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HALPÉRINE-KAMINSKY + + PARIS + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + 1906 + + Tous droits réservés. + + + + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 le volume. + + + PLAISIRS VICIEUX, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, + préface par Alexandre DUMAS, de l’Académie française + (3e mille) 1 vol. + + PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur, + traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, préface par + Charles RICHET, professeur à la Faculté de médecine de + Paris (3e mille) 1 vol. + + LA VRAIE VIE, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, + (7e mille) 1 vol. + + APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol. + + CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol. + + LE GRAND CRIME, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY, (3e mille) 1 vol. + + +_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier de +Hollande._ + +Tous droits de reproduction et de traduction du présent texte français +réservés pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède +et la Norvège. + +Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--11816. + + + + +GUERRE ET RÉVOLUTION + +(LA FIN D’UN MONDE) + + + + +LA LEÇON DE LA GUERRE + + + Ainsi vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres. + + (MATHIEU, VI, 23.) + + Il a aveuglé leurs yeux et a endurci leurs cœurs, de sorte qu’ils ne + voient point des yeux, qu’ils ne comprennent plus du cœur, et qu’ils + ne se convertissent point et que je ne les guérisse point. + + (JEAN, XII, 40.) + + + + +I + +LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE + + +Durant près de deux ans la guerre a ensanglanté l’Extrême-Orient. +Plusieurs centaines de milliers de vies humaines y furent sacrifiées. En +Russie, autant de milliers de réservistes furent arrachés à leurs +familles et envoyés sur les champs de bataille. Ces hommes, le désespoir +et la crainte au cœur, ou avec une bravoure de parade suscitée par +l’eau-de-vie, montaient avec résignation dans les wagons et étaient +transportés à toute vapeur, là où d’autres hommes, amenés de même, +mouraient,--ils le savaient,--au milieu d’atroces souffrances. A chaque +étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers d’êtres mutilés qu’on +ramenait et qui étaient partis jeunes et robustes. + +Tous ces hommes songeaient avec terreur à ce qui les attendait, et ils y +allaient quand même, sans protester, cherchant à se persuader qu’il n’en +saurait être autrement. + +Pourquoi cela? + +Pourquoi s’en vont-ils là-bas? + +Sans aucun doute, nul parmi eux ne tient à commettre les actes auxquels +il se livre. Non seulement ils n’en ont aucun motif et ne veulent point +participer à cette lutte, mais ils ne peuvent même pas s’expliquer +pourquoi elle a été entreprise. D’ailleurs, ni les milliers, ni les +millions d’hommes qui participent directement ou indirectement à cette +œuvre, ni personne au monde ne saurait expliquer sa raison d’être, parce +qu’il n’en est pas, et il ne peut y en avoir _aucune_ explication +sensée. + +La situation de ceux qui y participent et celle des autres qui la +regardent faire, rappellent, les uns, des voyageurs parqués dans des +wagons et roulant sur une pente vers un pont effondré au-dessus d’un +précipice, les autres, des hommes demeurant en spectateurs impuissants +devant l’imminence de la catastrophe. + +Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent sans aucun motif, ni désir, +et, tout en ayant conscience de la folie de cette lutte, ne peuvent +s’arrêter. + +On a dit qu’une semaine ne se passait sans amener de Mandchourie des +centaines d’aliénés. Mais est-ce que les milliers et les milliers de +gens qui s’y rendaient étaient moins fous? Est-ce que tout homme sain +d’esprit peut, quelle que soit la pression exercée sur lui, aller tuer +ses semblables, accomplir une œuvre folle, dangereuse, répugnant à tout +son être? + +Comment comprendre cela? D’où vient cela? Qui ou quoi en est la cause? + +On ne saurait prétendre qu’elle est dans les soldats, russes ou +japonais, qui font tout leur possible pour tuer, mutiler le plus grand +nombre d’entre eux, et qui, cependant, n’avaient jamais de motif de s’en +vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. De fait, non seulement ils +ne nourrissaient aucune haine les uns pour les autres, mais quelques +mois auparavant les Russes ne se doutaient pas de l’existence des +Japonais comme ceux-ci ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils se +rencontraient dans les intervalles des combats, ils s’entretenaient +amicalement. + +On ne saurait dire non plus, que la faute en est aux officiers, aux +chefs qui conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires ou +fournisseurs d’armes et de munitions, aux ingénieurs construisant des +forteresses. Les nécessités de leur existence, leurs faiblesses, tout +leur passé, leur créent une situation en tout point semblable à celle +d’un cheval attelé qu’on fait marcher en le fouettant par derrière, +sinon à celle d’un chien affamé qu’on attire dans sa niche en promenant +un morceau de viande sous son nez. + +Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, diplomates, sont tellement +aveuglés depuis leur enfance qu’il leur est impossible de ne pas +commettre la mauvaise petite action d’où résulte l’immense œuvre de mort +qui se perpètre aujourd’hui. C’est pourquoi on ne peut leur en imputer +la faute. + +Où en est la cause? Qui est le coupable? Le Mikado? Le Tsar? Il semble +tout d’abord que ce soient eux les coupables, car ils ne peuvent être +forcés par personne, ni séduits par rien. + +Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II de ne pas ordonner les actes +qui ont été commis en Mandchourie et en Corée, et d’accéder aux demandes +du Japon pour que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait donc de lui, +semble-t-il. + +Je ne saurais me prononcer au sujet du Mikado, mais d’après ce que je +sais des chefs d’États en général, je suis convaincu qu’il se trouve +dans les mêmes conditions que ses confrères. De Nicolas II, je sais que +c’est un homme très ordinaire, superstitieux, peu cultivé, et qui, par +suite, n’a pu aucunement être la cause des événements qui se sont +produits en Extrême-Orient et dont les conséquences sont si grandes. + +Comment serait-il possible, en effet, que l’activité de millions +d’hommes soit dirigée vers un but contraire à leur volonté et à leur +intérêt par la volonté d’un seul qui, sous bien des rapports, est +au-dessous du niveau moral et intellectuel de ceux que son prétendu +caprice sacrifie? + +Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado apparaissent-ils comme la cause +première de la guerre? + +Parce qu’il se produit ici un phénomène semblable à celui qui permet +d’attribuer l’explosion d’une ville minée à la personne qui a mis le feu +à l’explosif. + +Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui sont cause de la guerre, mais bien +l’ordre des choses qui leur facilite les entreprises néfastes et cause +le malheur de millions d’hommes. C’est donc le mécanisme social qui est +le coupable, et par suite coupables sont ceux qui l’ont établi. + +Quel est ce mécanisme, et quels en sont les auteurs? + + + + +II + +LA MACHINE GOUVERNEMENTALE + + +Ce mécanisme est connu depuis longtemps, et depuis longtemps aussi est +connue son œuvre. C’est le même qui a permis en Russie les férocités du +détraqué Ivan le Terrible, les cruautés bestiales de l’aviné Pierre +Ier, insultant, en compagnie d’autres ivrognes, tout ce qui est sacré +aux hommes; les mœurs dissolues de l’ignorante cantinière Catherine +Ire, les hauts faits de l’Allemand Biron qui gouverna pour la seule +raison qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, femme médiocre, +était, elle aussi, complètement étrangère à la Russie. Ce mécanisme sert +successivement une autre Anna, maîtresse d’un autre Allemand, parce que +c’était dans l’intérêt de quelques-uns de reconnaître comme empereur son +fils, l’enfant Ivan, le même qui sera détenu en prison, puis tué sur +l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, la fille débauchée de Pierre +Ier, qui envoie son armée combattre les Prussiens et à la mort de +laquelle son neveu, un Allemand qu’elle a fait venir d’Allemagne et qui, +lui succédant, donne l’ordre à cette même armée de combattre pour les +Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine II, est tué par elle, +également Allemande. Puis elle se met à diriger le pays en compagnie de +ses amants, leur fait don de milliers de paysans russes et rédige à leur +profit des projets d’expéditions, tantôt grecque, tantôt hindoue, en vue +de la réalisation desquels elle fait périr des millions d’êtres humains. + +Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui préside aux destinées de la +Russie et de sa population comme y peut présider un aliéné. Il est +assassiné avec le consentement de son propre fils. Et ce parricide règne +pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant à Napoléon, tantôt guerroyant +contre lui, tantôt imaginant des constitutions pour la Russie, tantôt +livrant le peuple qu’il méprisait au terrible Araktcheïev. + +Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, du cruel et ignorant Nicolas +Ier; puis c’est Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que +bon, tantôt libéral, tantôt despotique; ou bien Alexandre III, celui-ci +à coup sûr un sot, brutal et ignorant. + +Enfin, sur le trône monte un innocent officier de hussards, qui imagine +avec ses séides son expédition mandchou-coréenne, engloutissant des +centaines de milliers de vies et des milliards de roubles. + +N’est-ce pas terrifiant? Terrifiant surtout parce que, même cette folie +sanguinaire terminée, une nouvelle fantaisie peut surgir demain dans la +faible tête de cet omnipotent, et, de concert avec son entourage de +coquins, il entreprendra une campagne africaine, américaine ou indienne, +et de nouveau on saignera les Russes à blanc et on les enverra +assassiner à l’autre bout du monde. + +D’ailleurs, ces choses se sont passées et se passent non seulement en +Russie, mais partout où existe un gouvernement, c’est-à-dire un régime +sous lequel une infime minorité peut forcer la grande masse d’obéir à sa +volonté. Toute l’histoire européenne est une suite ininterrompue de +récits des fureurs de princes montant successivement sur le trône, +menant une vie de débauchés, d’assassins et de brigands, et, surtout, +causant le pervertissement du peuple. + +En Angleterre, monte sur le trône le cruel et débauché Henri VIII, et, à +seule fin de se débarrasser de sa femme et d’épouser sa maîtresse, il +imagine une nouvelle confession chrétienne, oblige son peuple à s’y +convertir, ce qui allume la guerre religieuse et amène la perte de +millions de vies. + +Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne et scélérat, qui se saisit de +la machine gouvernementale, exécute un autre hypocrite, Charles Ier, +sacrifie impitoyablement des millions de victimes et détruit cette même +liberté qu’il prétendait défendre. + +En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la +machine, et dont le règne est également une succession de crimes: +meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales. + +On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre +accaparent à leur tour la machine gouvernementale et commettent des +crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des +vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du +temps. + +Le pouvoir tombe entre les mains de Napoléon, et tout le continent +européen est jonché de cadavres. + +Les chefs d’États se montrent aussi sots, aussi immoraux en Autriche, en +Italie, en Prusse, et aussi funestes sont leurs actes pour leurs +peuples. + +Et ce n’est point l’histoire du passé, de ce qui a été et ne se +renouvellera plus; cela se passe de nos jours encore, et partout, dans +les États les plus libres ou soi-disant tels, sous le régime +démocratique comme sous le régime despotique: en Angleterre et en +Turquie, en Allemagne et en Abyssinie, en France et en Russie, aux +États-Unis d’Amérique et au Maroc, partout où fonctionne la machine +qu’on nomme gouvernement. + +Malgré les chartes et constitutions, naissent des guerres sans motif +sérieux, simplement en raison de rivalités des partis politiques. + +C’est ainsi que furent déclarées les dernières guerres par les Français; +par les Anglais contre les Boërs, au Thibet, en Égypte; par les Italiens +en Abyssinie; par les cinq puissances (Russie, France, Angleterre, +Amérique, Japon) contre la Chine; par la Russie contre le Japon. + +Partout où existe une institution permettant à la minorité d’imposer à +la majorité ce que celle-là décrète pour loi ou règlement administratif, +tout individu de la majorité est constamment menacé, lui et sa famille, +des plus grands dangers, de malheurs dus, non à des cataclysmes +sismiques indépendants de notre volonté, mais à la poignée d’hommes dont +nous subissons volontairement la servitude. + + + + +III + +LA SERVITUDE VOLONTAIRE + + +Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au XVIe siècle déjà, l’écrivain +français La Boétie: + +«Il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estimer les beaulx faicts, de +cognoistre le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre +ayse, pour augmenter l’honneur et advantaige de celuy qu’on ayme, et qui +le merite: Ainsy doncques, si les habitants d’un païs ont trouvé quelque +grand personnaige qui leur ayt monstré par espreuve une grande +prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un +grand soing pour les gouverner; si, de là en avant, ils s’apprivoysent +de lui obeïr, et s’en fier tant que luy donner quelques advantaiges, ie +ne sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit +bien, pour l’advancer en lieu où il pourra mal faire: mais, certes, si +ne pourroit-il faillir d’y avoir de la bonté, de ne craindre poinct mal +de celuy duquel on n’a receu que bien. + +«Mais, ô bon Dieu! que peut estre cela? comment dirons-nous que cela +s’appelle? quel malheur est cesluy là? ou quel vice? ou plustost quel +malheureux vice? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir: non +pas estre gouvernez, mais tyrannisez; n’ayants ni biens, ny parents, ni +enfants, ny leur vie mesme, qui soit à eulx! Souffrir les pilleries, les +paillardises, les cruaultez, non pas d’une armee, non pas d’un camp +barbare contre lequel il fauldrait despendre son sang et sa vie devant; +mais d’un seul! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson; mais d’un seul +hommeau, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation; non +pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encores à grand’peine au +sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes, +mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette! +Appellerons nous cela lascheté? Dirons-nous que ceulx là qui servent, +soyent couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent +d’un, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l’on dire +lors, à bon droict, que c’est faulte de cœur: mais si cent, si mille +endurent d’un seul, ne dira t’on pas qu’ils ne veulent poinct, non +qu’ils n’osent pas se prendre à luy, et que c’est, non couardise, mais +plutost mespris et desdaing. Si l’on veoid, non pas cent, non pas mille +hommes, mais cent païs, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir +pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d’estre +serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela? est ce lascheté? + +«Or, il y a en touts vices naturellement quelque borne, oultre laquelle +ils ne peuvent passer: deux peuvent craindre un, et possible dix; mais +mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent +d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va poinct iusques là; non plus +que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse, +qu’il assaille une armee, qu’il conquiere un roïaume. Doncques quel +monstre de vice est cecy, qui ne merite pas encore le tiltre de +couardise? qui ne treuve de nom assez vilain, que nature desadvoue avoir +faict, et la langue refuse de le nommer?» + +«C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met +dans le cœur de ceulx qui la deffendent; mais ce qui se faict en touts +païs, par touts les hommes, touts les iours, qu’un homme seul mastine +cent mille villes, et les prive de leur liberté; qui le croiroit, s’il +ne faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir? et, s’il ne se veoyoit +qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist; qui ne +penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non pas +véritable? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre, +il n’est pas besoing de s’en deffendre; il est de soy mesme desfaict. +Mais que le païs ne consente à la servitude, il ne fault pas lui rien +oster, mais ne lui donner rien; il n’est poinct besoing que le païs se +mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en +peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes qui +se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu’en cessant de +servir ils en seroient quites, c’est le peuple qui s’asservit; qui se +coupe la gorge; qui, ayant le choix d’estre subiect ou d’estre libre, +quite sa franchise, et prend le ioug; qui consent à son mal, ou plustost +le pourchasse. S’il lui coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, +il ne l’en presseroit poinct, combien que ce soit ce que l’homme doibt +avoir plus cher que de se remettre en son droict naturel, et, par +maniere de dire, de beste à revenir à homme; mais encores ie ne luy +permets poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais quelle seureté de vivre +à son ayse. Quoy! si pour avoir la liberté, il ne lui fault que la +desirer; s’il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera il nation +au monde qui l’estime trop chere, la pouvant gaigner d’un seul souhaict? +et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on debvroit +racheter au prix de son sang? et lequel perdu, touts les gents d’honneur +doibvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire? Certes, tout +ainsi comme le feu d’une petite estincelle devient grand, et tousiours +se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d’en brusler; +et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’esteindre, seulement en n’y +mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy +mesme, et devient sans forme aulcune et n’est plus feu: pareillement les +tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et +destruisent, plus on leur baille, plus on les sert; d’autant plus ils se +fortifient, deviennent tousiours plus forts et plus frez pour anéantir +et destruire tout; et, si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït +poinct, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts, +et ne sont plus rien, si non que comme la racine, n’ayant plus d’humeur +et aliment, devient une branche seiche et morte. + +«Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils demandent, ne craignent point +le dangier; les advisez ne refusent poinct la peine: les lasches et +engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ny recouvrer le bien; ils +s’arrestent en cela de le souhaicter, et la vertu d’y pretendre leur est +ostee par leur lascheté; le desir de l’avoir leur demeure par la nature. +Ce desir, cette volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux +courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant +acquises, les rendroient heureux et contents: une seule en est à dire, +en laquelle ie ne sçais comme nature default aux hommes pour la desirer: +c’est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, +que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens +mesmes qui demeurent aprez elles perdent entierement leur goust et leur +saveur, corrompus par la servitude: la seule liberté, les hommes ne la +desirent poinct, non pas pour aultre raison, ce me semble, si non pource +que, s’ils la desiroient, ils l’auroient; comme s’ils refusoient faire +ce bel acquest, seulement parce qu’il est trop aysé. + +«Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en +vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter +devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos +champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et +paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à +vous; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à +moitié vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce degast, ce +malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes +de l’ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel +vous allez si courageusement à la guerre, par la grandeur duquel vous ne +refusez poinct de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous +maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, +et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny +de vos villes; si non qu’il a plus que vous touts, c’est l’advantaige +que vous luy faictes pour vous destruire. D’où il a prins tant d’yeulx +d’où vous espie il, si vous ne les luy donnez. Comment a il tant de +mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous? Les pieds dont il +foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres? Comment a il +aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous +oseroit il courir sus, s’il n’avoit intelligence avecques vous? Que vous +pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs du larron qui vous pille, +complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous +semez vos fruicts, a fin qu’il en face le desgast; vous meublez et vous +remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries; vous nourrissez vos +filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler sa luxure; vous nourrissez vos +enfants, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses +guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu’il les face les ministres de +ses convoitises, les executeurs de ses vengeances; vous rompez à la +peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et +se veautrer dans les sales et vilains plaisirs: vous vous affoiblissez, +à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride; +et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct, +ou n’endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez, +non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez +resolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que +vous le poulsiez, ny le bransliez; mais seulement ne le substenez plus; +et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, +de son poids mesme fondre en bas, et se rompre[1].» + + [1] _Discours sur la servitude volontaire_, par E. de La Boétie. + (Edit. de la _Bibliothèque nationale_, Paris, 1901, pp. 36, 38, + 40-45.) + +Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles et, malgré la netteté avec +laquelle y fut démontrée la folie des hommes, perdant la liberté et la +vie en se soumettant volontairement à la servitude, ils n’ont pas suivi +le conseil de La Boétie: «ne pas seconder la violence gouvernementale +afin qu’elle disparaisse.» Non seulement ils n’ont pas suivi son +conseil, mais ils cachèrent encore à tous la portée de cette œuvre. +C’est au point que dans la littérature française prévalait jusqu’à ces +derniers temps l’opinion que La Boétie ne pensait pas ce qu’il écrivait, +mais se livrait simplement à un exercice d’éloquence. + +Si évident que devrait être le fait que les principaux maux des hommes +résultent de l’organisation sociale qui les maintient dans la servitude, +ils continuent à assurer son existence et à se soumettre aux hommes qui +sont à la tête du pouvoir. + +Et quels hommes! Les sinistres Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe +d’Espagne, Catherine de Russie, les deux Napoléons. + + + + +IV + +LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ + + +On pourrait tenter la justification de l’obéissance de tout un peuple à +un petit nombre d’hommes, si les gouvernants étaient, je ne dis pas les +meilleurs, mais simplement les moins mauvais parmi nous; on pourrait +l’essayer encore si, de temps à autre, le pouvoir était occupé par des +hommes honnêtes. Malheureusement cela n’est pas, n’a jamais été et ne +peut être. + +Les gouvernants sont toujours les plus mauvais, les plus insignifiants, +cruels, immoraux et, par-dessus tout, les plus hypocrites. Et ce n’est +point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la condition +absolue de l’existence du gouvernement. + +Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait parfaitement +en quoi réside le pouvoir gouvernemental, comment on peut l’acquérir et +comment assurer son maintien: + +«Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, d’autre pensée, ni +consacrer ses études à autre chose, qu’à la guerre, et à l’organisation +de la discipline militaire; c’est là le métier convenable à celui qui +commande, et l’efficacité d’une telle science est telle que, non +seulement elle conserve leurs États à ceux qui sont nés sur le trône, +mais souvent même elle porte au trône ceux qui sont nés dans une +condition privée. Et au contraire, on voit que lorsque les princes ont +plutôt pensé aux amusements qu’aux armes, ils ont perdu leur État. La +première cause qui le leur fait perdre c’est de négliger cet art; de +même que l’excellence dans l’art de la guerre est le moyen d’acquérir un +État. + +«Par conséquent, un prince qui ne sait point l’art militaire, ne peut +jamais être estimé des soldats ni se fier à eux. Le prince doit donc +s’adonner entièrement aux exercices militaires, et il doit même s’y +exercer plus vivement en temps de paix que durant la guerre... + +«Le désir de conquête est une chose, sans doute, fort ordinaire et +naturelle: les conquérants qui savent réaliser leur but méritent plutôt +la louange que le blâme; mais établir des projets sans être en mesure de +les réaliser, c’est autant manquer de sagesse que faire œuvre vaine... + +«Si l’État conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il +y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner; le +second, d’aller y demeurer en personne; le troisième de lui laisser ses +propres lois à la condition de payer un tribut, et d’y créer un +gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent +dans son amitié... + +«Le prince ne doit pas redouter d’être blâmé pour les vices sans +lesquels il ne peut conserver sa suprématie; car à bien considérer +toutes les circonstances, _on se rend compte aisément que certaines +vertus ne te sont que funestes, et certains vices peuvent donner au +prince la sûreté et le bien-être_... + +«Un prince qui veut contenir ses sujets dans l’unité et dans la foi ne +doit pas se préoccuper du reproche de cruauté; car il aura été plus +humain en faisant un petit nombre d’exemples que ceux qui, par trop +d’indulgence, laissent surgir des désordres, d’où naissent des massacres +et des brigandages qui troublent ordinairement tout un État, tandis que +les exécutions ordonnées par les princes n’offensent qu’un +particulier... + +«Ici s’élève une question: _Est-il mieux être aimé que craint, ou mieux +vaut-il être craint qu’aimé?_ Je réponds qu’il faudrait être l’un et +l’autre, mais comme c’est difficile de réunir les deux, et qu’il faut +renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus sûr d’être craint qu’aimé. Car +on peut dire que tous les hommes en général sont ingrats, inconstants, +dissimulés, lâches devant le danger et âpres au gain. Tant que tu leur +fais du bien ils sont tout à toi; ils t’offrent leur sang, leurs biens, +leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà dit, quand tu n’en as pas +besoin, mais quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. Et le +prince qui s’est fié à leurs promesses, n’ayant pas pris ses mesures, +périt; parce que les amis qu’on achète à poids d’argent, et non pas avec +la grandeur et la noblesse de l’âme, on les mérite, mais on ne les +obtient pas, et quand on en a besoin on ne peut plus compter sur eux. +Les hommes craignent moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui +qui se fait redouter; car l’amour est un lien que les hommes, qui sont +tous méchants, rompent tout aussitôt qu’ils y trouvent leur intérêt; au +lieu que la crainte est entretenue par la peur de la peine, qui ne les +quitte jamais. + +«Quand le prince est à la tête d’une armée, et qu’il commande une grande +quantité de soldats, c’est alors qu’il ne doit point se soucier d’être +appelé cruel, sans cela son armée ne sera jamais bien mise, ni en état +de ne rien entreprendre. + +«D’où je conclus, en revenant à ma thèse, que les hommes aimant à leur +gré, et craignant au gré du prince, un prince sage doit s’appuyer sur ce +qui lui appartient, et non pas sur ce qui appartient aux autres; il doit +seulement s’arranger, ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter la +haine... + +«Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec +les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la +seconde celle des bêtes. Mais comme souvent la première ne suffit pas il +faut recourir à la seconde. Le prince doit donc nécessairement savoir +bien faire l’homme et la bête. + +«Le prince ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir +les qualités du renard et du lion, parce que le lion ne se défend +point des filets, ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour +connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en +tiennent au lion ne connaissent pas leur métier; par conséquent, un +prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort, +et quand les occasions qui lui ont fait promettre quelque chose +n’existent plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte serait mauvais, +mais comme ils sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir leur parole, +tu ne dois pas non plus la tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons +pour en justifier l’inobservation. + +«J’en pourrais donner mille exemples modernes, et montrer combien de +traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et inutiles +par infidélité des princes, dont celui qui a eu le plus de succès a le +mieux su imiter le renard. Mais il faut savoir bien jouer son rôle; _il +faut être habile à feindre et à dissimuler, car les hommes sont si +simples et si accoutumés à obéir aux circonstances, que celui qui veut +tromper trouvera toujours quelqu’un à tromper_... + +«Un prince n’a donc pas besoin de posséder toutes les qualités que j’ai +indiquées, mais il doit paraître les avoir. J’ajouterai même que d’avoir +et se servir de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il est toujours +utile de feindre de les avoir; c’est ainsi qu’il doit paraître clément, +fidèle, humain, religieux et intègre; mais il doit rester assez maître +de lui pour qu’au besoin il puisse et sache faire tout le contraire. + +«L’on doit comprendre qu’un prince, et particulièrement un prince +nouveau, ne peut pas exercer toutes les vertus qui font passer les +hommes pour bons, parce que, étant dans la nécessité de conserver +l’État, il doit souvent agir contre la foi, la charité, l’humanité et la +religion. Il faut donc qu’il ait un esprit capable de tourner suivant +que le lui commandent les variations des vents et des circonstances, et, +ainsi que je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut, +mais aussi savoir entrer dans le mal lorsqu’il le faut. + +«Le prince doit donc avoir grand soin de ne dire jamais rien qui ne +respire les cinq qualités que j’ai marquées; en sorte qu’à le voir et à +l’entendre il semble que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité, +l’humanité et la religion même. Cette dernière qualité est celle qu’il +lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en +général jugent plus par les yeux que par les mains: chacun pouvant voir, +mais très peu de personnes sachant toucher. Chacune veut ce que tu +parais être, mais très peu de monde connaît ce que tu es, et le petit +nombre n’ose pas aller à l’encontre de l’opinion publique, toujours +protégée par la majesté du prince. Et dans les actions de tous les +hommes, et surtout des princes, contre qui il n’y a point de recours en +justice, on ne regarde qu’aux résultats. + +«Un prince n’a donc qu’à préserver sa vie et à maintenir sa puissance, +les moyens dont il se servira seront toujours trouvés honnêtes et +louables, car le vulgaire s’attache toujours aux apparences et ne juge +que par le succès[2].» + + [2] _Le Prince_, par Machiavel. + +Toutes ces vérités étaient connues non seulement des princes auxquels +s’adressait Machiavel, mais de tous les hommes qui se sont trouvés au +pouvoir; elles ne sont pas moins connues des gouvernants d’aujourd’hui +de tout régime politique. Que ce soit un souverain autocrate, un +président de république, un premier ministre ou un parlement, ils ont +toujours observé et observent exactement les règles établies par +Machiavel sans avoir besoin de le lire. + +De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est l’autorité pour comprendre +qu’il ne peut en être autrement. + +L’autorité des uns sur les autres est, sans conteste, le droit reconnu +aux premiers de martyriser et de tuer les seconds; bien mieux, de les +amener à être leurs propres tortionnaires. Et pour amener ainsi les +hommes à se molester mutuellement et à s’entre-tuer, on ne peut recourir +qu’à ces seuls moyens: mensonges, fourberies et, principalement, +cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont pu agir autrement tous les +gouvernants. + + + + +V + +IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE + + +Lisez ou relisez l’histoire des nations chrétiennes de l’Europe depuis +la Réforme, et vous constaterez qu’elle constitue une nomenclature +ininterrompue de crimes les plus effrayants et les plus insensés commis +par les gouvernants contre leur propre peuple et les peuples étrangers. +Ces folies criminelles sont: guerres sans fin, asservissement ou +destruction de nationalités, voire d’États entiers, la ruine de +paisibles habitants par cupidité, envie, ou sous prétexte de défendre la +vérité religieuse; de bûchers constamment en feu sur lesquels brûlent, +parmi les milliers d’hommes ordinaires, les meilleurs du temps; +trahisons, mensonges, fourberies, vols, tortures, prisons, exécutions et +débauches, la débauche monstrueuse, contre nature, qu’on ne pouvait +rencontrer que parmi ces malheureux gouvernants. Et les auteurs en sont +non pas seulement les Charles IX, les Henri VIII, les Ivan le Terrible, +mais encore les tant loués Louis de France, les Élisabeth d’Angleterre, +les Catherine et Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. Les +gouvernements de notre temps--monarchie absolue ou constitutionnelle, +république--agissent de même, et ne sauraient agir autrement; car c’est +là leur œuvre inévitable. + +Leur œuvre est de prendre, sous forme d’impôt et par la violence, la +plus grande partie du bien au peuple travailleur, et d’employer ces +ressources à leur guise, toujours dans un but de parti ou personnel, +vénal ou ambitieux. Elle est encore dans le maintien par la force du +droit exclusif sur la terre; dans la formation de l’armée, c’est-à-dire +des assassins professionnels, et son envoi pour mettre à mort ou pour +dévaliser d’autres hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer des lois +justifiant et sanctionnant tous ces crimes. + +C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, les Nicolas II, les +Chamberlain, les Guillaume II, de concert avec leurs conseillers et +Parlements. C’est leur mission. + +Aussi, cette mission ne peut-elle être confiée qu’aux plus immoraux +parmi les hommes. Il suffit de voir à quoi est employée l’autorité +gouvernementale pour comprendre pourquoi les conducteurs de peuples ne +peuvent être que cruels et au-dessous du niveau moral de leur temps et +de leur milieu. Non seulement un homme de sens moral, mais celui qui ne +l’a pas encore complètement perdu ne saurait occuper le trône, le poste +de ministre, être législateur, en un mot, se permettre, à un titre +quelconque, de décider du sort de tout un peuple. Un homme d’État +vertueux est une contradiction aussi flagrante qu’une prostituée +vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un pacifique brigand. + +En somme, l’activité de tout gouvernement n’est faite que de crimes. + +Elle se présente sous ce jour lorsqu’on la considère en elle-même, mais +elle apparaît telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on examine la +situation de l’homme, pris isolément et dépendant de l’autorité. + +L’immense majorité des humains qui naissent sur notre planète se +trouvent dépourvus du droit à la terre natale. Non seulement ils sont +empêchés de jouir de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le sous-sol, +mais ils n’ont même pas le droit d’y vivre sans payer de leur travail à +ceux qui possèdent la terre en toute propriété, en vertu de l’abandon +qui leur en a été fait par l’État, qui défend cette spoliation contre +toute atteinte, en lui attribuant le caractère d’un droit sacré. + +Tout homme, privé ainsi du droit naturel et légitime à la terre sur +laquelle il est né, cherche un autre moyen d’existence, et il travaille, +payant la redevance exigée à l’accapareur pour le droit de vivre sur la +terre et d’en jouir, afin de pouvoir améliorer son sort et celui de sa +famille, avoir le loisir de s’instruire, se reposer, être en relation +avec d’autres hommes. + +Mais la dîme versée, il n’est pas encore quitte. On lui fait payer, +directement ou indirectement, des impôts pour couvrir les frais +nécessités par une armée de fonctionnaires, par un nombreux clergé, dont +il peut ne pas avoir besoin, ou pour les dépenses qu’exigent la +construction des palais, des monuments, l’entretien d’une cour et des +dignitaires, dont à coup sûr il n’a que faire, l’établissement des +douanes, qui loin de lui être utiles lui sont nuisibles; les paiements +des intérêts de la dette d’État contractée en vue d’une guerre des +centaines d’années avant sa naissance, guerre néfaste déjà alors, et de +nouvelles dettes pour de nouvelles guerres, celles-ci néfastes pour lui +et pour ses proches. Il s’y soumet parce que toutes ces exigences sont +appuyées par la force, et il paye. + +Mais la machine gouvernementale ne le laisse pas encore en paix. A l’âge +de vingt ans, il doit, dans la plupart des pays, faire le service +militaire, c’est-à-dire subir le plus cruel des esclavages. Dans les +pays où le service obligatoire n’est pas encore institué, il doit se +racheter par de nouveaux impôts et être prêt à tous les malheurs +qu’entraîne la guerre. + +Tels sont les maux physiques que doit endurer, sans aucun motif, tout +homme, de la part du gouvernement. Ce n’est pas tout. Le mal le plus +terrible que commet le pouvoir public est la corruption morale et +intellectuelle. + +Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut +dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique +encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est +pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation +pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. A l’école, on +lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition +absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du +monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec +sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du +trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire, +et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes +de l’État russe, turc, anglais, français ou américain. + +Ce n’est pas seulement l’école qui forme ainsi la jeunesse. La +littérature, les réunions publiques ou privées, la presse, à la solde du +gouvernement ou à celle des riches qui s’appuient sur l’autorité ou +simplement recherchent les grâces de celle-ci, partout et dans quelque +pays que ce soit, le citoyen est soumis à la suggestion corruptive du +pouvoir public. Il lui est inculqué que l’autorité en général, et celle +de son pays en particulier, avec tous ses attributs: chaînes, prisons, +potences, armées, est la condition absolue de son existence; il est +convaincu que l’activité gouvernementale est respectable, digne de toute +estime et d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer heureux de +participer, et aux représentants de laquelle il doit rendre tous les +hommages. + +Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits les plus naturels; la plus +grande part du produit de son travail lui est enlevée pour +l’accomplissement d’une œuvre mauvaise; il est tellement pris dans les +filets qui lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient autant esclave +du gouvernement que l’était l’esclave des négriers, avec cette +différence toutefois que ceux-ci pouvaient être bons et moraux, tandis +que les négriers gouvernementaux sont les plus corrompus, cruels et +hypocrites des hommes. + +Le pis est que les esclaves du gouvernement, loin de se douter de leur +esclavage, et de souhaiter la liberté, s’imaginent, principalement ceux +qui vivent sous un régime constitutionnel ou républicain, qu’ils sont +des hommes libres; et ils sont fiers de leur asservissement. + + + + +VI + +INUTILITÉ DE L’ÉTAT + + +«Que sont de nos jours les gouvernements sous lesquels les hommes ne +croient pas pouvoir vivre? + +«S’il fut un temps où le gouvernement apparaissait comme un mal +nécessaire, ou moins grand que celui qui pouvait résulter du manque de +défense contre des voisins organisés, il n’est pas douteux qu’il soit +devenu aujourd’hui inutile et un mal bien plus grand que celui dont il +effraye le peuple. + +«Le gouvernement en général, pas seulement militaire, pourrait être +inoffensif,--je ne dis pas utile,--s’il était composé d’hommes saints, +infaillibles comme le conseille la sagesse chinoise. Mais par la nature +même de son activité, toute de violence, le pouvoir est détenu par les +plus immoraux, grossiers, et impudents des hommes. + +«Tout gouvernement, à plus forte raison celui qui dispose d’une force +armée, est la plus terrible et la plus dangereuse des institutions +existantes. + +«Le gouvernement, dans le plus large sens du mot,--en y comprenant les +classes fortunées et les membres de la presse,--n’est qu’une +organisation qui met la majorité des hommes à la discrétion d’une +minorité qui détient le pouvoir. Celle-ci se soumet à son tour à +l’autorité d’un groupe d’hommes plus restreint encore; celui-ci à un +autre moins nombreux, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la pyramide +hiérarchique où sont placés quelques hommes, ou un seul, qui doivent à +la force armée leur domination sur leurs semblables. + +«Au sommet de cette pyramide s’installent toujours quelques-uns, ou un +seul, qui font preuve de plus de ruse, d’audace ou d’immoralité, ou ceux +qui sont leurs héritiers. + +«Aujourd’hui c’est Boris Godounov, demain c’est Grigory Otrepiev; +aujourd’hui c’est la débauchée Catherine qui fait étrangler son mari par +ses amants, demain c’est Pougatchev, après-demain le fou Paul, Nicolas +Ier, Alexandre III. + +«Aujourd’hui c’est Napoléon, demain un Bourbon ou un d’Orléans; +Boulanger ou la bande des panamistes. Aujourd’hui c’est Gladstone, +demain Salisbury, Chamberlain, Rhodes. + +«Et c’est à ces gouvernants qu’on donne plein pouvoir non seulement sur +les biens et sur la vie de tous, mais même sur l’instruction, +l’éducation religieuse, morale et intellectuelle des hommes. + +«Nous construisons une terrible machine gouvernementale, laissons s’en +emparer qui le veut (et la chance favorise toujours les pires); nous +nous soumettons servilement aux maîtres, et puis, nous nous étonnons de +notre situation précaire. Nous avons peur des bombes des anarchistes, et +nous ne nous effrayons pas devant l’horrible organisation qui nous +menace des plus grandes catastrophes... + +«Les hommes se laissent ligoter au point qu’une seule personne peut les +conduire à sa guise; ils laissent traîner le bout de la corde qui les +lie, et le premier scélérat ou sot qui veut s’en saisir fait d’eux ce +qu’il veut. + +«N’est-ce pas le cas de tous les peuples qui instituent et maintiennent +le gouvernement, appuyé sur la force armée, et se soumettent à lui?[3]» + + [3] _Patriotisme et gouvernement_, par Léon Tolstoï, chap. VI. + +«Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement? Ce sera le chaos, +l’anarchie, la perte de tous les fruits de la civilisation, le retour +des hommes à l’état sauvage. Si vous touchez à l’ordre des choses +établi, si vous abolissez le gouvernement, les plus grands malheurs nous +assailliront: émeutes, pillages, meurtres, et finalement ce sera le +règne de tous les méchants et l’asservissement des bons. + +«Ainsi parlent non seulement ceux à qui l’état de choses actuel est +profitable mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement nuisible et qui +cependant ne pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement ils y sont +habitués[4].» + + [4] _L’esclavage moderne_, par Léon Tolstoï, chap. XIII. + +Les hommes qui sont au pouvoir affirment que leur autorité est +nécessaire afin d’empêcher les méchants de maltraiter les bons, +entendant par là qu’ils sont les génies bienfaisants protégeant ceux-ci +contre ceux-là. + +«Mais dominer veut dire violenter, violenter veut dire faire contraire à +la volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, et certes contraire +à ce que ne voudrait pas supporter celui qui violente; par conséquent, +être au pouvoir veut dire faire à autrui ce que nous ne voudrions pas +qu’on nous fît, autrement dit, être au pouvoir, c’est faire du mal. + +«Se soumettre, c’est préférer la résignation à la violence, et préférer +la résignation c’est être bon ou moins méchant que ceux qui font aux +autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît. + +«C’est pourquoi ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui, selon +toute probabilité, ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore. Il +peut y avoir des méchants parmi ceux qui se soumettent aux gouvernants, +mais il n’arrive jamais que les meilleurs dominent les pires[5].» + + [5] _Le salut est en vous_, par Léon Tolstoï, traduction de E. + Halpérine-Kaminsky, chap. X, p. 255. + +«C’est pourquoi, sans insister sur les faits que les émeutes, pillages, +meurtres qui pourraient aboutir au règne des méchants et à +l’asservissement des bons, se produisent déjà aujourd’hui, je ferai +remarquer que la croyance à la possibilité de troubles et de désordres +que provoquerait l’abolition de l’ordre actuel ne prouve nullement que +cet ordre soit bon. + +«Si vous touchez à l’organisation existante vous causerez les plus +grands désastres.» + +«Retirez seulement une brique des milliers d’autres formant une colonne +étroite, haute de plusieurs mètres, et aussitôt elle s’écroulera et +toutes les briques se briseront. Mais qu’on ne puisse retirer une seule +brique ou lui donner le moindre coup sans que la colonne s’effondre, +cela ne prouve nullement qu’il soit raisonnable de laisser toutes ces +briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. Cela prouve au +contraire que la disposition des briques est mauvaise; il faut donc les +disposer suivant un ordre qui assure leur équilibre afin qu’on puisse +les déplacer sans détruire celui-ci. + +«Il en est de même de l’organisation de l’État moderne: elle est +artificielle et chancelante, et le fait que le moindre choc peut la +détruire, loin de démontrer son utilité, prouve au contraire que si elle +eut jamais sa raison d’être, elle est devenue aujourd’hui complètement +inutile, donc nuisible et dangereuse. + +«Elle est nuisible et dangereuse, parce qu’avec elle tout le mal qui +existe dans la société, au lieu de diminuer, augmente et s’affermit. Et +il augmente et s’affermit, parce qu’il est justifié et revêtu de formes +séduisantes ou bien il est dissimulé. + +«Cette prospérité des peuples qui nous apparaît dans les États +soi-disant bien organisés et qui sont gouvernés à l’aide de la violence, +n’est en réalité qu’une apparence, qu’une fiction. Tout ce qui trouble +la belle ordonnance extérieure, tous les meurt-de-faim, tous les +malades, tous les débauchés hideux, tous sont cachés en des endroits où +nous ne pouvons les voir; on ne les voit pas, mais cela ne prouve pas +qu’ils ne soient pas; ils sont au contraire d’autant plus nombreux +qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont cause de leur misère se +montrent d’autant plus cruels envers eux. Il est certain que l’arrêt de +l’activité gouvernementale, autrement dit de la violence organisée, +troublera la belle ordonnance extérieure de nos sociétés, mais elle ne +les désorganisera pas; elle fera seulement apparaître la désorganisation +cachée et nous permettra d’y porter remède. + +«Les hommes croyaient jusqu’en ces derniers temps qu’ils ne pourraient +pas vivre sans gouvernement. Mais la vie évolue et les conditions de la +vie, autant que les opinions des hommes, se modifient. Malgré les +efforts des gouvernants pour maintenir les peuples dans un état +d’enfance qui amène le sujet maltraité à se féliciter d’avoir à qui se +plaindre, les hommes, et en particulier les ouvriers, tant en Russie +qu’en Europe, se dégagent de plus en plus de leur situation de mineurs +et commencent à comprendre les véritables conditions de leur vie. + +«Vous nous affirmez que seuls vous pouvez nous défendre contre +l’envahissement des peuples voisins: Chinois, Japonais,--disent +maintenant les gens du peuple,--mais nous lisons les journaux et nous +savons que personne ne nous menace de la guerre; nous savons que vous +seuls, gouvernants, dans un but impossible à démêler, vous irritez les +peuples les uns contre les autres, puis, sous prétexte d’assurer notre +défense, vous nous ruinez par des impôts afin d’entretenir vos flottes, +vos armées, construire des chemins de fer stratégiques, servant +uniquement votre ambition, vous entreprenez des guerres pareilles à +celles que vous faites aujourd’hui aux pacifiques Chinois. Vous dites +que vous protégez, pour notre plus grand bien, la propriété foncière; +mais cette protection n’aboutit qu’à faire passer toutes les terres +entre les mains des compagnies, des banquiers, des riches, qui ne les +travaillent pas, tandis que nous, l’énorme majorité du peuple, nous +sommes complètement dépossédés et à la merci des oisifs. + +«Vos lois ne protègent pas la propriété de la terre, mais permettent +qu’on enlève la terre à ceux qui la travaillent. Vous protégez, +dites-vous, le produit du travail de chacun. Or, c’est le contraire que +vous faites: tous ceux qui produisent les objets précieux n’arrivent +pas, grâce à votre prétendue protection, à se faire payer le prix réel +de leur travail; bien mieux, leur existence dépend entièrement du bon +plaisir de ceux qui ne travaillent pas. + +«On dit que la disparition des gouvernements entraînera celle des +institutions sociales d’instruction et d’éducation, si nécessaires à +tous. + +«Mais pourquoi faire cette supposition? Pourquoi penser que, les +dirigeants disparus, les hommes ne sauront pas organiser eux-mêmes leur +vie aussi bien que le font les gouvernants, non pour eux, mais pour les +autres? + +«Nous voyons au contraire que de notre temps, dans les circonstances les +plus diverses, les hommes parviennent à organiser eux-mêmes leur vie +bien mieux que n’y réussissent les gouvernants. Nous voyons se former +sans l’appui du gouvernement et souvent malgré son intervention toutes +sortes d’institutions sociales: syndicats ouvriers, sociétés +coopératives, compagnies de chemin de fer, artels, etc. Si, pour créer +une œuvre sociale, on a besoin de réunir une certaine somme d’argent, +pourquoi penser que des hommes libres ne la fourniraient pas sans +contrainte, afin d’instituer ce qui se fait aujourd’hui à l’aide de +l’impôt, au cas où l’entreprise était réellement utile à la société? +Pourquoi penser qu’il ne peut y avoir des tribunaux sans violence? Il y +a toujours eu, il y a encore des sentences d’hommes qu’acceptent avec +confiance les plaideurs, sans qu’on ait besoin de les y forcer. + +«Nous sommes tellement dépravés par un long esclavage que nous ne +pouvons pas nous représenter une administration qui ne s’appuierait pas +sur la force. Il n’en existe pas moins des communautés russes qui +émigrent dans des contrées lointaines où notre gouvernement ne peut +s’immiscer dans leurs affaires, organisent elles-mêmes l’administration, +la justice, la police, la perception de leurs impôts, et elles +prospèrent jusqu’au jour où le gouvernement du pays intervient et +emploie ses procédés violents... + +«Celui-là seul qui possède des dizaines de mille d’hectares en forêt a +besoin de protection, quand, près de lui, des milliers d’hommes manquent +de bois pour se chauffer. Cette protection est aussi nécessaire aux +patrons des usines et des fabriques, où des générations d’ouvriers +furent et sont encore frustrés du produit de leur travail. La protection +est plus nécessaire encore au détenteur de centaines de mille pouds de +blé attendant une année de disette afin de les vendre avec un bénéfice +usurier aux populations affamées... + +«On dit habituellement: supprimez la propriété de la terre et le fruit +du travail, et personne ne sera certain de conserver ce qu’il a produit; +aussi cessera-t-il de travailler. C’est tout le contraire qu’il faudrait +dire: la protection violente d’une propriété illégitime, si elle n’a pas +complètement détruit, a du moins sensiblement affaibli chez les hommes +l’idée naturelle de justice, qui commande de ne pas accaparer les objets +de consommation qui sont la propriété innée sans laquelle l’humanité ne +peut vivre, idée qui a toujours existé et existe dans la société... + +«On peut assurément dire que les chevaux et les bœufs ne peuvent rien +produire s’ils ne sont pas contraints par les hommes, créatures +raisonnables. Mais pourquoi les hommes subiraient-ils les violences des +êtres qui ne leur sont pas supérieurs, mais semblables? Pourquoi les +hommes doivent-ils se soumettre à ceux d’entre eux qui, à un moment +donné, détiennent le pouvoir? Où est la preuve que les gouvernants sont +plus sages que les gouvernés? + +«Le fait même qu’ils s’autorisent à user de violence envers leurs +semblables démontre qu’ils ne sont pas plus, mais moins sensés que ceux +qui se soumettent à eux... + +«On dit: comment les hommes pourraient-ils vivre sans gouvernement, +c’est-à-dire sans contrainte? Il faudrait dire au contraire: comment les +hommes, êtres raisonnables, peuvent-ils vivre en commun groupés par la +violence, au lieu de l’être par le consentement raisonné?... + +«De deux choses l’une: ou les hommes sont des créatures douées de raison +ou ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas, aucun ne peut l’être; dès +lors tout parmi eux est réglé par la violence, et il n’y a aucun motif +pour que les uns aient plus de droit que les autres d’en user. Et celle +employée par le gouvernement ne saurait avoir de justification. Si, au +contraire, les hommes sont doués de raison, leurs rapports doivent être +inspirés par la raison et non s’établir par la violence de ceux d’entre +eux qui se sont, par aventure, emparés du pouvoir[6].» + + [6] _L’esclavage moderne_, ch. XIII. + +«Aussi les hommes disent-ils que... la destruction du régime +gouvernemental amènerait celle de tout ce qui a été acquis jusqu’ici par +l’humanité; que l’État a été et est toujours l’unique forme sous +laquelle l’humanité peut se développer, et que tous les abus peuvent +être corrigés sans l’anéantissement d’une organisation dont ils sont +indépendants et qui permet à l’homme de progresser et d’arriver au plus +haut degré de bien-être. Et ceux qui pensent ainsi appuient leur opinion +sur des arguments philosophiques, historiques et religieux qui leur +semblent irréfutables... + +«On peut écrire des volumes entiers en faveur de la première thèse (ils +sont déjà écrits depuis longtemps et on en écrit encore), mais on peut +également écrire beaucoup contre (ce qui, quoique plus récemment, a été +fait et d’une façon magistrale). + +«Mais on ne peut pas prouver, comme cherchent à le faire les défenseurs +de l’État, que la destruction du régime actuel amènerait l’anarchie: le +brigandage, l’assassinat, la ruine de toutes les institutions, et le +retour de l’humanité à la barbarie... + +«Encore moins peut-on le démontrer par l’expérience, car il s’agit tout +d’abord de savoir s’il faut la tenter ou non. + +«La question de savoir si le moment de renverser l’État est arrivé ou +non serait donc insoluble, s’il n’existait pas un autre moyen de la +résoudre avec certitude. + +«Les poussins sont-ils assez développés pour qu’on éloigne la couveuse +et qu’on les laisse sortir des œufs, ou est-il encore trop tôt? C’est +une question qu’ils décideront d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant plus +tenir dans la coquille, ils la briseront à coup de bec et en sortiront. + +«De même, le temps est-il arrivé ou non, pour les hommes, de détruire la +forme gouvernementale actuelle et de la remplacer par une nouvelle? Si +l’homme, par suite de la conscience supérieure qui est née en lui ne +peut plus se soumettre aux exigences de l’État, s’il ne peut plus s’en +contenter et en même temps n’a plus besoin de la protection de l’État, +la question est résolue par ceux qui ont déjà dépassé la forme étatiste +et qui en sont sortis comme le poussin de l’œuf, où ne pourrait le faire +rentrer aucune force au monde. + +«Il est fort possible que l’État ait été nécessaire et le soit +aujourd’hui pour tous les avantages que vous lui reconnaissez, dit celui +qui s’est assimilé la conception chrétienne de la vie. Je sais +seulement, ajoute-il, que pour _moi_, d’une part, je n’ai plus besoin de +l’État, et, d’autre part, _je_ ne peux plus commettre les actes qui sont +nécessaires à son existence. Organisez-vous comme vous l’entendez, moi +je ne puis démontrer ni la nécessité, ni l’inutilité de l’État, mais je +sais ce dont j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que je peux faire, +et ce que je ne peux pas faire. _Je_ n’ai pas besoin de m’isoler des +hommes des autres nations; c’est pourquoi je ne puis pas reconnaître mon +appartenance exclusive à une nation quelconque et je refuse toute +sujétion. Je sais que _moi_, je n’ai pas besoin de toutes les +institutions gouvernementales actuelles; c’est pourquoi je ne puis, en +privant les hommes qui ont besoin de mon travail, le donner sous forme +d’impôt au profit de ces institutions. Je sais que _moi_, je n’ai pas +besoin ni d’administrations ni de tribunaux fondés sur la violence; +c’est pourquoi je ne peux participer ni à l’administration ni aux actes +de justice. Je sais que _moi_ je n’ai pas besoin d’attaquer les hommes +des autres nations, de les tuer, ni de me défendre contre eux les armes +à la main; c’est pourquoi je ne puis prendre part à la guerre ni m’y +préparer. Il est fort possible qu’il se trouve des hommes considérant +tout cela comme nécessaire, je ne m’en occupe pas: je sais seulement, +mais d’une façon absolue, que je n’en ai pas besoin...»[7] + + [7] _Le salut est en vous_, pp. 250-252. + +Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux; cependant eux aussi +continuent à subir le régime étatiste, voire concourent à son maintien. +Quelle en est la cause? + + + + +VII + +LA SOCIÉTÉ MODERNE VIT SANS PRINCIPES + + +Il me semble que la cause en est dans le fait suivant: la force motrice +principale de l’humanité, la religion, s’est affaiblie, si elle n’a pas +disparu complètement chez la majorité des peuples chrétiens. Quelle +qu’elle soit, si grossière que soit son expression, c’est la religion +qui sert de base à la vie populaire, et c’est suivant les modifications +que subit la première que se transforme la dernière[8]. + + [8] Je n’ignore pas l’existence d’une opinion, très répandue, parmi + les savants de notre époque, d’après laquelle la vie sociale est + déterminée par des causes économiques extérieures, et non morales, + intérieures. Il me semble inutile de la réfuter, puisque le bon sens, + la vérité historique et, surtout, le sentiment moral montre son + manque absolu de fondement. Elle a pris naissance et s’est enracinée + chez les esprits bornés, dépourvus par-dessus tout de la faculté + supérieure de sentir la nécessité de la conscience religieuse, + c’est-à-dire de l’établissement de la valeur de nos rapports envers + l’infini, faculté qui distingue l’homme de l’animal. Aussi serait-il + tout à fait oiseux de chercher à convaincre ces hommes de l’existence + d’une chose qu’ils ne sentent pas et ne peuvent toucher de leurs + mains. + +Les choses se passent ainsi parce que la direction première et la façon +de vivre de chacun de nous sont déterminées par l’idée que nous nous en +faisons. Comme cette idée ne peut être définie que par la religion, il +est clair que la direction et la façon de vivre, tant des individus que +des peuples,--si variées que soient les conditions de vie de +ceux-ci,--sont définies principalement par la religion. + +Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci, d’autres causes influent sur +nos conditions de vie; mais la modification essentielle et l’évolution +de l’étape inférieure à une étape supérieure de la vie sont toujours +déterminées par la religion seule. Les peuples d’Europe ont franchi une +étape semblable au moment où ils ont adopté le christianisme. De même +les Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont devenus Mahométans, les +Asiatiques en se convertissant à la doctrine de Bouddha, de Confucius ou +de Lao-Tseu. + +Les changements dans la conscience religieuse d’un peuple entraînent +inévitablement la transformation des formes extérieures de sa vie. Cela +fut toujours ainsi et cela est encore. Mais il est des époques où, bien +que la conscience religieuse des hommes évolue, ce progrès ne trouve pas +encore une sanction concrète et l’ancienne vie sociale continue à +s’inspirer de la conception religieuse périmée. + +Ce phénomène provient de ce que le changement de la conception +religieuse, sa cristallisation, sa croissance, s’effectue d’une façon +continue mais invisible. Par contre, les conditions sociales se +modifient avec une progression moins rapide, sans conformité avec +l’accroissement invisible de la conscience: elle se transforme par +accès. Le germe de la graine croît continuellement tandis que +l’enveloppe crève. Il en est de même de la conscience et des formes +sociales de la vie. + +Chaque homme subit les mêmes transformations en passant d’un âge à un +autre. Ainsi, la conscience évolue progressivement et insensiblement +chez l’enfant devenu adolescent, chez l’adolescent devenu adulte, chez +l’adulte devenu vieillard; mais en passant d’un âge à un autre, l’homme +continue parfois à s’inspirer, pendant longtemps encore, de sa +conception de la vie de l’âge précédent. C’est pourquoi, n’ayant plus +son ancienne foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux rapports +envers ce qui l’entoure, il vit, durant ces périodes, sans idée +directrice. + +Ce que nous observons dans l’évolution de l’individu a lieu également +dans la vie de la société. + +Lorsque les conditions de la vie ne répondent plus à sa conscience, la +société entière se comporte comme l’individu qui mène une vie déréglée, +folle et orageuse pendant ce moment de transition. + +Tel est, à mon avis, le moment que traversent aujourd’hui les peuples +chrétiens. + +La conscience religieuse qui fut la base des formes actuelles de la vie +sociale est déjà abandonnée par l’humanité, tandis que sa nouvelle +conception n’a pas encore pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes de +notre temps vivent-ils sans se rendre compte du sens de leur vie et +manquent d’orientation précise dans leurs actes. + +Une grande partie de l’humanité contemporaine professe de différentes +façons la prétendue doctrine chrétienne; car sous le nom de celle-ci est +sous-entendu le code de dogmes établi il y a seize siècles par des +conciles et qui promulgue les plus grandes insanités. C’est bien cette +doctrine chrétienne, contraire aux connaissances modernes et au bon +sens, manquant de tout principe directeur, commandant la foi aveugle à +ceux qui prétendent incarner l’Église, c’est cette doctrine qui occupe +la place qu’a toujours occupée et doit occuper la vraie religion, celle +qui explique le sens de la vie et qui indique la ligne de conduite qui +découle de cette religion. + +Une autre partie de l’humanité, la moins nombreuse, se disant cultivée, +se trouve dans une situation moins propice encore à une vie morale et +raisonnée. + +Libérée du mensonge de la prétendue religion chrétienne, cette partie de +la société est tombée sous l’influence d’un autre mensonge, bien pis +encore que celui de l’Église: la conception scientifique de la vie, qui +ne saurait cependant lui donner aucune orientation sensée. Cette +conception rejette ce qui est essentiel à la nature humaine, ce qui la +distingue de la nature animale, ce qui est l’essence de la conscience +religieuse: la définition de notre mission dans le monde. Cette +conscience religieuse est remplacée par des observations fortuites, +inutiles et disparates, ainsi que par l’étude de matières diverses. +Suivant cette conception,--si l’on peut dire,--toute religion est, par +sa nature même, une erreur, et il n’y a aucune utilité de chercher une +explication raisonnée du sens de la vie et du principe directeur de +notre conduite, puisque la science, particulièrement la sociologie, qui +soi-disant établit les lois du progrès humain, nous est un guide +suffisant. + +A vrai dire, cette science, en promettant de donner les lois de la vie +dans l’avenir, laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu d’anciennes +règles religieuses qu’ils suivent inconsciemment, ou bien sans aucun +principe en s’adonnant à leurs passions et en les justifiant même par +une argumentation «scientifique». + +Telle est la pitoyable erreur de la minorité qui se croit à +l’avant-garde de la société. + +Il est une troisième partie, la plus nombreuse, d’hommes de toutes +conditions, plus ou moins instruits, libérés de la contrainte imposée +par la religion officielle, mais niant, par superstition scientifique, +la nécessité de la religion, vivant d’une vie animale, égoïste, purement +sensuelle et qui la considèrent même comme le dernier mot du progrès +scientifique (la lutte pour l’existence, le surhomme). + +Telles sont les conceptions qui prédominent dans la société moderne: la +contrefaçon de croyance d’un groupe assez nombreux; la conception basse +pleine de suffisance, n’imposant aucun devoir, d’un groupe moindre; +enfin l’absence de tout sens moral du groupe le plus nombreux. Comme ni +la contrefaçon de croyance, ni sa négation et son remplacement par la +prétendue science, ni le manque de sens moral ne peuvent susciter de +force régulatrice, donnant une direction à l’activité de la société +moderne, notre vie se passe sans aucun principe conducteur, par simple +inertie, et elle s’éloigne de plus en plus de la conception religieuse +supérieure de notre époque dont la société a vaguement conscience. D’où +le non-sens et les souffrances de plus en plus grandes de la vie +d’aujourd’hui. + + + + +VIII + +LA VIE ANORMALE DE LA SOCIÉTÉ MODERNE + + +La situation de notre monde chrétien apparaît donc ainsi: une minorité +possède la plus grande partie de terres et d’immenses richesses qui se +concentrent progressivement dans les mains de quelques-uns et qui leur +servent à entretenir une vie de luxe et toute artificielle. Une autre +partie des hommes, la plus nombreuse, est dépourvue du droit de jouir +librement de la terre, plie sous le poids des impôts taxant tous les +objets de première nécessité, est accablée par suite par un travail +malsain et anormal au service des riches, manque le plus souvent +d’habitations et de vêtements hygiéniques, de nourriture saine, de +loisir nécessaire au délassement intellectuel, vit et meurt dans la +dépendance et la haine de ceux qui profitent de son travail. + +Les uns et les autres sont en constante hostilité, recourent à +l’occasion à la violence, au mensonge, au rapt, à l’assassinat. Aussi +leur activité est-elle dépensée non en travaux productifs mais en +luttes: lutte de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers contre +ouvriers, de capitalistes contre ouvriers. Malgré des perfectionnements +techniques apportés à la production industrielle, les richesses du sol +et du sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire des pertes c’est celle +de vies humaines, douloureuse, inutile, irréparable. + +Le plus malheureux dans cette situation est que les riches et les +pauvres se doutent de la folie de cette existence, et de l’avantage +qu’il y aurait pour les uns et les autres à unir leurs forces, à +coordonner leur travail et à partager les produits. Mais ni les uns ni +les autres n’aperçoivent aucune possibilité de changer leur situation +actuelle, et ils continuent à vivre dans la haine et la lutte, tout en +ayant conscience de l’aggravation progressive de leur position. + +En plus de ces maux intérieurs, se poursuit une lutte intense et +continue entre nations, qui absorbe la majeure partie du travail +national dans le but d’entretenir l’armée, de subvenir aux frais de +guerre, durant laquelle périssent dans la force de l’âge des centaines +de mille d’hommes et sont pervertis des millions d’autres. Ici de même, +nous savons que les armements et les guerres sont insensés, funestes, +conduisent à la ruine matérielle et à la déchéance morale; cependant, +nous continuons à sacrifier notre vie et notre travail à ces dieux. + +Tout le monde sait que cela ne doit pas être et qu’on pourrait l’éviter; +malgré tout, nous continuons à aggraver le mal. + +Cette conscience d’une vie contraire à l’intérêt, à la raison, au vœu de +chacun de nous, devient à tel point douloureuse que les plus généreux +parmi les hommes, dont le nombre croît de plus en plus, ne voient +d’autres issues à cette impasse que le suicide. + +D’autres, souffrant également de la contradiction entre leurs +aspirations morales et la réalité, cherchent à y échapper par un suicide +partiel: l’abrutissement par le tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la +morphine. D’autres encore cherchent l’oubli en ajoutant aux narcotiques +des plaisirs excitants ou stupéfiants: spectacles, lectures, +spéculations intellectuelles sur des questions oiseuses auxquelles ils +donnent le nom de science et d’art. Enfin, l’immense majorité, accablée +par le travail, s’abrutit également par des narcotiques que lui +fournissent ses exploiteurs et mène une existence de bêtes; tout en +sentant le caractère anormal de sa situation, elle n’a pas le loisir d’y +réfléchir, empêchée qu’elle est par ses préoccupations quotidiennes. + +C’est ainsi que vivent et meurent riches et pauvres, générations après +générations, sans se demander pourquoi ils ont vécu leur existence +douloureuse et stupide, ou bien en entrevoyant vaguement l’horrible et +cruelle erreur que fut leur vie. + + + + +IX + +“LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT” + + +La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que +dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie, +toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des +uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche, +violence, armement, guerres. + +Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel +point, que nous ne pouvons nous imaginer une vie collective sans une +autorité gouvernementale; nous y sommes à ce point habitués, que nous +cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par +des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence. + +Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée, +présente et voire future de la chrétienté. + +Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française. + +Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de +liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la +société. De ces principes découlaient des mesures pratiques: abolition +des castes; répartition égale des richesses; suppression de titres et de +grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente; institution de +l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers; +séparation de l’Église et de l’État, voire l’établissement d’une +doctrine rationnelle, commune à tous. + +Ces mesures étaient sages et bienfaisantes; elles étaient la conséquence +directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés +par la Révolution. Ces principes, autant que les mesures qui en +découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme +l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés. + +Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence. +Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement +accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne +s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de +réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence; ils ne +s’apercevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de +soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il +ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui +obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur. + +La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains,--ils +ont été et restent vrais,--mais aux moyens de leurs applications. La +contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la +Révolution française et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure +jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’améliorer +l’organisation sociale. + +En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du +gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette +contradiction se manifeste non seulement dans les doctrines sociales +actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés: +socialiste, révolutionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future. + +En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie +rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand +celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le +droit pris par les uns de disposer des autres et, en cas d’insoumission, +de contraindre ceux-ci par le moyen extrême: l’assassinat. + +Cela revient à dire: réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre. + +La grande Révolution française a été «l’enfant terrible», qui, au milieu +de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes +vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une +forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se +débattait alors et se débat encore l’humanité: «liberté, égalité, +fraternité, ou la mort». + + + + +X + +LES FORMES SOCIALES CHANGENT, MAIS LA VIOLENCE PRÉDOMINE TOUJOURS DANS +LES RAPPORTS DES HOMMES + + +Il est donc manifeste que la cause de la singulière contradiction, +montrant les hommes à la poursuite de l’idéal de liberté, d’égalité, de +fraternité par des moyens qui excluent la possibilité de sa réalisation, +cette cause est dans le fait que les hommes ont déjà vaguement +conscience de la conception religieuse correspondant à l’âge actuel de +l’humanité, tandis qu’ils sont tellement attachés aux formes anciennes +de vie qu’ils ne sauraient en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle +conception. Tel l’enfant devenu adulte et qui, par l’habitude prise, +voudrait qu’on continue à l’aider à s’habiller et à le faire manger. + +L’ordre des choses existant ne s’accordant plus avec l’âge de la +société, mais la nouvelle conception n’étant pas encore assimilée par +elle, toutes les tentatives d’amélioration de cet ordre de choses sont +dirigées vers l’amendement des formes sociales extérieures. Or, cette +modification superficielle est inconciliable avec l’idéal d’une vie +libre, fraternelle et raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement +pour pouvoir en approcher, tout le système actuel doit être aboli. + +«Il importe surtout que le gouvernement soit juste, ou, s’il agit mal, +qu’il soit remplacé par un meilleur; alors tout ira bien, tous seront +égaux, libres, et la concorde règnera», pensent la plupart des hommes de +notre temps. + +Les uns croient qu’il suffit à cet effet de conserver l’état des choses +établi en laissant au gouvernement le soin de le régulariser, et se +préoccupent seulement d’écarter les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont +connus sous le nom de conservateurs. + +D’autres estiment que la mauvaise organisation actuelle doit et peut +être corrigée par l’introduction de nouvelles lois et constitutions +garantissant la liberté et l’égalité. Ceux-ci sont appelés libéraux. + +D’autres enfin disent que tout le régime actuel est mauvais, qu’il doit +être supprimé et remplacé par un plus parfait: il établirait l’égalité +complète, au point de vue économique principalement; il assurerait la +liberté et la fraternité de tous les humains sans distinction de race ni +de nationalité. Ce sont les révolutionnaires de diverses nuances. + +Tous les représentants de ces partis, d’opinions si divergentes, sont +d’accord cependant sur le principal moyen d’améliorer la condition des +hommes: l’autorité gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte. + +Ainsi pensent et disent les hommes qui ont le loisir de discuter les +grands problèmes sociaux. (En ces derniers temps ces sociologues sont +devenus particulièrement nombreux. Je ne crois pas exagérer en disant +que ceux à qui la situation de fortune le permet, consacrent la majeure +partie de leur temps à des discussions et à des démonstrations +réciproques sur la meilleure manière pour le gouvernement de réaliser +plus ou moins l’égalité, la liberté, la fraternité.) + +Quant à la majorité des travailleurs manquant de loisir pour discuter +les questions d’intérêt général et s’enseigner mutuellement, au fond ils +pensent et disent de même: le perfectionnement de l’organisation sociale +peut être réalisé par le gouvernement seul. Aussi, loin de souhaiter sa +disparition, ils mettent tout leur espoir en lui, en son amélioration +présente ou future. Riches et pauvres, non seulement pensent, mais +agissent ainsi. + +L’ancien régime est maintenu en Chine, en Turquie, en Abyssinie, en +Russie; on ne le modifie en rien, et tout va de mal en pis; en +Angleterre, en Amérique, en France on cherche à amender le système +social en perfectionnant la Constitution, et cependant l’idéal de +liberté, d’égalité, de fraternité est aussi loin de sa réalisation. + +En France, en Espagne, dans les républiques Sud-Américaines, en Russie +actuellement, des révolutions furent et sont organisées; mais, qu’elles +réussissent ou non, comme la vague renvoyée, l’ancienne situation +revient toujours, parfois même aggravée. Que l’ancien régime demeure ou +soit changé, l’absence de liberté et l’animosité restent les mêmes: +châtiments, prisons, bannissements, impossibilité d’acheter des objets +sans droit de douane, ni de jouir des instruments de travail; c’est la +même privation des travailleurs du droit à la terre sur laquelle ils +sont nés, comme aux temps du Joseph de la Bible; c’est la même haine +entre nations; le même envahissement des peuples sans défense de +l’Afrique et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang; même cruauté, mêmes +tortures de l’emprisonnement cellulaire et des compagnies +disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition; mêmes armées +permanentes et esclavage militaire; même inégalité, comme entre le +pharaon et ses esclaves, entre les Rockfeller ou les Rothschild et leurs +serfs. + +Les formes sociales changent, mais les rapports entre les hommes +demeurent invariables; et c’est pourquoi nous n’avançons pas vers +l’idéal égalitaire. Si même nous avons avancé sur le chemin de cet +idéal, ce n’est pas en raison des modifications apportées au pouvoir +gouvernemental, mais plutôt malgré les obstacles semés par celui-ci. Si +l’on a cessé de dévaliser les gens dans les villes, on le doit non à des +lois nouvelles, mais au meilleur éclairage des rues. Si des gens ne +meurent pas aussi souvent de faim, cela n’est pas dû non plus à une +organisation plus parfaite des pouvoirs publics, mais aux voies de +communication. Si l’on ne brûle plus les sorcières, si l’on ne recourt +plus aux tortures, comme moyen d’instruction judiciaire; si on ne coupe +plus aux condamnés le nez, la langue et les oreilles, ce n’est point +grâce aux transformations introduites dans le mécanisme gouvernemental, +mais au progrès des connaissances et des sentiments absolument +indépendants de ce mécanisme. + +Les formes extérieures changent avec l’âge de l’humanité, autrement dit +avec le développement de ses forces intellectuelles et de sa maîtrise +croissante sur la nature; mais le fond reste le même. Tel un corps qui +dans sa chute change sa position, tandis que la ligne que suit son point +de gravité demeure invariable. + +Lancez un chat d’une hauteur: il peut tourner sur lui-même, avoir la +tête en haut ou en bas, son centre de gravité ne sortira pas de sa ligne +de chute. Il en est de même des changements des formes extérieures de la +violence gouvernementale. + +Il semblerait que les hommes, en tant qu’êtres doués de réflexion et qui +veulent être guidés par un idéal de bien, devraient choisir entre ces +deux alternatives: ou bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable +avec la violence, ou bien rejeter celle-ci et ne plus l’employer. Or, +ils n’adoptent aucune de ces conduites, mais simplement modifient à +l’envi les formes de violence. Ils procèdent à l’instar d’un homme qui, +chargé d’un poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, tantôt le +déplace de son dos sur ses épaules, du dos sur les reins et de nouveau +sur le dos, sans que l’idée lui vienne de faire le seul acte nécessaire: +s’en débarrasser. + +Le plus malheureux est que, tout préoccupés par l’amélioration des +formes de violence,--ce qui ne peut changer leur situation,--les hommes +s’éloignent de plus en plus de l’activité qui seule peut leur procurer +un réel bien-être. + + + + +XI + +L’ÉGLISE ET LA SCIENCE OBSTACLES A LA VÉRITABLE CONCEPTION DE LA VIE + + +L’humanité chrétienne--sinon l’humanité entière--se trouve actuellement +au début d’une transformation universelle, qui couvait durant des +siècles, voire pendant des milliers d’années. Cette transformation de +l’humanité peut être comparée à celle d’un individu qui d’un enfant +devient un homme fait. + +Elle se manifeste de deux façons: intérieurement et extérieurement. La +transformation intérieure est constatée par ce fait que la religion, +c’est-à-dire l’explication du sens de la vie, était comprise autrefois +comme une révélation mystique et merveilleuse, et elle se manifestait +sous forme des rites qui en résultaient; tandis que, aujourd’hui, +l’humanité est arrivée à un degré d’évolution,--qui se révèle davantage +dans les idées des meilleurs parmi nous,--rendant superflus +l’explication mystique du sens de la vie et les rites préconisés comme +étant agréables à Dieu. Il suffit, de nos jours, d’avoir une explication +raisonnée du sens de la vie, plus convaincante que l’ancienne et qui +montre mieux que les cérémonies cultuelles le devoir moral. + +Telle est la transformation intérieure qui s’effectuait durant des +milliers d’années, qui se poursuit encore, mais qui est assez avancée +pour que la majorité des hommes soit en mesure de s’assimiler cette +nouvelle conception religieuse. L’adulte commence à sentir qu’il cesse +d’être enfant. + +Quant à la transformation extérieure, liée au changement intérieur, elle +consiste dans la modification des formes sociales, dans le remplacement +du principe qui groupait et groupe encore les hommes: la substitution de +la conviction raisonnée et du sentiment de la concorde à la violence. + +L’humanité a expérimenté toutes les formes possibles de gouvernements +oppressifs, et, toujours et partout, depuis le régime républicain le +plus démocratique jusqu’au despotisme le plus brutal, la quantité et la +qualité du mal produit par la violence ne varient pas. Si le despote et +son arbitraire ne sont plus, subsistent le lynchage et les excès de la +foule démagogique; si l’esclavage personnel n’est plus, il y a +l’esclavage d’argent; plus de prestation ni dîme directes, mais des +impôts indirects; plus de despotes, mais des rois et empereurs +autocrates, milliardaires, ministres, partis tyranniques. + +La faillite de la violence comme moyen de gouvernement, son antagonisme +avec la conscience moderne, sont trop évidents pour que l’ordre existant +puisse encore longtemps se maintenir. Mais les conditions extérieures ne +sauraient changer sans l’évolution de la mentalité des hommes. C’est +pourquoi tous nos efforts doivent se porter vers cette transformation +intérieure. + +Que devons-nous entreprendre à cet effet? Une seule chose et de prime +abord: écarter les obstacles qui empêchent les hommes de reconnaître +leur situation et d’appliquer les principes religieux qui se sont déjà +insinués dans leur esprit. + +Ces obstacles sont: le mensonge entretenu par la religion officielle et +celui imposé par la science. + +Le premier mensonge est de faire croire aux hommes que la religion--en +tant que réponse aux questions vitales et principe directeur de la +vie--est inséparable du mysticisme, de la magie, des miracles, des rites +et cérémonies. + +Le mensonge de la science est de persuader que la religion est un +sentiment désuet, un reste des anciens temps, et qu’à notre époque elle +peut être, avec avantage, suppléée par l’étude des lois de la vie et par +des règles de conduite dictées par le raisonnement et l’expérience. + +Le mensonge des hommes d’Église est de substituer à l’explication du +sens de la vie la doctrine de la révélation, contraire aux connaissances +modernes, et à la règle de conduite les cérémonies rituelles sans portée +morale. La faute des savants est de considérer comme absolument +superflue la métaphysique religieuse, autrement dit l’explication du +sens de la vie, en s’imaginant qu’il est possible d’établir une règle de +conduite, sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse. + +Les hommes d’Église affirment que la religion est utile au peuple, tout +en ayant perdu eux-mêmes la foi. Les hommes de la science déclarent que +la religion, ce qui a fait et fera avancer l’humanité, est un vestige +des anciennes superstitions qu’on doit rejeter, et que les hommes +peuvent être guidés par de prétendues lois découvertes par une prétendue +science: la sociologie. + +Ce sont ces hommes, les soi-disant savants en particulier, qui, à notre +époque de transition, constituent le principal obstacle à l’élévation de +l’humanité à ce degré de conscience intime et d’organisation extérieure +qui répond à son âge. + +Ceux qui se prétendent les servants de la Science sont plus nuisibles, +parce que le mensonge des servants de l’Église a pu déjà être mis à nu +dans toute sa laideur et que la plupart des hommes n’y croient plus; +elle s’en affranchit de plus en plus, et si elle suit encore l’Église, +elle ne le fait que par tradition, usage et convenance. La superstition +scientifique, par contre, est en pleine force, et ceux qui se sont +libérés du mensonge ecclésiastique et se croient esprits libres, se +trouvent inconsciemment sous la domination complète de cette nouvelle +Église: la Science. + +Ses prêtres appliquent tous leurs efforts afin de détourner l’attention +des hommes des questions religieuses essentielles et de la diriger vers +des questions futiles: l’origine des espèces, l’analyse spectrale, la +nature du radium, la théorie des nombres, les animaux fossiles et autres +sornettes, en leur attribuant la même importance que donnaient les Mages +à l’Immaculée-Conception, à la dualité de la substance, etc. D’autre +part, ils s’efforcent à suggérer que la religion--c’est-à-dire +l’établissement du rapport de l’homme à l’égard de l’Univers et de son +principe--n’est nullement nécessaire, et que des phrases pompeuses sur +le droit, la morale et l’inexistante science sociologique, peuvent, avec +avantage, la remplacer. De même que les partisans de l’Église, ils se +persuadent et persuadent aux autres qu’ils sauvent l’humanité; autant +qu’eux, ils croient en leur infaillibilité, ne sont jamais d’accord +entre eux, et se divisent en nombreuses chapelles; de même que l’Église +autrefois, ils sont aujourd’hui la cause principale de l’ignorance, de +la grossièreté, de la dissolution, et par suite, du retard que met +l’homme à s’affranchir du mal dont il souffre. Ces savants agissent à +l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile dit: «Ils ont rejeté la pierre +qui a toujours été et sera la clef de voûte.» Ils ont rejeté la seule +chose qui unissait et peut unir en un seul tout l’humanité: la +conscience religieuse. + +C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,--un mal succédant à un +autre,--dans lequel tourne l’humanité chrétienne de notre temps. Qu’ils +acceptent la doctrine pleine de superstitions de l’Église, ou les +vagues, complexes et vaines spéculations scientifiques,--qui moins +encore que l’Église peuvent guider dans la vie,--les hommes, privés de +leur faculté supérieure: la conscience religieuse, ne peuvent, malgré +leurs efforts, améliorer leur condition, encore moins détruire l’état de +choses actuel, afin de se rapprocher de leur idéal: l’égalité, la +liberté, la fraternité. + +La force leur en manque. + +Seuls, les hommes qui vivent la vie éternelle, et non pas la vie +terrestre exclusivement, peuvent réaliser un idéal éternel; et seuls ils +peuvent accomplir ce qui paraît comme un sacrifice à ceux qui sont +attachés à la vie terrestre. Car c’est le sacrifice des biens d’ici-bas +qui fait avancer l’humanité. + +Le sacrifice, en effet, est facile seulement à l’homme religieux, à +celui qui considère sa vie dans l’Univers, comme une manifestation +partielle de la vie universelle, et croit devoir, par suite, se +soumettre aux lois de cette vie éternelle. + +Par contre, pour celui qui considère la vie terrestre comme toute sa +vie, le sacrifice n’a aucun sens; et n’ayant pas la force de sacrifice, +il est impuissant à supprimer, à diminuer le mal de la vie. Il le +déplacera éternellement d’un endroit à un autre, mais ne pourra jamais +le détruire. + +C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un moyen de se libérer du mal dont +ils souffrent: la propagation parmi eux de la véritable doctrine +religieuse, la plus haute de notre époque et qui s’est déjà insinuée +dans leur esprit. + + + + +XII + +LE PERFECTIONNEMENT MORAL INDIVIDUEL EST L’UNIQUE MOYEN DE RÉALISER LE +BONHEUR DE TOUS + + +Les doctrines religieuses sont toujours assimilées consciemment, +librement par la minorité, et sous l’influence de la suggestion de la +foi par la majorité. Tant que, suivant cette méthode, l’humanité n’aura +pas adopté la doctrine raisonnée et conforme à son âge, seules les +formes extérieures de sa vie changeront; le mal demeurera le même, voire +croîtra de plus en plus. + +Or, cette doctrine existe depuis longtemps et a déjà pénétré dans +l’esprit de la majeure partie de notre société. C’est la doctrine du +Christ dans sa véritable signification, libre de toute fausse +interprétation. Ses principes, tant métaphysiques qu’éthiques, sont +reconnus non seulement par les chrétiens, mais encore par les adeptes +des autres croyances, car ils coïncident avec l’essence de toutes les +importantes doctrines religieuses: le brahmanisme, le confucianisme, le +taoïsme, le judaïsme, le swedenborgianisme, le spiritualisme, la +théosophie, même le positivisme de Comte. + +Le fond de cette doctrine peut être défini ainsi: l’homme est un être +spirituel, semblable à son principe--Dieu; la mission de l’homme est +d’accomplir la volonté de ce principe-Dieu; la volonté de Dieu est de +concourir au bien des hommes; le bien des hommes est réalisé par +l’amour; l’amour actif est de faire aux autres ce qu’on veut qu’on vous +fasse. C’est là toute la doctrine. + +Elle n’est point une révélation mystique de la manifestation +surnaturelle de la divinité, de ses dogmes et décrets, comme l’affirme +l’Église; elle n’est pas non plus un enseignement moral recommandant une +vie collective rationnelle, harmonieuse et profitable à tous, comme la +comprennent les savants; elle est l’explication logique du sens de la +vie, et grâce à laquelle la règle de conduite n’est pas imposée +extérieurement, mais résulte naturellement du sens que nous attribuons à +notre vie. Bien qu’elle n’admette aucun phénomène surnaturel, +contrairement à ce que prétend l’Église, cette doctrine n’a pas +toutefois davantage un caractère intellectuel laissant notre raison +seule nous guider, comme le pensent les savants incroyants. + +Cette doctrine est une _religion_, c’est-à-dire, l’établissement du +rapport de l’homme envers le monde et son principe. Elle donne la +réponse aux questions: qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini dans +l’espace et le temps, et quelle est la mission de sa vie? Cette réponse +donne aux hommes qui la reconnaissent une explication raisonnée du sens +de la vie, d’où découlent naturellement des règles immuables de +conduite. + +C’est par là que se distingue la véritable doctrine chrétienne du +christianisme d’Église enveloppé de mysticisme et étayé sur des +miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère de la morale utilitaire des +incroyants qui, sans s’en apercevoir, empruntent au christianisme ses +conclusions tout en en méconnaissant le fond. + +Tant que cette doctrine ne sera pas reconnue dans sa pureté et que son +principe métaphysique--l’attitude que doit garder l’homme envers +Dieu--ne sera pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue dans le +monde chrétien, comme l’est aujourd’hui la religion d’Église, toutes les +formes de violence dont souffrent les hommes, l’oppression +gouvernementale surtout, demeureront invariables. + +Mais quelles mesures doivent être recommandées à cet effet? + +Nous sommes tellement imprégnés de l’idée fausse attribuant la +possibilité d’améliorer notre vie par des moyens extérieurs, qu’il nous +semble possible de réaliser le changement de notre état intérieur par +les seuls moyens extérieurs. + +Mais il n’en est pas ainsi; et c’est là une chance considérable pour +l’humanité. En effet, si nous pouvions influer les uns sur les autres +par des moyens extérieurs, les hommes légers, irréfléchis pourraient +corrompre leurs semblables et les priver du bonheur; en outre, une +semblable activité pourrait rencontrer des obstacles infranchissables +sur la voie du bonheur. + +Heureusement, l’évolution spirituelle est dans le pouvoir de chacun de +nous. Nous savons toujours en quoi consiste notre véritable bonheur, de +chacun de nous et des autres hommes, et rien ne peut arrêter ou retarder +notre activité dans la poursuite de ce but. + +Or, le but--le bien de chacun et de tous--est atteint uniquement par la +transformation intérieure de l’individu, par l’élaboration d’une +conscience religieuse et indépendante, afin de pouvoir vivre en +conformité avec cette conception personnelle. De même qu’une matière en +combustion peut seule communiquer le feu à d’autres matières, seules, la +vraie foi et la vraie vie d’un homme peuvent se communiquer à d’autres +hommes, répandre et consolider la vérité religieuse. Or, seuls la +propagation et l’affermissement de la vérité religieuse améliorent la +condition des hommes. + +Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen de se délivrer de tous les maux dont +souffrent les hommes, y compris l’effroyable mal que commet le +gouvernement: le travail intérieur que doit accomplir chacun de nous +afin d’être l’artisan de sa propre amélioration morale. + + Juin 1905. + + + + +LA FIN D’UN MONDE[9] + + [9] Cette étude, écrite en octobre et novembre derniers (vieux + style), a été remaniée et notablement augmentée par l’auteur en + décembre 1905 (janvier 1906 nouveau style). C’est d’après cette + nouvelle édition que la présente traduction a été faite. (_Note du + traducteur._) + + + Jamais les hommes n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à + accomplir. Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus + haute acception de ce mot: Révolution morale et non matérielle. Il se + forme une idée supérieure d’organisation sociale et de + perfectionnement moral. + + CHANNING. + + Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. + + (JEAN, VIII, 32.) + + + + +I + +LA FIN D’UN SIÈCLE--SA DISPARITION--SYMPTOMES ET CAUSES + + +Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient pas en langage évangélique +la fin et le commencement d’une période de cent ans, mais la fin d’une +conception de la vie, d’une croyance, d’un moyen de communion entre les +hommes, et le commencement d’une nouvelle conception de la vie, d’une +nouvelle religion, d’un nouveau moyen de communion entre les hommes. + +Il est dit dans l’Évangile qu’au moment de ces changements de siècle, +toutes sortes de calamités doivent se produire: trahisons, cruautés, +guerres, et que tout amour doit disparaître à la suite du désordre. Ces +paroles, à mon sens, ne doivent pas être prises comme une annonce +prophétique pour un temps donné, mais comme l’indication d’une loi +constante: tout changement de régime, de conception de vie, est +inévitablement accompagné de violentes perturbations, de cruautés, de +trahisons, d’illégalités de toutes sortes, et ces perturbations doivent +amener par la suite une éclipse de l’amour entre les hommes, amour sans +lequel toute vie collective est impossible. + +C’est précisément ce qui se produit aujourd’hui, non seulement en +Russie, mais dans le monde chrétien en général. En Russie, ce phénomène +se manifeste avec plus de netteté et plus ouvertement, tandis que dans +le reste du monde civilisé il se trouve à l’état latent. + +Je crois qu’en ce moment la vie des peuples chrétiens a atteint cette +limite qui marque la fin d’une ère et le commencement d’une autre. Je +crois que précisément à cette heure, commence la grande révolution qui +se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien, révolution +consistant dans la substitution au christianisme corrompu et au régime +de domination qui en découle, du véritable christianisme, base de +l’égalité entre les hommes, et de la vraie liberté à laquelle aspirent +tous les êtres doués de raison. + +J’aperçois les signes extérieurs de ces changements, dans l’âpre lutte +de classes, dans la froide cruauté des possédants, l’irritation et le +désespoir des miséreux, les armements insensés et croissants des nations +les unes contre les autres, l’extension de la doctrine collectiviste, +effrayante par son esprit despotique, étonnante par son caractère plein +d’utopies, dans la vanité et la puérilité de certaines études soi-disant +scientifiques, la corruption morbide et l’inanité de toutes les +manifestations de l’art; je les vois enfin et surtout dans l’absence +chez les dirigeants de toute idée religieuse, mieux, la négation voulue +de toute religion, enfin, dans la reconnaissance du caractère légitime +de l’oppression du faible par le fort, ce qui amène la disparition de +tout principe directeur de la vie sociale. + +Tels sont les symptômes généraux de la révolution qui s’effectue, ou +plutôt de la tendance à la révolution qui se manifeste chez les peuples +chrétiens. Les symptômes historiques plus immédiats, autrement dit, les +secousses qui ont fait la révolution, sont la guerre russo-japonaise et +l’agitation politique et sociale qui se manifeste actuellement d’une +façon inouïe dans le peuple russe. + +On attribue la débâcle de l’armée et de la flotte russe à des hasards +malheureux, à l’incurie du gouvernement; on attribue la force du +mouvement révolutionnaire à l’insuffisance de ce même gouvernement et à +l’action plus énergique des agitateurs. Quant aux conséquences, les +politiciens, tant russes qu’étrangers, croient que ces événements +amèneront l’affaiblissement de la Russie, ainsi qu’un changement de son +régime politique. + +A mon sens, ces événements ont une portée bien plus grande: la débâcle +de l’armée, de la flotte et de l’administration russes marque le +commencement de la désagrégation de l’État russe, et la désagrégation de +l’État russe signifie, à mon avis, le commencement de la disparition de +toute la civilisation soi-disant chrétienne. C’est bien la fin d’un +monde et le commencement d’un autre. + +Les phénomènes dissolvants, qui ont placé les peuples chrétiens dans la +situation où ils se trouvent actuellement, se sont manifestés depuis +longtemps, depuis que la religion chrétienne a été reconnue comme +religion d’État. + +Voici un système social qui se maintient par la violence, existe plutôt +par la soumission complète à ses lois qu’aux lois de la religion, ne +peut subsister sans la répression, la force armée et les guerres, +attribue à ses gouvernants un caractère presque divin, glorifie la +richesse et la puissance, et cependant accepte la religion chrétienne +qui proclame l’égalité et la liberté complète de tous les hommes, +reconnaît la loi de Dieu supérieure à toutes les autres lois, condamne +toute violence, tout châtiment et toute guerre, prescrit l’amour des +ennemis, glorifie non pas la puissance et la richesse, mais l’humilité +et la pauvreté; en un mot, la société adopte en la personne de ses +gouvernants païens la religion chrétienne, non dans son sens vrai, mais +sous sa forme corrompue permettant le maintien d’une organisation +païenne de la vie. + +Aussi, les pasteurs des peuples et leurs conseillers, qui pour la +plupart ne comprennent pas le sens du véritable christianisme, +s’indignent-ils très sincèrement contre les hommes qui professent et +propagent le vrai christianisme, et, la conscience tranquille, les +châtient et les bannissent. Le clergé défend de lire l’Évangile et se +réserve le droit exclusif de le commenter, d’imaginer des sophismes +complexes justifiant l’union contre nature entre l’État et le +Christianisme, d’instituer des cérémonies solennelles qui hypnotisent la +foule. Et c’est ainsi que la grande majorité des hommes a vécu des +siècles durant, croyant vivre en bons chrétiens, sans même soupçonner ce +que peut être la vraie doctrine du Christ. + +Toutefois, si grand que fut le prestige de l’État, si long que fut son +triomphe, si cruelle que fut sa tyrannie contre la véritable idée +chrétienne, la vérité révélatrice de l’âme humaine une fois connue, n’a +pu être étouffée. Plus cette situation a duré, plus nettement est +apparue la contradiction entre la doctrine chrétienne, toute d’humilité +et d’amour, et la doctrine de l’État, toute d’orgueil et de violences. + +La plus puissante digue du monde ne saurait arrêter le cours des flots +humains. Ces flots se frayent inévitablement leur voie, soit en passant +sur la digue, soit en la contournant, soit en la brisant. Ce n’est +qu’une question de temps. Il en sera de même du véritable christianisme +étouffé depuis si longtemps par les gouvernants. Le temps est venu où il +commence à détruire la digue qui l’arrête et à en balayer les débris. + +J’aperçois les signes extérieurs de cette destruction, dans la facilité +avec laquelle les Japonais ont triomphé des Russes, et dans la violente +agitation qui soulève toutes les classes de la société russe. + + + + +II + +LA PORTÉE DE LA VICTOIRE DES JAPONAIS + + +Comme il arrive toujours en cas de défaite, on cherche à expliquer +aujourd’hui celle des Russes par les fautes qu’ils ont commises: +mauvaise organisation militaire, abus, ignorance des chefs. Telle n’en +est pas la véritable cause. Ce n’est pas tant l’incurie gouvernementale +ou l’insuffisance du commandement militaire que la supériorité certaine +des Japonais dans l’art de la guerre qui a déterminé la défaite des +Russes. La victoire du Japon est due non pas à la faiblesse de la +Russie, mais au fait que le peuple nippon constitue évidemment +aujourd’hui la plus forte puissance militaire sur terre et sur mer. Je +le crois, parce que les Japonais, grâce à leur esprit pratique et à +l’importance qu’ils ont accordée à l’art militaire, se sont assimilé +bien mieux que les nations chrétiennes tous les perfectionnements +techniques qui ont procuré jusqu’ici à celles-ci l’avantage sur les +peuples non chrétiens; parce que les Japonais sont par leur nature plus +braves et plus indifférents devant la mort que nous ne le sommes +aujourd’hui; parce que le patriotisme guerrier, que nos gouvernants +s’efforcent de nous inculquer bien qu’il soit en tous points contraire à +la doctrine du Christ, existe encore dans toute sa force primitive chez +les insulaires asiatiques; enfin, parce que, en se soumettant +servilement à l’autorité despotique d’un Mikado divinisé, leur énergie +demeure plus concentrée et plus unie que celle de peuples qui ont +franchi la phase de soumission servile. En un mot, le grand avantage des +Nippons est de n’être pas chrétiens. + +Si corrompue que soit chez nous l’idée chrétienne, notre conscience en +est malgré tout imprégnée, et les meilleurs parmi nous ne peuvent plus +employer leur force intellectuelle à imaginer et à fabriquer les +instruments de meurtre, ni se refuser à condamner plus ou moins le +patriotisme belliqueux. Ils ne sauraient imiter les Japonais, qui +s’ouvrent le ventre plutôt que de tomber dans les mains de l’ennemi, ni, +comme jadis nous-mêmes, se faire sauter avec l’ennemi plutôt que de se +rendre. Ils ne peuvent plus priser comme autrefois les vertus guerrières +ni respecter la caste militaire; enfin il leur est impossible, sans +offenser leur dignité humaine, de se soumettre servilement aux +autorités, surtout de faire impassiblement métier d’assassins. + +Dans la vie courante même, lorsque l’activité humaine se trouve en +opposition avec la doctrine évangélique, les peuples chrétiens sont +impuissants à lutter avec les peuples non chrétiens. Le fait se produit +notamment dans les questions d’argent. Si faussement qu’ils interprètent +la doctrine du Christ, ses partisans ont conscience que la richesse ne +donne pas le bonheur suprême; aussi, ne mettent-ils pas à l’acquérir la +même âpreté que ceux qui, n’ayant pas d’idéal plus élevé, voient en elle +la seule bénédiction divine. + +On peut en dire autant de la science et de l’art non chrétiens. Dans le +domaine de la science expérimentale et positive et de l’art morbide et +sensuel, la supériorité appartient et appartiendra sans conteste aux +peuples et aux individus les moins chrétiens. + +Ce phénomène, que nous voyons se manifester en pleine paix dans toutes +les branches de l’activité sociale, doit à plus forte raison se produire +dans les choses de la guerre, rigoureusement interdite par la doctrine +évangélique. C’est pourquoi l’inévitable supériorité des peuples non +chrétiens s’est révélée avec une si grande évidence dans les victoires +éclatantes des Japonais sur les Russes, malgré l’équivalence de leurs +armements et de leur science militaire. + +C’est par là surtout que la victoire des Japonais est pour nous d’un +grand enseignement. Elle a montré en effet d’une façon absolue, non +seulement à la Russie vaincue mais au monde entier, combien était +insuffisante la culture extérieure dont étaient si fières les nations +chrétiennes, culture qui leur semblait être le résultat merveilleux de +nombreux siècles d’efforts et que pourtant le Japon a pu s’assimiler en +quelques dizaines d’années, bien qu’il ne soit nullement doué de +qualités morales exceptionnelles; car, lorsqu’il l’a cru nécessaire, il +a tout appris, depuis la découverte des bactéries jusqu’à celle des +explosifs, et il a si bien su mettre en pratique cette science, que dans +l’art de la guerre il est devenu bientôt supérieur à ses maîtres. + +Sous prétexte de se défendre, les peuples chrétiens ont rivalisé durant +des siècles dans l’invention d’engins de destruction, qu’ils ont +employés aussi bien à lutter entre eux qu’à combattre les peuples non +civilisés de l’Afrique et de l’Asie pour en tirer profit. + +Mais voici que parmi ceux-ci apparaît un peuple guerrier, plein +d’habileté et doué d’une merveilleuse facilité d’assimilation, qui, +devant le danger, menaçant lui et ses voisins, a su s’approprier avec +une aisance et une rapidité extraordinaires tout ce qui faisait la +supériorité incontestable des Européens. Il comprit très vite que, au +moment où l’on va vous frapper d’une lourde massue, il faut en saisir +une semblable, une plus lourde au besoin, afin de rendre coups pour +coups. + +Profitant de plus de l’avantage que lui donnaient son despotisme +religieux et son fanatisme patriotique, il est devenu, au point de vue +guerrier, plus redoutable que la plus grande des puissances militaires. + +Sa victoire a montré aux peuples guerriers que la force des armes n’est +plus entre leurs mains, mais qu’elle est, ou doit passer bientôt, entre +les mains de ceux qui ne sont pas chrétiens. En effet, imitant l’exemple +du Japon, tous les peuples de l’Asie et de l’Afrique peuvent devenir +capables de s’assimiler cette science militaire dont sont si fières les +nations chrétiennes, et alors il leur sera facile non seulement de se +libérer de leur oppression, mais encore de les anéantir toutes. + +En raison de l’issue de la guerre russo-japonaise, les gouvernements +européens vont être obligés d’accroître les armements qui déjà écrasent +leurs peuples, et, même en doublant leurs effectifs, ils devront prévoir +malgré tout qu’avec le temps les peuples païens si longtemps opprimés, +apprenant l’art de la guerre aussi bien que les Japonais, en arriveront +à rejeter leur joug et à se venger. + +Ainsi, ce n’est plus le pur raisonnement, mais l’amère expérience de la +victoire japonaise qui rend évidente pour tous les peuples cette simple +vérité: La violence ne peut conduire à rien autre qu’à l’aggravation des +maux et des souffrances. + +Cette victoire a prouvé que, préoccupés de l’accroissement de nos forces +armées, nous avons commis une œuvre non seulement mauvaise, mais encore +contraire à l’esprit chrétien qui nous domine, une œuvre dans laquelle +nous serons forcément surpassés et vaincus par les païens. Cette +victoire a montré que notre activité guerrière nous était funeste, +épuisait inutilement nos forces et surtout nous préparait des ennemis +plus puissants. + +Cette guerre a démontré avec évidence que la force de nos peuples n’est +pas dans la domination militaire et que, s’ils veulent rester chrétiens, +ils doivent conformer leur vie à la doctrine évangélique, qui seule leur +donnera le suprême bonheur, acquis par l’amour et la concorde, et non +par la violence. + +C’est là, et non ailleurs, qu’est la véritable signification de la +victoire des Japonais pour le monde chrétien. + + + + +III + +LE SENS DU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE + + +La victoire du Japon a montré à tous combien était fausse la voie suivie +jusqu’ici par la civilisation. Aux Russes, cette guerre--cause de tant +de souffrances insensées: sacrifice inutile d’hommes et de richesses--a +montré, de plus, le grave danger de leur soumission à leur gouvernement. +Afin d’assurer de louches profits à quelques personnages malfaisants, ce +gouvernement a jeté le pays dans une guerre imbécile qui, dans aucun +cas, ne pouvait être avantageuse pour le peuple. Des centaines, des +milliers de vies ont été sacrifiées, les produits du labeur colossal de +tout un peuple perdus, enfin, la gloire elle-même de la Russie, pour +ceux qui en étaient fiers, anéantie; mais le pis est que les fauteurs de +tous ces crimes, loin de les reconnaître, en rejettent sur d’autres la +responsabilité, et que, conservant leurs places, ils sont tout disposés +à jeter le pays dans de plus grands malheurs encore. + +La révolution commence tout naturellement lorsque la société vient à +abandonner une certaine conception de la vie sur laquelle continue à +reposer l’édifice social existant, autrement dit, lorsque la +contradiction entre la vie telle qu’elle est et celle qui doit ou peut +être devient si nette pour la majorité des hommes, que ceux-ci sentent +déjà l’impossibilité de continuer à vivre dans les anciennes conditions; +et cette révolution éclate d’abord chez la nation qui possède le plus +grand nombre d’individus conscients de cette contradiction. Quant aux +moyens employés par la révolution, ils dépendent du but qu’elle +poursuit. + +En 1793 la contradiction entre l’idée d’égalité des hommes et le pouvoir +despotique des rois, du clergé, des nobles, des fonctionnaires, était +sentie non pas seulement par les peuples qui en souffraient, mais aussi +par les meilleurs parmi les hommes des classes dirigeantes du monde +chrétien tout entier. Mais nulle part plus qu’en France ces classes ne +ressentaient l’injustice de l’inégalité, nulle part la conscience +populaire n’était moins asservie. C’est pourquoi la Révolution de 1793 a +débuté précisément en France. Quant au moyen le plus immédiat de +conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement à prendre par la +force le pouvoir que détenaient les maîtres du jour; c’est pourquoi les +révolutionnaires de l’époque ont eu recours à la violence pour arriver à +leurs fins. + +Actuellement, en 1905, où les gouvernants enlèvent arbitrairement aux +hommes le produit de leur travail pour s’armer à outrance, où à chaque +instant ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger, la +contradiction entre une vie libre possible et légitime et la soumission +stupide et funeste aux oppresseurs, est ressentie non seulement par les +peuples qui en souffrent, mais aussi par les plus généreux parmi ceux +qui les gouvernent. Nulle part cette contradiction n’est aussi nette que +chez le peuple russe. + +Il la ressent autant en raison de la guerre stupide et honteuse où il +fut jeté par le gouvernement que par suite du régime agraire qu’il a +conservé jusqu’ici; il la ressent surtout à cause de la conscience +chrétienne particulièrement vivace chez lui. + +J’estime donc que la révolution de 1905, ayant pour but d’affranchir les +hommes de l’oppression brutale, doit commencer et commence précisément +en Russie. Quant aux moyens d’y parvenir, ils doivent être évidemment +tout autres que la violence à laquelle les hommes avaient eu jusqu’ici +recours pour arriver à l’égalité. + +Les hommes de la grande Révolution pouvaient encore se méprendre en +croyant à la possibilité de réaliser l’égalité par la violence, +quoiqu’il fût de toute évidence que la force brutale était par elle-même +la manifestation la plus vive de l’inégalité. A plus forte raison ne +peut-on aujourd’hui recourir à la violence pour conquérir cette liberté, +qui est le principal but de la révolution actuelle. + +Or, que voyons-nous? Les révolutionnaires de nos jours répètent en +Russie tout ce que faisaient leurs devanciers dans les pays européens: +manifestations solennelles, cortèges funèbres, destruction des prisons, +brillants discours («Allez dire à votre maître...»), assemblées +constituantes, etc... Et ils croient qu’en renversant le gouvernement +existant et en le remplaçant par une monarchie constitutionnelle, ou +même par une république socialiste, ils atteindront le but que la +révolution s’est imposé. + +Mais l’histoire ne se répète pas. La révolution par la violence a fait +son temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux hommes elle l’a déjà donné, +et en même temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable de donner. La +révolution qui commence en Russie,--nous ne sommes pas en 1793, mais en +1905,--où l’on compte cent millions de paysans doués d’une psychologie +et d’une organisation sociale particulières, cette révolution ne saurait +en aucune façon avoir le même but et se faire par les mêmes moyens que +les révolutions qui eurent lieu il y a soixante, quatre-vingt ou cent +ans, chez des peuples latins ou germains dont la mentalité est tout +autre. + +La population rurale de la Russie, qui comprend le vrai peuple, n’a que +faire de la Douma, de toutes ces libertés--dont l’énumération seule est +une preuve de l’absence de la vraie liberté,--ainsi que de la +substitution d’un gouvernement violent à un autre aussi violent; il a +besoin de s’affranchir de tout le système de violence. + +La portée de la révolution qui commence en Russie et qui s’annonce dans +le reste du monde, n’est donc point dans les réformes énumérées par les +programmes habituels: impôts sur le revenu ou autres, séparation de +l’Église et de l’État, monopoles nationaux, système électoral, +participation du peuple au pouvoir, institution de la République la plus +démocratique, etc., mais dans la conquête de la vraie liberté. + +Or, cette liberté vraie peut être réalisée seulement par le refus de se +soumettre à toute autorité, quelle qu’elle soit, et cela sans recourir +aux barricades, assassinats et institutions nouvelles obtenues par la +violence et reposant sur elle. + + + + +IV + +LA CAUSE PRINCIPALE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE + + +La cause principale de la prochaine révolution comme de toutes celles +passées ou futures a un caractère religieux. + +Le mot religion est pris d’ordinaire soit dans le sens d’une définition +mystique du monde invisible, soit pour désigner certains rites d’un +culte qui console et encourage les hommes dans la vie, soit comme une +explication de l’origine de l’univers, soit comme la réglementation +morale de la vie sanctionnée par la prescription divine. + +Ce n’est pas ainsi que je comprends la religion: elle est pour moi avant +tout la révélation de la loi supérieure, commune à tous les hommes, leur +assurant dans un temps donné le suprême bonheur. + +Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne, fut proclamée et exprimée +chez divers peuples une loi religieuse, supérieure et commune à toute +l’humanité, qui peut être formulée ainsi: + +L’homme ne doit pas vivre pour son bonheur individuel, mais pour le +bonheur de tous, c’est-à-dire, rendre service à son prochain (Bouddha, +Isaïe, Confucius, Lao-Tseu, stoïciens). La loi ayant été proclamée, il +était impossible aux hommes qui la connaissaient de ne pas se rendre +compte de sa justesse et de sa bienfaisance; mais l’ordre social fondé +sur la violence a pénétré si à fond dans les mœurs et les institutions +que, tout en reconnaissant les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les +hommes continuaient à vivre sous l’empire de lois répressives qu’ils +justifiaient par la nécessité de châtier les méchants. Il leur semblait +que sans menaces ni châtiments du mal par le mal, la vie sociale était +impossible. Les uns assumaient le devoir de maintenir l’ordre public et +de corriger les criminels en faisant appliquer les lois répressives; ils +commandaient, les autres obéissaient. Mais les maîtres se dépravaient +par l’omnipotence dont ils jouissaient, et une fois dépravés, au lieu de +corriger les mœurs, ils les contaminaient de leur propre souillure; les +administrés à leur tour se dépravaient par leur participation à ces +violences, par leur esprit d’imitation et par leur soumission servile. + +Il y a dix-neuf cents ans apparut le Christianisme. Avec une nouvelle +force, il vint confirmer la puissance de cette loi d’amour et de +solidarité, et nous apprendre en plus pourquoi elle n’était pas +observée. + +Il a montré avec une netteté extraordinaire que la cause de cette +inobservance était la fausse notion que l’on se faisait de la légitimité +et de la nécessité de la violence comme moyen de coercition. Après avoir +démontré sur toutes ses faces l’illégalité et la nocivité du châtiment +social, il a prouvé que la principale cause des malheurs de l’humanité +résidait dans les violences auxquelles se livrent les hommes les uns sur +les autres sous prétexte de vindicte publique; enfin, il a montré que +l’unique moyen de faire disparaître la violence était de la subir avec +passivité. + +«Tu as entendu dire aux anciens: Œil pour œil, dent pour dent. Moi, je +te dis: Ne résiste pas au méchant; s’il te frappe sur la joue droite, +tends-lui la joue gauche; s’il veut plaider contre toi et te prendre tes +vêtements, donne-lui jusqu’à ta chemise. Donne à celui qui te tend la +main et ne te détourne pas de celui qui sollicite ton aide pécuniaire.» + +Cette doctrine veut dire que lorsque celui qui a mission de juger des +cas de violences en commet lui-même, il n’y aura plus pour elles aucune +limite. + +Aussi, pour qu’elles disparaissent, il faut que nul, sous quelque +prétexte que ce soit, n’emploie la force brutale, et surtout sous le +prétexte le plus fréquent, celui de punir. + +Cette doctrine atteste cette vérité simple et naturelle: on ne saurait +supprimer le mal par le mal, et l’unique moyen de diminuer +l’intervention de la violence est de ne pas s’en servir. + +La doctrine chrétienne l’a nettement formulé et établi. Malheureusement, +on se figurait à tort que châtier était une condition indispensable à la +vie sociale, et cette croyance était tellement enracinée, le nombre des +hommes qui ignoraient cet enseignement ou ne le connaissaient que sous +sa forme corrompue était si grand, que tous ceux qui avaient accepté la +loi du Christ continuaient à vivre d’après celle de la violence. Les +pasteurs des chrétiens croyaient que l’on pouvait accepter la doctrine +de la solidarité sans la loi de la non-résistance au mal, qui est +pourtant la clef de voûte de tout l’enseignement sur la conduite des +hommes. Car, admettre la loi de l’aide mutuelle en méconnaissant le +précepte de la non-résistance, c’était construire la voûte sans la +sceller dans sa partie centrale. + +Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils pouvaient organiser leur vie mieux +que celle des païens sans accepter le précepte de la non-résistance, +continuaient à faire non seulement ce que faisaient ceux-ci, mais pis +encore, et s’éloignaient ainsi de plus en plus de la vie chrétienne. Le +sens de leur doctrine s’obscurcissait, et ils sont arrivés enfin à leur +triste situation actuelle: division des peuples chrétiens en camps +ennemis, dépensant toutes leurs forces à s’armer et prêts à chaque +instant à s’entre-déchirer. Plus encore: ils ont provoqué la haine des +peuples non chrétiens qui se lèvent déjà contre eux. Enfin, et +par-dessus tout, ils sont arrivés à la négation complète non seulement +du christianisme, mais de toute loi ayant un caractère élevé. + +La cause première de la prochaine révolution est donc surtout +religieuse. Elle vient de la déformation de la loi suprême de +solidarité, par suite de la méconnaissance du précepte de la +non-résistance spécifiée par le christianisme, dont l’intention expresse +est de rendre cette loi pratiquement réalisable. + + + + +V + +LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE + + +La doctrine chrétienne n’a pas seulement montré que la vengeance n’est +ni utile ni sensée, parce qu’elle ne fait qu’accroître le mal; elle a +indiqué de plus la non-résistance au mal par la violence, comme unique +moyen d’atteindre la véritable liberté si naturelle à l’homme. Elle a +montré que, du moment où l’homme entrait en lutte contre la violence, il +s’aliénait lui-même sa liberté; en effet, en admettant l’emploi par lui +de la force brutale, il admettait par ce fait même la légitimité de son +emploi contre lui-même; aussi, pouvait-il être soumis par ceux contre +lesquels il luttait. Lors même qu’il fût vainqueur, il n’en était pas +moins toujours menacé d’être vaincu à son tour par un plus fort que lui. + +Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement de la loi supérieure +commune à toute l’humanité et qui ne saurait être mise en échec, peut +seul être réellement libre. Et l’unique moyen de restreindre dans le +monde l’emploi de la violence, est de réaliser la liberté complète en ne +résistant pas à n’importe quels actes de tyrannie. + +La doctrine chrétienne a donc proclamé la loi de la pleine liberté +humaine, mais à la condition absolue de se soumettre à cette loi dans +toute sa signification. + +«Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent +faire mourir l’âme, mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme +et le corps dans la géhenne.» (Mathieu, X, 28.) + +Ceux qui avaient accepté cette doctrine dans sa signification vraie et +s’étaient soumis à la loi suprême étaient libres de toute autre +soumission. Ils avaient souffert avec résignation les violences des +hommes, mais ne leur obéissaient pas dans les actes contraires à la loi +suprême. Ainsi avaient agi les premiers chrétiens alors qu’ils étaient +peu nombreux parmi les peuples païens. Ils refusaient d’obéir aux +gouvernements dans les actes contraires à la loi suprême qu’ils +appelaient la loi de Dieu; ils furent persécutés, châtiés pour cette +résistance, mais ils n’en continuaient pas moins à ne pas se soumettre +et restaient libres. + +Mais dès l’instant où des peuples entiers, qui vivaient sous un régime +maintenu par la violence, s’étaient reconnus chrétiens simplement parce +qu’ils avaient reçu le baptême, leur attitude envers les autorités +changea complètement. + +Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent à leurs administrés que le +meurtre et les autres violences pouvaient être commis lorsqu’ils +servaient à la juste vindicte et à la défense des faibles et des +opprimés. Puis, en les obligeant à prêter serment aux autorités, +c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils accompliraient tout ce qu’il +leur sera ordonné, les gouvernements amenèrent leurs sujets se +considérant comme chrétiens, à ne plus croire défendu l’emploi de la +violence, et, naturellement, à admettre aussi celle dont ils étaient +victimes. + +Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres, comme l’a voulu le Christ, +au lieu de souffrir toute violence, comme cela avait eu lieu au début, +afin d’être, en revanche, soumis à la seule volonté de Dieu, ils +comprirent leur devoir dans un sens diamétralement opposé: ils +considérèrent comme honteux d’être en butte aux violences sans essayer +de lutter contre elles, et comme leur devoir le plus sacré d’obéir aux +gouvernants. C’est ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés dans ces +traditions, ils n’eurent plus aucune honte de leur esclavage; au +contraire, ils furent fiers de la puissance de leurs gouvernements, à +l’exemple des esclaves toujours fiers de la grandeur de leurs maîtres. + +En ces derniers temps, cette déformation du Christianisme a donné lieu à +une nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé nos peuples dans leur +servilité. A l’aide d’un système complexe d’élections parlementaires, il +leur fut suggéré qu’en élisant leurs représentants directement, ils +participaient au gouvernement, et qu’en lui obéissant, ils obéissaient à +leur propre volonté, et étaient libres. Cependant cette supercherie +devait être évidente tant en théorie qu’en pratique, car même sous le +régime le plus démocratique et sous le règne du suffrage universel, le +peuple ne peut exprimer sa volonté. Il ne le peut: 1º parce qu’une +pareille volonté collective d’une nation de plusieurs millions +d’habitants n’existe pas et ne peut exister; 2º parce que, lors même où +elle existerait, la majorité des voix ne serait point son expression. +Sans insister sur ce fait que les élus légifèrent et administrent, non +pas pour le bien général, mais pour se maintenir au pouvoir; sans +appuyer également sur le fait de la dépravation du peuple due à la +pression et à la corruption électorale, ce mensonge est particulièrement +nuisible en raison de l’esclavage présomptueux dans lequel tombent ceux +qui s’y soumettent. En s’imaginant qu’ils obéissent à leur propre +volonté tout en obéissant à celle du gouvernement, ils n’osent plus +transgresser les règlements établis par l’autorité, lors même qu’ils +seraient contraires à leur goût, intérêts, désirs, et surtout à la loi +supérieure de leur conscience. Or, les actes et les prescriptions du +gouvernement de ce peuple soi-disant libre, soumis aux hasards des +luttes de partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité, dépendent aussi +peu de la volonté populaire que les actes et les prescriptions du +gouvernement le plus despotique. + +Ces hommes libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la +liberté, lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux parmi leurs geôliers qui +sont chargés de la police intérieure de la prison. + +Un membre d’un État le plus despotique peut être entièrement libre, bien +qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences de la part du +gouvernement qu’il n’avait pas établi. Par contre, un membre d’un État +constitutionnel est toujours esclave, car en s’imaginant participer au +pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes les violences commises sur +lui, se soumet à toute prescription de l’autorité, au point qu’il perd +toute notion de ce qu’est la véritable liberté. Croyant se libérer, il +devient de plus en plus l’esclave de son gouvernement. + +Rien ne montre plus clairement l’asservissement progressif des peuples +comme l’extension et le succès des théories collectivistes, qui ne +tendent à rien moins qu’à l’annihilation complète de l’individu. + +Bien que les Russes soient sous ce rapport dans des conditions plus +favorables, puisque jusqu’à aujourd’hui ils n’ont pas participé au +pouvoir et que, par suite, il ne les a pas encore corrompus, eux aussi +ont été soumis au mensonge de la glorification du pouvoir, du prestige +et de la grandeur de la patrie, de la fidélité au serment, et ils +considèrent également comme un devoir d’obéir aveuglément à leur +gouvernement. + +Mais voici que des hommes peu sensés de la société russe essayent +d’amener leur peuple au même état d’esclavage constitutionnel que les +autres peuples européens. + +En somme, l’inadmission du précepte de la non-résistance a eu pour +conséquence non seulement l’armement à outrance et la guerre, mais +encore l’aliénation graduelle de la liberté de ceux qui professent la +loi mutilée du Christ. + + + + +VI + +PREMIÈRE CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE + + +La déformation de la doctrine du Christ et l’oubli du précepte de la +non-résistance ont amené les peuples à se vouer une haine mutuelle, +cause de tous leurs maux, de leur esclavage en particulier. + +Cet esclavage finit par peser aux chrétiens; et c’est là la cause +fondamentale de la révolution qui se produit. + +Quant aux causes plus immédiates qui ont fait éclater la révolution +précisément à ce moment, ce sont d’abord la folie du militarisme qui +envahit tous les peuples chrétiens, et qui s’est révélée avec une grande +intensité pendant la guerre russo-japonaise; puis, l’accroissement de la +misère et du mécontentement de la masse ouvrière, et cela parce que l’on +a spolié le peuple de son droit naturel à jouir de la terre. + +Ces deux causes sont communes à tous les peuples; mais, par suite de +conditions historiques particulières, elles agissent plus vivement dans +le peuple russe et précisément de nos jours. + +Le peuple russe s’est rendu compte de sa situation précaire, non +seulement à la suite de la guerre stupide et monstrueuse où son +gouvernement l’a entraîné, mais encore parce qu’il a toujours observé +vis-à-vis du pouvoir une attitude tout autre que celle des autres +peuples européens. Il n’est jamais entré en lutte contre le pouvoir, il +n’y a surtout jamais participé, et par conséquent n’a pu en être +souillé. Il l’a considéré comme un mal qu’il faut éviter, et non comme +un bien, ainsi que l’envisagent la plupart des peuples européens et, +malheureusement, quelques Russes corrompus. Aussi, la majorité des +Russes a-t-elle toujours préféré supporter les actes de violence plutôt +que d’avoir la responsabilité morale de sa participation aux violences. +Elle s’est donc toujours soumise et continue à se soumettre aux +autorités, non parce qu’elle est impuissante à les renverser, mais parce +qu’elle préfère la soumission à la lutte et à la participation à la +violence que voudraient lui imposer les révolutionnaires. De là +l’institution et le maintien en Russie d’un gouvernement d’oppression du +faible par le fort, autrement dit, du résigné par le combatif. + +La légende relative à l’appel fait aux Variagues par les Russes pour +venir les gouverner, composée évidemment déjà après la conquête des +Slaves par les Variagues, montre parfaitement quelle était l’attitude +des Russes envers le pouvoir, même avant le christianisme: «Nous ne +voulons pas prendre part nous-mêmes au péché de gouverner. Si vous ne le +considérez pas comme un péché, venez et gouvernez». Cette psychologie +des Russes explique leur docilité à l’égard des autocrates les plus +cruels, voire les plus fous, depuis Ivan le Terrible jusqu’à Nicolas II. + +C’est ainsi que le peuple russe envisageait le pouvoir dans l’ancien +temps, et c’est ainsi que pour la plupart il l’envisage encore +aujourd’hui. Certes, les mêmes suggestions trompeuses, grâce auxquelles +dans les autres pays on a amené les chrétiens à subir les actes +antichrétiens de l’autorité, ont été exercées également sur le peuple +russe; mais seules les couches supérieures et dépravées de la société en +furent atteintes, alors que la majorité de la nation conserva de +l’autorité son ancienne idée: il est préférable de souffrir l’oppression +que d’opprimer ses semblables. + +La raison de cette attitude réside, à mon sens, dans le fait que le +véritable christianisme, en tant que doctrine de fraternité, d’égalité, +de douceur et d’amour, doctrine qui distingue nettement entre la +_soumission forcée_ et l’_obéissance volontaire_ à la violence, s’est +mieux conservée dans le peuple russe que dans tous les autres. Le vrai +chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de ne pas se +soumettre à toute violence sans lutte; mais il ne saurait y obéir, +c’est-à-dire en reconnaître la légitimité. Malgré tous les efforts des +gouvernements en général et du gouvernement russe en particulier, pour +substituer à cette attitude vraiment chrétienne envers l’autorité, la +doctrine de la religion officielle, l’esprit chrétien, qui distingue +entre la _soumission_ et l’_obéissance_ au pouvoir, continue à se faire +sentir dans la majeure partie de la masse populaire russe. + +Cette contradiction entre la pression gouvernementale et le +christianisme était particulièrement comprise par ceux qui +n’appartenaient pas à la doctrine faussée de l’orthodoxie, par ceux +qu’on appelait les sectateurs. Ces derniers n’ont jamais reconnu la +légitimité du pouvoir tsariste. Si, par crainte, ils se soumettaient en +majeure partie aux exigences du gouvernement selon eux illégitime, +d’autres, moins nombreux, esquivaient ces exigences ou les fuyaient. +Lorsque fut institué le service obligatoire pour tous, l’État semblant +jeter un défi aux vrais chrétiens en leur demandant d’être prêts à tuer, +un grand nombre de Russes orthodoxes commencèrent à se rendre compte du +désaccord qui existait entre la doctrine chrétienne et le pouvoir. Quant +aux chrétiens de toutes les autres confessions, il y en eut qui +refusèrent tout simplement de servir; et bien que ces refus n’aient pas +été très nombreux (à peine un conscrit sur mille), leur portée fut très +grande en raison des châtiments cruels dont ils furent l’objet et qui +dessillaient les yeux non seulement aux sectateurs, mais à la généralité +des Russes. Tous s’aperçurent que cet impôt du sang, réclamé par le +gouvernement, était antichrétien, et la plupart s’en rendirent compte +qui jusqu’alors n’avaient pas songé à cette contradiction entre la loi +de Dieu et les lois des hommes. Dès lors, le travail latent de +libération de la conscience chez la majeure partie du peuple russe +commençait à se faire. + +Le peuple se trouvait dans cet état d’esprit quand éclata la guerre +japonaise, si cruelle et si peu justifiée. Grâce à l’extension de +l’instruction, au mécontentement général, et surtout à la nécessité de +faire transporter pour la première fois des centaines de mille de +réservistes de tous les coins de la Russie,--pères de famille arrachés à +leur gagne-pain,--pour participer à une œuvre follement sanguinaire, +cette guerre détermina le choc qui fit apparaître le travail intérieur +et invisible sous la forme palpable de la conscience très nette de +l’ignominie gouvernementale. + +Cet état d’âme se révèle aujourd’hui sous des formes aussi variées que +significatives: refus des réservistes de rejoindre leur corps, +désertions, refus de tirer sur leurs frères, grévistes ou révoltés; +enfin et principalement, refus croissant de la conscription. + +Telles sont les diverses formes que prend l’insoumission au +gouvernement, celle qui est consciente de son illégitimité. Quant à +l’insoumission inconsciente, elle se manifeste aujourd’hui par les actes +des révolutionnaires et de leurs ennemis: mutinerie des marins dans la +mer Noire et à Cronstadt; rébellion des militaires à Kiev et dans +d’autres villes; _pogromes_ agraires et antisémites; émeutes des +paysans, etc. + +Le prestige du pouvoir ayant disparu, une grave question se pose devant +les Russes de notre époque: doit-on, malgré la loi divine, autrement dit +malgré la conscience, se soumettre au gouvernement qui exige des actes +contraires à la foi chrétienne? + +L’effet de la naissance de cette question chez le peuple russe est l’une +des causes de la grande révolution universelle qui se prépare, qui +peut-être commence déjà. + + + + +VII + +DEUXIÈME CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE + + +La deuxième cause extérieure de la révolution est l’impossibilité où se +trouve la population agricole de jouir de son droit naturel et légitime +de travailler la terre; elle est d’ailleurs la cause de l’accroissement +des maux dans la masse populaire et de l’irritation de celle-ci contre +les classes qui l’exploitent. Cette cause se manifeste particulièrement +en Russie, car là seulement la majeure partie de la population vit des +travaux des champs; de même c’est aujourd’hui seulement que les Russes, +en raison de l’accroissement de la population et de l’insuffisance des +terres, se voient forcés ou d’abandonner la vie rurale qu’ils ont menée +jusqu’ici et qui seule rend possible la réalisation d’une société +chrétienne, ou de cesser d’obéir au gouvernement qui assure aux +propriétaires fonciers la possession de la terre arrachée aux +travailleurs. + +On croit généralement que l’esclavage le plus cruel est la dépendance de +la personne, quand un homme peut faire d’un autre ce qu’il veut: +molester, mutiler, tuer; tandis que la privation du droit à la terre est +simplement considérée comme un fait économique peu grave. + +Cette idée est complètement fausse. + +Le traitement qu’avait fait subir Joseph aux Égyptiens, les conquérants +aux peuples conquis, les hommes d’aujourd’hui les font subir également à +leurs semblables en les privant de la jouissance de la terre. + +Et c’est là précisément le plus cruel des esclavages. + +En effet, l’esclave d’un maître est l’esclave d’un seul; mais l’homme +privé du droit à la terre est l’esclave de tout le monde. + +Là n’est pas encore le mal le plus grand dont souffre l’esclave rural. +Si cruel que puisse être un maître envers son esclave, il ne le force +pas, par intérêt, à travailler sans trêve; il ne le fait pas mourir de +faim, car il ne tient pas à le perdre. Par contre, l’esclave privé de +terres doit toujours s’exténuer au travail, souffrir la plus dure +misère, ne pas manger à sa faim; sa vie n’est pas assurée; il dépend à +chaque instant de l’arbitraire des méchants et des cupides. Mais ce +n’est pas encore ce qui le fait le plus souffrir; le pire est son +impossibilité de vivre une vie morale. Ne vivant pas du travail de la +terre, ne luttant pas contre la nature, il doit inévitablement lutter +contre les hommes, prendre par la force et par la ruse ce que d’autres +ont acquis par le travail agricole de leurs semblables. + +Ceux mêmes qui reconnaissent que la dépossession de la terre est un +esclavage, se trompent en croyant que ce n’est qu’un vestige des anciens +temps; il est la base même sur laquelle repose tout esclavage +incomparablement plus douloureux que la dépendance personnelle. De fait, +celle-ci n’est qu’une des conséquences de l’abus de l’esclavage rural. +Aussi, l’affranchissement de la dépendance personnelle sans +l’affranchissement de la dépendance terrienne fait simplement cesser +l’un des abus, et, dans la plupart des cas, est un mensonge qui cache +momentanément aux esclaves leur situation, comme cela eut lieu notamment +en Russie lors de l’affranchissement des serfs insuffisamment pourvus de +terres. + +Les paysans s’en étaient bien rendu compte au temps du servage +puisqu’ils disaient: «Nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre». Et +depuis l’affranchissement de leurs personnes, ils ne cessent de réclamer +l’affranchissement de la terre. En les affranchissant on a satisfait les +serfs pour un certain temps avec un peu de terre; mais avec +l’accroissement de la population, la question agraire s’est posée à +nouveau dans toute sa force. + +Pendant que les paysans étaient serfs, ils jouissaient d’une étendue de +terres suffisante pour assurer leur existence; lorsque la population +augmentait, le gouvernement et les seigneurs prenaient des mesures pour +leur donner de nouvelles terres, et les travailleurs ne s’apercevaient +pas de l’injustice de l’accaparement du sol. Mais dès qu’ils furent +affranchis, le gouvernement et les seigneurs n’eurent plus à se soucier +de leur situation économique. La quantité de terres qu’ils pouvaient +posséder fut une fois pour toutes établie sans espoir d’agrandissement. +C’est alors qu’en devenant plus dense, la population trouva de moins en +moins la possibilité de vivre. Elle attendit que le gouvernement +rapporte les lois qui l’avaient spoliée de la terre. Elle attendit ainsi +dix ans, vingt ans, quarante ans; les terres étaient accaparées de plus +en plus par les propriétaires fonciers, alors que les travailleurs des +champs ne pouvaient que choisir entre ces deux alternatives: mourir de +faim et ne pas avoir d’enfants, ou abandonner complètement la vie des +champs et aller remplir les usines. + +Cinquante ans ont passé; la situation de la masse rurale est devenue +telle que son antique organisation, considérée par elle comme nécessaire +à la vie chrétienne, commence à se désagréger. Quant au gouvernement, +non seulement il distribue la terre à ses serviteurs au lieu de la +donner au peuple, mais il lui dit d’abandonner tout espoir de la +posséder jamais, et organise suivant le modèle européen une vie +industrielle que le peuple russe considère comme pernicieuse et +immorale. + +Donc la dépossession du droit légitime sur la terre est la principale +cause de la malheureuse situation des Russes. C’est également la cause +principale du mécontentement et des maux dont souffrent les masses +ouvrières de l’Europe et de l’Amérique. La différence entre celles-ci et +ceux-là se trouve dans le fait que la monopolisation de la terre chez +les peuples européens s’est effectuée depuis si longtemps, d’autres +faits historiques ont tellement obscurci cette injustice primitive, +qu’ils ne voient plus la véritable cause de leur situation précaire. Ils +la cherchent tantôt dans l’absence de débouchés, tantôt dans une +mauvaise répartition de l’impôt, dans tout, sauf dans la spoliation des +terres. + +Les Russes aperçoivent plus nettement cette iniquité première parce +qu’elle n’est pas encore totalement accomplie chez eux. Vivant pour la +plupart de la terre, ils voient clair et résistent. + +La dépossession de leur droit à la terre, les armements stupides et +funestes, enfin la guerre, telles sont, à mon avis, les raisons qui +poussent tout le monde chrétien à la révolution. Et cette révolution +commence précisément en Russie, parce que nulle part ailleurs ne s’est +maintenue aussi vive et aussi nette la conception chrétienne; et nulle +part la population ne forme proportionnellement une masse aussi grande +de cultivateurs. + + + + +VIII + +QU’ARRIVERA-T-IL AUX HOMMES QUI REFUSERONT D’OBÉIR? + + +Grâce à ses tendances morales et à l’évolution propre de sa vie sociale, +le peuple russe a été amené, avant les autres peuples chrétiens, à la +conscience de sa malheureuse situation résultant de sa soumission +volontaire à la tyrannie des autorités. C’est cette conscience et le +désir de se libérer de cette tyrannie, qui, à mon sens, font éclater la +révolution, qui est imminente non seulement en Russie, mais chez toutes +les nations du monde chrétien. + +Les hommes qui vivent dans un État où la contrainte est la loi immuable +croient que son abolition doit inévitablement conduire aux pires +catastrophes. + +On affirme que la somme de sûreté et de bien-être dont nous jouissons +est due au bon ordre assuré par l’autorité; en réalité, cette assertion +est purement gratuite. En effet, nous savons quelles sont nos +souffrances et nos joies, si toutefois on peut admettre l’existence de +celles-ci dans l’organisation sociale présente; mais nous ignorons +quelle serait notre vie si l’État était supprimé. A en juger par +l’existence de petites communautés, qui, accidentellement, ont vécu et +vivent en marge des grands États, et qui jouissent de tous les bienfaits +d’une organisation sociale, tout en étant libérées de la contrainte +étatiste, on est bien obligé d’admettre que leurs membres ne souffrent +pas le centième des maux que supportent les sujets des grands États. + +N’oublions pas que ce sont principalement les classes dirigeantes qui +bénéficient du régime actuel, et qui affirment l’impossibilité de s’en +passer. Mais, interrogez donc ceux qui supportent le poids de ce régime, +les ouvriers des champs, les cent millions de paysans russes, et vous +apprendrez que, loin d’y trouver leur sécurité, ils le considèrent comme +complètement inutile pour eux. + +Maintes fois, dans nombre de mes écrits, j’ai essayé de démontrer que +les hommes avaient tort de craindre de voir les mauvais opprimer les +bons, si l’autorité était abolie; j’ai démontré qu’on n’avait pas à +prévoir ce danger dans l’avenir, mais à le redouter dans le présent, +puisque partout la puissance est aux mains des pires. Au reste, il n’en +saurait être autrement, car seuls les plus mauvais peuvent employer +toutes les ruses, fourberies et cruautés qui sont nécessaires pour +exercer le pouvoir. + +Bien des fois j’ai cherché à montrer que les principaux maux dont nous +souffrons: richesses de quelques privilégiés et misères de tous les +autres, accaparement de la terre par ceux qui ne la travaillent pas, +armements et guerres continuels, dissolution des mœurs, proviennent +exclusivement de notre reconnaissance de la légitimité de la tyrannie +gouvernementale. + +J’ai cherché à montrer que, avant de nous demander si notre vie sera +meilleure ou pire en absence de toute autorité, il était nécessaire de +rechercher la valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus de la +moyenne, le gouvernement sera bienfaisant; s’ils sont au-dessous, +malfaisant. Pour se convaincre qu’ils sont généralement au-dessous de la +moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire. Nous y voyons défiler des Ivan +IV le Terrible, des Henri VIII, des Marat, des Napoléon, des Metternich, +des Talleyrand, des Araktcheïev, des Nicolas. + +Toute société possède des hommes ambitieux, sans conscience, violents, +prêts à servir leurs intérêts par tous les moyens brutaux, y compris +l’assassinat. Dans une société sans gouvernement, ils deviendraient de +simples brigands qui seraient tenus en respect par la défense des +assaillis et surtout par la force de l’opinion publique, moyen d’action +le plus puissant sur les hommes. Tandis que dans une société dirigée par +l’autorité des violents, ces mêmes brigands s’empareront du pouvoir, en +jouiront, et non seulement ne seront pas tenus en respect par l’opinion +publique, mais seront encouragés et glorifiés par elle, grâce à la +courtisanerie et à la vénalité de ceux qui la forment. + +On dit et on répète: Il est impossible de vivre sans gouvernement, +c’est-à-dire sans violence. On doit dire au contraire: Il est impossible +que les hommes, êtres doués de raison, règlent leurs rapports sociaux en +employant la violence plutôt que les moyens de conciliation. + +De deux choses l’une: les hommes sont ou ne sont pas pourvus de raison; +s’ils en sont dépourvus, tout doit se résoudre par la violence, et il +n’y a aucun motif à ce que les uns aient le droit d’employer la violence +alors que d’autres ne l’auront pas. Si les hommes sont au contraire +doués de raison, leurs rapports ne seront pas fondés sur la violence, +mais sur la raison. + +Il semblerait que cet argument doit être péremptoire pour tous ceux qui +se reconnaissent pour des êtres raisonnables. Les défenseurs du pouvoir +gouvernemental ne s’occupent pas de la nature, des facultés +intellectuelles de l’homme; ils ont toujours en vue certaines +agglomérations humaines auxquelles ils attribuent une sorte de +signification mystique, surnaturelle. + +Que deviendraient la Russie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, si +leurs nationaux cessaient d’obéir à leurs gouvernements? se demandent +les étatistes. + +Que deviendrait la Russie? Mais qu’est donc la Russie? Où est son +commencement, où est sa fin? Est-ce la Pologne? Les Provinces Baltiques? +Le Caucase et toutes ses peuplades? Les Tatares de Kazan? L’Asie +Centrale? Le Bassin de l’Amour? Toutes ces régions, loin d’aspirer à +être russes, sont habitées par une population ne désirant qu’une chose: +se séparer de ce rassemblement de races qu’on appelle la Russie. Le fait +qu’elles font partie de la Russie constitue un phénomène passager, +purement accidentel, qui est le résultat d’une série d’événements +historiques où la force, l’iniquité et la cruauté ont joué le principal +rôle. De nos jours cette union n’est maintenue que par la contrainte +gouvernementale. + +La génération qui vit encore se souvient que Nice était Italie, et voici +qu’elle est France. L’Alsace était France, la voici Allemagne. Les +provinces maritimes d’Extrême-Orient étaient Chine, les voilà Russie; +Sakhaline était Russie, elle est Japon. La puissance de l’Autriche +s’étend aujourd’hui sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie; celle de +l’Angleterre sur l’Irlande, le Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup +d’autres pays; celle de la Russie, sur la Pologne, la Géorgie, etc. Mais +demain tout cela peut disparaître, car l’unique force qui lie toutes ces +puissances: Russie, Autriche, Angleterre, France, est le pouvoir +politique. + +Or, le pouvoir est une institution créée par des hommes qui, au mépris +de leur raison et de la loi de liberté révélée par le Christ, obéissent +à d’autres hommes exigeant d’eux des actes de violence. Ils n’ont qu’à +prendre conscience de la liberté propre à des êtres raisonnés et à +cesser d’accomplir des actes contraires à leur conscience, et aussitôt +n’existeront plus ces puissances artificielles qu’on appelle Russie, +Angleterre, Allemagne, France, entités au nom desquelles les hommes +sacrifient non seulement leur vie, mais leur liberté de créatures +raisonnées. + +Il leur suffirait de comprendre que l’unité d’une Russie, d’une France, +d’une Angleterre, des États-Unis n’existe que dans leur imagination et +de cesser d’obéir aux autorités, pour que ces horribles fétiches, qui +les ruinent moralement et matériellement, disparaissent aussitôt +d’eux-mêmes. + +Il est admis que la formation des grands États par l’agrégation des +petits, autrefois constamment en guerre entre eux, a diminué l’intensité +de cette lutte et l’effusion du sang, grâce à l’accroissement de +l’étendue des grandes puissances. + +Mais cette affirmation est toute arbitraire, car nul n’a calculé la +quantité de mal que donne l’organisation des grands et des petits États. +Il est difficile de croire que les guerres du temps des principautés +russes, ou en France entre la Bourgogne, la Flandre et la Normandie, ont +fait autant de victimes que les guerres de Napoléon, d’Alexandre et la +récente guerre russo-japonaise. + +La seule justification que l’on peut avancer en faveur de +l’agrandissement des États est la formation d’un empire universel qui +abolirait la possibilité de toute guerre. Or, toutes les tentatives +faites en ce sens, depuis Alexandre de Macédoine, en passant par +l’Empire Romain, et jusqu’à Napoléon, n’ont jamais donné la paix aux +peuples, mais au contraire leur ont toujours causé les plus grands maux. + +La pacification des hommes ne saurait donc être atteinte par +l’accroissement de la puissance des États. Elle ne le peut que par une +action contraire: abolition de l’État et de son gouvernement fondé sur +la violence. + +Il existait bien d’autres superstitions cruelles: sorciers brûlés sur +des bûchers, luttes religieuses, tortures, et pourtant les hommes s’en +sont affranchis. Mais la superstition étatiste continue à régner sur eux +comme une chose sacro-sainte, et des sacrifices plus funestes et plus +horribles encore continuent à lui être apportés. On continue à persuader +à des hommes de pays, de mœurs, d’intérêts différents, qu’ils forment un +seul tout parce que la même violence est exercée sur eux tous; ils y +croient et sont fiers d’appartenir à cette grande unité. + +Cette superstition se perpétue depuis si longtemps, est maintenue avec +tant d’acharnement, que tous, aussi bien ceux qui en profitent--rois, +ministres, généraux, fonctionnaires--que ceux qui en souffrent, sont +convaincus que le maintien et l’accroissement de ces agglomérations +artificielles assurent leur bonheur; et ils sont tellement accoutumés à +cette superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion à la Russie, à la +France, à l’Allemagne, bien qu’ils n’y trouvent que le malheur. + +C’est pourquoi le jour où disparaîtront les groupements artificiels en +grands États, par suite du refus pacifique d’obéir, la violence, cause +des plus grands maux, diminuera, et les hommes pourront alors plus +facilement vivre selon la loi supérieure de l’aide mutuelle, qui leur a +été révélée depuis deux mille cinq cents ans et qui s’insinue +progressivement dans leur conscience. + +Quant au peuple Russe,--citadin ou rural,--il ne doit pas, surtout en +cet instant décisif de son histoire, chercher à imiter les autres +peuples, leur emprunter leurs idées et institutions: partis politiques, +constitutions, délégations, etc.; il doit penser par lui-même, vivre sa +propre vie, puiser dans son passé à lui et dans les principes légués par +ce passé afin d’établir suivant eux les nouvelles formes de la vie. + + + + +IX + +L’ACTIVITÉ QUI CONCOURRA LE MIEUX A LA RÉVOLUTION IMMINENTE + + +La révolution qui s’opère a pour but la délivrance du mensonge affirmant +la nécessité de la soumission à la puissance publique. La portée de +cette révolution étant tout autre que celle des précédentes qui +bouleversèrent jusqu’ici le monde chrétien, l’activité des hommes qui +participent à la révolution actuelle doit être également tout autre que +l’activité de ceux qui ont contribué aux précédentes. + +Ceux-ci avaient pour but de s’emparer du pouvoir et de le conserver par +des moyens violents. Ceux-là ne doivent et ne peuvent songer qu’à faire +cesser l’obéissance à n’importe quelle autorité fondée sur la violence, +et qu’à organiser leur vie en dehors de toute autorité. + +Outre que l’activité des artisans de la révolution actuelle se distingue +de celle des anciens révolutionnaires, le lieu où ils agissent, leur +nombre et l’esprit de leurs chefs sont tout différents. + +Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient principalement les +intellectuels affranchis de tout travail manuel, et les ouvriers des +villes qui se laissaient diriger par eux; tandis que les +révolutionnaires d’aujourd’hui doivent être et seront principalement les +masses rurales. + +C’était les villes qui autrefois étaient les foyers des révolutions; +aujourd’hui ce doivent être surtout les campagnes. Jadis la proportion +des révolutionnaires n’était que la dixième ou la vingtième partie de la +population; de nos jours, le nombre de ceux qui participeront à la +révolution russe doit être de 80 à 90 pour 100. + +C’est pourquoi l’activité des citadins, qui en Russie imitent +actuellement l’Europe, en créant des syndicats, en fomentant des grèves, +des manifestations et des émeutes, en inventant de nouveaux systèmes de +gouvernement,--sans parler de ces malheureux insensés qui tuent en +croyant servir la révolution,--cette activité est non seulement inutile +à la révolution, mais entrave sa marche, la pousse sur la fausse voie +souhaitée par le gouvernement, et devient ainsi le plus précieux +auxiliaire de ce dernier. + +Le danger qui menace aujourd’hui le peuple russe n’est pas dans +l’impossibilité de renverser le gouvernement tyrannique actuel et de le +remplacer par un autre, démocratique ou même socialiste, mais aussi +brutal, le danger est dans le fait que cette lutte contre le +gouvernement fera naître de nouvelles violences. Le peuple russe qui est +appelé, par sa situation particulière, à indiquer la voie pacifique et +sûre qui conduit à l’affranchissement, sera poussé par des hommes ne +comprenant pas toute la portée de la révolution qui s’opère, à imiter +servilement les révolutions passées, et, au lieu de suivre la voie +salutaire qui est devant lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont pris +déjà pour leur plus grand malheur les autres peuples du monde chrétien; +là est le vrai péril. + +Pour éviter ce danger, les Russes doivent avant tout rester eux-mêmes, +ne pas s’occuper de ce qui se passe dans les autres pays +constitutionnels de l’Europe et de l’Amérique, mais prendre conseil de +leur propre conscience. Pour accomplir la grande œuvre qui se pose +devant eux, ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation politique de +la Russie, ni à réclamer la garantie de la liberté civique; ils doivent +chercher surtout à se défaire de l’idée affirmant la nécessité de +l’existence de l’État russe, et par suite songer moins à leurs droits de +citoyens de cet État. + +A cette fin, les Russes doivent s’abstenir actuellement de toute action, +aussi bien de celle que veut leur faire commettre le gouvernement que de +celle que voudraient lui imposer les révolutionnaires et les libéraux. + +Le peuple russe, en grande partie composé de paysans, doit continuer à +vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire au milieu de ses +occupations des champs, de son organisation communiste, et supporter +sans lutte toute violence, qu’elle vienne ou non du gouvernement. Il ne +doit pas obéir à ce gouvernement qui lui ordonne de participer à la +violence; et partant, refuser l’impôt, le service dans la police, dans +l’administration, dans les douanes, l’armée, la flotte et dans toute +autre institution qui repose sur la force. + +De même, et avec plus de rigueur encore, les paysans doivent s’abstenir +des actes brutaux auxquels les incitent les révolutionnaires. Toute +violence commise par les paysans sur les propriétaires fonciers +provoquerait des représailles, et cette lutte finirait dans tous les cas +par l’établissement d’un gouvernement tyrannique, quelle que soit la +forme qu’il prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans les pays les +plus libres de l’Europe et de l’Amérique, où sont déclarées des guerres +insensées et cruelles, et où la terre n’en continue pas moins à être +propriété des riches. + +Seule la non-participation à tout acte brutal peut supprimer les +violences dont souffrent les hommes, faire cesser la progression +indéfinie des armements, les guerres, et abolir entièrement la propriété +foncière. + +Ainsi doivent agir les paysans afin que la révolution actuelle leur +apporte d’heureux résultats. + +Quant aux habitants des villes,--marchands, médecins, écrivains, +savants, ingénieurs,--ils doivent se rendre compte tout d’abord de leur +insignifiance, ne serait-ce qu’au point de vue du nombre: 1 p. 100 de la +population rurale; ils devraient comprendre que le but de la +transformation qui s’effectue ne peut pas et ne doit pas être +l’établissement d’un nouveau régime politique, si libéral que soit le +mode de représentation populaire et si perfectionnées que puissent être +les institutions, du moment qu’il repose sur la violence; ce but peut et +doit être l’affranchissement du peuple dans son ensemble, +particulièrement de ses cent millions de paysans, de toutes sortes de +violences: conscriptions, impôts, droits de douane, accaparement de la +terre. Ils devraient comprendre également que la réalisation de ce but +demande une tout autre conduite que l’activité fiévreuse, déraisonnable +et mauvaise à laquelle se livrent aujourd’hui les libéraux et les +révolutionnaires russes. + +Il est temps de savoir qu’une révolution ne se fait pas sur commande: +«Venez, faisons la révolution!» On ne peut la faire sur un mode établi, +en imitant ce qui s’est fait il y a cent ans dans des conditions +entièrement différentes. On doit surtout comprendre qu’elle n’améliore +la condition des hommes qu’au cas où ayant reconnu la vétusté et le +danger des anciennes bases de la vie, les hommes cherchent à organiser +celle-ci sur un fondement nouveau pouvant leur donner le vrai bonheur, +autrement dit, lorsqu’ils possèdent un idéal d’une vie nouvelle, +meilleure. + +Or, ceux qui s’étaient donné pour but de transformer le régime politique +de la Russie suivant le modèle des révolutions européennes n’ont aucun +nouvel idéal, aucun nouveau principe. Ils cherchent simplement à +substituer aux anciennes formes de violences une autre organisation, +ayant pour base également la violence, qui leur apportera les mêmes maux +dont ils souffrent aujourd’hui. + +L’exemple de l’Europe et de l’Amérique, où règnent le même militarisme, +les mêmes impôts et la même monopolisation de la terre, est sous ce +rapport suffisamment édifiant. + +Le fait que la majorité des révolutionnaires pose comme idéal le système +socialiste, ne pouvant être réalisé que par la tyrannie la plus absolue, +montre simplement chez eux l’absence de tout nouvel idéal; car si un +jour on réalisait leurs desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux +derniers vestiges de la liberté. + +En effet, l’idéal de notre temps ne saurait être la simple modification +des formes de la violence, mais leur complète disparition, qui sera +atteinte par l’insoumission à la puissance publique. + +Pour se libérer de tous les maux dont ils souffrent les ouvriers doivent +cesser d’obéir aux autorités, mais ne pas leur résister par des moyens +violents. Et c’est précisément la résignation devant la force brutale, +l’insoumission passive au pouvoir qui est la loi primordiale de la +doctrine professée par les nations chrétiennes. Un chrétien sincère ne +saurait obéir aux maîtres du jour; autrement, il se rend nécessairement +complice de l’activité gouvernementale qui repose entièrement sur la +violence, est assurée par la violence: service militaire, guerres, +prisons, exécutions, accaparement des terres. D’où il s’ensuit que le +bien matériel autant que le bien spirituel sont atteints par ce seul +moyen: supporter toute contrainte sans lutter contre elle, mais aussi +sans y participer; autrement dit, _ne pas se soumettre au pouvoir_. + +Si donc les hommes des villes veulent réellement aider à la grande +révolution qui s’effectue, ils doivent avant tout abandonner les moyens +d’action révolutionnaire, si cruelle et si antinaturelle, qu’ils +emploient maintenant, et, vivant à la campagne, partageant le labeur du +peuple, lui empruntant sa patience, son impassibilité, son mépris du +pouvoir et surtout son amour du travail, ne pas chercher à inciter les +hommes à la violence, mais au contraire les empêcher de participer à +tous actes de brutalité, d’obéir à tout gouvernement tyrannique, et les +servir au besoin de leur science pour leur expliquer les problèmes qui +se poseront inévitablement lors de l’abolition de l’État. + + + + +X + +ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ AFFRANCHIE DE LA TUTELLE DU GOUVERNEMENT +TYRANNIQUE + + +Quelle forme pourra prendre la vie sociale du monde chrétien lorsque les +hommes n’obéiront plus à un gouvernement et ne feront plus partie d’un +État? + +On peut voir la réponse à cette question dans l’histoire et la +psychologie du peuple russe qui me font croire que la révolution +imminente doit débuter et se réaliser en Russie précisément. + +L’absence d’un gouvernement n’a jamais empêché dans ce pays les +communautés agricoles de s’organiser. Par contre, l’intervention de +l’autorité publique s’est toujours trouvée être un obstacle à +l’organisation propre à la mentalité russe. + +Comme la plupart des peuples agricoles, les Russes se groupent, tels les +abeilles en ruches, suivant certains rapports sociaux qui répondent +entièrement aux exigences de la vie commune. Partout où les Russes se +sont installés en dehors de l’intervention gouvernementale, leurs +rapports furent empreints de concorde, la terre devenait propriété +commune, l’administration--communiste; et cette vie sociale satisfaisait +leurs aspirations paisibles. + +Ces communautés s’établirent sur les frontières orientales de la Russie, +sans l’intervention du gouvernement; elles s’établirent en Turquie et, +tels les Nekrassovtsi, conservèrent leur organisation communale +chrétienne, y vécurent et vivent encore paisiblement sous la domination +du sultan. D’autres communautés semblables se transportèrent soit en +Chine, soit dans l’Asie centrale, et sans savoir où elles étaient, +vécurent pendant un long espace de temps, se passant fort bien de tout +gouvernement, en ayant leur propre administration. La population rurale, +c’est-à-dire la majeure partie de la Russie, vit de même; elle supporte +simplement le gouvernement, mais n’en a aucun besoin. Il en fut toujours +ainsi: le gouvernement fut pour la Russie un fardeau, non un besoin. + +Donc l’absence d’un pouvoir central qui assure par la force les droits +des propriétaires fonciers sur la terre ne fera qu’aider à l’institution +de la vie communale agricole que le peuple russe considère comme la +condition absolue de la bonne vie. Le gouvernement une fois disparu, la +terre deviendra libre et tous les hommes auront sur elle des droits +égaux. + +C’est pourquoi les Russes n’ont nul besoin d’imaginer de nouvelles +formes sociales pour remplacer les anciennes. Ces formes existent chez +le peuple et ont toujours été conformes aux besoins de sa vie sociale. + +C’est l’ancienne institution du _mir_, groupement communal dont les +membres ont des droits égaux; c’est l’_artel_, association industrielle +ou commerciale; c’est enfin la propriété commune de la terre. + +La transformation qui est en train de se faire dans le monde chrétien et +qui commence aujourd’hui chez le peuple russe se distingue des anciennes +révolutions précisément par ce fait que celles-ci détruisaient sans rien +mettre à la place, ou bien substituaient à un régime de violence un +autre non moins violent, tandis que celle-là n’aura rien à détruire. + +Il suffirait de s’abstenir de toute participation à la violence, ne pas +arracher la plante naturelle pour la remplacer par une artificielle, +mais simplement écarter tout ce qui arrête sa croissance. La grande +révolution ne sera pas réalisée par les hommes pressés, présomptueux, +ignorants qui, ne se doutant pas que la cause du mal contre lequel ils +luttent est justement la violence sans laquelle ils croient ne pouvoir +vivre, détruisent aveuglément la tyrannie présente pour la remplacer par +une autre. Elle sera réalisée par ceux qui, sans rien détruire ni +changer, supporteront sans lutte tous les actes d’oppression, à +condition de ne pas participer au gouvernement du pays, de ne pas lui +obéir, et qui organiseront leur vie en dehors de lui. + +La population agricole de la Russie, qui est la grande majorité, doit +continuer à vivre de sa vie rurale, communale, et simplement _ne pas +participer à l’œuvre du gouvernement et ne pas obéir à ce dernier_. + +Plus le peuple russe conservera la vie commune qui lui est propre, et +moins sera possible l’intervention dans son existence du pouvoir +tyrannique, et plus facilement il sera aboli; car il trouvera de moins +en moins de motifs d’intervention, et les exécuteurs de ses actes de +violence seront de moins en moins nombreux. + +C’est pourquoi, à la question: quelles seront les conséquences du refus +d’obéissance au Gouvernement? on peut répondre avec certitude: la +violence, qui oblige les hommes à guerroyer et qui les prive du droit à +la terre, disparaîtra. + +Les hommes, une fois libérés, n’étant plus en lutte entre eux, pouvant +jouir du sol, dirigeant tous leurs efforts à lutter contre la nature et +non contre leurs semblables, retourneront d’eux-mêmes au travail de la +terre, si sain, si moral, si naturel, base de tous les travaux humains, +et que seuls peuvent négliger ceux qui font de la violence le principe +de leur vie. + +Le refus d’obéissance au gouvernement doit conduire les hommes à la vie +agricole. Celle-ci à son tour les conduira tout naturellement à +l’organisation de petites communautés placées dans les mêmes conditions +de vie rurale. + +Il est fort probable que ces communautés ne resteront pas isolées: en +raison des conditions économiques, ethniques ou religieuses, elles +formeront de nouvelles fédérations libres, mais d’un tout autre +caractère que les anciens États groupés par la contrainte. + +La condamnation de la violence ne saurait empêcher l’union des hommes; +toutefois, les unions fondées sur l’accord mutuel ne peuvent se former +que lorsque seront détruites les unions fondées sur la violence. + +Pour édifier une maison nouvelle et solide sur l’emplacement de celle +qui tombe en ruines, il faut démolir les vieux murs, pierre par pierre, +et construire à nouveau. + +Il en est de même des groupements que les hommes peuvent créer après la +destruction de ceux qui se maintenaient par la violence. + + + + +XI + +CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION + + +Mais que deviendront les fruits de tout labeur humain, que deviendra la +civilisation? + +C’est le retour au singe et à la vie de la nature, comme écrivait +Voltaire à Rousseau en lui disant d’apprendre à marcher à quatre pattes. +Et c’est ce que redisent tous ceux qui sont persuadés que la +civilisation dont nous jouissons est un bien si grand qu’ils n’admettent +même pas l’idée de renoncer à quoi que ce soit de ce qu’elle nous a +donné. + +«Comment! s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec +leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage +électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme +grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité?» +Parfaitement, répondrai-je; vos villes avec leurs quartiers de +misérables, les _slums_ de Londres, de New-York et des autres grands +centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes +dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les +prisons et les échafauds, les millions de soldats; oui, on peut sans +regret supprimer tout cela. + +«Notre civilisation est un grand bienfait», répètent ces hommes. Mais +ceux qui en sont persuadés constituent le petit nombre. Ce sont ceux qui +non seulement vivent au milieu de cette civilisation, mais vivent _par +elle_ dans l’abondance, presque dans l’oisiveté, en comparaison du +labeur du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi uniquement parce que +cette civilisation existe. + +Tous ces empereurs, rois, présidents, princes, ministres, +fonctionnaires, militaires, propriétaires, marchands, ingénieurs, +médecins, savants, artistes, professeurs, prêtres, écrivains sont +certains que notre civilisation est un si grand bien qu’ils n’admettent +pas la pensée qu’elle puisse disparaître, voire être seulement modifiée. + +Mais demandez à l’énorme masse agricole de n’importe quel pays,--slave, +chinois, hindou, russe, comprenant les neuf dixièmes de l’humanité,--si +la civilisation tant chérie par les classes intellectuelles est un bien +ou non? Et ces masses vous répondront dans un tout autre sens: elles +diront qu’elles ont seulement besoin des terres, d’engrais, +d’irrigation, de soleil, de la pluie, de bois, de bonnes récoltes, +d’instruments aratoires peu compliqués et faciles à fabriquer sur les +lieux par les paysans eux-mêmes. + +Quant à la civilisation, la population rurale ne la connaît pas, ou la +voit sous son vrai côté: débauche des villes, iniquité des juges, +prisons, bagnes, impôts, palais inutiles, musées, monuments, douanes +entravant le libre échange, canons, cuirassés, armées ravageant les pays +étrangers. Elle dira: si c’est là votre civilisation, non seulement elle +est inutile, mais encore nuisible. + +Ceux qui jouissent des avantages de la civilisation prétendent qu’elle +est un grand bien pour toute l’humanité; mais ils ne sauraient être dans +cette question ni juges ni témoins, car ils sont la partie intéressée. + +Certes, nous avons fait du chemin, au point de vue du progrès technique. +Mais qui a fait ce chemin? L’infinie minorité qui vit en parasite des +travailleurs. Par contre, le peuple qui peine pour tous ceux qui +jouissent de la civilisation continue à vivre partout, dans tout le +monde chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou six siècles, ne +bénéficiant qu’à de rares instants des miettes de la civilisation. + +Même en prenant les choses au mieux, la distance qui le séparait des +classes riches il y a six siècles, loin d’avoir diminué, s’est plutôt +accrue. Je ne veux pas dire par là, comme d’aucuns le croient, qu’après +avoir compris que la civilisation n’était pas un bien absolu, il faille +rejeter tout ce que les hommes ont appris durant leur lutte contre la +nature. Je dis qu’afin d’être certain que les acquisitions de l’humanité +lui sont réellement utiles, il faut que tous les hommes, et non une +minorité, en jouissent; il faut que la masse ne soit pas obligée de se +dépouiller au profit de quelques-uns, sous le fallacieux espoir que les +avantages de la civilisation profiteront aux générations futures. + +Lorsque nous contemplons les pyramides d’Égypte, nous sommes effrayés de +la stupide cruauté de ceux qui les ont fait construire et de +l’inconcevable servilité de ceux qui les ont construites. Or, combien +est plus stupide et plus odieux le fait d’édifier des maisons de dix à +trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui sont si fiers! Autour +d’eux s’étend la terre, avec ses prairies, ses forêts, ses eaux +limpides, son air pur, ses oiseaux, ses animaux, l’espace où rayonne le +soleil; et pourtant, ils s’efforcent à cacher la lumière, ils bâtissent +d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni arbres, où l’eau et l’air sont +viciés, où les denrées sont falsifiées et où toute la vie est malsaine +et pénible. + +N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie de toute une société qui se +glorifie des insanités qu’elle commet? On pourrait citer bien d’autres +exemples. Regardez autour de vous, et vous trouverez à chaque pas des +inventions semblables à ces bâtisses à trente-six étages qui valent bien +les pyramides d’Égypte. + +Les défenseurs de la civilisation disent encore: «Nous sommes tout prêts +à corriger ce qui est mauvais, mais il faut conserver intact tout ce qui +a été acquis par l’humanité.» + +C’est ce que dit exactement au médecin le débauché qui a compromis sa +santé, et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci lui ordonne, à +condition de pouvoir continuer sa vie de débauche. + +Nous disons à cet homme que le seul moyen d’améliorer sa situation est +de modifier son genre d’existence. Il est temps de dire la même chose à +l’humanité chrétienne, et il est temps qu’elle le comprenne. + +La faute inconsciente,--et parfois consciente,--que commettent les +défenseurs de la civilisation, est de la considérer comme un but, un +résultat, toujours comme un bien, tandis qu’elle n’est qu’un moyen. + +La civilisation sera un bien quand ses produits seront bien employés. +Les explosifs sont utiles pour l’établissement d’une voie ferrée, +terribles dans une bombe. Le fer est utile pour la fabrication des +charrues, funeste lorsqu’il sert à faire des obus ou des verrous de +prisons. La presse peut répandre de bons sentiments et de sages idées, +mais avec plus de succès encore elle peut servir des idées fausses et +pernicieuses. + +La question de savoir si la civilisation est utile ou nuisible ne peut +être résolue que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans la société du bien +ou du mal. Dans notre société, où la minorité opprime la majorité, elle +constitue un grand mal. Elle est une arme d’oppression de plus. + +Les classes supérieures doivent enfin comprendre que leur civilisation, +ou leur culture, n’est qu’un moyen, une conséquence de l’esclavage dans +lequel la grande majorité des travailleurs est maintenue par un petit +nombre de privilégiés. + +Il est temps de comprendre que notre salut est de ne pas continuer à +suivre la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, ni de conserver ce +que nous avons acquis, mais de reconnaître que nous avons suivi une +fausse voie, que nous sommes tombés dans une fondrière d’où nous devons +nous efforcer de sortir. + +Il ne faut pas prendre souci de tout ce que nous traînons après nous, +mais au contraire, rejetant comme une charge inutile ce qui nous +embarrasse le plus, s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme, +serait-ce à quatre pattes. + +L’homme aura une vie bonne et sensée lorsqu’il saura choisir la +meilleure parmi les voies qui se présentent à lui. Or, dans sa situation +actuelle, l’humanité chrétienne doit choisir entre deux moyens: ou bien +s’en tenir à la civilisation existante qui assure la plus grande somme +de bonheur à une minorité, alors que la majorité est maintenue dans la +misère et l’esclavage; ou bien sacrifier une partie des conquêtes de la +civilisation, voire toutes les conquêtes avantageuses au petit nombre, +et cela à l’instant même, sans remettre à plus tard, une fois qu’on aura +reconnu que ce sont précisément ces avantages qui empêchent le grand +nombre d’être libéré de la misère et de l’esclavage. + + + + +XII + +LES LIBERTÉS ET LA LIBERTÉ + + +On ne cesse de réclamer actuellement toutes sortes de libertés: liberté +de la parole, de la presse, de conscience, de réunion, d’association, de +travail, de tel mode d’élection, etc., etc.; cela prouve qu’on se fait +une idée fausse, notamment nos révolutionnaires, de la liberté en +général. Simple et intelligible pour tous, la liberté ne saurait imposer +tels actes plutôt que d’autres et qui peuvent être contraires à nos +désirs ou à nos intérêts. + +Cette incompréhension de la liberté et le malentendu qui en découle, +appelant liberté la faculté que quelques-uns accordent à d’autres de +faire certaines choses, constituent la plus funeste des erreurs. Il ne +faut pas croire que la soumission servile à l’oppression gouvernementale +est une situation naturelle, et que le fait d’être autorisé à commettre +des actes déterminés constitue la liberté. Cette situation rappelle +celle des esclaves qui avaient la faculté de fréquenter les églises le +dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait chaud, de raccommoder leurs +vêtements pendant leurs rares instants de loisir, etc. + +Que l’on fasse pour un instant abstraction de nos coutumes et +superstitions établies, que l’on envisage la situation d’un membre +quelconque de l’État,--quel que soit le régime, despotique ou +démocratique,--et l’on sera effrayé du degré de servitude dans lequel il +vit, tout en se croyant libre. + +Partout, quel que soit le pays où nous vivons, il est au-dessus de nous +une foule de gouvernants qui nous est totalement inconnue et qui +cependant réglemente notre vie. Et plus l’organisation politique est +perfectionnée, plus serrées sont les mailles des lois qui nous +enserrent. Tout est strictement réglementé: comment et à qui on doit +prêter serment, c’est-à-dire promettre d’obéir à toute loi qui est ou +sera promulguée; comment et où on doit se marier (on ne peut épouser +qu’une femme, mais rien n’empêche de fréquenter les maisons de +tolérance); comment on peut divorcer; comment on doit élever les +enfants, quels parmi eux il faut considérer comme légitimes ou +illégitimes; de qui et comment on doit hériter, et comment les biens se +transmettent. + +D’autres règlements stipulent les cas de violation des lois; qui et +comment on doit juger et punir; ils indiquent l’époque où un citoyen +doit se présenter lui-même au tribunal, soit comme juré, soit comme +témoin; à quel âge il est permis de jouir du travail des auxiliaires, +des ouvriers, et même quel nombre d’heures ceux-ci peuvent travailler; +quelle nourriture on doit leur donner. Ils fixent quand et comment on +doit inoculer à ses enfants des maladies préventives; quelles sont les +mesures à prendre ou à subir lors de telle ou telle épidémie, soit sur +les hommes, soit sur les bêtes; les écoles où il faut envoyer les +enfants; la superficie et la résistance des maisons qu’on doit +construire; comment on doit tenir les chevaux et les chiens, se servir +de l’eau; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il n’y a pas de route. + +Ils établissent différents degrés de châtiments pour les violations de +toutes ces lois et de bien d’autres encore. On ne saurait énumérer, en +effet, les innombrables lois et règlements auxquels l’homme doit se +soumettre. Le fait d’ignorer les lois ne saurait être une excuse (bien +qu’il soit impossible de les connaître toutes) pour un citoyen de la +plus libre des nations. + +De plus, tout homme est placé dans la nécessité d’abandonner la plus +grande part du produit de son travail lorsqu’il achète des objets de +consommation,--sel, bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre et ainsi de +suite,--et cela afin de subvenir à des dépenses gouvernementales dont +l’utilité est ignorée du contribuable; il doit payer les intérêts des +dettes contractées on ne sait par qui à des époques éloignées. Il doit +également abandonner une partie de son travail à chacun de ses +déplacements, lors d’un héritage ou de la conclusion d’une affaire +quelconque. Enfin, il doit donner une grande part de son travail pour +occuper la terre sur laquelle il a construit son habitation et qu’il +laboure. De sorte que la majeure partie de son travail est absorbée par +les impôts, douanes, monopoles, au lieu de servir à améliorer sa +situation et celle de sa famille. + +Ce n’est pas encore tout: dans la plupart des cas, il doit, aussitôt +l’âge venu, servir dans l’armée,--l’esclavage le plus cruel,--et aller +guerroyer. Dans certains pays, en Angleterre ou en Amérique, on a même +la faculté d’acheter un remplaçant. Une fois placés dans cette +situation, les hommes non seulement ne s’aperçoivent pas de leur +servitude, mais au contraire en sont fiers; ils se considèrent comme les +citoyens libres de grandes puissances: Angleterre, France, Allemagne, +Russie; ils rappellent ainsi les laquais qui tirent orgueil de +l’importance des maîtres qu’ils servent. + +En réalité, il semblerait naturel qu’un homme en pleine possession de sa +force morale, se trouvant dans une situation aussi humiliante, dût se +demander: «Pourquoi souffrirais-je tout cela? Mon intention est de vivre +le mieux possible, de travailler, de nourrir ma famille, de décider en +toute indépendance ce qui est mon devoir, ce qu’il me plaît ou me +déplaît de faire. Laissez-moi donc en paix avec votre patrie russe, +française ou anglaise; que celui qui en a besoin s’en serve; moi, je +n’en ai aucun besoin. Vous pouvez m’enlever par la force tout ce que +vous voulez, vous pouvez me tuer; quant à moi, je ne veux pas aider et +n’aiderai pas à mon asservissement.» + +Il serait si naturel d’agir ainsi, mais personne ne le fait. La croyance +en la nécessité absolue d’appartenir à un État s’est tellement enracinée +dans l’esprit de tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir comme leur +dictent la raison et le sentiment de leur bien et de leur intérêt. + +En travaillant eux-mêmes à leur servitude parce qu’ils croient à la +nécessité de l’État, les hommes font comme les oiseaux qui, devant la +porte ouverte de leurs cages, restent dans leurs prisons, autant par +habitude que par l’ignorance de la liberté. + +Cette erreur paraît particulièrement étrange de la part de ceux à qui la +terre fournit tout ce dont ils ont besoin, et n’ont pas à recourir aux +échanges, telles, par exemple, les populations rurales de l’Allemagne, +de l’Autriche, des Indes, du Canada, de l’Australie, et surtout de la +Russie. Elles ne retirent aucun profit de la servitude à laquelle elles +se soumettent bénévolement. + +On s’explique la soumission des populations urbaines; leurs intérêts +sont tellement liés à ceux des classes dirigeantes que la servitude leur +devient utile. Rockfeller n’a aucune raison de ne pas obéir aux lois de +son pays, car elles lui facilitent le gain et la protection de ses +milliards au détriment de la masse populaire. Il en est de même de ceux +qui dirigent les entreprises de ce milliardaire, des employés de ses +directeurs et des employés de ses employés. Il en était ainsi, lors du +servage en Russie, de la domesticité du château par rapport au serf +attaché à la glèbe: sa servitude lui était utile. Mais quelles sont les +raisons qui poussent les populations agricoles, l’immense majorité des +Russes, à se soumettre à des autorités dont elles n’ont aucun besoin? + +Prenons, par exemple, des familles qui vivent dans le gouvernement de +Toula, en Posnanie, au Kansas, en Normandie, en Irlande, au Canada. Les +gens de Toula n’ont aucun souci de l’État russe avec ses Pétersbourg, +Caucase, Provinces baltiques, ses accaparements de la Mandchourie et ses +ruses diplomatiques. De même, ceux de Posnanie ne se soucient pas de la +Prusse, avec ses Berlin, ses colonies africaines; les Irlandais, de la +Grande-Bretagne, avec ses Londres et ses affaires d’Égypte, du Transvaal +et d’autres lieux; les habitants du Kansas, des États-Unis avec ses +New-York, ses îles Philippines. Et pourtant, ces gens doivent abandonner +la plus grande part du produit de leur travail, apprendre le métier des +armes, et participer à des guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir à +des lois qu’ils n’ont pas établies. + +On leur fait croire, il est vrai, qu’en obéissant à des hommes inconnus +d’eux, pour tout ce qui a dans leur vie une importance capitale, ils +obéissent à leur propre volonté, puisqu’ils ont choisi comme leur +représentant l’un des mille élus totalement inconnus d’eux. En réalité, +y croit seulement celui qui le veut bien, qui a l’intention de tromper +les autres et soi-même. + +Quiconque est membre d’un État ne saurait être libre; et, plus grand est +l’État, plus la force brutale est nécessaire, moins on peut y trouver la +vraie liberté. Il faut une violence spéciale pour grouper et maintenir +en un tout des peuplades diverses; c’est ainsi que se sont constituées +la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche. Dans les petits États, en +Suisse, au Portugal, en Suède, il faut déployer à cet effet moins +d’efforts; mais en revanche, les citoyens y éludent moins facilement les +exigences des autorités, tandis que la sujétion y règne tout autant que +dans les grands États. + +De même qu’il faut une corde solide et douée d’une certaine élasticité +pour nouer et maintenir ensemble les petites branches d’un fagot, il +faut employer une certaine contrainte, appliquée d’une certaine façon, +pour grouper dans un État une grande agglomération d’hommes. Pour +attacher les branches ensemble, il peut exister différentes manières de +les placer; leurs essences mêmes peuvent être diverses; mais la force +qui les maintient ensemble est toujours la même. C’est ce qui arrive +dans un État fondé sur la violence, quel que soit son régime: +absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle, oligarchie, +république. Si l’union est maintenue par des lois que les uns +établissent et que d’autres appliquent par la force, le degré de +contrainte sera toujours le même. Ici, elle se manifestera sous une +forme brutale, là, par la puissance de l’argent; la différence entre les +deux systèmes se trouvera dans ce seul fait qu’ici la violence pèsera +davantage sur une certaine catégorie d’hommes, là sur une autre. + +On peut comparer la violence gouvernementale à un fil noir sur lequel +sont librement enfilées des perles. Les perles, ce sont les hommes; le +fil noir, c’est l’État. Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne +pourront s’entremêler. On peut les pousser à une extrémité, le fil ne +sera plus visible à cette extrémité, mais le sera à l’autre: despotisme. +On peut diviser les perles régulièrement en laissant entre elles des +intervalles: monarchie constitutionnelle; on peut les séparer +individuellement: république. Mais tant qu’on ne les aura pas retirées +du fil, tant que celui-ci ne sera pas cassé, il sera impossible de le +dissimuler. + +Tant qu’existera l’État et la violence qui le maintient sous n’importe +quelle forme, il ne peut y avoir de liberté, de vraie liberté, telle que +les hommes la comprennent et l’ont toujours compris. + +«Mais comment pourrait-on vivre sans État?» demandent généralement ceux +qui ont pris l’habitude non seulement de se considérer comme fils de +leurs parents, descendant de leurs aïeux, mais encore comme Français, +Anglais, Allemands, Américains ou Russes, c’est-à-dire comme appartenant +à tel ou tel groupement imposé. Ils sont tellement habitués à cette idée +qu’il leur semble impossible de vivre autrement qu’au milieu de ces +agglomérations humaines n’ayant aucun lien intérieur; cela leur paraît +aussi impossible qu’il y a des milliers d’années il paraissait +impossible de vivre sans les sacrifices faits aux divinités et sans les +oracles qui déterminaient les actes des fidèles. + +Vous demandez comment nous vivrons sans être sujets d’aucun +gouvernement? + +Comme nous vivons aujourd’hui, mais sans les sottises et les vilenies +que nous commettons grâce à cette horrible superstition. Nous vivrons de +même, mais sans enlever à notre famille le produit de notre labeur; on +ne le donnera plus sous forme d’impôts et de droits de douane qui +servent à de mauvaises actions; nous ne participerons plus aux arrêts de +la justice, aux guerres, ni à aucune violence que commettent des gens +inconnus de nous. + +Oui, c’est bien cette superstition qui, à notre époque, ne répond plus à +rien, qui donne à des centaines d’hommes sur des millions d’autres un +pouvoir insensé que rien ne justifie, et qui les prive de la vraie +liberté. Un homme qui vit au Canada, au Kansas, en Bohême, en Ukraine, +en Normandie, ne saurait être libre tant qu’il se considère,--s’en vante +même,--être exclusivement Anglais, Américain, Autrichien, Russe, +Français. Le gouvernement non plus ne saura donner à ses nationaux une +liberté effective tant que sa mission consistera à assurer l’existence +d’un groupement aussi impossible et insensé que l’est celui de la +Russie, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne. + +Ainsi, la cause principale, sinon unique, de l’absence de la liberté est +la superstition étatiste. Les hommes peuvent être privés de la liberté +quand ils ne sont pas groupés en État; mais lorsqu’ils le sont, la +liberté est à coup sûr impossible. + +Ceux qui font aujourd’hui la révolution russe ne s’en doutent pas; ils +luttent pour la conquête des diverses libertés en s’imaginant que c’est +là le but de la révolution qui commence. Mais son but et son résultat +final est bien plus élevé que ne le voient les révolutionnaires. Il +réside dans la suppression de la contrainte par laquelle se maintient +l’État. Et le chemin qui conduit à cette grande transformation est semé +de ces fautes et crimes qui se commettent aujourd’hui dans les couches +superficielles de l’énorme masse du peuple russe: au milieu de la peu +nombreuse population urbaine, des ouvriers de fabrique et de ceux qui +s’intitulent «l’_intelliguencia_». + +Toute cette activité complexe, qui a pour stimulant le plus bas penchant +de vengeance, de colère, d’ambition, ne peut avoir pour la grande +majorité du peuple russe que cette unique signification: elle doit lui +montrer ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle +doit montrer toute l’inutilité de l’effort dépensé pour remplacer une +forme gouvernementale violente et criminelle par une autre aussi +violente et aussi criminelle, et supprimer dans sa conscience la +superstition étatiste. + +C’est en voyant les événements qui défilent devant lui, les nouvelles +formes de violence qui se révèlent dans l’action cruelle de la +révolution: pogroms agraires et antisémites, ruines, grèves, qui privent +la population de vivres, et surtout les meurtres fratricides, que les +masses populaires commencent à comprendre que les nouvelles violences +sont aussi funestes que les anciennes puisqu’elles se manifestent par +les mêmes crimes et par des crimes nouveaux, que l’un et l’autre régimes +ne sont ni pires ni meilleurs, mais tous les deux mauvais, qu’il faut +par suite se délivrer de toute violence gouvernementale, et que cela est +possible et très facile. + +L’immense majorité du peuple russe, celle qui vit de la terre, qui a +toujours réglé ses affaires par elle-même dans ses assemblées du _mir_, +qui n’a pas besoin à cet effet de gouvernement, comprendra, en présence +des événements actuels, qu’elle peut se passer de tout système étatiste, +despotique ou démocratique, de même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne, +ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre. Le peuple n’a nul besoin de +libertés particulières, mais seulement d’une seule liberté, vraie, +complète, naturelle. + +Comme il arrive souvent, la solution des questions qui semblent +difficiles est des plus simples; de même, pour réaliser cette pleine +liberté, il est inutile de lutter contre le gouvernement, d’imaginer tel +ou tel mode de représentation nationale qui sert plutôt à cacher aux +hommes leur état de servitude; l’insoumission suffit. + +Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement, et aussitôt disparaîtront +impôts, accaparement des terres, armées, guerres et toute contrainte; +cela est si simple et semble si facile! + +Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils pas fait jusqu’ici et ne le +font-ils pas aujourd’hui? Parce que pour refuser d’obéir à l’autorité +humaine, il leur faut obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une vie bonne +et morale. + +Plus ils vivront ainsi, plus ils seront en mesure de ne plus se courber +devant la puissance des hommes et de s’en affranchir. + +Il est impossible de se dire tout à coup: «Je ne veux plus obéir aux +hommes.» On ne peut le faire qu’en se soumettant à la loi divine, +suprême, commune à tous. On ne peut être libre en violant la loi suprême +de l’aide mutuelle, ainsi que la violent par leur genre de vie les +classes riches des villes, parce qu’elles vivent du travail des +ouvriers, surtout de celui des ouvriers des champs. On ne peut être +libre que dans la mesure où l’on observe la loi suprême. Et son +observance est difficile, presque impossible, dans une organisation +sociale où prime la vie de villes et de fabriques, où le progrès humain +est obtenu par la lutte de tout instant. Elle est possible et facile +dans une organisation où domine la vie rurale, où tous les efforts sont +dirigés vers la lutte contre la nature. + +D’où il s’ensuit que le refus d’obéir au gouvernement et de reconnaître +les groupements artificiels en États, en patries, doit conduire les +hommes à la vie naturelle pleine de joie et toute morale des communautés +agricoles, se soumettant à leur propre règlement, intelligible pour tous +et résultant du consentement mutuel, non de la contrainte. + +Tel est la portée de la grande révolution qui s’effectue parmi les +peuples chrétiens. + +Comment se fera-t-elle? quelles phases elle traversera? il ne nous est +impossible de le prévoir. Ce que nous savons, c’est qu’elle est +inévitable parce qu’elle se fait et est déjà partiellement faite dans la +conscience des hommes. + + + + +CONCLUSION + + +La vie a précisément pour but de dévoiler progressivement aux hommes ce +qu’ils ne connaissaient pas encore et de leur indiquer si la voie qu’ils +ont suivie dans le passé était bonne ou mauvaise. + +L’humanité marche en se faisant une conception toujours plus nette de +son devoir, en abandonnant les anciens principes de la vie, devenus +faux, et en en établissant de nouveaux afin de s’y conformer. Comme +l’individu, l’humanité croît en progressant constamment. Cette +croissance est accompagnée de la reconnaissance graduelle des fautes +commises, et, par suite, de la volonté de ne plus y retomber. + +Mais il est des époques, tant dans la vie d’un individu que dans celle +de l’humanité, où la faute commise se dévoile d’un seul coup, et où le +remède qui peut la corriger apparaît nettement. Ce sont les moments de +crise, de révolution; nous en traversons une aujourd’hui. + +La seule loi que l’humanité ait connue jusqu’ici est la violence. +Pourtant, il vint un temps où les hommes d’avant-garde proclamèrent une +loi nouvelle commune à tous, la loi de l’aide mutuelle, de solidarité. +Les hommes l’ont acceptée, mais non dans son entière signification; +aussi, tout en s’efforçant de l’appliquer, ont-ils continué à vivre sous +l’empire de la violence. Puis, la doctrine chrétienne est venue +confirmer la vérité, en proclamant comme unique loi, donnant à tous le +bonheur suprême, la loi de l’aide mutuelle; c’est elle qui a fait +connaître la cause qui avait jusqu’alors empêché dans la vie +l’application de cette loi. + +Elle ne fut pas appliquée parce que les hommes croyaient nécessaire et +bienfaisant l’emploi de la violence comme moyen d’arriver à d’heureux +résultats. Aussi, regardaient-ils la loi du talion comme juste. Le +christianisme a montré que la violence était toujours funeste et que les +représailles sont contraires à la nature humaine. + +Mais l’humanité chrétienne, bien désireuse de vivre suivant la loi de +l’aide mutuelle, ne l’a pas acceptée; elle a continué, comme malgré +elle, à vivre selon la loi païenne de la violence. Cette contradiction +entre la morale et la pratique eut pour résultat, chez les peuples +chrétiens, d’accroître sans cesse les crimes de la société en augmentant +le confort et le luxe de la minorité au détriment de la majorité. + +Enfin, en ces derniers temps, la vie toute de crimes et de luxe des uns, +toute de misère et de servitude des autres, est devenue plus mauvaise +qu’elle n’a jamais été. On le remarque particulièrement chez les peuples +qui ont abandonné depuis longtemps la vie naturelle des champs et qui +ont été séduits par le mensonge du régime constitutionnel. Souffrant de +leur situation malheureuse et de la conscience de la contradiction dans +laquelle ils vivent, ces peuples cherchent leur salut dans +l’impérialisme, le militarisme, le socialisme, la spoliation des terres, +la guerre des tarifs, les perfectionnements techniques, la débauche, +dans des rivalités de toutes sortes, sauf là où ils peuvent le trouver: +la délivrance de la superstition étatiste et le refus d’obéir à la +violence gouvernementale, quelle que soit la forme qu’elle prenne. + +Grâce à sa vie rurale, à l’absence du mensonge constitutionnel, et +surtout à son attitude chrétienne à l’égard de la violence, le peuple +russe, après la cruelle, inutile et malheureuse guerre où il fut +entraîné par son gouvernement, après la spoliation de la terre, a +ressenti plus tôt que les autres peuples les principales causes des +malheurs qui abreuvent aujourd’hui l’humanité chrétienne. Voilà pourquoi +se produit précisément chez lui la grande révolution qui s’impose à +toute l’humanité et qui, seule, peut l’arracher à ses souffrances +inutiles. + +Telle est la grande portée de la révolution qui commence en Russie. Elle +n’a pas encore commencé chez les nations d’Europe ou d’Amérique, mais +les causes qui l’ont provoquée en Russie sont les mêmes pour tout le +monde chrétien. La guerre japonaise a également montré la supériorité +inévitable des peuples païens sur les peuples chrétiens dans l’art de la +guerre. Comme nous, toutes ces nations plient sous le poids des +armements croissants et indéfinis; chez elles aussi la situation de la +masse ouvrière est misérable, et le mécontentement est général par suite +de la spoliation du droit naturel à la terre. + +La plupart des Russes voient nettement que la cause de tous leurs maux +provient de leur soumission aux pouvoirs publics, et qu’ils doivent se +résoudre, ou à ne plus être des hommes libres et raisonnables, ou à ne +plus obéir au gouvernement. + +Les nations d’Europe et d’Amérique se rendent également à l’évidence ou +si le mensonge constitutionnel et la vanité de leur vie les en empêchent +encore, ils s’en apercevront bientôt. + +La participation à la violence gouvernementale--que les hommes appellent +liberté d’action--les a conduits à la servitude, aux maux qui en +résultent, et les conduira bientôt à de plus grands malheurs encore. +L’excès de ces maux les amènera immanquablement au seul moyen possible +d’affranchissement, à l’insoumission au gouvernement, et partant, à +l’abolition des États groupés par la violence. + +Pour que cette grande révolution se réalise, il suffit que les hommes +comprennent que l’État, la patrie, est une fiction, tandis que la vie et +la vraie liberté sont des réalités. On ne doit donc pas sacrifier la vie +et la liberté à la coalition artificielle appelée État, mais il faut, +pour avoir une vraie vie et une vraie liberté, se délivrer du +fétiche-État et de la criminelle obéissance aux hommes qui en résulte. + +C’est bien ce changement dans l’attitude des hommes envers l’État et les +pouvoirs publics qui marque la fin d’un monde et le commencement d’un +nouveau. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + LA LEÇON DE LA GUERRE + + Chapitres. Pages. + I.--La guerre russo-japonaise 1 + II.--La machine gouvernementale 9 + III.--La servitude volontaire 17 + IV.--Le maintien de l’autorité 30 + V.--Immoralité gouvernementale 42 + VI.--Inutilité de l’État 52 + VII.--La société moderne vit sans principes 74 + VIII.--La vie anormale de la société moderne 83 + IX.--«Liberté, égalité, fraternité, ou la mort» 88 + X.--Les formes sociales changent, mais la violence prédomine + toujours dans les rapports des hommes 94 + XI.--L’Église et la science, obstacles à la véritable + conception de la vie 103 + XII.--Le perfectionnement moral individuel est l’unique moyen + de réaliser le bonheur de tous 114 + + LA FIN D’UN MONDE + + I.--La fin d’un siècle.--Sa disparition.--Symptômes et + causes 123 + II.--La portée de la victoire des Japonais 132 + III.--Le sens du mouvement révolutionnaire en Russie 141 + IV.--La cause principale de la révolution imminente 149 + V.--Les conséquences de l’inacceptation du précepte de la + non-résistance 157 + VI.--La première cause extérieure de la révolution imminente 167 + VII.--Deuxième cause extérieure de la révolution imminente 176 + VIII.--Qu’arrivera-t-il aux hommes qui refuseront d’obéir? 185 + IX.--L’activité qui concourra le mieux à la révolution + imminente 198 + X.--Organisation de la société affranchie de la tutelle du + gouvernement tyrannique 210 + XI.--Ce que deviendra la civilisation 218 + XII.--Les libertés et la liberté 229 + + CONCLUSION 251 + + +Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette. + + + + +Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 le volume + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + + + LITTÉRATURE RUSSE + + APOUKHTINE (A.-N.) + + La Vie ambiguë, traduction de W. Bienstock 1 vol. + + COURRIÈRE + + Histoire de la littérature contemporaine en Russie 1 vol. + + DOSTOIEVSKI + + Journal d’un Écrivain, traduction de W. Bienstock et J.-A. Nau 1 vol. + Les Frères Karamazov, traduction de W. Bienstock et Ch. Torquet 1 vol. + + GORKI (MAXIME) + + Dans les Bas-Fonds, pièce en 4 actes, traduction de + Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + LÉON TOLSTOI + + Plaisirs vicieux, traduction de Halpérine-Kaminsky 1 vol. + Plaisirs cruels, -- -- 1 vol. + La Vraie Vie, -- -- 1 vol. + Appels aux dirigeants, -- 1 vol. + Conseils aux dirigés, -- 1 vol. + Le Grand Crime, -- 1 vol. + + + LITTÉRATURE POLONAISE + + MICKIEWICZ + + Chefs-d’œuvre poétiques 1 vol. + + HENRYK SIENKIEWICZ + + Le Déluge, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz 1 vol. + Par le fer et par le feu, -- -- 1 vol. + Messire Wolodowski, -- -- 1 vol. + Quo Vadis, traduction de B. Kozakiewicz et de J.-L. de Janasz 1 vol. + Les Chevaliers Teutoniques, traduction du Comte Wodzinski et + de B. Kozakiewicz 1 vol. + + + LITTÉRATURE SCANDINAVE + + KNUT HAMSUN + + Pan, traduction de Mme Rémusat 1 vol. + + BJOERNSTJERNE BJOERNSON + + Au-dessus des forces humaines, trad. du Cte Prozor et de + Lugné-Poé 1 vol. + Laboremus, traduction de Mme Rémusat 1 vol. + + + LITTÉRATURE SLAVE + + COURRIÈRE + + Histoire de la littérature contemporaine chez les Slaves 1 vol. + + +968.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 *** diff --git a/78237-h/78237-h.htm b/78237-h/78237-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0b9a901 --- /dev/null +++ b/78237-h/78237-h.htm @@ -0,0 +1,6255 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> + <head> + <meta content="width=device-width, initial-scale=1" name="viewport"> + <title>Guerre et révolution. La fin d’un monde | Project Gutenberg</title> + <meta charset="UTF-8"> + <link href="images/cover.jpg" rel="icon" type="image/x-cover"> + <style> +@media screen { + body { + margin-left: 8%; + margin-right: 8% + } + } +.fss { + font-size: 75% + } +p { + text-align: justify; + line-height: 1.2em; + text-indent: 1.5em; + margin: 0.3em 0 + } +h1 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 1em 0 + } +h2 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 4em 0 2em 0 + } +h3 { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + margin: 3em 0 1.5em 0 + } +div.c, p.c { + text-align: center; + line-height: 1.5em; + text-indent: 0; + margin: 1em 0 + } +.xlarge { + font-size: 150% + } +.large { + font-size: 130% + } +.small { + font-size: 90% + } +.xsmall { + font-size: 80% + } +.b { + font-weight: bold + } +.sc { + font-variant: small-caps + } +.ssf { + font-family: sans-serif + } +blockquote.epi { + margin: 1em 0 1em 40%; + font-size: 90% + } +.ind { + margin: 1em 0 1em 3em + } +.sign { + margin: 1em 5% 1em 20%; + text-align: right + } +hr { + width: 20%; + margin: 1em 40% + } +sup { + font-size: smaller; + vertical-align: 30%; + line-height: 1em + } +li { + list-style: none; + text-indent: -1.5em; + padding-left: 1.5em + } +div.flex { + display: flex; + justify-content: center + } +table { + margin: 1em auto + } +td { + vertical-align: top + } +td.c div { + text-align: center + } +td.top1em { + padding-top: 1em + } +td.w3 { width: 3em; } +a { + text-decoration: none + } +.footnote { + margin: 1em 0 1em 30%; + font-size: 90% + } +h2 + .footnote { + margin: -1em 0 3em 30% +} +.footnote + .footnote { + margin-top: -0.5em + } +div.gap, p.gap { + margin-top: 2.5em + } +.break, .chapter { + margin-top: 4em + } +img { + max-width: 100% + } +@media screen { + body { + max-width: 40em; + width: 80%; + margin: 0 auto + } + img { + max-height: 700px + } + } +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { + page-break-before: always + } +.top2em { + padding-top: 2em + } +.top4em { + padding-top: 4em + } +.nobreak { + page-break-before: avoid + } +td.r div { + text-align: right + } +td.h { + text-indent: -1.5em; + padding-left: 1.5em + } +td.bot { + vertical-align: bottom; + padding-left: 1em + } +</style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> + +<p class="c top2em">LÉON TOLSTOÏ</p> + +<h1>GUERRE ET RÉVOLUTION<br> +<span class="xsmall">—LA FIN D’UN MONDE—</span></h1> + +<p class="c gap"><span class="xsmall">TRADUIT DU RUSSE PAR</span><br> +E. HALPÉRINE-KAMINSKY</p> + +<p class="c gap">PARIS<br> +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br> +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR<br> +11, RUE DE GRENELLE, 11<br> +1906</p> + +<p class="c gap">Tous droits réservés.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE</p> + +<p class="c gap">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR<br> +<span class="fss">PUBLIÉS DANS LA</span> <b>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</b><br> +à <b>3</b> fr. <b>50</b> le volume.</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tbody> + +<tr> +<td class="h">PLAISIRS VICIEUX, traduit du russe par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span>, + préface par Alexandre <span class="sc">Dumas</span>, de l’Académie + française (3<sup>e</sup> mille)</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h">PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de + l’auteur, traduit du russe par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span>, + préface par Charles <span class="sc">Richet</span>, professeur à la Faculté + de médecine de Paris (3<sup>e</sup> mille)</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h">LA VRAIE VIE, traduit du russe par <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span>, + (7<sup>e</sup> mille)</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h">APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction de <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span></td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h">CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction de <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span></td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h">LE GRAND CRIME, traduction de <span class="sc">Halpérine-Kaminsky</span>, + (3<sup>e</sup> mille)</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +</tbody> +</table> +</div> + +<p class="c"><i>Il a été tiré de cet ouvrage +cinq exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</i></p> + +<p class="c gap">Tous droits de reproduction et de traduction du présent texte français +réservés pour tous pays, +y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège.</p> + +<p class="c gap">Paris.—<span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.—11816.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xlarge">GUERRE ET RÉVOLUTION</span><br> +<span class="large">(LA FIN D’UN MONDE)</span></p> + +<h2 class="nobreak" id="c001">LA LEÇON DE LA GUERRE</h2> + +<blockquote class="epi"><div> +<p>Ainsi vois si la lumière qui est + en toi n’est pas ténèbres.</p> + +<p class="sign">(<span class="sc">Mathieu</span>, VI, 23.)</p> + +</div></blockquote> + +<blockquote class="epi"><div> +<p>Il a aveuglé leurs yeux et a endurci + leurs cœurs, de sorte qu’ils ne + voient point des yeux, qu’ils ne comprennent + plus du cœur, et qu’ils ne + se convertissent point et que je ne + les guérisse point.</p> + +<p class="sign">(<span class="sc">Jean</span>, XII, 40.)</p> + +</div></blockquote> + +<h3>I<br> +<span class="xsmall">LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE</span></h3> + +<p>Durant près de deux ans la guerre a +ensanglanté l’Extrême-Orient. Plusieurs +centaines de milliers de vies humaines y +furent sacrifiées. En Russie, autant de +milliers de réservistes furent arrachés à +leurs familles et envoyés sur les champs +de bataille. Ces hommes, le désespoir +et la crainte au cœur, ou avec une bravoure +de parade suscitée par l’eau-de-vie, +montaient avec résignation dans les wagons +et étaient transportés à toute vapeur, +là où d’autres hommes, amenés de même, +mouraient,—ils le savaient,—au +milieu d’atroces souffrances. A chaque +étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers +d’êtres mutilés qu’on ramenait et +qui étaient partis jeunes et robustes.</p> + +<p>Tous ces hommes songeaient avec terreur +à ce qui les attendait, et ils y allaient +quand même, sans protester, cherchant +à se persuader qu’il n’en saurait être +autrement.</p> + +<p>Pourquoi cela ?</p> + +<p>Pourquoi s’en vont-ils là-bas ?</p> + +<p>Sans aucun doute, nul parmi eux ne +tient à commettre les actes auxquels il se +livre. Non seulement ils n’en ont aucun +motif et ne veulent point participer à cette +lutte, mais ils ne peuvent même pas +s’expliquer pourquoi elle a été entreprise. +D’ailleurs, ni les milliers, ni les millions +d’hommes qui participent directement ou +indirectement à cette œuvre, ni personne +au monde ne saurait expliquer sa raison +d’être, parce qu’il n’en est pas, et il ne +peut y en avoir <i>aucune</i> explication sensée.</p> + +<p>La situation de ceux qui y participent +et celle des autres qui la regardent +faire, rappellent, les uns, des voyageurs +parqués dans des wagons et roulant sur +une pente vers un pont effondré au-dessus +d’un précipice, les autres, des hommes +demeurant en spectateurs impuissants +devant l’imminence de la catastrophe.</p> + +<p>Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent +sans aucun motif, ni désir, et, tout +en ayant conscience de la folie de cette +lutte, ne peuvent s’arrêter.</p> + +<p>On a dit qu’une semaine ne se passait +sans amener de Mandchourie des +centaines d’aliénés. Mais est-ce que les +milliers et les milliers de gens qui s’y +rendaient étaient moins fous ? Est-ce que +tout homme sain d’esprit peut, quelle que +soit la pression exercée sur lui, aller tuer +ses semblables, accomplir une œuvre +folle, dangereuse, répugnant à tout son +être ?</p> + +<p>Comment comprendre cela ? D’où vient +cela ? Qui ou quoi en est la cause ?</p> + +<p>On ne saurait prétendre qu’elle est +dans les soldats, russes ou japonais, qui +font tout leur possible pour tuer, mutiler +le plus grand nombre d’entre eux, et qui, +cependant, n’avaient jamais de motif de +s’en vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. +De fait, non seulement ils ne +nourrissaient aucune haine les uns pour +les autres, mais quelques mois auparavant +les Russes ne se doutaient pas de +l’existence des Japonais comme ceux-ci +ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils +se rencontraient dans les intervalles +des combats, ils s’entretenaient amicalement.</p> + +<p>On ne saurait dire non plus, que la +faute en est aux officiers, aux chefs qui +conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires +ou fournisseurs d’armes et de +munitions, aux ingénieurs construisant +des forteresses. Les nécessités de leur +existence, leurs faiblesses, tout leur passé, +leur créent une situation en tout point +semblable à celle d’un cheval attelé qu’on +fait marcher en le fouettant par derrière, +sinon à celle d’un chien affamé qu’on +attire dans sa niche en promenant un +morceau de viande sous son nez.</p> + +<p>Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, +diplomates, sont tellement aveuglés +depuis leur enfance qu’il leur est +impossible de ne pas commettre la mauvaise +petite action d’où résulte l’immense +œuvre de mort qui se perpètre aujourd’hui. +C’est pourquoi on ne peut leur en +imputer la faute.</p> + +<p>Où en est la cause ? Qui est le coupable ? +Le Mikado ? Le Tsar ? Il semble tout +d’abord que ce soient eux les coupables, +car ils ne peuvent être forcés par personne, +ni séduits par rien.</p> + +<p>Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II +de ne pas ordonner les actes qui ont été +commis en Mandchourie et en Corée, et +d’accéder aux demandes du Japon pour +que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait +donc de lui, semble-t-il.</p> + +<p>Je ne saurais me prononcer au sujet +du Mikado, mais d’après ce que je sais +des chefs d’États en général, je suis convaincu +qu’il se trouve dans les mêmes conditions +que ses confrères. De Nicolas II, +je sais que c’est un homme très ordinaire, +superstitieux, peu cultivé, et qui, +par suite, n’a pu aucunement être la +cause des événements qui se sont produits +en Extrême-Orient et dont les conséquences +sont si grandes.</p> + +<p>Comment serait-il possible, en effet, +que l’activité de millions d’hommes soit +dirigée vers un but contraire à leur +volonté et à leur intérêt par la volonté +d’un seul qui, sous bien des rapports, +est au-dessous du niveau moral et intellectuel +de ceux que son prétendu caprice +sacrifie ?</p> + +<p>Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado +apparaissent-ils comme la cause première +de la guerre ?</p> + +<p>Parce qu’il se produit ici un phénomène +semblable à celui qui permet d’attribuer +l’explosion d’une ville minée à la +personne qui a mis le feu à l’explosif.</p> + +<p>Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui +sont cause de la guerre, mais bien l’ordre +des choses qui leur facilite les entreprises +néfastes et cause le malheur de +millions d’hommes. C’est donc le mécanisme +social qui est le coupable, et par +suite coupables sont ceux qui l’ont établi.</p> + +<p>Quel est ce mécanisme, et quels en +sont les auteurs ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c009">II<br> +<span class="xsmall">LA MACHINE GOUVERNEMENTALE</span></h3> + +<p>Ce mécanisme est connu depuis longtemps, +et depuis longtemps aussi est +connue son œuvre. C’est le même qui a +permis en Russie les férocités du détraqué +Ivan le Terrible, les cruautés +bestiales de l’aviné Pierre I<sup>er</sup>, insultant, +en compagnie d’autres ivrognes, tout ce +qui est sacré aux hommes ; les mœurs +dissolues de l’ignorante cantinière Catherine +I<sup>re</sup>, les hauts faits de l’Allemand +Biron qui gouverna pour la seule raison +qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, +femme médiocre, était, elle aussi, complètement +étrangère à la Russie. Ce mécanisme +sert successivement une autre +Anna, maîtresse d’un autre Allemand, +parce que c’était dans l’intérêt de quelques-uns +de reconnaître comme empereur +son fils, l’enfant Ivan, le même qui +sera détenu en prison, puis tué sur +l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, +la fille débauchée de Pierre I<sup>er</sup>, qui envoie +son armée combattre les Prussiens et à +la mort de laquelle son neveu, un Allemand +qu’elle a fait venir d’Allemagne et +qui, lui succédant, donne l’ordre à cette +même armée de combattre pour les +Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine +II, est tué par elle, également Allemande. +Puis elle se met à diriger le pays +en compagnie de ses amants, leur fait +don de milliers de paysans russes et +rédige à leur profit des projets d’expéditions, +tantôt grecque, tantôt hindoue, +en vue de la réalisation desquels elle fait +périr des millions d’êtres humains.</p> + +<p>Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui +préside aux destinées de la Russie et de +sa population comme y peut présider un +aliéné. Il est assassiné avec le consentement +de son propre fils. Et ce parricide +règne pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant +à Napoléon, tantôt guerroyant contre +lui, tantôt imaginant des constitutions +pour la Russie, tantôt livrant le peuple +qu’il méprisait au terrible Araktcheïev.</p> + +<p>Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, +du cruel et ignorant Nicolas I<sup>er</sup> ; puis c’est +Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais +que bon, tantôt libéral, tantôt despotique ; +ou bien Alexandre III, celui-ci +à coup sûr un sot, brutal et ignorant.</p> + +<p>Enfin, sur le trône monte un innocent +officier de hussards, qui imagine avec +ses séides son expédition mandchou-coréenne, +engloutissant des centaines +de milliers de vies et des milliards de +roubles.</p> + +<p>N’est-ce pas terrifiant ? Terrifiant surtout +parce que, même cette folie sanguinaire +terminée, une nouvelle fantaisie +peut surgir demain dans la faible tête de +cet omnipotent, et, de concert avec son +entourage de coquins, il entreprendra +une campagne africaine, américaine ou +indienne, et de nouveau on saignera les +Russes à blanc et on les enverra assassiner +à l’autre bout du monde.</p> + +<p>D’ailleurs, ces choses se sont passées +et se passent non seulement en Russie, +mais partout où existe un gouvernement, +c’est-à-dire un régime sous lequel une +infime minorité peut forcer la grande +masse d’obéir à sa volonté. Toute l’histoire +européenne est une suite ininterrompue +de récits des fureurs de princes +montant successivement sur le trône, +menant une vie de débauchés, d’assassins +et de brigands, et, surtout, causant +le pervertissement du peuple.</p> + +<p>En Angleterre, monte sur le trône le +cruel et débauché Henri VIII, et, à seule +fin de se débarrasser de sa femme et +d’épouser sa maîtresse, il imagine une +nouvelle confession chrétienne, oblige +son peuple à s’y convertir, ce qui allume +la guerre religieuse et amène la perte de +millions de vies.</p> + +<p>Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne +et scélérat, qui se saisit de la machine +gouvernementale, exécute un autre +hypocrite, Charles I<sup>er</sup>, sacrifie impitoyablement +des millions de victimes et détruit +cette même liberté qu’il prétendait défendre.</p> + +<p>En France, c’est une série de Louis et +de Charles qui dirigent la machine, et dont +le règne est également une succession de +crimes : meurtres, exécutions en masse +ou isolées, guerres et ruines nationales.</p> + +<p>On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt +des Marat et des Robespierre accaparent à +leur tour la machine gouvernementale et +commettent des crimes plus horribles encore +parce qu’ils immolent non seulement +des vies humaines, mais les hautes vérités +proclamées par les hommes du temps.</p> + +<p>Le pouvoir tombe entre les mains de +Napoléon, et tout le continent européen +est jonché de cadavres.</p> + +<p>Les chefs d’États se montrent aussi sots, +aussi immoraux en Autriche, en Italie, +en Prusse, et aussi funestes sont leurs +actes pour leurs peuples.</p> + +<p>Et ce n’est point l’histoire du passé, de +ce qui a été et ne se renouvellera plus ; +cela se passe de nos jours encore, et partout, +dans les États les plus libres ou soi-disant +tels, sous le régime démocratique +comme sous le régime despotique : en +Angleterre et en Turquie, en Allemagne +et en Abyssinie, en France et en Russie, +aux États-Unis d’Amérique et au Maroc, +partout où fonctionne la machine qu’on +nomme gouvernement.</p> + +<p>Malgré les chartes et constitutions, +naissent des guerres sans motif sérieux, +simplement en raison de rivalités des +partis politiques.</p> + +<p>C’est ainsi que furent déclarées les dernières +guerres par les Français ; par +les Anglais contre les Boërs, au Thibet, +en Égypte ; par les Italiens en Abyssinie ; +par les cinq puissances (Russie, +France, Angleterre, Amérique, Japon) +contre la Chine ; par la Russie contre le +Japon.</p> + +<p>Partout où existe une institution permettant +à la minorité d’imposer à la majorité +ce que celle-là décrète pour loi ou +règlement administratif, tout individu de +la majorité est constamment menacé, lui +et sa famille, des plus grands dangers, +de malheurs dus, non à des cataclysmes +sismiques indépendants de notre volonté, +mais à la poignée d’hommes dont nous +subissons volontairement la servitude.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c017">III<br> +<span class="xsmall">LA SERVITUDE VOLONTAIRE</span></h3> + +<p>Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au +<span class="fss">XVI</span><sup>e</sup> siècle déjà, l’écrivain français La Boétie :</p> + +<p>« Il est raisonnable d’aymer la vertu, +d’estimer les beaulx faicts, de cognoistre +le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer +souvent de nostre ayse, pour augmenter +l’honneur et advantaige de celuy qu’on +ayme, et qui le merite : Ainsy doncques, +si les habitants d’un païs ont trouvé quelque +grand personnaige qui leur ayt monstré +par espreuve une grande prevoyance +pour les garder, grande hardiesse pour +les deffendre, un grand soing pour les +gouverner ; si, de là en avant, ils s’apprivoysent +de lui obeïr, et s’en fier tant que +luy donner quelques advantaiges, ie ne +sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on +l’oste de là où il faisoit bien, pour l’advancer +en lieu où il pourra mal faire : +mais, certes, si ne pourroit-il faillir d’y +avoir de la bonté, de ne craindre poinct +mal de celuy duquel on n’a receu que +bien.</p> + +<p>« Mais, ô bon Dieu ! que peut estre +cela ? comment dirons-nous que cela s’appelle ? +quel malheur est cesluy là ? ou quel +vice ? ou plustost quel malheureux vice ? +veoir un nombre infiny, non pas obeïr, +mais servir : non pas estre gouvernez, +mais tyrannisez ; n’ayants ni biens, ny +parents, ni enfants, ny leur vie mesme, +qui soit à eulx ! Souffrir les pilleries, les +paillardises, les cruaultez, non pas d’une +armee, non pas d’un camp barbare contre +lequel il fauldrait despendre son sang et +sa vie devant ; mais d’un seul ! non pas +d’un Hercules, ne d’un Samson ; mais d’un +seul hommeau, et le plus souvent du plus +lasche et femenin de la nation ; non pas +accoustumé à la pouldre des batailles, +mais encores à grand’peine au sable des +tournois ; non pas qui puisse par force +commander aux hommes, mais tout empesché +de servir vilement à la moindre +femmelette ! Appellerons nous cela lascheté ? +Dirons-nous que ceulx là qui servent, +soyent couards et recreus ? Si deux, +si trois, si quatre ne se deffendent d’un, +cela est estrange, mais toutesfois possible ; +bien pourra l’on dire lors, à bon droict, +que c’est faulte de cœur : mais si cent, si +mille endurent d’un seul, ne dira t’on pas +qu’ils ne veulent poinct, non qu’ils n’osent +pas se prendre à luy, et que c’est, non +couardise, mais plutost mespris et desdaing. +Si l’on veoid, non pas cent, non +pas mille hommes, mais cent païs, mille +villes, un million d’hommes, n’assaillir +pas un seul, duquel le mieulx traicté de +touts en receoit ce mal d’estre serf et +esclave, comment pourrions nous nommer +cela ? est ce lascheté ?</p> + +<p>« Or, il y a en touts vices naturellement +quelque borne, oultre laquelle ils +ne peuvent passer : deux peuvent craindre +un, et possible dix ; mais mille, mais un +million, mais mille villes, si elles ne se +deffendent d’un, cela n’est pas couardise, +elle ne va poinct iusques là ; non +plus que la vaillance ne s’estend pas qu’un +seul eschelle une forteresse, qu’il assaille +une armee, qu’il conquiere un roïaume. +Doncques quel monstre de vice est cecy, +qui ne merite pas encore le tiltre de +couardise ? qui ne treuve de nom assez +vilain, que nature desadvoue avoir faict, +et la langue refuse de le nommer ? »</p> + +<p>« C’est chose estrange d’ouïr parler de +la vaillance que la liberté met dans le +cœur de ceulx qui la deffendent ; mais ce +qui se faict en touts païs, par touts les +hommes, touts les iours, qu’un homme +seul mastine cent mille villes, et les prive +de leur liberté ; qui le croiroit, s’il ne +faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir ? et, +s’il ne se veoyoit qu’en païs estranges et +loingtaines terres, et qu’on le dist ; qui +ne penseroit que cela feust plustost feinct +et controuvé, que non pas véritable ? Encores +ce seul tyran, il n’est pas besoing +de le combattre, il n’est pas besoing de +s’en deffendre ; il est de soy mesme desfaict. +Mais que le païs ne consente à la +servitude, il ne fault pas lui rien oster, +mais ne lui donner rien ; il n’est poinct +besoing que le païs se mette en peine de +faire rien pour soy, mais qu’il ne se +mette pas en peine de faire rien contre +soy. Ce sont doncques les peuples mesmes +qui se laissent, ou plustost se font +gourmander, puis qu’en cessant de servir +ils en seroient quites, c’est le peuple qui +s’asservit ; qui se coupe la gorge ; qui, +ayant le choix d’estre subiect ou d’estre +libre, quite sa franchise, et prend le +ioug ; qui consent à son mal, ou plustost +le pourchasse. S’il lui coustoit quelque +chose de recouvrer sa liberté, il ne l’en +presseroit poinct, combien que ce soit ce +que l’homme doibt avoir plus cher que +de se remettre en son droict naturel, et, +par maniere de dire, de beste à revenir à +homme ; mais encores ie ne luy permets +poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais +quelle seureté de vivre à son ayse. Quoy ! +si pour avoir la liberté, il ne lui fault que +la desirer ; s’il n’a besoing que d’un simple +vouloir, se trouvera il nation au +monde qui l’estime trop chere, la pouvant +gaigner d’un seul souhaict ? et qui +plaigne sa volonté à recouvrer le bien +lequel on debvroit racheter au prix de +son sang ? et lequel perdu, touts les gents +d’honneur doibvent estimer la vie desplaisante +et la mort salutaire ? Certes, +tout ainsi comme le feu d’une petite estincelle +devient grand, et tousiours se +renforce, et plus il trouve de bois, et plus +est prest d’en brusler ; et, sans qu’on y +mette de l’eau pour l’esteindre, seulement +en n’y mettant plus de bois, n’ayant +plus que consumer, il se consume soy +mesme, et devient sans forme aulcune et +n’est plus feu : pareillement les tyrans, +plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils +ruynent et destruisent, plus on leur +baille, plus on les sert ; d’autant plus ils +se fortifient, deviennent tousiours plus +forts et plus frez pour anéantir et destruire +tout ; et, si on ne leur baille rien, +si on ne leur obeït poinct, sans combattre, +sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts, +et ne sont plus rien, si non que +comme la racine, n’ayant plus d’humeur +et aliment, devient une branche seiche +et morte.</p> + +<p>« Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils +demandent, ne craignent point le dangier ; +les advisez ne refusent poinct la peine : les +lasches et engourdis ne sçavent ni endurer +le mal, ny recouvrer le bien ; ils s’arrestent +en cela de le souhaicter, et la vertu d’y +pretendre leur est ostee par leur lascheté ; +le desir de l’avoir leur demeure par la +nature. Ce desir, cette volonté, est commune +aux sages et aux indiscrets, aux +courageux et aux couards, pour souhaiter +toutes choses qui, estant acquises, les +rendroient heureux et contents : une seule +en est à dire, en laquelle ie ne sçais comme +nature default aux hommes pour la desirer : +c’est la liberté, qui est toutesfois un bien +si grand et si plaisant, que, elle perdue, +touts les maulx viennent à la file, et les +biens mesmes qui demeurent aprez elles +perdent entierement leur goust et leur +saveur, corrompus par la servitude : la +seule liberté, les hommes ne la desirent +poinct, non pas pour aultre raison, ce me +semble, si non pource que, s’ils la desiroient, +ils l’auroient ; comme s’ils refusoient +faire ce bel acquest, seulement +parce qu’il est trop aysé.</p> + +<p>« Pauvres gents et miserables, peuples +insensez, nations opiniastres en vostre +mal, et aveugles en vostre bien, vous vous +laissez emporter devant vous le plus beau +et le plus clair de vostre revenu, piller +vos champs, voler vos maisons, et les +despouiller des meubles anciens et paternels ! +Vous vivez de sorte que vous pouvez +dire que rien n’est à vous ; et sembleroit +que meshuy ce vous seroit grand heur, de +tenir à moitié vos biens, vos familles et +vos vies ; et tout ce degast, ce malheur, +cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, +mais bien certes de l’ennemy et de +celuy que vous faictes si grand qu’il est, +pour lequel vous allez si courageusement +à la guerre, par la grandeur duquel vous +ne refusez poinct de presenter à la mort +vos personnes. Celui qui vous maistrise +tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux +mains, n’a qu’un corps, et n’a aultre chose +que ce qu’a le moindre homme du grand +nombre infiny de vos villes ; si non qu’il +a plus que vous touts, c’est l’advantaige +que vous luy faictes pour vous destruire. +D’où il a prins tant d’yeulx d’où vous espie +il, si vous ne les luy donnez. Comment a +il tant de mains pour vous frapper, s’il ne +les prend de vous ? Les pieds dont il foule +vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des +vostres ? Comment a il aulcun pouvoir sur +vous, que par vous aultres mesmes ? +Comment vous oseroit il courir sus, s’il +n’avoit intelligence avecques vous ? Que +vous pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs +du larron qui vous pille, complices +du meurtrier qui vous tue, et traistres de +vous mesmes ? Vous semez vos fruicts, a +fin qu’il en face le desgast ; vous meublez +et vous remplissez vos maisons, pour +fournir à ses voleries ; vous nourrissez +vos filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler +sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, +à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il +face, en ses guerres, qu’il les mene à la +boucherie, qu’il les face les ministres de +ses convoitises, les executeurs de ses +vengeances ; vous rompez à la peine vos +personnes, à fin qu’il se puisse mignarder +en ses delices, et se veautrer dans les sales +et vilains plaisirs : vous vous affoiblissez, +à fin de le faire plus fort et roide à vous +tenir plus courte la bride ; et de tant d’indignitez, +que les bestes mesmes ou ne +sentiroient poinct, ou n’endureroient +poinct, vous pouvez vous en delivrer, si +vous essayez, non pas de vous en delivrer, +mais seulement de le vouloir faire. Soyez +resolus de ne servir plus, et vous voylà +libres. Ie ne veulx pas que vous le poulsiez, +ny le bransliez ; mais seulement ne +le substenez plus ; et vous le verrez, +comme un grand colosse à qui on a desrobbé +la base, de son poids mesme fondre +en bas, et se rompre<a href="#f1" id="FNanchor_1"><sup>[1]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_1" id="f1">[1]</a> <i>Discours sur la servitude volontaire</i>, par E. de La +Boétie. (Edit. de la <i>Bibliothèque nationale</i>, Paris, 1901, +pp. 36, 38, 40-45.)</p> +</div> + +<p>Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles +et, malgré la netteté avec laquelle y fut +démontrée la folie des hommes, perdant +la liberté et la vie en se soumettant volontairement +à la servitude, ils n’ont pas suivi +le conseil de La Boétie : « ne pas seconder +la violence gouvernementale afin qu’elle +disparaisse. » Non seulement ils n’ont +pas suivi son conseil, mais ils cachèrent +encore à tous la portée de cette œuvre. +C’est au point que dans la littérature +française prévalait jusqu’à ces derniers +temps l’opinion que La Boétie ne pensait +pas ce qu’il écrivait, mais se livrait simplement +à un exercice d’éloquence.</p> + +<p>Si évident que devrait être le fait que les +principaux maux des hommes résultent +de l’organisation sociale qui les maintient +dans la servitude, ils continuent à assurer +son existence et à se soumettre aux +hommes qui sont à la tête du pouvoir.</p> + +<p>Et quels hommes ! Les sinistres +Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe +d’Espagne, Catherine de Russie, les deux +Napoléons.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c030">IV<br> +<span class="xsmall">LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ</span></h3> + +<p>On pourrait tenter la justification de +l’obéissance de tout un peuple à un petit +nombre d’hommes, si les gouvernants +étaient, je ne dis pas les meilleurs, mais +simplement les moins mauvais parmi +nous ; on pourrait l’essayer encore si, de +temps à autre, le pouvoir était occupé par +des hommes honnêtes. Malheureusement +cela n’est pas, n’a jamais été et ne peut +être.</p> + +<p>Les gouvernants sont toujours les plus +mauvais, les plus insignifiants, cruels, +immoraux et, par-dessus tout, les plus +hypocrites. Et ce n’est point là le fait du +hasard, mais bien une règle générale, la +condition absolue de l’existence du gouvernement.</p> + +<p>Voici ce que dit à ce propos Machiavel, +un homme qui sait parfaitement en quoi +réside le pouvoir gouvernemental, comment +on peut l’acquérir et comment assurer +son maintien :</p> + +<p>« Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, +d’autre pensée, ni consacrer +ses études à autre chose, qu’à la guerre, +et à l’organisation de la discipline militaire ; +c’est là le métier convenable à +celui qui commande, et l’efficacité d’une +telle science est telle que, non seulement +elle conserve leurs États à ceux qui sont +nés sur le trône, mais souvent même elle +porte au trône ceux qui sont nés dans une +condition privée. Et au contraire, on voit +que lorsque les princes ont plutôt pensé +aux amusements qu’aux armes, ils ont +perdu leur État. La première cause qui le +leur fait perdre c’est de négliger cet art ; de +même que l’excellence dans l’art de la +guerre est le moyen d’acquérir un État.</p> + +<p>« Par conséquent, un prince qui ne sait +point l’art militaire, ne peut jamais être +estimé des soldats ni se fier à eux. Le +prince doit donc s’adonner entièrement +aux exercices militaires, et il doit même +s’y exercer plus vivement en temps de +paix que durant la guerre...</p> + +<p>« Le désir de conquête est une chose, +sans doute, fort ordinaire et naturelle : +les conquérants qui savent réaliser leur +but méritent plutôt la louange que le +blâme ; mais établir des projets sans être +en mesure de les réaliser, c’est autant +manquer de sagesse que faire œuvre +vaine...</p> + +<p>« Si l’État conquis est accoutumé à vivre +par ses lois et en liberté, il y a trois +moyens de le conserver. Le premier est +de le ruiner ; le second, d’aller y demeurer +en personne ; le troisième de lui laisser +ses propres lois à la condition de payer +un tribut, et d’y créer un gouvernement +composé d’un petit nombre de personnes +qui le maintiennent dans son amitié...</p> + +<p>« Le prince ne doit pas redouter d’être +blâmé pour les vices sans lesquels il ne +peut conserver sa suprématie ; car à bien +considérer toutes les circonstances, <i>on se +rend compte aisément que certaines vertus +ne te sont que funestes, et certains vices +peuvent donner au prince la sûreté et le +bien-être</i>...</p> + +<p>« Un prince qui veut contenir ses sujets +dans l’unité et dans la foi ne doit pas se +préoccuper du reproche de cruauté ; car +il aura été plus humain en faisant un +petit nombre d’exemples que ceux qui, +par trop d’indulgence, laissent surgir des +désordres, d’où naissent des massacres et +des brigandages qui troublent ordinairement +tout un État, tandis que les exécutions +ordonnées par les princes n’offensent +qu’un particulier...</p> + +<p>« Ici s’élève une question : <i>Est-il mieux +être aimé que craint, ou mieux vaut-il être +craint qu’aimé ?</i> Je réponds qu’il faudrait +être l’un et l’autre, mais comme c’est +difficile de réunir les deux, et qu’il faut +renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus +sûr d’être craint qu’aimé. Car on peut +dire que tous les hommes en général sont +ingrats, inconstants, dissimulés, lâches +devant le danger et âpres au gain. Tant +que tu leur fais du bien ils sont tout à +toi ; ils t’offrent leur sang, leurs biens, +leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà +dit, quand tu n’en as pas besoin, mais +quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. +Et le prince qui s’est fié à leurs +promesses, n’ayant pas pris ses mesures, +périt ; parce que les amis qu’on achète à +poids d’argent, et non pas avec la grandeur +et la noblesse de l’âme, on les mérite, +mais on ne les obtient pas, et quand +on en a besoin on ne peut plus compter +sur eux. Les hommes craignent moins +d’offenser celui qui se fait aimer que celui +qui se fait redouter ; car l’amour est un +lien que les hommes, qui sont tous méchants, +rompent tout aussitôt qu’ils y +trouvent leur intérêt ; au lieu que la +crainte est entretenue par la peur de la +peine, qui ne les quitte jamais.</p> + +<p>« Quand le prince est à la tête d’une +armée, et qu’il commande une grande +quantité de soldats, c’est alors qu’il ne +doit point se soucier d’être appelé cruel, +sans cela son armée ne sera jamais bien +mise, ni en état de ne rien entreprendre.</p> + +<p>« D’où je conclus, en revenant à ma +thèse, que les hommes aimant à leur gré, +et craignant au gré du prince, un prince +sage doit s’appuyer sur ce qui lui appartient, +et non pas sur ce qui appartient +aux autres ; il doit seulement s’arranger, +ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter +la haine...</p> + +<p>« Vous devez donc savoir qu’il y a deux +manières de combattre, l’une avec les lois, +l’autre avec la force. La première est +celle des hommes, et la seconde celle des +bêtes. Mais comme souvent la première +ne suffit pas il faut recourir à la seconde. +Le prince doit donc nécessairement savoir +bien faire l’homme et la bête.</p> + +<p>« Le prince ayant donc besoin de bien +imiter la bête, doit savoir revêtir les qualités +du renard et du lion, parce que le +lion ne se défend point des filets, ni le +renard des loups. Il faut donc être renard +pour connaître les filets, et lion pour +effrayer les loups. Ceux qui s’en tiennent +au lion ne connaissent pas leur métier ; +par conséquent, un prince prudent ne doit +point tenir sa parole quand cela lui fait +tort, et quand les occasions qui lui ont +fait promettre quelque chose n’existent +plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte +serait mauvais, mais comme ils +sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir +leur parole, tu ne dois pas non plus la +tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons +pour en justifier l’inobservation.</p> + +<p>« J’en pourrais donner mille exemples +modernes, et montrer combien de traités +de paix, combien de promesses ont été +rendus nuls et inutiles par infidélité des +princes, dont celui qui a eu le plus de +succès a le mieux su imiter le renard. +Mais il faut savoir bien jouer son rôle ; <i>il +faut être habile à feindre et à dissimuler, +car les hommes sont si simples et si accoutumés +à obéir aux circonstances, que celui +qui veut tromper trouvera toujours quelqu’un +à tromper</i>...</p> + +<p>« Un prince n’a donc pas besoin de +posséder toutes les qualités que j’ai indiquées, +mais il doit paraître les avoir. +J’ajouterai même que d’avoir et se servir +de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il +est toujours utile de feindre de les avoir ; +c’est ainsi qu’il doit paraître clément, +fidèle, humain, religieux et intègre ; mais +il doit rester assez maître de lui pour +qu’au besoin il puisse et sache faire tout +le contraire.</p> + +<p>« L’on doit comprendre qu’un prince, +et particulièrement un prince nouveau, ne +peut pas exercer toutes les vertus qui +font passer les hommes pour bons, parce +que, étant dans la nécessité de conserver +l’État, il doit souvent agir contre la foi, +la charité, l’humanité et la religion. Il +faut donc qu’il ait un esprit capable de +tourner suivant que le lui commandent +les variations des vents et des circonstances, +et, ainsi que je l’ai dit plus haut, +ne pas s’écarter du bien s’il le peut, +mais aussi savoir entrer dans le mal +lorsqu’il le faut.</p> + +<p>« Le prince doit donc avoir grand soin +de ne dire jamais rien qui ne respire les +cinq qualités que j’ai marquées ; en sorte +qu’à le voir et à l’entendre il semble +que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité, +l’humanité et la religion même. +Cette dernière qualité est celle qu’il lui +importe le plus de paraître posséder, +parce que les hommes en général jugent +plus par les yeux que par les mains : +chacun pouvant voir, mais très peu de +personnes sachant toucher. Chacune veut +ce que tu parais être, mais très peu de +monde connaît ce que tu es, et le petit +nombre n’ose pas aller à l’encontre de +l’opinion publique, toujours protégée par +la majesté du prince. Et dans les actions +de tous les hommes, et surtout des +princes, contre qui il n’y a point de recours +en justice, on ne regarde qu’aux +résultats.</p> + +<p>« Un prince n’a donc qu’à préserver sa +vie et à maintenir sa puissance, les +moyens dont il se servira seront toujours +trouvés honnêtes et louables, car le vulgaire +s’attache toujours aux apparences +et ne juge que par le succès<a href="#f2" id="FNanchor_2"><sup>[2]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_2" id="f2">[2]</a> <i>Le Prince</i>, par Machiavel. +</p> +</div> +<p>Toutes ces vérités étaient connues non +seulement des princes auxquels s’adressait +Machiavel, mais de tous les hommes qui se +sont trouvés au pouvoir ; elles ne sont pas +moins connues des gouvernants d’aujourd’hui +de tout régime politique. Que ce +soit un souverain autocrate, un président +de république, un premier ministre ou +un parlement, ils ont toujours observé et +observent exactement les règles établies +par Machiavel sans avoir besoin de le +lire.</p> + +<p>De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est +l’autorité pour comprendre qu’il ne peut +en être autrement.</p> + +<p>L’autorité des uns sur les autres est, +sans conteste, le droit reconnu aux premiers +de martyriser et de tuer les seconds ; +bien mieux, de les amener à être leurs +propres tortionnaires. Et pour amener +ainsi les hommes à se molester mutuellement +et à s’entre-tuer, on ne peut +recourir qu’à ces seuls moyens : mensonges, +fourberies et, principalement, +cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont +pu agir autrement tous les gouvernants.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c042">V<br> +<span class="xsmall">IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE</span></h3> + +<p>Lisez ou relisez l’histoire des nations +chrétiennes de l’Europe depuis la Réforme, +et vous constaterez qu’elle constitue +une nomenclature ininterrompue de +crimes les plus effrayants et les plus insensés +commis par les gouvernants contre +leur propre peuple et les peuples étrangers. +Ces folies criminelles sont : guerres +sans fin, asservissement ou destruction +de nationalités, voire d’États entiers, la +ruine de paisibles habitants par cupidité, +envie, ou sous prétexte de défendre la +vérité religieuse ; de bûchers constamment +en feu sur lesquels brûlent, parmi +les milliers d’hommes ordinaires, les +meilleurs du temps ; trahisons, mensonges, +fourberies, vols, tortures, prisons, +exécutions et débauches, la débauche +monstrueuse, contre nature, qu’on +ne pouvait rencontrer que parmi ces +malheureux gouvernants. Et les auteurs +en sont non pas seulement les Charles IX, +les Henri VIII, les Ivan le Terrible, mais +encore les tant loués Louis de France, les +Élisabeth d’Angleterre, les Catherine et +Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. +Les gouvernements de notre temps—monarchie +absolue ou constitutionnelle, +république—agissent de même, et ne +sauraient agir autrement ; car c’est là +leur œuvre inévitable.</p> + +<p>Leur œuvre est de prendre, sous forme +d’impôt et par la violence, la plus grande +partie du bien au peuple travailleur, et +d’employer ces ressources à leur guise, +toujours dans un but de parti ou personnel, +vénal ou ambitieux. Elle est +encore dans le maintien par la force du +droit exclusif sur la terre ; dans la formation +de l’armée, c’est-à-dire des assassins +professionnels, et son envoi pour +mettre à mort ou pour dévaliser d’autres +hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer +des lois justifiant et sanctionnant +tous ces crimes.</p> + +<p>C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, +les Nicolas II, les Chamberlain, +les Guillaume II, de concert avec leurs +conseillers et Parlements. C’est leur mission.</p> + +<p>Aussi, cette mission ne peut-elle être +confiée qu’aux plus immoraux parmi les +hommes. Il suffit de voir à quoi est employée +l’autorité gouvernementale pour +comprendre pourquoi les conducteurs de +peuples ne peuvent être que cruels et +au-dessous du niveau moral de leur +temps et de leur milieu. Non seulement +un homme de sens moral, mais celui qui +ne l’a pas encore complètement perdu +ne saurait occuper le trône, le poste de +ministre, être législateur, en un mot, se +permettre, à un titre quelconque, de +décider du sort de tout un peuple. Un +homme d’État vertueux est une contradiction +aussi flagrante qu’une prostituée +vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un +pacifique brigand.</p> + +<p>En somme, l’activité de tout gouvernement +n’est faite que de crimes.</p> + +<p>Elle se présente sous ce jour lorsqu’on +la considère en elle-même, mais elle apparaît +telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on +examine la situation de l’homme, +pris isolément et dépendant de l’autorité.</p> + +<p>L’immense majorité des humains qui +naissent sur notre planète se trouvent +dépourvus du droit à la terre natale. +Non seulement ils sont empêchés de jouir +de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le +sous-sol, mais ils n’ont même pas le droit +d’y vivre sans payer de leur travail à +ceux qui possèdent la terre en toute propriété, +en vertu de l’abandon qui leur en +a été fait par l’État, qui défend cette +spoliation contre toute atteinte, en lui +attribuant le caractère d’un droit sacré.</p> + +<p>Tout homme, privé ainsi du droit +naturel et légitime à la terre sur laquelle +il est né, cherche un autre moyen d’existence, +et il travaille, payant la redevance +exigée à l’accapareur pour le droit de +vivre sur la terre et d’en jouir, afin de +pouvoir améliorer son sort et celui de sa +famille, avoir le loisir de s’instruire, se +reposer, être en relation avec d’autres +hommes.</p> + +<p>Mais la dîme versée, il n’est pas encore +quitte. On lui fait payer, directement ou +indirectement, des impôts pour couvrir +les frais nécessités par une armée de +fonctionnaires, par un nombreux clergé, +dont il peut ne pas avoir besoin, ou pour +les dépenses qu’exigent la construction +des palais, des monuments, l’entretien +d’une cour et des dignitaires, dont à +coup sûr il n’a que faire, l’établissement +des douanes, qui loin de lui être utiles +lui sont nuisibles ; les paiements des intérêts +de la dette d’État contractée en vue +d’une guerre des centaines d’années +avant sa naissance, guerre néfaste déjà +alors, et de nouvelles dettes pour de nouvelles +guerres, celles-ci néfastes pour lui +et pour ses proches. Il s’y soumet parce +que toutes ces exigences sont appuyées +par la force, et il paye.</p> + +<p>Mais la machine gouvernementale ne +le laisse pas encore en paix. A l’âge +de vingt ans, il doit, dans la plupart des +pays, faire le service militaire, c’est-à-dire +subir le plus cruel des esclavages. Dans +les pays où le service obligatoire n’est pas +encore institué, il doit se racheter par de +nouveaux impôts et être prêt à tous les +malheurs qu’entraîne la guerre.</p> + +<p>Tels sont les maux physiques que doit +endurer, sans aucun motif, tout homme, +de la part du gouvernement. Ce n’est pas +tout. Le mal le plus terrible que commet +le pouvoir public est la corruption morale +et intellectuelle.</p> + +<p>Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt +dans la religion qui prévaut dans l’État. +Ce fut toujours ainsi dans le passé, et +cela se pratique encore dans la plupart +des pays. Là où cette première contrainte +n’est pas en usage, il en est d’autres. +Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation pour +lui est de fréquenter l’école appartenant +à l’État. A l’école, on lui apprend que le +gouvernement, l’autorité en général, est +la condition absolue de sa vie, et que +l’État où il est né est le plus parfait du +monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le +Sultan, par Chamberlain avec sa politique +coloniale, ou par un gouvernement +républicain protecteur du trust et de +l’impérialisme. Telle est l’école primaire +et obligatoire, et telles sont toutes les +écoles supérieures fréquentées par les +adultes de l’État russe, turc, anglais, +français ou américain.</p> + +<p>Ce n’est pas seulement l’école qui +forme ainsi la jeunesse. La littérature, +les réunions publiques ou privées, la +presse, à la solde du gouvernement ou à +celle des riches qui s’appuient sur l’autorité +ou simplement recherchent les +grâces de celle-ci, partout et dans quelque +pays que ce soit, le citoyen est soumis +à la suggestion corruptive du pouvoir +public. Il lui est inculqué que l’autorité +en général, et celle de son pays en particulier, +avec tous ses attributs : chaînes, +prisons, potences, armées, est la condition +absolue de son existence ; il est convaincu +que l’activité gouvernementale est +respectable, digne de toute estime et +d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer +heureux de participer, et aux +représentants de laquelle il doit rendre +tous les hommages.</p> + +<p>Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits +les plus naturels ; la plus grande part du +produit de son travail lui est enlevée pour +l’accomplissement d’une œuvre mauvaise ; +il est tellement pris dans les filets qui +lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient +autant esclave du gouvernement que +l’était l’esclave des négriers, avec cette +différence toutefois que ceux-ci pouvaient +être bons et moraux, tandis que les négriers +gouvernementaux sont les plus corrompus, +cruels et hypocrites des hommes.</p> + +<p>Le pis est que les esclaves du gouvernement, +loin de se douter de leur esclavage, +et de souhaiter la liberté, s’imaginent, +principalement ceux qui vivent +sous un régime constitutionnel ou +républicain, qu’ils sont des hommes +libres ; et ils sont fiers de leur asservissement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c052">VI<br> +<span class="xsmall">INUTILITÉ DE L’ÉTAT</span></h3> + +<p>« Que sont de nos jours les gouvernements +sous lesquels les hommes ne +croient pas pouvoir vivre ?</p> + +<p>« S’il fut un temps où le gouvernement +apparaissait comme un mal nécessaire, +ou moins grand que celui qui pouvait +résulter du manque de défense contre des +voisins organisés, il n’est pas douteux +qu’il soit devenu aujourd’hui inutile et +un mal bien plus grand que celui dont il +effraye le peuple.</p> + +<p>« Le gouvernement en général, pas +seulement militaire, pourrait être inoffensif,—je +ne dis pas utile,—s’il était +composé d’hommes saints, infaillibles +comme le conseille la sagesse chinoise. +Mais par la nature même de son activité, +toute de violence, le pouvoir est détenu +par les plus immoraux, grossiers, et impudents +des hommes.</p> + +<p>« Tout gouvernement, à plus forte +raison celui qui dispose d’une force armée, +est la plus terrible et la plus dangereuse +des institutions existantes.</p> + +<p>« Le gouvernement, dans le plus large +sens du mot,—en y comprenant les +classes fortunées et les membres de la +presse,—n’est qu’une organisation qui +met la majorité des hommes à la discrétion +d’une minorité qui détient le pouvoir. +Celle-ci se soumet à son tour à l’autorité +d’un groupe d’hommes plus restreint +encore ; celui-ci à un autre moins nombreux, +et ainsi de suite jusqu’au sommet +de la pyramide hiérarchique où sont placés +quelques hommes, ou un seul, qui +doivent à la force armée leur domination +sur leurs semblables.</p> + +<p>« Au sommet de cette pyramide s’installent +toujours quelques-uns, ou un seul, +qui font preuve de plus de ruse, d’audace +ou d’immoralité, ou ceux qui sont leurs +héritiers.</p> + +<p>« Aujourd’hui c’est Boris Godounov, +demain c’est Grigory Otrepiev ; aujourd’hui +c’est la débauchée Catherine qui +fait étrangler son mari par ses amants, +demain c’est Pougatchev, après-demain +le fou Paul, Nicolas I<sup>er</sup>, Alexandre III.</p> + +<p>« Aujourd’hui c’est Napoléon, demain +un Bourbon ou un d’Orléans ; Boulanger +ou la bande des panamistes. Aujourd’hui +c’est Gladstone, demain Salisbury, Chamberlain, +Rhodes.</p> + +<p>« Et c’est à ces gouvernants qu’on +donne plein pouvoir non seulement sur +les biens et sur la vie de tous, mais même +sur l’instruction, l’éducation religieuse, +morale et intellectuelle des hommes.</p> + +<p>« Nous construisons une terrible machine +gouvernementale, laissons s’en +emparer qui le veut (et la chance favorise +toujours les pires) ; nous nous soumettons +servilement aux maîtres, et puis, +nous nous étonnons de notre situation +précaire. Nous avons peur des bombes +des anarchistes, et nous ne nous effrayons +pas devant l’horrible organisation qui +nous menace des plus grandes catastrophes...</p> + +<p>« Les hommes se laissent ligoter au +point qu’une seule personne peut les +conduire à sa guise ; ils laissent traîner +le bout de la corde qui les lie, et le premier +scélérat ou sot qui veut s’en saisir +fait d’eux ce qu’il veut.</p> + +<p>« N’est-ce pas le cas de tous les peuples +qui instituent et maintiennent le +gouvernement, appuyé sur la force armée, +et se soumettent à lui ?<a href="#f3" id="FNanchor_3"><sup>[3]</sup></a> »</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_3" id="f3">[3]</a> <i>Patriotisme et gouvernement</i>, par Léon Tolstoï, +chap. <span class="fss">VI</span>. +</p> +</div> + +<p>« Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement ? +Ce sera le chaos, l’anarchie, +la perte de tous les fruits de la civilisation, +le retour des hommes à l’état sauvage. +Si vous touchez à l’ordre des +choses établi, si vous abolissez le gouvernement, +les plus grands malheurs nous +assailliront : émeutes, pillages, meurtres, +et finalement ce sera le règne de tous +les méchants et l’asservissement des bons.</p> + +<p>« Ainsi parlent non seulement ceux +à qui l’état de choses actuel est profitable +mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement +nuisible et qui cependant ne +pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement +ils y sont habitués<a href="#f4" id="FNanchor_4"><sup>[4]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_4" id="f4">[4]</a> <i>L’esclavage moderne</i>, par Léon Tolstoï, chap. <span class="fss">XIII</span>. +</p> +</div> +<p>Les hommes qui sont au pouvoir affirment +que leur autorité est nécessaire +afin d’empêcher les méchants de maltraiter +les bons, entendant par là qu’ils sont les +génies bienfaisants protégeant ceux-ci +contre ceux-là.</p> + +<p>« Mais dominer veut dire violenter, +violenter veut dire faire contraire à la +volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, +et certes contraire à ce que ne +voudrait pas supporter celui qui violente ; +par conséquent, être au pouvoir veut +dire faire à autrui ce que nous ne voudrions +pas qu’on nous fît, autrement dit, +être au pouvoir, c’est faire du mal.</p> + +<p>« Se soumettre, c’est préférer la résignation +à la violence, et préférer la résignation +c’est être bon ou moins méchant +que ceux qui font aux autres ce qu’ils ne +voudraient pas qu’on leur fît.</p> + +<p>« C’est pourquoi ce ne sont pas les +meilleurs, mais les pires qui, selon toute +probabilité, ont toujours été au pouvoir +et qui y sont encore. Il peut y avoir des +méchants parmi ceux qui se soumettent +aux gouvernants, mais il n’arrive jamais +que les meilleurs dominent les pires<a href="#f5" id="FNanchor_5"><sup>[5]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_5" id="f5">[5]</a> <i>Le salut est en vous</i>, par Léon Tolstoï, traduction +de E. Halpérine-Kaminsky, chap. <span class="fss">X</span>, p. 255. +</p> +</div> + +<p>« C’est pourquoi, sans insister sur les +faits que les émeutes, pillages, meurtres +qui pourraient aboutir au règne des méchants +et à l’asservissement des bons, se +produisent déjà aujourd’hui, je ferai +remarquer que la croyance à la possibilité +de troubles et de désordres que provoquerait +l’abolition de l’ordre actuel ne +prouve nullement que cet ordre soit bon.</p> + +<p>« Si vous touchez à l’organisation existante +vous causerez les plus grands désastres. »</p> + +<p>« Retirez seulement une brique des +milliers d’autres formant une colonne +étroite, haute de plusieurs mètres, et +aussitôt elle s’écroulera et toutes les +briques se briseront. Mais qu’on ne puisse +retirer une seule brique ou lui donner le +moindre coup sans que la colonne s’effondre, +cela ne prouve nullement qu’il +soit raisonnable de laisser toutes ces +briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. +Cela prouve au contraire que +la disposition des briques est mauvaise ; +il faut donc les disposer suivant un ordre +qui assure leur équilibre afin qu’on puisse +les déplacer sans détruire celui-ci.</p> + +<p>« Il en est de même de l’organisation +de l’État moderne : elle est artificielle et +chancelante, et le fait que le moindre +choc peut la détruire, loin de démontrer +son utilité, prouve au contraire que si +elle eut jamais sa raison d’être, elle est +devenue aujourd’hui complètement inutile, +donc nuisible et dangereuse.</p> + +<p>« Elle est nuisible et dangereuse, parce +qu’avec elle tout le mal qui existe dans la +société, au lieu de diminuer, augmente +et s’affermit. Et il augmente et s’affermit, +parce qu’il est justifié et revêtu de formes +séduisantes ou bien il est dissimulé.</p> + +<p>« Cette prospérité des peuples qui nous +apparaît dans les États soi-disant bien +organisés et qui sont gouvernés à l’aide +de la violence, n’est en réalité qu’une +apparence, qu’une fiction. Tout ce qui +trouble la belle ordonnance extérieure, +tous les meurt-de-faim, tous les malades, +tous les débauchés hideux, tous sont +cachés en des endroits où nous ne pouvons +les voir ; on ne les voit pas, mais cela ne +prouve pas qu’ils ne soient pas ; ils sont +au contraire d’autant plus nombreux +qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont +cause de leur misère se montrent d’autant +plus cruels envers eux. Il est certain que +l’arrêt de l’activité gouvernementale, autrement +dit de la violence organisée, +troublera la belle ordonnance extérieure +de nos sociétés, mais elle ne les désorganisera +pas ; elle fera seulement apparaître +la désorganisation cachée et nous +permettra d’y porter remède.</p> + +<p>« Les hommes croyaient jusqu’en ces +derniers temps qu’ils ne pourraient pas +vivre sans gouvernement. Mais la vie +évolue et les conditions de la vie, autant +que les opinions des hommes, se modifient. +Malgré les efforts des gouvernants +pour maintenir les peuples dans +un état d’enfance qui amène le sujet maltraité +à se féliciter d’avoir à qui se +plaindre, les hommes, et en particulier +les ouvriers, tant en Russie qu’en Europe, +se dégagent de plus en plus de leur situation +de mineurs et commencent à +comprendre les véritables conditions de +leur vie.</p> + +<p>« Vous nous affirmez que seuls vous +pouvez nous défendre contre l’envahissement +des peuples voisins : Chinois, Japonais,—disent +maintenant les gens du +peuple,—mais nous lisons les journaux +et nous savons que personne ne nous +menace de la guerre ; nous savons que +vous seuls, gouvernants, dans un but +impossible à démêler, vous irritez les +peuples les uns contre les autres, puis, +sous prétexte d’assurer notre défense, +vous nous ruinez par des impôts afin +d’entretenir vos flottes, vos armées, construire +des chemins de fer stratégiques, +servant uniquement votre ambition, vous +entreprenez des guerres pareilles à celles +que vous faites aujourd’hui aux pacifiques +Chinois. Vous dites que vous protégez, +pour notre plus grand bien, la propriété +foncière ; mais cette protection n’aboutit +qu’à faire passer toutes les terres entre +les mains des compagnies, des banquiers, +des riches, qui ne les travaillent +pas, tandis que nous, l’énorme majorité +du peuple, nous sommes complètement +dépossédés et à la merci des +oisifs.</p> + +<p>« Vos lois ne protègent pas la propriété +de la terre, mais permettent qu’on enlève +la terre à ceux qui la travaillent. Vous +protégez, dites-vous, le produit du travail +de chacun. Or, c’est le contraire que vous +faites : tous ceux qui produisent les +objets précieux n’arrivent pas, grâce à +votre prétendue protection, à se faire +payer le prix réel de leur travail ; bien +mieux, leur existence dépend entièrement +du bon plaisir de ceux qui ne travaillent +pas.</p> + +<p>« On dit que la disparition des gouvernements +entraînera celle des institutions +sociales d’instruction et d’éducation, +si nécessaires à tous.</p> + +<p>« Mais pourquoi faire cette supposition ? +Pourquoi penser que, les dirigeants +disparus, les hommes ne sauront +pas organiser eux-mêmes leur vie aussi +bien que le font les gouvernants, non +pour eux, mais pour les autres ?</p> + +<p>« Nous voyons au contraire que de +notre temps, dans les circonstances les +plus diverses, les hommes parviennent +à organiser eux-mêmes leur vie bien +mieux que n’y réussissent les gouvernants. +Nous voyons se former sans l’appui +du gouvernement et souvent malgré son +intervention toutes sortes d’institutions +sociales : syndicats ouvriers, sociétés +coopératives, compagnies de chemin de +fer, artels, etc. Si, pour créer une œuvre +sociale, on a besoin de réunir une certaine +somme d’argent, pourquoi penser +que des hommes libres ne la fourniraient +pas sans contrainte, afin d’instituer ce qui +se fait aujourd’hui à l’aide de l’impôt, au +cas où l’entreprise était réellement utile +à la société ? Pourquoi penser qu’il ne +peut y avoir des tribunaux sans violence ? +Il y a toujours eu, il y a encore des sentences +d’hommes qu’acceptent avec confiance +les plaideurs, sans qu’on ait besoin +de les y forcer.</p> + +<p>« Nous sommes tellement dépravés +par un long esclavage que nous ne pouvons +pas nous représenter une administration +qui ne s’appuierait pas sur la +force. Il n’en existe pas moins des communautés +russes qui émigrent dans des +contrées lointaines où notre gouvernement +ne peut s’immiscer dans leurs +affaires, organisent elles-mêmes l’administration, +la justice, la police, la perception +de leurs impôts, et elles prospèrent +jusqu’au jour où le gouvernement +du pays intervient et emploie ses procédés +violents...</p> + +<p>« Celui-là seul qui possède des dizaines +de mille d’hectares en forêt a besoin de +protection, quand, près de lui, des milliers +d’hommes manquent de bois pour se +chauffer. Cette protection est aussi nécessaire +aux patrons des usines et des +fabriques, où des générations d’ouvriers +furent et sont encore frustrés du produit +de leur travail. La protection est plus +nécessaire encore au détenteur de centaines +de mille pouds de blé attendant +une année de disette afin de les vendre +avec un bénéfice usurier aux populations +affamées...</p> + +<p>« On dit habituellement : supprimez +la propriété de la terre et le fruit du travail, +et personne ne sera certain de conserver +ce qu’il a produit ; aussi cessera-t-il +de travailler. C’est tout le contraire +qu’il faudrait dire : la protection violente +d’une propriété illégitime, si elle n’a pas +complètement détruit, a du moins sensiblement +affaibli chez les hommes l’idée +naturelle de justice, qui commande de +ne pas accaparer les objets de consommation +qui sont la propriété innée sans laquelle +l’humanité ne peut vivre, idée qui a +toujours existé et existe dans la société...</p> + +<p>« On peut assurément dire que les +chevaux et les bœufs ne peuvent rien +produire s’ils ne sont pas contraints par +les hommes, créatures raisonnables. +Mais pourquoi les hommes subiraient-ils +les violences des êtres qui ne leur sont +pas supérieurs, mais semblables ? Pourquoi +les hommes doivent-ils se soumettre +à ceux d’entre eux qui, à un moment +donné, détiennent le pouvoir ? Où est la +preuve que les gouvernants sont plus +sages que les gouvernés ?</p> + +<p>« Le fait même qu’ils s’autorisent à +user de violence envers leurs semblables +démontre qu’ils ne sont pas plus, mais +moins sensés que ceux qui se soumettent +à eux...</p> + +<p>« On dit : comment les hommes pourraient-ils +vivre sans gouvernement, c’est-à-dire +sans contrainte ? Il faudrait dire au +contraire : comment les hommes, êtres +raisonnables, peuvent-ils vivre en commun +groupés par la violence, au lieu de +l’être par le consentement raisonné ?...</p> + +<p>« De deux choses l’une : ou les hommes +sont des créatures douées de raison ou +ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas, +aucun ne peut l’être ; dès lors tout parmi +eux est réglé par la violence, et il n’y a +aucun motif pour que les uns aient plus +de droit que les autres d’en user. Et celle +employée par le gouvernement ne saurait +avoir de justification. Si, au contraire, les +hommes sont doués de raison, leurs rapports +doivent être inspirés par la raison +et non s’établir par la violence de ceux +d’entre eux qui se sont, par aventure, +emparés du pouvoir<a href="#f6" id="FNanchor_6"><sup>[6]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_6" id="f6">[6]</a> <i>L’esclavage moderne</i>, ch. <span class="fss">XIII</span>.</p> +</div> + +<p>« Aussi les hommes disent-ils que... +la destruction du régime gouvernemental +amènerait celle de tout ce qui a été +acquis jusqu’ici par l’humanité ; que l’État +a été et est toujours l’unique forme +sous laquelle l’humanité peut se développer, +et que tous les abus peuvent +être corrigés sans l’anéantissement d’une +organisation dont ils sont indépendants +et qui permet à l’homme de progresser +et d’arriver au plus haut degré de bien-être. +Et ceux qui pensent ainsi appuient +leur opinion sur des arguments philosophiques, +historiques et religieux qui leur +semblent irréfutables...</p> + +<p>« On peut écrire des volumes entiers +en faveur de la première thèse (ils sont +déjà écrits depuis longtemps et on en écrit +encore), mais on peut également écrire +beaucoup contre (ce qui, quoique plus +récemment, a été fait et d’une façon magistrale).</p> + +<p>« Mais on ne peut pas prouver, comme +cherchent à le faire les défenseurs de +l’État, que la destruction du régime actuel +amènerait l’anarchie : le brigandage, l’assassinat, +la ruine de toutes les institutions, +et le retour de l’humanité à la barbarie...</p> + +<p>« Encore moins peut-on le démontrer +par l’expérience, car il s’agit tout d’abord +de savoir s’il faut la tenter ou non.</p> + +<p>« La question de savoir si le moment +de renverser l’État est arrivé ou non +serait donc insoluble, s’il n’existait pas un +autre moyen de la résoudre avec certitude.</p> + +<p>« Les poussins sont-ils assez développés +pour qu’on éloigne la couveuse et qu’on +les laisse sortir des œufs, ou est-il encore +trop tôt ? C’est une question qu’ils décideront +d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant +plus tenir dans la coquille, ils la briseront +à coup de bec et en sortiront.</p> + +<p>« De même, le temps est-il arrivé ou +non, pour les hommes, de détruire la +forme gouvernementale actuelle et de la +remplacer par une nouvelle ? Si l’homme, +par suite de la conscience supérieure qui +est née en lui ne peut plus se soumettre +aux exigences de l’État, s’il ne peut plus +s’en contenter et en même temps n’a plus +besoin de la protection de l’État, la question +est résolue par ceux qui ont déjà +dépassé la forme étatiste et qui en sont +sortis comme le poussin de l’œuf, où ne +pourrait le faire rentrer aucune force au +monde.</p> + +<p>« Il est fort possible que l’État ait été +nécessaire et le soit aujourd’hui pour tous +les avantages que vous lui reconnaissez, +dit celui qui s’est assimilé la conception +chrétienne de la vie. Je sais seulement, +ajoute-il, que pour <i>moi</i>, d’une part, je n’ai +plus besoin de l’État, et, d’autre part, <i>je</i> +ne peux plus commettre les actes qui +sont nécessaires à son existence. Organisez-vous +comme vous l’entendez, moi +je ne puis démontrer ni la nécessité, ni +l’inutilité de l’État, mais je sais ce dont +j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que +je peux faire, et ce que je ne peux pas +faire. <i>Je</i> n’ai pas besoin de m’isoler des +hommes des autres nations ; c’est pourquoi +je ne puis pas reconnaître mon appartenance +exclusive à une nation quelconque +et je refuse toute sujétion. Je sais que +<i>moi</i>, je n’ai pas besoin de toutes les institutions +gouvernementales actuelles ; +c’est pourquoi je ne puis, en privant les +hommes qui ont besoin de mon travail, +le donner sous forme d’impôt au profit de +ces institutions. Je sais que <i>moi</i>, je n’ai +pas besoin ni d’administrations ni de tribunaux +fondés sur la violence ; c’est pourquoi +je ne peux participer ni à l’administration +ni aux actes de justice. Je sais que +<i>moi</i> je n’ai pas besoin d’attaquer les +hommes des autres nations, de les tuer, +ni de me défendre contre eux les armes à +la main ; c’est pourquoi je ne puis prendre +part à la guerre ni m’y préparer. Il est +fort possible qu’il se trouve des hommes +considérant tout cela comme nécessaire, +je ne m’en occupe pas : je sais seulement, +mais d’une façon absolue, que je n’en ai +pas besoin... »<a href="#f7" id="FNanchor_7"><sup>[7]</sup></a></p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_7" id="f7">[7]</a> <i>Le salut est en vous</i>, pp. 250-252.</p> +</div> + +<p>Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux ; +cependant eux aussi continuent à +subir le régime étatiste, voire concourent +à son maintien. Quelle en est la cause ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c074">VII<br> +<span class="xsmall">LA SOCIÉTÉ MODERNE VIT SANS PRINCIPES</span></h3> + +<p>Il me semble que la cause en est dans +le fait suivant : la force motrice principale +de l’humanité, la religion, s’est affaiblie, +si elle n’a pas disparu complètement chez +la majorité des peuples chrétiens. Quelle +qu’elle soit, si grossière que soit son +expression, c’est la religion qui sert de +base à la vie populaire, et c’est suivant +les modifications que subit la première +que se transforme la dernière<a href="#f8" id="FNanchor_8"><sup>[8]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_8" id="f8">[8]</a> Je n’ignore pas l’existence d’une opinion, très +répandue, parmi les savants de notre époque, d’après +laquelle la vie sociale est déterminée par des causes +économiques extérieures, et non morales, intérieures. +Il me semble inutile de la réfuter, puisque le bon sens, +la vérité historique et, surtout, le sentiment moral +montre son manque absolu de fondement. Elle a pris +naissance et s’est enracinée chez les esprits bornés, +dépourvus par-dessus tout de la faculté supérieure de +sentir la nécessité de la conscience religieuse, c’est-à-dire +de l’établissement de la valeur de nos rapports envers +l’infini, faculté qui distingue l’homme de l’animal. +Aussi serait-il tout à fait oiseux de chercher à convaincre +ces hommes de l’existence d’une chose qu’ils ne sentent +pas et ne peuvent toucher de leurs mains.</p> +</div> + +<p>Les choses se passent ainsi parce que +la direction première et la façon de vivre +de chacun de nous sont déterminées par +l’idée que nous nous en faisons. Comme +cette idée ne peut être définie que par la +religion, il est clair que la direction et la +façon de vivre, tant des individus que des +peuples,—si variées que soient les conditions +de vie de ceux-ci,—sont définies +principalement par la religion.</p> + +<p>Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci, +d’autres causes influent sur nos conditions +de vie ; mais la modification essentielle +et l’évolution de l’étape inférieure +à une étape supérieure de la vie sont toujours +déterminées par la religion seule. +Les peuples d’Europe ont franchi une +étape semblable au moment où ils ont +adopté le christianisme. De même les +Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont +devenus Mahométans, les Asiatiques en +se convertissant à la doctrine de Bouddha, +de Confucius ou de Lao-Tseu.</p> + +<p>Les changements dans la conscience +religieuse d’un peuple entraînent inévitablement +la transformation des formes extérieures +de sa vie. Cela fut toujours ainsi +et cela est encore. Mais il est des époques +où, bien que la conscience religieuse des +hommes évolue, ce progrès ne trouve pas +encore une sanction concrète et l’ancienne +vie sociale continue à s’inspirer de la +conception religieuse périmée.</p> + +<p>Ce phénomène provient de ce que le +changement de la conception religieuse, +sa cristallisation, sa croissance, s’effectue +d’une façon continue mais invisible. Par +contre, les conditions sociales se modifient +avec une progression moins rapide, sans +conformité avec l’accroissement invisible +de la conscience : elle se transforme par +accès. Le germe de la graine croît continuellement +tandis que l’enveloppe crève. +Il en est de même de la conscience et des +formes sociales de la vie.</p> + +<p>Chaque homme subit les mêmes transformations +en passant d’un âge à un autre. +Ainsi, la conscience évolue progressivement +et insensiblement chez l’enfant +devenu adolescent, chez l’adolescent +devenu adulte, chez l’adulte devenu +vieillard ; mais en passant d’un âge à un +autre, l’homme continue parfois à s’inspirer, +pendant longtemps encore, de sa +conception de la vie de l’âge précédent. +C’est pourquoi, n’ayant plus son ancienne +foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux +rapports envers ce qui l’entoure, il +vit, durant ces périodes, sans idée directrice.</p> + +<p>Ce que nous observons dans l’évolution +de l’individu a lieu également dans la vie +de la société.</p> + +<p>Lorsque les conditions de la vie ne +répondent plus à sa conscience, la société +entière se comporte comme l’individu qui +mène une vie déréglée, folle et orageuse +pendant ce moment de transition.</p> + +<p>Tel est, à mon avis, le moment que traversent +aujourd’hui les peuples chrétiens.</p> + +<p>La conscience religieuse qui fut la base +des formes actuelles de la vie sociale est +déjà abandonnée par l’humanité, tandis +que sa nouvelle conception n’a pas encore +pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes +de notre temps vivent-ils sans se rendre +compte du sens de leur vie et manquent +d’orientation précise dans leurs actes.</p> + +<p>Une grande partie de l’humanité contemporaine +professe de différentes façons +la prétendue doctrine chrétienne ; car +sous le nom de celle-ci est sous-entendu +le code de dogmes établi il y a seize +siècles par des conciles et qui promulgue +les plus grandes insanités. C’est bien +cette doctrine chrétienne, contraire aux +connaissances modernes et au bon sens, +manquant de tout principe directeur, +commandant la foi aveugle à ceux qui +prétendent incarner l’Église, c’est cette +doctrine qui occupe la place qu’a toujours +occupée et doit occuper la vraie +religion, celle qui explique le sens de la +vie et qui indique la ligne de conduite +qui découle de cette religion.</p> + +<p>Une autre partie de l’humanité, la +moins nombreuse, se disant cultivée, se +trouve dans une situation moins propice +encore à une vie morale et raisonnée.</p> + +<p>Libérée du mensonge de la prétendue +religion chrétienne, cette partie de la +société est tombée sous l’influence d’un +autre mensonge, bien pis encore que celui +de l’Église : la conception scientifique de +la vie, qui ne saurait cependant lui donner +aucune orientation sensée. Cette conception +rejette ce qui est essentiel à la nature +humaine, ce qui la distingue de la nature +animale, ce qui est l’essence de la conscience +religieuse : la définition de notre +mission dans le monde. Cette conscience +religieuse est remplacée par des observations +fortuites, inutiles et disparates, +ainsi que par l’étude de matières diverses. +Suivant cette conception,—si l’on peut +dire,—toute religion est, par sa nature +même, une erreur, et il n’y a aucune +utilité de chercher une explication raisonnée +du sens de la vie et du principe +directeur de notre conduite, puisque la +science, particulièrement la sociologie, +qui soi-disant établit les lois du progrès +humain, nous est un guide suffisant.</p> + +<p>A vrai dire, cette science, en promettant +de donner les lois de la vie dans l’avenir, +laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu +d’anciennes règles religieuses qu’ils suivent +inconsciemment, ou bien sans aucun +principe en s’adonnant à leurs passions +et en les justifiant même par une argumentation +« scientifique ».</p> + +<p>Telle est la pitoyable erreur de la minorité +qui se croit à l’avant-garde de la +société.</p> + +<p>Il est une troisième partie, la plus +nombreuse, d’hommes de toutes conditions, +plus ou moins instruits, libérés de +la contrainte imposée par la religion officielle, +mais niant, par superstition scientifique, +la nécessité de la religion, vivant +d’une vie animale, égoïste, purement sensuelle +et qui la considèrent même comme +le dernier mot du progrès scientifique (la +lutte pour l’existence, le surhomme).</p> + +<p>Telles sont les conceptions qui prédominent +dans la société moderne : la +contrefaçon de croyance d’un groupe +assez nombreux ; la conception basse +pleine de suffisance, n’imposant aucun +devoir, d’un groupe moindre ; enfin l’absence +de tout sens moral du groupe le +plus nombreux. Comme ni la contrefaçon +de croyance, ni sa négation et son remplacement +par la prétendue science, ni le +manque de sens moral ne peuvent susciter +de force régulatrice, donnant une direction +à l’activité de la société moderne, +notre vie se passe sans aucun principe +conducteur, par simple inertie, et elle +s’éloigne de plus en plus de la conception +religieuse supérieure de notre époque +dont la société a vaguement conscience. +D’où le non-sens et les souffrances de plus +en plus grandes de la vie d’aujourd’hui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c083">VIII<br> +<span class="xsmall">LA VIE ANORMALE DE LA SOCIÉTÉ MODERNE</span></h3> + +<p>La situation de notre monde chrétien apparaît +donc ainsi : une minorité possède +la plus grande partie de terres et d’immenses +richesses qui se concentrent progressivement +dans les mains de quelques-uns +et qui leur servent à entretenir une +vie de luxe et toute artificielle. Une autre +partie des hommes, la plus nombreuse, est +dépourvue du droit de jouir librement de +la terre, plie sous le poids des impôts +taxant tous les objets de première nécessité, +est accablée par suite par un travail +malsain et anormal au service des riches, +manque le plus souvent d’habitations +et de vêtements hygiéniques, de nourriture +saine, de loisir nécessaire au délassement +intellectuel, vit et meurt dans la +dépendance et la haine de ceux qui profitent +de son travail.</p> + +<p>Les uns et les autres sont en constante +hostilité, recourent à l’occasion à la violence, +au mensonge, au rapt, à l’assassinat. +Aussi leur activité est-elle dépensée non en +travaux productifs mais en luttes : lutte +de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers +contre ouvriers, de capitalistes +contre ouvriers. Malgré des perfectionnements +techniques apportés à la production +industrielle, les richesses du sol et du +sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire +des pertes c’est celle de vies humaines, +douloureuse, inutile, irréparable.</p> + +<p>Le plus malheureux dans cette situation +est que les riches et les pauvres se +doutent de la folie de cette existence, et +de l’avantage qu’il y aurait pour les uns et +les autres à unir leurs forces, à coordonner +leur travail et à partager les produits. +Mais ni les uns ni les autres n’aperçoivent +aucune possibilité de changer leur +situation actuelle, et ils continuent à vivre +dans la haine et la lutte, tout en ayant +conscience de l’aggravation progressive +de leur position.</p> + +<p>En plus de ces maux intérieurs, se +poursuit une lutte intense et continue +entre nations, qui absorbe la majeure +partie du travail national dans le but d’entretenir +l’armée, de subvenir aux frais +de guerre, durant laquelle périssent dans +la force de l’âge des centaines de mille +d’hommes et sont pervertis des millions +d’autres. Ici de même, nous savons que +les armements et les guerres sont insensés, +funestes, conduisent à la ruine matérielle +et à la déchéance morale ; cependant, +nous continuons à sacrifier notre vie +et notre travail à ces dieux.</p> + +<p>Tout le monde sait que cela ne doit +pas être et qu’on pourrait l’éviter ; malgré +tout, nous continuons à aggraver le +mal.</p> + +<p>Cette conscience d’une vie contraire à +l’intérêt, à la raison, au vœu de chacun de +nous, devient à tel point douloureuse que +les plus généreux parmi les hommes, +dont le nombre croît de plus en plus, ne +voient d’autres issues à cette impasse +que le suicide.</p> + +<p>D’autres, souffrant également de la contradiction +entre leurs aspirations morales +et la réalité, cherchent à y échapper par +un suicide partiel : l’abrutissement par le +tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la morphine. +D’autres encore cherchent l’oubli +en ajoutant aux narcotiques des plaisirs +excitants ou stupéfiants : spectacles, lectures, +spéculations intellectuelles sur des +questions oiseuses auxquelles ils donnent +le nom de science et d’art. Enfin, l’immense +majorité, accablée par le travail, +s’abrutit également par des narcotiques +que lui fournissent ses exploiteurs et +mène une existence de bêtes ; tout en +sentant le caractère anormal de sa situation, +elle n’a pas le loisir d’y réfléchir, +empêchée qu’elle est par ses préoccupations +quotidiennes.</p> + +<p>C’est ainsi que vivent et meurent riches +et pauvres, générations après générations, +sans se demander pourquoi ils ont +vécu leur existence douloureuse et stupide, +ou bien en entrevoyant vaguement +l’horrible et cruelle erreur que fut leur +vie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c088">IX<br> +<span class="xsmall">“LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ +OU LA MORT”</span></h3> + +<p>La situation de l’humanité actuelle est +d’autant plus lamentable que dans notre +for intérieur nous concevons la possibilité +d’une autre vie, toute différente, raisonnée +et fraternelle, sans la folie de luxe +des uns et la misère et l’ignorance des +autres, sans exécutions, débauche, violence, +armement, guerres.</p> + +<p>Mais le régime présent, maintenu par +la force, s’est enraciné à un tel point, que +nous ne pouvons nous imaginer une vie +collective sans une autorité gouvernementale ; +nous y sommes à ce point +habitués, que nous cherchons à réaliser +jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle +par des actes d’autorité, c’est-à-dire +par la violence.</p> + +<p>Cette erreur est au fond du désordre +moral et matériel de la vie passée, présente +et voire future de la chrétienté.</p> + +<p>Un exemple frappant nous en est +donné par la Révolution française.</p> + +<p>Les hommes de la Révolution ont posé +clairement l’idéal d’égalité, de liberté, +de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient +transformer la société. De ces +principes découlaient des mesures pratiques : +abolition des castes ; répartition +égale des richesses ; suppression +de titres et de grades, de la propriété +foncière, de l’armée permanente ; institution +de l’impôt sur le revenu, de pensions +de retraite pour les ouvriers ; séparation +de l’Église et de l’État, voire +l’établissement d’une doctrine rationnelle, +commune à tous.</p> + +<p>Ces mesures étaient sages et bienfaisantes ; +elles étaient la conséquence directe +des vrais principes de liberté, d’égalité +et de fraternité posés par la Révolution. +Ces principes, autant que les mesures +qui en découlent, ont été, sont et resteront +vrais, et ils demeureront comme +l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront +pas réalisés.</p> + +<p>Or, cet idéal ne pourra jamais être +atteint à l’aide de la violence. Malheureusement, +les hommes de la Révolution +étaient tellement accoutumés à l’emploi de +la force comme unique moyen d’action, +qu’ils ne s’étaient pas aperçus de la +contradiction que renfermait l’idée de +réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité +par la violence ; ils ne s’apercevaient +pas que l’égalité est l’opposé de +domination et de soumission, que la +liberté est inconciliable avec la contrainte +et qu’il ne peut y avoir de fraternité +entre ceux qui commandent et ceux +qui obéissent. De là toutes les atrocités +de la Terreur.</p> + +<p>La faute en est non pas aux principes, +comme le croient certains,—ils ont été +et restent vrais,—mais aux moyens de +leurs applications. La contradiction qui +se fit jour si nettement et si brutalement +pendant la Révolution française et qui, +au lieu du bien, amena le mal, demeure +jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes +les tentatives d’améliorer l’organisation +sociale.</p> + +<p>En effet, on espère réaliser cette amélioration +avec le concours du gouvernement, +autrement dit par la force. Bien +mieux, cette contradiction se manifeste +non seulement dans les doctrines sociales +actuelles, mais même dans celles des partis +les plus avancés : socialiste, révolutionnaire, +anarchiste, qui prévoient la cité +future.</p> + +<p>En somme, les hommes cherchent à +atteindre l’idéal d’une vie rationnelle, +libre et fraternelle avec le concours de la +force, quand celle-ci, quelle que soit la +forme qu’elle prenne, n’est autre que le +droit pris par les uns de disposer des +autres et, en cas d’insoumission, de contraindre +ceux-ci par le moyen extrême : +l’assassinat.</p> + +<p>Cela revient à dire : réaliser l’idéal du +bonheur humain par le meurtre.</p> + +<p>La grande Révolution française a été +« l’enfant terrible », qui, au milieu de +l’enthousiasme de tout un peuple, devant +la proclamation des grandes vérités révélées +et devant l’inertie de la violence, a +exprimé, sous une forme candide, toute +l’ineptie de la contradiction dans laquelle +se débattait alors et se débat encore l’humanité : +« liberté, égalité, fraternité, ou +la mort ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c094">X<br> +<span class="xsmall">LES FORMES SOCIALES CHANGENT, +MAIS LA VIOLENCE PRÉDOMINE TOUJOURS +DANS LES RAPPORTS DES HOMMES</span></h3> + +<p>Il est donc manifeste que la cause de +la singulière contradiction, montrant les +hommes à la poursuite de l’idéal de liberté, +d’égalité, de fraternité par des moyens +qui excluent la possibilité de sa réalisation, +cette cause est dans le fait que les +hommes ont déjà vaguement conscience +de la conception religieuse correspondant +à l’âge actuel de l’humanité, tandis +qu’ils sont tellement attachés aux formes +anciennes de vie qu’ils ne sauraient +en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle +conception. Tel l’enfant devenu +adulte et qui, par l’habitude prise, voudrait +qu’on continue à l’aider à s’habiller +et à le faire manger.</p> + +<p>L’ordre des choses existant ne s’accordant +plus avec l’âge de la société, mais la +nouvelle conception n’étant pas encore +assimilée par elle, toutes les tentatives +d’amélioration de cet ordre de choses sont +dirigées vers l’amendement des formes +sociales extérieures. Or, cette modification +superficielle est inconciliable avec +l’idéal d’une vie libre, fraternelle et +raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement +pour pouvoir en approcher, tout le +système actuel doit être aboli.</p> + +<p>« Il importe surtout que le gouvernement +soit juste, ou, s’il agit mal, qu’il soit +remplacé par un meilleur ; alors tout ira +bien, tous seront égaux, libres, et la concorde +règnera », pensent la plupart des +hommes de notre temps.</p> + +<p>Les uns croient qu’il suffit à cet effet de +conserver l’état des choses établi en laissant +au gouvernement le soin de le régulariser, +et se préoccupent seulement d’écarter +les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont +connus sous le nom de conservateurs.</p> + +<p>D’autres estiment que la mauvaise organisation +actuelle doit et peut être corrigée +par l’introduction de nouvelles lois et constitutions +garantissant la liberté et l’égalité. +Ceux-ci sont appelés libéraux.</p> + +<p>D’autres enfin disent que tout le régime +actuel est mauvais, qu’il doit être supprimé +et remplacé par un plus parfait : il +établirait l’égalité complète, au point de +vue économique principalement ; il assurerait +la liberté et la fraternité de tous +les humains sans distinction de race ni de +nationalité. Ce sont les révolutionnaires +de diverses nuances.</p> + +<p>Tous les représentants de ces partis, +d’opinions si divergentes, sont d’accord +cependant sur le principal moyen d’améliorer +la condition des hommes : l’autorité +gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte.</p> + +<p>Ainsi pensent et disent les hommes qui +ont le loisir de discuter les grands problèmes +sociaux. (En ces derniers temps +ces sociologues sont devenus particulièrement +nombreux. Je ne crois pas exagérer +en disant que ceux à qui la situation +de fortune le permet, consacrent la majeure +partie de leur temps à des discussions +et à des démonstrations réciproques +sur la meilleure manière pour le gouvernement +de réaliser plus ou moins l’égalité, +la liberté, la fraternité.)</p> + +<p>Quant à la majorité des travailleurs +manquant de loisir pour discuter les questions +d’intérêt général et s’enseigner mutuellement, +au fond ils pensent et disent +de même : le perfectionnement de l’organisation +sociale peut être réalisé par le gouvernement +seul. Aussi, loin de souhaiter +sa disparition, ils mettent tout leur espoir +en lui, en son amélioration présente ou +future. Riches et pauvres, non seulement +pensent, mais agissent ainsi.</p> + +<p>L’ancien régime est maintenu en Chine, +en Turquie, en Abyssinie, en Russie ; on +ne le modifie en rien, et tout va de mal en +pis ; en Angleterre, en Amérique, en France +on cherche à amender le système social +en perfectionnant la Constitution, et cependant +l’idéal de liberté, d’égalité, de +fraternité est aussi loin de sa réalisation.</p> + +<p>En France, en Espagne, dans les républiques +Sud-Américaines, en Russie actuellement, +des révolutions furent et sont organisées ; +mais, qu’elles réussissent ou non, +comme la vague renvoyée, l’ancienne situation +revient toujours, parfois même aggravée. +Que l’ancien régime demeure ou +soit changé, l’absence de liberté et l’animosité +restent les mêmes : châtiments, prisons, +bannissements, impossibilité d’acheter +des objets sans droit de douane, ni de +jouir des instruments de travail ; c’est la +même privation des travailleurs du droit à la +terre sur laquelle ils sont nés, comme aux +temps du Joseph de la Bible ; c’est la même +haine entre nations ; le même envahissement +des peuples sans défense de l’Afrique +et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang ; +même cruauté, mêmes tortures de l’emprisonnement +cellulaire et des compagnies +disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition ; +mêmes armées permanentes et +esclavage militaire ; même inégalité, +comme entre le pharaon et ses esclaves, +entre les Rockfeller ou les Rothschild et +leurs serfs.</p> + +<p>Les formes sociales changent, mais les +rapports entre les hommes demeurent +invariables ; et c’est pourquoi nous n’avançons +pas vers l’idéal égalitaire. Si même +nous avons avancé sur le chemin de +cet idéal, ce n’est pas en raison des +modifications apportées au pouvoir gouvernemental, +mais plutôt malgré les +obstacles semés par celui-ci. Si l’on +a cessé de dévaliser les gens dans les +villes, on le doit non à des lois nouvelles, +mais au meilleur éclairage des +rues. Si des gens ne meurent pas aussi +souvent de faim, cela n’est pas dû non +plus à une organisation plus parfaite des +pouvoirs publics, mais aux voies de communication. +Si l’on ne brûle plus les sorcières, +si l’on ne recourt plus aux tortures, +comme moyen d’instruction judiciaire ; +si on ne coupe plus aux condamnés le +nez, la langue et les oreilles, ce n’est point +grâce aux transformations introduites +dans le mécanisme gouvernemental, mais +au progrès des connaissances et des sentiments +absolument indépendants de ce +mécanisme.</p> + +<p>Les formes extérieures changent avec +l’âge de l’humanité, autrement dit avec +le développement de ses forces intellectuelles +et de sa maîtrise croissante sur la +nature ; mais le fond reste le même. Tel +un corps qui dans sa chute change sa +position, tandis que la ligne que suit son +point de gravité demeure invariable.</p> + +<p>Lancez un chat d’une hauteur : il peut +tourner sur lui-même, avoir la tête en +haut ou en bas, son centre de gravité ne +sortira pas de sa ligne de chute. Il en +est de même des changements des formes +extérieures de la violence gouvernementale.</p> + +<p>Il semblerait que les hommes, en tant +qu’êtres doués de réflexion et qui veulent +être guidés par un idéal de bien, devraient +choisir entre ces deux alternatives : ou +bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable +avec la violence, ou bien rejeter +celle-ci et ne plus l’employer. Or, ils +n’adoptent aucune de ces conduites, +mais simplement modifient à l’envi les +formes de violence. Ils procèdent à +l’instar d’un homme qui, chargé d’un +poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, +tantôt le déplace de son dos sur ses +épaules, du dos sur les reins et de nouveau +sur le dos, sans que l’idée lui vienne +de faire le seul acte nécessaire : s’en +débarrasser.</p> + +<p>Le plus malheureux est que, tout préoccupés +par l’amélioration des formes de +violence,—ce qui ne peut changer leur +situation,—les hommes s’éloignent de +plus en plus de l’activité qui seule peut +leur procurer un réel bien-être.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c103">XI<br> +<span class="xsmall">L’ÉGLISE ET LA SCIENCE +OBSTACLES A LA VÉRITABLE CONCEPTION +DE LA VIE</span></h3> + +<p>L’humanité chrétienne—sinon l’humanité +entière—se trouve actuellement +au début d’une transformation universelle, +qui couvait durant des siècles, +voire pendant des milliers d’années. Cette +transformation de l’humanité peut être +comparée à celle d’un individu qui d’un +enfant devient un homme fait.</p> + +<p>Elle se manifeste de deux façons : intérieurement +et extérieurement. La transformation +intérieure est constatée par ce +fait que la religion, c’est-à-dire l’explication +du sens de la vie, était comprise autrefois +comme une révélation mystique et +merveilleuse, et elle se manifestait sous +forme des rites qui en résultaient ; tandis +que, aujourd’hui, l’humanité est arrivée +à un degré d’évolution,—qui se révèle +davantage dans les idées des meilleurs +parmi nous,—rendant superflus l’explication +mystique du sens de la vie et +les rites préconisés comme étant agréables +à Dieu. Il suffit, de nos jours, +d’avoir une explication raisonnée du sens +de la vie, plus convaincante que l’ancienne +et qui montre mieux que les +cérémonies cultuelles le devoir moral.</p> + +<p>Telle est la transformation intérieure +qui s’effectuait durant des milliers +d’années, qui se poursuit encore, mais +qui est assez avancée pour que la majorité +des hommes soit en mesure de +s’assimiler cette nouvelle conception religieuse. +L’adulte commence à sentir qu’il +cesse d’être enfant.</p> + +<p>Quant à la transformation extérieure, +liée au changement intérieur, elle consiste +dans la modification des formes +sociales, dans le remplacement du principe +qui groupait et groupe encore les +hommes : la substitution de la conviction +raisonnée et du sentiment de la concorde +à la violence.</p> + +<p>L’humanité a expérimenté toutes les +formes possibles de gouvernements +oppressifs, et, toujours et partout, +depuis le régime républicain le plus +démocratique jusqu’au despotisme le plus +brutal, la quantité et la qualité du mal +produit par la violence ne varient pas. Si le +despote et son arbitraire ne sont plus, +subsistent le lynchage et les excès de la +foule démagogique ; si l’esclavage personnel +n’est plus, il y a l’esclavage d’argent ; +plus de prestation ni dîme directes, +mais des impôts indirects ; plus de despotes, +mais des rois et empereurs autocrates, +milliardaires, ministres, partis tyranniques.</p> + +<p>La faillite de la violence comme moyen +de gouvernement, son antagonisme +avec la conscience moderne, sont trop +évidents pour que l’ordre existant +puisse encore longtemps se maintenir. +Mais les conditions extérieures ne sauraient +changer sans l’évolution de la mentalité +des hommes. C’est pourquoi tous +nos efforts doivent se porter vers cette +transformation intérieure.</p> + +<p>Que devons-nous entreprendre à cet +effet ? Une seule chose et de prime abord : +écarter les obstacles qui empêchent les +hommes de reconnaître leur situation et +d’appliquer les principes religieux qui se +sont déjà insinués dans leur esprit.</p> + +<p>Ces obstacles sont : le mensonge entretenu +par la religion officielle et celui +imposé par la science.</p> + +<p>Le premier mensonge est de faire +croire aux hommes que la religion—en +tant que réponse aux questions vitales et +principe directeur de la vie—est inséparable +du mysticisme, de la magie, des +miracles, des rites et cérémonies.</p> + +<p>Le mensonge de la science est de persuader +que la religion est un sentiment +désuet, un reste des anciens temps, et +qu’à notre époque elle peut être, avec +avantage, suppléée par l’étude des lois de +la vie et par des règles de conduite dictées +par le raisonnement et l’expérience.</p> + +<p>Le mensonge des hommes d’Église est +de substituer à l’explication du sens de +la vie la doctrine de la révélation, contraire +aux connaissances modernes, et à +la règle de conduite les cérémonies +rituelles sans portée morale. La faute +des savants est de considérer comme +absolument superflue la métaphysique +religieuse, autrement dit l’explication du +sens de la vie, en s’imaginant qu’il est +possible d’établir une règle de conduite, +sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse.</p> + +<p>Les hommes d’Église affirment que la +religion est utile au peuple, tout en +ayant perdu eux-mêmes la foi. Les +hommes de la science déclarent que la +religion, ce qui a fait et fera avancer +l’humanité, est un vestige des anciennes +superstitions qu’on doit rejeter, et que les +hommes peuvent être guidés par de prétendues +lois découvertes par une prétendue +science : la sociologie.</p> + +<p>Ce sont ces hommes, les soi-disant savants +en particulier, qui, à notre époque +de transition, constituent le principal obstacle +à l’élévation de l’humanité à ce +degré de conscience intime et d’organisation +extérieure qui répond à son âge.</p> + +<p>Ceux qui se prétendent les servants de +la Science sont plus nuisibles, parce que +le mensonge des servants de l’Église a pu +déjà être mis à nu dans toute sa laideur +et que la plupart des hommes n’y croient +plus ; elle s’en affranchit de plus en plus, +et si elle suit encore l’Église, elle ne le +fait que par tradition, usage et convenance. +La superstition scientifique, par +contre, est en pleine force, et ceux qui +se sont libérés du mensonge ecclésiastique +et se croient esprits libres, se +trouvent inconsciemment sous la domination +complète de cette nouvelle Église : +la Science.</p> + +<p>Ses prêtres appliquent tous leurs efforts +afin de détourner l’attention des +hommes des questions religieuses essentielles +et de la diriger vers des questions +futiles : l’origine des espèces, l’analyse +spectrale, la nature du radium, la théorie +des nombres, les animaux fossiles et +autres sornettes, en leur attribuant la +même importance que donnaient les +Mages à l’Immaculée-Conception, à la +dualité de la substance, etc. D’autre part, +ils s’efforcent à suggérer que la religion—c’est-à-dire +l’établissement du +rapport de l’homme à l’égard de l’Univers +et de son principe—n’est nullement +nécessaire, et que des phrases +pompeuses sur le droit, la morale et +l’inexistante science sociologique, peuvent, +avec avantage, la remplacer. De +même que les partisans de l’Église, ils se +persuadent et persuadent aux autres qu’ils +sauvent l’humanité ; autant qu’eux, ils +croient en leur infaillibilité, ne sont jamais +d’accord entre eux, et se divisent +en nombreuses chapelles ; de même que +l’Église autrefois, ils sont aujourd’hui +la cause principale de l’ignorance, de la +grossièreté, de la dissolution, et par suite, +du retard que met l’homme à s’affranchir +du mal dont il souffre. Ces savants agissent +à l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile +dit : « Ils ont rejeté la pierre qui a +toujours été et sera la clef de voûte. » +Ils ont rejeté la seule chose qui unissait +et peut unir en un seul tout l’humanité : +la conscience religieuse.</p> + +<p>C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,—un +mal succédant à un autre,—dans +lequel tourne l’humanité chrétienne +de notre temps. Qu’ils acceptent +la doctrine pleine de superstitions de +l’Église, ou les vagues, complexes et +vaines spéculations scientifiques,—qui +moins encore que l’Église peuvent guider +dans la vie,—les hommes, privés +de leur faculté supérieure : la conscience +religieuse, ne peuvent, malgré leurs efforts, +améliorer leur condition, encore +moins détruire l’état de choses actuel, afin +de se rapprocher de leur idéal : l’égalité, +la liberté, la fraternité.</p> + +<p>La force leur en manque.</p> + +<p>Seuls, les hommes qui vivent la vie +éternelle, et non pas la vie terrestre exclusivement, +peuvent réaliser un idéal +éternel ; et seuls ils peuvent accomplir ce +qui paraît comme un sacrifice à ceux qui +sont attachés à la vie terrestre. Car c’est +le sacrifice des biens d’ici-bas qui fait +avancer l’humanité.</p> + +<p>Le sacrifice, en effet, est facile seulement +à l’homme religieux, à celui qui +considère sa vie dans l’Univers, comme +une manifestation partielle de la vie universelle, +et croit devoir, par suite, se +soumettre aux lois de cette vie éternelle.</p> + +<p>Par contre, pour celui qui considère +la vie terrestre comme toute sa vie, le +sacrifice n’a aucun sens ; et n’ayant pas +la force de sacrifice, il est impuissant à +supprimer, à diminuer le mal de la vie. +Il le déplacera éternellement d’un endroit +à un autre, mais ne pourra jamais le +détruire.</p> + +<p>C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un +moyen de se libérer du mal dont ils souffrent : +la propagation parmi eux de la +véritable doctrine religieuse, la plus +haute de notre époque et qui s’est déjà +insinuée dans leur esprit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c114">XII<br> +<span class="xsmall">LE PERFECTIONNEMENT MORAL INDIVIDUEL +EST L’UNIQUE MOYEN +DE RÉALISER LE BONHEUR DE TOUS</span></h3> + +<p>Les doctrines religieuses sont toujours +assimilées consciemment, librement par +la minorité, et sous l’influence de la suggestion +de la foi par la majorité. Tant que, +suivant cette méthode, l’humanité n’aura +pas adopté la doctrine raisonnée et conforme +à son âge, seules les formes extérieures +de sa vie changeront ; le mal demeurera +le même, voire croîtra de plus +en plus.</p> + +<p>Or, cette doctrine existe depuis longtemps +et a déjà pénétré dans l’esprit de la +majeure partie de notre société. C’est la +doctrine du Christ dans sa véritable signification, +libre de toute fausse interprétation. +Ses principes, tant métaphysiques +qu’éthiques, sont reconnus non +seulement par les chrétiens, mais encore +par les adeptes des autres croyances, car +ils coïncident avec l’essence de toutes les +importantes doctrines religieuses : le +brahmanisme, le confucianisme, le taoïsme, +le judaïsme, le swedenborgianisme, +le spiritualisme, la théosophie, +même le positivisme de Comte.</p> + +<p>Le fond de cette doctrine peut être +défini ainsi : l’homme est un être spirituel, +semblable à son principe—Dieu ; la +mission de l’homme est d’accomplir la +volonté de ce principe-Dieu ; la volonté +de Dieu est de concourir au bien des +hommes ; le bien des hommes est réalisé +par l’amour ; l’amour actif est de faire +aux autres ce qu’on veut qu’on vous +fasse. C’est là toute la doctrine.</p> + +<p>Elle n’est point une révélation mystique +de la manifestation surnaturelle de la +divinité, de ses dogmes et décrets, comme +l’affirme l’Église ; elle n’est pas non plus +un enseignement moral recommandant +une vie collective rationnelle, harmonieuse +et profitable à tous, comme la +comprennent les savants ; elle est l’explication +logique du sens de la vie, et grâce +à laquelle la règle de conduite n’est pas +imposée extérieurement, mais résulte +naturellement du sens que nous attribuons +à notre vie. Bien qu’elle n’admette +aucun phénomène surnaturel, contrairement +à ce que prétend l’Église, cette +doctrine n’a pas toutefois davantage un +caractère intellectuel laissant notre raison +seule nous guider, comme le pensent +les savants incroyants.</p> + +<p>Cette doctrine est une <i>religion</i>, c’est-à-dire, +l’établissement du rapport de +l’homme envers le monde et son principe. +Elle donne la réponse aux questions : +qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini +dans l’espace et le temps, et quelle est +la mission de sa vie ? Cette réponse donne +aux hommes qui la reconnaissent une +explication raisonnée du sens de la vie, +d’où découlent naturellement des règles +immuables de conduite.</p> + +<p>C’est par là que se distingue la véritable +doctrine chrétienne du christianisme +d’Église enveloppé de mysticisme et étayé +sur des miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère +de la morale utilitaire des incroyants +qui, sans s’en apercevoir, empruntent au +christianisme ses conclusions tout en en +méconnaissant le fond.</p> + +<p>Tant que cette doctrine ne sera pas +reconnue dans sa pureté et que son principe +métaphysique—l’attitude que doit +garder l’homme envers Dieu—ne sera +pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue +dans le monde chrétien, comme +l’est aujourd’hui la religion d’Église, +toutes les formes de violence dont souffrent +les hommes, l’oppression gouvernementale +surtout, demeureront invariables.</p> + +<p>Mais quelles mesures doivent être +recommandées à cet effet ?</p> + +<p>Nous sommes tellement imprégnés +de l’idée fausse attribuant la possibilité +d’améliorer notre vie par des moyens +extérieurs, qu’il nous semble possible de +réaliser le changement de notre état intérieur +par les seuls moyens extérieurs.</p> + +<p>Mais il n’en est pas ainsi ; et c’est là +une chance considérable pour l’humanité. +En effet, si nous pouvions influer les uns +sur les autres par des moyens extérieurs, +les hommes légers, irréfléchis pourraient +corrompre leurs semblables et les priver +du bonheur ; en outre, une semblable +activité pourrait rencontrer des obstacles +infranchissables sur la voie du bonheur.</p> + +<p>Heureusement, l’évolution spirituelle +est dans le pouvoir de chacun de nous. +Nous savons toujours en quoi consiste +notre véritable bonheur, de chacun de +nous et des autres hommes, et rien ne +peut arrêter ou retarder notre activité +dans la poursuite de ce but.</p> + +<p>Or, le but—le bien de chacun et de +tous—est atteint uniquement par la +transformation intérieure de l’individu, +par l’élaboration d’une conscience religieuse +et indépendante, afin de pouvoir +vivre en conformité avec cette conception +personnelle. De même qu’une matière +en combustion peut seule communiquer +le feu à d’autres matières, seules, +la vraie foi et la vraie vie d’un homme +peuvent se communiquer à d’autres hommes, +répandre et consolider la vérité +religieuse. Or, seuls la propagation et +l’affermissement de la vérité religieuse +améliorent la condition des hommes.</p> + +<p>Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen +de se délivrer de tous les maux dont +souffrent les hommes, y compris l’effroyable +mal que commet le gouvernement : +le travail intérieur que doit accomplir +chacun de nous afin d’être l’artisan +de sa propre amélioration morale.</p> + +<p class="ind">Juin 1905.</p> + +<div class="break"></div> +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" id="c123" title="LA FIN D’UN MONDE">LA FIN D’UN MONDE<a href="#f9" id="FNanchor_9"><sup>[9]</sup></a></h2> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_9" id="f9">[9]</a> Cette étude, écrite en octobre et novembre derniers +(vieux style), a été remaniée et notablement augmentée +par l’auteur en décembre 1905 (janvier 1906 +nouveau style). C’est d’après cette nouvelle édition que +la présente traduction a été faite. (<i>Note du traducteur.</i>) +</p> +</div> + +<blockquote class="epi"><div> +<p>Jamais les hommes n’ont eu devant + eux une œuvre aussi grandiose à + accomplir. Notre siècle est le siècle + de révolution dans la plus haute + acception de ce mot : Révolution + morale et non matérielle. Il se forme + une idée supérieure d’organisation + sociale et de perfectionnement moral.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Channing.</span></p> + +</div></blockquote> + +<blockquote class="epi"><div> +<p>Et vous connaîtrez la vérité, et + la vérité vous affranchira.</p> + +<p class="sign">(<span class="sc">Jean</span>, VIII, 32.)</p> + +</div></blockquote> + +<h3 class="nobreak">I<br> +<span class="xsmall">LA FIN D’UN SIÈCLE—SA DISPARITION—SYMPTOMES ET CAUSES</span></h3> + +<p>Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient +pas en langage évangélique la fin et +le commencement d’une période de cent +ans, mais la fin d’une conception de la +vie, d’une croyance, d’un moyen de communion +entre les hommes, et le commencement +d’une nouvelle conception de +la vie, d’une nouvelle religion, d’un nouveau +moyen de communion entre les +hommes.</p> + +<p>Il est dit dans l’Évangile qu’au moment +de ces changements de siècle, toutes +sortes de calamités doivent se produire : +trahisons, cruautés, guerres, et que tout +amour doit disparaître à la suite du désordre. +Ces paroles, à mon sens, ne doivent +pas être prises comme une annonce +prophétique pour un temps donné, mais +comme l’indication d’une loi constante : +tout changement de régime, de conception +de vie, est inévitablement accompagné +de violentes perturbations, de cruautés, +de trahisons, d’illégalités de toutes +sortes, et ces perturbations doivent amener +par la suite une éclipse de l’amour +entre les hommes, amour sans lequel +toute vie collective est impossible.</p> + +<p>C’est précisément ce qui se produit +aujourd’hui, non seulement en Russie, +mais dans le monde chrétien en général. +En Russie, ce phénomène se manifeste +avec plus de netteté et plus ouvertement, +tandis que dans le reste du monde civilisé +il se trouve à l’état latent.</p> + +<p>Je crois qu’en ce moment la vie des +peuples chrétiens a atteint cette limite +qui marque la fin d’une ère et le commencement +d’une autre. Je crois que +précisément à cette heure, commence la +grande révolution qui se prépare depuis +deux mille ans dans le monde chrétien, +révolution consistant dans la substitution +au christianisme corrompu et au régime +de domination qui en découle, du véritable +christianisme, base de l’égalité entre +les hommes, et de la vraie liberté à laquelle +aspirent tous les êtres doués de +raison.</p> + +<p>J’aperçois les signes extérieurs de ces +changements, dans l’âpre lutte de classes, +dans la froide cruauté des possédants, +l’irritation et le désespoir des miséreux, +les armements insensés et croissants des +nations les unes contre les autres, l’extension +de la doctrine collectiviste, effrayante +par son esprit despotique, étonnante +par son caractère plein d’utopies, +dans la vanité et la puérilité de certaines +études soi-disant scientifiques, la corruption +morbide et l’inanité de toutes les +manifestations de l’art ; je les vois enfin +et surtout dans l’absence chez les dirigeants +de toute idée religieuse, mieux, +la négation voulue de toute religion, +enfin, dans la reconnaissance du caractère +légitime de l’oppression du faible par +le fort, ce qui amène la disparition de +tout principe directeur de la vie sociale.</p> + +<p>Tels sont les symptômes généraux de +la révolution qui s’effectue, ou plutôt de +la tendance à la révolution qui se manifeste +chez les peuples chrétiens. Les +symptômes historiques plus immédiats, +autrement dit, les secousses qui ont fait +la révolution, sont la guerre russo-japonaise +et l’agitation politique et sociale +qui se manifeste actuellement d’une façon +inouïe dans le peuple russe.</p> + +<p>On attribue la débâcle de l’armée et de +la flotte russe à des hasards malheureux, +à l’incurie du gouvernement ; on +attribue la force du mouvement révolutionnaire +à l’insuffisance de ce même +gouvernement et à l’action plus énergique +des agitateurs. Quant aux conséquences, +les politiciens, tant russes +qu’étrangers, croient que ces événements +amèneront l’affaiblissement de la Russie, +ainsi qu’un changement de son régime +politique.</p> + +<p>A mon sens, ces événements ont une +portée bien plus grande : la débâcle de +l’armée, de la flotte et de l’administration +russes marque le commencement +de la désagrégation de l’État russe, et la +désagrégation de l’État russe signifie, à +mon avis, le commencement de la disparition +de toute la civilisation soi-disant +chrétienne. C’est bien la fin d’un monde +et le commencement d’un autre.</p> + +<p>Les phénomènes dissolvants, qui ont +placé les peuples chrétiens dans la situation +où ils se trouvent actuellement, se +sont manifestés depuis longtemps, depuis +que la religion chrétienne a été reconnue +comme religion d’État.</p> + +<p>Voici un système social qui se maintient +par la violence, existe plutôt par la +soumission complète à ses lois qu’aux +lois de la religion, ne peut subsister +sans la répression, la force armée et les +guerres, attribue à ses gouvernants un +caractère presque divin, glorifie la richesse +et la puissance, et cependant +accepte la religion chrétienne qui proclame +l’égalité et la liberté complète de +tous les hommes, reconnaît la loi de +Dieu supérieure à toutes les autres lois, +condamne toute violence, tout châtiment +et toute guerre, prescrit l’amour +des ennemis, glorifie non pas la puissance +et la richesse, mais l’humilité et la +pauvreté ; en un mot, la société adopte +en la personne de ses gouvernants païens +la religion chrétienne, non dans son sens +vrai, mais sous sa forme corrompue permettant +le maintien d’une organisation +païenne de la vie.</p> + +<p>Aussi, les pasteurs des peuples et leurs +conseillers, qui pour la plupart ne comprennent +pas le sens du véritable christianisme, +s’indignent-ils très sincèrement +contre les hommes qui professent +et propagent le vrai christianisme, et, la +conscience tranquille, les châtient et les +bannissent. Le clergé défend de lire +l’Évangile et se réserve le droit exclusif +de le commenter, d’imaginer des sophismes +complexes justifiant l’union contre +nature entre l’État et le Christianisme, +d’instituer des cérémonies solennelles qui +hypnotisent la foule. Et c’est ainsi que la +grande majorité des hommes a vécu des +siècles durant, croyant vivre en bons +chrétiens, sans même soupçonner ce que +peut être la vraie doctrine du Christ.</p> + +<p>Toutefois, si grand que fut le prestige +de l’État, si long que fut son triomphe, +si cruelle que fut sa tyrannie contre la +véritable idée chrétienne, la vérité révélatrice +de l’âme humaine une fois connue, +n’a pu être étouffée. Plus cette situation +a duré, plus nettement est apparue la +contradiction entre la doctrine chrétienne, +toute d’humilité et d’amour, et +la doctrine de l’État, toute d’orgueil et +de violences.</p> + +<p>La plus puissante digue du monde ne +saurait arrêter le cours des flots humains. +Ces flots se frayent inévitablement leur +voie, soit en passant sur la digue, soit +en la contournant, soit en la brisant. Ce +n’est qu’une question de temps. Il en +sera de même du véritable christianisme +étouffé depuis si longtemps par les gouvernants. +Le temps est venu où il commence +à détruire la digue qui l’arrête et +à en balayer les débris.</p> + +<p>J’aperçois les signes extérieurs de +cette destruction, dans la facilité avec +laquelle les Japonais ont triomphé des +Russes, et dans la violente agitation qui +soulève toutes les classes de la société +russe.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c132">II<br> +<span class="xsmall">LA PORTÉE DE LA VICTOIRE DES JAPONAIS</span></h3> + +<p>Comme il arrive toujours en cas de +défaite, on cherche à expliquer aujourd’hui +celle des Russes par les fautes +qu’ils ont commises : mauvaise organisation +militaire, abus, ignorance des chefs. +Telle n’en est pas la véritable cause. +Ce n’est pas tant l’incurie gouvernementale +ou l’insuffisance du commandement +militaire que la supériorité certaine des +Japonais dans l’art de la guerre qui a +déterminé la défaite des Russes. La victoire +du Japon est due non pas à la faiblesse +de la Russie, mais au fait que le +peuple nippon constitue évidemment aujourd’hui +la plus forte puissance militaire +sur terre et sur mer. Je le crois, parce +que les Japonais, grâce à leur esprit +pratique et à l’importance qu’ils ont +accordée à l’art militaire, se sont assimilé +bien mieux que les nations chrétiennes +tous les perfectionnements techniques +qui ont procuré jusqu’ici à celles-ci +l’avantage sur les peuples non chrétiens ; +parce que les Japonais sont par leur nature +plus braves et plus indifférents devant +la mort que nous ne le sommes aujourd’hui ; +parce que le patriotisme guerrier, +que nos gouvernants s’efforcent de nous +inculquer bien qu’il soit en tous points +contraire à la doctrine du Christ, existe +encore dans toute sa force primitive chez +les insulaires asiatiques ; enfin, parce +que, en se soumettant servilement à l’autorité +despotique d’un Mikado divinisé, +leur énergie demeure plus concentrée et +plus unie que celle de peuples qui ont +franchi la phase de soumission servile. +En un mot, le grand avantage des Nippons +est de n’être pas chrétiens.</p> + +<p>Si corrompue que soit chez nous l’idée +chrétienne, notre conscience en est malgré +tout imprégnée, et les meilleurs parmi nous +ne peuvent plus employer leur force intellectuelle +à imaginer et à fabriquer les +instruments de meurtre, ni se refuser à +condamner plus ou moins le patriotisme +belliqueux. Ils ne sauraient imiter les +Japonais, qui s’ouvrent le ventre plutôt +que de tomber dans les mains de l’ennemi, +ni, comme jadis nous-mêmes, se +faire sauter avec l’ennemi plutôt que de +se rendre. Ils ne peuvent plus priser +comme autrefois les vertus guerrières ni +respecter la caste militaire ; enfin il leur +est impossible, sans offenser leur dignité +humaine, de se soumettre servilement +aux autorités, surtout de faire impassiblement +métier d’assassins.</p> + +<p>Dans la vie courante même, lorsque +l’activité humaine se trouve en opposition +avec la doctrine évangélique, les peuples +chrétiens sont impuissants à lutter avec +les peuples non chrétiens. Le fait se produit +notamment dans les questions d’argent. +Si faussement qu’ils interprètent la +doctrine du Christ, ses partisans ont +conscience que la richesse ne donne pas +le bonheur suprême ; aussi, ne mettent-ils +pas à l’acquérir la même âpreté que +ceux qui, n’ayant pas d’idéal plus élevé, +voient en elle la seule bénédiction divine.</p> + +<p>On peut en dire autant de la science et +de l’art non chrétiens. Dans le domaine +de la science expérimentale et positive et +de l’art morbide et sensuel, la supériorité +appartient et appartiendra sans conteste +aux peuples et aux individus les moins +chrétiens.</p> + +<p>Ce phénomène, que nous voyons se +manifester en pleine paix dans toutes les +branches de l’activité sociale, doit à plus +forte raison se produire dans les choses +de la guerre, rigoureusement interdite par +la doctrine évangélique. C’est pourquoi +l’inévitable supériorité des peuples non +chrétiens s’est révélée avec une si grande +évidence dans les victoires éclatantes des +Japonais sur les Russes, malgré l’équivalence +de leurs armements et de leur science +militaire.</p> + +<p>C’est par là surtout que la victoire des +Japonais est pour nous d’un grand enseignement. +Elle a montré en effet d’une +façon absolue, non seulement à la Russie +vaincue mais au monde entier, combien +était insuffisante la culture extérieure dont +étaient si fières les nations chrétiennes, +culture qui leur semblait être le résultat +merveilleux de nombreux siècles d’efforts +et que pourtant le Japon a pu s’assimiler +en quelques dizaines d’années, bien qu’il +ne soit nullement doué de qualités morales +exceptionnelles ; car, lorsqu’il l’a cru nécessaire, +il a tout appris, depuis la découverte +des bactéries jusqu’à celle des explosifs, +et il a si bien su mettre en pratique +cette science, que dans l’art de la guerre +il est devenu bientôt supérieur à ses +maîtres.</p> + +<p>Sous prétexte de se défendre, les peuples +chrétiens ont rivalisé durant des +siècles dans l’invention d’engins de destruction, +qu’ils ont employés aussi bien à +lutter entre eux qu’à combattre les peuples +non civilisés de l’Afrique et de l’Asie pour +en tirer profit.</p> + +<p>Mais voici que parmi ceux-ci apparaît +un peuple guerrier, plein d’habileté et +doué d’une merveilleuse facilité d’assimilation, +qui, devant le danger, menaçant +lui et ses voisins, a su s’approprier avec +une aisance et une rapidité extraordinaires +tout ce qui faisait la supériorité incontestable +des Européens. Il comprit très vite +que, au moment où l’on va vous frapper +d’une lourde massue, il faut en saisir une +semblable, une plus lourde au besoin, afin +de rendre coups pour coups.</p> + +<p>Profitant de plus de l’avantage que lui +donnaient son despotisme religieux et son +fanatisme patriotique, il est devenu, au +point de vue guerrier, plus redoutable que +la plus grande des puissances militaires.</p> + +<p>Sa victoire a montré aux peuples guerriers +que la force des armes n’est plus +entre leurs mains, mais qu’elle est, ou doit +passer bientôt, entre les mains de ceux qui +ne sont pas chrétiens. En effet, imitant +l’exemple du Japon, tous les peuples de +l’Asie et de l’Afrique peuvent devenir +capables de s’assimiler cette science militaire +dont sont si fières les nations chrétiennes, +et alors il leur sera facile non +seulement de se libérer de leur oppression, +mais encore de les anéantir toutes.</p> + +<p>En raison de l’issue de la guerre russo-japonaise, +les gouvernements européens +vont être obligés d’accroître les armements +qui déjà écrasent leurs peuples, +et, même en doublant leurs effectifs, ils +devront prévoir malgré tout qu’avec le +temps les peuples païens si longtemps +opprimés, apprenant l’art de la guerre +aussi bien que les Japonais, en arriveront +à rejeter leur joug et à se venger.</p> + +<p>Ainsi, ce n’est plus le pur raisonnement, +mais l’amère expérience de la victoire +japonaise qui rend évidente pour tous les +peuples cette simple vérité : La violence +ne peut conduire à rien autre qu’à l’aggravation +des maux et des souffrances.</p> + +<p>Cette victoire a prouvé que, préoccupés +de l’accroissement de nos forces +armées, nous avons commis une œuvre +non seulement mauvaise, mais encore +contraire à l’esprit chrétien qui nous +domine, une œuvre dans laquelle nous +serons forcément surpassés et vaincus +par les païens. Cette victoire a montré que +notre activité guerrière nous était funeste, +épuisait inutilement nos forces et surtout +nous préparait des ennemis plus puissants.</p> + +<p>Cette guerre a démontré avec évidence +que la force de nos peuples n’est pas +dans la domination militaire et que, +s’ils veulent rester chrétiens, ils doivent +conformer leur vie à la doctrine évangélique, +qui seule leur donnera le suprême +bonheur, acquis par l’amour et la concorde, +et non par la violence.</p> + +<p>C’est là, et non ailleurs, qu’est la véritable +signification de la victoire des Japonais +pour le monde chrétien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c141">III<br> +<span class="xsmall">LE SENS DU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE +EN RUSSIE</span></h3> + +<p>La victoire du Japon a montré à tous +combien était fausse la voie suivie jusqu’ici +par la civilisation. Aux Russes, +cette guerre—cause de tant de souffrances +insensées : sacrifice inutile d’hommes +et de richesses—a montré, de +plus, le grave danger de leur soumission +à leur gouvernement. Afin d’assurer +de louches profits à quelques personnages +malfaisants, ce gouvernement a +jeté le pays dans une guerre imbécile qui, +dans aucun cas, ne pouvait être avantageuse +pour le peuple. Des centaines, des +milliers de vies ont été sacrifiées, les +produits du labeur colossal de tout un +peuple perdus, enfin, la gloire elle-même +de la Russie, pour ceux qui en étaient +fiers, anéantie ; mais le pis est que les fauteurs +de tous ces crimes, loin de les reconnaître, +en rejettent sur d’autres la responsabilité, +et que, conservant leurs places, +ils sont tout disposés à jeter le pays +dans de plus grands malheurs encore.</p> + +<p>La révolution commence tout naturellement +lorsque la société vient à abandonner +une certaine conception de la vie +sur laquelle continue à reposer l’édifice +social existant, autrement dit, lorsque la +contradiction entre la vie telle qu’elle est +et celle qui doit ou peut être devient si +nette pour la majorité des hommes, que +ceux-ci sentent déjà l’impossibilité de +continuer à vivre dans les anciennes conditions ; +et cette révolution éclate d’abord +chez la nation qui possède le plus grand +nombre d’individus conscients de cette +contradiction. Quant aux moyens employés +par la révolution, ils dépendent +du but qu’elle poursuit.</p> + +<p>En 1793 la contradiction entre l’idée +d’égalité des hommes et le pouvoir despotique +des rois, du clergé, des nobles, des +fonctionnaires, était sentie non pas seulement +par les peuples qui en souffraient, +mais aussi par les meilleurs parmi les +hommes des classes dirigeantes du monde +chrétien tout entier. Mais nulle part plus +qu’en France ces classes ne ressentaient +l’injustice de l’inégalité, nulle part la +conscience populaire n’était moins asservie. +C’est pourquoi la Révolution de +1793 a débuté précisément en France. +Quant au moyen le plus immédiat de +conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement +à prendre par la force le pouvoir +que détenaient les maîtres du jour ; +c’est pourquoi les révolutionnaires de +l’époque ont eu recours à la violence +pour arriver à leurs fins.</p> + +<p>Actuellement, en 1905, où les gouvernants +enlèvent arbitrairement aux hommes +le produit de leur travail pour +s’armer à outrance, où à chaque instant +ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger, +la contradiction entre une vie +libre possible et légitime et la soumission +stupide et funeste aux oppresseurs, est +ressentie non seulement par les peuples +qui en souffrent, mais aussi par les plus +généreux parmi ceux qui les gouvernent. +Nulle part cette contradiction n’est aussi +nette que chez le peuple russe.</p> + +<p>Il la ressent autant en raison de la +guerre stupide et honteuse où il fut jeté +par le gouvernement que par suite du +régime agraire qu’il a conservé jusqu’ici ; +il la ressent surtout à cause de la conscience +chrétienne particulièrement vivace +chez lui.</p> + +<p>J’estime donc que la révolution de +1905, ayant pour but d’affranchir les +hommes de l’oppression brutale, doit +commencer et commence précisément en +Russie. Quant aux moyens d’y parvenir, +ils doivent être évidemment tout autres +que la violence à laquelle les hommes +avaient eu jusqu’ici recours pour arriver +à l’égalité.</p> + +<p>Les hommes de la grande Révolution +pouvaient encore se méprendre en croyant +à la possibilité de réaliser l’égalité par la +violence, quoiqu’il fût de toute évidence +que la force brutale était par elle-même +la manifestation la plus vive de l’inégalité. +A plus forte raison ne peut-on aujourd’hui +recourir à la violence pour conquérir +cette liberté, qui est le principal +but de la révolution actuelle.</p> + +<p>Or, que voyons-nous ? Les révolutionnaires +de nos jours répètent en Russie +tout ce que faisaient leurs devanciers +dans les pays européens : manifestations +solennelles, cortèges funèbres, destruction +des prisons, brillants discours (« Allez +dire à votre maître... »), assemblées +constituantes, etc... Et ils croient qu’en +renversant le gouvernement existant et +en le remplaçant par une monarchie +constitutionnelle, ou même par une république +socialiste, ils atteindront le +but que la révolution s’est imposé.</p> + +<p>Mais l’histoire ne se répète pas. La +révolution par la violence a fait son +temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux +hommes elle l’a déjà donné, et en même +temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable +de donner. La révolution qui commence +en Russie,—nous ne sommes pas +en 1793, mais en 1905,—où l’on compte +cent millions de paysans doués d’une +psychologie et d’une organisation sociale +particulières, cette révolution ne saurait +en aucune façon avoir le même but et se +faire par les mêmes moyens que les révolutions +qui eurent lieu il y a soixante, +quatre-vingt ou cent ans, chez des peuples +latins ou germains dont la mentalité +est tout autre.</p> + +<p>La population rurale de la Russie, qui +comprend le vrai peuple, n’a que faire de +la Douma, de toutes ces libertés—dont +l’énumération seule est une preuve de +l’absence de la vraie liberté,—ainsi +que de la substitution d’un gouvernement +violent à un autre aussi violent ; il +a besoin de s’affranchir de tout le système +de violence.</p> + +<p>La portée de la révolution qui commence +en Russie et qui s’annonce dans +le reste du monde, n’est donc point dans +les réformes énumérées par les programmes +habituels : impôts sur le +revenu ou autres, séparation de l’Église +et de l’État, monopoles nationaux, système +électoral, participation du peuple +au pouvoir, institution de la République +la plus démocratique, etc., mais dans la +conquête de la vraie liberté.</p> + +<p>Or, cette liberté vraie peut être réalisée +seulement par le refus de se soumettre +à toute autorité, quelle qu’elle soit, et +cela sans recourir aux barricades, assassinats +et institutions nouvelles obtenues +par la violence et reposant sur elle.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c149">IV<br> +<span class="xsmall">LA CAUSE PRINCIPALE DE LA RÉVOLUTION +IMMINENTE</span></h3> + +<p>La cause principale de la prochaine +révolution comme de toutes celles passées +ou futures a un caractère religieux.</p> + +<p>Le mot religion est pris d’ordinaire +soit dans le sens d’une définition mystique +du monde invisible, soit pour désigner +certains rites d’un culte qui console +et encourage les hommes dans la vie, +soit comme une explication de l’origine +de l’univers, soit comme la réglementation +morale de la vie sanctionnée par +la prescription divine.</p> + +<p>Ce n’est pas ainsi que je comprends la +religion : elle est pour moi avant tout +la révélation de la loi supérieure, commune +à tous les hommes, leur assurant +dans un temps donné le suprême bonheur.</p> + +<p>Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne, +fut proclamée et exprimée chez +divers peuples une loi religieuse, supérieure +et commune à toute l’humanité, +qui peut être formulée ainsi :</p> + +<p>L’homme ne doit pas vivre pour son +bonheur individuel, mais pour le bonheur +de tous, c’est-à-dire, rendre service à son +prochain (Bouddha, Isaïe, Confucius, Lao-Tseu, +stoïciens). La loi ayant été proclamée, +il était impossible aux hommes qui la +connaissaient de ne pas se rendre compte +de sa justesse et de sa bienfaisance ; mais +l’ordre social fondé sur la violence a +pénétré si à fond dans les mœurs et les +institutions que, tout en reconnaissant +les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les +hommes continuaient à vivre sous l’empire +de lois répressives qu’ils justifiaient +par la nécessité de châtier les méchants. +Il leur semblait que sans menaces ni +châtiments du mal par le mal, la vie +sociale était impossible. Les uns assumaient +le devoir de maintenir l’ordre +public et de corriger les criminels en faisant +appliquer les lois répressives ; ils +commandaient, les autres obéissaient. +Mais les maîtres se dépravaient par l’omnipotence +dont ils jouissaient, et une fois +dépravés, au lieu de corriger les mœurs, +ils les contaminaient de leur propre +souillure ; les administrés à leur tour se +dépravaient par leur participation à ces +violences, par leur esprit d’imitation et +par leur soumission servile.</p> + +<p>Il y a dix-neuf cents ans apparut le +Christianisme. Avec une nouvelle force, +il vint confirmer la puissance de cette loi +d’amour et de solidarité, et nous apprendre +en plus pourquoi elle n’était +pas observée.</p> + +<p>Il a montré avec une netteté extraordinaire +que la cause de cette inobservance +était la fausse notion que l’on se +faisait de la légitimité et de la nécessité +de la violence comme moyen de coercition. +Après avoir démontré sur toutes +ses faces l’illégalité et la nocivité du +châtiment social, il a prouvé que la principale +cause des malheurs de l’humanité +résidait dans les violences auxquelles se +livrent les hommes les uns sur les autres +sous prétexte de vindicte publique ; enfin, +il a montré que l’unique moyen de faire +disparaître la violence était de la subir +avec passivité.</p> + +<p>« Tu as entendu dire aux anciens : Œil +pour œil, dent pour dent. Moi, je te dis : +Ne résiste pas au méchant ; s’il te frappe +sur la joue droite, tends-lui la joue +gauche ; s’il veut plaider contre toi et te +prendre tes vêtements, donne-lui jusqu’à +ta chemise. Donne à celui qui te tend la +main et ne te détourne pas de celui qui +sollicite ton aide pécuniaire. »</p> + +<p>Cette doctrine veut dire que lorsque +celui qui a mission de juger des cas de +violences en commet lui-même, il n’y +aura plus pour elles aucune limite.</p> + +<p>Aussi, pour qu’elles disparaissent, il +faut que nul, sous quelque prétexte que ce +soit, n’emploie la force brutale, et surtout +sous le prétexte le plus fréquent, celui +de punir.</p> + +<p>Cette doctrine atteste cette vérité +simple et naturelle : on ne saurait supprimer +le mal par le mal, et l’unique +moyen de diminuer l’intervention de la +violence est de ne pas s’en servir.</p> + +<p>La doctrine chrétienne l’a nettement +formulé et établi. Malheureusement, on +se figurait à tort que châtier était une +condition indispensable à la vie sociale, +et cette croyance était tellement enracinée, +le nombre des hommes qui ignoraient +cet enseignement ou ne le connaissaient +que sous sa forme corrompue +était si grand, que tous ceux qui avaient +accepté la loi du Christ continuaient à +vivre d’après celle de la violence. Les +pasteurs des chrétiens croyaient que l’on +pouvait accepter la doctrine de la solidarité +sans la loi de la non-résistance au +mal, qui est pourtant la clef de voûte de +tout l’enseignement sur la conduite des +hommes. Car, admettre la loi de l’aide +mutuelle en méconnaissant le précepte +de la non-résistance, c’était construire la +voûte sans la sceller dans sa partie centrale.</p> + +<p>Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils +pouvaient organiser leur vie mieux que +celle des païens sans accepter le précepte +de la non-résistance, continuaient à faire +non seulement ce que faisaient ceux-ci, +mais pis encore, et s’éloignaient ainsi de +plus en plus de la vie chrétienne. Le sens +de leur doctrine s’obscurcissait, et ils +sont arrivés enfin à leur triste situation +actuelle : division des peuples chrétiens +en camps ennemis, dépensant toutes leurs +forces à s’armer et prêts à chaque instant +à s’entre-déchirer. Plus encore : ils ont +provoqué la haine des peuples non chrétiens +qui se lèvent déjà contre eux. Enfin, +et par-dessus tout, ils sont arrivés à la +négation complète non seulement du +christianisme, mais de toute loi ayant un +caractère élevé.</p> + +<p>La cause première de la prochaine révolution +est donc surtout religieuse. Elle +vient de la déformation de la loi suprême +de solidarité, par suite de la méconnaissance +du précepte de la non-résistance +spécifiée par le christianisme, dont l’intention +expresse est de rendre cette loi +pratiquement réalisable.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c157">V<br> +<span class="xsmall">LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION +DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE</span></h3> + +<p>La doctrine chrétienne n’a pas seulement +montré que la vengeance n’est ni +utile ni sensée, parce qu’elle ne fait +qu’accroître le mal ; elle a indiqué de plus +la non-résistance au mal par la violence, +comme unique moyen d’atteindre la véritable +liberté si naturelle à l’homme. +Elle a montré que, du moment où l’homme +entrait en lutte contre la violence, il +s’aliénait lui-même sa liberté ; en effet, +en admettant l’emploi par lui de la force +brutale, il admettait par ce fait même la +légitimité de son emploi contre lui-même ; +aussi, pouvait-il être soumis par ceux +contre lesquels il luttait. Lors même qu’il +fût vainqueur, il n’en était pas moins +toujours menacé d’être vaincu à son tour +par un plus fort que lui.</p> + +<p>Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement +de la loi supérieure commune +à toute l’humanité et qui ne saurait +être mise en échec, peut seul être réellement +libre. Et l’unique moyen de restreindre +dans le monde l’emploi de la +violence, est de réaliser la liberté complète +en ne résistant pas à n’importe +quels actes de tyrannie.</p> + +<p>La doctrine chrétienne a donc proclamé +la loi de la pleine liberté humaine, mais à +la condition absolue de se soumettre à +cette loi dans toute sa signification.</p> + +<p>« Et ne craignez point ceux qui ôtent +la vie du corps et qui ne peuvent faire +mourir l’âme, mais craignez plutôt celui +qui peut perdre et l’âme et le corps dans +la géhenne. » (Mathieu, X, 28.)</p> + +<p>Ceux qui avaient accepté cette doctrine +dans sa signification vraie et s’étaient +soumis à la loi suprême étaient libres +de toute autre soumission. Ils avaient +souffert avec résignation les violences +des hommes, mais ne leur obéissaient +pas dans les actes contraires à la loi +suprême. Ainsi avaient agi les premiers +chrétiens alors qu’ils étaient peu nombreux +parmi les peuples païens. Ils refusaient +d’obéir aux gouvernements dans +les actes contraires à la loi suprême +qu’ils appelaient la loi de Dieu ; ils furent +persécutés, châtiés pour cette résistance, +mais ils n’en continuaient pas moins à +ne pas se soumettre et restaient libres.</p> + +<p>Mais dès l’instant où des peuples entiers, +qui vivaient sous un régime maintenu +par la violence, s’étaient reconnus +chrétiens simplement parce qu’ils avaient +reçu le baptême, leur attitude envers les +autorités changea complètement.</p> + +<p>Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent +à leurs administrés que le +meurtre et les autres violences pouvaient +être commis lorsqu’ils servaient +à la juste vindicte et à la défense des +faibles et des opprimés. Puis, en les +obligeant à prêter serment aux autorités, +c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils +accompliraient tout ce qu’il leur sera +ordonné, les gouvernements amenèrent +leurs sujets se considérant comme chrétiens, +à ne plus croire défendu l’emploi +de la violence, et, naturellement, à admettre +aussi celle dont ils étaient victimes.</p> + +<p>Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres, +comme l’a voulu le Christ, au lieu de +souffrir toute violence, comme cela avait +eu lieu au début, afin d’être, en revanche, +soumis à la seule volonté de Dieu, ils +comprirent leur devoir dans un sens +diamétralement opposé : ils considérèrent +comme honteux d’être en butte +aux violences sans essayer de lutter contre +elles, et comme leur devoir le plus +sacré d’obéir aux gouvernants. C’est +ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés +dans ces traditions, ils n’eurent plus +aucune honte de leur esclavage ; au contraire, +ils furent fiers de la puissance de +leurs gouvernements, à l’exemple des +esclaves toujours fiers de la grandeur de +leurs maîtres.</p> + +<p>En ces derniers temps, cette déformation +du Christianisme a donné lieu à une +nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé +nos peuples dans leur servilité. A +l’aide d’un système complexe d’élections +parlementaires, il leur fut suggéré qu’en +élisant leurs représentants directement, +ils participaient au gouvernement, et +qu’en lui obéissant, ils obéissaient à leur +propre volonté, et étaient libres. Cependant +cette supercherie devait être évidente +tant en théorie qu’en pratique, +car même sous le régime le plus démocratique +et sous le règne du suffrage +universel, le peuple ne peut exprimer sa +volonté. Il ne le peut : 1<sup>o</sup> parce qu’une +pareille volonté collective d’une nation +de plusieurs millions d’habitants n’existe +pas et ne peut exister ; 2<sup>o</sup> parce que, lors +même où elle existerait, la majorité des +voix ne serait point son expression. Sans +insister sur ce fait que les élus légifèrent +et administrent, non pas pour le bien +général, mais pour se maintenir au pouvoir ; +sans appuyer également sur le fait +de la dépravation du peuple due à la +pression et à la corruption électorale, ce +mensonge est particulièrement nuisible +en raison de l’esclavage présomptueux +dans lequel tombent ceux qui s’y soumettent. +En s’imaginant qu’ils obéissent +à leur propre volonté tout en obéissant à +celle du gouvernement, ils n’osent plus +transgresser les règlements établis par +l’autorité, lors même qu’ils seraient contraires +à leur goût, intérêts, désirs, et +surtout à la loi supérieure de leur conscience. +Or, les actes et les prescriptions +du gouvernement de ce peuple soi-disant +libre, soumis aux hasards des luttes de +partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité, +dépendent aussi peu de la volonté +populaire que les actes et les prescriptions +du gouvernement le plus despotique.</p> + +<p>Ces hommes libres rappellent les prisonniers +qui s’imaginent jouir de la liberté, +lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux +parmi leurs geôliers qui sont chargés de +la police intérieure de la prison.</p> + +<p>Un membre d’un État le plus despotique +peut être entièrement libre, bien +qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences +de la part du gouvernement qu’il +n’avait pas établi. Par contre, un membre +d’un État constitutionnel est toujours +esclave, car en s’imaginant participer au +pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes +les violences commises sur lui, se soumet +à toute prescription de l’autorité, au point +qu’il perd toute notion de ce qu’est la +véritable liberté. Croyant se libérer, il +devient de plus en plus l’esclave de son +gouvernement.</p> + +<p>Rien ne montre plus clairement l’asservissement +progressif des peuples +comme l’extension et le succès des théories +collectivistes, qui ne tendent à rien +moins qu’à l’annihilation complète de l’individu.</p> + +<p>Bien que les Russes soient sous ce +rapport dans des conditions plus favorables, +puisque jusqu’à aujourd’hui ils +n’ont pas participé au pouvoir et que, +par suite, il ne les a pas encore corrompus, +eux aussi ont été soumis au mensonge +de la glorification du pouvoir, du +prestige et de la grandeur de la patrie, +de la fidélité au serment, et ils considèrent +également comme un devoir d’obéir +aveuglément à leur gouvernement.</p> + +<p>Mais voici que des hommes peu sensés +de la société russe essayent d’amener +leur peuple au même état d’esclavage +constitutionnel que les autres peuples +européens.</p> + +<p>En somme, l’inadmission du précepte +de la non-résistance a eu pour conséquence +non seulement l’armement à outrance +et la guerre, mais encore l’aliénation +graduelle de la liberté de ceux qui +professent la loi mutilée du Christ.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c167">VI<br> +<span class="xsmall">PREMIÈRE CAUSE EXTÉRIEURE +DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE</span></h3> + +<p>La déformation de la doctrine du +Christ et l’oubli du précepte de la non-résistance +ont amené les peuples à se +vouer une haine mutuelle, cause de tous +leurs maux, de leur esclavage en particulier.</p> + +<p>Cet esclavage finit par peser aux chrétiens ; +et c’est là la cause fondamentale +de la révolution qui se produit.</p> + +<p>Quant aux causes plus immédiates qui +ont fait éclater la révolution précisément +à ce moment, ce sont d’abord la folie du +militarisme qui envahit tous les peuples +chrétiens, et qui s’est révélée avec une +grande intensité pendant la guerre russo-japonaise ; +puis, l’accroissement de la +misère et du mécontentement de la masse +ouvrière, et cela parce que l’on a spolié +le peuple de son droit naturel à jouir de la +terre.</p> + +<p>Ces deux causes sont communes à tous +les peuples ; mais, par suite de conditions +historiques particulières, elles agissent +plus vivement dans le peuple russe et +précisément de nos jours.</p> + +<p>Le peuple russe s’est rendu compte de +sa situation précaire, non seulement à la +suite de la guerre stupide et monstrueuse +où son gouvernement l’a entraîné, mais +encore parce qu’il a toujours observé vis-à-vis +du pouvoir une attitude tout autre +que celle des autres peuples européens. +Il n’est jamais entré en lutte contre le +pouvoir, il n’y a surtout jamais participé, +et par conséquent n’a pu en être souillé. +Il l’a considéré comme un mal qu’il faut +éviter, et non comme un bien, ainsi que +l’envisagent la plupart des peuples européens +et, malheureusement, quelques +Russes corrompus. Aussi, la majorité des +Russes a-t-elle toujours préféré supporter +les actes de violence plutôt que d’avoir +la responsabilité morale de sa participation +aux violences. Elle s’est donc toujours +soumise et continue à se soumettre +aux autorités, non parce qu’elle est impuissante +à les renverser, mais parce +qu’elle préfère la soumission à la lutte +et à la participation à la violence que +voudraient lui imposer les révolutionnaires. +De là l’institution et le maintien +en Russie d’un gouvernement d’oppression +du faible par le fort, autrement dit, +du résigné par le combatif.</p> + +<p>La légende relative à l’appel fait aux +Variagues par les Russes pour venir les +gouverner, composée évidemment déjà +après la conquête des Slaves par les Variagues, +montre parfaitement quelle était +l’attitude des Russes envers le pouvoir, +même avant le christianisme : « Nous ne +voulons pas prendre part nous-mêmes au +péché de gouverner. Si vous ne le considérez +pas comme un péché, venez et +gouvernez ». Cette psychologie des +Russes explique leur docilité à l’égard +des autocrates les plus cruels, voire les +plus fous, depuis Ivan le Terrible jusqu’à +Nicolas II.</p> + +<p>C’est ainsi que le peuple russe envisageait +le pouvoir dans l’ancien temps, et +c’est ainsi que pour la plupart il l’envisage +encore aujourd’hui. Certes, les +mêmes suggestions trompeuses, grâce +auxquelles dans les autres pays on a +amené les chrétiens à subir les actes antichrétiens +de l’autorité, ont été exercées +également sur le peuple russe ; mais +seules les couches supérieures et dépravées +de la société en furent atteintes, +alors que la majorité de la nation conserva +de l’autorité son ancienne idée : +il est préférable de souffrir l’oppression +que d’opprimer ses semblables.</p> + +<p>La raison de cette attitude réside, à +mon sens, dans le fait que le véritable +christianisme, en tant que doctrine de +fraternité, d’égalité, de douceur et +d’amour, doctrine qui distingue nettement +entre la <i>soumission forcée</i> et +l’<i>obéissance volontaire</i> à la violence, s’est +mieux conservée dans le peuple russe +que dans tous les autres. Le vrai chrétien +peut se soumettre, il lui est même impossible +de ne pas se soumettre à toute violence +sans lutte ; mais il ne saurait y +obéir, c’est-à-dire en reconnaître la légitimité. +Malgré tous les efforts des gouvernements +en général et du gouvernement +russe en particulier, pour substituer à +cette attitude vraiment chrétienne envers +l’autorité, la doctrine de la religion officielle, +l’esprit chrétien, qui distingue +entre la <i>soumission</i> et l’<i>obéissance</i> au pouvoir, +continue à se faire sentir dans la +majeure partie de la masse populaire +russe.</p> + +<p>Cette contradiction entre la pression +gouvernementale et le christianisme était +particulièrement comprise par ceux qui +n’appartenaient pas à la doctrine faussée +de l’orthodoxie, par ceux qu’on appelait +les sectateurs. Ces derniers n’ont jamais +reconnu la légitimité du pouvoir tsariste. +Si, par crainte, ils se soumettaient en +majeure partie aux exigences du gouvernement +selon eux illégitime, d’autres, +moins nombreux, esquivaient ces exigences +ou les fuyaient. Lorsque fut institué +le service obligatoire pour tous, +l’État semblant jeter un défi aux vrais +chrétiens en leur demandant d’être prêts +à tuer, un grand nombre de Russes +orthodoxes commencèrent à se rendre +compte du désaccord qui existait entre +la doctrine chrétienne et le pouvoir. +Quant aux chrétiens de toutes les autres +confessions, il y en eut qui refusèrent +tout simplement de servir ; et bien que +ces refus n’aient pas été très nombreux +(à peine un conscrit sur mille), leur portée +fut très grande en raison des châtiments +cruels dont ils furent l’objet et +qui dessillaient les yeux non seulement +aux sectateurs, mais à la généralité des +Russes. Tous s’aperçurent que cet impôt +du sang, réclamé par le gouvernement, +était antichrétien, et la plupart s’en rendirent +compte qui jusqu’alors n’avaient pas +songé à cette contradiction entre la loi +de Dieu et les lois des hommes. Dès lors, +le travail latent de libération de la conscience +chez la majeure partie du peuple +russe commençait à se faire.</p> + +<p>Le peuple se trouvait dans cet état d’esprit +quand éclata la guerre japonaise, si +cruelle et si peu justifiée. Grâce à l’extension +de l’instruction, au mécontentement +général, et surtout à la nécessité +de faire transporter pour la première fois +des centaines de mille de réservistes de +tous les coins de la Russie,—pères de +famille arrachés à leur gagne-pain,—pour +participer à une œuvre follement +sanguinaire, cette guerre détermina le +choc qui fit apparaître le travail intérieur +et invisible sous la forme palpable de la +conscience très nette de l’ignominie gouvernementale.</p> + +<p>Cet état d’âme se révèle aujourd’hui +sous des formes aussi variées que significatives : +refus des réservistes de rejoindre +leur corps, désertions, refus de +tirer sur leurs frères, grévistes ou révoltés ; +enfin et principalement, refus croissant +de la conscription.</p> + +<p>Telles sont les diverses formes que +prend l’insoumission au gouvernement, +celle qui est consciente de son illégitimité. +Quant à l’insoumission inconsciente, elle +se manifeste aujourd’hui par les actes des +révolutionnaires et de leurs ennemis : +mutinerie des marins dans la mer Noire +et à Cronstadt ; rébellion des militaires à +Kiev et dans d’autres villes ; <i>pogromes</i> +agraires et antisémites ; émeutes des +paysans, etc.</p> + +<p>Le prestige du pouvoir ayant disparu, +une grave question se pose devant les +Russes de notre époque : doit-on, malgré +la loi divine, autrement dit malgré +la conscience, se soumettre au gouvernement +qui exige des actes contraires à +la foi chrétienne ?</p> + +<p>L’effet de la naissance de cette question +chez le peuple russe est l’une des +causes de la grande révolution universelle +qui se prépare, qui peut-être commence +déjà.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c176">VII<br> +<span class="xsmall">DEUXIÈME CAUSE EXTÉRIEURE +DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE</span></h3> + +<p>La deuxième cause extérieure de la +révolution est l’impossibilité où se trouve +la population agricole de jouir de son +droit naturel et légitime de travailler la +terre ; elle est d’ailleurs la cause de l’accroissement +des maux dans la masse +populaire et de l’irritation de celle-ci +contre les classes qui l’exploitent. Cette +cause se manifeste particulièrement en +Russie, car là seulement la majeure partie +de la population vit des travaux des +champs ; de même c’est aujourd’hui seulement +que les Russes, en raison de l’accroissement +de la population et de l’insuffisance +des terres, se voient forcés ou +d’abandonner la vie rurale qu’ils ont +menée jusqu’ici et qui seule rend possible +la réalisation d’une société chrétienne, +ou de cesser d’obéir au gouvernement +qui assure aux propriétaires fonciers la +possession de la terre arrachée aux travailleurs.</p> + +<p>On croit généralement que l’esclavage +le plus cruel est la dépendance de la personne, +quand un homme peut faire d’un +autre ce qu’il veut : molester, mutiler, +tuer ; tandis que la privation du droit à +la terre est simplement considérée comme +un fait économique peu grave.</p> + +<p>Cette idée est complètement fausse.</p> + +<p>Le traitement qu’avait fait subir Joseph +aux Égyptiens, les conquérants aux peuples +conquis, les hommes d’aujourd’hui +les font subir également à leurs semblables +en les privant de la jouissance de la +terre.</p> + +<p>Et c’est là précisément le plus cruel +des esclavages.</p> + +<p>En effet, l’esclave d’un maître est +l’esclave d’un seul ; mais l’homme privé +du droit à la terre est l’esclave de tout +le monde.</p> + +<p>Là n’est pas encore le mal le plus +grand dont souffre l’esclave rural. Si +cruel que puisse être un maître envers +son esclave, il ne le force pas, par intérêt, +à travailler sans trêve ; il ne le fait pas +mourir de faim, car il ne tient pas à le +perdre. Par contre, l’esclave privé de +terres doit toujours s’exténuer au travail, +souffrir la plus dure misère, ne pas +manger à sa faim ; sa vie n’est pas +assurée ; il dépend à chaque instant de +l’arbitraire des méchants et des cupides. +Mais ce n’est pas encore ce qui le fait le +plus souffrir ; le pire est son impossibilité +de vivre une vie morale. Ne vivant pas +du travail de la terre, ne luttant pas +contre la nature, il doit inévitablement +lutter contre les hommes, prendre par la +force et par la ruse ce que d’autres ont +acquis par le travail agricole de leurs +semblables.</p> + +<p>Ceux mêmes qui reconnaissent que la +dépossession de la terre est un esclavage, +se trompent en croyant que ce n’est +qu’un vestige des anciens temps ; il est +la base même sur laquelle repose tout +esclavage incomparablement plus douloureux +que la dépendance personnelle. +De fait, celle-ci n’est qu’une des conséquences +de l’abus de l’esclavage rural. +Aussi, l’affranchissement de la dépendance +personnelle sans l’affranchissement +de la dépendance terrienne fait simplement +cesser l’un des abus, et, dans la +plupart des cas, est un mensonge qui +cache momentanément aux esclaves leur +situation, comme cela eut lieu notamment +en Russie lors de l’affranchissement +des serfs insuffisamment pourvus +de terres.</p> + +<p>Les paysans s’en étaient bien rendu +compte au temps du servage puisqu’ils +disaient : « Nous sommes vôtres, mais +la terre est nôtre ». Et depuis l’affranchissement +de leurs personnes, ils ne +cessent de réclamer l’affranchissement +de la terre. En les affranchissant on a +satisfait les serfs pour un certain temps +avec un peu de terre ; mais avec l’accroissement +de la population, la question +agraire s’est posée à nouveau dans toute +sa force.</p> + +<p>Pendant que les paysans étaient serfs, +ils jouissaient d’une étendue de terres +suffisante pour assurer leur existence ; +lorsque la population augmentait, le gouvernement +et les seigneurs prenaient des +mesures pour leur donner de nouvelles +terres, et les travailleurs ne s’apercevaient +pas de l’injustice de l’accaparement +du sol. Mais dès qu’ils furent affranchis, +le gouvernement et les seigneurs +n’eurent plus à se soucier de leur situation +économique. La quantité de terres +qu’ils pouvaient posséder fut une fois +pour toutes établie sans espoir d’agrandissement. +C’est alors qu’en devenant plus +dense, la population trouva de moins en +moins la possibilité de vivre. Elle attendit +que le gouvernement rapporte les lois +qui l’avaient spoliée de la terre. Elle attendit +ainsi dix ans, vingt ans, quarante +ans ; les terres étaient accaparées de plus +en plus par les propriétaires fonciers, alors +que les travailleurs des champs ne pouvaient +que choisir entre ces deux alternatives : +mourir de faim et ne pas avoir +d’enfants, ou abandonner complètement +la vie des champs et aller remplir les +usines.</p> + +<p>Cinquante ans ont passé ; la situation +de la masse rurale est devenue telle que +son antique organisation, considérée par +elle comme nécessaire à la vie chrétienne, +commence à se désagréger. Quant au +gouvernement, non seulement il distribue +la terre à ses serviteurs au lieu +de la donner au peuple, mais il lui dit +d’abandonner tout espoir de la posséder +jamais, et organise suivant le modèle +européen une vie industrielle que le +peuple russe considère comme pernicieuse +et immorale.</p> + +<p>Donc la dépossession du droit légitime +sur la terre est la principale cause +de la malheureuse situation des Russes. +C’est également la cause principale du +mécontentement et des maux dont souffrent +les masses ouvrières de l’Europe et +de l’Amérique. La différence entre celles-ci +et ceux-là se trouve dans le fait que la +monopolisation de la terre chez les peuples +européens s’est effectuée depuis si +longtemps, d’autres faits historiques ont +tellement obscurci cette injustice primitive, +qu’ils ne voient plus la véritable +cause de leur situation précaire. Ils la +cherchent tantôt dans l’absence de débouchés, +tantôt dans une mauvaise répartition +de l’impôt, dans tout, sauf dans la +spoliation des terres.</p> + +<p>Les Russes aperçoivent plus nettement +cette iniquité première parce qu’elle n’est +pas encore totalement accomplie chez +eux. Vivant pour la plupart de la terre, +ils voient clair et résistent.</p> + +<p>La dépossession de leur droit à la terre, +les armements stupides et funestes, enfin +la guerre, telles sont, à mon avis, les raisons +qui poussent tout le monde chrétien +à la révolution. Et cette révolution commence +précisément en Russie, parce que +nulle part ailleurs ne s’est maintenue +aussi vive et aussi nette la conception +chrétienne ; et nulle part la population +ne forme proportionnellement une masse +aussi grande de cultivateurs.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c185">VIII<br> +<span class="xsmall">QU’ARRIVERA-T-IL AUX HOMMES +QUI REFUSERONT D’OBÉIR ?</span></h3> + +<p>Grâce à ses tendances morales et à +l’évolution propre de sa vie sociale, le +peuple russe a été amené, avant les +autres peuples chrétiens, à la conscience +de sa malheureuse situation résultant de +sa soumission volontaire à la tyrannie +des autorités. C’est cette conscience et +le désir de se libérer de cette tyrannie, +qui, à mon sens, font éclater la +révolution, qui est imminente non seulement +en Russie, mais chez toutes les +nations du monde chrétien.</p> + +<p>Les hommes qui vivent dans un État +où la contrainte est la loi immuable +croient que son abolition doit inévitablement +conduire aux pires catastrophes.</p> + +<p>On affirme que la somme de sûreté et +de bien-être dont nous jouissons est due +au bon ordre assuré par l’autorité ; en +réalité, cette assertion est purement gratuite. +En effet, nous savons quelles sont +nos souffrances et nos joies, si toutefois +on peut admettre l’existence de celles-ci +dans l’organisation sociale présente ; +mais nous ignorons quelle serait notre +vie si l’État était supprimé. A en juger +par l’existence de petites communautés, +qui, accidentellement, ont vécu et vivent +en marge des grands États, et qui jouissent +de tous les bienfaits d’une organisation +sociale, tout en étant libérées de la +contrainte étatiste, on est bien obligé +d’admettre que leurs membres ne souffrent +pas le centième des maux que supportent +les sujets des grands États.</p> + +<p>N’oublions pas que ce sont principalement +les classes dirigeantes qui bénéficient +du régime actuel, et qui affirment +l’impossibilité de s’en passer. Mais, interrogez +donc ceux qui supportent le +poids de ce régime, les ouvriers des +champs, les cent millions de paysans +russes, et vous apprendrez que, loin d’y +trouver leur sécurité, ils le considèrent +comme complètement inutile pour eux.</p> + +<p>Maintes fois, dans nombre de mes +écrits, j’ai essayé de démontrer que les +hommes avaient tort de craindre de voir +les mauvais opprimer les bons, si l’autorité +était abolie ; j’ai démontré qu’on +n’avait pas à prévoir ce danger dans +l’avenir, mais à le redouter dans le présent, +puisque partout la puissance est +aux mains des pires. Au reste, il n’en +saurait être autrement, car seuls les plus +mauvais peuvent employer toutes les +ruses, fourberies et cruautés qui sont +nécessaires pour exercer le pouvoir.</p> + +<p>Bien des fois j’ai cherché à montrer +que les principaux maux dont nous souffrons : +richesses de quelques privilégiés et +misères de tous les autres, accaparement +de la terre par ceux qui ne la travaillent +pas, armements et guerres continuels, +dissolution des mœurs, proviennent +exclusivement de notre reconnaissance +de la légitimité de la tyrannie gouvernementale.</p> + +<p>J’ai cherché à montrer que, avant de +nous demander si notre vie sera meilleure +ou pire en absence de toute autorité, +il était nécessaire de rechercher la +valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus +de la moyenne, le gouvernement +sera bienfaisant ; s’ils sont au-dessous, +malfaisant. Pour se convaincre qu’ils +sont généralement au-dessous de la +moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire. +Nous y voyons défiler des Ivan IV le Terrible, +des Henri VIII, des Marat, des +Napoléon, des Metternich, des Talleyrand, +des Araktcheïev, des Nicolas.</p> + +<p>Toute société possède des hommes ambitieux, +sans conscience, violents, prêts +à servir leurs intérêts par tous les moyens +brutaux, y compris l’assassinat. Dans une +société sans gouvernement, ils deviendraient +de simples brigands qui seraient +tenus en respect par la défense des assaillis +et surtout par la force de l’opinion +publique, moyen d’action le plus puissant +sur les hommes. Tandis que dans +une société dirigée par l’autorité des violents, +ces mêmes brigands s’empareront +du pouvoir, en jouiront, et non seulement +ne seront pas tenus en respect par l’opinion +publique, mais seront encouragés et +glorifiés par elle, grâce à la courtisanerie +et à la vénalité de ceux qui la forment.</p> + +<p>On dit et on répète : Il est impossible +de vivre sans gouvernement, c’est-à-dire +sans violence. On doit dire au contraire : +Il est impossible que les hommes, êtres +doués de raison, règlent leurs rapports +sociaux en employant la violence plutôt +que les moyens de conciliation.</p> + +<p>De deux choses l’une : les hommes sont +ou ne sont pas pourvus de raison ; s’ils en +sont dépourvus, tout doit se résoudre par +la violence, et il n’y a aucun motif à ce +que les uns aient le droit d’employer la +violence alors que d’autres ne l’auront +pas. Si les hommes sont au contraire +doués de raison, leurs rapports ne seront +pas fondés sur la violence, mais sur la +raison.</p> + +<p>Il semblerait que cet argument doit être +péremptoire pour tous ceux qui se reconnaissent +pour des êtres raisonnables. Les +défenseurs du pouvoir gouvernemental ne +s’occupent pas de la nature, des facultés +intellectuelles de l’homme ; ils ont toujours +en vue certaines agglomérations +humaines auxquelles ils attribuent une +sorte de signification mystique, surnaturelle.</p> + +<p>Que deviendraient la Russie, la France, +l’Angleterre, l’Allemagne, si leurs nationaux +cessaient d’obéir à leurs gouvernements ? +se demandent les étatistes.</p> + +<p>Que deviendrait la Russie ? Mais qu’est +donc la Russie ? Où est son commencement, +où est sa fin ? Est-ce la Pologne ? +Les Provinces Baltiques ? Le Caucase et +toutes ses peuplades ? Les Tatares de +Kazan ? L’Asie Centrale ? Le Bassin de +l’Amour ? Toutes ces régions, loin d’aspirer +à être russes, sont habitées par +une population ne désirant qu’une chose : +se séparer de ce rassemblement de races +qu’on appelle la Russie. Le fait qu’elles +font partie de la Russie constitue un phénomène +passager, purement accidentel, +qui est le résultat d’une série d’événements +historiques où la force, l’iniquité +et la cruauté ont joué le principal rôle. +De nos jours cette union n’est maintenue +que par la contrainte gouvernementale.</p> + +<p>La génération qui vit encore se souvient +que Nice était Italie, et voici qu’elle est +France. L’Alsace était France, la voici +Allemagne. Les provinces maritimes d’Extrême-Orient +étaient Chine, les voilà Russie ; +Sakhaline était Russie, elle est Japon. +La puissance de l’Autriche s’étend aujourd’hui +sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie ; +celle de l’Angleterre sur l’Irlande, le +Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup +d’autres pays ; celle de la Russie, sur la +Pologne, la Géorgie, etc. Mais demain tout +cela peut disparaître, car l’unique force qui +lie toutes ces puissances : Russie, Autriche, +Angleterre, France, est le pouvoir politique.</p> + +<p>Or, le pouvoir est une institution créée +par des hommes qui, au mépris de leur +raison et de la loi de liberté révélée par +le Christ, obéissent à d’autres hommes +exigeant d’eux des actes de violence. Ils +n’ont qu’à prendre conscience de la liberté +propre à des êtres raisonnés et à +cesser d’accomplir des actes contraires à +leur conscience, et aussitôt n’existeront +plus ces puissances artificielles qu’on +appelle Russie, Angleterre, Allemagne, +France, entités au nom desquelles les +hommes sacrifient non seulement leur vie, +mais leur liberté de créatures raisonnées.</p> + +<p>Il leur suffirait de comprendre que l’unité +d’une Russie, d’une France, d’une Angleterre, +des États-Unis n’existe que dans +leur imagination et de cesser d’obéir aux +autorités, pour que ces horribles fétiches, +qui les ruinent moralement et matériellement, +disparaissent aussitôt d’eux-mêmes.</p> + +<p>Il est admis que la formation des grands +États par l’agrégation des petits, autrefois +constamment en guerre entre eux, a +diminué l’intensité de cette lutte et l’effusion +du sang, grâce à l’accroissement +de l’étendue des grandes puissances.</p> + +<p>Mais cette affirmation est toute arbitraire, +car nul n’a calculé la quantité de +mal que donne l’organisation des grands +et des petits États. Il est difficile de croire +que les guerres du temps des principautés +russes, ou en France entre la Bourgogne, +la Flandre et la Normandie, ont fait autant +de victimes que les guerres de Napoléon, +d’Alexandre et la récente guerre russo-japonaise.</p> + +<p>La seule justification que l’on peut +avancer en faveur de l’agrandissement des +États est la formation d’un empire universel +qui abolirait la possibilité de toute +guerre. Or, toutes les tentatives faites en +ce sens, depuis Alexandre de Macédoine, +en passant par l’Empire Romain, et jusqu’à +Napoléon, n’ont jamais donné la +paix aux peuples, mais au contraire leur +ont toujours causé les plus grands maux.</p> + +<p>La pacification des hommes ne saurait +donc être atteinte par l’accroissement +de la puissance des États. Elle ne le peut +que par une action contraire : abolition de +l’État et de son gouvernement fondé sur +la violence.</p> + +<p>Il existait bien d’autres superstitions +cruelles : sorciers brûlés sur des bûchers, +luttes religieuses, tortures, et pourtant +les hommes s’en sont affranchis. Mais la +superstition étatiste continue à régner +sur eux comme une chose sacro-sainte, +et des sacrifices plus funestes et plus +horribles encore continuent à lui être +apportés. On continue à persuader à des +hommes de pays, de mœurs, d’intérêts +différents, qu’ils forment un seul tout +parce que la même violence est exercée +sur eux tous ; ils y croient et sont fiers +d’appartenir à cette grande unité.</p> + +<p>Cette superstition se perpétue depuis +si longtemps, est maintenue avec tant +d’acharnement, que tous, aussi bien ceux +qui en profitent—rois, ministres, généraux, +fonctionnaires—que ceux qui en +souffrent, sont convaincus que le maintien +et l’accroissement de ces agglomérations +artificielles assurent leur bonheur ; +et ils sont tellement accoutumés à cette +superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion +à la Russie, à la France, à l’Allemagne, +bien qu’ils n’y trouvent que le +malheur.</p> + +<p>C’est pourquoi le jour où disparaîtront +les groupements artificiels en grands +États, par suite du refus pacifique d’obéir, +la violence, cause des plus grands maux, +diminuera, et les hommes pourront alors +plus facilement vivre selon la loi supérieure +de l’aide mutuelle, qui leur a été +révélée depuis deux mille cinq cents ans +et qui s’insinue progressivement dans +leur conscience.</p> + +<p>Quant au peuple Russe,—citadin ou +rural,—il ne doit pas, surtout en cet instant +décisif de son histoire, chercher à +imiter les autres peuples, leur emprunter +leurs idées et institutions : partis politiques, +constitutions, délégations, etc. ; il +doit penser par lui-même, vivre sa propre +vie, puiser dans son passé à lui et +dans les principes légués par ce passé +afin d’établir suivant eux les nouvelles +formes de la vie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c198">IX<br> +<span class="xsmall">L’ACTIVITÉ QUI CONCOURRA LE MIEUX +A LA RÉVOLUTION IMMINENTE</span></h3> + +<p>La révolution qui s’opère a pour but +la délivrance du mensonge affirmant la +nécessité de la soumission à la puissance +publique. La portée de cette révolution +étant tout autre que celle des précédentes +qui bouleversèrent jusqu’ici le monde +chrétien, l’activité des hommes qui participent +à la révolution actuelle doit être +également tout autre que l’activité de +ceux qui ont contribué aux précédentes.</p> + +<p>Ceux-ci avaient pour but de s’emparer +du pouvoir et de le conserver par des +moyens violents. Ceux-là ne doivent et +ne peuvent songer qu’à faire cesser +l’obéissance à n’importe quelle autorité +fondée sur la violence, et qu’à organiser +leur vie en dehors de toute autorité.</p> + +<p>Outre que l’activité des artisans de la +révolution actuelle se distingue de celle +des anciens révolutionnaires, le lieu où +ils agissent, leur nombre et l’esprit de +leurs chefs sont tout différents.</p> + +<p>Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient +principalement les intellectuels +affranchis de tout travail manuel, et les +ouvriers des villes qui se laissaient diriger +par eux ; tandis que les révolutionnaires +d’aujourd’hui doivent être et seront +principalement les masses rurales.</p> + +<p>C’était les villes qui autrefois étaient +les foyers des révolutions ; aujourd’hui ce +doivent être surtout les campagnes. Jadis +la proportion des révolutionnaires n’était +que la dixième ou la vingtième partie de +la population ; de nos jours, le nombre +de ceux qui participeront à la révolution +russe doit être de 80 à 90 pour 100.</p> + +<p>C’est pourquoi l’activité des citadins, +qui en Russie imitent actuellement l’Europe, +en créant des syndicats, en fomentant +des grèves, des manifestations et +des émeutes, en inventant de nouveaux +systèmes de gouvernement,—sans parler +de ces malheureux insensés qui tuent +en croyant servir la révolution,—cette +activité est non seulement inutile à la +révolution, mais entrave sa marche, la +pousse sur la fausse voie souhaitée par +le gouvernement, et devient ainsi le plus +précieux auxiliaire de ce dernier.</p> + +<p>Le danger qui menace aujourd’hui le +peuple russe n’est pas dans l’impossibilité +de renverser le gouvernement tyrannique +actuel et de le remplacer par un autre, +démocratique ou même socialiste, mais +aussi brutal, le danger est dans le fait +que cette lutte contre le gouvernement +fera naître de nouvelles violences. Le +peuple russe qui est appelé, par sa situation +particulière, à indiquer la voie pacifique +et sûre qui conduit à l’affranchissement, +sera poussé par des hommes +ne comprenant pas toute la portée de la +révolution qui s’opère, à imiter servilement +les révolutions passées, et, au lieu +de suivre la voie salutaire qui est devant +lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont +pris déjà pour leur plus grand malheur +les autres peuples du monde chrétien ; +là est le vrai péril.</p> + +<p>Pour éviter ce danger, les Russes +doivent avant tout rester eux-mêmes, ne +pas s’occuper de ce qui se passe dans les +autres pays constitutionnels de l’Europe +et de l’Amérique, mais prendre conseil +de leur propre conscience. Pour accomplir +la grande œuvre qui se pose devant eux, +ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation +politique de la Russie, ni à réclamer +la garantie de la liberté civique ; ils doivent +chercher surtout à se défaire de l’idée +affirmant la nécessité de l’existence de +l’État russe, et par suite songer moins à +leurs droits de citoyens de cet État.</p> + +<p>A cette fin, les Russes doivent s’abstenir +actuellement de toute action, aussi +bien de celle que veut leur faire commettre +le gouvernement que de celle que +voudraient lui imposer les révolutionnaires +et les libéraux.</p> + +<p>Le peuple russe, en grande partie +composé de paysans, doit continuer à +vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire +au milieu de ses occupations des +champs, de son organisation communiste, +et supporter sans lutte toute violence, +qu’elle vienne ou non du gouvernement. +Il ne doit pas obéir à ce gouvernement +qui lui ordonne de participer à la violence ; +et partant, refuser l’impôt, le service +dans la police, dans l’administration, dans +les douanes, l’armée, la flotte et dans +toute autre institution qui repose sur la +force.</p> + +<p>De même, et avec plus de rigueur +encore, les paysans doivent s’abstenir des +actes brutaux auxquels les incitent les +révolutionnaires. Toute violence commise +par les paysans sur les propriétaires +fonciers provoquerait des représailles, et +cette lutte finirait dans tous les cas par +l’établissement d’un gouvernement tyrannique, +quelle que soit la forme qu’il +prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans +les pays les plus libres de l’Europe et de +l’Amérique, où sont déclarées des guerres +insensées et cruelles, et où la terre n’en +continue pas moins à être propriété des +riches.</p> + +<p>Seule la non-participation à tout acte +brutal peut supprimer les violences dont +souffrent les hommes, faire cesser la +progression indéfinie des armements, les +guerres, et abolir entièrement la propriété +foncière.</p> + +<p>Ainsi doivent agir les paysans afin que +la révolution actuelle leur apporte d’heureux +résultats.</p> + +<p>Quant aux habitants des villes,—marchands, +médecins, écrivains, savants, +ingénieurs,—ils doivent se rendre +compte tout d’abord de leur insignifiance, +ne serait-ce qu’au point de vue du nombre : +1 p. 100 de la population rurale ; +ils devraient comprendre que le but de +la transformation qui s’effectue ne peut +pas et ne doit pas être l’établissement +d’un nouveau régime politique, si libéral +que soit le mode de représentation populaire +et si perfectionnées que puissent +être les institutions, du moment qu’il +repose sur la violence ; ce but peut et doit +être l’affranchissement du peuple dans son +ensemble, particulièrement de ses cent +millions de paysans, de toutes sortes de +violences : conscriptions, impôts, droits +de douane, accaparement de la terre. Ils +devraient comprendre également que la +réalisation de ce but demande une tout +autre conduite que l’activité fiévreuse, +déraisonnable et mauvaise à laquelle se +livrent aujourd’hui les libéraux et les +révolutionnaires russes.</p> + +<p>Il est temps de savoir qu’une révolution +ne se fait pas sur commande : « Venez, +faisons la révolution ! » On ne peut la +faire sur un mode établi, en imitant ce +qui s’est fait il y a cent ans dans des +conditions entièrement différentes. On +doit surtout comprendre qu’elle n’améliore +la condition des hommes qu’au cas +où ayant reconnu la vétusté et le danger +des anciennes bases de la vie, les hommes +cherchent à organiser celle-ci sur un +fondement nouveau pouvant leur donner +le vrai bonheur, autrement dit, lorsqu’ils +possèdent un idéal d’une vie nouvelle, +meilleure.</p> + +<p>Or, ceux qui s’étaient donné pour but +de transformer le régime politique de la +Russie suivant le modèle des révolutions +européennes n’ont aucun nouvel idéal, +aucun nouveau principe. Ils cherchent +simplement à substituer aux anciennes +formes de violences une autre organisation, +ayant pour base également la violence, +qui leur apportera les mêmes +maux dont ils souffrent aujourd’hui.</p> + +<p>L’exemple de l’Europe et de l’Amérique, +où règnent le même militarisme, les +mêmes impôts et la même monopolisation +de la terre, est sous ce rapport suffisamment +édifiant.</p> + +<p>Le fait que la majorité des révolutionnaires +pose comme idéal le système socialiste, +ne pouvant être réalisé que par la +tyrannie la plus absolue, montre simplement +chez eux l’absence de tout nouvel +idéal ; car si un jour on réalisait leurs +desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux +derniers vestiges de la liberté.</p> + +<p>En effet, l’idéal de notre temps ne +saurait être la simple modification des +formes de la violence, mais leur complète +disparition, qui sera atteinte par l’insoumission +à la puissance publique.</p> + +<p>Pour se libérer de tous les maux dont +ils souffrent les ouvriers doivent cesser +d’obéir aux autorités, mais ne pas leur +résister par des moyens violents. Et c’est +précisément la résignation devant la force +brutale, l’insoumission passive au pouvoir +qui est la loi primordiale de la doctrine +professée par les nations chrétiennes. Un +chrétien sincère ne saurait obéir aux +maîtres du jour ; autrement, il se rend +nécessairement complice de l’activité gouvernementale +qui repose entièrement sur +la violence, est assurée par la violence : +service militaire, guerres, prisons, exécutions, +accaparement des terres. D’où il +s’ensuit que le bien matériel autant que +le bien spirituel sont atteints par ce seul +moyen : supporter toute contrainte sans +lutter contre elle, mais aussi sans y participer ; +autrement dit, <i>ne pas se soumettre +au pouvoir</i>.</p> + +<p>Si donc les hommes des villes veulent +réellement aider à la grande révolution +qui s’effectue, ils doivent avant tout +abandonner les moyens d’action révolutionnaire, +si cruelle et si antinaturelle, +qu’ils emploient maintenant, et, vivant +à la campagne, partageant le labeur du +peuple, lui empruntant sa patience, son +impassibilité, son mépris du pouvoir et +surtout son amour du travail, ne pas +chercher à inciter les hommes à la violence, +mais au contraire les empêcher +de participer à tous actes de brutalité, +d’obéir à tout gouvernement tyrannique, +et les servir au besoin de leur science +pour leur expliquer les problèmes qui se +poseront inévitablement lors de l’abolition +de l’État.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c210">X<br> +<span class="xsmall">ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ +AFFRANCHIE DE LA TUTELLE DU GOUVERNEMENT +TYRANNIQUE</span></h3> + +<p>Quelle forme pourra prendre la vie +sociale du monde chrétien lorsque les +hommes n’obéiront plus à un gouvernement +et ne feront plus partie d’un État ?</p> + +<p>On peut voir la réponse à cette question +dans l’histoire et la psychologie du +peuple russe qui me font croire que la +révolution imminente doit débuter et se +réaliser en Russie précisément.</p> + +<p>L’absence d’un gouvernement n’a +jamais empêché dans ce pays les communautés +agricoles de s’organiser. Par contre, +l’intervention de l’autorité publique +s’est toujours trouvée être un obstacle à +l’organisation propre à la mentalité russe.</p> + +<p>Comme la plupart des peuples agricoles, +les Russes se groupent, tels les +abeilles en ruches, suivant certains rapports +sociaux qui répondent entièrement +aux exigences de la vie commune. Partout +où les Russes se sont installés en +dehors de l’intervention gouvernementale, +leurs rapports furent empreints de concorde, +la terre devenait propriété commune, +l’administration—communiste ; et +cette vie sociale satisfaisait leurs aspirations +paisibles.</p> + +<p>Ces communautés s’établirent sur les +frontières orientales de la Russie, sans +l’intervention du gouvernement ; elles +s’établirent en Turquie et, tels les Nekrassovtsi, +conservèrent leur organisation +communale chrétienne, y vécurent et +vivent encore paisiblement sous la domination +du sultan. D’autres communautés +semblables se transportèrent soit en Chine, +soit dans l’Asie centrale, et sans savoir où +elles étaient, vécurent pendant un long +espace de temps, se passant fort bien +de tout gouvernement, en ayant leur +propre administration. La population rurale, +c’est-à-dire la majeure partie de la +Russie, vit de même ; elle supporte simplement +le gouvernement, mais n’en a +aucun besoin. Il en fut toujours ainsi : +le gouvernement fut pour la Russie un +fardeau, non un besoin.</p> + +<p>Donc l’absence d’un pouvoir central +qui assure par la force les droits des +propriétaires fonciers sur la terre ne fera +qu’aider à l’institution de la vie communale +agricole que le peuple russe considère +comme la condition absolue de la bonne +vie. Le gouvernement une fois disparu, +la terre deviendra libre et tous les hommes +auront sur elle des droits égaux.</p> + +<p>C’est pourquoi les Russes n’ont nul +besoin d’imaginer de nouvelles formes +sociales pour remplacer les anciennes. +Ces formes existent chez le peuple et ont +toujours été conformes aux besoins de +sa vie sociale.</p> + +<p>C’est l’ancienne institution du <i>mir</i>, +groupement communal dont les membres +ont des droits égaux ; c’est l’<i>artel</i>, association +industrielle ou commerciale ; c’est +enfin la propriété commune de la terre.</p> + +<p>La transformation qui est en train de +se faire dans le monde chrétien et qui +commence aujourd’hui chez le peuple +russe se distingue des anciennes révolutions +précisément par ce fait que celles-ci +détruisaient sans rien mettre à la place, +ou bien substituaient à un régime de +violence un autre non moins violent, +tandis que celle-là n’aura rien à détruire.</p> + +<p>Il suffirait de s’abstenir de toute participation +à la violence, ne pas arracher la +plante naturelle pour la remplacer par une +artificielle, mais simplement écarter tout +ce qui arrête sa croissance. La grande +révolution ne sera pas réalisée par les +hommes pressés, présomptueux, ignorants +qui, ne se doutant pas que la cause +du mal contre lequel ils luttent est justement +la violence sans laquelle ils croient +ne pouvoir vivre, détruisent aveuglément +la tyrannie présente pour la remplacer +par une autre. Elle sera réalisée par +ceux qui, sans rien détruire ni changer, +supporteront sans lutte tous les actes +d’oppression, à condition de ne pas participer +au gouvernement du pays, de ne +pas lui obéir, et qui organiseront leur vie +en dehors de lui.</p> + +<p>La population agricole de la Russie, +qui est la grande majorité, doit continuer +à vivre de sa vie rurale, communale, et +simplement <i>ne pas participer à l’œuvre du +gouvernement et ne pas obéir à ce dernier</i>.</p> + +<p>Plus le peuple russe conservera la vie +commune qui lui est propre, et moins +sera possible l’intervention dans son existence +du pouvoir tyrannique, et plus facilement +il sera aboli ; car il trouvera de +moins en moins de motifs d’intervention, +et les exécuteurs de ses actes de violence +seront de moins en moins nombreux.</p> + +<p>C’est pourquoi, à la question : quelles +seront les conséquences du refus d’obéissance +au Gouvernement ? on peut répondre +avec certitude : la violence, qui +oblige les hommes à guerroyer et qui les +prive du droit à la terre, disparaîtra.</p> + +<p>Les hommes, une fois libérés, n’étant +plus en lutte entre eux, pouvant jouir du +sol, dirigeant tous leurs efforts à lutter +contre la nature et non contre leurs semblables, +retourneront d’eux-mêmes au +travail de la terre, si sain, si moral, si +naturel, base de tous les travaux humains, +et que seuls peuvent négliger ceux qui +font de la violence le principe de leur vie.</p> + +<p>Le refus d’obéissance au gouvernement +doit conduire les hommes à la vie +agricole. Celle-ci à son tour les conduira +tout naturellement à l’organisation de +petites communautés placées dans les +mêmes conditions de vie rurale.</p> + +<p>Il est fort probable que ces communautés +ne resteront pas isolées : en raison +des conditions économiques, ethniques +ou religieuses, elles formeront de +nouvelles fédérations libres, mais d’un +tout autre caractère que les anciens États +groupés par la contrainte.</p> + +<p>La condamnation de la violence ne +saurait empêcher l’union des hommes ; +toutefois, les unions fondées sur l’accord +mutuel ne peuvent se former que lorsque +seront détruites les unions fondées sur +la violence.</p> + +<p>Pour édifier une maison nouvelle et +solide sur l’emplacement de celle qui +tombe en ruines, il faut démolir les vieux +murs, pierre par pierre, et construire à +nouveau.</p> + +<p>Il en est de même des groupements que +les hommes peuvent créer après la destruction +de ceux qui se maintenaient par +la violence.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c218">XI<br> +<span class="xsmall">CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION</span></h3> + +<p>Mais que deviendront les fruits de +tout labeur humain, que deviendra la +civilisation ?</p> + +<p>C’est le retour au singe et à la vie de +la nature, comme écrivait Voltaire à +Rousseau en lui disant d’apprendre à +marcher à quatre pattes. Et c’est ce que +redisent tous ceux qui sont persuadés +que la civilisation dont nous jouissons +est un bien si grand qu’ils n’admettent +même pas l’idée de renoncer à quoi que +ce soit de ce qu’elle nous a donné.</p> + +<p>« Comment ! s’écrieront ces hommes, +vous voulez remplacer nos villes, avec +leurs chemins de fer électriques, souterrains +et aériens, leur éclairage électrique, +musées, théâtres et monuments, +par la commune rurale, forme grossière +de la vie sociale depuis longtemps délaissée +par l’humanité ? » Parfaitement, répondrai-je ; +vos villes avec leurs quartiers +de misérables, les <i>slums</i> de Londres, de +New-York et des autres grands centres, +avec leurs maisons de tolérance, leurs +banques, les bombes dirigées autant +contre les ennemis du dedans que ceux +du dehors, les prisons et les échafauds, +les millions de soldats ; oui, on peut sans +regret supprimer tout cela.</p> + +<p>« Notre civilisation est un grand bienfait », +répètent ces hommes. Mais ceux qui +en sont persuadés constituent le petit +nombre. Ce sont ceux qui non seulement +vivent au milieu de cette civilisation, mais +vivent <i>par elle</i> dans l’abondance, presque +dans l’oisiveté, en comparaison du labeur +du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi +uniquement parce que cette civilisation +existe.</p> + +<p>Tous ces empereurs, rois, présidents, +princes, ministres, fonctionnaires, militaires, +propriétaires, marchands, ingénieurs, +médecins, savants, artistes, professeurs, +prêtres, écrivains sont certains +que notre civilisation est un si grand bien +qu’ils n’admettent pas la pensée qu’elle +puisse disparaître, voire être seulement +modifiée.</p> + +<p>Mais demandez à l’énorme masse agricole +de n’importe quel pays,—slave, +chinois, hindou, russe, comprenant les +neuf dixièmes de l’humanité,—si la +civilisation tant chérie par les classes +intellectuelles est un bien ou non ? Et +ces masses vous répondront dans un tout +autre sens : elles diront qu’elles ont seulement +besoin des terres, d’engrais, d’irrigation, +de soleil, de la pluie, de bois, +de bonnes récoltes, d’instruments aratoires +peu compliqués et faciles à fabriquer +sur les lieux par les paysans eux-mêmes.</p> + +<p>Quant à la civilisation, la population +rurale ne la connaît pas, ou la voit sous +son vrai côté : débauche des villes, +iniquité des juges, prisons, bagnes, +impôts, palais inutiles, musées, monuments, +douanes entravant le libre +échange, canons, cuirassés, armées ravageant +les pays étrangers. Elle dira : si +c’est là votre civilisation, non seulement +elle est inutile, mais encore nuisible.</p> + +<p>Ceux qui jouissent des avantages de la +civilisation prétendent qu’elle est un +grand bien pour toute l’humanité ; mais +ils ne sauraient être dans cette question +ni juges ni témoins, car ils sont la partie +intéressée.</p> + +<p>Certes, nous avons fait du chemin, au +point de vue du progrès technique. Mais +qui a fait ce chemin ? L’infinie minorité +qui vit en parasite des travailleurs. Par +contre, le peuple qui peine pour tous +ceux qui jouissent de la civilisation continue +à vivre partout, dans tout le monde +chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou +six siècles, ne bénéficiant qu’à de rares +instants des miettes de la civilisation.</p> + +<p>Même en prenant les choses au mieux, +la distance qui le séparait des classes +riches il y a six siècles, loin d’avoir +diminué, s’est plutôt accrue. Je ne veux +pas dire par là, comme d’aucuns le +croient, qu’après avoir compris que la +civilisation n’était pas un bien absolu, +il faille rejeter tout ce que les hommes +ont appris durant leur lutte contre la +nature. Je dis qu’afin d’être certain que +les acquisitions de l’humanité lui sont +réellement utiles, il faut que tous les +hommes, et non une minorité, en jouissent ; +il faut que la masse ne soit pas +obligée de se dépouiller au profit de +quelques-uns, sous le fallacieux espoir +que les avantages de la civilisation profiteront +aux générations futures.</p> + +<p>Lorsque nous contemplons les pyramides +d’Égypte, nous sommes effrayés +de la stupide cruauté de ceux qui les ont +fait construire et de l’inconcevable servilité +de ceux qui les ont construites. Or, +combien est plus stupide et plus odieux +le fait d’édifier des maisons de dix à +trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui +sont si fiers ! Autour d’eux +s’étend la terre, avec ses prairies, ses +forêts, ses eaux limpides, son air pur, +ses oiseaux, ses animaux, l’espace où +rayonne le soleil ; et pourtant, ils s’efforcent +à cacher la lumière, ils bâtissent +d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni +arbres, où l’eau et l’air sont viciés, où +les denrées sont falsifiées et où toute la +vie est malsaine et pénible.</p> + +<p>N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie +de toute une société qui se glorifie des +insanités qu’elle commet ? On pourrait +citer bien d’autres exemples. Regardez +autour de vous, et vous trouverez à +chaque pas des inventions semblables à +ces bâtisses à trente-six étages qui valent +bien les pyramides d’Égypte.</p> + +<p>Les défenseurs de la civilisation disent +encore : « Nous sommes tout prêts à corriger +ce qui est mauvais, mais il faut conserver +intact tout ce qui a été acquis par +l’humanité. »</p> + +<p>C’est ce que dit exactement au médecin +le débauché qui a compromis sa santé, +et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci +lui ordonne, à condition de pouvoir continuer +sa vie de débauche.</p> + +<p>Nous disons à cet homme que le seul +moyen d’améliorer sa situation est de +modifier son genre d’existence. Il est +temps de dire la même chose à l’humanité +chrétienne, et il est temps qu’elle le +comprenne.</p> + +<p>La faute inconsciente,—et parfois +consciente,—que commettent les défenseurs +de la civilisation, est de la considérer +comme un but, un résultat, toujours +comme un bien, tandis qu’elle +n’est qu’un moyen.</p> + +<p>La civilisation sera un bien quand +ses produits seront bien employés. Les +explosifs sont utiles pour l’établissement +d’une voie ferrée, terribles dans une +bombe. Le fer est utile pour la fabrication +des charrues, funeste lorsqu’il sert +à faire des obus ou des verrous de prisons. +La presse peut répandre de bons +sentiments et de sages idées, mais avec +plus de succès encore elle peut servir +des idées fausses et pernicieuses.</p> + +<p>La question de savoir si la civilisation +est utile ou nuisible ne peut être résolue +que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans +la société du bien ou du mal. Dans notre +société, où la minorité opprime la majorité, +elle constitue un grand mal. Elle est +une arme d’oppression de plus.</p> + +<p>Les classes supérieures doivent enfin +comprendre que leur civilisation, ou leur +culture, n’est qu’un moyen, une conséquence +de l’esclavage dans lequel la +grande majorité des travailleurs est maintenue +par un petit nombre de privilégiés.</p> + +<p>Il est temps de comprendre que notre +salut est de ne pas continuer à suivre la +voie sur laquelle nous nous sommes +engagés, ni de conserver ce que nous +avons acquis, mais de reconnaître que +nous avons suivi une fausse voie, que +nous sommes tombés dans une fondrière +d’où nous devons nous efforcer de sortir.</p> + +<p>Il ne faut pas prendre souci de tout ce +que nous traînons après nous, mais au +contraire, rejetant comme une charge +inutile ce qui nous embarrasse le plus, +s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme, +serait-ce à quatre pattes.</p> + +<p>L’homme aura une vie bonne et sensée +lorsqu’il saura choisir la meilleure +parmi les voies qui se présentent à lui. +Or, dans sa situation actuelle, l’humanité +chrétienne doit choisir entre deux moyens : +ou bien s’en tenir à la civilisation existante +qui assure la plus grande somme +de bonheur à une minorité, alors que la +majorité est maintenue dans la misère et +l’esclavage ; ou bien sacrifier une partie +des conquêtes de la civilisation, voire +toutes les conquêtes avantageuses au +petit nombre, et cela à l’instant même, +sans remettre à plus tard, une fois qu’on +aura reconnu que ce sont précisément +ces avantages qui empêchent le grand +nombre d’être libéré de la misère et de +l’esclavage.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c229">XII<br> +<span class="xsmall">LES LIBERTÉS ET LA LIBERTÉ</span></h3> + +<p>On ne cesse de réclamer actuellement +toutes sortes de libertés : liberté de la +parole, de la presse, de conscience, de +réunion, d’association, de travail, de tel +mode d’élection, etc., etc. ; cela prouve +qu’on se fait une idée fausse, notamment +nos révolutionnaires, de la liberté en +général. Simple et intelligible pour tous, +la liberté ne saurait imposer tels actes +plutôt que d’autres et qui peuvent être +contraires à nos désirs ou à nos intérêts.</p> + +<p>Cette incompréhension de la liberté et +le malentendu qui en découle, appelant +liberté la faculté que quelques-uns accordent +à d’autres de faire certaines choses, +constituent la plus funeste des erreurs. +Il ne faut pas croire que la soumission +servile à l’oppression gouvernementale +est une situation naturelle, et que le fait +d’être autorisé à commettre des actes +déterminés constitue la liberté. Cette +situation rappelle celle des esclaves qui +avaient la faculté de fréquenter les églises +le dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait +chaud, de raccommoder leurs vêtements +pendant leurs rares instants de +loisir, etc.</p> + +<p>Que l’on fasse pour un instant abstraction +de nos coutumes et superstitions établies, +que l’on envisage la situation d’un +membre quelconque de l’État,—quel +que soit le régime, despotique ou démocratique,—et +l’on sera effrayé du degré +de servitude dans lequel il vit, tout en se +croyant libre.</p> + +<p>Partout, quel que soit le pays où nous +vivons, il est au-dessus de nous une foule +de gouvernants qui nous est totalement +inconnue et qui cependant réglemente +notre vie. Et plus l’organisation politique +est perfectionnée, plus serrées sont les +mailles des lois qui nous enserrent. Tout +est strictement réglementé : comment et +à qui on doit prêter serment, c’est-à-dire +promettre d’obéir à toute loi qui est ou +sera promulguée ; comment et où on doit +se marier (on ne peut épouser qu’une +femme, mais rien n’empêche de fréquenter +les maisons de tolérance) ; comment +on peut divorcer ; comment on doit élever +les enfants, quels parmi eux il faut considérer +comme légitimes ou illégitimes ; +de qui et comment on doit hériter, et +comment les biens se transmettent.</p> + +<p>D’autres règlements stipulent les cas +de violation des lois ; qui et comment on +doit juger et punir ; ils indiquent l’époque +où un citoyen doit se présenter lui-même +au tribunal, soit comme juré, soit comme +témoin ; à quel âge il est permis de jouir +du travail des auxiliaires, des ouvriers, +et même quel nombre d’heures ceux-ci +peuvent travailler ; quelle nourriture on +doit leur donner. Ils fixent quand et comment +on doit inoculer à ses enfants des +maladies préventives ; quelles sont les +mesures à prendre ou à subir lors de +telle ou telle épidémie, soit sur les +hommes, soit sur les bêtes ; les écoles +où il faut envoyer les enfants ; la superficie +et la résistance des maisons qu’on +doit construire ; comment on doit tenir +les chevaux et les chiens, se servir de +l’eau ; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il +n’y a pas de route.</p> + +<p>Ils établissent différents degrés de châtiments +pour les violations de toutes ces +lois et de bien d’autres encore. On ne +saurait énumérer, en effet, les innombrables +lois et règlements auxquels +l’homme doit se soumettre. Le fait +d’ignorer les lois ne saurait être une +excuse (bien qu’il soit impossible de les +connaître toutes) pour un citoyen de la +plus libre des nations.</p> + +<p>De plus, tout homme est placé dans +la nécessité d’abandonner la plus grande +part du produit de son travail lorsqu’il +achète des objets de consommation,—sel, +bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre +et ainsi de suite,—et cela afin de subvenir +à des dépenses gouvernementales +dont l’utilité est ignorée du contribuable ; +il doit payer les intérêts des dettes contractées +on ne sait par qui à des époques +éloignées. Il doit également abandonner +une partie de son travail à chacun de ses +déplacements, lors d’un héritage ou de +la conclusion d’une affaire quelconque. +Enfin, il doit donner une grande part de +son travail pour occuper la terre sur +laquelle il a construit son habitation et +qu’il laboure. De sorte que la majeure +partie de son travail est absorbée par les +impôts, douanes, monopoles, au lieu de +servir à améliorer sa situation et celle +de sa famille.</p> + +<p>Ce n’est pas encore tout : dans la plupart +des cas, il doit, aussitôt l’âge venu, +servir dans l’armée,—l’esclavage le +plus cruel,—et aller guerroyer. Dans +certains pays, en Angleterre ou en Amérique, +on a même la faculté d’acheter +un remplaçant. Une fois placés dans cette +situation, les hommes non seulement ne +s’aperçoivent pas de leur servitude, mais +au contraire en sont fiers ; ils se considèrent +comme les citoyens libres de +grandes puissances : Angleterre, France, +Allemagne, Russie ; ils rappellent ainsi +les laquais qui tirent orgueil de l’importance +des maîtres qu’ils servent.</p> + +<p>En réalité, il semblerait naturel qu’un +homme en pleine possession de sa force +morale, se trouvant dans une situation +aussi humiliante, dût se demander : +« Pourquoi souffrirais-je tout cela ? Mon +intention est de vivre le mieux possible, +de travailler, de nourrir ma famille, de +décider en toute indépendance ce qui est +mon devoir, ce qu’il me plaît ou me +déplaît de faire. Laissez-moi donc en +paix avec votre patrie russe, française ou +anglaise ; que celui qui en a besoin s’en +serve ; moi, je n’en ai aucun besoin. Vous +pouvez m’enlever par la force tout ce que +vous voulez, vous pouvez me tuer ; quant +à moi, je ne veux pas aider et n’aiderai +pas à mon asservissement. »</p> + +<p>Il serait si naturel d’agir ainsi, mais +personne ne le fait. La croyance en la +nécessité absolue d’appartenir à un État +s’est tellement enracinée dans l’esprit de +tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir +comme leur dictent la raison et le sentiment +de leur bien et de leur intérêt.</p> + +<p>En travaillant eux-mêmes à leur servitude +parce qu’ils croient à la nécessité +de l’État, les hommes font comme les +oiseaux qui, devant la porte ouverte de +leurs cages, restent dans leurs prisons, +autant par habitude que par l’ignorance +de la liberté.</p> + +<p>Cette erreur paraît particulièrement +étrange de la part de ceux à qui la terre +fournit tout ce dont ils ont besoin, et +n’ont pas à recourir aux échanges, telles, +par exemple, les populations rurales de +l’Allemagne, de l’Autriche, des Indes, +du Canada, de l’Australie, et surtout de +la Russie. Elles ne retirent aucun profit +de la servitude à laquelle elles se soumettent +bénévolement.</p> + +<p>On s’explique la soumission des populations +urbaines ; leurs intérêts sont tellement +liés à ceux des classes dirigeantes +que la servitude leur devient utile. Rockfeller +n’a aucune raison de ne pas obéir +aux lois de son pays, car elles lui facilitent +le gain et la protection de ses milliards +au détriment de la masse populaire. +Il en est de même de ceux qui +dirigent les entreprises de ce milliardaire, +des employés de ses directeurs et +des employés de ses employés. Il en était +ainsi, lors du servage en Russie, de la +domesticité du château par rapport au +serf attaché à la glèbe : sa servitude lui +était utile. Mais quelles sont les raisons +qui poussent les populations agricoles, +l’immense majorité des Russes, à se soumettre +à des autorités dont elles n’ont +aucun besoin ?</p> + +<p>Prenons, par exemple, des familles qui +vivent dans le gouvernement de Toula, +en Posnanie, au Kansas, en Normandie, +en Irlande, au Canada. Les gens de +Toula n’ont aucun souci de l’État russe +avec ses Pétersbourg, Caucase, Provinces +baltiques, ses accaparements de la +Mandchourie et ses ruses diplomatiques. +De même, ceux de Posnanie ne se soucient +pas de la Prusse, avec ses Berlin, +ses colonies africaines ; les Irlandais, de +la Grande-Bretagne, avec ses Londres et +ses affaires d’Égypte, du Transvaal et +d’autres lieux ; les habitants du Kansas, +des États-Unis avec ses New-York, ses +îles Philippines. Et pourtant, ces gens +doivent abandonner la plus grande part +du produit de leur travail, apprendre le +métier des armes, et participer à des +guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir +à des lois qu’ils n’ont pas établies.</p> + +<p>On leur fait croire, il est vrai, qu’en +obéissant à des hommes inconnus d’eux, +pour tout ce qui a dans leur vie une importance +capitale, ils obéissent à leur +propre volonté, puisqu’ils ont choisi +comme leur représentant l’un des mille +élus totalement inconnus d’eux. En réalité, +y croit seulement celui qui le veut +bien, qui a l’intention de tromper les +autres et soi-même.</p> + +<p>Quiconque est membre d’un État ne +saurait être libre ; et, plus grand est +l’État, plus la force brutale est nécessaire, +moins on peut y trouver la vraie liberté. +Il faut une violence spéciale pour grouper +et maintenir en un tout des peuplades +diverses ; c’est ainsi que se sont +constituées la Grande-Bretagne, la Russie, +l’Autriche. Dans les petits États, en +Suisse, au Portugal, en Suède, il faut +déployer à cet effet moins d’efforts ; mais +en revanche, les citoyens y éludent moins +facilement les exigences des autorités, +tandis que la sujétion y règne tout autant +que dans les grands États.</p> + +<p>De même qu’il faut une corde solide et +douée d’une certaine élasticité pour nouer +et maintenir ensemble les petites branches +d’un fagot, il faut employer une +certaine contrainte, appliquée d’une certaine +façon, pour grouper dans un État +une grande agglomération d’hommes. +Pour attacher les branches ensemble, il +peut exister différentes manières de les +placer ; leurs essences mêmes peuvent +être diverses ; mais la force qui les maintient +ensemble est toujours la même. +C’est ce qui arrive dans un État fondé sur +la violence, quel que soit son régime : +absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle, +oligarchie, république. Si +l’union est maintenue par des lois que les +uns établissent et que d’autres appliquent +par la force, le degré de contrainte sera +toujours le même. Ici, elle se manifestera +sous une forme brutale, là, par la puissance +de l’argent ; la différence entre les +deux systèmes se trouvera dans ce seul +fait qu’ici la violence pèsera davantage +sur une certaine catégorie d’hommes, +là sur une autre.</p> + +<p>On peut comparer la violence gouvernementale +à un fil noir sur lequel sont +librement enfilées des perles. Les perles, +ce sont les hommes ; le fil noir, c’est l’État. +Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne +pourront s’entremêler. On peut les +pousser à une extrémité, le fil ne sera +plus visible à cette extrémité, mais le +sera à l’autre : despotisme. On peut diviser +les perles régulièrement en laissant +entre elles des intervalles : monarchie +constitutionnelle ; on peut les séparer +individuellement : république. Mais tant +qu’on ne les aura pas retirées du fil, tant +que celui-ci ne sera pas cassé, il sera +impossible de le dissimuler.</p> + +<p>Tant qu’existera l’État et la violence +qui le maintient sous n’importe quelle +forme, il ne peut y avoir de liberté, +de vraie liberté, telle que les hommes +la comprennent et l’ont toujours compris.</p> + +<p>« Mais comment pourrait-on vivre sans +État ? » demandent généralement ceux +qui ont pris l’habitude non seulement de +se considérer comme fils de leurs parents, +descendant de leurs aïeux, mais encore +comme Français, Anglais, Allemands, +Américains ou Russes, c’est-à-dire comme +appartenant à tel ou tel groupement imposé. +Ils sont tellement habitués à cette +idée qu’il leur semble impossible de vivre +autrement qu’au milieu de ces agglomérations +humaines n’ayant aucun lien intérieur ; +cela leur paraît aussi impossible +qu’il y a des milliers d’années il paraissait +impossible de vivre sans les sacrifices +faits aux divinités et sans les oracles +qui déterminaient les actes des fidèles.</p> + +<p>Vous demandez comment nous vivrons +sans être sujets d’aucun gouvernement ?</p> + +<p>Comme nous vivons aujourd’hui, mais +sans les sottises et les vilenies que +nous commettons grâce à cette horrible +superstition. Nous vivrons de même, +mais sans enlever à notre famille le produit +de notre labeur ; on ne le donnera +plus sous forme d’impôts et de droits +de douane qui servent à de mauvaises +actions ; nous ne participerons plus aux +arrêts de la justice, aux guerres, ni à +aucune violence que commettent des gens +inconnus de nous.</p> + +<p>Oui, c’est bien cette superstition qui, à +notre époque, ne répond plus à rien, qui +donne à des centaines d’hommes sur des +millions d’autres un pouvoir insensé que +rien ne justifie, et qui les prive de la +vraie liberté. Un homme qui vit au Canada, +au Kansas, en Bohême, en Ukraine, en +Normandie, ne saurait être libre tant +qu’il se considère,—s’en vante même,—être +exclusivement Anglais, Américain, +Autrichien, Russe, Français. Le gouvernement +non plus ne saura donner à ses +nationaux une liberté effective tant que sa +mission consistera à assurer l’existence +d’un groupement aussi impossible et insensé +que l’est celui de la Russie, de l’Angleterre, +de la France, de l’Allemagne.</p> + +<p>Ainsi, la cause principale, sinon unique, +de l’absence de la liberté est la superstition +étatiste. Les hommes peuvent être +privés de la liberté quand ils ne sont pas +groupés en État ; mais lorsqu’ils le sont, +la liberté est à coup sûr impossible.</p> + +<p>Ceux qui font aujourd’hui la révolution +russe ne s’en doutent pas ; ils luttent pour +la conquête des diverses libertés en +s’imaginant que c’est là le but de la +révolution qui commence. Mais son but +et son résultat final est bien plus élevé +que ne le voient les révolutionnaires. Il +réside dans la suppression de la contrainte +par laquelle se maintient l’État. Et le +chemin qui conduit à cette grande transformation +est semé de ces fautes et crimes +qui se commettent aujourd’hui dans les +couches superficielles de l’énorme masse +du peuple russe : au milieu de la peu +nombreuse population urbaine, des ouvriers +de fabrique et de ceux qui s’intitulent +« l’<i>intelliguencia</i> ».</p> + +<p>Toute cette activité complexe, qui a +pour stimulant le plus bas penchant de +vengeance, de colère, d’ambition, ne peut +avoir pour la grande majorité du peuple +russe que cette unique signification : elle +doit lui montrer ce qu’il ne doit pas +faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle +doit montrer toute l’inutilité de l’effort +dépensé pour remplacer une forme gouvernementale +violente et criminelle par +une autre aussi violente et aussi criminelle, +et supprimer dans sa conscience la +superstition étatiste.</p> + +<p>C’est en voyant les événements qui +défilent devant lui, les nouvelles formes +de violence qui se révèlent dans l’action +cruelle de la révolution : pogroms agraires +et antisémites, ruines, grèves, qui privent +la population de vivres, et surtout les +meurtres fratricides, que les masses populaires +commencent à comprendre que les +nouvelles violences sont aussi funestes que +les anciennes puisqu’elles se manifestent +par les mêmes crimes et par des crimes +nouveaux, que l’un et l’autre régimes ne +sont ni pires ni meilleurs, mais tous les +deux mauvais, qu’il faut par suite se +délivrer de toute violence gouvernementale, +et que cela est possible et très facile.</p> + +<p>L’immense majorité du peuple russe, +celle qui vit de la terre, qui a toujours +réglé ses affaires par elle-même dans ses +assemblées du <i>mir</i>, qui n’a pas besoin à +cet effet de gouvernement, comprendra, +en présence des événements actuels, +qu’elle peut se passer de tout système +étatiste, despotique ou démocratique, de +même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne, +ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre. +Le peuple n’a nul besoin de libertés particulières, +mais seulement d’une seule +liberté, vraie, complète, naturelle.</p> + +<p>Comme il arrive souvent, la solution +des questions qui semblent difficiles est +des plus simples ; de même, pour réaliser +cette pleine liberté, il est inutile de lutter +contre le gouvernement, d’imaginer tel ou +tel mode de représentation nationale qui +sert plutôt à cacher aux hommes leur état +de servitude ; l’insoumission suffit.</p> + +<p>Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement, +et aussitôt disparaîtront +impôts, accaparement des terres, armées, +guerres et toute contrainte ; cela est si +simple et semble si facile !</p> + +<p>Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils +pas fait jusqu’ici et ne le font-ils pas +aujourd’hui ? Parce que pour refuser +d’obéir à l’autorité humaine, il leur faut +obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une +vie bonne et morale.</p> + +<p>Plus ils vivront ainsi, plus ils seront +en mesure de ne plus se courber devant +la puissance des hommes et de s’en +affranchir.</p> + +<p>Il est impossible de se dire tout à +coup : « Je ne veux plus obéir aux +hommes. » On ne peut le faire qu’en se +soumettant à la loi divine, suprême, commune +à tous. On ne peut être libre en +violant la loi suprême de l’aide mutuelle, +ainsi que la violent par leur genre de vie +les classes riches des villes, parce qu’elles +vivent du travail des ouvriers, surtout +de celui des ouvriers des champs. On ne +peut être libre que dans la mesure où +l’on observe la loi suprême. Et son observance +est difficile, presque impossible, +dans une organisation sociale où prime la +vie de villes et de fabriques, où le progrès +humain est obtenu par la lutte de +tout instant. Elle est possible et facile +dans une organisation où domine la vie +rurale, où tous les efforts sont dirigés +vers la lutte contre la nature.</p> + +<p>D’où il s’ensuit que le refus d’obéir +au gouvernement et de reconnaître les +groupements artificiels en États, en patries, +doit conduire les hommes à la vie +naturelle pleine de joie et toute morale +des communautés agricoles, se soumettant +à leur propre règlement, intelligible +pour tous et résultant du consentement +mutuel, non de la contrainte.</p> + +<p>Tel est la portée de la grande révolution +qui s’effectue parmi les peuples +chrétiens.</p> + +<p>Comment se fera-t-elle ? quelles phases +elle traversera ? il ne nous est impossible +de le prévoir. Ce que nous savons, c’est +qu’elle est inévitable parce qu’elle se fait +et est déjà partiellement faite dans la +conscience des hommes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c251">CONCLUSION</h2> + +<p>La vie a précisément pour but de dévoiler +progressivement aux hommes ce +qu’ils ne connaissaient pas encore et de +leur indiquer si la voie qu’ils ont suivie +dans le passé était bonne ou mauvaise.</p> + +<p>L’humanité marche en se faisant une +conception toujours plus nette de son +devoir, en abandonnant les anciens principes +de la vie, devenus faux, et en en +établissant de nouveaux afin de s’y conformer. +Comme l’individu, l’humanité croît +en progressant constamment. Cette croissance +est accompagnée de la reconnaissance +graduelle des fautes commises, +et, par suite, de la volonté de ne plus y +retomber.</p> + +<p>Mais il est des époques, tant dans la +vie d’un individu que dans celle de l’humanité, +où la faute commise se dévoile +d’un seul coup, et où le remède qui peut +la corriger apparaît nettement. Ce sont +les moments de crise, de révolution ; nous +en traversons une aujourd’hui.</p> + +<p>La seule loi que l’humanité ait connue +jusqu’ici est la violence. Pourtant, il vint +un temps où les hommes d’avant-garde +proclamèrent une loi nouvelle commune +à tous, la loi de l’aide mutuelle, de solidarité. +Les hommes l’ont acceptée, mais +non dans son entière signification ; aussi, +tout en s’efforçant de l’appliquer, ont-ils +continué à vivre sous l’empire de la +violence. Puis, la doctrine chrétienne est +venue confirmer la vérité, en proclamant +comme unique loi, donnant à tous le +bonheur suprême, la loi de l’aide mutuelle ; +c’est elle qui a fait connaître la +cause qui avait jusqu’alors empêché dans +la vie l’application de cette loi.</p> + +<p>Elle ne fut pas appliquée parce que les +hommes croyaient nécessaire et bienfaisant +l’emploi de la violence comme moyen +d’arriver à d’heureux résultats. Aussi, +regardaient-ils la loi du talion comme +juste. Le christianisme a montré que la +violence était toujours funeste et que les +représailles sont contraires à la nature +humaine.</p> + +<p>Mais l’humanité chrétienne, bien désireuse +de vivre suivant la loi de l’aide +mutuelle, ne l’a pas acceptée ; elle a continué, +comme malgré elle, à vivre selon +la loi païenne de la violence. Cette contradiction +entre la morale et la pratique +eut pour résultat, chez les peuples chrétiens, +d’accroître sans cesse les crimes de +la société en augmentant le confort et le +luxe de la minorité au détriment de la +majorité.</p> + +<p>Enfin, en ces derniers temps, la vie +toute de crimes et de luxe des uns, toute +de misère et de servitude des autres, est +devenue plus mauvaise qu’elle n’a jamais +été. On le remarque particulièrement +chez les peuples qui ont abandonné +depuis longtemps la vie naturelle des +champs et qui ont été séduits par le +mensonge du régime constitutionnel. +Souffrant de leur situation malheureuse +et de la conscience de la contradiction +dans laquelle ils vivent, ces peuples +cherchent leur salut dans l’impérialisme, +le militarisme, le socialisme, la spoliation +des terres, la guerre des tarifs, les +perfectionnements techniques, la débauche, +dans des rivalités de toutes sortes, +sauf là où ils peuvent le trouver : la délivrance +de la superstition étatiste et le +refus d’obéir à la violence gouvernementale, +quelle que soit la forme qu’elle +prenne.</p> + +<p>Grâce à sa vie rurale, à l’absence du +mensonge constitutionnel, et surtout à +son attitude chrétienne à l’égard de la +violence, le peuple russe, après la cruelle, +inutile et malheureuse guerre où il fut +entraîné par son gouvernement, après +la spoliation de la terre, a ressenti plus +tôt que les autres peuples les principales +causes des malheurs qui abreuvent +aujourd’hui l’humanité chrétienne. Voilà +pourquoi se produit précisément chez +lui la grande révolution qui s’impose à +toute l’humanité et qui, seule, peut l’arracher +à ses souffrances inutiles.</p> + +<p>Telle est la grande portée de la révolution +qui commence en Russie. Elle n’a +pas encore commencé chez les nations +d’Europe ou d’Amérique, mais les causes +qui l’ont provoquée en Russie sont les +mêmes pour tout le monde chrétien. La +guerre japonaise a également montré la +supériorité inévitable des peuples païens +sur les peuples chrétiens dans l’art de la +guerre. Comme nous, toutes ces nations +plient sous le poids des armements croissants +et indéfinis ; chez elles aussi la +situation de la masse ouvrière est misérable, +et le mécontentement est général +par suite de la spoliation du droit naturel +à la terre.</p> + +<p>La plupart des Russes voient nettement +que la cause de tous leurs maux provient +de leur soumission aux pouvoirs publics, +et qu’ils doivent se résoudre, ou à ne plus +être des hommes libres et raisonnables, +ou à ne plus obéir au gouvernement.</p> + +<p>Les nations d’Europe et d’Amérique se +rendent également à l’évidence ou si le +mensonge constitutionnel et la vanité de +leur vie les en empêchent encore, ils s’en +apercevront bientôt.</p> + +<p>La participation à la violence gouvernementale—que +les hommes appellent +liberté d’action—les a conduits à la servitude, +aux maux qui en résultent, et les +conduira bientôt à de plus grands malheurs +encore. L’excès de ces maux +les amènera immanquablement au seul +moyen possible d’affranchissement, à +l’insoumission au gouvernement, et partant, +à l’abolition des États groupés par +la violence.</p> + +<p>Pour que cette grande révolution se +réalise, il suffit que les hommes comprennent +que l’État, la patrie, est une +fiction, tandis que la vie et la vraie +liberté sont des réalités. On ne doit donc +pas sacrifier la vie et la liberté à la coalition +artificielle appelée État, mais il faut, +pour avoir une vraie vie et une vraie +liberté, se délivrer du fétiche-État et de +la criminelle obéissance aux hommes qui +en résulte.</p> + +<p>C’est bien ce changement dans l’attitude +des hommes envers l’État et les +pouvoirs publics qui marque la fin d’un +monde et le commencement d’un nouveau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="flex"> +<table> +<tbody> + +<tr> +<td class="c" colspan="3"><div>LA LEÇON DE LA GUERRE</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="top1em" colspan="2">Chapitres.</td> +<td class="r bot top1em">Pages.</td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">— La guerre russo-japonaise</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c001">1</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— La machine gouvernementale</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c009">9</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">— La servitude volontaire</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c017">17</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— Le maintien de l’autorité</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c030">30</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">— Immoralité gouvernementale</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c042">42</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">— Inutilité de l’État </td> +<td class="r bot"><div><a href="#c052">52</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">— La société moderne vit sans principes</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c074">74</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="h">— La vie anormale de la société moderne</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c083">83</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="h">— « Liberté, égalité, fraternité, ou la mort »</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c088">88</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="h">— Les formes sociales changent, mais la +violence prédomine toujours dans les +rapports des hommes</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c094">94</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="h">— L’Église et la science, obstacles à la véritable +conception de la vie</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c103">103</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="h">— Le perfectionnement moral individuel est +l’unique moyen de réaliser le bonheur +de tous</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c114">114</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="c top1em" colspan="3"><div>LA FIN D’UN MONDE</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r top1em"><div>I.</div></td> +<td class="h top1em">— La fin d’un siècle.—Sa disparition.—Symptômes +et causes</td> +<td class="r bot top1em"><div><a href="#c123">123</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">— La portée de la victoire des Japonais</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c132">132</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">— Le sens du mouvement révolutionnaire en Russie</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c141">141</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">— La cause principale de la révolution imminente</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c149">149</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">— Les conséquences de l’inacceptation du +précepte de la non-résistance</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c157">157</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">— La première cause extérieure de la révolution imminente</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c167">167</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">— Deuxième cause extérieure de la révolution imminente</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c176">176</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="h">— Qu’arrivera-t-il aux hommes qui refuseront +d’obéir ?</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c185">185</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="h">— L’activité qui concourra le mieux à la +révolution imminente</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c198">198</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="h">— Organisation de la société affranchie de +la tutelle du gouvernement tyrannique</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c210">210</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="h">— Ce que deviendra la civilisation</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c218">218</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="h">— Les libertés et la liberté</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c229">229</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td colspan="2"><div><span class="sc">Conclusion</span></div></td> +<td class="r bot"><div><a href="#c251">251</a></div></td> +</tr> + +</tbody> +</table> +</div> + + + +<p class="c gap xsmall">Paris.—<span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br> +<b>à 3 fr. 50 le volume</b><br> +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, <span class="fss">RUE DE GRENELLE</span></p> + +<div class="flex"> +<table> +<tbody> + +<tr><td class="c large" colspan="2"><div>LITTÉRATURE RUSSE</div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>APOUKHTINE (A.-N.)</div></td></tr> + +<tr> +<td class="h"><b>La Vie ambiguë</b>, traduction de W. Bienstock</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>COURRIÈRE</div></td></tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Histoire de la littérature contemporaine en Russie</b></td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>DOSTOIEVSKI</div></td></tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Journal d’un Écrivain</b>, traduction de W. Bienstock et J.-A. Nau</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Les Frères Karamazov</b>, traduction de W. Bienstock et Ch. Torquet</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>GORKI (MAXIME)</div></td></tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Dans les Bas-Fonds</b>, pièce en 4 actes, traduction de Halpérine-Kaminsky</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>LÉON TOLSTOI</div></td></tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Plaisirs vicieux</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Plaisirs cruels</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>La Vraie Vie</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Appels aux dirigeants</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Conseils aux dirigés</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Le Grand Crime</b>, traduction de Halpérine-Kaminsky</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr><td class="c large top1em" colspan="2"><div>LITTÉRATURE POLONAISE</div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>MICKIEWICZ</div></td></tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Chefs-d’œuvre poétiques</b></td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>HENRYK SIENKIEWICZ</div></td></tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Le Déluge</b>, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Par le fer et par le feu</b>, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Messire Wolodowski</b>, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Quo Vadis</b>, traduction de B. Kozakiewicz et de J.-L. de Janasz</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Les Chevaliers Teutoniques</b>, traduction du Comte Wodzinski et de + B. Kozakiewicz</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr><td class="c large top1em" colspan="2"><div>LITTÉRATURE SCANDINAVE</div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>KNUT HAMSUN</div></td></tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Pan</b>, traduction de M<sup>me</sup> Rémusat</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>BJOERNSTJERNE BJOERNSON</div></td></tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Au-dessus des forces humaines</b>, trad. du C<sup>te</sup> Prozor et de Lugné-Poé</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Laboremus</b>, traduction de M<sup>me</sup> Rémusat</td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +<tr><td class="c large top1em" colspan="2"><div>LITTÉRATURE SLAVE</div></td></tr> + +<tr><td colspan="2" class="c small b ssf"><div>COURRIÈRE</div></td></tr> + +<tr> +<td class="h"><b>Histoire de la littérature contemporaine chez les Slaves</b></td> +<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td> +</tr> + +</tbody> +</table> +</div> + +<p class="c gap xsmall">968.—L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78237-h/images/cover.jpg b/78237-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..098b29b --- /dev/null +++ b/78237-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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