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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78236 ***
+
+
+
+
+ ANDRÉ GIDE
+
+ LE PROMÉTHÉE
+ MAL ENCHAINÉ
+
+ NOUVELLE ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ Librairie Gallimard
+ ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
+ 3, rue de Grenelle (VIe)
+
+
+
+
+ŒUVRES DU MÊME AUTEUR
+
+
+DIVERS
+
+ LES CAHIERS D’ANDRÉ WALTER (épuisé).
+ LES POÉSIES D’ANDRÉ WALTER (épuisé).
+ LE RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE (N. R. F.).
+ LE VOYAGE D’URIEN (épuisé).
+ SOUVENIRS DE LA COUR D’ASSISES (N. R. F.).
+ LES NOURRITURES TERRESTRES (N. R. F.).
+ AMYNTAS (N. R. F.).
+ CORYDON (N. R. F.).
+
+RÉCITS
+
+ L’IMMORALISTE (Mercure de France).
+ LA PORTE ÉTROITE (Mercure de France).
+ ISABELLE (N. R. F.).
+ LA SYMPHONIE PASTORALE (N. R. F.).
+
+ROMAN
+
+ LES FAUX-MONNAYEURS (N. R. F.).
+
+SOTIES
+
+ PALUDES (N. R. F.).
+ LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAÎNÉ (N. R. F.).
+ LES CAVES DU VATICAN (N. R. F.).
+
+CRITIQUE
+
+ PRÉTEXTES (Mercure de France).
+ NOUVEAUX PRÉTEXTES (Mercure de France).
+ DOSTOÏEVSKY (Plon et Nourrit).
+ INCIDENCES (N. R. F.).
+
+THÉATRE
+
+ SAÜL (N. R. F.).
+ LE ROI CANDAULE (épuisé).
+
+TRADUCTIONS
+
+ RABINDRANATH TAGORE: L’OFFRANDE LYRIQUE (N. R. F.).
+ » » : AMAL ET LA LETTRE DU ROI (N. R. F.)
+ JOSEPH CONRAD: TYPHON (N. R. F.).
+ SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATRE (N. R. F.).
+ WILLIAM BLAKE: LE MARIAGE DU CIEL ET DE L’ENFER (Aveline).
+
+MORCEAUX CHOISIS (N. R. F.).
+
+
+
+
+LA PRÉSENTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 550 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VAN GELDER,
+SOUS COUVERTURE BLEUE, DONT 500 NUMÉROTÉS DE 1 A 500 ET 50 HORS COMMERCE
+NUMÉROTÉS DE I A L.
+
+LA PREMIÈRE ÉDITION DE CET OUVRAGE A PARU EN 1899.
+
+
+TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS
+Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1925.
+
+
+
+
+A
+
+PAUL ALBERT LAURENS
+
+
+Je te dédie ce livre, cher ami, parce que tu voulus bien le louer.
+
+Quelques rares pareils à toi puissent-ils, en cette gerbe de folle
+ivraie, trouver, comme tu fis, du bon grain.
+
+A. G.
+
+
+
+
+Au mois de mai 189..., deux heures après-midi, on vit ceci qui put
+paraître étrange:
+
+Sur le boulevard qui mène de la Madeleine à l’Opéra, un monsieur gras,
+entre deux âges, et que rien ne signalait d’ailleurs que sa peu commune
+corpulence, fut abordé par un monsieur maigre, qui, souriant, et sans
+songer à mal croyons-nous, remit au premier un mouchoir que celui-ci
+venait de laisser tomber. Le monsieur corpulent remercia sans phrases et
+allait continuer sa route quand, se ravisant, il se pencha vers le
+maigre et dut lui demander un renseignement, que celui-ci dut lui
+donner, car sortant aussitôt de sa poche une encre portative et des
+plumes le monsieur gras les tendit sans plus de façons au monsieur
+maigre, ainsi qu’une enveloppe qu’il tenait jusqu’alors à la main. Et
+ceux qui passaient purent voir l’homme maigre y écrire aussitôt une
+adresse.--Mais ici commence l’étrangeté de l’histoire, qu’aucun journal
+pourtant ne consigna: le monsieur maigre, après avoir rendu la plume et
+l’enveloppe, n’avait pas eu le temps de sourire un adieu, que le
+monsieur gras, en guise de remercîment, lui colla brusquement sa main
+sur la joue; puis sauta dans un fiacre et disparut, avant qu’aucun des
+spectateurs attirés (j’en étais), revenu de sa surprise, n’ait eu l’idée
+de l’arrêter.
+
+J’ai su depuis que c’était Zeus, le banquier.
+
+Le monsieur maigre, visiblement gêné par l’attention que lui prodiguait
+le public, affirmait qu’il avait à peine senti la gifle, bien que le
+sang sortît de ses narines et de sa lèvre déchirée. Il suppliait qu’on
+voulût bien le laisser tranquille, et devant son insistance les
+promeneurs finirent par s’écarter. Le lecteur nous permettra donc de ne
+pas nous occuper plus, à présent, de quelqu’un qu’il reverra
+suffisamment dans la suite.
+
+
+
+
+CHRONIQUE DE LA MORALITÉ PRIVÉE
+
+
+
+
+I
+
+
+Je ne parlerai pas de la moralité publique, parce qu’il n’y en a pas.
+Mais à ce propos une anecdote:
+
+Quand, du haut du Caucase, Prométhée eut bien éprouvé que les chaînes,
+tenons, camisoles, parapets et autres scrupules, somme toute,
+l’ankylosaient, pour changer de pose il se souleva du côté gauche, étira
+son bras droit et, entre quatre et cinq heures d’automne, descendit le
+boulevard qui mène de la Madeleine à l’Opéra.
+
+Diverses célébrités parisiennes passèrent à l’envi devant ses yeux. Où
+vont-ils? se demandait Prométhée, et s’attablant à un café devant un
+bock il demanda: «Garçon? où vont-ils?»
+
+
+
+
+HISTOIRE DU GARÇON ET DU MIGLIONNAIRE
+
+
+Si Monsieur les voyait repasser comme moi tous les jours, dit le garçon,
+il pourrait tout aussi bien demander d’où ils viennent. Ça doit être
+tout un puisqu’ils repassent tous les jours. Je me dis: puisqu’ils
+repassent c’est qu’ils n’ont pas trouvé. J’attends maintenant que
+Monsieur me demande: Que cherchent-ils, parce que Monsieur va voir ce
+que je vais lui répondre.
+
+Alors Prométhée demanda:
+
+--Que cherchent-ils?
+
+Le garçon reprit:
+
+--Puisqu’ils n’y restent pas, ça n’est donc pas le bonheur. Monsieur me
+croira s’il veut, et, s’approchant, il dit plus bas:--Ce qu’ils
+cherchent, c’est leur personnalité. Monsieur n’est pas d’ici?
+
+--Non, dit Prométhée.
+
+--Au reste, ça se voit, dit le garçon; oui: personnalité; ce que nous
+appelons ici, idiosyncrasie. Ainsi moi (un exemple), tel que vous me
+voyez, vous jureriez que je suis garçon de café. Eh bien! Monsieur, non;
+c’est par goût. Vous me croirez si vous voulez: j’ai une vie intime:
+j’observe. Les personnalités, il n’y a que cela d’intéressant; et puis
+les relations entre personnalités. C’est très bien arrangé, ici, le
+restaurant; par tables de trois; je vous expliquerai le maniement tout à
+l’heure. Vous allez bientôt dîner, n’est-ce pas? on vous présentera...
+
+Prométhée était un peu fatigué. Le garçon reprit:
+
+--Des tables de trois, oui, c’est ce que j’ai trouvé de plus commode.
+Trois messieurs arrivent; on les présente (quand ils le demandent,
+naturellement) parce qu’à mon restaurant, avant de dîner on doit dire
+son nom; et puis ce qu’on fait; tant pis si on se trompe. Alors on
+s’assied; (pas moi) on cause (pas moi non plus)--mais je mets en
+relation; j’écoute; je scrute; je dirige la conversation. A la fin du
+dîner je connais trois êtres intimes, trois personnalités! Eux, pas.
+Moi, vous comprenez, j’écoute, je relate; eux subissent la
+relation.--Vous me demanderez: qu’est-ce que tout cela me rapporte? Oh!
+rien du tout. Mon goût à moi, c’est de créer des relations... Oh! pas
+pour moi... c’est là comme qui dirait une action absolument gratuite.
+
+Prométhée paraissait un peu fatigué. Le garçon reprit:
+
+--Une action gratuite! ça ne vous dit rien, à vous? Moi ça me paraît
+extraordinaire. J’ai longtemps pensé que c’était là ce qui distinguait
+l’homme des animaux: une action gratuite. J’appelais l’homme: l’animal
+capable d’une action gratuite. Et puis après j’ai pensé le contraire:
+que c’était le seul être incapable d’agir gratuitement. Gratuitement!
+songez donc: sans raison--oui, je vous entends--mettons: sans motif;
+incapable! Alors ça a commencé à m’embêter. Je me disais: pourquoi
+fait-il ci? pourquoi fait-il ça?... Ça n’est pas pourtant que je sois
+déterministe... Mais, à ce propos, une anecdote:
+
+J’ai un ami, Monsieur, vous ne le croiriez pas, qui est Miglionnaire. Il
+est intelligent aussi. Il s’est dit: une action gratuite? comment faire?
+Et comprenez qu’il ne faut pas entendre là une action qui ne rapporte
+rien, car sans cela... Non, mais gratuit: un acte qui n’est motivé par
+rien. Comprenez-vous? intérêt, passion, rien. L’acte désintéressé; né de
+lui; l’acte aussi sans but; donc sans maître; l’acte libre; l’Acte
+autochtone?
+
+--Hein? fit Prométhée.
+
+--Suivez-moi bien, dit le garçon. Mon ami descend, le matin, avec, sur
+lui, un billet de 500 francs dans une enveloppe et une gifle prête dans
+sa main.
+
+Il s’agit de trouver quelqu’un sans le choisir. Donc, dans la rue, il
+laisse tomber son mouchoir, et, à celui qui le ramasse (débonnaire
+puisqu’il a ramassé), le Miglionnaire:
+
+--Pardon, Monsieur, vous ne connaîtriez pas quelqu’un?
+
+L’autre:--Si plusieurs.
+
+Le Miglionnaire:--Alors, Monsieur, vous aurez je pense l’obligeance
+d’écrire son nom sur cette enveloppe; voici des plumes, de l’encre, du
+crayon...
+
+L’autre écrit comme un débonnaire, puis:--Maintenant m’expliquerez-vous,
+Monsieur...?
+
+Le Miglionnaire répond:--C’est par principe; puis (j’ai oublié de dire
+qu’il est très fort) lui colle sur la joue le soufflet qu’il avait en
+main; puis hèle un fiacre et disparaît.
+
+Comprenez-vous? deux actions gratuites d’un seul coup: ce billet de 500
+francs à une adresse pas choisie par lui, et une gifle à quelqu’un qui
+s’est choisi tout seul, pour lui ramasser son mouchoir.--Non! mais
+est-ce assez gratuit? Et la relation! Je parie que vous ne scrutez pas
+assez la relation. Car, parce que l’acte est gratuit, il est ce que nous
+appelons ici: réversible. Un qui a reçu 500 francs pour un soufflet,
+l’autre qui a reçu un soufflet pour 500 francs... et puis on ne sait
+plus... on s’y perd.--Songez-donc! une action gratuite! il n’y a rien de
+plus démoralisant.--Mais Monsieur commence à avoir faim; je demande
+pardon à Monsieur; on se laisse aller à causer... Monsieur va bien
+vouloir me dire son nom,--pour présenter...
+
+--Prométhée, dit Prométhée simplement.
+
+--Prométhée! Je disais bien que Monsieur ne devait pas être d’ici... et
+Monsieur fait?
+
+--Rien, dit Prométhée.
+
+--Oh! non. Non, dit le garçon avec un doux sourire.--Rien qu’à voir
+Monsieur, on voit bien qu’il a fait quelque chose.
+
+--Il y a si longtemps, balbutia Prométhée.
+
+--Tant pis, tant pis, reprit le garçon. D’ailleurs, que Monsieur se
+rassure; dans les présentations, je dis bien les noms, quand on veut;
+mais ce qu’on fait, jamais.--Voyons, voyons:--Monsieur faisait...
+
+--Des allumettes, murmura Prométhée rougissant.
+
+ * * * * *
+
+Alors il y eut un silence un peu pénible, le garçon comprenant qu’il
+avait eu tort d’insister, et Prométhée qu’il avait eu tort de répondre.
+D’un ton consolateur:
+
+--Enfin! Monsieur n’en fait plus... reprit le garçon. Mais alors, quoi?
+Il faut pourtant bien que j’inscrive quelque chose, je ne peux pas
+mettre comme ça: Prométhée, tout court. Monsieur a bien une petite
+profession, une spécialité... Enfin, qu’est-ce que Monsieur sait faire?
+
+--Rien, recommença Prométhée.
+
+--Alors mettons: homme de lettres. Maintenant, si Monsieur veut bien
+rentrer dans la salle; je ne peux pas servir dehors. Et il cria:--Une
+table de trois! une!...
+
+Par deux portes deux messieurs entrèrent. On les vit donner leur nom au
+garçon; mais, la présentation n’ayant pas été réclamée, sans plus tarder
+tous deux s’assirent.
+
+Et quand ils furent assis:
+
+
+
+
+II
+
+
+Messieurs, dit l’un--si je suis venu dans ce restaurant, attendu qu’on y
+mange fort mal, c’est uniquement afin de pouvoir causer. J’ai l’horreur
+des repas solitaires, et le système des tables de trois m’agrée, car à
+deux l’on pourrait s’y disputer... Mais vous avez l’air taciturne?
+
+--C’est malgré moi, dit Prométhée.
+
+--Je continue?
+
+--Je vous en prie.
+
+--J’estime donc que, pendant une heure de repas, trois inconnus ont le
+temps de se faire connaître,--en ne mangeant pas trop,--ici c’est
+facile; en parlant peu; et en évitant les points communs; je veux dire
+en ne racontant que ce qui leur est strictement individuel. Je ne
+prétends pas que cette conversation soit indispensable, mais, si elle ne
+nous plaît pas, attendu qu’on y mange fort mal, qu’êtes-vous venu faire
+dans ce restaurant?
+
+Prométhée était très fatigué; le garçon, se penchant vers lui, dit tout
+bas:
+
+--C’est Coclès. Celui qui va parler, c’est Damoclès.
+
+Damoclès dit:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE DAMOCLÈS
+
+
+Monsieur, vous m’eussiez dit cela il y a un mois, que je n’eusse
+exactement rien pu répondre; mais, d’après ce qui m’est advenu le mois
+passé, plus rien de ce que je pensais avant ne subsiste. Je ne dirais
+donc pas mes anciennes pensées si leur connaissance ne devait servir à
+vous faire comprendre ce par quoi mes nouvelles en diffèrent. Or,
+Messieurs, depuis trente jours, je sens que je suis un être original,
+unique, répondant à une vraiment singulière destinée. Donc, Messieurs,
+induisez qu’avant je sentais précisément le contraire. Je menais une vie
+parfaitement ordinaire et me faisais un devoir de cette formule:
+ressembler au plus commun des hommes. Maintenant je reconnais certes
+qu’un homme commun ne saurait exister, et j’affirme que c’est une vaine
+ambition que de tâcher de ressembler à tout le monde, puisque tout le
+monde est composé de chacun et que chacun ne ressemble à personne.
+N’importe; je m’ingéniais; je faisais de la statistique; je supputais le
+juste milieu--sans comprendre que les extrêmes se touchent, que qui se
+couche très tard rencontre qui se lève très tôt, et que qui choisit pour
+siéger le juste milieu, risque de s’asseoir entre deux chaises.
+
+Je me couchais chaque jour à dix heures. Je dormais huit heures et
+demie. J’avais soin en chacun de mes actes d’imiter toujours le plus
+grand nombre, et pour chacune de mes pensées d’adopter l’opinion la plus
+commune. Je me dispenserai donc d’insister.
+
+Mais voici que m’advint un matin une aventure personnelle. L’importance
+de cela dans la vie d’un homme posé ne se pourra comprendre que par la
+suite.
+
+
+
+
+III
+
+
+Donc figurez-vous qu’un matin je reçus une lettre.--Messieurs, je vois à
+l’absence de votre étonnement que je vous raconte mal mon histoire.
+J’aurais dû vous dire d’abord que, de lettres, je n’en attendais point.
+De lettres, j’en reçois trois par an: une de mon propriétaire pour
+réclamer le terme; une de mon banquier pour m’indiquer que je suis en
+mesure de le faire; une, au premier janvier..., je ne peux pas vous dire
+de qui. L’adresse était d’une écriture inconnue. Le manque complet de
+caractère qu’elle m’a révélé dans la suite par l’entremise des
+graphologues consultés ne m’a permis de rien apprendre. Ils n’y
+trouvèrent d’autre indice que celui d’une grande bonté; encore certains
+y virent-ils plutôt de la faiblesse. Ils ne purent rien préciser.
+L’écriture... je ne parle, remarquez bien, que de celle de l’enveloppe;
+car dans l’enveloppe il n’y en avait point; oui, point--pas une ligne,
+pas un mot. Dans l’enveloppe il n’y avait rien qu’un billet de cinq
+cents francs.
+
+J’allais prendre mon chocolat; mais mon étonnement fut si grand que je
+le laissai refroidir. Je cherchais... Personne ne me devait rien. J’ai
+des revenus fixes, Messieurs, et mes petites économies de chaque an
+compensent à peu près la baisse régulière de la rente. Je n’attendais
+rien, je l’ai dit. Je n’ai jamais rien demandé. L’habitude de ma très
+régulière existence m’empêchait même de rien souhaiter. Je réfléchis
+beaucoup, d’après la meilleure méthode: _Cur, unde, quo, qua?_--D’où,
+pour où, par où, pourquoi? Et ce billet n’était réponse à rien, puisque
+j’interrogeais pour la première fois.
+
+Je pensai: c’est sans doute une erreur; je vais pouvoir la réparer. A
+quelque autre de même nom était destinée cette somme. Je cherchai donc
+dans le Bottin un homonyme, qui peut-être attendait déjà. Mais mon nom
+n’est plus très porté; je vis, en feuilletant l’énorme livre, qu’il ne
+désignait plus que moi seul. Je pensai, par la suscription de
+l’enveloppe, arriver à un résultat meilleur, et retrouver l’expéditeur à
+défaut du destinataire. C’est alors que j’eus recours aux graphologues.
+Mais rien--non, ils ne purent rien me dire; je ne parvins à rien qu’à
+grossir encore mon ennui. Ces cinq cents francs chaque jour plus me
+pèsent; je voudrais m’en débarrasser et je ne sais pas comment faire.
+Car enfin... Ou si quelqu’un me les a donnés sans erreur, au moins
+mérite-t-il une reconnaissance. Reconnaissant, je voudrais l’être,--mais
+je ne sais pas envers qui.
+
+Dans l’espoir d’un nouveau hasard qui me tirerait de ma peine, je porte
+sur moi le billet. Ni jour ni nuit je ne le quitte. J’y suis
+acquis.--Avant j’étais banal mais libre. A présent j’appartiens à lui.
+Cette aventure me détermine; j’étais quelconque, je suis quelqu’un.
+
+Depuis cette aventure, je me dérange; je cherche à qui pouvoir causer,
+et si, très souvent, pour manger, c’est à ce restaurant que je
+m’attable, c’est que, par ces tables de trois, des deux compagnons
+proposés, j’espère un jour en trouver un qui reconnaîtra l’écriture de
+l’enveloppe que voici...
+
+En achevant ces mots, Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa
+redingote une enveloppe jaune et salie. Son nom s’y étalait en toutes
+lettres, écrit d’une médiocre écriture. Alors il se passa ce fait
+étrange: Coclès, qui jusqu’alors était demeuré silencieux, continua de
+l’être,--mais brusquement leva sur Damoclès une main que le garçon n’eut
+que le temps d’arrêter au vol. Coclès put donc se ressaisir et dire
+tristement ces paroles, qui ne furent comprises que plus tard:
+
+--Au reste, cela vaut mieux, car si je vous avais rendu la gifle vous
+eussiez cru devoir me rendre ce billet, et... il ne m’appartient
+pas.--Puis, comme Damoclès semblait attendre quelque explication de son
+geste:--C’est moi, ajouta-t-il en désignant l’enveloppe, qui écrivis
+ci-dessus votre adresse.
+
+--Mais comment saviez-vous mon nom, dit Damoclès, qui voulait prendre
+mal l’aventure.
+
+--Fortuitement--dit doucement Coclès:--d’ailleurs cela n’a pas grande
+importance en cette histoire. La mienne est plus curieuse encore que la
+vôtre; souffrez que je la dise en quelques mots:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE COCLÈS
+
+
+Je n’ai pas grandes relations sur la terre; et même, avant ce que je
+vais vous raconter, je ne m’en savais pas encore. Je ne sais qui m’a mis
+au monde et j’ai longtemps cherché quelque raison de continuer à ma vie.
+Je suis descendu dans la rue, quêtant une détermination du dehors. Je
+pensais que d’un premier apport devait dépendre ma destinée; car je ne
+me suis pas fait moi-même, trop naturellement bon pour cela. Un premier
+acte, je le savais, allait me motiver l’existence. Naturellement bon, je
+l’ai dit, cet acte fut de ramasser à terre un mouchoir. Celui qui le
+laissait tomber n’avait pu s’écarter que de trois pas encore; moi,
+courant après lui, le lui remis. Il le prit sans paraître surpris;
+non--la surprise fut la mienne quand je le vis me tendre une enveloppe,
+celle-là même que voici.--Veuillez, dit-il en souriant, écrire ci-dessus
+une adresse.--Laquelle? dis-je.--Celle, reprit-il, de quelqu’un.--Ce
+disant il approcha de moi tout ce qu’il fallait pour écrire.--Mon désir
+n’étant point de me soustraire à une motivation extérieure, je me
+soumis. Mais, je vous l’ai bien dit, je n’ai pas grandes relations sur
+la terre. Le nom que j’inscrivis, et qui vint je ne sais comment dans ma
+tête, était pour moi celui d’un inconnu. Puis, ceci fait, je le saluai,
+me croyant quitte, et j’allais m’écarter enfin, lorsque je reçus sur la
+joue un épouvantable soufflet.
+
+L’étonnement qu’il me causa ne me permit point de voir ce que devenait
+mon gifleur. Quand je revins à moi, j’étais entouré d’une foule. Tous
+parlaient. Certains s’étant saisis de moi me voulaient emporter jusqu’à
+la pharmacie voisine. Je ne pus m’arracher de leurs soins qu’en
+affirmant que je n’avais aucun mal, bien que mon nez saignât et que je
+souffrisse cruellement de la mâchoire.
+
+ * * * * *
+
+La tuméfaction de ma joue me retint huit jours à la chambre.
+
+Je les passai à méditer:
+
+Pourquoi m’a-t-il donné cette gifle?
+
+Sans doute ce sera par erreur. Pourquoi m’en voudrait-il?
+
+Je n’ai fait de mal à personne; personne ne m’en peut souhaiter; le mal
+est quelque chose qu’on rend.
+
+Et si ce n’est pas par erreur--pensai-je, car pour la première fois je
+pensais. Si ce soufflet m’était bien destiné! D’ailleurs j’ajoutais: Eh!
+qu’importe! par erreur ou non je l’ai reçu, ce soufflet, et... et le
+rendrai-je?--Je vous l’ai dit, j’ai le naturel bon; et puis une chose me
+gêne: celui qui m’a giflé était plus fort que moi.
+
+Quand ma joue fut calmée et que je pus enfin sortir, je recherchai bien
+mon gifleur; oui, mais ce fut pour l’éviter. D’ailleurs je ne le
+rencontrai point, et si je l’évitai, ce fut sans le savoir.
+
+Mais--et ce disant il s’inclinait vers Prométhée. Voyez comme
+aujourd’hui tout s’enchaîne, tout se complique au lieu de
+s’expliquer:--J’apprends que, grâce à mon soufflet, Monsieur a reçu cinq
+cents francs...
+
+--Ah! mais permettez! dit Damoclès.
+
+--Je suis Coclès, Monsieur, dit-il saluant Damoclès;--Coclès! et je vous
+dis mon nom, Damocle, certain que vous serez heureux de savoir à qui
+vous devez votre aubaine...
+
+--Mais...
+
+--Oui.--Je sais: ne disons pas: à qui; disons: à la souffrance de qui...
+Car sachez et n’oubliez pas que votre gain prenait sur ma misère...
+
+--Mais...
+
+--N’ergotez pas, je vous en prie. Entre votre gain et ma peine il y a
+une relation; je ne sais pas laquelle,--mais il y a une relation...
+
+--Mais, Monsieur...
+
+--Ne m’appelez pas Monsieur.
+
+--Mais, cher Coclès.
+
+--Dites-moi: Cocle--simplement...
+
+--Mais encore une fois, mon bon Cocle...
+
+--Non, Monsieur--non, Damocle--et vous aurez beau dire, car je porte à
+la joue la marque du soufflet encore... c’est une cicatrice que je vais
+aussitôt vous montrer.
+
+--La conversation devenait désagréablement personnelle. C’est ici que le
+tact du garçon se fit jour.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Par une habile manœuvre,--simplement en renversant une assiette pleine
+sur Prométhée, il détourna vers celui-ci l’attention brusque des deux
+autres. Prométhée ne put retenir une exclamation, et sa voix après celle
+des autres parut aussitôt si profonde que l’on comprit que jusqu’alors
+il s’était tu.
+
+L’irritation de Damoclès et de Coclès se réunit.
+
+--Mais vous ne dites rien--s’écrièrent-ils.
+
+
+
+
+PROMÉTHÉE PARLE
+
+
+Messieurs, ce que je pourrais dire a si peu de rapport... Je ne vois
+même pas comment... Et même, plus j’y songe... Non vraiment je ne
+saurais rien dire. Vous avez chacun votre histoire; je n’en ai pas.
+Excusez-moi. Croyez que c’est avec un intérêt sans mélange que j’entends
+raconter à chacun de vous une aventure que je voudrais... pouvoir...
+Mais je ne peux même pas aisément m’exprimer. Non vraiment il faut que
+vous veuilliez bien m’excuser, chers Messieurs: je ne suis à Paris que
+depuis à peine deux heures. Rien encore n’a pu m’advenir--que votre
+inappréciable rencontre, qui me fait sentir bien ce que peut devenir une
+conversation parisienne, lorsque des gens d’esprit la...
+
+--Mais, avant de venir ici, dit Coclès.
+
+--Vous étiez quelque part, ajouta Damoclès.
+
+--Oui, je l’avoue, dit Prométhée... mais, encore une fois, cela n’a
+aucune espèce de rapport...
+
+--N’importe, dit Coclès, nous sommes venus ici pour causer. Tous deux,
+Damocle et moi, avons déjà sorti notre provende; vous seul n’apportez
+rien; vous écoutez; ce n’est pas juste. Il est temps de parler,
+Monsieur...
+
+Le garçon sentit de tout son tact qu’il était temps de présenter, et,
+glissant le nom comme pour compléter l’autre phrase:
+
+--Prométhée--dit-il simplement.
+
+--Prométhée, reprit Damoclès.--Excusez-moi, Monsieur, mais il me semble
+que ce nom, déjà...
+
+--Oh! interrompit aussitôt Prométhée, cela n’a aucune espèce
+d’importance.
+
+--Mais, si rien n’en a, s’impatientèrent les deux autres, pourquoi
+êtes-vous venu ici, cher Monsieur... Monsieur...?
+
+--Prométhée, redit Prométhée simplement.
+
+--Cher monsieur Prométhée--car enfin, je l’ai fait remarquer tout à
+l’heure, continua Coclès, ce restaurant invite à la parole, et
+d’ailleurs, rien ne me fera croire que le nom bizarre que vous portez
+soit la seule chose qui vous distingue; si vous n’avez rien fait, vous
+allez faire; qu’êtes-vous capable de faire? montrez votre trait
+distinctif: qu’avez-vous que n’a personne autre? Pourquoi vous
+appelle-t-on Prométhée?
+
+Sous ce flot de questions, Prométhée noyé baissa la tête, et doucement
+et sur un ton plus grave encore il dut répondre, encore que confusément:
+
+--Ce que j’ai, Messieurs?--Ce que j’ai, moi--ah! c’est un aigle.
+
+--Un quoi?
+
+--Un aigle--ou vautour peut-être... on hésite.
+
+--Un aigle! Elle est bien bonne!--un aigle... où donc?
+
+--Vous tenez donc bien à le voir, dit Prométhée.
+
+--Oui, dirent-ils, si cela n’est pas indiscret.
+
+Alors, oubliant trop les lieux, Prométhée brusquement dressé fit un
+grand cri, un cri d’appel vers son grand aigle. Et il se passa cette
+chose stupéfiante:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE L’AIGLE
+
+
+Un oiseau qui de loin paraît énorme, mais qui n’est, vu de près, pas du
+tout si grand que cela, obscurcit un instant le ciel du boulevard--fond
+comme un tourbillon vers le café, brise la devanture, et s’abat, crevant
+l’œil de Coclès d’un coup d’aile, et avec force pépiements, tendres oui
+mais impérieux, s’abat sur le flanc droit de Prométhée.
+
+Celui-ci ouvrant aussitôt son gilet offre un morceau de son foie à
+l’oiseau.
+
+
+
+
+V
+
+
+La rumeur dans le café fut grande.
+
+Les voix sans plus d’entente aucune se diversifièrent,--car d’autres
+étaient survenus.
+
+--Mais faites donc attention! disait Coclès.
+
+Son objection était couverte par la plus importante rumeur qui disait:
+
+--Ça! un aigle! allons-donc!!--regardez-le ce pauvre oiseau râpé!--Ça...
+un aigle! Allons donc!! tout au plus une conscience.
+
+Le fait est que le grand aigle était piteux; maigre, battant de l’aile
+et dépenné, à voir comme il s’acharnait goulûment sur sa douloureuse
+pitance, le pauvre oiseau semblait n’avoir pas mangé de trois jours.
+
+D’autres cependant s’empressèrent, et plus bas insinuaient à Prométhée:
+Mais Monsieur, ne croyez donc pas que cet aigle en rien vous distingue.
+Un aigle, au fond, vous l’avouerai-je? un aigle, nous en avons tous.
+
+--Mais, disait l’un...
+
+--Mais nous ne le portons pas à Paris--continuait l’autre.--A Paris
+c’est très mal porté. L’aigle gêne. Voyez un peu ce qu’il a fait! Si
+cela vous amuse de lui donner à manger votre foie, libre à vous; mais je
+vous affirme que pour ceux qui voient cela, c’est pénible. Quand vous le
+faites, cachez-vous.
+
+Et Prométhée confus murmurait: Excusez-moi, Messieurs,--oh! je suis
+vraiment désolé. Comment faire?
+
+--Mais on s’en débarrasse avant d’entrer, Monsieur.
+
+Et les uns disaient: On l’étouffe.
+
+Les autres disaient: On le vend.--Les bureaux des journaux ne sont là
+pour rien d’autre, Monsieur.
+
+Et dans le tumulte grossi aucun ne remarqua Damoclès, qui brusquement
+demandait au garçon la note.
+
+Le garçon lui remit ceci:
+
+ 3 déjeuners complets (avec conversation) 30 fr.
+ Une glace de devanture 450 »
+ Un œil de verre pour Coclès 3 50
+
+... et gardez le reste pour vous, dit Damoclès en glissant son billet au
+garçon. Puis il s’enfuit béatifié.
+
+La fin de ce chapitre ne présente qu’un intérêt beaucoup moindre.
+Simplement, le restaurant peu à peu se vida. En vain Prométhée et Coclès
+réclamèrent leur part de note: Damoclès avait tout payé.
+
+Prométhée prit congé du garçon, de Coclès, et, regagnant lentement le
+Caucase, il méditait: Le vendre?--l’étouffer?... L’apprivoiser
+peut-être?...
+
+
+
+
+LA DÉTENTION DE PROMÉTHÉE
+
+
+
+
+I
+
+
+A quelques jours de là, Prométhée, dénoncé par les soins amicaux du
+garçon, se vit emprisonné comme fabricant d’allumettes sans brevet.
+
+La prison, isolée du reste du monde, ne donnait vue que sur le ciel; du
+dehors elle présentait l’aspect d’une tour; au dedans s’ennuyait
+Prométhée.
+
+ * * * * *
+
+Le garçon vint lui rendre visite.
+
+--Oh! lui dit en souriant Prométhée, que je suis heureux de vous voir!
+Je languissais. Parlez, vous qui venez du dehors; le mur de ce cachot
+m’en sépare et je ne sais plus rien des autres. Que font-ils?--Et vous
+d’abord, que faites-vous?
+
+--Depuis votre scandale, répondit le garçon, presque rien; il n’est venu
+chez nous presque personne. On a perdu beaucoup de temps à réparer la
+devanture.
+
+--J’en suis tout désolé, dit Prométhée;--mais Damoclès du moins?
+Avez-vous revu Damoclès? Il est sorti du restaurant si vite l’autre
+jour; je n’ai pas pu lui dire adieu. Je le regrette. Ce semblait un
+homme très doux, plein de décence et de scrupules; il disait sa peine
+sans art et me touchait. Au moins, quittant la table, était-il bien
+rasséréné?
+
+--Cela n’a pas duré, dit le garçon. Je l’ai revu le lendemain et son
+inquiétude était pire. En me parlant il a pleuré. Ce qui l’inquiète
+surtout, c’est l’état de santé de Coclès.
+
+--Va-t-il donc mal? demanda Prométhée.
+
+--Coclès?--Mais non, répondit le garçon. Je dirai plus: Il y voit mieux
+depuis qu’il n’y voit plus que d’un œil. Il montre à tous son œil de
+verre et se fait un bonheur qu’on l’en plaigne. Quand vous le reverrez,
+dites-lui que son nouvel œil lui va bien; qu’il ne le porte pas sans
+grâce; mais ajoutez qu’il a dû bien souffrir...
+
+--Il souffre donc?
+
+--De ce qu’on ne le lui dise pas--oui, peut-être.
+
+--Mais alors, si Coclès va bien et si même il ne souffre pas, de quoi
+s’inquiète Damoclès?
+
+--De ce que Coclès aurait dû souffrir?
+
+--Vous me recommandez précisément de le dire...
+
+--Le dire, oui, mais Damoclès le pense, lui; et ça le tue.
+
+--Que fait-il d’autre?
+
+--Rien. Cette unique préoccupation l’accapare. Entre nous, c’est un
+homme absorbé.--Il dit que sans ces 500 francs Coclès ne serait pas
+misérable.
+
+--Et Coclès?
+
+--Il le dit aussi... Mais il est devenu très riche.
+
+--Comment donc?
+
+--Oh! je ne sais pas bien;--mais on l’a beaucoup plaint dans les
+journaux; on a ouvert pour lui une souscription de faveur.
+
+--Et qu’en fait-il?
+
+--C’est un roublard. Avec l’argent que lui rapporte la collecte, il
+songe à fonder un hospice.
+
+--Un hospice?
+
+--Un petit, oui; rien que pour les borgnes. Il s’en est nommé directeur.
+
+--Ah bah! s’écria Prométhée; vous m’intéressez vivement.
+
+--Je l’espérais, dit le garçon...
+
+--Et, dites encore... le Miglionnaire?
+
+--Oh! lui, c’est un lapin!--Si vous croyez que tout ça le tourmente!!
+C’est comme moi: il observe... Si ça vous amuse, je vous
+présenterai--quand vous serez sorti d’ici...
+
+--Au fait, et pourquoi suis-je ici? commença enfin Prométhée. De quoi
+m’accuse-t-on? Le savez-vous, garçon, qui savez tant de choses?
+
+--Ma foi non, feignit le garçon. Ce que je sais, du moins, c’est que ce
+n’est que de la prison préventive. Après qu’on vous aura condamné vous
+saurez.
+
+--Allons, tant mieux! dit Prométhée; je préfère toujours savoir.
+
+--Adieu, dit alors le garçon; il se fait tard. Avec vous, c’est étonnant
+ce que le temps passe... Mais dites: votre aigle? Que devient-il?
+
+--Tiens! je n’y pensais plus, dit Prométhée. Et, le garçon parti,
+Prométhée commença de penser à son aigle.
+
+
+
+
+IL FAUT QU’IL CROISSE ET QUE JE DIMINUE
+
+
+Et comme Prométhée s’ennuyait, au soir il appela son aigle.--L’aigle
+vint.
+
+--Je t’attendais depuis longtemps, dit Prométhée.
+
+--Que ne m’appelais-tu donc plus tôt? répondit l’aigle.
+
+Pour la première fois Prométhée regarda son aigle, sommairement perché
+sur les barreaux tordus du cachot. Dans la dorure du couchant il
+paraissait d’autant plus terne; il était gris, laid, rabougri, rechigné,
+résigné, misérable; il paraissait trop faible pour voler; ce que voyant,
+Prométhée pleura de pitié sur son aigle.
+
+--Oiseau fidèle, lui dit-il, tu sembles souffrir--dis: qu’as-tu?
+
+--J’ai faim, dit l’aigle.
+
+--Mange, dit Prométhée en découvrant son foie.
+
+L’oiseau mangea.
+
+--Tu me fais mal, dit Prométhée.
+
+Mais l’aigle ne dit rien d’autre ce jour-là.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain, dès l’aube, Prométhée souhaita son aigle; il l’appela du
+fond des rougeurs de l’aurore, et, comme le soleil paraissait, l’aigle
+vint. Il avait trois plumes de plus. Prométhée sanglotait de tendresse.
+
+--Comme tu viens tard, dit-il en caressant les plumes.
+
+--C’est que je ne vole pas encore vite, dit l’oiseau. Je rase terre...
+
+--Pourquoi?
+
+--Je suis si faible!
+
+--Que te faut-il pour voler vite?
+
+--Ton foie.
+
+--Tiens; mange.
+
+Le lendemain l’aigle avait huit plumes de plus; et quelques jours après
+il devançait l’aurore. Prométhée, lui, maigrissait.
+
+--Parle-moi du dehors, lui disait Prométhée, que deviennent les autres?
+
+--Oh! maintenant je plane, répondait l’aigle; je ne sais plus rien que
+le ciel et que toi.
+
+Ses ailes lentement s’étaient accrues.
+
+--Bel oiseau, que racontes-tu ce matin?
+
+--J’ai promené ma faim dans l’espace.
+
+--Aigle! tu ne seras jamais moins cruel?
+
+--Non! Mais je peux devenir très beau.
+
+Prométhée, s’éprenant de la beauté future de son aigle, lui donnait
+chaque jour davantage à manger.
+
+ * * * * *
+
+Un soir, l’aigle ne partit pas.
+
+Le lendemain non plus.
+
+Il occupait de ses morsures le prisonnier qui l’occupait de ses
+caresses, qui maigrissait et s’épuisait d’amour, tout le jour caressant
+ses plumes, sommeillant la nuit sous son aile et le repaissant à
+loisir.--L’aigle ne le quittait plus ni la nuit ni le jour.
+
+--Doux aigle! qui l’eût cru?
+
+--Que quoi?
+
+--Que nos amours seraient charmantes.
+
+--Ah! Prométhée...
+
+--Tu le sais, dis, toi, mon doux aigle! pourquoi suis-je enfermé?
+
+--Que t’importe? Ne suis-je donc pas avec toi?
+
+--Oui; peu m’importe! Au moins es-tu content de moi, bel aigle?
+
+--Oui, si tu me trouves très beau.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le printemps vint; autour des barreaux de la tour, d’embaumées glycines
+fleurirent.
+
+--Un jour nous partirons, dit l’aigle.
+
+--Vrai? s’écria Prométhée.
+
+--Car je suis devenu très fort; toi, maigre; et je puis t’emporter.
+
+--Aigle, mon aigle... emporte-moi.
+
+Et l’aigle enleva Prométhée.
+
+
+
+
+CHAPITRE POUR FAIRE ATTENDRE LE SUIVANT
+
+
+Ce soir-là Cocle et Damocle se rencontrèrent. Ils causèrent; mais
+certainement une gêne était entre eux.
+
+--Que voulez-vous? disait Coclès, nos points de vue sont opposés.
+
+--Croyez-vous? répondait Damocle. Je ne demande qu’à nous entendre.
+
+--Vous dites cela, mais vous n’entendez que vous seul.
+
+--Et vous, vous ne m’écoutez même pas. Dites-le donc, si vous le savez.
+
+--Vous prétendez le savoir mieux que moi.
+
+--Hélas! Coclès, vous vous fâchez;--mais, pour l’amour du ciel, dites:
+que dois-je faire?
+
+--Ah! rien de plus pour moi, je vous en prie; vous m’avez fait un œil de
+verre...
+
+--De verre, faute de mieux mon Coclès.
+
+--Oui--après m’avoir éborgné.
+
+--Mais ce n’est pas moi, cher Coclès.
+
+--C’était bien le moins; et d’ailleurs vous aviez de quoi le
+payer--grâce à ma gifle.
+
+--Coclès! oublions le passé!...
+
+--Certes! il vous plaît de l’oublier.
+
+--Ce n’est pas là ce que je veux dire.
+
+--Mais que voulez-vous dire alors? Allons, parlez!
+
+--Vous ne m’écoutez pas.
+
+--C’est que je sais ce que vous allez dire!...
+
+La discussion, faute d’aliment neuf, allait prendre une fâcheuse allure
+lorsque tous deux brusquement furent heurtés par une affiche ambulante.
+On y lisait:
+
+ CE SOIR A 8 HEURES
+ DANS LA
+ SALLE DES NOUVELLES LUNES
+ PROMÉTHÉE DÉLIVRÉ
+ PARLERA DE
+ SON AIGLE
+
+ A huit heures et demie
+ L’Aigle, présenté, fera quelques tours.
+
+ A 9 heures
+ Une quête sera faite par le garçon en faveur de l’asile de Coclès.
+
+--Il faut voir cela, dit Coclès.
+
+--J’y vais avec vous, dit Damoclès.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Dans la salle des Nouvelles Lunes, à 8 heures précises, la foule entra.
+
+Coclès s’assit au centre gauche; Damoclès au centre droit; le reste du
+public au milieu.
+
+--Un tonnerre d’applaudissements salua l’entrée de Prométhée; il gravit
+les degrés de l’estrade, posa son aigle à côté de lui, se reprit. Dans
+la salle un frémissant silence...
+
+
+
+
+LA PÉTITION DE PRINCIPES
+
+
+--Messieurs, commença Prométhée, n’ayant point la prétention, hélas! de
+vous intéresser par ce que je vais dire, j’ai eu soin d’amener cet aigle
+avec moi. Après chaque passage ennuyeux de mon discours, il voudra bien
+nous faire quelques tours. J’ai aussi sur moi des photographies obscènes
+et des fusées volantes; aux moments les plus graves de mon discours
+j’aurai soin de distraire avec elles le public. J’ose donc espérer,
+Messieurs, quelque attention.
+
+A chaque nouveau point du discours, j’aurai l’honneur, Messieurs, de
+vous faire assister à un repas de l’aigle,--car, Messieurs, mon discours
+a trois points; (je n’ai pas cru devoir repousser cette forme qui plaît
+à mon esprit classique).--Et ceci pouvant servir d’exorde, je dirai
+maintenant, d’avance et sans fard, les deux premiers points du discours:
+
+Premier point: il faut avoir un aigle.
+
+Deuxième point: D’ailleurs, nous en avons tous un.
+
+Craignant que vous m’accusiez de parti pris, Messieurs, craignant aussi
+de nuire à la liberté de ma pensée, je n’ai préparé mon discours que
+jusque-là; le troisième point découlera naturellement des deux autres;
+j’y laisse à la passion tout son jeu.--En guise de conclusion, l’aigle,
+Messieurs, fera la quête.
+
+--Bravo! Bravo! cria Coclès.
+
+Prométhée but une gorgée d’eau. L’aigle fit, en pirouettant, trois fois
+le tour de Prométhée, puis salua. Prométhée regarda dans la salle,
+sourit à Damoclès, à Coclès, et comme aucun signe d’ennui ne se montrait
+encore, il remit à plus tard ses fusées et reprit:
+
+
+
+
+V
+
+
+--Quelque habileté rhétorique que j’y mette, je ne saurais, Messieurs,
+devant vos esprits clairvoyants, escamoter la fatale pétition de
+principes qui m’attend au début de mon discours.
+
+Messieurs, nous aurons beau faire, nous n’échapperons pas à la pétition
+de principes. Qu’est-ce qu’une pétition de principes? Messieurs, j’ose
+le dire: toute pétition de principes est une affirmation de tempérament;
+car, où les principes manquent, là s’affirme le tempérament.
+
+Quand je déclare: il faut avoir un aigle, vous pourriez tous vous
+écrier: Pourquoi?--Or, que voulez-vous que je réponde qui ne puisse se
+ramener à cette formule où s’affirme mon tempérament: Je n’aime pas les
+hommes; j’aime ce qui les dévore.
+
+Le tempérament, Messieurs, est ce qui se doit affirmer. Nouvelle
+pétition de principes, direz-vous. Mais je viens de démontrer que toute
+pétition de principes est une affirmation de tempérament; et comme je
+dis qu’il faut affirmer son tempérament, je répète: je n’aime pas
+l’homme; j’aime ce qui le dévore.--Or qui dévore l’homme?--Son aigle.
+Donc, Messieurs, il faut avoir un aigle. Je pense que voilà qui est
+suffisamment démontré.
+
+... Hélas! je vois, Messieurs, que je vous ennuie; certains bâillent. Je
+pourrais, il est vrai, placer ici quelques plaisanteries; mais vous les
+sentiriez factices; j’ai l’esprit irrémédiablement sérieux.--Je préfère
+laisser circuler quelques photographies libertines; elles feront tenir
+tranquilles ceux que mes paroles ennuient; ce qui me permettra de
+continuer.
+
+Prométhée but une gorgée d’eau. L’aigle fit en pirouettant trois fois le
+tour de Prométhée, puis salua. Prométhée reprit:
+
+
+
+
+SUITE DU DISCOURS DE PROMÉTHÉE
+
+
+Messieurs, je n’ai pas toujours connu mon aigle. C’est là ce qui me fait
+induire, par un raisonnement qui porte un nom particulier dont je ne me
+souviens plus, dans la logique, que je n’étudie d’ailleurs que depuis
+huit jours,--ce qui me fait induire, disais-je, bien que le seul aigle
+ici présent soit le mien, que, Messieurs, un aigle, vous en avez tous
+un.
+
+J’ai tu jusqu’à présent mon histoire; d’ailleurs jusqu’à présent je ne
+la comprenais pas bien. Et si je me décide à vous en parler, maintenant,
+c’est que, grâce à mon aigle, elle m’apparaît maintenant merveilleuse.
+
+
+
+
+VI
+
+
+--Messieurs, je vous l’ai dit, je n’ai pas toujours vu mon aigle. Avant
+lui j’étais inconscient et beau, heureux et nu sans le savoir. Jours
+charmants! Sur les flancs ruisselants du Caucase, heureuse et nue aussi
+la lascive Asia m’embrassait. Ensemble nous roulions dans les vallées;
+nous sentions l’air chanter, l’eau rire, les plus simples fleurs
+embaumer. Souvent nous nous couchions sous les larges ramures, parmi des
+fleurs où les essaims murmurants se frôlaient. Asia m’épousait, pleine
+de rires; puis doucement les bruissements d’essaims, de feuillages où
+celui des ruisseaux nombreux se fondait, nous invitaient au plus doux
+des sommeils. Autour de nous tout permettait, tout protégeait notre
+inhumaine solitude.--Soudain, un jour, Asia me dit: tu devrais t’occuper
+des hommes.
+
+Il me fallut d’abord les chercher.
+
+Je voulus bien m’occuper d’eux; mais c’était en avoir pitié.
+
+Ils étaient très peu éclairés; j’inventai pour eux quelques feux; et dès
+lors commença mon aigle. C’est depuis ce jour que je m’aperçois que je
+suis nu.
+
+A ces mots des applaudissements partirent de divers points de la salle.
+Brusquement Prométhée éclata en sanglots. L’aigle battit des ailes,
+roucoula. D’un geste atroce Prométhée ouvrit son gilet et tendit son
+foie douloureux à l’oiseau. Les applaudissements redoublèrent. Puis
+l’aigle fit en pirouettant trois fois le tour de Prométhée; celui-ci but
+une gorgée d’eau, se reprit et continua son discours en ces termes:
+
+
+
+
+VII
+
+
+Messieurs, ma modestie l’emportait: excusez-moi; c’est la première fois
+que je parle en public. Mais à présent l’emporte ma franchise:
+Messieurs, je me suis occupé des hommes beaucoup plus que je ne le
+disais. Messieurs, j’ai beaucoup fait pour les hommes. Messieurs, j’ai
+passionnément, éperdument et déplorablement aimé les hommes.--Et j’ai
+tant fait pour eux qu’autant dire que je les ai faits eux-mêmes; car
+auparavant qu’étaient-ils?--Ils étaient, mais n’avaient pas conscience
+d’être.--Comme un feu pour les éclairer, cette conscience, Messieurs, de
+tout mon amour pour eux je la fis.--La première conscience qu’ils
+eurent, ce fut celle de leur beauté. C’est ce qui permit la propagation
+de l’espèce. L’homme se prolongea dans sa postérité. La beauté des
+premiers se redit, égale, indifférente, et sans histoire. Cela aurait pu
+durer longtemps.--Soucieux alors, portant en moi déjà, sans le savoir,
+l’œuf de mon aigle, je voulus plus ou mieux. Cette propagation, cette
+prolongation morcelée me parut indiquer chez eux une attente--tandis
+qu’en vérité mon aigle seulement attendait. Moi je ne savais pas; cette
+attente je la croyais en l’homme; cette attente je la plaçais dans
+l’homme. D’ailleurs, ayant fait l’homme à mon image, je comprends à
+présent qu’en chaque homme quelque chose d’inéclos attendait; en chacun
+d’eux était l’œuf d’aigle... Et puis je ne sais pas; je ne peux
+expliquer cela.--Ce que je sais, c’est que, non satisfait de leur donner
+la conscience de leur être, je voulus leur donner aussi raison d’être.
+Je leur donnai le feu, la flamme et tous les arts dont une flamme est
+l’aliment. Échauffant leurs esprits, en eux je fis éclore la dévorante
+croyance au progrès. Et je me réjouissais étrangement que la santé de
+l’homme s’usât à le produire.--Non plus croyance au bien, mais malade
+espérance du mieux. La croyance au progrès, Messieurs, c’était leur
+aigle. Notre aigle est notre raison d’être, Messieurs.
+
+Le bonheur de l’homme décrut, décrut, et ce me fut égal: l’aigle était
+né. Je n’aimais plus les hommes, c’était ce qui vivait d’eux que
+j’aimais. C’en était fait pour moi d’une humanité sans histoire...
+l’histoire de l’homme, c’est l’histoire des aigles, Messieurs.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ici quelques applaudissements éclatèrent. Prométhée confus s’excusa:
+
+--Messieurs, je mentais: pardonnez-moi: cela n’a pas été si vite: non je
+n’ai pas toujours aimé les aigles: j’ai préféré l’homme longtemps; son
+bonheur lésé m’était cher, car, y ayant touché, je m’en croyais devenu
+responsable, et chaque fois que j’y pensais, au soir, triste comme un
+remords venait manger mon aigle.
+
+Il était en ce temps maigre et gris, soucieux, morose, il était laid
+comme un vautour.--Messieurs, voyez-le maintenant, et comprenez pourquoi
+je parle; pourquoi je vous assemble ici, pourquoi je vous supplie de
+m’entendre: c’est que j’ai découvert ceci: l’aigle peut devenir très
+beau.--Or chacun de vous a un aigle; je viens de bien vous l’affirmer.
+Un aigle?--Hélas! vautour peut-être!... non, non! pas de vautour,
+Messieurs!--Messieurs, il faut avoir un aigle...
+
+ * * * * *
+
+Et maintenant je touche à la grave question:--pourquoi l’aigle?... Ah!
+pourquoi?--qu’il le dise. Voici le mien. Messieurs; je vous l’apporte...
+Aigle! répondras-tu, maintenant?...
+
+Anxieux, Prométhée se tournait vers son aigle. L’aigle était immobile et
+demeura silencieux... Prométhée reprit d’une voix désolée:
+
+--Messieurs, j’ai vainement interrogé mon aigle... Aigle! parle à
+présent: tous t’écoutent... Qui t’envoie?--Pourquoi m’as-tu choisi? D’où
+viens-tu? Où vas-tu? Dis: quelle est ta nature?... (L’aigle restait
+silencieux.)--Non, rien! pas un mot! pas un cri! Je pensais qu’il allait
+vous parler, à vous autres; voilà pourquoi je l’amenais... Parlerai-je
+donc seul, ici. Tout se tait! tout se tait!--Qu’est-ce à dire!... J’ai
+vainement interrogé.
+
+Puis se tournant vers l’assemblée:
+
+--Oh! j’espérais, Messieurs, que vous alliez aimer mon aigle, que votre
+amour allait donner une raison d’être à sa beauté.--Voilà pourquoi je me
+livrais à lui, le gonflais du sang de mon âme... mais je vois que je
+suis seul à l’admirer... Oh! ne vous suffit-il pas qu’il soit beau?--ou
+me contestez-vous sa beauté?--Regardez-le du moins... moi je n’ai vécu
+pour rien d’autre--et maintenant je vous l’apporte: le voici!--Moi, je
+vivais pour lui--mais lui, pourquoi vit-il!--Aigle! que j’ai nourri de
+mon sang, de mon âme, que de tout mon amour j’ai caressé... (ici les
+sanglots interrompirent Prométhée)--devrai-je donc quitter la terre sans
+savoir pourquoi je t’aimais? ni ce que tu feras, ni ce que tu seras,
+après moi, sur la terre... sur la terre, j’ai vainement... j’ai
+vainement interrogé...
+
+La phrase s’étranglait dans sa gorge; les larmes empêchaient sa voix de
+porter.
+
+--Pardonnez-moi, Messieurs, reprit-il, un peu plus calme;--pardonnez-moi
+de vous dire des choses si graves; mais si j’en savais de plus graves,
+c’est celles-là que je dirais.
+
+En sueur, Prométhée s’épongea, but une gorgée d’eau, ajouta:
+
+
+
+
+FIN DU DISCOURS DE PROMÉTHÉE
+
+
+Ce n’est que jusqu’ici que j’ai préparé...
+
+... A ces mots il se fit un grand remous dans la salle; plusieurs qui
+s’ennuyaient trop voulaient sortir.
+
+--Messieurs, s’écria Prométhée,--je vous en supplie, demeurez; ce ne
+sera plus très long; mais le plus important reste à dire, si je ne vous
+ai pas encore persuadés... Messieurs!--de grâce... Allons! vite:
+quelques fusées; et je garde les plus riches pour la fin...
+
+--Messieurs! rasseyez-vous, par pitié; regardez: croyez-vous que
+j’économise? j’en allume six à la fois.--D’ailleurs, garçon, faites
+fermer les portes.
+
+Les fusées firent assez bon effet. Presque tous ceux qui s’étaient levés
+se rassirent.
+
+--Mais maintenant où en étais-je? reprit Prométhée.--Je comptais sur
+l’élan acquis; votre mouvement l’a rompu...
+
+--Allons, tant mieux, cria quelqu’un.
+
+--Ah! je sais... continua Prométhée--je voulais vous dire encore...
+
+(--Assez! Assez!!--cria-t-on de toutes parts.)
+
+... Qu’il vous fallait aimer votre aigle.
+
+Quelques «pourquoi» ironiques s’élevèrent.
+
+--J’entends, Messieurs, qu’on me demande «pourquoi»: je réponds: parce
+qu’alors il deviendra beau.
+
+--Mais si nous en devenons laids.
+
+--Messieurs, ce que j’apporte ici, ce ne sont pas des paroles
+d’intérêt...
+
+--On le voit bien.
+
+--Ce sont des paroles de dévouement, Messieurs, il faut se dévouer à son
+aigle... (Agitation; beaucoup se lèvent). Messieurs! ne vous levez donc
+pas: je vais faire des personnalités... Inutile de rappeler ici
+l’histoire de Coclès et de Damoclès. Vous tous ici la connaissez; eh
+bien! je le leur dis en face: le secret de leur vie est dans le
+dévouement à leur dette; toi, Coclès, à ta gifle; toi, Damoclès, à ton
+billet. Coclès, il te fallait creuser ta cicatrice et ton orbite vide, ô
+Coclès; toi, Damoclès, garder tes cinq cents francs, continuer de les
+devoir sans honte, d’en devoir plus encore, de devoir avec joie. Voilà
+votre aigle à vous; il en est d’autres; il en est de plus glorieux. Mais
+je vous dis ceci: l’aigle, de toute façon, nous dévore, vice ou vertu,
+devoir ou passion; cessez d’être quelconque, et vous n’y échapperez pas.
+Mais...
+
+(Ici la voix de Prométhée disparut presque dans le tumulte)--mais si
+vous ne repaissez pas avec amour votre aigle, il restera gris,
+misérable, invisible à tous et sournois; c’est lui qu’alors on appellera
+conscience, indigne des tourments qu’il cause; sans beauté.--Messieurs,
+il faut aimer son aigle, l’aimer pour qu’il devienne beau; car c’est
+parce qu’il sera beau que vous devez aimer votre aigle... A présent j’ai
+fini, Messieurs; mon aigle va faire la quête; Messieurs, il faut aimer
+mon aigle.--Cependant je lance quelques fusées.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Grâce à la diversion pyrotechnique, la réunion s’acheva sans trop
+d’encombre; mais Damoclès prit froid en sortant de la salle.
+
+
+
+
+LA MALADIE DE DAMOCLÈS
+
+
+
+
+I
+
+
+--Vous savez qu’il va mal, dit le garçon, revoyant Prométhée quelques
+jours après.
+
+--Qui?
+
+--Damoclès--oh! très mal:--c’est en sortant de votre conférence qu’il a
+pris cela...
+
+--Mais quoi, cela?
+
+--Les médecins hésitent;--c’est une maladie si rare... ils parlent d’un
+rétrécissement de la colonne...
+
+--De la colonne?
+
+--De la colonne.--A moins d’un salut brusque et miraculeux, le mal ne
+peut que s’aggraver. Il est très bas, je vous assure, et vous devriez
+l’aller voir.
+
+--Vous l’allez voir souvent?
+
+--Moi? Tous les jours. Il s’inquiète de Coclès; je lui porte de ses
+nouvelles.
+
+--Que n’y va-t-il lui-même?
+
+--Coclès?--Il est trop occupé. Votre discours, l’ignorez-vous? a fait
+sur lui un effet extraordinaire. Il ne parle plus que de se dévouer et
+passe tout son temps à chercher partout dans les rues une nouvelle gifle
+qui vaille quelque argent à quelque nouveau Damoclès. Il tend en vain
+son autre joue.
+
+--Prévenez le Miglionnaire.
+
+--Je le renseigne chaque jour. C’est même pour cela que je vais chaque
+jour voir Damocle.
+
+--Que n’y va-t-il lui-même?
+
+--C’est ce que je lui dis, mais il refuse. Il ne veut pas être connu.
+Damoclès guérirait pourtant s’il connaissait son bienfaiteur: je le lui
+dis, mais il persiste, veut garder son incognito--et je comprends bien
+maintenant que c’est, non Damoclès, mais bien sa maladie qui
+l’intéresse.
+
+--Vous parliez de me présenter...?
+
+--Dès maintenant, si vous voulez.
+
+Du même pas ils y allèrent.
+
+
+
+
+II
+
+
+Ne l’ayant pas connu nous-mêmes, nous nous sommes promis de ne parler
+que peu de Zeus, l’ami du garçon.
+
+Rapportons simplement ces quelques phrases.
+
+
+
+
+INTERVIEW DU MIGLIONNAIRE
+
+
+Le garçon:--N’est-ce pas que vous êtes très riche?
+
+Le Miglionnaire, à demi tourné vers Prométhée:--Je suis riche bien plus
+que l’on ne peut imaginer. Tu es à moi; il est à moi; tout est à
+moi.--Vous me croyez banquier; je suis bien autre chose. Mon action sur
+Paris est cachée, mais n’est pas moins considérable. Elle est cachée
+parce que je ne la poursuis pas. Oui, j’ai surtout l’esprit
+d’initiative. Je lance. Puis, une fois une affaire lancée, je la laisse;
+je n’y touche plus.
+
+Le Garçon:--N’est-ce pas que vos actions sont gratuites?
+
+Le Miglionnaire:--Moi seul, celui-là seul dont la fortune est infinie
+peut agir avec un désintéressement absolu; l’homme pas. De là vient mon
+amour du jeu; non pas du gain, comprenez-moi--du jeu; que pourrais-je
+gagner que je n’aie pas d’avance? Le temps même... Savez-vous quel âge
+j’ai?
+
+Prométhée et le garçon:--Monsieur paraît encore jeune.
+
+Le Miglionnaire:--Donc ne m’interrompez pas, Prométhée. Oui, j’ai la
+passion du jeu. Mon jeu c’est de prêter aux hommes.--Je prête, mais
+c’est en me jouant. Je prête, mais c’est à fonds perdus; je prête, mais
+c’est avec l’air de donner.--J’aime qu’on ne sache pas que je prête. Je
+joue, mais je cache mon jeu. J’expérimente; je joue comme un Hollandais
+sème; comme il plante un secret oignon; ce que je prête aux hommes, ce
+que je plante en l’homme, je m’amuse à ce que cela pousse; je m’amuse à
+le voir pousser. L’homme sans quoi serait si vide!--Laissez-moi vous
+narrer ma plus récente expérience. Vous m’aiderez à l’observer.
+Écoutez-moi d’abord, vous comprendrez ensuite. Vous comprendrez.
+
+Je suis descendu dans la rue, cherchant le moyen de faire souffrir
+quelqu’un du don que j’allais faire à quelque autre; de faire jouir cet
+autre du mal que j’allais faire à cet un. Une gifle et un billet de 500
+francs me suffisent. A l’un la gifle, à l’autre le billet. Est-ce clair?
+Ce qui l’est moins, c’est la façon de les donner.
+
+--Je la connais, interrompit Prométhée.
+
+--Eh quoi! vous connaissez, dit Zeus.
+
+--J’ai rencontré Damoclès et Coclès; c’est d’eux précisément que je
+viens vous parler: Damoclès vous cherche et vous appelle; il s’inquiète;
+il est malade; par pitié, montrez-vous à lui.
+
+--Monsieur, brisons là--dit Zeus--je n’ai de conseils à recevoir de
+personne.
+
+Prométhée s’en allait, mais brusquement se ravisant encore:--Monsieur,
+pardonnez-moi. Excusez une indiscrète demande. Oh! montrez-le, je vous
+en prie! J’aimerais tant le voir...
+
+--Quoi?
+
+--Votre aigle.
+
+--Mais je n’ai pas d’aigle, Monsieur.
+
+--Pas d’aigle? Il n’a pas d’aigle!! Mais...
+
+--Pas plus que dans le creux de ma main. Les aigles (et Zeus riait), les
+aigles, c’est moi qui les donne.
+
+La stupeur de Prométhée était grande.
+
+--Savez-vous ce qu’on dit? demanda le garçon au banquier.
+
+--Qu’est-ce qu’on dit?
+
+--Que vous êtes le bon Dieu!
+
+--Je me le suis laissé dire, fit l’autre,
+
+
+
+
+III
+
+
+Prométhée alla voir Damoclès; puis l’alla voir souvent. Il ne lui
+parlait pas chaque fois; mais du moins le garçon lui donnait des
+nouvelles. Un jour il emmena Coclès.
+
+Le garçon les reçut.
+
+--Eh bien! comment va-t-il? demanda Prométhée.
+
+--Mal. Très mal, répondit le garçon. Depuis trois jours le malheureux
+n’a rien pu prendre. Le sort de son billet le tourmente; il le cherche
+partout et ne le revoit nulle part: il croit qu’il l’a mangé, se purge
+et pense le trouver dans ses selles. Lorsque la raison lui revient,
+qu’il se souvient de l’aventure, c’est pour se désoler encore plus. Il
+vous en veut à vous, Coclès, parce qu’il prétend que vous compliquez sa
+dette et qu’il ne s’y reconnaît plus. La plupart du temps, il délire. La
+nuit nous sommes trois à le veiller, mais il fait des bonds sur son lit,
+qui nous empêchent de dormir.
+
+--Est-ce qu’on peut le voir? dit Coclès.
+
+--Oui, mais vous le trouverez changé. L’inquiétude le dévore. Il est
+maigri, maigri, maigri. Le reconnaîtrez-vous seulement?--Et lui, vous
+reconnaîtra-t-il?
+
+Sur la pointe des pieds ils entrèrent.
+
+
+
+
+LES DERNIERS JOURS DE DAMOCLÈS
+
+
+La chambre à coucher de Damoclès était empuantie par les remèdes. Elle
+était basse de plafond et très étroite. Elle était éclairée lugubrement
+par deux veilleuses. Dans une alcôve, sous un amas affreux de
+couvertures, on voyait confusément Damoclès s’agiter. Il s’adressait à
+quelqu’un au hasard, bien qu’il ne fût écouté de personne; sa voix était
+rauque et voilée. Pleins d’horreur, Prométhée et Coclès se regardèrent;
+Damoclès, ne les entendant pas approcher, continua, comme s’il était
+seul:
+
+--Et de ce jour-là, disait-il, il me sembla tout à la fois et que ma vie
+prenait un sens, et que je ne pouvais plus vivre! Ces cinq cents francs,
+haïs, exécrés, je croyais les devoir à tous et n’osais les donner à
+aucun--j’en aurais privé tous les autres. Je ne songeais qu’à m’en
+débarrasser--mais où?--La caisse d’épargne! c’était là grossir mon
+ennui; ma dette s’aggravait de tous les intérêts de ma dette; et l’idée
+d’autre part de laisser stagner cette somme m’était intolérable; de
+sorte que je croyais devoir faire circuler cette somme; je la portais
+toujours sur moi; régulièrement tous les huit jours je changeais le
+billet contre des pièces, les pièces contre un autre billet. On ne perd
+ni ne gagne au change; c’est une folie circulaire, simplement. Et
+s’ajoutait à cela cette torture: c’est grâce à la gifle d’un autre que
+je tiens là ces cinq cents francs!--Un jour, vous le savez, je vous
+rencontre au restaurant...
+
+--C’est de vous qu’il parle, dit le garçon.
+
+--L’aigle de Prométhée brise une devanture, crève l’œil de Coclès...
+Sauvé!! Gratuitement, fortuitement, providentiellement, vais-je glisser
+ma somme dans l’interstice de ces événements. Plus de dette! Sauvé!--Ah!
+Messieurs! quelle erreur... C’est de ce jour que j’agonise. Comment vous
+expliquer ceci? Comprendrez-vous jamais mon angoisse? Ces cinq cents
+francs, je les dois toujours et je ne les possède même plus! J’ai tenté
+lâchement de me débarrasser de ma dette, mais je ne l’ai pas acquittée.
+Dans les cauchemars de mes nuits, je me réveille en sueur, m’agenouille,
+crie à voix haute: «Seigneur! Seigneur! à qui devais-je?--Seigneur! à
+qui devais-je?» Je n’en sais rien, mais je devais.--Le devoir,
+Messieurs, c’est une chose horrible; moi, j’ai pris le parti d’en
+mourir.--Et maintenant ce qui me tourmente le plus, c’est que cette
+dette, je vous l’ai passée: à toi Coclès... Coclès! il ne t’appartient
+pas, ton œil, puisque ne m’appartenait pas la somme avec quoi je te l’ai
+donné. «Qu’as-tu donc que tu n’aies reçu», dit l’Écriture... reçu de
+qui? de qui?? de Qui??--Ma détresse est intolérable.
+
+La voix du malheureux se hachait, se mouillait, s’étranglait dans les
+hoquets, dans les sanglots et dans les larmes. Anxieux, Prométhée et
+Coclès écoutaient; ils s’étaient pris la main et tremblaient. Damoclès
+disait, paraissant les voir:
+
+--Le devoir est horrible, Messieurs..., mais combien plus horrible le
+remords d’avoir voulu se décharger d’un devoir... Comme si pouvait
+exister moins la dette, pour être endossée par un autre...--Mais ton œil
+te brûle, Coclès!--Coclès!! j’en suis sûr, il te brûle, ton œil de
+verre; arrache-le!--S’il ne te brûle pas, il devrait te brûler.--Mais il
+n’est pas à toi, ton œil... Et s’il n’est pas à toi, il est donc à ton
+frère... il est à qui? à qui?? à Qui??
+
+Le malheureux pleurait; il perdait tête et forces; parfois fixait Coclès
+et Prométhée, semblait les reconnaître et leur criait:
+
+--Mais comprenez-moi donc, par pitié! La pitié que je réclame de vous ce
+n’est pas une compresse sur mon front, un bol d’eau fraîche, une tisane;
+c’est de me comprendre. Aidez-moi donc à me comprendre, par pitié!--J’ai
+_ceci_, qui m’est venu je ne sais d’où et que je dois à qui? à qui?? à
+Qui??--et pour cesser un jour de le devoir, croyant le pouvoir, je vais
+avec _ceci_ faire des dons aux autres! Aux autres!!--à Coclès, la
+charité d’un œil!! mais il n’est pas à toi cet œil. Coclès! Coclès!!
+rends-le. Rends-le à qui? à qui? à Qui??
+
+N’y tenant plus, Coclès et Prométhée sortirent.
+
+
+
+
+IV
+
+
+--Voilà bien, dit Coclès descendant l’escalier, le sort de qui s’est
+enrichi par la souffrance d’un autre.
+
+--Mais au moins souffrez-vous? demanda Prométhée.
+
+--De mon œil parfois, dit Coclès, mais de la gifle plus guère; la
+brûlure s’en est calmée. Et je ne voudrais pas ne pas l’avoir reçue:
+elle m’a révélé ma bonté. J’en suis flatté; j’en suis fort aise. Je ne
+cesse pas de songer que ma douleur servit à mon prochain de provende et
+qu’elle lui valut cinq cents francs.
+
+--Mais ce prochain en meurt, Coclès, dit Prométhée.
+
+--Ne lui disiez-vous pas qu’il faut nourrir son aigle?--Que voulez-vous?
+Damoclès et moi, nous n’avons jamais pu nous entendre; nos points de vue
+sont diamétralement opposés.
+
+ * * * * *
+
+Prométhée prit congé de Coclès et courut chez Zeus le banquier.
+
+--Par pitié, montrez-vous! lui dit-il; ou du moins faites-vous
+connaître. Le malheureux meurt dans l’angoisse. Je comprends que vous le
+tuiez, puisque c’est pour votre plaisir; mais qu’il sache au moins Qui
+le tue--qu’il s’y repose.
+
+Le Miglionnaire répondit:--Je ne veux pas perdre mon prestige.
+
+
+
+
+V
+
+
+La fin de Damoclès fut admirable; il eut, peu avant sa dernière heure,
+de ces paroles qui arrachent des larmes aux plus impies, font dire aux
+bien pensants qu’elles étaient édifiantes. Le plus notable sentiment fut
+celui qu’expriment si bien ces mots:--J’espère au moins que ça ne l’aura
+pas privé.
+
+--Qui donc? demanda-t-on.
+
+--_Celui_, dit Damocle expirant--celui qui m’a donné... quelque chose.
+
+--Non!--c’était le bon Dieu, riposta habilement le garçon.
+
+Damoclès mourut sur cette bonne parole.
+
+
+
+
+LES FUNÉRAILLES
+
+
+Oh! disait Prométhée à Coclès, quittant la chambre mortuaire--tout cela
+est horrible! La fin de Damoclès me bouleverse. Est-il vrai que ma
+conférence soit cause de sa maladie?
+
+--Je ne puis l’affirmer, dit le garçon, mais je sais tout au moins qu’il
+fut très remué pour ce que vous disiez de votre aigle.
+
+--De notre aigle, reprit Coclès.
+
+--J’étais si convaincu, dit Prométhée.
+
+--C’est pourquoi vous le convainquîtes... votre discours était très
+vif...
+
+--Je pensais qu’on n’écoutait pas... j’insistais... si j’avais su qu’il
+écoutait...
+
+--Qu’eussiez-vous dit?
+
+--La même chose, balbutia Prométhée.
+
+--Mais alors?
+
+--Mais je ne le dirais plus à présent.
+
+--N’êtes-vous donc plus convaincu?
+
+--Damoclès l’était trop. J’ai d’autres idées sur mon aigle.
+
+--Au fait, où donc est-il?
+
+--N’ayez crainte, Coclès, j’ai l’œil sur lui.
+
+--Adieu. Moi je prends le deuil, dit Coclès. Quand nous reverrons-nous?
+
+--Mais... à l’enterrement, je suppose. J’y parlerai, dit Prométhée. J’y
+dois réparer quelque chose. Et puis je vous invite après; j’offre le
+repas mortuaire, et dans le restaurant précisément où nous avons pour la
+première fois vu Damoclès.
+
+
+
+
+VI
+
+
+A l’heure de l’enterrement, il n’y eut pas grande affluence; Damoclès
+était peu connu; sa mort passait inaperçue pour tous ceux que
+n’intéressa pas cette histoire. Prométhée, le garçon et Coclès se
+retrouvèrent au cimetière ainsi que quelques désœuvrés écouteurs de la
+conférence. Chacun regardait Prométhée; on savait qu’il allait parler;
+on se disait: «que va-t-il dire?» car on se souvenait de ce qu’il avait
+dit. L’étonnement précédait sa parole et venait de ceci qu’on ne
+reconnaissait pas Prométhée; il était gras, frais, souriant; souriant à
+ce point que sa conduite fut jugée presque peu décente quand, souriant
+toujours, il s’avança sur le bord de la tombe, puis, y tournant le dos,
+prononça ces simples paroles:
+
+
+
+
+HISTOIRE DE TITYRE
+
+
+--Messieurs, qui voulez bien m’écouter, les paroles de l’Écriture qui
+serviront de texte à mon bref discours d’aujourd’hui sont celles-ci:
+
+--_Laissez les morts ensevelir les morts._ Nous ne nous occuperons donc
+plus de Damoclès.--La dernière fois que je vous vis réunis c’était pour
+m’entendre parler de mon aigle; Damoclès en est mort; laissons les
+morts... C’est à cause de lui pourtant, ou plutôt c’est grâce à sa mort
+qu’à présent j’ai tué mon aigle...
+
+--Tué son aigle!!! s’écria chacun.
+
+--A ce propos, une anecdote... Mettons que je n’ai rien dit.
+
+
+
+
+I
+
+
+Au commencement était Tityre.
+
+Et Tityre étant seul s’ennuyait, complètement entouré de marais.--Or,
+Ménalque vint à passer, qui mit une idée dans le cerveau de Tityre, une
+graine dans le marais devant lui. Et cette idée était la graine, et
+cette graine était l’Idée. Et avec l’aide de Dieu la graine germa et
+devint une petite plante, et Tityre, soir et matin, s’agenouillant
+devant elle, remerciait Dieu de la lui avoir donnée. Et cette plante
+grandit, et comme elle était de racines puissantes, elle eut bientôt
+complètement asséché la terre autour d’elle, de sorte que Tityre eut un
+sol ferme où poser ses pieds, reposer sa tête et fortifier l’ouvrage de
+ses mains.
+
+Quand cette plante eut atteint la hauteur de Tityre, Tityre put goûter
+quelque joie à dormir étendu dans son ombre. Or cet arbuste étant un
+chêne devait énormément grandir; tellement que bientôt l’ouvrage des
+mains de Tityre ne suffit plus pour sarcler et biner la terre autour du
+chêne, pour arroser le chêne, l’émonder, l’astiquer, l’épiler,
+l’écheniller, et pour assurer en la bonne saison la récolte de ses
+fruits à la fois nombreux et divers. Il s’adjoignit donc un sarcleur, un
+bineur, un arroseur, un émondeur, un astiqueur, un épileur, un
+échenilleur et quelques garçons fruitiers. Et comme chacun devait s’en
+tenir strictement à sa spécialité, il y avait quelque chance pour que la
+besogne de chacun fût bien faite.
+
+Pour régler les paiements de chacun, Tityre eut besoin d’un comptable,
+qui partagea bientôt avec un caissier le souci de la fortune de Tityre;
+celle-ci croissait comme le chêne.
+
+Quelques conflits s’étant élevés entre l’astiqueur et l’épileur au sujet
+des limites répartitives de leurs pouvoirs, Tityre comprit la nécessité
+d’un arbitre, qui se flanqua de deux avocats pour et contre; Tityre prit
+un secrétaire pour consigner leurs jugements, et comme on ne les
+consignait que pour qu’ils pussent documenter l’avenir, il y eut un
+garde des arrêts. Du sol cependant les maisons peu à peu s’élevèrent; et
+il fallut une police des rues, des agents contre leur licence.
+
+Tityre, surchargé d’occupations, commença de tomber malade; il fit venir
+un médecin qui conseilla de prendre femme--et comme au milieu de tant de
+gens Tityre ne pouvait suffire, il fut forcé de se choisir un adjoint,
+ce qui fit qu’on le nomma maire. Dès lors il ne lui resta que trop peu
+de loisir où pouvoir pêcher à la ligne, des fenêtres de sa maison qui
+continuaient d’ouvrir continuellement sur les marais.
+
+Alors Tityre institua des jours de fête pour que son peuple pût
+s’amuser; mais comme les amusements coûtaient cher et qu’aucun d’eux
+n’avait beaucoup d’argent, pour pouvoir leur en prêter à tous, Tityre
+commença par en prélever sur chacun.
+
+Or le chêne, au milieu de la plaine (car malgré la ville, malgré
+l’effort de tant d’hommes, ce n’avait jamais pu cesser d’être la
+plaine), ce chêne, dis-je, au milieu de la plaine, n’avait aucune peine
+à être placé de telle sorte que l’un de ses côtés était à l’ombre,
+l’autre au soleil. Sous ce chêne donc, du côté de l’ombre, Tityre
+rendait la justice; du côté du soleil, il faisait ses besoins naturels.
+
+Et Tityre était heureux, car il sentait sa vie utile aux autres,
+excessivement occupée.
+
+
+
+
+II
+
+
+L’effort de l’homme est cultivable. L’activité de Tityre, encouragée,
+semblait s’accroître; son ingéniosité naturelle lui proposant d’autres
+emplois, on le vit travailler à meubler, tapisser et aménager sa
+demeure. On admira l’appropriation des tentures et la commodité de
+chaque objet. Industrieux, il excellait dans l’empirisme; il inventa
+même, pour accrocher ses éponges au mur, une petite patère acrostiche,
+qu’au bout de quatre jours il ne trouva plus commode du tout.
+
+Et Tityre, à côté de sa chambre, fit bâtir une chambre pour les intérêts
+de la nation; les deux chambres avaient même entrée, pour tâcher
+d’indiquer que les intérêts étaient les mêmes; mais, à cause de l’entrée
+commune qui donnait même air aux deux pièces, les deux cheminées ne
+pouvaient tirer ensemble, et, par les temps froids, quand on faisait du
+feu dans l’une, on faisait de la fumée dans l’autre. Les jours où il
+voulait faire du feu, Tityre prit donc l’habitude d’ouvrir sa fenêtre.
+
+Comme Tityre protégeait tout et travaillait à la propagation des
+espèces, un temps vint que les limaces se promenèrent dans les allées de
+son jardin en si grande abondance que, de peur d’en écraser une, il ne
+savait où poser pied, et finit par se résigner à moins sortir.
+
+Il fit venir une bibliothèque circulante, avec une loueuse de livres,
+chez qui il prit un abonnement. Et comme elle s’appelait Angèle il prit
+coutume d’aller tous les trois jours passer chez elle ses soirées. C’est
+ainsi que Tityre apprit la métaphysique, l’algèbre et la théodicée.
+Tityre et Angèle commencèrent de cultiver ensemble avec succès
+différents beaux-arts d’agrément, et Angèle ayant manifesté des goûts
+particuliers pour la musique, ils louèrent un piano à queue, sur lequel
+Angèle exécutait les petits airs qu’entre temps il faisait pour elle.
+
+Tityre disait à Angèle:--Tant d’occupations me tueront; je n’en puis
+plus; je sens l’usure; ces solidarités activent mes scrupules; s’ils
+augmentent, je diminue. Que faire?
+
+--Si nous partions? lui dit Angèle.
+
+--Je ne peux pas, moi: j’ai mon chêne.
+
+--Si vous le laissiez, dit Angèle.
+
+--Laisser mon chêne! y pensez-vous?
+
+--N’est-il pas assez grand bientôt pour pousser seul?
+
+--Mais c’est que j’y suis attaché.
+
+--Détachez-vous, reprit Angèle.
+
+Et peu de temps après, ayant bien éprouvé que, somme toute, les
+occupations, responsabilités et divers scrupules, non plus que le chêne,
+ne le tenaient, Tityre sourit, prit le vent, partit, enlevant la caisse
+et Angèle et vers la fin du jour descendit avec elle le boulevard qui
+mène de la Madeleine à l’Opéra.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ce soir-là l’aspect du boulevard était étrange. On sentait que quelque
+chose d’insolite, de solennel se préparait. Une foule énorme, sérieuse,
+anxieuse, se pressait, encombrant le trottoir et débordant presque sur
+la chaussée qu’à grand’peine maintenaient libre des gardes de Paris
+échelonnés. Devant les restaurants, les terrasses, disproportionnément
+élargies par le déploiement des chaises et des tables, faisaient
+l’obstruction plus complète et rendaient la circulation impossible.
+Parfois un regardeur impatient se juchait sur sa chaise un instant, le
+temps qu’on le priât d’en descendre. Évidemment tous attendaient; on
+sentait à n’en pas douter qu’entre les berges du trottoir, sur la
+chaussée protégée, allait descendre quelque chose. A grand’peine ayant
+pu trouver une table, et la louant à très haut prix, Angèle et Tityre
+s’installèrent devant deux bocks et demandèrent au garçon:
+
+--Qu’attend-on?
+
+--D’où Monsieur revient-il? dit le garçon; Monsieur ne sait-il pas qu’on
+attend Mœlibée? C’est entre cinq et six qu’il passe... et
+tenez--écoutez: il me semble déjà que l’on entend ses flûtes.
+
+Du fond du boulevard un son frêle de chalumeau s’éleva. La foule plus
+attentive encore palpita. Le son grossit, se rapprocha, s’exagéra.
+
+--Oh que c’est émouvant! dit Angèle.
+
+Le soleil déclinant envoyait ses rayons d’un bout à l’autre du
+boulevard. Et comme issu des splendeurs du couchant on vit enfin
+s’avancer Mœlibée, précédé du simple son de sa flûte. On ne distinguait
+bien d’abord que son allure, mais quand il fut plus près:
+
+--Oh! comme il est charmant! dit Angèle.
+
+Mœlibée cependant arrivé devant Tityre cessa son chant de flûte,
+brusquement s’arrêta, vit Angèle, et l’on s’aperçut qu’il était nu.
+
+--Oh! dit Angèle, penchée sur Tityre, qu’il est beau! que ses reins sont
+dispos! que ses flûtes sont adorables!
+
+Tityre était un peu gêné.
+
+--Demandez-lui donc où il va, dit Angèle.
+
+--Où allez-vous? questionna Tityre.
+
+Mœlibée répondit:--_Eo Romam._
+
+--Qu’est-ce qu’il dit? reprit Angèle.
+
+Tityre:--Vous ne comprendrez pas, chère amie.
+
+--Mais vous m’expliquerez, dit Angèle.
+
+--_Romam_, insista Mœlibée,--_urbem quam dicunt Romam_.
+
+Angèle:--Oh! que c’est délicieux, ce qu’il dit!--Qu’est-ce que cela veut
+dire?
+
+Tityre:--Mais, chère Angèle, je vous assure que cela n’est pas si
+délicieux que ça; cela veut dire tout simplement qu’il va à Rome.
+
+--Rome! dit Angèle songeuse--oh! j’aimerais tant voir Rome!
+
+Mœlibée, reprenant ses pipeaux, recommençait sa primitive mélodie. A ces
+sons Angèle exaltée se souleva, se leva, s’approcha, et comme Mœlibée
+arrondissait son bras, elle le prit, et tous deux continuant ainsi le
+boulevard s’éloignèrent, s’éperdirent, disparurent dans le définitif
+crépuscule.
+
+La foule à présent défrénée s’agitait très tumultueuse. De toutes parts
+on entendait questionner:--Qu’a-t-il dit?--Qu’a-t-il fait?--Quelle était
+cette femme? Et quand, quelques instants après, les gazettes du soir
+parurent, une féroce curiosité les enleva comme dans un cyclone; et l’on
+apprit soudain que cette femme c’était Angèle, et que ce Mœlibée était
+quelqu’un de nu qui s’en allait en Italie.
+
+--Alors, toute curiosité retombée la foule s’écoula comme une eau libre,
+désertant les grands boulevards.--Et Tityre se retrouva seul
+complètement entouré de marais.
+
+Mettons que je n’ai rien dit.
+
+ * * * * *
+
+Un rire irrépressible secoua quelques instants l’auditoire.
+
+--Messieurs, je suis heureux que mon histoire vous divertisse, dit en
+riant également Prométhée. Depuis la mort de Damoclès, j’ai trouvé le
+secret du rire.--A présent j’ai fini, Messieurs; laissons les morts
+ensevelir les morts et allons vite déjeuner.
+
+Il prit le garçon par un bras, Coclès par l’autre; tous sortirent du
+cimetière. Passé les portes, le reste de l’assemblée se dispersa.
+
+ * * * * *
+
+--Pardonnez-moi, dit Coclès,--votre récit était charmant et vous nous
+avez bien diverti... mais je ne saisis pas le rapport...
+
+--S’il y en eût eu plus, vous n’eussiez pas tant ri, dit Prométhée; ne
+cherchez pas à tout cela trop grand sens;--je voulais surtout vous
+distraire, et suis heureux d’y être parvenu; vous devais-je cela? Je
+vous avais tant ennuyés l’autre fois.
+
+Ils regagnèrent les boulevards,
+
+--Où allons-nous? dit le garçon.
+
+--A votre restaurant, si vous le voulez bien, en souvenir de notre
+première rencontre.
+
+--Vous le passez, dit le garçon.
+
+--Je ne reconnais pas la devanture.
+
+--C’est qu’elle est toute neuve, à présent.
+
+--J’oubliais que mon aigle... Soyez tranquilles: il ne recommencera
+plus.
+
+--C’est donc vrai, dit Coclès, ce que vous disiez?
+
+--Quoi?
+
+--Que vous l’avez tué?
+
+--Et que nous allons le manger... En doutez-vous? dit Prométhée: vous ne
+m’avez donc pas regardé? De son temps est-ce que j’osais rire?
+N’étais-je pas maigre affreusement?
+
+--Assurément.
+
+--Il me mangeait depuis assez longtemps; j’ai trouvé que c’était mon
+tour.
+
+A table! Allons! à table, Messieurs!--Garçon... ne servez pas: en
+dernier souvenir de lui, prenez la place de Damocle.
+
+ * * * * *
+
+Le repas fut plus gai qu’il n’est permis ici de le redire, et l’aigle
+fut trouvé délicieux.
+
+--Il n’aura donc servi à rien? demanda-t-on.
+
+--Ne dites donc pas cela, Coclès!--sa chair nous a nourris.--Quand je
+l’interrogeais, il ne répondait rien... Mais je le mange sans rancune:
+s’il m’eût fait moins souffrir il eût été moins gras; moins gras il eût
+été moins délectable.
+
+--De sa beauté d’hier que reste-t-il?
+
+--J’en ai gardé toutes les plumes.
+
+ * * * * *
+
+_C’est avec l’une d’elles que j’écris ce petit livre; puissiez-vous,
+rare ami, ne pas le trouver trop mauvais._
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+POUR TACHER DE FAIRE CROIRE AU LECTEUR QUE SI CE LIVRE EST TEL CE N’EST
+PAS LA FAUTE DE L’AUTEUR
+
+ On n’écrit pas les livres qu’on veut.
+
+ Journal des Goncourt.
+
+
+_L’histoire de Léda avait fait tant de bruit, couvert Tyndare de tant de
+gloire, que Minos ne s’inquiétait pas trop d’entendre Pasiphaë lui dire:
+«Que veux-tu? Moi, je n’aime pas les hommes.»_
+
+_Mais plus tard: «C’est assez vexant, (et ça n’a pas été facile!)
+j’espérais qu’un dieu s’y cachait.--Si Zeus s’en fût mêlé, j’eusse
+accouché d’un Dioscure; grâce à cet animal, je n’ai mis au monde qu’un
+veau.»_
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ CHRONIQUE DE LA MORALITÉ PRIVÉE 13
+ Histoire du garçon et du Miglionnaire 17
+ Histoire de Damoclès 29
+ Histoire de Coclès 39
+ Prométhée parle 47
+ Histoire de l’aigle 53
+
+ LA DÉTENTION DE PROMÉTHÉE 59
+ Il faut qu’il croisse et que je diminue 67
+ Chapitre pour faire attendre le suivant 75
+ La pétition de principes 79
+ Suite du discours de Prométhée 85
+ Fin du discours de Prométhée 99
+
+ LA MALADIE DE DAMOCLÈS 105
+ Interview du Miglionnaire 111
+ Les derniers jours de Damoclès 119
+ Les funérailles 129
+ Histoire de Tityre 135
+ Épilogue 155
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ LE 15 DÉCEMBRE 1925
+ PAR EMMANUEL GREVIN
+ A LAGNY-SUR-MARNE
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78236 ***
diff --git a/78236-h/78236-h.htm b/78236-h/78236-h.htm
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+ <title>Le Prométhée mal enchaîné | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78236 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">ANDRÉ GIDE</p>
+
+<h1>LE PROMÉTHÉE<br>
+MAL ENCHAINÉ</h1>
+
+<p class="c xsmall">NOUVELLE ÉDITION</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+<span class="b">Librairie Gallimard</span><br>
+ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br>
+3, rue de Grenelle (<small>VI</small><sup>e</sup>)</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">ŒUVRES DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<p class="cc">DIVERS</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">LES CAHIERS D’ANDRÉ WALTER</span> (<span class="i">épuisé</span>).</li>
+<li><span class="xsmall">LES POÉSIES D’ANDRÉ WALTER</span> (<span class="i">épuisé</span>).</li>
+<li><span class="xsmall">LE RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE</span> (N. R. F.).</li>
+<li><span class="xsmall">LE VOYAGE D’URIEN</span> (<span class="i">épuisé</span>).</li>
+<li><span class="xsmall">SOUVENIRS DE LA COUR D’ASSISES</span> (N. R. F.).</li>
+<li><span class="xsmall">LES NOURRITURES TERRESTRES</span> (N. R. F.).</li>
+<li><span class="xsmall">AMYNTAS</span> (N. R. F.).</li>
+<li><span class="xsmall">CORYDON</span> (N. R. F.).</li>
+</ul>
+<p class="cc">RÉCITS</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">L’IMMORALISTE</span> (<span class="i">Mercure de France</span>).</li>
+<li><span class="xsmall">LA PORTE ÉTROITE</span> (<span class="i">Mercure de France</span>).</li>
+<li><span class="xsmall">ISABELLE</span> (N. R. F.).</li>
+<li><span class="xsmall">LA SYMPHONIE PASTORALE</span> (N. R. F.).</li>
+</ul>
+<p class="cc">ROMAN</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">LES FAUX-MONNAYEURS</span> (N. R. F.).</li>
+</ul>
+<p class="cc">SOTIES</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">PALUDES</span> (N. R. F.).</li>
+<li><span class="xsmall">LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAÎNÉ</span> (N. R. F.).</li>
+<li><span class="xsmall">LES CAVES DU VATICAN</span> (N. R. F.).</li>
+</ul>
+<p class="cc">CRITIQUE</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">PRÉTEXTES</span> (<span class="i">Mercure de France</span>).</li>
+<li><span class="xsmall">NOUVEAUX PRÉTEXTES</span> (<span class="i">Mercure de France</span>).</li>
+<li><span class="xsmall">DOSTOÏEVSKY</span> (Plon et Nourrit).</li>
+<li><span class="xsmall">INCIDENCES</span> (N. R. F.).</li>
+</ul>
+<p class="cc">THÉATRE</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">SAÜL</span> (N. R. F.).</li>
+<li><span class="xsmall">LE ROI CANDAULE</span> (<span class="i">épuisé</span>).</li>
+</ul>
+<p class="cc">TRADUCTIONS</p>
+
+<ul>
+<li><span class="xsmall">RABINDRANATH TAGORE</span> : <span class="xsmall">L’OFFRANDE LYRIQUE</span> (N. R. F.).</li>
+<li>    »     »     : <span class="xsmall">AMAL ET LA LETTRE DU ROI</span> (N. R. F.)</li>
+<li><span class="xsmall">JOSEPH CONRAD</span> : <span class="xsmall">TYPHON</span> (N. R. F.).</li>
+<li><span class="xsmall">SHAKESPEARE</span> : <span class="xsmall">ANTOINE ET CLÉOPATRE</span> (N. R. F.).</li>
+<li><span class="xsmall">WILLIAM BLAKE</span> : <span class="xsmall">LE MARIAGE DU CIEL ET DE L’ENFER</span> (<span class="i">Aveline</span>).</li>
+</ul>
+<p class="cc">MORCEAUX CHOISIS (N. R. F.).</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="noindent top4em narrow"><span class="xsmall">LA PRÉSENTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A</span>
+550 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR PAPIER VAN GELDER</span>,
+<span class="xsmall">SOUS COUVERTURE BLEUE</span>, <span class="xsmall">DONT</span> 500 <span class="xsmall">NUMÉROTÉS
+DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 500 <span class="xsmall">ET</span> 50 <span class="xsmall">HORS COMMERCE NUMÉROTÉS
+DE I A L</span>.</p>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">LA PREMIÈRE ÉDITION DE CET OUVRAGE
+A PARU EN</span> 1899.</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="xsmall">TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION
+RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA
+RUSSIE</span>. <span class="xsmall">COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD</span> 1925.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em i large">A<br>
+PAUL ALBERT LAURENS</p>
+
+
+<p class="i">Je te dédie ce livre, cher ami, parce que
+tu voulus bien le louer.</p>
+
+<p class="i">Quelques rares pareils à toi puissent-ils,
+en cette gerbe de folle ivraie, trouver,
+comme tu fis, du bon grain.</p>
+
+<p class="sign i">A. G.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="top4em">Au mois de mai 189…, deux heures
+après-midi, on vit ceci qui put paraître
+étrange :</p>
+
+<p>Sur le boulevard qui mène de la Madeleine
+à l’Opéra, un monsieur gras, entre
+deux âges, et que rien ne signalait d’ailleurs
+que sa peu commune corpulence,
+fut abordé par un monsieur maigre, qui,
+souriant, et sans songer à mal croyons-nous,
+remit au premier un mouchoir que
+celui-ci venait de laisser tomber. Le monsieur
+corpulent remercia sans phrases et
+allait continuer sa route quand, se ravisant,
+il se pencha vers le maigre et dut
+lui demander un renseignement, que
+celui-ci dut lui donner, car sortant aussitôt
+de sa poche une encre portative et
+des plumes le monsieur gras les tendit
+sans plus de façons au monsieur maigre,
+ainsi qu’une enveloppe qu’il tenait jusqu’alors
+à la main. Et ceux qui passaient
+purent voir l’homme maigre y écrire aussitôt
+une adresse. — Mais ici commence
+l’étrangeté de l’histoire, qu’aucun journal
+pourtant ne consigna : le monsieur
+maigre, après avoir rendu la plume et
+l’enveloppe, n’avait pas eu le temps de
+sourire un adieu, que le monsieur gras,
+en guise de remercîment, lui colla brusquement
+sa main sur la joue ; puis sauta
+dans un fiacre et disparut, avant qu’aucun
+des spectateurs attirés (j’en étais), revenu
+de sa surprise, n’ait eu l’idée de l’arrêter.</p>
+
+<p>J’ai su depuis que c’était Zeus, le banquier.</p>
+
+<p>Le monsieur maigre, visiblement gêné
+par l’attention que lui prodiguait le public,
+affirmait qu’il avait à peine senti la
+gifle, bien que le sang sortît de ses narines
+et de sa lèvre déchirée. Il suppliait
+qu’on voulût bien le laisser tranquille, et
+devant son insistance les promeneurs
+finirent par s’écarter. Le lecteur nous permettra
+donc de ne pas nous occuper plus,
+à présent, de quelqu’un qu’il reverra suffisamment
+dans la suite.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="p1">CHRONIQUE
+DE LA MORALITÉ PRIVÉE</h2>
+
+
+
+
+<p class="h3">I</p>
+
+
+<p>Je ne parlerai pas de la moralité publique,
+parce qu’il n’y en a pas. Mais à
+ce propos une anecdote :</p>
+
+<p>Quand, du haut du Caucase, Prométhée
+eut bien éprouvé que les chaînes,
+tenons, camisoles, parapets et autres
+scrupules, somme toute, l’ankylosaient,
+pour changer de pose il se souleva du côté
+gauche, étira son bras droit et, entre
+quatre et cinq heures d’automne, descendit
+le boulevard qui mène de la Madeleine
+à l’Opéra.</p>
+
+<p>Diverses célébrités parisiennes passèrent
+à l’envi devant ses yeux. Où vont-ils ?
+se demandait Prométhée, et s’attablant
+à un café devant un bock il
+demanda : « Garçon ? où vont-ils ? »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c1">HISTOIRE DU GARÇON
+ET DU MIGLIONNAIRE</h3>
+
+
+<p>Si Monsieur les voyait repasser comme
+moi tous les jours, dit le garçon, il pourrait
+tout aussi bien demander d’où ils
+viennent. Ça doit être tout un puisqu’ils
+repassent tous les jours. Je me dis : puisqu’ils
+repassent c’est qu’ils n’ont pas
+trouvé. J’attends maintenant que Monsieur
+me demande : Que cherchent-ils,
+parce que Monsieur va voir ce que je vais
+lui répondre.</p>
+
+<p>Alors Prométhée demanda :</p>
+
+<p>— Que cherchent-ils ?</p>
+
+<p>Le garçon reprit :</p>
+
+<p>— Puisqu’ils n’y restent pas, ça n’est
+donc pas le bonheur. Monsieur me croira
+s’il veut, et, s’approchant, il dit plus bas : — Ce
+qu’ils cherchent, c’est leur personnalité.
+Monsieur n’est pas d’ici ?</p>
+
+<p>— Non, dit Prométhée.</p>
+
+<p>— Au reste, ça se voit, dit le garçon ;
+oui : personnalité ; ce que nous appelons
+ici, idiosyncrasie. Ainsi moi (un exemple),
+tel que vous me voyez, vous jureriez
+que je suis garçon de café. Eh bien ! Monsieur,
+non ; c’est par goût. Vous me croirez
+si vous voulez : j’ai une vie intime : j’observe.
+Les personnalités, il n’y a que cela
+d’intéressant ; et puis les relations entre
+personnalités. C’est très bien arrangé, ici,
+le restaurant ; par tables de trois ; je vous
+expliquerai le maniement tout à l’heure.
+Vous allez bientôt dîner, n’est-ce pas ? on
+vous présentera…</p>
+
+<p>Prométhée était un peu fatigué. Le
+garçon reprit :</p>
+
+<p>— Des tables de trois, oui, c’est ce
+que j’ai trouvé de plus commode. Trois
+messieurs arrivent ; on les présente
+(quand ils le demandent, naturellement)
+parce qu’à mon restaurant, avant de dîner
+on doit dire son nom ; et puis ce qu’on
+fait ; tant pis si on se trompe. Alors on
+s’assied ; (pas moi) on cause (pas moi
+non plus) — mais je mets en relation ;
+j’écoute ; je scrute ; je dirige la conversation.
+A la fin du dîner je connais trois
+êtres intimes, trois personnalités ! Eux,
+pas. Moi, vous comprenez, j’écoute, je
+relate ; eux subissent la relation. — Vous
+me demanderez : qu’est-ce que tout cela
+me rapporte ? Oh ! rien du tout. Mon goût
+à moi, c’est de créer des relations… Oh !
+pas pour moi… c’est là comme qui dirait
+une action absolument gratuite.</p>
+
+<p>Prométhée paraissait un peu fatigué.
+Le garçon reprit :</p>
+
+<p>— Une action gratuite ! ça ne vous dit
+rien, à vous ? Moi ça me paraît extraordinaire.
+J’ai longtemps pensé que c’était là
+ce qui distinguait l’homme des animaux :
+une action gratuite. J’appelais l’homme :
+l’animal capable d’une action gratuite. Et
+puis après j’ai pensé le contraire : que
+c’était le seul être incapable d’agir gratuitement.
+Gratuitement ! songez donc :
+sans raison — oui, je vous entends — mettons :
+sans motif ; incapable ! Alors
+ça a commencé à m’embêter. Je me
+disais : pourquoi fait-il ci ? pourquoi fait-il
+ça ?… Ça n’est pas pourtant que je
+sois déterministe… Mais, à ce propos,
+une anecdote :</p>
+
+<p>J’ai un ami, Monsieur, vous ne le croiriez
+pas, qui est Miglionnaire. Il est intelligent
+aussi. Il s’est dit : une action gratuite ?
+comment faire ? Et comprenez
+qu’il ne faut pas entendre là une action
+qui ne rapporte rien, car sans cela… Non,
+mais gratuit : un acte qui n’est motivé
+par rien. Comprenez-vous ? intérêt, passion,
+rien. L’acte désintéressé ; né de
+lui ; l’acte aussi sans but ; donc sans
+maître ; l’acte libre ; l’Acte autochtone ?</p>
+
+<p>— Hein ? fit Prométhée.</p>
+
+<p>— Suivez-moi bien, dit le garçon. Mon
+ami descend, le matin, avec, sur lui, un
+billet de 500 francs dans une enveloppe
+et une gifle prête dans sa main.</p>
+
+<p>Il s’agit de trouver quelqu’un sans le
+choisir. Donc, dans la rue, il laisse tomber
+son mouchoir, et, à celui qui le
+ramasse (débonnaire puisqu’il a ramassé),
+le Miglionnaire :</p>
+
+<p>— Pardon, Monsieur, vous ne connaîtriez
+pas quelqu’un ?</p>
+
+<p>L’autre : — Si plusieurs.</p>
+
+<p>Le Miglionnaire : — Alors, Monsieur,
+vous aurez je pense l’obligeance d’écrire
+son nom sur cette enveloppe ; voici des
+plumes, de l’encre, du crayon…</p>
+
+<p>L’autre écrit comme un débonnaire,
+puis : — Maintenant m’expliquerez-vous,
+Monsieur…?</p>
+
+<p>Le Miglionnaire répond : — C’est par
+principe ; puis (j’ai oublié de dire qu’il est
+très fort) lui colle sur la joue le soufflet
+qu’il avait en main ; puis hèle un fiacre et
+disparaît.</p>
+
+<p>Comprenez-vous ? deux actions gratuites
+d’un seul coup : ce billet de 500
+francs à une adresse pas choisie par lui,
+et une gifle à quelqu’un qui s’est choisi
+tout seul, pour lui ramasser son mouchoir. — Non !
+mais est-ce assez gratuit ? Et la
+relation ! Je parie que vous ne scrutez pas
+assez la relation. Car, parce que l’acte est
+gratuit, il est ce que nous appelons ici :
+réversible. Un qui a reçu 500 francs pour
+un soufflet, l’autre qui a reçu un soufflet
+pour 500 francs… et puis on ne sait plus…
+on s’y perd. — Songez-donc ! une action
+gratuite ! il n’y a rien de plus démoralisant. — Mais
+Monsieur commence à
+avoir faim ; je demande pardon à Monsieur ;
+on se laisse aller à causer… Monsieur
+va bien vouloir me dire son nom, — pour
+présenter…</p>
+
+<p>— Prométhée, dit Prométhée simplement.</p>
+
+<p>— Prométhée ! Je disais bien que Monsieur
+ne devait pas être d’ici… et Monsieur
+fait ?</p>
+
+<p>— Rien, dit Prométhée.</p>
+
+<p>— Oh ! non. Non, dit le garçon avec un
+doux sourire. — Rien qu’à voir Monsieur,
+on voit bien qu’il a fait quelque chose.</p>
+
+<p>— Il y a si longtemps, balbutia Prométhée.</p>
+
+<p>— Tant pis, tant pis, reprit le garçon.
+D’ailleurs, que Monsieur se rassure ; dans
+les présentations, je dis bien les noms,
+quand on veut ; mais ce qu’on fait,
+jamais. — Voyons, voyons : — Monsieur
+faisait…</p>
+
+<p>— Des allumettes, murmura Prométhée
+rougissant.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Alors il y eut un silence un peu pénible,
+le garçon comprenant qu’il avait eu tort
+d’insister, et Prométhée qu’il avait eu
+tort de répondre. D’un ton consolateur :</p>
+
+<p>— Enfin ! Monsieur n’en fait plus…
+reprit le garçon. Mais alors, quoi ? Il
+faut pourtant bien que j’inscrive quelque
+chose, je ne peux pas mettre comme ça :
+Prométhée, tout court. Monsieur a bien
+une petite profession, une spécialité…
+Enfin, qu’est-ce que Monsieur sait faire ?</p>
+
+<p>— Rien, recommença Prométhée.</p>
+
+<p>— Alors mettons : homme de lettres.
+Maintenant, si Monsieur veut bien rentrer
+dans la salle ; je ne peux pas servir
+dehors. Et il cria : — Une table de
+trois ! une !…</p>
+
+<p>Par deux portes deux messieurs entrèrent.
+On les vit donner leur nom au
+garçon ; mais, la présentation n’ayant pas
+été réclamée, sans plus tarder tous deux
+s’assirent.</p>
+
+<p>Et quand ils furent assis :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">II</p>
+
+
+<p>Messieurs, dit l’un — si je suis venu
+dans ce restaurant, attendu qu’on y
+mange fort mal, c’est uniquement afin de
+pouvoir causer. J’ai l’horreur des repas
+solitaires, et le système des tables de trois
+m’agrée, car à deux l’on pourrait s’y disputer…
+Mais vous avez l’air taciturne ?</p>
+
+<p>— C’est malgré moi, dit Prométhée.</p>
+
+<p>— Je continue ?</p>
+
+<p>— Je vous en prie.</p>
+
+<p>— J’estime donc que, pendant une
+heure de repas, trois inconnus ont le
+temps de se faire connaître, — en ne mangeant
+pas trop, — ici c’est facile ; en parlant
+peu ; et en évitant les points communs ;
+je veux dire en ne racontant que ce qui
+leur est strictement individuel. Je ne prétends
+pas que cette conversation soit indispensable,
+mais, si elle ne nous plaît pas,
+attendu qu’on y mange fort mal, qu’êtes-vous
+venu faire dans ce restaurant ?</p>
+
+<p>Prométhée était très fatigué ; le garçon,
+se penchant vers lui, dit tout bas :</p>
+
+<p>— C’est Coclès. Celui qui va parler,
+c’est Damoclès.</p>
+
+<p>Damoclès dit :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c2">HISTOIRE DE DAMOCLÈS</h3>
+
+
+<p>Monsieur, vous m’eussiez dit cela il y
+a un mois, que je n’eusse exactement
+rien pu répondre ; mais, d’après ce qui
+m’est advenu le mois passé, plus rien de
+ce que je pensais avant ne subsiste. Je
+ne dirais donc pas mes anciennes pensées
+si leur connaissance ne devait servir à
+vous faire comprendre ce par quoi mes
+nouvelles en diffèrent. Or, Messieurs,
+depuis trente jours, je sens que je suis un
+être original, unique, répondant à une
+vraiment singulière destinée. Donc, Messieurs,
+induisez qu’avant je sentais précisément
+le contraire. Je menais une vie
+parfaitement ordinaire et me faisais un
+devoir de cette formule : ressembler au
+plus commun des hommes. Maintenant
+je reconnais certes qu’un homme commun
+ne saurait exister, et j’affirme que c’est
+une vaine ambition que de tâcher de ressembler
+à tout le monde, puisque tout le
+monde est composé de chacun et que
+chacun ne ressemble à personne. N’importe ;
+je m’ingéniais ; je faisais de la
+statistique ; je supputais le juste milieu — sans
+comprendre que les extrêmes se
+touchent, que qui se couche très tard
+rencontre qui se lève très tôt, et que qui
+choisit pour siéger le juste milieu, risque
+de s’asseoir entre deux chaises.</p>
+
+<p>Je me couchais chaque jour à dix
+heures. Je dormais huit heures et demie.
+J’avais soin en chacun de mes
+actes d’imiter toujours le plus grand
+nombre, et pour chacune de mes pensées
+d’adopter l’opinion la plus commune. Je
+me dispenserai donc d’insister.</p>
+
+<p>Mais voici que m’advint un matin une
+aventure personnelle. L’importance de
+cela dans la vie d’un homme posé ne se
+pourra comprendre que par la suite.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">III</p>
+
+
+<p>Donc figurez-vous qu’un matin je reçus
+une lettre. — Messieurs, je vois à l’absence
+de votre étonnement que je vous raconte
+mal mon histoire. J’aurais dû vous dire
+d’abord que, de lettres, je n’en attendais
+point. De lettres, j’en reçois trois par
+an : une de mon propriétaire pour réclamer
+le terme ; une de mon banquier
+pour m’indiquer que je suis en mesure
+de le faire ; une, au premier janvier…, je
+ne peux pas vous dire de qui. L’adresse
+était d’une écriture inconnue. Le manque
+complet de caractère qu’elle m’a révélé
+dans la suite par l’entremise des graphologues
+consultés ne m’a permis de rien apprendre.
+Ils n’y trouvèrent d’autre indice
+que celui d’une grande bonté ; encore certains
+y virent-ils plutôt de la faiblesse. Ils
+ne purent rien préciser. L’écriture… je ne
+parle, remarquez bien, que de celle de
+l’enveloppe ; car dans l’enveloppe il n’y
+en avait point ; oui, point — pas une
+ligne, pas un mot. Dans l’enveloppe il n’y
+avait rien qu’un billet de cinq cents francs.</p>
+
+<p>J’allais prendre mon chocolat ; mais
+mon étonnement fut si grand que je le
+laissai refroidir. Je cherchais… Personne
+ne me devait rien. J’ai des revenus fixes,
+Messieurs, et mes petites économies de
+chaque an compensent à peu près la
+baisse régulière de la rente. Je n’attendais
+rien, je l’ai dit. Je n’ai jamais rien
+demandé. L’habitude de ma très régulière
+existence m’empêchait même de rien
+souhaiter. Je réfléchis beaucoup, d’après
+la meilleure méthode : <i lang="la" xml:lang="la">Cur, unde, quo,
+qua ?</i> — D’où, pour où, par où, pourquoi ?
+Et ce billet n’était réponse à rien, puisque
+j’interrogeais pour la première fois.</p>
+
+<p>Je pensai : c’est sans doute une erreur ;
+je vais pouvoir la réparer. A quelque
+autre de même nom était destinée cette
+somme. Je cherchai donc dans le Bottin
+un homonyme, qui peut-être attendait
+déjà. Mais mon nom n’est plus très porté ;
+je vis, en feuilletant l’énorme livre, qu’il
+ne désignait plus que moi seul. Je pensai,
+par la suscription de l’enveloppe,
+arriver à un résultat meilleur, et retrouver
+l’expéditeur à défaut du destinataire.
+C’est alors que j’eus recours aux graphologues.
+Mais rien — non, ils ne purent
+rien me dire ; je ne parvins à rien qu’à
+grossir encore mon ennui. Ces cinq cents
+francs chaque jour plus me pèsent ; je
+voudrais m’en débarrasser et je ne sais
+pas comment faire. Car enfin… Ou si
+quelqu’un me les a donnés sans erreur,
+au moins mérite-t-il une reconnaissance.
+Reconnaissant, je voudrais l’être, — mais
+je ne sais pas envers qui.</p>
+
+<p>Dans l’espoir d’un nouveau hasard qui
+me tirerait de ma peine, je porte sur moi
+le billet. Ni jour ni nuit je ne le quitte.
+J’y suis acquis. — Avant j’étais banal
+mais libre. A présent j’appartiens à lui.
+Cette aventure me détermine ; j’étais
+quelconque, je suis quelqu’un.</p>
+
+<p>Depuis cette aventure, je me dérange ;
+je cherche à qui pouvoir causer, et si,
+très souvent, pour manger, c’est à ce
+restaurant que je m’attable, c’est que, par
+ces tables de trois, des deux compagnons
+proposés, j’espère un jour en trouver un
+qui reconnaîtra l’écriture de l’enveloppe
+que voici…</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Damoclès tira
+de sa poitrine un soupir et de sa redingote
+une enveloppe jaune et salie. Son
+nom s’y étalait en toutes lettres, écrit
+d’une médiocre écriture. Alors il se passa
+ce fait étrange : Coclès, qui jusqu’alors
+était demeuré silencieux, continua de
+l’être, — mais brusquement leva sur Damoclès
+une main que le garçon n’eut que
+le temps d’arrêter au vol. Coclès put
+donc se ressaisir et dire tristement ces
+paroles, qui ne furent comprises que
+plus tard :</p>
+
+<p>— Au reste, cela vaut mieux, car si
+je vous avais rendu la gifle vous eussiez
+cru devoir me rendre ce billet, et… il
+ne m’appartient pas. — Puis, comme
+Damoclès semblait attendre quelque explication
+de son geste : — C’est moi, ajouta-t-il
+en désignant l’enveloppe, qui écrivis
+ci-dessus votre adresse.</p>
+
+<p>— Mais comment saviez-vous mon
+nom, dit Damoclès, qui voulait prendre
+mal l’aventure.</p>
+
+<p>— Fortuitement — dit doucement
+Coclès : — d’ailleurs cela n’a pas grande
+importance en cette histoire. La mienne
+est plus curieuse encore que la vôtre ;
+souffrez que je la dise en quelques mots :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c3">HISTOIRE DE COCLÈS</h3>
+
+
+<p>Je n’ai pas grandes relations sur la
+terre ; et même, avant ce que je vais
+vous raconter, je ne m’en savais pas encore.
+Je ne sais qui m’a mis au monde et
+j’ai longtemps cherché quelque raison de
+continuer à ma vie. Je suis descendu
+dans la rue, quêtant une détermination
+du dehors. Je pensais que d’un premier
+apport devait dépendre ma destinée ;
+car je ne me suis pas fait moi-même,
+trop naturellement bon pour cela. Un
+premier acte, je le savais, allait me
+motiver l’existence. Naturellement bon,
+je l’ai dit, cet acte fut de ramasser à terre
+un mouchoir. Celui qui le laissait tomber
+n’avait pu s’écarter que de trois pas encore ;
+moi, courant après lui, le lui
+remis. Il le prit sans paraître surpris ;
+non — la surprise fut la mienne quand
+je le vis me tendre une enveloppe, celle-là
+même que voici. — Veuillez, dit-il en
+souriant, écrire ci-dessus une adresse. — Laquelle ?
+dis-je. — Celle, reprit-il, de
+quelqu’un. — Ce disant il approcha de
+moi tout ce qu’il fallait pour écrire. — Mon
+désir n’étant point de me soustraire
+à une motivation extérieure, je me soumis.
+Mais, je vous l’ai bien dit, je n’ai
+pas grandes relations sur la terre. Le
+nom que j’inscrivis, et qui vint je ne sais
+comment dans ma tête, était pour moi
+celui d’un inconnu. Puis, ceci fait, je
+le saluai, me croyant quitte, et j’allais
+m’écarter enfin, lorsque je reçus sur la
+joue un épouvantable soufflet.</p>
+
+<p>L’étonnement qu’il me causa ne me
+permit point de voir ce que devenait mon
+gifleur. Quand je revins à moi, j’étais
+entouré d’une foule. Tous parlaient. Certains
+s’étant saisis de moi me voulaient
+emporter jusqu’à la pharmacie voisine.
+Je ne pus m’arracher de leurs soins qu’en
+affirmant que je n’avais aucun mal, bien
+que mon nez saignât et que je souffrisse
+cruellement de la mâchoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La tuméfaction de ma joue me retint
+huit jours à la chambre.</p>
+
+<p>Je les passai à méditer :</p>
+
+<p>Pourquoi m’a-t-il donné cette gifle ?</p>
+
+<p>Sans doute ce sera par erreur. Pourquoi
+m’en voudrait-il ?</p>
+
+<p>Je n’ai fait de mal à personne ; personne
+ne m’en peut souhaiter ; le mal
+est quelque chose qu’on rend.</p>
+
+<p>Et si ce n’est pas par erreur — pensai-je,
+car pour la première fois je pensais.
+Si ce soufflet m’était bien destiné ! D’ailleurs
+j’ajoutais : Eh ! qu’importe ! par
+erreur ou non je l’ai reçu, ce soufflet,
+et… et le rendrai-je ? — Je vous l’ai dit,
+j’ai le naturel bon ; et puis une chose me
+gêne : celui qui m’a giflé était plus fort
+que moi.</p>
+
+<p>Quand ma joue fut calmée et que je
+pus enfin sortir, je recherchai bien mon
+gifleur ; oui, mais ce fut pour l’éviter.
+D’ailleurs je ne le rencontrai point, et
+si je l’évitai, ce fut sans le savoir.</p>
+
+<p>Mais — et ce disant il s’inclinait vers
+Prométhée. Voyez comme aujourd’hui
+tout s’enchaîne, tout se complique au lieu
+de s’expliquer : — J’apprends que, grâce
+à mon soufflet, Monsieur a reçu cinq
+cents francs…</p>
+
+<p>— Ah ! mais permettez ! dit Damoclès.</p>
+
+<p>— Je suis Coclès, Monsieur, dit-il saluant
+Damoclès ; — Coclès ! et je vous dis
+mon nom, Damocle, certain que vous
+serez heureux de savoir à qui vous devez
+votre aubaine…</p>
+
+<p>— Mais…</p>
+
+<p>— Oui. — Je sais : ne disons pas : à qui ;
+disons : à la souffrance de qui… Car
+sachez et n’oubliez pas que votre gain
+prenait sur ma misère…</p>
+
+<p>— Mais…</p>
+
+<p>— N’ergotez pas, je vous en prie.
+Entre votre gain et ma peine il y a une
+relation ; je ne sais pas laquelle, — mais
+il y a une relation…</p>
+
+<p>— Mais, Monsieur…</p>
+
+<p>— Ne m’appelez pas Monsieur.</p>
+
+<p>— Mais, cher Coclès.</p>
+
+<p>— Dites-moi : Cocle — simplement…</p>
+
+<p>— Mais encore une fois, mon bon
+Cocle…</p>
+
+<p>— Non, Monsieur — non, Damocle — et
+vous aurez beau dire, car je porte à la
+joue la marque du soufflet encore… c’est
+une cicatrice que je vais aussitôt vous
+montrer.</p>
+
+<p>— La conversation devenait désagréablement
+personnelle. C’est ici que le tact
+du garçon se fit jour.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">IV</p>
+
+
+<p>Par une habile manœuvre, — simplement
+en renversant une assiette pleine
+sur Prométhée, il détourna vers celui-ci
+l’attention brusque des deux autres. Prométhée
+ne put retenir une exclamation,
+et sa voix après celle des autres parut
+aussitôt si profonde que l’on comprit que
+jusqu’alors il s’était tu.</p>
+
+<p>L’irritation de Damoclès et de Coclès
+se réunit.</p>
+
+<p>— Mais vous ne dites rien — s’écrièrent-ils.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c4">PROMÉTHÉE PARLE</h3>
+
+
+<p>Messieurs, ce que je pourrais dire a si
+peu de rapport… Je ne vois même pas
+comment… Et même, plus j’y songe…
+Non vraiment je ne saurais rien dire.
+Vous avez chacun votre histoire ; je n’en
+ai pas. Excusez-moi. Croyez que c’est
+avec un intérêt sans mélange que j’entends
+raconter à chacun de vous une aventure
+que je voudrais… pouvoir… Mais je ne
+peux même pas aisément m’exprimer.
+Non vraiment il faut que vous veuilliez
+bien m’excuser, chers Messieurs : je ne
+suis à Paris que depuis à peine deux
+heures. Rien encore n’a pu m’advenir — que
+votre inappréciable rencontre, qui
+me fait sentir bien ce que peut devenir
+une conversation parisienne, lorsque des
+gens d’esprit la…</p>
+
+<p>— Mais, avant de venir ici, dit Coclès.</p>
+
+<p>— Vous étiez quelque part, ajouta Damoclès.</p>
+
+<p>— Oui, je l’avoue, dit Prométhée…
+mais, encore une fois, cela n’a aucune
+espèce de rapport…</p>
+
+<p>— N’importe, dit Coclès, nous sommes
+venus ici pour causer. Tous deux, Damocle
+et moi, avons déjà sorti notre provende ;
+vous seul n’apportez rien ; vous
+écoutez ; ce n’est pas juste. Il est temps de
+parler, Monsieur…</p>
+
+<p>Le garçon sentit de tout son tact qu’il
+était temps de présenter, et, glissant le
+nom comme pour compléter l’autre
+phrase :</p>
+
+<p>— Prométhée — dit-il simplement.</p>
+
+<p>— Prométhée, reprit Damoclès. — Excusez-moi,
+Monsieur, mais il me
+semble que ce nom, déjà…</p>
+
+<p>— Oh ! interrompit aussitôt Prométhée,
+cela n’a aucune espèce d’importance.</p>
+
+<p>— Mais, si rien n’en a, s’impatientèrent
+les deux autres, pourquoi êtes-vous venu
+ici, cher Monsieur… Monsieur…?</p>
+
+<p>— Prométhée, redit Prométhée simplement.</p>
+
+<p>— Cher monsieur Prométhée — car
+enfin, je l’ai fait remarquer tout à l’heure,
+continua Coclès, ce restaurant invite à la
+parole, et d’ailleurs, rien ne me fera
+croire que le nom bizarre que vous portez
+soit la seule chose qui vous distingue ;
+si vous n’avez rien fait, vous allez faire ;
+qu’êtes-vous capable de faire ? montrez
+votre trait distinctif : qu’avez-vous que
+n’a personne autre ? Pourquoi vous appelle-t-on
+Prométhée ?</p>
+
+<p>Sous ce flot de questions, Prométhée
+noyé baissa la tête, et doucement et sur
+un ton plus grave encore il dut répondre,
+encore que confusément :</p>
+
+<p>— Ce que j’ai, Messieurs ? — Ce que
+j’ai, moi — ah ! c’est un aigle.</p>
+
+<p>— Un quoi ?</p>
+
+<p>— Un aigle — ou vautour peut-être…
+on hésite.</p>
+
+<p>— Un aigle ! Elle est bien bonne ! — un
+aigle… où donc ?</p>
+
+<p>— Vous tenez donc bien à le voir, dit
+Prométhée.</p>
+
+<p>— Oui, dirent-ils, si cela n’est pas
+indiscret.</p>
+
+<p>Alors, oubliant trop les lieux, Prométhée
+brusquement dressé fit un grand
+cri, un cri d’appel vers son grand aigle.
+Et il se passa cette chose stupéfiante :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p1c5">HISTOIRE DE L’AIGLE</h3>
+
+
+<p>Un oiseau qui de loin paraît énorme,
+mais qui n’est, vu de près, pas du tout si
+grand que cela, obscurcit un instant le
+ciel du boulevard — fond comme un
+tourbillon vers le café, brise la devanture,
+et s’abat, crevant l’œil de Coclès
+d’un coup d’aile, et avec force pépiements,
+tendres oui mais impérieux, s’abat
+sur le flanc droit de Prométhée.</p>
+
+<p>Celui-ci ouvrant aussitôt son gilet offre
+un morceau de son foie à l’oiseau.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">V</p>
+
+
+<p>La rumeur dans le café fut grande.</p>
+
+<p>Les voix sans plus d’entente aucune se
+diversifièrent, — car d’autres étaient survenus.</p>
+
+<p>— Mais faites donc attention ! disait
+Coclès.</p>
+
+<p>Son objection était couverte par la plus
+importante rumeur qui disait :</p>
+
+<p>— Ça ! un aigle ! allons-donc !! — regardez-le
+ce pauvre oiseau râpé ! — Ça…
+un aigle ! Allons donc !! tout au plus
+une conscience.</p>
+
+<p>Le fait est que le grand aigle était
+piteux ; maigre, battant de l’aile et dépenné,
+à voir comme il s’acharnait goulûment
+sur sa douloureuse pitance, le
+pauvre oiseau semblait n’avoir pas mangé
+de trois jours.</p>
+
+<p>D’autres cependant s’empressèrent, et
+plus bas insinuaient à Prométhée : Mais
+Monsieur, ne croyez donc pas que cet
+aigle en rien vous distingue. Un aigle, au
+fond, vous l’avouerai-je ? un aigle, nous
+en avons tous.</p>
+
+<p>— Mais, disait l’un…</p>
+
+<p>— Mais nous ne le portons pas à Paris — continuait
+l’autre. — A Paris c’est très
+mal porté. L’aigle gêne. Voyez un peu
+ce qu’il a fait ! Si cela vous amuse de lui
+donner à manger votre foie, libre à
+vous ; mais je vous affirme que pour
+ceux qui voient cela, c’est pénible.
+Quand vous le faites, cachez-vous.</p>
+
+<p>Et Prométhée confus murmurait :
+Excusez-moi, Messieurs, — oh ! je suis
+vraiment désolé. Comment faire ?</p>
+
+<p>— Mais on s’en débarrasse avant
+d’entrer, Monsieur.</p>
+
+<p>Et les uns disaient : On l’étouffe.</p>
+
+<p>Les autres disaient : On le vend. — Les
+bureaux des journaux ne sont là
+pour rien d’autre, Monsieur.</p>
+
+<p>Et dans le tumulte grossi aucun ne remarqua
+Damoclès, qui brusquement
+demandait au garçon la note.</p>
+
+<p>Le garçon lui remit ceci :</p>
+
+<table class="i">
+<tr><td class="h">3 déjeuners complets (avec conversation)</td>
+<td class="bot r w4"><div>30 <span class="d2">fr.</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Une glace de devanture</td>
+<td class="bot r w4"><div>450 <span class="d2">»</span></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Un œil de verre pour Coclès</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr>
+</table>
+<p class="noindent">… et gardez le reste pour vous, dit Damoclès
+en glissant son billet au garçon.
+Puis il s’enfuit béatifié.</p>
+
+<p>La fin de ce chapitre ne présente qu’un
+intérêt beaucoup moindre. Simplement,
+le restaurant peu à peu se vida. En vain
+Prométhée et Coclès réclamèrent leur
+part de note : Damoclès avait tout payé.</p>
+
+<p>Prométhée prit congé du garçon, de
+Coclès, et, regagnant lentement le Caucase,
+il méditait : Le vendre ? — l’étouffer ?…
+L’apprivoiser peut-être ?…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="p2">LA DÉTENTION DE PROMÉTHÉE</h2>
+
+
+
+
+<p class="h3">I</p>
+
+
+<p>A quelques jours de là, Prométhée, dénoncé
+par les soins amicaux du garçon,
+se vit emprisonné comme fabricant
+d’allumettes sans brevet.</p>
+
+<p>La prison, isolée du reste du monde,
+ne donnait vue que sur le ciel ; du dehors
+elle présentait l’aspect d’une tour ;
+au dedans s’ennuyait Prométhée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le garçon vint lui rendre visite.</p>
+
+<p>— Oh ! lui dit en souriant Prométhée,
+que je suis heureux de vous voir ! Je
+languissais. Parlez, vous qui venez du
+dehors ; le mur de ce cachot m’en sépare
+et je ne sais plus rien des autres. Que
+font-ils ? — Et vous d’abord, que faites-vous ?</p>
+
+<p>— Depuis votre scandale, répondit le
+garçon, presque rien ; il n’est venu chez
+nous presque personne. On a perdu beaucoup
+de temps à réparer la devanture.</p>
+
+<p>— J’en suis tout désolé, dit Prométhée ; — mais
+Damoclès du moins ? Avez-vous
+revu Damoclès ? Il est sorti du restaurant
+si vite l’autre jour ; je n’ai pas pu lui dire
+adieu. Je le regrette. Ce semblait un
+homme très doux, plein de décence et de
+scrupules ; il disait sa peine sans art et
+me touchait. Au moins, quittant la table,
+était-il bien rasséréné ?</p>
+
+<p>— Cela n’a pas duré, dit le garçon. Je
+l’ai revu le lendemain et son inquiétude
+était pire. En me parlant il a pleuré. Ce
+qui l’inquiète surtout, c’est l’état de
+santé de Coclès.</p>
+
+<p>— Va-t-il donc mal ? demanda Prométhée.</p>
+
+<p>— Coclès ? — Mais non, répondit le
+garçon. Je dirai plus : Il y voit mieux
+depuis qu’il n’y voit plus que d’un œil.
+Il montre à tous son œil de verre et se
+fait un bonheur qu’on l’en plaigne.
+Quand vous le reverrez, dites-lui que son
+nouvel œil lui va bien ; qu’il ne le porte
+pas sans grâce ; mais ajoutez qu’il a dû
+bien souffrir…</p>
+
+<p>— Il souffre donc ?</p>
+
+<p>— De ce qu’on ne le lui dise pas — oui,
+peut-être.</p>
+
+<p>— Mais alors, si Coclès va bien et si
+même il ne souffre pas, de quoi s’inquiète
+Damoclès ?</p>
+
+<p>— De ce que Coclès aurait dû souffrir ?</p>
+
+<p>— Vous me recommandez précisément
+de le dire…</p>
+
+<p>— Le dire, oui, mais Damoclès le
+pense, lui ; et ça le tue.</p>
+
+<p>— Que fait-il d’autre ?</p>
+
+<p>— Rien. Cette unique préoccupation
+l’accapare. Entre nous, c’est un homme
+absorbé. — Il dit que sans ces 500 francs
+Coclès ne serait pas misérable.</p>
+
+<p>— Et Coclès ?</p>
+
+<p>— Il le dit aussi… Mais il est devenu
+très riche.</p>
+
+<p>— Comment donc ?</p>
+
+<p>— Oh ! je ne sais pas bien ; — mais on
+l’a beaucoup plaint dans les journaux ; on
+a ouvert pour lui une souscription de
+faveur.</p>
+
+<p>— Et qu’en fait-il ?</p>
+
+<p>— C’est un roublard. Avec l’argent que
+lui rapporte la collecte, il songe à fonder
+un hospice.</p>
+
+<p>— Un hospice ?</p>
+
+<p>— Un petit, oui ; rien que pour les
+borgnes. Il s’en est nommé directeur.</p>
+
+<p>— Ah bah ! s’écria Prométhée ; vous
+m’intéressez vivement.</p>
+
+<p>— Je l’espérais, dit le garçon…</p>
+
+<p>— Et, dites encore… le Miglionnaire ?</p>
+
+<p>— Oh ! lui, c’est un lapin ! — Si vous
+croyez que tout ça le tourmente !! C’est
+comme moi : il observe… Si ça vous
+amuse, je vous présenterai — quand vous
+serez sorti d’ici…</p>
+
+<p>— Au fait, et pourquoi suis-je ici ?
+commença enfin Prométhée. De quoi
+m’accuse-t-on ? Le savez-vous, garçon,
+qui savez tant de choses ?</p>
+
+<p>— Ma foi non, feignit le garçon. Ce
+que je sais, du moins, c’est que ce n’est
+que de la prison préventive. Après qu’on
+vous aura condamné vous saurez.</p>
+
+<p>— Allons, tant mieux ! dit Prométhée ;
+je préfère toujours savoir.</p>
+
+<p>— Adieu, dit alors le garçon ; il se fait
+tard. Avec vous, c’est étonnant ce que le
+temps passe… Mais dites : votre aigle ?
+Que devient-il ?</p>
+
+<p>— Tiens ! je n’y pensais plus, dit Prométhée.
+Et, le garçon parti, Prométhée
+commença de penser à son aigle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c1">IL FAUT QU’IL CROISSE ET QUE JE DIMINUE</h3>
+
+
+<p>Et comme Prométhée s’ennuyait, au
+soir il appela son aigle. — L’aigle vint.</p>
+
+<p>— Je t’attendais depuis longtemps, dit
+Prométhée.</p>
+
+<p>— Que ne m’appelais-tu donc plus tôt ?
+répondit l’aigle.</p>
+
+<p>Pour la première fois Prométhée regarda
+son aigle, sommairement perché
+sur les barreaux tordus du cachot. Dans
+la dorure du couchant il paraissait d’autant
+plus terne ; il était gris, laid, rabougri,
+rechigné, résigné, misérable ; il paraissait
+trop faible pour voler ; ce que
+voyant, Prométhée pleura de pitié sur
+son aigle.</p>
+
+<p>— Oiseau fidèle, lui dit-il, tu sembles
+souffrir — dis : qu’as-tu ?</p>
+
+<p>— J’ai faim, dit l’aigle.</p>
+
+<p>— Mange, dit Prométhée en découvrant
+son foie.</p>
+
+<p>L’oiseau mangea.</p>
+
+<p>— Tu me fais mal, dit Prométhée.</p>
+
+<p>Mais l’aigle ne dit rien d’autre ce jour-là.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">II</p>
+
+
+<p>Le lendemain, dès l’aube, Prométhée
+souhaita son aigle ; il l’appela du fond des
+rougeurs de l’aurore, et, comme le soleil
+paraissait, l’aigle vint. Il avait trois
+plumes de plus. Prométhée sanglotait de
+tendresse.</p>
+
+<p>— Comme tu viens tard, dit-il en caressant
+les plumes.</p>
+
+<p>— C’est que je ne vole pas encore vite,
+dit l’oiseau. Je rase terre…</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Je suis si faible !</p>
+
+<p>— Que te faut-il pour voler vite ?</p>
+
+<p>— Ton foie.</p>
+
+<p>— Tiens ; mange.</p>
+
+<p>Le lendemain l’aigle avait huit plumes
+de plus ; et quelques jours après il devançait
+l’aurore. Prométhée, lui, maigrissait.</p>
+
+<p>— Parle-moi du dehors, lui disait Prométhée,
+que deviennent les autres ?</p>
+
+<p>— Oh ! maintenant je plane, répondait
+l’aigle ; je ne sais plus rien que le ciel et
+que toi.</p>
+
+<p>Ses ailes lentement s’étaient accrues.</p>
+
+<p>— Bel oiseau, que racontes-tu ce matin ?</p>
+
+<p>— J’ai promené ma faim dans l’espace.</p>
+
+<p>— Aigle ! tu ne seras jamais moins
+cruel ?</p>
+
+<p>— Non ! Mais je peux devenir très
+beau.</p>
+
+<p>Prométhée, s’éprenant de la beauté future
+de son aigle, lui donnait chaque
+jour davantage à manger.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un soir, l’aigle ne partit pas.</p>
+
+<p>Le lendemain non plus.</p>
+
+<p>Il occupait de ses morsures le prisonnier
+qui l’occupait de ses caresses, qui
+maigrissait et s’épuisait d’amour, tout
+le jour caressant ses plumes, sommeillant
+la nuit sous son aile et le repaissant
+à loisir. — L’aigle ne le quittait plus ni
+la nuit ni le jour.</p>
+
+<p>— Doux aigle ! qui l’eût cru ?</p>
+
+<p>— Que quoi ?</p>
+
+<p>— Que nos amours seraient charmantes.</p>
+
+<p>— Ah ! Prométhée…</p>
+
+<p>— Tu le sais, dis, toi, mon doux aigle !
+pourquoi suis-je enfermé ?</p>
+
+<p>— Que t’importe ? Ne suis-je donc pas
+avec toi ?</p>
+
+<p>— Oui ; peu m’importe ! Au moins es-tu
+content de moi, bel aigle ?</p>
+
+<p>— Oui, si tu me trouves très beau.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">III</p>
+
+
+<p>Le printemps vint ; autour des barreaux
+de la tour, d’embaumées glycines
+fleurirent.</p>
+
+<p>— Un jour nous partirons, dit l’aigle.</p>
+
+<p>— Vrai ? s’écria Prométhée.</p>
+
+<p>— Car je suis devenu très fort ; toi,
+maigre ; et je puis t’emporter.</p>
+
+<p>— Aigle, mon aigle… emporte-moi.</p>
+
+<p>Et l’aigle enleva Prométhée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c2">CHAPITRE POUR FAIRE ATTENDRE
+LE SUIVANT</h3>
+
+
+<p>Ce soir-là Cocle et Damocle se rencontrèrent.
+Ils causèrent ; mais certainement
+une gêne était entre eux.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous ? disait Coclès, nos
+points de vue sont opposés.</p>
+
+<p>— Croyez-vous ? répondait Damocle.
+Je ne demande qu’à nous entendre.</p>
+
+<p>— Vous dites cela, mais vous n’entendez
+que vous seul.</p>
+
+<p>— Et vous, vous ne m’écoutez même
+pas. Dites-le donc, si vous le savez.</p>
+
+<p>— Vous prétendez le savoir mieux que
+moi.</p>
+
+<p>— Hélas ! Coclès, vous vous fâchez ; — mais,
+pour l’amour du ciel, dites : que
+dois-je faire ?</p>
+
+<p>— Ah ! rien de plus pour moi, je vous
+en prie ; vous m’avez fait un œil de
+verre…</p>
+
+<p>— De verre, faute de mieux mon Coclès.</p>
+
+<p>— Oui — après m’avoir éborgné.</p>
+
+<p>— Mais ce n’est pas moi, cher Coclès.</p>
+
+<p>— C’était bien le moins ; et d’ailleurs
+vous aviez de quoi le payer — grâce à ma
+gifle.</p>
+
+<p>— Coclès ! oublions le passé !…</p>
+
+<p>— Certes ! il vous plaît de l’oublier.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas là ce que je veux dire.</p>
+
+<p>— Mais que voulez-vous dire alors ?
+Allons, parlez !</p>
+
+<p>— Vous ne m’écoutez pas.</p>
+
+<p>— C’est que je sais ce que vous allez
+dire !…</p>
+
+<p>La discussion, faute d’aliment neuf,
+allait prendre une fâcheuse allure lorsque
+tous deux brusquement furent heurtés
+par une affiche ambulante. On y lisait :</p>
+
+<div class="box">
+
+<p class="cc"><span class="ul">CE SOIR A 8 HEURES</span><br>
+<span class="xsmall">DANS LA</span><br>
+<span class="b small ssf">SALLE DES NOUVELLES LUNES</span><br>
+<span class="large b">PROMÉTHÉE DÉLIVRÉ</span><br>
+<span class="xsmall">PARLERA DE</span><br>
+<span class="large b ssf">SON AIGLE</span></p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="cc"><span class="i">A huit heures et demie</span><br>
+L’Aigle, présenté, fera quelques tours.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="cc"><span class="i">A 9 heures</span><br>
+<span class="small">Une quête sera faite par le garçon en faveur de l’asile de Coclès.</span></p>
+
+
+</div>
+<p>— Il faut voir cela, dit Coclès.</p>
+
+<p>— J’y vais avec vous, dit Damoclès.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">IV</p>
+
+
+<p>Dans la salle des Nouvelles Lunes, à
+8 heures précises, la foule entra.</p>
+
+<p>Coclès s’assit au centre gauche ; Damoclès
+au centre droit ; le reste du public
+au milieu.</p>
+
+<p>— Un tonnerre d’applaudissements salua
+l’entrée de Prométhée ; il gravit les
+degrés de l’estrade, posa son aigle à côté
+de lui, se reprit. Dans la salle un frémissant
+silence…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c3">LA PÉTITION DE PRINCIPES</h3>
+
+
+<p>— Messieurs, commença Prométhée,
+n’ayant point la prétention, hélas ! de
+vous intéresser par ce que je vais dire,
+j’ai eu soin d’amener cet aigle avec moi.
+Après chaque passage ennuyeux de mon
+discours, il voudra bien nous faire quelques
+tours. J’ai aussi sur moi des photographies
+obscènes et des fusées volantes ;
+aux moments les plus graves de mon
+discours j’aurai soin de distraire avec
+elles le public. J’ose donc espérer, Messieurs,
+quelque attention.</p>
+
+<p>A chaque nouveau point du discours,
+j’aurai l’honneur, Messieurs, de vous
+faire assister à un repas de l’aigle, — car,
+Messieurs, mon discours a trois points ;
+(je n’ai pas cru devoir repousser cette
+forme qui plaît à mon esprit classique). — Et
+ceci pouvant servir d’exorde, je dirai
+maintenant, d’avance et sans fard, les
+deux premiers points du discours :</p>
+
+<p>Premier point : il faut avoir un aigle.</p>
+
+<p>Deuxième point : D’ailleurs, nous en
+avons tous un.</p>
+
+<p>Craignant que vous m’accusiez de parti
+pris, Messieurs, craignant aussi de nuire
+à la liberté de ma pensée, je n’ai préparé
+mon discours que jusque-là ; le troisième
+point découlera naturellement des deux
+autres ; j’y laisse à la passion tout son
+jeu. — En guise de conclusion, l’aigle,
+Messieurs, fera la quête.</p>
+
+<p>— Bravo ! Bravo ! cria Coclès.</p>
+
+<p>Prométhée but une gorgée d’eau.
+L’aigle fit, en pirouettant, trois fois le
+tour de Prométhée, puis salua. Prométhée
+regarda dans la salle, sourit à Damoclès,
+à Coclès, et comme aucun signe d’ennui
+ne se montrait encore, il remit à plus
+tard ses fusées et reprit :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">V</p>
+
+
+<p>— Quelque habileté rhétorique que j’y
+mette, je ne saurais, Messieurs, devant
+vos esprits clairvoyants, escamoter la
+fatale pétition de principes qui m’attend
+au début de mon discours.</p>
+
+<p>Messieurs, nous aurons beau faire,
+nous n’échapperons pas à la pétition de
+principes. Qu’est-ce qu’une pétition de
+principes ? Messieurs, j’ose le dire : toute
+pétition de principes est une affirmation
+de tempérament ; car, où les principes
+manquent, là s’affirme le tempérament.</p>
+
+<p>Quand je déclare : il faut avoir un aigle,
+vous pourriez tous vous écrier : Pourquoi ? — Or,
+que voulez-vous que je réponde
+qui ne puisse se ramener à cette formule
+où s’affirme mon tempérament : Je
+n’aime pas les hommes ; j’aime ce qui les
+dévore.</p>
+
+<p>Le tempérament, Messieurs, est ce qui
+se doit affirmer. Nouvelle pétition de
+principes, direz-vous. Mais je viens de
+démontrer que toute pétition de principes
+est une affirmation de tempérament ; et
+comme je dis qu’il faut affirmer son tempérament,
+je répète : je n’aime pas
+l’homme ; j’aime ce qui le dévore. — Or
+qui dévore l’homme ? — Son aigle.
+Donc, Messieurs, il faut avoir un aigle.
+Je pense que voilà qui est suffisamment
+démontré.</p>
+
+<p>… Hélas ! je vois, Messieurs, que je
+vous ennuie ; certains bâillent. Je pourrais,
+il est vrai, placer ici quelques plaisanteries ;
+mais vous les sentiriez factices ;
+j’ai l’esprit irrémédiablement sérieux. — Je
+préfère laisser circuler quelques photographies
+libertines ; elles feront tenir
+tranquilles ceux que mes paroles ennuient ;
+ce qui me permettra de continuer.</p>
+
+<p>Prométhée but une gorgée d’eau.
+L’aigle fit en pirouettant trois fois le tour
+de Prométhée, puis salua. Prométhée
+reprit :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c4">SUITE DU DISCOURS DE
+PROMÉTHÉE</h3>
+
+
+<p>Messieurs, je n’ai pas toujours connu
+mon aigle. C’est là ce qui me fait induire,
+par un raisonnement qui porte un nom
+particulier dont je ne me souviens plus,
+dans la logique, que je n’étudie d’ailleurs
+que depuis huit jours, — ce qui me fait
+induire, disais-je, bien que le seul aigle
+ici présent soit le mien, que, Messieurs,
+un aigle, vous en avez tous un.</p>
+
+<p>J’ai tu jusqu’à présent mon histoire ;
+d’ailleurs jusqu’à présent je ne la comprenais
+pas bien. Et si je me décide à
+vous en parler, maintenant, c’est que,
+grâce à mon aigle, elle m’apparaît maintenant
+merveilleuse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">VI</p>
+
+
+<p>— Messieurs, je vous l’ai dit, je n’ai pas
+toujours vu mon aigle. Avant lui j’étais
+inconscient et beau, heureux et nu sans
+le savoir. Jours charmants ! Sur les flancs
+ruisselants du Caucase, heureuse et nue
+aussi la lascive Asia m’embrassait. Ensemble
+nous roulions dans les vallées ;
+nous sentions l’air chanter, l’eau rire, les
+plus simples fleurs embaumer. Souvent
+nous nous couchions sous les larges
+ramures, parmi des fleurs où les essaims
+murmurants se frôlaient. Asia m’épousait,
+pleine de rires ; puis doucement les
+bruissements d’essaims, de feuillages où
+celui des ruisseaux nombreux se fondait,
+nous invitaient au plus doux des sommeils.
+Autour de nous tout permettait, tout protégeait
+notre inhumaine solitude. — Soudain,
+un jour, Asia me dit : tu devrais
+t’occuper des hommes.</p>
+
+<p>Il me fallut d’abord les chercher.</p>
+
+<p>Je voulus bien m’occuper d’eux ; mais
+c’était en avoir pitié.</p>
+
+<p>Ils étaient très peu éclairés ; j’inventai
+pour eux quelques feux ; et dès lors
+commença mon aigle. C’est depuis ce
+jour que je m’aperçois que je suis nu.</p>
+
+<p>A ces mots des applaudissements partirent
+de divers points de la salle. Brusquement
+Prométhée éclata en sanglots.
+L’aigle battit des ailes, roucoula. D’un
+geste atroce Prométhée ouvrit son gilet
+et tendit son foie douloureux à l’oiseau.
+Les applaudissements redoublèrent. Puis
+l’aigle fit en pirouettant trois fois le tour
+de Prométhée ; celui-ci but une gorgée
+d’eau, se reprit et continua son discours
+en ces termes :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">VII</p>
+
+
+<p>Messieurs, ma modestie l’emportait :
+excusez-moi ; c’est la première fois que
+je parle en public. Mais à présent l’emporte
+ma franchise : Messieurs, je me suis
+occupé des hommes beaucoup plus que
+je ne le disais. Messieurs, j’ai beaucoup
+fait pour les hommes. Messieurs, j’ai
+passionnément, éperdument et déplorablement
+aimé les hommes. — Et j’ai tant
+fait pour eux qu’autant dire que je les ai
+faits eux-mêmes ; car auparavant qu’étaient-ils ? — Ils
+étaient, mais n’avaient
+pas conscience d’être. — Comme un feu
+pour les éclairer, cette conscience, Messieurs,
+de tout mon amour pour eux je
+la fis. — La première conscience qu’ils
+eurent, ce fut celle de leur beauté. C’est
+ce qui permit la propagation de l’espèce.
+L’homme se prolongea dans sa postérité.
+La beauté des premiers se redit, égale,
+indifférente, et sans histoire. Cela aurait
+pu durer longtemps. — Soucieux alors,
+portant en moi déjà, sans le savoir, l’œuf
+de mon aigle, je voulus plus ou mieux.
+Cette propagation, cette prolongation
+morcelée me parut indiquer chez eux une
+attente — tandis qu’en vérité mon aigle
+seulement attendait. Moi je ne savais pas ;
+cette attente je la croyais en l’homme ;
+cette attente je la plaçais dans l’homme.
+D’ailleurs, ayant fait l’homme à mon
+image, je comprends à présent qu’en
+chaque homme quelque chose d’inéclos
+attendait ; en chacun d’eux était l’œuf
+d’aigle… Et puis je ne sais pas ; je ne peux
+expliquer cela. — Ce que je sais, c’est que,
+non satisfait de leur donner la conscience
+de leur être, je voulus leur donner aussi
+raison d’être. Je leur donnai le feu, la
+flamme et tous les arts dont une flamme
+est l’aliment. Échauffant leurs esprits, en
+eux je fis éclore la dévorante croyance au
+progrès. Et je me réjouissais étrangement
+que la santé de l’homme s’usât à le produire. — Non
+plus croyance au bien,
+mais malade espérance du mieux. La
+croyance au progrès, Messieurs, c’était
+leur aigle. Notre aigle est notre raison
+d’être, Messieurs.</p>
+
+<p>Le bonheur de l’homme décrut, décrut,
+et ce me fut égal : l’aigle était né. Je n’aimais
+plus les hommes, c’était ce qui
+vivait d’eux que j’aimais. C’en était fait
+pour moi d’une humanité sans histoire…
+l’histoire de l’homme, c’est l’histoire des
+aigles, Messieurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">VIII</p>
+
+
+<p>Ici quelques applaudissements éclatèrent.
+Prométhée confus s’excusa :</p>
+
+<p>— Messieurs, je mentais : pardonnez-moi :
+cela n’a pas été si vite : non je n’ai
+pas toujours aimé les aigles : j’ai préféré
+l’homme longtemps ; son bonheur lésé
+m’était cher, car, y ayant touché, je m’en
+croyais devenu responsable, et chaque
+fois que j’y pensais, au soir, triste comme
+un remords venait manger mon aigle.</p>
+
+<p>Il était en ce temps maigre et gris,
+soucieux, morose, il était laid comme un
+vautour. — Messieurs, voyez-le maintenant,
+et comprenez pourquoi je parle ;
+pourquoi je vous assemble ici, pourquoi
+je vous supplie de m’entendre : c’est que
+j’ai découvert ceci : l’aigle peut devenir
+très beau. — Or chacun de vous a un
+aigle ; je viens de bien vous l’affirmer. Un
+aigle ? — Hélas ! vautour peut-être !… non,
+non ! pas de vautour, Messieurs ! — Messieurs,
+il faut avoir un aigle…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et maintenant je touche à la grave question : — pourquoi
+l’aigle ?… Ah ! pourquoi ? — qu’il
+le dise. Voici le mien. Messieurs ;
+je vous l’apporte… Aigle ! répondras-tu,
+maintenant ?…</p>
+
+<p>Anxieux, Prométhée se tournait vers
+son aigle. L’aigle était immobile et demeura
+silencieux… Prométhée reprit
+d’une voix désolée :</p>
+
+<p>— Messieurs, j’ai vainement interrogé
+mon aigle… Aigle ! parle à présent : tous
+t’écoutent… Qui t’envoie ? — Pourquoi
+m’as-tu choisi ? D’où viens-tu ? Où vas-tu ?
+Dis : quelle est ta nature ?… (L’aigle restait
+silencieux.) — Non, rien ! pas un
+mot ! pas un cri ! Je pensais qu’il allait
+vous parler, à vous autres ; voilà pourquoi
+je l’amenais… Parlerai-je donc seul,
+ici. Tout se tait ! tout se tait ! — Qu’est-ce
+à dire !… J’ai vainement interrogé.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers l’assemblée :</p>
+
+<p>— Oh ! j’espérais, Messieurs, que vous
+alliez aimer mon aigle, que votre amour
+allait donner une raison d’être à sa beauté. — Voilà
+pourquoi je me livrais à lui, le
+gonflais du sang de mon âme… mais je
+vois que je suis seul à l’admirer… Oh !
+ne vous suffit-il pas qu’il soit beau ? — ou
+me contestez-vous sa beauté ? — Regardez-le
+du moins… moi je n’ai vécu pour
+rien d’autre — et maintenant je vous
+l’apporte : le voici ! — Moi, je vivais pour
+lui — mais lui, pourquoi vit-il ! — Aigle !
+que j’ai nourri de mon sang, de mon âme,
+que de tout mon amour j’ai caressé…
+(ici les sanglots interrompirent Prométhée) — devrai-je
+donc quitter la terre
+sans savoir pourquoi je t’aimais ? ni ce
+que tu feras, ni ce que tu seras, après
+moi, sur la terre… sur la terre, j’ai vainement…
+j’ai vainement interrogé…</p>
+
+<p>La phrase s’étranglait dans sa gorge ;
+les larmes empêchaient sa voix de porter.</p>
+
+<p>— Pardonnez-moi, Messieurs, reprit-il,
+un peu plus calme ; — pardonnez-moi de
+vous dire des choses si graves ; mais si
+j’en savais de plus graves, c’est celles-là
+que je dirais.</p>
+
+<p>En sueur, Prométhée s’épongea, but
+une gorgée d’eau, ajouta :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p2c5">FIN DU DISCOURS DE PROMÉTHÉE</h3>
+
+
+<p>Ce n’est que jusqu’ici que j’ai préparé…</p>
+
+<p>… A ces mots il se fit un grand remous dans
+la salle ; plusieurs qui s’ennuyaient trop
+voulaient sortir.</p>
+
+<p>— Messieurs, s’écria Prométhée, — je
+vous en supplie, demeurez ; ce ne sera
+plus très long ; mais le plus important
+reste à dire, si je ne vous ai pas encore
+persuadés… Messieurs ! — de grâce…
+Allons ! vite : quelques fusées ; et je garde
+les plus riches pour la fin…</p>
+
+<p>— Messieurs ! rasseyez-vous, par pitié ;
+regardez : croyez-vous que j’économise ?
+j’en allume six à la fois. — D’ailleurs,
+garçon, faites fermer les portes.</p>
+
+<p>Les fusées firent assez bon effet. Presque
+tous ceux qui s’étaient levés se rassirent.</p>
+
+<p>— Mais maintenant où en étais-je ?
+reprit Prométhée. — Je comptais sur
+l’élan acquis ; votre mouvement l’a
+rompu…</p>
+
+<p>— Allons, tant mieux, cria quelqu’un.</p>
+
+<p>— Ah ! je sais… continua Prométhée — je
+voulais vous dire encore…</p>
+
+<p>( — Assez ! Assez !! — cria-t-on de toutes
+parts.)</p>
+
+<p>… Qu’il vous fallait aimer votre aigle.</p>
+
+<p>Quelques « pourquoi » ironiques s’élevèrent.</p>
+
+<p>— J’entends, Messieurs, qu’on me demande
+« pourquoi » : je réponds : parce
+qu’alors il deviendra beau.</p>
+
+<p>— Mais si nous en devenons laids.</p>
+
+<p>— Messieurs, ce que j’apporte ici, ce
+ne sont pas des paroles d’intérêt…</p>
+
+<p>— On le voit bien.</p>
+
+<p>— Ce sont des paroles de dévouement,
+Messieurs, il faut se dévouer à son aigle…
+(Agitation ; beaucoup se lèvent). Messieurs !
+ne vous levez donc pas : je vais
+faire des personnalités… Inutile de rappeler
+ici l’histoire de Coclès et de Damoclès.
+Vous tous ici la connaissez ; eh bien ! je
+le leur dis en face : le secret de leur vie
+est dans le dévouement à leur dette ; toi,
+Coclès, à ta gifle ; toi, Damoclès, à ton
+billet. Coclès, il te fallait creuser ta cicatrice
+et ton orbite vide, ô Coclès ; toi,
+Damoclès, garder tes cinq cents francs,
+continuer de les devoir sans honte, d’en
+devoir plus encore, de devoir avec joie.
+Voilà votre aigle à vous ; il en est d’autres ;
+il en est de plus glorieux. Mais je vous
+dis ceci : l’aigle, de toute façon, nous
+dévore, vice ou vertu, devoir ou passion ;
+cessez d’être quelconque, et vous n’y
+échapperez pas. Mais…</p>
+
+<p>(Ici la voix de Prométhée disparut
+presque dans le tumulte) — mais si vous
+ne repaissez pas avec amour votre aigle,
+il restera gris, misérable, invisible à tous
+et sournois ; c’est lui qu’alors on appellera
+conscience, indigne des tourments
+qu’il cause ; sans beauté. — Messieurs,
+il faut aimer son aigle, l’aimer pour qu’il
+devienne beau ; car c’est parce qu’il sera
+beau que vous devez aimer votre aigle…
+A présent j’ai fini, Messieurs ; mon aigle
+va faire la quête ; Messieurs, il faut aimer
+mon aigle. — Cependant je lance quelques
+fusées.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Grâce à la diversion pyrotechnique, la
+réunion s’acheva sans trop d’encombre ;
+mais Damoclès prit froid en sortant de
+la salle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="p3">LA MALADIE DE DAMOCLÈS</h2>
+
+
+
+
+<p class="h3">I</p>
+
+
+<p>— Vous savez qu’il va mal, dit le garçon,
+revoyant Prométhée quelques jours après.</p>
+
+<p>— Qui ?</p>
+
+<p>— Damoclès — oh ! très mal : — c’est
+en sortant de votre conférence qu’il a
+pris cela…</p>
+
+<p>— Mais quoi, cela ?</p>
+
+<p>— Les médecins hésitent ; — c’est une
+maladie si rare… ils parlent d’un rétrécissement
+de la colonne…</p>
+
+<p>— De la colonne ?</p>
+
+<p>— De la colonne. — A moins d’un
+salut brusque et miraculeux, le mal ne
+peut que s’aggraver. Il est très bas, je
+vous assure, et vous devriez l’aller voir.</p>
+
+<p>— Vous l’allez voir souvent ?</p>
+
+<p>— Moi ? Tous les jours. Il s’inquiète de
+Coclès ; je lui porte de ses nouvelles.</p>
+
+<p>— Que n’y va-t-il lui-même ?</p>
+
+<p>— Coclès ? — Il est trop occupé. Votre
+discours, l’ignorez-vous ? a fait sur lui un
+effet extraordinaire. Il ne parle plus que
+de se dévouer et passe tout son temps à
+chercher partout dans les rues une nouvelle
+gifle qui vaille quelque argent à
+quelque nouveau Damoclès. Il tend en
+vain son autre joue.</p>
+
+<p>— Prévenez le Miglionnaire.</p>
+
+<p>— Je le renseigne chaque jour. C’est
+même pour cela que je vais chaque jour
+voir Damocle.</p>
+
+<p>— Que n’y va-t-il lui-même ?</p>
+
+<p>— C’est ce que je lui dis, mais il refuse.
+Il ne veut pas être connu. Damoclès guérirait
+pourtant s’il connaissait son bienfaiteur :
+je le lui dis, mais il persiste, veut
+garder son incognito — et je comprends
+bien maintenant que c’est, non Damoclès,
+mais bien sa maladie qui l’intéresse.</p>
+
+<p>— Vous parliez de me présenter…?</p>
+
+<p>— Dès maintenant, si vous voulez.</p>
+
+<p>Du même pas ils y allèrent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">II</p>
+
+
+<p>Ne l’ayant pas connu nous-mêmes,
+nous nous sommes promis de ne parler
+que peu de Zeus, l’ami du garçon.</p>
+
+<p>Rapportons simplement ces quelques
+phrases.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c1">INTERVIEW DU MIGLIONNAIRE</h3>
+
+
+<p>Le garçon : — N’est-ce pas que vous
+êtes très riche ?</p>
+
+<p>Le Miglionnaire, à demi tourné vers
+Prométhée : — Je suis riche bien plus
+que l’on ne peut imaginer. Tu es à moi ;
+il est à moi ; tout est à moi. — Vous me
+croyez banquier ; je suis bien autre chose.
+Mon action sur Paris est cachée, mais
+n’est pas moins considérable. Elle est
+cachée parce que je ne la poursuis pas.
+Oui, j’ai surtout l’esprit d’initiative. Je
+lance. Puis, une fois une affaire lancée,
+je la laisse ; je n’y touche plus.</p>
+
+<p>Le Garçon : — N’est-ce pas que vos
+actions sont gratuites ?</p>
+
+<p>Le Miglionnaire : — Moi seul, celui-là
+seul dont la fortune est infinie peut
+agir avec un désintéressement absolu ;
+l’homme pas. De là vient mon amour du
+jeu ; non pas du gain, comprenez-moi — du
+jeu ; que pourrais-je gagner que je
+n’aie pas d’avance ? Le temps même…
+Savez-vous quel âge j’ai ?</p>
+
+<p>Prométhée et le garçon : — Monsieur
+paraît encore jeune.</p>
+
+<p>Le Miglionnaire : — Donc ne m’interrompez
+pas, Prométhée. Oui, j’ai la passion
+du jeu. Mon jeu c’est de prêter aux
+hommes. — Je prête, mais c’est en me
+jouant. Je prête, mais c’est à fonds perdus ;
+je prête, mais c’est avec l’air de
+donner. — J’aime qu’on ne sache pas que
+je prête. Je joue, mais je cache mon jeu.
+J’expérimente ; je joue comme un Hollandais
+sème ; comme il plante un secret
+oignon ; ce que je prête aux hommes, ce
+que je plante en l’homme, je m’amuse à
+ce que cela pousse ; je m’amuse à le voir
+pousser. L’homme sans quoi serait si
+vide ! — Laissez-moi vous narrer ma
+plus récente expérience. Vous m’aiderez
+à l’observer. Écoutez-moi d’abord, vous
+comprendrez ensuite. Vous comprendrez.</p>
+
+<p>Je suis descendu dans la rue, cherchant
+le moyen de faire souffrir quelqu’un du don
+que j’allais faire à quelque autre ; de faire
+jouir cet autre du mal que j’allais faire à
+cet un. Une gifle et un billet de 500 francs
+me suffisent. A l’un la gifle, à l’autre le
+billet. Est-ce clair ? Ce qui l’est moins,
+c’est la façon de les donner.</p>
+
+<p>— Je la connais, interrompit Prométhée.</p>
+
+<p>— Eh quoi ! vous connaissez, dit Zeus.</p>
+
+<p>— J’ai rencontré Damoclès et Coclès ;
+c’est d’eux précisément que je viens vous
+parler : Damoclès vous cherche et vous
+appelle ; il s’inquiète ; il est malade ; par
+pitié, montrez-vous à lui.</p>
+
+<p>— Monsieur, brisons là — dit Zeus — je
+n’ai de conseils à recevoir de personne.</p>
+
+<p>Prométhée s’en allait, mais brusquement
+se ravisant encore : — Monsieur,
+pardonnez-moi. Excusez une indiscrète
+demande. Oh ! montrez-le, je vous en
+prie ! J’aimerais tant le voir…</p>
+
+<p>— Quoi ?</p>
+
+<p>— Votre aigle.</p>
+
+<p>— Mais je n’ai pas d’aigle, Monsieur.</p>
+
+<p>— Pas d’aigle ? Il n’a pas d’aigle !!
+Mais…</p>
+
+<p>— Pas plus que dans le creux de ma
+main. Les aigles (et Zeus riait), les aigles,
+c’est moi qui les donne.</p>
+
+<p>La stupeur de Prométhée était grande.</p>
+
+<p>— Savez-vous ce qu’on dit ? demanda
+le garçon au banquier.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’on dit ?</p>
+
+<p>— Que vous êtes le bon Dieu !</p>
+
+<p>— Je me le suis laissé dire, fit l’autre,</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">III</p>
+
+
+<p>Prométhée alla voir Damoclès ; puis
+l’alla voir souvent. Il ne lui parlait pas
+chaque fois ; mais du moins le garçon lui
+donnait des nouvelles. Un jour il
+emmena Coclès.</p>
+
+<p>Le garçon les reçut.</p>
+
+<p>— Eh bien ! comment va-t-il ? demanda
+Prométhée.</p>
+
+<p>— Mal. Très mal, répondit le garçon.
+Depuis trois jours le malheureux n’a rien
+pu prendre. Le sort de son billet le tourmente ;
+il le cherche partout et ne le
+revoit nulle part : il croit qu’il l’a mangé,
+se purge et pense le trouver dans ses
+selles. Lorsque la raison lui revient, qu’il
+se souvient de l’aventure, c’est pour se
+désoler encore plus. Il vous en veut à
+vous, Coclès, parce qu’il prétend que
+vous compliquez sa dette et qu’il ne s’y
+reconnaît plus. La plupart du temps, il
+délire. La nuit nous sommes trois à le
+veiller, mais il fait des bonds sur son lit,
+qui nous empêchent de dormir.</p>
+
+<p>— Est-ce qu’on peut le voir ? dit Coclès.</p>
+
+<p>— Oui, mais vous le trouverez changé.
+L’inquiétude le dévore. Il est maigri,
+maigri, maigri. Le reconnaîtrez-vous seulement ? — Et
+lui, vous reconnaîtra-t-il ?</p>
+
+<p>Sur la pointe des pieds ils entrèrent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c2">LES DERNIERS JOURS DE DAMOCLÈS</h3>
+
+
+<p>La chambre à coucher de Damoclès
+était empuantie par les remèdes. Elle
+était basse de plafond et très étroite. Elle
+était éclairée lugubrement par deux veilleuses.
+Dans une alcôve, sous un amas
+affreux de couvertures, on voyait confusément
+Damoclès s’agiter. Il s’adressait à
+quelqu’un au hasard, bien qu’il ne fût
+écouté de personne ; sa voix était rauque
+et voilée. Pleins d’horreur, Prométhée
+et Coclès se regardèrent ; Damoclès, ne
+les entendant pas approcher, continua,
+comme s’il était seul :</p>
+
+<p>— Et de ce jour-là, disait-il, il me
+sembla tout à la fois et que ma vie prenait
+un sens, et que je ne pouvais plus
+vivre ! Ces cinq cents francs, haïs, exécrés,
+je croyais les devoir à tous et n’osais les
+donner à aucun — j’en aurais privé tous
+les autres. Je ne songeais qu’à m’en
+débarrasser — mais où ? — La caisse
+d’épargne ! c’était là grossir mon ennui ;
+ma dette s’aggravait de tous les intérêts
+de ma dette ; et l’idée d’autre part de
+laisser stagner cette somme m’était intolérable ;
+de sorte que je croyais devoir
+faire circuler cette somme ; je la portais
+toujours sur moi ; régulièrement tous les
+huit jours je changeais le billet contre des
+pièces, les pièces contre un autre billet.
+On ne perd ni ne gagne au change ; c’est
+une folie circulaire, simplement. Et s’ajoutait
+à cela cette torture : c’est grâce à
+la gifle d’un autre que je tiens là ces cinq
+cents francs ! — Un jour, vous le savez,
+je vous rencontre au restaurant…</p>
+
+<p>— C’est de vous qu’il parle, dit le
+garçon.</p>
+
+<p>— L’aigle de Prométhée brise une
+devanture, crève l’œil de Coclès… Sauvé !!
+Gratuitement, fortuitement, providentiellement,
+vais-je glisser ma somme dans
+l’interstice de ces événements. Plus de
+dette ! Sauvé ! — Ah ! Messieurs ! quelle
+erreur… C’est de ce jour que j’agonise.
+Comment vous expliquer ceci ? Comprendrez-vous
+jamais mon angoisse ? Ces cinq
+cents francs, je les dois toujours et je ne
+les possède même plus ! J’ai tenté lâchement
+de me débarrasser de ma dette,
+mais je ne l’ai pas acquittée. Dans les
+cauchemars de mes nuits, je me réveille
+en sueur, m’agenouille, crie à voix haute :
+« Seigneur ! Seigneur ! à qui devais-je ? — Seigneur !
+à qui devais-je ? » Je n’en
+sais rien, mais je devais. — Le devoir,
+Messieurs, c’est une chose horrible ; moi,
+j’ai pris le parti d’en mourir. — Et
+maintenant ce qui me tourmente le plus,
+c’est que cette dette, je vous l’ai passée :
+à toi Coclès… Coclès ! il ne t’appartient
+pas, ton œil, puisque ne m’appartenait
+pas la somme avec quoi je te l’ai
+donné. « Qu’as-tu donc que tu n’aies
+reçu », dit l’Écriture… reçu de qui ? de
+qui ?? de Qui ?? — Ma détresse est intolérable.</p>
+
+<p>La voix du malheureux se hachait, se
+mouillait, s’étranglait dans les hoquets,
+dans les sanglots et dans les larmes.
+Anxieux, Prométhée et Coclès écoutaient ;
+ils s’étaient pris la main et tremblaient.
+Damoclès disait, paraissant les voir :</p>
+
+<p>— Le devoir est horrible, Messieurs…,
+mais combien plus horrible le remords
+d’avoir voulu se décharger d’un devoir…
+Comme si pouvait exister moins la dette,
+pour être endossée par un autre… — Mais
+ton œil te brûle, Coclès ! — Coclès !! j’en
+suis sûr, il te brûle, ton œil de verre ;
+arrache-le ! — S’il ne te brûle pas, il
+devrait te brûler. — Mais il n’est pas à
+toi, ton œil… Et s’il n’est pas à toi, il est
+donc à ton frère… il est à qui ? à qui ??
+à Qui ??</p>
+
+<p>Le malheureux pleurait ; il perdait tête
+et forces ; parfois fixait Coclès et Prométhée,
+semblait les reconnaître et leur
+criait :</p>
+
+<p>— Mais comprenez-moi donc, par pitié !
+La pitié que je réclame de vous ce n’est
+pas une compresse sur mon front, un bol
+d’eau fraîche, une tisane ; c’est de me comprendre.
+Aidez-moi donc à me comprendre,
+par pitié ! — J’ai <i>ceci</i>, qui m’est venu je
+ne sais d’où et que je dois à qui ? à qui ??
+à Qui ?? — et pour cesser un jour de le
+devoir, croyant le pouvoir, je vais avec
+<i>ceci</i> faire des dons aux autres ! Aux
+autres !! — à Coclès, la charité d’un œil !!
+mais il n’est pas à toi cet œil. Coclès !
+Coclès !! rends-le. Rends-le à qui ? à qui ?
+à Qui ??</p>
+
+<p>N’y tenant plus, Coclès et Prométhée
+sortirent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">IV</p>
+
+
+<p>— Voilà bien, dit Coclès descendant l’escalier,
+le sort de qui s’est enrichi par la
+souffrance d’un autre.</p>
+
+<p>— Mais au moins souffrez-vous ? demanda
+Prométhée.</p>
+
+<p>— De mon œil parfois, dit Coclès, mais
+de la gifle plus guère ; la brûlure s’en est
+calmée. Et je ne voudrais pas ne pas
+l’avoir reçue : elle m’a révélé ma bonté.
+J’en suis flatté ; j’en suis fort aise. Je ne
+cesse pas de songer que ma douleur servit
+à mon prochain de provende et qu’elle
+lui valut cinq cents francs.</p>
+
+<p>— Mais ce prochain en meurt, Coclès,
+dit Prométhée.</p>
+
+<p>— Ne lui disiez-vous pas qu’il faut
+nourrir son aigle ? — Que voulez-vous ?
+Damoclès et moi, nous n’avons jamais pu
+nous entendre ; nos points de vue sont
+diamétralement opposés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Prométhée prit congé de Coclès et
+courut chez Zeus le banquier.</p>
+
+<p>— Par pitié, montrez-vous ! lui dit-il ;
+ou du moins faites-vous connaître. Le
+malheureux meurt dans l’angoisse. Je
+comprends que vous le tuiez, puisque
+c’est pour votre plaisir ; mais qu’il sache
+au moins Qui le tue — qu’il s’y repose.</p>
+
+<p>Le Miglionnaire répondit : — Je ne
+veux pas perdre mon prestige.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">V</p>
+
+
+<p>La fin de Damoclès fut admirable ; il
+eut, peu avant sa dernière heure, de ces
+paroles qui arrachent des larmes aux plus
+impies, font dire aux bien pensants
+qu’elles étaient édifiantes. Le plus notable
+sentiment fut celui qu’expriment si bien
+ces mots : — J’espère au moins que ça ne
+l’aura pas privé.</p>
+
+<p>— Qui donc ? demanda-t-on.</p>
+
+<p>— <i>Celui</i>, dit Damocle expirant — celui
+qui m’a donné… quelque chose.</p>
+
+<p>— Non ! — c’était le bon Dieu, riposta
+habilement le garçon.</p>
+
+<p>Damoclès mourut sur cette bonne parole.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c3">LES FUNÉRAILLES</h3>
+
+
+<p>Oh ! disait Prométhée à Coclès, quittant
+la chambre mortuaire — tout cela est
+horrible ! La fin de Damoclès me bouleverse.
+Est-il vrai que ma conférence soit
+cause de sa maladie ?</p>
+
+<p>— Je ne puis l’affirmer, dit le garçon,
+mais je sais tout au moins qu’il fut très
+remué pour ce que vous disiez de votre
+aigle.</p>
+
+<p>— De notre aigle, reprit Coclès.</p>
+
+<p>— J’étais si convaincu, dit Prométhée.</p>
+
+<p>— C’est pourquoi vous le convainquîtes…
+votre discours était très vif…</p>
+
+<p>— Je pensais qu’on n’écoutait pas…
+j’insistais… si j’avais su qu’il écoutait…</p>
+
+<p>— Qu’eussiez-vous dit ?</p>
+
+<p>— La même chose, balbutia Prométhée.</p>
+
+<p>— Mais alors ?</p>
+
+<p>— Mais je ne le dirais plus à présent.</p>
+
+<p>— N’êtes-vous donc plus convaincu ?</p>
+
+<p>— Damoclès l’était trop. J’ai d’autres
+idées sur mon aigle.</p>
+
+<p>— Au fait, où donc est-il ?</p>
+
+<p>— N’ayez crainte, Coclès, j’ai l’œil sur
+lui.</p>
+
+<p>— Adieu. Moi je prends le deuil, dit
+Coclès. Quand nous reverrons-nous ?</p>
+
+<p>— Mais… à l’enterrement, je suppose.
+J’y parlerai, dit Prométhée. J’y dois
+réparer quelque chose. Et puis je vous
+invite après ; j’offre le repas mortuaire,
+et dans le restaurant précisément où
+nous avons pour la première fois vu Damoclès.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">VI</p>
+
+
+<p>A l’heure de l’enterrement, il n’y eut
+pas grande affluence ; Damoclès était peu
+connu ; sa mort passait inaperçue pour
+tous ceux que n’intéressa pas cette histoire.
+Prométhée, le garçon et Coclès se
+retrouvèrent au cimetière ainsi que quelques
+désœuvrés écouteurs de la conférence.
+Chacun regardait Prométhée ; on
+savait qu’il allait parler ; on se disait :
+« que va-t-il dire ? » car on se souvenait
+de ce qu’il avait dit. L’étonnement précédait
+sa parole et venait de ceci qu’on ne
+reconnaissait pas Prométhée ; il était gras,
+frais, souriant ; souriant à ce point que
+sa conduite fut jugée presque peu
+décente quand, souriant toujours, il
+s’avança sur le bord de la tombe, puis, y
+tournant le dos, prononça ces simples
+paroles :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c4">HISTOIRE DE TITYRE</h3>
+
+
+<p>— Messieurs, qui voulez bien m’écouter,
+les paroles de l’Écriture qui serviront de
+texte à mon bref discours d’aujourd’hui
+sont celles-ci :</p>
+
+<p>— <i>Laissez les morts ensevelir les morts.</i>
+Nous ne nous occuperons donc plus de
+Damoclès. — La dernière fois que je
+vous vis réunis c’était pour m’entendre
+parler de mon aigle ; Damoclès en
+est mort ; laissons les morts… C’est à
+cause de lui pourtant, ou plutôt c’est
+grâce à sa mort qu’à présent j’ai tué
+mon aigle…</p>
+
+<p>— Tué son aigle !!! s’écria chacun.</p>
+
+<p>— A ce propos, une anecdote… Mettons
+que je n’ai rien dit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">I</p>
+
+
+<p>Au commencement était Tityre.</p>
+
+<p>Et Tityre étant seul s’ennuyait, complètement
+entouré de marais. — Or, Ménalque
+vint à passer, qui mit une idée
+dans le cerveau de Tityre, une graine
+dans le marais devant lui. Et cette idée
+était la graine, et cette graine était l’Idée.
+Et avec l’aide de Dieu la graine germa et
+devint une petite plante, et Tityre, soir et
+matin, s’agenouillant devant elle, remerciait
+Dieu de la lui avoir donnée. Et cette
+plante grandit, et comme elle était de
+racines puissantes, elle eut bientôt complètement
+asséché la terre autour d’elle,
+de sorte que Tityre eut un sol ferme où
+poser ses pieds, reposer sa tête et fortifier
+l’ouvrage de ses mains.</p>
+
+<p>Quand cette plante eut atteint la hauteur
+de Tityre, Tityre put goûter quelque
+joie à dormir étendu dans son ombre.
+Or cet arbuste étant un chêne devait
+énormément grandir ; tellement que bientôt
+l’ouvrage des mains de Tityre ne suffit
+plus pour sarcler et biner la terre autour
+du chêne, pour arroser le chêne, l’émonder,
+l’astiquer, l’épiler, l’écheniller, et
+pour assurer en la bonne saison la récolte
+de ses fruits à la fois nombreux et divers.
+Il s’adjoignit donc un sarcleur, un bineur,
+un arroseur, un émondeur, un astiqueur,
+un épileur, un échenilleur et quelques
+garçons fruitiers. Et comme chacun devait
+s’en tenir strictement à sa spécialité,
+il y avait quelque chance pour que la
+besogne de chacun fût bien faite.</p>
+
+<p>Pour régler les paiements de chacun,
+Tityre eut besoin d’un comptable, qui partagea
+bientôt avec un caissier le souci de
+la fortune de Tityre ; celle-ci croissait
+comme le chêne.</p>
+
+<p>Quelques conflits s’étant élevés entre
+l’astiqueur et l’épileur au sujet des limites
+répartitives de leurs pouvoirs, Tityre
+comprit la nécessité d’un arbitre, qui se
+flanqua de deux avocats pour et contre ;
+Tityre prit un secrétaire pour consigner
+leurs jugements, et comme on ne les
+consignait que pour qu’ils pussent documenter
+l’avenir, il y eut un garde des
+arrêts. Du sol cependant les maisons peu
+à peu s’élevèrent ; et il fallut une police
+des rues, des agents contre leur licence.</p>
+
+<p>Tityre, surchargé d’occupations, commença
+de tomber malade ; il fit venir un
+médecin qui conseilla de prendre femme — et
+comme au milieu de tant de gens
+Tityre ne pouvait suffire, il fut forcé de
+se choisir un adjoint, ce qui fit qu’on le
+nomma maire. Dès lors il ne lui resta
+que trop peu de loisir où pouvoir pêcher
+à la ligne, des fenêtres de sa maison qui
+continuaient d’ouvrir continuellement sur
+les marais.</p>
+
+<p>Alors Tityre institua des jours de fête
+pour que son peuple pût s’amuser ; mais
+comme les amusements coûtaient cher et
+qu’aucun d’eux n’avait beaucoup d’argent,
+pour pouvoir leur en prêter à tous, Tityre
+commença par en prélever sur chacun.</p>
+
+<p>Or le chêne, au milieu de la plaine (car
+malgré la ville, malgré l’effort de tant
+d’hommes, ce n’avait jamais pu cesser
+d’être la plaine), ce chêne, dis-je, au
+milieu de la plaine, n’avait aucune peine
+à être placé de telle sorte que l’un de ses
+côtés était à l’ombre, l’autre au soleil.
+Sous ce chêne donc, du côté de l’ombre,
+Tityre rendait la justice ; du côté du
+soleil, il faisait ses besoins naturels.</p>
+
+<p>Et Tityre était heureux, car il sentait
+sa vie utile aux autres, excessivement
+occupée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">II</p>
+
+
+<p>L’effort de l’homme est cultivable.
+L’activité de Tityre, encouragée, semblait
+s’accroître ; son ingéniosité naturelle lui
+proposant d’autres emplois, on le vit travailler
+à meubler, tapisser et aménager
+sa demeure. On admira l’appropriation
+des tentures et la commodité de chaque
+objet. Industrieux, il excellait dans l’empirisme ;
+il inventa même, pour accrocher
+ses éponges au mur, une petite
+patère acrostiche, qu’au bout de quatre
+jours il ne trouva plus commode du tout.</p>
+
+<p>Et Tityre, à côté de sa chambre, fit
+bâtir une chambre pour les intérêts de la
+nation ; les deux chambres avaient même
+entrée, pour tâcher d’indiquer que les
+intérêts étaient les mêmes ; mais, à cause
+de l’entrée commune qui donnait même
+air aux deux pièces, les deux cheminées
+ne pouvaient tirer ensemble, et, par les
+temps froids, quand on faisait du feu dans
+l’une, on faisait de la fumée dans l’autre.
+Les jours où il voulait faire du feu,
+Tityre prit donc l’habitude d’ouvrir sa
+fenêtre.</p>
+
+<p>Comme Tityre protégeait tout et travaillait
+à la propagation des espèces, un
+temps vint que les limaces se promenèrent
+dans les allées de son jardin en si grande
+abondance que, de peur d’en écraser une,
+il ne savait où poser pied, et finit par se
+résigner à moins sortir.</p>
+
+<p>Il fit venir une bibliothèque circulante,
+avec une loueuse de livres, chez qui il prit
+un abonnement. Et comme elle s’appelait
+Angèle il prit coutume d’aller tous les
+trois jours passer chez elle ses soirées.
+C’est ainsi que Tityre apprit la métaphysique,
+l’algèbre et la théodicée. Tityre et
+Angèle commencèrent de cultiver ensemble
+avec succès différents beaux-arts
+d’agrément, et Angèle ayant manifesté
+des goûts particuliers pour la musique,
+ils louèrent un piano à queue, sur lequel
+Angèle exécutait les petits airs qu’entre
+temps il faisait pour elle.</p>
+
+<p>Tityre disait à Angèle : — Tant d’occupations
+me tueront ; je n’en puis plus ; je
+sens l’usure ; ces solidarités activent mes
+scrupules ; s’ils augmentent, je diminue.
+Que faire ?</p>
+
+<p>— Si nous partions ? lui dit Angèle.</p>
+
+<p>— Je ne peux pas, moi : j’ai mon
+chêne.</p>
+
+<p>— Si vous le laissiez, dit Angèle.</p>
+
+<p>— Laisser mon chêne ! y pensez-vous ?</p>
+
+<p>— N’est-il pas assez grand bientôt
+pour pousser seul ?</p>
+
+<p>— Mais c’est que j’y suis attaché.</p>
+
+<p>— Détachez-vous, reprit Angèle.</p>
+
+<p>Et peu de temps après, ayant bien
+éprouvé que, somme toute, les occupations,
+responsabilités et divers scrupules,
+non plus que le chêne, ne le tenaient,
+Tityre sourit, prit le vent, partit, enlevant
+la caisse et Angèle et vers la fin du
+jour descendit avec elle le boulevard qui
+mène de la Madeleine à l’Opéra.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">III</p>
+
+
+<p>Ce soir-là l’aspect du boulevard était
+étrange. On sentait que quelque chose
+d’insolite, de solennel se préparait. Une
+foule énorme, sérieuse, anxieuse, se pressait,
+encombrant le trottoir et débordant
+presque sur la chaussée qu’à grand’peine
+maintenaient libre des gardes de Paris
+échelonnés. Devant les restaurants, les
+terrasses, disproportionnément élargies
+par le déploiement des chaises et des
+tables, faisaient l’obstruction plus complète
+et rendaient la circulation impossible.
+Parfois un regardeur impatient se
+juchait sur sa chaise un instant, le temps
+qu’on le priât d’en descendre. Évidemment
+tous attendaient ; on sentait à n’en
+pas douter qu’entre les berges du trottoir,
+sur la chaussée protégée, allait descendre
+quelque chose. A grand’peine ayant pu
+trouver une table, et la louant à très
+haut prix, Angèle et Tityre s’installèrent
+devant deux bocks et demandèrent
+au garçon :</p>
+
+<p>— Qu’attend-on ?</p>
+
+<p>— D’où Monsieur revient-il ? dit le
+garçon ; Monsieur ne sait-il pas qu’on
+attend Mœlibée ? C’est entre cinq et six
+qu’il passe… et tenez — écoutez : il me
+semble déjà que l’on entend ses flûtes.</p>
+
+<p>Du fond du boulevard un son frêle de
+chalumeau s’éleva. La foule plus attentive
+encore palpita. Le son grossit, se
+rapprocha, s’exagéra.</p>
+
+<p>— Oh que c’est émouvant ! dit Angèle.</p>
+
+<p>Le soleil déclinant envoyait ses rayons
+d’un bout à l’autre du boulevard. Et
+comme issu des splendeurs du couchant
+on vit enfin s’avancer Mœlibée, précédé
+du simple son de sa flûte. On ne distinguait
+bien d’abord que son allure, mais
+quand il fut plus près :</p>
+
+<p>— Oh ! comme il est charmant ! dit
+Angèle.</p>
+
+<p>Mœlibée cependant arrivé devant Tityre
+cessa son chant de flûte, brusquement
+s’arrêta, vit Angèle, et l’on
+s’aperçut qu’il était nu.</p>
+
+<p>— Oh ! dit Angèle, penchée sur Tityre,
+qu’il est beau ! que ses reins sont dispos !
+que ses flûtes sont adorables !</p>
+
+<p>Tityre était un peu gêné.</p>
+
+<p>— Demandez-lui donc où il va, dit
+Angèle.</p>
+
+<p>— Où allez-vous ? questionna Tityre.</p>
+
+<p>Mœlibée répondit : — <i lang="la" xml:lang="la">Eo Romam.</i></p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il dit ? reprit Angèle.</p>
+
+<p>Tityre : — Vous ne comprendrez pas,
+chère amie.</p>
+
+<p>— Mais vous m’expliquerez, dit Angèle.</p>
+
+<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Romam</i>, insista Mœlibée, — <i lang="la" xml:lang="la">urbem
+quam dicunt Romam</i>.</p>
+
+<p>Angèle : — Oh ! que c’est délicieux, ce
+qu’il dit ! — Qu’est-ce que cela veut dire ?</p>
+
+<p>Tityre : — Mais, chère Angèle, je vous
+assure que cela n’est pas si délicieux que
+ça ; cela veut dire tout simplement qu’il
+va à Rome.</p>
+
+<p>— Rome ! dit Angèle songeuse — oh !
+j’aimerais tant voir Rome !</p>
+
+<p>Mœlibée, reprenant ses pipeaux, recommençait
+sa primitive mélodie. A ces sons
+Angèle exaltée se souleva, se leva, s’approcha,
+et comme Mœlibée arrondissait
+son bras, elle le prit, et tous deux continuant
+ainsi le boulevard s’éloignèrent,
+s’éperdirent, disparurent dans le définitif
+crépuscule.</p>
+
+<p>La foule à présent défrénée s’agitait
+très tumultueuse. De toutes parts on entendait
+questionner : — Qu’a-t-il dit ? — Qu’a-t-il
+fait ? — Quelle était cette femme ?
+Et quand, quelques instants après, les
+gazettes du soir parurent, une féroce
+curiosité les enleva comme dans un
+cyclone ; et l’on apprit soudain que cette
+femme c’était Angèle, et que ce Mœlibée
+était quelqu’un de nu qui s’en allait en
+Italie.</p>
+
+<p>— Alors, toute curiosité retombée la
+foule s’écoula comme une eau libre, désertant
+les grands boulevards. — Et
+Tityre se retrouva seul complètement
+entouré de marais.</p>
+
+<p>Mettons que je n’ai rien dit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un rire irrépressible secoua quelques
+instants l’auditoire.</p>
+
+<p>— Messieurs, je suis heureux que mon
+histoire vous divertisse, dit en riant
+également Prométhée. Depuis la mort de
+Damoclès, j’ai trouvé le secret du rire. — A
+présent j’ai fini, Messieurs ; laissons
+les morts ensevelir les morts et allons
+vite déjeuner.</p>
+
+<p>Il prit le garçon par un bras, Coclès par
+l’autre ; tous sortirent du cimetière. Passé
+les portes, le reste de l’assemblée se dispersa.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Pardonnez-moi, dit Coclès, — votre
+récit était charmant et vous nous avez
+bien diverti… mais je ne saisis pas le
+rapport…</p>
+
+<p>— S’il y en eût eu plus, vous n’eussiez
+pas tant ri, dit Prométhée ; ne cherchez
+pas à tout cela trop grand sens ; — je
+voulais surtout vous distraire, et suis
+heureux d’y être parvenu ; vous devais-je
+cela ? Je vous avais tant ennuyés
+l’autre fois.</p>
+
+<p>Ils regagnèrent les boulevards,</p>
+
+<p>— Où allons-nous ? dit le garçon.</p>
+
+<p>— A votre restaurant, si vous le voulez
+bien, en souvenir de notre première rencontre.</p>
+
+<p>— Vous le passez, dit le garçon.</p>
+
+<p>— Je ne reconnais pas la devanture.</p>
+
+<p>— C’est qu’elle est toute neuve, à présent.</p>
+
+<p>— J’oubliais que mon aigle… Soyez
+tranquilles : il ne recommencera plus.</p>
+
+<p>— C’est donc vrai, dit Coclès, ce que
+vous disiez ?</p>
+
+<p>— Quoi ?</p>
+
+<p>— Que vous l’avez tué ?</p>
+
+<p>— Et que nous allons le manger… En
+doutez-vous ? dit Prométhée : vous ne
+m’avez donc pas regardé ? De son temps
+est-ce que j’osais rire ? N’étais-je pas
+maigre affreusement ?</p>
+
+<p>— Assurément.</p>
+
+<p>— Il me mangeait depuis assez longtemps ;
+j’ai trouvé que c’était mon tour.</p>
+
+<p>A table ! Allons ! à table, Messieurs ! — Garçon…
+ne servez pas : en dernier
+souvenir de lui, prenez la place de
+Damocle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le repas fut plus gai qu’il n’est permis
+ici de le redire, et l’aigle fut trouvé délicieux.</p>
+
+<p>— Il n’aura donc servi à rien ? demanda-t-on.</p>
+
+<p>— Ne dites donc pas cela, Coclès ! — sa
+chair nous a nourris. — Quand je
+l’interrogeais, il ne répondait rien… Mais
+je le mange sans rancune : s’il m’eût fait
+moins souffrir il eût été moins gras ;
+moins gras il eût été moins délectable.</p>
+
+<p>— De sa beauté d’hier que reste-t-il ?</p>
+
+<p>— J’en ai gardé toutes les plumes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">C’est avec l’une d’elles que j’écris ce petit
+livre ; puissiez-vous, rare ami, ne pas le
+trouver trop mauvais.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="p3c5">ÉPILOGUE</h3>
+
+<p class="c xsmall">POUR TACHER DE FAIRE CROIRE AU LECTEUR
+QUE SI CE LIVRE EST TEL
+CE N’EST PAS LA FAUTE DE L’AUTEUR</p>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>On n’écrit pas les livres qu’on veut.</p>
+
+<p class="sign i">Journal des Goncourt.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p class="i">L’histoire de Léda avait fait tant de
+bruit, couvert Tyndare de tant de gloire,
+que Minos ne s’inquiétait pas trop d’entendre
+Pasiphaë lui dire : « Que veux-tu ?
+Moi, je n’aime pas les hommes. »</p>
+
+<p class="i">Mais plus tard : « C’est assez vexant,
+(et ça n’a pas été facile !) j’espérais qu’un
+dieu s’y cachait. — Si Zeus s’en fût mêlé,
+j’eusse accouché d’un Dioscure ; grâce à
+cet animal, je n’ai mis au monde qu’un
+veau. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="h sc">Chronique de la moralité privée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1">13</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Histoire du garçon et du Miglionnaire</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c1">17</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Histoire de Damoclès</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">29</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Histoire de Coclès</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">39</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Prométhée parle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">47</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Histoire de l’aigle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">53</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc top1">La détention de Prométhée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2">59</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Il faut qu’il croisse et que je diminue</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">67</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Chapitre pour faire attendre le suivant</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">75</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">La pétition de principes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">79</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Suite du discours de Prométhée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">85</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Fin du discours de Prométhée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">99</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h sc top1">La maladie de Damoclès</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3">105</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Interview du Miglionnaire</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c1">111</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Les derniers jours de Damoclès</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c2">119</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Les funérailles</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c3">129</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Histoire de Tityre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c4">135</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h2">Épilogue</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#p3c5">155</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br>
+LE 15 DÉCEMBRE 1925<br>
+PAR EMMANUEL GREVIN<br>
+A LAGNY-SUR-MARNE</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78236 ***</div>
+</body>
+</html>
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