lieutenant Grünfelder, sergent Zuani), 9 +tirailleurs tués et 17 blessés. Du côté adverse, les pertes étaient +considérables. On compta 200 tués sur place, parmi lesquels : +le sultan Senousi, son fils Adoum, Moḥammadou, petit fils de Râbaḥ, +4 chefs de bannière et 4 Arabes blancs, dont 2 chérifs venus +d’Égypte. Les blessés étaient bien plus nombreux : environ +400. Allaḥ Djabou, appelé en toute hâte par Senousi, accourait du +Ouanda Djalé. Quand il apprit la nouvelle du désastre, il ralentit +prudemment sa marche ; le 22, il fit sa jonction avec les +fuyards, parmi lesquels se trouvaient trois fils de Senousi : +Djemâl ed Din, qui avait été blessé, Maḥmadou, Foufana et Kamoun. +Pendant ce temps, les Banda, les Ndouka, quelques Rounga et +Baguirmiens — c’est-à-dire les 8/10<sup>e</sup> de la population +sur laquelle régnait naguère Senousi — venaient faire leur +soumission au poste de Ndélé.</p> + +<p>Allaḥ Djabou, après avoir fait semblant de demander l’aman, +prépara une attaque de nuit. Le 6 février, une caravane de pèlerins +fellahta, qui revenait de la Mekke et était divisée en 3 échelons, +essaya de masquer l’action des bazinguers et de favoriser leur +entrée par surprise dans nos lignes. Mais la ruse fut +éventée : les deux premiers échelons furent soigneusement +visités et écartés ; quant au troisième, extrêmement nombreux, +il reçut l’ordre de rétrograder. A partir de trois heures du matin, +les gens d’Allaḥ Djabou échangèrent<span class="pagenum" id= +"Page_186">[186]</span> quelques coups de fusil avec nos partisans. +Au petit jour, les feux à grande distance qui furent exécutés par +la garnison du poste mirent les bazinguers en fuite. Cet échec +augmenta le nombre des défections : les derniers Banda et les +Kreich vinrent, à leur tour, faite acte de soumission à Ndélé. A la +fin de février, Allaḥ Djabou, campé à Djellab, n’avait plus avec +lui qu’un contingent fort réduit.</p> + +<p>Depuis lors, le capitaine Modat est rentré en France et il ne +semble point que la politique inaugurée par lui — qui consistait à +ruiner l’organisation musulmane édifiée par de gros marchands +d’esclaves en pays fétichiste, et à assurer la protection et le +développement de ces régions en s’appuyant sur l’élément banda — il +ne semble point, disons-nous, que cette politique ait été suivie. +En tout cas, il serait extrêmement regrettable de voir reparaître, +sur ce point, les erreurs de certaine « politique +musulmane ». Sans doute, une forte organisation musulmane +facilite l’installation des Européens dans des pays nouveaux. Mais +aussi que d’hostilités irréductibles, de difficultés, voire de +dangers, prépare, dans l’avenir, cette protection outrée de +l’islâm ! La religion du Prophète n’a que trop de tendances à +gagner du terrain en Afrique. Il n’est peut-être pas inutile de +rappeler que, s’il est impolitique de combattre l’islâm en pays +musulman, il est tout aussi impolitique de le propager, sans s’en +rendre compte, en pays fétichiste. Allaḥ Djabou s’est installé, +avec ses bazinguers, dans le massif du Ouanda Djalé. Maḥmadou +Foufana, fils de Senousi, a attaqué un lieutenant et 50 tirailleurs +du côté de Kouga : il s’est fait battre à plate couture et a +perdu 100 hommes, dont un chef de bannière. — Les résultats obtenus +par le capitaine Modat ne devraient-ils point être complétés par la +dispersion définitive des bazinguers du Ouanda-Djalé ?</p> + +<p>Revenons au Ouadaï. La colonne conduite par le commandant +Maillard, au début de l’année 1911, n’avait pas pu régler +entièrement la question du Massalat : les guerriers d’Andoka, +successeur de Tâdj eddin, et les bandes ouadaïennes du +sultan<span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span> Doud-Mourra +restaient toujours une menace pour les pays soumis à notre +autorité.</p> + +<p>La partie orientale du Ouadaï a eu de nouveau à souffrir des +pillages exécutés par les gens de ʿAli Dinar. « Celui-ci ne se +contente pas d’intriguer en vue d’établir à son profit une sorte de +suzeraineté sur les sultanats voisins ; il persiste à exciter +les populations contre nous, à menacer et à molester nos protégés, +à associer ses contingents aux révoltés du Ouadaï. Une lettre qu’il +fit parvenir au début de la présente année à Ḥassan, sultan du Dâr +Tama, ne saurait laisser le moindre doute sur la nature des +sentiments qui l’animent ; il parle en maître et avec quelque +hauteur méprisante à Ḥassan qu’il appelle le « chrétien +noir » ; il lui ordonne, en le menaçant des pires +violences, de se reconnaître vassal du Dâr-Four. Enfin, des +cavaliers portant la ceinture rouge, le turban rouge et blanc, qui +sont les marques distinctives des réguliers de ʿAli Dinar, sont +venus, en janvier et en février, razzier nos gens, brûler plusieurs +villages dans le Dâr-Tama, enlever des femmes et des enfants ainsi +que de nombreux troupeaux. « C’est incontestablement de ce +côté que doit s’exercer avec le plus d’attention la vigilance de +nos officiers ; des ordres ont été donnés pour que, dans le +Dar-Tama, notre frontière soit constamment gardée par des +auxiliaires indigènes, nos forces mobiles se tenant en arrière, +prêtes à intervenir<a id="FNanchor_210"></a><a href="#Footnote_210" +class="fnanchor">[210]</a>. »</p> + +<p>Au mois de mars, 800 cavaliers foriens vinrent s’installer dans +le Zegâoua ouadaïen, tout près du cirque rocheux de Kapka. Ils +rayonnèrent de là sur les pays environnants et réussirent, en peu +de temps, à emmener 400 personnes en esclavage et à capturer plus +de 5.000 bœufs et 14 chevaux : tout ce butin fut conduit à El +Fâcher. Le Tama souffrit beaucoup des incursions des gens de ʿAli +Dinar, et le capitaine Chauvelot, au cours d’une reconnaissance, +trouva ce pays complètement dévasté : les villages étaient +détruits et la<span class="pagenum" id="Page_188">[188]</span> +population, désespérée, errait lamentablement dans la brousse. La +compagnie Chauvelot poursuivit les pillards jusque dans le Darfour, +sans réussir toutefois à les atteindre (mai 1911). Cette action +énergique de nos troupes détermina l’ancien prétendant Choucha à +faire sa soumission.</p> + +<p>Au même moment, le commandant Hilaire opérait contre les Khouân +qui se trouvaient dans l’Ennedi. Depuis qu’ils avaient accepté la +domination française, les Maḥâmid d’Ourâda étaient en butte à +l’hostilité des Senousia. En moins de six semaines, les pillards du +Nord (Zouaya, Touareg, Oulâd Slimân, Tedâ et Bideyât) avaient +enlevé plus de mille chameaux aux Arabes. Pour remédier à cet état +de choses, la meilleure solution consistait à purger l’Ennedi des +éléments hostiles qui s’y tenaient à demeure. C’est ce que se +proposa de faire le commandant Hilaire, avec la compagnie méhariste +d’Ourâda, une section d’artillerie et 150 auxiliaires.</p> + +<p>L’Ennedi se trouve à 400 kilomètres environ au N.-E. d’Abéché. +Les cirques rocheux de Beskéré et de Sini, sortes de forteresses +naturelles, servaient de refuges aux guerriers de la Senousia. +Ceux-ci entretenaient les meilleures relations avec les gens du +Darfour, chez lesquels ils allaient se ravitailler en grain. Leur +grand chef, Sidi Ṣâlèḥ Kéréma, avait participé aux deux combats de +Dorothé avec une centaine de fusils. Depuis lors, il avait mené de +nombreuses razzias chez les indigènes soumis à notre autorité, +enlevant les troupeaux et emmenant des femmes et des enfants en +esclavage. Il retenait prisonnière depuis plusieurs mois une +caravane partie du Fezzan pour Abéché, dont faisaient partie les +gens de ʿAbdallah Kahal, du Qaire : quelques hommes essayèrent +de fuir, mais ils périrent de soif au milieu des rochers arides de +la région.</p> + +<p>La colonne Hilaire suivit l’itinéraire Ourâda-Am-Chalôba-Archeï. +Les Khouân comprenaient deux groupes : les Arabes, avec Sidi +Ṣâlèḥ Kéréma, et les Touareg, qui étaient commandés par le chef +Koassen. Ils ne s’attendaient pas à une attaque dans l’Ennedi et +s’étaient dispersés : une centaine d’entre<span class= +"pagenum" id="Page_189">[189]</span> eux étaient partis vers le +Nord et une cinquantaine d’autres étaient allés au Darfour chercher +du mil ; le reste s’était plus ou moins dispersé en quête de +pâturages. Le 13 mai, les Touareg furent surpris à Sini : la +section méhariste qui les poursuivit ramena 450 chameaux et +quelques prisonniers. Le 20, la colonne tomba sur les Arabes à +Kafra : les gens de Sidi Ṣâlèḥ essayèrent de résister, mais +ils furent facilement dispersés ; leur chef s’enfuit blessé, +laissant entre nos mains son étendard et tout son campement. Les +prisonniers de la caravane et les esclaves razziés au Ouadaï furent +délivrés, et, en outre, nos auxiliaires ramenèrent au camp 115 +femmes et enfants des fuyards.</p> + +<p>Les Senousia évacuèrent l’Ennedi : les Touareg descendirent +plus au Sud et les Arabes se réfugièrent au Darfour. La colonne +Hilaire rentra ensuite au Ouadaï, où elle devait contribuer à +réduire les Kodoï insurgés.</p> + +<p>Au début de juin 1911, eut lieu la révolte des Kodoï. Ces +montagnards turbulents avaient toujours joui de privilèges spéciaux +sous les anciens sultans du Ouadaï ; notre domination modifia +cet état de choses d’une façon désagréable pour les Kodoï, et +ceux-ci, comme tous les autres indigènes, durent payer un impôt en +mil, et peut-être même supporter quelques exactions des gens +d’Acyl. Du reste, il ne faut voir en cela que les motifs +occasionnels de l’insurrection : le fanatisme musulman, la +haine de l’étranger, l’orgueil insensé et la brutalité bien connue +des Maba constituent des raisons autrement sérieuses.</p> + +<p>Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui voyageait sans escorte, +était assailli par plusieurs bandes de rebelles et, pour échapper à +un sort plus cruel, se donnait volontairement la mort. Le +commandant Hilaire, qui revenait de l’Ennedi, et le capitaine +Chauvelot, arrivant de Bir Ṭaouil, réprimèrent la révolte. +Doud-Mourra avait envoyé l’aguid el Djaʿâdné au secours des +révoltés ; mais les Ouadaïens furent battus et mis en +fuite.</p> + +<p>Un vent de rébellion avait d’ailleurs soufflé sur tout +le<span class="pagenum" id="Page_190">[190]</span> Ouadaï, et le +commandant Hilaire dut aller s’installer à Atya, pour porter les +derniers coups à l’insurrection, qui, dit le colonel Largeau dans +un de ses rapports, « un peu partout a amoncelé les +ruines ». La révolte du Ouadaï a modifié les plans du colonel +Largeau. « Il semble, en effet, ne plus vouloir occuper le +Tama, non plus que le Sila. Il se contentera d’établir un poste +solide dans la région de Courgnes, pour surveiller ces deux points. +Si Bakhit continue son agitation, le colonel Largeau fera de ce +côté une rapide expédition. Ce sera tout.</p> + +<p>« Je ne peux, dit-il, songer à m’affaiblir en étendant +l’occupation. » Une compagnie occupera Amm Timan ; une +autre, installée vers Ati, formera la réserve.</p> + +<p>« Ainsi, explique le colonel Largeau, nous serons, au +Ouadaï, gardés de tous côtés : au Nord, par une compagnie +mobile, une section montée, des cavaliers d’Acyl et de +l’artillerie ; au Sud, par les deux compagnies mobiles, qui, +prélèvement fait de la garnison de sûreté, me donneront au moins +250 fusils. »</p> + +<p>« Telles sont les dispositions que vient de prendre le +colonel Largeau<a id="FNanchor_211"></a><a href="#Footnote_211" +class="fnanchor">[211]</a> ».</p> + +<p>Du côté du Nord, les Senousia restent toujours nos ennemis +acharnés : nous avons déjà vu qu’ils avaient fait appel aux +Turcs — peu aimés des Khouân pourtant — afin d’arrêter la marche +victorieuse de l’occupation française. Le drapeau ottoman fut +arboré sur le fortin d’Aïn Galakka, ou Borkou, et cela a redonné +une nouvelle audace aux pillards senousis, dont les rezzous +continuent à être un danger pour la partie septentrionale du +Ouadaï, le Baḥr el Ghazal, les abords du Kanem et les régions +orientales du Territoire de Zinder. Au début de l’année 1911, nos +protégés ont eu beaucoup à souffrir des incursions menées par les +gens d’Aḥmed Chérif.</p> + +<p>« On a fait le calcul que depuis 1906, c’est-à-dire en +cinq<span class="pagenum" id="Page_191">[191]</span> ans, ces +pillards ont tué, tant au Kanem qu’au Ouadaï, près de 600 +personnes, en ont emmené 228 en esclavage et ont razzié plusieurs +milliers de chameaux et de moutons. Le système purement défensif +qui consiste à attendre les rezzous à l’intérieur de nos +possessions est donc extrêmement coûteux et peu efficace. La +situation est en petit la même qu’il y a trois ans en Mauritanie +pour l’Adrar. Tant que nous ne nous sommes pas décidés à occuper +ces oasis, les pillards y formaient leurs bandes et de là s’en +allaient razzier dans tout le nord du Sénégal. Les bandes qui +désolent le Kanem et le Ouadaï se forment dans le Borkou ; et +tant que nous ne serons pas décidés à occuper ʿAïn Galakka, +principale oasis de cette région, les six cents kilomètres de la +frontière septentrionale des territoires du Tchad continueront à +être exposés à leurs brusques incursions. Depuis que nous tenons +l’Adrar, on n’entend plus parler de rezzous, d’attaques, de +surprises, ni de pillages dans cette partie de l’Afrique +occidentale ; la Mauritanie est maintenant parfaitement +tranquille. Quand nous tiendrons ʿAïn Galakka, il en sera de même +pour les territoires du Tchad.</p> + +<p>« Aussi le Gouvernement de l’Afrique équatoriale, qui a +longtemps résisté à l’occupation du Borkou comme étant sans valeur +économique, est-il aujourd’hui convaincu que cette opération est +devenue urgente au point de vue de la bonne police de cette partie +de la colonie<a id="FNanchor_212"></a><a href="#Footnote_212" +class="fnanchor">[212]</a>. »</p> + +<p>Nous avons déjà dit que la conquête de la Tripolitaine par les +Italiens faciliterait énormément notre besogne. Les Turcs +évacueront, s’ils ne l’ont déjà fait, le Borkou et le Tibesti, et +la France aura alors toute liberté d’action dans des pays qui lui +appartiennent incontestablement. L’occupation du Ouadaï et, plus +tard, celle du Borkou et du Tibesti obligeront la confrérie des +Senousia à composer avec nous. D’ailleurs, au cas où elle s’y +refuserait, il nous sera très facile, une fois la question du +Ouadaï réglée, de combattre efficacement<span class="pagenum" id= +"Page_192">[192]</span> et de refouler dans le désert de Libye, +d’une manière définitive, les bandes de Si Aḥmed Chérif.</p> + +<p>Le sultan ʿAli Dinar n’a tenu aucun compte des observations qui +lui furent faites, sur la demande du Gouvernement français, par les +autorités anglo-égyptiennes. Le débat sur les événements du Ouadaï, +qui eut lieu à la Chambre le 16 décembre 1910, fit connaître que +l’inspecteur général du Soudan égyptien, Slatin Pacha, avait donné, +en mai 1909, les instructions les plus catégoriques à ʿAli Dinar, +« lui recommandant non seulement d’observer la plus stricte +neutralité, mais aussi de ne prêter son concours ni directement, ni +indirectement, à l’ex-sultan du Ouadaï, notre adversaire, à ses +partisans ou à des réfugiés quelconques, en lui faisant entendre +que si, par sa faute, des troubles venaient à se produire, il en +serait tenu pour responsable ».</p> + +<p>Étant donné que les Anglais ne veulent pas encore occuper le +Darfour et que, par conséquent, aucune sanction de leur part ne +pouvait s’ensuivre, il était évident que leurs menaces devaient +rester vaines. Depuis lors, ʿAli Dinar a fait razzier les +territoires de son voisinage qui relèvent du Ouadaï français. Il a +même essayé de s’implanter à demeure dans le Zegâoua +ouadaïen ; trois zéribas foriennes furent installées dans ce +pays : l’une d’entre elles était commandée par le propre frère +du sultan, Ibrahim, et les garnisons se composaient de réguliers, +portant la ceinture rouge et le turban rouge et blanc.</p> + +<p>Les incursions des gens de ʿAli Dinar en pays ouadaïen peuvent +nous créer des difficultés. Le sultan forien persiste à maintenir +ses prétentions sur certaines provinces des confins du Ouadaï, et +l’occupation de ces mêmes provinces par nos troupes l’irritera +profondément. Cependant la leçon de Guéréda a porté ses fruits, et +il y a lieu de croire que le renforcement de nos effectifs, +l’entente qui règne entre les Gouvernements anglais et français et, +en dernier lieu, la reddition de Doud-Mourra (octobre 1911) +empêcheront vraisemblablement de ʿAli Dinar de se battre +ouvertement avec nos troupes.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_193">[193]</span>Il serait +extrêmement désirable qu’une mission franco-anglaise fût chargée de +délimiter la frontière qui doit séparer le Ouadaï du Darfour. +Malheureusement, en l’état actuel des choses, cela n’est pas +possible. Le Gouvernement anglais, pressenti à ce sujet par notre +ministre des Affaires étrangères, répondit que « pour procéder +à la délimitation d’une frontière si longue et si éloignée de son +centre d’action, il serait obligé de faire une véritable +expédition, qui pourrait être périlleuse... » Cela ne lui +paraissait pas possible pour le moment. Cette question ne sera donc +solutionnée que dans un avenir assez lointain, chose regrettable +assurément, car la situation incertaine de la frontière sera pour +nous une source d’ennuis.</p> + +<p>Doud-Mourra, à la suite de dissentiments avec le sultan Andoko, +a dû quitter le Massalat. Profondément découragé, le rival d’Acyl +est venu faire sa soumission au colonel Largeau, en octobre +1911 : il avait avec lui 500 partisans environ, dont 120 armés +de fusils. Doud-Mourra a été exilé à Fort-Lamy, où le Gouvernement +français lui fait une petite pension. Acyl est donc sans conteste +le sultan du Ouadaï<a id="FNanchor_213"></a><a href="#Footnote_213" +class="fnanchor">[213]</a>. La soumission de Doud-Mourra produira +un grand effet moral dans tout le pays et facilitera singulièrement +la tâche du colonel Largeau.</p> + +<p>Les opérations actives vont recommencer après la saison des +pluies, vers le mois de novembre, et, grâce aux effectifs dont il +dispose (1 régiment de tirailleurs à 12 compagnies et de +l’artillerie), le colonel Largeau pourra mener à bien l’œuvre de +pacification et d’organisation qui lui est dévolue.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c02"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_163"></a><a href="#FNanchor_163"><span class= +"label">[163]</span></a>Nous signalerons d’ailleurs, à l’appui de +ce que nous venons de dire, que le capitaine Rivière écrit toujours +<em>Ouaddaï</em> et <em>Ouaddaïens</em> dans ses deux articles sur +la région du Tchad. <em>Du Tchad au Ouaddaï</em> (<em>Revue des +troupes coloniales</em>, année 1906) ; <em>Notice sur le +cercle de Moïto</em> (<em>ibid.</em>, année 1907). Les capitaines +Cornet et Modat ont fait de même : le premier dans son ouvrage +qui a pour titre : <em>Au Tchad</em>, le second dans études +sur le Dar Fertyt.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_164"></a><a href="#FNanchor_164"><span class= +"label">[164]</span></a><em>Voyage au Darfour</em>, p. 126.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_165"></a><a href="#FNanchor_165"><span class= +"label">[165]</span></a>ʿAbd el Kerim était le contemporain du +sultan du Darfour, Moḥammed Solong, que Nachtigal porte comme ayant +régné de 1596 à 1637. C’est simplement à titre de document que nous +donnerons, pour le temps de règne des prédécesseurs de Saboun, des +chiffres qui diffèrent souvent de ceux de Nachtigal. Les +renseignements qui nous ont été donnés à ce sujet ne peuvent, en +aucune façon, avoir la même valeur que ceux recueillis, à Abéché +même, par le célèbre explorateur.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_166"></a><a href="#FNanchor_166"><span class= +"label">[166]</span></a>Nachtigal.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_167"></a><a href="#FNanchor_167"><span class= +"label">[167]</span></a>Il se peut que les noms de Kharif et de El +Djezam servent à désigner le même prince.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_168"></a><a href="#FNanchor_168"><span class= +"label">[168]</span></a>Ce prince était fils d’une Massalat du +Ouadaï.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_169"></a><a href="#FNanchor_169"><span class= +"label">[169]</span></a>C’est à cette particularité qu’il faut +probablement attribuer l’origine du nom de Khariféïn (deux ans). Ce +prince est encore appelé Khariféïn abou Deboug ben Saboun.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_170"></a><a href="#FNanchor_170"><span class= +"label">[170]</span></a>Le groupe maba comprend surtout cinq +tribus : Kodoï, Abou Senoun, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba et +Madala. Les autres tribus (Galoum, Dekker, Matlamba, Abissa) sont +peu nombreuses et ne comptent presque pas. D’après la tradition, la +mère du sultan du Ouadaï doit appartenir à l’une des cinq tribus +nobles ou bien encore à la tribu des Kondongo, qui, quoique non +maba, est parfois rangée parmi les tribus autochtones.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_171"></a><a href="#FNanchor_171"><span class= +"label">[171]</span></a>El Tounesy, p. 231.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_172"></a><a href="#FNanchor_172"><span class= +"label">[172]</span></a>Le cheïkh Terab, qui appartenait aux Arabes +’Aouada, avait vaillamment secondé Moḥammed el Amin el Kanemi, dans +toutes les luttes que celui-ci fut obligé de soutenir. Terab avait +le commandement de tous les Choa du Bornou : les indigènes +disent de lui qu’il était « le sultan des Arabes ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_173"></a><a href="#FNanchor_173"><span class= +"label">[173]</span></a>Abecher, Abéché, Oubbéché.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_174"></a><a href="#FNanchor_174"><span class= +"label">[174]</span></a>ʿAli fit mander, à plusieurs reprises, les +principaux chefs des Oulâd Slimân et les renvoya dans leur tribu +comblés de cadeaux.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_175"></a><a href="#FNanchor_175"><span class= +"label">[175]</span></a>Ces deux Tripolitains avaient construit le +palais que l’on voit encore actuellement à Abéché : les +chameaux des Arabes Maḥâmid étaient allés chercher, au nord +d’Ourâda, la pierre à chaux nécessaire pour faire le mortier et +blanchir les murs.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_176"></a><a href="#FNanchor_176"><span class= +"label">[176]</span></a>Les deux Fitzân reçurent de nombreux +cadeaux du sultan ʿAli, qui voulut les récompenser magnifiquement +pour le service rendu. Ils disparurent ensuite. Certains indigènes +disent que ces étrangers retournèrent chez eux avec une caravane de +commerçants ; d’autres rapportent que le sultan ʿAli les fit +mettre à mort, pour les empêcher plus sûrement d’aller offrir leurs +services à des ennemis du Ouadaï. Il est probable que c’est la +première version qu’il faut adopter.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_177"></a><a href="#FNanchor_177"><span class= +"label">[177]</span></a>Ces deux princesses se marièrent le même +jour, au mois d’août 1873, durant le premier séjour que Nachtigal +fit à Abéché.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_178"></a><a href="#FNanchor_178"><span class= +"label">[178]</span></a>Quelques années plus tard, Yousef donna +l’ordre de tuer Aba Zaït.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_179"></a><a href="#FNanchor_179"><span class= +"label">[179]</span></a>Appelé Senousi, parce que son père Abou +Beker était affilié à la secte des Senousia. Lui-même, du reste, +avait pris le ouerd de la confrérie. Le père du sultan Senousi, +Abou Beker, était apparenté à la famille royale du Baguirmi. Il +vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti pour y faire le commerce des +esclaves et de l’ivoire : ce métier le fit entrer en relations +avec les Djellâba de l’est et avec l’aventurier Zibêr.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_180"></a><a href="#FNanchor_180"><span class= +"label">[180]</span></a><em>Étude sur le Dâr-Fertyt</em> +(communiquée par le capitaine Modat).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_181"></a><a href="#FNanchor_181"><span class= +"label">[181]</span></a>Capitaine Modat.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_182"></a><a href="#FNanchor_182"><span class= +"label">[182]</span></a>Un exemple, entre mille, suffira à donner +une idée de la veulerie de Yousouf. Au temps du sultan ʿAli, +l’aguid er Râchid était Assad el Kebir, l’un des dignitaires les +plus riches et les plus puissants du pays. Quand Yousouf, à la mort +de son frère, fut proclamé souverain du Ouadaï, il donna la charge +d’aguid er Râchid à l’un de ses esclaves, Amin Goudjia, qui reçut +l’ordre d’aller prendre possession de son commandement. Mais Assad +el Kebir ne laissa point le nouveau promu pénétrer dans sa demeure. +Amin Goudjia reçut avis que s’il cherchait à franchir la porte ou à +donner des ordres, à agir, en un mot, comme s’il était réellement +aguid er Râchid, Assad lui ferait couper la tête immédiatement. Il +se le tint pour dit et n’insista point. Yousouf n’insista pas +davantage et laissa les choses en l’état. Amin Goudjia ne reçut le +kademoul d’aguid er Râchid qu’à la mort d’Assad el Kebir : le +sultan Ibrahim le lui enleva pour le donner à un captif gourân, +Guelma.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_183"></a><a href="#FNanchor_183"><span class= +"label">[183]</span></a>Beaucoup de Foriens, qui s’enfuirent au +Ouadaï à ce moment-là, furent pris et réduits en esclavage.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_184"></a><a href="#FNanchor_184"><span class= +"label">[184]</span></a>Il se réfugia au Tania. Il revint, plus +tard, vivre en simple particulier auprès de l’aguid el Maḥâmid.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_185"></a><a href="#FNanchor_185"><span class= +"label">[185]</span></a>Moḥammed el Hachaïchi, <em>Voyage au pays +des Senoussia</em>, p. 130.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_186"></a><a href="#FNanchor_186"><span class= +"label">[186]</span></a><em>Voyage au pays des Senoussia</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_187"></a><a href="#FNanchor_187"><span class= +"label">[187]</span></a>Capitaine Julien, <em>Le Dâr +Ouadaï</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_188"></a><a href="#FNanchor_188"><span class= +"label">[188]</span></a>ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma (le +taquin), était fils de Chérif et de momo Maden. Nachtigal rapporte +qu’on le surprit versant des larmes le jour de l’avènement du +sultan ʿAli. Celui-ci le fit aveugler : mais on dut s’y +prendre mal, car Abou Kouyouma réussit à quitter la capitale et à +rassembler des partisans. On s’empara de lui et, à la suite d’une +nouvelle opération, il perdit complètement la vue. « Comme la +plupart de ses frères aveuglés, Abou Kouyouma passait la plus +grande partie de ses jours à absorber d’énormes quantités de +merissé ». Le sultan ʿAli l’avait nommé aguid ed Debaba, +charge dans laquelle il fut remplacé par son fils Acyl. Une fille +de Abou Kouyouma, Habbo, épousa le sultan Ibrahim : elle eut +un fils, Moḥammed Ṣâlèḥ, que Doud-Mourra fit aveugler.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_189"></a><a href="#FNanchor_189"><span class= +"label">[189]</span></a> +</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><em>Dar ed dimmé</em> +</td> +<td>Homme courageux,</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Abou Goudjia seghir</em> +</td> +<td>Le jeune Abou Goudjia</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Ma errouft léh senné</em> +</td> +<td>Ignorait qu’on voulût le saisir.</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Adjâouid mergo</em> +</td> +<td>Les adjaouid sortirent,</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Qotolo dimmé...</em> +</td> +<td>Il y eut un combat sanglant...</td> +</tr> + +<tr> +<td class="sect1top"><em>Choter as soulba</em> +</td> +<td class="sect1top">Pourquoi la ceinture blanche autour des +reins ?</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Chounhou chôoura</em> +</td> +<td>Qu’est-il donc arrivé,</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>la ʿyal abba</em> +</td> +<td>O fils de mon père ?</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Abou Goudjia mereg</em> +</td> +<td>Abou Goudjia est sorti</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>Chila léna ed derba</em> +</td> +<td>Montre-nous le chemin qu’il a pris, etc.</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="tdc">(Chanson ouadaïenne.)</td> +</tr> +</table> + +<p><em>Abou Goudjia</em> (l’homme à la longue chevelure) est le +surnom populaire donné à Acyl. Le sultan du Ouadaï doit avoir la +tête rasée ; mais tout prétendant au trône laisse pousser ses +cheveux, car la longue chevelure est un signe de revendication. +Acyl répétait souvent qu’il ne sacrifierait sa belle chevelure +frisée, que lorsqu’il aurait été proclamé sultan du Ouadaï.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_190"></a><a href="#FNanchor_190"><span class= +"label">[190]</span></a><em>Doud-Mourra</em> signifie : le +lion de Mourra. Mourra est un village du sultan, sur la route +d’Abéché à El Fâcher.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_191"></a><a href="#FNanchor_191"><span class= +"label">[191]</span></a>Destenave et Truffert, <em>La région du +Tchad</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_192"></a><a href="#FNanchor_192"><span class= +"label">[192]</span></a>Fourneau, <em>Deux années dans la région du +Tchad</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_193"></a><a href="#FNanchor_193"><span class= +"label">[193]</span></a>Il avait été également question d’un +rapprochement entre Doud-Mourra et Acyl.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_194"></a><a href="#FNanchor_194"><span class= +"label">[194]</span></a>Moḥammed ould Bechara avait épousé Mérem +Habbo, fille de ʿAli, en 1873. Il n’en eut pas d’enfant. Mérem +Habbo lui fut enlevée par le sultan Yousouf, qui donna à l’aguid sa +fille, Mérem Zenaba.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_195"></a><a href="#FNanchor_195"><span class= +"label">[195]</span></a>La frontière virtuelle, séparant le Ouadaï +du Territoire du Tchad, était marquée par les villages de +Malabesse, Boullong, Sommo, Boli, Zan. Elle passait, en dernier +lieu, à Amm Timan, sur le Baḥr es Salamat.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_196"></a><a href="#FNanchor_196"><span class= +"label">[196]</span></a>Le tableau est très flatté, car le +caractère de Gaourang est bien moins simple et beaucoup moins +sympathique que ce que l’on veut bien dire.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_197"></a><a href="#FNanchor_197"><span class= +"label">[197]</span></a>Après son arrestation, Acyl avait été +déporté à Kémo. On le fit changer plusieurs fois de résidence. Il +fut même envoyé à Brazzaville. En dernier lieu, il se trouvait à +Laï, auprès du commandant Julien, quand le lieutenant-colonel +Largeau lui rendit, avec la liberté, l’espoir d’arriver un jour au +trône du Ouadaï (fin 1906). Il a été déposé en juin 1912.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_198"></a><a href="#FNanchor_198"><span class= +"label">[198]</span></a><em>Le Temps</em>, 10 novembre 1908.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_199"></a><a href="#FNanchor_199"><span class= +"label">[199]</span></a>Après l’arrestation d’Acyl, le commandant +Largeau avait déjà fait tenir un message à Doud-Mourra, par +l’intermédiaire de Mérem Samèh, sœur du sultan ouadaïen, qui fut +renvoyée à Abéché.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_200"></a><a href="#FNanchor_200"><span class= +"label">[200]</span></a>Largeau, <em>La France devant le +Ouadaï</em> (<em>Revue des Troupes Coloniales</em>, 1910).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_201"></a><a href="#FNanchor_201"><span class= +"label">[201]</span></a>Les Oulâd Slimân sont appelés +<em>Minimini</em> par les indigènes du Kanem et du Baḥr el +Ghazal ; dans la partie orientale du Ouadaï, ce nom est +réservé aux Bideyat et aux Zegâoua.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_202"></a><a href="#FNanchor_202"><span class= +"label">[202]</span></a>Barkaï est un partisan d’Acyl, qui fut fait +d’abord aguid el Khouzam et reçut ensuite le kademoul d’aguid er +Râchid. Bidey d’origine, il alla tout jeune au Borkou, où il fut +capturé par un rezzou ouadaïen. Emmené à Abéché, il y resta +longtemps et débuta comme petit touèr du sultan Yousouf. Plus tard, +il embrassa la cause d’Acyl.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_203"></a><a href="#FNanchor_203"><span class= +"label">[203]</span></a>Rapport du capitaine Chauvelot.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_204"></a><a href="#FNanchor_204"><span class= +"label">[204]</span></a>Diado était un vieux partisan d’Acyl : +il appartenait à la tribu arabe des Missiriyé.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_205"></a><a href="#FNanchor_205"><span class= +"label">[205]</span></a>Cf. <em>Lettres du lieutenant-colonel +Moll</em>, p. 255-280.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_206"></a><a href="#FNanchor_206"><span class= +"label">[206]</span></a>Chevalier, <em>L’Afrique centrale +française</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_207"></a><a href="#FNanchor_207"><span class= +"label">[207]</span></a><em>Étude sur le Dar-Fertyt</em> +(communiquée par le capitaine Modat).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_208"></a><a href="#FNanchor_208"><span class= +"label">[208]</span></a>Après le massacre de Crampel, du docteur +Moḥammed Saïd, de Biscarrat et de leur escorte, Senousi écrivit à +Râbaḥ pour lui faire part de l’événement. Celui-ci eut un mouvement +de colère, mais envoya néanmoins son intendant réclamer à Senousi +tout le personnel — le Targui et les douze Toucouleurs qui avaient +trahi Crampel, ainsi que la Pahouine Niarinzé avaient été épargnés +— et le matériel de la mission. Le sultan finit par remettre une +partie des armes, des munitions et des marchandises, ainsi que dix +Toucouleurs et Niarinzé. Comme il avait caché sous terre le reste +du butin, qu’il avait éloigné de Châ les deux Toucouleurs parlant +arabe et que le Targui était parti vers le Nord, Senousi put jurer +sur le Qorân « qu’il ne lui restait plus rien de Crampel +<em>sur</em> la terre de Châ ».</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_209"></a><a href="#FNanchor_209"><span class= +"label">[209]</span></a>Rapport du capitaine Modat au sujet du +combat de Ndélé, le 12 janvier, et de la tentative de surprise du 7 +février 1911.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_210"></a><a href="#FNanchor_210"><span class= +"label">[210]</span></a><em>Journal officiel de l’Afrique +équatoriale française</em>, 1<sup>er</sup> juillet.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_211"></a><a href="#FNanchor_211"><span class= +"label">[211]</span></a><em>Le Matin</em>, 2 novembre 1911.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_212"></a><a href="#FNanchor_212"><span class= +"label">[212]</span></a><em>Le Temps</em>, 18 octobre 1911.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_213"></a><a href="#FNanchor_213"><span class= +"label">[213]</span></a>Il en a été déposé le 5 juin 1912, interné +à Laï et n’a pas été remplacé. Cette mesure a été motivée par son +attitude hostile à la France. Le Ouadaï est administré par le +colonel Largeau à l’aide de sept hauts dignitaires indigènes.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_194">[194]</span><a id= +"p2c03"></a>LES POPULATIONS DU OUADAÏ</h3> + +<hr class="decor width6"> + +<p class="space-above15">Nous allons maintenant passer rapidement +en revue les divers éléments qui constituent la population du +Ouadaï<a id="FNanchor_214"></a><a href="#Footnote_214" class= +"fnanchor">[214]</a>.</p> + +<p>Nachtigal évaluait la population du Ouadaï à deux millions et +demi d’habitants ; le capitaine Julien ne la supposait pas +inférieure à deux millions ; et enfin on croit actuellement +que, cette population ayant été décimée par un état de guerre +perpétuel et par des razzias périodiques d’esclaves sur les confins +du royaume, le chiffre doit être ramené à moins d’un million.</p> + +<h4>MABA</h4> + +<p>Le groupe ethnique le plus considéré est formé par les +Maba : ce sont des Ouadaoua de race, qui vinrent librement à +l’islamisme et aidèrent ʿAbd el Kerim à chasser les Toundjour. Leur +pays aurait été appelé <em>dâr maba</em> à cause de sa richesse en +eau. Ils parlent le <em>bora mabang</em> (langue des Maba) et +présentent tous à peu près les mêmes caractères. Ces indigènes ont +le teint noir : ils arrangent leurs cheveux en petites tresses +et possèdent, entre le cou et l’oreille, une excroissance de la +peau, obtenue par l’application de ventouses<a id= +"FNanchor_215"></a><a href="#Footnote_215" class= +"fnanchor">[215]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_195">[195]</span>Nous avons vu le +rôle joué autrefois au Ouadaï par la population énergique des Maba. +Ils sont toujours restés attachés aux traditions qui assuraient +leur prédominance dans le pays. Mais l’extension énorme du Ouadaï, +les progrès de l’armement et l’importance acquise par les +contingents des aguids diminuèrent l’influence des tribus +autochtones. Autrefois, le sultan devait être fils d’une femme +maba ; aujourd’hui, il n’en est plus de même et les quatre +derniers sultans (Ibrahim, Ghazali, Doud-Mourra et Acyl) naquirent +de femmes étrangères.</p> + +<p>Les Maba abusent de la merissé et ont, dans tout le pays, une +grande réputation de brutalité. Voici, d’ailleurs, le jugement que +Nachtigal a porté sur ces indigènes : « Les Maba sont +bien les gens les plus orgueilleux, les plus fanatiques, les plus +mesquins que j’aie rencontrés au cours de mes voyages. L’arrogance +qu’ils affichent à l’égard des étrangers n’est pas faite seulement +de fanatisme religieux mais encore de l’intime conviction qu’ils +ont de la supériorité de leur patrie, de leur souverain et de leur +propre personne<a id="FNanchor_216"></a><a href="#Footnote_216" +class="fnanchor">[216]</a> ».</p> + +<p>Les Maba comprennent les tribus suivantes : Kodoï, Oulâd +Djema’, Galoum, Dekker, Malanga, Madaba (ou Mandaba), Madala (ou +Mandala), Matlamba, Abissa.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Kodoï.</span> — Leur +nom vient de <em>kodok</em>, qui signifie montagne. Ce sont des +montagnards qui habitent, au nord-est de Ouara, la région marquée +par le mont Kardjago. On les appelle aussi Abou Senoun<a id= +"FNanchor_217"></a><a href="#Footnote_217" class= +"fnanchor">[217]</a> (les hommes aux dents), parce qu’ils ont les +dents rouges. Ils comprennent plusieurs fractions (Matouk Sing, +Galak Sing, Margak Sing, Oudjak Sing) et des forgerons +(Nemena).</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_196">[196]</span>Les Kodoï +parlent le maba et l’arabe : leur gouverneur porte le titre de +<em>melik</em>. Les Kodoï et les Oulâd Djema’ sont les tribus +autochtones les plus considérées du Ouadaï.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Oulâd Djema’.</span> — +Les Oulâd Djema’ sont étroitement apparentés aux Kodoï. Les deux +tribus vivaient autrefois réunies : elles inquiétaient alors +les sultans du Ouadaï par leur turbulence. Kharout es Seghir les +sépara et donna le commandement de l’une d’entre elles à un +kamkalek de l’époque, Djema’ : les sujets de ce dignitaire +furent désormais appelés Oulâd Djema’. Les deux tribus n’en +continuèrent pas moins à marcher la main dans la main, dans tous +les mouvements qui agitèrent le Ouadaï, et à rallier autour d’elles +le reste des Maba. Les Oulâd Djema’ habitent le pays au nord de +celui des Kodoï.</p> + +<p>Au début de juin 1911, Kodoï et Oulâd Djema’ se sont soulevés +contre notre domination. Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui +n’avait point d’escorte, fut attaqué par de nombreux insurgés et se +tira un coup de revolver sous le menton, pour ne point tomber +vivant entre leurs mains. On a écrit que la lourdeur des impôts +prélevés par les émissaires du sultan Acyl avait provoqué la +révolte. « Le pays qui, du temps de Doud-Mourra, ne payait +presque pas d’impôts — ce sultan trouvant ce dont il avait besoin +en razziant les pays voisins — croit aujourd’hui que toutes les +exactions qu’il subit sont notre fait<a id= +"FNanchor_218"></a><a href="#Footnote_218" class= +"fnanchor">[218]</a>. » Il est possible que les nouveaux +fonctionnaires ouadaïens aient eu la main lourde et aient pressuré +quelque peu leurs administrés. Il existe, au Ouadaï, des habitudes +séculaires contre lesquelles il faudra réagir. Mais il ne faut +point perdre de vue que les Maba — et en particulier les Kodoï et +Oulâd Djema’ — ont toujours joui de privilèges spéciaux et que le +fait de subir la loi commune a dû les irriter profondément. Du +reste, ces montagnards belliqueux ont souvent fait preuve +d’indépendance à l’égard du pouvoir d’Abéché, et la révolte du mois +de juin ne doit nullement<span class="pagenum" id= +"Page_197">[197]</span> surprendre. Elle fut réduite, en une +quinzaine de jours, par le détachement du capitaine Chauvelot et la +colonne du commandant Hilaire, qui revenaient de l’Ennedi.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Galoum et +Dekker.</span> — Les Galoum et les Dekker, peu nombreux, sont de la +famille des Oulâd Djema’.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Malanga, Mandaba et +Mandala.</span> — Les Malanga, les Mandaba et les Mandala comptent +parmi les tribus les plus anciennes du pays. Ils ont joué un rôle +historique important et c’est ce qui explique les privilèges +honorifiques dont leurs chefs continuent à jouir. Ces Maba, +actuellement très réduits, sont groupés dans les quelques montagnes +qui avoisinent Ouara du côté de l’Est. On trouve aussi des Malanga +dispersés dans les pays du Sud, particulièrement chez les +Kelinguen.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Matlamba</span> (ou +<span class="bold">Debba</span>). — Cette tribu, analogue aux +précédentes, s’est éparpillée et ne compte plus.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Abissa.</span> — Les +Abissa, peu nombreux, parlent le maba.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Kelinguen</span>.</h4> + +<p>Le Kelinguen est une région de montagnes qui constituent le plus +gros massif des environs d’Abéché et dont les premiers contreforts +se trouvent à quelques kilomètres à l’est de la capitale. D’après +Nachtigal, les gens qui habitent ce pays ne forment pas une tribu +particulière : ils sont de race kodoï, mararit, kabga ou +arabe. Cependant l’usage s’est établi de parler de la tribu des +Kelinguen. Celle-ci jouit d’une grande influence au Ouadaï ; +elle soutint Moḥammed Chérif dans les luttes que ce prince dut +mener contre l’élément maba. L’ami fidèle du sultan Doud-Mourra, +l’aguid el Maḥamid Moḥammed ould Bechara, appartenait à une famille +illustre des Kelinguen.</p> + +<p>La majeure partie du pays kelinguen — lequel contient un grand +nombre de villages — était la propriété de la famille du sultan +Doud-Mourra et de quelques Ouadaïens de noble origine. « Ce +qui est assez curieux dans tous ces villages,<span class="pagenum" +id="Page_198">[198]</span> c’est de voir la division en quartiers +très séparés. Il y a d’abord le village ouadaïen ; puis, à +quelque distance, ceux qui appartiennent à de grands personnages. +C’est ainsi que la mère du sultan a 253 villages à elle. Dans ces +villages sont des captifs qui sont loin d’être à plaindre. Ils ont +des cases, sont nourris ainsi que leurs familles, possèdent même +souvent des moutons que leurs maîtres leur ont donnés en cadeaux. +En échange, ils cultivent le mil pour leurs patrons et gardent +leurs troupeaux. La seule chose qui était pénible dans leur +situation, c’est que leurs enfants n’étaient pas à eux et que leurs +maîtres pouvaient les vendre ou les transporter ailleurs à leur +guise<a id="FNanchor_219"></a><a href="#Footnote_219" class= +"fnanchor">[219]</a>. »</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Tribus devenues analogues aux +Maba</span>.</h4> + +<p>Les Kondongo, les Mararit et les Mimi, quoique n’appartenant pas +au groupe maba, sont cependant considérés comme des tribus de race +noble (<em>ḥourrin</em>). Autrefois, lorsque le sultan était tenu +de respecter la coutume qui a régné si longtemps au Ouadaï, il +pouvait, sans déroger, prendre femme dans l’une de ces trois +tribus.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Kondongo</span> ou +<span class="bold">Oulâd Mêsé.</span> — Les Kondongo forment la +tribu la plus considérée du groupe : ils comptent même parmi +les tribus autochtones du Ouadaï. Ils ne sont venus à l’islâm +qu’après les Maba : ils aidèrent cependant ʿAbd el Kerim dans +sa lutte contre le paganisme.</p> + +<p>Nachtigal dit que les Kondongo ressemblent aux Maba, au physique +comme au moral. Ils habitent au pied de la chaîne montagneuse qui +s’étend à l’ouest d’Abéché et que coupe, vers son milieu, la route +conduisant au dar Zioud. Ils se sont également répandus vers le +Nord, du côté des pics Tolfou, Dobou, Chibi, etc., et ils se sont +mélangés aux habitants de cette contrée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span>Cette tribu +parle le bora-mabang et un dialecte qui en est dérivé.</p> + +<p>Les Mararit et les Mimi sont venus à l’islâm en même temps que +les Maba et ils ont secondé les efforts de ʿAbd el Kerim. Chacune +de ces deux tribus parle une langue qui lui est propre.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Mararit.</span> — Les +Mararit sont ainsi appelés du nom de leur ancêtre Marra ; on +les nomme aussi Abou Chârib (les hommes aux moustaches) et Abii. +Avec eux vivent les Châlé, Oro et Kourbô : ces indigènes +parlent des dialectes plus ou moins apparentés à celui des Mararit, +mais qui en diffèrent toutefois d’une manière notable. Nachtigal +fait d’ailleurs remarquer que, au Darfour, ces fractions sont +indépendantes des Mararit. Ceux-ci jouissent au Ouadaï d’une +mauvaise réputation : on les dit sans cœur, sans foi et sans +parole. On les trouve dans le pays à l’est des Kodoï : ils +gardaient autrefois le Ouadaï des attaques des Tama.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Mimi</span> ou +<span class="bold">Moutoutou.</span> — Cette tribu est très +nombreuse, mais beaucoup de ses membres se sont dispersés dans le +sud du Ouadaï, où ils vivent mélangés aux autres peuplades. +Nachtigal rapporte que les Mimi sont braves et cruels et qu’ils +sont gouvernés par un <em>melik ḥourr</em>, jouissant de certaines +prérogatives.</p> + +<p>Les Mimi habitent le pays situé au nord de celui des Oulad +Djema’ et des Mararit : ils voisinent avec les Zegâoua et avec +les Arabes Maḥâmid d’Ourâda. Dans leur région, « le terrain +est généralement sablonneux ; les dunes alternent avec le naga +(terrain siliceux très dur). L’eau est assez rare..... Les villages +sont grands, bien tenus, bâtis sur des dunes près des points d’eau. +Les principales cultures sont le mil et le coton. Avec les Mimis +vivent quelques tribus d’Arabes Maḥamids qui établissent leurs +campements sur les bords de l’ouadi Fétité<a id= +"FNanchor_220"></a><a href="#Footnote_220" class= +"fnanchor">[220]</a> ». Les Mimi ont contracté de +nombreuses<span class="pagenum" id="Page_200">[200]</span> +alliances avec les Zegâoua, auxquels ils ressemblent beaucoup au +moral. Le sultan du Ouadaï faisait administrer le dar Mimi par un +kamkalek : ce fonctionnaire percevait l’impôt et rendait la +justice au nom de son maître.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Tribus immigrées</span>.</h4> + +<p>Les indigènes dont nous allons parler présentent une analogie +presque complète avec ceux des deux groupes précédents. Ils sont +cependant considérés comme n’étant pas de race noble. Ils +comprennent les tribus suivantes : Ganyanga, Banadoula, Kabga, +Koubou et Nas Djoumbo.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Ganyanga.</span> — Ils +habitent le pays au nord-est d’Abéché. Ce sont d’anciens +fétichistes immigrés dans la région des Maba : leur nom, qui +est synonyme de l’arabe <em>ʿarianin</em> (nus), leur a été donné +en souvenir de l’habillement sommaire qu’ils avaient autrefois. Ils +ne sont pas nombreux et vivent mélangés aux Maba, dont ils parlent +la langue et avec lesquels ils présentent la plus grande +analogie.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Banadoula.</span> — Les +Banadoula sont également des fétichistes immigrés : ils +parlent la langue maba.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Kabga.</span> — Cette +tribu fut convertie à l’islâm par la force des armes. Le pays des +Kabga, situé à côté de celui des Mimi, renferme une montagne +inaccessible, le djebel Kabga, qui permit à ces indigènes de rester +longtemps indépendants du Ouadaï : ils furent cependant +vaincus et dispersés. On les trouve actuellement dans le Kelinguen +et du côté de Mourra, le village du sultan. Les Kabga se sont +mélangés aux Maba, auxquels ils ressemblent beaucoup : ils +possèdent toutefois une langue qui leur est propre.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Koubou.</span> — Les +Koubou dépendent politiquement des Mararit.<span class="pagenum" +id="Page_201">[201]</span> Nachtigal dit qu’ils appartiennent au +même groupe ethnique que ces derniers et qu’ils en sont peut-être +issus. Ils parlent, en tout cas, un dialecte se rapprochant du +mararit.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Nas Djoumbo.</span> — +Les gens qui habitent la région de Ḥadjer Djoumbo sont actuellement +analogues aux Maba.</p> + +<p>C’est dans la région comprise entre Ḥadjer Djoumbo et Ourâda que +se trouve le ouadi Yên, sur les bords duquel de nombreuses tribus +nomades (Noarma, Zegâoua, Missiriyé, etc.) viennent installer leurs +campements, à la fin de la saison des pluies. Le reste du pays est +habité par des Mimi, Nâs Djoumbo et autres Ouadaïens, qui cultivent +un peu de mil et de coton.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Tribus plus ou moins alliées aux +Maba</span>.</h4> + +<p>Le groupe formé par les Karranga, Fala, Kachméré, Marfa, +Kadjanga, Ali et Moyo se rapproche beaucoup du groupe maba, soit +que ces indigènes possèdent des liens de parenté avec les tribus +autochtones, soit qu’ils en aient adopté les mœurs et les coutumes. +Sauf certaines fractions des Kadjanga, les tribus de ce groupe +furent converties par la force des armes (<em>anermélé</em>).</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Karranga.</span> — Les +Karranga sont considérés comme étant de meilleure noblesse que les +maîtres du pays. Cette tribu est très belliqueuse et fort redoutée +pour sa cruauté : elle est gouvernée par un melik. Les +Karranga sont étroitement alliés aux Maba : ils parlent un +dialecte spécial qui n’est qu’un dérivé du bora-mabang. Ils +habitent les montagnes qui se trouvent au nord d’Am Deguemat. C’est +dans le massif des Karranga qu’était autrefois installée la +souveraineté des Toundjour : leur sultan avait sa capitale au +pied du mont Kadama.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Fala</span> ou +<span class="bold">Bakka.</span> — Les Fala se rattachent aux +Karranga. Ils ressemblent en tous points aux tribus maba, dont ils +ont les mœurs et les usages. Ils habitent les montagnes situées +au<span class="pagenum" id="Page_202">[202]</span> sud d’Am +Deguemat et parlent un dialecte dérivé du bora-mabang.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Kachméré.</span> — Les +Kachméré présentent le type maba, mais leur teint est un peu moins +noir que celui des tribus autochtones. Ils ont des mœurs et des +coutumes différentes : c’est ainsi qu’ils mangent des mets que +les Maba considèrent comme impurs (grenouille, lézard). Ce sont des +gens très pacifiques. Ils parlent un dialecte spécial dérivé du +bora-mabang. Cette tribu habite le pays de la rive gauche de la +Bétêha, au nord du massif des Karranga.</p> + +<p>Les Kourdjinna parlent un dialecte apparenté au kachméré.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Marfa.</span> — Les +Marfa ressemblent aux Maba au point de vue physique, mais ils ont +les mœurs et les coutumes des Kachméré. Ils sont également d’humeur +pacifique et leur tribu est la seule qui n’ait jamais pris les +armes contre les sultans du Ouadaï. Ils parlent un dialecte dérivé +du bora-mabang, assez proche de celui des Kadjagsé. Ils habitent le +pays à l’est des Karranga.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Kadjanga</span> ou +<span class="bold">Abou Derreg.</span> — Les Kadjanga vivent au +milieu de Maba authentiques : ils se sont alliés à ceux-ci et +l’accord le plus parfait règne entre les deux populations. C’est +pourquoi on range parfois cette tribu parmi les Maba de race : +cependant une fraction des Kadjanga a été convertie à l’islâm par +la force des armes. Ces indigènes parlent la langue maba et un +dialecte qui en est dérivé. Ils sont peu nombreux et ont la +réputation d’être braves, mais cruels. Leur tribu habite la région +de la haute Bétêha, et la partie orientale du territoire qu’elle +occupe est marquée par le confluent des Delal, Lobbode et +Mondjobok.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Ali.</span> — Les Ali +habitent la partie orientale du Ouadaï et sont installés à côté des +Massalat el Hôch. Ils se rapprochent quelque peu des Maba par les +mœurs, les coutumes et les traditions. Ils parlent le bora-mabang +et un dialecte qui en est très éloigné ou peut-être même totalement +différent.</p> + +<p class="space-above15"><span class="pagenum" id= +"Page_203">[203]</span><span class="bold">Moyo.</span> — Les Moyo +semblent appartenir à la même famille que les Marfa. Ils ont le +teint plus noir que les Maba. Ils parlent le bora-mabang et un +dialecte qui leur est propre. Cette tribu, peu nombreuse, vit en +très bons termes avec les Marfa et les Kadjagsé : son +territoire est d’ailleurs situé entre celui de ces deux tribus. Les +Moyo habitent quelques montagnes au nord d’Akroub et d’Amm +Goudjia.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Kadjagsé ou Kadjaksé</span> +</h4> + +<p>Les Kadjagsé paraissent se rattacher à la famille des +Marfa : ils parlent d’ailleurs la même langue que ceux-ci. +Nachtigal dit que les Kadjagsé sont très honnêtes et très bons. +Dans tout le Ouadaï, en effet, ces indigènes jouissent d’une +excellente réputation : on ajoute aussi qu’ils sont très pieux +et que leur tribu compte de nombreux fogara. Il est de toute +évidence que des gens aussi brutaux que les Maba devaient accuser +de lâcheté une pareille population.</p> + +<p>Le pays des Kadjagsé est parsemé de petites montagnes, dont la +plus élevée est le djebel Abassa<a id="FNanchor_221"></a><a href= +"#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. Ces montagnes +produisent beaucoup de miel, qui est recueilli avec soin par les +habitants et leur sert à acquitter une partie de l’impôt : la +tribu envoie tous les ans une grande quantité de pots de miel au +sultan d’Abéché. Chose assez curieuse, d’ailleurs, cette industrie +diminue quelque peu l’estime en laquelle certains indigènes +tiennent la population sympathique des Kadjagsé : d’après eux, +le fait d’enlever aux abeilles le fruit de leur travail serait +désagréable à Allah. Le faqih médagaoui, qui nous donnait ce +renseignement, avait visité le Kadjagesé alors qu’il était +mehadjiri. Il professait le plus sérieusement du monde l’opinion +précédente sur l’apiculture : mais cela ne l’empêchait pas de +faire ses délices des petits gâteaux au miel que lui +confectionnaient ses femmes.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span>Le pays des +Kadjagsé avoisine le dâr Sila. Ces indigènes sont administrés par +des chefs plus ou moins importants (melik, mandjak) : le plus +élevé en grade porte le nom de khalifa.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Tribus absolument différentes des +Maba</span>.</h4> + +<p>Les tribus que nous venons d’étudier se rattachaient aux Maba +d’une façon plus ou moins directe, par le mélange du sang ou par +l’affinité de la langue et des mœurs. Nous allons voir maintenant +des tribus qui en diffèrent complètement et dont les dialectes — +sauf cependant pour les Massalat — ne sont point apparentés au +bora-mabang.</p> + +<p>Les Soungor, Guimr, Tama et Djebel forment un groupe spécial. +Ces indigènes ressemblent physiquement au Maba, mais ils en +diffèrent beaucoup au moral : ils parlent une langue qui leur +est propre.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Soungor.</span> — Les +Soungor sont très religieux. Ils furent cependant convertis à +l’islâm par la force des armes. Ils ont la réputation d’être +jaloux, rancuniers et traîtres. Cette tribu possède de nombreux +chevaux et habite la haute région du Lobbode et du Delal, sur la +frontière du Darfour, au sud-est du dâr Tama.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Guimr</span> ou +<span class="bold">Ermbeli<a id="FNanchor_222"></a><a href= +"#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>.</span> — Les Guimr (ou +Guemr, Guemra) sont originaires du Darfour. Ils furent les premiers +habitants du dâr Tama. Leur teint est foncé et quelquefois cuivré. +Les Guimr du Ouadaï se sont dispersés : on les trouve +aujourd’hui dans le dâr Guimr (capitale Ganâtir) et aussi dans le +dâr Tama, au Guerri et dans le dâr Zioud (Bir Yoyo).</p> + +<p>Nachtigal dit que la langue des Dorouqq, qui sont originaires de +l’Afrique Centrale et habitent le dâr Zioud (Bir Yoyo), paraît être +de la même famille que celle des Guimr.</p> + +<p>Le dâr Guimr a toujours été en butte aux pillages de +ses<span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> voisins — +notamment des Foriens, depuis que ʿAli Dinar règne à El Fâcher. Le +sultan actuel, Idris, « a reçu de son père un pays riche et +prospère. Envahi et battu par les Foriens, il s’est vu enlever la +moitié de ses villages et ses 1.000 fusils. Depuis, son pays a été +la proie de qui voulait : il a été razzié trois fois par les +Foriens, trois fois par les Massalit et deux fois par les Za’aoura +(Zeghâoua, Zegâoua), de sorte qu’il lui reste bien peu de sa +grandeur première<a id="FNanchor_223"></a><a href="#Footnote_223" +class="fnanchor">[223]</a>. »</p> + +<p>Après la prise d’Abéché et l’occupation du Tama, Idris appela +dans son pays le lieutenant Delacommune, qui se trouvait à Niéré. +Cet officier s’y rendit en novembre 1909. Le sultan le supplia de +rester à Ganâtir, afin de mettre le dâr Guimr à l’abri de toute +incursion ennemie ; mais satisfaction ne put point être donnée +à Idris. Après le massacre de la colonne Fiegenschuh, les Foriens +envahirent son pays : un neveu de ʿAli Dinar, Aḥmadou Beïda, +fut intronisé par eux comme sultan du Guimr. Idris s’enfuit au Tama +et se replia ensuite sur Bir Ṭaouil, en compagnie de l’aguid +Barkaï. Après la défaite des Foriens à Guéréda, il envoya son fils +Aboubeker à Ganâtir et alla lui-même le rejoindre quelque temps +après.</p> + +<p>A la fin de 1910 et au début de 1911, les Foriens firent de +nouvelles incursions dans la partie orientale du Ouadaï : le +capitaine Chauvelot, qui les poursuivit jusque dans le Darfour, ne +réussit pas à les atteindre. Depuis lors, l’insurrection ouadaïenne +a attiré sur d’autres points l’attention du commandement, et il est +probable que l’occupation du dâr Tama et celle du dâr Guimr ne se +feront pas de quelque temps encore.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Tama.</span> — Les Tama +ont du sang dadjo dans les veines. Les Guimr régnaient à l’origine +dans le pays de Niéré, mais une famille de race dadjo, originaire +du dâr Sila, arriva au pouvoir. Ainsi s’explique, dit Nachtigal, la +survivance chez<span class="pagenum" id="Page_206">[206]</span> les +Tama, et particulièrement chez leurs femmes, de certains caractères +distinctifs des Dadjo.</p> + +<p>Les Tama, quoique laborieux et de mœurs paisibles, ont +énergiquement défendu leur pays contre les entreprises des sultans +ouadaïens. ʿAbd el Kerim Saboun les réduisit d’une façon qui +semblait à peu près définitive. Moḥammed Chérif dut marcher de +nouveau contre eux et essuya plusieurs échecs, avant d’arriver à +les soumettre. Le sultan du dâr Tama installé par Chérif, Ibrahim, +ne tarda pas, d’ailleurs, à briser le lien de vassalité qui +l’unissait au Ouadaï : il donna même asile à plusieurs chefs +ouadaïens rebelles, au tangtalek Moḥammed Harir ainsi qu’au +prétendant Adem (fils du sultan ʿAbd el ʿAziz), et il refusa de les +livrer à Chérif. En souvenir des campagnes qui avaient dû être +menées contre le Tama, l’usage se perpétua chez les souverains +d’Abéché de faire un simulacre de razzia de ce pays, lors de leur +avènement au trône.</p> + +<p>C’est à tort que le capitaine Julien croit qu’Édouard Vogel fut +assassiné à Niéri, la capitale du dâr Tama. L’explorateur allemand +fut assommé par les gens de l’aguid Djerma, dans les environ +d’Abéché, vers la fin de l’année 1856<a id= +"FNanchor_224"></a><a href="#Footnote_224" class= +"fnanchor">[224]</a>. Les seuls Européens qui aient trouvé la mort +dans le dâr Tama sont : Giorgiadis, qui mourut aux environs de +Niéré en 1880, et le lieutenant Boyd Alexander, qui fut assassiné +le 2 avril 1910, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré.</p> + +<p>Durant le règne de ʿAli, les troupes ouadaïennes eurent de +nouveau à combattre les Tama. L’aguid el Khouzam Dannah prit la +fuite dans une rencontre avec les rebelles, qui avait coûté la vie +à l’aguid el Djaʿâdné Fadhel Allah. ʿAli enleva le kademoul à +Dannat et le remit à Zaït, qui devint plus tard aguid el Djaʿâdné +et fut remplacé par Yousouf en Nefsa.</p> + +<p>Les voyageurs italiens Massari et Matteucci +séjournèrent<span class="pagenum" id="Page_207">[207]</span> au dâr +Tama du 5 septembre au 25 octobre 1880, avant de pénétrer au +Ouadaï. Le sultan du pays, Ibrahim, les reçut fort bien et +s’intéressa à leurs projets de voyage : il parut rassuré +lorsque les chrétiens lui annoncèrent qu’ils étaient porteurs d’une +lettre du Gouvernement égyptien pour le sultan d’Abéché, Yousef, et +que, au cas où ce dernier leur refuserait l’autorisation de +pénétrer au Ouadaï, ils retourneraient au Darfour. Ibrahim écrivit +alors à son suzerain et chargea un faqih de porter cette lettre à +Abéché, en même temps que celle des deux voyageurs. Un compagnon de +route de ceux-ci, Giorgiadis, mourut le 16 septembre dans un petit +village des environs de Niéré et, le 1<sup>er</sup> octobre, le +prince Giovanni Borghese, qui les avait accompagnés au dâr Tama, +prit la route de Birrak et d’Abou Keren pour revenir au Darfour. Le +sultan du Ouadaï, Yousef, envoya quelques-uns de ses gens, afin +d’avoir des renseignements précis sur le compte des Européens qui +demandaient à traverser ses États. Un faqih interrogea les +voyageurs et sa conclusion fut : que les Ouadaïens et les +chrétiens avaient une religion différente, mais que ceux-ci +croyaient également à un Dieu unique et qu’un lien fraternel les +unissait aux musulmans. Quand il sut à quoi s’en tenir, le sultan +Yousef chargea un de ses amins et l’aguid ed Debaba d’aller +chercher les deux voyageurs et de leur dire, en même temps, qu’il +désirait fort posséder une carabine Winchester. Massari et +Matteucci purent alors prendre la route d’Abéché.</p> + +<p>Les renseignements que le diario de Matteucci donne sur le dâr +Tama présentent quelque intérêt : c’est un pays couvert de +montagnes, de formation granitique, dont la plus grande, haute de +180 mètres, atteint à une altitude de 300 mètres au-dessus du +niveau de la mer — l’industrie de Gneri (Niéré) est nulle et le +commerce est également presque nul ; quelques Djellâba du +Darfour viennent dans le pays —. « Les gens du Tama sont une +belle race. De taille élevée (près de 1<sup>m</sup>,80), tête +brachycéphale (350), angle facial très ouvert (81°). Ils ne sont +pas curieux. Ils s’habillent avec<span class="pagenum" id= +"Page_208">[208]</span> décence et obéissent bien à l’autorité qui +les commande<a id="FNanchor_225"></a><a href="#Footnote_225" class= +"fnanchor">[225]</a>. » Le Tama est séparé du Ouadaï par une +zone inhabitée d’environ 50 kilomètres, « désert tout +artificiel, dû aux guerres incessantes entre les deux pays ; +la végétation y est très belle »<a id= +"FNanchor_226"></a><a href="#Footnote_226" class= +"fnanchor">[226]</a>. La capitale du Tama, Niéré, se trouve à 125 +kilomètres d’Abéché.</p> + +<p>Après la prise d’Abéché, le lieutenant-colonel Millot se rendit +au dâr Tama. Le sultan du pays, ʿOthmân, était hostile aux +Français : il abandonna Niéré, emmena les troupeaux et fit le +vide devant nous. Il fut alors remplacé par son oncle Ḥassen, qui +vivait depuis très longtemps à la cour d’Abéché, où il était +dignitaire. Afin de consolider ce nouvel état de choses, le +lieutenant Delacommune reçut mission de poursuivre ʿOthmân, qui +tenait la brousse avec une soixantaine de fusils. En octobre 1909, +eut lieu la tentative de l’aguid Choucha, un cousin de ʿOthmân, qui +se fit proclamer sultan dans le nord du pays. Surpris et mis en +fuite par le lieutenant Delacommune, il vint, plus tard, faire sa +soumission, fut envoyé à Abéché, réussit à se sauver et se réfugia +chez les Massalat : Tâdj eddin lui accorda sa protection. En +février 1910, un mois après le guet-apens de Bir-Ṭaouil, Choucha +put rentrer au Tama, grâce à l’appui du sultan des Massalat : +Ḥassen et nos auxiliaires ouadaïens (Barkaï, aguid er Rachid, et +Idris, sultan des Guimr) se replièrent alors vers l’Ouest. Quelques +jours plus tard, Ḥassen rentrait de nouveau dans Niéré, avec le +capitaine Chauvelot ; mais il dut abandonner sa capitale, pour +la seconde fois, quand les troupes d’Adoum Roudjal envahirent le +pays : l’ancien sultan ʿOthmân fut réinstallé à Niéré par les +Foriens.</p> + +<p>La défaite d’Adoum Roudjal à Guéréda et la fuite de Doud-Mourra +vers le Nord permirent à Ḥassen de redevenir effectivement le +sultan du dâr Tama. Mais ʿAli Dinar continua à garder une attitude +hostile envers notre protégé : au début<span class="pagenum" +id="Page_209">[209]</span> de l’année 1911, il lui fit parvenir une +lettre menaçante, dans laquelle il l’appelait « chrétien +noir » et lui ordonnait de reconnaître la suzeraineté du +Darfour. Au mois de février, les Foriens pénétrèrent de nouveau +dans le Tama, où ils enlevèrent 180 femmes et 3.000 bœufs. Durant +les mois qui suivirent, les gens de ʿAli Dinar continuèrent à +piller ce malheureux pays. Ils s’enfuirent ensuite devant le +détachement du capitaine Chauvelot, qui essaya vainement de les +rejoindre jusque dans le Darfour (mai 1911). L’aguid Choucha fit sa +soumission.</p> + +<p>Depuis lors, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï n’ont +pas permis d’occuper définitivement le Tama, qui a tout +particulièrement souffert durant ces deux dernières années.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Djebel.</span> — Ces +indigènes sont originaires du djebel Moul, au Darfour. On ne les +trouve que dans le sud du dâr Zioud (Bourourik).</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Zegaoua ou Amm +Kimmélté</span>.</h4> + +<p>La majeure partie des Zegâoua habite le Darfour. On compte +cependant quelques-unes de leurs fractions dans le nord du +Ouadaï : Zegâoua Koubé, Zegâoua Dor, Zegâoua Anka, Zegâoua +Menderfôki et Zegâoua Dourné. La langue des Zegâoua ne présenterait +que quelques différences avec celle des Bideyat.</p> + +<p>Les Zegâoua ont le teint plus noir que les Maba. Ils ressemblent +beaucoup aux Toubou, au point de vue physique, et les deux +peuplades ont des mœurs et des coutumes analogues.</p> + +<p>Les Zegâoua ont de nombreux Ḥaddâd cherek, qui prennent le +gibier dans leurs filets et boivent du lait d’ânesse. Les Zegâoua +ḥourrin réprouvent ces usages : cependant beaucoup d’entre eux +se sont mélangés à leurs Ḥaddâd et cela explique peut-être en +partie pourquoi, dans tout le Ouadaï, les Zegâoua sont méprisés à +l’instar des forgerons.<span class="pagenum" id= +"Page_210">[210]</span> Il est à noter toutefois que le sultan +Moḥammed Chérif avait pris deux de ses femmes dans cette tribu.</p> + +<p>Les Zegâoua sont de médiocres musulmans. Ils voisinent avec les +Guimr, qu’ils ont souvent pillés.</p> + +<p>La partie du dâr Zegâoua qui relève du Ouadaï renferme le grand +cirque rocheux de Kapka, sorte de forteresse naturelle qui, à un +moment donné, servit de refuge à Doud-Mourra. Ce sultan y fut +d’ailleurs poursuivi par le capitaine Chauvelot, en avril 1910, +après les combats de Guéréda et de Biltin, et il dut s’enfuir dans +le Zegâoua forien. Plus tard, les Foriens vinrent occuper ce point +et leurs bandes rayonnèrent de là pour faire des incursions dans +les contrées voisines. ʿAli Dinar installa même à demeure, dans le +Zegâoua ouadaïen, des réguliers du Darfour.</p> + +<p>On trouve aussi des Zegâoua dans le pays des Mimi et dans le +nord du dâr Zioud, où ils se sont fortement mélangés à diverses +populations : Mimi, Arabes et autres.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Darmout</span>.</h4> + +<p>Les Darmout parlent la même langue que les Zegâoua. Ils vivent à +côté de ces derniers et sont tout aussi méprisés.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Derren ou Dourreng</span>.</h4> + +<p>Ces indigènes parlent un dialecte qui est presque semblable à +celui des Zegâoua. Ils vivent dans le nord-ouest du dâr Zioud et +leurs villages sont particulièrement installés autour de Ḥadjer +Djoumbo : ils sont riches en troupeaux.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Bideyat</span>.</h4> + +<p>Les Bideyat habitent, au Nord du Ouadaï et du Darfour, le pays +montagneux de l’Ennedi<a id="FNanchor_227"></a><a href= +"#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>, qui est marqué, du côté +de<span class="pagenum" id="Page_211">[211]</span> l’Ouest, par les +points de Woï, Archeï, Kafra et les cirques rocheux de Beskéré et +de Sini<a id="FNanchor_228"></a><a href="#Footnote_228" class= +"fnanchor">[228]</a> : ils se donnent à eux-mêmes le nom de +Baelé et les Toubou les appellent Annâ (sing. : Annou). Ces +indigènes présentent beaucoup de ressemblance avec les Zegâoua. La +langue des Bideyat et celle des Toubou, quoique ayant certains +points communs, sont notablement différentes : les indigènes +qui les parlent ne se comprennent pas.</p> + +<p>Les Bideyat possèdent de nombreux troupeaux : des moutons, +des chameaux réputés et — tout comme les gens du Borkou et les +Zegâoua — une grande quantité d’ânes. Ces indigènes font usage de +boissons fermentées (merissé ou khal). Ils ne sont que très peu +islamisés et la plupart d’entre eux ont conservé les coutumes +païennes de leurs ancêtres. « C’est sous les grands arbres +touffus nommés hadjlidj (<i>balanites egyptiaca</i>), plantés dans +un sol recouvert de sable frais et fin et soigneusement entretenus, +qu’ils adressent leurs prières à une force inconnue, lui demandant +de les protéger et de les préserver du malheur. Ils ont leurs fêtes +religieuses ; pour les célébrer, ils se rendent sur le sommet +des montagnes, et là ils immolent à leur divinité des animaux de +leurs troupeaux. Les hommes sont d’un beau noir, bien bâtis, +élancés pour la plupart ; l’expression animée de leur visage, +la forme régulière de leur nez et la noblesse de leur bouche, les +rapprochent plus des Arabes que des nègres. Parmi les femmes, qui +se distinguent surtout par leur chevelure longue et épaisse, on +trouve de réelles beautés, qui ne craignent pas la comparaison avec +les femmes du plus haut rang des tribus libres des Arabes.</p> + +<p>« Les hommes et les femmes sont vêtus de peaux de +bêtes<span class="pagenum" id="Page_212">[212]</span> qu’ils +portent nouées autour des reins. Les chefs importants toutefois +portent des chemises flottantes ou des robes de coton du Darfour. +Le blé est presque inconnu. Leur nourriture est simple. Elle se +compose de grains de courge sauvage, écossés, que l’on fait macérer +dans l’eau pour en diminuer l’amertume et que l’on réduit en +farine ; mélangée aux dattes, cette farine, cuite avec du +lait, forme une bouillie ; leurs nombreux troupeaux leur +fournissent la viande........ et c’est là leur nourriture<a id= +"FNanchor_229"></a><a href="#Footnote_229" class= +"fnanchor">[229]</a>.</p> + +<p>« Leur droit de succession est très originalement conçu. Du +lieu d’enterrement, généralement éloigné, les fils qui viennent +d’accompagner leur père à sa dernière demeure, courent à un signal +donné vers la maison paternelle. Celui qui arrive le premier et +plante son javelot dans la maison, est déclaré héritier principal. +Il a droit non seulement à la plus grande partie des troupeaux, +mais encore aux femmes de son père, à l’exception de sa propre +mère. Libre à lui de considérer les femmes comme sa propriété ou de +leur accorder la liberté contre une modeste indemnité. Le nombre +des femmes n’est limité que par la situation de fortune de +l’homme<a id="FNanchor_230"></a><a href="#Footnote_230" class= +"fnanchor">[230]</a>. »</p> + +<p>L’Ennedi, à cheval sur la frontière du Ouadaï et du Darfour, +relève à la fois des deux pays. A la vérité, le lien qui le +rattache à eux n’est que nominal : il faut traverser une trop +grande étendue de désert pour atteindre les Bideyat et ceux-ci, +d’ailleurs, peuvent se dérober facilement. Les relations entre les +habitants de l’Ennedi et les tribus ouadaïennes ou foriennes qui +voisinent avec eux, du côté du Sud, sont assez peu amicales, sauf +toutefois avec les Zegâoua. Les Bideyat et les Arabes vivent +généralement sur un pied d’hostilité : les deux populations +échangent les coups de main et les razzias.</p> + +<p>L’aguid el Maḥâmid du Ouadaï était autrefois chargé +de<span class="pagenum" id="Page_213">[213]</span> faire des +incursions dans l’Ennedi : ses administrés allaient y razzier +des chameaux et, surtout, y ramasser des esclaves.</p> + +<p>C’est lors d’une expédition ouadaïenne qui eut lieu dans ce +pays, au temps de Moḥammed Chérif, que fut enlevé le petit Cherf +eddin (Charf ed din)<a id="FNanchor_231"></a><a href= +"#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a> : le jeune esclave +bidey, emmené à Abéché, fut fait eunuque et placé dans le harem +royal. Plus tard, il gagna la confiance du sultan ʿAli et ce prince +le chargea d’une mission particulière dans le Kordofan. A son tour, +Cherf eddin remplaça le grand eunuque, kamkalek Fotr, qui venait de +mourir d’une blessure contractée dans une rixe entre gens du harem, +après une beuverie de merissé (novembre 1873). L’importance de +l’eunuque bidey devait grandir encore, et le sultan Yousef le nomma +finalement aguid es Salamat. Cherf eddin s’entoura de Bideyat et de +Gourân. Nous avons déjà vu le rôle considérable qu’il joua au +Ouadaï : il contribua à renverser Ibrahim et à faire donner le +pouvoir à Ghazali, fils du sultan ʿAli et d’une Gourâniyé, hababa +Kili. Ce fut dès lors Cherf eddin qui gouverna en réalité le +Ouadaï, car le nouveau sultan subissait complètement l’influence de +son aguid es Salamat. Le parti gourân acquit une situation +prédominante à la cour d’Abéché et compta les plus grands +personnages du pays parmi ses protecteurs : le sultan, Cherf +eddin, Guelma et d’autres aguids. Les faveurs accordées aux +éléments étrangers mécontentèrent les Ouadaïens de race, dont les +représentants les plus autorisés étaient le djerma ʿOthmân et +l’aguid el Maḥâmid. La lutte éclata : Ghazali fut déposé et +l’avènement de Doud-Mourra marqua la chute du parti gourân.</p> + +<p>Les Bideyat ont également eu à souffrir des incursions des Oulâd +Slimân du Kanem et parfois même des attaques des Touareg, alléchés +par la perspective de fructueuses razzias de chameaux.</p> + +<p>En avril 1907, la reconnaissance du capitaine Bordeaux pénétra +dans l’Ennedi et poussa jusqu’à Woï. C’est près des<span class= +"pagenum" id="Page_214">[214]</span> mares d’Ouéta (sur la route de +Koufra à Abéché, par Ouanianga, Ouéta, Amm Chalôba et Ourâda) +qu’elle enleva une caravane de captifs allant à Benghazi et un +convoi de munitions se rendant à Abéché (8 et 9 avril).</p> + +<p>Depuis la prise d’Abéché, l’Ennedi était devenu le lieu de +rassemblement des pillards senousis de l’Est : les Arabes du +cheïkh Sidi Ṣâlèh Kéréma et les Touareg du cheïkh Koassen avaient +leurs campements dans les forteresses naturelles que constituent +les cirques rocheux de Beskéré et de Sini. Les Bideyat +participèrent aux rezzous qui furent menés chez les populations +ouadaïennes soumises — notamment chez les Arabes Maḥâmid — par les +Zouaya, Kindin (Touareg), Tedâ et Oulâd Slimân. En mai 1911, la +colonne du commandant Hilaire, qui comprenait la compagnie +méhariste d’Ourâda et une section d’artillerie, alla opérer dans +l’Ennedi : les Khouân furent surpris et dispersés à Sini et à +Kafra et évacuèrent le pays. Il sera peut-être nécessaire +d’installer un poste de méharistes dans cette région montagneuse, +afin d’empêcher les pillards senousis de venir y chercher un +refuge, et aussi pour mettre les Bideyat à la raison.</p> + +<p>Du côté du Darfour, les Bideyat entretiennent d’excellents +rapports avec les Zegâoua et les deux populations s’unissent même +par des mariages. Il n’en est point de même avec les Arabes +(Maḥâriyé, Maḥâmid, Erégat, etc.) : les habitants de l’Ennedi +sont séparés de ces tribus par une rivalité séculaire. Cette +situation présente une analogie presque complète avec ce qui se +passe au Ouadaï ; les Arabes razzient les Bideyat, mais +ceux-ci tombent sur les caravanes qui viennent chercher le sel +rouge et le natron des régions voisines de l’Ennedi : les +prisonniers de guerre peuvent d’ailleurs être rachetés moyennant +une certaine rançon. Les Bideyat paient un vague tribut au +Darfour : Slatin Pacha<a id="FNanchor_232"></a><a href= +"#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>, qui eut une +entrevue<span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span> avec +quelques-uns de leurs chefs — à la suite du pillage d’une caravane +d’Arabes Maḥariyé par les habitants de l’Ennedi — réussit même à +faire venir ceux-ci à El Fâcher.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Massalat</span>.</h4> + +<p>Les Massalat furent importés du Darfour. Nachtigal rapporte que +les Guimr étaient déjà dans le pays lorsque les sultans Kharout, +Arous et Djoda contraignirent les Massalat, à plusieurs reprises et +en usant de sanglantes représailles, à se fixer sur des terres +qu’ils n’avaient pas librement choisies.</p> + +<p>Ces indigènes parlent un dialecte très proche du bora-mabang. +Les Massalat du Ouadaï forment deux groupes distincts : les +Massalat el Hoch et les Massalat el Bataḥ.</p> + +<p>Nachtigal dit que, dans tout le Ouadaï, on soupçonne les +Massalat, et particulièrement ceux de l’Est, de pratiquer +l’anthropophagie. Nous avons entendu répéter la même chose au sujet +des Massalat qui habitent la région-frontière du Ouadaï et du +Darfour (Massalat el Hoch, Massalat et Tirdjé<a id= +"FNanchor_233"></a><a href="#Footnote_233" class= +"fnanchor">[233]</a>, Massalat Ambous). On nous a affirmé que ces +indigènes n’hésitent pas à manger un étranger, un fugitif ou un +prisonnier, si cela ne présente pour eux aucun risque de +répression ; on nous a dit également que, lorsqu’ils se +battent entre eux, chacun des deux partis enlève ses morts, pour +empêcher que ceux-ci soient mangés. Et c’est pourquoi le pays +montagneux<span class="pagenum" id="Page_216">[216]</span> de +Massalat ne serait visité que par des voyageurs comptant parmi les +amis des habitants, ou par des caravanes assez nombreuses pour +n’avoir rien à craindre. La chose est possible, quoiqu’elle +paraisse bien extraordinaire, étant donné que les Massalat sont des +musulmans pratiquants et même fanatiques. Il est plus probable que +cette réputation de cannibalisme tient simplement à ce que les +Massalat sont détestés des autres populations, à cause de leurs +défauts : Nachtigal dit qu’ils sont vindicatifs, menteurs, +perfides et jaloux. Cela doit provenir également de ce qu’ils +avaient autrefois, peut-être même encore, coutume d’écorcher +l’ennemi tombé et de faire des outres de sa peau, en conservant +autant que possible la forme des corps : Nachtigal avait déjà +rapporté le fait, Slatin Pacha le confirme et ajoute que les +Massalat avaient l’habitude d’aller au combat avec femmes et +enfants et en emportant une notable quantité de ambelbel (merissé +forte).</p> + +<p>Nous avons déjà vu que tous les Massalat de l’Est dépendaient +autrefois du Darfour, et que le sultan ʿAli fut le premier prince +qui porta de nouveau les armes ouadaïennes dans cette région. Les +Massalat se défendirent énergiquement et les troupes envoyées +contre eux furent plusieurs fois tenues en échec. Cette tribu de +pillards continua d’ailleurs à tomber sur les caravanes se rendant +au Darfour et ʿAli fut obligé d’expédier de nouvelles troupes, pour +rétablir la sécurité des transactions avec l’État voisin. Ses +aguids furent battus et rentrèrent avec des troupes décimées : +le sultan, irrité, fit alors couper le nez et les oreilles à +certains d’entre eux (1873). Les brigandages des Massalat ne +cessèrent donc pas et Nachtigal, se rendant au Darfour, parle du +« désert inhabité qui sépare le Ouadaï du Darfour et où les +Massalit indépendants font de fréquentes incursions ». Le +Darfour émettait d’ailleurs des prétentions sur le pays des +Massalat : nous avons déjà dit que les troupes de ʿAli Dinar +allèrent s’installer à Djirdjel, sans que Doud-Mourra osât donner à +ses aguids l’ordre d’attaquer franchement le sultan forien.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_217">[217]</span>Les Massalat ont +le teint gris (azreq). Certains d’entre eux ont même le teint +clair : citons, par exemple, les Massalat Zirban, qui habitent +en pays ouadaïen. La mère du sultan forien Soulimân Solong +appartenait à cette tribu, et c’est chez les Massalat que se +réfugia et grandit le jeune prince, avant de rentrer au Darfour +pour y conquérir le pouvoir. Le teint rougeâtre de ce sultan et +l’origine arabe qui est quelquefois donnée aux Massalat lui +valurent le surnom de Solong : le Bédouin, l’Arabe. C’est +pourquoi il n’est pas rare d’entendre dire que la mère de Moḥammed +Solong était une femme arabe.</p> + +<p>Depuis le temps où nous écrivions les lignes qui précèdent, les +Massalat ont beaucoup fait parler d’eux : leur fanatisme +perfide et aussi leurs qualités guerrières ont coûté la vie à +nombre d’Européens et de tirailleurs. Le massacre de la colonne +Fiegenschuh et le malheureux combat de Dorothé, avec la mort du +lieutenant-colonel Moll, restent les plus douloureux des événements +qui ont marqué la conquête française de la région du Tchad. Nous +avons déjà donné tous les détails sur l’hostilité du sultan Tâdj +eddin à notre égard, en faisant l’historique du Ouadaï. Tâdj eddin +a trouvé la mort au combat de Dorothé. Depuis lors, des +dissentiments se sont élevés entre son successeur, Andoko, et le +sultan ouadaïen Doud-Mourra : celui-ci, en butte à l’hostilité +des Massalat, a dû quitter leur pays et, profondément découragé, +désespérant de sa cause, est venu demander l’aman au colonel +Largeau (octobre 1911). Cet événement heureux fait augurer +favorablement de la prompte pacification définitive de tout le +Ouadaï.</p> + +<p>Les Massalat sont toujours nos ennemis. Leur pays est un vaste +cirque montagneux, dont les plus grandes hauteurs atteindraient +environ 600 mètres, à peu près l’altitude du massif de Guéra ; +cette région est assez difficile et se prête admirablement aux +surprises. Il est probable qu’après la saison des pluies de 1911, +c’est-à-dire vers novembre ou décembre, les opérations actives vont +reprendre dans le Ouadaï.<span class="pagenum" id= +"Page_218">[218]</span> Les effectifs dont dispose actuellement le +commandant du Territoire militaire du Tchad lui permettront +d’infliger aux Massalat le châtiment qu’ils méritent. Cependant, +comme il n’est pas sûr que le dâr Massalat se trouve dans la zone +acquise à la France, il se pourrait que l’opération militaire à +exécuter dans ce pays ne fût pas poussée à fond.</p> + +<p>Notons, en passant, que les nouvelles reçues du Ouadaï n’ont +jamais relaté le soi-disant cannibalisme des Massalat et que la +réputation d’anthropophagie, qui a été faite à ces indigènes, doit +être classée parmi les légendes sans fondement qui courent +l’Afrique centrale.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Massalat el +Bataḥ.</span> — Les Massalat el Bataḥ sont échelonnés le long de ce +baḥr, depuis Mourda’f jusqu’à Am Deguemat. Ces indigènes, qui ne +sont pas du tout cannibales, s’occupent de pêcher le poisson dans +les fosses d’eau permanente de la Bataḥ. Ils ne présentent aucun +caractère particulier et sont en tous points semblables aux autres +populations de cette partie du Ouadaï : Masmadjé, Kouka et +autres. Ils parlent leur dialecte et la langue arabe.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Dadjo, Moubi et +Birguid</span>.</h4> + +<p>Ces indigènes forment un groupe à part. Ils parlent des +dialectes appartenant à la même famille.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Dadjo.</span> — Les +Dadjo sont venus du Darfour, où ils commandaient, comme nous +l’avons déjà vu, avant l’arrivée des Toundjour. Ils habitent +encore, dans ce pays, la province de Dara. Mais une grande partie +d’entre eux a émigré vers l’Ouest et est allée s’installer au dâr +Sila et au Ouadaï.</p> + +<p>Les Dadjo sont actuellement musulmans, mais ils ont gardé des +pratiques fétichistes analogues à celles des Kenga, Diongor, +Sokoro, etc. On les range parmi les Nouba<a id= +"FNanchor_234"></a><a href="#Footnote_234" class= +"fnanchor">[234]</a>. Ils ont le<span class="pagenum" id= +"Page_219">[219]</span> teint foncé. Les Ouadaïens faisaient +quelquefois des razzias d’esclaves chez les Dadjo, car ces +indigènes sont très peu considérés. Ils habitent le dâr Sila, qui a +toujours gardé une position semi-indépendante entre le Ouadaï et le +Darfour, tout en dépendant des deux pays à la fois. Cela lui a +d’ailleurs valu d’être tour à tour pillé par les Ouadaïens et par +les Foriens. Ce pays renferme beaucoup d’Arabes : Beni Halba, +Salamat, Hémat, Taache.</p> + +<p>Les derniers sultans du Sila sont : Abou Richa, surnommé le +« buffle jaune » (<em>djamous el asfer</em>), et son fils +Bakhit, qui règne encore actuellement. Des désordres intérieurs ont +quelquefois troublé ce pays : c’est ainsi que le prédécesseur +d’Abou Richa, Abou ’l Kheïrat, qui avait été nommé par le sultan du +Ouadaï Yousouf, fut tué par des sujets rebelles. Le Sila dépend +actuellement du Ouadaï et Bakhit, qui a eu des velléités +d’indépendance, a dû faire acte de soumission à plusieurs +reprises.</p> + +<p>Après la prise d’Abéché, Bakhit envoya une lettre de soumission +au lieutenant-colonel Millot. En août 1909, le lieutenant Georg et +ses 20 tirailleurs furent accueillis favorablement dans le dâr +Sila. Mais l’entourage de Bakhit voulait la guerre et, quelques +mois après, le lieutenant Vasseur trouva chez les Dadjo un +groupement hostile de 500 guerriers : il prévint immédiatement +le capitaine Fiegenschuh, qui accourut d’Abéché avec un renfort de +60 tirailleurs. Rien de fâcheux ne survint : il y eut une +grande fantasia à Goz-Baïda et Bakhit promit d’obéir à l’autorité +française. Après le guet-apens de Bir Ṭaouil, le sultan du Sila +changea d’attitude et se déclara prêt à nous combattre. Il sera +donc nécessaire, au cas où la reddition de Doud-Mourra n’aurait +point modifié les dispositions hostiles de Bakhit, de réduire les +Dadjo par la force, quand l’inondation de l’hivernage aura pris +fin.</p> + +<p>On trouve encore des Dadjo à l’intérieur du Ouadaï ; ils +habitent les villages qui s’étendent depuis Abou Nabag, au sud d’El +Krenik, jusqu’à l’Abou Telfan et la montagne de<span class= +"pagenum" id="Page_220">[220]</span> Korbo : Abouraï Dadjo, +Délébé, Douziad, Abéréché, Banda, Mongo, Kedja, Azi, Sewilwil et +Zama.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Moubi.</span> — Les +Moubi sont musulmans, mais ils furent convertis à l’islamisme par +la force des armes. On dit que ces indigènes sont des Dadjo. +Admettons, tout au moins, qu’ils appartiennent à la même famille et +que leur langue est apparentée à celle des Dadjo<a id= +"FNanchor_235"></a><a href="#Footnote_235" class= +"fnanchor">[235]</a>. Les Moubi se divisent en Moubi Hadaba et +Moubi Zarga.</p> + +<p>Les Moubi Hadaba sont semblables aux autres indigènes du Ouadaï +occidental. Ils sont beaucoup plus riches que les Moubi Zarga. On +dit qu’ils possèdent un peu le caractère palabreur des Arabes et +que leurs filles sont jolies.</p> + +<p>Les Moubi Zarga sont plus noirs que les précédents. Nachtigal +rapporte qu’on ne peut guère se fier à eux. Ils sont, en tout cas, +très peu considérés au Ouadaï, et c’est surtout dans cette fraction +des Moubi que le sultan d’Abéché faisait enlever des enfants, afin +de grossir le nombre de ses esclaves.</p> + +<p>Les Moubi habitent le pays montagneux situé à l’est de l’Abou +Telfan. Ils dépendaient du djerma ʿOthmân, qui les razzia en +avril-mai 1904.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Birguid.</span> — Ce +sont des esclaves du sultan du Ouadaï. Ils ont un teint analogue à +celui des Dadjo et leur langue se rapproche de celle des Moubi. +Cette tribu est méprisée des autres indigènes et ses membres ne se +marient qu’entre eux. Les Birguid habitent le Beredj, à côté et à +l’ouest des Kadjagsé. On les trouve en plus grand nombre au +Darfour, où ils sont tout aussi méprisés qu’au Ouadaï. Moḥammed el +Tounesi rapporte une chanson forienne qui le montre bien. Nous la +donnons ci-dessous, avec la prononciation usitée dans la région du +Tchad.</p> + +<table class="padded2"> +<tr> +<td><span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span><em>ech cherif +djaï min el medjid</em> +</td> +<td>Le chérif vient de la mosquée</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>el kitâb fi îd</em> +</td> +<td>Un livre dans une main</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>oua es sèf fi îd</em> +</td> +<td>Un sabre dans l’autre main</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>oua min guebel idjib</em> +</td> +<td>Depuis longtemps il enlève</td> +</tr> + +<tr> +<td><em>el Birguid sabid</em> +</td> +<td>Les Birguid pour s’en faire des esclaves<a id= +"FNanchor_236"></a><a href="#Footnote_236" class= +"fnanchor">[236]</a>.</td> +</tr> +</table> + +<h4 class="less"><span class="sc">Kibet, Djegguel, Abou Rhoussoun, +Mourro</span>.</h4> + +<p>Ces quatre tribus parlent la même langue. Les gens de ce groupe +ont le teint plus clair que les autres indigènes : il est +probable qu’ils se sont mélangés aux Arabes qui vivent à côté +d’eux, aux Oulâd Râchid, aux Salamat et surtout aux Hémat du dâr +Sila et du Mangari.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Kibet.</span> — Ils +parlent de préférence l’arabe. On les dit issus d’un mélange de +nègres et d’Oulâd Râchid. Nachtigal rapporte qu’ils sont très doux +et très pieux, et qu’ils sont moins braves que les Djegguel et les +Abou Ghoussoun. Ils habitent le pays qui s’étend sur la rive droite +du Baḥr Mangari.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Djegguel ou +Digguel<a id="FNanchor_237"></a><a href="#Footnote_237" class= +"fnanchor">[237]</a>.</span> — Les Digguel seraient le produit d’un +croisement de nègres et d’Arabes Hémat. Ils sont disséminés dans le +pays qui s’étend depuis le dar Sila jusqu’au dâr Hémat (à l’est des +Cheurafa d’Am Djellat).</p> + +<p>Les Mangari ou Moungari sont des Digguel qui habitent sur les +bords du baḥr Mangari : leur melik réside dans le village de +même nom.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Abou Ghoussoun.</span> +— Ces indigènes ont le teint grisâtre. Ils habitent à côté des +Digguel, non loin du dâr Sila.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Mourro.</span> — Les +Mourro sont peu nombreux. Ils habitent à côté du dâr Sila, au nord +des Abou Ghoussoun. Nachtigal<span class="pagenum" id= +"Page_222">[222]</span> dit qu’ils sont forts, bien bâtis et qu’ils +ont les traits réguliers. Ces indigènes pratiquent la religion +musulmane. Ils ont le même type que les tribus précédentes, mais +ils parlent un dialecte spécial, qui est plus ou moins apparenté à +la langue des premiers.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Tribus qui relevaient, +entièrement ou en partie, du sultan de Ndélé, ou qui furent +razziées par lui</span>.</h4> + +<p>Nous avons déjà vu que, avant notre installation en Afrique +Centrale, l’ancien sultan du Dâr el Kouti, Moḥammed es Senousi, +était vassal du Ouadaï. Les traités qu’il signa avec nous ne +l’empêchèrent point, du reste, d’entretenir en sous-main des +relations avec le sultan d’Abéché, auquel il continua de payer un +tribut. L’occupation du Ouadaï et la chute de Moḥammed es Senousi +nous permettront de faire table rase du passé, dans les pays qui +relevaient autrefois du Dâr el Kouti, et de rendre leur +personnalité aux diverses tribus fétichistes, en les débarrassant +du joug féroce qui faisait peser sur elles un islâm de marchands +d’esclaves.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Populations islamisées au +Kouti</span> +</h4> + +<p><span class="bold">Rounga.</span> — Les Rounga forment une +population islamisée, qui a été complètement transformée par de +nombreuses alliances avec des éléments étrangers. Leur origine +première les apparenterait soit aux Digguel, soit aux Dadjo du +Sila.</p> + +<p>« Leur langage révèle une certaine analogie avec les Ndouka +et Sara, mais offre aussi — d’après M. Gaudefroy-Demombynes — de +nombreux points communs avec le groupe Kodoï-Maba ; enfin +l’anthropologie, quoique incomplète, surtout en ce qui concerne le +rattachement aux tribus septentrionales, leur attribue une parenté +certaine avec les Ndouka. En somme, le type rounga est loin d’être +pur, et les mélanges avec les races voisines, Kibet au Nord, Sara +à<span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span> l’Ouest, Ndouka +au Sud, ont modifié le caractère primitif au point qu’il n’est pas +possible de distinguer l’origine. Cependant il faut remarquer qu’au +point de vue de la ressemblance physique et de la communauté de +caractère, les Dadjo et Rounga semblent bien appartenir à la même +famille.</p> + +<p>La zone d’habitat rounga, appelée Ardh el Khalifa par opposition +au dâr Kouti, est comprise entre le Salamat, l’Aouk et le pays +Kara, touchant à la fois au Darfour et au Ouadaï. Cette situation +explique comment, au début, l’influence de ces deux empires s’est +fait sentir également dans ce pays, qui était à la fois tributaire +des deux États et qui n’a été inféodé définitivement au Ouadaï que +vers le milieu du siècle dernier.</p> + +<p>A partir de ce moment, le Rounga a formé une dépendance d’Abéché +relevant du Salamat et Nachtigal, en 1871, nous le montre dépendant +d’un sultan particulier et divisé en quatre circonscriptions : +Terkama, Ardh el Khalifa, Kouka et Aguaré (Karé).</p> + +<p>« C’était, en quelque sorte, la marche méridionale du +Ouadaï<a id="FNanchor_238"></a><a href="#Footnote_238" class= +"fnanchor">[238]</a>. »</p> + +<p>Les Rounga, devenus musulmans, participèrent aux razzias +d’esclaves menées chez les fétichistes et opérèrent plus +particulièrement chez les Goula, les Sara de l’est et les Ndouka. +Ils prirent des concubines appartenant à ces tribus et s’unirent +également par des mariages aux nombreux trafiquants étrangers +(Pouls, Haoussa et surtout Bornouans), qui étaient venus +s’installer dans ces régions.</p> + +<p>« La pénétration du Dâr Kouti par les Rounga et les +Djellâba date vraisemblablement du milieu du siècle dernier. ʿOmar +Djougoultoum, gendre du sultan du Rounga, mais d’origine +baguirmienne, s’était installé dans la région au sud<span class= +"pagenum" id="Page_224">[224]</span> de l’Aouk, élevant des zéribas +nombreuses et administrant les territoires nouveaux au nom du +Rounga et du Ouaddaï : la chasse à l’éléphant et la chasse à +l’homme procuraient de l’ivoire et des esclaves en quantité, et les +comptoirs devenus prospères attiraient sans cesse de nouveaux +aventuriers, qui formaient autour du noyau primitif un groupement +musulman, véritable annexe du Rounga, qui ne tarda pas à prendre +une grande importance.</p> + +<p>« Le passage de Râbaḥ dans cette région (1879-1890) la +bouleversa complètement. Le conquérant nilotique se refusa à +reconnaître comme coreligionnaires les musulmans mauvais teint +qu’étaient les Rounga, et à leur réserver un traitement de +faveur ; il s’acharna sur cette peuplade qui s’offrait la +première sur sa route et saccagea horriblement, à plusieurs +reprises, le Ardh el Khalifa, auquel il reprochait sans doute ses +accointances avec le Ouadaï. C’est depuis Râbaḥ que le vieux noyau +rounga a pour ainsi dire cessé d’exister. Le Dar Kouti fut aussi +ravagé et mis à contribution à plusieurs reprises, mais, au lieu de +le dévaster complètement, Râbaḥ le ménagea par la suite ; il +voulait le faire servir à ses projets. Se contentant de déposer le +vieux Kober, il intronisa Senousi, descendant de Djougoultoum, qui, +malgré son origine, était d’une famille complètement roungalienne. +Les familles survivantes du Ardh el Khalifa abandonnèrent le +berceau de la race, où ne subsistent actuellement encore que des +groupements insignifiants à Karé et Terkama. Le Kouti bénéficia de +ces apports et il s’y créa un groupement rounga très important, qui +aida Senousi à établir son empire et acquit une situation +privilégiée. »</p> + +<p>Pendant longtemps, les Rounga jouèrent un rôle considérable dans +le nouveau sultanat. Mais Senousi finit par subir complètement +l’influence de certains éléments étrangers (Djellâba, Pouls, +Fezzanais), nettement hostiles à l’action française et dont les +fagara étaient les conseillers habituels du sultan. La famille de +Kober, dépossédée par Râbaḥ au profit de Senousi, était le noyau +d’un groupe rounga secrètement<span class="pagenum" id= +"Page_225">[225]</span> hostile au sultan. Celui-ci fit même +emprisonner, à plusieurs reprises, ʿOmar, fils de Kober.</p> + +<p>Le pays d’origine des Rounga, le Ardh el Khalifa, est presque +inhabité. Un seul noyau est avec le sultan Zakarià, entre Karé et +Terkama. Des Arabes Hémat habitent avec les Rounga. Zakariâ +détestait le sultan de Ndélé, dont il avait eu à se plaindre, et +entretenait les meilleures relations avec la famille de Kober. Les +Rounga du Nord dépendaient directement du Ouadaï et vivaient sous +la coupe de l’aguid es Salamat. Mais, après la mort de Gomboro, +leur sultan est venu au poste du lac Iro solliciter l’appui des +Français.</p> + +<p>« Le type rounga est de haute taille, noir comme jais, +grand buveur de merissé, de tempérament guerrier et grand chasseur +d’éléphants et de rhinocéros. Il ne se tatoue pas, ou du moins ne +le fait que rarement.....</p> + +<p>« Tous les Rounga connaissent l’arabe et le parlent +couramment, mais ils emploient de préférence entre eux leur idiome +particulier, qui semble fortement mélangé de maba et de ndouka.</p> + +<p>« Cette peuplade est essentiellement agricole ; les +groupes restés au Nord, du côté de Karé, se livrent aussi à +l’élevage. »</p> + +<p>Les mœurs et coutumes sont à peu près celles des indigènes +arabisés qui forment la majeure partie de la population du Bornou, +du Ouadaï et du Darfour. Les rapports entre les sexes sont des plus +libres, et le relâchement des mœurs, si fréquent en pays soudanien, +est général chez les Rounga.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Musulmans +étrangers.</span> — « A côté du groupement rounga, il convient +de citer, comme faisant partie du noyau musulman du Kouti, des +éléments étrangers qui se sont fixés dans le pays.</p> + +<p>« Ce sont des Baguirmiens, des Bornouans et des Haoussa. +Les premiers sont les plus nombreux et forment deux villages à +Ndélé même. Venus dans la région avec ʿOmar Djougoultoum, qui, on +s’en souvient, était d’origine baguirmienne, ils se sont alliés aux +Rounga et ont pris des femmes dans les<span class="pagenum" id= +"Page_226">[226]</span> tribus autochtones : aussi ont-ils +perdu leur individualité.</p> + +<p>« Cette première catégorie, essentiellement pacifique, voit +notre action avec plaisir ; elle a été tenue à l’écart par +Senousi, qui leur a préféré, en dernier lieu, l’élément fanatique +et turbulent représenté par les aventuriers fellahta, fezzanais et +nilotiques qui vivaient à Ndélé. Cette tourbe ressemble étonnamment +à la population des zéribas khartoumiennes, dont Schweinfürth nous +a laissé une description frappante ; comme elle, elle est +essentiellement esclavagiste et, par conséquent, hostile à notre +action ».</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Populations de la vallée de +l’Aouk : Sara de l’est, Kaba, Ndouka, Goula</span>.</h4> + +<p>« Dans la plaine fertile qui sépare l’Aouk et le Salamat +habitent des populations essentiellement agricoles et +pacifiques : Sara de l’est et Kaba.</p> + +<p>« Autour des régions marécageuses, Mamoum et lac Iro, sont +installées des populations lacustres, les Goula.</p> + +<p>« Enfin, dans la zone plus accidentée et plus boisée au sud +de l’Aouk, sont des tribus agricoles, mais d’humeur plus guerrière +et se livrant à la chasse : les Ndouka ».</p> + +<p>Le capitaine Modat croit que ces populations sont un mélange +d’éléments sara et banda.</p> + +<p>Nachtigal signale les Birrimbirri entre le lac Iro et le +Baguirmi, et il semble croire que ces indigènes forment une tribu +particulière. C’est une petite erreur. Les Ouadaïens appellent +birrimbirri, mberrimberri, les gens qui appartiennent à des tribus +méprisées : cette désignation est synonyme des mots arabes +<em>mesâkin, ma ḥourrin, haouanin</em>, et du mot kouka +<em>nderinderi, deremdi</em>. En l’occurrence, ce terme +s’appliquait aux fétichistes qui s’étendent à l’ouest du lac Iro, +population méprisée des Ouadaïens et dans laquelle ceux-ci allaient +opérer fréquemment de fructueuses razzias d’esclaves.</p> + +<p class="space-above15"><span class="pagenum" id= +"Page_227">[227]</span><span class="bold">Sara<a id= +"FNanchor_239"></a><a href="#Footnote_239" class= +"fnanchor">[239]</a>.</span> — Les Sara s’étendent, des deux côtés +du Chari, sur le pays compris entre le Baḥr Sara et le lac Iro. On +ne s’explique point le nom de Sara donné à ces indigènes, car, dans +leur langue, ce mot désigne l’enceinte en paille tressée qui +entoure les cases.</p> + +<p>Les Sara de l’est (Sara Ngaké, Sara Mbanga, Sara Ngoudjou, Sara +Nguindja) ont été cruellement razziés par les Ouadaïens, les +bazinguers de Râbaḥ et ceux de Senousi. Cette malheureuse +population est tout particulièrement méprisée des musulmans. Les +Sara, quoiques fétichistes, pratiquent la circoncision. Ils +s’arrachent les quatre incisives inférieures, s’habillent de +tabliers de peau et s’adonnent à l’agriculture. Leurs femmes sont +connues pour l’étrange habitude qu’elles ont d’enchâsser, dans +leurs lèvres, des disques de bois (appelés <em>soundous</em>), qui +vont de la grosseur d’une soucoupe à celle d’une assiette. Elles +fument la pipe : la salive coule alors d’une façon dégoûtante +sur l’appareil inférieur. Elles sont hideuses, mais elles le sont +bien davantage encore quand elles enlèvent leurs soundous. Nous +avons eu l’occasion de voir, à Massaguet (village du cercle de +Fort-Lamy qui contient d’anciens Sara de Râbaḥ), les cabrioles de +désespoir et les contorsions pitoyables qui sont d’usage lors de +l’enterrement des femmes sara. Il y avait là quelques vieilles, qui +paraissaient folles de douleur et avaient perdu leurs +soundous : leurs lèvres étaient de grandes rondelles de chair +noirâtre, qui pendaient horriblement autour d’une bouche +hurlante..... C’était affreux.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Kaba.</span> — Les Kaba +appartiennent à la même famille que les Sara. Ils habitent sur les +bords du Chari, au sud et à l’est de Fort-Archambault, et +constituent une population agricole, dont les mœurs et coutumes +sont analogues à celles des Sara.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Ndouka.</span> — Les +Ndouka forment les groupements autochtones qui habitent le pays +situé au nord et à l’est de Ndélé. Leurs femmes sont assez +recherchées par les islamisés de la région. « De nos jours +encore, il existe une coutume qui veut<span class="pagenum" id= +"Page_228">[228]</span> que, de toutes les autres tribus installées +à Ndélé, les Rounga et les Musulmans seuls puissent prendre femme +chez les Ndouka. » Cette particularité a donné à la population +ndouka une situation spéciale au milieu des autres fétichistes. +L’islâm fait quelques progrès chez ces indigènes, qui comprennent +généralement l’arabe et se servent entre eux d’un idiome +particulier. « Leur tempérament querelleur et guerrier les +faisait rechercher par Senousi, qui les enrôlait volontiers dans sa +garde personnelle ; par contre, les Banda et Kreich ne les +aiment pas et les redoutent à cause de leur brutalité. »</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Goula.</span> — Les +Goula forment deux groupes, qui habitent respectivement les +dépressions marécageuses du lac Iro et du Mamoun.</p> + +<p>Les premiers se divisent en Goulfé (ou Koulfé), Moufa et Mali. +Certains d’entre eux — surtout les Moufa — se sont particulièrement +mélangés à leurs voisins sara, dont ils ont adopté en partie les +mœurs et habitudes. Le pays des Goula est complètement inondé +d’août à décembre. Les habitants passent la moitié de l’année dans +l’eau et mènent une existence analogue à celle des populations +lacustres du Baḥr el Ghazal, Djengué et Chillouk. Leurs jambes sont +longues et décharnées. Ils circulent aussi en pirogue et s’adonnent +à la pêche. Leurs femmes placent des ornements en bois dans leurs +lèvres. Ces indigènes ont eu à souffrir des razzias fréquentes +exécutées par les Boua de Korbol, les Salamat du Ouadaï, les gens +de Râbaḥ et ceux de Senousi. Ils ont un idiome propre. Certains +d’entre eux ont des rapports assez fréquents avec les musulmans et +parlent l’arabe.</p> + +<p>Les Goula du Mamoun sont appelés <em>Goula ḥoumr</em>, à cause +de leur teint cuivré. Ils présentent à peu près les mêmes +caractères que leurs frères du lac Iro. Ils ne s’arrachent pas +d’incisives et, quoique fétichistes, pratiquent la circoncision. +Leurs femmes mettent un petit soundou dans la lèvre supérieure. +Beaucoup de ces indigènes comprennent et parlent l’arabe. Les Goula +ḥoumr ont été fort maltraités par les<span class="pagenum" id= +"Page_229">[229]</span> anciennes razzias des Foriens et celles, +plus récentes, des bazinguers de Râbaḥ et de Senousi. « Ils +s’étaient réfugiés jadis au milieu des marécages, dans des cases +sur pilotis, pensant se mettre à l’abri des arabisants. Rien n’a pu +les protéger ; en partie vendus ou emmenés à Ndélé, il ne +restait sur place que quelques représentants peu nombreux, dans les +deux villages de Douas et de Mandalé. Mais, en dépit de la +surveillance exercée par les postes de bazinguers installés à +proximité de Mamoun, les habitants de ces villages ont réussi à se +délivrer du joug de Senousi et se sont enfuis au Dâr Sila (juillet +1910). Il ne subsiste donc plus, dans le Dâr Kouti, que le +groupement goula de Ndélé. »</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Banda</span><a id= +"FNanchor_240"></a><a href="#Footnote_240" class= +"fnanchor">[240]</a>.</h4> + +<p>Les Banda constituent certainement la population la plus +intéressante de l’Oubangui-Chari. Ces indigènes pourront rendre de +précieux services à l’occupation française, par leur nombre, leur +résistance à l’islâm, leurs qualités guerrières et leur fidélité +bien connue à l’égard du chef qui les emploie. Râbaḥ et Senousi, du +reste avaient recruté parmi eux de nombreux et fidèles bazinguers. +Le chef de guerre Allah Djabou, qui a rassemblé au Ouanda Djalé ce +qui reste des bannières de Senousi, est un Banda Bongo. Au Ouadaï +également, les adjâouid d’origine banda se sont toujours fait +remarquer par leur humeur belliqueuse et leur fidélité au +souverain : nous citerons par exemple, l’aguid es Salamat +Gomboro. En parlant des Banda et du rôle qu’ils peuvent être +appelés à jouer au service de la France, on ne peut s’empêcher de +penser aux Bambara du Soudan, chez lesquels Samory recrutait ses +sofas : au point de vue particulier que nous envisageons, il +existe une grande analogie entre les deux peuplades ; il n’est +même jusqu’aux trois balafres marquées sur les joues des gens de +Senousi, qui ne rappellent presque exactement le signe +caractéristique des esclaves de Samory.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_230">[230]</span>Les Banda +semblent avoir habité primitivement le plateau montagneux qui +limite, au Nord, le bassin de l’Oubangui. Les razzias d’esclaves +exécutées par les musulmans du Darfour et du Ouadaï, et par les +hordes de Râbaḥ et de Senousi ont fait s’éparpiller cette +population. Actuellement, on trouve des Banda depuis la région +traversée par la route d’étapes Kémo-Fort-Crampel jusqu’à la +frontière égyptienne : certaines fractions sont même +installées à Bangui, Fort-Archambault, Kafiakindji (Soudan +anglo-égyptien), et sur la rive gauche de l’Oubangui. Les +groupements banda de Ndélé ont été constitués en majeure partie par +les tribus restées dans la contrée d’origine (Abbanda, Mbala, +Mbaya<a id="FNanchor_241"></a><a href="#Footnote_241" class= +"fnanchor">[241]</a>, Ngadja, Bongo, Ouassa, Dioungourou<a id= +"FNanchor_242"></a><a href="#Footnote_242" class= +"fnanchor">[242]</a>), et aussi par des éléments razziés qui furent +transportés dans le Kouti (Ouadda, Mborou, Ngao<a id= +"FNanchor_243"></a><a href="#Footnote_243" class= +"fnanchor">[243]</a>, Marouba, Mbagga<a id= +"FNanchor_244"></a><a href="#Footnote_244" class= +"fnanchor">[244]</a>, Ngapo (ou N’gapou<a id= +"FNanchor_245"></a><a href="#Footnote_245" class= +"fnanchor">[245]</a>), Tombaggo, Linda et Sabanga<a id= +"FNanchor_246"></a><a href="#Footnote_246" class= +"fnanchor">[246]</a>).</p> + +<p>Les Banda présentent certaines particularités qui les +distinguent nettement des populations que nous avons vues +jusqu’ici, et les rapprochent, par contre, des nègres habitant les +contrées plus au Sud, sur les bords de l’Oubangui ou dans la région +de Fort-Crampel. Ils liment leurs dents en pointe (comme les Sango, +Banziri, etc.), et sont anthropophages. Ils se montrent rebelles à +l’islamisme et restent fétichistes : leurs sorciers (soumalis) +disposent d’une réelle influence. Néanmoins, les Banda respectent +scrupuleusement le serment fait sur le Qorân : aussi, Râbaḥ et +Senousi ont-ils souvent<span class="pagenum" id= +"Page_231">[231]</span> usé de ce moyen, pour obtenir la fidélité +ou s’assurer de la loyauté des Banda. Comme chez les Mandjia, le +poison joue un grand rôle dans les drames de village.</p> + +<p>« En somme, cette race est extrêmement curieuse et, malgré +tout, sympathique ; elle forme le fond de la population de +l’Oubangui-Chari, et ses qualités la désignent comme une race +d’avenir.</p> + +<p>« Elle est souple, loyale et sa naïveté a été trop souvent +prise pour de l’inintelligence. Elle est prolifique et le deviendra +bien davantage, quand elle sera assurée que ses enfants ne sont pas +destinés à être vendus aux Djellâba. Pour nous, c’est l’élément sur +lequel il faut compter, dans notre œuvre de colonisation dans ce +pays.</p> + +<p>« L’unité banda existe et, en dépit des efforts des +musulmans pour la briser, les tribus de Ndélé, malgré leurs +divisions superficielles, sont toutes unies par la haine commune du +<em>Porro</em> (Arabe).</p> + +<p>« Cette race est susceptible d’organisation et nous +rappellerons, à ce sujet, que les Ngao avaient été si fortement +organisés par leur chef Gono, qu’ils marchèrent à l’attaque de +Châ.</p> + +<p>« Enfin, les éléments banda recrutés par les unités +indigènes nous fournissent journellement la preuve de leur courage, +qui les fait presque rivaliser avec nos tirailleurs sénégalais et +soudanais, et de leur attachement exceptionnel. »</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Populations de la +zone-frontière : Kreich, Sehré, Golo, Faroggué, Mandala, Kara, +Binga, Youlou</span>.</h4> + +<p>« Toutes ces tribus sont actuellement installées dans le +territoire anglo-égyptien. Elles étaient venues jadis sur notre +versant, poussées par les Khartoumiens ; mais les chasses de +Senousi les ont fait fuir à nouveau et elles sont rentrées au Baḥr +el Ghazal, où leurs villages commencent à prospérer sous +l’administration bienveillante de nos voisins. »</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Kreich.</span> — Comme +les Banda, les Kreich ont beaucoup<span class="pagenum" id= +"Page_232">[232]</span> souffert des razzias menées par les +marchands d’esclaves musulmans. Les Foriens les ont refoulés vers +le Sud, les bazinguers de Ziber les ont chassés vers l’Ouest, et +enfin ceux de Senousi les ont fait revenir vers l’Est. Néanmoins, +cette population s’est toujours tenue dans le massif montagneux qui +va de Ndélé jusque par-delà la frontière égyptienne.</p> + +<p>Les Kreich forment trois groupements : celui de Ndélé, qui +se compose d’éléments razziés par Senousi ; celui de +Kafiakindji, dans le pays anglo-égyptien qui avoisine la +frontière ; et enfin celui de Dem Ziber, dans le Baḥr el +Ghazal.</p> + +<p>Au point de vue physique, les Kreich offrent un type laid et +grossier ; leur teint est cuivré ; ils se liment les +incisives supérieures, mais ils ne sont point anthropophages. +L’humeur guerrière et l’énergie de cette peuplade ont permis à +certains groupements de résister avec succès aux entreprises des +chasseurs d’esclaves. Le chef Saïd Bandas, qui est actuellement +installé sur le Boro, entre Kafiakindji et Dem Ziber, a toujours +réussi à sauvegarder son indépendance : il fut un adversaire +redoutable pour Senousi, contre lequel il essaya d’obtenir la +protection du Ouadaï (1900).</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Sehré.</span> — +Habitent actuellement le pays au nord-est de Dem Bekir.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Golo.</span> — Sont +installés au nord de Dem Bekir.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Foroggué.</span> — +Cette peuplade est actuellement dispersée dans la partie +occidentale du Baḥr el Ghazal.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Mandala.</span> — Les +Mandala (ou Bandala ?) habitent le pays à l’est de +Kabeluzu.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Kara.</span> — Les Kara +habitaient originairement la région montagneuse qui porte leur nom, +au nord de la Yata. A l’heure actuelle, ces indigènes forment deux +groupements de peu d’importance, à Ndélé et à Kafiakindji. Ils sont +réputés pour leur cruauté : ils razziaient autrefois les Goula +du Mamoun, pour les vendre aux marchands d’esclaves. Mais +ils<span class="pagenum" id="Page_233">[233]</span> ont beaucoup +souffert, eux aussi, des incursions musulmanes.</p> + +<p>Les Kreich et les Kara fournirent de nombreux bazinguers à +Râbaḥ.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Binga.</span> — +Présentent beaucoup d’analogie avec les Kara. Ils résidaient +primitivement dans le massif qui se trouve au nord des monts Châla. +Traqués par les musulmans, ils s’enfuirent dans la vallée de la +Yata. Depuis, le dernier groupement indépendant s’est enfui au +Darfour.</p> + +<p>Il existe un petit noyau de Binga à Kafiakindji. Un autre, qui +habitait au Ouanda Djalé, à côté des Youlou, partage le sort de +cette dernière peuplade.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Youlou.</span> — Les +Youlou seraient originaires du Darfour. Ils étaient, en dernier +lieu, sur le massif du Ouanda Djalé, où ils tenaient tête aux +bazinguers de Senousi. Leur chef s’appelle Djellâb.</p> + +<p>« C’est une race montagnarde, très guerrière, et les +quelques spécimens que j’ai pu voir avaient beaucoup d’analogie +avec les Kreich, d’une part, et avec les Binga, d’autre part.</p> + +<p>« Les femmes ont les lèvres percées et portent pour tout +costume la touffe de branchages ; elles ont les cheveux longs +et tressés.</p> + +<p>« Au contact des arabisants, les hommes ont pris un vernis +de civilisation qui les différencie des Kreich.</p> + +<p>« Les habitants du Ouandâ Djalé ont dû fuir devant les +Senoussiens (décembre 1910), et ils forment en ce moment-ci un +groupe errant qui s’est réuni à celui du chef Handal (Kreich).</p> + +<p>« Et ainsi l’œuvre de Senoussi était complète. Après la +disparition de Djellab, coïncidant avec celle du groupe de Ouadda, +on peut dire qu’il ne restait plus un seul village autochtone entre +Ndélé et Kafiakindji. Sur une étendue large comme la France, le +pays est désert ; il n’y a plus rien à +razzier........ »</p> + +<h4 class="less"><span class="pagenum" id= +"Page_234">[234]</span>LISI</h4> + +<p>Nous avons vu que les Lisi (Kouka, Médogo, Boulala) +appartiennent à la même famille que les Kenga et les +Baguirmiens.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Kouka.</span> — Les +Kouka occupent la vallée de la Baṭaḥ, depuis Kayetma et Kouka +jusqu’à Birket-Fatmé. Leurs villages se trouvent soit sur les bords +de la Baṭaḥ, soit à quelque distance au nord et au sud. Ils furent +très maltraités par les Ouadaïens, car leur pays se trouvait sur la +route suivie par les aguids, pour se rendre d’Abéché au Fitri et au +Baguirmi. Depuis notre installation à Yao, c’est en pays kouka +(Birket-Fatmé, El Krenik, Koundiourou, Atya) que venaient camper +les troupes ouadaïennes chargées de surveiller la frontière +occidentale : elles vivaient naturellement sur le pays et +ruinaient une région déjà fort épuisée par de multiples razzias. Le +dernier de ces pillages en règle fut exécuté par l’aguid el +Djaʿâdné, en mai 1904. Non seulement les Ouadaïens ravagèrent la +contrée, mais ils enlevèrent encore de nombreux enfants et jeunes +gens, qui furent réduits en esclavage et emmenés à la chaîne à +Abéché. Les hommes et les femmes furent fort maltraités, et +certains d’entre eux furent même odieusement mutilés.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Médogo.</span> — La +tribu tire son nom de Moudgo abou Léya, qui vint s’installer dans +le pays actuel du Médogo avec ses Abou Senoun et ses Mandala. Le +croisement de ces Ouadaïens avec des indigènes apparentés aux Kenga +et aux Kouka a donné la population des Médogo. L’installation du +poste-frontière d’Atya enleva, dès 1908, le Médogo à +Doud-Mourra.</p> + +<p class="space-above15"><span class="bold">Boulala.</span> — Les +Boulala gousar relèvent du Ouadaï. Ils habitent la région d’Ourel +(Abou Koïesti, Abou Cherganiyé, Ourel, Cheqq el Hadjlidj).</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span>Il existe +également à Abéché un noyau de Boulala, formé par les partisans de +l’ex-prétendant Djili.</p> + +<p>Il est à remarquer que les mœurs des Lisi se ressentent beaucoup +de l’influence des Maba, en ce qui concerne la coiffure et +l’habillement des femmes, l’attitude des femmes envers les hommes, +l’attitude des sujets envers le sultan, etc.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Diongor</span>.</h4> + +<p>Les Diongor du Guéra ont toujours vécu indépendants du +Ouadaï : ils sont rentrés depuis 1907 dans notre zone +d’influence. Les actes de brigandage commis par ces indigènes, et +leur indiscipline abusive nécessitèrent une opération de police +sérieuse contre les villages du Guéra, en 1910.</p> + +<p>Les Diongor de l’Abou Telfan furent atrocement razziés par les +Ouadaïens. C’est d’ailleurs chez eux que se réfugièrent de nombreux +ennemis, pendant la lutte que nous dûmes mener contre les partisans +de Doud-Mourra.</p> + +<p>Nous avons déjà fait remarquer qu’il existe, à côté de Guéra, un +village qui porte le nom de Banda. Nous savons également que les +Diongor sont une tribu de la population banda. Quoiqu’il existe des +différences notables entre les Banda anthropophages et les Diongor +du Guéra, leurs pratiques fétichistes sont à peu près les mêmes. Ne +faut-il voir, dans ce que nous venons de dire, qu’une simple +similitude de noms, ou bien existe-t-il une relation de parenté +entre les deux populations ?... La comparaison de leurs +idiomes pourrait peut-être nous fixer à ce sujet.</p> + +<p>Notons, au surplus, que le mot <em>Djenâkheraï</em> — dont se +servent les Ouadaïens, pour désigner un de ces fétichistes du Sud, +chez lesquels ils menaient leurs razzias d’esclaves — ressemble +fort au mot <em>Djongoraï</em>. D’après cette explication, +Djenakheré serait une corruption de Diongor, Djongor.</p> + +<h4 class="less"><span class="pagenum" id= +"Page_236">[236]</span><span class="sc">Masmadjé</span><a id= +"FNanchor_247"></a><a href="#Footnote_247" class= +"fnanchor">[247]</a>.</h4> + +<p>Les Masmadjé sont installés sur les bords de la Baṭaḥ, depuis +Birket-Fatmé jusqu’à Mourdaf. Ces indigènes pêchent le poisson dans +les fosses d’eau permanente de la Baṭaḥ. C’est à Safik que l’on +trouve la plus grande de toutes : elle est assez profonde et a +quelques centaines de mètres de longueur. Les Masmadjé sont, +d’après les indigènes, des Diongor que Moḥammed Chérif aurait +enlevés de la région de Maï, pour les transplanter sur les bords de +la Baṭaḥ. Ils sont musulmans et parlent la langue arabe, +indépendamment de leur dialecte propre.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Bornouans</span>.</h4> + +<p>Les désordres intérieurs du Bornou et les invasions étrangères, +surtout celles des Pouls et de Râbaḥ, ont amené l’émigration d’un +grand nombre de Bornouans : on trouve beaucoup de ces +indigènes dans le Baguirmi et le Kouti, au Fitri, au Médogo et au +Ouadaï. Dans ce dernier pays, ils sont particulièrement nombreux +dans la région de l’ouadi Rima qui s’étend à l’est du Mourtcha +kreda et qui porte, d’ailleurs, le nom de Ouadi Bôrnou.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Baguirmiens Kotoko</span>.</h4> + +<p>Ces indigènes furent transplantés au Ouadaï par le sultan ʿAli, +après la chute de Massnia. Ils habitent particulièrement la région +d’Abéché. On trouve aussi des Baguirmiens dans les pays qui +avoisinent la capitale : Nimro, Mourra, etc.</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Pouls (ou Fellahta)</span> +</h4> + +<p>Ces indigènes, peu nombreux, sont dispersés dans tout le pays. +Ils habitent particulièrement la partie occidentale du +Ouadaï : Kotoro Foulata (sur la route de Am Ḥadjer à Abéché) +et autres villages.</p> + +<h4 class="less"><span class="pagenum" id= +"Page_237">[237]</span><span class="sc">Nas es seltan</span> +</h4> + +<p>Enfin le sultan possède personnellement un certain nombre de +villages, dont les habitants sont appelés <em>nâs es selṭân</em> +(les gens du sultan). Beaucoup d’entre eux sont des captifs ou +d’anciens captifs : les autres sont simplement au service du +sultan.</p> + +<p><span class="bold">’Abidiyé.</span> — Les ’Abidiyé sont les +captifs qui habitent les villages du sultan.</p> + +<p><span class="bold">Ambaka.</span> — Les Ambaka sont d’anciens +captifs du sultan qui résident dans le village d’Abou Khous (à +l’ouest du dar Zioud).</p> + +<p><span class="bold">’Ayal Baba.</span> — Les ’Ayal Baba, que nous +avons déjà vus, sont les Arabes qui gardent les troupeaux du +sultan.</p> + +<p><span class="bold">Fagara.</span> — Le sultan possède aussi des +villages de marabouts (<em>fagarâ</em>) : signalons, par +exemple, celui de Am Chererib (dâr Zioud).</p> + +<h4 class="less"><span class="sc">Autres tribus</span> +</h4> + +<p>Nachtigal signale encore quelques tribus peu nombreuses, +musulmanes ou païennes, qui vivent au Ouadaï. Ces indigènes sont +probablement les descendants d’anciens captifs : ceux-ci +furent rendus à une liberté relative et formèrent des villages +relevant directement du sultan ou de certains dignitaires +ouadaïens.</p> + +<p>Les Bandala<a id="FNanchor_248"></a><a href="#Footnote_248" +class="fnanchor">[248]</a>, Torom et Mimji sont musulmans.</p> + +<p>Les Denguéah (Djengué ?), Bolgou, Kâssa, Ngâma et +Banâlé<a id="FNanchor_249"></a><a href="#Footnote_249" class= +"fnanchor">[249]</a> sont païens.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c03"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_214"></a><a href="#FNanchor_214"><span class= +"label">[214]</span></a>En ce qui concerne certaines tribus +ouadaïennes, nous avons le plus large emploi des renseignements +donnés par Nachtigal. Nous nous sommes également servi, pour +étudier les populations qui relevaient de Moḥammed es Senousi, +l’ancien sultan du Dâr el Kouti, d’une notice ethnographique que le +capitaine Modat a bien voulu nous communiquer.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_215"></a><a href="#FNanchor_215"><span class= +"label">[215]</span></a>Cette saillie ressemble au fruit du doum +(douma). D’après les indigènes, elle est l’indice d’un tempérament +belliqueux : on peut donc l’appeler « la bosse du +courage ». Ce renflement de la peau porte généralement le nom +de <em>mouqla</em>. Dans certaines régions, les Ouadaïens sont +appelés <em>siyâd ed doukhmat</em> (<em>doukhmat</em> semble être +une altération de <em>doumat</em>) : les hommes qui possèdent +une excroissance ressemblant au fruit du doum.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_216"></a><a href="#FNanchor_216"><span class= +"label">[216]</span></a><em>Voyage au Ouadaï</em>, p. 31.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_217"></a><a href="#FNanchor_217"><span class= +"label">[217]</span></a>Au sing. <em>Sennaoui</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_218"></a><a href="#FNanchor_218"><span class= +"label">[218]</span></a><em>Excelsior</em>, 7 octobre 1911.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_219"></a><a href="#FNanchor_219"><span class= +"label">[219]</span></a>Lieutenant Delacommune.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_220"></a><a href="#FNanchor_220"><span class= +"label">[220]</span></a>Lieutenant Lucien : <em>Ouadaï +Aouali</em> (<em>Bulletin du Comité de l’Afrique française</em>, +1910). — Le lieutenant Lucien appelle « Ouadaï Aouali » +la région qui s’étend au nord et au nord-ouest d’Abéché. Il est +probable que ce nom lui fut donné, parce qu’elle forma le premier +noyau du Ouadaï — d’où <em>Aouali</em> <span class= +"arabic">اول</span> : premier, ancien.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_221"></a><a href="#FNanchor_221"><span class= +"label">[221]</span></a>Le djebel Abassa, qui se trouve entre le +dâr Kadjagsé et le dâr Sila, a quelques centaines de mètres de +hauteur et est à peu près comme les montagnes de Mataïa ou +d’Abouṭiour.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_222"></a><a href="#FNanchor_222"><span class= +"label">[222]</span></a>Le mot arabe <em>guimr</em> et le mot +ouadaïen <em>ermbeli</em> ont la même signification : +tourterelle, ramier (<em>guemriya, guimr</em>).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_223"></a><a href="#FNanchor_223"><span class= +"label">[223]</span></a>Lieutenant Delacommune.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_224"></a><a href="#FNanchor_224"><span class= +"label">[224]</span></a>Cf. P. Askell Benton, <em>Notes on some +languages of the Western Sudan</em>, p. 267-268.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_225"></a><a href="#FNanchor_225"><span class= +"label">[225]</span></a>Dalla Vedova, <em>Bollettino</em>, p. +653.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_226"></a><a href="#FNanchor_226"><span class= +"label">[226]</span></a>Lieutenant Delacommune.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_227"></a><a href="#FNanchor_227"><span class= +"label">[227]</span></a>On dit aussi Beled et Terâwiyé, Terâwiyé +est le nom donné par les Arabes aux Bideyat.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_228"></a><a href="#FNanchor_228"><span class= +"label">[228]</span></a>Léon l’Africain, à propos du chemin +« qui est pour aller de Fez au grand Caire par le désert de +Libye », parle des « peuples de Sin et Ghorran ». +Nous avons déjà vu que les Arabes appellent Gourân les Toubou du +Sud. Quel est donc le peuple de Sin ? Ce nom n’aurait-il pas +été donné aux Bideyat de la région de Sini ?</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_229"></a><a href="#FNanchor_229"><span class= +"label">[229]</span></a>On remarquera combien ce qui vient d’être +dit au sujet de l’aspect physique, de l’habillement et de la +nourriture des Bideyat rappelle ce que nous avons déjà rapporté des +Toubou, et notamment des Koussoâ (Tedâ du Koussi).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_230"></a><a href="#FNanchor_230"><span class= +"label">[230]</span></a>Slatin Pacha, t. I, p. 161.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_231"></a><a href="#FNanchor_231"><span class= +"label">[231]</span></a>Cherf eddin appartenait à la fraction Bachî +des Bideyat.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_232"></a><a href="#FNanchor_232"><span class= +"label">[232]</span></a>Slatin Pacha, ancien officier de l’armée +autrichienne, était moudir oumoum du Darfour, au temps ou Gordon +Pacha était Gouverneur général du Soudan égyptien. Lorsque +l’insurrection mahdiste gagna le Darfour, et après la chute d’El +ʿObeïd, Slatin se décida à adopter en apparence la religion de +Moḥammed, afin de redonner confiance à ses troupes musulmanes. La +nouvelle du massacre de la colonne Hicks Pacha le décida toutefois +à capituler à Dara, en décembre 1883. Après être resté 11 ans +prisonnier des derviches, il réussit à s’échapper. Slatin Pacha, +qui est actuellement inspecteur général du Soudan anglo-égyptien, a +fait le récit de ses aventures dans un livre que nous avons déjà +cité à plusieurs reprises : <em>Fer et feu au Soudan</em>, 2 +vol.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_233"></a><a href="#FNanchor_233"><span class= +"label">[233]</span></a>On appelle Tirdjé du Ouadaï et Tirdjé du +Darfour deux chaînes de montagnes situées dans la région-frontière +du Ouadaï et du Darfour. Tirdjé est probablement le même mot que +l’arabe <em>dirdjé</em> : gradin, estrade.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_234"></a><a href="#FNanchor_234"><span class= +"label">[234]</span></a>Ce nom de Nouba est assez souvent donné aux +musulmans non arabes. <em>Ana Noubaï</em>, je suis musulman. +<em>Chenho men en Nouba</em>, à quelle tribu des Nouba +appartiens-tu ? <em>Ana Didjaï</em>, à la tribu des Dadjo.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_235"></a><a href="#FNanchor_235"><span class= +"label">[235]</span></a>D’autres disent que le dialecte des Moubi +se rapproche beaucoup de la langue des Masmadjé. Nachtigal +rapporte, de son côté, que le dialecte des Moubi est presque le +même que celui des Birguid.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_236"></a><a href="#FNanchor_236"><span class= +"label">[236]</span></a><em>Voyage au Darfour</em>, p. 226.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_237"></a><a href="#FNanchor_237"><span class= +"label">[237]</span></a>Il est à remarquer que le mot arabe +<em>djeggel, diggel, diggèl</em> désigne la syphilis.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_238"></a><a href="#FNanchor_238"><span class= +"label">[238]</span></a>Les citations de ce chapitre sont +empruntées à une Étude sur le Dar-Fertyt du capitaine Modat, qui a +bien voulu nous en communiquer le manuscrit.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_239"></a><a href="#FNanchor_239"><span class= +"label">[239]</span></a>Cf. Delafosse, <em>Essai sur le peuple et +la langue sara</em>, Paris, in-8.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_240"></a><a href="#FNanchor_240"><span class= +"label">[240]</span></a>Cf. G. Toqué, <em>Essai sur le peuple et la +langue banda</em>, p. 1-29.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_241"></a><a href="#FNanchor_241"><span class= +"label">[241]</span></a>Les Mbaya habitaient autrefois la vallée de +la Bôhou. A l’approche des bazinguers, ils se retranchèrent +fortement dans les cavernes de la région, et Senousi ne put avoir +raison de leur résistance qu’en se servant du canon que nous lui +avions donné. C’est là un exemple typique des beaux succès que nous +avons procurés aux marchands d’esclaves, en faisant de la +« politique musulmane » en pays fétichiste.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_242"></a><a href="#FNanchor_242"><span class= +"label">[242]</span></a>Cf. Toqué, <em>op. laud.</em>, p. 20.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_243"></a><a href="#FNanchor_243"><span class= +"label">[243]</span></a>Cf. Toqué, <em>ibid.</em>, p. 13-16.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_244"></a><a href="#FNanchor_244"><span class= +"label">[244]</span></a>Cf. Toqué, <em>ibid.</em>, p. 20-21.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_245"></a><a href="#FNanchor_245"><span class= +"label">[245]</span></a>Cf. Toqué, <em>ibid.</em>, p. 18-19.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_246"></a><a href="#FNanchor_246"><span class= +"label">[246]</span></a>Cf. Toqué, <em>ibid.</em>, p. 11-13.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_247"></a><a href="#FNanchor_247"><span class= +"label">[247]</span></a>Le mot <em>Masmadjé</em> dérive peut-être +de l’arabe <em>samdj</em> (vilain, hideux), <em>samâdja</em> +(laideur). Il signifierait alors : les hommes vilains, les +hommes laids.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_248"></a><a href="#FNanchor_248"><span class= +"label">[248]</span></a>Nous avons cité les Mandala (ou +Bandala ?) de Kabeluzu. — D’autre part, on appelle bandala le +tam-tam des fétichistes habitant les confins baguirmiens, chez +lesquels on allait autrefois faire des razzias d’esclaves. D’où, +peut-être, la désignation de <em>siyâd bandala</em>, et aussi +<em>bandala</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_249"></a><a href="#FNanchor_249"><span class= +"label">[249]</span></a>Notons que Banala est un village diongor du +Quéra.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span><a id= +"p2c04"></a>LE GOUVERNEMENT ET L’ADMINISTRATION<a id= +"FNanchor_250"></a><a href="#Footnote_250" class= +"fnanchor">[250]</a></h3> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Les renseignements donnés dans ce chapitre +se rapportent à l’état de choses qui existait avant la prise +d’Abéché et la déposition d’Acyl. Ils ne présentent plus, à l’heure +actuelle, qu’un intérêt rétrospectif. Nous croyons néanmoins que +ces détails peuvent encore avoir leur utilité, car ils permettront +de se faire une idée relativement exacte de l’ancien Ouadaï.</p> + +<p>Il est difficile, lorsqu’on est en France, d’avoir des +renseignements de détail sur ce qui se passe au Ouadaï. C’est +pourquoi il ne nous a pas été possible de mettre ce chapitre +complètement à jour. On voudra bien nous en excuser.</p> + +<p class="space-above15">A la tête de la société ouadaïenne se +trouve un sultan qui, en principe, exerce un pouvoir absolu. Dans +la pratique, son autorité fut souvent limitée par les soulèvements +des tribus maba, auxquelles la tradition accordait certains +privilèges, et par la puissance des grands dignitaires. De bonne +heure, par suite de l’extension énorme du royaume ouadaïen, le +sultan n’a pu gouverner à lui seul un pays aussi vaste, aux +communications difficiles. Il a dû déléguer une partie de son +autorité à des sous-ordres et, naturellement, ceux-ci ont cherché à +s’affranchir de la tutelle de leur maître. Avant le sultan ʿAli, +les tribus autochtones jouèrent un grand rôle ; dans ces +dernières années, les luttes furent incessantes entre<span class= +"pagenum" id="Page_239">[239]</span> le sultan et ses dignitaires +et elles amenèrent parfois la chute du premier.</p> + +<p>La condition des personnes comprend deux classes : les gens +libres (<em>aḥrar, ḥourrin</em>) et les captifs +(<em>ʿabid</em>).</p> + +<p>Le Qorân admet l’esclavage, mais ne permet pas de réduire un +croyant dans cette condition. Il est vrai que cette défense +n’arrête guère les Ouadaïens et que ceux-ci font indifféremment la +chasse à l’homme chez les fétichistes (Kirdi, Djenâkheré) et chez +les noirs islamisés (Nouba) : la traite a toujours été une des +grosses ressources du sultan d’Abéché. A côté de ce bétail humain, +pris dans des razzias périodiques et destiné à la vente, on trouve, +comme partout ailleurs en Afrique, une autre catégorie de gens non +libres, dont la condition est moins dure. Ce sont les captifs de +case, généralement nés dans la maison du maître, qui font pour +ainsi dire partie de la famille et sont rarement vendus : ils +sont chargés de la culture et des gros travaux.</p> + +<p>Chez les gens libres, on remarque d’abord les pauvres +(<em>mesâkin</em>). Ils se mettent au service d’un homme plus +puissant qu’eux ou bien sont obligés, pour vivre, de cultiver le +sol : la situation des derniers est particulièrement précaire +car, ne dépendant pas immédiatement d’un personnage qui puisse les +protéger, ils subissent les avanies des grands du pays et de leurs +gens.</p> + +<p>Les chefs sont toujours entourés d’une nuée de serviteurs +volontaires, qu’ils nourrissent et ne paient généralement +pas : ils se contentent de leur abandonner une partie du butin +fait dans les razzias et de distribuer quelques cadeaux à ceux dont +ils veulent récompenser les services. Notons que les mesâkin ont +souvent moins d’importance que certains captifs de personnages +puissants, qui sont investis d’une charge particulière, possèdent +des biens à eux, des serviteurs et même des esclaves. Les armées du +Ouadaï ont été fréquemment commandées par des gens de condition non +libre, et le sultan actuel, Doud-Mourra, a appelé quelques-uns de +ses captifs à remplir les plus hautes fonctions du royaume.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_240">[240]</span>Dans chaque +pays, certaines catégories de gens influents se distinguent des +mesâkin : ce sont les membres des familles des chefs ou des +fractions de tribu où l’on choisit ces derniers. Il est vrai que, +pour être considérés, ils doivent posséder des biens ou un +commandement.</p> + +<p>Enfin, de véritables castes sont formées par ceux que l’exercice +d’un métier spécial isole de la masse : citons, à titre +d’exemple, les soldats de l’armée ouadaïenne, les Djellâba et les +forgerons (<em>ḥâddâd</em>).</p> + +<p>Dans la société ouadaïenne, à l’inverse de ce qui se passe chez +les Touareg, la condition est transmise par le père. Cependant, +l’origine de la mère modifie le degré de noblesse de l’enfant. Nous +avons vu, en particulier, que la tradition imposait autrefois aux +sultans de se rattacher, du côté maternel, à l’une des tribus +autochtones (Maba), seules considérées comme nobles : cette +règle semble être actuellement tombée en désuétude car, depuis la +mort de Yousef, tous les souverains ou prétendants du Ouadaï +étaient nés de femmes étrangères, captives pour la plupart.</p> + +<p>Les différentes tribus qui forment la population du Ouadaï +relèvent du sultan d’Abéché : pour certaines d’entre elles, +les Diongor du Guéra, par exemple, cette dépendance n’a jamais été +que nominale. Le sultan est entouré de toute une hiérarchie de +fonctionnaires fort nombreux, dont les emplois furent créés +autrefois, au fur et à mesure des conquêtes ouadaïennes. Nous +insistons sur le fait que les titulaires des grandes charges ne +sont pas forcément d’origine ouadaïenne ni même de condition +libre : ils peuvent être d’origine étrangère, captifs ou même +eunuques. Tout cela dépend du bon plaisir du sultan, principe et +source de toute autorité. Celui-ci ne s’inspire que de son +intérêt : Doud-Mourra, par exemple, avait concentré les plus +hautes fonctions du pays entre les mains de deux personnages +ouadaïens à lui dévoués, Moḥammed ould Bechâra et son fils Aḥmed, +et dans celles de captifs lui appartenant personnellement.</p> + +<p>Nous avons déjà vu à quel degré de puissance +atteignirent<span class="pagenum" id="Page_241">[241]</span> +certains personnages, tels que le djerma ʿOthmân et Cherf eddin, +qui jouèrent un rôle important au Ouadaï. L’histoire de ce pays est +d’ailleurs remplie de mouvements de révolte, provoqués par les +détenteurs des principaux commandements. La farouche énergie du +sultan ʿAli eut raison de la mauvaise volonté des fonctionnaires, +mais son successeur, Yousef, montra la plus grande faiblesse, +notamment envers l’aguid er Rachid, Assad el Kebir ; les +autres princes, Ibrahim et Ghazali, ne furent que des jouets entre +les mains des grands et ne gardèrent pas longtemps le pouvoir. +Doud-Mourra, le bien nommé, reprit la tradition de ʿAli, se +débarrassa du djerma ʿOthmân et fut un souverain fort redouté de +tous ses sujets.</p> + +<p>Les dignitaires sont désignés du nom collectif de +<em>adjâouid</em>, mot arabe qui signifie les grands (du pays). Ils +reçoivent du sultan le turban de commandement (<em>kademoul</em>). +Beaucoup d’entre eux ont le titre de <em>’aguid</em> (pl. +<em>’agad</em>), qui s’applique plus particulièrement à ceux qui +commandent une troupe et gouvernent un territoire déterminé : +ce nom d’aguid est également étendu à un certain nombre de +personnages ayant des emplois de moindre importance.</p> + +<p>Le nombre des fonctionnaires est considérable : le sultan +peut créer de nouvelles charges, bien qu’en cette question, comme +dans les autres, la tradition exerce sa puissante influence. Les +fonctionnaires ne touchent aucune solde régulière : le sultan +leur envoie des cadeaux, quand il veut leur marquer son +contentement. Les plus importants d’entre eux sont le grand djerma +et les aguids chargés de gouverner les tribus arabes du pays : +ceux-là ont un commandement militaire et aussi un commandement +territorial qui, comme nous le verrons, fournit le plus clair de +leurs revenus.</p> + +<p>Le sultan (<em>kolak</em>) gouverne en potentat. Nous avons déjà +montré qu’il prend le titre de <em>El ʿAbbâsi</em> (l’Abbasside). +Il est la source de tout pouvoir légitime : il gouverne selon +son bon plaisir. Les membres de sa famille eux-mêmes ne sont rien +devant lui et, d’ailleurs, ceux qui peuvent prétendre +au<span class="pagenum" id="Page_242">[242]</span> trône sont +généralement aveuglés par ordre du souverain<a id= +"FNanchor_251"></a><a href="#Footnote_251" class= +"fnanchor">[251]</a>. Celui-ci distribue les charges comme il lui +plaît et, de par sa volonté, un captif peut marcher de pair avec +les Ouadaïens de la plus haute origine et avoir même le +commandement sur eux. De même, il peut destituer tout dignitaire, +quel qu’il soit, qui lui a déplu : il peut le ravaler au +dernier rang de la société et décréter, par exemple, que +l’ex-fonctionnaire n’aura plus le droit de monter à cheval ; +il peut, bien entendu, et si telle est sa fantaisie, le faire +mettre à mort. L’autorité du sultan est donc la plus absolue qui se +puisse imaginer : il a droit de vie et de mort sur n’importe +lequel de ses sujets. Mais ce pouvoir excessif est parfois tempéré +par l’assassinat : il trouve d’ailleurs sa limite dans la +puissance des adjâouid.</p> + +<p>Moḥammed Ṣâlèh, surnommé Doud-Mourra<a id= +"FNanchor_252"></a><a href="#Footnote_252" class= +"fnanchor">[252]</a>, fut le dernier souverain indépendant du +Ouadaï. Il est fils du sultan Yousef et d’une captive forienne +appelée Maka. Il a moins de quarante ans. Doud-Mourra ne boit pas +de merissé. Il a la réputation d’être intelligent, lettré et aussi +très pieux. Comme sultan, on vantait son équité. Nous avons déjà vu +qu’il fut excessivement énergique et autoritaire. Il était très +redouté de ses sujets et la crainte qu’il inspirait l’a même fait +accuser de cruauté. Son esprit de justice et sa sévérité envers les +fonctionnaires pillards le faisaient d’ailleurs beaucoup aimer des +mesâkin. Doud-Mourra fut certainement un des souverains les plus +remarquables du Ouadaï. Il avait su mettre un terme à l’anarchie +qui désolait ce royaume depuis la mort de Yousef, en reprenant +vis-à-vis des grands la tradition du sultan ʿAli. Le djerma ʿOthmân +lui-même reconnaissait les qualités de celui qui devait plus tard +le faire empoisonner : il avait dit, un jour, que « de +tous les princes de la lignée de<span class="pagenum" id= +"Page_243">[243]</span> Chérif, le plus intelligent et le mieux +doué était certainement Moḥammed Ṣâlèh ».</p> + +<p>Malheureusement pour lui, Doud-Mourra a pris le pouvoir dans des +circonstances critiques. Il a pu, au début de son règne, venir à +bout des difficultés que lui créaient ses deux rivaux, Aḥmed abou +Ghazali et Acyl. De même, plus tard, il a réussi à établir son +autorité sur tout le Ouadaï et, appuyé sur l’aguid el Maḥâmid, à se +débarrasser du djerma ʿOthmân, dont la puissance le gênait. Mais il +lui a été impossible d’arrêter les progrès incessants que notre +occupation fait dans le pays. Pendant longtemps, il a observé à +notre égard une attitude expectante. Notre politique agressive de +1906-1907 et la réapparition du prétendant Acyl le décidèrent à +agir vigoureusement, et, en 1908, il a lancé ses meilleures troupes +dans la vallée de la Baṭaḥ. Nous avons déjà vu que ses aguids +furent battus à deux reprises et que son principal soutien, +Moḥammed ould Bechâra, trouva la mort dans le combat de Djoua. A la +suite de ces échecs, Doud-Mourra ordonna de nombreuses exécutions. +Ce geste est naturel chez un sultan du Ouadaï : il n’a +cependant pas empêché notre politique d’encerclement d’aboutir, en +dernier lieu, à la prise d’Abéché.</p> + +<p>Nous avons vu les péripéties de la lutte que le « lion de +Mourra » a menée depuis lors contre nous. Le désastre de Bir +Ṭaouil porta un coup terrible à notre prestige : des +défections se produisirent parmi les chefs ouadaïens qui s’étaient +ralliés à la cause d’Acyl — la nôtre — et, en mars 1910, le plus +important de tous, Aḥmed oueld Moḥammed Bechâra, qui avait succédé +à son père dans l’aguidat des Maḥâmid, alla rejoindre son oncle +Doud-Mourra dans le cirque rocheux de Kapka. La défaite des Foriens +à Quéréda, la poursuite par le capitaine Chauvelot des Ouadaïens +réfractaires et de leurs auxiliaires senoussis, par-delà le massif +du Zegâoua qui leur servait de refuge, relevèrent la situation, un +moment compromise. Doud-Mourra se décida alors à passer chez les +Massalat, pour unir ses efforts à ceux de Tâdj eddin, dont +la<span class="pagenum" id="Page_244">[244]</span> réputation avait +grandi démesurément. Le malheureux combat de Dorothé nous coûta des +pertes cruelles : il est vrai que nos ennemis comptèrent +beaucoup de morts, et, parmi eux, le sultan Tâdj eddin. En janvier +1911, la colonne du commandant Maillard dans le pays des Massalat +remporta quelques succès, sans obtenir cependant de résultat +définitif, car elle ne put pénétrer dans la région montagneuse où +s’était réfugiée la population. Depuis lors, la division s’est mise +parmi ceux de nos ennemis qui s’étaient concentrés dans le dâr +Massalat. Doud-Mourra, en butte à l’hostilité des gens d’Andoko, +sentant l’inanité de ses derniers efforts contre l’expansion +victorieuse des Chrétiens, s’est enfin résigné à céder +définitivement la place à son rival Acyl : il vient de se +rendre au colonel Largeau, avec ce qui lui restait de partisans et +la majeure partie des chefs ouadaïens réfractaires (octobre +1911).</p> + +<p>Doud-Mourra est un adepte de la Senousïa. Ses malheurs +l’amenèrent à solliciter l’appui de cette confrérie, avec laquelle +il avait jadis entretenu des rapports peu amicaux. Depuis 1908, un +contingent de Khouân avait toujours combattu à côté des Ouadaïens, +sur la Baṭaḥ, dans le Ouadaï proprement dit et chez les +Massalat : d’autre part, les rezzous senousis partis de +l’Ennedi venaient piller et jeter le trouble dans les pays du Nord +récemment soumis à notre domination.</p> + +<p>Nous avons déjà vu que l’accord le plus parfait ne régna pas +toujours entre le sultan du Ouadaï et le représentant du +senoussisme à Abéché. Après son avènement, Doud-Mourra continua à +observer à l’égard de ce marabout la même ligne de conduite que son +prédécesseur Aḥmed abou Ghazali. Cependant un rapprochement +s’établit, plus tard, entre lui et Moḥammed es Sounni, qui regagna +en partie son ancienne influence. Le sultan avait d’ailleurs besoin +d’armes et de munitions, et une rupture complète eût pu avoir des +conséquences fâcheuses pour la liberté des transactions entre +Abéché et Benghazi. En novembre 1903, Doud-Mourra envoya un +messager saluer le successeur du Mahdi et des<span class="pagenum" +id="Page_245">[245]</span> rapports plus cordiaux s’établirent dès +lors entre les deux chefs. Les fagarâ Moḥammed es Sounni (appelé +aussi Es Soufi) et, après lui, Fititi, représentants d’Aḥmed Chérif +à Abéché, ne cherchaient plus à s’occuper des affaires intérieures +du Ouadaï : ils amorcèrent les relations entre Doud-Mourra et +leur maître et s’occupèrent aussi beaucoup de commerce. Fititi +quitta d’ailleurs le Ouadaï et ne fut pas remplacé. Plus tard, la +menace française resserra les liens qui unissaient la puissance +ouadaïenne aux Senousis, et, après la prise d’Abéché, Moḥammed es +Sounni se rendit au Darfour pour décider ʿAli Dinar à intervenir en +faveur de Doud-Mourra.</p> + +<p>Nous allons voir maintenant quels sont les différents +dignitaires et fonctionnaires du Ouadaï. On peut les diviser en +deux catégories.</p> + +<p>La première est formée par ceux qui ont un grand commandement +militaire et territorial : le djerma et les principaux aguids. +Ils se rendent souvent auprès du souverain, mais ils peuvent le +quitter. Ils sont d’ailleurs appelés, de par leurs fonctions, à +passer une partie de l’année loin de la capitale : ils vont +alors s’installer, soit pour lever l’impôt, soit pour exécuter des +razzias, dans les pays qu’ils ont charge d’administrer.</p> + +<p>La seconde catégorie comprend, comme à la cour des anciens rois +de France, des dignitaires qui remplissent des fonctions +domestiques auprès du sultan : ils peuvent avoir un +commandement militaire et un commandement territorial, mais ils +restent de leur personne à Abéché. Ils ne quittent le souverain que +sur un ordre exprès de celui-ci. S’ils ne peuvent s’éloigner de la +capitale, ils délèguent à des lieutenants le soin de piller les +territoires qui leur sont affectés.</p> + +<p>C’est aux premiers surtout que convient le titre d’<em>adjâouid +ed dâr</em> (les grands du pays). On compte parmi eux les +personnages qui détiennent les charges les plus considérables du +Ouadaï : certains ont parfois même été assez puissants pour +renverser leur souverain et maître. Les grands +feudataires<span class="pagenum" id="Page_246">[246]</span> actuels +remplissaient, à l’origine, des fonctions domestiques auprès du +sultan. Par suite de l’agrandissement du royaume, ils durent +s’absenter de la capitale pour conduire les armées et administrer +les pays nouvellement conquis : ils furent alors remplacés +dans les emplois qu’ils avaient à la cour. Ceci est d’ailleurs +suffisamment prouvé par les devoirs qui, dans certaines +circonstances et conformément à la tradition, incombent aux +dignitaires dont nous parlons. Ainsi, lors des grandes fêtes, quand +le sultan sort en grand apparat, le djerma est spécialement chargé +de vérifier la sellerie du cheval que son maître doit monter ; +l’aguid el Maḥâmid surveille l’escorte et fait ranger les gens sur +la place publique (du temps de Cherf eddin, cette fonction était +remplie par l’aguid es Salamat) ; l’aguid el Djaʿâdné a +toujours été chargé de faire exécuter les réparations à la case et +au tata du sultan et de faire la police des caravanes, etc.</p> + +<p>Les grands feudataires sont naturellement les conseillers du +sultan. Les aguids chargés de faire la guerre et d’administrer les +provinces les plus importantes du royaume sont choisis parmi ceux +qui s’en montrent le plus dignes, sans distinction de race, de +condition ou d’origine. Beaucoup sont pris parmi les serviteurs +particuliers du sultan qui ont donné des preuves de leur courage ou +des marques de leur dévouement.</p> + +<p>Par suite des circonstances historiques, quatre des adjâouid +sont devenus plus puissants que les autres. Cela tient à ce que les +guerres entreprises par le sultan leur ont donné, avec le prestige +de la victoire, les dépouilles des peuples vaincus : ils ont +pu ainsi se procurer des fusils et parfois même grossir leurs +troupes avec les ennemis qu’ils venaient de battre. D’ailleurs, +lorsqu’une charge est donnée à un homme riche et puissant, les +ressources personnelles de celui-ci augmentent d’autant +l’importance de l’aguidat. Au début du règne de Doud-Mourra, les +quatre principaux dignitaires du Ouadaï étaient : l’aguid el +Maḥâmid, le djerma ʿOthmân, l’aguid es Salamat et l’aguid el +Djaʿâdné.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_247">[247]</span>Chacun des +grands feudataires ayant auprès de lui une hiérarchie copiée sur +celle de l’entourage du sultan, nous allons commencer par dire +quelques mots des fonctionnaires qui restent en permanence à la +cour.</p> + +<p>Il y a d’abord quatre <em>kemakil</em> (pl. de <em>kamkalak, +kamkalek</em>), correspondant aux quatre points cardinaux. Ils sont +généralement tous de pure souche ouadaïenne. Ils commandent aux +serviteurs du sultan et, dans certains cas, semblent représenter +celui-ci auprès des aguids. Ce sont des conseillers, des +dignitaires de l’administration civile. La police d’Abéché rentre +parfois, en partie, dans leurs attributions. Ils peuvent également +être chargés de fonctions militaires. Les territoires qu’ils +administrent sont : le dâr Massalat, le dâr Zioud et le dâr +Kouka, le dâr Mimi, le dâr Kadjanga. Ils sont secondés par les +<em>andeker</em>, qui sont leurs lieutenants. Nous ne parlons ici +que des quatre kemakil du sultan. Il en existe d’autres, que nous +verrons plus loin, à propos des aguids dont ils relèvent.</p> + +<p>Le sultan a également autour de lui quatre <em>ouarnangs</em>, +qui s’occupent de ses chevaux : indépendamment de leurs +fonctions de chefs des écuries royales, ils remplissent aussi +celles de majordomes et de gardiens de harem. Ils sont sous +l’autorité des kemakil.</p> + +<p>Les <em>teraguina</em> (pl. de <em>tourguenak</em>) sont +spécialement chargés de surveiller les membres de la famille +royale.</p> + +<p>On trouve encore, auprès du sultan, toute une série de petits +aguids.</p> + +<p>L’<em>aguid el birch</em> ou <em>aguid el brich</em> (aguid de +la natte) est chargé d’apporter la natte sur laquelle doit +s’asseoir le sultan, quand celui-ci descend de cheval. Il jouit de +la confiance de son maître, qui le charge parfois de missions +particulières. Cet emploi est généralement donné à un Ouadaïen de +pure race.</p> + +<p>L’<em>aguid el baggârin</em> (aguid des bouviers) inspecte, dans +toute l’étendue du Ouadaï, les troupeaux de bœufs du sultan. Il +commande la région qui avoisine Abéché.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_248">[248]</span>Le +<em>sinmelek</em> a l’administration des villages qui appartiennent +personnellement au sultan : il fait faire la récolte et +rassemble le mil. — Après le désastre de Bir Ṭaouil, le notable +ouadaïen qui détenait cette charge, Achour, fit défection et passa +au Massalat, en mars 1910.</p> + +<p>L’<em>aguid el ’abidiyé</em> est le chef des esclaves du sultan. +Il commande le pays des Kachméré.</p> + +<p>L’<em>aguid el basour</em> ne quitte jamais le sultan : il +reste auprès de lui à Abéché et le suit à Mourra. Indépendamment de +ses fonctions de chambellan, il est également chargé de recueillir +ce qui est nécessaire à l’entretien des femmes du sultan. Il relève +de l’aguid el Mâgné.</p> + +<p>L’<em>aguid Douggou Doubanga</em><a id= +"FNanchor_253"></a><a href="#Footnote_253" class= +"fnanchor">[253]</a>, un eunuque, administre les provisions du +palais et sert d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes.</p> + +<p>Le harem du sultan est divisé en deux : la partie orientale +(<em>tolouk</em>) et la partie occidentale (<em>lolouk</em>). Le +grand eunuque a le titre de <em>kamkalek</em> : le dâr Kouka +dépend en partie de lui. Deux autres eunuques commandent chacun une +moitié du harem : le <em>melik eṣ Ṣebâḥ</em> (gardien de la +porte de l’Est) et le <em>melik el Maghreb</em> (gardien de la +porte de l’Ouest). Ces deux fonctionnaires s’occupent des biens +appartenant aux femmes du sultan.</p> + +<p>Les pages du sultan portent le nom de <em>touèrat</em> (sing. +<em>touèr</em>). Certains d’entre eux sont opérés et destinés à +faire plus tard des eunuques (<em>chioukh</em>). L’<em>aguid +Guerri</em> est le chef des touèrat.</p> + +<p>Ceux que le souverain emploie comme messagers ont le titre de +<em>koursi</em> : du temps de Doud-Mourra, Alḥamdou, Kéréma, +etc.</p> + +<p>Citons enfin les <em>oumenâ</em> (pl. de <em>amin</em> : +homme de confiance), qui jouent le rôle de surveillants, de +contrôleurs, et veillent à la rentrée des impôts. Ils peuvent aussi +être employés comme messagers.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_249">[249]</span>Un amin gère le +trésor du sultan (<em>beit el mâl</em>). Il a le titre de <em>sid +beit el mâl</em> (seigneur du trésor).</p> + +<p>Deux amins commandent la garde particulière du sultan et +habitent auprès de sa case : l’un commande les soldats de +condition libre, l’autre les captifs.</p> + +<p>Un autre amin, le <em>melik el medfa’</em> commande les cinq +vieux canons qui forment l’artillerie ouadaïenne. Ces pièces, +laissées par Napoléon en Égypte, avaient été prises à Khartoum en +1885 et appartenaient à l’armée derviche de ʿOsman Djano. Le chef +derviche Zougal fit défection et passa au Ouadaï avec elles. Les +Ouadaïens n’ont jamais utilisé leur artillerie : ils n’ont +d’ailleurs pas d’obus. Ils essayèrent une fois de tirer un coup de +canon, pour rehausser l’éclat d’une fête célébrée à Abéché. Mais +cela leur réussit assez mal et ils ne recommencèrent plus.</p> + +<p>On retrouve, auprès des grands dignitaires, une partie des +charges de la cour royale : des kemakil qui s’occupent des +serviteurs, des ouarnangs qui s’occupent des chevaux, etc. Le +moindre aguid a d’ailleurs son aguid el brich<a id= +"FNanchor_254"></a><a href="#Footnote_254" class= +"fnanchor">[254]</a>, ses koursis, ses amins et ses khalifas +(lieutenants).</p> + +<p>L’<em>aguid el Maḥâmid</em> commande aux Arabes de ce nom et aux +Zegâoua. Il administre le pays dont le centre est marqué par la +vallée d’Ourâda, sur la route d’Abéché au Borkou et à Koufra. Ses +troupes effectuent des razzias chez les nomades qui habitent les +confins du Ouadaï : Ammâ Borkouâ, Tedâ de Am Chalôba, +Bideyât.</p> + +<p>Moḥammed ould Bechâra remplissait les fonctions d’aguid el +Maḥâmid depuis plus de quarante ans, lorsqu’il fut tué à Djoua (17 +juin 1908). Son père, Bechâra, avait été mis à mort par le sultan +ʿAli, après la prise de Massnia (1871). Moḥammed fut appelé à lui +succéder, et épousa, en 1873, une fille<span class="pagenum" id= +"Page_250">[250]</span> du sultan ʿAli, mérem Habbo<a id= +"FNanchor_255"></a><a href="#Footnote_255" class= +"fnanchor">[255]</a>. Il appartenait à une famille illustre des +Kelinguen. Les parents du djerma ʿOthmân lui-même étaient de moins +haute lignée que ceux de ce dignitaire, que l’on donnait comme le +plus noble de tous les adjâouid. Moḥammed ould Bechâra disposait +d’une puissance considérable, supérieure peut-être à celle de +ʿOthmân, mais il n’aimait pas prendre part aux intrigues de cour. +Cependant, lorsqu’il se sentit menacé par les menées de Mouṣṭafa, +il donna le signal de la révolte qui devait renverser le sultan +Ibrahim. Plus tard, il combattit également Abou Ghazali et fut un +partisan décidé de l’intronisation du jeune Doud-Mourra : +grâce à l’appui de Moḥammed, celui-ci put se débarrasser du djerma +ʿOthmân. Le nouveau souverain du Ouadaï et l’aguid el Maḥâmid +étaient unis par des liens de parenté. Ce dernier s’était vu +enlever sa première femme par le sultan Yousef, qui lui avait donné +sa fille, mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra : il en eut un +fils, Aḥmed, qui cumula les fonctions d’aguid ez Zebada, de Mâgné +et de kamkalek ez Zioud.</p> + +<p>Doud-Mourra fit toujours appel à son beau-frère, qui lui était +tout dévoué, pour repousser les attaques des Foriens et pour +réduire les populations turbulentes de l’Est et du Sud-Est. Durant +ces dernières années, Moḥammed avait opéré contre les Tama, les +Guemr, les Massalat et les Dadjo du Sila. Il ne sut pas empêcher +toutefois le chef forien Adam Roudjal de venir razzier les Maḥâmid, +les troupes qu’il envoya arrivèrent<span class="pagenum" id= +"Page_251">[251]</span> trop tard et furent d’ailleurs battues. Il +est vrai que les Massalat pillèrent au passage les gens du +Darfour.</p> + +<p>Nous donnons ci-dessous la descendance de Bechâra.</p> + +<table class="tree" id="t251"> +<tr> +<td colspan="14" class="tdc">Bechâra<br> +Aguid el Maḥâmid, mis à mort par ordre d’ʿAli, à cause de sa fuite +devant Abou Sekkin au siège de Massnia.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="8" class="tdc">Enfants de Mérem Zara.</td> +<td colspan="6" class="tdc">Enfants d’autres femmes +ouadaïennes.</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td colspan="4" class="tdc">Mouṣṭafa el Magné<br> +épouse Mérem Kakié</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">ʿAbd el Qâder ed Dri</td> +<td colspan="2" class="tdc">Moḥammed<br> +épouse Mérem Habbo (1873). Cette femme lui est enlevée par Yousef, +qui lui donna Mérem Zenaba</td> +<td colspan="2" class="tdc">Dahab<br> +aguid el brich de son frère Moḥammed</td> +<td colspan="2" class="tdc">Kamkalek Libbis Kanderan.<br> +Remplaça Dahab, dépossédé de sa charge d’aguid el brich.</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed.</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Moḥammed</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="2" class="tdc">Aḥmed</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> +</table> + +<p>Après la prise d’Abéché, le fils de Moḥammed oul Bechâra, Aḥmed, +se rallia au parti d’Acyl et conserva son kademoul d’aguid el +Maḥâmid. Il fit défection, en mars 1910, et alla rejoindre son +oncle Doud-Mourra. Sa charge fut alors donnée à un frère d’Acyl, +Sérhéroun, qui trouva la mort dans un combat livré le 2 septembre +1910, sur les bords de l’ouadi Maba, à un rezzou senousi venu de +Ouéta.</p> + +<p>Le <em>djerma</em> est le grand écuyer du sultan : c’est +lui qui pose le tapis sur le cheval de son souverain, lorsque +celui-ci quitte le palais. Il remplit aussi les fonctions de +grand-maître des cérémonies, lors de la fête annuelle qui a lieu au +mont Thoréga. Cette charge fut longtemps la plus importante du +Ouadaï : le personnage qui en était titulaire gouvernait le +pays de Ouara, les Kodoï, les Guemr, le Sila, le Moubi, Korbo, le +Fitri, le Khouzam, le Baguirmi et le Kanem ; il avait sous ses +ordres un des plus forts contingents ouadaïens.</p> + +<p>Le djerma Assed abou Djebrin<a id="FNanchor_256"></a><a href= +"#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>, frère de momo Maden, +femme du sultan Chérif, exerça longtemps cette fonction. Il +atteignit un si grand âge qu’on le surnomma <em>Ech Chaïb</em> (le +vieillard). L’un de ses enfants, ʿOthmân, lui succéda. +Celui-ci<span class="pagenum" id="Page_252">[252]</span> fut, sous +Ibrahim et Aḥmed abou Ghazali, le dignitaire le plus influent du +Ouadaï. Il était d’abord de noble origine et appartenait à la +puissante tribu des Kodoï. De plus, il était très riche et +possédait de nombreux clients. Tout cela explique le prestige +énorme dont il jouissait chez les Ouadaïens de race, en face de +sultans qui n’avaient pas de fortune propre et étaient de sang +mêlé. Le djerma ʿOthmân était en effet le cousin germain de deux +sultans, ʿAli et Yousef, et le cousin au second degré de trois +sultans et d’un prétendant <em>tous fils de mères étrangères</em>, +ce qui, d’après la tradition les rendait inaptes à régner : +Ibrahim, fils d’une Forienne ; Ghazali, fils d’une +Kecherdanwiyé ; Doud-Mourra, fils d’une Forienne ; et +enfin Acyl, fils d’une Bornouane. Il avait d’ailleurs épousé mérem +Faṭmé, fille du sultan Yousef. Le djerma, d’un caractère intrigant +et brouillon, abusa de cette situation, alors que l’aguid el +Maḥâmid, dont la puissance était peut-être supérieure à la sienne +et qui était en tout cas d’origine plus illustre, se tenait +relativement à l’écart des intrigues de cour. ʿOthmân guida les +événements qui amenèrent la chute d’Ibrahim et celle d’Aḥmed abou +Ghazali. Doud-Mourra mit un terme aux fantaisies de ce personnage, +qui faisait du Ouadaï un état complètement voué à l’anarchie : +il se débarrassa de lui en le faisant empoisonner.</p> + +<p>Après la mort du djerma ʿOthmân, Doud-Mourra s’empara de la plus +grande partie des armes et des munitions de ce dignitaire : il +partagea le butin avec son ami et protecteur, l’aguid el Maḥâmid. +Abou Sekkin, frère du défunt, fut appelé à lui succéder, mais la +puissance du nouveau djerma avait été considérablement réduite. Il +était d’ailleurs tenu en suspicion, et c’est apparemment pour ne +pas mécontenter l’élément kodoï que le sultan lui laissa le +kademoul. Cette animosité de Doud-Mourra envers la famille de +ʿOthmân se manifesta dans le châtiment infligé à ʿAbd el Kerim, un +autre fils de Abou Djebrin. Celui-ci était kamkalek ez Zioud et, +lors de la reconnaissance Bordeaux sur Am Loubia, il +prit<span class="pagenum" id="Page_253">[253]</span> la fuite sans +faire la moindre résistance. Doud-Mourra, outré, le destitua et le +fit promener sur le marché de la capitale, dans le simple appareil +des petites filles, avec le kamfous et une ceinture de perles +autour des reins : pour qui connaît l’orgueil insensé des +Maba, il est facile de se rendre compte combien la punition dut +paraître outrageusement cruelle à l’ex-kamkalek ez Zioud.</p> + +<p>Abou Sekkin est né à Massnia. Son père, Abou Djebrin, lui donna +ce nom en souvenir de la victoire remportée sur le mbang du +Baguirmi. A la mort de ʿOthmân, en février 1906, Abou Sekkin et +Kalamtam furent emprisonnés, en attendant que Doud-Mourra eût mis +la main sur les biens du djerma. Une sourde rivalité régna par la +suite entre le sultan et Abou Sekkin, qui avait pris la charge de +son frère. Un incident contribua à rendre encore plus tendues les +relations entre ces deux hommes. Un esclave ivre de Moursal Ibri +(aguid el ouâdi du djerma Abou Sekkin) blessa d’un coup de couteau +le jeune ʿAbd er Rahim, fils de Yousef. Le sultan, irrité, ordonna +de tuer l’esclave et fit couper les deux mains à Moursal Ibri. Abou +Sekkin protesta alors contre la punition infligée à son aguid. +Doud-Mourra, pour toute réponse, fit exécuter Moursal Ibri. Le +corps de ce dernier ayant été enlevé pendant la nuit pour être +enterré, le sultan, furieux, voulut enlever le kademoul de djerma à +Abou Sekkin. Mais les adjâouid s’interposèrent et payèrent, dit-on, +20.000 pièces de guinée (magâti, tiban), pour apaiser leur +souverain.</p> + +<p>Le titulaire de la charge de grand djerma du Ouadaï a un certain +nombre de lieutenants : l’esclave Kalamtam, chargé d’un +commandement militaire, qui attaqua Yao en 1905 ; un aguid el +brich, un aguid el ouâdi (aguid de la brousse)<a id= +"FNanchor_257"></a><a href="#Footnote_257" class= +"fnanchor">[257]</a> et enfin des gens qui ont des emplois +analogues à ceux que nous avons vus à la cour du sultan.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span>Nous donnons +ci-dessous la liste des enfants du djerma Assed abou Djebrin.</p> + +<table class="tree" id="t254"> +<tr> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td colspan="6" class="tdc">Djerma Assed abou Djebrin, ech +Chaïb.</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="brb"> +</td> +<td class="blb"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="4" class="tdc">Fils d’une même mère.</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td colspan="4" class="tdc">Fils d’une même mère.</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td class="bline"> +</td> +<td> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="blt"> +</td> +<td class="brt"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Khoudar<br> +épouse Dourtené, sœur d’Adem Kardé</td> +<td colspan="2" class="tdc">ʿOthmân<br> +épouse Mérem Faṭmé, fille de Yousef, et Dourtené, veuve de +Khoudar</td> +<td colspan="2" class="tdc-top">Dahab</td> +<td colspan="2" class="tdc">Abou beker<br> +Tué au Guéra, lors de la campagne de ʿAli.</td> +<td colspan="2" class="tdc-top">Abou Sekkim djerma.</td> +<td colspan="2" class="tdc">ʿAbd el Kerim<br> +tombé en disgrâce.</td> +<td colspan="2" class="tdc">Moḥammed<br> +ould mérem Banet (fils de Mérem Banet, sœur de Chérif).</td> +</tr> + +<tr> +<td class="liner"> +</td> +<td class="linel"> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2" class="tdc">Barka</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +<td> +</td> +</tr> +</table> + +<p>L’<em>aguid es Salamat</em> avait autrefois le commandement des +pays suivants : dâr Salamat, dâr Hémat, dâr Kibet, dâr Rounga +et dâr Kouti. Nous avons déjà vu le rôle joué au Ouadaï par l’aguid +Cherf eddin. Celui-ci, fils d’un père teda et d’une mère bidéyé, +avait été enlevé tout jeune, lors d’une razzia opérée dans +l’Ennedi : emmené comme esclave au Ouadaï, il fut fait eunuque +et affecté au harem royal. Nommé aguid es Salamat, son caractère +intrigant lui valut d’occuper une place à part parmi les +dignitaires : il sut gagner la confiance de Yousef, contribua +à renverser Ibrahim et domina complètement le sultan Ghazali. Après +la chute de ce dernier, Cherf eddin fut pris et exécuté. Il fut +remplacé par Oust Kheir, captif originaire du Baguirmi, que +Doud-Mourra fit également mettre à mort. Un eunuque gourân +originaire du Borkou, Ḥassen Chaour, lui succéda. Le nouvel aguid +envoya une lettre de menaces au sultan du Kouti, Senousi, pour +amener celui-ci à se détacher de nous : cette tentative +d’intimidation n’eut d’ailleurs aucun succès. Ḥassen Chaour ne +resta pas longtemps en fonction : il fut également décapité en +août 1905. En dernier lieu, un captif banda, l’eunuque Gomboro, fut +appelé par Doud-Mourra à remplir la charge d’aguid es Salamat. Le +nouveau dignitaire était un ancien aguid el ouâdi de Cherf eddin, +qui lui avait autrefois donné un commandement militaire. Gomboro +avait, dans tout le Ouadaï,<span class="pagenum" id= +"Page_255">[255]</span> une grande réputation de bravoure et était +très aimé de Doud-Mourra, qui lui donna une partie des fusils du +djerma ʿOthmân. Nos troupes eurent à le combattre plusieurs +fois : à Tomba à Djingéboa et à Am Timan. Il trouva la mort +dans cette dernière affaire.</p> + +<p>L’aguid es Salamat percevait un impôt annuel en bœufs sur les +Arabes qui peuplaient son territoire : Salamat, Hémat et +autres. Il apportait également à Abéché l’ivoire fourni par le dâr +Salamat, le dâr Rounga et le dâr Kouti. Il était enfin chargé de la +chasse aux esclaves chez les fétichistes du sud (Djenâkheré). Les +esclaves et l’ivoire servaient de marchandises d’échange et +permettaient au sultan d’acheter les armes et les munitions +apportées au Ouadaï par les caravanes du nord. L’aguid es Salamat +était secondé par un certain nombre de sous-ordres : aguid el +brich, aguid el ouâdi, djerma, etc. Citons, parmi ceux qui ont eu +quelque notoriété : Hachem, de pur sang ouadaïen, qui avait, +sous Cherf eddin, la surveillance du dâr Hémat et du dâr +Rounga ; le djerma Moḥammed, qui s’occupait des chevaux du +Gomboro ; Doungues, aguid el brich de Gomboro et qui succéda +dans cet emploi à Rakeb ; etc.</p> + +<p>L’<em>aguid el Djaʿâdné</em> avait autrefois un commandement +important, qui fut fort réduit par l’occupation française. Ce +dignitaire administrait les Arabes Djaʿâdné et ʿAmer, le Médogo, le +pays des hidjar (Guéra, Abou Ṭiour, Mataïa, Boullong, Sommo, +Bédanga), le Dékakiré et le Dagana.</p> + +<p>Seroua, aguid el Djaʿâdné de Yousef, était un captif kirdi. En +1896-1897, il envoya un de ses subordonnés piller la région de +Béganda-Ngogmi. Ce fut la dernière incursion des bandes ouadaïennes +en pays sokoro. A Seroua succéda Haggar ṣeghir, qui se révolta +contre son souverain et gagna le Borkou avec un certain nombre de +partisans. La charge d’aguid el Djaʿâdné fut ensuite donnée à +l’amin ʿAbdoullahi, qui eut avec le capitaine Durand l’entrevue +d’Oum Melahi. Le nouveau dignitaire était un ami personnel du +djerma ʿOthmân. Il se montrait très dur envers les mesâkin +et<span class="pagenum" id="Page_256">[256]</span> semait partout +la ruine sur son passage. En mai 1904, il traita cruellement les +Kouka de la Baṭaḥ, dont un grand nombre furent emmenés comme +esclaves. Doud-Moura, qui était déjà mécontent de l’attitude +observée par ʿAbdoullahi à notre égard, entra dans une grande +colère lorsqu’il apprit comment le pays kouka avait été ravagé. Il +fit mander l’aguid el Djaʿâdné et lui reprocha violemment de s’être +servi des fusils qu’il lui avait donnés, pour ruiner une partie du +Ouadaï : le sultan s’emporta jusqu’à jeter du sable à la +figure de son dignitaire. Celui-ci faillit être destitué : +Doud-Mourra le fit mettre en prison pendant quelque temps et le +força ensuite à échanger son kademoul contre celui de l’aguid el +Khouzam ʿAbdallah, fils d’un captif gourân du sultan. Le djerma +Mounboa (ou Memboa), Baguirmien capturé autrefois à Massnia, avait +momentanément remplacé ʿAbdoullahi mis aux fers. — Après la prise +d’Abéché, ʿAbdoullahi embrassa la cause d’Acyl et reçut une charge +de Kamkalek. Il fut un des premiers à faire défection, en mars +1910, et alla rejoindre les vainqueurs de Bir Ṭaouil dans le dâr +Massalat. Le titulaire de cet important aguidat dispose d’un +certain nombre de lieutenants.</p> + +<p>L’<em>aguid el brich</em> était un Arabe Missiraï, Gôni.</p> + +<p>L’<em>aguid el Masmadjé</em> commande aux Masmadjé de la Baṭaḥ +et aux Dadjo. Le titulaire de cette charge était un Arabe Cherifi, +Abiedh. Ce kademoul était autrefois indépendant de l’aguid el +Djaʿâdné.</p> + +<p>L’<em>aguid el Mâgueren</em> administre le pays de même nom, +situé au sud d’Abéché, entre Abou Goundam et Ḥadjer Atin, et habité +par des Maba et des Arabes Khouzam.</p> + +<p>L’<em>aguid ed Dagana</em> allait autrefois recueillir l’impôt +dans le Dagana. Cet emploi, qui était occupé par un captif sara, +Ardéga, n’est plus qu’un titre honorifique.</p> + +<p>L’<em>aguid el ʿAmer</em> percevait l’impôt chez les Arabes +ʿAmer, et l’<em>aguid el brich</em> chez les Djaʿâdné des bords de +la Bataḥ.</p> + +<p>L’aguid el Djaʿâdné a aussi des djermas : l’un d’entre eux, +le djerma Smaïn, frère du sultan des Guemr, trouva la +mort<span class="pagenum" id="Page_257">[257]</span> dans l’affaire +de Tialo ; citons également le djerma Memboa, qui s’occupe +spécialement des chevaux de son maître. Cet aguid dispose enfin de +koursis (autrefois Kéréma, Hesseïni ould Amtelaïd) et de deux +amins.</p> + +<p>L’<em>aguid ez Zebada</em> commande aux Arabes de même nom, +lesquels habitent la région du El Hémédiyé. Cette charge n’a que +peu d’importance par elle-même. Elle ne valait que par la +personnalité de celui qui en était titulaire, Aḥmed ould Moḥammed, +fils de l’ancien aguid el Maḥâmid et de mérem Zenaba, sœur de +Doud-Mourra. Ce dignitaire était très aimé du sultan, qui le combla +de ses faveurs. C’est Aḥmed qui prenait le commandement du palais +lorsque le souverain s’absentait pour se rendre au mont Thoréga ou +pour aller à Mourra<a id="FNanchor_258"></a><a href="#Footnote_258" +class="fnanchor">[258]</a>. Aḥmed exerçait aussi les fonctions de +aguid el Mâgné et de kamkalek ez Zioud (résidence à Am Loubia). +Doud-Mourra avait concentré une puissance considérable entre les +mains de Moḥammed ould Bechâra et de son fils, deux personnages qui +lui étaient absolument dévoués — Aḥmed avait la réputation d’être +très courageux. Lors d’une panique qui eut lieu à Abéché, où l’on +criait à l’approche des Chrétiens, il fut le premier — et presque +le seul — à prendre un fusil et à aller se placer devant le tata du +sultan, afin de défendre Doud-Mourra. Après la prise d’Abéché, il +embrassa la cause d’Acyl et resta aguid el Maḥâmid (son père avait +été tué au combat de Djoua). Plus tard, Aḥmed fit défection, alla +rejoindre Doud-Mourra dans le Zegâoua, combattit les partisans +d’Acyl et fut blessé au combat de Biltin.</p> + +<p>Le dignitaire qui porte le titre d’<em>aguid el Mâgné</em> (ou +tout<span class="pagenum" id="Page_258">[258]</span> simplement +<em>El Mâgné</em>), est chargé d’administrer les Missiriyé ḥoumr. A +l’armée, il commande l’avant-garde : lorsque le sultan part à +la guerre, il le précède pour préparer son installation, de même +que chez nous les fourriers précèdent la troupe. Le Mâgné habite à +proximité du tata royal, dans la direction de l’Ouest. Mouṣṭafa, +fils de Bechâra et de mérem Zara, remplit longtemps les fonctions +d’aguid el Mâgné, sous Yousof et Ibrahim. Il était le premier mari +de mérem Kakié, la femme d’Acyl. Un de ses fils lui succéda. Ce +dernier fut remplacé par son frère et Doud-Mourra donna ensuite ce +commandement à Aḥmed fils de l’aguid el Maḥâmid.</p> + +<p>L’<em>aguid el Dri</em> (ou tout simplement <em>El Dri</em>), +administre les Missiriyé zourq. A l’armée, il commande +l’arrière-garde : il inspecte les lieux après le départ du +sultan et s’assure que rien n’a été oublié. Il habite également non +loin de la demeure royale. El Mâgné et El Dri accompagnent toujours +le souverain dans ses déplacements. Sous Ibrahim, la charge d’aguid +ed Dri était occupée par ʿOmar, frère de l’aguid el Djaʿâdné +Mouṣṭafa. Ghazali le remplaça par un Gourân, Mousa, qui fut tué en +poursuivant Acyl. Doud-Mourra donna la succession au second fils de +Bechâra et de mérem Zara, ʿAbd el Qâder. Plus tard, ce kademoul +échut à Moḥammadi ould Brahim, marié à une parente du sultan.</p> + +<p>L’<em>aguid el Baḥr</em> avait le commandement du Baḥr el Ghazal +et de la région de Ngourra, Aouni, Moïto. Le Kanem, quoique +relevant du djerma, tomba par la force des choses dans la +dépendance de l’aguid el baḥr, qui devait défendre ce pays contre +les empiètements des Oulâd Slimân. Nous avons déjà parlé assez +longuement de ce dignitaire, à propos des Kreda. Haggar Kebir +quitta la charge d’aguid el baḥr pour devenir aguid er Rachid et +fut tué devant Am Dem. Son successeur, Adem ould Keneticha, était +très lié avec le djerma ʿOthmân, qui lui avait fait obtenir son +commandement : il fut mis à mort par ordre de Doud-Mourra. +Abou Zenat, fils d’Atoza, lui succéda et celui-ci fut remplacé par +le<span class="pagenum" id="Page_259">[259]</span> Djellâbi +Bâdjouri, un ancien chef d’Acyl. Bâdjouri resta fidèle à +Doud-Mourra : du reste, une nouvelle trahison présentait pour +lui trop de risques. Il nous a combattus à plusieurs reprises, +depuis la prise d’Abéché, et a continué à faire preuve de l’audace +qui le caractérisait. Notons, en passant, que cet homme a toujours +réussi à sortir indemne de rencontres qui coûtèrent la vie à nombre +d’autres personnages. Sait-il se dérober au moment voulu ?... +Les Ouadaïens doivent certainement croire qu’il a un bon +<em>mektoub</em> (ou <em>aï</em>, ou <em>ouarga</em> : +écrit-amulette de marabout).</p> + +<p>L’<em>aguid el Khouzam</em> gouverne les Khouzam du Nord de la +Bataḥ et les Naouïbé des environs d’Abéché. Du temps de Yousef, ce +commandement était exercé par le tangtalek ʿAbd el ʿAziz, qui fut +dépossédé par Ibrahim. Cet aguid fut remplacé par le Ouadaïen +Moḥammed Emmaoureb, dont la charge passa ensuite à son ouakil<a id= +"FNanchor_259"></a><a href="#Footnote_259" class= +"fnanchor">[259]</a> le captif gourân Yaïré. A ce dernier succéda +ʿAbdallah, captif du sultan, qui se montra très dur envers les +nomades qu’il administrait. En dernier lieu, Doud-Mourra donna ce +kademoul de peu d’importance à l’ancien aguid el Djaʿâdné +ʿAbdoullahi.</p> + +<p>Acyl possédait aussi un aguid el Khouzam, Barkaï. Celui-ci fut +enlevé tout jeune du Borkou par des Arabes Maḥâmid et emmené à +Abéché, où il devint un petit touèr du sultan Yousef. Depuis +l’intronisation d’Acyl à Abéché, Barkaï a été fait aguid er +Rachid.</p> + +<p>L’<em>aguid ed Debaba</em> administrait le Debaba, le Mayaguené, +les Arabes Yéssiyé d’Abouraï et de Bédanga et les Oulâd Mousa de +Lemka-Mandélé. A la mort d’Abou Kouyouma, Ibrahim oueld Yousef +reçut cette charge. Quand ce dernier devint sultan, il nomma Acyl +aguid el Khouzam. Après la fuite du jeune prince en territoire +français, Chérif Djaber, un Djellâbi de Nimro, fut appelé à le +remplacer. Un Arabe, Chaḥadou, lui succéda. Celui-ci assista à +l’entrevue d’Oum Melahi et conseilla à l’aguid el Djaʿâdné d’éviter +tout conflit<span class="pagenum" id="Page_260">[260]</span> avec +les chrétiens. Il était très lié avec le djerma ʿOthmân. Le +commandement de l’aguid ed Debaba n’est plus que de très médiocre +importance.</p> + +<p>L’<em>aguid er Rachid</em> gouverne les Arabes de même nom +(fraction Azid), qui habitent la région appelée Dâr Rachid, au nord +du Baḥr Salamat : pays du Baḥr Rachid et des lagunes Andouma, +Bougdi et Fodio, hidjar de Boli, Zana, Idbo, Ramana, etc. Sous +Ibrahim, le titulaire de cette charge était un esclave gourân, +Guelma, qui adhéra à la révolte de Cherf eddin contre le sultan. Il +se trouvait à la tête des conspirateurs qui assaillirent Ibrahim, +lorsque celui-ci se retirait au pays des Guemr. Il conserva son +commandement sous Aḥmed abou Ghazali et durant la lutte contre le +djerma ʿOthmân, il resta avec Cherf eddin. Doud-Mourra le remplaça +par l’aguid el baḥr, Haggar kebir, qui trouva la mort devant Am +Dem. Guelma fut pris et décapité. Moḥammed abou Brahim reçut alors +la charge d’aguid er Rachid et Idris, un esclave bidey de +Doud-Mourra, lui succéda. Idris a été tué au combat de Djoua. +Depuis lors, Acyl a donné cette charge à son fidèle Barkaï.</p> + +<p>L’<em>aguid el Baṭaḥ</em> a le commandement des Kouka de la +Baṭaḥ : le titulaire de cet aguidat insignifiant était le +troisième fils de Yousef, kolotong ʿAbd er Raḥman, à qui Ibrahim +avait fait enlever un œil.</p> + +<p>L’<em>aguid eṣ Ṣebâḥ</em>, établi à Bir Ṭouil, surveille la +frontière du Darfour. C’est un captif sara, Fardjalla, qui avait ce +commandement, du temps de Doud-Mourra. L’aguid eṣ Ṣebâḥ, d’Acyl fut +fait prisonnier par les Massalat, lors du massacre de la colonne +Fiegenschuh.</p> + +<p>L’<em>aguid el Gourân</em> avait dans ses attributions le +commandement du Borkou et de certaines régions peuplées de Gourân. +— Acyl avait donné ce kademoul à l’un de ses vieux partisans, +Diado, qui fut tué, avec ses trois fils, au combat de Biltin.</p> + +<p>L’<em>aguid el Moukhelaya</em> (l’aguid de la besace) +administrait les Kecherda de l’Est et une partie des habitants +du<span class="pagenum" id="Page_261">[261]</span> Mourtcha. Le +titulaire de cette charge était Attour, un Ouadaïen de la tribu des +Kadjanga.</p> + +<p>L’<em>aguid Guerri</em> est le chef des touèrat et commande au +dâr Tama et au dâr Sila. Un nommé Cherf eddin, qui remplissait ces +fonctions, fut tué au combat de Djingéboa.</p> + +<p>Le djerma qui était chargé d’exploiter le Kanem relevait +théoriquement du grand djerma du Ouadaï ; dans la pratique, il +était sous les ordres de l’aguid el baḥr. Cette charge n’est plus +qu’un titre honorifique. Citons les derniers qui en furent +investis : le djerma Selemna qui, sous Ibrahim, fut remplacé +par le djerma Fatcha ; le djerma Chahadou, qui reçut ce +commandement du sultan Ghazali et, sous Doud-Mourra, devint aguid +ed Debaba ; enfin le djerma Gontrongo.</p> + +<p>Selemna et Gontrongo étaient d’anciens touèrat et avaient été +amenés tout jeunes au palais royal. Le djerma ʿAbdoullahi +Gontrongo, un esclave baguirmien, avait aussi le titre de +kamkalek.</p> + +<p class="space-above15">Nous allons maintenant donner quelques +renseignements d’ordre général sur les aguids et leurs troupes et +sur la façon dont les grands du pays exploitent leurs +provinces.</p> + +<p>En principe, les fusils de toutes les troupes ouadaïennes +appartiennent au sultan. Nous avons vu cependant que, étant donnée +la puissance de certains dignitaires, il ne lui était pas toujours +facile de disposer des armes de ceux-ci : Yousef n’osa pas +sévir contre l’aguid er Rachid, Assad el Kebir, qui refusait de +passer son commandement à Amin Goudjia, et Doud-Mourra ne put +s’emparer des fusils et des munitions du djerma ʿOthmân, qu’après +l’avoir fait empoisonner. Le sultan possède personnellement une +grande quantité d’armes, avec lesquelles il pourvoit son contingent +particulier.</p> + +<p>En cas d’expédition, quand les troupes d’un seul aguid +paraissent insuffisantes, le sultan les fait renforcer par le +contingent d’un khalifa d’aguid ou même par tous les soldats d’un +autre aguid. Les adjâouid sont indépendants les uns<span class= +"pagenum" id="Page_262">[262]</span> des autres et ne relèvent que +d’Abéché. Cependant, dans une importante opération de guerre, l’un +d’eux est désigné pour prendre le commandement des troupes +ouadaïennes qui ont été rassemblées. Cette mission est temporaire +et prend fin avec les circonstances qui ont provoqué la décision du +sultan. Ce n’est qu’en cas de grande guerre que le souverain se met +lui-même à la tête de toutes les forces du pays.</p> + +<p>En temps ordinaire, les aguids les moins puissants sont +pratiquement dans la dépendance des grands dignitaires. Ils y +consentent souvent volontiers, surtout s’ils doivent leur kademoul +à la protection de ceux-ci : ainsi le djerma ʿOthmân avait +fait donner la charge d’aguid ed Debaba à Chahadou et celle d’aguid +el baḥr à Adem ould Keneticha, deux hommes qui passaient pour être +ses clients. Mais cette obéissance est toute volontaire. En mai +1906, Bâdjouri refusa nettement d’obéir à l’aguid el Djaʿâdné +ʿAbdallah, qui voulait lui donner des ordres ; il y eut à ce +sujet une dispute très vive entre les deux hommes, qui faillirent +en venir aux mains : Bâdjouri, fort de son bon droit, n’hésita +pas d’ailleurs à réclamer auprès de Doud-Mourra.</p> + +<p>Nous savons que certains dignitaires ont des sous-ordres +auxquels ils délèguent une partie de leur autorité. Généralement, +ceux-ci détiennent une charge ou administrent un territoire : +ils commandent à un nombre plus ou moins considérable de fusils, +suivant leur notoriété, leur mission et surtout la volonté du chef +qui les emploie. Quelques subordonnés des grands aguids ont parfois +un commandement purement militaire ; ainsi le djerma ʿOthmân +chargeait un de ses captifs, Kalamtam, des missions qu’il jugeait +dangereuses ou tout au moins fatigantes : il en recueillait +d’ailleurs tout le profit.</p> + +<p>Les soldats ouadaïens sont racolés un peu partout, sans +distinction de race où d’origine : il y a des Ouadaïens, des +Arabes, des Gourân, des Bandas, etc. Certains d’entre eux sont des +hommes libres ; mais la plupart sont des esclaves<span class= +"pagenum" id="Page_263">[263]</span> enlevés tout enfants dans les +razzias et à qui on donne un cheval et un fusil lorsqu’ils arrivent +à l’âge d’homme. Ils sont musulmans assez tièdes et s’enivrent +fréquemment avec la merissé. Leur seul métier est la guerre ou +plutôt le pillage : ils ne travaillent ni ne cultivent. Ils +sont nourris par leur aguid, aux dépens du territoire que celui-ci +a charge d’administrer. Ils obéissent en principe au sultan, en +pratique à leur chef immédiat, qu’ils suivent et soutiennent +toujours, surtout s’il est généreux. Bien entendu, ils n’ont pas +d’uniforme.</p> + +<p>Les soldats ouadaïens sont généralement à cheval et armés de +fusils. Ils sont toujours accompagnés d’une nuée d’habitants des +pays qu’ils traversent. Ces gens suivent volontairement ou sont +réquisitionnés : les uns sont isolés ; les autres suivent +avec leurs chefs de village ou de tribu, lorsque ceux-ci se +joignent aux Ouadaïens. Alors que la majeure partie des troupes des +aguids possède des fusils, les auxiliaires, eux, sont armés de +lances, de sagaies, de sabres, de coutelas, voire de simples +matraques. Ils tiennent les chevaux, portent les bagages, +conduisent les animaux de prise. Au combat, ils capturent les +chevaux sans maître, ramassent les fusils des morts, emportent les +blessés ouadaïens et achèvent ceux de l’ennemi. Avant tout, ils +cherchent à piller : c’est là ce qui les attire, car ils ne +sont ni payés ni nourris.</p> + +<p>Les marches se font sans ordre. Chacun sait quel est l’endroit +vers lequel on se dirige, mais il est libre de marcher comme il lui +plaît et à l’endroit où il veut ; aussi les colonnes des +aguids ont-elles un allongement considérable. Le silence n’est pas +observé : on ne peut du reste l’obtenir des noirs qu’avec une +stricte discipline. Les cavaliers vont en avant, les hommes à pied +suivent : ceux-ci sont tous d’excellents marcheurs ; ils +couvrent des étapes considérables quand ils veulent attaquer +l’ennemi par surprise. Il n’y a pas, à proprement parler, de +service d’éclaireurs : les cavaliers qui sont devant +renseignent ceux qui viennent derrière. Même négligence +pour<span class="pagenum" id="Page_264">[264]</span> se garder dans +les bivouacs : les hommes sont groupés autour de leur chef, +auquel on construit une petite cabane : les chevaux sont au +piquet près de leur maître, les fusils à portée de la main ; +il n’y a ni avant-postes ni sentinelles. Le service de +reconnaissance, en station ou en marche, n’est pas organisé : +les nouvelles sont fournies par les isolés — généralement des +Arabes — qui quittent le camp pour aller piller.</p> + +<p>Les Ouadaïens paraissent avoir environ un quart de leurs fusils +à tir rapide : Martini, Colt, Remington, Winchester, Gras, +etc. Le reste se compose de fusils à pierre ou à piston. +L’approvisionnement en munitions comporte 10 à 30 coups par homme, +avec 2 à 3 coups en réserve. Tout cela est d’ordre essentiellement +variable : cela dépend des époques, des aguids qui commandent +la troupe, etc. Tel chef peut, en effet, avoir augmenté son +approvisionnement, à un moment donné, par des achats ou des vols à +une caravane. D’une façon générale, on peut affirmer que, eu égard +à leurs énormes effectifs, les Ouadaïens disposent de peu de +munitions. Ils n’ont pas de baïonnette : pour le combat corps +à corps, ils ont des sabres, de grands coutelas, des pistolets et +des revolvers de tous modèles et de tous calibres. Il est à peu +près impossible de connaître le nombre de fusils que possède chaque +aguid. Les renseignements, à ce sujet, varient à l’infini et ne +s’appuient sur aucune base sérieuse. Les gens qui les donnent sont +incapables de faire un dénombrement, même approximatif. La colonne +de Kalamtam, qui attaqua Yao, comptait environ 3.000 hommes, dont +800 fusils ; l’effectif de l’aguid el baḥr au combat de +Koundiourou était de 100 à 200 fusils ; à Djingéboa, la troupe +de l’aguid es Salamat se composait de 1.000 hommes, dont 200 à 300 +fusils ; au combat de Dokotché, les Ouadaïens engagèrent 2.850 +fusils, dont environ 1.200 à tir rapide ; et enfin on croit +que Doud-Mourra aurait pu mettre 10.000 fusils en ligne, s’il avait +réuni tous ses contingents.</p> + +<p>Au point de vue tactique, les Ouadaïens prennent, +quand<span class="pagenum" id="Page_265">[265]</span> ils le +peuvent, l’initiative de l’attaque. Ils se déploient sur une ou +plusieurs lignes, précédées de drapeaux qui jalonnent le front. Il +avancent sous le feu par bonds, d’abri en abri. Ils tirent mal et +seulement aux petites distances, quand ils arrivent à moins de 400 +mètres de l’ennemi. Leur feu ne peut du moins être efficace qu’à +partir de ce moment-là, car ils ne savent pas se servir de la +hausse. Ce n’est pas là d’ailleurs un bien grand désavantage pour +eux, car les champs de tir étendus sont rares dans les pays boisés +où nous leur livrons bataille. Leurs munitions sont défectueuses et +donnent lieu à de nombreux ratés. Beaucoup de cartouches sont +refaites après avoir été tirées. Les Ouadaïens réamorcent l’étui et +le chargent avec de la poudre de traite et une balle de leur +fabrication, en fer ou en cuivre, dont la forme imite grossièrement +celle de la balle européenne ; le projectile n’est pas +toujours du même calibre que l’arme. Tout cela évidemment ne peut +que nuire à la justesse du tir.</p> + +<p>Les Ouadaïens n’ont pas de cavalerie : le cheval est pour +eux un moyen de transport. Ils se battent généralement à pied et en +ordre. Ils agissent par le feu et paraissent ne pas aimer le combat +corps à corps<a id="FNanchor_260"></a><a href="#Footnote_260" +class="fnanchor">[260]</a>. Les chevaux restent en arrière, hors de +la zone dangereuse : ils sont tenus en main par les hommes qui +suivent à pied. Les Ouadaïens, quand ils sont pressés — en cas de +surprise, par exemple — tirent à cheval.</p> + +<p>Dans la défensive, ils observent la même tactique que pour +l’attaque : ils défendent le terrain pied à pied, en reculant +d’abri en abri. Les éclaireurs de terrain leur sont inconnus.</p> + +<p>Nous avons déjà dit que les aguids sont chargés de lever l’impôt +dans leur territoire : l’administration de ces dignitaires se +traduit le plus souvent par razzias, effectuées pour leur compte et +pour celui du sultan. Ce dernier fait quelquefois surveiller +certains d’entre eux par un fonctionnaire de la cour.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_266">[266]</span>Les adjâouid +rentrent tous les ans à Abéché, auprès du sultan. Ils sortent de la +capitale après les fêtes du Ramadan ou de la Dahyyé. C’est tout un +exode : chacun, chef ou soldat, emmène avec lui ses femmes, +ses enfants et souvent aussi ses troupeaux. Tout ce qui n’est pas +soldat ou auxiliaire fait l’étape à part, sous la surveillance et +l’autorité d’un kamkalek. Quand l’aguid doit arriver quelque part, +il fait préparer le campement longtemps à l’avance : ce +travail revient, pour le sultan, à l’aguid el Mâgné ; pour +l’aguid el Djaʿâdné, au koursi Kéréma ; etc. Ces envoyés font +construire les cases et rassembler le mil ; ils s’assurent que +les puits sont assez abondants pour abreuver hommes, chevaux, +troupeaux, etc. Lorsqu’on fait séjour, tout le monde se réunit à +l’intérieur d’une grande zériba (haie), appelée <em>metemma</em>, +chacun y a sa case (<em>kouzi</em>) et un petit enclos +(<em>méraḥ</em>) pour son bétail. L’aguid a une case plus grande, +entourée par celle des dignitaires : devant elle se trouve une +petite cour fermée, où se font les palabres ; un tam-tam pendu +à la porte sert à convoquer les chefs. En cas d’expédition, femmes, +enfants et troupeaux suivent la colonne ; mais si l’opération +à faire est jugée dangereuse ou pénible, ils restent au metemma, en +attendant le retour des soldats.</p> + +<p>Le pays doit nourrir toute cette cohue, construire des cases, +faire des zéribas, des silos, etc. Il assure également la +nourriture des gens qui à un titre quelconque, suivent le +contingent de l’aguid. Il doit, de plus, payer l’impôt du sultan, +celui de l’aguid. Et enfin il est pillé par tout ce ramassis de +brigands qui constitue une bande ouadaïenne. Aussi l’arrivée de +leur maître est-elle un sujet de terreur pour les malheureuses +populations du Ouadaï. Certaines d’entre elles, favorisées par la +nature du pays qu’elles habitent, peuvent résister ou tout au moins +se mettre à l’abri. Ainsi, les fétichistes du Sud trouvent des +retraites sûres dans leurs montagnes, qu’ils gagnent en cas +d’alerte ; il en est un peu de même sur la frontière du +Darfour, chez les Massalat el Hoch, les Guemr, les Tama, etc., qui +ont souvent à combattre les troupes des<span class="pagenum" id= +"Page_267">[267]</span> aguids. Près de notre frontière, beaucoup +d’indigènes se résignent à émigrer, malgré la répugnance du noir à +abandonner définitivement le pays de ses pères. Nous avons déjà vu +que des tribus entières d’Arabes étaient passées en territoire +français et avaient constitué le groupe nomade appelé « Arabes +réfugiés au Fitri » ; des Kouka de la Baṭaḥ, des Kreda du +Mourtcha, etc., ont fait de même.</p> + +<p>On comprend que, soumis presque tous les ans à une pareille +exploitation, le pays ouadaïen soit pauvre. Les habitants, déjà +paresseux par nature, ne sont aucunement encouragés à travailler. +Ils sèment tout juste ce qu’il faut pour récolter le grain +nécessaire à leur nourriture et, comme la chose est profitable, ils +se joignent souvent aux oppresseurs.</p> + +<p>Quand le pays est épuisé aux environs du lieu choisi, l’aguid se +déplace et va en occuper un autre, ou bien il envoie de petites +colonnes chargées de réquisitionner des vivres — ce qui revient, en +somme, à exécuter une série de petites opérations de pillage.</p> + +<p>Aux premières pluies, les <em>profiteurs</em> — c’est-à-dire +ceux qui suivent volontairement la bande de l’aguid — retournent +chez eux, pour faire leurs lougans. Vers cette époque-là également, +l’aguid rentre à Abéché avec sa troupe. Le butin, fait pendant la +période passée hors de la capitale, lui permet d’attendre +tranquillement la saison sèche et l’occasion de nouveaux exploits. +Dans certains cas, le sultan rappelle ses aguids avant l’hivernage, +ou bien il maintient certains d’entre eux toute l’année dans leur +province.</p> + +<p>Le sultan reste en correspondance continuelle avec ses +adjâouid : il leur envoie à tout moment des courriers +(<em>merâsil</em>), porteurs d’ordres auxquels ils se conforment +plus ou moins. Dans sa région, l’aguid représente l’autorité du +sultan, mais les indigènes conservent l’organisation et les chefs +qui leur sont propres<a id="FNanchor_261"></a><a href= +"#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>. Ceux-ci pèsent +généralement<span class="pagenum" id="Page_268">[268]</span> peu de +chose dans la main des dignitaires d’Abéché : ils craignent +autant que leurs administrés l’arrivée des bandes ouadaïennes et il +n’est pas rare, quand l’aguid est annoncé, de les voir lui envoyer +des présents et le montant de l’impôt pour le détourner de venir. +L’aguid accepte quelquefois, mais il ne se prive point d’envoyer +ses gens faire des réquisitions de toute nature (mil, chevaux, +soldats même) : rien d’ailleurs ne saurait l’empêcher de faire +à nouveau son apparition l’année suivante, ou même de revenir sur +sa parole.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé par ailleurs, à plusieurs reprises, des +razzias d’esclaves exécutées par les aguids ouadaïens. Cette chasse +particulière se fait surtout chez les fétichistes du Sud +(Djenakheré) et quelquefois chez ceux du Nord (Bideyat). Les +indigènes considérés comme étant d’origine médiocre (<em>ma +ḥourrin</em>), ou comme de mauvais musulmans (<em>meslemin +haouanin</em>), peuvent être également emmenés en captivité : +les Abou Semen, les Kouka, les Dadjo, etc., rentrent dans cette +catégorie. Enfin, certaines tribus toubou fournissent des jeunes +filles destinées au harem royal et de jeunes garçons appelés à être +pages (<em>touèrat</em>).</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c04"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_250"></a><a href="#FNanchor_250"><span class= +"label">[250]</span></a>Nous nous sommes servi, dans ce chapitre, +des notes que nous avait communiqués le regretté capitaine Repoux +(tué en Mauritanie, au combat de Aguelt el Rochba, le 16 mars +1908).</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_251"></a><a href="#FNanchor_251"><span class= +"label">[251]</span></a>Les fils du souverain du Ouadaï (<em>oulâd +es selṭân</em>) sont appelés <em>tangtalek</em> et +<em>kolotong</em>, les petits-fils <em>kolotong kolio</em>. La +reine-mère est appelée <em>momo</em>. Les filles du sultan +(<em>benât es selṭân</em>) ont le titre de <em>mérem</em>, et les +petites-filles celui de <em>méramen</em>.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_252"></a><a href="#FNanchor_252"><span class= +"label">[252]</span></a><em>Doud-Mourra</em>, le lion de Mourra — +Mourra est un village du sultan, à 70 km. d’Abéché, sur la route +d’El Fâcher.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_253"></a><a href="#FNanchor_253"><span class= +"label">[253]</span></a>On appelle <em>doubanga, debanga</em> une +jarre énorme en terre non cuite.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_254"></a><a href="#FNanchor_254"><span class= +"label">[254]</span></a>Tous les aguids principaux ont un aguid el +brich. Cette fonction est une lieutenance. Le personnage qui en est +investi remplace l’aguid titulaire.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_255"></a><a href="#FNanchor_255"><span class= +"label">[255]</span></a>Ce mariage fut célébré au moment où +Nachtigal se trouvait à Abéché. « L’aguid el Mahamid — +rapporte l’explorateur — était, ainsi que celui des Khouzam et +celui des Debaba, fils de l’aguid Djerma, l’ancien chef des +Mahamid, qui avait rendu d’inappréciables services au roi, lors de +son accession au trône. » Bechâra s’identifie donc avec +l’aguid Djerma, l’assassin de Vogel. Bechâra fut le premier mari de +mérem Zara, fille de Moḥammed Chérif. Il en eut deux fils : le +Mâgné Mouṣṭafa qui, étant tout jeune, fit une chute de cheval et +reçut les soins du docteur Nachtigal, et l’aguid ed Dri Abdel +Qâder.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_256"></a><a href="#FNanchor_256"><span class= +"label">[256]</span></a>Il appartenait à la fraction kodoï des +Tioukma.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_257"></a><a href="#FNanchor_257"><span class= +"label">[257]</span></a>La plupart des grands dignitaires ont +chacun leur aguid el ouâdi.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_258"></a><a href="#FNanchor_258"><span class= +"label">[258]</span></a>Lors de la fête annuelle qui a lieu à la +montagne sacrée du Kodoï (le mont Thoréga, situé à l’ouest et non +loin de Ouara), tous les adjâouid suivent le sultan et prennent +part au pèlerinage. L’absence du souverain est d’environ vingt-cinq +jours ; huit jours de stationnement au pied de la colline +sainte, huit jours sur la montagne et encore huit jours au pied. Il +rentre ensuite à Abéché. Doud-Mourra avait coutume d’aller, tous +les ans, passer un mois à Mourra avec toute sa suite. Il rentrait +ensuite à Abéché, pour observer le jeûne du mois de Ramadhân.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_259"></a><a href="#FNanchor_259"><span class= +"label">[259]</span></a><em>ouakil</em> : fondé de pouvoirs, +procureur, intendant.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_260"></a><a href="#FNanchor_260"><span class= +"label">[260]</span></a>Par contre, les Massalat, qui ne +disposaient que de peu de fusils, ont toujours agi par surprise et +en sont immédiatement venus au corps à corps.</p> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_261"></a><a href="#FNanchor_261"><span class= +"label">[261]</span></a>Les chefs de tribu sont appelés +<em>tandjak</em> et les maires de village <em>mandjak</em>.</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<h3><span class="pagenum" id="Page_269">[269]</span><a id= +"p2c05"></a>CONCLUSION</h3> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="space-above15">Nous avons déjà dit que tout ce qui vient +d’être rapporté, au sujet du gouvernement et de l’administration du +Ouadaï, s’applique à la période antérieure à la prise d’Abéché. Il +est bien évident que l’occupation française va supprimer la traite +des esclaves et, à la grande joie des populations opprimées, mettre +un terme à l’exploitation brutale du pays par une minorité +guerrière.</p> + +<p>L’entrée de nos troupes dans Abéché et l’occupation du Ouadaï +marquent ce que l’on peut considérer comme la dernière étape de +l’expansion française de l’Afrique. Il reste bien, au Nord, le +Borkou et le Tibesti, qui appartiennent encore à la secte +intransigeante des Senousis. Mais la prise de possession de ces +deux pays ne saurait tarder : d’ailleurs, l’annexion de la +Tripolitaine par les Italiens arrive à point pour nous débarrasser +de l’hostilité turque en Afrique Centrale et faciliter notre action +dans les territoires encore inoccupés de la zone reconnue à la +France par la convention franco-anglaise de 1899. Les Khouân, +refoulés dans leurs oasis du désert libyen, coupés de leurs +communications avec les contrées de l’intérieur, perdront alors la +plus grande partie de l’influence qu’ils avaient acquise en Afrique +Centrale. Ennemis des Chrétiens — qui, les Turcs disparus, +commanderont tout le pays compris entre le Ouadaï et la +Méditerranée — n’ayant plus la ressource du fructueux commerce des +esclaves et des armes, condamnés à végéter dans les maigres régions +où ils se cantonnent, la puissance matérielle de leur secte se +réduira d’ailleurs à bien peu de chose.</p> + +<p>Reste à savoir si la haine farouche de la civilisation +européenne, qui survivra à la ruine presque totale du pouvoir +de<span class="pagenum" id="Page_270">[270]</span> Si Aḥmed Chérif, +ne prendra point sa revanche un jour.</p> + +<p>Il est bien certain que, tant qu’ils n’auront point été +dispersés, les groupements senousis du désert de Lybie +constitueront un dangereux foyer de propagande islamique. D’autre +part, la guerre italo-turque a démontré, par des manifestations non +équivoques, que la solidarité musulmane est grande et que le monde +des croyants tout entier subit le choc en retour des coups qui sont +portés à une partie de l’islam. Il y a là l’indice de certaines +fermentations, qui peuvent être dangereuses pour les nations +européennes qui sont en même temps de grandes puissances +musulmanes.</p> + +<p>Ce qu’avait fait le faqih poulo Cherf eddin contre les +souverains du Bornou et du Baguirmi, un nouveau mahdi, à la faveur +de circonstances favorables, pourrait bien mieux le faire contre +nous : la crédulité des musulmans — surtout des musulmans peu +éclairés de l’Afrique Centrale — est inlassable et la croyance au +mahdisme est une de leurs plus terribles maladies.</p> + +<p>Ce détail mérite de retenir notre attention, car, il ne faut +point se le dissimuler, un soulèvement islamique dans l’une de nos +possessions de l’Afrique noire, qui obtiendrait quelques succès au +début, aurait un retentissement énorme dans tous les autres. Il +nous suffira de rappeler, à ce sujet, que le désastre de Bir Ṭaouil +provoqua une recrudescence alarmante de l’agitation antifrançaise, +au Ouadaï et dans les pays voisins, et que nos adversaires +musulmans dans ces régions oublièrent leurs anciennes querelles +pour faire bloc contre nous.</p> + +<p>Hâtons-nous d’ajouter que, dans la région du Tchad, on trouve de +nombreux fétichistes et aussi beaucoup de musulmans tièdes et +nullement fanatiques : pour le moment, la plupart de ces +gens-là nous sont reconnaissants de les avoir débarrassés des +razzias ouadaïennes ou autres. Néanmoins, il importerait, +croyons-nous — quoique la chose soit pratiquement difficile — de +prévenir tout nouveau progrès de la religion de Moḥammed. Nous +avons déjà dit que, par le fait même de notre occupation, son +action était favorisée chez<span class="pagenum" id= +"Page_271">[271]</span> les fétichistes du Sud : si nous n’y +prenons garde, ceux-ci se trouveront bientôt avoir acquis, jusqu’à +un certain point, la mentalité irréductible de l’Arabe et de son +Islâm. A l’heure actuelle, Diongor, Sara, Banda, Kreich, etc., +détestent les musulmans, dont ils ont jusqu’ici alimenté le +commerce d’esclaves. Mais cette aversion s’atténuera dans l’avenir +et il est vraisemblable que, par la force des choses, le fétichisme +de ces indigènes se laissera entamer par l’islam envahisseur<a id= +"FNanchor_262"></a><a href="#Footnote_262" class= +"fnanchor">[262]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_272">[272]</span>Mais revenons au +Ouadaï. Ce pays, débarrassé de Doud-Mourra et aussi d’Acyl verra +s’ouvrir pour lui une ère de relèvement matériel et moral. La +sécurité, ramenant avec elle le goût du travail, favorisera le +développement de l’agriculture et du commerce. Là où régnait +naguère la demi-civilisation de l’Islâm, qui s’accommodait à +merveille de la traite et de l’exploitation du nègre, s’étendra +désormais la « paix française », gage d’un avenir +meilleur.</p> + +<p>La région du Tchad ne contient pas les richesses naturelles que +l’on trouve, par exemple, au Congo ou en Côte d’Ivoire ; du +reste, ce pays est très éloigné de la mer et ne pourra exporter que +certains produits d’assez grande valeur (ivoire, plumes d’autruche, +etc.). Un chemin de fer transafricain qui relierait Kano à El +Obeïd, par Fort-Lamy, Abéché et El-Fâcher, rendrait certes de +précieux services : mais c’est là un rêve bien lointain... En +tout cas, l’agriculture et l’élevage permettront aux habitants de +vivre largement et de payer facilement les impôts que nous leur +demanderons. On est même en droit de supposer que, plus tard, les +recettes du Territoire militaire du Tchad, pourront couvrir +entièrement les dépenses d’administration et les frais d’entretien +des troupes d’occupation.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<div class="footnotes" id="ftp2c05"> +<div class="footnote"> +<p><a id="Footnote_262"></a><a href="#FNanchor_262"><span class= +"label">[262]</span></a>Nous signalerons d’ailleurs, à ce sujet, +les nouvelles instructions données par M. Ponty, Gouverneur Général +de l’Afrique occidentale française (1909). A la suite d’événements +récents survenus en différents points de la colonie, et +particulièrement chez les Pouls du Fouta-Djallon, M. Ponty a +modifié profondément les principes sur lesquels reposait la +politique indigène. Voici ce qu’il dit à propos des musulmans.</p> + +<p>« Plus souples, plus familiers avec notre façon de +concevoir le principe d’autorité, plus disciplinés, il faut le +dire, les musulmans arrivent vite à acquérir l’hégémonie politique +dans une contrée où les fétichistes sont souvent en majorité. Il +advient alors que, sans en tirer nous-mêmes aucun bénéfice pour +l’extension de notre influence, nous favorisons, sans y prendre +garde, l’extension du cléricalisme musulman ; or, l’action de +l’islam, si elle est conduite par des chefs ambitieux ou +fanatiques, revêt vite le caractère d’une protestation plus ou +moins dissimulée contre le innovations européennes. »</p> + +<p>M. Ponty a également signé, à la date du 8 mai 1911, une +importante circulaire prescrivant de substituer l’usage du français +à « l’emploi pour ainsi dire systématique de la langue arabe +dans la rédaction des jugements prononcés par les juridictions +indigènes, dans la correspondance officielle avec les chefs et les +notables et dans presque toutes les circonstances de la vie +administrative des cercles. » Le Gouverneur général fait très +justement remarquer que la langue arabe est le véhicule de l’islâm +et que nous n’avons pas à encourager la propagande musulmane. +Voici, du reste, les intéressantes déclarations qu’il fait à ce +sujet.</p> + +<p>« L’occupation du pays définitivement faite, il est certain +que les conflits entre les indigènes et nous n’ont le plus souvent +pour origine que des malentendus ; or, il ne vous échappera +pas qu’en donnant un caractère officiel à l’emploi de la langue +arabe, langue étrangère au pays, nous créons des occasions d’où +peuvent naître ces malentendus, nous tendons même à fausser les +idées des indigènes sur les principes de notre politique à l’égard +des groupements qui ne se réclament pas de l’islamisme.</p> + +<p>« L’arabe ne pénètre dans les pays africains qu’avec le +prosélytisme musulman. C’est, pour le Noir, la langue sacrée. +Obliger, même indirectement, nos ressortissants à l’apprendre, pour +obtenir avec nous des relations officielles, revient donc à +encourager la propagande des sectateurs du Coran. Je n’ai pas à +rechercher ici si cette propagande s’exerce toujours dans un sens +conforme à nos intentions. En tout cas, nous n’avons pas à paraître +prendre parti dans des questions religieuses qui ne doivent nous +intéresser qu’autant qu’elles sont appelées à revêtir un caractère +politique. »</p> +</div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="figcenterplate iw1"> +<figure id="map"> +<p class="cp1"><span class="less">CROQUIS D’ENSEMBLE</span><br> +<span class="small">DU</span><br> +CENTRE AFRICAIN</p> +<img src='images/map.jpg' alt=''> +<table class="width-full"> +<tr> +<td class="tdl ipub">E. LEROUX Edit.</td> +<td class="tdr ipub">DEMOULIN Frères Sc.</td> +</tr> +</table> + +<p class="small">(<a href="images/map_large.jpg">T. grande</a>)</p> +</figure> +</div> + +<h2 class="large"><span class="pagenum" id= +"Page_273">[273]</span><a id="bib"></a>BIBLIOGRAPHIE</h2> + +<hr class="decor width4"> + +<p class="bibent space-above15">Ahmed el Qalyoubi, <em>Kitâb en +Naouâdir</em>. Le Qaire, 1302 hég., in-8.</p> + +<p class="bibent">Askell Benton, <em>Notes on Some languages of the +Western Sudan</em>. Londres, 1912, in-16.</p> + +<p class="bibent">Barth, <em>Reisen und Entdeckungen in Nord und +Central Afrika</em>, Gotha, 1857, 5 vol. in-8.</p> + +<p class="bibent">Id., <em>Sammlung und Bearbeitung +Central-Afrikanischer Vokabularien</em>. Gotha, 1862, grand +in-8.</p> + +<p class="bibent">R. Basset, <em>Un épisode d’une chanson de geste +arabe sur la conquête de l’Afrique septentrionale</em>. +<em>Bulletin de correspondance africaine</em>, 1885.</p> + +<p class="bibent">Id., <em>Contes et légendes arabes</em>. +<em>Revue des Traditions populaires</em>, 1898.</p> + +<p class="bibent">C. H. Becker, <em>Zur Geschichte des östlichen +Sûdân</em>. <em>Der Islam</em>, t. I, 1910, fasc. II.</p> + +<p class="bibent">Id., <em>Ist der Islam eine Gefahr für unsere +Kolonien</em>. <em>Deutsche Rundschau</em>, mai 1909.</p> + +<p class="bibent">Bel, <em>La Djazya</em>. Paris, 1903, in-8.</p> + +<p class="bibent">Von Beurmann. <em>Vocabulary of the Tigré +language</em>. Londres, 1868, in-8.</p> + +<p class="bibent">Blau, <em>Chronik der Sultane von Bornu</em>, +<em>Zeitschrift der deutschen morgenländischen Gesellschaft</em>, +1855.</p> + +<p class="bibent">Brun Rollet, <em>Le Nil Blanc et le Soudan</em>. +Paris, 1855, in-8.</p> + +<p class="bibent">Chevalier, <em>L’Afrique centrale française</em>. +Paris, in-8.</p> + +<p class="bibent">Colonna de Lera, <em>Voyage à travers le +Sahara</em>. <em>Bulletin du Comité de l’Afrique française</em>, +1909.</p> + +<p class="bibent">Cornet, <em>Au Tchad</em>. Paris, 1910, in-18 +jés.</p> + +<p class="bibent">Cust, <em>Les langues d’Afrique</em>, tr. fr. +Paris, 1 vol. in-18.</p> + +<p class="bibent">Ed Damiri, <em>Ḥaïat el ḥaïaouân</em>. Boulaq, +1292 hég., 2 vol. in-4.</p> + +<p class="bibent">Decorse, <em>Du Congo au Tchad</em>. Paris, 1906, +1 v. in-12.</p> + +<p class="bibent">Decorse et Gaudefroy-Demombynes, <em>Rabah et les +Arabes du Chari</em>. Paris, s. d. in-8.</p> + +<p class="bibent">Delafosse, <em>Essai sur le peuple et la langue +Sara</em>. Paris, 1898, in-8.</p> + +<p class="bibent"><span class="pagenum" id= +"Page_274">[274]</span>Denham, <em>Voyages</em>. Paris, 1826, 3 +vol. in-8 (tr. fr.).</p> + +<p class="bibent">Depont et Coppolani, <em>Les confréries +religieuses musulmanes</em>. Alger, 1897, in-8.</p> + +<p class="bibent">Desborough Cooley, <em>The Negroland of the +Arabs</em>. Londres, 1841, 1 v. in-8.</p> + +<p class="bibent">D’Escayrac de Lauture, <em>Le Désert et le +Soudan</em>. Paris, 1855, in-8.</p> + +<p class="bibent">Devic, <em>Le pays des Zendjs</em>. Paris, 1883, +1 v. in-8.</p> + +<p class="bibent">Duveyrier, <em>La confrérie religieuse musulmane +de Sidi es Senoussi</em>. Paris, 1884, in 8.</p> + +<p class="bibent">Ed Diarbekri, <em>Tarikh el Khamis</em>. Le +Qaire, 1302 h., 2 v. in-8.</p> + +<p class="bibent"><em>Encyclopédie de l’Islam</em>, Leyde, in-4 (en +cours de publication).</p> + +<p class="bibent">Ferrandi, <em>Les Oasis et les Nomades du Sahara +oriental</em>. <em>Bulletin du Comité de l’Afrique française</em>, +1910.</p> + +<p class="bibent">Fouques, <em>Le Kanem</em>. <em>Revue des troupes +coloniales</em>, 1906.</p> + +<p class="bibent">Foureau, <em>D’Alger au Congo par le Tchad</em>. +Paris, 1902, in-8.</p> + +<p class="bibent">Freydenberg, <em>Le Tchad et le bassin du +Chari</em>.</p> + +<p class="bibent">Gaden, <em>Manuel de la langue baguirmienne</em>. +Paris, 1908, in-8.</p> + +<p class="bibent">Gaudefroy-Demonbynes, <em>Documents sur les +langues de l’Oubangui-Chari</em>. Paris, 1906, in-8.</p> + +<p class="bibent">Gentil, <em>La chute de l’empire de Rabah</em>. +Paris, s. d., in-8.</p> + +<p class="bibent">Goldziher, <em>Vorlesungen über den Islam</em>. +Heidelberg, 1910, in-8.</p> + +<p class="bibent">Hartmann, <em>Der islamische Orient</em>, t. I, +fasc. 1. Berlin, 1899, in-8.</p> + +<p class="bibent">Hommel, <em>Die Namen der Säugethiere bei den +süd-semitischen Völkern</em>, Leipzig, 1879, in-8.</p> + +<p class="bibent">El Ibchihi, <em>Kitab el Mostat’ref</em>. Boulaq, +1292 hég., 2 v. in-4.</p> + +<p class="bibent">El Idrisi, <em>Description de l’Afrique et de +l’Espagne</em>, éd. Dozy et de Goeje, Leiden, 1866, in-8.</p> + +<p class="bibent">Kampffmeyer, <em>Studien zur arabischen +Beduinendialekte Inner-Africas</em>. Berlin, 1899, in-8.</p> + +<p class="bibent">Kœlle, <em>Grammar of the Bornu or Kanuri +language</em>. 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Paris, 1861-1877, 9 vol. +in-8.</p> + +<p class="bibent">Modat, <em>Une tournée en pays Fertit</em>, +Paris, 1912, in-8.</p> + +<p class="bibent">Moḥammed et Tounsi, <em>Voyage au Darfour</em>, +trad. Perron. Paris, 1846, in-8.</p> + +<p class="bibent">Id., <em>Voyage au Ouadaï</em>, trad. Perron. +Paris, 1851, in-8.</p> + +<p class="bibent">Moḥammed el Hachaïchi, <em>Voyage au pays des +Senoussia</em>, tr. Serres et Lasram. Paris, 1903, in-12.</p> + +<p class="bibent">Mohi eddin ibn el ʿArabi, <em>Kitâb el +Mosâmarat</em>. Le Qaire, 1305 hég., 2 v. in-8.</p> + +<p class="bibent">Moll, <em>La mise en valeur de l’Afrique +française</em>. <em>Bulletin de l’Afrique française</em>, 1910.</p> + +<p class="bibent">Id., <em>Lettres</em>. Paris, 1912, in-18 +jés.</p> + +<p class="bibent">F. Müller, <em>Grundriss der +Sprachwissenschaft</em>. Vienne, 1877-1888, 4 v. in-8.</p> + +<p class="bibent">Nachtigal, <em>Sahara und Sûdan</em>. Leipzig et +Berlin, 1879-1889, 6 v. in-8, trad. franç. Paris, 1881, 1 vol. +in-8.</p> + +<p class="bibent">Von Oppenheim, <em>Rabeh und das +Tschadseegebiet</em>. Berlin, 1902, in-8.</p> + +<p class="bibent">Qazouini, <em>ʿAdjaìb el Makhlouqat</em>, éd. +Wüstenfeld. Göttingen, 1849, in-8.</p> + +<p class="bibent">E. Reclus, <em>Nouvelle géographie +universelle</em>.</p> + +<p class="bibent">P. Reclus, <em>L’homme et la terre</em>.</p> + +<p class="bibent">Redhouse, <em>History of Events during +expeditions against the tribe of Bulala</em>. Londres, 1862, +in-8.</p> + +<p class="bibent">Reinaud, <em>Relation des voyages dans l’Inde et +à la Chine</em>. Paris, 1845, 2 v. in-18.</p> + +<p class="bibent">Reinisch, <em>Die einheitliche Ursprung</em>. +Vienne, 1873, in-8.</p> + +<p class="bibent">Rinn, <em>Marabouts et Khouân</em>. Alger, 1884, +in-8.</p> + +<p class="bibent">Rivière, <em>Notice sur le cercle de Moïto</em>. +<em>Revue des troupes coloniales</em>, 1907.</p> + +<p class="bibent">Slatin-pacha, <em>Fer et feu au Soudan</em> (tr. +fr.), Paris et le Caire, 1898, 2 v. in-8.</p> + +<p class="bibent">E. Subtil, <em>Histoire d’Abd el Gelil</em>, +Paris, s. d. in-8.</p> + +<p class="bibent">Tamisier, <em>Voyage en Arabie</em>. Paris, 1840, +2 v. in-8.</p> + +<p class="bibent">Tilho, <em>Documents scientifiques de la +mission</em>. Paris, 2 v. in-8.</p> + +<p class="bibent">Toqué, <em>Essai sur le peuple et la langue +Banda</em>, Paris, 1905, in-12.</p> + +<p class="bibent">Vivien de S. Martin, <em>Année géographique +1863</em>. Paris, 1864, in-18 jés.</p> + +<p class="bibent">Id., <em>Dictionnaire de Géographie +universelle</em>, Paris, in-4.</p> + +<hr class="decor width8"> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="less"><span class="pagenum" id= +"Page_276">[276]</span><a id="err"></a>ERRATA DU TOME I</h2> + +<hr class="decor width4"> + +<table class="tless"> +<tr> +<th>Page :</th> +<th>Ligne :</th> +<th>Au lieu de :</th> +<th>Lire :</th> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_4">4,</a> +</td> +<td class="tdc-top">n. 1, 2<sup>e</sup> ligne,</td> +<td class="tdl-top hang1">Fellata</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>Fellahta</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_26"> +26,</a> +</td> +<td class="tdc-top">20,</td> +<td class="tdl-top hang1">Tanembô</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>Ianembô</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_30"> +30,</a> +</td> +<td class="tdc-top">n. 1, 2<sup>e</sup> ligne,</td> +<td class="tdl-top hang1">Balatoua</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>Dalatoua</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_31"> +31,</a> +</td> +<td class="tdc-top">n. 2, 4<sup>e</sup> ligne,</td> +<td class="tdl-top hang1">kerâad</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>kerâda</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_35"> +35,</a> +</td> +<td class="tdc-top">n. 1, 2<sup>e</sup> ligne,</td> +<td class="tdl-top hang1">Tamaggaden</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>Tamazgaden</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_38"> +38,</a> +</td> +<td class="tdc-top">19<sup>e</sup> ligne,</td> +<td class="tdl-top hang1">confirmation du fait les Kanembou</td> +<td class="tdl-top hang1">confirmation du fait <em>que</em> +les...</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_42"> +42,</a> +</td> +<td class="tdc-top">10,</td> +<td class="tdl-top hang1">trimoussant</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>trémoussant</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_46"> +46,</a> +</td> +<td class="tdc-top">21 et 22,</td> +<td class="tdl-top hang1">Bogar, Kourâ</td> +<td class="tdl-top hang1">Bogar-Kourâ</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_47"> +47,</a> +</td> +<td class="tdc-top">21,</td> +<td class="tdl-top hang1">connaissent pas le kanembou</td> +<td class="tdl-top hang1">connaissent <em>que</em> le kanembou</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_73"> +73,</a> +</td> +<td class="tdc-top">n. 2, 4<sup>e</sup> ligne,</td> +<td class="tdl-top hang1">le pays de l’eau où il y a des +oiseaux</td> +<td class="tdl-top hang1">le pays <em>où il n’y a pas de +taons</em></td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_80"> +80,</a> +</td> +<td class="tdc-top">n. 1, 1<sup>re</sup> ligne,</td> +<td class="tdl-top hang1">Balatoua</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>Dalatoua</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_97"> +97,</a> +</td> +<td class="tdc-top">32,</td> +<td class="tdl-top hang1">el Machi</td> +<td class="tdl-top hang1">el <em>Mahdi</em></td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_100"> +100,</a> +</td> +<td class="tdc-top">9,</td> +<td class="tdl-top hang1">le Djimamla</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>de</em> Djimamla</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_110"> +110,</a> +</td> +<td class="tdc-top">18,</td> +<td class="tdl-top hang1">Au mois d’août 1909</td> +<td class="tdl-top hang1">Au mois d’août <em>1906</em></td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_136"> +136,</a> +</td> +<td class="tdc-top">22,</td> +<td class="tdl-top hang1">Faggara</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>Fagara</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_152"> +152,</a> +</td> +<td class="tdc-top">1,</td> +<td class="tdl-top hang1">tentations d’emprise</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>tentatives</em> d’emprise</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_182"> +182,</a> +</td> +<td class="tdc-top">14,</td> +<td class="tdl-top hang1">madé tchogodo</td> +<td class="tdl-top hang1">madé <em>tchodogo</em></td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_192"> +192,</a> +</td> +<td class="tdc-top">33,</td> +<td class="tdl-top hang1">affluent</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>effluent</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_193"> +193,</a> +</td> +<td class="tdc-top">15,</td> +<td> +</td> +<td class="tdl-top hang1">Supprimer les guillemets.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_196"> +196,</a> +</td> +<td class="tdc-top">23, 24,</td> +<td class="tdl-top hang1">creusés profondément</td> +<td class="tdl-top hang1">creusés <em>peu</em> profondément</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_217"> +217,</a> +</td> +<td class="tdc-top">12,</td> +<td class="tdl-top hang1">reouzô monto</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>reuzô</em> monto</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_220"> +220,</a> +</td> +<td class="tdc-top">11,</td> +<td> +</td> +<td class="tdl-top hang1">Supprimer la virgule : tani mou +fadrégé</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_233"> +233,</a> +</td> +<td class="tdc-top">24,</td> +<td class="tdl-top hang1">adé béré guenasso</td> +<td class="tdl-top hang1">adé béré <em>genasso</em></td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_235"> +235,</a> +</td> +<td class="tdc-top">18,</td> +<td class="tdl-top hang1">djenïd</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>djenïa</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_248"> +248,</a> +</td> +<td class="tdc-top">30,</td> +<td class="tdl-top hang1">endi onogué</td> +<td class="tdl-top hang1">endi <em>ouogué</em></td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_249"> +249,</a> +</td> +<td class="tdc-top">21,</td> +<td class="tdl-top hang1">Koursa, Kouza</td> +<td class="tdl-top hang1">Koursa, <em>Kouga</em>.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_251"> +251,</a> +</td> +<td class="tdc-top">8,</td> +<td class="tdl-top hang1">Qanna</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>Ganna</em> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_251"> +251,</a> +</td> +<td class="tdc-top">15, 16,</td> +<td> +</td> +<td class="tdl-top hang1">Ngalamiya — ont</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><span class="pagenum" id= +"Page_277">[277]</span><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_294">294,</a> +</td> +<td class="tdc-top">35,</td> +<td class="tdl-top hang1">était des Kouka</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>étaient</em> des Kouka</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_320"> +320,</a> +</td> +<td class="tdc-top">14,</td> +<td class="tdl-top hang1">Kallo seridj</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>Khallo</em> seridj</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_329"> +329,</a> +</td> +<td class="tdc-top">25,</td> +<td colspan="2" rowspan="3">Ce que nous appelons — fort +improprement, du reste — <em>riz sauvage</em> est une variété de +riz, à petit grain, que les indigènes sèment et récoltent dans les +mares temporaires de la brousse, qui sont, en quelque sorte, des +rizières naturelles.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_333"> +333,</a> +</td> +<td class="tdc-top">14,</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_342"> +342,</a> +</td> +<td class="tdc-top">31,</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_335"> +335,</a> +</td> +<td class="tdc-top">18,</td> +<td class="tdl-top hang1">Abou Seman</td> +<td class="tdl-top hang1">Abou <em>Semen</em></td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_337"> +337,</a> +</td> +<td class="tdc-top">4,</td> +<td class="tdl-top hang1">rochers et Hadjer</td> +<td class="tdl-top hang1">rochers <em>de</em> Hadjer</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_337"> +337,</a> +</td> +<td class="tdc-top">24,</td> +<td class="tdl-top hang1">Assêlé (Bout el Fil)</td> +<td class="tdl-top hang1">Assâlé</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_343"> +343,</a> +</td> +<td class="tdc-top">15,</td> +<td class="tdl-top hang1">Aggar Kebir</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>Haggar</em> Kebir</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_357"> +357,</a> +</td> +<td class="tdc-top">note 2,</td> +<td class="tdl-top hang1">Voir tome II, page 273</td> +<td class="tdl-top hang1">Supprimer : page 273</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_361"> +361,</a> +</td> +<td class="tdc-top">7,</td> +<td class="tdl-top hang1">s’entendit ainsi</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>s’étendit</em> ainsi</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_367"> +367,</a> +</td> +<td class="tdc-top">10,</td> +<td class="tdl-top hang1">qui rebondissent le long</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>rebondissaient</em> le long</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_367"> +367,</a> +</td> +<td class="tdc-top">29,</td> +<td class="tdl-top hang1">et ce morceau de morts</td> +<td class="tdl-top hang1"><em>monceau</em> de morts</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_368"> +368,</a> +</td> +<td colspan="3">Ajouter au bas de la page la première ligne de la +page 370</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_370"> +370,</a> +</td> +<td colspan="3">Supprimer la première ligne</td> +</tr> + +<tr> +<td class="tdr-top"><a href= +"https://www.gutenberg.org/files/78226/78226-h/78226-h.htm#Page_377"> +377,</a> +</td> +<td class="tdc-top">dernière ligne</td> +<td class="tdl-top hang1">ʿAïn Salakka</td> +<td class="tdl-top hang1">ʿAïn <em>Galakka</em></td> +</tr> +</table> + +<hr class="decor width8"> + +<hr class="chap"> + +<h2 class="bold"><span class="pagenum" id= +"Page_279">[279]</span><a id="toc"></a>TABLE DES MATIÈRES DU TOME +SECOND</h2> + +<hr class="decor width10"> + +<table class="toc"> +<tr> +<td> +</td> +<td class="tdr med">Pages.</td> +</tr> + +<tr> +<td>LES ARABES</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p1">1</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">La population arabe</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p1c01">1</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">Les Hassanoua</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p1c02">34</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">Les Djoheïna</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p1c03">46</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">Tribus Non-Djoheïna</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p1c04">93</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td>LE OUADAÏ</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2">105</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">Au sujet du Ouadaï</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c01">105</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">Historique du Ouadaï</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c02">109</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">Les populations du Ouadaï</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c03">194</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">Le gouvernement et l’administration</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c04">238</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">Conclusion</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#p2c05">269</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">Bibliographie</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#bib">273</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td class="pad4">Suite de l’erratum du T. I</td> +<td class="tdr-bot"><a href="#err">276</a> +</td> +</tr> +</table> + +<p class="space-above2"> +</p> + +<hr class="decor width20"> + +<p class="center vsmall">ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN +ET C<sup>ie</sup>, RUE GARNIER.</p> + +<p class="space-above15 x-ebookmaker-drop"> +</p> + +<div class="transnote"> +<h2>Note du transcripteur :</h2> + +<ul> +<li>Page <a href="#Page_29">29</a>, " des ʿOulâd Hemed. +Ajoutons que " a été remplacé par " Oulâd "</li> + +<li>Page <a href="#Page_36">36</a>, " l’appui de ce que que +nous avançons " a été remplacé par " ce que +nous "</li> + +<li>Page <a href="#Page_40">40</a>, note <a href= +"#Footnote_66">66</a>, " l’un deux (Matteucci) parlait " +a été remplacé par " d’eux "</li> + +<li>Page <a href="#Page_73">73</a>, " Khouzam, des ʿOulâd Ali +et " a été remplacé par " Oulâd ʿAli "</li> + +<li>Page <a href="#Page_78">78</a>, " pâturages du Baḥr et +Ghazal " a été remplacé par " el "</li> + +<li>Page <a href="#Page_86">86</a>, note <a href= +"#Footnote_137">137</a>, " du nord de a Bataḥ " a été +remplacé par " de la "</li> + +<li>Page <a href="#Page_97">97</a>, " Zibêr considérait le +Baḥr et Ghazal " a été remplacé par " el "</li> + +<li>Page <a href="#Page_103">103</a>, " à leur stock de +marchan-ses " a été remplacé par +" marchandises "</li> + +<li>Page <a href="#Page_106">106</a>, " Il ut assommé aux +environs " a été remplacé par " fut "</li> + +<li>Page <a href="#Page_112">112</a>, " environs de Hadjed +Djoumbo " a été remplacé par " Ḥadjer "</li> + +<li>Page <a href="#Page_122">122</a>, " le erme de +Dongolâoui " a été remplacé par " terme "</li> + +<li>Page <a href="#Page_125">125</a>, " Djaâdné Zaït, l’aguid +ed Debada " a été remplacé par " Djaʿâdné Zaït, l’aguid +ed Debaba "</li> + +<li>Page <a href="#Page_129">129</a>, " le Ba Karé, saccaga le +pays " a été remplacé par " saccagea "</li> + +<li>Page <a href="#Page_139">139</a>, note <a href= +"#Footnote_185">185</a>, " <em>au pays des +Senousssia</em> " a été remplacé par +" <em>Senoussia</em> "</li> + +<li>Page <a href="#Page_142">142</a>, " Les adjaouin +rentrèrent à Abéché " a été remplacé par +" adjaouid "</li> + +<li>Page <a href="#Page_155">155</a>, " seulement de la +capitaine ouadaïenne " a été remplacé par +" capitale "</li> + +<li>Page <a href="#Page_172">172</a>, note <a href= +"#Footnote_204">204</a>, " un vieux partisa d’Acyl " a +été remplacé par " partisan "</li> + +<li>Page <a href="#Page_181">181</a>, " désirer cette solution +paci-que " a été remplacé par " pacifique "</li> + +<li>Page <a href="#Page_183">183</a>, " chérifs venus du +Soudan encouragaient " a été remplacé par +" encourageaient "</li> + +<li>Page <a href="#Page_204">204</a>, note <a href= +"#Footnote_222">222</a>, " le mot oudaïen +<em>ermbeli</em> " a été remplacé par +" ouadaïen "</li> + +<li>Page <a href="#Page_205">205</a>, Ajouté » après " peu de +sa grandeur première. "</li> + +<li>Page <a href="#Page_236">236</a>, " assez profonde et à +quelques centaines " a été remplacé par " et +a "</li> + +<li>Page <a href="#Page_239">239</a>, " contentent de leur +abandonnner " a été remplacé par " abandonner "</li> + +<li>Page <a href="#Page_240">240</a>, " des biens ou ou un +commandement " a été remplacé par " biens ou +un "</li> + +<li>Page <a href="#Page_247">247</a>, " grands fendataires +ayant auprès " a été remplacé par +" feudataires "</li> + +<li>Page <a href="#Page_251">251</a>, " Cette femmme lui est +enlevée " a été remplacé par " femme "</li> + +<li>Page <a href="#Page_255">255</a>, " enfin chargé da la +chasse " a été remplacé par " de "</li> + +<li>Page <a href="#Page_255">255</a>, " incursion des bandes +oudaïennes " a été remplacé par " ouadaïennes "</li> + +<li>Page <a href="#Page_273">273</a>, " <em>Bearbeitung +Central-Afrikakanischer</em> " a été remplacé par +" <em>Central-Afrikanischer</em> "</li> + +<li>Page <a href="#Page_275">275</a>, " <em>against the tribu +of Bulala</em> " a été remplacé par +" <em>tribe</em> "</li> + +<li>Page <a href="#Page_275">275</a>, " <em>le cercle de +Motto</em>. <em>Revne des troupes</em> " a été remplacé par +" <em>Moïto</em>. <em>Revue</em> "</li> + +<li>La plupart des occurrences de "cheik" ont été remplacées par +"cheïk".</li> + +<li>Concernant les lettres diacritées d'un point souscrit, le point +a été supprimé dans quelques cas de : Ibraḥim, Abdallaḥ, Maḥdi ; et +il a été ajouté dans quelques cas de : Ahmed, Bahr, Haddâd, Hadjer, +Hassan, Hassen, Mahâmid, Mahariyé, Mehâreb, Mohammed, +Moustafa.</li> + +<li>L'ʿaïn en forme de ʿ a été ajouté dans quelques cas de : Abd, +Abdoullahi, Ali, Amer, Omar, Othman.</li> + +<li>De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et +d’orthographe ont été apportés.</li> +</ul> +</div> +</div> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78227 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78227-h/images/cover.jpg b/78227-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5ece989 --- /dev/null +++ b/78227-h/images/cover.jpg diff --git a/78227-h/images/logo.jpg b/78227-h/images/logo.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6a1a5d5 --- /dev/null +++ b/78227-h/images/logo.jpg diff --git a/78227-h/images/map.jpg b/78227-h/images/map.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c356b03 --- /dev/null +++ b/78227-h/images/map.jpg diff --git a/78227-h/images/map_large.jpg b/78227-h/images/map_large.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1d174a0 --- /dev/null +++ b/78227-h/images/map_large.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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