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Brochure. + La chaire d’hébreu au collége de France, explications à + mes collègues.--3e édition. Brochure. + + +POUR PARAITRE PROCHAINEMENT: + + L’Antechrist. 1 volume. + + +PARIS.--J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT.--[574] + + + + +PRÉFACE + + +Le plus étendu des morceaux contenus dans le présent volume renferme les +réflexions qui me furent suggérées durant ces douloureuses semaines où +un bon Français ne dut avoir de pensée que pour les souffrances de sa +patrie. Je ne me fais pas d’illusion sur l’influence que ces pages +peuvent exercer. Le rôle des écrivains à qui est échu le lot des vérités +importunes ne diffère pas beaucoup du sort de ce fou de Jérusalem qui +allait parcourant sans cesse les murs de la cité vouée à +l’extermination, et criant: «Voix de l’Orient! voix de l’Occident! voix +des quatre vents! malheur à Jérusalem et au temple!» Personne ne +l’écouta, jusqu’au jour où, frappé par la pierre d’une baliste, il tomba +en disant: «Malheur à moi!» Le petit nombre de personnes qui ont suivi +en politique la ligne que j’ai cru devoir adopter, non par intérêt ni +ambition, mais par simple goût du bien public, sont les plus +complétement vaincues dans la funeste crise qui se déroule sous nos +yeux; mais je tiens essentiellement à éviter le reproche d’avoir refusé +aux affaires de mon temps et de mon pays l’attention que tout citoyen +est obligé d’y donner. Au point où en sont venues les sociétés humaines, +il faudrait faire peu d’estime de celui qui rechercherait avidement une +part de responsabilité dans les affaires de son temps et de son pays. +L’ambitieux à l’ancienne manière, celui qui mettait son plaisir, son +honneur et son espérance de fortune dans la participation au +gouvernement, serait de nos jours presque un non-sens, et si, à l’heure +qu’il est, nous voyions un jeune homme aborder la vie publique avec +cette espèce d’ardeur un peu vaine, cette chaleur de cœur et cet +optimisme naïf qui caractérisèrent, par exemple, l’époque de la +Restauration, nous ne pourrions retenir un sourire, ni nous empêcher de +lui prédire de cruelles déceptions. Un des plus mauvais résultats de la +démocratie est de faire de la chose publique la proie d’une classe de +_politiciens_ médiocres et jaloux, naturellement peu respectés de la +foule, qui a vu son mandataire d’aujourd’hui humilié hier devant elle, +et qui sait par quel charlatanisme on a surpris son suffrage. Toutefois, +avant de proclamer que le sage doit se renfermer dans la pensée pure, il +faut être bien sûr qu’on a épuisé toutes les chances de faire entendre +la voix de la raison. Quand nous aurons été dix fois vaincus, quand dix +fois la foule aura préféré à nos avis les déclamations des complaisants +ou des exaltés, quand il sera bien prouvé que, nous étant légalement +offerts, nous avons été rebutés, refusés, alors nous aurons le droit de +nous retirer fiers, tranquilles, et de faire sonner bien haut notre +défaite. On n’est pas obligé de réussir, on n’est pas obligé de faire +concurrence aux procédés que se permet l’ambition vulgaire; on est +obligé d’être sincère. Si Turgot eût assez vécu pour voir la Révolution, +il aurait eu presque seul le droit de rester calme, car seul il avait +bien indiqué ce qu’il fallait faire pour la prévenir. + +J’ai joint à cet essai sur les réformes qui semblent les plus urgentes +un ou deux morceaux parus en 1869, qui en sont le commentaire et +l’explication[1]. On trouvera, si l’on veut, que ce sont là des épaves +d’une politique bien arriérée; les solutions du libéralisme modéré se +voient toujours ajournées par le fait des situations extrêmes; mais +elles ne doivent pas pour cela être délaissées; car l’opinion y revient +tôt ou tard. Malgré les démentis apparents que les faits m’ont donnés, +j’ai relu ces morceaux sans amertume, et j’ai pensé qu’ils gardaient +encore quelque prix. + + [1] Quelques points qui peuvent paraître obscurs dans ces diverses + études sont développés plus au long dans mes _Questions + contemporaines_. (Paris, 1868.) + +C’est, au contraire, avec une profonde douleur que j’ai réimprimé les +deux ou trois morceaux relatifs à la guerre qui se trouvent en ce +volume. J’avais fait le rêve de ma vie de travailler, dans la faible +mesure de mes forces, à l’alliance intellectuelle, morale et politique +de l’Allemagne et de la France, alliance entraînant celle de +l’Angleterre, et constituant une force capable de gouverner le monde, +c’est-à-dire de le diriger dans la voie de la civilisation libérale, à +égale distance des empressements naïvement aveugles de la démocratie et +des puériles velléités de retour à un passé qui ne saurait revivre. Ma +chimère, je l’avoue, est détruite pour jamais. Un abîme est creusé entre +la France et l’Allemagne; des siècles ne le combleront pas. La violence +faite à l’Alsace et à la Lorraine restera longtemps une plaie béante; la +prétendue garantie de paix rêvée par les journalistes et les hommes +d’État de l’Allemagne sera une garantie de guerres sans fin. + +L’Allemagne avait été ma maîtresse; j’avais la conscience de lui devoir +ce qu’il y a de meilleur en moi. Qu’on juge de ce que j’ai souffert, +quand j’ai vu la nation qui m’avait enseigné l’idéalisme railler tout +idéal, quand la patrie de Kant, de Fichte, de Herder, de Gœthe s’est +mise à suivre uniquement les visées d’un patriotisme exclusif, quand le +peuple que j’avais toujours présenté à mes compatriotes comme le plus +moral et le plus cultivé s’est montré à nous sous la forme de soldats ne +différant en rien des soudards de tous les temps, méchants, voleurs, +ivrognes, démoralisés, pillant comme du temps de Waldstein; enfin, quand +la noble révoltée de 1813, la nation qui souleva l’Europe au nom de la +«générosité», a hautement repoussé de la politique toute considération +de générosité, a posé en principe que le devoir d’un peuple est d’être +positif, égoïste, a traité de crime la touchante folie d’une pauvre +nation, trahie par le sort et par ses souverains, nation superficielle, +dénuée de sens politique, je l’avoue, mais dont l’unique faute est +d’avoir tenté étourdiment une expérience (celle du suffrage universel) +dont aucun autre peuple ne se tirera mieux qu’elle. L’Allemagne +présentant au monde le devoir comme ridicule, la lutte pour la patrie +comme criminelle, quelle triste désillusion pour ceux qui avaient cru +voir dans la culture allemande un avenir de civilisation générale! Ce +que nous aimions dans l’Allemagne, sa largeur, sa haute conception de la +raison et de l’humanité, n’existe plus. L’Allemagne n’est plus qu’une +nation; elle est à l’heure qu’il est la plus forte des nations; mais on +sait ce que durent ces hégémonies et ce qu’elles laissent après elles. +Une nation qui se renferme dans la pure considération de son intérêt n’a +plus de rôle général. Un pays n’exerce une maîtrise que par les côtés +universels de son génie; patriotisme est le contraire d’influence morale +et philosophique. Nous tous qui avons passé notre vie à nous garder des +erreurs du chauvinisme français, comment veut-on que nous épousions les +étroites pensées d’un chauvinisme étranger, tout aussi injuste, tout +aussi intolérant que le chauvinisme français? L’homme peut s’élever +au-dessus des préjugés de sa nation; mais, erreur pour erreur, il +préférera toujours les préjugés patriotiques à ceux qui se présentent +comme de menaçantes insultes ou d’injustes dénigrements. + +Nul plus que moi n’a toujours rendu justice aux grandes qualités de la +race allemande, à ce sérieux, à ce savoir, à cette application, qui +suppléent presque au génie et valent mille fois mieux que le talent, à +ce sentiment du devoir, que je préfère beaucoup au mobile de vanité et +d’honneur qui fait notre force et notre faiblesse. Mais l’Allemagne ne +peut se charger de l’œuvre tout entière de l’humanité. L’Allemagne ne +fait pas de choses désintéressées pour le reste du monde. Très-noble est +le libéralisme allemand, se proposant pour objet moins l’égalité des +classes que la culture et l’élévation de la nature humaine en général; +mais les droits de l’homme sont bien aussi quelque chose; or c’est notre +philosophie du XVIIIe siècle, c’est notre révolution qui les ont fondés. +La réforme luthérienne n’a été faite que pour les pays germaniques; +l’Allemagne n’a jamais eu l’analogue de nos attachements chevaleresques +pour la Pologne, pour l’Italie. La nature allemande, d’ailleurs, semble +contenir les deux pôles opposés: l’Allemand doux, obéissant, +respectueux, résigné; l’Allemand ne connaissant que la force, le chef au +commandement inexorable et dur, le vieil homme de fer enfin; _jura negat +sibi nata_. On peut dire qu’il n’y a rien au monde de meilleur que +l’Allemand moral, et rien de plus méchant que l’Allemand démoralisé. Si +les masses sont chez nous moins susceptibles de discipline qu’en +Allemagne, les classes intermédiaires sont moins capables de vilenie; +disons à l’honneur de la France que, pendant toute la dernière guerre, +il a été presque impossible de trouver un Français pour jouer +passablement le rôle d’espion; le mensonge, la basse rouerie nous +répugnent trop. + +La grande supériorité de l’Allemagne est dans l’ordre intellectuel; mais +que là encore elle ne se figure pas tout posséder. Le tact, le charme +lui manquent. L’Allemagne a beaucoup à faire pour avoir une société +comme la société française du XVIIe et du XVIIIe siècle, des +gentilshommes comme La Rochefoucauld, Saint-Simon, Saint-Évremond, des +femmes comme Mme de Sévigné, Mlle de la Vallière, Ninon de Lenclos. Même +de nos jours, l’Allemagne a-t-elle un poëte comme M. Victor Hugo, un +prosateur comme Mme Sand, un critique comme M. Sainte-Beuve, une +imagination comme celle de M. Michelet, un caractère philosophique comme +celui de M. Littré? C’est aux connaisseurs des autres nations à +répondre. Nous récusons seulement les jugements injustes de ceux qui ne +veulent connaître la France contemporaine que par sa basse presse, par +sa petite littérature, par ces mauvais petits théâtres dont le sot +esprit, aussi peu français que possible, est le fait d’étrangers et en +partie d’Allemands. Si l’on jugeait de l’Allemagne par ses journaux de +bas étage, on la jugerait aussi fort mal. Quel plaisir peut-on trouver à +se nourrir ainsi d’idées fausses, d’appréciations haineuses et de +partialité? On aura beau dire, le monde sans la France sera aussi +défectueux qu’il le serait si la France était le monde entier; un plat +de sel n’est rien, mais un plat sans sel est bien fade. Le but de +l’humanité est supérieur au triomphe de telle ou telle race; toutes les +races y servent; toutes ont à leur manière une mission à remplir. + +Puisse-t-il se former enfin une ligue des hommes de bonne volonté de +toute tribu, de toute langue et de tout peuple, qui sachent créer et +maintenir au-dessus de ces luttes ardentes un empyrée des idées pures, +un ciel où il n’y ait ni Grec, ni barbare, ni Germain, ni Latin! Quand +on engageait Gœthe à faire des poésies contre la France: «Comment +voulez-vous que je prêche la haine, répondait-il, quand je ne la sens +pas dans mon cœur?» Telle doit être notre réponse, quand on nous +engagera à calomnier l’Allemagne. Soyons inexorablement justes et +froids. La France ne nous a pas écoutés, quand nous la conjurions de ne +pas lutter contre l’inévitable; l’Allemagne nous a raillés, quand nous +l’avons engagée à la modération dans la victoire. Sachons attendre. Les +lois de l’histoire sont la justice de Dieu. Dans le livre de Job, Dieu, +pour montrer qu’il est fort, se plaît à écraser celui qui triomphe et à +exalter l’humilié. La philosophie de l’histoire est d’accord sur ce +point avec le vieux poëme. Toute création humaine a son ver qui la +ronge; une défaite est l’expiation d’une gloire passée et souvent le +garant d’une victoire pour l’avenir. La Grèce, la Judée ont payé de leur +existence nationale leur destinée exceptionnelle et l’incomparable +honneur d’avoir fondé des enseignements pour toute l’humanité. L’Italie +a expié par deux cents ans de nullité la gloire d’avoir inauguré au +moyen âge la vie civile et d’avoir fait la renaissance; au XIXe siècle, +cette double gloire a été son principal titre à une nouvelle vie. +L’Allemagne a expié par un long abaissement politique la gloire d’avoir +fait la Réforme; elle touche maintenant le bénéfice de la Réforme. La +France expie aujourd’hui la Révolution; elle en recueillera peut-être un +jour les fruits dans le souvenir reconnaissant des peuples émancipés. + +Consolations de vaincus, dira-t-on, vaine pâture qu’on se jette à +soi-même pour adoucir le malheur présent par les rêves de +l’avenir!--Soit; mais il faut avouer aussi que jamais consolations ne +furent plus solides. Les espérances fondées sur l’instabilité de la +fortune n’ont pas manqué une seule fois de se réaliser depuis qu’il y a +une humanité. _Nil permanet sub sole_, a dit cet aimable sceptique, si +merveilleusement pénétrant, l’Ecclésiaste, le plus inspiré des auteurs +sacrés. L’histoire aura son cours, les vainqueurs d’aujourd’hui seront +les vaincus de demain. Que ce soit là une vérité triste ou gaie, +n’importe; c’est une vérité qui sera vraie dans tous les temps. Voilà +pourquoi le souhait du philosophe doit être qu’il y ait le moins +possible de vainqueurs et de vaincus. + +«O monde, que tu es méchant et de nature perverse! s’écrie le plus grand +des poëtes persans. Ce que tu as élevé, tu le détruis toi-même. Regarde +ce qu’est devenu Féridoun, le héros qui ravit l’empire au vieux Zohak. +Il a régné pendant cinq siècles; à la fin il est mort. Il est mort comme +nous mourrons tous, soit que nous ayons été le berger, soit que nous +ayons été le troupeau.» + + + + +LA RÉFORME INTELLECTUELLE ET MORALE DE LA FRANCE + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +LE MAL + + +Ceux qui veulent à tout prix découvrir dans l’histoire l’application +d’une rigoureuse justice distributive s’imposent une tâche assez rude. +Si, en beaucoup de cas, nous voyons les crimes nationaux suivis d’un +prompt châtiment, dans une foule de cas aussi nous voyons le monde régi +par des jugements moins sévères; beaucoup de pays ont pu être faibles et +corrompus impunément. C’est certainement un des signes de grandeur de la +France que cela ne lui ait pas été permis. Énervée par la démocratie, +démoralisée par sa prospérité même, la France a expié de la manière la +plus cruelle ses années d’égarement. La raison de ce fait est dans +l’importance même de la France et dans la noblesse de son passé. Il y a +une justice pour elle; il ne lui est pas loisible de s’abandonner, de +négliger sa vocation; il est évident que la Providence l’aime; car elle +la châtie. Un pays qui a joué un rôle de premier ordre n’a pas le droit +de se réduire au matérialisme bourgeois qui ne demande qu’à jouir +tranquillement de ses richesses acquises. N’est pas médiocre qui veut. +L’homme qui prostitue un grand nom, qui manque à une mission écrite dans +sa nature, ne peut se permettre sans conséquence une foule de choses que +l’on pardonne à l’homme ordinaire, qui n’a ni passé à continuer, ni +grand devoir à remplir. + +Pour voir en ces dernières années que l’état moral de la France était +gravement atteint, il fallait quelque pénétration d’esprit, une certaine +habitude des raisonnements politiques et historiques. Pour voir le mal +aujourd’hui, il ne faut, hélas! que des yeux. L’édifice de nos chimères +s’est effondré comme les châteaux féeriques qu’on bâtit en rêve. +Présomption, vanité puérile, indiscipline, manque de sérieux, +d’application, d’honnêteté, faiblesse de tête, incapacité de tenir à la +fois beaucoup d’idées sous le regard, absence d’esprit scientifique, +naïve et grossière ignorance, voilà depuis un an l’abrégé de notre +histoire. Cette armée, si fière et si prétentieuse, n’a pas rencontré +une seule bonne chance. Ces hommes d’État, si sûrs de leur fait, se sont +trouvés des enfants. Cette administration infatuée a été convaincue +d’incapacité. Cette instruction publique, fermée à tout progrès, est +convaincue d’avoir laissé l’esprit de la France s’abîmer dans la +nullité. Ce clergé catholique, qui prêchait hautement l’infériorité des +nations protestantes, est resté spectateur atterré d’une ruine qu’il +avait en partie faite. Cette dynastie, dont les racines dans le pays +semblaient si profondes, n’eut pas le 4 septembre un seul défenseur. +Cette opposition, qui prétendait avoir dans ses recettes +révolutionnaires des remèdes à tous les maux, s’est trouvée au bout de +quelques jours aussi impopulaire que la dynastie déchue. Ce parti +républicain, qui, plein des funestes erreurs qu’on répand depuis un +demi-siècle sur l’histoire de la Révolution, s’est cru capable de +répéter une partie qui ne fut gagnée il y a quatre-vingts ans que par +suite de circonstances tout à fait différentes de celles d’aujourd’hui, +s’est trouvé n’être qu’un halluciné, prenant ses rêves pour des +réalités. Tout a croulé comme en une vision d’Apocalypse. La légende +même s’est vue blessée à mort. Celle de l’Empire a été détruite par +Napoléon III; celle de 1792 a reçu le coup de grâce de M. Gambetta; +celle de la Terreur (car la Terreur même avait chez nous sa légende) a +eu sa hideuse parodie dans la Commune; celle de Louis XIV ne sera plus +ce qu’elle était depuis le jour où le descendant de l’électeur de +Brandebourg a relevé l’empire de Charlemagne dans la salle des fêtes de +Versailles. Seul, Bossuet se trouve avoir été prophète, quand il dit: +_Et nunc, reges, intelligite!_ + +De nos jours (et cela rend la tâche des réformateurs difficile), ce sont +les peuples qui doivent comprendre. Essayons, par une analyse aussi +exacte que possible, de nous rendre compte du mal de la France, pour +tâcher de découvrir le remède qu’il convient d’y appliquer. Les forces +du malade sont très-grandes; ses ressources sont comme infinies; sa +bonne volonté est réelle. C’est au médecin à ne pas se tromper; car tel +régime étroitement conçu, tel remède appliqué hors de propos, +révolterait le malade, le tuerait ou aggraverait son mal. + + +I + +L’histoire de France est un tout si bien lié dans ses parties, qu’on ne +peut comprendre un seul de nos deuils contemporains sans en rechercher +la cause dans le passé. Nous avons, il y a deux ans[2], exposé ce que +nous regardons comme la marche régulière des États sortis de la +féodalité du moyen âge, marche dont l’Angleterre est le type le plus +parfait, puisque l’Angleterre, sans rompre avec sa royauté, avec sa +noblesse, avec ses comtés, avec ses communes, avec son Église, avec ses +universités, a trouvé moyen d’être l’État le plus libre, le plus +prospère et le plus patriote qu’il y ait. Tout autre fut la marche de la +société française depuis le XIIe siècle. La royauté capétienne, comme il +arrive d’ordinaire aux grandes forces, porta son principe jusqu’à +l’exagération. Elle détruisit la possibilité de toute vie provinciale, +de toute représentation de la nation. Déjà, sous Philippe le Bel, le mal +est évident. L’élément qui a fait ailleurs la vie parlementaire, la +petite noblesse de campagne, a perdu son importance. Le roi ne convoque +les états généraux que pour qu’on le supplie de faire ce qu’il a déjà +décidé. Comme instruments de gouvernement, il ne veut plus employer que +ses parents, puissante aristocratie de princes du sang, assez égoïstes, +et des gens de loi ou d’administration anoblis (_milites regis_), +serviteurs complaisants du pouvoir absolu. Cet état de choses se fait +amnistier au XVIIe siècle par la grandeur incomparable qu’il donne à la +France; mais bientôt après le contraste devient criant. La nation la +plus spirituelle de l’Europe n’a pour réaliser ses idées qu’une machine +politique informe. Turgot considère les parlements comme le principal +obstacle à tout bien; il n’espère rien des assemblées. Cet homme +admirable, si dégagé de tout amour-propre, se trompait-il? non. Il +voyait juste, et ce qu’il voyait équivalait à dire que le mal était sans +remède. Ajoutez à cela une profonde démoralisation du peuple; le +protestantisme, qui l’eût élevé, avait été expulsé; le catholicisme +n’avait pas fait son éducation. L’ignorance des basses classes était +effroyable. Richelieu, l’abbé Fleury posent nettement en principe que le +peuple ne doit savoir ni lire ni écrire. A côté de cette barbarie, une +société charmante, pleine d’esprit, de lumières et de grâce. On ne vit +jamais plus clairement les aptitudes intimes de la France, ce qu’elle +peut et ce qu’elle ne peut pas. La France sait admirablement faire de la +dentelle; elle ne sait pas faire de la toile de ménage. Les besognes +humbles, comme celle du magister, seront toujours chez nous pauvrement +exécutées. La France excelle dans l’exquis; elle est médiocre dans le +commun. Par quel caprice est-elle avec cela démocratique? Par le même +caprice qui fait que Paris, tout en vivant de la cour et du luxe, est +une ville socialiste, que Paris, qui passe son temps à persifler toute +croyance et toute vertu, est intraitable, fanatique, badaud, quand il +s’agit de sa chimère de république. + + [2] Dans le travail sur la monarchie constitutionnelle, réimprimé à la + fin de ce volume. + +Admirables assurément furent les débuts de la Révolution, et, si l’on +s’était borné à convoquer les états généraux, à les régulariser, à les +rendre annuels, on eût été parfaitement dans la vérité. Mais la fausse +politique de Rousseau l’emporta. On voulut faire une constitution _a +priori_. On ne remarqua pas que l’Angleterre, le plus constitutionnel +des pays, n’a jamais eu de constitution écrite, strictement libellée. On +se laissa déborder par le peuple; on applaudit puérilement au désordre +de la prise de la Bastille, sans songer que ce désordre emporterait tout +plus tard. Mirabeau, le plus grand, le seul grand politique du temps, +débuta par des imprudences qui l’eussent probablement perdu, s’il eût +vécu; car, pour un homme d’État, il est bien plus avantageux d’avoir +débuté par la réaction que par des complaisances pour l’anarchie. +L’étourderie des avocats de Bordeaux, leurs déclamations creuses, leur +légèreté morale achevèrent de tout ruiner. On se figura que l’État, qui +s’était incarné dans le roi, pouvait se passer du roi, et que l’idée +abstraite de la chose publique suffirait pour maintenir un pays où les +vertus publiques font trop souvent défaut. + +Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide. La +France ne peut être comparée à ces petites patries antiques, se +composant le plus souvent d’une ville avec sa banlieue, où tout le monde +était parent. La France était une grande société d’actionnaires formée +par un spéculateur de premier ordre, la maison capétienne. Les +actionnaires ont cru pouvoir se passer du chef, et puis continuer seuls +les affaires. Cela ira bien, tant que les affaires seront bonnes; mais, +les affaires devenant mauvaises, il y aura des demandes de liquidation. +La France avait été faite par la dynastie capétienne. En supposant que +la vieille Gaule eût le sentiment de son unité nationale, la domination +romaine, la conquête germanique avaient détruit ce sentiment. L’empire +franc, soit sous les Mérovingiens, soit sous les Carlovingiens, est une +construction artificielle dont l’unité ne gît que dans la force des +conquérants. Le traité de Verdun, qui rompt cette unité, coupe l’empire +franc du nord au sud en trois bandes, dont l’une, la part de Charles ou +Carolingie, répond si peu à ce que nous appelons la France, que la +Flandre entière et la Catalogne en font partie, tandis que vers l’est +elle a pour limites la Saône et les Cévennes. La politique capétienne +arrondit ce lambeau incorrect, et en huit cents ans fit la France comme +nous l’entendons, la France qui a créé tout ce dont nous vivons, ce qui +nous lie, ce qui est notre raison d’être. La France est de la sorte le +résultat de la politique capétienne continuée avec une admirable suite. +Pourquoi le Languedoc est-il réuni à la France du nord, union que ni la +langue, ni la race, ni l’histoire, ni le caractère des populations +n’appelaient? Parce que les rois de Paris, pendant tout le XIIIe siècle, +exercèrent sur ces contrées une action persistante et victorieuse. +Pourquoi Lyon fait-il partie de la France? Parce que Philippe le Bel, au +moyen des subtilités de ses légistes, réussit à le prendre dans les +mailles de son filet. Pourquoi les Dauphinois sont-ils nos compatriotes? +Parce que, le dauphin Humbert étant tombé dans une sorte de folie, le +roi de France se trouva là pour acheter ses terres à beaux deniers +comptants. Pourquoi la Provence a-t-elle été entraînée dans le +tourbillon de la Carolingie, où rien ne semblait d’abord faire penser +qu’elle dût être portée? Grâce aux roueries de Louis XI et de son +compère Palamède de Forbin. Pourquoi la Franche-Comté, l’Alsace, la +Lorraine se sont-elles réunies à la Carolingie, malgré la ligne +méridienne tracée par le traité de Verdun? Parce que la maison de +Bourbon retrouva pour agrandir le domaine royal le secret qu’avaient si +admirablement pratiqué les premiers Capétiens. Pourquoi enfin Paris, +ville si peu centrale, est-elle la capitale de la France? Parce que +Paris a été la ville des Capétiens, parce que l’abbé de Saint-Denis est +devenu roi de France[3]. Naïveté sans égale! Cette ville, qui réclame +sur le reste de la France un privilége aristocratique de supériorité et +qui doit ce privilége à la royauté, est en même temps le centre de +l’utopie républicaine. Comment Paris ne voit-il pas qu’il n’est ce qu’il +est que par la royauté, qu’il ne reprendra toute son importance de +capitale que par la royauté, qu’une république, selon la règle posée par +l’illustre fondateur des États-Unis d’Amérique, créerait nécessairement +pour son gouvernement central, à Amboise ou à Blois, un petit +Washington? + + [3] «... Challes, li rois de Saint Denis.» + + (Roman de Roncevaux, laisse 40.) + + Hugues le Blanc dut sa fortune à la possession des grandes abbayes + de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Martin de Tours, + qui faisait de lui le tuteur de pays riches et prospères. La + bannière du roi capétien, c’est la bannière de Saint-Denis. Son cri + de ralliement est _Montjoie Saint-Denis_. Les premiers Capétiens + chantent au chœur à Saint-Denis. + +Voilà ce que ne comprirent pas les hommes ignorants et bornés qui +prirent en main les destinées de la France à la fin du dernier siècle. +Ils se figurèrent qu’on pouvait se passer du roi; ils ne comprirent pas +que, le roi une fois supprimé, l’édifice dont le roi était la clef de +voûte croulait. Les théories républicaines du XVIIIe siècle avaient pu +réussir en Amérique, parce que l’Amérique était une colonie formée par +le concours volontaire d’émigrants cherchant la liberté; elles ne +pouvaient réussir en France, parce que la France avait été construite en +vertu d’un tout autre principe. Une dynastie nouvelle faillit sortir de +la convulsion terrible qui agitait la France; mais on vit alors combien +il est difficile aux nations modernes de se créer d’autres maisons +souveraines que celles qui sont sorties de la conquête germanique. Le +génie extraordinaire qui avait élevé Napoléon sur le pavois l’en +précipita, et la vieille dynastie revint, en apparence décidée à tenter +l’expérience de monarchie constitutionnelle qui avait si tristement +échoué entre les mains du pauvre Louis XVI. + +Il était écrit que, dans cette grande et tragique histoire de France, le +roi et la nation rivaliseraient d’imprudence. Cette fois, les fautes de +la royauté furent les plus graves. Les ordonnances de juillet 1830 +peuvent vraiment être qualifiées de crime politique; on ne les tira de +l’article 14 de la Charte que par un sophisme évident. Cet article 14 +n’avait nullement dans la pensée de Louis XVIII le sens que lui +prêtèrent les ministres de Charles X. Il n’est pas admissible que +l’auteur de la Charte eût mis dans la Charte un article qui en +renversait toute l’économie. C’était le cas d’appliquer l’axiome: +_Contra eum qui dicere potuit clarius præsumptio est facienda._ Si avant +M. de Polignac quelqu’un eût pu penser que cet article donnait au roi le +droit de supprimer la Charte, c’eût été l’objet d’une perpétuelle +protestation; or personne ne protesta; car personne ne pensa jamais que +cet insignifiant article contînt le droit implicite des coups d’État. +L’insertion de cet article ne vint pas de la royauté, qui s’y serait +réservé un moyen d’éluder ses engagements; il faisait partie du projet +de constitution élaboré par les chambres de 1814, fort attentives à ne +pas exagérer les droits du roi; il ne donna lieu alors à aucune +observation; «on n’y voyait qu’une sorte de lieu commun emprunté aux +constitutions antérieures, et personne n’y soupçonnait le sens +redoutable et mystérieux qu’on a voulu depuis y attacher[4].» + + [4] M. de Viel-Castel, _Hist. de la Restauration_, t. I, p. 429. + +Les députés de 1830 eurent donc raison de résister aux ordonnances, et +les citoyens qui étaient à portée d’entendre leur appel firent bien de +s’armer. La situation était celle du roi d’Angleterre, qui plus d’une +fois s’est trouvé en lutte avec son parlement. Mais, dès que le roi, +vaincu, eut retiré les ordonnances, il fallait s’arrêter et maintenir le +roi dans son palais. Il lui convint d’abdiquer; il fallait prendre celui +en faveur de qui il abdiquait. On fit autrement. Hâtons-nous de dire que +dix-huit années d’un règne plein de sagesse justifièrent à beaucoup +d’égards le choix du 10 août 1830, et que ce choix pouvait s’autoriser +de quelques-uns des précédents de la révolution de 1688 en Angleterre; +mais, pour qu’une substitution aussi hardie devînt légitime, il fallait +qu’elle durât. Par une série d’impardonnables étourderies de la part de +la nation et par suite d’une regrettable faiblesse de la dynastie +nouvelle, cette consécration manqua. Le roi et ses fils, au lieu de +maintenir leur droit par les armes, se retirèrent et laissèrent l’émeute +parisienne violer outrageusement la volonté de la nation. Déchirure +funeste faite à un titre un peu caduc en son origine et qui ne pouvait +acquérir de force que par sa persistance. Une dynastie doit à la nation, +qui toujours est censée l’appuyer, de résister à une minorité +turbulente. L’humanité est satisfaite, pourvu qu’après la bataille le +pouvoir vainqueur se montre généreux et traite les rebelles, non comme +des coupables, mais comme des vaincus. + +Nous entrions pour la plupart dans la vie publique, quand survint le +néfaste incident du 24 février. Avec un instinct parfaitement juste, +nous sentîmes que ce qui se passa ce jour-là était un grand malheur. +Libéraux par principes philosophiques, nous vîmes bien que les arbres de +la liberté qu’on plantait avec une joie si naïve ne verdiraient jamais; +nous comprîmes que les problèmes sociaux qui se posaient d’une façon +audacieuse étaient destinés à jouer un rôle de premier ordre dans +l’avenir du monde. Le baptême de sang des journées de juin, les +réactions qui suivirent nous serrèrent le cœur; il était clair que l’âme +et l’esprit de la France couraient un véritable péril. La légèreté des +hommes de 1848 fut vraiment sans pareille. Ils donnèrent à la France, +qui ne le demandait pas, le suffrage universel. Ils ne songèrent pas que +ce suffrage ne bénéficierait qu’à cinq millions de paysans, étrangers à +toute idée libérale. Je voyais assidûment à cette époque M. Cousin. Dans +les longues promenades que ce profond connaisseur de toutes les gloires +françaises me faisait faire dans les rues de Paris de la rive gauche, +m’expliquant l’histoire de chaque maison et de ses propriétaires au +XVIIe siècle, il me disait souvent ce mot: «Mon ami, on ne comprend pas +encore quel crime a été la révolution de février; le dernier terme de +cette révolution sera peut-être le démembrement de la France.» + +Le coup d’État du 2 décembre nous froissa profondément. Dix ans nous +portâmes le deuil du droit; nous protestâmes selon nos forces contre le +système d’abaissement intellectuel savamment dirigé par M. Fortoul, à +peine mitigé par ceux qui lui succédèrent. Il arriva cependant ce qui +arrive toujours. Le pouvoir inauguré par la violence s’améliorait en +vieillissant; il se prit à voir que le développement libéral de l’homme +est un intérêt majeur pour tout gouvernement. Le pays, d’un autre côté, +était enchanté de ce gouvernement médiocre. Il avait ce qu’il voulait; +chercher à renverser un tel gouvernement malgré le vœu évident du plus +grand nombre eût été insensé. Ce qu’il y avait de plus sage était de +tirer du mal le meilleur parti possible, de faire comme les évêques du +Ve siècle et du VIe, qui, ne pouvant repousser les barbares, cherchaient +à les éclairer. Nous consentîmes donc à servir le gouvernement de +l’empereur Napoléon III dans ce qu’il avait de bon, c’est-à-dire en tant +qu’il touchait aux intérêts éternels de la science, de l’éducation +publique, du progrès des lumières, à ces devoirs sociaux enfin qui ne +chôment jamais. + +Il est incontestable, d’ailleurs, que le règne de l’empereur Napoléon +III, malgré ses immenses lacunes, avait résolu une moitié du problème. +La majorité de la France était parfaitement contente. Elle avait ce +qu’elle voulait, l’ordre et la paix. La liberté manquait, il est vrai; +la vie politique était des plus faibles; mais cela ne blessait qu’une +minorité d’un cinquième ou d’un sixième de la nation, et encore dans +cette minorité faut-il distinguer un petit nombre d’hommes instruits, +intelligents, vraiment libéraux, d’une foule peu réfléchie, animée de +cet esprit séditieux qui a pour unique programme d’être toujours en +opposition avec le gouvernement et de chercher à le renverser. +L’administration était très-mauvaise; mais quiconque ne niait pas le +principe des droits de la dynastie souffrait peu. Les hommes +d’opposition eux-mêmes étaient plutôt gênés dans leur activité que +persécutés. La fortune du pays s’augmentait dans des proportions +inouïes. A la date du 8 mai 1870, après de très-graves fautes commises, +sept millions et demi d’électeurs se déclarèrent encore satisfaits. Il +ne venait à l’esprit de presque personne qu’un tel état pût être exposé +à la plus effroyable des catastrophes. Cette catastrophe, en effet, ne +sortit pas d’une nécessité générale de situation; elle vint d’un trait +particulier du caractère de l’empereur Napoléon III. + + +II + +L’empereur Napoléon III avait fondé sa fortune en répondant au besoin de +réaction, d’ordre, de repos qui fut la conséquence de la révolution de +1848. Si l’empereur Napoléon III se fût renfermé dans ce programme, s’il +se fût contenté de comprimer à l’intérieur toute idée, toute liberté +politique, de développer les intérêts matériels, de s’appuyer sur un +cléricalisme modéré et sans conviction, son règne et celui de sa +dynastie eussent été assurés pour longtemps. Le pays s’enfonçait de plus +en plus dans la vulgarité, oubliait sa vieille histoire; la nouvelle +dynastie était fondée. La France telle que l’a faite le suffrage +universel est devenue profondément matérialiste; les nobles soucis de la +France d’autrefois, le patriotisme, l’enthousiasme du beau, l’amour de +la gloire, ont disparu avec les classes nobles qui représentaient l’âme +de la France. Le jugement et le gouvernement des choses ont été +transportés à la masse; or la masse est lourde, grossière, dominée par +la vue la plus superficielle de l’intérêt. Ses deux pôles sont l’ouvrier +et le paysan. L’ouvrier n’est pas éclairé; le paysan veut avant tout +acheter de la terre, arrondir son champ. Parlez au paysan, au socialiste +de l’Internationale, de la France, de son passé, de son génie, il ne +comprendra pas un tel langage. L’honneur militaire, de ce point de vue +borné, paraît une folie; le goût des grandes choses, la gloire de +l’esprit sont des chimères; l’argent dépensé pour l’art et la science +est de l’argent perdu, dépensé follement, pris dans la poche de gens qui +se soucient aussi peu que possible d’art et de science. Voilà l’esprit +provincial que l’empereur servit merveilleusement dans les premières +années de son règne. S’il était resté le docile et aveugle serviteur de +cette réaction mesquine, aucune opposition n’aurait réussi à l’ébranler. +Toutes les oppositions réunies eussent trouvé leur limite en deux +millions de voix tout au plus. Le chiffre des opposants augmentait +chaque année; d’où quelques personnes concluaient qu’il grandirait +jusqu’à devenir majorité. Erreur; ce chiffre eût rencontré un point +d’arrêt qu’il n’eût pas dépassé. Disons-le, puisque nous avons la +certitude que ces lignes ne seront lues que par des personnes +intelligentes: un gouvernement qui aura pour unique désir de s’établir +en France et de s’y éterniser aura désormais, je le crains, une voie +bien simple à suivre: imiter le programme de Napoléon III, moins la +guerre. De la sorte il amènera la France au degré d’abaissement où +arrive toute société qui renonce aux hautes visées; mais il ne mourra +qu’avec le pays, de la mort lente de ceux qui s’abandonnent au courant +de la destinée, sans jamais le contrarier. + +Tel n’était pas l’empereur Napoléon III. Il était supérieur en un sens à +la majorité du pays; il aimait le bien; il avait un goût, peu éclairé +sans doute, réel cependant, de la noble culture de l’humanité. A +plusieurs égards, il était en totale dissonance avec ceux qui l’avaient +nommé. Il rêvait la gloire militaire; le fantôme de Napoléon Ier le +hantait. Cela est d’autant plus étrange que l’empereur Napoléon III +voyait fort bien qu’il n’avait ni aptitudes, ni pratique pour la guerre, +et qu’il savait que la France avait perdu à cet égard toutes ses +qualités. Mais l’idée innée l’emportait. L’empereur sentait si bien que +ses vues personnelles à cet égard étaient une sorte de _nævus_ qu’il +fallait cacher, que toujours, à l’époque de la fondation de son pouvoir, +nous le voyons occupé à protester qu’il veut la paix. Il reconnaissait +que c’était là le moyen de se rendre populaire. La guerre de Crimée ne +fut acceptée dans l’opinion que parce qu’on la crut sans conséquence +pour la paix générale. La guerre d’Italie ne fut pardonnée que quand on +la vit tourner court et rester à mi-chemin. + +Le plus simple bon sens commandait à l’empereur Napoléon III de ne +jamais faire la guerre. La France, il le savait, ne la désirait en +aucune sorte[5]. En outre, un pays travaillé par les révolutions, qui a +des divisions dynastiques, n’est pas capable d’un grand effort +militaire. Le roi Jean, Charles VII, François Ier et même Louis XIV +traversèrent des situations aussi critiques que celle de Napoléon III +après la capitulation de Sedan; ils ne furent pas pour cela renversés, +ni même un moment ébranlés. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, +après la bataille d’Iéna, se trouva plus solide que jamais sur son +trône; mais Napoléon III ne pouvait supporter une défaite. Il était +comme un joueur qui jouerait à la condition d’être fusillé s’il perd une +partie. Un pays divisé sur les questions dynastiques doit renoncer à la +guerre; car, au premier échec, cette cause de faiblesse apparaît, et +fait de tout accident un cas mortel. L’homme qui a une blessure mal +cicatrisée peut se livrer aux actes de la vie ordinaire sans qu’on +s’aperçoive de son infirmité; mais tout exercice violent lui est +interdit; à la première fatigue sa blessure se rouvre, et il tombe. On +ne conçoit pas que Napoléon III se soit fait une si complète illusion +sur la solidité de l’édifice qu’il avait fait lui-même d’argile. Comment +ne vit-il pas qu’un tel édifice ne résisterait pas à une secousse, et +que le choc d’un ennemi puissant devait nécessairement le faire crouler? + + [5] Enquête des préfets. _Journal des Débats_, 3 et 4 octobre 1870. + +La guerre déclarée au mois de juillet 1870 est donc une aberration +personnelle, l’explosion ou plutôt le retour offensif d’une idée depuis +longtemps latente dans l’esprit de Napoléon III, idée que les goûts +pacifiques du pays l’obligeaient de dissimuler, et à laquelle il semble +qu’il avait lui-même presque renoncé. Il n’y a pas un exemple de plus +complète trahison d’un État par son souverain, en prenant le mot +trahison pour désigner l’acte du mandataire qui substitue sa volonté à +celle du mandant. Est-ce à dire que le pays ne soit pas responsable de +ce qui est arrivé? Hélas! nous ne pouvons le soutenir. Le pays a été +coupable de s’être donné un gouvernement peu éclairé et surtout une +chambre misérable, qui, avec une légèreté dépassant toute imagination, +vota sur la parole d’un ministre la plus funeste des guerres. Le crime +de la France fut celui d’un homme riche qui choisit un mauvais gérant de +sa fortune, et lui donne une procuration illimitée; cet homme mérite +d’être ruiné; mais on n’est pas juste si l’on prétend qu’il a fait +lui-même les actes que son fondé de pouvoirs a faits sans lui et malgré +lui. + +Quiconque connaît la France, en effet, dans son ensemble et dans ses +variétés provinciales, n’hésitera pas à reconnaître que le mouvement qui +emporte ce pays depuis un demi-siècle est essentiellement pacifique. La +génération militaire, froissée par les défaites de 1814 et de 1815, +avait à peu près disparu sous la Restauration et sous le règne de +Louis-Philippe. Un patriote profondément honnête, mais souvent +superficiel, raconta nos anciennes victoires d’un ton de triomphe qui +souvent put blesser l’étranger; mais cette dissonance allait +s’affaiblissant chaque jour. On peut dire qu’elle avait cessé depuis +1848. Deux mouvements commencèrent alors, qui devaient être la fin +non-seulement de tout esprit guerrier, mais de tout patriotisme: je veux +parler de l’éveil extraordinaire des appétits matériels chez les +ouvriers et chez les paysans. Il est clair que le socialisme des +ouvriers est l’antipode de l’esprit militaire; c’est presque la négation +de la patrie; les doctrines de l’Internationale sont là pour le prouver. +Le paysan, d’un autre côté, depuis qu’on lui a ouvert la voie de la +richesse et qu’on lui a montré que son industrie est la plus sûrement +lucrative, le paysan a senti redoubler son horreur pour la conscription. +Je parle par expérience. Je fis la campagne électorale de mai 1869 dans +une circonscription toute rurale de Seine-et-Marne; je puis assurer que +je ne trouvai pas sur mon chemin un seul élément de l’ancienne vie +militaire du pays. Un gouvernement à bon marché, peu imposant, peu +gênant, un honnête désir de liberté, une grande soif d’égalité, une +totale indifférence à la gloire du pays, la volonté arrêtée de ne faire +aucun sacrifice à des intérêts non palpables, voilà ce qui me parut +l’esprit du paysan dans la partie de la France où le paysan est, comme +on dit, le plus avancé. + +Je ne veux pas dire qu’il ne restât plus de traces du vieil esprit qui +se nourrit des souvenirs du premier empire. Le parti très peu nombreux +qu’on peut appeler bonapartiste, au sens propre, entourait l’empereur de +déplorables excitations. Le parti catholique, par ses lieux communs +erronés sur la prétendue décadence des nations protestantes, cherchait +aussi à rallumer un feu presque éteint. Mais cela ne touchait nullement +le pays. L’expérience de 1870 l’a bien montré; l’annonce de la guerre +fut accueillie avec consternation; les sottes rodomontades des journaux, +les criailleries des gamins sur le boulevard sont des faits dont +l’histoire n’aura de compte à tenir que pour montrer à quel point une +bande d’étourdis peut donner le change sur les vrais sentiments d’un +pays. La guerre prouva jusqu’à l’évidence que nous n’avions plus nos +anciennes facultés militaires. Il n’y a rien là qui doive étonner celui +qui s’est fait une idée juste de la philosophie de notre histoire. La +France du moyen âge est une construction germanique, élevée par une +aristocratie militaire germanique avec des matériaux gallo-romains. Le +travail séculaire de la France a consisté à expulser de son sein tous +les éléments déposés par l’invasion germanique, jusqu’à la Révolution, +qui a été la dernière convulsion de cet effort. L’esprit militaire de la +France venait de ce qu’elle avait de germanique; en chassant violemment +les éléments germaniques et en les remplaçant par une conception +philosophique et égalitaire de la société, la France a rejeté du même +coup tout ce qu’il y avait en elle d’esprit militaire. Elle est restée +un pays riche, considérant la guerre comme une sotte carrière, très-peu +rémunératrice. La France est ainsi devenue le pays le plus pacifique du +monde; toute son activité s’est tournée vers les problèmes sociaux, vers +l’acquisition de la richesse et les progrès de l’industrie. Les classes +éclairées n’ont pas laissé dépérir le goût de l’art, de la science, de +la littérature, d’un luxe élégant; mais la carrière militaire a été +abandonnée. Peu de familles de la bourgeoisie aisée, ayant à choisir un +état pour leur fils, ont préféré aux riches perspectives du commerce et +de l’industrie une profession dont elles ne comprennent pas l’importance +sociale. L’école de Saint-Cyr n’a guère eu que le rebut de la jeunesse, +jusqu’à ce que l’ancienne noblesse et le parti catholique aient commencé +à la peupler, changement dont les conséquences n’ont pas encore eu le +temps de se développer. Cette nation a été autrefois brillante et +guerrière; mais elle l’a été par sélection, si j’ose le dire. Elle +entretenait et produisait une noblesse admirable, pleine de bravoure et +d’éclat. Cette noblesse une fois tombée, il est resté un fond indistinct +de médiocrité, sans originalité ni hardiesse, une roture ne comprenant +ni le privilége de l’esprit ni celui de l’épée. Une nation ainsi faite +peut arriver au comble de la prospérité matérielle; elle n’a plus de +rôle dans le monde, plus d’action à l’étranger. D’autre part, il est +impossible de sortir d’un pareil état avec le suffrage universel. Car on +ne dompte pas le suffrage universel avec lui-même; on le trompe, on +l’endort; mais, tant qu’il règne, il oblige ceux qui relèvent de lui de +pactiser avec lui et de subir sa loi. Il y a un cercle vicieux à rêver +qu’on peut réformer les erreurs d’une opinion inconvertissable en +prenant son seul point d’appui dans l’opinion. + +La France n’a fait, du reste, que suivre en cela le mouvement général de +toutes les nations de l’Europe, la Prusse et la Russie exceptées. M. +Cobden, que je vis vers 1857, était enchanté de nous. L’Angleterre nous +avait devancés dans cette voie du matérialisme industriel et commercial; +seulement, bien plus sages que nous, les Anglais surent faire marcher +leur gouvernement d’accord avec la nation, tandis que notre maladresse a +été telle, que le gouvernement de notre choix a pu nous engager malgré +nous dans la guerre. Je ne sais si je me trompe; mais il y a une vue +d’ethnographie historique qui s’impose de plus en plus à mon esprit. La +similitude de l’Angleterre et de la France du Nord m’apparaît chaque +jour davantage. Notre étourderie vient du Midi, et, si la _France_ +n’avait pas entraîné le Languedoc et la Provence dans son cercle +d’activité, nous serions sérieux, actifs, protestants, parlementaires. +Notre fond de race est le même que celui des Iles-Britanniques; l’action +germanique, bien qu’elle ait été assez forte dans ces îles pour faire +dominer un idiome germanique, n’a pas, en somme, été plus considérable +sur l’ensemble des trois royaumes que sur l’ensemble de la France. Comme +la France, l’Angleterre me paraît en train d’expulser son élément +germanique, cette noblesse obstinée, fière, intraitable, qui la +gouvernait du temps de Pitt, de Castlereagh, de Wellington. Que cette +pacifique et toute chrétienne école d’économistes est loin de la passion +des hommes de fer qui imposèrent à leur pays de si grandes choses! +L’opinion publique de l’Angleterre, telle qu’elle se produit depuis +trente ans, n’est nullement germanique; on y sent l’esprit celtique, +plus doux, plus sympathique, plus humain. Ces sortes d’aperçus doivent +être pris d’une façon très-large; on peut dire cependant que ce qui +reste encore d’esprit militaire dans le monde est un fait germanique. +C’est probablement par la race germanique, en tant que féodale et +militaire, que le socialisme et la démocratie égalitaire, qui chez nous +autres Celtes ne trouveraient pas facilement leur limite, arriveront à +être domptés, et cela sera conforme aux précédents historiques; car un +des traits de la race germanique a toujours été de faire marcher de pair +l’idée de conquête et l’idée de garantie; en d’autres termes, de faire +dominer le fait matériel et brutal de la propriété résultant de la +conquête sur toutes les considérations des droits de l’homme et sur les +théories abstraites de contrat social. La réponse à chaque progrès du +socialisme pourra être de la sorte un progrès du germanisme, et on +entrevoit le jour où tous les pays de socialisme seront gouvernés par +des Allemands. L’invasion du IVe et du Ve siècle se fit par des raisons +analogues, les pays romains étant devenus incapables de produire de bons +gendarmes, de bons mainteneurs de propriété. + +En réalité notre pays, surtout la province, allait vers une forme +sociale qui, malgré la diversité des apparences, avait plus d’une +analogie avec l’Amérique, vers une forme sociale où beaucoup de choses +tenues autrefois pour choses d’État seraient laissées à l’initiative +privée. Certes, on pouvait n’être pas le partisan d’un tel avenir; il +était clair que la France en se développant dans ce sens resterait fort +au-dessous de l’Amérique. A son manque d’éducation, de distinction, à ce +vide que laisse toujours dans un pays l’absence de cour, de haute +société, d’anciennes institutions, l’Amérique supplée par le feu de sa +jeune croissance, par son patriotisme, par la confiance exagérée +peut-être qu’elle a dans sa force, par la persuasion qu’elle travaille à +la grande œuvre de l’humanité, par l’efficacité de ses convictions +protestantes, par sa hardiesse et son esprit d’entreprise, par l’absence +presque totale de germes socialistes, par la facilité avec laquelle la +différence du riche et du pauvre y est acceptée, par le privilége +surtout qu’elle a de se développer à l’air libre, dans l’infini de +l’espace et sans voisins. Privée de ces avantages, faisant son +expérience, pour ainsi dire, en vase clos, à la fois trop pesante et +trop légère, trop crédule et trop railleuse, la France n’aurait jamais +été qu’une Amérique de second ordre, mesquine, médiocre, peut-être plus +semblable au Mexique ou à l’Amérique du Sud qu’aux États-Unis. La +royauté conserve dans nos vieilles sociétés une foule de choses bonnes à +garder; avec l’idée que j’ai de la vieille France et de son génie, +j’appellerais cet adieu à la gloire et aux grandes choses: _Finis +Franciæ._ Mais, en politique, il faut se garder de prendre ses +sympathies pour ce qui doit être; ce qui réussit en ce monde est +d’ordinaire le rebours de nos instincts, à nous autres idéalistes, et +presque toujours nous sommes autorisés à conclure, de ce qu’une chose +nous déplaît, qu’elle sera. Ce désir d’un état politique impliquant le +moins possible de gouvernement central est le vœu universel de la +province. L’antipathie qu’elle témoigne contre Paris n’est pas seulement +la juste indignation contre les attentats d’une minorité factieuse; ce +n’est pas seulement le Paris révolutionnaire, c’est le Paris gouvernant +que la France n’aime pas. Paris est pour la France synonyme d’exigences +gênantes. C’est Paris qui lève les hommes, qui absorbe l’argent, qui +l’emploie à une foule de fins que la province ne comprend pas. Le plus +capable des administrateurs du dernier règne me disait, à propos des +élections de 1869, que ce qui lui paraissait le plus compromis en France +était le système de l’impôt, la province à chaque élection forçant ses +élus à prendre des engagements, qu’il faudrait bien tenir tôt ou tard +dans une certaine mesure et dont l’accomplissement serait la destruction +des finances de l’État. La première fois que je rencontrai +Prevost-Paradol, au retour de sa campagne électorale dans la +Loire-Inférieure, je lui demandai son impression dominante: «Nous +verrons bientôt la fin de l’État,» me dit-il. C’est exactement ce que +j’aurais répondu, s’il m’avait demandé mes impressions de +Seine-et-Marne. Que le préfet se mêle d’aussi peu de choses que +possible, que l’impôt et le service militaire soient aussi réduits que +possible, et la province sera satisfaite. La plupart des gens n’y +demandent guère qu’une seule chose, c’est qu’on les laisse +tranquillement faire fortune. Seuls, les pays pauvres montrent encore de +l’avidité pour les places; dans les départements riches, les fonctions +ne sont pas considérées et sont tenues pour un des emplois les moins +avantageux qu’on ait à faire de son activité. + +Tel est l’esprit de ce qu’on peut appeler la démocratie provinciale. Un +pareil esprit, on le voit, diffère sensiblement de l’esprit républicain; +il peut s’accommoder de l’empire et de la royauté constitutionnelle +aussi bien que de la république, et même mieux à quelques égards. Aussi +indifférent à telle ou telle dynastie qu’à tout ce qui peut s’appeler +gloire ou éclat, il préfère au fond avoir une dynastie, comme garantie +d’ordre; mais il ne veut faire aucun sacrifice à l’établissement de +cette dynastie. C’est le pur matérialisme politique, l’antipode de la +part d’idéalisme qui est l’âme des théories légitimistes et +républicaines. Un tel parti, qui est celui de l’immense majorité des +Français, est trop superficiel, trop borné pour pouvoir conduire les +destinées d’un pays. L’énorme sottise qu’il fit à son point de vue quand +il prit en 1848 le prince Louis-Napoléon pour gérant de ses affaires, il +la renouvellera vingt fois. Son sort est d’être dupe sans fin, car il +est défendu à l’homme bassement intéressé d’être habile; la simple +platitude bourgeoise ne peut susciter la quantité de dévouement +nécessaire pour créer un ordre de choses et pour le maintenir. + +Il y a du vrai, en effet, dans le principe germanique qu’une société n’a +un droit plein à son patrimoine que tandis qu’elle peut le garantir. +Dans un sens général, il n’est pas bon que celui qui possède soit +incapable de défendre ce qu’il possède. Le duel des chevaliers du moyen +âge, la menace de l’homme armé venant présenter la bataille au +propriétaire qui s’endort dans la mollesse, était à quelques égards +légitime. Le droit du brave a fondé la propriété; l’homme d’épée est +bien le créateur de toute richesse, puisqu’en défendant ce qu’il a +conquis il assure le bien des personnes qui sont groupées sous sa +protection. Disons au moins qu’un état comme celui qu’avait rêvé la +bourgeoisie française, état où celui qui possédait et jouissait ne +tenait pas réellement l’épée (par suite de la loi sur le remplacement) +pour défendre sa propriété, constituait un véritable _porte à faux_ +d’architecture sociale. Une classe possédante qui vit dans une oisiveté +relative, qui rend peu de services publics, et qui se montre néanmoins +arrogante, comme si elle avait un droit de naissance à posséder et comme +si les autres avaient par naissance le devoir de la défendre, une telle +classe, dis-je, ne possédera pas longtemps. Notre société devient trop +exclusivement une association de faibles; une telle société se défend +mal; il lui est difficile de réaliser ce qui est le grand _criterium_ du +droit et de la volonté qu’a une réunion d’hommes de vivre ensemble et de +se garantir mutuellement, je veux dire une puissante force armée. +L’auteur de la richesse est aussi bien celui qui la garantit par ses +armes que celui qui la crée par son travail. L’économie politique, +uniquement préoccupée de la création de la richesse par le travail, n’a +jamais compris la féodalité, laquelle était au fond tout aussi légitime +que la constitution de l’armée moderne. Les ducs, les marquis, les +comtes, étaient au fond les généraux, les colonels, les commandants +d’une _Landwehr_, dont les appointements consistaient en terres et en +droits seigneuriaux. + + +III + +Ainsi la tradition d’une politique nationale se perdait de jour en jour. +Le principe du goût que la majorité des Français a pour la monarchie +étant essentiellement matérialiste, et aussi éloigné que possible de ce +qui peut s’appeler fidélité, _loyalisme_, amour de ses princes, la +France, tout en voulant une dynastie, se montre très-coulante sur le +choix de la dynastie elle-même. Le règne éphémère mais brillant de +Napoléon Ier avait suffi pour créer un titre auprès de ce peuple, +étranger à toute idée de légitimité séculaire. Le prince Louis-Napoléon +se présentant en 1848 comme héritier de ce titre, et paraissant fait +exprès pour tirer la France d’un état qui lui est antipathique et dont +elle s’exagérait les dangers, la France le saisit comme une bouée de +sauvetage, l’aida dans ses entreprises les plus téméraires, se fit +complice de ses coups d’État. Pendant près de vingt ans, les fauteurs du +10 décembre purent croire qu’ils avaient eu raison. La France développa +prodigieusement ses ressources intérieures. Ce fut une vraie révélation. +Grâce à l’ordre, à la paix, aux traités de commerce, Napoléon III apprit +à la France sa propre richesse. L’abaissement politique intérieur +mécontentait une fraction intelligente; le reste avait trouvé ce qu’il +voulait, et il n’est pas douteux que le règne de Napoléon III restera +pour certaines classes de la nation un véritable idéal. Je le répète, si +Napoléon III eût voulu ne pas faire la guerre, la dynastie des +Bonapartes était fondée pour des siècles. Mais telle est la faiblesse +d’un État dénué de base morale, qu’un jour de folie suffit pour tout +perdre. Comment l’empereur ne vit-il pas que la guerre avec l’Allemagne +était une épreuve trop forte pour un pays aussi affaibli que la France? +Un entourage ignorant et sans sérieux, conséquence du péché d’origine de +la monarchie nouvelle, une cour où il n’y avait qu’un seul homme +intelligent (ce prince plein d’esprit et connaissant merveilleusement +son siècle, que la fatalité de sa destinée laissa presque sans +autorité), rendaient possibles toutes les surprises, tous les malheurs. + +Pendant que la fortune publique, en effet, prenait des accroissements +inouïs, pendant que le paysan acquérait par ses économies des richesses +qui n’élevaient en rien son état intellectuel, sa civilité, sa culture, +l’abaissement de toute aristocratie se produisait en d’effrayantes +proportions; la moyenne intellectuelle du public descendait étrangement. +Le nombre et la valeur des hommes distingués qui sortaient de la nation +se maintenaient, augmentaient peut-être; dans plus d’un genre de mérite, +les nouveaux venus ne le cédaient à aucun des noms illustres des +générations écloses sous un meilleur soleil; mais l’atmosphère +s’appauvrissait; on mourait de froid. L’Université, déjà faible, peu +éclairée, était systématiquement affaiblie; les deux seuls bons +enseignements qu’elle possédât, celui de l’histoire et celui de la +philosophie, furent à peu près supprimés. L’École polytechnique, l’École +normale étaient découronnées. Quelques efforts d’amélioration qui se +firent à partir de 1860 restèrent incohérents et sans suite. Les hommes +de bonne volonté qui s’y compromirent ne furent pas soutenus. Les +exigences cléricales auxquelles on se soumettait ne laissaient passer +qu’une inoffensive médiocrité; tout ce qui était un peu original se +voyait condamné à une sorte de bannissement dans son propre pays. Le +catholicisme restait la seule force organisée en dehors de l’État et +confisquait à son profit l’action extérieure de la France. Paris était +envahi par l’étranger viveur, par les provinciaux, qui n’y +encourageaient qu’une petite presse ridicule et la sotte littérature, +aussi peu parisienne que possible, du nouveau genre bouffon. Le pays, en +attendant, s’enfonçait dans un matérialisme hideux. N’ayant pas de +noblesse pour lui donner l’exemple, le paysan enrichi, content de sa +lourde et triviale aisance, ne savait pas vivre, restait gauche, sans +idées. _Oves non habentes pastorem_, telle était la France: un feu sans +flamme ni lumière; un cœur sans chaleur; un peuple sans prophètes +sachant dire ce qu’il sent; une planète morte, parcourant son orbite +d’un mouvement machinal. + +La corruption administrative n’était pas le vol organisé, comme cela +s’est vu à Naples, en Espagne; c’était l’incurie, la paresse, un laisser +aller universel, une complète indifférence pour la chose publique. Toute +fonction était devenue une sinécure, un droit à une rente pour ne rien +faire. Avec cela, tout le monde était inattaquable. Grâce à une loi sur +la diffamation qui a l’air d’avoir été faite pour protéger les moins +honorables des citoyens, grâce surtout à l’universel discrédit où la +presse tomba par sa vénalité, une prime énorme était assurée à la +médiocrité et à la malhonnêteté. Celui qui hasardait quelque critique +devenait vite un être à part et bientôt un homme dangereux. On ne le +persécutait pas; cela était bien inutile. Tout se perdait dans une +mollesse générale, dans un manque complet d’attention et de précision. +Quelques hommes d’esprit et de cœur, qui donnaient d’utiles conseils, +étaient impuissants. L’impertinence vaniteuse de l’administration +officielle, persuadée que l’Europe l’admirait et l’enviait, rendait +toute observation inutile et toute réforme impossible. + +L’opposition était-elle plus éclairée que le gouvernement? à peine. Les +orateurs de l’opposition se montraient, en ce qui concerne les affaires +allemandes, plus étourdis encore que M. Rouher. En somme, l’opposition +ne représentait nullement un principe supérieur de moralité. Étrangère à +toute idée de politique savante, elle ne sortait pas de l’ornière du +superficiel radicalisme français. A part quelques hommes de valeur, +qu’on s’étonne de voir issus d’une source aussi trouble que le suffrage +parisien, le reste n’était que déclamation, parti pris démocratique. La +province valait mieux à quelques égards. Des besoins d’une vie locale +régulière, d’une sérieuse décentralisation au profit de la commune, du +canton, du département, le désir impérieux d’élections libres, la +volonté arrêtée de réduire le gouvernement au strict nécessaire, de +diminuer considérablement l’armée, de supprimer les sinécures, d’abolir +l’aristocratie des fonctionnaires, constituaient un programme assez +libéral, quoique mesquin, puisque le fond de ce programme était de payer +le moins possible, de renoncer à tout ce qui peut s’appeler gloire, +force, éclat. De ces vœux accomplis, fût résulté avec le temps une +petite vie provinciale, matériellement très-florissante, indifférente à +l’instruction et à la culture intellectuelle, assez libre; une vie de +bourgeois aisés, indépendants les uns des autres, sans souci de la +science, de l’art, de la gloire, du génie; une vie, je le répète, assez +semblable à la vie américaine, sauf la différence des mœurs et du +tempérament. + +Tel était l’avenir de la France, si Napoléon III n’eût volontairement +couru à sa ruine. On allait à pleines voiles vers la médiocrité. D’une +part, les progrès de la prospérité matérielle absorbaient la +bourgeoisie; de l’autre, les questions sociales étouffaient complétement +les questions nationales et patriotiques. Ces deux ordres de questions +se font en quelque sorte équilibre; l’avénement des unes signale +l’éclipse des autres. La grande amélioration qui s’était faite dans la +situation de l’ouvrier était loin d’être favorable à son amélioration +morale. Le peuple est bien moins capable que les classes élevées ou +éclairées de résister à la séduction des plaisirs faciles, qui ne sont +sans inconvénients que quand on est blasé sur leur compte. Pour que le +bien-être ne démoralise pas, il faut y être habitué; l’homme sans +éducation s’abîme vite dans le plaisir, le prend lourdement au sérieux, +ne s’en dégoûte pas. La moralité supérieure du peuple allemand vient de +ce qu’il a été jusqu’à nos jours très-maltraité. Les politiques qui +soutiennent qu’il faut que le peuple souffre pour qu’il soit bon n’ont +malheureusement pas tout à fait tort. + +Le dirai-je? notre philosophie politique concourait au même résultat. Le +premier principe de notre morale, c’est de supprimer le tempérament, de +faire dominer le plus possible la raison sur l’animalité; or c’est là +l’inverse de l’esprit guerrier. Quelle pouvait être notre règle de +conduite, à nous autres libéraux, qui ne pouvons pas admettre le droit +divin en politique, quand nous n’admettons pas le surnaturel en +religion? Un simple droit humain, un compromis entre le rationalisme +absolu de Condorcet et du XVIIIe siècle, ne reconnaissant que le droit +de la raison à gouverner l’humanité, et les droits résultant de +l’histoire. L’expérience manquée de la Révolution nous a guéris du culte +de la raison; mais, en y mettant toute la bonne volonté possible, nous +n’avons pu en venir au culte de la force ou du droit fondé sur la force, +qui est le résumé de la politique allemande. Le consentement des +diverses parties d’un État nous paraît l’_ultima ratio_ de l’existence +de cet État.--Tels étaient nos principes, et ils avaient deux défauts +essentiels: le premier, c’est qu’il se trouvait au monde des gens qui en +avaient de tout autres, qui vivaient des dures doctrines de l’ancien +régime, lequel faisait consister l’unité de la nation dans les droits du +souverain, tandis que nous nous imaginions que le XIXe siècle avait +inauguré un droit nouveau, le droit des populations; le second défaut, +c’est que ces principes, nous ne réussîmes pas toujours à les faire +prévaloir chez nous. Les principes que je disais tout à l’heure sont +bien des principes français, en ce sens qu’ils sortent logiquement de +notre philosophie, de notre révolution, de notre caractère national avec +ses qualités et ses défauts. Malheureusement, le parti qui les professe +n’est, comme tous les partis intelligents, qu’une minorité, et cette +minorité a été trop souvent vaincue chez nous. L’expédition de Rome a +été la plus évidente dérogation à la seule politique qui pouvait nous +convenir. La tentative de nous immiscer dans les affaires allemandes a +été une flagrante inconséquence, et celle-ci ne doit pas être mise +uniquement à la charge du gouvernement déchu; l’opposition n’avait cessé +d’y pousser depuis Sadowa. Ceux qui ont toujours repoussé la politique +de conquête ont le droit de dire: «Prendre l’Alsace malgré elle est un +crime; la céder autrement que devant une nécessité absolue serait un +crime aussi.» Mais ceux qui ont prêché la doctrine des frontières +naturelles et des convenances nationales n’ont pas le droit de trouver +mauvais qu’on leur fasse ce qu’ils voulaient faire aux autres. La +doctrine des frontières naturelles et celle du droit des populations ne +peuvent être invoquées par la même bouche, sous peine d’une évidente +contradiction. + +Ainsi nous nous sommes trouvés faibles, désavoués par notre propre pays. +La France pouvait se désintéresser de toute action extérieure comme le +fit sagement Louis-Philippe. Dès qu’elle agissait à l’étranger, elle ne +pouvait servir que son propre principe, le principe des nations libres, +composées de provinces libres, maîtresses de leurs destinées. C’est de +ce point de vue que nous vîmes avec sympathie la guerre d’Italie de +l’empereur Napoléon III, même à quelques égards la guerre de Crimée, et +surtout l’aide qu’il donna à la formation d’une Allemagne du Nord autour +de la Prusse. Nous crûmes un moment que notre rêve allait se réaliser, +c’est-à-dire l’union politique et intellectuelle de l’Allemagne, de +l’Angleterre et de la France, constituant à elles trois une force +directrice de l’humanité et de la civilisation, faisant digue à la +Russie, ou plutôt la dirigeant dans sa voie et l’élevant. Hélas! que +faire avec un esprit étrange et inconsistant? La guerre d’Italie eut +pour contre-partie l’occupation prolongée de Rome, négation complète de +tous les principes français; la guerre de Crimée, qui n’eût été légitime +que si elle avait abouti à émanciper les bonnes populations tenues dans +la sujétion par la Turquie, n’eut pour résultat que de fortifier le +principe ottoman; l’expédition du Mexique fut un défi jeté à toute idée +libérale. Les titres réels qu’on s’était acquis à la reconnaissance de +l’Allemagne, on les perdit en prenant après Sadowa une attitude de +mauvaise humeur et de provocation. + +Il est injuste, disons-le encore, de rejeter toutes ces fautes sur le +compte du dernier régime, et un des tours les plus dangereux que +pourrait prendre l’amour-propre national serait de s’imaginer que nos +malheurs n’ont eu pour cause que les fautes de Napoléon III, si bien +que, Napoléon III une fois écarté, la victoire et le bonheur devraient +nous revenir. La vérité est que toutes nos faiblesses eurent une racine +plus profonde, une racine qui n’a nullement disparu, la démocratie mal +entendue. Un pays démocratique ne peut être bien gouverné, bien +administré, bien commandé. La raison en est simple. Le gouvernement, +l’administration, le commandement sont dans une société le résultat +d’une sélection qui tire de la masse un certain nombre d’individus qui +gouvernent, administrent, commandent. Cette sélection peut se faire de +quatre manières qui ont été appliquées tantôt isolément, tantôt +concurremment dans diverses sociétés: 1º par la naissance; 2º par le +tirage au sort; 3º par l’élection populaire; 4º par les examens et les +concours. + +Le tirage au sort n’a guère été appliqué qu’à Athènes et à Florence, +c’est-à-dire dans les deux seules villes où il y ait eu un peuple +d’aristocrates, un peuple donnant par son histoire, au milieu des plus +étranges écarts, le plus fin et le plus charmant spectacle. Il est clair +que dans nos sociétés, qui ressemblent à de vastes Scythies, au milieu +desquelles les cours, les grandes villes, les universités représentent +des espèces de colonies grecques, un tel mode de sélection amènerait des +résultats absurdes; il n’est pas besoin de s’y arrêter. + +Le système des examens et des concours n’a été appliqué en grand qu’en +Chine. Il y a produit une sénilité générale et incurable. Nous avons été +nous-mêmes assez loin dans ce sens, et ce n’est pas là une des moindres +causes de notre abaissement. + +Le système de l’élection ne peut être pris comme base unique d’un +gouvernement. Appliquée au commandement militaire, en particulier, +l’élection est une sorte de contradiction, la négation même du +commandement, puisque, dans les choses militaires, le commandement est +absolu; or l’élu ne commande jamais absolument à son électeur. Appliquée +au choix de la personne du souverain, l’élection encourage le +charlatanisme, détruit d’avance le prestige de l’élu, l’oblige à +s’humilier devant ceux qui doivent lui obéir. A plus forte raison ces +objections s’appliquent-elles si le suffrage est universel. Appliqué au +choix des députés, le suffrage universel n’amènera jamais, tant qu’il +sera direct, que des choix médiocres. Il est impossible d’en faire +sortir une chambre haute, une magistrature, ni même un bon conseil +départemental ou municipal. Essentiellement borné, le suffrage universel +ne comprend pas la nécessité de la science, la supériorité du noble et +du savant. Il ne peut être bon qu’à former un corps de notables, et +encore à condition que l’élection se fasse dans une forme que nous +spécifierons plus tard. + +Il est incontestable que, s’il fallait s’en tenir à un moyen de +sélection unique, la naissance vaudrait mieux que l’élection. Le hasard +de la naissance est moindre que le hasard du scrutin. La naissance +entraîne d’ordinaire des avantages d’éducation et quelquefois une +certaine supériorité de race. Quand il s’agit de la désignation du +souverain et des chefs militaires, le _criterium_ de la naissance +s’impose presque nécessairement. Ce _criterium_, après tout, ne blesse +que le préjugé français, qui voit dans la fonction une rente à +distribuer au fonctionnaire bien plus qu’un devoir public. Ce préjugé +est l’inverse du vrai principe de gouvernement, lequel ordonne de ne +considérer dans le choix du fonctionnaire que le bien de l’État ou, en +d’autres termes, la bonne exécution de la fonction. Nul n’a droit à une +place; tous ont droit que les places soient bien remplies. Si l’hérédité +de certaines fonctions était un gage de bonne gestion, je n’hésiterais +pas à conseiller pour ces fonctions l’hérédité. + +On comprend maintenant comment la sélection du commandement, qui, +jusqu’à la fin du XVIIe siècle, s’est faite si remarquablement en +France, est maintenant si abaissée, et a pu produire ce corps de +gouvernants, de ministres, de députés, de sénateurs, de maréchaux, de +généraux, d’administrateurs que nous avions au mois de juillet de +l’année dernière, et qu’on peut regarder comme un des plus pauvres +personnels d’hommes d’État que jamais pays ait vus en fonction. Tout +cela venait du suffrage universel, puisque l’empereur, source de toute +initiative, et le Corps législatif, seul contre-poids aux initiatives de +l’empereur, en venaient. Ce misérable gouvernement était bien le +résultat de la démocratie; la France l’avait voulu, l’avait tiré de ses +entrailles. La France du suffrage universel n’en aura jamais de beaucoup +meilleur. Il serait contre nature qu’une moyenne intellectuelle qui +atteint à peine celle d’un homme ignorant et borné se fît représenter +par un corps de gouvernement éclairé, brillant et fort. D’un tel procédé +de sélection, d’une démocratie aussi mal entendue ne peut sortir qu’un +complet obscurcissement de la conscience d’un pays. Le collége grand +électeur formé par tout le monde est inférieur au plus médiocre +souverain d’autrefois; la cour de Versailles valait mieux pour les choix +des fonctionnaires que le suffrage universel d’aujourd’hui; ce suffrage +produira un gouvernement inférieur à celui du XVIIIe siècle à ses plus +mauvais jours. + +Un pays n’est pas la simple addition des individus qui le composent; +c’est une âme, une conscience, une personne, une résultante vivante. +Cette âme peut résider en un fort petit nombre d’hommes; il vaudrait +mieux que tous pussent y participer; mais ce qui est indispensable, +c’est que, par la sélection gouvernementale, se forme une tête qui +veille et pense pendant que le reste du pays ne pense pas et ne sent +guère. Or la sélection française est la plus faible de toutes. Avec son +suffrage universel non organisé, livré au hasard, la France ne peut +avoir qu’une tête sociale sans intelligence ni savoir, sans prestige ni +autorité. La France voulait la paix, et elle a si sottement choisi ses +mandataires qu’elle a été jetée dans la guerre. La chambre d’un pays +ultra-pacifique a voté d’enthousiasme la guerre la plus funeste. +Quelques braillards de carrefour, quelques journalistes imprudents ont +pu passer pour l’expression de l’opinion de la nation. Il y a en France +autant de gens de cœur et de gens d’esprit que dans aucun autre pays; +mais tout cela n’est pas mis en valeur. Un pays qui n’a d’autre organe +que le suffrage universel direct est dans son ensemble, quelle que soit +la valeur des hommes qu’il possède, un être ignorant, sot, inhabile à +trancher sagement une question quelconque. Les démocrates se montrent +bien sévères pour l’ancien régime, qui amenait souvent au pouvoir des +souverains incapables ou méchants. Sûrement les États qui font résider +la conscience nationale dans une famille royale et son entourage ont des +hauts et des bas; mais prenons dans son ensemble la dynastie capétienne, +qui a régné près de neuf cents ans; pour quelques périodes de baisse au +XIVe, au XVIe, au XVIIIe siècle, quelles admirables séries au XIIe, au +XIIIe, au XVIIe siècle, de Louis le Jeune à Philippe le Bel, de Henri IV +à la deuxième moitié du règne de Louis XIV! Il n’y a pas de système +électif qui puisse donner une représentation comme celle-là. L’homme le +plus médiocre est supérieur à la résultante collective qui sort de +trente-six millions d’individus, comptant chacun pour une unité. Puisse +l’avenir me donner tort! Mais on peut craindre qu’avec des ressources +infinies de courage, de bonne volonté, et même d’intelligence, la France +ne s’étouffe comme un feu mal disposé. L’égoïsme, source du socialisme, +la jalousie, source de la démocratie, ne feront jamais qu’une société +faible, incapable de résister à de puissants voisins. Une société n’est +forte qu’à la condition de reconnaître le fait des supériorités +naturelles, lesquelles au fond se réduisent à une seule, celle de la +naissance, puisque la supériorité intellectuelle et morale n’est +elle-même que la supériorité d’un germe de vie éclos dans des conditions +particulièrement favorisées. + + +IV + +Si nous eussions été seuls au monde ou sans voisins, nous aurions pu +continuer indéfiniment notre décadence et même nous y complaire; mais +nous n’étions pas seuls au monde. Notre passé de gloire et d’empire +venait comme un spectre troubler notre fête. Celui dont les ancêtres ont +été mêlés à de grandes luttes n’est pas libre de mener une vie paisible +et vulgaire; les descendants de ceux que ses pères ont tués viennent +sans cesse le réveiller dans sa bourgeoise félicité et lui porter l’épée +au front. + +Toujours légère et inconsidérée, la France avait à la lettre oublié +qu’elle avait insulté il y a un demi-siècle la plupart des nations de +l’Europe, et en particulier la race qui offre en tout le contraire de +nos qualités et de nos défauts. La conscience française est courte et +vive; la conscience allemande est longue, tenace et profonde. Le +Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu’il a fait et celui +qu’on lui a fait; l’Allemand est rancunier, peu généreux; il comprend +médiocrement la gloire, le point d’honneur; il ne connaît pas le pardon. +Les revanches de 1814 et de 1815 n’avaient pas satisfait l’énorme haine +que les guerres funestes de l’Empire avaient allumée dans le cœur de +l’Allemagne. Lentement, savamment, elle préparait la vengeance d’injures +qui pour nous étaient des faits d’un autre âge, avec lequel nous ne nous +sentions aucun lien et dont nous ne croyions nullement porter la +responsabilité. + +Pendant que nous descendions insouciants la pente d’un matérialisme +inintelligent ou d’une philosophie trop généreuse, laissant presque se +perdre tout souvenir d’esprit national (sans songer que notre état +social était si peu solide qu’il suffisait pour tout perdre du caprice +de quelques hommes imprudents), un tout autre esprit, le vieil esprit de +ce que nous appelons l’ancien régime, vivait en Prusse, et à beaucoup +d’égards en Russie. L’Angleterre et le reste de l’Europe, ces deux pays +exceptés, étaient engagés dans la même voie que nous, voie de paix, +d’industrie, de commerce, présentée par l’école des économistes et par +la plupart des hommes d’État comme la voie même de la civilisation. Mais +il y avait deux pays où l’ambition dans le sens d’autrefois, l’envie de +s’agrandir, la foi nationale, l’orgueil de race duraient encore. La +Russie, par ses instincts profonds, par son fanatisme à la fois +religieux et politique, conservait le feu sacré des temps anciens, ce +qu’on trouve bien peu chez un peuple usé comme le nôtre par l’égoïsme, +c’est-à-dire la prompte disposition à se faire tuer pour une cause à +laquelle ne se rattache aucun intérêt personnel. En Prusse, une noblesse +privilégiée, des paysans soumis à un régime quasi-féodal, un esprit +militaire et national poussé jusqu’à la rudesse, une vie dure, une +certaine pauvreté générale, avec un peu de jalousie contre les peuples +qui mènent une vie plus douce, maintenaient les conditions qui ont été +jusqu’ici la force des nations. Là, l’état militaire, chez nous déprécié +ou considéré comme synonyme d’oisiveté et de vie désœuvrée, était le +principal titre d’honneur, une sorte de carrière savante. L’esprit +allemand avait appliqué à l’art de tuer la puissance de ses méthodes. +Tandis que, de ce côté du Rhin, tous nos efforts consistaient à extirper +les souvenirs selon nous néfastes du premier empire, le vieil esprit des +Blücher, des Scharnhorst vivait là encore. Chez nous, le patriotisme se +rapportant aux souvenirs militaires était ridiculisé sous le nom de +_chauvinisme_; là-bas, tous sont ce que nous appelons des _chauvins_, et +s’en font gloire. La tendance du libéralisme français était de diminuer +l’État au profit de la liberté individuelle; l’État en Prusse était bien +plus tyrannique qu’il ne le fut jamais chez nous; le Prussien, élevé, +dressé, moralisé, instruit, enrégimenté, toujours surveillé par l’État, +était bien plus gouverné (mieux gouverné aussi sans doute) que nous ne +le fûmes jamais, et ne se plaignait pas. Ce peuple est essentiellement +monarchique; il n’a nul besoin d’égalité; il a des vertus, mais des +vertus de classes. Tandis que parmi nous un même type d’honneur est +l’idéal de tous, en Allemagne, le noble, le bourgeois, le professeur, le +paysan, l’ouvrier, ont leur formule particulière du devoir; les devoirs +de l’homme, les droits de l’homme sont peu compris; et c’est là une +grande force, car l’égalité est la plus grande cause d’affaiblissement +politique et militaire qu’il y ait. Joignez-y la science, la critique, +l’étendue et la précision de l’esprit, toutes qualités que développe au +plus haut degré l’éducation prussienne, et que notre éducation française +oblitère ou ne développe pas; joignez-y surtout les qualités morales et +en particulier la qualité qui donne toujours la victoire à une race sur +les peuples qui l’ont moins, la chasteté[6], et vous comprendrez que, +pour quiconque a un peu de philosophie de l’histoire et a compris ce que +c’est que la vertu des nations, pour quiconque a lu les deux beaux +traités de Plutarque, _De la vertu et de la fortune d’Alexandre_, _De la +vertu et de la fortune des Romains_, il ne pouvait y avoir de doute sur +ce qui se préparait. Il était facile de voir que la révolution +française, faiblement arrêtée un moment par les événements de 1814 et de +1815, allait une seconde fois voir se dresser devant elle son éternelle +ennemie, la race germanique ou plutôt slavo-germanique du Nord, en +d’autres termes, la Prusse, demeurée pays d’ancien régime, et ainsi +préservée du matérialisme industriel, économique, socialiste, +révolutionnaire, qui a dompté la virilité de tous les autres peuples. La +résolution fixe de l’aristocratie prussienne de vaincre la révolution +française a eu ainsi deux phases distinctes, l’une de 1792 à 1815, +l’autre de 1848 à 1871, toutes deux victorieuses, et il en sera +probablement encore ainsi à l’avenir, à moins que la révolution ne +s’empare de son ennemi lui-même, ce à quoi l’annexion de l’Allemagne à +la Prusse fournira de grandes facilités, mais non encore pour un avenir +immédiat. + + [6] Les femmes comptent en France pour une part énorme du mouvement + social et politique; en Prusse, elles comptent pour infiniment + moins. + +La guerre est essentiellement une chose d’ancien régime. Elle suppose +une grande absence de réflexion égoïste, puisque, après la victoire, +ceux qui ont le plus contribué à la faire remporter, je veux dire les +morts, n’en jouissent pas; elle est le contraire de ce manque +d’abnégation, de cette âpreté dans la revendication des droits +individuels, qui est l’esprit de notre moderne démocratie. Avec cet +esprit-là il n’y a pas de guerre possible. La démocratie est le plus +fort dissolvant de l’organisation militaire. L’organisation militaire +est fondée sur la discipline; la démocratie est la négation de la +discipline. L’Allemagne a bien son mouvement démocratique; mais ce +mouvement est subordonné au mouvement patriotique national. La victoire +de l’Allemagne ne pouvait donc manquer d’être complète; car une force +organisée bat toujours une force non organisée, même numériquement +supérieure. La victoire de l’Allemagne a été la victoire de l’homme +discipliné sur celui qui ne l’est pas, de l’homme respectueux, soigneux, +attentif, méthodique sur celui qui ne l’est pas; ç’a été la victoire de +la science et de la raison; mais ç’a été en même temps la victoire de +l’ancien régime, du principe qui nie la souveraineté du peuple et le +droit des populations à régler leur sort. Ces dernières idées, loin de +fortifier une race, la désarment, la rendent impropre à toute action +militaire, et, pour comble de malheur, elles ne la préservent pas de se +remettre entre les mains d’un gouvernement qui lui fasse faire les plus +grandes fautes. L’acte inconcevable du mois de juillet 1870 nous jeta +dans un gouffre. Tous les germes putrides qui eussent amené sans cela +une lente consomption devinrent un accès pernicieux; tous les voiles se +déchirèrent; des défauts de tempérament qu’on ne faisait que soupçonner +apparurent d’une manière sinistre. + +Une maladie ne va jamais seule; car un corps affaibli n’a plus la force +de comprimer les causes de destruction qui sont toujours à l’état latent +dans l’organisme, et que l’état de santé empêche de faire éruption. +L’horrible épisode de la Commune est venu montrer une plaie sous la +plaie, un abîme au-dessous de l’abîme. Le 18 mars 1871 est, depuis mille +ans, le jour où la conscience française a été le plus bas. Nous doutâmes +un moment si elle se reformerait, si la force vitale de ce grand corps, +atteinte au point même du cerveau où réside le _sensorium commune_, +serait suffisante pour l’emporter sur la pourriture qui tendait à +l’envahir. L’œuvre des Capétiens parut compromise, et on put croire que +la future formule philosophique de notre histoire clorait en 1871 le +grand développement commencé par les ducs de France au IXe siècle. Il +n’en a pas été ainsi. La conscience française, quoique frappée d’un coup +terrible, s’est retrouvée elle-même; elle est sortie en trois ou quatre +jours de son évanouissement. La France s’est reprise à la vie, le +cadavre que les vers déjà se disputaient a retrouvé sa chaleur et son +mouvement. Dans quelles conditions va se produire cette existence +d’outre-tombe? Sera-ce le court éclair de la vie d’un ressuscité? La +France va-t-elle reprendre un chapitre interrompu de son histoire? Ou +bien va-t-elle entrer dans une phase entièrement nouvelle de ses longues +et mystérieuses destinées? Quels sont les vœux qu’un bon Français peut +former en de telles circonstances? quels sont les conseils qu’il peut +donner à son pays? Nous allons essayer de le dire, non avec cette +assurance qui serait en de pareils jours l’indice d’un esprit bien +superficiel, mais avec cette réserve qui fait une large part aux hasards +de tous les jours et aux incertitudes de l’avenir. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LES REMÈDES + + +Une chose connue de tout le monde est la facilité avec laquelle notre +pays se réorganise. Des faits récents ont prouvé combien la France a été +peu atteinte dans sa richesse. Quant aux pertes d’hommes, s’il était +permis de parler d’un pareil sujet avec une froideur qui a l’air cruel, +je dirais qu’elles sont à peine sensibles. Une question se pose donc à +tout esprit réfléchi. Que va faire la France? Va-t-elle se remettre sur +la pente d’affaiblissement national et de matérialisme politique où elle +était engagée avant la guerre de 1870, ou bien va-t-elle réagir +énergiquement contre la conquête étrangère, répondre à l’aiguillon qui +l’a piquée au vif, et, comme l’Allemagne de 1807, prendre dans sa +défaite le point de départ d’une ère de rénovation?--La France est +très-oublieuse. Si la Prusse n’avait pas exigé de cessions +territoriales, je n’hésiterais pas à répondre que le mouvement +industriel, économique, socialiste, eût repris son cours; les pertes +d’argent eussent été réparées au bout de quelques années; le sentiment +de la gloire militaire et de la vanité nationale se fût perdu de plus en +plus. Oui, l’Allemagne avait entre les mains après Sedan le plus beau +rôle de l’histoire du monde. En restant sur sa victoire, en ne faisant +violence à aucune partie de la population française, elle enterrait la +guerre pour l’éternité, autant qu’il est permis de parler d’éternité, +quand il s’agit des choses humaines. Elle n’a pas voulu de ce rôle; elle +a pris violemment deux millions de Français, dont une très-petite +fraction peut être supposée consentante à une telle séparation. Il est +clair que tout ce qui reste de patriotisme français n’aura de longtemps +qu’un objectif, regagner les provinces perdues. Ceux même qui sont +philosophes avant d’être patriotes ne pourront être insensibles au cri +de deux millions d’hommes, que nous avons été obligés de jeter à la mer +pour sauver le reste des naufragés, mais qui étaient liés avec nous pour +la vie et pour la mort. La France a donc là une pointe d’acier enfoncée +en sa chair, qui ne la laissera plus dormir. Mais quelle voie va-t-elle +suivre dans l’œuvre de sa réforme? En quoi sa renaissance +ressemblera-t-elle à tant d’autres tentatives de résurrection nationale? +Quelle y sera la part de l’originalité française? C’est ce qu’il faut +rechercher, en tenant _a priori_ pour probable qu’une conscience aussi +impressionnable que la conscience française aboutira, sous l’étreinte de +circonstances uniques, aux manifestations les plus inattendues. + + +I + +Il existe un modèle excellent de la manière dont une nation peut se +relever des derniers désastres. C’est la Prusse elle-même qui nous l’a +donné, et elle ne peut nous reprocher de suivre son exemple. Que fit la +Prusse après la paix de Tilsitt? Elle se résigna, se recueillit. Le +territoire qui lui restait était tout au plus le cinquième de ce qui +nous reste; ce territoire était le plus pauvre de l’Europe, et les +conditions militaires qui lui étaient faites semblaient de nature à le +condamner pour jamais à l’impuissance. Il y avait de quoi décourager un +patriotisme moins âpre. La Prusse s’organisa silencieusement; loin de +chasser sa dynastie, elle se serra autour d’elle, adora son roi +médiocre, sa reine Louise, qui pourtant avait été une des causes +immédiates de la guerre. Toutes les capacités de la nation furent +appelées; Stein dirigea tout avec son ardeur concentrée. La réforme de +l’armée fut un chef-d’œuvre d’étude et de réflexion; l’université de +Berlin fut le centre de la régénération de l’Allemagne; une +collaboration cordiale fut demandée aux savants, aux philosophes, qui ne +mirent qu’une condition à leur concours, celle qu’ils mettent et doivent +mettre toujours, leur liberté. De ce sérieux travail poursuivi pendant +cinquante ans, la Prusse sortit la première nation de l’Europe. Sa +régénération eut une solidité que ne saurait donner la simple vanité +patriotique, elle eut une base morale; elle fut fondée sur l’idée du +devoir, sur la fierté que donne le malheur noblement supporté. + +Il est clair que, si la France voulait imiter son exemple, elle serait +prête en moins de temps. Si le mal de la France venait d’un épuisement +profond, il n’y aurait rien à faire; mais tel n’est pas le cas; les +ressources sont immenses; il s’agit de les organiser. Il est +incontestable aussi que les circonstances nous viendraient en aide. «La +figure de ce monde passe,» dit l’Écriture. Certaines personnes mourront; +les difficultés intérieures de l’Allemagne reviendront; le parti +catholique et le parti démocratique (les deux Internationales, comme on +dit en Prusse) créeront à M. de Bismark et à ses successeurs de +perpétuelles difficultés; il faut songer que l’unité de l’Allemagne +n’est nullement encore l’unité de la France; il y a des parlements à +Dresde, à Munich, à Stuttgard; qu’on se figure Louis XIV dans de +pareilles conditions. En Prusse, la rivalité du parti féodal et du parti +libéral, habilement conjurée par M. de Bismark, éclatera; le rayonnement +fécond et pacifique du germanisme s’arrêtera. Le facteur de la +conscience slave, c’est la conscience allemande; la conscience des +Slaves grandira et s’opposera de plus en plus à celle des Allemands; +l’inconvénient qu’il y a pour un État à détenir des pays malgré eux se +révélera de plus en plus; la crise interminable de l’Autriche amènera +les péripéties les plus dangereuses; Vienne deviendra de toute manière +un embarras pour Berlin; quoi qu’on fasse, cet empire est né bicéphale; +il vivra difficilement. La roue de fortune tourne et tournera toujours. +Après avoir monté, on descend; et voilà pourquoi l’orgueil est quelque +chose de si peu raisonnable. Les organisations militaires sont comme les +outillages industriels; un outillage vieillit vite, et il est rare que +l’industriel réforme de lui-même l’outillage qui est en sa possession; +cet outillage, en effet, représente un immense capital d’établissement; +on veut le garder; on ne le change que si la concurrence vous y force. +En ce cas, il arrive presque toujours que le concurrent a l’avantage; +car il construit à neuf, et n’a pas de concession à faire à un +établissement antérieur. Sans le fusil à aiguille, la France n’eût +jamais remplacé son fusil à piston; mais le fusil à aiguille l’ayant +mise en mouvement, elle a fait le chassepot. Les organisations +militaires se succèdent de la sorte comme les machines de l’industrie. +La machine militaire de Frédéric le Grand eut en son temps l’excellence; +en 1792, elle était totalement vieillie et impuissante. La machine de +Napoléon eut ensuite la force; de nos jours, la machine de M. de Moltke +a prouvé son immense supériorité. Ou les choses humaines vont changer +leur marche, ou ce qui est le meilleur aujourd’hui ne le sera pas +demain. Les aptitudes militaires changent d’une génération à l’autre. +Les armées de la République et de l’Empire succédèrent à celles qui +furent battues à Rosbach. Une fois la France entraînée, une fois son +embonpoint bourgeois et ses habitudes casanières secoués, impossible de +dire ce qui arrivera. + +Il est donc certain que, si la France veut se soumettre aux conditions +d’une réforme sérieuse, elle peut très-vite reprendre sa place dans le +concert européen. Je ne saurais croire qu’aucun homme d’État sérieux ait +fait en Allemagne le raisonnement qu’ont sans cesse répété les journaux +allemands: «Prenons l’Alsace et la Lorraine pour mettre la France hors +d’état de recommencer.» S’il ne s’agit que de surface territoriale et de +chiffres d’âmes, la France est à peine entamée. La question est de +savoir si elle voudra entrer dans la voie d’une réforme sérieuse, en +d’autres termes, imiter la conduite de la Prusse après Iéna. + +Cette voie serait austère; ce serait celle de la pénitence. En quoi +consiste la vraie pénitence? Tous les Pères de la vie spirituelle sont +d’accord sur ce point: la pénitence ne consiste pas à mener une vie +dure, à jeûner, à se mortifier. Elle consiste à se corriger de ses +défauts, et parmi ses défauts à se corriger justement de ceux qu’on +aime, de ce défaut favori qui est presque toujours le fond même de notre +nature, le principe secret de nos actions. Quel est pour la France ce +défaut favori, dont il importe avant tout qu’elle se corrige? c’est le +goût de la démocratie superficielle. La démocratie fait notre faiblesse +militaire et politique; elle fait notre ignorance, notre sotte vanité; +elle fait, avec le catholicisme arriéré, l’insuffisance de notre +éducation nationale. Je comprendrais donc qu’un bon esprit et un bon +patriote, plus jaloux d’être utile à ses concitoyens que de leur plaire, +s’exprimât à peu près en ces termes: + +«Corrigeons-nous de la démocratie. Rétablissons la royauté, rétablissons +dans une certaine mesure la noblesse; fondons une solide instruction +nationale primaire et supérieure; rendons l’éducation plus rude, le +service militaire obligatoire pour tous; devenons sérieux, appliqués, +soumis aux puissances, amis de la règle et de la discipline. Soyons +humbles surtout. Défions-nous de la présomption. La Prusse a mis +soixante-trois ans à se venger d’Iéna; mettons-en au moins vingt à nous +venger de Sedan; pendant dix ou quinze ans, abstenons-nous complétement +des affaires du monde; renfermons-nous dans le travail obscur de notre +réforme intérieure. A aucun prix ne faisons de révolution, cessons de +croire que nous avons en Europe le privilége de l’initiative; renonçons +à une attitude qui fait de nous une perpétuelle exception à l’ordre +général. De la sorte, il est incontestable que, les changements +ordinaires du monde y aidant, nous aurons dans quinze ou vingt ans +retrouvé notre rang. + +«Nous ne le retrouverions pas autrement. La victoire de la Prusse a été +la victoire de la royauté de droit quasi-divin (de droit historique); +une nation ne saurait se réformer sur le type prussien sans la royauté +historique et sans la noblesse. La démocratie ne discipline ni ne +moralise. On ne se discipline pas soi-même; des enfants mis ensemble +sans maître ne s’élèvent pas; ils jouent et perdent leur temps. De la +masse ne peut émerger assez de raison pour gouverner et réformer un +peuple. Il faut que la réforme et l’éducation viennent du dehors, d’une +force n’ayant d’autre intérêt que celui de la nation, mais distincte de +la nation et indépendante d’elle. Il y a quelque chose que la démocratie +ne fera jamais, c’est la guerre, j’entends la guerre savante comme la +Prusse l’a inaugurée. Le temps des volontaires indisciplinés et des +corps francs est passé. Le temps des brillants officiers, ignorants, +braves, frivoles, est passé aussi. La guerre est désormais un problème +scientifique et d’administration, une œuvre compliquée que la démocratie +superficielle n’est pas plus capable de mener à bonne fin que des +constructeurs de barques ne sauraient faire une frégate cuirassée. La +démocratie à la française ne donnera jamais assez d’autorité aux savants +pour qu’ils puissent faire prévaloir une direction rationnelle. Comment +les choisirait-elle, obsédée qu’elle est de charlatans et incompétente +pour décider entre eux? La démocratie, d’ailleurs, ne sera pas assez +ferme pour maintenir longtemps l’effort énorme qu’il faut pour une +grande guerre. Rien ne se fait en ces gigantesques entreprises communes, +si chacun, selon une expression vulgaire, «en prend et en laisse»; or la +démocratie ne peut sortir de sa mollesse sans entrer dans la terreur. +Enfin, la république doit toujours être en suspicion contre l’hypothèse +d’un général victorieux. La monarchie est si naturelle à la France, que +tout général qui aurait donné à son pays une éclatante victoire serait +capable de renverser les institutions républicaines. La république ne +peut exister que dans un pays vaincu ou absolument pacifié. Dans tout +pays exposé à la guerre, le cri du peuple sera toujours le cri des +Hébreux à Samuël: «Un roi qui marche à notre tête et fasse la guerre +avec nous.» + +«La France s’est trompée sur la forme que peut prendre la conscience +d’un peuple. Son suffrage universel est comme un tas de sable, sans +cohésion ni rapport fixe entre les atomes. On ne construit pas une +maison avec cela. La conscience d’une nation réside dans la partie +éclairée de la nation, laquelle entraîne et commande le reste. La +civilisation à l’origine a été une œuvre aristocratique, l’œuvre d’un +tout petit nombre (nobles et prêtres), qui l’ont imposée par ce que les +démocrates appellent force et imposture; la conservation de la +civilisation est une œuvre aristocratique aussi. Patrie, honneur, +devoir, sont choses créées et maintenues par un tout petit nombre au +sein d’une foule qui, abandonnée à elle-même, les laisse tomber. Que fût +devenue Athènes, si on eût donné le suffrage à ses deux cent mille +esclaves et noyé sous le nombre la petite aristocratie d’hommes libres +qui l’avaient faite ce qu’elle était? La France de même avait été créée +par le roi, la noblesse, le clergé, le tiers état. Le peuple proprement +dit et les paysans, aujourd’hui maîtres absolus de la maison, y sont en +réalité des intrus, des frelons impatronisés dans une ruche qu’ils n’ont +pas construite. L’âme d’une nation ne se conserve pas sans un collége +officiellement chargé de la garder. Une dynastie est la meilleure +institution pour cela; car, en associant les chances de la nation à +celles d’une famille, une telle institution crée les conditions les plus +favorables à une bonne continuité. Un sénat comme celui de Rome et de +Venise remplit très-bien le même office; les institutions religieuses, +sociales, pédagogiques, gymnastiques des Grecs y suffisaient +parfaitement; le prince électif à vie a même soutenu des états sociaux +assez forts; mais ce qui ne s’est jamais vu, c’est le rêve de nos +démocrates, une maison de sable, une nation sans institutions +traditionnelles, sans corps chargé de faire la continuité de la +conscience nationale, une nation fondée sur ce déplorable principe +qu’une génération n’engage pas la génération suivante, si bien qu’il n’y +a nulle chaîne des morts aux vivants, nulle sûreté pour l’avenir. +Rappelez-vous ce qui a tué toutes les sociétés coopératives d’ouvriers: +l’incapacité de constituer dans de telles sociétés une direction +sérieuse, la jalousie contre ceux que la société avait revêtus d’un +mandat quelconque, la prétention de les subordonner toujours à leurs +mandants, le refus obstiné de leur faire une position digne. La +démocratie française fera la même faute en politique: il ne sortira +jamais une direction éclairée de ce qui est la négation même de la +valeur du travail intellectuel et de la nécessité d’un tel travail. + +«Et ne dites pas qu’une assemblée pourra remplir ce rôle des vieilles +dynasties et des vieilles aristocraties. Le nom seul de république est +une excitation à un certain développement démocratique malsain; on le +verra bien au progrès d’exaltation qui se manifestera dans les +élections, comme cela eut lieu en 1850 et 1851. Pour arrêter ce +mouvement, une assemblée se montrera impitoyable; mais alors se +dévoilera une autre tendance, celle qui porte à préférer une monarchie +libérale à une république réactionnaire. La fatalité de la république +est à la fois de provoquer l’anarchie et de la réprimer très-durement. +Une assemblée n’est jamais un grand homme. Une assemblée a les défauts +qui chez un souverain sont les plus rédhibitoires: bornée, passionnée, +emportée, décidant vite, sans responsabilité, sous le coup de l’idée du +moment. Espérer qu’une assemblée composée de notabilités +départementales, d’honnêtes provinciaux, pourra prendre et soutenir le +brillant héritage de la royauté, de la noblesse françaises, est une +chimère. Il faut un centre aristocratique permanent, conservant l’art, +la science, le goût, contre le béotisme démocratique et provincial. +Paris le sent bien; jamais aristocratie n’a tenu à son privilége +séculaire autant que Paris à ce privilége qu’il s’attribue d’être une +institution de la France, d’agir à certains jours comme tête et +souverain, et de réclamer l’obéissance du reste du pays; mais que Paris, +en réclamant son privilége de capitale, se prétende encore républicain +et ait fondé le suffrage de tous, c’est là une des plus fortes +inconséquences dont l’histoire des siècles ait gardé le souvenir. + +«La synagogue de Prague a dans ses traditions une vieille légende qui +m’a toujours paru un symbole frappant. Un cabbaliste du XVIe siècle +avait fait une statue si parfaitement conforme aux proportions de +l’archétype divin, qu’elle vivait, agissait. En lui mettant sous la +langue le nom ineffable de Dieu (le mystique tétragramme), le cabbaliste +conférait même à l’homme de plâtre la raison, mais une raison obscure, +imparfaite, qui avait toujours besoin d’être guidée; il se servait de +lui comme d’un domestique pour diverses besognes serviles; le samedi, il +lui ôtait de la bouche le talisman merveilleux, pour qu’il observât le +saint repos. Or une fois il oublia cette précaution bien nécessaire. +Pendant qu’on était au service divin, on entendit dans le _ghetto_ un +bruit épouvantable; c’était l’homme de plâtre qui cassait, brisait tout. +On accourt, on se saisit de lui. A partir de ce moment, on lui ôta pour +jamais le tétragramme, et on le mit sous clef dans le grenier de la +synagogue, où il se voit encore. Hélas! nous avions cru qu’en faisant +balbutier quelques mots de raison à l’être informe que la lumière +intérieure n’éclaire pas, nous en faisions un homme. Le jour où nous +l’avons abandonné à lui-même, la machine brutale s’est détraquée; je +crains qu’il ne faille la remiser pour des siècles. + +«Relever un droit historique, en place de cette malheureuse formule du +droit «divin» que les publicistes d’il y a cinquante ans mirent en +vogue, serait donc la tâche qu’il faudrait se proposer. La monarchie, en +liant les intérêts d’une nation à ceux d’une famille riche et puissante, +constitue le système de plus grande fixité pour la conscience nationale. +La médiocrité du souverain n’a même en un tel système que de faibles +inconvénients. Le degré de raison nationale émanant d’un peuple qui n’a +pas contracté un mariage séculaire avec une famille est, au contraire, +si faible, si discontinu, si intermittent qu’on ne peut le comparer qu’à +la raison d’un homme tout à fait inférieur ou même à l’instinct d’un +animal. Le premier pas est donc évidemment que la France reprenne sa +dynastie. Un pays n’a qu’une dynastie, celle qui a fait son unité au +sortir d’un état de crise ou de dissolution. La famille qui a fait la +France en neuf cents ans existe; plus heureux que la Pologne, nous +possédons notre vieux drapeau d’unité: seulement, une déchirure funeste +le dépare. Les pays dont l’existence est fondée sur la royauté souffrent +toujours les maux les plus graves quand il y a des dissidences sur +l’hérédité légitime. D’un autre côté, l’impossible est l’impossible... +Sans doute on ne peut soutenir que la branche d’Orléans, depuis sa +retraite sans combat en février (acte qui put être le fait de bons +citoyens, mais ne fut pas celui de princes), ait des droits royaux bien +stricts; mais elle a un titre excellent, le souvenir du règne de +Louis-Philippe, l’estime et l’affection de la partie éclairée de la +nation. + +«Il ne faut pas nier, d’un autre côté, que la Révolution et les années +qui ont suivi furent à beaucoup d’égards une de ces crises génératrices +où tous les casuistes politiques reconnaissent que se fonde le droit des +dynasties. La maison Bonaparte émergea du chaos révolutionnaire qui +accompagna et suivit la mort de Louis XVI, comme la maison capétienne +sortit de l’anarchie qui accompagna en France la décadence de la maison +carlovingienne. Sans les événements de 1814 et de 1815, il est probable +que la maison Bonaparte héritait du titre des Capétiens. La remise en +valeur du titre bonapartiste à la suite de la révolution de 1848 lui a +donné une réelle force. Si la révolution de la fin du dernier siècle +doit un jour être considérée comme le point de départ d’une France +nouvelle, il est possible que la maison Bonaparte devienne la dynastie +de cette nouvelle France; car Napoléon Ier sauva la révolution d’un +naufrage inévitable, et personnifia très-bien les besoins nouveaux. La +France est certainement monarchique; mais l’hérédité repose sur des +raisons politiques trop profondes pour qu’elle les comprenne. Ce qu’elle +veut, c’est une monarchie sans la loi bien fixe, analogue à celle des +Césars romains. La maison de Bourbon ne doit pas se prêter à ce désir de +la nation; elle manquerait à tous ses devoirs si elle consentait jamais +à jouer les rôles de podestats, de stathouders, de présidents +provisoires de républiques avortées. On ne se taille pas un justaucorps +dans le manteau de Louis XIV. La maison Bonaparte, au contraire, ne sort +pas de son rôle en acceptant ces positions indécises, qui ne sont pas en +contradiction avec ses origines et que justifie la pleine acceptation +qu’elle a toujours faite du dogme de la souveraineté du peuple. + +«La France est dans la position de l’Hercule du sophiste Prodicus, +_Hercules in bivio_. Il faut que d’ici à quelques mois elle décide de +son avenir. Elle peut garder la république: mais qu’on ne veuille pas +des choses contradictoires. Il y a des esprits qui se figurent une +république puissante, influente, glorieuse. Qu’ils se détrompent et +choisissent. Oui, la république est possible en France, mais une +république à peine supérieure en importance à la confédération +helvétique et moins considérée. La république ne peut avoir ni armée ni +diplomatie; la république serait un état militaire d’une rare nullité; +la discipline y serait très-imparfaite; car, ainsi que l’a bien montré +M. Stoffel, il n’y a pas de discipline dans l’armée, s’il n’y en a pas +dans la nation. Le principe de la république, c’est l’élection; une +société républicaine est aussi faible qu’un corps d’armée qui nommerait +ses officiers; la peur de n’être pas réélu paralyse toute énergie. M. de +Savigny a montré qu’une société a besoin d’un gouvernement venant du +dehors, d’au delà, d’avant elle, que le pouvoir social n’émane pas tout +entier de la société, qu’il y a un droit philosophique et historique +(divin, si l’on veut) qui s’impose à la nation. La royauté n’est +nullement, comme affecte de le croire notre superficielle école +constitutionnelle, une présidence héréditaire. Le président des +États-Unis n’a pas fait la nation, tandis que le roi a fait la nation. +Le roi n’est pas une émanation de la nation; le roi et la nation sont +deux choses; le roi est en dehors de la nation. La royauté est ainsi un +fait divin pour ceux qui croient au surnaturel, un fait historique pour +ceux qui n’y croient pas. La volonté actuelle de la nation, le +plébiscite, même sérieusement pratiqué, ne suffit pas. L’essentiel n’est +pas que telle volonté particulière de la majorité se fasse; l’essentiel +est que la raison générale de la nation triomphe. La majorité numérique +peut vouloir l’injustice, l’immoralité; elle peut vouloir détruire son +histoire, et alors la souveraineté de la majorité numérique n’est plus +que la pire des erreurs. + +«C’est, en tout cas, l’erreur qui affaiblit le plus une nation. Une +assemblée élue ne réforme pas. Donnez à la France un roi jeune, sérieux, +austère en ses mœurs; qu’il règne cinquante ans, qu’il groupe autour de +lui des hommes âpres au travail, fanatiques de leur œuvre, et la France +aura encore un siècle de gloire et de prospérité. Avec la république, +elle aura l’indiscipline, le désordre, des francs tireurs, des +volontaires cherchant à faire croire au pays qu’ils se vouent à la mort +pour lui, et n’ayant pas assez d’abnégation pour accepter les conditions +communes de la vie militaire. Ces conditions, obéissance, hiérarchie, +etc., sont le contraire de tout ce que conseille le catéchisme +démocratique, et voilà pourquoi une démocratie ne saurait vivre avec un +état militaire considérable. Cet état militaire ne peut se développer +sous un pareil régime, ou, s’il se développe, il absorbe la démocratie. +On m’objectera l’Amérique; mais, outre que l’avenir de ce pays est +très-obscur, il faut dire que l’Amérique, par sa position géographique, +est placée, en ce qui concerne l’armée, dans une situation toute +particulière, à laquelle la nôtre ne saurait être comparée. + +«Je ne conçois qu’une issue à ces hésitations, qui tuent le pays; c’est +un grand acte d’autorité nationale. On peut être royaliste sans admettre +le droit divin, comme on peut être catholique sans croire à +l’infaillibilité du pape, chrétien sans croire au surnaturel et à la +divinité de Jésus-Christ. La dynastie est en un sens antérieure et +supérieure à la nation, puisque c’est la dynastie qui a fait la nation; +mais elle ne peut rien contre la nation ni sans elle. Les dynasties ont +des droits sur le pays qu’elles représentent historiquement; mais le +pays a aussi des droits sur elles, puisque les dynasties n’existent +qu’en vue du pays. Un appel adressé au pays dans des circonstances +extraordinaires pourrait constituer un acte analogue au grand fait +national qui créa la dynastie capétienne, ou à la décision de +l’université de Paris lors de l’avénement des Valois. Nos anciens +théoriciens de la monarchie conviennent que la légitimité des dynasties +s’établit à certains moments solennels, où il s’agit avant tout de tirer +la nation de l’anarchie et de remplacer un titre dynastique périmé. + +«C’est également par le procédé historique, je veux dire en profitant +habilement des pans de murs qui nous restent d’une plus vieille +construction, et en développant ce qui existe, que l’on pourrait former +quelque chose pour remplacer les anciennes traditions de famille. Pas de +royauté sans noblesse; ces deux choses reposent au fond sur le même +principe, une sélection créant artificiellement pour le bien de la +société une sorte de race à part. La noblesse n’a plus chez nous aucune +signification de race. Elle résulte d’une cooptation presque fortuite, +où l’usurpation des titres, les malentendus, les petites fraudes, et +surtout l’idée puérile qui consiste à croire que la préposition _de_ est +une marque de noblesse, tiennent presque autant de place que la +naissance et l’anoblissement légal. Le suffrage à deux degrés +introduirait un principe aristocratique bien meilleur. L’armée serait un +autre moyen d’anoblissement. L’officier de notre future _Landwehr_, +milice locale sans cesse exercée, deviendrait vite un hobereau de +village, et cette fonction aurait souvent une tendance à être +héréditaire; le capitaine cantonal, vers l’âge de cinquante ans, +aimerait à transmettre son office à son fils, qu’il aurait formé et que +tous connaîtraient. La même chose arriva au moyen âge par la nécessité +de se défendre. Le _Ritter_, qui avait un cheval, sorte de brigadier de +gendarmerie, devint un petit seigneur. + +«La base de la vie provinciale devrait ainsi être un honnête gentilhomme +de village, bien loyal, et un bon curé de campagne tout entier dévoué à +l’éducation morale du peuple. Le devoir est une chose aristocratique, il +faut qu’il ait sa représentation spéciale. Le maître, dit Aristote, a +plus de devoirs que l’esclave; les classes supérieures en ont plus que +les classes inférieures. Cette _gentry_ provinciale ne doit pas être +tout; mais elle est une base nécessaire. Les universités, centres de +haute culture intellectuelle, la cour, école de mœurs brillantes, Paris, +résidence du souverain et ville de grand monde, corrigeront ce que la +_gentry_ provinciale a d’un peu lourd, et empêcheront que la +bourgeoisie, trop fière de sa moralité, ne dégénère en pharisaïsme. Une +des utilités des dynasties est justement d’attribuer aux choses exquises +ou sérieuses une valeur que le public ne peut leur donner, de discerner +certains produits particulièrement aristocratiques que la masse ne +comprend pas. Il fut bien plus facile à Turgot d’être ministre en 1774 +qu’il ne le serait de nos jours. De nos jours, sa modestie, sa +gaucherie, son manque de talent comme orateur et comme écrivain +l’eussent arrêté dès les premiers pas. Il y a cent ans, pour arriver, il +lui suffit d’être compris et apprécié de l’abbé de Véry, prêtre +philosophe, très-écouté de madame de Maurepas. + +«Tout le monde est à peu près d’accord sur ce point qu’il nous faut une +loi militaire calquée pour les lignes générales sur le système prussien. +Il y aura dans le premier moment d’émotion des députés pour la faire. +Mais, ce moment passé, si nous restons en république, il n’y aura pas de +députés pour la maintenir ou la faire exécuter. A chaque élection, le +député sera obligé de prendre à cet égard des engagements qui énerveront +son action future. Si la Prusse avait le suffrage universel, elle +n’aurait pas le service militaire universel, ni l’instruction +obligatoire. Depuis longtemps la pression de l’électeur aurait fait +alléger ces deux charges. Le système prussien n’est possible qu’avec des +nobles de campagne, chefs-nés de leur village, toujours en contact avec +leurs hommes, les formant de longue main, les réunissant en un clin +d’œil. Un peuple sans nobles est au moment du danger un troupeau de +pauvres affolés, vaincu d’avance par un ennemi organisé. Qu’est-ce que +la noblesse, en effet, si ce n’est la fonction militaire considérée +comme héréditaire et mise au premier rang des fonctions sociales? Quand +la guerre aura disparu du monde, la noblesse disparaîtra aussi; non +auparavant. On ne forme pas une armée, comme on forme une administration +des domaines ou des tabacs, par le choix libre des familles et des +jeunes gens. La carrière militaire entendue de la sorte est trop chétive +pour attirer les bons sujets. La sélection militaire de la démocratie +est misérable; un Saint-Cyr formé sous un tel régime sera toujours +excessivement faible. S’il y a, au contraire, une classe qui soit +appliquée à la guerre par le fait de la naissance, cela donnera pour +l’armée une moyenne de bons esprits, qui sans cela iraient à d’autres +applications. + +«Sont-ce là des rêves? Peut-être; mais alors, je vous l’assure, la +France est perdue. Elle ne le serait pas, si l’on pouvait croire que +l’Allemagne sera entraînée à son tour dans la ronde du sabbat +démocratique, où nous avons laissé toute notre vertu; mais cela n’est +pas probable. Ce peuple est soumis, résigné au delà de tout ce qu’on +peut croire. Son orgueil national est si fort exalté par ses victoires, +que, pendant une ou deux générations encore, les problèmes sociaux +n’occuperont qu’une part limitée de son activité. Un peuple, comme un +homme, préfère toujours s’appliquer à ce en quoi il excelle; or la race +germanique sent sa supériorité militaire. Tant qu’elle sentira cela, +elle ne fera ni révolution, ni socialisme. Cette race est vouée pour +longtemps à la guerre et au patriotisme; cela la détournera de la +politique intérieure, de tout ce qui affaiblit le principe de hiérarchie +et de discipline. S’il est vrai, comme il semble, que la royauté et +l’organisation nobiliaire de l’armée sont perdues chez les peuples +latins, il faut dire que les peuples latins appellent une nouvelle +invasion germanique et la subiront.» + + +II + +Heureux qui trouve dans des traditions de famille ou dans le fanatisme +d’un esprit étroit l’assurance qui seule tranche tous ces doutes! Quant +à nous, trop habitués à voir les différents côtés des choses pour croire +à des solutions absolues, nous admettrions aussi qu’un très-honnête +citoyen parlât ainsi qu’il suit: + +«La politique ne discute pas les solutions imaginaires. On ne change pas +le caractère d’une nation. Il suffit que le plan de réforme que vous +venez de tracer ait été celui de la Prusse pour que j’ose affirmer que +ce ne sera pas celui de la France. Des réformes supposant que la France +abjure ses préjugés démocratiques sont des réformes chimériques. La +France, croyez-le, restera un pays de gens aimables, doux, honnêtes, +droits, gais, superficiels, pleins de bon cœur, de faible intelligence +politique; elle conservera son administration médiocre, ses comités +entêtés, ses corps routiniers, persuadée qu’ils sont les premiers du +monde; elle s’enfoncera de plus en plus dans cette voie de matérialisme, +de républicanisme vulgaire vers laquelle tout le monde moderne, excepté +la Prusse et la Russie, paraît se tourner. Cela veut-il dire qu’elle +n’aura jamais sa revanche? C’est peut-être justement par là qu’elle +l’aura. Sa revanche serait alors un jour d’avoir devancé le monde dans +la route qui conduit à la fin de toute noblesse, de toute vertu. Pendant +que les peuples germaniques et slaves conserveraient leurs illusions de +jeunes races, nous leur resterions inférieurs; mais ces races +vieilliront à leur tour; elles entreront dans la voie de toute chair. +Cela ne se fera pas aussi vite que le croit l’école socialiste, toujours +persuadée que les questions qui la préoccupent absorbent le monde au +même degré. Les questions de rivalité entre les races et les nations +paraissent devoir longtemps encore l’emporter sur les questions de +salaire et de bien-être, dans les parties de l’Europe qu’on peut appeler +d’ancien monde; mais l’exemple de la France est contagieux. Il n’y a +jamais eu de révolution française qui n’ait eu son contre-coup à +l’étranger. La plus cruelle vengeance que la France pût tirer de +l’orgueilleuse noblesse qui a été le principal instrument de sa défaite +serait de vivre en démocratie, de démontrer par le fait la possibilité +de la république. Il ne faudrait peut-être pas beaucoup attendre pour +que nous pussions dire à nos vainqueurs comme les morts d’Isaïe: _Et tu +vulneratus es sicut et nos; nostri similis effectus es!_ + +«Que la France reste donc ce qu’elle est; qu’elle tienne sans +défaillance le drapeau de libéralisme qui lui a fait un rôle depuis cent +ans. Ce libéralisme est souvent une cause de faiblesse, c’est une raison +pour que le monde y vienne; car le monde va s’énervant et perdant de sa +rigueur antique. La France en tout cas est plus sûre d’avoir sa +revanche, si elle la doit à ses défauts, que si elle est réduite à +l’attendre de qualités qu’elle n’a jamais eues. Nos ennemis peuvent être +rassurés si le Français, pour reprendre sa place, doit préalablement +devenir un Poméranien ou un Diethmarse. Ce qui a vaincu la France, c’est +un reste de force morale, de rudesse, de pesanteur et d’esprit +d’abnégation qui s’est trouvé avoir encore résisté, sur un point perdu +du monde, à l’effet délétère de la réflexion égoïste. Que la démocratie +française réussisse à constituer un état viable, et ce vieux levain aura +bien vite disparu sous l’action du plus énergique dissolvant de toute +vertu que le monde ait connu jusqu’ici.» + +Peut-être, en effet, le parti qu’a pris la France sur le conseil de +quelques hommes d’État qui la connaissent bien, d’ajourner les questions +constitutionnelles et dynastiques est-il le plus sage. Nous nous y +conformerons. Sans sortir de ce programme, on peut indiquer quelques +réformes qui, en toute hypothèse, doivent être méditées. + + +III + +Ceux mêmes qui n’admettent pas que la France se soit trompée en +proclamant sans réserve la souveraineté du peuple ne peuvent nier au +moins, s’ils ont quelque esprit philosophique, qu’elle n’ait choisi un +mode de représentation nationale très-imparfait[7]. La nomination des +pouvoirs sociaux au suffrage universel direct est la machine politique +la plus grossière qui ait jamais été employée. Un pays se compose de +deux éléments essentiels: 1º les citoyens pris isolément comme de +simples unités; 2º les fonctions sociales, les groupes, les intérêts, la +propriété. Deux chambres sont donc nécessaires et jamais gouvernement +régulier, quel qu’il soit, ne vivra sans deux chambres. Une seule +chambre nommée par le suffrage des citoyens pris comme de simples unités +pourra ne pas renfermer un seul magistrat, un seul général, un seul +professeur, un seul administrateur. Une telle chambre pourra mal +représenter la propriété, les intérêts, ce qu’on peut appeler les +colléges moraux de la nation. Il est donc absolument nécessaire qu’à +côté d’une assemblée élue par les citoyens sans distinction de +professions, de titres, de classes sociales, il y ait une assemblée +formée par un autre procédé, et représentant les capacités, les +spécialités, les intérêts divers, sans lesquels il n’y a pas d’État +organisé. + + [7] J’ai été heureux de m’être rencontré, dans les vues qui suivent, + avec quelques bons esprits qui cherchent en ce moment le remède à + nos institutions si défectueuses. J. Foulon-Ménard, _Fonctions de + l’État_, Nantes, 1871; J. Guadet, _Du suffrage universel et de son + application d’après un mode nouveau_, Bordeaux, 1871. + +Est-il indispensable que la première de ces deux chambres, pour être une +vraie représentation des citoyens, soit nommée par l’universalité des +citoyens? Non certes, et le brusque établissement du suffrage universel +en 1848 a été, de l’aveu de tous les politiques, une grande faute. Mais +il ne s’agit plus de revenir sur ce fait. Toute mesure, comme la loi du +31 mai 1851, ayant pour but de priver des citoyens d’un droit qu’ils ont +exercé depuis vingt-trois ans serait un acte blâmable. Ce qui est +légitime, possible et juste, c’est de faire que le suffrage, tout en +restant parfaitement universel, ne soit plus direct, c’est d’introduire +des degrés dans le suffrage. Toutes les constitutions de la première +république, hormis celle de 1793, qui ne fonctionna jamais, admirent ce +principe élémentaire. Les deux degrés corrigeraient ce que le suffrage +universel a nécessairement de superficiel; la réunion des électeurs au +second degré constituerait un public politique digne de candidats +sérieux. On peut accorder que tout citoyen possède un certain droit à la +direction de la chose publique; mais il faut régler ce droit, en +éclairer l’exercice. Que cent citoyens d’un même canton, en confiant +leur procuration à un de leurs concitoyens habitant le même canton, le +fassent électeur; cela donnera environ quatre-vingt mille électeurs pour +toute la France. Ces quatre-vingt mille électeurs formeraient des +colléges départementaux, dont chaque fraction cantonale se réunirait au +chef-lieu de canton, aurait ses assises libres, et voterait pour tout le +département. Le scrutin de liste, si absurde avec le suffrage universel +direct, aurait alors sa pleine raison d’être, surtout si le nombre des +membres de la première chambre était réduit, comme il devrait l’être, à +quatre ou cinq cents. Dans ce système, les opérations pour le choix des +électeurs du second degré seraient, il est vrai, publiques; mais il y +aurait là une garantie de moralité. La procuration électorale devrait +être conférée pour quinze ou vingt ans; si on forme le collége électoral +en vue de chaque élection particulière, on perdra presque tous les +avantages de la réforme dont il s’agit. + +J’avoue que je préférerais un système plus représentatif encore, et où +la femme, l’enfant fussent comptés. Je voudrais que, dans les élections +primaires, l’homme marié votât pour sa femme (en d’autres termes, que sa +voix comptât pour deux), que le père votât pour ses enfants mineurs; je +concevrais même la mère, la sœur confiant leur pouvoir à un fils, à un +frère majeurs. Il est sûrement impossible que la femme participe +directement à la vie politique; mais il est juste qu’elle soit comptée. +Il y aurait trop d’inconvénients à ce qu’elle pût choisir la personne à +laquelle elle donnerait sa procuration politique; mais la femme qui a +son mari, son père, ou bien un frère, un fils majeurs a des procureurs +naturels, dont elle doit pouvoir, si j’ose le dire, doubler la +personnalité le jour du scrutin. De la sorte, la société devient un +ensemble lié, cimenté, où tout est devoir réciproque, responsabilité, +solidarité. Les électeurs du second degré seraient des aristocrates +locaux, des autorités, des notables nommés presque à vie. Ces électeurs +pourraient être rassemblés par cantons en temps de crise; ils seraient +les gardiens des mœurs, les surveillants des deniers publics; ils +tiendraient école de gravité et de sérieux. Les conseils généraux de +département émaneraient de procédés électoraux analogues, légèrement +modifiés. + +Tout autres et infiniment plus variés devraient être les moyens servant +à composer la seconde chambre. Supposons que le nombre des membres soit +de trois cent soixante. D’abord, il y faudrait une trentaine de siéges +héréditaires, réservés aux survivants d’anciennes familles, dont les +titres résisteraient à un travail historique et critique. Les membres à +vie seraient nommés par des procédés divers. On pourrait faire désigner +un membre par le conseil général de chaque département. Le chef de +l’État nommerait cinquante membres; la chambre haute elle-même se +recruterait jusqu’à concurrence de trente membres; la première chambre +en nommerait trente autres. Les cent vingt ou cent trente membres +restants représenteraient les corps nationaux, les fonctions sociales. +L’armée et la marine y figureraient par les maréchaux et les amiraux; la +magistrature, les corps enseignants, les clergés y verraient siéger +leurs chefs; chaque classe de l’Institut nommerait un membre; il en +serait de même des corporations industrielles, des chambres de commerce, +etc. Les grandes villes, enfin, sont des personnes morales, ayant un +esprit propre. Je voudrais que toute grande ville de plus de cent mille +âmes eût un élu dans la chambre haute; Paris en aurait quatre ou cinq. +Cette chambre représenterait ainsi tout ce qui est une individualité +dans l’État; ce serait vraiment un corps conservateur de tous les droits +et de toutes les libertés. + +Il est permis d’espérer que deux chambres ainsi formées serviraient au +progrès libéral, et non à la révolution. Vu certaines particularités du +caractère français, il serait bon d’interdire la publicité des séances, +laquelle fait trop souvent dégénérer les débats en parade. On fonderait +ainsi un genre d’éloquence simple et vrai, bien préférable au ton de nos +harangues prolixes, déclamatoires, de mauvais goût. Le compte rendu a +l’inconvénient de déplacer l’objectif de l’orateur, de le porter à viser +le public plutôt que la Chambre et de faire servir le gouvernement du +pays à l’agitation du pays. Si la France veut un avenir de réformes et +de revanches, il faut qu’elle évite d’user ses forces en luttes +parlementaires. Le gouvernement parlementaire est excellent pour les +époques de prospérité; il sert à faire éviter les fautes très-graves et +les excès, ce qui certes est capital: mais il n’excite pas les grands +efforts moraux. La Prusse n’aurait pas accompli sa renaissance à la +suite d’Iéna, si elle eût pratiqué la vie parlementaire. Elle traversa +quarante ans de silence, qui servirent merveilleusement à tremper le +caractère de la nation. + +Il est incontestable que Paris est la seule capitale possible de la +France; mais ce privilége doit être payé par des charges. Non-seulement +il faut que Paris renonce à ses attentats sur la représentation de la +France; Paris, étant constitué par la résidence des autorités centrales +à l’état de ville à part, ne peut avoir les droits d’une ville +ordinaire. Paris ne saurait avoir ni maire, ni conseil élu dans les +conditions ordinaires, ni garde civique. Le souverain ne doit pas +trouver dans la ville où il réside une autre souveraineté que la sienne. +Les usurpations dont la commune de Paris s’est rendue coupable à toutes +les époques ne justifient que trop les appréhensions à cet égard. + +Avec de solides institutions, la liberté de la presse pourrait être +laissée entière. Dans un état social vraiment assis, l’action de la +presse est très-utile comme contrôle; sans la presse, des abus +extrêmement graves sont inévitables. C’est aux classes honnêtes à +décourager par leur mépris la presse scandaleuse. Quant à la liberté des +clubs, l’expérience a montré que cette liberté n’a aucun avantage +sérieux, et qu’elle ne vaut pas la peine qu’on y fasse des sacrifices. + +La cause de la décentralisation administrative est trop complétement +gagnée pour que nous y insistions. Que si l’on veut parler d’une +décentralisation plus profonde, qui ferait de la France une fédération +d’États analogue aux États-Unis d’Amérique, il faut s’entendre. Il n’y a +pas d’exemple dans l’histoire d’un État unitaire et centralisé décrétant +son morcellement. Un tel morcellement a failli se faire au mois de mars +dernier; il se ferait le jour où la France serait mise encore plus bas +qu’elle ne l’a été par la guerre de 1870 et par la Commune; il ne se +fera jamais par mesure légale. Un pouvoir organisé ne cède que ce qu’on +lui arrache. Quand de grandes machines de gouvernement, comme l’empire +romain, l’empire franc, commencent à s’affaiblir, les parties disloquées +de ces ensembles font leurs conditions au pouvoir central, se dressent +des chartes, forcent le pouvoir central à les signer. En d’autres +termes, la formation d’une confédération (hors le cas des colonies) est +l’indice d’un empire qui s’effondre. Ajournons donc de tels propos, +d’autant plus que, si les crocs de fer qui retiennent ensemble les +pierres de la vieille construction se relâchaient, il n’est pas sûr que +ces pierres resteraient à leur place et ne se disjoindraient pas tout à +fait. + +La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de +premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée +au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays +de race inférieure par une race supérieure, qui s’y établit pour le +gouverner, n’a rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de +colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, de l’humanité en +général, et à son propre avantage. La conquête germanique du Ve et du +VIe siècle est devenue en Europe la base de toute conservation et de +toute légitimité. Autant les conquêtes entre races égales doivent être +blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par +les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. +L’homme du peuple est presque toujours chez nous un noble déclassé; sa +lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile. +Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il +revient à son premier état. _Regere imperio populos_, voilà notre +vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la +Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la +société européenne faites un _ver sacrum_, un essaim comme ceux des +Francs, des Lombards, des Normands; chacun sera dans son rôle. La nature +a fait une race d’ouvriers; c’est la race chinoise, d’une dextérité de +main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur; gouvernez-la +avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement +un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera +satisfaite;--une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre; soyez +pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre;--une race de maîtres +et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à +travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se +révolte. Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat qui a +manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous +appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon +soldat. Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un +Chinois, un _fellah_, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun +fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. Les économistes se +trompent en considérant le travail comme l’origine de la propriété. +L’origine de la propriété, c’est la conquête et la garantie donnée par +le conquérant aux fruits du travail autour de lui. Les Normands ont été +en Europe les créateurs de la propriété; car, le lendemain du jour où +ces bandits eurent des terres, ils établirent pour eux et pour tous les +gens de leur domaine un ordre social et une sécurité qu’on n’avait pas +vus jusque-là. + + +IV + +Dans la lutte qui vient de finir, l’infériorité de la France a été +surtout intellectuelle; ce qui nous a manqué, ce n’est pas le cœur, +c’est la tête. L’instruction publique est un sujet d’importance +capitale; l’intelligence française s’est affaiblie; il faut la +fortifier. Notre plus grande erreur est de croire que l’homme naît tout +élevé; l’Allemand, il est vrai, croit trop à l’éducation; il en devient +pédant; mais nous y croyons trop peu. Le manque de foi à la science est +le défaut profond de la France; notre infériorité militaire et politique +n’a pas d’autre cause; nous doutons trop de ce que peuvent la réflexion, +la combinaison savante. Notre système d’instruction a besoin de réformes +radicales; presque tout ce que le premier empire a fait à cet égard est +mauvais. L’instruction publique ne peut être donnée directement par +l’autorité centrale; un ministère de l’instruction publique sera +toujours une très-médiocre machine d’éducation. + +L’instruction primaire est la plus difficile à organiser. Nous envions à +l’Allemagne sa supériorité à cet égard; mais il n’est pas philosophique +de vouloir les fruits sans le tronc et les racines. En Allemagne, +l’instruction populaire est venue du protestantisme. Le luthéranisme +ayant fait consister la religion à lire un livre, et plus tard ayant +réduit la dogmatique chrétienne à une quintessence impalpable, a donné +une importance hors de ligne à la maison d’école; l’illettré a presque +été chassé du christianisme; la communion parfois lui est refusée. Le +catholicisme, au contraire, faisant consister le salut en des sacrements +et en des croyances surnaturelles, tient l’école pour chose secondaire. +Excommunier celui qui ne sait ni lire ni écrire nous paraît impie. +L’école n’étant pas l’annexe de l’église est la rivale de l’église. Le +curé s’en défie, la veut aussi faible que possible, l’interdit même si +elle n’est pas toute cléricale. Or, sans la collaboration et la bonne +volonté du curé, l’école de village ne prospérera jamais. Que ne +pouvons-nous espérer que le catholicisme se réforme, qu’il se relâche de +ses règles surannées! Quels services ne rendrait pas un curé, pasteur +catholique, offrant dans chaque village le type d’une famille bien +réglée, surveillant l’école, presque maître d’école lui-même, donnant à +l’éducation du paysan le temps qu’il consacre aux fastidieuses +répétitions de son bréviaire! En réalité, l’église et l’école sont +également nécessaires; une nation ne peut pas plus se passer de l’une +que de l’autre; quand l’église et l’école se contrarient, tout va mal. + +Nous touchons ici à la question qui est au fond de toutes les autres. La +France a voulu rester catholique; elle en porte les conséquences. Le +catholicisme est trop hiératique pour donner un aliment intellectuel et +moral à une population; il fait fleurir le mysticisme transcendant à +côté de l’ignorance; il n’a pas d’efficacité morale; il exerce des +effets funestes sur le développement du cerveau. Un élève des jésuites +ne sera jamais un officier susceptible d’être opposé à un officier +prussien; un élève des écoles élémentaires catholiques ne pourra jamais +faire la guerre savante avec les armes perfectionnées. Les nations +catholiques qui ne se réformeront pas seront toujours infailliblement +battues par les nations protestantes. Les croyances surnaturelles sont +comme un poison qui tue si on le prend à trop haute dose. Le +protestantisme en mêle bien une certaine quantité à son breuvage; mais +la proportion est faible et devient alors bienfaisante. Le moyen âge +avait créé deux maîtrises de la vie de l’esprit, l’Église, l’Université; +les pays protestants ont gardé ces deux cadres; ils ont créé la liberté +dans l’Église, la liberté dans l’Université, si bien que ces pays +peuvent avoir à la fois des Églises établies, un enseignement officiel, +et une pleine liberté de conscience et d’enseignement. Nous autres, pour +avoir la liberté, nous avons été obligés de nous séparer de l’Église; +les jésuites avaient depuis longtemps réduit nos universités à un rôle +secondaire. Aussi nos efforts ont été faibles, ne se rattachant à aucune +tradition ni à aucune institution du passé. + +Un libéral comme nous est ici fort embarrassé; car notre premier +principe est que, dans ce qui touche à la liberté de conscience, l’État +ne doit se mêler de rien. La foi, comme toutes les choses exquises, est +susceptible; au moindre contact, elle crie à la violence. Ce qu’il faut +désirer, c’est une réforme libérale du catholicisme, sans intervention +de l’État. Que l’Église admette deux catégories de croyants, ceux qui +sont pour la lettre et ceux qui s’en tiennent à l’esprit. A un certain +degré de la culture rationnelle, la croyance au surnaturel devient pour +plusieurs une impossibilité; ne forcez pas ceux-là à porter une chape de +plomb. Ne vous mêlez pas de ce que nous enseignons, de ce que nous +écrivons, et nous ne vous disputerons pas le peuple; ne nous contestez +pas notre place à l’université, à l’académie, et nous vous abandonnerons +sans partage l’école de campagne. L’esprit humain est une échelle où +chaque degré est nécessaire; ce qui est bon à tel niveau n’est pas bon à +tel autre; ce qui est funeste pour l’un ne l’est pas pour l’autre. +Conservons au peuple son éducation religieuse, mais qu’on nous laisse +libres. Il n’y a pas de fort développement de la tête sans liberté; +l’énergie morale n’est pas le résultat d’une doctrine en particulier, +mais de la race et de la vigueur de l’éducation. Nous avait-on assez +parlé de la décadence de cette Allemagne qu’on présentait comme une +officine d’erreurs énervantes, de dangereuses subtilités! Elle était +tuée, disait-on, par le sophisme, le protestantisme, le matérialisme, le +panthéisme, le fatalisme. Je ne jurerais pas, en effet, que M. de Moltke +ne professe quelqu’une de ces erreurs; mais on avouera que cela ne +l’empêche pas d’être un bon officier d’état-major. Renonçons à ces +déclamations fades. La liberté de penser, alliée à la haute culture, +loin d’affaiblir un pays, est une condition du grand développement de +l’intelligence. Ce n’est pas telle ou telle solution qui fortifie +l’esprit; ce qui le fortifie, c’est la discussion, la liberté. On peut +dire que pour l’homme cultivé il n’y a pas de mauvaise doctrine; car +pour lui toute doctrine est un effort vers le vrai, un exercice utile à +la santé de l’esprit. Vous voulez garder vos jeunes gens dans une sorte +de gynécée intellectuel; vous en ferez des hommes bornés. Pour former de +bonnes têtes scientifiques, des officiers sérieux et appliqués, il faut +une éducation ouverte à tout, sans dogme rétrécissant. La supériorité +intellectuelle et militaire appartiendra désormais à la nation qui +pensera librement. Tout ce qui exerce le cerveau est salutaire. Il y a +plus: la liberté de penser dans les universités a cet avantage que le +libre penseur, satisfait de raisonner à son aise dans sa chaire au +milieu de personnes placées au même point de vue que lui, ne songe plus +à faire de la propagande parmi les gens du monde et les gens du peuple. +Les universités allemandes présentent à ce sujet le spectacle le plus +curieux. + +Notre instruction secondaire, quoique fort critiquable, est la meilleure +partie de notre système d’enseignement. Les bons élèves d’un lycée de +Paris sont supérieurs aux jeunes Allemands pour le talent d’écrire, +l’art de la rédaction; ils sont mieux préparés à être avocats ou +journalistes; mais ils ne savent pas assez de choses. Il faut se +persuader que la science prend de plus en plus le dessus sur ce qu’on +appelle en France les lettres. L’enseignement doit surtout être +scientifique; le résultat de l’éducation doit être que le jeune homme +sache le plus possible de ce que l’esprit humain a découvert sur la +réalité de l’univers. Quand je dis scientifique, je ne dis pas pratique, +professionnel; l’État n’a pas à s’occuper des applications de métier; +mais il doit prendre garde que l’éducation qu’il donne ne se borne à une +rhétorique creuse, qui ne fortifie pas l’intelligence. Chez nous, les +dons brillants, le talent, l’esprit, le génie sont seuls estimés; en +Allemagne, ces dons sont rares, peut-être parce qu’ils ne sont pas fort +prisés; les bons écrivains y sont peu nombreux; le journalisme, la +tribune politique n’ont pas l’éclat qu’ils ont chez nous; mais la force +de tête, l’instruction, la solidité du jugement sont bien plus +répandues, et constituent une moyenne de culture intellectuelle +supérieure à tout ce qu’on avait pu obtenir jusqu’ici d’une nation. + +C’est surtout dans l’enseignement supérieur qu’une réforme est urgente. +Les écoles spéciales, imaginées par la Révolution, les chétives facultés +créées par l’Empire, ne remplacent nullement le grand et beau système +des universités autonomes et rivales, système que Paris a créé au moyen +âge et que toute l’Europe a conservé, excepté justement la France qui +l’a inauguré vers 1200. En y revenant, nous n’imiterons personne, nous +ne ferons que reprendre notre tradition. Il faut créer en France cinq ou +six universités, indépendantes les unes des autres, indépendantes des +villes où elles seront établies, indépendantes du clergé. Il faut +supprimer du même coup les écoles spéciales, École polytechnique, École +normale, etc., institutions inutiles quand on possède un bon système +d’universités, et qui empêchent les universités de se développer. Ces +écoles ne sont, en effet, que des prélèvements funestes faits sur les +auditeurs des universités[8]. L’université enseigne tout, prépare à +tout, et dans son sein toutes les branches de l’esprit humain se +touchent et s’embrassent. A côté des universités, il peut, il doit y +avoir des écoles d’application; il ne peut y avoir des écoles d’État +fermées et faisant concurrence aux universités. On se plaint que les +facultés des lettres, des sciences, n’aient pas d’élèves assidus. Quoi +de surprenant? Leurs auditeurs naturels sont à l’École normale, à +l’École polytechnique, où ils reçoivent le même enseignement, mais sans +rien sentir du mouvement salutaire, de la communauté d’esprit que crée +l’université. + + [8] On n’entend pas nier l’utilité de tels établissements comme + internats ou séminaires; mais l’enseignement intérieur n’y devrait + pas dépasser la conférence entre élèves, selon les usages anciens. + +Ces universités établies dans des villes de province[9], sans préjudice +naturellement de l’université de Paris et des grands établissements +uniques, tels que le Collége de France, propres à Paris, me paraissent +le meilleur moyen de réveiller l’esprit français. Elles seraient des +écoles de sérieux, d’honnêteté, de patriotisme. Là se fonderait la vraie +liberté de penser, qui ne va pas sans de solides études. Là aussi se +ferait un salutaire changement dans l’esprit de la jeunesse. Elle se +formerait au respect; elle prendrait le sentiment de la valeur de la +science. Un fait qui donne bien à réfléchir est celui-ci. Il est reconnu +que nos écoles sont des foyers d’esprit démocratique peu réfléchi et +d’une incrédulité portée vers une propagande populaire étourdie. C’est +tout le contraire en Allemagne, où les universités sont des foyers +d’esprit aristocratique, réactionnaire (comme nous disons) et presque +féodal, des foyers de libre pensée, mais non de prosélytisme indiscret. +D’où vient cette différence? De ce que la liberté de discussion, dans +les universités allemandes, est absolue. Le rationalisme est loin de +porter à la démocratie. La réflexion apprend que la raison n’est pas la +simple expression des idées et des vœux de la multitude, qu’elle est le +résultat des aperceptions d’un petit nombre d’individus privilégiés. +Loin d’être portée à livrer la chose publique aux caprices de la foule, +une génération aussi élevée sera jalouse de maintenir le privilége de la +raison; elle sera appliquée, studieuse et très-peu révolutionnaire. La +science sera pour elle comme un titre de noblesse, auquel elle ne +renoncera pas facilement, et qu’elle défendra même avec une certaine +âpreté. Des jeunes gens élevés dans le sentiment de leur supériorité se +révolteront de ne compter que pour un comme le premier venu. Pleins du +juste orgueil que donne la conscience de savoir la vérité que le +vulgaire ignore, ils ne voudront pas être les interprètes des pensées +superficielles de la foule. Les universités seront ainsi des pépinières +d’aristocrates. Alors, l’espèce d’antipathie que le parti conservateur +français nourrit contre la haute culture de l’esprit paraîtra le plus +inconcevable des non-sens, la plus fâcheuse erreur. + + [9] Une circonstance d’un autre ordre rendra l’application de ce + système presque indispensable, c’est l’établissement du service + militaire obligatoire pour tous. Une telle organisation militaire + n’est possible que si le jeune homme peut faire ses études + d’université (droit, médecine, etc.) en même temps que son service + militaire, ainsi que cela se pratique en Allemagne. Cette + combinaison suppose des villes d’étude régionales, qui soient en + même temps des centres sérieux d’instruction militaire. + +Il va sans le dire qu’à côté de ces universités dotées par l’État, et où +toutes les opinions savamment présentées auraient accès, une entière +latitude serait laissée pour l’établissement d’universités libres. Je +crois que ces universités libres produiraient de très-médiocres +résultats; toutes les fois que la liberté existe réellement dans +l’université, la liberté hors de l’université est de peu de conséquence; +mais, en leur permettant de s’établir, on aurait la conscience en règle +et on fermerait la bouche aux personnes naïves toujours portées à croire +que sans la tyrannie de l’État elles feraient des merveilles. Il est +bien probable que les catholiques les plus fervents, un Ozanam, par +exemple, préféreraient le champ libre des universités d’État, où tout se +passerait au grand jour, à ces petites universités à huis clos, fondées +par leur secte. En tout cas, ils auraient le choix. De quoi pourraient +se plaindre avec un pareil régime les catholiques les plus portés à +s’élever contre le monopole de l’État? Personne ne serait exclu des +chaires des universités à cause de ses opinions; les catholiques y +arriveraient comme tout le monde. Le système des _Privatdocent_ +permettrait en outre à toutes les doctrines de se produire en dehors des +chaires dotées. Enfin les universités libres enlèveraient jusqu’au +dernier prétexte aux récriminations. Ce serait l’inverse de notre +système français, procédant par l’exclusion des sujets brillants. On +croit avoir assez fait pour l’impartialité si, après avoir destitué ou +refusé de nommer un libre penseur, on destitue ou refuse de nommer un +catholique. En Allemagne, on les met tous deux face à face; au lieu de +ne servir que la médiocrité, un tel système sert à l’émulation et à +l’éveil des esprits. En distinguant soigneusement le grade et le droit +d’exercer une profession, comme on le fait en Allemagne, en établissant +que l’université ne fait pas des médecins, des avocats, mais rend apte à +devenir médecin, avocat, on lèverait les difficultés que certaines +personnes trouvent à la collation des grades par l’État. L’État, en un +tel système, ne salarie pas certaines opinions scientifiques ou +littéraires; il ouvre, dans un haut intérêt social et pour le bien de +toutes les opinions, de grands champs clos, de vastes arènes, où les +sentiments divers peuvent se produire, lutter entre eux et se disputer +l’assentiment de la jeunesse, déjà mûre pour la réflexion, qui assiste à +ces débats. + +Former par les universités une tête de société rationaliste, régnant par +la science, fière de cette science et peu disposée à laisser périr son +privilége au profit d’une foule ignorante; mettre (qu’on me permette +cette forme paradoxale d’exprimer ma pensée) le pédantisme en honneur, +combattre ainsi l’influence trop grande des femmes, des gens du monde, +des Revues, qui absorbent tant de forces vives ou ne leur offrent qu’une +application superficielle; donner plus à la spécialité, à la science, à +ce que les Allemands appellent le _Fach_, moins à la littérature, au +talent d’écrire et de parler; compléter ce faîte solide de l’édifice +social par une cour et une capitale brillantes, d’où l’éclat d’un esprit +aristocratique n’exclue pas la solidité et la forte culture de la +raison; en même temps, élever le peuple, raviver ses facultés un peu +affaiblies, lui inspirer, avec l’aide d’un bon clergé dévoué à la +patrie, l’acceptation d’une société supérieure, le respect de la science +et de la vertu, l’esprit de sacrifice et de dévouement; voilà ce qui +serait l’idéal; il sera beau du moins de chercher à en approcher. + +J’ai dit à plusieurs reprises que ces réformes ne peuvent pas bien se +faire sans la collaboration du clergé. Il est clair que notre principe +théorique ne peut plus être que la séparation de l’Église et de l’État; +mais la pratique ne saurait être la théorie. Jusqu’ici, la France n’a +connu que deux pôles, catholicisme, démocratie; oscillant sans cesse de +l’un à l’autre, elle ne se repose jamais entre les deux. Pour faire +pénitence de ses excès démagogiques, la France se jette dans le +catholicisme étroit; pour réagir contre le catholicisme étroit, elle se +jette dans la fausse démocratie. Il faudrait faire pénitence des deux à +la fois, car la fausse démocratie et le catholicisme étroit s’opposent +également à une réforme de la France sur le type prussien, je veux dire +à une forte et saine éducation rationnelle. Nous sommes à l’égard du +catholicisme dans cette situation étrange que nous ne pouvons vivre ni +avec lui ni sans lui. L’Église est une pièce trop importante d’éducation +pour qu’on se prive d’elle, si de son côté elle fait les concessions +nécessaires et ne se rend pas, en exagérant ses doctrines, plus nuisible +qu’utile. Si un mouvement gallican de réforme dans le genre de celui que +rêve avec tant de candeur, de sincérité, de chaleur d’âme le P. +Hyacinthe, si un mouvement de réforme, dis-je, entraînant le mariage des +prêtres de campagne et le remplacement du bréviaire par un enseignement +presque quotidien, était possible, il faudrait l’accueillir avec +empressement; mais je crains que l’Église catholique ne se roidisse et +n’aime mieux tomber que de se modifier. Un schisme m’y paraît plus +probable que jamais; ou plutôt le schisme est déjà fait; de latent, il +deviendra effectif. La haine des Allemands et des Français, l’occupation +de Rome par le roi d’Italie, ont ajouté un élément explosible nouveau à +ceux qu’avait entassés le concile. Si le pape reste dans Rome, capitale +de l’Italie, les non-Italiens souffriront de voir leur chef spirituel +ainsi subordonné à une nation particulière. Si le pape quitte Rome, les +Italiens diront comme en 1378: «Le pape est l’évêque de Rome; qu’il +revienne, ou nous allons choisir un évêque de Rome, lequel, par là même, +sera le pape.» A vrai dire, un pape tel que l’a fait le concile ne peut +résider nulle part; il lui faudrait une île escarpée et sans bords; il +n’a pas de place au monde; or, si la papauté cesse d’avoir un petit +territoire politiquement neutralisé à son usage, elle verra briser son +unité. Il me paraît donc presque inévitable que nous ayons bientôt deux +papes et même trois, car il va être bien difficile que des Français, des +Italiens et des Allemands soient de la même religion. Le principe des +nationalités devait à la longue amener la ruine de la papauté. On dit +souvent: «Les questions religieuses ont de nos jours trop peu +d’importance pour amener des schismes.» C’est là une erreur; des +hérésies, des divisions sur les dogmes abstraits, il n’y en aura +plus[10]; car on ne prend presque plus le dogme au sérieux; mais des +schismes dans le genre de celui d’Avignon, des divisions de personnes, +des élections contestées et dont l’incertitude maintiendra longtemps +affrontées des parties de la catholicité, cela est parfaitement +possible, cela sera. Une fois le schisme fait sur les personnes, une +fois les deux papes constitués, l’un à Rome, l’autre hors de l’Italie, +la décomposition de la catholicité s’opérera par le choix des +obédiences, comme celle de l’eau sous l’action de la pile électrique; +chacun des deux papes deviendra un pôle qui attirera à lui les éléments +qui lui seront homogènes; l’un sera le pape du catholicisme rétrograde, +l’autre le pape du catholicisme progressif; car tous deux désireront +avoir des partisans, et, pour avoir des partisans, il faut représenter +quelque chose. Nous verrons Pierre de Lune prétendre encore enfermer +l’Église universelle sur son rocher de Paniscole; la ligne de séparation +des obédiences pourrait même déjà être tracée. Une foule de réformes +maintenant impraticables seront praticables alors, et l’horizon du +catholicisme, maintenant si fermé, pourra s’ouvrir tout à coup et +laisser voir des profondeurs inattendues. + + [10] Le dogme de l’infaillibilité fait exception; car ce dogme est + «pratique» au plus haut degré, et atteint toute l’organisation de + l’Église catholique dans ses rapports avec l’ordre civil. + + +V + +Avec des efforts sérieux, une renaissance serait donc possible, et je +suis persuadé que, si la France marchait dix ans dans la voie que nous +avons essayé d’indiquer, l’estime et la bienveillance du monde la +dispenseraient de toute revanche. Oui, il serait possible qu’un jour +cette guerre funeste dût être bénie et considérée comme le commencement +d’une régénération. Ce n’est pas la seule fois que la guerre aurait été +plus utile au vaincu qu’au vainqueur. Si la sottise, la négligence, la +paresse, l’imprévoyance des États n’avaient pour conséquence de les +faire battre, il est difficile de dire à quel degré d’abaissement +pourrait descendre l’espèce humaine. La guerre est de la sorte une des +conditions du progrès, le coup de fouet qui empêche un pays de +s’endormir, en forçant la médiocrité satisfaite d’elle-même à sortir de +son apathie. L’homme n’est soutenu que par l’effort et la lutte. La +lutte contre la nature ne suffit pas; l’homme finirait, au moyen de +l’industrie, par la réduire à peu de chose. La lutte des races se dresse +alors. Quand une population a fait produire à son fonds tout ce qu’il +peut produire, elle s’amollirait, si la terreur de son voisin ne la +réveillait; car le but de l’humanité n’est pas de jouir; acquérir et +créer est œuvre de force et de jeunesse: jouir est de la décrépitude. La +crainte de la conquête est ainsi, dans les choses humaines, un aiguillon +nécessaire. Le jour où l’humanité deviendrait un grand empire romain +pacifié et n’ayant plus d’ennemis extérieurs serait le jour où la +moralité et l’intelligence courraient les plus grands dangers. + +Mais ces réformes s’accompliront-elles? La France va-t-elle s’appliquer +à corriger ses défauts, à reconnaître ses erreurs? La question est +complexe, et, pour la résoudre, il faut s’être fait une idée précise du +mouvement qui semble emporter vers un but inconnu tout le monde +européen. + +Le XIXe siècle possède deux types de société qui ont fait leurs preuves, +et qui, malgré les incertitudes qui peuvent peser sur leur avenir, +auront une grande place dans l’histoire de la civilisation. L’un est le +type américain, fondé essentiellement sur la liberté et la propriété, +sans priviléges de classes, sans institutions anciennes, sans histoire, +sans société aristocratique, sans cour, sans pouvoir brillant, sans +universités sérieuses ni fortes institutions scientifiques, sans service +militaire obligatoire pour les citoyens. Dans ce système, l’individu, +très-peu protégé par l’État, aussi très-peu gêné par l’État. Jeté sans +patron dans la bataille de la vie, il s’en tire comme il peut, et +s’enrichit, s’appauvrit, sans qu’il songe une seule fois à se plaindre +du gouvernement, à le renverser, à lui demander quelque chose, à +déclamer contre la liberté et la propriété. Le plaisir de déployer son +activité à toute vapeur lui suffit, même quand les chances de la loterie +ne lui ont pas été favorables. Ces sociétés manquent de distinction, de +noblesse; elles ne font guère d’œuvres originales en fait d’art et de +science; mais elles peuvent arriver à être très-puissantes, et +d’excellentes choses peuvent s’y produire. La grosse question est de +savoir combien de temps elles dureront, quelles maladies particulières +les affecteront, comment elles se comporteront à l’égard du socialisme, +qui les a jusqu’ici peu atteintes. + +Le second type de société que notre siècle voit exister avec éclat est +celui que j’appellerai l’ancien régime développé et corrigé. La Prusse +en offre le meilleur modèle. Ici l’individu est pris, élevé, façonné, +dressé, discipliné, requis sans cesse par une société dérivant du passé, +moulée dans de vieilles institutions, s’arrogeant une maîtrise de +moralité et de raison. L’individu, dans ce système, donne énormément à +l’État; il reçoit en échange de l’État une forte culture intellectuelle +et morale, ainsi que la joie de participer à une grande œuvre. Ces +sociétés sont particulièrement nobles; elles créent la science; elles +dirigent l’esprit humain; elles font l’histoire; mais elles sont de jour +en jour affaiblies par les réclamations de l’égoïsme individuel, qui +trouve le fardeau que l’État lui impose trop lourd à porter. Ces +sociétés, en effet, impliquent des catégories entières de sacrifiés, de +gens qui doivent se résigner à une vie triste sans espoir +d’amélioration. L’éveil de la conscience populaire et jusqu’à un certain +point l’instruction du peuple minent ces grands édifices féodaux et les +menacent de ruine. La France, qui était autrefois une société de ce +genre, est tombée. L’Angleterre s’éloigne sans cesse du type que nous +venons de décrire pour se rapprocher du type américain. L’Allemagne +maintient ce grand cadre, non sans que des signes de révolte s’y fassent +déjà entrevoir. Jusqu’à quel point cet esprit de révolte, qui n’est +autre chose que la démocratie socialiste, envahira-t-il les pays +germaniques à leur tour? Voilà la question qui doit préoccuper le plus +un esprit réfléchi. Nous manquons d’éléments pour y répondre avec +précision. + +Si les nations d’ancien régime ne faisaient, quand leur vieil édifice +est renversé, que passer au système américain, la situation serait +simple; on pourrait alors se reposer en cette philosophie de l’histoire +de l’école républicaine, selon laquelle le type social américain est +celui de l’avenir, celui auquel tous les pays en viendront tôt ou tard. +Mais il n’en est pas ainsi. La partie active du parti démocratique qui +maintenant travaille plus ou moins tous les États européens n’a +nullement pour idéal la république américaine. A part quelques +théoriciens, le parti démocratique a des tendances socialistes qui sont +l’inverse des idées américaines sur la liberté et la propriété. La +liberté du travail, la libre concurrence, le libre usage de la +propriété, la faculté laissée à chacun de s’enrichir selon ses pouvoirs, +sont justement ce dont ne veut pas la démocratie européenne. +Résultera-t-il de ces tendances un troisième type social, où l’État +interviendra dans les contrats, dans les relations industrielles et +commerciales, dans les questions de propriété? On ne peut guère le +croire; car aucun système socialiste n’a réussi jusqu’ici à se présenter +avec les apparences de la possibilité. De là un doute étrange, qui en +France atteint les proportions du plus haut tragique et trouble notre +vie à tous: d’une part, il semble bien difficile de faire tenir debout +sous une forme quelconque les institutions de l’ancien régime; d’une +autre part, les aspirations du peuple ne sont nullement en Europe +dirigées vers le système américain. Une série de dictatures instables, +un césarisme de basse époque, voilà tout ce qui se montre comme ayant +les chances de l’avenir. + +La direction matérialiste de la France peut d’ailleurs faire +contre-poids à tous les motifs virils de réforme qui sortent de la +situation. Cette direction matérialiste dure depuis les années qui +suivirent 1830. Sous la Restauration, l’esprit public était très-vivant +encore; la société noble songeait à autre chose que jouir et s’enrichir. +La décadence devint tout à fait sensible vers 1840. Le soubresaut de +1848 n’arrêta rien; le mouvement des intérêts matériels était vers 1853 +ce qu’il eût été si la révolution de février ne fût pas arrivée. Certes, +la crise de 1870-1871 est bien plus profonde que celle de 1848; mais on +peut craindre que le tempérament du pays ne prenne encore le dessus, que +la masse de la nation, rentrant dans son indifférence, ne songe plus +qu’à gagner de l’argent et à jouir. L’intérêt personnel ne conseille +jamais le courage militaire; car aucun des inconvénients qu’on encourt +par la lâcheté n’équivaut à ce que l’on risque par le courage. Il faut, +pour exposer sa vie, la foi à quelque chose d’immatériel; or cette foi +disparaît de jour en jour. Ayant détruit le principe de la légitimité +dynastique, qui fait consister la raison d’être de l’union des provinces +dans les droits du souverain, il ne nous restait plus qu’un dogme, +savoir qu’une nation existe par le libre consentement de toutes ses +parties. La dernière paix a porté à ce principe la blessure la plus +grave. Enfin, loin de se relever, la culture intellectuelle a reçu des +événements de l’année des coups sensibles; l’influence du catholicisme +étroit, qui sera le grand obstacle à la renaissance, ne paraît nullement +en train de décroître; la présomption d’une partie des personnes qui +président à l’administration semble par moments avoir redoublé avec les +défaites et les affronts. + +On ne peut nier, d’ailleurs, que beaucoup des réformes que la Prusse +nous impose ne doivent rencontrer chez nous de sérieuses difficultés. La +base du programme conservateur de la France a toujours été d’opposer les +parties sommeillantes de la conscience populaire aux parties trop +éveillées, je veux dire l’armée au peuple. Il est clair que ce programme +manquerait de base le jour où l’esprit démocratique pénétrerait l’armée +elle-même. Entretenir une armée faisant un corps à part dans la nation +et empêcher le développement de l’instruction primaire sont ainsi +devenus dans un certain parti des articles de foi politique; mais la +France a pour voisine la Prusse, qui force indirectement la France, même +conservatrice, à reculer sur ces deux principes. Le parti conservateur +français ne s’est pas trompé en prenant le deuil le jour de la bataille +de Sadowa. Ce parti avait pour maxime de calquer l’Autriche des +Metternich, je veux dire de combattre l’esprit démocratique au moyen +d’une armée disciplinée à part, d’un peuple de paysans tenus +soigneusement dans l’ignorance, d’un clergé armé de puissants +concordats. Ce régime énerve trop une nation qui doit lutter contre des +rivaux. L’Autriche elle-même a dû y renoncer. C’est ainsi que, selon la +thèse de Plutarque, le peuple le plus vertueux l’emporte toujours sur +celui qui l’est moins, et que l’émulation des nations est la condition +du progrès général. Si la Prusse réussit à échapper à la démocratie +socialiste, il est possible qu’elle fournisse pendant une ou deux +générations une protection à la liberté et à la propriété. Sans nul +doute, les classes menacées par le socialisme feraient taire leurs +antipathies patriotiques, le jour où elles ne pourraient plus tenir tête +au flot montant, et où quelque État fort prendrait pour mission de +maintenir l’ordre social européen. D’un autre côté, l’Allemagne +trouverait dans l’accomplissement d’une telle œuvre (assez analogue à +celle qu’elle exécuta au Ve siècle) des emplois si avantageux de son +activité, que le socialisme serait chez elle écarté pour longtemps. +Riche, molle, peu laborieuse, la France se laissait aller depuis des +années à faire exécuter toutes ses besognes pénibles, exigeant de +l’application, par des étrangers qu’elle payait bien pour cela; le +gouvernement, en tant qu’il se confond avec le métier de gendarme, est à +quelques égards une de ces besognes ennuyeuses pour lesquelles le +Français, bon et faible, a peu d’aptitude; le jour se laisse entrevoir +où il payera des gens rogues, sérieux et durs pour cela, comme les +Athéniens avaient des Scythes pour remplir les fonctions de sbires et de +geôliers. + +La gravité de la crise révélera peut-être des forces inconnues. +L’imprévu est grand dans les choses humaines, et la France se plaît +souvent à déjouer les calculs les mieux raisonnés. Étrange, parfois +lamentable, la destinée de notre pays n’est jamais vulgaire. S’il est +vrai que c’est le patriotisme français qui, à la fin du dernier siècle, +a réveillé le patriotisme allemand, il sera peut-être vrai aussi de dire +que le patriotisme allemand aura réveillé le patriotisme français sur le +point de s’éteindre. Ce retour vers les questions nationales apporterait +pour quelques années un temps d’arrêt aux questions sociales. Ce qui +s’est passé depuis trois mois, la vitalité que la France a montrée après +l’effroyable syncope morale du 18 mars, sont des faits très-consolants. +On se prend souvent à craindre que la France et même l’Angleterre, au +fond travaillée du même mal que nous (l’affaiblissement de l’esprit +militaire, la prédominance des considérations commerciales et +industrielles), ne soient bientôt réduites à un rôle secondaire, et que +la scène du monde européen n’en vienne à être uniquement occupée par +deux colosses, la race germanique et la race slave, qui ont gardé la +vigueur du principe militaire et monarchique, et dont la lutte remplira +l’avenir. Mais on peut affirmer aussi que, dans un sens supérieur, la +France aura sa revanche. On reconnaîtra un jour qu’elle était le sel de +la terre, et que sans elle le festin de ce monde sera peu savoureux. On +regrettera cette vieille France libérale, qui fut impuissante, +imprudente, je l’avoue, mais qui aussi fut généreuse, et dont on dira un +jour comme des chevaliers de l’Arioste: + + Oh gran bontà de’ cavalieri antiqui! + +Quand les vainqueurs du jour auront réussi à rendre le monde positif, +égoïste, étranger à tout autre mobile que l’intérêt, aussi peu +sentimental que possible, on trouvera qu’il fut heureux cependant pour +l’Amérique que le marquis de Lafayette ait pensé autrement; qu’il fut +heureux pour l’Italie que, même à notre plus triste époque, nous ayons +été capables d’une généreuse folie; qu’il fut heureux pour la Prusse +qu’en 1865, aux plans confus qui remplissaient la tête de l’empereur, se +soit mêlée une vue de philosophie politique élevée. + +Ne jamais trop espérer, ne jamais désespérer, doit être notre devise. +Souvenons-nous que la tristesse seule est féconde en grandes choses, et +que le vrai moyen de relever notre pauvre pays, c’est de lui montrer +l’abîme où il est. Souvenons-nous surtout que les droits de la patrie +sont imprescriptibles, et que le peu de cas qu’elle fait de nos conseils +ne nous dispense pas de les lui donner. L’émigration à l’extérieur ou à +l’intérieur est la plus mauvaise action qu’on puisse commettre. +L’empereur romain qui, au moment de mourir, résumait son opinion sur la +vie par ces mots: _Nil expedit_, n’en donnait pas moins pour mot d’ordre +à ses officiers: _Laboremus._ + + + + +LA GUERRE + +ENTRE + +LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE[11] + + [11] _Revue des Deux Mondes_, 15 septembre 1870. + + +En commençant à écrire ces pages, j’ignore quel sera l’état du monde au +moment où elles seront terminées. Il faudrait un esprit bien frivole +pour chercher à démêler l’avenir quand le présent n’a pas une heure +assurée. Il est permis cependant à ceux qu’une conception philosophique +de la vie a élevés au-dessus, non certes du patriotisme, mais des +erreurs qu’un patriotisme peu éclairé entraîne, d’essayer de découvrir +quelque chose à travers l’épaisse fumée qui ne laisse voir à l’horizon +que l’image de la mort. + +J’ai toujours regardé la guerre entre la France et l’Allemagne comme le +plus grand malheur qui pût arriver à la civilisation. Tous, nous +acceptons hautement les devoirs de la patrie, ses justes +susceptibilités, ses espérances; tous, nous avons une pleine confiance +dans les forces profondes du pays, dans cette élasticité qui déjà plus +d’une fois a fait rebondir la France sous la pression de l’infortune; +mais supposons les espérances permises de beaucoup dépassées, la guerre +commencée n’en aura pas moins été un immense malheur. Elle aura semé une +haine violente entre les deux portions de la race européenne dont +l’union importait le plus au progrès de l’esprit humain. La grande +maîtresse de l’investigation savante, l’ingénieuse, vive et prompte +initiatrice du monde à toute fine et délicate pensée, sont brouillées +pour longtemps, à jamais peut-être; chacune d’elles s’enfoncera dans ses +défauts, l’une devenant de plus en plus rude et grossière, l’autre de +plus en plus superficielle et arriérée. L’harmonie intellectuelle, +morale, politique de l’humanité est rompue; une aigre dissonance se +mêlera au concert de la société européenne pendant des siècles. + +En effet, mettons de côté les États-Unis d’Amérique, dont l’avenir, +brillant sans doute, est encore obscur, et qui en tout cas occupent un +rang secondaire dans le travail original de l’esprit humain, la grandeur +intellectuelle et morale de l’Europe repose sur une triple alliance dont +la rupture est un deuil pour le progrès, l’alliance entre la France, +l’Allemagne et l’Angleterre. Unies, ces trois grandes forces +conduiraient le monde et le conduiraient bien, entraînant nécessairement +après elles les autres éléments, considérables encore, dont se compose +le réseau européen; elles traceraient surtout d’une façon impérieuse sa +voie à une autre force qu’il ne faut ni exagérer ni trop rabaisser, la +Russie. La Russie n’est un danger que si le reste de l’Europe +l’abandonne à la fausse idée d’une originalité qu’elle n’a peut-être +pas, et lui permet de réunir en un faisceau les peuplades barbares du +centre de l’Asie, peuplades tout à fait impuissantes par elles-mêmes, +mais capables de discipline et fort susceptibles, si l’on n’y prend +garde, de se grouper autour d’un Gengiskhan moscovite. Les États-Unis ne +sont un danger que si la division de l’Europe leur permet de se laisser +aller aux fumées d’une jeunesse présomptueuse et à de vieux +ressentiments contre la mère patrie. Avec l’union de la France, de +l’Angleterre et l’Allemagne, le vieux continent gardait son équilibre, +maîtrisait puissamment le nouveau, tenait en tutelle ce vaste monde +oriental auquel il serait malsain de laisser concevoir des espérances +exagérées.--Ce n’était là qu’un rêve. Un jour a suffi pour renverser +l’édifice où s’abritaient nos espérances, pour ouvrir le monde à tous +les dangers, à toutes les convoitises, à toutes les brutalités. + +Dans cette situation, dont nous ne sommes en rien responsables, le +devoir de tout esprit philosophique est de faire taire son émotion et +d’étudier, d’une pensée froide et claire, les causes du mal, pour tâcher +d’entrevoir la manière dont il est possible de l’atténuer. La paix se +fera entre la France et l’Allemagne. L’extermination n’a qu’un temps; +elle trouve sa fin, comme les maladies contagieuses, dans ses ravages +mêmes, comme la flamme, dans la destruction de l’objet qui lui servait +d’aliment. J’ai lu, je ne sais où, la parabole de deux frères qui, du +temps de Caïn et d’Abel sans doute, en vinrent à se haïr et résolurent +de se battre jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus frères. Quand, épuisés, +ils tombèrent tous deux sur le sol, ils se trouvèrent encore frères, +voisins, tributaires du même puits, riverains du même ruisseau. + +Qui fera la paix entre la France et l’Allemagne? Dans quelles conditions +se fera cette paix? On risquerait fort de se tromper, si l’on voulait +parler de la paix provisoire ou plutôt de l’armistice qui se conclura +dans quelques semaines ou quelques mois. Nous ne parlons ici que du +règlement de compte qui interviendra un jour pour le bien du monde entre +les deux grandes nations de l’Europe centrale. Pour se former une idée à +cet égard, il faut d’abord bien connaître de quelle façon l’Allemagne +est arrivée à concevoir l’idée de sa propre nationalité. + + +I + +La loi du développement historique de l’Allemagne ne ressemble en rien à +celle de la France; la destinée de l’Allemagne, au contraire, est à +beaucoup d’égards semblable à celle de l’Italie. Fondatrice du vieil +empire romain, dépositaire jalouse de ses traditions, l’Italie n’a +jamais pu devenir une nation comme les autres. Succédant à l’empire +romain, fondatrice du nouvel empire carlovingien, se prétendant +dépositaire d’un pouvoir universel, d’un droit plus que national, +l’Allemagne était arrivée jusqu’à ces dernières années sans être un +peuple. L’empire romain et la papauté, qui en fut la suite, avaient +perdu l’Italie. L’empire carlovingien faillit perdre l’Allemagne. +L’empereur germanique ne fut pas plus capable de faire l’unité de la +nation allemande que le pape de faire celle de l’Italie. On n’est maître +chez soi que quand on n’a aucune prétention à régner hors de chez soi. +Tout pays qui arrive à exercer une primauté politique, intellectuelle, +religieuse, sur les autres peuples, l’expie par la perte de son +existence nationale durant des siècles. + +Il n’en fut pas de même de la France. Dès le Xe siècle, la France se +retire bien nettement de l’empire. Les deux joyaux du monde occidental, +la couronne impériale et la tiare papale, elle les perd pour son +bonheur. A partir de la mort de Charles le Gros, l’empire devient +exclusivement l’apanage des Allemands, aucun roi de France n’est plus +empereur d’Occident. D’autre part, la papauté devient la propriété de +l’Italie. La _Francia_, telle que l’avait faite le traité de Verdun, est +privilégiée justement à cause de ce qui lui manque: elle n’a ni +l’empire, ni la papauté, les deux choses universelles qui troublent +perpétuellement le pays qui les possède dans l’œuvre de sa concrétion +intime. Dès le Xe siècle, la _Francia_ est toute nationale, et en effet +dans la seconde moitié de ce siècle elle substitue au Carlovingien, +lourd Allemand qui la défend mal, une famille encore germanique sans +doute, mais bien réellement mariée avec le sol, la famille des ducs de +France, qui a un domaine propre, et non pas seulement, comme les +Carlovingiens, un titre abstrait. Dès lors commence autour de Paris +cette admirable marche du développement national, qui aboutit à Louis +XIV, à la Révolution, et dont le XIXe siècle pourra voir la +contre-partie, par suite de la triste loi qui condamne les choses +humaines à entrer dans la voie de la décadence et de la destruction dès +qu’elles sont achevées. + +L’idée de former une nationalité compacte n’avait jamais été, jusqu’à la +révolution française, l’idée de l’Allemagne. Cette grande race allemande +porte bien plus loin que la France le goût des indépendances +provinciales; la chance de guerres que nous appellerions civiles entre +des parties de la même famille nationale ne l’effraye pas. Elle ne veut +pas de l’unité pour elle-même, elle la veut uniquement par crainte de +l’étranger; elle tient par-dessus tout à la liberté de ses divisions +intérieures. Ce fut là ce qui lui permit de faire la plus belle chose +des temps modernes, la réforme luthérienne, chose, selon nous, +supérieure à la philosophie et à la révolution, œuvres de la France, et +qui ne le cède qu’à la renaissance, œuvre de l’Italie; mais on a +toujours les défauts de ses qualités. Depuis la chute des Hohenstaufen, +la politique générale de l’Allemagne fut indécise, faible, empreinte +d’une sorte de gaucherie; à la suite de la guerre de trente ans, la +conscience d’une patrie allemande existe à peine. La royauté française +abusa de ce pitoyable état politique d’une grande race. Elle fit ce +qu’elle n’avait jamais fait; elle sortit de son programme, qui était de +ne s’assimiler que des pays de langue française; elle s’empara de +l’Alsace, terre allemande. Le temps a légitimé cette conquête, puisque +l’Alsace a pris ensuite une part si brillante aux grandes œuvres +communes de la France. Il y eut cependant dans ce fait, qui au XVIIe +siècle ne choqua personne, le germe d’un grave embarras pour l’époque où +l’idée des nationalités deviendrait maîtresse du monde, et ferait +prendre, dans les questions de délimitation territoriale, la langue et +la race pour _criterium_ de légitimité. + +La révolution française fut, à vrai dire, le fait générateur de l’idée +de l’unité allemande. La Révolution répondait en un sens au vœu des +meilleurs esprits de l’Allemagne; mais ils s’en dégoûtèrent vite. +L’Allemagne resta légitimiste et féodale; sa conduite ne fut qu’une +série d’hésitations, de malentendus, de fautes. La conduite de la France +fut d’une suprême inconséquence. Elle, qui élevait dans le monde le +drapeau du droit national, viola, dans l’ivresse de ses victoires, +toutes les nationalités. L’Allemagne fut foulée aux pieds des chevaux; +le génie allemand, qui se développait alors d’une façon si merveilleuse, +fut méconnu; sa valeur sérieuse ne fut pas comprise des esprits bornés +qui formaient l’élite intellectuelle du temps de l’Empire; la conduite +de Napoléon à l’égard des pays germaniques fut un tissu d’étourderies. +Ce grand capitaine, cet éminent organisateur, était dénué des principes +les plus élémentaires en fait de politique extérieure. Son idée d’une +domination universelle de la France était folle, puisqu’il est bien +établi que toute tentative d’hégémonie d’une nation européenne provoque, +par une réaction nécessaire, une coalition de tous les autres États, +coalition dont l’Angleterre, gardienne de l’équilibre, est toujours le +centre de formation[12]. + + [12] Ceci n’est vrai que du passé. La vieille Angleterre, paraît-il, + n’existe plus de nos jours (septembre 1871). + +Une nation ne prend d’ordinaire la complète conscience d’elle-même que +sous la pression de l’étranger. La France existait avant Jeanne d’Arc et +Charles VII; cependant c’est sous le poids de la domination anglaise que +le mot de _France_ prend un accent particulier. Un _moi_, pour prendre +le langage de la philosophie, se crée toujours en opposition avec un +autre _moi_. La France fit de la sorte l’Allemagne comme nation. La +plaie avait été trop visible. Une nation dans la pleine floraison de son +génie et au plus haut point de sa force morale avait été livrée sans +défense à un adversaire moins intelligent et moins moral par les +misérables divisions de ses petits princes, et faute d’un drapeau +central. L’Autriche, ensemble à peine allemand, introduisant dans le +corps germanique une foule d’éléments non germaniques, trahissait sans +cesse la cause allemande et en sacrifiait les intérêts à ses +combinaisons dynastiques. Un point de renaissance parut alors: ce fut la +Prusse de Frédéric. Formation récente dans le corps germanique, la +Prusse en recélait toute la force effective. Par le fond de sa +population, elle était plus slave que germanique; mais ce n’était point +là un inconvénient, tout au contraire. Ce sont presque toujours ainsi +des pays mixtes et limitrophes qui font l’unité politique d’une race: +qu’on se rappelle le rôle de la Macédoine en Grèce, du Piémont en +Italie. La réaction de la Prusse contre l’oppression de l’empire +français fut très-belle. On sait comment le génie de Stein tira de +l’abaissement même la condition de la force, et comment l’organisation +de l’armée prussienne, point de départ de l’Allemagne nouvelle, fut la +conséquence directe de la bataille d’Iéna. Avec sa présomption +habituelle et son inintelligence de la race germanique, Napoléon ne vit +rien de tout cela. La bataille de Leipzig fut le signal d’une +résurrection. De ce jour-là, il fut clair qu’une puissance nouvelle de +premier ordre (la Prusse, tenant en sa main le drapeau allemand) faisait +son entrée dans le monde. Au fond, la Révolution et l’Empire n’avaient +rien compris à l’Allemagne, comme l’Allemagne n’avait rien compris à la +France. Les grands esprits germaniques avaient pu saluer avec +enthousiasme l’œuvre de la Révolution, parce que les principes de ce +mouvement à l’origine étaient les leurs, ou plutôt ceux du XVIIIe siècle +tout entier; mais cette basse démocratie terroriste, se transformant en +despotisme militaire et en instrument d’asservissement pour tous les +peuples, les remplit d’horreur. Par réaction, l’Allemagne éclairée se +montra en quelque sorte affamée d’ancien régime. La révolution française +trouvait l’obstacle qui devait l’arrêter dans la féodalité organisée de +la Prusse, de la Poméranie, du Holstein, c’est-à-dire dans ce fonds de +populations antidémocratiques au premier chef des bords de la Baltique, +populations fidèles à la légitimité, acceptant d’être menées, bâtonnées, +servant bien quand elles sont bien commandées, ayant à leur tête une +petite noblesse de village, forte de toute la force que donnent les +préjugés et l’esprit étroit. La vraie résistance continentale à la +Révolution et à l’Empire vint de cette Vendée du Nord; c’est là que le +gentilhomme campagnard, chez nous couvert de ridicule par la haute +noblesse, la cour, la bourgeoisie, le peuple même, prit sa revanche sur +la démocratie française, et prépara sourdement, sans bruit, sans +plébiscites, sans journaux, l’étonnante apparition qui depuis quelques +années vient de se dérouler devant nous. + +La nécessité qui sous la Restauration obligea la France à renoncer à +toute ambition extérieure, la sage politique qui sous Louis-Philippe +rassura l’Europe, éloignèrent quelque temps le danger que recélait pour +la France sortie de la Révolution cette anti-France de la Baltique, qui +est la négation totale de nos principes les plus arrêtés. A part +quelques paroles imprudentes d’hommes d’État de médiocre portée et +quelques mauvais vers d’un poëte étourdi[13], la France de ce temps +songea peu à l’Allemagne. L’activité était tournée vers l’intérieur et +non vers les agrandissements du dehors. On avait mille fois raison. La +France est assez grande; sa mission ne consiste pas à s’adjoindre des +pays étrangers, elle consiste à offrir chez elle un de ces brillants +développements dont elle est si capable, à montrer la réalisation +prospère du système démocratique qu’elle a proclamé, et dont la +possibilité n’a pas été jusqu’ici bien prouvée. Qu’un pays de dix-sept +ou dix-huit millions d’habitants, comme était autrefois la Prusse, joue +le tout pour le tout, et sorte, même au prix des plus grands hasards, +d’une situation qui le laissait flotter entre les grands et les petits +États, cela est naturel; mais un pays de trente ou quarante millions +d’habitants a tout ce qu’il faut pour être une grande nation. Que les +frontières de la France aient été assez mal faites en 1815, cela est +possible; mais, si l’on excepte quelques mauvais contours du côté de la +Sarre et du Palatinat, qui furent tracés, à ce qu’il semble, sous le +coup de chétives préoccupations militaires, le reste me paraît bien. Les +pays flamands sont plus germaniques que français; les pays wallons ont +été empêchés de s’agglutiner au conglomérat français par des aventures +historiques qui n’ont rien de fortuit; cela tint au profond esprit +municipal qui rendit la royauté française insupportable à ces pays. Il +en faut dire autant de Genève et de la Suisse romande; on peut ajouter +que grande est l’utilité de ces petits pays français, séparés +politiquement de la France; ils offrent un asile aux émigrés de nos +dissensions intestines, et, en temps de despotisme, ils servent de +refuge à une pensée libre. La Prusse rhénane et le Palatinat sont des +pays autrefois celtiques, mais profondément germanisés depuis deux mille +ans. Si l’on excepte quelques vallées séparées de la France en 1815 par +des raisons de stratégie, la France n’a donc pas un pouce de terre à +désirer. L’Angleterre et l’Écosse n’ont en surface que les deux +cinquièmes de la France, et pourtant l’Angleterre est-elle obligée de +songer à des conquêtes territoriales pour être grande? + + [13] Il faut dire qu’il ne faisait que répondre à une provocation + venant d’Allemagne. + +Le sort de l’année 1848 fut, en cette question comme en toutes les +autres, de soulever des problèmes qu’elle ne put résoudre, et qui, au +bout d’un ou deux ans, reçurent des solutions par des moyens +diamétralement opposés à ceux que rêvèrent les partis alors dominants. +La question de l’unité allemande fut posée avec éclat; selon la mode du +temps, on crut tout arranger par une assemblée constituante. Ces efforts +aboutirent à un éclatant échec. Qu’on traite les hommes de 1848 +d’utopistes, ou qu’on reproche aux masses de n’avoir pas été assez +éclairées pour les suivre, il est sûr que les essais de cette année +demeurèrent tous infructueux. Pendant dix ans, les problèmes +sommeillèrent, le patriotisme allemand sembla porter le deuil; mais déjà +un homme disait à ceux qui voulaient l’écouter: «Ces problèmes ne se +résolvent pas comme vous croyez, par la libre adhésion des peuples; ils +se résolvent par le fer et le feu.» + +L’empereur Napoléon III rompit la glace par la guerre d’Italie, ou +plutôt par la conclusion de cette guerre, qui fut l’annexion à la France +de la Savoie et de Nice. La première de ces deux annexions était assez +naturelle; de tous les pays de langue française non réunis à la France, +la Savoie était le seul qui pût sans inconvénient nous être dévolu; +depuis que le duc de Savoie était devenu roi d’Italie, une telle +dévolution était presque dans la force des choses. Et cependant cette +annexion eut bien plus d’inconvénients que d’avantages. Elle interdit à +la France ce qui fait sa vraie force, le droit d’alléguer une politique +désintéressée et uniquement inspirée par l’amour des principes; elle +donna une idée exagérée des plans d’agrandissement de l’empereur +Napoléon III, mécontenta l’Angleterre, éveilla les soupçons de l’Europe, +provoqua les hardies initiatives de M. de Bismark. + +Il est clair que, s’il y eut jamais un mouvement légitime en histoire, +c’est celui qui, depuis soixante ans, porte l’Allemagne à se former en +une seule nation. Si quelqu’un en tout cas a le droit de s’en plaindre, +ce n’est pas la France, puisque l’Allemagne n’a obéi à cette tendance +qu’à notre exemple, et pour résister à l’oppression que la France fit +peser sur elle au XVIIe siècle et sous l’Empire. La France, ayant +renoncé au principe de la légitimité, qui ne voyait dans telle ou telle +agglomération de province en royaume ou en empire que la conséquence des +mariages, des héritages, des conquêtes d’une dynastie, ne peut connaître +qu’un seul principe de délimitation en géographie politique, je veux +dire le principe des nationalités, ou, ce qui revient au même, la libre +volonté des peuples de vivre ensemble, prouvée par des faits sérieux et +efficaces. Pourquoi refuser à l’Allemagne le droit de faire chez elle ce +que nous avons fait chez nous, ce que nous avons aidé l’Italie à faire? +N’est-il pas évident qu’une race dure, chaste, forte et grave comme la +race germanique, une race placée au premier rang par les dons et le +travail de la pensée, une race peu portée vers le plaisir, tout entière +livrée à ses rêves et aux jouissances de son imagination, voudrait jouer +dans l’ordre des faits politiques un rôle proportionné à son importance +intellectuelle? Le titre d’une nationalité, ce sont des hommes de génie, +«gloires nationales», qui donnent aux sentiments de tel ou tel peuple +une forme originale, et fournissent la grande matière de l’esprit +national, quelque chose à aimer, à admirer, à vanter en commun. Dante, +Pétrarque, les grands artistes de la renaissance ont été les vrais +fondateurs de l’unité italienne. Gœthe, Schiller, Kant, Herder, ont créé +la patrie allemande. Vouloir s’opposer à une éclosion annoncée par tant +de signes eût été aussi absurde que de vouloir s’opposer à la marée +montante. Vouloir lui donner des conseils, lui tracer la manière dont +nous eussions désiré qu’elle s’accomplît, était puéril. Ce mouvement +s’accomplissait par défiance de nous; lui indiquer une règle, c’était +fournir à une conscience nationale, soupçonneuse et susceptible, un +_criterium_ sûr, et l’inviter clairement à faire le contre-pied de ce +que nous lui demandions. Certes je suis le premier à reconnaître qu’à ce +besoin d’unité de la nation allemande il se mêla d’étranges excès. Le +patriote allemand, comme le patriote italien, ne se détache pas +facilement du vieux rôle universel de sa patrie. Certains Italiens +rêvent encore le _primato_; un très-grand nombre d’Allemands rattachent +leurs aspirations au souvenir du saint-empire, exerçant sur tout le +monde européen une sorte de suzeraineté. Or la première condition d’un +esprit national est de renoncer à toute prétention de rôle universel, le +rôle universel étant destructeur de la nationalité. Plus d’une fois le +patriotisme allemand s’est montré de la sorte injuste et partial. Ce +théoricien de l’unité allemande qui soutient que l’Allemagne doit +reprendre partout les débris de son vieil empire refuse d’écouter aucune +raison quand on lui parle d’abandonner un pays aussi purement slave que +le grand-duché de Posen[14]. Le vrai, c’est que le principe des +nationalités doit être entendu d’une façon large, sans subtilités. +L’histoire a tracé les frontières des nations d’une manière qui n’est +pas toujours la plus naturelle; chaque nation a du trop, du trop peu; il +faut se tenir à ce que l’histoire a fait et au vœu des provinces, pour +éviter d’impossibles analyses, d’inextricables difficultés. + + [14] La possession de Posen par la Prusse ne saurait en aucune manière + être assimilée à la possession de l’Alsace par la France. L’Alsace + est francisée et ne proteste plus contre son annexion, tandis que + Posen n’est pas germanisé et proteste. Le parallèle de l’Alsace est + la Silésie, province slave de race et de langue, mais suffisamment + germanisée, et dont personne ne conteste plus la légitime propriété + à la Prusse. + +Si la pensée de l’unité allemande était légitime, il était légitime +aussi que cette unité se fît par la Prusse. Les tentatives +parlementaires de Francfort ayant échoué, il ne restait que l’hégémonie +de l’Autriche ou de la Prusse. L’Autriche renferme trop de Slaves, elle +est trop antipathique à l’Allemagne protestante, elle a trop manqué +durant des siècles à ses devoirs de puissance dirigeante en Allemagne, +pour qu’elle pût être de nouveau appelée à jouer un rôle de ce genre. Si +jamais, au contraire, il y eut une vocation historique bien marquée, ce +fut celle de la Prusse depuis Frédéric le Grand. Il ne pouvait échapper +à un esprit sagace que la Prusse était le centre d’un tourbillon +ethnique nouveau, qu’elle jouait pour la nationalité allemande du Nord +le rôle du cœur dans l’embryon, sauf à être plus tard absorbée par +l’Allemagne qu’elle aurait faite, comme nous voyons le Piémont absorbé +par l’Italie. Un homme se trouva pour s’emparer de toutes ces tendances +latentes, pour les représenter et leur donner avec une énergie sans +égale une pleine réalisation. + +M. de Bismark voulut deux choses que le philosophe le plus sévère +pourrait déclarer légitimes, si dans l’application le peu scrupuleux +homme d’État n’avait montré que pour lui la force est synonyme de +légitimité: d’abord, chasser de la confédération germanique l’Autriche, +corps plus qu’à demi étranger qui l’empêchait d’exister; en second lieu, +grouper autour de la Prusse les membres de la patrie allemande que les +hasards de l’histoire avaient dispersés. M. de Bismark vit-il au delà? +Son point de vue nécessairement borné d’homme pratique lui permit-il de +soupçonner qu’un jour la Prusse serait absorbée par l’Allemagne et +disparaîtrait en quelque sorte dans sa victoire, comme Rome finit +d’exister en tant que ville le jour où elle eut achevé son œuvre +d’unification? Je l’ignore, car M. de Bismark ne s’est pas jusqu’ici +offert à l’analyse; il ne s’y offrira peut-être jamais. Une des +questions qu’un esprit curieux se pose le plus souvent, en réfléchissant +sur l’histoire contemporaine, est de savoir si M. de Bismark est +philosophe, s’il voit la vanité de ce qu’il fait, tout en y travaillant +avec ardeur, ou bien si c’est un croyant en politique, s’il est dupe de +son œuvre, comme tous les esprits absolus, et n’en voit pas la caducité. +J’incline vers la première hypothèse, car il me paraît difficile qu’un +esprit si complet ne soit pas critique, et ne mesure pas dans son action +la plus ardente les limites et le côté faible de ses desseins. Quoi +qu’il en soit, s’il voit dans l’avenir les impossibilités du parti qui +consisterait à faire de l’Allemagne une Prusse agrandie, il se garde de +le dire, car le fanatisme étroit du parti des hobereaux prussiens ne +supporterait pas un moment la pensée que le but de ce qui se fait par la +Prusse n’est pas de prussianiser toute l’Allemagne, et plus tard le +monde entier, au nom d’une sorte de mysticisme politique dont on semble +vouloir se réserver le secret. + +Les plans de M. de Bismark furent élaborés dans la confidence et avec +l’adhésion de l’empereur Napoléon III, ainsi que du petit nombre de +personnes qui étaient initiées à ses desseins. Il est injuste de faire +de cela un reproche à l’empereur Napoléon. C’est la France qui a élevé +dans le monde le drapeau des nationalités; toute nationalité qui naît et +grandit devrait naître et grandir avec les encouragements de la France, +devenir pour elle une amie. La nationalité allemande étant une nécessité +historique, la sagesse voulait qu’on ne se mît pas à la traverse. La +bonne politique n’est pas de s’opposer à ce qui est inévitable; la bonne +politique est d’y servir et de s’en servir. Une grande Allemagne +libérale, formée en pleine amitié avec la France, devenait une pièce +capitale en Europe, et créait avec la France et l’Angleterre une +invincible trinité, entraînant le monde, surtout la Russie, dans les +voies du progrès par la raison. Il était donc souverainement désirable +que l’unité allemande, venant à se réaliser, ne se fît pas malgré la +France, qu’elle se fît, bien au contraire, avec notre assentiment. La +France n’était pas obligée d’y contribuer, mais elle était obligée de ne +pas s’y opposer; il était même naturel de songer au bon vouloir de la +jeune nation future, de se ménager de sa part quelque chose de ce +sentiment profond que les États-Unis d’Amérique garderont encore +longtemps à la France en souvenir de Lafayette. Était-il opportun de +tirer profit des circonstances pour notre agrandissement territorial? +Non en principe, puisque de tels agrandissements sont à peu près +inutiles. En quoi la France est-elle plus grande depuis l’adjonction de +Nice et de la Savoie? Cependant l’opinion publique superficielle +attachant beaucoup de prix à ces agrandissements, on pouvait, à l’époque +des tractations amicales, stipuler quelques cessions, portant sur des +pays disposés à se réunir à la France, pourvu qu’il fût bien entendu que +ces agrandissements n’étaient pas le but de la négociation, que l’unique +but de celle-ci était l’amitié de la France et de l’Allemagne. Pour +répondre aux taquineries des hommes d’État de l’opposition et satisfaire +à certaines exigences des militaires qui ont sans doute leur fondement, +on pouvait, par exemple, stipuler avant la guerre la cession du +Luxembourg au cas qu’il y consentît et la rectification de la Sarre, +auxquelles la Prusse eût probablement consenti alors. Je le répète, +j’estime qu’il eût mieux valu ne rien demander: le Luxembourg ne nous +eût pas apporté plus de force que la Savoie ou Nice. Quant aux contours +stratégiques des frontières, combien une bonne politique eût été un +meilleur rempart! L’effet d’une bonne politique eût été que personne ne +nous eût attaqués, ou que, si quelqu’un avait pris contre nous +l’offensive, nous eussions été défendus par la sympathie de toute +l’Europe.--Quoi qu’il en soit, on ne prit aucun parti: une indécision +déplorable paralysa la plume de l’empereur Napoléon III, et Sadowa +arriva sans que rien eût été convenu pour le lendemain. Cette bataille, +qui, si l’on avait suivi une politique consistante, aurait pu être une +victoire pour la France, devint ainsi une défaite, et, huit jours après, +le gouvernement français prenait le deuil de l’événement auquel il avait +plus que personne contribué. + +A ce moment, d’ailleurs, entrèrent en scène deux éléments qui n’avaient +eu aucune part aux conversations de Biarritz, l’opinion française et +l’opinion prussienne exaltées. M. de Bismark n’est pas la Prusse; en +dehors de lui existe un parti fanatique, absolu, tout d’une pièce, avec +lequel il doit compter. M. de Bismark par sa naissance appartient à ce +parti; mais il n’en a pas les préjugés. Pour se rendre maître de +l’esprit du roi, faire taire ses scrupules et dominer les conseils +étroits qui l’entourent, M. de Bismark est obligé à des sacrifices. +Après la victoire de Sadowa, le parti fanatique se trouva plus puissant +que jamais; toute transaction devint impossible. Ce qui arrivait à +l’empereur Napoléon III arrivera, je le crains, à plusieurs de ceux qui +auront des relations avec la Prusse. Cet esprit intraitable, cette +roideur de caractère, cette fierté exagérée seront la source de beaucoup +de difficultés.--En France, l’empereur Napoléon III se montra également +débordé par une certaine opinion. L’opposition fut cette fois, ce +qu’elle est trop souvent, superficielle et déclamatoire. Il était facile +de montrer que la conduite du gouvernement avait été pleine +d’imprévoyance et de tergiversations. Il est clair qu’à l’époque des +ouvertures de M. de Bismark, le gouvernement aurait dû ou refuser de +l’écouter ou avoir un plan de conduite qu’il pût appuyer d’une bonne +armée sur le Rhin; mais ce n’était pas là une raison pour venir soutenir +chaque année, ainsi que le faisait l’opposition, que la France avait été +vaincue à Sadowa, ni surtout pour établir en doctrine que la frontière +de la France devait être garnie de petits États faibles, ennemis les uns +des autres. Pouvait-on inventer un moyen plus efficace pour leur +persuader d’être unis et forts? M. Thiers contribua beaucoup par ses +aveux à exciter l’opinion allemande, laquelle est persuadée que cet +honorable homme d’État représente l’opinion dominante de la bourgeoisie +française et ses instincts secrets. + +Le règlement de la question du Luxembourg mit cette situation funeste +dans tout son jour. Rien n’avait été convenu avant Sadowa entre la +France et la Prusse: la Prusse n’éluda donc aucun engagement en refusant +toute concession; mais, si la modération avait été dans le caractère de +la cour de Berlin, comment ne lui eût-elle pas conseillé de tenir compte +de l’émotion de la France, de ne pas pousser son droit et ses avantages +à l’extrême? Le Luxembourg est un pays insignifiant, tout à fait +hybride, ni allemand ni français, ou, si l’on veut, l’un et l’autre. Son +annexion à la France, précédée d’un plébiscite, n’avait rien qui pût +mécontenter l’Allemand le plus correct dans son patriotisme. La roideur +systématique de la Prusse prouva qu’elle n’entendait garder aucun +souvenir reconnaissant des tractations qui avaient précédé Sadowa, et +que la France, malgré l’appui réel qu’elle lui avait prêté, était +toujours pour elle l’éternelle ennemie. Du côté de la France, on avait +amené ce résultat par une série de fautes; on avait été si malavisé, +qu’on n’avait même pas le droit de se plaindre. On avait voulu jouer au +fin, on avait trouvé plus fin que soi. On avait fait comme celui qui, +ayant dans son jeu des cartes excellentes, n’a pas pu se décider à les +jeter sur table, les réservant toujours pour des coups qui ne viennent +jamais. + +Est-ce à dire, comme le pensent beaucoup de personnes, que, depuis 1866, +la guerre entre la France et la Prusse fût inévitable? non certes. Quand +on peut attendre, peu de choses sont inévitables; or on pouvait gagner +du temps. La mort du roi de Prusse, ce qu’on sait du caractère sage et +modéré du prince et de la princesse de Prusse, pouvaient déplacer bien +des choses. Le parti militaire féodal prussien, qui est l’une des +grandes causes de danger pour la paix de l’Europe, semble destiné à +céder avec le temps beaucoup de son ascendant à la bourgeoisie +berlinoise, à l’esprit allemand, si large, si libre, et qui deviendra +profondément libéral dès qu’il sera délivré de l’étreinte du casernement +prussien. Je sais que les symptômes de ceci ne se montrent guère encore, +que l’Allemagne, toujours un peu timide dans l’action, a été conquise +par la Prusse, sans qu’aucun indice ait montré la Prusse disposée à se +perdre dans l’Allemagne; mais le temps n’est pas venu pour une telle +évolution. Acceptée comme moyen de lutte contre la France, l’hégémonie +prussienne ne faiblira que quand une pareille lutte n’aura plus de +raison d’être. La force avec laquelle est lancé le mouvement allemand +donnera lieu à des développements très-rapides. Il n’y a plus aucune +analogie en histoire, si l’Allemagne conquise ne conquiert la Prusse à +son tour et ne l’absorbe. Il est inadmissible que la race allemande, si +peu révolutionnaire qu’elle soit, ne triomphe pas du noyau prussien, +quelque résistant qu’il puisse être. Le principe prussien, d’après +lequel la base d’une nation est une armée, et la base de l’armée une +petite noblesse, ne saurait être appliqué à l’Allemagne. L’Allemagne, +Berlin même, a une bourgeoisie. La base de la vraie nation allemande +sera, comme celle de toutes les nations modernes, une bourgeoisie riche. +Le principe prussien a fait quelque chose de très-fort, mais qui ne +saurait durer au delà du jour où la Prusse aura terminé son œuvre. +Sparte eût cessé d’être Sparte, si elle eût fait l’unité de la Grèce. La +constitution et les mœurs romaines disparurent dès que Rome devint +maîtresse du monde; à partir de ce jour-là, Rome se vit gouvernée par le +monde, et ce ne fut que justice. + +Chaque année eût ainsi apporté à l’état de choses sorti de Sadowa les +plus profondes transformations. Une heure d’aberration a troublé toutes +les espérances des bons esprits. Sans songer qu’une nation jeune, dans +tout le feu de son développement, a d’immenses avantages sur une nation +vieillie qui a déjà rempli son programme et atteint l’égalité, on s’est +jeté dans le gouffre de gaieté de cœur. La présomption et l’ignorance +des militaires, l’étourderie de nos diplomates, leur vanité, leur sotte +foi dans l’Autriche, machine disloquée dont il y a peu de compte à +tenir, l’absence de pondération sérieuse dans le gouvernement, les accès +bizarres d’une volonté intermittente comme les réveils d’un Épiménide, +ont amené sur l’espèce humaine les plus grands malheurs qu’elle eût +connus depuis cinquante-cinq ans. Un incident qu’une habile diplomatie +eût aplani en quelques heures a suffi pour déchaîner l’enfer... Retenons +nos malédictions; il y a des moments où l’horrible réalité est la plus +cruelle des imprécations. + + +II + +Qui a fait la guerre? Nous l’avons dit, ce me semble.--Il faut se +garder, dans ces sortes de questions, de ne voir que les causes +immédiates et prochaines. Si l’on se bornait aux considérations +restreintes d’un observateur inattentif, la France aurait tous les +torts. Si l’on se place à un point de vue plus élevé, la responsabilité +de l’horrible malheur qui a fondu sur l’humanité en cette funeste année +doit être partagée. La Prusse a facilement dans ses manières d’agir +quelque chose de dur, d’intéressé, de peu généreux. Sentant sa force, +elle n’a fait aucune concession. Du moment que M. de Bismark voulut +exécuter ses grandes entreprises de concert avec la France, il devait +accepter les conséquences de la politique qu’il avait choisie. M. de +Bismark n’était pas obligé de mettre l’empereur Napoléon III dans ses +confidences; mais, l’ayant fait, il était obligé d’avoir des égards pour +l’empereur et les hommes d’État français, ainsi que pour une fraction de +l’opinion qu’il fallait ménager. Le grand mal de la Prusse, c’est +l’orgueil. Foyer puissant d’ancien régime, elle s’irrite de notre +prospérité bourgeoise; ses gentilshommes sont blessés de voir des +roturiers, je ne dis pas plus riches qu’eux, mais exerçant comme eux la +profession qui ailleurs est le privilége de la noblesse. La jalousie +chez eux double l’orgueil. «Nous sommes une jeunesse pauvre, disent-ils, +des cadets qui veulent se faire leur place dans le monde.» Une des +causes qui ont produit M. de Bismark a été la vanité blessée du +diplomate abreuvé d’avanies par ses confrères autrichiens traitant la +Prusse en parvenue. Le sentiment qui a créé la Prusse a été quelque +chose d’analogue: l’homme sérieux, pauvre, intelligent, sans charme, +supporte avec peine les succès de société d’un rival qui, tout en lui +étant fort inférieur pour les qualités solides, fait figure dans le +monde, règle la mode et réussit par des dédains aristocratiques à +l’empêcher de s’y faire accepter. + +La France n’a pas été moins coupable. Les journaux ont été superficiels, +le parti militaire s’est montré présomptueux et entêté, l’opposition n’a +paru attentive qu’à la recherche d’une fausse popularité, blâmant le +gouvernement s’il préparait la guerre, l’insultant s’il ne la faisait +pas, parlant sans cesse de la honte de Sadowa et de la nécessité d’une +revanche; mais le grand mal a été l’excès du pouvoir personnel. La +conversion à la monarchie parlementaire affectée depuis un an était si +peu sérieuse, qu’un ministère tout entier, la Chambre, le sénat ont cédé +presque sans résistance à une pensée personnelle du souverain qui ne +répondait nullement à leurs idées ni à leurs désirs. + +Et maintenant qui fera la paix?... La pire conséquence de la guerre, +c’est de rendre impuissants ceux qui ne l’ont pas voulue, et d’ouvrir un +cercle fatal où le bon sens est qualifié de lâcheté, parfois de +trahison. Nous parlerons avec franchise. Une seule force au monde sera +capable de réparer le mal que l’orgueil féodal, le patriotisme exagéré, +l’excès du pouvoir personnel, le peu de développement du gouvernement +parlementaire sur le continent ont fait en cette circonstance à la +civilisation. + +Cette force, c’est l’Europe. L’Europe a un intérêt majeur à ce qu’aucune +des deux nations ne soit ni trop victorieuse ni trop vaincue. La +disparition de la France du nombre des grandes puissances serait la fin +de l’équilibre européen. J’ose dire que l’Angleterre en particulier +sentirait, le jour où un tel événement viendrait à se produire, les +conditions de son existence toutes changées. La France est une des +conditions de la prospérité de l’Angleterre. L’Angleterre, selon la +grande loi qui veut que la race primitive d’un pays prenne à la longue +le dessus sur toutes les invasions, devient chaque jour plus celtique et +moins germanique; dans la grande lutte des races, elle est avec nous; +l’alliance de la France et de l’Angleterre est fondée pour des siècles. +Que l’Angleterre porte sa pensée du côté des États-Unis, de +Constantinople, de l’Inde; elle verra qu’elle a besoin de la France et +d’une France forte. + +Il ne faut pas s’y tromper en effet: une France faible et humiliée ne +saurait exister. Que la France perde l’Alsace et la Lorraine, et la +France n’est plus. L’édifice est si compacte, que l’enlèvement d’une ou +deux grosses pierres le ferait crouler. L’histoire naturelle nous +apprend que l’animal dont l’organisation est très-centralisée ne souffre +pas l’amputation d’un membre important; on voit souvent un homme à qui +l’on coupe une jambe mourir de phthisie; de même la France atteinte dans +ses parties principales verrait sa vie générale s’éteindre et ses +organes du centre insuffisants pour renvoyer la vie jusqu’aux +extrémités. + +Qu’on ne rêve donc pas de concilier deux choses contradictoires, +conserver la France et l’amoindrir. Il y a des ennemis absolus de la +France qui croient que le but suprême de la politique contemporaine doit +être d’étouffer une puissance qui, selon eux, représente le mal. Que ces +fanatiques conseillent d’en finir avec l’ennemi qu’ils ont momentanément +vaincu, rien de plus simple; mais que ceux qui croient que le monde +serait mutilé si la France disparaissait y prennent garde. Une France +diminuée perdrait successivement toutes ses parties; l’ensemble se +disloquerait, le midi se séparerait; l’œuvre séculaire des rois de +France serait anéantie, et, je vous le jure, le jour où cela arriverait, +personne n’aurait lieu de s’en réjouir. Plus tard, quand on voudrait +former la grande coalition que provoque toute ambition démesurée, on +regretterait en Europe de ne pas avoir été plus prévoyant. Deux grandes +races sont en présence; toutes deux ont fait de grandes choses, toutes +deux ont une grande tâche à remplir en commun; il ne faut pas que l’une +d’elles soit mise en un état qui équivaille à sa destruction. Le monde +sans la France serait aussi mutilé que le monde sans l’Allemagne; ces +grands organes de l’humanité ont chacun leur office: il importe de les +maintenir pour l’accomplissement de leur mission diverse. Sans attribuer +à l’esprit français le premier rôle dans l’histoire de l’esprit humain, +on doit reconnaître qu’il y joue un rôle essentiel: le concert serait +troublé si cette note y manquait. Or, si vous voulez que l’oiseau +chante, ne touchez pas à son bocage. La France humiliée, vous n’aurez +plus d’esprit français. + +Une intervention de l’Europe assurant à l’Allemagne l’entière liberté de +ses mouvements intérieurs, maintenant les limites fixées en 1815 et +défendant à la France d’en rêver d’autres, laissant la France vaincue, +mais fière dans son intégrité, la livrant au souvenir de ses fautes et +la laissant se dégager en toute liberté et comme elle l’entendrait de +l’étrange situation intérieure qu’elle s’est faite, telle est la +solution que doivent, selon nous, désirer les amis de l’humanité et de +la civilisation. Non-seulement cette solution mettrait fin à l’horrible +déchirement qui trouble en ce moment la famille européenne, elle +renfermerait de plus le germe d’un pouvoir destiné à exercer sur +l’avenir l’action la plus bienfaisante. + +Comment en effet un effroyable événement comme celui qui laissera autour +de l’année 1870 un souvenir de terreur a-t-il été possible? Parce que +les diverses nations européennes sont trop indépendantes les unes des +autres et n’ont personne au-dessus d’elles, parce qu’il n’y a ni +congrès, ni diète, ni tribunal amphictyonique qui soient supérieurs aux +souverainetés nationales. Un tel établissement existe à l’état virtuel, +puisque l’Europe, surtout depuis 1814, a fréquemment agi en nom +collectif, appuyant ses résolutions de la menace d’une coalition; mais +ce pouvoir central n’a pas été assez fort pour empêcher des guerres +terribles. Il faut qu’il le devienne. Le rêve des utopistes de la paix, +un tribunal sans armée pour appuyer ses décisions, est une chimère; +personne ne lui obéira. D’un autre côté, l’opinion selon laquelle la +paix ne serait assurée que le jour où une nation aurait sur les autres +une supériorité incontestée est l’inverse de la vérité; toute nation +exerçant l’hégémonie prépare par cela seul sa ruine en amenant la +coalition de tous contre elle. La paix ne peut être établie et maintenue +que par l’intérêt commun de l’Europe, ou, si l’on aime mieux, par la +ligue des neutres passant à une attitude comminatoire. La justice entre +deux parties contendantes n’a aucune chance de triompher; mais entre dix +parties contendantes la justice l’emporte, car il n’y a qu’elle qui +offre une base commune d’entente, un terrain commun. La force capable de +maintenir contre le plus puissant des États une décision jugée utile au +salut de la famille européenne réside donc uniquement dans le pouvoir +d’intervention, de médiation, de coalition des divers États. Espérons +que ce pouvoir, prenant des formes de plus en plus concrètes et +régulières, amènera dans l’avenir un vrai congrès, périodique, sinon +permanent, et sera le cœur d’États-Unis d’Europe liés entre eux par un +pacte fédéral. Aucune nation alors n’aura le droit de s’appeler «la +grande nation», mais il sera loisible à chacune d’être une grande +nation, à condition que ce titre elle l’attende des autres et ne +prétende pas se le décerner. C’est à l’histoire qu’il appartiendra plus +tard de spécifier ce que chaque peuple aura fait pour l’humanité et de +désigner les pays qui, à certaines époques, ont pu avoir sur les autres +certains genres de supériorité. + +De la sorte, on peut espérer que la crise épouvantable où est engagée +l’humanité trouvera un moment d’arrêt. Le lendemain du jour où la faux +de la mort aura été arrêtée, que devra-t-on faire? Attaquer +énergiquement la cause du mal. La cause du mal a été un déplorable +régime politique qui a fait dépendre l’existence d’une nation des +présomptueuses vantardises de militaires bornés, des dépits et de la +vanité blessée de diplomates inconsistants. Opposons à cela le régime +parlementaire, un vrai gouvernement des parties sérieuses et modérées du +pays, non la chimère démocratique du règne de la volonté populaire avec +tous ses caprices, mais le règne de la volonté nationale, résultat des +bons instincts du peuple savamment interprétés par des pensées +réfléchies. Le pays n’a pas voulu la guerre; il ne la voudra jamais; il +veut son développement intérieur, soit sous forme de richesse, soit sous +forme de libertés publiques. Donnons à l’étranger le spectacle de la +prospérité, de la liberté, du calme, de l’égalité bien entendue, et la +France reprendra l’ascendant qu’elle a perdu par les imprudentes +manifestations de ses militaires et de ses diplomates. La France a des +principes qui, bien que critiquables et dangereux à quelques égards, +sont faits pour séduire le monde, quand la France donne la première +l’exemple du respect de ces principes; qu’elle présente chez elle le +modèle d’un État vraiment libéral, où les droits de chacun sont +garantis, d’un État bienveillant pour les autres États, renonçant +définitivement à l’idée d’agrandissement, et tous, loin de l’attaquer, +s’efforceront de l’imiter. + +Il y a, je le sais, dans le monde des foyers de fanatisme où le +tempérament règne encore; il y a en certains pays une noblesse +militaire, ennemie-née de ces conceptions raisonnables, et qui rêve +l’extermination de ce qui ne lui ressemble pas. L’élément féodal de la +Prusse d’une part, la Russie de l’autre, sont à cet âge où l’on a +l’âcreté du sang barbare, sans retour en arrière ni désillusion. La +France et jusqu’à un certain point l’Angleterre ont atteint leur but. La +Prusse et la Russie ne sont pas encore arrivées à ce moment où l’on +possède ce que l’on a voulu, où l’on considère froidement ce pour quoi +l’on a troublé le monde, et où l’on s’aperçoit que ce n’est rien, que +tout ici-bas n’est qu’un épisode d’un rêve éternel, une ride à la +surface d’un infini qui tour à tour nous produit et nous absorbe. Ces +races neuves et violentes du Nord sont bien plus naïves; elles sont +dupes de leurs désirs; entraînées par le but qu’elles se proposent, +elles ressemblent au jeune homme qui s’imagine que, l’objet de sa +passion une fois obtenu, il sera pleinement heureux. A cela se joint un +trait de caractère, un sentiment que les plaines sablonneuses du nord de +l’Allemagne paraissent toujours avoir inspiré, le sentiment des Vandales +chastes devant les mœurs et le luxe de l’empire romain, une sorte de +fureur puritaine, la jalousie et la rage contre la vie facile de ceux +qui jouissent. Cette humeur sombre et fanatique existe encore de nos +jours. De tels «esprits mélancoliques», comme on disait autrefois, se +croient chargés de venger la vertu, de redresser les nations corrompues. +Pour ces exaltés, l’idée de l’empire allemand n’est pas celle d’une +nationalité limitée, libre chez elle, ne s’occupant pas du reste du +monde; ce qu’ils veulent, c’est une action universelle de la race +germanique, renouvelant et dominant l’Europe. C’est là une frénésie bien +chimérique; car supposons, pour plaire à ces esprits chagrins, la France +anéantie, la Belgique, la Hollande, la Suisse écrasées, l’Angleterre +passive et silencieuse; que dire du grand spectre de l’avenir +germanique, des Slaves, qui aspireront d’autant plus à se séparer du +corps germanique que ce dernier s’individualisera davantage? La +conscience slave s’élève en proportion de la conscience germanique, et +s’oppose à celle-ci comme un pôle contraire; l’une crée l’autre. +L’Allemand a droit comme tout le monde à une patrie; pas plus que +personne, il n’a droit à la domination. Il faut observer d’ailleurs que +de telles visées fanatiques ne sont nullement le fait de l’Allemagne +éclairée. La plus complète personnification de l’Allemagne, c’est Gœthe. +Quoi de moins prussien que Gœthe? Qu’on se figure ce grand homme à +Berlin et le débordement de sarcasmes olympiens que lui eussent inspirés +cette roideur sans grâce ni esprit, ce lourd mysticisme de guerriers +pieux et de généraux craignant Dieu! Une fois délivrées de la crainte de +la France, ces populations fines de la Saxe, de la Souabe, se +soustrairont à l’enrégimentation prussienne; le Midi en particulier +reprendra sa vie gaie, sereine, harmonieuse et libre. + +Le moyen pour que cela arrive, c’est que nous ne nous en mêlions pas. Le +grand facteur de la Prusse, c’est la France, ou, pour mieux dire, +l’appréhension d’une ingérence de la France dans les affaires +allemandes. Moins la France s’occupera de l’Allemagne, plus l’unité +allemande sera compromise, car l’Allemagne ne veut l’unité que par +mesure de précaution. La France est en ce sens toute la force de la +Prusse. La Prusse (j’entends la Prusse militaire et féodale) aura été +une crise, non un état permanent; ce qui durera réellement, c’est +l’Allemagne. La Prusse aura été l’énergique moyen employé par +l’Allemagne pour se délivrer de la menace de la France bonapartiste. La +réunion des forces allemandes dans la main de la Prusse n’est qu’un fait +amené par une nécessité passagère. Le danger disparu, l’union +disparaîtra, et l’Allemagne reviendra bientôt à ses instincts naturels. +Le lendemain de sa victoire, la Prusse se trouvera ainsi en face d’une +Europe hostile et d’une Allemagne reprenant son goût pour les autonomies +particulières. C’est ce qui me fait dire avec assurance: La Prusse +passera, l’Allemagne restera. Or l’Allemagne livrée à son propre génie +sera une nation libérale, pacifique, démocratique même dans le sens +légitime; je crois que les sciences sociales lui devront des progrès +remarquables, et que plusieurs idées qui chez nous ont revêtu le masque +effrayant de la démocratie socialiste se produiront chez elle sous une +forme bienfaisante et réalisable. + +La plus grande faute que pourrait commettre l’école libérale au milieu +des horreurs qui nous assiégent, ce serait de désespérer. L’avenir est à +elle. Cette guerre, objet des malédictions futures, est arrivée parce +qu’on s’est écarté des maximes libérales, maximes qui sont en même temps +celles de la paix et de l’union des peuples. Le funeste désir d’une +revanche, désir qui prolongerait indéfiniment l’extermination, sera +écarté par un sage développement de la politique libérale. C’est une +fausse idée que la France puisse imiter les institutions militaires +prussiennes. L’état social de la France ne veut pas que tous les +citoyens soient soldats, ni que ceux qui le sont le soient toujours. +Pour maintenir une armée organisée à la prussienne, il faut une petite +noblesse; or nous n’avons pas de noblesse, et, si nous en avions une, le +génie de la France ferait que nous en aurions plutôt une grande qu’une +petite. La Prusse fonde sa force sur le développement de l’instruction +primaire et sur l’identité de l’armée et de la nation. Le parti +conservateur en France admet difficilement ces deux principes, et, à +vrai dire, il n’est pas sûr que le pays en soit capable. La Prusse +étant, comme dirait Plutarque, d’un tempérament plus vertueux que la +France, peut porter des institutions qui, appliquées sans précautions, +donneraient peut-être chez nous des fruits tout différents, et seraient +une source de révolutions. La Prusse touche en cela le bénéfice de la +grande abnégation politique et sociale de ses populations. En obligeant +ses rivaux à soigner l’instruction primaire et à imiter sa _Landwehr_ +(innovations qui, dans des pays catholiques et révolutionnaires, seront +probablement anarchiques), elle les force à un régime sain pour elle, +malsain pour eux, comme le buveur qui fait boire à son partenaire un vin +qui l’enivrera, tandis que lui gardera sa raison. + +En résumé, l’immense majorité de l’espèce humaine a horreur de la +guerre. Les idées vraiment chrétiennes de douceur, de justice, de bonté, +conquièrent de plus en plus le monde. L’esprit belliqueux ne vit plus +que chez les soldats de profession, dans les classes nobles du nord de +l’Allemagne et en Russie. La démocratie ne veut pas, ne comprend pas la +guerre. Le progrès de la démocratie sera la fin du règne de ces hommes +de fer, survivants d’un autre âge, que notre siècle a vus avec terreur +sortir des entrailles du vieux monde germanique. Quelle que soit l’issue +de la guerre actuelle, ce parti sera vaincu en Allemagne. La démocratie +lui a compté les jours. J’ai des appréhensions contre certaines +tendances de la démocratie, et je les ai dites, il y a un an[15], avec +sincérité; mais certes, si la démocratie se borne à débarrasser l’espèce +humaine de ceux qui, pour la satisfaction de leurs vanités et de leurs +rancunes, font égorger des millions d’hommes, elle aura mon plein +assentiment et ma reconnaissante sympathie. + + [15] Article sur la Monarchie constitutionnelle, réimprimé à la fin de + ce volume. + +Le principe des nationalités indépendantes n’est pas de nature, comme +plusieurs le pensent, à délivrer l’espèce humaine du fléau de la guerre; +au contraire, j’ai toujours craint que le principe des nationalités, +substitué au doux et paternel symbole de la légitimité, ne fît dégénérer +les luttes des peuples en exterminations de race, et ne chassât du code +du droit des gens ces tempéraments, ces civilités qu’admettaient les +petites guerres politiques et dynastiques d’autrefois. On verra la fin +de la guerre quand, au principe des nationalités, on joindra le principe +qui en est le correctif, celui de la fédération européenne, supérieure à +toutes les nationalités, ajoutons: quand les questions démocratiques, +contre-partie des questions de politique pure et de diplomatie, +reprendront leur importance. Qu’on se rappelle 1848; le mouvement +français se reproduisit en secousses simultanées dans toute l’Allemagne. +Partout les chefs militaires surent étouffer les naïves aspirations +d’alors; mais qui sait si les pauvres gens que ces mêmes chefs +militaires mènent aujourd’hui à l’égorgement n’arriveront pas à +éclaircir leur conscience? Des naturalistes allemands, qui ont la +prétention d’appliquer leur science à la politique, soutiennent, avec +une froideur qui voudrait avoir l’air d’être profonde, que la loi de la +destruction des races et de la lutte pour la vie se retrouve dans +l’histoire, que la race la plus forte chasse nécessairement la plus +faible, et que la race germanique, étant plus forte que la race latine +et la race slave, est appelée à les vaincre et à se les subordonner. +Laissons passer cette dernière prétention, quoiqu’elle pût donner lieu à +bien des réserves. N’objectons pas non plus à ces matérialistes +transcendants que le droit, la justice, la morale, choses qui n’ont pas +de sens dans le règne animal, sont des lois de l’humanité; des esprits +si dégagés des vieilles idées nous répondraient probablement par un +sourire. Bornons-nous à une observation: les espèces animales ne se +liguent pas entre elles. On n’a jamais vu deux ou trois espèces en +danger d’être détruites former une coalition contre leur ennemi commun; +les bêtes d’une même contrée n’ont entre elles ni alliances ni congrès. +Le principe fédératif, gardien de la justice, est la base de l’humanité. +Là est la garantie des droits de tous; il n’y a pas de peuple européen +qui ne doive s’incliner devant un pareil tribunal. Cette grande race +germanique, bien plus réellement grande que ne le veulent ses maladroits +apologistes, aura certes dans l’avenir un haut titre de plus, si l’on +peut dire que c’est sa puissante action qui aura introduit +définitivement dans le droit européen un principe aussi essentiel. +Toutes les grandes hégémonies militaires, celle de l’Espagne au XVIe +siècle, celle de la France sous Louis XIV, celle de la France sous +Napoléon, ont abouti à un prompt épuisement. Que la Prusse y prenne +garde, sa politique radicale peut l’engager dans une série de +complications dont il ne lui soit plus loisible de se dégager; un œil +pénétrant verrait peut-être dès à présent le nœud déjà formé de la +coalition future. Les sages amis de la Prusse lui disent tout bas, non +comme menace, mais comme avertissement: _Væ victoribus!_ + + + + +LETTRE + +A M. STRAUSS + + +Le 18 août 1870, parut, dans la _Gazette d’Augsbourg_, une lettre que M. +Strauss me faisait l’honneur de m’adresser sur les événements du temps. +Elle se terminait ainsi: + +«Vous trouverez peut-être étrange aussi que ces lignes ne vous +parviennent que par l’intermédiaire d’un journal. Certes, dans des temps +moins agités, je me serais assuré tout d’abord de votre agrément; mais, +dans les circonstances actuelles, avant que ma demande fût parvenue dans +vos mains, et votre réponse dans les miennes, le vrai moment aurait +passé. Et j’estime d’ailleurs qu’il peut y avoir quelque utilité à ce +que, dans cette crise, deux hommes appartenant aux deux nations rivales, +indépendants l’un de l’autre et étrangers à tout esprit de parti, +échangent leurs vues sans passion, mais en toute franchise, sur les +causes et sur la portée de la lutte actuelle; car les pages que je viens +d’écrire n’auront complétement atteint leur but que si elles vous +déterminent à un semblable exposé de sentiments, fait à votre point de +vue.» + +Je me rendis à cette invitation; le 16 septembre 1870, parut dans le +_Journal des Débats_ la réponse que je vais reproduire. La veille avait +paru dans le même journal la traduction de la lettre de M. Strauss. + + * * * * * + +Monsieur et savant maître, + +Vos hautes et philosophiques paroles nous sont arrivées à travers ce +déchaînement de l’enfer, comme un message de paix; elles nous ont été +d’une grande consolation, à moi surtout qui dois à l’Allemagne ce à quoi +je tiens le plus, ma philosophie, je dirai presque ma religion. J’étais +au séminaire Saint-Sulpice vers 1843, quand je commençai à connaître +l’Allemagne par Gœthe et Herder. Je crus entrer dans un temple, et, à +partir de ce moment, tout ce que j’avais tenu jusque-là pour une pompe +digne de la Divinité me fit l’effet de fleurs de papier jaunies et +fanées. Aussi, comme je vous l’ai écrit au premier moment des +hostilités, cette guerre m’a rempli de douleur, d’abord à cause des +épouvantables calamités qu’elle ne pouvait manquer d’entraîner, ensuite +à cause des haines, des jugements erronés qu’elle répandra et du tort +qu’elle fera aux progrès de la vérité. Le grand malheur du monde est que +la France ne comprend pas l’Allemagne et que l’Allemagne ne comprend pas +la France: ce malentendu ne fera que s’aggraver. On ne combat le +fanatisme que par un fanatisme opposé; après la guerre, nous nous +trouverons en présence d’esprits rétrécis par la passion, qui admettront +difficilement notre libre et large sérénité. + +Vos idées sur l’histoire du développement de l’unité allemande sont +d’une parfaite justesse. Au moment où j’ai reçu le numéro de la _Gazette +d’Augsbourg_ qui contenait votre belle lettre, j’étais justement occupé +à écrire pour la _Revue des Deux Mondes_ un article qui paraîtra ces +jours-ci, et où j’exposais des vues identiques aux vôtres. Il est clair +que, dès que l’on a rejeté le principe de la légitimité dynastique, il +n’y a plus, pour donner une base aux délimitations territoriales des +États, que le droit des nationalités, c’est-à-dire des groupes naturels +déterminés par la race, l’histoire et la volonté des populations. Or, +s’il y a une nationalité qui ait un droit évident d’exister en toute son +indépendance, c’est assurément la nationalité allemande. L’Allemagne a +le meilleur titre national, je veux dire un rôle historique de première +importance, une âme, une littérature, des hommes de génie, une +conception particulière des choses divines et humaines. L’Allemagne a +fait la plus importante révolution des temps modernes, la Réforme; en +outre, depuis un siècle, l’Allemagne a produit un des plus beaux +développements intellectuels qu’il y ait jamais eu, un développement qui +a, si j’ose le dire, ajouté un degré de plus à l’esprit humain en +profondeur et en étendue, si bien que ceux qui n’ont pas participé à +cette culture nouvelle sont à ceux qui l’ont traversée comme celui qui +ne connaît que les mathématiques élémentaires est à celui qui connaît le +calcul différentiel. + +Qu’une si grande force intellectuelle, jointe à tant de moralité et de +sérieux, dût produire un mouvement politique correspondant, que la +nation allemande fût appelée à prendre dans l’ordre extérieur, matériel +et pratique, une importance proportionnée à celle qu’elle avait dans +l’ordre de l’esprit, c’est ce qui était évident pour toute personne +instruite, non aveuglée par la routine et les partis pris superficiels. +Ce qui ajoutait à la légitimité des vœux de l’Allemagne, c’est que le +besoin d’unité était chez elle une mesure de précaution justifiée par +les déplorables folies du premier empire, folies que les Français +éclairés réprouvent autant que les Allemands, mais contre le retour +desquelles il était bon de se prémunir, certaines personnes relevant +encore ces souvenirs avec beaucoup d’étourderie. + +C’est vous dire qu’en 1866 (je parle ici au nom d’un petit groupe de +vrais libéraux) nous accueillîmes avec une grande joie l’augure de la +constitution d’une Allemagne à l’état de puissance de premier ordre. Ce +n’est pas qu’il nous agréât plus qu’à vous de voir ce grand et heureux +événement réalisé par l’armée prussienne. Vous avez montré mieux que +personne combien il s’en faut que la Prusse soit l’Allemagne. Mais +n’importe; nous avions à cet égard une pensée que, je pense, vous +partagez: c’est que l’unité allemande, après avoir été faite par la +Prusse, absorberait la Prusse, conformément à cette loi générale que le +levain disparaît dans la pâte qu’il a fait lever. A ce pédantisme rogue +et jaloux qui nous déplaît parfois dans la Prusse, nous voyions ainsi se +substituer peu à peu et succéder en définitive l’esprit allemand, avec +sa merveilleuse largeur, ses poétiques et philosophiques aspirations. Ce +qu’il y avait de peu sympathique à nos instincts libéraux dans un pays +féodal, très-médiocrement parlementaire, dominé par une petite noblesse +entichée d’une orthodoxie étroite et pleine de préjugés, nous +l’oubliions comme vous l’oubliiez vous-même, pour ne voir dans un avenir +ultérieur que l’Allemagne, c’est-à-dire une grande nation libérale, +destinée à faire faire un pas décisif aux questions politiques, +religieuses et sociales, et peut-être à réaliser ce que nous avons +essayé en France, jusqu’ici sans y réussir: une organisation +scientifique et rationnelle de l’État. + +Comment ces rêves ont-ils été déçus? comment ont-ils fait place à la +plus amère réalité? J’ai expliqué mes idées sur ce point dans la +_Revue_; les voici en deux mots: On peut faire aussi grande que l’on +voudra la part des fautes du gouvernement français, mais il serait +injuste d’oublier ce qu’a eu de répréhensible à beaucoup d’égards la +conduite du gouvernement prussien. Vous savez que les plans de M. de +Bismark furent communiqués en 1865 à l’empereur Napoléon III, lequel, en +somme, y adhéra. Si cette adhésion vint de la conviction que l’unité de +l’Allemagne était une nécessité historique, et qu’il était désirable que +cette unité se fît avec la pleine amitié de la France, l’empereur +Napoléon III eut mille fois raison. Il est à ma connaissance personnelle +qu’un mois à peu près avant le commencement des hostilités de 1866, +l’empereur Napoléon III croyait au succès de la Prusse, et même qu’il le +désirait. Malheureusement, l’hésitation, le goût des actes +successivement contradictoires perdirent l’empereur en cette occasion +comme en plusieurs autres. La victoire de Sadowa éclata sans que rien +fût convenu. Versatilité inconcevable! Égaré par les rodomontades du +parti militaire, troublé par les reproches de l’opposition, l’empereur +se laissa entraîner à regarder comme une défaite le résultat qui aurait +dû être pour lui une victoire, et qu’en tout cas il avait voulu et +amené. + +Si le succès justifie tout, le gouvernement prussien est complétement +absous; mais nous sommes philosophes, monsieur; nous avons la naïveté de +croire que celui qui a réussi peut avoir eu des torts. Le gouvernement +prussien avait sollicité, accepté l’alliance secrète de l’empereur +Napoléon III et de la France. Quoique rien n’eût été stipulé, il devait +à l’empereur et à la France des marques de gratitude et de sympathie. Un +de vos compatriotes, qui montre en ce moment contre la France plus de +passion que je n’aime à en voir chez un galant homme, me disait, à +l’époque dont il s’agit, que l’Allemagne devait à la France une grande +reconnaissance pour la part réelle, quoique négative, que cette dernière +avait prise à sa fondation. Conduit par un principe d’orgueil qui aura +dans l’avenir de fâcheuses conséquences, le cabinet de Berlin ne +l’entendit pas ainsi. Certes les agrandissements territoriaux, quand il +s’agit d’une nation forte déjà de trente ou quarante millions d’hommes, +ont peu d’importance; l’acquisition de la Savoie et de Nice a été pour +la France plus fâcheuse qu’utile. On peut regretter cependant que le +gouvernement prussien n’ait pas fait céder la rigueur de ses prétentions +dans l’affaire du Luxembourg. Le Luxembourg cédé à la France, la France +n’eût pas été plus grande ni l’Allemagne plus petite; mais cette +concession insignifiante eût suffi pour satisfaire l’opinion +superficielle, qui en un pays de suffrage universel doit être ménagée, +et eût permis au gouvernement français de masquer sa retraite. Dans le +plus grand château des croisés qui existe encore en Syrie, le +_Kalaat-el-hosn_, se voit, en beaux caractères du XIIe siècle, sur une +pierre au milieu des ruines, l’inscription suivante, que la maison de +Hohenzollern devrait faire graver sur l’écusson de tous ses châteaux: + + Sit tibi copia, + Sit sapientia, + Formaque detur: + + Inquinat omnia + Sola superbia + Si comitetur. + +Dans les causes éloignées de la guerre, un esprit impartial peut donc +faire presque égale la part de reproches que méritent d’un côté le +gouvernement de la France et d’un autre côté celui de la Prusse. Quant à +la cause prochaine, à ce pitoyable incident diplomatique ou plutôt ce +jeu cruel de vanités blessées qui, pour venger de chétives querelles de +diplomates, a déchaîné tous les fléaux sur l’espèce humaine, vous savez +ce que j’en pense. J’étais à Tromsoë, où le plus splendide paysage de +neige des mers polaires me faisait rêver aux îles des Morts de nos +ancêtres celtes et germains, quand j’appris cette horrible nouvelle; je +n’ai jamais maudit comme ce jour-là le sort fatal qui semble condamner +notre malheureux pays à n’être jamais conduit que par l’ignorance, la +présomption et l’ineptie. + +Cette guerre, quoi qu’on en dise, n’était nullement inévitable. La +France ne voulait en aucune façon la guerre. Il ne faut pas juger de ces +choses par des déclamations de journaux et des criailleries de +boulevard. La France est profondément pacifique; ses préoccupations sont +tournées vers l’exploitation des énormes sources de richesses qu’elle +possède et vers les questions démocratiques et sociales. Le roi +Louis-Philippe avait vu le vrai sur ce point avec beaucoup de bon sens. +Il sentait que la France, avec son éternelle blessure, toujours près de +se rouvrir (le manque d’une dynastie ou d’une constitution +universellement acceptée), ne pouvait pas faire la grande guerre. Une +nation qui a rempli son programme et atteint l’égalité ne saurait lutter +avec des peuples jeunes, pleins d’illusions et dans tout le feu de leur +développement. Croyez-moi, les uniques causes de la guerre sont la +faiblesse de nos institutions constitutionnelles et les funestes +conseils que des militaires présomptueux et bornés, des diplomates +vaniteux ou ignorants ont donnés à l’empereur. Le plébiscite n’y est +pour rien; au contraire, cette étrange manifestation, qui montra que la +dynastie napoléonienne avait poussé ses racines jusqu’aux entrailles +mêmes du pays, devait faire croire que l’empereur s’éloignerait ensuite +de plus en plus des allures d’un joueur désespéré. Un homme qui possède +de grands biens territoriaux nous paraît devoir être moins porté à +tenter le sort sur un coup de dé que celui dont la richesse est +douteuse. En réalité, pour écarter les dangers de conflagration, il +suffisait d’attendre. Que de questions, dans les affaires de cette +pauvre espèce humaine, il faut résoudre en ne les résolvant pas! Au bout +de quelques années on est tout surpris que la question n’existe plus. Y +eut-il jamais une haine nationale comme celle qui pendant six siècles a +divisé la France et l’Angleterre? Il y a vingt-cinq ans, sous +Louis-Philippe, cette haine était encore assez forte; presque tout le +monde déclarait qu’elle ne pouvait finir que par la guerre; elle a +disparu comme par enchantement. + +Naturellement, cher monsieur, les libéraux éclairés n’ont eu ici qu’un +seul vœu depuis l’heure fatale, voir finir ce qui n’aurait pas dû +commencer. La France a eu mille fois tort de paraître vouloir s’opposer +aux évolutions intérieures de l’Allemagne; mais l’Allemagne commettrait +une faute non moins grave en voulant porter atteinte à l’intégrité de la +France. Si l’on a pour but de détruire la France, rien de mieux conçu +qu’un tel plan; mutilée, la France rentrerait en convulsions, et +périrait. Ceux qui pensent, comme quelques-uns de vos compatriotes, que +la France doit être supprimée du nombre des peuples, sont conséquents en +demandant son amoindrissement; ils voient très-bien que cet +amoindrissement serait sa fin; mais ceux qui croient comme vous que la +France est nécessaire à l’harmonie du monde doivent peser les +conséquences qu’entraînerait un démembrement. Je puis parler ici avec +une sorte d’impartialité. Je me suis étudié toute ma vie à être bon +patriote, ainsi qu’un honnête homme doit l’être, mais en même temps à me +garder du patriotisme exagéré comme d’une cause d’erreur. Ma +philosophie, d’ailleurs, est l’idéalisme; où je vois le bien, le beau, +le vrai, là est ma patrie. C’est au nom des vrais intérêts éternels de +l’idéal que je serais désolé que la France n’existât plus. La France est +nécessaire comme protestation contre le pédantisme, le dogmatisme, le +rigorisme étroit. Vous qui avez si bien compris Voltaire devez +comprendre cela. Cette légèreté qu’on nous reproche est au fond sérieuse +et honnête. Prenez garde que, si notre tour d’esprit, avec ses qualités +et ses défauts, disparaissait, la conscience humaine serait sûrement +amoindrie. La variété est nécessaire, et le premier devoir de l’homme +qui cherche d’un cœur vraiment pieux à entrer dans les desseins de la +Divinité est de supporter, de respecter même les organes providentiels +de la vie spirituelle de l’humanité qui lui sont le moins congénères et +le moins sympathiques. Votre illustre Mommsen, dans une lettre qui nous +a un peu attristés, comparait il y a quelques jours notre littérature +aux eaux bourbeuses de la Seine, et cherchait à en préserver le monde +comme d’un poison. Quoi! cet austère savant connaît donc nos journaux +burlesques et notre niais petit théâtre bouffon! Soyez assuré qu’il y a +encore, derrière la littérature charlatanesque et misérable qui a chez +nous comme partout les succès de la foule, une France fort distinguée, +différente de la France du XVIIe et du XVIIIe siècle, de même race +cependant: d’abord un groupe d’hommes de la plus haute valeur et du +sérieux le plus accompli, puis une société exquise, charmante et +sérieuse à la fois, fine, tolérante, aimable, sachant tout sans avoir +rien appris, devinant d’instinct le dernier résultat de toute +philosophie. Prenez garde de froisser cela. La France, pays très-mixte, +offre cette particularité que certaines plantes germaniques y poussent +souvent mieux que dans leur sol natal; on pourrait le démontrer par des +exemples de notre histoire littéraire du XIIe siècle, par les chansons +de geste, la philosophie scolastique, l’architecture gothique. Vous +semblez croire que la diffusion des saines idées germaniques serait +facilitée par certaines mesures radicales, détrompez-vous; cette +propagande serait alors arrêtée net; le pays s’enfoncerait avec rage +dans ses routines nationales et ses défauts particuliers.--«Tant pis +pour lui!» diront vos exaltés.--«Tant pis pour l’humanité!» +ajouterai-je. La suppression ou l’atrophie d’un membre fait pâtir tout +le corps. + +L’heure est solennelle. Il y a en France deux courants d’opinion. Les +uns raisonnent ainsi: «Finissons cette odieuse partie au plus vite; +cédons tout, l’Alsace, la Lorraine; signons la paix; puis haine à mort, +préparatifs sans trêve, alliance avec n’importe qui, complaisances sans +bornes pour toutes les ambitions russes; un seul but, un seul mobile à +la vie, guerre d’extermination contre la race germanique.» D’autres +disent: «Sauvons l’intégrité de la France, développons les institutions +constitutionnelles, réparons nos fautes, non en rêvant de prendre notre +revanche d’une guerre où nous avons été injustes agresseurs, mais en +contractant avec l’Allemagne et l’Angleterre une alliance dont l’effet +sera de conduire le monde dans les voies de la civilisation libérale.» +L’Allemagne décidera laquelle des deux politiques suivra la France, et +du même coup elle décidera de l’avenir de la civilisation. + +Vos germanistes fougueux allèguent que l’Alsace est une terre +germanique, injustement détachée de l’empire allemand. Remarquez que les +nationalités sont toutes des «cotes mal taillées»; si l’on se met à +raisonner ainsi sur l’ethnographie de chaque canton, on ouvre la porte à +des guerres sans fin. De belles provinces de langue française ne font +pas partie de la France, et cela est très-avantageux, même pour la +France. Des pays slaves appartiennent à la Prusse. Ces anomalies servent +beaucoup à la civilisation. La réunion de l’Alsace à la France, par +exemple, est un des faits qui ont le plus contribué à la propagande du +germanisme; c’est par l’Alsace que les idées, les méthodes, les livres +de l’Allemagne passent d’ordinaire pour arriver jusqu’à nous. Il est +incontestable que, si on soumettait la question au peuple alsacien, une +immense majorité se prononcerait pour rester unie à la France. Est-il +digne de l’Allemagne de s’attacher de force une province rebelle, +irritée, devenue irréconciliable, surtout depuis la destruction de +Strasbourg? L’esprit est vraiment parfois confondu de l’audace de vos +hommes d’État. Le roi de Prusse paraît en train de s’imposer la lourde +tâche de résoudre la question française, de donner et par conséquent de +garantir un gouvernement à la France. Peut-on, de gaieté de cœur, +rechercher un pareil fardeau? Comment ne voit-on pas que la conséquence +de cette politique serait d’occuper la France à perpétuité avec 3 ou +400,000 hommes? L’Allemagne veut donc rivaliser avec l’Espagne du XVIe +siècle? Et sa grande et haute culture intellectuelle, que +deviendrait-elle à ce jeu-là? Qu’elle prenne garde qu’un jour, quand on +voudra désigner les années les plus glorieuses de la race germanique, on +ne préfère à la période de sa domination militaire, marquée peut-être +par un abaissement intellectuel et moral, les premières années de notre +siècle, où, vaincue, humiliée extérieurement, elle créait pour le monde +la plus haute révélation de la raison que l’humanité eût connue +jusque-là! + +On s’étonne que quelques-uns de vos meilleurs esprits ne voient pas +cela, et surtout qu’ils se montrent contraires à une intervention de +l’Europe en ces questions. La paix ne peut, à ce qu’il semble, être +conclue directement entre la France et l’Allemagne; elle ne peut être +l’ouvrage que de l’Europe, qui a blâmé la guerre et qui doit vouloir +qu’aucun des membres de la famille européenne ne soit trop affaibli. +Vous parlez à bon droit de garanties contre le retour de rêves malsains; +mais quelle garantie vaudrait celle de l’Europe, consacrant de nouveau +les frontières actuelles et interdisant à qui que ce soit de songer à +déplacer les bornes fixées par les anciens traités? Toute autre solution +laissera la porte ouverte à des vengeances sans fin. Que l’Europe fasse +cela, et elle aura posé pour l’avenir le germe de la plus féconde +institution, je veux dire d’une autorité centrale, sorte de congrès des +États-Unis d’Europe, jugeant les nations, s’imposant à elles, et +corrigeant le principe des nationalités par le principe de fédération. +Jusqu’à nos jours, cette force centrale de la communauté européenne ne +s’est guère montrée en exercice que dans des coalitions passagères +contre le peuple qui aspirait à une domination universelle; il serait +bon qu’une sorte de coalition permanente et préventive se formât pour le +maintien des grands intérêts communs, qui sont après tout ceux de la +raison et de la civilisation. + +Le principe de la fédération européenne peut ainsi offrir une base de +médiation semblable à celle que l’Église offrait au moyen âge. On est +parfois tenté de prêter un rôle analogue aux tendances démocratiques et +à l’importance que prennent de nos jours les problèmes sociaux. Le +mouvement de l’histoire contemporaine est une sorte de balancement entre +les questions patriotiques, d’une part, les questions démocratiques et +sociales, de l’autre. Ces derniers problèmes ont un côté de légitimité, +et seront peut-être en un sens la grande pacification de l’avenir. Il +est certain que le parti démocratique, malgré ses aberrations, agite des +problèmes supérieurs à la patrie; les sectaires de ce parti se donnent +la main par-dessus toutes les divisions de nationalité, et professent +une grande indifférence pour les questions de point d’honneur, qui +touchent surtout la noblesse et les militaires. Les milliers de pauvres +gens qui en ce moment s’entre-tuent pour une cause qu’ils ne comprennent +qu’à demi ne se haïssent pas; ils ont des besoins, des intérêts communs. +Qu’un jour ils arrivent à s’entendre et à se donner la main malgré leurs +chefs, c’est là un rêve sans doute; on peut cependant entrevoir plus +d’un biais par où la politique à outrance de la Prusse pourra servir à +l’avénement d’idées qu’elle ne soupçonne pas. Il paraît difficile que +cette fureur d’une poignée d’hommes, reste des vieilles aristocraties, +mène longtemps à l’égorgement des masses de populations douces, arrivées +à une conscience démocratique assez avancée et plus ou moins imbues +d’idées économiques (pour eux saintes) dont le propre est justement de +ne pas tenir compte des rivalités nationales. + +Ah! cher maître, que Jésus a bien fait de fonder le royaume de Dieu, un +monde supérieur à la haine, à la jalousie, à l’orgueil, où le plus +estimé est, non pas, comme dans les tristes temps que nous traversons, +celui qui fait le plus de mal, celui qui frappe, tue, insulte, celui qui +est le plus menteur, le plus déloyal, le plus mal élevé, le plus +défiant, le plus perfide, le plus fécond en mauvais procédés, en idées +diaboliques, le plus fermé à la pitié, au pardon, celui qui n’a nulle +politesse, qui surprend son adversaire, lui joue les plus mauvais tours; +mais celui qui est le plus doux, le plus modeste, le plus éloigné de +toute assurance, jactance et dureté, celui qui cède le pas à tout le +monde, celui qui se regarde comme le dernier! La guerre est un tissu de +péchés, un état contre nature où l’on recommande de faire comme belle +action ce qu’en tout autre temps on commande d’éviter comme vice ou +défaut, où c’est un devoir de se réjouir du malheur d’autrui, où celui +qui rendrait le bien pour le mal, qui pratiquerait les préceptes +évangéliques de pardon des injures, de goût pour l’humiliation, serait +absurde et même blâmable. Ce qui fait entrer dans la Walhalla est ce qui +exclut du royaume de Dieu. Avez-vous remarqué que ni dans les huit +béatitudes, ni dans le sermon sur la montagne, ni dans l’Évangile, ni +dans toute la littérature chrétienne primitive, il n’y a pas un mot qui +mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent le royaume du ciel? + +Insistons sur ces grands enseignements de paix, qui échappent aux hommes +dupes de leur orgueil, entraînés par leur éternel et si peu +philosophique oubli de la mort. Personne n’a le droit de se +désintéresser des désastres de son pays; mais le philosophe comme le +chrétien a toujours des motifs de vivre. Le royaume de Dieu ne connaît +ni vainqueurs ni vaincus; il consiste dans les joies du cœur, de +l’esprit et de l’imagination, que le vaincu goûte plus que le vainqueur, +s’il est plus élevé moralement et s’il a plus d’esprit. Votre grand +Gœthe, votre admirable Fichte ne nous ont-ils pas appris comment on peut +mener une vie noble et par conséquent heureuse au milieu de +l’abaissement extérieur de sa patrie? Un motif, du reste, m’inspire un +grand repos d’esprit: l’an dernier, lors des élections pour le Corps +législatif, je m’offris aux suffrages des électeurs; je ne fus pas +choisi; mes affiches se voient encore sur les murs des villages de +Seine-et-Marne; on y peut lire: «Pas de révolution, pas de guerre. Une +guerre serait aussi funeste qu’une révolution.» Pour avoir la conscience +tranquille dans des temps comme les nôtres, il faut pouvoir se dire +qu’on n’a pas fui systématiquement la vie publique, pas plus qu’on ne +l’a recherchée. + +Conservez-moi toujours votre amitié, et croyez à mes sentiments les plus +élevés. + +Paris, 13 septembre 1870. + + + + +NOUVELLE LETTRE + +A M. STRAUSS + + +Paris, 15 septembre 1871. + +Monsieur et savant maître, + +A la fin de la lettre que vous m’avez adressée par la _Gazette +d’Augsbourg_, le 18 août 1870, vous m’invitiez à exposer mes vues sur la +situation terrible créée par les derniers événements. Je le fis; ma +réponse à votre lettre parut dans le _Journal des Débats_, le 16 +septembre; la veille, avait été insérée dans le même journal la +traduction de votre lettre, telle que nous l’avait envoyée votre +excellent interprète français, M. Charles Ritter. Si vous voulez bien +réfléchir à l’état de Paris à cette époque, vous reconnaîtrez peut-être +que ce journal faisait en cela preuve d’un certain courage. Le siége +commença le lendemain, et toute communication entre l’intérieur de Paris +et le reste du monde se trouva interrompue pendant cinq mois. + +Plusieurs jours après la conclusion de l’armistice au mois de février +1871, j’appris une nouvelle qui me surprit, c’est que, le 2 octobre +1870, vous aviez fait dans la _Gazette d’Augsbourg_ une réponse à ma +lettre du 16 septembre. Vous ne pensiez pas sans doute que le blocus +prussien fût aussi rigoureux qu’il l’était; car, si vous l’aviez su, il +est peu probable que vous m’eussiez adressé une lettre publique que je +ne pouvais lire et à laquelle je ne pouvais répondre. Le malentendu en +ces matières délicates est facile; il faut que la personne qu’on a +interpellée puisse donner des explications et rectifier, s’il y a lieu, +les opinions qu’on lui prête. Dans le cas dont il s’agit, la crainte +d’un malentendu n’était pas chimérique. Entre bien des rectifications, +en effet, que j’aurais à faire à votre réponse du 2 octobre, il en est +une qui a de l’importance. Trompé par l’expression de «traités de 1814» +que nous employons souvent en France pour désigner l’ensemble des +conventions qui fixèrent les limites de la France à la chute du premier +empire, vous avez cru que je demandais après Sedan qu’on revînt sur les +cessions de 1815, qu’on nous rendît Saarlouis et Landau. Je suis fâché +d’avoir été présenté par vous au public allemand comme capable d’une +telle absurdité. Il me semble que, s’il y a une pensée qui résulte +clairement de ce que j’ai écrit sur cette funeste guerre, c’est qu’il +fallait s’en tenir aux frontières nationales telles que l’histoire les +avait fixées, que toute annexion de pays sans le vœu des populations +était une faute et même un crime. + +Une circonstance augmenta encore mon chagrin. Peu de jours après que +j’eus connu l’existence de votre lettre du 2 octobre, j’appris que la +_Gazette d’Augsbourg_ n’avait pas inséré la traduction de ma lettre du +16 septembre, si bien que ce journal, après m’avoir invité par votre +organe à entrer dans la discussion, après avoir vu le _Journal des +Débats_, dont la position était autrement délicate que la sienne, +insérer vos pages hautaines sous le coup de l’émeute populaire, refusait +de porter au public allemand victorieux les humbles pages où je +réclamais pour ma patrie vaincue un peu de générosité et de pitié. Je +sais que vous avez regretté ce procédé; mais c’est ici que j’admire de +quoi est capable votre patriotisme exalté; car, au lieu de vous retirer +d’un débat où la parole était refusée à votre adversaire, vous avez +inséré quelques jours après dans cette même _Gazette d’Augsbourg_ une +réplique à la lettre que vous m’aviez fait écrire et que vous n’aviez +pas eu le crédit de faire publier. Voilà, monsieur, où je vois bien la +différence entre nos manières de comprendre la vie. La passion qui vous +remplit et qui vous semble sainte est capable de vous arracher un acte +pénible. Une de nos faiblesses, au contraire, à nous autres Français de +la vieille école, est de croire que les délicatesses du galant homme +passent avant tout devoir, avant toute passion, avant toute croyance, +avant la patrie, avant la religion. Cela nous fait du tort; car on ne +nous rend pas toujours la pareille, et, comme tous les délicats, nous +jouons le rôle de dupes au milieu d’un monde qui ne nous comprend plus. + +Il est vrai que vous m’avez fait ensuite un honneur auquel je suis +sensible comme je le dois. Vous avez traduit vous-même ma réponse et +l’avez réunie dans une brochure à vos deux lettres[16]. Vous avez voulu +que cette brochure se vendît au profit d’un établissement d’invalides +allemands. Dieu me garde de vous faire une chicane au point de vue de la +propriété littéraire! L’œuvre à laquelle vous m’avez fait contribuer est +d’ailleurs une œuvre d’humanité, et, si ma chétive prose a pu procurer +quelques cigares à ceux qui ont pillé ma petite maison de Sèvres, je +vous remercie de m’avoir fourni l’occasion de conformer ma conduite à +quelques-uns des préceptes de Jésus que je crois les plus authentiques. +Mais remarquez encore ces nuances légères, Certainement, si vous m’aviez +permis de publier un écrit de vous, jamais, au grand jamais, je n’aurais +eu l’idée d’en faire une édition au profit de notre hôtel des Invalides. +Le but vous entraîne; la passion vous empêche de voir ces mièvreries de +gens blasés que nous appelons le goût et le tact. + + [16] Leipzig, Hirzel, 1870. + +Il m’est arrivé depuis un an ce qui arrive toujours à ceux qui prêchent +la modération en temps de crise. Les événements ainsi que l’immense +majorité de l’opinion m’ont donné tort. Je ne puis vous dire cependant +que je sois converti. Attendons dix ou quinze années; ma conviction est +que la partie éclairée de l’Allemagne reconnaîtra alors qu’en lui +conseillant d’user doucement de sa victoire, je fus son meilleur ami. Je +ne crois pas à la durée des choses menées à l’extrême, et je serais bien +surpris si une foi aussi absolue en la vertu d’une race que celle que +professent M. de Bismark et M. de Moltke n’aboutissait pas à une +déconvenue. L’Allemagne, en se livrant aux hommes d’État et aux hommes +de guerre de la Prusse, a monté un cheval fringant, qui la mènera où +elle ne veut pas. Vous jouez trop gros jeu. A quoi ressemble votre +conduite? exactement à celle de la France à l’époque qu’on lui reproche +le plus. En 1792, les puissances européennes provoquent la France; la +France bat les puissances, ce qui était bien son droit; puis elle pousse +ses victoires à outrance, en quoi elle avait tort. L’outrance est +mauvaise; l’orgueil est le seul vice qui soit puni en ce monde. +Triompher est toujours une faute et en tout cas quelque chose de bien +peu philosophique. _Debemur morti nos nostraque._ + +Ne vous imaginez pas être plus que d’autres à l’abri de l’erreur. Depuis +un an, vos journaux se sont montrés moins ignorants sans doute que les +nôtres, mais tout aussi passionnés, tout aussi immoraux, tout aussi +aveugles. Ils ne voient pas une montagne qui est devant leurs yeux, +l’opposition toujours croissante de la conscience slave à la conscience +germanique, opposition qui aboutira à une lutte effroyable. Ils ne +voient pas qu’en détruisant le pôle nord d’une pile on détruit le pôle +sud, que la solidarité française faisait la solidarité allemande, qu’en +mourant la France se vengera et rendra le plus mauvais service à +l’Allemagne. L’Allemagne, en d’autres termes, a fait la faute d’écraser +son adversaire. Qui n’a pas d’antithèse n’a pas de raison d’être. S’il +n’y avait plus d’orthodoxes, ni vous ni moi n’existerions; nous serions +en face d’un stupide matérialisme vulgaire, qui nous tuerait bien mieux +que les théologiens. L’Allemagne s’est comportée avec la France comme si +elle ne devait jamais avoir d’autre ennemi. Or le précepte du vieux sage +_Ama tanquam osurus_ doit aujourd’hui être retourné; il faut haïr comme +si l’on devait un jour être l’allié de celui qu’on hait; on ne sait pas +de qui on devra quelque jour rechercher l’amitié. + +Il ne sert de rien de dire qu’il y a soixante et soixante-dix ans, nous +avons agi exactement de la même manière, qu’alors nous avons fait en +Europe la guerre de pillage, de massacre et de conquête que nous +reprochons aux Allemands de 1870. Ces méfaits du premier empire, nous +les avons toujours blâmés; ils sont l’œuvre d’une génération avec +laquelle nous avons peu de chose de commun et dont la gloire n’est plus +la nôtre. A tort évidemment, nous nous étions habitués à croire que le +XIXe siècle avait inauguré une ère de civilisation, de paix, +d’industrie, de souveraineté des populations. «Comment, dit-on, +traitez-vous de crimes et de hontes des cessions d’âmes auxquelles ont +autrefois consenti des races aussi nobles que la vôtre et dont +vous-mêmes avez profité.»--Distinguons les dates. Le droit d’autrefois +n’est pas le droit d’aujourd’hui. Le sentiment des nationalités n’a pas +cent ans. Frédéric II n’était pas plus mauvais Allemand dans son dédain +pour la langue et la littérature allemandes que Voltaire n’était mauvais +Français en se réjouissant de l’issue de la bataille de Rosbach. Une +cession de province n’était alors qu’une translation de biens immeubles +d’un prince à un prince; les peuples y restaient le plus souvent +indifférents. Cette conscience des peuples, nous l’avons créée dans le +monde par notre révolution; nous l’avons donnée à ceux que nous avons +combattus et souvent injustement combattus; elle est notre dogme. Voilà +pourquoi nous autres libéraux français étions pour les Vénitiens, pour +les Milanais contre l’Autriche; pour la Bohême, pour la Hongrie contre +la centralisation viennoise; pour la Pologne contre la Russie; pour les +Grecs et les Slaves de Turquie contre les Turcs. Il y avait protestation +de la part de Milan, de Venise, de la Bohême, de la Hongrie, de la +Pologne, des Grecs et des Slaves de Turquie, cela nous suffisait. Nous +étions également pour les Romagnols contre le pape ou plutôt contre la +contrainte étrangère qui les maintenait malgré eux sujets du pape; car +nous ne pouvions admettre qu’une population soit confisquée contre son +gré au profit d’une idée religieuse qui prétend qu’elle a besoin d’un +territoire pour vivre. Dans la guerre de la sécession d’Amérique, +beaucoup de bons esprits, tout en étant peu sympathiques aux États du +Sud, ne purent se décider à leur dénier le droit de se retirer d’une +association dont ils ne voulaient plus faire partie, du moment qu’ils +eurent prouvé par de rudes sacrifices que leur volonté à cet égard était +sérieuse. + +Cette règle de politique n’a rien de profond ni de transcendant; mais il +faut se garder, à force d’érudition et de métaphysique, de n’être plus +juste ni humain. La guerre sera sans fin, si l’on n’admet des +prescriptions pour les violences du passé. La Lorraine a fait partie de +l’empire germanique, sans aucun doute; mais la Hollande, la Suisse, +l’Italie même, jusqu’à Bénévent, et en remontant au delà du traité de +Verdun, la France entière, en y comprenant même la Catalogne, en ont +aussi fait partie.--L’Alsace est maintenant un pays germanique de langue +et de race; mais, avant d’être envahie par la race germanique, l’Alsace +était un pays celtique, ainsi qu’une partie de l’Allemagne du Sud. Nous +ne concluons pas de là que l’Allemagne du Sud doive être française; mais +qu’on ne vienne pas non plus soutenir que, par droit ancien, Metz et +Luxembourg doivent être allemands. Nul ne peut dire où cette archéologie +s’arrêterait. Presque partout où les patriotes fougueux de l’Allemagne +réclament un droit germanique, nous pourrions réclamer un droit celtique +antérieur, et avant la période celtique, il y avait, dit-on, les +allophyles, les Finnois, les Lapons; et avant les Lapons, il y eut les +hommes des cavernes; et avant les hommes des cavernes, il y eut les +orangs-outangs. Avec cette philosophie de l’histoire, il n’y aura de +légitime dans le monde que le droit des orangs-outangs, injustement +dépossédés par la perfidie des civilisés. + +Soyons moins absolus; à côté du droit des morts, admettons pour une +petite part le droit des vivants. Le traité de 843, pacte conclu entre +trois chefs barbares qui assurément ne se préoccupèrent dans le partage +que de leurs convenances personnelles, ne saurait être une base +éternelle de droit national. Le mariage de Marie de Bourgogne avec +Maximilien ne saurait s’imposer à jamais à la volonté des peuples. Il +est impossible d’admettre que l’humanité soit liée pour des siècles +indéfinis par les mariages, les batailles, les traités des créatures +bornées, ignorantes, égoïstes, qui au moyen âge tenaient la tête des +affaires de ce bas monde. Ceux de vos historiens, comme Ranke, Sybel, +qui ne voient dans l’histoire que le tableau des ambitions princières et +des intrigues diplomatiques, pour lesquels une province se résume en la +dynastie, souvent étrangère, qui l’a possédée, sont aussi peu +philosophes que la naïve école qui veut que la révolution française ait +marqué une ère absolument nouvelle dans l’histoire. Un moyen terme entre +ces extrêmes nous paraît seul pratique. Certes nous repoussons comme une +erreur de fait fondamentale l’égalité des individus humains et l’égalité +des races; les parties élevées de l’humanité doivent dominer les parties +basses; la société humaine est un édifice à plusieurs étages, où doit +régner la douceur, la bonté (l’homme y est tenu même envers les +animaux), non l’égalité. Mais les nations européennes telles que les a +faites l’histoire sont les pairs d’un grand sénat où chaque membre est +inviolable. L’Europe est une confédération d’États réunis par l’idée +commune de la civilisation. L’individualité de chaque nation est +constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, la religion, +mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le +consentement actuel, par la volonté qu’ont les différentes provinces +d’un État de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion de Nice, pas +un canton de la France ne voulait se séparer de la France; cela +suffisait pour qu’il y eût crime européen à démembrer la France, quoique +la France ne soit une ni de langue ni de race. Au contraire, des parties +de la Belgique et de la Suisse, et jusqu’à un certain point les îles de +la Manche, quoique parlant français, ne désirent nullement appartenir à +la France; cela suffit pour qu’il fût criminel de chercher à les y +annexer par la force. L’Alsace est allemande de langue et de race; mais +elle ne désire pas faire partie de l’État allemand; cela tranche la +question. On parle du droit de la France, du droit de l’Allemagne. Ces +abstractions nous touchent beaucoup moins que le droit qu’ont les +Alsaciens, êtres vivants en chair et en os, de n’obéir qu’à un pouvoir +consenti par eux. + +Ne blâmez donc pas notre école libérale française de regarder comme une +sorte de droit divin le droit qu’ont les populations de n’être pas +transférées sans leur consentement. Pour ceux qui comme nous n’admettent +plus le principe dynastique qui fait consister l’unité d’un État dans +les droits personnels du souverain, il n’y a plus d’autre droit des gens +que celui-là. De même qu’une nation légitimiste se fait hacher pour sa +dynastie, de même nous sommes obligés de faire les derniers sacrifices +pour que ceux qui étaient liés à nous par un pacte de vie et de mort ne +souffrent pas violence. Nous n’admettons pas les cessions d’âmes; si les +territoires à céder étaient déserts, rien de mieux; mais les hommes qui +les habitent sont des créatures libres, et notre devoir est de les faire +respecter. + +Notre politique, c’est la politique du droit des nations; la vôtre, +c’est la politique des races: nous croyons que la nôtre vaut mieux. La +division trop accusée de l’humanité en races, outre qu’elle repose sur +une erreur scientifique, très-peu de pays possédant une race vraiment +pure, ne peut mener qu’à des guerres d’extermination, à des guerres +«zoologiques», permettez-moi de le dire, analogues à celles que les +diverses espèces de rongeurs ou de carnassiers se livrent pour la vie. +Ce serait la fin de ce mélange fécond, composé d’éléments nombreux et +tous nécessaires, qui s’appelle l’humanité. Vous avez levé dans le monde +le drapeau de la politique ethnographique et archéologique en place de +la politique libérale; cette politique vous sera fatale. La philologie +comparée, que vous avez créée et que vous avez transportée à tort sur le +terrain de la politique, vous jouera de mauvais tours. Les Slaves s’y +passionnent; chaque maître d’école slave est pour vous un ennemi, un +termite qui ruine votre maison. Comment pouvez-vous croire que les +Slaves ne vous feront pas ce que vous faites aux autres, eux qui en +toute chose marchent après vous, suivent vos traces pas pour pas? Chaque +affirmation du germanisme est une affirmation du slavisme; chaque +mouvement de concentration de votre part est un mouvement qui +«précipite» le Slave, le dégage, le fait être séparément. Un coup d’œil +sur les affaires d’Autriche montre cela avec évidence. Le Slave, dans +cinquante ans, saura que c’est vous qui avez fait son nom synonyme +d’«esclave»; il verra cette longue exploitation historique de sa race +par la vôtre, et le nombre des Slaves est double du vôtre, et le Slave, +comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la troisième +partie des étoiles, traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie +centrale, l’ancienne clientèle des Gengiskhan et des Tamerlan. Combien +il eût mieux valu vous réserver pour ce jour-là l’appel à la raison, à +la moralité, à des amitiés de principes! Songez quel poids pèsera dans +la balance du monde le jour où la Bohême, la Moravie, la Croatie, la +Servie, toutes les populations slaves de l’empire ottoman, sûrement +destinées à l’affranchissement, races héroïques encore, toutes +militaires et qui n’ont besoin que d’être commandées, se grouperont +autour de ce grand conglomérat moscovite, qui englobe déjà dans une +gangue slave tant d’éléments divers, et qui paraît bien le noyau désigné +de la future unité slave, de même que la Macédoine, à peine grecque, le +Piémont, à peine italien, la Prusse, à peine allemande, ont été le +centre de formation de l’unité grecque, de l’unité italienne, de l’unité +allemande. Et vous êtes trop sages pour compter sur la reconnaissance +que vous doit la Russie. Une des causes secrètes de la mauvaise humeur +de la Prusse contre nous est de nous devoir une partie de sa culture. +Une des blessures des Russes sera un jour d’avoir été civilisés par les +Allemands. Ils le nieront, mais se l’avoueront tout en le niant, et ce +souvenir les exaspérera. L’académie de Saint-Pétersbourg en voudra un +jour autant à celle de Berlin, pour avoir été tout allemande, que celle +de Berlin nous en veut, pour avoir été autrefois à moitié française. +Notre siècle est le siècle du triomphe du serf sur son maître; le Slave +a été et à quelques égards est encore votre serf. + +Or, le jour de la conquête slave, nous vaudrons plus que vous, de même +qu’Athènes sous l’empire romain eut un rôle brillant encore, tandis que +Sparte n’en eut plus. + +Défiez-vous donc de l’ethnographie, ou plutôt ne l’appliquez pas trop à +la politique. Sous prétexte d’une étymologie germanique, vous prenez +pour la Prusse tel village de Lorraine. Les noms de Vienne +(_Vindobona_), de Worms (_Borbitomagus_), de Mayence (_Mogontiacum_) +sont gaulois; nous ne vous réclamerons jamais ces villes; mais, si un +jour les Slaves viennent revendiquer la Prusse proprement dite, la +Poméranie, la Silésie, Berlin, par la raison que tous ces noms sont +slaves, s’ils font sur l’Elbe et sur l’Oder ce que vous avez fait sur la +Moselle, s’ils pointent sur la carte les villages obotrites ou +vélatabes, qu’aurez-vous à dire? Nation n’est pas synonyme de race. La +petite Suisse, si solidement bâtie, compte trois langues, trois ou +quatre races, deux religions. Une nation est une grande association +séculaire (non pas éternelle) entre des provinces en partie congénères +formant noyau, et autour desquelles se groupent d’autres provinces liées +les unes aux autres par des intérêts communs ou par d’anciens faits +acceptés et devenus des intérêts. L’Angleterre, qui est la plus parfaite +des nations, est la plus mêlée, au point de vue de l’ethnographie et de +l’histoire. Bretons purs, Bretons romanisés, Irlandais, Calédoniens, +Anglo-Saxons, Danois, Normands purs, Normands francisés, tout s’y est +confondu. + +Et j’ose dire qu’aucune nation n’aura tant à souffrir de cette fausse +manière de raisonner que l’Allemagne. Vous savez mieux que moi que ce +qui marqua le grand règne de la race germanique dans le monde, du Ve au +XIe siècle, ce fut moins d’occuper à l’état de population compacte de +vastes pays contigus que d’essaimer l’Europe et d’y introduire un +nouveau principe d’autorité. Pendant que le germanisme était maître de +tout l’Occident, la Germanie proprement dite avait peu de corps. Les +Slaves venaient jusqu’à l’Elbe, le vieux fond gaulois persistait; si +bien que l’empire germanique n’était en partie qu’une féodalité +germanique régnant sur un fond slave et gaulois. Prenez garde, en ce +siècle de la résurrection des morts, il pourrait se passer d’étranges +choses. Si l’Allemagne s’abandonne à un sentiment trop exclusivement +national, elle verra se rétrécir d’autant la zone de son rayonnement +moral. La Bohême, qui était à demi digérée par le germanisme, vous +échappe, comme une proie déjà avalée par un serpent boa, qui +ressusciterait dans l’œsophage du monstre et ferait des efforts +désespérés pour en sortir. Je veux croire que la conscience slave est +morte en Silésie; mais vous n’assimilerez pas Posen. Ces opérations +veulent être enlevées d’emblée, pendant que le patient dort; s’il vient +à se réveiller, on ne les reprend plus. Une suspicion universelle contre +votre puissance d’assimilation, contre vos écoles, va se répandre. Un +vaste effort pour écarter vos nationaux, que l’on envisagera comme les +avant-coureurs de vos armées, sera pour longtemps à l’ordre du jour. +L’infiltration silencieuse de vos émigrants dans les grandes villes, qui +était devenue un des faits sociaux les plus importants et les plus +bienfaisants de notre siècle, va être bien diminuée. L’Allemand, ayant +dévoilé ses appétits conquérants, ne s’avancera plus qu’en conquérant. +Sous l’extérieur le plus pacifique, on verra un ennemi cherchant à +s’impatroniser chez autrui. Croyez-moi, ce que vous avez perdu est +faiblement compensé par les cinq milliards que vous avez gagnés. + +Chacun doit se défier de ce qu’il y a d’exclusif et d’absolu dans son +esprit. Ne nous imaginons jamais avoir tellement raison que nos +adversaires aient complétement tort. Le Père céleste fait lever son +soleil avec une bienveillance égale sur les spectacles les plus divers. +Ce que nous croyons mauvais est souvent utile et nécessaire. Pour moi, +je m’irriterais d’un monde où tous mèneraient le même genre de vie que +moi. Comme vous, je me suis imposé, en qualité d’ancien clerc, +d’observer strictement la règle des mœurs; mais je serais désolé qu’il +n’y eût pas des gens du monde pour représenter une vie plus libre. Je ne +suis pas riche; mais je ne pourrais guère vivre dans une société où il +n’y aurait pas de gens riches. Je ne suis pas catholique; mais je suis +bien aise qu’il y ait des catholiques, des sœurs de charité, des curés +de campagne, des carmélites, et il dépendrait de moi de supprimer tout +cela que je ne le ferais pas. De même, vous autres Allemands, supportez +ce qui ne vous ressemble pas; si tout le monde était fait à votre image, +le monde serait peut-être un peu morne et ennuyeux; vos femmes +elles-mêmes supportent avec peine cette austérité trop virile. Cet +univers est un spectacle qu’un dieu se donne à lui-même. Servons les +intentions du grand chorége en contribuant à rendre le spectacle aussi +brillant, aussi varié que possible. + +Votre race germanique a toujours l’air de croire à la Walhalla; mais la +Walhalla ne sera jamais le royaume de Dieu. Avec cet éclat militaire, +l’Allemagne risque de manquer sa vraie vocation. Reprenons tous ensemble +les grands et vrais problèmes, les problèmes sociaux, qui se résument +ainsi: trouver une organisation rationnelle et aussi juste que possible +de l’humanité. Ces problèmes ont été posés par la France en 1789 et en +1848; mais en général celui qui pose les problèmes n’est pas celui qui +les résout. La France les attaqua d’une façon trop simple; elle crut +avoir trouvé une issue par la démocratie pure, par le suffrage universel +et par des rêves d’organisation communiste du travail. Les deux +tentatives ont échoué, et ce double échec a été la cause de réactions +fâcheuses, pour lesquelles il convient d’être indulgent, si l’on songe +que l’initiative en pareille matière a bien quelque mérite. Attaquez à +votre tour ces problèmes. Créez à l’homme en dehors de l’État et par +delà la famille une association qui l’élève, le soutienne, le corrige, +l’assiste, le rende heureux, ce que fut l’Église et ce qu’elle n’est +plus. Réformez l’Église, ou substituez-y quelque chose. L’excès du +patriotisme nuit à ces œuvres universelles dont la base est le mot de +saint Paul: _Non est Judæus neque Græcus._ C’est justement parce que vos +grands hommes d’il y a quatre-vingts ans n’étaient pas trop patriotes +qu’ils ouvrirent cette large voie, où nous sommes leurs disciples. Je +crains que votre génération ultra-patriotique, en repoussant tout ce qui +n’est pas germanique pur, ne se prépare un auditoire beaucoup plus +restreint. Jésus et les fondateurs du christianisme n’étaient pas des +Allemands. Saint-Boniface, les Irlandais qui vous ont appris à écrire du +temps des Carlovingiens, les Italiens, qui ont été deux ou trois fois +nos maîtres à tous, n’étaient pas des Allemands. Votre Gœthe +reconnaissait devoir quelque chose à cette France «corrompue» de +Voltaire, de Diderot. Laissons ces fanatismes étroits aux régions +inférieures de l’opinion. Permettez-moi de vous le dire: vous avez +déchu. Vous avez été plus étroitement patriotes que nous. Chez nous, +quelques hommes supérieurs ont trouvé dans leur philosophie le calme et +l’impartialité; chez vous, je ne connais personne, en dehors du parti +démocratique, qui n’ait été ébranlé dans la froideur de ses jugements, +qui n’ait été une fois injuste, qui n’ait recommandé de faire dans +l’ordre des relations nationales ce qui eût été une honte selon les +principes de la morale privée. + +Mais je m’arrête; on est aujourd’hui trop naïf à parler de modération, +de justice, de fraternité, de la reconnaissance et des égards que les +peuples se doivent entre eux. La conduite que vous allez être forcés de +tenir dans les provinces annexées malgré elles achèvera de vous +démoraliser. Vous allez être obligés de donner un démenti à tous vos +principes, de traiter en criminels des hommes que vous devrez estimer, +des hommes qui n’auront fait autre chose que ce que vous fîtes si +noblement après Iéna; toutes les idées morales vont être perverties. +Notre système d’équilibre et d’amphictyonie européenne va être renvoyé +au pays des chimères; nos thèses libérales vont devenir un jargon +vieilli. Par le fait des hommes d’État prussiens, la France d’ici +longtemps n’aura plus qu’un objectif: reconquérir les provinces perdues. +Attiser la haine toujours croissante des Slaves contre les Allemands, +favoriser le panslavisme, servir sans réserve toutes les ambitions +russes, faire miroiter aux yeux du parti catholique répandu partout le +rétablissement du pape à Rome; à l’intérieur, s’abandonner au parti +légitimiste et clérical de l’Ouest, qui seul possède un fanatisme +intense, voilà la politique que commande une telle situation. C’est +justement l’inverse de ce que nous avions rêvé. On ne sert pas tour à +tour deux causes opposées: ce n’est pas nous qui conseillerons la +destruction de ce que nous avons aimé, qui donnerons un plan pour +trafiquer habilement de la question romaine, qui deviendrons russes et +papistes, qui recommanderons la défiance et la malveillance envers les +étrangers; mais que voulez-vous! nous serions coupables, d’un autre +côté, si nous cherchions, en conseillant encore des poursuites +généreuses et désintéressées, à empêcher le pays d’écouter la voix de +deux millions de Français qui réclament l’aide de leur ancienne patrie. + +La France est en train de dire comme votre Herwegh: «Assez d’amour comme +cela; essayons maintenant de la haine.» Je ne la suivrai pas dans cette +expérience nouvelle, où l’on peut, au reste, douter qu’elle réussisse; +la résolution que la France tient le moins est celle de haïr. En tout +cas, la vie est trop courte pour qu’il soit sage de perdre son temps et +d’user sa force à un jeu si misérable. J’ai travaillé dans mon humble +sphère à l’amitié de la France et de l’Allemagne; si c’est maintenant +«le temps de cesser les baisers», comme dit l’Ecclésiaste, je me retire. +Je ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé l’amour; je me +tairai. Apre et orgueilleuse est cette vertu germanique, qui nous punit, +comme Prométhée, de nos téméraires essais, de notre folle +«philanthropie». Mais nous pouvons dire avec le grand vaincu: «Jupiter, +malgré tout son orgueil, ferait bien d’être humble. Maintenant, +puisqu’il est vainqueur, qu’il trône à son aise, se fiant au bruit de +son tonnerre et secouant dans sa main son dard au souffle de feu. Tout +cela ne le préservera pas un jour de tomber ignominieusement d’une chute +horrible. Je le vois se créer lui-même son ennemi, monstre +très-difficile à combattre, qui trouvera une flamme supérieure à la +foudre, un bruit supérieur au tonnerre. Vaincu alors, il comprendra par +son expérience combien il est différent de régner ou de servir.» + +Croyez, monsieur et illustre maître, à mes sentiments les plus élevés. + + + + +DE LA CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE PENDANT LE SIÉGE + + +Profondément convaincu de ce principe qu’une force organisée et +disciplinée l’emporte toujours sur une force non organisée et +indisciplinée, je n’eus jamais d’espoir dans les efforts tentés pour +continuer la lutte après le 4 septembre. Au mois de novembre, j’insérai +dans le _Journal des Débats_ les trois articles que voici: + + +PREMIER ARTICLE.--10 NOVEMBRE 1870. + +L’étrange situation où nous sommes a cela de particulier que la volonté +de la France est devenue tout à fait obscure, et que l’unité même de la +conscience française est gravement mise en péril. Le gouvernement de la +défense nationale, sorti d’une révolution qui, comme la plupart des +révolutions et des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais +été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que les gouvernements +issus des révolutions de 1830 et de 1848. Les portions conservatrices du +pays n’y ont adhéré qu’à demi; les partis dits avancés l’ont à peine +reconnu; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit d’indépendance qui n’a +surpris que les observateurs inattentifs; à l’heure qu’il est, Lyon, +Marseille, Bordeaux sont des communes révolutionnaires, admettant à +peine avec le gouvernement de Paris un lien fédéral. Cela devait être. +Composé uniquement de membres de la députation parisienne et de +personnes appartenant au parti républicain, le gouvernement de la +défense nationale ne pouvait avoir la prétention d’être la large +expression de la France entière; il aurait fallu pour cela que, dès son +premier jour, il eût admis parmi ses membres des députés de province et +qu’il eût groupé autour de lui les hommes éminents de tous les partis. +Ce gouvernement, qui, malgré le défaut de son origine, compte dans son +sein tant de personnes sages, courageuses et dignes d’estime, avoue, du +reste, son vice fondamental avec une franchise qui l’honore: «Le +lendemain du jour où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes +que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé la paix, et, pour en +régler les conditions, ils ont proposé une trêve indispensable à la +constitution d’une représentation nationale. Désireux avant tout de +s’effacer devant les mandataires du pays et d’arriver par eux à une paix +honorable, ils ont voulu que la France pût réunir ses députés pour +délibérer sur la paix; ils ont cherché les combinaisons pouvant +permettre à la France d’exprimer sa volonté.» + +Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre. Ajoutons que ce +gouvernement, si partiel, si incomplétement accepté, a le pire défaut +que puisse avoir un gouvernement: il ne communique pas avec les pays +qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir établi à l’hôtel de ville +se montre ici dans tout son jour. Dominé par les nécessités de son +origine toute parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment de +l’investissement, ainsi que la logique l’aurait voulu. Il est tout à +fait contre nature que le gouvernement central d’un grand pays soit +assiégé. Trop sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait de +faible, le gouvernement de la défense nationale a tâché avec beaucoup de +bonne foi de procurer la réunion d’une assemblée investie des pleins +pouvoirs du pays. + +Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement et une partie du public, +c’est que, pour la réunion d’une telle assemblée, un armistice était +nécessaire. De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues et +noblement racontées; de là ces essais des puissances neutres provoqués +et secondés avec tant de patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers. +Toute espérance de voir conclure un pareil arrangement semble perdue; +mais il est permis de se demander si l’on ne s’était pas exagéré la +nécessité de la convention militaire qu’on a poursuivie avec tant de +suite et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir une assemblée +nationale, la permission de l’ennemi? N’y avait-il pas, au contraire, +quelque chose de profondément inconstitutionnel, quelque chose de +très-humiliant et qui même viciait le fond de l’acte électoral, à +exécuter l’opération essentielle de la vie politique de la nation grâce +à une cédule délivrée par l’ennemi et sous sa surveillance? Les +difficultés soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines +portions du territoire envahi, qu’elle prétend garder après la paix, +avaient quelque chose d’assez conséquent. Il n’est pas naturel qu’un +acte de haute hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux +d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse et non avec +l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la Lorraine doivent choisir +leurs délégués. Ce choix sera sans aucun doute une protestation contre +les projets hautement annoncés par le parti allemand exalté; une telle +protestation n’aurait pas toute sa force si elle avait lieu par suite +d’une concession gracieuse de l’ennemi. + +Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire croire qu’une +très-sérieuse représentation de la volonté nationale ne pouvait se faire +sans que l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire les +vrais représentants d’un esprit national naissant sous la pression de +l’ennemi. Assurément, pour que les opérations électorales pussent avoir +lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que, dans les parties +envahies du territoire, le gouvernement prussien y consentît. Ces +formalités ont quelque chose de solennel; un acte public de haute +liberté et même de souveraineté ne saurait être accompli en présence de +l’ennemi. Mais, dans un moment de suprême nécessité, les formes peuvent +être simplifiées. Il faut songer que les trois quarts de la France n’ont +pas été atteints par les armées allemandes. Dans ces régions, les +élections pourraient se faire selon les règles accoutumées. Dans les +départements envahis même, un grand nombre de communes pourraient +procéder à des scrutins réguliers. Restent les pays écrasés par les +armées étrangères et où tout acte de vie politique est impossible. Dans +ces pays, l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon +irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus sincère, surtout si +l’opération se faisait très-rapidement. Il n’est pas admissible que la +France se prive d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce +qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire et d’une manière +uniforme dans toutes les parties du territoire. + +La difficulté serait grande si l’on voulait former de la sorte une +assemblée de sept ou huit cents membres au scrutin de liste. Une telle +élection exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous +accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement prussien +voulût-il bien s’interdire toute ingérence dans les opérations de +scrutin, on peut trouver qu’une élection ainsi accomplie serait sans +dignité et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée nombreuse +qu’il nous faut à l’heure présente; ce qu’il nous faut, c’est une +délégation exécutive des départements, délégation rapidement formée et +promptement rassemblée à Tours ou dans une ville derrière la Loire. Ce +qu’il faut, c’est que chaque département, dans huit ou dix jours, ait +fait choix d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués, +joints aux membres de la fraction du gouvernement résidant à Tours, +formeraient une réunion d’une centaine de personnes. Cette réunion se +mettrait en rapport, autant qu’il serait possible, avec le gouvernement +de Paris; elle serait investie de tous les droits de la souveraineté +nationale; elle déciderait de la continuation de la guerre ou de la +conclusion de la paix. En recevant ses ordres et en les exécutant, nous +aurions la certitude d’accomplir un devoir et de nous conformer à la +volonté de la France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer de +nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît de subir pour elle une +cruelle humiliation. + +Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement pourrait la +conclure. Nous doutons que le gouvernement de Paris le puisse. On porte +toujours les attaches de son point de départ. Un gouvernement qui doit +compter sans cesse avec les journaux et les clubs, un gouvernement fondé +sur la popularité et obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque +toujours les opinions tranchées, ne peut manquer de faire des fautes. Le +gouvernement de la défense nationale a su traverser des moments fort +difficiles; mais il n’a pu se défendre d’afficher un programme conforme +à ce ton d’assurance, de fierté, de déclamation qu’aime le peuple. Il a +dit imprudemment: «Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de +nos forteresses.» Or de très-bons patriotes, qui ne consentiraient +jamais à condamner des millions de Français à un sort qui leur répugne, +peuvent accepter un système de neutralisation où le droit des +populations soit suffisamment garanti. Le gouvernement de la défense +nationale, en outre, a fait comme tous les gouvernements mis en présence +d’une grande fièvre populaire: le plus innocemment du monde, il a +contribué à nourrir des illusions; il a pactisé avec certaines erreurs +du public. Aujourd’hui, cela lui coupe à peu près la retraite. Nous +doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix. Le péché originel +de toute institution démocratique, ce sont les sacrifices qu’on est +obligé de faire à l’esprit superficiel de la foule. Comment détruire des +espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue une situation qu’on +a laissé croire brillante ou assez bonne? Ajoutons qu’un gouvernement +qui ne représente que très-imparfaitement la France, un gouvernement +assiégé et dont les communications sont coupées avec le pays, ne peut +guère traiter pour le pays. Si Paris doit se rendre, il faut que la +capitulation lui soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il +est plus nécessaire encore que nous sachions si la prolongation de la +lutte est voulue par le pays entier, et si nous ne lui imposons pas une +épreuve au-dessus de ses forces. + +On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître la nécessité de +constituer une délégation provinciale, dépositaire de la souveraineté de +la France, et qui puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune +permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation ne se soit +pas formée spontanément. Si la France avait eu des états provinciaux ou +des conseils généraux sérieux et capables de grande politique qui +eussent constitué cette délégation, combien nous serions près du salut! +Un scrutin rapide, et, partout où le scrutin n’est pas possible, une +interprétation sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens les +plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche de salut. Le noyau +de la délégation, une fois formé par les élus des scrutins réguliers, +jugerait les nominations moins régulières et au besoin y suppléerait. +L’impartialité serait facile dans les terribles circonstances où nous +sommes, surtout si l’on songe qu’une telle délégation aurait un +caractère essentiellement temporaire, qu’elle ne traiterait aucune +question de politique engageant l’avenir, que ses pouvoirs cesseraient +au moment de l’évacuation du territoire, par la nomination régulière +d’une constituante. + +L’unité de la France est menacée; la tête, le cœur ne renvoient plus, ne +reçoivent plus la vie. Défendons de toutes nos forces cette grande +conscience française qui a été un si bel instrument de civilisation, et +qui menace de s’éteindre. Défendons-la par une résistance énergique qui, +même vaincue, sera notre sauvegarde dans l’avenir; défendons-la aussi en +maintenant l’entente et la solidarité des parties de la nation. Que le +gouvernement invite par un décret chaque département à faire sa +délégation dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la réunion, +et la France aura une représentation centrale sans avoir la honte de la +devoir à une concession de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en +aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop triste pour que +personne ait le courage de le briguer; les circonstances sont trop +solennelles pour laisser une place aux petites intrigues et aux chétives +récriminations. + + +DEUXIÈME ARTICLE.--13 NOVEMBRE. + +En insistant sur la nécessité d’organiser le plus tôt possible une +représentation du pays, nous n’avons pas prétendu indiquer en détail les +voies et moyens de la constituer. Nous croyons une telle opération +difficile; nous ne la croyons pas impossible; nous nous fions à la +sagesse du gouvernement de la défense nationale pour le choix des +meilleures manières d’y procéder. Deux points seulement sont arrêtés +dans notre esprit: le premier, auquel nous tenons absolument, c’est +qu’une assemblée est indispensable pour sauver la nation; le second, de +bien moindre importance, c’est que l’assemblée réunie pour continuer la +guerre ou faire la paix doit être distincte de l’assemblée constituante +qui réglera nos futures destinées politiques. Une constituante ne peut +être nommée qu’en un temps de calme relatif, après de mûres discussions, +par des scrutins uniformes et strictement contrôlés. Un pareil acte +électoral nous paraît impraticable durant la crise que nous traversons; +les pays envahis n’y pourraient prendre part, à moins d’une convention +avec les Prussiens, dont il vaut mieux se passer. Une constituante est, +d’après les idées françaises (en ceci du reste fort critiquables) une +assemblée nombreuse. Peut-être une assemblée nombreuse remplirait-elle +assez mal le mandat douloureux et terrible dont il s’agit à l’heure où +nous sommes. Enfin une constituante est une assemblée essentiellement +politique. Dans celle qui décidera de notre avenir, les partis peuvent +être profondément divisés. Au contraire, l’assemblée qu’il faut élire en +ce moment devra être placée au-dessus de toutes les divisions de partis; +elle devra presque les ignorer; elle ne songera qu’à une seule chose, +tirer la France de l’horrible situation où l’ont plongée quelques +erreurs fondamentales et persistantes en fait de philosophie politique. +Les personnes qui veulent la réunion immédiate d’une assemblée +constituante s’inquiètent avec raison des réunions électorales, des +professions de foi, de la confection des listes, de la libre circulation +des candidats, des élus. Tout cela ne saurait se faire sans une +convention avec l’ennemi. Pour nous, qui concevons la possibilité de +l’élection sans aucune permission demandée à l’autorité prussienne, nous +imaginons la désignation rapide des délégués comme ayant lieu sans +candidatures régulières. Chaque département vote dès qu’il est informé; +l’élu, sitôt nommé, se dirige vers Tours; les premiers arrivés se +réunissent, se constituent; les nouveaux arrivants se joignent à eux. Il +y aura des lacunes, des départements tardivement représentés; n’importe. +Tel département n’aura pu faire de scrutin régulier; mais on aura des +données sur les préférences de l’opinion publique; cela peut suffire. +Dans quelques départements, aucune désignation, même sommaire, n’aura pu +se produire; alors le noyau de l’Assemblée déjà formé à Tours donnera +pour représentants à ces départements d’anciens députés, des hommes +connus pour y être universellement estimés et pour en représenter +l’esprit. Qu’importent leurs opinions antérieures, puisqu’il s’agit en +ce moment d’un acte patriotique en dehors de toutes les opinions? + +C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, quelque chose +d’aristocratique, de peu conforme à notre jalouse et soupçonneuse +démocratie. Il est vrai; mais faisons trêve pour un moment à ces +mesquines préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, nous +reprendrons ces questions; maintenant, sauvons-nous. Un pays ne se sauve +que par des actes de foi et de confiance en l’intelligence et en la +vertu de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des vrais +aristocrates qui existe encore vous tirer de la détresse où vous êtes; +puis vous vous vengerez d’eux en les excluant de vos chambres, de vos +conseils électifs. Il faut, au moment présent, des hommes d’élite par +l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament de privilége qu’au moment +du péril; qu’on souffre ce privilége-là. La réunion qu’il s’agit de +former aura pour mission de traiter avec un gouvernement essentiellement +aristocratique, qui admet hautement la valeur de la supériorité de +naissance et de la supériorité du savoir; acceptez pour un moment +l’esprit de votre adversaire; vous prendrez ensuite votre revanche à +loisir. + +Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât dans ses institutions +antérieures la désignation de cette chambre improvisée et intérimaire. +On n’a jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide terrible que +laisse en un pays le manque d’institutions provinciales et d’une réelle +aristocratie locale. Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux +conseils généraux! Si dans quelques départements ces conseils sont +réunis et qu’ils veuillent prendre sur eux de choisir un délégué qui +paraisse adopté par l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué +avec empressement. Si, comme on le dit, quelques départements sont en +train de faire leurs élections sans avoir attendu l’invitation +officielle, tant mieux: ces départements-là sont probablement les plus +avancés de la France sous le rapport de l’esprit politique. Toutes les +expressions promptes et sincères de l’opinion, qu’on les accueille vite, +qu’on les groupe. Pas de minutieuses formalités, pas de petitesses +d’amour-propre. Le plus indigne de faire partie d’une telle assemblée +serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu! à une +mission de larmes et de deuil!... + +Comment feront les députés de Paris pour se rendre à cette assemblée? je +n’en sais rien; ils n’y sont pas absolument nécessaires. Paris sera +représenté par la délégation du gouvernement de la défense nationale qui +est à Tours, par ceux des autres membres du gouvernement qui pourront +s’y rendre, par M. Thiers, député de Paris, qui est le président naturel +de l’assemblée. Loin d’exclure d’une telle assemblée souveraine les +membres actuels du gouvernement de la défense nationale, je les envisage +tous comme en étant membres par le fait même du pouvoir qu’ils exercent +avec tant de patriotisme, et que nul ne songe à leur enlever. +L’assemblée nouvelle ne serait qu’un élargissement du gouvernement de la +défense nationale, une adjonction faite par le pays à ce gouvernement +pour l’aider à accomplir la tâche redoutable qui pèse sur lui. + +Comment expédier de Paris le décret de convocation et les instructions +nécessaires pour l’acte qu’il s’agit d’accomplir? Si les communications, +qui, jusqu’à ces derniers temps, ont permis des relations irrégulières +mais pourtant assez suivies avec la province, sont insuffisantes ou +interrompues, il faudrait, sans relever la question de l’armistice, +obtenir, directement ou par l’intermédiaire des puissances neutres, que +les Prussiens laissent passer le décret, et avec lui, s’il se peut, un +membre du gouvernement de Paris. Les Prussiens ont autant d’intérêt que +nous à ce qu’il y ait quelque part un gouvernement muni des pleins +pouvoirs de la France. En laissant passer le message et l’envoyé du +gouvernement de Paris, ils n’écouteraient que leur propre intérêt et ne +nous accorderaient aucune faveur. + +L’essentiel est, d’une part, de ne point s’arrêter aux considérations +d’un pédantisme exagéré en fait de régularité; de l’autre, d’oublier +toutes les divisions de partis. Sur ce dernier point, le parti +légitimiste et clérical de l’Ouest nous a donné un bel exemple. Il doit +avoir peu de sympathie pour le gouvernement sorti de la révolution du 4 +septembre, et pourtant il a pris bravement les armes; il sert ce +gouvernement pour son objet essentiel, qui est la défense nationale. +Toutes les fractions du parti républicain n’ont pas montré la même +abnégation. On se divisera plus tard; il ne faut pas que dans +l’assemblée qui doit d’abord se réunir il y ait une trace de distinction +entre les royalistes, les impérialistes, les cléricaux et les +républicains. + +Nous ne savons ce qu’il peut y avoir de fondé dans le bruit répandu par +quelques journaux d’une proposition ayant pour objet de soumettre au +pays sous forme de plébiscite les conditions de paix offertes par le +vainqueur. Ce bruit ne saurait être exact dans la forme où on l’a fait +circuler, mais quelque idée de ce genre peut en effet se présenter à +l’esprit de nos ennemis. Rien ne serait plus perfide; jamais on n’aurait +fait une plus cruelle application de ce dangereux principe du +plébiscite, dont on peut tirer un jour de si funestes conséquences. S’il +est un acte qu’une nation ne puisse faire que par délégation, c’est un +acte diplomatique, un traité de paix. Des milliers d’électeurs ne savent +pas lire; des millions ne savent pas un mot de géographie. Il n’y a pas +de cession qu’un ennemi vainqueur ne pût se faire octroyer, s’il mettait +le paysan ruiné entre la paix et l’abandon d’une province éloignée dont +l’illettré sait à peine le nom. Ce n’est pas là, espérons-le, un péril +immédiat; mais le moyen d’écarter tout à fait un coup de ce genre, c’est +de convoquer une assemblée d’hommes éclairés, patriotes, courageux, en +qui vivent réellement l’âme, l’esprit de la France, les souvenirs de son +passé. Sans cela, il y aura toujours à craindre que l’ennemi n’exploite +à son profit le besoin de paix, légitime à quelques égards, qui se fait +jour dans le pays, et ne présente directement à la province effrayée les +conditions qu’il accusera le gouvernement de Paris d’avoir refusées. +Fussent-elles en réalité inacceptables pour tout bon patriote, la foule +les subira, si entre elle et le tentateur ne se trouve le jugement froid +d’une réunion d’hommes éclairés, choisis récemment par le pays, désireux +sans doute de la paix, mais capables de distinguer les conditions +acceptables de celles qui ne le sont pas. Donnons au pays le moyen de +conclure une paix honorable, de peur que le pays, consulté directement +par l’ennemi, ne fasse une paix ruineuse sans nous. + + +TROISIÈME ARTICLE.--28 NOVEMBRE. + +Il y a trois semaines, nous disions ici que le gouvernement de la +défense nationale se donnerait beaucoup de force pour l’accomplissement +de sa mission en provoquant la réunion d’une assemblée susceptible +d’être considérée comme une représentation de la France entière. Il est +clair que la réunion d’une telle assemblée eût été bien plus facile, si +l’armistice proposé par les puissances neutres avait été conclu. Cet +armistice ayant échoué, nous avons cru pouvoir soutenir que, même dans +la situation créée par la non-réussite de la proposition des neutres, la +formation d’une assemblée était encore fort désirable, et que, tout en +étant difficile, elle n’était pas absolument impossible. + +La plupart des objections qu’on a faites contre notre sentiment reposent +sur des malentendus. Ces objections seraient décisives contre la réunion +d’une assemblée constituante; l’élection d’une constituante, en effet, +suppose du calme, de la liberté, des discussions préalables. Aussi +avons-nous toujours soigneusement maintenu que l’assemblée dont la +France a besoin en ce moment doit être distincte de celle qui fixera +l’avenir politique du pays. Notre motif pour désirer cette distinction +est bien simple. La constituante qui sera chargée un jour de donner un +gouvernement à la France sera profondément divisée; les opinions +contraires s’y dessineront avec force; les républicains, les +légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes, les cléricaux s’y +livreront d’ardents combats; il faudra qu’avant l’élection toutes ces +opinions s’expriment nettement en des programmes, des affiches, des +professions de foi, des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous +sommes perdus si de telles divisions se font jour. Il faut +qu’aujourd’hui tous les partis marchent ensemble, oublient en quelque +sorte leur propre existence. Le salut est à ce prix. + +Ce que nous avons dit il y a trois semaines, nous le croyons encore. +Nous cesserons cependant de revenir sur le vœu que nous avons exprimé. +La situation est changée; nous sommes à la veille de grandes actions +décisives; attendons et espérons. En insistant davantage, nous aurions +l’air de jouer un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible de +notre pensée dans un moment aussi solennel. Le gouvernement de la +défense nationale aurait tort de regarder comme ses ennemis les hommes +qui, sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre, ont voté +chaleureusement pour le pouvoir nouveau lors du plébiscite du 3 +novembre, continuent de l’envisager comme représentant le principe de +l’unité nationale, mais en même temps usent envers lui de l’honnête +indépendance d’appréciation dont ils ne se sont jamais départis sous des +régimes qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de +discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il en nous, surtout +depuis le 3 novembre, des soutiens plus fidèles que dans les personnes +qui l’ont créé tumultuairement, et dont plusieurs voulaient quelques +jours après le renverser. + +C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique, dans le sein +duquel il y a souvent, à côté d’éléments moins purs, beaucoup de +patriotisme et de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée. Comme +tous les bons citoyens, nous cherchons, sans aucune prétention à +l’infaillibilité, les moyens d’aider notre pauvre patrie à sortir de +l’abîme où on l’a plongée. Le parti démocratique a tort de croire que +les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent pour cela. Ce parti, +dont il ne faut pas songer à se passer, mais qui ne peut régler à lui +seul les destinées de la nation, commettrait une faute capitale s’il +prétendait gouverner la France sans l’assentiment de la province. C’est +un cercle vicieux de premier ordre que de prétendre s’imposer à la +majorité d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel. Il +est fâcheux aussi que les organes les plus accrédités de ce parti ne +prennent pas assez le soin d’examiner les raisons qu’on leur propose, et +soient trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne partagent pas +toutes leurs opinions. Évitons ce qui divise. Nous entrons dans une +période de fortes épreuves; la froideur du jugement est nécessaire en de +telles circonstances; que tous s’efforcent de n’écouter que la raison et +le sentiment du devoir. + + + + +LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE EN FRANCE[17] + + [17] _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1869. + + +L’histoire n’est ni une géométrie inflexible ni une simple succession +d’incidents fortuits. Si l’histoire était dominée d’une manière absolue +par la nécessité, on pourrait tout prévoir; si elle était un simple jeu +de la passion et de la fortune, on ne pourrait rien prévoir. Or la +vérité est que les choses humaines, bien qu’elles déjouent souvent les +conjectures des esprits les plus sagaces, prêtent néanmoins au calcul. +Les faits accomplis contiennent, si on sait distinguer l’essentiel de +l’accessoire, les lignes générales de l’avenir. La part de l’accident +est limitée. «Le petit grain de sable qui se mit dans l’urètre de +Cromwell» fut, au XVIIe siècle, un événement capital; cependant la +philosophie de l’histoire d’Angleterre est indépendante d’un pareil +détail. Santé ou maladie, bonne ou mauvaise humeur des princes, +brouilles ou raccommodements des personnages considérables, intrigues +diplomatiques, chances diverses de la guerre, le plus grand génie ne +sert de rien pour deviner tout cela; ces sortes de choses se passent +dans un monde où le raisonnement n’a aucune application; le valet de +chambre d’un souverain pourrait, en fait de nouvelles importantes, +redresser les idées du meilleur esprit; mais ces accidents, impossibles +à prévoir et à déterminer _a priori_, s’effacent dans l’ensemble. Le +passé nous montre un dessein suivi, où tout se tient et s’explique; +l’avenir jugera notre temps comme nous jugeons le passé, et verra des +conséquences rigoureuses où nous sommes souvent tentés de ne voir que +des volontés individuelles et des rencontres du hasard. + +C’est dans cet esprit que nous voudrions proposer quelques observations +sur les graves événements accomplis en cette année 1869. La philosophie +que nous porterons dans cet examen n’est pas celle de l’indifférence. +Nous ne nous exagérons pas la part de la réflexion dans la conduite des +choses humaines; nous ne croyons pas cependant que le temps soit déjà +venu de déserter la vie publique et d’abandonner les affaires de ce +monde à l’intrigue et à la violence. Un reproche peut toujours être +adressé à celui qui critique les affaires de son siècle sans avoir +consenti à s’en mêler; mais celui qui a fait ce qu’un honnête homme peut +faire, celui qui a dit ce qu’il pense sans souci de plaire ou de +déplaire à personne, celui-là peut avoir la conscience merveilleusement +à l’aise. Nous ne devons pas à notre patrie de trahir pour elle la +vérité, de manquer pour elle de goût et de tact; nous ne lui devons pas +de suivre ses caprices ni de nous convertir à la thèse qui réussit; nous +lui devons de dire bien exactement, et sans le sacrifice d’une nuance, +ce que nous croyons être la vérité. + + +I + +La révolution française est un événement si extraordinaire, que c’est +par elle qu’il faut ouvrir toute série de considérations sur les +affaires de notre temps. Rien d’important n’arrive en France qui ne soit +la conséquence directe de ce fait capital, lequel a changé profondément +les conditions de la vie dans notre pays. Comme tout ce qui est grand, +héroïque, téméraire, comme tout ce qui dépasse la commune mesure des +forces humaines, la révolution française sera durant des siècles le +sujet dont le monde s’entretiendra, sur lequel on se divisera, qui +servira de prétexte pour s’aimer et se haïr, qui fournira des sujets de +drames et de romans. En un sens, la révolution française (l’Empire, dans +ma pensée, fait corps avec elle) est la gloire de la France, l’épopée +française par excellence; mais presque toujours les nations qui ont dans +leur histoire un fait exceptionnel expient ce fait par de longues +souffrances et souvent le payent de leur existence nationale. Il en fut +ainsi de la Judée, de la Grèce et de l’Italie. Pour avoir créé des +choses uniques dont le monde vit et profite, ces pays ont traversé des +siècles d’humiliation et de mort nationale. La vie nationale est quelque +chose de limité, de médiocre, de borné. Pour faire de l’extraordinaire, +de l’universel, il faut déchirer ce réseau étroit; du même coup, on +déchire sa patrie, une patrie étant un ensemble de préjugés et d’idées +arrêtées que l’humanité entière ne saurait accepter. Les nations qui ont +créé la religion, l’art, la science, l’empire, l’Église, la papauté +(toutes choses universelles, non nationales), ont été plus que des +nations; elles ont été par là même moins que des nations en ce sens +qu’elles ont été victimes de leur œuvre. Je pense que la Révolution aura +pour la France des conséquences analogues, mais moins durables, parce +que l’œuvre de la France a été moins grande et moins universelle que les +œuvres de la Judée, de la Grèce, de l’Italie. Le parallèle exact de la +situation actuelle de notre pays me paraît être l’Allemagne au XVIIe +siècle. L’Allemagne au XVIe siècle avait fait pour l’humanité une œuvre +de premier ordre, la Réforme. Elle l’expia au XVIIe par un extrême +abaissement politique. Il est probable que le XIXe siècle sera de même +considéré, dans l’histoire de France, comme l’expiation de la +Révolution. Les nations, pas plus que les individus, ne sortent +impunément de la ligne moyenne, qui est celle du bon sens pratique et de +la possibilité. + +Si la Révolution en effet a créé pour la France dans le monde une +situation poétique et romanesque de premier ordre, il est sûr d’un autre +côté, à considérer seulement les exigences de la politique ordinaire, +qu’elle a engagé la France dans une voie pleine de singularités. Le but +que la France a voulu atteindre par la Révolution est celui que toutes +les nations modernes poursuivent: une société juste, honnête, humaine, +garantissant les droits et la liberté de tous avec le moins de +sacrifices possible des droits et de la liberté de chacun. Ce but, la +France, à la date où nous sommes, après avoir versé des flots de sang, +en est fort loin, tandis que l’Angleterre, qui n’a pas procédé par +révolutions, l’a presque atteint. La France, en d’autres termes, offre +cet étrange spectacle d’un pays qui essaye tardivement de regagner son +arriéré sur les nations qu’elle avait traitées d’arriérées, qui se remet +à l’école des peuples auxquels elle avait prétendu donner des leçons, et +s’efforce de faire par imitation l’œuvre où elle avait cru déployer une +haute originalité. + +La cause de cette bizarrerie historique est fort simple. Malgré le feu +étrange qui l’animait, la France, à la fin du XVIIIe siècle, était assez +ignorante des conditions d’existence d’une nation et de l’humanité. Sa +prodigieuse tentative impliqua beaucoup d’erreurs; elle méconnut tout à +fait les règles de la liberté moderne. Qu’on le regrette ou qu’on s’en +réjouisse, la liberté moderne n’est nullement la liberté antique ni +celle des républiques du moyen âge. Elle est bien plus réelle, mais +beaucoup moins brillante. Thucydide et Machiavel n’y comprendraient +rien, et cependant un sujet de la reine Victoria est mille fois plus +libre que ne l’a été aucun citoyen de Sparte, d’Athènes, de Venise ou de +Florence. Plus de ces fiévreuses agitations républicaines, pleines de +noblesse et de danger; plus de ces villes composées d’un peuple fin, +vivant et aristocratique; au lieu de cela, de grandes masses pesantes, +chez lesquelles l’intelligence est le fait d’un petit nombre, mais qui +contribuent puissamment à la civilisation en mettant au service de +l’État, par la conscription et l’impôt, un merveilleux trésor +d’abnégation, de docilité, de bon esprit. Cette manière d’exister, qui +est assurément celle qui use le moins une nation, et conserve le mieux +ses forces, l’Angleterre en a donné le modèle. L’Angleterre est arrivée +à l’état le plus libéral que le monde ait connu jusqu’ici en développant +ses institutions du moyen âge, et nullement par la révolution. La +liberté en Angleterre ne vient pas de Cromwell ni des républicains de +1649; elle vient de son histoire entière, de son égal respect pour le +droit du roi, pour le droit des seigneurs, pour le droit des communes et +des corporations de toute espèce. La France suivit la marche opposée. Le +roi avait depuis longtemps fait table rase du droit des seigneurs et des +communes; la nation fit table rase des droits du roi. Elle procéda +philosophiquement en une matière où il faut procéder historiquement: +elle crut qu’on fonde la liberté par la souveraineté du peuple et au nom +d’une autorité centrale, tandis que la liberté s’obtient par de petites +conquêtes locales successives, par des réformes lentes. L’Angleterre, +qui ne se pique de nulle philosophie, l’Angleterre, qui n’a rompu avec +sa tradition qu’à un seul moment d’égarement passager suivi d’un prompt +repentir, l’Angleterre, qui, au lieu du dogme absolu de la souveraineté +du peuple, admet seulement le principe plus modéré qu’il n’y a pas de +gouvernement sans le peuple, ni contre le peuple, s’est trouvée mille +fois plus libre que la France, qui avait si fièrement planté le drapeau +philosophique des droits de l’homme. C’est que la souveraineté du peuple +ne fonde pas le gouvernement constitutionnel. L’État, ainsi établi à la +française, est trop fort; loin de garantir toutes les libertés, il +absorbe toutes les libertés; sa forme est la Convention ou le +despotisme. Ce qui devait sortir de la Révolution ne pouvait, après +tout, beaucoup différer du Consulat et de l’Empire; ce qui devait sortir +d’une telle conception de la société ne pouvait être autre chose qu’une +administration, un réseau de préfets, un code civil étroit, une machine +servant à étreindre la nation, un maillot où il lui serait impossible de +vivre et de croître. Rien de plus injuste que la haine avec laquelle +l’école radicale française traite l’œuvre de Napoléon. L’œuvre de +Napoléon, si l’on excepte quelques erreurs qui furent personnelles à cet +homme extraordinaire, n’est en somme que le programme révolutionnaire +réalisé en ses parties possibles. Napoléon n’eût pas existé, que la +constitution définitive de la République n’eût pas différé +essentiellement de la constitution de l’an VIII. + +Une idée à plusieurs égards très-fausse de la société humaine est en +effet au fond de toutes les tentatives révolutionnaires françaises. +L’erreur originelle fut d’abord masquée par le magnifique élan +d’enthousiasme pour la liberté et le droit qui remplit les premières +années de la Révolution; mais, ce beau feu une fois tombé, il resta une +théorie sociale qui fut dominante sous le Directoire, le Consulat et +l’Empire, et marqua d’un sceau profond toutes les créations du temps. + +D’après cette théorie, qu’on peut bien qualifier de matérialisme en +politique, la société n’est pas quelque chose de religieux ni de sacré. +Elle n’a qu’un seul but, c’est que les individus qui la composent +jouissent de la plus grande somme possible de bien-être, sans souci de +la destinée idéale de l’humanité. Que parle-t-on d’élever, d’ennoblir la +conscience humaine? Il s’agit seulement de contenter le grand nombre, +d’assurer à tous une sorte de bonheur vulgaire et bien relatif +assurément, car l’âme noble aurait en aversion un pareil bonheur, et se +mettrait en révolte contre la société qui prétendrait le procurer. Aux +yeux d’une philosophie éclairée, la société est un grand fait +providentiel; elle est établie non par l’homme, mais par la nature +elle-même, afin qu’à la surface de notre planète se produise la vie +intellectuelle et morale. L’homme isolé n’a jamais existé. La société +humaine, mère de tout idéal, est le produit direct de la volonté suprême +qui veut que le bien, le vrai, le beau, aient dans l’univers des +contemplateurs. Cette fonction transcendante de l’humanité ne +s’accomplit pas au moyen de la simple coexistence des individus. La +société est une hiérarchie. Tous les individus sont nobles et sacrés, +tous les êtres (même les animaux) ont des droits; mais tous les êtres ne +sont pas égaux, tous sont des membres d’un vaste corps, des parties d’un +immense organisme qui accomplit un travail divin. La négation de ce +travail divin est l’erreur où verse facilement la démocratie française. +Considérant les jouissances de l’individu comme l’objet unique de la +société, elle est amenée à méconnaître les droits de l’idée, la primauté +de l’esprit. Ne comprenant pas d’ailleurs l’inégalité des races, parce +qu’en effet les différences ethnographiques ont disparu de son sein +depuis un temps immémorial, la France est amenée à concevoir comme la +perfection sociale une sorte de médiocrité universelle. Dieu nous garde +de rêver la résurrection de ce qui est mort; mais, sans demander la +reconstitution de la noblesse, il est bien permis de trouver que +l’importance accordée à la naissance vaut mieux à beaucoup d’égards que +l’importance accordée à la fortune: l’une n’est pas plus juste que +l’autre, et la seule distinction juste, qui est celle du mérite, et de +la vertu, se trouve mieux d’une société où les rangs sont réglés par la +naissance que d’une société où la richesse seule fait l’inégalité. + +La vie humaine deviendrait impossible, si l’homme ne se donnait le droit +de subordonner l’animal à ses besoins; elle ne serait guère plus +possible, si l’on s’en tenait à cette conception abstraite qui fait +envisager tous les hommes comme apportant en naissant un même droit à la +fortune et aux rangs sociaux. Un tel état de choses, juste en apparence, +serait la fin de toute vertu; ce serait fatalement la haine et la guerre +entre les deux sexes, puisque la nature a créé là, au sein même de +l’espèce humaine, une différence de rôle indéniable. La bourgeoisie +trouve juste qu’après avoir supprimé la royauté et la noblesse +héréditaires, on s’arrête devant la richesse héréditaire. L’ouvrier +trouve juste qu’après avoir supprimé la richesse héréditaire, on +s’arrête devant l’inégalité de sexe, et même, s’il est un peu sensé, +devant l’inégalité de force et de capacité. L’utopiste le plus exalté +trouve juste qu’après avoir supprimé en imagination toute inégalité +entre les hommes, on admette le droit qu’a l’homme d’employer l’animal +selon ses besoins. Et, pourtant, il n’est pas plus juste que tel +individu naisse riche qu’il n’est juste que tel individu naisse avec une +distinction sociale; l’un n’a pas plus que l’autre gagné son privilége +par un travail personnel. On part toujours de l’idée que la noblesse a +pour origine le mérite, et, comme il est clair que le mérite n’est pas +héréditaire, on démontre facilement que la noblesse héréditaire est +chose absurde; mais c’est là l’éternelle erreur française d’une justice +distributive dont l’État tiendrait la balance. La raison sociale de la +noblesse, envisagée comme institution d’utilité publique, était non pas +de récompenser le mérite, mais de le provoquer, de rendre possibles, +faciles même, certains genres de mérite. N’aurait-elle eu pour effet que +de montrer que la justice ne doit pas être cherchée dans la constitution +officielle de la société, c’eût été déjà quelque chose. La devise «au +plus digne» n’a en politique que bien peu d’applications. + +La bourgeoisie française s’est donc fait illusion en croyant, par son +système de concours, d’écoles spéciales et d’avancement régulier, fonder +une société juste. Le peuple lui démontrera facilement que l’enfant +pauvre est exclu de ces concours, et lui soutiendra que la justice ne +sera complète que quand tous les Français seront placés, en naissant, +dans des conditions identiques. En d’autres termes, aucune société n’est +possible, si l’on pousse à la rigueur les idées de justice distributive +à l’égard des individus. Une nation qui poursuivrait un tel programme se +condamnerait à une incurable faiblesse. Supprimant l’hérédité, et par là +détruisant la famille ou la laissant facultative, elle serait bientôt +vaincue soit par les parties d’elle-même où se conserveraient les +anciens principes, soit par les nations étrangères qui conserveraient +ces principes. La race qui triomphe est toujours celle où la famille et +la propriété sont le plus fortement organisées. L’humanité est une +échelle mystérieuse, une série de résultantes procédant les unes des +autres. Des générations laborieuses d’hommes du peuple et de paysans +font l’existence du bourgeois honnête et économe, lequel fait à son tour +le noble, l’homme dispensé du travail matériel, voué tout entier aux +choses désintéressées. Chacun à son rang est le gardien d’une tradition +qui importe aux progrès de la civilisation. Il n’y a pas deux morales, +il n’y a pas deux sciences, il n’y a pas deux éducations. Il y a un seul +ensemble intellectuel et moral, ouvrage splendide de l’esprit humain, +que chacun, excepté l’égoïste, crée pour une petite part et auquel +chacun participe à des degrés divers. + +On supprime l’humanité, si l’on n’admet pas que des classes entières +doivent vivre de la gloire et de la jouissance des autres. Le démocrate +traite de dupe le paysan d’ancien régime qui travaille pour ses nobles, +les aime et jouit de la haute existence que d’autres mènent avec ses +sueurs. Certainement, c’est là un non-sens avec une vie étroite, +renfermée, où tout se passe à huis clos comme de notre temps. Dans +l’état actuel de la société, les avantages qu’un homme a sur un autre +sont devenus choses exclusives et personnelles: jouir du plaisir ou de +la noblesse d’autrui paraît une extravagance; mais il n’en a pas +toujours été ainsi. Quand Gubbio ou Assise voyait défiler en cavalcade +la noce de son jeune seigneur, nul n’était jaloux. Tous alors +participaient de la vie de tous; le pauvre jouissait de la richesse du +riche, le moine des joies du mondain, le mondain des prières du moine; +pour tous, il y avait l’art, la poésie, la religion. + +Les froides considérations de l’économiste sauront-elles remplacer tout +cela? suffiront-elles pour refréner l’arrogance d’une démocratie sûre de +sa force, et qui, après ne s’être pas arrêtée devant le fait de la +souveraineté, sera bien tentée de ne pas s’arrêter devant le fait de la +propriété? Y aura-t-il des voix assez éloquentes pour faire accepter à +des jeunes gens de dix-huit ans des raisonnements de vieillards, pour +persuader à des classes sociales jeunes, ardentes, croyant au plaisir, +et que la jouissance n’a pas encore désabusées, qu’il n’est pas possible +que tous jouissent, que tous soient bien élevés, délicats, vertueux même +dans le sens raffiné, mais qu’il faut qu’il y ait des gens de loisir, +savants, bien élevés, délicats, vertueux, en qui et par qui les autres +jouissent et goûtent l’idéal? Les événements le diront. La supériorité +de l’Église et la force qui lui assure encore un avenir consiste en ce +que seule elle comprend cela et le fait comprendre. L’Église sait bien +que les meilleurs sont souvent victimes de la supériorité des classes +prétendues élevées; mais elle sait aussi que la nature a voulu que la +vie de l’humanité fût à plusieurs degrés. Elle sait et elle avoue que +c’est la grossièreté de plusieurs qui fait l’éducation d’un seul, que +c’est la sueur de plusieurs qui permet la vie noble d’un petit nombre; +cependant, elle n’appelle pas ceux-ci privilégiés, ni ceux-là +déshérités, car l’œuvre humaine est pour elle indivisible. Supprimez +cette grande loi, mettez tous les individus sur le même rang, avec des +droits égaux, sans lien de subordination à une œuvre commune, vous avez +égoïsme, médiocrité, isolement, sécheresse, impossibilité de vivre, +quelque chose comme la vie de notre temps, la plus triste, même pour +l’homme du peuple, qui ait jamais été menée. A n’envisager que le droit +des individus, il est injuste qu’un homme soit sacrifié à un autre +homme; mais il n’est pas injuste que tous soient assujettis à l’œuvre +supérieure qu’accomplit l’humanité. C’est à la religion qu’il appartient +d’expliquer ces mystères et d’offrir dans le monde idéal de +surabondantes consolations à tous les sacrifiés d’ici-bas. + +Voilà ce que la Révolution, dès qu’elle eut perdu sa grande ivresse +sacrée des premiers jours, ne comprit pas assez. La Révolution en +définitive fut irréligieuse et athée. La société qu’elle rêva dans les +tristes jours qui suivirent l’accès de fièvre, quand elle chercha à se +recueillir, est une sorte de régiment composé de matérialistes, et où la +discipline tient lieu de vertu. La base toute négative que les hommes +secs et durs de ce temps donnèrent à la société française ne peut +produire qu’un peuple rogue et mal élevé; leur code, œuvre de défiance, +admet pour premier principe que tout s’apprécie en argent, c’est-à-dire +en plaisir. La jalousie résume toute la théorie morale de ces prétendus +fondateurs de nos lois. Or la jalousie fonde l’égalité, non la liberté; +mettant l’homme toujours en garde contre les empiétements de son +semblable, elle empêche l’affabilité entre les classes. Pas de société +sans amour, sans tradition, sans respect, sans mutuelle aménité. Dans sa +fausse notion de la vertu, qu’elle confond avec l’âpre revendication de +ce que chacun regarde comme son droit, l’école démocratique ne voit pas +que la grande vertu d’une nation est de supporter l’inégalité +traditionnelle. La race la plus vertueuse est pour cette école, non la +race qui pratique le sacrifice, le dévouement, l’idéalisme sous toutes +ses formes, mais la plus turbulente, celle qui fait le plus de +révolutions. On étonne beaucoup les plus intelligents démocrates quand +on leur dit qu’il y a encore dans le monde des races vertueuses, les +Lithuaniens, par exemple, les Dithmarses, les Poméraniens, races +féodales, pleines de forces vives en réserve, comprenant le devoir comme +Kant, et pour lesquelles le mot de révolution n’a aucun sens. + +La première conséquence de cette philosophie revêche et superficielle, +trop tôt substituée à celle des Montesquieu et des Turgot, fut la +suppression de la royauté. A des esprits imbus d’une philosophie +matérialiste, la royauté devait paraître une anomalie. Bien peu de +personnes comprenaient, en 1792, que la continuité des bonnes choses +doit être gardée par des institutions qui sont, si l’on veut, un +privilége pour quelques-uns, mais qui constituent des organes de la vie +nationale sans lesquels certains besoins restent en souffrance. Ces +petites forteresses où se conservent des dépôts appartenant à la société +paraissaient des tours féodales. On niait toutes les subordinations +traditionnelles, tous les pactes historiques, tous les symboles. La +royauté était le premier de ces pactes, un pacte remontant à mille ans, +un symbole que la puérile philosophie de l’histoire alors en vogue ne +pouvait comprendre. Aucune nation n’a jamais créé une légende plus +complète que celle de cette grande royauté capétienne, sorte de +religion, née à Saint-Denis, consacrée à Reims par le concert des +évêques, ayant ses rites, sa liturgie, son ampoule sacrée, son +oriflamme. A toute nationalité correspond une dynastie en laquelle +s’incarnent le génie et les intérêts de la nation; une conscience +nationale n’est fixe et ferme que quand elle a contracté un mariage +indissoluble avec une famille, qui s’engage par le contrat à n’avoir +aucun intérêt distinct de celui de la nation. Jamais cette +identification ne fut aussi parfaite qu’entre la maison capétienne et la +France. Ce fut plus qu’une royauté, ce fut un sacerdoce; prêtre-roi +comme David, le roi de France porte la chape et tient l’épée. Dieu +l’éclaire en ses jugements. Le roi d’Angleterre se soucie peu de +justice, il défend son droit contre ses barons; l’empereur d’Allemagne +s’en soucie moins encore, il chasse éternellement sur ses montagnes du +Tyrol pendant que la boule du monde roule à sa guise; le roi de France, +lui, est juste: entouré de ses prud’hommes et de ses clercs solennels, +avec sa main de justice, il ressemble à un Salomon. Son sacre, imité des +rois d’Israël, était quelque chose d’étrange et d’unique. La France +avait créé un huitième sacrement[18], qui ne s’administrait qu’à Reims, +le sacrement de la royauté. Le roi sacré fait des miracles; il est +revêtu d’un «ordre»: c’est un personnage ecclésiastique de premier rang. +Au pape, qui l’interpelle au nom de Dieu, il répond en montrant son +onction: «Moi aussi, je suis de Dieu!» Il se permet avec le successeur +de Pierre des libertés sans égales. Une fois, il le fait arrêter et +déclarer hérétique; une autre fois, il le menace de le faire brûler; +appuyé sur ses docteurs de Sorbonne, il le semonce, le dépose. +Nonobstant cela, son type le plus parfait est un roi canonisé, saint +Louis, si pur, si humble, si simple et si fort. Il a ses adorateurs +mystiques; la bonne Jeanne d’Arc ne le sépare pas de saint Michel et de +sainte Catherine; cette pauvre fille vécut à la lettre de la religion de +Reims. Légende incomparable! fable sainte! C’est le vulgaire couteau +destiné à faire tomber la tête des criminels qu’on lève contre elle! Le +meurtre du 21 janvier est, au point de vue de l’idéaliste, l’acte de +matérialisme le plus hideux, la plus honteuse profession qu’on ait +jamais faite d’ingratitude et de bassesse, de roturière vilenie et +d’oubli du passé. + + [18] Le mot de «sacrement» est employé pour le sacre de Reims. _Hist. + litt. de la France_, t. XXVI, p. 122. + +Est-ce à dire que cet ancien régime, dont la société nouvelle cherchait +à faire disparaître le souvenir avec le genre particulier d’acharnement +qu’on ne trouve que chez le parvenu contre le grand seigneur auquel il +doit tout, est-ce à dire que cet ancien régime ne fût pas gravement +coupable? Certes, il l’était; si je faisais en ce moment la philosophie +générale de notre histoire, je montrerais que la royauté, la noblesse, +le clergé, les parlements, les villes, les universités de la vieille +France, avaient tous manqué à leurs devoirs, et que les révolutionnaires +de 1793 ne firent que mettre le sceau à une série de fautes dont les +conséquences pèsent lourdement sur nous. On expie toujours sa grandeur. +La France avait conçu sa royauté comme quelque chose d’illimité. Le roi +à la façon anglaise, sorte de stathouder payé et armé pour défendre la +nation et détenir certains droits, était mesquin à ses yeux. Dès le +XIIIe siècle, le roi d’Angleterre, sans cesse en lutte avec ses sujets +et lié par des chartes, est pour nos poëtes français un objet de +dérision; il n’est pas assez puissant. La royauté française était +quelque chose de trop sacré; on ne contrôle pas l’oint du Seigneur; +Bossuet était conséquent en dressant la théorie du roi de France avec +l’Écriture sainte. Si le roi d’Angleterre avait eu cette teinte de +mysticité, les barons et les communes n’auraient pas réussi à le mater. +La royauté française, pour produire ce brillant météore du règne de +Louis XIV, avait absorbé tous les pouvoirs de la nation. Le lendemain du +jour où l’État se trouva constitué sous la main d’un seul en cette +puissante unité, il était inévitable que la France se prît telle que +l’avait faite le grand roi avec son pouvoir central tout-puissant, ses +libertés détruites, et, jugeant le roi une superfétation, le traitât +comme un moule devenu inutile dès que la statue est coulée. Richelieu et +Louis XIV ont été de la sorte les grands révolutionnaires, les vrais +fondateurs de la République. Le pendant exact de la colossale royauté de +Louis XIV est la république de 1793, avec sa concentration effrayante +des pouvoirs, monstre inouï, tel qu’on n’en avait jamais vu de +semblable. Les exemples de républiques ne sont pas rares dans +l’histoire; mais ces républiques sont des villes ou de petits États +confédérés. Ce qui est absolument sans exemple, c’est une république +centralisée de trente millions d’âmes. Livrée pendant quatre ou cinq ans +aux vacillations de l’homme ivre, comme un _Great-Eastern_ en perdition, +l’énorme machine tomba dans son lit naturel, entre les mains d’un +puissant despote, qui sut d’abord avec une habileté prodigieuse +organiser le mouvement nouveau, mais qui finit comme tous les despotes. +Devenu fou d’orgueil, il attira sur le pays qui s’était mis à sa +discrétion la plus cruelle avanie que puisse éprouver une nation, et +amena le retour de la dynastie que la France avait expulsée avec les +derniers affronts. + + +II + +L’analogie d’une telle marche des événements avec ce qui se passa en +Angleterre au XVIIe siècle se remarque sans peine. Elle frappa tout le +monde en 1830, quand on vit un mouvement national substituer à la +branche légitime des Bourbons une branche collatérale plus disposée à +tenir compte des besoins nouveaux. Louis-Philippe dut paraître un +Guillaume III, et l’on put espérer que la conséquence dernière de tant +de convulsions serait le paisible établissement du régime +constitutionnel en France. Une sorte de paix, un peu de quiétude et +d’oubli entra avec cette consolante pensée dans notre pauvre conscience +française si troublée; on amnistia tout, même les folies et les crimes, +on s’envisagea comme la génération privilégiée destinée à recueillir le +fruit des fautes des générations passées. C’était là une grande +illusion; la surprise la plus inconcevable de l’histoire réussit; une +bande d’étourdis, contre lesquels aurait dû suffire le bâton du +constable, renversa une dynastie sur laquelle la partie sensée de la +nation avait fait reposer toute sa foi politique, toutes ses espérances. +Pour emporter une théorie conçue par les meilleurs esprits d’après les +plus séduisantes apparences, une heure d’irréflexion chez les uns, de +défaillance chez les autres, suffit. + +Pourquoi cette singulière déconvenue? Pourquoi ce qui s’était passé en +Angleterre ne se passa-t-il pas en France? Pourquoi Louis-Philippe ne +fut-il pas un Guillaume III, fondateur glorieux d’une ère nouvelle dans +l’histoire de notre pays? Dira-t-on que ce fut la faute de +Louis-Philippe? Cela serait injuste. Louis-Philippe fit des fautes; mais +il faut qu’il soit loisible à tous les gouvernements d’en commettre. Qui +prendrait la conduite des choses humaines à la condition d’être +infaillible et impeccable ne régnerait pas un jour. En tout cas, si +Louis-Philippe mérita d’être détrôné, Guillaume III le mérita beaucoup +plus. Ce qu’on a le plus reproché à Louis-Philippe, impopularité, +inhabileté à se faire aimer, goût du pouvoir personnel, insouciance de +la gloire extérieure, retour vers le parti légitimiste au détriment du +parti qui l’avait fait roi, efforts pour reconstituer la prérogative +royale, on put le reprocher bien plus encore à Guillaume III. Pourquoi +donc les résultats furent-ils si divers? Sans doute cela tint à la +différence des temps et des pays. Des opérations historiques possibles +chez un peuple sérieux et lourd, plein de confiance dans l’hérédité, +ayant une répugnance invincible à forcer la dernière résistance du +souverain, peuvent être impossibles à une époque de légèreté spirituelle +et d’étourderie raisonneuse. Le mouvement républicain de 1649, +d’ailleurs, avait été infiniment moins profond que ne fut celui de 1792. +Le mouvement anglais de 1649 n’arriva pas à constituer un pouvoir +impérial; Cromwell ne fut pas un Napoléon. Enfin le parti républicain +anglais n’eut pas de seconde génération. Écrasé sous la restauration des +Stuarts, décimé par la persécution ou réfugié en Amérique, il cessa +d’avoir sur les affaires d’Angleterre une influence considérable. Au +XVIIIe siècle, l’Angleterre semble prendre à tâche d’expier par une +sorte d’exagération de _loyalisme_ et d’orthodoxie ses écarts momentanés +du milieu du XVIIe. Il fallut plus de cent cinquante ans pour que la +mort de Charles Ier cessât de peser sur la politique, pour qu’on osât +penser librement et ne pas se croire obligé d’afficher un légitimisme +effréné. Les choses se seraient passées à peu près de la même manière en +France, si la réaction royaliste de 1796 et 1797 l’eût emporté. La +Restauration se fût faite alors avec de bien plus franches allures, et +la République n’eût été dans l’histoire de France que ce qu’elle est +dans l’histoire d’Angleterre, un incident sans conséquence. Napoléon, +par son génie, aidé des merveilleuses ressources de la France, sauva la +Révolution, lui donna une forme, une organisation, un prestige militaire +inouï. + +La faible et inintelligente restauration de 1814 ne put en aucune +manière déraciner une idée qui avait vécu si profondément dans la nation +et entraîné après elle une génération énergique. La France, sous la +Restauration et sous Louis-Philippe, continua de vivre des souvenirs de +l’Empire et de la République. La Révolution reprit faveur. Tandis qu’en +Angleterre, à partir de la restauration de Charles II et après 1688, la +république ne cesse d’être maudite, qu’un homme était mal posé dans la +société s’il nommait Charles Ier sans l’appeler le roi martyr, ou +Cromwell sans le qualifier d’usurpateur, en France il devint de règle de +faire des histoires de la Révolution sur le ton apologétique et +admiratif. Ce fut un fait grave que le père du nouveau roi eût pris à la +Révolution une part considérable; on s’habitua à considérer la dynastie +nouvelle comme un compromis avec la Révolution, non comme l’héritière +par substitution d’une légitimité. Un nouveau parti républicain, se +rattachant à quelques vieux patriarches survivants de 1793, parvint à se +reformer. Ce parti, qui avait joué un rôle considérable en juillet 1830, +mais qui dès lors n’avait pu faire prévaloir ses idées théoriques +absolues, ne cessa de battre en brèche le gouvernement nouveau. Le +changement de 1688 en Angleterre n’avait eu rien de révolutionnaire, +dans le sens où nous entendons ce mot; ce changement ne se fit point par +le peuple; il ne viola aucun droit, si ce n’est celui du roi détrôné. +Chez nous, au contraire, 1830 déchaîna des forces anarchiques et humilia +profondément le parti légitimiste. Ce parti, renfermant à quelques +égards les portions les plus solides et les plus morales du pays, fit +une cruelle guerre à la dynastie nouvelle, soit par son abstention, en +l’empêchant de s’asseoir sur la seule base qui fonde une dynastie, +l’élément lourdement conservateur,--soit par sa connivence avec le parti +républicain. De la sorte, le gouvernement de la maison d’Orléans ne put +se fonder sérieusement; un souffle le renversa. On avait tout pardonné à +Guillaume III; on ne pardonna rien à Louis-Philippe. Le principe +royaliste fut assez fort en Angleterre pour subir une transformation; il +ne le fut pas en France. Certainement, si le parti républicain avait eu +en Angleterre sous Guillaume III l’importance qu’il eut en France sous +Louis-Philippe, si ce parti avait eu l’appui de la faction des Stuarts, +l’établissement constitutionnel de l’Angleterre n’eût pas duré. En cela, +l’Angleterre bénéficia d’un avantage énorme qu’elle possède, son +aptitude colonisatrice. L’Amérique fut le déversoir du parti +républicain; sans cela, ce parti serait resté comme un virus dans la +mère patrie, et eût empêché l’établissement constitutionnel. Rien ne se +perd dans le monde de ce qui est fort et sincère. Ces exilés +républicains furent les pères de ceux qui firent la guerre de +l’indépendance à la fin du XVIIIe siècle. L’élément révolutionnaire en +Angleterre, au lieu d’être un dissolvant, fut de la sorte créateur; le +radicalisme anglais, au lieu de déchirer la mère patrie, fit l’Amérique. +Si la France eût été colonisatrice au lieu d’être militaire, si +l’élément hardi et entreprenant qui ailleurs colonise était capable chez +nous d’autre chose que de conspirer et de se battre pour des principes +abstraits, nous n’aurions pas eu Napoléon; le parti républicain, chassé +par la réaction, eût émigré vers 1798 et eût fondé au loin une +Nouvelle-France qui, selon la loi des colonies, serait maintenant sans +doute une république séparée. Malheureusement, nos discordes civiles +n’aboutirent qu’à des déportations. Au lieu des États-Unis, nous avons +eu Sinnamary et Lambèse! Pendant que, dans ces tristes séjours, des +colons déplorables mouraient, s’échappaient comme des forçats, +attendaient quelque nouvelle révolution ou quelque amnistie, la mère +patrie continuait à broyer les redoutables problèmes qui avaient amené +leur exil sans une ombre de progrès. + +Une grosse erreur de philosophie historique contribuait au moins autant +que le goût particulier de la France pour les théories à fausser le +jugement national sur cette grave question des formes du gouvernement: +c’était justement l’exemple de l’Amérique. L’école républicaine citait +toujours cet exemple comme bon et facile à suivre. Rien de plus +superficiel. Que des colonies habituées à se gouverner d’une façon +indépendante rompent le lien qui les unit à la mère patrie, que, ce lien +rompu, elles se passent de royauté et pourvoient à leur sûreté par un +pacte fédératif, il n’y a rien en cela que de naturel. Cette façon de se +séparer du tronc comme une bouture portant en elle son germe de vie est +le principe éternel de la colonisation, principe qui est une des +conditions du progrès de l’humanité, de la race âryenne en particulier. +La Virginie, la Caroline, étaient des républiques avant la guerre de +l’indépendance. Cette guerre ne changea rien à la constitution +intérieure des États; elle coupa seulement la corde, devenue gênante, +qui les liait à l’Europe, et y substitua un lien fédéral. Ce ne fut pas +là une œuvre révolutionnaire; une conception du droit éminemment +conservatrice, un esprit aristocratique et juridique de liberté +provinciale était au fond de ce grand mouvement. De même, quand le +Canada et l’Australie verront se rompre le lien léger qui les rattache à +l’Angleterre, ces pays, habitués à se gouverner eux-mêmes, continueront +leur vie propre, sans presque s’apercevoir du changement. Si la France +avait entrepris sérieusement la colonisation de l’Algérie, l’Algérie +aurait chance d’être une république avant la France. Les colonies, +formées de personnes qui ne se trouvent pas à l’aise dans leur pays +natal et qui cherchent plus de liberté qu’elles n’en ont chez elles, +sont toujours plus près de la république que la mère patrie, liée par +ses vieilles habitudes et ses vieux préjugés. + +Ainsi continua de vivre en France un parti qui ne permet pas à la +royauté constitutionnelle de se développer, le parti républicain +radical. La situation de la France ne fut nullement celle de +l’Angleterre; à côté de la droite, de la gauche et du centre, il y eut +un parti irréconciliable, négation totale du gouvernement existant, un +parti qui ne dit pas au gouvernement: «Faites telle chose, et nous +sommes à vous;» mais qui lui laisse entendre: «Quoi que vous fassiez, +nous serons contre vous.» La république est en un sens le terme de toute +société humaine, mais on conçoit deux manières bien différentes d’y +venir. Établir la république de haute lutte, en détruisant tous les +obstacles, est le rêve des esprits ardents. Il est une autre voie plus +douce et plus sûre: conserver les anciennes familles royales comme de +précieux monuments et d’antiques souvenirs n’est pas seulement une +fantaisie d’antiquaire; les dynasties ainsi conservées deviennent des +rouages infiniment commodes du gouvernement constitutionnel à certains +jours de crise. Les pays qui ont suivi cette marche, comme l’Angleterre, +arriveront-ils un jour à la république parfaite, sans dynastie +héréditaire et avec suffrage universel? C’est demander si l’hyperbole +atteint ses asymptotes. Qu’importe, puisqu’en réalité elle en approche +si près, que la distance est insaisissable à l’œil! Voilà ce que le +parti républicain français ne comprend pas. Pour la forme de la +république, il en sacrifie la réalité. Pour ne pas suivre une grande +route, tracée, faisant quelques détours, il préfère se jeter dans les +précipices et les fondrières. On vit rarement avec autant d’honnêteté +aussi peu d’esprit politique et de pénétration. + +L’année 1848 mit la plaie à nu, et posa pour tout esprit exercé le +principe fondamental de la philosophie de notre histoire. La révolution +de 1848 ne fut pas un effet sans cause (une telle assertion serait +dénuée de sens), ce fut un effet complétement disproportionné avec sa +cause apparente. Le choc ne fut rien, la ruine fut immense. Il arriva en +1848 ce qui serait arrivé en Angleterre, si Guillaume III eût été +emporté par un des accès de vif mécontentement que provoqua son +gouvernement. L’histoire d’Angleterre eût été bouleversée dans une telle +hypothèse. En Angleterre, le goût du peuple pour la légitimité et la +crainte de la république furent assez forts pour faire traverser à la +nouvelle dynastie les moments difficiles. En France, l’affaiblissement +moral de la nation, son manque de foi en la royauté, l’énergie du parti +républicain, suffirent pour jeter par terre un trône qui n’avait que des +assises ruineuses. On vit ce jour-là la funeste situation où la France +est restée depuis la Révolution. Si en France la révolution et la +république avaient jeté des racines moins profondes, la maison d’Orléans +et avec elle le régime parlementaire se fussent sûrement consolidés; si +l’idée républicaine avait été dominante, elle aurait, après diverses +actions et réactions, entraîné le pays, et la république se fût fondée: +ni l’une ni l’autre de ces deux suppositions ne se réalisa. L’esprit +républicain s’était trouvé assez fort pour empêcher la royauté +constitutionnelle de durer; il ne fut pas assez fort pour établir la +république. De là une position fausse, bizarre et faite pour amener un +triste abaissement. Ce qui s’est passé en 1848 pourrait se passer +plusieurs fois encore; tâchons d’en bien démêler la loi secrète et +l’intime raison. + +Quand nous voyons un homme mourir d’un rhume, nous en concluons, non pas +que le rhume est une maladie mortelle, mais que cet homme était +poitrinaire. La maladie dont mourut le gouvernement de juillet fut de +même si légère, qu’il faut admettre que sa constitution était des plus +chétives. La petite agitation des banquets était de celles qu’un +gouvernement doit pouvoir supporter sous peine de n’être pas capable de +vivre. Comment, avec toutes les apparences de la santé, le gouvernement +de juillet se trouva-t-il si faible? C’est qu’il n’avait pas ce qui +donne à un gouvernement de bons poumons, un cœur vigoureux, de solides +viscères; je veux dire la sérieuse adhésion des parties résistantes du +pays. Le sentiment de profonde humanité qui empêcha Louis-Philippe de +livrer la bataille, outre qu’il impliquait une défiance de son droit, ne +suffit pas pour expliquer sa chute. Le parti républicain qui fit la +révolution était une imperceptible minorité. Dans un pays où le +gouvernement eût été moins centralisé, et où l’opinion se fût trouvée +moins divisée, la majorité eût fait volte-face; mais la province n’avait +pas encore l’idée de résister à un mouvement venant de Paris; de plus, +si la faction qui prit part au mouvement le 24 février 1848 fut +insignifiante, le nombre de ceux qui eussent pu défendre la dynastie +vaincue était aussi bien peu considérable. Le parti légitimiste +triompha, et, sans faire de barricades, eut ce jour-là sa revanche. La +dynastie d’Orléans n’avait pas su, malgré sa profonde droiture et sa +rare honnêteté, parler au cœur du pays ni se faire aimer. + +Ainsi mise en présence du fait accompli par une minorité turbulente, que +va faire la France? Un pays qui n’a pas de dynastie unanimement acceptée +est toujours dans ses actions un peu gauche et embarrassé. La France +plia; elle accepta la république sans y croire, sournoisement, et bien +décidée à lui être infidèle. L’occasion ne manqua point. Le vote du 10 +décembre fut une évidente répudiation de la république. Le parti qui +avait fait la révolution de février subit la loi du talion. Qu’on nous +permette une expression vulgaire: il avait joué un mauvais tour à la +France, la France lui joua un mauvais tour. Elle fit comme un bourgeois +honnête dont les gamins s’empareraient en un jour d’émeute et qu’ils +affubleraient du bonnet rouge; ce digne homme pourrait se laisser faire +par amour de la paix, mais en garderait probablement quelque rancune. La +surprise du scrutin répondit à la surprise de l’émeute. Sûrement la +conduite de la France eût été plus digne et plus loyale, si, à l’annonce +de la révolution, elle avait résisté en face, arrêté poliment les +commissaires du gouvernement provisoire à leur descente de diligence, et +convoqué des espèces de conseils généraux qui eussent rétabli la +monarchie; mais plusieurs raisons qui s’entrevoient trop facilement pour +qu’il soit besoin de les développer rendaient alors cette conduite +impossible; en outre, la nation à qui l’on donne le suffrage universel +devient toujours un peu dissimulée. Elle a entre les mains une arme +toute-puissante, qui dispense des guerres civiles. Quand on est sûr que +l’ennemi sera obligé de passer par un défilé dont on est maître et où il +sera forcé de subir le feu sans répondre, on ne va pas l’attaquer. La +France attendit, et en décembre 1848 infligea au parti républicain un +affront sanglant. Si février avait prouvé que la France ne tenait pas +beaucoup à la monarchie constitutionnelle de la maison d’Orléans, le +scrutin du 10 décembre prouva qu’elle ne tenait pas davantage à la +république. L’impuissance politique de ce grand pays parut dans tout son +jour. + +Que dire de ce qui se passa ensuite? Nous n’aimons pas plus les coups +d’État que les révolutions; nous n’aimons pas les révolutions, justement +parce qu’elles amènent les coups d’État. On ne peut cependant accorder +au parti de 1848 sa prétention fondamentale. Ce parti, au nom de je ne +sais quel droit divin, s’arroge le pouvoir qu’il n’accorde à aucun autre +parti d’avoir pu enchaîner la France, si bien que les illégalités qu’on +a faites pour briser les liens dont il avait entouré le pays sont des +crimes, tandis que sa révolution de février, à lui, n’a été qu’un acte +glorieux. Voilà qui est inacceptable. _Quis tulerit Gracchos de +seditione querentes?_ Qui frappe avec l’épée finira par l’épée. Si les +fusils qui couchèrent en joue M. Sauzet et la duchesse d’Orléans le 24 +février 1848 furent innocents, les baïonnettes qui envahirent la chambre +le 2 décembre 1851 ne furent pas coupables. Pour nous, chacune de ces +violences est un coup de poignard à la patrie, une blessure qui atteint +les parties les plus essentielles de sa constitution, un pas de plus +dans un labyrinthe sans issue, et nous avons le droit de dire de toutes +ces néfastes journées: + + Excidat illa dies ævo, nec postera credant + Secula; nos etiam taceamus, et oblita multa + Nocte tegi nostræ patiamur crimina gentis. + + +III + +L’empereur Napoléon III et le petit groupe d’hommes qui partagent sa +pensée intime apportèrent au gouvernement de la France un programme qui, +pour n’être pas fondé sur l’histoire, ne manquait pas d’originalité: +relever la tradition de l’Empire, profiter de sa légende grandiose, si +vivante encore dans le peuple, faire parler le sentiment populaire à cet +égard par le suffrage universel, amener par ce suffrage une délégation +engageant l’avenir et fondant l’hérédité, provoquer, suivant l’idée +chère à la France, une élection dynastique[19]; au dedans, gouvernement +personnel de l’empereur, avec des apparences de gouvernement +parlementaire habilement réduites à la nullité; au dehors, rôle brillant +et actif rendant peu à peu à la France, par la guerre et la diplomatie, +la place de premier ordre qu’elle possédait, il y a soixante ans, parmi +les nations de l’Europe, et que depuis 1814 elle a perdue. + + [19] L’idée que l’élection a joué un rôle à l’origine des dynasties de + la France, quoique historiquement fausse, se retrouve dès la fin du + XIIIe siècle. Voir les romans de _Hugues Capet_ et de _Baudouin de + Sebourg_. + +La France, pendant dix-sept ans, a laissé faire cette expérience avec +une patience qu’on pourrait appeler exemplaire, si jamais il était bon +pour une nation de trop pratiquer l’abnégation quand il s’agit de ses +destinées. Où en est l’expérience? Quels résultats a-t-elle amenés? + +Peut-on dire d’abord que la nouvelle maison napoléonienne se soit +fondée, c’est-à-dire ait créé autour d’elle ces sentiments d’affection +et de dévouement personnel qui font la force d’une dynastie? Il ne faut +pas à cet égard se faire d’illusion. L’égoïsme, le scepticisme, +l’indifférence envers les gouvernants, la persuasion qu’on ne leur doit +aucune reconnaissance, ont totalement desséché le cœur du pays. La +question est devenue une question d’intérêt. La fortune publique ayant +pris un grand accroissement, si la question se posait en ces termes: +_révolution_,--_pas de révolution_, le second terme obtiendrait une +immense majorité; mais souvent un pays qui ne veut pas de la révolution +fait ce qu’il faut pour l’amener. En tout cas, ces sentiments d’effusion +tendre et de fidélité que le pays avait autrefois pour ses rois, il n’y +faut plus penser. Les personnes ayant pour la dynastie napoléonienne les +sentiments que le royaliste de la Restauration avait pour la famille +royale pourraient se compter. Il n’y a presque pas de légitimistes +napoléoniens; voilà un fait dont le gouvernement ne peut assez se +pénétrer. + +La partie du programme de l’empereur Napoléon III relative à la gloire +militaire et au rôle prépondérant de la France avait sa grandeur, et +ceux qui, du point de vue des intérêts généraux de la civilisation, sont +reconnaissants à l’empereur de la guerre de Crimée et de celle d’Italie, +ne peuvent juger avec sévérité tous les points de la politique étrangère +du second Empire; mais il est clair que la France n’est nullement à +l’unisson de pareilles idées. Mis au suffrage universel, le plébiscite +_pas de guerre_ réunirait une majorité bien plus forte que _pas de +révolution_. La France actuelle n’est pas plus héroïque que +sentimentale. La prépondérance d’une nation européenne sur les autres +est devenue impossible dans l’état actuel des sociétés. Les intentions +menaçantes imprudemment exprimées de ce côté du Rhin (et ce n’est pas le +gouvernement qui à cet égard a été le plus coupable ou le plus +maladroit) ont provoqué chez les nations germaniques une émotion qui +tombera le jour où elles seront rassurées sur l’ambition qu’elles ont pu +nous supposer. Ce jour-là cessera la force de la Prusse dans le corps +germanique, force qui n’a pas d’autre raison d’être que la crainte de la +France. Ce jour-là même cessera probablement le désir d’unité politique, +désir si peu conforme à l’esprit germanique et qui n’a jamais été chez +les Allemands qu’une mesure défensive, impatiemment tolérée, contre un +voisin fortement organisé. + +Ce seul point changé dans le programme primitif de l’empereur Napoléon +III suffirait pour modifier tout ce qui a trait au gouvernement +intérieur. L’empereur Napoléon III n’a jamais cru pouvoir gouverner sans +une chambre élective; seulement, il a espéré rester longtemps, sinon +toujours, maître des élections. C’était là un calcul qui n’aurait pu se +réaliser qu’avec de perpétuelles guerres, de perpétuelles victoires. Le +gouvernement personnel ne se maintient qu’à la condition d’avoir +toujours et partout gloire et succès. Comment pouvait-on espérer qu’à +moins d’un éblouissement de prospérité le pays déposerait éternellement +dans l’urne le bulletin que l’administration lui mettait dans la main? +Il était inévitable qu’un jour la France voulût se servir de l’arme +puissante qu’on lui avait laissée, et prît une part de responsabilité +dans ses affaires. En politique, on ne joue pas longtemps avec les +apparences. On devait s’attendre à ce que le simulacre de gouvernement +parlementaire que l’empereur Napoléon III avait toujours conservé devînt +une réalité sérieuse. Les dernières élections ont fait passer cette +supposition dans le domaine des faits accomplis. Les élections de mai et +juin 1869 ont montré que la loi de notre société ne pouvait être celle +du césarisme romain. Le césarisme romain fut également à son origine un +despotisme entouré de fictions républicaines; le despotisme tua les +fictions; chez nous, au contraire, les fictions représentatives ont tué +le despotisme. Cela n’arriva pas sous le premier Empire, car le mode +d’élection du Corps législatif était alors tout à fait illusoire. Rien +ne prouve mieux que les événements de ces derniers mois combien l’idéal +de gouvernement créé par l’Angleterre s’impose forcément à tous les +États. On dit souvent que la France n’est pas faite pour un tel +gouvernement. La France vient de prouver qu’elle pense le contraire; en +tout cas, si cela était vrai, je dirais qu’il faut désespérer de +l’avenir de la France. Le régime libéral est une nécessité absolue pour +toutes les nations modernes. Qui ne pourra s’y accommoder périra. +D’abord le régime libéral donnera aux nations qui l’ont adopté une +immense supériorité sur celles qui ne pourront s’y plier. Une nation qui +ne sera capable ni de la liberté de la presse, ni de la liberté de +réunion, ni de la liberté politique, sera certainement dépassée et +vaincue par les nations qui peuvent supporter de telles libertés. Ces +dernières seront toujours mieux informées, plus instruites, plus +sérieuses, mieux gouvernées. + +Une autre raison encore établit que, si la France est condamnée à une +fatale alternative d’anarchie et de despotisme, sa perte est inévitable. +On ne sort de l’anarchie que par un grand état militaire, lequel, outre +qu’il ruine et épuise la nation, ne peut conserver son ascendant sur la +nation qu’à la condition d’être toujours victorieux à l’étranger. Le +régime de compression militaire à l’intérieur amène nécessairement la +guerre étrangère; une armée vaincue et humiliée ne peut comprimer +énergiquement. Or, dans l’état actuel de l’Europe, une nation condamnée +à faire par système la guerre à l’extérieur est une nation perdue. Cette +nation provoquera sans cesse contre elle des coalitions et des +invasions. Voilà comment l’état instable du gouvernement intérieur de la +France constitue pour elle un danger au dehors, et fait d’elle une +nation guerrière, bien que l’opinion générale y soit très-pacifique. +L’équilibre de l’Europe exige que toutes les nations qui la composent +aient à peu près la même constitution politique. Un _ebrius inter +sobrios_ ne saurait être toléré dans ce concert. La première république +fut conséquente dans sa guerre de propagande; elle sentait que la +république française ne pouvait exister si elle n’était entourée de +républiques batave, parthénopéenne, etc. + +De toutes parts, on arrive donc à cette conséquence, que la France doit +entrer sans retard dans la voie du gouvernement représentatif. Une +question préalable se poserait ici: l’empereur Napoléon III se +résignera-t-il à ce changement de rôle? Modifiera-t-il à ce point un +programme qui est pour lui non un simple calcul d’ambition, mais une +foi, un enthousiasme, la croyance qui explique toute sa vie? Après avoir +aimé jusqu’au fanatisme un idéal qu’il tient pour le seul noble et +grand, mais dont la France n’a pas voulu, n’éprouvera-t-il pas un +invincible dégoût pour ce régime de paix, d’économie, de petites +batailles ministérielles, qui s’est toujours présenté à lui comme une +image de décadence, et qu’il associe au souvenir d’une dynastie tenue de +lui en peu d’estime? Sortira-t-il de ce cercle de conseillers et de +ministres médiocres où il paraît se complaire? Le souverain investi par +plébiscite de la plénitude des droits populaires peut-il être +parlementaire? Le plébiscite n’est-il pas la négation de la monarchie +constitutionnelle? Un tel gouvernement est-il jamais sorti d’un coup +d’État? peut-il exister avec le suffrage universel? Le respect dû à la +personne du souverain nous interdit d’examiner ces questions. Le +caractère de l’empereur Napoléon III est d’ailleurs un problème sur +lequel, même quand on possédera des données que personne maintenant ne +peut avoir, on fera bien de s’exprimer avec beaucoup de précautions. Il +y aura peu de sujets historiques où il sera plus important d’user de +retouches, et, si dans cinquante ans il n’y a pas un critique aussi +profond que M. Sainte-Beuve, aussi consciencieux, aussi attentif à ne +pas effacer les contradictions et à les expliquer, l’empereur Napoléon +III ne sera jamais bien jugé. Nous ne ferons qu’une seule réflexion. Les +considérations de race et de sang, qui étaient jadis décisives en +histoire, ont beaucoup perdu de leur force. Des substitutions qui +eussent été impossibles sous l’ancien régime peuvent être devenues +possibles. Le caractère des familles, qui était autrefois inflexible, si +bien qu’un Bourbon, par exemple, ne pouvait convenir qu’à un rôle +déterminé, est maintenant susceptible de bien des modifications. Le rôle +historique et la race ne sont plus deux choses inséparables. Qu’un +héritier de Napoléon Ier accomplisse une œuvre en contradiction avec +l’œuvre de Napoléon Ier, il n’y a en cela rien d’absolument +inadmissible. L’opinion publique est tellement devenue le souverain +maître, que chaque nom, chaque homme n’est que ce qu’elle le fait. Les +objections _a priori_ que certaines personnes élèvent contre la +possibilité d’un avenir constitutionnel avec la famille Bonaparte ne +sont donc pas décisives. La famille capétienne, qui devint bien +réellement la représentation de la nationalité française et du tiers +état, fut, à l’origine, ultra-germanique, ultra-féodale. + +De même que l’architecture fait un style avec des fautes et des +inexpériences, de même un pays tire tel parti qu’il veut des actes où la +fatalité l’a poussé. Nous jouissons des bienfaits de la royauté, quoique +la royauté ait été fondée par une série de crimes; nous profitons des +conséquences de la Révolution, quoique la Révolution ait été un tissu +d’atrocités. Une triste loi des choses humaines veut qu’on devienne sage +quand on est usé. On a été trop difficile, on a repoussé l’excellent; on +reste dans le médiocre par crainte de pire. La coquette qui a refusé les +plus beaux mariages finit souvent par un mariage de raison. Ceux qui ont +rêvé la République sans républicains se laissent aller de même à +concevoir un règne de la famille Bonaparte sans bonapartistes, un état +de choses où cette famille, débarrassée de l’entourage compromettant de +ceux qui ont fondé son second avénement, trouverait ses meilleurs +appuis, ses conseillers les plus sûrs dans ceux qui ne l’ont pas faite, +mais l’ont acceptée comme voulue par la France et susceptible d’ouvrir +quelque issue à l’étrange impasse où nous a engagés la destinée. Il est +très-vrai qu’il n’y a pas un exemple de dynastie constitutionnelle +sortie d’un coup d’État. Des Visconti, des Sforza, tyrans issus de +discordes républicaines, ne sont pas l’étoffe dont on fait des royautés +légitimes. De telles royautés ne se sont fondées que par la particulière +dureté et hauteur de la race germanique aux époques barbares et +inconscientes, où l’oubli est possible et où l’humanité vit dans ces +ténèbres mystérieuses qui fondent le respect. _Fata viam invenient_... +Le défi étrange que la France a jeté à toutes les lois de l’histoire +impose en de telles inductions une extrême réserve. Montons plus haut, +et, négligeant ce qui peut être déjoué par l’accident de demain, +recherchons quelles sont dans le pays les raisons d’être de la monarchie +constitutionnelle, quels motifs peuvent en faire espérer le triomphe, +quelles craintes peuvent rester sur son établissement. + + +IV + +Nous avons vu que le trait particulier de la France, trait qui la sépare +profondément de l’Angleterre et des autres États européens (l’Italie et +l’Espagne jusqu’à un certain point exceptées), est que le parti +républicain constitue dans son sein un élément considérable. Ce parti, +qui fut assez fort pour renverser Louis-Philippe et pour imposer +quelques mois sa théorie à la France, fut, après le 2 décembre, l’objet +d’une sorte de proscription. A-t-il disparu pour cela? Non, certes. Les +progrès qu’il a faits en ces dix-sept dernières années ont été +très-sensibles. Non-seulement il s’est maintenu en possession de la +majorité dans Paris et les grandes villes, mais encore il a conquis des +pays entiers; toute la zone des environs de Paris lui appartient. +L’esprit démocratique, tel que nous le connaissons à Paris, avec sa +raideur, son ton absolu, sa simplicité décevante d’idées, ses soupçons +méticuleux, son ingratitude, a conquis certains cantons ruraux d’une +façon qui étonne. Dans tel village, la situation des fermiers et des +valets de ferme est exactement celle des ouvriers et des patrons dans +une ville de manufactures; des paysans vous y feront de la politique +rogue, radicale et jalouse avec autant d’assurance que des ouvriers de +Belleville ou du faubourg Saint-Antoine. L’idée des droits égaux de +tous, la façon de concevoir le gouvernement comme un simple service +public qu’on paye et auquel on ne doit ni respect ni reconnaissance, une +sorte d’impertinence américaine, la prétention d’être aussi sage que les +meilleurs hommes d’État et de réduire la politique à une simple +consultation de la volonté de la majorité, voilà l’esprit qui envahit de +plus en plus, même les campagnes. Je ne doute pas que cet esprit ne +fasse tous les jours des progrès, et qu’aux prochaines élections, il ne +se montre, partout où il sera le maître, plus exigeant, plus intraitable +encore qu’il ne l’a été cette année. + +Le parti républicain pourra-t-il cependant devenir un jour la majorité +et faire prévaloir en France les institutions américaines? Je ne le +crois pas. L’essence de ce parti est d’être une minorité. S’il +aboutissait à une révolution sociale, il pourrait créer de nouvelles +classes, mais ces classes deviendraient monarchiques le lendemain de +leur enrichissement. Les intérêts les plus pressants de la France, son +esprit, ses qualités et ses défauts lui font de la royauté un besoin. Le +lendemain du jour où le parti radical aura jeté bas une monarchie, les +journalistes, les littérateurs, les artistes, les gens d’esprit, les +gens du monde, les femmes, conspireront pour en établir une autre, car +la monarchie répond à des besoins profonds de la France. Notre amabilité +seule suffit pour faire de nous de mauvais républicains. Les charmantes +exagérations de la vieille politesse française, la courtoisie qui nous +met aux pieds de ceux avec qui nous sommes en rapport, sont le contraire +de cette raideur, de cette âpreté, de cette sécheresse que donne au +démocrate le sentiment perpétuel de son droit. La France n’excelle que +dans l’exquis, elle n’aime que le distingué, elle ne sait faire que de +l’aristocratique. Nous sommes une race de gentilshommes; notre idéal a +été créé par des gentilshommes, non, comme celui de l’Amérique, par +d’honnêtes bourgeois, de sérieux hommes d’affaires. De telles habitudes +ne sont satisfaites qu’avec une haute société, une cour et des princes +du sang. Espérer que les grandes et fines œuvres françaises +continueraient de se produire dans un monde bourgeois, n’admettant +d’autre inégalité que celle de la fortune, c’est une illusion. Les gens +d’esprit et de cœur qui dépensent le plus de chaleur pour l’utopie +républicaine seraient justement ceux qui pourraient le moins +s’accommoder d’une pareille société. Les personnes qui poursuivent si +avidement l’idéal américain oublient que cette race n’a pas notre passé +brillant, qu’elle n’a pas fait une découverte de science pure ni créé un +chef-d’œuvre, qu’elle n’a jamais eu de noblesse, que le négoce et la +fortune l’occupent tout entière. Notre idéal à nous ne peut se réaliser +qu’avec un gouvernement donnant de l’éclat à ce qui approche de lui, et +créant des distinctions en dehors de la richesse. Une société où le +mérite d’un homme et sa supériorité sur un autre ne peuvent se révéler +que sous forme d’industrie et de commerce nous est antipathique; non que +le commerce et l’industrie ne nous paraissent honnêtes, mais parce que +nous voyons bien que les meilleures choses (par exemple, les fonctions +du prêtre, du magistrat, du savant, de l’artiste et de l’homme de +lettres sérieux) sont l’inverse de l’esprit industriel et commercial, le +premier devoir de ceux qui s’y adonnent étant de ne pas chercher à +s’enrichir, et de ne jamais considérer la valeur vénale de ce qu’ils +font. + +Le parti républicain pourra donc empêcher tout gouvernement libéral de +s’établir, car, en provoquant des séditions, il lui sera toujours +loisible de forcer les gouvernements à s’armer de lois répressives, à +restreindre les libertés, à fortifier l’élément militaire; il est +douteux qu’il soit capable de s’établir lui-même. La haine entre lui et +la partie paisible du pays ira toujours s’envenimant, car il paraîtra de +plus en plus au pays un éternel trouble-fête. Il ne réussira, je le +crains, qu’à provoquer des espèces de crises périodiques, suivies +d’expulsions violentes, que le parti conservateur montrera comme des +assainissements, mais qui seront en réalité des affaiblissements, et qui +en tout cas useront d’une manière déplorable le tempérament de la +France. Dans ces vomissements convulsifs en effet, des éléments +excellents, nécessaires à la vie d’une nation, seront rejetés avec les +éléments impurs. Comme il est arrivé après 1848, les idées libérales +souffriront de leur inévitable solidarité avec un parti qui, plein +d’illusions généreuses, exerce un grand attrait sur les imaginations +jeunes, et qui, d’ailleurs, a toute une partie de son programme en +commun avec l’école libérale. Il est à craindre que de longues habitudes +d’esprit, une certaine raideur, beaucoup de routine et d’habitude de +tout juger d’après Paris (habitude facile à comprendre chez un parti qui +fut à l’origine essentiellement parisien) n’induisent ce parti à croire +que des révolutions dans le genre de 1830 et 1848 pourraient se +renouveler. Rien ne serait plus funeste. Le temps des révolutions +parisiennes est fini. Je fonde cette opinion beaucoup moins sur les +changements matériels accomplis dans Paris que sur deux raisons qui +pèseront, selon moi, d’un poids énorme sur les destinées de l’avenir. + +L’une est l’établissement du suffrage universel. Un peuple en possession +de ce suffrage ne laissera pas faire de révolution par sa capitale. Si +une telle révolution s’opérait dans Paris (chose heureusement +impossible), je suis persuadé que les départements ne l’accepteraient +pas, que des barricades s’élèveraient sur les chemins de fer pour +arrêter la propagation de l’incendie et empêcher l’approvisionnement de +la capitale, que l’émeute parisienne, vite affamée, n’aurait que +quelques jours de vie. L’émancipation de la province a fait depuis 1848 +de grands progrès. + +Un autre événement, d’ailleurs, doit être pris en grande considération. +Toute la philosophie de l’histoire est dominée par la question de +l’armement. Rien n’a autant contribué au triomphe de l’esprit moderne +que l’invention de la poudre à canon. L’artillerie a tué la chevalerie +et la féodalité, créé la force des royautés et des États, maté +définitivement la barbarie, rendu impossible ces cyclones étranges du +monde tartare qui, se formant au centre de l’Asie, venaient ébranler +l’Europe et terrifier le monde chrétien. L’application délicate de la +science à l’art de la guerre amènera de nos jours des révolutions +presque aussi graves. La guerre deviendra de plus en plus un problème +scientifique et industriel; l’avantage sera pour la nation la plus +riche, la plus scientifique, la plus industrieuse. Que si nous examinons +les effets de ce changement à l’intérieur des États, il est clair que +l’application en grand de la science à l’armement profitera uniquement +aux gouvernements. L’effet de l’artillerie fut de démolir les uns après +les autres tous les châteaux féodaux; une décharge de tel engin +perfectionné arrêtera une révolution. Aux époques où l’armement est peu +perfectionné, un citoyen égale presque un soldat; mais, dès que le +procédé agressif devient une chose savante, exigeant des instruments de +précision et demandant une éducation spéciale, le soldat a une immense +supériorité sur la masse désarmée. Tout porte donc à croire que des +révolutions commencées par les citoyens seraient désormais écrasées dans +leur germe. + +C’est ce que comprennent avec leur habileté ordinaire les jésuites quand +ils s’emparent des avenues de l’école de Saint-Cyr et de l’École +polytechnique. Ils voient l’avenir de ceux qui savent manier les armes +savantes et les forces disciplinées, et ils reconnaissent très-bien que +l’avantage, sous ce rapport, est aux anciennes classes nobles, moins +préoccupées que la bourgeoisie d’industrie ou de positions civiles +lucratives, et par là même plus capables d’abnégation. La victoire est +toujours à l’abnégation. Le Germain conquit le monde, parce qu’il était +capable de fidélité, c’est-à-dire d’abnégation. Il est vrai que le parti +démocratique est capable, lui aussi, de grands sacrifices, mais non de +celui qui consiste à mourir par fidélité et à supporter le dédain de +l’aristocrate dont on est moralement le supérieur. + +La France paraît donc devoir longtemps encore échapper à la république, +même quand le parti républicain formerait la majorité numérique. La +France voit grandir chaque jour dans son sein une masse populaire dénuée +d’idéal religieux, et repoussant tout principe social supérieur à la +volonté des individus. L’autre masse, non encore pénétrée de cette idée +égoïste, est chaque jour diminuée par l’instruction primaire et par +l’usage du suffrage universel; mais, contre ce flot montant d’idées +envahissantes, lesquelles, étant jeunes et inexpérimentées, ne tiennent +compte d’aucune difficulté, se dressent des intérêts et des besoins +supérieurs, qui veulent une organisation et une direction de la société +par un principe de raison et de science distinct de la volonté des +individus. Le démocrate s’imagine toujours que la conscience de la +nation est parfaitement claire, il n’admet rien d’obscur, d’hésitant, de +contradictoire dans l’opinion: compter les voix et faire ce que veut la +majorité lui paraissent choses fort simples; mais ce sont là des +illusions. Longtemps encore l’opinion devra être devinée, pressentie, +supposée et jusqu’à un certain point dirigée. De là des intérêts +monarchiques qui, le lendemain de l’établissement de la république, se +montreront formidables, même dans l’esprit de ceux qui auront fait ou +laissé faire la république. + +Le mouvement qui s’opère dans les classes populaires et qui tend à +donner aux individus une conscience de plus en plus nette de leurs +droits est un fait si évident, que vouloir s’y opposer serait de la pure +folie. Le devoir de la politique est, non pas de combattre un tel +mouvement, mais de le prévoir et de s’en accommoder. Les savants n’ont +jamais cherché des moyens pour arrêter la marée; ils ont mieux fait; ils +ont si bien déterminé les lois du phénomène, que le navigateur sait +minute par minute l’état de la mer et en tire grand profit. L’essentiel +est que le flot ascendant n’emporte pas les digues nécessaires et ne +produise pas, en se retirant, de funestes réactions. Or c’est là, +suivant les apparences, ce qui arrivera toutes les fois que la +démocratie française sera conduite par le jacobinisme âpre, hargneux, +pédantesque, qui remue le pays, parfois même lui donne de l’essor, mais +ne le conduira jamais à une constitution assurée. Ce parti peut faire +une révolution, il ne régnera pas plus de deux mois après l’avoir faite. +Même le jour où (chose peu probable) il arriverait à une majorité de +scrutin, il ne fonderait rien encore, car les éléments dont il dispose, +excellents pour agiter, sont instables, faciles à diviser, et tout à +fait incapables de fournir les éléments solides d’une construction. Sa +force, quoique grande, est en partie une force de circonstance. Dix fois +il m’a été donné, pendant une campagne électorale, d’entendre le +dialogue que voici: «Nous ne sommes pas contents du gouvernement; il +coûte trop cher; il gouverne au profit d’idées qui ne sont pas les +nôtres; nous voterons pour le candidat de l’opposition la plus +avancée.--Vous êtes donc révolutionnaires?--Nullement; une révolution +serait le dernier malheur. Il s’agit seulement de faire impression sur +le gouvernement, de le forcer à changer, de le contenir +vigoureusement.--Mais, si la Chambre est composée de révolutionnaires, +c’est le renversement du gouvernement.--Non; il n’y en aura que vingt ou +trente, et puis le gouvernement est si fort! il a les chassepots!» Ce +naïf raisonnement donne la mesure de l’illusion que se fait la gauche +radicale, quand elle s’imagine que le pays la veut pour elle-même. Une +grande partie du pays la prend comme un bâton pour châtier le pouvoir, +non comme un appui pour s’étayer. «On nous nomme, donc on nous aime,» +serait de la part des honorables membres de l’opposition dite avancée la +plus dangereuse des conclusions. On les nomme pour donner une leçon au +gouvernement, et avec la persuasion que le gouvernement est assez fort +pour supporter la leçon. Le jour où il n’en serait plus ainsi et où l’on +s’apercevrait qu’on a mis en danger l’existence du gouvernement, il se +ferait une volte-face, si bien que le parti radical est soumis à cette +loi étrange, que l’heure de sa victoire est le commencement de sa +défaite. Son triomphe est sa fin; souvent ceux qui l’ont nommé et mis en +avant applaudissent eux-mêmes à sa proscription. + +L’ordre en effet est devenu, dans nos sociétés modernes d’Europe, une +condition si impérieuse, que de longues guerres civiles sont +impossibles. On cite quelquefois l’exemple de ces illustres républiques +grecques et italiennes, qui créèrent une admirable civilisation au +milieu d’un État politique assez analogue à notre Terreur; mais on ne +saurait rien conclure de là pour des sociétés comme les nôtres, où les +ressorts sont bien plus compliqués. L’Espagne, les républiques +espagnoles de l’Amérique, l’Italie même, peuvent supporter plus +d’anarchie que la France, parce que ce sont des pays où la vie +matérielle est plus facile, où il y a moins de sources de richesse, où +les intérêts et le crédit ont pris moins de développement. La Terreur, à +la fin du dernier siècle, fut la suspension de la vie. Ce serait de nos +jours bien pis encore. De même qu’un être d’une structure simple résiste +à des milieux très-différents, et que les animaux fins, tels que +l’homme, ont des limites de vie très-restreintes, si bien que de légers +changements dans leurs habitudes amènent pour eux la mort, de même nos +civilisations montées comme de savants appareils ne supportent pas de +crises. Elles ont, si j’ose le dire, le tempérament délicat; un degré de +plus ou de moins les tue. Huit jours d’anarchie amèneraient des pertes +incalculables; au bout d’un mois peut-être, les chemins de fer +s’arrêteraient. Nous avons créé des mécanismes d’une précision infinie, +des outillages qui marchent par la confiance et qui tous supposent une +profonde tranquillité publique, un gouvernement à la fois fortement +établi et sérieusement contrôlé. Je sais qu’aux États-Unis les choses ne +se passent point de la sorte; on y supporte des désordres qui chez nous +feraient pousser des cris d’alarme. Cela vient de ce que l’assise +constitutionnelle des États-Unis n’est jamais réellement compromise. Ces +pays américains, peu gouvernés, ressemblent aux pays européens où la +dynastie est hors de question. Ils ont le respect de la loi et de la +constitution, qui représentent chez eux ce qu’est en Europe le dogme de +la légitimité. Comparer les pays à tendances socialistes, comme le +nôtre, où tant de personnes attendent d’une révolution l’amélioration de +leur sort, à de pareils États, complétement exempts de socialisme, où +l’homme, tout occupé de ses affaires privées, demande au gouvernement +très-peu de garanties, est la plus profonde erreur qu’on puisse +commettre en fait d’histoire philosophique. + +Le besoin d’ordre qu’éprouvent nos vieilles sociétés européennes, +coïncidant avec le perfectionnement des armes, donnera en somme aux +gouvernements autant de force que leur en enlève chaque jour le progrès +des idées révolutionnaires. Comme la religion, l’ordre aura ses +fanatiques. Les sociétés modernes offrent cette particularité, qu’elles +sont d’une grande douceur quand leur principe n’est pas en danger, mais +qu’elles deviennent impitoyables si on leur inspire des doutes sur les +conditions de leur durée. La société qui a eu peur est comme l’homme qui +a eu peur: elle n’a plus toute sa valeur morale. Les moyens qu’employa +la société catholique au XIIIe et au XVIe siècle pour défendre son +existence menacée, la société moderne les emploiera, sous des formes +plus expéditives et moins cruelles, mais non moins terribles. Si les +vieilles dynasties y sont impuissantes, ou si, comme il est probable, +elles refusent le pouvoir dans des conditions indignes d’elles, on +recourra aux _paciers_ et aux podestats de l’Italie du moyen âge, que +l’on chargera à forfait, et sur un sanglant programme réglé d’avance, de +rétablir les conditions de la vie. Cette ère de podestats, bien blasés +sur la gloire, et qui ne voudront pour prix de leurs services que de +beaux profits, sera l’ère des supplices. Les supplices reviennent +toujours aux époques d’égoïsme et de perfidie, qui ont tué toute +fidélité personnelle, quand la hiérarchie de l’humanité ne se fonde plus +que sur la peur, et que l’homme n’a de prise sur son semblable qu’en +torturant sa chair. On reverra le _carême_ des Visconti, les supplices +des Achéménides et de Timour. Des dictateurs d’aventure analogues aux +généraux de l’Amérique espagnole se chargeront seuls d’une telle +besogne. Comme nos races cependant ont un fonds de fidélité dont elles +ne se départent pas, comme d’ailleurs il restera longtemps des +survivants des anciennes dynasties, il y aura probablement des retours +de légitimité et même de féodalité, après chaque cruelle dictature. En +certaines provinces, les populations iront demander à des familles +anciennes, riches, habituées au maniement des armes, de se mettre à leur +tête pour lutter contre l’anarchie et former des centres de résistance +locale. Plus d’une fois encore, on suppliera les vieux détenteurs +traditionnels de rôles nationaux de reprendre leur tâche et de rendre à +tout prix, aux pays qui contractèrent jadis avec leurs ancêtres, un peu +de paix, de bonne foi et d’honneur. Peut-être se feront-ils prier et +mettront-ils à leur acceptation des clauses qu’on ne marchandera pas. +Peut-être même leur demandera-t-on de n’accepter aucune condition, et, +dans l’intérêt des peuples, de conserver intacte une plénitude de +pouvoir qu’on envisagera comme la propriété la plus précieuse de la +nation. En présence de certains faits comme ceux qui se sont passés +récemment en Grèce, au Mexique, en Espagne, le parti démocratique dit +parfois avec un sourire: «On ne trouve plus de rois.» En effet, nous +verrons un temps où la royauté dépréciée n’aura plus assez d’attraits +pour tenter les princes capables et se respectant eux-mêmes. Dieu +veuille qu’un jour, pour avoir trop fait fi des libertés octroyées, on +ne soit pas amené à prier les souverains de les réserver toutes, ou de +n’en délier le faisceau que lentement, par des concessions et des +chartes personnelles, locales, momentanées! + +Un retour des barbares, c’est-à-dire un nouveau triomphe des parties +moins conscientes et moins civilisées de l’humanité sur les parties plus +conscientes et plus civilisées, paraît, au premier coup d’œil, +impossible. Entendons-nous bien à cet égard. Il existe encore dans le +monde un réservoir de forces barbares, placées presque toutes sous la +main de la Russie. Tant que les nations civilisées conserveront leur +forte organisation, le rôle de cette barbarie est à peu près réduit à +néant; mais certainement, si (ce qu’à Dieu ne plaise!) la lèpre de +l’égoïsme et de l’anarchie faisait périr nos États occidentaux, la +barbarie retrouverait sa fonction, qui est de relever la virilité dans +les civilisations corrompues, d’opérer un retour vivifiant d’instinct +quand la réflexion a supprimé la subordination, de montrer que se faire +tuer volontiers par fidélité pour un chef (chose que le démocrate tient +pour basse et insensée) est ce qui rend fort et fait posséder la terre. +Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que le dernier terme des +théories démocratiques socialistes serait un complet affaiblissement. +Une nation qui se livrerait à ce programme, répudiant toute idée de +gloire, d’éclat social, de supériorité individuelle, réduisant tout à +contenter les volontés matérialistes des foules, c’est-à-dire à procurer +la jouissance du plus grand nombre, deviendrait tout à fait ouverte à la +conquête, et son existence courrait les plus grands dangers. + +Comment prévenir ces tristes éventualités, que nous avons voulu montrer +comme des possibilités et non comme des craintes déterminées? Par le +programme réactionnaire? En comprimant, éteignant, serrant, gouvernant +de plus en plus? Non, mille fois non; cette politique a été l’origine de +tout le mal; elle serait le moyen de tout perdre. Le programme libéral +est en même temps le programme vraiment conservateur. Monarchie +constitutionnelle, limitée et contrôlée; décentralisation, diminution du +gouvernement, forte organisation de la commune, du canton, du +département; large essor donné à l’activité individuelle dans le domaine +de l’art, de l’esprit, de la science, de l’industrie, de la +colonisation; politique décidément pacifique, abandon de toute +prétention à des agrandissements territoriaux en Europe; développement +d’une bonne instruction primaire et d’une instruction supérieure capable +de donner aux mœurs de la classe instruite la base d’une solide +philosophie; formation d’une chambre haute provenant de modes d’élection +très-variés et réalisant à côté de la simple représentation numérique +des citoyens la représentation des intérêts, des fonctions, des +spécialités, des aptitudes diverses; dans les questions sociales, +neutralité du gouvernement; liberté entière d’association; séparation +graduelle de l’Église et de l’État, condition de tout sérieux dans les +opinions religieuses: voilà ce qu’on rêve quand on cherche, avec la +réflexion froide et dégagée des aveuglements d’un patriotisme +intempérant, la voie du possible. A quelques égards, c’est là une +politique de pénitence, impliquant l’aveu que, pour le moment, il s’agit +moins de continuer la Révolution que de la critiquer et de réparer ses +erreurs. Je me figure souvent, en effet, que l’esprit français traverse +une période de jeûne, une sorte de diète politique, durant laquelle +l’attitude qui nous convient est celle de l’homme d’esprit qui expie les +fautes de sa jeunesse, ou bien du voyageur déçu qui contourne par le +plus long chemin la hauteur qu’il avait prétendu escalader à pic. Les +révolutions, comme les guerres civiles, fortifient si l’on en sort; +elles tuent si elles durent. Les brillantes et hardies entreprises nous +ont mal réussi; essayons des voies plus humbles. Les initiatives de +Paris ont été funestes; voyons ce que peut le terre-à-terre provincial. +Craignons ces revendications impérieuses et hautaines, si rarement +suivies d’effet. Qu’on me montre un exemple, au moins en France, d’une +liberté prise de haute lutte et gardée. + +Nul plus que moi n’admire et n’aime ce centre extraordinaire de vie et +de pensée qui s’appelle Paris. Maladie si l’on veut, mais maladie à la +façon de la perle, précieuse et exquise hypertrophie, Paris est la +raison d’être de la France. Foyer de lumière et de chaleur, je veux bien +qu’on l’appelle aussi foyer de décomposition morale, pourvu qu’on +m’accorde que sur ce fumier naissent des fleurs charmantes, dont +quelques-unes de première rareté. La gloire de la France est de savoir +entretenir cette prodigieuse exhibition permanente de ses produits les +plus excellents; mais il ne faut pas se dissimuler à quel prix ce +merveilleux résultat est obtenu. Les capitales consomment et ne +produisent pas. Il ne faut pas, en portant le mal aux extrêmes, risquer +de faire de la France alternativement une tête sans corps et un corps +sans tête. L’action politique de Paris doit cesser d’être prépondérante. +Les deux choses que la province a jusqu’ici reçues de Paris, les +révolutions et le gouvernement, la province commence à les accueillir +avec une égale antipathie. Seule, la démocratie parisienne ne fondera +rien de solide; si l’on n’y prend garde, elle amènera des exterminations +périodiques, funestes pour la France, puisque la démocratie parisienne +est d’un autre côté un ferment nécessaire, un excitant sans lequel la +vie de la France languirait. Les réunions publiques de la dernière +période électorale à Paris ont révélé un manque complet d’esprit +politique. Maîtresse du terrain, la démocratie a mis à l’ordre du jour +une sorte de surenchère en fait de paradoxes; les candidats se sont +laissé conduire par les exigences de la foule, et n’ont guère été +appréciés qu’en proportion de leur vigueur déclamatoire; l’opinion +modérée n’a pu se faire entendre, ou bien a été obligée de forcer sa +voix. Paris ignore les deux premières vertus de la vie politique, la +patience et l’oubli. La politique du patriarche Jacob, qui voulait que +la marche de toute sa tribu se réglât sur le pas des agneaux +nouveau-nés, n’est pas du tout son fait. + +En général, l’erreur du parti libéral français est de ne pas comprendre +que toute construction politique doit avoir une base conservatrice. En +Angleterre, le gouvernement parlementaire n’a été possible qu’après +l’exclusion du parti radical, exclusion qui s’est faite avec une sorte +de frénésie de légitimité. Rien n’est assuré en politique jusqu’à ce +qu’on ait amené les parties lourdes et solides, qui sont le lest de la +nation, à servir le progrès. Le parti libéral de 1830 s’imagina trop +facilement emporter son programme de vive force, en contrariant en face +le parti légitimiste. L’abstention ou l’hostilité de ce parti est encore +le grand malheur de la France. Retirée de la vie commune, l’aristocratie +légitimiste refuse à la société ce qu’elle lui doit, un patronage, des +modèles et des leçons de noble vie, de belles images de sérieux. La +vulgarité, le défaut d’éducation de la France, l’ignorance de l’art de +vivre, l’ennui, le manque de respect, la parcimonie puérile de la vie +provinciale, viennent de ce que les personnes qui devraient au pays les +types de gentilshommes remplissant les devoirs publics avec une autorité +reconnue de tous désertent la société générale, se renferment de plus en +plus dans une vie solitaire et fermée. Le parti légitimiste est en un +sens l’assise indispensable de toute fondation politique parmi nous; +même les États-Unis possèdent à leur manière cette base essentielle de +toute société dans leurs souvenirs religieux, héroïques à leur manière, +et dans cette classe de citoyens moraux, fiers, graves, pesants, qui +sont les pierres avec lesquelles on bâtit l’édifice de l’État. Le reste +n’est que sable; on n’en fait rien de durable, quelque esprit et même +quelque chaleur de cœur qu’on y mette. + +Ce parti provincial, qui prend de jour en jour conscience de sa force, +que pense-t-il? que veut-il? Jamais état d’opinion ne fut plus évident. +Ce parti est libéral, non révolutionnaire, constitutionnel, non +républicain; il veut le contrôle du pouvoir, non sa destruction, la fin +du gouvernement personnel, non le renversement de la dynastie. Je ne +doute pas que, si le gouvernement eût, il y a huit mois, nettement pris +son parti, renoncé aux candidatures officielles, au morcellement +artificiel des circonscriptions, et laissé les élections se faire +spontanément par le pays, le scrutin n’eût envoyé une chambre décidément +imbue de ces principes, et qui, étant considérée par le pays comme une +représentation de sa volonté, aurait eu assez de force pour traverser +les circonstances les plus difficiles. On aura un jour autant de peine à +comprendre que l’empereur Napoléon III n’ait pas saisi ce moyen pour +obtenir une seconde signature du pays à son contrat de mariage et pour +partager avec lui la responsabilité d’un obscur avenir, qu’on en éprouve +à comprendre que Louis-Philippe n’ait pas vu dans l’adjonction des +capacités une manière d’élargir les bases de sa dynastie. La province, +en effet, prend les élections beaucoup plus au sérieux que Paris. +N’ayant de vie politique qu’une fois tous les six ans, elle prête aux +élections une importance que Paris, avec sa perpétuelle légèreté, ne +leur accorde pas. Paris, préoccupé de sa protestation radicale, voit +dans les élections non un choix de graves délégués, mais une occasion de +manifestations ironiques. La province ne comprend pas ces finesses; son +député est vraiment son mandataire, et elle y tient. Une chambre élue +librement et sans l’intervention de l’administration eût-elle été +dangereuse pour la dynastie? L’opposition radicale y eût-elle été +représentée par un nombre plus considérable de députés? Je crois juste +tout le contraire. Dans un grand nombre de cas, l’élection des candidats +hostiles ou même injurieux a été une façon de protester contre le +candidat officiel ou complaisant. La candidature officielle trouble +complétement l’opération électorale et en altère la sincérité, +non-seulement par la pression directe que l’administration exerce en sa +faveur, mais surtout par la fausse situation où elle met l’électeur +indépendant. Pour celui-ci, en effet, il ne s’agit plus de choisir le +candidat qui représente le mieux son opinion, ou qu’il croit le plus +capable de rendre des services au pays; il s’agit d’écarter à tout prix +le candidat officiel. Dès lors, plus de nuances, plus de préférences. +Les opinions extrêmes trouvant une faveur assurée dans la foule, sur +laquelle les assertions tranchées, les déclamations bruyantes, ont plus +de force que les opinions moyennes, le parti démocratique d’ailleurs +ayant une organisation que n’a aucun autre parti et disposant d’un vrai +fanatisme, les libéraux suivent le torrent, et adoptent malgré leurs +répugnances le candidat radical. C’est une erreur fort répandue en +France de croire qu’en demandant plus on obtient moins, et que +l’opposition radicale est l’instrument du progrès, la force d’impulsion +du gouvernement; cela est vrai de l’opposition modérée, mais non de +l’opinion radicale, laquelle est un obstacle au progrès, un empêchement +aux concessions, par la terreur qu’elle inspire et les mesures de +répression qu’elle amène. + +Plus que jamais l’effort de la politique doit être non pas de résoudre +les questions, mais d’attendre qu’elles s’usent. La vie des nations, +comme celle des individus, est un compromis entre des contradictions. De +combien de choses il faut reconnaître qu’on ne peut vivre ni avec elles +ni sans elles, et pourtant l’on vit toujours! Le prince Napoléon disait, +il y a quelques jours, avec esprit, à ceux qui veulent ajourner la +liberté jusqu’à ce qu’il n’y ait plus en France ni dynasties rivales ni +parti révolutionnaire: «Vous attendrez longtemps.» L’histoire ne blâmera +pas la politique de ceux qui, dans un tel état de choses, se seront +résignés à vivre d’expédients. Supposez qu’un membre de la branche aînée +ou de la branche cadette de Bourbon règne un jour sur la France, ce ne +sera point parce que la majorité de la France se sera faite légitimiste +ou orléaniste, c’est parce que la _roue de fortune_ aura ramené des +circonstances où tel membre de la maison de Bourbon se sera trouvé +l’utilité du moment. La France a si complétement laissé mourir en elle +l’attachement dynastique, que même la légitimité n’y rentrerait que par +aventure, à titre transitoire. Le positivisme contemporain a tellement +supprimé toute métaphysique, qu’une idée des plus étroites tend à se +répandre: c’est qu’un suffrage populaire a d’autant plus de force qu’il +est plus récent, si bien qu’au bout d’une quinzaine d’années on fait cet +étrange raisonnement: «La génération qui avait voté tel plébiscite est +morte en partie, le suffrage a perdu sa valeur et a besoin d’être +renouvelé.» C’est le contraire de l’idée du moyen âge, selon laquelle un +pacte valait d’autant plus qu’il était plus ancien. C’est en un sens la +négation du principe national, car le principe national, comme la +religion, suppose des pactes indépendants de la volonté des individus, +des pactes transmis et reçus de père en fils comme un héritage. En +refusant à la nation le pouvoir d’engager l’avenir, on réduit tout à des +contrats viagers, que dis-je? passagers; les exaltés, je crois, les +voudraient même annuels, en attendant ce qu’ils appellent le +gouvernement direct, état où la volonté nationale ne serait plus que le +caprice de chaque heure. Que devient avec de pareilles conceptions +politiques l’intégrité de la nation? Comment nier le droit à la +sécession quand on réduit tout au fait matériel de la volonté actuelle +des citoyens? La vérité est qu’une nation est autre chose que la +collection des unités qui la composent, qu’elle ne saurait dépendre d’un +vote, qu’elle est à sa manière une idée, une chose abstraite, supérieure +aux volontés particulières. Le principe du gouvernement ne saurait non +plus être réduit à une simple consultation du suffrage universel, +c’est-à-dire à constater et exécuter ce que le plus grand nombre regarde +comme son intérêt. Cette conception matérialiste renferme au fond un +appel à la lutte: en se proclamant _ultima ratio_, le suffrage universel +part de cette idée que le plus grand nombre est un indice de force; il +suppose que, si la minorité ne pliait pas devant l’opinion de la +majorité, elle aurait toute chance d’être vaincue. Mais ce raisonnement +n’est pas exact, car la minorité peut être plus énergique et plus versée +dans le maniement des armes que la majorité. «Nous sommes vingt, vous +êtes un, dit le suffrage universel; cédez, ou nous vous forçons!--Vous +êtes vingt, mais j’ai raison, et à moi seul je peux vous forcer: cédez,» +dira l’homme armé. + +_Fata viam invenient!_ Heureux qui peut, comme Boèce, sur les ruines +d’un monde, écrire sa _Consolation de la philosophie_. L’avenir de la +France est un mystère qui déjoue toute sagacité. Certes, d’autres pays +agitent de graves problèmes: l’Angleterre, avec un calme qu’on ne peut +assez admirer, résout des questions hardies qui chez nous passent pour +le domaine des seuls utopistes; mais partout le débat est circonscrit, +partout il y a une arène limitée, des lois du combat, des hérauts et des +juges. Chez nous, c’est la constitution même, la forme et jusqu’à un +certain point l’existence de la société qui sont perpétuellement en +question. Un pays peut-il résister à un tel régime? Voilà ce qu’on se +demande avec inquiétude. On se rassure en songeant qu’une grande nation +est, comme le corps humain, une machine admirablement pondérée et +équilibrée, qu’elle se crée les organes dont elle a besoin, et que, si +elle les a perdus, elle se les redonne. Il se peut que, dans notre +ardeur révolutionnaire, nous ayons poussé trop loin les amputations, +qu’en croyant ne retrancher que des superfluités maladives, nous ayons +touché à quelque organe essentiel de la vie, si bien que l’obstination +du malade à ne pas se bien porter tienne à quelque grosse lésion faite +par nous dans ses entrailles. C’est une raison pour y mettre désormais +beaucoup de précautions et pour laisser ce corps, robuste après tout, +quoique profondément atteint, réparer ses blessures intérieures et +revenir aux conditions normales de la vie. + +Hâtons-nous de le dire, d’ailleurs: des défauts aussi brillants que ceux +de la France sont à leur manière des qualités. La France n’a pas perdu +le sceptre de l’esprit, du goût, de l’art délicat, de l’atticisme; +longtemps encore, elle fixera l’attention de l’humanité civilisée, et +posera l’enjeu sur lequel le public européen engagera ses paris. Les +affaires de la France sont de telle nature, qu’elles divisent et +passionnent les étrangers autant et souvent plus que les affaires de +leur propre pays. Le grand inconvénient de son état politique, c’est +l’imprévu; mais l’imprévu est à double face: à côté des mauvaises +chances, il y a les bonnes, et nous ne serions nullement surpris +qu’après de déplorables aventures, la France traversât des années d’un +singulier éclat. Si, lasse enfin d’étonner le monde, elle voulait +prendre son parti d’une sorte d’apaisement politique, quelle ample et +glorieuse revanche elle pourrait prendre dans les voies de l’activité +privée! Comme elle saurait rivaliser avec l’Angleterre dans la conquête +pacifique du globe et dans l’assujettissement de toutes les races +inférieures! La France peut tout, excepté être médiocre. Ce qu’elle +souffre, en somme, elle le soufre pour avoir trop osé contre les dieux. +Quels que soient les malheurs que l’avenir lui réserve, et dût le sort +du Français, comme celui du Grec, du Juif, de l’Italien, exciter un jour +la pitié du monde et presque son sourire, le monde n’oubliera point que, +si la France est tombée dans cet abîme de misère, c’est pour avoir fait +d’audacieuses expériences dont tous profitent, pour avoir aimé la +justice jusqu’à la folie, pour avoir admis avec une généreuse imprudence +la possibilité d’un idéal que les misères de l’humanité ne comportent +pas. + + + + +LA PART DE LA FAMILLE ET DE L’ÉTAT DANS L’ÉDUCATION[20] + + [20] Conférence faite dans l’ancien Cirque du Prince-Impérial le 19 + avril 1869. + + +MESDAMES, MESSIEURS, + +Vous venez d’entendre de nobles, d’excellentes paroles, et dites avec +une haute autorité. J’y adhère complétement. Je pense, comme notre digne +et illustre président[21], que la question de l’éducation est pour les +sociétés modernes une question de vie ou de mort, une question d’où +dépend l’avenir. Notre parti, messieurs, est bien pris à cet égard. Nous +ne reculerons jamais devant ce principe philosophique, que tout homme a +droit à la lumière. Nous avons confiance que la lumière est +bienfaisante, que, si elle a parfois des dangers, elle seule peut offrir +le remède à ces dangers. Que les personnes qui ne croient pas à la +réalité du devoir, qui regardent la morale comme une illusion, prêchent +la thèse désolante de l’abrutissement nécessaire d’une partie de +l’espèce humaine, rien de mieux; mais, pour nous qui croyons que la +morale est vraie d’une manière absolue, une telle doctrine nous est +interdite. A tout prix, et quoi qu’il arrive, _que plus de lumière se +fasse!_ Voilà notre devise; nous ne l’abandonnerons jamais. + + [21] M. Carnot, député au Corps législatif. + +Beaucoup d’esprits, et parfois de bons esprits, ont des scrupules, je le +sais. Ils s’effrayent du progrès qui porte de nos jours la conscience +dans des portions de l’humanité qui jusqu’à présent y étaient restées +fermées. «Il y a, disent-ils, dans le travail humain, des fonctions +humbles auxquelles l’homme instruit et cultivé ne consentira jamais à se +plier. Le réveil de la conscience est toujours plus ou moins accompagné +de révolte; la diffusion de l’instruction rendra tout à fait impossibles +l’ordre, la hiérarchie, l’acceptation de l’autorité, sans lesquels +l’humanité n’a pas pu vivre jusqu’ici.» C’est là, messieurs, un +raisonnement très-mauvais, j’ose même dire très-impie. C’est la raison +dont on s’est servi, durant des siècles, pour maintenir l’esclavage. «Le +monde, disait-on, a des besognes infimes dont jamais un homme libre ne +se chargera; l’esclavage est donc nécessaire.» L’esclavage a disparu, et +le monde n’a pas croulé pour cela. L’ignorance disparaîtra, et le monde +ne croulera pas. Le raisonnement que je combats part d’une doctrine +basse et fausse: c’est que l’instruction ne sert que pour l’usage +pratique qu’on en fait; si bien que celui qui par sa position sociale +n’a pas à faire valoir sa culture d’esprit n’a pas besoin de cette +culture. La littérature, dans cette manière de voir, ne sert qu’à +l’homme de lettres, la science qu’au savant; les bonnes manières, la +distinction ne servent qu’à l’homme du monde. Le pauvre doit être +ignorant, car l’éducation et le savoir lui seraient inutiles. Blasphème, +messieurs! La culture de l’esprit, la culture de l’âme sont des devoirs +pour tout homme. Ce ne sont pas de simples ornements, ce sont des choses +sacrées comme la religion. Si la culture de l’esprit n’était qu’une +chose frivole, «la moins vaine des vanités,» comme disait Bossuet, on +pourrait soutenir qu’elle n’est pas faite pour tous, de même que le luxe +n’est pas fait pour tous. Mais, si la culture de l’esprit est la chose +sainte par excellence, nul n’en doit être exclu. On n’a jamais osé dire, +au moins dans un pays chrétien, que la religion soit une chose réservée +pour quelques-uns, que l’homme humble et pauvre doive être chassé de +l’église. Eh bien, messieurs, l’instruction, la culture de l’âme, c’est +notre religion. Nous n’avons le droit d’en chasser personne. Condamner +un homme _a priori_ à ne pas recevoir l’instruction, c’est déclarer +qu’il n’a pas d’âme, qu’il n’est pas fils de Dieu et de la lumière. +Voilà l’impiété par excellence. Je me joins à l’honorable M. Carnot pour +lui déclarer une guerre à mort. On a dit que la victoire de Sadowa avait +été la victoire de l’instituteur primaire; cela est vrai, messieurs. Une +nation qui négligerait cette partie de sa tâche non-seulement manquerait +absolument à ses devoirs envers ses membres, elle se condamnerait à une +inévitable décadence, à une complète infériorité devant les autres +nations. La doctrine de l’abrutissement d’une partie de l’espèce humaine +n’est pas seulement impie, elle est impolitique; elle exposera la +société qui l’adoptera aux plus tristes retours de la brutalité. «Prenez +garde, disait Mirabeau, vous qui voulez tenir le peuple dans +l’ignorance; c’est vous qui êtes les plus menacés; ne voyez-vous pas +avec quelle facilité d’une bête brute on fait une bête féroce?» + +La question spéciale que j’ai à discuter devant vous, messieurs, est une +des plus difficiles de toutes celles qui sont relatives à cette délicate +matière de l’instruction publique. J’entreprends de discuter les droits +réciproques de la famille et de l’État dans l’éducation de l’enfant. Ce +problème a donné lieu aux solutions les plus opposées. Il tient aux +principes les plus profonds de la théorie de la société, principes pour +lesquels je dois réclamer tout d’abord votre plus sérieuse attention. + +Sauf des cas extrêmement rares, l’homme, messieurs, naît en société, +c’est-à-dire que tout d’abord, et sans qu’il l’ait choisi, l’homme fait +partie de groupes dont il est membre-né. La famille, la commune ou la +cité, le canton, le département ou la province, l’État, l’Église ou +l’association religieuse quelle qu’elle soit, voilà des groupes que +j’appellerai naturels, en ce sens que chacun de nous y appartient en +naissant, participe à leurs bienfaits et à leurs charges. Établir un +juste équilibre entre les droits opposés de ces groupes divers est le +grand problème des choses humaines. Nulle part cette tâche n’est plus +difficile que quand il s’agit d’éducation. Dans toutes les autres +parties du gouvernement civil, le sujet, le membre de l’État est +considéré comme majeur, libre, responsable, capable de raisonner et +discerner. Quand il s’agit d’éducation, au contraire, le sujet, qui est +l’enfant, est en tutelle, incapable de volonté propre. Le choix de son +éducateur, choix dans lequel il n’est pour rien, décidera de sa vie. Sa +vie, en d’autres termes, différera totalement, selon que son père, sa +mère, sa ville natale, l’État dont il fait partie, l’Église où le sort +l’a fait naître régleront son éducation. L’expérience en pareille +matière se fait sur le vif, sur des âmes, et sur des âmes mineures, si +j’ose le dire, pour lesquelles la loi est obligée de prendre un parti. + +L’homme, en effet, messieurs, est un être essentiellement éducable. Le +don que chacun de nous apporte en naissant n’est presque rien si la +société ne vient le développer et en diriger l’emploi. L’animal aussi +est susceptible, dans une certaine mesure, d’élargir ses aptitudes par +l’éducation; mais cela est peu de chose, et, en tout cas, l’humanité a +seule, comme l’a dit Herder, la possibilité de capitaliser ses +découvertes, d’ajouter de nouvelles acquisitions à ses acquisitions plus +anciennes, si bien que chacun de nous est l’héritier d’une somme immense +de dévouements, de sacrifices, d’expériences, de réflexions, qui +constitue notre patrimoine, fait notre lien avec le passé et avec +l’avenir. Il n’y a pas de philosophie plus superficielle que celle qui, +prenant l’homme comme un être égoïste et viager, prétend l’expliquer et +lui tracer ses devoirs en dehors de la société dont il est une partie. +Autant vaut considérer l’abeille abstraction faite de la ruche, et dire +qu’à elle seule l’abeille construit son alvéole. L’humanité est un +ensemble dont toutes les parties sont solidaires les unes pour les +autres. Nous avons tous des ancêtres. Tel ami de la vérité qui a +souffert pour elle il y a des siècles nous a conquis le droit de +conduire librement notre pensée; c’est à une longue série de générations +honnêtes et obscures que nous devons une patrie, une existence civile et +libre. Ce trésor de raison et de science, toujours grandissant, que nous +avons reçu du passé et que nous léguons à l’avenir, c’est l’éducation, +messieurs, l’éducation à tous ses degrés, qui nous y fait participer. Ce +trésor appartient à la société qui le dispense. Sous quelle forme, par +quelles mains, avec quelles garanties cette dispensation doit-elle se +faire? + +Un principe sur lequel tous les bons esprits de nos jours paraissent +d’accord est de n’attribuer à la société, je veux dire à la commune, à +la province, à l’État, que ce que les individus isolés ou associés +librement ne peuvent faire. Le progrès social consistera justement dans +l’avenir à transporter une foule de choses de la catégorie des choses +d’État à la catégorie des choses libres, abandonnées à l’initiative +privée. La religion, par exemple, était autrefois une chose d’État; elle +ne l’est plus et tend chaque jour à devenir une chose tout à fait libre. +Concevons-nous une société où l’instruction publique pourrait de même +être considérée comme une chose libre, ne regardant que l’individu et la +famille; une société où il n’y aurait aucune administration de +l’instruction publique, où l’État et la commune ne s’occuperaient pas +plus de l’école à laquelle le père conduit son fils que de la maison où +il le fournit de vêtements; une société où chacun choisirait un +professeur, un médecin, un avocat, selon l’opinion qu’il a de sa +capacité, et sans s’inquiéter s’il est diplômé par l’État? Oui, sans +doute, une telle société se conçoit; le jour où une pareille absence de +législation serait possible, un immense progrès intellectuel et moral +aurait été accompli; car une société est d’autant plus parfaite que +l’État s’y occupe de moins de choses; mais ce jour est fort éloigné. +Tous les pays du monde, la libre Amérique plus qu’aucun autre, regardent +comme impossible d’abandonner purement et simplement à la sollicitude +des particuliers le soin de l’instruction publique. Il est indubitable +que l’application d’un tel système aurait, à l’heure qu’il est, pour +conséquence de réduire déplorablement le nombre de ceux qui participent +à l’instruction et d’en abaisser misérablement le niveau. Nous ne +discuterons donc pas, messieurs, une utopie qui deviendra peut-être un +jour une réalité, l’utopie d’une instruction absolument libre, je veux +dire dont ni l’État, ni le canton, ni le département, ni la commune ne +s’occuperaient, ni pour la subventionner, ni pour la surveiller. Nous +rechercherons comment, dans l’état actuel de nos sociétés, il est +possible, en pareille matière, de concilier l’intérêt de l’État avec les +droits sacrés de la famille et de l’individu. + +Plus nous remontons dans le passé, messieurs, plus nous trouvons les +droits de l’État sur l’éducation de l’enfant affirmés hautement et même +exagérés. Dans ces petites sociétés grecques qui sont pour nous à +l’horizon de l’histoire comme un idéal, l’éducation, de même que la +religion, était absolument une chose d’État. L’éducation était réglée +dans ses moindres détails; tous se livraient aux mêmes exercices du +corps, tous apprenaient les mêmes chants, tous participaient aux mêmes +cérémonies religieuses et traversaient les mêmes initiations. Y changer +quelque chose était un crime puni de mort; «corrompre la jeunesse,» +c’est-à-dire la détourner de l’éducation d’État, était un crime capital +(témoin Socrate). Et ce régime, qui nous paraîtrait insupportable, était +charmant alors; car le monde était jeune, et la cité donnait tant de vie +et de joie, qu’on lui pardonnait toutes les injustices, toutes les +tyrannies. Un beau bas-relief trouvé à Athènes par M. Beulé, au pied de +l’Acropole, nous montre une danse militaire d’éphèbes, une pyrrhique; +ils sont là, l’épée à la main, faisant l’exercice avec un ensemble et à +la fois une individualité qui étonnent; une muse préside à leurs +exercices et les dirige. On sent dans ce morceau une harmonie de vie +dont nous n’avons plus d’idée. Cela est tout simple. La cité antique, +messieurs, était en réalité une famille; tous y étaient du même sang. +Les luttes qui chez nous divisent la famille, l’Église, l’État, +n’existaient pas alors; nos thèses sur la séparation de l’Église et de +l’État, sur les écoles libres et les écoles d’État, n’avaient aucun +sens. La cité était à la fois la famille, l’Église et l’État. + +Une telle organisation, je le répète, n’était possible que dans de +très-petites républiques, fondées sur la noblesse de race. Dans de +grands États, une pareille maîtrise exercée sur les choses de l’âme eût +été une insupportable tyrannie. Entendons-nous sur ce qui constituait la +liberté dans ces vieilles cités grecques. La liberté, c’était +l’indépendance de la cité, mais ce n’était nullement l’indépendance de +l’individu, le droit de l’individu de se développer à sa guise, en +dehors de l’esprit de la cité. L’individu qui voulait se développer de +la sorte s’expatriait; il allait coloniser, ou bien il allait chercher +un asile dans quelque grand État, dans un royaume où le principe de la +culture intellectuelle et morale n’était pas si étroit. On était +probablement plus libre, dans le sens moderne, en Perse qu’à Sparte, et +ce fut justement ce que cette vieille discipline des Hellènes avait de +tyrannique qui fit verser le monde du côté des grands empires, tels que +l’empire romain, où des gens de toute provenance se trouvaient confondus +sans distinction de race et de sang. + +L’empire romain, messieurs, négligea tristement l’instruction publique, +et certainement ce fut là une des causes de sa faiblesse. Je suis +persuadé que, si les bons empereurs qui se succédèrent de Nerva à +Marc-Aurèle avaient porté d’une manière plus suivie leur attention du +côté de l’éducation populaire, la prompte décadence de la machine +impériale eût été évitée. Le christianisme fit ce que l’empire n’avait +pas su faire. A travers mille persécutions, malgré des lois vexatoires +et toutes faites pour empêcher les associations privées des citoyens, le +christianisme ouvrit l’ère des grands efforts libres, des grandes +associations en dehors de l’État. Il prit l’homme plus profondément +qu’on ne l’avait pris jusque-là. L’Église fit revivre en un sens la cité +grecque, et créa, au milieu du froid glacial d’une société égoïste, un +petit monde où l’homme trouva des motifs de bien faire et des raisons +d’aimer. A partir du triomphe du christianisme au IVe siècle, l’État et +la cité abdiquent à peu près complétement tout droit sur l’éducation; +l’Église en est seule chargée; et voyez, messieurs, combien il est +dangereux de suivre dans les choses humaines une direction exclusive: +cette association des âmes, qui a si fort élevé le niveau de la moralité +humaine, réduit l’esprit humain durant six ou sept cents ans à une +complète nullité; rappelez-vous ce que furent le VIe, le VIIe, le VIIIe, +le IXe, le Xe siècle: un long sommeil durant lequel l’humanité oublia +toute la tradition savante de l’antiquité et retomba en pleine barbarie. + +Le réveil se fit en France; il se fit à Paris, au moment où Paris a été +le plus complétement et le plus légitimement le centre de l’Europe, sous +Philippe-Auguste, ou, pour mieux dire, sous Louis le Jeune et Suger, à +l’époque d’Abélard. Alors se fonda quelque chose d’admirable et +extraordinaire, je veux parler de l’université de Paris, bientôt imitée +dans toute l’Europe latine. L’université de Paris, qui commence à +paraître vers 1200, est, dis-je, quelque chose de tout à fait nouveau et +original. Elle naît de l’Église, elle naît au parvis Notre-Dame, elle +reste toujours plus ou moins sous la surveillance souvent jalouse de +l’Église, et, à l’époque de la Révolution, les grades de l’université de +Paris étaient encore conférés par le chancelier de Notre-Dame. Mais un +pouvoir nouveau, qui grandissait alors, le roi de France, la prend sous +sa tutelle et la soustrait en grande partie à la juridiction +ecclésiastique. Le roi de France, en proclamant l’université de Paris sa +Fille aînée, émancipa en réalité l’enseignement, et créa ce grand régime +des corporations enseignantes, à demi indépendantes de l’État, possédant +de grands biens en dehors de l’État, qui a porté et porte encore en +Allemagne et en Angleterre de si bons fruits. La réforme protestante, +dans les pays qui l’adoptèrent, acheva l’émancipation des universités et +donna à l’école auprès de l’église, et presque à l’égal de l’église, une +place qu’elle n’avait pas encore eue jusque-là. Dans les pays +catholiques, au contraire, l’importance prise par la compagnie de Jésus +amoindrit les universités et donna à l’éducation une direction, selon +moi, très-critiquable. Mais arrivons à notre temps et au système qui, à +la suite de bien des tâtonnements depuis l’assemblée nationale de 1789 +jusqu’à nos jours, semble s’être établi dans les mœurs, et qu’on peut +considérer comme une espèce de charte intervenue, après de longs débats, +pour mettre d’accord des prétentions également légitimes. + +Ce qui caractérise toutes les œuvres de la révolution française, +messieurs, c’est l’exagération de l’idée de l’État. Bien plus entraînés +par un puissant enthousiasme que réglés par le sentiment de la réalité, +les hommes de ce temps crurent qu’il était possible, dans nos grandes +nations modernes, de revenir à l’idée du citoyen antique, ne vivant que +pour l’État. C’était là une noble erreur. Sans doute l’homme moderne a +une patrie, et pour cette patrie il saura, s’il le faut, égaler les +actes les plus loués de l’héroïsme antique; mais cette patrie ne saurait +être un moule étroit, une espèce d’ordre militaire comme Sparte et les +républiques de l’antiquité. Nos États modernes sont trop grands pour +cela. La patrie est selon nous une libre société que chacun aime parce +qu’il y trouve les moyens de développer son individualité, mais qui ne +doit être une gêne pour personne. La révolution française ne comprit pas +cela suffisamment, ou du moins elle l’oublia, car ses premières vues sur +l’éducation furent admirables. Presque tous les cahiers des états +généraux (les vrais programmes de la Révolution) insistaient à la fois +et sur la création d’un système général d’instruction publique, et sur +la proclamation de la liberté de l’enseignement. C’était la vérité. On +est frappé de ce qu’il y eut, dans ces premiers instincts de la +révolution, de droiture et de justesse. Le plan de M. de Talleyrand, lu +aux séances des 10 et 11 septembre 1791 à l’Assemblée constituante, est +la plus remarquable théorie de l’instruction publique qu’on ait proposée +en notre pays. La part de la liberté y est assez large. Elle l’est déjà +moins dans le plan présenté par Condorcet à l’Assemblée législative, le +20 avril 1792. Une sorte de roideur de sectaire, qui sûrement a sa +grandeur, commence à faire méconnaître les nécessités de la vie réelle. +C’est bien pis à la Convention: Sparte est le rêve universel. L’enfant, +selon les idées souvent énoncées vers ce temps, doit être enlevé à sa +famille pour être élevé selon les vues de l’État; les parents (les vrais +éducateurs, messieurs, ne l’oubliez jamais) sont tenus en suspicion. On +était dans un état de fièvre étrange; les idées les plus contradictoires +se produisaient. Au milieu de ces rêves, on est heureusement surpris de +voir la terrible assemblée proclamer, à un moment, «la liberté de +l’enseignement». Ce mot ne fut qu’un éclair passager. Les plans du +Directoire et du Consulat versèrent dans le sens d’un enseignement donné +en principe uniquement par l’État. L’enseignement devint d’abord une +fonction de l’État, puis l’œuvre d’une corporation totalement dépendante +de l’État. L’organisation de l’instruction publique de 1802 et +l’Université impériale de 1806 sont fondées sur ce principe. L’éducation +de cette époque est toute militaire; chaque école est un régiment divisé +en compagnies, avec des sergents et des caporaux; tout se fait au bruit +du tambour; on veut former des soldats bien plus que des hommes. L’être +intérieur est tout à fait négligé. La part faite à la religion et à la +morale est presque nulle. Sûrement, la religion figure au règlement; +elle a ses heures, ses exercices, mais c’est une religion officielle, +une religion de régiment, quelque chose comme une messe militaire, où +l’on fait l’exercice et où l’on n’entend que le bruit des fusils et du +commandement. De la vraie religion et de la vraie morale, de celle qu’on +puise dans une tradition de famille, dans les leçons d’une mère, dans +les loisirs rêveurs d’une jeunesse libre, il n’y en avait pas une trace. +De là ce quelque chose de sec, de brutal et d’étroit qui caractérise ce +temps. Les petits séminaires seuls, tolérés, mais strictement limités, +offrirent une échappatoire à cette compression; là put se former l’âme +poétique d’un Lamartine; rappelez-vous le premier moment de colère du +grand poëte contre «ces hommes géométriques, qui seuls avaient alors la +parole, et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous +l’insolente tyrannie de leur triomphe, croyant avoir desséché pour +toujours en nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer +en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse de la pensée humaine. +Rien ne peut peindre à ceux qui ne l’ont pas subie l’orgueilleuse +stérilité de cette époque.» + +Je ne raconterai pas les luttes qui suivirent et qui sont tout à fait de +l’histoire contemporaine. Qu’il suffise de dire qu’une sorte de +concordat semble s’être établi entre ceux qui voudraient que l’État seul +enseignât et ceux qui voudraient que l’instruction fût livrée +entièrement à l’initiative privée. Dans ce nouveau système, messieurs, +l’État joue le rôle de zélateur, de principal promoteur des études: il +fait pour elles des sacrifices pécuniaires, les villes en font aussi; la +société, enfin, s’occupe activement d’un intérêt qu’elle sent bien être +majeur pour elle; mais elle ne force personne. Le père assez coupable +pour ne pas donner l’éducation à son fils, elle ne le punit pas. Le père +qui ne veut pas des écoles de l’État en a d’autres à son choix. Je +n’examine pas si, dans la pratique, cet idéal est bien réalisé; je ne +rechercherai pas surtout si l’État porte dans la direction de +l’instruction publique l’esprit libéral et solide qui conviendrait en +pareille matière. Je ne m’occupe que du système général. Ce système, je +l’adopte pour ma part, comme conciliant assez bien, s’il était +loyalement pratiqué, les droits de la famille et les droits de l’État. + +Il est clair en effet, messieurs, qu’un système d’éducation analogue à +celui de l’antiquité grecque, un système uniforme, obligatoire pour +tous, enlevant l’enfant à sa famille, l’assujettissant à une discipline +où la conscience du père pourrait être blessée, un tel système, dis-je, +est de nos jours absolument impossible. Loin d’être une machine +d’éducation, ce serait là une machine d’abrutissement, de sottise et +d’ignorance. Les conceptions du temps de la Révolution (si l’on excepte +le plan de Talleyrand), et surtout l’Université de Napoléon Ier, furent +frappées à cet égard d’un défaut irrémédiable. Lisez le règlement des +études de 1802; vous y lisez ce qui suit: «Tout ce qui est relatif aux +repas, aux recréations, aux promenades, au sommeil se fera par +compagnie... Il y aura dans chaque lycée une bibliothèque de 1,500 +volumes; toutes les bibliothèques contiendront les mêmes ouvrages. Aucun +autre ouvrage ne pourra y être placé sans l’autorisation du ministre de +l’intérieur.» + +Voilà ce que M. Thiers appelle «la création la plus belle peut-être du +règne de Napoléon». Nous nous permettons de ne pas être de son avis. +Cette uniformité d’éducation, cet esprit officiel serait la mort +intellectuelle d’une nation. Non, tel n’est nullement notre idéal. +L’État doit maintenir un niveau, non l’imposer. Même sur la question de +savoir si l’État doit déclarer obligatoire un certain _minimum_ +d’enseignement, j’hésite. Qu’il y ait obligation morale pour le père de +donner à son fils l’instruction nécessaire, celle qui fait l’homme, cela +est trop clair pour avoir besoin d’être dit. Mais faut-il écrire cette +obligation dans la loi, l’y écrire avec une sanction pénale? eh bien, je +le répète, j’hésite. Un père, une mère (et ce cas sera fréquent) se +chargeront de donner ou faire donner chez eux à leur enfant l’éducation +qui leur paraît la meilleure, comment constatera-t-on que cette +éducation est l’équivalent de celle qui se donne à l’école primaire? +Fera-t-on subir un examen à l’enfant? Cet examen m’inquiète. Qui le fera +subir? Sur quoi portera-t-il? Sûrement, si des personnes pratiques +m’assuraient qu’une telle législation est nécessaire pour rompre ce +poids d’ignorance qui nous écrase, j’y consentirais; mais je ne crois +pas qu’il en soit ainsi. Il n’en est pas de même de la gratuité de +l’instruction primaire; celle-là est désirable; il faut que le père qui +ne donne pas l’instruction à son fils soit inexcusable. Que le blâme du +public s’attache à lui, à la bonne heure! mais je ne veux rien de plus. +La vraie sanction à cet égard, comme pour toutes les choses d’ordre +moral, est de laisser se constituer par la liberté une forte opinion +publique qui soit sévère pour tant de méfaits que la loi n’atteindra +jamais. + +Une distinction capitale, du reste, doit ici être faite, et cette +distinction va nous permettre de pénétrer plus profondément dans notre +sujet. Entre les parties si diverses dont se compose la culture de +l’homme, il en est que l’État peut donner, peut seul bien donner; il en +est d’autres pour lesquelles l’État est tout à fait incompétent. La +culture morale et intellectuelle de l’homme, en effet, se compose de +deux parties bien distinctes: d’une part, l’_instruction_, l’acquisition +d’un certain nombre de connaissances positives, diverses selon les +vocations et les aptitudes du jeune homme; d’autre part, l’_éducation_, +l’éducation, dis-je, également nécessaire à tous, l’éducation qui fait +le galant homme, l’honnête homme, l’homme bien élevé. Il est clair que +cette seconde partie est la plus importante. Il est permis d’être +ignorant en bien des choses, d’être même un ignorant dans le sens absolu +du mot; il n’est pas permis d’être un homme sans principes de moralité, +un homme mal élevé. Que ces deux éléments fondamentaux de la culture +humaine puissent être séparés, hélas! cela est trop clair. Ne voit-on +pas tous les jours des hommes fort savants dénués de distinction, de +bonté, parfois d’honnêteté? Ne voit-on pas, d’un autre côté, des +personnes excellentes, délicates, distinguées, livrées à toutes les +suggestions de l’ignorance et de l’absurdité? Il est clair que la +perfection est de réunir les deux choses. Or, de ces deux choses, il en +est une, l’instruction, que l’État seul peut donner d’une façon +éminente; il en est une autre, l’éducation, pour laquelle il ne peut pas +grand chose. Livrez l’instruction à l’initiative et au choix des +particuliers, elle deviendra très-faible. La dignité du professeur ne +sera pas assez gardée, l’appréciation de son savoir se trouvera livrée à +des jugements arbitraires et superficiels. Livrez, d’un autre côté, +l’éducation à l’État, il fera son possible, il n’aboutira qu’à ces +grands internats, héritage malheureux des jésuites du XVIIe et du XVIIIe +siècle, où l’enfant séparé de la famille, séquestré du monde et de la +société de l’autre sexe, ne peut acquérir ni distinction ni délicatesse. +Je l’avoue, autant je maintiens le privilége de l’État sur +l’enseignement proprement dit, autant je voudrais voir l’État renoncer à +ses internats; la responsabilité y est trop grande; la famille seule +peut ici apporter une efficace collaboration. L’éducation, c’est le +respect de ce qui est réellement bon, grand et beau; c’est la politesse, +charmante vertu, qui supplée à tant d’autres vertus; c’est le tact, qui +est presque de la vertu aussi. Ce n’est pas un professeur qui peut +apprendre tout cela. + +Cette pureté, cette délicatesse de conscience, base de toute solide +moralité, cette fleur de sentiment qui sera un jour le charme de +l’homme, cette finesse d’esprit consistant toute en insaisissables +nuances, où l’enfant et le jeune homme peuvent-ils l’apprendre? Dans les +livres, dans des leçons attentivement écoutées, dans des textes appris +par cœur? oh! nullement, messieurs; ces choses-là s’apprennent dans +l’atmosphère où l’on vit, dans le milieu social où l’on est placé; elles +s’apprennent par la vie de famille, non autrement. L’instruction se +donne en classe, au lycée, à l’école; l’éducation se reçoit dans la +maison paternelle; les maîtres, à cet égard, c’est la mère, ce sont les +sœurs. Rappelez-vous, messieurs, ce beau récit de Jean Chrysostome sur +son entrée à l’école du rhéteur Libanius, à Antioche. Libanius avait +coutume, quand un élève nouveau se présentait à son école, de le +questionner sur son passé, sur ses parents, sur son pays. Jean, +interrogé de la sorte, lui raconta que sa mère Anthuse, devenue veuve à +vingt ans, n’avait pas voulu se remarier pour se consacrer tout entière +à son éducation. «O dieux de la Grèce, s’écria le vieux rhéteur, quelles +mères et quelles veuves parmi ces chrétiens!» Voilà le modèle, +messieurs. Oui, la femme profondément sérieuse et morale peut seule +guérir les plaies de notre temps, refaire l’éducation de l’homme, +ramener le goût du bien et du beau. Il faut pour cela reprendre +l’enfant, ne pas le confier à des soins mercenaires, ne se séparer de +lui que pendant les heures consacrées à l’enseignement des classes, à +aucun âge ne le laisser tout à fait séparé de la société des femmes. Je +suis si convaincu de ces principes, que je voudrais voir introduire chez +nous un usage qui existe chez d’autres nations, et qui produit +d’excellents résultats: c’est que les écoles des deux sexes soient +séparées le plus tard possible, que l’école soit commune aussi longtemps +que cela se peut, et que cette école commune soit dirigée par une femme. +L’homme, en présence de la femme, a le sentiment de quelque chose de +plus faible, de plus délicat, de plus distingué que lui. Cet instinct +obscur et profond a été la base de toute civilisation, l’homme puisant +dans ce sentiment le désir de se subordonner, de rendre service à l’être +plus faible, de lui prouver sa secrète sympathie par des complaisances +et des politesses. La société de l’homme et de la femme est ainsi +essentiellement éducatrice. L’éducation de l’homme est impossible sans +femmes. On dit, je crois, que la séquestration que je combats se fait +dans l’intérêt de la morale; je suis persuadé qu’elle est une des causes +de ce peu de respect pour la femme qu’on regrette de trouver dans une +certaine jeunesse. La jeunesse allemande a sûrement des mœurs plus pures +que la nôtre, et cependant son éducation est beaucoup plus libre, bien +moins casernée. + +«Vous tracez là, me dira-t-on, un idéal chimérique. Même dans une grande +ville, un tel système d’éducation, avec nos mœurs, serait +très-difficile. Dans les petites villes, dans les campagnes, il est +impossible; l’internat est la conséquence nécessaire de ce fait que +toute famille n’a pas à sa portée un établissement d’instruction où elle +puisse envoyer ses enfants.»--Je sais qu’un tel idéal sera dans beaucoup +de cas difficile à réaliser. Ce que je maintiens seulement, c’est que +l’internat doit toujours être un pis aller. Même dans les cas où la +séparation de l’enfant et de sa famille est nécessaire, je voudrais +qu’on se passât le plus possible de ce moyen désespéré. En Allemagne, +pays si avancé pour ce qui touche aux questions d’éducation, il n’y a +presque pas d’internats. Comment s’y prend-on? Si l’on est obligé de se +séparer de son enfant, on le met chez des parents, chez des amis, chez +des pasteurs, chez des professeurs réunissant dans leur maison une +dizaine d’élèves. A un âge où nous croyons que l’enfant a besoin d’être +surveillé à toute heure, on ne craint pas de le livrer à lui-même; on le +charge de se loger, de se nourrir, de se conduire dans une grande ville. +Permettez-moi de rappeler ici un souvenir d’enfance. Je suis né dans une +petite ville de basse Bretagne, où se trouvait un collége tenu par de +respectables ecclésiastiques, qui enseignaient fort bien le latin. Il +s’exhalait de cette pieuse maison un parfum de vétusté qui, quand j’y +pense, m’enchante encore; on se fût cru transporté au temps de Rollin ou +des solitaires de Port-Royal. Ce collége donnait l’éducation à toute la +jeunesse de la petite ville et des campagnes dans un rayon de six ou +huit lieues à la ronde. Il comptait très-peu d’internes. Les jeunes +gens, quand ils n’avaient pas leurs parents dans la ville, demeuraient +chez les habitants, dont plusieurs trouvaient dans l’exercice de cette +hospitalité de petits bénéfices; les parents, en venant le mercredi au +marché, apportaient à leurs enfants les provisions de la semaine; les +chambrées faisaient le ménage en commun avec beaucoup de cordialité, de +gaieté et d’économie. Ce système était celui du moyen âge; c’est encore +celui de l’Angleterre et de l’Allemagne. Que si nos mœurs ne +comportaient pas de tels arrangements, que si la forme nouvelle de Paris +se prête en particulier aussi peu que possible à ce que cette ville +reste ce qu’elle a toujours été, une ville d’études, je demanderais au +moins une chose, c’est que les pensionnats, s’il en faut, ne soient pas +tenus par l’État, qu’ils soient des établissements privés placés sous la +surveillance des parents et choisis par eux en toute responsabilité. + +_Responsabilité_, mot capital, messieurs, et qui renferme le secret de +presque toutes les réformes morales de notre temps. Certes, il est +commode de déléguer à d’autres ce poids de la conscience qui fait notre +noblesse et notre fardeau; mais aucune de ces délégations n’est valable. +Le tort de nos vieilles habitudes françaises, en fait d’éducation comme +en bien d’autres choses, était de chercher à diminuer la responsabilité. +Les parents n’avaient qu’un seul désir, trouver une bonne maison à +laquelle ils pussent confier leur enfant en toute sûreté de conscience, +afin de n’avoir plus à y penser. Eh bien, cela est très-immoral. Rien ne +dégage l’homme de ses devoirs, de sa responsabilité devant Dieu. Cette +manière de placer l’enfant durant son éducation hors du milieu de la +famille est, je le répète, un héritage du système introduit par les +jésuites, lesquels ont si souvent égaré les idées de notre pays en fait +d’éducation. Quelle fut la tactique des jésuites au XVIe et au XVIIe +siècle pour arriver à leur but, qui était d’attirer à eux l’éducation de +la jeunesse? Elle fut bien simple. On s’emparait de l’esprit de la mère, +on lui exposait le poids terrible que ferait peser sur elle devant Dieu +l’éducation de ses enfants. Puis on lui offrait un moyen fort commode +pour échapper à cette responsabilité, c’était de les confier à la +Société. On lui expliquait avec toutes les précautions possibles qu’elle +n’avait pas compétence pour des matières aussi graves, qu’il fallait se +démettre d’un tel soin sur les docteurs autorisés (erreur énorme! en +pareille matière le docteur autorisé, messieurs, c’est la mère). Remis +aux meilleurs maîtres, l’enfant ne chargeait plus la conscience de ses +parents. Hélas! la mère, trop souvent frivole, écoutait volontiers ce +discours; elle-même n’était peut-être pas fâchée de se voir débarrassée +de soins austères. Tout le monde, de la sorte, était content; la mère +était à la fois tout entière à ses plaisirs et sûre de gagner le ciel; +le révérend père le garantissait. Ainsi fut consommée cette séparation +fatale de la mère et de l’enfant; ainsi fut infligée à nos mœurs +nationales leur plus cruelle blessure; ainsi furent fondés ces +gigantesques établissements dont l’ancien collége Louis-le-Grand (alors +appartenant aux jésuites) donna le premier modèle. L’invention fut +trouvée admirable; elle était funeste, et nous ne l’avons pas encore +expiée. La femme abdiqua sa plus noble tâche, la tâche qu’elle seule +peut remplir. La famille, loin d’être tenue pour la base de l’éducation, +fut regardée comme un obstacle. On la mit en suspicion; on l’écarta le +plus possible, on prémunit l’enfant contre l’influence de ses parents; +les jours de sortie furent présentés comme des jours de danger pour lui. +L’Université elle-même imita plus qu’elle ne l’aurait dû les internats +jésuitiques, et cette organisation à la façon d’un régiment devint le +trait fondamental de l’éducation française. Je crois qu’il n’en peut +rien sortir de bon. L’église, le monastère, le collége du moyen âge +(bien différent de nos lycées), ont à leur manière élevé l’homme, créé +un type d’éducation plus ou moins complet. Une seule chose n’a jamais +élevé personne, c’est la caserne. Voyez le triste souvenir que gardent +souvent nos jeunes gens de ces années qui devraient être les plus +heureuses de leur vie. Voyez combien peu rapportent de cette vie +d’internat des principes solides de morale et ces instincts profonds qui +mettent l’homme en quelque sorte dans l’heureuse incapacité de mal +faire. Une règle uniforme ne saurait produire d’individualités +distinguées. L’affection du maître et des élèves est, dans de telles +combinaisons, presque impossible. + +Quel est le maître, en effet, avec lequel l’interne d’un lycée est le +plus souvent en rapport? C’est le surveillant, le maître d’étude. Il y a +parmi ces maîtres respectables bien des dévouements cachés, d’honorables +abnégations; mais je crains qu’il ne soit toujours impossible à l’État +de former un corps de maîtres d’étude qui soit à la hauteur de ses +fonctions. Il n’en est pas ainsi pour les professeurs; seul, je l’ai +dit, l’État aura un corps de professeurs éminents. Pour les maîtres +d’étude, c’est tout l’inverse. Condamné à une position subalterne à +l’égard des professeurs et de l’administration, le corps des +surveillants dans les établissements de l’État, malgré de +très-honorables exceptions, laissera toujours à désirer. Or un pareil +corps, presque insignifiant si l’État se borne à son vrai rôle, qui est +de donner l’instruction dans des externats, devient le plus important si +l’État s’impose la tâche difficile de former l’homme tout entier. + +Une grande différence se remarque encore à cet égard entre nos mœurs et +celles de l’Angleterre et de l’Allemagne. En Angleterre, en particulier, +l’éducation est beaucoup moins surveillée dans le détail que chez nous. +Vous allez sentir le contraste par un exemple. Chez nous, chaque élève +reçoit un devoir journalier. Non-seulement le professeur vérifie si le +devoir est fait; mais, dans l’intervalle des deux classes, des +précautions sont prises pour que l’élève le fasse. On l’enferme à +certaines heures dans une salle; pendant ce temps, il est surveillé, on +lui interdit la lecture des livres étrangers à la tâche du jour; un +maître d’étude est chargé de l’aiguillonner sans cesse. En Angleterre, +les choses se passent autrement. Si l’élève, revenant en classe, n’a pas +fait son devoir, il est très-sévèrement puni. Dans l’intervalle, on le +laisse libre; s’il lui plaît de faire tout d’abord son travail, s’il lui +plaît d’attendre à la dernière heure, cela le regarde. Toute lecture, +non immorale, lui est permise. Que la tâche soit faite, voilà tout ce +qu’on lui demande. Je préfère cette méthode; elle inculque mieux le +sentiment du devoir. L’excès des mesures préventives paraît de la +sagesse; il n’a qu’un inconvénient, c’est de couper du même coup la +racine du bien et celle du mal, c’est-à-dire la liberté. Tout ce qui +réduit l’homme à l’état d’automate lui enlève sa valeur, et prépare +l’abaissement de la nation assez imprudente pour croire qu’on affermit +l’ordre social en affaiblissant l’individu. + +En toute chose, mesdames et messieurs, revenons aux traditions qu’un +christianisme éclairé et une saine philosophie sont d’accord pour nous +enseigner. Le trait le plus glorieux de la France est qu’elle sait mieux +qu’aucune autre nation voir ses défauts et se critiquer elle-même. En +cela, nous ressemblons à Athènes, où les gens d’esprit passaient leur +temps à médire de leur ville et à vanter les institutions de Sparte. +Croyons que nous continuerions mal la brillante et spirituelle société +des deux derniers siècles en n’étant que frivoles. C’est mal honorer ses +ancêtres que de n’imiter que leurs défauts. Prenons garde de pousser à +outrance ce jeu redoutable qui consiste à user sans rémission les forces +vives d’un pays, à faire comme les cavaliers arabes qui poussent au +galop leur cheval jusqu’au bord du précipice, se croyant toujours +maîtres de l’arrêter.--Le monde ne tient debout que par un peu de vertu; +dix justes obtiennent souvent la grâce d’une société coupable; plus la +conscience de l’humanité se déterminera, plus la vertu sera nécessaire. +L’égoïsme, la recherche avide de la richesse et des jouissances ne +sauraient rien fonder. Que chacun donc fasse son devoir, messieurs. +Chacun à son rang est le gardien d’une tradition qui importe à la +continuation de l’œuvre divine ici-bas. Tous nous sommes frères en la +raison, frères devant le devoir, frères devant Dieu. L’égalité absolue +n’est pas dans la nature. Il y aura toujours des individus plus forts, +plus beaux, plus riches, plus intelligents, plus doués que d’autres. +C’est devant Dieu et devant le devoir que l’égalité est parfaite. A ce +tribunal, le pauvre courageux et sans envie, l’homme simple mais dévoué, +la femme obscure qui remplit bien sa tâche de tous les jours, sont +supérieurs au riche qui éblouit le monde par son opulence, à l’homme +vain qui remplit la terre de son nom. Il n’y a pas d’autre grandeur que +celle du devoir accompli; il n’y a pas non plus d’autre joie. Étrange +est assurément la situation de l’homme placé entre les dictées +impérieuses de la conscience morale et les incertitudes d’une destinée +que la Providence a voulu couvrir d’un voile. Écoutons la conscience, +croyons-la. Si, ce qu’à Dieu ne plaise! le devoir était un piége tendu +devant nous par un génie décevant, il serait beau d’y avoir été trompé. +Mais il n’en est rien, et, pour moi, je tiens les vérités de la religion +naturelle pour aussi certaines à leur manière que celles du monde réel. +Voilà la foi qui sauve, la foi qui nous fait envisager autrement que +comme une folle partie de joie les quatre jours que nous passons sur +cette terre; la foi qui nous assure que tout n’est pas vain dans les +nobles aspirations de notre cœur; la foi qui nous raffermit, et qui, si +par moments les nuages s’amoncellent à l’horizon, nous montre, par delà +les orages, des champs heureux où l’humanité, séchant ses larmes, se +consolera un jour de ses souffrances. + + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + Pages. + Préface I + La réforme intellectuelle et morale de la France 1 + La guerre entre la France et l’Allemagne 122 + Lettre à M. Strauss 167 + Nouvelle lettre à M. Strauss 187 + De la convocation d’une assemblée pendant le siége 211 + La monarchie constitutionnelle en France 233 + La part de la famille et de l’État dans l’éducation 307 + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78250 *** diff --git a/78250-h/78250-h.htm b/78250-h/78250-h.htm new file mode 100644 index 0000000..aabfcf5 --- /dev/null +++ b/78250-h/78250-h.htm @@ -0,0 +1,9319 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>La réforme intellectuelle et morale | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } +.h4 { text-align: center; 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CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT. — [574]</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">PRÉFACE</h2> + + +<p>Le plus étendu des morceaux contenus dans le +présent volume renferme les réflexions qui me +furent suggérées durant ces douloureuses semaines +où un bon Français ne dut avoir de pensée que +pour les souffrances de sa patrie. Je ne me fais +pas d’illusion sur l’influence que ces pages +peuvent exercer. Le rôle des écrivains à qui est +échu le lot des vérités importunes ne diffère pas +beaucoup du sort de ce fou de Jérusalem qui +allait parcourant sans cesse les murs de la cité +vouée à l’extermination, et criant : « Voix de +l’Orient ! voix de l’Occident ! voix des quatre +vents ! malheur à Jérusalem et au temple ! » +Personne ne l’écouta, jusqu’au jour où, frappé +par la pierre d’une baliste, il tomba en disant : +« Malheur à moi ! » Le petit nombre de +personnes qui ont suivi en politique la ligne +que j’ai cru devoir adopter, non par intérêt ni +ambition, mais par simple goût du bien public, +sont les plus complétement vaincues dans la +funeste crise qui se déroule sous nos yeux ; mais +je tiens essentiellement à éviter le reproche +d’avoir refusé aux affaires de mon temps et de +mon pays l’attention que tout citoyen est obligé +d’y donner. Au point où en sont venues les +sociétés humaines, il faudrait faire peu d’estime +de celui qui rechercherait avidement une part +de responsabilité dans les affaires de son temps et +de son pays. L’ambitieux à l’ancienne manière, +celui qui mettait son plaisir, son honneur et son +espérance de fortune dans la participation au +gouvernement, serait de nos jours presque un +non-sens, et si, à l’heure qu’il est, nous voyions +un jeune homme aborder la vie publique avec cette +espèce d’ardeur un peu vaine, cette chaleur de +cœur et cet optimisme naïf qui caractérisèrent, par +exemple, l’époque de la Restauration, nous ne +pourrions retenir un sourire, ni nous empêcher de +lui prédire de cruelles déceptions. Un des plus +mauvais résultats de la démocratie est de faire de +la chose publique la proie d’une classe de <i>politiciens</i> +médiocres et jaloux, naturellement peu respectés +de la foule, qui a vu son mandataire +d’aujourd’hui humilié hier devant elle, et qui sait +par quel charlatanisme on a surpris son suffrage. +Toutefois, avant de proclamer que le sage doit se +renfermer dans la pensée pure, il faut être bien +sûr qu’on a épuisé toutes les chances de faire +entendre la voix de la raison. Quand nous aurons +été dix fois vaincus, quand dix fois la foule aura +préféré à nos avis les déclamations des complaisants +ou des exaltés, quand il sera bien prouvé +que, nous étant légalement offerts, nous avons été +rebutés, refusés, alors nous aurons le droit de +nous retirer fiers, tranquilles, et de faire sonner +bien haut notre défaite. On n’est pas obligé de +réussir, on n’est pas obligé de faire concurrence +aux procédés que se permet l’ambition vulgaire ; +on est obligé d’être sincère. Si Turgot eût assez +vécu pour voir la Révolution, il aurait eu presque +seul le droit de rester calme, car seul il avait bien +indiqué ce qu’il fallait faire pour la prévenir.</p> + +<p>J’ai joint à cet essai sur les réformes qui semblent +les plus urgentes un ou deux morceaux +parus en 1869, qui en sont le commentaire et +l’explication<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. On trouvera, si l’on veut, que ce +sont là des épaves d’une politique bien arriérée ; +les solutions du libéralisme modéré se voient toujours +ajournées par le fait des situations extrêmes ; +mais elles ne doivent pas pour cela être délaissées ; +car l’opinion y revient tôt ou tard. Malgré +les démentis apparents que les faits m’ont +donnés, j’ai relu ces morceaux sans amertume, +et j’ai pensé qu’ils gardaient encore quelque +prix.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Quelques points qui peuvent paraître obscurs dans ces +diverses études sont développés plus au long dans mes <i>Questions +contemporaines</i>. (Paris, 1868.)</p> +</div> +<p>C’est, au contraire, avec une profonde douleur +que j’ai réimprimé les deux ou trois morceaux +relatifs à la guerre qui se trouvent en ce volume. +J’avais fait le rêve de ma vie de travailler, dans +la faible mesure de mes forces, à l’alliance intellectuelle, +morale et politique de l’Allemagne et de la +France, alliance entraînant celle de l’Angleterre, +et constituant une force capable de gouverner le +monde, c’est-à-dire de le diriger dans la voie de la +civilisation libérale, à égale distance des empressements +naïvement aveugles de la démocratie et +des puériles velléités de retour à un passé qui +ne saurait revivre. Ma chimère, je l’avoue, est +détruite pour jamais. Un abîme est creusé entre +la France et l’Allemagne ; des siècles ne le combleront +pas. La violence faite à l’Alsace et à la Lorraine +restera longtemps une plaie béante ; la prétendue +garantie de paix rêvée par les journalistes et les +hommes d’État de l’Allemagne sera une garantie +de guerres sans fin.</p> + +<p>L’Allemagne avait été ma maîtresse ; j’avais la +conscience de lui devoir ce qu’il y a de meilleur +en moi. Qu’on juge de ce que j’ai souffert, quand +j’ai vu la nation qui m’avait enseigné l’idéalisme +railler tout idéal, quand la patrie de Kant, de Fichte, +de Herder, de Gœthe s’est mise à suivre uniquement +les visées d’un patriotisme exclusif, quand le +peuple que j’avais toujours présenté à mes compatriotes +comme le plus moral et le plus cultivé s’est +montré à nous sous la forme de soldats ne différant +en rien des soudards de tous les temps, +méchants, voleurs, ivrognes, démoralisés, pillant +comme du temps de Waldstein ; enfin, quand la +noble révoltée de 1813, la nation qui souleva +l’Europe au nom de la « générosité », a hautement +repoussé de la politique toute considération de +générosité, a posé en principe que le devoir d’un +peuple est d’être positif, égoïste, a traité de crime +la touchante folie d’une pauvre nation, trahie par +le sort et par ses souverains, nation superficielle, +dénuée de sens politique, je l’avoue, mais dont +l’unique faute est d’avoir tenté étourdiment une +expérience (celle du suffrage universel) dont aucun +autre peuple ne se tirera mieux qu’elle. L’Allemagne +présentant au monde le devoir comme ridicule, +la lutte pour la patrie comme criminelle, +quelle triste désillusion pour ceux qui avaient cru +voir dans la culture allemande un avenir de civilisation +générale ! Ce que nous aimions dans l’Allemagne, +sa largeur, sa haute conception de la raison +et de l’humanité, n’existe plus. L’Allemagne n’est +plus qu’une nation ; elle est à l’heure qu’il est la plus +forte des nations ; mais on sait ce que durent ces +hégémonies et ce qu’elles laissent après elles. Une +nation qui se renferme dans la pure considération +de son intérêt n’a plus de rôle général. Un pays +n’exerce une maîtrise que par les côtés universels +de son génie ; patriotisme est le contraire d’influence +morale et philosophique. Nous tous qui +avons passé notre vie à nous garder des erreurs du +chauvinisme français, comment veut-on que nous +épousions les étroites pensées d’un chauvinisme +étranger, tout aussi injuste, tout aussi intolérant +que le chauvinisme français ? L’homme peut s’élever +au-dessus des préjugés de sa nation ; mais, erreur +pour erreur, il préférera toujours les préjugés patriotiques +à ceux qui se présentent comme de menaçantes +insultes ou d’injustes dénigrements.</p> + +<p>Nul plus que moi n’a toujours rendu justice aux +grandes qualités de la race allemande, à ce sérieux, +à ce savoir, à cette application, qui suppléent +presque au génie et valent mille fois mieux que le +talent, à ce sentiment du devoir, que je préfère +beaucoup au mobile de vanité et d’honneur qui +fait notre force et notre faiblesse. Mais l’Allemagne +ne peut se charger de l’œuvre tout entière +de l’humanité. L’Allemagne ne fait pas de choses +désintéressées pour le reste du monde. Très-noble +est le libéralisme allemand, se proposant pour +objet moins l’égalité des classes que la culture +et l’élévation de la nature humaine en général ; +mais les droits de l’homme sont bien aussi quelque +chose ; or c’est notre philosophie du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, +c’est notre révolution qui les ont fondés. La +réforme luthérienne n’a été faite que pour les pays +germaniques ; l’Allemagne n’a jamais eu l’analogue +de nos attachements chevaleresques pour la Pologne, +pour l’Italie. La nature allemande, d’ailleurs, +semble contenir les deux pôles opposés : l’Allemand +doux, obéissant, respectueux, résigné ; +l’Allemand ne connaissant que la force, le chef au +commandement inexorable et dur, le vieil homme +de fer enfin ; <i lang="la" xml:lang="la">jura negat sibi nata</i>. On peut dire +qu’il n’y a rien au monde de meilleur que l’Allemand +moral, et rien de plus méchant que l’Allemand +démoralisé. Si les masses sont chez nous +moins susceptibles de discipline qu’en Allemagne, +les classes intermédiaires sont moins capables de +vilenie ; disons à l’honneur de la France que, pendant +toute la dernière guerre, il a été presque +impossible de trouver un Français pour jouer passablement +le rôle d’espion ; le mensonge, la basse +rouerie nous répugnent trop.</p> + +<p>La grande supériorité de l’Allemagne est dans +l’ordre intellectuel ; mais que là encore elle ne se +figure pas tout posséder. Le tact, le charme lui +manquent. L’Allemagne a beaucoup à faire pour +avoir une société comme la société française du <small>XVII</small><sup>e</sup> +et du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, des gentilshommes comme La +Rochefoucauld, Saint-Simon, Saint-Évremond, des +femmes comme M<sup>me</sup> de Sévigné, M<sup>lle</sup> de la Vallière, +Ninon de Lenclos. Même de nos jours, +l’Allemagne a-t-elle un poëte comme M. Victor +Hugo, un prosateur comme M<sup>me</sup> Sand, un critique +comme M. Sainte-Beuve, une imagination comme +celle de M. Michelet, un caractère philosophique +comme celui de M. Littré ? C’est aux connaisseurs +des autres nations à répondre. Nous récusons seulement +les jugements injustes de ceux qui ne veulent +connaître la France contemporaine que par sa +basse presse, par sa petite littérature, par ces +mauvais petits théâtres dont le sot esprit, aussi +peu français que possible, est le fait d’étrangers +et en partie d’Allemands. Si l’on jugeait de l’Allemagne +par ses journaux de bas étage, on la +jugerait aussi fort mal. Quel plaisir peut-on +trouver à se nourrir ainsi d’idées fausses, d’appréciations +haineuses et de partialité ? On aura beau +dire, le monde sans la France sera aussi défectueux +qu’il le serait si la France était le monde entier ; +un plat de sel n’est rien, mais un plat sans sel est +bien fade. Le but de l’humanité est supérieur au +triomphe de telle ou telle race ; toutes les races y +servent ; toutes ont à leur manière une mission +à remplir.</p> + +<p>Puisse-t-il se former enfin une ligue des hommes +de bonne volonté de toute tribu, de toute langue +et de tout peuple, qui sachent créer et maintenir +au-dessus de ces luttes ardentes un empyrée des +idées pures, un ciel où il n’y ait ni Grec, ni barbare, +ni Germain, ni Latin ! Quand on engageait +Gœthe à faire des poésies contre la France : +« Comment voulez-vous que je prêche la haine, +répondait-il, quand je ne la sens pas dans mon +cœur ? » Telle doit être notre réponse, quand on +nous engagera à calomnier l’Allemagne. Soyons +inexorablement justes et froids. La France ne +nous a pas écoutés, quand nous la conjurions de +ne pas lutter contre l’inévitable ; l’Allemagne +nous a raillés, quand nous l’avons engagée à la +modération dans la victoire. Sachons attendre. +Les lois de l’histoire sont la justice de Dieu. +Dans le livre de Job, Dieu, pour montrer qu’il +est fort, se plaît à écraser celui qui triomphe et +à exalter l’humilié. La philosophie de l’histoire +est d’accord sur ce point avec le vieux poëme. +Toute création humaine a son ver qui la ronge ; +une défaite est l’expiation d’une gloire passée +et souvent le garant d’une victoire pour l’avenir. +La Grèce, la Judée ont payé de leur existence +nationale leur destinée exceptionnelle et l’incomparable +honneur d’avoir fondé des enseignements +pour toute l’humanité. L’Italie a expié +par deux cents ans de nullité la gloire d’avoir +inauguré au moyen âge la vie civile et d’avoir +fait la renaissance ; au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, cette double +gloire a été son principal titre à une nouvelle vie. +L’Allemagne a expié par un long abaissement +politique la gloire d’avoir fait la Réforme ; elle +touche maintenant le bénéfice de la Réforme. La +France expie aujourd’hui la Révolution ; elle en +recueillera peut-être un jour les fruits dans le +souvenir reconnaissant des peuples émancipés.</p> + +<p>Consolations de vaincus, dira-t-on, vaine pâture +qu’on se jette à soi-même pour adoucir le malheur +présent par les rêves de l’avenir ! — Soit ; +mais il faut avouer aussi que jamais consolations +ne furent plus solides. Les espérances fondées sur +l’instabilité de la fortune n’ont pas manqué une +seule fois de se réaliser depuis qu’il y a une humanité. +<i lang="la" xml:lang="la">Nil permanet sub sole</i>, a dit cet aimable +sceptique, si merveilleusement pénétrant, l’Ecclésiaste, +le plus inspiré des auteurs sacrés. +L’histoire aura son cours, les vainqueurs d’aujourd’hui +seront les vaincus de demain. Que ce +soit là une vérité triste ou gaie, n’importe ; c’est +une vérité qui sera vraie dans tous les temps. +Voilà pourquoi le souhait du philosophe doit être +qu’il y ait le moins possible de vainqueurs et de +vaincus.</p> + +<p>« O monde, que tu es méchant et de nature +perverse ! s’écrie le plus grand des poëtes persans. +Ce que tu as élevé, tu le détruis toi-même. +Regarde ce qu’est devenu Féridoun, le héros qui +ravit l’empire au vieux Zohak. Il a régné pendant +cinq siècles ; à la fin il est mort. Il est mort +comme nous mourrons tous, soit que nous ayons +été le berger, soit que nous ayons été le troupeau. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">LA RÉFORME INTELLECTUELLE ET MORALE DE LA FRANCE</h2> + + + + +<h3>PREMIÈRE PARTIE<br> +LE MAL</h3> + + +<p>Ceux qui veulent à tout prix découvrir dans l’histoire +l’application d’une rigoureuse justice distributive +s’imposent une tâche assez rude. Si, en beaucoup +de cas, nous voyons les crimes nationaux suivis +d’un prompt châtiment, dans une foule de cas aussi +nous voyons le monde régi par des jugements moins +sévères ; beaucoup de pays ont pu être faibles et +corrompus impunément. C’est certainement un des +signes de grandeur de la France que cela ne lui ait +pas été permis. Énervée par la démocratie, démoralisée +par sa prospérité même, la France a expié de +la manière la plus cruelle ses années d’égarement. +La raison de ce fait est dans l’importance même de +la France et dans la noblesse de son passé. Il y a +une justice pour elle ; il ne lui est pas loisible de +s’abandonner, de négliger sa vocation ; il est évident +que la Providence l’aime ; car elle la châtie. Un pays +qui a joué un rôle de premier ordre n’a pas le droit +de se réduire au matérialisme bourgeois qui ne +demande qu’à jouir tranquillement de ses richesses +acquises. N’est pas médiocre qui veut. L’homme +qui prostitue un grand nom, qui manque à une +mission écrite dans sa nature, ne peut se permettre +sans conséquence une foule de choses que l’on pardonne +à l’homme ordinaire, qui n’a ni passé à continuer, +ni grand devoir à remplir.</p> + +<p>Pour voir en ces dernières années que l’état +moral de la France était gravement atteint, il fallait +quelque pénétration d’esprit, une certaine habitude +des raisonnements politiques et historiques. +Pour voir le mal aujourd’hui, il ne faut, hélas ! +que des yeux. L’édifice de nos chimères s’est effondré +comme les châteaux féeriques qu’on bâtit en rêve. +Présomption, vanité puérile, indiscipline, manque +de sérieux, d’application, d’honnêteté, faiblesse de +tête, incapacité de tenir à la fois beaucoup d’idées +sous le regard, absence d’esprit scientifique, naïve +et grossière ignorance, voilà depuis un an l’abrégé +de notre histoire. Cette armée, si fière et si prétentieuse, +n’a pas rencontré une seule bonne chance. +Ces hommes d’État, si sûrs de leur fait, se sont +trouvés des enfants. Cette administration infatuée a +été convaincue d’incapacité. Cette instruction publique, +fermée à tout progrès, est convaincue d’avoir +laissé l’esprit de la France s’abîmer dans la nullité. +Ce clergé catholique, qui prêchait hautement l’infériorité +des nations protestantes, est resté spectateur +atterré d’une ruine qu’il avait en partie faite. +Cette dynastie, dont les racines dans le pays semblaient +si profondes, n’eut pas le 4 septembre un +seul défenseur. Cette opposition, qui prétendait +avoir dans ses recettes révolutionnaires des remèdes +à tous les maux, s’est trouvée au bout de quelques +jours aussi impopulaire que la dynastie déchue. Ce +parti républicain, qui, plein des funestes erreurs +qu’on répand depuis un demi-siècle sur l’histoire de +la Révolution, s’est cru capable de répéter une partie +qui ne fut gagnée il y a quatre-vingts ans que par suite +de circonstances tout à fait différentes de celles d’aujourd’hui, +s’est trouvé n’être qu’un halluciné, prenant +ses rêves pour des réalités. Tout a croulé +comme en une vision d’Apocalypse. La légende +même s’est vue blessée à mort. Celle de l’Empire a +été détruite par Napoléon III ; celle de 1792 a reçu +le coup de grâce de M. Gambetta ; celle de la Terreur +(car la Terreur même avait chez nous sa légende) +a eu sa hideuse parodie dans la Commune ; celle de +Louis XIV ne sera plus ce qu’elle était depuis le +jour où le descendant de l’électeur de Brandebourg +a relevé l’empire de Charlemagne dans la salle des +fêtes de Versailles. Seul, Bossuet se trouve avoir +été prophète, quand il dit : <i lang="la" xml:lang="la">Et nunc, reges, intelligite !</i></p> + +<p>De nos jours (et cela rend la tâche des réformateurs +difficile), ce sont les peuples qui doivent comprendre. +Essayons, par une analyse aussi exacte que +possible, de nous rendre compte du mal de la France, +pour tâcher de découvrir le remède qu’il convient +d’y appliquer. Les forces du malade sont très-grandes ; +ses ressources sont comme infinies ; sa bonne volonté +est réelle. C’est au médecin à ne pas se tromper ; car +tel régime étroitement conçu, tel remède appliqué +hors de propos, révolterait le malade, le tuerait ou +aggraverait son mal.</p> + + +<p class="h4">I</p> + +<p>L’histoire de France est un tout si bien lié dans +ses parties, qu’on ne peut comprendre un seul de +nos deuils contemporains sans en rechercher la cause +dans le passé. Nous avons, il y a deux ans<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, exposé +ce que nous regardons comme la marche régulière +des États sortis de la féodalité du moyen âge, +marche dont l’Angleterre est le type le plus parfait, +puisque l’Angleterre, sans rompre avec sa royauté, +avec sa noblesse, avec ses comtés, avec ses communes, +avec son Église, avec ses universités, a trouvé +moyen d’être l’État le plus libre, le plus prospère et +le plus patriote qu’il y ait. Tout autre fut la marche +de la société française depuis le <small>XII</small><sup>e</sup> siècle. La royauté +capétienne, comme il arrive d’ordinaire aux grandes +forces, porta son principe jusqu’à l’exagération. Elle +détruisit la possibilité de toute vie provinciale, de +toute représentation de la nation. Déjà, sous Philippe +le Bel, le mal est évident. L’élément qui a fait ailleurs +la vie parlementaire, la petite noblesse de +campagne, a perdu son importance. Le roi ne convoque +les états généraux que pour qu’on le supplie de +faire ce qu’il a déjà décidé. Comme instruments de +gouvernement, il ne veut plus employer que ses +parents, puissante aristocratie de princes du sang, +assez égoïstes, et des gens de loi ou d’administration +anoblis (<i lang="la" xml:lang="la">milites regis</i>), serviteurs complaisants du +pouvoir absolu. Cet état de choses se fait amnistier +au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle par la grandeur incomparable qu’il +donne à la France ; mais bientôt après le contraste +devient criant. La nation la plus spirituelle de l’Europe +n’a pour réaliser ses idées qu’une machine +politique informe. Turgot considère les parlements +comme le principal obstacle à tout bien ; il n’espère +rien des assemblées. Cet homme admirable, si +dégagé de tout amour-propre, se trompait-il ? non. +Il voyait juste, et ce qu’il voyait équivalait à dire +que le mal était sans remède. Ajoutez à cela une +profonde démoralisation du peuple ; le protestantisme, +qui l’eût élevé, avait été expulsé ; le catholicisme +n’avait pas fait son éducation. L’ignorance +des basses classes était effroyable. Richelieu, l’abbé +Fleury posent nettement en principe que le peuple +ne doit savoir ni lire ni écrire. A côté de cette barbarie, +une société charmante, pleine d’esprit, de +lumières et de grâce. On ne vit jamais plus clairement +les aptitudes intimes de la France, ce qu’elle +peut et ce qu’elle ne peut pas. La France sait admirablement +faire de la dentelle ; elle ne sait pas faire +de la toile de ménage. Les besognes humbles, comme +celle du magister, seront toujours chez nous pauvrement +exécutées. La France excelle dans l’exquis ; +elle est médiocre dans le commun. Par quel caprice +est-elle avec cela démocratique ? Par le même caprice +qui fait que Paris, tout en vivant de la cour et du +luxe, est une ville socialiste, que Paris, qui passe +son temps à persifler toute croyance et toute vertu, +est intraitable, fanatique, badaud, quand il s’agit de +sa chimère de république.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Dans le travail sur la monarchie constitutionnelle, réimprimé +à la fin de ce volume.</p> +</div> +<p>Admirables assurément furent les débuts de la +Révolution, et, si l’on s’était borné à convoquer les +états généraux, à les régulariser, à les rendre +annuels, on eût été parfaitement dans la vérité. Mais +la fausse politique de Rousseau l’emporta. On voulut +faire une constitution <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>. On ne remarqua pas +que l’Angleterre, le plus constitutionnel des pays, +n’a jamais eu de constitution écrite, strictement +libellée. On se laissa déborder par le peuple ; on +applaudit puérilement au désordre de la prise de +la Bastille, sans songer que ce désordre emporterait +tout plus tard. Mirabeau, le plus grand, le seul +grand politique du temps, débuta par des imprudences +qui l’eussent probablement perdu, s’il eût +vécu ; car, pour un homme d’État, il est bien plus +avantageux d’avoir débuté par la réaction que par +des complaisances pour l’anarchie. L’étourderie des +avocats de Bordeaux, leurs déclamations creuses, +leur légèreté morale achevèrent de tout ruiner. On +se figura que l’État, qui s’était incarné dans le roi, +pouvait se passer du roi, et que l’idée abstraite de +la chose publique suffirait pour maintenir un pays +où les vertus publiques font trop souvent défaut.</p> + +<p>Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle +commit un suicide. La France ne peut être comparée +à ces petites patries antiques, se composant le plus +souvent d’une ville avec sa banlieue, où tout le +monde était parent. La France était une grande +société d’actionnaires formée par un spéculateur de +premier ordre, la maison capétienne. Les actionnaires +ont cru pouvoir se passer du chef, et puis +continuer seuls les affaires. Cela ira bien, tant que +les affaires seront bonnes ; mais, les affaires devenant +mauvaises, il y aura des demandes de liquidation. +La France avait été faite par la dynastie capétienne. +En supposant que la vieille Gaule eût le sentiment +de son unité nationale, la domination romaine, la +conquête germanique avaient détruit ce sentiment. +L’empire franc, soit sous les Mérovingiens, soit sous +les Carlovingiens, est une construction artificielle +dont l’unité ne gît que dans la force des conquérants. +Le traité de Verdun, qui rompt cette unité, coupe +l’empire franc du nord au sud en trois bandes, dont +l’une, la part de Charles ou Carolingie, répond si peu +à ce que nous appelons la France, que la Flandre +entière et la Catalogne en font partie, tandis que vers +l’est elle a pour limites la Saône et les Cévennes. La +politique capétienne arrondit ce lambeau incorrect, +et en huit cents ans fit la France comme nous l’entendons, +la France qui a créé tout ce dont nous +vivons, ce qui nous lie, ce qui est notre raison d’être. +La France est de la sorte le résultat de la politique +capétienne continuée avec une admirable suite. +Pourquoi le Languedoc est-il réuni à la France du +nord, union que ni la langue, ni la race, ni l’histoire, +ni le caractère des populations n’appelaient ? Parce +que les rois de Paris, pendant tout le <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, +exercèrent sur ces contrées une action persistante +et victorieuse. Pourquoi Lyon fait-il partie de la +France ? Parce que Philippe le Bel, au moyen des +subtilités de ses légistes, réussit à le prendre dans +les mailles de son filet. Pourquoi les Dauphinois +sont-ils nos compatriotes ? Parce que, le dauphin +Humbert étant tombé dans une sorte de folie, le roi +de France se trouva là pour acheter ses terres à +beaux deniers comptants. Pourquoi la Provence +a-t-elle été entraînée dans le tourbillon de la Carolingie, +où rien ne semblait d’abord faire penser +qu’elle dût être portée ? Grâce aux roueries de +Louis XI et de son compère Palamède de Forbin. +Pourquoi la Franche-Comté, l’Alsace, la Lorraine se +sont-elles réunies à la Carolingie, malgré la ligne +méridienne tracée par le traité de Verdun ? Parce que +la maison de Bourbon retrouva pour agrandir le +domaine royal le secret qu’avaient si admirablement +pratiqué les premiers Capétiens. Pourquoi enfin +Paris, ville si peu centrale, est-elle la capitale de la +France ? Parce que Paris a été la ville des Capétiens, +parce que l’abbé de Saint-Denis est devenu roi de +France<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Naïveté sans égale ! Cette ville, qui réclame +sur le reste de la France un privilége aristocratique +de supériorité et qui doit ce privilége à la royauté, +est en même temps le centre de l’utopie républicaine. +Comment Paris ne voit-il pas qu’il n’est ce qu’il est +que par la royauté, qu’il ne reprendra toute son +importance de capitale que par la royauté, qu’une +république, selon la règle posée par l’illustre fondateur +des États-Unis d’Amérique, créerait nécessairement +pour son gouvernement central, à Amboise +ou à Blois, un petit Washington ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> « … Challes, li rois de Saint Denis. »</p> + +<p class="sign">(Roman de Roncevaux, laisse 40.)</p> + +<p>Hugues le Blanc dut sa fortune à la possession des grandes +abbayes de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Martin +de Tours, qui faisait de lui le tuteur de pays riches +et prospères. La bannière du roi capétien, c’est la bannière +de Saint-Denis. Son cri de ralliement est <i>Montjoie Saint-Denis</i>. +Les premiers Capétiens chantent au chœur à Saint-Denis.</p> +</div> +<p>Voilà ce que ne comprirent pas les hommes ignorants +et bornés qui prirent en main les destinées de +la France à la fin du dernier siècle. Ils se figurèrent +qu’on pouvait se passer du roi ; ils ne comprirent +pas que, le roi une fois supprimé, l’édifice dont le roi +était la clef de voûte croulait. Les théories républicaines +du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle avaient pu réussir en +Amérique, parce que l’Amérique était une colonie +formée par le concours volontaire d’émigrants cherchant +la liberté ; elles ne pouvaient réussir en France, +parce que la France avait été construite en vertu +d’un tout autre principe. Une dynastie nouvelle +faillit sortir de la convulsion terrible qui agitait la +France ; mais on vit alors combien il est difficile aux +nations modernes de se créer d’autres maisons souveraines +que celles qui sont sorties de la conquête +germanique. Le génie extraordinaire qui avait élevé +Napoléon sur le pavois l’en précipita, et la vieille +dynastie revint, en apparence décidée à tenter +l’expérience de monarchie constitutionnelle qui avait +si tristement échoué entre les mains du pauvre +Louis XVI.</p> + +<p>Il était écrit que, dans cette grande et tragique +histoire de France, le roi et la nation rivaliseraient +d’imprudence. Cette fois, les fautes de la royauté +furent les plus graves. Les ordonnances de juillet 1830 +peuvent vraiment être qualifiées de crime politique ; +on ne les tira de l’article 14 de la Charte que par +un sophisme évident. Cet article 14 n’avait nullement +dans la pensée de Louis XVIII le sens que +lui prêtèrent les ministres de Charles X. Il n’est pas +admissible que l’auteur de la Charte eût mis dans +la Charte un article qui en renversait toute l’économie. +C’était le cas d’appliquer l’axiome : <i lang="la" xml:lang="la">Contra eum +qui dicere potuit clarius præsumptio est facienda.</i> +Si avant M. de Polignac quelqu’un eût pu penser que +cet article donnait au roi le droit de supprimer la +Charte, c’eût été l’objet d’une perpétuelle protestation ; +or personne ne protesta ; car personne ne +pensa jamais que cet insignifiant article contînt le +droit implicite des coups d’État. L’insertion de cet +article ne vint pas de la royauté, qui s’y serait +réservé un moyen d’éluder ses engagements ; il faisait +partie du projet de constitution élaboré par les +chambres de 1814, fort attentives à ne pas exagérer +les droits du roi ; il ne donna lieu alors à aucune +observation ; « on n’y voyait qu’une sorte de lieu +commun emprunté aux constitutions antérieures, et +personne n’y soupçonnait le sens redoutable et +mystérieux qu’on a voulu depuis y attacher<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M. de Viel-Castel, <i>Hist. de la Restauration</i>, t. I, p. 429.</p> +</div> +<p>Les députés de 1830 eurent donc raison de résister +aux ordonnances, et les citoyens qui étaient à portée +d’entendre leur appel firent bien de s’armer. La +situation était celle du roi d’Angleterre, qui plus +d’une fois s’est trouvé en lutte avec son parlement. +Mais, dès que le roi, vaincu, eut retiré les ordonnances, +il fallait s’arrêter et maintenir le roi dans son +palais. Il lui convint d’abdiquer ; il fallait prendre +celui en faveur de qui il abdiquait. On fit autrement. +Hâtons-nous de dire que dix-huit années d’un règne +plein de sagesse justifièrent à beaucoup d’égards le +choix du 10 août 1830, et que ce choix pouvait +s’autoriser de quelques-uns des précédents de la +révolution de 1688 en Angleterre ; mais, pour qu’une +substitution aussi hardie devînt légitime, il fallait +qu’elle durât. Par une série d’impardonnables étourderies +de la part de la nation et par suite d’une +regrettable faiblesse de la dynastie nouvelle, cette +consécration manqua. Le roi et ses fils, au lieu de +maintenir leur droit par les armes, se retirèrent +et laissèrent l’émeute parisienne violer outrageusement +la volonté de la nation. Déchirure funeste +faite à un titre un peu caduc en son origine et qui +ne pouvait acquérir de force que par sa persistance. +Une dynastie doit à la nation, qui toujours est censée +l’appuyer, de résister à une minorité turbulente. +L’humanité est satisfaite, pourvu qu’après la bataille +le pouvoir vainqueur se montre généreux et traite +les rebelles, non comme des coupables, mais comme +des vaincus.</p> + +<p>Nous entrions pour la plupart dans la vie publique, +quand survint le néfaste incident du 24 février. Avec +un instinct parfaitement juste, nous sentîmes que ce +qui se passa ce jour-là était un grand malheur. +Libéraux par principes philosophiques, nous vîmes +bien que les arbres de la liberté qu’on plantait avec +une joie si naïve ne verdiraient jamais ; nous comprîmes +que les problèmes sociaux qui se posaient +d’une façon audacieuse étaient destinés à jouer un rôle +de premier ordre dans l’avenir du monde. Le baptême +de sang des journées de juin, les réactions qui +suivirent nous serrèrent le cœur ; il était clair que +l’âme et l’esprit de la France couraient un véritable +péril. La légèreté des hommes de 1848 fut vraiment +sans pareille. Ils donnèrent à la France, qui ne le +demandait pas, le suffrage universel. Ils ne songèrent +pas que ce suffrage ne bénéficierait qu’à cinq +millions de paysans, étrangers à toute idée libérale. +Je voyais assidûment à cette époque M. Cousin. Dans +les longues promenades que ce profond connaisseur +de toutes les gloires françaises me faisait faire dans +les rues de Paris de la rive gauche, m’expliquant +l’histoire de chaque maison et de ses propriétaires +au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, il me disait souvent ce mot : « Mon +ami, on ne comprend pas encore quel crime a été +la révolution de février ; le dernier terme de cette +révolution sera peut-être le démembrement de la +France. »</p> + +<p>Le coup d’État du 2 décembre nous froissa profondément. +Dix ans nous portâmes le deuil du droit ; +nous protestâmes selon nos forces contre le système +d’abaissement intellectuel savamment dirigé par +M. Fortoul, à peine mitigé par ceux qui lui succédèrent. +Il arriva cependant ce qui arrive toujours. Le +pouvoir inauguré par la violence s’améliorait en vieillissant ; +il se prit à voir que le développement libéral +de l’homme est un intérêt majeur pour tout gouvernement. +Le pays, d’un autre côté, était enchanté de +ce gouvernement médiocre. Il avait ce qu’il voulait ; +chercher à renverser un tel gouvernement malgré le +vœu évident du plus grand nombre eût été insensé. +Ce qu’il y avait de plus sage était de tirer du mal +le meilleur parti possible, de faire comme les évêques +du <small>V</small><sup>e</sup> siècle et du <small>VI</small><sup>e</sup>, qui, ne pouvant repousser les +barbares, cherchaient à les éclairer. Nous consentîmes +donc à servir le gouvernement de l’empereur +Napoléon III dans ce qu’il avait de bon, c’est-à-dire +en tant qu’il touchait aux intérêts éternels de +la science, de l’éducation publique, du progrès des +lumières, à ces devoirs sociaux enfin qui ne chôment +jamais.</p> + +<p>Il est incontestable, d’ailleurs, que le règne de +l’empereur Napoléon III, malgré ses immenses +lacunes, avait résolu une moitié du problème. La +majorité de la France était parfaitement contente. +Elle avait ce qu’elle voulait, l’ordre et la paix. La +liberté manquait, il est vrai ; la vie politique était +des plus faibles ; mais cela ne blessait qu’une minorité +d’un cinquième ou d’un sixième de la nation, et +encore dans cette minorité faut-il distinguer un petit +nombre d’hommes instruits, intelligents, vraiment +libéraux, d’une foule peu réfléchie, animée de cet +esprit séditieux qui a pour unique programme d’être +toujours en opposition avec le gouvernement et de +chercher à le renverser. L’administration était très-mauvaise ; +mais quiconque ne niait pas le principe +des droits de la dynastie souffrait peu. Les hommes +d’opposition eux-mêmes étaient plutôt gênés dans +leur activité que persécutés. La fortune du pays +s’augmentait dans des proportions inouïes. A la date +du 8 mai 1870, après de très-graves fautes commises, +sept millions et demi d’électeurs se déclarèrent +encore satisfaits. Il ne venait à l’esprit de presque +personne qu’un tel état pût être exposé à la plus +effroyable des catastrophes. Cette catastrophe, en +effet, ne sortit pas d’une nécessité générale de situation ; +elle vint d’un trait particulier du caractère de +l’empereur Napoléon III.</p> + + +<p class="h4">II</p> + +<p>L’empereur Napoléon III avait fondé sa fortune en +répondant au besoin de réaction, d’ordre, de repos +qui fut la conséquence de la révolution de 1848. Si +l’empereur Napoléon III se fût renfermé dans ce programme, +s’il se fût contenté de comprimer à l’intérieur +toute idée, toute liberté politique, de développer +les intérêts matériels, de s’appuyer sur un cléricalisme +modéré et sans conviction, son règne et celui +de sa dynastie eussent été assurés pour longtemps. +Le pays s’enfonçait de plus en plus dans la vulgarité, +oubliait sa vieille histoire ; la nouvelle dynastie était +fondée. La France telle que l’a faite le suffrage universel +est devenue profondément matérialiste ; les +nobles soucis de la France d’autrefois, le patriotisme, +l’enthousiasme du beau, l’amour de la gloire, ont +disparu avec les classes nobles qui représentaient +l’âme de la France. Le jugement et le gouvernement +des choses ont été transportés à la masse ; or la masse +est lourde, grossière, dominée par la vue la plus +superficielle de l’intérêt. Ses deux pôles sont l’ouvrier +et le paysan. L’ouvrier n’est pas éclairé ; le paysan +veut avant tout acheter de la terre, arrondir son +champ. Parlez au paysan, au socialiste de l’Internationale, +de la France, de son passé, de son génie, +il ne comprendra pas un tel langage. L’honneur +militaire, de ce point de vue borné, paraît une folie ; +le goût des grandes choses, la gloire de l’esprit sont +des chimères ; l’argent dépensé pour l’art et la +science est de l’argent perdu, dépensé follement, +pris dans la poche de gens qui se soucient aussi peu +que possible d’art et de science. Voilà l’esprit provincial +que l’empereur servit merveilleusement dans +les premières années de son règne. S’il était resté +le docile et aveugle serviteur de cette réaction mesquine, +aucune opposition n’aurait réussi à l’ébranler. +Toutes les oppositions réunies eussent trouvé leur +limite en deux millions de voix tout au plus. Le +chiffre des opposants augmentait chaque année ; +d’où quelques personnes concluaient qu’il grandirait +jusqu’à devenir majorité. Erreur ; ce chiffre eût +rencontré un point d’arrêt qu’il n’eût pas dépassé. +Disons-le, puisque nous avons la certitude que ces +lignes ne seront lues que par des personnes intelligentes : +un gouvernement qui aura pour unique +désir de s’établir en France et de s’y éterniser aura +désormais, je le crains, une voie bien simple à +suivre : imiter le programme de Napoléon III, moins +la guerre. De la sorte il amènera la France au degré +d’abaissement où arrive toute société qui renonce +aux hautes visées ; mais il ne mourra qu’avec le +pays, de la mort lente de ceux qui s’abandonnent +au courant de la destinée, sans jamais le contrarier.</p> + +<p>Tel n’était pas l’empereur Napoléon III. Il était +supérieur en un sens à la majorité du pays ; il aimait +le bien ; il avait un goût, peu éclairé sans doute, +réel cependant, de la noble culture de l’humanité. A +plusieurs égards, il était en totale dissonance avec +ceux qui l’avaient nommé. Il rêvait la gloire militaire ; +le fantôme de Napoléon I<sup>er</sup> le hantait. Cela est +d’autant plus étrange que l’empereur Napoléon III +voyait fort bien qu’il n’avait ni aptitudes, ni pratique +pour la guerre, et qu’il savait que la France +avait perdu à cet égard toutes ses qualités. Mais +l’idée innée l’emportait. L’empereur sentait si bien +que ses vues personnelles à cet égard étaient une +sorte de <i lang="la" xml:lang="la">nævus</i> qu’il fallait cacher, que toujours, à +l’époque de la fondation de son pouvoir, nous le +voyons occupé à protester qu’il veut la paix. Il +reconnaissait que c’était là le moyen de se rendre +populaire. La guerre de Crimée ne fut acceptée dans +l’opinion que parce qu’on la crut sans conséquence +pour la paix générale. La guerre d’Italie ne fut pardonnée +que quand on la vit tourner court et rester +à mi-chemin.</p> + +<p>Le plus simple bon sens commandait à l’empereur +Napoléon III de ne jamais faire la guerre. La +France, il le savait, ne la désirait en aucune sorte<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. +En outre, un pays travaillé par les révolutions, qui a +des divisions dynastiques, n’est pas capable d’un grand +effort militaire. Le roi Jean, Charles VII, François I<sup>er</sup> +et même Louis XIV traversèrent des situations aussi +critiques que celle de Napoléon III après la capitulation +de Sedan ; ils ne furent pas pour cela renversés, +ni même un moment ébranlés. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume +III, après la bataille d’Iéna, se +trouva plus solide que jamais sur son trône ; mais +Napoléon III ne pouvait supporter une défaite. Il +était comme un joueur qui jouerait à la condition +d’être fusillé s’il perd une partie. Un pays divisé +sur les questions dynastiques doit renoncer à la +guerre ; car, au premier échec, cette cause de faiblesse +apparaît, et fait de tout accident un cas +mortel. L’homme qui a une blessure mal cicatrisée +peut se livrer aux actes de la vie ordinaire sans +qu’on s’aperçoive de son infirmité ; mais tout exercice +violent lui est interdit ; à la première fatigue +sa blessure se rouvre, et il tombe. On ne conçoit +pas que Napoléon III se soit fait une si complète +illusion sur la solidité de l’édifice qu’il avait +fait lui-même d’argile. Comment ne vit-il pas qu’un +tel édifice ne résisterait pas à une secousse, et que +le choc d’un ennemi puissant devait nécessairement +le faire crouler ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Enquête des préfets. <i>Journal des Débats</i>, 3 et 4 octobre +1870.</p> +</div> +<p>La guerre déclarée au mois de juillet 1870 est donc +une aberration personnelle, l’explosion ou plutôt le +retour offensif d’une idée depuis longtemps latente +dans l’esprit de Napoléon III, idée que les goûts +pacifiques du pays l’obligeaient de dissimuler, et à +laquelle il semble qu’il avait lui-même presque +renoncé. Il n’y a pas un exemple de plus complète +trahison d’un État par son souverain, en prenant le +mot trahison pour désigner l’acte du mandataire qui +substitue sa volonté à celle du mandant. Est-ce à +dire que le pays ne soit pas responsable de ce qui +est arrivé ? Hélas ! nous ne pouvons le soutenir. Le +pays a été coupable de s’être donné un gouvernement +peu éclairé et surtout une chambre misérable, qui, +avec une légèreté dépassant toute imagination, vota +sur la parole d’un ministre la plus funeste des +guerres. Le crime de la France fut celui d’un homme +riche qui choisit un mauvais gérant de sa fortune, +et lui donne une procuration illimitée ; cet homme +mérite d’être ruiné ; mais on n’est pas juste si l’on +prétend qu’il a fait lui-même les actes que son fondé +de pouvoirs a faits sans lui et malgré lui.</p> + +<p>Quiconque connaît la France, en effet, dans son +ensemble et dans ses variétés provinciales, n’hésitera +pas à reconnaître que le mouvement qui emporte +ce pays depuis un demi-siècle est essentiellement +pacifique. La génération militaire, froissée +par les défaites de 1814 et de 1815, avait à peu près +disparu sous la Restauration et sous le règne de +Louis-Philippe. Un patriote profondément honnête, +mais souvent superficiel, raconta nos anciennes victoires +d’un ton de triomphe qui souvent put blesser +l’étranger ; mais cette dissonance allait s’affaiblissant +chaque jour. On peut dire qu’elle avait cessé +depuis 1848. Deux mouvements commencèrent alors, +qui devaient être la fin non-seulement de tout esprit +guerrier, mais de tout patriotisme : je veux parler +de l’éveil extraordinaire des appétits matériels chez +les ouvriers et chez les paysans. Il est clair que le +socialisme des ouvriers est l’antipode de l’esprit militaire ; +c’est presque la négation de la patrie ; les doctrines +de l’Internationale sont là pour le prouver. Le +paysan, d’un autre côté, depuis qu’on lui a ouvert +la voie de la richesse et qu’on lui a montré que son +industrie est la plus sûrement lucrative, le paysan a +senti redoubler son horreur pour la conscription. Je +parle par expérience. Je fis la campagne électorale +de mai 1869 dans une circonscription toute rurale +de Seine-et-Marne ; je puis assurer que je ne +trouvai pas sur mon chemin un seul élément de l’ancienne +vie militaire du pays. Un gouvernement à +bon marché, peu imposant, peu gênant, un honnête +désir de liberté, une grande soif d’égalité, une totale +indifférence à la gloire du pays, la volonté arrêtée de +ne faire aucun sacrifice à des intérêts non palpables, +voilà ce qui me parut l’esprit du paysan +dans la partie de la France où le paysan est, comme +on dit, le plus avancé.</p> + +<p>Je ne veux pas dire qu’il ne restât plus de traces +du vieil esprit qui se nourrit des souvenirs du +premier empire. Le parti très peu nombreux qu’on +peut appeler bonapartiste, au sens propre, entourait +l’empereur de déplorables excitations. Le parti +catholique, par ses lieux communs erronés sur +la prétendue décadence des nations protestantes, +cherchait aussi à rallumer un feu presque éteint. +Mais cela ne touchait nullement le pays. L’expérience +de 1870 l’a bien montré ; l’annonce de la +guerre fut accueillie avec consternation ; les sottes +rodomontades des journaux, les criailleries des gamins +sur le boulevard sont des faits dont l’histoire n’aura +de compte à tenir que pour montrer à quel point une +bande d’étourdis peut donner le change sur les vrais +sentiments d’un pays. La guerre prouva jusqu’à +l’évidence que nous n’avions plus nos anciennes +facultés militaires. Il n’y a rien là qui doive étonner +celui qui s’est fait une idée juste de la philosophie de +notre histoire. La France du moyen âge est une construction +germanique, élevée par une aristocratie militaire +germanique avec des matériaux gallo-romains. +Le travail séculaire de la France a consisté à expulser +de son sein tous les éléments déposés par l’invasion +germanique, jusqu’à la Révolution, qui a été la dernière +convulsion de cet effort. L’esprit militaire de +la France venait de ce qu’elle avait de germanique ; +en chassant violemment les éléments germaniques +et en les remplaçant par une conception philosophique +et égalitaire de la société, la France a rejeté +du même coup tout ce qu’il y avait en elle d’esprit +militaire. Elle est restée un pays riche, considérant +la guerre comme une sotte carrière, très-peu +rémunératrice. La France est ainsi devenue le pays +le plus pacifique du monde ; toute son activité s’est +tournée vers les problèmes sociaux, vers l’acquisition +de la richesse et les progrès de l’industrie. Les +classes éclairées n’ont pas laissé dépérir le goût de +l’art, de la science, de la littérature, d’un luxe élégant ; +mais la carrière militaire a été abandonnée. Peu de +familles de la bourgeoisie aisée, ayant à choisir un +état pour leur fils, ont préféré aux riches perspectives +du commerce et de l’industrie une profession +dont elles ne comprennent pas l’importance sociale. +L’école de Saint-Cyr n’a guère eu que le rebut de la +jeunesse, jusqu’à ce que l’ancienne noblesse et le +parti catholique aient commencé à la peupler, changement +dont les conséquences n’ont pas encore eu +le temps de se développer. Cette nation a été autrefois +brillante et guerrière ; mais elle l’a été par sélection, +si j’ose le dire. Elle entretenait et produisait +une noblesse admirable, pleine de bravoure et +d’éclat. Cette noblesse une fois tombée, il est resté +un fond indistinct de médiocrité, sans originalité +ni hardiesse, une roture ne comprenant ni le privilége +de l’esprit ni celui de l’épée. Une nation ainsi +faite peut arriver au comble de la prospérité matérielle ; +elle n’a plus de rôle dans le monde, plus d’action +à l’étranger. D’autre part, il est impossible de +sortir d’un pareil état avec le suffrage universel. Car +on ne dompte pas le suffrage universel avec lui-même ; +on le trompe, on l’endort ; mais, tant qu’il règne, il +oblige ceux qui relèvent de lui de pactiser avec lui +et de subir sa loi. Il y a un cercle vicieux à rêver qu’on +peut réformer les erreurs d’une opinion inconvertissable +en prenant son seul point d’appui dans l’opinion.</p> + +<p>La France n’a fait, du reste, que suivre en cela le +mouvement général de toutes les nations de l’Europe, +la Prusse et la Russie exceptées. M. Cobden, que je +vis vers 1857, était enchanté de nous. L’Angleterre +nous avait devancés dans cette voie du matérialisme +industriel et commercial ; seulement, bien plus sages +que nous, les Anglais surent faire marcher leur +gouvernement d’accord avec la nation, tandis que +notre maladresse a été telle, que le gouvernement de +notre choix a pu nous engager malgré nous dans la +guerre. Je ne sais si je me trompe ; mais il y a une +vue d’ethnographie historique qui s’impose de plus +en plus à mon esprit. La similitude de l’Angleterre et +de la France du Nord m’apparaît chaque jour davantage. +Notre étourderie vient du Midi, et, si la <i>France</i> +n’avait pas entraîné le Languedoc et la Provence +dans son cercle d’activité, nous serions sérieux, +actifs, protestants, parlementaires. Notre fond de +race est le même que celui des Iles-Britanniques ; +l’action germanique, bien qu’elle ait été assez forte +dans ces îles pour faire dominer un idiome germanique, +n’a pas, en somme, été plus considérable +sur l’ensemble des trois royaumes que sur l’ensemble +de la France. Comme la France, l’Angleterre me +paraît en train d’expulser son élément germanique, +cette noblesse obstinée, fière, intraitable, qui la gouvernait +du temps de Pitt, de Castlereagh, de Wellington. +Que cette pacifique et toute chrétienne école +d’économistes est loin de la passion des hommes de +fer qui imposèrent à leur pays de si grandes choses ! +L’opinion publique de l’Angleterre, telle qu’elle se +produit depuis trente ans, n’est nullement germanique ; +on y sent l’esprit celtique, plus doux, plus +sympathique, plus humain. Ces sortes d’aperçus doivent +être pris d’une façon très-large ; on peut dire +cependant que ce qui reste encore d’esprit militaire +dans le monde est un fait germanique. C’est probablement +par la race germanique, en tant que féodale +et militaire, que le socialisme et la démocratie égalitaire, +qui chez nous autres Celtes ne trouveraient +pas facilement leur limite, arriveront à être domptés, +et cela sera conforme aux précédents historiques ; car +un des traits de la race germanique a toujours été de +faire marcher de pair l’idée de conquête et l’idée de +garantie ; en d’autres termes, de faire dominer le fait +matériel et brutal de la propriété résultant de la conquête +sur toutes les considérations des droits de +l’homme et sur les théories abstraites de contrat +social. La réponse à chaque progrès du socialisme +pourra être de la sorte un progrès du germanisme, +et on entrevoit le jour où tous les pays de socialisme +seront gouvernés par des Allemands. L’invasion +du <small>IV</small><sup>e</sup> et du <small>V</small><sup>e</sup> siècle se fit par des raisons analogues, +les pays romains étant devenus incapables de +produire de bons gendarmes, de bons mainteneurs +de propriété.</p> + +<p>En réalité notre pays, surtout la province, allait +vers une forme sociale qui, malgré la diversité +des apparences, avait plus d’une analogie avec +l’Amérique, vers une forme sociale où beaucoup de +choses tenues autrefois pour choses d’État seraient +laissées à l’initiative privée. Certes, on pouvait n’être +pas le partisan d’un tel avenir ; il était clair que la +France en se développant dans ce sens resterait fort +au-dessous de l’Amérique. A son manque d’éducation, +de distinction, à ce vide que laisse toujours +dans un pays l’absence de cour, de haute société, +d’anciennes institutions, l’Amérique supplée par le +feu de sa jeune croissance, par son patriotisme, par +la confiance exagérée peut-être qu’elle a dans sa +force, par la persuasion qu’elle travaille à la grande +œuvre de l’humanité, par l’efficacité de ses convictions +protestantes, par sa hardiesse et son esprit d’entreprise, +par l’absence presque totale de germes socialistes, +par la facilité avec laquelle la différence du +riche et du pauvre y est acceptée, par le privilége +surtout qu’elle a de se développer à l’air libre, dans +l’infini de l’espace et sans voisins. Privée de ces avantages, +faisant son expérience, pour ainsi dire, en vase +clos, à la fois trop pesante et trop légère, trop crédule +et trop railleuse, la France n’aurait jamais été qu’une +Amérique de second ordre, mesquine, médiocre, +peut-être plus semblable au Mexique ou à l’Amérique +du Sud qu’aux États-Unis. La royauté conserve dans +nos vieilles sociétés une foule de choses bonnes à +garder ; avec l’idée que j’ai de la vieille France et +de son génie, j’appellerais cet adieu à la gloire et +aux grandes choses : <i lang="la" xml:lang="la">Finis Franciæ.</i> Mais, en politique, +il faut se garder de prendre ses sympathies +pour ce qui doit être ; ce qui réussit en ce monde +est d’ordinaire le rebours de nos instincts, à nous +autres idéalistes, et presque toujours nous sommes +autorisés à conclure, de ce qu’une chose nous déplaît, +qu’elle sera. Ce désir d’un état politique impliquant +le moins possible de gouvernement central est le vœu +universel de la province. L’antipathie qu’elle témoigne +contre Paris n’est pas seulement la juste indignation +contre les attentats d’une minorité factieuse ; ce n’est +pas seulement le Paris révolutionnaire, c’est le Paris +gouvernant que la France n’aime pas. Paris est +pour la France synonyme d’exigences gênantes. C’est +Paris qui lève les hommes, qui absorbe l’argent, qui +l’emploie à une foule de fins que la province ne comprend +pas. Le plus capable des administrateurs du +dernier règne me disait, à propos des élections de 1869, +que ce qui lui paraissait le plus compromis en France +était le système de l’impôt, la province à chaque +élection forçant ses élus à prendre des engagements, +qu’il faudrait bien tenir tôt ou tard dans une certaine +mesure et dont l’accomplissement serait la destruction +des finances de l’État. La première fois que je +rencontrai Prevost-Paradol, au retour de sa campagne +électorale dans la Loire-Inférieure, je lui +demandai son impression dominante : « Nous verrons +bientôt la fin de l’État, » me dit-il. C’est exactement +ce que j’aurais répondu, s’il m’avait demandé +mes impressions de Seine-et-Marne. Que le préfet +se mêle d’aussi peu de choses que possible, que +l’impôt et le service militaire soient aussi réduits +que possible, et la province sera satisfaite. La plupart +des gens n’y demandent guère qu’une seule +chose, c’est qu’on les laisse tranquillement faire +fortune. Seuls, les pays pauvres montrent encore de +l’avidité pour les places ; dans les départements +riches, les fonctions ne sont pas considérées et sont +tenues pour un des emplois les moins avantageux +qu’on ait à faire de son activité.</p> + +<p>Tel est l’esprit de ce qu’on peut appeler la démocratie +provinciale. Un pareil esprit, on le voit, diffère +sensiblement de l’esprit républicain ; il peut s’accommoder +de l’empire et de la royauté constitutionnelle +aussi bien que de la république, et même mieux à quelques +égards. Aussi indifférent à telle ou telle dynastie +qu’à tout ce qui peut s’appeler gloire ou éclat, il préfère +au fond avoir une dynastie, comme garantie +d’ordre ; mais il ne veut faire aucun sacrifice à l’établissement +de cette dynastie. C’est le pur matérialisme +politique, l’antipode de la part d’idéalisme qui +est l’âme des théories légitimistes et républicaines. +Un tel parti, qui est celui de l’immense majorité +des Français, est trop superficiel, trop borné pour +pouvoir conduire les destinées d’un pays. L’énorme +sottise qu’il fit à son point de vue quand il prit +en 1848 le prince Louis-Napoléon pour gérant de ses +affaires, il la renouvellera vingt fois. Son sort est +d’être dupe sans fin, car il est défendu à l’homme +bassement intéressé d’être habile ; la simple platitude +bourgeoise ne peut susciter la quantité de +dévouement nécessaire pour créer un ordre de choses +et pour le maintenir.</p> + +<p>Il y a du vrai, en effet, dans le principe germanique +qu’une société n’a un droit plein à son patrimoine +que tandis qu’elle peut le garantir. Dans un +sens général, il n’est pas bon que celui qui possède +soit incapable de défendre ce qu’il possède. Le duel +des chevaliers du moyen âge, la menace de l’homme +armé venant présenter la bataille au propriétaire +qui s’endort dans la mollesse, était à quelques égards +légitime. Le droit du brave a fondé la propriété ; +l’homme d’épée est bien le créateur de toute richesse, +puisqu’en défendant ce qu’il a conquis il assure le +bien des personnes qui sont groupées sous sa protection. +Disons au moins qu’un état comme celui +qu’avait rêvé la bourgeoisie française, état où celui +qui possédait et jouissait ne tenait pas réellement +l’épée (par suite de la loi sur le remplacement) +pour défendre sa propriété, constituait un véritable +<i>porte à faux</i> d’architecture sociale. Une classe possédante +qui vit dans une oisiveté relative, qui rend +peu de services publics, et qui se montre néanmoins +arrogante, comme si elle avait un droit de naissance +à posséder et comme si les autres avaient +par naissance le devoir de la défendre, une telle +classe, dis-je, ne possédera pas longtemps. Notre +société devient trop exclusivement une association +de faibles ; une telle société se défend mal ; il lui +est difficile de réaliser ce qui est le grand <i lang="la" xml:lang="la">criterium</i> +du droit et de la volonté qu’a une réunion d’hommes +de vivre ensemble et de se garantir mutuellement, +je veux dire une puissante force armée. L’auteur +de la richesse est aussi bien celui qui la garantit +par ses armes que celui qui la crée par son travail. +L’économie politique, uniquement préoccupée de la +création de la richesse par le travail, n’a jamais +compris la féodalité, laquelle était au fond tout +aussi légitime que la constitution de l’armée moderne. +Les ducs, les marquis, les comtes, étaient +au fond les généraux, les colonels, les commandants +d’une <i lang="de" xml:lang="de">Landwehr</i>, dont les appointements consistaient +en terres et en droits seigneuriaux.</p> + + +<p class="h4">III</p> + +<p>Ainsi la tradition d’une politique nationale se perdait +de jour en jour. Le principe du goût que la majorité +des Français a pour la monarchie étant essentiellement +matérialiste, et aussi éloigné que possible +de ce qui peut s’appeler fidélité, <i>loyalisme</i>, amour de +ses princes, la France, tout en voulant une dynastie, +se montre très-coulante sur le choix de la dynastie +elle-même. Le règne éphémère mais brillant de Napoléon +I<sup>er</sup> avait suffi pour créer un titre auprès de ce +peuple, étranger à toute idée de légitimité séculaire. +Le prince Louis-Napoléon se présentant en 1848 +comme héritier de ce titre, et paraissant fait exprès +pour tirer la France d’un état qui lui est antipathique +et dont elle s’exagérait les dangers, la France le saisit +comme une bouée de sauvetage, l’aida dans ses +entreprises les plus téméraires, se fit complice de +ses coups d’État. Pendant près de vingt ans, les fauteurs +du 10 décembre purent croire qu’ils avaient +eu raison. La France développa prodigieusement ses +ressources intérieures. Ce fut une vraie révélation. +Grâce à l’ordre, à la paix, aux traités de commerce, +Napoléon III apprit à la France sa propre +richesse. L’abaissement politique intérieur mécontentait +une fraction intelligente ; le reste avait trouvé +ce qu’il voulait, et il n’est pas douteux que le règne +de Napoléon III restera pour certaines classes de la +nation un véritable idéal. Je le répète, si Napoléon III +eût voulu ne pas faire la guerre, la dynastie des +Bonapartes était fondée pour des siècles. Mais telle +est la faiblesse d’un État dénué de base morale, +qu’un jour de folie suffit pour tout perdre. Comment +l’empereur ne vit-il pas que la guerre avec l’Allemagne +était une épreuve trop forte pour un pays +aussi affaibli que la France ? Un entourage ignorant +et sans sérieux, conséquence du péché d’origine de +la monarchie nouvelle, une cour où il n’y avait +qu’un seul homme intelligent (ce prince plein d’esprit +et connaissant merveilleusement son siècle, que +la fatalité de sa destinée laissa presque sans autorité), +rendaient possibles toutes les surprises, tous +les malheurs.</p> + +<p>Pendant que la fortune publique, en effet, prenait +des accroissements inouïs, pendant que le paysan +acquérait par ses économies des richesses qui n’élevaient +en rien son état intellectuel, sa civilité, sa +culture, l’abaissement de toute aristocratie se produisait +en d’effrayantes proportions ; la moyenne +intellectuelle du public descendait étrangement. Le +nombre et la valeur des hommes distingués qui sortaient +de la nation se maintenaient, augmentaient +peut-être ; dans plus d’un genre de mérite, les nouveaux +venus ne le cédaient à aucun des noms illustres +des générations écloses sous un meilleur soleil ; mais +l’atmosphère s’appauvrissait ; on mourait de froid. +L’Université, déjà faible, peu éclairée, était systématiquement +affaiblie ; les deux seuls bons enseignements +qu’elle possédât, celui de l’histoire et celui de +la philosophie, furent à peu près supprimés. L’École +polytechnique, l’École normale étaient découronnées. +Quelques efforts d’amélioration qui se firent à partir +de 1860 restèrent incohérents et sans suite. Les +hommes de bonne volonté qui s’y compromirent ne +furent pas soutenus. Les exigences cléricales auxquelles +on se soumettait ne laissaient passer qu’une +inoffensive médiocrité ; tout ce qui était un peu original +se voyait condamné à une sorte de bannissement +dans son propre pays. Le catholicisme restait la seule +force organisée en dehors de l’État et confisquait à +son profit l’action extérieure de la France. Paris était +envahi par l’étranger viveur, par les provinciaux, +qui n’y encourageaient qu’une petite presse ridicule +et la sotte littérature, aussi peu parisienne que possible, +du nouveau genre bouffon. Le pays, en attendant, +s’enfonçait dans un matérialisme hideux. N’ayant +pas de noblesse pour lui donner l’exemple, le paysan +enrichi, content de sa lourde et triviale aisance, ne +savait pas vivre, restait gauche, sans idées. <i lang="la" xml:lang="la">Oves +non habentes pastorem</i>, telle était la France : un feu +sans flamme ni lumière ; un cœur sans chaleur ; un +peuple sans prophètes sachant dire ce qu’il sent ; +une planète morte, parcourant son orbite d’un mouvement +machinal.</p> + +<p>La corruption administrative n’était pas le vol +organisé, comme cela s’est vu à Naples, en Espagne ; +c’était l’incurie, la paresse, un laisser aller universel, +une complète indifférence pour la chose publique. +Toute fonction était devenue une sinécure, un droit +à une rente pour ne rien faire. Avec cela, tout le +monde était inattaquable. Grâce à une loi sur la diffamation +qui a l’air d’avoir été faite pour protéger les +moins honorables des citoyens, grâce surtout à +l’universel discrédit où la presse tomba par sa vénalité, +une prime énorme était assurée à la médiocrité +et à la malhonnêteté. Celui qui hasardait +quelque critique devenait vite un être à part et +bientôt un homme dangereux. On ne le persécutait +pas ; cela était bien inutile. Tout se perdait dans +une mollesse générale, dans un manque complet +d’attention et de précision. Quelques hommes d’esprit +et de cœur, qui donnaient d’utiles conseils, étaient +impuissants. L’impertinence vaniteuse de l’administration +officielle, persuadée que l’Europe l’admirait +et l’enviait, rendait toute observation inutile et toute +réforme impossible.</p> + +<p>L’opposition était-elle plus éclairée que le gouvernement ? +à peine. Les orateurs de l’opposition se montraient, +en ce qui concerne les affaires allemandes, plus +étourdis encore que M. Rouher. En somme, l’opposition +ne représentait nullement un principe supérieur +de moralité. Étrangère à toute idée de politique +savante, elle ne sortait pas de l’ornière du superficiel +radicalisme français. A part quelques hommes +de valeur, qu’on s’étonne de voir issus d’une source +aussi trouble que le suffrage parisien, le reste n’était +que déclamation, parti pris démocratique. La province +valait mieux à quelques égards. Des besoins +d’une vie locale régulière, d’une sérieuse décentralisation +au profit de la commune, du canton, du +département, le désir impérieux d’élections libres, la +volonté arrêtée de réduire le gouvernement au strict +nécessaire, de diminuer considérablement l’armée, de +supprimer les sinécures, d’abolir l’aristocratie des +fonctionnaires, constituaient un programme assez +libéral, quoique mesquin, puisque le fond de ce programme +était de payer le moins possible, de renoncer +à tout ce qui peut s’appeler gloire, force, éclat. De +ces vœux accomplis, fût résulté avec le temps une +petite vie provinciale, matériellement très-florissante, +indifférente à l’instruction et à la culture intellectuelle, +assez libre ; une vie de bourgeois aisés, indépendants +les uns des autres, sans souci de la science, +de l’art, de la gloire, du génie ; une vie, je le répète, +assez semblable à la vie américaine, sauf la différence +des mœurs et du tempérament.</p> + +<p>Tel était l’avenir de la France, si Napoléon III +n’eût volontairement couru à sa ruine. On allait à +pleines voiles vers la médiocrité. D’une part, les +progrès de la prospérité matérielle absorbaient la +bourgeoisie ; de l’autre, les questions sociales étouffaient +complétement les questions nationales et +patriotiques. Ces deux ordres de questions se font en +quelque sorte équilibre ; l’avénement des unes signale +l’éclipse des autres. La grande amélioration qui +s’était faite dans la situation de l’ouvrier était loin +d’être favorable à son amélioration morale. Le peuple +est bien moins capable que les classes élevées ou +éclairées de résister à la séduction des plaisirs faciles, +qui ne sont sans inconvénients que quand on est +blasé sur leur compte. Pour que le bien-être ne +démoralise pas, il faut y être habitué ; l’homme +sans éducation s’abîme vite dans le plaisir, le prend +lourdement au sérieux, ne s’en dégoûte pas. La +moralité supérieure du peuple allemand vient de ce +qu’il a été jusqu’à nos jours très-maltraité. Les +politiques qui soutiennent qu’il faut que le peuple +souffre pour qu’il soit bon n’ont malheureusement +pas tout à fait tort.</p> + +<p>Le dirai-je ? notre philosophie politique concourait +au même résultat. Le premier principe de notre +morale, c’est de supprimer le tempérament, de faire +dominer le plus possible la raison sur l’animalité ; +or c’est là l’inverse de l’esprit guerrier. Quelle pouvait +être notre règle de conduite, à nous autres libéraux, +qui ne pouvons pas admettre le droit divin en +politique, quand nous n’admettons pas le surnaturel +en religion ? Un simple droit humain, un compromis +entre le rationalisme absolu de Condorcet et du +<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, ne reconnaissant que le droit de la raison +à gouverner l’humanité, et les droits résultant de l’histoire. +L’expérience manquée de la Révolution nous a +guéris du culte de la raison ; mais, en y mettant toute la +bonne volonté possible, nous n’avons pu en venir au +culte de la force ou du droit fondé sur la force, qui est +le résumé de la politique allemande. Le consentement +des diverses parties d’un État nous paraît l’<i lang="la" xml:lang="la">ultima +ratio</i> de l’existence de cet État. — Tels étaient nos +principes, et ils avaient deux défauts essentiels : le +premier, c’est qu’il se trouvait au monde des gens +qui en avaient de tout autres, qui vivaient des dures +doctrines de l’ancien régime, lequel faisait consister +l’unité de la nation dans les droits du souverain, +tandis que nous nous imaginions que le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle +avait inauguré un droit nouveau, le droit des populations ; +le second défaut, c’est que ces principes, nous +ne réussîmes pas toujours à les faire prévaloir chez +nous. Les principes que je disais tout à l’heure sont +bien des principes français, en ce sens qu’ils sortent +logiquement de notre philosophie, de notre révolution, +de notre caractère national avec ses qualités et +ses défauts. Malheureusement, le parti qui les professe +n’est, comme tous les partis intelligents, qu’une +minorité, et cette minorité a été trop souvent vaincue +chez nous. L’expédition de Rome a été la plus évidente +dérogation à la seule politique qui pouvait nous +convenir. La tentative de nous immiscer dans les +affaires allemandes a été une flagrante inconséquence, +et celle-ci ne doit pas être mise uniquement à la +charge du gouvernement déchu ; l’opposition n’avait +cessé d’y pousser depuis Sadowa. Ceux qui ont toujours +repoussé la politique de conquête ont le droit +de dire : « Prendre l’Alsace malgré elle est un crime ; +la céder autrement que devant une nécessité absolue +serait un crime aussi. » Mais ceux qui ont prêché +la doctrine des frontières naturelles et des convenances +nationales n’ont pas le droit de trouver mauvais +qu’on leur fasse ce qu’ils voulaient faire aux +autres. La doctrine des frontières naturelles et celle +du droit des populations ne peuvent être invoquées +par la même bouche, sous peine d’une évidente contradiction.</p> + +<p>Ainsi nous nous sommes trouvés faibles, désavoués +par notre propre pays. La France pouvait se désintéresser +de toute action extérieure comme le fit +sagement Louis-Philippe. Dès qu’elle agissait à +l’étranger, elle ne pouvait servir que son propre +principe, le principe des nations libres, composées de +provinces libres, maîtresses de leurs destinées. C’est +de ce point de vue que nous vîmes avec sympathie +la guerre d’Italie de l’empereur Napoléon III, même +à quelques égards la guerre de Crimée, et surtout +l’aide qu’il donna à la formation d’une Allemagne du +Nord autour de la Prusse. Nous crûmes un moment +que notre rêve allait se réaliser, c’est-à-dire l’union +politique et intellectuelle de l’Allemagne, de l’Angleterre +et de la France, constituant à elles trois une +force directrice de l’humanité et de la civilisation, +faisant digue à la Russie, ou plutôt la dirigeant dans +sa voie et l’élevant. Hélas ! que faire avec un esprit +étrange et inconsistant ? La guerre d’Italie eut pour +contre-partie l’occupation prolongée de Rome, négation +complète de tous les principes français ; la +guerre de Crimée, qui n’eût été légitime que si elle +avait abouti à émanciper les bonnes populations +tenues dans la sujétion par la Turquie, n’eut pour +résultat que de fortifier le principe ottoman ; l’expédition +du Mexique fut un défi jeté à toute idée libérale. +Les titres réels qu’on s’était acquis à la reconnaissance +de l’Allemagne, on les perdit en prenant +après Sadowa une attitude de mauvaise humeur et +de provocation.</p> + +<p>Il est injuste, disons-le encore, de rejeter toutes +ces fautes sur le compte du dernier régime, et un +des tours les plus dangereux que pourrait prendre +l’amour-propre national serait de s’imaginer que +nos malheurs n’ont eu pour cause que les fautes de +Napoléon III, si bien que, Napoléon III une fois +écarté, la victoire et le bonheur devraient nous +revenir. La vérité est que toutes nos faiblesses +eurent une racine plus profonde, une racine qui n’a +nullement disparu, la démocratie mal entendue. Un +pays démocratique ne peut être bien gouverné, bien +administré, bien commandé. La raison en est simple. +Le gouvernement, l’administration, le commandement +sont dans une société le résultat d’une sélection +qui tire de la masse un certain nombre d’individus +qui gouvernent, administrent, commandent. Cette +sélection peut se faire de quatre manières qui ont +été appliquées tantôt isolément, tantôt concurremment +dans diverses sociétés : 1<sup>o</sup> par la naissance ; +2<sup>o</sup> par le tirage au sort ; 3<sup>o</sup> par l’élection populaire ; +4<sup>o</sup> par les examens et les concours.</p> + +<p>Le tirage au sort n’a guère été appliqué qu’à +Athènes et à Florence, c’est-à-dire dans les deux +seules villes où il y ait eu un peuple d’aristocrates, +un peuple donnant par son histoire, au milieu des +plus étranges écarts, le plus fin et le plus charmant +spectacle. Il est clair que dans nos sociétés, qui ressemblent +à de vastes Scythies, au milieu desquelles +les cours, les grandes villes, les universités représentent +des espèces de colonies grecques, un tel +mode de sélection amènerait des résultats absurdes ; +il n’est pas besoin de s’y arrêter.</p> + +<p>Le système des examens et des concours n’a été +appliqué en grand qu’en Chine. Il y a produit une +sénilité générale et incurable. Nous avons été nous-mêmes +assez loin dans ce sens, et ce n’est pas là une +des moindres causes de notre abaissement.</p> + +<p>Le système de l’élection ne peut être pris comme +base unique d’un gouvernement. Appliquée au commandement +militaire, en particulier, l’élection est +une sorte de contradiction, la négation même du +commandement, puisque, dans les choses militaires, +le commandement est absolu ; or l’élu ne commande +jamais absolument à son électeur. Appliquée au choix +de la personne du souverain, l’élection encourage le +charlatanisme, détruit d’avance le prestige de l’élu, +l’oblige à s’humilier devant ceux qui doivent lui +obéir. A plus forte raison ces objections s’appliquent-elles +si le suffrage est universel. Appliqué au choix +des députés, le suffrage universel n’amènera jamais, +tant qu’il sera direct, que des choix médiocres. Il +est impossible d’en faire sortir une chambre haute, +une magistrature, ni même un bon conseil départemental +ou municipal. Essentiellement borné, le suffrage +universel ne comprend pas la nécessité de la +science, la supériorité du noble et du savant. Il ne +peut être bon qu’à former un corps de notables, et +encore à condition que l’élection se fasse dans une +forme que nous spécifierons plus tard.</p> + +<p>Il est incontestable que, s’il fallait s’en tenir à un +moyen de sélection unique, la naissance vaudrait +mieux que l’élection. Le hasard de la naissance est +moindre que le hasard du scrutin. La naissance entraîne +d’ordinaire des avantages d’éducation et quelquefois +une certaine supériorité de race. Quand il +s’agit de la désignation du souverain et des chefs +militaires, le <i lang="la" xml:lang="la">criterium</i> de la naissance s’impose +presque nécessairement. Ce <i lang="la" xml:lang="la">criterium</i>, après tout, +ne blesse que le préjugé français, qui voit dans la +fonction une rente à distribuer au fonctionnaire +bien plus qu’un devoir public. Ce préjugé est l’inverse +du vrai principe de gouvernement, lequel +ordonne de ne considérer dans le choix du fonctionnaire +que le bien de l’État ou, en d’autres termes, +la bonne exécution de la fonction. Nul n’a droit à +une place ; tous ont droit que les places soient bien +remplies. Si l’hérédité de certaines fonctions était +un gage de bonne gestion, je n’hésiterais pas à conseiller +pour ces fonctions l’hérédité.</p> + +<p>On comprend maintenant comment la sélection du +commandement, qui, jusqu’à la fin du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, +s’est faite si remarquablement en France, est maintenant +si abaissée, et a pu produire ce corps de gouvernants, +de ministres, de députés, de sénateurs, +de maréchaux, de généraux, d’administrateurs que +nous avions au mois de juillet de l’année dernière, et +qu’on peut regarder comme un des plus pauvres +personnels d’hommes d’État que jamais pays ait vus +en fonction. Tout cela venait du suffrage universel, +puisque l’empereur, source de toute initiative, et le +Corps législatif, seul contre-poids aux initiatives de +l’empereur, en venaient. Ce misérable gouvernement +était bien le résultat de la démocratie ; la France +l’avait voulu, l’avait tiré de ses entrailles. La France +du suffrage universel n’en aura jamais de beaucoup +meilleur. Il serait contre nature qu’une moyenne +intellectuelle qui atteint à peine celle d’un homme +ignorant et borné se fît représenter par un corps de +gouvernement éclairé, brillant et fort. D’un tel procédé +de sélection, d’une démocratie aussi mal entendue +ne peut sortir qu’un complet obscurcissement de +la conscience d’un pays. Le collége grand électeur +formé par tout le monde est inférieur au plus médiocre +souverain d’autrefois ; la cour de Versailles +valait mieux pour les choix des fonctionnaires que le +suffrage universel d’aujourd’hui ; ce suffrage produira +un gouvernement inférieur à celui du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle +à ses plus mauvais jours.</p> + +<p>Un pays n’est pas la simple addition des individus +qui le composent ; c’est une âme, une conscience, une +personne, une résultante vivante. Cette âme peut résider +en un fort petit nombre d’hommes ; il vaudrait +mieux que tous pussent y participer ; mais ce qui est +indispensable, c’est que, par la sélection gouvernementale, +se forme une tête qui veille et pense pendant +que le reste du pays ne pense pas et ne sent +guère. Or la sélection française est la plus faible de +toutes. Avec son suffrage universel non organisé, +livré au hasard, la France ne peut avoir qu’une tête +sociale sans intelligence ni savoir, sans prestige ni +autorité. La France voulait la paix, et elle a si sottement +choisi ses mandataires qu’elle a été jetée dans +la guerre. La chambre d’un pays ultra-pacifique a +voté d’enthousiasme la guerre la plus funeste. Quelques +braillards de carrefour, quelques journalistes +imprudents ont pu passer pour l’expression de l’opinion +de la nation. Il y a en France autant de gens de +cœur et de gens d’esprit que dans aucun autre pays ; +mais tout cela n’est pas mis en valeur. Un pays +qui n’a d’autre organe que le suffrage universel +direct est dans son ensemble, quelle que soit la +valeur des hommes qu’il possède, un être ignorant, +sot, inhabile à trancher sagement une question quelconque. +Les démocrates se montrent bien sévères +pour l’ancien régime, qui amenait souvent au pouvoir +des souverains incapables ou méchants. Sûrement +les États qui font résider la conscience nationale +dans une famille royale et son entourage ont des +hauts et des bas ; mais prenons dans son ensemble +la dynastie capétienne, qui a régné près de neuf cents +ans ; pour quelques périodes de baisse au <small>XIV</small><sup>e</sup>, au +<small>XVI</small><sup>e</sup>, au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, quelles admirables séries au <small>XII</small><sup>e</sup>, +au <small>XIII</small><sup>e</sup>, au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, de Louis le Jeune à Philippe +le Bel, de Henri IV à la deuxième moitié du +règne de Louis XIV ! Il n’y a pas de système électif +qui puisse donner une représentation comme celle-là. +L’homme le plus médiocre est supérieur à la résultante +collective qui sort de trente-six millions d’individus, +comptant chacun pour une unité. Puisse l’avenir +me donner tort ! Mais on peut craindre qu’avec des +ressources infinies de courage, de bonne volonté, et +même d’intelligence, la France ne s’étouffe comme +un feu mal disposé. L’égoïsme, source du socialisme, +la jalousie, source de la démocratie, ne feront jamais +qu’une société faible, incapable de résister à de +puissants voisins. Une société n’est forte qu’à la +condition de reconnaître le fait des supériorités naturelles, +lesquelles au fond se réduisent à une seule, +celle de la naissance, puisque la supériorité intellectuelle +et morale n’est elle-même que la supériorité +d’un germe de vie éclos dans des conditions particulièrement +favorisées.</p> + + +<p class="h4">IV</p> + +<p>Si nous eussions été seuls au monde ou sans +voisins, nous aurions pu continuer indéfiniment +notre décadence et même nous y complaire ; mais +nous n’étions pas seuls au monde. Notre passé de +gloire et d’empire venait comme un spectre troubler +notre fête. Celui dont les ancêtres ont été mêlés à +de grandes luttes n’est pas libre de mener une vie +paisible et vulgaire ; les descendants de ceux que +ses pères ont tués viennent sans cesse le réveiller +dans sa bourgeoise félicité et lui porter l’épée au +front.</p> + +<p>Toujours légère et inconsidérée, la France avait à +la lettre oublié qu’elle avait insulté il y a un demi-siècle +la plupart des nations de l’Europe, et en particulier +la race qui offre en tout le contraire de nos +qualités et de nos défauts. La conscience française +est courte et vive ; la conscience allemande est longue, +tenace et profonde. Le Français est bon, étourdi ; il +oublie vite le mal qu’il a fait et celui qu’on lui a fait ; +l’Allemand est rancunier, peu généreux ; il comprend +médiocrement la gloire, le point d’honneur ; il ne +connaît pas le pardon. Les revanches de 1814 et +de 1815 n’avaient pas satisfait l’énorme haine que +les guerres funestes de l’Empire avaient allumée dans +le cœur de l’Allemagne. Lentement, savamment, elle +préparait la vengeance d’injures qui pour nous étaient +des faits d’un autre âge, avec lequel nous ne nous +sentions aucun lien et dont nous ne croyions nullement +porter la responsabilité.</p> + +<p>Pendant que nous descendions insouciants la pente +d’un matérialisme inintelligent ou d’une philosophie +trop généreuse, laissant presque se perdre tout souvenir +d’esprit national (sans songer que notre état +social était si peu solide qu’il suffisait pour tout +perdre du caprice de quelques hommes imprudents), +un tout autre esprit, le vieil esprit de ce que nous +appelons l’ancien régime, vivait en Prusse, et à +beaucoup d’égards en Russie. L’Angleterre et le +reste de l’Europe, ces deux pays exceptés, étaient +engagés dans la même voie que nous, voie de paix, +d’industrie, de commerce, présentée par l’école des +économistes et par la plupart des hommes d’État +comme la voie même de la civilisation. Mais il y avait +deux pays où l’ambition dans le sens d’autrefois, +l’envie de s’agrandir, la foi nationale, l’orgueil de +race duraient encore. La Russie, par ses instincts +profonds, par son fanatisme à la fois religieux et +politique, conservait le feu sacré des temps anciens, +ce qu’on trouve bien peu chez un peuple usé comme +le nôtre par l’égoïsme, c’est-à-dire la prompte +disposition à se faire tuer pour une cause à laquelle +ne se rattache aucun intérêt personnel. En Prusse, +une noblesse privilégiée, des paysans soumis à un +régime quasi-féodal, un esprit militaire et national +poussé jusqu’à la rudesse, une vie dure, une certaine +pauvreté générale, avec un peu de jalousie +contre les peuples qui mènent une vie plus douce, +maintenaient les conditions qui ont été jusqu’ici la +force des nations. Là, l’état militaire, chez nous +déprécié ou considéré comme synonyme d’oisiveté et +de vie désœuvrée, était le principal titre d’honneur, +une sorte de carrière savante. L’esprit allemand +avait appliqué à l’art de tuer la puissance de ses +méthodes. Tandis que, de ce côté du Rhin, tous nos +efforts consistaient à extirper les souvenirs selon +nous néfastes du premier empire, le vieil esprit des +Blücher, des Scharnhorst vivait là encore. Chez nous, +le patriotisme se rapportant aux souvenirs militaires +était ridiculisé sous le nom de <i>chauvinisme</i> ; +là-bas, tous sont ce que nous appelons des <i>chauvins</i>, +et s’en font gloire. La tendance du libéralisme +français était de diminuer l’État au profit de la liberté +individuelle ; l’État en Prusse était bien plus tyrannique +qu’il ne le fut jamais chez nous ; le Prussien, +élevé, dressé, moralisé, instruit, enrégimenté, toujours +surveillé par l’État, était bien plus gouverné +(mieux gouverné aussi sans doute) que nous ne le +fûmes jamais, et ne se plaignait pas. Ce peuple +est essentiellement monarchique ; il n’a nul besoin +d’égalité ; il a des vertus, mais des vertus de classes. +Tandis que parmi nous un même type d’honneur est +l’idéal de tous, en Allemagne, le noble, le bourgeois, +le professeur, le paysan, l’ouvrier, ont leur formule +particulière du devoir ; les devoirs de l’homme, les +droits de l’homme sont peu compris ; et c’est là une +grande force, car l’égalité est la plus grande cause +d’affaiblissement politique et militaire qu’il y ait. +Joignez-y la science, la critique, l’étendue et la précision +de l’esprit, toutes qualités que développe au +plus haut degré l’éducation prussienne, et que notre +éducation française oblitère ou ne développe pas ; +joignez-y surtout les qualités morales et en particulier +la qualité qui donne toujours la victoire à une +race sur les peuples qui l’ont moins, la chasteté<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, et +vous comprendrez que, pour quiconque a un peu de +philosophie de l’histoire et a compris ce que c’est +que la vertu des nations, pour quiconque a lu les deux +beaux traités de Plutarque, <i>De la vertu et de la +fortune d’Alexandre</i>, <i>De la vertu et de la fortune des +Romains</i>, il ne pouvait y avoir de doute sur ce qui se +préparait. Il était facile de voir que la révolution +française, faiblement arrêtée un moment par les +événements de 1814 et de 1815, allait une seconde +fois voir se dresser devant elle son éternelle ennemie, +la race germanique ou plutôt slavo-germanique du +Nord, en d’autres termes, la Prusse, demeurée pays +d’ancien régime, et ainsi préservée du matérialisme +industriel, économique, socialiste, révolutionnaire, +qui a dompté la virilité de tous les autres peuples. +La résolution fixe de l’aristocratie prussienne de +vaincre la révolution française a eu ainsi deux phases +distinctes, l’une de 1792 à 1815, l’autre de 1848 à +1871, toutes deux victorieuses, et il en sera probablement +encore ainsi à l’avenir, à moins que la révolution +ne s’empare de son ennemi lui-même, ce à +quoi l’annexion de l’Allemagne à la Prusse fournira +de grandes facilités, mais non encore pour un avenir +immédiat.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les femmes comptent en France pour une part énorme +du mouvement social et politique ; en Prusse, elles comptent +pour infiniment moins.</p> +</div> +<p>La guerre est essentiellement une chose d’ancien +régime. Elle suppose une grande absence de réflexion +égoïste, puisque, après la victoire, ceux qui ont le +plus contribué à la faire remporter, je veux dire les +morts, n’en jouissent pas ; elle est le contraire de +ce manque d’abnégation, de cette âpreté dans la +revendication des droits individuels, qui est l’esprit +de notre moderne démocratie. Avec cet esprit-là il +n’y a pas de guerre possible. La démocratie est +le plus fort dissolvant de l’organisation militaire. +L’organisation militaire est fondée sur la discipline ; +la démocratie est la négation de la discipline. L’Allemagne +a bien son mouvement démocratique ; mais ce +mouvement est subordonné au mouvement patriotique +national. La victoire de l’Allemagne ne pouvait +donc manquer d’être complète ; car une force +organisée bat toujours une force non organisée, +même numériquement supérieure. La victoire de +l’Allemagne a été la victoire de l’homme discipliné +sur celui qui ne l’est pas, de l’homme respectueux, +soigneux, attentif, méthodique sur celui qui ne l’est +pas ; ç’a été la victoire de la science et de la raison ; +mais ç’a été en même temps la victoire de l’ancien +régime, du principe qui nie la souveraineté du peuple +et le droit des populations à régler leur sort. Ces dernières +idées, loin de fortifier une race, la désarment, +la rendent impropre à toute action militaire, et, pour +comble de malheur, elles ne la préservent pas de se +remettre entre les mains d’un gouvernement qui +lui fasse faire les plus grandes fautes. L’acte inconcevable +du mois de juillet 1870 nous jeta dans un +gouffre. Tous les germes putrides qui eussent amené +sans cela une lente consomption devinrent un accès +pernicieux ; tous les voiles se déchirèrent ; des +défauts de tempérament qu’on ne faisait que soupçonner +apparurent d’une manière sinistre.</p> + +<p>Une maladie ne va jamais seule ; car un corps +affaibli n’a plus la force de comprimer les causes de +destruction qui sont toujours à l’état latent dans +l’organisme, et que l’état de santé empêche de faire +éruption. L’horrible épisode de la Commune est +venu montrer une plaie sous la plaie, un abîme au-dessous +de l’abîme. Le 18 mars 1871 est, depuis +mille ans, le jour où la conscience française a été le +plus bas. Nous doutâmes un moment si elle se reformerait, +si la force vitale de ce grand corps, atteinte +au point même du cerveau où réside le <i lang="la" xml:lang="la">sensorium +commune</i>, serait suffisante pour l’emporter sur la +pourriture qui tendait à l’envahir. L’œuvre des Capétiens +parut compromise, et on put croire que la future +formule philosophique de notre histoire clorait en +1871 le grand développement commencé par les +ducs de France au <small>IX</small><sup>e</sup> siècle. Il n’en a pas été ainsi. +La conscience française, quoique frappée d’un coup +terrible, s’est retrouvée elle-même ; elle est sortie en +trois ou quatre jours de son évanouissement. La +France s’est reprise à la vie, le cadavre que les vers +déjà se disputaient a retrouvé sa chaleur et son mouvement. +Dans quelles conditions va se produire cette +existence d’outre-tombe ? Sera-ce le court éclair de la +vie d’un ressuscité ? La France va-t-elle reprendre +un chapitre interrompu de son histoire ? Ou bien va-t-elle +entrer dans une phase entièrement nouvelle de +ses longues et mystérieuses destinées ? Quels sont +les vœux qu’un bon Français peut former en de telles +circonstances ? quels sont les conseils qu’il peut donner +à son pays ? Nous allons essayer de le dire, non +avec cette assurance qui serait en de pareils jours +l’indice d’un esprit bien superficiel, mais avec cette +réserve qui fait une large part aux hasards de tous +les jours et aux incertitudes de l’avenir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>DEUXIÈME PARTIE<br> +LES REMÈDES</h3> + + +<p>Une chose connue de tout le monde est la facilité +avec laquelle notre pays se réorganise. Des +faits récents ont prouvé combien la France a été +peu atteinte dans sa richesse. Quant aux pertes +d’hommes, s’il était permis de parler d’un pareil sujet +avec une froideur qui a l’air cruel, je dirais qu’elles +sont à peine sensibles. Une question se pose donc à +tout esprit réfléchi. Que va faire la France ? Va-t-elle +se remettre sur la pente d’affaiblissement national et +de matérialisme politique où elle était engagée avant +la guerre de 1870, ou bien va-t-elle réagir énergiquement +contre la conquête étrangère, répondre à +l’aiguillon qui l’a piquée au vif, et, comme l’Allemagne +de 1807, prendre dans sa défaite le point de +départ d’une ère de rénovation ? — La France est très-oublieuse. +Si la Prusse n’avait pas exigé de cessions +territoriales, je n’hésiterais pas à répondre que le mouvement +industriel, économique, socialiste, eût repris +son cours ; les pertes d’argent eussent été réparées +au bout de quelques années ; le sentiment de la +gloire militaire et de la vanité nationale se fût perdu +de plus en plus. Oui, l’Allemagne avait entre les mains +après Sedan le plus beau rôle de l’histoire du monde. +En restant sur sa victoire, en ne faisant violence à +aucune partie de la population française, elle enterrait +la guerre pour l’éternité, autant qu’il est permis +de parler d’éternité, quand il s’agit des choses +humaines. Elle n’a pas voulu de ce rôle ; elle a pris +violemment deux millions de Français, dont une +très-petite fraction peut être supposée consentante à +une telle séparation. Il est clair que tout ce qui +reste de patriotisme français n’aura de longtemps +qu’un objectif, regagner les provinces perdues. Ceux +même qui sont philosophes avant d’être patriotes ne +pourront être insensibles au cri de deux millions +d’hommes, que nous avons été obligés de jeter à la +mer pour sauver le reste des naufragés, mais qui +étaient liés avec nous pour la vie et pour la mort. La +France a donc là une pointe d’acier enfoncée en sa +chair, qui ne la laissera plus dormir. Mais quelle +voie va-t-elle suivre dans l’œuvre de sa réforme ? En +quoi sa renaissance ressemblera-t-elle à tant d’autres +tentatives de résurrection nationale ? Quelle y sera la +part de l’originalité française ? C’est ce qu’il faut +rechercher, en tenant <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> pour probable qu’une +conscience aussi impressionnable que la conscience +française aboutira, sous l’étreinte de circonstances +uniques, aux manifestations les plus inattendues.</p> + + +<p class="h4">I</p> + +<p>Il existe un modèle excellent de la manière dont +une nation peut se relever des derniers désastres. +C’est la Prusse elle-même qui nous l’a donné, et elle +ne peut nous reprocher de suivre son exemple. Que +fit la Prusse après la paix de Tilsitt ? Elle se résigna, +se recueillit. Le territoire qui lui restait était tout au +plus le cinquième de ce qui nous reste ; ce territoire +était le plus pauvre de l’Europe, et les conditions +militaires qui lui étaient faites semblaient de nature +à le condamner pour jamais à l’impuissance. Il y +avait de quoi décourager un patriotisme moins âpre. +La Prusse s’organisa silencieusement ; loin de chasser +sa dynastie, elle se serra autour d’elle, adora son +roi médiocre, sa reine Louise, qui pourtant avait été +une des causes immédiates de la guerre. Toutes +les capacités de la nation furent appelées ; Stein +dirigea tout avec son ardeur concentrée. La réforme +de l’armée fut un chef-d’œuvre d’étude et de +réflexion ; l’université de Berlin fut le centre de +la régénération de l’Allemagne ; une collaboration +cordiale fut demandée aux savants, aux philosophes, +qui ne mirent qu’une condition à leur concours, +celle qu’ils mettent et doivent mettre toujours, +leur liberté. De ce sérieux travail poursuivi +pendant cinquante ans, la Prusse sortit la première +nation de l’Europe. Sa régénération eut une solidité +que ne saurait donner la simple vanité patriotique, +elle eut une base morale ; elle fut fondée sur l’idée +du devoir, sur la fierté que donne le malheur noblement +supporté.</p> + +<p>Il est clair que, si la France voulait imiter son +exemple, elle serait prête en moins de temps. Si le +mal de la France venait d’un épuisement profond, il +n’y aurait rien à faire ; mais tel n’est pas le cas ; les +ressources sont immenses ; il s’agit de les organiser. +Il est incontestable aussi que les circonstances nous +viendraient en aide. « La figure de ce monde +passe, » dit l’Écriture. Certaines personnes mourront ; +les difficultés intérieures de l’Allemagne reviendront ; +le parti catholique et le parti démocratique +(les deux Internationales, comme on dit en Prusse) +créeront à M. de Bismark et à ses successeurs de +perpétuelles difficultés ; il faut songer que l’unité +de l’Allemagne n’est nullement encore l’unité de la +France ; il y a des parlements à Dresde, à Munich, à +Stuttgard ; qu’on se figure Louis XIV dans de pareilles +conditions. En Prusse, la rivalité du parti féodal et du +parti libéral, habilement conjurée par M. de Bismark, +éclatera ; le rayonnement fécond et pacifique +du germanisme s’arrêtera. Le facteur de la conscience +slave, c’est la conscience allemande ; la +conscience des Slaves grandira et s’opposera de plus +en plus à celle des Allemands ; l’inconvénient qu’il y +a pour un État à détenir des pays malgré eux se +révélera de plus en plus ; la crise interminable de +l’Autriche amènera les péripéties les plus dangereuses ; +Vienne deviendra de toute manière un embarras +pour Berlin ; quoi qu’on fasse, cet empire est +né bicéphale ; il vivra difficilement. La roue de fortune +tourne et tournera toujours. Après avoir monté, +on descend ; et voilà pourquoi l’orgueil est quelque +chose de si peu raisonnable. Les organisations militaires +sont comme les outillages industriels ; un outillage +vieillit vite, et il est rare que l’industriel réforme +de lui-même l’outillage qui est en sa possession ; +cet outillage, en effet, représente un immense capital +d’établissement ; on veut le garder ; on ne le change +que si la concurrence vous y force. En ce cas, il arrive +presque toujours que le concurrent a l’avantage ; +car il construit à neuf, et n’a pas de concession à +faire à un établissement antérieur. Sans le fusil à +aiguille, la France n’eût jamais remplacé son fusil +à piston ; mais le fusil à aiguille l’ayant mise en +mouvement, elle a fait le chassepot. Les organisations +militaires se succèdent de la sorte comme +les machines de l’industrie. La machine militaire +de Frédéric le Grand eut en son temps l’excellence ; +en 1792, elle était totalement vieillie et impuissante. +La machine de Napoléon eut ensuite la +force ; de nos jours, la machine de M. de Moltke a +prouvé son immense supériorité. Ou les choses humaines +vont changer leur marche, ou ce qui est le +meilleur aujourd’hui ne le sera pas demain. Les aptitudes +militaires changent d’une génération à l’autre. +Les armées de la République et de l’Empire succédèrent +à celles qui furent battues à Rosbach. Une +fois la France entraînée, une fois son embonpoint +bourgeois et ses habitudes casanières secoués, impossible +de dire ce qui arrivera.</p> + +<p>Il est donc certain que, si la France veut se soumettre +aux conditions d’une réforme sérieuse, elle +peut très-vite reprendre sa place dans le concert +européen. Je ne saurais croire qu’aucun homme +d’État sérieux ait fait en Allemagne le raisonnement +qu’ont sans cesse répété les journaux allemands : +« Prenons l’Alsace et la Lorraine pour mettre +la France hors d’état de recommencer. » S’il ne +s’agit que de surface territoriale et de chiffres +d’âmes, la France est à peine entamée. La question +est de savoir si elle voudra entrer dans la voie d’une +réforme sérieuse, en d’autres termes, imiter la conduite +de la Prusse après Iéna.</p> + +<p>Cette voie serait austère ; ce serait celle de la +pénitence. En quoi consiste la vraie pénitence ? Tous +les Pères de la vie spirituelle sont d’accord sur ce +point : la pénitence ne consiste pas à mener une vie +dure, à jeûner, à se mortifier. Elle consiste à se corriger +de ses défauts, et parmi ses défauts à se corriger +justement de ceux qu’on aime, de ce défaut favori +qui est presque toujours le fond même de notre +nature, le principe secret de nos actions. Quel est +pour la France ce défaut favori, dont il importe avant +tout qu’elle se corrige ? c’est le goût de la démocratie +superficielle. La démocratie fait notre faiblesse +militaire et politique ; elle fait notre ignorance, notre +sotte vanité ; elle fait, avec le catholicisme arriéré, +l’insuffisance de notre éducation nationale. Je comprendrais +donc qu’un bon esprit et un bon patriote, +plus jaloux d’être utile à ses concitoyens que de +leur plaire, s’exprimât à peu près en ces termes :</p> + +<p>« Corrigeons-nous de la démocratie. Rétablissons +la royauté, rétablissons dans une certaine mesure la +noblesse ; fondons une solide instruction nationale +primaire et supérieure ; rendons l’éducation plus +rude, le service militaire obligatoire pour tous ; +devenons sérieux, appliqués, soumis aux puissances, +amis de la règle et de la discipline. Soyons humbles +surtout. Défions-nous de la présomption. La Prusse +a mis soixante-trois ans à se venger d’Iéna ; mettons-en +au moins vingt à nous venger de Sedan ; pendant +dix ou quinze ans, abstenons-nous complétement +des affaires du monde ; renfermons-nous dans le +travail obscur de notre réforme intérieure. A aucun +prix ne faisons de révolution, cessons de croire que +nous avons en Europe le privilége de l’initiative ; +renonçons à une attitude qui fait de nous une perpétuelle +exception à l’ordre général. De la sorte, il +est incontestable que, les changements ordinaires +du monde y aidant, nous aurons dans quinze ou +vingt ans retrouvé notre rang.</p> + +<p>« Nous ne le retrouverions pas autrement. La +victoire de la Prusse a été la victoire de la royauté +de droit quasi-divin (de droit historique) ; une nation +ne saurait se réformer sur le type prussien sans la +royauté historique et sans la noblesse. La démocratie +ne discipline ni ne moralise. On ne se discipline pas +soi-même ; des enfants mis ensemble sans maître ne +s’élèvent pas ; ils jouent et perdent leur temps. De la +masse ne peut émerger assez de raison pour gouverner +et réformer un peuple. Il faut que la réforme et +l’éducation viennent du dehors, d’une force n’ayant +d’autre intérêt que celui de la nation, mais distincte +de la nation et indépendante d’elle. Il y a quelque +chose que la démocratie ne fera jamais, c’est la +guerre, j’entends la guerre savante comme la Prusse +l’a inaugurée. Le temps des volontaires indisciplinés +et des corps francs est passé. Le temps des brillants +officiers, ignorants, braves, frivoles, est passé aussi. +La guerre est désormais un problème scientifique et +d’administration, une œuvre compliquée que la démocratie +superficielle n’est pas plus capable de mener à +bonne fin que des constructeurs de barques ne sauraient +faire une frégate cuirassée. La démocratie à la +française ne donnera jamais assez d’autorité aux +savants pour qu’ils puissent faire prévaloir une direction +rationnelle. Comment les choisirait-elle, obsédée +qu’elle est de charlatans et incompétente pour décider +entre eux ? La démocratie, d’ailleurs, ne sera +pas assez ferme pour maintenir longtemps l’effort +énorme qu’il faut pour une grande guerre. Rien ne +se fait en ces gigantesques entreprises communes, si +chacun, selon une expression vulgaire, « en prend et +en laisse » ; or la démocratie ne peut sortir de sa +mollesse sans entrer dans la terreur. Enfin, la république +doit toujours être en suspicion contre l’hypothèse +d’un général victorieux. La monarchie est si +naturelle à la France, que tout général qui aurait +donné à son pays une éclatante victoire serait capable +de renverser les institutions républicaines. La république +ne peut exister que dans un pays vaincu ou +absolument pacifié. Dans tout pays exposé à la +guerre, le cri du peuple sera toujours le cri des +Hébreux à Samuël : « Un roi qui marche à notre tête +et fasse la guerre avec nous. »</p> + +<p>« La France s’est trompée sur la forme que peut +prendre la conscience d’un peuple. Son suffrage universel +est comme un tas de sable, sans cohésion ni +rapport fixe entre les atomes. On ne construit pas une +maison avec cela. La conscience d’une nation réside +dans la partie éclairée de la nation, laquelle entraîne +et commande le reste. La civilisation à l’origine a été +une œuvre aristocratique, l’œuvre d’un tout petit +nombre (nobles et prêtres), qui l’ont imposée par ce +que les démocrates appellent force et imposture ; la +conservation de la civilisation est une œuvre aristocratique +aussi. Patrie, honneur, devoir, sont choses +créées et maintenues par un tout petit nombre au sein +d’une foule qui, abandonnée à elle-même, les laisse +tomber. Que fût devenue Athènes, si on eût donné le +suffrage à ses deux cent mille esclaves et noyé sous +le nombre la petite aristocratie d’hommes libres qui +l’avaient faite ce qu’elle était ? La France de même +avait été créée par le roi, la noblesse, le clergé, le +tiers état. Le peuple proprement dit et les paysans, +aujourd’hui maîtres absolus de la maison, y sont en +réalité des intrus, des frelons impatronisés dans une +ruche qu’ils n’ont pas construite. L’âme d’une nation +ne se conserve pas sans un collége officiellement +chargé de la garder. Une dynastie est la meilleure +institution pour cela ; car, en associant les chances de +la nation à celles d’une famille, une telle institution +crée les conditions les plus favorables à une bonne +continuité. Un sénat comme celui de Rome et de +Venise remplit très-bien le même office ; les institutions +religieuses, sociales, pédagogiques, gymnastiques des +Grecs y suffisaient parfaitement ; le prince électif à vie +a même soutenu des états sociaux assez forts ; mais +ce qui ne s’est jamais vu, c’est le rêve de nos démocrates, +une maison de sable, une nation sans institutions +traditionnelles, sans corps chargé de faire la +continuité de la conscience nationale, une nation +fondée sur ce déplorable principe qu’une génération +n’engage pas la génération suivante, si bien qu’il n’y +a nulle chaîne des morts aux vivants, nulle sûreté +pour l’avenir. Rappelez-vous ce qui a tué toutes +les sociétés coopératives d’ouvriers : l’incapacité de +constituer dans de telles sociétés une direction +sérieuse, la jalousie contre ceux que la société avait +revêtus d’un mandat quelconque, la prétention de les +subordonner toujours à leurs mandants, le refus +obstiné de leur faire une position digne. La démocratie +française fera la même faute en politique : il +ne sortira jamais une direction éclairée de ce qui est +la négation même de la valeur du travail intellectuel +et de la nécessité d’un tel travail.</p> + +<p>« Et ne dites pas qu’une assemblée pourra remplir ce +rôle des vieilles dynasties et des vieilles aristocraties. +Le nom seul de république est une excitation à un certain +développement démocratique malsain ; on le verra +bien au progrès d’exaltation qui se manifestera dans +les élections, comme cela eut lieu en 1850 et 1851. +Pour arrêter ce mouvement, une assemblée se montrera +impitoyable ; mais alors se dévoilera une autre +tendance, celle qui porte à préférer une monarchie +libérale à une république réactionnaire. La fatalité de +la république est à la fois de provoquer l’anarchie et +de la réprimer très-durement. Une assemblée n’est +jamais un grand homme. Une assemblée a les défauts +qui chez un souverain sont les plus rédhibitoires : bornée, +passionnée, emportée, décidant vite, sans responsabilité, +sous le coup de l’idée du moment. Espérer +qu’une assemblée composée de notabilités départementales, +d’honnêtes provinciaux, pourra prendre et +soutenir le brillant héritage de la royauté, de la +noblesse françaises, est une chimère. Il faut un centre +aristocratique permanent, conservant l’art, la science, +le goût, contre le béotisme démocratique et provincial. +Paris le sent bien ; jamais aristocratie n’a tenu +à son privilége séculaire autant que Paris à ce privilége +qu’il s’attribue d’être une institution de la France, +d’agir à certains jours comme tête et souverain, et de +réclamer l’obéissance du reste du pays ; mais que +Paris, en réclamant son privilége de capitale, se prétende +encore républicain et ait fondé le suffrage de +tous, c’est là une des plus fortes inconséquences dont +l’histoire des siècles ait gardé le souvenir.</p> + +<p>« La synagogue de Prague a dans ses traditions une +vieille légende qui m’a toujours paru un symbole +frappant. Un cabbaliste du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle avait fait une +statue si parfaitement conforme aux proportions +de l’archétype divin, qu’elle vivait, agissait. En lui +mettant sous la langue le nom ineffable de Dieu (le +mystique tétragramme), le cabbaliste conférait même à +l’homme de plâtre la raison, mais une raison obscure, +imparfaite, qui avait toujours besoin d’être guidée ; +il se servait de lui comme d’un domestique pour +diverses besognes serviles ; le samedi, il lui ôtait de la +bouche le talisman merveilleux, pour qu’il observât le +saint repos. Or une fois il oublia cette précaution +bien nécessaire. Pendant qu’on était au service divin, +on entendit dans le <i>ghetto</i> un bruit épouvantable ; +c’était l’homme de plâtre qui cassait, brisait tout. +On accourt, on se saisit de lui. A partir de ce moment, +on lui ôta pour jamais le tétragramme, et on le mit +sous clef dans le grenier de la synagogue, où il se +voit encore. Hélas ! nous avions cru qu’en faisant balbutier +quelques mots de raison à l’être informe que la +lumière intérieure n’éclaire pas, nous en faisions un +homme. Le jour où nous l’avons abandonné à lui-même, +la machine brutale s’est détraquée ; je crains +qu’il ne faille la remiser pour des siècles.</p> + +<p>« Relever un droit historique, en place de cette +malheureuse formule du droit « divin » que les publicistes +d’il y a cinquante ans mirent en vogue, serait +donc la tâche qu’il faudrait se proposer. La monarchie, +en liant les intérêts d’une nation à ceux d’une +famille riche et puissante, constitue le système de +plus grande fixité pour la conscience nationale. +La médiocrité du souverain n’a même en un tel +système que de faibles inconvénients. Le degré de +raison nationale émanant d’un peuple qui n’a pas +contracté un mariage séculaire avec une famille +est, au contraire, si faible, si discontinu, si intermittent +qu’on ne peut le comparer qu’à la raison +d’un homme tout à fait inférieur ou même à l’instinct +d’un animal. Le premier pas est donc évidemment +que la France reprenne sa dynastie. Un pays +n’a qu’une dynastie, celle qui a fait son unité au +sortir d’un état de crise ou de dissolution. La famille +qui a fait la France en neuf cents ans existe ; plus +heureux que la Pologne, nous possédons notre +vieux drapeau d’unité : seulement, une déchirure +funeste le dépare. Les pays dont l’existence est +fondée sur la royauté souffrent toujours les maux +les plus graves quand il y a des dissidences sur +l’hérédité légitime. D’un autre côté, l’impossible +est l’impossible… Sans doute on ne peut soutenir +que la branche d’Orléans, depuis sa retraite +sans combat en février (acte qui put être le fait +de bons citoyens, mais ne fut pas celui de princes), +ait des droits royaux bien stricts ; mais elle a un +titre excellent, le souvenir du règne de Louis-Philippe, +l’estime et l’affection de la partie éclairée +de la nation.</p> + +<p>« Il ne faut pas nier, d’un autre côté, que la Révolution +et les années qui ont suivi furent à beaucoup +d’égards une de ces crises génératrices où tous les +casuistes politiques reconnaissent que se fonde le +droit des dynasties. La maison Bonaparte émergea +du chaos révolutionnaire qui accompagna et +suivit la mort de Louis XVI, comme la maison capétienne +sortit de l’anarchie qui accompagna en France +la décadence de la maison carlovingienne. Sans les +événements de 1814 et de 1815, il est probable que +la maison Bonaparte héritait du titre des Capétiens. +La remise en valeur du titre bonapartiste à la suite de +la révolution de 1848 lui a donné une réelle force. Si +la révolution de la fin du dernier siècle doit un jour +être considérée comme le point de départ d’une +France nouvelle, il est possible que la maison Bonaparte +devienne la dynastie de cette nouvelle France ; +car Napoléon I<sup>er</sup> sauva la révolution d’un naufrage +inévitable, et personnifia très-bien les besoins nouveaux. +La France est certainement monarchique ; +mais l’hérédité repose sur des raisons politiques trop +profondes pour qu’elle les comprenne. Ce qu’elle +veut, c’est une monarchie sans la loi bien fixe, analogue +à celle des Césars romains. La maison de Bourbon +ne doit pas se prêter à ce désir de la nation ; elle +manquerait à tous ses devoirs si elle consentait +jamais à jouer les rôles de podestats, de stathouders, +de présidents provisoires de républiques avortées. +On ne se taille pas un justaucorps dans le manteau +de Louis XIV. La maison Bonaparte, au contraire, +ne sort pas de son rôle en acceptant ces positions +indécises, qui ne sont pas en contradiction avec +ses origines et que justifie la pleine acceptation +qu’elle a toujours faite du dogme de la souveraineté +du peuple.</p> + +<p>« La France est dans la position de l’Hercule du +sophiste Prodicus, <i lang="la" xml:lang="la">Hercules in bivio</i>. Il faut que d’ici +à quelques mois elle décide de son avenir. Elle peut +garder la république : mais qu’on ne veuille pas des +choses contradictoires. Il y a des esprits qui se figurent +une république puissante, influente, glorieuse. +Qu’ils se détrompent et choisissent. Oui, la république +est possible en France, mais une république +à peine supérieure en importance à la confédération +helvétique et moins considérée. La république +ne peut avoir ni armée ni diplomatie ; la république +serait un état militaire d’une rare nullité ; la discipline +y serait très-imparfaite ; car, ainsi que l’a +bien montré M. Stoffel, il n’y a pas de discipline +dans l’armée, s’il n’y en a pas dans la nation. Le +principe de la république, c’est l’élection ; une +société républicaine est aussi faible qu’un corps +d’armée qui nommerait ses officiers ; la peur de +n’être pas réélu paralyse toute énergie. M. de Savigny +a montré qu’une société a besoin d’un gouvernement +venant du dehors, d’au delà, d’avant elle, +que le pouvoir social n’émane pas tout entier de la +société, qu’il y a un droit philosophique et historique +(divin, si l’on veut) qui s’impose à la nation. La +royauté n’est nullement, comme affecte de le croire +notre superficielle école constitutionnelle, une présidence +héréditaire. Le président des États-Unis n’a +pas fait la nation, tandis que le roi a fait la nation. +Le roi n’est pas une émanation de la nation ; le roi +et la nation sont deux choses ; le roi est en dehors de +la nation. La royauté est ainsi un fait divin pour +ceux qui croient au surnaturel, un fait historique +pour ceux qui n’y croient pas. La volonté actuelle +de la nation, le plébiscite, même sérieusement pratiqué, +ne suffit pas. L’essentiel n’est pas que telle +volonté particulière de la majorité se fasse ; l’essentiel +est que la raison générale de la nation triomphe. La +majorité numérique peut vouloir l’injustice, l’immoralité ; +elle peut vouloir détruire son histoire, et alors +la souveraineté de la majorité numérique n’est plus +que la pire des erreurs.</p> + +<p>« C’est, en tout cas, l’erreur qui affaiblit le plus +une nation. Une assemblée élue ne réforme pas. +Donnez à la France un roi jeune, sérieux, austère en +ses mœurs ; qu’il règne cinquante ans, qu’il groupe +autour de lui des hommes âpres au travail, fanatiques +de leur œuvre, et la France aura encore un siècle de +gloire et de prospérité. Avec la république, elle aura +l’indiscipline, le désordre, des francs tireurs, des +volontaires cherchant à faire croire au pays qu’ils se +vouent à la mort pour lui, et n’ayant pas assez +d’abnégation pour accepter les conditions communes +de la vie militaire. Ces conditions, obéissance, hiérarchie, +etc., sont le contraire de tout ce que conseille +le catéchisme démocratique, et voilà pourquoi +une démocratie ne saurait vivre avec un état militaire +considérable. Cet état militaire ne peut se développer +sous un pareil régime, ou, s’il se développe, +il absorbe la démocratie. On m’objectera l’Amérique ; +mais, outre que l’avenir de ce pays est très-obscur, +il faut dire que l’Amérique, par sa position géographique, +est placée, en ce qui concerne l’armée, dans +une situation toute particulière, à laquelle la nôtre +ne saurait être comparée.</p> + +<p>« Je ne conçois qu’une issue à ces hésitations, qui +tuent le pays ; c’est un grand acte d’autorité nationale. +On peut être royaliste sans admettre le droit +divin, comme on peut être catholique sans croire +à l’infaillibilité du pape, chrétien sans croire au +surnaturel et à la divinité de Jésus-Christ. La dynastie +est en un sens antérieure et supérieure à la nation, +puisque c’est la dynastie qui a fait la nation ; mais +elle ne peut rien contre la nation ni sans elle. Les +dynasties ont des droits sur le pays qu’elles représentent +historiquement ; mais le pays a aussi des +droits sur elles, puisque les dynasties n’existent +qu’en vue du pays. Un appel adressé au pays dans +des circonstances extraordinaires pourrait constituer +un acte analogue au grand fait national qui créa +la dynastie capétienne, ou à la décision de l’université +de Paris lors de l’avénement des Valois. Nos +anciens théoriciens de la monarchie conviennent +que la légitimité des dynasties s’établit à certains +moments solennels, où il s’agit avant tout de tirer +la nation de l’anarchie et de remplacer un titre +dynastique périmé.</p> + +<p>« C’est également par le procédé historique, je veux +dire en profitant habilement des pans de murs qui +nous restent d’une plus vieille construction, et en +développant ce qui existe, que l’on pourrait former +quelque chose pour remplacer les anciennes traditions +de famille. Pas de royauté sans noblesse ; +ces deux choses reposent au fond sur le même principe, +une sélection créant artificiellement pour le bien +de la société une sorte de race à part. La noblesse n’a +plus chez nous aucune signification de race. Elle +résulte d’une cooptation presque fortuite, où l’usurpation +des titres, les malentendus, les petites fraudes, +et surtout l’idée puérile qui consiste à croire que +la préposition <i>de</i> est une marque de noblesse, tiennent +presque autant de place que la naissance et +l’anoblissement légal. Le suffrage à deux degrés introduirait +un principe aristocratique bien meilleur. +L’armée serait un autre moyen d’anoblissement. L’officier +de notre future <i lang="de" xml:lang="de">Landwehr</i>, milice locale sans +cesse exercée, deviendrait vite un hobereau de +village, et cette fonction aurait souvent une tendance +à être héréditaire ; le capitaine cantonal, vers l’âge +de cinquante ans, aimerait à transmettre son office +à son fils, qu’il aurait formé et que tous connaîtraient. +La même chose arriva au moyen âge par la +nécessité de se défendre. Le <i lang="de" xml:lang="de">Ritter</i>, qui avait un +cheval, sorte de brigadier de gendarmerie, devint +un petit seigneur.</p> + +<p>« La base de la vie provinciale devrait ainsi être +un honnête gentilhomme de village, bien loyal, et +un bon curé de campagne tout entier dévoué à l’éducation +morale du peuple. Le devoir est une chose +aristocratique, il faut qu’il ait sa représentation +spéciale. Le maître, dit Aristote, a plus de devoirs +que l’esclave ; les classes supérieures en ont plus que +les classes inférieures. Cette <i lang="en" xml:lang="en">gentry</i> provinciale ne +doit pas être tout ; mais elle est une base nécessaire. +Les universités, centres de haute culture intellectuelle, +la cour, école de mœurs brillantes, Paris, +résidence du souverain et ville de grand monde, +corrigeront ce que la <i lang="en" xml:lang="en">gentry</i> provinciale a d’un peu +lourd, et empêcheront que la bourgeoisie, trop fière +de sa moralité, ne dégénère en pharisaïsme. Une des +utilités des dynasties est justement d’attribuer aux +choses exquises ou sérieuses une valeur que le public +ne peut leur donner, de discerner certains produits +particulièrement aristocratiques que la masse ne +comprend pas. Il fut bien plus facile à Turgot d’être +ministre en 1774 qu’il ne le serait de nos jours. De +nos jours, sa modestie, sa gaucherie, son manque +de talent comme orateur et comme écrivain l’eussent +arrêté dès les premiers pas. Il y a cent ans, pour +arriver, il lui suffit d’être compris et apprécié de +l’abbé de Véry, prêtre philosophe, très-écouté de +madame de Maurepas.</p> + +<p>« Tout le monde est à peu près d’accord sur ce +point qu’il nous faut une loi militaire calquée pour +les lignes générales sur le système prussien. Il y +aura dans le premier moment d’émotion des députés +pour la faire. Mais, ce moment passé, si nous restons +en république, il n’y aura pas de députés pour la +maintenir ou la faire exécuter. A chaque élection, le +député sera obligé de prendre à cet égard des engagements +qui énerveront son action future. Si la Prusse +avait le suffrage universel, elle n’aurait pas le service +militaire universel, ni l’instruction obligatoire. Depuis +longtemps la pression de l’électeur aurait fait alléger +ces deux charges. Le système prussien n’est possible +qu’avec des nobles de campagne, chefs-nés de leur +village, toujours en contact avec leurs hommes, les +formant de longue main, les réunissant en un clin +d’œil. Un peuple sans nobles est au moment du danger +un troupeau de pauvres affolés, vaincu d’avance +par un ennemi organisé. Qu’est-ce que la noblesse, en +effet, si ce n’est la fonction militaire considérée comme +héréditaire et mise au premier rang des fonctions +sociales ? Quand la guerre aura disparu du monde, +la noblesse disparaîtra aussi ; non auparavant. On ne +forme pas une armée, comme on forme une administration +des domaines ou des tabacs, par le choix +libre des familles et des jeunes gens. La carrière +militaire entendue de la sorte est trop chétive pour +attirer les bons sujets. La sélection militaire de la +démocratie est misérable ; un Saint-Cyr formé sous +un tel régime sera toujours excessivement faible. S’il +y a, au contraire, une classe qui soit appliquée à la +guerre par le fait de la naissance, cela donnera pour +l’armée une moyenne de bons esprits, qui sans cela +iraient à d’autres applications.</p> + +<p>« Sont-ce là des rêves ? Peut-être ; mais alors, je +vous l’assure, la France est perdue. Elle ne le serait +pas, si l’on pouvait croire que l’Allemagne sera entraînée +à son tour dans la ronde du sabbat démocratique, +où nous avons laissé toute notre vertu ; mais cela +n’est pas probable. Ce peuple est soumis, résigné +au delà de tout ce qu’on peut croire. Son orgueil +national est si fort exalté par ses victoires, que, pendant +une ou deux générations encore, les problèmes +sociaux n’occuperont qu’une part limitée de son +activité. Un peuple, comme un homme, préfère toujours +s’appliquer à ce en quoi il excelle ; or la race +germanique sent sa supériorité militaire. Tant qu’elle +sentira cela, elle ne fera ni révolution, ni socialisme. +Cette race est vouée pour longtemps à la guerre et +au patriotisme ; cela la détournera de la politique +intérieure, de tout ce qui affaiblit le principe de +hiérarchie et de discipline. S’il est vrai, comme il +semble, que la royauté et l’organisation nobiliaire +de l’armée sont perdues chez les peuples latins, il +faut dire que les peuples latins appellent une nouvelle +invasion germanique et la subiront. »</p> + + +<p class="h4">II</p> + +<p>Heureux qui trouve dans des traditions de famille +ou dans le fanatisme d’un esprit étroit l’assurance +qui seule tranche tous ces doutes ! Quant à nous, +trop habitués à voir les différents côtés des choses +pour croire à des solutions absolues, nous admettrions +aussi qu’un très-honnête citoyen parlât ainsi +qu’il suit :</p> + +<p>« La politique ne discute pas les solutions imaginaires. +On ne change pas le caractère d’une nation. +Il suffit que le plan de réforme que vous venez de +tracer ait été celui de la Prusse pour que j’ose affirmer +que ce ne sera pas celui de la France. Des +réformes supposant que la France abjure ses préjugés +démocratiques sont des réformes chimériques. La +France, croyez-le, restera un pays de gens aimables, +doux, honnêtes, droits, gais, superficiels, pleins de +bon cœur, de faible intelligence politique ; elle conservera +son administration médiocre, ses comités +entêtés, ses corps routiniers, persuadée qu’ils sont +les premiers du monde ; elle s’enfoncera de plus en +plus dans cette voie de matérialisme, de républicanisme +vulgaire vers laquelle tout le monde moderne, +excepté la Prusse et la Russie, paraît se tourner. +Cela veut-il dire qu’elle n’aura jamais sa revanche ? +C’est peut-être justement par là qu’elle l’aura. Sa +revanche serait alors un jour d’avoir devancé le +monde dans la route qui conduit à la fin de toute +noblesse, de toute vertu. Pendant que les peuples +germaniques et slaves conserveraient leurs illusions +de jeunes races, nous leur resterions inférieurs ; mais +ces races vieilliront à leur tour ; elles entreront dans +la voie de toute chair. Cela ne se fera pas aussi vite +que le croit l’école socialiste, toujours persuadée que +les questions qui la préoccupent absorbent le monde +au même degré. Les questions de rivalité entre les races +et les nations paraissent devoir longtemps encore +l’emporter sur les questions de salaire et de bien-être, +dans les parties de l’Europe qu’on peut appeler +d’ancien monde ; mais l’exemple de la France est contagieux. +Il n’y a jamais eu de révolution française qui +n’ait eu son contre-coup à l’étranger. La plus cruelle +vengeance que la France pût tirer de l’orgueilleuse +noblesse qui a été le principal instrument de sa défaite +serait de vivre en démocratie, de démontrer par le +fait la possibilité de la république. Il ne faudrait +peut-être pas beaucoup attendre pour que nous pussions +dire à nos vainqueurs comme les morts d’Isaïe : +<i lang="la" xml:lang="la">Et tu vulneratus es sicut et nos ; nostri similis effectus +es !</i></p> + +<p>« Que la France reste donc ce qu’elle est ; qu’elle +tienne sans défaillance le drapeau de libéralisme qui +lui a fait un rôle depuis cent ans. Ce libéralisme +est souvent une cause de faiblesse, c’est une raison +pour que le monde y vienne ; car le monde va s’énervant +et perdant de sa rigueur antique. La France en +tout cas est plus sûre d’avoir sa revanche, si elle la +doit à ses défauts, que si elle est réduite à l’attendre +de qualités qu’elle n’a jamais eues. Nos +ennemis peuvent être rassurés si le Français, pour +reprendre sa place, doit préalablement devenir un +Poméranien ou un Diethmarse. Ce qui a vaincu la +France, c’est un reste de force morale, de rudesse, +de pesanteur et d’esprit d’abnégation qui s’est trouvé +avoir encore résisté, sur un point perdu du monde, +à l’effet délétère de la réflexion égoïste. Que la démocratie +française réussisse à constituer un état viable, +et ce vieux levain aura bien vite disparu sous l’action +du plus énergique dissolvant de toute vertu que le +monde ait connu jusqu’ici. »</p> + +<p>Peut-être, en effet, le parti qu’a pris la France sur +le conseil de quelques hommes d’État qui la connaissent +bien, d’ajourner les questions constitutionnelles +et dynastiques est-il le plus sage. Nous nous y +conformerons. Sans sortir de ce programme, on peut +indiquer quelques réformes qui, en toute hypothèse, +doivent être méditées.</p> + + +<p class="h4">III</p> + +<p>Ceux mêmes qui n’admettent pas que la France se +soit trompée en proclamant sans réserve la souveraineté +du peuple ne peuvent nier au moins, s’ils ont +quelque esprit philosophique, qu’elle n’ait choisi un +mode de représentation nationale très-imparfait<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. La +nomination des pouvoirs sociaux au suffrage universel +direct est la machine politique la plus grossière +qui ait jamais été employée. Un pays se compose de +deux éléments essentiels : 1<sup>o</sup> les citoyens pris isolément +comme de simples unités ; 2<sup>o</sup> les fonctions +sociales, les groupes, les intérêts, la propriété. Deux +chambres sont donc nécessaires et jamais gouvernement +régulier, quel qu’il soit, ne vivra sans deux +chambres. Une seule chambre nommée par le suffrage +des citoyens pris comme de simples unités +pourra ne pas renfermer un seul magistrat, un seul +général, un seul professeur, un seul administrateur. +Une telle chambre pourra mal représenter la propriété, +les intérêts, ce qu’on peut appeler les colléges +moraux de la nation. Il est donc absolument +nécessaire qu’à côté d’une assemblée élue par les +citoyens sans distinction de professions, de titres, de +classes sociales, il y ait une assemblée formée par +un autre procédé, et représentant les capacités, les +spécialités, les intérêts divers, sans lesquels il n’y a +pas d’État organisé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> J’ai été heureux de m’être rencontré, dans les vues qui +suivent, avec quelques bons esprits qui cherchent en ce moment +le remède à nos institutions si défectueuses. J. Foulon-Ménard, +<i>Fonctions de l’État</i>, Nantes, 1871 ; J. Guadet, <i>Du +suffrage universel et de son application d’après un mode +nouveau</i>, Bordeaux, 1871.</p> +</div> +<p>Est-il indispensable que la première de ces deux +chambres, pour être une vraie représentation des +citoyens, soit nommée par l’universalité des citoyens ? +Non certes, et le brusque établissement du suffrage +universel en 1848 a été, de l’aveu de tous les politiques, +une grande faute. Mais il ne s’agit plus de +revenir sur ce fait. Toute mesure, comme la loi du +31 mai 1851, ayant pour but de priver des citoyens +d’un droit qu’ils ont exercé depuis vingt-trois ans +serait un acte blâmable. Ce qui est légitime, possible +et juste, c’est de faire que le suffrage, tout en restant +parfaitement universel, ne soit plus direct, c’est +d’introduire des degrés dans le suffrage. Toutes les +constitutions de la première république, hormis celle +de 1793, qui ne fonctionna jamais, admirent ce principe +élémentaire. Les deux degrés corrigeraient ce +que le suffrage universel a nécessairement de superficiel ; +la réunion des électeurs au second degré constituerait +un public politique digne de candidats +sérieux. On peut accorder que tout citoyen possède +un certain droit à la direction de la chose publique ; +mais il faut régler ce droit, en éclairer l’exercice. +Que cent citoyens d’un même canton, en confiant +leur procuration à un de leurs concitoyens habitant +le même canton, le fassent électeur ; cela donnera +environ quatre-vingt mille électeurs pour toute la +France. Ces quatre-vingt mille électeurs formeraient +des colléges départementaux, dont chaque fraction +cantonale se réunirait au chef-lieu de canton, aurait +ses assises libres, et voterait pour tout le département. +Le scrutin de liste, si absurde avec le suffrage +universel direct, aurait alors sa pleine raison d’être, +surtout si le nombre des membres de la première +chambre était réduit, comme il devrait l’être, à +quatre ou cinq cents. Dans ce système, les opérations +pour le choix des électeurs du second degré +seraient, il est vrai, publiques ; mais il y aurait là +une garantie de moralité. La procuration électorale +devrait être conférée pour quinze ou vingt ans ; si +on forme le collége électoral en vue de chaque élection +particulière, on perdra presque tous les avantages +de la réforme dont il s’agit.</p> + +<p>J’avoue que je préférerais un système plus représentatif +encore, et où la femme, l’enfant fussent +comptés. Je voudrais que, dans les élections primaires, +l’homme marié votât pour sa femme (en d’autres +termes, que sa voix comptât pour deux), que le +père votât pour ses enfants mineurs ; je concevrais +même la mère, la sœur confiant leur pouvoir à un fils, +à un frère majeurs. Il est sûrement impossible que +la femme participe directement à la vie politique ; +mais il est juste qu’elle soit comptée. Il y aurait trop +d’inconvénients à ce qu’elle pût choisir la personne +à laquelle elle donnerait sa procuration politique ; +mais la femme qui a son mari, son père, ou bien un +frère, un fils majeurs a des procureurs naturels, dont +elle doit pouvoir, si j’ose le dire, doubler la personnalité +le jour du scrutin. De la sorte, la société +devient un ensemble lié, cimenté, où tout est devoir +réciproque, responsabilité, solidarité. Les électeurs +du second degré seraient des aristocrates locaux, des +autorités, des notables nommés presque à vie. Ces +électeurs pourraient être rassemblés par cantons en +temps de crise ; ils seraient les gardiens des mœurs, +les surveillants des deniers publics ; ils tiendraient +école de gravité et de sérieux. Les conseils généraux +de département émaneraient de procédés électoraux +analogues, légèrement modifiés.</p> + +<p>Tout autres et infiniment plus variés devraient +être les moyens servant à composer la seconde +chambre. Supposons que le nombre des membres +soit de trois cent soixante. D’abord, il y faudrait une +trentaine de siéges héréditaires, réservés aux survivants +d’anciennes familles, dont les titres résisteraient +à un travail historique et critique. Les +membres à vie seraient nommés par des procédés +divers. On pourrait faire désigner un membre par +le conseil général de chaque département. Le chef +de l’État nommerait cinquante membres ; la chambre +haute elle-même se recruterait jusqu’à concurrence +de trente membres ; la première chambre en nommerait +trente autres. Les cent vingt ou cent trente +membres restants représenteraient les corps nationaux, +les fonctions sociales. L’armée et la marine y +figureraient par les maréchaux et les amiraux ; la +magistrature, les corps enseignants, les clergés y +verraient siéger leurs chefs ; chaque classe de l’Institut +nommerait un membre ; il en serait de même des +corporations industrielles, des chambres de commerce, +etc. Les grandes villes, enfin, sont des personnes +morales, ayant un esprit propre. Je voudrais +que toute grande ville de plus de cent mille âmes +eût un élu dans la chambre haute ; Paris en aurait +quatre ou cinq. Cette chambre représenterait ainsi +tout ce qui est une individualité dans l’État ; ce +serait vraiment un corps conservateur de tous les +droits et de toutes les libertés.</p> + +<p>Il est permis d’espérer que deux chambres ainsi +formées serviraient au progrès libéral, et non à la +révolution. Vu certaines particularités du caractère +français, il serait bon d’interdire la publicité +des séances, laquelle fait trop souvent dégénérer +les débats en parade. On fonderait ainsi un +genre d’éloquence simple et vrai, bien préférable +au ton de nos harangues prolixes, déclamatoires, de +mauvais goût. Le compte rendu a l’inconvénient de +déplacer l’objectif de l’orateur, de le porter à viser +le public plutôt que la Chambre et de faire servir le +gouvernement du pays à l’agitation du pays. Si la +France veut un avenir de réformes et de revanches, +il faut qu’elle évite d’user ses forces en luttes parlementaires. +Le gouvernement parlementaire est excellent +pour les époques de prospérité ; il sert à faire +éviter les fautes très-graves et les excès, ce qui certes +est capital : mais il n’excite pas les grands efforts +moraux. La Prusse n’aurait pas accompli sa renaissance +à la suite d’Iéna, si elle eût pratiqué la vie +parlementaire. Elle traversa quarante ans de silence, +qui servirent merveilleusement à tremper le caractère +de la nation.</p> + +<p>Il est incontestable que Paris est la seule capitale +possible de la France ; mais ce privilége doit être +payé par des charges. Non-seulement il faut que +Paris renonce à ses attentats sur la représentation de +la France ; Paris, étant constitué par la résidence des +autorités centrales à l’état de ville à part, ne peut +avoir les droits d’une ville ordinaire. Paris ne saurait +avoir ni maire, ni conseil élu dans les conditions +ordinaires, ni garde civique. Le souverain ne doit +pas trouver dans la ville où il réside une autre souveraineté +que la sienne. Les usurpations dont la +commune de Paris s’est rendue coupable à toutes les +époques ne justifient que trop les appréhensions à +cet égard.</p> + +<p>Avec de solides institutions, la liberté de la presse +pourrait être laissée entière. Dans un état social vraiment +assis, l’action de la presse est très-utile comme +contrôle ; sans la presse, des abus extrêmement +graves sont inévitables. C’est aux classes honnêtes +à décourager par leur mépris la presse scandaleuse. +Quant à la liberté des clubs, l’expérience a montré +que cette liberté n’a aucun avantage sérieux, et qu’elle +ne vaut pas la peine qu’on y fasse des sacrifices.</p> + +<p>La cause de la décentralisation administrative est +trop complétement gagnée pour que nous y insistions. +Que si l’on veut parler d’une décentralisation +plus profonde, qui ferait de la France une fédération +d’États analogue aux États-Unis d’Amérique, il +faut s’entendre. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire +d’un État unitaire et centralisé décrétant son +morcellement. Un tel morcellement a failli se faire au +mois de mars dernier ; il se ferait le jour où la France +serait mise encore plus bas qu’elle ne l’a été par la +guerre de 1870 et par la Commune ; il ne se fera +jamais par mesure légale. Un pouvoir organisé ne +cède que ce qu’on lui arrache. Quand de grandes +machines de gouvernement, comme l’empire romain, +l’empire franc, commencent à s’affaiblir, les parties +disloquées de ces ensembles font leurs conditions au +pouvoir central, se dressent des chartes, forcent le +pouvoir central à les signer. En d’autres termes, la +formation d’une confédération (hors le cas des colonies) +est l’indice d’un empire qui s’effondre. Ajournons +donc de tels propos, d’autant plus que, si les +crocs de fer qui retiennent ensemble les pierres de +la vieille construction se relâchaient, il n’est pas +sûr que ces pierres resteraient à leur place et ne se +disjoindraient pas tout à fait.</p> + +<p>La colonisation en grand est une nécessité politique +tout à fait de premier ordre. Une nation +qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au +socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La +conquête d’un pays de race inférieure par une race +supérieure, qui s’y établit pour le gouverner, n’a +rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de +colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, +de l’humanité en général, et à son propre avantage. +La conquête germanique du <small>V</small><sup>e</sup> et du <small>VI</small><sup>e</sup> siècle est +devenue en Europe la base de toute conservation et +de toute légitimité. Autant les conquêtes entre races +égales doivent être blâmées, autant la régénération +des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures +est dans l’ordre providentiel de l’humanité. +L’homme du peuple est presque toujours chez nous +un noble déclassé ; sa lourde main est bien mieux +faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que +de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il +revient à son premier état. <i lang="la" xml:lang="la">Regere imperio populos</i>, +voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité +sur des pays qui, comme la Chine, appellent +la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent +la société européenne faites un <i lang="la" xml:lang="la">ver sacrum</i>, un +essaim comme ceux des Francs, des Lombards, +des Normands ; chacun sera dans son rôle. La nature +a fait une race d’ouvriers ; c’est la race chinoise, d’une +dextérité de main merveilleuse sans presque aucun +sentiment d’honneur ; gouvernez-la avec justice, en +prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement +un ample douaire au profit de la race conquérante, +elle sera satisfaite ; — une race de travailleurs +de la terre, c’est le nègre ; soyez pour lui bon et +humain, et tout sera dans l’ordre ; — une race de +maîtres et de soldats, c’est la race européenne. +Réduisez cette noble race à travailler dans l’ergastule +comme des nègres et des Chinois, elle se révolte. +Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat +qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie +héroïque, et que vous appliquez à une besogne contraire +à sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat. +Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux +un Chinois, un <i>fellah</i>, êtres qui ne sont nullement +militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, +et tout ira bien. Les économistes se trompent en +considérant le travail comme l’origine de la propriété. +L’origine de la propriété, c’est la conquête et +la garantie donnée par le conquérant aux fruits du +travail autour de lui. Les Normands ont été en +Europe les créateurs de la propriété ; car, le lendemain +du jour où ces bandits eurent des terres, ils +établirent pour eux et pour tous les gens de leur +domaine un ordre social et une sécurité qu’on n’avait +pas vus jusque-là.</p> + + +<p class="h4">IV</p> + +<p>Dans la lutte qui vient de finir, l’infériorité de +la France a été surtout intellectuelle ; ce qui nous +a manqué, ce n’est pas le cœur, c’est la tête. L’instruction +publique est un sujet d’importance capitale ; +l’intelligence française s’est affaiblie ; il faut la fortifier. +Notre plus grande erreur est de croire que +l’homme naît tout élevé ; l’Allemand, il est vrai, +croit trop à l’éducation ; il en devient pédant ; mais +nous y croyons trop peu. Le manque de foi à +la science est le défaut profond de la France ; +notre infériorité militaire et politique n’a pas d’autre +cause ; nous doutons trop de ce que peuvent la +réflexion, la combinaison savante. Notre système +d’instruction a besoin de réformes radicales ; presque +tout ce que le premier empire a fait à cet égard est +mauvais. L’instruction publique ne peut être donnée +directement par l’autorité centrale ; un ministère +de l’instruction publique sera toujours une très-médiocre +machine d’éducation.</p> + +<p>L’instruction primaire est la plus difficile à organiser. +Nous envions à l’Allemagne sa supériorité +à cet égard ; mais il n’est pas philosophique de +vouloir les fruits sans le tronc et les racines. En +Allemagne, l’instruction populaire est venue du protestantisme. +Le luthéranisme ayant fait consister +la religion à lire un livre, et plus tard ayant réduit +la dogmatique chrétienne à une quintessence impalpable, +a donné une importance hors de ligne à la +maison d’école ; l’illettré a presque été chassé du +christianisme ; la communion parfois lui est refusée. +Le catholicisme, au contraire, faisant consister le +salut en des sacrements et en des croyances surnaturelles, +tient l’école pour chose secondaire. Excommunier +celui qui ne sait ni lire ni écrire nous paraît +impie. L’école n’étant pas l’annexe de l’église est la +rivale de l’église. Le curé s’en défie, la veut aussi +faible que possible, l’interdit même si elle n’est pas +toute cléricale. Or, sans la collaboration et la bonne +volonté du curé, l’école de village ne prospérera +jamais. Que ne pouvons-nous espérer que le catholicisme +se réforme, qu’il se relâche de ses règles +surannées ! Quels services ne rendrait pas un curé, +pasteur catholique, offrant dans chaque village le +type d’une famille bien réglée, surveillant l’école, +presque maître d’école lui-même, donnant à l’éducation +du paysan le temps qu’il consacre aux fastidieuses +répétitions de son bréviaire ! En réalité, +l’église et l’école sont également nécessaires ; une +nation ne peut pas plus se passer de l’une que de +l’autre ; quand l’église et l’école se contrarient, tout +va mal.</p> + +<p>Nous touchons ici à la question qui est au fond de +toutes les autres. La France a voulu rester catholique ; +elle en porte les conséquences. Le catholicisme +est trop hiératique pour donner un aliment +intellectuel et moral à une population ; il fait fleurir +le mysticisme transcendant à côté de l’ignorance ; +il n’a pas d’efficacité morale ; il exerce des effets +funestes sur le développement du cerveau. Un élève +des jésuites ne sera jamais un officier susceptible +d’être opposé à un officier prussien ; un élève des +écoles élémentaires catholiques ne pourra jamais +faire la guerre savante avec les armes perfectionnées. +Les nations catholiques qui ne se réformeront pas +seront toujours infailliblement battues par les nations +protestantes. Les croyances surnaturelles sont +comme un poison qui tue si on le prend à trop haute +dose. Le protestantisme en mêle bien une certaine +quantité à son breuvage ; mais la proportion est +faible et devient alors bienfaisante. Le moyen âge +avait créé deux maîtrises de la vie de l’esprit, +l’Église, l’Université ; les pays protestants ont gardé +ces deux cadres ; ils ont créé la liberté dans l’Église, +la liberté dans l’Université, si bien que ces pays +peuvent avoir à la fois des Églises établies, un enseignement +officiel, et une pleine liberté de conscience +et d’enseignement. Nous autres, pour avoir la liberté, +nous avons été obligés de nous séparer de l’Église ; +les jésuites avaient depuis longtemps réduit nos universités +à un rôle secondaire. Aussi nos efforts ont +été faibles, ne se rattachant à aucune tradition ni à +aucune institution du passé.</p> + +<p>Un libéral comme nous est ici fort embarrassé ; +car notre premier principe est que, dans ce qui touche +à la liberté de conscience, l’État ne doit se mêler +de rien. La foi, comme toutes les choses exquises, +est susceptible ; au moindre contact, elle crie à la violence. +Ce qu’il faut désirer, c’est une réforme libérale +du catholicisme, sans intervention de l’État. Que +l’Église admette deux catégories de croyants, ceux +qui sont pour la lettre et ceux qui s’en tiennent à +l’esprit. A un certain degré de la culture rationnelle, +la croyance au surnaturel devient pour plusieurs +une impossibilité ; ne forcez pas ceux-là à porter une +chape de plomb. Ne vous mêlez pas de ce que nous +enseignons, de ce que nous écrivons, et nous ne vous +disputerons pas le peuple ; ne nous contestez pas +notre place à l’université, à l’académie, et nous +vous abandonnerons sans partage l’école de campagne. +L’esprit humain est une échelle où chaque +degré est nécessaire ; ce qui est bon à tel niveau +n’est pas bon à tel autre ; ce qui est funeste pour +l’un ne l’est pas pour l’autre. Conservons au peuple +son éducation religieuse, mais qu’on nous laisse libres. +Il n’y a pas de fort développement de la tête sans +liberté ; l’énergie morale n’est pas le résultat d’une +doctrine en particulier, mais de la race et de la +vigueur de l’éducation. Nous avait-on assez parlé de +la décadence de cette Allemagne qu’on présentait +comme une officine d’erreurs énervantes, de dangereuses +subtilités ! Elle était tuée, disait-on, par le +sophisme, le protestantisme, le matérialisme, le panthéisme, +le fatalisme. Je ne jurerais pas, en effet, +que M. de Moltke ne professe quelqu’une de ces +erreurs ; mais on avouera que cela ne l’empêche pas +d’être un bon officier d’état-major. Renonçons à ces +déclamations fades. La liberté de penser, alliée à la +haute culture, loin d’affaiblir un pays, est une condition +du grand développement de l’intelligence. Ce +n’est pas telle ou telle solution qui fortifie l’esprit ; +ce qui le fortifie, c’est la discussion, la liberté. On peut +dire que pour l’homme cultivé il n’y a pas de mauvaise +doctrine ; car pour lui toute doctrine est un +effort vers le vrai, un exercice utile à la santé de +l’esprit. Vous voulez garder vos jeunes gens dans +une sorte de gynécée intellectuel ; vous en ferez des +hommes bornés. Pour former de bonnes têtes scientifiques, +des officiers sérieux et appliqués, il faut une +éducation ouverte à tout, sans dogme rétrécissant. +La supériorité intellectuelle et militaire appartiendra +désormais à la nation qui pensera librement. +Tout ce qui exerce le cerveau est salutaire. Il y a +plus : la liberté de penser dans les universités a cet +avantage que le libre penseur, satisfait de raisonner à +son aise dans sa chaire au milieu de personnes placées +au même point de vue que lui, ne songe plus à +faire de la propagande parmi les gens du monde et +les gens du peuple. Les universités allemandes présentent +à ce sujet le spectacle le plus curieux.</p> + +<p>Notre instruction secondaire, quoique fort critiquable, +est la meilleure partie de notre système +d’enseignement. Les bons élèves d’un lycée de Paris +sont supérieurs aux jeunes Allemands pour le talent +d’écrire, l’art de la rédaction ; ils sont mieux préparés +à être avocats ou journalistes ; mais ils ne savent +pas assez de choses. Il faut se persuader que la science +prend de plus en plus le dessus sur ce qu’on appelle +en France les lettres. L’enseignement doit surtout +être scientifique ; le résultat de l’éducation doit être +que le jeune homme sache le plus possible de ce que +l’esprit humain a découvert sur la réalité de l’univers. +Quand je dis scientifique, je ne dis pas pratique, +professionnel ; l’État n’a pas à s’occuper des applications +de métier ; mais il doit prendre garde que +l’éducation qu’il donne ne se borne à une rhétorique +creuse, qui ne fortifie pas l’intelligence. Chez nous, +les dons brillants, le talent, l’esprit, le génie sont +seuls estimés ; en Allemagne, ces dons sont rares, +peut-être parce qu’ils ne sont pas fort prisés ; les +bons écrivains y sont peu nombreux ; le journalisme, +la tribune politique n’ont pas l’éclat qu’ils ont chez +nous ; mais la force de tête, l’instruction, la solidité +du jugement sont bien plus répandues, et constituent +une moyenne de culture intellectuelle supérieure +à tout ce qu’on avait pu obtenir jusqu’ici +d’une nation.</p> + +<p>C’est surtout dans l’enseignement supérieur qu’une +réforme est urgente. Les écoles spéciales, imaginées +par la Révolution, les chétives facultés créées par +l’Empire, ne remplacent nullement le grand et beau +système des universités autonomes et rivales, système +que Paris a créé au moyen âge et que toute l’Europe +a conservé, excepté justement la France qui l’a inauguré +vers 1200. En y revenant, nous n’imiterons personne, +nous ne ferons que reprendre notre tradition. +Il faut créer en France cinq ou six universités, indépendantes +les unes des autres, indépendantes des +villes où elles seront établies, indépendantes du +clergé. Il faut supprimer du même coup les écoles +spéciales, École polytechnique, École normale, etc., +institutions inutiles quand on possède un bon système +d’universités, et qui empêchent les universités de se +développer. Ces écoles ne sont, en effet, que des prélèvements +funestes faits sur les auditeurs des universités<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. +L’université enseigne tout, prépare à tout, et +dans son sein toutes les branches de l’esprit humain +se touchent et s’embrassent. A côté des universités, +il peut, il doit y avoir des écoles d’application ; il ne +peut y avoir des écoles d’État fermées et faisant concurrence +aux universités. On se plaint que les facultés +des lettres, des sciences, n’aient pas d’élèves assidus. +Quoi de surprenant ? Leurs auditeurs naturels sont à +l’École normale, à l’École polytechnique, où ils +reçoivent le même enseignement, mais sans rien sentir +du mouvement salutaire, de la communauté +d’esprit que crée l’université.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> On n’entend pas nier l’utilité de tels établissements +comme internats ou séminaires ; mais l’enseignement intérieur +n’y devrait pas dépasser la conférence entre élèves, selon les +usages anciens.</p> +</div> +<p>Ces universités établies dans des villes de province<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, +sans préjudice naturellement de l’université +de Paris et des grands établissements uniques, tels +que le Collége de France, propres à Paris, me paraissent +le meilleur moyen de réveiller l’esprit français. +Elles seraient des écoles de sérieux, d’honnêteté, de +patriotisme. Là se fonderait la vraie liberté de penser, +qui ne va pas sans de solides études. Là aussi se +ferait un salutaire changement dans l’esprit de la +jeunesse. Elle se formerait au respect ; elle prendrait +le sentiment de la valeur de la science. Un fait +qui donne bien à réfléchir est celui-ci. Il est reconnu +que nos écoles sont des foyers d’esprit démocratique +peu réfléchi et d’une incrédulité portée vers +une propagande populaire étourdie. C’est tout le contraire +en Allemagne, où les universités sont des +foyers d’esprit aristocratique, réactionnaire (comme +nous disons) et presque féodal, des foyers de libre +pensée, mais non de prosélytisme indiscret. D’où +vient cette différence ? De ce que la liberté de discussion, +dans les universités allemandes, est absolue. +Le rationalisme est loin de porter à la démocratie. +La réflexion apprend que la raison n’est pas la simple +expression des idées et des vœux de la multitude, +qu’elle est le résultat des aperceptions d’un petit +nombre d’individus privilégiés. Loin d’être portée à +livrer la chose publique aux caprices de la foule, une +génération aussi élevée sera jalouse de maintenir le +privilége de la raison ; elle sera appliquée, studieuse +et très-peu révolutionnaire. La science sera pour elle +comme un titre de noblesse, auquel elle ne renoncera +pas facilement, et qu’elle défendra même avec une +certaine âpreté. Des jeunes gens élevés dans le sentiment +de leur supériorité se révolteront de ne +compter que pour un comme le premier venu. Pleins +du juste orgueil que donne la conscience de savoir +la vérité que le vulgaire ignore, ils ne voudront pas +être les interprètes des pensées superficielles de la +foule. Les universités seront ainsi des pépinières +d’aristocrates. Alors, l’espèce d’antipathie que le +parti conservateur français nourrit contre la haute +culture de l’esprit paraîtra le plus inconcevable des +non-sens, la plus fâcheuse erreur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Une circonstance d’un autre ordre rendra l’application +de ce système presque indispensable, c’est l’établissement du +service militaire obligatoire pour tous. Une telle organisation +militaire n’est possible que si le jeune homme peut faire ses +études d’université (droit, médecine, etc.) en même temps que +son service militaire, ainsi que cela se pratique en Allemagne. +Cette combinaison suppose des villes d’étude régionales, qui +soient en même temps des centres sérieux d’instruction militaire.</p> +</div> +<p>Il va sans le dire qu’à côté de ces universités +dotées par l’État, et où toutes les opinions savamment +présentées auraient accès, une entière latitude +serait laissée pour l’établissement d’universités libres. +Je crois que ces universités libres produiraient de +très-médiocres résultats ; toutes les fois que la liberté +existe réellement dans l’université, la liberté hors de +l’université est de peu de conséquence ; mais, en leur +permettant de s’établir, on aurait la conscience en +règle et on fermerait la bouche aux personnes naïves +toujours portées à croire que sans la tyrannie de +l’État elles feraient des merveilles. Il est bien +probable que les catholiques les plus fervents, +un Ozanam, par exemple, préféreraient le champ +libre des universités d’État, où tout se passerait au +grand jour, à ces petites universités à huis clos, +fondées par leur secte. En tout cas, ils auraient +le choix. De quoi pourraient se plaindre avec un +pareil régime les catholiques les plus portés à +s’élever contre le monopole de l’État ? Personne ne +serait exclu des chaires des universités à cause de +ses opinions ; les catholiques y arriveraient comme +tout le monde. Le système des <i lang="de" xml:lang="de">Privatdocent</i> permettrait +en outre à toutes les doctrines de se produire +en dehors des chaires dotées. Enfin les universités +libres enlèveraient jusqu’au dernier prétexte +aux récriminations. Ce serait l’inverse de notre système +français, procédant par l’exclusion des sujets +brillants. On croit avoir assez fait pour l’impartialité +si, après avoir destitué ou refusé de nommer un libre +penseur, on destitue ou refuse de nommer un catholique. +En Allemagne, on les met tous deux face à face ; +au lieu de ne servir que la médiocrité, un tel système +sert à l’émulation et à l’éveil des esprits. En distinguant +soigneusement le grade et le droit d’exercer +une profession, comme on le fait en Allemagne, en +établissant que l’université ne fait pas des médecins, +des avocats, mais rend apte à devenir médecin, +avocat, on lèverait les difficultés que certaines personnes +trouvent à la collation des grades par l’État. +L’État, en un tel système, ne salarie pas certaines +opinions scientifiques ou littéraires ; il ouvre, dans un +haut intérêt social et pour le bien de toutes les opinions, +de grands champs clos, de vastes arènes, où les +sentiments divers peuvent se produire, lutter entre +eux et se disputer l’assentiment de la jeunesse, déjà +mûre pour la réflexion, qui assiste à ces débats.</p> + +<p>Former par les universités une tête de société +rationaliste, régnant par la science, fière de cette +science et peu disposée à laisser périr son privilége +au profit d’une foule ignorante ; mettre (qu’on me +permette cette forme paradoxale d’exprimer ma +pensée) le pédantisme en honneur, combattre ainsi +l’influence trop grande des femmes, des gens du +monde, des Revues, qui absorbent tant de forces vives +ou ne leur offrent qu’une application superficielle ; +donner plus à la spécialité, à la science, à ce que les +Allemands appellent le <i lang="de" xml:lang="de">Fach</i>, moins à la littérature, +au talent d’écrire et de parler ; compléter ce faîte +solide de l’édifice social par une cour et une capitale +brillantes, d’où l’éclat d’un esprit aristocratique +n’exclue pas la solidité et la forte culture de la raison ; +en même temps, élever le peuple, raviver ses +facultés un peu affaiblies, lui inspirer, avec l’aide +d’un bon clergé dévoué à la patrie, l’acceptation +d’une société supérieure, le respect de la science +et de la vertu, l’esprit de sacrifice et de dévouement ; +voilà ce qui serait l’idéal ; il sera beau du moins de +chercher à en approcher.</p> + +<p>J’ai dit à plusieurs reprises que ces réformes ne +peuvent pas bien se faire sans la collaboration du +clergé. Il est clair que notre principe théorique ne peut +plus être que la séparation de l’Église et de l’État ; +mais la pratique ne saurait être la théorie. Jusqu’ici, +la France n’a connu que deux pôles, catholicisme, +démocratie ; oscillant sans cesse de l’un à l’autre, elle +ne se repose jamais entre les deux. Pour faire pénitence +de ses excès démagogiques, la France se jette +dans le catholicisme étroit ; pour réagir contre le +catholicisme étroit, elle se jette dans la fausse démocratie. +Il faudrait faire pénitence des deux à la fois, +car la fausse démocratie et le catholicisme étroit +s’opposent également à une réforme de la France +sur le type prussien, je veux dire à une forte et +saine éducation rationnelle. Nous sommes à l’égard +du catholicisme dans cette situation étrange que nous +ne pouvons vivre ni avec lui ni sans lui. L’Église est +une pièce trop importante d’éducation pour qu’on +se prive d’elle, si de son côté elle fait les concessions +nécessaires et ne se rend pas, en exagérant +ses doctrines, plus nuisible qu’utile. Si un mouvement +gallican de réforme dans le genre de celui +que rêve avec tant de candeur, de sincérité, de chaleur +d’âme le P. Hyacinthe, si un mouvement de +réforme, dis-je, entraînant le mariage des prêtres +de campagne et le remplacement du bréviaire par +un enseignement presque quotidien, était possible, il +faudrait l’accueillir avec empressement ; mais je crains +que l’Église catholique ne se roidisse et n’aime mieux +tomber que de se modifier. Un schisme m’y paraît +plus probable que jamais ; ou plutôt le schisme est +déjà fait ; de latent, il deviendra effectif. La haine des +Allemands et des Français, l’occupation de Rome par +le roi d’Italie, ont ajouté un élément explosible nouveau +à ceux qu’avait entassés le concile. Si le pape reste +dans Rome, capitale de l’Italie, les non-Italiens souffriront +de voir leur chef spirituel ainsi subordonné +à une nation particulière. Si le pape quitte Rome, les +Italiens diront comme en 1378 : « Le pape est l’évêque +de Rome ; qu’il revienne, ou nous allons choisir un +évêque de Rome, lequel, par là même, sera le pape. » +A vrai dire, un pape tel que l’a fait le concile ne peut +résider nulle part ; il lui faudrait une île escarpée et +sans bords ; il n’a pas de place au monde ; or, si la +papauté cesse d’avoir un petit territoire politiquement +neutralisé à son usage, elle verra briser son unité. Il +me paraît donc presque inévitable que nous ayons +bientôt deux papes et même trois, car il va être bien +difficile que des Français, des Italiens et des Allemands +soient de la même religion. Le principe des nationalités +devait à la longue amener la ruine de la papauté. +On dit souvent : « Les questions religieuses ont de +nos jours trop peu d’importance pour amener des +schismes. » C’est là une erreur ; des hérésies, des divisions +sur les dogmes abstraits, il n’y en aura plus<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> ; +car on ne prend presque plus le dogme au sérieux ; +mais des schismes dans le genre de celui d’Avignon, +des divisions de personnes, des élections contestées +et dont l’incertitude maintiendra longtemps affrontées +des parties de la catholicité, cela est parfaitement +possible, cela sera. Une fois le schisme fait sur les +personnes, une fois les deux papes constitués, l’un à +Rome, l’autre hors de l’Italie, la décomposition de la +catholicité s’opérera par le choix des obédiences, +comme celle de l’eau sous l’action de la pile électrique ; +chacun des deux papes deviendra un pôle +qui attirera à lui les éléments qui lui seront homogènes ; +l’un sera le pape du catholicisme rétrograde, +l’autre le pape du catholicisme progressif ; car tous +deux désireront avoir des partisans, et, pour avoir des +partisans, il faut représenter quelque chose. Nous +verrons Pierre de Lune prétendre encore enfermer +l’Église universelle sur son rocher de Paniscole ; la +ligne de séparation des obédiences pourrait même +déjà être tracée. Une foule de réformes maintenant +impraticables seront praticables alors, et l’horizon +du catholicisme, maintenant si fermé, pourra s’ouvrir +tout à coup et laisser voir des profondeurs inattendues.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Le dogme de l’infaillibilité fait exception ; car ce dogme +est « pratique » au plus haut degré, et atteint toute l’organisation +de l’Église catholique dans ses rapports avec l’ordre civil.</p> +</div> + +<p class="h4">V</p> + +<p>Avec des efforts sérieux, une renaissance serait +donc possible, et je suis persuadé que, si la France +marchait dix ans dans la voie que nous avons essayé +d’indiquer, l’estime et la bienveillance du monde la +dispenseraient de toute revanche. Oui, il serait possible +qu’un jour cette guerre funeste dût être bénie +et considérée comme le commencement d’une régénération. +Ce n’est pas la seule fois que la guerre +aurait été plus utile au vaincu qu’au vainqueur. Si +la sottise, la négligence, la paresse, l’imprévoyance +des États n’avaient pour conséquence de les faire +battre, il est difficile de dire à quel degré d’abaissement +pourrait descendre l’espèce humaine. La guerre +est de la sorte une des conditions du progrès, le coup de +fouet qui empêche un pays de s’endormir, en forçant +la médiocrité satisfaite d’elle-même à sortir de son +apathie. L’homme n’est soutenu que par l’effort et +la lutte. La lutte contre la nature ne suffit pas ; +l’homme finirait, au moyen de l’industrie, par la +réduire à peu de chose. La lutte des races se dresse +alors. Quand une population a fait produire à son +fonds tout ce qu’il peut produire, elle s’amollirait, +si la terreur de son voisin ne la réveillait ; car le +but de l’humanité n’est pas de jouir ; acquérir et +créer est œuvre de force et de jeunesse : jouir est +de la décrépitude. La crainte de la conquête est +ainsi, dans les choses humaines, un aiguillon nécessaire. +Le jour où l’humanité deviendrait un grand +empire romain pacifié et n’ayant plus d’ennemis +extérieurs serait le jour où la moralité et l’intelligence +courraient les plus grands dangers.</p> + +<p>Mais ces réformes s’accompliront-elles ? La France +va-t-elle s’appliquer à corriger ses défauts, à reconnaître +ses erreurs ? La question est complexe, et, pour +la résoudre, il faut s’être fait une idée précise du +mouvement qui semble emporter vers un but inconnu +tout le monde européen.</p> + +<p>Le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle possède deux types de société qui +ont fait leurs preuves, et qui, malgré les incertitudes +qui peuvent peser sur leur avenir, auront une grande +place dans l’histoire de la civilisation. L’un est le +type américain, fondé essentiellement sur la liberté +et la propriété, sans priviléges de classes, sans institutions +anciennes, sans histoire, sans société aristocratique, +sans cour, sans pouvoir brillant, sans universités +sérieuses ni fortes institutions scientifiques, +sans service militaire obligatoire pour les citoyens. +Dans ce système, l’individu, très-peu protégé par +l’État, aussi très-peu gêné par l’État. Jeté sans patron +dans la bataille de la vie, il s’en tire comme il peut, et +s’enrichit, s’appauvrit, sans qu’il songe une seule +fois à se plaindre du gouvernement, à le renverser, +à lui demander quelque chose, à déclamer contre la +liberté et la propriété. Le plaisir de déployer son +activité à toute vapeur lui suffit, même quand les +chances de la loterie ne lui ont pas été favorables. +Ces sociétés manquent de distinction, de noblesse ; +elles ne font guère d’œuvres originales en fait d’art et +de science ; mais elles peuvent arriver à être très-puissantes, +et d’excellentes choses peuvent s’y produire. +La grosse question est de savoir combien de +temps elles dureront, quelles maladies particulières +les affecteront, comment elles se comporteront à +l’égard du socialisme, qui les a jusqu’ici peu atteintes.</p> + +<p>Le second type de société que notre siècle voit +exister avec éclat est celui que j’appellerai l’ancien +régime développé et corrigé. La Prusse en offre le +meilleur modèle. Ici l’individu est pris, élevé, +façonné, dressé, discipliné, requis sans cesse par +une société dérivant du passé, moulée dans de +vieilles institutions, s’arrogeant une maîtrise de +moralité et de raison. L’individu, dans ce système, +donne énormément à l’État ; il reçoit en échange de +l’État une forte culture intellectuelle et morale, +ainsi que la joie de participer à une grande œuvre. +Ces sociétés sont particulièrement nobles ; elles +créent la science ; elles dirigent l’esprit humain ; elles +font l’histoire ; mais elles sont de jour en jour affaiblies +par les réclamations de l’égoïsme individuel, +qui trouve le fardeau que l’État lui impose trop lourd +à porter. Ces sociétés, en effet, impliquent des +catégories entières de sacrifiés, de gens qui doivent se +résigner à une vie triste sans espoir d’amélioration. +L’éveil de la conscience populaire et jusqu’à un certain +point l’instruction du peuple minent ces grands +édifices féodaux et les menacent de ruine. La France, +qui était autrefois une société de ce genre, est tombée. +L’Angleterre s’éloigne sans cesse du type que +nous venons de décrire pour se rapprocher du type +américain. L’Allemagne maintient ce grand cadre, +non sans que des signes de révolte s’y fassent déjà +entrevoir. Jusqu’à quel point cet esprit de révolte, +qui n’est autre chose que la démocratie socialiste, +envahira-t-il les pays germaniques à leur tour ? +Voilà la question qui doit préoccuper le plus un esprit +réfléchi. Nous manquons d’éléments pour y répondre +avec précision.</p> + +<p>Si les nations d’ancien régime ne faisaient, quand +leur vieil édifice est renversé, que passer au système +américain, la situation serait simple ; on pourrait +alors se reposer en cette philosophie de l’histoire de +l’école républicaine, selon laquelle le type social +américain est celui de l’avenir, celui auquel tous les +pays en viendront tôt ou tard. Mais il n’en est pas +ainsi. La partie active du parti démocratique qui +maintenant travaille plus ou moins tous les États +européens n’a nullement pour idéal la république +américaine. A part quelques théoriciens, le parti +démocratique a des tendances socialistes qui sont +l’inverse des idées américaines sur la liberté et +la propriété. La liberté du travail, la libre concurrence, +le libre usage de la propriété, la faculté +laissée à chacun de s’enrichir selon ses pouvoirs, +sont justement ce dont ne veut pas la démocratie +européenne. Résultera-t-il de ces tendances un +troisième type social, où l’État interviendra dans les +contrats, dans les relations industrielles et commerciales, +dans les questions de propriété ? On ne peut +guère le croire ; car aucun système socialiste n’a +réussi jusqu’ici à se présenter avec les apparences +de la possibilité. De là un doute étrange, qui en +France atteint les proportions du plus haut tragique +et trouble notre vie à tous : d’une part, il +semble bien difficile de faire tenir debout sous une +forme quelconque les institutions de l’ancien régime ; +d’une autre part, les aspirations du peuple ne sont +nullement en Europe dirigées vers le système américain. +Une série de dictatures instables, un césarisme +de basse époque, voilà tout ce qui se montre comme +ayant les chances de l’avenir.</p> + +<p>La direction matérialiste de la France peut d’ailleurs +faire contre-poids à tous les motifs virils de +réforme qui sortent de la situation. Cette direction +matérialiste dure depuis les années qui suivirent +1830. Sous la Restauration, l’esprit public était très-vivant +encore ; la société noble songeait à autre +chose que jouir et s’enrichir. La décadence devint +tout à fait sensible vers 1840. Le soubresaut de 1848 +n’arrêta rien ; le mouvement des intérêts matériels +était vers 1853 ce qu’il eût été si la révolution de +février ne fût pas arrivée. Certes, la crise de 1870-1871 +est bien plus profonde que celle de 1848 ; +mais on peut craindre que le tempérament du pays +ne prenne encore le dessus, que la masse de la nation, +rentrant dans son indifférence, ne songe plus qu’à +gagner de l’argent et à jouir. L’intérêt personnel ne +conseille jamais le courage militaire ; car aucun des +inconvénients qu’on encourt par la lâcheté n’équivaut +à ce que l’on risque par le courage. Il faut, pour +exposer sa vie, la foi à quelque chose d’immatériel ; +or cette foi disparaît de jour en jour. Ayant détruit +le principe de la légitimité dynastique, qui fait consister +la raison d’être de l’union des provinces dans +les droits du souverain, il ne nous restait plus qu’un +dogme, savoir qu’une nation existe par le libre consentement +de toutes ses parties. La dernière paix a +porté à ce principe la blessure la plus grave. Enfin, +loin de se relever, la culture intellectuelle a reçu +des événements de l’année des coups sensibles ; +l’influence du catholicisme étroit, qui sera le grand +obstacle à la renaissance, ne paraît nullement en +train de décroître ; la présomption d’une partie des +personnes qui président à l’administration semble +par moments avoir redoublé avec les défaites et les +affronts.</p> + +<p>On ne peut nier, d’ailleurs, que beaucoup des +réformes que la Prusse nous impose ne doivent rencontrer +chez nous de sérieuses difficultés. La base +du programme conservateur de la France a toujours +été d’opposer les parties sommeillantes de la conscience +populaire aux parties trop éveillées, je veux +dire l’armée au peuple. Il est clair que ce programme +manquerait de base le jour où l’esprit +démocratique pénétrerait l’armée elle-même. Entretenir +une armée faisant un corps à part dans la +nation et empêcher le développement de l’instruction +primaire sont ainsi devenus dans un certain parti +des articles de foi politique ; mais la France a pour +voisine la Prusse, qui force indirectement la France, +même conservatrice, à reculer sur ces deux principes. +Le parti conservateur français ne s’est pas trompé en +prenant le deuil le jour de la bataille de Sadowa. Ce +parti avait pour maxime de calquer l’Autriche des +Metternich, je veux dire de combattre l’esprit démocratique +au moyen d’une armée disciplinée à part, +d’un peuple de paysans tenus soigneusement dans +l’ignorance, d’un clergé armé de puissants concordats. +Ce régime énerve trop une nation qui doit lutter +contre des rivaux. L’Autriche elle-même a dû y +renoncer. C’est ainsi que, selon la thèse de Plutarque, +le peuple le plus vertueux l’emporte toujours sur +celui qui l’est moins, et que l’émulation des nations +est la condition du progrès général. Si la Prusse +réussit à échapper à la démocratie socialiste, il est +possible qu’elle fournisse pendant une ou deux +générations une protection à la liberté et à la propriété. +Sans nul doute, les classes menacées par le +socialisme feraient taire leurs antipathies patriotiques, +le jour où elles ne pourraient plus tenir tête +au flot montant, et où quelque État fort prendrait +pour mission de maintenir l’ordre social européen. +D’un autre côté, l’Allemagne trouverait dans l’accomplissement +d’une telle œuvre (assez analogue à +celle qu’elle exécuta au <small>V</small><sup>e</sup> siècle) des emplois si +avantageux de son activité, que le socialisme serait +chez elle écarté pour longtemps. Riche, molle, peu +laborieuse, la France se laissait aller depuis des +années à faire exécuter toutes ses besognes pénibles, +exigeant de l’application, par des étrangers +qu’elle payait bien pour cela ; le gouvernement, +en tant qu’il se confond avec le métier de gendarme, +est à quelques égards une de ces besognes +ennuyeuses pour lesquelles le Français, bon et faible, +a peu d’aptitude ; le jour se laisse entrevoir où il +payera des gens rogues, sérieux et durs pour cela, +comme les Athéniens avaient des Scythes pour +remplir les fonctions de sbires et de geôliers.</p> + +<p>La gravité de la crise révélera peut-être des forces +inconnues. L’imprévu est grand dans les choses +humaines, et la France se plaît souvent à déjouer les +calculs les mieux raisonnés. Étrange, parfois lamentable, +la destinée de notre pays n’est jamais vulgaire. +S’il est vrai que c’est le patriotisme français qui, +à la fin du dernier siècle, a réveillé le patriotisme +allemand, il sera peut-être vrai aussi de dire que +le patriotisme allemand aura réveillé le patriotisme +français sur le point de s’éteindre. Ce retour vers +les questions nationales apporterait pour quelques +années un temps d’arrêt aux questions sociales. +Ce qui s’est passé depuis trois mois, la vitalité que +la France a montrée après l’effroyable syncope +morale du 18 mars, sont des faits très-consolants. +On se prend souvent à craindre que la France +et même l’Angleterre, au fond travaillée du même +mal que nous (l’affaiblissement de l’esprit militaire, +la prédominance des considérations commerciales +et industrielles), ne soient bientôt réduites à un +rôle secondaire, et que la scène du monde européen +n’en vienne à être uniquement occupée par +deux colosses, la race germanique et la race slave, +qui ont gardé la vigueur du principe militaire et +monarchique, et dont la lutte remplira l’avenir. Mais +on peut affirmer aussi que, dans un sens supérieur, +la France aura sa revanche. On reconnaîtra un jour +qu’elle était le sel de la terre, et que sans elle le +festin de ce monde sera peu savoureux. On regrettera +cette vieille France libérale, qui fut impuissante, +imprudente, je l’avoue, mais qui aussi fut généreuse, +et dont on dira un jour comme des chevaliers de +l’Arioste :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Oh gran bontà de’ cavalieri antiqui !</div> +</div> + +</div> +<p>Quand les vainqueurs du jour auront réussi à rendre +le monde positif, égoïste, étranger à tout autre +mobile que l’intérêt, aussi peu sentimental que +possible, on trouvera qu’il fut heureux cependant pour +l’Amérique que le marquis de Lafayette ait pensé +autrement ; qu’il fut heureux pour l’Italie que, même +à notre plus triste époque, nous ayons été capables +d’une généreuse folie ; qu’il fut heureux pour la +Prusse qu’en 1865, aux plans confus qui remplissaient +la tête de l’empereur, se soit mêlée une vue de +philosophie politique élevée.</p> + +<p>Ne jamais trop espérer, ne jamais désespérer, doit +être notre devise. Souvenons-nous que la tristesse +seule est féconde en grandes choses, et que le vrai +moyen de relever notre pauvre pays, c’est de lui +montrer l’abîme où il est. Souvenons-nous surtout +que les droits de la patrie sont imprescriptibles, et +que le peu de cas qu’elle fait de nos conseils ne nous +dispense pas de les lui donner. L’émigration à l’extérieur +ou à l’intérieur est la plus mauvaise action +qu’on puisse commettre. L’empereur romain qui, au +moment de mourir, résumait son opinion sur la vie +par ces mots : <i lang="la" xml:lang="la">Nil expedit</i>, n’en donnait pas moins +pour mot d’ordre à ses officiers : <i lang="la" xml:lang="la">Laboremus.</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2" title="LA GUERRE ENTRE LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE">LA GUERRE<br> +<span class="xsmall">ENTRE</span><br> +LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 septembre 1870.</p> +</div> + +<p>En commençant à écrire ces pages, j’ignore quel +sera l’état du monde au moment où elles seront +terminées. Il faudrait un esprit bien frivole pour +chercher à démêler l’avenir quand le présent n’a pas +une heure assurée. Il est permis cependant à ceux +qu’une conception philosophique de la vie a élevés +au-dessus, non certes du patriotisme, mais des +erreurs qu’un patriotisme peu éclairé entraîne, d’essayer +de découvrir quelque chose à travers l’épaisse +fumée qui ne laisse voir à l’horizon que l’image de +la mort.</p> + +<p>J’ai toujours regardé la guerre entre la France et +l’Allemagne comme le plus grand malheur qui pût +arriver à la civilisation. Tous, nous acceptons hautement +les devoirs de la patrie, ses justes susceptibilités, +ses espérances ; tous, nous avons une pleine +confiance dans les forces profondes du pays, dans +cette élasticité qui déjà plus d’une fois a fait rebondir +la France sous la pression de l’infortune ; mais supposons +les espérances permises de beaucoup dépassées, +la guerre commencée n’en aura pas moins été un +immense malheur. Elle aura semé une haine violente +entre les deux portions de la race européenne dont +l’union importait le plus au progrès de l’esprit +humain. La grande maîtresse de l’investigation +savante, l’ingénieuse, vive et prompte initiatrice du +monde à toute fine et délicate pensée, sont brouillées +pour longtemps, à jamais peut-être ; chacune d’elles +s’enfoncera dans ses défauts, l’une devenant de plus +en plus rude et grossière, l’autre de plus en plus +superficielle et arriérée. L’harmonie intellectuelle, +morale, politique de l’humanité est rompue ; une +aigre dissonance se mêlera au concert de la société +européenne pendant des siècles.</p> + +<p>En effet, mettons de côté les États-Unis d’Amérique, +dont l’avenir, brillant sans doute, est encore +obscur, et qui en tout cas occupent un rang secondaire +dans le travail original de l’esprit humain, la +grandeur intellectuelle et morale de l’Europe repose +sur une triple alliance dont la rupture est un deuil +pour le progrès, l’alliance entre la France, l’Allemagne +et l’Angleterre. Unies, ces trois grandes forces +conduiraient le monde et le conduiraient bien, entraînant +nécessairement après elles les autres éléments, +considérables encore, dont se compose le réseau +européen ; elles traceraient surtout d’une façon +impérieuse sa voie à une autre force qu’il ne faut ni +exagérer ni trop rabaisser, la Russie. La Russie n’est +un danger que si le reste de l’Europe l’abandonne à +la fausse idée d’une originalité qu’elle n’a peut-être +pas, et lui permet de réunir en un faisceau les peuplades +barbares du centre de l’Asie, peuplades tout +à fait impuissantes par elles-mêmes, mais capables +de discipline et fort susceptibles, si l’on n’y prend +garde, de se grouper autour d’un Gengiskhan moscovite. +Les États-Unis ne sont un danger que si la +division de l’Europe leur permet de se laisser aller +aux fumées d’une jeunesse présomptueuse et à de +vieux ressentiments contre la mère patrie. Avec +l’union de la France, de l’Angleterre et l’Allemagne, +le vieux continent gardait son équilibre, maîtrisait +puissamment le nouveau, tenait en tutelle ce vaste +monde oriental auquel il serait malsain de laisser +concevoir des espérances exagérées. — Ce n’était là +qu’un rêve. Un jour a suffi pour renverser l’édifice +où s’abritaient nos espérances, pour ouvrir le monde +à tous les dangers, à toutes les convoitises, à toutes +les brutalités.</p> + +<p>Dans cette situation, dont nous ne sommes en rien +responsables, le devoir de tout esprit philosophique +est de faire taire son émotion et d’étudier, d’une +pensée froide et claire, les causes du mal, pour +tâcher d’entrevoir la manière dont il est possible de +l’atténuer. La paix se fera entre la France et l’Allemagne. +L’extermination n’a qu’un temps ; elle trouve +sa fin, comme les maladies contagieuses, dans ses +ravages mêmes, comme la flamme, dans la destruction +de l’objet qui lui servait d’aliment. J’ai lu, je ne +sais où, la parabole de deux frères qui, du temps de +Caïn et d’Abel sans doute, en vinrent à se haïr et +résolurent de se battre jusqu’à ce qu’ils ne fussent +plus frères. Quand, épuisés, ils tombèrent tous deux +sur le sol, ils se trouvèrent encore frères, voisins, +tributaires du même puits, riverains du même ruisseau.</p> + +<p>Qui fera la paix entre la France et l’Allemagne ? +Dans quelles conditions se fera cette paix ? On risquerait +fort de se tromper, si l’on voulait parler de la +paix provisoire ou plutôt de l’armistice qui se conclura +dans quelques semaines ou quelques mois. +Nous ne parlons ici que du règlement de compte qui +interviendra un jour pour le bien du monde entre les +deux grandes nations de l’Europe centrale. Pour se +former une idée à cet égard, il faut d’abord bien +connaître de quelle façon l’Allemagne est arrivée à +concevoir l’idée de sa propre nationalité.</p> + + +<p class="h4">I</p> + +<p>La loi du développement historique de l’Allemagne +ne ressemble en rien à celle de la France ; la destinée +de l’Allemagne, au contraire, est à beaucoup d’égards +semblable à celle de l’Italie. Fondatrice du vieil +empire romain, dépositaire jalouse de ses traditions, +l’Italie n’a jamais pu devenir une nation comme les +autres. Succédant à l’empire romain, fondatrice du +nouvel empire carlovingien, se prétendant dépositaire +d’un pouvoir universel, d’un droit plus que national, +l’Allemagne était arrivée jusqu’à ces dernières années +sans être un peuple. L’empire romain et la papauté, +qui en fut la suite, avaient perdu l’Italie. L’empire +carlovingien faillit perdre l’Allemagne. L’empereur +germanique ne fut pas plus capable de faire l’unité +de la nation allemande que le pape de faire celle de +l’Italie. On n’est maître chez soi que quand on n’a +aucune prétention à régner hors de chez soi. Tout +pays qui arrive à exercer une primauté politique, +intellectuelle, religieuse, sur les autres peuples, +l’expie par la perte de son existence nationale durant +des siècles.</p> + +<p>Il n’en fut pas de même de la France. Dès le +<small>X</small><sup>e</sup> siècle, la France se retire bien nettement de l’empire. +Les deux joyaux du monde occidental, la couronne +impériale et la tiare papale, elle les perd pour +son bonheur. A partir de la mort de Charles le Gros, +l’empire devient exclusivement l’apanage des Allemands, +aucun roi de France n’est plus empereur d’Occident. +D’autre part, la papauté devient la propriété +de l’Italie. La <i lang="la" xml:lang="la">Francia</i>, telle que l’avait faite le traité +de Verdun, est privilégiée justement à cause de ce +qui lui manque : elle n’a ni l’empire, ni la papauté, +les deux choses universelles qui troublent perpétuellement +le pays qui les possède dans l’œuvre de +sa concrétion intime. Dès le <small>X</small><sup>e</sup> siècle, la <i lang="la" xml:lang="la">Francia</i> est +toute nationale, et en effet dans la seconde moitié de +ce siècle elle substitue au Carlovingien, lourd Allemand +qui la défend mal, une famille encore germanique +sans doute, mais bien réellement mariée avec +le sol, la famille des ducs de France, qui a un +domaine propre, et non pas seulement, comme les +Carlovingiens, un titre abstrait. Dès lors commence +autour de Paris cette admirable marche du développement +national, qui aboutit à Louis XIV, à +la Révolution, et dont le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle pourra voir +la contre-partie, par suite de la triste loi qui condamne +les choses humaines à entrer dans la voie de +la décadence et de la destruction dès qu’elles sont +achevées.</p> + +<p>L’idée de former une nationalité compacte n’avait +jamais été, jusqu’à la révolution française, l’idée de +l’Allemagne. Cette grande race allemande porte bien +plus loin que la France le goût des indépendances +provinciales ; la chance de guerres que nous appellerions +civiles entre des parties de la même famille +nationale ne l’effraye pas. Elle ne veut pas de l’unité +pour elle-même, elle la veut uniquement par crainte +de l’étranger ; elle tient par-dessus tout à la liberté +de ses divisions intérieures. Ce fut là ce qui lui permit +de faire la plus belle chose des temps modernes, +la réforme luthérienne, chose, selon nous, supérieure +à la philosophie et à la révolution, œuvres de la +France, et qui ne le cède qu’à la renaissance, œuvre +de l’Italie ; mais on a toujours les défauts de ses qualités. +Depuis la chute des Hohenstaufen, la politique +générale de l’Allemagne fut indécise, faible, empreinte +d’une sorte de gaucherie ; à la suite de la guerre de +trente ans, la conscience d’une patrie allemande +existe à peine. La royauté française abusa de ce +pitoyable état politique d’une grande race. Elle fit ce +qu’elle n’avait jamais fait ; elle sortit de son programme, +qui était de ne s’assimiler que des pays de +langue française ; elle s’empara de l’Alsace, terre +allemande. Le temps a légitimé cette conquête, puisque +l’Alsace a pris ensuite une part si brillante aux +grandes œuvres communes de la France. Il y eut +cependant dans ce fait, qui au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle ne choqua +personne, le germe d’un grave embarras pour +l’époque où l’idée des nationalités deviendrait maîtresse +du monde, et ferait prendre, dans les questions +de délimitation territoriale, la langue et la race pour +<i lang="la" xml:lang="la">criterium</i> de légitimité.</p> + +<p>La révolution française fut, à vrai dire, le fait +générateur de l’idée de l’unité allemande. La Révolution +répondait en un sens au vœu des meilleurs +esprits de l’Allemagne ; mais ils s’en dégoûtèrent vite. +L’Allemagne resta légitimiste et féodale ; sa conduite +ne fut qu’une série d’hésitations, de malentendus, de +fautes. La conduite de la France fut d’une suprême +inconséquence. Elle, qui élevait dans le monde le +drapeau du droit national, viola, dans l’ivresse de ses +victoires, toutes les nationalités. L’Allemagne fut foulée +aux pieds des chevaux ; le génie allemand, qui se +développait alors d’une façon si merveilleuse, fut +méconnu ; sa valeur sérieuse ne fut pas comprise des +esprits bornés qui formaient l’élite intellectuelle du +temps de l’Empire ; la conduite de Napoléon à l’égard +des pays germaniques fut un tissu d’étourderies. Ce +grand capitaine, cet éminent organisateur, était dénué +des principes les plus élémentaires en fait de politique +extérieure. Son idée d’une domination universelle +de la France était folle, puisqu’il est bien établi que +toute tentative d’hégémonie d’une nation européenne +provoque, par une réaction nécessaire, une coalition +de tous les autres États, coalition dont l’Angleterre, +gardienne de l’équilibre, est toujours le centre de +formation<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Ceci n’est vrai que du passé. La vieille Angleterre, +paraît-il, n’existe plus de nos jours (septembre 1871).</p> +</div> +<p>Une nation ne prend d’ordinaire la complète conscience +d’elle-même que sous la pression de l’étranger. +La France existait avant Jeanne d’Arc et Charles VII ; +cependant c’est sous le poids de la domination +anglaise que le mot de <i>France</i> prend un accent particulier. +Un <i>moi</i>, pour prendre le langage de la philosophie, +se crée toujours en opposition avec un autre +<i>moi</i>. La France fit de la sorte l’Allemagne comme +nation. La plaie avait été trop visible. Une nation +dans la pleine floraison de son génie et au plus haut +point de sa force morale avait été livrée sans défense +à un adversaire moins intelligent et moins moral par +les misérables divisions de ses petits princes, et faute +d’un drapeau central. L’Autriche, ensemble à peine +allemand, introduisant dans le corps germanique une +foule d’éléments non germaniques, trahissait sans +cesse la cause allemande et en sacrifiait les intérêts +à ses combinaisons dynastiques. Un point de renaissance +parut alors : ce fut la Prusse de Frédéric. Formation +récente dans le corps germanique, la Prusse +en recélait toute la force effective. Par le fond de sa +population, elle était plus slave que germanique ; +mais ce n’était point là un inconvénient, tout au contraire. +Ce sont presque toujours ainsi des pays mixtes +et limitrophes qui font l’unité politique d’une race : +qu’on se rappelle le rôle de la Macédoine en Grèce, +du Piémont en Italie. La réaction de la Prusse contre +l’oppression de l’empire français fut très-belle. On +sait comment le génie de Stein tira de l’abaissement +même la condition de la force, et comment l’organisation +de l’armée prussienne, point de départ de +l’Allemagne nouvelle, fut la conséquence directe de la +bataille d’Iéna. Avec sa présomption habituelle et son +inintelligence de la race germanique, Napoléon ne vit +rien de tout cela. La bataille de Leipzig fut le signal +d’une résurrection. De ce jour-là, il fut clair qu’une +puissance nouvelle de premier ordre (la Prusse, tenant +en sa main le drapeau allemand) faisait son entrée +dans le monde. Au fond, la Révolution et l’Empire +n’avaient rien compris à l’Allemagne, comme l’Allemagne +n’avait rien compris à la France. Les grands +esprits germaniques avaient pu saluer avec enthousiasme +l’œuvre de la Révolution, parce que les principes +de ce mouvement à l’origine étaient les leurs, +ou plutôt ceux du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle tout entier ; mais cette +basse démocratie terroriste, se transformant en despotisme +militaire et en instrument d’asservissement +pour tous les peuples, les remplit d’horreur. Par +réaction, l’Allemagne éclairée se montra en quelque +sorte affamée d’ancien régime. La révolution française +trouvait l’obstacle qui devait l’arrêter dans la +féodalité organisée de la Prusse, de la Poméranie, +du Holstein, c’est-à-dire dans ce fonds de populations +antidémocratiques au premier chef des bords de la +Baltique, populations fidèles à la légitimité, acceptant +d’être menées, bâtonnées, servant bien quand +elles sont bien commandées, ayant à leur tête une +petite noblesse de village, forte de toute la force que +donnent les préjugés et l’esprit étroit. La vraie résistance +continentale à la Révolution et à l’Empire vint +de cette Vendée du Nord ; c’est là que le gentilhomme +campagnard, chez nous couvert de ridicule par la +haute noblesse, la cour, la bourgeoisie, le peuple +même, prit sa revanche sur la démocratie française, +et prépara sourdement, sans bruit, sans plébiscites, +sans journaux, l’étonnante apparition qui depuis +quelques années vient de se dérouler devant nous.</p> + +<p>La nécessité qui sous la Restauration obligea la +France à renoncer à toute ambition extérieure, la sage +politique qui sous Louis-Philippe rassura l’Europe, +éloignèrent quelque temps le danger que recélait pour +la France sortie de la Révolution cette anti-France +de la Baltique, qui est la négation totale de nos principes +les plus arrêtés. A part quelques paroles imprudentes +d’hommes d’État de médiocre portée et +quelques mauvais vers d’un poëte étourdi<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, la France +de ce temps songea peu à l’Allemagne. L’activité était +tournée vers l’intérieur et non vers les agrandissements +du dehors. On avait mille fois raison. La France +est assez grande ; sa mission ne consiste pas à s’adjoindre +des pays étrangers, elle consiste à offrir chez +elle un de ces brillants développements dont elle +est si capable, à montrer la réalisation prospère du +système démocratique qu’elle a proclamé, et dont la +possibilité n’a pas été jusqu’ici bien prouvée. Qu’un +pays de dix-sept ou dix-huit millions d’habitants, +comme était autrefois la Prusse, joue le tout pour le +tout, et sorte, même au prix des plus grands hasards, +d’une situation qui le laissait flotter entre les grands +et les petits États, cela est naturel ; mais un pays +de trente ou quarante millions d’habitants a tout ce +qu’il faut pour être une grande nation. Que les frontières +de la France aient été assez mal faites en 1815, +cela est possible ; mais, si l’on excepte quelques mauvais +contours du côté de la Sarre et du Palatinat, qui +furent tracés, à ce qu’il semble, sous le coup de chétives +préoccupations militaires, le reste me paraît +bien. Les pays flamands sont plus germaniques que +français ; les pays wallons ont été empêchés de +s’agglutiner au conglomérat français par des aventures +historiques qui n’ont rien de fortuit ; cela tint +au profond esprit municipal qui rendit la royauté +française insupportable à ces pays. Il en faut dire +autant de Genève et de la Suisse romande ; on peut +ajouter que grande est l’utilité de ces petits pays +français, séparés politiquement de la France ; ils +offrent un asile aux émigrés de nos dissensions intestines, +et, en temps de despotisme, ils servent de +refuge à une pensée libre. La Prusse rhénane et le +Palatinat sont des pays autrefois celtiques, mais +profondément germanisés depuis deux mille ans. Si +l’on excepte quelques vallées séparées de la France +en 1815 par des raisons de stratégie, la France n’a +donc pas un pouce de terre à désirer. L’Angleterre et +l’Écosse n’ont en surface que les deux cinquièmes de la +France, et pourtant l’Angleterre est-elle obligée de +songer à des conquêtes territoriales pour être grande ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Il faut dire qu’il ne faisait que répondre à une provocation +venant d’Allemagne.</p> +</div> +<p>Le sort de l’année 1848 fut, en cette question +comme en toutes les autres, de soulever des problèmes +qu’elle ne put résoudre, et qui, au bout d’un ou deux +ans, reçurent des solutions par des moyens diamétralement +opposés à ceux que rêvèrent les partis +alors dominants. La question de l’unité allemande +fut posée avec éclat ; selon la mode du temps, on +crut tout arranger par une assemblée constituante. +Ces efforts aboutirent à un éclatant échec. Qu’on +traite les hommes de 1848 d’utopistes, ou qu’on +reproche aux masses de n’avoir pas été assez éclairées +pour les suivre, il est sûr que les essais de cette +année demeurèrent tous infructueux. Pendant dix +ans, les problèmes sommeillèrent, le patriotisme allemand +sembla porter le deuil ; mais déjà un homme +disait à ceux qui voulaient l’écouter : « Ces problèmes +ne se résolvent pas comme vous croyez, par +la libre adhésion des peuples ; ils se résolvent par le +fer et le feu. »</p> + +<p>L’empereur Napoléon III rompit la glace par la +guerre d’Italie, ou plutôt par la conclusion de cette +guerre, qui fut l’annexion à la France de la Savoie et +de Nice. La première de ces deux annexions était +assez naturelle ; de tous les pays de langue française +non réunis à la France, la Savoie était le seul qui pût +sans inconvénient nous être dévolu ; depuis que le +duc de Savoie était devenu roi d’Italie, une telle +dévolution était presque dans la force des choses. Et +cependant cette annexion eut bien plus d’inconvénients +que d’avantages. Elle interdit à la France +ce qui fait sa vraie force, le droit d’alléguer une +politique désintéressée et uniquement inspirée par +l’amour des principes ; elle donna une idée exagérée +des plans d’agrandissement de l’empereur Napoléon +III, mécontenta l’Angleterre, éveilla les soupçons +de l’Europe, provoqua les hardies initiatives de +M. de Bismark.</p> + +<p>Il est clair que, s’il y eut jamais un mouvement +légitime en histoire, c’est celui qui, depuis soixante +ans, porte l’Allemagne à se former en une seule +nation. Si quelqu’un en tout cas a le droit de s’en +plaindre, ce n’est pas la France, puisque l’Allemagne +n’a obéi à cette tendance qu’à notre exemple, et pour +résister à l’oppression que la France fit peser sur elle +au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle et sous l’Empire. La France, ayant +renoncé au principe de la légitimité, qui ne voyait +dans telle ou telle agglomération de province en +royaume ou en empire que la conséquence des +mariages, des héritages, des conquêtes d’une dynastie, +ne peut connaître qu’un seul principe de délimitation +en géographie politique, je veux dire le principe des +nationalités, ou, ce qui revient au même, la libre +volonté des peuples de vivre ensemble, prouvée +par des faits sérieux et efficaces. Pourquoi refuser à +l’Allemagne le droit de faire chez elle ce que nous +avons fait chez nous, ce que nous avons aidé l’Italie +à faire ? N’est-il pas évident qu’une race dure, +chaste, forte et grave comme la race germanique, +une race placée au premier rang par les dons et le +travail de la pensée, une race peu portée vers le plaisir, +tout entière livrée à ses rêves et aux jouissances +de son imagination, voudrait jouer dans l’ordre des +faits politiques un rôle proportionné à son importance +intellectuelle ? Le titre d’une nationalité, ce +sont des hommes de génie, « gloires nationales », +qui donnent aux sentiments de tel ou tel peuple une +forme originale, et fournissent la grande matière de +l’esprit national, quelque chose à aimer, à admirer, +à vanter en commun. Dante, Pétrarque, les grands +artistes de la renaissance ont été les vrais fondateurs +de l’unité italienne. Gœthe, Schiller, Kant, Herder, +ont créé la patrie allemande. Vouloir s’opposer à une +éclosion annoncée par tant de signes eût été aussi +absurde que de vouloir s’opposer à la marée montante. +Vouloir lui donner des conseils, lui tracer la +manière dont nous eussions désiré qu’elle s’accomplît, +était puéril. Ce mouvement s’accomplissait par +défiance de nous ; lui indiquer une règle, c’était fournir +à une conscience nationale, soupçonneuse et susceptible, +un <i lang="la" xml:lang="la">criterium</i> sûr, et l’inviter clairement à +faire le contre-pied de ce que nous lui demandions. +Certes je suis le premier à reconnaître qu’à ce besoin +d’unité de la nation allemande il se mêla d’étranges +excès. Le patriote allemand, comme le patriote italien, +ne se détache pas facilement du vieux rôle universel +de sa patrie. Certains Italiens rêvent encore +le <i lang="it" xml:lang="it">primato</i> ; un très-grand nombre d’Allemands rattachent +leurs aspirations au souvenir du saint-empire, +exerçant sur tout le monde européen une sorte de +suzeraineté. Or la première condition d’un esprit +national est de renoncer à toute prétention de rôle +universel, le rôle universel étant destructeur de la +nationalité. Plus d’une fois le patriotisme allemand +s’est montré de la sorte injuste et partial. Ce théoricien +de l’unité allemande qui soutient que l’Allemagne +doit reprendre partout les débris de son vieil +empire refuse d’écouter aucune raison quand on lui +parle d’abandonner un pays aussi purement slave que +le grand-duché de Posen<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Le vrai, c’est que le principe +des nationalités doit être entendu d’une façon +large, sans subtilités. L’histoire a tracé les frontières +des nations d’une manière qui n’est pas toujours la +plus naturelle ; chaque nation a du trop, du trop peu ; +il faut se tenir à ce que l’histoire a fait et au vœu +des provinces, pour éviter d’impossibles analyses, +d’inextricables difficultés.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> La possession de Posen par la Prusse ne saurait en aucune +manière être assimilée à la possession de l’Alsace par la +France. L’Alsace est francisée et ne proteste plus contre son +annexion, tandis que Posen n’est pas germanisé et proteste. +Le parallèle de l’Alsace est la Silésie, province slave de race +et de langue, mais suffisamment germanisée, et dont personne +ne conteste plus la légitime propriété à la Prusse.</p> +</div> +<p>Si la pensée de l’unité allemande était légitime, +il était légitime aussi que cette unité se fît par la +Prusse. Les tentatives parlementaires de Francfort +ayant échoué, il ne restait que l’hégémonie de l’Autriche +ou de la Prusse. L’Autriche renferme trop de +Slaves, elle est trop antipathique à l’Allemagne protestante, +elle a trop manqué durant des siècles à ses +devoirs de puissance dirigeante en Allemagne, pour +qu’elle pût être de nouveau appelée à jouer un rôle +de ce genre. Si jamais, au contraire, il y eut une +vocation historique bien marquée, ce fut celle de la +Prusse depuis Frédéric le Grand. Il ne pouvait +échapper à un esprit sagace que la Prusse était le +centre d’un tourbillon ethnique nouveau, qu’elle +jouait pour la nationalité allemande du Nord le rôle du +cœur dans l’embryon, sauf à être plus tard absorbée +par l’Allemagne qu’elle aurait faite, comme nous +voyons le Piémont absorbé par l’Italie. Un homme +se trouva pour s’emparer de toutes ces tendances +latentes, pour les représenter et leur donner avec +une énergie sans égale une pleine réalisation.</p> + +<p>M. de Bismark voulut deux choses que le philosophe +le plus sévère pourrait déclarer légitimes, si +dans l’application le peu scrupuleux homme d’État +n’avait montré que pour lui la force est synonyme +de légitimité : d’abord, chasser de la confédération +germanique l’Autriche, corps plus qu’à demi étranger +qui l’empêchait d’exister ; en second lieu, grouper +autour de la Prusse les membres de la patrie +allemande que les hasards de l’histoire avaient +dispersés. M. de Bismark vit-il au delà ? Son point +de vue nécessairement borné d’homme pratique lui +permit-il de soupçonner qu’un jour la Prusse serait +absorbée par l’Allemagne et disparaîtrait en quelque +sorte dans sa victoire, comme Rome finit d’exister en +tant que ville le jour où elle eut achevé son œuvre +d’unification ? Je l’ignore, car M. de Bismark ne +s’est pas jusqu’ici offert à l’analyse ; il ne s’y offrira +peut-être jamais. Une des questions qu’un esprit +curieux se pose le plus souvent, en réfléchissant sur +l’histoire contemporaine, est de savoir si M. de Bismark +est philosophe, s’il voit la vanité de ce qu’il +fait, tout en y travaillant avec ardeur, ou bien si +c’est un croyant en politique, s’il est dupe de son +œuvre, comme tous les esprits absolus, et n’en voit +pas la caducité. J’incline vers la première hypothèse, +car il me paraît difficile qu’un esprit si complet ne +soit pas critique, et ne mesure pas dans son action la +plus ardente les limites et le côté faible de ses desseins. +Quoi qu’il en soit, s’il voit dans l’avenir les +impossibilités du parti qui consisterait à faire de +l’Allemagne une Prusse agrandie, il se garde de le +dire, car le fanatisme étroit du parti des hobereaux +prussiens ne supporterait pas un moment la pensée +que le but de ce qui se fait par la Prusse n’est pas de +prussianiser toute l’Allemagne, et plus tard le monde +entier, au nom d’une sorte de mysticisme politique +dont on semble vouloir se réserver le secret.</p> + +<p>Les plans de M. de Bismark furent élaborés dans +la confidence et avec l’adhésion de l’empereur +Napoléon III, ainsi que du petit nombre de personnes +qui étaient initiées à ses desseins. Il est injuste de +faire de cela un reproche à l’empereur Napoléon. +C’est la France qui a élevé dans le monde le drapeau +des nationalités ; toute nationalité qui naît +et grandit devrait naître et grandir avec les encouragements +de la France, devenir pour elle une +amie. La nationalité allemande étant une nécessité +historique, la sagesse voulait qu’on ne se mît pas à +la traverse. La bonne politique n’est pas de s’opposer +à ce qui est inévitable ; la bonne politique est +d’y servir et de s’en servir. Une grande Allemagne +libérale, formée en pleine amitié avec la France, +devenait une pièce capitale en Europe, et créait +avec la France et l’Angleterre une invincible trinité, +entraînant le monde, surtout la Russie, dans les +voies du progrès par la raison. Il était donc souverainement +désirable que l’unité allemande, venant à +se réaliser, ne se fît pas malgré la France, qu’elle +se fît, bien au contraire, avec notre assentiment. La +France n’était pas obligée d’y contribuer, mais elle +était obligée de ne pas s’y opposer ; il était même +naturel de songer au bon vouloir de la jeune nation +future, de se ménager de sa part quelque chose de +ce sentiment profond que les États-Unis d’Amérique +garderont encore longtemps à la France en souvenir +de Lafayette. Était-il opportun de tirer profit des circonstances +pour notre agrandissement territorial ? +Non en principe, puisque de tels agrandissements +sont à peu près inutiles. En quoi la France est-elle +plus grande depuis l’adjonction de Nice et de la Savoie ? +Cependant l’opinion publique superficielle +attachant beaucoup de prix à ces agrandissements, +on pouvait, à l’époque des tractations amicales, stipuler +quelques cessions, portant sur des pays disposés +à se réunir à la France, pourvu qu’il fût bien +entendu que ces agrandissements n’étaient pas le +but de la négociation, que l’unique but de celle-ci +était l’amitié de la France et de l’Allemagne. Pour +répondre aux taquineries des hommes d’État de +l’opposition et satisfaire à certaines exigences des +militaires qui ont sans doute leur fondement, on +pouvait, par exemple, stipuler avant la guerre la +cession du Luxembourg au cas qu’il y consentît et +la rectification de la Sarre, auxquelles la Prusse eût +probablement consenti alors. Je le répète, j’estime +qu’il eût mieux valu ne rien demander : le Luxembourg +ne nous eût pas apporté plus de force que la +Savoie ou Nice. Quant aux contours stratégiques des +frontières, combien une bonne politique eût été un +meilleur rempart ! L’effet d’une bonne politique eût été +que personne ne nous eût attaqués, ou que, si quelqu’un +avait pris contre nous l’offensive, nous eussions +été défendus par la sympathie de toute l’Europe. — Quoi +qu’il en soit, on ne prit aucun parti : une indécision +déplorable paralysa la plume de l’empereur Napoléon +III, et Sadowa arriva sans que rien eût été convenu +pour le lendemain. Cette bataille, qui, si l’on +avait suivi une politique consistante, aurait pu être +une victoire pour la France, devint ainsi une défaite, +et, huit jours après, le gouvernement français prenait +le deuil de l’événement auquel il avait plus que personne +contribué.</p> + +<p>A ce moment, d’ailleurs, entrèrent en scène deux +éléments qui n’avaient eu aucune part aux conversations +de Biarritz, l’opinion française et l’opinion +prussienne exaltées. M. de Bismark n’est pas la +Prusse ; en dehors de lui existe un parti fanatique, +absolu, tout d’une pièce, avec lequel il doit compter. +M. de Bismark par sa naissance appartient à ce +parti ; mais il n’en a pas les préjugés. Pour se rendre +maître de l’esprit du roi, faire taire ses scrupules +et dominer les conseils étroits qui l’entourent, +M. de Bismark est obligé à des sacrifices. Après la +victoire de Sadowa, le parti fanatique se trouva plus +puissant que jamais ; toute transaction devint impossible. +Ce qui arrivait à l’empereur Napoléon III +arrivera, je le crains, à plusieurs de ceux qui auront +des relations avec la Prusse. Cet esprit intraitable, +cette roideur de caractère, cette fierté exagérée seront +la source de beaucoup de difficultés. — En France, l’empereur +Napoléon III se montra également débordé par +une certaine opinion. L’opposition fut cette fois, ce +qu’elle est trop souvent, superficielle et déclamatoire. +Il était facile de montrer que la conduite du gouvernement +avait été pleine d’imprévoyance et de tergiversations. +Il est clair qu’à l’époque des ouvertures de +M. de Bismark, le gouvernement aurait dû ou refuser +de l’écouter ou avoir un plan de conduite qu’il pût +appuyer d’une bonne armée sur le Rhin ; mais ce +n’était pas là une raison pour venir soutenir chaque +année, ainsi que le faisait l’opposition, que la France +avait été vaincue à Sadowa, ni surtout pour établir en +doctrine que la frontière de la France devait être +garnie de petits États faibles, ennemis les uns des +autres. Pouvait-on inventer un moyen plus efficace +pour leur persuader d’être unis et forts ? M. Thiers +contribua beaucoup par ses aveux à exciter l’opinion +allemande, laquelle est persuadée que cet honorable +homme d’État représente l’opinion dominante +de la bourgeoisie française et ses instincts secrets.</p> + +<p>Le règlement de la question du Luxembourg mit +cette situation funeste dans tout son jour. Rien +n’avait été convenu avant Sadowa entre la France +et la Prusse : la Prusse n’éluda donc aucun engagement +en refusant toute concession ; mais, si la modération +avait été dans le caractère de la cour de +Berlin, comment ne lui eût-elle pas conseillé de tenir +compte de l’émotion de la France, de ne pas pousser +son droit et ses avantages à l’extrême ? Le Luxembourg +est un pays insignifiant, tout à fait hybride, +ni allemand ni français, ou, si l’on veut, l’un et l’autre. +Son annexion à la France, précédée d’un plébiscite, +n’avait rien qui pût mécontenter l’Allemand le +plus correct dans son patriotisme. La roideur systématique +de la Prusse prouva qu’elle n’entendait +garder aucun souvenir reconnaissant des tractations +qui avaient précédé Sadowa, et que la France, malgré +l’appui réel qu’elle lui avait prêté, était toujours +pour elle l’éternelle ennemie. Du côté de la France, +on avait amené ce résultat par une série de fautes ; +on avait été si malavisé, qu’on n’avait même pas le +droit de se plaindre. On avait voulu jouer au fin, on +avait trouvé plus fin que soi. On avait fait comme celui +qui, ayant dans son jeu des cartes excellentes, n’a pas +pu se décider à les jeter sur table, les réservant +toujours pour des coups qui ne viennent jamais.</p> + +<p>Est-ce à dire, comme le pensent beaucoup de personnes, +que, depuis 1866, la guerre entre la France +et la Prusse fût inévitable ? non certes. Quand on +peut attendre, peu de choses sont inévitables ; or +on pouvait gagner du temps. La mort du roi de +Prusse, ce qu’on sait du caractère sage et modéré +du prince et de la princesse de Prusse, pouvaient +déplacer bien des choses. Le parti militaire féodal +prussien, qui est l’une des grandes causes de danger +pour la paix de l’Europe, semble destiné à céder avec +le temps beaucoup de son ascendant à la bourgeoisie +berlinoise, à l’esprit allemand, si large, si libre, et +qui deviendra profondément libéral dès qu’il sera +délivré de l’étreinte du casernement prussien. Je +sais que les symptômes de ceci ne se montrent guère +encore, que l’Allemagne, toujours un peu timide +dans l’action, a été conquise par la Prusse, sans +qu’aucun indice ait montré la Prusse disposée à se +perdre dans l’Allemagne ; mais le temps n’est pas +venu pour une telle évolution. Acceptée comme +moyen de lutte contre la France, l’hégémonie prussienne +ne faiblira que quand une pareille lutte n’aura +plus de raison d’être. La force avec laquelle est lancé +le mouvement allemand donnera lieu à des développements +très-rapides. Il n’y a plus aucune analogie en +histoire, si l’Allemagne conquise ne conquiert la +Prusse à son tour et ne l’absorbe. Il est inadmissible +que la race allemande, si peu révolutionnaire qu’elle +soit, ne triomphe pas du noyau prussien, quelque +résistant qu’il puisse être. Le principe prussien, +d’après lequel la base d’une nation est une armée, et +la base de l’armée une petite noblesse, ne saurait être +appliqué à l’Allemagne. L’Allemagne, Berlin même, +a une bourgeoisie. La base de la vraie nation allemande +sera, comme celle de toutes les nations +modernes, une bourgeoisie riche. Le principe prussien +a fait quelque chose de très-fort, mais qui ne +saurait durer au delà du jour où la Prusse aura terminé +son œuvre. Sparte eût cessé d’être Sparte, si +elle eût fait l’unité de la Grèce. La constitution +et les mœurs romaines disparurent dès que Rome +devint maîtresse du monde ; à partir de ce jour-là, +Rome se vit gouvernée par le monde, et ce ne fut +que justice.</p> + +<p>Chaque année eût ainsi apporté à l’état de choses +sorti de Sadowa les plus profondes transformations. +Une heure d’aberration a troublé toutes les espérances +des bons esprits. Sans songer qu’une nation jeune, +dans tout le feu de son développement, a d’immenses +avantages sur une nation vieillie qui a déjà rempli +son programme et atteint l’égalité, on s’est jeté dans +le gouffre de gaieté de cœur. La présomption et l’ignorance +des militaires, l’étourderie de nos diplomates, +leur vanité, leur sotte foi dans l’Autriche, machine +disloquée dont il y a peu de compte à tenir, l’absence +de pondération sérieuse dans le gouvernement, les +accès bizarres d’une volonté intermittente comme les +réveils d’un Épiménide, ont amené sur l’espèce +humaine les plus grands malheurs qu’elle eût connus +depuis cinquante-cinq ans. Un incident qu’une habile +diplomatie eût aplani en quelques heures a suffi pour +déchaîner l’enfer… Retenons nos malédictions ; il y +a des moments où l’horrible réalité est la plus +cruelle des imprécations.</p> + + +<p class="h4">II</p> + +<p>Qui a fait la guerre ? Nous l’avons dit, ce me +semble. — Il faut se garder, dans ces sortes de +questions, de ne voir que les causes immédiates et +prochaines. Si l’on se bornait aux considérations restreintes +d’un observateur inattentif, la France aurait +tous les torts. Si l’on se place à un point de vue plus +élevé, la responsabilité de l’horrible malheur qui a +fondu sur l’humanité en cette funeste année doit +être partagée. La Prusse a facilement dans ses +manières d’agir quelque chose de dur, d’intéressé, +de peu généreux. Sentant sa force, elle n’a fait +aucune concession. Du moment que M. de Bismark +voulut exécuter ses grandes entreprises de concert +avec la France, il devait accepter les conséquences +de la politique qu’il avait choisie. M. de Bismark +n’était pas obligé de mettre l’empereur Napoléon III +dans ses confidences ; mais, l’ayant fait, il était +obligé d’avoir des égards pour l’empereur et les +hommes d’État français, ainsi que pour une fraction +de l’opinion qu’il fallait ménager. Le grand mal de +la Prusse, c’est l’orgueil. Foyer puissant d’ancien +régime, elle s’irrite de notre prospérité bourgeoise ; +ses gentilshommes sont blessés de voir des roturiers, +je ne dis pas plus riches qu’eux, mais exerçant +comme eux la profession qui ailleurs est le privilége +de la noblesse. La jalousie chez eux double +l’orgueil. « Nous sommes une jeunesse pauvre, +disent-ils, des cadets qui veulent se faire leur place +dans le monde. » Une des causes qui ont produit +M. de Bismark a été la vanité blessée du diplomate +abreuvé d’avanies par ses confrères autrichiens traitant +la Prusse en parvenue. Le sentiment qui a créé +la Prusse a été quelque chose d’analogue : l’homme +sérieux, pauvre, intelligent, sans charme, supporte +avec peine les succès de société d’un rival qui, tout +en lui étant fort inférieur pour les qualités solides, +fait figure dans le monde, règle la mode et réussit +par des dédains aristocratiques à l’empêcher de s’y +faire accepter.</p> + +<p>La France n’a pas été moins coupable. Les journaux +ont été superficiels, le parti militaire s’est +montré présomptueux et entêté, l’opposition n’a paru +attentive qu’à la recherche d’une fausse popularité, +blâmant le gouvernement s’il préparait la guerre, +l’insultant s’il ne la faisait pas, parlant sans cesse de +la honte de Sadowa et de la nécessité d’une +revanche ; mais le grand mal a été l’excès du pouvoir +personnel. La conversion à la monarchie parlementaire +affectée depuis un an était si peu sérieuse, qu’un +ministère tout entier, la Chambre, le sénat ont cédé +presque sans résistance à une pensée personnelle du +souverain qui ne répondait nullement à leurs idées +ni à leurs désirs.</p> + +<p>Et maintenant qui fera la paix ?… La pire conséquence +de la guerre, c’est de rendre impuissants +ceux qui ne l’ont pas voulue, et d’ouvrir un cercle +fatal où le bon sens est qualifié de lâcheté, parfois de +trahison. Nous parlerons avec franchise. Une seule +force au monde sera capable de réparer le mal que +l’orgueil féodal, le patriotisme exagéré, l’excès du +pouvoir personnel, le peu de développement du gouvernement +parlementaire sur le continent ont fait +en cette circonstance à la civilisation.</p> + +<p>Cette force, c’est l’Europe. L’Europe a un intérêt +majeur à ce qu’aucune des deux nations ne soit ni +trop victorieuse ni trop vaincue. La disparition de la +France du nombre des grandes puissances serait la +fin de l’équilibre européen. J’ose dire que l’Angleterre +en particulier sentirait, le jour où un tel +événement viendrait à se produire, les conditions de +son existence toutes changées. La France est une +des conditions de la prospérité de l’Angleterre. +L’Angleterre, selon la grande loi qui veut que la +race primitive d’un pays prenne à la longue le +dessus sur toutes les invasions, devient chaque jour +plus celtique et moins germanique ; dans la grande +lutte des races, elle est avec nous ; l’alliance de la +France et de l’Angleterre est fondée pour des siècles. +Que l’Angleterre porte sa pensée du côté des États-Unis, +de Constantinople, de l’Inde ; elle verra qu’elle +a besoin de la France et d’une France forte.</p> + +<p>Il ne faut pas s’y tromper en effet : une France +faible et humiliée ne saurait exister. Que la France +perde l’Alsace et la Lorraine, et la France n’est plus. +L’édifice est si compacte, que l’enlèvement d’une ou +deux grosses pierres le ferait crouler. L’histoire naturelle +nous apprend que l’animal dont l’organisation +est très-centralisée ne souffre pas l’amputation d’un +membre important ; on voit souvent un homme à qui +l’on coupe une jambe mourir de phthisie ; de même +la France atteinte dans ses parties principales verrait +sa vie générale s’éteindre et ses organes du centre +insuffisants pour renvoyer la vie jusqu’aux extrémités.</p> + +<p>Qu’on ne rêve donc pas de concilier deux choses +contradictoires, conserver la France et l’amoindrir. +Il y a des ennemis absolus de la France qui croient +que le but suprême de la politique contemporaine +doit être d’étouffer une puissance qui, selon eux, +représente le mal. Que ces fanatiques conseillent +d’en finir avec l’ennemi qu’ils ont momentanément +vaincu, rien de plus simple ; mais que ceux qui croient +que le monde serait mutilé si la France disparaissait +y prennent garde. Une France diminuée perdrait +successivement toutes ses parties ; l’ensemble se +disloquerait, le midi se séparerait ; l’œuvre séculaire +des rois de France serait anéantie, et, je vous le jure, +le jour où cela arriverait, personne n’aurait lieu de +s’en réjouir. Plus tard, quand on voudrait former la +grande coalition que provoque toute ambition démesurée, +on regretterait en Europe de ne pas avoir été +plus prévoyant. Deux grandes races sont en présence ; +toutes deux ont fait de grandes choses, toutes deux ont +une grande tâche à remplir en commun ; il ne faut +pas que l’une d’elles soit mise en un état qui équivaille +à sa destruction. Le monde sans la France +serait aussi mutilé que le monde sans l’Allemagne ; +ces grands organes de l’humanité ont chacun leur +office : il importe de les maintenir pour l’accomplissement +de leur mission diverse. Sans attribuer à +l’esprit français le premier rôle dans l’histoire de +l’esprit humain, on doit reconnaître qu’il y joue un +rôle essentiel : le concert serait troublé si cette note +y manquait. Or, si vous voulez que l’oiseau chante, +ne touchez pas à son bocage. La France humiliée, +vous n’aurez plus d’esprit français.</p> + +<p>Une intervention de l’Europe assurant à l’Allemagne +l’entière liberté de ses mouvements intérieurs, +maintenant les limites fixées en 1815 et défendant à +la France d’en rêver d’autres, laissant la France +vaincue, mais fière dans son intégrité, la livrant +au souvenir de ses fautes et la laissant se dégager +en toute liberté et comme elle l’entendrait de +l’étrange situation intérieure qu’elle s’est faite, telle +est la solution que doivent, selon nous, désirer les +amis de l’humanité et de la civilisation. Non-seulement +cette solution mettrait fin à l’horrible déchirement +qui trouble en ce moment la famille européenne, +elle renfermerait de plus le germe d’un pouvoir destiné +à exercer sur l’avenir l’action la plus bienfaisante.</p> + +<p>Comment en effet un effroyable événement comme +celui qui laissera autour de l’année 1870 un souvenir +de terreur a-t-il été possible ? Parce que les diverses +nations européennes sont trop indépendantes les +unes des autres et n’ont personne au-dessus d’elles, +parce qu’il n’y a ni congrès, ni diète, ni tribunal +amphictyonique qui soient supérieurs aux souverainetés +nationales. Un tel établissement existe à +l’état virtuel, puisque l’Europe, surtout depuis 1814, +a fréquemment agi en nom collectif, appuyant ses +résolutions de la menace d’une coalition ; mais ce +pouvoir central n’a pas été assez fort pour empêcher +des guerres terribles. Il faut qu’il le devienne. Le +rêve des utopistes de la paix, un tribunal sans armée +pour appuyer ses décisions, est une chimère ; personne +ne lui obéira. D’un autre côté, l’opinion selon +laquelle la paix ne serait assurée que le jour où une +nation aurait sur les autres une supériorité incontestée +est l’inverse de la vérité ; toute nation exerçant +l’hégémonie prépare par cela seul sa ruine en +amenant la coalition de tous contre elle. La paix ne +peut être établie et maintenue que par l’intérêt commun +de l’Europe, ou, si l’on aime mieux, par la +ligue des neutres passant à une attitude comminatoire. +La justice entre deux parties contendantes n’a +aucune chance de triompher ; mais entre dix parties +contendantes la justice l’emporte, car il n’y a qu’elle +qui offre une base commune d’entente, un terrain +commun. La force capable de maintenir contre le +plus puissant des États une décision jugée utile au +salut de la famille européenne réside donc uniquement +dans le pouvoir d’intervention, de médiation, +de coalition des divers États. Espérons que ce pouvoir, +prenant des formes de plus en plus concrètes et +régulières, amènera dans l’avenir un vrai congrès, +périodique, sinon permanent, et sera le cœur d’États-Unis +d’Europe liés entre eux par un pacte fédéral. +Aucune nation alors n’aura le droit de s’appeler « la +grande nation », mais il sera loisible à chacune d’être +une grande nation, à condition que ce titre elle l’attende +des autres et ne prétende pas se le décerner. C’est à +l’histoire qu’il appartiendra plus tard de spécifier ce +que chaque peuple aura fait pour l’humanité et de +désigner les pays qui, à certaines époques, ont pu +avoir sur les autres certains genres de supériorité.</p> + +<p>De la sorte, on peut espérer que la crise épouvantable +où est engagée l’humanité trouvera un moment +d’arrêt. Le lendemain du jour où la faux de la mort +aura été arrêtée, que devra-t-on faire ? Attaquer +énergiquement la cause du mal. La cause du mal a +été un déplorable régime politique qui a fait dépendre +l’existence d’une nation des présomptueuses vantardises +de militaires bornés, des dépits et de la vanité +blessée de diplomates inconsistants. Opposons à cela +le régime parlementaire, un vrai gouvernement des +parties sérieuses et modérées du pays, non la chimère +démocratique du règne de la volonté populaire avec +tous ses caprices, mais le règne de la volonté nationale, +résultat des bons instincts du peuple savamment +interprétés par des pensées réfléchies. Le pays n’a +pas voulu la guerre ; il ne la voudra jamais ; il veut +son développement intérieur, soit sous forme de +richesse, soit sous forme de libertés publiques. Donnons +à l’étranger le spectacle de la prospérité, de la +liberté, du calme, de l’égalité bien entendue, et la +France reprendra l’ascendant qu’elle a perdu par les +imprudentes manifestations de ses militaires et de ses +diplomates. La France a des principes qui, bien que +critiquables et dangereux à quelques égards, sont +faits pour séduire le monde, quand la France donne +la première l’exemple du respect de ces principes ; +qu’elle présente chez elle le modèle d’un État vraiment +libéral, où les droits de chacun sont garantis, +d’un État bienveillant pour les autres États, renonçant +définitivement à l’idée d’agrandissement, et tous, loin +de l’attaquer, s’efforceront de l’imiter.</p> + +<p>Il y a, je le sais, dans le monde des foyers de fanatisme +où le tempérament règne encore ; il y a en +certains pays une noblesse militaire, ennemie-née de +ces conceptions raisonnables, et qui rêve l’extermination +de ce qui ne lui ressemble pas. L’élément +féodal de la Prusse d’une part, la Russie de l’autre, +sont à cet âge où l’on a l’âcreté du sang barbare, +sans retour en arrière ni désillusion. La France et +jusqu’à un certain point l’Angleterre ont atteint leur +but. La Prusse et la Russie ne sont pas encore arrivées +à ce moment où l’on possède ce que l’on a voulu, où +l’on considère froidement ce pour quoi l’on a troublé +le monde, et où l’on s’aperçoit que ce n’est rien, que +tout ici-bas n’est qu’un épisode d’un rêve éternel, +une ride à la surface d’un infini qui tour à tour nous +produit et nous absorbe. Ces races neuves et violentes +du Nord sont bien plus naïves ; elles sont dupes de leurs +désirs ; entraînées par le but qu’elles se proposent, +elles ressemblent au jeune homme qui s’imagine que, +l’objet de sa passion une fois obtenu, il sera pleinement +heureux. A cela se joint un trait de caractère, +un sentiment que les plaines sablonneuses du nord de +l’Allemagne paraissent toujours avoir inspiré, le sentiment +des Vandales chastes devant les mœurs et le +luxe de l’empire romain, une sorte de fureur puritaine, +la jalousie et la rage contre la vie facile de ceux qui +jouissent. Cette humeur sombre et fanatique existe +encore de nos jours. De tels « esprits mélancoliques », +comme on disait autrefois, se croient chargés de +venger la vertu, de redresser les nations corrompues. +Pour ces exaltés, l’idée de l’empire allemand n’est +pas celle d’une nationalité limitée, libre chez elle, ne +s’occupant pas du reste du monde ; ce qu’ils veulent, +c’est une action universelle de la race germanique, +renouvelant et dominant l’Europe. C’est là une frénésie +bien chimérique ; car supposons, pour plaire à +ces esprits chagrins, la France anéantie, la Belgique, +la Hollande, la Suisse écrasées, l’Angleterre passive +et silencieuse ; que dire du grand spectre de l’avenir +germanique, des Slaves, qui aspireront d’autant plus +à se séparer du corps germanique que ce dernier +s’individualisera davantage ? La conscience slave +s’élève en proportion de la conscience germanique, et +s’oppose à celle-ci comme un pôle contraire ; l’une +crée l’autre. L’Allemand a droit comme tout le monde +à une patrie ; pas plus que personne, il n’a droit à la +domination. Il faut observer d’ailleurs que de telles +visées fanatiques ne sont nullement le fait de l’Allemagne +éclairée. La plus complète personnification de +l’Allemagne, c’est Gœthe. Quoi de moins prussien +que Gœthe ? Qu’on se figure ce grand homme à Berlin +et le débordement de sarcasmes olympiens que lui +eussent inspirés cette roideur sans grâce ni esprit, ce +lourd mysticisme de guerriers pieux et de généraux +craignant Dieu ! Une fois délivrées de la crainte de la +France, ces populations fines de la Saxe, de la +Souabe, se soustrairont à l’enrégimentation prussienne ; +le Midi en particulier reprendra sa vie gaie, +sereine, harmonieuse et libre.</p> + +<p>Le moyen pour que cela arrive, c’est que nous ne +nous en mêlions pas. Le grand facteur de la Prusse, +c’est la France, ou, pour mieux dire, l’appréhension +d’une ingérence de la France dans les affaires allemandes. +Moins la France s’occupera de l’Allemagne, +plus l’unité allemande sera compromise, car l’Allemagne +ne veut l’unité que par mesure de précaution. +La France est en ce sens toute la force de la Prusse. +La Prusse (j’entends la Prusse militaire et féodale) +aura été une crise, non un état permanent ; ce qui +durera réellement, c’est l’Allemagne. La Prusse aura +été l’énergique moyen employé par l’Allemagne pour +se délivrer de la menace de la France bonapartiste. +La réunion des forces allemandes dans la main de la +Prusse n’est qu’un fait amené par une nécessité +passagère. Le danger disparu, l’union disparaîtra, et +l’Allemagne reviendra bientôt à ses instincts naturels. +Le lendemain de sa victoire, la Prusse se trouvera +ainsi en face d’une Europe hostile et d’une +Allemagne reprenant son goût pour les autonomies +particulières. C’est ce qui me fait dire avec assurance : +La Prusse passera, l’Allemagne restera. Or l’Allemagne +livrée à son propre génie sera une nation +libérale, pacifique, démocratique même dans le sens +légitime ; je crois que les sciences sociales lui +devront des progrès remarquables, et que plusieurs +idées qui chez nous ont revêtu le masque effrayant +de la démocratie socialiste se produiront chez elle sous +une forme bienfaisante et réalisable.</p> + +<p>La plus grande faute que pourrait commettre +l’école libérale au milieu des horreurs qui nous +assiégent, ce serait de désespérer. L’avenir est à elle. +Cette guerre, objet des malédictions futures, est arrivée +parce qu’on s’est écarté des maximes libérales, +maximes qui sont en même temps celles de la paix +et de l’union des peuples. Le funeste désir d’une +revanche, désir qui prolongerait indéfiniment l’extermination, +sera écarté par un sage développement de +la politique libérale. C’est une fausse idée que la +France puisse imiter les institutions militaires prussiennes. +L’état social de la France ne veut pas que +tous les citoyens soient soldats, ni que ceux qui le +sont le soient toujours. Pour maintenir une armée +organisée à la prussienne, il faut une petite noblesse ; +or nous n’avons pas de noblesse, et, si nous en avions +une, le génie de la France ferait que nous en aurions +plutôt une grande qu’une petite. La Prusse fonde sa +force sur le développement de l’instruction primaire +et sur l’identité de l’armée et de la nation. Le parti +conservateur en France admet difficilement ces deux +principes, et, à vrai dire, il n’est pas sûr que le pays +en soit capable. La Prusse étant, comme dirait Plutarque, +d’un tempérament plus vertueux que la +France, peut porter des institutions qui, appliquées +sans précautions, donneraient peut-être chez nous +des fruits tout différents, et seraient une source de +révolutions. La Prusse touche en cela le bénéfice de +la grande abnégation politique et sociale de ses populations. +En obligeant ses rivaux à soigner l’instruction +primaire et à imiter sa <i lang="de" xml:lang="de">Landwehr</i> (innovations +qui, dans des pays catholiques et révolutionnaires, +seront probablement anarchiques), elle les force à +un régime sain pour elle, malsain pour eux, comme +le buveur qui fait boire à son partenaire un vin qui +l’enivrera, tandis que lui gardera sa raison.</p> + +<p>En résumé, l’immense majorité de l’espèce humaine +a horreur de la guerre. Les idées vraiment chrétiennes +de douceur, de justice, de bonté, conquièrent +de plus en plus le monde. L’esprit belliqueux ne vit +plus que chez les soldats de profession, dans les +classes nobles du nord de l’Allemagne et en Russie. +La démocratie ne veut pas, ne comprend pas la +guerre. Le progrès de la démocratie sera la fin du +règne de ces hommes de fer, survivants d’un autre +âge, que notre siècle a vus avec terreur sortir des +entrailles du vieux monde germanique. Quelle que +soit l’issue de la guerre actuelle, ce parti sera vaincu +en Allemagne. La démocratie lui a compté les jours. +J’ai des appréhensions contre certaines tendances de +la démocratie, et je les ai dites, il y a un an<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, avec +sincérité ; mais certes, si la démocratie se borne à +débarrasser l’espèce humaine de ceux qui, pour la +satisfaction de leurs vanités et de leurs rancunes, +font égorger des millions d’hommes, elle aura mon +plein assentiment et ma reconnaissante sympathie.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Article sur la Monarchie constitutionnelle, réimprimé à +la fin de ce volume.</p> +</div> +<p>Le principe des nationalités indépendantes n’est +pas de nature, comme plusieurs le pensent, à délivrer +l’espèce humaine du fléau de la guerre ; au contraire, +j’ai toujours craint que le principe des nationalités, +substitué au doux et paternel symbole de la +légitimité, ne fît dégénérer les luttes des peuples en +exterminations de race, et ne chassât du code du +droit des gens ces tempéraments, ces civilités qu’admettaient +les petites guerres politiques et dynastiques +d’autrefois. On verra la fin de la guerre quand, au +principe des nationalités, on joindra le principe qui +en est le correctif, celui de la fédération européenne, +supérieure à toutes les nationalités, ajoutons : quand +les questions démocratiques, contre-partie des questions +de politique pure et de diplomatie, reprendront +leur importance. Qu’on se rappelle 1848 ; le mouvement +français se reproduisit en secousses simultanées +dans toute l’Allemagne. Partout les chefs militaires +surent étouffer les naïves aspirations d’alors ; +mais qui sait si les pauvres gens que ces mêmes chefs +militaires mènent aujourd’hui à l’égorgement n’arriveront +pas à éclaircir leur conscience ? Des naturalistes +allemands, qui ont la prétention d’appliquer leur +science à la politique, soutiennent, avec une froideur +qui voudrait avoir l’air d’être profonde, que la loi de +la destruction des races et de la lutte pour la vie se +retrouve dans l’histoire, que la race la plus forte +chasse nécessairement la plus faible, et que la race +germanique, étant plus forte que la race latine et la +race slave, est appelée à les vaincre et à se les subordonner. +Laissons passer cette dernière prétention, +quoiqu’elle pût donner lieu à bien des réserves. +N’objectons pas non plus à ces matérialistes transcendants +que le droit, la justice, la morale, choses +qui n’ont pas de sens dans le règne animal, sont des +lois de l’humanité ; des esprits si dégagés des vieilles +idées nous répondraient probablement par un sourire. +Bornons-nous à une observation : les espèces animales +ne se liguent pas entre elles. On n’a jamais vu +deux ou trois espèces en danger d’être détruites former +une coalition contre leur ennemi commun ; les +bêtes d’une même contrée n’ont entre elles ni +alliances ni congrès. Le principe fédératif, gardien +de la justice, est la base de l’humanité. Là +est la garantie des droits de tous ; il n’y a pas de +peuple européen qui ne doive s’incliner devant un +pareil tribunal. Cette grande race germanique, bien +plus réellement grande que ne le veulent ses maladroits +apologistes, aura certes dans l’avenir un haut +titre de plus, si l’on peut dire que c’est sa puissante +action qui aura introduit définitivement dans le droit +européen un principe aussi essentiel. Toutes les +grandes hégémonies militaires, celle de l’Espagne au +<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, celle de la France sous Louis XIV, celle +de la France sous Napoléon, ont abouti à un prompt +épuisement. Que la Prusse y prenne garde, sa politique +radicale peut l’engager dans une série de complications +dont il ne lui soit plus loisible de se +dégager ; un œil pénétrant verrait peut-être dès à +présent le nœud déjà formé de la coalition future. +Les sages amis de la Prusse lui disent tout bas, non +comme menace, mais comme avertissement : <i lang="la" xml:lang="la">Væ +victoribus !</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">LETTRE<br> +A M. STRAUSS</h2> + + +<p>Le 18 août 1870, parut, dans la <i>Gazette d’Augsbourg</i>, +une lettre que M. Strauss me faisait l’honneur de +m’adresser sur les événements du temps. Elle se terminait +ainsi :</p> + +<p>« Vous trouverez peut-être étrange aussi que ces +lignes ne vous parviennent que par l’intermédiaire d’un +journal. Certes, dans des temps moins agités, je me +serais assuré tout d’abord de votre agrément ; mais, +dans les circonstances actuelles, avant que ma demande +fût parvenue dans vos mains, et votre réponse dans les +miennes, le vrai moment aurait passé. Et j’estime d’ailleurs +qu’il peut y avoir quelque utilité à ce que, dans +cette crise, deux hommes appartenant aux deux nations +rivales, indépendants l’un de l’autre et étrangers à tout +esprit de parti, échangent leurs vues sans passion, mais +en toute franchise, sur les causes et sur la portée de la +lutte actuelle ; car les pages que je viens d’écrire n’auront +complétement atteint leur but que si elles vous +déterminent à un semblable exposé de sentiments, fait +à votre point de vue. »</p> + +<p>Je me rendis à cette invitation ; le 16 septembre 1870, +parut dans le <i>Journal des Débats</i> la réponse que je vais +reproduire. La veille avait paru dans le même journal +la traduction de la lettre de M. Strauss.</p> + +<hr> + + +<p class="ind">Monsieur et savant maître,</p> + +<p>Vos hautes et philosophiques paroles nous sont +arrivées à travers ce déchaînement de l’enfer, comme +un message de paix ; elles nous ont été d’une grande +consolation, à moi surtout qui dois à l’Allemagne ce +à quoi je tiens le plus, ma philosophie, je dirai +presque ma religion. J’étais au séminaire Saint-Sulpice +vers 1843, quand je commençai à connaître +l’Allemagne par Gœthe et Herder. Je crus entrer dans +un temple, et, à partir de ce moment, tout ce que +j’avais tenu jusque-là pour une pompe digne de la +Divinité me fit l’effet de fleurs de papier jaunies et +fanées. Aussi, comme je vous l’ai écrit au premier +moment des hostilités, cette guerre m’a rempli de +douleur, d’abord à cause des épouvantables calamités +qu’elle ne pouvait manquer d’entraîner, ensuite +à cause des haines, des jugements erronés qu’elle +répandra et du tort qu’elle fera aux progrès de la +vérité. Le grand malheur du monde est que la France +ne comprend pas l’Allemagne et que l’Allemagne ne +comprend pas la France : ce malentendu ne fera que +s’aggraver. On ne combat le fanatisme que par un +fanatisme opposé ; après la guerre, nous nous trouverons +en présence d’esprits rétrécis par la passion, +qui admettront difficilement notre libre et large +sérénité.</p> + +<p>Vos idées sur l’histoire du développement de +l’unité allemande sont d’une parfaite justesse. Au +moment où j’ai reçu le numéro de la <i>Gazette d’Augsbourg</i> +qui contenait votre belle lettre, j’étais justement +occupé à écrire pour la <i>Revue des Deux +Mondes</i> un article qui paraîtra ces jours-ci, et où +j’exposais des vues identiques aux vôtres. Il est clair +que, dès que l’on a rejeté le principe de la légitimité +dynastique, il n’y a plus, pour donner une base aux +délimitations territoriales des États, que le droit des +nationalités, c’est-à-dire des groupes naturels déterminés +par la race, l’histoire et la volonté des populations. +Or, s’il y a une nationalité qui ait un droit +évident d’exister en toute son indépendance, c’est +assurément la nationalité allemande. L’Allemagne +a le meilleur titre national, je veux dire un rôle +historique de première importance, une âme, une +littérature, des hommes de génie, une conception +particulière des choses divines et humaines. L’Allemagne +a fait la plus importante révolution des +temps modernes, la Réforme ; en outre, depuis un +siècle, l’Allemagne a produit un des plus beaux développements +intellectuels qu’il y ait jamais eu, un +développement qui a, si j’ose le dire, ajouté un degré +de plus à l’esprit humain en profondeur et en étendue, +si bien que ceux qui n’ont pas participé à cette +culture nouvelle sont à ceux qui l’ont traversée +comme celui qui ne connaît que les mathématiques +élémentaires est à celui qui connaît le calcul différentiel.</p> + +<p>Qu’une si grande force intellectuelle, jointe à tant +de moralité et de sérieux, dût produire un mouvement +politique correspondant, que la nation allemande +fût appelée à prendre dans l’ordre extérieur, +matériel et pratique, une importance proportionnée +à celle qu’elle avait dans l’ordre de l’esprit, c’est ce +qui était évident pour toute personne instruite, non +aveuglée par la routine et les partis pris superficiels. +Ce qui ajoutait à la légitimité des vœux de l’Allemagne, +c’est que le besoin d’unité était chez elle une +mesure de précaution justifiée par les déplorables +folies du premier empire, folies que les Français +éclairés réprouvent autant que les Allemands, mais +contre le retour desquelles il était bon de se prémunir, +certaines personnes relevant encore ces souvenirs +avec beaucoup d’étourderie.</p> + +<p>C’est vous dire qu’en 1866 (je parle ici au nom +d’un petit groupe de vrais libéraux) nous accueillîmes +avec une grande joie l’augure de la constitution +d’une Allemagne à l’état de puissance de premier +ordre. Ce n’est pas qu’il nous agréât plus qu’à vous +de voir ce grand et heureux événement réalisé par +l’armée prussienne. Vous avez montré mieux que +personne combien il s’en faut que la Prusse soit +l’Allemagne. Mais n’importe ; nous avions à cet égard +une pensée que, je pense, vous partagez : c’est que +l’unité allemande, après avoir été faite par la Prusse, +absorberait la Prusse, conformément à cette loi générale +que le levain disparaît dans la pâte qu’il a fait +lever. A ce pédantisme rogue et jaloux qui nous +déplaît parfois dans la Prusse, nous voyions ainsi se +substituer peu à peu et succéder en définitive l’esprit +allemand, avec sa merveilleuse largeur, ses poétiques +et philosophiques aspirations. Ce qu’il y avait de peu +sympathique à nos instincts libéraux dans un pays +féodal, très-médiocrement parlementaire, dominé +par une petite noblesse entichée d’une orthodoxie +étroite et pleine de préjugés, nous l’oubliions comme +vous l’oubliiez vous-même, pour ne voir dans un +avenir ultérieur que l’Allemagne, c’est-à-dire une +grande nation libérale, destinée à faire faire un pas +décisif aux questions politiques, religieuses et sociales, +et peut-être à réaliser ce que nous avons essayé +en France, jusqu’ici sans y réussir : une organisation +scientifique et rationnelle de l’État.</p> + +<p>Comment ces rêves ont-ils été déçus ? comment +ont-ils fait place à la plus amère réalité ? J’ai expliqué +mes idées sur ce point dans la <i>Revue</i> ; les +voici en deux mots : On peut faire aussi grande que +l’on voudra la part des fautes du gouvernement français, +mais il serait injuste d’oublier ce qu’a eu de +répréhensible à beaucoup d’égards la conduite du +gouvernement prussien. Vous savez que les plans de +M. de Bismark furent communiqués en 1865 à +l’empereur Napoléon III, lequel, en somme, y adhéra. +Si cette adhésion vint de la conviction que l’unité de +l’Allemagne était une nécessité historique, et qu’il +était désirable que cette unité se fît avec la pleine +amitié de la France, l’empereur Napoléon III eut +mille fois raison. Il est à ma connaissance personnelle +qu’un mois à peu près avant le commencement +des hostilités de 1866, l’empereur Napoléon III +croyait au succès de la Prusse, et même qu’il le +désirait. Malheureusement, l’hésitation, le goût des +actes successivement contradictoires perdirent l’empereur +en cette occasion comme en plusieurs autres. +La victoire de Sadowa éclata sans que rien fût convenu. +Versatilité inconcevable ! Égaré par les rodomontades +du parti militaire, troublé par les reproches +de l’opposition, l’empereur se laissa entraîner à +regarder comme une défaite le résultat qui aurait dû +être pour lui une victoire, et qu’en tout cas il avait +voulu et amené.</p> + +<p>Si le succès justifie tout, le gouvernement prussien +est complétement absous ; mais nous sommes philosophes, +monsieur ; nous avons la naïveté de croire +que celui qui a réussi peut avoir eu des torts. +Le gouvernement prussien avait sollicité, accepté +l’alliance secrète de l’empereur Napoléon III et de la +France. Quoique rien n’eût été stipulé, il devait à +l’empereur et à la France des marques de gratitude +et de sympathie. Un de vos compatriotes, qui montre +en ce moment contre la France plus de passion que +je n’aime à en voir chez un galant homme, me disait, +à l’époque dont il s’agit, que l’Allemagne devait à la +France une grande reconnaissance pour la part réelle, +quoique négative, que cette dernière avait prise à sa +fondation. Conduit par un principe d’orgueil qui aura +dans l’avenir de fâcheuses conséquences, le cabinet +de Berlin ne l’entendit pas ainsi. Certes les agrandissements +territoriaux, quand il s’agit d’une nation +forte déjà de trente ou quarante millions d’hommes, +ont peu d’importance ; l’acquisition de la Savoie et +de Nice a été pour la France plus fâcheuse qu’utile. +On peut regretter cependant que le gouvernement +prussien n’ait pas fait céder la rigueur de ses prétentions +dans l’affaire du Luxembourg. Le Luxembourg +cédé à la France, la France n’eût pas été plus grande +ni l’Allemagne plus petite ; mais cette concession +insignifiante eût suffi pour satisfaire l’opinion superficielle, +qui en un pays de suffrage universel doit +être ménagée, et eût permis au gouvernement français +de masquer sa retraite. Dans le plus grand château +des croisés qui existe encore en Syrie, le <i>Kalaat-el-hosn</i>, +se voit, en beaux caractères du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle, +sur une pierre au milieu des ruines, l’inscription +suivante, que la maison de Hohenzollern devrait faire +graver sur l’écusson de tous ses châteaux :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Sit tibi copia,</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Sit sapientia,</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Formaque detur :</div> + +<div class="verse stanza" lang="la" xml:lang="la">Inquinat omnia</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Sola superbia</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Si comitetur.</div> +</div> + +</div> +<p>Dans les causes éloignées de la guerre, un esprit +impartial peut donc faire presque égale la part de +reproches que méritent d’un côté le gouvernement +de la France et d’un autre côté celui de la Prusse. +Quant à la cause prochaine, à ce pitoyable incident +diplomatique ou plutôt ce jeu cruel de vanités blessées +qui, pour venger de chétives querelles de diplomates, +a déchaîné tous les fléaux sur l’espèce +humaine, vous savez ce que j’en pense. J’étais à +Tromsoë, où le plus splendide paysage de neige +des mers polaires me faisait rêver aux îles des Morts +de nos ancêtres celtes et germains, quand j’appris +cette horrible nouvelle ; je n’ai jamais maudit comme +ce jour-là le sort fatal qui semble condamner notre +malheureux pays à n’être jamais conduit que par +l’ignorance, la présomption et l’ineptie.</p> + +<p>Cette guerre, quoi qu’on en dise, n’était nullement +inévitable. La France ne voulait en aucune façon la +guerre. Il ne faut pas juger de ces choses par des +déclamations de journaux et des criailleries de boulevard. +La France est profondément pacifique ; ses +préoccupations sont tournées vers l’exploitation des +énormes sources de richesses qu’elle possède et vers +les questions démocratiques et sociales. Le roi Louis-Philippe +avait vu le vrai sur ce point avec beaucoup +de bon sens. Il sentait que la France, avec +son éternelle blessure, toujours près de se rouvrir +(le manque d’une dynastie ou d’une constitution +universellement acceptée), ne pouvait pas faire la +grande guerre. Une nation qui a rempli son programme +et atteint l’égalité ne saurait lutter avec des +peuples jeunes, pleins d’illusions et dans tout le feu de +leur développement. Croyez-moi, les uniques causes +de la guerre sont la faiblesse de nos institutions +constitutionnelles et les funestes conseils que des +militaires présomptueux et bornés, des diplomates +vaniteux ou ignorants ont donnés à l’empereur. Le +plébiscite n’y est pour rien ; au contraire, cette +étrange manifestation, qui montra que la dynastie +napoléonienne avait poussé ses racines jusqu’aux +entrailles mêmes du pays, devait faire croire que +l’empereur s’éloignerait ensuite de plus en plus des +allures d’un joueur désespéré. Un homme qui possède +de grands biens territoriaux nous paraît devoir être +moins porté à tenter le sort sur un coup de dé que +celui dont la richesse est douteuse. En réalité, pour +écarter les dangers de conflagration, il suffisait +d’attendre. Que de questions, dans les affaires de +cette pauvre espèce humaine, il faut résoudre en ne +les résolvant pas ! Au bout de quelques années on +est tout surpris que la question n’existe plus. Y eut-il +jamais une haine nationale comme celle qui pendant +six siècles a divisé la France et l’Angleterre ? Il +y a vingt-cinq ans, sous Louis-Philippe, cette haine +était encore assez forte ; presque tout le monde +déclarait qu’elle ne pouvait finir que par la guerre ; +elle a disparu comme par enchantement.</p> + +<p>Naturellement, cher monsieur, les libéraux éclairés +n’ont eu ici qu’un seul vœu depuis l’heure fatale, +voir finir ce qui n’aurait pas dû commencer. La +France a eu mille fois tort de paraître vouloir s’opposer +aux évolutions intérieures de l’Allemagne ; +mais l’Allemagne commettrait une faute non moins +grave en voulant porter atteinte à l’intégrité de la +France. Si l’on a pour but de détruire la France, +rien de mieux conçu qu’un tel plan ; mutilée, la +France rentrerait en convulsions, et périrait. Ceux qui +pensent, comme quelques-uns de vos compatriotes, +que la France doit être supprimée du nombre des +peuples, sont conséquents en demandant son amoindrissement ; +ils voient très-bien que cet amoindrissement +serait sa fin ; mais ceux qui croient comme +vous que la France est nécessaire à l’harmonie du +monde doivent peser les conséquences qu’entraînerait +un démembrement. Je puis parler ici avec une +sorte d’impartialité. Je me suis étudié toute ma vie +à être bon patriote, ainsi qu’un honnête homme doit +l’être, mais en même temps à me garder du patriotisme +exagéré comme d’une cause d’erreur. Ma philosophie, +d’ailleurs, est l’idéalisme ; où je vois le bien, +le beau, le vrai, là est ma patrie. C’est au nom des +vrais intérêts éternels de l’idéal que je serais désolé +que la France n’existât plus. La France est +nécessaire comme protestation contre le pédantisme, +le dogmatisme, le rigorisme étroit. Vous qui avez si +bien compris Voltaire devez comprendre cela. Cette +légèreté qu’on nous reproche est au fond sérieuse et +honnête. Prenez garde que, si notre tour d’esprit, +avec ses qualités et ses défauts, disparaissait, la conscience +humaine serait sûrement amoindrie. La +variété est nécessaire, et le premier devoir de l’homme +qui cherche d’un cœur vraiment pieux à entrer dans +les desseins de la Divinité est de supporter, de respecter +même les organes providentiels de la vie +spirituelle de l’humanité qui lui sont le moins congénères +et le moins sympathiques. Votre illustre +Mommsen, dans une lettre qui nous a un peu +attristés, comparait il y a quelques jours notre littérature +aux eaux bourbeuses de la Seine, et cherchait +à en préserver le monde comme d’un poison. Quoi ! +cet austère savant connaît donc nos journaux burlesques +et notre niais petit théâtre bouffon ! Soyez +assuré qu’il y a encore, derrière la littérature charlatanesque +et misérable qui a chez nous comme partout +les succès de la foule, une France fort distinguée, +différente de la France du <small>XVII</small><sup>e</sup> et du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, +de même race cependant : d’abord un groupe +d’hommes de la plus haute valeur et du sérieux le +plus accompli, puis une société exquise, charmante +et sérieuse à la fois, fine, tolérante, aimable, sachant +tout sans avoir rien appris, devinant d’instinct le +dernier résultat de toute philosophie. Prenez garde de +froisser cela. La France, pays très-mixte, offre cette +particularité que certaines plantes germaniques y +poussent souvent mieux que dans leur sol natal ; on +pourrait le démontrer par des exemples de notre +histoire littéraire du <small>XII</small><sup>e</sup> siècle, par les chansons de +geste, la philosophie scolastique, l’architecture +gothique. Vous semblez croire que la diffusion des +saines idées germaniques serait facilitée par certaines +mesures radicales, détrompez-vous ; cette propagande +serait alors arrêtée net ; le pays s’enfoncerait +avec rage dans ses routines nationales et ses défauts +particuliers. — « Tant pis pour lui ! » diront vos +exaltés. — « Tant pis pour l’humanité ! » ajouterai-je. +La suppression ou l’atrophie d’un membre +fait pâtir tout le corps.</p> + +<p>L’heure est solennelle. Il y a en France deux courants +d’opinion. Les uns raisonnent ainsi : « Finissons +cette odieuse partie au plus vite ; cédons tout, l’Alsace, +la Lorraine ; signons la paix ; puis haine à +mort, préparatifs sans trêve, alliance avec n’importe +qui, complaisances sans bornes pour toutes les ambitions +russes ; un seul but, un seul mobile à la vie, +guerre d’extermination contre la race germanique. » +D’autres disent : « Sauvons l’intégrité de la France, +développons les institutions constitutionnelles, réparons +nos fautes, non en rêvant de prendre notre +revanche d’une guerre où nous avons été injustes +agresseurs, mais en contractant avec l’Allemagne et +l’Angleterre une alliance dont l’effet sera de conduire +le monde dans les voies de la civilisation libérale. » +L’Allemagne décidera laquelle des deux politiques +suivra la France, et du même coup elle décidera de +l’avenir de la civilisation.</p> + +<p>Vos germanistes fougueux allèguent que l’Alsace +est une terre germanique, injustement détachée de +l’empire allemand. Remarquez que les nationalités +sont toutes des « cotes mal taillées » ; si l’on se met +à raisonner ainsi sur l’ethnographie de chaque canton, +on ouvre la porte à des guerres sans fin. De +belles provinces de langue française ne font pas partie +de la France, et cela est très-avantageux, même +pour la France. Des pays slaves appartiennent à la +Prusse. Ces anomalies servent beaucoup à la civilisation. +La réunion de l’Alsace à la France, par exemple, +est un des faits qui ont le plus contribué à la propagande +du germanisme ; c’est par l’Alsace que les +idées, les méthodes, les livres de l’Allemagne passent +d’ordinaire pour arriver jusqu’à nous. Il est incontestable +que, si on soumettait la question au peuple +alsacien, une immense majorité se prononcerait pour +rester unie à la France. Est-il digne de l’Allemagne +de s’attacher de force une province rebelle, irritée, +devenue irréconciliable, surtout depuis la destruction +de Strasbourg ? L’esprit est vraiment parfois confondu +de l’audace de vos hommes d’État. Le roi de Prusse +paraît en train de s’imposer la lourde tâche de +résoudre la question française, de donner et par +conséquent de garantir un gouvernement à la France. +Peut-on, de gaieté de cœur, rechercher un pareil fardeau ? +Comment ne voit-on pas que la conséquence +de cette politique serait d’occuper la France à perpétuité +avec 3 ou 400,000 hommes ? L’Allemagne +veut donc rivaliser avec l’Espagne du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle ? +Et sa grande et haute culture intellectuelle, que +deviendrait-elle à ce jeu-là ? Qu’elle prenne garde +qu’un jour, quand on voudra désigner les années les +plus glorieuses de la race germanique, on ne préfère +à la période de sa domination militaire, marquée +peut-être par un abaissement intellectuel et moral, +les premières années de notre siècle, où, vaincue, +humiliée extérieurement, elle créait pour le monde +la plus haute révélation de la raison que l’humanité +eût connue jusque-là !</p> + +<p>On s’étonne que quelques-uns de vos meilleurs +esprits ne voient pas cela, et surtout qu’ils se +montrent contraires à une intervention de l’Europe +en ces questions. La paix ne peut, à ce qu’il semble, +être conclue directement entre la France et l’Allemagne ; +elle ne peut être l’ouvrage que de l’Europe, +qui a blâmé la guerre et qui doit vouloir qu’aucun +des membres de la famille européenne ne soit trop +affaibli. Vous parlez à bon droit de garanties contre +le retour de rêves malsains ; mais quelle garantie +vaudrait celle de l’Europe, consacrant de nouveau +les frontières actuelles et interdisant à qui que ce soit +de songer à déplacer les bornes fixées par les anciens +traités ? Toute autre solution laissera la porte ouverte +à des vengeances sans fin. Que l’Europe fasse cela, +et elle aura posé pour l’avenir le germe de la plus +féconde institution, je veux dire d’une autorité centrale, +sorte de congrès des États-Unis d’Europe, +jugeant les nations, s’imposant à elles, et corrigeant +le principe des nationalités par le principe de fédération. +Jusqu’à nos jours, cette force centrale de la +communauté européenne ne s’est guère montrée en +exercice que dans des coalitions passagères contre le +peuple qui aspirait à une domination universelle ; il +serait bon qu’une sorte de coalition permanente et +préventive se formât pour le maintien des grands +intérêts communs, qui sont après tout ceux de la raison +et de la civilisation.</p> + +<p>Le principe de la fédération européenne peut ainsi +offrir une base de médiation semblable à celle que +l’Église offrait au moyen âge. On est parfois tenté de +prêter un rôle analogue aux tendances démocratiques +et à l’importance que prennent de nos jours les problèmes +sociaux. Le mouvement de l’histoire contemporaine +est une sorte de balancement entre les +questions patriotiques, d’une part, les questions +démocratiques et sociales, de l’autre. Ces derniers +problèmes ont un côté de légitimité, et seront peut-être +en un sens la grande pacification de l’avenir. Il +est certain que le parti démocratique, malgré ses +aberrations, agite des problèmes supérieurs à la +patrie ; les sectaires de ce parti se donnent la main +par-dessus toutes les divisions de nationalité, et professent +une grande indifférence pour les questions de +point d’honneur, qui touchent surtout la noblesse et +les militaires. Les milliers de pauvres gens qui en ce +moment s’entre-tuent pour une cause qu’ils ne comprennent +qu’à demi ne se haïssent pas ; ils ont des +besoins, des intérêts communs. Qu’un jour ils arrivent +à s’entendre et à se donner la main malgré leurs +chefs, c’est là un rêve sans doute ; on peut cependant +entrevoir plus d’un biais par où la politique à +outrance de la Prusse pourra servir à l’avénement +d’idées qu’elle ne soupçonne pas. Il paraît difficile +que cette fureur d’une poignée d’hommes, reste des +vieilles aristocraties, mène longtemps à l’égorgement +des masses de populations douces, arrivées à +une conscience démocratique assez avancée et plus +ou moins imbues d’idées économiques (pour eux +saintes) dont le propre est justement de ne pas tenir +compte des rivalités nationales.</p> + +<p>Ah ! cher maître, que Jésus a bien fait de fonder +le royaume de Dieu, un monde supérieur à la haine, +à la jalousie, à l’orgueil, où le plus estimé est, non pas, +comme dans les tristes temps que nous traversons, +celui qui fait le plus de mal, celui qui frappe, tue, +insulte, celui qui est le plus menteur, le plus déloyal, +le plus mal élevé, le plus défiant, le plus perfide, le +plus fécond en mauvais procédés, en idées diaboliques, +le plus fermé à la pitié, au pardon, celui qui +n’a nulle politesse, qui surprend son adversaire, lui +joue les plus mauvais tours ; mais celui qui est le +plus doux, le plus modeste, le plus éloigné de toute +assurance, jactance et dureté, celui qui cède le pas +à tout le monde, celui qui se regarde comme le dernier ! +La guerre est un tissu de péchés, un état +contre nature où l’on recommande de faire comme +belle action ce qu’en tout autre temps on commande +d’éviter comme vice ou défaut, où c’est un +devoir de se réjouir du malheur d’autrui, où celui +qui rendrait le bien pour le mal, qui pratiquerait les +préceptes évangéliques de pardon des injures, de +goût pour l’humiliation, serait absurde et même blâmable. +Ce qui fait entrer dans la Walhalla est ce qui +exclut du royaume de Dieu. Avez-vous remarqué que +ni dans les huit béatitudes, ni dans le sermon sur la +montagne, ni dans l’Évangile, ni dans toute la littérature +chrétienne primitive, il n’y a pas un mot qui +mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent +le royaume du ciel ?</p> + +<p>Insistons sur ces grands enseignements de paix, +qui échappent aux hommes dupes de leur orgueil, +entraînés par leur éternel et si peu philosophique +oubli de la mort. Personne n’a le droit de se désintéresser +des désastres de son pays ; mais le philosophe +comme le chrétien a toujours des motifs de vivre. Le +royaume de Dieu ne connaît ni vainqueurs ni vaincus ; +il consiste dans les joies du cœur, de l’esprit et de +l’imagination, que le vaincu goûte plus que le vainqueur, +s’il est plus élevé moralement et s’il a plus +d’esprit. Votre grand Gœthe, votre admirable Fichte +ne nous ont-ils pas appris comment on peut mener +une vie noble et par conséquent heureuse au milieu +de l’abaissement extérieur de sa patrie ? Un motif, du +reste, m’inspire un grand repos d’esprit : l’an dernier, +lors des élections pour le Corps législatif, je +m’offris aux suffrages des électeurs ; je ne fus pas +choisi ; mes affiches se voient encore sur les murs +des villages de Seine-et-Marne ; on y peut lire : +« Pas de révolution, pas de guerre. Une guerre serait +aussi funeste qu’une révolution. » Pour avoir la +conscience tranquille dans des temps comme les +nôtres, il faut pouvoir se dire qu’on n’a pas fui systématiquement +la vie publique, pas plus qu’on ne l’a +recherchée.</p> + +<p>Conservez-moi toujours votre amitié, et croyez à +mes sentiments les plus élevés.</p> + +<p class="date">Paris, 13 septembre 1870.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">NOUVELLE LETTRE<br> +A M. STRAUSS</h2> + + +<p class="date">Paris, 15 septembre 1871.</p> + +<p class="ind">Monsieur et savant maître,</p> + +<p>A la fin de la lettre que vous m’avez adressée par +la <i>Gazette d’Augsbourg</i>, le 18 août 1870, vous +m’invitiez à exposer mes vues sur la situation terrible +créée par les derniers événements. Je le fis ; ma +réponse à votre lettre parut dans le <i>Journal des +Débats</i>, le 16 septembre ; la veille, avait été insérée +dans le même journal la traduction de votre lettre, +telle que nous l’avait envoyée votre excellent interprète +français, M. Charles Ritter. Si vous voulez bien +réfléchir à l’état de Paris à cette époque, vous reconnaîtrez +peut-être que ce journal faisait en cela preuve +d’un certain courage. Le siége commença le lendemain, +et toute communication entre l’intérieur de +Paris et le reste du monde se trouva interrompue +pendant cinq mois.</p> + +<p>Plusieurs jours après la conclusion de l’armistice +au mois de février 1871, j’appris une nouvelle qui +me surprit, c’est que, le 2 octobre 1870, vous aviez +fait dans la <i>Gazette d’Augsbourg</i> une réponse à ma +lettre du 16 septembre. Vous ne pensiez pas sans +doute que le blocus prussien fût aussi rigoureux +qu’il l’était ; car, si vous l’aviez su, il est peu probable +que vous m’eussiez adressé une lettre publique +que je ne pouvais lire et à laquelle je ne pouvais +répondre. Le malentendu en ces matières délicates +est facile ; il faut que la personne qu’on a interpellée +puisse donner des explications et rectifier, s’il y a +lieu, les opinions qu’on lui prête. Dans le cas dont +il s’agit, la crainte d’un malentendu n’était pas +chimérique. Entre bien des rectifications, en effet, +que j’aurais à faire à votre réponse du 2 octobre, +il en est une qui a de l’importance. Trompé par +l’expression de « traités de 1814 » que nous employons +souvent en France pour désigner l’ensemble +des conventions qui fixèrent les limites de la +France à la chute du premier empire, vous avez +cru que je demandais après Sedan qu’on revînt sur +les cessions de 1815, qu’on nous rendît Saarlouis et +Landau. Je suis fâché d’avoir été présenté par vous au +public allemand comme capable d’une telle absurdité. +Il me semble que, s’il y a une pensée qui résulte +clairement de ce que j’ai écrit sur cette funeste +guerre, c’est qu’il fallait s’en tenir aux frontières +nationales telles que l’histoire les avait fixées, que +toute annexion de pays sans le vœu des populations +était une faute et même un crime.</p> + +<p>Une circonstance augmenta encore mon chagrin. +Peu de jours après que j’eus connu l’existence de +votre lettre du 2 octobre, j’appris que la <i>Gazette +d’Augsbourg</i> n’avait pas inséré la traduction de +ma lettre du 16 septembre, si bien que ce journal, +après m’avoir invité par votre organe à entrer dans la +discussion, après avoir vu le <i>Journal des Débats</i>, dont +la position était autrement délicate que la sienne, +insérer vos pages hautaines sous le coup de l’émeute +populaire, refusait de porter au public allemand +victorieux les humbles pages où je réclamais pour +ma patrie vaincue un peu de générosité et de pitié. +Je sais que vous avez regretté ce procédé ; mais +c’est ici que j’admire de quoi est capable votre +patriotisme exalté ; car, au lieu de vous retirer d’un +débat où la parole était refusée à votre adversaire, +vous avez inséré quelques jours après dans cette +même <i>Gazette d’Augsbourg</i> une réplique à la lettre +que vous m’aviez fait écrire et que vous n’aviez pas +eu le crédit de faire publier. Voilà, monsieur, où je +vois bien la différence entre nos manières de comprendre +la vie. La passion qui vous remplit et qui +vous semble sainte est capable de vous arracher +un acte pénible. Une de nos faiblesses, au contraire, +à nous autres Français de la vieille école, est de +croire que les délicatesses du galant homme passent +avant tout devoir, avant toute passion, avant +toute croyance, avant la patrie, avant la religion. +Cela nous fait du tort ; car on ne nous rend pas +toujours la pareille, et, comme tous les délicats, nous +jouons le rôle de dupes au milieu d’un monde qui +ne nous comprend plus.</p> + +<p>Il est vrai que vous m’avez fait ensuite un honneur +auquel je suis sensible comme je le dois. Vous +avez traduit vous-même ma réponse et l’avez +réunie dans une brochure à vos deux lettres<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Vous +avez voulu que cette brochure se vendît au profit +d’un établissement d’invalides allemands. Dieu me +garde de vous faire une chicane au point de vue +de la propriété littéraire ! L’œuvre à laquelle vous +m’avez fait contribuer est d’ailleurs une œuvre +d’humanité, et, si ma chétive prose a pu procurer +quelques cigares à ceux qui ont pillé ma petite maison +de Sèvres, je vous remercie de m’avoir fourni +l’occasion de conformer ma conduite à quelques-uns +des préceptes de Jésus que je crois les plus authentiques. +Mais remarquez encore ces nuances légères, +Certainement, si vous m’aviez permis de publier un +écrit de vous, jamais, au grand jamais, je n’aurais +eu l’idée d’en faire une édition au profit de notre +hôtel des Invalides. Le but vous entraîne ; la passion +vous empêche de voir ces mièvreries de gens blasés +que nous appelons le goût et le tact.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Leipzig, Hirzel, 1870.</p> +</div> +<p>Il m’est arrivé depuis un an ce qui arrive toujours +à ceux qui prêchent la modération en temps de crise. +Les événements ainsi que l’immense majorité de +l’opinion m’ont donné tort. Je ne puis vous dire +cependant que je sois converti. Attendons dix ou +quinze années ; ma conviction est que la partie +éclairée de l’Allemagne reconnaîtra alors qu’en lui +conseillant d’user doucement de sa victoire, je fus +son meilleur ami. Je ne crois pas à la durée des +choses menées à l’extrême, et je serais bien surpris +si une foi aussi absolue en la vertu d’une race que +celle que professent M. de Bismark et M. de Moltke +n’aboutissait pas à une déconvenue. L’Allemagne, +en se livrant aux hommes d’État et aux hommes de +guerre de la Prusse, a monté un cheval fringant, qui +la mènera où elle ne veut pas. Vous jouez trop gros +jeu. A quoi ressemble votre conduite ? exactement +à celle de la France à l’époque qu’on lui reproche +le plus. En 1792, les puissances européennes provoquent +la France ; la France bat les puissances, ce +qui était bien son droit ; puis elle pousse ses victoires +à outrance, en quoi elle avait tort. L’outrance est +mauvaise ; l’orgueil est le seul vice qui soit puni +en ce monde. Triompher est toujours une faute et +en tout cas quelque chose de bien peu philosophique. +<i lang="la" xml:lang="la">Debemur morti nos nostraque.</i></p> + +<p>Ne vous imaginez pas être plus que d’autres à +l’abri de l’erreur. Depuis un an, vos journaux se +sont montrés moins ignorants sans doute que les +nôtres, mais tout aussi passionnés, tout aussi immoraux, +tout aussi aveugles. Ils ne voient pas une montagne +qui est devant leurs yeux, l’opposition toujours +croissante de la conscience slave à la conscience +germanique, opposition qui aboutira à une lutte +effroyable. Ils ne voient pas qu’en détruisant le pôle +nord d’une pile on détruit le pôle sud, que la solidarité +française faisait la solidarité allemande, qu’en +mourant la France se vengera et rendra le plus mauvais +service à l’Allemagne. L’Allemagne, en d’autres +termes, a fait la faute d’écraser son adversaire. +Qui n’a pas d’antithèse n’a pas de raison d’être. +S’il n’y avait plus d’orthodoxes, ni vous ni moi +n’existerions ; nous serions en face d’un stupide +matérialisme vulgaire, qui nous tuerait bien mieux +que les théologiens. L’Allemagne s’est comportée +avec la France comme si elle ne devait jamais avoir +d’autre ennemi. Or le précepte du vieux sage <i lang="la" xml:lang="la">Ama +tanquam osurus</i> doit aujourd’hui être retourné ; il +faut haïr comme si l’on devait un jour être l’allié +de celui qu’on hait ; on ne sait pas de qui on devra +quelque jour rechercher l’amitié.</p> + +<p>Il ne sert de rien de dire qu’il y a soixante et +soixante-dix ans, nous avons agi exactement de la +même manière, qu’alors nous avons fait en Europe +la guerre de pillage, de massacre et de conquête +que nous reprochons aux Allemands de 1870. Ces +méfaits du premier empire, nous les avons toujours +blâmés ; ils sont l’œuvre d’une génération avec laquelle +nous avons peu de chose de commun et dont la +gloire n’est plus la nôtre. A tort évidemment, nous +nous étions habitués à croire que le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle avait +inauguré une ère de civilisation, de paix, d’industrie, +de souveraineté des populations. « Comment, dit-on, +traitez-vous de crimes et de hontes des cessions +d’âmes auxquelles ont autrefois consenti des races +aussi nobles que la vôtre et dont vous-mêmes avez +profité. » — Distinguons les dates. Le droit d’autrefois +n’est pas le droit d’aujourd’hui. Le sentiment +des nationalités n’a pas cent ans. Frédéric II n’était +pas plus mauvais Allemand dans son dédain pour la +langue et la littérature allemandes que Voltaire n’était +mauvais Français en se réjouissant de l’issue de la +bataille de Rosbach. Une cession de province n’était +alors qu’une translation de biens immeubles d’un +prince à un prince ; les peuples y restaient le plus +souvent indifférents. Cette conscience des peuples, +nous l’avons créée dans le monde par notre révolution ; +nous l’avons donnée à ceux que nous avons combattus +et souvent injustement combattus ; elle est notre +dogme. Voilà pourquoi nous autres libéraux français +étions pour les Vénitiens, pour les Milanais contre +l’Autriche ; pour la Bohême, pour la Hongrie contre +la centralisation viennoise ; pour la Pologne contre la +Russie ; pour les Grecs et les Slaves de Turquie contre +les Turcs. Il y avait protestation de la part de Milan, +de Venise, de la Bohême, de la Hongrie, de la Pologne, +des Grecs et des Slaves de Turquie, cela nous suffisait. +Nous étions également pour les Romagnols contre le +pape ou plutôt contre la contrainte étrangère qui les +maintenait malgré eux sujets du pape ; car nous ne +pouvions admettre qu’une population soit confisquée +contre son gré au profit d’une idée religieuse qui +prétend qu’elle a besoin d’un territoire pour vivre. +Dans la guerre de la sécession d’Amérique, beaucoup +de bons esprits, tout en étant peu sympathiques +aux États du Sud, ne purent se décider à leur dénier +le droit de se retirer d’une association dont ils ne +voulaient plus faire partie, du moment qu’ils eurent +prouvé par de rudes sacrifices que leur volonté à cet +égard était sérieuse.</p> + +<p>Cette règle de politique n’a rien de profond ni de +transcendant ; mais il faut se garder, à force d’érudition +et de métaphysique, de n’être plus juste ni +humain. La guerre sera sans fin, si l’on n’admet des +prescriptions pour les violences du passé. La Lorraine +a fait partie de l’empire germanique, sans aucun +doute ; mais la Hollande, la Suisse, l’Italie même, +jusqu’à Bénévent, et en remontant au delà du traité +de Verdun, la France entière, en y comprenant +même la Catalogne, en ont aussi fait partie. — L’Alsace +est maintenant un pays germanique de +langue et de race ; mais, avant d’être envahie par la +race germanique, l’Alsace était un pays celtique, +ainsi qu’une partie de l’Allemagne du Sud. Nous ne +concluons pas de là que l’Allemagne du Sud doive +être française ; mais qu’on ne vienne pas non plus +soutenir que, par droit ancien, Metz et Luxembourg +doivent être allemands. Nul ne peut dire où cette +archéologie s’arrêterait. Presque partout où les patriotes +fougueux de l’Allemagne réclament un droit +germanique, nous pourrions réclamer un droit celtique +antérieur, et avant la période celtique, il y +avait, dit-on, les allophyles, les Finnois, les Lapons ; +et avant les Lapons, il y eut les hommes des cavernes ; +et avant les hommes des cavernes, il y eut les orangs-outangs. +Avec cette philosophie de l’histoire, il n’y +aura de légitime dans le monde que le droit des +orangs-outangs, injustement dépossédés par la perfidie +des civilisés.</p> + +<p>Soyons moins absolus ; à côté du droit des morts, +admettons pour une petite part le droit des vivants. +Le traité de 843, pacte conclu entre trois chefs +barbares qui assurément ne se préoccupèrent dans +le partage que de leurs convenances personnelles, +ne saurait être une base éternelle de droit national. +Le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien +ne saurait s’imposer à jamais à la volonté des peuples. +Il est impossible d’admettre que l’humanité soit liée +pour des siècles indéfinis par les mariages, les batailles, +les traités des créatures bornées, ignorantes, +égoïstes, qui au moyen âge tenaient la tête des +affaires de ce bas monde. Ceux de vos historiens, +comme Ranke, Sybel, qui ne voient dans l’histoire que +le tableau des ambitions princières et des intrigues +diplomatiques, pour lesquels une province se résume +en la dynastie, souvent étrangère, qui l’a possédée, +sont aussi peu philosophes que la naïve école qui veut +que la révolution française ait marqué une ère absolument +nouvelle dans l’histoire. Un moyen terme entre +ces extrêmes nous paraît seul pratique. Certes nous +repoussons comme une erreur de fait fondamentale +l’égalité des individus humains et l’égalité des races ; +les parties élevées de l’humanité doivent dominer +les parties basses ; la société humaine est un édifice à +plusieurs étages, où doit régner la douceur, la bonté +(l’homme y est tenu même envers les animaux), non +l’égalité. Mais les nations européennes telles que les +a faites l’histoire sont les pairs d’un grand sénat +où chaque membre est inviolable. L’Europe est une +confédération d’États réunis par l’idée commune de +la civilisation. L’individualité de chaque nation est +constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, +la religion, mais aussi par quelque chose de +beaucoup plus tangible, par le consentement actuel, +par la volonté qu’ont les différentes provinces d’un +État de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion +de Nice, pas un canton de la France ne voulait +se séparer de la France ; cela suffisait pour qu’il y +eût crime européen à démembrer la France, quoique +la France ne soit une ni de langue ni de race. Au +contraire, des parties de la Belgique et de la Suisse, +et jusqu’à un certain point les îles de la Manche, +quoique parlant français, ne désirent nullement appartenir +à la France ; cela suffit pour qu’il fût criminel +de chercher à les y annexer par la force. L’Alsace +est allemande de langue et de race ; mais elle ne +désire pas faire partie de l’État allemand ; cela +tranche la question. On parle du droit de la France, +du droit de l’Allemagne. Ces abstractions nous touchent +beaucoup moins que le droit qu’ont les Alsaciens, +êtres vivants en chair et en os, de n’obéir +qu’à un pouvoir consenti par eux.</p> + +<p>Ne blâmez donc pas notre école libérale française +de regarder comme une sorte de droit divin le droit +qu’ont les populations de n’être pas transférées sans +leur consentement. Pour ceux qui comme nous +n’admettent plus le principe dynastique qui fait consister +l’unité d’un État dans les droits personnels du +souverain, il n’y a plus d’autre droit des gens que +celui-là. De même qu’une nation légitimiste se fait +hacher pour sa dynastie, de même nous sommes +obligés de faire les derniers sacrifices pour que ceux +qui étaient liés à nous par un pacte de vie et de mort +ne souffrent pas violence. Nous n’admettons pas les +cessions d’âmes ; si les territoires à céder étaient +déserts, rien de mieux ; mais les hommes qui les +habitent sont des créatures libres, et notre devoir +est de les faire respecter.</p> + +<p>Notre politique, c’est la politique du droit des +nations ; la vôtre, c’est la politique des races : nous +croyons que la nôtre vaut mieux. La division trop +accusée de l’humanité en races, outre qu’elle repose +sur une erreur scientifique, très-peu de pays possédant +une race vraiment pure, ne peut mener qu’à +des guerres d’extermination, à des guerres « zoologiques », +permettez-moi de le dire, analogues à +celles que les diverses espèces de rongeurs ou de +carnassiers se livrent pour la vie. Ce serait la fin +de ce mélange fécond, composé d’éléments nombreux +et tous nécessaires, qui s’appelle l’humanité. +Vous avez levé dans le monde le drapeau de la politique +ethnographique et archéologique en place +de la politique libérale ; cette politique vous sera +fatale. La philologie comparée, que vous avez créée +et que vous avez transportée à tort sur le terrain +de la politique, vous jouera de mauvais tours. Les +Slaves s’y passionnent ; chaque maître d’école slave +est pour vous un ennemi, un termite qui ruine votre +maison. Comment pouvez-vous croire que les Slaves +ne vous feront pas ce que vous faites aux autres, eux +qui en toute chose marchent après vous, suivent +vos traces pas pour pas ? Chaque affirmation du germanisme +est une affirmation du slavisme ; chaque +mouvement de concentration de votre part est un +mouvement qui « précipite » le Slave, le dégage, +le fait être séparément. Un coup d’œil sur les +affaires d’Autriche montre cela avec évidence. Le +Slave, dans cinquante ans, saura que c’est vous +qui avez fait son nom synonyme d’« esclave » ; il +verra cette longue exploitation historique de sa race +par la vôtre, et le nombre des Slaves est double du +vôtre, et le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse, +dont la queue balaye la troisième partie des étoiles, +traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie centrale, +l’ancienne clientèle des Gengiskhan et des +Tamerlan. Combien il eût mieux valu vous réserver +pour ce jour-là l’appel à la raison, à la moralité, à +des amitiés de principes ! Songez quel poids pèsera +dans la balance du monde le jour où la Bohême, la +Moravie, la Croatie, la Servie, toutes les populations +slaves de l’empire ottoman, sûrement destinées à +l’affranchissement, races héroïques encore, toutes +militaires et qui n’ont besoin que d’être commandées, +se grouperont autour de ce grand conglomérat moscovite, +qui englobe déjà dans une gangue slave tant +d’éléments divers, et qui paraît bien le noyau désigné +de la future unité slave, de même que la Macédoine, +à peine grecque, le Piémont, à peine italien, +la Prusse, à peine allemande, ont été le centre de +formation de l’unité grecque, de l’unité italienne, +de l’unité allemande. Et vous êtes trop sages pour +compter sur la reconnaissance que vous doit la +Russie. Une des causes secrètes de la mauvaise +humeur de la Prusse contre nous est de nous devoir +une partie de sa culture. Une des blessures des +Russes sera un jour d’avoir été civilisés par les Allemands. +Ils le nieront, mais se l’avoueront tout en le +niant, et ce souvenir les exaspérera. L’académie de +Saint-Pétersbourg en voudra un jour autant à celle +de Berlin, pour avoir été tout allemande, que celle +de Berlin nous en veut, pour avoir été autrefois à +moitié française. Notre siècle est le siècle du triomphe +du serf sur son maître ; le Slave a été et à quelques +égards est encore votre serf.</p> + +<p>Or, le jour de la conquête slave, nous vaudrons +plus que vous, de même qu’Athènes sous l’empire +romain eut un rôle brillant encore, tandis que Sparte +n’en eut plus.</p> + +<p>Défiez-vous donc de l’ethnographie, ou plutôt ne +l’appliquez pas trop à la politique. Sous prétexte +d’une étymologie germanique, vous prenez pour la +Prusse tel village de Lorraine. Les noms de Vienne +(<i lang="la" xml:lang="la">Vindobona</i>), de Worms (<i lang="la" xml:lang="la">Borbitomagus</i>), de Mayence +(<i lang="la" xml:lang="la">Mogontiacum</i>) sont gaulois ; nous ne vous réclamerons +jamais ces villes ; mais, si un jour les Slaves +viennent revendiquer la Prusse proprement dite, +la Poméranie, la Silésie, Berlin, par la raison que +tous ces noms sont slaves, s’ils font sur l’Elbe et +sur l’Oder ce que vous avez fait sur la Moselle, s’ils +pointent sur la carte les villages obotrites ou vélatabes, +qu’aurez-vous à dire ? Nation n’est pas synonyme +de race. La petite Suisse, si solidement bâtie, +compte trois langues, trois ou quatre races, deux +religions. Une nation est une grande association séculaire +(non pas éternelle) entre des provinces en +partie congénères formant noyau, et autour desquelles +se groupent d’autres provinces liées les unes aux +autres par des intérêts communs ou par d’anciens +faits acceptés et devenus des intérêts. L’Angleterre, +qui est la plus parfaite des nations, est la plus +mêlée, au point de vue de l’ethnographie et de l’histoire. +Bretons purs, Bretons romanisés, Irlandais, +Calédoniens, Anglo-Saxons, Danois, Normands purs, +Normands francisés, tout s’y est confondu.</p> + +<p>Et j’ose dire qu’aucune nation n’aura tant à souffrir +de cette fausse manière de raisonner que +l’Allemagne. Vous savez mieux que moi que ce qui +marqua le grand règne de la race germanique dans +le monde, du <small>V</small><sup>e</sup> au <small>XI</small><sup>e</sup> siècle, ce fut moins d’occuper +à l’état de population compacte de vastes +pays contigus que d’essaimer l’Europe et d’y introduire +un nouveau principe d’autorité. Pendant que +le germanisme était maître de tout l’Occident, la +Germanie proprement dite avait peu de corps. Les +Slaves venaient jusqu’à l’Elbe, le vieux fond gaulois +persistait ; si bien que l’empire germanique +n’était en partie qu’une féodalité germanique régnant +sur un fond slave et gaulois. Prenez garde, +en ce siècle de la résurrection des morts, il pourrait +se passer d’étranges choses. Si l’Allemagne +s’abandonne à un sentiment trop exclusivement +national, elle verra se rétrécir d’autant la zone de +son rayonnement moral. La Bohême, qui était à demi +digérée par le germanisme, vous échappe, comme +une proie déjà avalée par un serpent boa, qui ressusciterait +dans l’œsophage du monstre et ferait des +efforts désespérés pour en sortir. Je veux croire que +la conscience slave est morte en Silésie ; mais vous +n’assimilerez pas Posen. Ces opérations veulent être +enlevées d’emblée, pendant que le patient dort ; s’il +vient à se réveiller, on ne les reprend plus. Une +suspicion universelle contre votre puissance d’assimilation, +contre vos écoles, va se répandre. Un vaste +effort pour écarter vos nationaux, que l’on envisagera +comme les avant-coureurs de vos armées, sera +pour longtemps à l’ordre du jour. L’infiltration +silencieuse de vos émigrants dans les grandes villes, +qui était devenue un des faits sociaux les plus importants +et les plus bienfaisants de notre siècle, va être +bien diminuée. L’Allemand, ayant dévoilé ses appétits +conquérants, ne s’avancera plus qu’en conquérant. +Sous l’extérieur le plus pacifique, on verra +un ennemi cherchant à s’impatroniser chez autrui. +Croyez-moi, ce que vous avez perdu est faiblement +compensé par les cinq milliards que vous avez +gagnés.</p> + +<p>Chacun doit se défier de ce qu’il y a d’exclusif et +d’absolu dans son esprit. Ne nous imaginons jamais +avoir tellement raison que nos adversaires aient complétement +tort. Le Père céleste fait lever son soleil +avec une bienveillance égale sur les spectacles les +plus divers. Ce que nous croyons mauvais est souvent +utile et nécessaire. Pour moi, je m’irriterais +d’un monde où tous mèneraient le même genre de +vie que moi. Comme vous, je me suis imposé, en +qualité d’ancien clerc, d’observer strictement la +règle des mœurs ; mais je serais désolé qu’il n’y eût +pas des gens du monde pour représenter une vie plus +libre. Je ne suis pas riche ; mais je ne pourrais +guère vivre dans une société où il n’y aurait pas de +gens riches. Je ne suis pas catholique ; mais je suis +bien aise qu’il y ait des catholiques, des sœurs de +charité, des curés de campagne, des carmélites, et +il dépendrait de moi de supprimer tout cela que je +ne le ferais pas. De même, vous autres Allemands, +supportez ce qui ne vous ressemble pas ; si tout le +monde était fait à votre image, le monde serait peut-être +un peu morne et ennuyeux ; vos femmes elles-mêmes +supportent avec peine cette austérité trop +virile. Cet univers est un spectacle qu’un dieu se +donne à lui-même. Servons les intentions du grand +chorége en contribuant à rendre le spectacle aussi +brillant, aussi varié que possible.</p> + +<p>Votre race germanique a toujours l’air de croire +à la Walhalla ; mais la Walhalla ne sera jamais le +royaume de Dieu. Avec cet éclat militaire, l’Allemagne +risque de manquer sa vraie vocation. +Reprenons tous ensemble les grands et vrais problèmes, +les problèmes sociaux, qui se résument +ainsi : trouver une organisation rationnelle et aussi +juste que possible de l’humanité. Ces problèmes ont +été posés par la France en 1789 et en 1848 ; mais +en général celui qui pose les problèmes n’est pas celui +qui les résout. La France les attaqua d’une façon +trop simple ; elle crut avoir trouvé une issue par +la démocratie pure, par le suffrage universel et par +des rêves d’organisation communiste du travail. Les +deux tentatives ont échoué, et ce double échec a été +la cause de réactions fâcheuses, pour lesquelles il +convient d’être indulgent, si l’on songe que l’initiative +en pareille matière a bien quelque mérite. +Attaquez à votre tour ces problèmes. Créez à l’homme +en dehors de l’État et par delà la famille une association +qui l’élève, le soutienne, le corrige, l’assiste, +le rende heureux, ce que fut l’Église et ce qu’elle +n’est plus. Réformez l’Église, ou substituez-y quelque +chose. L’excès du patriotisme nuit à ces œuvres universelles +dont la base est le mot de saint Paul : <i lang="la" xml:lang="la">Non +est Judæus neque Græcus.</i> C’est justement parce +que vos grands hommes d’il y a quatre-vingts ans +n’étaient pas trop patriotes qu’ils ouvrirent cette +large voie, où nous sommes leurs disciples. Je crains +que votre génération ultra-patriotique, en repoussant +tout ce qui n’est pas germanique pur, ne se prépare +un auditoire beaucoup plus restreint. Jésus et les +fondateurs du christianisme n’étaient pas des Allemands. +Saint-Boniface, les Irlandais qui vous ont +appris à écrire du temps des Carlovingiens, les Italiens, +qui ont été deux ou trois fois nos maîtres à +tous, n’étaient pas des Allemands. Votre Gœthe reconnaissait +devoir quelque chose à cette France « corrompue » +de Voltaire, de Diderot. Laissons ces +fanatismes étroits aux régions inférieures de l’opinion. +Permettez-moi de vous le dire : vous avez +déchu. Vous avez été plus étroitement patriotes +que nous. Chez nous, quelques hommes supérieurs +ont trouvé dans leur philosophie le calme et l’impartialité ; +chez vous, je ne connais personne, en +dehors du parti démocratique, qui n’ait été ébranlé +dans la froideur de ses jugements, qui n’ait été +une fois injuste, qui n’ait recommandé de faire dans +l’ordre des relations nationales ce qui eût été une +honte selon les principes de la morale privée.</p> + +<p>Mais je m’arrête ; on est aujourd’hui trop naïf à +parler de modération, de justice, de fraternité, de +la reconnaissance et des égards que les peuples se +doivent entre eux. La conduite que vous allez être +forcés de tenir dans les provinces annexées malgré +elles achèvera de vous démoraliser. Vous allez être +obligés de donner un démenti à tous vos principes, +de traiter en criminels des hommes que vous devrez +estimer, des hommes qui n’auront fait autre chose que +ce que vous fîtes si noblement après Iéna ; toutes les +idées morales vont être perverties. Notre système +d’équilibre et d’amphictyonie européenne va être +renvoyé au pays des chimères ; nos thèses libérales +vont devenir un jargon vieilli. Par le fait des hommes +d’État prussiens, la France d’ici longtemps n’aura +plus qu’un objectif : reconquérir les provinces perdues. +Attiser la haine toujours croissante des Slaves +contre les Allemands, favoriser le panslavisme, servir +sans réserve toutes les ambitions russes, faire miroiter +aux yeux du parti catholique répandu partout +le rétablissement du pape à Rome ; à l’intérieur, +s’abandonner au parti légitimiste et clérical de +l’Ouest, qui seul possède un fanatisme intense, voilà +la politique que commande une telle situation. C’est +justement l’inverse de ce que nous avions rêvé. On ne +sert pas tour à tour deux causes opposées : ce n’est pas +nous qui conseillerons la destruction de ce que nous +avons aimé, qui donnerons un plan pour trafiquer +habilement de la question romaine, qui deviendrons +russes et papistes, qui recommanderons la défiance +et la malveillance envers les étrangers ; mais que +voulez-vous ! nous serions coupables, d’un autre +côté, si nous cherchions, en conseillant encore des +poursuites généreuses et désintéressées, à empêcher +le pays d’écouter la voix de deux millions de Français +qui réclament l’aide de leur ancienne patrie.</p> + +<p>La France est en train de dire comme votre Herwegh : +« Assez d’amour comme cela ; essayons maintenant de +la haine. » Je ne la suivrai pas dans cette expérience +nouvelle, où l’on peut, au reste, douter qu’elle réussisse ; +la résolution que la France tient le moins est +celle de haïr. En tout cas, la vie est trop courte +pour qu’il soit sage de perdre son temps et d’user +sa force à un jeu si misérable. J’ai travaillé dans +mon humble sphère à l’amitié de la France et de l’Allemagne ; +si c’est maintenant « le temps de cesser les +baisers », comme dit l’Ecclésiaste, je me retire. Je +ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé +l’amour ; je me tairai. Apre et orgueilleuse est cette +vertu germanique, qui nous punit, comme Prométhée, +de nos téméraires essais, de notre folle « philanthropie ». +Mais nous pouvons dire avec le grand +vaincu : « Jupiter, malgré tout son orgueil, ferait +bien d’être humble. Maintenant, puisqu’il est vainqueur, +qu’il trône à son aise, se fiant au bruit de +son tonnerre et secouant dans sa main son dard au +souffle de feu. Tout cela ne le préservera pas un jour +de tomber ignominieusement d’une chute horrible. +Je le vois se créer lui-même son ennemi, monstre +très-difficile à combattre, qui trouvera une flamme +supérieure à la foudre, un bruit supérieur au tonnerre. +Vaincu alors, il comprendra par son expérience +combien il est différent de régner ou de servir. »</p> + +<p>Croyez, monsieur et illustre maître, à mes sentiments +les plus élevés.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">DE LA +CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE +PENDANT LE SIÉGE</h2> + + +<p>Profondément convaincu de ce principe qu’une force +organisée et disciplinée l’emporte toujours sur une +force non organisée et indisciplinée, je n’eus jamais +d’espoir dans les efforts tentés pour continuer la lutte +après le 4 septembre. Au mois de novembre, j’insérai +dans le <i>Journal des Débats</i> les trois articles que voici :</p> + + +<h3>PREMIER ARTICLE. — 10 NOVEMBRE 1870.</h3> + +<p>L’étrange situation où nous sommes a cela de +particulier que la volonté de la France est devenue +tout à fait obscure, et que l’unité même de la conscience +française est gravement mise en péril. Le +gouvernement de la défense nationale, sorti d’une +révolution qui, comme la plupart des révolutions et +des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais +été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que +les gouvernements issus des révolutions de 1830 et +de 1848. Les portions conservatrices du pays n’y +ont adhéré qu’à demi ; les partis dits avancés l’ont à +peine reconnu ; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit +d’indépendance qui n’a surpris que les observateurs +inattentifs ; à l’heure qu’il est, Lyon, Marseille, Bordeaux +sont des communes révolutionnaires, admettant +à peine avec le gouvernement de Paris un lien +fédéral. Cela devait être. Composé uniquement de +membres de la députation parisienne et de personnes +appartenant au parti républicain, le gouvernement +de la défense nationale ne pouvait avoir la prétention +d’être la large expression de la France entière ; il +aurait fallu pour cela que, dès son premier jour, il +eût admis parmi ses membres des députés de province +et qu’il eût groupé autour de lui les hommes +éminents de tous les partis. Ce gouvernement, qui, +malgré le défaut de son origine, compte dans son +sein tant de personnes sages, courageuses et dignes +d’estime, avoue, du reste, son vice fondamental avec +une franchise qui l’honore : « Le lendemain du jour +où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes +que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé +la paix, et, pour en régler les conditions, ils ont +proposé une trêve indispensable à la constitution +d’une représentation nationale. Désireux avant tout +de s’effacer devant les mandataires du pays et +d’arriver par eux à une paix honorable, ils ont voulu +que la France pût réunir ses députés pour délibérer +sur la paix ; ils ont cherché les combinaisons pouvant +permettre à la France d’exprimer sa volonté. »</p> + +<p>Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre. +Ajoutons que ce gouvernement, si partiel, si incomplétement +accepté, a le pire défaut que puisse avoir +un gouvernement : il ne communique pas avec les +pays qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir +établi à l’hôtel de ville se montre ici dans tout son +jour. Dominé par les nécessités de son origine toute +parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment +de l’investissement, ainsi que la logique l’aurait +voulu. Il est tout à fait contre nature que le gouvernement +central d’un grand pays soit assiégé. Trop +sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait +de faible, le gouvernement de la défense nationale a +tâché avec beaucoup de bonne foi de procurer la +réunion d’une assemblée investie des pleins pouvoirs +du pays.</p> + +<p>Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement +et une partie du public, c’est que, pour la réunion +d’une telle assemblée, un armistice était nécessaire. +De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues +et noblement racontées ; de là ces essais des puissances +neutres provoqués et secondés avec tant de +patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers. Toute +espérance de voir conclure un pareil arrangement +semble perdue ; mais il est permis de se demander si +l’on ne s’était pas exagéré la nécessité de la convention +militaire qu’on a poursuivie avec tant de suite +et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir +une assemblée nationale, la permission de l’ennemi ? +N’y avait-il pas, au contraire, quelque chose de profondément +inconstitutionnel, quelque chose de très-humiliant +et qui même viciait le fond de l’acte électoral, +à exécuter l’opération essentielle de la vie +politique de la nation grâce à une cédule délivrée +par l’ennemi et sous sa surveillance ? Les difficultés +soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines +portions du territoire envahi, qu’elle prétend +garder après la paix, avaient quelque chose d’assez +conséquent. Il n’est pas naturel qu’un acte de haute +hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux +d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse +et non avec l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la +Lorraine doivent choisir leurs délégués. Ce choix sera +sans aucun doute une protestation contre les projets +hautement annoncés par le parti allemand exalté ; +une telle protestation n’aurait pas toute sa force si +elle avait lieu par suite d’une concession gracieuse +de l’ennemi.</p> + +<p>Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire +croire qu’une très-sérieuse représentation de la +volonté nationale ne pouvait se faire sans que +l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire +les vrais représentants d’un esprit national +naissant sous la pression de l’ennemi. Assurément, +pour que les opérations électorales pussent avoir +lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que, +dans les parties envahies du territoire, le gouvernement +prussien y consentît. Ces formalités ont quelque +chose de solennel ; un acte public de haute liberté +et même de souveraineté ne saurait être accompli +en présence de l’ennemi. Mais, dans un moment de +suprême nécessité, les formes peuvent être simplifiées. +Il faut songer que les trois quarts de la France +n’ont pas été atteints par les armées allemandes. +Dans ces régions, les élections pourraient se faire +selon les règles accoutumées. Dans les départements +envahis même, un grand nombre de communes pourraient +procéder à des scrutins réguliers. Restent les +pays écrasés par les armées étrangères et où tout +acte de vie politique est impossible. Dans ces pays, +l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon +irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus +sincère, surtout si l’opération se faisait très-rapidement. +Il n’est pas admissible que la France se prive +d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce +qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire +et d’une manière uniforme dans toutes les parties +du territoire.</p> + +<p>La difficulté serait grande si l’on voulait former +de la sorte une assemblée de sept ou huit cents +membres au scrutin de liste. Une telle élection +exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous +accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement +prussien voulût-il bien s’interdire toute ingérence +dans les opérations de scrutin, on peut trouver +qu’une élection ainsi accomplie serait sans dignité +et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée +nombreuse qu’il nous faut à l’heure présente ; ce +qu’il nous faut, c’est une délégation exécutive des +départements, délégation rapidement formée et +promptement rassemblée à Tours ou dans une ville +derrière la Loire. Ce qu’il faut, c’est que chaque +département, dans huit ou dix jours, ait fait choix +d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués, +joints aux membres de la fraction du gouvernement +résidant à Tours, formeraient une réunion +d’une centaine de personnes. Cette réunion se mettrait +en rapport, autant qu’il serait possible, avec le +gouvernement de Paris ; elle serait investie de tous +les droits de la souveraineté nationale ; elle déciderait +de la continuation de la guerre ou de la conclusion +de la paix. En recevant ses ordres et en les +exécutant, nous aurions la certitude d’accomplir un +devoir et de nous conformer à la volonté de la +France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer +de nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît +de subir pour elle une cruelle humiliation.</p> + +<p>Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement +pourrait la conclure. Nous doutons que le gouvernement +de Paris le puisse. On porte toujours les +attaches de son point de départ. Un gouvernement +qui doit compter sans cesse avec les journaux et les +clubs, un gouvernement fondé sur la popularité et +obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque +toujours les opinions tranchées, ne peut manquer +de faire des fautes. Le gouvernement de la +défense nationale a su traverser des moments fort +difficiles ; mais il n’a pu se défendre d’afficher un +programme conforme à ce ton d’assurance, de fierté, +de déclamation qu’aime le peuple. Il a dit imprudemment : +« Pas un pouce de notre territoire, pas +une pierre de nos forteresses. » Or de très-bons +patriotes, qui ne consentiraient jamais à condamner +des millions de Français à un sort qui leur répugne, +peuvent accepter un système de neutralisation où le +droit des populations soit suffisamment garanti. Le +gouvernement de la défense nationale, en outre, a +fait comme tous les gouvernements mis en présence +d’une grande fièvre populaire : le plus innocemment +du monde, il a contribué à nourrir des illusions ; +il a pactisé avec certaines erreurs du public. Aujourd’hui, +cela lui coupe à peu près la retraite. Nous +doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix. +Le péché originel de toute institution démocratique, +ce sont les sacrifices qu’on est obligé de faire à l’esprit +superficiel de la foule. Comment détruire des +espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue +une situation qu’on a laissé croire brillante ou assez +bonne ? Ajoutons qu’un gouvernement qui ne représente +que très-imparfaitement la France, un gouvernement +assiégé et dont les communications sont coupées +avec le pays, ne peut guère traiter pour le pays. +Si Paris doit se rendre, il faut que la capitulation lui +soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il +est plus nécessaire encore que nous sachions si la +prolongation de la lutte est voulue par le pays entier, +et si nous ne lui imposons pas une épreuve au-dessus +de ses forces.</p> + +<p>On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître +la nécessité de constituer une délégation provinciale, +dépositaire de la souveraineté de la France, et qui +puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune +permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation +ne se soit pas formée spontanément. Si la +France avait eu des états provinciaux ou des conseils +généraux sérieux et capables de grande politique +qui eussent constitué cette délégation, combien nous +serions près du salut ! Un scrutin rapide, et, partout +où le scrutin n’est pas possible, une interprétation +sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens +les plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche +de salut. Le noyau de la délégation, une fois formé +par les élus des scrutins réguliers, jugerait les +nominations moins régulières et au besoin y suppléerait. +L’impartialité serait facile dans les terribles +circonstances où nous sommes, surtout si l’on songe +qu’une telle délégation aurait un caractère essentiellement +temporaire, qu’elle ne traiterait aucune +question de politique engageant l’avenir, que ses +pouvoirs cesseraient au moment de l’évacuation du +territoire, par la nomination régulière d’une constituante.</p> + +<p>L’unité de la France est menacée ; la tête, le +cœur ne renvoient plus, ne reçoivent plus la vie. +Défendons de toutes nos forces cette grande conscience +française qui a été un si bel instrument de +civilisation, et qui menace de s’éteindre. Défendons-la +par une résistance énergique qui, même vaincue, +sera notre sauvegarde dans l’avenir ; défendons-la +aussi en maintenant l’entente et la solidarité des +parties de la nation. Que le gouvernement invite par +un décret chaque département à faire sa délégation +dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la +réunion, et la France aura une représentation centrale +sans avoir la honte de la devoir à une concession +de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en +aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop +triste pour que personne ait le courage de le briguer ; +les circonstances sont trop solennelles pour +laisser une place aux petites intrigues et aux chétives +récriminations.</p> + + +<h3>DEUXIÈME ARTICLE. — 13 NOVEMBRE.</h3> + +<p>En insistant sur la nécessité d’organiser le plus tôt +possible une représentation du pays, nous n’avons +pas prétendu indiquer en détail les voies et moyens +de la constituer. Nous croyons une telle opération +difficile ; nous ne la croyons pas impossible ; nous +nous fions à la sagesse du gouvernement de la +défense nationale pour le choix des meilleures +manières d’y procéder. Deux points seulement sont +arrêtés dans notre esprit : le premier, auquel nous +tenons absolument, c’est qu’une assemblée est indispensable +pour sauver la nation ; le second, de bien +moindre importance, c’est que l’assemblée réunie +pour continuer la guerre ou faire la paix doit être +distincte de l’assemblée constituante qui réglera nos +futures destinées politiques. Une constituante ne +peut être nommée qu’en un temps de calme relatif, +après de mûres discussions, par des scrutins uniformes +et strictement contrôlés. Un pareil acte électoral +nous paraît impraticable durant la crise que +nous traversons ; les pays envahis n’y pourraient +prendre part, à moins d’une convention avec les +Prussiens, dont il vaut mieux se passer. Une constituante +est, d’après les idées françaises (en ceci du +reste fort critiquables) une assemblée nombreuse. +Peut-être une assemblée nombreuse remplirait-elle +assez mal le mandat douloureux et terrible dont il s’agit +à l’heure où nous sommes. Enfin une constituante est +une assemblée essentiellement politique. Dans celle +qui décidera de notre avenir, les partis peuvent être +profondément divisés. Au contraire, l’assemblée qu’il +faut élire en ce moment devra être placée au-dessus +de toutes les divisions de partis ; elle devra presque +les ignorer ; elle ne songera qu’à une seule chose, +tirer la France de l’horrible situation où l’ont plongée +quelques erreurs fondamentales et persistantes +en fait de philosophie politique. Les personnes qui +veulent la réunion immédiate d’une assemblée constituante +s’inquiètent avec raison des réunions électorales, +des professions de foi, de la confection des +listes, de la libre circulation des candidats, des élus. +Tout cela ne saurait se faire sans une convention +avec l’ennemi. Pour nous, qui concevons la possibilité +de l’élection sans aucune permission demandée +à l’autorité prussienne, nous imaginons la désignation +rapide des délégués comme ayant lieu sans candidatures +régulières. Chaque département vote dès +qu’il est informé ; l’élu, sitôt nommé, se dirige vers +Tours ; les premiers arrivés se réunissent, se constituent ; +les nouveaux arrivants se joignent à eux. Il y +aura des lacunes, des départements tardivement +représentés ; n’importe. Tel département n’aura pu +faire de scrutin régulier ; mais on aura des données +sur les préférences de l’opinion publique ; cela peut +suffire. Dans quelques départements, aucune désignation, +même sommaire, n’aura pu se produire ; +alors le noyau de l’Assemblée déjà formé à Tours donnera +pour représentants à ces départements d’anciens +députés, des hommes connus pour y être universellement +estimés et pour en représenter l’esprit. +Qu’importent leurs opinions antérieures, puisqu’il +s’agit en ce moment d’un acte patriotique en dehors +de toutes les opinions ?</p> + +<p>C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, +quelque chose d’aristocratique, de peu conforme à +notre jalouse et soupçonneuse démocratie. Il est vrai ; +mais faisons trêve pour un moment à ces mesquines +préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, +nous reprendrons ces questions ; maintenant, sauvons-nous. +Un pays ne se sauve que par des actes +de foi et de confiance en l’intelligence et en la vertu +de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des +vrais aristocrates qui existe encore vous tirer de la +détresse où vous êtes ; puis vous vous vengerez d’eux +en les excluant de vos chambres, de vos conseils +électifs. Il faut, au moment présent, des hommes +d’élite par l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament +de privilége qu’au moment du péril ; qu’on +souffre ce privilége-là. La réunion qu’il s’agit de former +aura pour mission de traiter avec un gouvernement +essentiellement aristocratique, qui admet hautement +la valeur de la supériorité de naissance et de +la supériorité du savoir ; acceptez pour un moment +l’esprit de votre adversaire ; vous prendrez ensuite +votre revanche à loisir.</p> + +<p>Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât +dans ses institutions antérieures la désignation de +cette chambre improvisée et intérimaire. On n’a +jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide +terrible que laisse en un pays le manque d’institutions +provinciales et d’une réelle aristocratie locale. +Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux conseils +généraux ! Si dans quelques départements ces +conseils sont réunis et qu’ils veuillent prendre sur +eux de choisir un délégué qui paraisse adopté par +l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué avec +empressement. Si, comme on le dit, quelques départements +sont en train de faire leurs élections sans +avoir attendu l’invitation officielle, tant mieux : ces +départements-là sont probablement les plus avancés +de la France sous le rapport de l’esprit politique. +Toutes les expressions promptes et sincères de l’opinion, +qu’on les accueille vite, qu’on les groupe. Pas +de minutieuses formalités, pas de petitesses d’amour-propre. +Le plus indigne de faire partie d’une telle +assemblée serait celui qui s’y porterait candidat. +Candidat, grand Dieu ! à une mission de larmes et de +deuil !…</p> + +<p>Comment feront les députés de Paris pour se +rendre à cette assemblée ? je n’en sais rien ; ils n’y +sont pas absolument nécessaires. Paris sera représenté +par la délégation du gouvernement de la +défense nationale qui est à Tours, par ceux des +autres membres du gouvernement qui pourront s’y +rendre, par M. Thiers, député de Paris, qui est le +président naturel de l’assemblée. Loin d’exclure +d’une telle assemblée souveraine les membres actuels +du gouvernement de la défense nationale, je les +envisage tous comme en étant membres par le fait +même du pouvoir qu’ils exercent avec tant de patriotisme, +et que nul ne songe à leur enlever. L’assemblée +nouvelle ne serait qu’un élargissement du gouvernement +de la défense nationale, une adjonction +faite par le pays à ce gouvernement pour l’aider à +accomplir la tâche redoutable qui pèse sur lui.</p> + +<p>Comment expédier de Paris le décret de convocation +et les instructions nécessaires pour l’acte qu’il +s’agit d’accomplir ? Si les communications, qui, jusqu’à +ces derniers temps, ont permis des relations +irrégulières mais pourtant assez suivies avec la province, +sont insuffisantes ou interrompues, il faudrait, +sans relever la question de l’armistice, obtenir, directement +ou par l’intermédiaire des puissances neutres, +que les Prussiens laissent passer le décret, et avec +lui, s’il se peut, un membre du gouvernement de +Paris. Les Prussiens ont autant d’intérêt que nous à +ce qu’il y ait quelque part un gouvernement muni +des pleins pouvoirs de la France. En laissant passer +le message et l’envoyé du gouvernement de Paris, +ils n’écouteraient que leur propre intérêt et ne nous +accorderaient aucune faveur.</p> + +<p>L’essentiel est, d’une part, de ne point s’arrêter +aux considérations d’un pédantisme exagéré en fait +de régularité ; de l’autre, d’oublier toutes les divisions +de partis. Sur ce dernier point, le parti légitimiste +et clérical de l’Ouest nous a donné un bel +exemple. Il doit avoir peu de sympathie pour le +gouvernement sorti de la révolution du 4 septembre, +et pourtant il a pris bravement les armes ; il sert ce +gouvernement pour son objet essentiel, qui est la +défense nationale. Toutes les fractions du parti +républicain n’ont pas montré la même abnégation. +On se divisera plus tard ; il ne faut pas que dans +l’assemblée qui doit d’abord se réunir il y ait une +trace de distinction entre les royalistes, les impérialistes, +les cléricaux et les républicains.</p> + +<p>Nous ne savons ce qu’il peut y avoir de fondé dans +le bruit répandu par quelques journaux d’une proposition +ayant pour objet de soumettre au pays sous +forme de plébiscite les conditions de paix offertes +par le vainqueur. Ce bruit ne saurait être exact dans +la forme où on l’a fait circuler, mais quelque idée de +ce genre peut en effet se présenter à l’esprit de nos +ennemis. Rien ne serait plus perfide ; jamais on +n’aurait fait une plus cruelle application de ce dangereux +principe du plébiscite, dont on peut tirer un +jour de si funestes conséquences. S’il est un acte +qu’une nation ne puisse faire que par délégation, +c’est un acte diplomatique, un traité de paix. Des +milliers d’électeurs ne savent pas lire ; des millions +ne savent pas un mot de géographie. Il n’y a pas de +cession qu’un ennemi vainqueur ne pût se faire +octroyer, s’il mettait le paysan ruiné entre la paix +et l’abandon d’une province éloignée dont l’illettré +sait à peine le nom. Ce n’est pas là, espérons-le, un +péril immédiat ; mais le moyen d’écarter tout à fait +un coup de ce genre, c’est de convoquer une assemblée +d’hommes éclairés, patriotes, courageux, en +qui vivent réellement l’âme, l’esprit de la France, +les souvenirs de son passé. Sans cela, il y aura toujours +à craindre que l’ennemi n’exploite à son profit +le besoin de paix, légitime à quelques égards, qui +se fait jour dans le pays, et ne présente directement +à la province effrayée les conditions qu’il accusera le +gouvernement de Paris d’avoir refusées. Fussent-elles +en réalité inacceptables pour tout bon patriote, +la foule les subira, si entre elle et le tentateur ne se +trouve le jugement froid d’une réunion d’hommes +éclairés, choisis récemment par le pays, désireux +sans doute de la paix, mais capables de distinguer +les conditions acceptables de celles qui ne le sont +pas. Donnons au pays le moyen de conclure une +paix honorable, de peur que le pays, consulté directement +par l’ennemi, ne fasse une paix ruineuse +sans nous.</p> + + +<h3>TROISIÈME ARTICLE. — 28 NOVEMBRE.</h3> + +<p>Il y a trois semaines, nous disions ici que le gouvernement +de la défense nationale se donnerait +beaucoup de force pour l’accomplissement de sa +mission en provoquant la réunion d’une assemblée +susceptible d’être considérée comme une représentation +de la France entière. Il est clair que la réunion +d’une telle assemblée eût été bien plus facile, +si l’armistice proposé par les puissances neutres +avait été conclu. Cet armistice ayant échoué, nous +avons cru pouvoir soutenir que, même dans la situation +créée par la non-réussite de la proposition des +neutres, la formation d’une assemblée était encore +fort désirable, et que, tout en étant difficile, elle +n’était pas absolument impossible.</p> + +<p>La plupart des objections qu’on a faites contre +notre sentiment reposent sur des malentendus. Ces +objections seraient décisives contre la réunion d’une +assemblée constituante ; l’élection d’une constituante, +en effet, suppose du calme, de la liberté, +des discussions préalables. Aussi avons-nous toujours +soigneusement maintenu que l’assemblée dont +la France a besoin en ce moment doit être distincte +de celle qui fixera l’avenir politique du pays. Notre +motif pour désirer cette distinction est bien simple. +La constituante qui sera chargée un jour de donner +un gouvernement à la France sera profondément +divisée ; les opinions contraires s’y dessineront avec +force ; les républicains, les légitimistes, les orléanistes, +les bonapartistes, les cléricaux s’y livreront +d’ardents combats ; il faudra qu’avant l’élection +toutes ces opinions s’expriment nettement en des +programmes, des affiches, des professions de foi, +des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous +sommes perdus si de telles divisions se font jour. +Il faut qu’aujourd’hui tous les partis marchent +ensemble, oublient en quelque sorte leur propre +existence. Le salut est à ce prix.</p> + +<p>Ce que nous avons dit il y a trois semaines, nous +le croyons encore. Nous cesserons cependant de +revenir sur le vœu que nous avons exprimé. La +situation est changée ; nous sommes à la veille de +grandes actions décisives ; attendons et espérons. +En insistant davantage, nous aurions l’air de jouer +un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible +de notre pensée dans un moment aussi solennel. +Le gouvernement de la défense nationale aurait tort +de regarder comme ses ennemis les hommes qui, +sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre, +ont voté chaleureusement pour le pouvoir +nouveau lors du plébiscite du 3 novembre, continuent +de l’envisager comme représentant le principe +de l’unité nationale, mais en même temps usent +envers lui de l’honnête indépendance d’appréciation +dont ils ne se sont jamais départis sous des régimes +qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de +discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il +en nous, surtout depuis le 3 novembre, des soutiens +plus fidèles que dans les personnes qui l’ont créé +tumultuairement, et dont plusieurs voulaient quelques +jours après le renverser.</p> + +<p>C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique, +dans le sein duquel il y a souvent, à côté +d’éléments moins purs, beaucoup de patriotisme et +de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée. +Comme tous les bons citoyens, nous cherchons, sans +aucune prétention à l’infaillibilité, les moyens d’aider +notre pauvre patrie à sortir de l’abîme où on l’a +plongée. Le parti démocratique a tort de croire que +les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent +pour cela. Ce parti, dont il ne faut pas songer à se +passer, mais qui ne peut régler à lui seul les destinées +de la nation, commettrait une faute capitale +s’il prétendait gouverner la France sans l’assentiment +de la province. C’est un cercle vicieux de premier +ordre que de prétendre s’imposer à la majorité +d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel. +Il est fâcheux aussi que les organes les plus +accrédités de ce parti ne prennent pas assez le soin +d’examiner les raisons qu’on leur propose, et soient +trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne +partagent pas toutes leurs opinions. Évitons ce qui +divise. Nous entrons dans une période de fortes +épreuves ; la froideur du jugement est nécessaire +en de telles circonstances ; que tous s’efforcent de +n’écouter que la raison et le sentiment du devoir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6" title="LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE EN FRANCE">LA +MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE +EN FRANCE<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Revue des Deux Mondes</i>, 1<sup>er</sup> novembre 1869.</p> +</div> + +<p>L’histoire n’est ni une géométrie inflexible ni une +simple succession d’incidents fortuits. Si l’histoire +était dominée d’une manière absolue par la nécessité, +on pourrait tout prévoir ; si elle était un simple +jeu de la passion et de la fortune, on ne pourrait +rien prévoir. Or la vérité est que les choses humaines, +bien qu’elles déjouent souvent les conjectures des +esprits les plus sagaces, prêtent néanmoins au calcul. +Les faits accomplis contiennent, si on sait distinguer +l’essentiel de l’accessoire, les lignes générales de +l’avenir. La part de l’accident est limitée. « Le petit +grain de sable qui se mit dans l’urètre de Cromwell » +fut, au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, un événement capital ; cependant +la philosophie de l’histoire d’Angleterre est indépendante +d’un pareil détail. Santé ou maladie, bonne +ou mauvaise humeur des princes, brouilles ou +raccommodements des personnages considérables, +intrigues diplomatiques, chances diverses de la +guerre, le plus grand génie ne sert de rien pour +deviner tout cela ; ces sortes de choses se passent +dans un monde où le raisonnement n’a aucune application ; +le valet de chambre d’un souverain pourrait, +en fait de nouvelles importantes, redresser les idées +du meilleur esprit ; mais ces accidents, impossibles +à prévoir et à déterminer <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>, s’effacent dans +l’ensemble. Le passé nous montre un dessein suivi, +où tout se tient et s’explique ; l’avenir jugera notre +temps comme nous jugeons le passé, et verra des +conséquences rigoureuses où nous sommes souvent +tentés de ne voir que des volontés individuelles et +des rencontres du hasard.</p> + +<p>C’est dans cet esprit que nous voudrions proposer +quelques observations sur les graves événements +accomplis en cette année 1869. La philosophie que +nous porterons dans cet examen n’est pas celle de +l’indifférence. Nous ne nous exagérons pas la part +de la réflexion dans la conduite des choses humaines ; +nous ne croyons pas cependant que le temps soit +déjà venu de déserter la vie publique et d’abandonner +les affaires de ce monde à l’intrigue et à la +violence. Un reproche peut toujours être adressé à +celui qui critique les affaires de son siècle sans avoir +consenti à s’en mêler ; mais celui qui a fait ce qu’un +honnête homme peut faire, celui qui a dit ce qu’il +pense sans souci de plaire ou de déplaire à personne, +celui-là peut avoir la conscience merveilleusement +à l’aise. Nous ne devons pas à notre patrie de trahir +pour elle la vérité, de manquer pour elle de goût et +de tact ; nous ne lui devons pas de suivre ses caprices +ni de nous convertir à la thèse qui réussit ; nous lui +devons de dire bien exactement, et sans le sacrifice +d’une nuance, ce que nous croyons être la vérité.</p> + + +<p class="h4">I</p> + +<p>La révolution française est un événement si +extraordinaire, que c’est par elle qu’il faut ouvrir +toute série de considérations sur les affaires de notre +temps. Rien d’important n’arrive en France qui ne +soit la conséquence directe de ce fait capital, lequel +a changé profondément les conditions de la vie dans +notre pays. Comme tout ce qui est grand, héroïque, +téméraire, comme tout ce qui dépasse la commune +mesure des forces humaines, la révolution française +sera durant des siècles le sujet dont le monde +s’entretiendra, sur lequel on se divisera, qui servira +de prétexte pour s’aimer et se haïr, qui fournira des +sujets de drames et de romans. En un sens, la révolution +française (l’Empire, dans ma pensée, fait corps +avec elle) est la gloire de la France, l’épopée française +par excellence ; mais presque toujours les +nations qui ont dans leur histoire un fait exceptionnel +expient ce fait par de longues souffrances et souvent +le payent de leur existence nationale. Il en fut +ainsi de la Judée, de la Grèce et de l’Italie. Pour +avoir créé des choses uniques dont le monde vit et +profite, ces pays ont traversé des siècles d’humiliation +et de mort nationale. La vie nationale est quelque +chose de limité, de médiocre, de borné. Pour faire +de l’extraordinaire, de l’universel, il faut déchirer +ce réseau étroit ; du même coup, on déchire sa +patrie, une patrie étant un ensemble de préjugés et +d’idées arrêtées que l’humanité entière ne saurait +accepter. Les nations qui ont créé la religion, l’art, la +science, l’empire, l’Église, la papauté (toutes choses +universelles, non nationales), ont été plus que des +nations ; elles ont été par là même moins que des +nations en ce sens qu’elles ont été victimes de leur +œuvre. Je pense que la Révolution aura pour la +France des conséquences analogues, mais moins +durables, parce que l’œuvre de la France a été moins +grande et moins universelle que les œuvres de la +Judée, de la Grèce, de l’Italie. Le parallèle exact de +la situation actuelle de notre pays me paraît être +l’Allemagne au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. L’Allemagne au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle +avait fait pour l’humanité une œuvre de premier +ordre, la Réforme. Elle l’expia au <small>XVII</small><sup>e</sup> par un extrême +abaissement politique. Il est probable que le +<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle sera de même considéré, dans l’histoire +de France, comme l’expiation de la Révolution. Les +nations, pas plus que les individus, ne sortent impunément +de la ligne moyenne, qui est celle du bon +sens pratique et de la possibilité.</p> + +<p>Si la Révolution en effet a créé pour la France +dans le monde une situation poétique et romanesque +de premier ordre, il est sûr d’un autre côté, à considérer +seulement les exigences de la politique +ordinaire, qu’elle a engagé la France dans une voie +pleine de singularités. Le but que la France a voulu +atteindre par la Révolution est celui que toutes les +nations modernes poursuivent : une société juste, +honnête, humaine, garantissant les droits et la liberté +de tous avec le moins de sacrifices possible des +droits et de la liberté de chacun. Ce but, la France, +à la date où nous sommes, après avoir versé des flots +de sang, en est fort loin, tandis que l’Angleterre, qui +n’a pas procédé par révolutions, l’a presque atteint. +La France, en d’autres termes, offre cet étrange +spectacle d’un pays qui essaye tardivement de +regagner son arriéré sur les nations qu’elle avait +traitées d’arriérées, qui se remet à l’école des +peuples auxquels elle avait prétendu donner des +leçons, et s’efforce de faire par imitation l’œuvre où +elle avait cru déployer une haute originalité.</p> + +<p>La cause de cette bizarrerie historique est fort +simple. Malgré le feu étrange qui l’animait, la +France, à la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, était assez ignorante +des conditions d’existence d’une nation et de l’humanité. +Sa prodigieuse tentative impliqua beaucoup +d’erreurs ; elle méconnut tout à fait les règles de la +liberté moderne. Qu’on le regrette ou qu’on s’en +réjouisse, la liberté moderne n’est nullement la +liberté antique ni celle des républiques du moyen +âge. Elle est bien plus réelle, mais beaucoup moins +brillante. Thucydide et Machiavel n’y comprendraient +rien, et cependant un sujet de la reine Victoria +est mille fois plus libre que ne l’a été aucun +citoyen de Sparte, d’Athènes, de Venise ou de Florence. +Plus de ces fiévreuses agitations républicaines, +pleines de noblesse et de danger ; plus de ces villes +composées d’un peuple fin, vivant et aristocratique ; +au lieu de cela, de grandes masses pesantes, chez +lesquelles l’intelligence est le fait d’un petit nombre, +mais qui contribuent puissamment à la civilisation +en mettant au service de l’État, par la conscription +et l’impôt, un merveilleux trésor d’abnégation, de +docilité, de bon esprit. Cette manière d’exister, qui +est assurément celle qui use le moins une nation, et +conserve le mieux ses forces, l’Angleterre en a donné +le modèle. L’Angleterre est arrivée à l’état le plus +libéral que le monde ait connu jusqu’ici en développant +ses institutions du moyen âge, et nullement +par la révolution. La liberté en Angleterre ne vient +pas de Cromwell ni des républicains de 1649 ; elle +vient de son histoire entière, de son égal respect +pour le droit du roi, pour le droit des seigneurs, +pour le droit des communes et des corporations de +toute espèce. La France suivit la marche opposée. +Le roi avait depuis longtemps fait table rase du droit +des seigneurs et des communes ; la nation fit table +rase des droits du roi. Elle procéda philosophiquement +en une matière où il faut procéder historiquement : +elle crut qu’on fonde la liberté par la +souveraineté du peuple et au nom d’une autorité +centrale, tandis que la liberté s’obtient par de +petites conquêtes locales successives, par des réformes +lentes. L’Angleterre, qui ne se pique de nulle philosophie, +l’Angleterre, qui n’a rompu avec sa tradition +qu’à un seul moment d’égarement passager suivi +d’un prompt repentir, l’Angleterre, qui, au lieu du +dogme absolu de la souveraineté du peuple, admet +seulement le principe plus modéré qu’il n’y a pas de +gouvernement sans le peuple, ni contre le peuple, +s’est trouvée mille fois plus libre que la France, qui +avait si fièrement planté le drapeau philosophique +des droits de l’homme. C’est que la souveraineté +du peuple ne fonde pas le gouvernement constitutionnel. +L’État, ainsi établi à la française, est trop +fort ; loin de garantir toutes les libertés, il absorbe +toutes les libertés ; sa forme est la Convention ou le +despotisme. Ce qui devait sortir de la Révolution ne +pouvait, après tout, beaucoup différer du Consulat +et de l’Empire ; ce qui devait sortir d’une telle conception +de la société ne pouvait être autre chose +qu’une administration, un réseau de préfets, un code +civil étroit, une machine servant à étreindre la +nation, un maillot où il lui serait impossible de vivre +et de croître. Rien de plus injuste que la haine avec +laquelle l’école radicale française traite l’œuvre de +Napoléon. L’œuvre de Napoléon, si l’on excepte +quelques erreurs qui furent personnelles à cet +homme extraordinaire, n’est en somme que le programme +révolutionnaire réalisé en ses parties possibles. +Napoléon n’eût pas existé, que la constitution +définitive de la République n’eût pas différé essentiellement +de la constitution de l’an <small>VIII</small>.</p> + +<p>Une idée à plusieurs égards très-fausse de la +société humaine est en effet au fond de toutes les +tentatives révolutionnaires françaises. L’erreur originelle +fut d’abord masquée par le magnifique élan +d’enthousiasme pour la liberté et le droit qui remplit +les premières années de la Révolution ; mais, ce beau +feu une fois tombé, il resta une théorie sociale qui +fut dominante sous le Directoire, le Consulat et +l’Empire, et marqua d’un sceau profond toutes les +créations du temps.</p> + +<p>D’après cette théorie, qu’on peut bien qualifier de +matérialisme en politique, la société n’est pas quelque +chose de religieux ni de sacré. Elle n’a qu’un seul +but, c’est que les individus qui la composent jouissent +de la plus grande somme possible de bien-être, sans +souci de la destinée idéale de l’humanité. Que parle-t-on +d’élever, d’ennoblir la conscience humaine ? Il +s’agit seulement de contenter le grand nombre, +d’assurer à tous une sorte de bonheur vulgaire et bien +relatif assurément, car l’âme noble aurait en aversion +un pareil bonheur, et se mettrait en révolte contre la +société qui prétendrait le procurer. Aux yeux d’une +philosophie éclairée, la société est un grand fait +providentiel ; elle est établie non par l’homme, mais +par la nature elle-même, afin qu’à la surface de +notre planète se produise la vie intellectuelle et +morale. L’homme isolé n’a jamais existé. La société +humaine, mère de tout idéal, est le produit direct +de la volonté suprême qui veut que le bien, le vrai, +le beau, aient dans l’univers des contemplateurs. +Cette fonction transcendante de l’humanité ne +s’accomplit pas au moyen de la simple coexistence +des individus. La société est une hiérarchie. Tous les +individus sont nobles et sacrés, tous les êtres (même +les animaux) ont des droits ; mais tous les êtres ne +sont pas égaux, tous sont des membres d’un vaste +corps, des parties d’un immense organisme qui +accomplit un travail divin. La négation de ce travail +divin est l’erreur où verse facilement la démocratie +française. Considérant les jouissances de l’individu +comme l’objet unique de la société, elle est amenée +à méconnaître les droits de l’idée, la primauté de +l’esprit. Ne comprenant pas d’ailleurs l’inégalité des +races, parce qu’en effet les différences ethnographiques +ont disparu de son sein depuis un temps immémorial, +la France est amenée à concevoir comme +la perfection sociale une sorte de médiocrité universelle. +Dieu nous garde de rêver la résurrection de ce +qui est mort ; mais, sans demander la reconstitution +de la noblesse, il est bien permis de trouver que +l’importance accordée à la naissance vaut mieux à +beaucoup d’égards que l’importance accordée à la +fortune : l’une n’est pas plus juste que l’autre, et la +seule distinction juste, qui est celle du mérite, et de +la vertu, se trouve mieux d’une société où les rangs +sont réglés par la naissance que d’une société où la +richesse seule fait l’inégalité.</p> + +<p>La vie humaine deviendrait impossible, si l’homme +ne se donnait le droit de subordonner l’animal à ses +besoins ; elle ne serait guère plus possible, si l’on +s’en tenait à cette conception abstraite qui fait envisager +tous les hommes comme apportant en naissant +un même droit à la fortune et aux rangs sociaux. +Un tel état de choses, juste en apparence, serait la +fin de toute vertu ; ce serait fatalement la haine et la +guerre entre les deux sexes, puisque la nature a créé +là, au sein même de l’espèce humaine, une différence +de rôle indéniable. La bourgeoisie trouve juste +qu’après avoir supprimé la royauté et la noblesse +héréditaires, on s’arrête devant la richesse héréditaire. +L’ouvrier trouve juste qu’après avoir supprimé la +richesse héréditaire, on s’arrête devant l’inégalité +de sexe, et même, s’il est un peu sensé, devant l’inégalité +de force et de capacité. L’utopiste le plus +exalté trouve juste qu’après avoir supprimé en imagination +toute inégalité entre les hommes, on admette +le droit qu’a l’homme d’employer l’animal selon ses +besoins. Et, pourtant, il n’est pas plus juste que tel +individu naisse riche qu’il n’est juste que tel individu +naisse avec une distinction sociale ; l’un n’a pas plus +que l’autre gagné son privilége par un travail personnel. +On part toujours de l’idée que la noblesse a +pour origine le mérite, et, comme il est clair que le +mérite n’est pas héréditaire, on démontre facilement +que la noblesse héréditaire est chose absurde ; +mais c’est là l’éternelle erreur française d’une justice +distributive dont l’État tiendrait la balance. La raison +sociale de la noblesse, envisagée comme institution +d’utilité publique, était non pas de récompenser le +mérite, mais de le provoquer, de rendre possibles, +faciles même, certains genres de mérite. N’aurait-elle +eu pour effet que de montrer que la justice ne doit +pas être cherchée dans la constitution officielle de la +société, c’eût été déjà quelque chose. La devise « au +plus digne » n’a en politique que bien peu d’applications.</p> + +<p>La bourgeoisie française s’est donc fait illusion +en croyant, par son système de concours, d’écoles +spéciales et d’avancement régulier, fonder une société +juste. Le peuple lui démontrera facilement que l’enfant +pauvre est exclu de ces concours, et lui soutiendra +que la justice ne sera complète que quand tous +les Français seront placés, en naissant, dans des +conditions identiques. En d’autres termes, aucune +société n’est possible, si l’on pousse à la rigueur les +idées de justice distributive à l’égard des individus. +Une nation qui poursuivrait un tel programme se +condamnerait à une incurable faiblesse. Supprimant +l’hérédité, et par là détruisant la famille ou la laissant +facultative, elle serait bientôt vaincue soit par +les parties d’elle-même où se conserveraient les +anciens principes, soit par les nations étrangères +qui conserveraient ces principes. La race qui +triomphe est toujours celle où la famille et la +propriété sont le plus fortement organisées. L’humanité +est une échelle mystérieuse, une série de +résultantes procédant les unes des autres. Des +générations laborieuses d’hommes du peuple et de +paysans font l’existence du bourgeois honnête et +économe, lequel fait à son tour le noble, l’homme +dispensé du travail matériel, voué tout entier aux +choses désintéressées. Chacun à son rang est le gardien +d’une tradition qui importe aux progrès de la +civilisation. Il n’y a pas deux morales, il n’y a pas +deux sciences, il n’y a pas deux éducations. Il y a +un seul ensemble intellectuel et moral, ouvrage +splendide de l’esprit humain, que chacun, excepté +l’égoïste, crée pour une petite part et auquel chacun +participe à des degrés divers.</p> + +<p>On supprime l’humanité, si l’on n’admet pas que +des classes entières doivent vivre de la gloire et de la +jouissance des autres. Le démocrate traite de dupe le +paysan d’ancien régime qui travaille pour ses nobles, +les aime et jouit de la haute existence que d’autres +mènent avec ses sueurs. Certainement, c’est là un +non-sens avec une vie étroite, renfermée, où tout se +passe à huis clos comme de notre temps. Dans l’état +actuel de la société, les avantages qu’un homme a sur +un autre sont devenus choses exclusives et personnelles : +jouir du plaisir ou de la noblesse d’autrui +paraît une extravagance ; mais il n’en a pas toujours +été ainsi. Quand Gubbio ou Assise voyait défiler en +cavalcade la noce de son jeune seigneur, nul n’était +jaloux. Tous alors participaient de la vie de tous ; le +pauvre jouissait de la richesse du riche, le moine des +joies du mondain, le mondain des prières du moine ; +pour tous, il y avait l’art, la poésie, la religion.</p> + +<p>Les froides considérations de l’économiste sauront-elles +remplacer tout cela ? suffiront-elles pour refréner +l’arrogance d’une démocratie sûre de sa force, et qui, +après ne s’être pas arrêtée devant le fait de la souveraineté, +sera bien tentée de ne pas s’arrêter devant +le fait de la propriété ? Y aura-t-il des voix assez +éloquentes pour faire accepter à des jeunes gens de +dix-huit ans des raisonnements de vieillards, pour +persuader à des classes sociales jeunes, ardentes, +croyant au plaisir, et que la jouissance n’a pas encore +désabusées, qu’il n’est pas possible que tous jouissent, +que tous soient bien élevés, délicats, vertueux +même dans le sens raffiné, mais qu’il faut qu’il y ait +des gens de loisir, savants, bien élevés, délicats, vertueux, +en qui et par qui les autres jouissent et +goûtent l’idéal ? Les événements le diront. La supériorité +de l’Église et la force qui lui assure encore un +avenir consiste en ce que seule elle comprend cela et le +fait comprendre. L’Église sait bien que les meilleurs +sont souvent victimes de la supériorité des classes prétendues +élevées ; mais elle sait aussi que la nature a +voulu que la vie de l’humanité fût à plusieurs degrés. +Elle sait et elle avoue que c’est la grossièreté de plusieurs +qui fait l’éducation d’un seul, que c’est la +sueur de plusieurs qui permet la vie noble d’un petit +nombre ; cependant, elle n’appelle pas ceux-ci privilégiés, +ni ceux-là déshérités, car l’œuvre humaine +est pour elle indivisible. Supprimez cette grande loi, +mettez tous les individus sur le même rang, avec des +droits égaux, sans lien de subordination à une œuvre +commune, vous avez égoïsme, médiocrité, isolement, +sécheresse, impossibilité de vivre, quelque chose +comme la vie de notre temps, la plus triste, même +pour l’homme du peuple, qui ait jamais été menée. +A n’envisager que le droit des individus, il est injuste +qu’un homme soit sacrifié à un autre homme ; mais il +n’est pas injuste que tous soient assujettis à l’œuvre +supérieure qu’accomplit l’humanité. C’est à la religion +qu’il appartient d’expliquer ces mystères et +d’offrir dans le monde idéal de surabondantes consolations +à tous les sacrifiés d’ici-bas.</p> + +<p>Voilà ce que la Révolution, dès qu’elle eut perdu sa +grande ivresse sacrée des premiers jours, ne comprit +pas assez. La Révolution en définitive fut irréligieuse +et athée. La société qu’elle rêva dans les tristes jours +qui suivirent l’accès de fièvre, quand elle chercha à +se recueillir, est une sorte de régiment composé de +matérialistes, et où la discipline tient lieu de vertu. +La base toute négative que les hommes secs et durs +de ce temps donnèrent à la société française ne peut +produire qu’un peuple rogue et mal élevé ; leur code, +œuvre de défiance, admet pour premier principe que +tout s’apprécie en argent, c’est-à-dire en plaisir. La +jalousie résume toute la théorie morale de ces prétendus +fondateurs de nos lois. Or la jalousie fonde +l’égalité, non la liberté ; mettant l’homme toujours +en garde contre les empiétements de son semblable, +elle empêche l’affabilité entre les classes. Pas de +société sans amour, sans tradition, sans respect, sans +mutuelle aménité. Dans sa fausse notion de la vertu, +qu’elle confond avec l’âpre revendication de ce que +chacun regarde comme son droit, l’école démocratique +ne voit pas que la grande vertu d’une nation +est de supporter l’inégalité traditionnelle. La race la +plus vertueuse est pour cette école, non la race qui +pratique le sacrifice, le dévouement, l’idéalisme sous +toutes ses formes, mais la plus turbulente, celle qui +fait le plus de révolutions. On étonne beaucoup les +plus intelligents démocrates quand on leur dit qu’il +y a encore dans le monde des races vertueuses, +les Lithuaniens, par exemple, les Dithmarses, les +Poméraniens, races féodales, pleines de forces +vives en réserve, comprenant le devoir comme Kant, +et pour lesquelles le mot de révolution n’a aucun +sens.</p> + +<p>La première conséquence de cette philosophie +revêche et superficielle, trop tôt substituée à celle +des Montesquieu et des Turgot, fut la suppression de +la royauté. A des esprits imbus d’une philosophie +matérialiste, la royauté devait paraître une anomalie. +Bien peu de personnes comprenaient, en 1792, +que la continuité des bonnes choses doit être gardée +par des institutions qui sont, si l’on veut, un privilége +pour quelques-uns, mais qui constituent des +organes de la vie nationale sans lesquels certains +besoins restent en souffrance. Ces petites forteresses +où se conservent des dépôts appartenant à la société +paraissaient des tours féodales. On niait toutes les +subordinations traditionnelles, tous les pactes historiques, +tous les symboles. La royauté était le +premier de ces pactes, un pacte remontant à mille +ans, un symbole que la puérile philosophie de l’histoire +alors en vogue ne pouvait comprendre. Aucune +nation n’a jamais créé une légende plus complète que +celle de cette grande royauté capétienne, sorte de +religion, née à Saint-Denis, consacrée à Reims par +le concert des évêques, ayant ses rites, sa liturgie, +son ampoule sacrée, son oriflamme. A toute nationalité +correspond une dynastie en laquelle s’incarnent +le génie et les intérêts de la nation ; une conscience +nationale n’est fixe et ferme que quand elle a contracté +un mariage indissoluble avec une famille, qui +s’engage par le contrat à n’avoir aucun intérêt distinct +de celui de la nation. Jamais cette identification +ne fut aussi parfaite qu’entre la maison capétienne +et la France. Ce fut plus qu’une royauté, ce fut un +sacerdoce ; prêtre-roi comme David, le roi de France +porte la chape et tient l’épée. Dieu l’éclaire en ses +jugements. Le roi d’Angleterre se soucie peu de justice, +il défend son droit contre ses barons ; l’empereur +d’Allemagne s’en soucie moins encore, il chasse +éternellement sur ses montagnes du Tyrol pendant +que la boule du monde roule à sa guise ; le roi de +France, lui, est juste : entouré de ses prud’hommes +et de ses clercs solennels, avec sa main de justice, il +ressemble à un Salomon. Son sacre, imité des rois +d’Israël, était quelque chose d’étrange et d’unique. +La France avait créé un huitième sacrement<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, qui ne +s’administrait qu’à Reims, le sacrement de la royauté. +Le roi sacré fait des miracles ; il est revêtu d’un +« ordre » : c’est un personnage ecclésiastique de +premier rang. Au pape, qui l’interpelle au nom de +Dieu, il répond en montrant son onction : « Moi +aussi, je suis de Dieu ! » Il se permet avec le successeur +de Pierre des libertés sans égales. Une fois, +il le fait arrêter et déclarer hérétique ; une autre fois, +il le menace de le faire brûler ; appuyé sur ses docteurs +de Sorbonne, il le semonce, le dépose. Nonobstant +cela, son type le plus parfait est un roi canonisé, +saint Louis, si pur, si humble, si simple et si +fort. Il a ses adorateurs mystiques ; la bonne Jeanne +d’Arc ne le sépare pas de saint Michel et de sainte +Catherine ; cette pauvre fille vécut à la lettre de la +religion de Reims. Légende incomparable ! fable +sainte ! C’est le vulgaire couteau destiné à faire tomber +la tête des criminels qu’on lève contre elle ! Le +meurtre du 21 janvier est, au point de vue de l’idéaliste, +l’acte de matérialisme le plus hideux, la plus +honteuse profession qu’on ait jamais faite d’ingratitude +et de bassesse, de roturière vilenie et d’oubli du +passé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le mot de « sacrement » est employé pour le sacre de +Reims. <i>Hist. litt. de la France</i>, t. XXVI, p. 122.</p> +</div> +<p>Est-ce à dire que cet ancien régime, dont la société +nouvelle cherchait à faire disparaître le souvenir avec +le genre particulier d’acharnement qu’on ne trouve +que chez le parvenu contre le grand seigneur auquel +il doit tout, est-ce à dire que cet ancien régime ne +fût pas gravement coupable ? Certes, il l’était ; si je +faisais en ce moment la philosophie générale de notre +histoire, je montrerais que la royauté, la noblesse, le +clergé, les parlements, les villes, les universités de la +vieille France, avaient tous manqué à leurs devoirs, +et que les révolutionnaires de 1793 ne firent que +mettre le sceau à une série de fautes dont les conséquences +pèsent lourdement sur nous. On expie toujours +sa grandeur. La France avait conçu sa royauté +comme quelque chose d’illimité. Le roi à la façon +anglaise, sorte de stathouder payé et armé pour +défendre la nation et détenir certains droits, était +mesquin à ses yeux. Dès le <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle, le roi +d’Angleterre, sans cesse en lutte avec ses sujets et +lié par des chartes, est pour nos poëtes français un +objet de dérision ; il n’est pas assez puissant. La +royauté française était quelque chose de trop sacré ; +on ne contrôle pas l’oint du Seigneur ; Bossuet était +conséquent en dressant la théorie du roi de France +avec l’Écriture sainte. Si le roi d’Angleterre avait eu +cette teinte de mysticité, les barons et les communes +n’auraient pas réussi à le mater. La royauté française, +pour produire ce brillant météore du règne de +Louis XIV, avait absorbé tous les pouvoirs de la nation. +Le lendemain du jour où l’État se trouva constitué +sous la main d’un seul en cette puissante unité, +il était inévitable que la France se prît telle que l’avait +faite le grand roi avec son pouvoir central tout-puissant, +ses libertés détruites, et, jugeant le roi une +superfétation, le traitât comme un moule devenu +inutile dès que la statue est coulée. Richelieu et +Louis XIV ont été de la sorte les grands révolutionnaires, +les vrais fondateurs de la République. Le +pendant exact de la colossale royauté de Louis XIV +est la république de 1793, avec sa concentration +effrayante des pouvoirs, monstre inouï, tel qu’on n’en +avait jamais vu de semblable. Les exemples de républiques +ne sont pas rares dans l’histoire ; mais ces +républiques sont des villes ou de petits États confédérés. +Ce qui est absolument sans exemple, c’est une +république centralisée de trente millions d’âmes. +Livrée pendant quatre ou cinq ans aux vacillations +de l’homme ivre, comme un <i lang="en" xml:lang="en">Great-Eastern</i> en perdition, +l’énorme machine tomba dans son lit naturel, +entre les mains d’un puissant despote, qui sut d’abord +avec une habileté prodigieuse organiser le mouvement +nouveau, mais qui finit comme tous les despotes. +Devenu fou d’orgueil, il attira sur le pays qui +s’était mis à sa discrétion la plus cruelle avanie que +puisse éprouver une nation, et amena le retour de la +dynastie que la France avait expulsée avec les derniers +affronts.</p> + + +<p class="h4">II</p> + +<p>L’analogie d’une telle marche des événements avec +ce qui se passa en Angleterre au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle se +remarque sans peine. Elle frappa tout le monde +en 1830, quand on vit un mouvement national +substituer à la branche légitime des Bourbons une +branche collatérale plus disposée à tenir compte des +besoins nouveaux. Louis-Philippe dut paraître un +Guillaume III, et l’on put espérer que la conséquence +dernière de tant de convulsions serait le paisible +établissement du régime constitutionnel en France. +Une sorte de paix, un peu de quiétude et d’oubli +entra avec cette consolante pensée dans notre pauvre +conscience française si troublée ; on amnistia tout, +même les folies et les crimes, on s’envisagea comme +la génération privilégiée destinée à recueillir le fruit +des fautes des générations passées. C’était là une +grande illusion ; la surprise la plus inconcevable de +l’histoire réussit ; une bande d’étourdis, contre lesquels +aurait dû suffire le bâton du constable, renversa +une dynastie sur laquelle la partie sensée de la +nation avait fait reposer toute sa foi politique, toutes +ses espérances. Pour emporter une théorie conçue +par les meilleurs esprits d’après les plus séduisantes +apparences, une heure d’irréflexion chez les uns, de +défaillance chez les autres, suffit.</p> + +<p>Pourquoi cette singulière déconvenue ? Pourquoi +ce qui s’était passé en Angleterre ne se passa-t-il +pas en France ? Pourquoi Louis-Philippe ne fut-il pas +un Guillaume III, fondateur glorieux d’une ère nouvelle +dans l’histoire de notre pays ? Dira-t-on que ce +fut la faute de Louis-Philippe ? Cela serait injuste. +Louis-Philippe fit des fautes ; mais il faut qu’il soit +loisible à tous les gouvernements d’en commettre. +Qui prendrait la conduite des choses humaines à la +condition d’être infaillible et impeccable ne régnerait +pas un jour. En tout cas, si Louis-Philippe mérita +d’être détrôné, Guillaume III le mérita beaucoup +plus. Ce qu’on a le plus reproché à Louis-Philippe, +impopularité, inhabileté à se faire aimer, goût du +pouvoir personnel, insouciance de la gloire extérieure, +retour vers le parti légitimiste au détriment du parti +qui l’avait fait roi, efforts pour reconstituer la prérogative +royale, on put le reprocher bien plus encore +à Guillaume III. Pourquoi donc les résultats furent-ils +si divers ? Sans doute cela tint à la différence des +temps et des pays. Des opérations historiques possibles +chez un peuple sérieux et lourd, plein de confiance +dans l’hérédité, ayant une répugnance invincible +à forcer la dernière résistance du souverain, +peuvent être impossibles à une époque de légèreté +spirituelle et d’étourderie raisonneuse. Le mouvement +républicain de 1649, d’ailleurs, avait été infiniment +moins profond que ne fut celui de 1792. Le +mouvement anglais de 1649 n’arriva pas à constituer +un pouvoir impérial ; Cromwell ne fut pas un Napoléon. +Enfin le parti républicain anglais n’eut pas de +seconde génération. Écrasé sous la restauration des +Stuarts, décimé par la persécution ou réfugié en +Amérique, il cessa d’avoir sur les affaires d’Angleterre +une influence considérable. Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, +l’Angleterre semble prendre à tâche d’expier par une +sorte d’exagération de <i>loyalisme</i> et d’orthodoxie ses +écarts momentanés du milieu du <small>XVII</small><sup>e</sup>. Il fallut plus +de cent cinquante ans pour que la mort de Charles I<sup>er</sup> +cessât de peser sur la politique, pour qu’on osât penser +librement et ne pas se croire obligé d’afficher un +légitimisme effréné. Les choses se seraient passées +à peu près de la même manière en France, si la réaction +royaliste de 1796 et 1797 l’eût emporté. La +Restauration se fût faite alors avec de bien plus +franches allures, et la République n’eût été dans +l’histoire de France que ce qu’elle est dans l’histoire +d’Angleterre, un incident sans conséquence. Napoléon, +par son génie, aidé des merveilleuses ressources +de la France, sauva la Révolution, lui donna +une forme, une organisation, un prestige militaire +inouï.</p> + +<p>La faible et inintelligente restauration de 1814 ne +put en aucune manière déraciner une idée qui avait +vécu si profondément dans la nation et entraîné après +elle une génération énergique. La France, sous la +Restauration et sous Louis-Philippe, continua de +vivre des souvenirs de l’Empire et de la République. +La Révolution reprit faveur. Tandis qu’en Angleterre, +à partir de la restauration de Charles II et après +1688, la république ne cesse d’être maudite, qu’un +homme était mal posé dans la société s’il nommait +Charles I<sup>er</sup> sans l’appeler le roi martyr, ou Cromwell +sans le qualifier d’usurpateur, en France il devint +de règle de faire des histoires de la Révolution sur +le ton apologétique et admiratif. Ce fut un fait grave +que le père du nouveau roi eût pris à la Révolution +une part considérable ; on s’habitua à considérer la +dynastie nouvelle comme un compromis avec la +Révolution, non comme l’héritière par substitution +d’une légitimité. Un nouveau parti républicain, se +rattachant à quelques vieux patriarches survivants +de 1793, parvint à se reformer. Ce parti, qui avait +joué un rôle considérable en juillet 1830, mais qui +dès lors n’avait pu faire prévaloir ses idées théoriques +absolues, ne cessa de battre en brèche le gouvernement +nouveau. Le changement de 1688 en Angleterre +n’avait eu rien de révolutionnaire, dans le sens +où nous entendons ce mot ; ce changement ne se fit +point par le peuple ; il ne viola aucun droit, si ce +n’est celui du roi détrôné. Chez nous, au contraire, +1830 déchaîna des forces anarchiques et humilia +profondément le parti légitimiste. Ce parti, renfermant +à quelques égards les portions les plus solides +et les plus morales du pays, fit une cruelle guerre à +la dynastie nouvelle, soit par son abstention, en +l’empêchant de s’asseoir sur la seule base qui fonde +une dynastie, l’élément lourdement conservateur, — soit +par sa connivence avec le parti républicain. De +la sorte, le gouvernement de la maison d’Orléans ne +put se fonder sérieusement ; un souffle le renversa. +On avait tout pardonné à Guillaume III ; on ne pardonna +rien à Louis-Philippe. Le principe royaliste +fut assez fort en Angleterre pour subir une transformation ; +il ne le fut pas en France. Certainement, si +le parti républicain avait eu en Angleterre sous +Guillaume III l’importance qu’il eut en France sous +Louis-Philippe, si ce parti avait eu l’appui de la faction +des Stuarts, l’établissement constitutionnel de +l’Angleterre n’eût pas duré. En cela, l’Angleterre +bénéficia d’un avantage énorme qu’elle possède, son +aptitude colonisatrice. L’Amérique fut le déversoir +du parti républicain ; sans cela, ce parti serait resté +comme un virus dans la mère patrie, et eût empêché +l’établissement constitutionnel. Rien ne se perd dans +le monde de ce qui est fort et sincère. Ces exilés +républicains furent les pères de ceux qui firent la +guerre de l’indépendance à la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. +L’élément révolutionnaire en Angleterre, au lieu +d’être un dissolvant, fut de la sorte créateur ; le +radicalisme anglais, au lieu de déchirer la mère +patrie, fit l’Amérique. Si la France eût été colonisatrice +au lieu d’être militaire, si l’élément hardi et +entreprenant qui ailleurs colonise était capable chez +nous d’autre chose que de conspirer et de se battre +pour des principes abstraits, nous n’aurions pas eu +Napoléon ; le parti républicain, chassé par la réaction, +eût émigré vers 1798 et eût fondé au loin une +Nouvelle-France qui, selon la loi des colonies, serait +maintenant sans doute une république séparée. +Malheureusement, nos discordes civiles n’aboutirent +qu’à des déportations. Au lieu des États-Unis, nous +avons eu Sinnamary et Lambèse ! Pendant que, dans +ces tristes séjours, des colons déplorables mouraient, +s’échappaient comme des forçats, attendaient quelque +nouvelle révolution ou quelque amnistie, la mère patrie +continuait à broyer les redoutables problèmes qui +avaient amené leur exil sans une ombre de progrès.</p> + +<p>Une grosse erreur de philosophie historique contribuait +au moins autant que le goût particulier de +la France pour les théories à fausser le jugement +national sur cette grave question des formes du gouvernement : +c’était justement l’exemple de l’Amérique. +L’école républicaine citait toujours cet exemple +comme bon et facile à suivre. Rien de plus superficiel. +Que des colonies habituées à se gouverner +d’une façon indépendante rompent le lien qui les unit +à la mère patrie, que, ce lien rompu, elles se passent +de royauté et pourvoient à leur sûreté par un pacte +fédératif, il n’y a rien en cela que de naturel. Cette +façon de se séparer du tronc comme une bouture portant +en elle son germe de vie est le principe éternel +de la colonisation, principe qui est une des conditions +du progrès de l’humanité, de la race âryenne +en particulier. La Virginie, la Caroline, étaient des +républiques avant la guerre de l’indépendance. Cette +guerre ne changea rien à la constitution intérieure +des États ; elle coupa seulement la corde, devenue +gênante, qui les liait à l’Europe, et y substitua un lien +fédéral. Ce ne fut pas là une œuvre révolutionnaire ; +une conception du droit éminemment conservatrice, +un esprit aristocratique et juridique de liberté provinciale +était au fond de ce grand mouvement. De +même, quand le Canada et l’Australie verront se +rompre le lien léger qui les rattache à l’Angleterre, +ces pays, habitués à se gouverner eux-mêmes, continueront +leur vie propre, sans presque s’apercevoir du +changement. Si la France avait entrepris sérieusement +la colonisation de l’Algérie, l’Algérie aurait +chance d’être une république avant la France. Les +colonies, formées de personnes qui ne se trouvent pas +à l’aise dans leur pays natal et qui cherchent plus de +liberté qu’elles n’en ont chez elles, sont toujours +plus près de la république que la mère patrie, liée +par ses vieilles habitudes et ses vieux préjugés.</p> + +<p>Ainsi continua de vivre en France un parti qui ne +permet pas à la royauté constitutionnelle de se développer, +le parti républicain radical. La situation de +la France ne fut nullement celle de l’Angleterre ; à +côté de la droite, de la gauche et du centre, il y eut +un parti irréconciliable, négation totale du gouvernement +existant, un parti qui ne dit pas au gouvernement : +« Faites telle chose, et nous sommes à vous ; » +mais qui lui laisse entendre : « Quoi que vous fassiez, +nous serons contre vous. » La république est en un +sens le terme de toute société humaine, mais on +conçoit deux manières bien différentes d’y venir. +Établir la république de haute lutte, en détruisant +tous les obstacles, est le rêve des esprits ardents. Il +est une autre voie plus douce et plus sûre : conserver +les anciennes familles royales comme de précieux +monuments et d’antiques souvenirs n’est pas seulement +une fantaisie d’antiquaire ; les dynasties ainsi +conservées deviennent des rouages infiniment commodes +du gouvernement constitutionnel à certains +jours de crise. Les pays qui ont suivi cette marche, +comme l’Angleterre, arriveront-ils un jour à la république +parfaite, sans dynastie héréditaire et avec +suffrage universel ? C’est demander si l’hyperbole +atteint ses asymptotes. Qu’importe, puisqu’en réalité +elle en approche si près, que la distance est insaisissable +à l’œil ! Voilà ce que le parti républicain français +ne comprend pas. Pour la forme de la république, il +en sacrifie la réalité. Pour ne pas suivre une grande +route, tracée, faisant quelques détours, il préfère se +jeter dans les précipices et les fondrières. On vit rarement +avec autant d’honnêteté aussi peu d’esprit politique +et de pénétration.</p> + +<p>L’année 1848 mit la plaie à nu, et posa pour +tout esprit exercé le principe fondamental de la +philosophie de notre histoire. La révolution de 1848 +ne fut pas un effet sans cause (une telle assertion +serait dénuée de sens), ce fut un effet complétement +disproportionné avec sa cause apparente. Le choc ne +fut rien, la ruine fut immense. Il arriva en 1848 ce +qui serait arrivé en Angleterre, si Guillaume III eût +été emporté par un des accès de vif mécontentement +que provoqua son gouvernement. L’histoire d’Angleterre +eût été bouleversée dans une telle hypothèse. +En Angleterre, le goût du peuple pour la légitimité +et la crainte de la république furent assez forts pour +faire traverser à la nouvelle dynastie les moments +difficiles. En France, l’affaiblissement moral de la +nation, son manque de foi en la royauté, l’énergie du +parti républicain, suffirent pour jeter par terre un +trône qui n’avait que des assises ruineuses. On vit +ce jour-là la funeste situation où la France est +restée depuis la Révolution. Si en France la révolution +et la république avaient jeté des racines moins +profondes, la maison d’Orléans et avec elle le régime +parlementaire se fussent sûrement consolidés ; si +l’idée républicaine avait été dominante, elle aurait, +après diverses actions et réactions, entraîné le pays, +et la république se fût fondée : ni l’une ni l’autre +de ces deux suppositions ne se réalisa. L’esprit +républicain s’était trouvé assez fort pour empêcher +la royauté constitutionnelle de durer ; il ne fut pas +assez fort pour établir la république. De là une position +fausse, bizarre et faite pour amener un triste +abaissement. Ce qui s’est passé en 1848 pourrait se +passer plusieurs fois encore ; tâchons d’en bien démêler +la loi secrète et l’intime raison.</p> + +<p>Quand nous voyons un homme mourir d’un +rhume, nous en concluons, non pas que le rhume +est une maladie mortelle, mais que cet homme était +poitrinaire. La maladie dont mourut le gouvernement +de juillet fut de même si légère, qu’il faut +admettre que sa constitution était des plus chétives. +La petite agitation des banquets était de celles qu’un +gouvernement doit pouvoir supporter sous peine de +n’être pas capable de vivre. Comment, avec toutes +les apparences de la santé, le gouvernement de +juillet se trouva-t-il si faible ? C’est qu’il n’avait pas +ce qui donne à un gouvernement de bons poumons, +un cœur vigoureux, de solides viscères ; je veux dire +la sérieuse adhésion des parties résistantes du pays. +Le sentiment de profonde humanité qui empêcha +Louis-Philippe de livrer la bataille, outre qu’il impliquait +une défiance de son droit, ne suffit pas pour +expliquer sa chute. Le parti républicain qui fit la +révolution était une imperceptible minorité. Dans un +pays où le gouvernement eût été moins centralisé, +et où l’opinion se fût trouvée moins divisée, la majorité +eût fait volte-face ; mais la province n’avait pas +encore l’idée de résister à un mouvement venant de +Paris ; de plus, si la faction qui prit part au mouvement +le 24 février 1848 fut insignifiante, le nombre +de ceux qui eussent pu défendre la dynastie vaincue +était aussi bien peu considérable. Le parti légitimiste +triompha, et, sans faire de barricades, eut ce jour-là +sa revanche. La dynastie d’Orléans n’avait pas su, +malgré sa profonde droiture et sa rare honnêteté, +parler au cœur du pays ni se faire aimer.</p> + +<p>Ainsi mise en présence du fait accompli par une +minorité turbulente, que va faire la France ? Un pays +qui n’a pas de dynastie unanimement acceptée est +toujours dans ses actions un peu gauche et embarrassé. +La France plia ; elle accepta la république +sans y croire, sournoisement, et bien décidée à lui +être infidèle. L’occasion ne manqua point. Le vote +du 10 décembre fut une évidente répudiation de la +république. Le parti qui avait fait la révolution de +février subit la loi du talion. Qu’on nous permette +une expression vulgaire : il avait joué un mauvais +tour à la France, la France lui joua un mauvais tour. +Elle fit comme un bourgeois honnête dont les gamins +s’empareraient en un jour d’émeute et qu’ils affubleraient +du bonnet rouge ; ce digne homme pourrait +se laisser faire par amour de la paix, mais en garderait +probablement quelque rancune. La surprise du +scrutin répondit à la surprise de l’émeute. Sûrement +la conduite de la France eût été plus digne et plus +loyale, si, à l’annonce de la révolution, elle avait +résisté en face, arrêté poliment les commissaires du +gouvernement provisoire à leur descente de diligence, +et convoqué des espèces de conseils généraux +qui eussent rétabli la monarchie ; mais plusieurs raisons +qui s’entrevoient trop facilement pour qu’il soit +besoin de les développer rendaient alors cette +conduite impossible ; en outre, la nation à qui l’on +donne le suffrage universel devient toujours un peu +dissimulée. Elle a entre les mains une arme toute-puissante, +qui dispense des guerres civiles. Quand +on est sûr que l’ennemi sera obligé de passer par un +défilé dont on est maître et où il sera forcé de subir +le feu sans répondre, on ne va pas l’attaquer. La +France attendit, et en décembre 1848 infligea au +parti républicain un affront sanglant. Si février avait +prouvé que la France ne tenait pas beaucoup à la +monarchie constitutionnelle de la maison d’Orléans, +le scrutin du 10 décembre prouva qu’elle ne tenait +pas davantage à la république. L’impuissance politique +de ce grand pays parut dans tout son jour.</p> + +<p>Que dire de ce qui se passa ensuite ? Nous n’aimons +pas plus les coups d’État que les révolutions ; +nous n’aimons pas les révolutions, justement parce +qu’elles amènent les coups d’État. On ne peut +cependant accorder au parti de 1848 sa prétention +fondamentale. Ce parti, au nom de je ne sais quel +droit divin, s’arroge le pouvoir qu’il n’accorde à +aucun autre parti d’avoir pu enchaîner la France, si +bien que les illégalités qu’on a faites pour briser les +liens dont il avait entouré le pays sont des crimes, +tandis que sa révolution de février, à lui, n’a été +qu’un acte glorieux. Voilà qui est inacceptable. <i lang="la" xml:lang="la">Quis +tulerit Gracchos de seditione querentes ?</i> Qui frappe +avec l’épée finira par l’épée. Si les fusils qui couchèrent +en joue M. Sauzet et la duchesse d’Orléans +le 24 février 1848 furent innocents, les baïonnettes +qui envahirent la chambre le 2 décembre 1851 ne +furent pas coupables. Pour nous, chacune de ces +violences est un coup de poignard à la patrie, une +blessure qui atteint les parties les plus essentielles +de sa constitution, un pas de plus dans un labyrinthe +sans issue, et nous avons le droit de dire de toutes +ces néfastes journées :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Excidat illa dies ævo, nec postera credant</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Secula ; nos etiam taceamus, et oblita multa</div> +<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Nocte tegi nostræ patiamur crimina gentis.</div> +</div> + +</div> + +<p class="h4">III</p> + +<p>L’empereur Napoléon III et le petit groupe +d’hommes qui partagent sa pensée intime apportèrent +au gouvernement de la France un programme qui, +pour n’être pas fondé sur l’histoire, ne manquait +pas d’originalité : relever la tradition de l’Empire, +profiter de sa légende grandiose, si vivante encore +dans le peuple, faire parler le sentiment populaire à +cet égard par le suffrage universel, amener par ce +suffrage une délégation engageant l’avenir et fondant +l’hérédité, provoquer, suivant l’idée chère à la +France, une élection dynastique<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> ; au dedans, gouvernement +personnel de l’empereur, avec des apparences +de gouvernement parlementaire habilement +réduites à la nullité ; au dehors, rôle brillant et +actif rendant peu à peu à la France, par la guerre et +la diplomatie, la place de premier ordre qu’elle possédait, +il y a soixante ans, parmi les nations de +l’Europe, et que depuis 1814 elle a perdue.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> L’idée que l’élection a joué un rôle à l’origine des +dynasties de la France, quoique historiquement fausse, se +retrouve dès la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle. Voir les romans de <i>Hugues +Capet</i> et de <i>Baudouin de Sebourg</i>.</p> +</div> +<p>La France, pendant dix-sept ans, a laissé faire +cette expérience avec une patience qu’on pourrait +appeler exemplaire, si jamais il était bon pour une +nation de trop pratiquer l’abnégation quand il s’agit +de ses destinées. Où en est l’expérience ? Quels résultats +a-t-elle amenés ?</p> + +<p>Peut-on dire d’abord que la nouvelle maison +napoléonienne se soit fondée, c’est-à-dire ait créé +autour d’elle ces sentiments d’affection et de dévouement +personnel qui font la force d’une dynastie ? Il +ne faut pas à cet égard se faire d’illusion. L’égoïsme, +le scepticisme, l’indifférence envers les gouvernants, +la persuasion qu’on ne leur doit aucune reconnaissance, +ont totalement desséché le cœur du pays. La +question est devenue une question d’intérêt. La fortune +publique ayant pris un grand accroissement, +si la question se posait en ces termes : <i>révolution</i>, — <i>pas +de révolution</i>, le second terme obtiendrait +une immense majorité ; mais souvent un pays qui +ne veut pas de la révolution fait ce qu’il faut pour +l’amener. En tout cas, ces sentiments d’effusion +tendre et de fidélité que le pays avait autrefois pour +ses rois, il n’y faut plus penser. Les personnes ayant +pour la dynastie napoléonienne les sentiments que +le royaliste de la Restauration avait pour la famille +royale pourraient se compter. Il n’y a presque pas +de légitimistes napoléoniens ; voilà un fait dont le +gouvernement ne peut assez se pénétrer.</p> + +<p>La partie du programme de l’empereur Napoléon +III relative à la gloire militaire et au rôle prépondérant +de la France avait sa grandeur, et ceux +qui, du point de vue des intérêts généraux de la +civilisation, sont reconnaissants à l’empereur de la +guerre de Crimée et de celle d’Italie, ne peuvent +juger avec sévérité tous les points de la politique +étrangère du second Empire ; mais il est clair que la +France n’est nullement à l’unisson de pareilles idées. +Mis au suffrage universel, le plébiscite <i>pas de guerre</i> +réunirait une majorité bien plus forte que <i>pas de +révolution</i>. La France actuelle n’est pas plus +héroïque que sentimentale. La prépondérance d’une +nation européenne sur les autres est devenue impossible +dans l’état actuel des sociétés. Les intentions +menaçantes imprudemment exprimées de ce côté +du Rhin (et ce n’est pas le gouvernement qui à +cet égard a été le plus coupable ou le plus maladroit) +ont provoqué chez les nations germaniques +une émotion qui tombera le jour où elles seront +rassurées sur l’ambition qu’elles ont pu nous supposer. +Ce jour-là cessera la force de la Prusse dans +le corps germanique, force qui n’a pas d’autre raison +d’être que la crainte de la France. Ce jour-là +même cessera probablement le désir d’unité politique, +désir si peu conforme à l’esprit germanique et +qui n’a jamais été chez les Allemands qu’une mesure +défensive, impatiemment tolérée, contre un voisin +fortement organisé.</p> + +<p>Ce seul point changé dans le programme primitif +de l’empereur Napoléon III suffirait pour modifier +tout ce qui a trait au gouvernement intérieur. L’empereur +Napoléon III n’a jamais cru pouvoir gouverner +sans une chambre élective ; seulement, il a +espéré rester longtemps, sinon toujours, maître des +élections. C’était là un calcul qui n’aurait pu se réaliser +qu’avec de perpétuelles guerres, de perpétuelles +victoires. Le gouvernement personnel ne se maintient +qu’à la condition d’avoir toujours et partout +gloire et succès. Comment pouvait-on espérer qu’à +moins d’un éblouissement de prospérité le pays +déposerait éternellement dans l’urne le bulletin que +l’administration lui mettait dans la main ? Il était +inévitable qu’un jour la France voulût se servir de +l’arme puissante qu’on lui avait laissée, et prît une +part de responsabilité dans ses affaires. En politique, +on ne joue pas longtemps avec les apparences. On +devait s’attendre à ce que le simulacre de gouvernement +parlementaire que l’empereur Napoléon III +avait toujours conservé devînt une réalité sérieuse. +Les dernières élections ont fait passer cette supposition +dans le domaine des faits accomplis. Les élections +de mai et juin 1869 ont montré que la loi de +notre société ne pouvait être celle du césarisme +romain. Le césarisme romain fut également à son +origine un despotisme entouré de fictions républicaines ; +le despotisme tua les fictions ; chez nous, au +contraire, les fictions représentatives ont tué le despotisme. +Cela n’arriva pas sous le premier Empire, +car le mode d’élection du Corps législatif était alors +tout à fait illusoire. Rien ne prouve mieux que les +événements de ces derniers mois combien l’idéal de +gouvernement créé par l’Angleterre s’impose forcément +à tous les États. On dit souvent que la France +n’est pas faite pour un tel gouvernement. La France +vient de prouver qu’elle pense le contraire ; en tout +cas, si cela était vrai, je dirais qu’il faut désespérer +de l’avenir de la France. Le régime libéral est une +nécessité absolue pour toutes les nations modernes. +Qui ne pourra s’y accommoder périra. D’abord le +régime libéral donnera aux nations qui l’ont adopté +une immense supériorité sur celles qui ne pourront s’y +plier. Une nation qui ne sera capable ni de la liberté +de la presse, ni de la liberté de réunion, ni de la +liberté politique, sera certainement dépassée et vaincue +par les nations qui peuvent supporter de telles +libertés. Ces dernières seront toujours mieux informées, +plus instruites, plus sérieuses, mieux gouvernées.</p> + +<p>Une autre raison encore établit que, si la France +est condamnée à une fatale alternative d’anarchie et +de despotisme, sa perte est inévitable. On ne sort de +l’anarchie que par un grand état militaire, lequel, +outre qu’il ruine et épuise la nation, ne peut conserver +son ascendant sur la nation qu’à la condition +d’être toujours victorieux à l’étranger. Le régime de +compression militaire à l’intérieur amène nécessairement +la guerre étrangère ; une armée vaincue et +humiliée ne peut comprimer énergiquement. Or, +dans l’état actuel de l’Europe, une nation condamnée +à faire par système la guerre à l’extérieur est une +nation perdue. Cette nation provoquera sans cesse +contre elle des coalitions et des invasions. Voilà +comment l’état instable du gouvernement intérieur +de la France constitue pour elle un danger au +dehors, et fait d’elle une nation guerrière, bien que +l’opinion générale y soit très-pacifique. L’équilibre de +l’Europe exige que toutes les nations qui la composent +aient à peu près la même constitution politique. +Un <i lang="la" xml:lang="la">ebrius inter sobrios</i> ne saurait être toléré dans +ce concert. La première république fut conséquente +dans sa guerre de propagande ; elle sentait que la +république française ne pouvait exister si elle n’était +entourée de républiques batave, parthénopéenne, etc.</p> + +<p>De toutes parts, on arrive donc à cette conséquence, +que la France doit entrer sans retard dans +la voie du gouvernement représentatif. Une question +préalable se poserait ici : l’empereur Napoléon III se +résignera-t-il à ce changement de rôle ? Modifiera-t-il +à ce point un programme qui est pour lui non un +simple calcul d’ambition, mais une foi, un enthousiasme, +la croyance qui explique toute sa vie ? Après +avoir aimé jusqu’au fanatisme un idéal qu’il tient +pour le seul noble et grand, mais dont la France n’a +pas voulu, n’éprouvera-t-il pas un invincible dégoût +pour ce régime de paix, d’économie, de petites +batailles ministérielles, qui s’est toujours présenté à +lui comme une image de décadence, et qu’il associe +au souvenir d’une dynastie tenue de lui en peu +d’estime ? Sortira-t-il de ce cercle de conseillers et +de ministres médiocres où il paraît se complaire ? Le +souverain investi par plébiscite de la plénitude des +droits populaires peut-il être parlementaire ? Le plébiscite +n’est-il pas la négation de la monarchie constitutionnelle ? +Un tel gouvernement est-il jamais +sorti d’un coup d’État ? peut-il exister avec le suffrage +universel ? Le respect dû à la personne du souverain +nous interdit d’examiner ces questions. Le +caractère de l’empereur Napoléon III est d’ailleurs +un problème sur lequel, même quand on possédera +des données que personne maintenant ne peut +avoir, on fera bien de s’exprimer avec beaucoup de +précautions. Il y aura peu de sujets historiques où +il sera plus important d’user de retouches, et, si +dans cinquante ans il n’y a pas un critique aussi +profond que M. Sainte-Beuve, aussi consciencieux, +aussi attentif à ne pas effacer les contradictions et à +les expliquer, l’empereur Napoléon III ne sera jamais +bien jugé. Nous ne ferons qu’une seule réflexion. Les +considérations de race et de sang, qui étaient jadis +décisives en histoire, ont beaucoup perdu de leur +force. Des substitutions qui eussent été impossibles +sous l’ancien régime peuvent être devenues possibles. +Le caractère des familles, qui était autrefois +inflexible, si bien qu’un Bourbon, par exemple, ne +pouvait convenir qu’à un rôle déterminé, est maintenant +susceptible de bien des modifications. Le rôle +historique et la race ne sont plus deux choses inséparables. +Qu’un héritier de Napoléon I<sup>er</sup> accomplisse +une œuvre en contradiction avec l’œuvre de Napoléon +I<sup>er</sup>, il n’y a en cela rien d’absolument inadmissible. +L’opinion publique est tellement devenue le +souverain maître, que chaque nom, chaque homme +n’est que ce qu’elle le fait. Les objections <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> +que certaines personnes élèvent contre la possibilité +d’un avenir constitutionnel avec la famille Bonaparte +ne sont donc pas décisives. La famille capétienne, +qui devint bien réellement la représentation de la +nationalité française et du tiers état, fut, à l’origine, +ultra-germanique, ultra-féodale.</p> + +<p>De même que l’architecture fait un style avec des +fautes et des inexpériences, de même un pays tire +tel parti qu’il veut des actes où la fatalité l’a poussé. +Nous jouissons des bienfaits de la royauté, quoique +la royauté ait été fondée par une série de crimes ; +nous profitons des conséquences de la Révolution, +quoique la Révolution ait été un tissu d’atrocités. Une +triste loi des choses humaines veut qu’on devienne +sage quand on est usé. On a été trop difficile, on a +repoussé l’excellent ; on reste dans le médiocre par +crainte de pire. La coquette qui a refusé les plus +beaux mariages finit souvent par un mariage de +raison. Ceux qui ont rêvé la République sans républicains +se laissent aller de même à concevoir un +règne de la famille Bonaparte sans bonapartistes, un +état de choses où cette famille, débarrassée de l’entourage +compromettant de ceux qui ont fondé son +second avénement, trouverait ses meilleurs appuis, +ses conseillers les plus sûrs dans ceux qui ne l’ont +pas faite, mais l’ont acceptée comme voulue par la +France et susceptible d’ouvrir quelque issue à +l’étrange impasse où nous a engagés la destinée. Il +est très-vrai qu’il n’y a pas un exemple de dynastie +constitutionnelle sortie d’un coup d’État. Des Visconti, +des Sforza, tyrans issus de discordes républicaines, +ne sont pas l’étoffe dont on fait des royautés +légitimes. De telles royautés ne se sont fondées que +par la particulière dureté et hauteur de la race germanique +aux époques barbares et inconscientes, où +l’oubli est possible et où l’humanité vit dans ces +ténèbres mystérieuses qui fondent le respect. <i lang="la" xml:lang="la">Fata +viam invenient</i>… Le défi étrange que la France a +jeté à toutes les lois de l’histoire impose en de telles +inductions une extrême réserve. Montons plus haut, +et, négligeant ce qui peut être déjoué par l’accident +de demain, recherchons quelles sont dans le pays +les raisons d’être de la monarchie constitutionnelle, +quels motifs peuvent en faire espérer le triomphe, +quelles craintes peuvent rester sur son établissement.</p> + + +<p class="h4">IV</p> + +<p>Nous avons vu que le trait particulier de la France, +trait qui la sépare profondément de l’Angleterre et +des autres États européens (l’Italie et l’Espagne jusqu’à +un certain point exceptées), est que le parti +républicain constitue dans son sein un élément considérable. +Ce parti, qui fut assez fort pour renverser +Louis-Philippe et pour imposer quelques mois sa théorie +à la France, fut, après le 2 décembre, l’objet d’une +sorte de proscription. A-t-il disparu pour cela ? Non, +certes. Les progrès qu’il a faits en ces dix-sept dernières +années ont été très-sensibles. Non-seulement +il s’est maintenu en possession de la majorité dans +Paris et les grandes villes, mais encore il a conquis +des pays entiers ; toute la zone des environs de Paris +lui appartient. L’esprit démocratique, tel que nous +le connaissons à Paris, avec sa raideur, son ton +absolu, sa simplicité décevante d’idées, ses soupçons +méticuleux, son ingratitude, a conquis certains cantons +ruraux d’une façon qui étonne. Dans tel village, +la situation des fermiers et des valets de ferme est +exactement celle des ouvriers et des patrons dans +une ville de manufactures ; des paysans vous y feront +de la politique rogue, radicale et jalouse avec autant +d’assurance que des ouvriers de Belleville ou du +faubourg Saint-Antoine. L’idée des droits égaux de +tous, la façon de concevoir le gouvernement comme +un simple service public qu’on paye et auquel on ne +doit ni respect ni reconnaissance, une sorte d’impertinence +américaine, la prétention d’être aussi sage +que les meilleurs hommes d’État et de réduire la +politique à une simple consultation de la volonté de +la majorité, voilà l’esprit qui envahit de plus en plus, +même les campagnes. Je ne doute pas que cet esprit ne +fasse tous les jours des progrès, et qu’aux prochaines +élections, il ne se montre, partout où il sera le maître, +plus exigeant, plus intraitable encore qu’il ne l’a été +cette année.</p> + +<p>Le parti républicain pourra-t-il cependant devenir +un jour la majorité et faire prévaloir en France les +institutions américaines ? Je ne le crois pas. L’essence +de ce parti est d’être une minorité. S’il aboutissait +à une révolution sociale, il pourrait créer de nouvelles +classes, mais ces classes deviendraient monarchiques +le lendemain de leur enrichissement. Les +intérêts les plus pressants de la France, son esprit, +ses qualités et ses défauts lui font de la royauté un +besoin. Le lendemain du jour où le parti radical +aura jeté bas une monarchie, les journalistes, les littérateurs, +les artistes, les gens d’esprit, les gens du +monde, les femmes, conspireront pour en établir une +autre, car la monarchie répond à des besoins profonds +de la France. Notre amabilité seule suffit pour +faire de nous de mauvais républicains. Les charmantes +exagérations de la vieille politesse française, +la courtoisie qui nous met aux pieds de ceux avec +qui nous sommes en rapport, sont le contraire de +cette raideur, de cette âpreté, de cette sécheresse +que donne au démocrate le sentiment perpétuel de +son droit. La France n’excelle que dans l’exquis, elle +n’aime que le distingué, elle ne sait faire que de +l’aristocratique. Nous sommes une race de gentilshommes ; +notre idéal a été créé par des gentilshommes, +non, comme celui de l’Amérique, par +d’honnêtes bourgeois, de sérieux hommes d’affaires. +De telles habitudes ne sont satisfaites qu’avec +une haute société, une cour et des princes du sang. +Espérer que les grandes et fines œuvres françaises +continueraient de se produire dans un monde bourgeois, +n’admettant d’autre inégalité que celle de la +fortune, c’est une illusion. Les gens d’esprit et de +cœur qui dépensent le plus de chaleur pour l’utopie +républicaine seraient justement ceux qui pourraient +le moins s’accommoder d’une pareille société. Les +personnes qui poursuivent si avidement l’idéal américain +oublient que cette race n’a pas notre passé brillant, +qu’elle n’a pas fait une découverte de science +pure ni créé un chef-d’œuvre, qu’elle n’a jamais eu +de noblesse, que le négoce et la fortune l’occupent +tout entière. Notre idéal à nous ne peut se réaliser +qu’avec un gouvernement donnant de l’éclat à ce qui +approche de lui, et créant des distinctions en dehors +de la richesse. Une société où le mérite d’un homme +et sa supériorité sur un autre ne peuvent se révéler +que sous forme d’industrie et de commerce nous est +antipathique ; non que le commerce et l’industrie ne +nous paraissent honnêtes, mais parce que nous +voyons bien que les meilleures choses (par exemple, +les fonctions du prêtre, du magistrat, du savant, de +l’artiste et de l’homme de lettres sérieux) sont l’inverse +de l’esprit industriel et commercial, le premier +devoir de ceux qui s’y adonnent étant de ne +pas chercher à s’enrichir, et de ne jamais considérer +la valeur vénale de ce qu’ils font.</p> + +<p>Le parti républicain pourra donc empêcher tout +gouvernement libéral de s’établir, car, en provoquant +des séditions, il lui sera toujours loisible de +forcer les gouvernements à s’armer de lois répressives, +à restreindre les libertés, à fortifier l’élément +militaire ; il est douteux qu’il soit capable de s’établir +lui-même. La haine entre lui et la partie paisible +du pays ira toujours s’envenimant, car il paraîtra +de plus en plus au pays un éternel trouble-fête. Il ne +réussira, je le crains, qu’à provoquer des espèces de +crises périodiques, suivies d’expulsions violentes, +que le parti conservateur montrera comme des assainissements, +mais qui seront en réalité des affaiblissements, +et qui en tout cas useront d’une manière +déplorable le tempérament de la France. Dans ces +vomissements convulsifs en effet, des éléments excellents, +nécessaires à la vie d’une nation, seront rejetés +avec les éléments impurs. Comme il est arrivé après +1848, les idées libérales souffriront de leur inévitable +solidarité avec un parti qui, plein d’illusions généreuses, +exerce un grand attrait sur les imaginations +jeunes, et qui, d’ailleurs, a toute une partie de son +programme en commun avec l’école libérale. Il est à +craindre que de longues habitudes d’esprit, une certaine +raideur, beaucoup de routine et d’habitude de +tout juger d’après Paris (habitude facile à comprendre +chez un parti qui fut à l’origine essentiellement +parisien) n’induisent ce parti à croire que des +révolutions dans le genre de 1830 et 1848 pourraient +se renouveler. Rien ne serait plus funeste. Le temps +des révolutions parisiennes est fini. Je fonde cette +opinion beaucoup moins sur les changements matériels +accomplis dans Paris que sur deux raisons qui +pèseront, selon moi, d’un poids énorme sur les destinées +de l’avenir.</p> + +<p>L’une est l’établissement du suffrage universel. Un +peuple en possession de ce suffrage ne laissera pas +faire de révolution par sa capitale. Si une telle révolution +s’opérait dans Paris (chose heureusement +impossible), je suis persuadé que les départements +ne l’accepteraient pas, que des barricades s’élèveraient +sur les chemins de fer pour arrêter la propagation +de l’incendie et empêcher l’approvisionnement +de la capitale, que l’émeute parisienne, vite affamée, +n’aurait que quelques jours de vie. L’émancipation +de la province a fait depuis 1848 de grands progrès.</p> + +<p>Un autre événement, d’ailleurs, doit être pris en +grande considération. Toute la philosophie de l’histoire +est dominée par la question de l’armement. +Rien n’a autant contribué au triomphe de l’esprit +moderne que l’invention de la poudre à canon. L’artillerie +a tué la chevalerie et la féodalité, créé la force +des royautés et des États, maté définitivement la +barbarie, rendu impossible ces cyclones étranges du +monde tartare qui, se formant au centre de l’Asie, +venaient ébranler l’Europe et terrifier le monde +chrétien. L’application délicate de la science à l’art +de la guerre amènera de nos jours des révolutions +presque aussi graves. La guerre deviendra de plus +en plus un problème scientifique et industriel ; +l’avantage sera pour la nation la plus riche, la plus +scientifique, la plus industrieuse. Que si nous examinons +les effets de ce changement à l’intérieur des +États, il est clair que l’application en grand de la +science à l’armement profitera uniquement aux gouvernements. +L’effet de l’artillerie fut de démolir les +uns après les autres tous les châteaux féodaux ; une +décharge de tel engin perfectionné arrêtera une révolution. +Aux époques où l’armement est peu perfectionné, +un citoyen égale presque un soldat ; mais, +dès que le procédé agressif devient une chose savante, +exigeant des instruments de précision et demandant +une éducation spéciale, le soldat a une immense +supériorité sur la masse désarmée. Tout porte donc +à croire que des révolutions commencées par les +citoyens seraient désormais écrasées dans leur germe.</p> + +<p>C’est ce que comprennent avec leur habileté ordinaire +les jésuites quand ils s’emparent des avenues de +l’école de Saint-Cyr et de l’École polytechnique. Ils +voient l’avenir de ceux qui savent manier les armes +savantes et les forces disciplinées, et ils reconnaissent +très-bien que l’avantage, sous ce rapport, est aux +anciennes classes nobles, moins préoccupées que la +bourgeoisie d’industrie ou de positions civiles lucratives, +et par là même plus capables d’abnégation. La +victoire est toujours à l’abnégation. Le Germain conquit +le monde, parce qu’il était capable de fidélité, +c’est-à-dire d’abnégation. Il est vrai que le parti +démocratique est capable, lui aussi, de grands sacrifices, +mais non de celui qui consiste à mourir par +fidélité et à supporter le dédain de l’aristocrate dont +on est moralement le supérieur.</p> + +<p>La France paraît donc devoir longtemps encore +échapper à la république, même quand le parti +républicain formerait la majorité numérique. La +France voit grandir chaque jour dans son sein une +masse populaire dénuée d’idéal religieux, et repoussant +tout principe social supérieur à la volonté des +individus. L’autre masse, non encore pénétrée de +cette idée égoïste, est chaque jour diminuée par l’instruction +primaire et par l’usage du suffrage universel ; +mais, contre ce flot montant d’idées envahissantes, +lesquelles, étant jeunes et inexpérimentées, +ne tiennent compte d’aucune difficulté, se dressent +des intérêts et des besoins supérieurs, qui veulent une +organisation et une direction de la société par un +principe de raison et de science distinct de la volonté +des individus. Le démocrate s’imagine toujours que +la conscience de la nation est parfaitement claire, il +n’admet rien d’obscur, d’hésitant, de contradictoire +dans l’opinion : compter les voix et faire ce que veut +la majorité lui paraissent choses fort simples ; mais ce +sont là des illusions. Longtemps encore l’opinion +devra être devinée, pressentie, supposée et jusqu’à +un certain point dirigée. De là des intérêts monarchiques +qui, le lendemain de l’établissement de la +république, se montreront formidables, même dans +l’esprit de ceux qui auront fait ou laissé faire la +république.</p> + +<p>Le mouvement qui s’opère dans les classes populaires +et qui tend à donner aux individus une conscience +de plus en plus nette de leurs droits est un fait +si évident, que vouloir s’y opposer serait de la pure +folie. Le devoir de la politique est, non pas de combattre +un tel mouvement, mais de le prévoir et de s’en +accommoder. Les savants n’ont jamais cherché des +moyens pour arrêter la marée ; ils ont mieux fait ; ils +ont si bien déterminé les lois du phénomène, que le +navigateur sait minute par minute l’état de la mer et +en tire grand profit. L’essentiel est que le flot ascendant +n’emporte pas les digues nécessaires et ne produise +pas, en se retirant, de funestes réactions. Or +c’est là, suivant les apparences, ce qui arrivera toutes +les fois que la démocratie française sera conduite par le +jacobinisme âpre, hargneux, pédantesque, qui remue +le pays, parfois même lui donne de l’essor, mais ne le +conduira jamais à une constitution assurée. Ce parti +peut faire une révolution, il ne régnera pas plus de +deux mois après l’avoir faite. Même le jour où (chose +peu probable) il arriverait à une majorité de scrutin, +il ne fonderait rien encore, car les éléments dont il +dispose, excellents pour agiter, sont instables, faciles +à diviser, et tout à fait incapables de fournir les éléments +solides d’une construction. Sa force, quoique +grande, est en partie une force de circonstance. Dix +fois il m’a été donné, pendant une campagne électorale, +d’entendre le dialogue que voici : « Nous ne +sommes pas contents du gouvernement ; il coûte trop +cher ; il gouverne au profit d’idées qui ne sont pas +les nôtres ; nous voterons pour le candidat de l’opposition +la plus avancée. — Vous êtes donc révolutionnaires ? — Nullement ; +une révolution serait le dernier +malheur. Il s’agit seulement de faire impression +sur le gouvernement, de le forcer à changer, de le +contenir vigoureusement. — Mais, si la Chambre est +composée de révolutionnaires, c’est le renversement +du gouvernement. — Non ; il n’y en aura que vingt +ou trente, et puis le gouvernement est si fort ! il a +les chassepots ! » Ce naïf raisonnement donne la +mesure de l’illusion que se fait la gauche radicale, +quand elle s’imagine que le pays la veut pour elle-même. +Une grande partie du pays la prend comme +un bâton pour châtier le pouvoir, non comme un +appui pour s’étayer. « On nous nomme, donc on nous +aime, » serait de la part des honorables membres de +l’opposition dite avancée la plus dangereuse des conclusions. +On les nomme pour donner une leçon au +gouvernement, et avec la persuasion que le gouvernement +est assez fort pour supporter la leçon. Le jour +où il n’en serait plus ainsi et où l’on s’apercevrait +qu’on a mis en danger l’existence du gouvernement, il +se ferait une volte-face, si bien que le parti radical est +soumis à cette loi étrange, que l’heure de sa victoire +est le commencement de sa défaite. Son triomphe est +sa fin ; souvent ceux qui l’ont nommé et mis en avant +applaudissent eux-mêmes à sa proscription.</p> + +<p>L’ordre en effet est devenu, dans nos sociétés modernes +d’Europe, une condition si impérieuse, que de +longues guerres civiles sont impossibles. On cite +quelquefois l’exemple de ces illustres républiques +grecques et italiennes, qui créèrent une admirable +civilisation au milieu d’un État politique assez analogue +à notre Terreur ; mais on ne saurait rien conclure +de là pour des sociétés comme les nôtres, où les ressorts +sont bien plus compliqués. L’Espagne, les républiques +espagnoles de l’Amérique, l’Italie même, +peuvent supporter plus d’anarchie que la France, +parce que ce sont des pays où la vie matérielle +est plus facile, où il y a moins de sources de richesse, +où les intérêts et le crédit ont pris moins de développement. +La Terreur, à la fin du dernier siècle, +fut la suspension de la vie. Ce serait de nos jours +bien pis encore. De même qu’un être d’une structure +simple résiste à des milieux très-différents, +et que les animaux fins, tels que l’homme, ont des +limites de vie très-restreintes, si bien que de légers +changements dans leurs habitudes amènent pour eux +la mort, de même nos civilisations montées comme +de savants appareils ne supportent pas de crises. +Elles ont, si j’ose le dire, le tempérament délicat ; un +degré de plus ou de moins les tue. Huit jours d’anarchie +amèneraient des pertes incalculables ; au bout +d’un mois peut-être, les chemins de fer s’arrêteraient. +Nous avons créé des mécanismes d’une précision infinie, +des outillages qui marchent par la confiance et +qui tous supposent une profonde tranquillité publique, +un gouvernement à la fois fortement établi et sérieusement +contrôlé. Je sais qu’aux États-Unis les choses +ne se passent point de la sorte ; on y supporte des +désordres qui chez nous feraient pousser des cris +d’alarme. Cela vient de ce que l’assise constitutionnelle +des États-Unis n’est jamais réellement compromise. +Ces pays américains, peu gouvernés, ressemblent +aux pays européens où la dynastie est hors de +question. Ils ont le respect de la loi et de la constitution, +qui représentent chez eux ce qu’est en Europe +le dogme de la légitimité. Comparer les pays à +tendances socialistes, comme le nôtre, où tant de +personnes attendent d’une révolution l’amélioration +de leur sort, à de pareils États, complétement +exempts de socialisme, où l’homme, tout occupé de +ses affaires privées, demande au gouvernement très-peu +de garanties, est la plus profonde erreur qu’on +puisse commettre en fait d’histoire philosophique.</p> + +<p>Le besoin d’ordre qu’éprouvent nos vieilles sociétés +européennes, coïncidant avec le perfectionnement +des armes, donnera en somme aux gouvernements +autant de force que leur en enlève chaque jour le +progrès des idées révolutionnaires. Comme la religion, +l’ordre aura ses fanatiques. Les sociétés +modernes offrent cette particularité, qu’elles sont +d’une grande douceur quand leur principe n’est pas +en danger, mais qu’elles deviennent impitoyables +si on leur inspire des doutes sur les conditions de +leur durée. La société qui a eu peur est comme +l’homme qui a eu peur : elle n’a plus toute sa valeur +morale. Les moyens qu’employa la société catholique +au <small>XIII</small><sup>e</sup> et au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle pour défendre son +existence menacée, la société moderne les emploiera, +sous des formes plus expéditives et moins cruelles, +mais non moins terribles. Si les vieilles dynasties y +sont impuissantes, ou si, comme il est probable, +elles refusent le pouvoir dans des conditions indignes +d’elles, on recourra aux <i>paciers</i> et aux podestats de +l’Italie du moyen âge, que l’on chargera à forfait, et +sur un sanglant programme réglé d’avance, de rétablir +les conditions de la vie. Cette ère de podestats, +bien blasés sur la gloire, et qui ne voudront pour +prix de leurs services que de beaux profits, sera l’ère +des supplices. Les supplices reviennent toujours +aux époques d’égoïsme et de perfidie, qui ont tué +toute fidélité personnelle, quand la hiérarchie de +l’humanité ne se fonde plus que sur la peur, et que +l’homme n’a de prise sur son semblable qu’en torturant +sa chair. On reverra le <i>carême</i> des Visconti, les +supplices des Achéménides et de Timour. Des dictateurs +d’aventure analogues aux généraux de l’Amérique +espagnole se chargeront seuls d’une telle +besogne. Comme nos races cependant ont un fonds +de fidélité dont elles ne se départent pas, comme +d’ailleurs il restera longtemps des survivants des +anciennes dynasties, il y aura probablement des +retours de légitimité et même de féodalité, après +chaque cruelle dictature. En certaines provinces, les +populations iront demander à des familles anciennes, +riches, habituées au maniement des armes, de se +mettre à leur tête pour lutter contre l’anarchie et +former des centres de résistance locale. Plus d’une +fois encore, on suppliera les vieux détenteurs traditionnels +de rôles nationaux de reprendre leur tâche +et de rendre à tout prix, aux pays qui contractèrent +jadis avec leurs ancêtres, un peu de paix, de bonne +foi et d’honneur. Peut-être se feront-ils prier et +mettront-ils à leur acceptation des clauses qu’on ne +marchandera pas. Peut-être même leur demandera-t-on +de n’accepter aucune condition, et, dans l’intérêt +des peuples, de conserver intacte une plénitude de +pouvoir qu’on envisagera comme la propriété la plus +précieuse de la nation. En présence de certains faits +comme ceux qui se sont passés récemment en Grèce, +au Mexique, en Espagne, le parti démocratique dit +parfois avec un sourire : « On ne trouve plus de +rois. » En effet, nous verrons un temps où la royauté +dépréciée n’aura plus assez d’attraits pour tenter les +princes capables et se respectant eux-mêmes. Dieu +veuille qu’un jour, pour avoir trop fait fi des libertés +octroyées, on ne soit pas amené à prier les souverains +de les réserver toutes, ou de n’en délier le faisceau +que lentement, par des concessions et des chartes +personnelles, locales, momentanées !</p> + +<p>Un retour des barbares, c’est-à-dire un nouveau +triomphe des parties moins conscientes et moins +civilisées de l’humanité sur les parties plus conscientes +et plus civilisées, paraît, au premier coup +d’œil, impossible. Entendons-nous bien à cet égard. +Il existe encore dans le monde un réservoir de forces +barbares, placées presque toutes sous la main de la +Russie. Tant que les nations civilisées conserveront +leur forte organisation, le rôle de cette barbarie est +à peu près réduit à néant ; mais certainement, si +(ce qu’à Dieu ne plaise !) la lèpre de l’égoïsme et de +l’anarchie faisait périr nos États occidentaux, la barbarie +retrouverait sa fonction, qui est de relever la +virilité dans les civilisations corrompues, d’opérer un +retour vivifiant d’instinct quand la réflexion a supprimé +la subordination, de montrer que se faire tuer +volontiers par fidélité pour un chef (chose que le +démocrate tient pour basse et insensée) est ce qui +rend fort et fait posséder la terre. Il ne faut pas se +dissimuler, en effet, que le dernier terme des théories +démocratiques socialistes serait un complet affaiblissement. +Une nation qui se livrerait à ce programme, +répudiant toute idée de gloire, d’éclat social, de +supériorité individuelle, réduisant tout à contenter +les volontés matérialistes des foules, c’est-à-dire à +procurer la jouissance du plus grand nombre, +deviendrait tout à fait ouverte à la conquête, et son +existence courrait les plus grands dangers.</p> + +<p>Comment prévenir ces tristes éventualités, que +nous avons voulu montrer comme des possibilités et +non comme des craintes déterminées ? Par le programme +réactionnaire ? En comprimant, éteignant, +serrant, gouvernant de plus en plus ? Non, mille fois +non ; cette politique a été l’origine de tout le mal ; +elle serait le moyen de tout perdre. Le programme +libéral est en même temps le programme vraiment +conservateur. Monarchie constitutionnelle, limitée et +contrôlée ; décentralisation, diminution du gouvernement, +forte organisation de la commune, du canton, +du département ; large essor donné à l’activité +individuelle dans le domaine de l’art, de l’esprit, de +la science, de l’industrie, de la colonisation ; politique +décidément pacifique, abandon de toute prétention +à des agrandissements territoriaux en Europe ; +développement d’une bonne instruction primaire et +d’une instruction supérieure capable de donner aux +mœurs de la classe instruite la base d’une solide +philosophie ; formation d’une chambre haute provenant +de modes d’élection très-variés et réalisant à +côté de la simple représentation numérique des +citoyens la représentation des intérêts, des fonctions, +des spécialités, des aptitudes diverses ; dans les +questions sociales, neutralité du gouvernement ; +liberté entière d’association ; séparation graduelle de +l’Église et de l’État, condition de tout sérieux dans +les opinions religieuses : voilà ce qu’on rêve quand +on cherche, avec la réflexion froide et dégagée des +aveuglements d’un patriotisme intempérant, la voie +du possible. A quelques égards, c’est là une politique +de pénitence, impliquant l’aveu que, pour le moment, +il s’agit moins de continuer la Révolution que de la +critiquer et de réparer ses erreurs. Je me figure souvent, +en effet, que l’esprit français traverse une +période de jeûne, une sorte de diète politique, +durant laquelle l’attitude qui nous convient est celle +de l’homme d’esprit qui expie les fautes de sa jeunesse, +ou bien du voyageur déçu qui contourne par +le plus long chemin la hauteur qu’il avait prétendu +escalader à pic. Les révolutions, comme les guerres +civiles, fortifient si l’on en sort ; elles tuent si elles +durent. Les brillantes et hardies entreprises nous +ont mal réussi ; essayons des voies plus humbles. +Les initiatives de Paris ont été funestes ; voyons ce +que peut le terre-à-terre provincial. Craignons ces +revendications impérieuses et hautaines, si rarement +suivies d’effet. Qu’on me montre un exemple, au +moins en France, d’une liberté prise de haute lutte +et gardée.</p> + +<p>Nul plus que moi n’admire et n’aime ce centre +extraordinaire de vie et de pensée qui s’appelle +Paris. Maladie si l’on veut, mais maladie à la façon +de la perle, précieuse et exquise hypertrophie, Paris +est la raison d’être de la France. Foyer de lumière +et de chaleur, je veux bien qu’on l’appelle aussi +foyer de décomposition morale, pourvu qu’on m’accorde +que sur ce fumier naissent des fleurs charmantes, +dont quelques-unes de première rareté. La +gloire de la France est de savoir entretenir cette prodigieuse +exhibition permanente de ses produits les +plus excellents ; mais il ne faut pas se dissimuler à +quel prix ce merveilleux résultat est obtenu. Les +capitales consomment et ne produisent pas. Il ne +faut pas, en portant le mal aux extrêmes, risquer de +faire de la France alternativement une tête sans +corps et un corps sans tête. L’action politique de +Paris doit cesser d’être prépondérante. Les deux +choses que la province a jusqu’ici reçues de Paris, +les révolutions et le gouvernement, la province commence +à les accueillir avec une égale antipathie. +Seule, la démocratie parisienne ne fondera rien de +solide ; si l’on n’y prend garde, elle amènera des +exterminations périodiques, funestes pour la France, +puisque la démocratie parisienne est d’un autre côté +un ferment nécessaire, un excitant sans lequel la +vie de la France languirait. Les réunions publiques +de la dernière période électorale à Paris ont révélé +un manque complet d’esprit politique. Maîtresse du +terrain, la démocratie a mis à l’ordre du jour une +sorte de surenchère en fait de paradoxes ; les candidats +se sont laissé conduire par les exigences de la +foule, et n’ont guère été appréciés qu’en proportion +de leur vigueur déclamatoire ; l’opinion modérée n’a +pu se faire entendre, ou bien a été obligée de forcer +sa voix. Paris ignore les deux premières vertus de la +vie politique, la patience et l’oubli. La politique du +patriarche Jacob, qui voulait que la marche de toute +sa tribu se réglât sur le pas des agneaux nouveau-nés, +n’est pas du tout son fait.</p> + +<p>En général, l’erreur du parti libéral français est de +ne pas comprendre que toute construction politique +doit avoir une base conservatrice. En Angleterre, +le gouvernement parlementaire n’a été possible +qu’après l’exclusion du parti radical, exclusion qui +s’est faite avec une sorte de frénésie de légitimité. +Rien n’est assuré en politique jusqu’à ce qu’on ait +amené les parties lourdes et solides, qui sont le lest +de la nation, à servir le progrès. Le parti libéral de +1830 s’imagina trop facilement emporter son programme +de vive force, en contrariant en face le parti +légitimiste. L’abstention ou l’hostilité de ce parti est +encore le grand malheur de la France. Retirée de la +vie commune, l’aristocratie légitimiste refuse à la +société ce qu’elle lui doit, un patronage, des +modèles et des leçons de noble vie, de belles images +de sérieux. La vulgarité, le défaut d’éducation de +la France, l’ignorance de l’art de vivre, l’ennui, le +manque de respect, la parcimonie puérile de la vie +provinciale, viennent de ce que les personnes qui +devraient au pays les types de gentilshommes remplissant +les devoirs publics avec une autorité reconnue +de tous désertent la société générale, se renferment +de plus en plus dans une vie solitaire et +fermée. Le parti légitimiste est en un sens l’assise +indispensable de toute fondation politique parmi +nous ; même les États-Unis possèdent à leur manière +cette base essentielle de toute société dans leurs souvenirs +religieux, héroïques à leur manière, et dans +cette classe de citoyens moraux, fiers, graves, +pesants, qui sont les pierres avec lesquelles on bâtit +l’édifice de l’État. Le reste n’est que sable ; on n’en +fait rien de durable, quelque esprit et même quelque +chaleur de cœur qu’on y mette.</p> + +<p>Ce parti provincial, qui prend de jour en jour +conscience de sa force, que pense-t-il ? que veut-il ? +Jamais état d’opinion ne fut plus évident. Ce parti +est libéral, non révolutionnaire, constitutionnel, non +républicain ; il veut le contrôle du pouvoir, non sa +destruction, la fin du gouvernement personnel, non +le renversement de la dynastie. Je ne doute pas que, +si le gouvernement eût, il y a huit mois, nettement +pris son parti, renoncé aux candidatures officielles, +au morcellement artificiel des circonscriptions, et +laissé les élections se faire spontanément par le pays, +le scrutin n’eût envoyé une chambre décidément +imbue de ces principes, et qui, étant considérée par +le pays comme une représentation de sa volonté, +aurait eu assez de force pour traverser les circonstances +les plus difficiles. On aura un jour autant de +peine à comprendre que l’empereur Napoléon III +n’ait pas saisi ce moyen pour obtenir une seconde +signature du pays à son contrat de mariage et pour +partager avec lui la responsabilité d’un obscur +avenir, qu’on en éprouve à comprendre que Louis-Philippe +n’ait pas vu dans l’adjonction des capacités +une manière d’élargir les bases de sa dynastie. La +province, en effet, prend les élections beaucoup plus +au sérieux que Paris. N’ayant de vie politique +qu’une fois tous les six ans, elle prête aux élections +une importance que Paris, avec sa perpétuelle légèreté, +ne leur accorde pas. Paris, préoccupé de sa +protestation radicale, voit dans les élections non un +choix de graves délégués, mais une occasion de manifestations +ironiques. La province ne comprend pas +ces finesses ; son député est vraiment son mandataire, +et elle y tient. Une chambre élue librement et sans +l’intervention de l’administration eût-elle été dangereuse +pour la dynastie ? L’opposition radicale y eût-elle +été représentée par un nombre plus considérable +de députés ? Je crois juste tout le contraire. Dans un +grand nombre de cas, l’élection des candidats hostiles +ou même injurieux a été une façon de protester +contre le candidat officiel ou complaisant. La candidature +officielle trouble complétement l’opération +électorale et en altère la sincérité, non-seulement +par la pression directe que l’administration exerce en +sa faveur, mais surtout par la fausse situation où elle +met l’électeur indépendant. Pour celui-ci, en effet, +il ne s’agit plus de choisir le candidat qui représente +le mieux son opinion, ou qu’il croit le plus capable +de rendre des services au pays ; il s’agit d’écarter à +tout prix le candidat officiel. Dès lors, plus de nuances, +plus de préférences. Les opinions extrêmes trouvant +une faveur assurée dans la foule, sur laquelle les +assertions tranchées, les déclamations bruyantes, +ont plus de force que les opinions moyennes, le parti +démocratique d’ailleurs ayant une organisation que +n’a aucun autre parti et disposant d’un vrai fanatisme, +les libéraux suivent le torrent, et adoptent +malgré leurs répugnances le candidat radical. C’est +une erreur fort répandue en France de croire qu’en +demandant plus on obtient moins, et que l’opposition +radicale est l’instrument du progrès, la force +d’impulsion du gouvernement ; cela est vrai de l’opposition +modérée, mais non de l’opinion radicale, +laquelle est un obstacle au progrès, un empêchement +aux concessions, par la terreur qu’elle inspire et les +mesures de répression qu’elle amène.</p> + +<p>Plus que jamais l’effort de la politique doit être +non pas de résoudre les questions, mais d’attendre +qu’elles s’usent. La vie des nations, comme celle des +individus, est un compromis entre des contradictions. +De combien de choses il faut reconnaître qu’on ne +peut vivre ni avec elles ni sans elles, et pourtant l’on +vit toujours ! Le prince Napoléon disait, il y a quelques +jours, avec esprit, à ceux qui veulent ajourner +la liberté jusqu’à ce qu’il n’y ait plus en France ni +dynasties rivales ni parti révolutionnaire : « Vous +attendrez longtemps. » L’histoire ne blâmera pas la +politique de ceux qui, dans un tel état de choses, se +seront résignés à vivre d’expédients. Supposez +qu’un membre de la branche aînée ou de la +branche cadette de Bourbon règne un jour sur la +France, ce ne sera point parce que la majorité de la +France se sera faite légitimiste ou orléaniste, c’est +parce que la <i>roue de fortune</i> aura ramené des circonstances +où tel membre de la maison de Bourbon se +sera trouvé l’utilité du moment. La France a si complétement +laissé mourir en elle l’attachement dynastique, +que même la légitimité n’y rentrerait que par +aventure, à titre transitoire. Le positivisme contemporain +a tellement supprimé toute métaphysique, +qu’une idée des plus étroites tend à se répandre : c’est +qu’un suffrage populaire a d’autant plus de force +qu’il est plus récent, si bien qu’au bout d’une quinzaine +d’années on fait cet étrange raisonnement : +« La génération qui avait voté tel plébiscite est morte +en partie, le suffrage a perdu sa valeur et a besoin +d’être renouvelé. » C’est le contraire de l’idée du +moyen âge, selon laquelle un pacte valait d’autant +plus qu’il était plus ancien. C’est en un sens la négation +du principe national, car le principe national, +comme la religion, suppose des pactes indépendants +de la volonté des individus, des pactes transmis et +reçus de père en fils comme un héritage. En refusant +à la nation le pouvoir d’engager l’avenir, on réduit +tout à des contrats viagers, que dis-je ? passagers ; +les exaltés, je crois, les voudraient même annuels, +en attendant ce qu’ils appellent le gouvernement +direct, état où la volonté nationale ne serait plus que +le caprice de chaque heure. Que devient avec de +pareilles conceptions politiques l’intégrité de la +nation ? Comment nier le droit à la sécession quand +on réduit tout au fait matériel de la volonté actuelle +des citoyens ? La vérité est qu’une nation est autre +chose que la collection des unités qui la composent, +qu’elle ne saurait dépendre d’un vote, qu’elle est à +sa manière une idée, une chose abstraite, supérieure +aux volontés particulières. Le principe du gouvernement +ne saurait non plus être réduit à une simple +consultation du suffrage universel, c’est-à-dire à constater +et exécuter ce que le plus grand nombre regarde +comme son intérêt. Cette conception matérialiste renferme +au fond un appel à la lutte : en se proclamant +<i lang="la" xml:lang="la">ultima ratio</i>, le suffrage universel part de cette idée +que le plus grand nombre est un indice de force ; il +suppose que, si la minorité ne pliait pas devant +l’opinion de la majorité, elle aurait toute chance +d’être vaincue. Mais ce raisonnement n’est pas +exact, car la minorité peut être plus énergique et +plus versée dans le maniement des armes que la +majorité. « Nous sommes vingt, vous êtes un, dit le +suffrage universel ; cédez, ou nous vous forçons ! — Vous +êtes vingt, mais j’ai raison, et à moi seul je +peux vous forcer : cédez, » dira l’homme armé.</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Fata viam invenient !</i> Heureux qui peut, comme +Boèce, sur les ruines d’un monde, écrire sa <i>Consolation +de la philosophie</i>. L’avenir de la France est un +mystère qui déjoue toute sagacité. Certes, d’autres +pays agitent de graves problèmes : l’Angleterre, avec +un calme qu’on ne peut assez admirer, résout des +questions hardies qui chez nous passent pour le +domaine des seuls utopistes ; mais partout le débat +est circonscrit, partout il y a une arène limitée, des +lois du combat, des hérauts et des juges. Chez nous, +c’est la constitution même, la forme et jusqu’à un +certain point l’existence de la société qui sont perpétuellement +en question. Un pays peut-il résister à +un tel régime ? Voilà ce qu’on se demande avec +inquiétude. On se rassure en songeant qu’une grande +nation est, comme le corps humain, une machine +admirablement pondérée et équilibrée, qu’elle se +crée les organes dont elle a besoin, et que, si elle +les a perdus, elle se les redonne. Il se peut que, +dans notre ardeur révolutionnaire, nous ayons poussé +trop loin les amputations, qu’en croyant ne retrancher +que des superfluités maladives, nous ayons +touché à quelque organe essentiel de la vie, si bien +que l’obstination du malade à ne pas se bien porter +tienne à quelque grosse lésion faite par nous dans +ses entrailles. C’est une raison pour y mettre désormais +beaucoup de précautions et pour laisser ce +corps, robuste après tout, quoique profondément +atteint, réparer ses blessures intérieures et revenir +aux conditions normales de la vie.</p> + +<p>Hâtons-nous de le dire, d’ailleurs : des défauts +aussi brillants que ceux de la France sont à leur +manière des qualités. La France n’a pas perdu le +sceptre de l’esprit, du goût, de l’art délicat, de +l’atticisme ; longtemps encore, elle fixera l’attention +de l’humanité civilisée, et posera l’enjeu sur lequel +le public européen engagera ses paris. Les affaires +de la France sont de telle nature, qu’elles divisent +et passionnent les étrangers autant et souvent plus +que les affaires de leur propre pays. Le grand inconvénient +de son état politique, c’est l’imprévu ; mais +l’imprévu est à double face : à côté des mauvaises +chances, il y a les bonnes, et nous ne serions nullement +surpris qu’après de déplorables aventures, la +France traversât des années d’un singulier éclat. +Si, lasse enfin d’étonner le monde, elle voulait +prendre son parti d’une sorte d’apaisement politique, +quelle ample et glorieuse revanche elle pourrait +prendre dans les voies de l’activité privée ! +Comme elle saurait rivaliser avec l’Angleterre dans +la conquête pacifique du globe et dans l’assujettissement +de toutes les races inférieures ! La France peut +tout, excepté être médiocre. Ce qu’elle souffre, en +somme, elle le soufre pour avoir trop osé contre les +dieux. Quels que soient les malheurs que l’avenir lui +réserve, et dût le sort du Français, comme celui du +Grec, du Juif, de l’Italien, exciter un jour la pitié du +monde et presque son sourire, le monde n’oubliera +point que, si la France est tombée dans cet abîme +de misère, c’est pour avoir fait d’audacieuses expériences +dont tous profitent, pour avoir aimé la justice +jusqu’à la folie, pour avoir admis avec une généreuse +imprudence la possibilité d’un idéal que les +misères de l’humanité ne comportent pas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7" title="LA PART DE LA FAMILLE ET DE L’ÉTAT DANS L’ÉDUCATION">LA PART +DE LA FAMILLE ET DE L’ÉTAT +DANS L’ÉDUCATION<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Conférence faite dans l’ancien Cirque du Prince-Impérial +le 19 avril 1869.</p> +</div> + +<p class="ind"><span class="xsmall">MESDAMES</span>, <span class="xsmall">MESSIEURS</span>,</p> + +<p>Vous venez d’entendre de nobles, d’excellentes +paroles, et dites avec une haute autorité. J’y adhère +complétement. Je pense, comme notre digne et +illustre président<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, que la question de l’éducation est +pour les sociétés modernes une question de vie ou +de mort, une question d’où dépend l’avenir. Notre +parti, messieurs, est bien pris à cet égard. Nous ne +reculerons jamais devant ce principe philosophique, +que tout homme a droit à la lumière. Nous avons +confiance que la lumière est bienfaisante, que, +si elle a parfois des dangers, elle seule peut offrir +le remède à ces dangers. Que les personnes qui ne +croient pas à la réalité du devoir, qui regardent la +morale comme une illusion, prêchent la thèse désolante +de l’abrutissement nécessaire d’une partie de +l’espèce humaine, rien de mieux ; mais, pour nous +qui croyons que la morale est vraie d’une manière +absolue, une telle doctrine nous est interdite. A tout +prix, et quoi qu’il arrive, <i>que plus de lumière se +fasse !</i> Voilà notre devise ; nous ne l’abandonnerons +jamais.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> M. Carnot, député au Corps législatif.</p> +</div> +<p>Beaucoup d’esprits, et parfois de bons esprits, ont +des scrupules, je le sais. Ils s’effrayent du progrès +qui porte de nos jours la conscience dans des portions +de l’humanité qui jusqu’à présent y étaient +restées fermées. « Il y a, disent-ils, dans le travail +humain, des fonctions humbles auxquelles l’homme +instruit et cultivé ne consentira jamais à se plier. Le +réveil de la conscience est toujours plus ou moins +accompagné de révolte ; la diffusion de l’instruction +rendra tout à fait impossibles l’ordre, la hiérarchie, +l’acceptation de l’autorité, sans lesquels l’humanité +n’a pas pu vivre jusqu’ici. » C’est là, messieurs, un +raisonnement très-mauvais, j’ose même dire très-impie. +C’est la raison dont on s’est servi, durant des +siècles, pour maintenir l’esclavage. « Le monde, +disait-on, a des besognes infimes dont jamais un +homme libre ne se chargera ; l’esclavage est donc +nécessaire. » L’esclavage a disparu, et le monde +n’a pas croulé pour cela. L’ignorance disparaîtra, et +le monde ne croulera pas. Le raisonnement que je +combats part d’une doctrine basse et fausse : c’est +que l’instruction ne sert que pour l’usage pratique +qu’on en fait ; si bien que celui qui par sa position +sociale n’a pas à faire valoir sa culture d’esprit n’a +pas besoin de cette culture. La littérature, dans cette +manière de voir, ne sert qu’à l’homme de lettres, la +science qu’au savant ; les bonnes manières, la distinction +ne servent qu’à l’homme du monde. Le +pauvre doit être ignorant, car l’éducation et le +savoir lui seraient inutiles. Blasphème, messieurs ! +La culture de l’esprit, la culture de l’âme sont des +devoirs pour tout homme. Ce ne sont pas de simples +ornements, ce sont des choses sacrées comme la +religion. Si la culture de l’esprit n’était qu’une chose +frivole, « la moins vaine des vanités, » comme +disait Bossuet, on pourrait soutenir qu’elle n’est pas +faite pour tous, de même que le luxe n’est pas fait +pour tous. Mais, si la culture de l’esprit est la chose +sainte par excellence, nul n’en doit être exclu. On +n’a jamais osé dire, au moins dans un pays chrétien, +que la religion soit une chose réservée pour quelques-uns, +que l’homme humble et pauvre doive être +chassé de l’église. Eh bien, messieurs, l’instruction, +la culture de l’âme, c’est notre religion. Nous n’avons +le droit d’en chasser personne. Condamner un homme +<i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> à ne pas recevoir l’instruction, c’est déclarer +qu’il n’a pas d’âme, qu’il n’est pas fils de Dieu +et de la lumière. Voilà l’impiété par excellence. Je +me joins à l’honorable M. Carnot pour lui déclarer +une guerre à mort. On a dit que la victoire de +Sadowa avait été la victoire de l’instituteur primaire ; +cela est vrai, messieurs. Une nation qui négligerait +cette partie de sa tâche non-seulement manquerait +absolument à ses devoirs envers ses membres, elle +se condamnerait à une inévitable décadence, à une +complète infériorité devant les autres nations. La +doctrine de l’abrutissement d’une partie de l’espèce +humaine n’est pas seulement impie, elle est impolitique ; +elle exposera la société qui l’adoptera aux +plus tristes retours de la brutalité. « Prenez garde, +disait Mirabeau, vous qui voulez tenir le peuple dans +l’ignorance ; c’est vous qui êtes les plus menacés ; ne +voyez-vous pas avec quelle facilité d’une bête brute +on fait une bête féroce ? »</p> + +<p>La question spéciale que j’ai à discuter devant +vous, messieurs, est une des plus difficiles de toutes +celles qui sont relatives à cette délicate matière de +l’instruction publique. J’entreprends de discuter les +droits réciproques de la famille et de l’État dans +l’éducation de l’enfant. Ce problème a donné lieu +aux solutions les plus opposées. Il tient aux principes +les plus profonds de la théorie de la société, +principes pour lesquels je dois réclamer tout d’abord +votre plus sérieuse attention.</p> + +<p>Sauf des cas extrêmement rares, l’homme, messieurs, +naît en société, c’est-à-dire que tout +d’abord, et sans qu’il l’ait choisi, l’homme fait partie +de groupes dont il est membre-né. La famille, la +commune ou la cité, le canton, le département ou la +province, l’État, l’Église ou l’association religieuse +quelle qu’elle soit, voilà des groupes que j’appellerai +naturels, en ce sens que chacun de nous y appartient +en naissant, participe à leurs bienfaits et à leurs +charges. Établir un juste équilibre entre les droits +opposés de ces groupes divers est le grand problème +des choses humaines. Nulle part cette tâche n’est +plus difficile que quand il s’agit d’éducation. Dans +toutes les autres parties du gouvernement civil, le +sujet, le membre de l’État est considéré comme majeur, +libre, responsable, capable de raisonner et +discerner. Quand il s’agit d’éducation, au contraire, +le sujet, qui est l’enfant, est en tutelle, incapable de +volonté propre. Le choix de son éducateur, choix +dans lequel il n’est pour rien, décidera de sa vie. Sa +vie, en d’autres termes, différera totalement, selon +que son père, sa mère, sa ville natale, l’État dont il +fait partie, l’Église où le sort l’a fait naître régleront +son éducation. L’expérience en pareille matière +se fait sur le vif, sur des âmes, et sur des âmes +mineures, si j’ose le dire, pour lesquelles la loi est +obligée de prendre un parti.</p> + +<p>L’homme, en effet, messieurs, est un être essentiellement +éducable. Le don que chacun de nous +apporte en naissant n’est presque rien si la société +ne vient le développer et en diriger l’emploi. L’animal +aussi est susceptible, dans une certaine mesure, +d’élargir ses aptitudes par l’éducation ; mais cela est +peu de chose, et, en tout cas, l’humanité a seule, +comme l’a dit Herder, la possibilité de capitaliser +ses découvertes, d’ajouter de nouvelles acquisitions +à ses acquisitions plus anciennes, si bien que +chacun de nous est l’héritier d’une somme immense +de dévouements, de sacrifices, d’expériences, de +réflexions, qui constitue notre patrimoine, fait notre +lien avec le passé et avec l’avenir. Il n’y a pas de +philosophie plus superficielle que celle qui, prenant +l’homme comme un être égoïste et viager, prétend +l’expliquer et lui tracer ses devoirs en dehors de +la société dont il est une partie. Autant vaut considérer +l’abeille abstraction faite de la ruche, et dire +qu’à elle seule l’abeille construit son alvéole. L’humanité +est un ensemble dont toutes les parties sont +solidaires les unes pour les autres. Nous avons tous +des ancêtres. Tel ami de la vérité qui a souffert pour +elle il y a des siècles nous a conquis le droit de conduire +librement notre pensée ; c’est à une longue +série de générations honnêtes et obscures que nous +devons une patrie, une existence civile et libre. Ce +trésor de raison et de science, toujours grandissant, +que nous avons reçu du passé et que nous léguons à +l’avenir, c’est l’éducation, messieurs, l’éducation à +tous ses degrés, qui nous y fait participer. Ce trésor +appartient à la société qui le dispense. Sous quelle +forme, par quelles mains, avec quelles garanties +cette dispensation doit-elle se faire ?</p> + +<p>Un principe sur lequel tous les bons esprits de +nos jours paraissent d’accord est de n’attribuer à la +société, je veux dire à la commune, à la province, à +l’État, que ce que les individus isolés ou associés +librement ne peuvent faire. Le progrès social consistera +justement dans l’avenir à transporter une foule +de choses de la catégorie des choses d’État à la catégorie +des choses libres, abandonnées à l’initiative +privée. La religion, par exemple, était autrefois une +chose d’État ; elle ne l’est plus et tend chaque jour +à devenir une chose tout à fait libre. Concevons-nous +une société où l’instruction publique pourrait +de même être considérée comme une chose libre, ne +regardant que l’individu et la famille ; une société où +il n’y aurait aucune administration de l’instruction +publique, où l’État et la commune ne s’occuperaient +pas plus de l’école à laquelle le père conduit son fils +que de la maison où il le fournit de vêtements ; une +société où chacun choisirait un professeur, un médecin, +un avocat, selon l’opinion qu’il a de sa capacité, +et sans s’inquiéter s’il est diplômé par l’État ? Oui, +sans doute, une telle société se conçoit ; le jour où +une pareille absence de législation serait possible, +un immense progrès intellectuel et moral aurait été +accompli ; car une société est d’autant plus parfaite +que l’État s’y occupe de moins de choses ; mais ce +jour est fort éloigné. Tous les pays du monde, la libre +Amérique plus qu’aucun autre, regardent comme +impossible d’abandonner purement et simplement +à la sollicitude des particuliers le soin de l’instruction +publique. Il est indubitable que l’application +d’un tel système aurait, à l’heure qu’il est, pour conséquence +de réduire déplorablement le nombre de +ceux qui participent à l’instruction et d’en abaisser +misérablement le niveau. Nous ne discuterons donc +pas, messieurs, une utopie qui deviendra peut-être +un jour une réalité, l’utopie d’une instruction absolument +libre, je veux dire dont ni l’État, ni le canton, +ni le département, ni la commune ne s’occuperaient, +ni pour la subventionner, ni pour la surveiller. Nous +rechercherons comment, dans l’état actuel de nos +sociétés, il est possible, en pareille matière, de +concilier l’intérêt de l’État avec les droits sacrés de +la famille et de l’individu.</p> + +<p>Plus nous remontons dans le passé, messieurs, +plus nous trouvons les droits de l’État sur l’éducation +de l’enfant affirmés hautement et même exagérés. +Dans ces petites sociétés grecques qui sont +pour nous à l’horizon de l’histoire comme un idéal, +l’éducation, de même que la religion, était absolument +une chose d’État. L’éducation était réglée +dans ses moindres détails ; tous se livraient aux +mêmes exercices du corps, tous apprenaient les +mêmes chants, tous participaient aux mêmes cérémonies +religieuses et traversaient les mêmes initiations. +Y changer quelque chose était un crime puni +de mort ; « corrompre la jeunesse, » c’est-à-dire +la détourner de l’éducation d’État, était un crime +capital (témoin Socrate). Et ce régime, qui nous +paraîtrait insupportable, était charmant alors ; car +le monde était jeune, et la cité donnait tant de vie +et de joie, qu’on lui pardonnait toutes les injustices, +toutes les tyrannies. Un beau bas-relief trouvé à +Athènes par M. Beulé, au pied de l’Acropole, nous +montre une danse militaire d’éphèbes, une pyrrhique ; +ils sont là, l’épée à la main, faisant l’exercice +avec un ensemble et à la fois une individualité +qui étonnent ; une muse préside à leurs exercices et +les dirige. On sent dans ce morceau une harmonie +de vie dont nous n’avons plus d’idée. Cela est tout +simple. La cité antique, messieurs, était en réalité +une famille ; tous y étaient du même sang. Les luttes +qui chez nous divisent la famille, l’Église, l’État, +n’existaient pas alors ; nos thèses sur la séparation +de l’Église et de l’État, sur les écoles libres et les +écoles d’État, n’avaient aucun sens. La cité était à +la fois la famille, l’Église et l’État.</p> + +<p>Une telle organisation, je le répète, n’était possible +que dans de très-petites républiques, fondées +sur la noblesse de race. Dans de grands États, une +pareille maîtrise exercée sur les choses de l’âme eût +été une insupportable tyrannie. Entendons-nous sur +ce qui constituait la liberté dans ces vieilles cités +grecques. La liberté, c’était l’indépendance de la +cité, mais ce n’était nullement l’indépendance de +l’individu, le droit de l’individu de se développer à +sa guise, en dehors de l’esprit de la cité. L’individu +qui voulait se développer de la sorte s’expatriait ; +il allait coloniser, ou bien il allait chercher un asile +dans quelque grand État, dans un royaume où le +principe de la culture intellectuelle et morale n’était +pas si étroit. On était probablement plus libre, dans +le sens moderne, en Perse qu’à Sparte, et ce fut +justement ce que cette vieille discipline des Hellènes +avait de tyrannique qui fit verser le monde du côté +des grands empires, tels que l’empire romain, où +des gens de toute provenance se trouvaient confondus +sans distinction de race et de sang.</p> + +<p>L’empire romain, messieurs, négligea tristement +l’instruction publique, et certainement ce fut là une +des causes de sa faiblesse. Je suis persuadé que, si +les bons empereurs qui se succédèrent de Nerva à +Marc-Aurèle avaient porté d’une manière plus suivie +leur attention du côté de l’éducation populaire, la +prompte décadence de la machine impériale eût été +évitée. Le christianisme fit ce que l’empire n’avait +pas su faire. A travers mille persécutions, malgré +des lois vexatoires et toutes faites pour empêcher les +associations privées des citoyens, le christianisme +ouvrit l’ère des grands efforts libres, des grandes +associations en dehors de l’État. Il prit l’homme +plus profondément qu’on ne l’avait pris jusque-là. +L’Église fit revivre en un sens la cité grecque, et +créa, au milieu du froid glacial d’une société égoïste, +un petit monde où l’homme trouva des motifs de +bien faire et des raisons d’aimer. A partir du triomphe +du christianisme au <small>IV</small><sup>e</sup> siècle, l’État et la cité +abdiquent à peu près complétement tout droit sur +l’éducation ; l’Église en est seule chargée ; et voyez, +messieurs, combien il est dangereux de suivre dans +les choses humaines une direction exclusive : cette +association des âmes, qui a si fort élevé le niveau +de la moralité humaine, réduit l’esprit humain +durant six ou sept cents ans à une complète nullité ; +rappelez-vous ce que furent le <small>VI</small><sup>e</sup>, le <small>VII</small><sup>e</sup>, le <small>VIII</small><sup>e</sup>, +le <small>IX</small><sup>e</sup>, le <small>X</small><sup>e</sup> siècle : un long sommeil durant lequel +l’humanité oublia toute la tradition savante de l’antiquité +et retomba en pleine barbarie.</p> + +<p>Le réveil se fit en France ; il se fit à Paris, au +moment où Paris a été le plus complétement et +le plus légitimement le centre de l’Europe, sous +Philippe-Auguste, ou, pour mieux dire, sous Louis +le Jeune et Suger, à l’époque d’Abélard. Alors se +fonda quelque chose d’admirable et extraordinaire, +je veux parler de l’université de Paris, bientôt imitée +dans toute l’Europe latine. L’université de Paris, +qui commence à paraître vers 1200, est, dis-je, +quelque chose de tout à fait nouveau et original. +Elle naît de l’Église, elle naît au parvis Notre-Dame, +elle reste toujours plus ou moins sous la surveillance +souvent jalouse de l’Église, et, à l’époque de la +Révolution, les grades de l’université de Paris étaient +encore conférés par le chancelier de Notre-Dame. +Mais un pouvoir nouveau, qui grandissait alors, le roi +de France, la prend sous sa tutelle et la soustrait en +grande partie à la juridiction ecclésiastique. Le roi +de France, en proclamant l’université de Paris sa +Fille aînée, émancipa en réalité l’enseignement, et +créa ce grand régime des corporations enseignantes, +à demi indépendantes de l’État, possédant de grands +biens en dehors de l’État, qui a porté et porte +encore en Allemagne et en Angleterre de si bons +fruits. La réforme protestante, dans les pays qui +l’adoptèrent, acheva l’émancipation des universités +et donna à l’école auprès de l’église, et presque à +l’égal de l’église, une place qu’elle n’avait pas +encore eue jusque-là. Dans les pays catholiques, au +contraire, l’importance prise par la compagnie de +Jésus amoindrit les universités et donna à l’éducation +une direction, selon moi, très-critiquable. Mais +arrivons à notre temps et au système qui, à la +suite de bien des tâtonnements depuis l’assemblée +nationale de 1789 jusqu’à nos jours, semble s’être +établi dans les mœurs, et qu’on peut considérer +comme une espèce de charte intervenue, après de +longs débats, pour mettre d’accord des prétentions +également légitimes.</p> + +<p>Ce qui caractérise toutes les œuvres de la révolution +française, messieurs, c’est l’exagération de l’idée +de l’État. Bien plus entraînés par un puissant enthousiasme +que réglés par le sentiment de la réalité, les +hommes de ce temps crurent qu’il était possible, +dans nos grandes nations modernes, de revenir à +l’idée du citoyen antique, ne vivant que pour l’État. +C’était là une noble erreur. Sans doute l’homme +moderne a une patrie, et pour cette patrie il saura, +s’il le faut, égaler les actes les plus loués de l’héroïsme +antique ; mais cette patrie ne saurait être un moule +étroit, une espèce d’ordre militaire comme Sparte et +les républiques de l’antiquité. Nos États modernes +sont trop grands pour cela. La patrie est selon nous +une libre société que chacun aime parce qu’il y trouve +les moyens de développer son individualité, mais qui +ne doit être une gêne pour personne. La révolution +française ne comprit pas cela suffisamment, ou du +moins elle l’oublia, car ses premières vues sur l’éducation +furent admirables. Presque tous les cahiers des +états généraux (les vrais programmes de la Révolution) +insistaient à la fois et sur la création d’un système +général d’instruction publique, et sur la proclamation +de la liberté de l’enseignement. C’était la +vérité. On est frappé de ce qu’il y eut, dans ces premiers +instincts de la révolution, de droiture et de +justesse. Le plan de M. de Talleyrand, lu aux séances +des 10 et 11 septembre 1791 à l’Assemblée constituante, +est la plus remarquable théorie de l’instruction +publique qu’on ait proposée en notre pays. La +part de la liberté y est assez large. Elle l’est déjà +moins dans le plan présenté par Condorcet à l’Assemblée +législative, le 20 avril 1792. Une sorte de roideur +de sectaire, qui sûrement a sa grandeur, commence +à faire méconnaître les nécessités de la vie +réelle. C’est bien pis à la Convention : Sparte est le +rêve universel. L’enfant, selon les idées souvent +énoncées vers ce temps, doit être enlevé à sa famille +pour être élevé selon les vues de l’État ; les parents +(les vrais éducateurs, messieurs, ne l’oubliez jamais) +sont tenus en suspicion. On était dans un état de +fièvre étrange ; les idées les plus contradictoires se +produisaient. Au milieu de ces rêves, on est heureusement +surpris de voir la terrible assemblée proclamer, +à un moment, « la liberté de l’enseignement ». +Ce mot ne fut qu’un éclair passager. Les plans du +Directoire et du Consulat versèrent dans le sens d’un +enseignement donné en principe uniquement par +l’État. L’enseignement devint d’abord une fonction +de l’État, puis l’œuvre d’une corporation totalement +dépendante de l’État. L’organisation de l’instruction +publique de 1802 et l’Université impériale de 1806 +sont fondées sur ce principe. L’éducation de cette +époque est toute militaire ; chaque école est un régiment +divisé en compagnies, avec des sergents et des +caporaux ; tout se fait au bruit du tambour ; on veut +former des soldats bien plus que des hommes. +L’être intérieur est tout à fait négligé. La part +faite à la religion et à la morale est presque nulle. +Sûrement, la religion figure au règlement ; elle +a ses heures, ses exercices, mais c’est une religion +officielle, une religion de régiment, quelque +chose comme une messe militaire, où l’on fait l’exercice +et où l’on n’entend que le bruit des fusils et du +commandement. De la vraie religion et de la vraie +morale, de celle qu’on puise dans une tradition de +famille, dans les leçons d’une mère, dans les loisirs +rêveurs d’une jeunesse libre, il n’y en avait pas une +trace. De là ce quelque chose de sec, de brutal et +d’étroit qui caractérise ce temps. Les petits séminaires +seuls, tolérés, mais strictement limités, +offrirent une échappatoire à cette compression ; là put +se former l’âme poétique d’un Lamartine ; rappelez-vous +le premier moment de colère du grand poëte +contre « ces hommes géométriques, qui seuls avaient +alors la parole, et qui nous écrasaient, nous autres +jeunes hommes, sous l’insolente tyrannie de leur +triomphe, croyant avoir desséché pour toujours en +nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à +tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse +de la pensée humaine. Rien ne peut peindre à +ceux qui ne l’ont pas subie l’orgueilleuse stérilité +de cette époque. »</p> + +<p>Je ne raconterai pas les luttes qui suivirent et qui +sont tout à fait de l’histoire contemporaine. Qu’il +suffise de dire qu’une sorte de concordat semble +s’être établi entre ceux qui voudraient que l’État seul +enseignât et ceux qui voudraient que l’instruction fût +livrée entièrement à l’initiative privée. Dans ce nouveau +système, messieurs, l’État joue le rôle de zélateur, +de principal promoteur des études : il fait pour +elles des sacrifices pécuniaires, les villes en font aussi ; +la société, enfin, s’occupe activement d’un intérêt +qu’elle sent bien être majeur pour elle ; mais elle ne +force personne. Le père assez coupable pour ne pas +donner l’éducation à son fils, elle ne le punit pas. +Le père qui ne veut pas des écoles de l’État en a +d’autres à son choix. Je n’examine pas si, dans la +pratique, cet idéal est bien réalisé ; je ne rechercherai +pas surtout si l’État porte dans la direction de +l’instruction publique l’esprit libéral et solide qui +conviendrait en pareille matière. Je ne m’occupe que +du système général. Ce système, je l’adopte pour ma +part, comme conciliant assez bien, s’il était loyalement +pratiqué, les droits de la famille et les droits +de l’État.</p> + +<p>Il est clair en effet, messieurs, qu’un système +d’éducation analogue à celui de l’antiquité grecque, +un système uniforme, obligatoire pour tous, enlevant +l’enfant à sa famille, l’assujettissant à une discipline +où la conscience du père pourrait être blessée, un tel +système, dis-je, est de nos jours absolument impossible. +Loin d’être une machine d’éducation, ce serait +là une machine d’abrutissement, de sottise et d’ignorance. +Les conceptions du temps de la Révolution +(si l’on excepte le plan de Talleyrand), et surtout +l’Université de Napoléon I<sup>er</sup>, furent frappées à cet +égard d’un défaut irrémédiable. Lisez le règlement +des études de 1802 ; vous y lisez ce qui suit : « Tout +ce qui est relatif aux repas, aux recréations, aux +promenades, au sommeil se fera par compagnie… +Il y aura dans chaque lycée une bibliothèque de +1,500 volumes ; toutes les bibliothèques contiendront +les mêmes ouvrages. Aucun autre ouvrage ne +pourra y être placé sans l’autorisation du ministre +de l’intérieur. »</p> + +<p>Voilà ce que M. Thiers appelle « la création la +plus belle peut-être du règne de Napoléon ». Nous +nous permettons de ne pas être de son avis. Cette +uniformité d’éducation, cet esprit officiel serait la +mort intellectuelle d’une nation. Non, tel n’est nullement +notre idéal. L’État doit maintenir un niveau, +non l’imposer. Même sur la question de savoir si +l’État doit déclarer obligatoire un certain <i>minimum</i> +d’enseignement, j’hésite. Qu’il y ait obligation +morale pour le père de donner à son fils l’instruction +nécessaire, celle qui fait l’homme, cela est trop clair +pour avoir besoin d’être dit. Mais faut-il écrire +cette obligation dans la loi, l’y écrire avec une +sanction pénale ? eh bien, je le répète, j’hésite. +Un père, une mère (et ce cas sera fréquent) se +chargeront de donner ou faire donner chez eux +à leur enfant l’éducation qui leur paraît la meilleure, +comment constatera-t-on que cette éducation +est l’équivalent de celle qui se donne à l’école +primaire ? Fera-t-on subir un examen à l’enfant ? +Cet examen m’inquiète. Qui le fera subir ? Sur +quoi portera-t-il ? Sûrement, si des personnes pratiques +m’assuraient qu’une telle législation est nécessaire +pour rompre ce poids d’ignorance qui nous +écrase, j’y consentirais ; mais je ne crois pas qu’il en +soit ainsi. Il n’en est pas de même de la gratuité de +l’instruction primaire ; celle-là est désirable ; il faut +que le père qui ne donne pas l’instruction à son fils +soit inexcusable. Que le blâme du public s’attache à +lui, à la bonne heure ! mais je ne veux rien de plus. +La vraie sanction à cet égard, comme pour toutes +les choses d’ordre moral, est de laisser se constituer +par la liberté une forte opinion publique qui soit +sévère pour tant de méfaits que la loi n’atteindra +jamais.</p> + +<p>Une distinction capitale, du reste, doit ici être +faite, et cette distinction va nous permettre de pénétrer +plus profondément dans notre sujet. Entre les +parties si diverses dont se compose la culture de +l’homme, il en est que l’État peut donner, peut seul +bien donner ; il en est d’autres pour lesquelles l’État +est tout à fait incompétent. La culture morale et +intellectuelle de l’homme, en effet, se compose de +deux parties bien distinctes : d’une part, l’<i>instruction</i>, +l’acquisition d’un certain nombre de connaissances +positives, diverses selon les vocations et les +aptitudes du jeune homme ; d’autre part, l’<i>éducation</i>, +l’éducation, dis-je, également nécessaire à tous, +l’éducation qui fait le galant homme, l’honnête +homme, l’homme bien élevé. Il est clair que cette +seconde partie est la plus importante. Il est permis +d’être ignorant en bien des choses, d’être même +un ignorant dans le sens absolu du mot ; il n’est pas +permis d’être un homme sans principes de moralité, +un homme mal élevé. Que ces deux éléments fondamentaux +de la culture humaine puissent être séparés, +hélas ! cela est trop clair. Ne voit-on pas tous les +jours des hommes fort savants dénués de distinction, +de bonté, parfois d’honnêteté ? Ne voit-on pas, +d’un autre côté, des personnes excellentes, délicates, +distinguées, livrées à toutes les suggestions de +l’ignorance et de l’absurdité ? Il est clair que la perfection +est de réunir les deux choses. Or, de ces deux +choses, il en est une, l’instruction, que l’État seul +peut donner d’une façon éminente ; il en est une +autre, l’éducation, pour laquelle il ne peut pas grand +chose. Livrez l’instruction à l’initiative et au choix +des particuliers, elle deviendra très-faible. La dignité +du professeur ne sera pas assez gardée, l’appréciation +de son savoir se trouvera livrée à des jugements +arbitraires et superficiels. Livrez, d’un autre +côté, l’éducation à l’État, il fera son possible, il +n’aboutira qu’à ces grands internats, héritage +malheureux des jésuites du <small>XVII</small><sup>e</sup> et du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, +où l’enfant séparé de la famille, séquestré du +monde et de la société de l’autre sexe, ne peut +acquérir ni distinction ni délicatesse. Je l’avoue, +autant je maintiens le privilége de l’État sur l’enseignement +proprement dit, autant je voudrais voir +l’État renoncer à ses internats ; la responsabilité y +est trop grande ; la famille seule peut ici apporter +une efficace collaboration. L’éducation, c’est le respect +de ce qui est réellement bon, grand et beau ; +c’est la politesse, charmante vertu, qui supplée à +tant d’autres vertus ; c’est le tact, qui est presque +de la vertu aussi. Ce n’est pas un professeur qui +peut apprendre tout cela.</p> + +<p>Cette pureté, cette délicatesse de conscience, base +de toute solide moralité, cette fleur de sentiment qui +sera un jour le charme de l’homme, cette finesse +d’esprit consistant toute en insaisissables nuances, où +l’enfant et le jeune homme peuvent-ils l’apprendre ? +Dans les livres, dans des leçons attentivement écoutées, +dans des textes appris par cœur ? oh ! nullement, +messieurs ; ces choses-là s’apprennent dans +l’atmosphère où l’on vit, dans le milieu social où l’on +est placé ; elles s’apprennent par la vie de famille, +non autrement. L’instruction se donne en classe, au +lycée, à l’école ; l’éducation se reçoit dans la maison +paternelle ; les maîtres, à cet égard, c’est la mère, +ce sont les sœurs. Rappelez-vous, messieurs, ce beau +récit de Jean Chrysostome sur son entrée à l’école +du rhéteur Libanius, à Antioche. Libanius avait coutume, +quand un élève nouveau se présentait à son +école, de le questionner sur son passé, sur ses parents, +sur son pays. Jean, interrogé de la sorte, lui +raconta que sa mère Anthuse, devenue veuve à vingt +ans, n’avait pas voulu se remarier pour se consacrer +tout entière à son éducation. « O dieux de la Grèce, +s’écria le vieux rhéteur, quelles mères et quelles +veuves parmi ces chrétiens ! » Voilà le modèle, messieurs. +Oui, la femme profondément sérieuse et morale +peut seule guérir les plaies de notre temps, refaire +l’éducation de l’homme, ramener le goût du bien +et du beau. Il faut pour cela reprendre l’enfant, ne +pas le confier à des soins mercenaires, ne se séparer +de lui que pendant les heures consacrées à l’enseignement +des classes, à aucun âge ne le laisser tout à +fait séparé de la société des femmes. Je suis si convaincu +de ces principes, que je voudrais voir introduire +chez nous un usage qui existe chez d’autres +nations, et qui produit d’excellents résultats : c’est +que les écoles des deux sexes soient séparées le plus +tard possible, que l’école soit commune aussi longtemps +que cela se peut, et que cette école commune +soit dirigée par une femme. L’homme, en présence +de la femme, a le sentiment de quelque chose de plus +faible, de plus délicat, de plus distingué que lui. Cet +instinct obscur et profond a été la base de toute civilisation, +l’homme puisant dans ce sentiment le désir +de se subordonner, de rendre service à l’être plus +faible, de lui prouver sa secrète sympathie par des +complaisances et des politesses. La société de +l’homme et de la femme est ainsi essentiellement +éducatrice. L’éducation de l’homme est impossible +sans femmes. On dit, je crois, que la séquestration +que je combats se fait dans l’intérêt de la morale ; +je suis persuadé qu’elle est une des causes de ce peu +de respect pour la femme qu’on regrette de trouver +dans une certaine jeunesse. La jeunesse allemande a +sûrement des mœurs plus pures que la nôtre, et +cependant son éducation est beaucoup plus libre, +bien moins casernée.</p> + +<p>« Vous tracez là, me dira-t-on, un idéal chimérique. +Même dans une grande ville, un tel système d’éducation, +avec nos mœurs, serait très-difficile. Dans les +petites villes, dans les campagnes, il est impossible ; +l’internat est la conséquence nécessaire de ce fait que +toute famille n’a pas à sa portée un établissement d’instruction +où elle puisse envoyer ses enfants. » — Je +sais qu’un tel idéal sera dans beaucoup de cas difficile +à réaliser. Ce que je maintiens seulement, c’est +que l’internat doit toujours être un pis aller. Même +dans les cas où la séparation de l’enfant et de sa +famille est nécessaire, je voudrais qu’on se passât le +plus possible de ce moyen désespéré. En Allemagne, +pays si avancé pour ce qui touche aux questions +d’éducation, il n’y a presque pas d’internats. Comment +s’y prend-on ? Si l’on est obligé de se séparer de son +enfant, on le met chez des parents, chez des amis, +chez des pasteurs, chez des professeurs réunissant +dans leur maison une dizaine d’élèves. A un âge où +nous croyons que l’enfant a besoin d’être surveillé à +toute heure, on ne craint pas de le livrer à lui-même ; +on le charge de se loger, de se nourrir, de se conduire +dans une grande ville. Permettez-moi de +rappeler ici un souvenir d’enfance. Je suis né dans +une petite ville de basse Bretagne, où se trouvait un +collége tenu par de respectables ecclésiastiques, qui +enseignaient fort bien le latin. Il s’exhalait de cette +pieuse maison un parfum de vétusté qui, quand +j’y pense, m’enchante encore ; on se fût cru transporté +au temps de Rollin ou des solitaires de Port-Royal. +Ce collége donnait l’éducation à toute la jeunesse +de la petite ville et des campagnes dans un +rayon de six ou huit lieues à la ronde. Il comptait +très-peu d’internes. Les jeunes gens, quand ils +n’avaient pas leurs parents dans la ville, demeuraient +chez les habitants, dont plusieurs trouvaient +dans l’exercice de cette hospitalité de petits bénéfices ; +les parents, en venant le mercredi au marché, +apportaient à leurs enfants les provisions de la +semaine ; les chambrées faisaient le ménage en commun +avec beaucoup de cordialité, de gaieté et +d’économie. Ce système était celui du moyen âge ; +c’est encore celui de l’Angleterre et de l’Allemagne. +Que si nos mœurs ne comportaient pas de tels arrangements, +que si la forme nouvelle de Paris se prête +en particulier aussi peu que possible à ce que cette +ville reste ce qu’elle a toujours été, une ville d’études, +je demanderais au moins une chose, c’est que les +pensionnats, s’il en faut, ne soient pas tenus par +l’État, qu’ils soient des établissements privés placés +sous la surveillance des parents et choisis par eux +en toute responsabilité.</p> + +<p><i>Responsabilité</i>, mot capital, messieurs, et qui +renferme le secret de presque toutes les réformes +morales de notre temps. Certes, il est commode de +déléguer à d’autres ce poids de la conscience qui fait +notre noblesse et notre fardeau ; mais aucune de ces +délégations n’est valable. Le tort de nos vieilles +habitudes françaises, en fait d’éducation comme en +bien d’autres choses, était de chercher à diminuer la +responsabilité. Les parents n’avaient qu’un seul désir, +trouver une bonne maison à laquelle ils pussent +confier leur enfant en toute sûreté de conscience, +afin de n’avoir plus à y penser. Eh bien, cela est +très-immoral. Rien ne dégage l’homme de ses +devoirs, de sa responsabilité devant Dieu. Cette +manière de placer l’enfant durant son éducation +hors du milieu de la famille est, je le répète, un +héritage du système introduit par les jésuites, lesquels +ont si souvent égaré les idées de notre pays +en fait d’éducation. Quelle fut la tactique des jésuites +au <small>XVI</small><sup>e</sup> et au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle pour arriver à leur but, qui +était d’attirer à eux l’éducation de la jeunesse ? Elle +fut bien simple. On s’emparait de l’esprit de la +mère, on lui exposait le poids terrible que ferait +peser sur elle devant Dieu l’éducation de ses +enfants. Puis on lui offrait un moyen fort commode +pour échapper à cette responsabilité, c’était de +les confier à la Société. On lui expliquait avec toutes +les précautions possibles qu’elle n’avait pas compétence +pour des matières aussi graves, qu’il fallait +se démettre d’un tel soin sur les docteurs autorisés +(erreur énorme ! en pareille matière le docteur +autorisé, messieurs, c’est la mère). Remis aux meilleurs +maîtres, l’enfant ne chargeait plus la conscience +de ses parents. Hélas ! la mère, trop souvent +frivole, écoutait volontiers ce discours ; elle-même +n’était peut-être pas fâchée de se voir débarrassée +de soins austères. Tout le monde, de la sorte, était +content ; la mère était à la fois tout entière à ses +plaisirs et sûre de gagner le ciel ; le révérend père +le garantissait. Ainsi fut consommée cette séparation +fatale de la mère et de l’enfant ; ainsi fut infligée à +nos mœurs nationales leur plus cruelle blessure ; +ainsi furent fondés ces gigantesques établissements +dont l’ancien collége Louis-le-Grand (alors appartenant +aux jésuites) donna le premier modèle. L’invention +fut trouvée admirable ; elle était funeste, et +nous ne l’avons pas encore expiée. La femme abdiqua +sa plus noble tâche, la tâche qu’elle seule peut +remplir. La famille, loin d’être tenue pour la base +de l’éducation, fut regardée comme un obstacle. On +la mit en suspicion ; on l’écarta le plus possible, on +prémunit l’enfant contre l’influence de ses parents ; +les jours de sortie furent présentés comme des jours +de danger pour lui. L’Université elle-même imita +plus qu’elle ne l’aurait dû les internats jésuitiques, +et cette organisation à la façon d’un régiment devint +le trait fondamental de l’éducation française. Je crois +qu’il n’en peut rien sortir de bon. L’église, le monastère, +le collége du moyen âge (bien différent de nos +lycées), ont à leur manière élevé l’homme, créé un +type d’éducation plus ou moins complet. Une seule +chose n’a jamais élevé personne, c’est la caserne. +Voyez le triste souvenir que gardent souvent nos +jeunes gens de ces années qui devraient être les plus +heureuses de leur vie. Voyez combien peu rapportent +de cette vie d’internat des principes solides +de morale et ces instincts profonds qui mettent +l’homme en quelque sorte dans l’heureuse incapacité +de mal faire. Une règle uniforme ne saurait produire +d’individualités distinguées. L’affection du maître et +des élèves est, dans de telles combinaisons, presque +impossible.</p> + +<p>Quel est le maître, en effet, avec lequel l’interne +d’un lycée est le plus souvent en rapport ? C’est le +surveillant, le maître d’étude. Il y a parmi ces +maîtres respectables bien des dévouements cachés, +d’honorables abnégations ; mais je crains qu’il ne soit +toujours impossible à l’État de former un corps de +maîtres d’étude qui soit à la hauteur de ses fonctions. +Il n’en est pas ainsi pour les professeurs ; seul, +je l’ai dit, l’État aura un corps de professeurs éminents. +Pour les maîtres d’étude, c’est tout l’inverse. +Condamné à une position subalterne à l’égard +des professeurs et de l’administration, le corps des +surveillants dans les établissements de l’État, malgré +de très-honorables exceptions, laissera toujours à +désirer. Or un pareil corps, presque insignifiant si +l’État se borne à son vrai rôle, qui est de donner +l’instruction dans des externats, devient le plus +important si l’État s’impose la tâche difficile de +former l’homme tout entier.</p> + +<p>Une grande différence se remarque encore à cet +égard entre nos mœurs et celles de l’Angleterre et de +l’Allemagne. En Angleterre, en particulier, l’éducation +est beaucoup moins surveillée dans le détail +que chez nous. Vous allez sentir le contraste par un +exemple. Chez nous, chaque élève reçoit un devoir +journalier. Non-seulement le professeur vérifie si le +devoir est fait ; mais, dans l’intervalle des deux +classes, des précautions sont prises pour que l’élève +le fasse. On l’enferme à certaines heures dans une +salle ; pendant ce temps, il est surveillé, on lui +interdit la lecture des livres étrangers à la tâche du +jour ; un maître d’étude est chargé de l’aiguillonner +sans cesse. En Angleterre, les choses se passent +autrement. Si l’élève, revenant en classe, n’a pas fait +son devoir, il est très-sévèrement puni. Dans l’intervalle, +on le laisse libre ; s’il lui plaît de faire tout +d’abord son travail, s’il lui plaît d’attendre à la dernière +heure, cela le regarde. Toute lecture, non +immorale, lui est permise. Que la tâche soit faite, +voilà tout ce qu’on lui demande. Je préfère cette +méthode ; elle inculque mieux le sentiment du devoir. +L’excès des mesures préventives paraît de la +sagesse ; il n’a qu’un inconvénient, c’est de couper +du même coup la racine du bien et celle du mal, +c’est-à-dire la liberté. Tout ce qui réduit l’homme +à l’état d’automate lui enlève sa valeur, et prépare +l’abaissement de la nation assez imprudente pour +croire qu’on affermit l’ordre social en affaiblissant +l’individu.</p> + +<p>En toute chose, mesdames et messieurs, revenons +aux traditions qu’un christianisme éclairé et une +saine philosophie sont d’accord pour nous enseigner. +Le trait le plus glorieux de la France est qu’elle sait +mieux qu’aucune autre nation voir ses défauts et se +critiquer elle-même. En cela, nous ressemblons à +Athènes, où les gens d’esprit passaient leur temps à +médire de leur ville et à vanter les institutions de +Sparte. Croyons que nous continuerions mal la brillante +et spirituelle société des deux derniers siècles +en n’étant que frivoles. C’est mal honorer ses ancêtres +que de n’imiter que leurs défauts. Prenons garde +de pousser à outrance ce jeu redoutable qui consiste +à user sans rémission les forces vives d’un pays, à +faire comme les cavaliers arabes qui poussent au +galop leur cheval jusqu’au bord du précipice, se +croyant toujours maîtres de l’arrêter. — Le monde +ne tient debout que par un peu de vertu ; dix justes +obtiennent souvent la grâce d’une société coupable ; +plus la conscience de l’humanité se déterminera, +plus la vertu sera nécessaire. L’égoïsme, la recherche +avide de la richesse et des jouissances ne sauraient +rien fonder. Que chacun donc fasse son devoir, +messieurs. Chacun à son rang est le gardien d’une +tradition qui importe à la continuation de l’œuvre +divine ici-bas. Tous nous sommes frères en la raison, +frères devant le devoir, frères devant Dieu. +L’égalité absolue n’est pas dans la nature. Il y aura +toujours des individus plus forts, plus beaux, plus +riches, plus intelligents, plus doués que d’autres. +C’est devant Dieu et devant le devoir que l’égalité +est parfaite. A ce tribunal, le pauvre courageux et +sans envie, l’homme simple mais dévoué, la femme +obscure qui remplit bien sa tâche de tous les jours, +sont supérieurs au riche qui éblouit le monde par +son opulence, à l’homme vain qui remplit la terre de +son nom. Il n’y a pas d’autre grandeur que celle du +devoir accompli ; il n’y a pas non plus d’autre joie. +Étrange est assurément la situation de l’homme +placé entre les dictées impérieuses de la conscience +morale et les incertitudes d’une destinée que la Providence +a voulu couvrir d’un voile. Écoutons la conscience, +croyons-la. Si, ce qu’à Dieu ne plaise ! +le devoir était un piége tendu devant nous par un +génie décevant, il serait beau d’y avoir été trompé. +Mais il n’en est rien, et, pour moi, je tiens les vérités +de la religion naturelle pour aussi certaines à leur +manière que celles du monde réel. Voilà la foi qui +sauve, la foi qui nous fait envisager autrement que +comme une folle partie de joie les quatre jours que +nous passons sur cette terre ; la foi qui nous assure +que tout n’est pas vain dans les nobles aspirations +de notre cœur ; la foi qui nous raffermit, et qui, si +par moments les nuages s’amoncellent à l’horizon, +nous montre, par delà les orages, des champs heureux +où l’humanité, séchant ses larmes, se consolera +un jour de ses souffrances.</p> + + +<p class="c gap">FIN.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES.</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> +<td class="bot r small"><div>Pages.</div></td></tr> +<tr><td class="h">Préface</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La réforme intellectuelle et morale de la France</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La guerre entre la France et l’Allemagne</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">122</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Lettre à M. Strauss</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">167</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Nouvelle lettre à M. Strauss</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">187</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">De la convocation d’une assemblée pendant le siége</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">211</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La monarchie constitutionnelle en France</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">233</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La part de la famille et de l’État dans l’éducation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">307</a></div></td></tr> +</table> +</div> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78250 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78250-h/images/cover.jpg b/78250-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ca3737c --- /dev/null +++ b/78250-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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