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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 ***
+
+
+
+
+ LÉON TOLSTOÏ
+
+ GUERRE ET RÉVOLUTION
+ --LA FIN D’UN MONDE--
+
+ TRADUIT DU RUSSE PAR
+ E. HALPÉRINE-KAMINSKY
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+ EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1906
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 le volume.
+
+
+ PLAISIRS VICIEUX, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY,
+ préface par Alexandre DUMAS, de l’Académie française
+ (3e mille) 1 vol.
+
+ PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur,
+ traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, préface par
+ Charles RICHET, professeur à la Faculté de médecine de
+ Paris (3e mille) 1 vol.
+
+ LA VRAIE VIE, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY,
+ (7e mille) 1 vol.
+
+ APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol.
+
+ CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol.
+
+ LE GRAND CRIME, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY, (3e mille) 1 vol.
+
+
+_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier de
+Hollande._
+
+Tous droits de reproduction et de traduction du présent texte français
+réservés pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède
+et la Norvège.
+
+Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--11816.
+
+
+
+
+GUERRE ET RÉVOLUTION
+
+(LA FIN D’UN MONDE)
+
+
+
+
+LA LEÇON DE LA GUERRE
+
+
+ Ainsi vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres.
+
+ (MATHIEU, VI, 23.)
+
+ Il a aveuglé leurs yeux et a endurci leurs cœurs, de sorte qu’ils ne
+ voient point des yeux, qu’ils ne comprennent plus du cœur, et qu’ils
+ ne se convertissent point et que je ne les guérisse point.
+
+ (JEAN, XII, 40.)
+
+
+
+
+I
+
+LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE
+
+
+Durant près de deux ans la guerre a ensanglanté l’Extrême-Orient.
+Plusieurs centaines de milliers de vies humaines y furent sacrifiées. En
+Russie, autant de milliers de réservistes furent arrachés à leurs
+familles et envoyés sur les champs de bataille. Ces hommes, le désespoir
+et la crainte au cœur, ou avec une bravoure de parade suscitée par
+l’eau-de-vie, montaient avec résignation dans les wagons et étaient
+transportés à toute vapeur, là où d’autres hommes, amenés de même,
+mouraient,--ils le savaient,--au milieu d’atroces souffrances. A chaque
+étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers d’êtres mutilés qu’on
+ramenait et qui étaient partis jeunes et robustes.
+
+Tous ces hommes songeaient avec terreur à ce qui les attendait, et ils y
+allaient quand même, sans protester, cherchant à se persuader qu’il n’en
+saurait être autrement.
+
+Pourquoi cela?
+
+Pourquoi s’en vont-ils là-bas?
+
+Sans aucun doute, nul parmi eux ne tient à commettre les actes auxquels
+il se livre. Non seulement ils n’en ont aucun motif et ne veulent point
+participer à cette lutte, mais ils ne peuvent même pas s’expliquer
+pourquoi elle a été entreprise. D’ailleurs, ni les milliers, ni les
+millions d’hommes qui participent directement ou indirectement à cette
+œuvre, ni personne au monde ne saurait expliquer sa raison d’être, parce
+qu’il n’en est pas, et il ne peut y en avoir _aucune_ explication
+sensée.
+
+La situation de ceux qui y participent et celle des autres qui la
+regardent faire, rappellent, les uns, des voyageurs parqués dans des
+wagons et roulant sur une pente vers un pont effondré au-dessus d’un
+précipice, les autres, des hommes demeurant en spectateurs impuissants
+devant l’imminence de la catastrophe.
+
+Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent sans aucun motif, ni désir,
+et, tout en ayant conscience de la folie de cette lutte, ne peuvent
+s’arrêter.
+
+On a dit qu’une semaine ne se passait sans amener de Mandchourie des
+centaines d’aliénés. Mais est-ce que les milliers et les milliers de
+gens qui s’y rendaient étaient moins fous? Est-ce que tout homme sain
+d’esprit peut, quelle que soit la pression exercée sur lui, aller tuer
+ses semblables, accomplir une œuvre folle, dangereuse, répugnant à tout
+son être?
+
+Comment comprendre cela? D’où vient cela? Qui ou quoi en est la cause?
+
+On ne saurait prétendre qu’elle est dans les soldats, russes ou
+japonais, qui font tout leur possible pour tuer, mutiler le plus grand
+nombre d’entre eux, et qui, cependant, n’avaient jamais de motif de s’en
+vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. De fait, non seulement ils
+ne nourrissaient aucune haine les uns pour les autres, mais quelques
+mois auparavant les Russes ne se doutaient pas de l’existence des
+Japonais comme ceux-ci ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils se
+rencontraient dans les intervalles des combats, ils s’entretenaient
+amicalement.
+
+On ne saurait dire non plus, que la faute en est aux officiers, aux
+chefs qui conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires ou
+fournisseurs d’armes et de munitions, aux ingénieurs construisant des
+forteresses. Les nécessités de leur existence, leurs faiblesses, tout
+leur passé, leur créent une situation en tout point semblable à celle
+d’un cheval attelé qu’on fait marcher en le fouettant par derrière,
+sinon à celle d’un chien affamé qu’on attire dans sa niche en promenant
+un morceau de viande sous son nez.
+
+Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, diplomates, sont tellement
+aveuglés depuis leur enfance qu’il leur est impossible de ne pas
+commettre la mauvaise petite action d’où résulte l’immense œuvre de mort
+qui se perpètre aujourd’hui. C’est pourquoi on ne peut leur en imputer
+la faute.
+
+Où en est la cause? Qui est le coupable? Le Mikado? Le Tsar? Il semble
+tout d’abord que ce soient eux les coupables, car ils ne peuvent être
+forcés par personne, ni séduits par rien.
+
+Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II de ne pas ordonner les actes
+qui ont été commis en Mandchourie et en Corée, et d’accéder aux demandes
+du Japon pour que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait donc de lui,
+semble-t-il.
+
+Je ne saurais me prononcer au sujet du Mikado, mais d’après ce que je
+sais des chefs d’États en général, je suis convaincu qu’il se trouve
+dans les mêmes conditions que ses confrères. De Nicolas II, je sais que
+c’est un homme très ordinaire, superstitieux, peu cultivé, et qui, par
+suite, n’a pu aucunement être la cause des événements qui se sont
+produits en Extrême-Orient et dont les conséquences sont si grandes.
+
+Comment serait-il possible, en effet, que l’activité de millions
+d’hommes soit dirigée vers un but contraire à leur volonté et à leur
+intérêt par la volonté d’un seul qui, sous bien des rapports, est
+au-dessous du niveau moral et intellectuel de ceux que son prétendu
+caprice sacrifie?
+
+Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado apparaissent-ils comme la cause
+première de la guerre?
+
+Parce qu’il se produit ici un phénomène semblable à celui qui permet
+d’attribuer l’explosion d’une ville minée à la personne qui a mis le feu
+à l’explosif.
+
+Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui sont cause de la guerre, mais bien
+l’ordre des choses qui leur facilite les entreprises néfastes et cause
+le malheur de millions d’hommes. C’est donc le mécanisme social qui est
+le coupable, et par suite coupables sont ceux qui l’ont établi.
+
+Quel est ce mécanisme, et quels en sont les auteurs?
+
+
+
+
+II
+
+LA MACHINE GOUVERNEMENTALE
+
+
+Ce mécanisme est connu depuis longtemps, et depuis longtemps aussi est
+connue son œuvre. C’est le même qui a permis en Russie les férocités du
+détraqué Ivan le Terrible, les cruautés bestiales de l’aviné Pierre
+Ier, insultant, en compagnie d’autres ivrognes, tout ce qui est sacré
+aux hommes; les mœurs dissolues de l’ignorante cantinière Catherine
+Ire, les hauts faits de l’Allemand Biron qui gouverna pour la seule
+raison qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, femme médiocre,
+était, elle aussi, complètement étrangère à la Russie. Ce mécanisme sert
+successivement une autre Anna, maîtresse d’un autre Allemand, parce que
+c’était dans l’intérêt de quelques-uns de reconnaître comme empereur son
+fils, l’enfant Ivan, le même qui sera détenu en prison, puis tué sur
+l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, la fille débauchée de Pierre
+Ier, qui envoie son armée combattre les Prussiens et à la mort de
+laquelle son neveu, un Allemand qu’elle a fait venir d’Allemagne et qui,
+lui succédant, donne l’ordre à cette même armée de combattre pour les
+Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine II, est tué par elle,
+également Allemande. Puis elle se met à diriger le pays en compagnie de
+ses amants, leur fait don de milliers de paysans russes et rédige à leur
+profit des projets d’expéditions, tantôt grecque, tantôt hindoue, en vue
+de la réalisation desquels elle fait périr des millions d’êtres humains.
+
+Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui préside aux destinées de la
+Russie et de sa population comme y peut présider un aliéné. Il est
+assassiné avec le consentement de son propre fils. Et ce parricide règne
+pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant à Napoléon, tantôt guerroyant
+contre lui, tantôt imaginant des constitutions pour la Russie, tantôt
+livrant le peuple qu’il méprisait au terrible Araktcheïev.
+
+Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, du cruel et ignorant Nicolas
+Ier; puis c’est Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que
+bon, tantôt libéral, tantôt despotique; ou bien Alexandre III, celui-ci
+à coup sûr un sot, brutal et ignorant.
+
+Enfin, sur le trône monte un innocent officier de hussards, qui imagine
+avec ses séides son expédition mandchou-coréenne, engloutissant des
+centaines de milliers de vies et des milliards de roubles.
+
+N’est-ce pas terrifiant? Terrifiant surtout parce que, même cette folie
+sanguinaire terminée, une nouvelle fantaisie peut surgir demain dans la
+faible tête de cet omnipotent, et, de concert avec son entourage de
+coquins, il entreprendra une campagne africaine, américaine ou indienne,
+et de nouveau on saignera les Russes à blanc et on les enverra
+assassiner à l’autre bout du monde.
+
+D’ailleurs, ces choses se sont passées et se passent non seulement en
+Russie, mais partout où existe un gouvernement, c’est-à-dire un régime
+sous lequel une infime minorité peut forcer la grande masse d’obéir à sa
+volonté. Toute l’histoire européenne est une suite ininterrompue de
+récits des fureurs de princes montant successivement sur le trône,
+menant une vie de débauchés, d’assassins et de brigands, et, surtout,
+causant le pervertissement du peuple.
+
+En Angleterre, monte sur le trône le cruel et débauché Henri VIII, et, à
+seule fin de se débarrasser de sa femme et d’épouser sa maîtresse, il
+imagine une nouvelle confession chrétienne, oblige son peuple à s’y
+convertir, ce qui allume la guerre religieuse et amène la perte de
+millions de vies.
+
+Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne et scélérat, qui se saisit de
+la machine gouvernementale, exécute un autre hypocrite, Charles Ier,
+sacrifie impitoyablement des millions de victimes et détruit cette même
+liberté qu’il prétendait défendre.
+
+En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la
+machine, et dont le règne est également une succession de crimes:
+meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales.
+
+On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre
+accaparent à leur tour la machine gouvernementale et commettent des
+crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des
+vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du
+temps.
+
+Le pouvoir tombe entre les mains de Napoléon, et tout le continent
+européen est jonché de cadavres.
+
+Les chefs d’États se montrent aussi sots, aussi immoraux en Autriche, en
+Italie, en Prusse, et aussi funestes sont leurs actes pour leurs
+peuples.
+
+Et ce n’est point l’histoire du passé, de ce qui a été et ne se
+renouvellera plus; cela se passe de nos jours encore, et partout, dans
+les États les plus libres ou soi-disant tels, sous le régime
+démocratique comme sous le régime despotique: en Angleterre et en
+Turquie, en Allemagne et en Abyssinie, en France et en Russie, aux
+États-Unis d’Amérique et au Maroc, partout où fonctionne la machine
+qu’on nomme gouvernement.
+
+Malgré les chartes et constitutions, naissent des guerres sans motif
+sérieux, simplement en raison de rivalités des partis politiques.
+
+C’est ainsi que furent déclarées les dernières guerres par les Français;
+par les Anglais contre les Boërs, au Thibet, en Égypte; par les Italiens
+en Abyssinie; par les cinq puissances (Russie, France, Angleterre,
+Amérique, Japon) contre la Chine; par la Russie contre le Japon.
+
+Partout où existe une institution permettant à la minorité d’imposer à
+la majorité ce que celle-là décrète pour loi ou règlement administratif,
+tout individu de la majorité est constamment menacé, lui et sa famille,
+des plus grands dangers, de malheurs dus, non à des cataclysmes
+sismiques indépendants de notre volonté, mais à la poignée d’hommes dont
+nous subissons volontairement la servitude.
+
+
+
+
+III
+
+LA SERVITUDE VOLONTAIRE
+
+
+Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au XVIe siècle déjà, l’écrivain
+français La Boétie:
+
+«Il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estimer les beaulx faicts, de
+cognoistre le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre
+ayse, pour augmenter l’honneur et advantaige de celuy qu’on ayme, et qui
+le merite: Ainsy doncques, si les habitants d’un païs ont trouvé quelque
+grand personnaige qui leur ayt monstré par espreuve une grande
+prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un
+grand soing pour les gouverner; si, de là en avant, ils s’apprivoysent
+de lui obeïr, et s’en fier tant que luy donner quelques advantaiges, ie
+ne sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit
+bien, pour l’advancer en lieu où il pourra mal faire: mais, certes, si
+ne pourroit-il faillir d’y avoir de la bonté, de ne craindre poinct mal
+de celuy duquel on n’a receu que bien.
+
+«Mais, ô bon Dieu! que peut estre cela? comment dirons-nous que cela
+s’appelle? quel malheur est cesluy là? ou quel vice? ou plustost quel
+malheureux vice? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir: non
+pas estre gouvernez, mais tyrannisez; n’ayants ni biens, ny parents, ni
+enfants, ny leur vie mesme, qui soit à eulx! Souffrir les pilleries, les
+paillardises, les cruaultez, non pas d’une armee, non pas d’un camp
+barbare contre lequel il fauldrait despendre son sang et sa vie devant;
+mais d’un seul! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson; mais d’un seul
+hommeau, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation; non
+pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encores à grand’peine au
+sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes,
+mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette!
+Appellerons nous cela lascheté? Dirons-nous que ceulx là qui servent,
+soyent couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent
+d’un, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l’on dire
+lors, à bon droict, que c’est faulte de cœur: mais si cent, si mille
+endurent d’un seul, ne dira t’on pas qu’ils ne veulent poinct, non
+qu’ils n’osent pas se prendre à luy, et que c’est, non couardise, mais
+plutost mespris et desdaing. Si l’on veoid, non pas cent, non pas mille
+hommes, mais cent païs, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir
+pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d’estre
+serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela? est ce lascheté?
+
+«Or, il y a en touts vices naturellement quelque borne, oultre laquelle
+ils ne peuvent passer: deux peuvent craindre un, et possible dix; mais
+mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent
+d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va poinct iusques là; non plus
+que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse,
+qu’il assaille une armee, qu’il conquiere un roïaume. Doncques quel
+monstre de vice est cecy, qui ne merite pas encore le tiltre de
+couardise? qui ne treuve de nom assez vilain, que nature desadvoue avoir
+faict, et la langue refuse de le nommer?»
+
+«C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met
+dans le cœur de ceulx qui la deffendent; mais ce qui se faict en touts
+païs, par touts les hommes, touts les iours, qu’un homme seul mastine
+cent mille villes, et les prive de leur liberté; qui le croiroit, s’il
+ne faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir? et, s’il ne se veoyoit
+qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist; qui ne
+penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non pas
+véritable? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre,
+il n’est pas besoing de s’en deffendre; il est de soy mesme desfaict.
+Mais que le païs ne consente à la servitude, il ne fault pas lui rien
+oster, mais ne lui donner rien; il n’est poinct besoing que le païs se
+mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en
+peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes qui
+se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu’en cessant de
+servir ils en seroient quites, c’est le peuple qui s’asservit; qui se
+coupe la gorge; qui, ayant le choix d’estre subiect ou d’estre libre,
+quite sa franchise, et prend le ioug; qui consent à son mal, ou plustost
+le pourchasse. S’il lui coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté,
+il ne l’en presseroit poinct, combien que ce soit ce que l’homme doibt
+avoir plus cher que de se remettre en son droict naturel, et, par
+maniere de dire, de beste à revenir à homme; mais encores ie ne luy
+permets poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais quelle seureté de vivre
+à son ayse. Quoy! si pour avoir la liberté, il ne lui fault que la
+desirer; s’il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera il nation
+au monde qui l’estime trop chere, la pouvant gaigner d’un seul souhaict?
+et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on debvroit
+racheter au prix de son sang? et lequel perdu, touts les gents d’honneur
+doibvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire? Certes, tout
+ainsi comme le feu d’une petite estincelle devient grand, et tousiours
+se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d’en brusler;
+et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’esteindre, seulement en n’y
+mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy
+mesme, et devient sans forme aulcune et n’est plus feu: pareillement les
+tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et
+destruisent, plus on leur baille, plus on les sert; d’autant plus ils se
+fortifient, deviennent tousiours plus forts et plus frez pour anéantir
+et destruire tout; et, si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït
+poinct, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts,
+et ne sont plus rien, si non que comme la racine, n’ayant plus d’humeur
+et aliment, devient une branche seiche et morte.
+
+«Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils demandent, ne craignent point
+le dangier; les advisez ne refusent poinct la peine: les lasches et
+engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ny recouvrer le bien; ils
+s’arrestent en cela de le souhaicter, et la vertu d’y pretendre leur est
+ostee par leur lascheté; le desir de l’avoir leur demeure par la nature.
+Ce desir, cette volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux
+courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant
+acquises, les rendroient heureux et contents: une seule en est à dire,
+en laquelle ie ne sçais comme nature default aux hommes pour la desirer:
+c’est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant,
+que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens
+mesmes qui demeurent aprez elles perdent entierement leur goust et leur
+saveur, corrompus par la servitude: la seule liberté, les hommes ne la
+desirent poinct, non pas pour aultre raison, ce me semble, si non pource
+que, s’ils la desiroient, ils l’auroient; comme s’ils refusoient faire
+ce bel acquest, seulement parce qu’il est trop aysé.
+
+«Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en
+vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter
+devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos
+champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et
+paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à
+vous; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à
+moitié vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce degast, ce
+malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes
+de l’ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel
+vous allez si courageusement à la guerre, par la grandeur duquel vous ne
+refusez poinct de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous
+maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps,
+et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny
+de vos villes; si non qu’il a plus que vous touts, c’est l’advantaige
+que vous luy faictes pour vous destruire. D’où il a prins tant d’yeulx
+d’où vous espie il, si vous ne les luy donnez. Comment a il tant de
+mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous? Les pieds dont il
+foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres? Comment a il
+aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous
+oseroit il courir sus, s’il n’avoit intelligence avecques vous? Que vous
+pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs du larron qui vous pille,
+complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous
+semez vos fruicts, a fin qu’il en face le desgast; vous meublez et vous
+remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries; vous nourrissez vos
+filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler sa luxure; vous nourrissez vos
+enfants, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses
+guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu’il les face les ministres de
+ses convoitises, les executeurs de ses vengeances; vous rompez à la
+peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et
+se veautrer dans les sales et vilains plaisirs: vous vous affoiblissez,
+à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride;
+et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct,
+ou n’endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez,
+non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez
+resolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que
+vous le poulsiez, ny le bransliez; mais seulement ne le substenez plus;
+et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base,
+de son poids mesme fondre en bas, et se rompre[1].»
+
+ [1] _Discours sur la servitude volontaire_, par E. de La Boétie.
+ (Edit. de la _Bibliothèque nationale_, Paris, 1901, pp. 36, 38,
+ 40-45.)
+
+Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles et, malgré la netteté avec
+laquelle y fut démontrée la folie des hommes, perdant la liberté et la
+vie en se soumettant volontairement à la servitude, ils n’ont pas suivi
+le conseil de La Boétie: «ne pas seconder la violence gouvernementale
+afin qu’elle disparaisse.» Non seulement ils n’ont pas suivi son
+conseil, mais ils cachèrent encore à tous la portée de cette œuvre.
+C’est au point que dans la littérature française prévalait jusqu’à ces
+derniers temps l’opinion que La Boétie ne pensait pas ce qu’il écrivait,
+mais se livrait simplement à un exercice d’éloquence.
+
+Si évident que devrait être le fait que les principaux maux des hommes
+résultent de l’organisation sociale qui les maintient dans la servitude,
+ils continuent à assurer son existence et à se soumettre aux hommes qui
+sont à la tête du pouvoir.
+
+Et quels hommes! Les sinistres Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe
+d’Espagne, Catherine de Russie, les deux Napoléons.
+
+
+
+
+IV
+
+LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ
+
+
+On pourrait tenter la justification de l’obéissance de tout un peuple à
+un petit nombre d’hommes, si les gouvernants étaient, je ne dis pas les
+meilleurs, mais simplement les moins mauvais parmi nous; on pourrait
+l’essayer encore si, de temps à autre, le pouvoir était occupé par des
+hommes honnêtes. Malheureusement cela n’est pas, n’a jamais été et ne
+peut être.
+
+Les gouvernants sont toujours les plus mauvais, les plus insignifiants,
+cruels, immoraux et, par-dessus tout, les plus hypocrites. Et ce n’est
+point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la condition
+absolue de l’existence du gouvernement.
+
+Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait parfaitement
+en quoi réside le pouvoir gouvernemental, comment on peut l’acquérir et
+comment assurer son maintien:
+
+«Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, d’autre pensée, ni
+consacrer ses études à autre chose, qu’à la guerre, et à l’organisation
+de la discipline militaire; c’est là le métier convenable à celui qui
+commande, et l’efficacité d’une telle science est telle que, non
+seulement elle conserve leurs États à ceux qui sont nés sur le trône,
+mais souvent même elle porte au trône ceux qui sont nés dans une
+condition privée. Et au contraire, on voit que lorsque les princes ont
+plutôt pensé aux amusements qu’aux armes, ils ont perdu leur État. La
+première cause qui le leur fait perdre c’est de négliger cet art; de
+même que l’excellence dans l’art de la guerre est le moyen d’acquérir un
+État.
+
+«Par conséquent, un prince qui ne sait point l’art militaire, ne peut
+jamais être estimé des soldats ni se fier à eux. Le prince doit donc
+s’adonner entièrement aux exercices militaires, et il doit même s’y
+exercer plus vivement en temps de paix que durant la guerre...
+
+«Le désir de conquête est une chose, sans doute, fort ordinaire et
+naturelle: les conquérants qui savent réaliser leur but méritent plutôt
+la louange que le blâme; mais établir des projets sans être en mesure de
+les réaliser, c’est autant manquer de sagesse que faire œuvre vaine...
+
+«Si l’État conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il
+y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner; le
+second, d’aller y demeurer en personne; le troisième de lui laisser ses
+propres lois à la condition de payer un tribut, et d’y créer un
+gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent
+dans son amitié...
+
+«Le prince ne doit pas redouter d’être blâmé pour les vices sans
+lesquels il ne peut conserver sa suprématie; car à bien considérer
+toutes les circonstances, _on se rend compte aisément que certaines
+vertus ne te sont que funestes, et certains vices peuvent donner au
+prince la sûreté et le bien-être_...
+
+«Un prince qui veut contenir ses sujets dans l’unité et dans la foi ne
+doit pas se préoccuper du reproche de cruauté; car il aura été plus
+humain en faisant un petit nombre d’exemples que ceux qui, par trop
+d’indulgence, laissent surgir des désordres, d’où naissent des massacres
+et des brigandages qui troublent ordinairement tout un État, tandis que
+les exécutions ordonnées par les princes n’offensent qu’un
+particulier...
+
+«Ici s’élève une question: _Est-il mieux être aimé que craint, ou mieux
+vaut-il être craint qu’aimé?_ Je réponds qu’il faudrait être l’un et
+l’autre, mais comme c’est difficile de réunir les deux, et qu’il faut
+renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus sûr d’être craint qu’aimé. Car
+on peut dire que tous les hommes en général sont ingrats, inconstants,
+dissimulés, lâches devant le danger et âpres au gain. Tant que tu leur
+fais du bien ils sont tout à toi; ils t’offrent leur sang, leurs biens,
+leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà dit, quand tu n’en as pas
+besoin, mais quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. Et le
+prince qui s’est fié à leurs promesses, n’ayant pas pris ses mesures,
+périt; parce que les amis qu’on achète à poids d’argent, et non pas avec
+la grandeur et la noblesse de l’âme, on les mérite, mais on ne les
+obtient pas, et quand on en a besoin on ne peut plus compter sur eux.
+Les hommes craignent moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui
+qui se fait redouter; car l’amour est un lien que les hommes, qui sont
+tous méchants, rompent tout aussitôt qu’ils y trouvent leur intérêt; au
+lieu que la crainte est entretenue par la peur de la peine, qui ne les
+quitte jamais.
+
+«Quand le prince est à la tête d’une armée, et qu’il commande une grande
+quantité de soldats, c’est alors qu’il ne doit point se soucier d’être
+appelé cruel, sans cela son armée ne sera jamais bien mise, ni en état
+de ne rien entreprendre.
+
+«D’où je conclus, en revenant à ma thèse, que les hommes aimant à leur
+gré, et craignant au gré du prince, un prince sage doit s’appuyer sur ce
+qui lui appartient, et non pas sur ce qui appartient aux autres; il doit
+seulement s’arranger, ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter la
+haine...
+
+«Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec
+les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la
+seconde celle des bêtes. Mais comme souvent la première ne suffit pas il
+faut recourir à la seconde. Le prince doit donc nécessairement savoir
+bien faire l’homme et la bête.
+
+«Le prince ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir
+les qualités du renard et du lion, parce que le lion ne se défend
+point des filets, ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour
+connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en
+tiennent au lion ne connaissent pas leur métier; par conséquent, un
+prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort,
+et quand les occasions qui lui ont fait promettre quelque chose
+n’existent plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte serait mauvais,
+mais comme ils sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir leur parole,
+tu ne dois pas non plus la tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons
+pour en justifier l’inobservation.
+
+«J’en pourrais donner mille exemples modernes, et montrer combien de
+traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et inutiles
+par infidélité des princes, dont celui qui a eu le plus de succès a le
+mieux su imiter le renard. Mais il faut savoir bien jouer son rôle; _il
+faut être habile à feindre et à dissimuler, car les hommes sont si
+simples et si accoutumés à obéir aux circonstances, que celui qui veut
+tromper trouvera toujours quelqu’un à tromper_...
+
+«Un prince n’a donc pas besoin de posséder toutes les qualités que j’ai
+indiquées, mais il doit paraître les avoir. J’ajouterai même que d’avoir
+et se servir de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il est toujours
+utile de feindre de les avoir; c’est ainsi qu’il doit paraître clément,
+fidèle, humain, religieux et intègre; mais il doit rester assez maître
+de lui pour qu’au besoin il puisse et sache faire tout le contraire.
+
+«L’on doit comprendre qu’un prince, et particulièrement un prince
+nouveau, ne peut pas exercer toutes les vertus qui font passer les
+hommes pour bons, parce que, étant dans la nécessité de conserver
+l’État, il doit souvent agir contre la foi, la charité, l’humanité et la
+religion. Il faut donc qu’il ait un esprit capable de tourner suivant
+que le lui commandent les variations des vents et des circonstances, et,
+ainsi que je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut,
+mais aussi savoir entrer dans le mal lorsqu’il le faut.
+
+«Le prince doit donc avoir grand soin de ne dire jamais rien qui ne
+respire les cinq qualités que j’ai marquées; en sorte qu’à le voir et à
+l’entendre il semble que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité,
+l’humanité et la religion même. Cette dernière qualité est celle qu’il
+lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en
+général jugent plus par les yeux que par les mains: chacun pouvant voir,
+mais très peu de personnes sachant toucher. Chacune veut ce que tu
+parais être, mais très peu de monde connaît ce que tu es, et le petit
+nombre n’ose pas aller à l’encontre de l’opinion publique, toujours
+protégée par la majesté du prince. Et dans les actions de tous les
+hommes, et surtout des princes, contre qui il n’y a point de recours en
+justice, on ne regarde qu’aux résultats.
+
+«Un prince n’a donc qu’à préserver sa vie et à maintenir sa puissance,
+les moyens dont il se servira seront toujours trouvés honnêtes et
+louables, car le vulgaire s’attache toujours aux apparences et ne juge
+que par le succès[2].»
+
+ [2] _Le Prince_, par Machiavel.
+
+Toutes ces vérités étaient connues non seulement des princes auxquels
+s’adressait Machiavel, mais de tous les hommes qui se sont trouvés au
+pouvoir; elles ne sont pas moins connues des gouvernants d’aujourd’hui
+de tout régime politique. Que ce soit un souverain autocrate, un
+président de république, un premier ministre ou un parlement, ils ont
+toujours observé et observent exactement les règles établies par
+Machiavel sans avoir besoin de le lire.
+
+De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est l’autorité pour comprendre
+qu’il ne peut en être autrement.
+
+L’autorité des uns sur les autres est, sans conteste, le droit reconnu
+aux premiers de martyriser et de tuer les seconds; bien mieux, de les
+amener à être leurs propres tortionnaires. Et pour amener ainsi les
+hommes à se molester mutuellement et à s’entre-tuer, on ne peut recourir
+qu’à ces seuls moyens: mensonges, fourberies et, principalement,
+cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont pu agir autrement tous les
+gouvernants.
+
+
+
+
+V
+
+IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE
+
+
+Lisez ou relisez l’histoire des nations chrétiennes de l’Europe depuis
+la Réforme, et vous constaterez qu’elle constitue une nomenclature
+ininterrompue de crimes les plus effrayants et les plus insensés commis
+par les gouvernants contre leur propre peuple et les peuples étrangers.
+Ces folies criminelles sont: guerres sans fin, asservissement ou
+destruction de nationalités, voire d’États entiers, la ruine de
+paisibles habitants par cupidité, envie, ou sous prétexte de défendre la
+vérité religieuse; de bûchers constamment en feu sur lesquels brûlent,
+parmi les milliers d’hommes ordinaires, les meilleurs du temps;
+trahisons, mensonges, fourberies, vols, tortures, prisons, exécutions et
+débauches, la débauche monstrueuse, contre nature, qu’on ne pouvait
+rencontrer que parmi ces malheureux gouvernants. Et les auteurs en sont
+non pas seulement les Charles IX, les Henri VIII, les Ivan le Terrible,
+mais encore les tant loués Louis de France, les Élisabeth d’Angleterre,
+les Catherine et Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. Les
+gouvernements de notre temps--monarchie absolue ou constitutionnelle,
+république--agissent de même, et ne sauraient agir autrement; car c’est
+là leur œuvre inévitable.
+
+Leur œuvre est de prendre, sous forme d’impôt et par la violence, la
+plus grande partie du bien au peuple travailleur, et d’employer ces
+ressources à leur guise, toujours dans un but de parti ou personnel,
+vénal ou ambitieux. Elle est encore dans le maintien par la force du
+droit exclusif sur la terre; dans la formation de l’armée, c’est-à-dire
+des assassins professionnels, et son envoi pour mettre à mort ou pour
+dévaliser d’autres hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer des lois
+justifiant et sanctionnant tous ces crimes.
+
+C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, les Nicolas II, les
+Chamberlain, les Guillaume II, de concert avec leurs conseillers et
+Parlements. C’est leur mission.
+
+Aussi, cette mission ne peut-elle être confiée qu’aux plus immoraux
+parmi les hommes. Il suffit de voir à quoi est employée l’autorité
+gouvernementale pour comprendre pourquoi les conducteurs de peuples ne
+peuvent être que cruels et au-dessous du niveau moral de leur temps et
+de leur milieu. Non seulement un homme de sens moral, mais celui qui ne
+l’a pas encore complètement perdu ne saurait occuper le trône, le poste
+de ministre, être législateur, en un mot, se permettre, à un titre
+quelconque, de décider du sort de tout un peuple. Un homme d’État
+vertueux est une contradiction aussi flagrante qu’une prostituée
+vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un pacifique brigand.
+
+En somme, l’activité de tout gouvernement n’est faite que de crimes.
+
+Elle se présente sous ce jour lorsqu’on la considère en elle-même, mais
+elle apparaît telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on examine la
+situation de l’homme, pris isolément et dépendant de l’autorité.
+
+L’immense majorité des humains qui naissent sur notre planète se
+trouvent dépourvus du droit à la terre natale. Non seulement ils sont
+empêchés de jouir de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le sous-sol,
+mais ils n’ont même pas le droit d’y vivre sans payer de leur travail à
+ceux qui possèdent la terre en toute propriété, en vertu de l’abandon
+qui leur en a été fait par l’État, qui défend cette spoliation contre
+toute atteinte, en lui attribuant le caractère d’un droit sacré.
+
+Tout homme, privé ainsi du droit naturel et légitime à la terre sur
+laquelle il est né, cherche un autre moyen d’existence, et il travaille,
+payant la redevance exigée à l’accapareur pour le droit de vivre sur la
+terre et d’en jouir, afin de pouvoir améliorer son sort et celui de sa
+famille, avoir le loisir de s’instruire, se reposer, être en relation
+avec d’autres hommes.
+
+Mais la dîme versée, il n’est pas encore quitte. On lui fait payer,
+directement ou indirectement, des impôts pour couvrir les frais
+nécessités par une armée de fonctionnaires, par un nombreux clergé, dont
+il peut ne pas avoir besoin, ou pour les dépenses qu’exigent la
+construction des palais, des monuments, l’entretien d’une cour et des
+dignitaires, dont à coup sûr il n’a que faire, l’établissement des
+douanes, qui loin de lui être utiles lui sont nuisibles; les paiements
+des intérêts de la dette d’État contractée en vue d’une guerre des
+centaines d’années avant sa naissance, guerre néfaste déjà alors, et de
+nouvelles dettes pour de nouvelles guerres, celles-ci néfastes pour lui
+et pour ses proches. Il s’y soumet parce que toutes ces exigences sont
+appuyées par la force, et il paye.
+
+Mais la machine gouvernementale ne le laisse pas encore en paix. A l’âge
+de vingt ans, il doit, dans la plupart des pays, faire le service
+militaire, c’est-à-dire subir le plus cruel des esclavages. Dans les
+pays où le service obligatoire n’est pas encore institué, il doit se
+racheter par de nouveaux impôts et être prêt à tous les malheurs
+qu’entraîne la guerre.
+
+Tels sont les maux physiques que doit endurer, sans aucun motif, tout
+homme, de la part du gouvernement. Ce n’est pas tout. Le mal le plus
+terrible que commet le pouvoir public est la corruption morale et
+intellectuelle.
+
+Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut
+dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique
+encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est
+pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation
+pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. A l’école, on
+lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition
+absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du
+monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec
+sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du
+trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire,
+et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes
+de l’État russe, turc, anglais, français ou américain.
+
+Ce n’est pas seulement l’école qui forme ainsi la jeunesse. La
+littérature, les réunions publiques ou privées, la presse, à la solde du
+gouvernement ou à celle des riches qui s’appuient sur l’autorité ou
+simplement recherchent les grâces de celle-ci, partout et dans quelque
+pays que ce soit, le citoyen est soumis à la suggestion corruptive du
+pouvoir public. Il lui est inculqué que l’autorité en général, et celle
+de son pays en particulier, avec tous ses attributs: chaînes, prisons,
+potences, armées, est la condition absolue de son existence; il est
+convaincu que l’activité gouvernementale est respectable, digne de toute
+estime et d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer heureux de
+participer, et aux représentants de laquelle il doit rendre tous les
+hommages.
+
+Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits les plus naturels; la plus
+grande part du produit de son travail lui est enlevée pour
+l’accomplissement d’une œuvre mauvaise; il est tellement pris dans les
+filets qui lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient autant esclave
+du gouvernement que l’était l’esclave des négriers, avec cette
+différence toutefois que ceux-ci pouvaient être bons et moraux, tandis
+que les négriers gouvernementaux sont les plus corrompus, cruels et
+hypocrites des hommes.
+
+Le pis est que les esclaves du gouvernement, loin de se douter de leur
+esclavage, et de souhaiter la liberté, s’imaginent, principalement ceux
+qui vivent sous un régime constitutionnel ou républicain, qu’ils sont
+des hommes libres; et ils sont fiers de leur asservissement.
+
+
+
+
+VI
+
+INUTILITÉ DE L’ÉTAT
+
+
+«Que sont de nos jours les gouvernements sous lesquels les hommes ne
+croient pas pouvoir vivre?
+
+«S’il fut un temps où le gouvernement apparaissait comme un mal
+nécessaire, ou moins grand que celui qui pouvait résulter du manque de
+défense contre des voisins organisés, il n’est pas douteux qu’il soit
+devenu aujourd’hui inutile et un mal bien plus grand que celui dont il
+effraye le peuple.
+
+«Le gouvernement en général, pas seulement militaire, pourrait être
+inoffensif,--je ne dis pas utile,--s’il était composé d’hommes saints,
+infaillibles comme le conseille la sagesse chinoise. Mais par la nature
+même de son activité, toute de violence, le pouvoir est détenu par les
+plus immoraux, grossiers, et impudents des hommes.
+
+«Tout gouvernement, à plus forte raison celui qui dispose d’une force
+armée, est la plus terrible et la plus dangereuse des institutions
+existantes.
+
+«Le gouvernement, dans le plus large sens du mot,--en y comprenant les
+classes fortunées et les membres de la presse,--n’est qu’une
+organisation qui met la majorité des hommes à la discrétion d’une
+minorité qui détient le pouvoir. Celle-ci se soumet à son tour à
+l’autorité d’un groupe d’hommes plus restreint encore; celui-ci à un
+autre moins nombreux, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la pyramide
+hiérarchique où sont placés quelques hommes, ou un seul, qui doivent à
+la force armée leur domination sur leurs semblables.
+
+«Au sommet de cette pyramide s’installent toujours quelques-uns, ou un
+seul, qui font preuve de plus de ruse, d’audace ou d’immoralité, ou ceux
+qui sont leurs héritiers.
+
+«Aujourd’hui c’est Boris Godounov, demain c’est Grigory Otrepiev;
+aujourd’hui c’est la débauchée Catherine qui fait étrangler son mari par
+ses amants, demain c’est Pougatchev, après-demain le fou Paul, Nicolas
+Ier, Alexandre III.
+
+«Aujourd’hui c’est Napoléon, demain un Bourbon ou un d’Orléans;
+Boulanger ou la bande des panamistes. Aujourd’hui c’est Gladstone,
+demain Salisbury, Chamberlain, Rhodes.
+
+«Et c’est à ces gouvernants qu’on donne plein pouvoir non seulement sur
+les biens et sur la vie de tous, mais même sur l’instruction,
+l’éducation religieuse, morale et intellectuelle des hommes.
+
+«Nous construisons une terrible machine gouvernementale, laissons s’en
+emparer qui le veut (et la chance favorise toujours les pires); nous
+nous soumettons servilement aux maîtres, et puis, nous nous étonnons de
+notre situation précaire. Nous avons peur des bombes des anarchistes, et
+nous ne nous effrayons pas devant l’horrible organisation qui nous
+menace des plus grandes catastrophes...
+
+«Les hommes se laissent ligoter au point qu’une seule personne peut les
+conduire à sa guise; ils laissent traîner le bout de la corde qui les
+lie, et le premier scélérat ou sot qui veut s’en saisir fait d’eux ce
+qu’il veut.
+
+«N’est-ce pas le cas de tous les peuples qui instituent et maintiennent
+le gouvernement, appuyé sur la force armée, et se soumettent à lui?[3]»
+
+ [3] _Patriotisme et gouvernement_, par Léon Tolstoï, chap. VI.
+
+«Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement? Ce sera le chaos,
+l’anarchie, la perte de tous les fruits de la civilisation, le retour
+des hommes à l’état sauvage. Si vous touchez à l’ordre des choses
+établi, si vous abolissez le gouvernement, les plus grands malheurs nous
+assailliront: émeutes, pillages, meurtres, et finalement ce sera le
+règne de tous les méchants et l’asservissement des bons.
+
+«Ainsi parlent non seulement ceux à qui l’état de choses actuel est
+profitable mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement nuisible et qui
+cependant ne pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement ils y sont
+habitués[4].»
+
+ [4] _L’esclavage moderne_, par Léon Tolstoï, chap. XIII.
+
+Les hommes qui sont au pouvoir affirment que leur autorité est
+nécessaire afin d’empêcher les méchants de maltraiter les bons,
+entendant par là qu’ils sont les génies bienfaisants protégeant ceux-ci
+contre ceux-là.
+
+«Mais dominer veut dire violenter, violenter veut dire faire contraire à
+la volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, et certes contraire
+à ce que ne voudrait pas supporter celui qui violente; par conséquent,
+être au pouvoir veut dire faire à autrui ce que nous ne voudrions pas
+qu’on nous fît, autrement dit, être au pouvoir, c’est faire du mal.
+
+«Se soumettre, c’est préférer la résignation à la violence, et préférer
+la résignation c’est être bon ou moins méchant que ceux qui font aux
+autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît.
+
+«C’est pourquoi ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui, selon
+toute probabilité, ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore. Il
+peut y avoir des méchants parmi ceux qui se soumettent aux gouvernants,
+mais il n’arrive jamais que les meilleurs dominent les pires[5].»
+
+ [5] _Le salut est en vous_, par Léon Tolstoï, traduction de E.
+ Halpérine-Kaminsky, chap. X, p. 255.
+
+«C’est pourquoi, sans insister sur les faits que les émeutes, pillages,
+meurtres qui pourraient aboutir au règne des méchants et à
+l’asservissement des bons, se produisent déjà aujourd’hui, je ferai
+remarquer que la croyance à la possibilité de troubles et de désordres
+que provoquerait l’abolition de l’ordre actuel ne prouve nullement que
+cet ordre soit bon.
+
+«Si vous touchez à l’organisation existante vous causerez les plus
+grands désastres.»
+
+«Retirez seulement une brique des milliers d’autres formant une colonne
+étroite, haute de plusieurs mètres, et aussitôt elle s’écroulera et
+toutes les briques se briseront. Mais qu’on ne puisse retirer une seule
+brique ou lui donner le moindre coup sans que la colonne s’effondre,
+cela ne prouve nullement qu’il soit raisonnable de laisser toutes ces
+briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. Cela prouve au
+contraire que la disposition des briques est mauvaise; il faut donc les
+disposer suivant un ordre qui assure leur équilibre afin qu’on puisse
+les déplacer sans détruire celui-ci.
+
+«Il en est de même de l’organisation de l’État moderne: elle est
+artificielle et chancelante, et le fait que le moindre choc peut la
+détruire, loin de démontrer son utilité, prouve au contraire que si elle
+eut jamais sa raison d’être, elle est devenue aujourd’hui complètement
+inutile, donc nuisible et dangereuse.
+
+«Elle est nuisible et dangereuse, parce qu’avec elle tout le mal qui
+existe dans la société, au lieu de diminuer, augmente et s’affermit. Et
+il augmente et s’affermit, parce qu’il est justifié et revêtu de formes
+séduisantes ou bien il est dissimulé.
+
+«Cette prospérité des peuples qui nous apparaît dans les États
+soi-disant bien organisés et qui sont gouvernés à l’aide de la violence,
+n’est en réalité qu’une apparence, qu’une fiction. Tout ce qui trouble
+la belle ordonnance extérieure, tous les meurt-de-faim, tous les
+malades, tous les débauchés hideux, tous sont cachés en des endroits où
+nous ne pouvons les voir; on ne les voit pas, mais cela ne prouve pas
+qu’ils ne soient pas; ils sont au contraire d’autant plus nombreux
+qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont cause de leur misère se
+montrent d’autant plus cruels envers eux. Il est certain que l’arrêt de
+l’activité gouvernementale, autrement dit de la violence organisée,
+troublera la belle ordonnance extérieure de nos sociétés, mais elle ne
+les désorganisera pas; elle fera seulement apparaître la désorganisation
+cachée et nous permettra d’y porter remède.
+
+«Les hommes croyaient jusqu’en ces derniers temps qu’ils ne pourraient
+pas vivre sans gouvernement. Mais la vie évolue et les conditions de la
+vie, autant que les opinions des hommes, se modifient. Malgré les
+efforts des gouvernants pour maintenir les peuples dans un état
+d’enfance qui amène le sujet maltraité à se féliciter d’avoir à qui se
+plaindre, les hommes, et en particulier les ouvriers, tant en Russie
+qu’en Europe, se dégagent de plus en plus de leur situation de mineurs
+et commencent à comprendre les véritables conditions de leur vie.
+
+«Vous nous affirmez que seuls vous pouvez nous défendre contre
+l’envahissement des peuples voisins: Chinois, Japonais,--disent
+maintenant les gens du peuple,--mais nous lisons les journaux et nous
+savons que personne ne nous menace de la guerre; nous savons que vous
+seuls, gouvernants, dans un but impossible à démêler, vous irritez les
+peuples les uns contre les autres, puis, sous prétexte d’assurer notre
+défense, vous nous ruinez par des impôts afin d’entretenir vos flottes,
+vos armées, construire des chemins de fer stratégiques, servant
+uniquement votre ambition, vous entreprenez des guerres pareilles à
+celles que vous faites aujourd’hui aux pacifiques Chinois. Vous dites
+que vous protégez, pour notre plus grand bien, la propriété foncière;
+mais cette protection n’aboutit qu’à faire passer toutes les terres
+entre les mains des compagnies, des banquiers, des riches, qui ne les
+travaillent pas, tandis que nous, l’énorme majorité du peuple, nous
+sommes complètement dépossédés et à la merci des oisifs.
+
+«Vos lois ne protègent pas la propriété de la terre, mais permettent
+qu’on enlève la terre à ceux qui la travaillent. Vous protégez,
+dites-vous, le produit du travail de chacun. Or, c’est le contraire que
+vous faites: tous ceux qui produisent les objets précieux n’arrivent
+pas, grâce à votre prétendue protection, à se faire payer le prix réel
+de leur travail; bien mieux, leur existence dépend entièrement du bon
+plaisir de ceux qui ne travaillent pas.
+
+«On dit que la disparition des gouvernements entraînera celle des
+institutions sociales d’instruction et d’éducation, si nécessaires à
+tous.
+
+«Mais pourquoi faire cette supposition? Pourquoi penser que, les
+dirigeants disparus, les hommes ne sauront pas organiser eux-mêmes leur
+vie aussi bien que le font les gouvernants, non pour eux, mais pour les
+autres?
+
+«Nous voyons au contraire que de notre temps, dans les circonstances les
+plus diverses, les hommes parviennent à organiser eux-mêmes leur vie
+bien mieux que n’y réussissent les gouvernants. Nous voyons se former
+sans l’appui du gouvernement et souvent malgré son intervention toutes
+sortes d’institutions sociales: syndicats ouvriers, sociétés
+coopératives, compagnies de chemin de fer, artels, etc. Si, pour créer
+une œuvre sociale, on a besoin de réunir une certaine somme d’argent,
+pourquoi penser que des hommes libres ne la fourniraient pas sans
+contrainte, afin d’instituer ce qui se fait aujourd’hui à l’aide de
+l’impôt, au cas où l’entreprise était réellement utile à la société?
+Pourquoi penser qu’il ne peut y avoir des tribunaux sans violence? Il y
+a toujours eu, il y a encore des sentences d’hommes qu’acceptent avec
+confiance les plaideurs, sans qu’on ait besoin de les y forcer.
+
+«Nous sommes tellement dépravés par un long esclavage que nous ne
+pouvons pas nous représenter une administration qui ne s’appuierait pas
+sur la force. Il n’en existe pas moins des communautés russes qui
+émigrent dans des contrées lointaines où notre gouvernement ne peut
+s’immiscer dans leurs affaires, organisent elles-mêmes l’administration,
+la justice, la police, la perception de leurs impôts, et elles
+prospèrent jusqu’au jour où le gouvernement du pays intervient et
+emploie ses procédés violents...
+
+«Celui-là seul qui possède des dizaines de mille d’hectares en forêt a
+besoin de protection, quand, près de lui, des milliers d’hommes manquent
+de bois pour se chauffer. Cette protection est aussi nécessaire aux
+patrons des usines et des fabriques, où des générations d’ouvriers
+furent et sont encore frustrés du produit de leur travail. La protection
+est plus nécessaire encore au détenteur de centaines de mille pouds de
+blé attendant une année de disette afin de les vendre avec un bénéfice
+usurier aux populations affamées...
+
+«On dit habituellement: supprimez la propriété de la terre et le fruit
+du travail, et personne ne sera certain de conserver ce qu’il a produit;
+aussi cessera-t-il de travailler. C’est tout le contraire qu’il faudrait
+dire: la protection violente d’une propriété illégitime, si elle n’a pas
+complètement détruit, a du moins sensiblement affaibli chez les hommes
+l’idée naturelle de justice, qui commande de ne pas accaparer les objets
+de consommation qui sont la propriété innée sans laquelle l’humanité ne
+peut vivre, idée qui a toujours existé et existe dans la société...
+
+«On peut assurément dire que les chevaux et les bœufs ne peuvent rien
+produire s’ils ne sont pas contraints par les hommes, créatures
+raisonnables. Mais pourquoi les hommes subiraient-ils les violences des
+êtres qui ne leur sont pas supérieurs, mais semblables? Pourquoi les
+hommes doivent-ils se soumettre à ceux d’entre eux qui, à un moment
+donné, détiennent le pouvoir? Où est la preuve que les gouvernants sont
+plus sages que les gouvernés?
+
+«Le fait même qu’ils s’autorisent à user de violence envers leurs
+semblables démontre qu’ils ne sont pas plus, mais moins sensés que ceux
+qui se soumettent à eux...
+
+«On dit: comment les hommes pourraient-ils vivre sans gouvernement,
+c’est-à-dire sans contrainte? Il faudrait dire au contraire: comment les
+hommes, êtres raisonnables, peuvent-ils vivre en commun groupés par la
+violence, au lieu de l’être par le consentement raisonné?...
+
+«De deux choses l’une: ou les hommes sont des créatures douées de raison
+ou ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas, aucun ne peut l’être; dès
+lors tout parmi eux est réglé par la violence, et il n’y a aucun motif
+pour que les uns aient plus de droit que les autres d’en user. Et celle
+employée par le gouvernement ne saurait avoir de justification. Si, au
+contraire, les hommes sont doués de raison, leurs rapports doivent être
+inspirés par la raison et non s’établir par la violence de ceux d’entre
+eux qui se sont, par aventure, emparés du pouvoir[6].»
+
+ [6] _L’esclavage moderne_, ch. XIII.
+
+«Aussi les hommes disent-ils que... la destruction du régime
+gouvernemental amènerait celle de tout ce qui a été acquis jusqu’ici par
+l’humanité; que l’État a été et est toujours l’unique forme sous
+laquelle l’humanité peut se développer, et que tous les abus peuvent
+être corrigés sans l’anéantissement d’une organisation dont ils sont
+indépendants et qui permet à l’homme de progresser et d’arriver au plus
+haut degré de bien-être. Et ceux qui pensent ainsi appuient leur opinion
+sur des arguments philosophiques, historiques et religieux qui leur
+semblent irréfutables...
+
+«On peut écrire des volumes entiers en faveur de la première thèse (ils
+sont déjà écrits depuis longtemps et on en écrit encore), mais on peut
+également écrire beaucoup contre (ce qui, quoique plus récemment, a été
+fait et d’une façon magistrale).
+
+«Mais on ne peut pas prouver, comme cherchent à le faire les défenseurs
+de l’État, que la destruction du régime actuel amènerait l’anarchie: le
+brigandage, l’assassinat, la ruine de toutes les institutions, et le
+retour de l’humanité à la barbarie...
+
+«Encore moins peut-on le démontrer par l’expérience, car il s’agit tout
+d’abord de savoir s’il faut la tenter ou non.
+
+«La question de savoir si le moment de renverser l’État est arrivé ou
+non serait donc insoluble, s’il n’existait pas un autre moyen de la
+résoudre avec certitude.
+
+«Les poussins sont-ils assez développés pour qu’on éloigne la couveuse
+et qu’on les laisse sortir des œufs, ou est-il encore trop tôt? C’est
+une question qu’ils décideront d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant plus
+tenir dans la coquille, ils la briseront à coup de bec et en sortiront.
+
+«De même, le temps est-il arrivé ou non, pour les hommes, de détruire la
+forme gouvernementale actuelle et de la remplacer par une nouvelle? Si
+l’homme, par suite de la conscience supérieure qui est née en lui ne
+peut plus se soumettre aux exigences de l’État, s’il ne peut plus s’en
+contenter et en même temps n’a plus besoin de la protection de l’État,
+la question est résolue par ceux qui ont déjà dépassé la forme étatiste
+et qui en sont sortis comme le poussin de l’œuf, où ne pourrait le faire
+rentrer aucune force au monde.
+
+«Il est fort possible que l’État ait été nécessaire et le soit
+aujourd’hui pour tous les avantages que vous lui reconnaissez, dit celui
+qui s’est assimilé la conception chrétienne de la vie. Je sais
+seulement, ajoute-il, que pour _moi_, d’une part, je n’ai plus besoin de
+l’État, et, d’autre part, _je_ ne peux plus commettre les actes qui sont
+nécessaires à son existence. Organisez-vous comme vous l’entendez, moi
+je ne puis démontrer ni la nécessité, ni l’inutilité de l’État, mais je
+sais ce dont j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que je peux faire,
+et ce que je ne peux pas faire. _Je_ n’ai pas besoin de m’isoler des
+hommes des autres nations; c’est pourquoi je ne puis pas reconnaître mon
+appartenance exclusive à une nation quelconque et je refuse toute
+sujétion. Je sais que _moi_, je n’ai pas besoin de toutes les
+institutions gouvernementales actuelles; c’est pourquoi je ne puis, en
+privant les hommes qui ont besoin de mon travail, le donner sous forme
+d’impôt au profit de ces institutions. Je sais que _moi_, je n’ai pas
+besoin ni d’administrations ni de tribunaux fondés sur la violence;
+c’est pourquoi je ne peux participer ni à l’administration ni aux actes
+de justice. Je sais que _moi_ je n’ai pas besoin d’attaquer les hommes
+des autres nations, de les tuer, ni de me défendre contre eux les armes
+à la main; c’est pourquoi je ne puis prendre part à la guerre ni m’y
+préparer. Il est fort possible qu’il se trouve des hommes considérant
+tout cela comme nécessaire, je ne m’en occupe pas: je sais seulement,
+mais d’une façon absolue, que je n’en ai pas besoin...»[7]
+
+ [7] _Le salut est en vous_, pp. 250-252.
+
+Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux; cependant eux aussi
+continuent à subir le régime étatiste, voire concourent à son maintien.
+Quelle en est la cause?
+
+
+
+
+VII
+
+LA SOCIÉTÉ MODERNE VIT SANS PRINCIPES
+
+
+Il me semble que la cause en est dans le fait suivant: la force motrice
+principale de l’humanité, la religion, s’est affaiblie, si elle n’a pas
+disparu complètement chez la majorité des peuples chrétiens. Quelle
+qu’elle soit, si grossière que soit son expression, c’est la religion
+qui sert de base à la vie populaire, et c’est suivant les modifications
+que subit la première que se transforme la dernière[8].
+
+ [8] Je n’ignore pas l’existence d’une opinion, très répandue, parmi
+ les savants de notre époque, d’après laquelle la vie sociale est
+ déterminée par des causes économiques extérieures, et non morales,
+ intérieures. Il me semble inutile de la réfuter, puisque le bon sens,
+ la vérité historique et, surtout, le sentiment moral montre son
+ manque absolu de fondement. Elle a pris naissance et s’est enracinée
+ chez les esprits bornés, dépourvus par-dessus tout de la faculté
+ supérieure de sentir la nécessité de la conscience religieuse,
+ c’est-à-dire de l’établissement de la valeur de nos rapports envers
+ l’infini, faculté qui distingue l’homme de l’animal. Aussi serait-il
+ tout à fait oiseux de chercher à convaincre ces hommes de l’existence
+ d’une chose qu’ils ne sentent pas et ne peuvent toucher de leurs
+ mains.
+
+Les choses se passent ainsi parce que la direction première et la façon
+de vivre de chacun de nous sont déterminées par l’idée que nous nous en
+faisons. Comme cette idée ne peut être définie que par la religion, il
+est clair que la direction et la façon de vivre, tant des individus que
+des peuples,--si variées que soient les conditions de vie de
+ceux-ci,--sont définies principalement par la religion.
+
+Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci, d’autres causes influent sur
+nos conditions de vie; mais la modification essentielle et l’évolution
+de l’étape inférieure à une étape supérieure de la vie sont toujours
+déterminées par la religion seule. Les peuples d’Europe ont franchi une
+étape semblable au moment où ils ont adopté le christianisme. De même
+les Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont devenus Mahométans, les
+Asiatiques en se convertissant à la doctrine de Bouddha, de Confucius ou
+de Lao-Tseu.
+
+Les changements dans la conscience religieuse d’un peuple entraînent
+inévitablement la transformation des formes extérieures de sa vie. Cela
+fut toujours ainsi et cela est encore. Mais il est des époques où, bien
+que la conscience religieuse des hommes évolue, ce progrès ne trouve pas
+encore une sanction concrète et l’ancienne vie sociale continue à
+s’inspirer de la conception religieuse périmée.
+
+Ce phénomène provient de ce que le changement de la conception
+religieuse, sa cristallisation, sa croissance, s’effectue d’une façon
+continue mais invisible. Par contre, les conditions sociales se
+modifient avec une progression moins rapide, sans conformité avec
+l’accroissement invisible de la conscience: elle se transforme par
+accès. Le germe de la graine croît continuellement tandis que
+l’enveloppe crève. Il en est de même de la conscience et des formes
+sociales de la vie.
+
+Chaque homme subit les mêmes transformations en passant d’un âge à un
+autre. Ainsi, la conscience évolue progressivement et insensiblement
+chez l’enfant devenu adolescent, chez l’adolescent devenu adulte, chez
+l’adulte devenu vieillard; mais en passant d’un âge à un autre, l’homme
+continue parfois à s’inspirer, pendant longtemps encore, de sa
+conception de la vie de l’âge précédent. C’est pourquoi, n’ayant plus
+son ancienne foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux rapports
+envers ce qui l’entoure, il vit, durant ces périodes, sans idée
+directrice.
+
+Ce que nous observons dans l’évolution de l’individu a lieu également
+dans la vie de la société.
+
+Lorsque les conditions de la vie ne répondent plus à sa conscience, la
+société entière se comporte comme l’individu qui mène une vie déréglée,
+folle et orageuse pendant ce moment de transition.
+
+Tel est, à mon avis, le moment que traversent aujourd’hui les peuples
+chrétiens.
+
+La conscience religieuse qui fut la base des formes actuelles de la vie
+sociale est déjà abandonnée par l’humanité, tandis que sa nouvelle
+conception n’a pas encore pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes de
+notre temps vivent-ils sans se rendre compte du sens de leur vie et
+manquent d’orientation précise dans leurs actes.
+
+Une grande partie de l’humanité contemporaine professe de différentes
+façons la prétendue doctrine chrétienne; car sous le nom de celle-ci est
+sous-entendu le code de dogmes établi il y a seize siècles par des
+conciles et qui promulgue les plus grandes insanités. C’est bien cette
+doctrine chrétienne, contraire aux connaissances modernes et au bon
+sens, manquant de tout principe directeur, commandant la foi aveugle à
+ceux qui prétendent incarner l’Église, c’est cette doctrine qui occupe
+la place qu’a toujours occupée et doit occuper la vraie religion, celle
+qui explique le sens de la vie et qui indique la ligne de conduite qui
+découle de cette religion.
+
+Une autre partie de l’humanité, la moins nombreuse, se disant cultivée,
+se trouve dans une situation moins propice encore à une vie morale et
+raisonnée.
+
+Libérée du mensonge de la prétendue religion chrétienne, cette partie de
+la société est tombée sous l’influence d’un autre mensonge, bien pis
+encore que celui de l’Église: la conception scientifique de la vie, qui
+ne saurait cependant lui donner aucune orientation sensée. Cette
+conception rejette ce qui est essentiel à la nature humaine, ce qui la
+distingue de la nature animale, ce qui est l’essence de la conscience
+religieuse: la définition de notre mission dans le monde. Cette
+conscience religieuse est remplacée par des observations fortuites,
+inutiles et disparates, ainsi que par l’étude de matières diverses.
+Suivant cette conception,--si l’on peut dire,--toute religion est, par
+sa nature même, une erreur, et il n’y a aucune utilité de chercher une
+explication raisonnée du sens de la vie et du principe directeur de
+notre conduite, puisque la science, particulièrement la sociologie, qui
+soi-disant établit les lois du progrès humain, nous est un guide
+suffisant.
+
+A vrai dire, cette science, en promettant de donner les lois de la vie
+dans l’avenir, laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu d’anciennes
+règles religieuses qu’ils suivent inconsciemment, ou bien sans aucun
+principe en s’adonnant à leurs passions et en les justifiant même par
+une argumentation «scientifique».
+
+Telle est la pitoyable erreur de la minorité qui se croit à
+l’avant-garde de la société.
+
+Il est une troisième partie, la plus nombreuse, d’hommes de toutes
+conditions, plus ou moins instruits, libérés de la contrainte imposée
+par la religion officielle, mais niant, par superstition scientifique,
+la nécessité de la religion, vivant d’une vie animale, égoïste, purement
+sensuelle et qui la considèrent même comme le dernier mot du progrès
+scientifique (la lutte pour l’existence, le surhomme).
+
+Telles sont les conceptions qui prédominent dans la société moderne: la
+contrefaçon de croyance d’un groupe assez nombreux; la conception basse
+pleine de suffisance, n’imposant aucun devoir, d’un groupe moindre;
+enfin l’absence de tout sens moral du groupe le plus nombreux. Comme ni
+la contrefaçon de croyance, ni sa négation et son remplacement par la
+prétendue science, ni le manque de sens moral ne peuvent susciter de
+force régulatrice, donnant une direction à l’activité de la société
+moderne, notre vie se passe sans aucun principe conducteur, par simple
+inertie, et elle s’éloigne de plus en plus de la conception religieuse
+supérieure de notre époque dont la société a vaguement conscience. D’où
+le non-sens et les souffrances de plus en plus grandes de la vie
+d’aujourd’hui.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA VIE ANORMALE DE LA SOCIÉTÉ MODERNE
+
+
+La situation de notre monde chrétien apparaît donc ainsi: une minorité
+possède la plus grande partie de terres et d’immenses richesses qui se
+concentrent progressivement dans les mains de quelques-uns et qui leur
+servent à entretenir une vie de luxe et toute artificielle. Une autre
+partie des hommes, la plus nombreuse, est dépourvue du droit de jouir
+librement de la terre, plie sous le poids des impôts taxant tous les
+objets de première nécessité, est accablée par suite par un travail
+malsain et anormal au service des riches, manque le plus souvent
+d’habitations et de vêtements hygiéniques, de nourriture saine, de
+loisir nécessaire au délassement intellectuel, vit et meurt dans la
+dépendance et la haine de ceux qui profitent de son travail.
+
+Les uns et les autres sont en constante hostilité, recourent à
+l’occasion à la violence, au mensonge, au rapt, à l’assassinat. Aussi
+leur activité est-elle dépensée non en travaux productifs mais en
+luttes: lutte de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers contre
+ouvriers, de capitalistes contre ouvriers. Malgré des perfectionnements
+techniques apportés à la production industrielle, les richesses du sol
+et du sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire des pertes c’est celle
+de vies humaines, douloureuse, inutile, irréparable.
+
+Le plus malheureux dans cette situation est que les riches et les
+pauvres se doutent de la folie de cette existence, et de l’avantage
+qu’il y aurait pour les uns et les autres à unir leurs forces, à
+coordonner leur travail et à partager les produits. Mais ni les uns ni
+les autres n’aperçoivent aucune possibilité de changer leur situation
+actuelle, et ils continuent à vivre dans la haine et la lutte, tout en
+ayant conscience de l’aggravation progressive de leur position.
+
+En plus de ces maux intérieurs, se poursuit une lutte intense et
+continue entre nations, qui absorbe la majeure partie du travail
+national dans le but d’entretenir l’armée, de subvenir aux frais de
+guerre, durant laquelle périssent dans la force de l’âge des centaines
+de mille d’hommes et sont pervertis des millions d’autres. Ici de même,
+nous savons que les armements et les guerres sont insensés, funestes,
+conduisent à la ruine matérielle et à la déchéance morale; cependant,
+nous continuons à sacrifier notre vie et notre travail à ces dieux.
+
+Tout le monde sait que cela ne doit pas être et qu’on pourrait l’éviter;
+malgré tout, nous continuons à aggraver le mal.
+
+Cette conscience d’une vie contraire à l’intérêt, à la raison, au vœu de
+chacun de nous, devient à tel point douloureuse que les plus généreux
+parmi les hommes, dont le nombre croît de plus en plus, ne voient
+d’autres issues à cette impasse que le suicide.
+
+D’autres, souffrant également de la contradiction entre leurs
+aspirations morales et la réalité, cherchent à y échapper par un suicide
+partiel: l’abrutissement par le tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la
+morphine. D’autres encore cherchent l’oubli en ajoutant aux narcotiques
+des plaisirs excitants ou stupéfiants: spectacles, lectures,
+spéculations intellectuelles sur des questions oiseuses auxquelles ils
+donnent le nom de science et d’art. Enfin, l’immense majorité, accablée
+par le travail, s’abrutit également par des narcotiques que lui
+fournissent ses exploiteurs et mène une existence de bêtes; tout en
+sentant le caractère anormal de sa situation, elle n’a pas le loisir d’y
+réfléchir, empêchée qu’elle est par ses préoccupations quotidiennes.
+
+C’est ainsi que vivent et meurent riches et pauvres, générations après
+générations, sans se demander pourquoi ils ont vécu leur existence
+douloureuse et stupide, ou bien en entrevoyant vaguement l’horrible et
+cruelle erreur que fut leur vie.
+
+
+
+
+IX
+
+“LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT”
+
+
+La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que
+dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie,
+toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des
+uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche,
+violence, armement, guerres.
+
+Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel
+point, que nous ne pouvons nous imaginer une vie collective sans une
+autorité gouvernementale; nous y sommes à ce point habitués, que nous
+cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par
+des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence.
+
+Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée,
+présente et voire future de la chrétienté.
+
+Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française.
+
+Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de
+liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la
+société. De ces principes découlaient des mesures pratiques: abolition
+des castes; répartition égale des richesses; suppression de titres et de
+grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente; institution de
+l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers;
+séparation de l’Église et de l’État, voire l’établissement d’une
+doctrine rationnelle, commune à tous.
+
+Ces mesures étaient sages et bienfaisantes; elles étaient la conséquence
+directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés
+par la Révolution. Ces principes, autant que les mesures qui en
+découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme
+l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés.
+
+Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence.
+Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement
+accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne
+s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de
+réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence; ils ne
+s’apercevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de
+soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il
+ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui
+obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur.
+
+La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains,--ils
+ont été et restent vrais,--mais aux moyens de leurs applications. La
+contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la
+Révolution française et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure
+jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’améliorer
+l’organisation sociale.
+
+En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du
+gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette
+contradiction se manifeste non seulement dans les doctrines sociales
+actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés:
+socialiste, révolutionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future.
+
+En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie
+rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand
+celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le
+droit pris par les uns de disposer des autres et, en cas d’insoumission,
+de contraindre ceux-ci par le moyen extrême: l’assassinat.
+
+Cela revient à dire: réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre.
+
+La grande Révolution française a été «l’enfant terrible», qui, au milieu
+de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes
+vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une
+forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se
+débattait alors et se débat encore l’humanité: «liberté, égalité,
+fraternité, ou la mort».
+
+
+
+
+X
+
+LES FORMES SOCIALES CHANGENT, MAIS LA VIOLENCE PRÉDOMINE TOUJOURS DANS
+LES RAPPORTS DES HOMMES
+
+
+Il est donc manifeste que la cause de la singulière contradiction,
+montrant les hommes à la poursuite de l’idéal de liberté, d’égalité, de
+fraternité par des moyens qui excluent la possibilité de sa réalisation,
+cette cause est dans le fait que les hommes ont déjà vaguement
+conscience de la conception religieuse correspondant à l’âge actuel de
+l’humanité, tandis qu’ils sont tellement attachés aux formes anciennes
+de vie qu’ils ne sauraient en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle
+conception. Tel l’enfant devenu adulte et qui, par l’habitude prise,
+voudrait qu’on continue à l’aider à s’habiller et à le faire manger.
+
+L’ordre des choses existant ne s’accordant plus avec l’âge de la
+société, mais la nouvelle conception n’étant pas encore assimilée par
+elle, toutes les tentatives d’amélioration de cet ordre de choses sont
+dirigées vers l’amendement des formes sociales extérieures. Or, cette
+modification superficielle est inconciliable avec l’idéal d’une vie
+libre, fraternelle et raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement
+pour pouvoir en approcher, tout le système actuel doit être aboli.
+
+«Il importe surtout que le gouvernement soit juste, ou, s’il agit mal,
+qu’il soit remplacé par un meilleur; alors tout ira bien, tous seront
+égaux, libres, et la concorde règnera», pensent la plupart des hommes de
+notre temps.
+
+Les uns croient qu’il suffit à cet effet de conserver l’état des choses
+établi en laissant au gouvernement le soin de le régulariser, et se
+préoccupent seulement d’écarter les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont
+connus sous le nom de conservateurs.
+
+D’autres estiment que la mauvaise organisation actuelle doit et peut
+être corrigée par l’introduction de nouvelles lois et constitutions
+garantissant la liberté et l’égalité. Ceux-ci sont appelés libéraux.
+
+D’autres enfin disent que tout le régime actuel est mauvais, qu’il doit
+être supprimé et remplacé par un plus parfait: il établirait l’égalité
+complète, au point de vue économique principalement; il assurerait la
+liberté et la fraternité de tous les humains sans distinction de race ni
+de nationalité. Ce sont les révolutionnaires de diverses nuances.
+
+Tous les représentants de ces partis, d’opinions si divergentes, sont
+d’accord cependant sur le principal moyen d’améliorer la condition des
+hommes: l’autorité gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte.
+
+Ainsi pensent et disent les hommes qui ont le loisir de discuter les
+grands problèmes sociaux. (En ces derniers temps ces sociologues sont
+devenus particulièrement nombreux. Je ne crois pas exagérer en disant
+que ceux à qui la situation de fortune le permet, consacrent la majeure
+partie de leur temps à des discussions et à des démonstrations
+réciproques sur la meilleure manière pour le gouvernement de réaliser
+plus ou moins l’égalité, la liberté, la fraternité.)
+
+Quant à la majorité des travailleurs manquant de loisir pour discuter
+les questions d’intérêt général et s’enseigner mutuellement, au fond ils
+pensent et disent de même: le perfectionnement de l’organisation sociale
+peut être réalisé par le gouvernement seul. Aussi, loin de souhaiter sa
+disparition, ils mettent tout leur espoir en lui, en son amélioration
+présente ou future. Riches et pauvres, non seulement pensent, mais
+agissent ainsi.
+
+L’ancien régime est maintenu en Chine, en Turquie, en Abyssinie, en
+Russie; on ne le modifie en rien, et tout va de mal en pis; en
+Angleterre, en Amérique, en France on cherche à amender le système
+social en perfectionnant la Constitution, et cependant l’idéal de
+liberté, d’égalité, de fraternité est aussi loin de sa réalisation.
+
+En France, en Espagne, dans les républiques Sud-Américaines, en Russie
+actuellement, des révolutions furent et sont organisées; mais, qu’elles
+réussissent ou non, comme la vague renvoyée, l’ancienne situation
+revient toujours, parfois même aggravée. Que l’ancien régime demeure ou
+soit changé, l’absence de liberté et l’animosité restent les mêmes:
+châtiments, prisons, bannissements, impossibilité d’acheter des objets
+sans droit de douane, ni de jouir des instruments de travail; c’est la
+même privation des travailleurs du droit à la terre sur laquelle ils
+sont nés, comme aux temps du Joseph de la Bible; c’est la même haine
+entre nations; le même envahissement des peuples sans défense de
+l’Afrique et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang; même cruauté, mêmes
+tortures de l’emprisonnement cellulaire et des compagnies
+disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition; mêmes armées
+permanentes et esclavage militaire; même inégalité, comme entre le
+pharaon et ses esclaves, entre les Rockfeller ou les Rothschild et leurs
+serfs.
+
+Les formes sociales changent, mais les rapports entre les hommes
+demeurent invariables; et c’est pourquoi nous n’avançons pas vers
+l’idéal égalitaire. Si même nous avons avancé sur le chemin de cet
+idéal, ce n’est pas en raison des modifications apportées au pouvoir
+gouvernemental, mais plutôt malgré les obstacles semés par celui-ci. Si
+l’on a cessé de dévaliser les gens dans les villes, on le doit non à des
+lois nouvelles, mais au meilleur éclairage des rues. Si des gens ne
+meurent pas aussi souvent de faim, cela n’est pas dû non plus à une
+organisation plus parfaite des pouvoirs publics, mais aux voies de
+communication. Si l’on ne brûle plus les sorcières, si l’on ne recourt
+plus aux tortures, comme moyen d’instruction judiciaire; si on ne coupe
+plus aux condamnés le nez, la langue et les oreilles, ce n’est point
+grâce aux transformations introduites dans le mécanisme gouvernemental,
+mais au progrès des connaissances et des sentiments absolument
+indépendants de ce mécanisme.
+
+Les formes extérieures changent avec l’âge de l’humanité, autrement dit
+avec le développement de ses forces intellectuelles et de sa maîtrise
+croissante sur la nature; mais le fond reste le même. Tel un corps qui
+dans sa chute change sa position, tandis que la ligne que suit son point
+de gravité demeure invariable.
+
+Lancez un chat d’une hauteur: il peut tourner sur lui-même, avoir la
+tête en haut ou en bas, son centre de gravité ne sortira pas de sa ligne
+de chute. Il en est de même des changements des formes extérieures de la
+violence gouvernementale.
+
+Il semblerait que les hommes, en tant qu’êtres doués de réflexion et qui
+veulent être guidés par un idéal de bien, devraient choisir entre ces
+deux alternatives: ou bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable
+avec la violence, ou bien rejeter celle-ci et ne plus l’employer. Or,
+ils n’adoptent aucune de ces conduites, mais simplement modifient à
+l’envi les formes de violence. Ils procèdent à l’instar d’un homme qui,
+chargé d’un poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, tantôt le
+déplace de son dos sur ses épaules, du dos sur les reins et de nouveau
+sur le dos, sans que l’idée lui vienne de faire le seul acte nécessaire:
+s’en débarrasser.
+
+Le plus malheureux est que, tout préoccupés par l’amélioration des
+formes de violence,--ce qui ne peut changer leur situation,--les hommes
+s’éloignent de plus en plus de l’activité qui seule peut leur procurer
+un réel bien-être.
+
+
+
+
+XI
+
+L’ÉGLISE ET LA SCIENCE OBSTACLES A LA VÉRITABLE CONCEPTION DE LA VIE
+
+
+L’humanité chrétienne--sinon l’humanité entière--se trouve actuellement
+au début d’une transformation universelle, qui couvait durant des
+siècles, voire pendant des milliers d’années. Cette transformation de
+l’humanité peut être comparée à celle d’un individu qui d’un enfant
+devient un homme fait.
+
+Elle se manifeste de deux façons: intérieurement et extérieurement. La
+transformation intérieure est constatée par ce fait que la religion,
+c’est-à-dire l’explication du sens de la vie, était comprise autrefois
+comme une révélation mystique et merveilleuse, et elle se manifestait
+sous forme des rites qui en résultaient; tandis que, aujourd’hui,
+l’humanité est arrivée à un degré d’évolution,--qui se révèle davantage
+dans les idées des meilleurs parmi nous,--rendant superflus
+l’explication mystique du sens de la vie et les rites préconisés comme
+étant agréables à Dieu. Il suffit, de nos jours, d’avoir une explication
+raisonnée du sens de la vie, plus convaincante que l’ancienne et qui
+montre mieux que les cérémonies cultuelles le devoir moral.
+
+Telle est la transformation intérieure qui s’effectuait durant des
+milliers d’années, qui se poursuit encore, mais qui est assez avancée
+pour que la majorité des hommes soit en mesure de s’assimiler cette
+nouvelle conception religieuse. L’adulte commence à sentir qu’il cesse
+d’être enfant.
+
+Quant à la transformation extérieure, liée au changement intérieur, elle
+consiste dans la modification des formes sociales, dans le remplacement
+du principe qui groupait et groupe encore les hommes: la substitution de
+la conviction raisonnée et du sentiment de la concorde à la violence.
+
+L’humanité a expérimenté toutes les formes possibles de gouvernements
+oppressifs, et, toujours et partout, depuis le régime républicain le
+plus démocratique jusqu’au despotisme le plus brutal, la quantité et la
+qualité du mal produit par la violence ne varient pas. Si le despote et
+son arbitraire ne sont plus, subsistent le lynchage et les excès de la
+foule démagogique; si l’esclavage personnel n’est plus, il y a
+l’esclavage d’argent; plus de prestation ni dîme directes, mais des
+impôts indirects; plus de despotes, mais des rois et empereurs
+autocrates, milliardaires, ministres, partis tyranniques.
+
+La faillite de la violence comme moyen de gouvernement, son antagonisme
+avec la conscience moderne, sont trop évidents pour que l’ordre existant
+puisse encore longtemps se maintenir. Mais les conditions extérieures ne
+sauraient changer sans l’évolution de la mentalité des hommes. C’est
+pourquoi tous nos efforts doivent se porter vers cette transformation
+intérieure.
+
+Que devons-nous entreprendre à cet effet? Une seule chose et de prime
+abord: écarter les obstacles qui empêchent les hommes de reconnaître
+leur situation et d’appliquer les principes religieux qui se sont déjà
+insinués dans leur esprit.
+
+Ces obstacles sont: le mensonge entretenu par la religion officielle et
+celui imposé par la science.
+
+Le premier mensonge est de faire croire aux hommes que la religion--en
+tant que réponse aux questions vitales et principe directeur de la
+vie--est inséparable du mysticisme, de la magie, des miracles, des rites
+et cérémonies.
+
+Le mensonge de la science est de persuader que la religion est un
+sentiment désuet, un reste des anciens temps, et qu’à notre époque elle
+peut être, avec avantage, suppléée par l’étude des lois de la vie et par
+des règles de conduite dictées par le raisonnement et l’expérience.
+
+Le mensonge des hommes d’Église est de substituer à l’explication du
+sens de la vie la doctrine de la révélation, contraire aux connaissances
+modernes, et à la règle de conduite les cérémonies rituelles sans portée
+morale. La faute des savants est de considérer comme absolument
+superflue la métaphysique religieuse, autrement dit l’explication du
+sens de la vie, en s’imaginant qu’il est possible d’établir une règle de
+conduite, sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse.
+
+Les hommes d’Église affirment que la religion est utile au peuple, tout
+en ayant perdu eux-mêmes la foi. Les hommes de la science déclarent que
+la religion, ce qui a fait et fera avancer l’humanité, est un vestige
+des anciennes superstitions qu’on doit rejeter, et que les hommes
+peuvent être guidés par de prétendues lois découvertes par une prétendue
+science: la sociologie.
+
+Ce sont ces hommes, les soi-disant savants en particulier, qui, à notre
+époque de transition, constituent le principal obstacle à l’élévation de
+l’humanité à ce degré de conscience intime et d’organisation extérieure
+qui répond à son âge.
+
+Ceux qui se prétendent les servants de la Science sont plus nuisibles,
+parce que le mensonge des servants de l’Église a pu déjà être mis à nu
+dans toute sa laideur et que la plupart des hommes n’y croient plus;
+elle s’en affranchit de plus en plus, et si elle suit encore l’Église,
+elle ne le fait que par tradition, usage et convenance. La superstition
+scientifique, par contre, est en pleine force, et ceux qui se sont
+libérés du mensonge ecclésiastique et se croient esprits libres, se
+trouvent inconsciemment sous la domination complète de cette nouvelle
+Église: la Science.
+
+Ses prêtres appliquent tous leurs efforts afin de détourner l’attention
+des hommes des questions religieuses essentielles et de la diriger vers
+des questions futiles: l’origine des espèces, l’analyse spectrale, la
+nature du radium, la théorie des nombres, les animaux fossiles et autres
+sornettes, en leur attribuant la même importance que donnaient les Mages
+à l’Immaculée-Conception, à la dualité de la substance, etc. D’autre
+part, ils s’efforcent à suggérer que la religion--c’est-à-dire
+l’établissement du rapport de l’homme à l’égard de l’Univers et de son
+principe--n’est nullement nécessaire, et que des phrases pompeuses sur
+le droit, la morale et l’inexistante science sociologique, peuvent, avec
+avantage, la remplacer. De même que les partisans de l’Église, ils se
+persuadent et persuadent aux autres qu’ils sauvent l’humanité; autant
+qu’eux, ils croient en leur infaillibilité, ne sont jamais d’accord
+entre eux, et se divisent en nombreuses chapelles; de même que l’Église
+autrefois, ils sont aujourd’hui la cause principale de l’ignorance, de
+la grossièreté, de la dissolution, et par suite, du retard que met
+l’homme à s’affranchir du mal dont il souffre. Ces savants agissent à
+l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile dit: «Ils ont rejeté la pierre
+qui a toujours été et sera la clef de voûte.» Ils ont rejeté la seule
+chose qui unissait et peut unir en un seul tout l’humanité: la
+conscience religieuse.
+
+C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,--un mal succédant à un
+autre,--dans lequel tourne l’humanité chrétienne de notre temps. Qu’ils
+acceptent la doctrine pleine de superstitions de l’Église, ou les
+vagues, complexes et vaines spéculations scientifiques,--qui moins
+encore que l’Église peuvent guider dans la vie,--les hommes, privés de
+leur faculté supérieure: la conscience religieuse, ne peuvent, malgré
+leurs efforts, améliorer leur condition, encore moins détruire l’état de
+choses actuel, afin de se rapprocher de leur idéal: l’égalité, la
+liberté, la fraternité.
+
+La force leur en manque.
+
+Seuls, les hommes qui vivent la vie éternelle, et non pas la vie
+terrestre exclusivement, peuvent réaliser un idéal éternel; et seuls ils
+peuvent accomplir ce qui paraît comme un sacrifice à ceux qui sont
+attachés à la vie terrestre. Car c’est le sacrifice des biens d’ici-bas
+qui fait avancer l’humanité.
+
+Le sacrifice, en effet, est facile seulement à l’homme religieux, à
+celui qui considère sa vie dans l’Univers, comme une manifestation
+partielle de la vie universelle, et croit devoir, par suite, se
+soumettre aux lois de cette vie éternelle.
+
+Par contre, pour celui qui considère la vie terrestre comme toute sa
+vie, le sacrifice n’a aucun sens; et n’ayant pas la force de sacrifice,
+il est impuissant à supprimer, à diminuer le mal de la vie. Il le
+déplacera éternellement d’un endroit à un autre, mais ne pourra jamais
+le détruire.
+
+C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un moyen de se libérer du mal dont
+ils souffrent: la propagation parmi eux de la véritable doctrine
+religieuse, la plus haute de notre époque et qui s’est déjà insinuée
+dans leur esprit.
+
+
+
+
+XII
+
+LE PERFECTIONNEMENT MORAL INDIVIDUEL EST L’UNIQUE MOYEN DE RÉALISER LE
+BONHEUR DE TOUS
+
+
+Les doctrines religieuses sont toujours assimilées consciemment,
+librement par la minorité, et sous l’influence de la suggestion de la
+foi par la majorité. Tant que, suivant cette méthode, l’humanité n’aura
+pas adopté la doctrine raisonnée et conforme à son âge, seules les
+formes extérieures de sa vie changeront; le mal demeurera le même, voire
+croîtra de plus en plus.
+
+Or, cette doctrine existe depuis longtemps et a déjà pénétré dans
+l’esprit de la majeure partie de notre société. C’est la doctrine du
+Christ dans sa véritable signification, libre de toute fausse
+interprétation. Ses principes, tant métaphysiques qu’éthiques, sont
+reconnus non seulement par les chrétiens, mais encore par les adeptes
+des autres croyances, car ils coïncident avec l’essence de toutes les
+importantes doctrines religieuses: le brahmanisme, le confucianisme, le
+taoïsme, le judaïsme, le swedenborgianisme, le spiritualisme, la
+théosophie, même le positivisme de Comte.
+
+Le fond de cette doctrine peut être défini ainsi: l’homme est un être
+spirituel, semblable à son principe--Dieu; la mission de l’homme est
+d’accomplir la volonté de ce principe-Dieu; la volonté de Dieu est de
+concourir au bien des hommes; le bien des hommes est réalisé par
+l’amour; l’amour actif est de faire aux autres ce qu’on veut qu’on vous
+fasse. C’est là toute la doctrine.
+
+Elle n’est point une révélation mystique de la manifestation
+surnaturelle de la divinité, de ses dogmes et décrets, comme l’affirme
+l’Église; elle n’est pas non plus un enseignement moral recommandant une
+vie collective rationnelle, harmonieuse et profitable à tous, comme la
+comprennent les savants; elle est l’explication logique du sens de la
+vie, et grâce à laquelle la règle de conduite n’est pas imposée
+extérieurement, mais résulte naturellement du sens que nous attribuons à
+notre vie. Bien qu’elle n’admette aucun phénomène surnaturel,
+contrairement à ce que prétend l’Église, cette doctrine n’a pas
+toutefois davantage un caractère intellectuel laissant notre raison
+seule nous guider, comme le pensent les savants incroyants.
+
+Cette doctrine est une _religion_, c’est-à-dire, l’établissement du
+rapport de l’homme envers le monde et son principe. Elle donne la
+réponse aux questions: qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini dans
+l’espace et le temps, et quelle est la mission de sa vie? Cette réponse
+donne aux hommes qui la reconnaissent une explication raisonnée du sens
+de la vie, d’où découlent naturellement des règles immuables de
+conduite.
+
+C’est par là que se distingue la véritable doctrine chrétienne du
+christianisme d’Église enveloppé de mysticisme et étayé sur des
+miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère de la morale utilitaire des
+incroyants qui, sans s’en apercevoir, empruntent au christianisme ses
+conclusions tout en en méconnaissant le fond.
+
+Tant que cette doctrine ne sera pas reconnue dans sa pureté et que son
+principe métaphysique--l’attitude que doit garder l’homme envers
+Dieu--ne sera pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue dans le
+monde chrétien, comme l’est aujourd’hui la religion d’Église, toutes les
+formes de violence dont souffrent les hommes, l’oppression
+gouvernementale surtout, demeureront invariables.
+
+Mais quelles mesures doivent être recommandées à cet effet?
+
+Nous sommes tellement imprégnés de l’idée fausse attribuant la
+possibilité d’améliorer notre vie par des moyens extérieurs, qu’il nous
+semble possible de réaliser le changement de notre état intérieur par
+les seuls moyens extérieurs.
+
+Mais il n’en est pas ainsi; et c’est là une chance considérable pour
+l’humanité. En effet, si nous pouvions influer les uns sur les autres
+par des moyens extérieurs, les hommes légers, irréfléchis pourraient
+corrompre leurs semblables et les priver du bonheur; en outre, une
+semblable activité pourrait rencontrer des obstacles infranchissables
+sur la voie du bonheur.
+
+Heureusement, l’évolution spirituelle est dans le pouvoir de chacun de
+nous. Nous savons toujours en quoi consiste notre véritable bonheur, de
+chacun de nous et des autres hommes, et rien ne peut arrêter ou retarder
+notre activité dans la poursuite de ce but.
+
+Or, le but--le bien de chacun et de tous--est atteint uniquement par la
+transformation intérieure de l’individu, par l’élaboration d’une
+conscience religieuse et indépendante, afin de pouvoir vivre en
+conformité avec cette conception personnelle. De même qu’une matière en
+combustion peut seule communiquer le feu à d’autres matières, seules, la
+vraie foi et la vraie vie d’un homme peuvent se communiquer à d’autres
+hommes, répandre et consolider la vérité religieuse. Or, seuls la
+propagation et l’affermissement de la vérité religieuse améliorent la
+condition des hommes.
+
+Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen de se délivrer de tous les maux dont
+souffrent les hommes, y compris l’effroyable mal que commet le
+gouvernement: le travail intérieur que doit accomplir chacun de nous
+afin d’être l’artisan de sa propre amélioration morale.
+
+ Juin 1905.
+
+
+
+
+LA FIN D’UN MONDE[9]
+
+ [9] Cette étude, écrite en octobre et novembre derniers (vieux
+ style), a été remaniée et notablement augmentée par l’auteur en
+ décembre 1905 (janvier 1906 nouveau style). C’est d’après cette
+ nouvelle édition que la présente traduction a été faite. (_Note du
+ traducteur._)
+
+
+ Jamais les hommes n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à
+ accomplir. Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus
+ haute acception de ce mot: Révolution morale et non matérielle. Il se
+ forme une idée supérieure d’organisation sociale et de
+ perfectionnement moral.
+
+ CHANNING.
+
+ Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira.
+
+ (JEAN, VIII, 32.)
+
+
+
+
+I
+
+LA FIN D’UN SIÈCLE--SA DISPARITION--SYMPTOMES ET CAUSES
+
+
+Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient pas en langage évangélique
+la fin et le commencement d’une période de cent ans, mais la fin d’une
+conception de la vie, d’une croyance, d’un moyen de communion entre les
+hommes, et le commencement d’une nouvelle conception de la vie, d’une
+nouvelle religion, d’un nouveau moyen de communion entre les hommes.
+
+Il est dit dans l’Évangile qu’au moment de ces changements de siècle,
+toutes sortes de calamités doivent se produire: trahisons, cruautés,
+guerres, et que tout amour doit disparaître à la suite du désordre. Ces
+paroles, à mon sens, ne doivent pas être prises comme une annonce
+prophétique pour un temps donné, mais comme l’indication d’une loi
+constante: tout changement de régime, de conception de vie, est
+inévitablement accompagné de violentes perturbations, de cruautés, de
+trahisons, d’illégalités de toutes sortes, et ces perturbations doivent
+amener par la suite une éclipse de l’amour entre les hommes, amour sans
+lequel toute vie collective est impossible.
+
+C’est précisément ce qui se produit aujourd’hui, non seulement en
+Russie, mais dans le monde chrétien en général. En Russie, ce phénomène
+se manifeste avec plus de netteté et plus ouvertement, tandis que dans
+le reste du monde civilisé il se trouve à l’état latent.
+
+Je crois qu’en ce moment la vie des peuples chrétiens a atteint cette
+limite qui marque la fin d’une ère et le commencement d’une autre. Je
+crois que précisément à cette heure, commence la grande révolution qui
+se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien, révolution
+consistant dans la substitution au christianisme corrompu et au régime
+de domination qui en découle, du véritable christianisme, base de
+l’égalité entre les hommes, et de la vraie liberté à laquelle aspirent
+tous les êtres doués de raison.
+
+J’aperçois les signes extérieurs de ces changements, dans l’âpre lutte
+de classes, dans la froide cruauté des possédants, l’irritation et le
+désespoir des miséreux, les armements insensés et croissants des nations
+les unes contre les autres, l’extension de la doctrine collectiviste,
+effrayante par son esprit despotique, étonnante par son caractère plein
+d’utopies, dans la vanité et la puérilité de certaines études soi-disant
+scientifiques, la corruption morbide et l’inanité de toutes les
+manifestations de l’art; je les vois enfin et surtout dans l’absence
+chez les dirigeants de toute idée religieuse, mieux, la négation voulue
+de toute religion, enfin, dans la reconnaissance du caractère légitime
+de l’oppression du faible par le fort, ce qui amène la disparition de
+tout principe directeur de la vie sociale.
+
+Tels sont les symptômes généraux de la révolution qui s’effectue, ou
+plutôt de la tendance à la révolution qui se manifeste chez les peuples
+chrétiens. Les symptômes historiques plus immédiats, autrement dit, les
+secousses qui ont fait la révolution, sont la guerre russo-japonaise et
+l’agitation politique et sociale qui se manifeste actuellement d’une
+façon inouïe dans le peuple russe.
+
+On attribue la débâcle de l’armée et de la flotte russe à des hasards
+malheureux, à l’incurie du gouvernement; on attribue la force du
+mouvement révolutionnaire à l’insuffisance de ce même gouvernement et à
+l’action plus énergique des agitateurs. Quant aux conséquences, les
+politiciens, tant russes qu’étrangers, croient que ces événements
+amèneront l’affaiblissement de la Russie, ainsi qu’un changement de son
+régime politique.
+
+A mon sens, ces événements ont une portée bien plus grande: la débâcle
+de l’armée, de la flotte et de l’administration russes marque le
+commencement de la désagrégation de l’État russe, et la désagrégation de
+l’État russe signifie, à mon avis, le commencement de la disparition de
+toute la civilisation soi-disant chrétienne. C’est bien la fin d’un
+monde et le commencement d’un autre.
+
+Les phénomènes dissolvants, qui ont placé les peuples chrétiens dans la
+situation où ils se trouvent actuellement, se sont manifestés depuis
+longtemps, depuis que la religion chrétienne a été reconnue comme
+religion d’État.
+
+Voici un système social qui se maintient par la violence, existe plutôt
+par la soumission complète à ses lois qu’aux lois de la religion, ne
+peut subsister sans la répression, la force armée et les guerres,
+attribue à ses gouvernants un caractère presque divin, glorifie la
+richesse et la puissance, et cependant accepte la religion chrétienne
+qui proclame l’égalité et la liberté complète de tous les hommes,
+reconnaît la loi de Dieu supérieure à toutes les autres lois, condamne
+toute violence, tout châtiment et toute guerre, prescrit l’amour des
+ennemis, glorifie non pas la puissance et la richesse, mais l’humilité
+et la pauvreté; en un mot, la société adopte en la personne de ses
+gouvernants païens la religion chrétienne, non dans son sens vrai, mais
+sous sa forme corrompue permettant le maintien d’une organisation
+païenne de la vie.
+
+Aussi, les pasteurs des peuples et leurs conseillers, qui pour la
+plupart ne comprennent pas le sens du véritable christianisme,
+s’indignent-ils très sincèrement contre les hommes qui professent et
+propagent le vrai christianisme, et, la conscience tranquille, les
+châtient et les bannissent. Le clergé défend de lire l’Évangile et se
+réserve le droit exclusif de le commenter, d’imaginer des sophismes
+complexes justifiant l’union contre nature entre l’État et le
+Christianisme, d’instituer des cérémonies solennelles qui hypnotisent la
+foule. Et c’est ainsi que la grande majorité des hommes a vécu des
+siècles durant, croyant vivre en bons chrétiens, sans même soupçonner ce
+que peut être la vraie doctrine du Christ.
+
+Toutefois, si grand que fut le prestige de l’État, si long que fut son
+triomphe, si cruelle que fut sa tyrannie contre la véritable idée
+chrétienne, la vérité révélatrice de l’âme humaine une fois connue, n’a
+pu être étouffée. Plus cette situation a duré, plus nettement est
+apparue la contradiction entre la doctrine chrétienne, toute d’humilité
+et d’amour, et la doctrine de l’État, toute d’orgueil et de violences.
+
+La plus puissante digue du monde ne saurait arrêter le cours des flots
+humains. Ces flots se frayent inévitablement leur voie, soit en passant
+sur la digue, soit en la contournant, soit en la brisant. Ce n’est
+qu’une question de temps. Il en sera de même du véritable christianisme
+étouffé depuis si longtemps par les gouvernants. Le temps est venu où il
+commence à détruire la digue qui l’arrête et à en balayer les débris.
+
+J’aperçois les signes extérieurs de cette destruction, dans la facilité
+avec laquelle les Japonais ont triomphé des Russes, et dans la violente
+agitation qui soulève toutes les classes de la société russe.
+
+
+
+
+II
+
+LA PORTÉE DE LA VICTOIRE DES JAPONAIS
+
+
+Comme il arrive toujours en cas de défaite, on cherche à expliquer
+aujourd’hui celle des Russes par les fautes qu’ils ont commises:
+mauvaise organisation militaire, abus, ignorance des chefs. Telle n’en
+est pas la véritable cause. Ce n’est pas tant l’incurie gouvernementale
+ou l’insuffisance du commandement militaire que la supériorité certaine
+des Japonais dans l’art de la guerre qui a déterminé la défaite des
+Russes. La victoire du Japon est due non pas à la faiblesse de la
+Russie, mais au fait que le peuple nippon constitue évidemment
+aujourd’hui la plus forte puissance militaire sur terre et sur mer. Je
+le crois, parce que les Japonais, grâce à leur esprit pratique et à
+l’importance qu’ils ont accordée à l’art militaire, se sont assimilé
+bien mieux que les nations chrétiennes tous les perfectionnements
+techniques qui ont procuré jusqu’ici à celles-ci l’avantage sur les
+peuples non chrétiens; parce que les Japonais sont par leur nature plus
+braves et plus indifférents devant la mort que nous ne le sommes
+aujourd’hui; parce que le patriotisme guerrier, que nos gouvernants
+s’efforcent de nous inculquer bien qu’il soit en tous points contraire à
+la doctrine du Christ, existe encore dans toute sa force primitive chez
+les insulaires asiatiques; enfin, parce que, en se soumettant
+servilement à l’autorité despotique d’un Mikado divinisé, leur énergie
+demeure plus concentrée et plus unie que celle de peuples qui ont
+franchi la phase de soumission servile. En un mot, le grand avantage des
+Nippons est de n’être pas chrétiens.
+
+Si corrompue que soit chez nous l’idée chrétienne, notre conscience en
+est malgré tout imprégnée, et les meilleurs parmi nous ne peuvent plus
+employer leur force intellectuelle à imaginer et à fabriquer les
+instruments de meurtre, ni se refuser à condamner plus ou moins le
+patriotisme belliqueux. Ils ne sauraient imiter les Japonais, qui
+s’ouvrent le ventre plutôt que de tomber dans les mains de l’ennemi, ni,
+comme jadis nous-mêmes, se faire sauter avec l’ennemi plutôt que de se
+rendre. Ils ne peuvent plus priser comme autrefois les vertus guerrières
+ni respecter la caste militaire; enfin il leur est impossible, sans
+offenser leur dignité humaine, de se soumettre servilement aux
+autorités, surtout de faire impassiblement métier d’assassins.
+
+Dans la vie courante même, lorsque l’activité humaine se trouve en
+opposition avec la doctrine évangélique, les peuples chrétiens sont
+impuissants à lutter avec les peuples non chrétiens. Le fait se produit
+notamment dans les questions d’argent. Si faussement qu’ils interprètent
+la doctrine du Christ, ses partisans ont conscience que la richesse ne
+donne pas le bonheur suprême; aussi, ne mettent-ils pas à l’acquérir la
+même âpreté que ceux qui, n’ayant pas d’idéal plus élevé, voient en elle
+la seule bénédiction divine.
+
+On peut en dire autant de la science et de l’art non chrétiens. Dans le
+domaine de la science expérimentale et positive et de l’art morbide et
+sensuel, la supériorité appartient et appartiendra sans conteste aux
+peuples et aux individus les moins chrétiens.
+
+Ce phénomène, que nous voyons se manifester en pleine paix dans toutes
+les branches de l’activité sociale, doit à plus forte raison se produire
+dans les choses de la guerre, rigoureusement interdite par la doctrine
+évangélique. C’est pourquoi l’inévitable supériorité des peuples non
+chrétiens s’est révélée avec une si grande évidence dans les victoires
+éclatantes des Japonais sur les Russes, malgré l’équivalence de leurs
+armements et de leur science militaire.
+
+C’est par là surtout que la victoire des Japonais est pour nous d’un
+grand enseignement. Elle a montré en effet d’une façon absolue, non
+seulement à la Russie vaincue mais au monde entier, combien était
+insuffisante la culture extérieure dont étaient si fières les nations
+chrétiennes, culture qui leur semblait être le résultat merveilleux de
+nombreux siècles d’efforts et que pourtant le Japon a pu s’assimiler en
+quelques dizaines d’années, bien qu’il ne soit nullement doué de
+qualités morales exceptionnelles; car, lorsqu’il l’a cru nécessaire, il
+a tout appris, depuis la découverte des bactéries jusqu’à celle des
+explosifs, et il a si bien su mettre en pratique cette science, que dans
+l’art de la guerre il est devenu bientôt supérieur à ses maîtres.
+
+Sous prétexte de se défendre, les peuples chrétiens ont rivalisé durant
+des siècles dans l’invention d’engins de destruction, qu’ils ont
+employés aussi bien à lutter entre eux qu’à combattre les peuples non
+civilisés de l’Afrique et de l’Asie pour en tirer profit.
+
+Mais voici que parmi ceux-ci apparaît un peuple guerrier, plein
+d’habileté et doué d’une merveilleuse facilité d’assimilation, qui,
+devant le danger, menaçant lui et ses voisins, a su s’approprier avec
+une aisance et une rapidité extraordinaires tout ce qui faisait la
+supériorité incontestable des Européens. Il comprit très vite que, au
+moment où l’on va vous frapper d’une lourde massue, il faut en saisir
+une semblable, une plus lourde au besoin, afin de rendre coups pour
+coups.
+
+Profitant de plus de l’avantage que lui donnaient son despotisme
+religieux et son fanatisme patriotique, il est devenu, au point de vue
+guerrier, plus redoutable que la plus grande des puissances militaires.
+
+Sa victoire a montré aux peuples guerriers que la force des armes n’est
+plus entre leurs mains, mais qu’elle est, ou doit passer bientôt, entre
+les mains de ceux qui ne sont pas chrétiens. En effet, imitant l’exemple
+du Japon, tous les peuples de l’Asie et de l’Afrique peuvent devenir
+capables de s’assimiler cette science militaire dont sont si fières les
+nations chrétiennes, et alors il leur sera facile non seulement de se
+libérer de leur oppression, mais encore de les anéantir toutes.
+
+En raison de l’issue de la guerre russo-japonaise, les gouvernements
+européens vont être obligés d’accroître les armements qui déjà écrasent
+leurs peuples, et, même en doublant leurs effectifs, ils devront prévoir
+malgré tout qu’avec le temps les peuples païens si longtemps opprimés,
+apprenant l’art de la guerre aussi bien que les Japonais, en arriveront
+à rejeter leur joug et à se venger.
+
+Ainsi, ce n’est plus le pur raisonnement, mais l’amère expérience de la
+victoire japonaise qui rend évidente pour tous les peuples cette simple
+vérité: La violence ne peut conduire à rien autre qu’à l’aggravation des
+maux et des souffrances.
+
+Cette victoire a prouvé que, préoccupés de l’accroissement de nos forces
+armées, nous avons commis une œuvre non seulement mauvaise, mais encore
+contraire à l’esprit chrétien qui nous domine, une œuvre dans laquelle
+nous serons forcément surpassés et vaincus par les païens. Cette
+victoire a montré que notre activité guerrière nous était funeste,
+épuisait inutilement nos forces et surtout nous préparait des ennemis
+plus puissants.
+
+Cette guerre a démontré avec évidence que la force de nos peuples n’est
+pas dans la domination militaire et que, s’ils veulent rester chrétiens,
+ils doivent conformer leur vie à la doctrine évangélique, qui seule leur
+donnera le suprême bonheur, acquis par l’amour et la concorde, et non
+par la violence.
+
+C’est là, et non ailleurs, qu’est la véritable signification de la
+victoire des Japonais pour le monde chrétien.
+
+
+
+
+III
+
+LE SENS DU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE
+
+
+La victoire du Japon a montré à tous combien était fausse la voie suivie
+jusqu’ici par la civilisation. Aux Russes, cette guerre--cause de tant
+de souffrances insensées: sacrifice inutile d’hommes et de richesses--a
+montré, de plus, le grave danger de leur soumission à leur gouvernement.
+Afin d’assurer de louches profits à quelques personnages malfaisants, ce
+gouvernement a jeté le pays dans une guerre imbécile qui, dans aucun
+cas, ne pouvait être avantageuse pour le peuple. Des centaines, des
+milliers de vies ont été sacrifiées, les produits du labeur colossal de
+tout un peuple perdus, enfin, la gloire elle-même de la Russie, pour
+ceux qui en étaient fiers, anéantie; mais le pis est que les fauteurs de
+tous ces crimes, loin de les reconnaître, en rejettent sur d’autres la
+responsabilité, et que, conservant leurs places, ils sont tout disposés
+à jeter le pays dans de plus grands malheurs encore.
+
+La révolution commence tout naturellement lorsque la société vient à
+abandonner une certaine conception de la vie sur laquelle continue à
+reposer l’édifice social existant, autrement dit, lorsque la
+contradiction entre la vie telle qu’elle est et celle qui doit ou peut
+être devient si nette pour la majorité des hommes, que ceux-ci sentent
+déjà l’impossibilité de continuer à vivre dans les anciennes conditions;
+et cette révolution éclate d’abord chez la nation qui possède le plus
+grand nombre d’individus conscients de cette contradiction. Quant aux
+moyens employés par la révolution, ils dépendent du but qu’elle
+poursuit.
+
+En 1793 la contradiction entre l’idée d’égalité des hommes et le pouvoir
+despotique des rois, du clergé, des nobles, des fonctionnaires, était
+sentie non pas seulement par les peuples qui en souffraient, mais aussi
+par les meilleurs parmi les hommes des classes dirigeantes du monde
+chrétien tout entier. Mais nulle part plus qu’en France ces classes ne
+ressentaient l’injustice de l’inégalité, nulle part la conscience
+populaire n’était moins asservie. C’est pourquoi la Révolution de 1793 a
+débuté précisément en France. Quant au moyen le plus immédiat de
+conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement à prendre par la
+force le pouvoir que détenaient les maîtres du jour; c’est pourquoi les
+révolutionnaires de l’époque ont eu recours à la violence pour arriver à
+leurs fins.
+
+Actuellement, en 1905, où les gouvernants enlèvent arbitrairement aux
+hommes le produit de leur travail pour s’armer à outrance, où à chaque
+instant ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger, la
+contradiction entre une vie libre possible et légitime et la soumission
+stupide et funeste aux oppresseurs, est ressentie non seulement par les
+peuples qui en souffrent, mais aussi par les plus généreux parmi ceux
+qui les gouvernent. Nulle part cette contradiction n’est aussi nette que
+chez le peuple russe.
+
+Il la ressent autant en raison de la guerre stupide et honteuse où il
+fut jeté par le gouvernement que par suite du régime agraire qu’il a
+conservé jusqu’ici; il la ressent surtout à cause de la conscience
+chrétienne particulièrement vivace chez lui.
+
+J’estime donc que la révolution de 1905, ayant pour but d’affranchir les
+hommes de l’oppression brutale, doit commencer et commence précisément
+en Russie. Quant aux moyens d’y parvenir, ils doivent être évidemment
+tout autres que la violence à laquelle les hommes avaient eu jusqu’ici
+recours pour arriver à l’égalité.
+
+Les hommes de la grande Révolution pouvaient encore se méprendre en
+croyant à la possibilité de réaliser l’égalité par la violence,
+quoiqu’il fût de toute évidence que la force brutale était par elle-même
+la manifestation la plus vive de l’inégalité. A plus forte raison ne
+peut-on aujourd’hui recourir à la violence pour conquérir cette liberté,
+qui est le principal but de la révolution actuelle.
+
+Or, que voyons-nous? Les révolutionnaires de nos jours répètent en
+Russie tout ce que faisaient leurs devanciers dans les pays européens:
+manifestations solennelles, cortèges funèbres, destruction des prisons,
+brillants discours («Allez dire à votre maître...»), assemblées
+constituantes, etc... Et ils croient qu’en renversant le gouvernement
+existant et en le remplaçant par une monarchie constitutionnelle, ou
+même par une république socialiste, ils atteindront le but que la
+révolution s’est imposé.
+
+Mais l’histoire ne se répète pas. La révolution par la violence a fait
+son temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux hommes elle l’a déjà donné,
+et en même temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable de donner. La
+révolution qui commence en Russie,--nous ne sommes pas en 1793, mais en
+1905,--où l’on compte cent millions de paysans doués d’une psychologie
+et d’une organisation sociale particulières, cette révolution ne saurait
+en aucune façon avoir le même but et se faire par les mêmes moyens que
+les révolutions qui eurent lieu il y a soixante, quatre-vingt ou cent
+ans, chez des peuples latins ou germains dont la mentalité est tout
+autre.
+
+La population rurale de la Russie, qui comprend le vrai peuple, n’a que
+faire de la Douma, de toutes ces libertés--dont l’énumération seule est
+une preuve de l’absence de la vraie liberté,--ainsi que de la
+substitution d’un gouvernement violent à un autre aussi violent; il a
+besoin de s’affranchir de tout le système de violence.
+
+La portée de la révolution qui commence en Russie et qui s’annonce dans
+le reste du monde, n’est donc point dans les réformes énumérées par les
+programmes habituels: impôts sur le revenu ou autres, séparation de
+l’Église et de l’État, monopoles nationaux, système électoral,
+participation du peuple au pouvoir, institution de la République la plus
+démocratique, etc., mais dans la conquête de la vraie liberté.
+
+Or, cette liberté vraie peut être réalisée seulement par le refus de se
+soumettre à toute autorité, quelle qu’elle soit, et cela sans recourir
+aux barricades, assassinats et institutions nouvelles obtenues par la
+violence et reposant sur elle.
+
+
+
+
+IV
+
+LA CAUSE PRINCIPALE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
+
+
+La cause principale de la prochaine révolution comme de toutes celles
+passées ou futures a un caractère religieux.
+
+Le mot religion est pris d’ordinaire soit dans le sens d’une définition
+mystique du monde invisible, soit pour désigner certains rites d’un
+culte qui console et encourage les hommes dans la vie, soit comme une
+explication de l’origine de l’univers, soit comme la réglementation
+morale de la vie sanctionnée par la prescription divine.
+
+Ce n’est pas ainsi que je comprends la religion: elle est pour moi avant
+tout la révélation de la loi supérieure, commune à tous les hommes, leur
+assurant dans un temps donné le suprême bonheur.
+
+Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne, fut proclamée et exprimée
+chez divers peuples une loi religieuse, supérieure et commune à toute
+l’humanité, qui peut être formulée ainsi:
+
+L’homme ne doit pas vivre pour son bonheur individuel, mais pour le
+bonheur de tous, c’est-à-dire, rendre service à son prochain (Bouddha,
+Isaïe, Confucius, Lao-Tseu, stoïciens). La loi ayant été proclamée, il
+était impossible aux hommes qui la connaissaient de ne pas se rendre
+compte de sa justesse et de sa bienfaisance; mais l’ordre social fondé
+sur la violence a pénétré si à fond dans les mœurs et les institutions
+que, tout en reconnaissant les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les
+hommes continuaient à vivre sous l’empire de lois répressives qu’ils
+justifiaient par la nécessité de châtier les méchants. Il leur semblait
+que sans menaces ni châtiments du mal par le mal, la vie sociale était
+impossible. Les uns assumaient le devoir de maintenir l’ordre public et
+de corriger les criminels en faisant appliquer les lois répressives; ils
+commandaient, les autres obéissaient. Mais les maîtres se dépravaient
+par l’omnipotence dont ils jouissaient, et une fois dépravés, au lieu de
+corriger les mœurs, ils les contaminaient de leur propre souillure; les
+administrés à leur tour se dépravaient par leur participation à ces
+violences, par leur esprit d’imitation et par leur soumission servile.
+
+Il y a dix-neuf cents ans apparut le Christianisme. Avec une nouvelle
+force, il vint confirmer la puissance de cette loi d’amour et de
+solidarité, et nous apprendre en plus pourquoi elle n’était pas
+observée.
+
+Il a montré avec une netteté extraordinaire que la cause de cette
+inobservance était la fausse notion que l’on se faisait de la légitimité
+et de la nécessité de la violence comme moyen de coercition. Après avoir
+démontré sur toutes ses faces l’illégalité et la nocivité du châtiment
+social, il a prouvé que la principale cause des malheurs de l’humanité
+résidait dans les violences auxquelles se livrent les hommes les uns sur
+les autres sous prétexte de vindicte publique; enfin, il a montré que
+l’unique moyen de faire disparaître la violence était de la subir avec
+passivité.
+
+«Tu as entendu dire aux anciens: Œil pour œil, dent pour dent. Moi, je
+te dis: Ne résiste pas au méchant; s’il te frappe sur la joue droite,
+tends-lui la joue gauche; s’il veut plaider contre toi et te prendre tes
+vêtements, donne-lui jusqu’à ta chemise. Donne à celui qui te tend la
+main et ne te détourne pas de celui qui sollicite ton aide pécuniaire.»
+
+Cette doctrine veut dire que lorsque celui qui a mission de juger des
+cas de violences en commet lui-même, il n’y aura plus pour elles aucune
+limite.
+
+Aussi, pour qu’elles disparaissent, il faut que nul, sous quelque
+prétexte que ce soit, n’emploie la force brutale, et surtout sous le
+prétexte le plus fréquent, celui de punir.
+
+Cette doctrine atteste cette vérité simple et naturelle: on ne saurait
+supprimer le mal par le mal, et l’unique moyen de diminuer
+l’intervention de la violence est de ne pas s’en servir.
+
+La doctrine chrétienne l’a nettement formulé et établi. Malheureusement,
+on se figurait à tort que châtier était une condition indispensable à la
+vie sociale, et cette croyance était tellement enracinée, le nombre des
+hommes qui ignoraient cet enseignement ou ne le connaissaient que sous
+sa forme corrompue était si grand, que tous ceux qui avaient accepté la
+loi du Christ continuaient à vivre d’après celle de la violence. Les
+pasteurs des chrétiens croyaient que l’on pouvait accepter la doctrine
+de la solidarité sans la loi de la non-résistance au mal, qui est
+pourtant la clef de voûte de tout l’enseignement sur la conduite des
+hommes. Car, admettre la loi de l’aide mutuelle en méconnaissant le
+précepte de la non-résistance, c’était construire la voûte sans la
+sceller dans sa partie centrale.
+
+Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils pouvaient organiser leur vie mieux
+que celle des païens sans accepter le précepte de la non-résistance,
+continuaient à faire non seulement ce que faisaient ceux-ci, mais pis
+encore, et s’éloignaient ainsi de plus en plus de la vie chrétienne. Le
+sens de leur doctrine s’obscurcissait, et ils sont arrivés enfin à leur
+triste situation actuelle: division des peuples chrétiens en camps
+ennemis, dépensant toutes leurs forces à s’armer et prêts à chaque
+instant à s’entre-déchirer. Plus encore: ils ont provoqué la haine des
+peuples non chrétiens qui se lèvent déjà contre eux. Enfin, et
+par-dessus tout, ils sont arrivés à la négation complète non seulement
+du christianisme, mais de toute loi ayant un caractère élevé.
+
+La cause première de la prochaine révolution est donc surtout
+religieuse. Elle vient de la déformation de la loi suprême de
+solidarité, par suite de la méconnaissance du précepte de la
+non-résistance spécifiée par le christianisme, dont l’intention expresse
+est de rendre cette loi pratiquement réalisable.
+
+
+
+
+V
+
+LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE
+
+
+La doctrine chrétienne n’a pas seulement montré que la vengeance n’est
+ni utile ni sensée, parce qu’elle ne fait qu’accroître le mal; elle a
+indiqué de plus la non-résistance au mal par la violence, comme unique
+moyen d’atteindre la véritable liberté si naturelle à l’homme. Elle a
+montré que, du moment où l’homme entrait en lutte contre la violence, il
+s’aliénait lui-même sa liberté; en effet, en admettant l’emploi par lui
+de la force brutale, il admettait par ce fait même la légitimité de son
+emploi contre lui-même; aussi, pouvait-il être soumis par ceux contre
+lesquels il luttait. Lors même qu’il fût vainqueur, il n’en était pas
+moins toujours menacé d’être vaincu à son tour par un plus fort que lui.
+
+Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement de la loi supérieure
+commune à toute l’humanité et qui ne saurait être mise en échec, peut
+seul être réellement libre. Et l’unique moyen de restreindre dans le
+monde l’emploi de la violence, est de réaliser la liberté complète en ne
+résistant pas à n’importe quels actes de tyrannie.
+
+La doctrine chrétienne a donc proclamé la loi de la pleine liberté
+humaine, mais à la condition absolue de se soumettre à cette loi dans
+toute sa signification.
+
+«Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent
+faire mourir l’âme, mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme
+et le corps dans la géhenne.» (Mathieu, X, 28.)
+
+Ceux qui avaient accepté cette doctrine dans sa signification vraie et
+s’étaient soumis à la loi suprême étaient libres de toute autre
+soumission. Ils avaient souffert avec résignation les violences des
+hommes, mais ne leur obéissaient pas dans les actes contraires à la loi
+suprême. Ainsi avaient agi les premiers chrétiens alors qu’ils étaient
+peu nombreux parmi les peuples païens. Ils refusaient d’obéir aux
+gouvernements dans les actes contraires à la loi suprême qu’ils
+appelaient la loi de Dieu; ils furent persécutés, châtiés pour cette
+résistance, mais ils n’en continuaient pas moins à ne pas se soumettre
+et restaient libres.
+
+Mais dès l’instant où des peuples entiers, qui vivaient sous un régime
+maintenu par la violence, s’étaient reconnus chrétiens simplement parce
+qu’ils avaient reçu le baptême, leur attitude envers les autorités
+changea complètement.
+
+Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent à leurs administrés que le
+meurtre et les autres violences pouvaient être commis lorsqu’ils
+servaient à la juste vindicte et à la défense des faibles et des
+opprimés. Puis, en les obligeant à prêter serment aux autorités,
+c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils accompliraient tout ce qu’il
+leur sera ordonné, les gouvernements amenèrent leurs sujets se
+considérant comme chrétiens, à ne plus croire défendu l’emploi de la
+violence, et, naturellement, à admettre aussi celle dont ils étaient
+victimes.
+
+Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres, comme l’a voulu le Christ,
+au lieu de souffrir toute violence, comme cela avait eu lieu au début,
+afin d’être, en revanche, soumis à la seule volonté de Dieu, ils
+comprirent leur devoir dans un sens diamétralement opposé: ils
+considérèrent comme honteux d’être en butte aux violences sans essayer
+de lutter contre elles, et comme leur devoir le plus sacré d’obéir aux
+gouvernants. C’est ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés dans ces
+traditions, ils n’eurent plus aucune honte de leur esclavage; au
+contraire, ils furent fiers de la puissance de leurs gouvernements, à
+l’exemple des esclaves toujours fiers de la grandeur de leurs maîtres.
+
+En ces derniers temps, cette déformation du Christianisme a donné lieu à
+une nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé nos peuples dans leur
+servilité. A l’aide d’un système complexe d’élections parlementaires, il
+leur fut suggéré qu’en élisant leurs représentants directement, ils
+participaient au gouvernement, et qu’en lui obéissant, ils obéissaient à
+leur propre volonté, et étaient libres. Cependant cette supercherie
+devait être évidente tant en théorie qu’en pratique, car même sous le
+régime le plus démocratique et sous le règne du suffrage universel, le
+peuple ne peut exprimer sa volonté. Il ne le peut: 1º parce qu’une
+pareille volonté collective d’une nation de plusieurs millions
+d’habitants n’existe pas et ne peut exister; 2º parce que, lors même où
+elle existerait, la majorité des voix ne serait point son expression.
+Sans insister sur ce fait que les élus légifèrent et administrent, non
+pas pour le bien général, mais pour se maintenir au pouvoir; sans
+appuyer également sur le fait de la dépravation du peuple due à la
+pression et à la corruption électorale, ce mensonge est particulièrement
+nuisible en raison de l’esclavage présomptueux dans lequel tombent ceux
+qui s’y soumettent. En s’imaginant qu’ils obéissent à leur propre
+volonté tout en obéissant à celle du gouvernement, ils n’osent plus
+transgresser les règlements établis par l’autorité, lors même qu’ils
+seraient contraires à leur goût, intérêts, désirs, et surtout à la loi
+supérieure de leur conscience. Or, les actes et les prescriptions du
+gouvernement de ce peuple soi-disant libre, soumis aux hasards des
+luttes de partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité, dépendent aussi
+peu de la volonté populaire que les actes et les prescriptions du
+gouvernement le plus despotique.
+
+Ces hommes libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la
+liberté, lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux parmi leurs geôliers qui
+sont chargés de la police intérieure de la prison.
+
+Un membre d’un État le plus despotique peut être entièrement libre, bien
+qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences de la part du
+gouvernement qu’il n’avait pas établi. Par contre, un membre d’un État
+constitutionnel est toujours esclave, car en s’imaginant participer au
+pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes les violences commises sur
+lui, se soumet à toute prescription de l’autorité, au point qu’il perd
+toute notion de ce qu’est la véritable liberté. Croyant se libérer, il
+devient de plus en plus l’esclave de son gouvernement.
+
+Rien ne montre plus clairement l’asservissement progressif des peuples
+comme l’extension et le succès des théories collectivistes, qui ne
+tendent à rien moins qu’à l’annihilation complète de l’individu.
+
+Bien que les Russes soient sous ce rapport dans des conditions plus
+favorables, puisque jusqu’à aujourd’hui ils n’ont pas participé au
+pouvoir et que, par suite, il ne les a pas encore corrompus, eux aussi
+ont été soumis au mensonge de la glorification du pouvoir, du prestige
+et de la grandeur de la patrie, de la fidélité au serment, et ils
+considèrent également comme un devoir d’obéir aveuglément à leur
+gouvernement.
+
+Mais voici que des hommes peu sensés de la société russe essayent
+d’amener leur peuple au même état d’esclavage constitutionnel que les
+autres peuples européens.
+
+En somme, l’inadmission du précepte de la non-résistance a eu pour
+conséquence non seulement l’armement à outrance et la guerre, mais
+encore l’aliénation graduelle de la liberté de ceux qui professent la
+loi mutilée du Christ.
+
+
+
+
+VI
+
+PREMIÈRE CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
+
+
+La déformation de la doctrine du Christ et l’oubli du précepte de la
+non-résistance ont amené les peuples à se vouer une haine mutuelle,
+cause de tous leurs maux, de leur esclavage en particulier.
+
+Cet esclavage finit par peser aux chrétiens; et c’est là la cause
+fondamentale de la révolution qui se produit.
+
+Quant aux causes plus immédiates qui ont fait éclater la révolution
+précisément à ce moment, ce sont d’abord la folie du militarisme qui
+envahit tous les peuples chrétiens, et qui s’est révélée avec une grande
+intensité pendant la guerre russo-japonaise; puis, l’accroissement de la
+misère et du mécontentement de la masse ouvrière, et cela parce que l’on
+a spolié le peuple de son droit naturel à jouir de la terre.
+
+Ces deux causes sont communes à tous les peuples; mais, par suite de
+conditions historiques particulières, elles agissent plus vivement dans
+le peuple russe et précisément de nos jours.
+
+Le peuple russe s’est rendu compte de sa situation précaire, non
+seulement à la suite de la guerre stupide et monstrueuse où son
+gouvernement l’a entraîné, mais encore parce qu’il a toujours observé
+vis-à-vis du pouvoir une attitude tout autre que celle des autres
+peuples européens. Il n’est jamais entré en lutte contre le pouvoir, il
+n’y a surtout jamais participé, et par conséquent n’a pu en être
+souillé. Il l’a considéré comme un mal qu’il faut éviter, et non comme
+un bien, ainsi que l’envisagent la plupart des peuples européens et,
+malheureusement, quelques Russes corrompus. Aussi, la majorité des
+Russes a-t-elle toujours préféré supporter les actes de violence plutôt
+que d’avoir la responsabilité morale de sa participation aux violences.
+Elle s’est donc toujours soumise et continue à se soumettre aux
+autorités, non parce qu’elle est impuissante à les renverser, mais parce
+qu’elle préfère la soumission à la lutte et à la participation à la
+violence que voudraient lui imposer les révolutionnaires. De là
+l’institution et le maintien en Russie d’un gouvernement d’oppression du
+faible par le fort, autrement dit, du résigné par le combatif.
+
+La légende relative à l’appel fait aux Variagues par les Russes pour
+venir les gouverner, composée évidemment déjà après la conquête des
+Slaves par les Variagues, montre parfaitement quelle était l’attitude
+des Russes envers le pouvoir, même avant le christianisme: «Nous ne
+voulons pas prendre part nous-mêmes au péché de gouverner. Si vous ne le
+considérez pas comme un péché, venez et gouvernez». Cette psychologie
+des Russes explique leur docilité à l’égard des autocrates les plus
+cruels, voire les plus fous, depuis Ivan le Terrible jusqu’à Nicolas II.
+
+C’est ainsi que le peuple russe envisageait le pouvoir dans l’ancien
+temps, et c’est ainsi que pour la plupart il l’envisage encore
+aujourd’hui. Certes, les mêmes suggestions trompeuses, grâce auxquelles
+dans les autres pays on a amené les chrétiens à subir les actes
+antichrétiens de l’autorité, ont été exercées également sur le peuple
+russe; mais seules les couches supérieures et dépravées de la société en
+furent atteintes, alors que la majorité de la nation conserva de
+l’autorité son ancienne idée: il est préférable de souffrir l’oppression
+que d’opprimer ses semblables.
+
+La raison de cette attitude réside, à mon sens, dans le fait que le
+véritable christianisme, en tant que doctrine de fraternité, d’égalité,
+de douceur et d’amour, doctrine qui distingue nettement entre la
+_soumission forcée_ et l’_obéissance volontaire_ à la violence, s’est
+mieux conservée dans le peuple russe que dans tous les autres. Le vrai
+chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de ne pas se
+soumettre à toute violence sans lutte; mais il ne saurait y obéir,
+c’est-à-dire en reconnaître la légitimité. Malgré tous les efforts des
+gouvernements en général et du gouvernement russe en particulier, pour
+substituer à cette attitude vraiment chrétienne envers l’autorité, la
+doctrine de la religion officielle, l’esprit chrétien, qui distingue
+entre la _soumission_ et l’_obéissance_ au pouvoir, continue à se faire
+sentir dans la majeure partie de la masse populaire russe.
+
+Cette contradiction entre la pression gouvernementale et le
+christianisme était particulièrement comprise par ceux qui
+n’appartenaient pas à la doctrine faussée de l’orthodoxie, par ceux
+qu’on appelait les sectateurs. Ces derniers n’ont jamais reconnu la
+légitimité du pouvoir tsariste. Si, par crainte, ils se soumettaient en
+majeure partie aux exigences du gouvernement selon eux illégitime,
+d’autres, moins nombreux, esquivaient ces exigences ou les fuyaient.
+Lorsque fut institué le service obligatoire pour tous, l’État semblant
+jeter un défi aux vrais chrétiens en leur demandant d’être prêts à tuer,
+un grand nombre de Russes orthodoxes commencèrent à se rendre compte du
+désaccord qui existait entre la doctrine chrétienne et le pouvoir. Quant
+aux chrétiens de toutes les autres confessions, il y en eut qui
+refusèrent tout simplement de servir; et bien que ces refus n’aient pas
+été très nombreux (à peine un conscrit sur mille), leur portée fut très
+grande en raison des châtiments cruels dont ils furent l’objet et qui
+dessillaient les yeux non seulement aux sectateurs, mais à la généralité
+des Russes. Tous s’aperçurent que cet impôt du sang, réclamé par le
+gouvernement, était antichrétien, et la plupart s’en rendirent compte
+qui jusqu’alors n’avaient pas songé à cette contradiction entre la loi
+de Dieu et les lois des hommes. Dès lors, le travail latent de
+libération de la conscience chez la majeure partie du peuple russe
+commençait à se faire.
+
+Le peuple se trouvait dans cet état d’esprit quand éclata la guerre
+japonaise, si cruelle et si peu justifiée. Grâce à l’extension de
+l’instruction, au mécontentement général, et surtout à la nécessité de
+faire transporter pour la première fois des centaines de mille de
+réservistes de tous les coins de la Russie,--pères de famille arrachés à
+leur gagne-pain,--pour participer à une œuvre follement sanguinaire,
+cette guerre détermina le choc qui fit apparaître le travail intérieur
+et invisible sous la forme palpable de la conscience très nette de
+l’ignominie gouvernementale.
+
+Cet état d’âme se révèle aujourd’hui sous des formes aussi variées que
+significatives: refus des réservistes de rejoindre leur corps,
+désertions, refus de tirer sur leurs frères, grévistes ou révoltés;
+enfin et principalement, refus croissant de la conscription.
+
+Telles sont les diverses formes que prend l’insoumission au
+gouvernement, celle qui est consciente de son illégitimité. Quant à
+l’insoumission inconsciente, elle se manifeste aujourd’hui par les actes
+des révolutionnaires et de leurs ennemis: mutinerie des marins dans la
+mer Noire et à Cronstadt; rébellion des militaires à Kiev et dans
+d’autres villes; _pogromes_ agraires et antisémites; émeutes des
+paysans, etc.
+
+Le prestige du pouvoir ayant disparu, une grave question se pose devant
+les Russes de notre époque: doit-on, malgré la loi divine, autrement dit
+malgré la conscience, se soumettre au gouvernement qui exige des actes
+contraires à la foi chrétienne?
+
+L’effet de la naissance de cette question chez le peuple russe est l’une
+des causes de la grande révolution universelle qui se prépare, qui
+peut-être commence déjà.
+
+
+
+
+VII
+
+DEUXIÈME CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
+
+
+La deuxième cause extérieure de la révolution est l’impossibilité où se
+trouve la population agricole de jouir de son droit naturel et légitime
+de travailler la terre; elle est d’ailleurs la cause de l’accroissement
+des maux dans la masse populaire et de l’irritation de celle-ci contre
+les classes qui l’exploitent. Cette cause se manifeste particulièrement
+en Russie, car là seulement la majeure partie de la population vit des
+travaux des champs; de même c’est aujourd’hui seulement que les Russes,
+en raison de l’accroissement de la population et de l’insuffisance des
+terres, se voient forcés ou d’abandonner la vie rurale qu’ils ont menée
+jusqu’ici et qui seule rend possible la réalisation d’une société
+chrétienne, ou de cesser d’obéir au gouvernement qui assure aux
+propriétaires fonciers la possession de la terre arrachée aux
+travailleurs.
+
+On croit généralement que l’esclavage le plus cruel est la dépendance de
+la personne, quand un homme peut faire d’un autre ce qu’il veut:
+molester, mutiler, tuer; tandis que la privation du droit à la terre est
+simplement considérée comme un fait économique peu grave.
+
+Cette idée est complètement fausse.
+
+Le traitement qu’avait fait subir Joseph aux Égyptiens, les conquérants
+aux peuples conquis, les hommes d’aujourd’hui les font subir également à
+leurs semblables en les privant de la jouissance de la terre.
+
+Et c’est là précisément le plus cruel des esclavages.
+
+En effet, l’esclave d’un maître est l’esclave d’un seul; mais l’homme
+privé du droit à la terre est l’esclave de tout le monde.
+
+Là n’est pas encore le mal le plus grand dont souffre l’esclave rural.
+Si cruel que puisse être un maître envers son esclave, il ne le force
+pas, par intérêt, à travailler sans trêve; il ne le fait pas mourir de
+faim, car il ne tient pas à le perdre. Par contre, l’esclave privé de
+terres doit toujours s’exténuer au travail, souffrir la plus dure
+misère, ne pas manger à sa faim; sa vie n’est pas assurée; il dépend à
+chaque instant de l’arbitraire des méchants et des cupides. Mais ce
+n’est pas encore ce qui le fait le plus souffrir; le pire est son
+impossibilité de vivre une vie morale. Ne vivant pas du travail de la
+terre, ne luttant pas contre la nature, il doit inévitablement lutter
+contre les hommes, prendre par la force et par la ruse ce que d’autres
+ont acquis par le travail agricole de leurs semblables.
+
+Ceux mêmes qui reconnaissent que la dépossession de la terre est un
+esclavage, se trompent en croyant que ce n’est qu’un vestige des anciens
+temps; il est la base même sur laquelle repose tout esclavage
+incomparablement plus douloureux que la dépendance personnelle. De fait,
+celle-ci n’est qu’une des conséquences de l’abus de l’esclavage rural.
+Aussi, l’affranchissement de la dépendance personnelle sans
+l’affranchissement de la dépendance terrienne fait simplement cesser
+l’un des abus, et, dans la plupart des cas, est un mensonge qui cache
+momentanément aux esclaves leur situation, comme cela eut lieu notamment
+en Russie lors de l’affranchissement des serfs insuffisamment pourvus de
+terres.
+
+Les paysans s’en étaient bien rendu compte au temps du servage
+puisqu’ils disaient: «Nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre». Et
+depuis l’affranchissement de leurs personnes, ils ne cessent de réclamer
+l’affranchissement de la terre. En les affranchissant on a satisfait les
+serfs pour un certain temps avec un peu de terre; mais avec
+l’accroissement de la population, la question agraire s’est posée à
+nouveau dans toute sa force.
+
+Pendant que les paysans étaient serfs, ils jouissaient d’une étendue de
+terres suffisante pour assurer leur existence; lorsque la population
+augmentait, le gouvernement et les seigneurs prenaient des mesures pour
+leur donner de nouvelles terres, et les travailleurs ne s’apercevaient
+pas de l’injustice de l’accaparement du sol. Mais dès qu’ils furent
+affranchis, le gouvernement et les seigneurs n’eurent plus à se soucier
+de leur situation économique. La quantité de terres qu’ils pouvaient
+posséder fut une fois pour toutes établie sans espoir d’agrandissement.
+C’est alors qu’en devenant plus dense, la population trouva de moins en
+moins la possibilité de vivre. Elle attendit que le gouvernement
+rapporte les lois qui l’avaient spoliée de la terre. Elle attendit ainsi
+dix ans, vingt ans, quarante ans; les terres étaient accaparées de plus
+en plus par les propriétaires fonciers, alors que les travailleurs des
+champs ne pouvaient que choisir entre ces deux alternatives: mourir de
+faim et ne pas avoir d’enfants, ou abandonner complètement la vie des
+champs et aller remplir les usines.
+
+Cinquante ans ont passé; la situation de la masse rurale est devenue
+telle que son antique organisation, considérée par elle comme nécessaire
+à la vie chrétienne, commence à se désagréger. Quant au gouvernement,
+non seulement il distribue la terre à ses serviteurs au lieu de la
+donner au peuple, mais il lui dit d’abandonner tout espoir de la
+posséder jamais, et organise suivant le modèle européen une vie
+industrielle que le peuple russe considère comme pernicieuse et
+immorale.
+
+Donc la dépossession du droit légitime sur la terre est la principale
+cause de la malheureuse situation des Russes. C’est également la cause
+principale du mécontentement et des maux dont souffrent les masses
+ouvrières de l’Europe et de l’Amérique. La différence entre celles-ci et
+ceux-là se trouve dans le fait que la monopolisation de la terre chez
+les peuples européens s’est effectuée depuis si longtemps, d’autres
+faits historiques ont tellement obscurci cette injustice primitive,
+qu’ils ne voient plus la véritable cause de leur situation précaire. Ils
+la cherchent tantôt dans l’absence de débouchés, tantôt dans une
+mauvaise répartition de l’impôt, dans tout, sauf dans la spoliation des
+terres.
+
+Les Russes aperçoivent plus nettement cette iniquité première parce
+qu’elle n’est pas encore totalement accomplie chez eux. Vivant pour la
+plupart de la terre, ils voient clair et résistent.
+
+La dépossession de leur droit à la terre, les armements stupides et
+funestes, enfin la guerre, telles sont, à mon avis, les raisons qui
+poussent tout le monde chrétien à la révolution. Et cette révolution
+commence précisément en Russie, parce que nulle part ailleurs ne s’est
+maintenue aussi vive et aussi nette la conception chrétienne; et nulle
+part la population ne forme proportionnellement une masse aussi grande
+de cultivateurs.
+
+
+
+
+VIII
+
+QU’ARRIVERA-T-IL AUX HOMMES QUI REFUSERONT D’OBÉIR?
+
+
+Grâce à ses tendances morales et à l’évolution propre de sa vie sociale,
+le peuple russe a été amené, avant les autres peuples chrétiens, à la
+conscience de sa malheureuse situation résultant de sa soumission
+volontaire à la tyrannie des autorités. C’est cette conscience et le
+désir de se libérer de cette tyrannie, qui, à mon sens, font éclater la
+révolution, qui est imminente non seulement en Russie, mais chez toutes
+les nations du monde chrétien.
+
+Les hommes qui vivent dans un État où la contrainte est la loi immuable
+croient que son abolition doit inévitablement conduire aux pires
+catastrophes.
+
+On affirme que la somme de sûreté et de bien-être dont nous jouissons
+est due au bon ordre assuré par l’autorité; en réalité, cette assertion
+est purement gratuite. En effet, nous savons quelles sont nos
+souffrances et nos joies, si toutefois on peut admettre l’existence de
+celles-ci dans l’organisation sociale présente; mais nous ignorons
+quelle serait notre vie si l’État était supprimé. A en juger par
+l’existence de petites communautés, qui, accidentellement, ont vécu et
+vivent en marge des grands États, et qui jouissent de tous les bienfaits
+d’une organisation sociale, tout en étant libérées de la contrainte
+étatiste, on est bien obligé d’admettre que leurs membres ne souffrent
+pas le centième des maux que supportent les sujets des grands États.
+
+N’oublions pas que ce sont principalement les classes dirigeantes qui
+bénéficient du régime actuel, et qui affirment l’impossibilité de s’en
+passer. Mais, interrogez donc ceux qui supportent le poids de ce régime,
+les ouvriers des champs, les cent millions de paysans russes, et vous
+apprendrez que, loin d’y trouver leur sécurité, ils le considèrent comme
+complètement inutile pour eux.
+
+Maintes fois, dans nombre de mes écrits, j’ai essayé de démontrer que
+les hommes avaient tort de craindre de voir les mauvais opprimer les
+bons, si l’autorité était abolie; j’ai démontré qu’on n’avait pas à
+prévoir ce danger dans l’avenir, mais à le redouter dans le présent,
+puisque partout la puissance est aux mains des pires. Au reste, il n’en
+saurait être autrement, car seuls les plus mauvais peuvent employer
+toutes les ruses, fourberies et cruautés qui sont nécessaires pour
+exercer le pouvoir.
+
+Bien des fois j’ai cherché à montrer que les principaux maux dont nous
+souffrons: richesses de quelques privilégiés et misères de tous les
+autres, accaparement de la terre par ceux qui ne la travaillent pas,
+armements et guerres continuels, dissolution des mœurs, proviennent
+exclusivement de notre reconnaissance de la légitimité de la tyrannie
+gouvernementale.
+
+J’ai cherché à montrer que, avant de nous demander si notre vie sera
+meilleure ou pire en absence de toute autorité, il était nécessaire de
+rechercher la valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus de la
+moyenne, le gouvernement sera bienfaisant; s’ils sont au-dessous,
+malfaisant. Pour se convaincre qu’ils sont généralement au-dessous de la
+moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire. Nous y voyons défiler des Ivan
+IV le Terrible, des Henri VIII, des Marat, des Napoléon, des Metternich,
+des Talleyrand, des Araktcheïev, des Nicolas.
+
+Toute société possède des hommes ambitieux, sans conscience, violents,
+prêts à servir leurs intérêts par tous les moyens brutaux, y compris
+l’assassinat. Dans une société sans gouvernement, ils deviendraient de
+simples brigands qui seraient tenus en respect par la défense des
+assaillis et surtout par la force de l’opinion publique, moyen d’action
+le plus puissant sur les hommes. Tandis que dans une société dirigée par
+l’autorité des violents, ces mêmes brigands s’empareront du pouvoir, en
+jouiront, et non seulement ne seront pas tenus en respect par l’opinion
+publique, mais seront encouragés et glorifiés par elle, grâce à la
+courtisanerie et à la vénalité de ceux qui la forment.
+
+On dit et on répète: Il est impossible de vivre sans gouvernement,
+c’est-à-dire sans violence. On doit dire au contraire: Il est impossible
+que les hommes, êtres doués de raison, règlent leurs rapports sociaux en
+employant la violence plutôt que les moyens de conciliation.
+
+De deux choses l’une: les hommes sont ou ne sont pas pourvus de raison;
+s’ils en sont dépourvus, tout doit se résoudre par la violence, et il
+n’y a aucun motif à ce que les uns aient le droit d’employer la violence
+alors que d’autres ne l’auront pas. Si les hommes sont au contraire
+doués de raison, leurs rapports ne seront pas fondés sur la violence,
+mais sur la raison.
+
+Il semblerait que cet argument doit être péremptoire pour tous ceux qui
+se reconnaissent pour des êtres raisonnables. Les défenseurs du pouvoir
+gouvernemental ne s’occupent pas de la nature, des facultés
+intellectuelles de l’homme; ils ont toujours en vue certaines
+agglomérations humaines auxquelles ils attribuent une sorte de
+signification mystique, surnaturelle.
+
+Que deviendraient la Russie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, si
+leurs nationaux cessaient d’obéir à leurs gouvernements? se demandent
+les étatistes.
+
+Que deviendrait la Russie? Mais qu’est donc la Russie? Où est son
+commencement, où est sa fin? Est-ce la Pologne? Les Provinces Baltiques?
+Le Caucase et toutes ses peuplades? Les Tatares de Kazan? L’Asie
+Centrale? Le Bassin de l’Amour? Toutes ces régions, loin d’aspirer à
+être russes, sont habitées par une population ne désirant qu’une chose:
+se séparer de ce rassemblement de races qu’on appelle la Russie. Le fait
+qu’elles font partie de la Russie constitue un phénomène passager,
+purement accidentel, qui est le résultat d’une série d’événements
+historiques où la force, l’iniquité et la cruauté ont joué le principal
+rôle. De nos jours cette union n’est maintenue que par la contrainte
+gouvernementale.
+
+La génération qui vit encore se souvient que Nice était Italie, et voici
+qu’elle est France. L’Alsace était France, la voici Allemagne. Les
+provinces maritimes d’Extrême-Orient étaient Chine, les voilà Russie;
+Sakhaline était Russie, elle est Japon. La puissance de l’Autriche
+s’étend aujourd’hui sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie; celle de
+l’Angleterre sur l’Irlande, le Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup
+d’autres pays; celle de la Russie, sur la Pologne, la Géorgie, etc. Mais
+demain tout cela peut disparaître, car l’unique force qui lie toutes ces
+puissances: Russie, Autriche, Angleterre, France, est le pouvoir
+politique.
+
+Or, le pouvoir est une institution créée par des hommes qui, au mépris
+de leur raison et de la loi de liberté révélée par le Christ, obéissent
+à d’autres hommes exigeant d’eux des actes de violence. Ils n’ont qu’à
+prendre conscience de la liberté propre à des êtres raisonnés et à
+cesser d’accomplir des actes contraires à leur conscience, et aussitôt
+n’existeront plus ces puissances artificielles qu’on appelle Russie,
+Angleterre, Allemagne, France, entités au nom desquelles les hommes
+sacrifient non seulement leur vie, mais leur liberté de créatures
+raisonnées.
+
+Il leur suffirait de comprendre que l’unité d’une Russie, d’une France,
+d’une Angleterre, des États-Unis n’existe que dans leur imagination et
+de cesser d’obéir aux autorités, pour que ces horribles fétiches, qui
+les ruinent moralement et matériellement, disparaissent aussitôt
+d’eux-mêmes.
+
+Il est admis que la formation des grands États par l’agrégation des
+petits, autrefois constamment en guerre entre eux, a diminué l’intensité
+de cette lutte et l’effusion du sang, grâce à l’accroissement de
+l’étendue des grandes puissances.
+
+Mais cette affirmation est toute arbitraire, car nul n’a calculé la
+quantité de mal que donne l’organisation des grands et des petits États.
+Il est difficile de croire que les guerres du temps des principautés
+russes, ou en France entre la Bourgogne, la Flandre et la Normandie, ont
+fait autant de victimes que les guerres de Napoléon, d’Alexandre et la
+récente guerre russo-japonaise.
+
+La seule justification que l’on peut avancer en faveur de
+l’agrandissement des États est la formation d’un empire universel qui
+abolirait la possibilité de toute guerre. Or, toutes les tentatives
+faites en ce sens, depuis Alexandre de Macédoine, en passant par
+l’Empire Romain, et jusqu’à Napoléon, n’ont jamais donné la paix aux
+peuples, mais au contraire leur ont toujours causé les plus grands maux.
+
+La pacification des hommes ne saurait donc être atteinte par
+l’accroissement de la puissance des États. Elle ne le peut que par une
+action contraire: abolition de l’État et de son gouvernement fondé sur
+la violence.
+
+Il existait bien d’autres superstitions cruelles: sorciers brûlés sur
+des bûchers, luttes religieuses, tortures, et pourtant les hommes s’en
+sont affranchis. Mais la superstition étatiste continue à régner sur eux
+comme une chose sacro-sainte, et des sacrifices plus funestes et plus
+horribles encore continuent à lui être apportés. On continue à persuader
+à des hommes de pays, de mœurs, d’intérêts différents, qu’ils forment un
+seul tout parce que la même violence est exercée sur eux tous; ils y
+croient et sont fiers d’appartenir à cette grande unité.
+
+Cette superstition se perpétue depuis si longtemps, est maintenue avec
+tant d’acharnement, que tous, aussi bien ceux qui en profitent--rois,
+ministres, généraux, fonctionnaires--que ceux qui en souffrent, sont
+convaincus que le maintien et l’accroissement de ces agglomérations
+artificielles assurent leur bonheur; et ils sont tellement accoutumés à
+cette superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion à la Russie, à la
+France, à l’Allemagne, bien qu’ils n’y trouvent que le malheur.
+
+C’est pourquoi le jour où disparaîtront les groupements artificiels en
+grands États, par suite du refus pacifique d’obéir, la violence, cause
+des plus grands maux, diminuera, et les hommes pourront alors plus
+facilement vivre selon la loi supérieure de l’aide mutuelle, qui leur a
+été révélée depuis deux mille cinq cents ans et qui s’insinue
+progressivement dans leur conscience.
+
+Quant au peuple Russe,--citadin ou rural,--il ne doit pas, surtout en
+cet instant décisif de son histoire, chercher à imiter les autres
+peuples, leur emprunter leurs idées et institutions: partis politiques,
+constitutions, délégations, etc.; il doit penser par lui-même, vivre sa
+propre vie, puiser dans son passé à lui et dans les principes légués par
+ce passé afin d’établir suivant eux les nouvelles formes de la vie.
+
+
+
+
+IX
+
+L’ACTIVITÉ QUI CONCOURRA LE MIEUX A LA RÉVOLUTION IMMINENTE
+
+
+La révolution qui s’opère a pour but la délivrance du mensonge affirmant
+la nécessité de la soumission à la puissance publique. La portée de
+cette révolution étant tout autre que celle des précédentes qui
+bouleversèrent jusqu’ici le monde chrétien, l’activité des hommes qui
+participent à la révolution actuelle doit être également tout autre que
+l’activité de ceux qui ont contribué aux précédentes.
+
+Ceux-ci avaient pour but de s’emparer du pouvoir et de le conserver par
+des moyens violents. Ceux-là ne doivent et ne peuvent songer qu’à faire
+cesser l’obéissance à n’importe quelle autorité fondée sur la violence,
+et qu’à organiser leur vie en dehors de toute autorité.
+
+Outre que l’activité des artisans de la révolution actuelle se distingue
+de celle des anciens révolutionnaires, le lieu où ils agissent, leur
+nombre et l’esprit de leurs chefs sont tout différents.
+
+Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient principalement les
+intellectuels affranchis de tout travail manuel, et les ouvriers des
+villes qui se laissaient diriger par eux; tandis que les
+révolutionnaires d’aujourd’hui doivent être et seront principalement les
+masses rurales.
+
+C’était les villes qui autrefois étaient les foyers des révolutions;
+aujourd’hui ce doivent être surtout les campagnes. Jadis la proportion
+des révolutionnaires n’était que la dixième ou la vingtième partie de la
+population; de nos jours, le nombre de ceux qui participeront à la
+révolution russe doit être de 80 à 90 pour 100.
+
+C’est pourquoi l’activité des citadins, qui en Russie imitent
+actuellement l’Europe, en créant des syndicats, en fomentant des grèves,
+des manifestations et des émeutes, en inventant de nouveaux systèmes de
+gouvernement,--sans parler de ces malheureux insensés qui tuent en
+croyant servir la révolution,--cette activité est non seulement inutile
+à la révolution, mais entrave sa marche, la pousse sur la fausse voie
+souhaitée par le gouvernement, et devient ainsi le plus précieux
+auxiliaire de ce dernier.
+
+Le danger qui menace aujourd’hui le peuple russe n’est pas dans
+l’impossibilité de renverser le gouvernement tyrannique actuel et de le
+remplacer par un autre, démocratique ou même socialiste, mais aussi
+brutal, le danger est dans le fait que cette lutte contre le
+gouvernement fera naître de nouvelles violences. Le peuple russe qui est
+appelé, par sa situation particulière, à indiquer la voie pacifique et
+sûre qui conduit à l’affranchissement, sera poussé par des hommes ne
+comprenant pas toute la portée de la révolution qui s’opère, à imiter
+servilement les révolutions passées, et, au lieu de suivre la voie
+salutaire qui est devant lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont pris
+déjà pour leur plus grand malheur les autres peuples du monde chrétien;
+là est le vrai péril.
+
+Pour éviter ce danger, les Russes doivent avant tout rester eux-mêmes,
+ne pas s’occuper de ce qui se passe dans les autres pays
+constitutionnels de l’Europe et de l’Amérique, mais prendre conseil de
+leur propre conscience. Pour accomplir la grande œuvre qui se pose
+devant eux, ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation politique de
+la Russie, ni à réclamer la garantie de la liberté civique; ils doivent
+chercher surtout à se défaire de l’idée affirmant la nécessité de
+l’existence de l’État russe, et par suite songer moins à leurs droits de
+citoyens de cet État.
+
+A cette fin, les Russes doivent s’abstenir actuellement de toute action,
+aussi bien de celle que veut leur faire commettre le gouvernement que de
+celle que voudraient lui imposer les révolutionnaires et les libéraux.
+
+Le peuple russe, en grande partie composé de paysans, doit continuer à
+vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire au milieu de ses
+occupations des champs, de son organisation communiste, et supporter
+sans lutte toute violence, qu’elle vienne ou non du gouvernement. Il ne
+doit pas obéir à ce gouvernement qui lui ordonne de participer à la
+violence; et partant, refuser l’impôt, le service dans la police, dans
+l’administration, dans les douanes, l’armée, la flotte et dans toute
+autre institution qui repose sur la force.
+
+De même, et avec plus de rigueur encore, les paysans doivent s’abstenir
+des actes brutaux auxquels les incitent les révolutionnaires. Toute
+violence commise par les paysans sur les propriétaires fonciers
+provoquerait des représailles, et cette lutte finirait dans tous les cas
+par l’établissement d’un gouvernement tyrannique, quelle que soit la
+forme qu’il prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans les pays les
+plus libres de l’Europe et de l’Amérique, où sont déclarées des guerres
+insensées et cruelles, et où la terre n’en continue pas moins à être
+propriété des riches.
+
+Seule la non-participation à tout acte brutal peut supprimer les
+violences dont souffrent les hommes, faire cesser la progression
+indéfinie des armements, les guerres, et abolir entièrement la propriété
+foncière.
+
+Ainsi doivent agir les paysans afin que la révolution actuelle leur
+apporte d’heureux résultats.
+
+Quant aux habitants des villes,--marchands, médecins, écrivains,
+savants, ingénieurs,--ils doivent se rendre compte tout d’abord de leur
+insignifiance, ne serait-ce qu’au point de vue du nombre: 1 p. 100 de la
+population rurale; ils devraient comprendre que le but de la
+transformation qui s’effectue ne peut pas et ne doit pas être
+l’établissement d’un nouveau régime politique, si libéral que soit le
+mode de représentation populaire et si perfectionnées que puissent être
+les institutions, du moment qu’il repose sur la violence; ce but peut et
+doit être l’affranchissement du peuple dans son ensemble,
+particulièrement de ses cent millions de paysans, de toutes sortes de
+violences: conscriptions, impôts, droits de douane, accaparement de la
+terre. Ils devraient comprendre également que la réalisation de ce but
+demande une tout autre conduite que l’activité fiévreuse, déraisonnable
+et mauvaise à laquelle se livrent aujourd’hui les libéraux et les
+révolutionnaires russes.
+
+Il est temps de savoir qu’une révolution ne se fait pas sur commande:
+«Venez, faisons la révolution!» On ne peut la faire sur un mode établi,
+en imitant ce qui s’est fait il y a cent ans dans des conditions
+entièrement différentes. On doit surtout comprendre qu’elle n’améliore
+la condition des hommes qu’au cas où ayant reconnu la vétusté et le
+danger des anciennes bases de la vie, les hommes cherchent à organiser
+celle-ci sur un fondement nouveau pouvant leur donner le vrai bonheur,
+autrement dit, lorsqu’ils possèdent un idéal d’une vie nouvelle,
+meilleure.
+
+Or, ceux qui s’étaient donné pour but de transformer le régime politique
+de la Russie suivant le modèle des révolutions européennes n’ont aucun
+nouvel idéal, aucun nouveau principe. Ils cherchent simplement à
+substituer aux anciennes formes de violences une autre organisation,
+ayant pour base également la violence, qui leur apportera les mêmes maux
+dont ils souffrent aujourd’hui.
+
+L’exemple de l’Europe et de l’Amérique, où règnent le même militarisme,
+les mêmes impôts et la même monopolisation de la terre, est sous ce
+rapport suffisamment édifiant.
+
+Le fait que la majorité des révolutionnaires pose comme idéal le système
+socialiste, ne pouvant être réalisé que par la tyrannie la plus absolue,
+montre simplement chez eux l’absence de tout nouvel idéal; car si un
+jour on réalisait leurs desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux
+derniers vestiges de la liberté.
+
+En effet, l’idéal de notre temps ne saurait être la simple modification
+des formes de la violence, mais leur complète disparition, qui sera
+atteinte par l’insoumission à la puissance publique.
+
+Pour se libérer de tous les maux dont ils souffrent les ouvriers doivent
+cesser d’obéir aux autorités, mais ne pas leur résister par des moyens
+violents. Et c’est précisément la résignation devant la force brutale,
+l’insoumission passive au pouvoir qui est la loi primordiale de la
+doctrine professée par les nations chrétiennes. Un chrétien sincère ne
+saurait obéir aux maîtres du jour; autrement, il se rend nécessairement
+complice de l’activité gouvernementale qui repose entièrement sur la
+violence, est assurée par la violence: service militaire, guerres,
+prisons, exécutions, accaparement des terres. D’où il s’ensuit que le
+bien matériel autant que le bien spirituel sont atteints par ce seul
+moyen: supporter toute contrainte sans lutter contre elle, mais aussi
+sans y participer; autrement dit, _ne pas se soumettre au pouvoir_.
+
+Si donc les hommes des villes veulent réellement aider à la grande
+révolution qui s’effectue, ils doivent avant tout abandonner les moyens
+d’action révolutionnaire, si cruelle et si antinaturelle, qu’ils
+emploient maintenant, et, vivant à la campagne, partageant le labeur du
+peuple, lui empruntant sa patience, son impassibilité, son mépris du
+pouvoir et surtout son amour du travail, ne pas chercher à inciter les
+hommes à la violence, mais au contraire les empêcher de participer à
+tous actes de brutalité, d’obéir à tout gouvernement tyrannique, et les
+servir au besoin de leur science pour leur expliquer les problèmes qui
+se poseront inévitablement lors de l’abolition de l’État.
+
+
+
+
+X
+
+ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ AFFRANCHIE DE LA TUTELLE DU GOUVERNEMENT
+TYRANNIQUE
+
+
+Quelle forme pourra prendre la vie sociale du monde chrétien lorsque les
+hommes n’obéiront plus à un gouvernement et ne feront plus partie d’un
+État?
+
+On peut voir la réponse à cette question dans l’histoire et la
+psychologie du peuple russe qui me font croire que la révolution
+imminente doit débuter et se réaliser en Russie précisément.
+
+L’absence d’un gouvernement n’a jamais empêché dans ce pays les
+communautés agricoles de s’organiser. Par contre, l’intervention de
+l’autorité publique s’est toujours trouvée être un obstacle à
+l’organisation propre à la mentalité russe.
+
+Comme la plupart des peuples agricoles, les Russes se groupent, tels les
+abeilles en ruches, suivant certains rapports sociaux qui répondent
+entièrement aux exigences de la vie commune. Partout où les Russes se
+sont installés en dehors de l’intervention gouvernementale, leurs
+rapports furent empreints de concorde, la terre devenait propriété
+commune, l’administration--communiste; et cette vie sociale satisfaisait
+leurs aspirations paisibles.
+
+Ces communautés s’établirent sur les frontières orientales de la Russie,
+sans l’intervention du gouvernement; elles s’établirent en Turquie et,
+tels les Nekrassovtsi, conservèrent leur organisation communale
+chrétienne, y vécurent et vivent encore paisiblement sous la domination
+du sultan. D’autres communautés semblables se transportèrent soit en
+Chine, soit dans l’Asie centrale, et sans savoir où elles étaient,
+vécurent pendant un long espace de temps, se passant fort bien de tout
+gouvernement, en ayant leur propre administration. La population rurale,
+c’est-à-dire la majeure partie de la Russie, vit de même; elle supporte
+simplement le gouvernement, mais n’en a aucun besoin. Il en fut toujours
+ainsi: le gouvernement fut pour la Russie un fardeau, non un besoin.
+
+Donc l’absence d’un pouvoir central qui assure par la force les droits
+des propriétaires fonciers sur la terre ne fera qu’aider à l’institution
+de la vie communale agricole que le peuple russe considère comme la
+condition absolue de la bonne vie. Le gouvernement une fois disparu, la
+terre deviendra libre et tous les hommes auront sur elle des droits
+égaux.
+
+C’est pourquoi les Russes n’ont nul besoin d’imaginer de nouvelles
+formes sociales pour remplacer les anciennes. Ces formes existent chez
+le peuple et ont toujours été conformes aux besoins de sa vie sociale.
+
+C’est l’ancienne institution du _mir_, groupement communal dont les
+membres ont des droits égaux; c’est l’_artel_, association industrielle
+ou commerciale; c’est enfin la propriété commune de la terre.
+
+La transformation qui est en train de se faire dans le monde chrétien et
+qui commence aujourd’hui chez le peuple russe se distingue des anciennes
+révolutions précisément par ce fait que celles-ci détruisaient sans rien
+mettre à la place, ou bien substituaient à un régime de violence un
+autre non moins violent, tandis que celle-là n’aura rien à détruire.
+
+Il suffirait de s’abstenir de toute participation à la violence, ne pas
+arracher la plante naturelle pour la remplacer par une artificielle,
+mais simplement écarter tout ce qui arrête sa croissance. La grande
+révolution ne sera pas réalisée par les hommes pressés, présomptueux,
+ignorants qui, ne se doutant pas que la cause du mal contre lequel ils
+luttent est justement la violence sans laquelle ils croient ne pouvoir
+vivre, détruisent aveuglément la tyrannie présente pour la remplacer par
+une autre. Elle sera réalisée par ceux qui, sans rien détruire ni
+changer, supporteront sans lutte tous les actes d’oppression, à
+condition de ne pas participer au gouvernement du pays, de ne pas lui
+obéir, et qui organiseront leur vie en dehors de lui.
+
+La population agricole de la Russie, qui est la grande majorité, doit
+continuer à vivre de sa vie rurale, communale, et simplement _ne pas
+participer à l’œuvre du gouvernement et ne pas obéir à ce dernier_.
+
+Plus le peuple russe conservera la vie commune qui lui est propre, et
+moins sera possible l’intervention dans son existence du pouvoir
+tyrannique, et plus facilement il sera aboli; car il trouvera de moins
+en moins de motifs d’intervention, et les exécuteurs de ses actes de
+violence seront de moins en moins nombreux.
+
+C’est pourquoi, à la question: quelles seront les conséquences du refus
+d’obéissance au Gouvernement? on peut répondre avec certitude: la
+violence, qui oblige les hommes à guerroyer et qui les prive du droit à
+la terre, disparaîtra.
+
+Les hommes, une fois libérés, n’étant plus en lutte entre eux, pouvant
+jouir du sol, dirigeant tous leurs efforts à lutter contre la nature et
+non contre leurs semblables, retourneront d’eux-mêmes au travail de la
+terre, si sain, si moral, si naturel, base de tous les travaux humains,
+et que seuls peuvent négliger ceux qui font de la violence le principe
+de leur vie.
+
+Le refus d’obéissance au gouvernement doit conduire les hommes à la vie
+agricole. Celle-ci à son tour les conduira tout naturellement à
+l’organisation de petites communautés placées dans les mêmes conditions
+de vie rurale.
+
+Il est fort probable que ces communautés ne resteront pas isolées: en
+raison des conditions économiques, ethniques ou religieuses, elles
+formeront de nouvelles fédérations libres, mais d’un tout autre
+caractère que les anciens États groupés par la contrainte.
+
+La condamnation de la violence ne saurait empêcher l’union des hommes;
+toutefois, les unions fondées sur l’accord mutuel ne peuvent se former
+que lorsque seront détruites les unions fondées sur la violence.
+
+Pour édifier une maison nouvelle et solide sur l’emplacement de celle
+qui tombe en ruines, il faut démolir les vieux murs, pierre par pierre,
+et construire à nouveau.
+
+Il en est de même des groupements que les hommes peuvent créer après la
+destruction de ceux qui se maintenaient par la violence.
+
+
+
+
+XI
+
+CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION
+
+
+Mais que deviendront les fruits de tout labeur humain, que deviendra la
+civilisation?
+
+C’est le retour au singe et à la vie de la nature, comme écrivait
+Voltaire à Rousseau en lui disant d’apprendre à marcher à quatre pattes.
+Et c’est ce que redisent tous ceux qui sont persuadés que la
+civilisation dont nous jouissons est un bien si grand qu’ils n’admettent
+même pas l’idée de renoncer à quoi que ce soit de ce qu’elle nous a
+donné.
+
+«Comment! s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec
+leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage
+électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme
+grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité?»
+Parfaitement, répondrai-je; vos villes avec leurs quartiers de
+misérables, les _slums_ de Londres, de New-York et des autres grands
+centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes
+dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les
+prisons et les échafauds, les millions de soldats; oui, on peut sans
+regret supprimer tout cela.
+
+«Notre civilisation est un grand bienfait», répètent ces hommes. Mais
+ceux qui en sont persuadés constituent le petit nombre. Ce sont ceux qui
+non seulement vivent au milieu de cette civilisation, mais vivent _par
+elle_ dans l’abondance, presque dans l’oisiveté, en comparaison du
+labeur du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi uniquement parce que
+cette civilisation existe.
+
+Tous ces empereurs, rois, présidents, princes, ministres,
+fonctionnaires, militaires, propriétaires, marchands, ingénieurs,
+médecins, savants, artistes, professeurs, prêtres, écrivains sont
+certains que notre civilisation est un si grand bien qu’ils n’admettent
+pas la pensée qu’elle puisse disparaître, voire être seulement modifiée.
+
+Mais demandez à l’énorme masse agricole de n’importe quel pays,--slave,
+chinois, hindou, russe, comprenant les neuf dixièmes de l’humanité,--si
+la civilisation tant chérie par les classes intellectuelles est un bien
+ou non? Et ces masses vous répondront dans un tout autre sens: elles
+diront qu’elles ont seulement besoin des terres, d’engrais,
+d’irrigation, de soleil, de la pluie, de bois, de bonnes récoltes,
+d’instruments aratoires peu compliqués et faciles à fabriquer sur les
+lieux par les paysans eux-mêmes.
+
+Quant à la civilisation, la population rurale ne la connaît pas, ou la
+voit sous son vrai côté: débauche des villes, iniquité des juges,
+prisons, bagnes, impôts, palais inutiles, musées, monuments, douanes
+entravant le libre échange, canons, cuirassés, armées ravageant les pays
+étrangers. Elle dira: si c’est là votre civilisation, non seulement elle
+est inutile, mais encore nuisible.
+
+Ceux qui jouissent des avantages de la civilisation prétendent qu’elle
+est un grand bien pour toute l’humanité; mais ils ne sauraient être dans
+cette question ni juges ni témoins, car ils sont la partie intéressée.
+
+Certes, nous avons fait du chemin, au point de vue du progrès technique.
+Mais qui a fait ce chemin? L’infinie minorité qui vit en parasite des
+travailleurs. Par contre, le peuple qui peine pour tous ceux qui
+jouissent de la civilisation continue à vivre partout, dans tout le
+monde chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou six siècles, ne
+bénéficiant qu’à de rares instants des miettes de la civilisation.
+
+Même en prenant les choses au mieux, la distance qui le séparait des
+classes riches il y a six siècles, loin d’avoir diminué, s’est plutôt
+accrue. Je ne veux pas dire par là, comme d’aucuns le croient, qu’après
+avoir compris que la civilisation n’était pas un bien absolu, il faille
+rejeter tout ce que les hommes ont appris durant leur lutte contre la
+nature. Je dis qu’afin d’être certain que les acquisitions de l’humanité
+lui sont réellement utiles, il faut que tous les hommes, et non une
+minorité, en jouissent; il faut que la masse ne soit pas obligée de se
+dépouiller au profit de quelques-uns, sous le fallacieux espoir que les
+avantages de la civilisation profiteront aux générations futures.
+
+Lorsque nous contemplons les pyramides d’Égypte, nous sommes effrayés de
+la stupide cruauté de ceux qui les ont fait construire et de
+l’inconcevable servilité de ceux qui les ont construites. Or, combien
+est plus stupide et plus odieux le fait d’édifier des maisons de dix à
+trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui sont si fiers! Autour
+d’eux s’étend la terre, avec ses prairies, ses forêts, ses eaux
+limpides, son air pur, ses oiseaux, ses animaux, l’espace où rayonne le
+soleil; et pourtant, ils s’efforcent à cacher la lumière, ils bâtissent
+d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni arbres, où l’eau et l’air sont
+viciés, où les denrées sont falsifiées et où toute la vie est malsaine
+et pénible.
+
+N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie de toute une société qui se
+glorifie des insanités qu’elle commet? On pourrait citer bien d’autres
+exemples. Regardez autour de vous, et vous trouverez à chaque pas des
+inventions semblables à ces bâtisses à trente-six étages qui valent bien
+les pyramides d’Égypte.
+
+Les défenseurs de la civilisation disent encore: «Nous sommes tout prêts
+à corriger ce qui est mauvais, mais il faut conserver intact tout ce qui
+a été acquis par l’humanité.»
+
+C’est ce que dit exactement au médecin le débauché qui a compromis sa
+santé, et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci lui ordonne, à
+condition de pouvoir continuer sa vie de débauche.
+
+Nous disons à cet homme que le seul moyen d’améliorer sa situation est
+de modifier son genre d’existence. Il est temps de dire la même chose à
+l’humanité chrétienne, et il est temps qu’elle le comprenne.
+
+La faute inconsciente,--et parfois consciente,--que commettent les
+défenseurs de la civilisation, est de la considérer comme un but, un
+résultat, toujours comme un bien, tandis qu’elle n’est qu’un moyen.
+
+La civilisation sera un bien quand ses produits seront bien employés.
+Les explosifs sont utiles pour l’établissement d’une voie ferrée,
+terribles dans une bombe. Le fer est utile pour la fabrication des
+charrues, funeste lorsqu’il sert à faire des obus ou des verrous de
+prisons. La presse peut répandre de bons sentiments et de sages idées,
+mais avec plus de succès encore elle peut servir des idées fausses et
+pernicieuses.
+
+La question de savoir si la civilisation est utile ou nuisible ne peut
+être résolue que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans la société du bien
+ou du mal. Dans notre société, où la minorité opprime la majorité, elle
+constitue un grand mal. Elle est une arme d’oppression de plus.
+
+Les classes supérieures doivent enfin comprendre que leur civilisation,
+ou leur culture, n’est qu’un moyen, une conséquence de l’esclavage dans
+lequel la grande majorité des travailleurs est maintenue par un petit
+nombre de privilégiés.
+
+Il est temps de comprendre que notre salut est de ne pas continuer à
+suivre la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, ni de conserver ce
+que nous avons acquis, mais de reconnaître que nous avons suivi une
+fausse voie, que nous sommes tombés dans une fondrière d’où nous devons
+nous efforcer de sortir.
+
+Il ne faut pas prendre souci de tout ce que nous traînons après nous,
+mais au contraire, rejetant comme une charge inutile ce qui nous
+embarrasse le plus, s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme,
+serait-ce à quatre pattes.
+
+L’homme aura une vie bonne et sensée lorsqu’il saura choisir la
+meilleure parmi les voies qui se présentent à lui. Or, dans sa situation
+actuelle, l’humanité chrétienne doit choisir entre deux moyens: ou bien
+s’en tenir à la civilisation existante qui assure la plus grande somme
+de bonheur à une minorité, alors que la majorité est maintenue dans la
+misère et l’esclavage; ou bien sacrifier une partie des conquêtes de la
+civilisation, voire toutes les conquêtes avantageuses au petit nombre,
+et cela à l’instant même, sans remettre à plus tard, une fois qu’on aura
+reconnu que ce sont précisément ces avantages qui empêchent le grand
+nombre d’être libéré de la misère et de l’esclavage.
+
+
+
+
+XII
+
+LES LIBERTÉS ET LA LIBERTÉ
+
+
+On ne cesse de réclamer actuellement toutes sortes de libertés: liberté
+de la parole, de la presse, de conscience, de réunion, d’association, de
+travail, de tel mode d’élection, etc., etc.; cela prouve qu’on se fait
+une idée fausse, notamment nos révolutionnaires, de la liberté en
+général. Simple et intelligible pour tous, la liberté ne saurait imposer
+tels actes plutôt que d’autres et qui peuvent être contraires à nos
+désirs ou à nos intérêts.
+
+Cette incompréhension de la liberté et le malentendu qui en découle,
+appelant liberté la faculté que quelques-uns accordent à d’autres de
+faire certaines choses, constituent la plus funeste des erreurs. Il ne
+faut pas croire que la soumission servile à l’oppression gouvernementale
+est une situation naturelle, et que le fait d’être autorisé à commettre
+des actes déterminés constitue la liberté. Cette situation rappelle
+celle des esclaves qui avaient la faculté de fréquenter les églises le
+dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait chaud, de raccommoder leurs
+vêtements pendant leurs rares instants de loisir, etc.
+
+Que l’on fasse pour un instant abstraction de nos coutumes et
+superstitions établies, que l’on envisage la situation d’un membre
+quelconque de l’État,--quel que soit le régime, despotique ou
+démocratique,--et l’on sera effrayé du degré de servitude dans lequel il
+vit, tout en se croyant libre.
+
+Partout, quel que soit le pays où nous vivons, il est au-dessus de nous
+une foule de gouvernants qui nous est totalement inconnue et qui
+cependant réglemente notre vie. Et plus l’organisation politique est
+perfectionnée, plus serrées sont les mailles des lois qui nous
+enserrent. Tout est strictement réglementé: comment et à qui on doit
+prêter serment, c’est-à-dire promettre d’obéir à toute loi qui est ou
+sera promulguée; comment et où on doit se marier (on ne peut épouser
+qu’une femme, mais rien n’empêche de fréquenter les maisons de
+tolérance); comment on peut divorcer; comment on doit élever les
+enfants, quels parmi eux il faut considérer comme légitimes ou
+illégitimes; de qui et comment on doit hériter, et comment les biens se
+transmettent.
+
+D’autres règlements stipulent les cas de violation des lois; qui et
+comment on doit juger et punir; ils indiquent l’époque où un citoyen
+doit se présenter lui-même au tribunal, soit comme juré, soit comme
+témoin; à quel âge il est permis de jouir du travail des auxiliaires,
+des ouvriers, et même quel nombre d’heures ceux-ci peuvent travailler;
+quelle nourriture on doit leur donner. Ils fixent quand et comment on
+doit inoculer à ses enfants des maladies préventives; quelles sont les
+mesures à prendre ou à subir lors de telle ou telle épidémie, soit sur
+les hommes, soit sur les bêtes; les écoles où il faut envoyer les
+enfants; la superficie et la résistance des maisons qu’on doit
+construire; comment on doit tenir les chevaux et les chiens, se servir
+de l’eau; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il n’y a pas de route.
+
+Ils établissent différents degrés de châtiments pour les violations de
+toutes ces lois et de bien d’autres encore. On ne saurait énumérer, en
+effet, les innombrables lois et règlements auxquels l’homme doit se
+soumettre. Le fait d’ignorer les lois ne saurait être une excuse (bien
+qu’il soit impossible de les connaître toutes) pour un citoyen de la
+plus libre des nations.
+
+De plus, tout homme est placé dans la nécessité d’abandonner la plus
+grande part du produit de son travail lorsqu’il achète des objets de
+consommation,--sel, bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre et ainsi de
+suite,--et cela afin de subvenir à des dépenses gouvernementales dont
+l’utilité est ignorée du contribuable; il doit payer les intérêts des
+dettes contractées on ne sait par qui à des époques éloignées. Il doit
+également abandonner une partie de son travail à chacun de ses
+déplacements, lors d’un héritage ou de la conclusion d’une affaire
+quelconque. Enfin, il doit donner une grande part de son travail pour
+occuper la terre sur laquelle il a construit son habitation et qu’il
+laboure. De sorte que la majeure partie de son travail est absorbée par
+les impôts, douanes, monopoles, au lieu de servir à améliorer sa
+situation et celle de sa famille.
+
+Ce n’est pas encore tout: dans la plupart des cas, il doit, aussitôt
+l’âge venu, servir dans l’armée,--l’esclavage le plus cruel,--et aller
+guerroyer. Dans certains pays, en Angleterre ou en Amérique, on a même
+la faculté d’acheter un remplaçant. Une fois placés dans cette
+situation, les hommes non seulement ne s’aperçoivent pas de leur
+servitude, mais au contraire en sont fiers; ils se considèrent comme les
+citoyens libres de grandes puissances: Angleterre, France, Allemagne,
+Russie; ils rappellent ainsi les laquais qui tirent orgueil de
+l’importance des maîtres qu’ils servent.
+
+En réalité, il semblerait naturel qu’un homme en pleine possession de sa
+force morale, se trouvant dans une situation aussi humiliante, dût se
+demander: «Pourquoi souffrirais-je tout cela? Mon intention est de vivre
+le mieux possible, de travailler, de nourrir ma famille, de décider en
+toute indépendance ce qui est mon devoir, ce qu’il me plaît ou me
+déplaît de faire. Laissez-moi donc en paix avec votre patrie russe,
+française ou anglaise; que celui qui en a besoin s’en serve; moi, je
+n’en ai aucun besoin. Vous pouvez m’enlever par la force tout ce que
+vous voulez, vous pouvez me tuer; quant à moi, je ne veux pas aider et
+n’aiderai pas à mon asservissement.»
+
+Il serait si naturel d’agir ainsi, mais personne ne le fait. La croyance
+en la nécessité absolue d’appartenir à un État s’est tellement enracinée
+dans l’esprit de tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir comme leur
+dictent la raison et le sentiment de leur bien et de leur intérêt.
+
+En travaillant eux-mêmes à leur servitude parce qu’ils croient à la
+nécessité de l’État, les hommes font comme les oiseaux qui, devant la
+porte ouverte de leurs cages, restent dans leurs prisons, autant par
+habitude que par l’ignorance de la liberté.
+
+Cette erreur paraît particulièrement étrange de la part de ceux à qui la
+terre fournit tout ce dont ils ont besoin, et n’ont pas à recourir aux
+échanges, telles, par exemple, les populations rurales de l’Allemagne,
+de l’Autriche, des Indes, du Canada, de l’Australie, et surtout de la
+Russie. Elles ne retirent aucun profit de la servitude à laquelle elles
+se soumettent bénévolement.
+
+On s’explique la soumission des populations urbaines; leurs intérêts
+sont tellement liés à ceux des classes dirigeantes que la servitude leur
+devient utile. Rockfeller n’a aucune raison de ne pas obéir aux lois de
+son pays, car elles lui facilitent le gain et la protection de ses
+milliards au détriment de la masse populaire. Il en est de même de ceux
+qui dirigent les entreprises de ce milliardaire, des employés de ses
+directeurs et des employés de ses employés. Il en était ainsi, lors du
+servage en Russie, de la domesticité du château par rapport au serf
+attaché à la glèbe: sa servitude lui était utile. Mais quelles sont les
+raisons qui poussent les populations agricoles, l’immense majorité des
+Russes, à se soumettre à des autorités dont elles n’ont aucun besoin?
+
+Prenons, par exemple, des familles qui vivent dans le gouvernement de
+Toula, en Posnanie, au Kansas, en Normandie, en Irlande, au Canada. Les
+gens de Toula n’ont aucun souci de l’État russe avec ses Pétersbourg,
+Caucase, Provinces baltiques, ses accaparements de la Mandchourie et ses
+ruses diplomatiques. De même, ceux de Posnanie ne se soucient pas de la
+Prusse, avec ses Berlin, ses colonies africaines; les Irlandais, de la
+Grande-Bretagne, avec ses Londres et ses affaires d’Égypte, du Transvaal
+et d’autres lieux; les habitants du Kansas, des États-Unis avec ses
+New-York, ses îles Philippines. Et pourtant, ces gens doivent abandonner
+la plus grande part du produit de leur travail, apprendre le métier des
+armes, et participer à des guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir à
+des lois qu’ils n’ont pas établies.
+
+On leur fait croire, il est vrai, qu’en obéissant à des hommes inconnus
+d’eux, pour tout ce qui a dans leur vie une importance capitale, ils
+obéissent à leur propre volonté, puisqu’ils ont choisi comme leur
+représentant l’un des mille élus totalement inconnus d’eux. En réalité,
+y croit seulement celui qui le veut bien, qui a l’intention de tromper
+les autres et soi-même.
+
+Quiconque est membre d’un État ne saurait être libre; et, plus grand est
+l’État, plus la force brutale est nécessaire, moins on peut y trouver la
+vraie liberté. Il faut une violence spéciale pour grouper et maintenir
+en un tout des peuplades diverses; c’est ainsi que se sont constituées
+la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche. Dans les petits États, en
+Suisse, au Portugal, en Suède, il faut déployer à cet effet moins
+d’efforts; mais en revanche, les citoyens y éludent moins facilement les
+exigences des autorités, tandis que la sujétion y règne tout autant que
+dans les grands États.
+
+De même qu’il faut une corde solide et douée d’une certaine élasticité
+pour nouer et maintenir ensemble les petites branches d’un fagot, il
+faut employer une certaine contrainte, appliquée d’une certaine façon,
+pour grouper dans un État une grande agglomération d’hommes. Pour
+attacher les branches ensemble, il peut exister différentes manières de
+les placer; leurs essences mêmes peuvent être diverses; mais la force
+qui les maintient ensemble est toujours la même. C’est ce qui arrive
+dans un État fondé sur la violence, quel que soit son régime:
+absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle, oligarchie,
+république. Si l’union est maintenue par des lois que les uns
+établissent et que d’autres appliquent par la force, le degré de
+contrainte sera toujours le même. Ici, elle se manifestera sous une
+forme brutale, là, par la puissance de l’argent; la différence entre les
+deux systèmes se trouvera dans ce seul fait qu’ici la violence pèsera
+davantage sur une certaine catégorie d’hommes, là sur une autre.
+
+On peut comparer la violence gouvernementale à un fil noir sur lequel
+sont librement enfilées des perles. Les perles, ce sont les hommes; le
+fil noir, c’est l’État. Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne
+pourront s’entremêler. On peut les pousser à une extrémité, le fil ne
+sera plus visible à cette extrémité, mais le sera à l’autre: despotisme.
+On peut diviser les perles régulièrement en laissant entre elles des
+intervalles: monarchie constitutionnelle; on peut les séparer
+individuellement: république. Mais tant qu’on ne les aura pas retirées
+du fil, tant que celui-ci ne sera pas cassé, il sera impossible de le
+dissimuler.
+
+Tant qu’existera l’État et la violence qui le maintient sous n’importe
+quelle forme, il ne peut y avoir de liberté, de vraie liberté, telle que
+les hommes la comprennent et l’ont toujours compris.
+
+«Mais comment pourrait-on vivre sans État?» demandent généralement ceux
+qui ont pris l’habitude non seulement de se considérer comme fils de
+leurs parents, descendant de leurs aïeux, mais encore comme Français,
+Anglais, Allemands, Américains ou Russes, c’est-à-dire comme appartenant
+à tel ou tel groupement imposé. Ils sont tellement habitués à cette idée
+qu’il leur semble impossible de vivre autrement qu’au milieu de ces
+agglomérations humaines n’ayant aucun lien intérieur; cela leur paraît
+aussi impossible qu’il y a des milliers d’années il paraissait
+impossible de vivre sans les sacrifices faits aux divinités et sans les
+oracles qui déterminaient les actes des fidèles.
+
+Vous demandez comment nous vivrons sans être sujets d’aucun
+gouvernement?
+
+Comme nous vivons aujourd’hui, mais sans les sottises et les vilenies
+que nous commettons grâce à cette horrible superstition. Nous vivrons de
+même, mais sans enlever à notre famille le produit de notre labeur; on
+ne le donnera plus sous forme d’impôts et de droits de douane qui
+servent à de mauvaises actions; nous ne participerons plus aux arrêts de
+la justice, aux guerres, ni à aucune violence que commettent des gens
+inconnus de nous.
+
+Oui, c’est bien cette superstition qui, à notre époque, ne répond plus à
+rien, qui donne à des centaines d’hommes sur des millions d’autres un
+pouvoir insensé que rien ne justifie, et qui les prive de la vraie
+liberté. Un homme qui vit au Canada, au Kansas, en Bohême, en Ukraine,
+en Normandie, ne saurait être libre tant qu’il se considère,--s’en vante
+même,--être exclusivement Anglais, Américain, Autrichien, Russe,
+Français. Le gouvernement non plus ne saura donner à ses nationaux une
+liberté effective tant que sa mission consistera à assurer l’existence
+d’un groupement aussi impossible et insensé que l’est celui de la
+Russie, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne.
+
+Ainsi, la cause principale, sinon unique, de l’absence de la liberté est
+la superstition étatiste. Les hommes peuvent être privés de la liberté
+quand ils ne sont pas groupés en État; mais lorsqu’ils le sont, la
+liberté est à coup sûr impossible.
+
+Ceux qui font aujourd’hui la révolution russe ne s’en doutent pas; ils
+luttent pour la conquête des diverses libertés en s’imaginant que c’est
+là le but de la révolution qui commence. Mais son but et son résultat
+final est bien plus élevé que ne le voient les révolutionnaires. Il
+réside dans la suppression de la contrainte par laquelle se maintient
+l’État. Et le chemin qui conduit à cette grande transformation est semé
+de ces fautes et crimes qui se commettent aujourd’hui dans les couches
+superficielles de l’énorme masse du peuple russe: au milieu de la peu
+nombreuse population urbaine, des ouvriers de fabrique et de ceux qui
+s’intitulent «l’_intelliguencia_».
+
+Toute cette activité complexe, qui a pour stimulant le plus bas penchant
+de vengeance, de colère, d’ambition, ne peut avoir pour la grande
+majorité du peuple russe que cette unique signification: elle doit lui
+montrer ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle
+doit montrer toute l’inutilité de l’effort dépensé pour remplacer une
+forme gouvernementale violente et criminelle par une autre aussi
+violente et aussi criminelle, et supprimer dans sa conscience la
+superstition étatiste.
+
+C’est en voyant les événements qui défilent devant lui, les nouvelles
+formes de violence qui se révèlent dans l’action cruelle de la
+révolution: pogroms agraires et antisémites, ruines, grèves, qui privent
+la population de vivres, et surtout les meurtres fratricides, que les
+masses populaires commencent à comprendre que les nouvelles violences
+sont aussi funestes que les anciennes puisqu’elles se manifestent par
+les mêmes crimes et par des crimes nouveaux, que l’un et l’autre régimes
+ne sont ni pires ni meilleurs, mais tous les deux mauvais, qu’il faut
+par suite se délivrer de toute violence gouvernementale, et que cela est
+possible et très facile.
+
+L’immense majorité du peuple russe, celle qui vit de la terre, qui a
+toujours réglé ses affaires par elle-même dans ses assemblées du _mir_,
+qui n’a pas besoin à cet effet de gouvernement, comprendra, en présence
+des événements actuels, qu’elle peut se passer de tout système étatiste,
+despotique ou démocratique, de même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne,
+ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre. Le peuple n’a nul besoin de
+libertés particulières, mais seulement d’une seule liberté, vraie,
+complète, naturelle.
+
+Comme il arrive souvent, la solution des questions qui semblent
+difficiles est des plus simples; de même, pour réaliser cette pleine
+liberté, il est inutile de lutter contre le gouvernement, d’imaginer tel
+ou tel mode de représentation nationale qui sert plutôt à cacher aux
+hommes leur état de servitude; l’insoumission suffit.
+
+Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement, et aussitôt disparaîtront
+impôts, accaparement des terres, armées, guerres et toute contrainte;
+cela est si simple et semble si facile!
+
+Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils pas fait jusqu’ici et ne le
+font-ils pas aujourd’hui? Parce que pour refuser d’obéir à l’autorité
+humaine, il leur faut obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une vie bonne
+et morale.
+
+Plus ils vivront ainsi, plus ils seront en mesure de ne plus se courber
+devant la puissance des hommes et de s’en affranchir.
+
+Il est impossible de se dire tout à coup: «Je ne veux plus obéir aux
+hommes.» On ne peut le faire qu’en se soumettant à la loi divine,
+suprême, commune à tous. On ne peut être libre en violant la loi suprême
+de l’aide mutuelle, ainsi que la violent par leur genre de vie les
+classes riches des villes, parce qu’elles vivent du travail des
+ouvriers, surtout de celui des ouvriers des champs. On ne peut être
+libre que dans la mesure où l’on observe la loi suprême. Et son
+observance est difficile, presque impossible, dans une organisation
+sociale où prime la vie de villes et de fabriques, où le progrès humain
+est obtenu par la lutte de tout instant. Elle est possible et facile
+dans une organisation où domine la vie rurale, où tous les efforts sont
+dirigés vers la lutte contre la nature.
+
+D’où il s’ensuit que le refus d’obéir au gouvernement et de reconnaître
+les groupements artificiels en États, en patries, doit conduire les
+hommes à la vie naturelle pleine de joie et toute morale des communautés
+agricoles, se soumettant à leur propre règlement, intelligible pour tous
+et résultant du consentement mutuel, non de la contrainte.
+
+Tel est la portée de la grande révolution qui s’effectue parmi les
+peuples chrétiens.
+
+Comment se fera-t-elle? quelles phases elle traversera? il ne nous est
+impossible de le prévoir. Ce que nous savons, c’est qu’elle est
+inévitable parce qu’elle se fait et est déjà partiellement faite dans la
+conscience des hommes.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+La vie a précisément pour but de dévoiler progressivement aux hommes ce
+qu’ils ne connaissaient pas encore et de leur indiquer si la voie qu’ils
+ont suivie dans le passé était bonne ou mauvaise.
+
+L’humanité marche en se faisant une conception toujours plus nette de
+son devoir, en abandonnant les anciens principes de la vie, devenus
+faux, et en en établissant de nouveaux afin de s’y conformer. Comme
+l’individu, l’humanité croît en progressant constamment. Cette
+croissance est accompagnée de la reconnaissance graduelle des fautes
+commises, et, par suite, de la volonté de ne plus y retomber.
+
+Mais il est des époques, tant dans la vie d’un individu que dans celle
+de l’humanité, où la faute commise se dévoile d’un seul coup, et où le
+remède qui peut la corriger apparaît nettement. Ce sont les moments de
+crise, de révolution; nous en traversons une aujourd’hui.
+
+La seule loi que l’humanité ait connue jusqu’ici est la violence.
+Pourtant, il vint un temps où les hommes d’avant-garde proclamèrent une
+loi nouvelle commune à tous, la loi de l’aide mutuelle, de solidarité.
+Les hommes l’ont acceptée, mais non dans son entière signification;
+aussi, tout en s’efforçant de l’appliquer, ont-ils continué à vivre sous
+l’empire de la violence. Puis, la doctrine chrétienne est venue
+confirmer la vérité, en proclamant comme unique loi, donnant à tous le
+bonheur suprême, la loi de l’aide mutuelle; c’est elle qui a fait
+connaître la cause qui avait jusqu’alors empêché dans la vie
+l’application de cette loi.
+
+Elle ne fut pas appliquée parce que les hommes croyaient nécessaire et
+bienfaisant l’emploi de la violence comme moyen d’arriver à d’heureux
+résultats. Aussi, regardaient-ils la loi du talion comme juste. Le
+christianisme a montré que la violence était toujours funeste et que les
+représailles sont contraires à la nature humaine.
+
+Mais l’humanité chrétienne, bien désireuse de vivre suivant la loi de
+l’aide mutuelle, ne l’a pas acceptée; elle a continué, comme malgré
+elle, à vivre selon la loi païenne de la violence. Cette contradiction
+entre la morale et la pratique eut pour résultat, chez les peuples
+chrétiens, d’accroître sans cesse les crimes de la société en augmentant
+le confort et le luxe de la minorité au détriment de la majorité.
+
+Enfin, en ces derniers temps, la vie toute de crimes et de luxe des uns,
+toute de misère et de servitude des autres, est devenue plus mauvaise
+qu’elle n’a jamais été. On le remarque particulièrement chez les peuples
+qui ont abandonné depuis longtemps la vie naturelle des champs et qui
+ont été séduits par le mensonge du régime constitutionnel. Souffrant de
+leur situation malheureuse et de la conscience de la contradiction dans
+laquelle ils vivent, ces peuples cherchent leur salut dans
+l’impérialisme, le militarisme, le socialisme, la spoliation des terres,
+la guerre des tarifs, les perfectionnements techniques, la débauche,
+dans des rivalités de toutes sortes, sauf là où ils peuvent le trouver:
+la délivrance de la superstition étatiste et le refus d’obéir à la
+violence gouvernementale, quelle que soit la forme qu’elle prenne.
+
+Grâce à sa vie rurale, à l’absence du mensonge constitutionnel, et
+surtout à son attitude chrétienne à l’égard de la violence, le peuple
+russe, après la cruelle, inutile et malheureuse guerre où il fut
+entraîné par son gouvernement, après la spoliation de la terre, a
+ressenti plus tôt que les autres peuples les principales causes des
+malheurs qui abreuvent aujourd’hui l’humanité chrétienne. Voilà pourquoi
+se produit précisément chez lui la grande révolution qui s’impose à
+toute l’humanité et qui, seule, peut l’arracher à ses souffrances
+inutiles.
+
+Telle est la grande portée de la révolution qui commence en Russie. Elle
+n’a pas encore commencé chez les nations d’Europe ou d’Amérique, mais
+les causes qui l’ont provoquée en Russie sont les mêmes pour tout le
+monde chrétien. La guerre japonaise a également montré la supériorité
+inévitable des peuples païens sur les peuples chrétiens dans l’art de la
+guerre. Comme nous, toutes ces nations plient sous le poids des
+armements croissants et indéfinis; chez elles aussi la situation de la
+masse ouvrière est misérable, et le mécontentement est général par suite
+de la spoliation du droit naturel à la terre.
+
+La plupart des Russes voient nettement que la cause de tous leurs maux
+provient de leur soumission aux pouvoirs publics, et qu’ils doivent se
+résoudre, ou à ne plus être des hommes libres et raisonnables, ou à ne
+plus obéir au gouvernement.
+
+Les nations d’Europe et d’Amérique se rendent également à l’évidence ou
+si le mensonge constitutionnel et la vanité de leur vie les en empêchent
+encore, ils s’en apercevront bientôt.
+
+La participation à la violence gouvernementale--que les hommes appellent
+liberté d’action--les a conduits à la servitude, aux maux qui en
+résultent, et les conduira bientôt à de plus grands malheurs encore.
+L’excès de ces maux les amènera immanquablement au seul moyen possible
+d’affranchissement, à l’insoumission au gouvernement, et partant, à
+l’abolition des États groupés par la violence.
+
+Pour que cette grande révolution se réalise, il suffit que les hommes
+comprennent que l’État, la patrie, est une fiction, tandis que la vie et
+la vraie liberté sont des réalités. On ne doit donc pas sacrifier la vie
+et la liberté à la coalition artificielle appelée État, mais il faut,
+pour avoir une vraie vie et une vraie liberté, se délivrer du
+fétiche-État et de la criminelle obéissance aux hommes qui en résulte.
+
+C’est bien ce changement dans l’attitude des hommes envers l’État et les
+pouvoirs publics qui marque la fin d’un monde et le commencement d’un
+nouveau.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ LA LEÇON DE LA GUERRE
+
+ Chapitres. Pages.
+ I.--La guerre russo-japonaise 1
+ II.--La machine gouvernementale 9
+ III.--La servitude volontaire 17
+ IV.--Le maintien de l’autorité 30
+ V.--Immoralité gouvernementale 42
+ VI.--Inutilité de l’État 52
+ VII.--La société moderne vit sans principes 74
+ VIII.--La vie anormale de la société moderne 83
+ IX.--«Liberté, égalité, fraternité, ou la mort» 88
+ X.--Les formes sociales changent, mais la violence prédomine
+ toujours dans les rapports des hommes 94
+ XI.--L’Église et la science, obstacles à la véritable
+ conception de la vie 103
+ XII.--Le perfectionnement moral individuel est l’unique moyen
+ de réaliser le bonheur de tous 114
+
+ LA FIN D’UN MONDE
+
+ I.--La fin d’un siècle.--Sa disparition.--Symptômes et
+ causes 123
+ II.--La portée de la victoire des Japonais 132
+ III.--Le sens du mouvement révolutionnaire en Russie 141
+ IV.--La cause principale de la révolution imminente 149
+ V.--Les conséquences de l’inacceptation du précepte de la
+ non-résistance 157
+ VI.--La première cause extérieure de la révolution imminente 167
+ VII.--Deuxième cause extérieure de la révolution imminente 176
+ VIII.--Qu’arrivera-t-il aux hommes qui refuseront d’obéir? 185
+ IX.--L’activité qui concourra le mieux à la révolution
+ imminente 198
+ X.--Organisation de la société affranchie de la tutelle du
+ gouvernement tyrannique 210
+ XI.--Ce que deviendra la civilisation 218
+ XII.--Les libertés et la liberté 229
+
+ CONCLUSION 251
+
+
+Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
+
+
+
+
+Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 le volume
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+
+
+ LITTÉRATURE RUSSE
+
+ APOUKHTINE (A.-N.)
+
+ La Vie ambiguë, traduction de W. Bienstock 1 vol.
+
+ COURRIÈRE
+
+ Histoire de la littérature contemporaine en Russie 1 vol.
+
+ DOSTOIEVSKI
+
+ Journal d’un Écrivain, traduction de W. Bienstock et J.-A. Nau 1 vol.
+ Les Frères Karamazov, traduction de W. Bienstock et Ch. Torquet 1 vol.
+
+ GORKI (MAXIME)
+
+ Dans les Bas-Fonds, pièce en 4 actes, traduction de
+ Halpérine-Kaminsky 1 vol.
+
+ LÉON TOLSTOI
+
+ Plaisirs vicieux, traduction de Halpérine-Kaminsky 1 vol.
+ Plaisirs cruels, -- -- 1 vol.
+ La Vraie Vie, -- -- 1 vol.
+ Appels aux dirigeants, -- 1 vol.
+ Conseils aux dirigés, -- 1 vol.
+ Le Grand Crime, -- 1 vol.
+
+
+ LITTÉRATURE POLONAISE
+
+ MICKIEWICZ
+
+ Chefs-d’œuvre poétiques 1 vol.
+
+ HENRYK SIENKIEWICZ
+
+ Le Déluge, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz 1 vol.
+ Par le fer et par le feu, -- -- 1 vol.
+ Messire Wolodowski, -- -- 1 vol.
+ Quo Vadis, traduction de B. Kozakiewicz et de J.-L. de Janasz 1 vol.
+ Les Chevaliers Teutoniques, traduction du Comte Wodzinski et
+ de B. Kozakiewicz 1 vol.
+
+
+ LITTÉRATURE SCANDINAVE
+
+ KNUT HAMSUN
+
+ Pan, traduction de Mme Rémusat 1 vol.
+
+ BJOERNSTJERNE BJOERNSON
+
+ Au-dessus des forces humaines, trad. du Cte Prozor et de
+ Lugné-Poé 1 vol.
+ Laboremus, traduction de Mme Rémusat 1 vol.
+
+
+ LITTÉRATURE SLAVE
+
+ COURRIÈRE
+
+ Histoire de la littérature contemporaine chez les Slaves 1 vol.
+
+
+968.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 ***
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+ <title>Guerre et révolution. La fin d’un monde | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+
+<p class="c top2em">LÉON TOLSTOÏ</p>
+
+<h1>GUERRE ET RÉVOLUTION<br>
+<span class="xsmall">—LA FIN D’UN MONDE—</span></h1>
+
+<p class="c gap"><span class="xsmall">TRADUIT DU RUSSE PAR</span><br>
+E. HALPÉRINE-KAMINSKY</p>
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br>
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br>
+11, RUE DE GRENELLE, 11<br>
+1906</p>
+
+<p class="c gap">Tous droits réservés.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</p>
+
+<p class="c gap">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR<br>
+<span class="fss">PUBLIÉS DANS LA</span> <b>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</b><br>
+à <b>3</b> fr. <b>50</b> le volume.</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tbody>
+
+<tr>
+<td class="h">PLAISIRS VICIEUX, traduit du russe par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span>,
+ préface par Alexandre <span class="sc">Dumas</span>, de l’Académie
+ française (3<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h">PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de
+ l’auteur, traduit du russe par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span>,
+ préface par Charles <span class="sc">Richet</span>, professeur à la Faculté
+ de médecine de Paris (3<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h">LA VRAIE VIE, traduit du russe par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span>,
+ (7<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h">APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction de <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h">CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction de <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span></td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h">LE GRAND CRIME, traduction de <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span>,
+ (3<sup>e</sup> mille)</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+</tbody>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c"><i>Il a été tiré de cet ouvrage
+cinq exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</i></p>
+
+<p class="c gap">Tous droits de reproduction et de traduction du présent texte français
+réservés pour tous pays,
+y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège.</p>
+
+<p class="c gap">Paris.—<span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.—11816.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="xlarge">GUERRE ET RÉVOLUTION</span><br>
+<span class="large">(LA FIN D’UN MONDE)</span></p>
+
+<h2 class="nobreak" id="c001">LA LEÇON DE LA GUERRE</h2>
+
+<blockquote class="epi"><div>
+<p>Ainsi vois si la lumière qui est
+ en toi n’est pas ténèbres.</p>
+
+<p class="sign">(<span class="sc">Mathieu</span>, VI, 23.)</p>
+
+</div></blockquote>
+
+<blockquote class="epi"><div>
+<p>Il a aveuglé leurs yeux et a endurci
+ leurs cœurs, de sorte qu’ils ne
+ voient point des yeux, qu’ils ne comprennent
+ plus du cœur, et qu’ils ne
+ se convertissent point et que je ne
+ les guérisse point.</p>
+
+<p class="sign">(<span class="sc">Jean</span>, XII, 40.)</p>
+
+</div></blockquote>
+
+<h3>I<br>
+<span class="xsmall">LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE</span></h3>
+
+<p>Durant près de deux ans la guerre a
+ensanglanté l’Extrême-Orient. Plusieurs
+centaines de milliers de vies humaines y
+furent sacrifiées. En Russie, autant de
+milliers de réservistes furent arrachés à
+leurs familles et envoyés sur les champs
+de bataille. Ces hommes, le désespoir
+et la crainte au cœur, ou avec une bravoure
+de parade suscitée par l’eau-de-vie,
+montaient avec résignation dans les wagons
+et étaient transportés à toute vapeur,
+là où d’autres hommes, amenés de même,
+mouraient,—ils le savaient,—au
+milieu d’atroces souffrances. A chaque
+étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers
+d’êtres mutilés qu’on ramenait et
+qui étaient partis jeunes et robustes.</p>
+
+<p>Tous ces hommes songeaient avec terreur
+à ce qui les attendait, et ils y allaient
+quand même, sans protester, cherchant
+à se persuader qu’il n’en saurait être
+autrement.</p>
+
+<p>Pourquoi cela ?</p>
+
+<p>Pourquoi s’en vont-ils là-bas ?</p>
+
+<p>Sans aucun doute, nul parmi eux ne
+tient à commettre les actes auxquels il se
+livre. Non seulement ils n’en ont aucun
+motif et ne veulent point participer à cette
+lutte, mais ils ne peuvent même pas
+s’expliquer pourquoi elle a été entreprise.
+D’ailleurs, ni les milliers, ni les millions
+d’hommes qui participent directement ou
+indirectement à cette œuvre, ni personne
+au monde ne saurait expliquer sa raison
+d’être, parce qu’il n’en est pas, et il ne
+peut y en avoir <i>aucune</i> explication sensée.</p>
+
+<p>La situation de ceux qui y participent
+et celle des autres qui la regardent
+faire, rappellent, les uns, des voyageurs
+parqués dans des wagons et roulant sur
+une pente vers un pont effondré au-dessus
+d’un précipice, les autres, des hommes
+demeurant en spectateurs impuissants
+devant l’imminence de la catastrophe.</p>
+
+<p>Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent
+sans aucun motif, ni désir, et, tout
+en ayant conscience de la folie de cette
+lutte, ne peuvent s’arrêter.</p>
+
+<p>On a dit qu’une semaine ne se passait
+sans amener de Mandchourie des
+centaines d’aliénés. Mais est-ce que les
+milliers et les milliers de gens qui s’y
+rendaient étaient moins fous ? Est-ce que
+tout homme sain d’esprit peut, quelle que
+soit la pression exercée sur lui, aller tuer
+ses semblables, accomplir une œuvre
+folle, dangereuse, répugnant à tout son
+être ?</p>
+
+<p>Comment comprendre cela ? D’où vient
+cela ? Qui ou quoi en est la cause ?</p>
+
+<p>On ne saurait prétendre qu’elle est
+dans les soldats, russes ou japonais, qui
+font tout leur possible pour tuer, mutiler
+le plus grand nombre d’entre eux, et qui,
+cependant, n’avaient jamais de motif de
+s’en vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés.
+De fait, non seulement ils ne
+nourrissaient aucune haine les uns pour
+les autres, mais quelques mois auparavant
+les Russes ne se doutaient pas de
+l’existence des Japonais comme ceux-ci
+ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils
+se rencontraient dans les intervalles
+des combats, ils s’entretenaient amicalement.</p>
+
+<p>On ne saurait dire non plus, que la
+faute en est aux officiers, aux chefs qui
+conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires
+ou fournisseurs d’armes et de
+munitions, aux ingénieurs construisant
+des forteresses. Les nécessités de leur
+existence, leurs faiblesses, tout leur passé,
+leur créent une situation en tout point
+semblable à celle d’un cheval attelé qu’on
+fait marcher en le fouettant par derrière,
+sinon à celle d’un chien affamé qu’on
+attire dans sa niche en promenant un
+morceau de viande sous son nez.</p>
+
+<p>Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires,
+diplomates, sont tellement aveuglés
+depuis leur enfance qu’il leur est
+impossible de ne pas commettre la mauvaise
+petite action d’où résulte l’immense
+œuvre de mort qui se perpètre aujourd’hui.
+C’est pourquoi on ne peut leur en
+imputer la faute.</p>
+
+<p>Où en est la cause ? Qui est le coupable ?
+Le Mikado ? Le Tsar ? Il semble tout
+d’abord que ce soient eux les coupables,
+car ils ne peuvent être forcés par personne,
+ni séduits par rien.</p>
+
+<p>Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II
+de ne pas ordonner les actes qui ont été
+commis en Mandchourie et en Corée, et
+d’accéder aux demandes du Japon pour
+que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait
+donc de lui, semble-t-il.</p>
+
+<p>Je ne saurais me prononcer au sujet
+du Mikado, mais d’après ce que je sais
+des chefs d’États en général, je suis convaincu
+qu’il se trouve dans les mêmes conditions
+que ses confrères. De Nicolas II,
+je sais que c’est un homme très ordinaire,
+superstitieux, peu cultivé, et qui,
+par suite, n’a pu aucunement être la
+cause des événements qui se sont produits
+en Extrême-Orient et dont les conséquences
+sont si grandes.</p>
+
+<p>Comment serait-il possible, en effet,
+que l’activité de millions d’hommes soit
+dirigée vers un but contraire à leur
+volonté et à leur intérêt par la volonté
+d’un seul qui, sous bien des rapports,
+est au-dessous du niveau moral et intellectuel
+de ceux que son prétendu caprice
+sacrifie ?</p>
+
+<p>Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado
+apparaissent-ils comme la cause première
+de la guerre ?</p>
+
+<p>Parce qu’il se produit ici un phénomène
+semblable à celui qui permet d’attribuer
+l’explosion d’une ville minée à la
+personne qui a mis le feu à l’explosif.</p>
+
+<p>Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui
+sont cause de la guerre, mais bien l’ordre
+des choses qui leur facilite les entreprises
+néfastes et cause le malheur de
+millions d’hommes. C’est donc le mécanisme
+social qui est le coupable, et par
+suite coupables sont ceux qui l’ont établi.</p>
+
+<p>Quel est ce mécanisme, et quels en
+sont les auteurs ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c009">II<br>
+<span class="xsmall">LA MACHINE GOUVERNEMENTALE</span></h3>
+
+<p>Ce mécanisme est connu depuis longtemps,
+et depuis longtemps aussi est
+connue son œuvre. C’est le même qui a
+permis en Russie les férocités du détraqué
+Ivan le Terrible, les cruautés
+bestiales de l’aviné Pierre I<sup>er</sup>, insultant,
+en compagnie d’autres ivrognes, tout ce
+qui est sacré aux hommes ; les mœurs
+dissolues de l’ignorante cantinière Catherine
+I<sup>re</sup>, les hauts faits de l’Allemand
+Biron qui gouverna pour la seule raison
+qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui,
+femme médiocre, était, elle aussi, complètement
+étrangère à la Russie. Ce mécanisme
+sert successivement une autre
+Anna, maîtresse d’un autre Allemand,
+parce que c’était dans l’intérêt de quelques-uns
+de reconnaître comme empereur
+son fils, l’enfant Ivan, le même qui
+sera détenu en prison, puis tué sur
+l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth,
+la fille débauchée de Pierre I<sup>er</sup>, qui envoie
+son armée combattre les Prussiens et à
+la mort de laquelle son neveu, un Allemand
+qu’elle a fait venir d’Allemagne et
+qui, lui succédant, donne l’ordre à cette
+même armée de combattre pour les
+Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine
+II, est tué par elle, également Allemande.
+Puis elle se met à diriger le pays
+en compagnie de ses amants, leur fait
+don de milliers de paysans russes et
+rédige à leur profit des projets d’expéditions,
+tantôt grecque, tantôt hindoue,
+en vue de la réalisation desquels elle fait
+périr des millions d’êtres humains.</p>
+
+<p>Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui
+préside aux destinées de la Russie et de
+sa population comme y peut présider un
+aliéné. Il est assassiné avec le consentement
+de son propre fils. Et ce parricide
+règne pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant
+à Napoléon, tantôt guerroyant contre
+lui, tantôt imaginant des constitutions
+pour la Russie, tantôt livrant le peuple
+qu’il méprisait au terrible Araktcheïev.</p>
+
+<p>Ensuite, c’est le règne du soldat brutal,
+du cruel et ignorant Nicolas I<sup>er</sup> ; puis c’est
+Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais
+que bon, tantôt libéral, tantôt despotique ;
+ou bien Alexandre III, celui-ci
+à coup sûr un sot, brutal et ignorant.</p>
+
+<p>Enfin, sur le trône monte un innocent
+officier de hussards, qui imagine avec
+ses séides son expédition mandchou-coréenne,
+engloutissant des centaines
+de milliers de vies et des milliards de
+roubles.</p>
+
+<p>N’est-ce pas terrifiant ? Terrifiant surtout
+parce que, même cette folie sanguinaire
+terminée, une nouvelle fantaisie
+peut surgir demain dans la faible tête de
+cet omnipotent, et, de concert avec son
+entourage de coquins, il entreprendra
+une campagne africaine, américaine ou
+indienne, et de nouveau on saignera les
+Russes à blanc et on les enverra assassiner
+à l’autre bout du monde.</p>
+
+<p>D’ailleurs, ces choses se sont passées
+et se passent non seulement en Russie,
+mais partout où existe un gouvernement,
+c’est-à-dire un régime sous lequel une
+infime minorité peut forcer la grande
+masse d’obéir à sa volonté. Toute l’histoire
+européenne est une suite ininterrompue
+de récits des fureurs de princes
+montant successivement sur le trône,
+menant une vie de débauchés, d’assassins
+et de brigands, et, surtout, causant
+le pervertissement du peuple.</p>
+
+<p>En Angleterre, monte sur le trône le
+cruel et débauché Henri VIII, et, à seule
+fin de se débarrasser de sa femme et
+d’épouser sa maîtresse, il imagine une
+nouvelle confession chrétienne, oblige
+son peuple à s’y convertir, ce qui allume
+la guerre religieuse et amène la perte de
+millions de vies.</p>
+
+<p>Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne
+et scélérat, qui se saisit de la machine
+gouvernementale, exécute un autre
+hypocrite, Charles I<sup>er</sup>, sacrifie impitoyablement
+des millions de victimes et détruit
+cette même liberté qu’il prétendait défendre.</p>
+
+<p>En France, c’est une série de Louis et
+de Charles qui dirigent la machine, et dont
+le règne est également une succession de
+crimes : meurtres, exécutions en masse
+ou isolées, guerres et ruines nationales.</p>
+
+<p>On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt
+des Marat et des Robespierre accaparent à
+leur tour la machine gouvernementale et
+commettent des crimes plus horribles encore
+parce qu’ils immolent non seulement
+des vies humaines, mais les hautes vérités
+proclamées par les hommes du temps.</p>
+
+<p>Le pouvoir tombe entre les mains de
+Napoléon, et tout le continent européen
+est jonché de cadavres.</p>
+
+<p>Les chefs d’États se montrent aussi sots,
+aussi immoraux en Autriche, en Italie,
+en Prusse, et aussi funestes sont leurs
+actes pour leurs peuples.</p>
+
+<p>Et ce n’est point l’histoire du passé, de
+ce qui a été et ne se renouvellera plus ;
+cela se passe de nos jours encore, et partout,
+dans les États les plus libres ou soi-disant
+tels, sous le régime démocratique
+comme sous le régime despotique : en
+Angleterre et en Turquie, en Allemagne
+et en Abyssinie, en France et en Russie,
+aux États-Unis d’Amérique et au Maroc,
+partout où fonctionne la machine qu’on
+nomme gouvernement.</p>
+
+<p>Malgré les chartes et constitutions,
+naissent des guerres sans motif sérieux,
+simplement en raison de rivalités des
+partis politiques.</p>
+
+<p>C’est ainsi que furent déclarées les dernières
+guerres par les Français ; par
+les Anglais contre les Boërs, au Thibet,
+en Égypte ; par les Italiens en Abyssinie ;
+par les cinq puissances (Russie,
+France, Angleterre, Amérique, Japon)
+contre la Chine ; par la Russie contre le
+Japon.</p>
+
+<p>Partout où existe une institution permettant
+à la minorité d’imposer à la majorité
+ce que celle-là décrète pour loi ou
+règlement administratif, tout individu de
+la majorité est constamment menacé, lui
+et sa famille, des plus grands dangers,
+de malheurs dus, non à des cataclysmes
+sismiques indépendants de notre volonté,
+mais à la poignée d’hommes dont nous
+subissons volontairement la servitude.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c017">III<br>
+<span class="xsmall">LA SERVITUDE VOLONTAIRE</span></h3>
+
+<p>Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au
+<span class="fss">XVI</span><sup>e</sup> siècle déjà, l’écrivain français La Boétie :</p>
+
+<p>« Il est raisonnable d’aymer la vertu,
+d’estimer les beaulx faicts, de cognoistre
+le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer
+souvent de nostre ayse, pour augmenter
+l’honneur et advantaige de celuy qu’on
+ayme, et qui le merite : Ainsy doncques,
+si les habitants d’un païs ont trouvé quelque
+grand personnaige qui leur ayt monstré
+par espreuve une grande prevoyance
+pour les garder, grande hardiesse pour
+les deffendre, un grand soing pour les
+gouverner ; si, de là en avant, ils s’apprivoysent
+de lui obeïr, et s’en fier tant que
+luy donner quelques advantaiges, ie ne
+sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on
+l’oste de là où il faisoit bien, pour l’advancer
+en lieu où il pourra mal faire :
+mais, certes, si ne pourroit-il faillir d’y
+avoir de la bonté, de ne craindre poinct
+mal de celuy duquel on n’a receu que
+bien.</p>
+
+<p>« Mais, ô bon Dieu ! que peut estre
+cela ? comment dirons-nous que cela s’appelle ?
+quel malheur est cesluy là ? ou quel
+vice ? ou plustost quel malheureux vice ?
+veoir un nombre infiny, non pas obeïr,
+mais servir : non pas estre gouvernez,
+mais tyrannisez ; n’ayants ni biens, ny
+parents, ni enfants, ny leur vie mesme,
+qui soit à eulx ! Souffrir les pilleries, les
+paillardises, les cruaultez, non pas d’une
+armee, non pas d’un camp barbare contre
+lequel il fauldrait despendre son sang et
+sa vie devant ; mais d’un seul ! non pas
+d’un Hercules, ne d’un Samson ; mais d’un
+seul hommeau, et le plus souvent du plus
+lasche et femenin de la nation ; non pas
+accoustumé à la pouldre des batailles,
+mais encores à grand’peine au sable des
+tournois ; non pas qui puisse par force
+commander aux hommes, mais tout empesché
+de servir vilement à la moindre
+femmelette ! Appellerons nous cela lascheté ?
+Dirons-nous que ceulx là qui servent,
+soyent couards et recreus ? Si deux,
+si trois, si quatre ne se deffendent d’un,
+cela est estrange, mais toutesfois possible ;
+bien pourra l’on dire lors, à bon droict,
+que c’est faulte de cœur : mais si cent, si
+mille endurent d’un seul, ne dira t’on pas
+qu’ils ne veulent poinct, non qu’ils n’osent
+pas se prendre à luy, et que c’est, non
+couardise, mais plutost mespris et desdaing.
+Si l’on veoid, non pas cent, non
+pas mille hommes, mais cent païs, mille
+villes, un million d’hommes, n’assaillir
+pas un seul, duquel le mieulx traicté de
+touts en receoit ce mal d’estre serf et
+esclave, comment pourrions nous nommer
+cela ? est ce lascheté ?</p>
+
+<p>« Or, il y a en touts vices naturellement
+quelque borne, oultre laquelle ils
+ne peuvent passer : deux peuvent craindre
+un, et possible dix ; mais mille, mais un
+million, mais mille villes, si elles ne se
+deffendent d’un, cela n’est pas couardise,
+elle ne va poinct iusques là ; non
+plus que la vaillance ne s’estend pas qu’un
+seul eschelle une forteresse, qu’il assaille
+une armee, qu’il conquiere un roïaume.
+Doncques quel monstre de vice est cecy,
+qui ne merite pas encore le tiltre de
+couardise ? qui ne treuve de nom assez
+vilain, que nature desadvoue avoir faict,
+et la langue refuse de le nommer ? »</p>
+
+<p>« C’est chose estrange d’ouïr parler de
+la vaillance que la liberté met dans le
+cœur de ceulx qui la deffendent ; mais ce
+qui se faict en touts païs, par touts les
+hommes, touts les iours, qu’un homme
+seul mastine cent mille villes, et les prive
+de leur liberté ; qui le croiroit, s’il ne
+faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir ? et,
+s’il ne se veoyoit qu’en païs estranges et
+loingtaines terres, et qu’on le dist ; qui
+ne penseroit que cela feust plustost feinct
+et controuvé, que non pas véritable ? Encores
+ce seul tyran, il n’est pas besoing
+de le combattre, il n’est pas besoing de
+s’en deffendre ; il est de soy mesme desfaict.
+Mais que le païs ne consente à la
+servitude, il ne fault pas lui rien oster,
+mais ne lui donner rien ; il n’est poinct
+besoing que le païs se mette en peine de
+faire rien pour soy, mais qu’il ne se
+mette pas en peine de faire rien contre
+soy. Ce sont doncques les peuples mesmes
+qui se laissent, ou plustost se font
+gourmander, puis qu’en cessant de servir
+ils en seroient quites, c’est le peuple qui
+s’asservit ; qui se coupe la gorge ; qui,
+ayant le choix d’estre subiect ou d’estre
+libre, quite sa franchise, et prend le
+ioug ; qui consent à son mal, ou plustost
+le pourchasse. S’il lui coustoit quelque
+chose de recouvrer sa liberté, il ne l’en
+presseroit poinct, combien que ce soit ce
+que l’homme doibt avoir plus cher que
+de se remettre en son droict naturel, et,
+par maniere de dire, de beste à revenir à
+homme ; mais encores ie ne luy permets
+poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais
+quelle seureté de vivre à son ayse. Quoy !
+si pour avoir la liberté, il ne lui fault que
+la desirer ; s’il n’a besoing que d’un simple
+vouloir, se trouvera il nation au
+monde qui l’estime trop chere, la pouvant
+gaigner d’un seul souhaict ? et qui
+plaigne sa volonté à recouvrer le bien
+lequel on debvroit racheter au prix de
+son sang ? et lequel perdu, touts les gents
+d’honneur doibvent estimer la vie desplaisante
+et la mort salutaire ? Certes,
+tout ainsi comme le feu d’une petite estincelle
+devient grand, et tousiours se
+renforce, et plus il trouve de bois, et plus
+est prest d’en brusler ; et, sans qu’on y
+mette de l’eau pour l’esteindre, seulement
+en n’y mettant plus de bois, n’ayant
+plus que consumer, il se consume soy
+mesme, et devient sans forme aulcune et
+n’est plus feu : pareillement les tyrans,
+plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils
+ruynent et destruisent, plus on leur
+baille, plus on les sert ; d’autant plus ils
+se fortifient, deviennent tousiours plus
+forts et plus frez pour anéantir et destruire
+tout ; et, si on ne leur baille rien,
+si on ne leur obeït poinct, sans combattre,
+sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts,
+et ne sont plus rien, si non que
+comme la racine, n’ayant plus d’humeur
+et aliment, devient une branche seiche
+et morte.</p>
+
+<p>« Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils
+demandent, ne craignent point le dangier ;
+les advisez ne refusent poinct la peine : les
+lasches et engourdis ne sçavent ni endurer
+le mal, ny recouvrer le bien ; ils s’arrestent
+en cela de le souhaicter, et la vertu d’y
+pretendre leur est ostee par leur lascheté ;
+le desir de l’avoir leur demeure par la
+nature. Ce desir, cette volonté, est commune
+aux sages et aux indiscrets, aux
+courageux et aux couards, pour souhaiter
+toutes choses qui, estant acquises, les
+rendroient heureux et contents : une seule
+en est à dire, en laquelle ie ne sçais comme
+nature default aux hommes pour la desirer :
+c’est la liberté, qui est toutesfois un bien
+si grand et si plaisant, que, elle perdue,
+touts les maulx viennent à la file, et les
+biens mesmes qui demeurent aprez elles
+perdent entierement leur goust et leur
+saveur, corrompus par la servitude : la
+seule liberté, les hommes ne la desirent
+poinct, non pas pour aultre raison, ce me
+semble, si non pource que, s’ils la desiroient,
+ils l’auroient ; comme s’ils refusoient
+faire ce bel acquest, seulement
+parce qu’il est trop aysé.</p>
+
+<p>« Pauvres gents et miserables, peuples
+insensez, nations opiniastres en vostre
+mal, et aveugles en vostre bien, vous vous
+laissez emporter devant vous le plus beau
+et le plus clair de vostre revenu, piller
+vos champs, voler vos maisons, et les
+despouiller des meubles anciens et paternels !
+Vous vivez de sorte que vous pouvez
+dire que rien n’est à vous ; et sembleroit
+que meshuy ce vous seroit grand heur, de
+tenir à moitié vos biens, vos familles et
+vos vies ; et tout ce degast, ce malheur,
+cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys,
+mais bien certes de l’ennemy et de
+celuy que vous faictes si grand qu’il est,
+pour lequel vous allez si courageusement
+à la guerre, par la grandeur duquel vous
+ne refusez poinct de presenter à la mort
+vos personnes. Celui qui vous maistrise
+tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux
+mains, n’a qu’un corps, et n’a aultre chose
+que ce qu’a le moindre homme du grand
+nombre infiny de vos villes ; si non qu’il
+a plus que vous touts, c’est l’advantaige
+que vous luy faictes pour vous destruire.
+D’où il a prins tant d’yeulx d’où vous espie
+il, si vous ne les luy donnez. Comment a
+il tant de mains pour vous frapper, s’il ne
+les prend de vous ? Les pieds dont il foule
+vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des
+vostres ? Comment a il aulcun pouvoir sur
+vous, que par vous aultres mesmes ?
+Comment vous oseroit il courir sus, s’il
+n’avoit intelligence avecques vous ? Que
+vous pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs
+du larron qui vous pille, complices
+du meurtrier qui vous tue, et traistres de
+vous mesmes ? Vous semez vos fruicts, a
+fin qu’il en face le desgast ; vous meublez
+et vous remplissez vos maisons, pour
+fournir à ses voleries ; vous nourrissez
+vos filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler
+sa luxure ; vous nourrissez vos enfants,
+à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il
+face, en ses guerres, qu’il les mene à la
+boucherie, qu’il les face les ministres de
+ses convoitises, les executeurs de ses
+vengeances ; vous rompez à la peine vos
+personnes, à fin qu’il se puisse mignarder
+en ses delices, et se veautrer dans les sales
+et vilains plaisirs : vous vous affoiblissez,
+à fin de le faire plus fort et roide à vous
+tenir plus courte la bride ; et de tant d’indignitez,
+que les bestes mesmes ou ne
+sentiroient poinct, ou n’endureroient
+poinct, vous pouvez vous en delivrer, si
+vous essayez, non pas de vous en delivrer,
+mais seulement de le vouloir faire. Soyez
+resolus de ne servir plus, et vous voylà
+libres. Ie ne veulx pas que vous le poulsiez,
+ny le bransliez ; mais seulement ne
+le substenez plus ; et vous le verrez,
+comme un grand colosse à qui on a desrobbé
+la base, de son poids mesme fondre
+en bas, et se rompre<a href="#f1" id="FNanchor_1"><sup>[1]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_1" id="f1">[1]</a> <i>Discours sur la servitude volontaire</i>, par E. de La
+Boétie. (Edit. de la <i>Bibliothèque nationale</i>, Paris, 1901,
+pp. 36, 38, 40-45.)</p>
+</div>
+
+<p>Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles
+et, malgré la netteté avec laquelle y fut
+démontrée la folie des hommes, perdant
+la liberté et la vie en se soumettant volontairement
+à la servitude, ils n’ont pas suivi
+le conseil de La Boétie : « ne pas seconder
+la violence gouvernementale afin qu’elle
+disparaisse. » Non seulement ils n’ont
+pas suivi son conseil, mais ils cachèrent
+encore à tous la portée de cette œuvre.
+C’est au point que dans la littérature
+française prévalait jusqu’à ces derniers
+temps l’opinion que La Boétie ne pensait
+pas ce qu’il écrivait, mais se livrait simplement
+à un exercice d’éloquence.</p>
+
+<p>Si évident que devrait être le fait que les
+principaux maux des hommes résultent
+de l’organisation sociale qui les maintient
+dans la servitude, ils continuent à assurer
+son existence et à se soumettre aux
+hommes qui sont à la tête du pouvoir.</p>
+
+<p>Et quels hommes ! Les sinistres
+Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe
+d’Espagne, Catherine de Russie, les deux
+Napoléons.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c030">IV<br>
+<span class="xsmall">LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ</span></h3>
+
+<p>On pourrait tenter la justification de
+l’obéissance de tout un peuple à un petit
+nombre d’hommes, si les gouvernants
+étaient, je ne dis pas les meilleurs, mais
+simplement les moins mauvais parmi
+nous ; on pourrait l’essayer encore si, de
+temps à autre, le pouvoir était occupé par
+des hommes honnêtes. Malheureusement
+cela n’est pas, n’a jamais été et ne peut
+être.</p>
+
+<p>Les gouvernants sont toujours les plus
+mauvais, les plus insignifiants, cruels,
+immoraux et, par-dessus tout, les plus
+hypocrites. Et ce n’est point là le fait du
+hasard, mais bien une règle générale, la
+condition absolue de l’existence du gouvernement.</p>
+
+<p>Voici ce que dit à ce propos Machiavel,
+un homme qui sait parfaitement en quoi
+réside le pouvoir gouvernemental, comment
+on peut l’acquérir et comment assurer
+son maintien :</p>
+
+<p>« Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations,
+d’autre pensée, ni consacrer
+ses études à autre chose, qu’à la guerre,
+et à l’organisation de la discipline militaire ;
+c’est là le métier convenable à
+celui qui commande, et l’efficacité d’une
+telle science est telle que, non seulement
+elle conserve leurs États à ceux qui sont
+nés sur le trône, mais souvent même elle
+porte au trône ceux qui sont nés dans une
+condition privée. Et au contraire, on voit
+que lorsque les princes ont plutôt pensé
+aux amusements qu’aux armes, ils ont
+perdu leur État. La première cause qui le
+leur fait perdre c’est de négliger cet art ; de
+même que l’excellence dans l’art de la
+guerre est le moyen d’acquérir un État.</p>
+
+<p>« Par conséquent, un prince qui ne sait
+point l’art militaire, ne peut jamais être
+estimé des soldats ni se fier à eux. Le
+prince doit donc s’adonner entièrement
+aux exercices militaires, et il doit même
+s’y exercer plus vivement en temps de
+paix que durant la guerre...</p>
+
+<p>« Le désir de conquête est une chose,
+sans doute, fort ordinaire et naturelle :
+les conquérants qui savent réaliser leur
+but méritent plutôt la louange que le
+blâme ; mais établir des projets sans être
+en mesure de les réaliser, c’est autant
+manquer de sagesse que faire œuvre
+vaine...</p>
+
+<p>« Si l’État conquis est accoutumé à vivre
+par ses lois et en liberté, il y a trois
+moyens de le conserver. Le premier est
+de le ruiner ; le second, d’aller y demeurer
+en personne ; le troisième de lui laisser
+ses propres lois à la condition de payer
+un tribut, et d’y créer un gouvernement
+composé d’un petit nombre de personnes
+qui le maintiennent dans son amitié...</p>
+
+<p>« Le prince ne doit pas redouter d’être
+blâmé pour les vices sans lesquels il ne
+peut conserver sa suprématie ; car à bien
+considérer toutes les circonstances, <i>on se
+rend compte aisément que certaines vertus
+ne te sont que funestes, et certains vices
+peuvent donner au prince la sûreté et le
+bien-être</i>...</p>
+
+<p>« Un prince qui veut contenir ses sujets
+dans l’unité et dans la foi ne doit pas se
+préoccuper du reproche de cruauté ; car
+il aura été plus humain en faisant un
+petit nombre d’exemples que ceux qui,
+par trop d’indulgence, laissent surgir des
+désordres, d’où naissent des massacres et
+des brigandages qui troublent ordinairement
+tout un État, tandis que les exécutions
+ordonnées par les princes n’offensent
+qu’un particulier...</p>
+
+<p>« Ici s’élève une question : <i>Est-il mieux
+être aimé que craint, ou mieux vaut-il être
+craint qu’aimé ?</i> Je réponds qu’il faudrait
+être l’un et l’autre, mais comme c’est
+difficile de réunir les deux, et qu’il faut
+renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus
+sûr d’être craint qu’aimé. Car on peut
+dire que tous les hommes en général sont
+ingrats, inconstants, dissimulés, lâches
+devant le danger et âpres au gain. Tant
+que tu leur fais du bien ils sont tout à
+toi ; ils t’offrent leur sang, leurs biens,
+leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà
+dit, quand tu n’en as pas besoin, mais
+quand tu te trouves en danger, ils se révoltent.
+Et le prince qui s’est fié à leurs
+promesses, n’ayant pas pris ses mesures,
+périt ; parce que les amis qu’on achète à
+poids d’argent, et non pas avec la grandeur
+et la noblesse de l’âme, on les mérite,
+mais on ne les obtient pas, et quand
+on en a besoin on ne peut plus compter
+sur eux. Les hommes craignent moins
+d’offenser celui qui se fait aimer que celui
+qui se fait redouter ; car l’amour est un
+lien que les hommes, qui sont tous méchants,
+rompent tout aussitôt qu’ils y
+trouvent leur intérêt ; au lieu que la
+crainte est entretenue par la peur de la
+peine, qui ne les quitte jamais.</p>
+
+<p>« Quand le prince est à la tête d’une
+armée, et qu’il commande une grande
+quantité de soldats, c’est alors qu’il ne
+doit point se soucier d’être appelé cruel,
+sans cela son armée ne sera jamais bien
+mise, ni en état de ne rien entreprendre.</p>
+
+<p>« D’où je conclus, en revenant à ma
+thèse, que les hommes aimant à leur gré,
+et craignant au gré du prince, un prince
+sage doit s’appuyer sur ce qui lui appartient,
+et non pas sur ce qui appartient
+aux autres ; il doit seulement s’arranger,
+ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter
+la haine...</p>
+
+<p>« Vous devez donc savoir qu’il y a deux
+manières de combattre, l’une avec les lois,
+l’autre avec la force. La première est
+celle des hommes, et la seconde celle des
+bêtes. Mais comme souvent la première
+ne suffit pas il faut recourir à la seconde.
+Le prince doit donc nécessairement savoir
+bien faire l’homme et la bête.</p>
+
+<p>« Le prince ayant donc besoin de bien
+imiter la bête, doit savoir revêtir les qualités
+du renard et du lion, parce que le
+lion ne se défend point des filets, ni le
+renard des loups. Il faut donc être renard
+pour connaître les filets, et lion pour
+effrayer les loups. Ceux qui s’en tiennent
+au lion ne connaissent pas leur métier ;
+par conséquent, un prince prudent ne doit
+point tenir sa parole quand cela lui fait
+tort, et quand les occasions qui lui ont
+fait promettre quelque chose n’existent
+plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte
+serait mauvais, mais comme ils
+sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir
+leur parole, tu ne dois pas non plus la
+tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons
+pour en justifier l’inobservation.</p>
+
+<p>« J’en pourrais donner mille exemples
+modernes, et montrer combien de traités
+de paix, combien de promesses ont été
+rendus nuls et inutiles par infidélité des
+princes, dont celui qui a eu le plus de
+succès a le mieux su imiter le renard.
+Mais il faut savoir bien jouer son rôle ; <i>il
+faut être habile à feindre et à dissimuler,
+car les hommes sont si simples et si accoutumés
+à obéir aux circonstances, que celui
+qui veut tromper trouvera toujours quelqu’un
+à tromper</i>...</p>
+
+<p>« Un prince n’a donc pas besoin de
+posséder toutes les qualités que j’ai indiquées,
+mais il doit paraître les avoir.
+J’ajouterai même que d’avoir et se servir
+de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il
+est toujours utile de feindre de les avoir ;
+c’est ainsi qu’il doit paraître clément,
+fidèle, humain, religieux et intègre ; mais
+il doit rester assez maître de lui pour
+qu’au besoin il puisse et sache faire tout
+le contraire.</p>
+
+<p>« L’on doit comprendre qu’un prince,
+et particulièrement un prince nouveau, ne
+peut pas exercer toutes les vertus qui
+font passer les hommes pour bons, parce
+que, étant dans la nécessité de conserver
+l’État, il doit souvent agir contre la foi,
+la charité, l’humanité et la religion. Il
+faut donc qu’il ait un esprit capable de
+tourner suivant que le lui commandent
+les variations des vents et des circonstances,
+et, ainsi que je l’ai dit plus haut,
+ne pas s’écarter du bien s’il le peut,
+mais aussi savoir entrer dans le mal
+lorsqu’il le faut.</p>
+
+<p>« Le prince doit donc avoir grand soin
+de ne dire jamais rien qui ne respire les
+cinq qualités que j’ai marquées ; en sorte
+qu’à le voir et à l’entendre il semble
+que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité,
+l’humanité et la religion même.
+Cette dernière qualité est celle qu’il lui
+importe le plus de paraître posséder,
+parce que les hommes en général jugent
+plus par les yeux que par les mains :
+chacun pouvant voir, mais très peu de
+personnes sachant toucher. Chacune veut
+ce que tu parais être, mais très peu de
+monde connaît ce que tu es, et le petit
+nombre n’ose pas aller à l’encontre de
+l’opinion publique, toujours protégée par
+la majesté du prince. Et dans les actions
+de tous les hommes, et surtout des
+princes, contre qui il n’y a point de recours
+en justice, on ne regarde qu’aux
+résultats.</p>
+
+<p>« Un prince n’a donc qu’à préserver sa
+vie et à maintenir sa puissance, les
+moyens dont il se servira seront toujours
+trouvés honnêtes et louables, car le vulgaire
+s’attache toujours aux apparences
+et ne juge que par le succès<a href="#f2" id="FNanchor_2"><sup>[2]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_2" id="f2">[2]</a> <i>Le Prince</i>, par Machiavel.
+</p>
+</div>
+<p>Toutes ces vérités étaient connues non
+seulement des princes auxquels s’adressait
+Machiavel, mais de tous les hommes qui se
+sont trouvés au pouvoir ; elles ne sont pas
+moins connues des gouvernants d’aujourd’hui
+de tout régime politique. Que ce
+soit un souverain autocrate, un président
+de république, un premier ministre ou
+un parlement, ils ont toujours observé et
+observent exactement les règles établies
+par Machiavel sans avoir besoin de le
+lire.</p>
+
+<p>De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est
+l’autorité pour comprendre qu’il ne peut
+en être autrement.</p>
+
+<p>L’autorité des uns sur les autres est,
+sans conteste, le droit reconnu aux premiers
+de martyriser et de tuer les seconds ;
+bien mieux, de les amener à être leurs
+propres tortionnaires. Et pour amener
+ainsi les hommes à se molester mutuellement
+et à s’entre-tuer, on ne peut
+recourir qu’à ces seuls moyens : mensonges,
+fourberies et, principalement,
+cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont
+pu agir autrement tous les gouvernants.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c042">V<br>
+<span class="xsmall">IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE</span></h3>
+
+<p>Lisez ou relisez l’histoire des nations
+chrétiennes de l’Europe depuis la Réforme,
+et vous constaterez qu’elle constitue
+une nomenclature ininterrompue de
+crimes les plus effrayants et les plus insensés
+commis par les gouvernants contre
+leur propre peuple et les peuples étrangers.
+Ces folies criminelles sont : guerres
+sans fin, asservissement ou destruction
+de nationalités, voire d’États entiers, la
+ruine de paisibles habitants par cupidité,
+envie, ou sous prétexte de défendre la
+vérité religieuse ; de bûchers constamment
+en feu sur lesquels brûlent, parmi
+les milliers d’hommes ordinaires, les
+meilleurs du temps ; trahisons, mensonges,
+fourberies, vols, tortures, prisons,
+exécutions et débauches, la débauche
+monstrueuse, contre nature, qu’on
+ne pouvait rencontrer que parmi ces
+malheureux gouvernants. Et les auteurs
+en sont non pas seulement les Charles IX,
+les Henri VIII, les Ivan le Terrible, mais
+encore les tant loués Louis de France, les
+Élisabeth d’Angleterre, les Catherine et
+Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse.
+Les gouvernements de notre temps—monarchie
+absolue ou constitutionnelle,
+république—agissent de même, et ne
+sauraient agir autrement ; car c’est là
+leur œuvre inévitable.</p>
+
+<p>Leur œuvre est de prendre, sous forme
+d’impôt et par la violence, la plus grande
+partie du bien au peuple travailleur, et
+d’employer ces ressources à leur guise,
+toujours dans un but de parti ou personnel,
+vénal ou ambitieux. Elle est
+encore dans le maintien par la force du
+droit exclusif sur la terre ; dans la formation
+de l’armée, c’est-à-dire des assassins
+professionnels, et son envoi pour
+mettre à mort ou pour dévaliser d’autres
+hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer
+des lois justifiant et sanctionnant
+tous ces crimes.</p>
+
+<p>C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt,
+les Nicolas II, les Chamberlain,
+les Guillaume II, de concert avec leurs
+conseillers et Parlements. C’est leur mission.</p>
+
+<p>Aussi, cette mission ne peut-elle être
+confiée qu’aux plus immoraux parmi les
+hommes. Il suffit de voir à quoi est employée
+l’autorité gouvernementale pour
+comprendre pourquoi les conducteurs de
+peuples ne peuvent être que cruels et
+au-dessous du niveau moral de leur
+temps et de leur milieu. Non seulement
+un homme de sens moral, mais celui qui
+ne l’a pas encore complètement perdu
+ne saurait occuper le trône, le poste de
+ministre, être législateur, en un mot, se
+permettre, à un titre quelconque, de
+décider du sort de tout un peuple. Un
+homme d’État vertueux est une contradiction
+aussi flagrante qu’une prostituée
+vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un
+pacifique brigand.</p>
+
+<p>En somme, l’activité de tout gouvernement
+n’est faite que de crimes.</p>
+
+<p>Elle se présente sous ce jour lorsqu’on
+la considère en elle-même, mais elle apparaît
+telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on
+examine la situation de l’homme,
+pris isolément et dépendant de l’autorité.</p>
+
+<p>L’immense majorité des humains qui
+naissent sur notre planète se trouvent
+dépourvus du droit à la terre natale.
+Non seulement ils sont empêchés de jouir
+de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le
+sous-sol, mais ils n’ont même pas le droit
+d’y vivre sans payer de leur travail à
+ceux qui possèdent la terre en toute propriété,
+en vertu de l’abandon qui leur en
+a été fait par l’État, qui défend cette
+spoliation contre toute atteinte, en lui
+attribuant le caractère d’un droit sacré.</p>
+
+<p>Tout homme, privé ainsi du droit
+naturel et légitime à la terre sur laquelle
+il est né, cherche un autre moyen d’existence,
+et il travaille, payant la redevance
+exigée à l’accapareur pour le droit de
+vivre sur la terre et d’en jouir, afin de
+pouvoir améliorer son sort et celui de sa
+famille, avoir le loisir de s’instruire, se
+reposer, être en relation avec d’autres
+hommes.</p>
+
+<p>Mais la dîme versée, il n’est pas encore
+quitte. On lui fait payer, directement ou
+indirectement, des impôts pour couvrir
+les frais nécessités par une armée de
+fonctionnaires, par un nombreux clergé,
+dont il peut ne pas avoir besoin, ou pour
+les dépenses qu’exigent la construction
+des palais, des monuments, l’entretien
+d’une cour et des dignitaires, dont à
+coup sûr il n’a que faire, l’établissement
+des douanes, qui loin de lui être utiles
+lui sont nuisibles ; les paiements des intérêts
+de la dette d’État contractée en vue
+d’une guerre des centaines d’années
+avant sa naissance, guerre néfaste déjà
+alors, et de nouvelles dettes pour de nouvelles
+guerres, celles-ci néfastes pour lui
+et pour ses proches. Il s’y soumet parce
+que toutes ces exigences sont appuyées
+par la force, et il paye.</p>
+
+<p>Mais la machine gouvernementale ne
+le laisse pas encore en paix. A l’âge
+de vingt ans, il doit, dans la plupart des
+pays, faire le service militaire, c’est-à-dire
+subir le plus cruel des esclavages. Dans
+les pays où le service obligatoire n’est pas
+encore institué, il doit se racheter par de
+nouveaux impôts et être prêt à tous les
+malheurs qu’entraîne la guerre.</p>
+
+<p>Tels sont les maux physiques que doit
+endurer, sans aucun motif, tout homme,
+de la part du gouvernement. Ce n’est pas
+tout. Le mal le plus terrible que commet
+le pouvoir public est la corruption morale
+et intellectuelle.</p>
+
+<p>Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt
+dans la religion qui prévaut dans l’État.
+Ce fut toujours ainsi dans le passé, et
+cela se pratique encore dans la plupart
+des pays. Là où cette première contrainte
+n’est pas en usage, il en est d’autres.
+Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation pour
+lui est de fréquenter l’école appartenant
+à l’État. A l’école, on lui apprend que le
+gouvernement, l’autorité en général, est
+la condition absolue de sa vie, et que
+l’État où il est né est le plus parfait du
+monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le
+Sultan, par Chamberlain avec sa politique
+coloniale, ou par un gouvernement
+républicain protecteur du trust et de
+l’impérialisme. Telle est l’école primaire
+et obligatoire, et telles sont toutes les
+écoles supérieures fréquentées par les
+adultes de l’État russe, turc, anglais,
+français ou américain.</p>
+
+<p>Ce n’est pas seulement l’école qui
+forme ainsi la jeunesse. La littérature,
+les réunions publiques ou privées, la
+presse, à la solde du gouvernement ou à
+celle des riches qui s’appuient sur l’autorité
+ou simplement recherchent les
+grâces de celle-ci, partout et dans quelque
+pays que ce soit, le citoyen est soumis
+à la suggestion corruptive du pouvoir
+public. Il lui est inculqué que l’autorité
+en général, et celle de son pays en particulier,
+avec tous ses attributs : chaînes,
+prisons, potences, armées, est la condition
+absolue de son existence ; il est convaincu
+que l’activité gouvernementale est
+respectable, digne de toute estime et
+d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer
+heureux de participer, et aux
+représentants de laquelle il doit rendre
+tous les hommages.</p>
+
+<p>Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits
+les plus naturels ; la plus grande part du
+produit de son travail lui est enlevée pour
+l’accomplissement d’une œuvre mauvaise ;
+il est tellement pris dans les filets qui
+lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient
+autant esclave du gouvernement que
+l’était l’esclave des négriers, avec cette
+différence toutefois que ceux-ci pouvaient
+être bons et moraux, tandis que les négriers
+gouvernementaux sont les plus corrompus,
+cruels et hypocrites des hommes.</p>
+
+<p>Le pis est que les esclaves du gouvernement,
+loin de se douter de leur esclavage,
+et de souhaiter la liberté, s’imaginent,
+principalement ceux qui vivent
+sous un régime constitutionnel ou
+républicain, qu’ils sont des hommes
+libres ; et ils sont fiers de leur asservissement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c052">VI<br>
+<span class="xsmall">INUTILITÉ DE L’ÉTAT</span></h3>
+
+<p>« Que sont de nos jours les gouvernements
+sous lesquels les hommes ne
+croient pas pouvoir vivre ?</p>
+
+<p>« S’il fut un temps où le gouvernement
+apparaissait comme un mal nécessaire,
+ou moins grand que celui qui pouvait
+résulter du manque de défense contre des
+voisins organisés, il n’est pas douteux
+qu’il soit devenu aujourd’hui inutile et
+un mal bien plus grand que celui dont il
+effraye le peuple.</p>
+
+<p>« Le gouvernement en général, pas
+seulement militaire, pourrait être inoffensif,—je
+ne dis pas utile,—s’il était
+composé d’hommes saints, infaillibles
+comme le conseille la sagesse chinoise.
+Mais par la nature même de son activité,
+toute de violence, le pouvoir est détenu
+par les plus immoraux, grossiers, et impudents
+des hommes.</p>
+
+<p>« Tout gouvernement, à plus forte
+raison celui qui dispose d’une force armée,
+est la plus terrible et la plus dangereuse
+des institutions existantes.</p>
+
+<p>« Le gouvernement, dans le plus large
+sens du mot,—en y comprenant les
+classes fortunées et les membres de la
+presse,—n’est qu’une organisation qui
+met la majorité des hommes à la discrétion
+d’une minorité qui détient le pouvoir.
+Celle-ci se soumet à son tour à l’autorité
+d’un groupe d’hommes plus restreint
+encore ; celui-ci à un autre moins nombreux,
+et ainsi de suite jusqu’au sommet
+de la pyramide hiérarchique où sont placés
+quelques hommes, ou un seul, qui
+doivent à la force armée leur domination
+sur leurs semblables.</p>
+
+<p>« Au sommet de cette pyramide s’installent
+toujours quelques-uns, ou un seul,
+qui font preuve de plus de ruse, d’audace
+ou d’immoralité, ou ceux qui sont leurs
+héritiers.</p>
+
+<p>« Aujourd’hui c’est Boris Godounov,
+demain c’est Grigory Otrepiev ; aujourd’hui
+c’est la débauchée Catherine qui
+fait étrangler son mari par ses amants,
+demain c’est Pougatchev, après-demain
+le fou Paul, Nicolas I<sup>er</sup>, Alexandre III.</p>
+
+<p>« Aujourd’hui c’est Napoléon, demain
+un Bourbon ou un d’Orléans ; Boulanger
+ou la bande des panamistes. Aujourd’hui
+c’est Gladstone, demain Salisbury, Chamberlain,
+Rhodes.</p>
+
+<p>« Et c’est à ces gouvernants qu’on
+donne plein pouvoir non seulement sur
+les biens et sur la vie de tous, mais même
+sur l’instruction, l’éducation religieuse,
+morale et intellectuelle des hommes.</p>
+
+<p>« Nous construisons une terrible machine
+gouvernementale, laissons s’en
+emparer qui le veut (et la chance favorise
+toujours les pires) ; nous nous soumettons
+servilement aux maîtres, et puis,
+nous nous étonnons de notre situation
+précaire. Nous avons peur des bombes
+des anarchistes, et nous ne nous effrayons
+pas devant l’horrible organisation qui
+nous menace des plus grandes catastrophes...</p>
+
+<p>« Les hommes se laissent ligoter au
+point qu’une seule personne peut les
+conduire à sa guise ; ils laissent traîner
+le bout de la corde qui les lie, et le premier
+scélérat ou sot qui veut s’en saisir
+fait d’eux ce qu’il veut.</p>
+
+<p>« N’est-ce pas le cas de tous les peuples
+qui instituent et maintiennent le
+gouvernement, appuyé sur la force armée,
+et se soumettent à lui ?<a href="#f3" id="FNanchor_3"><sup>[3]</sup></a> »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_3" id="f3">[3]</a> <i>Patriotisme et gouvernement</i>, par Léon Tolstoï,
+chap. <span class="fss">VI</span>.
+</p>
+</div>
+
+<p>« Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement ?
+Ce sera le chaos, l’anarchie,
+la perte de tous les fruits de la civilisation,
+le retour des hommes à l’état sauvage.
+Si vous touchez à l’ordre des
+choses établi, si vous abolissez le gouvernement,
+les plus grands malheurs nous
+assailliront : émeutes, pillages, meurtres,
+et finalement ce sera le règne de tous
+les méchants et l’asservissement des bons.</p>
+
+<p>« Ainsi parlent non seulement ceux
+à qui l’état de choses actuel est profitable
+mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement
+nuisible et qui cependant ne
+pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement
+ils y sont habitués<a href="#f4" id="FNanchor_4"><sup>[4]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_4" id="f4">[4]</a> <i>L’esclavage moderne</i>, par Léon Tolstoï, chap. <span class="fss">XIII</span>.
+</p>
+</div>
+<p>Les hommes qui sont au pouvoir affirment
+que leur autorité est nécessaire
+afin d’empêcher les méchants de maltraiter
+les bons, entendant par là qu’ils sont les
+génies bienfaisants protégeant ceux-ci
+contre ceux-là.</p>
+
+<p>« Mais dominer veut dire violenter,
+violenter veut dire faire contraire à la
+volonté de celui qui est l’objet de l’oppression,
+et certes contraire à ce que ne
+voudrait pas supporter celui qui violente ;
+par conséquent, être au pouvoir veut
+dire faire à autrui ce que nous ne voudrions
+pas qu’on nous fît, autrement dit,
+être au pouvoir, c’est faire du mal.</p>
+
+<p>« Se soumettre, c’est préférer la résignation
+à la violence, et préférer la résignation
+c’est être bon ou moins méchant
+que ceux qui font aux autres ce qu’ils ne
+voudraient pas qu’on leur fît.</p>
+
+<p>« C’est pourquoi ce ne sont pas les
+meilleurs, mais les pires qui, selon toute
+probabilité, ont toujours été au pouvoir
+et qui y sont encore. Il peut y avoir des
+méchants parmi ceux qui se soumettent
+aux gouvernants, mais il n’arrive jamais
+que les meilleurs dominent les pires<a href="#f5" id="FNanchor_5"><sup>[5]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_5" id="f5">[5]</a> <i>Le salut est en vous</i>, par Léon Tolstoï, traduction
+de E. Halpérine-Kaminsky, chap. <span class="fss">X</span>, p. 255.
+</p>
+</div>
+
+<p>« C’est pourquoi, sans insister sur les
+faits que les émeutes, pillages, meurtres
+qui pourraient aboutir au règne des méchants
+et à l’asservissement des bons, se
+produisent déjà aujourd’hui, je ferai
+remarquer que la croyance à la possibilité
+de troubles et de désordres que provoquerait
+l’abolition de l’ordre actuel ne
+prouve nullement que cet ordre soit bon.</p>
+
+<p>« Si vous touchez à l’organisation existante
+vous causerez les plus grands désastres. »</p>
+
+<p>« Retirez seulement une brique des
+milliers d’autres formant une colonne
+étroite, haute de plusieurs mètres, et
+aussitôt elle s’écroulera et toutes les
+briques se briseront. Mais qu’on ne puisse
+retirer une seule brique ou lui donner le
+moindre coup sans que la colonne s’effondre,
+cela ne prouve nullement qu’il
+soit raisonnable de laisser toutes ces
+briques rangées d’une façon aussi irrationnelle.
+Cela prouve au contraire que
+la disposition des briques est mauvaise ;
+il faut donc les disposer suivant un ordre
+qui assure leur équilibre afin qu’on puisse
+les déplacer sans détruire celui-ci.</p>
+
+<p>« Il en est de même de l’organisation
+de l’État moderne : elle est artificielle et
+chancelante, et le fait que le moindre
+choc peut la détruire, loin de démontrer
+son utilité, prouve au contraire que si
+elle eut jamais sa raison d’être, elle est
+devenue aujourd’hui complètement inutile,
+donc nuisible et dangereuse.</p>
+
+<p>« Elle est nuisible et dangereuse, parce
+qu’avec elle tout le mal qui existe dans la
+société, au lieu de diminuer, augmente
+et s’affermit. Et il augmente et s’affermit,
+parce qu’il est justifié et revêtu de formes
+séduisantes ou bien il est dissimulé.</p>
+
+<p>« Cette prospérité des peuples qui nous
+apparaît dans les États soi-disant bien
+organisés et qui sont gouvernés à l’aide
+de la violence, n’est en réalité qu’une
+apparence, qu’une fiction. Tout ce qui
+trouble la belle ordonnance extérieure,
+tous les meurt-de-faim, tous les malades,
+tous les débauchés hideux, tous sont
+cachés en des endroits où nous ne pouvons
+les voir ; on ne les voit pas, mais cela ne
+prouve pas qu’ils ne soient pas ; ils sont
+au contraire d’autant plus nombreux
+qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont
+cause de leur misère se montrent d’autant
+plus cruels envers eux. Il est certain que
+l’arrêt de l’activité gouvernementale, autrement
+dit de la violence organisée,
+troublera la belle ordonnance extérieure
+de nos sociétés, mais elle ne les désorganisera
+pas ; elle fera seulement apparaître
+la désorganisation cachée et nous
+permettra d’y porter remède.</p>
+
+<p>« Les hommes croyaient jusqu’en ces
+derniers temps qu’ils ne pourraient pas
+vivre sans gouvernement. Mais la vie
+évolue et les conditions de la vie, autant
+que les opinions des hommes, se modifient.
+Malgré les efforts des gouvernants
+pour maintenir les peuples dans
+un état d’enfance qui amène le sujet maltraité
+à se féliciter d’avoir à qui se
+plaindre, les hommes, et en particulier
+les ouvriers, tant en Russie qu’en Europe,
+se dégagent de plus en plus de leur situation
+de mineurs et commencent à
+comprendre les véritables conditions de
+leur vie.</p>
+
+<p>« Vous nous affirmez que seuls vous
+pouvez nous défendre contre l’envahissement
+des peuples voisins : Chinois, Japonais,—disent
+maintenant les gens du
+peuple,—mais nous lisons les journaux
+et nous savons que personne ne nous
+menace de la guerre ; nous savons que
+vous seuls, gouvernants, dans un but
+impossible à démêler, vous irritez les
+peuples les uns contre les autres, puis,
+sous prétexte d’assurer notre défense,
+vous nous ruinez par des impôts afin
+d’entretenir vos flottes, vos armées, construire
+des chemins de fer stratégiques,
+servant uniquement votre ambition, vous
+entreprenez des guerres pareilles à celles
+que vous faites aujourd’hui aux pacifiques
+Chinois. Vous dites que vous protégez,
+pour notre plus grand bien, la propriété
+foncière ; mais cette protection n’aboutit
+qu’à faire passer toutes les terres entre
+les mains des compagnies, des banquiers,
+des riches, qui ne les travaillent
+pas, tandis que nous, l’énorme majorité
+du peuple, nous sommes complètement
+dépossédés et à la merci des
+oisifs.</p>
+
+<p>« Vos lois ne protègent pas la propriété
+de la terre, mais permettent qu’on enlève
+la terre à ceux qui la travaillent. Vous
+protégez, dites-vous, le produit du travail
+de chacun. Or, c’est le contraire que vous
+faites : tous ceux qui produisent les
+objets précieux n’arrivent pas, grâce à
+votre prétendue protection, à se faire
+payer le prix réel de leur travail ; bien
+mieux, leur existence dépend entièrement
+du bon plaisir de ceux qui ne travaillent
+pas.</p>
+
+<p>« On dit que la disparition des gouvernements
+entraînera celle des institutions
+sociales d’instruction et d’éducation,
+si nécessaires à tous.</p>
+
+<p>« Mais pourquoi faire cette supposition ?
+Pourquoi penser que, les dirigeants
+disparus, les hommes ne sauront
+pas organiser eux-mêmes leur vie aussi
+bien que le font les gouvernants, non
+pour eux, mais pour les autres ?</p>
+
+<p>« Nous voyons au contraire que de
+notre temps, dans les circonstances les
+plus diverses, les hommes parviennent
+à organiser eux-mêmes leur vie bien
+mieux que n’y réussissent les gouvernants.
+Nous voyons se former sans l’appui
+du gouvernement et souvent malgré son
+intervention toutes sortes d’institutions
+sociales : syndicats ouvriers, sociétés
+coopératives, compagnies de chemin de
+fer, artels, etc. Si, pour créer une œuvre
+sociale, on a besoin de réunir une certaine
+somme d’argent, pourquoi penser
+que des hommes libres ne la fourniraient
+pas sans contrainte, afin d’instituer ce qui
+se fait aujourd’hui à l’aide de l’impôt, au
+cas où l’entreprise était réellement utile
+à la société ? Pourquoi penser qu’il ne
+peut y avoir des tribunaux sans violence ?
+Il y a toujours eu, il y a encore des sentences
+d’hommes qu’acceptent avec confiance
+les plaideurs, sans qu’on ait besoin
+de les y forcer.</p>
+
+<p>« Nous sommes tellement dépravés
+par un long esclavage que nous ne pouvons
+pas nous représenter une administration
+qui ne s’appuierait pas sur la
+force. Il n’en existe pas moins des communautés
+russes qui émigrent dans des
+contrées lointaines où notre gouvernement
+ne peut s’immiscer dans leurs
+affaires, organisent elles-mêmes l’administration,
+la justice, la police, la perception
+de leurs impôts, et elles prospèrent
+jusqu’au jour où le gouvernement
+du pays intervient et emploie ses procédés
+violents...</p>
+
+<p>« Celui-là seul qui possède des dizaines
+de mille d’hectares en forêt a besoin de
+protection, quand, près de lui, des milliers
+d’hommes manquent de bois pour se
+chauffer. Cette protection est aussi nécessaire
+aux patrons des usines et des
+fabriques, où des générations d’ouvriers
+furent et sont encore frustrés du produit
+de leur travail. La protection est plus
+nécessaire encore au détenteur de centaines
+de mille pouds de blé attendant
+une année de disette afin de les vendre
+avec un bénéfice usurier aux populations
+affamées...</p>
+
+<p>« On dit habituellement : supprimez
+la propriété de la terre et le fruit du travail,
+et personne ne sera certain de conserver
+ce qu’il a produit ; aussi cessera-t-il
+de travailler. C’est tout le contraire
+qu’il faudrait dire : la protection violente
+d’une propriété illégitime, si elle n’a pas
+complètement détruit, a du moins sensiblement
+affaibli chez les hommes l’idée
+naturelle de justice, qui commande de
+ne pas accaparer les objets de consommation
+qui sont la propriété innée sans laquelle
+l’humanité ne peut vivre, idée qui a
+toujours existé et existe dans la société...</p>
+
+<p>« On peut assurément dire que les
+chevaux et les bœufs ne peuvent rien
+produire s’ils ne sont pas contraints par
+les hommes, créatures raisonnables.
+Mais pourquoi les hommes subiraient-ils
+les violences des êtres qui ne leur sont
+pas supérieurs, mais semblables ? Pourquoi
+les hommes doivent-ils se soumettre
+à ceux d’entre eux qui, à un moment
+donné, détiennent le pouvoir ? Où est la
+preuve que les gouvernants sont plus
+sages que les gouvernés ?</p>
+
+<p>« Le fait même qu’ils s’autorisent à
+user de violence envers leurs semblables
+démontre qu’ils ne sont pas plus, mais
+moins sensés que ceux qui se soumettent
+à eux...</p>
+
+<p>« On dit : comment les hommes pourraient-ils
+vivre sans gouvernement, c’est-à-dire
+sans contrainte ? Il faudrait dire au
+contraire : comment les hommes, êtres
+raisonnables, peuvent-ils vivre en commun
+groupés par la violence, au lieu de
+l’être par le consentement raisonné ?...</p>
+
+<p>« De deux choses l’une : ou les hommes
+sont des créatures douées de raison ou
+ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas,
+aucun ne peut l’être ; dès lors tout parmi
+eux est réglé par la violence, et il n’y a
+aucun motif pour que les uns aient plus
+de droit que les autres d’en user. Et celle
+employée par le gouvernement ne saurait
+avoir de justification. Si, au contraire, les
+hommes sont doués de raison, leurs rapports
+doivent être inspirés par la raison
+et non s’établir par la violence de ceux
+d’entre eux qui se sont, par aventure,
+emparés du pouvoir<a href="#f6" id="FNanchor_6"><sup>[6]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_6" id="f6">[6]</a> <i>L’esclavage moderne</i>, ch. <span class="fss">XIII</span>.</p>
+</div>
+
+<p>« Aussi les hommes disent-ils que...
+la destruction du régime gouvernemental
+amènerait celle de tout ce qui a été
+acquis jusqu’ici par l’humanité ; que l’État
+a été et est toujours l’unique forme
+sous laquelle l’humanité peut se développer,
+et que tous les abus peuvent
+être corrigés sans l’anéantissement d’une
+organisation dont ils sont indépendants
+et qui permet à l’homme de progresser
+et d’arriver au plus haut degré de bien-être.
+Et ceux qui pensent ainsi appuient
+leur opinion sur des arguments philosophiques,
+historiques et religieux qui leur
+semblent irréfutables...</p>
+
+<p>« On peut écrire des volumes entiers
+en faveur de la première thèse (ils sont
+déjà écrits depuis longtemps et on en écrit
+encore), mais on peut également écrire
+beaucoup contre (ce qui, quoique plus
+récemment, a été fait et d’une façon magistrale).</p>
+
+<p>« Mais on ne peut pas prouver, comme
+cherchent à le faire les défenseurs de
+l’État, que la destruction du régime actuel
+amènerait l’anarchie : le brigandage, l’assassinat,
+la ruine de toutes les institutions,
+et le retour de l’humanité à la barbarie...</p>
+
+<p>« Encore moins peut-on le démontrer
+par l’expérience, car il s’agit tout d’abord
+de savoir s’il faut la tenter ou non.</p>
+
+<p>« La question de savoir si le moment
+de renverser l’État est arrivé ou non
+serait donc insoluble, s’il n’existait pas un
+autre moyen de la résoudre avec certitude.</p>
+
+<p>« Les poussins sont-ils assez développés
+pour qu’on éloigne la couveuse et qu’on
+les laisse sortir des œufs, ou est-il encore
+trop tôt ? C’est une question qu’ils décideront
+d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant
+plus tenir dans la coquille, ils la briseront
+à coup de bec et en sortiront.</p>
+
+<p>« De même, le temps est-il arrivé ou
+non, pour les hommes, de détruire la
+forme gouvernementale actuelle et de la
+remplacer par une nouvelle ? Si l’homme,
+par suite de la conscience supérieure qui
+est née en lui ne peut plus se soumettre
+aux exigences de l’État, s’il ne peut plus
+s’en contenter et en même temps n’a plus
+besoin de la protection de l’État, la question
+est résolue par ceux qui ont déjà
+dépassé la forme étatiste et qui en sont
+sortis comme le poussin de l’œuf, où ne
+pourrait le faire rentrer aucune force au
+monde.</p>
+
+<p>« Il est fort possible que l’État ait été
+nécessaire et le soit aujourd’hui pour tous
+les avantages que vous lui reconnaissez,
+dit celui qui s’est assimilé la conception
+chrétienne de la vie. Je sais seulement,
+ajoute-il, que pour <i>moi</i>, d’une part, je n’ai
+plus besoin de l’État, et, d’autre part, <i>je</i>
+ne peux plus commettre les actes qui
+sont nécessaires à son existence. Organisez-vous
+comme vous l’entendez, moi
+je ne puis démontrer ni la nécessité, ni
+l’inutilité de l’État, mais je sais ce dont
+j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que
+je peux faire, et ce que je ne peux pas
+faire. <i>Je</i> n’ai pas besoin de m’isoler des
+hommes des autres nations ; c’est pourquoi
+je ne puis pas reconnaître mon appartenance
+exclusive à une nation quelconque
+et je refuse toute sujétion. Je sais que
+<i>moi</i>, je n’ai pas besoin de toutes les institutions
+gouvernementales actuelles ;
+c’est pourquoi je ne puis, en privant les
+hommes qui ont besoin de mon travail,
+le donner sous forme d’impôt au profit de
+ces institutions. Je sais que <i>moi</i>, je n’ai
+pas besoin ni d’administrations ni de tribunaux
+fondés sur la violence ; c’est pourquoi
+je ne peux participer ni à l’administration
+ni aux actes de justice. Je sais que
+<i>moi</i> je n’ai pas besoin d’attaquer les
+hommes des autres nations, de les tuer,
+ni de me défendre contre eux les armes à
+la main ; c’est pourquoi je ne puis prendre
+part à la guerre ni m’y préparer. Il est
+fort possible qu’il se trouve des hommes
+considérant tout cela comme nécessaire,
+je ne m’en occupe pas : je sais seulement,
+mais d’une façon absolue, que je n’en ai
+pas besoin... »<a href="#f7" id="FNanchor_7"><sup>[7]</sup></a></p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_7" id="f7">[7]</a> <i>Le salut est en vous</i>, pp. 250-252.</p>
+</div>
+
+<p>Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux ;
+cependant eux aussi continuent à
+subir le régime étatiste, voire concourent
+à son maintien. Quelle en est la cause ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c074">VII<br>
+<span class="xsmall">LA SOCIÉTÉ MODERNE VIT SANS PRINCIPES</span></h3>
+
+<p>Il me semble que la cause en est dans
+le fait suivant : la force motrice principale
+de l’humanité, la religion, s’est affaiblie,
+si elle n’a pas disparu complètement chez
+la majorité des peuples chrétiens. Quelle
+qu’elle soit, si grossière que soit son
+expression, c’est la religion qui sert de
+base à la vie populaire, et c’est suivant
+les modifications que subit la première
+que se transforme la dernière<a href="#f8" id="FNanchor_8"><sup>[8]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_8" id="f8">[8]</a> Je n’ignore pas l’existence d’une opinion, très
+répandue, parmi les savants de notre époque, d’après
+laquelle la vie sociale est déterminée par des causes
+économiques extérieures, et non morales, intérieures.
+Il me semble inutile de la réfuter, puisque le bon sens,
+la vérité historique et, surtout, le sentiment moral
+montre son manque absolu de fondement. Elle a pris
+naissance et s’est enracinée chez les esprits bornés,
+dépourvus par-dessus tout de la faculté supérieure de
+sentir la nécessité de la conscience religieuse, c’est-à-dire
+de l’établissement de la valeur de nos rapports envers
+l’infini, faculté qui distingue l’homme de l’animal.
+Aussi serait-il tout à fait oiseux de chercher à convaincre
+ces hommes de l’existence d’une chose qu’ils ne sentent
+pas et ne peuvent toucher de leurs mains.</p>
+</div>
+
+<p>Les choses se passent ainsi parce que
+la direction première et la façon de vivre
+de chacun de nous sont déterminées par
+l’idée que nous nous en faisons. Comme
+cette idée ne peut être définie que par la
+religion, il est clair que la direction et la
+façon de vivre, tant des individus que des
+peuples,—si variées que soient les conditions
+de vie de ceux-ci,—sont définies
+principalement par la religion.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci,
+d’autres causes influent sur nos conditions
+de vie ; mais la modification essentielle
+et l’évolution de l’étape inférieure
+à une étape supérieure de la vie sont toujours
+déterminées par la religion seule.
+Les peuples d’Europe ont franchi une
+étape semblable au moment où ils ont
+adopté le christianisme. De même les
+Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont
+devenus Mahométans, les Asiatiques en
+se convertissant à la doctrine de Bouddha,
+de Confucius ou de Lao-Tseu.</p>
+
+<p>Les changements dans la conscience
+religieuse d’un peuple entraînent inévitablement
+la transformation des formes extérieures
+de sa vie. Cela fut toujours ainsi
+et cela est encore. Mais il est des époques
+où, bien que la conscience religieuse des
+hommes évolue, ce progrès ne trouve pas
+encore une sanction concrète et l’ancienne
+vie sociale continue à s’inspirer de la
+conception religieuse périmée.</p>
+
+<p>Ce phénomène provient de ce que le
+changement de la conception religieuse,
+sa cristallisation, sa croissance, s’effectue
+d’une façon continue mais invisible. Par
+contre, les conditions sociales se modifient
+avec une progression moins rapide, sans
+conformité avec l’accroissement invisible
+de la conscience : elle se transforme par
+accès. Le germe de la graine croît continuellement
+tandis que l’enveloppe crève.
+Il en est de même de la conscience et des
+formes sociales de la vie.</p>
+
+<p>Chaque homme subit les mêmes transformations
+en passant d’un âge à un autre.
+Ainsi, la conscience évolue progressivement
+et insensiblement chez l’enfant
+devenu adolescent, chez l’adolescent
+devenu adulte, chez l’adulte devenu
+vieillard ; mais en passant d’un âge à un
+autre, l’homme continue parfois à s’inspirer,
+pendant longtemps encore, de sa
+conception de la vie de l’âge précédent.
+C’est pourquoi, n’ayant plus son ancienne
+foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux
+rapports envers ce qui l’entoure, il
+vit, durant ces périodes, sans idée directrice.</p>
+
+<p>Ce que nous observons dans l’évolution
+de l’individu a lieu également dans la vie
+de la société.</p>
+
+<p>Lorsque les conditions de la vie ne
+répondent plus à sa conscience, la société
+entière se comporte comme l’individu qui
+mène une vie déréglée, folle et orageuse
+pendant ce moment de transition.</p>
+
+<p>Tel est, à mon avis, le moment que traversent
+aujourd’hui les peuples chrétiens.</p>
+
+<p>La conscience religieuse qui fut la base
+des formes actuelles de la vie sociale est
+déjà abandonnée par l’humanité, tandis
+que sa nouvelle conception n’a pas encore
+pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes
+de notre temps vivent-ils sans se rendre
+compte du sens de leur vie et manquent
+d’orientation précise dans leurs actes.</p>
+
+<p>Une grande partie de l’humanité contemporaine
+professe de différentes façons
+la prétendue doctrine chrétienne ; car
+sous le nom de celle-ci est sous-entendu
+le code de dogmes établi il y a seize
+siècles par des conciles et qui promulgue
+les plus grandes insanités. C’est bien
+cette doctrine chrétienne, contraire aux
+connaissances modernes et au bon sens,
+manquant de tout principe directeur,
+commandant la foi aveugle à ceux qui
+prétendent incarner l’Église, c’est cette
+doctrine qui occupe la place qu’a toujours
+occupée et doit occuper la vraie
+religion, celle qui explique le sens de la
+vie et qui indique la ligne de conduite
+qui découle de cette religion.</p>
+
+<p>Une autre partie de l’humanité, la
+moins nombreuse, se disant cultivée, se
+trouve dans une situation moins propice
+encore à une vie morale et raisonnée.</p>
+
+<p>Libérée du mensonge de la prétendue
+religion chrétienne, cette partie de la
+société est tombée sous l’influence d’un
+autre mensonge, bien pis encore que celui
+de l’Église : la conception scientifique de
+la vie, qui ne saurait cependant lui donner
+aucune orientation sensée. Cette conception
+rejette ce qui est essentiel à la nature
+humaine, ce qui la distingue de la nature
+animale, ce qui est l’essence de la conscience
+religieuse : la définition de notre
+mission dans le monde. Cette conscience
+religieuse est remplacée par des observations
+fortuites, inutiles et disparates,
+ainsi que par l’étude de matières diverses.
+Suivant cette conception,—si l’on peut
+dire,—toute religion est, par sa nature
+même, une erreur, et il n’y a aucune
+utilité de chercher une explication raisonnée
+du sens de la vie et du principe
+directeur de notre conduite, puisque la
+science, particulièrement la sociologie,
+qui soi-disant établit les lois du progrès
+humain, nous est un guide suffisant.</p>
+
+<p>A vrai dire, cette science, en promettant
+de donner les lois de la vie dans l’avenir,
+laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu
+d’anciennes règles religieuses qu’ils suivent
+inconsciemment, ou bien sans aucun
+principe en s’adonnant à leurs passions
+et en les justifiant même par une argumentation
+« scientifique ».</p>
+
+<p>Telle est la pitoyable erreur de la minorité
+qui se croit à l’avant-garde de la
+société.</p>
+
+<p>Il est une troisième partie, la plus
+nombreuse, d’hommes de toutes conditions,
+plus ou moins instruits, libérés de
+la contrainte imposée par la religion officielle,
+mais niant, par superstition scientifique,
+la nécessité de la religion, vivant
+d’une vie animale, égoïste, purement sensuelle
+et qui la considèrent même comme
+le dernier mot du progrès scientifique (la
+lutte pour l’existence, le surhomme).</p>
+
+<p>Telles sont les conceptions qui prédominent
+dans la société moderne : la
+contrefaçon de croyance d’un groupe
+assez nombreux ; la conception basse
+pleine de suffisance, n’imposant aucun
+devoir, d’un groupe moindre ; enfin l’absence
+de tout sens moral du groupe le
+plus nombreux. Comme ni la contrefaçon
+de croyance, ni sa négation et son remplacement
+par la prétendue science, ni le
+manque de sens moral ne peuvent susciter
+de force régulatrice, donnant une direction
+à l’activité de la société moderne,
+notre vie se passe sans aucun principe
+conducteur, par simple inertie, et elle
+s’éloigne de plus en plus de la conception
+religieuse supérieure de notre époque
+dont la société a vaguement conscience.
+D’où le non-sens et les souffrances de plus
+en plus grandes de la vie d’aujourd’hui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c083">VIII<br>
+<span class="xsmall">LA VIE ANORMALE DE LA SOCIÉTÉ MODERNE</span></h3>
+
+<p>La situation de notre monde chrétien apparaît
+donc ainsi : une minorité possède
+la plus grande partie de terres et d’immenses
+richesses qui se concentrent progressivement
+dans les mains de quelques-uns
+et qui leur servent à entretenir une
+vie de luxe et toute artificielle. Une autre
+partie des hommes, la plus nombreuse, est
+dépourvue du droit de jouir librement de
+la terre, plie sous le poids des impôts
+taxant tous les objets de première nécessité,
+est accablée par suite par un travail
+malsain et anormal au service des riches,
+manque le plus souvent d’habitations
+et de vêtements hygiéniques, de nourriture
+saine, de loisir nécessaire au délassement
+intellectuel, vit et meurt dans la
+dépendance et la haine de ceux qui profitent
+de son travail.</p>
+
+<p>Les uns et les autres sont en constante
+hostilité, recourent à l’occasion à la violence,
+au mensonge, au rapt, à l’assassinat.
+Aussi leur activité est-elle dépensée non en
+travaux productifs mais en luttes : lutte
+de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers
+contre ouvriers, de capitalistes
+contre ouvriers. Malgré des perfectionnements
+techniques apportés à la production
+industrielle, les richesses du sol et du
+sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire
+des pertes c’est celle de vies humaines,
+douloureuse, inutile, irréparable.</p>
+
+<p>Le plus malheureux dans cette situation
+est que les riches et les pauvres se
+doutent de la folie de cette existence, et
+de l’avantage qu’il y aurait pour les uns et
+les autres à unir leurs forces, à coordonner
+leur travail et à partager les produits.
+Mais ni les uns ni les autres n’aperçoivent
+aucune possibilité de changer leur
+situation actuelle, et ils continuent à vivre
+dans la haine et la lutte, tout en ayant
+conscience de l’aggravation progressive
+de leur position.</p>
+
+<p>En plus de ces maux intérieurs, se
+poursuit une lutte intense et continue
+entre nations, qui absorbe la majeure
+partie du travail national dans le but d’entretenir
+l’armée, de subvenir aux frais
+de guerre, durant laquelle périssent dans
+la force de l’âge des centaines de mille
+d’hommes et sont pervertis des millions
+d’autres. Ici de même, nous savons que
+les armements et les guerres sont insensés,
+funestes, conduisent à la ruine matérielle
+et à la déchéance morale ; cependant,
+nous continuons à sacrifier notre vie
+et notre travail à ces dieux.</p>
+
+<p>Tout le monde sait que cela ne doit
+pas être et qu’on pourrait l’éviter ; malgré
+tout, nous continuons à aggraver le
+mal.</p>
+
+<p>Cette conscience d’une vie contraire à
+l’intérêt, à la raison, au vœu de chacun de
+nous, devient à tel point douloureuse que
+les plus généreux parmi les hommes,
+dont le nombre croît de plus en plus, ne
+voient d’autres issues à cette impasse
+que le suicide.</p>
+
+<p>D’autres, souffrant également de la contradiction
+entre leurs aspirations morales
+et la réalité, cherchent à y échapper par
+un suicide partiel : l’abrutissement par le
+tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la morphine.
+D’autres encore cherchent l’oubli
+en ajoutant aux narcotiques des plaisirs
+excitants ou stupéfiants : spectacles, lectures,
+spéculations intellectuelles sur des
+questions oiseuses auxquelles ils donnent
+le nom de science et d’art. Enfin, l’immense
+majorité, accablée par le travail,
+s’abrutit également par des narcotiques
+que lui fournissent ses exploiteurs et
+mène une existence de bêtes ; tout en
+sentant le caractère anormal de sa situation,
+elle n’a pas le loisir d’y réfléchir,
+empêchée qu’elle est par ses préoccupations
+quotidiennes.</p>
+
+<p>C’est ainsi que vivent et meurent riches
+et pauvres, générations après générations,
+sans se demander pourquoi ils ont
+vécu leur existence douloureuse et stupide,
+ou bien en entrevoyant vaguement
+l’horrible et cruelle erreur que fut leur
+vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c088">IX<br>
+<span class="xsmall">“LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ
+OU LA MORT”</span></h3>
+
+<p>La situation de l’humanité actuelle est
+d’autant plus lamentable que dans notre
+for intérieur nous concevons la possibilité
+d’une autre vie, toute différente, raisonnée
+et fraternelle, sans la folie de luxe
+des uns et la misère et l’ignorance des
+autres, sans exécutions, débauche, violence,
+armement, guerres.</p>
+
+<p>Mais le régime présent, maintenu par
+la force, s’est enraciné à un tel point, que
+nous ne pouvons nous imaginer une vie
+collective sans une autorité gouvernementale ;
+nous y sommes à ce point
+habitués, que nous cherchons à réaliser
+jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle
+par des actes d’autorité, c’est-à-dire
+par la violence.</p>
+
+<p>Cette erreur est au fond du désordre
+moral et matériel de la vie passée, présente
+et voire future de la chrétienté.</p>
+
+<p>Un exemple frappant nous en est
+donné par la Révolution française.</p>
+
+<p>Les hommes de la Révolution ont posé
+clairement l’idéal d’égalité, de liberté,
+de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient
+transformer la société. De ces
+principes découlaient des mesures pratiques :
+abolition des castes ; répartition
+égale des richesses ; suppression
+de titres et de grades, de la propriété
+foncière, de l’armée permanente ; institution
+de l’impôt sur le revenu, de pensions
+de retraite pour les ouvriers ; séparation
+de l’Église et de l’État, voire
+l’établissement d’une doctrine rationnelle,
+commune à tous.</p>
+
+<p>Ces mesures étaient sages et bienfaisantes ;
+elles étaient la conséquence directe
+des vrais principes de liberté, d’égalité
+et de fraternité posés par la Révolution.
+Ces principes, autant que les mesures
+qui en découlent, ont été, sont et resteront
+vrais, et ils demeureront comme
+l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront
+pas réalisés.</p>
+
+<p>Or, cet idéal ne pourra jamais être
+atteint à l’aide de la violence. Malheureusement,
+les hommes de la Révolution
+étaient tellement accoutumés à l’emploi de
+la force comme unique moyen d’action,
+qu’ils ne s’étaient pas aperçus de la
+contradiction que renfermait l’idée de
+réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité
+par la violence ; ils ne s’apercevaient
+pas que l’égalité est l’opposé de
+domination et de soumission, que la
+liberté est inconciliable avec la contrainte
+et qu’il ne peut y avoir de fraternité
+entre ceux qui commandent et ceux
+qui obéissent. De là toutes les atrocités
+de la Terreur.</p>
+
+<p>La faute en est non pas aux principes,
+comme le croient certains,—ils ont été
+et restent vrais,—mais aux moyens de
+leurs applications. La contradiction qui
+se fit jour si nettement et si brutalement
+pendant la Révolution française et qui,
+au lieu du bien, amena le mal, demeure
+jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes
+les tentatives d’améliorer l’organisation
+sociale.</p>
+
+<p>En effet, on espère réaliser cette amélioration
+avec le concours du gouvernement,
+autrement dit par la force. Bien
+mieux, cette contradiction se manifeste
+non seulement dans les doctrines sociales
+actuelles, mais même dans celles des partis
+les plus avancés : socialiste, révolutionnaire,
+anarchiste, qui prévoient la cité
+future.</p>
+
+<p>En somme, les hommes cherchent à
+atteindre l’idéal d’une vie rationnelle,
+libre et fraternelle avec le concours de la
+force, quand celle-ci, quelle que soit la
+forme qu’elle prenne, n’est autre que le
+droit pris par les uns de disposer des
+autres et, en cas d’insoumission, de contraindre
+ceux-ci par le moyen extrême :
+l’assassinat.</p>
+
+<p>Cela revient à dire : réaliser l’idéal du
+bonheur humain par le meurtre.</p>
+
+<p>La grande Révolution française a été
+« l’enfant terrible », qui, au milieu de
+l’enthousiasme de tout un peuple, devant
+la proclamation des grandes vérités révélées
+et devant l’inertie de la violence, a
+exprimé, sous une forme candide, toute
+l’ineptie de la contradiction dans laquelle
+se débattait alors et se débat encore l’humanité :
+« liberté, égalité, fraternité, ou
+la mort ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c094">X<br>
+<span class="xsmall">LES FORMES SOCIALES CHANGENT,
+MAIS LA VIOLENCE PRÉDOMINE TOUJOURS
+DANS LES RAPPORTS DES HOMMES</span></h3>
+
+<p>Il est donc manifeste que la cause de
+la singulière contradiction, montrant les
+hommes à la poursuite de l’idéal de liberté,
+d’égalité, de fraternité par des moyens
+qui excluent la possibilité de sa réalisation,
+cette cause est dans le fait que les
+hommes ont déjà vaguement conscience
+de la conception religieuse correspondant
+à l’âge actuel de l’humanité, tandis
+qu’ils sont tellement attachés aux formes
+anciennes de vie qu’ils ne sauraient
+en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle
+conception. Tel l’enfant devenu
+adulte et qui, par l’habitude prise, voudrait
+qu’on continue à l’aider à s’habiller
+et à le faire manger.</p>
+
+<p>L’ordre des choses existant ne s’accordant
+plus avec l’âge de la société, mais la
+nouvelle conception n’étant pas encore
+assimilée par elle, toutes les tentatives
+d’amélioration de cet ordre de choses sont
+dirigées vers l’amendement des formes
+sociales extérieures. Or, cette modification
+superficielle est inconciliable avec
+l’idéal d’une vie libre, fraternelle et
+raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement
+pour pouvoir en approcher, tout le
+système actuel doit être aboli.</p>
+
+<p>« Il importe surtout que le gouvernement
+soit juste, ou, s’il agit mal, qu’il soit
+remplacé par un meilleur ; alors tout ira
+bien, tous seront égaux, libres, et la concorde
+règnera », pensent la plupart des
+hommes de notre temps.</p>
+
+<p>Les uns croient qu’il suffit à cet effet de
+conserver l’état des choses établi en laissant
+au gouvernement le soin de le régulariser,
+et se préoccupent seulement d’écarter
+les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont
+connus sous le nom de conservateurs.</p>
+
+<p>D’autres estiment que la mauvaise organisation
+actuelle doit et peut être corrigée
+par l’introduction de nouvelles lois et constitutions
+garantissant la liberté et l’égalité.
+Ceux-ci sont appelés libéraux.</p>
+
+<p>D’autres enfin disent que tout le régime
+actuel est mauvais, qu’il doit être supprimé
+et remplacé par un plus parfait : il
+établirait l’égalité complète, au point de
+vue économique principalement ; il assurerait
+la liberté et la fraternité de tous
+les humains sans distinction de race ni de
+nationalité. Ce sont les révolutionnaires
+de diverses nuances.</p>
+
+<p>Tous les représentants de ces partis,
+d’opinions si divergentes, sont d’accord
+cependant sur le principal moyen d’améliorer
+la condition des hommes : l’autorité
+gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte.</p>
+
+<p>Ainsi pensent et disent les hommes qui
+ont le loisir de discuter les grands problèmes
+sociaux. (En ces derniers temps
+ces sociologues sont devenus particulièrement
+nombreux. Je ne crois pas exagérer
+en disant que ceux à qui la situation
+de fortune le permet, consacrent la majeure
+partie de leur temps à des discussions
+et à des démonstrations réciproques
+sur la meilleure manière pour le gouvernement
+de réaliser plus ou moins l’égalité,
+la liberté, la fraternité.)</p>
+
+<p>Quant à la majorité des travailleurs
+manquant de loisir pour discuter les questions
+d’intérêt général et s’enseigner mutuellement,
+au fond ils pensent et disent
+de même : le perfectionnement de l’organisation
+sociale peut être réalisé par le gouvernement
+seul. Aussi, loin de souhaiter
+sa disparition, ils mettent tout leur espoir
+en lui, en son amélioration présente ou
+future. Riches et pauvres, non seulement
+pensent, mais agissent ainsi.</p>
+
+<p>L’ancien régime est maintenu en Chine,
+en Turquie, en Abyssinie, en Russie ; on
+ne le modifie en rien, et tout va de mal en
+pis ; en Angleterre, en Amérique, en France
+on cherche à amender le système social
+en perfectionnant la Constitution, et cependant
+l’idéal de liberté, d’égalité, de
+fraternité est aussi loin de sa réalisation.</p>
+
+<p>En France, en Espagne, dans les républiques
+Sud-Américaines, en Russie actuellement,
+des révolutions furent et sont organisées ;
+mais, qu’elles réussissent ou non,
+comme la vague renvoyée, l’ancienne situation
+revient toujours, parfois même aggravée.
+Que l’ancien régime demeure ou
+soit changé, l’absence de liberté et l’animosité
+restent les mêmes : châtiments, prisons,
+bannissements, impossibilité d’acheter
+des objets sans droit de douane, ni de
+jouir des instruments de travail ; c’est la
+même privation des travailleurs du droit à la
+terre sur laquelle ils sont nés, comme aux
+temps du Joseph de la Bible ; c’est la même
+haine entre nations ; le même envahissement
+des peuples sans défense de l’Afrique
+et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang ;
+même cruauté, mêmes tortures de l’emprisonnement
+cellulaire et des compagnies
+disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition ;
+mêmes armées permanentes et
+esclavage militaire ; même inégalité,
+comme entre le pharaon et ses esclaves,
+entre les Rockfeller ou les Rothschild et
+leurs serfs.</p>
+
+<p>Les formes sociales changent, mais les
+rapports entre les hommes demeurent
+invariables ; et c’est pourquoi nous n’avançons
+pas vers l’idéal égalitaire. Si même
+nous avons avancé sur le chemin de
+cet idéal, ce n’est pas en raison des
+modifications apportées au pouvoir gouvernemental,
+mais plutôt malgré les
+obstacles semés par celui-ci. Si l’on
+a cessé de dévaliser les gens dans les
+villes, on le doit non à des lois nouvelles,
+mais au meilleur éclairage des
+rues. Si des gens ne meurent pas aussi
+souvent de faim, cela n’est pas dû non
+plus à une organisation plus parfaite des
+pouvoirs publics, mais aux voies de communication.
+Si l’on ne brûle plus les sorcières,
+si l’on ne recourt plus aux tortures,
+comme moyen d’instruction judiciaire ;
+si on ne coupe plus aux condamnés le
+nez, la langue et les oreilles, ce n’est point
+grâce aux transformations introduites
+dans le mécanisme gouvernemental, mais
+au progrès des connaissances et des sentiments
+absolument indépendants de ce
+mécanisme.</p>
+
+<p>Les formes extérieures changent avec
+l’âge de l’humanité, autrement dit avec
+le développement de ses forces intellectuelles
+et de sa maîtrise croissante sur la
+nature ; mais le fond reste le même. Tel
+un corps qui dans sa chute change sa
+position, tandis que la ligne que suit son
+point de gravité demeure invariable.</p>
+
+<p>Lancez un chat d’une hauteur : il peut
+tourner sur lui-même, avoir la tête en
+haut ou en bas, son centre de gravité ne
+sortira pas de sa ligne de chute. Il en
+est de même des changements des formes
+extérieures de la violence gouvernementale.</p>
+
+<p>Il semblerait que les hommes, en tant
+qu’êtres doués de réflexion et qui veulent
+être guidés par un idéal de bien, devraient
+choisir entre ces deux alternatives : ou
+bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable
+avec la violence, ou bien rejeter
+celle-ci et ne plus l’employer. Or, ils
+n’adoptent aucune de ces conduites,
+mais simplement modifient à l’envi les
+formes de violence. Ils procèdent à
+l’instar d’un homme qui, chargé d’un
+poids inutile, tantôt en modifie le paquetage,
+tantôt le déplace de son dos sur ses
+épaules, du dos sur les reins et de nouveau
+sur le dos, sans que l’idée lui vienne
+de faire le seul acte nécessaire : s’en
+débarrasser.</p>
+
+<p>Le plus malheureux est que, tout préoccupés
+par l’amélioration des formes de
+violence,—ce qui ne peut changer leur
+situation,—les hommes s’éloignent de
+plus en plus de l’activité qui seule peut
+leur procurer un réel bien-être.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c103">XI<br>
+<span class="xsmall">L’ÉGLISE ET LA SCIENCE
+OBSTACLES A LA VÉRITABLE CONCEPTION
+DE LA VIE</span></h3>
+
+<p>L’humanité chrétienne—sinon l’humanité
+entière—se trouve actuellement
+au début d’une transformation universelle,
+qui couvait durant des siècles,
+voire pendant des milliers d’années. Cette
+transformation de l’humanité peut être
+comparée à celle d’un individu qui d’un
+enfant devient un homme fait.</p>
+
+<p>Elle se manifeste de deux façons : intérieurement
+et extérieurement. La transformation
+intérieure est constatée par ce
+fait que la religion, c’est-à-dire l’explication
+du sens de la vie, était comprise autrefois
+comme une révélation mystique et
+merveilleuse, et elle se manifestait sous
+forme des rites qui en résultaient ; tandis
+que, aujourd’hui, l’humanité est arrivée
+à un degré d’évolution,—qui se révèle
+davantage dans les idées des meilleurs
+parmi nous,—rendant superflus l’explication
+mystique du sens de la vie et
+les rites préconisés comme étant agréables
+à Dieu. Il suffit, de nos jours,
+d’avoir une explication raisonnée du sens
+de la vie, plus convaincante que l’ancienne
+et qui montre mieux que les
+cérémonies cultuelles le devoir moral.</p>
+
+<p>Telle est la transformation intérieure
+qui s’effectuait durant des milliers
+d’années, qui se poursuit encore, mais
+qui est assez avancée pour que la majorité
+des hommes soit en mesure de
+s’assimiler cette nouvelle conception religieuse.
+L’adulte commence à sentir qu’il
+cesse d’être enfant.</p>
+
+<p>Quant à la transformation extérieure,
+liée au changement intérieur, elle consiste
+dans la modification des formes
+sociales, dans le remplacement du principe
+qui groupait et groupe encore les
+hommes : la substitution de la conviction
+raisonnée et du sentiment de la concorde
+à la violence.</p>
+
+<p>L’humanité a expérimenté toutes les
+formes possibles de gouvernements
+oppressifs, et, toujours et partout,
+depuis le régime républicain le plus
+démocratique jusqu’au despotisme le plus
+brutal, la quantité et la qualité du mal
+produit par la violence ne varient pas. Si le
+despote et son arbitraire ne sont plus,
+subsistent le lynchage et les excès de la
+foule démagogique ; si l’esclavage personnel
+n’est plus, il y a l’esclavage d’argent ;
+plus de prestation ni dîme directes,
+mais des impôts indirects ; plus de despotes,
+mais des rois et empereurs autocrates,
+milliardaires, ministres, partis tyranniques.</p>
+
+<p>La faillite de la violence comme moyen
+de gouvernement, son antagonisme
+avec la conscience moderne, sont trop
+évidents pour que l’ordre existant
+puisse encore longtemps se maintenir.
+Mais les conditions extérieures ne sauraient
+changer sans l’évolution de la mentalité
+des hommes. C’est pourquoi tous
+nos efforts doivent se porter vers cette
+transformation intérieure.</p>
+
+<p>Que devons-nous entreprendre à cet
+effet ? Une seule chose et de prime abord :
+écarter les obstacles qui empêchent les
+hommes de reconnaître leur situation et
+d’appliquer les principes religieux qui se
+sont déjà insinués dans leur esprit.</p>
+
+<p>Ces obstacles sont : le mensonge entretenu
+par la religion officielle et celui
+imposé par la science.</p>
+
+<p>Le premier mensonge est de faire
+croire aux hommes que la religion—en
+tant que réponse aux questions vitales et
+principe directeur de la vie—est inséparable
+du mysticisme, de la magie, des
+miracles, des rites et cérémonies.</p>
+
+<p>Le mensonge de la science est de persuader
+que la religion est un sentiment
+désuet, un reste des anciens temps, et
+qu’à notre époque elle peut être, avec
+avantage, suppléée par l’étude des lois de
+la vie et par des règles de conduite dictées
+par le raisonnement et l’expérience.</p>
+
+<p>Le mensonge des hommes d’Église est
+de substituer à l’explication du sens de
+la vie la doctrine de la révélation, contraire
+aux connaissances modernes, et à
+la règle de conduite les cérémonies
+rituelles sans portée morale. La faute
+des savants est de considérer comme
+absolument superflue la métaphysique
+religieuse, autrement dit l’explication du
+sens de la vie, en s’imaginant qu’il est
+possible d’établir une règle de conduite,
+sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse.</p>
+
+<p>Les hommes d’Église affirment que la
+religion est utile au peuple, tout en
+ayant perdu eux-mêmes la foi. Les
+hommes de la science déclarent que la
+religion, ce qui a fait et fera avancer
+l’humanité, est un vestige des anciennes
+superstitions qu’on doit rejeter, et que les
+hommes peuvent être guidés par de prétendues
+lois découvertes par une prétendue
+science : la sociologie.</p>
+
+<p>Ce sont ces hommes, les soi-disant savants
+en particulier, qui, à notre époque
+de transition, constituent le principal obstacle
+à l’élévation de l’humanité à ce
+degré de conscience intime et d’organisation
+extérieure qui répond à son âge.</p>
+
+<p>Ceux qui se prétendent les servants de
+la Science sont plus nuisibles, parce que
+le mensonge des servants de l’Église a pu
+déjà être mis à nu dans toute sa laideur
+et que la plupart des hommes n’y croient
+plus ; elle s’en affranchit de plus en plus,
+et si elle suit encore l’Église, elle ne le
+fait que par tradition, usage et convenance.
+La superstition scientifique, par
+contre, est en pleine force, et ceux qui
+se sont libérés du mensonge ecclésiastique
+et se croient esprits libres, se
+trouvent inconsciemment sous la domination
+complète de cette nouvelle Église :
+la Science.</p>
+
+<p>Ses prêtres appliquent tous leurs efforts
+afin de détourner l’attention des
+hommes des questions religieuses essentielles
+et de la diriger vers des questions
+futiles : l’origine des espèces, l’analyse
+spectrale, la nature du radium, la théorie
+des nombres, les animaux fossiles et
+autres sornettes, en leur attribuant la
+même importance que donnaient les
+Mages à l’Immaculée-Conception, à la
+dualité de la substance, etc. D’autre part,
+ils s’efforcent à suggérer que la religion—c’est-à-dire
+l’établissement du
+rapport de l’homme à l’égard de l’Univers
+et de son principe—n’est nullement
+nécessaire, et que des phrases
+pompeuses sur le droit, la morale et
+l’inexistante science sociologique, peuvent,
+avec avantage, la remplacer. De
+même que les partisans de l’Église, ils se
+persuadent et persuadent aux autres qu’ils
+sauvent l’humanité ; autant qu’eux, ils
+croient en leur infaillibilité, ne sont jamais
+d’accord entre eux, et se divisent
+en nombreuses chapelles ; de même que
+l’Église autrefois, ils sont aujourd’hui
+la cause principale de l’ignorance, de la
+grossièreté, de la dissolution, et par suite,
+du retard que met l’homme à s’affranchir
+du mal dont il souffre. Ces savants agissent
+à l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile
+dit : « Ils ont rejeté la pierre qui a
+toujours été et sera la clef de voûte. »
+Ils ont rejeté la seule chose qui unissait
+et peut unir en un seul tout l’humanité :
+la conscience religieuse.</p>
+
+<p>C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,—un
+mal succédant à un autre,—dans
+lequel tourne l’humanité chrétienne
+de notre temps. Qu’ils acceptent
+la doctrine pleine de superstitions de
+l’Église, ou les vagues, complexes et
+vaines spéculations scientifiques,—qui
+moins encore que l’Église peuvent guider
+dans la vie,—les hommes, privés
+de leur faculté supérieure : la conscience
+religieuse, ne peuvent, malgré leurs efforts,
+améliorer leur condition, encore
+moins détruire l’état de choses actuel, afin
+de se rapprocher de leur idéal : l’égalité,
+la liberté, la fraternité.</p>
+
+<p>La force leur en manque.</p>
+
+<p>Seuls, les hommes qui vivent la vie
+éternelle, et non pas la vie terrestre exclusivement,
+peuvent réaliser un idéal
+éternel ; et seuls ils peuvent accomplir ce
+qui paraît comme un sacrifice à ceux qui
+sont attachés à la vie terrestre. Car c’est
+le sacrifice des biens d’ici-bas qui fait
+avancer l’humanité.</p>
+
+<p>Le sacrifice, en effet, est facile seulement
+à l’homme religieux, à celui qui
+considère sa vie dans l’Univers, comme
+une manifestation partielle de la vie universelle,
+et croit devoir, par suite, se
+soumettre aux lois de cette vie éternelle.</p>
+
+<p>Par contre, pour celui qui considère
+la vie terrestre comme toute sa vie, le
+sacrifice n’a aucun sens ; et n’ayant pas
+la force de sacrifice, il est impuissant à
+supprimer, à diminuer le mal de la vie.
+Il le déplacera éternellement d’un endroit
+à un autre, mais ne pourra jamais le
+détruire.</p>
+
+<p>C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un
+moyen de se libérer du mal dont ils souffrent :
+la propagation parmi eux de la
+véritable doctrine religieuse, la plus
+haute de notre époque et qui s’est déjà
+insinuée dans leur esprit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c114">XII<br>
+<span class="xsmall">LE PERFECTIONNEMENT MORAL INDIVIDUEL
+EST L’UNIQUE MOYEN
+DE RÉALISER LE BONHEUR DE TOUS</span></h3>
+
+<p>Les doctrines religieuses sont toujours
+assimilées consciemment, librement par
+la minorité, et sous l’influence de la suggestion
+de la foi par la majorité. Tant que,
+suivant cette méthode, l’humanité n’aura
+pas adopté la doctrine raisonnée et conforme
+à son âge, seules les formes extérieures
+de sa vie changeront ; le mal demeurera
+le même, voire croîtra de plus
+en plus.</p>
+
+<p>Or, cette doctrine existe depuis longtemps
+et a déjà pénétré dans l’esprit de la
+majeure partie de notre société. C’est la
+doctrine du Christ dans sa véritable signification,
+libre de toute fausse interprétation.
+Ses principes, tant métaphysiques
+qu’éthiques, sont reconnus non
+seulement par les chrétiens, mais encore
+par les adeptes des autres croyances, car
+ils coïncident avec l’essence de toutes les
+importantes doctrines religieuses : le
+brahmanisme, le confucianisme, le taoïsme,
+le judaïsme, le swedenborgianisme,
+le spiritualisme, la théosophie,
+même le positivisme de Comte.</p>
+
+<p>Le fond de cette doctrine peut être
+défini ainsi : l’homme est un être spirituel,
+semblable à son principe—Dieu ; la
+mission de l’homme est d’accomplir la
+volonté de ce principe-Dieu ; la volonté
+de Dieu est de concourir au bien des
+hommes ; le bien des hommes est réalisé
+par l’amour ; l’amour actif est de faire
+aux autres ce qu’on veut qu’on vous
+fasse. C’est là toute la doctrine.</p>
+
+<p>Elle n’est point une révélation mystique
+de la manifestation surnaturelle de la
+divinité, de ses dogmes et décrets, comme
+l’affirme l’Église ; elle n’est pas non plus
+un enseignement moral recommandant
+une vie collective rationnelle, harmonieuse
+et profitable à tous, comme la
+comprennent les savants ; elle est l’explication
+logique du sens de la vie, et grâce
+à laquelle la règle de conduite n’est pas
+imposée extérieurement, mais résulte
+naturellement du sens que nous attribuons
+à notre vie. Bien qu’elle n’admette
+aucun phénomène surnaturel, contrairement
+à ce que prétend l’Église, cette
+doctrine n’a pas toutefois davantage un
+caractère intellectuel laissant notre raison
+seule nous guider, comme le pensent
+les savants incroyants.</p>
+
+<p>Cette doctrine est une <i>religion</i>, c’est-à-dire,
+l’établissement du rapport de
+l’homme envers le monde et son principe.
+Elle donne la réponse aux questions :
+qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini
+dans l’espace et le temps, et quelle est
+la mission de sa vie ? Cette réponse donne
+aux hommes qui la reconnaissent une
+explication raisonnée du sens de la vie,
+d’où découlent naturellement des règles
+immuables de conduite.</p>
+
+<p>C’est par là que se distingue la véritable
+doctrine chrétienne du christianisme
+d’Église enveloppé de mysticisme et étayé
+sur des miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère
+de la morale utilitaire des incroyants
+qui, sans s’en apercevoir, empruntent au
+christianisme ses conclusions tout en en
+méconnaissant le fond.</p>
+
+<p>Tant que cette doctrine ne sera pas
+reconnue dans sa pureté et que son principe
+métaphysique—l’attitude que doit
+garder l’homme envers Dieu—ne sera
+pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue
+dans le monde chrétien, comme
+l’est aujourd’hui la religion d’Église,
+toutes les formes de violence dont souffrent
+les hommes, l’oppression gouvernementale
+surtout, demeureront invariables.</p>
+
+<p>Mais quelles mesures doivent être
+recommandées à cet effet ?</p>
+
+<p>Nous sommes tellement imprégnés
+de l’idée fausse attribuant la possibilité
+d’améliorer notre vie par des moyens
+extérieurs, qu’il nous semble possible de
+réaliser le changement de notre état intérieur
+par les seuls moyens extérieurs.</p>
+
+<p>Mais il n’en est pas ainsi ; et c’est là
+une chance considérable pour l’humanité.
+En effet, si nous pouvions influer les uns
+sur les autres par des moyens extérieurs,
+les hommes légers, irréfléchis pourraient
+corrompre leurs semblables et les priver
+du bonheur ; en outre, une semblable
+activité pourrait rencontrer des obstacles
+infranchissables sur la voie du bonheur.</p>
+
+<p>Heureusement, l’évolution spirituelle
+est dans le pouvoir de chacun de nous.
+Nous savons toujours en quoi consiste
+notre véritable bonheur, de chacun de
+nous et des autres hommes, et rien ne
+peut arrêter ou retarder notre activité
+dans la poursuite de ce but.</p>
+
+<p>Or, le but—le bien de chacun et de
+tous—est atteint uniquement par la
+transformation intérieure de l’individu,
+par l’élaboration d’une conscience religieuse
+et indépendante, afin de pouvoir
+vivre en conformité avec cette conception
+personnelle. De même qu’une matière
+en combustion peut seule communiquer
+le feu à d’autres matières, seules,
+la vraie foi et la vraie vie d’un homme
+peuvent se communiquer à d’autres hommes,
+répandre et consolider la vérité
+religieuse. Or, seuls la propagation et
+l’affermissement de la vérité religieuse
+améliorent la condition des hommes.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen
+de se délivrer de tous les maux dont
+souffrent les hommes, y compris l’effroyable
+mal que commet le gouvernement :
+le travail intérieur que doit accomplir
+chacun de nous afin d’être l’artisan
+de sa propre amélioration morale.</p>
+
+<p class="ind">Juin 1905.</p>
+
+<div class="break"></div>
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" id="c123" title="LA FIN D’UN MONDE">LA FIN D’UN MONDE<a href="#f9" id="FNanchor_9"><sup>[9]</sup></a></h2>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_9" id="f9">[9]</a> Cette étude, écrite en octobre et novembre derniers
+(vieux style), a été remaniée et notablement augmentée
+par l’auteur en décembre 1905 (janvier 1906
+nouveau style). C’est d’après cette nouvelle édition que
+la présente traduction a été faite. (<i>Note du traducteur.</i>)
+</p>
+</div>
+
+<blockquote class="epi"><div>
+<p>Jamais les hommes n’ont eu devant
+ eux une œuvre aussi grandiose à
+ accomplir. Notre siècle est le siècle
+ de révolution dans la plus haute
+ acception de ce mot : Révolution
+ morale et non matérielle. Il se forme
+ une idée supérieure d’organisation
+ sociale et de perfectionnement moral.</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">Channing.</span></p>
+
+</div></blockquote>
+
+<blockquote class="epi"><div>
+<p>Et vous connaîtrez la vérité, et
+ la vérité vous affranchira.</p>
+
+<p class="sign">(<span class="sc">Jean</span>, VIII, 32.)</p>
+
+</div></blockquote>
+
+<h3 class="nobreak">I<br>
+<span class="xsmall">LA FIN D’UN SIÈCLE—SA DISPARITION—SYMPTOMES ET CAUSES</span></h3>
+
+<p>Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient
+pas en langage évangélique la fin et
+le commencement d’une période de cent
+ans, mais la fin d’une conception de la
+vie, d’une croyance, d’un moyen de communion
+entre les hommes, et le commencement
+d’une nouvelle conception de
+la vie, d’une nouvelle religion, d’un nouveau
+moyen de communion entre les
+hommes.</p>
+
+<p>Il est dit dans l’Évangile qu’au moment
+de ces changements de siècle, toutes
+sortes de calamités doivent se produire :
+trahisons, cruautés, guerres, et que tout
+amour doit disparaître à la suite du désordre.
+Ces paroles, à mon sens, ne doivent
+pas être prises comme une annonce
+prophétique pour un temps donné, mais
+comme l’indication d’une loi constante :
+tout changement de régime, de conception
+de vie, est inévitablement accompagné
+de violentes perturbations, de cruautés,
+de trahisons, d’illégalités de toutes
+sortes, et ces perturbations doivent amener
+par la suite une éclipse de l’amour
+entre les hommes, amour sans lequel
+toute vie collective est impossible.</p>
+
+<p>C’est précisément ce qui se produit
+aujourd’hui, non seulement en Russie,
+mais dans le monde chrétien en général.
+En Russie, ce phénomène se manifeste
+avec plus de netteté et plus ouvertement,
+tandis que dans le reste du monde civilisé
+il se trouve à l’état latent.</p>
+
+<p>Je crois qu’en ce moment la vie des
+peuples chrétiens a atteint cette limite
+qui marque la fin d’une ère et le commencement
+d’une autre. Je crois que
+précisément à cette heure, commence la
+grande révolution qui se prépare depuis
+deux mille ans dans le monde chrétien,
+révolution consistant dans la substitution
+au christianisme corrompu et au régime
+de domination qui en découle, du véritable
+christianisme, base de l’égalité entre
+les hommes, et de la vraie liberté à laquelle
+aspirent tous les êtres doués de
+raison.</p>
+
+<p>J’aperçois les signes extérieurs de ces
+changements, dans l’âpre lutte de classes,
+dans la froide cruauté des possédants,
+l’irritation et le désespoir des miséreux,
+les armements insensés et croissants des
+nations les unes contre les autres, l’extension
+de la doctrine collectiviste, effrayante
+par son esprit despotique, étonnante
+par son caractère plein d’utopies,
+dans la vanité et la puérilité de certaines
+études soi-disant scientifiques, la corruption
+morbide et l’inanité de toutes les
+manifestations de l’art ; je les vois enfin
+et surtout dans l’absence chez les dirigeants
+de toute idée religieuse, mieux,
+la négation voulue de toute religion,
+enfin, dans la reconnaissance du caractère
+légitime de l’oppression du faible par
+le fort, ce qui amène la disparition de
+tout principe directeur de la vie sociale.</p>
+
+<p>Tels sont les symptômes généraux de
+la révolution qui s’effectue, ou plutôt de
+la tendance à la révolution qui se manifeste
+chez les peuples chrétiens. Les
+symptômes historiques plus immédiats,
+autrement dit, les secousses qui ont fait
+la révolution, sont la guerre russo-japonaise
+et l’agitation politique et sociale
+qui se manifeste actuellement d’une façon
+inouïe dans le peuple russe.</p>
+
+<p>On attribue la débâcle de l’armée et de
+la flotte russe à des hasards malheureux,
+à l’incurie du gouvernement ; on
+attribue la force du mouvement révolutionnaire
+à l’insuffisance de ce même
+gouvernement et à l’action plus énergique
+des agitateurs. Quant aux conséquences,
+les politiciens, tant russes
+qu’étrangers, croient que ces événements
+amèneront l’affaiblissement de la Russie,
+ainsi qu’un changement de son régime
+politique.</p>
+
+<p>A mon sens, ces événements ont une
+portée bien plus grande : la débâcle de
+l’armée, de la flotte et de l’administration
+russes marque le commencement
+de la désagrégation de l’État russe, et la
+désagrégation de l’État russe signifie, à
+mon avis, le commencement de la disparition
+de toute la civilisation soi-disant
+chrétienne. C’est bien la fin d’un monde
+et le commencement d’un autre.</p>
+
+<p>Les phénomènes dissolvants, qui ont
+placé les peuples chrétiens dans la situation
+où ils se trouvent actuellement, se
+sont manifestés depuis longtemps, depuis
+que la religion chrétienne a été reconnue
+comme religion d’État.</p>
+
+<p>Voici un système social qui se maintient
+par la violence, existe plutôt par la
+soumission complète à ses lois qu’aux
+lois de la religion, ne peut subsister
+sans la répression, la force armée et les
+guerres, attribue à ses gouvernants un
+caractère presque divin, glorifie la richesse
+et la puissance, et cependant
+accepte la religion chrétienne qui proclame
+l’égalité et la liberté complète de
+tous les hommes, reconnaît la loi de
+Dieu supérieure à toutes les autres lois,
+condamne toute violence, tout châtiment
+et toute guerre, prescrit l’amour
+des ennemis, glorifie non pas la puissance
+et la richesse, mais l’humilité et la
+pauvreté ; en un mot, la société adopte
+en la personne de ses gouvernants païens
+la religion chrétienne, non dans son sens
+vrai, mais sous sa forme corrompue permettant
+le maintien d’une organisation
+païenne de la vie.</p>
+
+<p>Aussi, les pasteurs des peuples et leurs
+conseillers, qui pour la plupart ne comprennent
+pas le sens du véritable christianisme,
+s’indignent-ils très sincèrement
+contre les hommes qui professent
+et propagent le vrai christianisme, et, la
+conscience tranquille, les châtient et les
+bannissent. Le clergé défend de lire
+l’Évangile et se réserve le droit exclusif
+de le commenter, d’imaginer des sophismes
+complexes justifiant l’union contre
+nature entre l’État et le Christianisme,
+d’instituer des cérémonies solennelles qui
+hypnotisent la foule. Et c’est ainsi que la
+grande majorité des hommes a vécu des
+siècles durant, croyant vivre en bons
+chrétiens, sans même soupçonner ce que
+peut être la vraie doctrine du Christ.</p>
+
+<p>Toutefois, si grand que fut le prestige
+de l’État, si long que fut son triomphe,
+si cruelle que fut sa tyrannie contre la
+véritable idée chrétienne, la vérité révélatrice
+de l’âme humaine une fois connue,
+n’a pu être étouffée. Plus cette situation
+a duré, plus nettement est apparue la
+contradiction entre la doctrine chrétienne,
+toute d’humilité et d’amour, et
+la doctrine de l’État, toute d’orgueil et
+de violences.</p>
+
+<p>La plus puissante digue du monde ne
+saurait arrêter le cours des flots humains.
+Ces flots se frayent inévitablement leur
+voie, soit en passant sur la digue, soit
+en la contournant, soit en la brisant. Ce
+n’est qu’une question de temps. Il en
+sera de même du véritable christianisme
+étouffé depuis si longtemps par les gouvernants.
+Le temps est venu où il commence
+à détruire la digue qui l’arrête et
+à en balayer les débris.</p>
+
+<p>J’aperçois les signes extérieurs de
+cette destruction, dans la facilité avec
+laquelle les Japonais ont triomphé des
+Russes, et dans la violente agitation qui
+soulève toutes les classes de la société
+russe.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c132">II<br>
+<span class="xsmall">LA PORTÉE DE LA VICTOIRE DES JAPONAIS</span></h3>
+
+<p>Comme il arrive toujours en cas de
+défaite, on cherche à expliquer aujourd’hui
+celle des Russes par les fautes
+qu’ils ont commises : mauvaise organisation
+militaire, abus, ignorance des chefs.
+Telle n’en est pas la véritable cause.
+Ce n’est pas tant l’incurie gouvernementale
+ou l’insuffisance du commandement
+militaire que la supériorité certaine des
+Japonais dans l’art de la guerre qui a
+déterminé la défaite des Russes. La victoire
+du Japon est due non pas à la faiblesse
+de la Russie, mais au fait que le
+peuple nippon constitue évidemment aujourd’hui
+la plus forte puissance militaire
+sur terre et sur mer. Je le crois, parce
+que les Japonais, grâce à leur esprit
+pratique et à l’importance qu’ils ont
+accordée à l’art militaire, se sont assimilé
+bien mieux que les nations chrétiennes
+tous les perfectionnements techniques
+qui ont procuré jusqu’ici à celles-ci
+l’avantage sur les peuples non chrétiens ;
+parce que les Japonais sont par leur nature
+plus braves et plus indifférents devant
+la mort que nous ne le sommes aujourd’hui ;
+parce que le patriotisme guerrier,
+que nos gouvernants s’efforcent de nous
+inculquer bien qu’il soit en tous points
+contraire à la doctrine du Christ, existe
+encore dans toute sa force primitive chez
+les insulaires asiatiques ; enfin, parce
+que, en se soumettant servilement à l’autorité
+despotique d’un Mikado divinisé,
+leur énergie demeure plus concentrée et
+plus unie que celle de peuples qui ont
+franchi la phase de soumission servile.
+En un mot, le grand avantage des Nippons
+est de n’être pas chrétiens.</p>
+
+<p>Si corrompue que soit chez nous l’idée
+chrétienne, notre conscience en est malgré
+tout imprégnée, et les meilleurs parmi nous
+ne peuvent plus employer leur force intellectuelle
+à imaginer et à fabriquer les
+instruments de meurtre, ni se refuser à
+condamner plus ou moins le patriotisme
+belliqueux. Ils ne sauraient imiter les
+Japonais, qui s’ouvrent le ventre plutôt
+que de tomber dans les mains de l’ennemi,
+ni, comme jadis nous-mêmes, se
+faire sauter avec l’ennemi plutôt que de
+se rendre. Ils ne peuvent plus priser
+comme autrefois les vertus guerrières ni
+respecter la caste militaire ; enfin il leur
+est impossible, sans offenser leur dignité
+humaine, de se soumettre servilement
+aux autorités, surtout de faire impassiblement
+métier d’assassins.</p>
+
+<p>Dans la vie courante même, lorsque
+l’activité humaine se trouve en opposition
+avec la doctrine évangélique, les peuples
+chrétiens sont impuissants à lutter avec
+les peuples non chrétiens. Le fait se produit
+notamment dans les questions d’argent.
+Si faussement qu’ils interprètent la
+doctrine du Christ, ses partisans ont
+conscience que la richesse ne donne pas
+le bonheur suprême ; aussi, ne mettent-ils
+pas à l’acquérir la même âpreté que
+ceux qui, n’ayant pas d’idéal plus élevé,
+voient en elle la seule bénédiction divine.</p>
+
+<p>On peut en dire autant de la science et
+de l’art non chrétiens. Dans le domaine
+de la science expérimentale et positive et
+de l’art morbide et sensuel, la supériorité
+appartient et appartiendra sans conteste
+aux peuples et aux individus les moins
+chrétiens.</p>
+
+<p>Ce phénomène, que nous voyons se
+manifester en pleine paix dans toutes les
+branches de l’activité sociale, doit à plus
+forte raison se produire dans les choses
+de la guerre, rigoureusement interdite par
+la doctrine évangélique. C’est pourquoi
+l’inévitable supériorité des peuples non
+chrétiens s’est révélée avec une si grande
+évidence dans les victoires éclatantes des
+Japonais sur les Russes, malgré l’équivalence
+de leurs armements et de leur science
+militaire.</p>
+
+<p>C’est par là surtout que la victoire des
+Japonais est pour nous d’un grand enseignement.
+Elle a montré en effet d’une
+façon absolue, non seulement à la Russie
+vaincue mais au monde entier, combien
+était insuffisante la culture extérieure dont
+étaient si fières les nations chrétiennes,
+culture qui leur semblait être le résultat
+merveilleux de nombreux siècles d’efforts
+et que pourtant le Japon a pu s’assimiler
+en quelques dizaines d’années, bien qu’il
+ne soit nullement doué de qualités morales
+exceptionnelles ; car, lorsqu’il l’a cru nécessaire,
+il a tout appris, depuis la découverte
+des bactéries jusqu’à celle des explosifs,
+et il a si bien su mettre en pratique
+cette science, que dans l’art de la guerre
+il est devenu bientôt supérieur à ses
+maîtres.</p>
+
+<p>Sous prétexte de se défendre, les peuples
+chrétiens ont rivalisé durant des
+siècles dans l’invention d’engins de destruction,
+qu’ils ont employés aussi bien à
+lutter entre eux qu’à combattre les peuples
+non civilisés de l’Afrique et de l’Asie pour
+en tirer profit.</p>
+
+<p>Mais voici que parmi ceux-ci apparaît
+un peuple guerrier, plein d’habileté et
+doué d’une merveilleuse facilité d’assimilation,
+qui, devant le danger, menaçant
+lui et ses voisins, a su s’approprier avec
+une aisance et une rapidité extraordinaires
+tout ce qui faisait la supériorité incontestable
+des Européens. Il comprit très vite
+que, au moment où l’on va vous frapper
+d’une lourde massue, il faut en saisir une
+semblable, une plus lourde au besoin, afin
+de rendre coups pour coups.</p>
+
+<p>Profitant de plus de l’avantage que lui
+donnaient son despotisme religieux et son
+fanatisme patriotique, il est devenu, au
+point de vue guerrier, plus redoutable que
+la plus grande des puissances militaires.</p>
+
+<p>Sa victoire a montré aux peuples guerriers
+que la force des armes n’est plus
+entre leurs mains, mais qu’elle est, ou doit
+passer bientôt, entre les mains de ceux qui
+ne sont pas chrétiens. En effet, imitant
+l’exemple du Japon, tous les peuples de
+l’Asie et de l’Afrique peuvent devenir
+capables de s’assimiler cette science militaire
+dont sont si fières les nations chrétiennes,
+et alors il leur sera facile non
+seulement de se libérer de leur oppression,
+mais encore de les anéantir toutes.</p>
+
+<p>En raison de l’issue de la guerre russo-japonaise,
+les gouvernements européens
+vont être obligés d’accroître les armements
+qui déjà écrasent leurs peuples,
+et, même en doublant leurs effectifs, ils
+devront prévoir malgré tout qu’avec le
+temps les peuples païens si longtemps
+opprimés, apprenant l’art de la guerre
+aussi bien que les Japonais, en arriveront
+à rejeter leur joug et à se venger.</p>
+
+<p>Ainsi, ce n’est plus le pur raisonnement,
+mais l’amère expérience de la victoire
+japonaise qui rend évidente pour tous les
+peuples cette simple vérité : La violence
+ne peut conduire à rien autre qu’à l’aggravation
+des maux et des souffrances.</p>
+
+<p>Cette victoire a prouvé que, préoccupés
+de l’accroissement de nos forces
+armées, nous avons commis une œuvre
+non seulement mauvaise, mais encore
+contraire à l’esprit chrétien qui nous
+domine, une œuvre dans laquelle nous
+serons forcément surpassés et vaincus
+par les païens. Cette victoire a montré que
+notre activité guerrière nous était funeste,
+épuisait inutilement nos forces et surtout
+nous préparait des ennemis plus puissants.</p>
+
+<p>Cette guerre a démontré avec évidence
+que la force de nos peuples n’est pas
+dans la domination militaire et que,
+s’ils veulent rester chrétiens, ils doivent
+conformer leur vie à la doctrine évangélique,
+qui seule leur donnera le suprême
+bonheur, acquis par l’amour et la concorde,
+et non par la violence.</p>
+
+<p>C’est là, et non ailleurs, qu’est la véritable
+signification de la victoire des Japonais
+pour le monde chrétien.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c141">III<br>
+<span class="xsmall">LE SENS DU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
+EN RUSSIE</span></h3>
+
+<p>La victoire du Japon a montré à tous
+combien était fausse la voie suivie jusqu’ici
+par la civilisation. Aux Russes,
+cette guerre—cause de tant de souffrances
+insensées : sacrifice inutile d’hommes
+et de richesses—a montré, de
+plus, le grave danger de leur soumission
+à leur gouvernement. Afin d’assurer
+de louches profits à quelques personnages
+malfaisants, ce gouvernement a
+jeté le pays dans une guerre imbécile qui,
+dans aucun cas, ne pouvait être avantageuse
+pour le peuple. Des centaines, des
+milliers de vies ont été sacrifiées, les
+produits du labeur colossal de tout un
+peuple perdus, enfin, la gloire elle-même
+de la Russie, pour ceux qui en étaient
+fiers, anéantie ; mais le pis est que les fauteurs
+de tous ces crimes, loin de les reconnaître,
+en rejettent sur d’autres la responsabilité,
+et que, conservant leurs places,
+ils sont tout disposés à jeter le pays
+dans de plus grands malheurs encore.</p>
+
+<p>La révolution commence tout naturellement
+lorsque la société vient à abandonner
+une certaine conception de la vie
+sur laquelle continue à reposer l’édifice
+social existant, autrement dit, lorsque la
+contradiction entre la vie telle qu’elle est
+et celle qui doit ou peut être devient si
+nette pour la majorité des hommes, que
+ceux-ci sentent déjà l’impossibilité de
+continuer à vivre dans les anciennes conditions ;
+et cette révolution éclate d’abord
+chez la nation qui possède le plus grand
+nombre d’individus conscients de cette
+contradiction. Quant aux moyens employés
+par la révolution, ils dépendent
+du but qu’elle poursuit.</p>
+
+<p>En 1793 la contradiction entre l’idée
+d’égalité des hommes et le pouvoir despotique
+des rois, du clergé, des nobles, des
+fonctionnaires, était sentie non pas seulement
+par les peuples qui en souffraient,
+mais aussi par les meilleurs parmi les
+hommes des classes dirigeantes du monde
+chrétien tout entier. Mais nulle part plus
+qu’en France ces classes ne ressentaient
+l’injustice de l’inégalité, nulle part la
+conscience populaire n’était moins asservie.
+C’est pourquoi la Révolution de
+1793 a débuté précisément en France.
+Quant au moyen le plus immédiat de
+conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement
+à prendre par la force le pouvoir
+que détenaient les maîtres du jour ;
+c’est pourquoi les révolutionnaires de
+l’époque ont eu recours à la violence
+pour arriver à leurs fins.</p>
+
+<p>Actuellement, en 1905, où les gouvernants
+enlèvent arbitrairement aux hommes
+le produit de leur travail pour
+s’armer à outrance, où à chaque instant
+ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger,
+la contradiction entre une vie
+libre possible et légitime et la soumission
+stupide et funeste aux oppresseurs, est
+ressentie non seulement par les peuples
+qui en souffrent, mais aussi par les plus
+généreux parmi ceux qui les gouvernent.
+Nulle part cette contradiction n’est aussi
+nette que chez le peuple russe.</p>
+
+<p>Il la ressent autant en raison de la
+guerre stupide et honteuse où il fut jeté
+par le gouvernement que par suite du
+régime agraire qu’il a conservé jusqu’ici ;
+il la ressent surtout à cause de la conscience
+chrétienne particulièrement vivace
+chez lui.</p>
+
+<p>J’estime donc que la révolution de
+1905, ayant pour but d’affranchir les
+hommes de l’oppression brutale, doit
+commencer et commence précisément en
+Russie. Quant aux moyens d’y parvenir,
+ils doivent être évidemment tout autres
+que la violence à laquelle les hommes
+avaient eu jusqu’ici recours pour arriver
+à l’égalité.</p>
+
+<p>Les hommes de la grande Révolution
+pouvaient encore se méprendre en croyant
+à la possibilité de réaliser l’égalité par la
+violence, quoiqu’il fût de toute évidence
+que la force brutale était par elle-même
+la manifestation la plus vive de l’inégalité.
+A plus forte raison ne peut-on aujourd’hui
+recourir à la violence pour conquérir
+cette liberté, qui est le principal
+but de la révolution actuelle.</p>
+
+<p>Or, que voyons-nous ? Les révolutionnaires
+de nos jours répètent en Russie
+tout ce que faisaient leurs devanciers
+dans les pays européens : manifestations
+solennelles, cortèges funèbres, destruction
+des prisons, brillants discours (« Allez
+dire à votre maître... »), assemblées
+constituantes, etc... Et ils croient qu’en
+renversant le gouvernement existant et
+en le remplaçant par une monarchie
+constitutionnelle, ou même par une république
+socialiste, ils atteindront le
+but que la révolution s’est imposé.</p>
+
+<p>Mais l’histoire ne se répète pas. La
+révolution par la violence a fait son
+temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux
+hommes elle l’a déjà donné, et en même
+temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable
+de donner. La révolution qui commence
+en Russie,—nous ne sommes pas
+en 1793, mais en 1905,—où l’on compte
+cent millions de paysans doués d’une
+psychologie et d’une organisation sociale
+particulières, cette révolution ne saurait
+en aucune façon avoir le même but et se
+faire par les mêmes moyens que les révolutions
+qui eurent lieu il y a soixante,
+quatre-vingt ou cent ans, chez des peuples
+latins ou germains dont la mentalité
+est tout autre.</p>
+
+<p>La population rurale de la Russie, qui
+comprend le vrai peuple, n’a que faire de
+la Douma, de toutes ces libertés—dont
+l’énumération seule est une preuve de
+l’absence de la vraie liberté,—ainsi
+que de la substitution d’un gouvernement
+violent à un autre aussi violent ; il
+a besoin de s’affranchir de tout le système
+de violence.</p>
+
+<p>La portée de la révolution qui commence
+en Russie et qui s’annonce dans
+le reste du monde, n’est donc point dans
+les réformes énumérées par les programmes
+habituels : impôts sur le
+revenu ou autres, séparation de l’Église
+et de l’État, monopoles nationaux, système
+électoral, participation du peuple
+au pouvoir, institution de la République
+la plus démocratique, etc., mais dans la
+conquête de la vraie liberté.</p>
+
+<p>Or, cette liberté vraie peut être réalisée
+seulement par le refus de se soumettre
+à toute autorité, quelle qu’elle soit, et
+cela sans recourir aux barricades, assassinats
+et institutions nouvelles obtenues
+par la violence et reposant sur elle.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c149">IV<br>
+<span class="xsmall">LA CAUSE PRINCIPALE DE LA RÉVOLUTION
+IMMINENTE</span></h3>
+
+<p>La cause principale de la prochaine
+révolution comme de toutes celles passées
+ou futures a un caractère religieux.</p>
+
+<p>Le mot religion est pris d’ordinaire
+soit dans le sens d’une définition mystique
+du monde invisible, soit pour désigner
+certains rites d’un culte qui console
+et encourage les hommes dans la vie,
+soit comme une explication de l’origine
+de l’univers, soit comme la réglementation
+morale de la vie sanctionnée par
+la prescription divine.</p>
+
+<p>Ce n’est pas ainsi que je comprends la
+religion : elle est pour moi avant tout
+la révélation de la loi supérieure, commune
+à tous les hommes, leur assurant
+dans un temps donné le suprême bonheur.</p>
+
+<p>Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne,
+fut proclamée et exprimée chez
+divers peuples une loi religieuse, supérieure
+et commune à toute l’humanité,
+qui peut être formulée ainsi :</p>
+
+<p>L’homme ne doit pas vivre pour son
+bonheur individuel, mais pour le bonheur
+de tous, c’est-à-dire, rendre service à son
+prochain (Bouddha, Isaïe, Confucius, Lao-Tseu,
+stoïciens). La loi ayant été proclamée,
+il était impossible aux hommes qui la
+connaissaient de ne pas se rendre compte
+de sa justesse et de sa bienfaisance ; mais
+l’ordre social fondé sur la violence a
+pénétré si à fond dans les mœurs et les
+institutions que, tout en reconnaissant
+les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les
+hommes continuaient à vivre sous l’empire
+de lois répressives qu’ils justifiaient
+par la nécessité de châtier les méchants.
+Il leur semblait que sans menaces ni
+châtiments du mal par le mal, la vie
+sociale était impossible. Les uns assumaient
+le devoir de maintenir l’ordre
+public et de corriger les criminels en faisant
+appliquer les lois répressives ; ils
+commandaient, les autres obéissaient.
+Mais les maîtres se dépravaient par l’omnipotence
+dont ils jouissaient, et une fois
+dépravés, au lieu de corriger les mœurs,
+ils les contaminaient de leur propre
+souillure ; les administrés à leur tour se
+dépravaient par leur participation à ces
+violences, par leur esprit d’imitation et
+par leur soumission servile.</p>
+
+<p>Il y a dix-neuf cents ans apparut le
+Christianisme. Avec une nouvelle force,
+il vint confirmer la puissance de cette loi
+d’amour et de solidarité, et nous apprendre
+en plus pourquoi elle n’était
+pas observée.</p>
+
+<p>Il a montré avec une netteté extraordinaire
+que la cause de cette inobservance
+était la fausse notion que l’on se
+faisait de la légitimité et de la nécessité
+de la violence comme moyen de coercition.
+Après avoir démontré sur toutes
+ses faces l’illégalité et la nocivité du
+châtiment social, il a prouvé que la principale
+cause des malheurs de l’humanité
+résidait dans les violences auxquelles se
+livrent les hommes les uns sur les autres
+sous prétexte de vindicte publique ; enfin,
+il a montré que l’unique moyen de faire
+disparaître la violence était de la subir
+avec passivité.</p>
+
+<p>« Tu as entendu dire aux anciens : Œil
+pour œil, dent pour dent. Moi, je te dis :
+Ne résiste pas au méchant ; s’il te frappe
+sur la joue droite, tends-lui la joue
+gauche ; s’il veut plaider contre toi et te
+prendre tes vêtements, donne-lui jusqu’à
+ta chemise. Donne à celui qui te tend la
+main et ne te détourne pas de celui qui
+sollicite ton aide pécuniaire. »</p>
+
+<p>Cette doctrine veut dire que lorsque
+celui qui a mission de juger des cas de
+violences en commet lui-même, il n’y
+aura plus pour elles aucune limite.</p>
+
+<p>Aussi, pour qu’elles disparaissent, il
+faut que nul, sous quelque prétexte que ce
+soit, n’emploie la force brutale, et surtout
+sous le prétexte le plus fréquent, celui
+de punir.</p>
+
+<p>Cette doctrine atteste cette vérité
+simple et naturelle : on ne saurait supprimer
+le mal par le mal, et l’unique
+moyen de diminuer l’intervention de la
+violence est de ne pas s’en servir.</p>
+
+<p>La doctrine chrétienne l’a nettement
+formulé et établi. Malheureusement, on
+se figurait à tort que châtier était une
+condition indispensable à la vie sociale,
+et cette croyance était tellement enracinée,
+le nombre des hommes qui ignoraient
+cet enseignement ou ne le connaissaient
+que sous sa forme corrompue
+était si grand, que tous ceux qui avaient
+accepté la loi du Christ continuaient à
+vivre d’après celle de la violence. Les
+pasteurs des chrétiens croyaient que l’on
+pouvait accepter la doctrine de la solidarité
+sans la loi de la non-résistance au
+mal, qui est pourtant la clef de voûte de
+tout l’enseignement sur la conduite des
+hommes. Car, admettre la loi de l’aide
+mutuelle en méconnaissant le précepte
+de la non-résistance, c’était construire la
+voûte sans la sceller dans sa partie centrale.</p>
+
+<p>Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils
+pouvaient organiser leur vie mieux que
+celle des païens sans accepter le précepte
+de la non-résistance, continuaient à faire
+non seulement ce que faisaient ceux-ci,
+mais pis encore, et s’éloignaient ainsi de
+plus en plus de la vie chrétienne. Le sens
+de leur doctrine s’obscurcissait, et ils
+sont arrivés enfin à leur triste situation
+actuelle : division des peuples chrétiens
+en camps ennemis, dépensant toutes leurs
+forces à s’armer et prêts à chaque instant
+à s’entre-déchirer. Plus encore : ils ont
+provoqué la haine des peuples non chrétiens
+qui se lèvent déjà contre eux. Enfin,
+et par-dessus tout, ils sont arrivés à la
+négation complète non seulement du
+christianisme, mais de toute loi ayant un
+caractère élevé.</p>
+
+<p>La cause première de la prochaine révolution
+est donc surtout religieuse. Elle
+vient de la déformation de la loi suprême
+de solidarité, par suite de la méconnaissance
+du précepte de la non-résistance
+spécifiée par le christianisme, dont l’intention
+expresse est de rendre cette loi
+pratiquement réalisable.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c157">V<br>
+<span class="xsmall">LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION
+DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE</span></h3>
+
+<p>La doctrine chrétienne n’a pas seulement
+montré que la vengeance n’est ni
+utile ni sensée, parce qu’elle ne fait
+qu’accroître le mal ; elle a indiqué de plus
+la non-résistance au mal par la violence,
+comme unique moyen d’atteindre la véritable
+liberté si naturelle à l’homme.
+Elle a montré que, du moment où l’homme
+entrait en lutte contre la violence, il
+s’aliénait lui-même sa liberté ; en effet,
+en admettant l’emploi par lui de la force
+brutale, il admettait par ce fait même la
+légitimité de son emploi contre lui-même ;
+aussi, pouvait-il être soumis par ceux
+contre lesquels il luttait. Lors même qu’il
+fût vainqueur, il n’en était pas moins
+toujours menacé d’être vaincu à son tour
+par un plus fort que lui.</p>
+
+<p>Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement
+de la loi supérieure commune
+à toute l’humanité et qui ne saurait
+être mise en échec, peut seul être réellement
+libre. Et l’unique moyen de restreindre
+dans le monde l’emploi de la
+violence, est de réaliser la liberté complète
+en ne résistant pas à n’importe
+quels actes de tyrannie.</p>
+
+<p>La doctrine chrétienne a donc proclamé
+la loi de la pleine liberté humaine, mais à
+la condition absolue de se soumettre à
+cette loi dans toute sa signification.</p>
+
+<p>« Et ne craignez point ceux qui ôtent
+la vie du corps et qui ne peuvent faire
+mourir l’âme, mais craignez plutôt celui
+qui peut perdre et l’âme et le corps dans
+la géhenne. » (Mathieu, X, 28.)</p>
+
+<p>Ceux qui avaient accepté cette doctrine
+dans sa signification vraie et s’étaient
+soumis à la loi suprême étaient libres
+de toute autre soumission. Ils avaient
+souffert avec résignation les violences
+des hommes, mais ne leur obéissaient
+pas dans les actes contraires à la loi
+suprême. Ainsi avaient agi les premiers
+chrétiens alors qu’ils étaient peu nombreux
+parmi les peuples païens. Ils refusaient
+d’obéir aux gouvernements dans
+les actes contraires à la loi suprême
+qu’ils appelaient la loi de Dieu ; ils furent
+persécutés, châtiés pour cette résistance,
+mais ils n’en continuaient pas moins à
+ne pas se soumettre et restaient libres.</p>
+
+<p>Mais dès l’instant où des peuples entiers,
+qui vivaient sous un régime maintenu
+par la violence, s’étaient reconnus
+chrétiens simplement parce qu’ils avaient
+reçu le baptême, leur attitude envers les
+autorités changea complètement.</p>
+
+<p>Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent
+à leurs administrés que le
+meurtre et les autres violences pouvaient
+être commis lorsqu’ils servaient
+à la juste vindicte et à la défense des
+faibles et des opprimés. Puis, en les
+obligeant à prêter serment aux autorités,
+c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils
+accompliraient tout ce qu’il leur sera
+ordonné, les gouvernements amenèrent
+leurs sujets se considérant comme chrétiens,
+à ne plus croire défendu l’emploi
+de la violence, et, naturellement, à admettre
+aussi celle dont ils étaient victimes.</p>
+
+<p>Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres,
+comme l’a voulu le Christ, au lieu de
+souffrir toute violence, comme cela avait
+eu lieu au début, afin d’être, en revanche,
+soumis à la seule volonté de Dieu, ils
+comprirent leur devoir dans un sens
+diamétralement opposé : ils considérèrent
+comme honteux d’être en butte
+aux violences sans essayer de lutter contre
+elles, et comme leur devoir le plus
+sacré d’obéir aux gouvernants. C’est
+ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés
+dans ces traditions, ils n’eurent plus
+aucune honte de leur esclavage ; au contraire,
+ils furent fiers de la puissance de
+leurs gouvernements, à l’exemple des
+esclaves toujours fiers de la grandeur de
+leurs maîtres.</p>
+
+<p>En ces derniers temps, cette déformation
+du Christianisme a donné lieu à une
+nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé
+nos peuples dans leur servilité. A
+l’aide d’un système complexe d’élections
+parlementaires, il leur fut suggéré qu’en
+élisant leurs représentants directement,
+ils participaient au gouvernement, et
+qu’en lui obéissant, ils obéissaient à leur
+propre volonté, et étaient libres. Cependant
+cette supercherie devait être évidente
+tant en théorie qu’en pratique,
+car même sous le régime le plus démocratique
+et sous le règne du suffrage
+universel, le peuple ne peut exprimer sa
+volonté. Il ne le peut : 1<sup>o</sup> parce qu’une
+pareille volonté collective d’une nation
+de plusieurs millions d’habitants n’existe
+pas et ne peut exister ; 2<sup>o</sup> parce que, lors
+même où elle existerait, la majorité des
+voix ne serait point son expression. Sans
+insister sur ce fait que les élus légifèrent
+et administrent, non pas pour le bien
+général, mais pour se maintenir au pouvoir ;
+sans appuyer également sur le fait
+de la dépravation du peuple due à la
+pression et à la corruption électorale, ce
+mensonge est particulièrement nuisible
+en raison de l’esclavage présomptueux
+dans lequel tombent ceux qui s’y soumettent.
+En s’imaginant qu’ils obéissent
+à leur propre volonté tout en obéissant à
+celle du gouvernement, ils n’osent plus
+transgresser les règlements établis par
+l’autorité, lors même qu’ils seraient contraires
+à leur goût, intérêts, désirs, et
+surtout à la loi supérieure de leur conscience.
+Or, les actes et les prescriptions
+du gouvernement de ce peuple soi-disant
+libre, soumis aux hasards des luttes de
+partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité,
+dépendent aussi peu de la volonté
+populaire que les actes et les prescriptions
+du gouvernement le plus despotique.</p>
+
+<p>Ces hommes libres rappellent les prisonniers
+qui s’imaginent jouir de la liberté,
+lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux
+parmi leurs geôliers qui sont chargés de
+la police intérieure de la prison.</p>
+
+<p>Un membre d’un État le plus despotique
+peut être entièrement libre, bien
+qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences
+de la part du gouvernement qu’il
+n’avait pas établi. Par contre, un membre
+d’un État constitutionnel est toujours
+esclave, car en s’imaginant participer au
+pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes
+les violences commises sur lui, se soumet
+à toute prescription de l’autorité, au point
+qu’il perd toute notion de ce qu’est la
+véritable liberté. Croyant se libérer, il
+devient de plus en plus l’esclave de son
+gouvernement.</p>
+
+<p>Rien ne montre plus clairement l’asservissement
+progressif des peuples
+comme l’extension et le succès des théories
+collectivistes, qui ne tendent à rien
+moins qu’à l’annihilation complète de l’individu.</p>
+
+<p>Bien que les Russes soient sous ce
+rapport dans des conditions plus favorables,
+puisque jusqu’à aujourd’hui ils
+n’ont pas participé au pouvoir et que,
+par suite, il ne les a pas encore corrompus,
+eux aussi ont été soumis au mensonge
+de la glorification du pouvoir, du
+prestige et de la grandeur de la patrie,
+de la fidélité au serment, et ils considèrent
+également comme un devoir d’obéir
+aveuglément à leur gouvernement.</p>
+
+<p>Mais voici que des hommes peu sensés
+de la société russe essayent d’amener
+leur peuple au même état d’esclavage
+constitutionnel que les autres peuples
+européens.</p>
+
+<p>En somme, l’inadmission du précepte
+de la non-résistance a eu pour conséquence
+non seulement l’armement à outrance
+et la guerre, mais encore l’aliénation
+graduelle de la liberté de ceux qui
+professent la loi mutilée du Christ.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c167">VI<br>
+<span class="xsmall">PREMIÈRE CAUSE EXTÉRIEURE
+DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE</span></h3>
+
+<p>La déformation de la doctrine du
+Christ et l’oubli du précepte de la non-résistance
+ont amené les peuples à se
+vouer une haine mutuelle, cause de tous
+leurs maux, de leur esclavage en particulier.</p>
+
+<p>Cet esclavage finit par peser aux chrétiens ;
+et c’est là la cause fondamentale
+de la révolution qui se produit.</p>
+
+<p>Quant aux causes plus immédiates qui
+ont fait éclater la révolution précisément
+à ce moment, ce sont d’abord la folie du
+militarisme qui envahit tous les peuples
+chrétiens, et qui s’est révélée avec une
+grande intensité pendant la guerre russo-japonaise ;
+puis, l’accroissement de la
+misère et du mécontentement de la masse
+ouvrière, et cela parce que l’on a spolié
+le peuple de son droit naturel à jouir de la
+terre.</p>
+
+<p>Ces deux causes sont communes à tous
+les peuples ; mais, par suite de conditions
+historiques particulières, elles agissent
+plus vivement dans le peuple russe et
+précisément de nos jours.</p>
+
+<p>Le peuple russe s’est rendu compte de
+sa situation précaire, non seulement à la
+suite de la guerre stupide et monstrueuse
+où son gouvernement l’a entraîné, mais
+encore parce qu’il a toujours observé vis-à-vis
+du pouvoir une attitude tout autre
+que celle des autres peuples européens.
+Il n’est jamais entré en lutte contre le
+pouvoir, il n’y a surtout jamais participé,
+et par conséquent n’a pu en être souillé.
+Il l’a considéré comme un mal qu’il faut
+éviter, et non comme un bien, ainsi que
+l’envisagent la plupart des peuples européens
+et, malheureusement, quelques
+Russes corrompus. Aussi, la majorité des
+Russes a-t-elle toujours préféré supporter
+les actes de violence plutôt que d’avoir
+la responsabilité morale de sa participation
+aux violences. Elle s’est donc toujours
+soumise et continue à se soumettre
+aux autorités, non parce qu’elle est impuissante
+à les renverser, mais parce
+qu’elle préfère la soumission à la lutte
+et à la participation à la violence que
+voudraient lui imposer les révolutionnaires.
+De là l’institution et le maintien
+en Russie d’un gouvernement d’oppression
+du faible par le fort, autrement dit,
+du résigné par le combatif.</p>
+
+<p>La légende relative à l’appel fait aux
+Variagues par les Russes pour venir les
+gouverner, composée évidemment déjà
+après la conquête des Slaves par les Variagues,
+montre parfaitement quelle était
+l’attitude des Russes envers le pouvoir,
+même avant le christianisme : « Nous ne
+voulons pas prendre part nous-mêmes au
+péché de gouverner. Si vous ne le considérez
+pas comme un péché, venez et
+gouvernez ». Cette psychologie des
+Russes explique leur docilité à l’égard
+des autocrates les plus cruels, voire les
+plus fous, depuis Ivan le Terrible jusqu’à
+Nicolas II.</p>
+
+<p>C’est ainsi que le peuple russe envisageait
+le pouvoir dans l’ancien temps, et
+c’est ainsi que pour la plupart il l’envisage
+encore aujourd’hui. Certes, les
+mêmes suggestions trompeuses, grâce
+auxquelles dans les autres pays on a
+amené les chrétiens à subir les actes antichrétiens
+de l’autorité, ont été exercées
+également sur le peuple russe ; mais
+seules les couches supérieures et dépravées
+de la société en furent atteintes,
+alors que la majorité de la nation conserva
+de l’autorité son ancienne idée :
+il est préférable de souffrir l’oppression
+que d’opprimer ses semblables.</p>
+
+<p>La raison de cette attitude réside, à
+mon sens, dans le fait que le véritable
+christianisme, en tant que doctrine de
+fraternité, d’égalité, de douceur et
+d’amour, doctrine qui distingue nettement
+entre la <i>soumission forcée</i> et
+l’<i>obéissance volontaire</i> à la violence, s’est
+mieux conservée dans le peuple russe
+que dans tous les autres. Le vrai chrétien
+peut se soumettre, il lui est même impossible
+de ne pas se soumettre à toute violence
+sans lutte ; mais il ne saurait y
+obéir, c’est-à-dire en reconnaître la légitimité.
+Malgré tous les efforts des gouvernements
+en général et du gouvernement
+russe en particulier, pour substituer à
+cette attitude vraiment chrétienne envers
+l’autorité, la doctrine de la religion officielle,
+l’esprit chrétien, qui distingue
+entre la <i>soumission</i> et l’<i>obéissance</i> au pouvoir,
+continue à se faire sentir dans la
+majeure partie de la masse populaire
+russe.</p>
+
+<p>Cette contradiction entre la pression
+gouvernementale et le christianisme était
+particulièrement comprise par ceux qui
+n’appartenaient pas à la doctrine faussée
+de l’orthodoxie, par ceux qu’on appelait
+les sectateurs. Ces derniers n’ont jamais
+reconnu la légitimité du pouvoir tsariste.
+Si, par crainte, ils se soumettaient en
+majeure partie aux exigences du gouvernement
+selon eux illégitime, d’autres,
+moins nombreux, esquivaient ces exigences
+ou les fuyaient. Lorsque fut institué
+le service obligatoire pour tous,
+l’État semblant jeter un défi aux vrais
+chrétiens en leur demandant d’être prêts
+à tuer, un grand nombre de Russes
+orthodoxes commencèrent à se rendre
+compte du désaccord qui existait entre
+la doctrine chrétienne et le pouvoir.
+Quant aux chrétiens de toutes les autres
+confessions, il y en eut qui refusèrent
+tout simplement de servir ; et bien que
+ces refus n’aient pas été très nombreux
+(à peine un conscrit sur mille), leur portée
+fut très grande en raison des châtiments
+cruels dont ils furent l’objet et
+qui dessillaient les yeux non seulement
+aux sectateurs, mais à la généralité des
+Russes. Tous s’aperçurent que cet impôt
+du sang, réclamé par le gouvernement,
+était antichrétien, et la plupart s’en rendirent
+compte qui jusqu’alors n’avaient pas
+songé à cette contradiction entre la loi
+de Dieu et les lois des hommes. Dès lors,
+le travail latent de libération de la conscience
+chez la majeure partie du peuple
+russe commençait à se faire.</p>
+
+<p>Le peuple se trouvait dans cet état d’esprit
+quand éclata la guerre japonaise, si
+cruelle et si peu justifiée. Grâce à l’extension
+de l’instruction, au mécontentement
+général, et surtout à la nécessité
+de faire transporter pour la première fois
+des centaines de mille de réservistes de
+tous les coins de la Russie,—pères de
+famille arrachés à leur gagne-pain,—pour
+participer à une œuvre follement
+sanguinaire, cette guerre détermina le
+choc qui fit apparaître le travail intérieur
+et invisible sous la forme palpable de la
+conscience très nette de l’ignominie gouvernementale.</p>
+
+<p>Cet état d’âme se révèle aujourd’hui
+sous des formes aussi variées que significatives :
+refus des réservistes de rejoindre
+leur corps, désertions, refus de
+tirer sur leurs frères, grévistes ou révoltés ;
+enfin et principalement, refus croissant
+de la conscription.</p>
+
+<p>Telles sont les diverses formes que
+prend l’insoumission au gouvernement,
+celle qui est consciente de son illégitimité.
+Quant à l’insoumission inconsciente, elle
+se manifeste aujourd’hui par les actes des
+révolutionnaires et de leurs ennemis :
+mutinerie des marins dans la mer Noire
+et à Cronstadt ; rébellion des militaires à
+Kiev et dans d’autres villes ; <i>pogromes</i>
+agraires et antisémites ; émeutes des
+paysans, etc.</p>
+
+<p>Le prestige du pouvoir ayant disparu,
+une grave question se pose devant les
+Russes de notre époque : doit-on, malgré
+la loi divine, autrement dit malgré
+la conscience, se soumettre au gouvernement
+qui exige des actes contraires à
+la foi chrétienne ?</p>
+
+<p>L’effet de la naissance de cette question
+chez le peuple russe est l’une des
+causes de la grande révolution universelle
+qui se prépare, qui peut-être commence
+déjà.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c176">VII<br>
+<span class="xsmall">DEUXIÈME CAUSE EXTÉRIEURE
+DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE</span></h3>
+
+<p>La deuxième cause extérieure de la
+révolution est l’impossibilité où se trouve
+la population agricole de jouir de son
+droit naturel et légitime de travailler la
+terre ; elle est d’ailleurs la cause de l’accroissement
+des maux dans la masse
+populaire et de l’irritation de celle-ci
+contre les classes qui l’exploitent. Cette
+cause se manifeste particulièrement en
+Russie, car là seulement la majeure partie
+de la population vit des travaux des
+champs ; de même c’est aujourd’hui seulement
+que les Russes, en raison de l’accroissement
+de la population et de l’insuffisance
+des terres, se voient forcés ou
+d’abandonner la vie rurale qu’ils ont
+menée jusqu’ici et qui seule rend possible
+la réalisation d’une société chrétienne,
+ou de cesser d’obéir au gouvernement
+qui assure aux propriétaires fonciers la
+possession de la terre arrachée aux travailleurs.</p>
+
+<p>On croit généralement que l’esclavage
+le plus cruel est la dépendance de la personne,
+quand un homme peut faire d’un
+autre ce qu’il veut : molester, mutiler,
+tuer ; tandis que la privation du droit à
+la terre est simplement considérée comme
+un fait économique peu grave.</p>
+
+<p>Cette idée est complètement fausse.</p>
+
+<p>Le traitement qu’avait fait subir Joseph
+aux Égyptiens, les conquérants aux peuples
+conquis, les hommes d’aujourd’hui
+les font subir également à leurs semblables
+en les privant de la jouissance de la
+terre.</p>
+
+<p>Et c’est là précisément le plus cruel
+des esclavages.</p>
+
+<p>En effet, l’esclave d’un maître est
+l’esclave d’un seul ; mais l’homme privé
+du droit à la terre est l’esclave de tout
+le monde.</p>
+
+<p>Là n’est pas encore le mal le plus
+grand dont souffre l’esclave rural. Si
+cruel que puisse être un maître envers
+son esclave, il ne le force pas, par intérêt,
+à travailler sans trêve ; il ne le fait pas
+mourir de faim, car il ne tient pas à le
+perdre. Par contre, l’esclave privé de
+terres doit toujours s’exténuer au travail,
+souffrir la plus dure misère, ne pas
+manger à sa faim ; sa vie n’est pas
+assurée ; il dépend à chaque instant de
+l’arbitraire des méchants et des cupides.
+Mais ce n’est pas encore ce qui le fait le
+plus souffrir ; le pire est son impossibilité
+de vivre une vie morale. Ne vivant pas
+du travail de la terre, ne luttant pas
+contre la nature, il doit inévitablement
+lutter contre les hommes, prendre par la
+force et par la ruse ce que d’autres ont
+acquis par le travail agricole de leurs
+semblables.</p>
+
+<p>Ceux mêmes qui reconnaissent que la
+dépossession de la terre est un esclavage,
+se trompent en croyant que ce n’est
+qu’un vestige des anciens temps ; il est
+la base même sur laquelle repose tout
+esclavage incomparablement plus douloureux
+que la dépendance personnelle.
+De fait, celle-ci n’est qu’une des conséquences
+de l’abus de l’esclavage rural.
+Aussi, l’affranchissement de la dépendance
+personnelle sans l’affranchissement
+de la dépendance terrienne fait simplement
+cesser l’un des abus, et, dans la
+plupart des cas, est un mensonge qui
+cache momentanément aux esclaves leur
+situation, comme cela eut lieu notamment
+en Russie lors de l’affranchissement
+des serfs insuffisamment pourvus
+de terres.</p>
+
+<p>Les paysans s’en étaient bien rendu
+compte au temps du servage puisqu’ils
+disaient : « Nous sommes vôtres, mais
+la terre est nôtre ». Et depuis l’affranchissement
+de leurs personnes, ils ne
+cessent de réclamer l’affranchissement
+de la terre. En les affranchissant on a
+satisfait les serfs pour un certain temps
+avec un peu de terre ; mais avec l’accroissement
+de la population, la question
+agraire s’est posée à nouveau dans toute
+sa force.</p>
+
+<p>Pendant que les paysans étaient serfs,
+ils jouissaient d’une étendue de terres
+suffisante pour assurer leur existence ;
+lorsque la population augmentait, le gouvernement
+et les seigneurs prenaient des
+mesures pour leur donner de nouvelles
+terres, et les travailleurs ne s’apercevaient
+pas de l’injustice de l’accaparement
+du sol. Mais dès qu’ils furent affranchis,
+le gouvernement et les seigneurs
+n’eurent plus à se soucier de leur situation
+économique. La quantité de terres
+qu’ils pouvaient posséder fut une fois
+pour toutes établie sans espoir d’agrandissement.
+C’est alors qu’en devenant plus
+dense, la population trouva de moins en
+moins la possibilité de vivre. Elle attendit
+que le gouvernement rapporte les lois
+qui l’avaient spoliée de la terre. Elle attendit
+ainsi dix ans, vingt ans, quarante
+ans ; les terres étaient accaparées de plus
+en plus par les propriétaires fonciers, alors
+que les travailleurs des champs ne pouvaient
+que choisir entre ces deux alternatives :
+mourir de faim et ne pas avoir
+d’enfants, ou abandonner complètement
+la vie des champs et aller remplir les
+usines.</p>
+
+<p>Cinquante ans ont passé ; la situation
+de la masse rurale est devenue telle que
+son antique organisation, considérée par
+elle comme nécessaire à la vie chrétienne,
+commence à se désagréger. Quant au
+gouvernement, non seulement il distribue
+la terre à ses serviteurs au lieu
+de la donner au peuple, mais il lui dit
+d’abandonner tout espoir de la posséder
+jamais, et organise suivant le modèle
+européen une vie industrielle que le
+peuple russe considère comme pernicieuse
+et immorale.</p>
+
+<p>Donc la dépossession du droit légitime
+sur la terre est la principale cause
+de la malheureuse situation des Russes.
+C’est également la cause principale du
+mécontentement et des maux dont souffrent
+les masses ouvrières de l’Europe et
+de l’Amérique. La différence entre celles-ci
+et ceux-là se trouve dans le fait que la
+monopolisation de la terre chez les peuples
+européens s’est effectuée depuis si
+longtemps, d’autres faits historiques ont
+tellement obscurci cette injustice primitive,
+qu’ils ne voient plus la véritable
+cause de leur situation précaire. Ils la
+cherchent tantôt dans l’absence de débouchés,
+tantôt dans une mauvaise répartition
+de l’impôt, dans tout, sauf dans la
+spoliation des terres.</p>
+
+<p>Les Russes aperçoivent plus nettement
+cette iniquité première parce qu’elle n’est
+pas encore totalement accomplie chez
+eux. Vivant pour la plupart de la terre,
+ils voient clair et résistent.</p>
+
+<p>La dépossession de leur droit à la terre,
+les armements stupides et funestes, enfin
+la guerre, telles sont, à mon avis, les raisons
+qui poussent tout le monde chrétien
+à la révolution. Et cette révolution commence
+précisément en Russie, parce que
+nulle part ailleurs ne s’est maintenue
+aussi vive et aussi nette la conception
+chrétienne ; et nulle part la population
+ne forme proportionnellement une masse
+aussi grande de cultivateurs.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c185">VIII<br>
+<span class="xsmall">QU’ARRIVERA-T-IL AUX HOMMES
+QUI REFUSERONT D’OBÉIR ?</span></h3>
+
+<p>Grâce à ses tendances morales et à
+l’évolution propre de sa vie sociale, le
+peuple russe a été amené, avant les
+autres peuples chrétiens, à la conscience
+de sa malheureuse situation résultant de
+sa soumission volontaire à la tyrannie
+des autorités. C’est cette conscience et
+le désir de se libérer de cette tyrannie,
+qui, à mon sens, font éclater la
+révolution, qui est imminente non seulement
+en Russie, mais chez toutes les
+nations du monde chrétien.</p>
+
+<p>Les hommes qui vivent dans un État
+où la contrainte est la loi immuable
+croient que son abolition doit inévitablement
+conduire aux pires catastrophes.</p>
+
+<p>On affirme que la somme de sûreté et
+de bien-être dont nous jouissons est due
+au bon ordre assuré par l’autorité ; en
+réalité, cette assertion est purement gratuite.
+En effet, nous savons quelles sont
+nos souffrances et nos joies, si toutefois
+on peut admettre l’existence de celles-ci
+dans l’organisation sociale présente ;
+mais nous ignorons quelle serait notre
+vie si l’État était supprimé. A en juger
+par l’existence de petites communautés,
+qui, accidentellement, ont vécu et vivent
+en marge des grands États, et qui jouissent
+de tous les bienfaits d’une organisation
+sociale, tout en étant libérées de la
+contrainte étatiste, on est bien obligé
+d’admettre que leurs membres ne souffrent
+pas le centième des maux que supportent
+les sujets des grands États.</p>
+
+<p>N’oublions pas que ce sont principalement
+les classes dirigeantes qui bénéficient
+du régime actuel, et qui affirment
+l’impossibilité de s’en passer. Mais, interrogez
+donc ceux qui supportent le
+poids de ce régime, les ouvriers des
+champs, les cent millions de paysans
+russes, et vous apprendrez que, loin d’y
+trouver leur sécurité, ils le considèrent
+comme complètement inutile pour eux.</p>
+
+<p>Maintes fois, dans nombre de mes
+écrits, j’ai essayé de démontrer que les
+hommes avaient tort de craindre de voir
+les mauvais opprimer les bons, si l’autorité
+était abolie ; j’ai démontré qu’on
+n’avait pas à prévoir ce danger dans
+l’avenir, mais à le redouter dans le présent,
+puisque partout la puissance est
+aux mains des pires. Au reste, il n’en
+saurait être autrement, car seuls les plus
+mauvais peuvent employer toutes les
+ruses, fourberies et cruautés qui sont
+nécessaires pour exercer le pouvoir.</p>
+
+<p>Bien des fois j’ai cherché à montrer
+que les principaux maux dont nous souffrons :
+richesses de quelques privilégiés et
+misères de tous les autres, accaparement
+de la terre par ceux qui ne la travaillent
+pas, armements et guerres continuels,
+dissolution des mœurs, proviennent
+exclusivement de notre reconnaissance
+de la légitimité de la tyrannie gouvernementale.</p>
+
+<p>J’ai cherché à montrer que, avant de
+nous demander si notre vie sera meilleure
+ou pire en absence de toute autorité,
+il était nécessaire de rechercher la
+valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus
+de la moyenne, le gouvernement
+sera bienfaisant ; s’ils sont au-dessous,
+malfaisant. Pour se convaincre qu’ils
+sont généralement au-dessous de la
+moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire.
+Nous y voyons défiler des Ivan IV le Terrible,
+des Henri VIII, des Marat, des
+Napoléon, des Metternich, des Talleyrand,
+des Araktcheïev, des Nicolas.</p>
+
+<p>Toute société possède des hommes ambitieux,
+sans conscience, violents, prêts
+à servir leurs intérêts par tous les moyens
+brutaux, y compris l’assassinat. Dans une
+société sans gouvernement, ils deviendraient
+de simples brigands qui seraient
+tenus en respect par la défense des assaillis
+et surtout par la force de l’opinion
+publique, moyen d’action le plus puissant
+sur les hommes. Tandis que dans
+une société dirigée par l’autorité des violents,
+ces mêmes brigands s’empareront
+du pouvoir, en jouiront, et non seulement
+ne seront pas tenus en respect par l’opinion
+publique, mais seront encouragés et
+glorifiés par elle, grâce à la courtisanerie
+et à la vénalité de ceux qui la forment.</p>
+
+<p>On dit et on répète : Il est impossible
+de vivre sans gouvernement, c’est-à-dire
+sans violence. On doit dire au contraire :
+Il est impossible que les hommes, êtres
+doués de raison, règlent leurs rapports
+sociaux en employant la violence plutôt
+que les moyens de conciliation.</p>
+
+<p>De deux choses l’une : les hommes sont
+ou ne sont pas pourvus de raison ; s’ils en
+sont dépourvus, tout doit se résoudre par
+la violence, et il n’y a aucun motif à ce
+que les uns aient le droit d’employer la
+violence alors que d’autres ne l’auront
+pas. Si les hommes sont au contraire
+doués de raison, leurs rapports ne seront
+pas fondés sur la violence, mais sur la
+raison.</p>
+
+<p>Il semblerait que cet argument doit être
+péremptoire pour tous ceux qui se reconnaissent
+pour des êtres raisonnables. Les
+défenseurs du pouvoir gouvernemental ne
+s’occupent pas de la nature, des facultés
+intellectuelles de l’homme ; ils ont toujours
+en vue certaines agglomérations
+humaines auxquelles ils attribuent une
+sorte de signification mystique, surnaturelle.</p>
+
+<p>Que deviendraient la Russie, la France,
+l’Angleterre, l’Allemagne, si leurs nationaux
+cessaient d’obéir à leurs gouvernements ?
+se demandent les étatistes.</p>
+
+<p>Que deviendrait la Russie ? Mais qu’est
+donc la Russie ? Où est son commencement,
+où est sa fin ? Est-ce la Pologne ?
+Les Provinces Baltiques ? Le Caucase et
+toutes ses peuplades ? Les Tatares de
+Kazan ? L’Asie Centrale ? Le Bassin de
+l’Amour ? Toutes ces régions, loin d’aspirer
+à être russes, sont habitées par
+une population ne désirant qu’une chose :
+se séparer de ce rassemblement de races
+qu’on appelle la Russie. Le fait qu’elles
+font partie de la Russie constitue un phénomène
+passager, purement accidentel,
+qui est le résultat d’une série d’événements
+historiques où la force, l’iniquité
+et la cruauté ont joué le principal rôle.
+De nos jours cette union n’est maintenue
+que par la contrainte gouvernementale.</p>
+
+<p>La génération qui vit encore se souvient
+que Nice était Italie, et voici qu’elle est
+France. L’Alsace était France, la voici
+Allemagne. Les provinces maritimes d’Extrême-Orient
+étaient Chine, les voilà Russie ;
+Sakhaline était Russie, elle est Japon.
+La puissance de l’Autriche s’étend aujourd’hui
+sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie ;
+celle de l’Angleterre sur l’Irlande, le
+Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup
+d’autres pays ; celle de la Russie, sur la
+Pologne, la Géorgie, etc. Mais demain tout
+cela peut disparaître, car l’unique force qui
+lie toutes ces puissances : Russie, Autriche,
+Angleterre, France, est le pouvoir politique.</p>
+
+<p>Or, le pouvoir est une institution créée
+par des hommes qui, au mépris de leur
+raison et de la loi de liberté révélée par
+le Christ, obéissent à d’autres hommes
+exigeant d’eux des actes de violence. Ils
+n’ont qu’à prendre conscience de la liberté
+propre à des êtres raisonnés et à
+cesser d’accomplir des actes contraires à
+leur conscience, et aussitôt n’existeront
+plus ces puissances artificielles qu’on
+appelle Russie, Angleterre, Allemagne,
+France, entités au nom desquelles les
+hommes sacrifient non seulement leur vie,
+mais leur liberté de créatures raisonnées.</p>
+
+<p>Il leur suffirait de comprendre que l’unité
+d’une Russie, d’une France, d’une Angleterre,
+des États-Unis n’existe que dans
+leur imagination et de cesser d’obéir aux
+autorités, pour que ces horribles fétiches,
+qui les ruinent moralement et matériellement,
+disparaissent aussitôt d’eux-mêmes.</p>
+
+<p>Il est admis que la formation des grands
+États par l’agrégation des petits, autrefois
+constamment en guerre entre eux, a
+diminué l’intensité de cette lutte et l’effusion
+du sang, grâce à l’accroissement
+de l’étendue des grandes puissances.</p>
+
+<p>Mais cette affirmation est toute arbitraire,
+car nul n’a calculé la quantité de
+mal que donne l’organisation des grands
+et des petits États. Il est difficile de croire
+que les guerres du temps des principautés
+russes, ou en France entre la Bourgogne,
+la Flandre et la Normandie, ont fait autant
+de victimes que les guerres de Napoléon,
+d’Alexandre et la récente guerre russo-japonaise.</p>
+
+<p>La seule justification que l’on peut
+avancer en faveur de l’agrandissement des
+États est la formation d’un empire universel
+qui abolirait la possibilité de toute
+guerre. Or, toutes les tentatives faites en
+ce sens, depuis Alexandre de Macédoine,
+en passant par l’Empire Romain, et jusqu’à
+Napoléon, n’ont jamais donné la
+paix aux peuples, mais au contraire leur
+ont toujours causé les plus grands maux.</p>
+
+<p>La pacification des hommes ne saurait
+donc être atteinte par l’accroissement
+de la puissance des États. Elle ne le peut
+que par une action contraire : abolition de
+l’État et de son gouvernement fondé sur
+la violence.</p>
+
+<p>Il existait bien d’autres superstitions
+cruelles : sorciers brûlés sur des bûchers,
+luttes religieuses, tortures, et pourtant
+les hommes s’en sont affranchis. Mais la
+superstition étatiste continue à régner
+sur eux comme une chose sacro-sainte,
+et des sacrifices plus funestes et plus
+horribles encore continuent à lui être
+apportés. On continue à persuader à des
+hommes de pays, de mœurs, d’intérêts
+différents, qu’ils forment un seul tout
+parce que la même violence est exercée
+sur eux tous ; ils y croient et sont fiers
+d’appartenir à cette grande unité.</p>
+
+<p>Cette superstition se perpétue depuis
+si longtemps, est maintenue avec tant
+d’acharnement, que tous, aussi bien ceux
+qui en profitent—rois, ministres, généraux,
+fonctionnaires—que ceux qui en
+souffrent, sont convaincus que le maintien
+et l’accroissement de ces agglomérations
+artificielles assurent leur bonheur ;
+et ils sont tellement accoutumés à cette
+superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion
+à la Russie, à la France, à l’Allemagne,
+bien qu’ils n’y trouvent que le
+malheur.</p>
+
+<p>C’est pourquoi le jour où disparaîtront
+les groupements artificiels en grands
+États, par suite du refus pacifique d’obéir,
+la violence, cause des plus grands maux,
+diminuera, et les hommes pourront alors
+plus facilement vivre selon la loi supérieure
+de l’aide mutuelle, qui leur a été
+révélée depuis deux mille cinq cents ans
+et qui s’insinue progressivement dans
+leur conscience.</p>
+
+<p>Quant au peuple Russe,—citadin ou
+rural,—il ne doit pas, surtout en cet instant
+décisif de son histoire, chercher à
+imiter les autres peuples, leur emprunter
+leurs idées et institutions : partis politiques,
+constitutions, délégations, etc. ; il
+doit penser par lui-même, vivre sa propre
+vie, puiser dans son passé à lui et
+dans les principes légués par ce passé
+afin d’établir suivant eux les nouvelles
+formes de la vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c198">IX<br>
+<span class="xsmall">L’ACTIVITÉ QUI CONCOURRA LE MIEUX
+A LA RÉVOLUTION IMMINENTE</span></h3>
+
+<p>La révolution qui s’opère a pour but
+la délivrance du mensonge affirmant la
+nécessité de la soumission à la puissance
+publique. La portée de cette révolution
+étant tout autre que celle des précédentes
+qui bouleversèrent jusqu’ici le monde
+chrétien, l’activité des hommes qui participent
+à la révolution actuelle doit être
+également tout autre que l’activité de
+ceux qui ont contribué aux précédentes.</p>
+
+<p>Ceux-ci avaient pour but de s’emparer
+du pouvoir et de le conserver par des
+moyens violents. Ceux-là ne doivent et
+ne peuvent songer qu’à faire cesser
+l’obéissance à n’importe quelle autorité
+fondée sur la violence, et qu’à organiser
+leur vie en dehors de toute autorité.</p>
+
+<p>Outre que l’activité des artisans de la
+révolution actuelle se distingue de celle
+des anciens révolutionnaires, le lieu où
+ils agissent, leur nombre et l’esprit de
+leurs chefs sont tout différents.</p>
+
+<p>Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient
+principalement les intellectuels
+affranchis de tout travail manuel, et les
+ouvriers des villes qui se laissaient diriger
+par eux ; tandis que les révolutionnaires
+d’aujourd’hui doivent être et seront
+principalement les masses rurales.</p>
+
+<p>C’était les villes qui autrefois étaient
+les foyers des révolutions ; aujourd’hui ce
+doivent être surtout les campagnes. Jadis
+la proportion des révolutionnaires n’était
+que la dixième ou la vingtième partie de
+la population ; de nos jours, le nombre
+de ceux qui participeront à la révolution
+russe doit être de 80 à 90 pour 100.</p>
+
+<p>C’est pourquoi l’activité des citadins,
+qui en Russie imitent actuellement l’Europe,
+en créant des syndicats, en fomentant
+des grèves, des manifestations et
+des émeutes, en inventant de nouveaux
+systèmes de gouvernement,—sans parler
+de ces malheureux insensés qui tuent
+en croyant servir la révolution,—cette
+activité est non seulement inutile à la
+révolution, mais entrave sa marche, la
+pousse sur la fausse voie souhaitée par
+le gouvernement, et devient ainsi le plus
+précieux auxiliaire de ce dernier.</p>
+
+<p>Le danger qui menace aujourd’hui le
+peuple russe n’est pas dans l’impossibilité
+de renverser le gouvernement tyrannique
+actuel et de le remplacer par un autre,
+démocratique ou même socialiste, mais
+aussi brutal, le danger est dans le fait
+que cette lutte contre le gouvernement
+fera naître de nouvelles violences. Le
+peuple russe qui est appelé, par sa situation
+particulière, à indiquer la voie pacifique
+et sûre qui conduit à l’affranchissement,
+sera poussé par des hommes
+ne comprenant pas toute la portée de la
+révolution qui s’opère, à imiter servilement
+les révolutions passées, et, au lieu
+de suivre la voie salutaire qui est devant
+lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont
+pris déjà pour leur plus grand malheur
+les autres peuples du monde chrétien ;
+là est le vrai péril.</p>
+
+<p>Pour éviter ce danger, les Russes
+doivent avant tout rester eux-mêmes, ne
+pas s’occuper de ce qui se passe dans les
+autres pays constitutionnels de l’Europe
+et de l’Amérique, mais prendre conseil
+de leur propre conscience. Pour accomplir
+la grande œuvre qui se pose devant eux,
+ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation
+politique de la Russie, ni à réclamer
+la garantie de la liberté civique ; ils doivent
+chercher surtout à se défaire de l’idée
+affirmant la nécessité de l’existence de
+l’État russe, et par suite songer moins à
+leurs droits de citoyens de cet État.</p>
+
+<p>A cette fin, les Russes doivent s’abstenir
+actuellement de toute action, aussi
+bien de celle que veut leur faire commettre
+le gouvernement que de celle que
+voudraient lui imposer les révolutionnaires
+et les libéraux.</p>
+
+<p>Le peuple russe, en grande partie
+composé de paysans, doit continuer à
+vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire
+au milieu de ses occupations des
+champs, de son organisation communiste,
+et supporter sans lutte toute violence,
+qu’elle vienne ou non du gouvernement.
+Il ne doit pas obéir à ce gouvernement
+qui lui ordonne de participer à la violence ;
+et partant, refuser l’impôt, le service
+dans la police, dans l’administration, dans
+les douanes, l’armée, la flotte et dans
+toute autre institution qui repose sur la
+force.</p>
+
+<p>De même, et avec plus de rigueur
+encore, les paysans doivent s’abstenir des
+actes brutaux auxquels les incitent les
+révolutionnaires. Toute violence commise
+par les paysans sur les propriétaires
+fonciers provoquerait des représailles, et
+cette lutte finirait dans tous les cas par
+l’établissement d’un gouvernement tyrannique,
+quelle que soit la forme qu’il
+prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans
+les pays les plus libres de l’Europe et de
+l’Amérique, où sont déclarées des guerres
+insensées et cruelles, et où la terre n’en
+continue pas moins à être propriété des
+riches.</p>
+
+<p>Seule la non-participation à tout acte
+brutal peut supprimer les violences dont
+souffrent les hommes, faire cesser la
+progression indéfinie des armements, les
+guerres, et abolir entièrement la propriété
+foncière.</p>
+
+<p>Ainsi doivent agir les paysans afin que
+la révolution actuelle leur apporte d’heureux
+résultats.</p>
+
+<p>Quant aux habitants des villes,—marchands,
+médecins, écrivains, savants,
+ingénieurs,—ils doivent se rendre
+compte tout d’abord de leur insignifiance,
+ne serait-ce qu’au point de vue du nombre :
+1 p. 100 de la population rurale ;
+ils devraient comprendre que le but de
+la transformation qui s’effectue ne peut
+pas et ne doit pas être l’établissement
+d’un nouveau régime politique, si libéral
+que soit le mode de représentation populaire
+et si perfectionnées que puissent
+être les institutions, du moment qu’il
+repose sur la violence ; ce but peut et doit
+être l’affranchissement du peuple dans son
+ensemble, particulièrement de ses cent
+millions de paysans, de toutes sortes de
+violences : conscriptions, impôts, droits
+de douane, accaparement de la terre. Ils
+devraient comprendre également que la
+réalisation de ce but demande une tout
+autre conduite que l’activité fiévreuse,
+déraisonnable et mauvaise à laquelle se
+livrent aujourd’hui les libéraux et les
+révolutionnaires russes.</p>
+
+<p>Il est temps de savoir qu’une révolution
+ne se fait pas sur commande : « Venez,
+faisons la révolution ! » On ne peut la
+faire sur un mode établi, en imitant ce
+qui s’est fait il y a cent ans dans des
+conditions entièrement différentes. On
+doit surtout comprendre qu’elle n’améliore
+la condition des hommes qu’au cas
+où ayant reconnu la vétusté et le danger
+des anciennes bases de la vie, les hommes
+cherchent à organiser celle-ci sur un
+fondement nouveau pouvant leur donner
+le vrai bonheur, autrement dit, lorsqu’ils
+possèdent un idéal d’une vie nouvelle,
+meilleure.</p>
+
+<p>Or, ceux qui s’étaient donné pour but
+de transformer le régime politique de la
+Russie suivant le modèle des révolutions
+européennes n’ont aucun nouvel idéal,
+aucun nouveau principe. Ils cherchent
+simplement à substituer aux anciennes
+formes de violences une autre organisation,
+ayant pour base également la violence,
+qui leur apportera les mêmes
+maux dont ils souffrent aujourd’hui.</p>
+
+<p>L’exemple de l’Europe et de l’Amérique,
+où règnent le même militarisme, les
+mêmes impôts et la même monopolisation
+de la terre, est sous ce rapport suffisamment
+édifiant.</p>
+
+<p>Le fait que la majorité des révolutionnaires
+pose comme idéal le système socialiste,
+ne pouvant être réalisé que par la
+tyrannie la plus absolue, montre simplement
+chez eux l’absence de tout nouvel
+idéal ; car si un jour on réalisait leurs
+desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux
+derniers vestiges de la liberté.</p>
+
+<p>En effet, l’idéal de notre temps ne
+saurait être la simple modification des
+formes de la violence, mais leur complète
+disparition, qui sera atteinte par l’insoumission
+à la puissance publique.</p>
+
+<p>Pour se libérer de tous les maux dont
+ils souffrent les ouvriers doivent cesser
+d’obéir aux autorités, mais ne pas leur
+résister par des moyens violents. Et c’est
+précisément la résignation devant la force
+brutale, l’insoumission passive au pouvoir
+qui est la loi primordiale de la doctrine
+professée par les nations chrétiennes. Un
+chrétien sincère ne saurait obéir aux
+maîtres du jour ; autrement, il se rend
+nécessairement complice de l’activité gouvernementale
+qui repose entièrement sur
+la violence, est assurée par la violence :
+service militaire, guerres, prisons, exécutions,
+accaparement des terres. D’où il
+s’ensuit que le bien matériel autant que
+le bien spirituel sont atteints par ce seul
+moyen : supporter toute contrainte sans
+lutter contre elle, mais aussi sans y participer ;
+autrement dit, <i>ne pas se soumettre
+au pouvoir</i>.</p>
+
+<p>Si donc les hommes des villes veulent
+réellement aider à la grande révolution
+qui s’effectue, ils doivent avant tout
+abandonner les moyens d’action révolutionnaire,
+si cruelle et si antinaturelle,
+qu’ils emploient maintenant, et, vivant
+à la campagne, partageant le labeur du
+peuple, lui empruntant sa patience, son
+impassibilité, son mépris du pouvoir et
+surtout son amour du travail, ne pas
+chercher à inciter les hommes à la violence,
+mais au contraire les empêcher
+de participer à tous actes de brutalité,
+d’obéir à tout gouvernement tyrannique,
+et les servir au besoin de leur science
+pour leur expliquer les problèmes qui se
+poseront inévitablement lors de l’abolition
+de l’État.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c210">X<br>
+<span class="xsmall">ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ
+AFFRANCHIE DE LA TUTELLE DU GOUVERNEMENT
+TYRANNIQUE</span></h3>
+
+<p>Quelle forme pourra prendre la vie
+sociale du monde chrétien lorsque les
+hommes n’obéiront plus à un gouvernement
+et ne feront plus partie d’un État ?</p>
+
+<p>On peut voir la réponse à cette question
+dans l’histoire et la psychologie du
+peuple russe qui me font croire que la
+révolution imminente doit débuter et se
+réaliser en Russie précisément.</p>
+
+<p>L’absence d’un gouvernement n’a
+jamais empêché dans ce pays les communautés
+agricoles de s’organiser. Par contre,
+l’intervention de l’autorité publique
+s’est toujours trouvée être un obstacle à
+l’organisation propre à la mentalité russe.</p>
+
+<p>Comme la plupart des peuples agricoles,
+les Russes se groupent, tels les
+abeilles en ruches, suivant certains rapports
+sociaux qui répondent entièrement
+aux exigences de la vie commune. Partout
+où les Russes se sont installés en
+dehors de l’intervention gouvernementale,
+leurs rapports furent empreints de concorde,
+la terre devenait propriété commune,
+l’administration—communiste ; et
+cette vie sociale satisfaisait leurs aspirations
+paisibles.</p>
+
+<p>Ces communautés s’établirent sur les
+frontières orientales de la Russie, sans
+l’intervention du gouvernement ; elles
+s’établirent en Turquie et, tels les Nekrassovtsi,
+conservèrent leur organisation
+communale chrétienne, y vécurent et
+vivent encore paisiblement sous la domination
+du sultan. D’autres communautés
+semblables se transportèrent soit en Chine,
+soit dans l’Asie centrale, et sans savoir où
+elles étaient, vécurent pendant un long
+espace de temps, se passant fort bien
+de tout gouvernement, en ayant leur
+propre administration. La population rurale,
+c’est-à-dire la majeure partie de la
+Russie, vit de même ; elle supporte simplement
+le gouvernement, mais n’en a
+aucun besoin. Il en fut toujours ainsi :
+le gouvernement fut pour la Russie un
+fardeau, non un besoin.</p>
+
+<p>Donc l’absence d’un pouvoir central
+qui assure par la force les droits des
+propriétaires fonciers sur la terre ne fera
+qu’aider à l’institution de la vie communale
+agricole que le peuple russe considère
+comme la condition absolue de la bonne
+vie. Le gouvernement une fois disparu,
+la terre deviendra libre et tous les hommes
+auront sur elle des droits égaux.</p>
+
+<p>C’est pourquoi les Russes n’ont nul
+besoin d’imaginer de nouvelles formes
+sociales pour remplacer les anciennes.
+Ces formes existent chez le peuple et ont
+toujours été conformes aux besoins de
+sa vie sociale.</p>
+
+<p>C’est l’ancienne institution du <i>mir</i>,
+groupement communal dont les membres
+ont des droits égaux ; c’est l’<i>artel</i>, association
+industrielle ou commerciale ; c’est
+enfin la propriété commune de la terre.</p>
+
+<p>La transformation qui est en train de
+se faire dans le monde chrétien et qui
+commence aujourd’hui chez le peuple
+russe se distingue des anciennes révolutions
+précisément par ce fait que celles-ci
+détruisaient sans rien mettre à la place,
+ou bien substituaient à un régime de
+violence un autre non moins violent,
+tandis que celle-là n’aura rien à détruire.</p>
+
+<p>Il suffirait de s’abstenir de toute participation
+à la violence, ne pas arracher la
+plante naturelle pour la remplacer par une
+artificielle, mais simplement écarter tout
+ce qui arrête sa croissance. La grande
+révolution ne sera pas réalisée par les
+hommes pressés, présomptueux, ignorants
+qui, ne se doutant pas que la cause
+du mal contre lequel ils luttent est justement
+la violence sans laquelle ils croient
+ne pouvoir vivre, détruisent aveuglément
+la tyrannie présente pour la remplacer
+par une autre. Elle sera réalisée par
+ceux qui, sans rien détruire ni changer,
+supporteront sans lutte tous les actes
+d’oppression, à condition de ne pas participer
+au gouvernement du pays, de ne
+pas lui obéir, et qui organiseront leur vie
+en dehors de lui.</p>
+
+<p>La population agricole de la Russie,
+qui est la grande majorité, doit continuer
+à vivre de sa vie rurale, communale, et
+simplement <i>ne pas participer à l’œuvre du
+gouvernement et ne pas obéir à ce dernier</i>.</p>
+
+<p>Plus le peuple russe conservera la vie
+commune qui lui est propre, et moins
+sera possible l’intervention dans son existence
+du pouvoir tyrannique, et plus facilement
+il sera aboli ; car il trouvera de
+moins en moins de motifs d’intervention,
+et les exécuteurs de ses actes de violence
+seront de moins en moins nombreux.</p>
+
+<p>C’est pourquoi, à la question : quelles
+seront les conséquences du refus d’obéissance
+au Gouvernement ? on peut répondre
+avec certitude : la violence, qui
+oblige les hommes à guerroyer et qui les
+prive du droit à la terre, disparaîtra.</p>
+
+<p>Les hommes, une fois libérés, n’étant
+plus en lutte entre eux, pouvant jouir du
+sol, dirigeant tous leurs efforts à lutter
+contre la nature et non contre leurs semblables,
+retourneront d’eux-mêmes au
+travail de la terre, si sain, si moral, si
+naturel, base de tous les travaux humains,
+et que seuls peuvent négliger ceux qui
+font de la violence le principe de leur vie.</p>
+
+<p>Le refus d’obéissance au gouvernement
+doit conduire les hommes à la vie
+agricole. Celle-ci à son tour les conduira
+tout naturellement à l’organisation de
+petites communautés placées dans les
+mêmes conditions de vie rurale.</p>
+
+<p>Il est fort probable que ces communautés
+ne resteront pas isolées : en raison
+des conditions économiques, ethniques
+ou religieuses, elles formeront de
+nouvelles fédérations libres, mais d’un
+tout autre caractère que les anciens États
+groupés par la contrainte.</p>
+
+<p>La condamnation de la violence ne
+saurait empêcher l’union des hommes ;
+toutefois, les unions fondées sur l’accord
+mutuel ne peuvent se former que lorsque
+seront détruites les unions fondées sur
+la violence.</p>
+
+<p>Pour édifier une maison nouvelle et
+solide sur l’emplacement de celle qui
+tombe en ruines, il faut démolir les vieux
+murs, pierre par pierre, et construire à
+nouveau.</p>
+
+<p>Il en est de même des groupements que
+les hommes peuvent créer après la destruction
+de ceux qui se maintenaient par
+la violence.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c218">XI<br>
+<span class="xsmall">CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION</span></h3>
+
+<p>Mais que deviendront les fruits de
+tout labeur humain, que deviendra la
+civilisation ?</p>
+
+<p>C’est le retour au singe et à la vie de
+la nature, comme écrivait Voltaire à
+Rousseau en lui disant d’apprendre à
+marcher à quatre pattes. Et c’est ce que
+redisent tous ceux qui sont persuadés
+que la civilisation dont nous jouissons
+est un bien si grand qu’ils n’admettent
+même pas l’idée de renoncer à quoi que
+ce soit de ce qu’elle nous a donné.</p>
+
+<p>« Comment ! s’écrieront ces hommes,
+vous voulez remplacer nos villes, avec
+leurs chemins de fer électriques, souterrains
+et aériens, leur éclairage électrique,
+musées, théâtres et monuments,
+par la commune rurale, forme grossière
+de la vie sociale depuis longtemps délaissée
+par l’humanité ? » Parfaitement, répondrai-je ;
+vos villes avec leurs quartiers
+de misérables, les <i>slums</i> de Londres, de
+New-York et des autres grands centres,
+avec leurs maisons de tolérance, leurs
+banques, les bombes dirigées autant
+contre les ennemis du dedans que ceux
+du dehors, les prisons et les échafauds,
+les millions de soldats ; oui, on peut sans
+regret supprimer tout cela.</p>
+
+<p>« Notre civilisation est un grand bienfait »,
+répètent ces hommes. Mais ceux qui
+en sont persuadés constituent le petit
+nombre. Ce sont ceux qui non seulement
+vivent au milieu de cette civilisation, mais
+vivent <i>par elle</i> dans l’abondance, presque
+dans l’oisiveté, en comparaison du labeur
+du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi
+uniquement parce que cette civilisation
+existe.</p>
+
+<p>Tous ces empereurs, rois, présidents,
+princes, ministres, fonctionnaires, militaires,
+propriétaires, marchands, ingénieurs,
+médecins, savants, artistes, professeurs,
+prêtres, écrivains sont certains
+que notre civilisation est un si grand bien
+qu’ils n’admettent pas la pensée qu’elle
+puisse disparaître, voire être seulement
+modifiée.</p>
+
+<p>Mais demandez à l’énorme masse agricole
+de n’importe quel pays,—slave,
+chinois, hindou, russe, comprenant les
+neuf dixièmes de l’humanité,—si la
+civilisation tant chérie par les classes
+intellectuelles est un bien ou non ? Et
+ces masses vous répondront dans un tout
+autre sens : elles diront qu’elles ont seulement
+besoin des terres, d’engrais, d’irrigation,
+de soleil, de la pluie, de bois,
+de bonnes récoltes, d’instruments aratoires
+peu compliqués et faciles à fabriquer
+sur les lieux par les paysans eux-mêmes.</p>
+
+<p>Quant à la civilisation, la population
+rurale ne la connaît pas, ou la voit sous
+son vrai côté : débauche des villes,
+iniquité des juges, prisons, bagnes,
+impôts, palais inutiles, musées, monuments,
+douanes entravant le libre
+échange, canons, cuirassés, armées ravageant
+les pays étrangers. Elle dira : si
+c’est là votre civilisation, non seulement
+elle est inutile, mais encore nuisible.</p>
+
+<p>Ceux qui jouissent des avantages de la
+civilisation prétendent qu’elle est un
+grand bien pour toute l’humanité ; mais
+ils ne sauraient être dans cette question
+ni juges ni témoins, car ils sont la partie
+intéressée.</p>
+
+<p>Certes, nous avons fait du chemin, au
+point de vue du progrès technique. Mais
+qui a fait ce chemin ? L’infinie minorité
+qui vit en parasite des travailleurs. Par
+contre, le peuple qui peine pour tous
+ceux qui jouissent de la civilisation continue
+à vivre partout, dans tout le monde
+chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou
+six siècles, ne bénéficiant qu’à de rares
+instants des miettes de la civilisation.</p>
+
+<p>Même en prenant les choses au mieux,
+la distance qui le séparait des classes
+riches il y a six siècles, loin d’avoir
+diminué, s’est plutôt accrue. Je ne veux
+pas dire par là, comme d’aucuns le
+croient, qu’après avoir compris que la
+civilisation n’était pas un bien absolu,
+il faille rejeter tout ce que les hommes
+ont appris durant leur lutte contre la
+nature. Je dis qu’afin d’être certain que
+les acquisitions de l’humanité lui sont
+réellement utiles, il faut que tous les
+hommes, et non une minorité, en jouissent ;
+il faut que la masse ne soit pas
+obligée de se dépouiller au profit de
+quelques-uns, sous le fallacieux espoir
+que les avantages de la civilisation profiteront
+aux générations futures.</p>
+
+<p>Lorsque nous contemplons les pyramides
+d’Égypte, nous sommes effrayés
+de la stupide cruauté de ceux qui les ont
+fait construire et de l’inconcevable servilité
+de ceux qui les ont construites. Or,
+combien est plus stupide et plus odieux
+le fait d’édifier des maisons de dix à
+trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui
+sont si fiers ! Autour d’eux
+s’étend la terre, avec ses prairies, ses
+forêts, ses eaux limpides, son air pur,
+ses oiseaux, ses animaux, l’espace où
+rayonne le soleil ; et pourtant, ils s’efforcent
+à cacher la lumière, ils bâtissent
+d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni
+arbres, où l’eau et l’air sont viciés, où
+les denrées sont falsifiées et où toute la
+vie est malsaine et pénible.</p>
+
+<p>N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie
+de toute une société qui se glorifie des
+insanités qu’elle commet ? On pourrait
+citer bien d’autres exemples. Regardez
+autour de vous, et vous trouverez à
+chaque pas des inventions semblables à
+ces bâtisses à trente-six étages qui valent
+bien les pyramides d’Égypte.</p>
+
+<p>Les défenseurs de la civilisation disent
+encore : « Nous sommes tout prêts à corriger
+ce qui est mauvais, mais il faut conserver
+intact tout ce qui a été acquis par
+l’humanité. »</p>
+
+<p>C’est ce que dit exactement au médecin
+le débauché qui a compromis sa santé,
+et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci
+lui ordonne, à condition de pouvoir continuer
+sa vie de débauche.</p>
+
+<p>Nous disons à cet homme que le seul
+moyen d’améliorer sa situation est de
+modifier son genre d’existence. Il est
+temps de dire la même chose à l’humanité
+chrétienne, et il est temps qu’elle le
+comprenne.</p>
+
+<p>La faute inconsciente,—et parfois
+consciente,—que commettent les défenseurs
+de la civilisation, est de la considérer
+comme un but, un résultat, toujours
+comme un bien, tandis qu’elle
+n’est qu’un moyen.</p>
+
+<p>La civilisation sera un bien quand
+ses produits seront bien employés. Les
+explosifs sont utiles pour l’établissement
+d’une voie ferrée, terribles dans une
+bombe. Le fer est utile pour la fabrication
+des charrues, funeste lorsqu’il sert
+à faire des obus ou des verrous de prisons.
+La presse peut répandre de bons
+sentiments et de sages idées, mais avec
+plus de succès encore elle peut servir
+des idées fausses et pernicieuses.</p>
+
+<p>La question de savoir si la civilisation
+est utile ou nuisible ne peut être résolue
+que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans
+la société du bien ou du mal. Dans notre
+société, où la minorité opprime la majorité,
+elle constitue un grand mal. Elle est
+une arme d’oppression de plus.</p>
+
+<p>Les classes supérieures doivent enfin
+comprendre que leur civilisation, ou leur
+culture, n’est qu’un moyen, une conséquence
+de l’esclavage dans lequel la
+grande majorité des travailleurs est maintenue
+par un petit nombre de privilégiés.</p>
+
+<p>Il est temps de comprendre que notre
+salut est de ne pas continuer à suivre la
+voie sur laquelle nous nous sommes
+engagés, ni de conserver ce que nous
+avons acquis, mais de reconnaître que
+nous avons suivi une fausse voie, que
+nous sommes tombés dans une fondrière
+d’où nous devons nous efforcer de sortir.</p>
+
+<p>Il ne faut pas prendre souci de tout ce
+que nous traînons après nous, mais au
+contraire, rejetant comme une charge
+inutile ce qui nous embarrasse le plus,
+s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme,
+serait-ce à quatre pattes.</p>
+
+<p>L’homme aura une vie bonne et sensée
+lorsqu’il saura choisir la meilleure
+parmi les voies qui se présentent à lui.
+Or, dans sa situation actuelle, l’humanité
+chrétienne doit choisir entre deux moyens :
+ou bien s’en tenir à la civilisation existante
+qui assure la plus grande somme
+de bonheur à une minorité, alors que la
+majorité est maintenue dans la misère et
+l’esclavage ; ou bien sacrifier une partie
+des conquêtes de la civilisation, voire
+toutes les conquêtes avantageuses au
+petit nombre, et cela à l’instant même,
+sans remettre à plus tard, une fois qu’on
+aura reconnu que ce sont précisément
+ces avantages qui empêchent le grand
+nombre d’être libéré de la misère et de
+l’esclavage.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c229">XII<br>
+<span class="xsmall">LES LIBERTÉS ET LA LIBERTÉ</span></h3>
+
+<p>On ne cesse de réclamer actuellement
+toutes sortes de libertés : liberté de la
+parole, de la presse, de conscience, de
+réunion, d’association, de travail, de tel
+mode d’élection, etc., etc. ; cela prouve
+qu’on se fait une idée fausse, notamment
+nos révolutionnaires, de la liberté en
+général. Simple et intelligible pour tous,
+la liberté ne saurait imposer tels actes
+plutôt que d’autres et qui peuvent être
+contraires à nos désirs ou à nos intérêts.</p>
+
+<p>Cette incompréhension de la liberté et
+le malentendu qui en découle, appelant
+liberté la faculté que quelques-uns accordent
+à d’autres de faire certaines choses,
+constituent la plus funeste des erreurs.
+Il ne faut pas croire que la soumission
+servile à l’oppression gouvernementale
+est une situation naturelle, et que le fait
+d’être autorisé à commettre des actes
+déterminés constitue la liberté. Cette
+situation rappelle celle des esclaves qui
+avaient la faculté de fréquenter les églises
+le dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait
+chaud, de raccommoder leurs vêtements
+pendant leurs rares instants de
+loisir, etc.</p>
+
+<p>Que l’on fasse pour un instant abstraction
+de nos coutumes et superstitions établies,
+que l’on envisage la situation d’un
+membre quelconque de l’État,—quel
+que soit le régime, despotique ou démocratique,—et
+l’on sera effrayé du degré
+de servitude dans lequel il vit, tout en se
+croyant libre.</p>
+
+<p>Partout, quel que soit le pays où nous
+vivons, il est au-dessus de nous une foule
+de gouvernants qui nous est totalement
+inconnue et qui cependant réglemente
+notre vie. Et plus l’organisation politique
+est perfectionnée, plus serrées sont les
+mailles des lois qui nous enserrent. Tout
+est strictement réglementé : comment et
+à qui on doit prêter serment, c’est-à-dire
+promettre d’obéir à toute loi qui est ou
+sera promulguée ; comment et où on doit
+se marier (on ne peut épouser qu’une
+femme, mais rien n’empêche de fréquenter
+les maisons de tolérance) ; comment
+on peut divorcer ; comment on doit élever
+les enfants, quels parmi eux il faut considérer
+comme légitimes ou illégitimes ;
+de qui et comment on doit hériter, et
+comment les biens se transmettent.</p>
+
+<p>D’autres règlements stipulent les cas
+de violation des lois ; qui et comment on
+doit juger et punir ; ils indiquent l’époque
+où un citoyen doit se présenter lui-même
+au tribunal, soit comme juré, soit comme
+témoin ; à quel âge il est permis de jouir
+du travail des auxiliaires, des ouvriers,
+et même quel nombre d’heures ceux-ci
+peuvent travailler ; quelle nourriture on
+doit leur donner. Ils fixent quand et comment
+on doit inoculer à ses enfants des
+maladies préventives ; quelles sont les
+mesures à prendre ou à subir lors de
+telle ou telle épidémie, soit sur les
+hommes, soit sur les bêtes ; les écoles
+où il faut envoyer les enfants ; la superficie
+et la résistance des maisons qu’on
+doit construire ; comment on doit tenir
+les chevaux et les chiens, se servir de
+l’eau ; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il
+n’y a pas de route.</p>
+
+<p>Ils établissent différents degrés de châtiments
+pour les violations de toutes ces
+lois et de bien d’autres encore. On ne
+saurait énumérer, en effet, les innombrables
+lois et règlements auxquels
+l’homme doit se soumettre. Le fait
+d’ignorer les lois ne saurait être une
+excuse (bien qu’il soit impossible de les
+connaître toutes) pour un citoyen de la
+plus libre des nations.</p>
+
+<p>De plus, tout homme est placé dans
+la nécessité d’abandonner la plus grande
+part du produit de son travail lorsqu’il
+achète des objets de consommation,—sel,
+bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre
+et ainsi de suite,—et cela afin de subvenir
+à des dépenses gouvernementales
+dont l’utilité est ignorée du contribuable ;
+il doit payer les intérêts des dettes contractées
+on ne sait par qui à des époques
+éloignées. Il doit également abandonner
+une partie de son travail à chacun de ses
+déplacements, lors d’un héritage ou de
+la conclusion d’une affaire quelconque.
+Enfin, il doit donner une grande part de
+son travail pour occuper la terre sur
+laquelle il a construit son habitation et
+qu’il laboure. De sorte que la majeure
+partie de son travail est absorbée par les
+impôts, douanes, monopoles, au lieu de
+servir à améliorer sa situation et celle
+de sa famille.</p>
+
+<p>Ce n’est pas encore tout : dans la plupart
+des cas, il doit, aussitôt l’âge venu,
+servir dans l’armée,—l’esclavage le
+plus cruel,—et aller guerroyer. Dans
+certains pays, en Angleterre ou en Amérique,
+on a même la faculté d’acheter
+un remplaçant. Une fois placés dans cette
+situation, les hommes non seulement ne
+s’aperçoivent pas de leur servitude, mais
+au contraire en sont fiers ; ils se considèrent
+comme les citoyens libres de
+grandes puissances : Angleterre, France,
+Allemagne, Russie ; ils rappellent ainsi
+les laquais qui tirent orgueil de l’importance
+des maîtres qu’ils servent.</p>
+
+<p>En réalité, il semblerait naturel qu’un
+homme en pleine possession de sa force
+morale, se trouvant dans une situation
+aussi humiliante, dût se demander :
+« Pourquoi souffrirais-je tout cela ? Mon
+intention est de vivre le mieux possible,
+de travailler, de nourrir ma famille, de
+décider en toute indépendance ce qui est
+mon devoir, ce qu’il me plaît ou me
+déplaît de faire. Laissez-moi donc en
+paix avec votre patrie russe, française ou
+anglaise ; que celui qui en a besoin s’en
+serve ; moi, je n’en ai aucun besoin. Vous
+pouvez m’enlever par la force tout ce que
+vous voulez, vous pouvez me tuer ; quant
+à moi, je ne veux pas aider et n’aiderai
+pas à mon asservissement. »</p>
+
+<p>Il serait si naturel d’agir ainsi, mais
+personne ne le fait. La croyance en la
+nécessité absolue d’appartenir à un État
+s’est tellement enracinée dans l’esprit de
+tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir
+comme leur dictent la raison et le sentiment
+de leur bien et de leur intérêt.</p>
+
+<p>En travaillant eux-mêmes à leur servitude
+parce qu’ils croient à la nécessité
+de l’État, les hommes font comme les
+oiseaux qui, devant la porte ouverte de
+leurs cages, restent dans leurs prisons,
+autant par habitude que par l’ignorance
+de la liberté.</p>
+
+<p>Cette erreur paraît particulièrement
+étrange de la part de ceux à qui la terre
+fournit tout ce dont ils ont besoin, et
+n’ont pas à recourir aux échanges, telles,
+par exemple, les populations rurales de
+l’Allemagne, de l’Autriche, des Indes,
+du Canada, de l’Australie, et surtout de
+la Russie. Elles ne retirent aucun profit
+de la servitude à laquelle elles se soumettent
+bénévolement.</p>
+
+<p>On s’explique la soumission des populations
+urbaines ; leurs intérêts sont tellement
+liés à ceux des classes dirigeantes
+que la servitude leur devient utile. Rockfeller
+n’a aucune raison de ne pas obéir
+aux lois de son pays, car elles lui facilitent
+le gain et la protection de ses milliards
+au détriment de la masse populaire.
+Il en est de même de ceux qui
+dirigent les entreprises de ce milliardaire,
+des employés de ses directeurs et
+des employés de ses employés. Il en était
+ainsi, lors du servage en Russie, de la
+domesticité du château par rapport au
+serf attaché à la glèbe : sa servitude lui
+était utile. Mais quelles sont les raisons
+qui poussent les populations agricoles,
+l’immense majorité des Russes, à se soumettre
+à des autorités dont elles n’ont
+aucun besoin ?</p>
+
+<p>Prenons, par exemple, des familles qui
+vivent dans le gouvernement de Toula,
+en Posnanie, au Kansas, en Normandie,
+en Irlande, au Canada. Les gens de
+Toula n’ont aucun souci de l’État russe
+avec ses Pétersbourg, Caucase, Provinces
+baltiques, ses accaparements de la
+Mandchourie et ses ruses diplomatiques.
+De même, ceux de Posnanie ne se soucient
+pas de la Prusse, avec ses Berlin,
+ses colonies africaines ; les Irlandais, de
+la Grande-Bretagne, avec ses Londres et
+ses affaires d’Égypte, du Transvaal et
+d’autres lieux ; les habitants du Kansas,
+des États-Unis avec ses New-York, ses
+îles Philippines. Et pourtant, ces gens
+doivent abandonner la plus grande part
+du produit de leur travail, apprendre le
+métier des armes, et participer à des
+guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir
+à des lois qu’ils n’ont pas établies.</p>
+
+<p>On leur fait croire, il est vrai, qu’en
+obéissant à des hommes inconnus d’eux,
+pour tout ce qui a dans leur vie une importance
+capitale, ils obéissent à leur
+propre volonté, puisqu’ils ont choisi
+comme leur représentant l’un des mille
+élus totalement inconnus d’eux. En réalité,
+y croit seulement celui qui le veut
+bien, qui a l’intention de tromper les
+autres et soi-même.</p>
+
+<p>Quiconque est membre d’un État ne
+saurait être libre ; et, plus grand est
+l’État, plus la force brutale est nécessaire,
+moins on peut y trouver la vraie liberté.
+Il faut une violence spéciale pour grouper
+et maintenir en un tout des peuplades
+diverses ; c’est ainsi que se sont
+constituées la Grande-Bretagne, la Russie,
+l’Autriche. Dans les petits États, en
+Suisse, au Portugal, en Suède, il faut
+déployer à cet effet moins d’efforts ; mais
+en revanche, les citoyens y éludent moins
+facilement les exigences des autorités,
+tandis que la sujétion y règne tout autant
+que dans les grands États.</p>
+
+<p>De même qu’il faut une corde solide et
+douée d’une certaine élasticité pour nouer
+et maintenir ensemble les petites branches
+d’un fagot, il faut employer une
+certaine contrainte, appliquée d’une certaine
+façon, pour grouper dans un État
+une grande agglomération d’hommes.
+Pour attacher les branches ensemble, il
+peut exister différentes manières de les
+placer ; leurs essences mêmes peuvent
+être diverses ; mais la force qui les maintient
+ensemble est toujours la même.
+C’est ce qui arrive dans un État fondé sur
+la violence, quel que soit son régime :
+absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle,
+oligarchie, république. Si
+l’union est maintenue par des lois que les
+uns établissent et que d’autres appliquent
+par la force, le degré de contrainte sera
+toujours le même. Ici, elle se manifestera
+sous une forme brutale, là, par la puissance
+de l’argent ; la différence entre les
+deux systèmes se trouvera dans ce seul
+fait qu’ici la violence pèsera davantage
+sur une certaine catégorie d’hommes,
+là sur une autre.</p>
+
+<p>On peut comparer la violence gouvernementale
+à un fil noir sur lequel sont
+librement enfilées des perles. Les perles,
+ce sont les hommes ; le fil noir, c’est l’État.
+Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne
+pourront s’entremêler. On peut les
+pousser à une extrémité, le fil ne sera
+plus visible à cette extrémité, mais le
+sera à l’autre : despotisme. On peut diviser
+les perles régulièrement en laissant
+entre elles des intervalles : monarchie
+constitutionnelle ; on peut les séparer
+individuellement : république. Mais tant
+qu’on ne les aura pas retirées du fil, tant
+que celui-ci ne sera pas cassé, il sera
+impossible de le dissimuler.</p>
+
+<p>Tant qu’existera l’État et la violence
+qui le maintient sous n’importe quelle
+forme, il ne peut y avoir de liberté,
+de vraie liberté, telle que les hommes
+la comprennent et l’ont toujours compris.</p>
+
+<p>« Mais comment pourrait-on vivre sans
+État ? » demandent généralement ceux
+qui ont pris l’habitude non seulement de
+se considérer comme fils de leurs parents,
+descendant de leurs aïeux, mais encore
+comme Français, Anglais, Allemands,
+Américains ou Russes, c’est-à-dire comme
+appartenant à tel ou tel groupement imposé.
+Ils sont tellement habitués à cette
+idée qu’il leur semble impossible de vivre
+autrement qu’au milieu de ces agglomérations
+humaines n’ayant aucun lien intérieur ;
+cela leur paraît aussi impossible
+qu’il y a des milliers d’années il paraissait
+impossible de vivre sans les sacrifices
+faits aux divinités et sans les oracles
+qui déterminaient les actes des fidèles.</p>
+
+<p>Vous demandez comment nous vivrons
+sans être sujets d’aucun gouvernement ?</p>
+
+<p>Comme nous vivons aujourd’hui, mais
+sans les sottises et les vilenies que
+nous commettons grâce à cette horrible
+superstition. Nous vivrons de même,
+mais sans enlever à notre famille le produit
+de notre labeur ; on ne le donnera
+plus sous forme d’impôts et de droits
+de douane qui servent à de mauvaises
+actions ; nous ne participerons plus aux
+arrêts de la justice, aux guerres, ni à
+aucune violence que commettent des gens
+inconnus de nous.</p>
+
+<p>Oui, c’est bien cette superstition qui, à
+notre époque, ne répond plus à rien, qui
+donne à des centaines d’hommes sur des
+millions d’autres un pouvoir insensé que
+rien ne justifie, et qui les prive de la
+vraie liberté. Un homme qui vit au Canada,
+au Kansas, en Bohême, en Ukraine, en
+Normandie, ne saurait être libre tant
+qu’il se considère,—s’en vante même,—être
+exclusivement Anglais, Américain,
+Autrichien, Russe, Français. Le gouvernement
+non plus ne saura donner à ses
+nationaux une liberté effective tant que sa
+mission consistera à assurer l’existence
+d’un groupement aussi impossible et insensé
+que l’est celui de la Russie, de l’Angleterre,
+de la France, de l’Allemagne.</p>
+
+<p>Ainsi, la cause principale, sinon unique,
+de l’absence de la liberté est la superstition
+étatiste. Les hommes peuvent être
+privés de la liberté quand ils ne sont pas
+groupés en État ; mais lorsqu’ils le sont,
+la liberté est à coup sûr impossible.</p>
+
+<p>Ceux qui font aujourd’hui la révolution
+russe ne s’en doutent pas ; ils luttent pour
+la conquête des diverses libertés en
+s’imaginant que c’est là le but de la
+révolution qui commence. Mais son but
+et son résultat final est bien plus élevé
+que ne le voient les révolutionnaires. Il
+réside dans la suppression de la contrainte
+par laquelle se maintient l’État. Et le
+chemin qui conduit à cette grande transformation
+est semé de ces fautes et crimes
+qui se commettent aujourd’hui dans les
+couches superficielles de l’énorme masse
+du peuple russe : au milieu de la peu
+nombreuse population urbaine, des ouvriers
+de fabrique et de ceux qui s’intitulent
+« l’<i>intelliguencia</i> ».</p>
+
+<p>Toute cette activité complexe, qui a
+pour stimulant le plus bas penchant de
+vengeance, de colère, d’ambition, ne peut
+avoir pour la grande majorité du peuple
+russe que cette unique signification : elle
+doit lui montrer ce qu’il ne doit pas
+faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle
+doit montrer toute l’inutilité de l’effort
+dépensé pour remplacer une forme gouvernementale
+violente et criminelle par
+une autre aussi violente et aussi criminelle,
+et supprimer dans sa conscience la
+superstition étatiste.</p>
+
+<p>C’est en voyant les événements qui
+défilent devant lui, les nouvelles formes
+de violence qui se révèlent dans l’action
+cruelle de la révolution : pogroms agraires
+et antisémites, ruines, grèves, qui privent
+la population de vivres, et surtout les
+meurtres fratricides, que les masses populaires
+commencent à comprendre que les
+nouvelles violences sont aussi funestes que
+les anciennes puisqu’elles se manifestent
+par les mêmes crimes et par des crimes
+nouveaux, que l’un et l’autre régimes ne
+sont ni pires ni meilleurs, mais tous les
+deux mauvais, qu’il faut par suite se
+délivrer de toute violence gouvernementale,
+et que cela est possible et très facile.</p>
+
+<p>L’immense majorité du peuple russe,
+celle qui vit de la terre, qui a toujours
+réglé ses affaires par elle-même dans ses
+assemblées du <i>mir</i>, qui n’a pas besoin à
+cet effet de gouvernement, comprendra,
+en présence des événements actuels,
+qu’elle peut se passer de tout système
+étatiste, despotique ou démocratique, de
+même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne,
+ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre.
+Le peuple n’a nul besoin de libertés particulières,
+mais seulement d’une seule
+liberté, vraie, complète, naturelle.</p>
+
+<p>Comme il arrive souvent, la solution
+des questions qui semblent difficiles est
+des plus simples ; de même, pour réaliser
+cette pleine liberté, il est inutile de lutter
+contre le gouvernement, d’imaginer tel ou
+tel mode de représentation nationale qui
+sert plutôt à cacher aux hommes leur état
+de servitude ; l’insoumission suffit.</p>
+
+<p>Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement,
+et aussitôt disparaîtront
+impôts, accaparement des terres, armées,
+guerres et toute contrainte ; cela est si
+simple et semble si facile !</p>
+
+<p>Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils
+pas fait jusqu’ici et ne le font-ils pas
+aujourd’hui ? Parce que pour refuser
+d’obéir à l’autorité humaine, il leur faut
+obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une
+vie bonne et morale.</p>
+
+<p>Plus ils vivront ainsi, plus ils seront
+en mesure de ne plus se courber devant
+la puissance des hommes et de s’en
+affranchir.</p>
+
+<p>Il est impossible de se dire tout à
+coup : « Je ne veux plus obéir aux
+hommes. » On ne peut le faire qu’en se
+soumettant à la loi divine, suprême, commune
+à tous. On ne peut être libre en
+violant la loi suprême de l’aide mutuelle,
+ainsi que la violent par leur genre de vie
+les classes riches des villes, parce qu’elles
+vivent du travail des ouvriers, surtout
+de celui des ouvriers des champs. On ne
+peut être libre que dans la mesure où
+l’on observe la loi suprême. Et son observance
+est difficile, presque impossible,
+dans une organisation sociale où prime la
+vie de villes et de fabriques, où le progrès
+humain est obtenu par la lutte de
+tout instant. Elle est possible et facile
+dans une organisation où domine la vie
+rurale, où tous les efforts sont dirigés
+vers la lutte contre la nature.</p>
+
+<p>D’où il s’ensuit que le refus d’obéir
+au gouvernement et de reconnaître les
+groupements artificiels en États, en patries,
+doit conduire les hommes à la vie
+naturelle pleine de joie et toute morale
+des communautés agricoles, se soumettant
+à leur propre règlement, intelligible
+pour tous et résultant du consentement
+mutuel, non de la contrainte.</p>
+
+<p>Tel est la portée de la grande révolution
+qui s’effectue parmi les peuples
+chrétiens.</p>
+
+<p>Comment se fera-t-elle ? quelles phases
+elle traversera ? il ne nous est impossible
+de le prévoir. Ce que nous savons, c’est
+qu’elle est inévitable parce qu’elle se fait
+et est déjà partiellement faite dans la
+conscience des hommes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c251">CONCLUSION</h2>
+
+<p>La vie a précisément pour but de dévoiler
+progressivement aux hommes ce
+qu’ils ne connaissaient pas encore et de
+leur indiquer si la voie qu’ils ont suivie
+dans le passé était bonne ou mauvaise.</p>
+
+<p>L’humanité marche en se faisant une
+conception toujours plus nette de son
+devoir, en abandonnant les anciens principes
+de la vie, devenus faux, et en en
+établissant de nouveaux afin de s’y conformer.
+Comme l’individu, l’humanité croît
+en progressant constamment. Cette croissance
+est accompagnée de la reconnaissance
+graduelle des fautes commises,
+et, par suite, de la volonté de ne plus y
+retomber.</p>
+
+<p>Mais il est des époques, tant dans la
+vie d’un individu que dans celle de l’humanité,
+où la faute commise se dévoile
+d’un seul coup, et où le remède qui peut
+la corriger apparaît nettement. Ce sont
+les moments de crise, de révolution ; nous
+en traversons une aujourd’hui.</p>
+
+<p>La seule loi que l’humanité ait connue
+jusqu’ici est la violence. Pourtant, il vint
+un temps où les hommes d’avant-garde
+proclamèrent une loi nouvelle commune
+à tous, la loi de l’aide mutuelle, de solidarité.
+Les hommes l’ont acceptée, mais
+non dans son entière signification ; aussi,
+tout en s’efforçant de l’appliquer, ont-ils
+continué à vivre sous l’empire de la
+violence. Puis, la doctrine chrétienne est
+venue confirmer la vérité, en proclamant
+comme unique loi, donnant à tous le
+bonheur suprême, la loi de l’aide mutuelle ;
+c’est elle qui a fait connaître la
+cause qui avait jusqu’alors empêché dans
+la vie l’application de cette loi.</p>
+
+<p>Elle ne fut pas appliquée parce que les
+hommes croyaient nécessaire et bienfaisant
+l’emploi de la violence comme moyen
+d’arriver à d’heureux résultats. Aussi,
+regardaient-ils la loi du talion comme
+juste. Le christianisme a montré que la
+violence était toujours funeste et que les
+représailles sont contraires à la nature
+humaine.</p>
+
+<p>Mais l’humanité chrétienne, bien désireuse
+de vivre suivant la loi de l’aide
+mutuelle, ne l’a pas acceptée ; elle a continué,
+comme malgré elle, à vivre selon
+la loi païenne de la violence. Cette contradiction
+entre la morale et la pratique
+eut pour résultat, chez les peuples chrétiens,
+d’accroître sans cesse les crimes de
+la société en augmentant le confort et le
+luxe de la minorité au détriment de la
+majorité.</p>
+
+<p>Enfin, en ces derniers temps, la vie
+toute de crimes et de luxe des uns, toute
+de misère et de servitude des autres, est
+devenue plus mauvaise qu’elle n’a jamais
+été. On le remarque particulièrement
+chez les peuples qui ont abandonné
+depuis longtemps la vie naturelle des
+champs et qui ont été séduits par le
+mensonge du régime constitutionnel.
+Souffrant de leur situation malheureuse
+et de la conscience de la contradiction
+dans laquelle ils vivent, ces peuples
+cherchent leur salut dans l’impérialisme,
+le militarisme, le socialisme, la spoliation
+des terres, la guerre des tarifs, les
+perfectionnements techniques, la débauche,
+dans des rivalités de toutes sortes,
+sauf là où ils peuvent le trouver : la délivrance
+de la superstition étatiste et le
+refus d’obéir à la violence gouvernementale,
+quelle que soit la forme qu’elle
+prenne.</p>
+
+<p>Grâce à sa vie rurale, à l’absence du
+mensonge constitutionnel, et surtout à
+son attitude chrétienne à l’égard de la
+violence, le peuple russe, après la cruelle,
+inutile et malheureuse guerre où il fut
+entraîné par son gouvernement, après
+la spoliation de la terre, a ressenti plus
+tôt que les autres peuples les principales
+causes des malheurs qui abreuvent
+aujourd’hui l’humanité chrétienne. Voilà
+pourquoi se produit précisément chez
+lui la grande révolution qui s’impose à
+toute l’humanité et qui, seule, peut l’arracher
+à ses souffrances inutiles.</p>
+
+<p>Telle est la grande portée de la révolution
+qui commence en Russie. Elle n’a
+pas encore commencé chez les nations
+d’Europe ou d’Amérique, mais les causes
+qui l’ont provoquée en Russie sont les
+mêmes pour tout le monde chrétien. La
+guerre japonaise a également montré la
+supériorité inévitable des peuples païens
+sur les peuples chrétiens dans l’art de la
+guerre. Comme nous, toutes ces nations
+plient sous le poids des armements croissants
+et indéfinis ; chez elles aussi la
+situation de la masse ouvrière est misérable,
+et le mécontentement est général
+par suite de la spoliation du droit naturel
+à la terre.</p>
+
+<p>La plupart des Russes voient nettement
+que la cause de tous leurs maux provient
+de leur soumission aux pouvoirs publics,
+et qu’ils doivent se résoudre, ou à ne plus
+être des hommes libres et raisonnables,
+ou à ne plus obéir au gouvernement.</p>
+
+<p>Les nations d’Europe et d’Amérique se
+rendent également à l’évidence ou si le
+mensonge constitutionnel et la vanité de
+leur vie les en empêchent encore, ils s’en
+apercevront bientôt.</p>
+
+<p>La participation à la violence gouvernementale—que
+les hommes appellent
+liberté d’action—les a conduits à la servitude,
+aux maux qui en résultent, et les
+conduira bientôt à de plus grands malheurs
+encore. L’excès de ces maux
+les amènera immanquablement au seul
+moyen possible d’affranchissement, à
+l’insoumission au gouvernement, et partant,
+à l’abolition des États groupés par
+la violence.</p>
+
+<p>Pour que cette grande révolution se
+réalise, il suffit que les hommes comprennent
+que l’État, la patrie, est une
+fiction, tandis que la vie et la vraie
+liberté sont des réalités. On ne doit donc
+pas sacrifier la vie et la liberté à la coalition
+artificielle appelée État, mais il faut,
+pour avoir une vraie vie et une vraie
+liberté, se délivrer du fétiche-État et de
+la criminelle obéissance aux hommes qui
+en résulte.</p>
+
+<p>C’est bien ce changement dans l’attitude
+des hommes envers l’État et les
+pouvoirs publics qui marque la fin d’un
+monde et le commencement d’un nouveau.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tbody>
+
+<tr>
+<td class="c" colspan="3"><div>LA LEÇON DE LA GUERRE</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="top1em" colspan="2">Chapitres.</td>
+<td class="r bot top1em">Pages.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="h">— La guerre russo-japonaise</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c001">1</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">— La machine gouvernementale</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c009">9</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">— La servitude volontaire</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c017">17</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">— Le maintien de l’autorité</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c030">30</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">— Immoralité gouvernementale</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c042">42</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">— Inutilité de l’État </td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c052">52</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">— La société moderne vit sans principes</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c074">74</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="h">— La vie anormale de la société moderne</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c083">83</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="h">— « Liberté, égalité, fraternité, ou la mort »</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c088">88</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="h">— Les formes sociales changent, mais la
+violence prédomine toujours dans les
+rapports des hommes</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c094">94</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="h">— L’Église et la science, obstacles à la véritable
+conception de la vie</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c103">103</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="h">— Le perfectionnement moral individuel est
+l’unique moyen de réaliser le bonheur
+de tous</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c114">114</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="c top1em" colspan="3"><div>LA FIN D’UN MONDE</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r top1em"><div>I.</div></td>
+<td class="h top1em">— La fin d’un siècle.—Sa disparition.—Symptômes
+et causes</td>
+<td class="r bot top1em"><div><a href="#c123">123</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">— La portée de la victoire des Japonais</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c132">132</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">— Le sens du mouvement révolutionnaire en Russie</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c141">141</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">— La cause principale de la révolution imminente</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c149">149</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">— Les conséquences de l’inacceptation du
+précepte de la non-résistance</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c157">157</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">— La première cause extérieure de la révolution imminente</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c167">167</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">— Deuxième cause extérieure de la révolution imminente</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c176">176</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="h">— Qu’arrivera-t-il aux hommes qui refuseront
+d’obéir ?</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c185">185</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="h">— L’activité qui concourra le mieux à la
+révolution imminente</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c198">198</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="h">— Organisation de la société affranchie de
+la tutelle du gouvernement tyrannique</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c210">210</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="h">— Ce que deviendra la civilisation</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c218">218</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="h">— Les libertés et la liberté</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c229">229</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td colspan="2"><div><span class="sc">Conclusion</span></div></td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c251">251</a></div></td>
+</tr>
+
+</tbody>
+</table>
+</div>
+
+
+
+<p class="c gap xsmall">Paris.—<span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br>
+<b>à 3 fr. 50 le volume</b><br>
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, <span class="fss">RUE DE GRENELLE</span></p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tbody>
+
+<tr><td class="c large" colspan="2"><div>LITTÉRATURE RUSSE</div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>APOUKHTINE (A.-N.)</div></td></tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>La Vie ambiguë</b>, traduction de W. Bienstock</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>COURRIÈRE</div></td></tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Histoire de la littérature contemporaine en Russie</b></td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>DOSTOIEVSKI</div></td></tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Journal d’un Écrivain</b>, traduction de W. Bienstock et J.-A. Nau</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Les Frères Karamazov</b>, traduction de W. Bienstock et Ch. Torquet</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>GORKI (MAXIME)</div></td></tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Dans les Bas-Fonds</b>, pièce en 4 actes, traduction de Halpérine-Kaminsky</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>LÉON TOLSTOI</div></td></tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Plaisirs vicieux</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Plaisirs cruels</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>La Vraie Vie</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Appels aux dirigeants</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Conseils aux dirigés</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Le Grand Crime</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr><td class="c large top1em" colspan="2"><div>LITTÉRATURE POLONAISE</div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>MICKIEWICZ</div></td></tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Chefs-d’œuvre poétiques</b></td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>HENRYK SIENKIEWICZ</div></td></tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Le Déluge</b>, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Par le fer et par le feu</b>, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Messire Wolodowski</b>, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Quo Vadis</b>, traduction de B. Kozakiewicz et de J.-L. de Janasz</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Les Chevaliers Teutoniques</b>, traduction du Comte Wodzinski et de
+ B. Kozakiewicz</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr><td class="c large top1em" colspan="2"><div>LITTÉRATURE SCANDINAVE</div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>KNUT HAMSUN</div></td></tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Pan</b>, traduction de M<sup>me</sup> Rémusat</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>BJOERNSTJERNE BJOERNSON</div></td></tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Au-dessus des forces humaines</b>, trad. du C<sup>te</sup> Prozor et de Lugné-Poé</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Laboremus</b>, traduction de M<sup>me</sup> Rémusat</td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+<tr><td class="c large top1em" colspan="2"><div>LITTÉRATURE SLAVE</div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>COURRIÈRE</div></td></tr>
+
+<tr>
+<td class="h"><b>Histoire de la littérature contemporaine chez les Slaves</b></td>
+<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td>
+</tr>
+
+</tbody>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">968.—L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 ***</div>
+</body>
+</html>
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