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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78250 ***
+
+
+
+
+
+
+ LA RÉFORME
+ INTELLECTUELLE ET MORALE
+
+ PAR
+ ERNEST RENAN
+ MEMBRE DE L’INSTITUT
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
+ RUE AUBER, 3, PLACE DE L’OPÉRA
+
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+ BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE GRAMMONT
+
+ 1871
+ Droits de traduction et de reproduction réservés
+
+
+
+
+CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+
+D’ERNEST RENAN
+
+FORMAT IN-8º
+
+
+ Histoire générale des langues sémitiques.--4e édition,
+ revue et augmentée.--Imprimerie impériale. 1 volume.
+ Vie de Jésus, 13e édition, revue et augmentée. 1 volume.
+ Les Apôtres. 1 volume.
+ Saint Paul, avec carte. 1 volume.
+ Études d’histoire religieuse.--6e édition. 1 volume.
+ Essais de morale et de critique.--3e édition. 1 volume.
+ Questions contemporaines.--2e édition. 1 volume.
+ La réforme intellectuelle et morale. 1 volume.
+ Le Livre de Job, traduit de l’hébreu, avec une étude sur
+ l’âge et le caractère du poëme.--3e édition. 1 volume.
+ Le Cantique des cantiques, traduit de l’hébreu, avec une
+ étude sur le plan, l’âge et le caractère du poëme.--3e
+ édition. 1 volume.
+ De l’origine du langage.--4e édition. 1 volume.
+ Averroès et l’averroïsme, essais historiques.--3e édition,
+ revue et corrigée. 1 volume.
+ De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la
+ civilisation.--5e édition. Brochure.
+ La chaire d’hébreu au collége de France, explications à
+ mes collègues.--3e édition. Brochure.
+
+
+POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
+
+ L’Antechrist. 1 volume.
+
+
+PARIS.--J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT.--[574]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Le plus étendu des morceaux contenus dans le présent volume renferme les
+réflexions qui me furent suggérées durant ces douloureuses semaines où
+un bon Français ne dut avoir de pensée que pour les souffrances de sa
+patrie. Je ne me fais pas d’illusion sur l’influence que ces pages
+peuvent exercer. Le rôle des écrivains à qui est échu le lot des vérités
+importunes ne diffère pas beaucoup du sort de ce fou de Jérusalem qui
+allait parcourant sans cesse les murs de la cité vouée à
+l’extermination, et criant: «Voix de l’Orient! voix de l’Occident! voix
+des quatre vents! malheur à Jérusalem et au temple!» Personne ne
+l’écouta, jusqu’au jour où, frappé par la pierre d’une baliste, il tomba
+en disant: «Malheur à moi!» Le petit nombre de personnes qui ont suivi
+en politique la ligne que j’ai cru devoir adopter, non par intérêt ni
+ambition, mais par simple goût du bien public, sont les plus
+complétement vaincues dans la funeste crise qui se déroule sous nos
+yeux; mais je tiens essentiellement à éviter le reproche d’avoir refusé
+aux affaires de mon temps et de mon pays l’attention que tout citoyen
+est obligé d’y donner. Au point où en sont venues les sociétés humaines,
+il faudrait faire peu d’estime de celui qui rechercherait avidement une
+part de responsabilité dans les affaires de son temps et de son pays.
+L’ambitieux à l’ancienne manière, celui qui mettait son plaisir, son
+honneur et son espérance de fortune dans la participation au
+gouvernement, serait de nos jours presque un non-sens, et si, à l’heure
+qu’il est, nous voyions un jeune homme aborder la vie publique avec
+cette espèce d’ardeur un peu vaine, cette chaleur de cœur et cet
+optimisme naïf qui caractérisèrent, par exemple, l’époque de la
+Restauration, nous ne pourrions retenir un sourire, ni nous empêcher de
+lui prédire de cruelles déceptions. Un des plus mauvais résultats de la
+démocratie est de faire de la chose publique la proie d’une classe de
+_politiciens_ médiocres et jaloux, naturellement peu respectés de la
+foule, qui a vu son mandataire d’aujourd’hui humilié hier devant elle,
+et qui sait par quel charlatanisme on a surpris son suffrage. Toutefois,
+avant de proclamer que le sage doit se renfermer dans la pensée pure, il
+faut être bien sûr qu’on a épuisé toutes les chances de faire entendre
+la voix de la raison. Quand nous aurons été dix fois vaincus, quand dix
+fois la foule aura préféré à nos avis les déclamations des complaisants
+ou des exaltés, quand il sera bien prouvé que, nous étant légalement
+offerts, nous avons été rebutés, refusés, alors nous aurons le droit de
+nous retirer fiers, tranquilles, et de faire sonner bien haut notre
+défaite. On n’est pas obligé de réussir, on n’est pas obligé de faire
+concurrence aux procédés que se permet l’ambition vulgaire; on est
+obligé d’être sincère. Si Turgot eût assez vécu pour voir la Révolution,
+il aurait eu presque seul le droit de rester calme, car seul il avait
+bien indiqué ce qu’il fallait faire pour la prévenir.
+
+J’ai joint à cet essai sur les réformes qui semblent les plus urgentes
+un ou deux morceaux parus en 1869, qui en sont le commentaire et
+l’explication[1]. On trouvera, si l’on veut, que ce sont là des épaves
+d’une politique bien arriérée; les solutions du libéralisme modéré se
+voient toujours ajournées par le fait des situations extrêmes; mais
+elles ne doivent pas pour cela être délaissées; car l’opinion y revient
+tôt ou tard. Malgré les démentis apparents que les faits m’ont donnés,
+j’ai relu ces morceaux sans amertume, et j’ai pensé qu’ils gardaient
+encore quelque prix.
+
+ [1] Quelques points qui peuvent paraître obscurs dans ces diverses
+ études sont développés plus au long dans mes _Questions
+ contemporaines_. (Paris, 1868.)
+
+C’est, au contraire, avec une profonde douleur que j’ai réimprimé les
+deux ou trois morceaux relatifs à la guerre qui se trouvent en ce
+volume. J’avais fait le rêve de ma vie de travailler, dans la faible
+mesure de mes forces, à l’alliance intellectuelle, morale et politique
+de l’Allemagne et de la France, alliance entraînant celle de
+l’Angleterre, et constituant une force capable de gouverner le monde,
+c’est-à-dire de le diriger dans la voie de la civilisation libérale, à
+égale distance des empressements naïvement aveugles de la démocratie et
+des puériles velléités de retour à un passé qui ne saurait revivre. Ma
+chimère, je l’avoue, est détruite pour jamais. Un abîme est creusé entre
+la France et l’Allemagne; des siècles ne le combleront pas. La violence
+faite à l’Alsace et à la Lorraine restera longtemps une plaie béante; la
+prétendue garantie de paix rêvée par les journalistes et les hommes
+d’État de l’Allemagne sera une garantie de guerres sans fin.
+
+L’Allemagne avait été ma maîtresse; j’avais la conscience de lui devoir
+ce qu’il y a de meilleur en moi. Qu’on juge de ce que j’ai souffert,
+quand j’ai vu la nation qui m’avait enseigné l’idéalisme railler tout
+idéal, quand la patrie de Kant, de Fichte, de Herder, de Gœthe s’est
+mise à suivre uniquement les visées d’un patriotisme exclusif, quand le
+peuple que j’avais toujours présenté à mes compatriotes comme le plus
+moral et le plus cultivé s’est montré à nous sous la forme de soldats ne
+différant en rien des soudards de tous les temps, méchants, voleurs,
+ivrognes, démoralisés, pillant comme du temps de Waldstein; enfin, quand
+la noble révoltée de 1813, la nation qui souleva l’Europe au nom de la
+«générosité», a hautement repoussé de la politique toute considération
+de générosité, a posé en principe que le devoir d’un peuple est d’être
+positif, égoïste, a traité de crime la touchante folie d’une pauvre
+nation, trahie par le sort et par ses souverains, nation superficielle,
+dénuée de sens politique, je l’avoue, mais dont l’unique faute est
+d’avoir tenté étourdiment une expérience (celle du suffrage universel)
+dont aucun autre peuple ne se tirera mieux qu’elle. L’Allemagne
+présentant au monde le devoir comme ridicule, la lutte pour la patrie
+comme criminelle, quelle triste désillusion pour ceux qui avaient cru
+voir dans la culture allemande un avenir de civilisation générale! Ce
+que nous aimions dans l’Allemagne, sa largeur, sa haute conception de la
+raison et de l’humanité, n’existe plus. L’Allemagne n’est plus qu’une
+nation; elle est à l’heure qu’il est la plus forte des nations; mais on
+sait ce que durent ces hégémonies et ce qu’elles laissent après elles.
+Une nation qui se renferme dans la pure considération de son intérêt n’a
+plus de rôle général. Un pays n’exerce une maîtrise que par les côtés
+universels de son génie; patriotisme est le contraire d’influence morale
+et philosophique. Nous tous qui avons passé notre vie à nous garder des
+erreurs du chauvinisme français, comment veut-on que nous épousions les
+étroites pensées d’un chauvinisme étranger, tout aussi injuste, tout
+aussi intolérant que le chauvinisme français? L’homme peut s’élever
+au-dessus des préjugés de sa nation; mais, erreur pour erreur, il
+préférera toujours les préjugés patriotiques à ceux qui se présentent
+comme de menaçantes insultes ou d’injustes dénigrements.
+
+Nul plus que moi n’a toujours rendu justice aux grandes qualités de la
+race allemande, à ce sérieux, à ce savoir, à cette application, qui
+suppléent presque au génie et valent mille fois mieux que le talent, à
+ce sentiment du devoir, que je préfère beaucoup au mobile de vanité et
+d’honneur qui fait notre force et notre faiblesse. Mais l’Allemagne ne
+peut se charger de l’œuvre tout entière de l’humanité. L’Allemagne ne
+fait pas de choses désintéressées pour le reste du monde. Très-noble est
+le libéralisme allemand, se proposant pour objet moins l’égalité des
+classes que la culture et l’élévation de la nature humaine en général;
+mais les droits de l’homme sont bien aussi quelque chose; or c’est notre
+philosophie du XVIIIe siècle, c’est notre révolution qui les ont fondés.
+La réforme luthérienne n’a été faite que pour les pays germaniques;
+l’Allemagne n’a jamais eu l’analogue de nos attachements chevaleresques
+pour la Pologne, pour l’Italie. La nature allemande, d’ailleurs, semble
+contenir les deux pôles opposés: l’Allemand doux, obéissant,
+respectueux, résigné; l’Allemand ne connaissant que la force, le chef au
+commandement inexorable et dur, le vieil homme de fer enfin; _jura negat
+sibi nata_. On peut dire qu’il n’y a rien au monde de meilleur que
+l’Allemand moral, et rien de plus méchant que l’Allemand démoralisé. Si
+les masses sont chez nous moins susceptibles de discipline qu’en
+Allemagne, les classes intermédiaires sont moins capables de vilenie;
+disons à l’honneur de la France que, pendant toute la dernière guerre,
+il a été presque impossible de trouver un Français pour jouer
+passablement le rôle d’espion; le mensonge, la basse rouerie nous
+répugnent trop.
+
+La grande supériorité de l’Allemagne est dans l’ordre intellectuel; mais
+que là encore elle ne se figure pas tout posséder. Le tact, le charme
+lui manquent. L’Allemagne a beaucoup à faire pour avoir une société
+comme la société française du XVIIe et du XVIIIe siècle, des
+gentilshommes comme La Rochefoucauld, Saint-Simon, Saint-Évremond, des
+femmes comme Mme de Sévigné, Mlle de la Vallière, Ninon de Lenclos. Même
+de nos jours, l’Allemagne a-t-elle un poëte comme M. Victor Hugo, un
+prosateur comme Mme Sand, un critique comme M. Sainte-Beuve, une
+imagination comme celle de M. Michelet, un caractère philosophique comme
+celui de M. Littré? C’est aux connaisseurs des autres nations à
+répondre. Nous récusons seulement les jugements injustes de ceux qui ne
+veulent connaître la France contemporaine que par sa basse presse, par
+sa petite littérature, par ces mauvais petits théâtres dont le sot
+esprit, aussi peu français que possible, est le fait d’étrangers et en
+partie d’Allemands. Si l’on jugeait de l’Allemagne par ses journaux de
+bas étage, on la jugerait aussi fort mal. Quel plaisir peut-on trouver à
+se nourrir ainsi d’idées fausses, d’appréciations haineuses et de
+partialité? On aura beau dire, le monde sans la France sera aussi
+défectueux qu’il le serait si la France était le monde entier; un plat
+de sel n’est rien, mais un plat sans sel est bien fade. Le but de
+l’humanité est supérieur au triomphe de telle ou telle race; toutes les
+races y servent; toutes ont à leur manière une mission à remplir.
+
+Puisse-t-il se former enfin une ligue des hommes de bonne volonté de
+toute tribu, de toute langue et de tout peuple, qui sachent créer et
+maintenir au-dessus de ces luttes ardentes un empyrée des idées pures,
+un ciel où il n’y ait ni Grec, ni barbare, ni Germain, ni Latin! Quand
+on engageait Gœthe à faire des poésies contre la France: «Comment
+voulez-vous que je prêche la haine, répondait-il, quand je ne la sens
+pas dans mon cœur?» Telle doit être notre réponse, quand on nous
+engagera à calomnier l’Allemagne. Soyons inexorablement justes et
+froids. La France ne nous a pas écoutés, quand nous la conjurions de ne
+pas lutter contre l’inévitable; l’Allemagne nous a raillés, quand nous
+l’avons engagée à la modération dans la victoire. Sachons attendre. Les
+lois de l’histoire sont la justice de Dieu. Dans le livre de Job, Dieu,
+pour montrer qu’il est fort, se plaît à écraser celui qui triomphe et à
+exalter l’humilié. La philosophie de l’histoire est d’accord sur ce
+point avec le vieux poëme. Toute création humaine a son ver qui la
+ronge; une défaite est l’expiation d’une gloire passée et souvent le
+garant d’une victoire pour l’avenir. La Grèce, la Judée ont payé de leur
+existence nationale leur destinée exceptionnelle et l’incomparable
+honneur d’avoir fondé des enseignements pour toute l’humanité. L’Italie
+a expié par deux cents ans de nullité la gloire d’avoir inauguré au
+moyen âge la vie civile et d’avoir fait la renaissance; au XIXe siècle,
+cette double gloire a été son principal titre à une nouvelle vie.
+L’Allemagne a expié par un long abaissement politique la gloire d’avoir
+fait la Réforme; elle touche maintenant le bénéfice de la Réforme. La
+France expie aujourd’hui la Révolution; elle en recueillera peut-être un
+jour les fruits dans le souvenir reconnaissant des peuples émancipés.
+
+Consolations de vaincus, dira-t-on, vaine pâture qu’on se jette à
+soi-même pour adoucir le malheur présent par les rêves de
+l’avenir!--Soit; mais il faut avouer aussi que jamais consolations ne
+furent plus solides. Les espérances fondées sur l’instabilité de la
+fortune n’ont pas manqué une seule fois de se réaliser depuis qu’il y a
+une humanité. _Nil permanet sub sole_, a dit cet aimable sceptique, si
+merveilleusement pénétrant, l’Ecclésiaste, le plus inspiré des auteurs
+sacrés. L’histoire aura son cours, les vainqueurs d’aujourd’hui seront
+les vaincus de demain. Que ce soit là une vérité triste ou gaie,
+n’importe; c’est une vérité qui sera vraie dans tous les temps. Voilà
+pourquoi le souhait du philosophe doit être qu’il y ait le moins
+possible de vainqueurs et de vaincus.
+
+«O monde, que tu es méchant et de nature perverse! s’écrie le plus grand
+des poëtes persans. Ce que tu as élevé, tu le détruis toi-même. Regarde
+ce qu’est devenu Féridoun, le héros qui ravit l’empire au vieux Zohak.
+Il a régné pendant cinq siècles; à la fin il est mort. Il est mort comme
+nous mourrons tous, soit que nous ayons été le berger, soit que nous
+ayons été le troupeau.»
+
+
+
+
+LA RÉFORME INTELLECTUELLE ET MORALE DE LA FRANCE
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LE MAL
+
+
+Ceux qui veulent à tout prix découvrir dans l’histoire l’application
+d’une rigoureuse justice distributive s’imposent une tâche assez rude.
+Si, en beaucoup de cas, nous voyons les crimes nationaux suivis d’un
+prompt châtiment, dans une foule de cas aussi nous voyons le monde régi
+par des jugements moins sévères; beaucoup de pays ont pu être faibles et
+corrompus impunément. C’est certainement un des signes de grandeur de la
+France que cela ne lui ait pas été permis. Énervée par la démocratie,
+démoralisée par sa prospérité même, la France a expié de la manière la
+plus cruelle ses années d’égarement. La raison de ce fait est dans
+l’importance même de la France et dans la noblesse de son passé. Il y a
+une justice pour elle; il ne lui est pas loisible de s’abandonner, de
+négliger sa vocation; il est évident que la Providence l’aime; car elle
+la châtie. Un pays qui a joué un rôle de premier ordre n’a pas le droit
+de se réduire au matérialisme bourgeois qui ne demande qu’à jouir
+tranquillement de ses richesses acquises. N’est pas médiocre qui veut.
+L’homme qui prostitue un grand nom, qui manque à une mission écrite dans
+sa nature, ne peut se permettre sans conséquence une foule de choses que
+l’on pardonne à l’homme ordinaire, qui n’a ni passé à continuer, ni
+grand devoir à remplir.
+
+Pour voir en ces dernières années que l’état moral de la France était
+gravement atteint, il fallait quelque pénétration d’esprit, une certaine
+habitude des raisonnements politiques et historiques. Pour voir le mal
+aujourd’hui, il ne faut, hélas! que des yeux. L’édifice de nos chimères
+s’est effondré comme les châteaux féeriques qu’on bâtit en rêve.
+Présomption, vanité puérile, indiscipline, manque de sérieux,
+d’application, d’honnêteté, faiblesse de tête, incapacité de tenir à la
+fois beaucoup d’idées sous le regard, absence d’esprit scientifique,
+naïve et grossière ignorance, voilà depuis un an l’abrégé de notre
+histoire. Cette armée, si fière et si prétentieuse, n’a pas rencontré
+une seule bonne chance. Ces hommes d’État, si sûrs de leur fait, se sont
+trouvés des enfants. Cette administration infatuée a été convaincue
+d’incapacité. Cette instruction publique, fermée à tout progrès, est
+convaincue d’avoir laissé l’esprit de la France s’abîmer dans la
+nullité. Ce clergé catholique, qui prêchait hautement l’infériorité des
+nations protestantes, est resté spectateur atterré d’une ruine qu’il
+avait en partie faite. Cette dynastie, dont les racines dans le pays
+semblaient si profondes, n’eut pas le 4 septembre un seul défenseur.
+Cette opposition, qui prétendait avoir dans ses recettes
+révolutionnaires des remèdes à tous les maux, s’est trouvée au bout de
+quelques jours aussi impopulaire que la dynastie déchue. Ce parti
+républicain, qui, plein des funestes erreurs qu’on répand depuis un
+demi-siècle sur l’histoire de la Révolution, s’est cru capable de
+répéter une partie qui ne fut gagnée il y a quatre-vingts ans que par
+suite de circonstances tout à fait différentes de celles d’aujourd’hui,
+s’est trouvé n’être qu’un halluciné, prenant ses rêves pour des
+réalités. Tout a croulé comme en une vision d’Apocalypse. La légende
+même s’est vue blessée à mort. Celle de l’Empire a été détruite par
+Napoléon III; celle de 1792 a reçu le coup de grâce de M. Gambetta;
+celle de la Terreur (car la Terreur même avait chez nous sa légende) a
+eu sa hideuse parodie dans la Commune; celle de Louis XIV ne sera plus
+ce qu’elle était depuis le jour où le descendant de l’électeur de
+Brandebourg a relevé l’empire de Charlemagne dans la salle des fêtes de
+Versailles. Seul, Bossuet se trouve avoir été prophète, quand il dit:
+_Et nunc, reges, intelligite!_
+
+De nos jours (et cela rend la tâche des réformateurs difficile), ce sont
+les peuples qui doivent comprendre. Essayons, par une analyse aussi
+exacte que possible, de nous rendre compte du mal de la France, pour
+tâcher de découvrir le remède qu’il convient d’y appliquer. Les forces
+du malade sont très-grandes; ses ressources sont comme infinies; sa
+bonne volonté est réelle. C’est au médecin à ne pas se tromper; car tel
+régime étroitement conçu, tel remède appliqué hors de propos,
+révolterait le malade, le tuerait ou aggraverait son mal.
+
+
+I
+
+L’histoire de France est un tout si bien lié dans ses parties, qu’on ne
+peut comprendre un seul de nos deuils contemporains sans en rechercher
+la cause dans le passé. Nous avons, il y a deux ans[2], exposé ce que
+nous regardons comme la marche régulière des États sortis de la
+féodalité du moyen âge, marche dont l’Angleterre est le type le plus
+parfait, puisque l’Angleterre, sans rompre avec sa royauté, avec sa
+noblesse, avec ses comtés, avec ses communes, avec son Église, avec ses
+universités, a trouvé moyen d’être l’État le plus libre, le plus
+prospère et le plus patriote qu’il y ait. Tout autre fut la marche de la
+société française depuis le XIIe siècle. La royauté capétienne, comme il
+arrive d’ordinaire aux grandes forces, porta son principe jusqu’à
+l’exagération. Elle détruisit la possibilité de toute vie provinciale,
+de toute représentation de la nation. Déjà, sous Philippe le Bel, le mal
+est évident. L’élément qui a fait ailleurs la vie parlementaire, la
+petite noblesse de campagne, a perdu son importance. Le roi ne convoque
+les états généraux que pour qu’on le supplie de faire ce qu’il a déjà
+décidé. Comme instruments de gouvernement, il ne veut plus employer que
+ses parents, puissante aristocratie de princes du sang, assez égoïstes,
+et des gens de loi ou d’administration anoblis (_milites regis_),
+serviteurs complaisants du pouvoir absolu. Cet état de choses se fait
+amnistier au XVIIe siècle par la grandeur incomparable qu’il donne à la
+France; mais bientôt après le contraste devient criant. La nation la
+plus spirituelle de l’Europe n’a pour réaliser ses idées qu’une machine
+politique informe. Turgot considère les parlements comme le principal
+obstacle à tout bien; il n’espère rien des assemblées. Cet homme
+admirable, si dégagé de tout amour-propre, se trompait-il? non. Il
+voyait juste, et ce qu’il voyait équivalait à dire que le mal était sans
+remède. Ajoutez à cela une profonde démoralisation du peuple; le
+protestantisme, qui l’eût élevé, avait été expulsé; le catholicisme
+n’avait pas fait son éducation. L’ignorance des basses classes était
+effroyable. Richelieu, l’abbé Fleury posent nettement en principe que le
+peuple ne doit savoir ni lire ni écrire. A côté de cette barbarie, une
+société charmante, pleine d’esprit, de lumières et de grâce. On ne vit
+jamais plus clairement les aptitudes intimes de la France, ce qu’elle
+peut et ce qu’elle ne peut pas. La France sait admirablement faire de la
+dentelle; elle ne sait pas faire de la toile de ménage. Les besognes
+humbles, comme celle du magister, seront toujours chez nous pauvrement
+exécutées. La France excelle dans l’exquis; elle est médiocre dans le
+commun. Par quel caprice est-elle avec cela démocratique? Par le même
+caprice qui fait que Paris, tout en vivant de la cour et du luxe, est
+une ville socialiste, que Paris, qui passe son temps à persifler toute
+croyance et toute vertu, est intraitable, fanatique, badaud, quand il
+s’agit de sa chimère de république.
+
+ [2] Dans le travail sur la monarchie constitutionnelle, réimprimé à la
+ fin de ce volume.
+
+Admirables assurément furent les débuts de la Révolution, et, si l’on
+s’était borné à convoquer les états généraux, à les régulariser, à les
+rendre annuels, on eût été parfaitement dans la vérité. Mais la fausse
+politique de Rousseau l’emporta. On voulut faire une constitution _a
+priori_. On ne remarqua pas que l’Angleterre, le plus constitutionnel
+des pays, n’a jamais eu de constitution écrite, strictement libellée. On
+se laissa déborder par le peuple; on applaudit puérilement au désordre
+de la prise de la Bastille, sans songer que ce désordre emporterait tout
+plus tard. Mirabeau, le plus grand, le seul grand politique du temps,
+débuta par des imprudences qui l’eussent probablement perdu, s’il eût
+vécu; car, pour un homme d’État, il est bien plus avantageux d’avoir
+débuté par la réaction que par des complaisances pour l’anarchie.
+L’étourderie des avocats de Bordeaux, leurs déclamations creuses, leur
+légèreté morale achevèrent de tout ruiner. On se figura que l’État, qui
+s’était incarné dans le roi, pouvait se passer du roi, et que l’idée
+abstraite de la chose publique suffirait pour maintenir un pays où les
+vertus publiques font trop souvent défaut.
+
+Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide. La
+France ne peut être comparée à ces petites patries antiques, se
+composant le plus souvent d’une ville avec sa banlieue, où tout le monde
+était parent. La France était une grande société d’actionnaires formée
+par un spéculateur de premier ordre, la maison capétienne. Les
+actionnaires ont cru pouvoir se passer du chef, et puis continuer seuls
+les affaires. Cela ira bien, tant que les affaires seront bonnes; mais,
+les affaires devenant mauvaises, il y aura des demandes de liquidation.
+La France avait été faite par la dynastie capétienne. En supposant que
+la vieille Gaule eût le sentiment de son unité nationale, la domination
+romaine, la conquête germanique avaient détruit ce sentiment. L’empire
+franc, soit sous les Mérovingiens, soit sous les Carlovingiens, est une
+construction artificielle dont l’unité ne gît que dans la force des
+conquérants. Le traité de Verdun, qui rompt cette unité, coupe l’empire
+franc du nord au sud en trois bandes, dont l’une, la part de Charles ou
+Carolingie, répond si peu à ce que nous appelons la France, que la
+Flandre entière et la Catalogne en font partie, tandis que vers l’est
+elle a pour limites la Saône et les Cévennes. La politique capétienne
+arrondit ce lambeau incorrect, et en huit cents ans fit la France comme
+nous l’entendons, la France qui a créé tout ce dont nous vivons, ce qui
+nous lie, ce qui est notre raison d’être. La France est de la sorte le
+résultat de la politique capétienne continuée avec une admirable suite.
+Pourquoi le Languedoc est-il réuni à la France du nord, union que ni la
+langue, ni la race, ni l’histoire, ni le caractère des populations
+n’appelaient? Parce que les rois de Paris, pendant tout le XIIIe siècle,
+exercèrent sur ces contrées une action persistante et victorieuse.
+Pourquoi Lyon fait-il partie de la France? Parce que Philippe le Bel, au
+moyen des subtilités de ses légistes, réussit à le prendre dans les
+mailles de son filet. Pourquoi les Dauphinois sont-ils nos compatriotes?
+Parce que, le dauphin Humbert étant tombé dans une sorte de folie, le
+roi de France se trouva là pour acheter ses terres à beaux deniers
+comptants. Pourquoi la Provence a-t-elle été entraînée dans le
+tourbillon de la Carolingie, où rien ne semblait d’abord faire penser
+qu’elle dût être portée? Grâce aux roueries de Louis XI et de son
+compère Palamède de Forbin. Pourquoi la Franche-Comté, l’Alsace, la
+Lorraine se sont-elles réunies à la Carolingie, malgré la ligne
+méridienne tracée par le traité de Verdun? Parce que la maison de
+Bourbon retrouva pour agrandir le domaine royal le secret qu’avaient si
+admirablement pratiqué les premiers Capétiens. Pourquoi enfin Paris,
+ville si peu centrale, est-elle la capitale de la France? Parce que
+Paris a été la ville des Capétiens, parce que l’abbé de Saint-Denis est
+devenu roi de France[3]. Naïveté sans égale! Cette ville, qui réclame
+sur le reste de la France un privilége aristocratique de supériorité et
+qui doit ce privilége à la royauté, est en même temps le centre de
+l’utopie républicaine. Comment Paris ne voit-il pas qu’il n’est ce qu’il
+est que par la royauté, qu’il ne reprendra toute son importance de
+capitale que par la royauté, qu’une république, selon la règle posée par
+l’illustre fondateur des États-Unis d’Amérique, créerait nécessairement
+pour son gouvernement central, à Amboise ou à Blois, un petit
+Washington?
+
+ [3] «... Challes, li rois de Saint Denis.»
+
+ (Roman de Roncevaux, laisse 40.)
+
+ Hugues le Blanc dut sa fortune à la possession des grandes abbayes
+ de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Martin de Tours,
+ qui faisait de lui le tuteur de pays riches et prospères. La
+ bannière du roi capétien, c’est la bannière de Saint-Denis. Son cri
+ de ralliement est _Montjoie Saint-Denis_. Les premiers Capétiens
+ chantent au chœur à Saint-Denis.
+
+Voilà ce que ne comprirent pas les hommes ignorants et bornés qui
+prirent en main les destinées de la France à la fin du dernier siècle.
+Ils se figurèrent qu’on pouvait se passer du roi; ils ne comprirent pas
+que, le roi une fois supprimé, l’édifice dont le roi était la clef de
+voûte croulait. Les théories républicaines du XVIIIe siècle avaient pu
+réussir en Amérique, parce que l’Amérique était une colonie formée par
+le concours volontaire d’émigrants cherchant la liberté; elles ne
+pouvaient réussir en France, parce que la France avait été construite en
+vertu d’un tout autre principe. Une dynastie nouvelle faillit sortir de
+la convulsion terrible qui agitait la France; mais on vit alors combien
+il est difficile aux nations modernes de se créer d’autres maisons
+souveraines que celles qui sont sorties de la conquête germanique. Le
+génie extraordinaire qui avait élevé Napoléon sur le pavois l’en
+précipita, et la vieille dynastie revint, en apparence décidée à tenter
+l’expérience de monarchie constitutionnelle qui avait si tristement
+échoué entre les mains du pauvre Louis XVI.
+
+Il était écrit que, dans cette grande et tragique histoire de France, le
+roi et la nation rivaliseraient d’imprudence. Cette fois, les fautes de
+la royauté furent les plus graves. Les ordonnances de juillet 1830
+peuvent vraiment être qualifiées de crime politique; on ne les tira de
+l’article 14 de la Charte que par un sophisme évident. Cet article 14
+n’avait nullement dans la pensée de Louis XVIII le sens que lui
+prêtèrent les ministres de Charles X. Il n’est pas admissible que
+l’auteur de la Charte eût mis dans la Charte un article qui en
+renversait toute l’économie. C’était le cas d’appliquer l’axiome:
+_Contra eum qui dicere potuit clarius præsumptio est facienda._ Si avant
+M. de Polignac quelqu’un eût pu penser que cet article donnait au roi le
+droit de supprimer la Charte, c’eût été l’objet d’une perpétuelle
+protestation; or personne ne protesta; car personne ne pensa jamais que
+cet insignifiant article contînt le droit implicite des coups d’État.
+L’insertion de cet article ne vint pas de la royauté, qui s’y serait
+réservé un moyen d’éluder ses engagements; il faisait partie du projet
+de constitution élaboré par les chambres de 1814, fort attentives à ne
+pas exagérer les droits du roi; il ne donna lieu alors à aucune
+observation; «on n’y voyait qu’une sorte de lieu commun emprunté aux
+constitutions antérieures, et personne n’y soupçonnait le sens
+redoutable et mystérieux qu’on a voulu depuis y attacher[4].»
+
+ [4] M. de Viel-Castel, _Hist. de la Restauration_, t. I, p. 429.
+
+Les députés de 1830 eurent donc raison de résister aux ordonnances, et
+les citoyens qui étaient à portée d’entendre leur appel firent bien de
+s’armer. La situation était celle du roi d’Angleterre, qui plus d’une
+fois s’est trouvé en lutte avec son parlement. Mais, dès que le roi,
+vaincu, eut retiré les ordonnances, il fallait s’arrêter et maintenir le
+roi dans son palais. Il lui convint d’abdiquer; il fallait prendre celui
+en faveur de qui il abdiquait. On fit autrement. Hâtons-nous de dire que
+dix-huit années d’un règne plein de sagesse justifièrent à beaucoup
+d’égards le choix du 10 août 1830, et que ce choix pouvait s’autoriser
+de quelques-uns des précédents de la révolution de 1688 en Angleterre;
+mais, pour qu’une substitution aussi hardie devînt légitime, il fallait
+qu’elle durât. Par une série d’impardonnables étourderies de la part de
+la nation et par suite d’une regrettable faiblesse de la dynastie
+nouvelle, cette consécration manqua. Le roi et ses fils, au lieu de
+maintenir leur droit par les armes, se retirèrent et laissèrent l’émeute
+parisienne violer outrageusement la volonté de la nation. Déchirure
+funeste faite à un titre un peu caduc en son origine et qui ne pouvait
+acquérir de force que par sa persistance. Une dynastie doit à la nation,
+qui toujours est censée l’appuyer, de résister à une minorité
+turbulente. L’humanité est satisfaite, pourvu qu’après la bataille le
+pouvoir vainqueur se montre généreux et traite les rebelles, non comme
+des coupables, mais comme des vaincus.
+
+Nous entrions pour la plupart dans la vie publique, quand survint le
+néfaste incident du 24 février. Avec un instinct parfaitement juste,
+nous sentîmes que ce qui se passa ce jour-là était un grand malheur.
+Libéraux par principes philosophiques, nous vîmes bien que les arbres de
+la liberté qu’on plantait avec une joie si naïve ne verdiraient jamais;
+nous comprîmes que les problèmes sociaux qui se posaient d’une façon
+audacieuse étaient destinés à jouer un rôle de premier ordre dans
+l’avenir du monde. Le baptême de sang des journées de juin, les
+réactions qui suivirent nous serrèrent le cœur; il était clair que l’âme
+et l’esprit de la France couraient un véritable péril. La légèreté des
+hommes de 1848 fut vraiment sans pareille. Ils donnèrent à la France,
+qui ne le demandait pas, le suffrage universel. Ils ne songèrent pas que
+ce suffrage ne bénéficierait qu’à cinq millions de paysans, étrangers à
+toute idée libérale. Je voyais assidûment à cette époque M. Cousin. Dans
+les longues promenades que ce profond connaisseur de toutes les gloires
+françaises me faisait faire dans les rues de Paris de la rive gauche,
+m’expliquant l’histoire de chaque maison et de ses propriétaires au
+XVIIe siècle, il me disait souvent ce mot: «Mon ami, on ne comprend pas
+encore quel crime a été la révolution de février; le dernier terme de
+cette révolution sera peut-être le démembrement de la France.»
+
+Le coup d’État du 2 décembre nous froissa profondément. Dix ans nous
+portâmes le deuil du droit; nous protestâmes selon nos forces contre le
+système d’abaissement intellectuel savamment dirigé par M. Fortoul, à
+peine mitigé par ceux qui lui succédèrent. Il arriva cependant ce qui
+arrive toujours. Le pouvoir inauguré par la violence s’améliorait en
+vieillissant; il se prit à voir que le développement libéral de l’homme
+est un intérêt majeur pour tout gouvernement. Le pays, d’un autre côté,
+était enchanté de ce gouvernement médiocre. Il avait ce qu’il voulait;
+chercher à renverser un tel gouvernement malgré le vœu évident du plus
+grand nombre eût été insensé. Ce qu’il y avait de plus sage était de
+tirer du mal le meilleur parti possible, de faire comme les évêques du
+Ve siècle et du VIe, qui, ne pouvant repousser les barbares, cherchaient
+à les éclairer. Nous consentîmes donc à servir le gouvernement de
+l’empereur Napoléon III dans ce qu’il avait de bon, c’est-à-dire en tant
+qu’il touchait aux intérêts éternels de la science, de l’éducation
+publique, du progrès des lumières, à ces devoirs sociaux enfin qui ne
+chôment jamais.
+
+Il est incontestable, d’ailleurs, que le règne de l’empereur Napoléon
+III, malgré ses immenses lacunes, avait résolu une moitié du problème.
+La majorité de la France était parfaitement contente. Elle avait ce
+qu’elle voulait, l’ordre et la paix. La liberté manquait, il est vrai;
+la vie politique était des plus faibles; mais cela ne blessait qu’une
+minorité d’un cinquième ou d’un sixième de la nation, et encore dans
+cette minorité faut-il distinguer un petit nombre d’hommes instruits,
+intelligents, vraiment libéraux, d’une foule peu réfléchie, animée de
+cet esprit séditieux qui a pour unique programme d’être toujours en
+opposition avec le gouvernement et de chercher à le renverser.
+L’administration était très-mauvaise; mais quiconque ne niait pas le
+principe des droits de la dynastie souffrait peu. Les hommes
+d’opposition eux-mêmes étaient plutôt gênés dans leur activité que
+persécutés. La fortune du pays s’augmentait dans des proportions
+inouïes. A la date du 8 mai 1870, après de très-graves fautes commises,
+sept millions et demi d’électeurs se déclarèrent encore satisfaits. Il
+ne venait à l’esprit de presque personne qu’un tel état pût être exposé
+à la plus effroyable des catastrophes. Cette catastrophe, en effet, ne
+sortit pas d’une nécessité générale de situation; elle vint d’un trait
+particulier du caractère de l’empereur Napoléon III.
+
+
+II
+
+L’empereur Napoléon III avait fondé sa fortune en répondant au besoin de
+réaction, d’ordre, de repos qui fut la conséquence de la révolution de
+1848. Si l’empereur Napoléon III se fût renfermé dans ce programme, s’il
+se fût contenté de comprimer à l’intérieur toute idée, toute liberté
+politique, de développer les intérêts matériels, de s’appuyer sur un
+cléricalisme modéré et sans conviction, son règne et celui de sa
+dynastie eussent été assurés pour longtemps. Le pays s’enfonçait de plus
+en plus dans la vulgarité, oubliait sa vieille histoire; la nouvelle
+dynastie était fondée. La France telle que l’a faite le suffrage
+universel est devenue profondément matérialiste; les nobles soucis de la
+France d’autrefois, le patriotisme, l’enthousiasme du beau, l’amour de
+la gloire, ont disparu avec les classes nobles qui représentaient l’âme
+de la France. Le jugement et le gouvernement des choses ont été
+transportés à la masse; or la masse est lourde, grossière, dominée par
+la vue la plus superficielle de l’intérêt. Ses deux pôles sont l’ouvrier
+et le paysan. L’ouvrier n’est pas éclairé; le paysan veut avant tout
+acheter de la terre, arrondir son champ. Parlez au paysan, au socialiste
+de l’Internationale, de la France, de son passé, de son génie, il ne
+comprendra pas un tel langage. L’honneur militaire, de ce point de vue
+borné, paraît une folie; le goût des grandes choses, la gloire de
+l’esprit sont des chimères; l’argent dépensé pour l’art et la science
+est de l’argent perdu, dépensé follement, pris dans la poche de gens qui
+se soucient aussi peu que possible d’art et de science. Voilà l’esprit
+provincial que l’empereur servit merveilleusement dans les premières
+années de son règne. S’il était resté le docile et aveugle serviteur de
+cette réaction mesquine, aucune opposition n’aurait réussi à l’ébranler.
+Toutes les oppositions réunies eussent trouvé leur limite en deux
+millions de voix tout au plus. Le chiffre des opposants augmentait
+chaque année; d’où quelques personnes concluaient qu’il grandirait
+jusqu’à devenir majorité. Erreur; ce chiffre eût rencontré un point
+d’arrêt qu’il n’eût pas dépassé. Disons-le, puisque nous avons la
+certitude que ces lignes ne seront lues que par des personnes
+intelligentes: un gouvernement qui aura pour unique désir de s’établir
+en France et de s’y éterniser aura désormais, je le crains, une voie
+bien simple à suivre: imiter le programme de Napoléon III, moins la
+guerre. De la sorte il amènera la France au degré d’abaissement où
+arrive toute société qui renonce aux hautes visées; mais il ne mourra
+qu’avec le pays, de la mort lente de ceux qui s’abandonnent au courant
+de la destinée, sans jamais le contrarier.
+
+Tel n’était pas l’empereur Napoléon III. Il était supérieur en un sens à
+la majorité du pays; il aimait le bien; il avait un goût, peu éclairé
+sans doute, réel cependant, de la noble culture de l’humanité. A
+plusieurs égards, il était en totale dissonance avec ceux qui l’avaient
+nommé. Il rêvait la gloire militaire; le fantôme de Napoléon Ier le
+hantait. Cela est d’autant plus étrange que l’empereur Napoléon III
+voyait fort bien qu’il n’avait ni aptitudes, ni pratique pour la guerre,
+et qu’il savait que la France avait perdu à cet égard toutes ses
+qualités. Mais l’idée innée l’emportait. L’empereur sentait si bien que
+ses vues personnelles à cet égard étaient une sorte de _nævus_ qu’il
+fallait cacher, que toujours, à l’époque de la fondation de son pouvoir,
+nous le voyons occupé à protester qu’il veut la paix. Il reconnaissait
+que c’était là le moyen de se rendre populaire. La guerre de Crimée ne
+fut acceptée dans l’opinion que parce qu’on la crut sans conséquence
+pour la paix générale. La guerre d’Italie ne fut pardonnée que quand on
+la vit tourner court et rester à mi-chemin.
+
+Le plus simple bon sens commandait à l’empereur Napoléon III de ne
+jamais faire la guerre. La France, il le savait, ne la désirait en
+aucune sorte[5]. En outre, un pays travaillé par les révolutions, qui a
+des divisions dynastiques, n’est pas capable d’un grand effort
+militaire. Le roi Jean, Charles VII, François Ier et même Louis XIV
+traversèrent des situations aussi critiques que celle de Napoléon III
+après la capitulation de Sedan; ils ne furent pas pour cela renversés,
+ni même un moment ébranlés. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III,
+après la bataille d’Iéna, se trouva plus solide que jamais sur son
+trône; mais Napoléon III ne pouvait supporter une défaite. Il était
+comme un joueur qui jouerait à la condition d’être fusillé s’il perd une
+partie. Un pays divisé sur les questions dynastiques doit renoncer à la
+guerre; car, au premier échec, cette cause de faiblesse apparaît, et
+fait de tout accident un cas mortel. L’homme qui a une blessure mal
+cicatrisée peut se livrer aux actes de la vie ordinaire sans qu’on
+s’aperçoive de son infirmité; mais tout exercice violent lui est
+interdit; à la première fatigue sa blessure se rouvre, et il tombe. On
+ne conçoit pas que Napoléon III se soit fait une si complète illusion
+sur la solidité de l’édifice qu’il avait fait lui-même d’argile. Comment
+ne vit-il pas qu’un tel édifice ne résisterait pas à une secousse, et
+que le choc d’un ennemi puissant devait nécessairement le faire crouler?
+
+ [5] Enquête des préfets. _Journal des Débats_, 3 et 4 octobre 1870.
+
+La guerre déclarée au mois de juillet 1870 est donc une aberration
+personnelle, l’explosion ou plutôt le retour offensif d’une idée depuis
+longtemps latente dans l’esprit de Napoléon III, idée que les goûts
+pacifiques du pays l’obligeaient de dissimuler, et à laquelle il semble
+qu’il avait lui-même presque renoncé. Il n’y a pas un exemple de plus
+complète trahison d’un État par son souverain, en prenant le mot
+trahison pour désigner l’acte du mandataire qui substitue sa volonté à
+celle du mandant. Est-ce à dire que le pays ne soit pas responsable de
+ce qui est arrivé? Hélas! nous ne pouvons le soutenir. Le pays a été
+coupable de s’être donné un gouvernement peu éclairé et surtout une
+chambre misérable, qui, avec une légèreté dépassant toute imagination,
+vota sur la parole d’un ministre la plus funeste des guerres. Le crime
+de la France fut celui d’un homme riche qui choisit un mauvais gérant de
+sa fortune, et lui donne une procuration illimitée; cet homme mérite
+d’être ruiné; mais on n’est pas juste si l’on prétend qu’il a fait
+lui-même les actes que son fondé de pouvoirs a faits sans lui et malgré
+lui.
+
+Quiconque connaît la France, en effet, dans son ensemble et dans ses
+variétés provinciales, n’hésitera pas à reconnaître que le mouvement qui
+emporte ce pays depuis un demi-siècle est essentiellement pacifique. La
+génération militaire, froissée par les défaites de 1814 et de 1815,
+avait à peu près disparu sous la Restauration et sous le règne de
+Louis-Philippe. Un patriote profondément honnête, mais souvent
+superficiel, raconta nos anciennes victoires d’un ton de triomphe qui
+souvent put blesser l’étranger; mais cette dissonance allait
+s’affaiblissant chaque jour. On peut dire qu’elle avait cessé depuis
+1848. Deux mouvements commencèrent alors, qui devaient être la fin
+non-seulement de tout esprit guerrier, mais de tout patriotisme: je veux
+parler de l’éveil extraordinaire des appétits matériels chez les
+ouvriers et chez les paysans. Il est clair que le socialisme des
+ouvriers est l’antipode de l’esprit militaire; c’est presque la négation
+de la patrie; les doctrines de l’Internationale sont là pour le prouver.
+Le paysan, d’un autre côté, depuis qu’on lui a ouvert la voie de la
+richesse et qu’on lui a montré que son industrie est la plus sûrement
+lucrative, le paysan a senti redoubler son horreur pour la conscription.
+Je parle par expérience. Je fis la campagne électorale de mai 1869 dans
+une circonscription toute rurale de Seine-et-Marne; je puis assurer que
+je ne trouvai pas sur mon chemin un seul élément de l’ancienne vie
+militaire du pays. Un gouvernement à bon marché, peu imposant, peu
+gênant, un honnête désir de liberté, une grande soif d’égalité, une
+totale indifférence à la gloire du pays, la volonté arrêtée de ne faire
+aucun sacrifice à des intérêts non palpables, voilà ce qui me parut
+l’esprit du paysan dans la partie de la France où le paysan est, comme
+on dit, le plus avancé.
+
+Je ne veux pas dire qu’il ne restât plus de traces du vieil esprit qui
+se nourrit des souvenirs du premier empire. Le parti très peu nombreux
+qu’on peut appeler bonapartiste, au sens propre, entourait l’empereur de
+déplorables excitations. Le parti catholique, par ses lieux communs
+erronés sur la prétendue décadence des nations protestantes, cherchait
+aussi à rallumer un feu presque éteint. Mais cela ne touchait nullement
+le pays. L’expérience de 1870 l’a bien montré; l’annonce de la guerre
+fut accueillie avec consternation; les sottes rodomontades des journaux,
+les criailleries des gamins sur le boulevard sont des faits dont
+l’histoire n’aura de compte à tenir que pour montrer à quel point une
+bande d’étourdis peut donner le change sur les vrais sentiments d’un
+pays. La guerre prouva jusqu’à l’évidence que nous n’avions plus nos
+anciennes facultés militaires. Il n’y a rien là qui doive étonner celui
+qui s’est fait une idée juste de la philosophie de notre histoire. La
+France du moyen âge est une construction germanique, élevée par une
+aristocratie militaire germanique avec des matériaux gallo-romains. Le
+travail séculaire de la France a consisté à expulser de son sein tous
+les éléments déposés par l’invasion germanique, jusqu’à la Révolution,
+qui a été la dernière convulsion de cet effort. L’esprit militaire de la
+France venait de ce qu’elle avait de germanique; en chassant violemment
+les éléments germaniques et en les remplaçant par une conception
+philosophique et égalitaire de la société, la France a rejeté du même
+coup tout ce qu’il y avait en elle d’esprit militaire. Elle est restée
+un pays riche, considérant la guerre comme une sotte carrière, très-peu
+rémunératrice. La France est ainsi devenue le pays le plus pacifique du
+monde; toute son activité s’est tournée vers les problèmes sociaux, vers
+l’acquisition de la richesse et les progrès de l’industrie. Les classes
+éclairées n’ont pas laissé dépérir le goût de l’art, de la science, de
+la littérature, d’un luxe élégant; mais la carrière militaire a été
+abandonnée. Peu de familles de la bourgeoisie aisée, ayant à choisir un
+état pour leur fils, ont préféré aux riches perspectives du commerce et
+de l’industrie une profession dont elles ne comprennent pas l’importance
+sociale. L’école de Saint-Cyr n’a guère eu que le rebut de la jeunesse,
+jusqu’à ce que l’ancienne noblesse et le parti catholique aient commencé
+à la peupler, changement dont les conséquences n’ont pas encore eu le
+temps de se développer. Cette nation a été autrefois brillante et
+guerrière; mais elle l’a été par sélection, si j’ose le dire. Elle
+entretenait et produisait une noblesse admirable, pleine de bravoure et
+d’éclat. Cette noblesse une fois tombée, il est resté un fond indistinct
+de médiocrité, sans originalité ni hardiesse, une roture ne comprenant
+ni le privilége de l’esprit ni celui de l’épée. Une nation ainsi faite
+peut arriver au comble de la prospérité matérielle; elle n’a plus de
+rôle dans le monde, plus d’action à l’étranger. D’autre part, il est
+impossible de sortir d’un pareil état avec le suffrage universel. Car on
+ne dompte pas le suffrage universel avec lui-même; on le trompe, on
+l’endort; mais, tant qu’il règne, il oblige ceux qui relèvent de lui de
+pactiser avec lui et de subir sa loi. Il y a un cercle vicieux à rêver
+qu’on peut réformer les erreurs d’une opinion inconvertissable en
+prenant son seul point d’appui dans l’opinion.
+
+La France n’a fait, du reste, que suivre en cela le mouvement général de
+toutes les nations de l’Europe, la Prusse et la Russie exceptées. M.
+Cobden, que je vis vers 1857, était enchanté de nous. L’Angleterre nous
+avait devancés dans cette voie du matérialisme industriel et commercial;
+seulement, bien plus sages que nous, les Anglais surent faire marcher
+leur gouvernement d’accord avec la nation, tandis que notre maladresse a
+été telle, que le gouvernement de notre choix a pu nous engager malgré
+nous dans la guerre. Je ne sais si je me trompe; mais il y a une vue
+d’ethnographie historique qui s’impose de plus en plus à mon esprit. La
+similitude de l’Angleterre et de la France du Nord m’apparaît chaque
+jour davantage. Notre étourderie vient du Midi, et, si la _France_
+n’avait pas entraîné le Languedoc et la Provence dans son cercle
+d’activité, nous serions sérieux, actifs, protestants, parlementaires.
+Notre fond de race est le même que celui des Iles-Britanniques; l’action
+germanique, bien qu’elle ait été assez forte dans ces îles pour faire
+dominer un idiome germanique, n’a pas, en somme, été plus considérable
+sur l’ensemble des trois royaumes que sur l’ensemble de la France. Comme
+la France, l’Angleterre me paraît en train d’expulser son élément
+germanique, cette noblesse obstinée, fière, intraitable, qui la
+gouvernait du temps de Pitt, de Castlereagh, de Wellington. Que cette
+pacifique et toute chrétienne école d’économistes est loin de la passion
+des hommes de fer qui imposèrent à leur pays de si grandes choses!
+L’opinion publique de l’Angleterre, telle qu’elle se produit depuis
+trente ans, n’est nullement germanique; on y sent l’esprit celtique,
+plus doux, plus sympathique, plus humain. Ces sortes d’aperçus doivent
+être pris d’une façon très-large; on peut dire cependant que ce qui
+reste encore d’esprit militaire dans le monde est un fait germanique.
+C’est probablement par la race germanique, en tant que féodale et
+militaire, que le socialisme et la démocratie égalitaire, qui chez nous
+autres Celtes ne trouveraient pas facilement leur limite, arriveront à
+être domptés, et cela sera conforme aux précédents historiques; car un
+des traits de la race germanique a toujours été de faire marcher de pair
+l’idée de conquête et l’idée de garantie; en d’autres termes, de faire
+dominer le fait matériel et brutal de la propriété résultant de la
+conquête sur toutes les considérations des droits de l’homme et sur les
+théories abstraites de contrat social. La réponse à chaque progrès du
+socialisme pourra être de la sorte un progrès du germanisme, et on
+entrevoit le jour où tous les pays de socialisme seront gouvernés par
+des Allemands. L’invasion du IVe et du Ve siècle se fit par des raisons
+analogues, les pays romains étant devenus incapables de produire de bons
+gendarmes, de bons mainteneurs de propriété.
+
+En réalité notre pays, surtout la province, allait vers une forme
+sociale qui, malgré la diversité des apparences, avait plus d’une
+analogie avec l’Amérique, vers une forme sociale où beaucoup de choses
+tenues autrefois pour choses d’État seraient laissées à l’initiative
+privée. Certes, on pouvait n’être pas le partisan d’un tel avenir; il
+était clair que la France en se développant dans ce sens resterait fort
+au-dessous de l’Amérique. A son manque d’éducation, de distinction, à ce
+vide que laisse toujours dans un pays l’absence de cour, de haute
+société, d’anciennes institutions, l’Amérique supplée par le feu de sa
+jeune croissance, par son patriotisme, par la confiance exagérée
+peut-être qu’elle a dans sa force, par la persuasion qu’elle travaille à
+la grande œuvre de l’humanité, par l’efficacité de ses convictions
+protestantes, par sa hardiesse et son esprit d’entreprise, par l’absence
+presque totale de germes socialistes, par la facilité avec laquelle la
+différence du riche et du pauvre y est acceptée, par le privilége
+surtout qu’elle a de se développer à l’air libre, dans l’infini de
+l’espace et sans voisins. Privée de ces avantages, faisant son
+expérience, pour ainsi dire, en vase clos, à la fois trop pesante et
+trop légère, trop crédule et trop railleuse, la France n’aurait jamais
+été qu’une Amérique de second ordre, mesquine, médiocre, peut-être plus
+semblable au Mexique ou à l’Amérique du Sud qu’aux États-Unis. La
+royauté conserve dans nos vieilles sociétés une foule de choses bonnes à
+garder; avec l’idée que j’ai de la vieille France et de son génie,
+j’appellerais cet adieu à la gloire et aux grandes choses: _Finis
+Franciæ._ Mais, en politique, il faut se garder de prendre ses
+sympathies pour ce qui doit être; ce qui réussit en ce monde est
+d’ordinaire le rebours de nos instincts, à nous autres idéalistes, et
+presque toujours nous sommes autorisés à conclure, de ce qu’une chose
+nous déplaît, qu’elle sera. Ce désir d’un état politique impliquant le
+moins possible de gouvernement central est le vœu universel de la
+province. L’antipathie qu’elle témoigne contre Paris n’est pas seulement
+la juste indignation contre les attentats d’une minorité factieuse; ce
+n’est pas seulement le Paris révolutionnaire, c’est le Paris gouvernant
+que la France n’aime pas. Paris est pour la France synonyme d’exigences
+gênantes. C’est Paris qui lève les hommes, qui absorbe l’argent, qui
+l’emploie à une foule de fins que la province ne comprend pas. Le plus
+capable des administrateurs du dernier règne me disait, à propos des
+élections de 1869, que ce qui lui paraissait le plus compromis en France
+était le système de l’impôt, la province à chaque élection forçant ses
+élus à prendre des engagements, qu’il faudrait bien tenir tôt ou tard
+dans une certaine mesure et dont l’accomplissement serait la destruction
+des finances de l’État. La première fois que je rencontrai
+Prevost-Paradol, au retour de sa campagne électorale dans la
+Loire-Inférieure, je lui demandai son impression dominante: «Nous
+verrons bientôt la fin de l’État,» me dit-il. C’est exactement ce que
+j’aurais répondu, s’il m’avait demandé mes impressions de
+Seine-et-Marne. Que le préfet se mêle d’aussi peu de choses que
+possible, que l’impôt et le service militaire soient aussi réduits que
+possible, et la province sera satisfaite. La plupart des gens n’y
+demandent guère qu’une seule chose, c’est qu’on les laisse
+tranquillement faire fortune. Seuls, les pays pauvres montrent encore de
+l’avidité pour les places; dans les départements riches, les fonctions
+ne sont pas considérées et sont tenues pour un des emplois les moins
+avantageux qu’on ait à faire de son activité.
+
+Tel est l’esprit de ce qu’on peut appeler la démocratie provinciale. Un
+pareil esprit, on le voit, diffère sensiblement de l’esprit républicain;
+il peut s’accommoder de l’empire et de la royauté constitutionnelle
+aussi bien que de la république, et même mieux à quelques égards. Aussi
+indifférent à telle ou telle dynastie qu’à tout ce qui peut s’appeler
+gloire ou éclat, il préfère au fond avoir une dynastie, comme garantie
+d’ordre; mais il ne veut faire aucun sacrifice à l’établissement de
+cette dynastie. C’est le pur matérialisme politique, l’antipode de la
+part d’idéalisme qui est l’âme des théories légitimistes et
+républicaines. Un tel parti, qui est celui de l’immense majorité des
+Français, est trop superficiel, trop borné pour pouvoir conduire les
+destinées d’un pays. L’énorme sottise qu’il fit à son point de vue quand
+il prit en 1848 le prince Louis-Napoléon pour gérant de ses affaires, il
+la renouvellera vingt fois. Son sort est d’être dupe sans fin, car il
+est défendu à l’homme bassement intéressé d’être habile; la simple
+platitude bourgeoise ne peut susciter la quantité de dévouement
+nécessaire pour créer un ordre de choses et pour le maintenir.
+
+Il y a du vrai, en effet, dans le principe germanique qu’une société n’a
+un droit plein à son patrimoine que tandis qu’elle peut le garantir.
+Dans un sens général, il n’est pas bon que celui qui possède soit
+incapable de défendre ce qu’il possède. Le duel des chevaliers du moyen
+âge, la menace de l’homme armé venant présenter la bataille au
+propriétaire qui s’endort dans la mollesse, était à quelques égards
+légitime. Le droit du brave a fondé la propriété; l’homme d’épée est
+bien le créateur de toute richesse, puisqu’en défendant ce qu’il a
+conquis il assure le bien des personnes qui sont groupées sous sa
+protection. Disons au moins qu’un état comme celui qu’avait rêvé la
+bourgeoisie française, état où celui qui possédait et jouissait ne
+tenait pas réellement l’épée (par suite de la loi sur le remplacement)
+pour défendre sa propriété, constituait un véritable _porte à faux_
+d’architecture sociale. Une classe possédante qui vit dans une oisiveté
+relative, qui rend peu de services publics, et qui se montre néanmoins
+arrogante, comme si elle avait un droit de naissance à posséder et comme
+si les autres avaient par naissance le devoir de la défendre, une telle
+classe, dis-je, ne possédera pas longtemps. Notre société devient trop
+exclusivement une association de faibles; une telle société se défend
+mal; il lui est difficile de réaliser ce qui est le grand _criterium_ du
+droit et de la volonté qu’a une réunion d’hommes de vivre ensemble et de
+se garantir mutuellement, je veux dire une puissante force armée.
+L’auteur de la richesse est aussi bien celui qui la garantit par ses
+armes que celui qui la crée par son travail. L’économie politique,
+uniquement préoccupée de la création de la richesse par le travail, n’a
+jamais compris la féodalité, laquelle était au fond tout aussi légitime
+que la constitution de l’armée moderne. Les ducs, les marquis, les
+comtes, étaient au fond les généraux, les colonels, les commandants
+d’une _Landwehr_, dont les appointements consistaient en terres et en
+droits seigneuriaux.
+
+
+III
+
+Ainsi la tradition d’une politique nationale se perdait de jour en jour.
+Le principe du goût que la majorité des Français a pour la monarchie
+étant essentiellement matérialiste, et aussi éloigné que possible de ce
+qui peut s’appeler fidélité, _loyalisme_, amour de ses princes, la
+France, tout en voulant une dynastie, se montre très-coulante sur le
+choix de la dynastie elle-même. Le règne éphémère mais brillant de
+Napoléon Ier avait suffi pour créer un titre auprès de ce peuple,
+étranger à toute idée de légitimité séculaire. Le prince Louis-Napoléon
+se présentant en 1848 comme héritier de ce titre, et paraissant fait
+exprès pour tirer la France d’un état qui lui est antipathique et dont
+elle s’exagérait les dangers, la France le saisit comme une bouée de
+sauvetage, l’aida dans ses entreprises les plus téméraires, se fit
+complice de ses coups d’État. Pendant près de vingt ans, les fauteurs du
+10 décembre purent croire qu’ils avaient eu raison. La France développa
+prodigieusement ses ressources intérieures. Ce fut une vraie révélation.
+Grâce à l’ordre, à la paix, aux traités de commerce, Napoléon III apprit
+à la France sa propre richesse. L’abaissement politique intérieur
+mécontentait une fraction intelligente; le reste avait trouvé ce qu’il
+voulait, et il n’est pas douteux que le règne de Napoléon III restera
+pour certaines classes de la nation un véritable idéal. Je le répète, si
+Napoléon III eût voulu ne pas faire la guerre, la dynastie des
+Bonapartes était fondée pour des siècles. Mais telle est la faiblesse
+d’un État dénué de base morale, qu’un jour de folie suffit pour tout
+perdre. Comment l’empereur ne vit-il pas que la guerre avec l’Allemagne
+était une épreuve trop forte pour un pays aussi affaibli que la France?
+Un entourage ignorant et sans sérieux, conséquence du péché d’origine de
+la monarchie nouvelle, une cour où il n’y avait qu’un seul homme
+intelligent (ce prince plein d’esprit et connaissant merveilleusement
+son siècle, que la fatalité de sa destinée laissa presque sans
+autorité), rendaient possibles toutes les surprises, tous les malheurs.
+
+Pendant que la fortune publique, en effet, prenait des accroissements
+inouïs, pendant que le paysan acquérait par ses économies des richesses
+qui n’élevaient en rien son état intellectuel, sa civilité, sa culture,
+l’abaissement de toute aristocratie se produisait en d’effrayantes
+proportions; la moyenne intellectuelle du public descendait étrangement.
+Le nombre et la valeur des hommes distingués qui sortaient de la nation
+se maintenaient, augmentaient peut-être; dans plus d’un genre de mérite,
+les nouveaux venus ne le cédaient à aucun des noms illustres des
+générations écloses sous un meilleur soleil; mais l’atmosphère
+s’appauvrissait; on mourait de froid. L’Université, déjà faible, peu
+éclairée, était systématiquement affaiblie; les deux seuls bons
+enseignements qu’elle possédât, celui de l’histoire et celui de la
+philosophie, furent à peu près supprimés. L’École polytechnique, l’École
+normale étaient découronnées. Quelques efforts d’amélioration qui se
+firent à partir de 1860 restèrent incohérents et sans suite. Les hommes
+de bonne volonté qui s’y compromirent ne furent pas soutenus. Les
+exigences cléricales auxquelles on se soumettait ne laissaient passer
+qu’une inoffensive médiocrité; tout ce qui était un peu original se
+voyait condamné à une sorte de bannissement dans son propre pays. Le
+catholicisme restait la seule force organisée en dehors de l’État et
+confisquait à son profit l’action extérieure de la France. Paris était
+envahi par l’étranger viveur, par les provinciaux, qui n’y
+encourageaient qu’une petite presse ridicule et la sotte littérature,
+aussi peu parisienne que possible, du nouveau genre bouffon. Le pays, en
+attendant, s’enfonçait dans un matérialisme hideux. N’ayant pas de
+noblesse pour lui donner l’exemple, le paysan enrichi, content de sa
+lourde et triviale aisance, ne savait pas vivre, restait gauche, sans
+idées. _Oves non habentes pastorem_, telle était la France: un feu sans
+flamme ni lumière; un cœur sans chaleur; un peuple sans prophètes
+sachant dire ce qu’il sent; une planète morte, parcourant son orbite
+d’un mouvement machinal.
+
+La corruption administrative n’était pas le vol organisé, comme cela
+s’est vu à Naples, en Espagne; c’était l’incurie, la paresse, un laisser
+aller universel, une complète indifférence pour la chose publique. Toute
+fonction était devenue une sinécure, un droit à une rente pour ne rien
+faire. Avec cela, tout le monde était inattaquable. Grâce à une loi sur
+la diffamation qui a l’air d’avoir été faite pour protéger les moins
+honorables des citoyens, grâce surtout à l’universel discrédit où la
+presse tomba par sa vénalité, une prime énorme était assurée à la
+médiocrité et à la malhonnêteté. Celui qui hasardait quelque critique
+devenait vite un être à part et bientôt un homme dangereux. On ne le
+persécutait pas; cela était bien inutile. Tout se perdait dans une
+mollesse générale, dans un manque complet d’attention et de précision.
+Quelques hommes d’esprit et de cœur, qui donnaient d’utiles conseils,
+étaient impuissants. L’impertinence vaniteuse de l’administration
+officielle, persuadée que l’Europe l’admirait et l’enviait, rendait
+toute observation inutile et toute réforme impossible.
+
+L’opposition était-elle plus éclairée que le gouvernement? à peine. Les
+orateurs de l’opposition se montraient, en ce qui concerne les affaires
+allemandes, plus étourdis encore que M. Rouher. En somme, l’opposition
+ne représentait nullement un principe supérieur de moralité. Étrangère à
+toute idée de politique savante, elle ne sortait pas de l’ornière du
+superficiel radicalisme français. A part quelques hommes de valeur,
+qu’on s’étonne de voir issus d’une source aussi trouble que le suffrage
+parisien, le reste n’était que déclamation, parti pris démocratique. La
+province valait mieux à quelques égards. Des besoins d’une vie locale
+régulière, d’une sérieuse décentralisation au profit de la commune, du
+canton, du département, le désir impérieux d’élections libres, la
+volonté arrêtée de réduire le gouvernement au strict nécessaire, de
+diminuer considérablement l’armée, de supprimer les sinécures, d’abolir
+l’aristocratie des fonctionnaires, constituaient un programme assez
+libéral, quoique mesquin, puisque le fond de ce programme était de payer
+le moins possible, de renoncer à tout ce qui peut s’appeler gloire,
+force, éclat. De ces vœux accomplis, fût résulté avec le temps une
+petite vie provinciale, matériellement très-florissante, indifférente à
+l’instruction et à la culture intellectuelle, assez libre; une vie de
+bourgeois aisés, indépendants les uns des autres, sans souci de la
+science, de l’art, de la gloire, du génie; une vie, je le répète, assez
+semblable à la vie américaine, sauf la différence des mœurs et du
+tempérament.
+
+Tel était l’avenir de la France, si Napoléon III n’eût volontairement
+couru à sa ruine. On allait à pleines voiles vers la médiocrité. D’une
+part, les progrès de la prospérité matérielle absorbaient la
+bourgeoisie; de l’autre, les questions sociales étouffaient complétement
+les questions nationales et patriotiques. Ces deux ordres de questions
+se font en quelque sorte équilibre; l’avénement des unes signale
+l’éclipse des autres. La grande amélioration qui s’était faite dans la
+situation de l’ouvrier était loin d’être favorable à son amélioration
+morale. Le peuple est bien moins capable que les classes élevées ou
+éclairées de résister à la séduction des plaisirs faciles, qui ne sont
+sans inconvénients que quand on est blasé sur leur compte. Pour que le
+bien-être ne démoralise pas, il faut y être habitué; l’homme sans
+éducation s’abîme vite dans le plaisir, le prend lourdement au sérieux,
+ne s’en dégoûte pas. La moralité supérieure du peuple allemand vient de
+ce qu’il a été jusqu’à nos jours très-maltraité. Les politiques qui
+soutiennent qu’il faut que le peuple souffre pour qu’il soit bon n’ont
+malheureusement pas tout à fait tort.
+
+Le dirai-je? notre philosophie politique concourait au même résultat. Le
+premier principe de notre morale, c’est de supprimer le tempérament, de
+faire dominer le plus possible la raison sur l’animalité; or c’est là
+l’inverse de l’esprit guerrier. Quelle pouvait être notre règle de
+conduite, à nous autres libéraux, qui ne pouvons pas admettre le droit
+divin en politique, quand nous n’admettons pas le surnaturel en
+religion? Un simple droit humain, un compromis entre le rationalisme
+absolu de Condorcet et du XVIIIe siècle, ne reconnaissant que le droit
+de la raison à gouverner l’humanité, et les droits résultant de
+l’histoire. L’expérience manquée de la Révolution nous a guéris du culte
+de la raison; mais, en y mettant toute la bonne volonté possible, nous
+n’avons pu en venir au culte de la force ou du droit fondé sur la force,
+qui est le résumé de la politique allemande. Le consentement des
+diverses parties d’un État nous paraît l’_ultima ratio_ de l’existence
+de cet État.--Tels étaient nos principes, et ils avaient deux défauts
+essentiels: le premier, c’est qu’il se trouvait au monde des gens qui en
+avaient de tout autres, qui vivaient des dures doctrines de l’ancien
+régime, lequel faisait consister l’unité de la nation dans les droits du
+souverain, tandis que nous nous imaginions que le XIXe siècle avait
+inauguré un droit nouveau, le droit des populations; le second défaut,
+c’est que ces principes, nous ne réussîmes pas toujours à les faire
+prévaloir chez nous. Les principes que je disais tout à l’heure sont
+bien des principes français, en ce sens qu’ils sortent logiquement de
+notre philosophie, de notre révolution, de notre caractère national avec
+ses qualités et ses défauts. Malheureusement, le parti qui les professe
+n’est, comme tous les partis intelligents, qu’une minorité, et cette
+minorité a été trop souvent vaincue chez nous. L’expédition de Rome a
+été la plus évidente dérogation à la seule politique qui pouvait nous
+convenir. La tentative de nous immiscer dans les affaires allemandes a
+été une flagrante inconséquence, et celle-ci ne doit pas être mise
+uniquement à la charge du gouvernement déchu; l’opposition n’avait cessé
+d’y pousser depuis Sadowa. Ceux qui ont toujours repoussé la politique
+de conquête ont le droit de dire: «Prendre l’Alsace malgré elle est un
+crime; la céder autrement que devant une nécessité absolue serait un
+crime aussi.» Mais ceux qui ont prêché la doctrine des frontières
+naturelles et des convenances nationales n’ont pas le droit de trouver
+mauvais qu’on leur fasse ce qu’ils voulaient faire aux autres. La
+doctrine des frontières naturelles et celle du droit des populations ne
+peuvent être invoquées par la même bouche, sous peine d’une évidente
+contradiction.
+
+Ainsi nous nous sommes trouvés faibles, désavoués par notre propre pays.
+La France pouvait se désintéresser de toute action extérieure comme le
+fit sagement Louis-Philippe. Dès qu’elle agissait à l’étranger, elle ne
+pouvait servir que son propre principe, le principe des nations libres,
+composées de provinces libres, maîtresses de leurs destinées. C’est de
+ce point de vue que nous vîmes avec sympathie la guerre d’Italie de
+l’empereur Napoléon III, même à quelques égards la guerre de Crimée, et
+surtout l’aide qu’il donna à la formation d’une Allemagne du Nord autour
+de la Prusse. Nous crûmes un moment que notre rêve allait se réaliser,
+c’est-à-dire l’union politique et intellectuelle de l’Allemagne, de
+l’Angleterre et de la France, constituant à elles trois une force
+directrice de l’humanité et de la civilisation, faisant digue à la
+Russie, ou plutôt la dirigeant dans sa voie et l’élevant. Hélas! que
+faire avec un esprit étrange et inconsistant? La guerre d’Italie eut
+pour contre-partie l’occupation prolongée de Rome, négation complète de
+tous les principes français; la guerre de Crimée, qui n’eût été légitime
+que si elle avait abouti à émanciper les bonnes populations tenues dans
+la sujétion par la Turquie, n’eut pour résultat que de fortifier le
+principe ottoman; l’expédition du Mexique fut un défi jeté à toute idée
+libérale. Les titres réels qu’on s’était acquis à la reconnaissance de
+l’Allemagne, on les perdit en prenant après Sadowa une attitude de
+mauvaise humeur et de provocation.
+
+Il est injuste, disons-le encore, de rejeter toutes ces fautes sur le
+compte du dernier régime, et un des tours les plus dangereux que
+pourrait prendre l’amour-propre national serait de s’imaginer que nos
+malheurs n’ont eu pour cause que les fautes de Napoléon III, si bien
+que, Napoléon III une fois écarté, la victoire et le bonheur devraient
+nous revenir. La vérité est que toutes nos faiblesses eurent une racine
+plus profonde, une racine qui n’a nullement disparu, la démocratie mal
+entendue. Un pays démocratique ne peut être bien gouverné, bien
+administré, bien commandé. La raison en est simple. Le gouvernement,
+l’administration, le commandement sont dans une société le résultat
+d’une sélection qui tire de la masse un certain nombre d’individus qui
+gouvernent, administrent, commandent. Cette sélection peut se faire de
+quatre manières qui ont été appliquées tantôt isolément, tantôt
+concurremment dans diverses sociétés: 1º par la naissance; 2º par le
+tirage au sort; 3º par l’élection populaire; 4º par les examens et les
+concours.
+
+Le tirage au sort n’a guère été appliqué qu’à Athènes et à Florence,
+c’est-à-dire dans les deux seules villes où il y ait eu un peuple
+d’aristocrates, un peuple donnant par son histoire, au milieu des plus
+étranges écarts, le plus fin et le plus charmant spectacle. Il est clair
+que dans nos sociétés, qui ressemblent à de vastes Scythies, au milieu
+desquelles les cours, les grandes villes, les universités représentent
+des espèces de colonies grecques, un tel mode de sélection amènerait des
+résultats absurdes; il n’est pas besoin de s’y arrêter.
+
+Le système des examens et des concours n’a été appliqué en grand qu’en
+Chine. Il y a produit une sénilité générale et incurable. Nous avons été
+nous-mêmes assez loin dans ce sens, et ce n’est pas là une des moindres
+causes de notre abaissement.
+
+Le système de l’élection ne peut être pris comme base unique d’un
+gouvernement. Appliquée au commandement militaire, en particulier,
+l’élection est une sorte de contradiction, la négation même du
+commandement, puisque, dans les choses militaires, le commandement est
+absolu; or l’élu ne commande jamais absolument à son électeur. Appliquée
+au choix de la personne du souverain, l’élection encourage le
+charlatanisme, détruit d’avance le prestige de l’élu, l’oblige à
+s’humilier devant ceux qui doivent lui obéir. A plus forte raison ces
+objections s’appliquent-elles si le suffrage est universel. Appliqué au
+choix des députés, le suffrage universel n’amènera jamais, tant qu’il
+sera direct, que des choix médiocres. Il est impossible d’en faire
+sortir une chambre haute, une magistrature, ni même un bon conseil
+départemental ou municipal. Essentiellement borné, le suffrage universel
+ne comprend pas la nécessité de la science, la supériorité du noble et
+du savant. Il ne peut être bon qu’à former un corps de notables, et
+encore à condition que l’élection se fasse dans une forme que nous
+spécifierons plus tard.
+
+Il est incontestable que, s’il fallait s’en tenir à un moyen de
+sélection unique, la naissance vaudrait mieux que l’élection. Le hasard
+de la naissance est moindre que le hasard du scrutin. La naissance
+entraîne d’ordinaire des avantages d’éducation et quelquefois une
+certaine supériorité de race. Quand il s’agit de la désignation du
+souverain et des chefs militaires, le _criterium_ de la naissance
+s’impose presque nécessairement. Ce _criterium_, après tout, ne blesse
+que le préjugé français, qui voit dans la fonction une rente à
+distribuer au fonctionnaire bien plus qu’un devoir public. Ce préjugé
+est l’inverse du vrai principe de gouvernement, lequel ordonne de ne
+considérer dans le choix du fonctionnaire que le bien de l’État ou, en
+d’autres termes, la bonne exécution de la fonction. Nul n’a droit à une
+place; tous ont droit que les places soient bien remplies. Si l’hérédité
+de certaines fonctions était un gage de bonne gestion, je n’hésiterais
+pas à conseiller pour ces fonctions l’hérédité.
+
+On comprend maintenant comment la sélection du commandement, qui,
+jusqu’à la fin du XVIIe siècle, s’est faite si remarquablement en
+France, est maintenant si abaissée, et a pu produire ce corps de
+gouvernants, de ministres, de députés, de sénateurs, de maréchaux, de
+généraux, d’administrateurs que nous avions au mois de juillet de
+l’année dernière, et qu’on peut regarder comme un des plus pauvres
+personnels d’hommes d’État que jamais pays ait vus en fonction. Tout
+cela venait du suffrage universel, puisque l’empereur, source de toute
+initiative, et le Corps législatif, seul contre-poids aux initiatives de
+l’empereur, en venaient. Ce misérable gouvernement était bien le
+résultat de la démocratie; la France l’avait voulu, l’avait tiré de ses
+entrailles. La France du suffrage universel n’en aura jamais de beaucoup
+meilleur. Il serait contre nature qu’une moyenne intellectuelle qui
+atteint à peine celle d’un homme ignorant et borné se fît représenter
+par un corps de gouvernement éclairé, brillant et fort. D’un tel procédé
+de sélection, d’une démocratie aussi mal entendue ne peut sortir qu’un
+complet obscurcissement de la conscience d’un pays. Le collége grand
+électeur formé par tout le monde est inférieur au plus médiocre
+souverain d’autrefois; la cour de Versailles valait mieux pour les choix
+des fonctionnaires que le suffrage universel d’aujourd’hui; ce suffrage
+produira un gouvernement inférieur à celui du XVIIIe siècle à ses plus
+mauvais jours.
+
+Un pays n’est pas la simple addition des individus qui le composent;
+c’est une âme, une conscience, une personne, une résultante vivante.
+Cette âme peut résider en un fort petit nombre d’hommes; il vaudrait
+mieux que tous pussent y participer; mais ce qui est indispensable,
+c’est que, par la sélection gouvernementale, se forme une tête qui
+veille et pense pendant que le reste du pays ne pense pas et ne sent
+guère. Or la sélection française est la plus faible de toutes. Avec son
+suffrage universel non organisé, livré au hasard, la France ne peut
+avoir qu’une tête sociale sans intelligence ni savoir, sans prestige ni
+autorité. La France voulait la paix, et elle a si sottement choisi ses
+mandataires qu’elle a été jetée dans la guerre. La chambre d’un pays
+ultra-pacifique a voté d’enthousiasme la guerre la plus funeste.
+Quelques braillards de carrefour, quelques journalistes imprudents ont
+pu passer pour l’expression de l’opinion de la nation. Il y a en France
+autant de gens de cœur et de gens d’esprit que dans aucun autre pays;
+mais tout cela n’est pas mis en valeur. Un pays qui n’a d’autre organe
+que le suffrage universel direct est dans son ensemble, quelle que soit
+la valeur des hommes qu’il possède, un être ignorant, sot, inhabile à
+trancher sagement une question quelconque. Les démocrates se montrent
+bien sévères pour l’ancien régime, qui amenait souvent au pouvoir des
+souverains incapables ou méchants. Sûrement les États qui font résider
+la conscience nationale dans une famille royale et son entourage ont des
+hauts et des bas; mais prenons dans son ensemble la dynastie capétienne,
+qui a régné près de neuf cents ans; pour quelques périodes de baisse au
+XIVe, au XVIe, au XVIIIe siècle, quelles admirables séries au XIIe, au
+XIIIe, au XVIIe siècle, de Louis le Jeune à Philippe le Bel, de Henri IV
+à la deuxième moitié du règne de Louis XIV! Il n’y a pas de système
+électif qui puisse donner une représentation comme celle-là. L’homme le
+plus médiocre est supérieur à la résultante collective qui sort de
+trente-six millions d’individus, comptant chacun pour une unité. Puisse
+l’avenir me donner tort! Mais on peut craindre qu’avec des ressources
+infinies de courage, de bonne volonté, et même d’intelligence, la France
+ne s’étouffe comme un feu mal disposé. L’égoïsme, source du socialisme,
+la jalousie, source de la démocratie, ne feront jamais qu’une société
+faible, incapable de résister à de puissants voisins. Une société n’est
+forte qu’à la condition de reconnaître le fait des supériorités
+naturelles, lesquelles au fond se réduisent à une seule, celle de la
+naissance, puisque la supériorité intellectuelle et morale n’est
+elle-même que la supériorité d’un germe de vie éclos dans des conditions
+particulièrement favorisées.
+
+
+IV
+
+Si nous eussions été seuls au monde ou sans voisins, nous aurions pu
+continuer indéfiniment notre décadence et même nous y complaire; mais
+nous n’étions pas seuls au monde. Notre passé de gloire et d’empire
+venait comme un spectre troubler notre fête. Celui dont les ancêtres ont
+été mêlés à de grandes luttes n’est pas libre de mener une vie paisible
+et vulgaire; les descendants de ceux que ses pères ont tués viennent
+sans cesse le réveiller dans sa bourgeoise félicité et lui porter l’épée
+au front.
+
+Toujours légère et inconsidérée, la France avait à la lettre oublié
+qu’elle avait insulté il y a un demi-siècle la plupart des nations de
+l’Europe, et en particulier la race qui offre en tout le contraire de
+nos qualités et de nos défauts. La conscience française est courte et
+vive; la conscience allemande est longue, tenace et profonde. Le
+Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu’il a fait et celui
+qu’on lui a fait; l’Allemand est rancunier, peu généreux; il comprend
+médiocrement la gloire, le point d’honneur; il ne connaît pas le pardon.
+Les revanches de 1814 et de 1815 n’avaient pas satisfait l’énorme haine
+que les guerres funestes de l’Empire avaient allumée dans le cœur de
+l’Allemagne. Lentement, savamment, elle préparait la vengeance d’injures
+qui pour nous étaient des faits d’un autre âge, avec lequel nous ne nous
+sentions aucun lien et dont nous ne croyions nullement porter la
+responsabilité.
+
+Pendant que nous descendions insouciants la pente d’un matérialisme
+inintelligent ou d’une philosophie trop généreuse, laissant presque se
+perdre tout souvenir d’esprit national (sans songer que notre état
+social était si peu solide qu’il suffisait pour tout perdre du caprice
+de quelques hommes imprudents), un tout autre esprit, le vieil esprit de
+ce que nous appelons l’ancien régime, vivait en Prusse, et à beaucoup
+d’égards en Russie. L’Angleterre et le reste de l’Europe, ces deux pays
+exceptés, étaient engagés dans la même voie que nous, voie de paix,
+d’industrie, de commerce, présentée par l’école des économistes et par
+la plupart des hommes d’État comme la voie même de la civilisation. Mais
+il y avait deux pays où l’ambition dans le sens d’autrefois, l’envie de
+s’agrandir, la foi nationale, l’orgueil de race duraient encore. La
+Russie, par ses instincts profonds, par son fanatisme à la fois
+religieux et politique, conservait le feu sacré des temps anciens, ce
+qu’on trouve bien peu chez un peuple usé comme le nôtre par l’égoïsme,
+c’est-à-dire la prompte disposition à se faire tuer pour une cause à
+laquelle ne se rattache aucun intérêt personnel. En Prusse, une noblesse
+privilégiée, des paysans soumis à un régime quasi-féodal, un esprit
+militaire et national poussé jusqu’à la rudesse, une vie dure, une
+certaine pauvreté générale, avec un peu de jalousie contre les peuples
+qui mènent une vie plus douce, maintenaient les conditions qui ont été
+jusqu’ici la force des nations. Là, l’état militaire, chez nous déprécié
+ou considéré comme synonyme d’oisiveté et de vie désœuvrée, était le
+principal titre d’honneur, une sorte de carrière savante. L’esprit
+allemand avait appliqué à l’art de tuer la puissance de ses méthodes.
+Tandis que, de ce côté du Rhin, tous nos efforts consistaient à extirper
+les souvenirs selon nous néfastes du premier empire, le vieil esprit des
+Blücher, des Scharnhorst vivait là encore. Chez nous, le patriotisme se
+rapportant aux souvenirs militaires était ridiculisé sous le nom de
+_chauvinisme_; là-bas, tous sont ce que nous appelons des _chauvins_, et
+s’en font gloire. La tendance du libéralisme français était de diminuer
+l’État au profit de la liberté individuelle; l’État en Prusse était bien
+plus tyrannique qu’il ne le fut jamais chez nous; le Prussien, élevé,
+dressé, moralisé, instruit, enrégimenté, toujours surveillé par l’État,
+était bien plus gouverné (mieux gouverné aussi sans doute) que nous ne
+le fûmes jamais, et ne se plaignait pas. Ce peuple est essentiellement
+monarchique; il n’a nul besoin d’égalité; il a des vertus, mais des
+vertus de classes. Tandis que parmi nous un même type d’honneur est
+l’idéal de tous, en Allemagne, le noble, le bourgeois, le professeur, le
+paysan, l’ouvrier, ont leur formule particulière du devoir; les devoirs
+de l’homme, les droits de l’homme sont peu compris; et c’est là une
+grande force, car l’égalité est la plus grande cause d’affaiblissement
+politique et militaire qu’il y ait. Joignez-y la science, la critique,
+l’étendue et la précision de l’esprit, toutes qualités que développe au
+plus haut degré l’éducation prussienne, et que notre éducation française
+oblitère ou ne développe pas; joignez-y surtout les qualités morales et
+en particulier la qualité qui donne toujours la victoire à une race sur
+les peuples qui l’ont moins, la chasteté[6], et vous comprendrez que,
+pour quiconque a un peu de philosophie de l’histoire et a compris ce que
+c’est que la vertu des nations, pour quiconque a lu les deux beaux
+traités de Plutarque, _De la vertu et de la fortune d’Alexandre_, _De la
+vertu et de la fortune des Romains_, il ne pouvait y avoir de doute sur
+ce qui se préparait. Il était facile de voir que la révolution
+française, faiblement arrêtée un moment par les événements de 1814 et de
+1815, allait une seconde fois voir se dresser devant elle son éternelle
+ennemie, la race germanique ou plutôt slavo-germanique du Nord, en
+d’autres termes, la Prusse, demeurée pays d’ancien régime, et ainsi
+préservée du matérialisme industriel, économique, socialiste,
+révolutionnaire, qui a dompté la virilité de tous les autres peuples. La
+résolution fixe de l’aristocratie prussienne de vaincre la révolution
+française a eu ainsi deux phases distinctes, l’une de 1792 à 1815,
+l’autre de 1848 à 1871, toutes deux victorieuses, et il en sera
+probablement encore ainsi à l’avenir, à moins que la révolution ne
+s’empare de son ennemi lui-même, ce à quoi l’annexion de l’Allemagne à
+la Prusse fournira de grandes facilités, mais non encore pour un avenir
+immédiat.
+
+ [6] Les femmes comptent en France pour une part énorme du mouvement
+ social et politique; en Prusse, elles comptent pour infiniment
+ moins.
+
+La guerre est essentiellement une chose d’ancien régime. Elle suppose
+une grande absence de réflexion égoïste, puisque, après la victoire,
+ceux qui ont le plus contribué à la faire remporter, je veux dire les
+morts, n’en jouissent pas; elle est le contraire de ce manque
+d’abnégation, de cette âpreté dans la revendication des droits
+individuels, qui est l’esprit de notre moderne démocratie. Avec cet
+esprit-là il n’y a pas de guerre possible. La démocratie est le plus
+fort dissolvant de l’organisation militaire. L’organisation militaire
+est fondée sur la discipline; la démocratie est la négation de la
+discipline. L’Allemagne a bien son mouvement démocratique; mais ce
+mouvement est subordonné au mouvement patriotique national. La victoire
+de l’Allemagne ne pouvait donc manquer d’être complète; car une force
+organisée bat toujours une force non organisée, même numériquement
+supérieure. La victoire de l’Allemagne a été la victoire de l’homme
+discipliné sur celui qui ne l’est pas, de l’homme respectueux, soigneux,
+attentif, méthodique sur celui qui ne l’est pas; ç’a été la victoire de
+la science et de la raison; mais ç’a été en même temps la victoire de
+l’ancien régime, du principe qui nie la souveraineté du peuple et le
+droit des populations à régler leur sort. Ces dernières idées, loin de
+fortifier une race, la désarment, la rendent impropre à toute action
+militaire, et, pour comble de malheur, elles ne la préservent pas de se
+remettre entre les mains d’un gouvernement qui lui fasse faire les plus
+grandes fautes. L’acte inconcevable du mois de juillet 1870 nous jeta
+dans un gouffre. Tous les germes putrides qui eussent amené sans cela
+une lente consomption devinrent un accès pernicieux; tous les voiles se
+déchirèrent; des défauts de tempérament qu’on ne faisait que soupçonner
+apparurent d’une manière sinistre.
+
+Une maladie ne va jamais seule; car un corps affaibli n’a plus la force
+de comprimer les causes de destruction qui sont toujours à l’état latent
+dans l’organisme, et que l’état de santé empêche de faire éruption.
+L’horrible épisode de la Commune est venu montrer une plaie sous la
+plaie, un abîme au-dessous de l’abîme. Le 18 mars 1871 est, depuis mille
+ans, le jour où la conscience française a été le plus bas. Nous doutâmes
+un moment si elle se reformerait, si la force vitale de ce grand corps,
+atteinte au point même du cerveau où réside le _sensorium commune_,
+serait suffisante pour l’emporter sur la pourriture qui tendait à
+l’envahir. L’œuvre des Capétiens parut compromise, et on put croire que
+la future formule philosophique de notre histoire clorait en 1871 le
+grand développement commencé par les ducs de France au IXe siècle. Il
+n’en a pas été ainsi. La conscience française, quoique frappée d’un coup
+terrible, s’est retrouvée elle-même; elle est sortie en trois ou quatre
+jours de son évanouissement. La France s’est reprise à la vie, le
+cadavre que les vers déjà se disputaient a retrouvé sa chaleur et son
+mouvement. Dans quelles conditions va se produire cette existence
+d’outre-tombe? Sera-ce le court éclair de la vie d’un ressuscité? La
+France va-t-elle reprendre un chapitre interrompu de son histoire? Ou
+bien va-t-elle entrer dans une phase entièrement nouvelle de ses longues
+et mystérieuses destinées? Quels sont les vœux qu’un bon Français peut
+former en de telles circonstances? quels sont les conseils qu’il peut
+donner à son pays? Nous allons essayer de le dire, non avec cette
+assurance qui serait en de pareils jours l’indice d’un esprit bien
+superficiel, mais avec cette réserve qui fait une large part aux hasards
+de tous les jours et aux incertitudes de l’avenir.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LES REMÈDES
+
+
+Une chose connue de tout le monde est la facilité avec laquelle notre
+pays se réorganise. Des faits récents ont prouvé combien la France a été
+peu atteinte dans sa richesse. Quant aux pertes d’hommes, s’il était
+permis de parler d’un pareil sujet avec une froideur qui a l’air cruel,
+je dirais qu’elles sont à peine sensibles. Une question se pose donc à
+tout esprit réfléchi. Que va faire la France? Va-t-elle se remettre sur
+la pente d’affaiblissement national et de matérialisme politique où elle
+était engagée avant la guerre de 1870, ou bien va-t-elle réagir
+énergiquement contre la conquête étrangère, répondre à l’aiguillon qui
+l’a piquée au vif, et, comme l’Allemagne de 1807, prendre dans sa
+défaite le point de départ d’une ère de rénovation?--La France est
+très-oublieuse. Si la Prusse n’avait pas exigé de cessions
+territoriales, je n’hésiterais pas à répondre que le mouvement
+industriel, économique, socialiste, eût repris son cours; les pertes
+d’argent eussent été réparées au bout de quelques années; le sentiment
+de la gloire militaire et de la vanité nationale se fût perdu de plus en
+plus. Oui, l’Allemagne avait entre les mains après Sedan le plus beau
+rôle de l’histoire du monde. En restant sur sa victoire, en ne faisant
+violence à aucune partie de la population française, elle enterrait la
+guerre pour l’éternité, autant qu’il est permis de parler d’éternité,
+quand il s’agit des choses humaines. Elle n’a pas voulu de ce rôle; elle
+a pris violemment deux millions de Français, dont une très-petite
+fraction peut être supposée consentante à une telle séparation. Il est
+clair que tout ce qui reste de patriotisme français n’aura de longtemps
+qu’un objectif, regagner les provinces perdues. Ceux même qui sont
+philosophes avant d’être patriotes ne pourront être insensibles au cri
+de deux millions d’hommes, que nous avons été obligés de jeter à la mer
+pour sauver le reste des naufragés, mais qui étaient liés avec nous pour
+la vie et pour la mort. La France a donc là une pointe d’acier enfoncée
+en sa chair, qui ne la laissera plus dormir. Mais quelle voie va-t-elle
+suivre dans l’œuvre de sa réforme? En quoi sa renaissance
+ressemblera-t-elle à tant d’autres tentatives de résurrection nationale?
+Quelle y sera la part de l’originalité française? C’est ce qu’il faut
+rechercher, en tenant _a priori_ pour probable qu’une conscience aussi
+impressionnable que la conscience française aboutira, sous l’étreinte de
+circonstances uniques, aux manifestations les plus inattendues.
+
+
+I
+
+Il existe un modèle excellent de la manière dont une nation peut se
+relever des derniers désastres. C’est la Prusse elle-même qui nous l’a
+donné, et elle ne peut nous reprocher de suivre son exemple. Que fit la
+Prusse après la paix de Tilsitt? Elle se résigna, se recueillit. Le
+territoire qui lui restait était tout au plus le cinquième de ce qui
+nous reste; ce territoire était le plus pauvre de l’Europe, et les
+conditions militaires qui lui étaient faites semblaient de nature à le
+condamner pour jamais à l’impuissance. Il y avait de quoi décourager un
+patriotisme moins âpre. La Prusse s’organisa silencieusement; loin de
+chasser sa dynastie, elle se serra autour d’elle, adora son roi
+médiocre, sa reine Louise, qui pourtant avait été une des causes
+immédiates de la guerre. Toutes les capacités de la nation furent
+appelées; Stein dirigea tout avec son ardeur concentrée. La réforme de
+l’armée fut un chef-d’œuvre d’étude et de réflexion; l’université de
+Berlin fut le centre de la régénération de l’Allemagne; une
+collaboration cordiale fut demandée aux savants, aux philosophes, qui ne
+mirent qu’une condition à leur concours, celle qu’ils mettent et doivent
+mettre toujours, leur liberté. De ce sérieux travail poursuivi pendant
+cinquante ans, la Prusse sortit la première nation de l’Europe. Sa
+régénération eut une solidité que ne saurait donner la simple vanité
+patriotique, elle eut une base morale; elle fut fondée sur l’idée du
+devoir, sur la fierté que donne le malheur noblement supporté.
+
+Il est clair que, si la France voulait imiter son exemple, elle serait
+prête en moins de temps. Si le mal de la France venait d’un épuisement
+profond, il n’y aurait rien à faire; mais tel n’est pas le cas; les
+ressources sont immenses; il s’agit de les organiser. Il est
+incontestable aussi que les circonstances nous viendraient en aide. «La
+figure de ce monde passe,» dit l’Écriture. Certaines personnes mourront;
+les difficultés intérieures de l’Allemagne reviendront; le parti
+catholique et le parti démocratique (les deux Internationales, comme on
+dit en Prusse) créeront à M. de Bismark et à ses successeurs de
+perpétuelles difficultés; il faut songer que l’unité de l’Allemagne
+n’est nullement encore l’unité de la France; il y a des parlements à
+Dresde, à Munich, à Stuttgard; qu’on se figure Louis XIV dans de
+pareilles conditions. En Prusse, la rivalité du parti féodal et du parti
+libéral, habilement conjurée par M. de Bismark, éclatera; le rayonnement
+fécond et pacifique du germanisme s’arrêtera. Le facteur de la
+conscience slave, c’est la conscience allemande; la conscience des
+Slaves grandira et s’opposera de plus en plus à celle des Allemands;
+l’inconvénient qu’il y a pour un État à détenir des pays malgré eux se
+révélera de plus en plus; la crise interminable de l’Autriche amènera
+les péripéties les plus dangereuses; Vienne deviendra de toute manière
+un embarras pour Berlin; quoi qu’on fasse, cet empire est né bicéphale;
+il vivra difficilement. La roue de fortune tourne et tournera toujours.
+Après avoir monté, on descend; et voilà pourquoi l’orgueil est quelque
+chose de si peu raisonnable. Les organisations militaires sont comme les
+outillages industriels; un outillage vieillit vite, et il est rare que
+l’industriel réforme de lui-même l’outillage qui est en sa possession;
+cet outillage, en effet, représente un immense capital d’établissement;
+on veut le garder; on ne le change que si la concurrence vous y force.
+En ce cas, il arrive presque toujours que le concurrent a l’avantage;
+car il construit à neuf, et n’a pas de concession à faire à un
+établissement antérieur. Sans le fusil à aiguille, la France n’eût
+jamais remplacé son fusil à piston; mais le fusil à aiguille l’ayant
+mise en mouvement, elle a fait le chassepot. Les organisations
+militaires se succèdent de la sorte comme les machines de l’industrie.
+La machine militaire de Frédéric le Grand eut en son temps l’excellence;
+en 1792, elle était totalement vieillie et impuissante. La machine de
+Napoléon eut ensuite la force; de nos jours, la machine de M. de Moltke
+a prouvé son immense supériorité. Ou les choses humaines vont changer
+leur marche, ou ce qui est le meilleur aujourd’hui ne le sera pas
+demain. Les aptitudes militaires changent d’une génération à l’autre.
+Les armées de la République et de l’Empire succédèrent à celles qui
+furent battues à Rosbach. Une fois la France entraînée, une fois son
+embonpoint bourgeois et ses habitudes casanières secoués, impossible de
+dire ce qui arrivera.
+
+Il est donc certain que, si la France veut se soumettre aux conditions
+d’une réforme sérieuse, elle peut très-vite reprendre sa place dans le
+concert européen. Je ne saurais croire qu’aucun homme d’État sérieux ait
+fait en Allemagne le raisonnement qu’ont sans cesse répété les journaux
+allemands: «Prenons l’Alsace et la Lorraine pour mettre la France hors
+d’état de recommencer.» S’il ne s’agit que de surface territoriale et de
+chiffres d’âmes, la France est à peine entamée. La question est de
+savoir si elle voudra entrer dans la voie d’une réforme sérieuse, en
+d’autres termes, imiter la conduite de la Prusse après Iéna.
+
+Cette voie serait austère; ce serait celle de la pénitence. En quoi
+consiste la vraie pénitence? Tous les Pères de la vie spirituelle sont
+d’accord sur ce point: la pénitence ne consiste pas à mener une vie
+dure, à jeûner, à se mortifier. Elle consiste à se corriger de ses
+défauts, et parmi ses défauts à se corriger justement de ceux qu’on
+aime, de ce défaut favori qui est presque toujours le fond même de notre
+nature, le principe secret de nos actions. Quel est pour la France ce
+défaut favori, dont il importe avant tout qu’elle se corrige? c’est le
+goût de la démocratie superficielle. La démocratie fait notre faiblesse
+militaire et politique; elle fait notre ignorance, notre sotte vanité;
+elle fait, avec le catholicisme arriéré, l’insuffisance de notre
+éducation nationale. Je comprendrais donc qu’un bon esprit et un bon
+patriote, plus jaloux d’être utile à ses concitoyens que de leur plaire,
+s’exprimât à peu près en ces termes:
+
+«Corrigeons-nous de la démocratie. Rétablissons la royauté, rétablissons
+dans une certaine mesure la noblesse; fondons une solide instruction
+nationale primaire et supérieure; rendons l’éducation plus rude, le
+service militaire obligatoire pour tous; devenons sérieux, appliqués,
+soumis aux puissances, amis de la règle et de la discipline. Soyons
+humbles surtout. Défions-nous de la présomption. La Prusse a mis
+soixante-trois ans à se venger d’Iéna; mettons-en au moins vingt à nous
+venger de Sedan; pendant dix ou quinze ans, abstenons-nous complétement
+des affaires du monde; renfermons-nous dans le travail obscur de notre
+réforme intérieure. A aucun prix ne faisons de révolution, cessons de
+croire que nous avons en Europe le privilége de l’initiative; renonçons
+à une attitude qui fait de nous une perpétuelle exception à l’ordre
+général. De la sorte, il est incontestable que, les changements
+ordinaires du monde y aidant, nous aurons dans quinze ou vingt ans
+retrouvé notre rang.
+
+«Nous ne le retrouverions pas autrement. La victoire de la Prusse a été
+la victoire de la royauté de droit quasi-divin (de droit historique);
+une nation ne saurait se réformer sur le type prussien sans la royauté
+historique et sans la noblesse. La démocratie ne discipline ni ne
+moralise. On ne se discipline pas soi-même; des enfants mis ensemble
+sans maître ne s’élèvent pas; ils jouent et perdent leur temps. De la
+masse ne peut émerger assez de raison pour gouverner et réformer un
+peuple. Il faut que la réforme et l’éducation viennent du dehors, d’une
+force n’ayant d’autre intérêt que celui de la nation, mais distincte de
+la nation et indépendante d’elle. Il y a quelque chose que la démocratie
+ne fera jamais, c’est la guerre, j’entends la guerre savante comme la
+Prusse l’a inaugurée. Le temps des volontaires indisciplinés et des
+corps francs est passé. Le temps des brillants officiers, ignorants,
+braves, frivoles, est passé aussi. La guerre est désormais un problème
+scientifique et d’administration, une œuvre compliquée que la démocratie
+superficielle n’est pas plus capable de mener à bonne fin que des
+constructeurs de barques ne sauraient faire une frégate cuirassée. La
+démocratie à la française ne donnera jamais assez d’autorité aux savants
+pour qu’ils puissent faire prévaloir une direction rationnelle. Comment
+les choisirait-elle, obsédée qu’elle est de charlatans et incompétente
+pour décider entre eux? La démocratie, d’ailleurs, ne sera pas assez
+ferme pour maintenir longtemps l’effort énorme qu’il faut pour une
+grande guerre. Rien ne se fait en ces gigantesques entreprises communes,
+si chacun, selon une expression vulgaire, «en prend et en laisse»; or la
+démocratie ne peut sortir de sa mollesse sans entrer dans la terreur.
+Enfin, la république doit toujours être en suspicion contre l’hypothèse
+d’un général victorieux. La monarchie est si naturelle à la France, que
+tout général qui aurait donné à son pays une éclatante victoire serait
+capable de renverser les institutions républicaines. La république ne
+peut exister que dans un pays vaincu ou absolument pacifié. Dans tout
+pays exposé à la guerre, le cri du peuple sera toujours le cri des
+Hébreux à Samuël: «Un roi qui marche à notre tête et fasse la guerre
+avec nous.»
+
+«La France s’est trompée sur la forme que peut prendre la conscience
+d’un peuple. Son suffrage universel est comme un tas de sable, sans
+cohésion ni rapport fixe entre les atomes. On ne construit pas une
+maison avec cela. La conscience d’une nation réside dans la partie
+éclairée de la nation, laquelle entraîne et commande le reste. La
+civilisation à l’origine a été une œuvre aristocratique, l’œuvre d’un
+tout petit nombre (nobles et prêtres), qui l’ont imposée par ce que les
+démocrates appellent force et imposture; la conservation de la
+civilisation est une œuvre aristocratique aussi. Patrie, honneur,
+devoir, sont choses créées et maintenues par un tout petit nombre au
+sein d’une foule qui, abandonnée à elle-même, les laisse tomber. Que fût
+devenue Athènes, si on eût donné le suffrage à ses deux cent mille
+esclaves et noyé sous le nombre la petite aristocratie d’hommes libres
+qui l’avaient faite ce qu’elle était? La France de même avait été créée
+par le roi, la noblesse, le clergé, le tiers état. Le peuple proprement
+dit et les paysans, aujourd’hui maîtres absolus de la maison, y sont en
+réalité des intrus, des frelons impatronisés dans une ruche qu’ils n’ont
+pas construite. L’âme d’une nation ne se conserve pas sans un collége
+officiellement chargé de la garder. Une dynastie est la meilleure
+institution pour cela; car, en associant les chances de la nation à
+celles d’une famille, une telle institution crée les conditions les plus
+favorables à une bonne continuité. Un sénat comme celui de Rome et de
+Venise remplit très-bien le même office; les institutions religieuses,
+sociales, pédagogiques, gymnastiques des Grecs y suffisaient
+parfaitement; le prince électif à vie a même soutenu des états sociaux
+assez forts; mais ce qui ne s’est jamais vu, c’est le rêve de nos
+démocrates, une maison de sable, une nation sans institutions
+traditionnelles, sans corps chargé de faire la continuité de la
+conscience nationale, une nation fondée sur ce déplorable principe
+qu’une génération n’engage pas la génération suivante, si bien qu’il n’y
+a nulle chaîne des morts aux vivants, nulle sûreté pour l’avenir.
+Rappelez-vous ce qui a tué toutes les sociétés coopératives d’ouvriers:
+l’incapacité de constituer dans de telles sociétés une direction
+sérieuse, la jalousie contre ceux que la société avait revêtus d’un
+mandat quelconque, la prétention de les subordonner toujours à leurs
+mandants, le refus obstiné de leur faire une position digne. La
+démocratie française fera la même faute en politique: il ne sortira
+jamais une direction éclairée de ce qui est la négation même de la
+valeur du travail intellectuel et de la nécessité d’un tel travail.
+
+«Et ne dites pas qu’une assemblée pourra remplir ce rôle des vieilles
+dynasties et des vieilles aristocraties. Le nom seul de république est
+une excitation à un certain développement démocratique malsain; on le
+verra bien au progrès d’exaltation qui se manifestera dans les
+élections, comme cela eut lieu en 1850 et 1851. Pour arrêter ce
+mouvement, une assemblée se montrera impitoyable; mais alors se
+dévoilera une autre tendance, celle qui porte à préférer une monarchie
+libérale à une république réactionnaire. La fatalité de la république
+est à la fois de provoquer l’anarchie et de la réprimer très-durement.
+Une assemblée n’est jamais un grand homme. Une assemblée a les défauts
+qui chez un souverain sont les plus rédhibitoires: bornée, passionnée,
+emportée, décidant vite, sans responsabilité, sous le coup de l’idée du
+moment. Espérer qu’une assemblée composée de notabilités
+départementales, d’honnêtes provinciaux, pourra prendre et soutenir le
+brillant héritage de la royauté, de la noblesse françaises, est une
+chimère. Il faut un centre aristocratique permanent, conservant l’art,
+la science, le goût, contre le béotisme démocratique et provincial.
+Paris le sent bien; jamais aristocratie n’a tenu à son privilége
+séculaire autant que Paris à ce privilége qu’il s’attribue d’être une
+institution de la France, d’agir à certains jours comme tête et
+souverain, et de réclamer l’obéissance du reste du pays; mais que Paris,
+en réclamant son privilége de capitale, se prétende encore républicain
+et ait fondé le suffrage de tous, c’est là une des plus fortes
+inconséquences dont l’histoire des siècles ait gardé le souvenir.
+
+«La synagogue de Prague a dans ses traditions une vieille légende qui
+m’a toujours paru un symbole frappant. Un cabbaliste du XVIe siècle
+avait fait une statue si parfaitement conforme aux proportions de
+l’archétype divin, qu’elle vivait, agissait. En lui mettant sous la
+langue le nom ineffable de Dieu (le mystique tétragramme), le cabbaliste
+conférait même à l’homme de plâtre la raison, mais une raison obscure,
+imparfaite, qui avait toujours besoin d’être guidée; il se servait de
+lui comme d’un domestique pour diverses besognes serviles; le samedi, il
+lui ôtait de la bouche le talisman merveilleux, pour qu’il observât le
+saint repos. Or une fois il oublia cette précaution bien nécessaire.
+Pendant qu’on était au service divin, on entendit dans le _ghetto_ un
+bruit épouvantable; c’était l’homme de plâtre qui cassait, brisait tout.
+On accourt, on se saisit de lui. A partir de ce moment, on lui ôta pour
+jamais le tétragramme, et on le mit sous clef dans le grenier de la
+synagogue, où il se voit encore. Hélas! nous avions cru qu’en faisant
+balbutier quelques mots de raison à l’être informe que la lumière
+intérieure n’éclaire pas, nous en faisions un homme. Le jour où nous
+l’avons abandonné à lui-même, la machine brutale s’est détraquée; je
+crains qu’il ne faille la remiser pour des siècles.
+
+«Relever un droit historique, en place de cette malheureuse formule du
+droit «divin» que les publicistes d’il y a cinquante ans mirent en
+vogue, serait donc la tâche qu’il faudrait se proposer. La monarchie, en
+liant les intérêts d’une nation à ceux d’une famille riche et puissante,
+constitue le système de plus grande fixité pour la conscience nationale.
+La médiocrité du souverain n’a même en un tel système que de faibles
+inconvénients. Le degré de raison nationale émanant d’un peuple qui n’a
+pas contracté un mariage séculaire avec une famille est, au contraire,
+si faible, si discontinu, si intermittent qu’on ne peut le comparer qu’à
+la raison d’un homme tout à fait inférieur ou même à l’instinct d’un
+animal. Le premier pas est donc évidemment que la France reprenne sa
+dynastie. Un pays n’a qu’une dynastie, celle qui a fait son unité au
+sortir d’un état de crise ou de dissolution. La famille qui a fait la
+France en neuf cents ans existe; plus heureux que la Pologne, nous
+possédons notre vieux drapeau d’unité: seulement, une déchirure funeste
+le dépare. Les pays dont l’existence est fondée sur la royauté souffrent
+toujours les maux les plus graves quand il y a des dissidences sur
+l’hérédité légitime. D’un autre côté, l’impossible est l’impossible...
+Sans doute on ne peut soutenir que la branche d’Orléans, depuis sa
+retraite sans combat en février (acte qui put être le fait de bons
+citoyens, mais ne fut pas celui de princes), ait des droits royaux bien
+stricts; mais elle a un titre excellent, le souvenir du règne de
+Louis-Philippe, l’estime et l’affection de la partie éclairée de la
+nation.
+
+«Il ne faut pas nier, d’un autre côté, que la Révolution et les années
+qui ont suivi furent à beaucoup d’égards une de ces crises génératrices
+où tous les casuistes politiques reconnaissent que se fonde le droit des
+dynasties. La maison Bonaparte émergea du chaos révolutionnaire qui
+accompagna et suivit la mort de Louis XVI, comme la maison capétienne
+sortit de l’anarchie qui accompagna en France la décadence de la maison
+carlovingienne. Sans les événements de 1814 et de 1815, il est probable
+que la maison Bonaparte héritait du titre des Capétiens. La remise en
+valeur du titre bonapartiste à la suite de la révolution de 1848 lui a
+donné une réelle force. Si la révolution de la fin du dernier siècle
+doit un jour être considérée comme le point de départ d’une France
+nouvelle, il est possible que la maison Bonaparte devienne la dynastie
+de cette nouvelle France; car Napoléon Ier sauva la révolution d’un
+naufrage inévitable, et personnifia très-bien les besoins nouveaux. La
+France est certainement monarchique; mais l’hérédité repose sur des
+raisons politiques trop profondes pour qu’elle les comprenne. Ce qu’elle
+veut, c’est une monarchie sans la loi bien fixe, analogue à celle des
+Césars romains. La maison de Bourbon ne doit pas se prêter à ce désir de
+la nation; elle manquerait à tous ses devoirs si elle consentait jamais
+à jouer les rôles de podestats, de stathouders, de présidents
+provisoires de républiques avortées. On ne se taille pas un justaucorps
+dans le manteau de Louis XIV. La maison Bonaparte, au contraire, ne sort
+pas de son rôle en acceptant ces positions indécises, qui ne sont pas en
+contradiction avec ses origines et que justifie la pleine acceptation
+qu’elle a toujours faite du dogme de la souveraineté du peuple.
+
+«La France est dans la position de l’Hercule du sophiste Prodicus,
+_Hercules in bivio_. Il faut que d’ici à quelques mois elle décide de
+son avenir. Elle peut garder la république: mais qu’on ne veuille pas
+des choses contradictoires. Il y a des esprits qui se figurent une
+république puissante, influente, glorieuse. Qu’ils se détrompent et
+choisissent. Oui, la république est possible en France, mais une
+république à peine supérieure en importance à la confédération
+helvétique et moins considérée. La république ne peut avoir ni armée ni
+diplomatie; la république serait un état militaire d’une rare nullité;
+la discipline y serait très-imparfaite; car, ainsi que l’a bien montré
+M. Stoffel, il n’y a pas de discipline dans l’armée, s’il n’y en a pas
+dans la nation. Le principe de la république, c’est l’élection; une
+société républicaine est aussi faible qu’un corps d’armée qui nommerait
+ses officiers; la peur de n’être pas réélu paralyse toute énergie. M. de
+Savigny a montré qu’une société a besoin d’un gouvernement venant du
+dehors, d’au delà, d’avant elle, que le pouvoir social n’émane pas tout
+entier de la société, qu’il y a un droit philosophique et historique
+(divin, si l’on veut) qui s’impose à la nation. La royauté n’est
+nullement, comme affecte de le croire notre superficielle école
+constitutionnelle, une présidence héréditaire. Le président des
+États-Unis n’a pas fait la nation, tandis que le roi a fait la nation.
+Le roi n’est pas une émanation de la nation; le roi et la nation sont
+deux choses; le roi est en dehors de la nation. La royauté est ainsi un
+fait divin pour ceux qui croient au surnaturel, un fait historique pour
+ceux qui n’y croient pas. La volonté actuelle de la nation, le
+plébiscite, même sérieusement pratiqué, ne suffit pas. L’essentiel n’est
+pas que telle volonté particulière de la majorité se fasse; l’essentiel
+est que la raison générale de la nation triomphe. La majorité numérique
+peut vouloir l’injustice, l’immoralité; elle peut vouloir détruire son
+histoire, et alors la souveraineté de la majorité numérique n’est plus
+que la pire des erreurs.
+
+«C’est, en tout cas, l’erreur qui affaiblit le plus une nation. Une
+assemblée élue ne réforme pas. Donnez à la France un roi jeune, sérieux,
+austère en ses mœurs; qu’il règne cinquante ans, qu’il groupe autour de
+lui des hommes âpres au travail, fanatiques de leur œuvre, et la France
+aura encore un siècle de gloire et de prospérité. Avec la république,
+elle aura l’indiscipline, le désordre, des francs tireurs, des
+volontaires cherchant à faire croire au pays qu’ils se vouent à la mort
+pour lui, et n’ayant pas assez d’abnégation pour accepter les conditions
+communes de la vie militaire. Ces conditions, obéissance, hiérarchie,
+etc., sont le contraire de tout ce que conseille le catéchisme
+démocratique, et voilà pourquoi une démocratie ne saurait vivre avec un
+état militaire considérable. Cet état militaire ne peut se développer
+sous un pareil régime, ou, s’il se développe, il absorbe la démocratie.
+On m’objectera l’Amérique; mais, outre que l’avenir de ce pays est
+très-obscur, il faut dire que l’Amérique, par sa position géographique,
+est placée, en ce qui concerne l’armée, dans une situation toute
+particulière, à laquelle la nôtre ne saurait être comparée.
+
+«Je ne conçois qu’une issue à ces hésitations, qui tuent le pays; c’est
+un grand acte d’autorité nationale. On peut être royaliste sans admettre
+le droit divin, comme on peut être catholique sans croire à
+l’infaillibilité du pape, chrétien sans croire au surnaturel et à la
+divinité de Jésus-Christ. La dynastie est en un sens antérieure et
+supérieure à la nation, puisque c’est la dynastie qui a fait la nation;
+mais elle ne peut rien contre la nation ni sans elle. Les dynasties ont
+des droits sur le pays qu’elles représentent historiquement; mais le
+pays a aussi des droits sur elles, puisque les dynasties n’existent
+qu’en vue du pays. Un appel adressé au pays dans des circonstances
+extraordinaires pourrait constituer un acte analogue au grand fait
+national qui créa la dynastie capétienne, ou à la décision de
+l’université de Paris lors de l’avénement des Valois. Nos anciens
+théoriciens de la monarchie conviennent que la légitimité des dynasties
+s’établit à certains moments solennels, où il s’agit avant tout de tirer
+la nation de l’anarchie et de remplacer un titre dynastique périmé.
+
+«C’est également par le procédé historique, je veux dire en profitant
+habilement des pans de murs qui nous restent d’une plus vieille
+construction, et en développant ce qui existe, que l’on pourrait former
+quelque chose pour remplacer les anciennes traditions de famille. Pas de
+royauté sans noblesse; ces deux choses reposent au fond sur le même
+principe, une sélection créant artificiellement pour le bien de la
+société une sorte de race à part. La noblesse n’a plus chez nous aucune
+signification de race. Elle résulte d’une cooptation presque fortuite,
+où l’usurpation des titres, les malentendus, les petites fraudes, et
+surtout l’idée puérile qui consiste à croire que la préposition _de_ est
+une marque de noblesse, tiennent presque autant de place que la
+naissance et l’anoblissement légal. Le suffrage à deux degrés
+introduirait un principe aristocratique bien meilleur. L’armée serait un
+autre moyen d’anoblissement. L’officier de notre future _Landwehr_,
+milice locale sans cesse exercée, deviendrait vite un hobereau de
+village, et cette fonction aurait souvent une tendance à être
+héréditaire; le capitaine cantonal, vers l’âge de cinquante ans,
+aimerait à transmettre son office à son fils, qu’il aurait formé et que
+tous connaîtraient. La même chose arriva au moyen âge par la nécessité
+de se défendre. Le _Ritter_, qui avait un cheval, sorte de brigadier de
+gendarmerie, devint un petit seigneur.
+
+«La base de la vie provinciale devrait ainsi être un honnête gentilhomme
+de village, bien loyal, et un bon curé de campagne tout entier dévoué à
+l’éducation morale du peuple. Le devoir est une chose aristocratique, il
+faut qu’il ait sa représentation spéciale. Le maître, dit Aristote, a
+plus de devoirs que l’esclave; les classes supérieures en ont plus que
+les classes inférieures. Cette _gentry_ provinciale ne doit pas être
+tout; mais elle est une base nécessaire. Les universités, centres de
+haute culture intellectuelle, la cour, école de mœurs brillantes, Paris,
+résidence du souverain et ville de grand monde, corrigeront ce que la
+_gentry_ provinciale a d’un peu lourd, et empêcheront que la
+bourgeoisie, trop fière de sa moralité, ne dégénère en pharisaïsme. Une
+des utilités des dynasties est justement d’attribuer aux choses exquises
+ou sérieuses une valeur que le public ne peut leur donner, de discerner
+certains produits particulièrement aristocratiques que la masse ne
+comprend pas. Il fut bien plus facile à Turgot d’être ministre en 1774
+qu’il ne le serait de nos jours. De nos jours, sa modestie, sa
+gaucherie, son manque de talent comme orateur et comme écrivain
+l’eussent arrêté dès les premiers pas. Il y a cent ans, pour arriver, il
+lui suffit d’être compris et apprécié de l’abbé de Véry, prêtre
+philosophe, très-écouté de madame de Maurepas.
+
+«Tout le monde est à peu près d’accord sur ce point qu’il nous faut une
+loi militaire calquée pour les lignes générales sur le système prussien.
+Il y aura dans le premier moment d’émotion des députés pour la faire.
+Mais, ce moment passé, si nous restons en république, il n’y aura pas de
+députés pour la maintenir ou la faire exécuter. A chaque élection, le
+député sera obligé de prendre à cet égard des engagements qui énerveront
+son action future. Si la Prusse avait le suffrage universel, elle
+n’aurait pas le service militaire universel, ni l’instruction
+obligatoire. Depuis longtemps la pression de l’électeur aurait fait
+alléger ces deux charges. Le système prussien n’est possible qu’avec des
+nobles de campagne, chefs-nés de leur village, toujours en contact avec
+leurs hommes, les formant de longue main, les réunissant en un clin
+d’œil. Un peuple sans nobles est au moment du danger un troupeau de
+pauvres affolés, vaincu d’avance par un ennemi organisé. Qu’est-ce que
+la noblesse, en effet, si ce n’est la fonction militaire considérée
+comme héréditaire et mise au premier rang des fonctions sociales? Quand
+la guerre aura disparu du monde, la noblesse disparaîtra aussi; non
+auparavant. On ne forme pas une armée, comme on forme une administration
+des domaines ou des tabacs, par le choix libre des familles et des
+jeunes gens. La carrière militaire entendue de la sorte est trop chétive
+pour attirer les bons sujets. La sélection militaire de la démocratie
+est misérable; un Saint-Cyr formé sous un tel régime sera toujours
+excessivement faible. S’il y a, au contraire, une classe qui soit
+appliquée à la guerre par le fait de la naissance, cela donnera pour
+l’armée une moyenne de bons esprits, qui sans cela iraient à d’autres
+applications.
+
+«Sont-ce là des rêves? Peut-être; mais alors, je vous l’assure, la
+France est perdue. Elle ne le serait pas, si l’on pouvait croire que
+l’Allemagne sera entraînée à son tour dans la ronde du sabbat
+démocratique, où nous avons laissé toute notre vertu; mais cela n’est
+pas probable. Ce peuple est soumis, résigné au delà de tout ce qu’on
+peut croire. Son orgueil national est si fort exalté par ses victoires,
+que, pendant une ou deux générations encore, les problèmes sociaux
+n’occuperont qu’une part limitée de son activité. Un peuple, comme un
+homme, préfère toujours s’appliquer à ce en quoi il excelle; or la race
+germanique sent sa supériorité militaire. Tant qu’elle sentira cela,
+elle ne fera ni révolution, ni socialisme. Cette race est vouée pour
+longtemps à la guerre et au patriotisme; cela la détournera de la
+politique intérieure, de tout ce qui affaiblit le principe de hiérarchie
+et de discipline. S’il est vrai, comme il semble, que la royauté et
+l’organisation nobiliaire de l’armée sont perdues chez les peuples
+latins, il faut dire que les peuples latins appellent une nouvelle
+invasion germanique et la subiront.»
+
+
+II
+
+Heureux qui trouve dans des traditions de famille ou dans le fanatisme
+d’un esprit étroit l’assurance qui seule tranche tous ces doutes! Quant
+à nous, trop habitués à voir les différents côtés des choses pour croire
+à des solutions absolues, nous admettrions aussi qu’un très-honnête
+citoyen parlât ainsi qu’il suit:
+
+«La politique ne discute pas les solutions imaginaires. On ne change pas
+le caractère d’une nation. Il suffit que le plan de réforme que vous
+venez de tracer ait été celui de la Prusse pour que j’ose affirmer que
+ce ne sera pas celui de la France. Des réformes supposant que la France
+abjure ses préjugés démocratiques sont des réformes chimériques. La
+France, croyez-le, restera un pays de gens aimables, doux, honnêtes,
+droits, gais, superficiels, pleins de bon cœur, de faible intelligence
+politique; elle conservera son administration médiocre, ses comités
+entêtés, ses corps routiniers, persuadée qu’ils sont les premiers du
+monde; elle s’enfoncera de plus en plus dans cette voie de matérialisme,
+de républicanisme vulgaire vers laquelle tout le monde moderne, excepté
+la Prusse et la Russie, paraît se tourner. Cela veut-il dire qu’elle
+n’aura jamais sa revanche? C’est peut-être justement par là qu’elle
+l’aura. Sa revanche serait alors un jour d’avoir devancé le monde dans
+la route qui conduit à la fin de toute noblesse, de toute vertu. Pendant
+que les peuples germaniques et slaves conserveraient leurs illusions de
+jeunes races, nous leur resterions inférieurs; mais ces races
+vieilliront à leur tour; elles entreront dans la voie de toute chair.
+Cela ne se fera pas aussi vite que le croit l’école socialiste, toujours
+persuadée que les questions qui la préoccupent absorbent le monde au
+même degré. Les questions de rivalité entre les races et les nations
+paraissent devoir longtemps encore l’emporter sur les questions de
+salaire et de bien-être, dans les parties de l’Europe qu’on peut appeler
+d’ancien monde; mais l’exemple de la France est contagieux. Il n’y a
+jamais eu de révolution française qui n’ait eu son contre-coup à
+l’étranger. La plus cruelle vengeance que la France pût tirer de
+l’orgueilleuse noblesse qui a été le principal instrument de sa défaite
+serait de vivre en démocratie, de démontrer par le fait la possibilité
+de la république. Il ne faudrait peut-être pas beaucoup attendre pour
+que nous pussions dire à nos vainqueurs comme les morts d’Isaïe: _Et tu
+vulneratus es sicut et nos; nostri similis effectus es!_
+
+«Que la France reste donc ce qu’elle est; qu’elle tienne sans
+défaillance le drapeau de libéralisme qui lui a fait un rôle depuis cent
+ans. Ce libéralisme est souvent une cause de faiblesse, c’est une raison
+pour que le monde y vienne; car le monde va s’énervant et perdant de sa
+rigueur antique. La France en tout cas est plus sûre d’avoir sa
+revanche, si elle la doit à ses défauts, que si elle est réduite à
+l’attendre de qualités qu’elle n’a jamais eues. Nos ennemis peuvent être
+rassurés si le Français, pour reprendre sa place, doit préalablement
+devenir un Poméranien ou un Diethmarse. Ce qui a vaincu la France, c’est
+un reste de force morale, de rudesse, de pesanteur et d’esprit
+d’abnégation qui s’est trouvé avoir encore résisté, sur un point perdu
+du monde, à l’effet délétère de la réflexion égoïste. Que la démocratie
+française réussisse à constituer un état viable, et ce vieux levain aura
+bien vite disparu sous l’action du plus énergique dissolvant de toute
+vertu que le monde ait connu jusqu’ici.»
+
+Peut-être, en effet, le parti qu’a pris la France sur le conseil de
+quelques hommes d’État qui la connaissent bien, d’ajourner les questions
+constitutionnelles et dynastiques est-il le plus sage. Nous nous y
+conformerons. Sans sortir de ce programme, on peut indiquer quelques
+réformes qui, en toute hypothèse, doivent être méditées.
+
+
+III
+
+Ceux mêmes qui n’admettent pas que la France se soit trompée en
+proclamant sans réserve la souveraineté du peuple ne peuvent nier au
+moins, s’ils ont quelque esprit philosophique, qu’elle n’ait choisi un
+mode de représentation nationale très-imparfait[7]. La nomination des
+pouvoirs sociaux au suffrage universel direct est la machine politique
+la plus grossière qui ait jamais été employée. Un pays se compose de
+deux éléments essentiels: 1º les citoyens pris isolément comme de
+simples unités; 2º les fonctions sociales, les groupes, les intérêts, la
+propriété. Deux chambres sont donc nécessaires et jamais gouvernement
+régulier, quel qu’il soit, ne vivra sans deux chambres. Une seule
+chambre nommée par le suffrage des citoyens pris comme de simples unités
+pourra ne pas renfermer un seul magistrat, un seul général, un seul
+professeur, un seul administrateur. Une telle chambre pourra mal
+représenter la propriété, les intérêts, ce qu’on peut appeler les
+colléges moraux de la nation. Il est donc absolument nécessaire qu’à
+côté d’une assemblée élue par les citoyens sans distinction de
+professions, de titres, de classes sociales, il y ait une assemblée
+formée par un autre procédé, et représentant les capacités, les
+spécialités, les intérêts divers, sans lesquels il n’y a pas d’État
+organisé.
+
+ [7] J’ai été heureux de m’être rencontré, dans les vues qui suivent,
+ avec quelques bons esprits qui cherchent en ce moment le remède à
+ nos institutions si défectueuses. J. Foulon-Ménard, _Fonctions de
+ l’État_, Nantes, 1871; J. Guadet, _Du suffrage universel et de son
+ application d’après un mode nouveau_, Bordeaux, 1871.
+
+Est-il indispensable que la première de ces deux chambres, pour être une
+vraie représentation des citoyens, soit nommée par l’universalité des
+citoyens? Non certes, et le brusque établissement du suffrage universel
+en 1848 a été, de l’aveu de tous les politiques, une grande faute. Mais
+il ne s’agit plus de revenir sur ce fait. Toute mesure, comme la loi du
+31 mai 1851, ayant pour but de priver des citoyens d’un droit qu’ils ont
+exercé depuis vingt-trois ans serait un acte blâmable. Ce qui est
+légitime, possible et juste, c’est de faire que le suffrage, tout en
+restant parfaitement universel, ne soit plus direct, c’est d’introduire
+des degrés dans le suffrage. Toutes les constitutions de la première
+république, hormis celle de 1793, qui ne fonctionna jamais, admirent ce
+principe élémentaire. Les deux degrés corrigeraient ce que le suffrage
+universel a nécessairement de superficiel; la réunion des électeurs au
+second degré constituerait un public politique digne de candidats
+sérieux. On peut accorder que tout citoyen possède un certain droit à la
+direction de la chose publique; mais il faut régler ce droit, en
+éclairer l’exercice. Que cent citoyens d’un même canton, en confiant
+leur procuration à un de leurs concitoyens habitant le même canton, le
+fassent électeur; cela donnera environ quatre-vingt mille électeurs pour
+toute la France. Ces quatre-vingt mille électeurs formeraient des
+colléges départementaux, dont chaque fraction cantonale se réunirait au
+chef-lieu de canton, aurait ses assises libres, et voterait pour tout le
+département. Le scrutin de liste, si absurde avec le suffrage universel
+direct, aurait alors sa pleine raison d’être, surtout si le nombre des
+membres de la première chambre était réduit, comme il devrait l’être, à
+quatre ou cinq cents. Dans ce système, les opérations pour le choix des
+électeurs du second degré seraient, il est vrai, publiques; mais il y
+aurait là une garantie de moralité. La procuration électorale devrait
+être conférée pour quinze ou vingt ans; si on forme le collége électoral
+en vue de chaque élection particulière, on perdra presque tous les
+avantages de la réforme dont il s’agit.
+
+J’avoue que je préférerais un système plus représentatif encore, et où
+la femme, l’enfant fussent comptés. Je voudrais que, dans les élections
+primaires, l’homme marié votât pour sa femme (en d’autres termes, que sa
+voix comptât pour deux), que le père votât pour ses enfants mineurs; je
+concevrais même la mère, la sœur confiant leur pouvoir à un fils, à un
+frère majeurs. Il est sûrement impossible que la femme participe
+directement à la vie politique; mais il est juste qu’elle soit comptée.
+Il y aurait trop d’inconvénients à ce qu’elle pût choisir la personne à
+laquelle elle donnerait sa procuration politique; mais la femme qui a
+son mari, son père, ou bien un frère, un fils majeurs a des procureurs
+naturels, dont elle doit pouvoir, si j’ose le dire, doubler la
+personnalité le jour du scrutin. De la sorte, la société devient un
+ensemble lié, cimenté, où tout est devoir réciproque, responsabilité,
+solidarité. Les électeurs du second degré seraient des aristocrates
+locaux, des autorités, des notables nommés presque à vie. Ces électeurs
+pourraient être rassemblés par cantons en temps de crise; ils seraient
+les gardiens des mœurs, les surveillants des deniers publics; ils
+tiendraient école de gravité et de sérieux. Les conseils généraux de
+département émaneraient de procédés électoraux analogues, légèrement
+modifiés.
+
+Tout autres et infiniment plus variés devraient être les moyens servant
+à composer la seconde chambre. Supposons que le nombre des membres soit
+de trois cent soixante. D’abord, il y faudrait une trentaine de siéges
+héréditaires, réservés aux survivants d’anciennes familles, dont les
+titres résisteraient à un travail historique et critique. Les membres à
+vie seraient nommés par des procédés divers. On pourrait faire désigner
+un membre par le conseil général de chaque département. Le chef de
+l’État nommerait cinquante membres; la chambre haute elle-même se
+recruterait jusqu’à concurrence de trente membres; la première chambre
+en nommerait trente autres. Les cent vingt ou cent trente membres
+restants représenteraient les corps nationaux, les fonctions sociales.
+L’armée et la marine y figureraient par les maréchaux et les amiraux; la
+magistrature, les corps enseignants, les clergés y verraient siéger
+leurs chefs; chaque classe de l’Institut nommerait un membre; il en
+serait de même des corporations industrielles, des chambres de commerce,
+etc. Les grandes villes, enfin, sont des personnes morales, ayant un
+esprit propre. Je voudrais que toute grande ville de plus de cent mille
+âmes eût un élu dans la chambre haute; Paris en aurait quatre ou cinq.
+Cette chambre représenterait ainsi tout ce qui est une individualité
+dans l’État; ce serait vraiment un corps conservateur de tous les droits
+et de toutes les libertés.
+
+Il est permis d’espérer que deux chambres ainsi formées serviraient au
+progrès libéral, et non à la révolution. Vu certaines particularités du
+caractère français, il serait bon d’interdire la publicité des séances,
+laquelle fait trop souvent dégénérer les débats en parade. On fonderait
+ainsi un genre d’éloquence simple et vrai, bien préférable au ton de nos
+harangues prolixes, déclamatoires, de mauvais goût. Le compte rendu a
+l’inconvénient de déplacer l’objectif de l’orateur, de le porter à viser
+le public plutôt que la Chambre et de faire servir le gouvernement du
+pays à l’agitation du pays. Si la France veut un avenir de réformes et
+de revanches, il faut qu’elle évite d’user ses forces en luttes
+parlementaires. Le gouvernement parlementaire est excellent pour les
+époques de prospérité; il sert à faire éviter les fautes très-graves et
+les excès, ce qui certes est capital: mais il n’excite pas les grands
+efforts moraux. La Prusse n’aurait pas accompli sa renaissance à la
+suite d’Iéna, si elle eût pratiqué la vie parlementaire. Elle traversa
+quarante ans de silence, qui servirent merveilleusement à tremper le
+caractère de la nation.
+
+Il est incontestable que Paris est la seule capitale possible de la
+France; mais ce privilége doit être payé par des charges. Non-seulement
+il faut que Paris renonce à ses attentats sur la représentation de la
+France; Paris, étant constitué par la résidence des autorités centrales
+à l’état de ville à part, ne peut avoir les droits d’une ville
+ordinaire. Paris ne saurait avoir ni maire, ni conseil élu dans les
+conditions ordinaires, ni garde civique. Le souverain ne doit pas
+trouver dans la ville où il réside une autre souveraineté que la sienne.
+Les usurpations dont la commune de Paris s’est rendue coupable à toutes
+les époques ne justifient que trop les appréhensions à cet égard.
+
+Avec de solides institutions, la liberté de la presse pourrait être
+laissée entière. Dans un état social vraiment assis, l’action de la
+presse est très-utile comme contrôle; sans la presse, des abus
+extrêmement graves sont inévitables. C’est aux classes honnêtes à
+décourager par leur mépris la presse scandaleuse. Quant à la liberté des
+clubs, l’expérience a montré que cette liberté n’a aucun avantage
+sérieux, et qu’elle ne vaut pas la peine qu’on y fasse des sacrifices.
+
+La cause de la décentralisation administrative est trop complétement
+gagnée pour que nous y insistions. Que si l’on veut parler d’une
+décentralisation plus profonde, qui ferait de la France une fédération
+d’États analogue aux États-Unis d’Amérique, il faut s’entendre. Il n’y a
+pas d’exemple dans l’histoire d’un État unitaire et centralisé décrétant
+son morcellement. Un tel morcellement a failli se faire au mois de mars
+dernier; il se ferait le jour où la France serait mise encore plus bas
+qu’elle ne l’a été par la guerre de 1870 et par la Commune; il ne se
+fera jamais par mesure légale. Un pouvoir organisé ne cède que ce qu’on
+lui arrache. Quand de grandes machines de gouvernement, comme l’empire
+romain, l’empire franc, commencent à s’affaiblir, les parties disloquées
+de ces ensembles font leurs conditions au pouvoir central, se dressent
+des chartes, forcent le pouvoir central à les signer. En d’autres
+termes, la formation d’une confédération (hors le cas des colonies) est
+l’indice d’un empire qui s’effondre. Ajournons donc de tels propos,
+d’autant plus que, si les crocs de fer qui retiennent ensemble les
+pierres de la vieille construction se relâchaient, il n’est pas sûr que
+ces pierres resteraient à leur place et ne se disjoindraient pas tout à
+fait.
+
+La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de
+premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée
+au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays
+de race inférieure par une race supérieure, qui s’y établit pour le
+gouverner, n’a rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de
+colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, de l’humanité en
+général, et à son propre avantage. La conquête germanique du Ve et du
+VIe siècle est devenue en Europe la base de toute conservation et de
+toute légitimité. Autant les conquêtes entre races égales doivent être
+blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par
+les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité.
+L’homme du peuple est presque toujours chez nous un noble déclassé; sa
+lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile.
+Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il
+revient à son premier état. _Regere imperio populos_, voilà notre
+vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la
+Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la
+société européenne faites un _ver sacrum_, un essaim comme ceux des
+Francs, des Lombards, des Normands; chacun sera dans son rôle. La nature
+a fait une race d’ouvriers; c’est la race chinoise, d’une dextérité de
+main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur; gouvernez-la
+avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement
+un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera
+satisfaite;--une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre; soyez
+pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre;--une race de maîtres
+et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à
+travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se
+révolte. Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat qui a
+manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous
+appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon
+soldat. Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un
+Chinois, un _fellah_, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun
+fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. Les économistes se
+trompent en considérant le travail comme l’origine de la propriété.
+L’origine de la propriété, c’est la conquête et la garantie donnée par
+le conquérant aux fruits du travail autour de lui. Les Normands ont été
+en Europe les créateurs de la propriété; car, le lendemain du jour où
+ces bandits eurent des terres, ils établirent pour eux et pour tous les
+gens de leur domaine un ordre social et une sécurité qu’on n’avait pas
+vus jusque-là.
+
+
+IV
+
+Dans la lutte qui vient de finir, l’infériorité de la France a été
+surtout intellectuelle; ce qui nous a manqué, ce n’est pas le cœur,
+c’est la tête. L’instruction publique est un sujet d’importance
+capitale; l’intelligence française s’est affaiblie; il faut la
+fortifier. Notre plus grande erreur est de croire que l’homme naît tout
+élevé; l’Allemand, il est vrai, croit trop à l’éducation; il en devient
+pédant; mais nous y croyons trop peu. Le manque de foi à la science est
+le défaut profond de la France; notre infériorité militaire et politique
+n’a pas d’autre cause; nous doutons trop de ce que peuvent la réflexion,
+la combinaison savante. Notre système d’instruction a besoin de réformes
+radicales; presque tout ce que le premier empire a fait à cet égard est
+mauvais. L’instruction publique ne peut être donnée directement par
+l’autorité centrale; un ministère de l’instruction publique sera
+toujours une très-médiocre machine d’éducation.
+
+L’instruction primaire est la plus difficile à organiser. Nous envions à
+l’Allemagne sa supériorité à cet égard; mais il n’est pas philosophique
+de vouloir les fruits sans le tronc et les racines. En Allemagne,
+l’instruction populaire est venue du protestantisme. Le luthéranisme
+ayant fait consister la religion à lire un livre, et plus tard ayant
+réduit la dogmatique chrétienne à une quintessence impalpable, a donné
+une importance hors de ligne à la maison d’école; l’illettré a presque
+été chassé du christianisme; la communion parfois lui est refusée. Le
+catholicisme, au contraire, faisant consister le salut en des sacrements
+et en des croyances surnaturelles, tient l’école pour chose secondaire.
+Excommunier celui qui ne sait ni lire ni écrire nous paraît impie.
+L’école n’étant pas l’annexe de l’église est la rivale de l’église. Le
+curé s’en défie, la veut aussi faible que possible, l’interdit même si
+elle n’est pas toute cléricale. Or, sans la collaboration et la bonne
+volonté du curé, l’école de village ne prospérera jamais. Que ne
+pouvons-nous espérer que le catholicisme se réforme, qu’il se relâche de
+ses règles surannées! Quels services ne rendrait pas un curé, pasteur
+catholique, offrant dans chaque village le type d’une famille bien
+réglée, surveillant l’école, presque maître d’école lui-même, donnant à
+l’éducation du paysan le temps qu’il consacre aux fastidieuses
+répétitions de son bréviaire! En réalité, l’église et l’école sont
+également nécessaires; une nation ne peut pas plus se passer de l’une
+que de l’autre; quand l’église et l’école se contrarient, tout va mal.
+
+Nous touchons ici à la question qui est au fond de toutes les autres. La
+France a voulu rester catholique; elle en porte les conséquences. Le
+catholicisme est trop hiératique pour donner un aliment intellectuel et
+moral à une population; il fait fleurir le mysticisme transcendant à
+côté de l’ignorance; il n’a pas d’efficacité morale; il exerce des
+effets funestes sur le développement du cerveau. Un élève des jésuites
+ne sera jamais un officier susceptible d’être opposé à un officier
+prussien; un élève des écoles élémentaires catholiques ne pourra jamais
+faire la guerre savante avec les armes perfectionnées. Les nations
+catholiques qui ne se réformeront pas seront toujours infailliblement
+battues par les nations protestantes. Les croyances surnaturelles sont
+comme un poison qui tue si on le prend à trop haute dose. Le
+protestantisme en mêle bien une certaine quantité à son breuvage; mais
+la proportion est faible et devient alors bienfaisante. Le moyen âge
+avait créé deux maîtrises de la vie de l’esprit, l’Église, l’Université;
+les pays protestants ont gardé ces deux cadres; ils ont créé la liberté
+dans l’Église, la liberté dans l’Université, si bien que ces pays
+peuvent avoir à la fois des Églises établies, un enseignement officiel,
+et une pleine liberté de conscience et d’enseignement. Nous autres, pour
+avoir la liberté, nous avons été obligés de nous séparer de l’Église;
+les jésuites avaient depuis longtemps réduit nos universités à un rôle
+secondaire. Aussi nos efforts ont été faibles, ne se rattachant à aucune
+tradition ni à aucune institution du passé.
+
+Un libéral comme nous est ici fort embarrassé; car notre premier
+principe est que, dans ce qui touche à la liberté de conscience, l’État
+ne doit se mêler de rien. La foi, comme toutes les choses exquises, est
+susceptible; au moindre contact, elle crie à la violence. Ce qu’il faut
+désirer, c’est une réforme libérale du catholicisme, sans intervention
+de l’État. Que l’Église admette deux catégories de croyants, ceux qui
+sont pour la lettre et ceux qui s’en tiennent à l’esprit. A un certain
+degré de la culture rationnelle, la croyance au surnaturel devient pour
+plusieurs une impossibilité; ne forcez pas ceux-là à porter une chape de
+plomb. Ne vous mêlez pas de ce que nous enseignons, de ce que nous
+écrivons, et nous ne vous disputerons pas le peuple; ne nous contestez
+pas notre place à l’université, à l’académie, et nous vous abandonnerons
+sans partage l’école de campagne. L’esprit humain est une échelle où
+chaque degré est nécessaire; ce qui est bon à tel niveau n’est pas bon à
+tel autre; ce qui est funeste pour l’un ne l’est pas pour l’autre.
+Conservons au peuple son éducation religieuse, mais qu’on nous laisse
+libres. Il n’y a pas de fort développement de la tête sans liberté;
+l’énergie morale n’est pas le résultat d’une doctrine en particulier,
+mais de la race et de la vigueur de l’éducation. Nous avait-on assez
+parlé de la décadence de cette Allemagne qu’on présentait comme une
+officine d’erreurs énervantes, de dangereuses subtilités! Elle était
+tuée, disait-on, par le sophisme, le protestantisme, le matérialisme, le
+panthéisme, le fatalisme. Je ne jurerais pas, en effet, que M. de Moltke
+ne professe quelqu’une de ces erreurs; mais on avouera que cela ne
+l’empêche pas d’être un bon officier d’état-major. Renonçons à ces
+déclamations fades. La liberté de penser, alliée à la haute culture,
+loin d’affaiblir un pays, est une condition du grand développement de
+l’intelligence. Ce n’est pas telle ou telle solution qui fortifie
+l’esprit; ce qui le fortifie, c’est la discussion, la liberté. On peut
+dire que pour l’homme cultivé il n’y a pas de mauvaise doctrine; car
+pour lui toute doctrine est un effort vers le vrai, un exercice utile à
+la santé de l’esprit. Vous voulez garder vos jeunes gens dans une sorte
+de gynécée intellectuel; vous en ferez des hommes bornés. Pour former de
+bonnes têtes scientifiques, des officiers sérieux et appliqués, il faut
+une éducation ouverte à tout, sans dogme rétrécissant. La supériorité
+intellectuelle et militaire appartiendra désormais à la nation qui
+pensera librement. Tout ce qui exerce le cerveau est salutaire. Il y a
+plus: la liberté de penser dans les universités a cet avantage que le
+libre penseur, satisfait de raisonner à son aise dans sa chaire au
+milieu de personnes placées au même point de vue que lui, ne songe plus
+à faire de la propagande parmi les gens du monde et les gens du peuple.
+Les universités allemandes présentent à ce sujet le spectacle le plus
+curieux.
+
+Notre instruction secondaire, quoique fort critiquable, est la meilleure
+partie de notre système d’enseignement. Les bons élèves d’un lycée de
+Paris sont supérieurs aux jeunes Allemands pour le talent d’écrire,
+l’art de la rédaction; ils sont mieux préparés à être avocats ou
+journalistes; mais ils ne savent pas assez de choses. Il faut se
+persuader que la science prend de plus en plus le dessus sur ce qu’on
+appelle en France les lettres. L’enseignement doit surtout être
+scientifique; le résultat de l’éducation doit être que le jeune homme
+sache le plus possible de ce que l’esprit humain a découvert sur la
+réalité de l’univers. Quand je dis scientifique, je ne dis pas pratique,
+professionnel; l’État n’a pas à s’occuper des applications de métier;
+mais il doit prendre garde que l’éducation qu’il donne ne se borne à une
+rhétorique creuse, qui ne fortifie pas l’intelligence. Chez nous, les
+dons brillants, le talent, l’esprit, le génie sont seuls estimés; en
+Allemagne, ces dons sont rares, peut-être parce qu’ils ne sont pas fort
+prisés; les bons écrivains y sont peu nombreux; le journalisme, la
+tribune politique n’ont pas l’éclat qu’ils ont chez nous; mais la force
+de tête, l’instruction, la solidité du jugement sont bien plus
+répandues, et constituent une moyenne de culture intellectuelle
+supérieure à tout ce qu’on avait pu obtenir jusqu’ici d’une nation.
+
+C’est surtout dans l’enseignement supérieur qu’une réforme est urgente.
+Les écoles spéciales, imaginées par la Révolution, les chétives facultés
+créées par l’Empire, ne remplacent nullement le grand et beau système
+des universités autonomes et rivales, système que Paris a créé au moyen
+âge et que toute l’Europe a conservé, excepté justement la France qui
+l’a inauguré vers 1200. En y revenant, nous n’imiterons personne, nous
+ne ferons que reprendre notre tradition. Il faut créer en France cinq ou
+six universités, indépendantes les unes des autres, indépendantes des
+villes où elles seront établies, indépendantes du clergé. Il faut
+supprimer du même coup les écoles spéciales, École polytechnique, École
+normale, etc., institutions inutiles quand on possède un bon système
+d’universités, et qui empêchent les universités de se développer. Ces
+écoles ne sont, en effet, que des prélèvements funestes faits sur les
+auditeurs des universités[8]. L’université enseigne tout, prépare à
+tout, et dans son sein toutes les branches de l’esprit humain se
+touchent et s’embrassent. A côté des universités, il peut, il doit y
+avoir des écoles d’application; il ne peut y avoir des écoles d’État
+fermées et faisant concurrence aux universités. On se plaint que les
+facultés des lettres, des sciences, n’aient pas d’élèves assidus. Quoi
+de surprenant? Leurs auditeurs naturels sont à l’École normale, à
+l’École polytechnique, où ils reçoivent le même enseignement, mais sans
+rien sentir du mouvement salutaire, de la communauté d’esprit que crée
+l’université.
+
+ [8] On n’entend pas nier l’utilité de tels établissements comme
+ internats ou séminaires; mais l’enseignement intérieur n’y devrait
+ pas dépasser la conférence entre élèves, selon les usages anciens.
+
+Ces universités établies dans des villes de province[9], sans préjudice
+naturellement de l’université de Paris et des grands établissements
+uniques, tels que le Collége de France, propres à Paris, me paraissent
+le meilleur moyen de réveiller l’esprit français. Elles seraient des
+écoles de sérieux, d’honnêteté, de patriotisme. Là se fonderait la vraie
+liberté de penser, qui ne va pas sans de solides études. Là aussi se
+ferait un salutaire changement dans l’esprit de la jeunesse. Elle se
+formerait au respect; elle prendrait le sentiment de la valeur de la
+science. Un fait qui donne bien à réfléchir est celui-ci. Il est reconnu
+que nos écoles sont des foyers d’esprit démocratique peu réfléchi et
+d’une incrédulité portée vers une propagande populaire étourdie. C’est
+tout le contraire en Allemagne, où les universités sont des foyers
+d’esprit aristocratique, réactionnaire (comme nous disons) et presque
+féodal, des foyers de libre pensée, mais non de prosélytisme indiscret.
+D’où vient cette différence? De ce que la liberté de discussion, dans
+les universités allemandes, est absolue. Le rationalisme est loin de
+porter à la démocratie. La réflexion apprend que la raison n’est pas la
+simple expression des idées et des vœux de la multitude, qu’elle est le
+résultat des aperceptions d’un petit nombre d’individus privilégiés.
+Loin d’être portée à livrer la chose publique aux caprices de la foule,
+une génération aussi élevée sera jalouse de maintenir le privilége de la
+raison; elle sera appliquée, studieuse et très-peu révolutionnaire. La
+science sera pour elle comme un titre de noblesse, auquel elle ne
+renoncera pas facilement, et qu’elle défendra même avec une certaine
+âpreté. Des jeunes gens élevés dans le sentiment de leur supériorité se
+révolteront de ne compter que pour un comme le premier venu. Pleins du
+juste orgueil que donne la conscience de savoir la vérité que le
+vulgaire ignore, ils ne voudront pas être les interprètes des pensées
+superficielles de la foule. Les universités seront ainsi des pépinières
+d’aristocrates. Alors, l’espèce d’antipathie que le parti conservateur
+français nourrit contre la haute culture de l’esprit paraîtra le plus
+inconcevable des non-sens, la plus fâcheuse erreur.
+
+ [9] Une circonstance d’un autre ordre rendra l’application de ce
+ système presque indispensable, c’est l’établissement du service
+ militaire obligatoire pour tous. Une telle organisation militaire
+ n’est possible que si le jeune homme peut faire ses études
+ d’université (droit, médecine, etc.) en même temps que son service
+ militaire, ainsi que cela se pratique en Allemagne. Cette
+ combinaison suppose des villes d’étude régionales, qui soient en
+ même temps des centres sérieux d’instruction militaire.
+
+Il va sans le dire qu’à côté de ces universités dotées par l’État, et où
+toutes les opinions savamment présentées auraient accès, une entière
+latitude serait laissée pour l’établissement d’universités libres. Je
+crois que ces universités libres produiraient de très-médiocres
+résultats; toutes les fois que la liberté existe réellement dans
+l’université, la liberté hors de l’université est de peu de conséquence;
+mais, en leur permettant de s’établir, on aurait la conscience en règle
+et on fermerait la bouche aux personnes naïves toujours portées à croire
+que sans la tyrannie de l’État elles feraient des merveilles. Il est
+bien probable que les catholiques les plus fervents, un Ozanam, par
+exemple, préféreraient le champ libre des universités d’État, où tout se
+passerait au grand jour, à ces petites universités à huis clos, fondées
+par leur secte. En tout cas, ils auraient le choix. De quoi pourraient
+se plaindre avec un pareil régime les catholiques les plus portés à
+s’élever contre le monopole de l’État? Personne ne serait exclu des
+chaires des universités à cause de ses opinions; les catholiques y
+arriveraient comme tout le monde. Le système des _Privatdocent_
+permettrait en outre à toutes les doctrines de se produire en dehors des
+chaires dotées. Enfin les universités libres enlèveraient jusqu’au
+dernier prétexte aux récriminations. Ce serait l’inverse de notre
+système français, procédant par l’exclusion des sujets brillants. On
+croit avoir assez fait pour l’impartialité si, après avoir destitué ou
+refusé de nommer un libre penseur, on destitue ou refuse de nommer un
+catholique. En Allemagne, on les met tous deux face à face; au lieu de
+ne servir que la médiocrité, un tel système sert à l’émulation et à
+l’éveil des esprits. En distinguant soigneusement le grade et le droit
+d’exercer une profession, comme on le fait en Allemagne, en établissant
+que l’université ne fait pas des médecins, des avocats, mais rend apte à
+devenir médecin, avocat, on lèverait les difficultés que certaines
+personnes trouvent à la collation des grades par l’État. L’État, en un
+tel système, ne salarie pas certaines opinions scientifiques ou
+littéraires; il ouvre, dans un haut intérêt social et pour le bien de
+toutes les opinions, de grands champs clos, de vastes arènes, où les
+sentiments divers peuvent se produire, lutter entre eux et se disputer
+l’assentiment de la jeunesse, déjà mûre pour la réflexion, qui assiste à
+ces débats.
+
+Former par les universités une tête de société rationaliste, régnant par
+la science, fière de cette science et peu disposée à laisser périr son
+privilége au profit d’une foule ignorante; mettre (qu’on me permette
+cette forme paradoxale d’exprimer ma pensée) le pédantisme en honneur,
+combattre ainsi l’influence trop grande des femmes, des gens du monde,
+des Revues, qui absorbent tant de forces vives ou ne leur offrent qu’une
+application superficielle; donner plus à la spécialité, à la science, à
+ce que les Allemands appellent le _Fach_, moins à la littérature, au
+talent d’écrire et de parler; compléter ce faîte solide de l’édifice
+social par une cour et une capitale brillantes, d’où l’éclat d’un esprit
+aristocratique n’exclue pas la solidité et la forte culture de la
+raison; en même temps, élever le peuple, raviver ses facultés un peu
+affaiblies, lui inspirer, avec l’aide d’un bon clergé dévoué à la
+patrie, l’acceptation d’une société supérieure, le respect de la science
+et de la vertu, l’esprit de sacrifice et de dévouement; voilà ce qui
+serait l’idéal; il sera beau du moins de chercher à en approcher.
+
+J’ai dit à plusieurs reprises que ces réformes ne peuvent pas bien se
+faire sans la collaboration du clergé. Il est clair que notre principe
+théorique ne peut plus être que la séparation de l’Église et de l’État;
+mais la pratique ne saurait être la théorie. Jusqu’ici, la France n’a
+connu que deux pôles, catholicisme, démocratie; oscillant sans cesse de
+l’un à l’autre, elle ne se repose jamais entre les deux. Pour faire
+pénitence de ses excès démagogiques, la France se jette dans le
+catholicisme étroit; pour réagir contre le catholicisme étroit, elle se
+jette dans la fausse démocratie. Il faudrait faire pénitence des deux à
+la fois, car la fausse démocratie et le catholicisme étroit s’opposent
+également à une réforme de la France sur le type prussien, je veux dire
+à une forte et saine éducation rationnelle. Nous sommes à l’égard du
+catholicisme dans cette situation étrange que nous ne pouvons vivre ni
+avec lui ni sans lui. L’Église est une pièce trop importante d’éducation
+pour qu’on se prive d’elle, si de son côté elle fait les concessions
+nécessaires et ne se rend pas, en exagérant ses doctrines, plus nuisible
+qu’utile. Si un mouvement gallican de réforme dans le genre de celui que
+rêve avec tant de candeur, de sincérité, de chaleur d’âme le P.
+Hyacinthe, si un mouvement de réforme, dis-je, entraînant le mariage des
+prêtres de campagne et le remplacement du bréviaire par un enseignement
+presque quotidien, était possible, il faudrait l’accueillir avec
+empressement; mais je crains que l’Église catholique ne se roidisse et
+n’aime mieux tomber que de se modifier. Un schisme m’y paraît plus
+probable que jamais; ou plutôt le schisme est déjà fait; de latent, il
+deviendra effectif. La haine des Allemands et des Français, l’occupation
+de Rome par le roi d’Italie, ont ajouté un élément explosible nouveau à
+ceux qu’avait entassés le concile. Si le pape reste dans Rome, capitale
+de l’Italie, les non-Italiens souffriront de voir leur chef spirituel
+ainsi subordonné à une nation particulière. Si le pape quitte Rome, les
+Italiens diront comme en 1378: «Le pape est l’évêque de Rome; qu’il
+revienne, ou nous allons choisir un évêque de Rome, lequel, par là même,
+sera le pape.» A vrai dire, un pape tel que l’a fait le concile ne peut
+résider nulle part; il lui faudrait une île escarpée et sans bords; il
+n’a pas de place au monde; or, si la papauté cesse d’avoir un petit
+territoire politiquement neutralisé à son usage, elle verra briser son
+unité. Il me paraît donc presque inévitable que nous ayons bientôt deux
+papes et même trois, car il va être bien difficile que des Français, des
+Italiens et des Allemands soient de la même religion. Le principe des
+nationalités devait à la longue amener la ruine de la papauté. On dit
+souvent: «Les questions religieuses ont de nos jours trop peu
+d’importance pour amener des schismes.» C’est là une erreur; des
+hérésies, des divisions sur les dogmes abstraits, il n’y en aura
+plus[10]; car on ne prend presque plus le dogme au sérieux; mais des
+schismes dans le genre de celui d’Avignon, des divisions de personnes,
+des élections contestées et dont l’incertitude maintiendra longtemps
+affrontées des parties de la catholicité, cela est parfaitement
+possible, cela sera. Une fois le schisme fait sur les personnes, une
+fois les deux papes constitués, l’un à Rome, l’autre hors de l’Italie,
+la décomposition de la catholicité s’opérera par le choix des
+obédiences, comme celle de l’eau sous l’action de la pile électrique;
+chacun des deux papes deviendra un pôle qui attirera à lui les éléments
+qui lui seront homogènes; l’un sera le pape du catholicisme rétrograde,
+l’autre le pape du catholicisme progressif; car tous deux désireront
+avoir des partisans, et, pour avoir des partisans, il faut représenter
+quelque chose. Nous verrons Pierre de Lune prétendre encore enfermer
+l’Église universelle sur son rocher de Paniscole; la ligne de séparation
+des obédiences pourrait même déjà être tracée. Une foule de réformes
+maintenant impraticables seront praticables alors, et l’horizon du
+catholicisme, maintenant si fermé, pourra s’ouvrir tout à coup et
+laisser voir des profondeurs inattendues.
+
+ [10] Le dogme de l’infaillibilité fait exception; car ce dogme est
+ «pratique» au plus haut degré, et atteint toute l’organisation de
+ l’Église catholique dans ses rapports avec l’ordre civil.
+
+
+V
+
+Avec des efforts sérieux, une renaissance serait donc possible, et je
+suis persuadé que, si la France marchait dix ans dans la voie que nous
+avons essayé d’indiquer, l’estime et la bienveillance du monde la
+dispenseraient de toute revanche. Oui, il serait possible qu’un jour
+cette guerre funeste dût être bénie et considérée comme le commencement
+d’une régénération. Ce n’est pas la seule fois que la guerre aurait été
+plus utile au vaincu qu’au vainqueur. Si la sottise, la négligence, la
+paresse, l’imprévoyance des États n’avaient pour conséquence de les
+faire battre, il est difficile de dire à quel degré d’abaissement
+pourrait descendre l’espèce humaine. La guerre est de la sorte une des
+conditions du progrès, le coup de fouet qui empêche un pays de
+s’endormir, en forçant la médiocrité satisfaite d’elle-même à sortir de
+son apathie. L’homme n’est soutenu que par l’effort et la lutte. La
+lutte contre la nature ne suffit pas; l’homme finirait, au moyen de
+l’industrie, par la réduire à peu de chose. La lutte des races se dresse
+alors. Quand une population a fait produire à son fonds tout ce qu’il
+peut produire, elle s’amollirait, si la terreur de son voisin ne la
+réveillait; car le but de l’humanité n’est pas de jouir; acquérir et
+créer est œuvre de force et de jeunesse: jouir est de la décrépitude. La
+crainte de la conquête est ainsi, dans les choses humaines, un aiguillon
+nécessaire. Le jour où l’humanité deviendrait un grand empire romain
+pacifié et n’ayant plus d’ennemis extérieurs serait le jour où la
+moralité et l’intelligence courraient les plus grands dangers.
+
+Mais ces réformes s’accompliront-elles? La France va-t-elle s’appliquer
+à corriger ses défauts, à reconnaître ses erreurs? La question est
+complexe, et, pour la résoudre, il faut s’être fait une idée précise du
+mouvement qui semble emporter vers un but inconnu tout le monde
+européen.
+
+Le XIXe siècle possède deux types de société qui ont fait leurs preuves,
+et qui, malgré les incertitudes qui peuvent peser sur leur avenir,
+auront une grande place dans l’histoire de la civilisation. L’un est le
+type américain, fondé essentiellement sur la liberté et la propriété,
+sans priviléges de classes, sans institutions anciennes, sans histoire,
+sans société aristocratique, sans cour, sans pouvoir brillant, sans
+universités sérieuses ni fortes institutions scientifiques, sans service
+militaire obligatoire pour les citoyens. Dans ce système, l’individu,
+très-peu protégé par l’État, aussi très-peu gêné par l’État. Jeté sans
+patron dans la bataille de la vie, il s’en tire comme il peut, et
+s’enrichit, s’appauvrit, sans qu’il songe une seule fois à se plaindre
+du gouvernement, à le renverser, à lui demander quelque chose, à
+déclamer contre la liberté et la propriété. Le plaisir de déployer son
+activité à toute vapeur lui suffit, même quand les chances de la loterie
+ne lui ont pas été favorables. Ces sociétés manquent de distinction, de
+noblesse; elles ne font guère d’œuvres originales en fait d’art et de
+science; mais elles peuvent arriver à être très-puissantes, et
+d’excellentes choses peuvent s’y produire. La grosse question est de
+savoir combien de temps elles dureront, quelles maladies particulières
+les affecteront, comment elles se comporteront à l’égard du socialisme,
+qui les a jusqu’ici peu atteintes.
+
+Le second type de société que notre siècle voit exister avec éclat est
+celui que j’appellerai l’ancien régime développé et corrigé. La Prusse
+en offre le meilleur modèle. Ici l’individu est pris, élevé, façonné,
+dressé, discipliné, requis sans cesse par une société dérivant du passé,
+moulée dans de vieilles institutions, s’arrogeant une maîtrise de
+moralité et de raison. L’individu, dans ce système, donne énormément à
+l’État; il reçoit en échange de l’État une forte culture intellectuelle
+et morale, ainsi que la joie de participer à une grande œuvre. Ces
+sociétés sont particulièrement nobles; elles créent la science; elles
+dirigent l’esprit humain; elles font l’histoire; mais elles sont de jour
+en jour affaiblies par les réclamations de l’égoïsme individuel, qui
+trouve le fardeau que l’État lui impose trop lourd à porter. Ces
+sociétés, en effet, impliquent des catégories entières de sacrifiés, de
+gens qui doivent se résigner à une vie triste sans espoir
+d’amélioration. L’éveil de la conscience populaire et jusqu’à un certain
+point l’instruction du peuple minent ces grands édifices féodaux et les
+menacent de ruine. La France, qui était autrefois une société de ce
+genre, est tombée. L’Angleterre s’éloigne sans cesse du type que nous
+venons de décrire pour se rapprocher du type américain. L’Allemagne
+maintient ce grand cadre, non sans que des signes de révolte s’y fassent
+déjà entrevoir. Jusqu’à quel point cet esprit de révolte, qui n’est
+autre chose que la démocratie socialiste, envahira-t-il les pays
+germaniques à leur tour? Voilà la question qui doit préoccuper le plus
+un esprit réfléchi. Nous manquons d’éléments pour y répondre avec
+précision.
+
+Si les nations d’ancien régime ne faisaient, quand leur vieil édifice
+est renversé, que passer au système américain, la situation serait
+simple; on pourrait alors se reposer en cette philosophie de l’histoire
+de l’école républicaine, selon laquelle le type social américain est
+celui de l’avenir, celui auquel tous les pays en viendront tôt ou tard.
+Mais il n’en est pas ainsi. La partie active du parti démocratique qui
+maintenant travaille plus ou moins tous les États européens n’a
+nullement pour idéal la république américaine. A part quelques
+théoriciens, le parti démocratique a des tendances socialistes qui sont
+l’inverse des idées américaines sur la liberté et la propriété. La
+liberté du travail, la libre concurrence, le libre usage de la
+propriété, la faculté laissée à chacun de s’enrichir selon ses pouvoirs,
+sont justement ce dont ne veut pas la démocratie européenne.
+Résultera-t-il de ces tendances un troisième type social, où l’État
+interviendra dans les contrats, dans les relations industrielles et
+commerciales, dans les questions de propriété? On ne peut guère le
+croire; car aucun système socialiste n’a réussi jusqu’ici à se présenter
+avec les apparences de la possibilité. De là un doute étrange, qui en
+France atteint les proportions du plus haut tragique et trouble notre
+vie à tous: d’une part, il semble bien difficile de faire tenir debout
+sous une forme quelconque les institutions de l’ancien régime; d’une
+autre part, les aspirations du peuple ne sont nullement en Europe
+dirigées vers le système américain. Une série de dictatures instables,
+un césarisme de basse époque, voilà tout ce qui se montre comme ayant
+les chances de l’avenir.
+
+La direction matérialiste de la France peut d’ailleurs faire
+contre-poids à tous les motifs virils de réforme qui sortent de la
+situation. Cette direction matérialiste dure depuis les années qui
+suivirent 1830. Sous la Restauration, l’esprit public était très-vivant
+encore; la société noble songeait à autre chose que jouir et s’enrichir.
+La décadence devint tout à fait sensible vers 1840. Le soubresaut de
+1848 n’arrêta rien; le mouvement des intérêts matériels était vers 1853
+ce qu’il eût été si la révolution de février ne fût pas arrivée. Certes,
+la crise de 1870-1871 est bien plus profonde que celle de 1848; mais on
+peut craindre que le tempérament du pays ne prenne encore le dessus, que
+la masse de la nation, rentrant dans son indifférence, ne songe plus
+qu’à gagner de l’argent et à jouir. L’intérêt personnel ne conseille
+jamais le courage militaire; car aucun des inconvénients qu’on encourt
+par la lâcheté n’équivaut à ce que l’on risque par le courage. Il faut,
+pour exposer sa vie, la foi à quelque chose d’immatériel; or cette foi
+disparaît de jour en jour. Ayant détruit le principe de la légitimité
+dynastique, qui fait consister la raison d’être de l’union des provinces
+dans les droits du souverain, il ne nous restait plus qu’un dogme,
+savoir qu’une nation existe par le libre consentement de toutes ses
+parties. La dernière paix a porté à ce principe la blessure la plus
+grave. Enfin, loin de se relever, la culture intellectuelle a reçu des
+événements de l’année des coups sensibles; l’influence du catholicisme
+étroit, qui sera le grand obstacle à la renaissance, ne paraît nullement
+en train de décroître; la présomption d’une partie des personnes qui
+président à l’administration semble par moments avoir redoublé avec les
+défaites et les affronts.
+
+On ne peut nier, d’ailleurs, que beaucoup des réformes que la Prusse
+nous impose ne doivent rencontrer chez nous de sérieuses difficultés. La
+base du programme conservateur de la France a toujours été d’opposer les
+parties sommeillantes de la conscience populaire aux parties trop
+éveillées, je veux dire l’armée au peuple. Il est clair que ce programme
+manquerait de base le jour où l’esprit démocratique pénétrerait l’armée
+elle-même. Entretenir une armée faisant un corps à part dans la nation
+et empêcher le développement de l’instruction primaire sont ainsi
+devenus dans un certain parti des articles de foi politique; mais la
+France a pour voisine la Prusse, qui force indirectement la France, même
+conservatrice, à reculer sur ces deux principes. Le parti conservateur
+français ne s’est pas trompé en prenant le deuil le jour de la bataille
+de Sadowa. Ce parti avait pour maxime de calquer l’Autriche des
+Metternich, je veux dire de combattre l’esprit démocratique au moyen
+d’une armée disciplinée à part, d’un peuple de paysans tenus
+soigneusement dans l’ignorance, d’un clergé armé de puissants
+concordats. Ce régime énerve trop une nation qui doit lutter contre des
+rivaux. L’Autriche elle-même a dû y renoncer. C’est ainsi que, selon la
+thèse de Plutarque, le peuple le plus vertueux l’emporte toujours sur
+celui qui l’est moins, et que l’émulation des nations est la condition
+du progrès général. Si la Prusse réussit à échapper à la démocratie
+socialiste, il est possible qu’elle fournisse pendant une ou deux
+générations une protection à la liberté et à la propriété. Sans nul
+doute, les classes menacées par le socialisme feraient taire leurs
+antipathies patriotiques, le jour où elles ne pourraient plus tenir tête
+au flot montant, et où quelque État fort prendrait pour mission de
+maintenir l’ordre social européen. D’un autre côté, l’Allemagne
+trouverait dans l’accomplissement d’une telle œuvre (assez analogue à
+celle qu’elle exécuta au Ve siècle) des emplois si avantageux de son
+activité, que le socialisme serait chez elle écarté pour longtemps.
+Riche, molle, peu laborieuse, la France se laissait aller depuis des
+années à faire exécuter toutes ses besognes pénibles, exigeant de
+l’application, par des étrangers qu’elle payait bien pour cela; le
+gouvernement, en tant qu’il se confond avec le métier de gendarme, est à
+quelques égards une de ces besognes ennuyeuses pour lesquelles le
+Français, bon et faible, a peu d’aptitude; le jour se laisse entrevoir
+où il payera des gens rogues, sérieux et durs pour cela, comme les
+Athéniens avaient des Scythes pour remplir les fonctions de sbires et de
+geôliers.
+
+La gravité de la crise révélera peut-être des forces inconnues.
+L’imprévu est grand dans les choses humaines, et la France se plaît
+souvent à déjouer les calculs les mieux raisonnés. Étrange, parfois
+lamentable, la destinée de notre pays n’est jamais vulgaire. S’il est
+vrai que c’est le patriotisme français qui, à la fin du dernier siècle,
+a réveillé le patriotisme allemand, il sera peut-être vrai aussi de dire
+que le patriotisme allemand aura réveillé le patriotisme français sur le
+point de s’éteindre. Ce retour vers les questions nationales apporterait
+pour quelques années un temps d’arrêt aux questions sociales. Ce qui
+s’est passé depuis trois mois, la vitalité que la France a montrée après
+l’effroyable syncope morale du 18 mars, sont des faits très-consolants.
+On se prend souvent à craindre que la France et même l’Angleterre, au
+fond travaillée du même mal que nous (l’affaiblissement de l’esprit
+militaire, la prédominance des considérations commerciales et
+industrielles), ne soient bientôt réduites à un rôle secondaire, et que
+la scène du monde européen n’en vienne à être uniquement occupée par
+deux colosses, la race germanique et la race slave, qui ont gardé la
+vigueur du principe militaire et monarchique, et dont la lutte remplira
+l’avenir. Mais on peut affirmer aussi que, dans un sens supérieur, la
+France aura sa revanche. On reconnaîtra un jour qu’elle était le sel de
+la terre, et que sans elle le festin de ce monde sera peu savoureux. On
+regrettera cette vieille France libérale, qui fut impuissante,
+imprudente, je l’avoue, mais qui aussi fut généreuse, et dont on dira un
+jour comme des chevaliers de l’Arioste:
+
+ Oh gran bontà de’ cavalieri antiqui!
+
+Quand les vainqueurs du jour auront réussi à rendre le monde positif,
+égoïste, étranger à tout autre mobile que l’intérêt, aussi peu
+sentimental que possible, on trouvera qu’il fut heureux cependant pour
+l’Amérique que le marquis de Lafayette ait pensé autrement; qu’il fut
+heureux pour l’Italie que, même à notre plus triste époque, nous ayons
+été capables d’une généreuse folie; qu’il fut heureux pour la Prusse
+qu’en 1865, aux plans confus qui remplissaient la tête de l’empereur, se
+soit mêlée une vue de philosophie politique élevée.
+
+Ne jamais trop espérer, ne jamais désespérer, doit être notre devise.
+Souvenons-nous que la tristesse seule est féconde en grandes choses, et
+que le vrai moyen de relever notre pauvre pays, c’est de lui montrer
+l’abîme où il est. Souvenons-nous surtout que les droits de la patrie
+sont imprescriptibles, et que le peu de cas qu’elle fait de nos conseils
+ne nous dispense pas de les lui donner. L’émigration à l’extérieur ou à
+l’intérieur est la plus mauvaise action qu’on puisse commettre.
+L’empereur romain qui, au moment de mourir, résumait son opinion sur la
+vie par ces mots: _Nil expedit_, n’en donnait pas moins pour mot d’ordre
+à ses officiers: _Laboremus._
+
+
+
+
+LA GUERRE
+
+ENTRE
+
+LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE[11]
+
+ [11] _Revue des Deux Mondes_, 15 septembre 1870.
+
+
+En commençant à écrire ces pages, j’ignore quel sera l’état du monde au
+moment où elles seront terminées. Il faudrait un esprit bien frivole
+pour chercher à démêler l’avenir quand le présent n’a pas une heure
+assurée. Il est permis cependant à ceux qu’une conception philosophique
+de la vie a élevés au-dessus, non certes du patriotisme, mais des
+erreurs qu’un patriotisme peu éclairé entraîne, d’essayer de découvrir
+quelque chose à travers l’épaisse fumée qui ne laisse voir à l’horizon
+que l’image de la mort.
+
+J’ai toujours regardé la guerre entre la France et l’Allemagne comme le
+plus grand malheur qui pût arriver à la civilisation. Tous, nous
+acceptons hautement les devoirs de la patrie, ses justes
+susceptibilités, ses espérances; tous, nous avons une pleine confiance
+dans les forces profondes du pays, dans cette élasticité qui déjà plus
+d’une fois a fait rebondir la France sous la pression de l’infortune;
+mais supposons les espérances permises de beaucoup dépassées, la guerre
+commencée n’en aura pas moins été un immense malheur. Elle aura semé une
+haine violente entre les deux portions de la race européenne dont
+l’union importait le plus au progrès de l’esprit humain. La grande
+maîtresse de l’investigation savante, l’ingénieuse, vive et prompte
+initiatrice du monde à toute fine et délicate pensée, sont brouillées
+pour longtemps, à jamais peut-être; chacune d’elles s’enfoncera dans ses
+défauts, l’une devenant de plus en plus rude et grossière, l’autre de
+plus en plus superficielle et arriérée. L’harmonie intellectuelle,
+morale, politique de l’humanité est rompue; une aigre dissonance se
+mêlera au concert de la société européenne pendant des siècles.
+
+En effet, mettons de côté les États-Unis d’Amérique, dont l’avenir,
+brillant sans doute, est encore obscur, et qui en tout cas occupent un
+rang secondaire dans le travail original de l’esprit humain, la grandeur
+intellectuelle et morale de l’Europe repose sur une triple alliance dont
+la rupture est un deuil pour le progrès, l’alliance entre la France,
+l’Allemagne et l’Angleterre. Unies, ces trois grandes forces
+conduiraient le monde et le conduiraient bien, entraînant nécessairement
+après elles les autres éléments, considérables encore, dont se compose
+le réseau européen; elles traceraient surtout d’une façon impérieuse sa
+voie à une autre force qu’il ne faut ni exagérer ni trop rabaisser, la
+Russie. La Russie n’est un danger que si le reste de l’Europe
+l’abandonne à la fausse idée d’une originalité qu’elle n’a peut-être
+pas, et lui permet de réunir en un faisceau les peuplades barbares du
+centre de l’Asie, peuplades tout à fait impuissantes par elles-mêmes,
+mais capables de discipline et fort susceptibles, si l’on n’y prend
+garde, de se grouper autour d’un Gengiskhan moscovite. Les États-Unis ne
+sont un danger que si la division de l’Europe leur permet de se laisser
+aller aux fumées d’une jeunesse présomptueuse et à de vieux
+ressentiments contre la mère patrie. Avec l’union de la France, de
+l’Angleterre et l’Allemagne, le vieux continent gardait son équilibre,
+maîtrisait puissamment le nouveau, tenait en tutelle ce vaste monde
+oriental auquel il serait malsain de laisser concevoir des espérances
+exagérées.--Ce n’était là qu’un rêve. Un jour a suffi pour renverser
+l’édifice où s’abritaient nos espérances, pour ouvrir le monde à tous
+les dangers, à toutes les convoitises, à toutes les brutalités.
+
+Dans cette situation, dont nous ne sommes en rien responsables, le
+devoir de tout esprit philosophique est de faire taire son émotion et
+d’étudier, d’une pensée froide et claire, les causes du mal, pour tâcher
+d’entrevoir la manière dont il est possible de l’atténuer. La paix se
+fera entre la France et l’Allemagne. L’extermination n’a qu’un temps;
+elle trouve sa fin, comme les maladies contagieuses, dans ses ravages
+mêmes, comme la flamme, dans la destruction de l’objet qui lui servait
+d’aliment. J’ai lu, je ne sais où, la parabole de deux frères qui, du
+temps de Caïn et d’Abel sans doute, en vinrent à se haïr et résolurent
+de se battre jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus frères. Quand, épuisés,
+ils tombèrent tous deux sur le sol, ils se trouvèrent encore frères,
+voisins, tributaires du même puits, riverains du même ruisseau.
+
+Qui fera la paix entre la France et l’Allemagne? Dans quelles conditions
+se fera cette paix? On risquerait fort de se tromper, si l’on voulait
+parler de la paix provisoire ou plutôt de l’armistice qui se conclura
+dans quelques semaines ou quelques mois. Nous ne parlons ici que du
+règlement de compte qui interviendra un jour pour le bien du monde entre
+les deux grandes nations de l’Europe centrale. Pour se former une idée à
+cet égard, il faut d’abord bien connaître de quelle façon l’Allemagne
+est arrivée à concevoir l’idée de sa propre nationalité.
+
+
+I
+
+La loi du développement historique de l’Allemagne ne ressemble en rien à
+celle de la France; la destinée de l’Allemagne, au contraire, est à
+beaucoup d’égards semblable à celle de l’Italie. Fondatrice du vieil
+empire romain, dépositaire jalouse de ses traditions, l’Italie n’a
+jamais pu devenir une nation comme les autres. Succédant à l’empire
+romain, fondatrice du nouvel empire carlovingien, se prétendant
+dépositaire d’un pouvoir universel, d’un droit plus que national,
+l’Allemagne était arrivée jusqu’à ces dernières années sans être un
+peuple. L’empire romain et la papauté, qui en fut la suite, avaient
+perdu l’Italie. L’empire carlovingien faillit perdre l’Allemagne.
+L’empereur germanique ne fut pas plus capable de faire l’unité de la
+nation allemande que le pape de faire celle de l’Italie. On n’est maître
+chez soi que quand on n’a aucune prétention à régner hors de chez soi.
+Tout pays qui arrive à exercer une primauté politique, intellectuelle,
+religieuse, sur les autres peuples, l’expie par la perte de son
+existence nationale durant des siècles.
+
+Il n’en fut pas de même de la France. Dès le Xe siècle, la France se
+retire bien nettement de l’empire. Les deux joyaux du monde occidental,
+la couronne impériale et la tiare papale, elle les perd pour son
+bonheur. A partir de la mort de Charles le Gros, l’empire devient
+exclusivement l’apanage des Allemands, aucun roi de France n’est plus
+empereur d’Occident. D’autre part, la papauté devient la propriété de
+l’Italie. La _Francia_, telle que l’avait faite le traité de Verdun, est
+privilégiée justement à cause de ce qui lui manque: elle n’a ni
+l’empire, ni la papauté, les deux choses universelles qui troublent
+perpétuellement le pays qui les possède dans l’œuvre de sa concrétion
+intime. Dès le Xe siècle, la _Francia_ est toute nationale, et en effet
+dans la seconde moitié de ce siècle elle substitue au Carlovingien,
+lourd Allemand qui la défend mal, une famille encore germanique sans
+doute, mais bien réellement mariée avec le sol, la famille des ducs de
+France, qui a un domaine propre, et non pas seulement, comme les
+Carlovingiens, un titre abstrait. Dès lors commence autour de Paris
+cette admirable marche du développement national, qui aboutit à Louis
+XIV, à la Révolution, et dont le XIXe siècle pourra voir la
+contre-partie, par suite de la triste loi qui condamne les choses
+humaines à entrer dans la voie de la décadence et de la destruction dès
+qu’elles sont achevées.
+
+L’idée de former une nationalité compacte n’avait jamais été, jusqu’à la
+révolution française, l’idée de l’Allemagne. Cette grande race allemande
+porte bien plus loin que la France le goût des indépendances
+provinciales; la chance de guerres que nous appellerions civiles entre
+des parties de la même famille nationale ne l’effraye pas. Elle ne veut
+pas de l’unité pour elle-même, elle la veut uniquement par crainte de
+l’étranger; elle tient par-dessus tout à la liberté de ses divisions
+intérieures. Ce fut là ce qui lui permit de faire la plus belle chose
+des temps modernes, la réforme luthérienne, chose, selon nous,
+supérieure à la philosophie et à la révolution, œuvres de la France, et
+qui ne le cède qu’à la renaissance, œuvre de l’Italie; mais on a
+toujours les défauts de ses qualités. Depuis la chute des Hohenstaufen,
+la politique générale de l’Allemagne fut indécise, faible, empreinte
+d’une sorte de gaucherie; à la suite de la guerre de trente ans, la
+conscience d’une patrie allemande existe à peine. La royauté française
+abusa de ce pitoyable état politique d’une grande race. Elle fit ce
+qu’elle n’avait jamais fait; elle sortit de son programme, qui était de
+ne s’assimiler que des pays de langue française; elle s’empara de
+l’Alsace, terre allemande. Le temps a légitimé cette conquête, puisque
+l’Alsace a pris ensuite une part si brillante aux grandes œuvres
+communes de la France. Il y eut cependant dans ce fait, qui au XVIIe
+siècle ne choqua personne, le germe d’un grave embarras pour l’époque où
+l’idée des nationalités deviendrait maîtresse du monde, et ferait
+prendre, dans les questions de délimitation territoriale, la langue et
+la race pour _criterium_ de légitimité.
+
+La révolution française fut, à vrai dire, le fait générateur de l’idée
+de l’unité allemande. La Révolution répondait en un sens au vœu des
+meilleurs esprits de l’Allemagne; mais ils s’en dégoûtèrent vite.
+L’Allemagne resta légitimiste et féodale; sa conduite ne fut qu’une
+série d’hésitations, de malentendus, de fautes. La conduite de la France
+fut d’une suprême inconséquence. Elle, qui élevait dans le monde le
+drapeau du droit national, viola, dans l’ivresse de ses victoires,
+toutes les nationalités. L’Allemagne fut foulée aux pieds des chevaux;
+le génie allemand, qui se développait alors d’une façon si merveilleuse,
+fut méconnu; sa valeur sérieuse ne fut pas comprise des esprits bornés
+qui formaient l’élite intellectuelle du temps de l’Empire; la conduite
+de Napoléon à l’égard des pays germaniques fut un tissu d’étourderies.
+Ce grand capitaine, cet éminent organisateur, était dénué des principes
+les plus élémentaires en fait de politique extérieure. Son idée d’une
+domination universelle de la France était folle, puisqu’il est bien
+établi que toute tentative d’hégémonie d’une nation européenne provoque,
+par une réaction nécessaire, une coalition de tous les autres États,
+coalition dont l’Angleterre, gardienne de l’équilibre, est toujours le
+centre de formation[12].
+
+ [12] Ceci n’est vrai que du passé. La vieille Angleterre, paraît-il,
+ n’existe plus de nos jours (septembre 1871).
+
+Une nation ne prend d’ordinaire la complète conscience d’elle-même que
+sous la pression de l’étranger. La France existait avant Jeanne d’Arc et
+Charles VII; cependant c’est sous le poids de la domination anglaise que
+le mot de _France_ prend un accent particulier. Un _moi_, pour prendre
+le langage de la philosophie, se crée toujours en opposition avec un
+autre _moi_. La France fit de la sorte l’Allemagne comme nation. La
+plaie avait été trop visible. Une nation dans la pleine floraison de son
+génie et au plus haut point de sa force morale avait été livrée sans
+défense à un adversaire moins intelligent et moins moral par les
+misérables divisions de ses petits princes, et faute d’un drapeau
+central. L’Autriche, ensemble à peine allemand, introduisant dans le
+corps germanique une foule d’éléments non germaniques, trahissait sans
+cesse la cause allemande et en sacrifiait les intérêts à ses
+combinaisons dynastiques. Un point de renaissance parut alors: ce fut la
+Prusse de Frédéric. Formation récente dans le corps germanique, la
+Prusse en recélait toute la force effective. Par le fond de sa
+population, elle était plus slave que germanique; mais ce n’était point
+là un inconvénient, tout au contraire. Ce sont presque toujours ainsi
+des pays mixtes et limitrophes qui font l’unité politique d’une race:
+qu’on se rappelle le rôle de la Macédoine en Grèce, du Piémont en
+Italie. La réaction de la Prusse contre l’oppression de l’empire
+français fut très-belle. On sait comment le génie de Stein tira de
+l’abaissement même la condition de la force, et comment l’organisation
+de l’armée prussienne, point de départ de l’Allemagne nouvelle, fut la
+conséquence directe de la bataille d’Iéna. Avec sa présomption
+habituelle et son inintelligence de la race germanique, Napoléon ne vit
+rien de tout cela. La bataille de Leipzig fut le signal d’une
+résurrection. De ce jour-là, il fut clair qu’une puissance nouvelle de
+premier ordre (la Prusse, tenant en sa main le drapeau allemand) faisait
+son entrée dans le monde. Au fond, la Révolution et l’Empire n’avaient
+rien compris à l’Allemagne, comme l’Allemagne n’avait rien compris à la
+France. Les grands esprits germaniques avaient pu saluer avec
+enthousiasme l’œuvre de la Révolution, parce que les principes de ce
+mouvement à l’origine étaient les leurs, ou plutôt ceux du XVIIIe siècle
+tout entier; mais cette basse démocratie terroriste, se transformant en
+despotisme militaire et en instrument d’asservissement pour tous les
+peuples, les remplit d’horreur. Par réaction, l’Allemagne éclairée se
+montra en quelque sorte affamée d’ancien régime. La révolution française
+trouvait l’obstacle qui devait l’arrêter dans la féodalité organisée de
+la Prusse, de la Poméranie, du Holstein, c’est-à-dire dans ce fonds de
+populations antidémocratiques au premier chef des bords de la Baltique,
+populations fidèles à la légitimité, acceptant d’être menées, bâtonnées,
+servant bien quand elles sont bien commandées, ayant à leur tête une
+petite noblesse de village, forte de toute la force que donnent les
+préjugés et l’esprit étroit. La vraie résistance continentale à la
+Révolution et à l’Empire vint de cette Vendée du Nord; c’est là que le
+gentilhomme campagnard, chez nous couvert de ridicule par la haute
+noblesse, la cour, la bourgeoisie, le peuple même, prit sa revanche sur
+la démocratie française, et prépara sourdement, sans bruit, sans
+plébiscites, sans journaux, l’étonnante apparition qui depuis quelques
+années vient de se dérouler devant nous.
+
+La nécessité qui sous la Restauration obligea la France à renoncer à
+toute ambition extérieure, la sage politique qui sous Louis-Philippe
+rassura l’Europe, éloignèrent quelque temps le danger que recélait pour
+la France sortie de la Révolution cette anti-France de la Baltique, qui
+est la négation totale de nos principes les plus arrêtés. A part
+quelques paroles imprudentes d’hommes d’État de médiocre portée et
+quelques mauvais vers d’un poëte étourdi[13], la France de ce temps
+songea peu à l’Allemagne. L’activité était tournée vers l’intérieur et
+non vers les agrandissements du dehors. On avait mille fois raison. La
+France est assez grande; sa mission ne consiste pas à s’adjoindre des
+pays étrangers, elle consiste à offrir chez elle un de ces brillants
+développements dont elle est si capable, à montrer la réalisation
+prospère du système démocratique qu’elle a proclamé, et dont la
+possibilité n’a pas été jusqu’ici bien prouvée. Qu’un pays de dix-sept
+ou dix-huit millions d’habitants, comme était autrefois la Prusse, joue
+le tout pour le tout, et sorte, même au prix des plus grands hasards,
+d’une situation qui le laissait flotter entre les grands et les petits
+États, cela est naturel; mais un pays de trente ou quarante millions
+d’habitants a tout ce qu’il faut pour être une grande nation. Que les
+frontières de la France aient été assez mal faites en 1815, cela est
+possible; mais, si l’on excepte quelques mauvais contours du côté de la
+Sarre et du Palatinat, qui furent tracés, à ce qu’il semble, sous le
+coup de chétives préoccupations militaires, le reste me paraît bien. Les
+pays flamands sont plus germaniques que français; les pays wallons ont
+été empêchés de s’agglutiner au conglomérat français par des aventures
+historiques qui n’ont rien de fortuit; cela tint au profond esprit
+municipal qui rendit la royauté française insupportable à ces pays. Il
+en faut dire autant de Genève et de la Suisse romande; on peut ajouter
+que grande est l’utilité de ces petits pays français, séparés
+politiquement de la France; ils offrent un asile aux émigrés de nos
+dissensions intestines, et, en temps de despotisme, ils servent de
+refuge à une pensée libre. La Prusse rhénane et le Palatinat sont des
+pays autrefois celtiques, mais profondément germanisés depuis deux mille
+ans. Si l’on excepte quelques vallées séparées de la France en 1815 par
+des raisons de stratégie, la France n’a donc pas un pouce de terre à
+désirer. L’Angleterre et l’Écosse n’ont en surface que les deux
+cinquièmes de la France, et pourtant l’Angleterre est-elle obligée de
+songer à des conquêtes territoriales pour être grande?
+
+ [13] Il faut dire qu’il ne faisait que répondre à une provocation
+ venant d’Allemagne.
+
+Le sort de l’année 1848 fut, en cette question comme en toutes les
+autres, de soulever des problèmes qu’elle ne put résoudre, et qui, au
+bout d’un ou deux ans, reçurent des solutions par des moyens
+diamétralement opposés à ceux que rêvèrent les partis alors dominants.
+La question de l’unité allemande fut posée avec éclat; selon la mode du
+temps, on crut tout arranger par une assemblée constituante. Ces efforts
+aboutirent à un éclatant échec. Qu’on traite les hommes de 1848
+d’utopistes, ou qu’on reproche aux masses de n’avoir pas été assez
+éclairées pour les suivre, il est sûr que les essais de cette année
+demeurèrent tous infructueux. Pendant dix ans, les problèmes
+sommeillèrent, le patriotisme allemand sembla porter le deuil; mais déjà
+un homme disait à ceux qui voulaient l’écouter: «Ces problèmes ne se
+résolvent pas comme vous croyez, par la libre adhésion des peuples; ils
+se résolvent par le fer et le feu.»
+
+L’empereur Napoléon III rompit la glace par la guerre d’Italie, ou
+plutôt par la conclusion de cette guerre, qui fut l’annexion à la France
+de la Savoie et de Nice. La première de ces deux annexions était assez
+naturelle; de tous les pays de langue française non réunis à la France,
+la Savoie était le seul qui pût sans inconvénient nous être dévolu;
+depuis que le duc de Savoie était devenu roi d’Italie, une telle
+dévolution était presque dans la force des choses. Et cependant cette
+annexion eut bien plus d’inconvénients que d’avantages. Elle interdit à
+la France ce qui fait sa vraie force, le droit d’alléguer une politique
+désintéressée et uniquement inspirée par l’amour des principes; elle
+donna une idée exagérée des plans d’agrandissement de l’empereur
+Napoléon III, mécontenta l’Angleterre, éveilla les soupçons de l’Europe,
+provoqua les hardies initiatives de M. de Bismark.
+
+Il est clair que, s’il y eut jamais un mouvement légitime en histoire,
+c’est celui qui, depuis soixante ans, porte l’Allemagne à se former en
+une seule nation. Si quelqu’un en tout cas a le droit de s’en plaindre,
+ce n’est pas la France, puisque l’Allemagne n’a obéi à cette tendance
+qu’à notre exemple, et pour résister à l’oppression que la France fit
+peser sur elle au XVIIe siècle et sous l’Empire. La France, ayant
+renoncé au principe de la légitimité, qui ne voyait dans telle ou telle
+agglomération de province en royaume ou en empire que la conséquence des
+mariages, des héritages, des conquêtes d’une dynastie, ne peut connaître
+qu’un seul principe de délimitation en géographie politique, je veux
+dire le principe des nationalités, ou, ce qui revient au même, la libre
+volonté des peuples de vivre ensemble, prouvée par des faits sérieux et
+efficaces. Pourquoi refuser à l’Allemagne le droit de faire chez elle ce
+que nous avons fait chez nous, ce que nous avons aidé l’Italie à faire?
+N’est-il pas évident qu’une race dure, chaste, forte et grave comme la
+race germanique, une race placée au premier rang par les dons et le
+travail de la pensée, une race peu portée vers le plaisir, tout entière
+livrée à ses rêves et aux jouissances de son imagination, voudrait jouer
+dans l’ordre des faits politiques un rôle proportionné à son importance
+intellectuelle? Le titre d’une nationalité, ce sont des hommes de génie,
+«gloires nationales», qui donnent aux sentiments de tel ou tel peuple
+une forme originale, et fournissent la grande matière de l’esprit
+national, quelque chose à aimer, à admirer, à vanter en commun. Dante,
+Pétrarque, les grands artistes de la renaissance ont été les vrais
+fondateurs de l’unité italienne. Gœthe, Schiller, Kant, Herder, ont créé
+la patrie allemande. Vouloir s’opposer à une éclosion annoncée par tant
+de signes eût été aussi absurde que de vouloir s’opposer à la marée
+montante. Vouloir lui donner des conseils, lui tracer la manière dont
+nous eussions désiré qu’elle s’accomplît, était puéril. Ce mouvement
+s’accomplissait par défiance de nous; lui indiquer une règle, c’était
+fournir à une conscience nationale, soupçonneuse et susceptible, un
+_criterium_ sûr, et l’inviter clairement à faire le contre-pied de ce
+que nous lui demandions. Certes je suis le premier à reconnaître qu’à ce
+besoin d’unité de la nation allemande il se mêla d’étranges excès. Le
+patriote allemand, comme le patriote italien, ne se détache pas
+facilement du vieux rôle universel de sa patrie. Certains Italiens
+rêvent encore le _primato_; un très-grand nombre d’Allemands rattachent
+leurs aspirations au souvenir du saint-empire, exerçant sur tout le
+monde européen une sorte de suzeraineté. Or la première condition d’un
+esprit national est de renoncer à toute prétention de rôle universel, le
+rôle universel étant destructeur de la nationalité. Plus d’une fois le
+patriotisme allemand s’est montré de la sorte injuste et partial. Ce
+théoricien de l’unité allemande qui soutient que l’Allemagne doit
+reprendre partout les débris de son vieil empire refuse d’écouter aucune
+raison quand on lui parle d’abandonner un pays aussi purement slave que
+le grand-duché de Posen[14]. Le vrai, c’est que le principe des
+nationalités doit être entendu d’une façon large, sans subtilités.
+L’histoire a tracé les frontières des nations d’une manière qui n’est
+pas toujours la plus naturelle; chaque nation a du trop, du trop peu; il
+faut se tenir à ce que l’histoire a fait et au vœu des provinces, pour
+éviter d’impossibles analyses, d’inextricables difficultés.
+
+ [14] La possession de Posen par la Prusse ne saurait en aucune manière
+ être assimilée à la possession de l’Alsace par la France. L’Alsace
+ est francisée et ne proteste plus contre son annexion, tandis que
+ Posen n’est pas germanisé et proteste. Le parallèle de l’Alsace est
+ la Silésie, province slave de race et de langue, mais suffisamment
+ germanisée, et dont personne ne conteste plus la légitime propriété
+ à la Prusse.
+
+Si la pensée de l’unité allemande était légitime, il était légitime
+aussi que cette unité se fît par la Prusse. Les tentatives
+parlementaires de Francfort ayant échoué, il ne restait que l’hégémonie
+de l’Autriche ou de la Prusse. L’Autriche renferme trop de Slaves, elle
+est trop antipathique à l’Allemagne protestante, elle a trop manqué
+durant des siècles à ses devoirs de puissance dirigeante en Allemagne,
+pour qu’elle pût être de nouveau appelée à jouer un rôle de ce genre. Si
+jamais, au contraire, il y eut une vocation historique bien marquée, ce
+fut celle de la Prusse depuis Frédéric le Grand. Il ne pouvait échapper
+à un esprit sagace que la Prusse était le centre d’un tourbillon
+ethnique nouveau, qu’elle jouait pour la nationalité allemande du Nord
+le rôle du cœur dans l’embryon, sauf à être plus tard absorbée par
+l’Allemagne qu’elle aurait faite, comme nous voyons le Piémont absorbé
+par l’Italie. Un homme se trouva pour s’emparer de toutes ces tendances
+latentes, pour les représenter et leur donner avec une énergie sans
+égale une pleine réalisation.
+
+M. de Bismark voulut deux choses que le philosophe le plus sévère
+pourrait déclarer légitimes, si dans l’application le peu scrupuleux
+homme d’État n’avait montré que pour lui la force est synonyme de
+légitimité: d’abord, chasser de la confédération germanique l’Autriche,
+corps plus qu’à demi étranger qui l’empêchait d’exister; en second lieu,
+grouper autour de la Prusse les membres de la patrie allemande que les
+hasards de l’histoire avaient dispersés. M. de Bismark vit-il au delà?
+Son point de vue nécessairement borné d’homme pratique lui permit-il de
+soupçonner qu’un jour la Prusse serait absorbée par l’Allemagne et
+disparaîtrait en quelque sorte dans sa victoire, comme Rome finit
+d’exister en tant que ville le jour où elle eut achevé son œuvre
+d’unification? Je l’ignore, car M. de Bismark ne s’est pas jusqu’ici
+offert à l’analyse; il ne s’y offrira peut-être jamais. Une des
+questions qu’un esprit curieux se pose le plus souvent, en réfléchissant
+sur l’histoire contemporaine, est de savoir si M. de Bismark est
+philosophe, s’il voit la vanité de ce qu’il fait, tout en y travaillant
+avec ardeur, ou bien si c’est un croyant en politique, s’il est dupe de
+son œuvre, comme tous les esprits absolus, et n’en voit pas la caducité.
+J’incline vers la première hypothèse, car il me paraît difficile qu’un
+esprit si complet ne soit pas critique, et ne mesure pas dans son action
+la plus ardente les limites et le côté faible de ses desseins. Quoi
+qu’il en soit, s’il voit dans l’avenir les impossibilités du parti qui
+consisterait à faire de l’Allemagne une Prusse agrandie, il se garde de
+le dire, car le fanatisme étroit du parti des hobereaux prussiens ne
+supporterait pas un moment la pensée que le but de ce qui se fait par la
+Prusse n’est pas de prussianiser toute l’Allemagne, et plus tard le
+monde entier, au nom d’une sorte de mysticisme politique dont on semble
+vouloir se réserver le secret.
+
+Les plans de M. de Bismark furent élaborés dans la confidence et avec
+l’adhésion de l’empereur Napoléon III, ainsi que du petit nombre de
+personnes qui étaient initiées à ses desseins. Il est injuste de faire
+de cela un reproche à l’empereur Napoléon. C’est la France qui a élevé
+dans le monde le drapeau des nationalités; toute nationalité qui naît et
+grandit devrait naître et grandir avec les encouragements de la France,
+devenir pour elle une amie. La nationalité allemande étant une nécessité
+historique, la sagesse voulait qu’on ne se mît pas à la traverse. La
+bonne politique n’est pas de s’opposer à ce qui est inévitable; la bonne
+politique est d’y servir et de s’en servir. Une grande Allemagne
+libérale, formée en pleine amitié avec la France, devenait une pièce
+capitale en Europe, et créait avec la France et l’Angleterre une
+invincible trinité, entraînant le monde, surtout la Russie, dans les
+voies du progrès par la raison. Il était donc souverainement désirable
+que l’unité allemande, venant à se réaliser, ne se fît pas malgré la
+France, qu’elle se fît, bien au contraire, avec notre assentiment. La
+France n’était pas obligée d’y contribuer, mais elle était obligée de ne
+pas s’y opposer; il était même naturel de songer au bon vouloir de la
+jeune nation future, de se ménager de sa part quelque chose de ce
+sentiment profond que les États-Unis d’Amérique garderont encore
+longtemps à la France en souvenir de Lafayette. Était-il opportun de
+tirer profit des circonstances pour notre agrandissement territorial?
+Non en principe, puisque de tels agrandissements sont à peu près
+inutiles. En quoi la France est-elle plus grande depuis l’adjonction de
+Nice et de la Savoie? Cependant l’opinion publique superficielle
+attachant beaucoup de prix à ces agrandissements, on pouvait, à l’époque
+des tractations amicales, stipuler quelques cessions, portant sur des
+pays disposés à se réunir à la France, pourvu qu’il fût bien entendu que
+ces agrandissements n’étaient pas le but de la négociation, que l’unique
+but de celle-ci était l’amitié de la France et de l’Allemagne. Pour
+répondre aux taquineries des hommes d’État de l’opposition et satisfaire
+à certaines exigences des militaires qui ont sans doute leur fondement,
+on pouvait, par exemple, stipuler avant la guerre la cession du
+Luxembourg au cas qu’il y consentît et la rectification de la Sarre,
+auxquelles la Prusse eût probablement consenti alors. Je le répète,
+j’estime qu’il eût mieux valu ne rien demander: le Luxembourg ne nous
+eût pas apporté plus de force que la Savoie ou Nice. Quant aux contours
+stratégiques des frontières, combien une bonne politique eût été un
+meilleur rempart! L’effet d’une bonne politique eût été que personne ne
+nous eût attaqués, ou que, si quelqu’un avait pris contre nous
+l’offensive, nous eussions été défendus par la sympathie de toute
+l’Europe.--Quoi qu’il en soit, on ne prit aucun parti: une indécision
+déplorable paralysa la plume de l’empereur Napoléon III, et Sadowa
+arriva sans que rien eût été convenu pour le lendemain. Cette bataille,
+qui, si l’on avait suivi une politique consistante, aurait pu être une
+victoire pour la France, devint ainsi une défaite, et, huit jours après,
+le gouvernement français prenait le deuil de l’événement auquel il avait
+plus que personne contribué.
+
+A ce moment, d’ailleurs, entrèrent en scène deux éléments qui n’avaient
+eu aucune part aux conversations de Biarritz, l’opinion française et
+l’opinion prussienne exaltées. M. de Bismark n’est pas la Prusse; en
+dehors de lui existe un parti fanatique, absolu, tout d’une pièce, avec
+lequel il doit compter. M. de Bismark par sa naissance appartient à ce
+parti; mais il n’en a pas les préjugés. Pour se rendre maître de
+l’esprit du roi, faire taire ses scrupules et dominer les conseils
+étroits qui l’entourent, M. de Bismark est obligé à des sacrifices.
+Après la victoire de Sadowa, le parti fanatique se trouva plus puissant
+que jamais; toute transaction devint impossible. Ce qui arrivait à
+l’empereur Napoléon III arrivera, je le crains, à plusieurs de ceux qui
+auront des relations avec la Prusse. Cet esprit intraitable, cette
+roideur de caractère, cette fierté exagérée seront la source de beaucoup
+de difficultés.--En France, l’empereur Napoléon III se montra également
+débordé par une certaine opinion. L’opposition fut cette fois, ce
+qu’elle est trop souvent, superficielle et déclamatoire. Il était facile
+de montrer que la conduite du gouvernement avait été pleine
+d’imprévoyance et de tergiversations. Il est clair qu’à l’époque des
+ouvertures de M. de Bismark, le gouvernement aurait dû ou refuser de
+l’écouter ou avoir un plan de conduite qu’il pût appuyer d’une bonne
+armée sur le Rhin; mais ce n’était pas là une raison pour venir soutenir
+chaque année, ainsi que le faisait l’opposition, que la France avait été
+vaincue à Sadowa, ni surtout pour établir en doctrine que la frontière
+de la France devait être garnie de petits États faibles, ennemis les uns
+des autres. Pouvait-on inventer un moyen plus efficace pour leur
+persuader d’être unis et forts? M. Thiers contribua beaucoup par ses
+aveux à exciter l’opinion allemande, laquelle est persuadée que cet
+honorable homme d’État représente l’opinion dominante de la bourgeoisie
+française et ses instincts secrets.
+
+Le règlement de la question du Luxembourg mit cette situation funeste
+dans tout son jour. Rien n’avait été convenu avant Sadowa entre la
+France et la Prusse: la Prusse n’éluda donc aucun engagement en refusant
+toute concession; mais, si la modération avait été dans le caractère de
+la cour de Berlin, comment ne lui eût-elle pas conseillé de tenir compte
+de l’émotion de la France, de ne pas pousser son droit et ses avantages
+à l’extrême? Le Luxembourg est un pays insignifiant, tout à fait
+hybride, ni allemand ni français, ou, si l’on veut, l’un et l’autre. Son
+annexion à la France, précédée d’un plébiscite, n’avait rien qui pût
+mécontenter l’Allemand le plus correct dans son patriotisme. La roideur
+systématique de la Prusse prouva qu’elle n’entendait garder aucun
+souvenir reconnaissant des tractations qui avaient précédé Sadowa, et
+que la France, malgré l’appui réel qu’elle lui avait prêté, était
+toujours pour elle l’éternelle ennemie. Du côté de la France, on avait
+amené ce résultat par une série de fautes; on avait été si malavisé,
+qu’on n’avait même pas le droit de se plaindre. On avait voulu jouer au
+fin, on avait trouvé plus fin que soi. On avait fait comme celui qui,
+ayant dans son jeu des cartes excellentes, n’a pas pu se décider à les
+jeter sur table, les réservant toujours pour des coups qui ne viennent
+jamais.
+
+Est-ce à dire, comme le pensent beaucoup de personnes, que, depuis 1866,
+la guerre entre la France et la Prusse fût inévitable? non certes. Quand
+on peut attendre, peu de choses sont inévitables; or on pouvait gagner
+du temps. La mort du roi de Prusse, ce qu’on sait du caractère sage et
+modéré du prince et de la princesse de Prusse, pouvaient déplacer bien
+des choses. Le parti militaire féodal prussien, qui est l’une des
+grandes causes de danger pour la paix de l’Europe, semble destiné à
+céder avec le temps beaucoup de son ascendant à la bourgeoisie
+berlinoise, à l’esprit allemand, si large, si libre, et qui deviendra
+profondément libéral dès qu’il sera délivré de l’étreinte du casernement
+prussien. Je sais que les symptômes de ceci ne se montrent guère encore,
+que l’Allemagne, toujours un peu timide dans l’action, a été conquise
+par la Prusse, sans qu’aucun indice ait montré la Prusse disposée à se
+perdre dans l’Allemagne; mais le temps n’est pas venu pour une telle
+évolution. Acceptée comme moyen de lutte contre la France, l’hégémonie
+prussienne ne faiblira que quand une pareille lutte n’aura plus de
+raison d’être. La force avec laquelle est lancé le mouvement allemand
+donnera lieu à des développements très-rapides. Il n’y a plus aucune
+analogie en histoire, si l’Allemagne conquise ne conquiert la Prusse à
+son tour et ne l’absorbe. Il est inadmissible que la race allemande, si
+peu révolutionnaire qu’elle soit, ne triomphe pas du noyau prussien,
+quelque résistant qu’il puisse être. Le principe prussien, d’après
+lequel la base d’une nation est une armée, et la base de l’armée une
+petite noblesse, ne saurait être appliqué à l’Allemagne. L’Allemagne,
+Berlin même, a une bourgeoisie. La base de la vraie nation allemande
+sera, comme celle de toutes les nations modernes, une bourgeoisie riche.
+Le principe prussien a fait quelque chose de très-fort, mais qui ne
+saurait durer au delà du jour où la Prusse aura terminé son œuvre.
+Sparte eût cessé d’être Sparte, si elle eût fait l’unité de la Grèce. La
+constitution et les mœurs romaines disparurent dès que Rome devint
+maîtresse du monde; à partir de ce jour-là, Rome se vit gouvernée par le
+monde, et ce ne fut que justice.
+
+Chaque année eût ainsi apporté à l’état de choses sorti de Sadowa les
+plus profondes transformations. Une heure d’aberration a troublé toutes
+les espérances des bons esprits. Sans songer qu’une nation jeune, dans
+tout le feu de son développement, a d’immenses avantages sur une nation
+vieillie qui a déjà rempli son programme et atteint l’égalité, on s’est
+jeté dans le gouffre de gaieté de cœur. La présomption et l’ignorance
+des militaires, l’étourderie de nos diplomates, leur vanité, leur sotte
+foi dans l’Autriche, machine disloquée dont il y a peu de compte à
+tenir, l’absence de pondération sérieuse dans le gouvernement, les accès
+bizarres d’une volonté intermittente comme les réveils d’un Épiménide,
+ont amené sur l’espèce humaine les plus grands malheurs qu’elle eût
+connus depuis cinquante-cinq ans. Un incident qu’une habile diplomatie
+eût aplani en quelques heures a suffi pour déchaîner l’enfer... Retenons
+nos malédictions; il y a des moments où l’horrible réalité est la plus
+cruelle des imprécations.
+
+
+II
+
+Qui a fait la guerre? Nous l’avons dit, ce me semble.--Il faut se
+garder, dans ces sortes de questions, de ne voir que les causes
+immédiates et prochaines. Si l’on se bornait aux considérations
+restreintes d’un observateur inattentif, la France aurait tous les
+torts. Si l’on se place à un point de vue plus élevé, la responsabilité
+de l’horrible malheur qui a fondu sur l’humanité en cette funeste année
+doit être partagée. La Prusse a facilement dans ses manières d’agir
+quelque chose de dur, d’intéressé, de peu généreux. Sentant sa force,
+elle n’a fait aucune concession. Du moment que M. de Bismark voulut
+exécuter ses grandes entreprises de concert avec la France, il devait
+accepter les conséquences de la politique qu’il avait choisie. M. de
+Bismark n’était pas obligé de mettre l’empereur Napoléon III dans ses
+confidences; mais, l’ayant fait, il était obligé d’avoir des égards pour
+l’empereur et les hommes d’État français, ainsi que pour une fraction de
+l’opinion qu’il fallait ménager. Le grand mal de la Prusse, c’est
+l’orgueil. Foyer puissant d’ancien régime, elle s’irrite de notre
+prospérité bourgeoise; ses gentilshommes sont blessés de voir des
+roturiers, je ne dis pas plus riches qu’eux, mais exerçant comme eux la
+profession qui ailleurs est le privilége de la noblesse. La jalousie
+chez eux double l’orgueil. «Nous sommes une jeunesse pauvre, disent-ils,
+des cadets qui veulent se faire leur place dans le monde.» Une des
+causes qui ont produit M. de Bismark a été la vanité blessée du
+diplomate abreuvé d’avanies par ses confrères autrichiens traitant la
+Prusse en parvenue. Le sentiment qui a créé la Prusse a été quelque
+chose d’analogue: l’homme sérieux, pauvre, intelligent, sans charme,
+supporte avec peine les succès de société d’un rival qui, tout en lui
+étant fort inférieur pour les qualités solides, fait figure dans le
+monde, règle la mode et réussit par des dédains aristocratiques à
+l’empêcher de s’y faire accepter.
+
+La France n’a pas été moins coupable. Les journaux ont été superficiels,
+le parti militaire s’est montré présomptueux et entêté, l’opposition n’a
+paru attentive qu’à la recherche d’une fausse popularité, blâmant le
+gouvernement s’il préparait la guerre, l’insultant s’il ne la faisait
+pas, parlant sans cesse de la honte de Sadowa et de la nécessité d’une
+revanche; mais le grand mal a été l’excès du pouvoir personnel. La
+conversion à la monarchie parlementaire affectée depuis un an était si
+peu sérieuse, qu’un ministère tout entier, la Chambre, le sénat ont cédé
+presque sans résistance à une pensée personnelle du souverain qui ne
+répondait nullement à leurs idées ni à leurs désirs.
+
+Et maintenant qui fera la paix?... La pire conséquence de la guerre,
+c’est de rendre impuissants ceux qui ne l’ont pas voulue, et d’ouvrir un
+cercle fatal où le bon sens est qualifié de lâcheté, parfois de
+trahison. Nous parlerons avec franchise. Une seule force au monde sera
+capable de réparer le mal que l’orgueil féodal, le patriotisme exagéré,
+l’excès du pouvoir personnel, le peu de développement du gouvernement
+parlementaire sur le continent ont fait en cette circonstance à la
+civilisation.
+
+Cette force, c’est l’Europe. L’Europe a un intérêt majeur à ce qu’aucune
+des deux nations ne soit ni trop victorieuse ni trop vaincue. La
+disparition de la France du nombre des grandes puissances serait la fin
+de l’équilibre européen. J’ose dire que l’Angleterre en particulier
+sentirait, le jour où un tel événement viendrait à se produire, les
+conditions de son existence toutes changées. La France est une des
+conditions de la prospérité de l’Angleterre. L’Angleterre, selon la
+grande loi qui veut que la race primitive d’un pays prenne à la longue
+le dessus sur toutes les invasions, devient chaque jour plus celtique et
+moins germanique; dans la grande lutte des races, elle est avec nous;
+l’alliance de la France et de l’Angleterre est fondée pour des siècles.
+Que l’Angleterre porte sa pensée du côté des États-Unis, de
+Constantinople, de l’Inde; elle verra qu’elle a besoin de la France et
+d’une France forte.
+
+Il ne faut pas s’y tromper en effet: une France faible et humiliée ne
+saurait exister. Que la France perde l’Alsace et la Lorraine, et la
+France n’est plus. L’édifice est si compacte, que l’enlèvement d’une ou
+deux grosses pierres le ferait crouler. L’histoire naturelle nous
+apprend que l’animal dont l’organisation est très-centralisée ne souffre
+pas l’amputation d’un membre important; on voit souvent un homme à qui
+l’on coupe une jambe mourir de phthisie; de même la France atteinte dans
+ses parties principales verrait sa vie générale s’éteindre et ses
+organes du centre insuffisants pour renvoyer la vie jusqu’aux
+extrémités.
+
+Qu’on ne rêve donc pas de concilier deux choses contradictoires,
+conserver la France et l’amoindrir. Il y a des ennemis absolus de la
+France qui croient que le but suprême de la politique contemporaine doit
+être d’étouffer une puissance qui, selon eux, représente le mal. Que ces
+fanatiques conseillent d’en finir avec l’ennemi qu’ils ont momentanément
+vaincu, rien de plus simple; mais que ceux qui croient que le monde
+serait mutilé si la France disparaissait y prennent garde. Une France
+diminuée perdrait successivement toutes ses parties; l’ensemble se
+disloquerait, le midi se séparerait; l’œuvre séculaire des rois de
+France serait anéantie, et, je vous le jure, le jour où cela arriverait,
+personne n’aurait lieu de s’en réjouir. Plus tard, quand on voudrait
+former la grande coalition que provoque toute ambition démesurée, on
+regretterait en Europe de ne pas avoir été plus prévoyant. Deux grandes
+races sont en présence; toutes deux ont fait de grandes choses, toutes
+deux ont une grande tâche à remplir en commun; il ne faut pas que l’une
+d’elles soit mise en un état qui équivaille à sa destruction. Le monde
+sans la France serait aussi mutilé que le monde sans l’Allemagne; ces
+grands organes de l’humanité ont chacun leur office: il importe de les
+maintenir pour l’accomplissement de leur mission diverse. Sans attribuer
+à l’esprit français le premier rôle dans l’histoire de l’esprit humain,
+on doit reconnaître qu’il y joue un rôle essentiel: le concert serait
+troublé si cette note y manquait. Or, si vous voulez que l’oiseau
+chante, ne touchez pas à son bocage. La France humiliée, vous n’aurez
+plus d’esprit français.
+
+Une intervention de l’Europe assurant à l’Allemagne l’entière liberté de
+ses mouvements intérieurs, maintenant les limites fixées en 1815 et
+défendant à la France d’en rêver d’autres, laissant la France vaincue,
+mais fière dans son intégrité, la livrant au souvenir de ses fautes et
+la laissant se dégager en toute liberté et comme elle l’entendrait de
+l’étrange situation intérieure qu’elle s’est faite, telle est la
+solution que doivent, selon nous, désirer les amis de l’humanité et de
+la civilisation. Non-seulement cette solution mettrait fin à l’horrible
+déchirement qui trouble en ce moment la famille européenne, elle
+renfermerait de plus le germe d’un pouvoir destiné à exercer sur
+l’avenir l’action la plus bienfaisante.
+
+Comment en effet un effroyable événement comme celui qui laissera autour
+de l’année 1870 un souvenir de terreur a-t-il été possible? Parce que
+les diverses nations européennes sont trop indépendantes les unes des
+autres et n’ont personne au-dessus d’elles, parce qu’il n’y a ni
+congrès, ni diète, ni tribunal amphictyonique qui soient supérieurs aux
+souverainetés nationales. Un tel établissement existe à l’état virtuel,
+puisque l’Europe, surtout depuis 1814, a fréquemment agi en nom
+collectif, appuyant ses résolutions de la menace d’une coalition; mais
+ce pouvoir central n’a pas été assez fort pour empêcher des guerres
+terribles. Il faut qu’il le devienne. Le rêve des utopistes de la paix,
+un tribunal sans armée pour appuyer ses décisions, est une chimère;
+personne ne lui obéira. D’un autre côté, l’opinion selon laquelle la
+paix ne serait assurée que le jour où une nation aurait sur les autres
+une supériorité incontestée est l’inverse de la vérité; toute nation
+exerçant l’hégémonie prépare par cela seul sa ruine en amenant la
+coalition de tous contre elle. La paix ne peut être établie et maintenue
+que par l’intérêt commun de l’Europe, ou, si l’on aime mieux, par la
+ligue des neutres passant à une attitude comminatoire. La justice entre
+deux parties contendantes n’a aucune chance de triompher; mais entre dix
+parties contendantes la justice l’emporte, car il n’y a qu’elle qui
+offre une base commune d’entente, un terrain commun. La force capable de
+maintenir contre le plus puissant des États une décision jugée utile au
+salut de la famille européenne réside donc uniquement dans le pouvoir
+d’intervention, de médiation, de coalition des divers États. Espérons
+que ce pouvoir, prenant des formes de plus en plus concrètes et
+régulières, amènera dans l’avenir un vrai congrès, périodique, sinon
+permanent, et sera le cœur d’États-Unis d’Europe liés entre eux par un
+pacte fédéral. Aucune nation alors n’aura le droit de s’appeler «la
+grande nation», mais il sera loisible à chacune d’être une grande
+nation, à condition que ce titre elle l’attende des autres et ne
+prétende pas se le décerner. C’est à l’histoire qu’il appartiendra plus
+tard de spécifier ce que chaque peuple aura fait pour l’humanité et de
+désigner les pays qui, à certaines époques, ont pu avoir sur les autres
+certains genres de supériorité.
+
+De la sorte, on peut espérer que la crise épouvantable où est engagée
+l’humanité trouvera un moment d’arrêt. Le lendemain du jour où la faux
+de la mort aura été arrêtée, que devra-t-on faire? Attaquer
+énergiquement la cause du mal. La cause du mal a été un déplorable
+régime politique qui a fait dépendre l’existence d’une nation des
+présomptueuses vantardises de militaires bornés, des dépits et de la
+vanité blessée de diplomates inconsistants. Opposons à cela le régime
+parlementaire, un vrai gouvernement des parties sérieuses et modérées du
+pays, non la chimère démocratique du règne de la volonté populaire avec
+tous ses caprices, mais le règne de la volonté nationale, résultat des
+bons instincts du peuple savamment interprétés par des pensées
+réfléchies. Le pays n’a pas voulu la guerre; il ne la voudra jamais; il
+veut son développement intérieur, soit sous forme de richesse, soit sous
+forme de libertés publiques. Donnons à l’étranger le spectacle de la
+prospérité, de la liberté, du calme, de l’égalité bien entendue, et la
+France reprendra l’ascendant qu’elle a perdu par les imprudentes
+manifestations de ses militaires et de ses diplomates. La France a des
+principes qui, bien que critiquables et dangereux à quelques égards,
+sont faits pour séduire le monde, quand la France donne la première
+l’exemple du respect de ces principes; qu’elle présente chez elle le
+modèle d’un État vraiment libéral, où les droits de chacun sont
+garantis, d’un État bienveillant pour les autres États, renonçant
+définitivement à l’idée d’agrandissement, et tous, loin de l’attaquer,
+s’efforceront de l’imiter.
+
+Il y a, je le sais, dans le monde des foyers de fanatisme où le
+tempérament règne encore; il y a en certains pays une noblesse
+militaire, ennemie-née de ces conceptions raisonnables, et qui rêve
+l’extermination de ce qui ne lui ressemble pas. L’élément féodal de la
+Prusse d’une part, la Russie de l’autre, sont à cet âge où l’on a
+l’âcreté du sang barbare, sans retour en arrière ni désillusion. La
+France et jusqu’à un certain point l’Angleterre ont atteint leur but. La
+Prusse et la Russie ne sont pas encore arrivées à ce moment où l’on
+possède ce que l’on a voulu, où l’on considère froidement ce pour quoi
+l’on a troublé le monde, et où l’on s’aperçoit que ce n’est rien, que
+tout ici-bas n’est qu’un épisode d’un rêve éternel, une ride à la
+surface d’un infini qui tour à tour nous produit et nous absorbe. Ces
+races neuves et violentes du Nord sont bien plus naïves; elles sont
+dupes de leurs désirs; entraînées par le but qu’elles se proposent,
+elles ressemblent au jeune homme qui s’imagine que, l’objet de sa
+passion une fois obtenu, il sera pleinement heureux. A cela se joint un
+trait de caractère, un sentiment que les plaines sablonneuses du nord de
+l’Allemagne paraissent toujours avoir inspiré, le sentiment des Vandales
+chastes devant les mœurs et le luxe de l’empire romain, une sorte de
+fureur puritaine, la jalousie et la rage contre la vie facile de ceux
+qui jouissent. Cette humeur sombre et fanatique existe encore de nos
+jours. De tels «esprits mélancoliques», comme on disait autrefois, se
+croient chargés de venger la vertu, de redresser les nations corrompues.
+Pour ces exaltés, l’idée de l’empire allemand n’est pas celle d’une
+nationalité limitée, libre chez elle, ne s’occupant pas du reste du
+monde; ce qu’ils veulent, c’est une action universelle de la race
+germanique, renouvelant et dominant l’Europe. C’est là une frénésie bien
+chimérique; car supposons, pour plaire à ces esprits chagrins, la France
+anéantie, la Belgique, la Hollande, la Suisse écrasées, l’Angleterre
+passive et silencieuse; que dire du grand spectre de l’avenir
+germanique, des Slaves, qui aspireront d’autant plus à se séparer du
+corps germanique que ce dernier s’individualisera davantage? La
+conscience slave s’élève en proportion de la conscience germanique, et
+s’oppose à celle-ci comme un pôle contraire; l’une crée l’autre.
+L’Allemand a droit comme tout le monde à une patrie; pas plus que
+personne, il n’a droit à la domination. Il faut observer d’ailleurs que
+de telles visées fanatiques ne sont nullement le fait de l’Allemagne
+éclairée. La plus complète personnification de l’Allemagne, c’est Gœthe.
+Quoi de moins prussien que Gœthe? Qu’on se figure ce grand homme à
+Berlin et le débordement de sarcasmes olympiens que lui eussent inspirés
+cette roideur sans grâce ni esprit, ce lourd mysticisme de guerriers
+pieux et de généraux craignant Dieu! Une fois délivrées de la crainte de
+la France, ces populations fines de la Saxe, de la Souabe, se
+soustrairont à l’enrégimentation prussienne; le Midi en particulier
+reprendra sa vie gaie, sereine, harmonieuse et libre.
+
+Le moyen pour que cela arrive, c’est que nous ne nous en mêlions pas. Le
+grand facteur de la Prusse, c’est la France, ou, pour mieux dire,
+l’appréhension d’une ingérence de la France dans les affaires
+allemandes. Moins la France s’occupera de l’Allemagne, plus l’unité
+allemande sera compromise, car l’Allemagne ne veut l’unité que par
+mesure de précaution. La France est en ce sens toute la force de la
+Prusse. La Prusse (j’entends la Prusse militaire et féodale) aura été
+une crise, non un état permanent; ce qui durera réellement, c’est
+l’Allemagne. La Prusse aura été l’énergique moyen employé par
+l’Allemagne pour se délivrer de la menace de la France bonapartiste. La
+réunion des forces allemandes dans la main de la Prusse n’est qu’un fait
+amené par une nécessité passagère. Le danger disparu, l’union
+disparaîtra, et l’Allemagne reviendra bientôt à ses instincts naturels.
+Le lendemain de sa victoire, la Prusse se trouvera ainsi en face d’une
+Europe hostile et d’une Allemagne reprenant son goût pour les autonomies
+particulières. C’est ce qui me fait dire avec assurance: La Prusse
+passera, l’Allemagne restera. Or l’Allemagne livrée à son propre génie
+sera une nation libérale, pacifique, démocratique même dans le sens
+légitime; je crois que les sciences sociales lui devront des progrès
+remarquables, et que plusieurs idées qui chez nous ont revêtu le masque
+effrayant de la démocratie socialiste se produiront chez elle sous une
+forme bienfaisante et réalisable.
+
+La plus grande faute que pourrait commettre l’école libérale au milieu
+des horreurs qui nous assiégent, ce serait de désespérer. L’avenir est à
+elle. Cette guerre, objet des malédictions futures, est arrivée parce
+qu’on s’est écarté des maximes libérales, maximes qui sont en même temps
+celles de la paix et de l’union des peuples. Le funeste désir d’une
+revanche, désir qui prolongerait indéfiniment l’extermination, sera
+écarté par un sage développement de la politique libérale. C’est une
+fausse idée que la France puisse imiter les institutions militaires
+prussiennes. L’état social de la France ne veut pas que tous les
+citoyens soient soldats, ni que ceux qui le sont le soient toujours.
+Pour maintenir une armée organisée à la prussienne, il faut une petite
+noblesse; or nous n’avons pas de noblesse, et, si nous en avions une, le
+génie de la France ferait que nous en aurions plutôt une grande qu’une
+petite. La Prusse fonde sa force sur le développement de l’instruction
+primaire et sur l’identité de l’armée et de la nation. Le parti
+conservateur en France admet difficilement ces deux principes, et, à
+vrai dire, il n’est pas sûr que le pays en soit capable. La Prusse
+étant, comme dirait Plutarque, d’un tempérament plus vertueux que la
+France, peut porter des institutions qui, appliquées sans précautions,
+donneraient peut-être chez nous des fruits tout différents, et seraient
+une source de révolutions. La Prusse touche en cela le bénéfice de la
+grande abnégation politique et sociale de ses populations. En obligeant
+ses rivaux à soigner l’instruction primaire et à imiter sa _Landwehr_
+(innovations qui, dans des pays catholiques et révolutionnaires, seront
+probablement anarchiques), elle les force à un régime sain pour elle,
+malsain pour eux, comme le buveur qui fait boire à son partenaire un vin
+qui l’enivrera, tandis que lui gardera sa raison.
+
+En résumé, l’immense majorité de l’espèce humaine a horreur de la
+guerre. Les idées vraiment chrétiennes de douceur, de justice, de bonté,
+conquièrent de plus en plus le monde. L’esprit belliqueux ne vit plus
+que chez les soldats de profession, dans les classes nobles du nord de
+l’Allemagne et en Russie. La démocratie ne veut pas, ne comprend pas la
+guerre. Le progrès de la démocratie sera la fin du règne de ces hommes
+de fer, survivants d’un autre âge, que notre siècle a vus avec terreur
+sortir des entrailles du vieux monde germanique. Quelle que soit l’issue
+de la guerre actuelle, ce parti sera vaincu en Allemagne. La démocratie
+lui a compté les jours. J’ai des appréhensions contre certaines
+tendances de la démocratie, et je les ai dites, il y a un an[15], avec
+sincérité; mais certes, si la démocratie se borne à débarrasser l’espèce
+humaine de ceux qui, pour la satisfaction de leurs vanités et de leurs
+rancunes, font égorger des millions d’hommes, elle aura mon plein
+assentiment et ma reconnaissante sympathie.
+
+ [15] Article sur la Monarchie constitutionnelle, réimprimé à la fin de
+ ce volume.
+
+Le principe des nationalités indépendantes n’est pas de nature, comme
+plusieurs le pensent, à délivrer l’espèce humaine du fléau de la guerre;
+au contraire, j’ai toujours craint que le principe des nationalités,
+substitué au doux et paternel symbole de la légitimité, ne fît dégénérer
+les luttes des peuples en exterminations de race, et ne chassât du code
+du droit des gens ces tempéraments, ces civilités qu’admettaient les
+petites guerres politiques et dynastiques d’autrefois. On verra la fin
+de la guerre quand, au principe des nationalités, on joindra le principe
+qui en est le correctif, celui de la fédération européenne, supérieure à
+toutes les nationalités, ajoutons: quand les questions démocratiques,
+contre-partie des questions de politique pure et de diplomatie,
+reprendront leur importance. Qu’on se rappelle 1848; le mouvement
+français se reproduisit en secousses simultanées dans toute l’Allemagne.
+Partout les chefs militaires surent étouffer les naïves aspirations
+d’alors; mais qui sait si les pauvres gens que ces mêmes chefs
+militaires mènent aujourd’hui à l’égorgement n’arriveront pas à
+éclaircir leur conscience? Des naturalistes allemands, qui ont la
+prétention d’appliquer leur science à la politique, soutiennent, avec
+une froideur qui voudrait avoir l’air d’être profonde, que la loi de la
+destruction des races et de la lutte pour la vie se retrouve dans
+l’histoire, que la race la plus forte chasse nécessairement la plus
+faible, et que la race germanique, étant plus forte que la race latine
+et la race slave, est appelée à les vaincre et à se les subordonner.
+Laissons passer cette dernière prétention, quoiqu’elle pût donner lieu à
+bien des réserves. N’objectons pas non plus à ces matérialistes
+transcendants que le droit, la justice, la morale, choses qui n’ont pas
+de sens dans le règne animal, sont des lois de l’humanité; des esprits
+si dégagés des vieilles idées nous répondraient probablement par un
+sourire. Bornons-nous à une observation: les espèces animales ne se
+liguent pas entre elles. On n’a jamais vu deux ou trois espèces en
+danger d’être détruites former une coalition contre leur ennemi commun;
+les bêtes d’une même contrée n’ont entre elles ni alliances ni congrès.
+Le principe fédératif, gardien de la justice, est la base de l’humanité.
+Là est la garantie des droits de tous; il n’y a pas de peuple européen
+qui ne doive s’incliner devant un pareil tribunal. Cette grande race
+germanique, bien plus réellement grande que ne le veulent ses maladroits
+apologistes, aura certes dans l’avenir un haut titre de plus, si l’on
+peut dire que c’est sa puissante action qui aura introduit
+définitivement dans le droit européen un principe aussi essentiel.
+Toutes les grandes hégémonies militaires, celle de l’Espagne au XVIe
+siècle, celle de la France sous Louis XIV, celle de la France sous
+Napoléon, ont abouti à un prompt épuisement. Que la Prusse y prenne
+garde, sa politique radicale peut l’engager dans une série de
+complications dont il ne lui soit plus loisible de se dégager; un œil
+pénétrant verrait peut-être dès à présent le nœud déjà formé de la
+coalition future. Les sages amis de la Prusse lui disent tout bas, non
+comme menace, mais comme avertissement: _Væ victoribus!_
+
+
+
+
+LETTRE
+
+A M. STRAUSS
+
+
+Le 18 août 1870, parut, dans la _Gazette d’Augsbourg_, une lettre que M.
+Strauss me faisait l’honneur de m’adresser sur les événements du temps.
+Elle se terminait ainsi:
+
+«Vous trouverez peut-être étrange aussi que ces lignes ne vous
+parviennent que par l’intermédiaire d’un journal. Certes, dans des temps
+moins agités, je me serais assuré tout d’abord de votre agrément; mais,
+dans les circonstances actuelles, avant que ma demande fût parvenue dans
+vos mains, et votre réponse dans les miennes, le vrai moment aurait
+passé. Et j’estime d’ailleurs qu’il peut y avoir quelque utilité à ce
+que, dans cette crise, deux hommes appartenant aux deux nations rivales,
+indépendants l’un de l’autre et étrangers à tout esprit de parti,
+échangent leurs vues sans passion, mais en toute franchise, sur les
+causes et sur la portée de la lutte actuelle; car les pages que je viens
+d’écrire n’auront complétement atteint leur but que si elles vous
+déterminent à un semblable exposé de sentiments, fait à votre point de
+vue.»
+
+Je me rendis à cette invitation; le 16 septembre 1870, parut dans le
+_Journal des Débats_ la réponse que je vais reproduire. La veille avait
+paru dans le même journal la traduction de la lettre de M. Strauss.
+
+ * * * * *
+
+Monsieur et savant maître,
+
+Vos hautes et philosophiques paroles nous sont arrivées à travers ce
+déchaînement de l’enfer, comme un message de paix; elles nous ont été
+d’une grande consolation, à moi surtout qui dois à l’Allemagne ce à quoi
+je tiens le plus, ma philosophie, je dirai presque ma religion. J’étais
+au séminaire Saint-Sulpice vers 1843, quand je commençai à connaître
+l’Allemagne par Gœthe et Herder. Je crus entrer dans un temple, et, à
+partir de ce moment, tout ce que j’avais tenu jusque-là pour une pompe
+digne de la Divinité me fit l’effet de fleurs de papier jaunies et
+fanées. Aussi, comme je vous l’ai écrit au premier moment des
+hostilités, cette guerre m’a rempli de douleur, d’abord à cause des
+épouvantables calamités qu’elle ne pouvait manquer d’entraîner, ensuite
+à cause des haines, des jugements erronés qu’elle répandra et du tort
+qu’elle fera aux progrès de la vérité. Le grand malheur du monde est que
+la France ne comprend pas l’Allemagne et que l’Allemagne ne comprend pas
+la France: ce malentendu ne fera que s’aggraver. On ne combat le
+fanatisme que par un fanatisme opposé; après la guerre, nous nous
+trouverons en présence d’esprits rétrécis par la passion, qui admettront
+difficilement notre libre et large sérénité.
+
+Vos idées sur l’histoire du développement de l’unité allemande sont
+d’une parfaite justesse. Au moment où j’ai reçu le numéro de la _Gazette
+d’Augsbourg_ qui contenait votre belle lettre, j’étais justement occupé
+à écrire pour la _Revue des Deux Mondes_ un article qui paraîtra ces
+jours-ci, et où j’exposais des vues identiques aux vôtres. Il est clair
+que, dès que l’on a rejeté le principe de la légitimité dynastique, il
+n’y a plus, pour donner une base aux délimitations territoriales des
+États, que le droit des nationalités, c’est-à-dire des groupes naturels
+déterminés par la race, l’histoire et la volonté des populations. Or,
+s’il y a une nationalité qui ait un droit évident d’exister en toute son
+indépendance, c’est assurément la nationalité allemande. L’Allemagne a
+le meilleur titre national, je veux dire un rôle historique de première
+importance, une âme, une littérature, des hommes de génie, une
+conception particulière des choses divines et humaines. L’Allemagne a
+fait la plus importante révolution des temps modernes, la Réforme; en
+outre, depuis un siècle, l’Allemagne a produit un des plus beaux
+développements intellectuels qu’il y ait jamais eu, un développement qui
+a, si j’ose le dire, ajouté un degré de plus à l’esprit humain en
+profondeur et en étendue, si bien que ceux qui n’ont pas participé à
+cette culture nouvelle sont à ceux qui l’ont traversée comme celui qui
+ne connaît que les mathématiques élémentaires est à celui qui connaît le
+calcul différentiel.
+
+Qu’une si grande force intellectuelle, jointe à tant de moralité et de
+sérieux, dût produire un mouvement politique correspondant, que la
+nation allemande fût appelée à prendre dans l’ordre extérieur, matériel
+et pratique, une importance proportionnée à celle qu’elle avait dans
+l’ordre de l’esprit, c’est ce qui était évident pour toute personne
+instruite, non aveuglée par la routine et les partis pris superficiels.
+Ce qui ajoutait à la légitimité des vœux de l’Allemagne, c’est que le
+besoin d’unité était chez elle une mesure de précaution justifiée par
+les déplorables folies du premier empire, folies que les Français
+éclairés réprouvent autant que les Allemands, mais contre le retour
+desquelles il était bon de se prémunir, certaines personnes relevant
+encore ces souvenirs avec beaucoup d’étourderie.
+
+C’est vous dire qu’en 1866 (je parle ici au nom d’un petit groupe de
+vrais libéraux) nous accueillîmes avec une grande joie l’augure de la
+constitution d’une Allemagne à l’état de puissance de premier ordre. Ce
+n’est pas qu’il nous agréât plus qu’à vous de voir ce grand et heureux
+événement réalisé par l’armée prussienne. Vous avez montré mieux que
+personne combien il s’en faut que la Prusse soit l’Allemagne. Mais
+n’importe; nous avions à cet égard une pensée que, je pense, vous
+partagez: c’est que l’unité allemande, après avoir été faite par la
+Prusse, absorberait la Prusse, conformément à cette loi générale que le
+levain disparaît dans la pâte qu’il a fait lever. A ce pédantisme rogue
+et jaloux qui nous déplaît parfois dans la Prusse, nous voyions ainsi se
+substituer peu à peu et succéder en définitive l’esprit allemand, avec
+sa merveilleuse largeur, ses poétiques et philosophiques aspirations. Ce
+qu’il y avait de peu sympathique à nos instincts libéraux dans un pays
+féodal, très-médiocrement parlementaire, dominé par une petite noblesse
+entichée d’une orthodoxie étroite et pleine de préjugés, nous
+l’oubliions comme vous l’oubliiez vous-même, pour ne voir dans un avenir
+ultérieur que l’Allemagne, c’est-à-dire une grande nation libérale,
+destinée à faire faire un pas décisif aux questions politiques,
+religieuses et sociales, et peut-être à réaliser ce que nous avons
+essayé en France, jusqu’ici sans y réussir: une organisation
+scientifique et rationnelle de l’État.
+
+Comment ces rêves ont-ils été déçus? comment ont-ils fait place à la
+plus amère réalité? J’ai expliqué mes idées sur ce point dans la
+_Revue_; les voici en deux mots: On peut faire aussi grande que l’on
+voudra la part des fautes du gouvernement français, mais il serait
+injuste d’oublier ce qu’a eu de répréhensible à beaucoup d’égards la
+conduite du gouvernement prussien. Vous savez que les plans de M. de
+Bismark furent communiqués en 1865 à l’empereur Napoléon III, lequel, en
+somme, y adhéra. Si cette adhésion vint de la conviction que l’unité de
+l’Allemagne était une nécessité historique, et qu’il était désirable que
+cette unité se fît avec la pleine amitié de la France, l’empereur
+Napoléon III eut mille fois raison. Il est à ma connaissance personnelle
+qu’un mois à peu près avant le commencement des hostilités de 1866,
+l’empereur Napoléon III croyait au succès de la Prusse, et même qu’il le
+désirait. Malheureusement, l’hésitation, le goût des actes
+successivement contradictoires perdirent l’empereur en cette occasion
+comme en plusieurs autres. La victoire de Sadowa éclata sans que rien
+fût convenu. Versatilité inconcevable! Égaré par les rodomontades du
+parti militaire, troublé par les reproches de l’opposition, l’empereur
+se laissa entraîner à regarder comme une défaite le résultat qui aurait
+dû être pour lui une victoire, et qu’en tout cas il avait voulu et
+amené.
+
+Si le succès justifie tout, le gouvernement prussien est complétement
+absous; mais nous sommes philosophes, monsieur; nous avons la naïveté de
+croire que celui qui a réussi peut avoir eu des torts. Le gouvernement
+prussien avait sollicité, accepté l’alliance secrète de l’empereur
+Napoléon III et de la France. Quoique rien n’eût été stipulé, il devait
+à l’empereur et à la France des marques de gratitude et de sympathie. Un
+de vos compatriotes, qui montre en ce moment contre la France plus de
+passion que je n’aime à en voir chez un galant homme, me disait, à
+l’époque dont il s’agit, que l’Allemagne devait à la France une grande
+reconnaissance pour la part réelle, quoique négative, que cette dernière
+avait prise à sa fondation. Conduit par un principe d’orgueil qui aura
+dans l’avenir de fâcheuses conséquences, le cabinet de Berlin ne
+l’entendit pas ainsi. Certes les agrandissements territoriaux, quand il
+s’agit d’une nation forte déjà de trente ou quarante millions d’hommes,
+ont peu d’importance; l’acquisition de la Savoie et de Nice a été pour
+la France plus fâcheuse qu’utile. On peut regretter cependant que le
+gouvernement prussien n’ait pas fait céder la rigueur de ses prétentions
+dans l’affaire du Luxembourg. Le Luxembourg cédé à la France, la France
+n’eût pas été plus grande ni l’Allemagne plus petite; mais cette
+concession insignifiante eût suffi pour satisfaire l’opinion
+superficielle, qui en un pays de suffrage universel doit être ménagée,
+et eût permis au gouvernement français de masquer sa retraite. Dans le
+plus grand château des croisés qui existe encore en Syrie, le
+_Kalaat-el-hosn_, se voit, en beaux caractères du XIIe siècle, sur une
+pierre au milieu des ruines, l’inscription suivante, que la maison de
+Hohenzollern devrait faire graver sur l’écusson de tous ses châteaux:
+
+ Sit tibi copia,
+ Sit sapientia,
+ Formaque detur:
+
+ Inquinat omnia
+ Sola superbia
+ Si comitetur.
+
+Dans les causes éloignées de la guerre, un esprit impartial peut donc
+faire presque égale la part de reproches que méritent d’un côté le
+gouvernement de la France et d’un autre côté celui de la Prusse. Quant à
+la cause prochaine, à ce pitoyable incident diplomatique ou plutôt ce
+jeu cruel de vanités blessées qui, pour venger de chétives querelles de
+diplomates, a déchaîné tous les fléaux sur l’espèce humaine, vous savez
+ce que j’en pense. J’étais à Tromsoë, où le plus splendide paysage de
+neige des mers polaires me faisait rêver aux îles des Morts de nos
+ancêtres celtes et germains, quand j’appris cette horrible nouvelle; je
+n’ai jamais maudit comme ce jour-là le sort fatal qui semble condamner
+notre malheureux pays à n’être jamais conduit que par l’ignorance, la
+présomption et l’ineptie.
+
+Cette guerre, quoi qu’on en dise, n’était nullement inévitable. La
+France ne voulait en aucune façon la guerre. Il ne faut pas juger de ces
+choses par des déclamations de journaux et des criailleries de
+boulevard. La France est profondément pacifique; ses préoccupations sont
+tournées vers l’exploitation des énormes sources de richesses qu’elle
+possède et vers les questions démocratiques et sociales. Le roi
+Louis-Philippe avait vu le vrai sur ce point avec beaucoup de bon sens.
+Il sentait que la France, avec son éternelle blessure, toujours près de
+se rouvrir (le manque d’une dynastie ou d’une constitution
+universellement acceptée), ne pouvait pas faire la grande guerre. Une
+nation qui a rempli son programme et atteint l’égalité ne saurait lutter
+avec des peuples jeunes, pleins d’illusions et dans tout le feu de leur
+développement. Croyez-moi, les uniques causes de la guerre sont la
+faiblesse de nos institutions constitutionnelles et les funestes
+conseils que des militaires présomptueux et bornés, des diplomates
+vaniteux ou ignorants ont donnés à l’empereur. Le plébiscite n’y est
+pour rien; au contraire, cette étrange manifestation, qui montra que la
+dynastie napoléonienne avait poussé ses racines jusqu’aux entrailles
+mêmes du pays, devait faire croire que l’empereur s’éloignerait ensuite
+de plus en plus des allures d’un joueur désespéré. Un homme qui possède
+de grands biens territoriaux nous paraît devoir être moins porté à
+tenter le sort sur un coup de dé que celui dont la richesse est
+douteuse. En réalité, pour écarter les dangers de conflagration, il
+suffisait d’attendre. Que de questions, dans les affaires de cette
+pauvre espèce humaine, il faut résoudre en ne les résolvant pas! Au bout
+de quelques années on est tout surpris que la question n’existe plus. Y
+eut-il jamais une haine nationale comme celle qui pendant six siècles a
+divisé la France et l’Angleterre? Il y a vingt-cinq ans, sous
+Louis-Philippe, cette haine était encore assez forte; presque tout le
+monde déclarait qu’elle ne pouvait finir que par la guerre; elle a
+disparu comme par enchantement.
+
+Naturellement, cher monsieur, les libéraux éclairés n’ont eu ici qu’un
+seul vœu depuis l’heure fatale, voir finir ce qui n’aurait pas dû
+commencer. La France a eu mille fois tort de paraître vouloir s’opposer
+aux évolutions intérieures de l’Allemagne; mais l’Allemagne commettrait
+une faute non moins grave en voulant porter atteinte à l’intégrité de la
+France. Si l’on a pour but de détruire la France, rien de mieux conçu
+qu’un tel plan; mutilée, la France rentrerait en convulsions, et
+périrait. Ceux qui pensent, comme quelques-uns de vos compatriotes, que
+la France doit être supprimée du nombre des peuples, sont conséquents en
+demandant son amoindrissement; ils voient très-bien que cet
+amoindrissement serait sa fin; mais ceux qui croient comme vous que la
+France est nécessaire à l’harmonie du monde doivent peser les
+conséquences qu’entraînerait un démembrement. Je puis parler ici avec
+une sorte d’impartialité. Je me suis étudié toute ma vie à être bon
+patriote, ainsi qu’un honnête homme doit l’être, mais en même temps à me
+garder du patriotisme exagéré comme d’une cause d’erreur. Ma
+philosophie, d’ailleurs, est l’idéalisme; où je vois le bien, le beau,
+le vrai, là est ma patrie. C’est au nom des vrais intérêts éternels de
+l’idéal que je serais désolé que la France n’existât plus. La France est
+nécessaire comme protestation contre le pédantisme, le dogmatisme, le
+rigorisme étroit. Vous qui avez si bien compris Voltaire devez
+comprendre cela. Cette légèreté qu’on nous reproche est au fond sérieuse
+et honnête. Prenez garde que, si notre tour d’esprit, avec ses qualités
+et ses défauts, disparaissait, la conscience humaine serait sûrement
+amoindrie. La variété est nécessaire, et le premier devoir de l’homme
+qui cherche d’un cœur vraiment pieux à entrer dans les desseins de la
+Divinité est de supporter, de respecter même les organes providentiels
+de la vie spirituelle de l’humanité qui lui sont le moins congénères et
+le moins sympathiques. Votre illustre Mommsen, dans une lettre qui nous
+a un peu attristés, comparait il y a quelques jours notre littérature
+aux eaux bourbeuses de la Seine, et cherchait à en préserver le monde
+comme d’un poison. Quoi! cet austère savant connaît donc nos journaux
+burlesques et notre niais petit théâtre bouffon! Soyez assuré qu’il y a
+encore, derrière la littérature charlatanesque et misérable qui a chez
+nous comme partout les succès de la foule, une France fort distinguée,
+différente de la France du XVIIe et du XVIIIe siècle, de même race
+cependant: d’abord un groupe d’hommes de la plus haute valeur et du
+sérieux le plus accompli, puis une société exquise, charmante et
+sérieuse à la fois, fine, tolérante, aimable, sachant tout sans avoir
+rien appris, devinant d’instinct le dernier résultat de toute
+philosophie. Prenez garde de froisser cela. La France, pays très-mixte,
+offre cette particularité que certaines plantes germaniques y poussent
+souvent mieux que dans leur sol natal; on pourrait le démontrer par des
+exemples de notre histoire littéraire du XIIe siècle, par les chansons
+de geste, la philosophie scolastique, l’architecture gothique. Vous
+semblez croire que la diffusion des saines idées germaniques serait
+facilitée par certaines mesures radicales, détrompez-vous; cette
+propagande serait alors arrêtée net; le pays s’enfoncerait avec rage
+dans ses routines nationales et ses défauts particuliers.--«Tant pis
+pour lui!» diront vos exaltés.--«Tant pis pour l’humanité!»
+ajouterai-je. La suppression ou l’atrophie d’un membre fait pâtir tout
+le corps.
+
+L’heure est solennelle. Il y a en France deux courants d’opinion. Les
+uns raisonnent ainsi: «Finissons cette odieuse partie au plus vite;
+cédons tout, l’Alsace, la Lorraine; signons la paix; puis haine à mort,
+préparatifs sans trêve, alliance avec n’importe qui, complaisances sans
+bornes pour toutes les ambitions russes; un seul but, un seul mobile à
+la vie, guerre d’extermination contre la race germanique.» D’autres
+disent: «Sauvons l’intégrité de la France, développons les institutions
+constitutionnelles, réparons nos fautes, non en rêvant de prendre notre
+revanche d’une guerre où nous avons été injustes agresseurs, mais en
+contractant avec l’Allemagne et l’Angleterre une alliance dont l’effet
+sera de conduire le monde dans les voies de la civilisation libérale.»
+L’Allemagne décidera laquelle des deux politiques suivra la France, et
+du même coup elle décidera de l’avenir de la civilisation.
+
+Vos germanistes fougueux allèguent que l’Alsace est une terre
+germanique, injustement détachée de l’empire allemand. Remarquez que les
+nationalités sont toutes des «cotes mal taillées»; si l’on se met à
+raisonner ainsi sur l’ethnographie de chaque canton, on ouvre la porte à
+des guerres sans fin. De belles provinces de langue française ne font
+pas partie de la France, et cela est très-avantageux, même pour la
+France. Des pays slaves appartiennent à la Prusse. Ces anomalies servent
+beaucoup à la civilisation. La réunion de l’Alsace à la France, par
+exemple, est un des faits qui ont le plus contribué à la propagande du
+germanisme; c’est par l’Alsace que les idées, les méthodes, les livres
+de l’Allemagne passent d’ordinaire pour arriver jusqu’à nous. Il est
+incontestable que, si on soumettait la question au peuple alsacien, une
+immense majorité se prononcerait pour rester unie à la France. Est-il
+digne de l’Allemagne de s’attacher de force une province rebelle,
+irritée, devenue irréconciliable, surtout depuis la destruction de
+Strasbourg? L’esprit est vraiment parfois confondu de l’audace de vos
+hommes d’État. Le roi de Prusse paraît en train de s’imposer la lourde
+tâche de résoudre la question française, de donner et par conséquent de
+garantir un gouvernement à la France. Peut-on, de gaieté de cœur,
+rechercher un pareil fardeau? Comment ne voit-on pas que la conséquence
+de cette politique serait d’occuper la France à perpétuité avec 3 ou
+400,000 hommes? L’Allemagne veut donc rivaliser avec l’Espagne du XVIe
+siècle? Et sa grande et haute culture intellectuelle, que
+deviendrait-elle à ce jeu-là? Qu’elle prenne garde qu’un jour, quand on
+voudra désigner les années les plus glorieuses de la race germanique, on
+ne préfère à la période de sa domination militaire, marquée peut-être
+par un abaissement intellectuel et moral, les premières années de notre
+siècle, où, vaincue, humiliée extérieurement, elle créait pour le monde
+la plus haute révélation de la raison que l’humanité eût connue
+jusque-là!
+
+On s’étonne que quelques-uns de vos meilleurs esprits ne voient pas
+cela, et surtout qu’ils se montrent contraires à une intervention de
+l’Europe en ces questions. La paix ne peut, à ce qu’il semble, être
+conclue directement entre la France et l’Allemagne; elle ne peut être
+l’ouvrage que de l’Europe, qui a blâmé la guerre et qui doit vouloir
+qu’aucun des membres de la famille européenne ne soit trop affaibli.
+Vous parlez à bon droit de garanties contre le retour de rêves malsains;
+mais quelle garantie vaudrait celle de l’Europe, consacrant de nouveau
+les frontières actuelles et interdisant à qui que ce soit de songer à
+déplacer les bornes fixées par les anciens traités? Toute autre solution
+laissera la porte ouverte à des vengeances sans fin. Que l’Europe fasse
+cela, et elle aura posé pour l’avenir le germe de la plus féconde
+institution, je veux dire d’une autorité centrale, sorte de congrès des
+États-Unis d’Europe, jugeant les nations, s’imposant à elles, et
+corrigeant le principe des nationalités par le principe de fédération.
+Jusqu’à nos jours, cette force centrale de la communauté européenne ne
+s’est guère montrée en exercice que dans des coalitions passagères
+contre le peuple qui aspirait à une domination universelle; il serait
+bon qu’une sorte de coalition permanente et préventive se formât pour le
+maintien des grands intérêts communs, qui sont après tout ceux de la
+raison et de la civilisation.
+
+Le principe de la fédération européenne peut ainsi offrir une base de
+médiation semblable à celle que l’Église offrait au moyen âge. On est
+parfois tenté de prêter un rôle analogue aux tendances démocratiques et
+à l’importance que prennent de nos jours les problèmes sociaux. Le
+mouvement de l’histoire contemporaine est une sorte de balancement entre
+les questions patriotiques, d’une part, les questions démocratiques et
+sociales, de l’autre. Ces derniers problèmes ont un côté de légitimité,
+et seront peut-être en un sens la grande pacification de l’avenir. Il
+est certain que le parti démocratique, malgré ses aberrations, agite des
+problèmes supérieurs à la patrie; les sectaires de ce parti se donnent
+la main par-dessus toutes les divisions de nationalité, et professent
+une grande indifférence pour les questions de point d’honneur, qui
+touchent surtout la noblesse et les militaires. Les milliers de pauvres
+gens qui en ce moment s’entre-tuent pour une cause qu’ils ne comprennent
+qu’à demi ne se haïssent pas; ils ont des besoins, des intérêts communs.
+Qu’un jour ils arrivent à s’entendre et à se donner la main malgré leurs
+chefs, c’est là un rêve sans doute; on peut cependant entrevoir plus
+d’un biais par où la politique à outrance de la Prusse pourra servir à
+l’avénement d’idées qu’elle ne soupçonne pas. Il paraît difficile que
+cette fureur d’une poignée d’hommes, reste des vieilles aristocraties,
+mène longtemps à l’égorgement des masses de populations douces, arrivées
+à une conscience démocratique assez avancée et plus ou moins imbues
+d’idées économiques (pour eux saintes) dont le propre est justement de
+ne pas tenir compte des rivalités nationales.
+
+Ah! cher maître, que Jésus a bien fait de fonder le royaume de Dieu, un
+monde supérieur à la haine, à la jalousie, à l’orgueil, où le plus
+estimé est, non pas, comme dans les tristes temps que nous traversons,
+celui qui fait le plus de mal, celui qui frappe, tue, insulte, celui qui
+est le plus menteur, le plus déloyal, le plus mal élevé, le plus
+défiant, le plus perfide, le plus fécond en mauvais procédés, en idées
+diaboliques, le plus fermé à la pitié, au pardon, celui qui n’a nulle
+politesse, qui surprend son adversaire, lui joue les plus mauvais tours;
+mais celui qui est le plus doux, le plus modeste, le plus éloigné de
+toute assurance, jactance et dureté, celui qui cède le pas à tout le
+monde, celui qui se regarde comme le dernier! La guerre est un tissu de
+péchés, un état contre nature où l’on recommande de faire comme belle
+action ce qu’en tout autre temps on commande d’éviter comme vice ou
+défaut, où c’est un devoir de se réjouir du malheur d’autrui, où celui
+qui rendrait le bien pour le mal, qui pratiquerait les préceptes
+évangéliques de pardon des injures, de goût pour l’humiliation, serait
+absurde et même blâmable. Ce qui fait entrer dans la Walhalla est ce qui
+exclut du royaume de Dieu. Avez-vous remarqué que ni dans les huit
+béatitudes, ni dans le sermon sur la montagne, ni dans l’Évangile, ni
+dans toute la littérature chrétienne primitive, il n’y a pas un mot qui
+mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent le royaume du ciel?
+
+Insistons sur ces grands enseignements de paix, qui échappent aux hommes
+dupes de leur orgueil, entraînés par leur éternel et si peu
+philosophique oubli de la mort. Personne n’a le droit de se
+désintéresser des désastres de son pays; mais le philosophe comme le
+chrétien a toujours des motifs de vivre. Le royaume de Dieu ne connaît
+ni vainqueurs ni vaincus; il consiste dans les joies du cœur, de
+l’esprit et de l’imagination, que le vaincu goûte plus que le vainqueur,
+s’il est plus élevé moralement et s’il a plus d’esprit. Votre grand
+Gœthe, votre admirable Fichte ne nous ont-ils pas appris comment on peut
+mener une vie noble et par conséquent heureuse au milieu de
+l’abaissement extérieur de sa patrie? Un motif, du reste, m’inspire un
+grand repos d’esprit: l’an dernier, lors des élections pour le Corps
+législatif, je m’offris aux suffrages des électeurs; je ne fus pas
+choisi; mes affiches se voient encore sur les murs des villages de
+Seine-et-Marne; on y peut lire: «Pas de révolution, pas de guerre. Une
+guerre serait aussi funeste qu’une révolution.» Pour avoir la conscience
+tranquille dans des temps comme les nôtres, il faut pouvoir se dire
+qu’on n’a pas fui systématiquement la vie publique, pas plus qu’on ne
+l’a recherchée.
+
+Conservez-moi toujours votre amitié, et croyez à mes sentiments les plus
+élevés.
+
+Paris, 13 septembre 1870.
+
+
+
+
+NOUVELLE LETTRE
+
+A M. STRAUSS
+
+
+Paris, 15 septembre 1871.
+
+Monsieur et savant maître,
+
+A la fin de la lettre que vous m’avez adressée par la _Gazette
+d’Augsbourg_, le 18 août 1870, vous m’invitiez à exposer mes vues sur la
+situation terrible créée par les derniers événements. Je le fis; ma
+réponse à votre lettre parut dans le _Journal des Débats_, le 16
+septembre; la veille, avait été insérée dans le même journal la
+traduction de votre lettre, telle que nous l’avait envoyée votre
+excellent interprète français, M. Charles Ritter. Si vous voulez bien
+réfléchir à l’état de Paris à cette époque, vous reconnaîtrez peut-être
+que ce journal faisait en cela preuve d’un certain courage. Le siége
+commença le lendemain, et toute communication entre l’intérieur de Paris
+et le reste du monde se trouva interrompue pendant cinq mois.
+
+Plusieurs jours après la conclusion de l’armistice au mois de février
+1871, j’appris une nouvelle qui me surprit, c’est que, le 2 octobre
+1870, vous aviez fait dans la _Gazette d’Augsbourg_ une réponse à ma
+lettre du 16 septembre. Vous ne pensiez pas sans doute que le blocus
+prussien fût aussi rigoureux qu’il l’était; car, si vous l’aviez su, il
+est peu probable que vous m’eussiez adressé une lettre publique que je
+ne pouvais lire et à laquelle je ne pouvais répondre. Le malentendu en
+ces matières délicates est facile; il faut que la personne qu’on a
+interpellée puisse donner des explications et rectifier, s’il y a lieu,
+les opinions qu’on lui prête. Dans le cas dont il s’agit, la crainte
+d’un malentendu n’était pas chimérique. Entre bien des rectifications,
+en effet, que j’aurais à faire à votre réponse du 2 octobre, il en est
+une qui a de l’importance. Trompé par l’expression de «traités de 1814»
+que nous employons souvent en France pour désigner l’ensemble des
+conventions qui fixèrent les limites de la France à la chute du premier
+empire, vous avez cru que je demandais après Sedan qu’on revînt sur les
+cessions de 1815, qu’on nous rendît Saarlouis et Landau. Je suis fâché
+d’avoir été présenté par vous au public allemand comme capable d’une
+telle absurdité. Il me semble que, s’il y a une pensée qui résulte
+clairement de ce que j’ai écrit sur cette funeste guerre, c’est qu’il
+fallait s’en tenir aux frontières nationales telles que l’histoire les
+avait fixées, que toute annexion de pays sans le vœu des populations
+était une faute et même un crime.
+
+Une circonstance augmenta encore mon chagrin. Peu de jours après que
+j’eus connu l’existence de votre lettre du 2 octobre, j’appris que la
+_Gazette d’Augsbourg_ n’avait pas inséré la traduction de ma lettre du
+16 septembre, si bien que ce journal, après m’avoir invité par votre
+organe à entrer dans la discussion, après avoir vu le _Journal des
+Débats_, dont la position était autrement délicate que la sienne,
+insérer vos pages hautaines sous le coup de l’émeute populaire, refusait
+de porter au public allemand victorieux les humbles pages où je
+réclamais pour ma patrie vaincue un peu de générosité et de pitié. Je
+sais que vous avez regretté ce procédé; mais c’est ici que j’admire de
+quoi est capable votre patriotisme exalté; car, au lieu de vous retirer
+d’un débat où la parole était refusée à votre adversaire, vous avez
+inséré quelques jours après dans cette même _Gazette d’Augsbourg_ une
+réplique à la lettre que vous m’aviez fait écrire et que vous n’aviez
+pas eu le crédit de faire publier. Voilà, monsieur, où je vois bien la
+différence entre nos manières de comprendre la vie. La passion qui vous
+remplit et qui vous semble sainte est capable de vous arracher un acte
+pénible. Une de nos faiblesses, au contraire, à nous autres Français de
+la vieille école, est de croire que les délicatesses du galant homme
+passent avant tout devoir, avant toute passion, avant toute croyance,
+avant la patrie, avant la religion. Cela nous fait du tort; car on ne
+nous rend pas toujours la pareille, et, comme tous les délicats, nous
+jouons le rôle de dupes au milieu d’un monde qui ne nous comprend plus.
+
+Il est vrai que vous m’avez fait ensuite un honneur auquel je suis
+sensible comme je le dois. Vous avez traduit vous-même ma réponse et
+l’avez réunie dans une brochure à vos deux lettres[16]. Vous avez voulu
+que cette brochure se vendît au profit d’un établissement d’invalides
+allemands. Dieu me garde de vous faire une chicane au point de vue de la
+propriété littéraire! L’œuvre à laquelle vous m’avez fait contribuer est
+d’ailleurs une œuvre d’humanité, et, si ma chétive prose a pu procurer
+quelques cigares à ceux qui ont pillé ma petite maison de Sèvres, je
+vous remercie de m’avoir fourni l’occasion de conformer ma conduite à
+quelques-uns des préceptes de Jésus que je crois les plus authentiques.
+Mais remarquez encore ces nuances légères, Certainement, si vous m’aviez
+permis de publier un écrit de vous, jamais, au grand jamais, je n’aurais
+eu l’idée d’en faire une édition au profit de notre hôtel des Invalides.
+Le but vous entraîne; la passion vous empêche de voir ces mièvreries de
+gens blasés que nous appelons le goût et le tact.
+
+ [16] Leipzig, Hirzel, 1870.
+
+Il m’est arrivé depuis un an ce qui arrive toujours à ceux qui prêchent
+la modération en temps de crise. Les événements ainsi que l’immense
+majorité de l’opinion m’ont donné tort. Je ne puis vous dire cependant
+que je sois converti. Attendons dix ou quinze années; ma conviction est
+que la partie éclairée de l’Allemagne reconnaîtra alors qu’en lui
+conseillant d’user doucement de sa victoire, je fus son meilleur ami. Je
+ne crois pas à la durée des choses menées à l’extrême, et je serais bien
+surpris si une foi aussi absolue en la vertu d’une race que celle que
+professent M. de Bismark et M. de Moltke n’aboutissait pas à une
+déconvenue. L’Allemagne, en se livrant aux hommes d’État et aux hommes
+de guerre de la Prusse, a monté un cheval fringant, qui la mènera où
+elle ne veut pas. Vous jouez trop gros jeu. A quoi ressemble votre
+conduite? exactement à celle de la France à l’époque qu’on lui reproche
+le plus. En 1792, les puissances européennes provoquent la France; la
+France bat les puissances, ce qui était bien son droit; puis elle pousse
+ses victoires à outrance, en quoi elle avait tort. L’outrance est
+mauvaise; l’orgueil est le seul vice qui soit puni en ce monde.
+Triompher est toujours une faute et en tout cas quelque chose de bien
+peu philosophique. _Debemur morti nos nostraque._
+
+Ne vous imaginez pas être plus que d’autres à l’abri de l’erreur. Depuis
+un an, vos journaux se sont montrés moins ignorants sans doute que les
+nôtres, mais tout aussi passionnés, tout aussi immoraux, tout aussi
+aveugles. Ils ne voient pas une montagne qui est devant leurs yeux,
+l’opposition toujours croissante de la conscience slave à la conscience
+germanique, opposition qui aboutira à une lutte effroyable. Ils ne
+voient pas qu’en détruisant le pôle nord d’une pile on détruit le pôle
+sud, que la solidarité française faisait la solidarité allemande, qu’en
+mourant la France se vengera et rendra le plus mauvais service à
+l’Allemagne. L’Allemagne, en d’autres termes, a fait la faute d’écraser
+son adversaire. Qui n’a pas d’antithèse n’a pas de raison d’être. S’il
+n’y avait plus d’orthodoxes, ni vous ni moi n’existerions; nous serions
+en face d’un stupide matérialisme vulgaire, qui nous tuerait bien mieux
+que les théologiens. L’Allemagne s’est comportée avec la France comme si
+elle ne devait jamais avoir d’autre ennemi. Or le précepte du vieux sage
+_Ama tanquam osurus_ doit aujourd’hui être retourné; il faut haïr comme
+si l’on devait un jour être l’allié de celui qu’on hait; on ne sait pas
+de qui on devra quelque jour rechercher l’amitié.
+
+Il ne sert de rien de dire qu’il y a soixante et soixante-dix ans, nous
+avons agi exactement de la même manière, qu’alors nous avons fait en
+Europe la guerre de pillage, de massacre et de conquête que nous
+reprochons aux Allemands de 1870. Ces méfaits du premier empire, nous
+les avons toujours blâmés; ils sont l’œuvre d’une génération avec
+laquelle nous avons peu de chose de commun et dont la gloire n’est plus
+la nôtre. A tort évidemment, nous nous étions habitués à croire que le
+XIXe siècle avait inauguré une ère de civilisation, de paix,
+d’industrie, de souveraineté des populations. «Comment, dit-on,
+traitez-vous de crimes et de hontes des cessions d’âmes auxquelles ont
+autrefois consenti des races aussi nobles que la vôtre et dont
+vous-mêmes avez profité.»--Distinguons les dates. Le droit d’autrefois
+n’est pas le droit d’aujourd’hui. Le sentiment des nationalités n’a pas
+cent ans. Frédéric II n’était pas plus mauvais Allemand dans son dédain
+pour la langue et la littérature allemandes que Voltaire n’était mauvais
+Français en se réjouissant de l’issue de la bataille de Rosbach. Une
+cession de province n’était alors qu’une translation de biens immeubles
+d’un prince à un prince; les peuples y restaient le plus souvent
+indifférents. Cette conscience des peuples, nous l’avons créée dans le
+monde par notre révolution; nous l’avons donnée à ceux que nous avons
+combattus et souvent injustement combattus; elle est notre dogme. Voilà
+pourquoi nous autres libéraux français étions pour les Vénitiens, pour
+les Milanais contre l’Autriche; pour la Bohême, pour la Hongrie contre
+la centralisation viennoise; pour la Pologne contre la Russie; pour les
+Grecs et les Slaves de Turquie contre les Turcs. Il y avait protestation
+de la part de Milan, de Venise, de la Bohême, de la Hongrie, de la
+Pologne, des Grecs et des Slaves de Turquie, cela nous suffisait. Nous
+étions également pour les Romagnols contre le pape ou plutôt contre la
+contrainte étrangère qui les maintenait malgré eux sujets du pape; car
+nous ne pouvions admettre qu’une population soit confisquée contre son
+gré au profit d’une idée religieuse qui prétend qu’elle a besoin d’un
+territoire pour vivre. Dans la guerre de la sécession d’Amérique,
+beaucoup de bons esprits, tout en étant peu sympathiques aux États du
+Sud, ne purent se décider à leur dénier le droit de se retirer d’une
+association dont ils ne voulaient plus faire partie, du moment qu’ils
+eurent prouvé par de rudes sacrifices que leur volonté à cet égard était
+sérieuse.
+
+Cette règle de politique n’a rien de profond ni de transcendant; mais il
+faut se garder, à force d’érudition et de métaphysique, de n’être plus
+juste ni humain. La guerre sera sans fin, si l’on n’admet des
+prescriptions pour les violences du passé. La Lorraine a fait partie de
+l’empire germanique, sans aucun doute; mais la Hollande, la Suisse,
+l’Italie même, jusqu’à Bénévent, et en remontant au delà du traité de
+Verdun, la France entière, en y comprenant même la Catalogne, en ont
+aussi fait partie.--L’Alsace est maintenant un pays germanique de langue
+et de race; mais, avant d’être envahie par la race germanique, l’Alsace
+était un pays celtique, ainsi qu’une partie de l’Allemagne du Sud. Nous
+ne concluons pas de là que l’Allemagne du Sud doive être française; mais
+qu’on ne vienne pas non plus soutenir que, par droit ancien, Metz et
+Luxembourg doivent être allemands. Nul ne peut dire où cette archéologie
+s’arrêterait. Presque partout où les patriotes fougueux de l’Allemagne
+réclament un droit germanique, nous pourrions réclamer un droit celtique
+antérieur, et avant la période celtique, il y avait, dit-on, les
+allophyles, les Finnois, les Lapons; et avant les Lapons, il y eut les
+hommes des cavernes; et avant les hommes des cavernes, il y eut les
+orangs-outangs. Avec cette philosophie de l’histoire, il n’y aura de
+légitime dans le monde que le droit des orangs-outangs, injustement
+dépossédés par la perfidie des civilisés.
+
+Soyons moins absolus; à côté du droit des morts, admettons pour une
+petite part le droit des vivants. Le traité de 843, pacte conclu entre
+trois chefs barbares qui assurément ne se préoccupèrent dans le partage
+que de leurs convenances personnelles, ne saurait être une base
+éternelle de droit national. Le mariage de Marie de Bourgogne avec
+Maximilien ne saurait s’imposer à jamais à la volonté des peuples. Il
+est impossible d’admettre que l’humanité soit liée pour des siècles
+indéfinis par les mariages, les batailles, les traités des créatures
+bornées, ignorantes, égoïstes, qui au moyen âge tenaient la tête des
+affaires de ce bas monde. Ceux de vos historiens, comme Ranke, Sybel,
+qui ne voient dans l’histoire que le tableau des ambitions princières et
+des intrigues diplomatiques, pour lesquels une province se résume en la
+dynastie, souvent étrangère, qui l’a possédée, sont aussi peu
+philosophes que la naïve école qui veut que la révolution française ait
+marqué une ère absolument nouvelle dans l’histoire. Un moyen terme entre
+ces extrêmes nous paraît seul pratique. Certes nous repoussons comme une
+erreur de fait fondamentale l’égalité des individus humains et l’égalité
+des races; les parties élevées de l’humanité doivent dominer les parties
+basses; la société humaine est un édifice à plusieurs étages, où doit
+régner la douceur, la bonté (l’homme y est tenu même envers les
+animaux), non l’égalité. Mais les nations européennes telles que les a
+faites l’histoire sont les pairs d’un grand sénat où chaque membre est
+inviolable. L’Europe est une confédération d’États réunis par l’idée
+commune de la civilisation. L’individualité de chaque nation est
+constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, la religion,
+mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le
+consentement actuel, par la volonté qu’ont les différentes provinces
+d’un État de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion de Nice, pas
+un canton de la France ne voulait se séparer de la France; cela
+suffisait pour qu’il y eût crime européen à démembrer la France, quoique
+la France ne soit une ni de langue ni de race. Au contraire, des parties
+de la Belgique et de la Suisse, et jusqu’à un certain point les îles de
+la Manche, quoique parlant français, ne désirent nullement appartenir à
+la France; cela suffit pour qu’il fût criminel de chercher à les y
+annexer par la force. L’Alsace est allemande de langue et de race; mais
+elle ne désire pas faire partie de l’État allemand; cela tranche la
+question. On parle du droit de la France, du droit de l’Allemagne. Ces
+abstractions nous touchent beaucoup moins que le droit qu’ont les
+Alsaciens, êtres vivants en chair et en os, de n’obéir qu’à un pouvoir
+consenti par eux.
+
+Ne blâmez donc pas notre école libérale française de regarder comme une
+sorte de droit divin le droit qu’ont les populations de n’être pas
+transférées sans leur consentement. Pour ceux qui comme nous n’admettent
+plus le principe dynastique qui fait consister l’unité d’un État dans
+les droits personnels du souverain, il n’y a plus d’autre droit des gens
+que celui-là. De même qu’une nation légitimiste se fait hacher pour sa
+dynastie, de même nous sommes obligés de faire les derniers sacrifices
+pour que ceux qui étaient liés à nous par un pacte de vie et de mort ne
+souffrent pas violence. Nous n’admettons pas les cessions d’âmes; si les
+territoires à céder étaient déserts, rien de mieux; mais les hommes qui
+les habitent sont des créatures libres, et notre devoir est de les faire
+respecter.
+
+Notre politique, c’est la politique du droit des nations; la vôtre,
+c’est la politique des races: nous croyons que la nôtre vaut mieux. La
+division trop accusée de l’humanité en races, outre qu’elle repose sur
+une erreur scientifique, très-peu de pays possédant une race vraiment
+pure, ne peut mener qu’à des guerres d’extermination, à des guerres
+«zoologiques», permettez-moi de le dire, analogues à celles que les
+diverses espèces de rongeurs ou de carnassiers se livrent pour la vie.
+Ce serait la fin de ce mélange fécond, composé d’éléments nombreux et
+tous nécessaires, qui s’appelle l’humanité. Vous avez levé dans le monde
+le drapeau de la politique ethnographique et archéologique en place de
+la politique libérale; cette politique vous sera fatale. La philologie
+comparée, que vous avez créée et que vous avez transportée à tort sur le
+terrain de la politique, vous jouera de mauvais tours. Les Slaves s’y
+passionnent; chaque maître d’école slave est pour vous un ennemi, un
+termite qui ruine votre maison. Comment pouvez-vous croire que les
+Slaves ne vous feront pas ce que vous faites aux autres, eux qui en
+toute chose marchent après vous, suivent vos traces pas pour pas? Chaque
+affirmation du germanisme est une affirmation du slavisme; chaque
+mouvement de concentration de votre part est un mouvement qui
+«précipite» le Slave, le dégage, le fait être séparément. Un coup d’œil
+sur les affaires d’Autriche montre cela avec évidence. Le Slave, dans
+cinquante ans, saura que c’est vous qui avez fait son nom synonyme
+d’«esclave»; il verra cette longue exploitation historique de sa race
+par la vôtre, et le nombre des Slaves est double du vôtre, et le Slave,
+comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la troisième
+partie des étoiles, traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie
+centrale, l’ancienne clientèle des Gengiskhan et des Tamerlan. Combien
+il eût mieux valu vous réserver pour ce jour-là l’appel à la raison, à
+la moralité, à des amitiés de principes! Songez quel poids pèsera dans
+la balance du monde le jour où la Bohême, la Moravie, la Croatie, la
+Servie, toutes les populations slaves de l’empire ottoman, sûrement
+destinées à l’affranchissement, races héroïques encore, toutes
+militaires et qui n’ont besoin que d’être commandées, se grouperont
+autour de ce grand conglomérat moscovite, qui englobe déjà dans une
+gangue slave tant d’éléments divers, et qui paraît bien le noyau désigné
+de la future unité slave, de même que la Macédoine, à peine grecque, le
+Piémont, à peine italien, la Prusse, à peine allemande, ont été le
+centre de formation de l’unité grecque, de l’unité italienne, de l’unité
+allemande. Et vous êtes trop sages pour compter sur la reconnaissance
+que vous doit la Russie. Une des causes secrètes de la mauvaise humeur
+de la Prusse contre nous est de nous devoir une partie de sa culture.
+Une des blessures des Russes sera un jour d’avoir été civilisés par les
+Allemands. Ils le nieront, mais se l’avoueront tout en le niant, et ce
+souvenir les exaspérera. L’académie de Saint-Pétersbourg en voudra un
+jour autant à celle de Berlin, pour avoir été tout allemande, que celle
+de Berlin nous en veut, pour avoir été autrefois à moitié française.
+Notre siècle est le siècle du triomphe du serf sur son maître; le Slave
+a été et à quelques égards est encore votre serf.
+
+Or, le jour de la conquête slave, nous vaudrons plus que vous, de même
+qu’Athènes sous l’empire romain eut un rôle brillant encore, tandis que
+Sparte n’en eut plus.
+
+Défiez-vous donc de l’ethnographie, ou plutôt ne l’appliquez pas trop à
+la politique. Sous prétexte d’une étymologie germanique, vous prenez
+pour la Prusse tel village de Lorraine. Les noms de Vienne
+(_Vindobona_), de Worms (_Borbitomagus_), de Mayence (_Mogontiacum_)
+sont gaulois; nous ne vous réclamerons jamais ces villes; mais, si un
+jour les Slaves viennent revendiquer la Prusse proprement dite, la
+Poméranie, la Silésie, Berlin, par la raison que tous ces noms sont
+slaves, s’ils font sur l’Elbe et sur l’Oder ce que vous avez fait sur la
+Moselle, s’ils pointent sur la carte les villages obotrites ou
+vélatabes, qu’aurez-vous à dire? Nation n’est pas synonyme de race. La
+petite Suisse, si solidement bâtie, compte trois langues, trois ou
+quatre races, deux religions. Une nation est une grande association
+séculaire (non pas éternelle) entre des provinces en partie congénères
+formant noyau, et autour desquelles se groupent d’autres provinces liées
+les unes aux autres par des intérêts communs ou par d’anciens faits
+acceptés et devenus des intérêts. L’Angleterre, qui est la plus parfaite
+des nations, est la plus mêlée, au point de vue de l’ethnographie et de
+l’histoire. Bretons purs, Bretons romanisés, Irlandais, Calédoniens,
+Anglo-Saxons, Danois, Normands purs, Normands francisés, tout s’y est
+confondu.
+
+Et j’ose dire qu’aucune nation n’aura tant à souffrir de cette fausse
+manière de raisonner que l’Allemagne. Vous savez mieux que moi que ce
+qui marqua le grand règne de la race germanique dans le monde, du Ve au
+XIe siècle, ce fut moins d’occuper à l’état de population compacte de
+vastes pays contigus que d’essaimer l’Europe et d’y introduire un
+nouveau principe d’autorité. Pendant que le germanisme était maître de
+tout l’Occident, la Germanie proprement dite avait peu de corps. Les
+Slaves venaient jusqu’à l’Elbe, le vieux fond gaulois persistait; si
+bien que l’empire germanique n’était en partie qu’une féodalité
+germanique régnant sur un fond slave et gaulois. Prenez garde, en ce
+siècle de la résurrection des morts, il pourrait se passer d’étranges
+choses. Si l’Allemagne s’abandonne à un sentiment trop exclusivement
+national, elle verra se rétrécir d’autant la zone de son rayonnement
+moral. La Bohême, qui était à demi digérée par le germanisme, vous
+échappe, comme une proie déjà avalée par un serpent boa, qui
+ressusciterait dans l’œsophage du monstre et ferait des efforts
+désespérés pour en sortir. Je veux croire que la conscience slave est
+morte en Silésie; mais vous n’assimilerez pas Posen. Ces opérations
+veulent être enlevées d’emblée, pendant que le patient dort; s’il vient
+à se réveiller, on ne les reprend plus. Une suspicion universelle contre
+votre puissance d’assimilation, contre vos écoles, va se répandre. Un
+vaste effort pour écarter vos nationaux, que l’on envisagera comme les
+avant-coureurs de vos armées, sera pour longtemps à l’ordre du jour.
+L’infiltration silencieuse de vos émigrants dans les grandes villes, qui
+était devenue un des faits sociaux les plus importants et les plus
+bienfaisants de notre siècle, va être bien diminuée. L’Allemand, ayant
+dévoilé ses appétits conquérants, ne s’avancera plus qu’en conquérant.
+Sous l’extérieur le plus pacifique, on verra un ennemi cherchant à
+s’impatroniser chez autrui. Croyez-moi, ce que vous avez perdu est
+faiblement compensé par les cinq milliards que vous avez gagnés.
+
+Chacun doit se défier de ce qu’il y a d’exclusif et d’absolu dans son
+esprit. Ne nous imaginons jamais avoir tellement raison que nos
+adversaires aient complétement tort. Le Père céleste fait lever son
+soleil avec une bienveillance égale sur les spectacles les plus divers.
+Ce que nous croyons mauvais est souvent utile et nécessaire. Pour moi,
+je m’irriterais d’un monde où tous mèneraient le même genre de vie que
+moi. Comme vous, je me suis imposé, en qualité d’ancien clerc,
+d’observer strictement la règle des mœurs; mais je serais désolé qu’il
+n’y eût pas des gens du monde pour représenter une vie plus libre. Je ne
+suis pas riche; mais je ne pourrais guère vivre dans une société où il
+n’y aurait pas de gens riches. Je ne suis pas catholique; mais je suis
+bien aise qu’il y ait des catholiques, des sœurs de charité, des curés
+de campagne, des carmélites, et il dépendrait de moi de supprimer tout
+cela que je ne le ferais pas. De même, vous autres Allemands, supportez
+ce qui ne vous ressemble pas; si tout le monde était fait à votre image,
+le monde serait peut-être un peu morne et ennuyeux; vos femmes
+elles-mêmes supportent avec peine cette austérité trop virile. Cet
+univers est un spectacle qu’un dieu se donne à lui-même. Servons les
+intentions du grand chorége en contribuant à rendre le spectacle aussi
+brillant, aussi varié que possible.
+
+Votre race germanique a toujours l’air de croire à la Walhalla; mais la
+Walhalla ne sera jamais le royaume de Dieu. Avec cet éclat militaire,
+l’Allemagne risque de manquer sa vraie vocation. Reprenons tous ensemble
+les grands et vrais problèmes, les problèmes sociaux, qui se résument
+ainsi: trouver une organisation rationnelle et aussi juste que possible
+de l’humanité. Ces problèmes ont été posés par la France en 1789 et en
+1848; mais en général celui qui pose les problèmes n’est pas celui qui
+les résout. La France les attaqua d’une façon trop simple; elle crut
+avoir trouvé une issue par la démocratie pure, par le suffrage universel
+et par des rêves d’organisation communiste du travail. Les deux
+tentatives ont échoué, et ce double échec a été la cause de réactions
+fâcheuses, pour lesquelles il convient d’être indulgent, si l’on songe
+que l’initiative en pareille matière a bien quelque mérite. Attaquez à
+votre tour ces problèmes. Créez à l’homme en dehors de l’État et par
+delà la famille une association qui l’élève, le soutienne, le corrige,
+l’assiste, le rende heureux, ce que fut l’Église et ce qu’elle n’est
+plus. Réformez l’Église, ou substituez-y quelque chose. L’excès du
+patriotisme nuit à ces œuvres universelles dont la base est le mot de
+saint Paul: _Non est Judæus neque Græcus._ C’est justement parce que vos
+grands hommes d’il y a quatre-vingts ans n’étaient pas trop patriotes
+qu’ils ouvrirent cette large voie, où nous sommes leurs disciples. Je
+crains que votre génération ultra-patriotique, en repoussant tout ce qui
+n’est pas germanique pur, ne se prépare un auditoire beaucoup plus
+restreint. Jésus et les fondateurs du christianisme n’étaient pas des
+Allemands. Saint-Boniface, les Irlandais qui vous ont appris à écrire du
+temps des Carlovingiens, les Italiens, qui ont été deux ou trois fois
+nos maîtres à tous, n’étaient pas des Allemands. Votre Gœthe
+reconnaissait devoir quelque chose à cette France «corrompue» de
+Voltaire, de Diderot. Laissons ces fanatismes étroits aux régions
+inférieures de l’opinion. Permettez-moi de vous le dire: vous avez
+déchu. Vous avez été plus étroitement patriotes que nous. Chez nous,
+quelques hommes supérieurs ont trouvé dans leur philosophie le calme et
+l’impartialité; chez vous, je ne connais personne, en dehors du parti
+démocratique, qui n’ait été ébranlé dans la froideur de ses jugements,
+qui n’ait été une fois injuste, qui n’ait recommandé de faire dans
+l’ordre des relations nationales ce qui eût été une honte selon les
+principes de la morale privée.
+
+Mais je m’arrête; on est aujourd’hui trop naïf à parler de modération,
+de justice, de fraternité, de la reconnaissance et des égards que les
+peuples se doivent entre eux. La conduite que vous allez être forcés de
+tenir dans les provinces annexées malgré elles achèvera de vous
+démoraliser. Vous allez être obligés de donner un démenti à tous vos
+principes, de traiter en criminels des hommes que vous devrez estimer,
+des hommes qui n’auront fait autre chose que ce que vous fîtes si
+noblement après Iéna; toutes les idées morales vont être perverties.
+Notre système d’équilibre et d’amphictyonie européenne va être renvoyé
+au pays des chimères; nos thèses libérales vont devenir un jargon
+vieilli. Par le fait des hommes d’État prussiens, la France d’ici
+longtemps n’aura plus qu’un objectif: reconquérir les provinces perdues.
+Attiser la haine toujours croissante des Slaves contre les Allemands,
+favoriser le panslavisme, servir sans réserve toutes les ambitions
+russes, faire miroiter aux yeux du parti catholique répandu partout le
+rétablissement du pape à Rome; à l’intérieur, s’abandonner au parti
+légitimiste et clérical de l’Ouest, qui seul possède un fanatisme
+intense, voilà la politique que commande une telle situation. C’est
+justement l’inverse de ce que nous avions rêvé. On ne sert pas tour à
+tour deux causes opposées: ce n’est pas nous qui conseillerons la
+destruction de ce que nous avons aimé, qui donnerons un plan pour
+trafiquer habilement de la question romaine, qui deviendrons russes et
+papistes, qui recommanderons la défiance et la malveillance envers les
+étrangers; mais que voulez-vous! nous serions coupables, d’un autre
+côté, si nous cherchions, en conseillant encore des poursuites
+généreuses et désintéressées, à empêcher le pays d’écouter la voix de
+deux millions de Français qui réclament l’aide de leur ancienne patrie.
+
+La France est en train de dire comme votre Herwegh: «Assez d’amour comme
+cela; essayons maintenant de la haine.» Je ne la suivrai pas dans cette
+expérience nouvelle, où l’on peut, au reste, douter qu’elle réussisse;
+la résolution que la France tient le moins est celle de haïr. En tout
+cas, la vie est trop courte pour qu’il soit sage de perdre son temps et
+d’user sa force à un jeu si misérable. J’ai travaillé dans mon humble
+sphère à l’amitié de la France et de l’Allemagne; si c’est maintenant
+«le temps de cesser les baisers», comme dit l’Ecclésiaste, je me retire.
+Je ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé l’amour; je me
+tairai. Apre et orgueilleuse est cette vertu germanique, qui nous punit,
+comme Prométhée, de nos téméraires essais, de notre folle
+«philanthropie». Mais nous pouvons dire avec le grand vaincu: «Jupiter,
+malgré tout son orgueil, ferait bien d’être humble. Maintenant,
+puisqu’il est vainqueur, qu’il trône à son aise, se fiant au bruit de
+son tonnerre et secouant dans sa main son dard au souffle de feu. Tout
+cela ne le préservera pas un jour de tomber ignominieusement d’une chute
+horrible. Je le vois se créer lui-même son ennemi, monstre
+très-difficile à combattre, qui trouvera une flamme supérieure à la
+foudre, un bruit supérieur au tonnerre. Vaincu alors, il comprendra par
+son expérience combien il est différent de régner ou de servir.»
+
+Croyez, monsieur et illustre maître, à mes sentiments les plus élevés.
+
+
+
+
+DE LA CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE PENDANT LE SIÉGE
+
+
+Profondément convaincu de ce principe qu’une force organisée et
+disciplinée l’emporte toujours sur une force non organisée et
+indisciplinée, je n’eus jamais d’espoir dans les efforts tentés pour
+continuer la lutte après le 4 septembre. Au mois de novembre, j’insérai
+dans le _Journal des Débats_ les trois articles que voici:
+
+
+PREMIER ARTICLE.--10 NOVEMBRE 1870.
+
+L’étrange situation où nous sommes a cela de particulier que la volonté
+de la France est devenue tout à fait obscure, et que l’unité même de la
+conscience française est gravement mise en péril. Le gouvernement de la
+défense nationale, sorti d’une révolution qui, comme la plupart des
+révolutions et des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais
+été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que les gouvernements
+issus des révolutions de 1830 et de 1848. Les portions conservatrices du
+pays n’y ont adhéré qu’à demi; les partis dits avancés l’ont à peine
+reconnu; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit d’indépendance qui n’a
+surpris que les observateurs inattentifs; à l’heure qu’il est, Lyon,
+Marseille, Bordeaux sont des communes révolutionnaires, admettant à
+peine avec le gouvernement de Paris un lien fédéral. Cela devait être.
+Composé uniquement de membres de la députation parisienne et de
+personnes appartenant au parti républicain, le gouvernement de la
+défense nationale ne pouvait avoir la prétention d’être la large
+expression de la France entière; il aurait fallu pour cela que, dès son
+premier jour, il eût admis parmi ses membres des députés de province et
+qu’il eût groupé autour de lui les hommes éminents de tous les partis.
+Ce gouvernement, qui, malgré le défaut de son origine, compte dans son
+sein tant de personnes sages, courageuses et dignes d’estime, avoue, du
+reste, son vice fondamental avec une franchise qui l’honore: «Le
+lendemain du jour où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes
+que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé la paix, et, pour en
+régler les conditions, ils ont proposé une trêve indispensable à la
+constitution d’une représentation nationale. Désireux avant tout de
+s’effacer devant les mandataires du pays et d’arriver par eux à une paix
+honorable, ils ont voulu que la France pût réunir ses députés pour
+délibérer sur la paix; ils ont cherché les combinaisons pouvant
+permettre à la France d’exprimer sa volonté.»
+
+Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre. Ajoutons que ce
+gouvernement, si partiel, si incomplétement accepté, a le pire défaut
+que puisse avoir un gouvernement: il ne communique pas avec les pays
+qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir établi à l’hôtel de ville
+se montre ici dans tout son jour. Dominé par les nécessités de son
+origine toute parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment de
+l’investissement, ainsi que la logique l’aurait voulu. Il est tout à
+fait contre nature que le gouvernement central d’un grand pays soit
+assiégé. Trop sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait de
+faible, le gouvernement de la défense nationale a tâché avec beaucoup de
+bonne foi de procurer la réunion d’une assemblée investie des pleins
+pouvoirs du pays.
+
+Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement et une partie du public,
+c’est que, pour la réunion d’une telle assemblée, un armistice était
+nécessaire. De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues et
+noblement racontées; de là ces essais des puissances neutres provoqués
+et secondés avec tant de patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers.
+Toute espérance de voir conclure un pareil arrangement semble perdue;
+mais il est permis de se demander si l’on ne s’était pas exagéré la
+nécessité de la convention militaire qu’on a poursuivie avec tant de
+suite et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir une assemblée
+nationale, la permission de l’ennemi? N’y avait-il pas, au contraire,
+quelque chose de profondément inconstitutionnel, quelque chose de
+très-humiliant et qui même viciait le fond de l’acte électoral, à
+exécuter l’opération essentielle de la vie politique de la nation grâce
+à une cédule délivrée par l’ennemi et sous sa surveillance? Les
+difficultés soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines
+portions du territoire envahi, qu’elle prétend garder après la paix,
+avaient quelque chose d’assez conséquent. Il n’est pas naturel qu’un
+acte de haute hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux
+d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse et non avec
+l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la Lorraine doivent choisir
+leurs délégués. Ce choix sera sans aucun doute une protestation contre
+les projets hautement annoncés par le parti allemand exalté; une telle
+protestation n’aurait pas toute sa force si elle avait lieu par suite
+d’une concession gracieuse de l’ennemi.
+
+Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire croire qu’une
+très-sérieuse représentation de la volonté nationale ne pouvait se faire
+sans que l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire les
+vrais représentants d’un esprit national naissant sous la pression de
+l’ennemi. Assurément, pour que les opérations électorales pussent avoir
+lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que, dans les parties
+envahies du territoire, le gouvernement prussien y consentît. Ces
+formalités ont quelque chose de solennel; un acte public de haute
+liberté et même de souveraineté ne saurait être accompli en présence de
+l’ennemi. Mais, dans un moment de suprême nécessité, les formes peuvent
+être simplifiées. Il faut songer que les trois quarts de la France n’ont
+pas été atteints par les armées allemandes. Dans ces régions, les
+élections pourraient se faire selon les règles accoutumées. Dans les
+départements envahis même, un grand nombre de communes pourraient
+procéder à des scrutins réguliers. Restent les pays écrasés par les
+armées étrangères et où tout acte de vie politique est impossible. Dans
+ces pays, l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon
+irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus sincère, surtout si
+l’opération se faisait très-rapidement. Il n’est pas admissible que la
+France se prive d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce
+qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire et d’une manière
+uniforme dans toutes les parties du territoire.
+
+La difficulté serait grande si l’on voulait former de la sorte une
+assemblée de sept ou huit cents membres au scrutin de liste. Une telle
+élection exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous
+accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement prussien
+voulût-il bien s’interdire toute ingérence dans les opérations de
+scrutin, on peut trouver qu’une élection ainsi accomplie serait sans
+dignité et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée nombreuse
+qu’il nous faut à l’heure présente; ce qu’il nous faut, c’est une
+délégation exécutive des départements, délégation rapidement formée et
+promptement rassemblée à Tours ou dans une ville derrière la Loire. Ce
+qu’il faut, c’est que chaque département, dans huit ou dix jours, ait
+fait choix d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués,
+joints aux membres de la fraction du gouvernement résidant à Tours,
+formeraient une réunion d’une centaine de personnes. Cette réunion se
+mettrait en rapport, autant qu’il serait possible, avec le gouvernement
+de Paris; elle serait investie de tous les droits de la souveraineté
+nationale; elle déciderait de la continuation de la guerre ou de la
+conclusion de la paix. En recevant ses ordres et en les exécutant, nous
+aurions la certitude d’accomplir un devoir et de nous conformer à la
+volonté de la France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer de
+nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît de subir pour elle une
+cruelle humiliation.
+
+Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement pourrait la
+conclure. Nous doutons que le gouvernement de Paris le puisse. On porte
+toujours les attaches de son point de départ. Un gouvernement qui doit
+compter sans cesse avec les journaux et les clubs, un gouvernement fondé
+sur la popularité et obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque
+toujours les opinions tranchées, ne peut manquer de faire des fautes. Le
+gouvernement de la défense nationale a su traverser des moments fort
+difficiles; mais il n’a pu se défendre d’afficher un programme conforme
+à ce ton d’assurance, de fierté, de déclamation qu’aime le peuple. Il a
+dit imprudemment: «Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de
+nos forteresses.» Or de très-bons patriotes, qui ne consentiraient
+jamais à condamner des millions de Français à un sort qui leur répugne,
+peuvent accepter un système de neutralisation où le droit des
+populations soit suffisamment garanti. Le gouvernement de la défense
+nationale, en outre, a fait comme tous les gouvernements mis en présence
+d’une grande fièvre populaire: le plus innocemment du monde, il a
+contribué à nourrir des illusions; il a pactisé avec certaines erreurs
+du public. Aujourd’hui, cela lui coupe à peu près la retraite. Nous
+doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix. Le péché originel
+de toute institution démocratique, ce sont les sacrifices qu’on est
+obligé de faire à l’esprit superficiel de la foule. Comment détruire des
+espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue une situation qu’on
+a laissé croire brillante ou assez bonne? Ajoutons qu’un gouvernement
+qui ne représente que très-imparfaitement la France, un gouvernement
+assiégé et dont les communications sont coupées avec le pays, ne peut
+guère traiter pour le pays. Si Paris doit se rendre, il faut que la
+capitulation lui soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il
+est plus nécessaire encore que nous sachions si la prolongation de la
+lutte est voulue par le pays entier, et si nous ne lui imposons pas une
+épreuve au-dessus de ses forces.
+
+On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître la nécessité de
+constituer une délégation provinciale, dépositaire de la souveraineté de
+la France, et qui puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune
+permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation ne se soit
+pas formée spontanément. Si la France avait eu des états provinciaux ou
+des conseils généraux sérieux et capables de grande politique qui
+eussent constitué cette délégation, combien nous serions près du salut!
+Un scrutin rapide, et, partout où le scrutin n’est pas possible, une
+interprétation sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens les
+plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche de salut. Le noyau
+de la délégation, une fois formé par les élus des scrutins réguliers,
+jugerait les nominations moins régulières et au besoin y suppléerait.
+L’impartialité serait facile dans les terribles circonstances où nous
+sommes, surtout si l’on songe qu’une telle délégation aurait un
+caractère essentiellement temporaire, qu’elle ne traiterait aucune
+question de politique engageant l’avenir, que ses pouvoirs cesseraient
+au moment de l’évacuation du territoire, par la nomination régulière
+d’une constituante.
+
+L’unité de la France est menacée; la tête, le cœur ne renvoient plus, ne
+reçoivent plus la vie. Défendons de toutes nos forces cette grande
+conscience française qui a été un si bel instrument de civilisation, et
+qui menace de s’éteindre. Défendons-la par une résistance énergique qui,
+même vaincue, sera notre sauvegarde dans l’avenir; défendons-la aussi en
+maintenant l’entente et la solidarité des parties de la nation. Que le
+gouvernement invite par un décret chaque département à faire sa
+délégation dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la réunion,
+et la France aura une représentation centrale sans avoir la honte de la
+devoir à une concession de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en
+aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop triste pour que
+personne ait le courage de le briguer; les circonstances sont trop
+solennelles pour laisser une place aux petites intrigues et aux chétives
+récriminations.
+
+
+DEUXIÈME ARTICLE.--13 NOVEMBRE.
+
+En insistant sur la nécessité d’organiser le plus tôt possible une
+représentation du pays, nous n’avons pas prétendu indiquer en détail les
+voies et moyens de la constituer. Nous croyons une telle opération
+difficile; nous ne la croyons pas impossible; nous nous fions à la
+sagesse du gouvernement de la défense nationale pour le choix des
+meilleures manières d’y procéder. Deux points seulement sont arrêtés
+dans notre esprit: le premier, auquel nous tenons absolument, c’est
+qu’une assemblée est indispensable pour sauver la nation; le second, de
+bien moindre importance, c’est que l’assemblée réunie pour continuer la
+guerre ou faire la paix doit être distincte de l’assemblée constituante
+qui réglera nos futures destinées politiques. Une constituante ne peut
+être nommée qu’en un temps de calme relatif, après de mûres discussions,
+par des scrutins uniformes et strictement contrôlés. Un pareil acte
+électoral nous paraît impraticable durant la crise que nous traversons;
+les pays envahis n’y pourraient prendre part, à moins d’une convention
+avec les Prussiens, dont il vaut mieux se passer. Une constituante est,
+d’après les idées françaises (en ceci du reste fort critiquables) une
+assemblée nombreuse. Peut-être une assemblée nombreuse remplirait-elle
+assez mal le mandat douloureux et terrible dont il s’agit à l’heure où
+nous sommes. Enfin une constituante est une assemblée essentiellement
+politique. Dans celle qui décidera de notre avenir, les partis peuvent
+être profondément divisés. Au contraire, l’assemblée qu’il faut élire en
+ce moment devra être placée au-dessus de toutes les divisions de partis;
+elle devra presque les ignorer; elle ne songera qu’à une seule chose,
+tirer la France de l’horrible situation où l’ont plongée quelques
+erreurs fondamentales et persistantes en fait de philosophie politique.
+Les personnes qui veulent la réunion immédiate d’une assemblée
+constituante s’inquiètent avec raison des réunions électorales, des
+professions de foi, de la confection des listes, de la libre circulation
+des candidats, des élus. Tout cela ne saurait se faire sans une
+convention avec l’ennemi. Pour nous, qui concevons la possibilité de
+l’élection sans aucune permission demandée à l’autorité prussienne, nous
+imaginons la désignation rapide des délégués comme ayant lieu sans
+candidatures régulières. Chaque département vote dès qu’il est informé;
+l’élu, sitôt nommé, se dirige vers Tours; les premiers arrivés se
+réunissent, se constituent; les nouveaux arrivants se joignent à eux. Il
+y aura des lacunes, des départements tardivement représentés; n’importe.
+Tel département n’aura pu faire de scrutin régulier; mais on aura des
+données sur les préférences de l’opinion publique; cela peut suffire.
+Dans quelques départements, aucune désignation, même sommaire, n’aura pu
+se produire; alors le noyau de l’Assemblée déjà formé à Tours donnera
+pour représentants à ces départements d’anciens députés, des hommes
+connus pour y être universellement estimés et pour en représenter
+l’esprit. Qu’importent leurs opinions antérieures, puisqu’il s’agit en
+ce moment d’un acte patriotique en dehors de toutes les opinions?
+
+C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, quelque chose
+d’aristocratique, de peu conforme à notre jalouse et soupçonneuse
+démocratie. Il est vrai; mais faisons trêve pour un moment à ces
+mesquines préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, nous
+reprendrons ces questions; maintenant, sauvons-nous. Un pays ne se sauve
+que par des actes de foi et de confiance en l’intelligence et en la
+vertu de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des vrais
+aristocrates qui existe encore vous tirer de la détresse où vous êtes;
+puis vous vous vengerez d’eux en les excluant de vos chambres, de vos
+conseils électifs. Il faut, au moment présent, des hommes d’élite par
+l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament de privilége qu’au moment
+du péril; qu’on souffre ce privilége-là. La réunion qu’il s’agit de
+former aura pour mission de traiter avec un gouvernement essentiellement
+aristocratique, qui admet hautement la valeur de la supériorité de
+naissance et de la supériorité du savoir; acceptez pour un moment
+l’esprit de votre adversaire; vous prendrez ensuite votre revanche à
+loisir.
+
+Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât dans ses institutions
+antérieures la désignation de cette chambre improvisée et intérimaire.
+On n’a jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide terrible que
+laisse en un pays le manque d’institutions provinciales et d’une réelle
+aristocratie locale. Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux
+conseils généraux! Si dans quelques départements ces conseils sont
+réunis et qu’ils veuillent prendre sur eux de choisir un délégué qui
+paraisse adopté par l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué
+avec empressement. Si, comme on le dit, quelques départements sont en
+train de faire leurs élections sans avoir attendu l’invitation
+officielle, tant mieux: ces départements-là sont probablement les plus
+avancés de la France sous le rapport de l’esprit politique. Toutes les
+expressions promptes et sincères de l’opinion, qu’on les accueille vite,
+qu’on les groupe. Pas de minutieuses formalités, pas de petitesses
+d’amour-propre. Le plus indigne de faire partie d’une telle assemblée
+serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu! à une
+mission de larmes et de deuil!...
+
+Comment feront les députés de Paris pour se rendre à cette assemblée? je
+n’en sais rien; ils n’y sont pas absolument nécessaires. Paris sera
+représenté par la délégation du gouvernement de la défense nationale qui
+est à Tours, par ceux des autres membres du gouvernement qui pourront
+s’y rendre, par M. Thiers, député de Paris, qui est le président naturel
+de l’assemblée. Loin d’exclure d’une telle assemblée souveraine les
+membres actuels du gouvernement de la défense nationale, je les envisage
+tous comme en étant membres par le fait même du pouvoir qu’ils exercent
+avec tant de patriotisme, et que nul ne songe à leur enlever.
+L’assemblée nouvelle ne serait qu’un élargissement du gouvernement de la
+défense nationale, une adjonction faite par le pays à ce gouvernement
+pour l’aider à accomplir la tâche redoutable qui pèse sur lui.
+
+Comment expédier de Paris le décret de convocation et les instructions
+nécessaires pour l’acte qu’il s’agit d’accomplir? Si les communications,
+qui, jusqu’à ces derniers temps, ont permis des relations irrégulières
+mais pourtant assez suivies avec la province, sont insuffisantes ou
+interrompues, il faudrait, sans relever la question de l’armistice,
+obtenir, directement ou par l’intermédiaire des puissances neutres, que
+les Prussiens laissent passer le décret, et avec lui, s’il se peut, un
+membre du gouvernement de Paris. Les Prussiens ont autant d’intérêt que
+nous à ce qu’il y ait quelque part un gouvernement muni des pleins
+pouvoirs de la France. En laissant passer le message et l’envoyé du
+gouvernement de Paris, ils n’écouteraient que leur propre intérêt et ne
+nous accorderaient aucune faveur.
+
+L’essentiel est, d’une part, de ne point s’arrêter aux considérations
+d’un pédantisme exagéré en fait de régularité; de l’autre, d’oublier
+toutes les divisions de partis. Sur ce dernier point, le parti
+légitimiste et clérical de l’Ouest nous a donné un bel exemple. Il doit
+avoir peu de sympathie pour le gouvernement sorti de la révolution du 4
+septembre, et pourtant il a pris bravement les armes; il sert ce
+gouvernement pour son objet essentiel, qui est la défense nationale.
+Toutes les fractions du parti républicain n’ont pas montré la même
+abnégation. On se divisera plus tard; il ne faut pas que dans
+l’assemblée qui doit d’abord se réunir il y ait une trace de distinction
+entre les royalistes, les impérialistes, les cléricaux et les
+républicains.
+
+Nous ne savons ce qu’il peut y avoir de fondé dans le bruit répandu par
+quelques journaux d’une proposition ayant pour objet de soumettre au
+pays sous forme de plébiscite les conditions de paix offertes par le
+vainqueur. Ce bruit ne saurait être exact dans la forme où on l’a fait
+circuler, mais quelque idée de ce genre peut en effet se présenter à
+l’esprit de nos ennemis. Rien ne serait plus perfide; jamais on n’aurait
+fait une plus cruelle application de ce dangereux principe du
+plébiscite, dont on peut tirer un jour de si funestes conséquences. S’il
+est un acte qu’une nation ne puisse faire que par délégation, c’est un
+acte diplomatique, un traité de paix. Des milliers d’électeurs ne savent
+pas lire; des millions ne savent pas un mot de géographie. Il n’y a pas
+de cession qu’un ennemi vainqueur ne pût se faire octroyer, s’il mettait
+le paysan ruiné entre la paix et l’abandon d’une province éloignée dont
+l’illettré sait à peine le nom. Ce n’est pas là, espérons-le, un péril
+immédiat; mais le moyen d’écarter tout à fait un coup de ce genre, c’est
+de convoquer une assemblée d’hommes éclairés, patriotes, courageux, en
+qui vivent réellement l’âme, l’esprit de la France, les souvenirs de son
+passé. Sans cela, il y aura toujours à craindre que l’ennemi n’exploite
+à son profit le besoin de paix, légitime à quelques égards, qui se fait
+jour dans le pays, et ne présente directement à la province effrayée les
+conditions qu’il accusera le gouvernement de Paris d’avoir refusées.
+Fussent-elles en réalité inacceptables pour tout bon patriote, la foule
+les subira, si entre elle et le tentateur ne se trouve le jugement froid
+d’une réunion d’hommes éclairés, choisis récemment par le pays, désireux
+sans doute de la paix, mais capables de distinguer les conditions
+acceptables de celles qui ne le sont pas. Donnons au pays le moyen de
+conclure une paix honorable, de peur que le pays, consulté directement
+par l’ennemi, ne fasse une paix ruineuse sans nous.
+
+
+TROISIÈME ARTICLE.--28 NOVEMBRE.
+
+Il y a trois semaines, nous disions ici que le gouvernement de la
+défense nationale se donnerait beaucoup de force pour l’accomplissement
+de sa mission en provoquant la réunion d’une assemblée susceptible
+d’être considérée comme une représentation de la France entière. Il est
+clair que la réunion d’une telle assemblée eût été bien plus facile, si
+l’armistice proposé par les puissances neutres avait été conclu. Cet
+armistice ayant échoué, nous avons cru pouvoir soutenir que, même dans
+la situation créée par la non-réussite de la proposition des neutres, la
+formation d’une assemblée était encore fort désirable, et que, tout en
+étant difficile, elle n’était pas absolument impossible.
+
+La plupart des objections qu’on a faites contre notre sentiment reposent
+sur des malentendus. Ces objections seraient décisives contre la réunion
+d’une assemblée constituante; l’élection d’une constituante, en effet,
+suppose du calme, de la liberté, des discussions préalables. Aussi
+avons-nous toujours soigneusement maintenu que l’assemblée dont la
+France a besoin en ce moment doit être distincte de celle qui fixera
+l’avenir politique du pays. Notre motif pour désirer cette distinction
+est bien simple. La constituante qui sera chargée un jour de donner un
+gouvernement à la France sera profondément divisée; les opinions
+contraires s’y dessineront avec force; les républicains, les
+légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes, les cléricaux s’y
+livreront d’ardents combats; il faudra qu’avant l’élection toutes ces
+opinions s’expriment nettement en des programmes, des affiches, des
+professions de foi, des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous
+sommes perdus si de telles divisions se font jour. Il faut
+qu’aujourd’hui tous les partis marchent ensemble, oublient en quelque
+sorte leur propre existence. Le salut est à ce prix.
+
+Ce que nous avons dit il y a trois semaines, nous le croyons encore.
+Nous cesserons cependant de revenir sur le vœu que nous avons exprimé.
+La situation est changée; nous sommes à la veille de grandes actions
+décisives; attendons et espérons. En insistant davantage, nous aurions
+l’air de jouer un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible de
+notre pensée dans un moment aussi solennel. Le gouvernement de la
+défense nationale aurait tort de regarder comme ses ennemis les hommes
+qui, sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre, ont voté
+chaleureusement pour le pouvoir nouveau lors du plébiscite du 3
+novembre, continuent de l’envisager comme représentant le principe de
+l’unité nationale, mais en même temps usent envers lui de l’honnête
+indépendance d’appréciation dont ils ne se sont jamais départis sous des
+régimes qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de
+discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il en nous, surtout
+depuis le 3 novembre, des soutiens plus fidèles que dans les personnes
+qui l’ont créé tumultuairement, et dont plusieurs voulaient quelques
+jours après le renverser.
+
+C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique, dans le sein
+duquel il y a souvent, à côté d’éléments moins purs, beaucoup de
+patriotisme et de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée. Comme
+tous les bons citoyens, nous cherchons, sans aucune prétention à
+l’infaillibilité, les moyens d’aider notre pauvre patrie à sortir de
+l’abîme où on l’a plongée. Le parti démocratique a tort de croire que
+les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent pour cela. Ce parti,
+dont il ne faut pas songer à se passer, mais qui ne peut régler à lui
+seul les destinées de la nation, commettrait une faute capitale s’il
+prétendait gouverner la France sans l’assentiment de la province. C’est
+un cercle vicieux de premier ordre que de prétendre s’imposer à la
+majorité d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel. Il
+est fâcheux aussi que les organes les plus accrédités de ce parti ne
+prennent pas assez le soin d’examiner les raisons qu’on leur propose, et
+soient trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne partagent pas
+toutes leurs opinions. Évitons ce qui divise. Nous entrons dans une
+période de fortes épreuves; la froideur du jugement est nécessaire en de
+telles circonstances; que tous s’efforcent de n’écouter que la raison et
+le sentiment du devoir.
+
+
+
+
+LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE EN FRANCE[17]
+
+ [17] _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1869.
+
+
+L’histoire n’est ni une géométrie inflexible ni une simple succession
+d’incidents fortuits. Si l’histoire était dominée d’une manière absolue
+par la nécessité, on pourrait tout prévoir; si elle était un simple jeu
+de la passion et de la fortune, on ne pourrait rien prévoir. Or la
+vérité est que les choses humaines, bien qu’elles déjouent souvent les
+conjectures des esprits les plus sagaces, prêtent néanmoins au calcul.
+Les faits accomplis contiennent, si on sait distinguer l’essentiel de
+l’accessoire, les lignes générales de l’avenir. La part de l’accident
+est limitée. «Le petit grain de sable qui se mit dans l’urètre de
+Cromwell» fut, au XVIIe siècle, un événement capital; cependant la
+philosophie de l’histoire d’Angleterre est indépendante d’un pareil
+détail. Santé ou maladie, bonne ou mauvaise humeur des princes,
+brouilles ou raccommodements des personnages considérables, intrigues
+diplomatiques, chances diverses de la guerre, le plus grand génie ne
+sert de rien pour deviner tout cela; ces sortes de choses se passent
+dans un monde où le raisonnement n’a aucune application; le valet de
+chambre d’un souverain pourrait, en fait de nouvelles importantes,
+redresser les idées du meilleur esprit; mais ces accidents, impossibles
+à prévoir et à déterminer _a priori_, s’effacent dans l’ensemble. Le
+passé nous montre un dessein suivi, où tout se tient et s’explique;
+l’avenir jugera notre temps comme nous jugeons le passé, et verra des
+conséquences rigoureuses où nous sommes souvent tentés de ne voir que
+des volontés individuelles et des rencontres du hasard.
+
+C’est dans cet esprit que nous voudrions proposer quelques observations
+sur les graves événements accomplis en cette année 1869. La philosophie
+que nous porterons dans cet examen n’est pas celle de l’indifférence.
+Nous ne nous exagérons pas la part de la réflexion dans la conduite des
+choses humaines; nous ne croyons pas cependant que le temps soit déjà
+venu de déserter la vie publique et d’abandonner les affaires de ce
+monde à l’intrigue et à la violence. Un reproche peut toujours être
+adressé à celui qui critique les affaires de son siècle sans avoir
+consenti à s’en mêler; mais celui qui a fait ce qu’un honnête homme peut
+faire, celui qui a dit ce qu’il pense sans souci de plaire ou de
+déplaire à personne, celui-là peut avoir la conscience merveilleusement
+à l’aise. Nous ne devons pas à notre patrie de trahir pour elle la
+vérité, de manquer pour elle de goût et de tact; nous ne lui devons pas
+de suivre ses caprices ni de nous convertir à la thèse qui réussit; nous
+lui devons de dire bien exactement, et sans le sacrifice d’une nuance,
+ce que nous croyons être la vérité.
+
+
+I
+
+La révolution française est un événement si extraordinaire, que c’est
+par elle qu’il faut ouvrir toute série de considérations sur les
+affaires de notre temps. Rien d’important n’arrive en France qui ne soit
+la conséquence directe de ce fait capital, lequel a changé profondément
+les conditions de la vie dans notre pays. Comme tout ce qui est grand,
+héroïque, téméraire, comme tout ce qui dépasse la commune mesure des
+forces humaines, la révolution française sera durant des siècles le
+sujet dont le monde s’entretiendra, sur lequel on se divisera, qui
+servira de prétexte pour s’aimer et se haïr, qui fournira des sujets de
+drames et de romans. En un sens, la révolution française (l’Empire, dans
+ma pensée, fait corps avec elle) est la gloire de la France, l’épopée
+française par excellence; mais presque toujours les nations qui ont dans
+leur histoire un fait exceptionnel expient ce fait par de longues
+souffrances et souvent le payent de leur existence nationale. Il en fut
+ainsi de la Judée, de la Grèce et de l’Italie. Pour avoir créé des
+choses uniques dont le monde vit et profite, ces pays ont traversé des
+siècles d’humiliation et de mort nationale. La vie nationale est quelque
+chose de limité, de médiocre, de borné. Pour faire de l’extraordinaire,
+de l’universel, il faut déchirer ce réseau étroit; du même coup, on
+déchire sa patrie, une patrie étant un ensemble de préjugés et d’idées
+arrêtées que l’humanité entière ne saurait accepter. Les nations qui ont
+créé la religion, l’art, la science, l’empire, l’Église, la papauté
+(toutes choses universelles, non nationales), ont été plus que des
+nations; elles ont été par là même moins que des nations en ce sens
+qu’elles ont été victimes de leur œuvre. Je pense que la Révolution aura
+pour la France des conséquences analogues, mais moins durables, parce
+que l’œuvre de la France a été moins grande et moins universelle que les
+œuvres de la Judée, de la Grèce, de l’Italie. Le parallèle exact de la
+situation actuelle de notre pays me paraît être l’Allemagne au XVIIe
+siècle. L’Allemagne au XVIe siècle avait fait pour l’humanité une œuvre
+de premier ordre, la Réforme. Elle l’expia au XVIIe par un extrême
+abaissement politique. Il est probable que le XIXe siècle sera de même
+considéré, dans l’histoire de France, comme l’expiation de la
+Révolution. Les nations, pas plus que les individus, ne sortent
+impunément de la ligne moyenne, qui est celle du bon sens pratique et de
+la possibilité.
+
+Si la Révolution en effet a créé pour la France dans le monde une
+situation poétique et romanesque de premier ordre, il est sûr d’un autre
+côté, à considérer seulement les exigences de la politique ordinaire,
+qu’elle a engagé la France dans une voie pleine de singularités. Le but
+que la France a voulu atteindre par la Révolution est celui que toutes
+les nations modernes poursuivent: une société juste, honnête, humaine,
+garantissant les droits et la liberté de tous avec le moins de
+sacrifices possible des droits et de la liberté de chacun. Ce but, la
+France, à la date où nous sommes, après avoir versé des flots de sang,
+en est fort loin, tandis que l’Angleterre, qui n’a pas procédé par
+révolutions, l’a presque atteint. La France, en d’autres termes, offre
+cet étrange spectacle d’un pays qui essaye tardivement de regagner son
+arriéré sur les nations qu’elle avait traitées d’arriérées, qui se remet
+à l’école des peuples auxquels elle avait prétendu donner des leçons, et
+s’efforce de faire par imitation l’œuvre où elle avait cru déployer une
+haute originalité.
+
+La cause de cette bizarrerie historique est fort simple. Malgré le feu
+étrange qui l’animait, la France, à la fin du XVIIIe siècle, était assez
+ignorante des conditions d’existence d’une nation et de l’humanité. Sa
+prodigieuse tentative impliqua beaucoup d’erreurs; elle méconnut tout à
+fait les règles de la liberté moderne. Qu’on le regrette ou qu’on s’en
+réjouisse, la liberté moderne n’est nullement la liberté antique ni
+celle des républiques du moyen âge. Elle est bien plus réelle, mais
+beaucoup moins brillante. Thucydide et Machiavel n’y comprendraient
+rien, et cependant un sujet de la reine Victoria est mille fois plus
+libre que ne l’a été aucun citoyen de Sparte, d’Athènes, de Venise ou de
+Florence. Plus de ces fiévreuses agitations républicaines, pleines de
+noblesse et de danger; plus de ces villes composées d’un peuple fin,
+vivant et aristocratique; au lieu de cela, de grandes masses pesantes,
+chez lesquelles l’intelligence est le fait d’un petit nombre, mais qui
+contribuent puissamment à la civilisation en mettant au service de
+l’État, par la conscription et l’impôt, un merveilleux trésor
+d’abnégation, de docilité, de bon esprit. Cette manière d’exister, qui
+est assurément celle qui use le moins une nation, et conserve le mieux
+ses forces, l’Angleterre en a donné le modèle. L’Angleterre est arrivée
+à l’état le plus libéral que le monde ait connu jusqu’ici en développant
+ses institutions du moyen âge, et nullement par la révolution. La
+liberté en Angleterre ne vient pas de Cromwell ni des républicains de
+1649; elle vient de son histoire entière, de son égal respect pour le
+droit du roi, pour le droit des seigneurs, pour le droit des communes et
+des corporations de toute espèce. La France suivit la marche opposée. Le
+roi avait depuis longtemps fait table rase du droit des seigneurs et des
+communes; la nation fit table rase des droits du roi. Elle procéda
+philosophiquement en une matière où il faut procéder historiquement:
+elle crut qu’on fonde la liberté par la souveraineté du peuple et au nom
+d’une autorité centrale, tandis que la liberté s’obtient par de petites
+conquêtes locales successives, par des réformes lentes. L’Angleterre,
+qui ne se pique de nulle philosophie, l’Angleterre, qui n’a rompu avec
+sa tradition qu’à un seul moment d’égarement passager suivi d’un prompt
+repentir, l’Angleterre, qui, au lieu du dogme absolu de la souveraineté
+du peuple, admet seulement le principe plus modéré qu’il n’y a pas de
+gouvernement sans le peuple, ni contre le peuple, s’est trouvée mille
+fois plus libre que la France, qui avait si fièrement planté le drapeau
+philosophique des droits de l’homme. C’est que la souveraineté du peuple
+ne fonde pas le gouvernement constitutionnel. L’État, ainsi établi à la
+française, est trop fort; loin de garantir toutes les libertés, il
+absorbe toutes les libertés; sa forme est la Convention ou le
+despotisme. Ce qui devait sortir de la Révolution ne pouvait, après
+tout, beaucoup différer du Consulat et de l’Empire; ce qui devait sortir
+d’une telle conception de la société ne pouvait être autre chose qu’une
+administration, un réseau de préfets, un code civil étroit, une machine
+servant à étreindre la nation, un maillot où il lui serait impossible de
+vivre et de croître. Rien de plus injuste que la haine avec laquelle
+l’école radicale française traite l’œuvre de Napoléon. L’œuvre de
+Napoléon, si l’on excepte quelques erreurs qui furent personnelles à cet
+homme extraordinaire, n’est en somme que le programme révolutionnaire
+réalisé en ses parties possibles. Napoléon n’eût pas existé, que la
+constitution définitive de la République n’eût pas différé
+essentiellement de la constitution de l’an VIII.
+
+Une idée à plusieurs égards très-fausse de la société humaine est en
+effet au fond de toutes les tentatives révolutionnaires françaises.
+L’erreur originelle fut d’abord masquée par le magnifique élan
+d’enthousiasme pour la liberté et le droit qui remplit les premières
+années de la Révolution; mais, ce beau feu une fois tombé, il resta une
+théorie sociale qui fut dominante sous le Directoire, le Consulat et
+l’Empire, et marqua d’un sceau profond toutes les créations du temps.
+
+D’après cette théorie, qu’on peut bien qualifier de matérialisme en
+politique, la société n’est pas quelque chose de religieux ni de sacré.
+Elle n’a qu’un seul but, c’est que les individus qui la composent
+jouissent de la plus grande somme possible de bien-être, sans souci de
+la destinée idéale de l’humanité. Que parle-t-on d’élever, d’ennoblir la
+conscience humaine? Il s’agit seulement de contenter le grand nombre,
+d’assurer à tous une sorte de bonheur vulgaire et bien relatif
+assurément, car l’âme noble aurait en aversion un pareil bonheur, et se
+mettrait en révolte contre la société qui prétendrait le procurer. Aux
+yeux d’une philosophie éclairée, la société est un grand fait
+providentiel; elle est établie non par l’homme, mais par la nature
+elle-même, afin qu’à la surface de notre planète se produise la vie
+intellectuelle et morale. L’homme isolé n’a jamais existé. La société
+humaine, mère de tout idéal, est le produit direct de la volonté suprême
+qui veut que le bien, le vrai, le beau, aient dans l’univers des
+contemplateurs. Cette fonction transcendante de l’humanité ne
+s’accomplit pas au moyen de la simple coexistence des individus. La
+société est une hiérarchie. Tous les individus sont nobles et sacrés,
+tous les êtres (même les animaux) ont des droits; mais tous les êtres ne
+sont pas égaux, tous sont des membres d’un vaste corps, des parties d’un
+immense organisme qui accomplit un travail divin. La négation de ce
+travail divin est l’erreur où verse facilement la démocratie française.
+Considérant les jouissances de l’individu comme l’objet unique de la
+société, elle est amenée à méconnaître les droits de l’idée, la primauté
+de l’esprit. Ne comprenant pas d’ailleurs l’inégalité des races, parce
+qu’en effet les différences ethnographiques ont disparu de son sein
+depuis un temps immémorial, la France est amenée à concevoir comme la
+perfection sociale une sorte de médiocrité universelle. Dieu nous garde
+de rêver la résurrection de ce qui est mort; mais, sans demander la
+reconstitution de la noblesse, il est bien permis de trouver que
+l’importance accordée à la naissance vaut mieux à beaucoup d’égards que
+l’importance accordée à la fortune: l’une n’est pas plus juste que
+l’autre, et la seule distinction juste, qui est celle du mérite, et de
+la vertu, se trouve mieux d’une société où les rangs sont réglés par la
+naissance que d’une société où la richesse seule fait l’inégalité.
+
+La vie humaine deviendrait impossible, si l’homme ne se donnait le droit
+de subordonner l’animal à ses besoins; elle ne serait guère plus
+possible, si l’on s’en tenait à cette conception abstraite qui fait
+envisager tous les hommes comme apportant en naissant un même droit à la
+fortune et aux rangs sociaux. Un tel état de choses, juste en apparence,
+serait la fin de toute vertu; ce serait fatalement la haine et la guerre
+entre les deux sexes, puisque la nature a créé là, au sein même de
+l’espèce humaine, une différence de rôle indéniable. La bourgeoisie
+trouve juste qu’après avoir supprimé la royauté et la noblesse
+héréditaires, on s’arrête devant la richesse héréditaire. L’ouvrier
+trouve juste qu’après avoir supprimé la richesse héréditaire, on
+s’arrête devant l’inégalité de sexe, et même, s’il est un peu sensé,
+devant l’inégalité de force et de capacité. L’utopiste le plus exalté
+trouve juste qu’après avoir supprimé en imagination toute inégalité
+entre les hommes, on admette le droit qu’a l’homme d’employer l’animal
+selon ses besoins. Et, pourtant, il n’est pas plus juste que tel
+individu naisse riche qu’il n’est juste que tel individu naisse avec une
+distinction sociale; l’un n’a pas plus que l’autre gagné son privilége
+par un travail personnel. On part toujours de l’idée que la noblesse a
+pour origine le mérite, et, comme il est clair que le mérite n’est pas
+héréditaire, on démontre facilement que la noblesse héréditaire est
+chose absurde; mais c’est là l’éternelle erreur française d’une justice
+distributive dont l’État tiendrait la balance. La raison sociale de la
+noblesse, envisagée comme institution d’utilité publique, était non pas
+de récompenser le mérite, mais de le provoquer, de rendre possibles,
+faciles même, certains genres de mérite. N’aurait-elle eu pour effet que
+de montrer que la justice ne doit pas être cherchée dans la constitution
+officielle de la société, c’eût été déjà quelque chose. La devise «au
+plus digne» n’a en politique que bien peu d’applications.
+
+La bourgeoisie française s’est donc fait illusion en croyant, par son
+système de concours, d’écoles spéciales et d’avancement régulier, fonder
+une société juste. Le peuple lui démontrera facilement que l’enfant
+pauvre est exclu de ces concours, et lui soutiendra que la justice ne
+sera complète que quand tous les Français seront placés, en naissant,
+dans des conditions identiques. En d’autres termes, aucune société n’est
+possible, si l’on pousse à la rigueur les idées de justice distributive
+à l’égard des individus. Une nation qui poursuivrait un tel programme se
+condamnerait à une incurable faiblesse. Supprimant l’hérédité, et par là
+détruisant la famille ou la laissant facultative, elle serait bientôt
+vaincue soit par les parties d’elle-même où se conserveraient les
+anciens principes, soit par les nations étrangères qui conserveraient
+ces principes. La race qui triomphe est toujours celle où la famille et
+la propriété sont le plus fortement organisées. L’humanité est une
+échelle mystérieuse, une série de résultantes procédant les unes des
+autres. Des générations laborieuses d’hommes du peuple et de paysans
+font l’existence du bourgeois honnête et économe, lequel fait à son tour
+le noble, l’homme dispensé du travail matériel, voué tout entier aux
+choses désintéressées. Chacun à son rang est le gardien d’une tradition
+qui importe aux progrès de la civilisation. Il n’y a pas deux morales,
+il n’y a pas deux sciences, il n’y a pas deux éducations. Il y a un seul
+ensemble intellectuel et moral, ouvrage splendide de l’esprit humain,
+que chacun, excepté l’égoïste, crée pour une petite part et auquel
+chacun participe à des degrés divers.
+
+On supprime l’humanité, si l’on n’admet pas que des classes entières
+doivent vivre de la gloire et de la jouissance des autres. Le démocrate
+traite de dupe le paysan d’ancien régime qui travaille pour ses nobles,
+les aime et jouit de la haute existence que d’autres mènent avec ses
+sueurs. Certainement, c’est là un non-sens avec une vie étroite,
+renfermée, où tout se passe à huis clos comme de notre temps. Dans
+l’état actuel de la société, les avantages qu’un homme a sur un autre
+sont devenus choses exclusives et personnelles: jouir du plaisir ou de
+la noblesse d’autrui paraît une extravagance; mais il n’en a pas
+toujours été ainsi. Quand Gubbio ou Assise voyait défiler en cavalcade
+la noce de son jeune seigneur, nul n’était jaloux. Tous alors
+participaient de la vie de tous; le pauvre jouissait de la richesse du
+riche, le moine des joies du mondain, le mondain des prières du moine;
+pour tous, il y avait l’art, la poésie, la religion.
+
+Les froides considérations de l’économiste sauront-elles remplacer tout
+cela? suffiront-elles pour refréner l’arrogance d’une démocratie sûre de
+sa force, et qui, après ne s’être pas arrêtée devant le fait de la
+souveraineté, sera bien tentée de ne pas s’arrêter devant le fait de la
+propriété? Y aura-t-il des voix assez éloquentes pour faire accepter à
+des jeunes gens de dix-huit ans des raisonnements de vieillards, pour
+persuader à des classes sociales jeunes, ardentes, croyant au plaisir,
+et que la jouissance n’a pas encore désabusées, qu’il n’est pas possible
+que tous jouissent, que tous soient bien élevés, délicats, vertueux même
+dans le sens raffiné, mais qu’il faut qu’il y ait des gens de loisir,
+savants, bien élevés, délicats, vertueux, en qui et par qui les autres
+jouissent et goûtent l’idéal? Les événements le diront. La supériorité
+de l’Église et la force qui lui assure encore un avenir consiste en ce
+que seule elle comprend cela et le fait comprendre. L’Église sait bien
+que les meilleurs sont souvent victimes de la supériorité des classes
+prétendues élevées; mais elle sait aussi que la nature a voulu que la
+vie de l’humanité fût à plusieurs degrés. Elle sait et elle avoue que
+c’est la grossièreté de plusieurs qui fait l’éducation d’un seul, que
+c’est la sueur de plusieurs qui permet la vie noble d’un petit nombre;
+cependant, elle n’appelle pas ceux-ci privilégiés, ni ceux-là
+déshérités, car l’œuvre humaine est pour elle indivisible. Supprimez
+cette grande loi, mettez tous les individus sur le même rang, avec des
+droits égaux, sans lien de subordination à une œuvre commune, vous avez
+égoïsme, médiocrité, isolement, sécheresse, impossibilité de vivre,
+quelque chose comme la vie de notre temps, la plus triste, même pour
+l’homme du peuple, qui ait jamais été menée. A n’envisager que le droit
+des individus, il est injuste qu’un homme soit sacrifié à un autre
+homme; mais il n’est pas injuste que tous soient assujettis à l’œuvre
+supérieure qu’accomplit l’humanité. C’est à la religion qu’il appartient
+d’expliquer ces mystères et d’offrir dans le monde idéal de
+surabondantes consolations à tous les sacrifiés d’ici-bas.
+
+Voilà ce que la Révolution, dès qu’elle eut perdu sa grande ivresse
+sacrée des premiers jours, ne comprit pas assez. La Révolution en
+définitive fut irréligieuse et athée. La société qu’elle rêva dans les
+tristes jours qui suivirent l’accès de fièvre, quand elle chercha à se
+recueillir, est une sorte de régiment composé de matérialistes, et où la
+discipline tient lieu de vertu. La base toute négative que les hommes
+secs et durs de ce temps donnèrent à la société française ne peut
+produire qu’un peuple rogue et mal élevé; leur code, œuvre de défiance,
+admet pour premier principe que tout s’apprécie en argent, c’est-à-dire
+en plaisir. La jalousie résume toute la théorie morale de ces prétendus
+fondateurs de nos lois. Or la jalousie fonde l’égalité, non la liberté;
+mettant l’homme toujours en garde contre les empiétements de son
+semblable, elle empêche l’affabilité entre les classes. Pas de société
+sans amour, sans tradition, sans respect, sans mutuelle aménité. Dans sa
+fausse notion de la vertu, qu’elle confond avec l’âpre revendication de
+ce que chacun regarde comme son droit, l’école démocratique ne voit pas
+que la grande vertu d’une nation est de supporter l’inégalité
+traditionnelle. La race la plus vertueuse est pour cette école, non la
+race qui pratique le sacrifice, le dévouement, l’idéalisme sous toutes
+ses formes, mais la plus turbulente, celle qui fait le plus de
+révolutions. On étonne beaucoup les plus intelligents démocrates quand
+on leur dit qu’il y a encore dans le monde des races vertueuses, les
+Lithuaniens, par exemple, les Dithmarses, les Poméraniens, races
+féodales, pleines de forces vives en réserve, comprenant le devoir comme
+Kant, et pour lesquelles le mot de révolution n’a aucun sens.
+
+La première conséquence de cette philosophie revêche et superficielle,
+trop tôt substituée à celle des Montesquieu et des Turgot, fut la
+suppression de la royauté. A des esprits imbus d’une philosophie
+matérialiste, la royauté devait paraître une anomalie. Bien peu de
+personnes comprenaient, en 1792, que la continuité des bonnes choses
+doit être gardée par des institutions qui sont, si l’on veut, un
+privilége pour quelques-uns, mais qui constituent des organes de la vie
+nationale sans lesquels certains besoins restent en souffrance. Ces
+petites forteresses où se conservent des dépôts appartenant à la société
+paraissaient des tours féodales. On niait toutes les subordinations
+traditionnelles, tous les pactes historiques, tous les symboles. La
+royauté était le premier de ces pactes, un pacte remontant à mille ans,
+un symbole que la puérile philosophie de l’histoire alors en vogue ne
+pouvait comprendre. Aucune nation n’a jamais créé une légende plus
+complète que celle de cette grande royauté capétienne, sorte de
+religion, née à Saint-Denis, consacrée à Reims par le concert des
+évêques, ayant ses rites, sa liturgie, son ampoule sacrée, son
+oriflamme. A toute nationalité correspond une dynastie en laquelle
+s’incarnent le génie et les intérêts de la nation; une conscience
+nationale n’est fixe et ferme que quand elle a contracté un mariage
+indissoluble avec une famille, qui s’engage par le contrat à n’avoir
+aucun intérêt distinct de celui de la nation. Jamais cette
+identification ne fut aussi parfaite qu’entre la maison capétienne et la
+France. Ce fut plus qu’une royauté, ce fut un sacerdoce; prêtre-roi
+comme David, le roi de France porte la chape et tient l’épée. Dieu
+l’éclaire en ses jugements. Le roi d’Angleterre se soucie peu de
+justice, il défend son droit contre ses barons; l’empereur d’Allemagne
+s’en soucie moins encore, il chasse éternellement sur ses montagnes du
+Tyrol pendant que la boule du monde roule à sa guise; le roi de France,
+lui, est juste: entouré de ses prud’hommes et de ses clercs solennels,
+avec sa main de justice, il ressemble à un Salomon. Son sacre, imité des
+rois d’Israël, était quelque chose d’étrange et d’unique. La France
+avait créé un huitième sacrement[18], qui ne s’administrait qu’à Reims,
+le sacrement de la royauté. Le roi sacré fait des miracles; il est
+revêtu d’un «ordre»: c’est un personnage ecclésiastique de premier rang.
+Au pape, qui l’interpelle au nom de Dieu, il répond en montrant son
+onction: «Moi aussi, je suis de Dieu!» Il se permet avec le successeur
+de Pierre des libertés sans égales. Une fois, il le fait arrêter et
+déclarer hérétique; une autre fois, il le menace de le faire brûler;
+appuyé sur ses docteurs de Sorbonne, il le semonce, le dépose.
+Nonobstant cela, son type le plus parfait est un roi canonisé, saint
+Louis, si pur, si humble, si simple et si fort. Il a ses adorateurs
+mystiques; la bonne Jeanne d’Arc ne le sépare pas de saint Michel et de
+sainte Catherine; cette pauvre fille vécut à la lettre de la religion de
+Reims. Légende incomparable! fable sainte! C’est le vulgaire couteau
+destiné à faire tomber la tête des criminels qu’on lève contre elle! Le
+meurtre du 21 janvier est, au point de vue de l’idéaliste, l’acte de
+matérialisme le plus hideux, la plus honteuse profession qu’on ait
+jamais faite d’ingratitude et de bassesse, de roturière vilenie et
+d’oubli du passé.
+
+ [18] Le mot de «sacrement» est employé pour le sacre de Reims. _Hist.
+ litt. de la France_, t. XXVI, p. 122.
+
+Est-ce à dire que cet ancien régime, dont la société nouvelle cherchait
+à faire disparaître le souvenir avec le genre particulier d’acharnement
+qu’on ne trouve que chez le parvenu contre le grand seigneur auquel il
+doit tout, est-ce à dire que cet ancien régime ne fût pas gravement
+coupable? Certes, il l’était; si je faisais en ce moment la philosophie
+générale de notre histoire, je montrerais que la royauté, la noblesse,
+le clergé, les parlements, les villes, les universités de la vieille
+France, avaient tous manqué à leurs devoirs, et que les révolutionnaires
+de 1793 ne firent que mettre le sceau à une série de fautes dont les
+conséquences pèsent lourdement sur nous. On expie toujours sa grandeur.
+La France avait conçu sa royauté comme quelque chose d’illimité. Le roi
+à la façon anglaise, sorte de stathouder payé et armé pour défendre la
+nation et détenir certains droits, était mesquin à ses yeux. Dès le
+XIIIe siècle, le roi d’Angleterre, sans cesse en lutte avec ses sujets
+et lié par des chartes, est pour nos poëtes français un objet de
+dérision; il n’est pas assez puissant. La royauté française était
+quelque chose de trop sacré; on ne contrôle pas l’oint du Seigneur;
+Bossuet était conséquent en dressant la théorie du roi de France avec
+l’Écriture sainte. Si le roi d’Angleterre avait eu cette teinte de
+mysticité, les barons et les communes n’auraient pas réussi à le mater.
+La royauté française, pour produire ce brillant météore du règne de
+Louis XIV, avait absorbé tous les pouvoirs de la nation. Le lendemain du
+jour où l’État se trouva constitué sous la main d’un seul en cette
+puissante unité, il était inévitable que la France se prît telle que
+l’avait faite le grand roi avec son pouvoir central tout-puissant, ses
+libertés détruites, et, jugeant le roi une superfétation, le traitât
+comme un moule devenu inutile dès que la statue est coulée. Richelieu et
+Louis XIV ont été de la sorte les grands révolutionnaires, les vrais
+fondateurs de la République. Le pendant exact de la colossale royauté de
+Louis XIV est la république de 1793, avec sa concentration effrayante
+des pouvoirs, monstre inouï, tel qu’on n’en avait jamais vu de
+semblable. Les exemples de républiques ne sont pas rares dans
+l’histoire; mais ces républiques sont des villes ou de petits États
+confédérés. Ce qui est absolument sans exemple, c’est une république
+centralisée de trente millions d’âmes. Livrée pendant quatre ou cinq ans
+aux vacillations de l’homme ivre, comme un _Great-Eastern_ en perdition,
+l’énorme machine tomba dans son lit naturel, entre les mains d’un
+puissant despote, qui sut d’abord avec une habileté prodigieuse
+organiser le mouvement nouveau, mais qui finit comme tous les despotes.
+Devenu fou d’orgueil, il attira sur le pays qui s’était mis à sa
+discrétion la plus cruelle avanie que puisse éprouver une nation, et
+amena le retour de la dynastie que la France avait expulsée avec les
+derniers affronts.
+
+
+II
+
+L’analogie d’une telle marche des événements avec ce qui se passa en
+Angleterre au XVIIe siècle se remarque sans peine. Elle frappa tout le
+monde en 1830, quand on vit un mouvement national substituer à la
+branche légitime des Bourbons une branche collatérale plus disposée à
+tenir compte des besoins nouveaux. Louis-Philippe dut paraître un
+Guillaume III, et l’on put espérer que la conséquence dernière de tant
+de convulsions serait le paisible établissement du régime
+constitutionnel en France. Une sorte de paix, un peu de quiétude et
+d’oubli entra avec cette consolante pensée dans notre pauvre conscience
+française si troublée; on amnistia tout, même les folies et les crimes,
+on s’envisagea comme la génération privilégiée destinée à recueillir le
+fruit des fautes des générations passées. C’était là une grande
+illusion; la surprise la plus inconcevable de l’histoire réussit; une
+bande d’étourdis, contre lesquels aurait dû suffire le bâton du
+constable, renversa une dynastie sur laquelle la partie sensée de la
+nation avait fait reposer toute sa foi politique, toutes ses espérances.
+Pour emporter une théorie conçue par les meilleurs esprits d’après les
+plus séduisantes apparences, une heure d’irréflexion chez les uns, de
+défaillance chez les autres, suffit.
+
+Pourquoi cette singulière déconvenue? Pourquoi ce qui s’était passé en
+Angleterre ne se passa-t-il pas en France? Pourquoi Louis-Philippe ne
+fut-il pas un Guillaume III, fondateur glorieux d’une ère nouvelle dans
+l’histoire de notre pays? Dira-t-on que ce fut la faute de
+Louis-Philippe? Cela serait injuste. Louis-Philippe fit des fautes; mais
+il faut qu’il soit loisible à tous les gouvernements d’en commettre. Qui
+prendrait la conduite des choses humaines à la condition d’être
+infaillible et impeccable ne régnerait pas un jour. En tout cas, si
+Louis-Philippe mérita d’être détrôné, Guillaume III le mérita beaucoup
+plus. Ce qu’on a le plus reproché à Louis-Philippe, impopularité,
+inhabileté à se faire aimer, goût du pouvoir personnel, insouciance de
+la gloire extérieure, retour vers le parti légitimiste au détriment du
+parti qui l’avait fait roi, efforts pour reconstituer la prérogative
+royale, on put le reprocher bien plus encore à Guillaume III. Pourquoi
+donc les résultats furent-ils si divers? Sans doute cela tint à la
+différence des temps et des pays. Des opérations historiques possibles
+chez un peuple sérieux et lourd, plein de confiance dans l’hérédité,
+ayant une répugnance invincible à forcer la dernière résistance du
+souverain, peuvent être impossibles à une époque de légèreté spirituelle
+et d’étourderie raisonneuse. Le mouvement républicain de 1649,
+d’ailleurs, avait été infiniment moins profond que ne fut celui de 1792.
+Le mouvement anglais de 1649 n’arriva pas à constituer un pouvoir
+impérial; Cromwell ne fut pas un Napoléon. Enfin le parti républicain
+anglais n’eut pas de seconde génération. Écrasé sous la restauration des
+Stuarts, décimé par la persécution ou réfugié en Amérique, il cessa
+d’avoir sur les affaires d’Angleterre une influence considérable. Au
+XVIIIe siècle, l’Angleterre semble prendre à tâche d’expier par une
+sorte d’exagération de _loyalisme_ et d’orthodoxie ses écarts momentanés
+du milieu du XVIIe. Il fallut plus de cent cinquante ans pour que la
+mort de Charles Ier cessât de peser sur la politique, pour qu’on osât
+penser librement et ne pas se croire obligé d’afficher un légitimisme
+effréné. Les choses se seraient passées à peu près de la même manière en
+France, si la réaction royaliste de 1796 et 1797 l’eût emporté. La
+Restauration se fût faite alors avec de bien plus franches allures, et
+la République n’eût été dans l’histoire de France que ce qu’elle est
+dans l’histoire d’Angleterre, un incident sans conséquence. Napoléon,
+par son génie, aidé des merveilleuses ressources de la France, sauva la
+Révolution, lui donna une forme, une organisation, un prestige militaire
+inouï.
+
+La faible et inintelligente restauration de 1814 ne put en aucune
+manière déraciner une idée qui avait vécu si profondément dans la nation
+et entraîné après elle une génération énergique. La France, sous la
+Restauration et sous Louis-Philippe, continua de vivre des souvenirs de
+l’Empire et de la République. La Révolution reprit faveur. Tandis qu’en
+Angleterre, à partir de la restauration de Charles II et après 1688, la
+république ne cesse d’être maudite, qu’un homme était mal posé dans la
+société s’il nommait Charles Ier sans l’appeler le roi martyr, ou
+Cromwell sans le qualifier d’usurpateur, en France il devint de règle de
+faire des histoires de la Révolution sur le ton apologétique et
+admiratif. Ce fut un fait grave que le père du nouveau roi eût pris à la
+Révolution une part considérable; on s’habitua à considérer la dynastie
+nouvelle comme un compromis avec la Révolution, non comme l’héritière
+par substitution d’une légitimité. Un nouveau parti républicain, se
+rattachant à quelques vieux patriarches survivants de 1793, parvint à se
+reformer. Ce parti, qui avait joué un rôle considérable en juillet 1830,
+mais qui dès lors n’avait pu faire prévaloir ses idées théoriques
+absolues, ne cessa de battre en brèche le gouvernement nouveau. Le
+changement de 1688 en Angleterre n’avait eu rien de révolutionnaire,
+dans le sens où nous entendons ce mot; ce changement ne se fit point par
+le peuple; il ne viola aucun droit, si ce n’est celui du roi détrôné.
+Chez nous, au contraire, 1830 déchaîna des forces anarchiques et humilia
+profondément le parti légitimiste. Ce parti, renfermant à quelques
+égards les portions les plus solides et les plus morales du pays, fit
+une cruelle guerre à la dynastie nouvelle, soit par son abstention, en
+l’empêchant de s’asseoir sur la seule base qui fonde une dynastie,
+l’élément lourdement conservateur,--soit par sa connivence avec le parti
+républicain. De la sorte, le gouvernement de la maison d’Orléans ne put
+se fonder sérieusement; un souffle le renversa. On avait tout pardonné à
+Guillaume III; on ne pardonna rien à Louis-Philippe. Le principe
+royaliste fut assez fort en Angleterre pour subir une transformation; il
+ne le fut pas en France. Certainement, si le parti républicain avait eu
+en Angleterre sous Guillaume III l’importance qu’il eut en France sous
+Louis-Philippe, si ce parti avait eu l’appui de la faction des Stuarts,
+l’établissement constitutionnel de l’Angleterre n’eût pas duré. En cela,
+l’Angleterre bénéficia d’un avantage énorme qu’elle possède, son
+aptitude colonisatrice. L’Amérique fut le déversoir du parti
+républicain; sans cela, ce parti serait resté comme un virus dans la
+mère patrie, et eût empêché l’établissement constitutionnel. Rien ne se
+perd dans le monde de ce qui est fort et sincère. Ces exilés
+républicains furent les pères de ceux qui firent la guerre de
+l’indépendance à la fin du XVIIIe siècle. L’élément révolutionnaire en
+Angleterre, au lieu d’être un dissolvant, fut de la sorte créateur; le
+radicalisme anglais, au lieu de déchirer la mère patrie, fit l’Amérique.
+Si la France eût été colonisatrice au lieu d’être militaire, si
+l’élément hardi et entreprenant qui ailleurs colonise était capable chez
+nous d’autre chose que de conspirer et de se battre pour des principes
+abstraits, nous n’aurions pas eu Napoléon; le parti républicain, chassé
+par la réaction, eût émigré vers 1798 et eût fondé au loin une
+Nouvelle-France qui, selon la loi des colonies, serait maintenant sans
+doute une république séparée. Malheureusement, nos discordes civiles
+n’aboutirent qu’à des déportations. Au lieu des États-Unis, nous avons
+eu Sinnamary et Lambèse! Pendant que, dans ces tristes séjours, des
+colons déplorables mouraient, s’échappaient comme des forçats,
+attendaient quelque nouvelle révolution ou quelque amnistie, la mère
+patrie continuait à broyer les redoutables problèmes qui avaient amené
+leur exil sans une ombre de progrès.
+
+Une grosse erreur de philosophie historique contribuait au moins autant
+que le goût particulier de la France pour les théories à fausser le
+jugement national sur cette grave question des formes du gouvernement:
+c’était justement l’exemple de l’Amérique. L’école républicaine citait
+toujours cet exemple comme bon et facile à suivre. Rien de plus
+superficiel. Que des colonies habituées à se gouverner d’une façon
+indépendante rompent le lien qui les unit à la mère patrie, que, ce lien
+rompu, elles se passent de royauté et pourvoient à leur sûreté par un
+pacte fédératif, il n’y a rien en cela que de naturel. Cette façon de se
+séparer du tronc comme une bouture portant en elle son germe de vie est
+le principe éternel de la colonisation, principe qui est une des
+conditions du progrès de l’humanité, de la race âryenne en particulier.
+La Virginie, la Caroline, étaient des républiques avant la guerre de
+l’indépendance. Cette guerre ne changea rien à la constitution
+intérieure des États; elle coupa seulement la corde, devenue gênante,
+qui les liait à l’Europe, et y substitua un lien fédéral. Ce ne fut pas
+là une œuvre révolutionnaire; une conception du droit éminemment
+conservatrice, un esprit aristocratique et juridique de liberté
+provinciale était au fond de ce grand mouvement. De même, quand le
+Canada et l’Australie verront se rompre le lien léger qui les rattache à
+l’Angleterre, ces pays, habitués à se gouverner eux-mêmes, continueront
+leur vie propre, sans presque s’apercevoir du changement. Si la France
+avait entrepris sérieusement la colonisation de l’Algérie, l’Algérie
+aurait chance d’être une république avant la France. Les colonies,
+formées de personnes qui ne se trouvent pas à l’aise dans leur pays
+natal et qui cherchent plus de liberté qu’elles n’en ont chez elles,
+sont toujours plus près de la république que la mère patrie, liée par
+ses vieilles habitudes et ses vieux préjugés.
+
+Ainsi continua de vivre en France un parti qui ne permet pas à la
+royauté constitutionnelle de se développer, le parti républicain
+radical. La situation de la France ne fut nullement celle de
+l’Angleterre; à côté de la droite, de la gauche et du centre, il y eut
+un parti irréconciliable, négation totale du gouvernement existant, un
+parti qui ne dit pas au gouvernement: «Faites telle chose, et nous
+sommes à vous;» mais qui lui laisse entendre: «Quoi que vous fassiez,
+nous serons contre vous.» La république est en un sens le terme de toute
+société humaine, mais on conçoit deux manières bien différentes d’y
+venir. Établir la république de haute lutte, en détruisant tous les
+obstacles, est le rêve des esprits ardents. Il est une autre voie plus
+douce et plus sûre: conserver les anciennes familles royales comme de
+précieux monuments et d’antiques souvenirs n’est pas seulement une
+fantaisie d’antiquaire; les dynasties ainsi conservées deviennent des
+rouages infiniment commodes du gouvernement constitutionnel à certains
+jours de crise. Les pays qui ont suivi cette marche, comme l’Angleterre,
+arriveront-ils un jour à la république parfaite, sans dynastie
+héréditaire et avec suffrage universel? C’est demander si l’hyperbole
+atteint ses asymptotes. Qu’importe, puisqu’en réalité elle en approche
+si près, que la distance est insaisissable à l’œil! Voilà ce que le
+parti républicain français ne comprend pas. Pour la forme de la
+république, il en sacrifie la réalité. Pour ne pas suivre une grande
+route, tracée, faisant quelques détours, il préfère se jeter dans les
+précipices et les fondrières. On vit rarement avec autant d’honnêteté
+aussi peu d’esprit politique et de pénétration.
+
+L’année 1848 mit la plaie à nu, et posa pour tout esprit exercé le
+principe fondamental de la philosophie de notre histoire. La révolution
+de 1848 ne fut pas un effet sans cause (une telle assertion serait
+dénuée de sens), ce fut un effet complétement disproportionné avec sa
+cause apparente. Le choc ne fut rien, la ruine fut immense. Il arriva en
+1848 ce qui serait arrivé en Angleterre, si Guillaume III eût été
+emporté par un des accès de vif mécontentement que provoqua son
+gouvernement. L’histoire d’Angleterre eût été bouleversée dans une telle
+hypothèse. En Angleterre, le goût du peuple pour la légitimité et la
+crainte de la république furent assez forts pour faire traverser à la
+nouvelle dynastie les moments difficiles. En France, l’affaiblissement
+moral de la nation, son manque de foi en la royauté, l’énergie du parti
+républicain, suffirent pour jeter par terre un trône qui n’avait que des
+assises ruineuses. On vit ce jour-là la funeste situation où la France
+est restée depuis la Révolution. Si en France la révolution et la
+république avaient jeté des racines moins profondes, la maison d’Orléans
+et avec elle le régime parlementaire se fussent sûrement consolidés; si
+l’idée républicaine avait été dominante, elle aurait, après diverses
+actions et réactions, entraîné le pays, et la république se fût fondée:
+ni l’une ni l’autre de ces deux suppositions ne se réalisa. L’esprit
+républicain s’était trouvé assez fort pour empêcher la royauté
+constitutionnelle de durer; il ne fut pas assez fort pour établir la
+république. De là une position fausse, bizarre et faite pour amener un
+triste abaissement. Ce qui s’est passé en 1848 pourrait se passer
+plusieurs fois encore; tâchons d’en bien démêler la loi secrète et
+l’intime raison.
+
+Quand nous voyons un homme mourir d’un rhume, nous en concluons, non pas
+que le rhume est une maladie mortelle, mais que cet homme était
+poitrinaire. La maladie dont mourut le gouvernement de juillet fut de
+même si légère, qu’il faut admettre que sa constitution était des plus
+chétives. La petite agitation des banquets était de celles qu’un
+gouvernement doit pouvoir supporter sous peine de n’être pas capable de
+vivre. Comment, avec toutes les apparences de la santé, le gouvernement
+de juillet se trouva-t-il si faible? C’est qu’il n’avait pas ce qui
+donne à un gouvernement de bons poumons, un cœur vigoureux, de solides
+viscères; je veux dire la sérieuse adhésion des parties résistantes du
+pays. Le sentiment de profonde humanité qui empêcha Louis-Philippe de
+livrer la bataille, outre qu’il impliquait une défiance de son droit, ne
+suffit pas pour expliquer sa chute. Le parti républicain qui fit la
+révolution était une imperceptible minorité. Dans un pays où le
+gouvernement eût été moins centralisé, et où l’opinion se fût trouvée
+moins divisée, la majorité eût fait volte-face; mais la province n’avait
+pas encore l’idée de résister à un mouvement venant de Paris; de plus,
+si la faction qui prit part au mouvement le 24 février 1848 fut
+insignifiante, le nombre de ceux qui eussent pu défendre la dynastie
+vaincue était aussi bien peu considérable. Le parti légitimiste
+triompha, et, sans faire de barricades, eut ce jour-là sa revanche. La
+dynastie d’Orléans n’avait pas su, malgré sa profonde droiture et sa
+rare honnêteté, parler au cœur du pays ni se faire aimer.
+
+Ainsi mise en présence du fait accompli par une minorité turbulente, que
+va faire la France? Un pays qui n’a pas de dynastie unanimement acceptée
+est toujours dans ses actions un peu gauche et embarrassé. La France
+plia; elle accepta la république sans y croire, sournoisement, et bien
+décidée à lui être infidèle. L’occasion ne manqua point. Le vote du 10
+décembre fut une évidente répudiation de la république. Le parti qui
+avait fait la révolution de février subit la loi du talion. Qu’on nous
+permette une expression vulgaire: il avait joué un mauvais tour à la
+France, la France lui joua un mauvais tour. Elle fit comme un bourgeois
+honnête dont les gamins s’empareraient en un jour d’émeute et qu’ils
+affubleraient du bonnet rouge; ce digne homme pourrait se laisser faire
+par amour de la paix, mais en garderait probablement quelque rancune. La
+surprise du scrutin répondit à la surprise de l’émeute. Sûrement la
+conduite de la France eût été plus digne et plus loyale, si, à l’annonce
+de la révolution, elle avait résisté en face, arrêté poliment les
+commissaires du gouvernement provisoire à leur descente de diligence, et
+convoqué des espèces de conseils généraux qui eussent rétabli la
+monarchie; mais plusieurs raisons qui s’entrevoient trop facilement pour
+qu’il soit besoin de les développer rendaient alors cette conduite
+impossible; en outre, la nation à qui l’on donne le suffrage universel
+devient toujours un peu dissimulée. Elle a entre les mains une arme
+toute-puissante, qui dispense des guerres civiles. Quand on est sûr que
+l’ennemi sera obligé de passer par un défilé dont on est maître et où il
+sera forcé de subir le feu sans répondre, on ne va pas l’attaquer. La
+France attendit, et en décembre 1848 infligea au parti républicain un
+affront sanglant. Si février avait prouvé que la France ne tenait pas
+beaucoup à la monarchie constitutionnelle de la maison d’Orléans, le
+scrutin du 10 décembre prouva qu’elle ne tenait pas davantage à la
+république. L’impuissance politique de ce grand pays parut dans tout son
+jour.
+
+Que dire de ce qui se passa ensuite? Nous n’aimons pas plus les coups
+d’État que les révolutions; nous n’aimons pas les révolutions, justement
+parce qu’elles amènent les coups d’État. On ne peut cependant accorder
+au parti de 1848 sa prétention fondamentale. Ce parti, au nom de je ne
+sais quel droit divin, s’arroge le pouvoir qu’il n’accorde à aucun autre
+parti d’avoir pu enchaîner la France, si bien que les illégalités qu’on
+a faites pour briser les liens dont il avait entouré le pays sont des
+crimes, tandis que sa révolution de février, à lui, n’a été qu’un acte
+glorieux. Voilà qui est inacceptable. _Quis tulerit Gracchos de
+seditione querentes?_ Qui frappe avec l’épée finira par l’épée. Si les
+fusils qui couchèrent en joue M. Sauzet et la duchesse d’Orléans le 24
+février 1848 furent innocents, les baïonnettes qui envahirent la chambre
+le 2 décembre 1851 ne furent pas coupables. Pour nous, chacune de ces
+violences est un coup de poignard à la patrie, une blessure qui atteint
+les parties les plus essentielles de sa constitution, un pas de plus
+dans un labyrinthe sans issue, et nous avons le droit de dire de toutes
+ces néfastes journées:
+
+ Excidat illa dies ævo, nec postera credant
+ Secula; nos etiam taceamus, et oblita multa
+ Nocte tegi nostræ patiamur crimina gentis.
+
+
+III
+
+L’empereur Napoléon III et le petit groupe d’hommes qui partagent sa
+pensée intime apportèrent au gouvernement de la France un programme qui,
+pour n’être pas fondé sur l’histoire, ne manquait pas d’originalité:
+relever la tradition de l’Empire, profiter de sa légende grandiose, si
+vivante encore dans le peuple, faire parler le sentiment populaire à cet
+égard par le suffrage universel, amener par ce suffrage une délégation
+engageant l’avenir et fondant l’hérédité, provoquer, suivant l’idée
+chère à la France, une élection dynastique[19]; au dedans, gouvernement
+personnel de l’empereur, avec des apparences de gouvernement
+parlementaire habilement réduites à la nullité; au dehors, rôle brillant
+et actif rendant peu à peu à la France, par la guerre et la diplomatie,
+la place de premier ordre qu’elle possédait, il y a soixante ans, parmi
+les nations de l’Europe, et que depuis 1814 elle a perdue.
+
+ [19] L’idée que l’élection a joué un rôle à l’origine des dynasties de
+ la France, quoique historiquement fausse, se retrouve dès la fin du
+ XIIIe siècle. Voir les romans de _Hugues Capet_ et de _Baudouin de
+ Sebourg_.
+
+La France, pendant dix-sept ans, a laissé faire cette expérience avec
+une patience qu’on pourrait appeler exemplaire, si jamais il était bon
+pour une nation de trop pratiquer l’abnégation quand il s’agit de ses
+destinées. Où en est l’expérience? Quels résultats a-t-elle amenés?
+
+Peut-on dire d’abord que la nouvelle maison napoléonienne se soit
+fondée, c’est-à-dire ait créé autour d’elle ces sentiments d’affection
+et de dévouement personnel qui font la force d’une dynastie? Il ne faut
+pas à cet égard se faire d’illusion. L’égoïsme, le scepticisme,
+l’indifférence envers les gouvernants, la persuasion qu’on ne leur doit
+aucune reconnaissance, ont totalement desséché le cœur du pays. La
+question est devenue une question d’intérêt. La fortune publique ayant
+pris un grand accroissement, si la question se posait en ces termes:
+_révolution_,--_pas de révolution_, le second terme obtiendrait une
+immense majorité; mais souvent un pays qui ne veut pas de la révolution
+fait ce qu’il faut pour l’amener. En tout cas, ces sentiments d’effusion
+tendre et de fidélité que le pays avait autrefois pour ses rois, il n’y
+faut plus penser. Les personnes ayant pour la dynastie napoléonienne les
+sentiments que le royaliste de la Restauration avait pour la famille
+royale pourraient se compter. Il n’y a presque pas de légitimistes
+napoléoniens; voilà un fait dont le gouvernement ne peut assez se
+pénétrer.
+
+La partie du programme de l’empereur Napoléon III relative à la gloire
+militaire et au rôle prépondérant de la France avait sa grandeur, et
+ceux qui, du point de vue des intérêts généraux de la civilisation, sont
+reconnaissants à l’empereur de la guerre de Crimée et de celle d’Italie,
+ne peuvent juger avec sévérité tous les points de la politique étrangère
+du second Empire; mais il est clair que la France n’est nullement à
+l’unisson de pareilles idées. Mis au suffrage universel, le plébiscite
+_pas de guerre_ réunirait une majorité bien plus forte que _pas de
+révolution_. La France actuelle n’est pas plus héroïque que
+sentimentale. La prépondérance d’une nation européenne sur les autres
+est devenue impossible dans l’état actuel des sociétés. Les intentions
+menaçantes imprudemment exprimées de ce côté du Rhin (et ce n’est pas le
+gouvernement qui à cet égard a été le plus coupable ou le plus
+maladroit) ont provoqué chez les nations germaniques une émotion qui
+tombera le jour où elles seront rassurées sur l’ambition qu’elles ont pu
+nous supposer. Ce jour-là cessera la force de la Prusse dans le corps
+germanique, force qui n’a pas d’autre raison d’être que la crainte de la
+France. Ce jour-là même cessera probablement le désir d’unité politique,
+désir si peu conforme à l’esprit germanique et qui n’a jamais été chez
+les Allemands qu’une mesure défensive, impatiemment tolérée, contre un
+voisin fortement organisé.
+
+Ce seul point changé dans le programme primitif de l’empereur Napoléon
+III suffirait pour modifier tout ce qui a trait au gouvernement
+intérieur. L’empereur Napoléon III n’a jamais cru pouvoir gouverner sans
+une chambre élective; seulement, il a espéré rester longtemps, sinon
+toujours, maître des élections. C’était là un calcul qui n’aurait pu se
+réaliser qu’avec de perpétuelles guerres, de perpétuelles victoires. Le
+gouvernement personnel ne se maintient qu’à la condition d’avoir
+toujours et partout gloire et succès. Comment pouvait-on espérer qu’à
+moins d’un éblouissement de prospérité le pays déposerait éternellement
+dans l’urne le bulletin que l’administration lui mettait dans la main?
+Il était inévitable qu’un jour la France voulût se servir de l’arme
+puissante qu’on lui avait laissée, et prît une part de responsabilité
+dans ses affaires. En politique, on ne joue pas longtemps avec les
+apparences. On devait s’attendre à ce que le simulacre de gouvernement
+parlementaire que l’empereur Napoléon III avait toujours conservé devînt
+une réalité sérieuse. Les dernières élections ont fait passer cette
+supposition dans le domaine des faits accomplis. Les élections de mai et
+juin 1869 ont montré que la loi de notre société ne pouvait être celle
+du césarisme romain. Le césarisme romain fut également à son origine un
+despotisme entouré de fictions républicaines; le despotisme tua les
+fictions; chez nous, au contraire, les fictions représentatives ont tué
+le despotisme. Cela n’arriva pas sous le premier Empire, car le mode
+d’élection du Corps législatif était alors tout à fait illusoire. Rien
+ne prouve mieux que les événements de ces derniers mois combien l’idéal
+de gouvernement créé par l’Angleterre s’impose forcément à tous les
+États. On dit souvent que la France n’est pas faite pour un tel
+gouvernement. La France vient de prouver qu’elle pense le contraire; en
+tout cas, si cela était vrai, je dirais qu’il faut désespérer de
+l’avenir de la France. Le régime libéral est une nécessité absolue pour
+toutes les nations modernes. Qui ne pourra s’y accommoder périra.
+D’abord le régime libéral donnera aux nations qui l’ont adopté une
+immense supériorité sur celles qui ne pourront s’y plier. Une nation qui
+ne sera capable ni de la liberté de la presse, ni de la liberté de
+réunion, ni de la liberté politique, sera certainement dépassée et
+vaincue par les nations qui peuvent supporter de telles libertés. Ces
+dernières seront toujours mieux informées, plus instruites, plus
+sérieuses, mieux gouvernées.
+
+Une autre raison encore établit que, si la France est condamnée à une
+fatale alternative d’anarchie et de despotisme, sa perte est inévitable.
+On ne sort de l’anarchie que par un grand état militaire, lequel, outre
+qu’il ruine et épuise la nation, ne peut conserver son ascendant sur la
+nation qu’à la condition d’être toujours victorieux à l’étranger. Le
+régime de compression militaire à l’intérieur amène nécessairement la
+guerre étrangère; une armée vaincue et humiliée ne peut comprimer
+énergiquement. Or, dans l’état actuel de l’Europe, une nation condamnée
+à faire par système la guerre à l’extérieur est une nation perdue. Cette
+nation provoquera sans cesse contre elle des coalitions et des
+invasions. Voilà comment l’état instable du gouvernement intérieur de la
+France constitue pour elle un danger au dehors, et fait d’elle une
+nation guerrière, bien que l’opinion générale y soit très-pacifique.
+L’équilibre de l’Europe exige que toutes les nations qui la composent
+aient à peu près la même constitution politique. Un _ebrius inter
+sobrios_ ne saurait être toléré dans ce concert. La première république
+fut conséquente dans sa guerre de propagande; elle sentait que la
+république française ne pouvait exister si elle n’était entourée de
+républiques batave, parthénopéenne, etc.
+
+De toutes parts, on arrive donc à cette conséquence, que la France doit
+entrer sans retard dans la voie du gouvernement représentatif. Une
+question préalable se poserait ici: l’empereur Napoléon III se
+résignera-t-il à ce changement de rôle? Modifiera-t-il à ce point un
+programme qui est pour lui non un simple calcul d’ambition, mais une
+foi, un enthousiasme, la croyance qui explique toute sa vie? Après avoir
+aimé jusqu’au fanatisme un idéal qu’il tient pour le seul noble et
+grand, mais dont la France n’a pas voulu, n’éprouvera-t-il pas un
+invincible dégoût pour ce régime de paix, d’économie, de petites
+batailles ministérielles, qui s’est toujours présenté à lui comme une
+image de décadence, et qu’il associe au souvenir d’une dynastie tenue de
+lui en peu d’estime? Sortira-t-il de ce cercle de conseillers et de
+ministres médiocres où il paraît se complaire? Le souverain investi par
+plébiscite de la plénitude des droits populaires peut-il être
+parlementaire? Le plébiscite n’est-il pas la négation de la monarchie
+constitutionnelle? Un tel gouvernement est-il jamais sorti d’un coup
+d’État? peut-il exister avec le suffrage universel? Le respect dû à la
+personne du souverain nous interdit d’examiner ces questions. Le
+caractère de l’empereur Napoléon III est d’ailleurs un problème sur
+lequel, même quand on possédera des données que personne maintenant ne
+peut avoir, on fera bien de s’exprimer avec beaucoup de précautions. Il
+y aura peu de sujets historiques où il sera plus important d’user de
+retouches, et, si dans cinquante ans il n’y a pas un critique aussi
+profond que M. Sainte-Beuve, aussi consciencieux, aussi attentif à ne
+pas effacer les contradictions et à les expliquer, l’empereur Napoléon
+III ne sera jamais bien jugé. Nous ne ferons qu’une seule réflexion. Les
+considérations de race et de sang, qui étaient jadis décisives en
+histoire, ont beaucoup perdu de leur force. Des substitutions qui
+eussent été impossibles sous l’ancien régime peuvent être devenues
+possibles. Le caractère des familles, qui était autrefois inflexible, si
+bien qu’un Bourbon, par exemple, ne pouvait convenir qu’à un rôle
+déterminé, est maintenant susceptible de bien des modifications. Le rôle
+historique et la race ne sont plus deux choses inséparables. Qu’un
+héritier de Napoléon Ier accomplisse une œuvre en contradiction avec
+l’œuvre de Napoléon Ier, il n’y a en cela rien d’absolument
+inadmissible. L’opinion publique est tellement devenue le souverain
+maître, que chaque nom, chaque homme n’est que ce qu’elle le fait. Les
+objections _a priori_ que certaines personnes élèvent contre la
+possibilité d’un avenir constitutionnel avec la famille Bonaparte ne
+sont donc pas décisives. La famille capétienne, qui devint bien
+réellement la représentation de la nationalité française et du tiers
+état, fut, à l’origine, ultra-germanique, ultra-féodale.
+
+De même que l’architecture fait un style avec des fautes et des
+inexpériences, de même un pays tire tel parti qu’il veut des actes où la
+fatalité l’a poussé. Nous jouissons des bienfaits de la royauté, quoique
+la royauté ait été fondée par une série de crimes; nous profitons des
+conséquences de la Révolution, quoique la Révolution ait été un tissu
+d’atrocités. Une triste loi des choses humaines veut qu’on devienne sage
+quand on est usé. On a été trop difficile, on a repoussé l’excellent; on
+reste dans le médiocre par crainte de pire. La coquette qui a refusé les
+plus beaux mariages finit souvent par un mariage de raison. Ceux qui ont
+rêvé la République sans républicains se laissent aller de même à
+concevoir un règne de la famille Bonaparte sans bonapartistes, un état
+de choses où cette famille, débarrassée de l’entourage compromettant de
+ceux qui ont fondé son second avénement, trouverait ses meilleurs
+appuis, ses conseillers les plus sûrs dans ceux qui ne l’ont pas faite,
+mais l’ont acceptée comme voulue par la France et susceptible d’ouvrir
+quelque issue à l’étrange impasse où nous a engagés la destinée. Il est
+très-vrai qu’il n’y a pas un exemple de dynastie constitutionnelle
+sortie d’un coup d’État. Des Visconti, des Sforza, tyrans issus de
+discordes républicaines, ne sont pas l’étoffe dont on fait des royautés
+légitimes. De telles royautés ne se sont fondées que par la particulière
+dureté et hauteur de la race germanique aux époques barbares et
+inconscientes, où l’oubli est possible et où l’humanité vit dans ces
+ténèbres mystérieuses qui fondent le respect. _Fata viam invenient_...
+Le défi étrange que la France a jeté à toutes les lois de l’histoire
+impose en de telles inductions une extrême réserve. Montons plus haut,
+et, négligeant ce qui peut être déjoué par l’accident de demain,
+recherchons quelles sont dans le pays les raisons d’être de la monarchie
+constitutionnelle, quels motifs peuvent en faire espérer le triomphe,
+quelles craintes peuvent rester sur son établissement.
+
+
+IV
+
+Nous avons vu que le trait particulier de la France, trait qui la sépare
+profondément de l’Angleterre et des autres États européens (l’Italie et
+l’Espagne jusqu’à un certain point exceptées), est que le parti
+républicain constitue dans son sein un élément considérable. Ce parti,
+qui fut assez fort pour renverser Louis-Philippe et pour imposer
+quelques mois sa théorie à la France, fut, après le 2 décembre, l’objet
+d’une sorte de proscription. A-t-il disparu pour cela? Non, certes. Les
+progrès qu’il a faits en ces dix-sept dernières années ont été
+très-sensibles. Non-seulement il s’est maintenu en possession de la
+majorité dans Paris et les grandes villes, mais encore il a conquis des
+pays entiers; toute la zone des environs de Paris lui appartient.
+L’esprit démocratique, tel que nous le connaissons à Paris, avec sa
+raideur, son ton absolu, sa simplicité décevante d’idées, ses soupçons
+méticuleux, son ingratitude, a conquis certains cantons ruraux d’une
+façon qui étonne. Dans tel village, la situation des fermiers et des
+valets de ferme est exactement celle des ouvriers et des patrons dans
+une ville de manufactures; des paysans vous y feront de la politique
+rogue, radicale et jalouse avec autant d’assurance que des ouvriers de
+Belleville ou du faubourg Saint-Antoine. L’idée des droits égaux de
+tous, la façon de concevoir le gouvernement comme un simple service
+public qu’on paye et auquel on ne doit ni respect ni reconnaissance, une
+sorte d’impertinence américaine, la prétention d’être aussi sage que les
+meilleurs hommes d’État et de réduire la politique à une simple
+consultation de la volonté de la majorité, voilà l’esprit qui envahit de
+plus en plus, même les campagnes. Je ne doute pas que cet esprit ne
+fasse tous les jours des progrès, et qu’aux prochaines élections, il ne
+se montre, partout où il sera le maître, plus exigeant, plus intraitable
+encore qu’il ne l’a été cette année.
+
+Le parti républicain pourra-t-il cependant devenir un jour la majorité
+et faire prévaloir en France les institutions américaines? Je ne le
+crois pas. L’essence de ce parti est d’être une minorité. S’il
+aboutissait à une révolution sociale, il pourrait créer de nouvelles
+classes, mais ces classes deviendraient monarchiques le lendemain de
+leur enrichissement. Les intérêts les plus pressants de la France, son
+esprit, ses qualités et ses défauts lui font de la royauté un besoin. Le
+lendemain du jour où le parti radical aura jeté bas une monarchie, les
+journalistes, les littérateurs, les artistes, les gens d’esprit, les
+gens du monde, les femmes, conspireront pour en établir une autre, car
+la monarchie répond à des besoins profonds de la France. Notre amabilité
+seule suffit pour faire de nous de mauvais républicains. Les charmantes
+exagérations de la vieille politesse française, la courtoisie qui nous
+met aux pieds de ceux avec qui nous sommes en rapport, sont le contraire
+de cette raideur, de cette âpreté, de cette sécheresse que donne au
+démocrate le sentiment perpétuel de son droit. La France n’excelle que
+dans l’exquis, elle n’aime que le distingué, elle ne sait faire que de
+l’aristocratique. Nous sommes une race de gentilshommes; notre idéal a
+été créé par des gentilshommes, non, comme celui de l’Amérique, par
+d’honnêtes bourgeois, de sérieux hommes d’affaires. De telles habitudes
+ne sont satisfaites qu’avec une haute société, une cour et des princes
+du sang. Espérer que les grandes et fines œuvres françaises
+continueraient de se produire dans un monde bourgeois, n’admettant
+d’autre inégalité que celle de la fortune, c’est une illusion. Les gens
+d’esprit et de cœur qui dépensent le plus de chaleur pour l’utopie
+républicaine seraient justement ceux qui pourraient le moins
+s’accommoder d’une pareille société. Les personnes qui poursuivent si
+avidement l’idéal américain oublient que cette race n’a pas notre passé
+brillant, qu’elle n’a pas fait une découverte de science pure ni créé un
+chef-d’œuvre, qu’elle n’a jamais eu de noblesse, que le négoce et la
+fortune l’occupent tout entière. Notre idéal à nous ne peut se réaliser
+qu’avec un gouvernement donnant de l’éclat à ce qui approche de lui, et
+créant des distinctions en dehors de la richesse. Une société où le
+mérite d’un homme et sa supériorité sur un autre ne peuvent se révéler
+que sous forme d’industrie et de commerce nous est antipathique; non que
+le commerce et l’industrie ne nous paraissent honnêtes, mais parce que
+nous voyons bien que les meilleures choses (par exemple, les fonctions
+du prêtre, du magistrat, du savant, de l’artiste et de l’homme de
+lettres sérieux) sont l’inverse de l’esprit industriel et commercial, le
+premier devoir de ceux qui s’y adonnent étant de ne pas chercher à
+s’enrichir, et de ne jamais considérer la valeur vénale de ce qu’ils
+font.
+
+Le parti républicain pourra donc empêcher tout gouvernement libéral de
+s’établir, car, en provoquant des séditions, il lui sera toujours
+loisible de forcer les gouvernements à s’armer de lois répressives, à
+restreindre les libertés, à fortifier l’élément militaire; il est
+douteux qu’il soit capable de s’établir lui-même. La haine entre lui et
+la partie paisible du pays ira toujours s’envenimant, car il paraîtra de
+plus en plus au pays un éternel trouble-fête. Il ne réussira, je le
+crains, qu’à provoquer des espèces de crises périodiques, suivies
+d’expulsions violentes, que le parti conservateur montrera comme des
+assainissements, mais qui seront en réalité des affaiblissements, et qui
+en tout cas useront d’une manière déplorable le tempérament de la
+France. Dans ces vomissements convulsifs en effet, des éléments
+excellents, nécessaires à la vie d’une nation, seront rejetés avec les
+éléments impurs. Comme il est arrivé après 1848, les idées libérales
+souffriront de leur inévitable solidarité avec un parti qui, plein
+d’illusions généreuses, exerce un grand attrait sur les imaginations
+jeunes, et qui, d’ailleurs, a toute une partie de son programme en
+commun avec l’école libérale. Il est à craindre que de longues habitudes
+d’esprit, une certaine raideur, beaucoup de routine et d’habitude de
+tout juger d’après Paris (habitude facile à comprendre chez un parti qui
+fut à l’origine essentiellement parisien) n’induisent ce parti à croire
+que des révolutions dans le genre de 1830 et 1848 pourraient se
+renouveler. Rien ne serait plus funeste. Le temps des révolutions
+parisiennes est fini. Je fonde cette opinion beaucoup moins sur les
+changements matériels accomplis dans Paris que sur deux raisons qui
+pèseront, selon moi, d’un poids énorme sur les destinées de l’avenir.
+
+L’une est l’établissement du suffrage universel. Un peuple en possession
+de ce suffrage ne laissera pas faire de révolution par sa capitale. Si
+une telle révolution s’opérait dans Paris (chose heureusement
+impossible), je suis persuadé que les départements ne l’accepteraient
+pas, que des barricades s’élèveraient sur les chemins de fer pour
+arrêter la propagation de l’incendie et empêcher l’approvisionnement de
+la capitale, que l’émeute parisienne, vite affamée, n’aurait que
+quelques jours de vie. L’émancipation de la province a fait depuis 1848
+de grands progrès.
+
+Un autre événement, d’ailleurs, doit être pris en grande considération.
+Toute la philosophie de l’histoire est dominée par la question de
+l’armement. Rien n’a autant contribué au triomphe de l’esprit moderne
+que l’invention de la poudre à canon. L’artillerie a tué la chevalerie
+et la féodalité, créé la force des royautés et des États, maté
+définitivement la barbarie, rendu impossible ces cyclones étranges du
+monde tartare qui, se formant au centre de l’Asie, venaient ébranler
+l’Europe et terrifier le monde chrétien. L’application délicate de la
+science à l’art de la guerre amènera de nos jours des révolutions
+presque aussi graves. La guerre deviendra de plus en plus un problème
+scientifique et industriel; l’avantage sera pour la nation la plus
+riche, la plus scientifique, la plus industrieuse. Que si nous examinons
+les effets de ce changement à l’intérieur des États, il est clair que
+l’application en grand de la science à l’armement profitera uniquement
+aux gouvernements. L’effet de l’artillerie fut de démolir les uns après
+les autres tous les châteaux féodaux; une décharge de tel engin
+perfectionné arrêtera une révolution. Aux époques où l’armement est peu
+perfectionné, un citoyen égale presque un soldat; mais, dès que le
+procédé agressif devient une chose savante, exigeant des instruments de
+précision et demandant une éducation spéciale, le soldat a une immense
+supériorité sur la masse désarmée. Tout porte donc à croire que des
+révolutions commencées par les citoyens seraient désormais écrasées dans
+leur germe.
+
+C’est ce que comprennent avec leur habileté ordinaire les jésuites quand
+ils s’emparent des avenues de l’école de Saint-Cyr et de l’École
+polytechnique. Ils voient l’avenir de ceux qui savent manier les armes
+savantes et les forces disciplinées, et ils reconnaissent très-bien que
+l’avantage, sous ce rapport, est aux anciennes classes nobles, moins
+préoccupées que la bourgeoisie d’industrie ou de positions civiles
+lucratives, et par là même plus capables d’abnégation. La victoire est
+toujours à l’abnégation. Le Germain conquit le monde, parce qu’il était
+capable de fidélité, c’est-à-dire d’abnégation. Il est vrai que le parti
+démocratique est capable, lui aussi, de grands sacrifices, mais non de
+celui qui consiste à mourir par fidélité et à supporter le dédain de
+l’aristocrate dont on est moralement le supérieur.
+
+La France paraît donc devoir longtemps encore échapper à la république,
+même quand le parti républicain formerait la majorité numérique. La
+France voit grandir chaque jour dans son sein une masse populaire dénuée
+d’idéal religieux, et repoussant tout principe social supérieur à la
+volonté des individus. L’autre masse, non encore pénétrée de cette idée
+égoïste, est chaque jour diminuée par l’instruction primaire et par
+l’usage du suffrage universel; mais, contre ce flot montant d’idées
+envahissantes, lesquelles, étant jeunes et inexpérimentées, ne tiennent
+compte d’aucune difficulté, se dressent des intérêts et des besoins
+supérieurs, qui veulent une organisation et une direction de la société
+par un principe de raison et de science distinct de la volonté des
+individus. Le démocrate s’imagine toujours que la conscience de la
+nation est parfaitement claire, il n’admet rien d’obscur, d’hésitant, de
+contradictoire dans l’opinion: compter les voix et faire ce que veut la
+majorité lui paraissent choses fort simples; mais ce sont là des
+illusions. Longtemps encore l’opinion devra être devinée, pressentie,
+supposée et jusqu’à un certain point dirigée. De là des intérêts
+monarchiques qui, le lendemain de l’établissement de la république, se
+montreront formidables, même dans l’esprit de ceux qui auront fait ou
+laissé faire la république.
+
+Le mouvement qui s’opère dans les classes populaires et qui tend à
+donner aux individus une conscience de plus en plus nette de leurs
+droits est un fait si évident, que vouloir s’y opposer serait de la pure
+folie. Le devoir de la politique est, non pas de combattre un tel
+mouvement, mais de le prévoir et de s’en accommoder. Les savants n’ont
+jamais cherché des moyens pour arrêter la marée; ils ont mieux fait; ils
+ont si bien déterminé les lois du phénomène, que le navigateur sait
+minute par minute l’état de la mer et en tire grand profit. L’essentiel
+est que le flot ascendant n’emporte pas les digues nécessaires et ne
+produise pas, en se retirant, de funestes réactions. Or c’est là,
+suivant les apparences, ce qui arrivera toutes les fois que la
+démocratie française sera conduite par le jacobinisme âpre, hargneux,
+pédantesque, qui remue le pays, parfois même lui donne de l’essor, mais
+ne le conduira jamais à une constitution assurée. Ce parti peut faire
+une révolution, il ne régnera pas plus de deux mois après l’avoir faite.
+Même le jour où (chose peu probable) il arriverait à une majorité de
+scrutin, il ne fonderait rien encore, car les éléments dont il dispose,
+excellents pour agiter, sont instables, faciles à diviser, et tout à
+fait incapables de fournir les éléments solides d’une construction. Sa
+force, quoique grande, est en partie une force de circonstance. Dix fois
+il m’a été donné, pendant une campagne électorale, d’entendre le
+dialogue que voici: «Nous ne sommes pas contents du gouvernement; il
+coûte trop cher; il gouverne au profit d’idées qui ne sont pas les
+nôtres; nous voterons pour le candidat de l’opposition la plus
+avancée.--Vous êtes donc révolutionnaires?--Nullement; une révolution
+serait le dernier malheur. Il s’agit seulement de faire impression sur
+le gouvernement, de le forcer à changer, de le contenir
+vigoureusement.--Mais, si la Chambre est composée de révolutionnaires,
+c’est le renversement du gouvernement.--Non; il n’y en aura que vingt ou
+trente, et puis le gouvernement est si fort! il a les chassepots!» Ce
+naïf raisonnement donne la mesure de l’illusion que se fait la gauche
+radicale, quand elle s’imagine que le pays la veut pour elle-même. Une
+grande partie du pays la prend comme un bâton pour châtier le pouvoir,
+non comme un appui pour s’étayer. «On nous nomme, donc on nous aime,»
+serait de la part des honorables membres de l’opposition dite avancée la
+plus dangereuse des conclusions. On les nomme pour donner une leçon au
+gouvernement, et avec la persuasion que le gouvernement est assez fort
+pour supporter la leçon. Le jour où il n’en serait plus ainsi et où l’on
+s’apercevrait qu’on a mis en danger l’existence du gouvernement, il se
+ferait une volte-face, si bien que le parti radical est soumis à cette
+loi étrange, que l’heure de sa victoire est le commencement de sa
+défaite. Son triomphe est sa fin; souvent ceux qui l’ont nommé et mis en
+avant applaudissent eux-mêmes à sa proscription.
+
+L’ordre en effet est devenu, dans nos sociétés modernes d’Europe, une
+condition si impérieuse, que de longues guerres civiles sont
+impossibles. On cite quelquefois l’exemple de ces illustres républiques
+grecques et italiennes, qui créèrent une admirable civilisation au
+milieu d’un État politique assez analogue à notre Terreur; mais on ne
+saurait rien conclure de là pour des sociétés comme les nôtres, où les
+ressorts sont bien plus compliqués. L’Espagne, les républiques
+espagnoles de l’Amérique, l’Italie même, peuvent supporter plus
+d’anarchie que la France, parce que ce sont des pays où la vie
+matérielle est plus facile, où il y a moins de sources de richesse, où
+les intérêts et le crédit ont pris moins de développement. La Terreur, à
+la fin du dernier siècle, fut la suspension de la vie. Ce serait de nos
+jours bien pis encore. De même qu’un être d’une structure simple résiste
+à des milieux très-différents, et que les animaux fins, tels que
+l’homme, ont des limites de vie très-restreintes, si bien que de légers
+changements dans leurs habitudes amènent pour eux la mort, de même nos
+civilisations montées comme de savants appareils ne supportent pas de
+crises. Elles ont, si j’ose le dire, le tempérament délicat; un degré de
+plus ou de moins les tue. Huit jours d’anarchie amèneraient des pertes
+incalculables; au bout d’un mois peut-être, les chemins de fer
+s’arrêteraient. Nous avons créé des mécanismes d’une précision infinie,
+des outillages qui marchent par la confiance et qui tous supposent une
+profonde tranquillité publique, un gouvernement à la fois fortement
+établi et sérieusement contrôlé. Je sais qu’aux États-Unis les choses ne
+se passent point de la sorte; on y supporte des désordres qui chez nous
+feraient pousser des cris d’alarme. Cela vient de ce que l’assise
+constitutionnelle des États-Unis n’est jamais réellement compromise. Ces
+pays américains, peu gouvernés, ressemblent aux pays européens où la
+dynastie est hors de question. Ils ont le respect de la loi et de la
+constitution, qui représentent chez eux ce qu’est en Europe le dogme de
+la légitimité. Comparer les pays à tendances socialistes, comme le
+nôtre, où tant de personnes attendent d’une révolution l’amélioration de
+leur sort, à de pareils États, complétement exempts de socialisme, où
+l’homme, tout occupé de ses affaires privées, demande au gouvernement
+très-peu de garanties, est la plus profonde erreur qu’on puisse
+commettre en fait d’histoire philosophique.
+
+Le besoin d’ordre qu’éprouvent nos vieilles sociétés européennes,
+coïncidant avec le perfectionnement des armes, donnera en somme aux
+gouvernements autant de force que leur en enlève chaque jour le progrès
+des idées révolutionnaires. Comme la religion, l’ordre aura ses
+fanatiques. Les sociétés modernes offrent cette particularité, qu’elles
+sont d’une grande douceur quand leur principe n’est pas en danger, mais
+qu’elles deviennent impitoyables si on leur inspire des doutes sur les
+conditions de leur durée. La société qui a eu peur est comme l’homme qui
+a eu peur: elle n’a plus toute sa valeur morale. Les moyens qu’employa
+la société catholique au XIIIe et au XVIe siècle pour défendre son
+existence menacée, la société moderne les emploiera, sous des formes
+plus expéditives et moins cruelles, mais non moins terribles. Si les
+vieilles dynasties y sont impuissantes, ou si, comme il est probable,
+elles refusent le pouvoir dans des conditions indignes d’elles, on
+recourra aux _paciers_ et aux podestats de l’Italie du moyen âge, que
+l’on chargera à forfait, et sur un sanglant programme réglé d’avance, de
+rétablir les conditions de la vie. Cette ère de podestats, bien blasés
+sur la gloire, et qui ne voudront pour prix de leurs services que de
+beaux profits, sera l’ère des supplices. Les supplices reviennent
+toujours aux époques d’égoïsme et de perfidie, qui ont tué toute
+fidélité personnelle, quand la hiérarchie de l’humanité ne se fonde plus
+que sur la peur, et que l’homme n’a de prise sur son semblable qu’en
+torturant sa chair. On reverra le _carême_ des Visconti, les supplices
+des Achéménides et de Timour. Des dictateurs d’aventure analogues aux
+généraux de l’Amérique espagnole se chargeront seuls d’une telle
+besogne. Comme nos races cependant ont un fonds de fidélité dont elles
+ne se départent pas, comme d’ailleurs il restera longtemps des
+survivants des anciennes dynasties, il y aura probablement des retours
+de légitimité et même de féodalité, après chaque cruelle dictature. En
+certaines provinces, les populations iront demander à des familles
+anciennes, riches, habituées au maniement des armes, de se mettre à leur
+tête pour lutter contre l’anarchie et former des centres de résistance
+locale. Plus d’une fois encore, on suppliera les vieux détenteurs
+traditionnels de rôles nationaux de reprendre leur tâche et de rendre à
+tout prix, aux pays qui contractèrent jadis avec leurs ancêtres, un peu
+de paix, de bonne foi et d’honneur. Peut-être se feront-ils prier et
+mettront-ils à leur acceptation des clauses qu’on ne marchandera pas.
+Peut-être même leur demandera-t-on de n’accepter aucune condition, et,
+dans l’intérêt des peuples, de conserver intacte une plénitude de
+pouvoir qu’on envisagera comme la propriété la plus précieuse de la
+nation. En présence de certains faits comme ceux qui se sont passés
+récemment en Grèce, au Mexique, en Espagne, le parti démocratique dit
+parfois avec un sourire: «On ne trouve plus de rois.» En effet, nous
+verrons un temps où la royauté dépréciée n’aura plus assez d’attraits
+pour tenter les princes capables et se respectant eux-mêmes. Dieu
+veuille qu’un jour, pour avoir trop fait fi des libertés octroyées, on
+ne soit pas amené à prier les souverains de les réserver toutes, ou de
+n’en délier le faisceau que lentement, par des concessions et des
+chartes personnelles, locales, momentanées!
+
+Un retour des barbares, c’est-à-dire un nouveau triomphe des parties
+moins conscientes et moins civilisées de l’humanité sur les parties plus
+conscientes et plus civilisées, paraît, au premier coup d’œil,
+impossible. Entendons-nous bien à cet égard. Il existe encore dans le
+monde un réservoir de forces barbares, placées presque toutes sous la
+main de la Russie. Tant que les nations civilisées conserveront leur
+forte organisation, le rôle de cette barbarie est à peu près réduit à
+néant; mais certainement, si (ce qu’à Dieu ne plaise!) la lèpre de
+l’égoïsme et de l’anarchie faisait périr nos États occidentaux, la
+barbarie retrouverait sa fonction, qui est de relever la virilité dans
+les civilisations corrompues, d’opérer un retour vivifiant d’instinct
+quand la réflexion a supprimé la subordination, de montrer que se faire
+tuer volontiers par fidélité pour un chef (chose que le démocrate tient
+pour basse et insensée) est ce qui rend fort et fait posséder la terre.
+Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que le dernier terme des
+théories démocratiques socialistes serait un complet affaiblissement.
+Une nation qui se livrerait à ce programme, répudiant toute idée de
+gloire, d’éclat social, de supériorité individuelle, réduisant tout à
+contenter les volontés matérialistes des foules, c’est-à-dire à procurer
+la jouissance du plus grand nombre, deviendrait tout à fait ouverte à la
+conquête, et son existence courrait les plus grands dangers.
+
+Comment prévenir ces tristes éventualités, que nous avons voulu montrer
+comme des possibilités et non comme des craintes déterminées? Par le
+programme réactionnaire? En comprimant, éteignant, serrant, gouvernant
+de plus en plus? Non, mille fois non; cette politique a été l’origine de
+tout le mal; elle serait le moyen de tout perdre. Le programme libéral
+est en même temps le programme vraiment conservateur. Monarchie
+constitutionnelle, limitée et contrôlée; décentralisation, diminution du
+gouvernement, forte organisation de la commune, du canton, du
+département; large essor donné à l’activité individuelle dans le domaine
+de l’art, de l’esprit, de la science, de l’industrie, de la
+colonisation; politique décidément pacifique, abandon de toute
+prétention à des agrandissements territoriaux en Europe; développement
+d’une bonne instruction primaire et d’une instruction supérieure capable
+de donner aux mœurs de la classe instruite la base d’une solide
+philosophie; formation d’une chambre haute provenant de modes d’élection
+très-variés et réalisant à côté de la simple représentation numérique
+des citoyens la représentation des intérêts, des fonctions, des
+spécialités, des aptitudes diverses; dans les questions sociales,
+neutralité du gouvernement; liberté entière d’association; séparation
+graduelle de l’Église et de l’État, condition de tout sérieux dans les
+opinions religieuses: voilà ce qu’on rêve quand on cherche, avec la
+réflexion froide et dégagée des aveuglements d’un patriotisme
+intempérant, la voie du possible. A quelques égards, c’est là une
+politique de pénitence, impliquant l’aveu que, pour le moment, il s’agit
+moins de continuer la Révolution que de la critiquer et de réparer ses
+erreurs. Je me figure souvent, en effet, que l’esprit français traverse
+une période de jeûne, une sorte de diète politique, durant laquelle
+l’attitude qui nous convient est celle de l’homme d’esprit qui expie les
+fautes de sa jeunesse, ou bien du voyageur déçu qui contourne par le
+plus long chemin la hauteur qu’il avait prétendu escalader à pic. Les
+révolutions, comme les guerres civiles, fortifient si l’on en sort;
+elles tuent si elles durent. Les brillantes et hardies entreprises nous
+ont mal réussi; essayons des voies plus humbles. Les initiatives de
+Paris ont été funestes; voyons ce que peut le terre-à-terre provincial.
+Craignons ces revendications impérieuses et hautaines, si rarement
+suivies d’effet. Qu’on me montre un exemple, au moins en France, d’une
+liberté prise de haute lutte et gardée.
+
+Nul plus que moi n’admire et n’aime ce centre extraordinaire de vie et
+de pensée qui s’appelle Paris. Maladie si l’on veut, mais maladie à la
+façon de la perle, précieuse et exquise hypertrophie, Paris est la
+raison d’être de la France. Foyer de lumière et de chaleur, je veux bien
+qu’on l’appelle aussi foyer de décomposition morale, pourvu qu’on
+m’accorde que sur ce fumier naissent des fleurs charmantes, dont
+quelques-unes de première rareté. La gloire de la France est de savoir
+entretenir cette prodigieuse exhibition permanente de ses produits les
+plus excellents; mais il ne faut pas se dissimuler à quel prix ce
+merveilleux résultat est obtenu. Les capitales consomment et ne
+produisent pas. Il ne faut pas, en portant le mal aux extrêmes, risquer
+de faire de la France alternativement une tête sans corps et un corps
+sans tête. L’action politique de Paris doit cesser d’être prépondérante.
+Les deux choses que la province a jusqu’ici reçues de Paris, les
+révolutions et le gouvernement, la province commence à les accueillir
+avec une égale antipathie. Seule, la démocratie parisienne ne fondera
+rien de solide; si l’on n’y prend garde, elle amènera des exterminations
+périodiques, funestes pour la France, puisque la démocratie parisienne
+est d’un autre côté un ferment nécessaire, un excitant sans lequel la
+vie de la France languirait. Les réunions publiques de la dernière
+période électorale à Paris ont révélé un manque complet d’esprit
+politique. Maîtresse du terrain, la démocratie a mis à l’ordre du jour
+une sorte de surenchère en fait de paradoxes; les candidats se sont
+laissé conduire par les exigences de la foule, et n’ont guère été
+appréciés qu’en proportion de leur vigueur déclamatoire; l’opinion
+modérée n’a pu se faire entendre, ou bien a été obligée de forcer sa
+voix. Paris ignore les deux premières vertus de la vie politique, la
+patience et l’oubli. La politique du patriarche Jacob, qui voulait que
+la marche de toute sa tribu se réglât sur le pas des agneaux
+nouveau-nés, n’est pas du tout son fait.
+
+En général, l’erreur du parti libéral français est de ne pas comprendre
+que toute construction politique doit avoir une base conservatrice. En
+Angleterre, le gouvernement parlementaire n’a été possible qu’après
+l’exclusion du parti radical, exclusion qui s’est faite avec une sorte
+de frénésie de légitimité. Rien n’est assuré en politique jusqu’à ce
+qu’on ait amené les parties lourdes et solides, qui sont le lest de la
+nation, à servir le progrès. Le parti libéral de 1830 s’imagina trop
+facilement emporter son programme de vive force, en contrariant en face
+le parti légitimiste. L’abstention ou l’hostilité de ce parti est encore
+le grand malheur de la France. Retirée de la vie commune, l’aristocratie
+légitimiste refuse à la société ce qu’elle lui doit, un patronage, des
+modèles et des leçons de noble vie, de belles images de sérieux. La
+vulgarité, le défaut d’éducation de la France, l’ignorance de l’art de
+vivre, l’ennui, le manque de respect, la parcimonie puérile de la vie
+provinciale, viennent de ce que les personnes qui devraient au pays les
+types de gentilshommes remplissant les devoirs publics avec une autorité
+reconnue de tous désertent la société générale, se renferment de plus en
+plus dans une vie solitaire et fermée. Le parti légitimiste est en un
+sens l’assise indispensable de toute fondation politique parmi nous;
+même les États-Unis possèdent à leur manière cette base essentielle de
+toute société dans leurs souvenirs religieux, héroïques à leur manière,
+et dans cette classe de citoyens moraux, fiers, graves, pesants, qui
+sont les pierres avec lesquelles on bâtit l’édifice de l’État. Le reste
+n’est que sable; on n’en fait rien de durable, quelque esprit et même
+quelque chaleur de cœur qu’on y mette.
+
+Ce parti provincial, qui prend de jour en jour conscience de sa force,
+que pense-t-il? que veut-il? Jamais état d’opinion ne fut plus évident.
+Ce parti est libéral, non révolutionnaire, constitutionnel, non
+républicain; il veut le contrôle du pouvoir, non sa destruction, la fin
+du gouvernement personnel, non le renversement de la dynastie. Je ne
+doute pas que, si le gouvernement eût, il y a huit mois, nettement pris
+son parti, renoncé aux candidatures officielles, au morcellement
+artificiel des circonscriptions, et laissé les élections se faire
+spontanément par le pays, le scrutin n’eût envoyé une chambre décidément
+imbue de ces principes, et qui, étant considérée par le pays comme une
+représentation de sa volonté, aurait eu assez de force pour traverser
+les circonstances les plus difficiles. On aura un jour autant de peine à
+comprendre que l’empereur Napoléon III n’ait pas saisi ce moyen pour
+obtenir une seconde signature du pays à son contrat de mariage et pour
+partager avec lui la responsabilité d’un obscur avenir, qu’on en éprouve
+à comprendre que Louis-Philippe n’ait pas vu dans l’adjonction des
+capacités une manière d’élargir les bases de sa dynastie. La province,
+en effet, prend les élections beaucoup plus au sérieux que Paris.
+N’ayant de vie politique qu’une fois tous les six ans, elle prête aux
+élections une importance que Paris, avec sa perpétuelle légèreté, ne
+leur accorde pas. Paris, préoccupé de sa protestation radicale, voit
+dans les élections non un choix de graves délégués, mais une occasion de
+manifestations ironiques. La province ne comprend pas ces finesses; son
+député est vraiment son mandataire, et elle y tient. Une chambre élue
+librement et sans l’intervention de l’administration eût-elle été
+dangereuse pour la dynastie? L’opposition radicale y eût-elle été
+représentée par un nombre plus considérable de députés? Je crois juste
+tout le contraire. Dans un grand nombre de cas, l’élection des candidats
+hostiles ou même injurieux a été une façon de protester contre le
+candidat officiel ou complaisant. La candidature officielle trouble
+complétement l’opération électorale et en altère la sincérité,
+non-seulement par la pression directe que l’administration exerce en sa
+faveur, mais surtout par la fausse situation où elle met l’électeur
+indépendant. Pour celui-ci, en effet, il ne s’agit plus de choisir le
+candidat qui représente le mieux son opinion, ou qu’il croit le plus
+capable de rendre des services au pays; il s’agit d’écarter à tout prix
+le candidat officiel. Dès lors, plus de nuances, plus de préférences.
+Les opinions extrêmes trouvant une faveur assurée dans la foule, sur
+laquelle les assertions tranchées, les déclamations bruyantes, ont plus
+de force que les opinions moyennes, le parti démocratique d’ailleurs
+ayant une organisation que n’a aucun autre parti et disposant d’un vrai
+fanatisme, les libéraux suivent le torrent, et adoptent malgré leurs
+répugnances le candidat radical. C’est une erreur fort répandue en
+France de croire qu’en demandant plus on obtient moins, et que
+l’opposition radicale est l’instrument du progrès, la force d’impulsion
+du gouvernement; cela est vrai de l’opposition modérée, mais non de
+l’opinion radicale, laquelle est un obstacle au progrès, un empêchement
+aux concessions, par la terreur qu’elle inspire et les mesures de
+répression qu’elle amène.
+
+Plus que jamais l’effort de la politique doit être non pas de résoudre
+les questions, mais d’attendre qu’elles s’usent. La vie des nations,
+comme celle des individus, est un compromis entre des contradictions. De
+combien de choses il faut reconnaître qu’on ne peut vivre ni avec elles
+ni sans elles, et pourtant l’on vit toujours! Le prince Napoléon disait,
+il y a quelques jours, avec esprit, à ceux qui veulent ajourner la
+liberté jusqu’à ce qu’il n’y ait plus en France ni dynasties rivales ni
+parti révolutionnaire: «Vous attendrez longtemps.» L’histoire ne blâmera
+pas la politique de ceux qui, dans un tel état de choses, se seront
+résignés à vivre d’expédients. Supposez qu’un membre de la branche aînée
+ou de la branche cadette de Bourbon règne un jour sur la France, ce ne
+sera point parce que la majorité de la France se sera faite légitimiste
+ou orléaniste, c’est parce que la _roue de fortune_ aura ramené des
+circonstances où tel membre de la maison de Bourbon se sera trouvé
+l’utilité du moment. La France a si complétement laissé mourir en elle
+l’attachement dynastique, que même la légitimité n’y rentrerait que par
+aventure, à titre transitoire. Le positivisme contemporain a tellement
+supprimé toute métaphysique, qu’une idée des plus étroites tend à se
+répandre: c’est qu’un suffrage populaire a d’autant plus de force qu’il
+est plus récent, si bien qu’au bout d’une quinzaine d’années on fait cet
+étrange raisonnement: «La génération qui avait voté tel plébiscite est
+morte en partie, le suffrage a perdu sa valeur et a besoin d’être
+renouvelé.» C’est le contraire de l’idée du moyen âge, selon laquelle un
+pacte valait d’autant plus qu’il était plus ancien. C’est en un sens la
+négation du principe national, car le principe national, comme la
+religion, suppose des pactes indépendants de la volonté des individus,
+des pactes transmis et reçus de père en fils comme un héritage. En
+refusant à la nation le pouvoir d’engager l’avenir, on réduit tout à des
+contrats viagers, que dis-je? passagers; les exaltés, je crois, les
+voudraient même annuels, en attendant ce qu’ils appellent le
+gouvernement direct, état où la volonté nationale ne serait plus que le
+caprice de chaque heure. Que devient avec de pareilles conceptions
+politiques l’intégrité de la nation? Comment nier le droit à la
+sécession quand on réduit tout au fait matériel de la volonté actuelle
+des citoyens? La vérité est qu’une nation est autre chose que la
+collection des unités qui la composent, qu’elle ne saurait dépendre d’un
+vote, qu’elle est à sa manière une idée, une chose abstraite, supérieure
+aux volontés particulières. Le principe du gouvernement ne saurait non
+plus être réduit à une simple consultation du suffrage universel,
+c’est-à-dire à constater et exécuter ce que le plus grand nombre regarde
+comme son intérêt. Cette conception matérialiste renferme au fond un
+appel à la lutte: en se proclamant _ultima ratio_, le suffrage universel
+part de cette idée que le plus grand nombre est un indice de force; il
+suppose que, si la minorité ne pliait pas devant l’opinion de la
+majorité, elle aurait toute chance d’être vaincue. Mais ce raisonnement
+n’est pas exact, car la minorité peut être plus énergique et plus versée
+dans le maniement des armes que la majorité. «Nous sommes vingt, vous
+êtes un, dit le suffrage universel; cédez, ou nous vous forçons!--Vous
+êtes vingt, mais j’ai raison, et à moi seul je peux vous forcer: cédez,»
+dira l’homme armé.
+
+_Fata viam invenient!_ Heureux qui peut, comme Boèce, sur les ruines
+d’un monde, écrire sa _Consolation de la philosophie_. L’avenir de la
+France est un mystère qui déjoue toute sagacité. Certes, d’autres pays
+agitent de graves problèmes: l’Angleterre, avec un calme qu’on ne peut
+assez admirer, résout des questions hardies qui chez nous passent pour
+le domaine des seuls utopistes; mais partout le débat est circonscrit,
+partout il y a une arène limitée, des lois du combat, des hérauts et des
+juges. Chez nous, c’est la constitution même, la forme et jusqu’à un
+certain point l’existence de la société qui sont perpétuellement en
+question. Un pays peut-il résister à un tel régime? Voilà ce qu’on se
+demande avec inquiétude. On se rassure en songeant qu’une grande nation
+est, comme le corps humain, une machine admirablement pondérée et
+équilibrée, qu’elle se crée les organes dont elle a besoin, et que, si
+elle les a perdus, elle se les redonne. Il se peut que, dans notre
+ardeur révolutionnaire, nous ayons poussé trop loin les amputations,
+qu’en croyant ne retrancher que des superfluités maladives, nous ayons
+touché à quelque organe essentiel de la vie, si bien que l’obstination
+du malade à ne pas se bien porter tienne à quelque grosse lésion faite
+par nous dans ses entrailles. C’est une raison pour y mettre désormais
+beaucoup de précautions et pour laisser ce corps, robuste après tout,
+quoique profondément atteint, réparer ses blessures intérieures et
+revenir aux conditions normales de la vie.
+
+Hâtons-nous de le dire, d’ailleurs: des défauts aussi brillants que ceux
+de la France sont à leur manière des qualités. La France n’a pas perdu
+le sceptre de l’esprit, du goût, de l’art délicat, de l’atticisme;
+longtemps encore, elle fixera l’attention de l’humanité civilisée, et
+posera l’enjeu sur lequel le public européen engagera ses paris. Les
+affaires de la France sont de telle nature, qu’elles divisent et
+passionnent les étrangers autant et souvent plus que les affaires de
+leur propre pays. Le grand inconvénient de son état politique, c’est
+l’imprévu; mais l’imprévu est à double face: à côté des mauvaises
+chances, il y a les bonnes, et nous ne serions nullement surpris
+qu’après de déplorables aventures, la France traversât des années d’un
+singulier éclat. Si, lasse enfin d’étonner le monde, elle voulait
+prendre son parti d’une sorte d’apaisement politique, quelle ample et
+glorieuse revanche elle pourrait prendre dans les voies de l’activité
+privée! Comme elle saurait rivaliser avec l’Angleterre dans la conquête
+pacifique du globe et dans l’assujettissement de toutes les races
+inférieures! La France peut tout, excepté être médiocre. Ce qu’elle
+souffre, en somme, elle le soufre pour avoir trop osé contre les dieux.
+Quels que soient les malheurs que l’avenir lui réserve, et dût le sort
+du Français, comme celui du Grec, du Juif, de l’Italien, exciter un jour
+la pitié du monde et presque son sourire, le monde n’oubliera point que,
+si la France est tombée dans cet abîme de misère, c’est pour avoir fait
+d’audacieuses expériences dont tous profitent, pour avoir aimé la
+justice jusqu’à la folie, pour avoir admis avec une généreuse imprudence
+la possibilité d’un idéal que les misères de l’humanité ne comportent
+pas.
+
+
+
+
+LA PART DE LA FAMILLE ET DE L’ÉTAT DANS L’ÉDUCATION[20]
+
+ [20] Conférence faite dans l’ancien Cirque du Prince-Impérial le 19
+ avril 1869.
+
+
+MESDAMES, MESSIEURS,
+
+Vous venez d’entendre de nobles, d’excellentes paroles, et dites avec
+une haute autorité. J’y adhère complétement. Je pense, comme notre digne
+et illustre président[21], que la question de l’éducation est pour les
+sociétés modernes une question de vie ou de mort, une question d’où
+dépend l’avenir. Notre parti, messieurs, est bien pris à cet égard. Nous
+ne reculerons jamais devant ce principe philosophique, que tout homme a
+droit à la lumière. Nous avons confiance que la lumière est
+bienfaisante, que, si elle a parfois des dangers, elle seule peut offrir
+le remède à ces dangers. Que les personnes qui ne croient pas à la
+réalité du devoir, qui regardent la morale comme une illusion, prêchent
+la thèse désolante de l’abrutissement nécessaire d’une partie de
+l’espèce humaine, rien de mieux; mais, pour nous qui croyons que la
+morale est vraie d’une manière absolue, une telle doctrine nous est
+interdite. A tout prix, et quoi qu’il arrive, _que plus de lumière se
+fasse!_ Voilà notre devise; nous ne l’abandonnerons jamais.
+
+ [21] M. Carnot, député au Corps législatif.
+
+Beaucoup d’esprits, et parfois de bons esprits, ont des scrupules, je le
+sais. Ils s’effrayent du progrès qui porte de nos jours la conscience
+dans des portions de l’humanité qui jusqu’à présent y étaient restées
+fermées. «Il y a, disent-ils, dans le travail humain, des fonctions
+humbles auxquelles l’homme instruit et cultivé ne consentira jamais à se
+plier. Le réveil de la conscience est toujours plus ou moins accompagné
+de révolte; la diffusion de l’instruction rendra tout à fait impossibles
+l’ordre, la hiérarchie, l’acceptation de l’autorité, sans lesquels
+l’humanité n’a pas pu vivre jusqu’ici.» C’est là, messieurs, un
+raisonnement très-mauvais, j’ose même dire très-impie. C’est la raison
+dont on s’est servi, durant des siècles, pour maintenir l’esclavage. «Le
+monde, disait-on, a des besognes infimes dont jamais un homme libre ne
+se chargera; l’esclavage est donc nécessaire.» L’esclavage a disparu, et
+le monde n’a pas croulé pour cela. L’ignorance disparaîtra, et le monde
+ne croulera pas. Le raisonnement que je combats part d’une doctrine
+basse et fausse: c’est que l’instruction ne sert que pour l’usage
+pratique qu’on en fait; si bien que celui qui par sa position sociale
+n’a pas à faire valoir sa culture d’esprit n’a pas besoin de cette
+culture. La littérature, dans cette manière de voir, ne sert qu’à
+l’homme de lettres, la science qu’au savant; les bonnes manières, la
+distinction ne servent qu’à l’homme du monde. Le pauvre doit être
+ignorant, car l’éducation et le savoir lui seraient inutiles. Blasphème,
+messieurs! La culture de l’esprit, la culture de l’âme sont des devoirs
+pour tout homme. Ce ne sont pas de simples ornements, ce sont des choses
+sacrées comme la religion. Si la culture de l’esprit n’était qu’une
+chose frivole, «la moins vaine des vanités,» comme disait Bossuet, on
+pourrait soutenir qu’elle n’est pas faite pour tous, de même que le luxe
+n’est pas fait pour tous. Mais, si la culture de l’esprit est la chose
+sainte par excellence, nul n’en doit être exclu. On n’a jamais osé dire,
+au moins dans un pays chrétien, que la religion soit une chose réservée
+pour quelques-uns, que l’homme humble et pauvre doive être chassé de
+l’église. Eh bien, messieurs, l’instruction, la culture de l’âme, c’est
+notre religion. Nous n’avons le droit d’en chasser personne. Condamner
+un homme _a priori_ à ne pas recevoir l’instruction, c’est déclarer
+qu’il n’a pas d’âme, qu’il n’est pas fils de Dieu et de la lumière.
+Voilà l’impiété par excellence. Je me joins à l’honorable M. Carnot pour
+lui déclarer une guerre à mort. On a dit que la victoire de Sadowa avait
+été la victoire de l’instituteur primaire; cela est vrai, messieurs. Une
+nation qui négligerait cette partie de sa tâche non-seulement manquerait
+absolument à ses devoirs envers ses membres, elle se condamnerait à une
+inévitable décadence, à une complète infériorité devant les autres
+nations. La doctrine de l’abrutissement d’une partie de l’espèce humaine
+n’est pas seulement impie, elle est impolitique; elle exposera la
+société qui l’adoptera aux plus tristes retours de la brutalité. «Prenez
+garde, disait Mirabeau, vous qui voulez tenir le peuple dans
+l’ignorance; c’est vous qui êtes les plus menacés; ne voyez-vous pas
+avec quelle facilité d’une bête brute on fait une bête féroce?»
+
+La question spéciale que j’ai à discuter devant vous, messieurs, est une
+des plus difficiles de toutes celles qui sont relatives à cette délicate
+matière de l’instruction publique. J’entreprends de discuter les droits
+réciproques de la famille et de l’État dans l’éducation de l’enfant. Ce
+problème a donné lieu aux solutions les plus opposées. Il tient aux
+principes les plus profonds de la théorie de la société, principes pour
+lesquels je dois réclamer tout d’abord votre plus sérieuse attention.
+
+Sauf des cas extrêmement rares, l’homme, messieurs, naît en société,
+c’est-à-dire que tout d’abord, et sans qu’il l’ait choisi, l’homme fait
+partie de groupes dont il est membre-né. La famille, la commune ou la
+cité, le canton, le département ou la province, l’État, l’Église ou
+l’association religieuse quelle qu’elle soit, voilà des groupes que
+j’appellerai naturels, en ce sens que chacun de nous y appartient en
+naissant, participe à leurs bienfaits et à leurs charges. Établir un
+juste équilibre entre les droits opposés de ces groupes divers est le
+grand problème des choses humaines. Nulle part cette tâche n’est plus
+difficile que quand il s’agit d’éducation. Dans toutes les autres
+parties du gouvernement civil, le sujet, le membre de l’État est
+considéré comme majeur, libre, responsable, capable de raisonner et
+discerner. Quand il s’agit d’éducation, au contraire, le sujet, qui est
+l’enfant, est en tutelle, incapable de volonté propre. Le choix de son
+éducateur, choix dans lequel il n’est pour rien, décidera de sa vie. Sa
+vie, en d’autres termes, différera totalement, selon que son père, sa
+mère, sa ville natale, l’État dont il fait partie, l’Église où le sort
+l’a fait naître régleront son éducation. L’expérience en pareille
+matière se fait sur le vif, sur des âmes, et sur des âmes mineures, si
+j’ose le dire, pour lesquelles la loi est obligée de prendre un parti.
+
+L’homme, en effet, messieurs, est un être essentiellement éducable. Le
+don que chacun de nous apporte en naissant n’est presque rien si la
+société ne vient le développer et en diriger l’emploi. L’animal aussi
+est susceptible, dans une certaine mesure, d’élargir ses aptitudes par
+l’éducation; mais cela est peu de chose, et, en tout cas, l’humanité a
+seule, comme l’a dit Herder, la possibilité de capitaliser ses
+découvertes, d’ajouter de nouvelles acquisitions à ses acquisitions plus
+anciennes, si bien que chacun de nous est l’héritier d’une somme immense
+de dévouements, de sacrifices, d’expériences, de réflexions, qui
+constitue notre patrimoine, fait notre lien avec le passé et avec
+l’avenir. Il n’y a pas de philosophie plus superficielle que celle qui,
+prenant l’homme comme un être égoïste et viager, prétend l’expliquer et
+lui tracer ses devoirs en dehors de la société dont il est une partie.
+Autant vaut considérer l’abeille abstraction faite de la ruche, et dire
+qu’à elle seule l’abeille construit son alvéole. L’humanité est un
+ensemble dont toutes les parties sont solidaires les unes pour les
+autres. Nous avons tous des ancêtres. Tel ami de la vérité qui a
+souffert pour elle il y a des siècles nous a conquis le droit de
+conduire librement notre pensée; c’est à une longue série de générations
+honnêtes et obscures que nous devons une patrie, une existence civile et
+libre. Ce trésor de raison et de science, toujours grandissant, que nous
+avons reçu du passé et que nous léguons à l’avenir, c’est l’éducation,
+messieurs, l’éducation à tous ses degrés, qui nous y fait participer. Ce
+trésor appartient à la société qui le dispense. Sous quelle forme, par
+quelles mains, avec quelles garanties cette dispensation doit-elle se
+faire?
+
+Un principe sur lequel tous les bons esprits de nos jours paraissent
+d’accord est de n’attribuer à la société, je veux dire à la commune, à
+la province, à l’État, que ce que les individus isolés ou associés
+librement ne peuvent faire. Le progrès social consistera justement dans
+l’avenir à transporter une foule de choses de la catégorie des choses
+d’État à la catégorie des choses libres, abandonnées à l’initiative
+privée. La religion, par exemple, était autrefois une chose d’État; elle
+ne l’est plus et tend chaque jour à devenir une chose tout à fait libre.
+Concevons-nous une société où l’instruction publique pourrait de même
+être considérée comme une chose libre, ne regardant que l’individu et la
+famille; une société où il n’y aurait aucune administration de
+l’instruction publique, où l’État et la commune ne s’occuperaient pas
+plus de l’école à laquelle le père conduit son fils que de la maison où
+il le fournit de vêtements; une société où chacun choisirait un
+professeur, un médecin, un avocat, selon l’opinion qu’il a de sa
+capacité, et sans s’inquiéter s’il est diplômé par l’État? Oui, sans
+doute, une telle société se conçoit; le jour où une pareille absence de
+législation serait possible, un immense progrès intellectuel et moral
+aurait été accompli; car une société est d’autant plus parfaite que
+l’État s’y occupe de moins de choses; mais ce jour est fort éloigné.
+Tous les pays du monde, la libre Amérique plus qu’aucun autre, regardent
+comme impossible d’abandonner purement et simplement à la sollicitude
+des particuliers le soin de l’instruction publique. Il est indubitable
+que l’application d’un tel système aurait, à l’heure qu’il est, pour
+conséquence de réduire déplorablement le nombre de ceux qui participent
+à l’instruction et d’en abaisser misérablement le niveau. Nous ne
+discuterons donc pas, messieurs, une utopie qui deviendra peut-être un
+jour une réalité, l’utopie d’une instruction absolument libre, je veux
+dire dont ni l’État, ni le canton, ni le département, ni la commune ne
+s’occuperaient, ni pour la subventionner, ni pour la surveiller. Nous
+rechercherons comment, dans l’état actuel de nos sociétés, il est
+possible, en pareille matière, de concilier l’intérêt de l’État avec les
+droits sacrés de la famille et de l’individu.
+
+Plus nous remontons dans le passé, messieurs, plus nous trouvons les
+droits de l’État sur l’éducation de l’enfant affirmés hautement et même
+exagérés. Dans ces petites sociétés grecques qui sont pour nous à
+l’horizon de l’histoire comme un idéal, l’éducation, de même que la
+religion, était absolument une chose d’État. L’éducation était réglée
+dans ses moindres détails; tous se livraient aux mêmes exercices du
+corps, tous apprenaient les mêmes chants, tous participaient aux mêmes
+cérémonies religieuses et traversaient les mêmes initiations. Y changer
+quelque chose était un crime puni de mort; «corrompre la jeunesse,»
+c’est-à-dire la détourner de l’éducation d’État, était un crime capital
+(témoin Socrate). Et ce régime, qui nous paraîtrait insupportable, était
+charmant alors; car le monde était jeune, et la cité donnait tant de vie
+et de joie, qu’on lui pardonnait toutes les injustices, toutes les
+tyrannies. Un beau bas-relief trouvé à Athènes par M. Beulé, au pied de
+l’Acropole, nous montre une danse militaire d’éphèbes, une pyrrhique;
+ils sont là, l’épée à la main, faisant l’exercice avec un ensemble et à
+la fois une individualité qui étonnent; une muse préside à leurs
+exercices et les dirige. On sent dans ce morceau une harmonie de vie
+dont nous n’avons plus d’idée. Cela est tout simple. La cité antique,
+messieurs, était en réalité une famille; tous y étaient du même sang.
+Les luttes qui chez nous divisent la famille, l’Église, l’État,
+n’existaient pas alors; nos thèses sur la séparation de l’Église et de
+l’État, sur les écoles libres et les écoles d’État, n’avaient aucun
+sens. La cité était à la fois la famille, l’Église et l’État.
+
+Une telle organisation, je le répète, n’était possible que dans de
+très-petites républiques, fondées sur la noblesse de race. Dans de
+grands États, une pareille maîtrise exercée sur les choses de l’âme eût
+été une insupportable tyrannie. Entendons-nous sur ce qui constituait la
+liberté dans ces vieilles cités grecques. La liberté, c’était
+l’indépendance de la cité, mais ce n’était nullement l’indépendance de
+l’individu, le droit de l’individu de se développer à sa guise, en
+dehors de l’esprit de la cité. L’individu qui voulait se développer de
+la sorte s’expatriait; il allait coloniser, ou bien il allait chercher
+un asile dans quelque grand État, dans un royaume où le principe de la
+culture intellectuelle et morale n’était pas si étroit. On était
+probablement plus libre, dans le sens moderne, en Perse qu’à Sparte, et
+ce fut justement ce que cette vieille discipline des Hellènes avait de
+tyrannique qui fit verser le monde du côté des grands empires, tels que
+l’empire romain, où des gens de toute provenance se trouvaient confondus
+sans distinction de race et de sang.
+
+L’empire romain, messieurs, négligea tristement l’instruction publique,
+et certainement ce fut là une des causes de sa faiblesse. Je suis
+persuadé que, si les bons empereurs qui se succédèrent de Nerva à
+Marc-Aurèle avaient porté d’une manière plus suivie leur attention du
+côté de l’éducation populaire, la prompte décadence de la machine
+impériale eût été évitée. Le christianisme fit ce que l’empire n’avait
+pas su faire. A travers mille persécutions, malgré des lois vexatoires
+et toutes faites pour empêcher les associations privées des citoyens, le
+christianisme ouvrit l’ère des grands efforts libres, des grandes
+associations en dehors de l’État. Il prit l’homme plus profondément
+qu’on ne l’avait pris jusque-là. L’Église fit revivre en un sens la cité
+grecque, et créa, au milieu du froid glacial d’une société égoïste, un
+petit monde où l’homme trouva des motifs de bien faire et des raisons
+d’aimer. A partir du triomphe du christianisme au IVe siècle, l’État et
+la cité abdiquent à peu près complétement tout droit sur l’éducation;
+l’Église en est seule chargée; et voyez, messieurs, combien il est
+dangereux de suivre dans les choses humaines une direction exclusive:
+cette association des âmes, qui a si fort élevé le niveau de la moralité
+humaine, réduit l’esprit humain durant six ou sept cents ans à une
+complète nullité; rappelez-vous ce que furent le VIe, le VIIe, le VIIIe,
+le IXe, le Xe siècle: un long sommeil durant lequel l’humanité oublia
+toute la tradition savante de l’antiquité et retomba en pleine barbarie.
+
+Le réveil se fit en France; il se fit à Paris, au moment où Paris a été
+le plus complétement et le plus légitimement le centre de l’Europe, sous
+Philippe-Auguste, ou, pour mieux dire, sous Louis le Jeune et Suger, à
+l’époque d’Abélard. Alors se fonda quelque chose d’admirable et
+extraordinaire, je veux parler de l’université de Paris, bientôt imitée
+dans toute l’Europe latine. L’université de Paris, qui commence à
+paraître vers 1200, est, dis-je, quelque chose de tout à fait nouveau et
+original. Elle naît de l’Église, elle naît au parvis Notre-Dame, elle
+reste toujours plus ou moins sous la surveillance souvent jalouse de
+l’Église, et, à l’époque de la Révolution, les grades de l’université de
+Paris étaient encore conférés par le chancelier de Notre-Dame. Mais un
+pouvoir nouveau, qui grandissait alors, le roi de France, la prend sous
+sa tutelle et la soustrait en grande partie à la juridiction
+ecclésiastique. Le roi de France, en proclamant l’université de Paris sa
+Fille aînée, émancipa en réalité l’enseignement, et créa ce grand régime
+des corporations enseignantes, à demi indépendantes de l’État, possédant
+de grands biens en dehors de l’État, qui a porté et porte encore en
+Allemagne et en Angleterre de si bons fruits. La réforme protestante,
+dans les pays qui l’adoptèrent, acheva l’émancipation des universités et
+donna à l’école auprès de l’église, et presque à l’égal de l’église, une
+place qu’elle n’avait pas encore eue jusque-là. Dans les pays
+catholiques, au contraire, l’importance prise par la compagnie de Jésus
+amoindrit les universités et donna à l’éducation une direction, selon
+moi, très-critiquable. Mais arrivons à notre temps et au système qui, à
+la suite de bien des tâtonnements depuis l’assemblée nationale de 1789
+jusqu’à nos jours, semble s’être établi dans les mœurs, et qu’on peut
+considérer comme une espèce de charte intervenue, après de longs débats,
+pour mettre d’accord des prétentions également légitimes.
+
+Ce qui caractérise toutes les œuvres de la révolution française,
+messieurs, c’est l’exagération de l’idée de l’État. Bien plus entraînés
+par un puissant enthousiasme que réglés par le sentiment de la réalité,
+les hommes de ce temps crurent qu’il était possible, dans nos grandes
+nations modernes, de revenir à l’idée du citoyen antique, ne vivant que
+pour l’État. C’était là une noble erreur. Sans doute l’homme moderne a
+une patrie, et pour cette patrie il saura, s’il le faut, égaler les
+actes les plus loués de l’héroïsme antique; mais cette patrie ne saurait
+être un moule étroit, une espèce d’ordre militaire comme Sparte et les
+républiques de l’antiquité. Nos États modernes sont trop grands pour
+cela. La patrie est selon nous une libre société que chacun aime parce
+qu’il y trouve les moyens de développer son individualité, mais qui ne
+doit être une gêne pour personne. La révolution française ne comprit pas
+cela suffisamment, ou du moins elle l’oublia, car ses premières vues sur
+l’éducation furent admirables. Presque tous les cahiers des états
+généraux (les vrais programmes de la Révolution) insistaient à la fois
+et sur la création d’un système général d’instruction publique, et sur
+la proclamation de la liberté de l’enseignement. C’était la vérité. On
+est frappé de ce qu’il y eut, dans ces premiers instincts de la
+révolution, de droiture et de justesse. Le plan de M. de Talleyrand, lu
+aux séances des 10 et 11 septembre 1791 à l’Assemblée constituante, est
+la plus remarquable théorie de l’instruction publique qu’on ait proposée
+en notre pays. La part de la liberté y est assez large. Elle l’est déjà
+moins dans le plan présenté par Condorcet à l’Assemblée législative, le
+20 avril 1792. Une sorte de roideur de sectaire, qui sûrement a sa
+grandeur, commence à faire méconnaître les nécessités de la vie réelle.
+C’est bien pis à la Convention: Sparte est le rêve universel. L’enfant,
+selon les idées souvent énoncées vers ce temps, doit être enlevé à sa
+famille pour être élevé selon les vues de l’État; les parents (les vrais
+éducateurs, messieurs, ne l’oubliez jamais) sont tenus en suspicion. On
+était dans un état de fièvre étrange; les idées les plus contradictoires
+se produisaient. Au milieu de ces rêves, on est heureusement surpris de
+voir la terrible assemblée proclamer, à un moment, «la liberté de
+l’enseignement». Ce mot ne fut qu’un éclair passager. Les plans du
+Directoire et du Consulat versèrent dans le sens d’un enseignement donné
+en principe uniquement par l’État. L’enseignement devint d’abord une
+fonction de l’État, puis l’œuvre d’une corporation totalement dépendante
+de l’État. L’organisation de l’instruction publique de 1802 et
+l’Université impériale de 1806 sont fondées sur ce principe. L’éducation
+de cette époque est toute militaire; chaque école est un régiment divisé
+en compagnies, avec des sergents et des caporaux; tout se fait au bruit
+du tambour; on veut former des soldats bien plus que des hommes. L’être
+intérieur est tout à fait négligé. La part faite à la religion et à la
+morale est presque nulle. Sûrement, la religion figure au règlement;
+elle a ses heures, ses exercices, mais c’est une religion officielle,
+une religion de régiment, quelque chose comme une messe militaire, où
+l’on fait l’exercice et où l’on n’entend que le bruit des fusils et du
+commandement. De la vraie religion et de la vraie morale, de celle qu’on
+puise dans une tradition de famille, dans les leçons d’une mère, dans
+les loisirs rêveurs d’une jeunesse libre, il n’y en avait pas une trace.
+De là ce quelque chose de sec, de brutal et d’étroit qui caractérise ce
+temps. Les petits séminaires seuls, tolérés, mais strictement limités,
+offrirent une échappatoire à cette compression; là put se former l’âme
+poétique d’un Lamartine; rappelez-vous le premier moment de colère du
+grand poëte contre «ces hommes géométriques, qui seuls avaient alors la
+parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous
+l’insolente tyrannie de leur triomphe, croyant avoir desséché pour
+toujours en nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer
+en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse de la pensée humaine.
+Rien ne peut peindre à ceux qui ne l’ont pas subie l’orgueilleuse
+stérilité de cette époque.»
+
+Je ne raconterai pas les luttes qui suivirent et qui sont tout à fait de
+l’histoire contemporaine. Qu’il suffise de dire qu’une sorte de
+concordat semble s’être établi entre ceux qui voudraient que l’État seul
+enseignât et ceux qui voudraient que l’instruction fût livrée
+entièrement à l’initiative privée. Dans ce nouveau système, messieurs,
+l’État joue le rôle de zélateur, de principal promoteur des études: il
+fait pour elles des sacrifices pécuniaires, les villes en font aussi; la
+société, enfin, s’occupe activement d’un intérêt qu’elle sent bien être
+majeur pour elle; mais elle ne force personne. Le père assez coupable
+pour ne pas donner l’éducation à son fils, elle ne le punit pas. Le père
+qui ne veut pas des écoles de l’État en a d’autres à son choix. Je
+n’examine pas si, dans la pratique, cet idéal est bien réalisé; je ne
+rechercherai pas surtout si l’État porte dans la direction de
+l’instruction publique l’esprit libéral et solide qui conviendrait en
+pareille matière. Je ne m’occupe que du système général. Ce système, je
+l’adopte pour ma part, comme conciliant assez bien, s’il était
+loyalement pratiqué, les droits de la famille et les droits de l’État.
+
+Il est clair en effet, messieurs, qu’un système d’éducation analogue à
+celui de l’antiquité grecque, un système uniforme, obligatoire pour
+tous, enlevant l’enfant à sa famille, l’assujettissant à une discipline
+où la conscience du père pourrait être blessée, un tel système, dis-je,
+est de nos jours absolument impossible. Loin d’être une machine
+d’éducation, ce serait là une machine d’abrutissement, de sottise et
+d’ignorance. Les conceptions du temps de la Révolution (si l’on excepte
+le plan de Talleyrand), et surtout l’Université de Napoléon Ier, furent
+frappées à cet égard d’un défaut irrémédiable. Lisez le règlement des
+études de 1802; vous y lisez ce qui suit: «Tout ce qui est relatif aux
+repas, aux recréations, aux promenades, au sommeil se fera par
+compagnie... Il y aura dans chaque lycée une bibliothèque de 1,500
+volumes; toutes les bibliothèques contiendront les mêmes ouvrages. Aucun
+autre ouvrage ne pourra y être placé sans l’autorisation du ministre de
+l’intérieur.»
+
+Voilà ce que M. Thiers appelle «la création la plus belle peut-être du
+règne de Napoléon». Nous nous permettons de ne pas être de son avis.
+Cette uniformité d’éducation, cet esprit officiel serait la mort
+intellectuelle d’une nation. Non, tel n’est nullement notre idéal.
+L’État doit maintenir un niveau, non l’imposer. Même sur la question de
+savoir si l’État doit déclarer obligatoire un certain _minimum_
+d’enseignement, j’hésite. Qu’il y ait obligation morale pour le père de
+donner à son fils l’instruction nécessaire, celle qui fait l’homme, cela
+est trop clair pour avoir besoin d’être dit. Mais faut-il écrire cette
+obligation dans la loi, l’y écrire avec une sanction pénale? eh bien, je
+le répète, j’hésite. Un père, une mère (et ce cas sera fréquent) se
+chargeront de donner ou faire donner chez eux à leur enfant l’éducation
+qui leur paraît la meilleure, comment constatera-t-on que cette
+éducation est l’équivalent de celle qui se donne à l’école primaire?
+Fera-t-on subir un examen à l’enfant? Cet examen m’inquiète. Qui le fera
+subir? Sur quoi portera-t-il? Sûrement, si des personnes pratiques
+m’assuraient qu’une telle législation est nécessaire pour rompre ce
+poids d’ignorance qui nous écrase, j’y consentirais; mais je ne crois
+pas qu’il en soit ainsi. Il n’en est pas de même de la gratuité de
+l’instruction primaire; celle-là est désirable; il faut que le père qui
+ne donne pas l’instruction à son fils soit inexcusable. Que le blâme du
+public s’attache à lui, à la bonne heure! mais je ne veux rien de plus.
+La vraie sanction à cet égard, comme pour toutes les choses d’ordre
+moral, est de laisser se constituer par la liberté une forte opinion
+publique qui soit sévère pour tant de méfaits que la loi n’atteindra
+jamais.
+
+Une distinction capitale, du reste, doit ici être faite, et cette
+distinction va nous permettre de pénétrer plus profondément dans notre
+sujet. Entre les parties si diverses dont se compose la culture de
+l’homme, il en est que l’État peut donner, peut seul bien donner; il en
+est d’autres pour lesquelles l’État est tout à fait incompétent. La
+culture morale et intellectuelle de l’homme, en effet, se compose de
+deux parties bien distinctes: d’une part, l’_instruction_, l’acquisition
+d’un certain nombre de connaissances positives, diverses selon les
+vocations et les aptitudes du jeune homme; d’autre part, l’_éducation_,
+l’éducation, dis-je, également nécessaire à tous, l’éducation qui fait
+le galant homme, l’honnête homme, l’homme bien élevé. Il est clair que
+cette seconde partie est la plus importante. Il est permis d’être
+ignorant en bien des choses, d’être même un ignorant dans le sens absolu
+du mot; il n’est pas permis d’être un homme sans principes de moralité,
+un homme mal élevé. Que ces deux éléments fondamentaux de la culture
+humaine puissent être séparés, hélas! cela est trop clair. Ne voit-on
+pas tous les jours des hommes fort savants dénués de distinction, de
+bonté, parfois d’honnêteté? Ne voit-on pas, d’un autre côté, des
+personnes excellentes, délicates, distinguées, livrées à toutes les
+suggestions de l’ignorance et de l’absurdité? Il est clair que la
+perfection est de réunir les deux choses. Or, de ces deux choses, il en
+est une, l’instruction, que l’État seul peut donner d’une façon
+éminente; il en est une autre, l’éducation, pour laquelle il ne peut pas
+grand chose. Livrez l’instruction à l’initiative et au choix des
+particuliers, elle deviendra très-faible. La dignité du professeur ne
+sera pas assez gardée, l’appréciation de son savoir se trouvera livrée à
+des jugements arbitraires et superficiels. Livrez, d’un autre côté,
+l’éducation à l’État, il fera son possible, il n’aboutira qu’à ces
+grands internats, héritage malheureux des jésuites du XVIIe et du XVIIIe
+siècle, où l’enfant séparé de la famille, séquestré du monde et de la
+société de l’autre sexe, ne peut acquérir ni distinction ni délicatesse.
+Je l’avoue, autant je maintiens le privilége de l’État sur
+l’enseignement proprement dit, autant je voudrais voir l’État renoncer à
+ses internats; la responsabilité y est trop grande; la famille seule
+peut ici apporter une efficace collaboration. L’éducation, c’est le
+respect de ce qui est réellement bon, grand et beau; c’est la politesse,
+charmante vertu, qui supplée à tant d’autres vertus; c’est le tact, qui
+est presque de la vertu aussi. Ce n’est pas un professeur qui peut
+apprendre tout cela.
+
+Cette pureté, cette délicatesse de conscience, base de toute solide
+moralité, cette fleur de sentiment qui sera un jour le charme de
+l’homme, cette finesse d’esprit consistant toute en insaisissables
+nuances, où l’enfant et le jeune homme peuvent-ils l’apprendre? Dans les
+livres, dans des leçons attentivement écoutées, dans des textes appris
+par cœur? oh! nullement, messieurs; ces choses-là s’apprennent dans
+l’atmosphère où l’on vit, dans le milieu social où l’on est placé; elles
+s’apprennent par la vie de famille, non autrement. L’instruction se
+donne en classe, au lycée, à l’école; l’éducation se reçoit dans la
+maison paternelle; les maîtres, à cet égard, c’est la mère, ce sont les
+sœurs. Rappelez-vous, messieurs, ce beau récit de Jean Chrysostome sur
+son entrée à l’école du rhéteur Libanius, à Antioche. Libanius avait
+coutume, quand un élève nouveau se présentait à son école, de le
+questionner sur son passé, sur ses parents, sur son pays. Jean,
+interrogé de la sorte, lui raconta que sa mère Anthuse, devenue veuve à
+vingt ans, n’avait pas voulu se remarier pour se consacrer tout entière
+à son éducation. «O dieux de la Grèce, s’écria le vieux rhéteur, quelles
+mères et quelles veuves parmi ces chrétiens!» Voilà le modèle,
+messieurs. Oui, la femme profondément sérieuse et morale peut seule
+guérir les plaies de notre temps, refaire l’éducation de l’homme,
+ramener le goût du bien et du beau. Il faut pour cela reprendre
+l’enfant, ne pas le confier à des soins mercenaires, ne se séparer de
+lui que pendant les heures consacrées à l’enseignement des classes, à
+aucun âge ne le laisser tout à fait séparé de la société des femmes. Je
+suis si convaincu de ces principes, que je voudrais voir introduire chez
+nous un usage qui existe chez d’autres nations, et qui produit
+d’excellents résultats: c’est que les écoles des deux sexes soient
+séparées le plus tard possible, que l’école soit commune aussi longtemps
+que cela se peut, et que cette école commune soit dirigée par une femme.
+L’homme, en présence de la femme, a le sentiment de quelque chose de
+plus faible, de plus délicat, de plus distingué que lui. Cet instinct
+obscur et profond a été la base de toute civilisation, l’homme puisant
+dans ce sentiment le désir de se subordonner, de rendre service à l’être
+plus faible, de lui prouver sa secrète sympathie par des complaisances
+et des politesses. La société de l’homme et de la femme est ainsi
+essentiellement éducatrice. L’éducation de l’homme est impossible sans
+femmes. On dit, je crois, que la séquestration que je combats se fait
+dans l’intérêt de la morale; je suis persuadé qu’elle est une des causes
+de ce peu de respect pour la femme qu’on regrette de trouver dans une
+certaine jeunesse. La jeunesse allemande a sûrement des mœurs plus pures
+que la nôtre, et cependant son éducation est beaucoup plus libre, bien
+moins casernée.
+
+«Vous tracez là, me dira-t-on, un idéal chimérique. Même dans une grande
+ville, un tel système d’éducation, avec nos mœurs, serait
+très-difficile. Dans les petites villes, dans les campagnes, il est
+impossible; l’internat est la conséquence nécessaire de ce fait que
+toute famille n’a pas à sa portée un établissement d’instruction où elle
+puisse envoyer ses enfants.»--Je sais qu’un tel idéal sera dans beaucoup
+de cas difficile à réaliser. Ce que je maintiens seulement, c’est que
+l’internat doit toujours être un pis aller. Même dans les cas où la
+séparation de l’enfant et de sa famille est nécessaire, je voudrais
+qu’on se passât le plus possible de ce moyen désespéré. En Allemagne,
+pays si avancé pour ce qui touche aux questions d’éducation, il n’y a
+presque pas d’internats. Comment s’y prend-on? Si l’on est obligé de se
+séparer de son enfant, on le met chez des parents, chez des amis, chez
+des pasteurs, chez des professeurs réunissant dans leur maison une
+dizaine d’élèves. A un âge où nous croyons que l’enfant a besoin d’être
+surveillé à toute heure, on ne craint pas de le livrer à lui-même; on le
+charge de se loger, de se nourrir, de se conduire dans une grande ville.
+Permettez-moi de rappeler ici un souvenir d’enfance. Je suis né dans une
+petite ville de basse Bretagne, où se trouvait un collége tenu par de
+respectables ecclésiastiques, qui enseignaient fort bien le latin. Il
+s’exhalait de cette pieuse maison un parfum de vétusté qui, quand j’y
+pense, m’enchante encore; on se fût cru transporté au temps de Rollin ou
+des solitaires de Port-Royal. Ce collége donnait l’éducation à toute la
+jeunesse de la petite ville et des campagnes dans un rayon de six ou
+huit lieues à la ronde. Il comptait très-peu d’internes. Les jeunes
+gens, quand ils n’avaient pas leurs parents dans la ville, demeuraient
+chez les habitants, dont plusieurs trouvaient dans l’exercice de cette
+hospitalité de petits bénéfices; les parents, en venant le mercredi au
+marché, apportaient à leurs enfants les provisions de la semaine; les
+chambrées faisaient le ménage en commun avec beaucoup de cordialité, de
+gaieté et d’économie. Ce système était celui du moyen âge; c’est encore
+celui de l’Angleterre et de l’Allemagne. Que si nos mœurs ne
+comportaient pas de tels arrangements, que si la forme nouvelle de Paris
+se prête en particulier aussi peu que possible à ce que cette ville
+reste ce qu’elle a toujours été, une ville d’études, je demanderais au
+moins une chose, c’est que les pensionnats, s’il en faut, ne soient pas
+tenus par l’État, qu’ils soient des établissements privés placés sous la
+surveillance des parents et choisis par eux en toute responsabilité.
+
+_Responsabilité_, mot capital, messieurs, et qui renferme le secret de
+presque toutes les réformes morales de notre temps. Certes, il est
+commode de déléguer à d’autres ce poids de la conscience qui fait notre
+noblesse et notre fardeau; mais aucune de ces délégations n’est valable.
+Le tort de nos vieilles habitudes françaises, en fait d’éducation comme
+en bien d’autres choses, était de chercher à diminuer la responsabilité.
+Les parents n’avaient qu’un seul désir, trouver une bonne maison à
+laquelle ils pussent confier leur enfant en toute sûreté de conscience,
+afin de n’avoir plus à y penser. Eh bien, cela est très-immoral. Rien ne
+dégage l’homme de ses devoirs, de sa responsabilité devant Dieu. Cette
+manière de placer l’enfant durant son éducation hors du milieu de la
+famille est, je le répète, un héritage du système introduit par les
+jésuites, lesquels ont si souvent égaré les idées de notre pays en fait
+d’éducation. Quelle fut la tactique des jésuites au XVIe et au XVIIe
+siècle pour arriver à leur but, qui était d’attirer à eux l’éducation de
+la jeunesse? Elle fut bien simple. On s’emparait de l’esprit de la mère,
+on lui exposait le poids terrible que ferait peser sur elle devant Dieu
+l’éducation de ses enfants. Puis on lui offrait un moyen fort commode
+pour échapper à cette responsabilité, c’était de les confier à la
+Société. On lui expliquait avec toutes les précautions possibles qu’elle
+n’avait pas compétence pour des matières aussi graves, qu’il fallait se
+démettre d’un tel soin sur les docteurs autorisés (erreur énorme! en
+pareille matière le docteur autorisé, messieurs, c’est la mère). Remis
+aux meilleurs maîtres, l’enfant ne chargeait plus la conscience de ses
+parents. Hélas! la mère, trop souvent frivole, écoutait volontiers ce
+discours; elle-même n’était peut-être pas fâchée de se voir débarrassée
+de soins austères. Tout le monde, de la sorte, était content; la mère
+était à la fois tout entière à ses plaisirs et sûre de gagner le ciel;
+le révérend père le garantissait. Ainsi fut consommée cette séparation
+fatale de la mère et de l’enfant; ainsi fut infligée à nos mœurs
+nationales leur plus cruelle blessure; ainsi furent fondés ces
+gigantesques établissements dont l’ancien collége Louis-le-Grand (alors
+appartenant aux jésuites) donna le premier modèle. L’invention fut
+trouvée admirable; elle était funeste, et nous ne l’avons pas encore
+expiée. La femme abdiqua sa plus noble tâche, la tâche qu’elle seule
+peut remplir. La famille, loin d’être tenue pour la base de l’éducation,
+fut regardée comme un obstacle. On la mit en suspicion; on l’écarta le
+plus possible, on prémunit l’enfant contre l’influence de ses parents;
+les jours de sortie furent présentés comme des jours de danger pour lui.
+L’Université elle-même imita plus qu’elle ne l’aurait dû les internats
+jésuitiques, et cette organisation à la façon d’un régiment devint le
+trait fondamental de l’éducation française. Je crois qu’il n’en peut
+rien sortir de bon. L’église, le monastère, le collége du moyen âge
+(bien différent de nos lycées), ont à leur manière élevé l’homme, créé
+un type d’éducation plus ou moins complet. Une seule chose n’a jamais
+élevé personne, c’est la caserne. Voyez le triste souvenir que gardent
+souvent nos jeunes gens de ces années qui devraient être les plus
+heureuses de leur vie. Voyez combien peu rapportent de cette vie
+d’internat des principes solides de morale et ces instincts profonds qui
+mettent l’homme en quelque sorte dans l’heureuse incapacité de mal
+faire. Une règle uniforme ne saurait produire d’individualités
+distinguées. L’affection du maître et des élèves est, dans de telles
+combinaisons, presque impossible.
+
+Quel est le maître, en effet, avec lequel l’interne d’un lycée est le
+plus souvent en rapport? C’est le surveillant, le maître d’étude. Il y a
+parmi ces maîtres respectables bien des dévouements cachés, d’honorables
+abnégations; mais je crains qu’il ne soit toujours impossible à l’État
+de former un corps de maîtres d’étude qui soit à la hauteur de ses
+fonctions. Il n’en est pas ainsi pour les professeurs; seul, je l’ai
+dit, l’État aura un corps de professeurs éminents. Pour les maîtres
+d’étude, c’est tout l’inverse. Condamné à une position subalterne à
+l’égard des professeurs et de l’administration, le corps des
+surveillants dans les établissements de l’État, malgré de
+très-honorables exceptions, laissera toujours à désirer. Or un pareil
+corps, presque insignifiant si l’État se borne à son vrai rôle, qui est
+de donner l’instruction dans des externats, devient le plus important si
+l’État s’impose la tâche difficile de former l’homme tout entier.
+
+Une grande différence se remarque encore à cet égard entre nos mœurs et
+celles de l’Angleterre et de l’Allemagne. En Angleterre, en particulier,
+l’éducation est beaucoup moins surveillée dans le détail que chez nous.
+Vous allez sentir le contraste par un exemple. Chez nous, chaque élève
+reçoit un devoir journalier. Non-seulement le professeur vérifie si le
+devoir est fait; mais, dans l’intervalle des deux classes, des
+précautions sont prises pour que l’élève le fasse. On l’enferme à
+certaines heures dans une salle; pendant ce temps, il est surveillé, on
+lui interdit la lecture des livres étrangers à la tâche du jour; un
+maître d’étude est chargé de l’aiguillonner sans cesse. En Angleterre,
+les choses se passent autrement. Si l’élève, revenant en classe, n’a pas
+fait son devoir, il est très-sévèrement puni. Dans l’intervalle, on le
+laisse libre; s’il lui plaît de faire tout d’abord son travail, s’il lui
+plaît d’attendre à la dernière heure, cela le regarde. Toute lecture,
+non immorale, lui est permise. Que la tâche soit faite, voilà tout ce
+qu’on lui demande. Je préfère cette méthode; elle inculque mieux le
+sentiment du devoir. L’excès des mesures préventives paraît de la
+sagesse; il n’a qu’un inconvénient, c’est de couper du même coup la
+racine du bien et celle du mal, c’est-à-dire la liberté. Tout ce qui
+réduit l’homme à l’état d’automate lui enlève sa valeur, et prépare
+l’abaissement de la nation assez imprudente pour croire qu’on affermit
+l’ordre social en affaiblissant l’individu.
+
+En toute chose, mesdames et messieurs, revenons aux traditions qu’un
+christianisme éclairé et une saine philosophie sont d’accord pour nous
+enseigner. Le trait le plus glorieux de la France est qu’elle sait mieux
+qu’aucune autre nation voir ses défauts et se critiquer elle-même. En
+cela, nous ressemblons à Athènes, où les gens d’esprit passaient leur
+temps à médire de leur ville et à vanter les institutions de Sparte.
+Croyons que nous continuerions mal la brillante et spirituelle société
+des deux derniers siècles en n’étant que frivoles. C’est mal honorer ses
+ancêtres que de n’imiter que leurs défauts. Prenons garde de pousser à
+outrance ce jeu redoutable qui consiste à user sans rémission les forces
+vives d’un pays, à faire comme les cavaliers arabes qui poussent au
+galop leur cheval jusqu’au bord du précipice, se croyant toujours
+maîtres de l’arrêter.--Le monde ne tient debout que par un peu de vertu;
+dix justes obtiennent souvent la grâce d’une société coupable; plus la
+conscience de l’humanité se déterminera, plus la vertu sera nécessaire.
+L’égoïsme, la recherche avide de la richesse et des jouissances ne
+sauraient rien fonder. Que chacun donc fasse son devoir, messieurs.
+Chacun à son rang est le gardien d’une tradition qui importe à la
+continuation de l’œuvre divine ici-bas. Tous nous sommes frères en la
+raison, frères devant le devoir, frères devant Dieu. L’égalité absolue
+n’est pas dans la nature. Il y aura toujours des individus plus forts,
+plus beaux, plus riches, plus intelligents, plus doués que d’autres.
+C’est devant Dieu et devant le devoir que l’égalité est parfaite. A ce
+tribunal, le pauvre courageux et sans envie, l’homme simple mais dévoué,
+la femme obscure qui remplit bien sa tâche de tous les jours, sont
+supérieurs au riche qui éblouit le monde par son opulence, à l’homme
+vain qui remplit la terre de son nom. Il n’y a pas d’autre grandeur que
+celle du devoir accompli; il n’y a pas non plus d’autre joie. Étrange
+est assurément la situation de l’homme placé entre les dictées
+impérieuses de la conscience morale et les incertitudes d’une destinée
+que la Providence a voulu couvrir d’un voile. Écoutons la conscience,
+croyons-la. Si, ce qu’à Dieu ne plaise! le devoir était un piége tendu
+devant nous par un génie décevant, il serait beau d’y avoir été trompé.
+Mais il n’en est rien, et, pour moi, je tiens les vérités de la religion
+naturelle pour aussi certaines à leur manière que celles du monde réel.
+Voilà la foi qui sauve, la foi qui nous fait envisager autrement que
+comme une folle partie de joie les quatre jours que nous passons sur
+cette terre; la foi qui nous assure que tout n’est pas vain dans les
+nobles aspirations de notre cœur; la foi qui nous raffermit, et qui, si
+par moments les nuages s’amoncellent à l’horizon, nous montre, par delà
+les orages, des champs heureux où l’humanité, séchant ses larmes, se
+consolera un jour de ses souffrances.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ Pages.
+ Préface I
+ La réforme intellectuelle et morale de la France 1
+ La guerre entre la France et l’Allemagne 122
+ Lettre à M. Strauss 167
+ Nouvelle lettre à M. Strauss 187
+ De la convocation d’une assemblée pendant le siége 211
+ La monarchie constitutionnelle en France 233
+ La part de la famille et de l’État dans l’éducation 307
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78250 ***
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+ <title>La réforme intellectuelle et morale | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78250 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">LA RÉFORME<br>
+INTELLECTUELLE ET MORALE</h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="large">ERNEST RENAN</span><br>
+<span class="xsmall">MEMBRE DE L’INSTITUT</span></p>
+
+
+<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br>
+MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS<br>
+<span class="xsmall">RUE AUBER</span>, 3, <span class="xsmall">PLACE DE L’OPÉRA</span></p>
+
+<p class="c">A LA LIBRAIRIE NOUVELLE<br>
+<span class="xsmall">BOULEVARD DES ITALIENS</span>, 15, <span class="xsmall">AU COIN DE LA RUE GRAMMONT</span></p>
+
+<p class="c">1871<br>
+<span class="small">Droits de traduction et de reproduction réservés</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em i">CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS</p>
+
+<p class="c">ŒUVRES COMPLÈTES<br>
+<span class="xlarge">D’ERNEST RENAN</span><br>
+<span class="xsmall">FORMAT IN-</span>8<sup>o</sup></p>
+
+
+<table>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Histoire générale des langues sémitiques.</span> — <i>4<sup>e</sup> édition, revue et
+augmentée.</i> — Imprimerie impériale.</td>
+<td class="bot r"><div>1&nbsp;volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Vie de Jésus</span>, <i>13<sup>e</sup> édition, revue et augmentée</i>.</td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">Les Apôtres.</td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Saint Paul</span>, avec carte.</td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Études d’histoire religieuse.</span> — <i>6<sup>e</sup> édition.</i></td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Essais de morale et de critique.</span> — <i>3<sup>e</sup> édition.</i></td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Questions contemporaines.</span> — <i>2<sup>e</sup> édition.</i></td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">La réforme intellectuelle et morale.</td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Le Livre de Job</span>, traduit de l’hébreu, avec une étude sur l’âge et le
+caractère du poëme. — <i>3<sup>e</sup> édition.</i></td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Le Cantique des cantiques</span>, traduit de l’hébreu, avec une étude sur
+le plan, l’âge et le caractère du poëme. — <i>3<sup>e</sup> édition.</i></td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">De l’origine du langage.</span> — <i>4<sup>e</sup> édition.</i></td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">Averroès et l’averroïsme</span>, essais historiques. — <i>3<sup>e</sup> édition, revue et
+corrigée.</i></td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation.</span> — <i>5<sup>e</sup>
+édition.</i></td>
+<td class="bot r"><div>Brochure.</div></td></tr>
+<tr><td class="h"><span class="sc">La chaire d’hébreu au collége de France</span>, explications à mes
+collègues. — <i>3<sup>e</sup> édition.</i></td>
+<td class="bot r"><div>Brochure.</div></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>POUR PARAITRE PROCHAINEMENT :</div></td></tr>
+<tr><td class="h sc">L’Antechrist.</td>
+<td class="bot r"><div>1 volume.</div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c xsmall">PARIS. — J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT. — [574]</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">PRÉFACE</h2>
+
+
+<p>Le plus étendu des morceaux contenus dans le
+présent volume renferme les réflexions qui me
+furent suggérées durant ces douloureuses semaines
+où un bon Français ne dut avoir de pensée que
+pour les souffrances de sa patrie. Je ne me fais
+pas d’illusion sur l’influence que ces pages
+peuvent exercer. Le rôle des écrivains à qui est
+échu le lot des vérités importunes ne diffère pas
+beaucoup du sort de ce fou de Jérusalem qui
+allait parcourant sans cesse les murs de la cité
+vouée à l’extermination, et criant : « Voix de
+l’Orient ! voix de l’Occident ! voix des quatre
+vents ! malheur à Jérusalem et au temple ! »
+Personne ne l’écouta, jusqu’au jour où, frappé
+par la pierre d’une baliste, il tomba en disant :
+« Malheur à moi ! » Le petit nombre de
+personnes qui ont suivi en politique la ligne
+que j’ai cru devoir adopter, non par intérêt ni
+ambition, mais par simple goût du bien public,
+sont les plus complétement vaincues dans la
+funeste crise qui se déroule sous nos yeux ; mais
+je tiens essentiellement à éviter le reproche
+d’avoir refusé aux affaires de mon temps et de
+mon pays l’attention que tout citoyen est obligé
+d’y donner. Au point où en sont venues les
+sociétés humaines, il faudrait faire peu d’estime
+de celui qui rechercherait avidement une part
+de responsabilité dans les affaires de son temps et
+de son pays. L’ambitieux à l’ancienne manière,
+celui qui mettait son plaisir, son honneur et son
+espérance de fortune dans la participation au
+gouvernement, serait de nos jours presque un
+non-sens, et si, à l’heure qu’il est, nous voyions
+un jeune homme aborder la vie publique avec cette
+espèce d’ardeur un peu vaine, cette chaleur de
+cœur et cet optimisme naïf qui caractérisèrent, par
+exemple, l’époque de la Restauration, nous ne
+pourrions retenir un sourire, ni nous empêcher de
+lui prédire de cruelles déceptions. Un des plus
+mauvais résultats de la démocratie est de faire de
+la chose publique la proie d’une classe de <i>politiciens</i>
+médiocres et jaloux, naturellement peu respectés
+de la foule, qui a vu son mandataire
+d’aujourd’hui humilié hier devant elle, et qui sait
+par quel charlatanisme on a surpris son suffrage.
+Toutefois, avant de proclamer que le sage doit se
+renfermer dans la pensée pure, il faut être bien
+sûr qu’on a épuisé toutes les chances de faire
+entendre la voix de la raison. Quand nous aurons
+été dix fois vaincus, quand dix fois la foule aura
+préféré à nos avis les déclamations des complaisants
+ou des exaltés, quand il sera bien prouvé
+que, nous étant légalement offerts, nous avons été
+rebutés, refusés, alors nous aurons le droit de
+nous retirer fiers, tranquilles, et de faire sonner
+bien haut notre défaite. On n’est pas obligé de
+réussir, on n’est pas obligé de faire concurrence
+aux procédés que se permet l’ambition vulgaire ;
+on est obligé d’être sincère. Si Turgot eût assez
+vécu pour voir la Révolution, il aurait eu presque
+seul le droit de rester calme, car seul il avait bien
+indiqué ce qu’il fallait faire pour la prévenir.</p>
+
+<p>J’ai joint à cet essai sur les réformes qui semblent
+les plus urgentes un ou deux morceaux
+parus en 1869, qui en sont le commentaire et
+l’explication<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. On trouvera, si l’on veut, que ce
+sont là des épaves d’une politique bien arriérée ;
+les solutions du libéralisme modéré se voient toujours
+ajournées par le fait des situations extrêmes ;
+mais elles ne doivent pas pour cela être délaissées ;
+car l’opinion y revient tôt ou tard. Malgré
+les démentis apparents que les faits m’ont
+donnés, j’ai relu ces morceaux sans amertume,
+et j’ai pensé qu’ils gardaient encore quelque
+prix.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Quelques points qui peuvent paraître obscurs dans ces
+diverses études sont développés plus au long dans mes <i>Questions
+contemporaines</i>. (Paris, 1868.)</p>
+</div>
+<p>C’est, au contraire, avec une profonde douleur
+que j’ai réimprimé les deux ou trois morceaux
+relatifs à la guerre qui se trouvent en ce volume.
+J’avais fait le rêve de ma vie de travailler, dans
+la faible mesure de mes forces, à l’alliance intellectuelle,
+morale et politique de l’Allemagne et de la
+France, alliance entraînant celle de l’Angleterre,
+et constituant une force capable de gouverner le
+monde, c’est-à-dire de le diriger dans la voie de la
+civilisation libérale, à égale distance des empressements
+naïvement aveugles de la démocratie et
+des puériles velléités de retour à un passé qui
+ne saurait revivre. Ma chimère, je l’avoue, est
+détruite pour jamais. Un abîme est creusé entre
+la France et l’Allemagne ; des siècles ne le combleront
+pas. La violence faite à l’Alsace et à la Lorraine
+restera longtemps une plaie béante ; la prétendue
+garantie de paix rêvée par les journalistes et les
+hommes d’État de l’Allemagne sera une garantie
+de guerres sans fin.</p>
+
+<p>L’Allemagne avait été ma maîtresse ; j’avais la
+conscience de lui devoir ce qu’il y a de meilleur
+en moi. Qu’on juge de ce que j’ai souffert, quand
+j’ai vu la nation qui m’avait enseigné l’idéalisme
+railler tout idéal, quand la patrie de Kant, de Fichte,
+de Herder, de Gœthe s’est mise à suivre uniquement
+les visées d’un patriotisme exclusif, quand le
+peuple que j’avais toujours présenté à mes compatriotes
+comme le plus moral et le plus cultivé s’est
+montré à nous sous la forme de soldats ne différant
+en rien des soudards de tous les temps,
+méchants, voleurs, ivrognes, démoralisés, pillant
+comme du temps de Waldstein ; enfin, quand la
+noble révoltée de 1813, la nation qui souleva
+l’Europe au nom de la « générosité », a hautement
+repoussé de la politique toute considération de
+générosité, a posé en principe que le devoir d’un
+peuple est d’être positif, égoïste, a traité de crime
+la touchante folie d’une pauvre nation, trahie par
+le sort et par ses souverains, nation superficielle,
+dénuée de sens politique, je l’avoue, mais dont
+l’unique faute est d’avoir tenté étourdiment une
+expérience (celle du suffrage universel) dont aucun
+autre peuple ne se tirera mieux qu’elle. L’Allemagne
+présentant au monde le devoir comme ridicule,
+la lutte pour la patrie comme criminelle,
+quelle triste désillusion pour ceux qui avaient cru
+voir dans la culture allemande un avenir de civilisation
+générale ! Ce que nous aimions dans l’Allemagne,
+sa largeur, sa haute conception de la raison
+et de l’humanité, n’existe plus. L’Allemagne n’est
+plus qu’une nation ; elle est à l’heure qu’il est la plus
+forte des nations ; mais on sait ce que durent ces
+hégémonies et ce qu’elles laissent après elles. Une
+nation qui se renferme dans la pure considération
+de son intérêt n’a plus de rôle général. Un pays
+n’exerce une maîtrise que par les côtés universels
+de son génie ; patriotisme est le contraire d’influence
+morale et philosophique. Nous tous qui
+avons passé notre vie à nous garder des erreurs du
+chauvinisme français, comment veut-on que nous
+épousions les étroites pensées d’un chauvinisme
+étranger, tout aussi injuste, tout aussi intolérant
+que le chauvinisme français ? L’homme peut s’élever
+au-dessus des préjugés de sa nation ; mais, erreur
+pour erreur, il préférera toujours les préjugés patriotiques
+à ceux qui se présentent comme de menaçantes
+insultes ou d’injustes dénigrements.</p>
+
+<p>Nul plus que moi n’a toujours rendu justice aux
+grandes qualités de la race allemande, à ce sérieux,
+à ce savoir, à cette application, qui suppléent
+presque au génie et valent mille fois mieux que le
+talent, à ce sentiment du devoir, que je préfère
+beaucoup au mobile de vanité et d’honneur qui
+fait notre force et notre faiblesse. Mais l’Allemagne
+ne peut se charger de l’œuvre tout entière
+de l’humanité. L’Allemagne ne fait pas de choses
+désintéressées pour le reste du monde. Très-noble
+est le libéralisme allemand, se proposant pour
+objet moins l’égalité des classes que la culture
+et l’élévation de la nature humaine en général ;
+mais les droits de l’homme sont bien aussi quelque
+chose ; or c’est notre philosophie du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
+c’est notre révolution qui les ont fondés. La
+réforme luthérienne n’a été faite que pour les pays
+germaniques ; l’Allemagne n’a jamais eu l’analogue
+de nos attachements chevaleresques pour la Pologne,
+pour l’Italie. La nature allemande, d’ailleurs,
+semble contenir les deux pôles opposés : l’Allemand
+doux, obéissant, respectueux, résigné ;
+l’Allemand ne connaissant que la force, le chef au
+commandement inexorable et dur, le vieil homme
+de fer enfin ; <i lang="la" xml:lang="la">jura negat sibi nata</i>. On peut dire
+qu’il n’y a rien au monde de meilleur que l’Allemand
+moral, et rien de plus méchant que l’Allemand
+démoralisé. Si les masses sont chez nous
+moins susceptibles de discipline qu’en Allemagne,
+les classes intermédiaires sont moins capables de
+vilenie ; disons à l’honneur de la France que, pendant
+toute la dernière guerre, il a été presque
+impossible de trouver un Français pour jouer passablement
+le rôle d’espion ; le mensonge, la basse
+rouerie nous répugnent trop.</p>
+
+<p>La grande supériorité de l’Allemagne est dans
+l’ordre intellectuel ; mais que là encore elle ne se
+figure pas tout posséder. Le tact, le charme lui
+manquent. L’Allemagne a beaucoup à faire pour
+avoir une société comme la société française du <small>XVII</small><sup>e</sup>
+et du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, des gentilshommes comme La
+Rochefoucauld, Saint-Simon, Saint-Évremond, des
+femmes comme M<sup>me</sup> de Sévigné, M<sup>lle</sup> de la Vallière,
+Ninon de Lenclos. Même de nos jours,
+l’Allemagne a-t-elle un poëte comme M. Victor
+Hugo, un prosateur comme M<sup>me</sup> Sand, un critique
+comme M. Sainte-Beuve, une imagination comme
+celle de M. Michelet, un caractère philosophique
+comme celui de M. Littré ? C’est aux connaisseurs
+des autres nations à répondre. Nous récusons seulement
+les jugements injustes de ceux qui ne veulent
+connaître la France contemporaine que par sa
+basse presse, par sa petite littérature, par ces
+mauvais petits théâtres dont le sot esprit, aussi
+peu français que possible, est le fait d’étrangers
+et en partie d’Allemands. Si l’on jugeait de l’Allemagne
+par ses journaux de bas étage, on la
+jugerait aussi fort mal. Quel plaisir peut-on
+trouver à se nourrir ainsi d’idées fausses, d’appréciations
+haineuses et de partialité ? On aura beau
+dire, le monde sans la France sera aussi défectueux
+qu’il le serait si la France était le monde entier ;
+un plat de sel n’est rien, mais un plat sans sel est
+bien fade. Le but de l’humanité est supérieur au
+triomphe de telle ou telle race ; toutes les races y
+servent ; toutes ont à leur manière une mission
+à remplir.</p>
+
+<p>Puisse-t-il se former enfin une ligue des hommes
+de bonne volonté de toute tribu, de toute langue
+et de tout peuple, qui sachent créer et maintenir
+au-dessus de ces luttes ardentes un empyrée des
+idées pures, un ciel où il n’y ait ni Grec, ni barbare,
+ni Germain, ni Latin ! Quand on engageait
+Gœthe à faire des poésies contre la France :
+« Comment voulez-vous que je prêche la haine,
+répondait-il, quand je ne la sens pas dans mon
+cœur ? » Telle doit être notre réponse, quand on
+nous engagera à calomnier l’Allemagne. Soyons
+inexorablement justes et froids. La France ne
+nous a pas écoutés, quand nous la conjurions de
+ne pas lutter contre l’inévitable ; l’Allemagne
+nous a raillés, quand nous l’avons engagée à la
+modération dans la victoire. Sachons attendre.
+Les lois de l’histoire sont la justice de Dieu.
+Dans le livre de Job, Dieu, pour montrer qu’il
+est fort, se plaît à écraser celui qui triomphe et
+à exalter l’humilié. La philosophie de l’histoire
+est d’accord sur ce point avec le vieux poëme.
+Toute création humaine a son ver qui la ronge ;
+une défaite est l’expiation d’une gloire passée
+et souvent le garant d’une victoire pour l’avenir.
+La Grèce, la Judée ont payé de leur existence
+nationale leur destinée exceptionnelle et l’incomparable
+honneur d’avoir fondé des enseignements
+pour toute l’humanité. L’Italie a expié
+par deux cents ans de nullité la gloire d’avoir
+inauguré au moyen âge la vie civile et d’avoir
+fait la renaissance ; au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, cette double
+gloire a été son principal titre à une nouvelle vie.
+L’Allemagne a expié par un long abaissement
+politique la gloire d’avoir fait la Réforme ; elle
+touche maintenant le bénéfice de la Réforme. La
+France expie aujourd’hui la Révolution ; elle en
+recueillera peut-être un jour les fruits dans le
+souvenir reconnaissant des peuples émancipés.</p>
+
+<p>Consolations de vaincus, dira-t-on, vaine pâture
+qu’on se jette à soi-même pour adoucir le malheur
+présent par les rêves de l’avenir ! — Soit ;
+mais il faut avouer aussi que jamais consolations
+ne furent plus solides. Les espérances fondées sur
+l’instabilité de la fortune n’ont pas manqué une
+seule fois de se réaliser depuis qu’il y a une humanité.
+<i lang="la" xml:lang="la">Nil permanet sub sole</i>, a dit cet aimable
+sceptique, si merveilleusement pénétrant, l’Ecclésiaste,
+le plus inspiré des auteurs sacrés.
+L’histoire aura son cours, les vainqueurs d’aujourd’hui
+seront les vaincus de demain. Que ce
+soit là une vérité triste ou gaie, n’importe ; c’est
+une vérité qui sera vraie dans tous les temps.
+Voilà pourquoi le souhait du philosophe doit être
+qu’il y ait le moins possible de vainqueurs et de
+vaincus.</p>
+
+<p>« O monde, que tu es méchant et de nature
+perverse ! s’écrie le plus grand des poëtes persans.
+Ce que tu as élevé, tu le détruis toi-même.
+Regarde ce qu’est devenu Féridoun, le héros qui
+ravit l’empire au vieux Zohak. Il a régné pendant
+cinq siècles ; à la fin il est mort. Il est mort
+comme nous mourrons tous, soit que nous ayons
+été le berger, soit que nous ayons été le troupeau. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">LA RÉFORME INTELLECTUELLE ET MORALE DE LA FRANCE</h2>
+
+
+
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE<br>
+LE MAL</h3>
+
+
+<p>Ceux qui veulent à tout prix découvrir dans l’histoire
+l’application d’une rigoureuse justice distributive
+s’imposent une tâche assez rude. Si, en beaucoup
+de cas, nous voyons les crimes nationaux suivis
+d’un prompt châtiment, dans une foule de cas aussi
+nous voyons le monde régi par des jugements moins
+sévères ; beaucoup de pays ont pu être faibles et
+corrompus impunément. C’est certainement un des
+signes de grandeur de la France que cela ne lui ait
+pas été permis. Énervée par la démocratie, démoralisée
+par sa prospérité même, la France a expié de
+la manière la plus cruelle ses années d’égarement.
+La raison de ce fait est dans l’importance même de
+la France et dans la noblesse de son passé. Il y a
+une justice pour elle ; il ne lui est pas loisible de
+s’abandonner, de négliger sa vocation ; il est évident
+que la Providence l’aime ; car elle la châtie. Un pays
+qui a joué un rôle de premier ordre n’a pas le droit
+de se réduire au matérialisme bourgeois qui ne
+demande qu’à jouir tranquillement de ses richesses
+acquises. N’est pas médiocre qui veut. L’homme
+qui prostitue un grand nom, qui manque à une
+mission écrite dans sa nature, ne peut se permettre
+sans conséquence une foule de choses que l’on pardonne
+à l’homme ordinaire, qui n’a ni passé à continuer,
+ni grand devoir à remplir.</p>
+
+<p>Pour voir en ces dernières années que l’état
+moral de la France était gravement atteint, il fallait
+quelque pénétration d’esprit, une certaine habitude
+des raisonnements politiques et historiques.
+Pour voir le mal aujourd’hui, il ne faut, hélas !
+que des yeux. L’édifice de nos chimères s’est effondré
+comme les châteaux féeriques qu’on bâtit en rêve.
+Présomption, vanité puérile, indiscipline, manque
+de sérieux, d’application, d’honnêteté, faiblesse de
+tête, incapacité de tenir à la fois beaucoup d’idées
+sous le regard, absence d’esprit scientifique, naïve
+et grossière ignorance, voilà depuis un an l’abrégé
+de notre histoire. Cette armée, si fière et si prétentieuse,
+n’a pas rencontré une seule bonne chance.
+Ces hommes d’État, si sûrs de leur fait, se sont
+trouvés des enfants. Cette administration infatuée a
+été convaincue d’incapacité. Cette instruction publique,
+fermée à tout progrès, est convaincue d’avoir
+laissé l’esprit de la France s’abîmer dans la nullité.
+Ce clergé catholique, qui prêchait hautement l’infériorité
+des nations protestantes, est resté spectateur
+atterré d’une ruine qu’il avait en partie faite.
+Cette dynastie, dont les racines dans le pays semblaient
+si profondes, n’eut pas le 4 septembre un
+seul défenseur. Cette opposition, qui prétendait
+avoir dans ses recettes révolutionnaires des remèdes
+à tous les maux, s’est trouvée au bout de quelques
+jours aussi impopulaire que la dynastie déchue. Ce
+parti républicain, qui, plein des funestes erreurs
+qu’on répand depuis un demi-siècle sur l’histoire de
+la Révolution, s’est cru capable de répéter une partie
+qui ne fut gagnée il y a quatre-vingts ans que par suite
+de circonstances tout à fait différentes de celles d’aujourd’hui,
+s’est trouvé n’être qu’un halluciné, prenant
+ses rêves pour des réalités. Tout a croulé
+comme en une vision d’Apocalypse. La légende
+même s’est vue blessée à mort. Celle de l’Empire a
+été détruite par Napoléon III ; celle de 1792 a reçu
+le coup de grâce de M. Gambetta ; celle de la Terreur
+(car la Terreur même avait chez nous sa légende)
+a eu sa hideuse parodie dans la Commune ; celle de
+Louis XIV ne sera plus ce qu’elle était depuis le
+jour où le descendant de l’électeur de Brandebourg
+a relevé l’empire de Charlemagne dans la salle des
+fêtes de Versailles. Seul, Bossuet se trouve avoir
+été prophète, quand il dit : <i lang="la" xml:lang="la">Et nunc, reges, intelligite !</i></p>
+
+<p>De nos jours (et cela rend la tâche des réformateurs
+difficile), ce sont les peuples qui doivent comprendre.
+Essayons, par une analyse aussi exacte que
+possible, de nous rendre compte du mal de la France,
+pour tâcher de découvrir le remède qu’il convient
+d’y appliquer. Les forces du malade sont très-grandes ;
+ses ressources sont comme infinies ; sa bonne volonté
+est réelle. C’est au médecin à ne pas se tromper ; car
+tel régime étroitement conçu, tel remède appliqué
+hors de propos, révolterait le malade, le tuerait ou
+aggraverait son mal.</p>
+
+
+<p class="h4">I</p>
+
+<p>L’histoire de France est un tout si bien lié dans
+ses parties, qu’on ne peut comprendre un seul de
+nos deuils contemporains sans en rechercher la cause
+dans le passé. Nous avons, il y a deux ans<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, exposé
+ce que nous regardons comme la marche régulière
+des États sortis de la féodalité du moyen âge,
+marche dont l’Angleterre est le type le plus parfait,
+puisque l’Angleterre, sans rompre avec sa royauté,
+avec sa noblesse, avec ses comtés, avec ses communes,
+avec son Église, avec ses universités, a trouvé
+moyen d’être l’État le plus libre, le plus prospère et
+le plus patriote qu’il y ait. Tout autre fut la marche
+de la société française depuis le <small>XII</small><sup>e</sup> siècle. La royauté
+capétienne, comme il arrive d’ordinaire aux grandes
+forces, porta son principe jusqu’à l’exagération. Elle
+détruisit la possibilité de toute vie provinciale, de
+toute représentation de la nation. Déjà, sous Philippe
+le Bel, le mal est évident. L’élément qui a fait ailleurs
+la vie parlementaire, la petite noblesse de
+campagne, a perdu son importance. Le roi ne convoque
+les états généraux que pour qu’on le supplie de
+faire ce qu’il a déjà décidé. Comme instruments de
+gouvernement, il ne veut plus employer que ses
+parents, puissante aristocratie de princes du sang,
+assez égoïstes, et des gens de loi ou d’administration
+anoblis (<i lang="la" xml:lang="la">milites regis</i>), serviteurs complaisants du
+pouvoir absolu. Cet état de choses se fait amnistier
+au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle par la grandeur incomparable qu’il
+donne à la France ; mais bientôt après le contraste
+devient criant. La nation la plus spirituelle de l’Europe
+n’a pour réaliser ses idées qu’une machine
+politique informe. Turgot considère les parlements
+comme le principal obstacle à tout bien ; il n’espère
+rien des assemblées. Cet homme admirable, si
+dégagé de tout amour-propre, se trompait-il ? non.
+Il voyait juste, et ce qu’il voyait équivalait à dire
+que le mal était sans remède. Ajoutez à cela une
+profonde démoralisation du peuple ; le protestantisme,
+qui l’eût élevé, avait été expulsé ; le catholicisme
+n’avait pas fait son éducation. L’ignorance
+des basses classes était effroyable. Richelieu, l’abbé
+Fleury posent nettement en principe que le peuple
+ne doit savoir ni lire ni écrire. A côté de cette barbarie,
+une société charmante, pleine d’esprit, de
+lumières et de grâce. On ne vit jamais plus clairement
+les aptitudes intimes de la France, ce qu’elle
+peut et ce qu’elle ne peut pas. La France sait admirablement
+faire de la dentelle ; elle ne sait pas faire
+de la toile de ménage. Les besognes humbles, comme
+celle du magister, seront toujours chez nous pauvrement
+exécutées. La France excelle dans l’exquis ;
+elle est médiocre dans le commun. Par quel caprice
+est-elle avec cela démocratique ? Par le même caprice
+qui fait que Paris, tout en vivant de la cour et du
+luxe, est une ville socialiste, que Paris, qui passe
+son temps à persifler toute croyance et toute vertu,
+est intraitable, fanatique, badaud, quand il s’agit de
+sa chimère de république.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Dans le travail sur la monarchie constitutionnelle, réimprimé
+à la fin de ce volume.</p>
+</div>
+<p>Admirables assurément furent les débuts de la
+Révolution, et, si l’on s’était borné à convoquer les
+états généraux, à les régulariser, à les rendre
+annuels, on eût été parfaitement dans la vérité. Mais
+la fausse politique de Rousseau l’emporta. On voulut
+faire une constitution <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>. On ne remarqua pas
+que l’Angleterre, le plus constitutionnel des pays,
+n’a jamais eu de constitution écrite, strictement
+libellée. On se laissa déborder par le peuple ; on
+applaudit puérilement au désordre de la prise de
+la Bastille, sans songer que ce désordre emporterait
+tout plus tard. Mirabeau, le plus grand, le seul
+grand politique du temps, débuta par des imprudences
+qui l’eussent probablement perdu, s’il eût
+vécu ; car, pour un homme d’État, il est bien plus
+avantageux d’avoir débuté par la réaction que par
+des complaisances pour l’anarchie. L’étourderie des
+avocats de Bordeaux, leurs déclamations creuses,
+leur légèreté morale achevèrent de tout ruiner. On
+se figura que l’État, qui s’était incarné dans le roi,
+pouvait se passer du roi, et que l’idée abstraite de
+la chose publique suffirait pour maintenir un pays
+où les vertus publiques font trop souvent défaut.</p>
+
+<p>Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle
+commit un suicide. La France ne peut être comparée
+à ces petites patries antiques, se composant le plus
+souvent d’une ville avec sa banlieue, où tout le
+monde était parent. La France était une grande
+société d’actionnaires formée par un spéculateur de
+premier ordre, la maison capétienne. Les actionnaires
+ont cru pouvoir se passer du chef, et puis
+continuer seuls les affaires. Cela ira bien, tant que
+les affaires seront bonnes ; mais, les affaires devenant
+mauvaises, il y aura des demandes de liquidation.
+La France avait été faite par la dynastie capétienne.
+En supposant que la vieille Gaule eût le sentiment
+de son unité nationale, la domination romaine, la
+conquête germanique avaient détruit ce sentiment.
+L’empire franc, soit sous les Mérovingiens, soit sous
+les Carlovingiens, est une construction artificielle
+dont l’unité ne gît que dans la force des conquérants.
+Le traité de Verdun, qui rompt cette unité, coupe
+l’empire franc du nord au sud en trois bandes, dont
+l’une, la part de Charles ou Carolingie, répond si peu
+à ce que nous appelons la France, que la Flandre
+entière et la Catalogne en font partie, tandis que vers
+l’est elle a pour limites la Saône et les Cévennes. La
+politique capétienne arrondit ce lambeau incorrect,
+et en huit cents ans fit la France comme nous l’entendons,
+la France qui a créé tout ce dont nous
+vivons, ce qui nous lie, ce qui est notre raison d’être.
+La France est de la sorte le résultat de la politique
+capétienne continuée avec une admirable suite.
+Pourquoi le Languedoc est-il réuni à la France du
+nord, union que ni la langue, ni la race, ni l’histoire,
+ni le caractère des populations n’appelaient ? Parce
+que les rois de Paris, pendant tout le <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle,
+exercèrent sur ces contrées une action persistante
+et victorieuse. Pourquoi Lyon fait-il partie de la
+France ? Parce que Philippe le Bel, au moyen des
+subtilités de ses légistes, réussit à le prendre dans
+les mailles de son filet. Pourquoi les Dauphinois
+sont-ils nos compatriotes ? Parce que, le dauphin
+Humbert étant tombé dans une sorte de folie, le roi
+de France se trouva là pour acheter ses terres à
+beaux deniers comptants. Pourquoi la Provence
+a-t-elle été entraînée dans le tourbillon de la Carolingie,
+où rien ne semblait d’abord faire penser
+qu’elle dût être portée ? Grâce aux roueries de
+Louis XI et de son compère Palamède de Forbin.
+Pourquoi la Franche-Comté, l’Alsace, la Lorraine se
+sont-elles réunies à la Carolingie, malgré la ligne
+méridienne tracée par le traité de Verdun ? Parce que
+la maison de Bourbon retrouva pour agrandir le
+domaine royal le secret qu’avaient si admirablement
+pratiqué les premiers Capétiens. Pourquoi enfin
+Paris, ville si peu centrale, est-elle la capitale de la
+France ? Parce que Paris a été la ville des Capétiens,
+parce que l’abbé de Saint-Denis est devenu roi de
+France<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Naïveté sans égale ! Cette ville, qui réclame
+sur le reste de la France un privilége aristocratique
+de supériorité et qui doit ce privilége à la royauté,
+est en même temps le centre de l’utopie républicaine.
+Comment Paris ne voit-il pas qu’il n’est ce qu’il est
+que par la royauté, qu’il ne reprendra toute son
+importance de capitale que par la royauté, qu’une
+république, selon la règle posée par l’illustre fondateur
+des États-Unis d’Amérique, créerait nécessairement
+pour son gouvernement central, à Amboise
+ou à Blois, un petit Washington ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> « … Challes, li rois de Saint Denis. »</p>
+
+<p class="sign">(Roman de Roncevaux, laisse 40.)</p>
+
+<p>Hugues le Blanc dut sa fortune à la possession des grandes
+abbayes de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Martin
+de Tours, qui faisait de lui le tuteur de pays riches
+et prospères. La bannière du roi capétien, c’est la bannière
+de Saint-Denis. Son cri de ralliement est <i>Montjoie Saint-Denis</i>.
+Les premiers Capétiens chantent au chœur à Saint-Denis.</p>
+</div>
+<p>Voilà ce que ne comprirent pas les hommes ignorants
+et bornés qui prirent en main les destinées de
+la France à la fin du dernier siècle. Ils se figurèrent
+qu’on pouvait se passer du roi ; ils ne comprirent
+pas que, le roi une fois supprimé, l’édifice dont le roi
+était la clef de voûte croulait. Les théories républicaines
+du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle avaient pu réussir en
+Amérique, parce que l’Amérique était une colonie
+formée par le concours volontaire d’émigrants cherchant
+la liberté ; elles ne pouvaient réussir en France,
+parce que la France avait été construite en vertu
+d’un tout autre principe. Une dynastie nouvelle
+faillit sortir de la convulsion terrible qui agitait la
+France ; mais on vit alors combien il est difficile aux
+nations modernes de se créer d’autres maisons souveraines
+que celles qui sont sorties de la conquête
+germanique. Le génie extraordinaire qui avait élevé
+Napoléon sur le pavois l’en précipita, et la vieille
+dynastie revint, en apparence décidée à tenter
+l’expérience de monarchie constitutionnelle qui avait
+si tristement échoué entre les mains du pauvre
+Louis XVI.</p>
+
+<p>Il était écrit que, dans cette grande et tragique
+histoire de France, le roi et la nation rivaliseraient
+d’imprudence. Cette fois, les fautes de la royauté
+furent les plus graves. Les ordonnances de juillet 1830
+peuvent vraiment être qualifiées de crime politique ;
+on ne les tira de l’article 14 de la Charte que par
+un sophisme évident. Cet article 14 n’avait nullement
+dans la pensée de Louis XVIII le sens que
+lui prêtèrent les ministres de Charles X. Il n’est pas
+admissible que l’auteur de la Charte eût mis dans
+la Charte un article qui en renversait toute l’économie.
+C’était le cas d’appliquer l’axiome : <i lang="la" xml:lang="la">Contra eum
+qui dicere potuit clarius præsumptio est facienda.</i>
+Si avant M. de Polignac quelqu’un eût pu penser que
+cet article donnait au roi le droit de supprimer la
+Charte, c’eût été l’objet d’une perpétuelle protestation ;
+or personne ne protesta ; car personne ne
+pensa jamais que cet insignifiant article contînt le
+droit implicite des coups d’État. L’insertion de cet
+article ne vint pas de la royauté, qui s’y serait
+réservé un moyen d’éluder ses engagements ; il faisait
+partie du projet de constitution élaboré par les
+chambres de 1814, fort attentives à ne pas exagérer
+les droits du roi ; il ne donna lieu alors à aucune
+observation ; « on n’y voyait qu’une sorte de lieu
+commun emprunté aux constitutions antérieures, et
+personne n’y soupçonnait le sens redoutable et
+mystérieux qu’on a voulu depuis y attacher<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M. de Viel-Castel, <i>Hist. de la Restauration</i>, t. I, p. 429.</p>
+</div>
+<p>Les députés de 1830 eurent donc raison de résister
+aux ordonnances, et les citoyens qui étaient à portée
+d’entendre leur appel firent bien de s’armer. La
+situation était celle du roi d’Angleterre, qui plus
+d’une fois s’est trouvé en lutte avec son parlement.
+Mais, dès que le roi, vaincu, eut retiré les ordonnances,
+il fallait s’arrêter et maintenir le roi dans son
+palais. Il lui convint d’abdiquer ; il fallait prendre
+celui en faveur de qui il abdiquait. On fit autrement.
+Hâtons-nous de dire que dix-huit années d’un règne
+plein de sagesse justifièrent à beaucoup d’égards le
+choix du 10 août 1830, et que ce choix pouvait
+s’autoriser de quelques-uns des précédents de la
+révolution de 1688 en Angleterre ; mais, pour qu’une
+substitution aussi hardie devînt légitime, il fallait
+qu’elle durât. Par une série d’impardonnables étourderies
+de la part de la nation et par suite d’une
+regrettable faiblesse de la dynastie nouvelle, cette
+consécration manqua. Le roi et ses fils, au lieu de
+maintenir leur droit par les armes, se retirèrent
+et laissèrent l’émeute parisienne violer outrageusement
+la volonté de la nation. Déchirure funeste
+faite à un titre un peu caduc en son origine et qui
+ne pouvait acquérir de force que par sa persistance.
+Une dynastie doit à la nation, qui toujours est censée
+l’appuyer, de résister à une minorité turbulente.
+L’humanité est satisfaite, pourvu qu’après la bataille
+le pouvoir vainqueur se montre généreux et traite
+les rebelles, non comme des coupables, mais comme
+des vaincus.</p>
+
+<p>Nous entrions pour la plupart dans la vie publique,
+quand survint le néfaste incident du 24 février. Avec
+un instinct parfaitement juste, nous sentîmes que ce
+qui se passa ce jour-là était un grand malheur.
+Libéraux par principes philosophiques, nous vîmes
+bien que les arbres de la liberté qu’on plantait avec
+une joie si naïve ne verdiraient jamais ; nous comprîmes
+que les problèmes sociaux qui se posaient
+d’une façon audacieuse étaient destinés à jouer un rôle
+de premier ordre dans l’avenir du monde. Le baptême
+de sang des journées de juin, les réactions qui
+suivirent nous serrèrent le cœur ; il était clair que
+l’âme et l’esprit de la France couraient un véritable
+péril. La légèreté des hommes de 1848 fut vraiment
+sans pareille. Ils donnèrent à la France, qui ne le
+demandait pas, le suffrage universel. Ils ne songèrent
+pas que ce suffrage ne bénéficierait qu’à cinq
+millions de paysans, étrangers à toute idée libérale.
+Je voyais assidûment à cette époque M. Cousin. Dans
+les longues promenades que ce profond connaisseur
+de toutes les gloires françaises me faisait faire dans
+les rues de Paris de la rive gauche, m’expliquant
+l’histoire de chaque maison et de ses propriétaires
+au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, il me disait souvent ce mot : « Mon
+ami, on ne comprend pas encore quel crime a été
+la révolution de février ; le dernier terme de cette
+révolution sera peut-être le démembrement de la
+France. »</p>
+
+<p>Le coup d’État du 2 décembre nous froissa profondément.
+Dix ans nous portâmes le deuil du droit ;
+nous protestâmes selon nos forces contre le système
+d’abaissement intellectuel savamment dirigé par
+M. Fortoul, à peine mitigé par ceux qui lui succédèrent.
+Il arriva cependant ce qui arrive toujours. Le
+pouvoir inauguré par la violence s’améliorait en vieillissant ;
+il se prit à voir que le développement libéral
+de l’homme est un intérêt majeur pour tout gouvernement.
+Le pays, d’un autre côté, était enchanté de
+ce gouvernement médiocre. Il avait ce qu’il voulait ;
+chercher à renverser un tel gouvernement malgré le
+vœu évident du plus grand nombre eût été insensé.
+Ce qu’il y avait de plus sage était de tirer du mal
+le meilleur parti possible, de faire comme les évêques
+du <small>V</small><sup>e</sup> siècle et du <small>VI</small><sup>e</sup>, qui, ne pouvant repousser les
+barbares, cherchaient à les éclairer. Nous consentîmes
+donc à servir le gouvernement de l’empereur
+Napoléon III dans ce qu’il avait de bon, c’est-à-dire
+en tant qu’il touchait aux intérêts éternels de
+la science, de l’éducation publique, du progrès des
+lumières, à ces devoirs sociaux enfin qui ne chôment
+jamais.</p>
+
+<p>Il est incontestable, d’ailleurs, que le règne de
+l’empereur Napoléon III, malgré ses immenses
+lacunes, avait résolu une moitié du problème. La
+majorité de la France était parfaitement contente.
+Elle avait ce qu’elle voulait, l’ordre et la paix. La
+liberté manquait, il est vrai ; la vie politique était
+des plus faibles ; mais cela ne blessait qu’une minorité
+d’un cinquième ou d’un sixième de la nation, et
+encore dans cette minorité faut-il distinguer un petit
+nombre d’hommes instruits, intelligents, vraiment
+libéraux, d’une foule peu réfléchie, animée de cet
+esprit séditieux qui a pour unique programme d’être
+toujours en opposition avec le gouvernement et de
+chercher à le renverser. L’administration était très-mauvaise ;
+mais quiconque ne niait pas le principe
+des droits de la dynastie souffrait peu. Les hommes
+d’opposition eux-mêmes étaient plutôt gênés dans
+leur activité que persécutés. La fortune du pays
+s’augmentait dans des proportions inouïes. A la date
+du 8 mai 1870, après de très-graves fautes commises,
+sept millions et demi d’électeurs se déclarèrent
+encore satisfaits. Il ne venait à l’esprit de presque
+personne qu’un tel état pût être exposé à la plus
+effroyable des catastrophes. Cette catastrophe, en
+effet, ne sortit pas d’une nécessité générale de situation ;
+elle vint d’un trait particulier du caractère de
+l’empereur Napoléon III.</p>
+
+
+<p class="h4">II</p>
+
+<p>L’empereur Napoléon III avait fondé sa fortune en
+répondant au besoin de réaction, d’ordre, de repos
+qui fut la conséquence de la révolution de 1848. Si
+l’empereur Napoléon III se fût renfermé dans ce programme,
+s’il se fût contenté de comprimer à l’intérieur
+toute idée, toute liberté politique, de développer
+les intérêts matériels, de s’appuyer sur un cléricalisme
+modéré et sans conviction, son règne et celui
+de sa dynastie eussent été assurés pour longtemps.
+Le pays s’enfonçait de plus en plus dans la vulgarité,
+oubliait sa vieille histoire ; la nouvelle dynastie était
+fondée. La France telle que l’a faite le suffrage universel
+est devenue profondément matérialiste ; les
+nobles soucis de la France d’autrefois, le patriotisme,
+l’enthousiasme du beau, l’amour de la gloire, ont
+disparu avec les classes nobles qui représentaient
+l’âme de la France. Le jugement et le gouvernement
+des choses ont été transportés à la masse ; or la masse
+est lourde, grossière, dominée par la vue la plus
+superficielle de l’intérêt. Ses deux pôles sont l’ouvrier
+et le paysan. L’ouvrier n’est pas éclairé ; le paysan
+veut avant tout acheter de la terre, arrondir son
+champ. Parlez au paysan, au socialiste de l’Internationale,
+de la France, de son passé, de son génie,
+il ne comprendra pas un tel langage. L’honneur
+militaire, de ce point de vue borné, paraît une folie ;
+le goût des grandes choses, la gloire de l’esprit sont
+des chimères ; l’argent dépensé pour l’art et la
+science est de l’argent perdu, dépensé follement,
+pris dans la poche de gens qui se soucient aussi peu
+que possible d’art et de science. Voilà l’esprit provincial
+que l’empereur servit merveilleusement dans
+les premières années de son règne. S’il était resté
+le docile et aveugle serviteur de cette réaction mesquine,
+aucune opposition n’aurait réussi à l’ébranler.
+Toutes les oppositions réunies eussent trouvé leur
+limite en deux millions de voix tout au plus. Le
+chiffre des opposants augmentait chaque année ;
+d’où quelques personnes concluaient qu’il grandirait
+jusqu’à devenir majorité. Erreur ; ce chiffre eût
+rencontré un point d’arrêt qu’il n’eût pas dépassé.
+Disons-le, puisque nous avons la certitude que ces
+lignes ne seront lues que par des personnes intelligentes :
+un gouvernement qui aura pour unique
+désir de s’établir en France et de s’y éterniser aura
+désormais, je le crains, une voie bien simple à
+suivre : imiter le programme de Napoléon III, moins
+la guerre. De la sorte il amènera la France au degré
+d’abaissement où arrive toute société qui renonce
+aux hautes visées ; mais il ne mourra qu’avec le
+pays, de la mort lente de ceux qui s’abandonnent
+au courant de la destinée, sans jamais le contrarier.</p>
+
+<p>Tel n’était pas l’empereur Napoléon III. Il était
+supérieur en un sens à la majorité du pays ; il aimait
+le bien ; il avait un goût, peu éclairé sans doute,
+réel cependant, de la noble culture de l’humanité. A
+plusieurs égards, il était en totale dissonance avec
+ceux qui l’avaient nommé. Il rêvait la gloire militaire ;
+le fantôme de Napoléon I<sup>er</sup> le hantait. Cela est
+d’autant plus étrange que l’empereur Napoléon III
+voyait fort bien qu’il n’avait ni aptitudes, ni pratique
+pour la guerre, et qu’il savait que la France
+avait perdu à cet égard toutes ses qualités. Mais
+l’idée innée l’emportait. L’empereur sentait si bien
+que ses vues personnelles à cet égard étaient une
+sorte de <i lang="la" xml:lang="la">nævus</i> qu’il fallait cacher, que toujours, à
+l’époque de la fondation de son pouvoir, nous le
+voyons occupé à protester qu’il veut la paix. Il
+reconnaissait que c’était là le moyen de se rendre
+populaire. La guerre de Crimée ne fut acceptée dans
+l’opinion que parce qu’on la crut sans conséquence
+pour la paix générale. La guerre d’Italie ne fut pardonnée
+que quand on la vit tourner court et rester
+à mi-chemin.</p>
+
+<p>Le plus simple bon sens commandait à l’empereur
+Napoléon III de ne jamais faire la guerre. La
+France, il le savait, ne la désirait en aucune sorte<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.
+En outre, un pays travaillé par les révolutions, qui a
+des divisions dynastiques, n’est pas capable d’un grand
+effort militaire. Le roi Jean, Charles VII, François I<sup>er</sup>
+et même Louis XIV traversèrent des situations aussi
+critiques que celle de Napoléon III après la capitulation
+de Sedan ; ils ne furent pas pour cela renversés,
+ni même un moment ébranlés. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume
+III, après la bataille d’Iéna, se
+trouva plus solide que jamais sur son trône ; mais
+Napoléon III ne pouvait supporter une défaite. Il
+était comme un joueur qui jouerait à la condition
+d’être fusillé s’il perd une partie. Un pays divisé
+sur les questions dynastiques doit renoncer à la
+guerre ; car, au premier échec, cette cause de faiblesse
+apparaît, et fait de tout accident un cas
+mortel. L’homme qui a une blessure mal cicatrisée
+peut se livrer aux actes de la vie ordinaire sans
+qu’on s’aperçoive de son infirmité ; mais tout exercice
+violent lui est interdit ; à la première fatigue
+sa blessure se rouvre, et il tombe. On ne conçoit
+pas que Napoléon III se soit fait une si complète
+illusion sur la solidité de l’édifice qu’il avait
+fait lui-même d’argile. Comment ne vit-il pas qu’un
+tel édifice ne résisterait pas à une secousse, et que
+le choc d’un ennemi puissant devait nécessairement
+le faire crouler ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Enquête des préfets. <i>Journal des Débats</i>, 3 et 4 octobre
+1870.</p>
+</div>
+<p>La guerre déclarée au mois de juillet 1870 est donc
+une aberration personnelle, l’explosion ou plutôt le
+retour offensif d’une idée depuis longtemps latente
+dans l’esprit de Napoléon III, idée que les goûts
+pacifiques du pays l’obligeaient de dissimuler, et à
+laquelle il semble qu’il avait lui-même presque
+renoncé. Il n’y a pas un exemple de plus complète
+trahison d’un État par son souverain, en prenant le
+mot trahison pour désigner l’acte du mandataire qui
+substitue sa volonté à celle du mandant. Est-ce à
+dire que le pays ne soit pas responsable de ce qui
+est arrivé ? Hélas ! nous ne pouvons le soutenir. Le
+pays a été coupable de s’être donné un gouvernement
+peu éclairé et surtout une chambre misérable, qui,
+avec une légèreté dépassant toute imagination, vota
+sur la parole d’un ministre la plus funeste des
+guerres. Le crime de la France fut celui d’un homme
+riche qui choisit un mauvais gérant de sa fortune,
+et lui donne une procuration illimitée ; cet homme
+mérite d’être ruiné ; mais on n’est pas juste si l’on
+prétend qu’il a fait lui-même les actes que son fondé
+de pouvoirs a faits sans lui et malgré lui.</p>
+
+<p>Quiconque connaît la France, en effet, dans son
+ensemble et dans ses variétés provinciales, n’hésitera
+pas à reconnaître que le mouvement qui emporte
+ce pays depuis un demi-siècle est essentiellement
+pacifique. La génération militaire, froissée
+par les défaites de 1814 et de 1815, avait à peu près
+disparu sous la Restauration et sous le règne de
+Louis-Philippe. Un patriote profondément honnête,
+mais souvent superficiel, raconta nos anciennes victoires
+d’un ton de triomphe qui souvent put blesser
+l’étranger ; mais cette dissonance allait s’affaiblissant
+chaque jour. On peut dire qu’elle avait cessé
+depuis 1848. Deux mouvements commencèrent alors,
+qui devaient être la fin non-seulement de tout esprit
+guerrier, mais de tout patriotisme : je veux parler
+de l’éveil extraordinaire des appétits matériels chez
+les ouvriers et chez les paysans. Il est clair que le
+socialisme des ouvriers est l’antipode de l’esprit militaire ;
+c’est presque la négation de la patrie ; les doctrines
+de l’Internationale sont là pour le prouver. Le
+paysan, d’un autre côté, depuis qu’on lui a ouvert
+la voie de la richesse et qu’on lui a montré que son
+industrie est la plus sûrement lucrative, le paysan a
+senti redoubler son horreur pour la conscription. Je
+parle par expérience. Je fis la campagne électorale
+de mai 1869 dans une circonscription toute rurale
+de Seine-et-Marne ; je puis assurer que je ne
+trouvai pas sur mon chemin un seul élément de l’ancienne
+vie militaire du pays. Un gouvernement à
+bon marché, peu imposant, peu gênant, un honnête
+désir de liberté, une grande soif d’égalité, une totale
+indifférence à la gloire du pays, la volonté arrêtée de
+ne faire aucun sacrifice à des intérêts non palpables,
+voilà ce qui me parut l’esprit du paysan
+dans la partie de la France où le paysan est, comme
+on dit, le plus avancé.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire qu’il ne restât plus de traces
+du vieil esprit qui se nourrit des souvenirs du
+premier empire. Le parti très peu nombreux qu’on
+peut appeler bonapartiste, au sens propre, entourait
+l’empereur de déplorables excitations. Le parti
+catholique, par ses lieux communs erronés sur
+la prétendue décadence des nations protestantes,
+cherchait aussi à rallumer un feu presque éteint.
+Mais cela ne touchait nullement le pays. L’expérience
+de 1870 l’a bien montré ; l’annonce de la
+guerre fut accueillie avec consternation ; les sottes
+rodomontades des journaux, les criailleries des gamins
+sur le boulevard sont des faits dont l’histoire n’aura
+de compte à tenir que pour montrer à quel point une
+bande d’étourdis peut donner le change sur les vrais
+sentiments d’un pays. La guerre prouva jusqu’à
+l’évidence que nous n’avions plus nos anciennes
+facultés militaires. Il n’y a rien là qui doive étonner
+celui qui s’est fait une idée juste de la philosophie de
+notre histoire. La France du moyen âge est une construction
+germanique, élevée par une aristocratie militaire
+germanique avec des matériaux gallo-romains.
+Le travail séculaire de la France a consisté à expulser
+de son sein tous les éléments déposés par l’invasion
+germanique, jusqu’à la Révolution, qui a été la dernière
+convulsion de cet effort. L’esprit militaire de
+la France venait de ce qu’elle avait de germanique ;
+en chassant violemment les éléments germaniques
+et en les remplaçant par une conception philosophique
+et égalitaire de la société, la France a rejeté
+du même coup tout ce qu’il y avait en elle d’esprit
+militaire. Elle est restée un pays riche, considérant
+la guerre comme une sotte carrière, très-peu
+rémunératrice. La France est ainsi devenue le pays
+le plus pacifique du monde ; toute son activité s’est
+tournée vers les problèmes sociaux, vers l’acquisition
+de la richesse et les progrès de l’industrie. Les
+classes éclairées n’ont pas laissé dépérir le goût de
+l’art, de la science, de la littérature, d’un luxe élégant ;
+mais la carrière militaire a été abandonnée. Peu de
+familles de la bourgeoisie aisée, ayant à choisir un
+état pour leur fils, ont préféré aux riches perspectives
+du commerce et de l’industrie une profession
+dont elles ne comprennent pas l’importance sociale.
+L’école de Saint-Cyr n’a guère eu que le rebut de la
+jeunesse, jusqu’à ce que l’ancienne noblesse et le
+parti catholique aient commencé à la peupler, changement
+dont les conséquences n’ont pas encore eu
+le temps de se développer. Cette nation a été autrefois
+brillante et guerrière ; mais elle l’a été par sélection,
+si j’ose le dire. Elle entretenait et produisait
+une noblesse admirable, pleine de bravoure et
+d’éclat. Cette noblesse une fois tombée, il est resté
+un fond indistinct de médiocrité, sans originalité
+ni hardiesse, une roture ne comprenant ni le privilége
+de l’esprit ni celui de l’épée. Une nation ainsi
+faite peut arriver au comble de la prospérité matérielle ;
+elle n’a plus de rôle dans le monde, plus d’action
+à l’étranger. D’autre part, il est impossible de
+sortir d’un pareil état avec le suffrage universel. Car
+on ne dompte pas le suffrage universel avec lui-même ;
+on le trompe, on l’endort ; mais, tant qu’il règne, il
+oblige ceux qui relèvent de lui de pactiser avec lui
+et de subir sa loi. Il y a un cercle vicieux à rêver qu’on
+peut réformer les erreurs d’une opinion inconvertissable
+en prenant son seul point d’appui dans l’opinion.</p>
+
+<p>La France n’a fait, du reste, que suivre en cela le
+mouvement général de toutes les nations de l’Europe,
+la Prusse et la Russie exceptées. M. Cobden, que je
+vis vers 1857, était enchanté de nous. L’Angleterre
+nous avait devancés dans cette voie du matérialisme
+industriel et commercial ; seulement, bien plus sages
+que nous, les Anglais surent faire marcher leur
+gouvernement d’accord avec la nation, tandis que
+notre maladresse a été telle, que le gouvernement de
+notre choix a pu nous engager malgré nous dans la
+guerre. Je ne sais si je me trompe ; mais il y a une
+vue d’ethnographie historique qui s’impose de plus
+en plus à mon esprit. La similitude de l’Angleterre et
+de la France du Nord m’apparaît chaque jour davantage.
+Notre étourderie vient du Midi, et, si la <i>France</i>
+n’avait pas entraîné le Languedoc et la Provence
+dans son cercle d’activité, nous serions sérieux,
+actifs, protestants, parlementaires. Notre fond de
+race est le même que celui des Iles-Britanniques ;
+l’action germanique, bien qu’elle ait été assez forte
+dans ces îles pour faire dominer un idiome germanique,
+n’a pas, en somme, été plus considérable
+sur l’ensemble des trois royaumes que sur l’ensemble
+de la France. Comme la France, l’Angleterre me
+paraît en train d’expulser son élément germanique,
+cette noblesse obstinée, fière, intraitable, qui la gouvernait
+du temps de Pitt, de Castlereagh, de Wellington.
+Que cette pacifique et toute chrétienne école
+d’économistes est loin de la passion des hommes de
+fer qui imposèrent à leur pays de si grandes choses !
+L’opinion publique de l’Angleterre, telle qu’elle se
+produit depuis trente ans, n’est nullement germanique ;
+on y sent l’esprit celtique, plus doux, plus
+sympathique, plus humain. Ces sortes d’aperçus doivent
+être pris d’une façon très-large ; on peut dire
+cependant que ce qui reste encore d’esprit militaire
+dans le monde est un fait germanique. C’est probablement
+par la race germanique, en tant que féodale
+et militaire, que le socialisme et la démocratie égalitaire,
+qui chez nous autres Celtes ne trouveraient
+pas facilement leur limite, arriveront à être domptés,
+et cela sera conforme aux précédents historiques ; car
+un des traits de la race germanique a toujours été de
+faire marcher de pair l’idée de conquête et l’idée de
+garantie ; en d’autres termes, de faire dominer le fait
+matériel et brutal de la propriété résultant de la conquête
+sur toutes les considérations des droits de
+l’homme et sur les théories abstraites de contrat
+social. La réponse à chaque progrès du socialisme
+pourra être de la sorte un progrès du germanisme,
+et on entrevoit le jour où tous les pays de socialisme
+seront gouvernés par des Allemands. L’invasion
+du <small>IV</small><sup>e</sup> et du <small>V</small><sup>e</sup> siècle se fit par des raisons analogues,
+les pays romains étant devenus incapables de
+produire de bons gendarmes, de bons mainteneurs
+de propriété.</p>
+
+<p>En réalité notre pays, surtout la province, allait
+vers une forme sociale qui, malgré la diversité
+des apparences, avait plus d’une analogie avec
+l’Amérique, vers une forme sociale où beaucoup de
+choses tenues autrefois pour choses d’État seraient
+laissées à l’initiative privée. Certes, on pouvait n’être
+pas le partisan d’un tel avenir ; il était clair que la
+France en se développant dans ce sens resterait fort
+au-dessous de l’Amérique. A son manque d’éducation,
+de distinction, à ce vide que laisse toujours
+dans un pays l’absence de cour, de haute société,
+d’anciennes institutions, l’Amérique supplée par le
+feu de sa jeune croissance, par son patriotisme, par
+la confiance exagérée peut-être qu’elle a dans sa
+force, par la persuasion qu’elle travaille à la grande
+œuvre de l’humanité, par l’efficacité de ses convictions
+protestantes, par sa hardiesse et son esprit d’entreprise,
+par l’absence presque totale de germes socialistes,
+par la facilité avec laquelle la différence du
+riche et du pauvre y est acceptée, par le privilége
+surtout qu’elle a de se développer à l’air libre, dans
+l’infini de l’espace et sans voisins. Privée de ces avantages,
+faisant son expérience, pour ainsi dire, en vase
+clos, à la fois trop pesante et trop légère, trop crédule
+et trop railleuse, la France n’aurait jamais été qu’une
+Amérique de second ordre, mesquine, médiocre,
+peut-être plus semblable au Mexique ou à l’Amérique
+du Sud qu’aux États-Unis. La royauté conserve dans
+nos vieilles sociétés une foule de choses bonnes à
+garder ; avec l’idée que j’ai de la vieille France et
+de son génie, j’appellerais cet adieu à la gloire et
+aux grandes choses : <i lang="la" xml:lang="la">Finis Franciæ.</i> Mais, en politique,
+il faut se garder de prendre ses sympathies
+pour ce qui doit être ; ce qui réussit en ce monde
+est d’ordinaire le rebours de nos instincts, à nous
+autres idéalistes, et presque toujours nous sommes
+autorisés à conclure, de ce qu’une chose nous déplaît,
+qu’elle sera. Ce désir d’un état politique impliquant
+le moins possible de gouvernement central est le vœu
+universel de la province. L’antipathie qu’elle témoigne
+contre Paris n’est pas seulement la juste indignation
+contre les attentats d’une minorité factieuse ; ce n’est
+pas seulement le Paris révolutionnaire, c’est le Paris
+gouvernant que la France n’aime pas. Paris est
+pour la France synonyme d’exigences gênantes. C’est
+Paris qui lève les hommes, qui absorbe l’argent, qui
+l’emploie à une foule de fins que la province ne comprend
+pas. Le plus capable des administrateurs du
+dernier règne me disait, à propos des élections de 1869,
+que ce qui lui paraissait le plus compromis en France
+était le système de l’impôt, la province à chaque
+élection forçant ses élus à prendre des engagements,
+qu’il faudrait bien tenir tôt ou tard dans une certaine
+mesure et dont l’accomplissement serait la destruction
+des finances de l’État. La première fois que je
+rencontrai Prevost-Paradol, au retour de sa campagne
+électorale dans la Loire-Inférieure, je lui
+demandai son impression dominante : « Nous verrons
+bientôt la fin de l’État, » me dit-il. C’est exactement
+ce que j’aurais répondu, s’il m’avait demandé
+mes impressions de Seine-et-Marne. Que le préfet
+se mêle d’aussi peu de choses que possible, que
+l’impôt et le service militaire soient aussi réduits
+que possible, et la province sera satisfaite. La plupart
+des gens n’y demandent guère qu’une seule
+chose, c’est qu’on les laisse tranquillement faire
+fortune. Seuls, les pays pauvres montrent encore de
+l’avidité pour les places ; dans les départements
+riches, les fonctions ne sont pas considérées et sont
+tenues pour un des emplois les moins avantageux
+qu’on ait à faire de son activité.</p>
+
+<p>Tel est l’esprit de ce qu’on peut appeler la démocratie
+provinciale. Un pareil esprit, on le voit, diffère
+sensiblement de l’esprit républicain ; il peut s’accommoder
+de l’empire et de la royauté constitutionnelle
+aussi bien que de la république, et même mieux à quelques
+égards. Aussi indifférent à telle ou telle dynastie
+qu’à tout ce qui peut s’appeler gloire ou éclat, il préfère
+au fond avoir une dynastie, comme garantie
+d’ordre ; mais il ne veut faire aucun sacrifice à l’établissement
+de cette dynastie. C’est le pur matérialisme
+politique, l’antipode de la part d’idéalisme qui
+est l’âme des théories légitimistes et républicaines.
+Un tel parti, qui est celui de l’immense majorité
+des Français, est trop superficiel, trop borné pour
+pouvoir conduire les destinées d’un pays. L’énorme
+sottise qu’il fit à son point de vue quand il prit
+en 1848 le prince Louis-Napoléon pour gérant de ses
+affaires, il la renouvellera vingt fois. Son sort est
+d’être dupe sans fin, car il est défendu à l’homme
+bassement intéressé d’être habile ; la simple platitude
+bourgeoise ne peut susciter la quantité de
+dévouement nécessaire pour créer un ordre de choses
+et pour le maintenir.</p>
+
+<p>Il y a du vrai, en effet, dans le principe germanique
+qu’une société n’a un droit plein à son patrimoine
+que tandis qu’elle peut le garantir. Dans un
+sens général, il n’est pas bon que celui qui possède
+soit incapable de défendre ce qu’il possède. Le duel
+des chevaliers du moyen âge, la menace de l’homme
+armé venant présenter la bataille au propriétaire
+qui s’endort dans la mollesse, était à quelques égards
+légitime. Le droit du brave a fondé la propriété ;
+l’homme d’épée est bien le créateur de toute richesse,
+puisqu’en défendant ce qu’il a conquis il assure le
+bien des personnes qui sont groupées sous sa protection.
+Disons au moins qu’un état comme celui
+qu’avait rêvé la bourgeoisie française, état où celui
+qui possédait et jouissait ne tenait pas réellement
+l’épée (par suite de la loi sur le remplacement)
+pour défendre sa propriété, constituait un véritable
+<i>porte à faux</i> d’architecture sociale. Une classe possédante
+qui vit dans une oisiveté relative, qui rend
+peu de services publics, et qui se montre néanmoins
+arrogante, comme si elle avait un droit de naissance
+à posséder et comme si les autres avaient
+par naissance le devoir de la défendre, une telle
+classe, dis-je, ne possédera pas longtemps. Notre
+société devient trop exclusivement une association
+de faibles ; une telle société se défend mal ; il lui
+est difficile de réaliser ce qui est le grand <i lang="la" xml:lang="la">criterium</i>
+du droit et de la volonté qu’a une réunion d’hommes
+de vivre ensemble et de se garantir mutuellement,
+je veux dire une puissante force armée. L’auteur
+de la richesse est aussi bien celui qui la garantit
+par ses armes que celui qui la crée par son travail.
+L’économie politique, uniquement préoccupée de la
+création de la richesse par le travail, n’a jamais
+compris la féodalité, laquelle était au fond tout
+aussi légitime que la constitution de l’armée moderne.
+Les ducs, les marquis, les comtes, étaient
+au fond les généraux, les colonels, les commandants
+d’une <i lang="de" xml:lang="de">Landwehr</i>, dont les appointements consistaient
+en terres et en droits seigneuriaux.</p>
+
+
+<p class="h4">III</p>
+
+<p>Ainsi la tradition d’une politique nationale se perdait
+de jour en jour. Le principe du goût que la majorité
+des Français a pour la monarchie étant essentiellement
+matérialiste, et aussi éloigné que possible
+de ce qui peut s’appeler fidélité, <i>loyalisme</i>, amour de
+ses princes, la France, tout en voulant une dynastie,
+se montre très-coulante sur le choix de la dynastie
+elle-même. Le règne éphémère mais brillant de Napoléon
+I<sup>er</sup> avait suffi pour créer un titre auprès de ce
+peuple, étranger à toute idée de légitimité séculaire.
+Le prince Louis-Napoléon se présentant en 1848
+comme héritier de ce titre, et paraissant fait exprès
+pour tirer la France d’un état qui lui est antipathique
+et dont elle s’exagérait les dangers, la France le saisit
+comme une bouée de sauvetage, l’aida dans ses
+entreprises les plus téméraires, se fit complice de
+ses coups d’État. Pendant près de vingt ans, les fauteurs
+du 10 décembre purent croire qu’ils avaient
+eu raison. La France développa prodigieusement ses
+ressources intérieures. Ce fut une vraie révélation.
+Grâce à l’ordre, à la paix, aux traités de commerce,
+Napoléon III apprit à la France sa propre
+richesse. L’abaissement politique intérieur mécontentait
+une fraction intelligente ; le reste avait trouvé
+ce qu’il voulait, et il n’est pas douteux que le règne
+de Napoléon III restera pour certaines classes de la
+nation un véritable idéal. Je le répète, si Napoléon III
+eût voulu ne pas faire la guerre, la dynastie des
+Bonapartes était fondée pour des siècles. Mais telle
+est la faiblesse d’un État dénué de base morale,
+qu’un jour de folie suffit pour tout perdre. Comment
+l’empereur ne vit-il pas que la guerre avec l’Allemagne
+était une épreuve trop forte pour un pays
+aussi affaibli que la France ? Un entourage ignorant
+et sans sérieux, conséquence du péché d’origine de
+la monarchie nouvelle, une cour où il n’y avait
+qu’un seul homme intelligent (ce prince plein d’esprit
+et connaissant merveilleusement son siècle, que
+la fatalité de sa destinée laissa presque sans autorité),
+rendaient possibles toutes les surprises, tous
+les malheurs.</p>
+
+<p>Pendant que la fortune publique, en effet, prenait
+des accroissements inouïs, pendant que le paysan
+acquérait par ses économies des richesses qui n’élevaient
+en rien son état intellectuel, sa civilité, sa
+culture, l’abaissement de toute aristocratie se produisait
+en d’effrayantes proportions ; la moyenne
+intellectuelle du public descendait étrangement. Le
+nombre et la valeur des hommes distingués qui sortaient
+de la nation se maintenaient, augmentaient
+peut-être ; dans plus d’un genre de mérite, les nouveaux
+venus ne le cédaient à aucun des noms illustres
+des générations écloses sous un meilleur soleil ; mais
+l’atmosphère s’appauvrissait ; on mourait de froid.
+L’Université, déjà faible, peu éclairée, était systématiquement
+affaiblie ; les deux seuls bons enseignements
+qu’elle possédât, celui de l’histoire et celui de
+la philosophie, furent à peu près supprimés. L’École
+polytechnique, l’École normale étaient découronnées.
+Quelques efforts d’amélioration qui se firent à partir
+de 1860 restèrent incohérents et sans suite. Les
+hommes de bonne volonté qui s’y compromirent ne
+furent pas soutenus. Les exigences cléricales auxquelles
+on se soumettait ne laissaient passer qu’une
+inoffensive médiocrité ; tout ce qui était un peu original
+se voyait condamné à une sorte de bannissement
+dans son propre pays. Le catholicisme restait la seule
+force organisée en dehors de l’État et confisquait à
+son profit l’action extérieure de la France. Paris était
+envahi par l’étranger viveur, par les provinciaux,
+qui n’y encourageaient qu’une petite presse ridicule
+et la sotte littérature, aussi peu parisienne que possible,
+du nouveau genre bouffon. Le pays, en attendant,
+s’enfonçait dans un matérialisme hideux. N’ayant
+pas de noblesse pour lui donner l’exemple, le paysan
+enrichi, content de sa lourde et triviale aisance, ne
+savait pas vivre, restait gauche, sans idées. <i lang="la" xml:lang="la">Oves
+non habentes pastorem</i>, telle était la France : un feu
+sans flamme ni lumière ; un cœur sans chaleur ; un
+peuple sans prophètes sachant dire ce qu’il sent ;
+une planète morte, parcourant son orbite d’un mouvement
+machinal.</p>
+
+<p>La corruption administrative n’était pas le vol
+organisé, comme cela s’est vu à Naples, en Espagne ;
+c’était l’incurie, la paresse, un laisser aller universel,
+une complète indifférence pour la chose publique.
+Toute fonction était devenue une sinécure, un droit
+à une rente pour ne rien faire. Avec cela, tout le
+monde était inattaquable. Grâce à une loi sur la diffamation
+qui a l’air d’avoir été faite pour protéger les
+moins honorables des citoyens, grâce surtout à
+l’universel discrédit où la presse tomba par sa vénalité,
+une prime énorme était assurée à la médiocrité
+et à la malhonnêteté. Celui qui hasardait
+quelque critique devenait vite un être à part et
+bientôt un homme dangereux. On ne le persécutait
+pas ; cela était bien inutile. Tout se perdait dans
+une mollesse générale, dans un manque complet
+d’attention et de précision. Quelques hommes d’esprit
+et de cœur, qui donnaient d’utiles conseils, étaient
+impuissants. L’impertinence vaniteuse de l’administration
+officielle, persuadée que l’Europe l’admirait
+et l’enviait, rendait toute observation inutile et toute
+réforme impossible.</p>
+
+<p>L’opposition était-elle plus éclairée que le gouvernement ?
+à peine. Les orateurs de l’opposition se montraient,
+en ce qui concerne les affaires allemandes, plus
+étourdis encore que M. Rouher. En somme, l’opposition
+ne représentait nullement un principe supérieur
+de moralité. Étrangère à toute idée de politique
+savante, elle ne sortait pas de l’ornière du superficiel
+radicalisme français. A part quelques hommes
+de valeur, qu’on s’étonne de voir issus d’une source
+aussi trouble que le suffrage parisien, le reste n’était
+que déclamation, parti pris démocratique. La province
+valait mieux à quelques égards. Des besoins
+d’une vie locale régulière, d’une sérieuse décentralisation
+au profit de la commune, du canton, du
+département, le désir impérieux d’élections libres, la
+volonté arrêtée de réduire le gouvernement au strict
+nécessaire, de diminuer considérablement l’armée, de
+supprimer les sinécures, d’abolir l’aristocratie des
+fonctionnaires, constituaient un programme assez
+libéral, quoique mesquin, puisque le fond de ce programme
+était de payer le moins possible, de renoncer
+à tout ce qui peut s’appeler gloire, force, éclat. De
+ces vœux accomplis, fût résulté avec le temps une
+petite vie provinciale, matériellement très-florissante,
+indifférente à l’instruction et à la culture intellectuelle,
+assez libre ; une vie de bourgeois aisés, indépendants
+les uns des autres, sans souci de la science,
+de l’art, de la gloire, du génie ; une vie, je le répète,
+assez semblable à la vie américaine, sauf la différence
+des mœurs et du tempérament.</p>
+
+<p>Tel était l’avenir de la France, si Napoléon III
+n’eût volontairement couru à sa ruine. On allait à
+pleines voiles vers la médiocrité. D’une part, les
+progrès de la prospérité matérielle absorbaient la
+bourgeoisie ; de l’autre, les questions sociales étouffaient
+complétement les questions nationales et
+patriotiques. Ces deux ordres de questions se font en
+quelque sorte équilibre ; l’avénement des unes signale
+l’éclipse des autres. La grande amélioration qui
+s’était faite dans la situation de l’ouvrier était loin
+d’être favorable à son amélioration morale. Le peuple
+est bien moins capable que les classes élevées ou
+éclairées de résister à la séduction des plaisirs faciles,
+qui ne sont sans inconvénients que quand on est
+blasé sur leur compte. Pour que le bien-être ne
+démoralise pas, il faut y être habitué ; l’homme
+sans éducation s’abîme vite dans le plaisir, le prend
+lourdement au sérieux, ne s’en dégoûte pas. La
+moralité supérieure du peuple allemand vient de ce
+qu’il a été jusqu’à nos jours très-maltraité. Les
+politiques qui soutiennent qu’il faut que le peuple
+souffre pour qu’il soit bon n’ont malheureusement
+pas tout à fait tort.</p>
+
+<p>Le dirai-je ? notre philosophie politique concourait
+au même résultat. Le premier principe de notre
+morale, c’est de supprimer le tempérament, de faire
+dominer le plus possible la raison sur l’animalité ;
+or c’est là l’inverse de l’esprit guerrier. Quelle pouvait
+être notre règle de conduite, à nous autres libéraux,
+qui ne pouvons pas admettre le droit divin en
+politique, quand nous n’admettons pas le surnaturel
+en religion ? Un simple droit humain, un compromis
+entre le rationalisme absolu de Condorcet et du
+<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, ne reconnaissant que le droit de la raison
+à gouverner l’humanité, et les droits résultant de l’histoire.
+L’expérience manquée de la Révolution nous a
+guéris du culte de la raison ; mais, en y mettant toute la
+bonne volonté possible, nous n’avons pu en venir au
+culte de la force ou du droit fondé sur la force, qui est
+le résumé de la politique allemande. Le consentement
+des diverses parties d’un État nous paraît l’<i lang="la" xml:lang="la">ultima
+ratio</i> de l’existence de cet État. — Tels étaient nos
+principes, et ils avaient deux défauts essentiels : le
+premier, c’est qu’il se trouvait au monde des gens
+qui en avaient de tout autres, qui vivaient des dures
+doctrines de l’ancien régime, lequel faisait consister
+l’unité de la nation dans les droits du souverain,
+tandis que nous nous imaginions que le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle
+avait inauguré un droit nouveau, le droit des populations ;
+le second défaut, c’est que ces principes, nous
+ne réussîmes pas toujours à les faire prévaloir chez
+nous. Les principes que je disais tout à l’heure sont
+bien des principes français, en ce sens qu’ils sortent
+logiquement de notre philosophie, de notre révolution,
+de notre caractère national avec ses qualités et
+ses défauts. Malheureusement, le parti qui les professe
+n’est, comme tous les partis intelligents, qu’une
+minorité, et cette minorité a été trop souvent vaincue
+chez nous. L’expédition de Rome a été la plus évidente
+dérogation à la seule politique qui pouvait nous
+convenir. La tentative de nous immiscer dans les
+affaires allemandes a été une flagrante inconséquence,
+et celle-ci ne doit pas être mise uniquement à la
+charge du gouvernement déchu ; l’opposition n’avait
+cessé d’y pousser depuis Sadowa. Ceux qui ont toujours
+repoussé la politique de conquête ont le droit
+de dire : « Prendre l’Alsace malgré elle est un crime ;
+la céder autrement que devant une nécessité absolue
+serait un crime aussi. » Mais ceux qui ont prêché
+la doctrine des frontières naturelles et des convenances
+nationales n’ont pas le droit de trouver mauvais
+qu’on leur fasse ce qu’ils voulaient faire aux
+autres. La doctrine des frontières naturelles et celle
+du droit des populations ne peuvent être invoquées
+par la même bouche, sous peine d’une évidente contradiction.</p>
+
+<p>Ainsi nous nous sommes trouvés faibles, désavoués
+par notre propre pays. La France pouvait se désintéresser
+de toute action extérieure comme le fit
+sagement Louis-Philippe. Dès qu’elle agissait à
+l’étranger, elle ne pouvait servir que son propre
+principe, le principe des nations libres, composées de
+provinces libres, maîtresses de leurs destinées. C’est
+de ce point de vue que nous vîmes avec sympathie
+la guerre d’Italie de l’empereur Napoléon III, même
+à quelques égards la guerre de Crimée, et surtout
+l’aide qu’il donna à la formation d’une Allemagne du
+Nord autour de la Prusse. Nous crûmes un moment
+que notre rêve allait se réaliser, c’est-à-dire l’union
+politique et intellectuelle de l’Allemagne, de l’Angleterre
+et de la France, constituant à elles trois une
+force directrice de l’humanité et de la civilisation,
+faisant digue à la Russie, ou plutôt la dirigeant dans
+sa voie et l’élevant. Hélas ! que faire avec un esprit
+étrange et inconsistant ? La guerre d’Italie eut pour
+contre-partie l’occupation prolongée de Rome, négation
+complète de tous les principes français ; la
+guerre de Crimée, qui n’eût été légitime que si elle
+avait abouti à émanciper les bonnes populations
+tenues dans la sujétion par la Turquie, n’eut pour
+résultat que de fortifier le principe ottoman ; l’expédition
+du Mexique fut un défi jeté à toute idée libérale.
+Les titres réels qu’on s’était acquis à la reconnaissance
+de l’Allemagne, on les perdit en prenant
+après Sadowa une attitude de mauvaise humeur et
+de provocation.</p>
+
+<p>Il est injuste, disons-le encore, de rejeter toutes
+ces fautes sur le compte du dernier régime, et un
+des tours les plus dangereux que pourrait prendre
+l’amour-propre national serait de s’imaginer que
+nos malheurs n’ont eu pour cause que les fautes de
+Napoléon III, si bien que, Napoléon III une fois
+écarté, la victoire et le bonheur devraient nous
+revenir. La vérité est que toutes nos faiblesses
+eurent une racine plus profonde, une racine qui n’a
+nullement disparu, la démocratie mal entendue. Un
+pays démocratique ne peut être bien gouverné, bien
+administré, bien commandé. La raison en est simple.
+Le gouvernement, l’administration, le commandement
+sont dans une société le résultat d’une sélection
+qui tire de la masse un certain nombre d’individus
+qui gouvernent, administrent, commandent. Cette
+sélection peut se faire de quatre manières qui ont
+été appliquées tantôt isolément, tantôt concurremment
+dans diverses sociétés : 1<sup>o</sup> par la naissance ;
+2<sup>o</sup> par le tirage au sort ; 3<sup>o</sup> par l’élection populaire ;
+4<sup>o</sup> par les examens et les concours.</p>
+
+<p>Le tirage au sort n’a guère été appliqué qu’à
+Athènes et à Florence, c’est-à-dire dans les deux
+seules villes où il y ait eu un peuple d’aristocrates,
+un peuple donnant par son histoire, au milieu des
+plus étranges écarts, le plus fin et le plus charmant
+spectacle. Il est clair que dans nos sociétés, qui ressemblent
+à de vastes Scythies, au milieu desquelles
+les cours, les grandes villes, les universités représentent
+des espèces de colonies grecques, un tel
+mode de sélection amènerait des résultats absurdes ;
+il n’est pas besoin de s’y arrêter.</p>
+
+<p>Le système des examens et des concours n’a été
+appliqué en grand qu’en Chine. Il y a produit une
+sénilité générale et incurable. Nous avons été nous-mêmes
+assez loin dans ce sens, et ce n’est pas là une
+des moindres causes de notre abaissement.</p>
+
+<p>Le système de l’élection ne peut être pris comme
+base unique d’un gouvernement. Appliquée au commandement
+militaire, en particulier, l’élection est
+une sorte de contradiction, la négation même du
+commandement, puisque, dans les choses militaires,
+le commandement est absolu ; or l’élu ne commande
+jamais absolument à son électeur. Appliquée au choix
+de la personne du souverain, l’élection encourage le
+charlatanisme, détruit d’avance le prestige de l’élu,
+l’oblige à s’humilier devant ceux qui doivent lui
+obéir. A plus forte raison ces objections s’appliquent-elles
+si le suffrage est universel. Appliqué au choix
+des députés, le suffrage universel n’amènera jamais,
+tant qu’il sera direct, que des choix médiocres. Il
+est impossible d’en faire sortir une chambre haute,
+une magistrature, ni même un bon conseil départemental
+ou municipal. Essentiellement borné, le suffrage
+universel ne comprend pas la nécessité de la
+science, la supériorité du noble et du savant. Il ne
+peut être bon qu’à former un corps de notables, et
+encore à condition que l’élection se fasse dans une
+forme que nous spécifierons plus tard.</p>
+
+<p>Il est incontestable que, s’il fallait s’en tenir à un
+moyen de sélection unique, la naissance vaudrait
+mieux que l’élection. Le hasard de la naissance est
+moindre que le hasard du scrutin. La naissance entraîne
+d’ordinaire des avantages d’éducation et quelquefois
+une certaine supériorité de race. Quand il
+s’agit de la désignation du souverain et des chefs
+militaires, le <i lang="la" xml:lang="la">criterium</i> de la naissance s’impose
+presque nécessairement. Ce <i lang="la" xml:lang="la">criterium</i>, après tout,
+ne blesse que le préjugé français, qui voit dans la
+fonction une rente à distribuer au fonctionnaire
+bien plus qu’un devoir public. Ce préjugé est l’inverse
+du vrai principe de gouvernement, lequel
+ordonne de ne considérer dans le choix du fonctionnaire
+que le bien de l’État ou, en d’autres termes,
+la bonne exécution de la fonction. Nul n’a droit à
+une place ; tous ont droit que les places soient bien
+remplies. Si l’hérédité de certaines fonctions était
+un gage de bonne gestion, je n’hésiterais pas à conseiller
+pour ces fonctions l’hérédité.</p>
+
+<p>On comprend maintenant comment la sélection du
+commandement, qui, jusqu’à la fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
+s’est faite si remarquablement en France, est maintenant
+si abaissée, et a pu produire ce corps de gouvernants,
+de ministres, de députés, de sénateurs,
+de maréchaux, de généraux, d’administrateurs que
+nous avions au mois de juillet de l’année dernière, et
+qu’on peut regarder comme un des plus pauvres
+personnels d’hommes d’État que jamais pays ait vus
+en fonction. Tout cela venait du suffrage universel,
+puisque l’empereur, source de toute initiative, et le
+Corps législatif, seul contre-poids aux initiatives de
+l’empereur, en venaient. Ce misérable gouvernement
+était bien le résultat de la démocratie ; la France
+l’avait voulu, l’avait tiré de ses entrailles. La France
+du suffrage universel n’en aura jamais de beaucoup
+meilleur. Il serait contre nature qu’une moyenne
+intellectuelle qui atteint à peine celle d’un homme
+ignorant et borné se fît représenter par un corps de
+gouvernement éclairé, brillant et fort. D’un tel procédé
+de sélection, d’une démocratie aussi mal entendue
+ne peut sortir qu’un complet obscurcissement de
+la conscience d’un pays. Le collége grand électeur
+formé par tout le monde est inférieur au plus médiocre
+souverain d’autrefois ; la cour de Versailles
+valait mieux pour les choix des fonctionnaires que le
+suffrage universel d’aujourd’hui ; ce suffrage produira
+un gouvernement inférieur à celui du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle
+à ses plus mauvais jours.</p>
+
+<p>Un pays n’est pas la simple addition des individus
+qui le composent ; c’est une âme, une conscience, une
+personne, une résultante vivante. Cette âme peut résider
+en un fort petit nombre d’hommes ; il vaudrait
+mieux que tous pussent y participer ; mais ce qui est
+indispensable, c’est que, par la sélection gouvernementale,
+se forme une tête qui veille et pense pendant
+que le reste du pays ne pense pas et ne sent
+guère. Or la sélection française est la plus faible de
+toutes. Avec son suffrage universel non organisé,
+livré au hasard, la France ne peut avoir qu’une tête
+sociale sans intelligence ni savoir, sans prestige ni
+autorité. La France voulait la paix, et elle a si sottement
+choisi ses mandataires qu’elle a été jetée dans
+la guerre. La chambre d’un pays ultra-pacifique a
+voté d’enthousiasme la guerre la plus funeste. Quelques
+braillards de carrefour, quelques journalistes
+imprudents ont pu passer pour l’expression de l’opinion
+de la nation. Il y a en France autant de gens de
+cœur et de gens d’esprit que dans aucun autre pays ;
+mais tout cela n’est pas mis en valeur. Un pays
+qui n’a d’autre organe que le suffrage universel
+direct est dans son ensemble, quelle que soit la
+valeur des hommes qu’il possède, un être ignorant,
+sot, inhabile à trancher sagement une question quelconque.
+Les démocrates se montrent bien sévères
+pour l’ancien régime, qui amenait souvent au pouvoir
+des souverains incapables ou méchants. Sûrement
+les États qui font résider la conscience nationale
+dans une famille royale et son entourage ont des
+hauts et des bas ; mais prenons dans son ensemble
+la dynastie capétienne, qui a régné près de neuf cents
+ans ; pour quelques périodes de baisse au <small>XIV</small><sup>e</sup>, au
+<small>XVI</small><sup>e</sup>, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, quelles admirables séries au <small>XII</small><sup>e</sup>,
+au <small>XIII</small><sup>e</sup>, au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, de Louis le Jeune à Philippe
+le Bel, de Henri IV à la deuxième moitié du
+règne de Louis XIV ! Il n’y a pas de système électif
+qui puisse donner une représentation comme celle-là.
+L’homme le plus médiocre est supérieur à la résultante
+collective qui sort de trente-six millions d’individus,
+comptant chacun pour une unité. Puisse l’avenir
+me donner tort ! Mais on peut craindre qu’avec des
+ressources infinies de courage, de bonne volonté, et
+même d’intelligence, la France ne s’étouffe comme
+un feu mal disposé. L’égoïsme, source du socialisme,
+la jalousie, source de la démocratie, ne feront jamais
+qu’une société faible, incapable de résister à de
+puissants voisins. Une société n’est forte qu’à la
+condition de reconnaître le fait des supériorités naturelles,
+lesquelles au fond se réduisent à une seule,
+celle de la naissance, puisque la supériorité intellectuelle
+et morale n’est elle-même que la supériorité
+d’un germe de vie éclos dans des conditions particulièrement
+favorisées.</p>
+
+
+<p class="h4">IV</p>
+
+<p>Si nous eussions été seuls au monde ou sans
+voisins, nous aurions pu continuer indéfiniment
+notre décadence et même nous y complaire ; mais
+nous n’étions pas seuls au monde. Notre passé de
+gloire et d’empire venait comme un spectre troubler
+notre fête. Celui dont les ancêtres ont été mêlés à
+de grandes luttes n’est pas libre de mener une vie
+paisible et vulgaire ; les descendants de ceux que
+ses pères ont tués viennent sans cesse le réveiller
+dans sa bourgeoise félicité et lui porter l’épée au
+front.</p>
+
+<p>Toujours légère et inconsidérée, la France avait à
+la lettre oublié qu’elle avait insulté il y a un demi-siècle
+la plupart des nations de l’Europe, et en particulier
+la race qui offre en tout le contraire de nos
+qualités et de nos défauts. La conscience française
+est courte et vive ; la conscience allemande est longue,
+tenace et profonde. Le Français est bon, étourdi ; il
+oublie vite le mal qu’il a fait et celui qu’on lui a fait ;
+l’Allemand est rancunier, peu généreux ; il comprend
+médiocrement la gloire, le point d’honneur ; il ne
+connaît pas le pardon. Les revanches de 1814 et
+de 1815 n’avaient pas satisfait l’énorme haine que
+les guerres funestes de l’Empire avaient allumée dans
+le cœur de l’Allemagne. Lentement, savamment, elle
+préparait la vengeance d’injures qui pour nous étaient
+des faits d’un autre âge, avec lequel nous ne nous
+sentions aucun lien et dont nous ne croyions nullement
+porter la responsabilité.</p>
+
+<p>Pendant que nous descendions insouciants la pente
+d’un matérialisme inintelligent ou d’une philosophie
+trop généreuse, laissant presque se perdre tout souvenir
+d’esprit national (sans songer que notre état
+social était si peu solide qu’il suffisait pour tout
+perdre du caprice de quelques hommes imprudents),
+un tout autre esprit, le vieil esprit de ce que nous
+appelons l’ancien régime, vivait en Prusse, et à
+beaucoup d’égards en Russie. L’Angleterre et le
+reste de l’Europe, ces deux pays exceptés, étaient
+engagés dans la même voie que nous, voie de paix,
+d’industrie, de commerce, présentée par l’école des
+économistes et par la plupart des hommes d’État
+comme la voie même de la civilisation. Mais il y avait
+deux pays où l’ambition dans le sens d’autrefois,
+l’envie de s’agrandir, la foi nationale, l’orgueil de
+race duraient encore. La Russie, par ses instincts
+profonds, par son fanatisme à la fois religieux et
+politique, conservait le feu sacré des temps anciens,
+ce qu’on trouve bien peu chez un peuple usé comme
+le nôtre par l’égoïsme, c’est-à-dire la prompte
+disposition à se faire tuer pour une cause à laquelle
+ne se rattache aucun intérêt personnel. En Prusse,
+une noblesse privilégiée, des paysans soumis à un
+régime quasi-féodal, un esprit militaire et national
+poussé jusqu’à la rudesse, une vie dure, une certaine
+pauvreté générale, avec un peu de jalousie
+contre les peuples qui mènent une vie plus douce,
+maintenaient les conditions qui ont été jusqu’ici la
+force des nations. Là, l’état militaire, chez nous
+déprécié ou considéré comme synonyme d’oisiveté et
+de vie désœuvrée, était le principal titre d’honneur,
+une sorte de carrière savante. L’esprit allemand
+avait appliqué à l’art de tuer la puissance de ses
+méthodes. Tandis que, de ce côté du Rhin, tous nos
+efforts consistaient à extirper les souvenirs selon
+nous néfastes du premier empire, le vieil esprit des
+Blücher, des Scharnhorst vivait là encore. Chez nous,
+le patriotisme se rapportant aux souvenirs militaires
+était ridiculisé sous le nom de <i>chauvinisme</i> ;
+là-bas, tous sont ce que nous appelons des <i>chauvins</i>,
+et s’en font gloire. La tendance du libéralisme
+français était de diminuer l’État au profit de la liberté
+individuelle ; l’État en Prusse était bien plus tyrannique
+qu’il ne le fut jamais chez nous ; le Prussien,
+élevé, dressé, moralisé, instruit, enrégimenté, toujours
+surveillé par l’État, était bien plus gouverné
+(mieux gouverné aussi sans doute) que nous ne le
+fûmes jamais, et ne se plaignait pas. Ce peuple
+est essentiellement monarchique ; il n’a nul besoin
+d’égalité ; il a des vertus, mais des vertus de classes.
+Tandis que parmi nous un même type d’honneur est
+l’idéal de tous, en Allemagne, le noble, le bourgeois,
+le professeur, le paysan, l’ouvrier, ont leur formule
+particulière du devoir ; les devoirs de l’homme, les
+droits de l’homme sont peu compris ; et c’est là une
+grande force, car l’égalité est la plus grande cause
+d’affaiblissement politique et militaire qu’il y ait.
+Joignez-y la science, la critique, l’étendue et la précision
+de l’esprit, toutes qualités que développe au
+plus haut degré l’éducation prussienne, et que notre
+éducation française oblitère ou ne développe pas ;
+joignez-y surtout les qualités morales et en particulier
+la qualité qui donne toujours la victoire à une
+race sur les peuples qui l’ont moins, la chasteté<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, et
+vous comprendrez que, pour quiconque a un peu de
+philosophie de l’histoire et a compris ce que c’est
+que la vertu des nations, pour quiconque a lu les deux
+beaux traités de Plutarque, <i>De la vertu et de la
+fortune d’Alexandre</i>, <i>De la vertu et de la fortune des
+Romains</i>, il ne pouvait y avoir de doute sur ce qui se
+préparait. Il était facile de voir que la révolution
+française, faiblement arrêtée un moment par les
+événements de 1814 et de 1815, allait une seconde
+fois voir se dresser devant elle son éternelle ennemie,
+la race germanique ou plutôt slavo-germanique du
+Nord, en d’autres termes, la Prusse, demeurée pays
+d’ancien régime, et ainsi préservée du matérialisme
+industriel, économique, socialiste, révolutionnaire,
+qui a dompté la virilité de tous les autres peuples.
+La résolution fixe de l’aristocratie prussienne de
+vaincre la révolution française a eu ainsi deux phases
+distinctes, l’une de 1792 à 1815, l’autre de 1848 à
+1871, toutes deux victorieuses, et il en sera probablement
+encore ainsi à l’avenir, à moins que la révolution
+ne s’empare de son ennemi lui-même, ce à
+quoi l’annexion de l’Allemagne à la Prusse fournira
+de grandes facilités, mais non encore pour un avenir
+immédiat.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les femmes comptent en France pour une part énorme
+du mouvement social et politique ; en Prusse, elles comptent
+pour infiniment moins.</p>
+</div>
+<p>La guerre est essentiellement une chose d’ancien
+régime. Elle suppose une grande absence de réflexion
+égoïste, puisque, après la victoire, ceux qui ont le
+plus contribué à la faire remporter, je veux dire les
+morts, n’en jouissent pas ; elle est le contraire de
+ce manque d’abnégation, de cette âpreté dans la
+revendication des droits individuels, qui est l’esprit
+de notre moderne démocratie. Avec cet esprit-là il
+n’y a pas de guerre possible. La démocratie est
+le plus fort dissolvant de l’organisation militaire.
+L’organisation militaire est fondée sur la discipline ;
+la démocratie est la négation de la discipline. L’Allemagne
+a bien son mouvement démocratique ; mais ce
+mouvement est subordonné au mouvement patriotique
+national. La victoire de l’Allemagne ne pouvait
+donc manquer d’être complète ; car une force
+organisée bat toujours une force non organisée,
+même numériquement supérieure. La victoire de
+l’Allemagne a été la victoire de l’homme discipliné
+sur celui qui ne l’est pas, de l’homme respectueux,
+soigneux, attentif, méthodique sur celui qui ne l’est
+pas ; ç’a été la victoire de la science et de la raison ;
+mais ç’a été en même temps la victoire de l’ancien
+régime, du principe qui nie la souveraineté du peuple
+et le droit des populations à régler leur sort. Ces dernières
+idées, loin de fortifier une race, la désarment,
+la rendent impropre à toute action militaire, et, pour
+comble de malheur, elles ne la préservent pas de se
+remettre entre les mains d’un gouvernement qui
+lui fasse faire les plus grandes fautes. L’acte inconcevable
+du mois de juillet 1870 nous jeta dans un
+gouffre. Tous les germes putrides qui eussent amené
+sans cela une lente consomption devinrent un accès
+pernicieux ; tous les voiles se déchirèrent ; des
+défauts de tempérament qu’on ne faisait que soupçonner
+apparurent d’une manière sinistre.</p>
+
+<p>Une maladie ne va jamais seule ; car un corps
+affaibli n’a plus la force de comprimer les causes de
+destruction qui sont toujours à l’état latent dans
+l’organisme, et que l’état de santé empêche de faire
+éruption. L’horrible épisode de la Commune est
+venu montrer une plaie sous la plaie, un abîme au-dessous
+de l’abîme. Le 18 mars 1871 est, depuis
+mille ans, le jour où la conscience française a été le
+plus bas. Nous doutâmes un moment si elle se reformerait,
+si la force vitale de ce grand corps, atteinte
+au point même du cerveau où réside le <i lang="la" xml:lang="la">sensorium
+commune</i>, serait suffisante pour l’emporter sur la
+pourriture qui tendait à l’envahir. L’œuvre des Capétiens
+parut compromise, et on put croire que la future
+formule philosophique de notre histoire clorait en
+1871 le grand développement commencé par les
+ducs de France au <small>IX</small><sup>e</sup> siècle. Il n’en a pas été ainsi.
+La conscience française, quoique frappée d’un coup
+terrible, s’est retrouvée elle-même ; elle est sortie en
+trois ou quatre jours de son évanouissement. La
+France s’est reprise à la vie, le cadavre que les vers
+déjà se disputaient a retrouvé sa chaleur et son mouvement.
+Dans quelles conditions va se produire cette
+existence d’outre-tombe ? Sera-ce le court éclair de la
+vie d’un ressuscité ? La France va-t-elle reprendre
+un chapitre interrompu de son histoire ? Ou bien va-t-elle
+entrer dans une phase entièrement nouvelle de
+ses longues et mystérieuses destinées ? Quels sont
+les vœux qu’un bon Français peut former en de telles
+circonstances ? quels sont les conseils qu’il peut donner
+à son pays ? Nous allons essayer de le dire, non
+avec cette assurance qui serait en de pareils jours
+l’indice d’un esprit bien superficiel, mais avec cette
+réserve qui fait une large part aux hasards de tous
+les jours et aux incertitudes de l’avenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE<br>
+LES REMÈDES</h3>
+
+
+<p>Une chose connue de tout le monde est la facilité
+avec laquelle notre pays se réorganise. Des
+faits récents ont prouvé combien la France a été
+peu atteinte dans sa richesse. Quant aux pertes
+d’hommes, s’il était permis de parler d’un pareil sujet
+avec une froideur qui a l’air cruel, je dirais qu’elles
+sont à peine sensibles. Une question se pose donc à
+tout esprit réfléchi. Que va faire la France ? Va-t-elle
+se remettre sur la pente d’affaiblissement national et
+de matérialisme politique où elle était engagée avant
+la guerre de 1870, ou bien va-t-elle réagir énergiquement
+contre la conquête étrangère, répondre à
+l’aiguillon qui l’a piquée au vif, et, comme l’Allemagne
+de 1807, prendre dans sa défaite le point de
+départ d’une ère de rénovation ? — La France est très-oublieuse.
+Si la Prusse n’avait pas exigé de cessions
+territoriales, je n’hésiterais pas à répondre que le mouvement
+industriel, économique, socialiste, eût repris
+son cours ; les pertes d’argent eussent été réparées
+au bout de quelques années ; le sentiment de la
+gloire militaire et de la vanité nationale se fût perdu
+de plus en plus. Oui, l’Allemagne avait entre les mains
+après Sedan le plus beau rôle de l’histoire du monde.
+En restant sur sa victoire, en ne faisant violence à
+aucune partie de la population française, elle enterrait
+la guerre pour l’éternité, autant qu’il est permis
+de parler d’éternité, quand il s’agit des choses
+humaines. Elle n’a pas voulu de ce rôle ; elle a pris
+violemment deux millions de Français, dont une
+très-petite fraction peut être supposée consentante à
+une telle séparation. Il est clair que tout ce qui
+reste de patriotisme français n’aura de longtemps
+qu’un objectif, regagner les provinces perdues. Ceux
+même qui sont philosophes avant d’être patriotes ne
+pourront être insensibles au cri de deux millions
+d’hommes, que nous avons été obligés de jeter à la
+mer pour sauver le reste des naufragés, mais qui
+étaient liés avec nous pour la vie et pour la mort. La
+France a donc là une pointe d’acier enfoncée en sa
+chair, qui ne la laissera plus dormir. Mais quelle
+voie va-t-elle suivre dans l’œuvre de sa réforme ? En
+quoi sa renaissance ressemblera-t-elle à tant d’autres
+tentatives de résurrection nationale ? Quelle y sera la
+part de l’originalité française ? C’est ce qu’il faut
+rechercher, en tenant <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> pour probable qu’une
+conscience aussi impressionnable que la conscience
+française aboutira, sous l’étreinte de circonstances
+uniques, aux manifestations les plus inattendues.</p>
+
+
+<p class="h4">I</p>
+
+<p>Il existe un modèle excellent de la manière dont
+une nation peut se relever des derniers désastres.
+C’est la Prusse elle-même qui nous l’a donné, et elle
+ne peut nous reprocher de suivre son exemple. Que
+fit la Prusse après la paix de Tilsitt ? Elle se résigna,
+se recueillit. Le territoire qui lui restait était tout au
+plus le cinquième de ce qui nous reste ; ce territoire
+était le plus pauvre de l’Europe, et les conditions
+militaires qui lui étaient faites semblaient de nature
+à le condamner pour jamais à l’impuissance. Il y
+avait de quoi décourager un patriotisme moins âpre.
+La Prusse s’organisa silencieusement ; loin de chasser
+sa dynastie, elle se serra autour d’elle, adora son
+roi médiocre, sa reine Louise, qui pourtant avait été
+une des causes immédiates de la guerre. Toutes
+les capacités de la nation furent appelées ; Stein
+dirigea tout avec son ardeur concentrée. La réforme
+de l’armée fut un chef-d’œuvre d’étude et de
+réflexion ; l’université de Berlin fut le centre de
+la régénération de l’Allemagne ; une collaboration
+cordiale fut demandée aux savants, aux philosophes,
+qui ne mirent qu’une condition à leur concours,
+celle qu’ils mettent et doivent mettre toujours,
+leur liberté. De ce sérieux travail poursuivi
+pendant cinquante ans, la Prusse sortit la première
+nation de l’Europe. Sa régénération eut une solidité
+que ne saurait donner la simple vanité patriotique,
+elle eut une base morale ; elle fut fondée sur l’idée
+du devoir, sur la fierté que donne le malheur noblement
+supporté.</p>
+
+<p>Il est clair que, si la France voulait imiter son
+exemple, elle serait prête en moins de temps. Si le
+mal de la France venait d’un épuisement profond, il
+n’y aurait rien à faire ; mais tel n’est pas le cas ; les
+ressources sont immenses ; il s’agit de les organiser.
+Il est incontestable aussi que les circonstances nous
+viendraient en aide. « La figure de ce monde
+passe, » dit l’Écriture. Certaines personnes mourront ;
+les difficultés intérieures de l’Allemagne reviendront ;
+le parti catholique et le parti démocratique
+(les deux Internationales, comme on dit en Prusse)
+créeront à M. de Bismark et à ses successeurs de
+perpétuelles difficultés ; il faut songer que l’unité
+de l’Allemagne n’est nullement encore l’unité de la
+France ; il y a des parlements à Dresde, à Munich, à
+Stuttgard ; qu’on se figure Louis XIV dans de pareilles
+conditions. En Prusse, la rivalité du parti féodal et du
+parti libéral, habilement conjurée par M. de Bismark,
+éclatera ; le rayonnement fécond et pacifique
+du germanisme s’arrêtera. Le facteur de la conscience
+slave, c’est la conscience allemande ; la
+conscience des Slaves grandira et s’opposera de plus
+en plus à celle des Allemands ; l’inconvénient qu’il y
+a pour un État à détenir des pays malgré eux se
+révélera de plus en plus ; la crise interminable de
+l’Autriche amènera les péripéties les plus dangereuses ;
+Vienne deviendra de toute manière un embarras
+pour Berlin ; quoi qu’on fasse, cet empire est
+né bicéphale ; il vivra difficilement. La roue de fortune
+tourne et tournera toujours. Après avoir monté,
+on descend ; et voilà pourquoi l’orgueil est quelque
+chose de si peu raisonnable. Les organisations militaires
+sont comme les outillages industriels ; un outillage
+vieillit vite, et il est rare que l’industriel réforme
+de lui-même l’outillage qui est en sa possession ;
+cet outillage, en effet, représente un immense capital
+d’établissement ; on veut le garder ; on ne le change
+que si la concurrence vous y force. En ce cas, il arrive
+presque toujours que le concurrent a l’avantage ;
+car il construit à neuf, et n’a pas de concession à
+faire à un établissement antérieur. Sans le fusil à
+aiguille, la France n’eût jamais remplacé son fusil
+à piston ; mais le fusil à aiguille l’ayant mise en
+mouvement, elle a fait le chassepot. Les organisations
+militaires se succèdent de la sorte comme
+les machines de l’industrie. La machine militaire
+de Frédéric le Grand eut en son temps l’excellence ;
+en 1792, elle était totalement vieillie et impuissante.
+La machine de Napoléon eut ensuite la
+force ; de nos jours, la machine de M. de Moltke a
+prouvé son immense supériorité. Ou les choses humaines
+vont changer leur marche, ou ce qui est le
+meilleur aujourd’hui ne le sera pas demain. Les aptitudes
+militaires changent d’une génération à l’autre.
+Les armées de la République et de l’Empire succédèrent
+à celles qui furent battues à Rosbach. Une
+fois la France entraînée, une fois son embonpoint
+bourgeois et ses habitudes casanières secoués, impossible
+de dire ce qui arrivera.</p>
+
+<p>Il est donc certain que, si la France veut se soumettre
+aux conditions d’une réforme sérieuse, elle
+peut très-vite reprendre sa place dans le concert
+européen. Je ne saurais croire qu’aucun homme
+d’État sérieux ait fait en Allemagne le raisonnement
+qu’ont sans cesse répété les journaux allemands :
+« Prenons l’Alsace et la Lorraine pour mettre
+la France hors d’état de recommencer. » S’il ne
+s’agit que de surface territoriale et de chiffres
+d’âmes, la France est à peine entamée. La question
+est de savoir si elle voudra entrer dans la voie d’une
+réforme sérieuse, en d’autres termes, imiter la conduite
+de la Prusse après Iéna.</p>
+
+<p>Cette voie serait austère ; ce serait celle de la
+pénitence. En quoi consiste la vraie pénitence ? Tous
+les Pères de la vie spirituelle sont d’accord sur ce
+point : la pénitence ne consiste pas à mener une vie
+dure, à jeûner, à se mortifier. Elle consiste à se corriger
+de ses défauts, et parmi ses défauts à se corriger
+justement de ceux qu’on aime, de ce défaut favori
+qui est presque toujours le fond même de notre
+nature, le principe secret de nos actions. Quel est
+pour la France ce défaut favori, dont il importe avant
+tout qu’elle se corrige ? c’est le goût de la démocratie
+superficielle. La démocratie fait notre faiblesse
+militaire et politique ; elle fait notre ignorance, notre
+sotte vanité ; elle fait, avec le catholicisme arriéré,
+l’insuffisance de notre éducation nationale. Je comprendrais
+donc qu’un bon esprit et un bon patriote,
+plus jaloux d’être utile à ses concitoyens que de
+leur plaire, s’exprimât à peu près en ces termes :</p>
+
+<p>« Corrigeons-nous de la démocratie. Rétablissons
+la royauté, rétablissons dans une certaine mesure la
+noblesse ; fondons une solide instruction nationale
+primaire et supérieure ; rendons l’éducation plus
+rude, le service militaire obligatoire pour tous ;
+devenons sérieux, appliqués, soumis aux puissances,
+amis de la règle et de la discipline. Soyons humbles
+surtout. Défions-nous de la présomption. La Prusse
+a mis soixante-trois ans à se venger d’Iéna ; mettons-en
+au moins vingt à nous venger de Sedan ; pendant
+dix ou quinze ans, abstenons-nous complétement
+des affaires du monde ; renfermons-nous dans le
+travail obscur de notre réforme intérieure. A aucun
+prix ne faisons de révolution, cessons de croire que
+nous avons en Europe le privilége de l’initiative ;
+renonçons à une attitude qui fait de nous une perpétuelle
+exception à l’ordre général. De la sorte, il
+est incontestable que, les changements ordinaires
+du monde y aidant, nous aurons dans quinze ou
+vingt ans retrouvé notre rang.</p>
+
+<p>« Nous ne le retrouverions pas autrement. La
+victoire de la Prusse a été la victoire de la royauté
+de droit quasi-divin (de droit historique) ; une nation
+ne saurait se réformer sur le type prussien sans la
+royauté historique et sans la noblesse. La démocratie
+ne discipline ni ne moralise. On ne se discipline pas
+soi-même ; des enfants mis ensemble sans maître ne
+s’élèvent pas ; ils jouent et perdent leur temps. De la
+masse ne peut émerger assez de raison pour gouverner
+et réformer un peuple. Il faut que la réforme et
+l’éducation viennent du dehors, d’une force n’ayant
+d’autre intérêt que celui de la nation, mais distincte
+de la nation et indépendante d’elle. Il y a quelque
+chose que la démocratie ne fera jamais, c’est la
+guerre, j’entends la guerre savante comme la Prusse
+l’a inaugurée. Le temps des volontaires indisciplinés
+et des corps francs est passé. Le temps des brillants
+officiers, ignorants, braves, frivoles, est passé aussi.
+La guerre est désormais un problème scientifique et
+d’administration, une œuvre compliquée que la démocratie
+superficielle n’est pas plus capable de mener à
+bonne fin que des constructeurs de barques ne sauraient
+faire une frégate cuirassée. La démocratie à la
+française ne donnera jamais assez d’autorité aux
+savants pour qu’ils puissent faire prévaloir une direction
+rationnelle. Comment les choisirait-elle, obsédée
+qu’elle est de charlatans et incompétente pour décider
+entre eux ? La démocratie, d’ailleurs, ne sera
+pas assez ferme pour maintenir longtemps l’effort
+énorme qu’il faut pour une grande guerre. Rien ne
+se fait en ces gigantesques entreprises communes, si
+chacun, selon une expression vulgaire, « en prend et
+en laisse » ; or la démocratie ne peut sortir de sa
+mollesse sans entrer dans la terreur. Enfin, la république
+doit toujours être en suspicion contre l’hypothèse
+d’un général victorieux. La monarchie est si
+naturelle à la France, que tout général qui aurait
+donné à son pays une éclatante victoire serait capable
+de renverser les institutions républicaines. La république
+ne peut exister que dans un pays vaincu ou
+absolument pacifié. Dans tout pays exposé à la
+guerre, le cri du peuple sera toujours le cri des
+Hébreux à Samuël : « Un roi qui marche à notre tête
+et fasse la guerre avec nous. »</p>
+
+<p>« La France s’est trompée sur la forme que peut
+prendre la conscience d’un peuple. Son suffrage universel
+est comme un tas de sable, sans cohésion ni
+rapport fixe entre les atomes. On ne construit pas une
+maison avec cela. La conscience d’une nation réside
+dans la partie éclairée de la nation, laquelle entraîne
+et commande le reste. La civilisation à l’origine a été
+une œuvre aristocratique, l’œuvre d’un tout petit
+nombre (nobles et prêtres), qui l’ont imposée par ce
+que les démocrates appellent force et imposture ; la
+conservation de la civilisation est une œuvre aristocratique
+aussi. Patrie, honneur, devoir, sont choses
+créées et maintenues par un tout petit nombre au sein
+d’une foule qui, abandonnée à elle-même, les laisse
+tomber. Que fût devenue Athènes, si on eût donné le
+suffrage à ses deux cent mille esclaves et noyé sous
+le nombre la petite aristocratie d’hommes libres qui
+l’avaient faite ce qu’elle était ? La France de même
+avait été créée par le roi, la noblesse, le clergé, le
+tiers état. Le peuple proprement dit et les paysans,
+aujourd’hui maîtres absolus de la maison, y sont en
+réalité des intrus, des frelons impatronisés dans une
+ruche qu’ils n’ont pas construite. L’âme d’une nation
+ne se conserve pas sans un collége officiellement
+chargé de la garder. Une dynastie est la meilleure
+institution pour cela ; car, en associant les chances de
+la nation à celles d’une famille, une telle institution
+crée les conditions les plus favorables à une bonne
+continuité. Un sénat comme celui de Rome et de
+Venise remplit très-bien le même office ; les institutions
+religieuses, sociales, pédagogiques, gymnastiques des
+Grecs y suffisaient parfaitement ; le prince électif à vie
+a même soutenu des états sociaux assez forts ; mais
+ce qui ne s’est jamais vu, c’est le rêve de nos démocrates,
+une maison de sable, une nation sans institutions
+traditionnelles, sans corps chargé de faire la
+continuité de la conscience nationale, une nation
+fondée sur ce déplorable principe qu’une génération
+n’engage pas la génération suivante, si bien qu’il n’y
+a nulle chaîne des morts aux vivants, nulle sûreté
+pour l’avenir. Rappelez-vous ce qui a tué toutes
+les sociétés coopératives d’ouvriers : l’incapacité de
+constituer dans de telles sociétés une direction
+sérieuse, la jalousie contre ceux que la société avait
+revêtus d’un mandat quelconque, la prétention de les
+subordonner toujours à leurs mandants, le refus
+obstiné de leur faire une position digne. La démocratie
+française fera la même faute en politique : il
+ne sortira jamais une direction éclairée de ce qui est
+la négation même de la valeur du travail intellectuel
+et de la nécessité d’un tel travail.</p>
+
+<p>« Et ne dites pas qu’une assemblée pourra remplir ce
+rôle des vieilles dynasties et des vieilles aristocraties.
+Le nom seul de république est une excitation à un certain
+développement démocratique malsain ; on le verra
+bien au progrès d’exaltation qui se manifestera dans
+les élections, comme cela eut lieu en 1850 et 1851.
+Pour arrêter ce mouvement, une assemblée se montrera
+impitoyable ; mais alors se dévoilera une autre
+tendance, celle qui porte à préférer une monarchie
+libérale à une république réactionnaire. La fatalité de
+la république est à la fois de provoquer l’anarchie et
+de la réprimer très-durement. Une assemblée n’est
+jamais un grand homme. Une assemblée a les défauts
+qui chez un souverain sont les plus rédhibitoires : bornée,
+passionnée, emportée, décidant vite, sans responsabilité,
+sous le coup de l’idée du moment. Espérer
+qu’une assemblée composée de notabilités départementales,
+d’honnêtes provinciaux, pourra prendre et
+soutenir le brillant héritage de la royauté, de la
+noblesse françaises, est une chimère. Il faut un centre
+aristocratique permanent, conservant l’art, la science,
+le goût, contre le béotisme démocratique et provincial.
+Paris le sent bien ; jamais aristocratie n’a tenu
+à son privilége séculaire autant que Paris à ce privilége
+qu’il s’attribue d’être une institution de la France,
+d’agir à certains jours comme tête et souverain, et de
+réclamer l’obéissance du reste du pays ; mais que
+Paris, en réclamant son privilége de capitale, se prétende
+encore républicain et ait fondé le suffrage de
+tous, c’est là une des plus fortes inconséquences dont
+l’histoire des siècles ait gardé le souvenir.</p>
+
+<p>« La synagogue de Prague a dans ses traditions une
+vieille légende qui m’a toujours paru un symbole
+frappant. Un cabbaliste du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle avait fait une
+statue si parfaitement conforme aux proportions
+de l’archétype divin, qu’elle vivait, agissait. En lui
+mettant sous la langue le nom ineffable de Dieu (le
+mystique tétragramme), le cabbaliste conférait même à
+l’homme de plâtre la raison, mais une raison obscure,
+imparfaite, qui avait toujours besoin d’être guidée ;
+il se servait de lui comme d’un domestique pour
+diverses besognes serviles ; le samedi, il lui ôtait de la
+bouche le talisman merveilleux, pour qu’il observât le
+saint repos. Or une fois il oublia cette précaution
+bien nécessaire. Pendant qu’on était au service divin,
+on entendit dans le <i>ghetto</i> un bruit épouvantable ;
+c’était l’homme de plâtre qui cassait, brisait tout.
+On accourt, on se saisit de lui. A partir de ce moment,
+on lui ôta pour jamais le tétragramme, et on le mit
+sous clef dans le grenier de la synagogue, où il se
+voit encore. Hélas ! nous avions cru qu’en faisant balbutier
+quelques mots de raison à l’être informe que la
+lumière intérieure n’éclaire pas, nous en faisions un
+homme. Le jour où nous l’avons abandonné à lui-même,
+la machine brutale s’est détraquée ; je crains
+qu’il ne faille la remiser pour des siècles.</p>
+
+<p>« Relever un droit historique, en place de cette
+malheureuse formule du droit « divin » que les publicistes
+d’il y a cinquante ans mirent en vogue, serait
+donc la tâche qu’il faudrait se proposer. La monarchie,
+en liant les intérêts d’une nation à ceux d’une
+famille riche et puissante, constitue le système de
+plus grande fixité pour la conscience nationale.
+La médiocrité du souverain n’a même en un tel
+système que de faibles inconvénients. Le degré de
+raison nationale émanant d’un peuple qui n’a pas
+contracté un mariage séculaire avec une famille
+est, au contraire, si faible, si discontinu, si intermittent
+qu’on ne peut le comparer qu’à la raison
+d’un homme tout à fait inférieur ou même à l’instinct
+d’un animal. Le premier pas est donc évidemment
+que la France reprenne sa dynastie. Un pays
+n’a qu’une dynastie, celle qui a fait son unité au
+sortir d’un état de crise ou de dissolution. La famille
+qui a fait la France en neuf cents ans existe ; plus
+heureux que la Pologne, nous possédons notre
+vieux drapeau d’unité : seulement, une déchirure
+funeste le dépare. Les pays dont l’existence est
+fondée sur la royauté souffrent toujours les maux
+les plus graves quand il y a des dissidences sur
+l’hérédité légitime. D’un autre côté, l’impossible
+est l’impossible… Sans doute on ne peut soutenir
+que la branche d’Orléans, depuis sa retraite
+sans combat en février (acte qui put être le fait
+de bons citoyens, mais ne fut pas celui de princes),
+ait des droits royaux bien stricts ; mais elle a un
+titre excellent, le souvenir du règne de Louis-Philippe,
+l’estime et l’affection de la partie éclairée
+de la nation.</p>
+
+<p>« Il ne faut pas nier, d’un autre côté, que la Révolution
+et les années qui ont suivi furent à beaucoup
+d’égards une de ces crises génératrices où tous les
+casuistes politiques reconnaissent que se fonde le
+droit des dynasties. La maison Bonaparte émergea
+du chaos révolutionnaire qui accompagna et
+suivit la mort de Louis XVI, comme la maison capétienne
+sortit de l’anarchie qui accompagna en France
+la décadence de la maison carlovingienne. Sans les
+événements de 1814 et de 1815, il est probable que
+la maison Bonaparte héritait du titre des Capétiens.
+La remise en valeur du titre bonapartiste à la suite de
+la révolution de 1848 lui a donné une réelle force. Si
+la révolution de la fin du dernier siècle doit un jour
+être considérée comme le point de départ d’une
+France nouvelle, il est possible que la maison Bonaparte
+devienne la dynastie de cette nouvelle France ;
+car Napoléon I<sup>er</sup> sauva la révolution d’un naufrage
+inévitable, et personnifia très-bien les besoins nouveaux.
+La France est certainement monarchique ;
+mais l’hérédité repose sur des raisons politiques trop
+profondes pour qu’elle les comprenne. Ce qu’elle
+veut, c’est une monarchie sans la loi bien fixe, analogue
+à celle des Césars romains. La maison de Bourbon
+ne doit pas se prêter à ce désir de la nation ; elle
+manquerait à tous ses devoirs si elle consentait
+jamais à jouer les rôles de podestats, de stathouders,
+de présidents provisoires de républiques avortées.
+On ne se taille pas un justaucorps dans le manteau
+de Louis XIV. La maison Bonaparte, au contraire,
+ne sort pas de son rôle en acceptant ces positions
+indécises, qui ne sont pas en contradiction avec
+ses origines et que justifie la pleine acceptation
+qu’elle a toujours faite du dogme de la souveraineté
+du peuple.</p>
+
+<p>« La France est dans la position de l’Hercule du
+sophiste Prodicus, <i lang="la" xml:lang="la">Hercules in bivio</i>. Il faut que d’ici
+à quelques mois elle décide de son avenir. Elle peut
+garder la république : mais qu’on ne veuille pas des
+choses contradictoires. Il y a des esprits qui se figurent
+une république puissante, influente, glorieuse.
+Qu’ils se détrompent et choisissent. Oui, la république
+est possible en France, mais une république
+à peine supérieure en importance à la confédération
+helvétique et moins considérée. La république
+ne peut avoir ni armée ni diplomatie ; la république
+serait un état militaire d’une rare nullité ; la discipline
+y serait très-imparfaite ; car, ainsi que l’a
+bien montré M. Stoffel, il n’y a pas de discipline
+dans l’armée, s’il n’y en a pas dans la nation. Le
+principe de la république, c’est l’élection ; une
+société républicaine est aussi faible qu’un corps
+d’armée qui nommerait ses officiers ; la peur de
+n’être pas réélu paralyse toute énergie. M. de Savigny
+a montré qu’une société a besoin d’un gouvernement
+venant du dehors, d’au delà, d’avant elle,
+que le pouvoir social n’émane pas tout entier de la
+société, qu’il y a un droit philosophique et historique
+(divin, si l’on veut) qui s’impose à la nation. La
+royauté n’est nullement, comme affecte de le croire
+notre superficielle école constitutionnelle, une présidence
+héréditaire. Le président des États-Unis n’a
+pas fait la nation, tandis que le roi a fait la nation.
+Le roi n’est pas une émanation de la nation ; le roi
+et la nation sont deux choses ; le roi est en dehors de
+la nation. La royauté est ainsi un fait divin pour
+ceux qui croient au surnaturel, un fait historique
+pour ceux qui n’y croient pas. La volonté actuelle
+de la nation, le plébiscite, même sérieusement pratiqué,
+ne suffit pas. L’essentiel n’est pas que telle
+volonté particulière de la majorité se fasse ; l’essentiel
+est que la raison générale de la nation triomphe. La
+majorité numérique peut vouloir l’injustice, l’immoralité ;
+elle peut vouloir détruire son histoire, et alors
+la souveraineté de la majorité numérique n’est plus
+que la pire des erreurs.</p>
+
+<p>« C’est, en tout cas, l’erreur qui affaiblit le plus
+une nation. Une assemblée élue ne réforme pas.
+Donnez à la France un roi jeune, sérieux, austère en
+ses mœurs ; qu’il règne cinquante ans, qu’il groupe
+autour de lui des hommes âpres au travail, fanatiques
+de leur œuvre, et la France aura encore un siècle de
+gloire et de prospérité. Avec la république, elle aura
+l’indiscipline, le désordre, des francs tireurs, des
+volontaires cherchant à faire croire au pays qu’ils se
+vouent à la mort pour lui, et n’ayant pas assez
+d’abnégation pour accepter les conditions communes
+de la vie militaire. Ces conditions, obéissance, hiérarchie,
+etc., sont le contraire de tout ce que conseille
+le catéchisme démocratique, et voilà pourquoi
+une démocratie ne saurait vivre avec un état militaire
+considérable. Cet état militaire ne peut se développer
+sous un pareil régime, ou, s’il se développe,
+il absorbe la démocratie. On m’objectera l’Amérique ;
+mais, outre que l’avenir de ce pays est très-obscur,
+il faut dire que l’Amérique, par sa position géographique,
+est placée, en ce qui concerne l’armée, dans
+une situation toute particulière, à laquelle la nôtre
+ne saurait être comparée.</p>
+
+<p>« Je ne conçois qu’une issue à ces hésitations, qui
+tuent le pays ; c’est un grand acte d’autorité nationale.
+On peut être royaliste sans admettre le droit
+divin, comme on peut être catholique sans croire
+à l’infaillibilité du pape, chrétien sans croire au
+surnaturel et à la divinité de Jésus-Christ. La dynastie
+est en un sens antérieure et supérieure à la nation,
+puisque c’est la dynastie qui a fait la nation ; mais
+elle ne peut rien contre la nation ni sans elle. Les
+dynasties ont des droits sur le pays qu’elles représentent
+historiquement ; mais le pays a aussi des
+droits sur elles, puisque les dynasties n’existent
+qu’en vue du pays. Un appel adressé au pays dans
+des circonstances extraordinaires pourrait constituer
+un acte analogue au grand fait national qui créa
+la dynastie capétienne, ou à la décision de l’université
+de Paris lors de l’avénement des Valois. Nos
+anciens théoriciens de la monarchie conviennent
+que la légitimité des dynasties s’établit à certains
+moments solennels, où il s’agit avant tout de tirer
+la nation de l’anarchie et de remplacer un titre
+dynastique périmé.</p>
+
+<p>« C’est également par le procédé historique, je veux
+dire en profitant habilement des pans de murs qui
+nous restent d’une plus vieille construction, et en
+développant ce qui existe, que l’on pourrait former
+quelque chose pour remplacer les anciennes traditions
+de famille. Pas de royauté sans noblesse ;
+ces deux choses reposent au fond sur le même principe,
+une sélection créant artificiellement pour le bien
+de la société une sorte de race à part. La noblesse n’a
+plus chez nous aucune signification de race. Elle
+résulte d’une cooptation presque fortuite, où l’usurpation
+des titres, les malentendus, les petites fraudes,
+et surtout l’idée puérile qui consiste à croire que
+la préposition <i>de</i> est une marque de noblesse, tiennent
+presque autant de place que la naissance et
+l’anoblissement légal. Le suffrage à deux degrés introduirait
+un principe aristocratique bien meilleur.
+L’armée serait un autre moyen d’anoblissement. L’officier
+de notre future <i lang="de" xml:lang="de">Landwehr</i>, milice locale sans
+cesse exercée, deviendrait vite un hobereau de
+village, et cette fonction aurait souvent une tendance
+à être héréditaire ; le capitaine cantonal, vers l’âge
+de cinquante ans, aimerait à transmettre son office
+à son fils, qu’il aurait formé et que tous connaîtraient.
+La même chose arriva au moyen âge par la
+nécessité de se défendre. Le <i lang="de" xml:lang="de">Ritter</i>, qui avait un
+cheval, sorte de brigadier de gendarmerie, devint
+un petit seigneur.</p>
+
+<p>« La base de la vie provinciale devrait ainsi être
+un honnête gentilhomme de village, bien loyal, et
+un bon curé de campagne tout entier dévoué à l’éducation
+morale du peuple. Le devoir est une chose
+aristocratique, il faut qu’il ait sa représentation
+spéciale. Le maître, dit Aristote, a plus de devoirs
+que l’esclave ; les classes supérieures en ont plus que
+les classes inférieures. Cette <i lang="en" xml:lang="en">gentry</i> provinciale ne
+doit pas être tout ; mais elle est une base nécessaire.
+Les universités, centres de haute culture intellectuelle,
+la cour, école de mœurs brillantes, Paris,
+résidence du souverain et ville de grand monde,
+corrigeront ce que la <i lang="en" xml:lang="en">gentry</i> provinciale a d’un peu
+lourd, et empêcheront que la bourgeoisie, trop fière
+de sa moralité, ne dégénère en pharisaïsme. Une des
+utilités des dynasties est justement d’attribuer aux
+choses exquises ou sérieuses une valeur que le public
+ne peut leur donner, de discerner certains produits
+particulièrement aristocratiques que la masse ne
+comprend pas. Il fut bien plus facile à Turgot d’être
+ministre en 1774 qu’il ne le serait de nos jours. De
+nos jours, sa modestie, sa gaucherie, son manque
+de talent comme orateur et comme écrivain l’eussent
+arrêté dès les premiers pas. Il y a cent ans, pour
+arriver, il lui suffit d’être compris et apprécié de
+l’abbé de Véry, prêtre philosophe, très-écouté de
+madame de Maurepas.</p>
+
+<p>« Tout le monde est à peu près d’accord sur ce
+point qu’il nous faut une loi militaire calquée pour
+les lignes générales sur le système prussien. Il y
+aura dans le premier moment d’émotion des députés
+pour la faire. Mais, ce moment passé, si nous restons
+en république, il n’y aura pas de députés pour la
+maintenir ou la faire exécuter. A chaque élection, le
+député sera obligé de prendre à cet égard des engagements
+qui énerveront son action future. Si la Prusse
+avait le suffrage universel, elle n’aurait pas le service
+militaire universel, ni l’instruction obligatoire. Depuis
+longtemps la pression de l’électeur aurait fait alléger
+ces deux charges. Le système prussien n’est possible
+qu’avec des nobles de campagne, chefs-nés de leur
+village, toujours en contact avec leurs hommes, les
+formant de longue main, les réunissant en un clin
+d’œil. Un peuple sans nobles est au moment du danger
+un troupeau de pauvres affolés, vaincu d’avance
+par un ennemi organisé. Qu’est-ce que la noblesse, en
+effet, si ce n’est la fonction militaire considérée comme
+héréditaire et mise au premier rang des fonctions
+sociales ? Quand la guerre aura disparu du monde,
+la noblesse disparaîtra aussi ; non auparavant. On ne
+forme pas une armée, comme on forme une administration
+des domaines ou des tabacs, par le choix
+libre des familles et des jeunes gens. La carrière
+militaire entendue de la sorte est trop chétive pour
+attirer les bons sujets. La sélection militaire de la
+démocratie est misérable ; un Saint-Cyr formé sous
+un tel régime sera toujours excessivement faible. S’il
+y a, au contraire, une classe qui soit appliquée à la
+guerre par le fait de la naissance, cela donnera pour
+l’armée une moyenne de bons esprits, qui sans cela
+iraient à d’autres applications.</p>
+
+<p>« Sont-ce là des rêves ? Peut-être ; mais alors, je
+vous l’assure, la France est perdue. Elle ne le serait
+pas, si l’on pouvait croire que l’Allemagne sera entraînée
+à son tour dans la ronde du sabbat démocratique,
+où nous avons laissé toute notre vertu ; mais cela
+n’est pas probable. Ce peuple est soumis, résigné
+au delà de tout ce qu’on peut croire. Son orgueil
+national est si fort exalté par ses victoires, que, pendant
+une ou deux générations encore, les problèmes
+sociaux n’occuperont qu’une part limitée de son
+activité. Un peuple, comme un homme, préfère toujours
+s’appliquer à ce en quoi il excelle ; or la race
+germanique sent sa supériorité militaire. Tant qu’elle
+sentira cela, elle ne fera ni révolution, ni socialisme.
+Cette race est vouée pour longtemps à la guerre et
+au patriotisme ; cela la détournera de la politique
+intérieure, de tout ce qui affaiblit le principe de
+hiérarchie et de discipline. S’il est vrai, comme il
+semble, que la royauté et l’organisation nobiliaire
+de l’armée sont perdues chez les peuples latins, il
+faut dire que les peuples latins appellent une nouvelle
+invasion germanique et la subiront. »</p>
+
+
+<p class="h4">II</p>
+
+<p>Heureux qui trouve dans des traditions de famille
+ou dans le fanatisme d’un esprit étroit l’assurance
+qui seule tranche tous ces doutes ! Quant à nous,
+trop habitués à voir les différents côtés des choses
+pour croire à des solutions absolues, nous admettrions
+aussi qu’un très-honnête citoyen parlât ainsi
+qu’il suit :</p>
+
+<p>« La politique ne discute pas les solutions imaginaires.
+On ne change pas le caractère d’une nation.
+Il suffit que le plan de réforme que vous venez de
+tracer ait été celui de la Prusse pour que j’ose affirmer
+que ce ne sera pas celui de la France. Des
+réformes supposant que la France abjure ses préjugés
+démocratiques sont des réformes chimériques. La
+France, croyez-le, restera un pays de gens aimables,
+doux, honnêtes, droits, gais, superficiels, pleins de
+bon cœur, de faible intelligence politique ; elle conservera
+son administration médiocre, ses comités
+entêtés, ses corps routiniers, persuadée qu’ils sont
+les premiers du monde ; elle s’enfoncera de plus en
+plus dans cette voie de matérialisme, de républicanisme
+vulgaire vers laquelle tout le monde moderne,
+excepté la Prusse et la Russie, paraît se tourner.
+Cela veut-il dire qu’elle n’aura jamais sa revanche ?
+C’est peut-être justement par là qu’elle l’aura. Sa
+revanche serait alors un jour d’avoir devancé le
+monde dans la route qui conduit à la fin de toute
+noblesse, de toute vertu. Pendant que les peuples
+germaniques et slaves conserveraient leurs illusions
+de jeunes races, nous leur resterions inférieurs ; mais
+ces races vieilliront à leur tour ; elles entreront dans
+la voie de toute chair. Cela ne se fera pas aussi vite
+que le croit l’école socialiste, toujours persuadée que
+les questions qui la préoccupent absorbent le monde
+au même degré. Les questions de rivalité entre les races
+et les nations paraissent devoir longtemps encore
+l’emporter sur les questions de salaire et de bien-être,
+dans les parties de l’Europe qu’on peut appeler
+d’ancien monde ; mais l’exemple de la France est contagieux.
+Il n’y a jamais eu de révolution française qui
+n’ait eu son contre-coup à l’étranger. La plus cruelle
+vengeance que la France pût tirer de l’orgueilleuse
+noblesse qui a été le principal instrument de sa défaite
+serait de vivre en démocratie, de démontrer par le
+fait la possibilité de la république. Il ne faudrait
+peut-être pas beaucoup attendre pour que nous pussions
+dire à nos vainqueurs comme les morts d’Isaïe :
+<i lang="la" xml:lang="la">Et tu vulneratus es sicut et nos ; nostri similis effectus
+es !</i></p>
+
+<p>« Que la France reste donc ce qu’elle est ; qu’elle
+tienne sans défaillance le drapeau de libéralisme qui
+lui a fait un rôle depuis cent ans. Ce libéralisme
+est souvent une cause de faiblesse, c’est une raison
+pour que le monde y vienne ; car le monde va s’énervant
+et perdant de sa rigueur antique. La France en
+tout cas est plus sûre d’avoir sa revanche, si elle la
+doit à ses défauts, que si elle est réduite à l’attendre
+de qualités qu’elle n’a jamais eues. Nos
+ennemis peuvent être rassurés si le Français, pour
+reprendre sa place, doit préalablement devenir un
+Poméranien ou un Diethmarse. Ce qui a vaincu la
+France, c’est un reste de force morale, de rudesse,
+de pesanteur et d’esprit d’abnégation qui s’est trouvé
+avoir encore résisté, sur un point perdu du monde,
+à l’effet délétère de la réflexion égoïste. Que la démocratie
+française réussisse à constituer un état viable,
+et ce vieux levain aura bien vite disparu sous l’action
+du plus énergique dissolvant de toute vertu que le
+monde ait connu jusqu’ici. »</p>
+
+<p>Peut-être, en effet, le parti qu’a pris la France sur
+le conseil de quelques hommes d’État qui la connaissent
+bien, d’ajourner les questions constitutionnelles
+et dynastiques est-il le plus sage. Nous nous y
+conformerons. Sans sortir de ce programme, on peut
+indiquer quelques réformes qui, en toute hypothèse,
+doivent être méditées.</p>
+
+
+<p class="h4">III</p>
+
+<p>Ceux mêmes qui n’admettent pas que la France se
+soit trompée en proclamant sans réserve la souveraineté
+du peuple ne peuvent nier au moins, s’ils ont
+quelque esprit philosophique, qu’elle n’ait choisi un
+mode de représentation nationale très-imparfait<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. La
+nomination des pouvoirs sociaux au suffrage universel
+direct est la machine politique la plus grossière
+qui ait jamais été employée. Un pays se compose de
+deux éléments essentiels : 1<sup>o</sup> les citoyens pris isolément
+comme de simples unités ; 2<sup>o</sup> les fonctions
+sociales, les groupes, les intérêts, la propriété. Deux
+chambres sont donc nécessaires et jamais gouvernement
+régulier, quel qu’il soit, ne vivra sans deux
+chambres. Une seule chambre nommée par le suffrage
+des citoyens pris comme de simples unités
+pourra ne pas renfermer un seul magistrat, un seul
+général, un seul professeur, un seul administrateur.
+Une telle chambre pourra mal représenter la propriété,
+les intérêts, ce qu’on peut appeler les colléges
+moraux de la nation. Il est donc absolument
+nécessaire qu’à côté d’une assemblée élue par les
+citoyens sans distinction de professions, de titres, de
+classes sociales, il y ait une assemblée formée par
+un autre procédé, et représentant les capacités, les
+spécialités, les intérêts divers, sans lesquels il n’y a
+pas d’État organisé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> J’ai été heureux de m’être rencontré, dans les vues qui
+suivent, avec quelques bons esprits qui cherchent en ce moment
+le remède à nos institutions si défectueuses. J. Foulon-Ménard,
+<i>Fonctions de l’État</i>, Nantes, 1871 ; J. Guadet, <i>Du
+suffrage universel et de son application d’après un mode
+nouveau</i>, Bordeaux, 1871.</p>
+</div>
+<p>Est-il indispensable que la première de ces deux
+chambres, pour être une vraie représentation des
+citoyens, soit nommée par l’universalité des citoyens ?
+Non certes, et le brusque établissement du suffrage
+universel en 1848 a été, de l’aveu de tous les politiques,
+une grande faute. Mais il ne s’agit plus de
+revenir sur ce fait. Toute mesure, comme la loi du
+31 mai 1851, ayant pour but de priver des citoyens
+d’un droit qu’ils ont exercé depuis vingt-trois ans
+serait un acte blâmable. Ce qui est légitime, possible
+et juste, c’est de faire que le suffrage, tout en restant
+parfaitement universel, ne soit plus direct, c’est
+d’introduire des degrés dans le suffrage. Toutes les
+constitutions de la première république, hormis celle
+de 1793, qui ne fonctionna jamais, admirent ce principe
+élémentaire. Les deux degrés corrigeraient ce
+que le suffrage universel a nécessairement de superficiel ;
+la réunion des électeurs au second degré constituerait
+un public politique digne de candidats
+sérieux. On peut accorder que tout citoyen possède
+un certain droit à la direction de la chose publique ;
+mais il faut régler ce droit, en éclairer l’exercice.
+Que cent citoyens d’un même canton, en confiant
+leur procuration à un de leurs concitoyens habitant
+le même canton, le fassent électeur ; cela donnera
+environ quatre-vingt mille électeurs pour toute la
+France. Ces quatre-vingt mille électeurs formeraient
+des colléges départementaux, dont chaque fraction
+cantonale se réunirait au chef-lieu de canton, aurait
+ses assises libres, et voterait pour tout le département.
+Le scrutin de liste, si absurde avec le suffrage
+universel direct, aurait alors sa pleine raison d’être,
+surtout si le nombre des membres de la première
+chambre était réduit, comme il devrait l’être, à
+quatre ou cinq cents. Dans ce système, les opérations
+pour le choix des électeurs du second degré
+seraient, il est vrai, publiques ; mais il y aurait là
+une garantie de moralité. La procuration électorale
+devrait être conférée pour quinze ou vingt ans ; si
+on forme le collége électoral en vue de chaque élection
+particulière, on perdra presque tous les avantages
+de la réforme dont il s’agit.</p>
+
+<p>J’avoue que je préférerais un système plus représentatif
+encore, et où la femme, l’enfant fussent
+comptés. Je voudrais que, dans les élections primaires,
+l’homme marié votât pour sa femme (en d’autres
+termes, que sa voix comptât pour deux), que le
+père votât pour ses enfants mineurs ; je concevrais
+même la mère, la sœur confiant leur pouvoir à un fils,
+à un frère majeurs. Il est sûrement impossible que
+la femme participe directement à la vie politique ;
+mais il est juste qu’elle soit comptée. Il y aurait trop
+d’inconvénients à ce qu’elle pût choisir la personne
+à laquelle elle donnerait sa procuration politique ;
+mais la femme qui a son mari, son père, ou bien un
+frère, un fils majeurs a des procureurs naturels, dont
+elle doit pouvoir, si j’ose le dire, doubler la personnalité
+le jour du scrutin. De la sorte, la société
+devient un ensemble lié, cimenté, où tout est devoir
+réciproque, responsabilité, solidarité. Les électeurs
+du second degré seraient des aristocrates locaux, des
+autorités, des notables nommés presque à vie. Ces
+électeurs pourraient être rassemblés par cantons en
+temps de crise ; ils seraient les gardiens des mœurs,
+les surveillants des deniers publics ; ils tiendraient
+école de gravité et de sérieux. Les conseils généraux
+de département émaneraient de procédés électoraux
+analogues, légèrement modifiés.</p>
+
+<p>Tout autres et infiniment plus variés devraient
+être les moyens servant à composer la seconde
+chambre. Supposons que le nombre des membres
+soit de trois cent soixante. D’abord, il y faudrait une
+trentaine de siéges héréditaires, réservés aux survivants
+d’anciennes familles, dont les titres résisteraient
+à un travail historique et critique. Les
+membres à vie seraient nommés par des procédés
+divers. On pourrait faire désigner un membre par
+le conseil général de chaque département. Le chef
+de l’État nommerait cinquante membres ; la chambre
+haute elle-même se recruterait jusqu’à concurrence
+de trente membres ; la première chambre en nommerait
+trente autres. Les cent vingt ou cent trente
+membres restants représenteraient les corps nationaux,
+les fonctions sociales. L’armée et la marine y
+figureraient par les maréchaux et les amiraux ; la
+magistrature, les corps enseignants, les clergés y
+verraient siéger leurs chefs ; chaque classe de l’Institut
+nommerait un membre ; il en serait de même des
+corporations industrielles, des chambres de commerce,
+etc. Les grandes villes, enfin, sont des personnes
+morales, ayant un esprit propre. Je voudrais
+que toute grande ville de plus de cent mille âmes
+eût un élu dans la chambre haute ; Paris en aurait
+quatre ou cinq. Cette chambre représenterait ainsi
+tout ce qui est une individualité dans l’État ; ce
+serait vraiment un corps conservateur de tous les
+droits et de toutes les libertés.</p>
+
+<p>Il est permis d’espérer que deux chambres ainsi
+formées serviraient au progrès libéral, et non à la
+révolution. Vu certaines particularités du caractère
+français, il serait bon d’interdire la publicité
+des séances, laquelle fait trop souvent dégénérer
+les débats en parade. On fonderait ainsi un
+genre d’éloquence simple et vrai, bien préférable
+au ton de nos harangues prolixes, déclamatoires, de
+mauvais goût. Le compte rendu a l’inconvénient de
+déplacer l’objectif de l’orateur, de le porter à viser
+le public plutôt que la Chambre et de faire servir le
+gouvernement du pays à l’agitation du pays. Si la
+France veut un avenir de réformes et de revanches,
+il faut qu’elle évite d’user ses forces en luttes parlementaires.
+Le gouvernement parlementaire est excellent
+pour les époques de prospérité ; il sert à faire
+éviter les fautes très-graves et les excès, ce qui certes
+est capital : mais il n’excite pas les grands efforts
+moraux. La Prusse n’aurait pas accompli sa renaissance
+à la suite d’Iéna, si elle eût pratiqué la vie
+parlementaire. Elle traversa quarante ans de silence,
+qui servirent merveilleusement à tremper le caractère
+de la nation.</p>
+
+<p>Il est incontestable que Paris est la seule capitale
+possible de la France ; mais ce privilége doit être
+payé par des charges. Non-seulement il faut que
+Paris renonce à ses attentats sur la représentation de
+la France ; Paris, étant constitué par la résidence des
+autorités centrales à l’état de ville à part, ne peut
+avoir les droits d’une ville ordinaire. Paris ne saurait
+avoir ni maire, ni conseil élu dans les conditions
+ordinaires, ni garde civique. Le souverain ne doit
+pas trouver dans la ville où il réside une autre souveraineté
+que la sienne. Les usurpations dont la
+commune de Paris s’est rendue coupable à toutes les
+époques ne justifient que trop les appréhensions à
+cet égard.</p>
+
+<p>Avec de solides institutions, la liberté de la presse
+pourrait être laissée entière. Dans un état social vraiment
+assis, l’action de la presse est très-utile comme
+contrôle ; sans la presse, des abus extrêmement
+graves sont inévitables. C’est aux classes honnêtes
+à décourager par leur mépris la presse scandaleuse.
+Quant à la liberté des clubs, l’expérience a montré
+que cette liberté n’a aucun avantage sérieux, et qu’elle
+ne vaut pas la peine qu’on y fasse des sacrifices.</p>
+
+<p>La cause de la décentralisation administrative est
+trop complétement gagnée pour que nous y insistions.
+Que si l’on veut parler d’une décentralisation
+plus profonde, qui ferait de la France une fédération
+d’États analogue aux États-Unis d’Amérique, il
+faut s’entendre. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire
+d’un État unitaire et centralisé décrétant son
+morcellement. Un tel morcellement a failli se faire au
+mois de mars dernier ; il se ferait le jour où la France
+serait mise encore plus bas qu’elle ne l’a été par la
+guerre de 1870 et par la Commune ; il ne se fera
+jamais par mesure légale. Un pouvoir organisé ne
+cède que ce qu’on lui arrache. Quand de grandes
+machines de gouvernement, comme l’empire romain,
+l’empire franc, commencent à s’affaiblir, les parties
+disloquées de ces ensembles font leurs conditions au
+pouvoir central, se dressent des chartes, forcent le
+pouvoir central à les signer. En d’autres termes, la
+formation d’une confédération (hors le cas des colonies)
+est l’indice d’un empire qui s’effondre. Ajournons
+donc de tels propos, d’autant plus que, si les
+crocs de fer qui retiennent ensemble les pierres de
+la vieille construction se relâchaient, il n’est pas
+sûr que ces pierres resteraient à leur place et ne se
+disjoindraient pas tout à fait.</p>
+
+<p>La colonisation en grand est une nécessité politique
+tout à fait de premier ordre. Une nation
+qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au
+socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La
+conquête d’un pays de race inférieure par une race
+supérieure, qui s’y établit pour le gouverner, n’a
+rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de
+colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde,
+de l’humanité en général, et à son propre avantage.
+La conquête germanique du <small>V</small><sup>e</sup> et du <small>VI</small><sup>e</sup> siècle est
+devenue en Europe la base de toute conservation et
+de toute légitimité. Autant les conquêtes entre races
+égales doivent être blâmées, autant la régénération
+des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures
+est dans l’ordre providentiel de l’humanité.
+L’homme du peuple est presque toujours chez nous
+un noble déclassé ; sa lourde main est bien mieux
+faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que
+de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il
+revient à son premier état. <i lang="la" xml:lang="la">Regere imperio populos</i>,
+voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité
+sur des pays qui, comme la Chine, appellent
+la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent
+la société européenne faites un <i lang="la" xml:lang="la">ver sacrum</i>, un
+essaim comme ceux des Francs, des Lombards,
+des Normands ; chacun sera dans son rôle. La nature
+a fait une race d’ouvriers ; c’est la race chinoise, d’une
+dextérité de main merveilleuse sans presque aucun
+sentiment d’honneur ; gouvernez-la avec justice, en
+prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement
+un ample douaire au profit de la race conquérante,
+elle sera satisfaite ; — une race de travailleurs
+de la terre, c’est le nègre ; soyez pour lui bon et
+humain, et tout sera dans l’ordre ; — une race de
+maîtres et de soldats, c’est la race européenne.
+Réduisez cette noble race à travailler dans l’ergastule
+comme des nègres et des Chinois, elle se révolte.
+Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat
+qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie
+héroïque, et que vous appliquez à une besogne contraire
+à sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat.
+Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux
+un Chinois, un <i>fellah</i>, êtres qui ne sont nullement
+militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait,
+et tout ira bien. Les économistes se trompent en
+considérant le travail comme l’origine de la propriété.
+L’origine de la propriété, c’est la conquête et
+la garantie donnée par le conquérant aux fruits du
+travail autour de lui. Les Normands ont été en
+Europe les créateurs de la propriété ; car, le lendemain
+du jour où ces bandits eurent des terres, ils
+établirent pour eux et pour tous les gens de leur
+domaine un ordre social et une sécurité qu’on n’avait
+pas vus jusque-là.</p>
+
+
+<p class="h4">IV</p>
+
+<p>Dans la lutte qui vient de finir, l’infériorité de
+la France a été surtout intellectuelle ; ce qui nous
+a manqué, ce n’est pas le cœur, c’est la tête. L’instruction
+publique est un sujet d’importance capitale ;
+l’intelligence française s’est affaiblie ; il faut la fortifier.
+Notre plus grande erreur est de croire que
+l’homme naît tout élevé ; l’Allemand, il est vrai,
+croit trop à l’éducation ; il en devient pédant ; mais
+nous y croyons trop peu. Le manque de foi à
+la science est le défaut profond de la France ;
+notre infériorité militaire et politique n’a pas d’autre
+cause ; nous doutons trop de ce que peuvent la
+réflexion, la combinaison savante. Notre système
+d’instruction a besoin de réformes radicales ; presque
+tout ce que le premier empire a fait à cet égard est
+mauvais. L’instruction publique ne peut être donnée
+directement par l’autorité centrale ; un ministère
+de l’instruction publique sera toujours une très-médiocre
+machine d’éducation.</p>
+
+<p>L’instruction primaire est la plus difficile à organiser.
+Nous envions à l’Allemagne sa supériorité
+à cet égard ; mais il n’est pas philosophique de
+vouloir les fruits sans le tronc et les racines. En
+Allemagne, l’instruction populaire est venue du protestantisme.
+Le luthéranisme ayant fait consister
+la religion à lire un livre, et plus tard ayant réduit
+la dogmatique chrétienne à une quintessence impalpable,
+a donné une importance hors de ligne à la
+maison d’école ; l’illettré a presque été chassé du
+christianisme ; la communion parfois lui est refusée.
+Le catholicisme, au contraire, faisant consister le
+salut en des sacrements et en des croyances surnaturelles,
+tient l’école pour chose secondaire. Excommunier
+celui qui ne sait ni lire ni écrire nous paraît
+impie. L’école n’étant pas l’annexe de l’église est la
+rivale de l’église. Le curé s’en défie, la veut aussi
+faible que possible, l’interdit même si elle n’est pas
+toute cléricale. Or, sans la collaboration et la bonne
+volonté du curé, l’école de village ne prospérera
+jamais. Que ne pouvons-nous espérer que le catholicisme
+se réforme, qu’il se relâche de ses règles
+surannées ! Quels services ne rendrait pas un curé,
+pasteur catholique, offrant dans chaque village le
+type d’une famille bien réglée, surveillant l’école,
+presque maître d’école lui-même, donnant à l’éducation
+du paysan le temps qu’il consacre aux fastidieuses
+répétitions de son bréviaire ! En réalité,
+l’église et l’école sont également nécessaires ; une
+nation ne peut pas plus se passer de l’une que de
+l’autre ; quand l’église et l’école se contrarient, tout
+va mal.</p>
+
+<p>Nous touchons ici à la question qui est au fond de
+toutes les autres. La France a voulu rester catholique ;
+elle en porte les conséquences. Le catholicisme
+est trop hiératique pour donner un aliment
+intellectuel et moral à une population ; il fait fleurir
+le mysticisme transcendant à côté de l’ignorance ;
+il n’a pas d’efficacité morale ; il exerce des effets
+funestes sur le développement du cerveau. Un élève
+des jésuites ne sera jamais un officier susceptible
+d’être opposé à un officier prussien ; un élève des
+écoles élémentaires catholiques ne pourra jamais
+faire la guerre savante avec les armes perfectionnées.
+Les nations catholiques qui ne se réformeront pas
+seront toujours infailliblement battues par les nations
+protestantes. Les croyances surnaturelles sont
+comme un poison qui tue si on le prend à trop haute
+dose. Le protestantisme en mêle bien une certaine
+quantité à son breuvage ; mais la proportion est
+faible et devient alors bienfaisante. Le moyen âge
+avait créé deux maîtrises de la vie de l’esprit,
+l’Église, l’Université ; les pays protestants ont gardé
+ces deux cadres ; ils ont créé la liberté dans l’Église,
+la liberté dans l’Université, si bien que ces pays
+peuvent avoir à la fois des Églises établies, un enseignement
+officiel, et une pleine liberté de conscience
+et d’enseignement. Nous autres, pour avoir la liberté,
+nous avons été obligés de nous séparer de l’Église ;
+les jésuites avaient depuis longtemps réduit nos universités
+à un rôle secondaire. Aussi nos efforts ont
+été faibles, ne se rattachant à aucune tradition ni à
+aucune institution du passé.</p>
+
+<p>Un libéral comme nous est ici fort embarrassé ;
+car notre premier principe est que, dans ce qui touche
+à la liberté de conscience, l’État ne doit se mêler
+de rien. La foi, comme toutes les choses exquises,
+est susceptible ; au moindre contact, elle crie à la violence.
+Ce qu’il faut désirer, c’est une réforme libérale
+du catholicisme, sans intervention de l’État. Que
+l’Église admette deux catégories de croyants, ceux
+qui sont pour la lettre et ceux qui s’en tiennent à
+l’esprit. A un certain degré de la culture rationnelle,
+la croyance au surnaturel devient pour plusieurs
+une impossibilité ; ne forcez pas ceux-là à porter une
+chape de plomb. Ne vous mêlez pas de ce que nous
+enseignons, de ce que nous écrivons, et nous ne vous
+disputerons pas le peuple ; ne nous contestez pas
+notre place à l’université, à l’académie, et nous
+vous abandonnerons sans partage l’école de campagne.
+L’esprit humain est une échelle où chaque
+degré est nécessaire ; ce qui est bon à tel niveau
+n’est pas bon à tel autre ; ce qui est funeste pour
+l’un ne l’est pas pour l’autre. Conservons au peuple
+son éducation religieuse, mais qu’on nous laisse libres.
+Il n’y a pas de fort développement de la tête sans
+liberté ; l’énergie morale n’est pas le résultat d’une
+doctrine en particulier, mais de la race et de la
+vigueur de l’éducation. Nous avait-on assez parlé de
+la décadence de cette Allemagne qu’on présentait
+comme une officine d’erreurs énervantes, de dangereuses
+subtilités ! Elle était tuée, disait-on, par le
+sophisme, le protestantisme, le matérialisme, le panthéisme,
+le fatalisme. Je ne jurerais pas, en effet,
+que M. de Moltke ne professe quelqu’une de ces
+erreurs ; mais on avouera que cela ne l’empêche pas
+d’être un bon officier d’état-major. Renonçons à ces
+déclamations fades. La liberté de penser, alliée à la
+haute culture, loin d’affaiblir un pays, est une condition
+du grand développement de l’intelligence. Ce
+n’est pas telle ou telle solution qui fortifie l’esprit ;
+ce qui le fortifie, c’est la discussion, la liberté. On peut
+dire que pour l’homme cultivé il n’y a pas de mauvaise
+doctrine ; car pour lui toute doctrine est un
+effort vers le vrai, un exercice utile à la santé de
+l’esprit. Vous voulez garder vos jeunes gens dans
+une sorte de gynécée intellectuel ; vous en ferez des
+hommes bornés. Pour former de bonnes têtes scientifiques,
+des officiers sérieux et appliqués, il faut une
+éducation ouverte à tout, sans dogme rétrécissant.
+La supériorité intellectuelle et militaire appartiendra
+désormais à la nation qui pensera librement.
+Tout ce qui exerce le cerveau est salutaire. Il y a
+plus : la liberté de penser dans les universités a cet
+avantage que le libre penseur, satisfait de raisonner à
+son aise dans sa chaire au milieu de personnes placées
+au même point de vue que lui, ne songe plus à
+faire de la propagande parmi les gens du monde et
+les gens du peuple. Les universités allemandes présentent
+à ce sujet le spectacle le plus curieux.</p>
+
+<p>Notre instruction secondaire, quoique fort critiquable,
+est la meilleure partie de notre système
+d’enseignement. Les bons élèves d’un lycée de Paris
+sont supérieurs aux jeunes Allemands pour le talent
+d’écrire, l’art de la rédaction ; ils sont mieux préparés
+à être avocats ou journalistes ; mais ils ne savent
+pas assez de choses. Il faut se persuader que la science
+prend de plus en plus le dessus sur ce qu’on appelle
+en France les lettres. L’enseignement doit surtout
+être scientifique ; le résultat de l’éducation doit être
+que le jeune homme sache le plus possible de ce que
+l’esprit humain a découvert sur la réalité de l’univers.
+Quand je dis scientifique, je ne dis pas pratique,
+professionnel ; l’État n’a pas à s’occuper des applications
+de métier ; mais il doit prendre garde que
+l’éducation qu’il donne ne se borne à une rhétorique
+creuse, qui ne fortifie pas l’intelligence. Chez nous,
+les dons brillants, le talent, l’esprit, le génie sont
+seuls estimés ; en Allemagne, ces dons sont rares,
+peut-être parce qu’ils ne sont pas fort prisés ; les
+bons écrivains y sont peu nombreux ; le journalisme,
+la tribune politique n’ont pas l’éclat qu’ils ont chez
+nous ; mais la force de tête, l’instruction, la solidité
+du jugement sont bien plus répandues, et constituent
+une moyenne de culture intellectuelle supérieure
+à tout ce qu’on avait pu obtenir jusqu’ici
+d’une nation.</p>
+
+<p>C’est surtout dans l’enseignement supérieur qu’une
+réforme est urgente. Les écoles spéciales, imaginées
+par la Révolution, les chétives facultés créées par
+l’Empire, ne remplacent nullement le grand et beau
+système des universités autonomes et rivales, système
+que Paris a créé au moyen âge et que toute l’Europe
+a conservé, excepté justement la France qui l’a inauguré
+vers 1200. En y revenant, nous n’imiterons personne,
+nous ne ferons que reprendre notre tradition.
+Il faut créer en France cinq ou six universités, indépendantes
+les unes des autres, indépendantes des
+villes où elles seront établies, indépendantes du
+clergé. Il faut supprimer du même coup les écoles
+spéciales, École polytechnique, École normale, etc.,
+institutions inutiles quand on possède un bon système
+d’universités, et qui empêchent les universités de se
+développer. Ces écoles ne sont, en effet, que des prélèvements
+funestes faits sur les auditeurs des universités<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.
+L’université enseigne tout, prépare à tout, et
+dans son sein toutes les branches de l’esprit humain
+se touchent et s’embrassent. A côté des universités,
+il peut, il doit y avoir des écoles d’application ; il ne
+peut y avoir des écoles d’État fermées et faisant concurrence
+aux universités. On se plaint que les facultés
+des lettres, des sciences, n’aient pas d’élèves assidus.
+Quoi de surprenant ? Leurs auditeurs naturels sont à
+l’École normale, à l’École polytechnique, où ils
+reçoivent le même enseignement, mais sans rien sentir
+du mouvement salutaire, de la communauté
+d’esprit que crée l’université.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> On n’entend pas nier l’utilité de tels établissements
+comme internats ou séminaires ; mais l’enseignement intérieur
+n’y devrait pas dépasser la conférence entre élèves, selon les
+usages anciens.</p>
+</div>
+<p>Ces universités établies dans des villes de province<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>,
+sans préjudice naturellement de l’université
+de Paris et des grands établissements uniques, tels
+que le Collége de France, propres à Paris, me paraissent
+le meilleur moyen de réveiller l’esprit français.
+Elles seraient des écoles de sérieux, d’honnêteté, de
+patriotisme. Là se fonderait la vraie liberté de penser,
+qui ne va pas sans de solides études. Là aussi se
+ferait un salutaire changement dans l’esprit de la
+jeunesse. Elle se formerait au respect ; elle prendrait
+le sentiment de la valeur de la science. Un fait
+qui donne bien à réfléchir est celui-ci. Il est reconnu
+que nos écoles sont des foyers d’esprit démocratique
+peu réfléchi et d’une incrédulité portée vers
+une propagande populaire étourdie. C’est tout le contraire
+en Allemagne, où les universités sont des
+foyers d’esprit aristocratique, réactionnaire (comme
+nous disons) et presque féodal, des foyers de libre
+pensée, mais non de prosélytisme indiscret. D’où
+vient cette différence ? De ce que la liberté de discussion,
+dans les universités allemandes, est absolue.
+Le rationalisme est loin de porter à la démocratie.
+La réflexion apprend que la raison n’est pas la simple
+expression des idées et des vœux de la multitude,
+qu’elle est le résultat des aperceptions d’un petit
+nombre d’individus privilégiés. Loin d’être portée à
+livrer la chose publique aux caprices de la foule, une
+génération aussi élevée sera jalouse de maintenir le
+privilége de la raison ; elle sera appliquée, studieuse
+et très-peu révolutionnaire. La science sera pour elle
+comme un titre de noblesse, auquel elle ne renoncera
+pas facilement, et qu’elle défendra même avec une
+certaine âpreté. Des jeunes gens élevés dans le sentiment
+de leur supériorité se révolteront de ne
+compter que pour un comme le premier venu. Pleins
+du juste orgueil que donne la conscience de savoir
+la vérité que le vulgaire ignore, ils ne voudront pas
+être les interprètes des pensées superficielles de la
+foule. Les universités seront ainsi des pépinières
+d’aristocrates. Alors, l’espèce d’antipathie que le
+parti conservateur français nourrit contre la haute
+culture de l’esprit paraîtra le plus inconcevable des
+non-sens, la plus fâcheuse erreur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Une circonstance d’un autre ordre rendra l’application
+de ce système presque indispensable, c’est l’établissement du
+service militaire obligatoire pour tous. Une telle organisation
+militaire n’est possible que si le jeune homme peut faire ses
+études d’université (droit, médecine, etc.) en même temps que
+son service militaire, ainsi que cela se pratique en Allemagne.
+Cette combinaison suppose des villes d’étude régionales, qui
+soient en même temps des centres sérieux d’instruction militaire.</p>
+</div>
+<p>Il va sans le dire qu’à côté de ces universités
+dotées par l’État, et où toutes les opinions savamment
+présentées auraient accès, une entière latitude
+serait laissée pour l’établissement d’universités libres.
+Je crois que ces universités libres produiraient de
+très-médiocres résultats ; toutes les fois que la liberté
+existe réellement dans l’université, la liberté hors de
+l’université est de peu de conséquence ; mais, en leur
+permettant de s’établir, on aurait la conscience en
+règle et on fermerait la bouche aux personnes naïves
+toujours portées à croire que sans la tyrannie de
+l’État elles feraient des merveilles. Il est bien
+probable que les catholiques les plus fervents,
+un Ozanam, par exemple, préféreraient le champ
+libre des universités d’État, où tout se passerait au
+grand jour, à ces petites universités à huis clos,
+fondées par leur secte. En tout cas, ils auraient
+le choix. De quoi pourraient se plaindre avec un
+pareil régime les catholiques les plus portés à
+s’élever contre le monopole de l’État ? Personne ne
+serait exclu des chaires des universités à cause de
+ses opinions ; les catholiques y arriveraient comme
+tout le monde. Le système des <i lang="de" xml:lang="de">Privatdocent</i> permettrait
+en outre à toutes les doctrines de se produire
+en dehors des chaires dotées. Enfin les universités
+libres enlèveraient jusqu’au dernier prétexte
+aux récriminations. Ce serait l’inverse de notre système
+français, procédant par l’exclusion des sujets
+brillants. On croit avoir assez fait pour l’impartialité
+si, après avoir destitué ou refusé de nommer un libre
+penseur, on destitue ou refuse de nommer un catholique.
+En Allemagne, on les met tous deux face à face ;
+au lieu de ne servir que la médiocrité, un tel système
+sert à l’émulation et à l’éveil des esprits. En distinguant
+soigneusement le grade et le droit d’exercer
+une profession, comme on le fait en Allemagne, en
+établissant que l’université ne fait pas des médecins,
+des avocats, mais rend apte à devenir médecin,
+avocat, on lèverait les difficultés que certaines personnes
+trouvent à la collation des grades par l’État.
+L’État, en un tel système, ne salarie pas certaines
+opinions scientifiques ou littéraires ; il ouvre, dans un
+haut intérêt social et pour le bien de toutes les opinions,
+de grands champs clos, de vastes arènes, où les
+sentiments divers peuvent se produire, lutter entre
+eux et se disputer l’assentiment de la jeunesse, déjà
+mûre pour la réflexion, qui assiste à ces débats.</p>
+
+<p>Former par les universités une tête de société
+rationaliste, régnant par la science, fière de cette
+science et peu disposée à laisser périr son privilége
+au profit d’une foule ignorante ; mettre (qu’on me
+permette cette forme paradoxale d’exprimer ma
+pensée) le pédantisme en honneur, combattre ainsi
+l’influence trop grande des femmes, des gens du
+monde, des Revues, qui absorbent tant de forces vives
+ou ne leur offrent qu’une application superficielle ;
+donner plus à la spécialité, à la science, à ce que les
+Allemands appellent le <i lang="de" xml:lang="de">Fach</i>, moins à la littérature,
+au talent d’écrire et de parler ; compléter ce faîte
+solide de l’édifice social par une cour et une capitale
+brillantes, d’où l’éclat d’un esprit aristocratique
+n’exclue pas la solidité et la forte culture de la raison ;
+en même temps, élever le peuple, raviver ses
+facultés un peu affaiblies, lui inspirer, avec l’aide
+d’un bon clergé dévoué à la patrie, l’acceptation
+d’une société supérieure, le respect de la science
+et de la vertu, l’esprit de sacrifice et de dévouement ;
+voilà ce qui serait l’idéal ; il sera beau du moins de
+chercher à en approcher.</p>
+
+<p>J’ai dit à plusieurs reprises que ces réformes ne
+peuvent pas bien se faire sans la collaboration du
+clergé. Il est clair que notre principe théorique ne peut
+plus être que la séparation de l’Église et de l’État ;
+mais la pratique ne saurait être la théorie. Jusqu’ici,
+la France n’a connu que deux pôles, catholicisme,
+démocratie ; oscillant sans cesse de l’un à l’autre, elle
+ne se repose jamais entre les deux. Pour faire pénitence
+de ses excès démagogiques, la France se jette
+dans le catholicisme étroit ; pour réagir contre le
+catholicisme étroit, elle se jette dans la fausse démocratie.
+Il faudrait faire pénitence des deux à la fois,
+car la fausse démocratie et le catholicisme étroit
+s’opposent également à une réforme de la France
+sur le type prussien, je veux dire à une forte et
+saine éducation rationnelle. Nous sommes à l’égard
+du catholicisme dans cette situation étrange que nous
+ne pouvons vivre ni avec lui ni sans lui. L’Église est
+une pièce trop importante d’éducation pour qu’on
+se prive d’elle, si de son côté elle fait les concessions
+nécessaires et ne se rend pas, en exagérant
+ses doctrines, plus nuisible qu’utile. Si un mouvement
+gallican de réforme dans le genre de celui
+que rêve avec tant de candeur, de sincérité, de chaleur
+d’âme le P. Hyacinthe, si un mouvement de
+réforme, dis-je, entraînant le mariage des prêtres
+de campagne et le remplacement du bréviaire par
+un enseignement presque quotidien, était possible, il
+faudrait l’accueillir avec empressement ; mais je crains
+que l’Église catholique ne se roidisse et n’aime mieux
+tomber que de se modifier. Un schisme m’y paraît
+plus probable que jamais ; ou plutôt le schisme est
+déjà fait ; de latent, il deviendra effectif. La haine des
+Allemands et des Français, l’occupation de Rome par
+le roi d’Italie, ont ajouté un élément explosible nouveau
+à ceux qu’avait entassés le concile. Si le pape reste
+dans Rome, capitale de l’Italie, les non-Italiens souffriront
+de voir leur chef spirituel ainsi subordonné
+à une nation particulière. Si le pape quitte Rome, les
+Italiens diront comme en 1378 : « Le pape est l’évêque
+de Rome ; qu’il revienne, ou nous allons choisir un
+évêque de Rome, lequel, par là même, sera le pape. »
+A vrai dire, un pape tel que l’a fait le concile ne peut
+résider nulle part ; il lui faudrait une île escarpée et
+sans bords ; il n’a pas de place au monde ; or, si la
+papauté cesse d’avoir un petit territoire politiquement
+neutralisé à son usage, elle verra briser son unité. Il
+me paraît donc presque inévitable que nous ayons
+bientôt deux papes et même trois, car il va être bien
+difficile que des Français, des Italiens et des Allemands
+soient de la même religion. Le principe des nationalités
+devait à la longue amener la ruine de la papauté.
+On dit souvent : « Les questions religieuses ont de
+nos jours trop peu d’importance pour amener des
+schismes. » C’est là une erreur ; des hérésies, des divisions
+sur les dogmes abstraits, il n’y en aura plus<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> ;
+car on ne prend presque plus le dogme au sérieux ;
+mais des schismes dans le genre de celui d’Avignon,
+des divisions de personnes, des élections contestées
+et dont l’incertitude maintiendra longtemps affrontées
+des parties de la catholicité, cela est parfaitement
+possible, cela sera. Une fois le schisme fait sur les
+personnes, une fois les deux papes constitués, l’un à
+Rome, l’autre hors de l’Italie, la décomposition de la
+catholicité s’opérera par le choix des obédiences,
+comme celle de l’eau sous l’action de la pile électrique ;
+chacun des deux papes deviendra un pôle
+qui attirera à lui les éléments qui lui seront homogènes ;
+l’un sera le pape du catholicisme rétrograde,
+l’autre le pape du catholicisme progressif ; car tous
+deux désireront avoir des partisans, et, pour avoir des
+partisans, il faut représenter quelque chose. Nous
+verrons Pierre de Lune prétendre encore enfermer
+l’Église universelle sur son rocher de Paniscole ; la
+ligne de séparation des obédiences pourrait même
+déjà être tracée. Une foule de réformes maintenant
+impraticables seront praticables alors, et l’horizon
+du catholicisme, maintenant si fermé, pourra s’ouvrir
+tout à coup et laisser voir des profondeurs inattendues.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Le dogme de l’infaillibilité fait exception ; car ce dogme
+est « pratique » au plus haut degré, et atteint toute l’organisation
+de l’Église catholique dans ses rapports avec l’ordre civil.</p>
+</div>
+
+<p class="h4">V</p>
+
+<p>Avec des efforts sérieux, une renaissance serait
+donc possible, et je suis persuadé que, si la France
+marchait dix ans dans la voie que nous avons essayé
+d’indiquer, l’estime et la bienveillance du monde la
+dispenseraient de toute revanche. Oui, il serait possible
+qu’un jour cette guerre funeste dût être bénie
+et considérée comme le commencement d’une régénération.
+Ce n’est pas la seule fois que la guerre
+aurait été plus utile au vaincu qu’au vainqueur. Si
+la sottise, la négligence, la paresse, l’imprévoyance
+des États n’avaient pour conséquence de les faire
+battre, il est difficile de dire à quel degré d’abaissement
+pourrait descendre l’espèce humaine. La guerre
+est de la sorte une des conditions du progrès, le coup de
+fouet qui empêche un pays de s’endormir, en forçant
+la médiocrité satisfaite d’elle-même à sortir de son
+apathie. L’homme n’est soutenu que par l’effort et
+la lutte. La lutte contre la nature ne suffit pas ;
+l’homme finirait, au moyen de l’industrie, par la
+réduire à peu de chose. La lutte des races se dresse
+alors. Quand une population a fait produire à son
+fonds tout ce qu’il peut produire, elle s’amollirait,
+si la terreur de son voisin ne la réveillait ; car le
+but de l’humanité n’est pas de jouir ; acquérir et
+créer est œuvre de force et de jeunesse : jouir est
+de la décrépitude. La crainte de la conquête est
+ainsi, dans les choses humaines, un aiguillon nécessaire.
+Le jour où l’humanité deviendrait un grand
+empire romain pacifié et n’ayant plus d’ennemis
+extérieurs serait le jour où la moralité et l’intelligence
+courraient les plus grands dangers.</p>
+
+<p>Mais ces réformes s’accompliront-elles ? La France
+va-t-elle s’appliquer à corriger ses défauts, à reconnaître
+ses erreurs ? La question est complexe, et, pour
+la résoudre, il faut s’être fait une idée précise du
+mouvement qui semble emporter vers un but inconnu
+tout le monde européen.</p>
+
+<p>Le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle possède deux types de société qui
+ont fait leurs preuves, et qui, malgré les incertitudes
+qui peuvent peser sur leur avenir, auront une grande
+place dans l’histoire de la civilisation. L’un est le
+type américain, fondé essentiellement sur la liberté
+et la propriété, sans priviléges de classes, sans institutions
+anciennes, sans histoire, sans société aristocratique,
+sans cour, sans pouvoir brillant, sans universités
+sérieuses ni fortes institutions scientifiques,
+sans service militaire obligatoire pour les citoyens.
+Dans ce système, l’individu, très-peu protégé par
+l’État, aussi très-peu gêné par l’État. Jeté sans patron
+dans la bataille de la vie, il s’en tire comme il peut, et
+s’enrichit, s’appauvrit, sans qu’il songe une seule
+fois à se plaindre du gouvernement, à le renverser,
+à lui demander quelque chose, à déclamer contre la
+liberté et la propriété. Le plaisir de déployer son
+activité à toute vapeur lui suffit, même quand les
+chances de la loterie ne lui ont pas été favorables.
+Ces sociétés manquent de distinction, de noblesse ;
+elles ne font guère d’œuvres originales en fait d’art et
+de science ; mais elles peuvent arriver à être très-puissantes,
+et d’excellentes choses peuvent s’y produire.
+La grosse question est de savoir combien de
+temps elles dureront, quelles maladies particulières
+les affecteront, comment elles se comporteront à
+l’égard du socialisme, qui les a jusqu’ici peu atteintes.</p>
+
+<p>Le second type de société que notre siècle voit
+exister avec éclat est celui que j’appellerai l’ancien
+régime développé et corrigé. La Prusse en offre le
+meilleur modèle. Ici l’individu est pris, élevé,
+façonné, dressé, discipliné, requis sans cesse par
+une société dérivant du passé, moulée dans de
+vieilles institutions, s’arrogeant une maîtrise de
+moralité et de raison. L’individu, dans ce système,
+donne énormément à l’État ; il reçoit en échange de
+l’État une forte culture intellectuelle et morale,
+ainsi que la joie de participer à une grande œuvre.
+Ces sociétés sont particulièrement nobles ; elles
+créent la science ; elles dirigent l’esprit humain ; elles
+font l’histoire ; mais elles sont de jour en jour affaiblies
+par les réclamations de l’égoïsme individuel,
+qui trouve le fardeau que l’État lui impose trop lourd
+à porter. Ces sociétés, en effet, impliquent des
+catégories entières de sacrifiés, de gens qui doivent se
+résigner à une vie triste sans espoir d’amélioration.
+L’éveil de la conscience populaire et jusqu’à un certain
+point l’instruction du peuple minent ces grands
+édifices féodaux et les menacent de ruine. La France,
+qui était autrefois une société de ce genre, est tombée.
+L’Angleterre s’éloigne sans cesse du type que
+nous venons de décrire pour se rapprocher du type
+américain. L’Allemagne maintient ce grand cadre,
+non sans que des signes de révolte s’y fassent déjà
+entrevoir. Jusqu’à quel point cet esprit de révolte,
+qui n’est autre chose que la démocratie socialiste,
+envahira-t-il les pays germaniques à leur tour ?
+Voilà la question qui doit préoccuper le plus un esprit
+réfléchi. Nous manquons d’éléments pour y répondre
+avec précision.</p>
+
+<p>Si les nations d’ancien régime ne faisaient, quand
+leur vieil édifice est renversé, que passer au système
+américain, la situation serait simple ; on pourrait
+alors se reposer en cette philosophie de l’histoire de
+l’école républicaine, selon laquelle le type social
+américain est celui de l’avenir, celui auquel tous les
+pays en viendront tôt ou tard. Mais il n’en est pas
+ainsi. La partie active du parti démocratique qui
+maintenant travaille plus ou moins tous les États
+européens n’a nullement pour idéal la république
+américaine. A part quelques théoriciens, le parti
+démocratique a des tendances socialistes qui sont
+l’inverse des idées américaines sur la liberté et
+la propriété. La liberté du travail, la libre concurrence,
+le libre usage de la propriété, la faculté
+laissée à chacun de s’enrichir selon ses pouvoirs,
+sont justement ce dont ne veut pas la démocratie
+européenne. Résultera-t-il de ces tendances un
+troisième type social, où l’État interviendra dans les
+contrats, dans les relations industrielles et commerciales,
+dans les questions de propriété ? On ne peut
+guère le croire ; car aucun système socialiste n’a
+réussi jusqu’ici à se présenter avec les apparences
+de la possibilité. De là un doute étrange, qui en
+France atteint les proportions du plus haut tragique
+et trouble notre vie à tous : d’une part, il
+semble bien difficile de faire tenir debout sous une
+forme quelconque les institutions de l’ancien régime ;
+d’une autre part, les aspirations du peuple ne sont
+nullement en Europe dirigées vers le système américain.
+Une série de dictatures instables, un césarisme
+de basse époque, voilà tout ce qui se montre comme
+ayant les chances de l’avenir.</p>
+
+<p>La direction matérialiste de la France peut d’ailleurs
+faire contre-poids à tous les motifs virils de
+réforme qui sortent de la situation. Cette direction
+matérialiste dure depuis les années qui suivirent
+1830. Sous la Restauration, l’esprit public était très-vivant
+encore ; la société noble songeait à autre
+chose que jouir et s’enrichir. La décadence devint
+tout à fait sensible vers 1840. Le soubresaut de 1848
+n’arrêta rien ; le mouvement des intérêts matériels
+était vers 1853 ce qu’il eût été si la révolution de
+février ne fût pas arrivée. Certes, la crise de 1870-1871
+est bien plus profonde que celle de 1848 ;
+mais on peut craindre que le tempérament du pays
+ne prenne encore le dessus, que la masse de la nation,
+rentrant dans son indifférence, ne songe plus qu’à
+gagner de l’argent et à jouir. L’intérêt personnel ne
+conseille jamais le courage militaire ; car aucun des
+inconvénients qu’on encourt par la lâcheté n’équivaut
+à ce que l’on risque par le courage. Il faut, pour
+exposer sa vie, la foi à quelque chose d’immatériel ;
+or cette foi disparaît de jour en jour. Ayant détruit
+le principe de la légitimité dynastique, qui fait consister
+la raison d’être de l’union des provinces dans
+les droits du souverain, il ne nous restait plus qu’un
+dogme, savoir qu’une nation existe par le libre consentement
+de toutes ses parties. La dernière paix a
+porté à ce principe la blessure la plus grave. Enfin,
+loin de se relever, la culture intellectuelle a reçu
+des événements de l’année des coups sensibles ;
+l’influence du catholicisme étroit, qui sera le grand
+obstacle à la renaissance, ne paraît nullement en
+train de décroître ; la présomption d’une partie des
+personnes qui président à l’administration semble
+par moments avoir redoublé avec les défaites et les
+affronts.</p>
+
+<p>On ne peut nier, d’ailleurs, que beaucoup des
+réformes que la Prusse nous impose ne doivent rencontrer
+chez nous de sérieuses difficultés. La base
+du programme conservateur de la France a toujours
+été d’opposer les parties sommeillantes de la conscience
+populaire aux parties trop éveillées, je veux
+dire l’armée au peuple. Il est clair que ce programme
+manquerait de base le jour où l’esprit
+démocratique pénétrerait l’armée elle-même. Entretenir
+une armée faisant un corps à part dans la
+nation et empêcher le développement de l’instruction
+primaire sont ainsi devenus dans un certain parti
+des articles de foi politique ; mais la France a pour
+voisine la Prusse, qui force indirectement la France,
+même conservatrice, à reculer sur ces deux principes.
+Le parti conservateur français ne s’est pas trompé en
+prenant le deuil le jour de la bataille de Sadowa. Ce
+parti avait pour maxime de calquer l’Autriche des
+Metternich, je veux dire de combattre l’esprit démocratique
+au moyen d’une armée disciplinée à part,
+d’un peuple de paysans tenus soigneusement dans
+l’ignorance, d’un clergé armé de puissants concordats.
+Ce régime énerve trop une nation qui doit lutter
+contre des rivaux. L’Autriche elle-même a dû y
+renoncer. C’est ainsi que, selon la thèse de Plutarque,
+le peuple le plus vertueux l’emporte toujours sur
+celui qui l’est moins, et que l’émulation des nations
+est la condition du progrès général. Si la Prusse
+réussit à échapper à la démocratie socialiste, il est
+possible qu’elle fournisse pendant une ou deux
+générations une protection à la liberté et à la propriété.
+Sans nul doute, les classes menacées par le
+socialisme feraient taire leurs antipathies patriotiques,
+le jour où elles ne pourraient plus tenir tête
+au flot montant, et où quelque État fort prendrait
+pour mission de maintenir l’ordre social européen.
+D’un autre côté, l’Allemagne trouverait dans l’accomplissement
+d’une telle œuvre (assez analogue à
+celle qu’elle exécuta au <small>V</small><sup>e</sup> siècle) des emplois si
+avantageux de son activité, que le socialisme serait
+chez elle écarté pour longtemps. Riche, molle, peu
+laborieuse, la France se laissait aller depuis des
+années à faire exécuter toutes ses besognes pénibles,
+exigeant de l’application, par des étrangers
+qu’elle payait bien pour cela ; le gouvernement,
+en tant qu’il se confond avec le métier de gendarme,
+est à quelques égards une de ces besognes
+ennuyeuses pour lesquelles le Français, bon et faible,
+a peu d’aptitude ; le jour se laisse entrevoir où il
+payera des gens rogues, sérieux et durs pour cela,
+comme les Athéniens avaient des Scythes pour
+remplir les fonctions de sbires et de geôliers.</p>
+
+<p>La gravité de la crise révélera peut-être des forces
+inconnues. L’imprévu est grand dans les choses
+humaines, et la France se plaît souvent à déjouer les
+calculs les mieux raisonnés. Étrange, parfois lamentable,
+la destinée de notre pays n’est jamais vulgaire.
+S’il est vrai que c’est le patriotisme français qui,
+à la fin du dernier siècle, a réveillé le patriotisme
+allemand, il sera peut-être vrai aussi de dire que
+le patriotisme allemand aura réveillé le patriotisme
+français sur le point de s’éteindre. Ce retour vers
+les questions nationales apporterait pour quelques
+années un temps d’arrêt aux questions sociales.
+Ce qui s’est passé depuis trois mois, la vitalité que
+la France a montrée après l’effroyable syncope
+morale du 18 mars, sont des faits très-consolants.
+On se prend souvent à craindre que la France
+et même l’Angleterre, au fond travaillée du même
+mal que nous (l’affaiblissement de l’esprit militaire,
+la prédominance des considérations commerciales
+et industrielles), ne soient bientôt réduites à un
+rôle secondaire, et que la scène du monde européen
+n’en vienne à être uniquement occupée par
+deux colosses, la race germanique et la race slave,
+qui ont gardé la vigueur du principe militaire et
+monarchique, et dont la lutte remplira l’avenir. Mais
+on peut affirmer aussi que, dans un sens supérieur,
+la France aura sa revanche. On reconnaîtra un jour
+qu’elle était le sel de la terre, et que sans elle le
+festin de ce monde sera peu savoureux. On regrettera
+cette vieille France libérale, qui fut impuissante,
+imprudente, je l’avoue, mais qui aussi fut généreuse,
+et dont on dira un jour comme des chevaliers de
+l’Arioste :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Oh gran bontà de’ cavalieri antiqui !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Quand les vainqueurs du jour auront réussi à rendre
+le monde positif, égoïste, étranger à tout autre
+mobile que l’intérêt, aussi peu sentimental que
+possible, on trouvera qu’il fut heureux cependant pour
+l’Amérique que le marquis de Lafayette ait pensé
+autrement ; qu’il fut heureux pour l’Italie que, même
+à notre plus triste époque, nous ayons été capables
+d’une généreuse folie ; qu’il fut heureux pour la
+Prusse qu’en 1865, aux plans confus qui remplissaient
+la tête de l’empereur, se soit mêlée une vue de
+philosophie politique élevée.</p>
+
+<p>Ne jamais trop espérer, ne jamais désespérer, doit
+être notre devise. Souvenons-nous que la tristesse
+seule est féconde en grandes choses, et que le vrai
+moyen de relever notre pauvre pays, c’est de lui
+montrer l’abîme où il est. Souvenons-nous surtout
+que les droits de la patrie sont imprescriptibles, et
+que le peu de cas qu’elle fait de nos conseils ne nous
+dispense pas de les lui donner. L’émigration à l’extérieur
+ou à l’intérieur est la plus mauvaise action
+qu’on puisse commettre. L’empereur romain qui, au
+moment de mourir, résumait son opinion sur la vie
+par ces mots : <i lang="la" xml:lang="la">Nil expedit</i>, n’en donnait pas moins
+pour mot d’ordre à ses officiers : <i lang="la" xml:lang="la">Laboremus.</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2" title="LA GUERRE ENTRE LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE">LA GUERRE<br>
+<span class="xsmall">ENTRE</span><br>
+LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 septembre 1870.</p>
+</div>
+
+<p>En commençant à écrire ces pages, j’ignore quel
+sera l’état du monde au moment où elles seront
+terminées. Il faudrait un esprit bien frivole pour
+chercher à démêler l’avenir quand le présent n’a pas
+une heure assurée. Il est permis cependant à ceux
+qu’une conception philosophique de la vie a élevés
+au-dessus, non certes du patriotisme, mais des
+erreurs qu’un patriotisme peu éclairé entraîne, d’essayer
+de découvrir quelque chose à travers l’épaisse
+fumée qui ne laisse voir à l’horizon que l’image de
+la mort.</p>
+
+<p>J’ai toujours regardé la guerre entre la France et
+l’Allemagne comme le plus grand malheur qui pût
+arriver à la civilisation. Tous, nous acceptons hautement
+les devoirs de la patrie, ses justes susceptibilités,
+ses espérances ; tous, nous avons une pleine
+confiance dans les forces profondes du pays, dans
+cette élasticité qui déjà plus d’une fois a fait rebondir
+la France sous la pression de l’infortune ; mais supposons
+les espérances permises de beaucoup dépassées,
+la guerre commencée n’en aura pas moins été un
+immense malheur. Elle aura semé une haine violente
+entre les deux portions de la race européenne dont
+l’union importait le plus au progrès de l’esprit
+humain. La grande maîtresse de l’investigation
+savante, l’ingénieuse, vive et prompte initiatrice du
+monde à toute fine et délicate pensée, sont brouillées
+pour longtemps, à jamais peut-être ; chacune d’elles
+s’enfoncera dans ses défauts, l’une devenant de plus
+en plus rude et grossière, l’autre de plus en plus
+superficielle et arriérée. L’harmonie intellectuelle,
+morale, politique de l’humanité est rompue ; une
+aigre dissonance se mêlera au concert de la société
+européenne pendant des siècles.</p>
+
+<p>En effet, mettons de côté les États-Unis d’Amérique,
+dont l’avenir, brillant sans doute, est encore
+obscur, et qui en tout cas occupent un rang secondaire
+dans le travail original de l’esprit humain, la
+grandeur intellectuelle et morale de l’Europe repose
+sur une triple alliance dont la rupture est un deuil
+pour le progrès, l’alliance entre la France, l’Allemagne
+et l’Angleterre. Unies, ces trois grandes forces
+conduiraient le monde et le conduiraient bien, entraînant
+nécessairement après elles les autres éléments,
+considérables encore, dont se compose le réseau
+européen ; elles traceraient surtout d’une façon
+impérieuse sa voie à une autre force qu’il ne faut ni
+exagérer ni trop rabaisser, la Russie. La Russie n’est
+un danger que si le reste de l’Europe l’abandonne à
+la fausse idée d’une originalité qu’elle n’a peut-être
+pas, et lui permet de réunir en un faisceau les peuplades
+barbares du centre de l’Asie, peuplades tout
+à fait impuissantes par elles-mêmes, mais capables
+de discipline et fort susceptibles, si l’on n’y prend
+garde, de se grouper autour d’un Gengiskhan moscovite.
+Les États-Unis ne sont un danger que si la
+division de l’Europe leur permet de se laisser aller
+aux fumées d’une jeunesse présomptueuse et à de
+vieux ressentiments contre la mère patrie. Avec
+l’union de la France, de l’Angleterre et l’Allemagne,
+le vieux continent gardait son équilibre, maîtrisait
+puissamment le nouveau, tenait en tutelle ce vaste
+monde oriental auquel il serait malsain de laisser
+concevoir des espérances exagérées. — Ce n’était là
+qu’un rêve. Un jour a suffi pour renverser l’édifice
+où s’abritaient nos espérances, pour ouvrir le monde
+à tous les dangers, à toutes les convoitises, à toutes
+les brutalités.</p>
+
+<p>Dans cette situation, dont nous ne sommes en rien
+responsables, le devoir de tout esprit philosophique
+est de faire taire son émotion et d’étudier, d’une
+pensée froide et claire, les causes du mal, pour
+tâcher d’entrevoir la manière dont il est possible de
+l’atténuer. La paix se fera entre la France et l’Allemagne.
+L’extermination n’a qu’un temps ; elle trouve
+sa fin, comme les maladies contagieuses, dans ses
+ravages mêmes, comme la flamme, dans la destruction
+de l’objet qui lui servait d’aliment. J’ai lu, je ne
+sais où, la parabole de deux frères qui, du temps de
+Caïn et d’Abel sans doute, en vinrent à se haïr et
+résolurent de se battre jusqu’à ce qu’ils ne fussent
+plus frères. Quand, épuisés, ils tombèrent tous deux
+sur le sol, ils se trouvèrent encore frères, voisins,
+tributaires du même puits, riverains du même ruisseau.</p>
+
+<p>Qui fera la paix entre la France et l’Allemagne ?
+Dans quelles conditions se fera cette paix ? On risquerait
+fort de se tromper, si l’on voulait parler de la
+paix provisoire ou plutôt de l’armistice qui se conclura
+dans quelques semaines ou quelques mois.
+Nous ne parlons ici que du règlement de compte qui
+interviendra un jour pour le bien du monde entre les
+deux grandes nations de l’Europe centrale. Pour se
+former une idée à cet égard, il faut d’abord bien
+connaître de quelle façon l’Allemagne est arrivée à
+concevoir l’idée de sa propre nationalité.</p>
+
+
+<p class="h4">I</p>
+
+<p>La loi du développement historique de l’Allemagne
+ne ressemble en rien à celle de la France ; la destinée
+de l’Allemagne, au contraire, est à beaucoup d’égards
+semblable à celle de l’Italie. Fondatrice du vieil
+empire romain, dépositaire jalouse de ses traditions,
+l’Italie n’a jamais pu devenir une nation comme les
+autres. Succédant à l’empire romain, fondatrice du
+nouvel empire carlovingien, se prétendant dépositaire
+d’un pouvoir universel, d’un droit plus que national,
+l’Allemagne était arrivée jusqu’à ces dernières années
+sans être un peuple. L’empire romain et la papauté,
+qui en fut la suite, avaient perdu l’Italie. L’empire
+carlovingien faillit perdre l’Allemagne. L’empereur
+germanique ne fut pas plus capable de faire l’unité
+de la nation allemande que le pape de faire celle de
+l’Italie. On n’est maître chez soi que quand on n’a
+aucune prétention à régner hors de chez soi. Tout
+pays qui arrive à exercer une primauté politique,
+intellectuelle, religieuse, sur les autres peuples,
+l’expie par la perte de son existence nationale durant
+des siècles.</p>
+
+<p>Il n’en fut pas de même de la France. Dès le
+<small>X</small><sup>e</sup> siècle, la France se retire bien nettement de l’empire.
+Les deux joyaux du monde occidental, la couronne
+impériale et la tiare papale, elle les perd pour
+son bonheur. A partir de la mort de Charles le Gros,
+l’empire devient exclusivement l’apanage des Allemands,
+aucun roi de France n’est plus empereur d’Occident.
+D’autre part, la papauté devient la propriété
+de l’Italie. La <i lang="la" xml:lang="la">Francia</i>, telle que l’avait faite le traité
+de Verdun, est privilégiée justement à cause de ce
+qui lui manque : elle n’a ni l’empire, ni la papauté,
+les deux choses universelles qui troublent perpétuellement
+le pays qui les possède dans l’œuvre de
+sa concrétion intime. Dès le <small>X</small><sup>e</sup> siècle, la <i lang="la" xml:lang="la">Francia</i> est
+toute nationale, et en effet dans la seconde moitié de
+ce siècle elle substitue au Carlovingien, lourd Allemand
+qui la défend mal, une famille encore germanique
+sans doute, mais bien réellement mariée avec
+le sol, la famille des ducs de France, qui a un
+domaine propre, et non pas seulement, comme les
+Carlovingiens, un titre abstrait. Dès lors commence
+autour de Paris cette admirable marche du développement
+national, qui aboutit à Louis XIV, à
+la Révolution, et dont le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle pourra voir
+la contre-partie, par suite de la triste loi qui condamne
+les choses humaines à entrer dans la voie de
+la décadence et de la destruction dès qu’elles sont
+achevées.</p>
+
+<p>L’idée de former une nationalité compacte n’avait
+jamais été, jusqu’à la révolution française, l’idée de
+l’Allemagne. Cette grande race allemande porte bien
+plus loin que la France le goût des indépendances
+provinciales ; la chance de guerres que nous appellerions
+civiles entre des parties de la même famille
+nationale ne l’effraye pas. Elle ne veut pas de l’unité
+pour elle-même, elle la veut uniquement par crainte
+de l’étranger ; elle tient par-dessus tout à la liberté
+de ses divisions intérieures. Ce fut là ce qui lui permit
+de faire la plus belle chose des temps modernes,
+la réforme luthérienne, chose, selon nous, supérieure
+à la philosophie et à la révolution, œuvres de la
+France, et qui ne le cède qu’à la renaissance, œuvre
+de l’Italie ; mais on a toujours les défauts de ses qualités.
+Depuis la chute des Hohenstaufen, la politique
+générale de l’Allemagne fut indécise, faible, empreinte
+d’une sorte de gaucherie ; à la suite de la guerre de
+trente ans, la conscience d’une patrie allemande
+existe à peine. La royauté française abusa de ce
+pitoyable état politique d’une grande race. Elle fit ce
+qu’elle n’avait jamais fait ; elle sortit de son programme,
+qui était de ne s’assimiler que des pays de
+langue française ; elle s’empara de l’Alsace, terre
+allemande. Le temps a légitimé cette conquête, puisque
+l’Alsace a pris ensuite une part si brillante aux
+grandes œuvres communes de la France. Il y eut
+cependant dans ce fait, qui au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle ne choqua
+personne, le germe d’un grave embarras pour
+l’époque où l’idée des nationalités deviendrait maîtresse
+du monde, et ferait prendre, dans les questions
+de délimitation territoriale, la langue et la race pour
+<i lang="la" xml:lang="la">criterium</i> de légitimité.</p>
+
+<p>La révolution française fut, à vrai dire, le fait
+générateur de l’idée de l’unité allemande. La Révolution
+répondait en un sens au vœu des meilleurs
+esprits de l’Allemagne ; mais ils s’en dégoûtèrent vite.
+L’Allemagne resta légitimiste et féodale ; sa conduite
+ne fut qu’une série d’hésitations, de malentendus, de
+fautes. La conduite de la France fut d’une suprême
+inconséquence. Elle, qui élevait dans le monde le
+drapeau du droit national, viola, dans l’ivresse de ses
+victoires, toutes les nationalités. L’Allemagne fut foulée
+aux pieds des chevaux ; le génie allemand, qui se
+développait alors d’une façon si merveilleuse, fut
+méconnu ; sa valeur sérieuse ne fut pas comprise des
+esprits bornés qui formaient l’élite intellectuelle du
+temps de l’Empire ; la conduite de Napoléon à l’égard
+des pays germaniques fut un tissu d’étourderies. Ce
+grand capitaine, cet éminent organisateur, était dénué
+des principes les plus élémentaires en fait de politique
+extérieure. Son idée d’une domination universelle
+de la France était folle, puisqu’il est bien établi que
+toute tentative d’hégémonie d’une nation européenne
+provoque, par une réaction nécessaire, une coalition
+de tous les autres États, coalition dont l’Angleterre,
+gardienne de l’équilibre, est toujours le centre de
+formation<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Ceci n’est vrai que du passé. La vieille Angleterre,
+paraît-il, n’existe plus de nos jours (septembre 1871).</p>
+</div>
+<p>Une nation ne prend d’ordinaire la complète conscience
+d’elle-même que sous la pression de l’étranger.
+La France existait avant Jeanne d’Arc et Charles VII ;
+cependant c’est sous le poids de la domination
+anglaise que le mot de <i>France</i> prend un accent particulier.
+Un <i>moi</i>, pour prendre le langage de la philosophie,
+se crée toujours en opposition avec un autre
+<i>moi</i>. La France fit de la sorte l’Allemagne comme
+nation. La plaie avait été trop visible. Une nation
+dans la pleine floraison de son génie et au plus haut
+point de sa force morale avait été livrée sans défense
+à un adversaire moins intelligent et moins moral par
+les misérables divisions de ses petits princes, et faute
+d’un drapeau central. L’Autriche, ensemble à peine
+allemand, introduisant dans le corps germanique une
+foule d’éléments non germaniques, trahissait sans
+cesse la cause allemande et en sacrifiait les intérêts
+à ses combinaisons dynastiques. Un point de renaissance
+parut alors : ce fut la Prusse de Frédéric. Formation
+récente dans le corps germanique, la Prusse
+en recélait toute la force effective. Par le fond de sa
+population, elle était plus slave que germanique ;
+mais ce n’était point là un inconvénient, tout au contraire.
+Ce sont presque toujours ainsi des pays mixtes
+et limitrophes qui font l’unité politique d’une race :
+qu’on se rappelle le rôle de la Macédoine en Grèce,
+du Piémont en Italie. La réaction de la Prusse contre
+l’oppression de l’empire français fut très-belle. On
+sait comment le génie de Stein tira de l’abaissement
+même la condition de la force, et comment l’organisation
+de l’armée prussienne, point de départ de
+l’Allemagne nouvelle, fut la conséquence directe de la
+bataille d’Iéna. Avec sa présomption habituelle et son
+inintelligence de la race germanique, Napoléon ne vit
+rien de tout cela. La bataille de Leipzig fut le signal
+d’une résurrection. De ce jour-là, il fut clair qu’une
+puissance nouvelle de premier ordre (la Prusse, tenant
+en sa main le drapeau allemand) faisait son entrée
+dans le monde. Au fond, la Révolution et l’Empire
+n’avaient rien compris à l’Allemagne, comme l’Allemagne
+n’avait rien compris à la France. Les grands
+esprits germaniques avaient pu saluer avec enthousiasme
+l’œuvre de la Révolution, parce que les principes
+de ce mouvement à l’origine étaient les leurs,
+ou plutôt ceux du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle tout entier ; mais cette
+basse démocratie terroriste, se transformant en despotisme
+militaire et en instrument d’asservissement
+pour tous les peuples, les remplit d’horreur. Par
+réaction, l’Allemagne éclairée se montra en quelque
+sorte affamée d’ancien régime. La révolution française
+trouvait l’obstacle qui devait l’arrêter dans la
+féodalité organisée de la Prusse, de la Poméranie,
+du Holstein, c’est-à-dire dans ce fonds de populations
+antidémocratiques au premier chef des bords de la
+Baltique, populations fidèles à la légitimité, acceptant
+d’être menées, bâtonnées, servant bien quand
+elles sont bien commandées, ayant à leur tête une
+petite noblesse de village, forte de toute la force que
+donnent les préjugés et l’esprit étroit. La vraie résistance
+continentale à la Révolution et à l’Empire vint
+de cette Vendée du Nord ; c’est là que le gentilhomme
+campagnard, chez nous couvert de ridicule par la
+haute noblesse, la cour, la bourgeoisie, le peuple
+même, prit sa revanche sur la démocratie française,
+et prépara sourdement, sans bruit, sans plébiscites,
+sans journaux, l’étonnante apparition qui depuis
+quelques années vient de se dérouler devant nous.</p>
+
+<p>La nécessité qui sous la Restauration obligea la
+France à renoncer à toute ambition extérieure, la sage
+politique qui sous Louis-Philippe rassura l’Europe,
+éloignèrent quelque temps le danger que recélait pour
+la France sortie de la Révolution cette anti-France
+de la Baltique, qui est la négation totale de nos principes
+les plus arrêtés. A part quelques paroles imprudentes
+d’hommes d’État de médiocre portée et
+quelques mauvais vers d’un poëte étourdi<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, la France
+de ce temps songea peu à l’Allemagne. L’activité était
+tournée vers l’intérieur et non vers les agrandissements
+du dehors. On avait mille fois raison. La France
+est assez grande ; sa mission ne consiste pas à s’adjoindre
+des pays étrangers, elle consiste à offrir chez
+elle un de ces brillants développements dont elle
+est si capable, à montrer la réalisation prospère du
+système démocratique qu’elle a proclamé, et dont la
+possibilité n’a pas été jusqu’ici bien prouvée. Qu’un
+pays de dix-sept ou dix-huit millions d’habitants,
+comme était autrefois la Prusse, joue le tout pour le
+tout, et sorte, même au prix des plus grands hasards,
+d’une situation qui le laissait flotter entre les grands
+et les petits États, cela est naturel ; mais un pays
+de trente ou quarante millions d’habitants a tout ce
+qu’il faut pour être une grande nation. Que les frontières
+de la France aient été assez mal faites en 1815,
+cela est possible ; mais, si l’on excepte quelques mauvais
+contours du côté de la Sarre et du Palatinat, qui
+furent tracés, à ce qu’il semble, sous le coup de chétives
+préoccupations militaires, le reste me paraît
+bien. Les pays flamands sont plus germaniques que
+français ; les pays wallons ont été empêchés de
+s’agglutiner au conglomérat français par des aventures
+historiques qui n’ont rien de fortuit ; cela tint
+au profond esprit municipal qui rendit la royauté
+française insupportable à ces pays. Il en faut dire
+autant de Genève et de la Suisse romande ; on peut
+ajouter que grande est l’utilité de ces petits pays
+français, séparés politiquement de la France ; ils
+offrent un asile aux émigrés de nos dissensions intestines,
+et, en temps de despotisme, ils servent de
+refuge à une pensée libre. La Prusse rhénane et le
+Palatinat sont des pays autrefois celtiques, mais
+profondément germanisés depuis deux mille ans. Si
+l’on excepte quelques vallées séparées de la France
+en 1815 par des raisons de stratégie, la France n’a
+donc pas un pouce de terre à désirer. L’Angleterre et
+l’Écosse n’ont en surface que les deux cinquièmes de la
+France, et pourtant l’Angleterre est-elle obligée de
+songer à des conquêtes territoriales pour être grande ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Il faut dire qu’il ne faisait que répondre à une provocation
+venant d’Allemagne.</p>
+</div>
+<p>Le sort de l’année 1848 fut, en cette question
+comme en toutes les autres, de soulever des problèmes
+qu’elle ne put résoudre, et qui, au bout d’un ou deux
+ans, reçurent des solutions par des moyens diamétralement
+opposés à ceux que rêvèrent les partis
+alors dominants. La question de l’unité allemande
+fut posée avec éclat ; selon la mode du temps, on
+crut tout arranger par une assemblée constituante.
+Ces efforts aboutirent à un éclatant échec. Qu’on
+traite les hommes de 1848 d’utopistes, ou qu’on
+reproche aux masses de n’avoir pas été assez éclairées
+pour les suivre, il est sûr que les essais de cette
+année demeurèrent tous infructueux. Pendant dix
+ans, les problèmes sommeillèrent, le patriotisme allemand
+sembla porter le deuil ; mais déjà un homme
+disait à ceux qui voulaient l’écouter : « Ces problèmes
+ne se résolvent pas comme vous croyez, par
+la libre adhésion des peuples ; ils se résolvent par le
+fer et le feu. »</p>
+
+<p>L’empereur Napoléon III rompit la glace par la
+guerre d’Italie, ou plutôt par la conclusion de cette
+guerre, qui fut l’annexion à la France de la Savoie et
+de Nice. La première de ces deux annexions était
+assez naturelle ; de tous les pays de langue française
+non réunis à la France, la Savoie était le seul qui pût
+sans inconvénient nous être dévolu ; depuis que le
+duc de Savoie était devenu roi d’Italie, une telle
+dévolution était presque dans la force des choses. Et
+cependant cette annexion eut bien plus d’inconvénients
+que d’avantages. Elle interdit à la France
+ce qui fait sa vraie force, le droit d’alléguer une
+politique désintéressée et uniquement inspirée par
+l’amour des principes ; elle donna une idée exagérée
+des plans d’agrandissement de l’empereur Napoléon
+III, mécontenta l’Angleterre, éveilla les soupçons
+de l’Europe, provoqua les hardies initiatives de
+M. de Bismark.</p>
+
+<p>Il est clair que, s’il y eut jamais un mouvement
+légitime en histoire, c’est celui qui, depuis soixante
+ans, porte l’Allemagne à se former en une seule
+nation. Si quelqu’un en tout cas a le droit de s’en
+plaindre, ce n’est pas la France, puisque l’Allemagne
+n’a obéi à cette tendance qu’à notre exemple, et pour
+résister à l’oppression que la France fit peser sur elle
+au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle et sous l’Empire. La France, ayant
+renoncé au principe de la légitimité, qui ne voyait
+dans telle ou telle agglomération de province en
+royaume ou en empire que la conséquence des
+mariages, des héritages, des conquêtes d’une dynastie,
+ne peut connaître qu’un seul principe de délimitation
+en géographie politique, je veux dire le principe des
+nationalités, ou, ce qui revient au même, la libre
+volonté des peuples de vivre ensemble, prouvée
+par des faits sérieux et efficaces. Pourquoi refuser à
+l’Allemagne le droit de faire chez elle ce que nous
+avons fait chez nous, ce que nous avons aidé l’Italie
+à faire ? N’est-il pas évident qu’une race dure,
+chaste, forte et grave comme la race germanique,
+une race placée au premier rang par les dons et le
+travail de la pensée, une race peu portée vers le plaisir,
+tout entière livrée à ses rêves et aux jouissances
+de son imagination, voudrait jouer dans l’ordre des
+faits politiques un rôle proportionné à son importance
+intellectuelle ? Le titre d’une nationalité, ce
+sont des hommes de génie, « gloires nationales »,
+qui donnent aux sentiments de tel ou tel peuple une
+forme originale, et fournissent la grande matière de
+l’esprit national, quelque chose à aimer, à admirer,
+à vanter en commun. Dante, Pétrarque, les grands
+artistes de la renaissance ont été les vrais fondateurs
+de l’unité italienne. Gœthe, Schiller, Kant, Herder,
+ont créé la patrie allemande. Vouloir s’opposer à une
+éclosion annoncée par tant de signes eût été aussi
+absurde que de vouloir s’opposer à la marée montante.
+Vouloir lui donner des conseils, lui tracer la
+manière dont nous eussions désiré qu’elle s’accomplît,
+était puéril. Ce mouvement s’accomplissait par
+défiance de nous ; lui indiquer une règle, c’était fournir
+à une conscience nationale, soupçonneuse et susceptible,
+un <i lang="la" xml:lang="la">criterium</i> sûr, et l’inviter clairement à
+faire le contre-pied de ce que nous lui demandions.
+Certes je suis le premier à reconnaître qu’à ce besoin
+d’unité de la nation allemande il se mêla d’étranges
+excès. Le patriote allemand, comme le patriote italien,
+ne se détache pas facilement du vieux rôle universel
+de sa patrie. Certains Italiens rêvent encore
+le <i lang="it" xml:lang="it">primato</i> ; un très-grand nombre d’Allemands rattachent
+leurs aspirations au souvenir du saint-empire,
+exerçant sur tout le monde européen une sorte de
+suzeraineté. Or la première condition d’un esprit
+national est de renoncer à toute prétention de rôle
+universel, le rôle universel étant destructeur de la
+nationalité. Plus d’une fois le patriotisme allemand
+s’est montré de la sorte injuste et partial. Ce théoricien
+de l’unité allemande qui soutient que l’Allemagne
+doit reprendre partout les débris de son vieil
+empire refuse d’écouter aucune raison quand on lui
+parle d’abandonner un pays aussi purement slave que
+le grand-duché de Posen<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Le vrai, c’est que le principe
+des nationalités doit être entendu d’une façon
+large, sans subtilités. L’histoire a tracé les frontières
+des nations d’une manière qui n’est pas toujours la
+plus naturelle ; chaque nation a du trop, du trop peu ;
+il faut se tenir à ce que l’histoire a fait et au vœu
+des provinces, pour éviter d’impossibles analyses,
+d’inextricables difficultés.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> La possession de Posen par la Prusse ne saurait en aucune
+manière être assimilée à la possession de l’Alsace par la
+France. L’Alsace est francisée et ne proteste plus contre son
+annexion, tandis que Posen n’est pas germanisé et proteste.
+Le parallèle de l’Alsace est la Silésie, province slave de race
+et de langue, mais suffisamment germanisée, et dont personne
+ne conteste plus la légitime propriété à la Prusse.</p>
+</div>
+<p>Si la pensée de l’unité allemande était légitime,
+il était légitime aussi que cette unité se fît par la
+Prusse. Les tentatives parlementaires de Francfort
+ayant échoué, il ne restait que l’hégémonie de l’Autriche
+ou de la Prusse. L’Autriche renferme trop de
+Slaves, elle est trop antipathique à l’Allemagne protestante,
+elle a trop manqué durant des siècles à ses
+devoirs de puissance dirigeante en Allemagne, pour
+qu’elle pût être de nouveau appelée à jouer un rôle
+de ce genre. Si jamais, au contraire, il y eut une
+vocation historique bien marquée, ce fut celle de la
+Prusse depuis Frédéric le Grand. Il ne pouvait
+échapper à un esprit sagace que la Prusse était le
+centre d’un tourbillon ethnique nouveau, qu’elle
+jouait pour la nationalité allemande du Nord le rôle du
+cœur dans l’embryon, sauf à être plus tard absorbée
+par l’Allemagne qu’elle aurait faite, comme nous
+voyons le Piémont absorbé par l’Italie. Un homme
+se trouva pour s’emparer de toutes ces tendances
+latentes, pour les représenter et leur donner avec
+une énergie sans égale une pleine réalisation.</p>
+
+<p>M. de Bismark voulut deux choses que le philosophe
+le plus sévère pourrait déclarer légitimes, si
+dans l’application le peu scrupuleux homme d’État
+n’avait montré que pour lui la force est synonyme
+de légitimité : d’abord, chasser de la confédération
+germanique l’Autriche, corps plus qu’à demi étranger
+qui l’empêchait d’exister ; en second lieu, grouper
+autour de la Prusse les membres de la patrie
+allemande que les hasards de l’histoire avaient
+dispersés. M. de Bismark vit-il au delà ? Son point
+de vue nécessairement borné d’homme pratique lui
+permit-il de soupçonner qu’un jour la Prusse serait
+absorbée par l’Allemagne et disparaîtrait en quelque
+sorte dans sa victoire, comme Rome finit d’exister en
+tant que ville le jour où elle eut achevé son œuvre
+d’unification ? Je l’ignore, car M. de Bismark ne
+s’est pas jusqu’ici offert à l’analyse ; il ne s’y offrira
+peut-être jamais. Une des questions qu’un esprit
+curieux se pose le plus souvent, en réfléchissant sur
+l’histoire contemporaine, est de savoir si M. de Bismark
+est philosophe, s’il voit la vanité de ce qu’il
+fait, tout en y travaillant avec ardeur, ou bien si
+c’est un croyant en politique, s’il est dupe de son
+œuvre, comme tous les esprits absolus, et n’en voit
+pas la caducité. J’incline vers la première hypothèse,
+car il me paraît difficile qu’un esprit si complet ne
+soit pas critique, et ne mesure pas dans son action la
+plus ardente les limites et le côté faible de ses desseins.
+Quoi qu’il en soit, s’il voit dans l’avenir les
+impossibilités du parti qui consisterait à faire de
+l’Allemagne une Prusse agrandie, il se garde de le
+dire, car le fanatisme étroit du parti des hobereaux
+prussiens ne supporterait pas un moment la pensée
+que le but de ce qui se fait par la Prusse n’est pas de
+prussianiser toute l’Allemagne, et plus tard le monde
+entier, au nom d’une sorte de mysticisme politique
+dont on semble vouloir se réserver le secret.</p>
+
+<p>Les plans de M. de Bismark furent élaborés dans
+la confidence et avec l’adhésion de l’empereur
+Napoléon III, ainsi que du petit nombre de personnes
+qui étaient initiées à ses desseins. Il est injuste de
+faire de cela un reproche à l’empereur Napoléon.
+C’est la France qui a élevé dans le monde le drapeau
+des nationalités ; toute nationalité qui naît
+et grandit devrait naître et grandir avec les encouragements
+de la France, devenir pour elle une
+amie. La nationalité allemande étant une nécessité
+historique, la sagesse voulait qu’on ne se mît pas à
+la traverse. La bonne politique n’est pas de s’opposer
+à ce qui est inévitable ; la bonne politique est
+d’y servir et de s’en servir. Une grande Allemagne
+libérale, formée en pleine amitié avec la France,
+devenait une pièce capitale en Europe, et créait
+avec la France et l’Angleterre une invincible trinité,
+entraînant le monde, surtout la Russie, dans les
+voies du progrès par la raison. Il était donc souverainement
+désirable que l’unité allemande, venant à
+se réaliser, ne se fît pas malgré la France, qu’elle
+se fît, bien au contraire, avec notre assentiment. La
+France n’était pas obligée d’y contribuer, mais elle
+était obligée de ne pas s’y opposer ; il était même
+naturel de songer au bon vouloir de la jeune nation
+future, de se ménager de sa part quelque chose de
+ce sentiment profond que les États-Unis d’Amérique
+garderont encore longtemps à la France en souvenir
+de Lafayette. Était-il opportun de tirer profit des circonstances
+pour notre agrandissement territorial ?
+Non en principe, puisque de tels agrandissements
+sont à peu près inutiles. En quoi la France est-elle
+plus grande depuis l’adjonction de Nice et de la Savoie ?
+Cependant l’opinion publique superficielle
+attachant beaucoup de prix à ces agrandissements,
+on pouvait, à l’époque des tractations amicales, stipuler
+quelques cessions, portant sur des pays disposés
+à se réunir à la France, pourvu qu’il fût bien
+entendu que ces agrandissements n’étaient pas le
+but de la négociation, que l’unique but de celle-ci
+était l’amitié de la France et de l’Allemagne. Pour
+répondre aux taquineries des hommes d’État de
+l’opposition et satisfaire à certaines exigences des
+militaires qui ont sans doute leur fondement, on
+pouvait, par exemple, stipuler avant la guerre la
+cession du Luxembourg au cas qu’il y consentît et
+la rectification de la Sarre, auxquelles la Prusse eût
+probablement consenti alors. Je le répète, j’estime
+qu’il eût mieux valu ne rien demander : le Luxembourg
+ne nous eût pas apporté plus de force que la
+Savoie ou Nice. Quant aux contours stratégiques des
+frontières, combien une bonne politique eût été un
+meilleur rempart ! L’effet d’une bonne politique eût été
+que personne ne nous eût attaqués, ou que, si quelqu’un
+avait pris contre nous l’offensive, nous eussions
+été défendus par la sympathie de toute l’Europe. — Quoi
+qu’il en soit, on ne prit aucun parti : une indécision
+déplorable paralysa la plume de l’empereur Napoléon
+III, et Sadowa arriva sans que rien eût été convenu
+pour le lendemain. Cette bataille, qui, si l’on
+avait suivi une politique consistante, aurait pu être
+une victoire pour la France, devint ainsi une défaite,
+et, huit jours après, le gouvernement français prenait
+le deuil de l’événement auquel il avait plus que personne
+contribué.</p>
+
+<p>A ce moment, d’ailleurs, entrèrent en scène deux
+éléments qui n’avaient eu aucune part aux conversations
+de Biarritz, l’opinion française et l’opinion
+prussienne exaltées. M. de Bismark n’est pas la
+Prusse ; en dehors de lui existe un parti fanatique,
+absolu, tout d’une pièce, avec lequel il doit compter.
+M. de Bismark par sa naissance appartient à ce
+parti ; mais il n’en a pas les préjugés. Pour se rendre
+maître de l’esprit du roi, faire taire ses scrupules
+et dominer les conseils étroits qui l’entourent,
+M. de Bismark est obligé à des sacrifices. Après la
+victoire de Sadowa, le parti fanatique se trouva plus
+puissant que jamais ; toute transaction devint impossible.
+Ce qui arrivait à l’empereur Napoléon III
+arrivera, je le crains, à plusieurs de ceux qui auront
+des relations avec la Prusse. Cet esprit intraitable,
+cette roideur de caractère, cette fierté exagérée seront
+la source de beaucoup de difficultés. — En France, l’empereur
+Napoléon III se montra également débordé par
+une certaine opinion. L’opposition fut cette fois, ce
+qu’elle est trop souvent, superficielle et déclamatoire.
+Il était facile de montrer que la conduite du gouvernement
+avait été pleine d’imprévoyance et de tergiversations.
+Il est clair qu’à l’époque des ouvertures de
+M. de Bismark, le gouvernement aurait dû ou refuser
+de l’écouter ou avoir un plan de conduite qu’il pût
+appuyer d’une bonne armée sur le Rhin ; mais ce
+n’était pas là une raison pour venir soutenir chaque
+année, ainsi que le faisait l’opposition, que la France
+avait été vaincue à Sadowa, ni surtout pour établir en
+doctrine que la frontière de la France devait être
+garnie de petits États faibles, ennemis les uns des
+autres. Pouvait-on inventer un moyen plus efficace
+pour leur persuader d’être unis et forts ? M. Thiers
+contribua beaucoup par ses aveux à exciter l’opinion
+allemande, laquelle est persuadée que cet honorable
+homme d’État représente l’opinion dominante
+de la bourgeoisie française et ses instincts secrets.</p>
+
+<p>Le règlement de la question du Luxembourg mit
+cette situation funeste dans tout son jour. Rien
+n’avait été convenu avant Sadowa entre la France
+et la Prusse : la Prusse n’éluda donc aucun engagement
+en refusant toute concession ; mais, si la modération
+avait été dans le caractère de la cour de
+Berlin, comment ne lui eût-elle pas conseillé de tenir
+compte de l’émotion de la France, de ne pas pousser
+son droit et ses avantages à l’extrême ? Le Luxembourg
+est un pays insignifiant, tout à fait hybride,
+ni allemand ni français, ou, si l’on veut, l’un et l’autre.
+Son annexion à la France, précédée d’un plébiscite,
+n’avait rien qui pût mécontenter l’Allemand le
+plus correct dans son patriotisme. La roideur systématique
+de la Prusse prouva qu’elle n’entendait
+garder aucun souvenir reconnaissant des tractations
+qui avaient précédé Sadowa, et que la France, malgré
+l’appui réel qu’elle lui avait prêté, était toujours
+pour elle l’éternelle ennemie. Du côté de la France,
+on avait amené ce résultat par une série de fautes ;
+on avait été si malavisé, qu’on n’avait même pas le
+droit de se plaindre. On avait voulu jouer au fin, on
+avait trouvé plus fin que soi. On avait fait comme celui
+qui, ayant dans son jeu des cartes excellentes, n’a pas
+pu se décider à les jeter sur table, les réservant
+toujours pour des coups qui ne viennent jamais.</p>
+
+<p>Est-ce à dire, comme le pensent beaucoup de personnes,
+que, depuis 1866, la guerre entre la France
+et la Prusse fût inévitable ? non certes. Quand on
+peut attendre, peu de choses sont inévitables ; or
+on pouvait gagner du temps. La mort du roi de
+Prusse, ce qu’on sait du caractère sage et modéré
+du prince et de la princesse de Prusse, pouvaient
+déplacer bien des choses. Le parti militaire féodal
+prussien, qui est l’une des grandes causes de danger
+pour la paix de l’Europe, semble destiné à céder avec
+le temps beaucoup de son ascendant à la bourgeoisie
+berlinoise, à l’esprit allemand, si large, si libre, et
+qui deviendra profondément libéral dès qu’il sera
+délivré de l’étreinte du casernement prussien. Je
+sais que les symptômes de ceci ne se montrent guère
+encore, que l’Allemagne, toujours un peu timide
+dans l’action, a été conquise par la Prusse, sans
+qu’aucun indice ait montré la Prusse disposée à se
+perdre dans l’Allemagne ; mais le temps n’est pas
+venu pour une telle évolution. Acceptée comme
+moyen de lutte contre la France, l’hégémonie prussienne
+ne faiblira que quand une pareille lutte n’aura
+plus de raison d’être. La force avec laquelle est lancé
+le mouvement allemand donnera lieu à des développements
+très-rapides. Il n’y a plus aucune analogie en
+histoire, si l’Allemagne conquise ne conquiert la
+Prusse à son tour et ne l’absorbe. Il est inadmissible
+que la race allemande, si peu révolutionnaire qu’elle
+soit, ne triomphe pas du noyau prussien, quelque
+résistant qu’il puisse être. Le principe prussien,
+d’après lequel la base d’une nation est une armée, et
+la base de l’armée une petite noblesse, ne saurait être
+appliqué à l’Allemagne. L’Allemagne, Berlin même,
+a une bourgeoisie. La base de la vraie nation allemande
+sera, comme celle de toutes les nations
+modernes, une bourgeoisie riche. Le principe prussien
+a fait quelque chose de très-fort, mais qui ne
+saurait durer au delà du jour où la Prusse aura terminé
+son œuvre. Sparte eût cessé d’être Sparte, si
+elle eût fait l’unité de la Grèce. La constitution
+et les mœurs romaines disparurent dès que Rome
+devint maîtresse du monde ; à partir de ce jour-là,
+Rome se vit gouvernée par le monde, et ce ne fut
+que justice.</p>
+
+<p>Chaque année eût ainsi apporté à l’état de choses
+sorti de Sadowa les plus profondes transformations.
+Une heure d’aberration a troublé toutes les espérances
+des bons esprits. Sans songer qu’une nation jeune,
+dans tout le feu de son développement, a d’immenses
+avantages sur une nation vieillie qui a déjà rempli
+son programme et atteint l’égalité, on s’est jeté dans
+le gouffre de gaieté de cœur. La présomption et l’ignorance
+des militaires, l’étourderie de nos diplomates,
+leur vanité, leur sotte foi dans l’Autriche, machine
+disloquée dont il y a peu de compte à tenir, l’absence
+de pondération sérieuse dans le gouvernement, les
+accès bizarres d’une volonté intermittente comme les
+réveils d’un Épiménide, ont amené sur l’espèce
+humaine les plus grands malheurs qu’elle eût connus
+depuis cinquante-cinq ans. Un incident qu’une habile
+diplomatie eût aplani en quelques heures a suffi pour
+déchaîner l’enfer… Retenons nos malédictions ; il y
+a des moments où l’horrible réalité est la plus
+cruelle des imprécations.</p>
+
+
+<p class="h4">II</p>
+
+<p>Qui a fait la guerre ? Nous l’avons dit, ce me
+semble. — Il faut se garder, dans ces sortes de
+questions, de ne voir que les causes immédiates et
+prochaines. Si l’on se bornait aux considérations restreintes
+d’un observateur inattentif, la France aurait
+tous les torts. Si l’on se place à un point de vue plus
+élevé, la responsabilité de l’horrible malheur qui a
+fondu sur l’humanité en cette funeste année doit
+être partagée. La Prusse a facilement dans ses
+manières d’agir quelque chose de dur, d’intéressé,
+de peu généreux. Sentant sa force, elle n’a fait
+aucune concession. Du moment que M. de Bismark
+voulut exécuter ses grandes entreprises de concert
+avec la France, il devait accepter les conséquences
+de la politique qu’il avait choisie. M. de Bismark
+n’était pas obligé de mettre l’empereur Napoléon III
+dans ses confidences ; mais, l’ayant fait, il était
+obligé d’avoir des égards pour l’empereur et les
+hommes d’État français, ainsi que pour une fraction
+de l’opinion qu’il fallait ménager. Le grand mal de
+la Prusse, c’est l’orgueil. Foyer puissant d’ancien
+régime, elle s’irrite de notre prospérité bourgeoise ;
+ses gentilshommes sont blessés de voir des roturiers,
+je ne dis pas plus riches qu’eux, mais exerçant
+comme eux la profession qui ailleurs est le privilége
+de la noblesse. La jalousie chez eux double
+l’orgueil. « Nous sommes une jeunesse pauvre,
+disent-ils, des cadets qui veulent se faire leur place
+dans le monde. » Une des causes qui ont produit
+M. de Bismark a été la vanité blessée du diplomate
+abreuvé d’avanies par ses confrères autrichiens traitant
+la Prusse en parvenue. Le sentiment qui a créé
+la Prusse a été quelque chose d’analogue : l’homme
+sérieux, pauvre, intelligent, sans charme, supporte
+avec peine les succès de société d’un rival qui, tout
+en lui étant fort inférieur pour les qualités solides,
+fait figure dans le monde, règle la mode et réussit
+par des dédains aristocratiques à l’empêcher de s’y
+faire accepter.</p>
+
+<p>La France n’a pas été moins coupable. Les journaux
+ont été superficiels, le parti militaire s’est
+montré présomptueux et entêté, l’opposition n’a paru
+attentive qu’à la recherche d’une fausse popularité,
+blâmant le gouvernement s’il préparait la guerre,
+l’insultant s’il ne la faisait pas, parlant sans cesse de
+la honte de Sadowa et de la nécessité d’une
+revanche ; mais le grand mal a été l’excès du pouvoir
+personnel. La conversion à la monarchie parlementaire
+affectée depuis un an était si peu sérieuse, qu’un
+ministère tout entier, la Chambre, le sénat ont cédé
+presque sans résistance à une pensée personnelle du
+souverain qui ne répondait nullement à leurs idées
+ni à leurs désirs.</p>
+
+<p>Et maintenant qui fera la paix ?… La pire conséquence
+de la guerre, c’est de rendre impuissants
+ceux qui ne l’ont pas voulue, et d’ouvrir un cercle
+fatal où le bon sens est qualifié de lâcheté, parfois de
+trahison. Nous parlerons avec franchise. Une seule
+force au monde sera capable de réparer le mal que
+l’orgueil féodal, le patriotisme exagéré, l’excès du
+pouvoir personnel, le peu de développement du gouvernement
+parlementaire sur le continent ont fait
+en cette circonstance à la civilisation.</p>
+
+<p>Cette force, c’est l’Europe. L’Europe a un intérêt
+majeur à ce qu’aucune des deux nations ne soit ni
+trop victorieuse ni trop vaincue. La disparition de la
+France du nombre des grandes puissances serait la
+fin de l’équilibre européen. J’ose dire que l’Angleterre
+en particulier sentirait, le jour où un tel
+événement viendrait à se produire, les conditions de
+son existence toutes changées. La France est une
+des conditions de la prospérité de l’Angleterre.
+L’Angleterre, selon la grande loi qui veut que la
+race primitive d’un pays prenne à la longue le
+dessus sur toutes les invasions, devient chaque jour
+plus celtique et moins germanique ; dans la grande
+lutte des races, elle est avec nous ; l’alliance de la
+France et de l’Angleterre est fondée pour des siècles.
+Que l’Angleterre porte sa pensée du côté des États-Unis,
+de Constantinople, de l’Inde ; elle verra qu’elle
+a besoin de la France et d’une France forte.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s’y tromper en effet : une France
+faible et humiliée ne saurait exister. Que la France
+perde l’Alsace et la Lorraine, et la France n’est plus.
+L’édifice est si compacte, que l’enlèvement d’une ou
+deux grosses pierres le ferait crouler. L’histoire naturelle
+nous apprend que l’animal dont l’organisation
+est très-centralisée ne souffre pas l’amputation d’un
+membre important ; on voit souvent un homme à qui
+l’on coupe une jambe mourir de phthisie ; de même
+la France atteinte dans ses parties principales verrait
+sa vie générale s’éteindre et ses organes du centre
+insuffisants pour renvoyer la vie jusqu’aux extrémités.</p>
+
+<p>Qu’on ne rêve donc pas de concilier deux choses
+contradictoires, conserver la France et l’amoindrir.
+Il y a des ennemis absolus de la France qui croient
+que le but suprême de la politique contemporaine
+doit être d’étouffer une puissance qui, selon eux,
+représente le mal. Que ces fanatiques conseillent
+d’en finir avec l’ennemi qu’ils ont momentanément
+vaincu, rien de plus simple ; mais que ceux qui croient
+que le monde serait mutilé si la France disparaissait
+y prennent garde. Une France diminuée perdrait
+successivement toutes ses parties ; l’ensemble se
+disloquerait, le midi se séparerait ; l’œuvre séculaire
+des rois de France serait anéantie, et, je vous le jure,
+le jour où cela arriverait, personne n’aurait lieu de
+s’en réjouir. Plus tard, quand on voudrait former la
+grande coalition que provoque toute ambition démesurée,
+on regretterait en Europe de ne pas avoir été
+plus prévoyant. Deux grandes races sont en présence ;
+toutes deux ont fait de grandes choses, toutes deux ont
+une grande tâche à remplir en commun ; il ne faut
+pas que l’une d’elles soit mise en un état qui équivaille
+à sa destruction. Le monde sans la France
+serait aussi mutilé que le monde sans l’Allemagne ;
+ces grands organes de l’humanité ont chacun leur
+office : il importe de les maintenir pour l’accomplissement
+de leur mission diverse. Sans attribuer à
+l’esprit français le premier rôle dans l’histoire de
+l’esprit humain, on doit reconnaître qu’il y joue un
+rôle essentiel : le concert serait troublé si cette note
+y manquait. Or, si vous voulez que l’oiseau chante,
+ne touchez pas à son bocage. La France humiliée,
+vous n’aurez plus d’esprit français.</p>
+
+<p>Une intervention de l’Europe assurant à l’Allemagne
+l’entière liberté de ses mouvements intérieurs,
+maintenant les limites fixées en 1815 et défendant à
+la France d’en rêver d’autres, laissant la France
+vaincue, mais fière dans son intégrité, la livrant
+au souvenir de ses fautes et la laissant se dégager
+en toute liberté et comme elle l’entendrait de
+l’étrange situation intérieure qu’elle s’est faite, telle
+est la solution que doivent, selon nous, désirer les
+amis de l’humanité et de la civilisation. Non-seulement
+cette solution mettrait fin à l’horrible déchirement
+qui trouble en ce moment la famille européenne,
+elle renfermerait de plus le germe d’un pouvoir destiné
+à exercer sur l’avenir l’action la plus bienfaisante.</p>
+
+<p>Comment en effet un effroyable événement comme
+celui qui laissera autour de l’année 1870 un souvenir
+de terreur a-t-il été possible ? Parce que les diverses
+nations européennes sont trop indépendantes les
+unes des autres et n’ont personne au-dessus d’elles,
+parce qu’il n’y a ni congrès, ni diète, ni tribunal
+amphictyonique qui soient supérieurs aux souverainetés
+nationales. Un tel établissement existe à
+l’état virtuel, puisque l’Europe, surtout depuis 1814,
+a fréquemment agi en nom collectif, appuyant ses
+résolutions de la menace d’une coalition ; mais ce
+pouvoir central n’a pas été assez fort pour empêcher
+des guerres terribles. Il faut qu’il le devienne. Le
+rêve des utopistes de la paix, un tribunal sans armée
+pour appuyer ses décisions, est une chimère ; personne
+ne lui obéira. D’un autre côté, l’opinion selon
+laquelle la paix ne serait assurée que le jour où une
+nation aurait sur les autres une supériorité incontestée
+est l’inverse de la vérité ; toute nation exerçant
+l’hégémonie prépare par cela seul sa ruine en
+amenant la coalition de tous contre elle. La paix ne
+peut être établie et maintenue que par l’intérêt commun
+de l’Europe, ou, si l’on aime mieux, par la
+ligue des neutres passant à une attitude comminatoire.
+La justice entre deux parties contendantes n’a
+aucune chance de triompher ; mais entre dix parties
+contendantes la justice l’emporte, car il n’y a qu’elle
+qui offre une base commune d’entente, un terrain
+commun. La force capable de maintenir contre le
+plus puissant des États une décision jugée utile au
+salut de la famille européenne réside donc uniquement
+dans le pouvoir d’intervention, de médiation,
+de coalition des divers États. Espérons que ce pouvoir,
+prenant des formes de plus en plus concrètes et
+régulières, amènera dans l’avenir un vrai congrès,
+périodique, sinon permanent, et sera le cœur d’États-Unis
+d’Europe liés entre eux par un pacte fédéral.
+Aucune nation alors n’aura le droit de s’appeler « la
+grande nation », mais il sera loisible à chacune d’être
+une grande nation, à condition que ce titre elle l’attende
+des autres et ne prétende pas se le décerner. C’est à
+l’histoire qu’il appartiendra plus tard de spécifier ce
+que chaque peuple aura fait pour l’humanité et de
+désigner les pays qui, à certaines époques, ont pu
+avoir sur les autres certains genres de supériorité.</p>
+
+<p>De la sorte, on peut espérer que la crise épouvantable
+où est engagée l’humanité trouvera un moment
+d’arrêt. Le lendemain du jour où la faux de la mort
+aura été arrêtée, que devra-t-on faire ? Attaquer
+énergiquement la cause du mal. La cause du mal a
+été un déplorable régime politique qui a fait dépendre
+l’existence d’une nation des présomptueuses vantardises
+de militaires bornés, des dépits et de la vanité
+blessée de diplomates inconsistants. Opposons à cela
+le régime parlementaire, un vrai gouvernement des
+parties sérieuses et modérées du pays, non la chimère
+démocratique du règne de la volonté populaire avec
+tous ses caprices, mais le règne de la volonté nationale,
+résultat des bons instincts du peuple savamment
+interprétés par des pensées réfléchies. Le pays n’a
+pas voulu la guerre ; il ne la voudra jamais ; il veut
+son développement intérieur, soit sous forme de
+richesse, soit sous forme de libertés publiques. Donnons
+à l’étranger le spectacle de la prospérité, de la
+liberté, du calme, de l’égalité bien entendue, et la
+France reprendra l’ascendant qu’elle a perdu par les
+imprudentes manifestations de ses militaires et de ses
+diplomates. La France a des principes qui, bien que
+critiquables et dangereux à quelques égards, sont
+faits pour séduire le monde, quand la France donne
+la première l’exemple du respect de ces principes ;
+qu’elle présente chez elle le modèle d’un État vraiment
+libéral, où les droits de chacun sont garantis,
+d’un État bienveillant pour les autres États, renonçant
+définitivement à l’idée d’agrandissement, et tous, loin
+de l’attaquer, s’efforceront de l’imiter.</p>
+
+<p>Il y a, je le sais, dans le monde des foyers de fanatisme
+où le tempérament règne encore ; il y a en
+certains pays une noblesse militaire, ennemie-née de
+ces conceptions raisonnables, et qui rêve l’extermination
+de ce qui ne lui ressemble pas. L’élément
+féodal de la Prusse d’une part, la Russie de l’autre,
+sont à cet âge où l’on a l’âcreté du sang barbare,
+sans retour en arrière ni désillusion. La France et
+jusqu’à un certain point l’Angleterre ont atteint leur
+but. La Prusse et la Russie ne sont pas encore arrivées
+à ce moment où l’on possède ce que l’on a voulu, où
+l’on considère froidement ce pour quoi l’on a troublé
+le monde, et où l’on s’aperçoit que ce n’est rien, que
+tout ici-bas n’est qu’un épisode d’un rêve éternel,
+une ride à la surface d’un infini qui tour à tour nous
+produit et nous absorbe. Ces races neuves et violentes
+du Nord sont bien plus naïves ; elles sont dupes de leurs
+désirs ; entraînées par le but qu’elles se proposent,
+elles ressemblent au jeune homme qui s’imagine que,
+l’objet de sa passion une fois obtenu, il sera pleinement
+heureux. A cela se joint un trait de caractère,
+un sentiment que les plaines sablonneuses du nord de
+l’Allemagne paraissent toujours avoir inspiré, le sentiment
+des Vandales chastes devant les mœurs et le
+luxe de l’empire romain, une sorte de fureur puritaine,
+la jalousie et la rage contre la vie facile de ceux qui
+jouissent. Cette humeur sombre et fanatique existe
+encore de nos jours. De tels « esprits mélancoliques »,
+comme on disait autrefois, se croient chargés de
+venger la vertu, de redresser les nations corrompues.
+Pour ces exaltés, l’idée de l’empire allemand n’est
+pas celle d’une nationalité limitée, libre chez elle, ne
+s’occupant pas du reste du monde ; ce qu’ils veulent,
+c’est une action universelle de la race germanique,
+renouvelant et dominant l’Europe. C’est là une frénésie
+bien chimérique ; car supposons, pour plaire à
+ces esprits chagrins, la France anéantie, la Belgique,
+la Hollande, la Suisse écrasées, l’Angleterre passive
+et silencieuse ; que dire du grand spectre de l’avenir
+germanique, des Slaves, qui aspireront d’autant plus
+à se séparer du corps germanique que ce dernier
+s’individualisera davantage ? La conscience slave
+s’élève en proportion de la conscience germanique, et
+s’oppose à celle-ci comme un pôle contraire ; l’une
+crée l’autre. L’Allemand a droit comme tout le monde
+à une patrie ; pas plus que personne, il n’a droit à la
+domination. Il faut observer d’ailleurs que de telles
+visées fanatiques ne sont nullement le fait de l’Allemagne
+éclairée. La plus complète personnification de
+l’Allemagne, c’est Gœthe. Quoi de moins prussien
+que Gœthe ? Qu’on se figure ce grand homme à Berlin
+et le débordement de sarcasmes olympiens que lui
+eussent inspirés cette roideur sans grâce ni esprit, ce
+lourd mysticisme de guerriers pieux et de généraux
+craignant Dieu ! Une fois délivrées de la crainte de la
+France, ces populations fines de la Saxe, de la
+Souabe, se soustrairont à l’enrégimentation prussienne ;
+le Midi en particulier reprendra sa vie gaie,
+sereine, harmonieuse et libre.</p>
+
+<p>Le moyen pour que cela arrive, c’est que nous ne
+nous en mêlions pas. Le grand facteur de la Prusse,
+c’est la France, ou, pour mieux dire, l’appréhension
+d’une ingérence de la France dans les affaires allemandes.
+Moins la France s’occupera de l’Allemagne,
+plus l’unité allemande sera compromise, car l’Allemagne
+ne veut l’unité que par mesure de précaution.
+La France est en ce sens toute la force de la Prusse.
+La Prusse (j’entends la Prusse militaire et féodale)
+aura été une crise, non un état permanent ; ce qui
+durera réellement, c’est l’Allemagne. La Prusse aura
+été l’énergique moyen employé par l’Allemagne pour
+se délivrer de la menace de la France bonapartiste.
+La réunion des forces allemandes dans la main de la
+Prusse n’est qu’un fait amené par une nécessité
+passagère. Le danger disparu, l’union disparaîtra, et
+l’Allemagne reviendra bientôt à ses instincts naturels.
+Le lendemain de sa victoire, la Prusse se trouvera
+ainsi en face d’une Europe hostile et d’une
+Allemagne reprenant son goût pour les autonomies
+particulières. C’est ce qui me fait dire avec assurance :
+La Prusse passera, l’Allemagne restera. Or l’Allemagne
+livrée à son propre génie sera une nation
+libérale, pacifique, démocratique même dans le sens
+légitime ; je crois que les sciences sociales lui
+devront des progrès remarquables, et que plusieurs
+idées qui chez nous ont revêtu le masque effrayant
+de la démocratie socialiste se produiront chez elle sous
+une forme bienfaisante et réalisable.</p>
+
+<p>La plus grande faute que pourrait commettre
+l’école libérale au milieu des horreurs qui nous
+assiégent, ce serait de désespérer. L’avenir est à elle.
+Cette guerre, objet des malédictions futures, est arrivée
+parce qu’on s’est écarté des maximes libérales,
+maximes qui sont en même temps celles de la paix
+et de l’union des peuples. Le funeste désir d’une
+revanche, désir qui prolongerait indéfiniment l’extermination,
+sera écarté par un sage développement de
+la politique libérale. C’est une fausse idée que la
+France puisse imiter les institutions militaires prussiennes.
+L’état social de la France ne veut pas que
+tous les citoyens soient soldats, ni que ceux qui le
+sont le soient toujours. Pour maintenir une armée
+organisée à la prussienne, il faut une petite noblesse ;
+or nous n’avons pas de noblesse, et, si nous en avions
+une, le génie de la France ferait que nous en aurions
+plutôt une grande qu’une petite. La Prusse fonde sa
+force sur le développement de l’instruction primaire
+et sur l’identité de l’armée et de la nation. Le parti
+conservateur en France admet difficilement ces deux
+principes, et, à vrai dire, il n’est pas sûr que le pays
+en soit capable. La Prusse étant, comme dirait Plutarque,
+d’un tempérament plus vertueux que la
+France, peut porter des institutions qui, appliquées
+sans précautions, donneraient peut-être chez nous
+des fruits tout différents, et seraient une source de
+révolutions. La Prusse touche en cela le bénéfice de
+la grande abnégation politique et sociale de ses populations.
+En obligeant ses rivaux à soigner l’instruction
+primaire et à imiter sa <i lang="de" xml:lang="de">Landwehr</i> (innovations
+qui, dans des pays catholiques et révolutionnaires,
+seront probablement anarchiques), elle les force à
+un régime sain pour elle, malsain pour eux, comme
+le buveur qui fait boire à son partenaire un vin qui
+l’enivrera, tandis que lui gardera sa raison.</p>
+
+<p>En résumé, l’immense majorité de l’espèce humaine
+a horreur de la guerre. Les idées vraiment chrétiennes
+de douceur, de justice, de bonté, conquièrent
+de plus en plus le monde. L’esprit belliqueux ne vit
+plus que chez les soldats de profession, dans les
+classes nobles du nord de l’Allemagne et en Russie.
+La démocratie ne veut pas, ne comprend pas la
+guerre. Le progrès de la démocratie sera la fin du
+règne de ces hommes de fer, survivants d’un autre
+âge, que notre siècle a vus avec terreur sortir des
+entrailles du vieux monde germanique. Quelle que
+soit l’issue de la guerre actuelle, ce parti sera vaincu
+en Allemagne. La démocratie lui a compté les jours.
+J’ai des appréhensions contre certaines tendances de
+la démocratie, et je les ai dites, il y a un an<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, avec
+sincérité ; mais certes, si la démocratie se borne à
+débarrasser l’espèce humaine de ceux qui, pour la
+satisfaction de leurs vanités et de leurs rancunes,
+font égorger des millions d’hommes, elle aura mon
+plein assentiment et ma reconnaissante sympathie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Article sur la Monarchie constitutionnelle, réimprimé à
+la fin de ce volume.</p>
+</div>
+<p>Le principe des nationalités indépendantes n’est
+pas de nature, comme plusieurs le pensent, à délivrer
+l’espèce humaine du fléau de la guerre ; au contraire,
+j’ai toujours craint que le principe des nationalités,
+substitué au doux et paternel symbole de la
+légitimité, ne fît dégénérer les luttes des peuples en
+exterminations de race, et ne chassât du code du
+droit des gens ces tempéraments, ces civilités qu’admettaient
+les petites guerres politiques et dynastiques
+d’autrefois. On verra la fin de la guerre quand, au
+principe des nationalités, on joindra le principe qui
+en est le correctif, celui de la fédération européenne,
+supérieure à toutes les nationalités, ajoutons : quand
+les questions démocratiques, contre-partie des questions
+de politique pure et de diplomatie, reprendront
+leur importance. Qu’on se rappelle 1848 ; le mouvement
+français se reproduisit en secousses simultanées
+dans toute l’Allemagne. Partout les chefs militaires
+surent étouffer les naïves aspirations d’alors ;
+mais qui sait si les pauvres gens que ces mêmes chefs
+militaires mènent aujourd’hui à l’égorgement n’arriveront
+pas à éclaircir leur conscience ? Des naturalistes
+allemands, qui ont la prétention d’appliquer leur
+science à la politique, soutiennent, avec une froideur
+qui voudrait avoir l’air d’être profonde, que la loi de
+la destruction des races et de la lutte pour la vie se
+retrouve dans l’histoire, que la race la plus forte
+chasse nécessairement la plus faible, et que la race
+germanique, étant plus forte que la race latine et la
+race slave, est appelée à les vaincre et à se les subordonner.
+Laissons passer cette dernière prétention,
+quoiqu’elle pût donner lieu à bien des réserves.
+N’objectons pas non plus à ces matérialistes transcendants
+que le droit, la justice, la morale, choses
+qui n’ont pas de sens dans le règne animal, sont des
+lois de l’humanité ; des esprits si dégagés des vieilles
+idées nous répondraient probablement par un sourire.
+Bornons-nous à une observation : les espèces animales
+ne se liguent pas entre elles. On n’a jamais vu
+deux ou trois espèces en danger d’être détruites former
+une coalition contre leur ennemi commun ; les
+bêtes d’une même contrée n’ont entre elles ni
+alliances ni congrès. Le principe fédératif, gardien
+de la justice, est la base de l’humanité. Là
+est la garantie des droits de tous ; il n’y a pas de
+peuple européen qui ne doive s’incliner devant un
+pareil tribunal. Cette grande race germanique, bien
+plus réellement grande que ne le veulent ses maladroits
+apologistes, aura certes dans l’avenir un haut
+titre de plus, si l’on peut dire que c’est sa puissante
+action qui aura introduit définitivement dans le droit
+européen un principe aussi essentiel. Toutes les
+grandes hégémonies militaires, celle de l’Espagne au
+<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, celle de la France sous Louis XIV, celle
+de la France sous Napoléon, ont abouti à un prompt
+épuisement. Que la Prusse y prenne garde, sa politique
+radicale peut l’engager dans une série de complications
+dont il ne lui soit plus loisible de se
+dégager ; un œil pénétrant verrait peut-être dès à
+présent le nœud déjà formé de la coalition future.
+Les sages amis de la Prusse lui disent tout bas, non
+comme menace, mais comme avertissement : <i lang="la" xml:lang="la">Væ
+victoribus !</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">LETTRE<br>
+A M. STRAUSS</h2>
+
+
+<p>Le 18 août 1870, parut, dans la <i>Gazette d’Augsbourg</i>,
+une lettre que M. Strauss me faisait l’honneur de
+m’adresser sur les événements du temps. Elle se terminait
+ainsi :</p>
+
+<p>« Vous trouverez peut-être étrange aussi que ces
+lignes ne vous parviennent que par l’intermédiaire d’un
+journal. Certes, dans des temps moins agités, je me
+serais assuré tout d’abord de votre agrément ; mais,
+dans les circonstances actuelles, avant que ma demande
+fût parvenue dans vos mains, et votre réponse dans les
+miennes, le vrai moment aurait passé. Et j’estime d’ailleurs
+qu’il peut y avoir quelque utilité à ce que, dans
+cette crise, deux hommes appartenant aux deux nations
+rivales, indépendants l’un de l’autre et étrangers à tout
+esprit de parti, échangent leurs vues sans passion, mais
+en toute franchise, sur les causes et sur la portée de la
+lutte actuelle ; car les pages que je viens d’écrire n’auront
+complétement atteint leur but que si elles vous
+déterminent à un semblable exposé de sentiments, fait
+à votre point de vue. »</p>
+
+<p>Je me rendis à cette invitation ; le 16 septembre 1870,
+parut dans le <i>Journal des Débats</i> la réponse que je vais
+reproduire. La veille avait paru dans le même journal
+la traduction de la lettre de M. Strauss.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="ind">Monsieur et savant maître,</p>
+
+<p>Vos hautes et philosophiques paroles nous sont
+arrivées à travers ce déchaînement de l’enfer, comme
+un message de paix ; elles nous ont été d’une grande
+consolation, à moi surtout qui dois à l’Allemagne ce
+à quoi je tiens le plus, ma philosophie, je dirai
+presque ma religion. J’étais au séminaire Saint-Sulpice
+vers 1843, quand je commençai à connaître
+l’Allemagne par Gœthe et Herder. Je crus entrer dans
+un temple, et, à partir de ce moment, tout ce que
+j’avais tenu jusque-là pour une pompe digne de la
+Divinité me fit l’effet de fleurs de papier jaunies et
+fanées. Aussi, comme je vous l’ai écrit au premier
+moment des hostilités, cette guerre m’a rempli de
+douleur, d’abord à cause des épouvantables calamités
+qu’elle ne pouvait manquer d’entraîner, ensuite
+à cause des haines, des jugements erronés qu’elle
+répandra et du tort qu’elle fera aux progrès de la
+vérité. Le grand malheur du monde est que la France
+ne comprend pas l’Allemagne et que l’Allemagne ne
+comprend pas la France : ce malentendu ne fera que
+s’aggraver. On ne combat le fanatisme que par un
+fanatisme opposé ; après la guerre, nous nous trouverons
+en présence d’esprits rétrécis par la passion,
+qui admettront difficilement notre libre et large
+sérénité.</p>
+
+<p>Vos idées sur l’histoire du développement de
+l’unité allemande sont d’une parfaite justesse. Au
+moment où j’ai reçu le numéro de la <i>Gazette d’Augsbourg</i>
+qui contenait votre belle lettre, j’étais justement
+occupé à écrire pour la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> un article qui paraîtra ces jours-ci, et où
+j’exposais des vues identiques aux vôtres. Il est clair
+que, dès que l’on a rejeté le principe de la légitimité
+dynastique, il n’y a plus, pour donner une base aux
+délimitations territoriales des États, que le droit des
+nationalités, c’est-à-dire des groupes naturels déterminés
+par la race, l’histoire et la volonté des populations.
+Or, s’il y a une nationalité qui ait un droit
+évident d’exister en toute son indépendance, c’est
+assurément la nationalité allemande. L’Allemagne
+a le meilleur titre national, je veux dire un rôle
+historique de première importance, une âme, une
+littérature, des hommes de génie, une conception
+particulière des choses divines et humaines. L’Allemagne
+a fait la plus importante révolution des
+temps modernes, la Réforme ; en outre, depuis un
+siècle, l’Allemagne a produit un des plus beaux développements
+intellectuels qu’il y ait jamais eu, un
+développement qui a, si j’ose le dire, ajouté un degré
+de plus à l’esprit humain en profondeur et en étendue,
+si bien que ceux qui n’ont pas participé à cette
+culture nouvelle sont à ceux qui l’ont traversée
+comme celui qui ne connaît que les mathématiques
+élémentaires est à celui qui connaît le calcul différentiel.</p>
+
+<p>Qu’une si grande force intellectuelle, jointe à tant
+de moralité et de sérieux, dût produire un mouvement
+politique correspondant, que la nation allemande
+fût appelée à prendre dans l’ordre extérieur,
+matériel et pratique, une importance proportionnée
+à celle qu’elle avait dans l’ordre de l’esprit, c’est ce
+qui était évident pour toute personne instruite, non
+aveuglée par la routine et les partis pris superficiels.
+Ce qui ajoutait à la légitimité des vœux de l’Allemagne,
+c’est que le besoin d’unité était chez elle une
+mesure de précaution justifiée par les déplorables
+folies du premier empire, folies que les Français
+éclairés réprouvent autant que les Allemands, mais
+contre le retour desquelles il était bon de se prémunir,
+certaines personnes relevant encore ces souvenirs
+avec beaucoup d’étourderie.</p>
+
+<p>C’est vous dire qu’en 1866 (je parle ici au nom
+d’un petit groupe de vrais libéraux) nous accueillîmes
+avec une grande joie l’augure de la constitution
+d’une Allemagne à l’état de puissance de premier
+ordre. Ce n’est pas qu’il nous agréât plus qu’à vous
+de voir ce grand et heureux événement réalisé par
+l’armée prussienne. Vous avez montré mieux que
+personne combien il s’en faut que la Prusse soit
+l’Allemagne. Mais n’importe ; nous avions à cet égard
+une pensée que, je pense, vous partagez : c’est que
+l’unité allemande, après avoir été faite par la Prusse,
+absorberait la Prusse, conformément à cette loi générale
+que le levain disparaît dans la pâte qu’il a fait
+lever. A ce pédantisme rogue et jaloux qui nous
+déplaît parfois dans la Prusse, nous voyions ainsi se
+substituer peu à peu et succéder en définitive l’esprit
+allemand, avec sa merveilleuse largeur, ses poétiques
+et philosophiques aspirations. Ce qu’il y avait de peu
+sympathique à nos instincts libéraux dans un pays
+féodal, très-médiocrement parlementaire, dominé
+par une petite noblesse entichée d’une orthodoxie
+étroite et pleine de préjugés, nous l’oubliions comme
+vous l’oubliiez vous-même, pour ne voir dans un
+avenir ultérieur que l’Allemagne, c’est-à-dire une
+grande nation libérale, destinée à faire faire un pas
+décisif aux questions politiques, religieuses et sociales,
+et peut-être à réaliser ce que nous avons essayé
+en France, jusqu’ici sans y réussir : une organisation
+scientifique et rationnelle de l’État.</p>
+
+<p>Comment ces rêves ont-ils été déçus ? comment
+ont-ils fait place à la plus amère réalité ? J’ai expliqué
+mes idées sur ce point dans la <i>Revue</i> ; les
+voici en deux mots : On peut faire aussi grande que
+l’on voudra la part des fautes du gouvernement français,
+mais il serait injuste d’oublier ce qu’a eu de
+répréhensible à beaucoup d’égards la conduite du
+gouvernement prussien. Vous savez que les plans de
+M. de Bismark furent communiqués en 1865 à
+l’empereur Napoléon III, lequel, en somme, y adhéra.
+Si cette adhésion vint de la conviction que l’unité de
+l’Allemagne était une nécessité historique, et qu’il
+était désirable que cette unité se fît avec la pleine
+amitié de la France, l’empereur Napoléon III eut
+mille fois raison. Il est à ma connaissance personnelle
+qu’un mois à peu près avant le commencement
+des hostilités de 1866, l’empereur Napoléon III
+croyait au succès de la Prusse, et même qu’il le
+désirait. Malheureusement, l’hésitation, le goût des
+actes successivement contradictoires perdirent l’empereur
+en cette occasion comme en plusieurs autres.
+La victoire de Sadowa éclata sans que rien fût convenu.
+Versatilité inconcevable ! Égaré par les rodomontades
+du parti militaire, troublé par les reproches
+de l’opposition, l’empereur se laissa entraîner à
+regarder comme une défaite le résultat qui aurait dû
+être pour lui une victoire, et qu’en tout cas il avait
+voulu et amené.</p>
+
+<p>Si le succès justifie tout, le gouvernement prussien
+est complétement absous ; mais nous sommes philosophes,
+monsieur ; nous avons la naïveté de croire
+que celui qui a réussi peut avoir eu des torts.
+Le gouvernement prussien avait sollicité, accepté
+l’alliance secrète de l’empereur Napoléon III et de la
+France. Quoique rien n’eût été stipulé, il devait à
+l’empereur et à la France des marques de gratitude
+et de sympathie. Un de vos compatriotes, qui montre
+en ce moment contre la France plus de passion que
+je n’aime à en voir chez un galant homme, me disait,
+à l’époque dont il s’agit, que l’Allemagne devait à la
+France une grande reconnaissance pour la part réelle,
+quoique négative, que cette dernière avait prise à sa
+fondation. Conduit par un principe d’orgueil qui aura
+dans l’avenir de fâcheuses conséquences, le cabinet
+de Berlin ne l’entendit pas ainsi. Certes les agrandissements
+territoriaux, quand il s’agit d’une nation
+forte déjà de trente ou quarante millions d’hommes,
+ont peu d’importance ; l’acquisition de la Savoie et
+de Nice a été pour la France plus fâcheuse qu’utile.
+On peut regretter cependant que le gouvernement
+prussien n’ait pas fait céder la rigueur de ses prétentions
+dans l’affaire du Luxembourg. Le Luxembourg
+cédé à la France, la France n’eût pas été plus grande
+ni l’Allemagne plus petite ; mais cette concession
+insignifiante eût suffi pour satisfaire l’opinion superficielle,
+qui en un pays de suffrage universel doit
+être ménagée, et eût permis au gouvernement français
+de masquer sa retraite. Dans le plus grand château
+des croisés qui existe encore en Syrie, le <i>Kalaat-el-hosn</i>,
+se voit, en beaux caractères du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle,
+sur une pierre au milieu des ruines, l’inscription
+suivante, que la maison de Hohenzollern devrait faire
+graver sur l’écusson de tous ses châteaux :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Sit tibi copia,</div>
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Sit sapientia,</div>
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Formaque detur :</div>
+
+<div class="verse stanza" lang="la" xml:lang="la">Inquinat omnia</div>
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Sola superbia</div>
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Si comitetur.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Dans les causes éloignées de la guerre, un esprit
+impartial peut donc faire presque égale la part de
+reproches que méritent d’un côté le gouvernement
+de la France et d’un autre côté celui de la Prusse.
+Quant à la cause prochaine, à ce pitoyable incident
+diplomatique ou plutôt ce jeu cruel de vanités blessées
+qui, pour venger de chétives querelles de diplomates,
+a déchaîné tous les fléaux sur l’espèce
+humaine, vous savez ce que j’en pense. J’étais à
+Tromsoë, où le plus splendide paysage de neige
+des mers polaires me faisait rêver aux îles des Morts
+de nos ancêtres celtes et germains, quand j’appris
+cette horrible nouvelle ; je n’ai jamais maudit comme
+ce jour-là le sort fatal qui semble condamner notre
+malheureux pays à n’être jamais conduit que par
+l’ignorance, la présomption et l’ineptie.</p>
+
+<p>Cette guerre, quoi qu’on en dise, n’était nullement
+inévitable. La France ne voulait en aucune façon la
+guerre. Il ne faut pas juger de ces choses par des
+déclamations de journaux et des criailleries de boulevard.
+La France est profondément pacifique ; ses
+préoccupations sont tournées vers l’exploitation des
+énormes sources de richesses qu’elle possède et vers
+les questions démocratiques et sociales. Le roi Louis-Philippe
+avait vu le vrai sur ce point avec beaucoup
+de bon sens. Il sentait que la France, avec
+son éternelle blessure, toujours près de se rouvrir
+(le manque d’une dynastie ou d’une constitution
+universellement acceptée), ne pouvait pas faire la
+grande guerre. Une nation qui a rempli son programme
+et atteint l’égalité ne saurait lutter avec des
+peuples jeunes, pleins d’illusions et dans tout le feu de
+leur développement. Croyez-moi, les uniques causes
+de la guerre sont la faiblesse de nos institutions
+constitutionnelles et les funestes conseils que des
+militaires présomptueux et bornés, des diplomates
+vaniteux ou ignorants ont donnés à l’empereur. Le
+plébiscite n’y est pour rien ; au contraire, cette
+étrange manifestation, qui montra que la dynastie
+napoléonienne avait poussé ses racines jusqu’aux
+entrailles mêmes du pays, devait faire croire que
+l’empereur s’éloignerait ensuite de plus en plus des
+allures d’un joueur désespéré. Un homme qui possède
+de grands biens territoriaux nous paraît devoir être
+moins porté à tenter le sort sur un coup de dé que
+celui dont la richesse est douteuse. En réalité, pour
+écarter les dangers de conflagration, il suffisait
+d’attendre. Que de questions, dans les affaires de
+cette pauvre espèce humaine, il faut résoudre en ne
+les résolvant pas ! Au bout de quelques années on
+est tout surpris que la question n’existe plus. Y eut-il
+jamais une haine nationale comme celle qui pendant
+six siècles a divisé la France et l’Angleterre ? Il
+y a vingt-cinq ans, sous Louis-Philippe, cette haine
+était encore assez forte ; presque tout le monde
+déclarait qu’elle ne pouvait finir que par la guerre ;
+elle a disparu comme par enchantement.</p>
+
+<p>Naturellement, cher monsieur, les libéraux éclairés
+n’ont eu ici qu’un seul vœu depuis l’heure fatale,
+voir finir ce qui n’aurait pas dû commencer. La
+France a eu mille fois tort de paraître vouloir s’opposer
+aux évolutions intérieures de l’Allemagne ;
+mais l’Allemagne commettrait une faute non moins
+grave en voulant porter atteinte à l’intégrité de la
+France. Si l’on a pour but de détruire la France,
+rien de mieux conçu qu’un tel plan ; mutilée, la
+France rentrerait en convulsions, et périrait. Ceux qui
+pensent, comme quelques-uns de vos compatriotes,
+que la France doit être supprimée du nombre des
+peuples, sont conséquents en demandant son amoindrissement ;
+ils voient très-bien que cet amoindrissement
+serait sa fin ; mais ceux qui croient comme
+vous que la France est nécessaire à l’harmonie du
+monde doivent peser les conséquences qu’entraînerait
+un démembrement. Je puis parler ici avec une
+sorte d’impartialité. Je me suis étudié toute ma vie
+à être bon patriote, ainsi qu’un honnête homme doit
+l’être, mais en même temps à me garder du patriotisme
+exagéré comme d’une cause d’erreur. Ma philosophie,
+d’ailleurs, est l’idéalisme ; où je vois le bien,
+le beau, le vrai, là est ma patrie. C’est au nom des
+vrais intérêts éternels de l’idéal que je serais désolé
+que la France n’existât plus. La France est
+nécessaire comme protestation contre le pédantisme,
+le dogmatisme, le rigorisme étroit. Vous qui avez si
+bien compris Voltaire devez comprendre cela. Cette
+légèreté qu’on nous reproche est au fond sérieuse et
+honnête. Prenez garde que, si notre tour d’esprit,
+avec ses qualités et ses défauts, disparaissait, la conscience
+humaine serait sûrement amoindrie. La
+variété est nécessaire, et le premier devoir de l’homme
+qui cherche d’un cœur vraiment pieux à entrer dans
+les desseins de la Divinité est de supporter, de respecter
+même les organes providentiels de la vie
+spirituelle de l’humanité qui lui sont le moins congénères
+et le moins sympathiques. Votre illustre
+Mommsen, dans une lettre qui nous a un peu
+attristés, comparait il y a quelques jours notre littérature
+aux eaux bourbeuses de la Seine, et cherchait
+à en préserver le monde comme d’un poison. Quoi !
+cet austère savant connaît donc nos journaux burlesques
+et notre niais petit théâtre bouffon ! Soyez
+assuré qu’il y a encore, derrière la littérature charlatanesque
+et misérable qui a chez nous comme partout
+les succès de la foule, une France fort distinguée,
+différente de la France du <small>XVII</small><sup>e</sup> et du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
+de même race cependant : d’abord un groupe
+d’hommes de la plus haute valeur et du sérieux le
+plus accompli, puis une société exquise, charmante
+et sérieuse à la fois, fine, tolérante, aimable, sachant
+tout sans avoir rien appris, devinant d’instinct le
+dernier résultat de toute philosophie. Prenez garde de
+froisser cela. La France, pays très-mixte, offre cette
+particularité que certaines plantes germaniques y
+poussent souvent mieux que dans leur sol natal ; on
+pourrait le démontrer par des exemples de notre
+histoire littéraire du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle, par les chansons de
+geste, la philosophie scolastique, l’architecture
+gothique. Vous semblez croire que la diffusion des
+saines idées germaniques serait facilitée par certaines
+mesures radicales, détrompez-vous ; cette propagande
+serait alors arrêtée net ; le pays s’enfoncerait
+avec rage dans ses routines nationales et ses défauts
+particuliers. — « Tant pis pour lui ! » diront vos
+exaltés. — « Tant pis pour l’humanité ! » ajouterai-je.
+La suppression ou l’atrophie d’un membre
+fait pâtir tout le corps.</p>
+
+<p>L’heure est solennelle. Il y a en France deux courants
+d’opinion. Les uns raisonnent ainsi : « Finissons
+cette odieuse partie au plus vite ; cédons tout, l’Alsace,
+la Lorraine ; signons la paix ; puis haine à
+mort, préparatifs sans trêve, alliance avec n’importe
+qui, complaisances sans bornes pour toutes les ambitions
+russes ; un seul but, un seul mobile à la vie,
+guerre d’extermination contre la race germanique. »
+D’autres disent : « Sauvons l’intégrité de la France,
+développons les institutions constitutionnelles, réparons
+nos fautes, non en rêvant de prendre notre
+revanche d’une guerre où nous avons été injustes
+agresseurs, mais en contractant avec l’Allemagne et
+l’Angleterre une alliance dont l’effet sera de conduire
+le monde dans les voies de la civilisation libérale. »
+L’Allemagne décidera laquelle des deux politiques
+suivra la France, et du même coup elle décidera de
+l’avenir de la civilisation.</p>
+
+<p>Vos germanistes fougueux allèguent que l’Alsace
+est une terre germanique, injustement détachée de
+l’empire allemand. Remarquez que les nationalités
+sont toutes des « cotes mal taillées » ; si l’on se met
+à raisonner ainsi sur l’ethnographie de chaque canton,
+on ouvre la porte à des guerres sans fin. De
+belles provinces de langue française ne font pas partie
+de la France, et cela est très-avantageux, même
+pour la France. Des pays slaves appartiennent à la
+Prusse. Ces anomalies servent beaucoup à la civilisation.
+La réunion de l’Alsace à la France, par exemple,
+est un des faits qui ont le plus contribué à la propagande
+du germanisme ; c’est par l’Alsace que les
+idées, les méthodes, les livres de l’Allemagne passent
+d’ordinaire pour arriver jusqu’à nous. Il est incontestable
+que, si on soumettait la question au peuple
+alsacien, une immense majorité se prononcerait pour
+rester unie à la France. Est-il digne de l’Allemagne
+de s’attacher de force une province rebelle, irritée,
+devenue irréconciliable, surtout depuis la destruction
+de Strasbourg ? L’esprit est vraiment parfois confondu
+de l’audace de vos hommes d’État. Le roi de Prusse
+paraît en train de s’imposer la lourde tâche de
+résoudre la question française, de donner et par
+conséquent de garantir un gouvernement à la France.
+Peut-on, de gaieté de cœur, rechercher un pareil fardeau ?
+Comment ne voit-on pas que la conséquence
+de cette politique serait d’occuper la France à perpétuité
+avec 3 ou 400,000 hommes ? L’Allemagne
+veut donc rivaliser avec l’Espagne du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle ?
+Et sa grande et haute culture intellectuelle, que
+deviendrait-elle à ce jeu-là ? Qu’elle prenne garde
+qu’un jour, quand on voudra désigner les années les
+plus glorieuses de la race germanique, on ne préfère
+à la période de sa domination militaire, marquée
+peut-être par un abaissement intellectuel et moral,
+les premières années de notre siècle, où, vaincue,
+humiliée extérieurement, elle créait pour le monde
+la plus haute révélation de la raison que l’humanité
+eût connue jusque-là !</p>
+
+<p>On s’étonne que quelques-uns de vos meilleurs
+esprits ne voient pas cela, et surtout qu’ils se
+montrent contraires à une intervention de l’Europe
+en ces questions. La paix ne peut, à ce qu’il semble,
+être conclue directement entre la France et l’Allemagne ;
+elle ne peut être l’ouvrage que de l’Europe,
+qui a blâmé la guerre et qui doit vouloir qu’aucun
+des membres de la famille européenne ne soit trop
+affaibli. Vous parlez à bon droit de garanties contre
+le retour de rêves malsains ; mais quelle garantie
+vaudrait celle de l’Europe, consacrant de nouveau
+les frontières actuelles et interdisant à qui que ce soit
+de songer à déplacer les bornes fixées par les anciens
+traités ? Toute autre solution laissera la porte ouverte
+à des vengeances sans fin. Que l’Europe fasse cela,
+et elle aura posé pour l’avenir le germe de la plus
+féconde institution, je veux dire d’une autorité centrale,
+sorte de congrès des États-Unis d’Europe,
+jugeant les nations, s’imposant à elles, et corrigeant
+le principe des nationalités par le principe de fédération.
+Jusqu’à nos jours, cette force centrale de la
+communauté européenne ne s’est guère montrée en
+exercice que dans des coalitions passagères contre le
+peuple qui aspirait à une domination universelle ; il
+serait bon qu’une sorte de coalition permanente et
+préventive se formât pour le maintien des grands
+intérêts communs, qui sont après tout ceux de la raison
+et de la civilisation.</p>
+
+<p>Le principe de la fédération européenne peut ainsi
+offrir une base de médiation semblable à celle que
+l’Église offrait au moyen âge. On est parfois tenté de
+prêter un rôle analogue aux tendances démocratiques
+et à l’importance que prennent de nos jours les problèmes
+sociaux. Le mouvement de l’histoire contemporaine
+est une sorte de balancement entre les
+questions patriotiques, d’une part, les questions
+démocratiques et sociales, de l’autre. Ces derniers
+problèmes ont un côté de légitimité, et seront peut-être
+en un sens la grande pacification de l’avenir. Il
+est certain que le parti démocratique, malgré ses
+aberrations, agite des problèmes supérieurs à la
+patrie ; les sectaires de ce parti se donnent la main
+par-dessus toutes les divisions de nationalité, et professent
+une grande indifférence pour les questions de
+point d’honneur, qui touchent surtout la noblesse et
+les militaires. Les milliers de pauvres gens qui en ce
+moment s’entre-tuent pour une cause qu’ils ne comprennent
+qu’à demi ne se haïssent pas ; ils ont des
+besoins, des intérêts communs. Qu’un jour ils arrivent
+à s’entendre et à se donner la main malgré leurs
+chefs, c’est là un rêve sans doute ; on peut cependant
+entrevoir plus d’un biais par où la politique à
+outrance de la Prusse pourra servir à l’avénement
+d’idées qu’elle ne soupçonne pas. Il paraît difficile
+que cette fureur d’une poignée d’hommes, reste des
+vieilles aristocraties, mène longtemps à l’égorgement
+des masses de populations douces, arrivées à
+une conscience démocratique assez avancée et plus
+ou moins imbues d’idées économiques (pour eux
+saintes) dont le propre est justement de ne pas tenir
+compte des rivalités nationales.</p>
+
+<p>Ah ! cher maître, que Jésus a bien fait de fonder
+le royaume de Dieu, un monde supérieur à la haine,
+à la jalousie, à l’orgueil, où le plus estimé est, non pas,
+comme dans les tristes temps que nous traversons,
+celui qui fait le plus de mal, celui qui frappe, tue,
+insulte, celui qui est le plus menteur, le plus déloyal,
+le plus mal élevé, le plus défiant, le plus perfide, le
+plus fécond en mauvais procédés, en idées diaboliques,
+le plus fermé à la pitié, au pardon, celui qui
+n’a nulle politesse, qui surprend son adversaire, lui
+joue les plus mauvais tours ; mais celui qui est le
+plus doux, le plus modeste, le plus éloigné de toute
+assurance, jactance et dureté, celui qui cède le pas
+à tout le monde, celui qui se regarde comme le dernier !
+La guerre est un tissu de péchés, un état
+contre nature où l’on recommande de faire comme
+belle action ce qu’en tout autre temps on commande
+d’éviter comme vice ou défaut, où c’est un
+devoir de se réjouir du malheur d’autrui, où celui
+qui rendrait le bien pour le mal, qui pratiquerait les
+préceptes évangéliques de pardon des injures, de
+goût pour l’humiliation, serait absurde et même blâmable.
+Ce qui fait entrer dans la Walhalla est ce qui
+exclut du royaume de Dieu. Avez-vous remarqué que
+ni dans les huit béatitudes, ni dans le sermon sur la
+montagne, ni dans l’Évangile, ni dans toute la littérature
+chrétienne primitive, il n’y a pas un mot qui
+mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent
+le royaume du ciel ?</p>
+
+<p>Insistons sur ces grands enseignements de paix,
+qui échappent aux hommes dupes de leur orgueil,
+entraînés par leur éternel et si peu philosophique
+oubli de la mort. Personne n’a le droit de se désintéresser
+des désastres de son pays ; mais le philosophe
+comme le chrétien a toujours des motifs de vivre. Le
+royaume de Dieu ne connaît ni vainqueurs ni vaincus ;
+il consiste dans les joies du cœur, de l’esprit et de
+l’imagination, que le vaincu goûte plus que le vainqueur,
+s’il est plus élevé moralement et s’il a plus
+d’esprit. Votre grand Gœthe, votre admirable Fichte
+ne nous ont-ils pas appris comment on peut mener
+une vie noble et par conséquent heureuse au milieu
+de l’abaissement extérieur de sa patrie ? Un motif, du
+reste, m’inspire un grand repos d’esprit : l’an dernier,
+lors des élections pour le Corps législatif, je
+m’offris aux suffrages des électeurs ; je ne fus pas
+choisi ; mes affiches se voient encore sur les murs
+des villages de Seine-et-Marne ; on y peut lire :
+« Pas de révolution, pas de guerre. Une guerre serait
+aussi funeste qu’une révolution. » Pour avoir la
+conscience tranquille dans des temps comme les
+nôtres, il faut pouvoir se dire qu’on n’a pas fui systématiquement
+la vie publique, pas plus qu’on ne l’a
+recherchée.</p>
+
+<p>Conservez-moi toujours votre amitié, et croyez à
+mes sentiments les plus élevés.</p>
+
+<p class="date">Paris, 13 septembre 1870.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">NOUVELLE LETTRE<br>
+A M. STRAUSS</h2>
+
+
+<p class="date">Paris, 15 septembre 1871.</p>
+
+<p class="ind">Monsieur et savant maître,</p>
+
+<p>A la fin de la lettre que vous m’avez adressée par
+la <i>Gazette d’Augsbourg</i>, le 18 août 1870, vous
+m’invitiez à exposer mes vues sur la situation terrible
+créée par les derniers événements. Je le fis ; ma
+réponse à votre lettre parut dans le <i>Journal des
+Débats</i>, le 16 septembre ; la veille, avait été insérée
+dans le même journal la traduction de votre lettre,
+telle que nous l’avait envoyée votre excellent interprète
+français, M. Charles Ritter. Si vous voulez bien
+réfléchir à l’état de Paris à cette époque, vous reconnaîtrez
+peut-être que ce journal faisait en cela preuve
+d’un certain courage. Le siége commença le lendemain,
+et toute communication entre l’intérieur de
+Paris et le reste du monde se trouva interrompue
+pendant cinq mois.</p>
+
+<p>Plusieurs jours après la conclusion de l’armistice
+au mois de février 1871, j’appris une nouvelle qui
+me surprit, c’est que, le 2 octobre 1870, vous aviez
+fait dans la <i>Gazette d’Augsbourg</i> une réponse à ma
+lettre du 16 septembre. Vous ne pensiez pas sans
+doute que le blocus prussien fût aussi rigoureux
+qu’il l’était ; car, si vous l’aviez su, il est peu probable
+que vous m’eussiez adressé une lettre publique
+que je ne pouvais lire et à laquelle je ne pouvais
+répondre. Le malentendu en ces matières délicates
+est facile ; il faut que la personne qu’on a interpellée
+puisse donner des explications et rectifier, s’il y a
+lieu, les opinions qu’on lui prête. Dans le cas dont
+il s’agit, la crainte d’un malentendu n’était pas
+chimérique. Entre bien des rectifications, en effet,
+que j’aurais à faire à votre réponse du 2 octobre,
+il en est une qui a de l’importance. Trompé par
+l’expression de « traités de 1814 » que nous employons
+souvent en France pour désigner l’ensemble
+des conventions qui fixèrent les limites de la
+France à la chute du premier empire, vous avez
+cru que je demandais après Sedan qu’on revînt sur
+les cessions de 1815, qu’on nous rendît Saarlouis et
+Landau. Je suis fâché d’avoir été présenté par vous au
+public allemand comme capable d’une telle absurdité.
+Il me semble que, s’il y a une pensée qui résulte
+clairement de ce que j’ai écrit sur cette funeste
+guerre, c’est qu’il fallait s’en tenir aux frontières
+nationales telles que l’histoire les avait fixées, que
+toute annexion de pays sans le vœu des populations
+était une faute et même un crime.</p>
+
+<p>Une circonstance augmenta encore mon chagrin.
+Peu de jours après que j’eus connu l’existence de
+votre lettre du 2 octobre, j’appris que la <i>Gazette
+d’Augsbourg</i> n’avait pas inséré la traduction de
+ma lettre du 16 septembre, si bien que ce journal,
+après m’avoir invité par votre organe à entrer dans la
+discussion, après avoir vu le <i>Journal des Débats</i>, dont
+la position était autrement délicate que la sienne,
+insérer vos pages hautaines sous le coup de l’émeute
+populaire, refusait de porter au public allemand
+victorieux les humbles pages où je réclamais pour
+ma patrie vaincue un peu de générosité et de pitié.
+Je sais que vous avez regretté ce procédé ; mais
+c’est ici que j’admire de quoi est capable votre
+patriotisme exalté ; car, au lieu de vous retirer d’un
+débat où la parole était refusée à votre adversaire,
+vous avez inséré quelques jours après dans cette
+même <i>Gazette d’Augsbourg</i> une réplique à la lettre
+que vous m’aviez fait écrire et que vous n’aviez pas
+eu le crédit de faire publier. Voilà, monsieur, où je
+vois bien la différence entre nos manières de comprendre
+la vie. La passion qui vous remplit et qui
+vous semble sainte est capable de vous arracher
+un acte pénible. Une de nos faiblesses, au contraire,
+à nous autres Français de la vieille école, est de
+croire que les délicatesses du galant homme passent
+avant tout devoir, avant toute passion, avant
+toute croyance, avant la patrie, avant la religion.
+Cela nous fait du tort ; car on ne nous rend pas
+toujours la pareille, et, comme tous les délicats, nous
+jouons le rôle de dupes au milieu d’un monde qui
+ne nous comprend plus.</p>
+
+<p>Il est vrai que vous m’avez fait ensuite un honneur
+auquel je suis sensible comme je le dois. Vous
+avez traduit vous-même ma réponse et l’avez
+réunie dans une brochure à vos deux lettres<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Vous
+avez voulu que cette brochure se vendît au profit
+d’un établissement d’invalides allemands. Dieu me
+garde de vous faire une chicane au point de vue
+de la propriété littéraire ! L’œuvre à laquelle vous
+m’avez fait contribuer est d’ailleurs une œuvre
+d’humanité, et, si ma chétive prose a pu procurer
+quelques cigares à ceux qui ont pillé ma petite maison
+de Sèvres, je vous remercie de m’avoir fourni
+l’occasion de conformer ma conduite à quelques-uns
+des préceptes de Jésus que je crois les plus authentiques.
+Mais remarquez encore ces nuances légères,
+Certainement, si vous m’aviez permis de publier un
+écrit de vous, jamais, au grand jamais, je n’aurais
+eu l’idée d’en faire une édition au profit de notre
+hôtel des Invalides. Le but vous entraîne ; la passion
+vous empêche de voir ces mièvreries de gens blasés
+que nous appelons le goût et le tact.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Leipzig, Hirzel, 1870.</p>
+</div>
+<p>Il m’est arrivé depuis un an ce qui arrive toujours
+à ceux qui prêchent la modération en temps de crise.
+Les événements ainsi que l’immense majorité de
+l’opinion m’ont donné tort. Je ne puis vous dire
+cependant que je sois converti. Attendons dix ou
+quinze années ; ma conviction est que la partie
+éclairée de l’Allemagne reconnaîtra alors qu’en lui
+conseillant d’user doucement de sa victoire, je fus
+son meilleur ami. Je ne crois pas à la durée des
+choses menées à l’extrême, et je serais bien surpris
+si une foi aussi absolue en la vertu d’une race que
+celle que professent M. de Bismark et M. de Moltke
+n’aboutissait pas à une déconvenue. L’Allemagne,
+en se livrant aux hommes d’État et aux hommes de
+guerre de la Prusse, a monté un cheval fringant, qui
+la mènera où elle ne veut pas. Vous jouez trop gros
+jeu. A quoi ressemble votre conduite ? exactement
+à celle de la France à l’époque qu’on lui reproche
+le plus. En 1792, les puissances européennes provoquent
+la France ; la France bat les puissances, ce
+qui était bien son droit ; puis elle pousse ses victoires
+à outrance, en quoi elle avait tort. L’outrance est
+mauvaise ; l’orgueil est le seul vice qui soit puni
+en ce monde. Triompher est toujours une faute et
+en tout cas quelque chose de bien peu philosophique.
+<i lang="la" xml:lang="la">Debemur morti nos nostraque.</i></p>
+
+<p>Ne vous imaginez pas être plus que d’autres à
+l’abri de l’erreur. Depuis un an, vos journaux se
+sont montrés moins ignorants sans doute que les
+nôtres, mais tout aussi passionnés, tout aussi immoraux,
+tout aussi aveugles. Ils ne voient pas une montagne
+qui est devant leurs yeux, l’opposition toujours
+croissante de la conscience slave à la conscience
+germanique, opposition qui aboutira à une lutte
+effroyable. Ils ne voient pas qu’en détruisant le pôle
+nord d’une pile on détruit le pôle sud, que la solidarité
+française faisait la solidarité allemande, qu’en
+mourant la France se vengera et rendra le plus mauvais
+service à l’Allemagne. L’Allemagne, en d’autres
+termes, a fait la faute d’écraser son adversaire.
+Qui n’a pas d’antithèse n’a pas de raison d’être.
+S’il n’y avait plus d’orthodoxes, ni vous ni moi
+n’existerions ; nous serions en face d’un stupide
+matérialisme vulgaire, qui nous tuerait bien mieux
+que les théologiens. L’Allemagne s’est comportée
+avec la France comme si elle ne devait jamais avoir
+d’autre ennemi. Or le précepte du vieux sage <i lang="la" xml:lang="la">Ama
+tanquam osurus</i> doit aujourd’hui être retourné ; il
+faut haïr comme si l’on devait un jour être l’allié
+de celui qu’on hait ; on ne sait pas de qui on devra
+quelque jour rechercher l’amitié.</p>
+
+<p>Il ne sert de rien de dire qu’il y a soixante et
+soixante-dix ans, nous avons agi exactement de la
+même manière, qu’alors nous avons fait en Europe
+la guerre de pillage, de massacre et de conquête
+que nous reprochons aux Allemands de 1870. Ces
+méfaits du premier empire, nous les avons toujours
+blâmés ; ils sont l’œuvre d’une génération avec laquelle
+nous avons peu de chose de commun et dont la
+gloire n’est plus la nôtre. A tort évidemment, nous
+nous étions habitués à croire que le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle avait
+inauguré une ère de civilisation, de paix, d’industrie,
+de souveraineté des populations. « Comment, dit-on,
+traitez-vous de crimes et de hontes des cessions
+d’âmes auxquelles ont autrefois consenti des races
+aussi nobles que la vôtre et dont vous-mêmes avez
+profité. » — Distinguons les dates. Le droit d’autrefois
+n’est pas le droit d’aujourd’hui. Le sentiment
+des nationalités n’a pas cent ans. Frédéric II n’était
+pas plus mauvais Allemand dans son dédain pour la
+langue et la littérature allemandes que Voltaire n’était
+mauvais Français en se réjouissant de l’issue de la
+bataille de Rosbach. Une cession de province n’était
+alors qu’une translation de biens immeubles d’un
+prince à un prince ; les peuples y restaient le plus
+souvent indifférents. Cette conscience des peuples,
+nous l’avons créée dans le monde par notre révolution ;
+nous l’avons donnée à ceux que nous avons combattus
+et souvent injustement combattus ; elle est notre
+dogme. Voilà pourquoi nous autres libéraux français
+étions pour les Vénitiens, pour les Milanais contre
+l’Autriche ; pour la Bohême, pour la Hongrie contre
+la centralisation viennoise ; pour la Pologne contre la
+Russie ; pour les Grecs et les Slaves de Turquie contre
+les Turcs. Il y avait protestation de la part de Milan,
+de Venise, de la Bohême, de la Hongrie, de la Pologne,
+des Grecs et des Slaves de Turquie, cela nous suffisait.
+Nous étions également pour les Romagnols contre le
+pape ou plutôt contre la contrainte étrangère qui les
+maintenait malgré eux sujets du pape ; car nous ne
+pouvions admettre qu’une population soit confisquée
+contre son gré au profit d’une idée religieuse qui
+prétend qu’elle a besoin d’un territoire pour vivre.
+Dans la guerre de la sécession d’Amérique, beaucoup
+de bons esprits, tout en étant peu sympathiques
+aux États du Sud, ne purent se décider à leur dénier
+le droit de se retirer d’une association dont ils ne
+voulaient plus faire partie, du moment qu’ils eurent
+prouvé par de rudes sacrifices que leur volonté à cet
+égard était sérieuse.</p>
+
+<p>Cette règle de politique n’a rien de profond ni de
+transcendant ; mais il faut se garder, à force d’érudition
+et de métaphysique, de n’être plus juste ni
+humain. La guerre sera sans fin, si l’on n’admet des
+prescriptions pour les violences du passé. La Lorraine
+a fait partie de l’empire germanique, sans aucun
+doute ; mais la Hollande, la Suisse, l’Italie même,
+jusqu’à Bénévent, et en remontant au delà du traité
+de Verdun, la France entière, en y comprenant
+même la Catalogne, en ont aussi fait partie. — L’Alsace
+est maintenant un pays germanique de
+langue et de race ; mais, avant d’être envahie par la
+race germanique, l’Alsace était un pays celtique,
+ainsi qu’une partie de l’Allemagne du Sud. Nous ne
+concluons pas de là que l’Allemagne du Sud doive
+être française ; mais qu’on ne vienne pas non plus
+soutenir que, par droit ancien, Metz et Luxembourg
+doivent être allemands. Nul ne peut dire où cette
+archéologie s’arrêterait. Presque partout où les patriotes
+fougueux de l’Allemagne réclament un droit
+germanique, nous pourrions réclamer un droit celtique
+antérieur, et avant la période celtique, il y
+avait, dit-on, les allophyles, les Finnois, les Lapons ;
+et avant les Lapons, il y eut les hommes des cavernes ;
+et avant les hommes des cavernes, il y eut les orangs-outangs.
+Avec cette philosophie de l’histoire, il n’y
+aura de légitime dans le monde que le droit des
+orangs-outangs, injustement dépossédés par la perfidie
+des civilisés.</p>
+
+<p>Soyons moins absolus ; à côté du droit des morts,
+admettons pour une petite part le droit des vivants.
+Le traité de 843, pacte conclu entre trois chefs
+barbares qui assurément ne se préoccupèrent dans
+le partage que de leurs convenances personnelles,
+ne saurait être une base éternelle de droit national.
+Le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien
+ne saurait s’imposer à jamais à la volonté des peuples.
+Il est impossible d’admettre que l’humanité soit liée
+pour des siècles indéfinis par les mariages, les batailles,
+les traités des créatures bornées, ignorantes,
+égoïstes, qui au moyen âge tenaient la tête des
+affaires de ce bas monde. Ceux de vos historiens,
+comme Ranke, Sybel, qui ne voient dans l’histoire que
+le tableau des ambitions princières et des intrigues
+diplomatiques, pour lesquels une province se résume
+en la dynastie, souvent étrangère, qui l’a possédée,
+sont aussi peu philosophes que la naïve école qui veut
+que la révolution française ait marqué une ère absolument
+nouvelle dans l’histoire. Un moyen terme entre
+ces extrêmes nous paraît seul pratique. Certes nous
+repoussons comme une erreur de fait fondamentale
+l’égalité des individus humains et l’égalité des races ;
+les parties élevées de l’humanité doivent dominer
+les parties basses ; la société humaine est un édifice à
+plusieurs étages, où doit régner la douceur, la bonté
+(l’homme y est tenu même envers les animaux), non
+l’égalité. Mais les nations européennes telles que les
+a faites l’histoire sont les pairs d’un grand sénat
+où chaque membre est inviolable. L’Europe est une
+confédération d’États réunis par l’idée commune de
+la civilisation. L’individualité de chaque nation est
+constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire,
+la religion, mais aussi par quelque chose de
+beaucoup plus tangible, par le consentement actuel,
+par la volonté qu’ont les différentes provinces d’un
+État de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion
+de Nice, pas un canton de la France ne voulait
+se séparer de la France ; cela suffisait pour qu’il y
+eût crime européen à démembrer la France, quoique
+la France ne soit une ni de langue ni de race. Au
+contraire, des parties de la Belgique et de la Suisse,
+et jusqu’à un certain point les îles de la Manche,
+quoique parlant français, ne désirent nullement appartenir
+à la France ; cela suffit pour qu’il fût criminel
+de chercher à les y annexer par la force. L’Alsace
+est allemande de langue et de race ; mais elle ne
+désire pas faire partie de l’État allemand ; cela
+tranche la question. On parle du droit de la France,
+du droit de l’Allemagne. Ces abstractions nous touchent
+beaucoup moins que le droit qu’ont les Alsaciens,
+êtres vivants en chair et en os, de n’obéir
+qu’à un pouvoir consenti par eux.</p>
+
+<p>Ne blâmez donc pas notre école libérale française
+de regarder comme une sorte de droit divin le droit
+qu’ont les populations de n’être pas transférées sans
+leur consentement. Pour ceux qui comme nous
+n’admettent plus le principe dynastique qui fait consister
+l’unité d’un État dans les droits personnels du
+souverain, il n’y a plus d’autre droit des gens que
+celui-là. De même qu’une nation légitimiste se fait
+hacher pour sa dynastie, de même nous sommes
+obligés de faire les derniers sacrifices pour que ceux
+qui étaient liés à nous par un pacte de vie et de mort
+ne souffrent pas violence. Nous n’admettons pas les
+cessions d’âmes ; si les territoires à céder étaient
+déserts, rien de mieux ; mais les hommes qui les
+habitent sont des créatures libres, et notre devoir
+est de les faire respecter.</p>
+
+<p>Notre politique, c’est la politique du droit des
+nations ; la vôtre, c’est la politique des races : nous
+croyons que la nôtre vaut mieux. La division trop
+accusée de l’humanité en races, outre qu’elle repose
+sur une erreur scientifique, très-peu de pays possédant
+une race vraiment pure, ne peut mener qu’à
+des guerres d’extermination, à des guerres « zoologiques »,
+permettez-moi de le dire, analogues à
+celles que les diverses espèces de rongeurs ou de
+carnassiers se livrent pour la vie. Ce serait la fin
+de ce mélange fécond, composé d’éléments nombreux
+et tous nécessaires, qui s’appelle l’humanité.
+Vous avez levé dans le monde le drapeau de la politique
+ethnographique et archéologique en place
+de la politique libérale ; cette politique vous sera
+fatale. La philologie comparée, que vous avez créée
+et que vous avez transportée à tort sur le terrain
+de la politique, vous jouera de mauvais tours. Les
+Slaves s’y passionnent ; chaque maître d’école slave
+est pour vous un ennemi, un termite qui ruine votre
+maison. Comment pouvez-vous croire que les Slaves
+ne vous feront pas ce que vous faites aux autres, eux
+qui en toute chose marchent après vous, suivent
+vos traces pas pour pas ? Chaque affirmation du germanisme
+est une affirmation du slavisme ; chaque
+mouvement de concentration de votre part est un
+mouvement qui « précipite » le Slave, le dégage,
+le fait être séparément. Un coup d’œil sur les
+affaires d’Autriche montre cela avec évidence. Le
+Slave, dans cinquante ans, saura que c’est vous
+qui avez fait son nom synonyme d’« esclave » ; il
+verra cette longue exploitation historique de sa race
+par la vôtre, et le nombre des Slaves est double du
+vôtre, et le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse,
+dont la queue balaye la troisième partie des étoiles,
+traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie centrale,
+l’ancienne clientèle des Gengiskhan et des
+Tamerlan. Combien il eût mieux valu vous réserver
+pour ce jour-là l’appel à la raison, à la moralité, à
+des amitiés de principes ! Songez quel poids pèsera
+dans la balance du monde le jour où la Bohême, la
+Moravie, la Croatie, la Servie, toutes les populations
+slaves de l’empire ottoman, sûrement destinées à
+l’affranchissement, races héroïques encore, toutes
+militaires et qui n’ont besoin que d’être commandées,
+se grouperont autour de ce grand conglomérat moscovite,
+qui englobe déjà dans une gangue slave tant
+d’éléments divers, et qui paraît bien le noyau désigné
+de la future unité slave, de même que la Macédoine,
+à peine grecque, le Piémont, à peine italien,
+la Prusse, à peine allemande, ont été le centre de
+formation de l’unité grecque, de l’unité italienne,
+de l’unité allemande. Et vous êtes trop sages pour
+compter sur la reconnaissance que vous doit la
+Russie. Une des causes secrètes de la mauvaise
+humeur de la Prusse contre nous est de nous devoir
+une partie de sa culture. Une des blessures des
+Russes sera un jour d’avoir été civilisés par les Allemands.
+Ils le nieront, mais se l’avoueront tout en le
+niant, et ce souvenir les exaspérera. L’académie de
+Saint-Pétersbourg en voudra un jour autant à celle
+de Berlin, pour avoir été tout allemande, que celle
+de Berlin nous en veut, pour avoir été autrefois à
+moitié française. Notre siècle est le siècle du triomphe
+du serf sur son maître ; le Slave a été et à quelques
+égards est encore votre serf.</p>
+
+<p>Or, le jour de la conquête slave, nous vaudrons
+plus que vous, de même qu’Athènes sous l’empire
+romain eut un rôle brillant encore, tandis que Sparte
+n’en eut plus.</p>
+
+<p>Défiez-vous donc de l’ethnographie, ou plutôt ne
+l’appliquez pas trop à la politique. Sous prétexte
+d’une étymologie germanique, vous prenez pour la
+Prusse tel village de Lorraine. Les noms de Vienne
+(<i lang="la" xml:lang="la">Vindobona</i>), de Worms (<i lang="la" xml:lang="la">Borbitomagus</i>), de Mayence
+(<i lang="la" xml:lang="la">Mogontiacum</i>) sont gaulois ; nous ne vous réclamerons
+jamais ces villes ; mais, si un jour les Slaves
+viennent revendiquer la Prusse proprement dite,
+la Poméranie, la Silésie, Berlin, par la raison que
+tous ces noms sont slaves, s’ils font sur l’Elbe et
+sur l’Oder ce que vous avez fait sur la Moselle, s’ils
+pointent sur la carte les villages obotrites ou vélatabes,
+qu’aurez-vous à dire ? Nation n’est pas synonyme
+de race. La petite Suisse, si solidement bâtie,
+compte trois langues, trois ou quatre races, deux
+religions. Une nation est une grande association séculaire
+(non pas éternelle) entre des provinces en
+partie congénères formant noyau, et autour desquelles
+se groupent d’autres provinces liées les unes aux
+autres par des intérêts communs ou par d’anciens
+faits acceptés et devenus des intérêts. L’Angleterre,
+qui est la plus parfaite des nations, est la plus
+mêlée, au point de vue de l’ethnographie et de l’histoire.
+Bretons purs, Bretons romanisés, Irlandais,
+Calédoniens, Anglo-Saxons, Danois, Normands purs,
+Normands francisés, tout s’y est confondu.</p>
+
+<p>Et j’ose dire qu’aucune nation n’aura tant à souffrir
+de cette fausse manière de raisonner que
+l’Allemagne. Vous savez mieux que moi que ce qui
+marqua le grand règne de la race germanique dans
+le monde, du <small>V</small><sup>e</sup> au <small>XI</small><sup>e</sup> siècle, ce fut moins d’occuper
+à l’état de population compacte de vastes
+pays contigus que d’essaimer l’Europe et d’y introduire
+un nouveau principe d’autorité. Pendant que
+le germanisme était maître de tout l’Occident, la
+Germanie proprement dite avait peu de corps. Les
+Slaves venaient jusqu’à l’Elbe, le vieux fond gaulois
+persistait ; si bien que l’empire germanique
+n’était en partie qu’une féodalité germanique régnant
+sur un fond slave et gaulois. Prenez garde,
+en ce siècle de la résurrection des morts, il pourrait
+se passer d’étranges choses. Si l’Allemagne
+s’abandonne à un sentiment trop exclusivement
+national, elle verra se rétrécir d’autant la zone de
+son rayonnement moral. La Bohême, qui était à demi
+digérée par le germanisme, vous échappe, comme
+une proie déjà avalée par un serpent boa, qui ressusciterait
+dans l’œsophage du monstre et ferait des
+efforts désespérés pour en sortir. Je veux croire que
+la conscience slave est morte en Silésie ; mais vous
+n’assimilerez pas Posen. Ces opérations veulent être
+enlevées d’emblée, pendant que le patient dort ; s’il
+vient à se réveiller, on ne les reprend plus. Une
+suspicion universelle contre votre puissance d’assimilation,
+contre vos écoles, va se répandre. Un vaste
+effort pour écarter vos nationaux, que l’on envisagera
+comme les avant-coureurs de vos armées, sera
+pour longtemps à l’ordre du jour. L’infiltration
+silencieuse de vos émigrants dans les grandes villes,
+qui était devenue un des faits sociaux les plus importants
+et les plus bienfaisants de notre siècle, va être
+bien diminuée. L’Allemand, ayant dévoilé ses appétits
+conquérants, ne s’avancera plus qu’en conquérant.
+Sous l’extérieur le plus pacifique, on verra
+un ennemi cherchant à s’impatroniser chez autrui.
+Croyez-moi, ce que vous avez perdu est faiblement
+compensé par les cinq milliards que vous avez
+gagnés.</p>
+
+<p>Chacun doit se défier de ce qu’il y a d’exclusif et
+d’absolu dans son esprit. Ne nous imaginons jamais
+avoir tellement raison que nos adversaires aient complétement
+tort. Le Père céleste fait lever son soleil
+avec une bienveillance égale sur les spectacles les
+plus divers. Ce que nous croyons mauvais est souvent
+utile et nécessaire. Pour moi, je m’irriterais
+d’un monde où tous mèneraient le même genre de
+vie que moi. Comme vous, je me suis imposé, en
+qualité d’ancien clerc, d’observer strictement la
+règle des mœurs ; mais je serais désolé qu’il n’y eût
+pas des gens du monde pour représenter une vie plus
+libre. Je ne suis pas riche ; mais je ne pourrais
+guère vivre dans une société où il n’y aurait pas de
+gens riches. Je ne suis pas catholique ; mais je suis
+bien aise qu’il y ait des catholiques, des sœurs de
+charité, des curés de campagne, des carmélites, et
+il dépendrait de moi de supprimer tout cela que je
+ne le ferais pas. De même, vous autres Allemands,
+supportez ce qui ne vous ressemble pas ; si tout le
+monde était fait à votre image, le monde serait peut-être
+un peu morne et ennuyeux ; vos femmes elles-mêmes
+supportent avec peine cette austérité trop
+virile. Cet univers est un spectacle qu’un dieu se
+donne à lui-même. Servons les intentions du grand
+chorége en contribuant à rendre le spectacle aussi
+brillant, aussi varié que possible.</p>
+
+<p>Votre race germanique a toujours l’air de croire
+à la Walhalla ; mais la Walhalla ne sera jamais le
+royaume de Dieu. Avec cet éclat militaire, l’Allemagne
+risque de manquer sa vraie vocation.
+Reprenons tous ensemble les grands et vrais problèmes,
+les problèmes sociaux, qui se résument
+ainsi : trouver une organisation rationnelle et aussi
+juste que possible de l’humanité. Ces problèmes ont
+été posés par la France en 1789 et en 1848 ; mais
+en général celui qui pose les problèmes n’est pas celui
+qui les résout. La France les attaqua d’une façon
+trop simple ; elle crut avoir trouvé une issue par
+la démocratie pure, par le suffrage universel et par
+des rêves d’organisation communiste du travail. Les
+deux tentatives ont échoué, et ce double échec a été
+la cause de réactions fâcheuses, pour lesquelles il
+convient d’être indulgent, si l’on songe que l’initiative
+en pareille matière a bien quelque mérite.
+Attaquez à votre tour ces problèmes. Créez à l’homme
+en dehors de l’État et par delà la famille une association
+qui l’élève, le soutienne, le corrige, l’assiste,
+le rende heureux, ce que fut l’Église et ce qu’elle
+n’est plus. Réformez l’Église, ou substituez-y quelque
+chose. L’excès du patriotisme nuit à ces œuvres universelles
+dont la base est le mot de saint Paul : <i lang="la" xml:lang="la">Non
+est Judæus neque Græcus.</i> C’est justement parce
+que vos grands hommes d’il y a quatre-vingts ans
+n’étaient pas trop patriotes qu’ils ouvrirent cette
+large voie, où nous sommes leurs disciples. Je crains
+que votre génération ultra-patriotique, en repoussant
+tout ce qui n’est pas germanique pur, ne se prépare
+un auditoire beaucoup plus restreint. Jésus et les
+fondateurs du christianisme n’étaient pas des Allemands.
+Saint-Boniface, les Irlandais qui vous ont
+appris à écrire du temps des Carlovingiens, les Italiens,
+qui ont été deux ou trois fois nos maîtres à
+tous, n’étaient pas des Allemands. Votre Gœthe reconnaissait
+devoir quelque chose à cette France « corrompue »
+de Voltaire, de Diderot. Laissons ces
+fanatismes étroits aux régions inférieures de l’opinion.
+Permettez-moi de vous le dire : vous avez
+déchu. Vous avez été plus étroitement patriotes
+que nous. Chez nous, quelques hommes supérieurs
+ont trouvé dans leur philosophie le calme et l’impartialité ;
+chez vous, je ne connais personne, en
+dehors du parti démocratique, qui n’ait été ébranlé
+dans la froideur de ses jugements, qui n’ait été
+une fois injuste, qui n’ait recommandé de faire dans
+l’ordre des relations nationales ce qui eût été une
+honte selon les principes de la morale privée.</p>
+
+<p>Mais je m’arrête ; on est aujourd’hui trop naïf à
+parler de modération, de justice, de fraternité, de
+la reconnaissance et des égards que les peuples se
+doivent entre eux. La conduite que vous allez être
+forcés de tenir dans les provinces annexées malgré
+elles achèvera de vous démoraliser. Vous allez être
+obligés de donner un démenti à tous vos principes,
+de traiter en criminels des hommes que vous devrez
+estimer, des hommes qui n’auront fait autre chose que
+ce que vous fîtes si noblement après Iéna ; toutes les
+idées morales vont être perverties. Notre système
+d’équilibre et d’amphictyonie européenne va être
+renvoyé au pays des chimères ; nos thèses libérales
+vont devenir un jargon vieilli. Par le fait des hommes
+d’État prussiens, la France d’ici longtemps n’aura
+plus qu’un objectif : reconquérir les provinces perdues.
+Attiser la haine toujours croissante des Slaves
+contre les Allemands, favoriser le panslavisme, servir
+sans réserve toutes les ambitions russes, faire miroiter
+aux yeux du parti catholique répandu partout
+le rétablissement du pape à Rome ; à l’intérieur,
+s’abandonner au parti légitimiste et clérical de
+l’Ouest, qui seul possède un fanatisme intense, voilà
+la politique que commande une telle situation. C’est
+justement l’inverse de ce que nous avions rêvé. On ne
+sert pas tour à tour deux causes opposées : ce n’est pas
+nous qui conseillerons la destruction de ce que nous
+avons aimé, qui donnerons un plan pour trafiquer
+habilement de la question romaine, qui deviendrons
+russes et papistes, qui recommanderons la défiance
+et la malveillance envers les étrangers ; mais que
+voulez-vous ! nous serions coupables, d’un autre
+côté, si nous cherchions, en conseillant encore des
+poursuites généreuses et désintéressées, à empêcher
+le pays d’écouter la voix de deux millions de Français
+qui réclament l’aide de leur ancienne patrie.</p>
+
+<p>La France est en train de dire comme votre Herwegh :
+« Assez d’amour comme cela ; essayons maintenant de
+la haine. » Je ne la suivrai pas dans cette expérience
+nouvelle, où l’on peut, au reste, douter qu’elle réussisse ;
+la résolution que la France tient le moins est
+celle de haïr. En tout cas, la vie est trop courte
+pour qu’il soit sage de perdre son temps et d’user
+sa force à un jeu si misérable. J’ai travaillé dans
+mon humble sphère à l’amitié de la France et de l’Allemagne ;
+si c’est maintenant « le temps de cesser les
+baisers », comme dit l’Ecclésiaste, je me retire. Je
+ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé
+l’amour ; je me tairai. Apre et orgueilleuse est cette
+vertu germanique, qui nous punit, comme Prométhée,
+de nos téméraires essais, de notre folle « philanthropie ».
+Mais nous pouvons dire avec le grand
+vaincu : « Jupiter, malgré tout son orgueil, ferait
+bien d’être humble. Maintenant, puisqu’il est vainqueur,
+qu’il trône à son aise, se fiant au bruit de
+son tonnerre et secouant dans sa main son dard au
+souffle de feu. Tout cela ne le préservera pas un jour
+de tomber ignominieusement d’une chute horrible.
+Je le vois se créer lui-même son ennemi, monstre
+très-difficile à combattre, qui trouvera une flamme
+supérieure à la foudre, un bruit supérieur au tonnerre.
+Vaincu alors, il comprendra par son expérience
+combien il est différent de régner ou de servir. »</p>
+
+<p>Croyez, monsieur et illustre maître, à mes sentiments
+les plus élevés.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">DE LA
+CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE
+PENDANT LE SIÉGE</h2>
+
+
+<p>Profondément convaincu de ce principe qu’une force
+organisée et disciplinée l’emporte toujours sur une
+force non organisée et indisciplinée, je n’eus jamais
+d’espoir dans les efforts tentés pour continuer la lutte
+après le 4 septembre. Au mois de novembre, j’insérai
+dans le <i>Journal des Débats</i> les trois articles que voici :</p>
+
+
+<h3>PREMIER ARTICLE. — 10 NOVEMBRE 1870.</h3>
+
+<p>L’étrange situation où nous sommes a cela de
+particulier que la volonté de la France est devenue
+tout à fait obscure, et que l’unité même de la conscience
+française est gravement mise en péril. Le
+gouvernement de la défense nationale, sorti d’une
+révolution qui, comme la plupart des révolutions et
+des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais
+été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que
+les gouvernements issus des révolutions de 1830 et
+de 1848. Les portions conservatrices du pays n’y
+ont adhéré qu’à demi ; les partis dits avancés l’ont à
+peine reconnu ; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit
+d’indépendance qui n’a surpris que les observateurs
+inattentifs ; à l’heure qu’il est, Lyon, Marseille, Bordeaux
+sont des communes révolutionnaires, admettant
+à peine avec le gouvernement de Paris un lien
+fédéral. Cela devait être. Composé uniquement de
+membres de la députation parisienne et de personnes
+appartenant au parti républicain, le gouvernement
+de la défense nationale ne pouvait avoir la prétention
+d’être la large expression de la France entière ; il
+aurait fallu pour cela que, dès son premier jour, il
+eût admis parmi ses membres des députés de province
+et qu’il eût groupé autour de lui les hommes
+éminents de tous les partis. Ce gouvernement, qui,
+malgré le défaut de son origine, compte dans son
+sein tant de personnes sages, courageuses et dignes
+d’estime, avoue, du reste, son vice fondamental avec
+une franchise qui l’honore : « Le lendemain du jour
+où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes
+que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé
+la paix, et, pour en régler les conditions, ils ont
+proposé une trêve indispensable à la constitution
+d’une représentation nationale. Désireux avant tout
+de s’effacer devant les mandataires du pays et
+d’arriver par eux à une paix honorable, ils ont voulu
+que la France pût réunir ses députés pour délibérer
+sur la paix ; ils ont cherché les combinaisons pouvant
+permettre à la France d’exprimer sa volonté. »</p>
+
+<p>Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre.
+Ajoutons que ce gouvernement, si partiel, si incomplétement
+accepté, a le pire défaut que puisse avoir
+un gouvernement : il ne communique pas avec les
+pays qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir
+établi à l’hôtel de ville se montre ici dans tout son
+jour. Dominé par les nécessités de son origine toute
+parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment
+de l’investissement, ainsi que la logique l’aurait
+voulu. Il est tout à fait contre nature que le gouvernement
+central d’un grand pays soit assiégé. Trop
+sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait
+de faible, le gouvernement de la défense nationale a
+tâché avec beaucoup de bonne foi de procurer la
+réunion d’une assemblée investie des pleins pouvoirs
+du pays.</p>
+
+<p>Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement
+et une partie du public, c’est que, pour la réunion
+d’une telle assemblée, un armistice était nécessaire.
+De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues
+et noblement racontées ; de là ces essais des puissances
+neutres provoqués et secondés avec tant de
+patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers. Toute
+espérance de voir conclure un pareil arrangement
+semble perdue ; mais il est permis de se demander si
+l’on ne s’était pas exagéré la nécessité de la convention
+militaire qu’on a poursuivie avec tant de suite
+et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir
+une assemblée nationale, la permission de l’ennemi ?
+N’y avait-il pas, au contraire, quelque chose de profondément
+inconstitutionnel, quelque chose de très-humiliant
+et qui même viciait le fond de l’acte électoral,
+à exécuter l’opération essentielle de la vie
+politique de la nation grâce à une cédule délivrée
+par l’ennemi et sous sa surveillance ? Les difficultés
+soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines
+portions du territoire envahi, qu’elle prétend
+garder après la paix, avaient quelque chose d’assez
+conséquent. Il n’est pas naturel qu’un acte de haute
+hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux
+d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse
+et non avec l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la
+Lorraine doivent choisir leurs délégués. Ce choix sera
+sans aucun doute une protestation contre les projets
+hautement annoncés par le parti allemand exalté ;
+une telle protestation n’aurait pas toute sa force si
+elle avait lieu par suite d’une concession gracieuse
+de l’ennemi.</p>
+
+<p>Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire
+croire qu’une très-sérieuse représentation de la
+volonté nationale ne pouvait se faire sans que
+l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire
+les vrais représentants d’un esprit national
+naissant sous la pression de l’ennemi. Assurément,
+pour que les opérations électorales pussent avoir
+lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que,
+dans les parties envahies du territoire, le gouvernement
+prussien y consentît. Ces formalités ont quelque
+chose de solennel ; un acte public de haute liberté
+et même de souveraineté ne saurait être accompli
+en présence de l’ennemi. Mais, dans un moment de
+suprême nécessité, les formes peuvent être simplifiées.
+Il faut songer que les trois quarts de la France
+n’ont pas été atteints par les armées allemandes.
+Dans ces régions, les élections pourraient se faire
+selon les règles accoutumées. Dans les départements
+envahis même, un grand nombre de communes pourraient
+procéder à des scrutins réguliers. Restent les
+pays écrasés par les armées étrangères et où tout
+acte de vie politique est impossible. Dans ces pays,
+l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon
+irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus
+sincère, surtout si l’opération se faisait très-rapidement.
+Il n’est pas admissible que la France se prive
+d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce
+qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire
+et d’une manière uniforme dans toutes les parties
+du territoire.</p>
+
+<p>La difficulté serait grande si l’on voulait former
+de la sorte une assemblée de sept ou huit cents
+membres au scrutin de liste. Une telle élection
+exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous
+accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement
+prussien voulût-il bien s’interdire toute ingérence
+dans les opérations de scrutin, on peut trouver
+qu’une élection ainsi accomplie serait sans dignité
+et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée
+nombreuse qu’il nous faut à l’heure présente ; ce
+qu’il nous faut, c’est une délégation exécutive des
+départements, délégation rapidement formée et
+promptement rassemblée à Tours ou dans une ville
+derrière la Loire. Ce qu’il faut, c’est que chaque
+département, dans huit ou dix jours, ait fait choix
+d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués,
+joints aux membres de la fraction du gouvernement
+résidant à Tours, formeraient une réunion
+d’une centaine de personnes. Cette réunion se mettrait
+en rapport, autant qu’il serait possible, avec le
+gouvernement de Paris ; elle serait investie de tous
+les droits de la souveraineté nationale ; elle déciderait
+de la continuation de la guerre ou de la conclusion
+de la paix. En recevant ses ordres et en les
+exécutant, nous aurions la certitude d’accomplir un
+devoir et de nous conformer à la volonté de la
+France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer
+de nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît
+de subir pour elle une cruelle humiliation.</p>
+
+<p>Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement
+pourrait la conclure. Nous doutons que le gouvernement
+de Paris le puisse. On porte toujours les
+attaches de son point de départ. Un gouvernement
+qui doit compter sans cesse avec les journaux et les
+clubs, un gouvernement fondé sur la popularité et
+obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque
+toujours les opinions tranchées, ne peut manquer
+de faire des fautes. Le gouvernement de la
+défense nationale a su traverser des moments fort
+difficiles ; mais il n’a pu se défendre d’afficher un
+programme conforme à ce ton d’assurance, de fierté,
+de déclamation qu’aime le peuple. Il a dit imprudemment :
+« Pas un pouce de notre territoire, pas
+une pierre de nos forteresses. » Or de très-bons
+patriotes, qui ne consentiraient jamais à condamner
+des millions de Français à un sort qui leur répugne,
+peuvent accepter un système de neutralisation où le
+droit des populations soit suffisamment garanti. Le
+gouvernement de la défense nationale, en outre, a
+fait comme tous les gouvernements mis en présence
+d’une grande fièvre populaire : le plus innocemment
+du monde, il a contribué à nourrir des illusions ;
+il a pactisé avec certaines erreurs du public. Aujourd’hui,
+cela lui coupe à peu près la retraite. Nous
+doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix.
+Le péché originel de toute institution démocratique,
+ce sont les sacrifices qu’on est obligé de faire à l’esprit
+superficiel de la foule. Comment détruire des
+espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue
+une situation qu’on a laissé croire brillante ou assez
+bonne ? Ajoutons qu’un gouvernement qui ne représente
+que très-imparfaitement la France, un gouvernement
+assiégé et dont les communications sont coupées
+avec le pays, ne peut guère traiter pour le pays.
+Si Paris doit se rendre, il faut que la capitulation lui
+soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il
+est plus nécessaire encore que nous sachions si la
+prolongation de la lutte est voulue par le pays entier,
+et si nous ne lui imposons pas une épreuve au-dessus
+de ses forces.</p>
+
+<p>On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître
+la nécessité de constituer une délégation provinciale,
+dépositaire de la souveraineté de la France, et qui
+puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune
+permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation
+ne se soit pas formée spontanément. Si la
+France avait eu des états provinciaux ou des conseils
+généraux sérieux et capables de grande politique
+qui eussent constitué cette délégation, combien nous
+serions près du salut ! Un scrutin rapide, et, partout
+où le scrutin n’est pas possible, une interprétation
+sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens
+les plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche
+de salut. Le noyau de la délégation, une fois formé
+par les élus des scrutins réguliers, jugerait les
+nominations moins régulières et au besoin y suppléerait.
+L’impartialité serait facile dans les terribles
+circonstances où nous sommes, surtout si l’on songe
+qu’une telle délégation aurait un caractère essentiellement
+temporaire, qu’elle ne traiterait aucune
+question de politique engageant l’avenir, que ses
+pouvoirs cesseraient au moment de l’évacuation du
+territoire, par la nomination régulière d’une constituante.</p>
+
+<p>L’unité de la France est menacée ; la tête, le
+cœur ne renvoient plus, ne reçoivent plus la vie.
+Défendons de toutes nos forces cette grande conscience
+française qui a été un si bel instrument de
+civilisation, et qui menace de s’éteindre. Défendons-la
+par une résistance énergique qui, même vaincue,
+sera notre sauvegarde dans l’avenir ; défendons-la
+aussi en maintenant l’entente et la solidarité des
+parties de la nation. Que le gouvernement invite par
+un décret chaque département à faire sa délégation
+dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la
+réunion, et la France aura une représentation centrale
+sans avoir la honte de la devoir à une concession
+de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en
+aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop
+triste pour que personne ait le courage de le briguer ;
+les circonstances sont trop solennelles pour
+laisser une place aux petites intrigues et aux chétives
+récriminations.</p>
+
+
+<h3>DEUXIÈME ARTICLE. — 13 NOVEMBRE.</h3>
+
+<p>En insistant sur la nécessité d’organiser le plus tôt
+possible une représentation du pays, nous n’avons
+pas prétendu indiquer en détail les voies et moyens
+de la constituer. Nous croyons une telle opération
+difficile ; nous ne la croyons pas impossible ; nous
+nous fions à la sagesse du gouvernement de la
+défense nationale pour le choix des meilleures
+manières d’y procéder. Deux points seulement sont
+arrêtés dans notre esprit : le premier, auquel nous
+tenons absolument, c’est qu’une assemblée est indispensable
+pour sauver la nation ; le second, de bien
+moindre importance, c’est que l’assemblée réunie
+pour continuer la guerre ou faire la paix doit être
+distincte de l’assemblée constituante qui réglera nos
+futures destinées politiques. Une constituante ne
+peut être nommée qu’en un temps de calme relatif,
+après de mûres discussions, par des scrutins uniformes
+et strictement contrôlés. Un pareil acte électoral
+nous paraît impraticable durant la crise que
+nous traversons ; les pays envahis n’y pourraient
+prendre part, à moins d’une convention avec les
+Prussiens, dont il vaut mieux se passer. Une constituante
+est, d’après les idées françaises (en ceci du
+reste fort critiquables) une assemblée nombreuse.
+Peut-être une assemblée nombreuse remplirait-elle
+assez mal le mandat douloureux et terrible dont il s’agit
+à l’heure où nous sommes. Enfin une constituante est
+une assemblée essentiellement politique. Dans celle
+qui décidera de notre avenir, les partis peuvent être
+profondément divisés. Au contraire, l’assemblée qu’il
+faut élire en ce moment devra être placée au-dessus
+de toutes les divisions de partis ; elle devra presque
+les ignorer ; elle ne songera qu’à une seule chose,
+tirer la France de l’horrible situation où l’ont plongée
+quelques erreurs fondamentales et persistantes
+en fait de philosophie politique. Les personnes qui
+veulent la réunion immédiate d’une assemblée constituante
+s’inquiètent avec raison des réunions électorales,
+des professions de foi, de la confection des
+listes, de la libre circulation des candidats, des élus.
+Tout cela ne saurait se faire sans une convention
+avec l’ennemi. Pour nous, qui concevons la possibilité
+de l’élection sans aucune permission demandée
+à l’autorité prussienne, nous imaginons la désignation
+rapide des délégués comme ayant lieu sans candidatures
+régulières. Chaque département vote dès
+qu’il est informé ; l’élu, sitôt nommé, se dirige vers
+Tours ; les premiers arrivés se réunissent, se constituent ;
+les nouveaux arrivants se joignent à eux. Il y
+aura des lacunes, des départements tardivement
+représentés ; n’importe. Tel département n’aura pu
+faire de scrutin régulier ; mais on aura des données
+sur les préférences de l’opinion publique ; cela peut
+suffire. Dans quelques départements, aucune désignation,
+même sommaire, n’aura pu se produire ;
+alors le noyau de l’Assemblée déjà formé à Tours donnera
+pour représentants à ces départements d’anciens
+députés, des hommes connus pour y être universellement
+estimés et pour en représenter l’esprit.
+Qu’importent leurs opinions antérieures, puisqu’il
+s’agit en ce moment d’un acte patriotique en dehors
+de toutes les opinions ?</p>
+
+<p>C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables,
+quelque chose d’aristocratique, de peu conforme à
+notre jalouse et soupçonneuse démocratie. Il est vrai ;
+mais faisons trêve pour un moment à ces mesquines
+préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme,
+nous reprendrons ces questions ; maintenant, sauvons-nous.
+Un pays ne se sauve que par des actes
+de foi et de confiance en l’intelligence et en la vertu
+de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des
+vrais aristocrates qui existe encore vous tirer de la
+détresse où vous êtes ; puis vous vous vengerez d’eux
+en les excluant de vos chambres, de vos conseils
+électifs. Il faut, au moment présent, des hommes
+d’élite par l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament
+de privilége qu’au moment du péril ; qu’on
+souffre ce privilége-là. La réunion qu’il s’agit de former
+aura pour mission de traiter avec un gouvernement
+essentiellement aristocratique, qui admet hautement
+la valeur de la supériorité de naissance et de
+la supériorité du savoir ; acceptez pour un moment
+l’esprit de votre adversaire ; vous prendrez ensuite
+votre revanche à loisir.</p>
+
+<p>Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât
+dans ses institutions antérieures la désignation de
+cette chambre improvisée et intérimaire. On n’a
+jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide
+terrible que laisse en un pays le manque d’institutions
+provinciales et d’une réelle aristocratie locale.
+Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux conseils
+généraux ! Si dans quelques départements ces
+conseils sont réunis et qu’ils veuillent prendre sur
+eux de choisir un délégué qui paraisse adopté par
+l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué avec
+empressement. Si, comme on le dit, quelques départements
+sont en train de faire leurs élections sans
+avoir attendu l’invitation officielle, tant mieux : ces
+départements-là sont probablement les plus avancés
+de la France sous le rapport de l’esprit politique.
+Toutes les expressions promptes et sincères de l’opinion,
+qu’on les accueille vite, qu’on les groupe. Pas
+de minutieuses formalités, pas de petitesses d’amour-propre.
+Le plus indigne de faire partie d’une telle
+assemblée serait celui qui s’y porterait candidat.
+Candidat, grand Dieu ! à une mission de larmes et de
+deuil !…</p>
+
+<p>Comment feront les députés de Paris pour se
+rendre à cette assemblée ? je n’en sais rien ; ils n’y
+sont pas absolument nécessaires. Paris sera représenté
+par la délégation du gouvernement de la
+défense nationale qui est à Tours, par ceux des
+autres membres du gouvernement qui pourront s’y
+rendre, par M. Thiers, député de Paris, qui est le
+président naturel de l’assemblée. Loin d’exclure
+d’une telle assemblée souveraine les membres actuels
+du gouvernement de la défense nationale, je les
+envisage tous comme en étant membres par le fait
+même du pouvoir qu’ils exercent avec tant de patriotisme,
+et que nul ne songe à leur enlever. L’assemblée
+nouvelle ne serait qu’un élargissement du gouvernement
+de la défense nationale, une adjonction
+faite par le pays à ce gouvernement pour l’aider à
+accomplir la tâche redoutable qui pèse sur lui.</p>
+
+<p>Comment expédier de Paris le décret de convocation
+et les instructions nécessaires pour l’acte qu’il
+s’agit d’accomplir ? Si les communications, qui, jusqu’à
+ces derniers temps, ont permis des relations
+irrégulières mais pourtant assez suivies avec la province,
+sont insuffisantes ou interrompues, il faudrait,
+sans relever la question de l’armistice, obtenir, directement
+ou par l’intermédiaire des puissances neutres,
+que les Prussiens laissent passer le décret, et avec
+lui, s’il se peut, un membre du gouvernement de
+Paris. Les Prussiens ont autant d’intérêt que nous à
+ce qu’il y ait quelque part un gouvernement muni
+des pleins pouvoirs de la France. En laissant passer
+le message et l’envoyé du gouvernement de Paris,
+ils n’écouteraient que leur propre intérêt et ne nous
+accorderaient aucune faveur.</p>
+
+<p>L’essentiel est, d’une part, de ne point s’arrêter
+aux considérations d’un pédantisme exagéré en fait
+de régularité ; de l’autre, d’oublier toutes les divisions
+de partis. Sur ce dernier point, le parti légitimiste
+et clérical de l’Ouest nous a donné un bel
+exemple. Il doit avoir peu de sympathie pour le
+gouvernement sorti de la révolution du 4 septembre,
+et pourtant il a pris bravement les armes ; il sert ce
+gouvernement pour son objet essentiel, qui est la
+défense nationale. Toutes les fractions du parti
+républicain n’ont pas montré la même abnégation.
+On se divisera plus tard ; il ne faut pas que dans
+l’assemblée qui doit d’abord se réunir il y ait une
+trace de distinction entre les royalistes, les impérialistes,
+les cléricaux et les républicains.</p>
+
+<p>Nous ne savons ce qu’il peut y avoir de fondé dans
+le bruit répandu par quelques journaux d’une proposition
+ayant pour objet de soumettre au pays sous
+forme de plébiscite les conditions de paix offertes
+par le vainqueur. Ce bruit ne saurait être exact dans
+la forme où on l’a fait circuler, mais quelque idée de
+ce genre peut en effet se présenter à l’esprit de nos
+ennemis. Rien ne serait plus perfide ; jamais on
+n’aurait fait une plus cruelle application de ce dangereux
+principe du plébiscite, dont on peut tirer un
+jour de si funestes conséquences. S’il est un acte
+qu’une nation ne puisse faire que par délégation,
+c’est un acte diplomatique, un traité de paix. Des
+milliers d’électeurs ne savent pas lire ; des millions
+ne savent pas un mot de géographie. Il n’y a pas de
+cession qu’un ennemi vainqueur ne pût se faire
+octroyer, s’il mettait le paysan ruiné entre la paix
+et l’abandon d’une province éloignée dont l’illettré
+sait à peine le nom. Ce n’est pas là, espérons-le, un
+péril immédiat ; mais le moyen d’écarter tout à fait
+un coup de ce genre, c’est de convoquer une assemblée
+d’hommes éclairés, patriotes, courageux, en
+qui vivent réellement l’âme, l’esprit de la France,
+les souvenirs de son passé. Sans cela, il y aura toujours
+à craindre que l’ennemi n’exploite à son profit
+le besoin de paix, légitime à quelques égards, qui
+se fait jour dans le pays, et ne présente directement
+à la province effrayée les conditions qu’il accusera le
+gouvernement de Paris d’avoir refusées. Fussent-elles
+en réalité inacceptables pour tout bon patriote,
+la foule les subira, si entre elle et le tentateur ne se
+trouve le jugement froid d’une réunion d’hommes
+éclairés, choisis récemment par le pays, désireux
+sans doute de la paix, mais capables de distinguer
+les conditions acceptables de celles qui ne le sont
+pas. Donnons au pays le moyen de conclure une
+paix honorable, de peur que le pays, consulté directement
+par l’ennemi, ne fasse une paix ruineuse
+sans nous.</p>
+
+
+<h3>TROISIÈME ARTICLE. — 28 NOVEMBRE.</h3>
+
+<p>Il y a trois semaines, nous disions ici que le gouvernement
+de la défense nationale se donnerait
+beaucoup de force pour l’accomplissement de sa
+mission en provoquant la réunion d’une assemblée
+susceptible d’être considérée comme une représentation
+de la France entière. Il est clair que la réunion
+d’une telle assemblée eût été bien plus facile,
+si l’armistice proposé par les puissances neutres
+avait été conclu. Cet armistice ayant échoué, nous
+avons cru pouvoir soutenir que, même dans la situation
+créée par la non-réussite de la proposition des
+neutres, la formation d’une assemblée était encore
+fort désirable, et que, tout en étant difficile, elle
+n’était pas absolument impossible.</p>
+
+<p>La plupart des objections qu’on a faites contre
+notre sentiment reposent sur des malentendus. Ces
+objections seraient décisives contre la réunion d’une
+assemblée constituante ; l’élection d’une constituante,
+en effet, suppose du calme, de la liberté,
+des discussions préalables. Aussi avons-nous toujours
+soigneusement maintenu que l’assemblée dont
+la France a besoin en ce moment doit être distincte
+de celle qui fixera l’avenir politique du pays. Notre
+motif pour désirer cette distinction est bien simple.
+La constituante qui sera chargée un jour de donner
+un gouvernement à la France sera profondément
+divisée ; les opinions contraires s’y dessineront avec
+force ; les républicains, les légitimistes, les orléanistes,
+les bonapartistes, les cléricaux s’y livreront
+d’ardents combats ; il faudra qu’avant l’élection
+toutes ces opinions s’expriment nettement en des
+programmes, des affiches, des professions de foi,
+des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous
+sommes perdus si de telles divisions se font jour.
+Il faut qu’aujourd’hui tous les partis marchent
+ensemble, oublient en quelque sorte leur propre
+existence. Le salut est à ce prix.</p>
+
+<p>Ce que nous avons dit il y a trois semaines, nous
+le croyons encore. Nous cesserons cependant de
+revenir sur le vœu que nous avons exprimé. La
+situation est changée ; nous sommes à la veille de
+grandes actions décisives ; attendons et espérons.
+En insistant davantage, nous aurions l’air de jouer
+un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible
+de notre pensée dans un moment aussi solennel.
+Le gouvernement de la défense nationale aurait tort
+de regarder comme ses ennemis les hommes qui,
+sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre,
+ont voté chaleureusement pour le pouvoir
+nouveau lors du plébiscite du 3 novembre, continuent
+de l’envisager comme représentant le principe
+de l’unité nationale, mais en même temps usent
+envers lui de l’honnête indépendance d’appréciation
+dont ils ne se sont jamais départis sous des régimes
+qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de
+discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il
+en nous, surtout depuis le 3 novembre, des soutiens
+plus fidèles que dans les personnes qui l’ont créé
+tumultuairement, et dont plusieurs voulaient quelques
+jours après le renverser.</p>
+
+<p>C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique,
+dans le sein duquel il y a souvent, à côté
+d’éléments moins purs, beaucoup de patriotisme et
+de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée.
+Comme tous les bons citoyens, nous cherchons, sans
+aucune prétention à l’infaillibilité, les moyens d’aider
+notre pauvre patrie à sortir de l’abîme où on l’a
+plongée. Le parti démocratique a tort de croire que
+les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent
+pour cela. Ce parti, dont il ne faut pas songer à se
+passer, mais qui ne peut régler à lui seul les destinées
+de la nation, commettrait une faute capitale
+s’il prétendait gouverner la France sans l’assentiment
+de la province. C’est un cercle vicieux de premier
+ordre que de prétendre s’imposer à la majorité
+d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel.
+Il est fâcheux aussi que les organes les plus
+accrédités de ce parti ne prennent pas assez le soin
+d’examiner les raisons qu’on leur propose, et soient
+trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne
+partagent pas toutes leurs opinions. Évitons ce qui
+divise. Nous entrons dans une période de fortes
+épreuves ; la froideur du jugement est nécessaire
+en de telles circonstances ; que tous s’efforcent de
+n’écouter que la raison et le sentiment du devoir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6" title="LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE EN FRANCE">LA
+MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE
+EN FRANCE<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 1<sup>er</sup> novembre 1869.</p>
+</div>
+
+<p>L’histoire n’est ni une géométrie inflexible ni une
+simple succession d’incidents fortuits. Si l’histoire
+était dominée d’une manière absolue par la nécessité,
+on pourrait tout prévoir ; si elle était un simple
+jeu de la passion et de la fortune, on ne pourrait
+rien prévoir. Or la vérité est que les choses humaines,
+bien qu’elles déjouent souvent les conjectures des
+esprits les plus sagaces, prêtent néanmoins au calcul.
+Les faits accomplis contiennent, si on sait distinguer
+l’essentiel de l’accessoire, les lignes générales de
+l’avenir. La part de l’accident est limitée. « Le petit
+grain de sable qui se mit dans l’urètre de Cromwell »
+fut, au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, un événement capital ; cependant
+la philosophie de l’histoire d’Angleterre est indépendante
+d’un pareil détail. Santé ou maladie, bonne
+ou mauvaise humeur des princes, brouilles ou
+raccommodements des personnages considérables,
+intrigues diplomatiques, chances diverses de la
+guerre, le plus grand génie ne sert de rien pour
+deviner tout cela ; ces sortes de choses se passent
+dans un monde où le raisonnement n’a aucune application ;
+le valet de chambre d’un souverain pourrait,
+en fait de nouvelles importantes, redresser les idées
+du meilleur esprit ; mais ces accidents, impossibles
+à prévoir et à déterminer <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>, s’effacent dans
+l’ensemble. Le passé nous montre un dessein suivi,
+où tout se tient et s’explique ; l’avenir jugera notre
+temps comme nous jugeons le passé, et verra des
+conséquences rigoureuses où nous sommes souvent
+tentés de ne voir que des volontés individuelles et
+des rencontres du hasard.</p>
+
+<p>C’est dans cet esprit que nous voudrions proposer
+quelques observations sur les graves événements
+accomplis en cette année 1869. La philosophie que
+nous porterons dans cet examen n’est pas celle de
+l’indifférence. Nous ne nous exagérons pas la part
+de la réflexion dans la conduite des choses humaines ;
+nous ne croyons pas cependant que le temps soit
+déjà venu de déserter la vie publique et d’abandonner
+les affaires de ce monde à l’intrigue et à la
+violence. Un reproche peut toujours être adressé à
+celui qui critique les affaires de son siècle sans avoir
+consenti à s’en mêler ; mais celui qui a fait ce qu’un
+honnête homme peut faire, celui qui a dit ce qu’il
+pense sans souci de plaire ou de déplaire à personne,
+celui-là peut avoir la conscience merveilleusement
+à l’aise. Nous ne devons pas à notre patrie de trahir
+pour elle la vérité, de manquer pour elle de goût et
+de tact ; nous ne lui devons pas de suivre ses caprices
+ni de nous convertir à la thèse qui réussit ; nous lui
+devons de dire bien exactement, et sans le sacrifice
+d’une nuance, ce que nous croyons être la vérité.</p>
+
+
+<p class="h4">I</p>
+
+<p>La révolution française est un événement si
+extraordinaire, que c’est par elle qu’il faut ouvrir
+toute série de considérations sur les affaires de notre
+temps. Rien d’important n’arrive en France qui ne
+soit la conséquence directe de ce fait capital, lequel
+a changé profondément les conditions de la vie dans
+notre pays. Comme tout ce qui est grand, héroïque,
+téméraire, comme tout ce qui dépasse la commune
+mesure des forces humaines, la révolution française
+sera durant des siècles le sujet dont le monde
+s’entretiendra, sur lequel on se divisera, qui servira
+de prétexte pour s’aimer et se haïr, qui fournira des
+sujets de drames et de romans. En un sens, la révolution
+française (l’Empire, dans ma pensée, fait corps
+avec elle) est la gloire de la France, l’épopée française
+par excellence ; mais presque toujours les
+nations qui ont dans leur histoire un fait exceptionnel
+expient ce fait par de longues souffrances et souvent
+le payent de leur existence nationale. Il en fut
+ainsi de la Judée, de la Grèce et de l’Italie. Pour
+avoir créé des choses uniques dont le monde vit et
+profite, ces pays ont traversé des siècles d’humiliation
+et de mort nationale. La vie nationale est quelque
+chose de limité, de médiocre, de borné. Pour faire
+de l’extraordinaire, de l’universel, il faut déchirer
+ce réseau étroit ; du même coup, on déchire sa
+patrie, une patrie étant un ensemble de préjugés et
+d’idées arrêtées que l’humanité entière ne saurait
+accepter. Les nations qui ont créé la religion, l’art, la
+science, l’empire, l’Église, la papauté (toutes choses
+universelles, non nationales), ont été plus que des
+nations ; elles ont été par là même moins que des
+nations en ce sens qu’elles ont été victimes de leur
+œuvre. Je pense que la Révolution aura pour la
+France des conséquences analogues, mais moins
+durables, parce que l’œuvre de la France a été moins
+grande et moins universelle que les œuvres de la
+Judée, de la Grèce, de l’Italie. Le parallèle exact de
+la situation actuelle de notre pays me paraît être
+l’Allemagne au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. L’Allemagne au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle
+avait fait pour l’humanité une œuvre de premier
+ordre, la Réforme. Elle l’expia au <small>XVII</small><sup>e</sup> par un extrême
+abaissement politique. Il est probable que le
+<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle sera de même considéré, dans l’histoire
+de France, comme l’expiation de la Révolution. Les
+nations, pas plus que les individus, ne sortent impunément
+de la ligne moyenne, qui est celle du bon
+sens pratique et de la possibilité.</p>
+
+<p>Si la Révolution en effet a créé pour la France
+dans le monde une situation poétique et romanesque
+de premier ordre, il est sûr d’un autre côté, à considérer
+seulement les exigences de la politique
+ordinaire, qu’elle a engagé la France dans une voie
+pleine de singularités. Le but que la France a voulu
+atteindre par la Révolution est celui que toutes les
+nations modernes poursuivent : une société juste,
+honnête, humaine, garantissant les droits et la liberté
+de tous avec le moins de sacrifices possible des
+droits et de la liberté de chacun. Ce but, la France,
+à la date où nous sommes, après avoir versé des flots
+de sang, en est fort loin, tandis que l’Angleterre, qui
+n’a pas procédé par révolutions, l’a presque atteint.
+La France, en d’autres termes, offre cet étrange
+spectacle d’un pays qui essaye tardivement de
+regagner son arriéré sur les nations qu’elle avait
+traitées d’arriérées, qui se remet à l’école des
+peuples auxquels elle avait prétendu donner des
+leçons, et s’efforce de faire par imitation l’œuvre où
+elle avait cru déployer une haute originalité.</p>
+
+<p>La cause de cette bizarrerie historique est fort
+simple. Malgré le feu étrange qui l’animait, la
+France, à la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, était assez ignorante
+des conditions d’existence d’une nation et de l’humanité.
+Sa prodigieuse tentative impliqua beaucoup
+d’erreurs ; elle méconnut tout à fait les règles de la
+liberté moderne. Qu’on le regrette ou qu’on s’en
+réjouisse, la liberté moderne n’est nullement la
+liberté antique ni celle des républiques du moyen
+âge. Elle est bien plus réelle, mais beaucoup moins
+brillante. Thucydide et Machiavel n’y comprendraient
+rien, et cependant un sujet de la reine Victoria
+est mille fois plus libre que ne l’a été aucun
+citoyen de Sparte, d’Athènes, de Venise ou de Florence.
+Plus de ces fiévreuses agitations républicaines,
+pleines de noblesse et de danger ; plus de ces villes
+composées d’un peuple fin, vivant et aristocratique ;
+au lieu de cela, de grandes masses pesantes, chez
+lesquelles l’intelligence est le fait d’un petit nombre,
+mais qui contribuent puissamment à la civilisation
+en mettant au service de l’État, par la conscription
+et l’impôt, un merveilleux trésor d’abnégation, de
+docilité, de bon esprit. Cette manière d’exister, qui
+est assurément celle qui use le moins une nation, et
+conserve le mieux ses forces, l’Angleterre en a donné
+le modèle. L’Angleterre est arrivée à l’état le plus
+libéral que le monde ait connu jusqu’ici en développant
+ses institutions du moyen âge, et nullement
+par la révolution. La liberté en Angleterre ne vient
+pas de Cromwell ni des républicains de 1649 ; elle
+vient de son histoire entière, de son égal respect
+pour le droit du roi, pour le droit des seigneurs,
+pour le droit des communes et des corporations de
+toute espèce. La France suivit la marche opposée.
+Le roi avait depuis longtemps fait table rase du droit
+des seigneurs et des communes ; la nation fit table
+rase des droits du roi. Elle procéda philosophiquement
+en une matière où il faut procéder historiquement :
+elle crut qu’on fonde la liberté par la
+souveraineté du peuple et au nom d’une autorité
+centrale, tandis que la liberté s’obtient par de
+petites conquêtes locales successives, par des réformes
+lentes. L’Angleterre, qui ne se pique de nulle philosophie,
+l’Angleterre, qui n’a rompu avec sa tradition
+qu’à un seul moment d’égarement passager suivi
+d’un prompt repentir, l’Angleterre, qui, au lieu du
+dogme absolu de la souveraineté du peuple, admet
+seulement le principe plus modéré qu’il n’y a pas de
+gouvernement sans le peuple, ni contre le peuple,
+s’est trouvée mille fois plus libre que la France, qui
+avait si fièrement planté le drapeau philosophique
+des droits de l’homme. C’est que la souveraineté
+du peuple ne fonde pas le gouvernement constitutionnel.
+L’État, ainsi établi à la française, est trop
+fort ; loin de garantir toutes les libertés, il absorbe
+toutes les libertés ; sa forme est la Convention ou le
+despotisme. Ce qui devait sortir de la Révolution ne
+pouvait, après tout, beaucoup différer du Consulat
+et de l’Empire ; ce qui devait sortir d’une telle conception
+de la société ne pouvait être autre chose
+qu’une administration, un réseau de préfets, un code
+civil étroit, une machine servant à étreindre la
+nation, un maillot où il lui serait impossible de vivre
+et de croître. Rien de plus injuste que la haine avec
+laquelle l’école radicale française traite l’œuvre de
+Napoléon. L’œuvre de Napoléon, si l’on excepte
+quelques erreurs qui furent personnelles à cet
+homme extraordinaire, n’est en somme que le programme
+révolutionnaire réalisé en ses parties possibles.
+Napoléon n’eût pas existé, que la constitution
+définitive de la République n’eût pas différé essentiellement
+de la constitution de l’an <small>VIII</small>.</p>
+
+<p>Une idée à plusieurs égards très-fausse de la
+société humaine est en effet au fond de toutes les
+tentatives révolutionnaires françaises. L’erreur originelle
+fut d’abord masquée par le magnifique élan
+d’enthousiasme pour la liberté et le droit qui remplit
+les premières années de la Révolution ; mais, ce beau
+feu une fois tombé, il resta une théorie sociale qui
+fut dominante sous le Directoire, le Consulat et
+l’Empire, et marqua d’un sceau profond toutes les
+créations du temps.</p>
+
+<p>D’après cette théorie, qu’on peut bien qualifier de
+matérialisme en politique, la société n’est pas quelque
+chose de religieux ni de sacré. Elle n’a qu’un seul
+but, c’est que les individus qui la composent jouissent
+de la plus grande somme possible de bien-être, sans
+souci de la destinée idéale de l’humanité. Que parle-t-on
+d’élever, d’ennoblir la conscience humaine ? Il
+s’agit seulement de contenter le grand nombre,
+d’assurer à tous une sorte de bonheur vulgaire et bien
+relatif assurément, car l’âme noble aurait en aversion
+un pareil bonheur, et se mettrait en révolte contre la
+société qui prétendrait le procurer. Aux yeux d’une
+philosophie éclairée, la société est un grand fait
+providentiel ; elle est établie non par l’homme, mais
+par la nature elle-même, afin qu’à la surface de
+notre planète se produise la vie intellectuelle et
+morale. L’homme isolé n’a jamais existé. La société
+humaine, mère de tout idéal, est le produit direct
+de la volonté suprême qui veut que le bien, le vrai,
+le beau, aient dans l’univers des contemplateurs.
+Cette fonction transcendante de l’humanité ne
+s’accomplit pas au moyen de la simple coexistence
+des individus. La société est une hiérarchie. Tous les
+individus sont nobles et sacrés, tous les êtres (même
+les animaux) ont des droits ; mais tous les êtres ne
+sont pas égaux, tous sont des membres d’un vaste
+corps, des parties d’un immense organisme qui
+accomplit un travail divin. La négation de ce travail
+divin est l’erreur où verse facilement la démocratie
+française. Considérant les jouissances de l’individu
+comme l’objet unique de la société, elle est amenée
+à méconnaître les droits de l’idée, la primauté de
+l’esprit. Ne comprenant pas d’ailleurs l’inégalité des
+races, parce qu’en effet les différences ethnographiques
+ont disparu de son sein depuis un temps immémorial,
+la France est amenée à concevoir comme
+la perfection sociale une sorte de médiocrité universelle.
+Dieu nous garde de rêver la résurrection de ce
+qui est mort ; mais, sans demander la reconstitution
+de la noblesse, il est bien permis de trouver que
+l’importance accordée à la naissance vaut mieux à
+beaucoup d’égards que l’importance accordée à la
+fortune : l’une n’est pas plus juste que l’autre, et la
+seule distinction juste, qui est celle du mérite, et de
+la vertu, se trouve mieux d’une société où les rangs
+sont réglés par la naissance que d’une société où la
+richesse seule fait l’inégalité.</p>
+
+<p>La vie humaine deviendrait impossible, si l’homme
+ne se donnait le droit de subordonner l’animal à ses
+besoins ; elle ne serait guère plus possible, si l’on
+s’en tenait à cette conception abstraite qui fait envisager
+tous les hommes comme apportant en naissant
+un même droit à la fortune et aux rangs sociaux.
+Un tel état de choses, juste en apparence, serait la
+fin de toute vertu ; ce serait fatalement la haine et la
+guerre entre les deux sexes, puisque la nature a créé
+là, au sein même de l’espèce humaine, une différence
+de rôle indéniable. La bourgeoisie trouve juste
+qu’après avoir supprimé la royauté et la noblesse
+héréditaires, on s’arrête devant la richesse héréditaire.
+L’ouvrier trouve juste qu’après avoir supprimé la
+richesse héréditaire, on s’arrête devant l’inégalité
+de sexe, et même, s’il est un peu sensé, devant l’inégalité
+de force et de capacité. L’utopiste le plus
+exalté trouve juste qu’après avoir supprimé en imagination
+toute inégalité entre les hommes, on admette
+le droit qu’a l’homme d’employer l’animal selon ses
+besoins. Et, pourtant, il n’est pas plus juste que tel
+individu naisse riche qu’il n’est juste que tel individu
+naisse avec une distinction sociale ; l’un n’a pas plus
+que l’autre gagné son privilége par un travail personnel.
+On part toujours de l’idée que la noblesse a
+pour origine le mérite, et, comme il est clair que le
+mérite n’est pas héréditaire, on démontre facilement
+que la noblesse héréditaire est chose absurde ;
+mais c’est là l’éternelle erreur française d’une justice
+distributive dont l’État tiendrait la balance. La raison
+sociale de la noblesse, envisagée comme institution
+d’utilité publique, était non pas de récompenser le
+mérite, mais de le provoquer, de rendre possibles,
+faciles même, certains genres de mérite. N’aurait-elle
+eu pour effet que de montrer que la justice ne doit
+pas être cherchée dans la constitution officielle de la
+société, c’eût été déjà quelque chose. La devise « au
+plus digne » n’a en politique que bien peu d’applications.</p>
+
+<p>La bourgeoisie française s’est donc fait illusion
+en croyant, par son système de concours, d’écoles
+spéciales et d’avancement régulier, fonder une société
+juste. Le peuple lui démontrera facilement que l’enfant
+pauvre est exclu de ces concours, et lui soutiendra
+que la justice ne sera complète que quand tous
+les Français seront placés, en naissant, dans des
+conditions identiques. En d’autres termes, aucune
+société n’est possible, si l’on pousse à la rigueur les
+idées de justice distributive à l’égard des individus.
+Une nation qui poursuivrait un tel programme se
+condamnerait à une incurable faiblesse. Supprimant
+l’hérédité, et par là détruisant la famille ou la laissant
+facultative, elle serait bientôt vaincue soit par
+les parties d’elle-même où se conserveraient les
+anciens principes, soit par les nations étrangères
+qui conserveraient ces principes. La race qui
+triomphe est toujours celle où la famille et la
+propriété sont le plus fortement organisées. L’humanité
+est une échelle mystérieuse, une série de
+résultantes procédant les unes des autres. Des
+générations laborieuses d’hommes du peuple et de
+paysans font l’existence du bourgeois honnête et
+économe, lequel fait à son tour le noble, l’homme
+dispensé du travail matériel, voué tout entier aux
+choses désintéressées. Chacun à son rang est le gardien
+d’une tradition qui importe aux progrès de la
+civilisation. Il n’y a pas deux morales, il n’y a pas
+deux sciences, il n’y a pas deux éducations. Il y a
+un seul ensemble intellectuel et moral, ouvrage
+splendide de l’esprit humain, que chacun, excepté
+l’égoïste, crée pour une petite part et auquel chacun
+participe à des degrés divers.</p>
+
+<p>On supprime l’humanité, si l’on n’admet pas que
+des classes entières doivent vivre de la gloire et de la
+jouissance des autres. Le démocrate traite de dupe le
+paysan d’ancien régime qui travaille pour ses nobles,
+les aime et jouit de la haute existence que d’autres
+mènent avec ses sueurs. Certainement, c’est là un
+non-sens avec une vie étroite, renfermée, où tout se
+passe à huis clos comme de notre temps. Dans l’état
+actuel de la société, les avantages qu’un homme a sur
+un autre sont devenus choses exclusives et personnelles :
+jouir du plaisir ou de la noblesse d’autrui
+paraît une extravagance ; mais il n’en a pas toujours
+été ainsi. Quand Gubbio ou Assise voyait défiler en
+cavalcade la noce de son jeune seigneur, nul n’était
+jaloux. Tous alors participaient de la vie de tous ; le
+pauvre jouissait de la richesse du riche, le moine des
+joies du mondain, le mondain des prières du moine ;
+pour tous, il y avait l’art, la poésie, la religion.</p>
+
+<p>Les froides considérations de l’économiste sauront-elles
+remplacer tout cela ? suffiront-elles pour refréner
+l’arrogance d’une démocratie sûre de sa force, et qui,
+après ne s’être pas arrêtée devant le fait de la souveraineté,
+sera bien tentée de ne pas s’arrêter devant
+le fait de la propriété ? Y aura-t-il des voix assez
+éloquentes pour faire accepter à des jeunes gens de
+dix-huit ans des raisonnements de vieillards, pour
+persuader à des classes sociales jeunes, ardentes,
+croyant au plaisir, et que la jouissance n’a pas encore
+désabusées, qu’il n’est pas possible que tous jouissent,
+que tous soient bien élevés, délicats, vertueux
+même dans le sens raffiné, mais qu’il faut qu’il y ait
+des gens de loisir, savants, bien élevés, délicats, vertueux,
+en qui et par qui les autres jouissent et
+goûtent l’idéal ? Les événements le diront. La supériorité
+de l’Église et la force qui lui assure encore un
+avenir consiste en ce que seule elle comprend cela et le
+fait comprendre. L’Église sait bien que les meilleurs
+sont souvent victimes de la supériorité des classes prétendues
+élevées ; mais elle sait aussi que la nature a
+voulu que la vie de l’humanité fût à plusieurs degrés.
+Elle sait et elle avoue que c’est la grossièreté de plusieurs
+qui fait l’éducation d’un seul, que c’est la
+sueur de plusieurs qui permet la vie noble d’un petit
+nombre ; cependant, elle n’appelle pas ceux-ci privilégiés,
+ni ceux-là déshérités, car l’œuvre humaine
+est pour elle indivisible. Supprimez cette grande loi,
+mettez tous les individus sur le même rang, avec des
+droits égaux, sans lien de subordination à une œuvre
+commune, vous avez égoïsme, médiocrité, isolement,
+sécheresse, impossibilité de vivre, quelque chose
+comme la vie de notre temps, la plus triste, même
+pour l’homme du peuple, qui ait jamais été menée.
+A n’envisager que le droit des individus, il est injuste
+qu’un homme soit sacrifié à un autre homme ; mais il
+n’est pas injuste que tous soient assujettis à l’œuvre
+supérieure qu’accomplit l’humanité. C’est à la religion
+qu’il appartient d’expliquer ces mystères et
+d’offrir dans le monde idéal de surabondantes consolations
+à tous les sacrifiés d’ici-bas.</p>
+
+<p>Voilà ce que la Révolution, dès qu’elle eut perdu sa
+grande ivresse sacrée des premiers jours, ne comprit
+pas assez. La Révolution en définitive fut irréligieuse
+et athée. La société qu’elle rêva dans les tristes jours
+qui suivirent l’accès de fièvre, quand elle chercha à
+se recueillir, est une sorte de régiment composé de
+matérialistes, et où la discipline tient lieu de vertu.
+La base toute négative que les hommes secs et durs
+de ce temps donnèrent à la société française ne peut
+produire qu’un peuple rogue et mal élevé ; leur code,
+œuvre de défiance, admet pour premier principe que
+tout s’apprécie en argent, c’est-à-dire en plaisir. La
+jalousie résume toute la théorie morale de ces prétendus
+fondateurs de nos lois. Or la jalousie fonde
+l’égalité, non la liberté ; mettant l’homme toujours
+en garde contre les empiétements de son semblable,
+elle empêche l’affabilité entre les classes. Pas de
+société sans amour, sans tradition, sans respect, sans
+mutuelle aménité. Dans sa fausse notion de la vertu,
+qu’elle confond avec l’âpre revendication de ce que
+chacun regarde comme son droit, l’école démocratique
+ne voit pas que la grande vertu d’une nation
+est de supporter l’inégalité traditionnelle. La race la
+plus vertueuse est pour cette école, non la race qui
+pratique le sacrifice, le dévouement, l’idéalisme sous
+toutes ses formes, mais la plus turbulente, celle qui
+fait le plus de révolutions. On étonne beaucoup les
+plus intelligents démocrates quand on leur dit qu’il
+y a encore dans le monde des races vertueuses,
+les Lithuaniens, par exemple, les Dithmarses, les
+Poméraniens, races féodales, pleines de forces
+vives en réserve, comprenant le devoir comme Kant,
+et pour lesquelles le mot de révolution n’a aucun
+sens.</p>
+
+<p>La première conséquence de cette philosophie
+revêche et superficielle, trop tôt substituée à celle
+des Montesquieu et des Turgot, fut la suppression de
+la royauté. A des esprits imbus d’une philosophie
+matérialiste, la royauté devait paraître une anomalie.
+Bien peu de personnes comprenaient, en 1792,
+que la continuité des bonnes choses doit être gardée
+par des institutions qui sont, si l’on veut, un privilége
+pour quelques-uns, mais qui constituent des
+organes de la vie nationale sans lesquels certains
+besoins restent en souffrance. Ces petites forteresses
+où se conservent des dépôts appartenant à la société
+paraissaient des tours féodales. On niait toutes les
+subordinations traditionnelles, tous les pactes historiques,
+tous les symboles. La royauté était le
+premier de ces pactes, un pacte remontant à mille
+ans, un symbole que la puérile philosophie de l’histoire
+alors en vogue ne pouvait comprendre. Aucune
+nation n’a jamais créé une légende plus complète que
+celle de cette grande royauté capétienne, sorte de
+religion, née à Saint-Denis, consacrée à Reims par
+le concert des évêques, ayant ses rites, sa liturgie,
+son ampoule sacrée, son oriflamme. A toute nationalité
+correspond une dynastie en laquelle s’incarnent
+le génie et les intérêts de la nation ; une conscience
+nationale n’est fixe et ferme que quand elle a contracté
+un mariage indissoluble avec une famille, qui
+s’engage par le contrat à n’avoir aucun intérêt distinct
+de celui de la nation. Jamais cette identification
+ne fut aussi parfaite qu’entre la maison capétienne
+et la France. Ce fut plus qu’une royauté, ce fut un
+sacerdoce ; prêtre-roi comme David, le roi de France
+porte la chape et tient l’épée. Dieu l’éclaire en ses
+jugements. Le roi d’Angleterre se soucie peu de justice,
+il défend son droit contre ses barons ; l’empereur
+d’Allemagne s’en soucie moins encore, il chasse
+éternellement sur ses montagnes du Tyrol pendant
+que la boule du monde roule à sa guise ; le roi de
+France, lui, est juste : entouré de ses prud’hommes
+et de ses clercs solennels, avec sa main de justice, il
+ressemble à un Salomon. Son sacre, imité des rois
+d’Israël, était quelque chose d’étrange et d’unique.
+La France avait créé un huitième sacrement<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, qui ne
+s’administrait qu’à Reims, le sacrement de la royauté.
+Le roi sacré fait des miracles ; il est revêtu d’un
+« ordre » : c’est un personnage ecclésiastique de
+premier rang. Au pape, qui l’interpelle au nom de
+Dieu, il répond en montrant son onction : « Moi
+aussi, je suis de Dieu ! » Il se permet avec le successeur
+de Pierre des libertés sans égales. Une fois,
+il le fait arrêter et déclarer hérétique ; une autre fois,
+il le menace de le faire brûler ; appuyé sur ses docteurs
+de Sorbonne, il le semonce, le dépose. Nonobstant
+cela, son type le plus parfait est un roi canonisé,
+saint Louis, si pur, si humble, si simple et si
+fort. Il a ses adorateurs mystiques ; la bonne Jeanne
+d’Arc ne le sépare pas de saint Michel et de sainte
+Catherine ; cette pauvre fille vécut à la lettre de la
+religion de Reims. Légende incomparable ! fable
+sainte ! C’est le vulgaire couteau destiné à faire tomber
+la tête des criminels qu’on lève contre elle ! Le
+meurtre du 21 janvier est, au point de vue de l’idéaliste,
+l’acte de matérialisme le plus hideux, la plus
+honteuse profession qu’on ait jamais faite d’ingratitude
+et de bassesse, de roturière vilenie et d’oubli du
+passé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le mot de « sacrement » est employé pour le sacre de
+Reims. <i>Hist. litt. de la France</i>, t. XXVI, p. 122.</p>
+</div>
+<p>Est-ce à dire que cet ancien régime, dont la société
+nouvelle cherchait à faire disparaître le souvenir avec
+le genre particulier d’acharnement qu’on ne trouve
+que chez le parvenu contre le grand seigneur auquel
+il doit tout, est-ce à dire que cet ancien régime ne
+fût pas gravement coupable ? Certes, il l’était ; si je
+faisais en ce moment la philosophie générale de notre
+histoire, je montrerais que la royauté, la noblesse, le
+clergé, les parlements, les villes, les universités de la
+vieille France, avaient tous manqué à leurs devoirs,
+et que les révolutionnaires de 1793 ne firent que
+mettre le sceau à une série de fautes dont les conséquences
+pèsent lourdement sur nous. On expie toujours
+sa grandeur. La France avait conçu sa royauté
+comme quelque chose d’illimité. Le roi à la façon
+anglaise, sorte de stathouder payé et armé pour
+défendre la nation et détenir certains droits, était
+mesquin à ses yeux. Dès le <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, le roi
+d’Angleterre, sans cesse en lutte avec ses sujets et
+lié par des chartes, est pour nos poëtes français un
+objet de dérision ; il n’est pas assez puissant. La
+royauté française était quelque chose de trop sacré ;
+on ne contrôle pas l’oint du Seigneur ; Bossuet était
+conséquent en dressant la théorie du roi de France
+avec l’Écriture sainte. Si le roi d’Angleterre avait eu
+cette teinte de mysticité, les barons et les communes
+n’auraient pas réussi à le mater. La royauté française,
+pour produire ce brillant météore du règne de
+Louis XIV, avait absorbé tous les pouvoirs de la nation.
+Le lendemain du jour où l’État se trouva constitué
+sous la main d’un seul en cette puissante unité,
+il était inévitable que la France se prît telle que l’avait
+faite le grand roi avec son pouvoir central tout-puissant,
+ses libertés détruites, et, jugeant le roi une
+superfétation, le traitât comme un moule devenu
+inutile dès que la statue est coulée. Richelieu et
+Louis XIV ont été de la sorte les grands révolutionnaires,
+les vrais fondateurs de la République. Le
+pendant exact de la colossale royauté de Louis XIV
+est la république de 1793, avec sa concentration
+effrayante des pouvoirs, monstre inouï, tel qu’on n’en
+avait jamais vu de semblable. Les exemples de républiques
+ne sont pas rares dans l’histoire ; mais ces
+républiques sont des villes ou de petits États confédérés.
+Ce qui est absolument sans exemple, c’est une
+république centralisée de trente millions d’âmes.
+Livrée pendant quatre ou cinq ans aux vacillations
+de l’homme ivre, comme un <i lang="en" xml:lang="en">Great-Eastern</i> en perdition,
+l’énorme machine tomba dans son lit naturel,
+entre les mains d’un puissant despote, qui sut d’abord
+avec une habileté prodigieuse organiser le mouvement
+nouveau, mais qui finit comme tous les despotes.
+Devenu fou d’orgueil, il attira sur le pays qui
+s’était mis à sa discrétion la plus cruelle avanie que
+puisse éprouver une nation, et amena le retour de la
+dynastie que la France avait expulsée avec les derniers
+affronts.</p>
+
+
+<p class="h4">II</p>
+
+<p>L’analogie d’une telle marche des événements avec
+ce qui se passa en Angleterre au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle se
+remarque sans peine. Elle frappa tout le monde
+en 1830, quand on vit un mouvement national
+substituer à la branche légitime des Bourbons une
+branche collatérale plus disposée à tenir compte des
+besoins nouveaux. Louis-Philippe dut paraître un
+Guillaume III, et l’on put espérer que la conséquence
+dernière de tant de convulsions serait le paisible
+établissement du régime constitutionnel en France.
+Une sorte de paix, un peu de quiétude et d’oubli
+entra avec cette consolante pensée dans notre pauvre
+conscience française si troublée ; on amnistia tout,
+même les folies et les crimes, on s’envisagea comme
+la génération privilégiée destinée à recueillir le fruit
+des fautes des générations passées. C’était là une
+grande illusion ; la surprise la plus inconcevable de
+l’histoire réussit ; une bande d’étourdis, contre lesquels
+aurait dû suffire le bâton du constable, renversa
+une dynastie sur laquelle la partie sensée de la
+nation avait fait reposer toute sa foi politique, toutes
+ses espérances. Pour emporter une théorie conçue
+par les meilleurs esprits d’après les plus séduisantes
+apparences, une heure d’irréflexion chez les uns, de
+défaillance chez les autres, suffit.</p>
+
+<p>Pourquoi cette singulière déconvenue ? Pourquoi
+ce qui s’était passé en Angleterre ne se passa-t-il
+pas en France ? Pourquoi Louis-Philippe ne fut-il pas
+un Guillaume III, fondateur glorieux d’une ère nouvelle
+dans l’histoire de notre pays ? Dira-t-on que ce
+fut la faute de Louis-Philippe ? Cela serait injuste.
+Louis-Philippe fit des fautes ; mais il faut qu’il soit
+loisible à tous les gouvernements d’en commettre.
+Qui prendrait la conduite des choses humaines à la
+condition d’être infaillible et impeccable ne régnerait
+pas un jour. En tout cas, si Louis-Philippe mérita
+d’être détrôné, Guillaume III le mérita beaucoup
+plus. Ce qu’on a le plus reproché à Louis-Philippe,
+impopularité, inhabileté à se faire aimer, goût du
+pouvoir personnel, insouciance de la gloire extérieure,
+retour vers le parti légitimiste au détriment du parti
+qui l’avait fait roi, efforts pour reconstituer la prérogative
+royale, on put le reprocher bien plus encore
+à Guillaume III. Pourquoi donc les résultats furent-ils
+si divers ? Sans doute cela tint à la différence des
+temps et des pays. Des opérations historiques possibles
+chez un peuple sérieux et lourd, plein de confiance
+dans l’hérédité, ayant une répugnance invincible
+à forcer la dernière résistance du souverain,
+peuvent être impossibles à une époque de légèreté
+spirituelle et d’étourderie raisonneuse. Le mouvement
+républicain de 1649, d’ailleurs, avait été infiniment
+moins profond que ne fut celui de 1792. Le
+mouvement anglais de 1649 n’arriva pas à constituer
+un pouvoir impérial ; Cromwell ne fut pas un Napoléon.
+Enfin le parti républicain anglais n’eut pas de
+seconde génération. Écrasé sous la restauration des
+Stuarts, décimé par la persécution ou réfugié en
+Amérique, il cessa d’avoir sur les affaires d’Angleterre
+une influence considérable. Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
+l’Angleterre semble prendre à tâche d’expier par une
+sorte d’exagération de <i>loyalisme</i> et d’orthodoxie ses
+écarts momentanés du milieu du <small>XVII</small><sup>e</sup>. Il fallut plus
+de cent cinquante ans pour que la mort de Charles I<sup>er</sup>
+cessât de peser sur la politique, pour qu’on osât penser
+librement et ne pas se croire obligé d’afficher un
+légitimisme effréné. Les choses se seraient passées
+à peu près de la même manière en France, si la réaction
+royaliste de 1796 et 1797 l’eût emporté. La
+Restauration se fût faite alors avec de bien plus
+franches allures, et la République n’eût été dans
+l’histoire de France que ce qu’elle est dans l’histoire
+d’Angleterre, un incident sans conséquence. Napoléon,
+par son génie, aidé des merveilleuses ressources
+de la France, sauva la Révolution, lui donna
+une forme, une organisation, un prestige militaire
+inouï.</p>
+
+<p>La faible et inintelligente restauration de 1814 ne
+put en aucune manière déraciner une idée qui avait
+vécu si profondément dans la nation et entraîné après
+elle une génération énergique. La France, sous la
+Restauration et sous Louis-Philippe, continua de
+vivre des souvenirs de l’Empire et de la République.
+La Révolution reprit faveur. Tandis qu’en Angleterre,
+à partir de la restauration de Charles II et après
+1688, la république ne cesse d’être maudite, qu’un
+homme était mal posé dans la société s’il nommait
+Charles I<sup>er</sup> sans l’appeler le roi martyr, ou Cromwell
+sans le qualifier d’usurpateur, en France il devint
+de règle de faire des histoires de la Révolution sur
+le ton apologétique et admiratif. Ce fut un fait grave
+que le père du nouveau roi eût pris à la Révolution
+une part considérable ; on s’habitua à considérer la
+dynastie nouvelle comme un compromis avec la
+Révolution, non comme l’héritière par substitution
+d’une légitimité. Un nouveau parti républicain, se
+rattachant à quelques vieux patriarches survivants
+de 1793, parvint à se reformer. Ce parti, qui avait
+joué un rôle considérable en juillet 1830, mais qui
+dès lors n’avait pu faire prévaloir ses idées théoriques
+absolues, ne cessa de battre en brèche le gouvernement
+nouveau. Le changement de 1688 en Angleterre
+n’avait eu rien de révolutionnaire, dans le sens
+où nous entendons ce mot ; ce changement ne se fit
+point par le peuple ; il ne viola aucun droit, si ce
+n’est celui du roi détrôné. Chez nous, au contraire,
+1830 déchaîna des forces anarchiques et humilia
+profondément le parti légitimiste. Ce parti, renfermant
+à quelques égards les portions les plus solides
+et les plus morales du pays, fit une cruelle guerre à
+la dynastie nouvelle, soit par son abstention, en
+l’empêchant de s’asseoir sur la seule base qui fonde
+une dynastie, l’élément lourdement conservateur, — soit
+par sa connivence avec le parti républicain. De
+la sorte, le gouvernement de la maison d’Orléans ne
+put se fonder sérieusement ; un souffle le renversa.
+On avait tout pardonné à Guillaume III ; on ne pardonna
+rien à Louis-Philippe. Le principe royaliste
+fut assez fort en Angleterre pour subir une transformation ;
+il ne le fut pas en France. Certainement, si
+le parti républicain avait eu en Angleterre sous
+Guillaume III l’importance qu’il eut en France sous
+Louis-Philippe, si ce parti avait eu l’appui de la faction
+des Stuarts, l’établissement constitutionnel de
+l’Angleterre n’eût pas duré. En cela, l’Angleterre
+bénéficia d’un avantage énorme qu’elle possède, son
+aptitude colonisatrice. L’Amérique fut le déversoir
+du parti républicain ; sans cela, ce parti serait resté
+comme un virus dans la mère patrie, et eût empêché
+l’établissement constitutionnel. Rien ne se perd dans
+le monde de ce qui est fort et sincère. Ces exilés
+républicains furent les pères de ceux qui firent la
+guerre de l’indépendance à la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.
+L’élément révolutionnaire en Angleterre, au lieu
+d’être un dissolvant, fut de la sorte créateur ; le
+radicalisme anglais, au lieu de déchirer la mère
+patrie, fit l’Amérique. Si la France eût été colonisatrice
+au lieu d’être militaire, si l’élément hardi et
+entreprenant qui ailleurs colonise était capable chez
+nous d’autre chose que de conspirer et de se battre
+pour des principes abstraits, nous n’aurions pas eu
+Napoléon ; le parti républicain, chassé par la réaction,
+eût émigré vers 1798 et eût fondé au loin une
+Nouvelle-France qui, selon la loi des colonies, serait
+maintenant sans doute une république séparée.
+Malheureusement, nos discordes civiles n’aboutirent
+qu’à des déportations. Au lieu des États-Unis, nous
+avons eu Sinnamary et Lambèse ! Pendant que, dans
+ces tristes séjours, des colons déplorables mouraient,
+s’échappaient comme des forçats, attendaient quelque
+nouvelle révolution ou quelque amnistie, la mère patrie
+continuait à broyer les redoutables problèmes qui
+avaient amené leur exil sans une ombre de progrès.</p>
+
+<p>Une grosse erreur de philosophie historique contribuait
+au moins autant que le goût particulier de
+la France pour les théories à fausser le jugement
+national sur cette grave question des formes du gouvernement :
+c’était justement l’exemple de l’Amérique.
+L’école républicaine citait toujours cet exemple
+comme bon et facile à suivre. Rien de plus superficiel.
+Que des colonies habituées à se gouverner
+d’une façon indépendante rompent le lien qui les unit
+à la mère patrie, que, ce lien rompu, elles se passent
+de royauté et pourvoient à leur sûreté par un pacte
+fédératif, il n’y a rien en cela que de naturel. Cette
+façon de se séparer du tronc comme une bouture portant
+en elle son germe de vie est le principe éternel
+de la colonisation, principe qui est une des conditions
+du progrès de l’humanité, de la race âryenne
+en particulier. La Virginie, la Caroline, étaient des
+républiques avant la guerre de l’indépendance. Cette
+guerre ne changea rien à la constitution intérieure
+des États ; elle coupa seulement la corde, devenue
+gênante, qui les liait à l’Europe, et y substitua un lien
+fédéral. Ce ne fut pas là une œuvre révolutionnaire ;
+une conception du droit éminemment conservatrice,
+un esprit aristocratique et juridique de liberté provinciale
+était au fond de ce grand mouvement. De
+même, quand le Canada et l’Australie verront se
+rompre le lien léger qui les rattache à l’Angleterre,
+ces pays, habitués à se gouverner eux-mêmes, continueront
+leur vie propre, sans presque s’apercevoir du
+changement. Si la France avait entrepris sérieusement
+la colonisation de l’Algérie, l’Algérie aurait
+chance d’être une république avant la France. Les
+colonies, formées de personnes qui ne se trouvent pas
+à l’aise dans leur pays natal et qui cherchent plus de
+liberté qu’elles n’en ont chez elles, sont toujours
+plus près de la république que la mère patrie, liée
+par ses vieilles habitudes et ses vieux préjugés.</p>
+
+<p>Ainsi continua de vivre en France un parti qui ne
+permet pas à la royauté constitutionnelle de se développer,
+le parti républicain radical. La situation de
+la France ne fut nullement celle de l’Angleterre ; à
+côté de la droite, de la gauche et du centre, il y eut
+un parti irréconciliable, négation totale du gouvernement
+existant, un parti qui ne dit pas au gouvernement :
+« Faites telle chose, et nous sommes à vous ; »
+mais qui lui laisse entendre : « Quoi que vous fassiez,
+nous serons contre vous. » La république est en un
+sens le terme de toute société humaine, mais on
+conçoit deux manières bien différentes d’y venir.
+Établir la république de haute lutte, en détruisant
+tous les obstacles, est le rêve des esprits ardents. Il
+est une autre voie plus douce et plus sûre : conserver
+les anciennes familles royales comme de précieux
+monuments et d’antiques souvenirs n’est pas seulement
+une fantaisie d’antiquaire ; les dynasties ainsi
+conservées deviennent des rouages infiniment commodes
+du gouvernement constitutionnel à certains
+jours de crise. Les pays qui ont suivi cette marche,
+comme l’Angleterre, arriveront-ils un jour à la république
+parfaite, sans dynastie héréditaire et avec
+suffrage universel ? C’est demander si l’hyperbole
+atteint ses asymptotes. Qu’importe, puisqu’en réalité
+elle en approche si près, que la distance est insaisissable
+à l’œil ! Voilà ce que le parti républicain français
+ne comprend pas. Pour la forme de la république, il
+en sacrifie la réalité. Pour ne pas suivre une grande
+route, tracée, faisant quelques détours, il préfère se
+jeter dans les précipices et les fondrières. On vit rarement
+avec autant d’honnêteté aussi peu d’esprit politique
+et de pénétration.</p>
+
+<p>L’année 1848 mit la plaie à nu, et posa pour
+tout esprit exercé le principe fondamental de la
+philosophie de notre histoire. La révolution de 1848
+ne fut pas un effet sans cause (une telle assertion
+serait dénuée de sens), ce fut un effet complétement
+disproportionné avec sa cause apparente. Le choc ne
+fut rien, la ruine fut immense. Il arriva en 1848 ce
+qui serait arrivé en Angleterre, si Guillaume III eût
+été emporté par un des accès de vif mécontentement
+que provoqua son gouvernement. L’histoire d’Angleterre
+eût été bouleversée dans une telle hypothèse.
+En Angleterre, le goût du peuple pour la légitimité
+et la crainte de la république furent assez forts pour
+faire traverser à la nouvelle dynastie les moments
+difficiles. En France, l’affaiblissement moral de la
+nation, son manque de foi en la royauté, l’énergie du
+parti républicain, suffirent pour jeter par terre un
+trône qui n’avait que des assises ruineuses. On vit
+ce jour-là la funeste situation où la France est
+restée depuis la Révolution. Si en France la révolution
+et la république avaient jeté des racines moins
+profondes, la maison d’Orléans et avec elle le régime
+parlementaire se fussent sûrement consolidés ; si
+l’idée républicaine avait été dominante, elle aurait,
+après diverses actions et réactions, entraîné le pays,
+et la république se fût fondée : ni l’une ni l’autre
+de ces deux suppositions ne se réalisa. L’esprit
+républicain s’était trouvé assez fort pour empêcher
+la royauté constitutionnelle de durer ; il ne fut pas
+assez fort pour établir la république. De là une position
+fausse, bizarre et faite pour amener un triste
+abaissement. Ce qui s’est passé en 1848 pourrait se
+passer plusieurs fois encore ; tâchons d’en bien démêler
+la loi secrète et l’intime raison.</p>
+
+<p>Quand nous voyons un homme mourir d’un
+rhume, nous en concluons, non pas que le rhume
+est une maladie mortelle, mais que cet homme était
+poitrinaire. La maladie dont mourut le gouvernement
+de juillet fut de même si légère, qu’il faut
+admettre que sa constitution était des plus chétives.
+La petite agitation des banquets était de celles qu’un
+gouvernement doit pouvoir supporter sous peine de
+n’être pas capable de vivre. Comment, avec toutes
+les apparences de la santé, le gouvernement de
+juillet se trouva-t-il si faible ? C’est qu’il n’avait pas
+ce qui donne à un gouvernement de bons poumons,
+un cœur vigoureux, de solides viscères ; je veux dire
+la sérieuse adhésion des parties résistantes du pays.
+Le sentiment de profonde humanité qui empêcha
+Louis-Philippe de livrer la bataille, outre qu’il impliquait
+une défiance de son droit, ne suffit pas pour
+expliquer sa chute. Le parti républicain qui fit la
+révolution était une imperceptible minorité. Dans un
+pays où le gouvernement eût été moins centralisé,
+et où l’opinion se fût trouvée moins divisée, la majorité
+eût fait volte-face ; mais la province n’avait pas
+encore l’idée de résister à un mouvement venant de
+Paris ; de plus, si la faction qui prit part au mouvement
+le 24 février 1848 fut insignifiante, le nombre
+de ceux qui eussent pu défendre la dynastie vaincue
+était aussi bien peu considérable. Le parti légitimiste
+triompha, et, sans faire de barricades, eut ce jour-là
+sa revanche. La dynastie d’Orléans n’avait pas su,
+malgré sa profonde droiture et sa rare honnêteté,
+parler au cœur du pays ni se faire aimer.</p>
+
+<p>Ainsi mise en présence du fait accompli par une
+minorité turbulente, que va faire la France ? Un pays
+qui n’a pas de dynastie unanimement acceptée est
+toujours dans ses actions un peu gauche et embarrassé.
+La France plia ; elle accepta la république
+sans y croire, sournoisement, et bien décidée à lui
+être infidèle. L’occasion ne manqua point. Le vote
+du 10 décembre fut une évidente répudiation de la
+république. Le parti qui avait fait la révolution de
+février subit la loi du talion. Qu’on nous permette
+une expression vulgaire : il avait joué un mauvais
+tour à la France, la France lui joua un mauvais tour.
+Elle fit comme un bourgeois honnête dont les gamins
+s’empareraient en un jour d’émeute et qu’ils affubleraient
+du bonnet rouge ; ce digne homme pourrait
+se laisser faire par amour de la paix, mais en garderait
+probablement quelque rancune. La surprise du
+scrutin répondit à la surprise de l’émeute. Sûrement
+la conduite de la France eût été plus digne et plus
+loyale, si, à l’annonce de la révolution, elle avait
+résisté en face, arrêté poliment les commissaires du
+gouvernement provisoire à leur descente de diligence,
+et convoqué des espèces de conseils généraux
+qui eussent rétabli la monarchie ; mais plusieurs raisons
+qui s’entrevoient trop facilement pour qu’il soit
+besoin de les développer rendaient alors cette
+conduite impossible ; en outre, la nation à qui l’on
+donne le suffrage universel devient toujours un peu
+dissimulée. Elle a entre les mains une arme toute-puissante,
+qui dispense des guerres civiles. Quand
+on est sûr que l’ennemi sera obligé de passer par un
+défilé dont on est maître et où il sera forcé de subir
+le feu sans répondre, on ne va pas l’attaquer. La
+France attendit, et en décembre 1848 infligea au
+parti républicain un affront sanglant. Si février avait
+prouvé que la France ne tenait pas beaucoup à la
+monarchie constitutionnelle de la maison d’Orléans,
+le scrutin du 10 décembre prouva qu’elle ne tenait
+pas davantage à la république. L’impuissance politique
+de ce grand pays parut dans tout son jour.</p>
+
+<p>Que dire de ce qui se passa ensuite ? Nous n’aimons
+pas plus les coups d’État que les révolutions ;
+nous n’aimons pas les révolutions, justement parce
+qu’elles amènent les coups d’État. On ne peut
+cependant accorder au parti de 1848 sa prétention
+fondamentale. Ce parti, au nom de je ne sais quel
+droit divin, s’arroge le pouvoir qu’il n’accorde à
+aucun autre parti d’avoir pu enchaîner la France, si
+bien que les illégalités qu’on a faites pour briser les
+liens dont il avait entouré le pays sont des crimes,
+tandis que sa révolution de février, à lui, n’a été
+qu’un acte glorieux. Voilà qui est inacceptable. <i lang="la" xml:lang="la">Quis
+tulerit Gracchos de seditione querentes ?</i> Qui frappe
+avec l’épée finira par l’épée. Si les fusils qui couchèrent
+en joue M. Sauzet et la duchesse d’Orléans
+le 24 février 1848 furent innocents, les baïonnettes
+qui envahirent la chambre le 2 décembre 1851 ne
+furent pas coupables. Pour nous, chacune de ces
+violences est un coup de poignard à la patrie, une
+blessure qui atteint les parties les plus essentielles
+de sa constitution, un pas de plus dans un labyrinthe
+sans issue, et nous avons le droit de dire de toutes
+ces néfastes journées :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Excidat illa dies ævo, nec postera credant</div>
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Secula ; nos etiam taceamus, et oblita multa</div>
+<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Nocte tegi nostræ patiamur crimina gentis.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<p class="h4">III</p>
+
+<p>L’empereur Napoléon III et le petit groupe
+d’hommes qui partagent sa pensée intime apportèrent
+au gouvernement de la France un programme qui,
+pour n’être pas fondé sur l’histoire, ne manquait
+pas d’originalité : relever la tradition de l’Empire,
+profiter de sa légende grandiose, si vivante encore
+dans le peuple, faire parler le sentiment populaire à
+cet égard par le suffrage universel, amener par ce
+suffrage une délégation engageant l’avenir et fondant
+l’hérédité, provoquer, suivant l’idée chère à la
+France, une élection dynastique<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> ; au dedans, gouvernement
+personnel de l’empereur, avec des apparences
+de gouvernement parlementaire habilement
+réduites à la nullité ; au dehors, rôle brillant et
+actif rendant peu à peu à la France, par la guerre et
+la diplomatie, la place de premier ordre qu’elle possédait,
+il y a soixante ans, parmi les nations de
+l’Europe, et que depuis 1814 elle a perdue.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> L’idée que l’élection a joué un rôle à l’origine des
+dynasties de la France, quoique historiquement fausse, se
+retrouve dès la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle. Voir les romans de <i>Hugues
+Capet</i> et de <i>Baudouin de Sebourg</i>.</p>
+</div>
+<p>La France, pendant dix-sept ans, a laissé faire
+cette expérience avec une patience qu’on pourrait
+appeler exemplaire, si jamais il était bon pour une
+nation de trop pratiquer l’abnégation quand il s’agit
+de ses destinées. Où en est l’expérience ? Quels résultats
+a-t-elle amenés ?</p>
+
+<p>Peut-on dire d’abord que la nouvelle maison
+napoléonienne se soit fondée, c’est-à-dire ait créé
+autour d’elle ces sentiments d’affection et de dévouement
+personnel qui font la force d’une dynastie ? Il
+ne faut pas à cet égard se faire d’illusion. L’égoïsme,
+le scepticisme, l’indifférence envers les gouvernants,
+la persuasion qu’on ne leur doit aucune reconnaissance,
+ont totalement desséché le cœur du pays. La
+question est devenue une question d’intérêt. La fortune
+publique ayant pris un grand accroissement,
+si la question se posait en ces termes : <i>révolution</i>, — <i>pas
+de révolution</i>, le second terme obtiendrait
+une immense majorité ; mais souvent un pays qui
+ne veut pas de la révolution fait ce qu’il faut pour
+l’amener. En tout cas, ces sentiments d’effusion
+tendre et de fidélité que le pays avait autrefois pour
+ses rois, il n’y faut plus penser. Les personnes ayant
+pour la dynastie napoléonienne les sentiments que
+le royaliste de la Restauration avait pour la famille
+royale pourraient se compter. Il n’y a presque pas
+de légitimistes napoléoniens ; voilà un fait dont le
+gouvernement ne peut assez se pénétrer.</p>
+
+<p>La partie du programme de l’empereur Napoléon
+III relative à la gloire militaire et au rôle prépondérant
+de la France avait sa grandeur, et ceux
+qui, du point de vue des intérêts généraux de la
+civilisation, sont reconnaissants à l’empereur de la
+guerre de Crimée et de celle d’Italie, ne peuvent
+juger avec sévérité tous les points de la politique
+étrangère du second Empire ; mais il est clair que la
+France n’est nullement à l’unisson de pareilles idées.
+Mis au suffrage universel, le plébiscite <i>pas de guerre</i>
+réunirait une majorité bien plus forte que <i>pas de
+révolution</i>. La France actuelle n’est pas plus
+héroïque que sentimentale. La prépondérance d’une
+nation européenne sur les autres est devenue impossible
+dans l’état actuel des sociétés. Les intentions
+menaçantes imprudemment exprimées de ce côté
+du Rhin (et ce n’est pas le gouvernement qui à
+cet égard a été le plus coupable ou le plus maladroit)
+ont provoqué chez les nations germaniques
+une émotion qui tombera le jour où elles seront
+rassurées sur l’ambition qu’elles ont pu nous supposer.
+Ce jour-là cessera la force de la Prusse dans
+le corps germanique, force qui n’a pas d’autre raison
+d’être que la crainte de la France. Ce jour-là
+même cessera probablement le désir d’unité politique,
+désir si peu conforme à l’esprit germanique et
+qui n’a jamais été chez les Allemands qu’une mesure
+défensive, impatiemment tolérée, contre un voisin
+fortement organisé.</p>
+
+<p>Ce seul point changé dans le programme primitif
+de l’empereur Napoléon III suffirait pour modifier
+tout ce qui a trait au gouvernement intérieur. L’empereur
+Napoléon III n’a jamais cru pouvoir gouverner
+sans une chambre élective ; seulement, il a
+espéré rester longtemps, sinon toujours, maître des
+élections. C’était là un calcul qui n’aurait pu se réaliser
+qu’avec de perpétuelles guerres, de perpétuelles
+victoires. Le gouvernement personnel ne se maintient
+qu’à la condition d’avoir toujours et partout
+gloire et succès. Comment pouvait-on espérer qu’à
+moins d’un éblouissement de prospérité le pays
+déposerait éternellement dans l’urne le bulletin que
+l’administration lui mettait dans la main ? Il était
+inévitable qu’un jour la France voulût se servir de
+l’arme puissante qu’on lui avait laissée, et prît une
+part de responsabilité dans ses affaires. En politique,
+on ne joue pas longtemps avec les apparences. On
+devait s’attendre à ce que le simulacre de gouvernement
+parlementaire que l’empereur Napoléon III
+avait toujours conservé devînt une réalité sérieuse.
+Les dernières élections ont fait passer cette supposition
+dans le domaine des faits accomplis. Les élections
+de mai et juin 1869 ont montré que la loi de
+notre société ne pouvait être celle du césarisme
+romain. Le césarisme romain fut également à son
+origine un despotisme entouré de fictions républicaines ;
+le despotisme tua les fictions ; chez nous, au
+contraire, les fictions représentatives ont tué le despotisme.
+Cela n’arriva pas sous le premier Empire,
+car le mode d’élection du Corps législatif était alors
+tout à fait illusoire. Rien ne prouve mieux que les
+événements de ces derniers mois combien l’idéal de
+gouvernement créé par l’Angleterre s’impose forcément
+à tous les États. On dit souvent que la France
+n’est pas faite pour un tel gouvernement. La France
+vient de prouver qu’elle pense le contraire ; en tout
+cas, si cela était vrai, je dirais qu’il faut désespérer
+de l’avenir de la France. Le régime libéral est une
+nécessité absolue pour toutes les nations modernes.
+Qui ne pourra s’y accommoder périra. D’abord le
+régime libéral donnera aux nations qui l’ont adopté
+une immense supériorité sur celles qui ne pourront s’y
+plier. Une nation qui ne sera capable ni de la liberté
+de la presse, ni de la liberté de réunion, ni de la
+liberté politique, sera certainement dépassée et vaincue
+par les nations qui peuvent supporter de telles
+libertés. Ces dernières seront toujours mieux informées,
+plus instruites, plus sérieuses, mieux gouvernées.</p>
+
+<p>Une autre raison encore établit que, si la France
+est condamnée à une fatale alternative d’anarchie et
+de despotisme, sa perte est inévitable. On ne sort de
+l’anarchie que par un grand état militaire, lequel,
+outre qu’il ruine et épuise la nation, ne peut conserver
+son ascendant sur la nation qu’à la condition
+d’être toujours victorieux à l’étranger. Le régime de
+compression militaire à l’intérieur amène nécessairement
+la guerre étrangère ; une armée vaincue et
+humiliée ne peut comprimer énergiquement. Or,
+dans l’état actuel de l’Europe, une nation condamnée
+à faire par système la guerre à l’extérieur est une
+nation perdue. Cette nation provoquera sans cesse
+contre elle des coalitions et des invasions. Voilà
+comment l’état instable du gouvernement intérieur
+de la France constitue pour elle un danger au
+dehors, et fait d’elle une nation guerrière, bien que
+l’opinion générale y soit très-pacifique. L’équilibre de
+l’Europe exige que toutes les nations qui la composent
+aient à peu près la même constitution politique.
+Un <i lang="la" xml:lang="la">ebrius inter sobrios</i> ne saurait être toléré dans
+ce concert. La première république fut conséquente
+dans sa guerre de propagande ; elle sentait que la
+république française ne pouvait exister si elle n’était
+entourée de républiques batave, parthénopéenne, etc.</p>
+
+<p>De toutes parts, on arrive donc à cette conséquence,
+que la France doit entrer sans retard dans
+la voie du gouvernement représentatif. Une question
+préalable se poserait ici : l’empereur Napoléon III se
+résignera-t-il à ce changement de rôle ? Modifiera-t-il
+à ce point un programme qui est pour lui non un
+simple calcul d’ambition, mais une foi, un enthousiasme,
+la croyance qui explique toute sa vie ? Après
+avoir aimé jusqu’au fanatisme un idéal qu’il tient
+pour le seul noble et grand, mais dont la France n’a
+pas voulu, n’éprouvera-t-il pas un invincible dégoût
+pour ce régime de paix, d’économie, de petites
+batailles ministérielles, qui s’est toujours présenté à
+lui comme une image de décadence, et qu’il associe
+au souvenir d’une dynastie tenue de lui en peu
+d’estime ? Sortira-t-il de ce cercle de conseillers et
+de ministres médiocres où il paraît se complaire ? Le
+souverain investi par plébiscite de la plénitude des
+droits populaires peut-il être parlementaire ? Le plébiscite
+n’est-il pas la négation de la monarchie constitutionnelle ?
+Un tel gouvernement est-il jamais
+sorti d’un coup d’État ? peut-il exister avec le suffrage
+universel ? Le respect dû à la personne du souverain
+nous interdit d’examiner ces questions. Le
+caractère de l’empereur Napoléon III est d’ailleurs
+un problème sur lequel, même quand on possédera
+des données que personne maintenant ne peut
+avoir, on fera bien de s’exprimer avec beaucoup de
+précautions. Il y aura peu de sujets historiques où
+il sera plus important d’user de retouches, et, si
+dans cinquante ans il n’y a pas un critique aussi
+profond que M. Sainte-Beuve, aussi consciencieux,
+aussi attentif à ne pas effacer les contradictions et à
+les expliquer, l’empereur Napoléon III ne sera jamais
+bien jugé. Nous ne ferons qu’une seule réflexion. Les
+considérations de race et de sang, qui étaient jadis
+décisives en histoire, ont beaucoup perdu de leur
+force. Des substitutions qui eussent été impossibles
+sous l’ancien régime peuvent être devenues possibles.
+Le caractère des familles, qui était autrefois
+inflexible, si bien qu’un Bourbon, par exemple, ne
+pouvait convenir qu’à un rôle déterminé, est maintenant
+susceptible de bien des modifications. Le rôle
+historique et la race ne sont plus deux choses inséparables.
+Qu’un héritier de Napoléon I<sup>er</sup> accomplisse
+une œuvre en contradiction avec l’œuvre de Napoléon
+I<sup>er</sup>, il n’y a en cela rien d’absolument inadmissible.
+L’opinion publique est tellement devenue le
+souverain maître, que chaque nom, chaque homme
+n’est que ce qu’elle le fait. Les objections <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>
+que certaines personnes élèvent contre la possibilité
+d’un avenir constitutionnel avec la famille Bonaparte
+ne sont donc pas décisives. La famille capétienne,
+qui devint bien réellement la représentation de la
+nationalité française et du tiers état, fut, à l’origine,
+ultra-germanique, ultra-féodale.</p>
+
+<p>De même que l’architecture fait un style avec des
+fautes et des inexpériences, de même un pays tire
+tel parti qu’il veut des actes où la fatalité l’a poussé.
+Nous jouissons des bienfaits de la royauté, quoique
+la royauté ait été fondée par une série de crimes ;
+nous profitons des conséquences de la Révolution,
+quoique la Révolution ait été un tissu d’atrocités. Une
+triste loi des choses humaines veut qu’on devienne
+sage quand on est usé. On a été trop difficile, on a
+repoussé l’excellent ; on reste dans le médiocre par
+crainte de pire. La coquette qui a refusé les plus
+beaux mariages finit souvent par un mariage de
+raison. Ceux qui ont rêvé la République sans républicains
+se laissent aller de même à concevoir un
+règne de la famille Bonaparte sans bonapartistes, un
+état de choses où cette famille, débarrassée de l’entourage
+compromettant de ceux qui ont fondé son
+second avénement, trouverait ses meilleurs appuis,
+ses conseillers les plus sûrs dans ceux qui ne l’ont
+pas faite, mais l’ont acceptée comme voulue par la
+France et susceptible d’ouvrir quelque issue à
+l’étrange impasse où nous a engagés la destinée. Il
+est très-vrai qu’il n’y a pas un exemple de dynastie
+constitutionnelle sortie d’un coup d’État. Des Visconti,
+des Sforza, tyrans issus de discordes républicaines,
+ne sont pas l’étoffe dont on fait des royautés
+légitimes. De telles royautés ne se sont fondées que
+par la particulière dureté et hauteur de la race germanique
+aux époques barbares et inconscientes, où
+l’oubli est possible et où l’humanité vit dans ces
+ténèbres mystérieuses qui fondent le respect. <i lang="la" xml:lang="la">Fata
+viam invenient</i>… Le défi étrange que la France a
+jeté à toutes les lois de l’histoire impose en de telles
+inductions une extrême réserve. Montons plus haut,
+et, négligeant ce qui peut être déjoué par l’accident
+de demain, recherchons quelles sont dans le pays
+les raisons d’être de la monarchie constitutionnelle,
+quels motifs peuvent en faire espérer le triomphe,
+quelles craintes peuvent rester sur son établissement.</p>
+
+
+<p class="h4">IV</p>
+
+<p>Nous avons vu que le trait particulier de la France,
+trait qui la sépare profondément de l’Angleterre et
+des autres États européens (l’Italie et l’Espagne jusqu’à
+un certain point exceptées), est que le parti
+républicain constitue dans son sein un élément considérable.
+Ce parti, qui fut assez fort pour renverser
+Louis-Philippe et pour imposer quelques mois sa théorie
+à la France, fut, après le 2 décembre, l’objet d’une
+sorte de proscription. A-t-il disparu pour cela ? Non,
+certes. Les progrès qu’il a faits en ces dix-sept dernières
+années ont été très-sensibles. Non-seulement
+il s’est maintenu en possession de la majorité dans
+Paris et les grandes villes, mais encore il a conquis
+des pays entiers ; toute la zone des environs de Paris
+lui appartient. L’esprit démocratique, tel que nous
+le connaissons à Paris, avec sa raideur, son ton
+absolu, sa simplicité décevante d’idées, ses soupçons
+méticuleux, son ingratitude, a conquis certains cantons
+ruraux d’une façon qui étonne. Dans tel village,
+la situation des fermiers et des valets de ferme est
+exactement celle des ouvriers et des patrons dans
+une ville de manufactures ; des paysans vous y feront
+de la politique rogue, radicale et jalouse avec autant
+d’assurance que des ouvriers de Belleville ou du
+faubourg Saint-Antoine. L’idée des droits égaux de
+tous, la façon de concevoir le gouvernement comme
+un simple service public qu’on paye et auquel on ne
+doit ni respect ni reconnaissance, une sorte d’impertinence
+américaine, la prétention d’être aussi sage
+que les meilleurs hommes d’État et de réduire la
+politique à une simple consultation de la volonté de
+la majorité, voilà l’esprit qui envahit de plus en plus,
+même les campagnes. Je ne doute pas que cet esprit ne
+fasse tous les jours des progrès, et qu’aux prochaines
+élections, il ne se montre, partout où il sera le maître,
+plus exigeant, plus intraitable encore qu’il ne l’a été
+cette année.</p>
+
+<p>Le parti républicain pourra-t-il cependant devenir
+un jour la majorité et faire prévaloir en France les
+institutions américaines ? Je ne le crois pas. L’essence
+de ce parti est d’être une minorité. S’il aboutissait
+à une révolution sociale, il pourrait créer de nouvelles
+classes, mais ces classes deviendraient monarchiques
+le lendemain de leur enrichissement. Les
+intérêts les plus pressants de la France, son esprit,
+ses qualités et ses défauts lui font de la royauté un
+besoin. Le lendemain du jour où le parti radical
+aura jeté bas une monarchie, les journalistes, les littérateurs,
+les artistes, les gens d’esprit, les gens du
+monde, les femmes, conspireront pour en établir une
+autre, car la monarchie répond à des besoins profonds
+de la France. Notre amabilité seule suffit pour
+faire de nous de mauvais républicains. Les charmantes
+exagérations de la vieille politesse française,
+la courtoisie qui nous met aux pieds de ceux avec
+qui nous sommes en rapport, sont le contraire de
+cette raideur, de cette âpreté, de cette sécheresse
+que donne au démocrate le sentiment perpétuel de
+son droit. La France n’excelle que dans l’exquis, elle
+n’aime que le distingué, elle ne sait faire que de
+l’aristocratique. Nous sommes une race de gentilshommes ;
+notre idéal a été créé par des gentilshommes,
+non, comme celui de l’Amérique, par
+d’honnêtes bourgeois, de sérieux hommes d’affaires.
+De telles habitudes ne sont satisfaites qu’avec
+une haute société, une cour et des princes du sang.
+Espérer que les grandes et fines œuvres françaises
+continueraient de se produire dans un monde bourgeois,
+n’admettant d’autre inégalité que celle de la
+fortune, c’est une illusion. Les gens d’esprit et de
+cœur qui dépensent le plus de chaleur pour l’utopie
+républicaine seraient justement ceux qui pourraient
+le moins s’accommoder d’une pareille société. Les
+personnes qui poursuivent si avidement l’idéal américain
+oublient que cette race n’a pas notre passé brillant,
+qu’elle n’a pas fait une découverte de science
+pure ni créé un chef-d’œuvre, qu’elle n’a jamais eu
+de noblesse, que le négoce et la fortune l’occupent
+tout entière. Notre idéal à nous ne peut se réaliser
+qu’avec un gouvernement donnant de l’éclat à ce qui
+approche de lui, et créant des distinctions en dehors
+de la richesse. Une société où le mérite d’un homme
+et sa supériorité sur un autre ne peuvent se révéler
+que sous forme d’industrie et de commerce nous est
+antipathique ; non que le commerce et l’industrie ne
+nous paraissent honnêtes, mais parce que nous
+voyons bien que les meilleures choses (par exemple,
+les fonctions du prêtre, du magistrat, du savant, de
+l’artiste et de l’homme de lettres sérieux) sont l’inverse
+de l’esprit industriel et commercial, le premier
+devoir de ceux qui s’y adonnent étant de ne
+pas chercher à s’enrichir, et de ne jamais considérer
+la valeur vénale de ce qu’ils font.</p>
+
+<p>Le parti républicain pourra donc empêcher tout
+gouvernement libéral de s’établir, car, en provoquant
+des séditions, il lui sera toujours loisible de
+forcer les gouvernements à s’armer de lois répressives,
+à restreindre les libertés, à fortifier l’élément
+militaire ; il est douteux qu’il soit capable de s’établir
+lui-même. La haine entre lui et la partie paisible
+du pays ira toujours s’envenimant, car il paraîtra
+de plus en plus au pays un éternel trouble-fête. Il ne
+réussira, je le crains, qu’à provoquer des espèces de
+crises périodiques, suivies d’expulsions violentes,
+que le parti conservateur montrera comme des assainissements,
+mais qui seront en réalité des affaiblissements,
+et qui en tout cas useront d’une manière
+déplorable le tempérament de la France. Dans ces
+vomissements convulsifs en effet, des éléments excellents,
+nécessaires à la vie d’une nation, seront rejetés
+avec les éléments impurs. Comme il est arrivé après
+1848, les idées libérales souffriront de leur inévitable
+solidarité avec un parti qui, plein d’illusions généreuses,
+exerce un grand attrait sur les imaginations
+jeunes, et qui, d’ailleurs, a toute une partie de son
+programme en commun avec l’école libérale. Il est à
+craindre que de longues habitudes d’esprit, une certaine
+raideur, beaucoup de routine et d’habitude de
+tout juger d’après Paris (habitude facile à comprendre
+chez un parti qui fut à l’origine essentiellement
+parisien) n’induisent ce parti à croire que des
+révolutions dans le genre de 1830 et 1848 pourraient
+se renouveler. Rien ne serait plus funeste. Le temps
+des révolutions parisiennes est fini. Je fonde cette
+opinion beaucoup moins sur les changements matériels
+accomplis dans Paris que sur deux raisons qui
+pèseront, selon moi, d’un poids énorme sur les destinées
+de l’avenir.</p>
+
+<p>L’une est l’établissement du suffrage universel. Un
+peuple en possession de ce suffrage ne laissera pas
+faire de révolution par sa capitale. Si une telle révolution
+s’opérait dans Paris (chose heureusement
+impossible), je suis persuadé que les départements
+ne l’accepteraient pas, que des barricades s’élèveraient
+sur les chemins de fer pour arrêter la propagation
+de l’incendie et empêcher l’approvisionnement
+de la capitale, que l’émeute parisienne, vite affamée,
+n’aurait que quelques jours de vie. L’émancipation
+de la province a fait depuis 1848 de grands progrès.</p>
+
+<p>Un autre événement, d’ailleurs, doit être pris en
+grande considération. Toute la philosophie de l’histoire
+est dominée par la question de l’armement.
+Rien n’a autant contribué au triomphe de l’esprit
+moderne que l’invention de la poudre à canon. L’artillerie
+a tué la chevalerie et la féodalité, créé la force
+des royautés et des États, maté définitivement la
+barbarie, rendu impossible ces cyclones étranges du
+monde tartare qui, se formant au centre de l’Asie,
+venaient ébranler l’Europe et terrifier le monde
+chrétien. L’application délicate de la science à l’art
+de la guerre amènera de nos jours des révolutions
+presque aussi graves. La guerre deviendra de plus
+en plus un problème scientifique et industriel ;
+l’avantage sera pour la nation la plus riche, la plus
+scientifique, la plus industrieuse. Que si nous examinons
+les effets de ce changement à l’intérieur des
+États, il est clair que l’application en grand de la
+science à l’armement profitera uniquement aux gouvernements.
+L’effet de l’artillerie fut de démolir les
+uns après les autres tous les châteaux féodaux ; une
+décharge de tel engin perfectionné arrêtera une révolution.
+Aux époques où l’armement est peu perfectionné,
+un citoyen égale presque un soldat ; mais,
+dès que le procédé agressif devient une chose savante,
+exigeant des instruments de précision et demandant
+une éducation spéciale, le soldat a une immense
+supériorité sur la masse désarmée. Tout porte donc
+à croire que des révolutions commencées par les
+citoyens seraient désormais écrasées dans leur germe.</p>
+
+<p>C’est ce que comprennent avec leur habileté ordinaire
+les jésuites quand ils s’emparent des avenues de
+l’école de Saint-Cyr et de l’École polytechnique. Ils
+voient l’avenir de ceux qui savent manier les armes
+savantes et les forces disciplinées, et ils reconnaissent
+très-bien que l’avantage, sous ce rapport, est aux
+anciennes classes nobles, moins préoccupées que la
+bourgeoisie d’industrie ou de positions civiles lucratives,
+et par là même plus capables d’abnégation. La
+victoire est toujours à l’abnégation. Le Germain conquit
+le monde, parce qu’il était capable de fidélité,
+c’est-à-dire d’abnégation. Il est vrai que le parti
+démocratique est capable, lui aussi, de grands sacrifices,
+mais non de celui qui consiste à mourir par
+fidélité et à supporter le dédain de l’aristocrate dont
+on est moralement le supérieur.</p>
+
+<p>La France paraît donc devoir longtemps encore
+échapper à la république, même quand le parti
+républicain formerait la majorité numérique. La
+France voit grandir chaque jour dans son sein une
+masse populaire dénuée d’idéal religieux, et repoussant
+tout principe social supérieur à la volonté des
+individus. L’autre masse, non encore pénétrée de
+cette idée égoïste, est chaque jour diminuée par l’instruction
+primaire et par l’usage du suffrage universel ;
+mais, contre ce flot montant d’idées envahissantes,
+lesquelles, étant jeunes et inexpérimentées,
+ne tiennent compte d’aucune difficulté, se dressent
+des intérêts et des besoins supérieurs, qui veulent une
+organisation et une direction de la société par un
+principe de raison et de science distinct de la volonté
+des individus. Le démocrate s’imagine toujours que
+la conscience de la nation est parfaitement claire, il
+n’admet rien d’obscur, d’hésitant, de contradictoire
+dans l’opinion : compter les voix et faire ce que veut
+la majorité lui paraissent choses fort simples ; mais ce
+sont là des illusions. Longtemps encore l’opinion
+devra être devinée, pressentie, supposée et jusqu’à
+un certain point dirigée. De là des intérêts monarchiques
+qui, le lendemain de l’établissement de la
+république, se montreront formidables, même dans
+l’esprit de ceux qui auront fait ou laissé faire la
+république.</p>
+
+<p>Le mouvement qui s’opère dans les classes populaires
+et qui tend à donner aux individus une conscience
+de plus en plus nette de leurs droits est un fait
+si évident, que vouloir s’y opposer serait de la pure
+folie. Le devoir de la politique est, non pas de combattre
+un tel mouvement, mais de le prévoir et de s’en
+accommoder. Les savants n’ont jamais cherché des
+moyens pour arrêter la marée ; ils ont mieux fait ; ils
+ont si bien déterminé les lois du phénomène, que le
+navigateur sait minute par minute l’état de la mer et
+en tire grand profit. L’essentiel est que le flot ascendant
+n’emporte pas les digues nécessaires et ne produise
+pas, en se retirant, de funestes réactions. Or
+c’est là, suivant les apparences, ce qui arrivera toutes
+les fois que la démocratie française sera conduite par le
+jacobinisme âpre, hargneux, pédantesque, qui remue
+le pays, parfois même lui donne de l’essor, mais ne le
+conduira jamais à une constitution assurée. Ce parti
+peut faire une révolution, il ne régnera pas plus de
+deux mois après l’avoir faite. Même le jour où (chose
+peu probable) il arriverait à une majorité de scrutin,
+il ne fonderait rien encore, car les éléments dont il
+dispose, excellents pour agiter, sont instables, faciles
+à diviser, et tout à fait incapables de fournir les éléments
+solides d’une construction. Sa force, quoique
+grande, est en partie une force de circonstance. Dix
+fois il m’a été donné, pendant une campagne électorale,
+d’entendre le dialogue que voici : « Nous ne
+sommes pas contents du gouvernement ; il coûte trop
+cher ; il gouverne au profit d’idées qui ne sont pas
+les nôtres ; nous voterons pour le candidat de l’opposition
+la plus avancée. — Vous êtes donc révolutionnaires ? — Nullement ;
+une révolution serait le dernier
+malheur. Il s’agit seulement de faire impression
+sur le gouvernement, de le forcer à changer, de le
+contenir vigoureusement. — Mais, si la Chambre est
+composée de révolutionnaires, c’est le renversement
+du gouvernement. — Non ; il n’y en aura que vingt
+ou trente, et puis le gouvernement est si fort ! il a
+les chassepots ! » Ce naïf raisonnement donne la
+mesure de l’illusion que se fait la gauche radicale,
+quand elle s’imagine que le pays la veut pour elle-même.
+Une grande partie du pays la prend comme
+un bâton pour châtier le pouvoir, non comme un
+appui pour s’étayer. « On nous nomme, donc on nous
+aime, » serait de la part des honorables membres de
+l’opposition dite avancée la plus dangereuse des conclusions.
+On les nomme pour donner une leçon au
+gouvernement, et avec la persuasion que le gouvernement
+est assez fort pour supporter la leçon. Le jour
+où il n’en serait plus ainsi et où l’on s’apercevrait
+qu’on a mis en danger l’existence du gouvernement, il
+se ferait une volte-face, si bien que le parti radical est
+soumis à cette loi étrange, que l’heure de sa victoire
+est le commencement de sa défaite. Son triomphe est
+sa fin ; souvent ceux qui l’ont nommé et mis en avant
+applaudissent eux-mêmes à sa proscription.</p>
+
+<p>L’ordre en effet est devenu, dans nos sociétés modernes
+d’Europe, une condition si impérieuse, que de
+longues guerres civiles sont impossibles. On cite
+quelquefois l’exemple de ces illustres républiques
+grecques et italiennes, qui créèrent une admirable
+civilisation au milieu d’un État politique assez analogue
+à notre Terreur ; mais on ne saurait rien conclure
+de là pour des sociétés comme les nôtres, où les ressorts
+sont bien plus compliqués. L’Espagne, les républiques
+espagnoles de l’Amérique, l’Italie même,
+peuvent supporter plus d’anarchie que la France,
+parce que ce sont des pays où la vie matérielle
+est plus facile, où il y a moins de sources de richesse,
+où les intérêts et le crédit ont pris moins de développement.
+La Terreur, à la fin du dernier siècle,
+fut la suspension de la vie. Ce serait de nos jours
+bien pis encore. De même qu’un être d’une structure
+simple résiste à des milieux très-différents,
+et que les animaux fins, tels que l’homme, ont des
+limites de vie très-restreintes, si bien que de légers
+changements dans leurs habitudes amènent pour eux
+la mort, de même nos civilisations montées comme
+de savants appareils ne supportent pas de crises.
+Elles ont, si j’ose le dire, le tempérament délicat ; un
+degré de plus ou de moins les tue. Huit jours d’anarchie
+amèneraient des pertes incalculables ; au bout
+d’un mois peut-être, les chemins de fer s’arrêteraient.
+Nous avons créé des mécanismes d’une précision infinie,
+des outillages qui marchent par la confiance et
+qui tous supposent une profonde tranquillité publique,
+un gouvernement à la fois fortement établi et sérieusement
+contrôlé. Je sais qu’aux États-Unis les choses
+ne se passent point de la sorte ; on y supporte des
+désordres qui chez nous feraient pousser des cris
+d’alarme. Cela vient de ce que l’assise constitutionnelle
+des États-Unis n’est jamais réellement compromise.
+Ces pays américains, peu gouvernés, ressemblent
+aux pays européens où la dynastie est hors de
+question. Ils ont le respect de la loi et de la constitution,
+qui représentent chez eux ce qu’est en Europe
+le dogme de la légitimité. Comparer les pays à
+tendances socialistes, comme le nôtre, où tant de
+personnes attendent d’une révolution l’amélioration
+de leur sort, à de pareils États, complétement
+exempts de socialisme, où l’homme, tout occupé de
+ses affaires privées, demande au gouvernement très-peu
+de garanties, est la plus profonde erreur qu’on
+puisse commettre en fait d’histoire philosophique.</p>
+
+<p>Le besoin d’ordre qu’éprouvent nos vieilles sociétés
+européennes, coïncidant avec le perfectionnement
+des armes, donnera en somme aux gouvernements
+autant de force que leur en enlève chaque jour le
+progrès des idées révolutionnaires. Comme la religion,
+l’ordre aura ses fanatiques. Les sociétés
+modernes offrent cette particularité, qu’elles sont
+d’une grande douceur quand leur principe n’est pas
+en danger, mais qu’elles deviennent impitoyables
+si on leur inspire des doutes sur les conditions de
+leur durée. La société qui a eu peur est comme
+l’homme qui a eu peur : elle n’a plus toute sa valeur
+morale. Les moyens qu’employa la société catholique
+au <small>XIII</small><sup>e</sup> et au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle pour défendre son
+existence menacée, la société moderne les emploiera,
+sous des formes plus expéditives et moins cruelles,
+mais non moins terribles. Si les vieilles dynasties y
+sont impuissantes, ou si, comme il est probable,
+elles refusent le pouvoir dans des conditions indignes
+d’elles, on recourra aux <i>paciers</i> et aux podestats de
+l’Italie du moyen âge, que l’on chargera à forfait, et
+sur un sanglant programme réglé d’avance, de rétablir
+les conditions de la vie. Cette ère de podestats,
+bien blasés sur la gloire, et qui ne voudront pour
+prix de leurs services que de beaux profits, sera l’ère
+des supplices. Les supplices reviennent toujours
+aux époques d’égoïsme et de perfidie, qui ont tué
+toute fidélité personnelle, quand la hiérarchie de
+l’humanité ne se fonde plus que sur la peur, et que
+l’homme n’a de prise sur son semblable qu’en torturant
+sa chair. On reverra le <i>carême</i> des Visconti, les
+supplices des Achéménides et de Timour. Des dictateurs
+d’aventure analogues aux généraux de l’Amérique
+espagnole se chargeront seuls d’une telle
+besogne. Comme nos races cependant ont un fonds
+de fidélité dont elles ne se départent pas, comme
+d’ailleurs il restera longtemps des survivants des
+anciennes dynasties, il y aura probablement des
+retours de légitimité et même de féodalité, après
+chaque cruelle dictature. En certaines provinces, les
+populations iront demander à des familles anciennes,
+riches, habituées au maniement des armes, de se
+mettre à leur tête pour lutter contre l’anarchie et
+former des centres de résistance locale. Plus d’une
+fois encore, on suppliera les vieux détenteurs traditionnels
+de rôles nationaux de reprendre leur tâche
+et de rendre à tout prix, aux pays qui contractèrent
+jadis avec leurs ancêtres, un peu de paix, de bonne
+foi et d’honneur. Peut-être se feront-ils prier et
+mettront-ils à leur acceptation des clauses qu’on ne
+marchandera pas. Peut-être même leur demandera-t-on
+de n’accepter aucune condition, et, dans l’intérêt
+des peuples, de conserver intacte une plénitude de
+pouvoir qu’on envisagera comme la propriété la plus
+précieuse de la nation. En présence de certains faits
+comme ceux qui se sont passés récemment en Grèce,
+au Mexique, en Espagne, le parti démocratique dit
+parfois avec un sourire : « On ne trouve plus de
+rois. » En effet, nous verrons un temps où la royauté
+dépréciée n’aura plus assez d’attraits pour tenter les
+princes capables et se respectant eux-mêmes. Dieu
+veuille qu’un jour, pour avoir trop fait fi des libertés
+octroyées, on ne soit pas amené à prier les souverains
+de les réserver toutes, ou de n’en délier le faisceau
+que lentement, par des concessions et des chartes
+personnelles, locales, momentanées !</p>
+
+<p>Un retour des barbares, c’est-à-dire un nouveau
+triomphe des parties moins conscientes et moins
+civilisées de l’humanité sur les parties plus conscientes
+et plus civilisées, paraît, au premier coup
+d’œil, impossible. Entendons-nous bien à cet égard.
+Il existe encore dans le monde un réservoir de forces
+barbares, placées presque toutes sous la main de la
+Russie. Tant que les nations civilisées conserveront
+leur forte organisation, le rôle de cette barbarie est
+à peu près réduit à néant ; mais certainement, si
+(ce qu’à Dieu ne plaise !) la lèpre de l’égoïsme et de
+l’anarchie faisait périr nos États occidentaux, la barbarie
+retrouverait sa fonction, qui est de relever la
+virilité dans les civilisations corrompues, d’opérer un
+retour vivifiant d’instinct quand la réflexion a supprimé
+la subordination, de montrer que se faire tuer
+volontiers par fidélité pour un chef (chose que le
+démocrate tient pour basse et insensée) est ce qui
+rend fort et fait posséder la terre. Il ne faut pas se
+dissimuler, en effet, que le dernier terme des théories
+démocratiques socialistes serait un complet affaiblissement.
+Une nation qui se livrerait à ce programme,
+répudiant toute idée de gloire, d’éclat social, de
+supériorité individuelle, réduisant tout à contenter
+les volontés matérialistes des foules, c’est-à-dire à
+procurer la jouissance du plus grand nombre,
+deviendrait tout à fait ouverte à la conquête, et son
+existence courrait les plus grands dangers.</p>
+
+<p>Comment prévenir ces tristes éventualités, que
+nous avons voulu montrer comme des possibilités et
+non comme des craintes déterminées ? Par le programme
+réactionnaire ? En comprimant, éteignant,
+serrant, gouvernant de plus en plus ? Non, mille fois
+non ; cette politique a été l’origine de tout le mal ;
+elle serait le moyen de tout perdre. Le programme
+libéral est en même temps le programme vraiment
+conservateur. Monarchie constitutionnelle, limitée et
+contrôlée ; décentralisation, diminution du gouvernement,
+forte organisation de la commune, du canton,
+du département ; large essor donné à l’activité
+individuelle dans le domaine de l’art, de l’esprit, de
+la science, de l’industrie, de la colonisation ; politique
+décidément pacifique, abandon de toute prétention
+à des agrandissements territoriaux en Europe ;
+développement d’une bonne instruction primaire et
+d’une instruction supérieure capable de donner aux
+mœurs de la classe instruite la base d’une solide
+philosophie ; formation d’une chambre haute provenant
+de modes d’élection très-variés et réalisant à
+côté de la simple représentation numérique des
+citoyens la représentation des intérêts, des fonctions,
+des spécialités, des aptitudes diverses ; dans les
+questions sociales, neutralité du gouvernement ;
+liberté entière d’association ; séparation graduelle de
+l’Église et de l’État, condition de tout sérieux dans
+les opinions religieuses : voilà ce qu’on rêve quand
+on cherche, avec la réflexion froide et dégagée des
+aveuglements d’un patriotisme intempérant, la voie
+du possible. A quelques égards, c’est là une politique
+de pénitence, impliquant l’aveu que, pour le moment,
+il s’agit moins de continuer la Révolution que de la
+critiquer et de réparer ses erreurs. Je me figure souvent,
+en effet, que l’esprit français traverse une
+période de jeûne, une sorte de diète politique,
+durant laquelle l’attitude qui nous convient est celle
+de l’homme d’esprit qui expie les fautes de sa jeunesse,
+ou bien du voyageur déçu qui contourne par
+le plus long chemin la hauteur qu’il avait prétendu
+escalader à pic. Les révolutions, comme les guerres
+civiles, fortifient si l’on en sort ; elles tuent si elles
+durent. Les brillantes et hardies entreprises nous
+ont mal réussi ; essayons des voies plus humbles.
+Les initiatives de Paris ont été funestes ; voyons ce
+que peut le terre-à-terre provincial. Craignons ces
+revendications impérieuses et hautaines, si rarement
+suivies d’effet. Qu’on me montre un exemple, au
+moins en France, d’une liberté prise de haute lutte
+et gardée.</p>
+
+<p>Nul plus que moi n’admire et n’aime ce centre
+extraordinaire de vie et de pensée qui s’appelle
+Paris. Maladie si l’on veut, mais maladie à la façon
+de la perle, précieuse et exquise hypertrophie, Paris
+est la raison d’être de la France. Foyer de lumière
+et de chaleur, je veux bien qu’on l’appelle aussi
+foyer de décomposition morale, pourvu qu’on m’accorde
+que sur ce fumier naissent des fleurs charmantes,
+dont quelques-unes de première rareté. La
+gloire de la France est de savoir entretenir cette prodigieuse
+exhibition permanente de ses produits les
+plus excellents ; mais il ne faut pas se dissimuler à
+quel prix ce merveilleux résultat est obtenu. Les
+capitales consomment et ne produisent pas. Il ne
+faut pas, en portant le mal aux extrêmes, risquer de
+faire de la France alternativement une tête sans
+corps et un corps sans tête. L’action politique de
+Paris doit cesser d’être prépondérante. Les deux
+choses que la province a jusqu’ici reçues de Paris,
+les révolutions et le gouvernement, la province commence
+à les accueillir avec une égale antipathie.
+Seule, la démocratie parisienne ne fondera rien de
+solide ; si l’on n’y prend garde, elle amènera des
+exterminations périodiques, funestes pour la France,
+puisque la démocratie parisienne est d’un autre côté
+un ferment nécessaire, un excitant sans lequel la
+vie de la France languirait. Les réunions publiques
+de la dernière période électorale à Paris ont révélé
+un manque complet d’esprit politique. Maîtresse du
+terrain, la démocratie a mis à l’ordre du jour une
+sorte de surenchère en fait de paradoxes ; les candidats
+se sont laissé conduire par les exigences de la
+foule, et n’ont guère été appréciés qu’en proportion
+de leur vigueur déclamatoire ; l’opinion modérée n’a
+pu se faire entendre, ou bien a été obligée de forcer
+sa voix. Paris ignore les deux premières vertus de la
+vie politique, la patience et l’oubli. La politique du
+patriarche Jacob, qui voulait que la marche de toute
+sa tribu se réglât sur le pas des agneaux nouveau-nés,
+n’est pas du tout son fait.</p>
+
+<p>En général, l’erreur du parti libéral français est de
+ne pas comprendre que toute construction politique
+doit avoir une base conservatrice. En Angleterre,
+le gouvernement parlementaire n’a été possible
+qu’après l’exclusion du parti radical, exclusion qui
+s’est faite avec une sorte de frénésie de légitimité.
+Rien n’est assuré en politique jusqu’à ce qu’on ait
+amené les parties lourdes et solides, qui sont le lest
+de la nation, à servir le progrès. Le parti libéral de
+1830 s’imagina trop facilement emporter son programme
+de vive force, en contrariant en face le parti
+légitimiste. L’abstention ou l’hostilité de ce parti est
+encore le grand malheur de la France. Retirée de la
+vie commune, l’aristocratie légitimiste refuse à la
+société ce qu’elle lui doit, un patronage, des
+modèles et des leçons de noble vie, de belles images
+de sérieux. La vulgarité, le défaut d’éducation de
+la France, l’ignorance de l’art de vivre, l’ennui, le
+manque de respect, la parcimonie puérile de la vie
+provinciale, viennent de ce que les personnes qui
+devraient au pays les types de gentilshommes remplissant
+les devoirs publics avec une autorité reconnue
+de tous désertent la société générale, se renferment
+de plus en plus dans une vie solitaire et
+fermée. Le parti légitimiste est en un sens l’assise
+indispensable de toute fondation politique parmi
+nous ; même les États-Unis possèdent à leur manière
+cette base essentielle de toute société dans leurs souvenirs
+religieux, héroïques à leur manière, et dans
+cette classe de citoyens moraux, fiers, graves,
+pesants, qui sont les pierres avec lesquelles on bâtit
+l’édifice de l’État. Le reste n’est que sable ; on n’en
+fait rien de durable, quelque esprit et même quelque
+chaleur de cœur qu’on y mette.</p>
+
+<p>Ce parti provincial, qui prend de jour en jour
+conscience de sa force, que pense-t-il ? que veut-il ?
+Jamais état d’opinion ne fut plus évident. Ce parti
+est libéral, non révolutionnaire, constitutionnel, non
+républicain ; il veut le contrôle du pouvoir, non sa
+destruction, la fin du gouvernement personnel, non
+le renversement de la dynastie. Je ne doute pas que,
+si le gouvernement eût, il y a huit mois, nettement
+pris son parti, renoncé aux candidatures officielles,
+au morcellement artificiel des circonscriptions, et
+laissé les élections se faire spontanément par le pays,
+le scrutin n’eût envoyé une chambre décidément
+imbue de ces principes, et qui, étant considérée par
+le pays comme une représentation de sa volonté,
+aurait eu assez de force pour traverser les circonstances
+les plus difficiles. On aura un jour autant de
+peine à comprendre que l’empereur Napoléon III
+n’ait pas saisi ce moyen pour obtenir une seconde
+signature du pays à son contrat de mariage et pour
+partager avec lui la responsabilité d’un obscur
+avenir, qu’on en éprouve à comprendre que Louis-Philippe
+n’ait pas vu dans l’adjonction des capacités
+une manière d’élargir les bases de sa dynastie. La
+province, en effet, prend les élections beaucoup plus
+au sérieux que Paris. N’ayant de vie politique
+qu’une fois tous les six ans, elle prête aux élections
+une importance que Paris, avec sa perpétuelle légèreté,
+ne leur accorde pas. Paris, préoccupé de sa
+protestation radicale, voit dans les élections non un
+choix de graves délégués, mais une occasion de manifestations
+ironiques. La province ne comprend pas
+ces finesses ; son député est vraiment son mandataire,
+et elle y tient. Une chambre élue librement et sans
+l’intervention de l’administration eût-elle été dangereuse
+pour la dynastie ? L’opposition radicale y eût-elle
+été représentée par un nombre plus considérable
+de députés ? Je crois juste tout le contraire. Dans un
+grand nombre de cas, l’élection des candidats hostiles
+ou même injurieux a été une façon de protester
+contre le candidat officiel ou complaisant. La candidature
+officielle trouble complétement l’opération
+électorale et en altère la sincérité, non-seulement
+par la pression directe que l’administration exerce en
+sa faveur, mais surtout par la fausse situation où elle
+met l’électeur indépendant. Pour celui-ci, en effet,
+il ne s’agit plus de choisir le candidat qui représente
+le mieux son opinion, ou qu’il croit le plus capable
+de rendre des services au pays ; il s’agit d’écarter à
+tout prix le candidat officiel. Dès lors, plus de nuances,
+plus de préférences. Les opinions extrêmes trouvant
+une faveur assurée dans la foule, sur laquelle les
+assertions tranchées, les déclamations bruyantes,
+ont plus de force que les opinions moyennes, le parti
+démocratique d’ailleurs ayant une organisation que
+n’a aucun autre parti et disposant d’un vrai fanatisme,
+les libéraux suivent le torrent, et adoptent
+malgré leurs répugnances le candidat radical. C’est
+une erreur fort répandue en France de croire qu’en
+demandant plus on obtient moins, et que l’opposition
+radicale est l’instrument du progrès, la force
+d’impulsion du gouvernement ; cela est vrai de l’opposition
+modérée, mais non de l’opinion radicale,
+laquelle est un obstacle au progrès, un empêchement
+aux concessions, par la terreur qu’elle inspire et les
+mesures de répression qu’elle amène.</p>
+
+<p>Plus que jamais l’effort de la politique doit être
+non pas de résoudre les questions, mais d’attendre
+qu’elles s’usent. La vie des nations, comme celle des
+individus, est un compromis entre des contradictions.
+De combien de choses il faut reconnaître qu’on ne
+peut vivre ni avec elles ni sans elles, et pourtant l’on
+vit toujours ! Le prince Napoléon disait, il y a quelques
+jours, avec esprit, à ceux qui veulent ajourner
+la liberté jusqu’à ce qu’il n’y ait plus en France ni
+dynasties rivales ni parti révolutionnaire : « Vous
+attendrez longtemps. » L’histoire ne blâmera pas la
+politique de ceux qui, dans un tel état de choses, se
+seront résignés à vivre d’expédients. Supposez
+qu’un membre de la branche aînée ou de la
+branche cadette de Bourbon règne un jour sur la
+France, ce ne sera point parce que la majorité de la
+France se sera faite légitimiste ou orléaniste, c’est
+parce que la <i>roue de fortune</i> aura ramené des circonstances
+où tel membre de la maison de Bourbon se
+sera trouvé l’utilité du moment. La France a si complétement
+laissé mourir en elle l’attachement dynastique,
+que même la légitimité n’y rentrerait que par
+aventure, à titre transitoire. Le positivisme contemporain
+a tellement supprimé toute métaphysique,
+qu’une idée des plus étroites tend à se répandre : c’est
+qu’un suffrage populaire a d’autant plus de force
+qu’il est plus récent, si bien qu’au bout d’une quinzaine
+d’années on fait cet étrange raisonnement :
+« La génération qui avait voté tel plébiscite est morte
+en partie, le suffrage a perdu sa valeur et a besoin
+d’être renouvelé. » C’est le contraire de l’idée du
+moyen âge, selon laquelle un pacte valait d’autant
+plus qu’il était plus ancien. C’est en un sens la négation
+du principe national, car le principe national,
+comme la religion, suppose des pactes indépendants
+de la volonté des individus, des pactes transmis et
+reçus de père en fils comme un héritage. En refusant
+à la nation le pouvoir d’engager l’avenir, on réduit
+tout à des contrats viagers, que dis-je ? passagers ;
+les exaltés, je crois, les voudraient même annuels,
+en attendant ce qu’ils appellent le gouvernement
+direct, état où la volonté nationale ne serait plus que
+le caprice de chaque heure. Que devient avec de
+pareilles conceptions politiques l’intégrité de la
+nation ? Comment nier le droit à la sécession quand
+on réduit tout au fait matériel de la volonté actuelle
+des citoyens ? La vérité est qu’une nation est autre
+chose que la collection des unités qui la composent,
+qu’elle ne saurait dépendre d’un vote, qu’elle est à
+sa manière une idée, une chose abstraite, supérieure
+aux volontés particulières. Le principe du gouvernement
+ne saurait non plus être réduit à une simple
+consultation du suffrage universel, c’est-à-dire à constater
+et exécuter ce que le plus grand nombre regarde
+comme son intérêt. Cette conception matérialiste renferme
+au fond un appel à la lutte : en se proclamant
+<i lang="la" xml:lang="la">ultima ratio</i>, le suffrage universel part de cette idée
+que le plus grand nombre est un indice de force ; il
+suppose que, si la minorité ne pliait pas devant
+l’opinion de la majorité, elle aurait toute chance
+d’être vaincue. Mais ce raisonnement n’est pas
+exact, car la minorité peut être plus énergique et
+plus versée dans le maniement des armes que la
+majorité. « Nous sommes vingt, vous êtes un, dit le
+suffrage universel ; cédez, ou nous vous forçons ! — Vous
+êtes vingt, mais j’ai raison, et à moi seul je
+peux vous forcer : cédez, » dira l’homme armé.</p>
+
+<p><i lang="la" xml:lang="la">Fata viam invenient !</i> Heureux qui peut, comme
+Boèce, sur les ruines d’un monde, écrire sa <i>Consolation
+de la philosophie</i>. L’avenir de la France est un
+mystère qui déjoue toute sagacité. Certes, d’autres
+pays agitent de graves problèmes : l’Angleterre, avec
+un calme qu’on ne peut assez admirer, résout des
+questions hardies qui chez nous passent pour le
+domaine des seuls utopistes ; mais partout le débat
+est circonscrit, partout il y a une arène limitée, des
+lois du combat, des hérauts et des juges. Chez nous,
+c’est la constitution même, la forme et jusqu’à un
+certain point l’existence de la société qui sont perpétuellement
+en question. Un pays peut-il résister à
+un tel régime ? Voilà ce qu’on se demande avec
+inquiétude. On se rassure en songeant qu’une grande
+nation est, comme le corps humain, une machine
+admirablement pondérée et équilibrée, qu’elle se
+crée les organes dont elle a besoin, et que, si elle
+les a perdus, elle se les redonne. Il se peut que,
+dans notre ardeur révolutionnaire, nous ayons poussé
+trop loin les amputations, qu’en croyant ne retrancher
+que des superfluités maladives, nous ayons
+touché à quelque organe essentiel de la vie, si bien
+que l’obstination du malade à ne pas se bien porter
+tienne à quelque grosse lésion faite par nous dans
+ses entrailles. C’est une raison pour y mettre désormais
+beaucoup de précautions et pour laisser ce
+corps, robuste après tout, quoique profondément
+atteint, réparer ses blessures intérieures et revenir
+aux conditions normales de la vie.</p>
+
+<p>Hâtons-nous de le dire, d’ailleurs : des défauts
+aussi brillants que ceux de la France sont à leur
+manière des qualités. La France n’a pas perdu le
+sceptre de l’esprit, du goût, de l’art délicat, de
+l’atticisme ; longtemps encore, elle fixera l’attention
+de l’humanité civilisée, et posera l’enjeu sur lequel
+le public européen engagera ses paris. Les affaires
+de la France sont de telle nature, qu’elles divisent
+et passionnent les étrangers autant et souvent plus
+que les affaires de leur propre pays. Le grand inconvénient
+de son état politique, c’est l’imprévu ; mais
+l’imprévu est à double face : à côté des mauvaises
+chances, il y a les bonnes, et nous ne serions nullement
+surpris qu’après de déplorables aventures, la
+France traversât des années d’un singulier éclat.
+Si, lasse enfin d’étonner le monde, elle voulait
+prendre son parti d’une sorte d’apaisement politique,
+quelle ample et glorieuse revanche elle pourrait
+prendre dans les voies de l’activité privée !
+Comme elle saurait rivaliser avec l’Angleterre dans
+la conquête pacifique du globe et dans l’assujettissement
+de toutes les races inférieures ! La France peut
+tout, excepté être médiocre. Ce qu’elle souffre, en
+somme, elle le soufre pour avoir trop osé contre les
+dieux. Quels que soient les malheurs que l’avenir lui
+réserve, et dût le sort du Français, comme celui du
+Grec, du Juif, de l’Italien, exciter un jour la pitié du
+monde et presque son sourire, le monde n’oubliera
+point que, si la France est tombée dans cet abîme
+de misère, c’est pour avoir fait d’audacieuses expériences
+dont tous profitent, pour avoir aimé la justice
+jusqu’à la folie, pour avoir admis avec une généreuse
+imprudence la possibilité d’un idéal que les
+misères de l’humanité ne comportent pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7" title="LA PART DE LA FAMILLE ET DE L’ÉTAT DANS L’ÉDUCATION">LA PART
+DE LA FAMILLE ET DE L’ÉTAT
+DANS L’ÉDUCATION<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Conférence faite dans l’ancien Cirque du Prince-Impérial
+le 19 avril 1869.</p>
+</div>
+
+<p class="ind"><span class="xsmall">MESDAMES</span>, <span class="xsmall">MESSIEURS</span>,</p>
+
+<p>Vous venez d’entendre de nobles, d’excellentes
+paroles, et dites avec une haute autorité. J’y adhère
+complétement. Je pense, comme notre digne et
+illustre président<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, que la question de l’éducation est
+pour les sociétés modernes une question de vie ou
+de mort, une question d’où dépend l’avenir. Notre
+parti, messieurs, est bien pris à cet égard. Nous ne
+reculerons jamais devant ce principe philosophique,
+que tout homme a droit à la lumière. Nous avons
+confiance que la lumière est bienfaisante, que,
+si elle a parfois des dangers, elle seule peut offrir
+le remède à ces dangers. Que les personnes qui ne
+croient pas à la réalité du devoir, qui regardent la
+morale comme une illusion, prêchent la thèse désolante
+de l’abrutissement nécessaire d’une partie de
+l’espèce humaine, rien de mieux ; mais, pour nous
+qui croyons que la morale est vraie d’une manière
+absolue, une telle doctrine nous est interdite. A tout
+prix, et quoi qu’il arrive, <i>que plus de lumière se
+fasse !</i> Voilà notre devise ; nous ne l’abandonnerons
+jamais.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> M. Carnot, député au Corps législatif.</p>
+</div>
+<p>Beaucoup d’esprits, et parfois de bons esprits, ont
+des scrupules, je le sais. Ils s’effrayent du progrès
+qui porte de nos jours la conscience dans des portions
+de l’humanité qui jusqu’à présent y étaient
+restées fermées. « Il y a, disent-ils, dans le travail
+humain, des fonctions humbles auxquelles l’homme
+instruit et cultivé ne consentira jamais à se plier. Le
+réveil de la conscience est toujours plus ou moins
+accompagné de révolte ; la diffusion de l’instruction
+rendra tout à fait impossibles l’ordre, la hiérarchie,
+l’acceptation de l’autorité, sans lesquels l’humanité
+n’a pas pu vivre jusqu’ici. » C’est là, messieurs, un
+raisonnement très-mauvais, j’ose même dire très-impie.
+C’est la raison dont on s’est servi, durant des
+siècles, pour maintenir l’esclavage. « Le monde,
+disait-on, a des besognes infimes dont jamais un
+homme libre ne se chargera ; l’esclavage est donc
+nécessaire. » L’esclavage a disparu, et le monde
+n’a pas croulé pour cela. L’ignorance disparaîtra, et
+le monde ne croulera pas. Le raisonnement que je
+combats part d’une doctrine basse et fausse : c’est
+que l’instruction ne sert que pour l’usage pratique
+qu’on en fait ; si bien que celui qui par sa position
+sociale n’a pas à faire valoir sa culture d’esprit n’a
+pas besoin de cette culture. La littérature, dans cette
+manière de voir, ne sert qu’à l’homme de lettres, la
+science qu’au savant ; les bonnes manières, la distinction
+ne servent qu’à l’homme du monde. Le
+pauvre doit être ignorant, car l’éducation et le
+savoir lui seraient inutiles. Blasphème, messieurs !
+La culture de l’esprit, la culture de l’âme sont des
+devoirs pour tout homme. Ce ne sont pas de simples
+ornements, ce sont des choses sacrées comme la
+religion. Si la culture de l’esprit n’était qu’une chose
+frivole, « la moins vaine des vanités, » comme
+disait Bossuet, on pourrait soutenir qu’elle n’est pas
+faite pour tous, de même que le luxe n’est pas fait
+pour tous. Mais, si la culture de l’esprit est la chose
+sainte par excellence, nul n’en doit être exclu. On
+n’a jamais osé dire, au moins dans un pays chrétien,
+que la religion soit une chose réservée pour quelques-uns,
+que l’homme humble et pauvre doive être
+chassé de l’église. Eh bien, messieurs, l’instruction,
+la culture de l’âme, c’est notre religion. Nous n’avons
+le droit d’en chasser personne. Condamner un homme
+<i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> à ne pas recevoir l’instruction, c’est déclarer
+qu’il n’a pas d’âme, qu’il n’est pas fils de Dieu
+et de la lumière. Voilà l’impiété par excellence. Je
+me joins à l’honorable M. Carnot pour lui déclarer
+une guerre à mort. On a dit que la victoire de
+Sadowa avait été la victoire de l’instituteur primaire ;
+cela est vrai, messieurs. Une nation qui négligerait
+cette partie de sa tâche non-seulement manquerait
+absolument à ses devoirs envers ses membres, elle
+se condamnerait à une inévitable décadence, à une
+complète infériorité devant les autres nations. La
+doctrine de l’abrutissement d’une partie de l’espèce
+humaine n’est pas seulement impie, elle est impolitique ;
+elle exposera la société qui l’adoptera aux
+plus tristes retours de la brutalité. « Prenez garde,
+disait Mirabeau, vous qui voulez tenir le peuple dans
+l’ignorance ; c’est vous qui êtes les plus menacés ; ne
+voyez-vous pas avec quelle facilité d’une bête brute
+on fait une bête féroce ? »</p>
+
+<p>La question spéciale que j’ai à discuter devant
+vous, messieurs, est une des plus difficiles de toutes
+celles qui sont relatives à cette délicate matière de
+l’instruction publique. J’entreprends de discuter les
+droits réciproques de la famille et de l’État dans
+l’éducation de l’enfant. Ce problème a donné lieu
+aux solutions les plus opposées. Il tient aux principes
+les plus profonds de la théorie de la société,
+principes pour lesquels je dois réclamer tout d’abord
+votre plus sérieuse attention.</p>
+
+<p>Sauf des cas extrêmement rares, l’homme, messieurs,
+naît en société, c’est-à-dire que tout
+d’abord, et sans qu’il l’ait choisi, l’homme fait partie
+de groupes dont il est membre-né. La famille, la
+commune ou la cité, le canton, le département ou la
+province, l’État, l’Église ou l’association religieuse
+quelle qu’elle soit, voilà des groupes que j’appellerai
+naturels, en ce sens que chacun de nous y appartient
+en naissant, participe à leurs bienfaits et à leurs
+charges. Établir un juste équilibre entre les droits
+opposés de ces groupes divers est le grand problème
+des choses humaines. Nulle part cette tâche n’est
+plus difficile que quand il s’agit d’éducation. Dans
+toutes les autres parties du gouvernement civil, le
+sujet, le membre de l’État est considéré comme majeur,
+libre, responsable, capable de raisonner et
+discerner. Quand il s’agit d’éducation, au contraire,
+le sujet, qui est l’enfant, est en tutelle, incapable de
+volonté propre. Le choix de son éducateur, choix
+dans lequel il n’est pour rien, décidera de sa vie. Sa
+vie, en d’autres termes, différera totalement, selon
+que son père, sa mère, sa ville natale, l’État dont il
+fait partie, l’Église où le sort l’a fait naître régleront
+son éducation. L’expérience en pareille matière
+se fait sur le vif, sur des âmes, et sur des âmes
+mineures, si j’ose le dire, pour lesquelles la loi est
+obligée de prendre un parti.</p>
+
+<p>L’homme, en effet, messieurs, est un être essentiellement
+éducable. Le don que chacun de nous
+apporte en naissant n’est presque rien si la société
+ne vient le développer et en diriger l’emploi. L’animal
+aussi est susceptible, dans une certaine mesure,
+d’élargir ses aptitudes par l’éducation ; mais cela est
+peu de chose, et, en tout cas, l’humanité a seule,
+comme l’a dit Herder, la possibilité de capitaliser
+ses découvertes, d’ajouter de nouvelles acquisitions
+à ses acquisitions plus anciennes, si bien que
+chacun de nous est l’héritier d’une somme immense
+de dévouements, de sacrifices, d’expériences, de
+réflexions, qui constitue notre patrimoine, fait notre
+lien avec le passé et avec l’avenir. Il n’y a pas de
+philosophie plus superficielle que celle qui, prenant
+l’homme comme un être égoïste et viager, prétend
+l’expliquer et lui tracer ses devoirs en dehors de
+la société dont il est une partie. Autant vaut considérer
+l’abeille abstraction faite de la ruche, et dire
+qu’à elle seule l’abeille construit son alvéole. L’humanité
+est un ensemble dont toutes les parties sont
+solidaires les unes pour les autres. Nous avons tous
+des ancêtres. Tel ami de la vérité qui a souffert pour
+elle il y a des siècles nous a conquis le droit de conduire
+librement notre pensée ; c’est à une longue
+série de générations honnêtes et obscures que nous
+devons une patrie, une existence civile et libre. Ce
+trésor de raison et de science, toujours grandissant,
+que nous avons reçu du passé et que nous léguons à
+l’avenir, c’est l’éducation, messieurs, l’éducation à
+tous ses degrés, qui nous y fait participer. Ce trésor
+appartient à la société qui le dispense. Sous quelle
+forme, par quelles mains, avec quelles garanties
+cette dispensation doit-elle se faire ?</p>
+
+<p>Un principe sur lequel tous les bons esprits de
+nos jours paraissent d’accord est de n’attribuer à la
+société, je veux dire à la commune, à la province, à
+l’État, que ce que les individus isolés ou associés
+librement ne peuvent faire. Le progrès social consistera
+justement dans l’avenir à transporter une foule
+de choses de la catégorie des choses d’État à la catégorie
+des choses libres, abandonnées à l’initiative
+privée. La religion, par exemple, était autrefois une
+chose d’État ; elle ne l’est plus et tend chaque jour
+à devenir une chose tout à fait libre. Concevons-nous
+une société où l’instruction publique pourrait
+de même être considérée comme une chose libre, ne
+regardant que l’individu et la famille ; une société où
+il n’y aurait aucune administration de l’instruction
+publique, où l’État et la commune ne s’occuperaient
+pas plus de l’école à laquelle le père conduit son fils
+que de la maison où il le fournit de vêtements ; une
+société où chacun choisirait un professeur, un médecin,
+un avocat, selon l’opinion qu’il a de sa capacité,
+et sans s’inquiéter s’il est diplômé par l’État ? Oui,
+sans doute, une telle société se conçoit ; le jour où
+une pareille absence de législation serait possible,
+un immense progrès intellectuel et moral aurait été
+accompli ; car une société est d’autant plus parfaite
+que l’État s’y occupe de moins de choses ; mais ce
+jour est fort éloigné. Tous les pays du monde, la libre
+Amérique plus qu’aucun autre, regardent comme
+impossible d’abandonner purement et simplement
+à la sollicitude des particuliers le soin de l’instruction
+publique. Il est indubitable que l’application
+d’un tel système aurait, à l’heure qu’il est, pour conséquence
+de réduire déplorablement le nombre de
+ceux qui participent à l’instruction et d’en abaisser
+misérablement le niveau. Nous ne discuterons donc
+pas, messieurs, une utopie qui deviendra peut-être
+un jour une réalité, l’utopie d’une instruction absolument
+libre, je veux dire dont ni l’État, ni le canton,
+ni le département, ni la commune ne s’occuperaient,
+ni pour la subventionner, ni pour la surveiller. Nous
+rechercherons comment, dans l’état actuel de nos
+sociétés, il est possible, en pareille matière, de
+concilier l’intérêt de l’État avec les droits sacrés de
+la famille et de l’individu.</p>
+
+<p>Plus nous remontons dans le passé, messieurs,
+plus nous trouvons les droits de l’État sur l’éducation
+de l’enfant affirmés hautement et même exagérés.
+Dans ces petites sociétés grecques qui sont
+pour nous à l’horizon de l’histoire comme un idéal,
+l’éducation, de même que la religion, était absolument
+une chose d’État. L’éducation était réglée
+dans ses moindres détails ; tous se livraient aux
+mêmes exercices du corps, tous apprenaient les
+mêmes chants, tous participaient aux mêmes cérémonies
+religieuses et traversaient les mêmes initiations.
+Y changer quelque chose était un crime puni
+de mort ; « corrompre la jeunesse, » c’est-à-dire
+la détourner de l’éducation d’État, était un crime
+capital (témoin Socrate). Et ce régime, qui nous
+paraîtrait insupportable, était charmant alors ; car
+le monde était jeune, et la cité donnait tant de vie
+et de joie, qu’on lui pardonnait toutes les injustices,
+toutes les tyrannies. Un beau bas-relief trouvé à
+Athènes par M. Beulé, au pied de l’Acropole, nous
+montre une danse militaire d’éphèbes, une pyrrhique ;
+ils sont là, l’épée à la main, faisant l’exercice
+avec un ensemble et à la fois une individualité
+qui étonnent ; une muse préside à leurs exercices et
+les dirige. On sent dans ce morceau une harmonie
+de vie dont nous n’avons plus d’idée. Cela est tout
+simple. La cité antique, messieurs, était en réalité
+une famille ; tous y étaient du même sang. Les luttes
+qui chez nous divisent la famille, l’Église, l’État,
+n’existaient pas alors ; nos thèses sur la séparation
+de l’Église et de l’État, sur les écoles libres et les
+écoles d’État, n’avaient aucun sens. La cité était à
+la fois la famille, l’Église et l’État.</p>
+
+<p>Une telle organisation, je le répète, n’était possible
+que dans de très-petites républiques, fondées
+sur la noblesse de race. Dans de grands États, une
+pareille maîtrise exercée sur les choses de l’âme eût
+été une insupportable tyrannie. Entendons-nous sur
+ce qui constituait la liberté dans ces vieilles cités
+grecques. La liberté, c’était l’indépendance de la
+cité, mais ce n’était nullement l’indépendance de
+l’individu, le droit de l’individu de se développer à
+sa guise, en dehors de l’esprit de la cité. L’individu
+qui voulait se développer de la sorte s’expatriait ;
+il allait coloniser, ou bien il allait chercher un asile
+dans quelque grand État, dans un royaume où le
+principe de la culture intellectuelle et morale n’était
+pas si étroit. On était probablement plus libre, dans
+le sens moderne, en Perse qu’à Sparte, et ce fut
+justement ce que cette vieille discipline des Hellènes
+avait de tyrannique qui fit verser le monde du côté
+des grands empires, tels que l’empire romain, où
+des gens de toute provenance se trouvaient confondus
+sans distinction de race et de sang.</p>
+
+<p>L’empire romain, messieurs, négligea tristement
+l’instruction publique, et certainement ce fut là une
+des causes de sa faiblesse. Je suis persuadé que, si
+les bons empereurs qui se succédèrent de Nerva à
+Marc-Aurèle avaient porté d’une manière plus suivie
+leur attention du côté de l’éducation populaire, la
+prompte décadence de la machine impériale eût été
+évitée. Le christianisme fit ce que l’empire n’avait
+pas su faire. A travers mille persécutions, malgré
+des lois vexatoires et toutes faites pour empêcher les
+associations privées des citoyens, le christianisme
+ouvrit l’ère des grands efforts libres, des grandes
+associations en dehors de l’État. Il prit l’homme
+plus profondément qu’on ne l’avait pris jusque-là.
+L’Église fit revivre en un sens la cité grecque, et
+créa, au milieu du froid glacial d’une société égoïste,
+un petit monde où l’homme trouva des motifs de
+bien faire et des raisons d’aimer. A partir du triomphe
+du christianisme au <small>IV</small><sup>e</sup> siècle, l’État et la cité
+abdiquent à peu près complétement tout droit sur
+l’éducation ; l’Église en est seule chargée ; et voyez,
+messieurs, combien il est dangereux de suivre dans
+les choses humaines une direction exclusive : cette
+association des âmes, qui a si fort élevé le niveau
+de la moralité humaine, réduit l’esprit humain
+durant six ou sept cents ans à une complète nullité ;
+rappelez-vous ce que furent le <small>VI</small><sup>e</sup>, le <small>VII</small><sup>e</sup>, le <small>VIII</small><sup>e</sup>,
+le <small>IX</small><sup>e</sup>, le <small>X</small><sup>e</sup> siècle : un long sommeil durant lequel
+l’humanité oublia toute la tradition savante de l’antiquité
+et retomba en pleine barbarie.</p>
+
+<p>Le réveil se fit en France ; il se fit à Paris, au
+moment où Paris a été le plus complétement et
+le plus légitimement le centre de l’Europe, sous
+Philippe-Auguste, ou, pour mieux dire, sous Louis
+le Jeune et Suger, à l’époque d’Abélard. Alors se
+fonda quelque chose d’admirable et extraordinaire,
+je veux parler de l’université de Paris, bientôt imitée
+dans toute l’Europe latine. L’université de Paris,
+qui commence à paraître vers 1200, est, dis-je,
+quelque chose de tout à fait nouveau et original.
+Elle naît de l’Église, elle naît au parvis Notre-Dame,
+elle reste toujours plus ou moins sous la surveillance
+souvent jalouse de l’Église, et, à l’époque de la
+Révolution, les grades de l’université de Paris étaient
+encore conférés par le chancelier de Notre-Dame.
+Mais un pouvoir nouveau, qui grandissait alors, le roi
+de France, la prend sous sa tutelle et la soustrait en
+grande partie à la juridiction ecclésiastique. Le roi
+de France, en proclamant l’université de Paris sa
+Fille aînée, émancipa en réalité l’enseignement, et
+créa ce grand régime des corporations enseignantes,
+à demi indépendantes de l’État, possédant de grands
+biens en dehors de l’État, qui a porté et porte
+encore en Allemagne et en Angleterre de si bons
+fruits. La réforme protestante, dans les pays qui
+l’adoptèrent, acheva l’émancipation des universités
+et donna à l’école auprès de l’église, et presque à
+l’égal de l’église, une place qu’elle n’avait pas
+encore eue jusque-là. Dans les pays catholiques, au
+contraire, l’importance prise par la compagnie de
+Jésus amoindrit les universités et donna à l’éducation
+une direction, selon moi, très-critiquable. Mais
+arrivons à notre temps et au système qui, à la
+suite de bien des tâtonnements depuis l’assemblée
+nationale de 1789 jusqu’à nos jours, semble s’être
+établi dans les mœurs, et qu’on peut considérer
+comme une espèce de charte intervenue, après de
+longs débats, pour mettre d’accord des prétentions
+également légitimes.</p>
+
+<p>Ce qui caractérise toutes les œuvres de la révolution
+française, messieurs, c’est l’exagération de l’idée
+de l’État. Bien plus entraînés par un puissant enthousiasme
+que réglés par le sentiment de la réalité, les
+hommes de ce temps crurent qu’il était possible,
+dans nos grandes nations modernes, de revenir à
+l’idée du citoyen antique, ne vivant que pour l’État.
+C’était là une noble erreur. Sans doute l’homme
+moderne a une patrie, et pour cette patrie il saura,
+s’il le faut, égaler les actes les plus loués de l’héroïsme
+antique ; mais cette patrie ne saurait être un moule
+étroit, une espèce d’ordre militaire comme Sparte et
+les républiques de l’antiquité. Nos États modernes
+sont trop grands pour cela. La patrie est selon nous
+une libre société que chacun aime parce qu’il y trouve
+les moyens de développer son individualité, mais qui
+ne doit être une gêne pour personne. La révolution
+française ne comprit pas cela suffisamment, ou du
+moins elle l’oublia, car ses premières vues sur l’éducation
+furent admirables. Presque tous les cahiers des
+états généraux (les vrais programmes de la Révolution)
+insistaient à la fois et sur la création d’un système
+général d’instruction publique, et sur la proclamation
+de la liberté de l’enseignement. C’était la
+vérité. On est frappé de ce qu’il y eut, dans ces premiers
+instincts de la révolution, de droiture et de
+justesse. Le plan de M. de Talleyrand, lu aux séances
+des 10 et 11 septembre 1791 à l’Assemblée constituante,
+est la plus remarquable théorie de l’instruction
+publique qu’on ait proposée en notre pays. La
+part de la liberté y est assez large. Elle l’est déjà
+moins dans le plan présenté par Condorcet à l’Assemblée
+législative, le 20 avril 1792. Une sorte de roideur
+de sectaire, qui sûrement a sa grandeur, commence
+à faire méconnaître les nécessités de la vie
+réelle. C’est bien pis à la Convention : Sparte est le
+rêve universel. L’enfant, selon les idées souvent
+énoncées vers ce temps, doit être enlevé à sa famille
+pour être élevé selon les vues de l’État ; les parents
+(les vrais éducateurs, messieurs, ne l’oubliez jamais)
+sont tenus en suspicion. On était dans un état de
+fièvre étrange ; les idées les plus contradictoires se
+produisaient. Au milieu de ces rêves, on est heureusement
+surpris de voir la terrible assemblée proclamer,
+à un moment, « la liberté de l’enseignement ».
+Ce mot ne fut qu’un éclair passager. Les plans du
+Directoire et du Consulat versèrent dans le sens d’un
+enseignement donné en principe uniquement par
+l’État. L’enseignement devint d’abord une fonction
+de l’État, puis l’œuvre d’une corporation totalement
+dépendante de l’État. L’organisation de l’instruction
+publique de 1802 et l’Université impériale de 1806
+sont fondées sur ce principe. L’éducation de cette
+époque est toute militaire ; chaque école est un régiment
+divisé en compagnies, avec des sergents et des
+caporaux ; tout se fait au bruit du tambour ; on veut
+former des soldats bien plus que des hommes.
+L’être intérieur est tout à fait négligé. La part
+faite à la religion et à la morale est presque nulle.
+Sûrement, la religion figure au règlement ; elle
+a ses heures, ses exercices, mais c’est une religion
+officielle, une religion de régiment, quelque
+chose comme une messe militaire, où l’on fait l’exercice
+et où l’on n’entend que le bruit des fusils et du
+commandement. De la vraie religion et de la vraie
+morale, de celle qu’on puise dans une tradition de
+famille, dans les leçons d’une mère, dans les loisirs
+rêveurs d’une jeunesse libre, il n’y en avait pas une
+trace. De là ce quelque chose de sec, de brutal et
+d’étroit qui caractérise ce temps. Les petits séminaires
+seuls, tolérés, mais strictement limités,
+offrirent une échappatoire à cette compression ; là put
+se former l’âme poétique d’un Lamartine ; rappelez-vous
+le premier moment de colère du grand poëte
+contre « ces hommes géométriques, qui seuls avaient
+alors la parole, et qui nous écrasaient, nous autres
+jeunes hommes, sous l’insolente tyrannie de leur
+triomphe, croyant avoir desséché pour toujours en
+nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à
+tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse
+de la pensée humaine. Rien ne peut peindre à
+ceux qui ne l’ont pas subie l’orgueilleuse stérilité
+de cette époque. »</p>
+
+<p>Je ne raconterai pas les luttes qui suivirent et qui
+sont tout à fait de l’histoire contemporaine. Qu’il
+suffise de dire qu’une sorte de concordat semble
+s’être établi entre ceux qui voudraient que l’État seul
+enseignât et ceux qui voudraient que l’instruction fût
+livrée entièrement à l’initiative privée. Dans ce nouveau
+système, messieurs, l’État joue le rôle de zélateur,
+de principal promoteur des études : il fait pour
+elles des sacrifices pécuniaires, les villes en font aussi ;
+la société, enfin, s’occupe activement d’un intérêt
+qu’elle sent bien être majeur pour elle ; mais elle ne
+force personne. Le père assez coupable pour ne pas
+donner l’éducation à son fils, elle ne le punit pas.
+Le père qui ne veut pas des écoles de l’État en a
+d’autres à son choix. Je n’examine pas si, dans la
+pratique, cet idéal est bien réalisé ; je ne rechercherai
+pas surtout si l’État porte dans la direction de
+l’instruction publique l’esprit libéral et solide qui
+conviendrait en pareille matière. Je ne m’occupe que
+du système général. Ce système, je l’adopte pour ma
+part, comme conciliant assez bien, s’il était loyalement
+pratiqué, les droits de la famille et les droits
+de l’État.</p>
+
+<p>Il est clair en effet, messieurs, qu’un système
+d’éducation analogue à celui de l’antiquité grecque,
+un système uniforme, obligatoire pour tous, enlevant
+l’enfant à sa famille, l’assujettissant à une discipline
+où la conscience du père pourrait être blessée, un tel
+système, dis-je, est de nos jours absolument impossible.
+Loin d’être une machine d’éducation, ce serait
+là une machine d’abrutissement, de sottise et d’ignorance.
+Les conceptions du temps de la Révolution
+(si l’on excepte le plan de Talleyrand), et surtout
+l’Université de Napoléon I<sup>er</sup>, furent frappées à cet
+égard d’un défaut irrémédiable. Lisez le règlement
+des études de 1802 ; vous y lisez ce qui suit : « Tout
+ce qui est relatif aux repas, aux recréations, aux
+promenades, au sommeil se fera par compagnie…
+Il y aura dans chaque lycée une bibliothèque de
+1,500 volumes ; toutes les bibliothèques contiendront
+les mêmes ouvrages. Aucun autre ouvrage ne
+pourra y être placé sans l’autorisation du ministre
+de l’intérieur. »</p>
+
+<p>Voilà ce que M. Thiers appelle « la création la
+plus belle peut-être du règne de Napoléon ». Nous
+nous permettons de ne pas être de son avis. Cette
+uniformité d’éducation, cet esprit officiel serait la
+mort intellectuelle d’une nation. Non, tel n’est nullement
+notre idéal. L’État doit maintenir un niveau,
+non l’imposer. Même sur la question de savoir si
+l’État doit déclarer obligatoire un certain <i>minimum</i>
+d’enseignement, j’hésite. Qu’il y ait obligation
+morale pour le père de donner à son fils l’instruction
+nécessaire, celle qui fait l’homme, cela est trop clair
+pour avoir besoin d’être dit. Mais faut-il écrire
+cette obligation dans la loi, l’y écrire avec une
+sanction pénale ? eh bien, je le répète, j’hésite.
+Un père, une mère (et ce cas sera fréquent) se
+chargeront de donner ou faire donner chez eux
+à leur enfant l’éducation qui leur paraît la meilleure,
+comment constatera-t-on que cette éducation
+est l’équivalent de celle qui se donne à l’école
+primaire ? Fera-t-on subir un examen à l’enfant ?
+Cet examen m’inquiète. Qui le fera subir ? Sur
+quoi portera-t-il ? Sûrement, si des personnes pratiques
+m’assuraient qu’une telle législation est nécessaire
+pour rompre ce poids d’ignorance qui nous
+écrase, j’y consentirais ; mais je ne crois pas qu’il en
+soit ainsi. Il n’en est pas de même de la gratuité de
+l’instruction primaire ; celle-là est désirable ; il faut
+que le père qui ne donne pas l’instruction à son fils
+soit inexcusable. Que le blâme du public s’attache à
+lui, à la bonne heure ! mais je ne veux rien de plus.
+La vraie sanction à cet égard, comme pour toutes
+les choses d’ordre moral, est de laisser se constituer
+par la liberté une forte opinion publique qui soit
+sévère pour tant de méfaits que la loi n’atteindra
+jamais.</p>
+
+<p>Une distinction capitale, du reste, doit ici être
+faite, et cette distinction va nous permettre de pénétrer
+plus profondément dans notre sujet. Entre les
+parties si diverses dont se compose la culture de
+l’homme, il en est que l’État peut donner, peut seul
+bien donner ; il en est d’autres pour lesquelles l’État
+est tout à fait incompétent. La culture morale et
+intellectuelle de l’homme, en effet, se compose de
+deux parties bien distinctes : d’une part, l’<i>instruction</i>,
+l’acquisition d’un certain nombre de connaissances
+positives, diverses selon les vocations et les
+aptitudes du jeune homme ; d’autre part, l’<i>éducation</i>,
+l’éducation, dis-je, également nécessaire à tous,
+l’éducation qui fait le galant homme, l’honnête
+homme, l’homme bien élevé. Il est clair que cette
+seconde partie est la plus importante. Il est permis
+d’être ignorant en bien des choses, d’être même
+un ignorant dans le sens absolu du mot ; il n’est pas
+permis d’être un homme sans principes de moralité,
+un homme mal élevé. Que ces deux éléments fondamentaux
+de la culture humaine puissent être séparés,
+hélas ! cela est trop clair. Ne voit-on pas tous les
+jours des hommes fort savants dénués de distinction,
+de bonté, parfois d’honnêteté ? Ne voit-on pas,
+d’un autre côté, des personnes excellentes, délicates,
+distinguées, livrées à toutes les suggestions de
+l’ignorance et de l’absurdité ? Il est clair que la perfection
+est de réunir les deux choses. Or, de ces deux
+choses, il en est une, l’instruction, que l’État seul
+peut donner d’une façon éminente ; il en est une
+autre, l’éducation, pour laquelle il ne peut pas grand
+chose. Livrez l’instruction à l’initiative et au choix
+des particuliers, elle deviendra très-faible. La dignité
+du professeur ne sera pas assez gardée, l’appréciation
+de son savoir se trouvera livrée à des jugements
+arbitraires et superficiels. Livrez, d’un autre
+côté, l’éducation à l’État, il fera son possible, il
+n’aboutira qu’à ces grands internats, héritage
+malheureux des jésuites du <small>XVII</small><sup>e</sup> et du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
+où l’enfant séparé de la famille, séquestré du
+monde et de la société de l’autre sexe, ne peut
+acquérir ni distinction ni délicatesse. Je l’avoue,
+autant je maintiens le privilége de l’État sur l’enseignement
+proprement dit, autant je voudrais voir
+l’État renoncer à ses internats ; la responsabilité y
+est trop grande ; la famille seule peut ici apporter
+une efficace collaboration. L’éducation, c’est le respect
+de ce qui est réellement bon, grand et beau ;
+c’est la politesse, charmante vertu, qui supplée à
+tant d’autres vertus ; c’est le tact, qui est presque
+de la vertu aussi. Ce n’est pas un professeur qui
+peut apprendre tout cela.</p>
+
+<p>Cette pureté, cette délicatesse de conscience, base
+de toute solide moralité, cette fleur de sentiment qui
+sera un jour le charme de l’homme, cette finesse
+d’esprit consistant toute en insaisissables nuances, où
+l’enfant et le jeune homme peuvent-ils l’apprendre ?
+Dans les livres, dans des leçons attentivement écoutées,
+dans des textes appris par cœur ? oh ! nullement,
+messieurs ; ces choses-là s’apprennent dans
+l’atmosphère où l’on vit, dans le milieu social où l’on
+est placé ; elles s’apprennent par la vie de famille,
+non autrement. L’instruction se donne en classe, au
+lycée, à l’école ; l’éducation se reçoit dans la maison
+paternelle ; les maîtres, à cet égard, c’est la mère,
+ce sont les sœurs. Rappelez-vous, messieurs, ce beau
+récit de Jean Chrysostome sur son entrée à l’école
+du rhéteur Libanius, à Antioche. Libanius avait coutume,
+quand un élève nouveau se présentait à son
+école, de le questionner sur son passé, sur ses parents,
+sur son pays. Jean, interrogé de la sorte, lui
+raconta que sa mère Anthuse, devenue veuve à vingt
+ans, n’avait pas voulu se remarier pour se consacrer
+tout entière à son éducation. « O dieux de la Grèce,
+s’écria le vieux rhéteur, quelles mères et quelles
+veuves parmi ces chrétiens ! » Voilà le modèle, messieurs.
+Oui, la femme profondément sérieuse et morale
+peut seule guérir les plaies de notre temps, refaire
+l’éducation de l’homme, ramener le goût du bien
+et du beau. Il faut pour cela reprendre l’enfant, ne
+pas le confier à des soins mercenaires, ne se séparer
+de lui que pendant les heures consacrées à l’enseignement
+des classes, à aucun âge ne le laisser tout à
+fait séparé de la société des femmes. Je suis si convaincu
+de ces principes, que je voudrais voir introduire
+chez nous un usage qui existe chez d’autres
+nations, et qui produit d’excellents résultats : c’est
+que les écoles des deux sexes soient séparées le plus
+tard possible, que l’école soit commune aussi longtemps
+que cela se peut, et que cette école commune
+soit dirigée par une femme. L’homme, en présence
+de la femme, a le sentiment de quelque chose de plus
+faible, de plus délicat, de plus distingué que lui. Cet
+instinct obscur et profond a été la base de toute civilisation,
+l’homme puisant dans ce sentiment le désir
+de se subordonner, de rendre service à l’être plus
+faible, de lui prouver sa secrète sympathie par des
+complaisances et des politesses. La société de
+l’homme et de la femme est ainsi essentiellement
+éducatrice. L’éducation de l’homme est impossible
+sans femmes. On dit, je crois, que la séquestration
+que je combats se fait dans l’intérêt de la morale ;
+je suis persuadé qu’elle est une des causes de ce peu
+de respect pour la femme qu’on regrette de trouver
+dans une certaine jeunesse. La jeunesse allemande a
+sûrement des mœurs plus pures que la nôtre, et
+cependant son éducation est beaucoup plus libre,
+bien moins casernée.</p>
+
+<p>« Vous tracez là, me dira-t-on, un idéal chimérique.
+Même dans une grande ville, un tel système d’éducation,
+avec nos mœurs, serait très-difficile. Dans les
+petites villes, dans les campagnes, il est impossible ;
+l’internat est la conséquence nécessaire de ce fait que
+toute famille n’a pas à sa portée un établissement d’instruction
+où elle puisse envoyer ses enfants. » — Je
+sais qu’un tel idéal sera dans beaucoup de cas difficile
+à réaliser. Ce que je maintiens seulement, c’est
+que l’internat doit toujours être un pis aller. Même
+dans les cas où la séparation de l’enfant et de sa
+famille est nécessaire, je voudrais qu’on se passât le
+plus possible de ce moyen désespéré. En Allemagne,
+pays si avancé pour ce qui touche aux questions
+d’éducation, il n’y a presque pas d’internats. Comment
+s’y prend-on ? Si l’on est obligé de se séparer de son
+enfant, on le met chez des parents, chez des amis,
+chez des pasteurs, chez des professeurs réunissant
+dans leur maison une dizaine d’élèves. A un âge où
+nous croyons que l’enfant a besoin d’être surveillé à
+toute heure, on ne craint pas de le livrer à lui-même ;
+on le charge de se loger, de se nourrir, de se conduire
+dans une grande ville. Permettez-moi de
+rappeler ici un souvenir d’enfance. Je suis né dans
+une petite ville de basse Bretagne, où se trouvait un
+collége tenu par de respectables ecclésiastiques, qui
+enseignaient fort bien le latin. Il s’exhalait de cette
+pieuse maison un parfum de vétusté qui, quand
+j’y pense, m’enchante encore ; on se fût cru transporté
+au temps de Rollin ou des solitaires de Port-Royal.
+Ce collége donnait l’éducation à toute la jeunesse
+de la petite ville et des campagnes dans un
+rayon de six ou huit lieues à la ronde. Il comptait
+très-peu d’internes. Les jeunes gens, quand ils
+n’avaient pas leurs parents dans la ville, demeuraient
+chez les habitants, dont plusieurs trouvaient
+dans l’exercice de cette hospitalité de petits bénéfices ;
+les parents, en venant le mercredi au marché,
+apportaient à leurs enfants les provisions de la
+semaine ; les chambrées faisaient le ménage en commun
+avec beaucoup de cordialité, de gaieté et
+d’économie. Ce système était celui du moyen âge ;
+c’est encore celui de l’Angleterre et de l’Allemagne.
+Que si nos mœurs ne comportaient pas de tels arrangements,
+que si la forme nouvelle de Paris se prête
+en particulier aussi peu que possible à ce que cette
+ville reste ce qu’elle a toujours été, une ville d’études,
+je demanderais au moins une chose, c’est que les
+pensionnats, s’il en faut, ne soient pas tenus par
+l’État, qu’ils soient des établissements privés placés
+sous la surveillance des parents et choisis par eux
+en toute responsabilité.</p>
+
+<p><i>Responsabilité</i>, mot capital, messieurs, et qui
+renferme le secret de presque toutes les réformes
+morales de notre temps. Certes, il est commode de
+déléguer à d’autres ce poids de la conscience qui fait
+notre noblesse et notre fardeau ; mais aucune de ces
+délégations n’est valable. Le tort de nos vieilles
+habitudes françaises, en fait d’éducation comme en
+bien d’autres choses, était de chercher à diminuer la
+responsabilité. Les parents n’avaient qu’un seul désir,
+trouver une bonne maison à laquelle ils pussent
+confier leur enfant en toute sûreté de conscience,
+afin de n’avoir plus à y penser. Eh bien, cela est
+très-immoral. Rien ne dégage l’homme de ses
+devoirs, de sa responsabilité devant Dieu. Cette
+manière de placer l’enfant durant son éducation
+hors du milieu de la famille est, je le répète, un
+héritage du système introduit par les jésuites, lesquels
+ont si souvent égaré les idées de notre pays
+en fait d’éducation. Quelle fut la tactique des jésuites
+au <small>XVI</small><sup>e</sup> et au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle pour arriver à leur but, qui
+était d’attirer à eux l’éducation de la jeunesse ? Elle
+fut bien simple. On s’emparait de l’esprit de la
+mère, on lui exposait le poids terrible que ferait
+peser sur elle devant Dieu l’éducation de ses
+enfants. Puis on lui offrait un moyen fort commode
+pour échapper à cette responsabilité, c’était de
+les confier à la Société. On lui expliquait avec toutes
+les précautions possibles qu’elle n’avait pas compétence
+pour des matières aussi graves, qu’il fallait
+se démettre d’un tel soin sur les docteurs autorisés
+(erreur énorme ! en pareille matière le docteur
+autorisé, messieurs, c’est la mère). Remis aux meilleurs
+maîtres, l’enfant ne chargeait plus la conscience
+de ses parents. Hélas ! la mère, trop souvent
+frivole, écoutait volontiers ce discours ; elle-même
+n’était peut-être pas fâchée de se voir débarrassée
+de soins austères. Tout le monde, de la sorte, était
+content ; la mère était à la fois tout entière à ses
+plaisirs et sûre de gagner le ciel ; le révérend père
+le garantissait. Ainsi fut consommée cette séparation
+fatale de la mère et de l’enfant ; ainsi fut infligée à
+nos mœurs nationales leur plus cruelle blessure ;
+ainsi furent fondés ces gigantesques établissements
+dont l’ancien collége Louis-le-Grand (alors appartenant
+aux jésuites) donna le premier modèle. L’invention
+fut trouvée admirable ; elle était funeste, et
+nous ne l’avons pas encore expiée. La femme abdiqua
+sa plus noble tâche, la tâche qu’elle seule peut
+remplir. La famille, loin d’être tenue pour la base
+de l’éducation, fut regardée comme un obstacle. On
+la mit en suspicion ; on l’écarta le plus possible, on
+prémunit l’enfant contre l’influence de ses parents ;
+les jours de sortie furent présentés comme des jours
+de danger pour lui. L’Université elle-même imita
+plus qu’elle ne l’aurait dû les internats jésuitiques,
+et cette organisation à la façon d’un régiment devint
+le trait fondamental de l’éducation française. Je crois
+qu’il n’en peut rien sortir de bon. L’église, le monastère,
+le collége du moyen âge (bien différent de nos
+lycées), ont à leur manière élevé l’homme, créé un
+type d’éducation plus ou moins complet. Une seule
+chose n’a jamais élevé personne, c’est la caserne.
+Voyez le triste souvenir que gardent souvent nos
+jeunes gens de ces années qui devraient être les plus
+heureuses de leur vie. Voyez combien peu rapportent
+de cette vie d’internat des principes solides
+de morale et ces instincts profonds qui mettent
+l’homme en quelque sorte dans l’heureuse incapacité
+de mal faire. Une règle uniforme ne saurait produire
+d’individualités distinguées. L’affection du maître et
+des élèves est, dans de telles combinaisons, presque
+impossible.</p>
+
+<p>Quel est le maître, en effet, avec lequel l’interne
+d’un lycée est le plus souvent en rapport ? C’est le
+surveillant, le maître d’étude. Il y a parmi ces
+maîtres respectables bien des dévouements cachés,
+d’honorables abnégations ; mais je crains qu’il ne soit
+toujours impossible à l’État de former un corps de
+maîtres d’étude qui soit à la hauteur de ses fonctions.
+Il n’en est pas ainsi pour les professeurs ; seul,
+je l’ai dit, l’État aura un corps de professeurs éminents.
+Pour les maîtres d’étude, c’est tout l’inverse.
+Condamné à une position subalterne à l’égard
+des professeurs et de l’administration, le corps des
+surveillants dans les établissements de l’État, malgré
+de très-honorables exceptions, laissera toujours à
+désirer. Or un pareil corps, presque insignifiant si
+l’État se borne à son vrai rôle, qui est de donner
+l’instruction dans des externats, devient le plus
+important si l’État s’impose la tâche difficile de
+former l’homme tout entier.</p>
+
+<p>Une grande différence se remarque encore à cet
+égard entre nos mœurs et celles de l’Angleterre et de
+l’Allemagne. En Angleterre, en particulier, l’éducation
+est beaucoup moins surveillée dans le détail
+que chez nous. Vous allez sentir le contraste par un
+exemple. Chez nous, chaque élève reçoit un devoir
+journalier. Non-seulement le professeur vérifie si le
+devoir est fait ; mais, dans l’intervalle des deux
+classes, des précautions sont prises pour que l’élève
+le fasse. On l’enferme à certaines heures dans une
+salle ; pendant ce temps, il est surveillé, on lui
+interdit la lecture des livres étrangers à la tâche du
+jour ; un maître d’étude est chargé de l’aiguillonner
+sans cesse. En Angleterre, les choses se passent
+autrement. Si l’élève, revenant en classe, n’a pas fait
+son devoir, il est très-sévèrement puni. Dans l’intervalle,
+on le laisse libre ; s’il lui plaît de faire tout
+d’abord son travail, s’il lui plaît d’attendre à la dernière
+heure, cela le regarde. Toute lecture, non
+immorale, lui est permise. Que la tâche soit faite,
+voilà tout ce qu’on lui demande. Je préfère cette
+méthode ; elle inculque mieux le sentiment du devoir.
+L’excès des mesures préventives paraît de la
+sagesse ; il n’a qu’un inconvénient, c’est de couper
+du même coup la racine du bien et celle du mal,
+c’est-à-dire la liberté. Tout ce qui réduit l’homme
+à l’état d’automate lui enlève sa valeur, et prépare
+l’abaissement de la nation assez imprudente pour
+croire qu’on affermit l’ordre social en affaiblissant
+l’individu.</p>
+
+<p>En toute chose, mesdames et messieurs, revenons
+aux traditions qu’un christianisme éclairé et une
+saine philosophie sont d’accord pour nous enseigner.
+Le trait le plus glorieux de la France est qu’elle sait
+mieux qu’aucune autre nation voir ses défauts et se
+critiquer elle-même. En cela, nous ressemblons à
+Athènes, où les gens d’esprit passaient leur temps à
+médire de leur ville et à vanter les institutions de
+Sparte. Croyons que nous continuerions mal la brillante
+et spirituelle société des deux derniers siècles
+en n’étant que frivoles. C’est mal honorer ses ancêtres
+que de n’imiter que leurs défauts. Prenons garde
+de pousser à outrance ce jeu redoutable qui consiste
+à user sans rémission les forces vives d’un pays, à
+faire comme les cavaliers arabes qui poussent au
+galop leur cheval jusqu’au bord du précipice, se
+croyant toujours maîtres de l’arrêter. — Le monde
+ne tient debout que par un peu de vertu ; dix justes
+obtiennent souvent la grâce d’une société coupable ;
+plus la conscience de l’humanité se déterminera,
+plus la vertu sera nécessaire. L’égoïsme, la recherche
+avide de la richesse et des jouissances ne sauraient
+rien fonder. Que chacun donc fasse son devoir,
+messieurs. Chacun à son rang est le gardien d’une
+tradition qui importe à la continuation de l’œuvre
+divine ici-bas. Tous nous sommes frères en la raison,
+frères devant le devoir, frères devant Dieu.
+L’égalité absolue n’est pas dans la nature. Il y aura
+toujours des individus plus forts, plus beaux, plus
+riches, plus intelligents, plus doués que d’autres.
+C’est devant Dieu et devant le devoir que l’égalité
+est parfaite. A ce tribunal, le pauvre courageux et
+sans envie, l’homme simple mais dévoué, la femme
+obscure qui remplit bien sa tâche de tous les jours,
+sont supérieurs au riche qui éblouit le monde par
+son opulence, à l’homme vain qui remplit la terre de
+son nom. Il n’y a pas d’autre grandeur que celle du
+devoir accompli ; il n’y a pas non plus d’autre joie.
+Étrange est assurément la situation de l’homme
+placé entre les dictées impérieuses de la conscience
+morale et les incertitudes d’une destinée que la Providence
+a voulu couvrir d’un voile. Écoutons la conscience,
+croyons-la. Si, ce qu’à Dieu ne plaise !
+le devoir était un piége tendu devant nous par un
+génie décevant, il serait beau d’y avoir été trompé.
+Mais il n’en est rien, et, pour moi, je tiens les vérités
+de la religion naturelle pour aussi certaines à leur
+manière que celles du monde réel. Voilà la foi qui
+sauve, la foi qui nous fait envisager autrement que
+comme une folle partie de joie les quatre jours que
+nous passons sur cette terre ; la foi qui nous assure
+que tout n’est pas vain dans les nobles aspirations
+de notre cœur ; la foi qui nous raffermit, et qui, si
+par moments les nuages s’amoncellent à l’horizon,
+nous montre, par delà les orages, des champs heureux
+où l’humanité, séchant ses larmes, se consolera
+un jour de ses souffrances.</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr>
+<tr><td class="h">Préface</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">La réforme intellectuelle et morale de la France</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">La guerre entre la France et l’Allemagne</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">122</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Lettre à M. Strauss</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">167</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Nouvelle lettre à M. Strauss</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">187</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">De la convocation d’une assemblée pendant le siége</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">211</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">La monarchie constitutionnelle en France</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">233</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">La part de la famille et de l’État dans l’éducation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">307</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78250 ***</div>
+</body>
+</html>
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