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F.). + LA SYMPHONIE PASTORALE (N. R. F.). + +ROMAN + + LES FAUX-MONNAYEURS (N. R. F.). + +SOTIES + + PALUDES (N. R. F.). + LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAÎNÉ (N. R. F.). + LES CAVES DU VATICAN (N. R. F.). + +CRITIQUE + + PRÉTEXTES (Mercure de France). + NOUVEAUX PRÉTEXTES (Mercure de France). + DOSTOÏEVSKY (Plon et Nourrit). + INCIDENCES (N. R. F.). + +THÉATRE + + SAÜL (N. R. F.). + LE ROI CANDAULE (épuisé). + +TRADUCTIONS + + RABINDRANATH TAGORE: L’OFFRANDE LYRIQUE (N. R. F.). + » » : AMAL ET LA LETTRE DU ROI (N. R. F.) + JOSEPH CONRAD: TYPHON (N. R. F.). + SHAKESPEARE: ANTOINE ET CLÉOPATRE (N. R. F.). + WILLIAM BLAKE: LE MARIAGE DU CIEL ET DE L’ENFER (Aveline). + +MORCEAUX CHOISIS (N. R. F.). + + + + +LA PRÉSENTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 550 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VAN GELDER, +SOUS COUVERTURE BLEUE, DONT 500 NUMÉROTÉS DE 1 A 500 ET 50 HORS COMMERCE +NUMÉROTÉS DE I A L. + +LA PREMIÈRE ÉDITION DE CET OUVRAGE A PARU EN 1899. + + +TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS +Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1925. + + + + +A + +PAUL ALBERT LAURENS + + +Je te dédie ce livre, cher ami, parce que tu voulus bien le louer. + +Quelques rares pareils à toi puissent-ils, en cette gerbe de folle +ivraie, trouver, comme tu fis, du bon grain. + +A. G. + + + + +Au mois de mai 189..., deux heures après-midi, on vit ceci qui put +paraître étrange: + +Sur le boulevard qui mène de la Madeleine à l’Opéra, un monsieur gras, +entre deux âges, et que rien ne signalait d’ailleurs que sa peu commune +corpulence, fut abordé par un monsieur maigre, qui, souriant, et sans +songer à mal croyons-nous, remit au premier un mouchoir que celui-ci +venait de laisser tomber. Le monsieur corpulent remercia sans phrases et +allait continuer sa route quand, se ravisant, il se pencha vers le +maigre et dut lui demander un renseignement, que celui-ci dut lui +donner, car sortant aussitôt de sa poche une encre portative et des +plumes le monsieur gras les tendit sans plus de façons au monsieur +maigre, ainsi qu’une enveloppe qu’il tenait jusqu’alors à la main. Et +ceux qui passaient purent voir l’homme maigre y écrire aussitôt une +adresse.--Mais ici commence l’étrangeté de l’histoire, qu’aucun journal +pourtant ne consigna: le monsieur maigre, après avoir rendu la plume et +l’enveloppe, n’avait pas eu le temps de sourire un adieu, que le +monsieur gras, en guise de remercîment, lui colla brusquement sa main +sur la joue; puis sauta dans un fiacre et disparut, avant qu’aucun des +spectateurs attirés (j’en étais), revenu de sa surprise, n’ait eu l’idée +de l’arrêter. + +J’ai su depuis que c’était Zeus, le banquier. + +Le monsieur maigre, visiblement gêné par l’attention que lui prodiguait +le public, affirmait qu’il avait à peine senti la gifle, bien que le +sang sortît de ses narines et de sa lèvre déchirée. Il suppliait qu’on +voulût bien le laisser tranquille, et devant son insistance les +promeneurs finirent par s’écarter. Le lecteur nous permettra donc de ne +pas nous occuper plus, à présent, de quelqu’un qu’il reverra +suffisamment dans la suite. + + + + +CHRONIQUE DE LA MORALITÉ PRIVÉE + + + + +I + + +Je ne parlerai pas de la moralité publique, parce qu’il n’y en a pas. +Mais à ce propos une anecdote: + +Quand, du haut du Caucase, Prométhée eut bien éprouvé que les chaînes, +tenons, camisoles, parapets et autres scrupules, somme toute, +l’ankylosaient, pour changer de pose il se souleva du côté gauche, étira +son bras droit et, entre quatre et cinq heures d’automne, descendit le +boulevard qui mène de la Madeleine à l’Opéra. + +Diverses célébrités parisiennes passèrent à l’envi devant ses yeux. Où +vont-ils? se demandait Prométhée, et s’attablant à un café devant un +bock il demanda: «Garçon? où vont-ils?» + + + + +HISTOIRE DU GARÇON ET DU MIGLIONNAIRE + + +Si Monsieur les voyait repasser comme moi tous les jours, dit le garçon, +il pourrait tout aussi bien demander d’où ils viennent. Ça doit être +tout un puisqu’ils repassent tous les jours. Je me dis: puisqu’ils +repassent c’est qu’ils n’ont pas trouvé. J’attends maintenant que +Monsieur me demande: Que cherchent-ils, parce que Monsieur va voir ce +que je vais lui répondre. + +Alors Prométhée demanda: + +--Que cherchent-ils? + +Le garçon reprit: + +--Puisqu’ils n’y restent pas, ça n’est donc pas le bonheur. Monsieur me +croira s’il veut, et, s’approchant, il dit plus bas:--Ce qu’ils +cherchent, c’est leur personnalité. Monsieur n’est pas d’ici? + +--Non, dit Prométhée. + +--Au reste, ça se voit, dit le garçon; oui: personnalité; ce que nous +appelons ici, idiosyncrasie. Ainsi moi (un exemple), tel que vous me +voyez, vous jureriez que je suis garçon de café. Eh bien! Monsieur, non; +c’est par goût. Vous me croirez si vous voulez: j’ai une vie intime: +j’observe. Les personnalités, il n’y a que cela d’intéressant; et puis +les relations entre personnalités. C’est très bien arrangé, ici, le +restaurant; par tables de trois; je vous expliquerai le maniement tout à +l’heure. Vous allez bientôt dîner, n’est-ce pas? on vous présentera... + +Prométhée était un peu fatigué. Le garçon reprit: + +--Des tables de trois, oui, c’est ce que j’ai trouvé de plus commode. +Trois messieurs arrivent; on les présente (quand ils le demandent, +naturellement) parce qu’à mon restaurant, avant de dîner on doit dire +son nom; et puis ce qu’on fait; tant pis si on se trompe. Alors on +s’assied; (pas moi) on cause (pas moi non plus)--mais je mets en +relation; j’écoute; je scrute; je dirige la conversation. A la fin du +dîner je connais trois êtres intimes, trois personnalités! Eux, pas. +Moi, vous comprenez, j’écoute, je relate; eux subissent la +relation.--Vous me demanderez: qu’est-ce que tout cela me rapporte? Oh! +rien du tout. Mon goût à moi, c’est de créer des relations... Oh! pas +pour moi... c’est là comme qui dirait une action absolument gratuite. + +Prométhée paraissait un peu fatigué. Le garçon reprit: + +--Une action gratuite! ça ne vous dit rien, à vous? Moi ça me paraît +extraordinaire. J’ai longtemps pensé que c’était là ce qui distinguait +l’homme des animaux: une action gratuite. J’appelais l’homme: l’animal +capable d’une action gratuite. Et puis après j’ai pensé le contraire: +que c’était le seul être incapable d’agir gratuitement. Gratuitement! +songez donc: sans raison--oui, je vous entends--mettons: sans motif; +incapable! Alors ça a commencé à m’embêter. Je me disais: pourquoi +fait-il ci? pourquoi fait-il ça?... Ça n’est pas pourtant que je sois +déterministe... Mais, à ce propos, une anecdote: + +J’ai un ami, Monsieur, vous ne le croiriez pas, qui est Miglionnaire. Il +est intelligent aussi. Il s’est dit: une action gratuite? comment faire? +Et comprenez qu’il ne faut pas entendre là une action qui ne rapporte +rien, car sans cela... Non, mais gratuit: un acte qui n’est motivé par +rien. Comprenez-vous? intérêt, passion, rien. L’acte désintéressé; né de +lui; l’acte aussi sans but; donc sans maître; l’acte libre; l’Acte +autochtone? + +--Hein? fit Prométhée. + +--Suivez-moi bien, dit le garçon. Mon ami descend, le matin, avec, sur +lui, un billet de 500 francs dans une enveloppe et une gifle prête dans +sa main. + +Il s’agit de trouver quelqu’un sans le choisir. Donc, dans la rue, il +laisse tomber son mouchoir, et, à celui qui le ramasse (débonnaire +puisqu’il a ramassé), le Miglionnaire: + +--Pardon, Monsieur, vous ne connaîtriez pas quelqu’un? + +L’autre:--Si plusieurs. + +Le Miglionnaire:--Alors, Monsieur, vous aurez je pense l’obligeance +d’écrire son nom sur cette enveloppe; voici des plumes, de l’encre, du +crayon... + +L’autre écrit comme un débonnaire, puis:--Maintenant m’expliquerez-vous, +Monsieur...? + +Le Miglionnaire répond:--C’est par principe; puis (j’ai oublié de dire +qu’il est très fort) lui colle sur la joue le soufflet qu’il avait en +main; puis hèle un fiacre et disparaît. + +Comprenez-vous? deux actions gratuites d’un seul coup: ce billet de 500 +francs à une adresse pas choisie par lui, et une gifle à quelqu’un qui +s’est choisi tout seul, pour lui ramasser son mouchoir.--Non! mais +est-ce assez gratuit? Et la relation! Je parie que vous ne scrutez pas +assez la relation. Car, parce que l’acte est gratuit, il est ce que nous +appelons ici: réversible. Un qui a reçu 500 francs pour un soufflet, +l’autre qui a reçu un soufflet pour 500 francs... et puis on ne sait +plus... on s’y perd.--Songez-donc! une action gratuite! il n’y a rien de +plus démoralisant.--Mais Monsieur commence à avoir faim; je demande +pardon à Monsieur; on se laisse aller à causer... Monsieur va bien +vouloir me dire son nom,--pour présenter... + +--Prométhée, dit Prométhée simplement. + +--Prométhée! Je disais bien que Monsieur ne devait pas être d’ici... et +Monsieur fait? + +--Rien, dit Prométhée. + +--Oh! non. Non, dit le garçon avec un doux sourire.--Rien qu’à voir +Monsieur, on voit bien qu’il a fait quelque chose. + +--Il y a si longtemps, balbutia Prométhée. + +--Tant pis, tant pis, reprit le garçon. D’ailleurs, que Monsieur se +rassure; dans les présentations, je dis bien les noms, quand on veut; +mais ce qu’on fait, jamais.--Voyons, voyons:--Monsieur faisait... + +--Des allumettes, murmura Prométhée rougissant. + + * * * * * + +Alors il y eut un silence un peu pénible, le garçon comprenant qu’il +avait eu tort d’insister, et Prométhée qu’il avait eu tort de répondre. +D’un ton consolateur: + +--Enfin! Monsieur n’en fait plus... reprit le garçon. Mais alors, quoi? +Il faut pourtant bien que j’inscrive quelque chose, je ne peux pas +mettre comme ça: Prométhée, tout court. Monsieur a bien une petite +profession, une spécialité... Enfin, qu’est-ce que Monsieur sait faire? + +--Rien, recommença Prométhée. + +--Alors mettons: homme de lettres. Maintenant, si Monsieur veut bien +rentrer dans la salle; je ne peux pas servir dehors. Et il cria:--Une +table de trois! une!... + +Par deux portes deux messieurs entrèrent. On les vit donner leur nom au +garçon; mais, la présentation n’ayant pas été réclamée, sans plus tarder +tous deux s’assirent. + +Et quand ils furent assis: + + + + +II + + +Messieurs, dit l’un--si je suis venu dans ce restaurant, attendu qu’on y +mange fort mal, c’est uniquement afin de pouvoir causer. J’ai l’horreur +des repas solitaires, et le système des tables de trois m’agrée, car à +deux l’on pourrait s’y disputer... Mais vous avez l’air taciturne? + +--C’est malgré moi, dit Prométhée. + +--Je continue? + +--Je vous en prie. + +--J’estime donc que, pendant une heure de repas, trois inconnus ont le +temps de se faire connaître,--en ne mangeant pas trop,--ici c’est +facile; en parlant peu; et en évitant les points communs; je veux dire +en ne racontant que ce qui leur est strictement individuel. Je ne +prétends pas que cette conversation soit indispensable, mais, si elle ne +nous plaît pas, attendu qu’on y mange fort mal, qu’êtes-vous venu faire +dans ce restaurant? + +Prométhée était très fatigué; le garçon, se penchant vers lui, dit tout +bas: + +--C’est Coclès. Celui qui va parler, c’est Damoclès. + +Damoclès dit: + + + + +HISTOIRE DE DAMOCLÈS + + +Monsieur, vous m’eussiez dit cela il y a un mois, que je n’eusse +exactement rien pu répondre; mais, d’après ce qui m’est advenu le mois +passé, plus rien de ce que je pensais avant ne subsiste. Je ne dirais +donc pas mes anciennes pensées si leur connaissance ne devait servir à +vous faire comprendre ce par quoi mes nouvelles en diffèrent. Or, +Messieurs, depuis trente jours, je sens que je suis un être original, +unique, répondant à une vraiment singulière destinée. Donc, Messieurs, +induisez qu’avant je sentais précisément le contraire. Je menais une vie +parfaitement ordinaire et me faisais un devoir de cette formule: +ressembler au plus commun des hommes. Maintenant je reconnais certes +qu’un homme commun ne saurait exister, et j’affirme que c’est une vaine +ambition que de tâcher de ressembler à tout le monde, puisque tout le +monde est composé de chacun et que chacun ne ressemble à personne. +N’importe; je m’ingéniais; je faisais de la statistique; je supputais le +juste milieu--sans comprendre que les extrêmes se touchent, que qui se +couche très tard rencontre qui se lève très tôt, et que qui choisit pour +siéger le juste milieu, risque de s’asseoir entre deux chaises. + +Je me couchais chaque jour à dix heures. Je dormais huit heures et +demie. J’avais soin en chacun de mes actes d’imiter toujours le plus +grand nombre, et pour chacune de mes pensées d’adopter l’opinion la plus +commune. Je me dispenserai donc d’insister. + +Mais voici que m’advint un matin une aventure personnelle. L’importance +de cela dans la vie d’un homme posé ne se pourra comprendre que par la +suite. + + + + +III + + +Donc figurez-vous qu’un matin je reçus une lettre.--Messieurs, je vois à +l’absence de votre étonnement que je vous raconte mal mon histoire. +J’aurais dû vous dire d’abord que, de lettres, je n’en attendais point. +De lettres, j’en reçois trois par an: une de mon propriétaire pour +réclamer le terme; une de mon banquier pour m’indiquer que je suis en +mesure de le faire; une, au premier janvier..., je ne peux pas vous dire +de qui. L’adresse était d’une écriture inconnue. Le manque complet de +caractère qu’elle m’a révélé dans la suite par l’entremise des +graphologues consultés ne m’a permis de rien apprendre. Ils n’y +trouvèrent d’autre indice que celui d’une grande bonté; encore certains +y virent-ils plutôt de la faiblesse. Ils ne purent rien préciser. +L’écriture... je ne parle, remarquez bien, que de celle de l’enveloppe; +car dans l’enveloppe il n’y en avait point; oui, point--pas une ligne, +pas un mot. Dans l’enveloppe il n’y avait rien qu’un billet de cinq +cents francs. + +J’allais prendre mon chocolat; mais mon étonnement fut si grand que je +le laissai refroidir. Je cherchais... Personne ne me devait rien. J’ai +des revenus fixes, Messieurs, et mes petites économies de chaque an +compensent à peu près la baisse régulière de la rente. Je n’attendais +rien, je l’ai dit. Je n’ai jamais rien demandé. L’habitude de ma très +régulière existence m’empêchait même de rien souhaiter. Je réfléchis +beaucoup, d’après la meilleure méthode: _Cur, unde, quo, qua?_--D’où, +pour où, par où, pourquoi? Et ce billet n’était réponse à rien, puisque +j’interrogeais pour la première fois. + +Je pensai: c’est sans doute une erreur; je vais pouvoir la réparer. A +quelque autre de même nom était destinée cette somme. Je cherchai donc +dans le Bottin un homonyme, qui peut-être attendait déjà. Mais mon nom +n’est plus très porté; je vis, en feuilletant l’énorme livre, qu’il ne +désignait plus que moi seul. Je pensai, par la suscription de +l’enveloppe, arriver à un résultat meilleur, et retrouver l’expéditeur à +défaut du destinataire. C’est alors que j’eus recours aux graphologues. +Mais rien--non, ils ne purent rien me dire; je ne parvins à rien qu’à +grossir encore mon ennui. Ces cinq cents francs chaque jour plus me +pèsent; je voudrais m’en débarrasser et je ne sais pas comment faire. +Car enfin... Ou si quelqu’un me les a donnés sans erreur, au moins +mérite-t-il une reconnaissance. Reconnaissant, je voudrais l’être,--mais +je ne sais pas envers qui. + +Dans l’espoir d’un nouveau hasard qui me tirerait de ma peine, je porte +sur moi le billet. Ni jour ni nuit je ne le quitte. J’y suis +acquis.--Avant j’étais banal mais libre. A présent j’appartiens à lui. +Cette aventure me détermine; j’étais quelconque, je suis quelqu’un. + +Depuis cette aventure, je me dérange; je cherche à qui pouvoir causer, +et si, très souvent, pour manger, c’est à ce restaurant que je +m’attable, c’est que, par ces tables de trois, des deux compagnons +proposés, j’espère un jour en trouver un qui reconnaîtra l’écriture de +l’enveloppe que voici... + +En achevant ces mots, Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa +redingote une enveloppe jaune et salie. Son nom s’y étalait en toutes +lettres, écrit d’une médiocre écriture. Alors il se passa ce fait +étrange: Coclès, qui jusqu’alors était demeuré silencieux, continua de +l’être,--mais brusquement leva sur Damoclès une main que le garçon n’eut +que le temps d’arrêter au vol. Coclès put donc se ressaisir et dire +tristement ces paroles, qui ne furent comprises que plus tard: + +--Au reste, cela vaut mieux, car si je vous avais rendu la gifle vous +eussiez cru devoir me rendre ce billet, et... il ne m’appartient +pas.--Puis, comme Damoclès semblait attendre quelque explication de son +geste:--C’est moi, ajouta-t-il en désignant l’enveloppe, qui écrivis +ci-dessus votre adresse. + +--Mais comment saviez-vous mon nom, dit Damoclès, qui voulait prendre +mal l’aventure. + +--Fortuitement--dit doucement Coclès:--d’ailleurs cela n’a pas grande +importance en cette histoire. La mienne est plus curieuse encore que la +vôtre; souffrez que je la dise en quelques mots: + + + + +HISTOIRE DE COCLÈS + + +Je n’ai pas grandes relations sur la terre; et même, avant ce que je +vais vous raconter, je ne m’en savais pas encore. Je ne sais qui m’a mis +au monde et j’ai longtemps cherché quelque raison de continuer à ma vie. +Je suis descendu dans la rue, quêtant une détermination du dehors. Je +pensais que d’un premier apport devait dépendre ma destinée; car je ne +me suis pas fait moi-même, trop naturellement bon pour cela. Un premier +acte, je le savais, allait me motiver l’existence. Naturellement bon, je +l’ai dit, cet acte fut de ramasser à terre un mouchoir. Celui qui le +laissait tomber n’avait pu s’écarter que de trois pas encore; moi, +courant après lui, le lui remis. Il le prit sans paraître surpris; +non--la surprise fut la mienne quand je le vis me tendre une enveloppe, +celle-là même que voici.--Veuillez, dit-il en souriant, écrire ci-dessus +une adresse.--Laquelle? dis-je.--Celle, reprit-il, de quelqu’un.--Ce +disant il approcha de moi tout ce qu’il fallait pour écrire.--Mon désir +n’étant point de me soustraire à une motivation extérieure, je me +soumis. Mais, je vous l’ai bien dit, je n’ai pas grandes relations sur +la terre. Le nom que j’inscrivis, et qui vint je ne sais comment dans ma +tête, était pour moi celui d’un inconnu. Puis, ceci fait, je le saluai, +me croyant quitte, et j’allais m’écarter enfin, lorsque je reçus sur la +joue un épouvantable soufflet. + +L’étonnement qu’il me causa ne me permit point de voir ce que devenait +mon gifleur. Quand je revins à moi, j’étais entouré d’une foule. Tous +parlaient. Certains s’étant saisis de moi me voulaient emporter jusqu’à +la pharmacie voisine. Je ne pus m’arracher de leurs soins qu’en +affirmant que je n’avais aucun mal, bien que mon nez saignât et que je +souffrisse cruellement de la mâchoire. + + * * * * * + +La tuméfaction de ma joue me retint huit jours à la chambre. + +Je les passai à méditer: + +Pourquoi m’a-t-il donné cette gifle? + +Sans doute ce sera par erreur. Pourquoi m’en voudrait-il? + +Je n’ai fait de mal à personne; personne ne m’en peut souhaiter; le mal +est quelque chose qu’on rend. + +Et si ce n’est pas par erreur--pensai-je, car pour la première fois je +pensais. Si ce soufflet m’était bien destiné! D’ailleurs j’ajoutais: Eh! +qu’importe! par erreur ou non je l’ai reçu, ce soufflet, et... et le +rendrai-je?--Je vous l’ai dit, j’ai le naturel bon; et puis une chose me +gêne: celui qui m’a giflé était plus fort que moi. + +Quand ma joue fut calmée et que je pus enfin sortir, je recherchai bien +mon gifleur; oui, mais ce fut pour l’éviter. D’ailleurs je ne le +rencontrai point, et si je l’évitai, ce fut sans le savoir. + +Mais--et ce disant il s’inclinait vers Prométhée. Voyez comme +aujourd’hui tout s’enchaîne, tout se complique au lieu de +s’expliquer:--J’apprends que, grâce à mon soufflet, Monsieur a reçu cinq +cents francs... + +--Ah! mais permettez! dit Damoclès. + +--Je suis Coclès, Monsieur, dit-il saluant Damoclès;--Coclès! et je vous +dis mon nom, Damocle, certain que vous serez heureux de savoir à qui +vous devez votre aubaine... + +--Mais... + +--Oui.--Je sais: ne disons pas: à qui; disons: à la souffrance de qui... +Car sachez et n’oubliez pas que votre gain prenait sur ma misère... + +--Mais... + +--N’ergotez pas, je vous en prie. Entre votre gain et ma peine il y a +une relation; je ne sais pas laquelle,--mais il y a une relation... + +--Mais, Monsieur... + +--Ne m’appelez pas Monsieur. + +--Mais, cher Coclès. + +--Dites-moi: Cocle--simplement... + +--Mais encore une fois, mon bon Cocle... + +--Non, Monsieur--non, Damocle--et vous aurez beau dire, car je porte à +la joue la marque du soufflet encore... c’est une cicatrice que je vais +aussitôt vous montrer. + +--La conversation devenait désagréablement personnelle. C’est ici que le +tact du garçon se fit jour. + + + + +IV + + +Par une habile manœuvre,--simplement en renversant une assiette pleine +sur Prométhée, il détourna vers celui-ci l’attention brusque des deux +autres. Prométhée ne put retenir une exclamation, et sa voix après celle +des autres parut aussitôt si profonde que l’on comprit que jusqu’alors +il s’était tu. + +L’irritation de Damoclès et de Coclès se réunit. + +--Mais vous ne dites rien--s’écrièrent-ils. + + + + +PROMÉTHÉE PARLE + + +Messieurs, ce que je pourrais dire a si peu de rapport... Je ne vois +même pas comment... Et même, plus j’y songe... Non vraiment je ne +saurais rien dire. Vous avez chacun votre histoire; je n’en ai pas. +Excusez-moi. Croyez que c’est avec un intérêt sans mélange que j’entends +raconter à chacun de vous une aventure que je voudrais... pouvoir... +Mais je ne peux même pas aisément m’exprimer. Non vraiment il faut que +vous veuilliez bien m’excuser, chers Messieurs: je ne suis à Paris que +depuis à peine deux heures. Rien encore n’a pu m’advenir--que votre +inappréciable rencontre, qui me fait sentir bien ce que peut devenir une +conversation parisienne, lorsque des gens d’esprit la... + +--Mais, avant de venir ici, dit Coclès. + +--Vous étiez quelque part, ajouta Damoclès. + +--Oui, je l’avoue, dit Prométhée... mais, encore une fois, cela n’a +aucune espèce de rapport... + +--N’importe, dit Coclès, nous sommes venus ici pour causer. Tous deux, +Damocle et moi, avons déjà sorti notre provende; vous seul n’apportez +rien; vous écoutez; ce n’est pas juste. Il est temps de parler, +Monsieur... + +Le garçon sentit de tout son tact qu’il était temps de présenter, et, +glissant le nom comme pour compléter l’autre phrase: + +--Prométhée--dit-il simplement. + +--Prométhée, reprit Damoclès.--Excusez-moi, Monsieur, mais il me semble +que ce nom, déjà... + +--Oh! interrompit aussitôt Prométhée, cela n’a aucune espèce +d’importance. + +--Mais, si rien n’en a, s’impatientèrent les deux autres, pourquoi +êtes-vous venu ici, cher Monsieur... Monsieur...? + +--Prométhée, redit Prométhée simplement. + +--Cher monsieur Prométhée--car enfin, je l’ai fait remarquer tout à +l’heure, continua Coclès, ce restaurant invite à la parole, et +d’ailleurs, rien ne me fera croire que le nom bizarre que vous portez +soit la seule chose qui vous distingue; si vous n’avez rien fait, vous +allez faire; qu’êtes-vous capable de faire? montrez votre trait +distinctif: qu’avez-vous que n’a personne autre? Pourquoi vous +appelle-t-on Prométhée? + +Sous ce flot de questions, Prométhée noyé baissa la tête, et doucement +et sur un ton plus grave encore il dut répondre, encore que confusément: + +--Ce que j’ai, Messieurs?--Ce que j’ai, moi--ah! c’est un aigle. + +--Un quoi? + +--Un aigle--ou vautour peut-être... on hésite. + +--Un aigle! Elle est bien bonne!--un aigle... où donc? + +--Vous tenez donc bien à le voir, dit Prométhée. + +--Oui, dirent-ils, si cela n’est pas indiscret. + +Alors, oubliant trop les lieux, Prométhée brusquement dressé fit un +grand cri, un cri d’appel vers son grand aigle. Et il se passa cette +chose stupéfiante: + + + + +HISTOIRE DE L’AIGLE + + +Un oiseau qui de loin paraît énorme, mais qui n’est, vu de près, pas du +tout si grand que cela, obscurcit un instant le ciel du boulevard--fond +comme un tourbillon vers le café, brise la devanture, et s’abat, crevant +l’œil de Coclès d’un coup d’aile, et avec force pépiements, tendres oui +mais impérieux, s’abat sur le flanc droit de Prométhée. + +Celui-ci ouvrant aussitôt son gilet offre un morceau de son foie à +l’oiseau. + + + + +V + + +La rumeur dans le café fut grande. + +Les voix sans plus d’entente aucune se diversifièrent,--car d’autres +étaient survenus. + +--Mais faites donc attention! disait Coclès. + +Son objection était couverte par la plus importante rumeur qui disait: + +--Ça! un aigle! allons-donc!!--regardez-le ce pauvre oiseau râpé!--Ça... +un aigle! Allons donc!! tout au plus une conscience. + +Le fait est que le grand aigle était piteux; maigre, battant de l’aile +et dépenné, à voir comme il s’acharnait goulûment sur sa douloureuse +pitance, le pauvre oiseau semblait n’avoir pas mangé de trois jours. + +D’autres cependant s’empressèrent, et plus bas insinuaient à Prométhée: +Mais Monsieur, ne croyez donc pas que cet aigle en rien vous distingue. +Un aigle, au fond, vous l’avouerai-je? un aigle, nous en avons tous. + +--Mais, disait l’un... + +--Mais nous ne le portons pas à Paris--continuait l’autre.--A Paris +c’est très mal porté. L’aigle gêne. Voyez un peu ce qu’il a fait! Si +cela vous amuse de lui donner à manger votre foie, libre à vous; mais je +vous affirme que pour ceux qui voient cela, c’est pénible. Quand vous le +faites, cachez-vous. + +Et Prométhée confus murmurait: Excusez-moi, Messieurs,--oh! je suis +vraiment désolé. Comment faire? + +--Mais on s’en débarrasse avant d’entrer, Monsieur. + +Et les uns disaient: On l’étouffe. + +Les autres disaient: On le vend.--Les bureaux des journaux ne sont là +pour rien d’autre, Monsieur. + +Et dans le tumulte grossi aucun ne remarqua Damoclès, qui brusquement +demandait au garçon la note. + +Le garçon lui remit ceci: + + 3 déjeuners complets (avec conversation) 30 fr. + Une glace de devanture 450 » + Un œil de verre pour Coclès 3 50 + +... et gardez le reste pour vous, dit Damoclès en glissant son billet au +garçon. Puis il s’enfuit béatifié. + +La fin de ce chapitre ne présente qu’un intérêt beaucoup moindre. +Simplement, le restaurant peu à peu se vida. En vain Prométhée et Coclès +réclamèrent leur part de note: Damoclès avait tout payé. + +Prométhée prit congé du garçon, de Coclès, et, regagnant lentement le +Caucase, il méditait: Le vendre?--l’étouffer?... L’apprivoiser +peut-être?... + + + + +LA DÉTENTION DE PROMÉTHÉE + + + + +I + + +A quelques jours de là, Prométhée, dénoncé par les soins amicaux du +garçon, se vit emprisonné comme fabricant d’allumettes sans brevet. + +La prison, isolée du reste du monde, ne donnait vue que sur le ciel; du +dehors elle présentait l’aspect d’une tour; au dedans s’ennuyait +Prométhée. + + * * * * * + +Le garçon vint lui rendre visite. + +--Oh! lui dit en souriant Prométhée, que je suis heureux de vous voir! +Je languissais. Parlez, vous qui venez du dehors; le mur de ce cachot +m’en sépare et je ne sais plus rien des autres. Que font-ils?--Et vous +d’abord, que faites-vous? + +--Depuis votre scandale, répondit le garçon, presque rien; il n’est venu +chez nous presque personne. On a perdu beaucoup de temps à réparer la +devanture. + +--J’en suis tout désolé, dit Prométhée;--mais Damoclès du moins? +Avez-vous revu Damoclès? Il est sorti du restaurant si vite l’autre +jour; je n’ai pas pu lui dire adieu. Je le regrette. Ce semblait un +homme très doux, plein de décence et de scrupules; il disait sa peine +sans art et me touchait. Au moins, quittant la table, était-il bien +rasséréné? + +--Cela n’a pas duré, dit le garçon. Je l’ai revu le lendemain et son +inquiétude était pire. En me parlant il a pleuré. Ce qui l’inquiète +surtout, c’est l’état de santé de Coclès. + +--Va-t-il donc mal? demanda Prométhée. + +--Coclès?--Mais non, répondit le garçon. Je dirai plus: Il y voit mieux +depuis qu’il n’y voit plus que d’un œil. Il montre à tous son œil de +verre et se fait un bonheur qu’on l’en plaigne. Quand vous le reverrez, +dites-lui que son nouvel œil lui va bien; qu’il ne le porte pas sans +grâce; mais ajoutez qu’il a dû bien souffrir... + +--Il souffre donc? + +--De ce qu’on ne le lui dise pas--oui, peut-être. + +--Mais alors, si Coclès va bien et si même il ne souffre pas, de quoi +s’inquiète Damoclès? + +--De ce que Coclès aurait dû souffrir? + +--Vous me recommandez précisément de le dire... + +--Le dire, oui, mais Damoclès le pense, lui; et ça le tue. + +--Que fait-il d’autre? + +--Rien. Cette unique préoccupation l’accapare. Entre nous, c’est un +homme absorbé.--Il dit que sans ces 500 francs Coclès ne serait pas +misérable. + +--Et Coclès? + +--Il le dit aussi... Mais il est devenu très riche. + +--Comment donc? + +--Oh! je ne sais pas bien;--mais on l’a beaucoup plaint dans les +journaux; on a ouvert pour lui une souscription de faveur. + +--Et qu’en fait-il? + +--C’est un roublard. Avec l’argent que lui rapporte la collecte, il +songe à fonder un hospice. + +--Un hospice? + +--Un petit, oui; rien que pour les borgnes. Il s’en est nommé directeur. + +--Ah bah! s’écria Prométhée; vous m’intéressez vivement. + +--Je l’espérais, dit le garçon... + +--Et, dites encore... le Miglionnaire? + +--Oh! lui, c’est un lapin!--Si vous croyez que tout ça le tourmente!! +C’est comme moi: il observe... Si ça vous amuse, je vous +présenterai--quand vous serez sorti d’ici... + +--Au fait, et pourquoi suis-je ici? commença enfin Prométhée. De quoi +m’accuse-t-on? Le savez-vous, garçon, qui savez tant de choses? + +--Ma foi non, feignit le garçon. Ce que je sais, du moins, c’est que ce +n’est que de la prison préventive. Après qu’on vous aura condamné vous +saurez. + +--Allons, tant mieux! dit Prométhée; je préfère toujours savoir. + +--Adieu, dit alors le garçon; il se fait tard. Avec vous, c’est étonnant +ce que le temps passe... Mais dites: votre aigle? Que devient-il? + +--Tiens! je n’y pensais plus, dit Prométhée. Et, le garçon parti, +Prométhée commença de penser à son aigle. + + + + +IL FAUT QU’IL CROISSE ET QUE JE DIMINUE + + +Et comme Prométhée s’ennuyait, au soir il appela son aigle.--L’aigle +vint. + +--Je t’attendais depuis longtemps, dit Prométhée. + +--Que ne m’appelais-tu donc plus tôt? répondit l’aigle. + +Pour la première fois Prométhée regarda son aigle, sommairement perché +sur les barreaux tordus du cachot. Dans la dorure du couchant il +paraissait d’autant plus terne; il était gris, laid, rabougri, rechigné, +résigné, misérable; il paraissait trop faible pour voler; ce que voyant, +Prométhée pleura de pitié sur son aigle. + +--Oiseau fidèle, lui dit-il, tu sembles souffrir--dis: qu’as-tu? + +--J’ai faim, dit l’aigle. + +--Mange, dit Prométhée en découvrant son foie. + +L’oiseau mangea. + +--Tu me fais mal, dit Prométhée. + +Mais l’aigle ne dit rien d’autre ce jour-là. + + + + +II + + +Le lendemain, dès l’aube, Prométhée souhaita son aigle; il l’appela du +fond des rougeurs de l’aurore, et, comme le soleil paraissait, l’aigle +vint. Il avait trois plumes de plus. Prométhée sanglotait de tendresse. + +--Comme tu viens tard, dit-il en caressant les plumes. + +--C’est que je ne vole pas encore vite, dit l’oiseau. Je rase terre... + +--Pourquoi? + +--Je suis si faible! + +--Que te faut-il pour voler vite? + +--Ton foie. + +--Tiens; mange. + +Le lendemain l’aigle avait huit plumes de plus; et quelques jours après +il devançait l’aurore. Prométhée, lui, maigrissait. + +--Parle-moi du dehors, lui disait Prométhée, que deviennent les autres? + +--Oh! maintenant je plane, répondait l’aigle; je ne sais plus rien que +le ciel et que toi. + +Ses ailes lentement s’étaient accrues. + +--Bel oiseau, que racontes-tu ce matin? + +--J’ai promené ma faim dans l’espace. + +--Aigle! tu ne seras jamais moins cruel? + +--Non! Mais je peux devenir très beau. + +Prométhée, s’éprenant de la beauté future de son aigle, lui donnait +chaque jour davantage à manger. + + * * * * * + +Un soir, l’aigle ne partit pas. + +Le lendemain non plus. + +Il occupait de ses morsures le prisonnier qui l’occupait de ses +caresses, qui maigrissait et s’épuisait d’amour, tout le jour caressant +ses plumes, sommeillant la nuit sous son aile et le repaissant à +loisir.--L’aigle ne le quittait plus ni la nuit ni le jour. + +--Doux aigle! qui l’eût cru? + +--Que quoi? + +--Que nos amours seraient charmantes. + +--Ah! Prométhée... + +--Tu le sais, dis, toi, mon doux aigle! pourquoi suis-je enfermé? + +--Que t’importe? Ne suis-je donc pas avec toi? + +--Oui; peu m’importe! Au moins es-tu content de moi, bel aigle? + +--Oui, si tu me trouves très beau. + + + + +III + + +Le printemps vint; autour des barreaux de la tour, d’embaumées glycines +fleurirent. + +--Un jour nous partirons, dit l’aigle. + +--Vrai? s’écria Prométhée. + +--Car je suis devenu très fort; toi, maigre; et je puis t’emporter. + +--Aigle, mon aigle... emporte-moi. + +Et l’aigle enleva Prométhée. + + + + +CHAPITRE POUR FAIRE ATTENDRE LE SUIVANT + + +Ce soir-là Cocle et Damocle se rencontrèrent. Ils causèrent; mais +certainement une gêne était entre eux. + +--Que voulez-vous? disait Coclès, nos points de vue sont opposés. + +--Croyez-vous? répondait Damocle. Je ne demande qu’à nous entendre. + +--Vous dites cela, mais vous n’entendez que vous seul. + +--Et vous, vous ne m’écoutez même pas. Dites-le donc, si vous le savez. + +--Vous prétendez le savoir mieux que moi. + +--Hélas! Coclès, vous vous fâchez;--mais, pour l’amour du ciel, dites: +que dois-je faire? + +--Ah! rien de plus pour moi, je vous en prie; vous m’avez fait un œil de +verre... + +--De verre, faute de mieux mon Coclès. + +--Oui--après m’avoir éborgné. + +--Mais ce n’est pas moi, cher Coclès. + +--C’était bien le moins; et d’ailleurs vous aviez de quoi le +payer--grâce à ma gifle. + +--Coclès! oublions le passé!... + +--Certes! il vous plaît de l’oublier. + +--Ce n’est pas là ce que je veux dire. + +--Mais que voulez-vous dire alors? Allons, parlez! + +--Vous ne m’écoutez pas. + +--C’est que je sais ce que vous allez dire!... + +La discussion, faute d’aliment neuf, allait prendre une fâcheuse allure +lorsque tous deux brusquement furent heurtés par une affiche ambulante. +On y lisait: + + CE SOIR A 8 HEURES + DANS LA + SALLE DES NOUVELLES LUNES + PROMÉTHÉE DÉLIVRÉ + PARLERA DE + SON AIGLE + + A huit heures et demie + L’Aigle, présenté, fera quelques tours. + + A 9 heures + Une quête sera faite par le garçon en faveur de l’asile de Coclès. + +--Il faut voir cela, dit Coclès. + +--J’y vais avec vous, dit Damoclès. + + + + +IV + + +Dans la salle des Nouvelles Lunes, à 8 heures précises, la foule entra. + +Coclès s’assit au centre gauche; Damoclès au centre droit; le reste du +public au milieu. + +--Un tonnerre d’applaudissements salua l’entrée de Prométhée; il gravit +les degrés de l’estrade, posa son aigle à côté de lui, se reprit. Dans +la salle un frémissant silence... + + + + +LA PÉTITION DE PRINCIPES + + +--Messieurs, commença Prométhée, n’ayant point la prétention, hélas! de +vous intéresser par ce que je vais dire, j’ai eu soin d’amener cet aigle +avec moi. Après chaque passage ennuyeux de mon discours, il voudra bien +nous faire quelques tours. J’ai aussi sur moi des photographies obscènes +et des fusées volantes; aux moments les plus graves de mon discours +j’aurai soin de distraire avec elles le public. J’ose donc espérer, +Messieurs, quelque attention. + +A chaque nouveau point du discours, j’aurai l’honneur, Messieurs, de +vous faire assister à un repas de l’aigle,--car, Messieurs, mon discours +a trois points; (je n’ai pas cru devoir repousser cette forme qui plaît +à mon esprit classique).--Et ceci pouvant servir d’exorde, je dirai +maintenant, d’avance et sans fard, les deux premiers points du discours: + +Premier point: il faut avoir un aigle. + +Deuxième point: D’ailleurs, nous en avons tous un. + +Craignant que vous m’accusiez de parti pris, Messieurs, craignant aussi +de nuire à la liberté de ma pensée, je n’ai préparé mon discours que +jusque-là; le troisième point découlera naturellement des deux autres; +j’y laisse à la passion tout son jeu.--En guise de conclusion, l’aigle, +Messieurs, fera la quête. + +--Bravo! Bravo! cria Coclès. + +Prométhée but une gorgée d’eau. L’aigle fit, en pirouettant, trois fois +le tour de Prométhée, puis salua. Prométhée regarda dans la salle, +sourit à Damoclès, à Coclès, et comme aucun signe d’ennui ne se montrait +encore, il remit à plus tard ses fusées et reprit: + + + + +V + + +--Quelque habileté rhétorique que j’y mette, je ne saurais, Messieurs, +devant vos esprits clairvoyants, escamoter la fatale pétition de +principes qui m’attend au début de mon discours. + +Messieurs, nous aurons beau faire, nous n’échapperons pas à la pétition +de principes. Qu’est-ce qu’une pétition de principes? Messieurs, j’ose +le dire: toute pétition de principes est une affirmation de tempérament; +car, où les principes manquent, là s’affirme le tempérament. + +Quand je déclare: il faut avoir un aigle, vous pourriez tous vous +écrier: Pourquoi?--Or, que voulez-vous que je réponde qui ne puisse se +ramener à cette formule où s’affirme mon tempérament: Je n’aime pas les +hommes; j’aime ce qui les dévore. + +Le tempérament, Messieurs, est ce qui se doit affirmer. Nouvelle +pétition de principes, direz-vous. Mais je viens de démontrer que toute +pétition de principes est une affirmation de tempérament; et comme je +dis qu’il faut affirmer son tempérament, je répète: je n’aime pas +l’homme; j’aime ce qui le dévore.--Or qui dévore l’homme?--Son aigle. +Donc, Messieurs, il faut avoir un aigle. Je pense que voilà qui est +suffisamment démontré. + +... Hélas! je vois, Messieurs, que je vous ennuie; certains bâillent. Je +pourrais, il est vrai, placer ici quelques plaisanteries; mais vous les +sentiriez factices; j’ai l’esprit irrémédiablement sérieux.--Je préfère +laisser circuler quelques photographies libertines; elles feront tenir +tranquilles ceux que mes paroles ennuient; ce qui me permettra de +continuer. + +Prométhée but une gorgée d’eau. L’aigle fit en pirouettant trois fois le +tour de Prométhée, puis salua. Prométhée reprit: + + + + +SUITE DU DISCOURS DE PROMÉTHÉE + + +Messieurs, je n’ai pas toujours connu mon aigle. C’est là ce qui me fait +induire, par un raisonnement qui porte un nom particulier dont je ne me +souviens plus, dans la logique, que je n’étudie d’ailleurs que depuis +huit jours,--ce qui me fait induire, disais-je, bien que le seul aigle +ici présent soit le mien, que, Messieurs, un aigle, vous en avez tous +un. + +J’ai tu jusqu’à présent mon histoire; d’ailleurs jusqu’à présent je ne +la comprenais pas bien. Et si je me décide à vous en parler, maintenant, +c’est que, grâce à mon aigle, elle m’apparaît maintenant merveilleuse. + + + + +VI + + +--Messieurs, je vous l’ai dit, je n’ai pas toujours vu mon aigle. Avant +lui j’étais inconscient et beau, heureux et nu sans le savoir. Jours +charmants! Sur les flancs ruisselants du Caucase, heureuse et nue aussi +la lascive Asia m’embrassait. Ensemble nous roulions dans les vallées; +nous sentions l’air chanter, l’eau rire, les plus simples fleurs +embaumer. Souvent nous nous couchions sous les larges ramures, parmi des +fleurs où les essaims murmurants se frôlaient. Asia m’épousait, pleine +de rires; puis doucement les bruissements d’essaims, de feuillages où +celui des ruisseaux nombreux se fondait, nous invitaient au plus doux +des sommeils. Autour de nous tout permettait, tout protégeait notre +inhumaine solitude.--Soudain, un jour, Asia me dit: tu devrais t’occuper +des hommes. + +Il me fallut d’abord les chercher. + +Je voulus bien m’occuper d’eux; mais c’était en avoir pitié. + +Ils étaient très peu éclairés; j’inventai pour eux quelques feux; et dès +lors commença mon aigle. C’est depuis ce jour que je m’aperçois que je +suis nu. + +A ces mots des applaudissements partirent de divers points de la salle. +Brusquement Prométhée éclata en sanglots. L’aigle battit des ailes, +roucoula. D’un geste atroce Prométhée ouvrit son gilet et tendit son +foie douloureux à l’oiseau. Les applaudissements redoublèrent. Puis +l’aigle fit en pirouettant trois fois le tour de Prométhée; celui-ci but +une gorgée d’eau, se reprit et continua son discours en ces termes: + + + + +VII + + +Messieurs, ma modestie l’emportait: excusez-moi; c’est la première fois +que je parle en public. Mais à présent l’emporte ma franchise: +Messieurs, je me suis occupé des hommes beaucoup plus que je ne le +disais. Messieurs, j’ai beaucoup fait pour les hommes. Messieurs, j’ai +passionnément, éperdument et déplorablement aimé les hommes.--Et j’ai +tant fait pour eux qu’autant dire que je les ai faits eux-mêmes; car +auparavant qu’étaient-ils?--Ils étaient, mais n’avaient pas conscience +d’être.--Comme un feu pour les éclairer, cette conscience, Messieurs, de +tout mon amour pour eux je la fis.--La première conscience qu’ils +eurent, ce fut celle de leur beauté. C’est ce qui permit la propagation +de l’espèce. L’homme se prolongea dans sa postérité. La beauté des +premiers se redit, égale, indifférente, et sans histoire. Cela aurait pu +durer longtemps.--Soucieux alors, portant en moi déjà, sans le savoir, +l’œuf de mon aigle, je voulus plus ou mieux. Cette propagation, cette +prolongation morcelée me parut indiquer chez eux une attente--tandis +qu’en vérité mon aigle seulement attendait. Moi je ne savais pas; cette +attente je la croyais en l’homme; cette attente je la plaçais dans +l’homme. D’ailleurs, ayant fait l’homme à mon image, je comprends à +présent qu’en chaque homme quelque chose d’inéclos attendait; en chacun +d’eux était l’œuf d’aigle... Et puis je ne sais pas; je ne peux +expliquer cela.--Ce que je sais, c’est que, non satisfait de leur donner +la conscience de leur être, je voulus leur donner aussi raison d’être. +Je leur donnai le feu, la flamme et tous les arts dont une flamme est +l’aliment. Échauffant leurs esprits, en eux je fis éclore la dévorante +croyance au progrès. Et je me réjouissais étrangement que la santé de +l’homme s’usât à le produire.--Non plus croyance au bien, mais malade +espérance du mieux. La croyance au progrès, Messieurs, c’était leur +aigle. Notre aigle est notre raison d’être, Messieurs. + +Le bonheur de l’homme décrut, décrut, et ce me fut égal: l’aigle était +né. Je n’aimais plus les hommes, c’était ce qui vivait d’eux que +j’aimais. C’en était fait pour moi d’une humanité sans histoire... +l’histoire de l’homme, c’est l’histoire des aigles, Messieurs. + + + + +VIII + + +Ici quelques applaudissements éclatèrent. Prométhée confus s’excusa: + +--Messieurs, je mentais: pardonnez-moi: cela n’a pas été si vite: non je +n’ai pas toujours aimé les aigles: j’ai préféré l’homme longtemps; son +bonheur lésé m’était cher, car, y ayant touché, je m’en croyais devenu +responsable, et chaque fois que j’y pensais, au soir, triste comme un +remords venait manger mon aigle. + +Il était en ce temps maigre et gris, soucieux, morose, il était laid +comme un vautour.--Messieurs, voyez-le maintenant, et comprenez pourquoi +je parle; pourquoi je vous assemble ici, pourquoi je vous supplie de +m’entendre: c’est que j’ai découvert ceci: l’aigle peut devenir très +beau.--Or chacun de vous a un aigle; je viens de bien vous l’affirmer. +Un aigle?--Hélas! vautour peut-être!... non, non! pas de vautour, +Messieurs!--Messieurs, il faut avoir un aigle... + + * * * * * + +Et maintenant je touche à la grave question:--pourquoi l’aigle?... Ah! +pourquoi?--qu’il le dise. Voici le mien. Messieurs; je vous l’apporte... +Aigle! répondras-tu, maintenant?... + +Anxieux, Prométhée se tournait vers son aigle. L’aigle était immobile et +demeura silencieux... Prométhée reprit d’une voix désolée: + +--Messieurs, j’ai vainement interrogé mon aigle... Aigle! parle à +présent: tous t’écoutent... Qui t’envoie?--Pourquoi m’as-tu choisi? D’où +viens-tu? Où vas-tu? Dis: quelle est ta nature?... (L’aigle restait +silencieux.)--Non, rien! pas un mot! pas un cri! Je pensais qu’il allait +vous parler, à vous autres; voilà pourquoi je l’amenais... Parlerai-je +donc seul, ici. Tout se tait! tout se tait!--Qu’est-ce à dire!... J’ai +vainement interrogé. + +Puis se tournant vers l’assemblée: + +--Oh! j’espérais, Messieurs, que vous alliez aimer mon aigle, que votre +amour allait donner une raison d’être à sa beauté.--Voilà pourquoi je me +livrais à lui, le gonflais du sang de mon âme... mais je vois que je +suis seul à l’admirer... Oh! ne vous suffit-il pas qu’il soit beau?--ou +me contestez-vous sa beauté?--Regardez-le du moins... moi je n’ai vécu +pour rien d’autre--et maintenant je vous l’apporte: le voici!--Moi, je +vivais pour lui--mais lui, pourquoi vit-il!--Aigle! que j’ai nourri de +mon sang, de mon âme, que de tout mon amour j’ai caressé... (ici les +sanglots interrompirent Prométhée)--devrai-je donc quitter la terre sans +savoir pourquoi je t’aimais? ni ce que tu feras, ni ce que tu seras, +après moi, sur la terre... sur la terre, j’ai vainement... j’ai +vainement interrogé... + +La phrase s’étranglait dans sa gorge; les larmes empêchaient sa voix de +porter. + +--Pardonnez-moi, Messieurs, reprit-il, un peu plus calme;--pardonnez-moi +de vous dire des choses si graves; mais si j’en savais de plus graves, +c’est celles-là que je dirais. + +En sueur, Prométhée s’épongea, but une gorgée d’eau, ajouta: + + + + +FIN DU DISCOURS DE PROMÉTHÉE + + +Ce n’est que jusqu’ici que j’ai préparé... + +... A ces mots il se fit un grand remous dans la salle; plusieurs qui +s’ennuyaient trop voulaient sortir. + +--Messieurs, s’écria Prométhée,--je vous en supplie, demeurez; ce ne +sera plus très long; mais le plus important reste à dire, si je ne vous +ai pas encore persuadés... Messieurs!--de grâce... Allons! vite: +quelques fusées; et je garde les plus riches pour la fin... + +--Messieurs! rasseyez-vous, par pitié; regardez: croyez-vous que +j’économise? j’en allume six à la fois.--D’ailleurs, garçon, faites +fermer les portes. + +Les fusées firent assez bon effet. Presque tous ceux qui s’étaient levés +se rassirent. + +--Mais maintenant où en étais-je? reprit Prométhée.--Je comptais sur +l’élan acquis; votre mouvement l’a rompu... + +--Allons, tant mieux, cria quelqu’un. + +--Ah! je sais... continua Prométhée--je voulais vous dire encore... + +(--Assez! Assez!!--cria-t-on de toutes parts.) + +... Qu’il vous fallait aimer votre aigle. + +Quelques «pourquoi» ironiques s’élevèrent. + +--J’entends, Messieurs, qu’on me demande «pourquoi»: je réponds: parce +qu’alors il deviendra beau. + +--Mais si nous en devenons laids. + +--Messieurs, ce que j’apporte ici, ce ne sont pas des paroles +d’intérêt... + +--On le voit bien. + +--Ce sont des paroles de dévouement, Messieurs, il faut se dévouer à son +aigle... (Agitation; beaucoup se lèvent). Messieurs! ne vous levez donc +pas: je vais faire des personnalités... Inutile de rappeler ici +l’histoire de Coclès et de Damoclès. Vous tous ici la connaissez; eh +bien! je le leur dis en face: le secret de leur vie est dans le +dévouement à leur dette; toi, Coclès, à ta gifle; toi, Damoclès, à ton +billet. Coclès, il te fallait creuser ta cicatrice et ton orbite vide, ô +Coclès; toi, Damoclès, garder tes cinq cents francs, continuer de les +devoir sans honte, d’en devoir plus encore, de devoir avec joie. Voilà +votre aigle à vous; il en est d’autres; il en est de plus glorieux. Mais +je vous dis ceci: l’aigle, de toute façon, nous dévore, vice ou vertu, +devoir ou passion; cessez d’être quelconque, et vous n’y échapperez pas. +Mais... + +(Ici la voix de Prométhée disparut presque dans le tumulte)--mais si +vous ne repaissez pas avec amour votre aigle, il restera gris, +misérable, invisible à tous et sournois; c’est lui qu’alors on appellera +conscience, indigne des tourments qu’il cause; sans beauté.--Messieurs, +il faut aimer son aigle, l’aimer pour qu’il devienne beau; car c’est +parce qu’il sera beau que vous devez aimer votre aigle... A présent j’ai +fini, Messieurs; mon aigle va faire la quête; Messieurs, il faut aimer +mon aigle.--Cependant je lance quelques fusées. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Grâce à la diversion pyrotechnique, la réunion s’acheva sans trop +d’encombre; mais Damoclès prit froid en sortant de la salle. + + + + +LA MALADIE DE DAMOCLÈS + + + + +I + + +--Vous savez qu’il va mal, dit le garçon, revoyant Prométhée quelques +jours après. + +--Qui? + +--Damoclès--oh! très mal:--c’est en sortant de votre conférence qu’il a +pris cela... + +--Mais quoi, cela? + +--Les médecins hésitent;--c’est une maladie si rare... ils parlent d’un +rétrécissement de la colonne... + +--De la colonne? + +--De la colonne.--A moins d’un salut brusque et miraculeux, le mal ne +peut que s’aggraver. Il est très bas, je vous assure, et vous devriez +l’aller voir. + +--Vous l’allez voir souvent? + +--Moi? Tous les jours. Il s’inquiète de Coclès; je lui porte de ses +nouvelles. + +--Que n’y va-t-il lui-même? + +--Coclès?--Il est trop occupé. Votre discours, l’ignorez-vous? a fait +sur lui un effet extraordinaire. Il ne parle plus que de se dévouer et +passe tout son temps à chercher partout dans les rues une nouvelle gifle +qui vaille quelque argent à quelque nouveau Damoclès. Il tend en vain +son autre joue. + +--Prévenez le Miglionnaire. + +--Je le renseigne chaque jour. C’est même pour cela que je vais chaque +jour voir Damocle. + +--Que n’y va-t-il lui-même? + +--C’est ce que je lui dis, mais il refuse. Il ne veut pas être connu. +Damoclès guérirait pourtant s’il connaissait son bienfaiteur: je le lui +dis, mais il persiste, veut garder son incognito--et je comprends bien +maintenant que c’est, non Damoclès, mais bien sa maladie qui +l’intéresse. + +--Vous parliez de me présenter...? + +--Dès maintenant, si vous voulez. + +Du même pas ils y allèrent. + + + + +II + + +Ne l’ayant pas connu nous-mêmes, nous nous sommes promis de ne parler +que peu de Zeus, l’ami du garçon. + +Rapportons simplement ces quelques phrases. + + + + +INTERVIEW DU MIGLIONNAIRE + + +Le garçon:--N’est-ce pas que vous êtes très riche? + +Le Miglionnaire, à demi tourné vers Prométhée:--Je suis riche bien plus +que l’on ne peut imaginer. Tu es à moi; il est à moi; tout est à +moi.--Vous me croyez banquier; je suis bien autre chose. Mon action sur +Paris est cachée, mais n’est pas moins considérable. Elle est cachée +parce que je ne la poursuis pas. Oui, j’ai surtout l’esprit +d’initiative. Je lance. Puis, une fois une affaire lancée, je la laisse; +je n’y touche plus. + +Le Garçon:--N’est-ce pas que vos actions sont gratuites? + +Le Miglionnaire:--Moi seul, celui-là seul dont la fortune est infinie +peut agir avec un désintéressement absolu; l’homme pas. De là vient mon +amour du jeu; non pas du gain, comprenez-moi--du jeu; que pourrais-je +gagner que je n’aie pas d’avance? Le temps même... Savez-vous quel âge +j’ai? + +Prométhée et le garçon:--Monsieur paraît encore jeune. + +Le Miglionnaire:--Donc ne m’interrompez pas, Prométhée. Oui, j’ai la +passion du jeu. Mon jeu c’est de prêter aux hommes.--Je prête, mais +c’est en me jouant. Je prête, mais c’est à fonds perdus; je prête, mais +c’est avec l’air de donner.--J’aime qu’on ne sache pas que je prête. Je +joue, mais je cache mon jeu. J’expérimente; je joue comme un Hollandais +sème; comme il plante un secret oignon; ce que je prête aux hommes, ce +que je plante en l’homme, je m’amuse à ce que cela pousse; je m’amuse à +le voir pousser. L’homme sans quoi serait si vide!--Laissez-moi vous +narrer ma plus récente expérience. Vous m’aiderez à l’observer. +Écoutez-moi d’abord, vous comprendrez ensuite. Vous comprendrez. + +Je suis descendu dans la rue, cherchant le moyen de faire souffrir +quelqu’un du don que j’allais faire à quelque autre; de faire jouir cet +autre du mal que j’allais faire à cet un. Une gifle et un billet de 500 +francs me suffisent. A l’un la gifle, à l’autre le billet. Est-ce clair? +Ce qui l’est moins, c’est la façon de les donner. + +--Je la connais, interrompit Prométhée. + +--Eh quoi! vous connaissez, dit Zeus. + +--J’ai rencontré Damoclès et Coclès; c’est d’eux précisément que je +viens vous parler: Damoclès vous cherche et vous appelle; il s’inquiète; +il est malade; par pitié, montrez-vous à lui. + +--Monsieur, brisons là--dit Zeus--je n’ai de conseils à recevoir de +personne. + +Prométhée s’en allait, mais brusquement se ravisant encore:--Monsieur, +pardonnez-moi. Excusez une indiscrète demande. Oh! montrez-le, je vous +en prie! J’aimerais tant le voir... + +--Quoi? + +--Votre aigle. + +--Mais je n’ai pas d’aigle, Monsieur. + +--Pas d’aigle? Il n’a pas d’aigle!! Mais... + +--Pas plus que dans le creux de ma main. Les aigles (et Zeus riait), les +aigles, c’est moi qui les donne. + +La stupeur de Prométhée était grande. + +--Savez-vous ce qu’on dit? demanda le garçon au banquier. + +--Qu’est-ce qu’on dit? + +--Que vous êtes le bon Dieu! + +--Je me le suis laissé dire, fit l’autre, + + + + +III + + +Prométhée alla voir Damoclès; puis l’alla voir souvent. Il ne lui +parlait pas chaque fois; mais du moins le garçon lui donnait des +nouvelles. Un jour il emmena Coclès. + +Le garçon les reçut. + +--Eh bien! comment va-t-il? demanda Prométhée. + +--Mal. Très mal, répondit le garçon. Depuis trois jours le malheureux +n’a rien pu prendre. Le sort de son billet le tourmente; il le cherche +partout et ne le revoit nulle part: il croit qu’il l’a mangé, se purge +et pense le trouver dans ses selles. Lorsque la raison lui revient, +qu’il se souvient de l’aventure, c’est pour se désoler encore plus. Il +vous en veut à vous, Coclès, parce qu’il prétend que vous compliquez sa +dette et qu’il ne s’y reconnaît plus. La plupart du temps, il délire. La +nuit nous sommes trois à le veiller, mais il fait des bonds sur son lit, +qui nous empêchent de dormir. + +--Est-ce qu’on peut le voir? dit Coclès. + +--Oui, mais vous le trouverez changé. L’inquiétude le dévore. Il est +maigri, maigri, maigri. Le reconnaîtrez-vous seulement?--Et lui, vous +reconnaîtra-t-il? + +Sur la pointe des pieds ils entrèrent. + + + + +LES DERNIERS JOURS DE DAMOCLÈS + + +La chambre à coucher de Damoclès était empuantie par les remèdes. Elle +était basse de plafond et très étroite. Elle était éclairée lugubrement +par deux veilleuses. Dans une alcôve, sous un amas affreux de +couvertures, on voyait confusément Damoclès s’agiter. Il s’adressait à +quelqu’un au hasard, bien qu’il ne fût écouté de personne; sa voix était +rauque et voilée. Pleins d’horreur, Prométhée et Coclès se regardèrent; +Damoclès, ne les entendant pas approcher, continua, comme s’il était +seul: + +--Et de ce jour-là, disait-il, il me sembla tout à la fois et que ma vie +prenait un sens, et que je ne pouvais plus vivre! Ces cinq cents francs, +haïs, exécrés, je croyais les devoir à tous et n’osais les donner à +aucun--j’en aurais privé tous les autres. Je ne songeais qu’à m’en +débarrasser--mais où?--La caisse d’épargne! c’était là grossir mon +ennui; ma dette s’aggravait de tous les intérêts de ma dette; et l’idée +d’autre part de laisser stagner cette somme m’était intolérable; de +sorte que je croyais devoir faire circuler cette somme; je la portais +toujours sur moi; régulièrement tous les huit jours je changeais le +billet contre des pièces, les pièces contre un autre billet. On ne perd +ni ne gagne au change; c’est une folie circulaire, simplement. Et +s’ajoutait à cela cette torture: c’est grâce à la gifle d’un autre que +je tiens là ces cinq cents francs!--Un jour, vous le savez, je vous +rencontre au restaurant... + +--C’est de vous qu’il parle, dit le garçon. + +--L’aigle de Prométhée brise une devanture, crève l’œil de Coclès... +Sauvé!! Gratuitement, fortuitement, providentiellement, vais-je glisser +ma somme dans l’interstice de ces événements. Plus de dette! Sauvé!--Ah! +Messieurs! quelle erreur... C’est de ce jour que j’agonise. Comment vous +expliquer ceci? Comprendrez-vous jamais mon angoisse? Ces cinq cents +francs, je les dois toujours et je ne les possède même plus! J’ai tenté +lâchement de me débarrasser de ma dette, mais je ne l’ai pas acquittée. +Dans les cauchemars de mes nuits, je me réveille en sueur, m’agenouille, +crie à voix haute: «Seigneur! Seigneur! à qui devais-je?--Seigneur! à +qui devais-je?» Je n’en sais rien, mais je devais.--Le devoir, +Messieurs, c’est une chose horrible; moi, j’ai pris le parti d’en +mourir.--Et maintenant ce qui me tourmente le plus, c’est que cette +dette, je vous l’ai passée: à toi Coclès... Coclès! il ne t’appartient +pas, ton œil, puisque ne m’appartenait pas la somme avec quoi je te l’ai +donné. «Qu’as-tu donc que tu n’aies reçu», dit l’Écriture... reçu de +qui? de qui?? de Qui??--Ma détresse est intolérable. + +La voix du malheureux se hachait, se mouillait, s’étranglait dans les +hoquets, dans les sanglots et dans les larmes. Anxieux, Prométhée et +Coclès écoutaient; ils s’étaient pris la main et tremblaient. Damoclès +disait, paraissant les voir: + +--Le devoir est horrible, Messieurs..., mais combien plus horrible le +remords d’avoir voulu se décharger d’un devoir... Comme si pouvait +exister moins la dette, pour être endossée par un autre...--Mais ton œil +te brûle, Coclès!--Coclès!! j’en suis sûr, il te brûle, ton œil de +verre; arrache-le!--S’il ne te brûle pas, il devrait te brûler.--Mais il +n’est pas à toi, ton œil... Et s’il n’est pas à toi, il est donc à ton +frère... il est à qui? à qui?? à Qui?? + +Le malheureux pleurait; il perdait tête et forces; parfois fixait Coclès +et Prométhée, semblait les reconnaître et leur criait: + +--Mais comprenez-moi donc, par pitié! La pitié que je réclame de vous ce +n’est pas une compresse sur mon front, un bol d’eau fraîche, une tisane; +c’est de me comprendre. Aidez-moi donc à me comprendre, par pitié!--J’ai +_ceci_, qui m’est venu je ne sais d’où et que je dois à qui? à qui?? à +Qui??--et pour cesser un jour de le devoir, croyant le pouvoir, je vais +avec _ceci_ faire des dons aux autres! Aux autres!!--à Coclès, la +charité d’un œil!! mais il n’est pas à toi cet œil. Coclès! Coclès!! +rends-le. Rends-le à qui? à qui? à Qui?? + +N’y tenant plus, Coclès et Prométhée sortirent. + + + + +IV + + +--Voilà bien, dit Coclès descendant l’escalier, le sort de qui s’est +enrichi par la souffrance d’un autre. + +--Mais au moins souffrez-vous? demanda Prométhée. + +--De mon œil parfois, dit Coclès, mais de la gifle plus guère; la +brûlure s’en est calmée. Et je ne voudrais pas ne pas l’avoir reçue: +elle m’a révélé ma bonté. J’en suis flatté; j’en suis fort aise. Je ne +cesse pas de songer que ma douleur servit à mon prochain de provende et +qu’elle lui valut cinq cents francs. + +--Mais ce prochain en meurt, Coclès, dit Prométhée. + +--Ne lui disiez-vous pas qu’il faut nourrir son aigle?--Que voulez-vous? +Damoclès et moi, nous n’avons jamais pu nous entendre; nos points de vue +sont diamétralement opposés. + + * * * * * + +Prométhée prit congé de Coclès et courut chez Zeus le banquier. + +--Par pitié, montrez-vous! lui dit-il; ou du moins faites-vous +connaître. Le malheureux meurt dans l’angoisse. Je comprends que vous le +tuiez, puisque c’est pour votre plaisir; mais qu’il sache au moins Qui +le tue--qu’il s’y repose. + +Le Miglionnaire répondit:--Je ne veux pas perdre mon prestige. + + + + +V + + +La fin de Damoclès fut admirable; il eut, peu avant sa dernière heure, +de ces paroles qui arrachent des larmes aux plus impies, font dire aux +bien pensants qu’elles étaient édifiantes. Le plus notable sentiment fut +celui qu’expriment si bien ces mots:--J’espère au moins que ça ne l’aura +pas privé. + +--Qui donc? demanda-t-on. + +--_Celui_, dit Damocle expirant--celui qui m’a donné... quelque chose. + +--Non!--c’était le bon Dieu, riposta habilement le garçon. + +Damoclès mourut sur cette bonne parole. + + + + +LES FUNÉRAILLES + + +Oh! disait Prométhée à Coclès, quittant la chambre mortuaire--tout cela +est horrible! La fin de Damoclès me bouleverse. Est-il vrai que ma +conférence soit cause de sa maladie? + +--Je ne puis l’affirmer, dit le garçon, mais je sais tout au moins qu’il +fut très remué pour ce que vous disiez de votre aigle. + +--De notre aigle, reprit Coclès. + +--J’étais si convaincu, dit Prométhée. + +--C’est pourquoi vous le convainquîtes... votre discours était très +vif... + +--Je pensais qu’on n’écoutait pas... j’insistais... si j’avais su qu’il +écoutait... + +--Qu’eussiez-vous dit? + +--La même chose, balbutia Prométhée. + +--Mais alors? + +--Mais je ne le dirais plus à présent. + +--N’êtes-vous donc plus convaincu? + +--Damoclès l’était trop. J’ai d’autres idées sur mon aigle. + +--Au fait, où donc est-il? + +--N’ayez crainte, Coclès, j’ai l’œil sur lui. + +--Adieu. Moi je prends le deuil, dit Coclès. Quand nous reverrons-nous? + +--Mais... à l’enterrement, je suppose. J’y parlerai, dit Prométhée. J’y +dois réparer quelque chose. Et puis je vous invite après; j’offre le +repas mortuaire, et dans le restaurant précisément où nous avons pour la +première fois vu Damoclès. + + + + +VI + + +A l’heure de l’enterrement, il n’y eut pas grande affluence; Damoclès +était peu connu; sa mort passait inaperçue pour tous ceux que +n’intéressa pas cette histoire. Prométhée, le garçon et Coclès se +retrouvèrent au cimetière ainsi que quelques désœuvrés écouteurs de la +conférence. Chacun regardait Prométhée; on savait qu’il allait parler; +on se disait: «que va-t-il dire?» car on se souvenait de ce qu’il avait +dit. L’étonnement précédait sa parole et venait de ceci qu’on ne +reconnaissait pas Prométhée; il était gras, frais, souriant; souriant à +ce point que sa conduite fut jugée presque peu décente quand, souriant +toujours, il s’avança sur le bord de la tombe, puis, y tournant le dos, +prononça ces simples paroles: + + + + +HISTOIRE DE TITYRE + + +--Messieurs, qui voulez bien m’écouter, les paroles de l’Écriture qui +serviront de texte à mon bref discours d’aujourd’hui sont celles-ci: + +--_Laissez les morts ensevelir les morts._ Nous ne nous occuperons donc +plus de Damoclès.--La dernière fois que je vous vis réunis c’était pour +m’entendre parler de mon aigle; Damoclès en est mort; laissons les +morts... C’est à cause de lui pourtant, ou plutôt c’est grâce à sa mort +qu’à présent j’ai tué mon aigle... + +--Tué son aigle!!! s’écria chacun. + +--A ce propos, une anecdote... Mettons que je n’ai rien dit. + + + + +I + + +Au commencement était Tityre. + +Et Tityre étant seul s’ennuyait, complètement entouré de marais.--Or, +Ménalque vint à passer, qui mit une idée dans le cerveau de Tityre, une +graine dans le marais devant lui. Et cette idée était la graine, et +cette graine était l’Idée. Et avec l’aide de Dieu la graine germa et +devint une petite plante, et Tityre, soir et matin, s’agenouillant +devant elle, remerciait Dieu de la lui avoir donnée. Et cette plante +grandit, et comme elle était de racines puissantes, elle eut bientôt +complètement asséché la terre autour d’elle, de sorte que Tityre eut un +sol ferme où poser ses pieds, reposer sa tête et fortifier l’ouvrage de +ses mains. + +Quand cette plante eut atteint la hauteur de Tityre, Tityre put goûter +quelque joie à dormir étendu dans son ombre. Or cet arbuste étant un +chêne devait énormément grandir; tellement que bientôt l’ouvrage des +mains de Tityre ne suffit plus pour sarcler et biner la terre autour du +chêne, pour arroser le chêne, l’émonder, l’astiquer, l’épiler, +l’écheniller, et pour assurer en la bonne saison la récolte de ses +fruits à la fois nombreux et divers. Il s’adjoignit donc un sarcleur, un +bineur, un arroseur, un émondeur, un astiqueur, un épileur, un +échenilleur et quelques garçons fruitiers. Et comme chacun devait s’en +tenir strictement à sa spécialité, il y avait quelque chance pour que la +besogne de chacun fût bien faite. + +Pour régler les paiements de chacun, Tityre eut besoin d’un comptable, +qui partagea bientôt avec un caissier le souci de la fortune de Tityre; +celle-ci croissait comme le chêne. + +Quelques conflits s’étant élevés entre l’astiqueur et l’épileur au sujet +des limites répartitives de leurs pouvoirs, Tityre comprit la nécessité +d’un arbitre, qui se flanqua de deux avocats pour et contre; Tityre prit +un secrétaire pour consigner leurs jugements, et comme on ne les +consignait que pour qu’ils pussent documenter l’avenir, il y eut un +garde des arrêts. Du sol cependant les maisons peu à peu s’élevèrent; et +il fallut une police des rues, des agents contre leur licence. + +Tityre, surchargé d’occupations, commença de tomber malade; il fit venir +un médecin qui conseilla de prendre femme--et comme au milieu de tant de +gens Tityre ne pouvait suffire, il fut forcé de se choisir un adjoint, +ce qui fit qu’on le nomma maire. Dès lors il ne lui resta que trop peu +de loisir où pouvoir pêcher à la ligne, des fenêtres de sa maison qui +continuaient d’ouvrir continuellement sur les marais. + +Alors Tityre institua des jours de fête pour que son peuple pût +s’amuser; mais comme les amusements coûtaient cher et qu’aucun d’eux +n’avait beaucoup d’argent, pour pouvoir leur en prêter à tous, Tityre +commença par en prélever sur chacun. + +Or le chêne, au milieu de la plaine (car malgré la ville, malgré +l’effort de tant d’hommes, ce n’avait jamais pu cesser d’être la +plaine), ce chêne, dis-je, au milieu de la plaine, n’avait aucune peine +à être placé de telle sorte que l’un de ses côtés était à l’ombre, +l’autre au soleil. Sous ce chêne donc, du côté de l’ombre, Tityre +rendait la justice; du côté du soleil, il faisait ses besoins naturels. + +Et Tityre était heureux, car il sentait sa vie utile aux autres, +excessivement occupée. + + + + +II + + +L’effort de l’homme est cultivable. L’activité de Tityre, encouragée, +semblait s’accroître; son ingéniosité naturelle lui proposant d’autres +emplois, on le vit travailler à meubler, tapisser et aménager sa +demeure. On admira l’appropriation des tentures et la commodité de +chaque objet. Industrieux, il excellait dans l’empirisme; il inventa +même, pour accrocher ses éponges au mur, une petite patère acrostiche, +qu’au bout de quatre jours il ne trouva plus commode du tout. + +Et Tityre, à côté de sa chambre, fit bâtir une chambre pour les intérêts +de la nation; les deux chambres avaient même entrée, pour tâcher +d’indiquer que les intérêts étaient les mêmes; mais, à cause de l’entrée +commune qui donnait même air aux deux pièces, les deux cheminées ne +pouvaient tirer ensemble, et, par les temps froids, quand on faisait du +feu dans l’une, on faisait de la fumée dans l’autre. Les jours où il +voulait faire du feu, Tityre prit donc l’habitude d’ouvrir sa fenêtre. + +Comme Tityre protégeait tout et travaillait à la propagation des +espèces, un temps vint que les limaces se promenèrent dans les allées de +son jardin en si grande abondance que, de peur d’en écraser une, il ne +savait où poser pied, et finit par se résigner à moins sortir. + +Il fit venir une bibliothèque circulante, avec une loueuse de livres, +chez qui il prit un abonnement. Et comme elle s’appelait Angèle il prit +coutume d’aller tous les trois jours passer chez elle ses soirées. C’est +ainsi que Tityre apprit la métaphysique, l’algèbre et la théodicée. +Tityre et Angèle commencèrent de cultiver ensemble avec succès +différents beaux-arts d’agrément, et Angèle ayant manifesté des goûts +particuliers pour la musique, ils louèrent un piano à queue, sur lequel +Angèle exécutait les petits airs qu’entre temps il faisait pour elle. + +Tityre disait à Angèle:--Tant d’occupations me tueront; je n’en puis +plus; je sens l’usure; ces solidarités activent mes scrupules; s’ils +augmentent, je diminue. Que faire? + +--Si nous partions? lui dit Angèle. + +--Je ne peux pas, moi: j’ai mon chêne. + +--Si vous le laissiez, dit Angèle. + +--Laisser mon chêne! y pensez-vous? + +--N’est-il pas assez grand bientôt pour pousser seul? + +--Mais c’est que j’y suis attaché. + +--Détachez-vous, reprit Angèle. + +Et peu de temps après, ayant bien éprouvé que, somme toute, les +occupations, responsabilités et divers scrupules, non plus que le chêne, +ne le tenaient, Tityre sourit, prit le vent, partit, enlevant la caisse +et Angèle et vers la fin du jour descendit avec elle le boulevard qui +mène de la Madeleine à l’Opéra. + + + + +III + + +Ce soir-là l’aspect du boulevard était étrange. On sentait que quelque +chose d’insolite, de solennel se préparait. Une foule énorme, sérieuse, +anxieuse, se pressait, encombrant le trottoir et débordant presque sur +la chaussée qu’à grand’peine maintenaient libre des gardes de Paris +échelonnés. Devant les restaurants, les terrasses, disproportionnément +élargies par le déploiement des chaises et des tables, faisaient +l’obstruction plus complète et rendaient la circulation impossible. +Parfois un regardeur impatient se juchait sur sa chaise un instant, le +temps qu’on le priât d’en descendre. Évidemment tous attendaient; on +sentait à n’en pas douter qu’entre les berges du trottoir, sur la +chaussée protégée, allait descendre quelque chose. A grand’peine ayant +pu trouver une table, et la louant à très haut prix, Angèle et Tityre +s’installèrent devant deux bocks et demandèrent au garçon: + +--Qu’attend-on? + +--D’où Monsieur revient-il? dit le garçon; Monsieur ne sait-il pas qu’on +attend Mœlibée? C’est entre cinq et six qu’il passe... et +tenez--écoutez: il me semble déjà que l’on entend ses flûtes. + +Du fond du boulevard un son frêle de chalumeau s’éleva. La foule plus +attentive encore palpita. Le son grossit, se rapprocha, s’exagéra. + +--Oh que c’est émouvant! dit Angèle. + +Le soleil déclinant envoyait ses rayons d’un bout à l’autre du +boulevard. Et comme issu des splendeurs du couchant on vit enfin +s’avancer Mœlibée, précédé du simple son de sa flûte. On ne distinguait +bien d’abord que son allure, mais quand il fut plus près: + +--Oh! comme il est charmant! dit Angèle. + +Mœlibée cependant arrivé devant Tityre cessa son chant de flûte, +brusquement s’arrêta, vit Angèle, et l’on s’aperçut qu’il était nu. + +--Oh! dit Angèle, penchée sur Tityre, qu’il est beau! que ses reins sont +dispos! que ses flûtes sont adorables! + +Tityre était un peu gêné. + +--Demandez-lui donc où il va, dit Angèle. + +--Où allez-vous? questionna Tityre. + +Mœlibée répondit:--_Eo Romam._ + +--Qu’est-ce qu’il dit? reprit Angèle. + +Tityre:--Vous ne comprendrez pas, chère amie. + +--Mais vous m’expliquerez, dit Angèle. + +--_Romam_, insista Mœlibée,--_urbem quam dicunt Romam_. + +Angèle:--Oh! que c’est délicieux, ce qu’il dit!--Qu’est-ce que cela veut +dire? + +Tityre:--Mais, chère Angèle, je vous assure que cela n’est pas si +délicieux que ça; cela veut dire tout simplement qu’il va à Rome. + +--Rome! dit Angèle songeuse--oh! j’aimerais tant voir Rome! + +Mœlibée, reprenant ses pipeaux, recommençait sa primitive mélodie. A ces +sons Angèle exaltée se souleva, se leva, s’approcha, et comme Mœlibée +arrondissait son bras, elle le prit, et tous deux continuant ainsi le +boulevard s’éloignèrent, s’éperdirent, disparurent dans le définitif +crépuscule. + +La foule à présent défrénée s’agitait très tumultueuse. De toutes parts +on entendait questionner:--Qu’a-t-il dit?--Qu’a-t-il fait?--Quelle était +cette femme? Et quand, quelques instants après, les gazettes du soir +parurent, une féroce curiosité les enleva comme dans un cyclone; et l’on +apprit soudain que cette femme c’était Angèle, et que ce Mœlibée était +quelqu’un de nu qui s’en allait en Italie. + +--Alors, toute curiosité retombée la foule s’écoula comme une eau libre, +désertant les grands boulevards.--Et Tityre se retrouva seul +complètement entouré de marais. + +Mettons que je n’ai rien dit. + + * * * * * + +Un rire irrépressible secoua quelques instants l’auditoire. + +--Messieurs, je suis heureux que mon histoire vous divertisse, dit en +riant également Prométhée. Depuis la mort de Damoclès, j’ai trouvé le +secret du rire.--A présent j’ai fini, Messieurs; laissons les morts +ensevelir les morts et allons vite déjeuner. + +Il prit le garçon par un bras, Coclès par l’autre; tous sortirent du +cimetière. Passé les portes, le reste de l’assemblée se dispersa. + + * * * * * + +--Pardonnez-moi, dit Coclès,--votre récit était charmant et vous nous +avez bien diverti... mais je ne saisis pas le rapport... + +--S’il y en eût eu plus, vous n’eussiez pas tant ri, dit Prométhée; ne +cherchez pas à tout cela trop grand sens;--je voulais surtout vous +distraire, et suis heureux d’y être parvenu; vous devais-je cela? Je +vous avais tant ennuyés l’autre fois. + +Ils regagnèrent les boulevards, + +--Où allons-nous? dit le garçon. + +--A votre restaurant, si vous le voulez bien, en souvenir de notre +première rencontre. + +--Vous le passez, dit le garçon. + +--Je ne reconnais pas la devanture. + +--C’est qu’elle est toute neuve, à présent. + +--J’oubliais que mon aigle... Soyez tranquilles: il ne recommencera +plus. + +--C’est donc vrai, dit Coclès, ce que vous disiez? + +--Quoi? + +--Que vous l’avez tué? + +--Et que nous allons le manger... En doutez-vous? dit Prométhée: vous ne +m’avez donc pas regardé? De son temps est-ce que j’osais rire? +N’étais-je pas maigre affreusement? + +--Assurément. + +--Il me mangeait depuis assez longtemps; j’ai trouvé que c’était mon +tour. + +A table! Allons! à table, Messieurs!--Garçon... ne servez pas: en +dernier souvenir de lui, prenez la place de Damocle. + + * * * * * + +Le repas fut plus gai qu’il n’est permis ici de le redire, et l’aigle +fut trouvé délicieux. + +--Il n’aura donc servi à rien? demanda-t-on. + +--Ne dites donc pas cela, Coclès!--sa chair nous a nourris.--Quand je +l’interrogeais, il ne répondait rien... Mais je le mange sans rancune: +s’il m’eût fait moins souffrir il eût été moins gras; moins gras il eût +été moins délectable. + +--De sa beauté d’hier que reste-t-il? + +--J’en ai gardé toutes les plumes. + + * * * * * + +_C’est avec l’une d’elles que j’écris ce petit livre; puissiez-vous, +rare ami, ne pas le trouver trop mauvais._ + + + + +ÉPILOGUE + +POUR TACHER DE FAIRE CROIRE AU LECTEUR QUE SI CE LIVRE EST TEL CE N’EST +PAS LA FAUTE DE L’AUTEUR + + On n’écrit pas les livres qu’on veut. + + Journal des Goncourt. + + +_L’histoire de Léda avait fait tant de bruit, couvert Tyndare de tant de +gloire, que Minos ne s’inquiétait pas trop d’entendre Pasiphaë lui dire: +«Que veux-tu? Moi, je n’aime pas les hommes.»_ + +_Mais plus tard: «C’est assez vexant, (et ça n’a pas été facile!) +j’espérais qu’un dieu s’y cachait.--Si Zeus s’en fût mêlé, j’eusse +accouché d’un Dioscure; grâce à cet animal, je n’ai mis au monde qu’un +veau.»_ + + + + +TABLE + + + CHRONIQUE DE LA MORALITÉ PRIVÉE 13 + Histoire du garçon et du Miglionnaire 17 + Histoire de Damoclès 29 + Histoire de Coclès 39 + Prométhée parle 47 + Histoire de l’aigle 53 + + LA DÉTENTION DE PROMÉTHÉE 59 + Il faut qu’il croisse et que je diminue 67 + Chapitre pour faire attendre le suivant 75 + La pétition de principes 79 + Suite du discours de Prométhée 85 + Fin du discours de Prométhée 99 + + LA MALADIE DE DAMOCLÈS 105 + Interview du Miglionnaire 111 + Les derniers jours de Damoclès 119 + Les funérailles 129 + Histoire de Tityre 135 + Épilogue 155 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + LE 15 DÉCEMBRE 1925 + PAR EMMANUEL GREVIN + A LAGNY-SUR-MARNE + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78236 *** diff --git a/78236-h/78236-h.htm b/78236-h/78236-h.htm new file mode 100644 index 0000000..60d8a8d --- /dev/null +++ b/78236-h/78236-h.htm @@ -0,0 +1,2894 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Le Prométhée mal enchaîné | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3, .h3 { text-align: center; text-indent: 0; margin: 3em 0 1.5em 0; + font-size: 130%; font-weight: bold; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } +.ul { text-decoration: underline; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.box { padding: .5em; margin: 1em 10%; border: thin solid; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: 1.5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +.d2 { display: inline-block; width: 1.2em; text-align: right; text-indent: 0; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +ul { margin: .4em 10%; padding: 0; } +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.h2 { text-indent: -1.5em; padding-left: 3em; text-align: left; } +td.top1 { padding-top: 1em; } +td.w4 { width: 4em; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78236 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">ANDRÉ GIDE</p> + +<h1>LE PROMÉTHÉE<br> +MAL ENCHAINÉ</h1> + +<p class="c xsmall">NOUVELLE ÉDITION</p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +<span class="b">Librairie Gallimard</span><br> +ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br> +3, rue de Grenelle (<small>VI</small><sup>e</sup>)</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">ŒUVRES DU MÊME AUTEUR</p> + + +<p class="cc">DIVERS</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">LES CAHIERS D’ANDRÉ WALTER</span> (<span class="i">épuisé</span>).</li> +<li><span class="xsmall">LES POÉSIES D’ANDRÉ WALTER</span> (<span class="i">épuisé</span>).</li> +<li><span class="xsmall">LE RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE</span> (N. R. F.).</li> +<li><span class="xsmall">LE VOYAGE D’URIEN</span> (<span class="i">épuisé</span>).</li> +<li><span class="xsmall">SOUVENIRS DE LA COUR D’ASSISES</span> (N. R. F.).</li> +<li><span class="xsmall">LES NOURRITURES TERRESTRES</span> (N. R. F.).</li> +<li><span class="xsmall">AMYNTAS</span> (N. R. F.).</li> +<li><span class="xsmall">CORYDON</span> (N. R. F.).</li> +</ul> +<p class="cc">RÉCITS</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">L’IMMORALISTE</span> (<span class="i">Mercure de France</span>).</li> +<li><span class="xsmall">LA PORTE ÉTROITE</span> (<span class="i">Mercure de France</span>).</li> +<li><span class="xsmall">ISABELLE</span> (N. R. F.).</li> +<li><span class="xsmall">LA SYMPHONIE PASTORALE</span> (N. R. F.).</li> +</ul> +<p class="cc">ROMAN</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">LES FAUX-MONNAYEURS</span> (N. R. F.).</li> +</ul> +<p class="cc">SOTIES</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">PALUDES</span> (N. R. F.).</li> +<li><span class="xsmall">LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAÎNÉ</span> (N. R. F.).</li> +<li><span class="xsmall">LES CAVES DU VATICAN</span> (N. R. F.).</li> +</ul> +<p class="cc">CRITIQUE</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">PRÉTEXTES</span> (<span class="i">Mercure de France</span>).</li> +<li><span class="xsmall">NOUVEAUX PRÉTEXTES</span> (<span class="i">Mercure de France</span>).</li> +<li><span class="xsmall">DOSTOÏEVSKY</span> (Plon et Nourrit).</li> +<li><span class="xsmall">INCIDENCES</span> (N. R. F.).</li> +</ul> +<p class="cc">THÉATRE</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">SAÜL</span> (N. R. F.).</li> +<li><span class="xsmall">LE ROI CANDAULE</span> (<span class="i">épuisé</span>).</li> +</ul> +<p class="cc">TRADUCTIONS</p> + +<ul> +<li><span class="xsmall">RABINDRANATH TAGORE</span> : <span class="xsmall">L’OFFRANDE LYRIQUE</span> (N. R. F.).</li> +<li> » » : <span class="xsmall">AMAL ET LA LETTRE DU ROI</span> (N. R. F.)</li> +<li><span class="xsmall">JOSEPH CONRAD</span> : <span class="xsmall">TYPHON</span> (N. R. F.).</li> +<li><span class="xsmall">SHAKESPEARE</span> : <span class="xsmall">ANTOINE ET CLÉOPATRE</span> (N. R. F.).</li> +<li><span class="xsmall">WILLIAM BLAKE</span> : <span class="xsmall">LE MARIAGE DU CIEL ET DE L’ENFER</span> (<span class="i">Aveline</span>).</li> +</ul> +<p class="cc">MORCEAUX CHOISIS (N. R. F.).</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="noindent top4em narrow"><span class="xsmall">LA PRÉSENTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A</span> +550 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR PAPIER VAN GELDER</span>, +<span class="xsmall">SOUS COUVERTURE BLEUE</span>, <span class="xsmall">DONT</span> 500 <span class="xsmall">NUMÉROTÉS +DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 500 <span class="xsmall">ET</span> 50 <span class="xsmall">HORS COMMERCE NUMÉROTÉS +DE I A L</span>.</p> + +<p class="c"><span class="xsmall">LA PREMIÈRE ÉDITION DE CET OUVRAGE +A PARU EN</span> 1899.</p> + + +<p class="c gap"><span class="xsmall">TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION +RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA +RUSSIE</span>. <span class="xsmall">COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD</span> 1925.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em i large">A<br> +PAUL ALBERT LAURENS</p> + + +<p class="i">Je te dédie ce livre, cher ami, parce que +tu voulus bien le louer.</p> + +<p class="i">Quelques rares pareils à toi puissent-ils, +en cette gerbe de folle ivraie, trouver, +comme tu fis, du bon grain.</p> + +<p class="sign i">A. G.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em">Au mois de mai 189…, deux heures +après-midi, on vit ceci qui put paraître +étrange :</p> + +<p>Sur le boulevard qui mène de la Madeleine +à l’Opéra, un monsieur gras, entre +deux âges, et que rien ne signalait d’ailleurs +que sa peu commune corpulence, +fut abordé par un monsieur maigre, qui, +souriant, et sans songer à mal croyons-nous, +remit au premier un mouchoir que +celui-ci venait de laisser tomber. Le monsieur +corpulent remercia sans phrases et +allait continuer sa route quand, se ravisant, +il se pencha vers le maigre et dut +lui demander un renseignement, que +celui-ci dut lui donner, car sortant aussitôt +de sa poche une encre portative et +des plumes le monsieur gras les tendit +sans plus de façons au monsieur maigre, +ainsi qu’une enveloppe qu’il tenait jusqu’alors +à la main. Et ceux qui passaient +purent voir l’homme maigre y écrire aussitôt +une adresse. — Mais ici commence +l’étrangeté de l’histoire, qu’aucun journal +pourtant ne consigna : le monsieur +maigre, après avoir rendu la plume et +l’enveloppe, n’avait pas eu le temps de +sourire un adieu, que le monsieur gras, +en guise de remercîment, lui colla brusquement +sa main sur la joue ; puis sauta +dans un fiacre et disparut, avant qu’aucun +des spectateurs attirés (j’en étais), revenu +de sa surprise, n’ait eu l’idée de l’arrêter.</p> + +<p>J’ai su depuis que c’était Zeus, le banquier.</p> + +<p>Le monsieur maigre, visiblement gêné +par l’attention que lui prodiguait le public, +affirmait qu’il avait à peine senti la +gifle, bien que le sang sortît de ses narines +et de sa lèvre déchirée. Il suppliait +qu’on voulût bien le laisser tranquille, et +devant son insistance les promeneurs +finirent par s’écarter. Le lecteur nous permettra +donc de ne pas nous occuper plus, +à présent, de quelqu’un qu’il reverra suffisamment +dans la suite.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="p1">CHRONIQUE +DE LA MORALITÉ PRIVÉE</h2> + + + + +<p class="h3">I</p> + + +<p>Je ne parlerai pas de la moralité publique, +parce qu’il n’y en a pas. Mais à +ce propos une anecdote :</p> + +<p>Quand, du haut du Caucase, Prométhée +eut bien éprouvé que les chaînes, +tenons, camisoles, parapets et autres +scrupules, somme toute, l’ankylosaient, +pour changer de pose il se souleva du côté +gauche, étira son bras droit et, entre +quatre et cinq heures d’automne, descendit +le boulevard qui mène de la Madeleine +à l’Opéra.</p> + +<p>Diverses célébrités parisiennes passèrent +à l’envi devant ses yeux. Où vont-ils ? +se demandait Prométhée, et s’attablant +à un café devant un bock il +demanda : « Garçon ? où vont-ils ? »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c1">HISTOIRE DU GARÇON +ET DU MIGLIONNAIRE</h3> + + +<p>Si Monsieur les voyait repasser comme +moi tous les jours, dit le garçon, il pourrait +tout aussi bien demander d’où ils +viennent. Ça doit être tout un puisqu’ils +repassent tous les jours. Je me dis : puisqu’ils +repassent c’est qu’ils n’ont pas +trouvé. J’attends maintenant que Monsieur +me demande : Que cherchent-ils, +parce que Monsieur va voir ce que je vais +lui répondre.</p> + +<p>Alors Prométhée demanda :</p> + +<p>— Que cherchent-ils ?</p> + +<p>Le garçon reprit :</p> + +<p>— Puisqu’ils n’y restent pas, ça n’est +donc pas le bonheur. Monsieur me croira +s’il veut, et, s’approchant, il dit plus bas : — Ce +qu’ils cherchent, c’est leur personnalité. +Monsieur n’est pas d’ici ?</p> + +<p>— Non, dit Prométhée.</p> + +<p>— Au reste, ça se voit, dit le garçon ; +oui : personnalité ; ce que nous appelons +ici, idiosyncrasie. Ainsi moi (un exemple), +tel que vous me voyez, vous jureriez +que je suis garçon de café. Eh bien ! Monsieur, +non ; c’est par goût. Vous me croirez +si vous voulez : j’ai une vie intime : j’observe. +Les personnalités, il n’y a que cela +d’intéressant ; et puis les relations entre +personnalités. C’est très bien arrangé, ici, +le restaurant ; par tables de trois ; je vous +expliquerai le maniement tout à l’heure. +Vous allez bientôt dîner, n’est-ce pas ? on +vous présentera…</p> + +<p>Prométhée était un peu fatigué. Le +garçon reprit :</p> + +<p>— Des tables de trois, oui, c’est ce +que j’ai trouvé de plus commode. Trois +messieurs arrivent ; on les présente +(quand ils le demandent, naturellement) +parce qu’à mon restaurant, avant de dîner +on doit dire son nom ; et puis ce qu’on +fait ; tant pis si on se trompe. Alors on +s’assied ; (pas moi) on cause (pas moi +non plus) — mais je mets en relation ; +j’écoute ; je scrute ; je dirige la conversation. +A la fin du dîner je connais trois +êtres intimes, trois personnalités ! Eux, +pas. Moi, vous comprenez, j’écoute, je +relate ; eux subissent la relation. — Vous +me demanderez : qu’est-ce que tout cela +me rapporte ? Oh ! rien du tout. Mon goût +à moi, c’est de créer des relations… Oh ! +pas pour moi… c’est là comme qui dirait +une action absolument gratuite.</p> + +<p>Prométhée paraissait un peu fatigué. +Le garçon reprit :</p> + +<p>— Une action gratuite ! ça ne vous dit +rien, à vous ? Moi ça me paraît extraordinaire. +J’ai longtemps pensé que c’était là +ce qui distinguait l’homme des animaux : +une action gratuite. J’appelais l’homme : +l’animal capable d’une action gratuite. Et +puis après j’ai pensé le contraire : que +c’était le seul être incapable d’agir gratuitement. +Gratuitement ! songez donc : +sans raison — oui, je vous entends — mettons : +sans motif ; incapable ! Alors +ça a commencé à m’embêter. Je me +disais : pourquoi fait-il ci ? pourquoi fait-il +ça ?… Ça n’est pas pourtant que je +sois déterministe… Mais, à ce propos, +une anecdote :</p> + +<p>J’ai un ami, Monsieur, vous ne le croiriez +pas, qui est Miglionnaire. Il est intelligent +aussi. Il s’est dit : une action gratuite ? +comment faire ? Et comprenez +qu’il ne faut pas entendre là une action +qui ne rapporte rien, car sans cela… Non, +mais gratuit : un acte qui n’est motivé +par rien. Comprenez-vous ? intérêt, passion, +rien. L’acte désintéressé ; né de +lui ; l’acte aussi sans but ; donc sans +maître ; l’acte libre ; l’Acte autochtone ?</p> + +<p>— Hein ? fit Prométhée.</p> + +<p>— Suivez-moi bien, dit le garçon. Mon +ami descend, le matin, avec, sur lui, un +billet de 500 francs dans une enveloppe +et une gifle prête dans sa main.</p> + +<p>Il s’agit de trouver quelqu’un sans le +choisir. Donc, dans la rue, il laisse tomber +son mouchoir, et, à celui qui le +ramasse (débonnaire puisqu’il a ramassé), +le Miglionnaire :</p> + +<p>— Pardon, Monsieur, vous ne connaîtriez +pas quelqu’un ?</p> + +<p>L’autre : — Si plusieurs.</p> + +<p>Le Miglionnaire : — Alors, Monsieur, +vous aurez je pense l’obligeance d’écrire +son nom sur cette enveloppe ; voici des +plumes, de l’encre, du crayon…</p> + +<p>L’autre écrit comme un débonnaire, +puis : — Maintenant m’expliquerez-vous, +Monsieur…?</p> + +<p>Le Miglionnaire répond : — C’est par +principe ; puis (j’ai oublié de dire qu’il est +très fort) lui colle sur la joue le soufflet +qu’il avait en main ; puis hèle un fiacre et +disparaît.</p> + +<p>Comprenez-vous ? deux actions gratuites +d’un seul coup : ce billet de 500 +francs à une adresse pas choisie par lui, +et une gifle à quelqu’un qui s’est choisi +tout seul, pour lui ramasser son mouchoir. — Non ! +mais est-ce assez gratuit ? Et la +relation ! Je parie que vous ne scrutez pas +assez la relation. Car, parce que l’acte est +gratuit, il est ce que nous appelons ici : +réversible. Un qui a reçu 500 francs pour +un soufflet, l’autre qui a reçu un soufflet +pour 500 francs… et puis on ne sait plus… +on s’y perd. — Songez-donc ! une action +gratuite ! il n’y a rien de plus démoralisant. — Mais +Monsieur commence à +avoir faim ; je demande pardon à Monsieur ; +on se laisse aller à causer… Monsieur +va bien vouloir me dire son nom, — pour +présenter…</p> + +<p>— Prométhée, dit Prométhée simplement.</p> + +<p>— Prométhée ! Je disais bien que Monsieur +ne devait pas être d’ici… et Monsieur +fait ?</p> + +<p>— Rien, dit Prométhée.</p> + +<p>— Oh ! non. Non, dit le garçon avec un +doux sourire. — Rien qu’à voir Monsieur, +on voit bien qu’il a fait quelque chose.</p> + +<p>— Il y a si longtemps, balbutia Prométhée.</p> + +<p>— Tant pis, tant pis, reprit le garçon. +D’ailleurs, que Monsieur se rassure ; dans +les présentations, je dis bien les noms, +quand on veut ; mais ce qu’on fait, +jamais. — Voyons, voyons : — Monsieur +faisait…</p> + +<p>— Des allumettes, murmura Prométhée +rougissant.</p> + +<hr> + + +<p>Alors il y eut un silence un peu pénible, +le garçon comprenant qu’il avait eu tort +d’insister, et Prométhée qu’il avait eu +tort de répondre. D’un ton consolateur :</p> + +<p>— Enfin ! Monsieur n’en fait plus… +reprit le garçon. Mais alors, quoi ? Il +faut pourtant bien que j’inscrive quelque +chose, je ne peux pas mettre comme ça : +Prométhée, tout court. Monsieur a bien +une petite profession, une spécialité… +Enfin, qu’est-ce que Monsieur sait faire ?</p> + +<p>— Rien, recommença Prométhée.</p> + +<p>— Alors mettons : homme de lettres. +Maintenant, si Monsieur veut bien rentrer +dans la salle ; je ne peux pas servir +dehors. Et il cria : — Une table de +trois ! une !…</p> + +<p>Par deux portes deux messieurs entrèrent. +On les vit donner leur nom au +garçon ; mais, la présentation n’ayant pas +été réclamée, sans plus tarder tous deux +s’assirent.</p> + +<p>Et quand ils furent assis :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">II</p> + + +<p>Messieurs, dit l’un — si je suis venu +dans ce restaurant, attendu qu’on y +mange fort mal, c’est uniquement afin de +pouvoir causer. J’ai l’horreur des repas +solitaires, et le système des tables de trois +m’agrée, car à deux l’on pourrait s’y disputer… +Mais vous avez l’air taciturne ?</p> + +<p>— C’est malgré moi, dit Prométhée.</p> + +<p>— Je continue ?</p> + +<p>— Je vous en prie.</p> + +<p>— J’estime donc que, pendant une +heure de repas, trois inconnus ont le +temps de se faire connaître, — en ne mangeant +pas trop, — ici c’est facile ; en parlant +peu ; et en évitant les points communs ; +je veux dire en ne racontant que ce qui +leur est strictement individuel. Je ne prétends +pas que cette conversation soit indispensable, +mais, si elle ne nous plaît pas, +attendu qu’on y mange fort mal, qu’êtes-vous +venu faire dans ce restaurant ?</p> + +<p>Prométhée était très fatigué ; le garçon, +se penchant vers lui, dit tout bas :</p> + +<p>— C’est Coclès. Celui qui va parler, +c’est Damoclès.</p> + +<p>Damoclès dit :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c2">HISTOIRE DE DAMOCLÈS</h3> + + +<p>Monsieur, vous m’eussiez dit cela il y +a un mois, que je n’eusse exactement +rien pu répondre ; mais, d’après ce qui +m’est advenu le mois passé, plus rien de +ce que je pensais avant ne subsiste. Je +ne dirais donc pas mes anciennes pensées +si leur connaissance ne devait servir à +vous faire comprendre ce par quoi mes +nouvelles en diffèrent. Or, Messieurs, +depuis trente jours, je sens que je suis un +être original, unique, répondant à une +vraiment singulière destinée. Donc, Messieurs, +induisez qu’avant je sentais précisément +le contraire. Je menais une vie +parfaitement ordinaire et me faisais un +devoir de cette formule : ressembler au +plus commun des hommes. Maintenant +je reconnais certes qu’un homme commun +ne saurait exister, et j’affirme que c’est +une vaine ambition que de tâcher de ressembler +à tout le monde, puisque tout le +monde est composé de chacun et que +chacun ne ressemble à personne. N’importe ; +je m’ingéniais ; je faisais de la +statistique ; je supputais le juste milieu — sans +comprendre que les extrêmes se +touchent, que qui se couche très tard +rencontre qui se lève très tôt, et que qui +choisit pour siéger le juste milieu, risque +de s’asseoir entre deux chaises.</p> + +<p>Je me couchais chaque jour à dix +heures. Je dormais huit heures et demie. +J’avais soin en chacun de mes +actes d’imiter toujours le plus grand +nombre, et pour chacune de mes pensées +d’adopter l’opinion la plus commune. Je +me dispenserai donc d’insister.</p> + +<p>Mais voici que m’advint un matin une +aventure personnelle. L’importance de +cela dans la vie d’un homme posé ne se +pourra comprendre que par la suite.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">III</p> + + +<p>Donc figurez-vous qu’un matin je reçus +une lettre. — Messieurs, je vois à l’absence +de votre étonnement que je vous raconte +mal mon histoire. J’aurais dû vous dire +d’abord que, de lettres, je n’en attendais +point. De lettres, j’en reçois trois par +an : une de mon propriétaire pour réclamer +le terme ; une de mon banquier +pour m’indiquer que je suis en mesure +de le faire ; une, au premier janvier…, je +ne peux pas vous dire de qui. L’adresse +était d’une écriture inconnue. Le manque +complet de caractère qu’elle m’a révélé +dans la suite par l’entremise des graphologues +consultés ne m’a permis de rien apprendre. +Ils n’y trouvèrent d’autre indice +que celui d’une grande bonté ; encore certains +y virent-ils plutôt de la faiblesse. Ils +ne purent rien préciser. L’écriture… je ne +parle, remarquez bien, que de celle de +l’enveloppe ; car dans l’enveloppe il n’y +en avait point ; oui, point — pas une +ligne, pas un mot. Dans l’enveloppe il n’y +avait rien qu’un billet de cinq cents francs.</p> + +<p>J’allais prendre mon chocolat ; mais +mon étonnement fut si grand que je le +laissai refroidir. Je cherchais… Personne +ne me devait rien. J’ai des revenus fixes, +Messieurs, et mes petites économies de +chaque an compensent à peu près la +baisse régulière de la rente. Je n’attendais +rien, je l’ai dit. Je n’ai jamais rien +demandé. L’habitude de ma très régulière +existence m’empêchait même de rien +souhaiter. Je réfléchis beaucoup, d’après +la meilleure méthode : <i lang="la" xml:lang="la">Cur, unde, quo, +qua ?</i> — D’où, pour où, par où, pourquoi ? +Et ce billet n’était réponse à rien, puisque +j’interrogeais pour la première fois.</p> + +<p>Je pensai : c’est sans doute une erreur ; +je vais pouvoir la réparer. A quelque +autre de même nom était destinée cette +somme. Je cherchai donc dans le Bottin +un homonyme, qui peut-être attendait +déjà. Mais mon nom n’est plus très porté ; +je vis, en feuilletant l’énorme livre, qu’il +ne désignait plus que moi seul. Je pensai, +par la suscription de l’enveloppe, +arriver à un résultat meilleur, et retrouver +l’expéditeur à défaut du destinataire. +C’est alors que j’eus recours aux graphologues. +Mais rien — non, ils ne purent +rien me dire ; je ne parvins à rien qu’à +grossir encore mon ennui. Ces cinq cents +francs chaque jour plus me pèsent ; je +voudrais m’en débarrasser et je ne sais +pas comment faire. Car enfin… Ou si +quelqu’un me les a donnés sans erreur, +au moins mérite-t-il une reconnaissance. +Reconnaissant, je voudrais l’être, — mais +je ne sais pas envers qui.</p> + +<p>Dans l’espoir d’un nouveau hasard qui +me tirerait de ma peine, je porte sur moi +le billet. Ni jour ni nuit je ne le quitte. +J’y suis acquis. — Avant j’étais banal +mais libre. A présent j’appartiens à lui. +Cette aventure me détermine ; j’étais +quelconque, je suis quelqu’un.</p> + +<p>Depuis cette aventure, je me dérange ; +je cherche à qui pouvoir causer, et si, +très souvent, pour manger, c’est à ce +restaurant que je m’attable, c’est que, par +ces tables de trois, des deux compagnons +proposés, j’espère un jour en trouver un +qui reconnaîtra l’écriture de l’enveloppe +que voici…</p> + +<p>En achevant ces mots, Damoclès tira +de sa poitrine un soupir et de sa redingote +une enveloppe jaune et salie. Son +nom s’y étalait en toutes lettres, écrit +d’une médiocre écriture. Alors il se passa +ce fait étrange : Coclès, qui jusqu’alors +était demeuré silencieux, continua de +l’être, — mais brusquement leva sur Damoclès +une main que le garçon n’eut que +le temps d’arrêter au vol. Coclès put +donc se ressaisir et dire tristement ces +paroles, qui ne furent comprises que +plus tard :</p> + +<p>— Au reste, cela vaut mieux, car si +je vous avais rendu la gifle vous eussiez +cru devoir me rendre ce billet, et… il +ne m’appartient pas. — Puis, comme +Damoclès semblait attendre quelque explication +de son geste : — C’est moi, ajouta-t-il +en désignant l’enveloppe, qui écrivis +ci-dessus votre adresse.</p> + +<p>— Mais comment saviez-vous mon +nom, dit Damoclès, qui voulait prendre +mal l’aventure.</p> + +<p>— Fortuitement — dit doucement +Coclès : — d’ailleurs cela n’a pas grande +importance en cette histoire. La mienne +est plus curieuse encore que la vôtre ; +souffrez que je la dise en quelques mots :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c3">HISTOIRE DE COCLÈS</h3> + + +<p>Je n’ai pas grandes relations sur la +terre ; et même, avant ce que je vais +vous raconter, je ne m’en savais pas encore. +Je ne sais qui m’a mis au monde et +j’ai longtemps cherché quelque raison de +continuer à ma vie. Je suis descendu +dans la rue, quêtant une détermination +du dehors. Je pensais que d’un premier +apport devait dépendre ma destinée ; +car je ne me suis pas fait moi-même, +trop naturellement bon pour cela. Un +premier acte, je le savais, allait me +motiver l’existence. Naturellement bon, +je l’ai dit, cet acte fut de ramasser à terre +un mouchoir. Celui qui le laissait tomber +n’avait pu s’écarter que de trois pas encore ; +moi, courant après lui, le lui +remis. Il le prit sans paraître surpris ; +non — la surprise fut la mienne quand +je le vis me tendre une enveloppe, celle-là +même que voici. — Veuillez, dit-il en +souriant, écrire ci-dessus une adresse. — Laquelle ? +dis-je. — Celle, reprit-il, de +quelqu’un. — Ce disant il approcha de +moi tout ce qu’il fallait pour écrire. — Mon +désir n’étant point de me soustraire +à une motivation extérieure, je me soumis. +Mais, je vous l’ai bien dit, je n’ai +pas grandes relations sur la terre. Le +nom que j’inscrivis, et qui vint je ne sais +comment dans ma tête, était pour moi +celui d’un inconnu. Puis, ceci fait, je +le saluai, me croyant quitte, et j’allais +m’écarter enfin, lorsque je reçus sur la +joue un épouvantable soufflet.</p> + +<p>L’étonnement qu’il me causa ne me +permit point de voir ce que devenait mon +gifleur. Quand je revins à moi, j’étais +entouré d’une foule. Tous parlaient. Certains +s’étant saisis de moi me voulaient +emporter jusqu’à la pharmacie voisine. +Je ne pus m’arracher de leurs soins qu’en +affirmant que je n’avais aucun mal, bien +que mon nez saignât et que je souffrisse +cruellement de la mâchoire.</p> + +<hr> + + +<p>La tuméfaction de ma joue me retint +huit jours à la chambre.</p> + +<p>Je les passai à méditer :</p> + +<p>Pourquoi m’a-t-il donné cette gifle ?</p> + +<p>Sans doute ce sera par erreur. Pourquoi +m’en voudrait-il ?</p> + +<p>Je n’ai fait de mal à personne ; personne +ne m’en peut souhaiter ; le mal +est quelque chose qu’on rend.</p> + +<p>Et si ce n’est pas par erreur — pensai-je, +car pour la première fois je pensais. +Si ce soufflet m’était bien destiné ! D’ailleurs +j’ajoutais : Eh ! qu’importe ! par +erreur ou non je l’ai reçu, ce soufflet, +et… et le rendrai-je ? — Je vous l’ai dit, +j’ai le naturel bon ; et puis une chose me +gêne : celui qui m’a giflé était plus fort +que moi.</p> + +<p>Quand ma joue fut calmée et que je +pus enfin sortir, je recherchai bien mon +gifleur ; oui, mais ce fut pour l’éviter. +D’ailleurs je ne le rencontrai point, et +si je l’évitai, ce fut sans le savoir.</p> + +<p>Mais — et ce disant il s’inclinait vers +Prométhée. Voyez comme aujourd’hui +tout s’enchaîne, tout se complique au lieu +de s’expliquer : — J’apprends que, grâce +à mon soufflet, Monsieur a reçu cinq +cents francs…</p> + +<p>— Ah ! mais permettez ! dit Damoclès.</p> + +<p>— Je suis Coclès, Monsieur, dit-il saluant +Damoclès ; — Coclès ! et je vous dis +mon nom, Damocle, certain que vous +serez heureux de savoir à qui vous devez +votre aubaine…</p> + +<p>— Mais…</p> + +<p>— Oui. — Je sais : ne disons pas : à qui ; +disons : à la souffrance de qui… Car +sachez et n’oubliez pas que votre gain +prenait sur ma misère…</p> + +<p>— Mais…</p> + +<p>— N’ergotez pas, je vous en prie. +Entre votre gain et ma peine il y a une +relation ; je ne sais pas laquelle, — mais +il y a une relation…</p> + +<p>— Mais, Monsieur…</p> + +<p>— Ne m’appelez pas Monsieur.</p> + +<p>— Mais, cher Coclès.</p> + +<p>— Dites-moi : Cocle — simplement…</p> + +<p>— Mais encore une fois, mon bon +Cocle…</p> + +<p>— Non, Monsieur — non, Damocle — et +vous aurez beau dire, car je porte à la +joue la marque du soufflet encore… c’est +une cicatrice que je vais aussitôt vous +montrer.</p> + +<p>— La conversation devenait désagréablement +personnelle. C’est ici que le tact +du garçon se fit jour.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">IV</p> + + +<p>Par une habile manœuvre, — simplement +en renversant une assiette pleine +sur Prométhée, il détourna vers celui-ci +l’attention brusque des deux autres. Prométhée +ne put retenir une exclamation, +et sa voix après celle des autres parut +aussitôt si profonde que l’on comprit que +jusqu’alors il s’était tu.</p> + +<p>L’irritation de Damoclès et de Coclès +se réunit.</p> + +<p>— Mais vous ne dites rien — s’écrièrent-ils.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c4">PROMÉTHÉE PARLE</h3> + + +<p>Messieurs, ce que je pourrais dire a si +peu de rapport… Je ne vois même pas +comment… Et même, plus j’y songe… +Non vraiment je ne saurais rien dire. +Vous avez chacun votre histoire ; je n’en +ai pas. Excusez-moi. Croyez que c’est +avec un intérêt sans mélange que j’entends +raconter à chacun de vous une aventure +que je voudrais… pouvoir… Mais je ne +peux même pas aisément m’exprimer. +Non vraiment il faut que vous veuilliez +bien m’excuser, chers Messieurs : je ne +suis à Paris que depuis à peine deux +heures. Rien encore n’a pu m’advenir — que +votre inappréciable rencontre, qui +me fait sentir bien ce que peut devenir +une conversation parisienne, lorsque des +gens d’esprit la…</p> + +<p>— Mais, avant de venir ici, dit Coclès.</p> + +<p>— Vous étiez quelque part, ajouta Damoclès.</p> + +<p>— Oui, je l’avoue, dit Prométhée… +mais, encore une fois, cela n’a aucune +espèce de rapport…</p> + +<p>— N’importe, dit Coclès, nous sommes +venus ici pour causer. Tous deux, Damocle +et moi, avons déjà sorti notre provende ; +vous seul n’apportez rien ; vous +écoutez ; ce n’est pas juste. Il est temps de +parler, Monsieur…</p> + +<p>Le garçon sentit de tout son tact qu’il +était temps de présenter, et, glissant le +nom comme pour compléter l’autre +phrase :</p> + +<p>— Prométhée — dit-il simplement.</p> + +<p>— Prométhée, reprit Damoclès. — Excusez-moi, +Monsieur, mais il me +semble que ce nom, déjà…</p> + +<p>— Oh ! interrompit aussitôt Prométhée, +cela n’a aucune espèce d’importance.</p> + +<p>— Mais, si rien n’en a, s’impatientèrent +les deux autres, pourquoi êtes-vous venu +ici, cher Monsieur… Monsieur…?</p> + +<p>— Prométhée, redit Prométhée simplement.</p> + +<p>— Cher monsieur Prométhée — car +enfin, je l’ai fait remarquer tout à l’heure, +continua Coclès, ce restaurant invite à la +parole, et d’ailleurs, rien ne me fera +croire que le nom bizarre que vous portez +soit la seule chose qui vous distingue ; +si vous n’avez rien fait, vous allez faire ; +qu’êtes-vous capable de faire ? montrez +votre trait distinctif : qu’avez-vous que +n’a personne autre ? Pourquoi vous appelle-t-on +Prométhée ?</p> + +<p>Sous ce flot de questions, Prométhée +noyé baissa la tête, et doucement et sur +un ton plus grave encore il dut répondre, +encore que confusément :</p> + +<p>— Ce que j’ai, Messieurs ? — Ce que +j’ai, moi — ah ! c’est un aigle.</p> + +<p>— Un quoi ?</p> + +<p>— Un aigle — ou vautour peut-être… +on hésite.</p> + +<p>— Un aigle ! Elle est bien bonne ! — un +aigle… où donc ?</p> + +<p>— Vous tenez donc bien à le voir, dit +Prométhée.</p> + +<p>— Oui, dirent-ils, si cela n’est pas +indiscret.</p> + +<p>Alors, oubliant trop les lieux, Prométhée +brusquement dressé fit un grand +cri, un cri d’appel vers son grand aigle. +Et il se passa cette chose stupéfiante :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p1c5">HISTOIRE DE L’AIGLE</h3> + + +<p>Un oiseau qui de loin paraît énorme, +mais qui n’est, vu de près, pas du tout si +grand que cela, obscurcit un instant le +ciel du boulevard — fond comme un +tourbillon vers le café, brise la devanture, +et s’abat, crevant l’œil de Coclès +d’un coup d’aile, et avec force pépiements, +tendres oui mais impérieux, s’abat +sur le flanc droit de Prométhée.</p> + +<p>Celui-ci ouvrant aussitôt son gilet offre +un morceau de son foie à l’oiseau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">V</p> + + +<p>La rumeur dans le café fut grande.</p> + +<p>Les voix sans plus d’entente aucune se +diversifièrent, — car d’autres étaient survenus.</p> + +<p>— Mais faites donc attention ! disait +Coclès.</p> + +<p>Son objection était couverte par la plus +importante rumeur qui disait :</p> + +<p>— Ça ! un aigle ! allons-donc !! — regardez-le +ce pauvre oiseau râpé ! — Ça… +un aigle ! Allons donc !! tout au plus +une conscience.</p> + +<p>Le fait est que le grand aigle était +piteux ; maigre, battant de l’aile et dépenné, +à voir comme il s’acharnait goulûment +sur sa douloureuse pitance, le +pauvre oiseau semblait n’avoir pas mangé +de trois jours.</p> + +<p>D’autres cependant s’empressèrent, et +plus bas insinuaient à Prométhée : Mais +Monsieur, ne croyez donc pas que cet +aigle en rien vous distingue. Un aigle, au +fond, vous l’avouerai-je ? un aigle, nous +en avons tous.</p> + +<p>— Mais, disait l’un…</p> + +<p>— Mais nous ne le portons pas à Paris — continuait +l’autre. — A Paris c’est très +mal porté. L’aigle gêne. Voyez un peu +ce qu’il a fait ! Si cela vous amuse de lui +donner à manger votre foie, libre à +vous ; mais je vous affirme que pour +ceux qui voient cela, c’est pénible. +Quand vous le faites, cachez-vous.</p> + +<p>Et Prométhée confus murmurait : +Excusez-moi, Messieurs, — oh ! je suis +vraiment désolé. Comment faire ?</p> + +<p>— Mais on s’en débarrasse avant +d’entrer, Monsieur.</p> + +<p>Et les uns disaient : On l’étouffe.</p> + +<p>Les autres disaient : On le vend. — Les +bureaux des journaux ne sont là +pour rien d’autre, Monsieur.</p> + +<p>Et dans le tumulte grossi aucun ne remarqua +Damoclès, qui brusquement +demandait au garçon la note.</p> + +<p>Le garçon lui remit ceci :</p> + +<table class="i"> +<tr><td class="h">3 déjeuners complets (avec conversation)</td> +<td class="bot r w4"><div>30 <span class="d2">fr.</span></div></td></tr> +<tr><td class="h">Une glace de devanture</td> +<td class="bot r w4"><div>450 <span class="d2">»</span></div></td></tr> +<tr><td class="h">Un œil de verre pour Coclès</td> +<td class="bot r w4"><div>3 <span class="d2">50</span></div></td></tr> +</table> +<p class="noindent">… et gardez le reste pour vous, dit Damoclès +en glissant son billet au garçon. +Puis il s’enfuit béatifié.</p> + +<p>La fin de ce chapitre ne présente qu’un +intérêt beaucoup moindre. Simplement, +le restaurant peu à peu se vida. En vain +Prométhée et Coclès réclamèrent leur +part de note : Damoclès avait tout payé.</p> + +<p>Prométhée prit congé du garçon, de +Coclès, et, regagnant lentement le Caucase, +il méditait : Le vendre ? — l’étouffer ?… +L’apprivoiser peut-être ?…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="p2">LA DÉTENTION DE PROMÉTHÉE</h2> + + + + +<p class="h3">I</p> + + +<p>A quelques jours de là, Prométhée, dénoncé +par les soins amicaux du garçon, +se vit emprisonné comme fabricant +d’allumettes sans brevet.</p> + +<p>La prison, isolée du reste du monde, +ne donnait vue que sur le ciel ; du dehors +elle présentait l’aspect d’une tour ; +au dedans s’ennuyait Prométhée.</p> + +<hr> + + +<p>Le garçon vint lui rendre visite.</p> + +<p>— Oh ! lui dit en souriant Prométhée, +que je suis heureux de vous voir ! Je +languissais. Parlez, vous qui venez du +dehors ; le mur de ce cachot m’en sépare +et je ne sais plus rien des autres. Que +font-ils ? — Et vous d’abord, que faites-vous ?</p> + +<p>— Depuis votre scandale, répondit le +garçon, presque rien ; il n’est venu chez +nous presque personne. On a perdu beaucoup +de temps à réparer la devanture.</p> + +<p>— J’en suis tout désolé, dit Prométhée ; — mais +Damoclès du moins ? Avez-vous +revu Damoclès ? Il est sorti du restaurant +si vite l’autre jour ; je n’ai pas pu lui dire +adieu. Je le regrette. Ce semblait un +homme très doux, plein de décence et de +scrupules ; il disait sa peine sans art et +me touchait. Au moins, quittant la table, +était-il bien rasséréné ?</p> + +<p>— Cela n’a pas duré, dit le garçon. Je +l’ai revu le lendemain et son inquiétude +était pire. En me parlant il a pleuré. Ce +qui l’inquiète surtout, c’est l’état de +santé de Coclès.</p> + +<p>— Va-t-il donc mal ? demanda Prométhée.</p> + +<p>— Coclès ? — Mais non, répondit le +garçon. Je dirai plus : Il y voit mieux +depuis qu’il n’y voit plus que d’un œil. +Il montre à tous son œil de verre et se +fait un bonheur qu’on l’en plaigne. +Quand vous le reverrez, dites-lui que son +nouvel œil lui va bien ; qu’il ne le porte +pas sans grâce ; mais ajoutez qu’il a dû +bien souffrir…</p> + +<p>— Il souffre donc ?</p> + +<p>— De ce qu’on ne le lui dise pas — oui, +peut-être.</p> + +<p>— Mais alors, si Coclès va bien et si +même il ne souffre pas, de quoi s’inquiète +Damoclès ?</p> + +<p>— De ce que Coclès aurait dû souffrir ?</p> + +<p>— Vous me recommandez précisément +de le dire…</p> + +<p>— Le dire, oui, mais Damoclès le +pense, lui ; et ça le tue.</p> + +<p>— Que fait-il d’autre ?</p> + +<p>— Rien. Cette unique préoccupation +l’accapare. Entre nous, c’est un homme +absorbé. — Il dit que sans ces 500 francs +Coclès ne serait pas misérable.</p> + +<p>— Et Coclès ?</p> + +<p>— Il le dit aussi… Mais il est devenu +très riche.</p> + +<p>— Comment donc ?</p> + +<p>— Oh ! je ne sais pas bien ; — mais on +l’a beaucoup plaint dans les journaux ; on +a ouvert pour lui une souscription de +faveur.</p> + +<p>— Et qu’en fait-il ?</p> + +<p>— C’est un roublard. Avec l’argent que +lui rapporte la collecte, il songe à fonder +un hospice.</p> + +<p>— Un hospice ?</p> + +<p>— Un petit, oui ; rien que pour les +borgnes. Il s’en est nommé directeur.</p> + +<p>— Ah bah ! s’écria Prométhée ; vous +m’intéressez vivement.</p> + +<p>— Je l’espérais, dit le garçon…</p> + +<p>— Et, dites encore… le Miglionnaire ?</p> + +<p>— Oh ! lui, c’est un lapin ! — Si vous +croyez que tout ça le tourmente !! C’est +comme moi : il observe… Si ça vous +amuse, je vous présenterai — quand vous +serez sorti d’ici…</p> + +<p>— Au fait, et pourquoi suis-je ici ? +commença enfin Prométhée. De quoi +m’accuse-t-on ? Le savez-vous, garçon, +qui savez tant de choses ?</p> + +<p>— Ma foi non, feignit le garçon. Ce +que je sais, du moins, c’est que ce n’est +que de la prison préventive. Après qu’on +vous aura condamné vous saurez.</p> + +<p>— Allons, tant mieux ! dit Prométhée ; +je préfère toujours savoir.</p> + +<p>— Adieu, dit alors le garçon ; il se fait +tard. Avec vous, c’est étonnant ce que le +temps passe… Mais dites : votre aigle ? +Que devient-il ?</p> + +<p>— Tiens ! je n’y pensais plus, dit Prométhée. +Et, le garçon parti, Prométhée +commença de penser à son aigle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c1">IL FAUT QU’IL CROISSE ET QUE JE DIMINUE</h3> + + +<p>Et comme Prométhée s’ennuyait, au +soir il appela son aigle. — L’aigle vint.</p> + +<p>— Je t’attendais depuis longtemps, dit +Prométhée.</p> + +<p>— Que ne m’appelais-tu donc plus tôt ? +répondit l’aigle.</p> + +<p>Pour la première fois Prométhée regarda +son aigle, sommairement perché +sur les barreaux tordus du cachot. Dans +la dorure du couchant il paraissait d’autant +plus terne ; il était gris, laid, rabougri, +rechigné, résigné, misérable ; il paraissait +trop faible pour voler ; ce que +voyant, Prométhée pleura de pitié sur +son aigle.</p> + +<p>— Oiseau fidèle, lui dit-il, tu sembles +souffrir — dis : qu’as-tu ?</p> + +<p>— J’ai faim, dit l’aigle.</p> + +<p>— Mange, dit Prométhée en découvrant +son foie.</p> + +<p>L’oiseau mangea.</p> + +<p>— Tu me fais mal, dit Prométhée.</p> + +<p>Mais l’aigle ne dit rien d’autre ce jour-là.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">II</p> + + +<p>Le lendemain, dès l’aube, Prométhée +souhaita son aigle ; il l’appela du fond des +rougeurs de l’aurore, et, comme le soleil +paraissait, l’aigle vint. Il avait trois +plumes de plus. Prométhée sanglotait de +tendresse.</p> + +<p>— Comme tu viens tard, dit-il en caressant +les plumes.</p> + +<p>— C’est que je ne vole pas encore vite, +dit l’oiseau. Je rase terre…</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Je suis si faible !</p> + +<p>— Que te faut-il pour voler vite ?</p> + +<p>— Ton foie.</p> + +<p>— Tiens ; mange.</p> + +<p>Le lendemain l’aigle avait huit plumes +de plus ; et quelques jours après il devançait +l’aurore. Prométhée, lui, maigrissait.</p> + +<p>— Parle-moi du dehors, lui disait Prométhée, +que deviennent les autres ?</p> + +<p>— Oh ! maintenant je plane, répondait +l’aigle ; je ne sais plus rien que le ciel et +que toi.</p> + +<p>Ses ailes lentement s’étaient accrues.</p> + +<p>— Bel oiseau, que racontes-tu ce matin ?</p> + +<p>— J’ai promené ma faim dans l’espace.</p> + +<p>— Aigle ! tu ne seras jamais moins +cruel ?</p> + +<p>— Non ! Mais je peux devenir très +beau.</p> + +<p>Prométhée, s’éprenant de la beauté future +de son aigle, lui donnait chaque +jour davantage à manger.</p> + +<hr> + + +<p>Un soir, l’aigle ne partit pas.</p> + +<p>Le lendemain non plus.</p> + +<p>Il occupait de ses morsures le prisonnier +qui l’occupait de ses caresses, qui +maigrissait et s’épuisait d’amour, tout +le jour caressant ses plumes, sommeillant +la nuit sous son aile et le repaissant +à loisir. — L’aigle ne le quittait plus ni +la nuit ni le jour.</p> + +<p>— Doux aigle ! qui l’eût cru ?</p> + +<p>— Que quoi ?</p> + +<p>— Que nos amours seraient charmantes.</p> + +<p>— Ah ! Prométhée…</p> + +<p>— Tu le sais, dis, toi, mon doux aigle ! +pourquoi suis-je enfermé ?</p> + +<p>— Que t’importe ? Ne suis-je donc pas +avec toi ?</p> + +<p>— Oui ; peu m’importe ! Au moins es-tu +content de moi, bel aigle ?</p> + +<p>— Oui, si tu me trouves très beau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">III</p> + + +<p>Le printemps vint ; autour des barreaux +de la tour, d’embaumées glycines +fleurirent.</p> + +<p>— Un jour nous partirons, dit l’aigle.</p> + +<p>— Vrai ? s’écria Prométhée.</p> + +<p>— Car je suis devenu très fort ; toi, +maigre ; et je puis t’emporter.</p> + +<p>— Aigle, mon aigle… emporte-moi.</p> + +<p>Et l’aigle enleva Prométhée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c2">CHAPITRE POUR FAIRE ATTENDRE +LE SUIVANT</h3> + + +<p>Ce soir-là Cocle et Damocle se rencontrèrent. +Ils causèrent ; mais certainement +une gêne était entre eux.</p> + +<p>— Que voulez-vous ? disait Coclès, nos +points de vue sont opposés.</p> + +<p>— Croyez-vous ? répondait Damocle. +Je ne demande qu’à nous entendre.</p> + +<p>— Vous dites cela, mais vous n’entendez +que vous seul.</p> + +<p>— Et vous, vous ne m’écoutez même +pas. Dites-le donc, si vous le savez.</p> + +<p>— Vous prétendez le savoir mieux que +moi.</p> + +<p>— Hélas ! Coclès, vous vous fâchez ; — mais, +pour l’amour du ciel, dites : que +dois-je faire ?</p> + +<p>— Ah ! rien de plus pour moi, je vous +en prie ; vous m’avez fait un œil de +verre…</p> + +<p>— De verre, faute de mieux mon Coclès.</p> + +<p>— Oui — après m’avoir éborgné.</p> + +<p>— Mais ce n’est pas moi, cher Coclès.</p> + +<p>— C’était bien le moins ; et d’ailleurs +vous aviez de quoi le payer — grâce à ma +gifle.</p> + +<p>— Coclès ! oublions le passé !…</p> + +<p>— Certes ! il vous plaît de l’oublier.</p> + +<p>— Ce n’est pas là ce que je veux dire.</p> + +<p>— Mais que voulez-vous dire alors ? +Allons, parlez !</p> + +<p>— Vous ne m’écoutez pas.</p> + +<p>— C’est que je sais ce que vous allez +dire !…</p> + +<p>La discussion, faute d’aliment neuf, +allait prendre une fâcheuse allure lorsque +tous deux brusquement furent heurtés +par une affiche ambulante. On y lisait :</p> + +<div class="box"> + +<p class="cc"><span class="ul">CE SOIR A 8 HEURES</span><br> +<span class="xsmall">DANS LA</span><br> +<span class="b small ssf">SALLE DES NOUVELLES LUNES</span><br> +<span class="large b">PROMÉTHÉE DÉLIVRÉ</span><br> +<span class="xsmall">PARLERA DE</span><br> +<span class="large b ssf">SON AIGLE</span></p> + +<hr> + + +<p class="cc"><span class="i">A huit heures et demie</span><br> +L’Aigle, présenté, fera quelques tours.</p> + +<hr> + + +<p class="cc"><span class="i">A 9 heures</span><br> +<span class="small">Une quête sera faite par le garçon en faveur de l’asile de Coclès.</span></p> + + +</div> +<p>— Il faut voir cela, dit Coclès.</p> + +<p>— J’y vais avec vous, dit Damoclès.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">IV</p> + + +<p>Dans la salle des Nouvelles Lunes, à +8 heures précises, la foule entra.</p> + +<p>Coclès s’assit au centre gauche ; Damoclès +au centre droit ; le reste du public +au milieu.</p> + +<p>— Un tonnerre d’applaudissements salua +l’entrée de Prométhée ; il gravit les +degrés de l’estrade, posa son aigle à côté +de lui, se reprit. Dans la salle un frémissant +silence…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c3">LA PÉTITION DE PRINCIPES</h3> + + +<p>— Messieurs, commença Prométhée, +n’ayant point la prétention, hélas ! de +vous intéresser par ce que je vais dire, +j’ai eu soin d’amener cet aigle avec moi. +Après chaque passage ennuyeux de mon +discours, il voudra bien nous faire quelques +tours. J’ai aussi sur moi des photographies +obscènes et des fusées volantes ; +aux moments les plus graves de mon +discours j’aurai soin de distraire avec +elles le public. J’ose donc espérer, Messieurs, +quelque attention.</p> + +<p>A chaque nouveau point du discours, +j’aurai l’honneur, Messieurs, de vous +faire assister à un repas de l’aigle, — car, +Messieurs, mon discours a trois points ; +(je n’ai pas cru devoir repousser cette +forme qui plaît à mon esprit classique). — Et +ceci pouvant servir d’exorde, je dirai +maintenant, d’avance et sans fard, les +deux premiers points du discours :</p> + +<p>Premier point : il faut avoir un aigle.</p> + +<p>Deuxième point : D’ailleurs, nous en +avons tous un.</p> + +<p>Craignant que vous m’accusiez de parti +pris, Messieurs, craignant aussi de nuire +à la liberté de ma pensée, je n’ai préparé +mon discours que jusque-là ; le troisième +point découlera naturellement des deux +autres ; j’y laisse à la passion tout son +jeu. — En guise de conclusion, l’aigle, +Messieurs, fera la quête.</p> + +<p>— Bravo ! Bravo ! cria Coclès.</p> + +<p>Prométhée but une gorgée d’eau. +L’aigle fit, en pirouettant, trois fois le +tour de Prométhée, puis salua. Prométhée +regarda dans la salle, sourit à Damoclès, +à Coclès, et comme aucun signe d’ennui +ne se montrait encore, il remit à plus +tard ses fusées et reprit :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">V</p> + + +<p>— Quelque habileté rhétorique que j’y +mette, je ne saurais, Messieurs, devant +vos esprits clairvoyants, escamoter la +fatale pétition de principes qui m’attend +au début de mon discours.</p> + +<p>Messieurs, nous aurons beau faire, +nous n’échapperons pas à la pétition de +principes. Qu’est-ce qu’une pétition de +principes ? Messieurs, j’ose le dire : toute +pétition de principes est une affirmation +de tempérament ; car, où les principes +manquent, là s’affirme le tempérament.</p> + +<p>Quand je déclare : il faut avoir un aigle, +vous pourriez tous vous écrier : Pourquoi ? — Or, +que voulez-vous que je réponde +qui ne puisse se ramener à cette formule +où s’affirme mon tempérament : Je +n’aime pas les hommes ; j’aime ce qui les +dévore.</p> + +<p>Le tempérament, Messieurs, est ce qui +se doit affirmer. Nouvelle pétition de +principes, direz-vous. Mais je viens de +démontrer que toute pétition de principes +est une affirmation de tempérament ; et +comme je dis qu’il faut affirmer son tempérament, +je répète : je n’aime pas +l’homme ; j’aime ce qui le dévore. — Or +qui dévore l’homme ? — Son aigle. +Donc, Messieurs, il faut avoir un aigle. +Je pense que voilà qui est suffisamment +démontré.</p> + +<p>… Hélas ! je vois, Messieurs, que je +vous ennuie ; certains bâillent. Je pourrais, +il est vrai, placer ici quelques plaisanteries ; +mais vous les sentiriez factices ; +j’ai l’esprit irrémédiablement sérieux. — Je +préfère laisser circuler quelques photographies +libertines ; elles feront tenir +tranquilles ceux que mes paroles ennuient ; +ce qui me permettra de continuer.</p> + +<p>Prométhée but une gorgée d’eau. +L’aigle fit en pirouettant trois fois le tour +de Prométhée, puis salua. Prométhée +reprit :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c4">SUITE DU DISCOURS DE +PROMÉTHÉE</h3> + + +<p>Messieurs, je n’ai pas toujours connu +mon aigle. C’est là ce qui me fait induire, +par un raisonnement qui porte un nom +particulier dont je ne me souviens plus, +dans la logique, que je n’étudie d’ailleurs +que depuis huit jours, — ce qui me fait +induire, disais-je, bien que le seul aigle +ici présent soit le mien, que, Messieurs, +un aigle, vous en avez tous un.</p> + +<p>J’ai tu jusqu’à présent mon histoire ; +d’ailleurs jusqu’à présent je ne la comprenais +pas bien. Et si je me décide à +vous en parler, maintenant, c’est que, +grâce à mon aigle, elle m’apparaît maintenant +merveilleuse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">VI</p> + + +<p>— Messieurs, je vous l’ai dit, je n’ai pas +toujours vu mon aigle. Avant lui j’étais +inconscient et beau, heureux et nu sans +le savoir. Jours charmants ! Sur les flancs +ruisselants du Caucase, heureuse et nue +aussi la lascive Asia m’embrassait. Ensemble +nous roulions dans les vallées ; +nous sentions l’air chanter, l’eau rire, les +plus simples fleurs embaumer. Souvent +nous nous couchions sous les larges +ramures, parmi des fleurs où les essaims +murmurants se frôlaient. Asia m’épousait, +pleine de rires ; puis doucement les +bruissements d’essaims, de feuillages où +celui des ruisseaux nombreux se fondait, +nous invitaient au plus doux des sommeils. +Autour de nous tout permettait, tout protégeait +notre inhumaine solitude. — Soudain, +un jour, Asia me dit : tu devrais +t’occuper des hommes.</p> + +<p>Il me fallut d’abord les chercher.</p> + +<p>Je voulus bien m’occuper d’eux ; mais +c’était en avoir pitié.</p> + +<p>Ils étaient très peu éclairés ; j’inventai +pour eux quelques feux ; et dès lors +commença mon aigle. C’est depuis ce +jour que je m’aperçois que je suis nu.</p> + +<p>A ces mots des applaudissements partirent +de divers points de la salle. Brusquement +Prométhée éclata en sanglots. +L’aigle battit des ailes, roucoula. D’un +geste atroce Prométhée ouvrit son gilet +et tendit son foie douloureux à l’oiseau. +Les applaudissements redoublèrent. Puis +l’aigle fit en pirouettant trois fois le tour +de Prométhée ; celui-ci but une gorgée +d’eau, se reprit et continua son discours +en ces termes :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">VII</p> + + +<p>Messieurs, ma modestie l’emportait : +excusez-moi ; c’est la première fois que +je parle en public. Mais à présent l’emporte +ma franchise : Messieurs, je me suis +occupé des hommes beaucoup plus que +je ne le disais. Messieurs, j’ai beaucoup +fait pour les hommes. Messieurs, j’ai +passionnément, éperdument et déplorablement +aimé les hommes. — Et j’ai tant +fait pour eux qu’autant dire que je les ai +faits eux-mêmes ; car auparavant qu’étaient-ils ? — Ils +étaient, mais n’avaient +pas conscience d’être. — Comme un feu +pour les éclairer, cette conscience, Messieurs, +de tout mon amour pour eux je +la fis. — La première conscience qu’ils +eurent, ce fut celle de leur beauté. C’est +ce qui permit la propagation de l’espèce. +L’homme se prolongea dans sa postérité. +La beauté des premiers se redit, égale, +indifférente, et sans histoire. Cela aurait +pu durer longtemps. — Soucieux alors, +portant en moi déjà, sans le savoir, l’œuf +de mon aigle, je voulus plus ou mieux. +Cette propagation, cette prolongation +morcelée me parut indiquer chez eux une +attente — tandis qu’en vérité mon aigle +seulement attendait. Moi je ne savais pas ; +cette attente je la croyais en l’homme ; +cette attente je la plaçais dans l’homme. +D’ailleurs, ayant fait l’homme à mon +image, je comprends à présent qu’en +chaque homme quelque chose d’inéclos +attendait ; en chacun d’eux était l’œuf +d’aigle… Et puis je ne sais pas ; je ne peux +expliquer cela. — Ce que je sais, c’est que, +non satisfait de leur donner la conscience +de leur être, je voulus leur donner aussi +raison d’être. Je leur donnai le feu, la +flamme et tous les arts dont une flamme +est l’aliment. Échauffant leurs esprits, en +eux je fis éclore la dévorante croyance au +progrès. Et je me réjouissais étrangement +que la santé de l’homme s’usât à le produire. — Non +plus croyance au bien, +mais malade espérance du mieux. La +croyance au progrès, Messieurs, c’était +leur aigle. Notre aigle est notre raison +d’être, Messieurs.</p> + +<p>Le bonheur de l’homme décrut, décrut, +et ce me fut égal : l’aigle était né. Je n’aimais +plus les hommes, c’était ce qui +vivait d’eux que j’aimais. C’en était fait +pour moi d’une humanité sans histoire… +l’histoire de l’homme, c’est l’histoire des +aigles, Messieurs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">VIII</p> + + +<p>Ici quelques applaudissements éclatèrent. +Prométhée confus s’excusa :</p> + +<p>— Messieurs, je mentais : pardonnez-moi : +cela n’a pas été si vite : non je n’ai +pas toujours aimé les aigles : j’ai préféré +l’homme longtemps ; son bonheur lésé +m’était cher, car, y ayant touché, je m’en +croyais devenu responsable, et chaque +fois que j’y pensais, au soir, triste comme +un remords venait manger mon aigle.</p> + +<p>Il était en ce temps maigre et gris, +soucieux, morose, il était laid comme un +vautour. — Messieurs, voyez-le maintenant, +et comprenez pourquoi je parle ; +pourquoi je vous assemble ici, pourquoi +je vous supplie de m’entendre : c’est que +j’ai découvert ceci : l’aigle peut devenir +très beau. — Or chacun de vous a un +aigle ; je viens de bien vous l’affirmer. Un +aigle ? — Hélas ! vautour peut-être !… non, +non ! pas de vautour, Messieurs ! — Messieurs, +il faut avoir un aigle…</p> + +<hr> + + +<p>Et maintenant je touche à la grave question : — pourquoi +l’aigle ?… Ah ! pourquoi ? — qu’il +le dise. Voici le mien. Messieurs ; +je vous l’apporte… Aigle ! répondras-tu, +maintenant ?…</p> + +<p>Anxieux, Prométhée se tournait vers +son aigle. L’aigle était immobile et demeura +silencieux… Prométhée reprit +d’une voix désolée :</p> + +<p>— Messieurs, j’ai vainement interrogé +mon aigle… Aigle ! parle à présent : tous +t’écoutent… Qui t’envoie ? — Pourquoi +m’as-tu choisi ? D’où viens-tu ? Où vas-tu ? +Dis : quelle est ta nature ?… (L’aigle restait +silencieux.) — Non, rien ! pas un +mot ! pas un cri ! Je pensais qu’il allait +vous parler, à vous autres ; voilà pourquoi +je l’amenais… Parlerai-je donc seul, +ici. Tout se tait ! tout se tait ! — Qu’est-ce +à dire !… J’ai vainement interrogé.</p> + +<p>Puis se tournant vers l’assemblée :</p> + +<p>— Oh ! j’espérais, Messieurs, que vous +alliez aimer mon aigle, que votre amour +allait donner une raison d’être à sa beauté. — Voilà +pourquoi je me livrais à lui, le +gonflais du sang de mon âme… mais je +vois que je suis seul à l’admirer… Oh ! +ne vous suffit-il pas qu’il soit beau ? — ou +me contestez-vous sa beauté ? — Regardez-le +du moins… moi je n’ai vécu pour +rien d’autre — et maintenant je vous +l’apporte : le voici ! — Moi, je vivais pour +lui — mais lui, pourquoi vit-il ! — Aigle ! +que j’ai nourri de mon sang, de mon âme, +que de tout mon amour j’ai caressé… +(ici les sanglots interrompirent Prométhée) — devrai-je +donc quitter la terre +sans savoir pourquoi je t’aimais ? ni ce +que tu feras, ni ce que tu seras, après +moi, sur la terre… sur la terre, j’ai vainement… +j’ai vainement interrogé…</p> + +<p>La phrase s’étranglait dans sa gorge ; +les larmes empêchaient sa voix de porter.</p> + +<p>— Pardonnez-moi, Messieurs, reprit-il, +un peu plus calme ; — pardonnez-moi de +vous dire des choses si graves ; mais si +j’en savais de plus graves, c’est celles-là +que je dirais.</p> + +<p>En sueur, Prométhée s’épongea, but +une gorgée d’eau, ajouta :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p2c5">FIN DU DISCOURS DE PROMÉTHÉE</h3> + + +<p>Ce n’est que jusqu’ici que j’ai préparé…</p> + +<p>… A ces mots il se fit un grand remous dans +la salle ; plusieurs qui s’ennuyaient trop +voulaient sortir.</p> + +<p>— Messieurs, s’écria Prométhée, — je +vous en supplie, demeurez ; ce ne sera +plus très long ; mais le plus important +reste à dire, si je ne vous ai pas encore +persuadés… Messieurs ! — de grâce… +Allons ! vite : quelques fusées ; et je garde +les plus riches pour la fin…</p> + +<p>— Messieurs ! rasseyez-vous, par pitié ; +regardez : croyez-vous que j’économise ? +j’en allume six à la fois. — D’ailleurs, +garçon, faites fermer les portes.</p> + +<p>Les fusées firent assez bon effet. Presque +tous ceux qui s’étaient levés se rassirent.</p> + +<p>— Mais maintenant où en étais-je ? +reprit Prométhée. — Je comptais sur +l’élan acquis ; votre mouvement l’a +rompu…</p> + +<p>— Allons, tant mieux, cria quelqu’un.</p> + +<p>— Ah ! je sais… continua Prométhée — je +voulais vous dire encore…</p> + +<p>( — Assez ! Assez !! — cria-t-on de toutes +parts.)</p> + +<p>… Qu’il vous fallait aimer votre aigle.</p> + +<p>Quelques « pourquoi » ironiques s’élevèrent.</p> + +<p>— J’entends, Messieurs, qu’on me demande +« pourquoi » : je réponds : parce +qu’alors il deviendra beau.</p> + +<p>— Mais si nous en devenons laids.</p> + +<p>— Messieurs, ce que j’apporte ici, ce +ne sont pas des paroles d’intérêt…</p> + +<p>— On le voit bien.</p> + +<p>— Ce sont des paroles de dévouement, +Messieurs, il faut se dévouer à son aigle… +(Agitation ; beaucoup se lèvent). Messieurs ! +ne vous levez donc pas : je vais +faire des personnalités… Inutile de rappeler +ici l’histoire de Coclès et de Damoclès. +Vous tous ici la connaissez ; eh bien ! je +le leur dis en face : le secret de leur vie +est dans le dévouement à leur dette ; toi, +Coclès, à ta gifle ; toi, Damoclès, à ton +billet. Coclès, il te fallait creuser ta cicatrice +et ton orbite vide, ô Coclès ; toi, +Damoclès, garder tes cinq cents francs, +continuer de les devoir sans honte, d’en +devoir plus encore, de devoir avec joie. +Voilà votre aigle à vous ; il en est d’autres ; +il en est de plus glorieux. Mais je vous +dis ceci : l’aigle, de toute façon, nous +dévore, vice ou vertu, devoir ou passion ; +cessez d’être quelconque, et vous n’y +échapperez pas. Mais…</p> + +<p>(Ici la voix de Prométhée disparut +presque dans le tumulte) — mais si vous +ne repaissez pas avec amour votre aigle, +il restera gris, misérable, invisible à tous +et sournois ; c’est lui qu’alors on appellera +conscience, indigne des tourments +qu’il cause ; sans beauté. — Messieurs, +il faut aimer son aigle, l’aimer pour qu’il +devienne beau ; car c’est parce qu’il sera +beau que vous devez aimer votre aigle… +A présent j’ai fini, Messieurs ; mon aigle +va faire la quête ; Messieurs, il faut aimer +mon aigle. — Cependant je lance quelques +fusées.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Grâce à la diversion pyrotechnique, la +réunion s’acheva sans trop d’encombre ; +mais Damoclès prit froid en sortant de +la salle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="p3">LA MALADIE DE DAMOCLÈS</h2> + + + + +<p class="h3">I</p> + + +<p>— Vous savez qu’il va mal, dit le garçon, +revoyant Prométhée quelques jours après.</p> + +<p>— Qui ?</p> + +<p>— Damoclès — oh ! très mal : — c’est +en sortant de votre conférence qu’il a +pris cela…</p> + +<p>— Mais quoi, cela ?</p> + +<p>— Les médecins hésitent ; — c’est une +maladie si rare… ils parlent d’un rétrécissement +de la colonne…</p> + +<p>— De la colonne ?</p> + +<p>— De la colonne. — A moins d’un +salut brusque et miraculeux, le mal ne +peut que s’aggraver. Il est très bas, je +vous assure, et vous devriez l’aller voir.</p> + +<p>— Vous l’allez voir souvent ?</p> + +<p>— Moi ? Tous les jours. Il s’inquiète de +Coclès ; je lui porte de ses nouvelles.</p> + +<p>— Que n’y va-t-il lui-même ?</p> + +<p>— Coclès ? — Il est trop occupé. Votre +discours, l’ignorez-vous ? a fait sur lui un +effet extraordinaire. Il ne parle plus que +de se dévouer et passe tout son temps à +chercher partout dans les rues une nouvelle +gifle qui vaille quelque argent à +quelque nouveau Damoclès. Il tend en +vain son autre joue.</p> + +<p>— Prévenez le Miglionnaire.</p> + +<p>— Je le renseigne chaque jour. C’est +même pour cela que je vais chaque jour +voir Damocle.</p> + +<p>— Que n’y va-t-il lui-même ?</p> + +<p>— C’est ce que je lui dis, mais il refuse. +Il ne veut pas être connu. Damoclès guérirait +pourtant s’il connaissait son bienfaiteur : +je le lui dis, mais il persiste, veut +garder son incognito — et je comprends +bien maintenant que c’est, non Damoclès, +mais bien sa maladie qui l’intéresse.</p> + +<p>— Vous parliez de me présenter…?</p> + +<p>— Dès maintenant, si vous voulez.</p> + +<p>Du même pas ils y allèrent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">II</p> + + +<p>Ne l’ayant pas connu nous-mêmes, +nous nous sommes promis de ne parler +que peu de Zeus, l’ami du garçon.</p> + +<p>Rapportons simplement ces quelques +phrases.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c1">INTERVIEW DU MIGLIONNAIRE</h3> + + +<p>Le garçon : — N’est-ce pas que vous +êtes très riche ?</p> + +<p>Le Miglionnaire, à demi tourné vers +Prométhée : — Je suis riche bien plus +que l’on ne peut imaginer. Tu es à moi ; +il est à moi ; tout est à moi. — Vous me +croyez banquier ; je suis bien autre chose. +Mon action sur Paris est cachée, mais +n’est pas moins considérable. Elle est +cachée parce que je ne la poursuis pas. +Oui, j’ai surtout l’esprit d’initiative. Je +lance. Puis, une fois une affaire lancée, +je la laisse ; je n’y touche plus.</p> + +<p>Le Garçon : — N’est-ce pas que vos +actions sont gratuites ?</p> + +<p>Le Miglionnaire : — Moi seul, celui-là +seul dont la fortune est infinie peut +agir avec un désintéressement absolu ; +l’homme pas. De là vient mon amour du +jeu ; non pas du gain, comprenez-moi — du +jeu ; que pourrais-je gagner que je +n’aie pas d’avance ? Le temps même… +Savez-vous quel âge j’ai ?</p> + +<p>Prométhée et le garçon : — Monsieur +paraît encore jeune.</p> + +<p>Le Miglionnaire : — Donc ne m’interrompez +pas, Prométhée. Oui, j’ai la passion +du jeu. Mon jeu c’est de prêter aux +hommes. — Je prête, mais c’est en me +jouant. Je prête, mais c’est à fonds perdus ; +je prête, mais c’est avec l’air de +donner. — J’aime qu’on ne sache pas que +je prête. Je joue, mais je cache mon jeu. +J’expérimente ; je joue comme un Hollandais +sème ; comme il plante un secret +oignon ; ce que je prête aux hommes, ce +que je plante en l’homme, je m’amuse à +ce que cela pousse ; je m’amuse à le voir +pousser. L’homme sans quoi serait si +vide ! — Laissez-moi vous narrer ma +plus récente expérience. Vous m’aiderez +à l’observer. Écoutez-moi d’abord, vous +comprendrez ensuite. Vous comprendrez.</p> + +<p>Je suis descendu dans la rue, cherchant +le moyen de faire souffrir quelqu’un du don +que j’allais faire à quelque autre ; de faire +jouir cet autre du mal que j’allais faire à +cet un. Une gifle et un billet de 500 francs +me suffisent. A l’un la gifle, à l’autre le +billet. Est-ce clair ? Ce qui l’est moins, +c’est la façon de les donner.</p> + +<p>— Je la connais, interrompit Prométhée.</p> + +<p>— Eh quoi ! vous connaissez, dit Zeus.</p> + +<p>— J’ai rencontré Damoclès et Coclès ; +c’est d’eux précisément que je viens vous +parler : Damoclès vous cherche et vous +appelle ; il s’inquiète ; il est malade ; par +pitié, montrez-vous à lui.</p> + +<p>— Monsieur, brisons là — dit Zeus — je +n’ai de conseils à recevoir de personne.</p> + +<p>Prométhée s’en allait, mais brusquement +se ravisant encore : — Monsieur, +pardonnez-moi. Excusez une indiscrète +demande. Oh ! montrez-le, je vous en +prie ! J’aimerais tant le voir…</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— Votre aigle.</p> + +<p>— Mais je n’ai pas d’aigle, Monsieur.</p> + +<p>— Pas d’aigle ? Il n’a pas d’aigle !! +Mais…</p> + +<p>— Pas plus que dans le creux de ma +main. Les aigles (et Zeus riait), les aigles, +c’est moi qui les donne.</p> + +<p>La stupeur de Prométhée était grande.</p> + +<p>— Savez-vous ce qu’on dit ? demanda +le garçon au banquier.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’on dit ?</p> + +<p>— Que vous êtes le bon Dieu !</p> + +<p>— Je me le suis laissé dire, fit l’autre,</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">III</p> + + +<p>Prométhée alla voir Damoclès ; puis +l’alla voir souvent. Il ne lui parlait pas +chaque fois ; mais du moins le garçon lui +donnait des nouvelles. Un jour il +emmena Coclès.</p> + +<p>Le garçon les reçut.</p> + +<p>— Eh bien ! comment va-t-il ? demanda +Prométhée.</p> + +<p>— Mal. Très mal, répondit le garçon. +Depuis trois jours le malheureux n’a rien +pu prendre. Le sort de son billet le tourmente ; +il le cherche partout et ne le +revoit nulle part : il croit qu’il l’a mangé, +se purge et pense le trouver dans ses +selles. Lorsque la raison lui revient, qu’il +se souvient de l’aventure, c’est pour se +désoler encore plus. Il vous en veut à +vous, Coclès, parce qu’il prétend que +vous compliquez sa dette et qu’il ne s’y +reconnaît plus. La plupart du temps, il +délire. La nuit nous sommes trois à le +veiller, mais il fait des bonds sur son lit, +qui nous empêchent de dormir.</p> + +<p>— Est-ce qu’on peut le voir ? dit Coclès.</p> + +<p>— Oui, mais vous le trouverez changé. +L’inquiétude le dévore. Il est maigri, +maigri, maigri. Le reconnaîtrez-vous seulement ? — Et +lui, vous reconnaîtra-t-il ?</p> + +<p>Sur la pointe des pieds ils entrèrent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c2">LES DERNIERS JOURS DE DAMOCLÈS</h3> + + +<p>La chambre à coucher de Damoclès +était empuantie par les remèdes. Elle +était basse de plafond et très étroite. Elle +était éclairée lugubrement par deux veilleuses. +Dans une alcôve, sous un amas +affreux de couvertures, on voyait confusément +Damoclès s’agiter. Il s’adressait à +quelqu’un au hasard, bien qu’il ne fût +écouté de personne ; sa voix était rauque +et voilée. Pleins d’horreur, Prométhée +et Coclès se regardèrent ; Damoclès, ne +les entendant pas approcher, continua, +comme s’il était seul :</p> + +<p>— Et de ce jour-là, disait-il, il me +sembla tout à la fois et que ma vie prenait +un sens, et que je ne pouvais plus +vivre ! Ces cinq cents francs, haïs, exécrés, +je croyais les devoir à tous et n’osais les +donner à aucun — j’en aurais privé tous +les autres. Je ne songeais qu’à m’en +débarrasser — mais où ? — La caisse +d’épargne ! c’était là grossir mon ennui ; +ma dette s’aggravait de tous les intérêts +de ma dette ; et l’idée d’autre part de +laisser stagner cette somme m’était intolérable ; +de sorte que je croyais devoir +faire circuler cette somme ; je la portais +toujours sur moi ; régulièrement tous les +huit jours je changeais le billet contre des +pièces, les pièces contre un autre billet. +On ne perd ni ne gagne au change ; c’est +une folie circulaire, simplement. Et s’ajoutait +à cela cette torture : c’est grâce à +la gifle d’un autre que je tiens là ces cinq +cents francs ! — Un jour, vous le savez, +je vous rencontre au restaurant…</p> + +<p>— C’est de vous qu’il parle, dit le +garçon.</p> + +<p>— L’aigle de Prométhée brise une +devanture, crève l’œil de Coclès… Sauvé !! +Gratuitement, fortuitement, providentiellement, +vais-je glisser ma somme dans +l’interstice de ces événements. Plus de +dette ! Sauvé ! — Ah ! Messieurs ! quelle +erreur… C’est de ce jour que j’agonise. +Comment vous expliquer ceci ? Comprendrez-vous +jamais mon angoisse ? Ces cinq +cents francs, je les dois toujours et je ne +les possède même plus ! J’ai tenté lâchement +de me débarrasser de ma dette, +mais je ne l’ai pas acquittée. Dans les +cauchemars de mes nuits, je me réveille +en sueur, m’agenouille, crie à voix haute : +« Seigneur ! Seigneur ! à qui devais-je ? — Seigneur ! +à qui devais-je ? » Je n’en +sais rien, mais je devais. — Le devoir, +Messieurs, c’est une chose horrible ; moi, +j’ai pris le parti d’en mourir. — Et +maintenant ce qui me tourmente le plus, +c’est que cette dette, je vous l’ai passée : +à toi Coclès… Coclès ! il ne t’appartient +pas, ton œil, puisque ne m’appartenait +pas la somme avec quoi je te l’ai +donné. « Qu’as-tu donc que tu n’aies +reçu », dit l’Écriture… reçu de qui ? de +qui ?? de Qui ?? — Ma détresse est intolérable.</p> + +<p>La voix du malheureux se hachait, se +mouillait, s’étranglait dans les hoquets, +dans les sanglots et dans les larmes. +Anxieux, Prométhée et Coclès écoutaient ; +ils s’étaient pris la main et tremblaient. +Damoclès disait, paraissant les voir :</p> + +<p>— Le devoir est horrible, Messieurs…, +mais combien plus horrible le remords +d’avoir voulu se décharger d’un devoir… +Comme si pouvait exister moins la dette, +pour être endossée par un autre… — Mais +ton œil te brûle, Coclès ! — Coclès !! j’en +suis sûr, il te brûle, ton œil de verre ; +arrache-le ! — S’il ne te brûle pas, il +devrait te brûler. — Mais il n’est pas à +toi, ton œil… Et s’il n’est pas à toi, il est +donc à ton frère… il est à qui ? à qui ?? +à Qui ??</p> + +<p>Le malheureux pleurait ; il perdait tête +et forces ; parfois fixait Coclès et Prométhée, +semblait les reconnaître et leur +criait :</p> + +<p>— Mais comprenez-moi donc, par pitié ! +La pitié que je réclame de vous ce n’est +pas une compresse sur mon front, un bol +d’eau fraîche, une tisane ; c’est de me comprendre. +Aidez-moi donc à me comprendre, +par pitié ! — J’ai <i>ceci</i>, qui m’est venu je +ne sais d’où et que je dois à qui ? à qui ?? +à Qui ?? — et pour cesser un jour de le +devoir, croyant le pouvoir, je vais avec +<i>ceci</i> faire des dons aux autres ! Aux +autres !! — à Coclès, la charité d’un œil !! +mais il n’est pas à toi cet œil. Coclès ! +Coclès !! rends-le. Rends-le à qui ? à qui ? +à Qui ??</p> + +<p>N’y tenant plus, Coclès et Prométhée +sortirent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">IV</p> + + +<p>— Voilà bien, dit Coclès descendant l’escalier, +le sort de qui s’est enrichi par la +souffrance d’un autre.</p> + +<p>— Mais au moins souffrez-vous ? demanda +Prométhée.</p> + +<p>— De mon œil parfois, dit Coclès, mais +de la gifle plus guère ; la brûlure s’en est +calmée. Et je ne voudrais pas ne pas +l’avoir reçue : elle m’a révélé ma bonté. +J’en suis flatté ; j’en suis fort aise. Je ne +cesse pas de songer que ma douleur servit +à mon prochain de provende et qu’elle +lui valut cinq cents francs.</p> + +<p>— Mais ce prochain en meurt, Coclès, +dit Prométhée.</p> + +<p>— Ne lui disiez-vous pas qu’il faut +nourrir son aigle ? — Que voulez-vous ? +Damoclès et moi, nous n’avons jamais pu +nous entendre ; nos points de vue sont +diamétralement opposés.</p> + +<hr> + + +<p>Prométhée prit congé de Coclès et +courut chez Zeus le banquier.</p> + +<p>— Par pitié, montrez-vous ! lui dit-il ; +ou du moins faites-vous connaître. Le +malheureux meurt dans l’angoisse. Je +comprends que vous le tuiez, puisque +c’est pour votre plaisir ; mais qu’il sache +au moins Qui le tue — qu’il s’y repose.</p> + +<p>Le Miglionnaire répondit : — Je ne +veux pas perdre mon prestige.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">V</p> + + +<p>La fin de Damoclès fut admirable ; il +eut, peu avant sa dernière heure, de ces +paroles qui arrachent des larmes aux plus +impies, font dire aux bien pensants +qu’elles étaient édifiantes. Le plus notable +sentiment fut celui qu’expriment si bien +ces mots : — J’espère au moins que ça ne +l’aura pas privé.</p> + +<p>— Qui donc ? demanda-t-on.</p> + +<p>— <i>Celui</i>, dit Damocle expirant — celui +qui m’a donné… quelque chose.</p> + +<p>— Non ! — c’était le bon Dieu, riposta +habilement le garçon.</p> + +<p>Damoclès mourut sur cette bonne parole.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c3">LES FUNÉRAILLES</h3> + + +<p>Oh ! disait Prométhée à Coclès, quittant +la chambre mortuaire — tout cela est +horrible ! La fin de Damoclès me bouleverse. +Est-il vrai que ma conférence soit +cause de sa maladie ?</p> + +<p>— Je ne puis l’affirmer, dit le garçon, +mais je sais tout au moins qu’il fut très +remué pour ce que vous disiez de votre +aigle.</p> + +<p>— De notre aigle, reprit Coclès.</p> + +<p>— J’étais si convaincu, dit Prométhée.</p> + +<p>— C’est pourquoi vous le convainquîtes… +votre discours était très vif…</p> + +<p>— Je pensais qu’on n’écoutait pas… +j’insistais… si j’avais su qu’il écoutait…</p> + +<p>— Qu’eussiez-vous dit ?</p> + +<p>— La même chose, balbutia Prométhée.</p> + +<p>— Mais alors ?</p> + +<p>— Mais je ne le dirais plus à présent.</p> + +<p>— N’êtes-vous donc plus convaincu ?</p> + +<p>— Damoclès l’était trop. J’ai d’autres +idées sur mon aigle.</p> + +<p>— Au fait, où donc est-il ?</p> + +<p>— N’ayez crainte, Coclès, j’ai l’œil sur +lui.</p> + +<p>— Adieu. Moi je prends le deuil, dit +Coclès. Quand nous reverrons-nous ?</p> + +<p>— Mais… à l’enterrement, je suppose. +J’y parlerai, dit Prométhée. J’y dois +réparer quelque chose. Et puis je vous +invite après ; j’offre le repas mortuaire, +et dans le restaurant précisément où +nous avons pour la première fois vu Damoclès.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">VI</p> + + +<p>A l’heure de l’enterrement, il n’y eut +pas grande affluence ; Damoclès était peu +connu ; sa mort passait inaperçue pour +tous ceux que n’intéressa pas cette histoire. +Prométhée, le garçon et Coclès se +retrouvèrent au cimetière ainsi que quelques +désœuvrés écouteurs de la conférence. +Chacun regardait Prométhée ; on +savait qu’il allait parler ; on se disait : +« que va-t-il dire ? » car on se souvenait +de ce qu’il avait dit. L’étonnement précédait +sa parole et venait de ceci qu’on ne +reconnaissait pas Prométhée ; il était gras, +frais, souriant ; souriant à ce point que +sa conduite fut jugée presque peu +décente quand, souriant toujours, il +s’avança sur le bord de la tombe, puis, y +tournant le dos, prononça ces simples +paroles :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c4">HISTOIRE DE TITYRE</h3> + + +<p>— Messieurs, qui voulez bien m’écouter, +les paroles de l’Écriture qui serviront de +texte à mon bref discours d’aujourd’hui +sont celles-ci :</p> + +<p>— <i>Laissez les morts ensevelir les morts.</i> +Nous ne nous occuperons donc plus de +Damoclès. — La dernière fois que je +vous vis réunis c’était pour m’entendre +parler de mon aigle ; Damoclès en +est mort ; laissons les morts… C’est à +cause de lui pourtant, ou plutôt c’est +grâce à sa mort qu’à présent j’ai tué +mon aigle…</p> + +<p>— Tué son aigle !!! s’écria chacun.</p> + +<p>— A ce propos, une anecdote… Mettons +que je n’ai rien dit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">I</p> + + +<p>Au commencement était Tityre.</p> + +<p>Et Tityre étant seul s’ennuyait, complètement +entouré de marais. — Or, Ménalque +vint à passer, qui mit une idée +dans le cerveau de Tityre, une graine +dans le marais devant lui. Et cette idée +était la graine, et cette graine était l’Idée. +Et avec l’aide de Dieu la graine germa et +devint une petite plante, et Tityre, soir et +matin, s’agenouillant devant elle, remerciait +Dieu de la lui avoir donnée. Et cette +plante grandit, et comme elle était de +racines puissantes, elle eut bientôt complètement +asséché la terre autour d’elle, +de sorte que Tityre eut un sol ferme où +poser ses pieds, reposer sa tête et fortifier +l’ouvrage de ses mains.</p> + +<p>Quand cette plante eut atteint la hauteur +de Tityre, Tityre put goûter quelque +joie à dormir étendu dans son ombre. +Or cet arbuste étant un chêne devait +énormément grandir ; tellement que bientôt +l’ouvrage des mains de Tityre ne suffit +plus pour sarcler et biner la terre autour +du chêne, pour arroser le chêne, l’émonder, +l’astiquer, l’épiler, l’écheniller, et +pour assurer en la bonne saison la récolte +de ses fruits à la fois nombreux et divers. +Il s’adjoignit donc un sarcleur, un bineur, +un arroseur, un émondeur, un astiqueur, +un épileur, un échenilleur et quelques +garçons fruitiers. Et comme chacun devait +s’en tenir strictement à sa spécialité, +il y avait quelque chance pour que la +besogne de chacun fût bien faite.</p> + +<p>Pour régler les paiements de chacun, +Tityre eut besoin d’un comptable, qui partagea +bientôt avec un caissier le souci de +la fortune de Tityre ; celle-ci croissait +comme le chêne.</p> + +<p>Quelques conflits s’étant élevés entre +l’astiqueur et l’épileur au sujet des limites +répartitives de leurs pouvoirs, Tityre +comprit la nécessité d’un arbitre, qui se +flanqua de deux avocats pour et contre ; +Tityre prit un secrétaire pour consigner +leurs jugements, et comme on ne les +consignait que pour qu’ils pussent documenter +l’avenir, il y eut un garde des +arrêts. Du sol cependant les maisons peu +à peu s’élevèrent ; et il fallut une police +des rues, des agents contre leur licence.</p> + +<p>Tityre, surchargé d’occupations, commença +de tomber malade ; il fit venir un +médecin qui conseilla de prendre femme — et +comme au milieu de tant de gens +Tityre ne pouvait suffire, il fut forcé de +se choisir un adjoint, ce qui fit qu’on le +nomma maire. Dès lors il ne lui resta +que trop peu de loisir où pouvoir pêcher +à la ligne, des fenêtres de sa maison qui +continuaient d’ouvrir continuellement sur +les marais.</p> + +<p>Alors Tityre institua des jours de fête +pour que son peuple pût s’amuser ; mais +comme les amusements coûtaient cher et +qu’aucun d’eux n’avait beaucoup d’argent, +pour pouvoir leur en prêter à tous, Tityre +commença par en prélever sur chacun.</p> + +<p>Or le chêne, au milieu de la plaine (car +malgré la ville, malgré l’effort de tant +d’hommes, ce n’avait jamais pu cesser +d’être la plaine), ce chêne, dis-je, au +milieu de la plaine, n’avait aucune peine +à être placé de telle sorte que l’un de ses +côtés était à l’ombre, l’autre au soleil. +Sous ce chêne donc, du côté de l’ombre, +Tityre rendait la justice ; du côté du +soleil, il faisait ses besoins naturels.</p> + +<p>Et Tityre était heureux, car il sentait +sa vie utile aux autres, excessivement +occupée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">II</p> + + +<p>L’effort de l’homme est cultivable. +L’activité de Tityre, encouragée, semblait +s’accroître ; son ingéniosité naturelle lui +proposant d’autres emplois, on le vit travailler +à meubler, tapisser et aménager +sa demeure. On admira l’appropriation +des tentures et la commodité de chaque +objet. Industrieux, il excellait dans l’empirisme ; +il inventa même, pour accrocher +ses éponges au mur, une petite +patère acrostiche, qu’au bout de quatre +jours il ne trouva plus commode du tout.</p> + +<p>Et Tityre, à côté de sa chambre, fit +bâtir une chambre pour les intérêts de la +nation ; les deux chambres avaient même +entrée, pour tâcher d’indiquer que les +intérêts étaient les mêmes ; mais, à cause +de l’entrée commune qui donnait même +air aux deux pièces, les deux cheminées +ne pouvaient tirer ensemble, et, par les +temps froids, quand on faisait du feu dans +l’une, on faisait de la fumée dans l’autre. +Les jours où il voulait faire du feu, +Tityre prit donc l’habitude d’ouvrir sa +fenêtre.</p> + +<p>Comme Tityre protégeait tout et travaillait +à la propagation des espèces, un +temps vint que les limaces se promenèrent +dans les allées de son jardin en si grande +abondance que, de peur d’en écraser une, +il ne savait où poser pied, et finit par se +résigner à moins sortir.</p> + +<p>Il fit venir une bibliothèque circulante, +avec une loueuse de livres, chez qui il prit +un abonnement. Et comme elle s’appelait +Angèle il prit coutume d’aller tous les +trois jours passer chez elle ses soirées. +C’est ainsi que Tityre apprit la métaphysique, +l’algèbre et la théodicée. Tityre et +Angèle commencèrent de cultiver ensemble +avec succès différents beaux-arts +d’agrément, et Angèle ayant manifesté +des goûts particuliers pour la musique, +ils louèrent un piano à queue, sur lequel +Angèle exécutait les petits airs qu’entre +temps il faisait pour elle.</p> + +<p>Tityre disait à Angèle : — Tant d’occupations +me tueront ; je n’en puis plus ; je +sens l’usure ; ces solidarités activent mes +scrupules ; s’ils augmentent, je diminue. +Que faire ?</p> + +<p>— Si nous partions ? lui dit Angèle.</p> + +<p>— Je ne peux pas, moi : j’ai mon +chêne.</p> + +<p>— Si vous le laissiez, dit Angèle.</p> + +<p>— Laisser mon chêne ! y pensez-vous ?</p> + +<p>— N’est-il pas assez grand bientôt +pour pousser seul ?</p> + +<p>— Mais c’est que j’y suis attaché.</p> + +<p>— Détachez-vous, reprit Angèle.</p> + +<p>Et peu de temps après, ayant bien +éprouvé que, somme toute, les occupations, +responsabilités et divers scrupules, +non plus que le chêne, ne le tenaient, +Tityre sourit, prit le vent, partit, enlevant +la caisse et Angèle et vers la fin du +jour descendit avec elle le boulevard qui +mène de la Madeleine à l’Opéra.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">III</p> + + +<p>Ce soir-là l’aspect du boulevard était +étrange. On sentait que quelque chose +d’insolite, de solennel se préparait. Une +foule énorme, sérieuse, anxieuse, se pressait, +encombrant le trottoir et débordant +presque sur la chaussée qu’à grand’peine +maintenaient libre des gardes de Paris +échelonnés. Devant les restaurants, les +terrasses, disproportionnément élargies +par le déploiement des chaises et des +tables, faisaient l’obstruction plus complète +et rendaient la circulation impossible. +Parfois un regardeur impatient se +juchait sur sa chaise un instant, le temps +qu’on le priât d’en descendre. Évidemment +tous attendaient ; on sentait à n’en +pas douter qu’entre les berges du trottoir, +sur la chaussée protégée, allait descendre +quelque chose. A grand’peine ayant pu +trouver une table, et la louant à très +haut prix, Angèle et Tityre s’installèrent +devant deux bocks et demandèrent +au garçon :</p> + +<p>— Qu’attend-on ?</p> + +<p>— D’où Monsieur revient-il ? dit le +garçon ; Monsieur ne sait-il pas qu’on +attend Mœlibée ? C’est entre cinq et six +qu’il passe… et tenez — écoutez : il me +semble déjà que l’on entend ses flûtes.</p> + +<p>Du fond du boulevard un son frêle de +chalumeau s’éleva. La foule plus attentive +encore palpita. Le son grossit, se +rapprocha, s’exagéra.</p> + +<p>— Oh que c’est émouvant ! dit Angèle.</p> + +<p>Le soleil déclinant envoyait ses rayons +d’un bout à l’autre du boulevard. Et +comme issu des splendeurs du couchant +on vit enfin s’avancer Mœlibée, précédé +du simple son de sa flûte. On ne distinguait +bien d’abord que son allure, mais +quand il fut plus près :</p> + +<p>— Oh ! comme il est charmant ! dit +Angèle.</p> + +<p>Mœlibée cependant arrivé devant Tityre +cessa son chant de flûte, brusquement +s’arrêta, vit Angèle, et l’on +s’aperçut qu’il était nu.</p> + +<p>— Oh ! dit Angèle, penchée sur Tityre, +qu’il est beau ! que ses reins sont dispos ! +que ses flûtes sont adorables !</p> + +<p>Tityre était un peu gêné.</p> + +<p>— Demandez-lui donc où il va, dit +Angèle.</p> + +<p>— Où allez-vous ? questionna Tityre.</p> + +<p>Mœlibée répondit : — <i lang="la" xml:lang="la">Eo Romam.</i></p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il dit ? reprit Angèle.</p> + +<p>Tityre : — Vous ne comprendrez pas, +chère amie.</p> + +<p>— Mais vous m’expliquerez, dit Angèle.</p> + +<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Romam</i>, insista Mœlibée, — <i lang="la" xml:lang="la">urbem +quam dicunt Romam</i>.</p> + +<p>Angèle : — Oh ! que c’est délicieux, ce +qu’il dit ! — Qu’est-ce que cela veut dire ?</p> + +<p>Tityre : — Mais, chère Angèle, je vous +assure que cela n’est pas si délicieux que +ça ; cela veut dire tout simplement qu’il +va à Rome.</p> + +<p>— Rome ! dit Angèle songeuse — oh ! +j’aimerais tant voir Rome !</p> + +<p>Mœlibée, reprenant ses pipeaux, recommençait +sa primitive mélodie. A ces sons +Angèle exaltée se souleva, se leva, s’approcha, +et comme Mœlibée arrondissait +son bras, elle le prit, et tous deux continuant +ainsi le boulevard s’éloignèrent, +s’éperdirent, disparurent dans le définitif +crépuscule.</p> + +<p>La foule à présent défrénée s’agitait +très tumultueuse. De toutes parts on entendait +questionner : — Qu’a-t-il dit ? — Qu’a-t-il +fait ? — Quelle était cette femme ? +Et quand, quelques instants après, les +gazettes du soir parurent, une féroce +curiosité les enleva comme dans un +cyclone ; et l’on apprit soudain que cette +femme c’était Angèle, et que ce Mœlibée +était quelqu’un de nu qui s’en allait en +Italie.</p> + +<p>— Alors, toute curiosité retombée la +foule s’écoula comme une eau libre, désertant +les grands boulevards. — Et +Tityre se retrouva seul complètement +entouré de marais.</p> + +<p>Mettons que je n’ai rien dit.</p> + +<hr> + + +<p>Un rire irrépressible secoua quelques +instants l’auditoire.</p> + +<p>— Messieurs, je suis heureux que mon +histoire vous divertisse, dit en riant +également Prométhée. Depuis la mort de +Damoclès, j’ai trouvé le secret du rire. — A +présent j’ai fini, Messieurs ; laissons +les morts ensevelir les morts et allons +vite déjeuner.</p> + +<p>Il prit le garçon par un bras, Coclès par +l’autre ; tous sortirent du cimetière. Passé +les portes, le reste de l’assemblée se dispersa.</p> + +<hr> + + +<p>— Pardonnez-moi, dit Coclès, — votre +récit était charmant et vous nous avez +bien diverti… mais je ne saisis pas le +rapport…</p> + +<p>— S’il y en eût eu plus, vous n’eussiez +pas tant ri, dit Prométhée ; ne cherchez +pas à tout cela trop grand sens ; — je +voulais surtout vous distraire, et suis +heureux d’y être parvenu ; vous devais-je +cela ? Je vous avais tant ennuyés +l’autre fois.</p> + +<p>Ils regagnèrent les boulevards,</p> + +<p>— Où allons-nous ? dit le garçon.</p> + +<p>— A votre restaurant, si vous le voulez +bien, en souvenir de notre première rencontre.</p> + +<p>— Vous le passez, dit le garçon.</p> + +<p>— Je ne reconnais pas la devanture.</p> + +<p>— C’est qu’elle est toute neuve, à présent.</p> + +<p>— J’oubliais que mon aigle… Soyez +tranquilles : il ne recommencera plus.</p> + +<p>— C’est donc vrai, dit Coclès, ce que +vous disiez ?</p> + +<p>— Quoi ?</p> + +<p>— Que vous l’avez tué ?</p> + +<p>— Et que nous allons le manger… En +doutez-vous ? dit Prométhée : vous ne +m’avez donc pas regardé ? De son temps +est-ce que j’osais rire ? N’étais-je pas +maigre affreusement ?</p> + +<p>— Assurément.</p> + +<p>— Il me mangeait depuis assez longtemps ; +j’ai trouvé que c’était mon tour.</p> + +<p>A table ! Allons ! à table, Messieurs ! — Garçon… +ne servez pas : en dernier +souvenir de lui, prenez la place de +Damocle.</p> + +<hr> + + +<p>Le repas fut plus gai qu’il n’est permis +ici de le redire, et l’aigle fut trouvé délicieux.</p> + +<p>— Il n’aura donc servi à rien ? demanda-t-on.</p> + +<p>— Ne dites donc pas cela, Coclès ! — sa +chair nous a nourris. — Quand je +l’interrogeais, il ne répondait rien… Mais +je le mange sans rancune : s’il m’eût fait +moins souffrir il eût été moins gras ; +moins gras il eût été moins délectable.</p> + +<p>— De sa beauté d’hier que reste-t-il ?</p> + +<p>— J’en ai gardé toutes les plumes.</p> + +<hr> + + +<p class="i">C’est avec l’une d’elles que j’écris ce petit +livre ; puissiez-vous, rare ami, ne pas le +trouver trop mauvais.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="p3c5">ÉPILOGUE</h3> + +<p class="c xsmall">POUR TACHER DE FAIRE CROIRE AU LECTEUR +QUE SI CE LIVRE EST TEL +CE N’EST PAS LA FAUTE DE L’AUTEUR</p> + +<blockquote class="epi"> +<p>On n’écrit pas les livres qu’on veut.</p> + +<p class="sign i">Journal des Goncourt.</p> + +</blockquote> + +<p class="i">L’histoire de Léda avait fait tant de +bruit, couvert Tyndare de tant de gloire, +que Minos ne s’inquiétait pas trop d’entendre +Pasiphaë lui dire : « Que veux-tu ? +Moi, je n’aime pas les hommes. »</p> + +<p class="i">Mais plus tard : « C’est assez vexant, +(et ça n’a pas été facile !) j’espérais qu’un +dieu s’y cachait. — Si Zeus s’en fût mêlé, +j’eusse accouché d’un Dioscure ; grâce à +cet animal, je n’ai mis au monde qu’un +veau. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="h sc">Chronique de la moralité privée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1">13</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Histoire du garçon et du Miglionnaire</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c1">17</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Histoire de Damoclès</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">29</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Histoire de Coclès</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Prométhée parle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">47</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Histoire de l’aigle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">53</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc top1">La détention de Prométhée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2">59</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Il faut qu’il croisse et que je diminue</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">67</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Chapitre pour faire attendre le suivant</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">75</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">La pétition de principes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">79</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Suite du discours de Prométhée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">85</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Fin du discours de Prométhée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">99</a></div></td></tr> +<tr><td class="h sc top1">La maladie de Damoclès</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3">105</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Interview du Miglionnaire</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c1">111</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Les derniers jours de Damoclès</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c2">119</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Les funérailles</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c3">129</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Histoire de Tityre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c4">135</a></div></td></tr> +<tr><td class="h2">Épilogue</td> +<td class="bot r"><div><a href="#p3c5">155</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em">ACHEVÉ D’IMPRIMER<br> +LE 15 DÉCEMBRE 1925<br> +PAR EMMANUEL GREVIN<br> +A LAGNY-SUR-MARNE</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78236 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78236-h/images/cover.jpg b/78236-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9257769 --- /dev/null +++ b/78236-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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